{"numero_id": "ulb-durendal-1899-03-n3", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 161, "page_fin": 184, "titre_corps": "Deux Écrivains belges : Émile Verhaeren et Eugène Demolder", "titre_sommaire": "Deux Écrivains belges : Émile Verhaeren et Eugène Demolder", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Deux Ecrivains Belges", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 208, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1287, "texte": "Deux Écrivains Belges\n\n            Emile VERHAEREN et Eugène DEMOLDER\n\n\n\n\n              DANS toute initiative   d'idées, dans toute école litté-\n                 raire nouvelle, l'historien et le critique peuvent\n                 suivre le développement d'un phénomène tou-\n                 jours identique : parmi les promoteurs, tandis\n                 que les uns, tout en orientant leur vision dans\n                 le sens des innovations projetées, élaborent des\n                 productions marquées au coin de l'influence\ndes maîtres antérieurs, d'autres, quelques-uns seulement,\nœuvrent d'une façon plus foncièrement et plus parfaitement\npersonnelle ; les livres des premiers servent davantage à situer\nchronologiquement l'art nouveau et à établir son rapport avec\nles littératures passées; les livres des seconds recèlent à l'état\nprototypique l'âme même de cet art et la profèrent en intégrales\net lumineuses synthèses; certes de ces écrivains les uns et les\nautres méritent l'attention et la sympathie, car c'est de leurs\nefforts communs qu'est faite la renaissance artistique, mais\npour qui veut s'instruire des alluvions réellement neuves dont\ncette renaissance augmenta le domaine de la pensée, il importe\nde s'adresser surtout aux purs « apporteurs de neuf», à ceux\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2103, "texte": "  162                       DURENDAL\n\n\n\n qui, revêches aux imitations, arborent la belle sauvagerie\n ardente de la personnalité.\n   Si je prends cette théorie pour guide dans l'examen des\n œuvres produites par « la Littérature belge d'expression fran-\n çaise » — j'entends naturellement la Littérature postérieure\n à 1880 — et si je cherche ceux des écrivains du mouvement dit\n de la Jeune Belgique qui me livreront le mieux, dans leurs écrits,\nl'essence même de ce mouvement, les mobiles qui l'amorcèrent,\nles raisons qui expliquent sa vitalité et les garanties qui assu-\nment sa durée, vers qui me tournerais-je ? MM. Albert Giraud\net Iwan Gilkin sont de remarquables poètes et qui ont dit, en\nun verbe rutilant et âpre, l'un les mélancoliques nostalgies du\n Moyen-Age « énorme et délicat », l'autre les affres doulou-\nreuses des luxures; ce sont deux merveilleux orfèvres de vers,\nmais dont la pensée paraît envoûtée par l'influence d'Hugo et\nde Baudelaire ; pour tout dire ils ne sont point « autochtones »\net pourraient être des écrivains français d'origine comme ils le\nsont de pensée et de style. Ce n'est point chez eux donc qu'il\nconvient de quérir la particularité caractéristique de notre litté-\nrature. Non plus chez M. Maurice Maeterlinck, dont la trou-\nblante et profonde faculté d'analyse, encore qu'affinée au con-\ntact des grands mystiques flamands, s'exerça uniformément\njusqu'ici dans un domaine, inexploré encore, mais trop limité\nde la psychologie. D'avantage M. Camille Lemonnier et\nM. Georges Eekhoud pourraient être l'occasion d'une étude\nd'ensemble, si leurs œuvres, trop brutales et trop matérialistes,\navaient montré un plus juste souci de vérité : « l'âme belge » à\nlaquelle ils prétendent faire écho joint aux intenses et passion-\nnées violences que reflètent très justement leurs livres, un\nancestral instinct — qu'ils méconnurent — d'idéalité forte, naïve\net un peu superstitieuse ; la Belgique est la patrie de Rubens,\nmais de Memling aussi.\n   C'est parce qu'ils nous semblent les interprètes magnifiques,\nfidèles et complets de ce dualisme de notre race que nous avons\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1940, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                     163\n\n\nréuni en cette étude Emile Verhaeren et Eugène Demolder ;\ncar voilà bien, à notre avis, des écrivains nationaux par excel-\nlence, vierges de toute déteinte étrangère, s'alimentant à la pure\nsève patriale, et dont l'intellectualité et le sentiment s'assi-\nmilent, de la terre natale, la fougue fiévreuse et le rêve\nangoissé, au point de se confondre avec eux.\n\n\n                                 I\n\n                    EMILE        VERHAEREN\n                          ê\n\n\n\n\n   Emile Verhaeren naquit à Saint-Amand près d'Anvers le\n22 mai 1855... Son enfance ? La dernière fois que je vis le poète,\nil y a quelques mois, et que nous flânions parmi l'éclat pur-\npurin d'un après-midi automnal, aux bords de la Lys, Ver-\nhaeren me dit son enfance et combien elle lui était restée phy-\nsiquement présente, non à la façon d'un souvenir lointain et\nbrumeux, mais comme une réalité toute proche et intime, mêlée\nà sa vie et incorporée à son être : les chemins tortueux, aux\n ornières grasses et profondes, l'infini vert des pâturages tachetés\n d'eau, le fleuve puissant et houleux ballottant les barques écu-\n lées,le vent cornant novembre aux embouchures des cheminées,\n les meules flambant tragiquement dans le soir, telle fille du\n pays soulevant le bambin qu'il était dans ses bras charnus et\n musclés, telle vieille à mante et à béquille, tel « blanc cordier »,\n tel « passeur d'eau », tel forgeron « énorme et gourd » — tout\n cela, tout ce passé, êtres et choses, Verhaeren le voyait en lui\n ainsi qu'en un miroir, avec la netteté et la précision du présent;\n et son verbe sobrement et énergiquement pictural imposait ces\n paysages et ces humanités de sa première enfance comme de\n substantiels éléments de sa personnalité... Et tandis que le\n  poète lisait ainsi dans son âme ses souvenirs, tant de passages\n  de ses œuvres, tant de poèmes éparpillés un peu à travers tous\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2219, "texte": "  164                        DURENDAL\n\n\n\n  ses livres, se levaient dans ma mémoire comme des résultantes\n  directes de ces heures initiales de la vie de Verhaeren : les\n  Flamandes — qu'il glorifia en rubénien trop charnel — furent\n  les fées robustes et sanguines de son berceau; et sa sensibilité\n et son imagination s'éveillèrent et s'aiguisèrent tout d'abord\n dans la vie brutale et fataliste d'un « village illusoire » des\n polders... Ensuite on « l'interna» au collège Sainte-Barbe, à\n Gand : pendant huit ans — de 1869 à 1877 — il subit, impa-\n tient, le joug du conformisme intellectuel, mais accepta, docile,\n les influences idéalisantes de la religion; le petit campagnard\n de Saint-Amand garda intactes les farouches et libres énergies\n originelles qui, sous l'effet des fluides ambiants, s'imprégnèrent\n de mysticisme — fusion féconde dont devaient naître un jour ces\n fragments sculpturaux et rutilants d'épopées : Les Moitiés... Puis\n ce fut la vie avec ses mêlées, ses luttes et ses fièvres — avec\n aussi ses répits de songerie auguste incarnés dans certaines\n pièces des Soirs si hiératiques à la fois et si émouvantes, et ses\n renouveaux de joie aurorale chantonnant si harmonieusement\n dans les Heures claires ! Rares répits, renouveaux passagers :\nla maturité d'Emile Verhaeren coïncide avec un stade de notre\nhistoire plein de conflits d'idées et de transformations sociales;\nà l'encontre de tant d'autres, le poète ne s'isola point jalouse-\nment et dédaigneusement dans une tour d'ivoire, au-dessus des\nhoules tumultueuses des événements; épris de combativité,\nassoiffé de sensations fortes, curieux du péril, il s'abandonna\naux remous convulsifs de l'existence — et les tragiques préoccu-\npations d'une époque de transition pétrirent son âme réceptive\nd'une âpre et grandiose tristesse visionnaire... Et voici les\nCampagnes hallucinées et les Villages illusoires — tragiques\nlamentations des champs anémiés et hypertrophiés, et voici les\nVilles tentaculaires disant l'absorption congestionnaire des cités ;\net voici, dans la fuite des noires nuées amoncelées et l'apaise-\nment des ouragans menaçants, les premières blancheurs rosâtres\net les promesses rédemptrices des Aubes ! Toute la vie, toute\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1964, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                    165\n\n\n\nsa vie, avec ses alternances d'ombres et de rayons — plus\nd'ombres que de rayons — est projetée dans l'œuvre de Ver-\nhaeren, et cette œuvre se pourrait épigrapher, comme d'une\nadéquate, synthétique et symbolique formule, du titre que le\npoète donna à son tout récent livre « les Visages de la Vie ».\nLa vie confia au poète ses énergies les plus puissantes et les\nplus rares, et le poète les lui restitua, revêtues de tous les ors,\nde tous les pourpres, de toutes les gemmes de son génie.\n\n\n\n\n   C'est en 1883 qu'Emile Verhaeren publia son premier volume\nde vers : Les Flamandes.\n   Ces poèmes orgiaques, qui étaient comme une transposition\nécrite des plus truculents tableaux de Jordaens, ne faisaient pas\nprésager le cérébral puissant et aigu que deviendrait un jour\nVerhaeren; aussi bien les tendances de l'art ambiant, le milieu\ndans lequel travaillait le poète collaborèrent au moins tout\nautant que la richesse bouillante et impatiente de son tempé-\nrament personnel, à cette œuvre outrancière et brutale, maté-\nrielle et pantagruélique, toute imprégnée du naturalisme alors\ntriomphant et peut-être poussée à bout de véhémence dans un\nbut d'œuvre-gageure, prémisse à tapage de la Jeune Belgique.\n   Tout de même cette priapée révélait un poète et décelait\nune force peu commune de sensibilité, une féconde exubérance\nd'images, une violente maîtrise du verbe; attendez que le jeune\nflamand rabelaisien ait jeté ses gourmes, qu'une maladie oppor-\ntune l'ait détourné des ivresses du corps vers de moins maté-\nrielles et de plus psychologiques préoccupations, et bientôt il\nne gardera de cette folle équipée, vécue par son imagination,\nqu'une vision, grandiose encore et large et prononcée de con-\ntours, apaisée toutefois et comme dématérialisée, des êtres et\ndes choses de sa terre natale : cette vision à fond réaliste, legs\ndes ancêtres et attestation des origines, restera comme le gran-\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1936, "texte": " 166                        DURENDAL\n\n\n\ndiose et majestueux décor dans lequel évolueront les oeuvres\nfutures du poète — mais seules, peupleront désormais ce décor,\nles représentations plus générales, plus imprécises et plus sym-\nboliques des ardeurs et des tourments de sa pensée.\n\n   Vers le milieu de 1886, aux oreilles des adolescents qui\navaient fait à la jeune renaissance littéraire belge, alors en\nélaboration, le don joyeux et confiant de leur enthousiasme,\nqu'elles résonnèrent donc superbes et exaltantes ces premières\nstrophes des Moines — le second livre de Verhaeren :\n\n       Je vous invoque ici, Moines apostoliques,\n       Chandeliers d'or, flambeaux de foi, porteurs de feu,\n       Astres versant le jour aux siècles catholiques,\n       Constructeurs éblouis de la maison de Dieu;\n\n       Solitaires assis sur les montagnes blanches.\n       Marbres de volonté, de force et de courroux,\n       Prêcheurs tenant levés vos bras à longues manches\n       Sur les remords ployés des peuples à genoux ;\n\n       Vitraux avivés d'aube et de matin candides,\n       Vases de chasteté ne tarissant jamais,\n       Miroirs réverbérant comme des lacs lucides\n       Des rives de douceur et des vallons de paix ;\n\n       Étendards embrasés, armures de l'Église,\n       Abatteurs d'hérésie à larges coups de croix.\n       Géants chargés d'orgueil que Rome immortalise,\n       Glaives sacrés pendus sur la tête des rois ;\n\n       Clairons sonnant le Christ à belles claironnées,\n       Tocsins battant l'alarme à mornes glas tombants,\n       Tours de soleil de loin en loin illuminées\n       Qui poussez dans le ciel vos crucifix flambants.\n\n   Toute l'œuvre est dans ce ton; c'est partout le même\nsouffle émouvant, la même prodigalité de coloris, le même\ncliquetis de mots sonores; nous retrouvons ici, en un mot,\ntoutes les ressources poétiques de l'auteur des Flamandes,\nmais appliquées cette fois, non à la description des instincts\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1896, "texte": "                      DEUX ÉCRIVAINS BELGES                         167\n\n\nmatériels d'une catégorie humaine, mais à l'évocation sur un\nlointain et prestigieux horizon d'histoire,\n\n       Des gardiens blancs, des chrétiennes idées\n       Qui restent au couchant sur le monde accoudées.\n\n   Tout poète perçoit les choses sous l'angle de son tempéra-\nment : comme Verhaeren avait vu « les Flamandes » à travers\nle débridement paroxysé des grands peintres anversois, il devait\nse suggérer les moines à la façon tragique des maîtres espa-\ngnols; au cours des siècles l'idéal monastique se proféra en de\nmultiples et variées manifestations ; tour à tour il se fit humble,\ncaché et sévère, puis épique, impératif et glorieux ; de ces\nmanifestations le poète choisit, naturellement et d'instinct, celle\nqui répondait le mieux à sa personnalité fougueuse et frémis-\nsante, comme à la poussée de mysticisme sauvage que l'esprit\nde la race déposa en lui : aussi ses Moines semblent-ils découpés\nd'une toile de Ribeira; attitude surhumaine, silhouettes abruptes\net rugueuses, regards brûlés de foi, gestes d'altier commande-\nment — ces « marbres austères » symbolisent en eux tout\nl'absolutisme intransigeant des croyances moyenâgeuses :\n\n       On les établit chefs de larges monastères\n       Et leur nom resplendit dans les gloires austères;\n\n       Ils ont comme jadis l'aïeul avait sa tour,\n       Leur cloître pour manoir et leurs moines pour      cour.\n\n       Ils s'assoient dans les plis cassés droits de leurs bures,\n       Tels que des chevaliers dans l'acier des armures.\n\n       Ils portent devant eux leur grande crosse en buis,\n       Majestueusement, comme un glaive conquis ;\n\n       Ils parlent au chapitre en justiciers gothiques,\n       Et leur arrêt confond les pénitents mystiques ;\n\n       Ils rêvent de combats dont Dieu serait le prix\n       Et de guerre menée à coups de crucifix ;\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": " 168                          DURENDAL\n\n\n\n        Leur chimère grandit et monte avec leur âge\n        Et monte d'autant plus qu'on la cingle et l'outrage ;\n\n        Et jusqu'au bout leur foi luira d'un feu vermeil,\n        Comme un monument d'or ouvert dans le soleil.\n\n   L'influence naturaliste était visible dans les Flamandes; les\nMoines rappellent le Romantisme par la magnificence torren-\ntielle des images et l'Ecole parnassienne par l'éclat harmonieux\nde la lumière; les deux poèmes qu'à tort on opposerait absolu-\nment l'un à l'autre, reflètent la dualité de sensualisme et de\nreligiosité qui marque l'âme du poète, parcelle de l'âme d'un\npeuple; à partir de ce moment Verhaeren affirmera, dans son\nart, une personnalité plus accusée et s'orientera vers une origi-\nnalité plus essentielle; et ce qu'il dut à ses origines patriales,\ncomme ce qui lui advint de ses devanciers littéraires, va se\nfondre et se diluer, en éléments incontrôlables de ses œuvres\nfutures, dans le creuset de son génie propre.\n\n\n   Or donc, à un carrefour de son existence, le poète venait de\nrencontrer la maladie; il connut successivement les spleens\nannonciateurs de la crise, les sursauts délirants des fièvres, les\naffaissements tâtonnants des convalescences ; son corps fut\nfrappé dans ses énergies musculaires ; l'ombre se fit sur les clairs\net grandioses prestiges de son cerveau ; les blanches ailes furent\ncassées des désirs éperdus de son âme — et alors dans sa pensée\ndésemparée, où gémit la mélancolie, où hurla l'hallucination,\noù glapit le découragement, naquit l'idée de ce triptyque de la\nsouffrance physique et morale qu'il intitula : Les Soirs — Les\nDébâcles — Les Flambeaux noirs.\n   Le poète, en qui le mal infiltre par petites touches ses pre-\nmières atteintes, considère autour de lui, douloureusement\nétonné, le paysage et les choses depuis longtemps familières ;\nde là lui vinrent jadis tant de suggestions d'orgueil, de force\net de volonté; et voici qu'aujourd'hui, à l'orée surtout des cré-\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                          169\n\n\n\npuscules qui sensibilisent les malaises, l'identique paysage et\nles choses les mêmes lui sont des conseillers de lassitude, de\ndégoût et de désespoir; et c'est sur toute l'ambiante nature\ncomme la réverbération angoissée des douleurs morales et cor-\nporelles du malade; cette double souffrance est incorporée dans\ntous les objets qui s'offrent à son âcre vision, dans les « très\nsouffreteuses bicoques», dans les vitres des façades qui \" versent\nleur blessure qui saigne \", dans les appels de cloches et leurs\n« sanglots vers les morts », dans le vieux moulin « qui tourne,\net, las, qui tourne et meurt », et surtout dans les « Soirs »,\nemblèmes de ce qui finit, s'achève et se dissout, et auxquels\nle poète fait don de l'essence la plus pure de sa navrante\nmélancolie.\n\n       Les soirs crucifiés sur l'horizon, les soirs\n       Saignent, dans les marais, leurs douleurs et leurs plaies,\n       Dans les marais, ainsi que de rouges miroirs\n       Placés pour refléter le martyre des soirs,\n       Des soirs crucifiés sur l'horizon, les soirs !\n\n       Vous les Jésus, pasteurs qui venez par les plaines,\n       Chercher les troupeaux clairs pour vos clairs abreuvoirs,\n       Voici monter la mort dans les adieux des soirs,\n       Jésus, voici saigner les toisons et les laines,\n       Et voici Golgotha surgir, sous les cieux noirs.\n\n       Les soirs crucifiés sur les Golgothas noirs,\n       Portons-y nos douleurs et nos cris et nos plaies,\n       Le temps n'est plus des blancs et tranquilles espoirs\n       Car les voici saignants, dans les noirs abreuvoirs,\n       Les soirs, crucifiés sur l'horizon, les soirs !\n\n   Mais le mal s'est accentué et aiguisé; il voûte le dos, il\nrompt les os, et refoule vers elle-même la pensée éparse sur les\nchoses ; la fièvre bâtit au-dessus du poète « sa maison mor-\ntuaire » ; c'est l'effacement des dernières clartés d'espoir, c'est\n« la débâcle » de toute idée et de tout vouloir. N'ayant plus\nla force de promener sa souffrance sur la dolence d'objets exté-\nrieurs, le poète analyse cette souffrance en elle-même, la\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": " 170                        DURENDAL\n\n\n\nretourne, la creuse, la violente, la surexcite — et sous cette\nauscultation effrénée, dans l'hallali du rêve et du cauchemar,\nson martyre prend la forme successive de l'angoisse, du mépris\net de la cruauté — parfois de la résignation : car d'intervalles,\nblanches étincelles, des souvenirs d'enfance sourient au patient\nentre deux crises, il s'y complaît un instant, mais bientôt son\n« absurdité bougonneuse » refoule et casse les ailes à ces chi-\nmères consolatrices. Et après cela la revanche du pessimisme\nest d'autant plus noire et plus désespérée, et d'avoir évoqué les\n\n                                  lustrales\n        Caravanes, en galop blanc dans le matin,\n\nle poète sent davantage le poids de sa « couronne de douleurs » :\n\n                 O couronne de ma douleur\n       Et de ma joie, ô couronne de dictature.\n       Par au-dessus mes yeux, ma bouche et mon cerveau.\n       O la couronne en rêve à mon front   somnambule,\n       Hallucine-moi donc de ton absurdité\n       — Et sacre-moi ton roi souffrant et ridicule.\n\n   Livre inexorable et superbe que celui-là ! — le plus beau\npeut-être que Verhaeren nous ait donné, et l'un des plus\nintensement originaux de la littérature contemporaine ! Nous\nsommes loin de la mélancolie d'un René, des tourments de Rolla\net même de l'hypocondrie des Fleurs du Mal : le poète nouveau\nne se contente plus de dire sa douleur mentale; il la relie par\nl'expression à la souffrance physique qui en est l'origine, et à\ntravers les affres de l'âme, on entend geindre et hurler le corps\ntorturé. Pur et brillant exercice de rhétorique ! — dira-t-on.\nNon pas. Le surmenage paroxysé des nerfs, en notre actuelle\nhumanité, requérait un art tel; J.-K. Huysmans l'essaya dans\nA Rebours, livre plutôt de critique; Emile Verhaeren le premier\nle tenta audacieusement dans une œuvre poétique.\n   Mais le poète n'a point atteint encore le sommet de son cal-\nvaire; épuisé par cet effréné repliement sur soi, brisé par cette\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2123, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                      171\n\n\n\nardente psychologie, il se retourne de nouveau, malade sur son\ngrabat, vers les choses extérieures : par les spectacles angois-\nsants et privilégiés que la vie offre à ses pauvres yeux où per-\nsistent les souvenirs des hallucinations d'hier, le patient peut\njuger de la désagrégation mentale et physique que le mal opéra\nen lui ; aux lueurs sépulcrales des Flambeaux noirs, la pensée\ndu poète erre parmi de monstrueuses cités de débauche et de\nlucre; il y rencontre le char sanglant et carnavalesque du\n« piteux amour » ; au coin d'un carrefour, la Dame en noir le\ntente de ses ardeurs blêmes; les vieux dieux despotiques, car-\nnassiers et rapaces ont reconquis la vénération des populaces...\nDérive vers le gouffre ! Déroute totale !... Et le poète cherche\nl'épave où accrocher sa raison qui titube : un instant le fascinent\nles Nombres et leur logique trop froide; puis il évoque les « phi-\nlosophies » lointaines d'abord et brumeuses, puis plus proches\net clémentes ; et lentement, graduellement, les funèbres voiles\ndu cauchemar se déchirent et s'évanouissent — et c'est la foi\nprimitive, l'humble croyance du premier communiant de Saint-\nAmand, qui apporte au poète, après tant et de si terribles\norages, le bienfait divin de la sérénité :\n\n       Les paradis chrétiens, verrières de splendeur,\n       Brûlent de leurs feux clairs, les murailles nocturnes.\n       Laissez croire les yeux, laissez pleurer les urnes\n       Divinement de la croyance sur le cœur.\n       La neigeuse raison gèle le doux mystère\n       Du bon Jésus pasteur qui s'en revient, là-bas,\n       Par les jardins avec ses pauvres agneaux las ;\n       Laissez croire l'amour et la raison se taire.\n\n  Ces vers qui concrétisent l'impression finale des Flambeaux\nnoirs, étaient annonciateurs du volume qui allait suivre — ce\nbréviaire de convalescence au si joli titre de fraîche et rêveuse\ncandeur : Les Apparus dans mes Chemins. M.Albert Giraud jadis\na excellemment noté ce tournant de l'œuvre de Verhaeren :\n« Après les soirs tumultueux, reflet d'un cerveau fébrile et tour-\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1994, "texte": " 172                              DURENDAL\n\n\n\nmenté, prêt à se tourner, comme un 'héliotrope, vers le soleil\nde la démence, après la débâcle de toutes les croyances et de\ntous les dogmes, après l'illumination tragique des flambeaux\nnoirs, qui projettent leur clarté sombre et contagieuse jusque\ndans les derniers abris de la quiétude h u m a i n e , voici tout à\ncoup que le poète, à demi calmé, mais pantelant encore de son\nmal, ressuscite en un livre étrange, plus inégal peut-être que\nles précédents, dans lequel, sur le paysage foudroyé des drames\nantérieurs, se lève une blanche et frissonnante aurore. En vain\nil a mâché et remâché son hypocondrie, en vain il a bu les mau-\nvais alcools de la maladie égoïste, en vain il croit avoir creusé\ntoutes les passions, tous les vices et toutes les vertus jusqu'à\nleur fond commun d'absurdité misérable et grotesque, voici que\nses yeux aimantés par une clarté s u r h u m a i n e se lèvent malgré\nlui vers le ciel (1). » O u i , le poète a quitté la géhenne de la\nP a n i q u e et le voici qui débouche dans un paysage régénérateur\nd'aurore avec de la rosée, des oiseaux et des fleurs, avec de\nblanches routes vers l'horizon où\n\n                       soudain dans le matin hardi\n          Me consolant les yeux et m'effleurant la tête\n          Un éclair, arc-en-ciel d'or, à l'orient grandit.\n\n   Et deux idéales et auxiliatrices compagnes de sa jeunesse —\nl'Enthousiasme et l'Amour — qu'il croyait en allées à jamais,\nviennent au-devant du Poète. C'est l'Enthousiasme d'abord,\nsaint Georges éclatant et fier, vainqueur des spleens, messager\nde revival :\n                     Il vient, en bel ambassadeur\n                     Du pays blanc, illuminé de marbres,\n                     Où, dans les parcs, au bord des mers, sur   l'arbre\n                     De la bonté, suavement croît la douceur.\n\n         Le port il le connaît, où se bercent, tranquilles,\n         De merveilleux vaisseaux, emplis d'anges dormants.\n\n (1) La Jeune   Belgique.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1738, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                     173\n\n\n       Et les grands soirs, ou s'éclairent des îles\n       Belles, mais immobiles\n       Parmi les yeux, dans l'eau, des firmaments.\n\n       Ce royaume, d'où se lève, reine, la Vierge,\n       Il en est l'humble joie ardente — et sa flamberge\n        Y vibre en ostensoir, dans l'air ;\n       Le dévorant saint Georges clair\n       Comme un feu d'or, parmi mon âme.\n\n       Le saint Georges cuirassé clair\n       A traversé par bonds de flamme,\n       Le f rais matin, jusqu'à mon âme;\n       Il était jeune et beau de foi ;\n       Il se pencha d'autant plus bas vers moi,\n       Qu'il me voyait plus à genoux ;\n       Comme un intime et pur cordial d'or\n       Il m'a rempli de son essor\n       Et tendrement d'un effroi doux ;\n       Devant sa vision altière,\n       J'ai mis, en sa pâle main fière.\n       Les fleurs tristes de ma douleur ;\n       Et lui s'en est allé, m'imposant la vaillance\n       Et sur le front, la marque en croix d'or de sa lancé,\n       Droit vers son Dieu, avec mon cœur.\n\n\n  Après l'enthousiasme, l'Amour à son t o u r visite le poète —\nun Amour incorporel et apaisé, souvenir d'une morte à l'âme\ntoujours présente et souriante, aile d'ange qui frôle le poète\nd'une caresse qui rend bon et doux :\n\n\n               Dans la maison de ma tristesse\n               Elle est la tremblante caresse\n               De la lumière, à travers les fenêtres.\n\n               Elle est ce qui fleurit de joie\n               Dans ma demeure et dans ma voie,\n               Elle est le son chantant de l'heure.\n\n               Elle est là doucement assise\n               Dans la tranquillité de mon église,\n               A mes côtés, sur des chaises amies.\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1979, "texte": " 174                        DURENDAL\n\n\n\n               Elle est durant mes nuits de fièvre,\n               La goutte fraîche, sur la lèvre,\n               Et la lampe, qui toujours veille.\n\n               Elle est ma ferveur   réorientée.\n               Ma jeunesse ressuscitée,\n               Un flot d'aurore, en une aurore.\n\n\n   Je crois bien que les Apparus dans mes Chemins sont avec les\nDébâcles les deux sommets de la partie de l'œuvre de Verhaeren\n que nous venons d'analyser. Sommets bien antithétiques en\nvérité ! — l'un aigrette d'un noir cratère fumant et baignant\ndans de lourdes nuées d'orage, l'autre auréolé de tous les\nsaphirs, de tous les ors, de toutes les opales d'un ciel d'aube.\nMais d'autant plus ne faut-il point admirer les merveilleuses\nressources et l'infinie souplesse du talent d'un poète, qui sait\ntrouver une expression adéquate aux évolutions les plus variées\nde sa psychologie et incarner deux inspirations d'ordre contra-\ndictoire dans deux égaux chefs-d'œuvre?\n   Seul de tous les poètes de sa génération, Verhaeren a en sa\npuissance cette diversité de notes ; Rodenbach s'obstinait dans\nd'exquises mais identiques dentelles de songe; la vision de\nGiraud gravite dans le cycle perpétuel de chatoyantes nostalgies\nmoyenâgeuses ; Gilkin demeure penché sur l'alchimie de son\nâme luxurieuse et morose ; seul Verhaeren tour à tour, et avec\nune maîtrise parallèle, s'affirme le poète des gouffres et des\nazurs, des vociférations et des plaintes, des tempêtes et des\néclaircies, des sanglots et des sourires.\n   Et pour donner une expression à ces sentiments si divers et\nsi opposés, quelle langue d'extraordinaire richesse et d'infinies\nnuances l'écrivain se forge! Suivant la pensée dans tous ses\nméandres, cette langue charrie à la fois de la musique, de la\ncouleur et de la force! A l'idée concentrée dans le moule rigou-\nreux de l'alexandrin classique, elle donne le plus saisissant\nrelief et ce quelque chose de lapidairement imagé qui rappelle\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": "                            DEUX     ÉCRIVAINS         BELGES   175\n\n\nCorneille et Hugo; à l'idée, lâchée à travers le vers libre, elle\nimprime le tumulte et le vertige d'un torrent!\n   Je ne veux point reprendre ici ab ovo la question du vers libre,\njadis traitée à propos même de l'œuvre d'Emile Verhaeren (1); je\nme contente de faire remarquer que, vis-à-vis de lui tout au\nmoins, le reproche est peu fondé et même pleinement ridicule\n« qu'il ait employé le vers libre pour s'épargner la peine et le\ntemps de faire des vers réguliers » ; en effet, c'est dans les\nFlamandes et les Moines que se rencontrent les vers qui sont en\nmême temps les plus réguliers et peut-être les plus beaux de\nla littérature belge d'expression française. La vérité est que\nle poète des Débâcles a subordonné consciencieusement sa\npoétique à l'impulsion de son génie; et s'il substitua, un\nmoment venu, le vers libre au vers régulier, c'est que celui-ci\nlui semblait devenu inapte à rendre les sursauts de son\nimagination et les inflexions de sa sensibilité; comme tous\nceux qui exercent une véritable maîtrise en art, Verhaeren s'est\ncréé une langue et une poétique. « Les aigles marchent seuls,\ndisait Barbey d'Aurevilly, les autres vont par troupe. » Après\ncela il serait d'une admiration par trop systématique de nier\nque la langue de Verhaeren mêle bien des scories à ses incom-\nparables richesses, et que sa poétique choit parfois dans la\ndisgrâce, la dureté et la cacophonie : c'est la double rançon\nde l'originalité.\n\n\n   Les Apparus dans mes Chemins ferment une période de la vie\nde Verhaeren et couronnent une partie de son œuvre.\n   La crise psychologique est passée; le poète, s'étant conquis\nune personnalité, abandonne pour l'observation de l'âme uni-\nverselle, la culture de son âme individuelle ; il prend contact\navec l'humanité; son idéal, limité jusqu'ici à sa vie propre,\ns'élargit à la vie de tous ; l'égoïsme fait place à la fraternité.\n (1) Essais de critique catholique. — Une cause   littéraire.\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2084, "texte": " 176                         DURENDAL\n\n\n\n   C'est dans notre génération une tendance féconde et une\ngarantie de renouvellement que maints artistes, des plus grands,\nabdiquent résolument l'attitude d'aristocratisme hermétique\nque les romantiques mirent en honneur, désertent le temple\nhautain où seuls quelques initiés étaient admis jusque là à\nsacrifier au dieu de l'art et visent dans leurs œuvres non plus\naux jouissances raffinées de quelques-uns, mais aux jouissances\npsychiques de tous. Art social? Pourquoi pas — à condition que\nl'art reste l'art. Il ne peut s'agir pour l'art, sous prétexte d'aller\nau peuple, de se niveler à son ignorance, à ses préjugés et à sa\nmédiocrité, mais bien de guérir cette ignorance, de redresser\nces préjugés, de relever cette médiocrité. C'est une éducation à\ntenter, non une abdication à consentir. L'intérêt du plus grand\nnombre devra être éveillé, leur sympathie sollicitée, leur\ncuriosité excitée par un art où ne seront plus en honneur les\nénigmes compliquées, mais où passeront, comme de grands\nsouffles régénérateurs, des idées plus largement et plus univer-\nsellement humaines. Oh! cette transformation sera lente et\nrequerra de nombreuses étapes; il faut compter en même temps\navec la résistance de la masse, dès longtemps déshabituée de\ntoute préoccupation artistique, et avec la difficulté qu'il y a\npour les artistes, accoutumés à la culture intensive de leur moi,\nà se créer une synthèse plus étendue. L'essentiel est que la\nvoie soit ouverte vers la « socialisation de l'art » (1) et que des\nartistes, que le talent et l'originalité investissent du droit de\ndirection, entrent crânement dans cette voie, en donnant pour\nbase à leurs œuvres des émotions de nature moins ésotérique et\nen revêtant de la puissance du verbe et de l'éclat de l'image le\npatrimoine intellectuel et sentimental de la généralité des\nhommes.\n   Cette noble et généreuse ambition de faire écho aux pensées,\naux souffrances, aux rêves, aux illusions, aux terreurs et aux\nrévoltes de la collectivité sociale au milieu de laquelle il vivait,\n (1) EDMOND PICARD.\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2116, "texte": "                    DEUX ÉCRIVAINS BELGES                     177\n\n\na manifestement hanté E m i l e Verhaeren q u a n d il a conçu et\nréalisé la seconde partie de son œuvre.\n   L e poète s'est repris à l'énergie; mordu par l'observation, il\nse remet en route vers la Vie et, en chemineau de l'art, il la\nparcourt en tous s e n s ; ses campagnes natales l'attirent tout\nd'abord; il revient vers elles, mais non comme j a d i s en malade\ndésireux qu'elles bercent passivement sa souffrance au chant\ndes blancs souvenirs, mais en implacable analyste qui les som-\nmera de lui livrer les secrets de leur âme sombre, volontaire,\nsilencieuse et taciturne. E t il marche par la plaine infinie, dans\nl'atmosphère grise et désespérante des automnes ; des êtres le\ncroisent, divers, indécis, un peu fantomatiques; longuement il\nles interroge et les confesse, plongeant son âme lucide de poète\ndans ces âmes obscures, fatalistes et simples.\n   Ce sont tous, extérieurement, des passants quelconques et\nfrustes, mais tôt le poète a découvert, derrière leurs individua-\nlités banales, tout un m o n d e général de passion sournoise, de\nvouloir tenace, de troubles clandestins, et l'âme même des\ncampagnes, dans ses incarnations diverses et successives, lui\nest ainsi révélée par l'intermédiaire de ces rustres heurtés au\nhasard et que son génie va élever à la hauteur et aux prestiges\nde symboles.\n   « Aux carrefours des chemins morts » le poète est frôlé par\n« la vieille carriole vert-pomme » du « donneur de mauvais\nconseils », et aussitôt toute la crédulité sournoise et hagarde\néparse parmi « ceux de la glèbe », toute l'angoisse et tous les\npressentiments que fait planer sur eux l'envol noir des mauvais\nsorts, en un mot, toute une parcelle mystérieuse de la destinée\ndu paysan surgit, saisissante, à la sensibilité et à l'imagination\ndu poète et s'éparpille dans ses vers en rudes et fortes images,\nen harmonies lyriques et lentes.\n   Puis passent « les mendiants » — et dans la douloureuse\nlitanie de leurs infirmités, retentit la détresse révoltée de toute\nune horde du troupeau humain que la terre, en marâtre rapace,\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2037, "texte": " 178                        DURENDAL\n\n\n\nrejette comme des instruments désormais incapables de contri-\nbuer 'à sa prospérité.\n    E t voici que des émigrants, en lugubre cortège de misère et\nde haine, « s'en vont vers l'infini de la grande r o u t e » . C'est\nle Départ, épopée en raccourci de la désertion forcée des\nc h a m p s , minable caravane de faillite qui disparaît d a n s la\nb r u m e , en un paquet de haillons, comme l'emblème m ê m e de\nl'épuisement du sol.\n   E t entretemps, à quelques milles plus loin, « l'orgue moud\nla kermesse » avec des gaîtés sinistres, dans un décor de\npauvretés et de défiances... E t tout à coup, au détour du\nchemin, monté « sur la carcasse de cheval blanc », un bizarre\ncavalier est a p p a r u , tel qu'Albrecht Dürer le figura en un\ndessin immortel : L a Mort ! Elle clôt le cycle des détresses\névoquées par le poète ; elle profère l'épouvante s u p r ê m e ;\nelle est la septième plaie, le mystère absolu, l'hallucination\ndernière ! Aussi, sur son passage tous s'arrêtent, pétrifiés\ndans la crainte d'être pris en croupe par le « grand sque-\nlette aimable et saoûl », et tous implorent sa clémence, ten-\ntent de tromper sa voracité et d'immobiliser sa faulx ; ce\nsont partout prières, bassesses, flatteries, et toutes les res-\nsources de l'apitoyement et toutes les roueries touchantes de\nla malice. Mais le fatal chevaucheur passe — comme un\ncauchemar allégorique des muettes menaces et des troublantes\nénigmes de la Destinée.\n   L'idée de la mort termine ainsi et achève le chapelet des\nmisères de la plèbe des champs, déroulé dans les Campagnes\nhallucinées; et, psychologie éternelle et profonde du cœur\nh u m a i n , cette Mort espérée, attendue et appelée de loin comme\nune libératrice de maux, apparaît, plus proche et i m m i n e n t e ,\ncomme le malheur extrême, définitif, auquel toutes et les\nplus broyantes souffrances sont préférables; et plutôt que de\ns'évader vers le repos de tout effort et l'apaisement de toutes\nsouffrances, l'humanité de la glèbe préfère tourner encore et\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1862, "texte": "                       D E U X ÉCRIVAINS BELGES               I79\n\ntoujours dans le cercle désormais sans issue de ses pauvretés,\nde ses détresses et de ses hantises.\n   Après avoir rôdé avec inquiétude parmi les Campagnes\nhallucinées, le poète s'interroge sur les pourquoi des spasmes\nde dénuement et d'angoisse qui les étreignent. Et tout à coup\naux horizons tourmentés se dessinent les Villes tentaculaires :\nce sont elles, les attirantes cités, et leur séduction de lucre et\nde jouissances, qui boivent toutes les forces vives des champs !\nEt ce problème que scrute l'économiste, que le politique\ndiscute, le poète à son tour le rend vivant, émouvant et redou-\ntable en une farouche épopée :\n\n       Mais aujourd'hui, la plaine, elle est finie ;\n       La plaine est morne et ne se défend plus :\n       Le flux des ruines et leur reflux\n       L'ont submergée avec monotonie.\n\n       On ne rencontre, au loin, qu'enclos rapiécés\n       Et chemins noirs de houille et de scories\n       Et squelettes de métairies\n       Et trains coupant soudain des villages en deux.\n\n       Les Madones ont tu leurs voix d'oracle\n       Au coin des bois, parmi les arbres;\n       Et les vieux saints et leur socle de marbre\n       Ont chu dans lesfontaines à miracles.\n\n       Et tout est là, comme des cercueils vides\n       Et détraqués et dispersés par l'étendue,\n       Et tout se plaint ainsi que les défunts perdus\n       Qui sanglotent le soir dans la bruyère humide.\n\n       Hélas! la plaine, hélas ! elle est finie!\n       Et ses clochers sont morts et ses moulins perclus.\n       La plaine, hélas! elle a toussé son agonie\n       Dans les derniers hoquets d'un Angelus.\n\n   Et le poète s'avance vers la ville; il y entre, il la visite au\nhasard de ses rues tortueuses ou droites; dans les impres-\nsions qu'il recueille et qu'il groupe, encore une fois ne cherchez\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2010, "texte": " 180                           DURENDAL\n\n\n\npoint la fixation d'attitudes individuelles et de points de vue\ndéterminés :\n                Sur la ville où les affres flamboient\n                Régnent sans qu'on les voie\n                Mais évidentes, les idées.\n\n   Ce sont ces « idées » que Verhaeren capture dans son œuvre\net renferme dans la majesté ou la fièvre de Paraboles générales;\nles détails descriptifs, combien pourtant en net relief et en\ntraits corrosifs, ne sont que les patères où l'écrivain accroche\nles allégoriques synthèses des courants divers d'humanité qui\nsoufflent sur la ville : les cathédrales « cœur de la croyance »,\nimposent au poète l'hommage « à l'éternité des cultes »; le port\nlui montre la libre mer asservie au service des « docks bondés\njusques au faîte »; dans les spectacles rutile toute la luxure\nde la foule; dans la Bourse gronde la prière u n a n i m e vers\nl'or, « a x e terrible de la passion future »; les Bazars s y m b o -\nlisent les besoins et les désirs multipliés de la foule ; les Usines\nclament sur des modes divers « le han du colossal effort » dont\nles corbillards de la Mort disent l'inanité.\n   Aux coins de l'immense B a b y l o n e moderne, les q u a t r e sta-\ntues se dressent, largement et massivement sculptées, des fon-\ndateurs de la cité : le soldat « idole et fléau » artisan de force ; le\nbourgeois « autoritaire et fort » amasseur de richesses; le moine\n« soleil tiédi d'indulgence et de patience », apporteur de mys-\nticisme; l'apôtre visionnaire, bâtisseur d'avenir « au b a t t a n t du\ntocsin qui saute dans sa voix ».\n   E t au-dessus de ces symboles des puissances diverses et\nentrechoquées qui sont les moteurs mêmes de la vie de la cité,\nflotte éparse et h a r m o n i q u e néanmoins l'âme même d e ' la\n Ville tentaculairc :\n\n                San âme, en ces matins hagards,\n                Circule en chaque atome\n                De vapeur lourde et de voiles épars ;\n                Son âme énorme et vague ainsi que de grands dômes\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2157, "texte": "                      DEUX ÉCRIVAINS BELGES                        181\n\n\n\n                Qui s'estompent dans le brouillard ;\n                Son âme, errante, en chacune des ombres\n                Qui traversent ses quartiers sombres,\n                Avec une ardeur neuve au bout de leur pensée ;\n                Son âmeformidable et convulsée,\n                Son âme, où le passé ébauche\n                Avec le présent net l'avenir encor gauche.\n\n                O ce monde de fièvre et d'inlassable essor\n                Rué, à poumons lourds et haletants,\n                Vers on ne sait quels buts inquiétants?\n                Monde soumis pourtant à des lois d'or,\n                A des lois douces, qu'il ignore encor\n                Mais qu'il faut, un jour, qu'on exhume,\n                Une à une, du fond des brumes.\n                Monde aujourd'hui têtu, tragique et blême\n                Qui met sa vie et son âme dans l'effort même\n                Qu'il projette, le jour, la nuit.\n                A chaque heure, vers l'infini.\n\n   P a r le d i p t y q u e tragique des Campagnes hallucinées et des\nVilles tentaculaires. Emile Verhaeren avait dégagé toute la\nmenace de déséquilibrement social dont souffrent nos sociétés\nvieillies, l'anémie a t t e n d a n t les champs, la congestion guettant\nles cités.\n   Mais le cataclysme mortel qui s'annonce, ne peut-il être évité\nou détourné, et comme Ophélie au gré du fleuve, ne nous\nreste-t-il qu'à nous abandonner à la plus fataliste des résigna-\ntions? Ou bien, la réaction est-elle un devoir à accomplir, la\nlutte une mission à assumer, l'espoir un idéal à brandir? L a\nnuit qui surplombe les villes et les champs est noire et conseil-\nlère de trahisons et de lassitudes; faut-il ensevelir en son sombre\nlinceul tout rêve de meilleur avenir, ou, confiants et virils,\nattendrons-nous, solliciterons-nous, violenterons-nous l'aurore\nrédemptrice?\n   C'est devant cette alternative que le poète se trouvait ballotté\naux pôles extrêmes de l'optimisme et du pessimisme.\n   L'hésitation fut courte : Verhaeren se souvint que pareil\naux campagnes frappées de stérilisation, pareil aussi aux villes\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1874, "texte": " l82                          DURENDAL\n\n\n\nmaudites dans leurs égoïsmes, lui-même connut autrefois en\nson âme la désertion de tous rêves et de toutes générosités, et\nvécut en sa chair les affres des brutalités et des haines.\n    Comme la collectivité aujourd'hui, il fut hanté jadis lui aussi\net dévoré de passions contraires et d'appétits ennemis.\n    Comme lui-même jadis, pourquoi la collectivité aujourd'hui\nne pourrait-elle être sauvée par le retour à l'instinct de l'unité\nde la race, par le sens d'une universelle fraternité, par la foi à\nl'efficacité de l'effort commun et par la soumission à une volonté\nsupérieure, universelle et dirigeante?\n\n                Et maintenant que les aubes se lèvent !\n\n\n   Les Aubes, poème dramatique, complètent ainsi d'un dernier\npanneau et érigent en triptyque, le diptyque des Campagnes\nhallucinées et des Villes tentaculaires.\n   Le style de cette œuvre porte bien la marque de Verhaeren :\nil est puissant, sincère, imagé, lyrique ; maintes scènes rendent\navec une force extraordinaire les remous instinctifs et fatalistes\ndes foules; et dans les haltes du paroxysme collectif, le sen-\ntiment chante de délicates, délicieuses et reposantes chansons\nde douceur et de paix.\n   Néanmoins l'impression globale des Aubes laisse informulée\nl'idée dominante du drame : trop d'épisodes la compliquent,\ntrop de péripéties la cahotent en sens divers, trop de déclama-\ntions démagogiques en altèrent la pureté.\n   Création de beauté luxuriante mais fragmentaire, les Aubes\ndonnent la sensation d'un énorme, vertigineux et bruyant mou-\nvement, mais ce mouvement est davantage dans la marche des\névénements que dans le développement de la pensée.\n   Est-ce l'inhabilité du dramaturge novice, est-ce l'alternance\narbitraire des vers et de la prose, est-ce la banalité sociologique\nde certaines des tendances poursuivies, je ne' sais, mais les\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1867, "texte": "                    DEUX ÉCRIVAINS BELGES                    183\n\n\nAubes me font l'effet plus d'une œuvre de rhétorique élevée que\nd'une œuvre d'idéologie poétique.\n\n\n\n\n   Cette étude appelle une conclusion.\n   Jel'empruntecommeun adéquat résumé de mes appréciations,\nau beau toast symbolique que Francis Viellé-Grimn porta à\nEmile Verhaeren, le 15 mars 1896, au banquet de l'Art Jeune :\n   « Par les rues tortueuses ou rectilignes des Villes tentaculaires\noù tous nous avons erré, la statue du Capitaine victorieux s'est\ndressée à notre rencontre, « au carrefour des abattoirs et des\ncasernes » ; — la carrure métallique du Bourgeois constituant\net volontaire y fait face à l'effigie du Saint de qui la foi douce\ngroupa les hommes à l'ombre de sa bonté, — nous n'y vîmes\npas la statue du Poète.\n   C'est que lui-même et lui seul, il en est l'architecte et le\nciseleur!\n   Verhaeren s'est dressé une statue; elle est de bronze et de\ngranit, elle affronte un ciel orageux et tragique, elle regarde au\nseptentrion, au-dessus des mers de tourmentes, de hasards et\nde victoires, la seule étoile qui ne dévie pas.\n   Au piédestal s'adosse un moine étique qui songe; une flamande\ncharnue y accoude le large rire des kermesses; les soirs l'ensan-\nglantent aux carnages des couchants ; le flambeau brandi de la\nlune en fantômatise la silhouette; le fleuve devant elle pousse\nla débâcle du printemps et voici, sur les chemins, les passants\n apparus, en exode des campagnes hallucinées vers les villes tentacu-\n laires; le crépuscule du matin s'éclaire, nous guettons les Aubes.\n    La statue est belle, farouche d'attitude, volontaire, grave et\n exaltée à la fois, puissante du geste, hautaine un peu de front,\n et le regard s'en va vers l'infini.\n    Elle est de taille haute, et telle qu'elle en impose au plus\n indifférent, au plus hostile; qu'importe, vraiment, au bronze\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1128, "texte": " 184                                 DURENDAL\n\n\n\nque le frôle, inconsciente ou malicieuse, impuissante en tous\ncas à nuire, l'aile grêle et crochue des chauve-souris ?\n   Tourné vers l'artiste qui nous honore par l'admiration qu'il a\nprovoquée en nous, vers l'homme de qui la vie est un exemple\net l'amitié un titre, je m'écrie :\n   Honorons tous le grand Poète ! » (1)\n\n   (A suivre.)                                     FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n\n\n\n   (1) B i b l i o g r a p h i e :\n   POÈMES I. — Les Bords de la Route, Les Flamandes, Les Moines (Edition du Mercure de\nFrance, Paris, 1896).\n   POÈMES II. — Les Soirs, Les Débâcles, Les Flambeaux noirs (Edition du Mercure de\nFrance, Paris, 1897).\n   POÈMES M. — Les Villages illusoires. Les Apparus dans mes Chemins, Les Vignes de ma\nMuraille (Edition du Mercure de France, Paris, 1898).\n   Les Campagnes hallucinées ( DEMAN, Bruxelles, 1893). — Les Villes        Tentaculaires\n(DEMAN, Bruxelles, 1893). — Almanach (DEMAN, Bruxelles, 1895). — Les Heures claires\n(DEMAN. Bruxelles, 1896). — Les Aubes ( DEMAN, Bruxelles, 1898). — Les Visages de la\n Vie (DEMAN, Bruxelles, 1899).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 185, "page_fin": 185, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : XXI. Les Rois catholiques", "titre_sommaire": "D’après les Maîtres espagnols : XXI. 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A la fin les Maures sont bannis;\n  Et près du Roi, les traits par ses travaux brunis,\n  Le bon Torquemada s'applaudit de son zèle.\n\n  La paix règne; Grenade a brisé le Croissant;\n  D'un mal long et terrible enfin convalescent,\n  Sous, la Croix, le Royaume heureux vient de renaître.\n\n\n  Un soleil d'or reluit; il f ait tout resplendir,\n  Cependant que déjà se mettent à verdir\n  Les beaux champs andalous qu'on voit par la fenêtre.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-003", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 186, "page_fin": 186, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : XXII. Portrait de Carlos de Amberès", "titre_sommaire": "D’après les Maîtres espagnols : XXII. 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Et dans l'éternité,\n        La Balance, là-haut, pour la stricte équité,\n        Menaçante, suspend sa Justice immobile.\n\n        Les crosses, l'or, le vair et les sceptres royaux\n        S'accumulent en vain dans l'un de ses plateaux,\n        Car elle pèse l'âme au poids de l'Evangile.\n\n\n\n(A    suivre.).                    L'Abbé H E C T O R H O O R N A E R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-007", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 189, "page_fin": 207, "titre_corps": "Sur le Chemin de Maria-Zell", "titre_sommaire": "Sur le Chemin de Maria-Zell", "signature_source": "William Ritter", "ancre_debut": "SUR LE CHEMIN DE MARIA ZELL", "ancre_fin": "WILLIAM RITTER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 240, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1684, "texte": "SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL\n                                    (FIN)\n\n\n\n\n                                      IV\n\n\n                Au point du jour, Franz qui toute la nuit avait pleuré de\n                  dépit et d'amour mêlés et s'était retourné sans dormir\n                  dans son foin, furieux contre lui-même de tout ce qui lui\n                  arrivait depuis quelques heures, ramassa son suyeux\n                  bataclan et s'en alla à l'auberge. Maintenant il regrettait\n                  de tout son cœur d'avoir, dans un moment de colère et\n                  par absurde point d'honneur, gaspillé le beau florin qu'il\n                  avait été si long à conquérir et qu'il avait réservé, dans\nsa pensée, pour en faire la première pièce d'un collier à offrir à celle, qu'il\nallait demander à la Sainte Vierge de Maria-Zell de lui faire enfin\nrencontrer!...\n   Une grosse servante balayait déjà au rez-de-chaussée,, toute lourde de\nsommeil, avec des gestes veules. A elle le jeune homme s'informa des\npetites chanteuses. Soudain la servante eut l'air de s'intéresser, elle con-\nnaissait déjà l'histoire du florin aux Anges, tombé tout blanc de la main\nd'un ramoneur de passage.\n   — « Alors il faut les réveiller de votre part? » bougonna-t-elle.\n   — « Oui, je vous dis... »\n   — Mais comment se fait-il alors que la grande ait encore juré toute la\nsoirée ses grands dieux qu'elle ne vous connaissait pas. Oh! la vilaine\ncréature... E h bien! voilà, je n'irai pas, je ne veux plus les voir, quoique\nla petite sœur soit bien gentille... Mais ces filles-là on ne sait jamais ce que\nc'est, ni d'où cela vient, ni où cela va... Allez vous-même, c'est là... » elle\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2630, "texte": " 190                             DURENDAL\n\n\n\ndésigne l'étable... « Elles ont demandé à dormir sur le foin, comme les\nbêtes... Je vous conseille de vous méfier d'elles... »\n   Ce mépris de la servante pour Lina soulagea un peu Franz et le blessa\ndans la même proportion. C'était trop dur pourtant, et venu d'une telle\nbouche... En sorte qu'il arriva à la porte de l'étable, tout radouci à l'égard\nde la joueuse de zither et tout attendri, à la pensée qu'elle n'avait pas eu une\ncouche meilleure que la sienne.\n   Comme il allait frapper à la porte de l'étable, Franz entendit deux voix\ndont l'une, celle de la petite sœur, disait :\n   — « T u as eu tort, tout à fait tort... On a beau être ramoneur, on a\nquelque fierté », et dont l'autre répondait :\n   — Mais je le sais bien, petite sotte; seulement avoue que c'était bien\ngênant pour nous, et bien ridicule de sa part, de venir ainsi s'afficher\npendant notre concert et peut-être nous empêcher de ramasser quelques\nflorins de plus... De toutes façons c'est bien dommage, car j'aurais eu du\nplaisir à faire route avec lui jusqu'à Maria-Zell; il vaut toujours mieux avoir\navec soi un fort et honnête garçon... Mais sûrement il ne viendra pas nous\nréveiller... Ne l'attendons pas et mettons-nous en route... Allons, sur pieds,\nramassons nos clics et nos clacs, et partons. \"\n  Mais la petite répondait :\n  — « Il a dit qu'il viendrait, il viendra malgré tout. Ce garçon-là n'a pas\ndeux paroles. Je ne bouge pas avant qu'il ait frappé. »\n  Tout rasséréné par la franchise de cette bonne parole ainsi surprise, Franz\nébranla la porte à joyeux coups de poing...\n  — E h ! les fillettes, a-t-on bien dormi? Il y a déjà un peu de soleil au\nsommet des rochers ! »\n  — « Tu vois! » exclama Mitzi, un vrai cri de joie!\n  Elles secouaient le foin de leurs robes, quand elles apparurent et lui\nsouhaitèrent le bonjour, comme si rien ne s'était passé. Lina décoiffée\ncomme par hasard, avec de magnifiques cheveux bruns ondulant sur ses\népaules, toléra, avec ses plus caressants sourires, que Franz y enlevât un ou\ndeux brins de foin et parut même ne pas remarquer que dans le nombre se\ntrouvait une marguerite fanée que, faute de boutonnière, Franz moitié\nsérieux, moitié plaisantant, se piqua derrière l'oreille.\n   La jeune fille avait le droit du reste de se montrer de bonne composition\nce matin-là, car dans la suie, dont était barbouillé le visage de son amoureux,\nelle remarqua des sillons blancs non équivoques... Elle se dirigeait déjà vers\nle ruisseau pour se laver et se recoiffer derrière les buissons...\n   Mitzi glissa à l'oreille du ramoneur : « Essuyez-vous! on voit que vous\n"}, {"page_pdf": 242, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2814, "texte": "                    S U R L E C H E M I N D E MARIA-ZELI.                191\n\n\navez pleuré », puis s'en fut à son tour au ruisseau. Franz frotta ses yeux et\neffaça les sillons blancs sous la suie ainsi rétendue, en maugréant — quoique\npas fâché au fond qu'on se fût aperçu de son chagrin, mais fâché que n'en\neût pas aperçu la preuve, — il le croyait du moins, — Lina plutôt que Mitzi.\n   Dans les sapins tout proches un coucou disait l'heure agreste et toute\nneuve de clarté. La matinée était adorablement pure et fraîche; l'herbe\ntrès humide de rosée; un léger flocon de brouillard en amont traînait sur les\nméandres de la Mürz entre les bouquets de sapins; le ciel était d'une\nlimpidité bleue pour le moment aussi cristalline que possible; jusqu'aux\ndeux taches de soleil que Franz avait signalées sur les plus hautes cimes\napparaissaient fraîches comme si la lumière elle-même s'était lavée dans la\nnuit. Et décidément Freien était un si joli petit endroit!\n  Et lavées et s'étant recoiffées mutuellement, les jeunes filles revinrent, le\nblanc de leurs joues fouettées par les ablutions, toutes guillerettes, elles\nremirent leurs chapeaux verts à plumes d'oiseaux rares et se chargèrent de\nleurs instruments, remballés dans les sacs de lustrine verte aussi... Et l'on\nse mit en route...\n  Comme le groupe passait devant l'hôtellerie... les deux volets d'une\nfenêtre s'ouvrirent à grand fracas; on eût dit un coq éployant ses ailes pour\nlancer au premier rayon son cocorico matinal... car un jeune homme à\ndemi-vêtu, les yeux tout brouillés de sommeil, resta une seconde les bras\nécartés, les oubliant ainsi de surprise... Puis lorsque bien réveillé et revenu\nde sa stupéfaction, il les replia, ce fut pour se faire de ses mains un\nporte-voix :\n   — E h ! petite garce, es-tu assez menteuse ! Viens dire encore que tu ne\nle connais pas ton ramoneur ! »\n   Tête basse sous la douche, la clameur bien timbrée de cette chaude et\nsonore voix... le cocorico d'un jeune coq humain qui a bien dormi après\nune saine journée de plein air, Lina rougit d'autant plus que non seulement\nMitzi se mit à lui rire au nez carrément, mais qu'à son tour Franz partit\nd'un merveilleux éclat de rire, lança en l'air son capiron, l'embrocha du\nbout de son ramon, le rejeta en l'air, le rattrapa de la main, le remit sur sa\ntête, tout en yodlant de tout son cœur... — cri de coq pour cri de coq, — puis\nse tournant vers Lina : \" Allons! sans rancune, n'est-ce pas? \"\n  Mais décidément elle ne semblait pas fière ainsi, toute courbée sous son\nsaint-frusquin de pauvre chanteuse ambulante, sous sa honte et sous ce\nregard ironique, dont elle sentait les flèches goguenardes dardées sur elle,\nde la fenêtre de cette chambre d'hôtel, où un beau jeune homme, ce\nmatin complètement désabusé, avait peut-être rêvé d'elle la nuit précédente.\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2697, "texte": "  192                            DURENDAL\n\n\n\n\n                                      V\n\n\n   Le chemin dans les sapins remontait la vallée latérale courte et rapide.\nLe torrent tout petit à gauche chantonnait à mi-voix dans les blocs moussus,\nles touffes de tussilages et les fougères; puis on pénétrait le long des pentes\ndans le réseau des petites rigoles fredonnantes qui le forment, et il y avait\ndes clairières marécageuses, dont le sol coassait sous les souliers et où les\nsavates du jeune ramoneur le quittèrent, comme pour rester au milieu des\nplantes rares, des œillets très rouges, de fleurs comme les aimait Mitzi. Des\npistes de troncs d'arbres traversaient les endroits les plus fangeux, entre les\nlacets du chemin, et l'on arrivait enfin assez haut, dans des halliers, où les\nchardons fleurissaient avec une exubérance merveilleuse, au milieu des\nbuissons d'églantine, des tas de bois, des troncs coupés au ras du sol\ntout revêtus de coucou fleuri... Et des biches surprises s'enfuyaient de loin\nen loin, sans étonner les jeunes gens natifs de ces giboyeux parages. Du reste\nils s'étaient mis à très pieusement réciter leur chapelet, Franz comme il\nconvenait se chargeant du premier rôle, des premières phrases, les petites\nrépondant, et jusque dans cette façon de prier, il y avait comme une tacite\nreconnaissance de son droit protecteur; il tenait lieu d'une sorte de frère\naîné, il était le chef reconnu du petit trio de rencontre.\n   Puis après de nouveaux rubans de route coupés sous les sapins par les\nchemins de traverse, voici, quoique le soleil fût monté derrière eux, qu'il\nfaisait soudain très froid ; le caractère de la haute montagne s'affirmait,\non traversait un alpage sis au sommet du col, entre de grandes masses\nrocheuses, à gazon rare, de cette herbe à chamois, dont l'aspect suffit à\ndonner le sentiment d'une autre zone, avec des sensations de crudité,\nde solitude, de rapprochement du ciel qui paraît plus bleu...\n   Là où il est bleu! car d'immenses nuages blancs, d'énormes boules claires\nmontaient de l'autre versant du col, traînaient après elles et sous elles des\nprofondeurs grises; des ombres qui soudain rendaient maussades les parois\nde rochers, plombaient les gris de la pierre et les verts déjà froids de ces\nhauts pâturages... Une menace de pluie assez imminente s'affirmait.\n   Au milieu de l'alpage, un Christ en croix, penché, avec son capuchon de\nplanches à la mode du pays, un banc et un primitif prie-Dieu de planches\nencore, invitaient les pèlerins à s'arrêter. On s'arrêta naturellement et l'on\nchanta comme la veille devant le Saint-Georges de l'archiduchesse. Les\npieds du Christ de bois peint, rejoints et percés par un énorme clou de métal\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2162, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                          193\n\n\n\nrouillé, étaient pleins de fleurs... Mitzi qui en avait cueilli naturellement,\nplus bas dans les clairières marécageuses, y ajouta les siennes...\n   Et il sembla que cette prière chantée eût resserré l'intimité, et peut-être\naussi l'impression de solitude entre les montagnes noires qui se chargeaient\net sous le ciel qui se couvrait boudeur.\n  — « Nous arriverons mouillés à Maria-Zell », frissonna Mitzi.\n  — \" Nous nous arrêterons à l'abri \", proposa Franz.\n  — « Ou dans la plus proche auberge », insinua Lina.\n  — « Non, non », reprit sa sœur... « Il nous faut arriver au plus vite, si\nnous voulons nous confesser ce soir et communier demain. »\n  — « Oh! nous arriverons! » affirma Franz, « moi aussi je tiens à être\ndemain à la messe de communion ».\n  — « C'est donc bien important ce que vous allez demander », proposa\nLina qui seule pouvait se permettre une telle question.\n  — « Très important », reprit le jeune homme d'une voix grave.\n  — « Et peut-on savoir?... »\n  — « Oui, pourquoi pas... »\n  — « Alors... »\n  — \" Eh bien! mais... le bonheur. \"\n  Mitzi qui s'était approchée, toute curieuse elle aussi, et Lina eurent\nensemble une petite moue et. un \" oh! \" déçu, et l'une après l'autre :\n  — « Moi aussi je vais demander le bonheur... »\n  — « Et moi donc. . Naturellement... »\n  — \" Mais chacun envisage le bonheur d'une façon différente \", insinua\nFranz à son tour. « De quelle couleur est le vôtre? »\n  — « Et le vôtre? » renvoya Lina, qui aimait mieux questionner qu'être\nquestionnée.\n  Franz la regarda. \" Il est je pense blanc et rose... \"\n  — « Oh! s'il a des couleurs!... Pourriez-vous me dire si le bonheur peut\nêtre noir? »\n   — « Pourquoi pas! » interrompit Mitzi.\n   — « Ce n'est pas à toi que je le demande », repipa sèchement sa sœur.\n   — « Et moi je n'en sais rien... C'est à vous de le savoir», exprima grave-\nment Franz, qui se crut profond et compris.\n   — « Puisqu'il a une couleur, c'est donc un objet? » poursuivit Lina qui se\ncrut très fine.\n   — < Mais non... du moins pas pour moi... »\n   — « Pour moi non plus! » lâcha avec conviction Mitzi.\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2670, "texte": "  194                              DURENDAL\n\n\n\n   — Qui te demande quelque chose?           coupa court Lina grincheuse, et à\n Franz : \" Alors c'est une personne? \"\n   —    Oui...\n    — « Mais êtes-vous sûr que la Sainte Vierge vous la donnera?... N'est-ce\n pas à la personne même qu'il vaudrait mieux demander? » subtilisa Lina.\n    — \" La Sainte Vierge peut attendrir le cœur de la personne... \"\n    — » Et qu'en ferez-vous de la personne? »\n    — \" Oh ! \" exclama ardemment et suffoqué Franz, et il s'arrêta net, avec\n un geste comme pour embrasser et serrer contre son cœur. Et toute sa\n ferraille lui tomba des épaules.\n    — \" Attention! \" goguenarda Lina... « Vous le saliriez votre bonheur\n si vous l'étreigiiez si fort, contre vos beaux habits... A moins qu'il ne vous\n fasse lâcher votre métier! »\n    — « Mon bonheur ne serait pas mon bonheur, s'il me forçait à changer de\n métier... Et puisque vous voulez savoir... » il se baissa pour ramasser sa\n charge brimbalante et mal commode, puis regarda Lina fixement : \" Et si\n vous voulez savoir, je puis vous apprendre ceci : je le sais très bien mon\n métier, et c'est un bon métier, qu'on ne doit pas rougir d'exercer, il me rap-\n porte quelque argent, ma femme ne sera jamais pauvre du reste, car mes\n parents ont du bien au soleil, et je l'aimerai de tout mon cœur. J'ai résolu\n de me marier le plus tôt possible, parce que cela vaut mieux pour un garçon\n qui veut rester honnête... Et à toute jeune fille que je rencontre et qui me\n plaît je me demande, si ce n'est pas celle-là mon rêve, mon amour, mon bon-\nheur... Je me suis trompé déjà beaucoup de fois et probablement que je viens\nde me tromper encore... Mais la Sainte Vierge de Maria-Zell, que j'invoque\ndepuis tout petit, qui m'a accordé déjà bien des grâces, une fois de plus aura\n pitié de moi. Elle sait que je suis un vrai chrétien, que je donnerais ma vie\net mon sang pour son divin Fils et pour elle, que je ferai de mes enfants\nde bons catholiques. Elle ne manquera pas de visiblement me désigner qui\nje dois choisir, et mettra dans ma main la main de ma bien-aimée. \"\n   Mitzi qui écoutait toute pâle, le cœur battant très fort, eut l'idée soudaine,\ntant elle trouvait cela beau, de mettre sa main dans la main de celui qui\ndisait cela... Mais c'était une main de ramoneur! Décidément elle ne pou-\nvait se faire à cette idée.\n  Lina vivement intéressée elle aussi, grillait de poursuivre son enquête et\nde s'attirer une déclaration... Elle l'eut, car jouant celle qui n'a pas très\nbien compris :\n  — « Et vous nous dites que tout récemment vous avez cru le rencontrer,\nvotre bonheur? Peut-être ne vous êtes-vous pas trompé autant que vous le\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2914, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                           195\n\n\n\npensez. Je suis très experte à débrouiller ces sortes de choses; allons,\nMonsieur! dites-nous comment est la personne... et comment elle devrait\nêtre pour devenir votre bonheur... »\n   Ils s'étaient remis en marche avec le plus grand calme, mais Franz de\nnouveau s'arrêta net et les jeunes filles aussi. Alors regardant Lina, pièce\naprès pièce, au fur et à mesure qu'il la détail'ait, il dit :\n   — « Elle est grande, et belle, et forte, elle pourrait supporter toutes les\nfatigues d'un ménage, inspirer toute l'affection qu'elle voudrait à son mari,\nlui donner de beaux et nombreux enfants. Elle a des cheveux noirs, très\nlongs, comme ceux que j'ai vus ce matin; elle a des yeux noirs, le teint\npâle, comme l'image de Notre-Dame des Domestiques, dans la cathédrale\nde Saint-Etienne à Vienne, mais elle n'a pas l'air si bon, si doux, et l'on\npeut craindre qu'elle ne le soit en réalité; qui la prierait ne serait proba-\nblement jamais exaucé, voilà pourquoi je crois m'être trompé. Maintenant\nsi vous voulez savoir comme elle est vêtue : elle porte un chapeau de feutre\nvert avec des plumes de coq de bruyère, une chemise blanche très empesée\nau col et aux manches, un corsage de velours noir, une jupe courte, vert\nsombre, des bas, d'un autre vert, un sac sur le dos, encore d'un autre vert\net contenant une zither, elle a des bottines à hauts talons, ce qui est mal-\ncommode pour la montagne, mais très haut lacées, ce qui serre la jambe et\nla rend fine, car je crois décidément tout à fait m'être trompé, et sans vou-\nloir l'appeler comme fit certain jeune homme, du haut d'une fenêtre ouverte\nà la grande lumière matinale, je crois avoir eu affaire à une coquette...\n   Et tout à coup superbe, effrayé lui-même de l'énergie qu'il avait trouvée\nen lui pour dégoiser tout cela d'un souffle, il montra une flaque d'eau sur la\nroute : « Au demeurant, si vous voulez en savoir davantage, voilà de la\nboue, regardez-vous...»\n   Mitzi terrifiée se mordait les lèvres... Et maintenant Franz demeurait\ntout mal à son aise, lui aussi, ne sachant comment il avait eu le courage de\nrompre, car il venait certainement de couper court au petit roman qui\ns'ébauchait depuis la veille, mais si vivement que déjà il lui avait coûté une\nmauvaise nuit, sa première vraie mauvaise nuit, et même le cadeau auquel\nil attachait une sorte de vertu talismanique et qu'il avait bien escompté ne\nfaire jamais qu'à sa fiancée. Tout à l'heure le ciel était si beau et maintenant\n tout était couvert d'épais nuages! Comment est-il donc bien possible que\n les choses changent si vite! avant même qu'on s'en puisse rendre compte.\n Comment tout cela était-il venu ! Quel diable le poussant l'avait ainsi fait\n parler! Il y avait dix minutes à peine qu'il espérait tant encore! Il aurait\n bien souffleté ce matin la servante aux vilains propos. Et voici que lui-\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2795, "texte": "   196                             DURENDAL\n\n\n\n  même maintenant s'était baissé entraîner à une belle intempérance de langue!\n  D'où tout cela lui était-il sorti? Était-ce bien lui qui avait parlé? Il ne se\n  connaissait pas ce genre d'éloquence.\n     Lina seule, elle, souriait imperturbable.\n     — Vous avez beaucoup d'esprit pour un ramoneur! » répondit-elle avec\n  un grand détachement... Puis aussitôt : « Mais sans doute aurez-vous aussi\n  quelque intérêt à savoir comment est fait mon idéal de bonheur à moi!\n  Celui que je vais aussi demander à Maria-Zell et que la Sainte Vierge, en\n  qui j'ai la même foi que vous, ne manquera pas de me donner... C'est\n  un jeune homme du meilleur monde, très grand, blond, avec une jolie barbe\n  parfumée, des moustaches en croc comme l'Empereur d'Allemagne, un\n morceau de verre carré, oui un monocle, sur l'oeil gauche, il fume des\n cigarettes que j'adore, il porte la raie au milieu de ses jolis cheveux lisses »,\n — et avec un ton de profond enthousiasme, — « avec, là, sur le front,\n comme deux écailles arrondies en cheveux bien lustrés, brillants comme\n l'or. Il m'a montré une fois de quels cosmétiques il se servait et m'a donné\n un petit tube de pommade rose pour les lèvres. Sur les tempes il rabat ses\n cheveux en avant, car c'est un vrai gigerl viennois. Il faut voir sa collection\n dé gants, il en a même de presque bleus! et ses cravates donc! il les achète\ntoutes sur le Graben, il y en a même de dorées, d'argentées, et il les porte\navec une petite tête de nègre pour épingle, de nègre avec des yeux\némaillés et des lèvres rouges comme un ramoneur. Ses cols droits à\nangles cassés, par devant, sont hauts comme la main. Il a de belles bagues\npleins les doigts et il met un bracelet qu'une cantatrice célèbre lui a\ndonné... »\n    — « Seigneur Jésus! c'est le ténor juif du café-concert de Hans Mayer à\nGraz... celui de l'année dernière! » exclama naïvement Mitzi stupéfaite de\nces révélations.\n   — C'est un chanteur de grand opéra , corrigea Lina, « qui est engagé\npour l'hiver prochain à Vienne, où j'irai le rejoindre et où il me fera entrer là\noù il est. Il m'a promis de m'épouser, et même, l'an passé effectivement, il\nm'a offert cette petite broche en or, avec une image dedans, que j'ai là au cou.\nIl porte des bottines vernies. Ses pantalons noirs ont sur le côté un galon\nde soie mate, large de deux doigts, il a des velours bruns et bleus au col de\nses vêtements, une lourde chaîne de montre, avec beaucoup d'affaires qui\nsonnent à son gilet; quand il chante, il met sur sa poitrine des médailles et\ndes décorations, que l'Empereur et l'Etat lui ont données, à ce qu'il m'a\nraconté, et il a de jolis chapeaux de feutre mou, comme n'en ont que les\nmessieurs de Vienne. Je l'aime, il m'aime. Je suis certaine de mon bonheur\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2425, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                            197\n\n\net je vais seulement demander à la Sainte Vierge de hâter notre mariage et\nl'en remercier d'avance. »\n   Quel soulagement! quelle allégeance! quelle allégresse! Franz se sentait\nrénové, libre, sans plus aucun chagrin. D'abord cela lui avait fait bien mal!\nPuis chaque mot de tout ce ridicule avait si bien poignardé sa peine, qu'il ne\nsentait plus rien. Il était guéri! Ah! Notre-Dame de Maria-Zell! comme\nvous aviez permis que tout d'un coup il vît clair !\n   Sa liberté d'esprit était telle, qu'il eut soudain une immense pitié pour la\npauvre petite Mitzi, il lui sourit, et très fraternellement, avec tout l'atten-\ndrissement de son bon cœur dans la voix :\n   — « Et vous, petite Mitzi, comment sera-t-il votre bonheur?.. »\n   Très simplement elle répondit, mais avec une reconnaissance dans le\nregard, puisqu'elle avait compris que Franz ne la confondait pas avec sa\nsœur :\n   — Comme vous... , puis toute inquiète : mais que ce ne soit pas un\nramoneur!\n   Il rit, amusé de cet aveu sans conséquence, encore qu'infiniment flatteur.\n   — Oh ! si ce n'est que cela!.. Mais vous n'êtes qu'une enfant.\n\n\n\n                                      VI\n\n  Au revers de l'Alpe entre les hautes cimes noires, qui semblaient des\npilastres soutenant le ciel gris, la route déserte, — un bon chemin vicinal,\n— descendait à grandes courbes rapides dans les pâturages maussades, puis\ndans la forêt de nouveau. Un petit ruisseau immédiatement se formait et, à\ncascatelles pressées, courait au plus vite rejoindre, à un ou deux kilomètres\nplus bas, les eaux de la vallée vidées de la cuvette montagneuse, veloutée de\nprairies, au fond de laquelle dort Maria-Zell.\n   Mademoiselle Lina, très piquée de l'indifférence de Franz, depuis le beau\nrécit inventé, ou du moins exagéré exprès, pour le mettre hors de lui, et\ntout à fait furieuse que les choses n'eussent pas tourné selon ses calculs, à\nl'avantage de son vilain caractère et de son joli minois, et eussent au con-\ntraire dérouté toutes ses prévisions à elle, qui se croyait d'une perspicacité et\nd'une subtilité infaillibles, en telles délicates matières, n'était pourtant pas\nassez habile pour cacher son dépit et affectait une allure fatiguée, qui lui\npermettait de rester en arrière de quelques pas, agitée des idées les plus\ncontradictoires, et dans cet état d'irritation, qui ne peut amener que des\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2727, "texte": "   198                              DURENDAL\n\n\n\n  sottises. Les deux jeunes gens du reste semblaient l'avoir complètement\n  oubliée, et babillaient, et riaient, tout allègres, sans se soucier une seule fois\n  de se retourner, préoccupés, s'ils l'étaient de quelque chose, seulement d'un\n  vilain brouillard qui montait les dévers de Maria-Zell, et de la pluie qui\n  s'apprêtait. Et puis ils paraissaient vraisemblablement trouver toujours\n  plus de charme à leur mutuelle compagnie...\n     Ils s'aperçurent, à un moment donné, qu'ils étaient dans le nuage blanc,\n  et Lina instinctivement se rapprocha, car à trente pas on ne se voyait\n  plus. Les herbes et les fleurs frémirent, et ce frémissement les avertit de la\n  pluie, avant même qu'ils eussent eu le temps de se sentir mouillés.\n    — « Courons, il y a une scierie là en bas », cria Franz.\n    — « Je ne puis plus marcher, je suis fatiguée », contredit Lina, qui jamais\n de sa vie n'avait été fatiguée par deux heures de marche.\n    — « Eh bien ! tu nous rattraperas... il n'est pas nécessaire que nous soyons\n trempés pour toi », s'impatienta Mitzi, qui n'aimait pas la pluie et qui, depuis\n vingt-quatre heures, venait d'être édifiée mieux qu'elle ne l'avait jamais été,\n sur le caractère de son aînée.\n    Lina prit de grands airs protecteurs :\n    — \" Pas du tout, Mademoiselle ma sœur, vous êtes sous ma tutelle et ma\n sauvegarde, je suis responsable de vous, vous ne me quitterez pas. \"\n    — « Es-tu folle ? mais quel danger est-ce que je cours ! »\n    — « Tu es trop petite pour que je te l'explique. »\n    — « Mais monsieur Franz est avec moi. »\n    — \" Raison de plus... \"\n    — \" Ah ! ça, mais voilà deux ans déjà que tu ne te fais pas tant de\n scrupules de me laisser des journées entières toute seule dans les villes,\nquand l'envie te prend de courir les magasins, ou d'aller l'après-midi entendre\nla musique des régiments dans les jardins publics. Et tu n'as jamais eu tant\ncoutume de t'inquiéter de moi. Et pour toi il n'y a pas de danger, paraît-il,\nà te trouver seule avec de beaux messieurs, qui portent des moustaches en\ncroc, comme l'Empereur d'Allemagne. \"\n    Décidément un vent de querelle se mettait à souffler entre les deux sœurs\net d'autant plus que tous trois commençaient à se rendre compte d'où il\nsoufflait. En même temps il plut à verse. Les deux fillettes, pour protéger\nleurs instruments de musique et leurs chapeaux, relevèrent leur robe par-\ndessus les sacs et par-dessus leur tête, ce qui leur donna l'air de petites\nvieilles falotes religieuses ou pénitentes, fort bossues. Franz, toujours de\nbonne composition, quoique un peu blessé et ayant d'abord pensé\nà planter là les deux jeunes filles, tout incapable qu'il en eût été, eut\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2671, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                            199\n\n\n\nencore pitié de la pauvre Mitzi, et pour couper court aux criailleries, il\ns'interposa :\n   — \" Ici à droite, voici un sentier assez mauvais pour qui ne le connaît\npas; mais avec moi vous n'aurez rien à redouter, même du vertige. Ce\nsentier a le mérite d'abréger d'unie heure, et maintenant, mouillés pour\nmouillés, autant vaut aller bravement... Nous le serons en tous cas une\nheure de moins... \"\n   Cette dernière perspective eut raison de l'envie de contredire de la\nhargneuse Lina... On s'engagea dans le sentier, qui latéralement remontait\nà travers les pâturages dans la montagne, contournait une ou deux grosses\ntêtes de rochers chenus, franchissait un ou deux torrents, sur des ponts de\nbois et enfin descendait, par un dévaloir très raide sur Maria-Zell, évitant par\nla diagonale tout l'immense détour, l'angle droit du chemin carrossable, par\n les vallées de Gusswerk, à la base du massif montagneux.\n   Ils marchaient en silence sous l'abat depuis trois quarts d'heure environ,\nlorsqu'ils arrivèrent à un véritable étang, qui coupait la route, dans une\ndépression marécageuse du pâturage, pleine de ces plantes qui donnent de\njolis petits cotons blancs et dont la présence annonce infailliblement un sol\ntourbeux. Lina récrimina aigrement :\n    — « Bon ! nous devons maintenant retourner sur nos pas. La belle\navance ! Ah ! c'est agréable un pèlerinage pareil ! Aussi c'est toi qui m'y as\nentraînée, Mitzi! Moi j'aurais mieux aimé le faire plus tard, en automne!\n C'est toi qui as insisté pour que nous le fassions maintenant et qui m'y as\n contrainte... Tu es contente, tu l'as, ton pèlerinage... \"\n    — \" Mais Lina ! un pèlerinage a bien plus de valeur aux yeux de la Sainte\n Vierge, s'il n'a pas été agréable ! Et nous n'avons peut-être pas mérité le\n beau temps. »\n    De nouveau Franz intervint. Il avait ôté ses savates et franchi la mare,\n il n'avait d'eau qu'à peine jusqu'aux genoux. Ses forts pieds nus mordaient\n la boue solidement, mais n'enfonçaient trop. Il déposa sa sommaire chaus-\n sure et son bataclan sur l'autre rive, dans l'herbe mouillée, et revint aux\n jeunes filles.\n    — \" Mademoiselle Lina, évidemment je vous salirai un peu, cependant je\n  ferai de mon mieux. Si vous voulez y consentir, je vous transporterai\n  de l'autre côté. \"\n     Elle se laissa faire sans mot dire, espérant qu'il glisserait et tomberait en\n  route. Tant pis s'il l'étendait à l'eau, elle consentait volontiers à la chute\n  pour le plaisir de le voir humilié, ce grand garçon qui, en vérité, s'était\n  permis de lui faire carrément la leçon. Mais il l'enleva comme une plume,\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2508, "texte": "  200                              DURENDAL\n\n\n\n sans la serrer contre lui — il était visible qu'il n'y tenait pas — et l'emporta\n sans effort, sans précaution, sûr de lui-même... Et au fond du cœur de la\nchanteuse, un amer dépit naquit, à la pensée que ce fier luron aurait pu\nl'aimer et que dorénavant il ne se souciait plus d'elle. Effectivement il la\ndéposa, sans brusquerie, c'est vrai, mais exactement comme il eût agi d'un\nobjet de plus, à côté de sa ferraille et de ses savates, sans la regarder, sans\nattendre un merci qui ne venait pas.\n   Et sans se préoccuper du risque de l'éclabousser, il pataugeait déjà au\ngalop dans la direction de Mitzi.\n   Celle-ci l'aida à la saisir d'un élan, si bien, qu'au lieu de la porter dans ses\nbras, il la hissa plus haut; de son élan, elle se trouva donc assise sur son bras\ndroit et son épaule, cramponnée, de ses deux mains, au visage du jeune\nramoneur, riant aux éclats... Cette fois il passa lentement, ayant une vague\nconscience de l'élégance de leur groupe, sinon de l'élégance aisée de son tour\nde force, et de la joie de se sentir jeune et vigoureux.\n   — « Comme vous voilà grande, Mademoiselle Mitzi! »\n   — « Oui, je suis comme l'Enfant Jésus sur les épaules de saint\nChristophe. »\n   — \" Mais moins lourde que Lui... \"\n   — \" Eh ! on est toujours assez lourde. Vous n'irez pas bien loin\ncomme cela... \"\n   — « Qui sait? » fit-il avec un soupir, et tout à coup une réflexion\ninattendue, initiatrice... car le fardeau lui avait été bien doux, et il était\ntroublé de la caresse des deux fortes petites mains, autour de son menton et\nde son cou. Et à tenir dans ses mains à lui, les deux pieds boueux de\nl'enfant, il les avait sentis si menus. Et il venait de songer que cette pauvre\npetite, d'un si bon naturel, risquait, à continuer la vie peu rassurante qu'elle\nmenait, de devenir comme sa sœur, qui ne manquerait pas de mal tourner,\nsi la Providence ne s'en mêlait, c'était certain. Et à tout prendre, l'avait-il\nseulement regardée avec attention? Non! il avait oublié, trop préoccupé\nd'emblée par l'aînée. Qui sait si la cadette n'était peut-être pas la plus\njolie...\n  Aussi au moment de la déposer, pour la mieux considérer, il fut pris\nd'une idée subite et la descendit entre ses deux bras, où il la retint couchée\ncomme un petit enfant... Non! ce qu'elle était charmante!\n  — « Et me payer? » fit-il.\n  — « Comment, vous payer! »\n  — « Mais oui... Si je vous forçais à donner un baiser à un vilain ramo-\nneur, pour une fois dans votre vie... ».\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2489, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                           201\n\n\n\n   Elle devint très rouge, ne répondit rien, mais ferma les yeux pour ne pas\nvoir... ou plutôt pour voir ce qui arriverait.\n   — « Qui ne dit rien consent », et, du bout de ses lèvres de grenade, il\nlui effleura le front, de façon à n'en rien noircir.\n   — « Mitzi! » exclama Lina. « C'est un peu fort! Tu te conduis bien! Et\nencore au moment d'arriver à Maria-Zell! Oh! la pieuse petite Sainte\nNitouche! Il est joli ton pèlerinage! >\n   Un petit flocon de neige rose restait au front de Mitzi. Elle ouvrit tran-\nquillement les yeux, lorsqu'elle se sentit à terre. Alors, avec un accent\nqu'elle n'avait jamais eu, une sorte de fierté qui n'était presque pas de\nson âge :\n   — \" C'est la première fois qu'un garçon me fait l'honneur de m'embrasser\net il se trouve que c'est un brave garçon. Pourrais-tu en dire autant? \"\n   — \" Mitzi, je vais te gifler! \"\n   — « Pas devant moi », dit, très net et fort tranquille du reste, Franz, les\nyeux sur ses savates noires, où il rengainait ses pieds tout blancs du\nlavage.\n   Lina eut un regard désarmé, sur la mare, il n'y avait plus moyen de leur\nfausser compagnie; mais on n'échangea plus un mot, chacun diversement\npréoccupé et se pénétrant des étranges revirements, qui tout à coup se\nfaisaient en eux.\n   On arriva à l'endroit dangereux. Il s'agissait de contourner un épaulement\nde rochers, sur une étroite corniche, où, l'espace d'une dizaine de pas, on\navait au-dessus de sa tête, comme assez profond sous soi, la roche à pic.\n   Les deux fillettes s'effarèrent.\n   — \" Mais non ! mais non ! » assura Franz. « Je vous prends l'une après\nl'autre par la main et vous n'avez plus qu'à poser un pied devant l'autre, en\nfermant les yeux si vous voulez. Ce mauvais pas franchi, plus que la pente\nà descendre, nous sommes au sec à Maria-Zell et je vous mènerai à la\nmaison, où maman vous fera bon accueil, allez! Voulez-vous passer la\npremière, Mademoiselle Lina?...\"\n   — \" Non, passez d'abord avec votre Mitzi, que je voie... \"\n   — « Eh bien! ma Mitzi, voulez-vous... » fit-il en appuyant avec joie sur\nma. Et comme elle avait déjà donné sa main : « Fermez les yeux. »\n   — « Mais non, pourquoi? » fit-elle.\n   Elle aimait mieux le regarder, tant elle avait foi en lui et tant il lui\ninspirait désormais confiance.\n   — \" Oh ! ce n'est qu'un jeu, ce n'est rien du tout \", exclama-t-elle, arrivée\nde l'autre côté. \" Nous en avons vu bien d'autres toutes seules. \"\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2609, "texte": " 202                              DURENDAL\n\n\n\n    Déjà Franz revenait chercher Lina, mais celle-ci avait réfléchi. Le\nmoment était venu de se rendre très désagréable. Elle était harassée par\ncette marche si difficile dans le foin mouillé; qu'importait sa fatigue, elle\nvoulait leur jouer un méchant tour, elle cria, colère et résolue :\n    — « Non, non, c'est inutile, revenez, jamais je ne passerai par là. »\n   — « Est-ce qu'elle est si poltronne? » s'informa le ramoneur.\n    — « Elle! mais elle courrait sur les toits! Quand celle-là aura le vertige... »\n   — « Voyons, Mademoiselle Lina, » s'impatientait Franz, nous arrivons\nà l'instant et vous voulez nous forcer à l'immense détour que nous évitions,\nplus tout ce que nous avons à refaire jusqu'à la route?... »\n   — » Cela m'est complètement égal, je ne passerai pas.\n    A la fin Franz n'y tenait plus. Catégoriquement :\n   — « C'est bien décidé? »\n    — Je jure que je ne passerai pas par là. »\n    — « C'est dit?... Une, deux, trois, c'est dit? »\n    — « C'est dit.\n    — Eh bien! au revoir Mademoiselle Lina! Arrangez-vous comme vous\npourrez. J'emmène votre sœur; n'ayez nulle crainte pour elle. J e la mène\nchez ma mère. Tout le monde, à Maria-Zell, vous indiquera, sur la route\nde Kernhof, la maison Everdingen. » Et avant que Lina ait eu le temps de\nrevenir de sa surprise, il avait emmené Mitzi et disparu derrière le rocher.\n         Vous allez voir qu'elle va nous rappeler », dit-il à Mitzi très grave\nqui se sentait non seulement enlevée, mais, puisqu'elle s'y prêtait, pour la\npremière fois, en pleine révolte contre sa sœur aînée.\n          Non ! vous ne la connaissez pas, elle est trop fière.\n    — « Alors il faut retourner vers elle... »\n    Ah! non par exemple, il était en fin de compte trop bon garçon ce\nFranz; non, non, c'était elle, Mitzi, qui ne voulait plus maintenant. En\nvérité la révolte avait bel et bien germé dans sa petite tête : c'était la\nguerre déclarée désormais.\n        « Ce qu'elle sera éreintée ce soir à Maria-Zell, vous savez! fit Franz.\n        « Elle? vous croyez? mais encore une fois vous ne la connaissez pas,\net vous êtes bien naïf de croire que, fatiguée, elle irait plus loin! Non, non.\n Elle s'arrêtera à la première auberge sur son chemin, ou au village de\nGusswerk, se sèchera, se fera faire la cour par les premiers venus et\nrécoltera quelques florins, à chanter, en poussant, des soupirs à fendre\n l'âme, entre les couplets, et, en roulant de grands yeux au ciel. Et vous\n verrez, elle trouvera encore moyen d'arriver en voiture demain matin... »\n    — « Croyez-vous? A propos : et la mare... »\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2224, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                          203\n\n\n\n  — Eh bien! tant pis pour elle! Elle est bonne pour enlever ses bas et\nses souliers! »\n\n\n                                     VII\n\n\n   Le lendemain, quand Mitzi, qui dans la soirée s'était confessée, se réveilla\nau fond d'un bon lit paysan un peu rude, mais bien propre et bien chaud, la\nmère de Franz, une femme, comme son fils, toute de bonté, lui rapporta ses\npauvres hardes, beaucoup moins bonnes que n'avaient jamais été celles de\nLina, bien sèches et bien rappropriées... Alors, toute reconnaissante, Mitzi\njeta ses deux bras autour du cou de la vieille maman et embrassa, d'un cœur\nvraiment filial, celle qui l'avait comblée de prévenances et d'attentions depuis\nl'arrivée, lui avait fait passer, au coin d'un grand feu, où se fumaient des\njambons, la plus douce soirée de sa vie et lui avait rendu conscience de\nl'intimité et de la vie de famille.\n   — « A-t-on bien dormi, fillette? >\n   — « Oh! comme jamais!... »\n   — « Est-ce que ce ne serait pas bon de rester ici toujours, petite, hé? au\nlieu de rôder sur les grands chemins? >\n  Mitzi soupira... Sans insister, mais toujours souriante, la bonne mère\nreprit :\n  — \" Eh bien ! il faut t'habiller et te hâter vers l'église. \"\n  — « Et Franz? »\n  — « Tu l'y trouveras. » Et le sourire de la chère femme devint encore\nplus doux.\n  Un beau dimanche vert et bleu, le ciel tout bleu, les montagnes toutes\nvertes, l'atmosphère argentée, pleine d'harmonies de cloches.\n   Sur la terrasse, devant la façade à trois tours sur le même plan, la cen-\ntrale, gothique, les deux latérales, carrées et... « classiques » de la grande\néglise, jadis gothique tout entière, puis barocisée avec goût, au siècle der-\nnier, par Fischer d'Erlach, là, à l'écart de la foule, au pied de la statue\nmaniérée et déclamatoire de saint Florian, vidant un seau d'eau sur une\nmaison en flammes, un beau grand jeune homme, au teint clair, vêtu\ncomme il convient de l'être le dimanche, arrêta la fillette, qui, son livre de\nprières à la main, entrait, sans regarder ni à droite ni à gauche, toute à\nla préoccupation de son devoir chrétien. Mais le beau garçon, aux yeux\nde gentiane, lui barra le chemin, souriant.\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2666, "texte": " 204                              DURENDAL\n\n\n\n   — \" Eh bien! ma petite Mitzi, nous ne communierons pas ensemble\naujourd'hui?... \"\n   Elle eut un tremblement des épaules aux pieds! Sainte Vierge! qu'il était\ndonc beau, et propre, et bien vêtu, ce grand garçon, et comme il avait l'air\nouvert, franc, honnête et distingué... Qui était-ce? Elle crut voir un archiduc,\nmais la voix lui était familière...\n   — « Vous ne me reconnaissez pas?... »\n   Timidement : — \" Non... \" et tout à coup : « Franz! » et elle poussa un\ncri, tout son petit cœur tressautant d'aise, de surprise, d'extase... car elle\nsentit qu'elle l'aimait, qu'avant d'être entrée à l'église, son voeu était exaucé,\nque la Sainte Vierge lui avait fait rencontrer le bonheur... Maintenant\nelle n'osait plus lui tendre la main...\n   Il rit : \" Ah! ça... vous ne vous doutiez donc pas qu'il y avait de l'eau et\ndu savon à Maria-Zell?... \" Il lui prit la main; et sans mot dire davantage,\ninexprimablement émus tous deux, — car lui non plus ne l'avait encore\njamais vue si fraîche et si jolie, — et il avait longuement causé à sa mère la\nveille au soir... — ils entrèrent, prirent place dans la foule et s'efforcèrent\nde ne plus penser qu'à leurs prières...\n   Comme l'orgue mugissait majestueux, sous les grandes voûtes blanches\nde Fischer d'Erlach, couvertes de tableaux votifs! Et comme elle était\nbrillante, dans ses robes de brocart, sur son autel d'argent massif, dans les\nlumières et les ex-voto, la Sainte Vierge miraculeuse, de bois noir, au fond\nde sa petite chapelle, de son petit édicule, sis au milieu de la basilique,\ncentre attractif de toutes les pensées, de tous les cœurs, de tous les visages,\nde tous les regards.\n   De toute son âme, Mitzi allait à la Sainte Vierge de l'image vénérée, ses\nyeux en reflétant toute la splendeur; de toute son âme, Franz allait à\nl'image, priant, réfléchissant à ce qu'il demandait, à la grande résolution\nprise la veille au soir, et dans leur âme à tous deux, se faisait la conviction,\nque le bonheur désiré était là, qu'il n'y avait point à le chercher plus loin,\nque la Sainte Vierge avait exaucé leur vœu...\n   Ils communièrent ensemble l'un à côté de l'autre...\n   Quand ils sortirent, jamais aucun paysage ne leur avait paru plus beau,\naucun dimanche d'été plus lumineux.\n   Et puisqu'ils étaient convaincus de s'aimer... au fait, comment cela était-il\narrivé en si peu d'heures... ils ne se le demandèrent même pas, mais ils le\nsentaient si bien... puis donc qu'ils étaient convaincus de s'aimer, ils se\nretrouvèrent la main dans la main, derrière la basilique, encore toute\ngrondante du murmure des indiscontinuelles prières et des bourrasques de\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2418, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                             205\n\n\n\n l'orgue, à l'ombre des hauts murs blancs, dans la plantureuse herbe\n verte...\n    Tout à coup Mitzi s'arrêta : \" Oh! j'ai oublié... il faut que je vous rende\n quelque chose... \"\n    Et elle lui mit dans la main le florin aux Anges de la collecte de Freien...\n    Il eut les yeux pleins de larmes...\n    — « Alors, Mitzi, c'est donc bien vrai, nous avons fini par n'avoir plus\npeur d'un ramoneur?...\n    Elle se serra contre lui et, avec une petite moue de chatte, elle acheva :\n    — « E t par nous regarder ! »\n   — « Alors, voulez-vous que ce soit toute notre vie, comme quand je\nvous portais à travers la mare hier! » demanda Franz.\n   — « Oui! si vous ne devez jamais vous fatiguer...\n   — « Jamais Mitzi. Alors c'est fini des concerts dans les auberges et de la\nvie errante?\n   — « Oh! oui, bien fini... Merci, merci... » et elle l'embrassa à pleines lèvres.\n    Il l'embrassa au front, à la même place que la veille... et il y eut de\nnouveau entre ses deux yeux, au-dessus, un petit flocon rose... Puis Franz\nlui remettant dans la main le florin aux Anges :\n   — « J e l'avais cherché et réservé pour ma fiancée >, dit-il. « Il t'appartient\nde droit... J e l'avais perdu, tu l'as retrouvé, comme moi j'avais retrouvé\ntes fleurs pour le Saint-Georges de l'archiduchesse. Tu vois bien que la\nSainte Vierge nous désignait clairement l'un à l'autre... déjà sur le chemin\nde son sanctuaire... »\n   — « Du reste j'avais trouvé un trèfle à quatre », répondit-elle, avec\ningénuité.\n   Mais soudain ils furent distraits par deux voix, derrière le chœur qu'ils\nallaient contourner... Ils prêtèrent l'oreille dès les premiers mots...\n   — « Eh bien ! Mademoiselle Lina, permettez-moi de vous le dire : vous\naviez bien tort de le renier votre ramoneur. En vous regardant filer côte à\ncôte, hier matin, depuis Freien, je ne pouvais m'empêcher d'admirer quel\nsuperbe gars il était ! »\n   — Voyons! laissez-moi donc tranquille avec ce damné ramoneur! Je\nvous jure que je ne le suis rien, qu'il ne m'est rien et que nous ne nous\nserons jamais rien l'un à l'autre, pas même amis. Je ne le verrai plus jamais\naprès qu'il m'aura eu rendu ma soeur; tout sera fini alors. La preuve, c'est\nque, hier déjà, je l'ai planté au milieu du chemin et me suis arrêtée à\nGusswerk..; Sans cela vous ne m'auriez pas rencontrée, avec votre voiture,\nce matin...\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2615, "texte": " 206                             DURENDAL\n\n\n\n   — « E t c'eût été grand dommage vraiment... Mais vous allez la retrouver\nici, la jalousie de votre barbouillé. Et si vous ne le reconnaissez pas, je vous\nure bien qu'il vous reconnaîtra, lui, et nous pourrons encore rire un peu... »\n   La voix qui répondit ne croyait pas si bien dire :\n  — « C'est moi qui ne rirai pas! Je vous assure que je ne lui adresserai\nplus la parole de ma vie... »\n  Un contrefort du chœur passé, les deux couples se trouvèrent face à face...\n  — « Pourtant il faudra bien, Lina... Voilà mon fiancé , dit Mitzi.\n  — Ma petite Mitzi est mienne dès aujourd'hui... Et ma mère et mon père,\nquand ils reviendront de leur forêt, n'en seront pas les moins heureux ,\najouta Franz.\n   Alors Lina seulement reconnut Franz... Elle se tut de saisissement, se\nmordit les lèvres et devint très pâle... Le jeune homme, aux pantalons courts,\nde Freien, demeurait interloqué, lui aussi, sans plus aucune envie de rire.\nFranz était tellement mieux mis que lui et tellement plus beau !... Il n'avait\nau moins pas l'air d'un calicot endimanché. Cependant celui de Freien\nnargua à Lina :\n  — J e vous laisse avec votre beau-frère... »\n  — « Alors moi que deviendrai-je?... » laissa échapper Lina, dont le\nfoncier égoïsme éclata en sanglots... Mais une folle espérance, une illusion\nbête la traversa soudain. Son regard chercha, sans vergogne, celui du jeune\nhomme en tenue de bicyclettiste et l'implora, très explicite. Mais celui-ci\navait trop bien compris la tournure grave que prenaient les événements et\nextrêmement goguenard, de nouveau n'en avait pas moins déjà prudemment\ndisparu.\n   — « Venez toutes deux chez maman >, dit Franz. « Elle nous a préparé\nun gentil dîner. Nous causerons. Vous comprenez qu'un sale ramoneur,\ncomme moi, ne peut vouloir d'une belle-sœur, qui chante dans les auberges\nde la campagne et les cafés-concerts des villes, ni qui épouse un juif. Mais\nnous arrangerons tout cela... » Et il remit sa main dans celle de Mitzi.\n   Lina suivait à deux pas, se forçant encore un peu pour pleurnicher.\n   Comme ils passaient devant le porche, Mitzi demanda :\n   — \" Entrons encore une fois... Il faut bien montrer à la Sainte Vierge ce\nqu'elle a fait de nous et la remercier... Seulement une petite prière! Notre\npremier acte de petits fiancés. \"\n   Mais, au même moment, Lina se retrouva face à face avec son amoureux\nde Freien, le fuyard qui, ayant donné le tour inverse par l'autre côté de\nl'église, aboutissait nécessairement, lui aussi, au portail. Il ne put faire\nsemblant de ne pas la voir. Avec une ironie caustique en diable, très\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 703, "texte": "                   SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                           207\n\n\n\npoliment, il la salua et disparut en bas le grand escalier de la terrasse... La\ncolère sécha les larmes de Lina, mais, dans sa pensée, ce fut Mitzi qui écopa\nde ses désobligeantes réflexions... car, regardant le couple charmant, si\njeune, si heureux, si délicatement assorti, qui la précédait, dans l'ombre\nbleue et parfumée d'encens de la basilique, et qui n'avait pas même songé à\nlui offrir de l'eau bénite :\n   — « Quel goût de ramoneur il faut, pour avoir choisi Mitzi! Et ce que je\nme charge de lui tenir lieu de belle-mère à ce Franz! »\n\n\n\n  Vienne, Octobre 1897.                                 WILLIAM     RITTER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 208, "page_fin": 212, "titre_corps": "Heures siciliennes : Monreale", "titre_sommaire": "Heures siciliennes : Monreale", "signature_source": "H. 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On dirait d'une nichée de poussins blottis aux\nflancs de leur mère.\n   (1) Voir dans Durendal juillet 1897: Soir sur l'Etna;         août 1898 : Taormina;   sep-\ntembre 1898: Girgenti.\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2168, "texte": "                      HEURES SICILIENNES                       209\n\n\n\n   La majesté de cette église, fameuse entre toutes celles de la\nSicile, n'a rien de grave ni d'ascétique. Elle n'est point réduite,\ncomme ses sœurs du Nord, à emprunter aux velours profonds\ndes vitraux une transparence de vie. Fille du soleil, le pur\néclat du jour égaie librement la nacre de ses marbres et fait\npapilloter de joie les mosaïques de toutes couleurs qui la parent.\nSon ordonnance est romane, non sans quelques réminiscences\nbyzantines. D'un jet puissant, elle dresse en une triple nef les\nfûts enrubannés de ses dix-huit colonnes qui, l'une à l'autre, se\nmarient par des arcades en ogive lancéolée. A la hauteur des\nchapiteaux, s'étendent, soulignées par une gracieuse frise de\ntrèfles, des mosaïques sans fin, dont s'émaillent aussi les bas-\ncôtés, le transept, les absides. En de naïfs poèmes, — pierres\net verres mêlés, — elles disent les plus beaux récits de l'Ancien\net du Nouveau Testament. Leurs processions scintillantes,\naprès s'être déroulées sur les murs, vont confluer tout au fond\nde l'abside centrale, dans la demi-coupole qui domine l'autel,\nen une tête de Christ, colossale et souveraine, dont le regard\ntroublant emplit l'église tout entière.\n   Bâtie au XIIe siècle par Guillaume II dit le Bon, qui était le\nfils de ce Roger de Hauteville et le neveu de ce Robert Guis-\ncard, les hardis frères normands qui disputèrent la Sicile aux\nSarrazins et enfin la leur arrachèrent après une guerre épique\nde trente années, la cathédrale de Monreale, sépulture des\nsouverains, proclame l'essor d'une race jeune et forte, reconnais-\nsante à Dieu d'avoir pu reconquérir pour Lui en même temps\nque pour elle-même la perle de la Méditerranée, — reconnais-\nsante aussi d'avoir découvert, en ces régions divines, le havre\nde grâce où amarrer enfin ses esquifs aventureux.\n  Après les Normands, d'autres races et d'autres dynasties\nsont venues, plus somptueuses encore, mais moins héroïques.\nLa Renaissance a fait surgir d'autres conceptions et d'autres\nstyles qui, à la spiritualité spontanée des bâtisseurs médiévaux\nsuperposèrent l'ostentatoire emphase d'une religiosité toute-\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2025, "texte": " 210                         DURENDAL\n\n\n\npuissante. Dieu merci ! le mauvais goût pompeux des Bourbons\nd'Espagne n'a pu escalader les murs enluminés de Monreale\nni obscurcir l'harmonieux rayonnement qui pleut de ses voûtes\nantiques... Mais il s'est donné libre carrière dans les chapelles\nlatérales : que de draperies de pierre, que de nuages de cipolin,\nque de dais de bois peint sur ces autels et ces sarcophages !\nQue de pendentifs et de colonnes torses ! Et que d'or sur tout\ncela, ou de bronze doré ! Et que de blasons et d'entrelacs ! Et\nque d'anges replets, de griffons dressés et de dauphins aimables\nparmi ces souvenirs hétérogènes, qui mêlent les Hohenstaufen\net les Anjou, les Aragon et les Naples...\n   Tandis que, montés aux toitures, en haine de ces extrava-\ngances, nous suivons un chemin de ronde parmi les plombs\nbrûlants, d'en bas arrive jusqu'à nous, avec la cadence d'un\nencensoir qui se balance, une psalmodie scandée à l'ombre du\nchœur par quelques chanoines et quelques enfants. C'est comme\nun écho lointain de vagues qui déferlent, mourant et renaissant\ntour à tour.\n   Nous surplombons maintenant un cloître bénédictin qui\ns'ouvre sur un des côtés de la cathédrale. D'un style plus arabe\nque gothique, son pourtour de colonnettes fuselées et géminées\névoque le souvenir de quelque cour de l'Alhambra. Dans un de\nses angles, une fontaine d'eau vive qui jaillit d'un pilier s'encadre\nd'une dizaine de colonnes, habillées de mosaïques d'or et de\ncarmin. Et la fraîcheur et la joliesse nous en paraissent déli-\ncieuses.\n   Parvenus plus haut, plus haut encore, nous dominons, d'un\nbelvédère idéal, un des paysages les plus étendus et les plus\nvariés dont puissent s'éjouir le regard et s'émouvoir l'âme des\nhommes. Au centre d'un hémicycle de montagnes lumineuses,\ndont la colline où s'agenouille Monreale n'est qu'un simple\npalier, la Conca d'Oro, immense vasque de verdure, à peine\ncreusée en son milieu par le lit du Fiume Oreto, fléchit molle-\nment du côté de Palerme et. de la mer de Tyrrhène. Cette\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2184, "texte": "                         HEURES SICILIENNES                          211\n\n\n\nexubérante végétation d'orangers, de limoniers, d'amandiers,\nde lauriers pénètre l'atmosphère d'un parfum qui serait trop\nlourd et trop capiteux sans la brise estivale qui fait frisseler,\ncomme la surface d'un lac, les cimes ininterrompues de ce\njardin paradisiaque. J e t é e dans cette verdure, tranche de ci de\nlà la note blanche d'une villa princière, flanquée de ses laby-\nrinthes aux petits temples doriques. Vers la gauche, cet unique\nbouquet de cyprès noirs cache l'entrée du souterrain des Capuc-\ncini qui servit longtemps de nécropole au beau m o n d e sicilien :\nd'innombrables cadavres, hommes et femmes, desséchés comme\ndes poissons fumés, s'alignent ou s'entassent le long des parois\nclans des postures affaissées ou t o r d u e s ; les h o m m e s attachés\npar la ceinture à un anneau scellé dans le mur, les femmes\ncouchées en des caisses vitrées et déployant un luxe macabre\nde toilettes décolletées et de bas ajourés...\n   Plus loin, la verdure se découpe en un croissant tout blanc où\ns'étale P a l e r m e la Felicc, P a l e r m e la bienheureuse, élégante et\nthéâtrale, plus espagnole qu'italienne, et dont on découvre d'ici\nles deux grandes artères : la via Macqueda et la Corso Vittorio\nEmmanuele qui par le milieu l'écartèlent à angle droit, et tracent\nainsi sur elle le signe de la croix... L a croix dans le croissant,\nne voilà-t-il pas du paysage symbolique, et du meilleur ?\n   Par delà les architectures et les roches pompeuses, s'ouvre\nle golfe en une large et gracieuse échancrure gardée par deux\nmontagnes que le soleil, déjà à son déclin, revêt d'une teinte\nd'améthyste : le monte Pellegrino, où reposent les reliques de\nsainte Rosalie, et le monte Catalfano. L e u r s arêtes se\ndécoupent radieuses, sur une mer bleue qui monte à l'infini,\nanimée parfois d'un îlot lointain ou de la fuite d'une barque de\npêcheurs.\n   Obsédés par ce prestigieux et inlassant décor, nous vou-\nlûmes souffrir de la mort de ce soleil qui semblait être le secret\net l'essence m ê m e de t a n t de splendeurs. Sa mort était proche.\nEt déjà le soleil avait disparu pour la ville et la vallée que\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1757, "texte": "  212                          DURENDAL\n\n\n\nnous pouvions encore, du haut de la tour, percevoir et presque\ncompter ses dernières palpitations à la crête du Pellegrino. La\nnuit accourut.\n\n            Des sables aux coteaux, des gorges aux versants,\n            De cime en cime, elle enfle en tourbillons croissants\n            Le lourd débordement de sa haute marée...\n\n    Dans les grisailles du crépuscule, nous vîmes fuir l'immense\n cirque des montagnes dont les têtes violettes l'une après l'autre\n s'étaient éteintes, ce pendant que seul, d'avoir bu le dernier\n rayon de l'astre, le Pellegrino gardait quelque temps encore la\n transparence lactée d'une opale qui se meurt.\n    Mais, comme pour nous prouver qu'il n'est point, dans la\n-nature, d'être ni de chose indispensable, ce deuil fut court et\n dans les ténèbres que nous avions prévues et qui nous enve-\nloppaient, filtrèrent bientôt les flèches d'argent de la lune.\n    Et tandis que celle-ci, en sa pleine ampleur, ascensionnait\ndoucement vers l'empyrée, ce paysage tantôt vermeil se poudra\nd'une lumière uniformément blanche qui découpait avec une\nnetteté métallique les nobles lignes des montagnes et les\nsilhouettes des arbres fruitiers et des cactus. Elle semblait,\ncette lumière intense et dépourvue d'éclat, avoir quelque chose\nde factice et de surnaturel à la fois. Et dans cet air d'une dou-\nceur soyeuse, où flottaient des odeurs de fruits mûrs, — dans\nce silence élyséen, troublé à peine par le roucoulement de\nquelques colombes, — devant cette nature figée par cette\nclarté hyperbolique, — c'était la sensation d'être si loin, si loin,\n— c'était la langueur d'un heureux et volontaire exil en un\npays de rêve...\n\n\n                                            H.   CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-009", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 213, "page_fin": 213, "titre_corps": "Le Missel de la Lune", "titre_sommaire": "Le Missel de la Lune", "signature_source": "", "ancre_debut": "LE MISSEL DE LA LUNE", "ancre_fin": "dans ton bleu missel", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 266, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 960, "texte": "LE MISSEL DE LA LUNE\n\n\nLa lune aux doigts,finssans les courber frôle\nL'oranger, le lys et le frêle saule,\nEt sans leur ravir leur essor changeant,\nJette sur les flots sa chaîne d'argent.\n\nElle irise et fond la pâle dentelle\nDes nuages purs errant autour d'elle,\nEt pour mieux ravir leurs souples clartés\nElle les saisit de ses bras lactés.\n\nLa lune pensive au ciel enlumine\nUn missel d'azur de sa main câline;\nLa nacre et l'opale et les ors trembleurs,\nEt les blancs brumeux nuancent ses fleurs.\n\nL'étoile candide au vaillant cierge,\nLui donne le frais regard de la Vierge ;\nL'aurore légère, au pas caressant,\nMet sur sa palette un éclair de sang.\n\nQuand tu finiras la page dernière,\n0 lune aux doigts fins écris ma prière ;\nTrace le fervent appel de mes vœux,\nAvec tes rais longs comme des cheveux.\n\nEt pour entourer de deuil et de flamme\nLes De Profundis, demande à mon âme\nL'amour qui l'étreint d'un charme immortel,\nEt fais-le dormir dans ton bleu missel.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 214, "page_fin": 214, "titre_corps": "Chanson roumaine", "titre_sommaire": "Chanson roumaine", "signature_source": "Hélène Vacaresco", "ancre_debut": "Chanson Roumaine", "ancre_fin": "HELENE VACARESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 267, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 795, "texte": "Chanson R o u m a i n e\n\n0 ma sœur, vous avez oublié votre anneau\n           Dans le maïs aux bords de l'eau,\nEt l'eau noire au maïs hier s'est fiancée,\n           L'eau noire des joncs oppressée,\nAvec la bague fine où rit ton pur bonheur,\n           L'eau noire et le maïs songeur.\nHélas ! jeune maïs à la chanson de fleuve,\n            Tu mourras et l'eau sera veuve.\nQue lui dis-tu la nuit, que lui dis-tu le jour ?\n           L'eau semble immobile d'amour.\nLes saules sont jaloux de vos pensifs murmures,\n           Les saules aux blêmes ramures.\nIls se parlent tout bas, ô mais, de ta mort,\n            Tandis que l'eau s'enivre et dort.\n           L'eau noire des joncs oppressée,\nL'eau noire au vert maïs hier s'est fiancée.\n\n\n                                  H É L È N E VACARESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 215, "page_fin": 218, "titre_corps": "Eugène Laermans", "titre_sommaire": "Eugène Laermans", "signature_source": "Edm. 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Laermans fait admirer de\ncompassion, une compassion délicieuse, pleine d'une totale exultation d'art.\nSon art est de souffrance; ainsi doublement beau puisque la nature n'a point\nd'autre révélation que la souffrance et la beauté; puisque, de ces deux termes,\ncurieusement antithétiques et similaires, s'accomplit l'amour, lapins vivante\nexpression de la vie ou de la mort.\n   Il semble que rien ne soit plus éloigné d'une telle oeuvre que la beauté au\nsens banal du mot; pourtant la beauté véritable y est toute, par {'expression\nspécialisée, caractérisée, personnalisée avec une puissance de concentration\nextrême. L'expression ! Voilà le beau véritable tel qu'il doue universellement\nla nature et ne se confond pas avec nos convenances, nos préjugés d'éduca-\ntion. L'on pourrait appeler l'expression la vie personnelle des formes, leur\nâme vivante, seule beauté, seul motif véritable d'amour.\n   Si le loisir nous en était donné, nous voudrions développer les conséquences\npsychiques de la remarque suivante : lorsqu'un peintre atténue l'expression\nindividuelle d'une forme, il provoque le désir, cette honte; lorsqu'il l'accen-\ntue, il appelle l'amour, cette splendeur. La comparaison d'une œuvre du\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2904, "texte": " 216                               DURENDAL\n\n\n\nCorrège avec une autre de Botticelli suffirait à éclaircir ce point, montrant\nque la propriété expressive constitue universellement la beauté véritable, pure,\naffranchie des contingences de désir, d'appétit, de civilisation. De telle\nnature est la beauté souffrante que Laermans trouve dans les êtres et les\nchoses misérables comme s'il avait aperçu Monsalvat au Vendredi-Saint ;\ns'il avait compris la blessure éternellement radieuse qui livre son sang en\nœuvres d'amour. Evidemment, nous approchons ici du lieu sacré (très loin\net partout?) où se rapprochent et s'équivalent en un mystérieux baiser\nd'hymen, amour, souffrance et beauté confondus par leur essence unique,\nauréole ou symbole de l'inconnaissable vie. C'est ici que Platon, Dante et\nFrançois le Séraphique s'étreignent dans un commun prosternement.\n   La vérité de ces réflexions ne pouvait apparaître nulle part plus évidente\nque devant les œuvres qui nous occupent. Dans chacune et à travers leurs\névolutions, l'artiste va vers le décisif dans le ton et la ligne comme dans la\ncomposition et la physionomie. Le portrait d'homme reproduit ici est\nd'une grande valeur documentaire comme une sorte de « brevet supérieur\nou de diplôme, attestant le point initial, l'habileté nécessaire, condition des\nefforts artistes. Le portrait de jeune fille en blanc d'un grand charme\nmalgré encore un peu de banal, montre déjà aux cheveux ces lumières\nfrisantes qui, dans 1'Aveugle, sont devenues les touches claires si\ngrandement justes et décisives. Entre ces deux dates, il faut étudier la\nconquête des couleurs dans l'étude de la femme en blanc où celui-ci devient\nsi nombreux et si intense; dans le paysage gris (une délicatesse de loisir que\nmagnifiquement s'interdit le peintre douloureux) où l'appel de l'eau fait\nmonter celles-ci en ruisselets d'argent. Examinée de près, cette pâte polie\ndonne la joie des onyx et des jades.\n   Décisif surtout, jusqu'à régler (comme il est bon) le paysage et toute\nl'œuvre, se révèle le dessin des physionomies. C'est dans les œuvres datées\nde 1890, quelques années plus tôt et plus tard, que le fait peut être surtout\nétudié. Les épaules tombantes, les dos voûtés, les visages projetés en mufles\nde bêtes hurlant au ciel, toute la dégénérescence de la plainte et de l'effort, est\naccusée avec un vouloir sagace qui arrive à une forme caricaturale en ce\nqu'elle est plus expressive que la vision commune, belle en ce qu'elle n'est\nqu'expressive, non viciée de rire ou de calomnie. Voyez dans l'Enfant la\nvieille qui regarde l'enfançon par-dessus l'épaule de la mère. C'est à\nce moment encore (dans la Complainte) qu'apparaissent le mieux les\ndélicatesses de tons des vêtements de pauvres, les seuls supportant la beauté\nde l'usure avec ses bleus-verts, ses roux-blonds, ses rouges-oranges.\n  Comment l'expression des visages, des âmes, se symbolise dans tout le\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3038, "texte": "                            EUGÈNE LAERMANS                                217\n\n\n\ntableau, il le faut voir le plus facilement dans le grand triptyque de l'exil\noù souffrent et craignent non seulement les hommes, mais encore la terre\nqui les porte et le ciel qui les éclaire. A droite, c'est le village; comme\nreflue le sang au cœur avant les paroxysmes, la foule s'y agglomère devant\nl'église. Les têtes ont ce curieux renversement relevé, geste de stupeur revu\ndans l'Aveugle et disant par l'ébahissement des simples tout l'inutile effort\nhumain vers le mystère. Ici, c'est d'abord vers le prêtre qu'il se tourne et se\nlève; échappant seul à l'hypnose un jeune enfant se penche vers la terre ou les\nbêtes. Un peu d'azur matinai luit au ciel entre les nuées d'orage qui pèsent\nsur les chaumières délaissées du bord de l'eau. Au panneau central cette\nfoule s'allonge selon le chemin comme une houle sur la plage. Déjà lointain,\nderrière l'eau qui le mire de reflets, qui le double de regrets, trône le village\ncouronné de la tour d'église, sous l'illumination du grand jour mourant avec\nson lointain comme meurent le présent et le certain pour l'illusoire avenir.\nSon appel, magnétiquement, a passé sur la foule, révélateur de soi, de leur\nvie, pour tous ces êtres qui s'ignorent. Et rien ne saurait dire la beauté de\nce geste en cette foule, de ce remous en ce flot, s'accusant, se multipliant\nvers la tour qui rappelle. Voyez surtout l'homme traînant un chien dont\ns'amuse encore une fois un enfant. Les détails aussi : les paquets révélant la\nsubstance (comme dit l'Écriture) l'avoir mince ; les couleurs pauvres et dures;\nla puérilité tendre des bêtes emmenées. Et voici l'arrivée : un mur nu dont\nle jour du couchant, du passé, montre l'appareil dur, rabat le flot humain\nvers le geste du réverbère au quai. Nous ne voyons plus qu'un visage de\nfemme, deux regards d'enfants, l'hésitation d'un chien ; le flot des têtes roule\nau fleuve déjà nocturne où les grands bateaux attendent et prendront.\n  On le voit constamment dans l'œuvre de Laermans, ce mur dont nous ne\nsavons pas l'origine et qui se coupe brusquement par un geste de lanterne\nbrandie, parallèlement aux destins pauvres, à toute existence. Dans l'esquisse\nde l'Enterrement au Village, on ne le trouve pas, pour plus de repos, moins de\nmort; une douceur de vert et de tempête mouillée berce le petit groupe\nque courbe le cercueil; il reparaît dans le tableau avec son symbole\ninstinctif. Les inquiètes faces ne se relèvent pas mais sont inclinées vers le\nchemin au long duquel une clôture vacille et où sourd, dans les ornières,\nune lumière de ciel. Inversement, ici, un enfant regarde en haut.\n  Ainsi l'Ame des foules se révèle énorme et simple, recueillie, inquiète, bat-\ntant les murailles, emportée parfois en des chutes de vertige, s'engouffrant\nderrière le cercueil dans l'abîme de l'église ou derrière la fascination du\ndrapeau rouge, largement plongé en elle, effilé vers le ciel bleu dur.\n  Une gamme rousse, très curieusement, correspond toujours à une exacer-\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 677, "texte": " 218                            DURENDAL\n\n\n\nbation de violence : joie de kermesse ou affolement d'incendie. Elle précède\nsurtout, chronologiquement, les dernières toiles d'un ton et d'un dessin\ncomme parfaits : l'Ivrogne, qu'en des pâleurs de neige blafarde traîne la\nfemme avec des enfants pareils à des gnomes de tentation horrifiques et\npitoyables; l'Aveugle en synthétique profil perdu parmi un paysage d'âme\nverte...\n  Comme à bon droit, dans un profond portrait, l'artiste donne pour\ncommentaire à son icône la procession des tristes foules, parallèle à celle\ndes nuées dans un ciel tragique !\n\n\n                                                             E D M . JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-012", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 219, "page_fin": 219, "titre_corps": "Recueillement", "titre_sommaire": "Recueillement", "signature_source": "", "ancre_debut": "RECUEILLEMENT", "ancre_fin": "présence invisible de Dieu", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 278, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1197, "texte": "RECUEILLEMENT\n\n\nLe soleil a plongé derrière les portiques\nQue construit sa splendeur dans le calme couchant ;\nEt la mer, où se jouent des reflets magnétiques,\nComme un hymne d'amour pour les beaux cieux mystiques,\nÉlève dans les airs l'ampleur de son plain-chant.\n\nLes astres, lentement, âmes mystérieuses,\nFleurissent de leurs ors vibrants et palpitants,\nLes champs d'azur baignés de clartés radieuses;\nOn dirait, sous ces yeux aux flammes bienheureuses,\nLe sourire éternel d'un céleste printemps.\n\nLes bois vertigineux où vient s'accroupir, l'ombre,\nLes grands bois surhumains restent silencieux;\nIls semblent écouter les murmures sans nombre\nQui, les émerveillant dans leur profondeur sombre,\nMontent du sein terrestre et descendent des cieux.\n\nLe calme plane sur la plaine taciturne,\nEt les êtres heureux plongent dans le sommeil\nCar la paix a versé les flots bleus de son urne ;\nLa nature travaille en son repos nocturne,\nC'est la mort d'une nuit dans le divin réveil.\n\nEt mon âme, ravie en extases profondes,\nIvre de liberté, se disperse en tout lieu ;\nElle s'identifie aux lumineuses ondes,\nAspire à remonter à la source des mondes,\nPressentant la présence invisible de Dieu.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-013", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 220, "page_fin": 220, "titre_corps": "Aspiration", "titre_sommaire": "Aspiration", "signature_source": "", "ancre_debut": "ASPIRATION", "ancre_fin": "n atteint que la matière", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 279, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 751, "texte": "ASPIRATION\n\nOh ! les désirs d'un cœur que la vie a froissé !...\n— Sourire à l'avenir, oublier le passé,\nEt nager dans la vie ainsi qu'en une eau claire;\nFaire que pour toujours la chair lasse s'éclaire\nD'un rayon d'espérance et d'un regard de Dieu;\nRenier le néant ; ne vouloir en tout lieu\nQue l'astre éblouissant des puretés divines ;\nS'éloigner à jamais des lèvres assassines,\nEt ne voir en l'amour qu'une loi fiançant\nLe dieu sentimental au génie indulgent, —\nSeigneur ! réaliser cela qu'est mon seul rêve,\nEt qu'une femme bonne, et douce, et noble achève\nAvec moi ce labeur entrepris en son nom,\nEt reste à mon côté pour vaincre le démon,\nC'est tout ce que j'envie, et la Fin serait fière\nCar l'arme de la mort n'atteint que la matière !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-014", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 221, "page_fin": 222, "titre_corps": "Élévation", "titre_sommaire": "Élévation", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "ELEVATION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 280, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 909, "texte": "ÉLÉVATION\n\n                           I\n\nViens ; prends-moi par la main, et mets ta confiance\n       En notre amour immaculé;\nNous allons parcourir notre rêve étoile\n       Au fond du ciel qui nous fiance.\n\nDéployons l'aile ! Il faut que notre effort immense\n      Nous porte dans l'illimité;\nLà, nous contemplerons dans sa sublimité\n      La divine magnificence.\n\nJe veux me libérer du monde mensonger\n       Et jusqu'en l'infini plonger\nAfin que notre amour soit pur comme la vie.\n\nLà seulement se trouve un durable bonheur,\n       Car toujours règne l'harmonie\nDans l'éblouissement de l'unique splendeur !\n\n\n                          II\n                                     A Mlle Eug.   VANDEN HOUTEN.\n\n\nQuand, loin de la rumeur énervante des villes,\nJe m'enferme en mon rêve ainsi qu'en une tour,\nMon esprit, ne songeant qu'à son unique amour,\n(Car les autres amours lui semblent puériles),\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 627, "texte": "222                         DURENDAL\n\n\n\n      Aperçoit tout à coup l'ange aux grands yeux tranquilles,\n      Plus calme que la nuit, plus charmant que le jour ;\n      Et mon âme, quittant le corps stupide et lourd,\n      Et planant au-dessus des multitudes viles,\n\n      Se mire au pur regard de l'être essentiel.\n      Il est là ! Son front plonge au plus profond du ciel\n      Dont l'intense clarté lui fait une auréole;\n\n      Et voici que du haut de son éternité\n      L'Idéal, me versant sa divine parole,\n      M'incite à me grandir selon son entité !\n\n                                                 J U L I E N ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-015", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 223, "page_fin": 224, "titre_corps": "Alfred Verhaeren", "titre_sommaire": "Alfred Verhaeren", "signature_source": "Edm. 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Le Seigneur lui-même\n comprit ce mystère dans la Révélation. C'est l'or de flamme et d'amour qui\n marque sa présence au milieu des chéroubim du propitiatoire ; qui porte sa\n chair et contient son sang blessés par la lance d'or des paroles consécra-\n trices. Reflétant la divine magnificence, les âges chrétiens appelèrent d'or la\n femme drapée dans le soleil et dont la parole, plus créatrice que les initiales\nfiats, consacrant le verbe en son propre sang, était écrite, aux missels du\n sacrifice, en caractères dorés, dans la Messe d'or.\n   Cet or, Verhaeren le cherche toujours et partout, mais surtout dans les\nlieux de recueillement, trésors d'âme pareils aux trésors antiques des rois.\n   Pour l'objet précieux, pour les joyaux, l'homme choisit les plus rares,\nfermes et perpétuelles substances, triomphant alors du temps et du lieu par\nla dureté, qui transforme l'usure en lumière, et la valeur qui sait équivaloir\nles substances universelles. Le coffret, le reliquaire, deviennent parfois des\nchambres d'or comme le moyen-âge germanique les aima pour des vierges\nmartyres, à Cologne, à Constance. Les sacristies, les salles d'étude, les\nlieux de silence, tout l'espace vibrant apparaît dans l'art de Verhaeren\n comme ces chambres d'or qui gardaient la flamme et l'encens d'une vie\nsacrée inviolablement présente. Telles ses sacristies pleines d'objets d'exqui-\nsité; les vêtements liturgiques y solennisent des rites, les missels y animent\nleurs enluminures, et à cause des statues immobiles sous la frémissante\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2164, "texte": " 224                              DURENDAL\n\n\n\n couleur, ne bouge pas un enfant asservi à l'incantation religieuse de l'or,\n pris en d'invisibles fils de silence. Pareillement prie toute la chapelle sous le\ngeste éternel du Crucifix et l'auréole d'or de la Mère, aux pieds desquels\nbrûlent, dorées, les chandelles en pleurs des grands vœux et les âmes des\npauvres.\n   Comme l'ascète va prendre, pour la journée et la vie, une couleur d'âme\naux coutumières effusions de sa ferveur, c'est là que le peintre a pris ce\nton d'or et de gemmes, ces bleus, ces rouges, ces bruns, ces verts uniques,\nqui font le coloriste incomparable dont la louange est si difficile par crainte\nde banalité. Sans aucunement spécialiser la vision, mais par la seule quintes-\nsence, il retrouve et dramatise magnifiquement ses tons de reliquaire dans\nl'universelle nature. Autrefois les images sacrées, aux moments solennels\ndu monde, se couvraient d'une moiteur prodigieuse. Ainsi, devant son art,\nles roches projettent leur âme en lumière d'or versicolore. Les fourrés des\nsous-bois s'animent également de la vie mystérieuse de joyaux souples,\nvivants, aériens. Au-dessus d'orées sombres, le ciel vibre d'une incomparable\nlueur d'œil clair, cette lumineuse gemme du corps. Héroïques comme en\narmure d'or sont les bateaux de nos pêcheurs, ces « sabots » dont la forme\nadmirable de conque semble la complémentaire des courbes de flots, qu'elle\nbrave. Une flamme rouge au mât, parmi des éclaboussures de couchant\nvermeil et des rappels bleus, ils disent en de petites toiles prodigieusement\ngrandes, toutes les argonautides, toutes les épopées de l'eau. N'étant même\nplus vivantes mais harmoniques d'accords colorés, les natures mortes maté-\nrialisent davantage les tons favoris. 'Des poires vertes, des olives, des\naubergines deviennent les prodigieuses émeraudes dont s'enivrait Flaubert,\nles onyx, les gemmes des féeries silencieuses, recueillies, que crée l'essence\nde la lumière; tandis que le croc du garde-manger, noyé d'ombre rousse,\nrappelle le jour rembranesque, mais plus doux de plus d'or endormi.\n\n\n                                                                  E D M . JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-016", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 225, "page_fin": 226, "titre_corps": "Le Printemps mensonger", "titre_sommaire": "Le Printemps mensonger", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Le Printemps mensonger", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 284, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 969, "texte": "Le Printemps mensonger\n\nIl est des jours d'Hiver pleins de douce clémence,\nOù la terre est si tiède et le ciel si léger\nQu'il semble que déjà le clair Printemps commence\nEt que la neige triste a fini de neiger.\n\nLa forêt qui dormait, soudain tressaille toute,\nParmi des chants de source et des concerts de nids,\nEt les groupes d'enfants qui passent sur la route\nSe prennent à sourire aux vallons rajeunis.\n\nDans un frisson d'éveil, la vigne vierge enlace\nLes fenêtres qui vont s'ouvrant comme des yeux;\nEt, pareille aux ruisseaux délivrés de leur glace,\nLa vie au loin déborde avec un bruit joyeux !\n\nIl éclôt des bourgeons aux branches, à mesure\nQue le soleil épanouit ses lents rayons.\nLes coteaux sont dorés sous le ciel qui s'azuré,\nEt l'on s'attend à voir naître des papillons.\n\nOn respire une vague odeur de chèvrefeuille,\n— Tant notre âme se fie à ce qu'elle rêva !\nEt d'un même salut d'espérance, on accueille\nLe Printemps qui s'en vient et l'Hiver qui s'en va\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 461, "texte": "                   DURENDAL\n\n\n\nPuis, lorsque l'éphémère enchantement s'achève,\nOn garde au fond du cœur la claire vision :\nComme un crédule enfant s'êveillant d'un beau rêve,\nOn reste prisonnier de son illusion;\n\nEt quand sont revenus l'Hiver morne et sa neige,\nOn croit, les yeux emplis d'un avril mensonger,\nQue le Printemps s'avance avec son doux cortège,\nParant de blanches fleurs les arbres du verger !\n\n\n                                      FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-017", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 227, "page_fin": 235, "titre_corps": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "titre_sommaire": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "signature_source": "L’abbé Paul Cuylits", "ancre_debut": "INTRODUCTION A LA LECTURE", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 288, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1224, "texte": "INTRODUCTION A LA LECTURE\n        DES MYSTIQUES FLAMANDS'\n                                      (Suite) (1)\n\n\n\n                 VIE DE JEHAN RUUSBROEC\n\n\n                                 CHAPITRE         XXI\n\n       Avec quelle absolue obéissance il accomplissait la volonté\n                          de son supérieur.\n\n               PRUDENT dans les conseils, puissant dans les\n                secours, il n'était pas moins fervent dans l'obéis-\n                sance; et cela jusque dans les moindres actes de\n                sa vie, comme le prouve le fait suivant :\n                   Il était gravement malade et sollicitait le\n                frère infirmier de lui donner à boire un peu d'eau\n                pour étancher sa vive soif. Le prieur la lui fit\nrefuser, craignant que cela ne le rendît plus malade. Quoiqu'il\nsentît une soif extrême, que même sous l'action de cette fièvre\nardente ses lèvres se fendissent par ces intolérables ardeurs,\navec la plus paisible résignation, le dévot Prieur accueillit ce\nrefus, préférant offrir à Dieu le sacrifice d'obéissance plutôt\nque de sacrifier à la concupiscence de la chair.\n (1) Voir les numéros de janvier, février, juillet et octobre 1898 et janvier 1899.\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1734, "texte": " 228                        DURENDAL\n\n\n\n   Craignant, plus tard, que la mort par la soif ne vint à le\nsurprendre et plus préoccupé du chagrin que cette mort aurait\ncausé à ceux qui lui refusaient à boire que de sa santé propre :\n« Père Prieur, dit-il humblement, si je ne bois cette fois, je ne\nguérirai jamais de la maladie dont je souffre. » A cette parole,\nle Prieur plein d'effroi : « Buvez, mon frère, buvez à l'aise ! »\n   Il prit de l'eau et sur l'heure entra en convalescence.\n\n\n\n                         CHAPITRE   XXII\n\n\n       Combien édifiants et consolants étaient sa douce parole\n                          et sa présence.\n\n\n   Souvent, aux heures permises, les frères venaient cueillir sur\nses lèvres la parole qui devait ou les encourager dans la pour-\nsuite de la perfection, ou les aguerrir contre la tentation, ou\nles pousser plus loin dans la contemplation. Et chacun, chose\nmerveilleuse, trouvait dans ces paroles melliflues ce que son\ncœur cherchait.\n   Son verbe était si enflammé, si efficacement générateur de la\ndivine douceur que parfois les frères qui étaient venus le\nrejoindre, comme d'habitude, après les compiles se retrouvaient\nencore près de lui, quand la cloche sonnait les matines. Tant\nétaient amoureux ses colloques, tant douce sa bénignité, tant\nflambantes d'amour les âmes des auditeurs qu'on oubliait le\nrepos bien mérité. Et ce qui vaut la peine d'être dit, c'est\nqu'après ces saintes veilles, l'on n'était pas moins dispos à\nchanter les divines louanges. Bien plus, cette ferveur d'amour\nbue à l'aimable source de l'amoureux colloque faisait comme\nune joie nouvelle à parfaire l'œuvre sainte.\n   Ce n'est pas une fois, mais souvent que cela survint à plu-\nsieurs frères qui me l'ont raconté.\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1980, "texte": "                      MYSTIQUES    FLAMANDS                   229\n\n\n\n                        CHAPITRE    XXIII\n\n                 Comment l'assaillait le diable.\n\n   Mais le malin et mille fois artificieux, l'antique Jaloux du\nsalut des hommes, tentait et assaillait le dévot Prieur avec\nd'autant plus de rage que par ces pieux exercices l'on empê-\nchait ses diaboliques tours de malices et l'on empêchait ses\nfâcheux bénéfices. De là, cette apparition l'une fois sous la\nfigure d'un bouffon, l'autre fois sous celle, d'une autre terrible\ncréature pour troubler l'âme du saint homme. C'est de lui-\nmême que nous tenons ces détails.\n   Quand on l'interrogeait : mais n'avez-vous pas peur ? il répon-\ndait simplement: non; quelquefois il se plaignait seulement\nque cette méchante et funeste bête si odieuse à Dieu eût le\npouvoir de l'approcher de si près. Il pressentait ses attaques et\nse prémunissait des armes saintes. Dans sa vieillesse, il dormait\ndans la même cellule avec le Prieur, ce dernier l'entendit crier\nune fois : Père, le voilà qui vient ! Père, le voilà qui vient !\n   Une autre fois il eut beaucoup à souffrir de l'ennemi des\nhommes. Et voici comment il y donna lieu.\n   C'était l'habitude de lire les anniversaires des défunts, au\nchapitre, et chacun à part, suivant l'ordre où ils étaient inscrits\nau martyrologe. Quelques moines dévots demandèrent à Jean\nqui, pour lors était prieur, de pouvoir les commémorer tous en\nune fois. Le dévot Prieur moins prudent qu'à l'ordinaire accéda\nà cette mauvaise demande. Il en résulta pour lui une vie abo-\nminable que lui firent les démons.\n   Que les moines d'aujourd'hui fassent bien attention à ce qu'ils\nviennent de lire ! L'on se passe si facilement de telles infrac-\ntions ! Mais Dieu ne regarde pas les choses de la même façon.\nEt si parfois le démon ne les châtie pas ici-bas, qu'ils craignent\nle Juge sévère qui attend avec d'autant plus de patience qu'il\npunira avec plus de sévérité. Que chaque moine qui se sent\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1902, "texte": "   230                                   DURENDAL\n\n\n\n coupable essaie de reconnaître sa faute avec le dévot Prieur et\n satisfasse par ses larmes et ses prières à Dieu et à ses frères en\n religion (1).\n\n                                    CHAPITRE        XXIV\n\n                         D'une apparition qui lui advint.\n\n   Souvent le visitait Notre Seigneur Jésus-Christ et dotait son\nfidèle serviteur de grâces insignes. Mais une fois Il se manifesta\nà lui visiblement, avec la bienheureuse Vierge Marie, sa glo-\nrieuse Mère et tous les saints de la cour céleste. Non seulement\nIl le remplit intérieurement d'une grande joie spirituelle, mais\non rapporte qu'il daigna lui parler et lui dire : « Tu es mon\nbien-aimé fils, en qui je me complais ». Puis l'embrassant, Il\ndit à sa Mère et aux autres bienheureux assistants : « Voici\nmon enfant bien-aimé ».\n   De cela une âme pieuse peut aisément conclure combien était\nagréable au Seigneur Jésus celui qui mérita d'entendre de la\nbouche même de la Vérité des paroles d'une si douce familiarité.\n   En vérité, je pense, qu'alors et bien souvent encore le dévot\nPrieur eut avec le Seigneur des colloques mystérieux qu'il n'est\npas permis à un homme de divulguer, mais que l'on entrevoit\ndans ses livres. Et le bon cuisinier (2) affirme qu'il le vit une fois\ndans le Ciel, élevé à un degré de gloire que n'a dépassé aucun\ndes contemporains.\n\n                                    CHAPITRE          XXV\n\n             De sa messe et de la dévotion qu'il y apportait.\n\n    Il s'efforçait de dire la messe, tous les jours. Depuis sa con-\n\n    (1) Nous avons réuni en un seul chapitre des idées similaires que le biographe avait dis-\njointes sous deux titres particuliers.\n   (2) Il s'agit de ce fameux frère cuisinier dont la figure est moins grandiose, mais plus ori-\nginale que celle de Ruusbroec et dont nous aurons peut-être l'occasion de parler aux lecteurs.\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1853, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                         231\n\n\n\nsécration à la prêtrise jusqu'à la fin de sa vie, bien qu'il fût âgé\nde plus de quatre-vingt-sept ans, il ne s'en abstint jamais que\npour cause d'infirmité ou quelque motif majeur d'égale sorte.\nUn jour l'on vit bien de quelle ferveur de dévotion brûlait son\nesprit pendant les divins mystères. Il était au canon ; et la rosée\nde la grâce céleste ruisselait sur lui de telle sorte, et la douceur\nliquéfactive de l'amour débordait tellement, que la nature ne\npouvait résister à cet afflux divin. Les forces lui manquèrent au\npoint de ne pouvoir se tenir debout. Le servant de messe\neffrayé s'en fut vite quérir un autre prêtre pour achever la\nmesse.\n   Ce qui prouve que cela n'était pas dû à une simple impuis-\nsance physique, mais à l'influence des charismates divins, c'est\nque ce phénomène lui arrivait fréquemment et cependant ne\nl'empêcha jamais de célébrer.\n\n\n                        CHAPITRE    XXVI\n\n    De la défense de célébrer qui lui fut faite et de l'humble\n                        réponse qu'il fit.\n\n   Un autre fait merveilleux justifie ce que je viens de dire. Le\nsaint Prieur avait par suite de son très grand âge tellement\nperdu l'usage de ses yeux qu'il lui était devenu difficile de dis-\ntinguer la forme de l'hostie et qu'il lui advint quelquefois à\nl'élévation de la montrer au peuple avec l'image du Crucifix\nretournée : la tête en bas et les pieds en l'air. Et cependant,\navec la plus grande dévotion il continuait à célébrer.\n   Un jour, vers les derniers temps de sa vie, il lui advint, étant\nà l'élévation, que la coutumière et bénigne présence de la sua-\nvité divine, l'envahit à tel point qu'il demeura hors de lui-même\net que, à moins du secours de la surnaturelle grâce, il eût rendu\nl'âme, tant l'excessive douceur de Jésus l'enivrait. Sans mouve-\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1760, "texte": " 232                         DURENDAL\n\n\n\nments, sans forces, sans usage des membres, il semblait au\nfrère servant qu'il était impossible à un homme si débile de\n continuer à vivre. Ce pauvre homme tremblait et s'attendait à\ntout moment à voir arriver la finale catastrophe; aussi, dès que\n la messe fut finie il courut avertir le supérieur. Ce dernier, aussi\neffrayé que le servant de messe, fit venir le dévot Prieur et lui\n défendit, et de peur du scandale de la communauté et de crainte\nde commettre un péché d'irrespect, de célébrer à l'avenir.\n    « Seigneur, mon Père, répondit humblement le saint vieil-\nlard, ne m'empêche pas, je t'en prie, pour de pareilles choses,\nde célébrer la messe. Ce qui semble extérieurement une fai-\nblesse due à l'âge est surtout un afflux de la divine grâce. A\ncette fois le Seigneur Jésus m'a visité et m'a dit avec une\njoyeuse douceur : Tu es mien et je suis tien ».\n\n\n\n                        CHAPITRE    XXVII\n\n                      Comment il communiait.\n\n\n   Chaque fois que le dévot Prieur avec sa coutumière dévotion\ncélébrait la messe et se nourrissait du saint corps de l'Eucha-\nristie, le Saint Esprit attirant son esprit le transformait mer-\nveilleusement par une telle glu d'amour de telle sorte que la\nbouche fermée, sans remuer les lèvres, dans une admirable\nquiétude, le dévot Prieur semblait n'avoir rien incorporé. C'est\nainsi que contre l'ordinaire coutume des célébrants il ne roulait\npas sur sa langue le Saint Sacrement ; ne l'insalivait pas, ne le\nmastiquait pas; mais dès qu'il touchait les Saintes Espèces,\nson âme courait joyeuse au-devant de l'Esprit; puis, comme si\nle corps n'existait plus, comme une épouse amoureusement\nappuyée au bras du Bien-Aimé, elle montait vers le Père de\ntout esprit.\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1755, "texte": "                      MYSTIQUES   FLAMANDS                    233\n\n\n\n  Un frère qui lui était particulièrement intime avait souvent\nremarqué ce divin phénomène; une fois, il s'enhardit à lui\ndemander comment il pouvait si rapidement avaler les Saintes\nEspèces. « Cher frère, répondit le Prieur, le Seigneur agit\navec ses serviteurs comme Il lui plaît ».\n\n\n\n                       CHAPITRE   XXVIII\n\n\n                  De sa préparation à la mort.\n\n\n  Plein de jours, le serviteur de Dieu, le dévot Prieur de\nVauvert, arrivé à l'âge de quatre-vingt-huit ans sentit ses forces\ndécroître considérablement et la vieillesse l'accabler. Le jour\nde sa dissolution était proche et s'avançait à grandes enjambées\ncelui que sa mère délivrée par lui du purgatoire lui avait tant\nde lois prédit et dénoncé, à savoir tout proche de l'Avent.\n  C'est avecune merveilleuse dévotion et une grande joie qu'il se\nprépara pour le grand jour; personne, à voir sa mine radieuse,\nne pouvait croire qu'il ressentît la moindre crainte, le plus petit\némoi ; au contraire, l'acte et le geste et la manière d'être, tout\nindiquait qu'il brûlait de se dissoudre et d'être avec le Christ.\nDe là, comme le cerf altéré qui soupire après l'eau vive des\nfontaines, ces profonds soupirs et cette très grande ferveur de\ncœur par lesquels cette âme heureuse désirait s'envoler vers les\nembrassements de l'Époux. De là aussi ce cri souvent répété :\n« Quand viendrai-je, quand apparaitrai-je devant la face de mon\nDieu ».\n   Il était pour tous ceux qui l'assistaient à cette époque un tel,\nmodèle de piété et de foi et de dévotion que tous disaient : s'il\nest pieux de pleurer notre frère Jean qui va mourir, il est\nencore plus pieux de nous réjouir avec lui, qui va jouir de la\njoie éternelle.\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1736, "texte": "  234                       DURENDAL\n\n\n\n\n                         CHAPITRE   XXIX\n\n                     De sa mort très pieuse.\n\n   Sachant donc, par ses infirmités croissantes que le moment\nétait venu, il demanda humblement qu'on le transportât de la\nchambre du Prieur où il gisait dans la commune infirmerie des\nfrères. Une grosse fièvrese déclara compliquée d'une dyssenterie.\nAu bout de quinze jours de maladie il n'était plus qu'un souffle.\nIl se fit alors redresser devant tous ses frères qui pleuraient et\npriaient; puis, leur ayant dévotement recommandé sa pauvre\nâme, il retomba doucement et doucement rendit l'âme sans une\ntranse, sans un spasme d'agonie. C'était l'an du Seigneur mille\ntrois cent quatre-vingt-un, en l'octave de la bienheureuse Vierge\nCatherine. Il avait quatre-vingt-huit ans, dont soixante-quatre\nà peu près de prêtrise.\n   Les frères et pleurant et joyeux l'enterrèrent avec grande\npompe dans la plus vieille église, non point tant par vaine\nostentation que pour satisfaire leur dévotion. Car ils étaient\ntrès persuadés que les messes et suffrages qu'ils offrirent pour le\nsoulagement de cette âme, suivant les coutumes du mpnastère,\ns'appliquaient plutôt à eux qui priaient qu'à celui qui du haut\ndes cieux intercédait pour eux.\n\n\n\n   Et voilà. Suivent encore quelques capitulets où le biographe\nremémore quelques miracles accomplis à la mort du pieux\nRuusbroec ou quelques jours après et la translation de son\ncorps dans la nouvelle église du prieuré et la singulière estime\nqu'avait de sa sainteté l'évêque de Cambrai.\n   Plus d'un lecteur, sans doute, aura salué d'un ouf! de soula-\ngement les dernières pages de cette biographie à marche de\ntortue, lente et lourde, et naïvement découpée en tranches\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 959, "texte": "                       MYSTIQUES   FLAMANDS                235\n\n\n\ndéraisonnables; plus d'un m'aura reproché de n'avoir point imité\nl'habileté toute française de Hello qui, de ce hachis hagiolo-\ngique, a composé un petit gâteau pimpant, coquet, consistant\net qui tient l'intérêt en haleine.\n   C'eût été plus ingénieux, mais cela n'aurait pas montré d'une\nmanière aussi violente comment vers la fin du XIVe siècle écri-\nvait en latin savant, maniéré, emphatique, un moine pieux,\nlettré et disert, et comment, dans son ultime vieillesse, chan-\ntait — tels les cygnes dit-on — en langue vulgaire, le grand\nmystique Jean Ruusbroec.\n   Tel Homère avec l'un de ses commentateurs.\n   Mais ce commentateur maladroit et sincère nous offre un pré-\ncieux avantage. Un chacun a pu lire qu'entre les lignes de cette\nbiographie mal faite il y avait l'étoffe d'une vie de François\nd'Assise ou de Thérèse d'Avila.\n\n\n  (A    suivre.)   .                  L'Abbé PAUL CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-018", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 236, "page_fin": 237, "titre_corps": "Trois Sonnets", "titre_sommaire": "Trois Sonnets", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Trois Sonnets", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 297, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 619, "texte": "Trois Sonnets\n                                       A   ALBERT   MOCKEL\n\n\nSa robe en dentelles de givre\nTraînant comme une aile parmi\nLes fleurs du paysage ami,\nElle goûte la joie de vivre.\n\nSi blanche sous le ciel de cuivre\nOù le soleil s'est endormi,\nEst-elle ta sœur, Lys blêmi\nPour qu'un de ses baisers t'enivre ?\n\nReine de l'amour aux mains closes,\nSon doux geste d'adoration\nElève les guirlandes roses\n\nDe ses divines visions\nVers les étoiles qui se posent\nEn couronne autour de son front.\n\n\n\n\nTon rire où je veux voir encor\nUn peu de ton amour fragile,\nVint parfumer de songes d'or\nMa douce chanson puérile.\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1123, "texte": "                 TROIS SONNETS                         237\n\n\n\n       Tu rayonnais dans ce décor\n       D'automne superbe et tranquille,\n       Comme une idole que la Mort\n       Frappe en vain de sa faulx agile.\n\n       Mais le soir embruma soudain\n       Toutes les roses du jardin\n       Qui s'effeuillèrent une à une ;\n\n       Et de nos cœurs l'amour s'enfuit\n       Pour entremêler dans la nuit\n       Nos rêves aux rayons de lune.\n\n\n\n\nEmoi qui s'indécise en parfum, ton baiser\nTremble comme un oiseau sur les branches fleuries\nDu rosier qu'en mon cœur l'amour vient arroser\nDe songes purs et de chères cajoleries.\n\nQue tu rêves, Princesse, ou bien que tu souries\nMa bouche se souvient du baiser framboise\nQu'elle cueillit, ce soir de printemps, sans oser\nPourtant te dorloter des mille afféteries\n\nDont tu raffoles, Dame adorable, qui sais\nDeviner sous les mots hésitants d'un placet\nPlus qu'un désir et plus aussi qu'un amour vague...\n\nEt mon rêve poursuit mystérieusement\nUn rayon se mêlant aux feux du diamant\nQui frissonne, comme une larme, sur ta bague.\n\n                                    G E O R G E S MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-03-n3-019", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 238, "page_fin": 243, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "F V", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 299, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1753, "texte": "LES LIVRES\n\nLA. POÉSIE :\n\n  A mes Amis, par GASTON DELLA FAILLE DE LEVERGHEM.\n   Je n'ai qu'un reproche à adresser à ce beau volume : d'être un recueil\nde vers au lieu d'un livre.\n   Le livre, de M. della Faille nous aurait dit les soirs de Campine, les\nbruyères, les étangs et les oiseaux sauvages en une forme très pure et très\nexacte.\n   Et se rattachant ainsi à la tradition flamande, il aurait uni à l'amour\nfervent de la terre natale le culte de ses aïeux qui l'illustrèrent.\n   Il a préféré nous livrer sans compter tous ses fonds de tiroir — et je lui\nen veux de ce chef, non pas que ses madrigaux n'aient toutes les qualités de\nl'excellent madrigal ni que ses ballades sévillanes ne fussent animées du\nmeilleur souffle romantique, ou que ses triolets, ses épigrammes et ses\nlettres ne fussent des modèles des genres badin, satirique ou épistolaire —\nmais parce que tant de vertus finissent par se nuire et que les arbres,\nau dire de M. Brunetière, empêchent de voir la forêt.\n  C'est dans cette forêt que M. della Faille doit conduire sans tarder ceux\nqui seront nombreux à le suivre.\n\n  P o è m e s d'Italie, par ELISABETH DE CONDÉ (Tournai, D E S C L É Ë ) .\n  Au dire du D r Valentin, « ce livre se distingue par une grande délicatesse\nde sentiment, de la profondeur dans les idées, une inspiration toujours\nnoble et chaste, une langue très claire et très pure, et une versification des\nplus aisée .\n  Jugez-en :\n                Là haut, vers le plafond caché sous les dorures,\n                Après avoir lancé son accord triomphant,\n                Le cantique expirait, puis, de nouveau, vibrant.\n                Il se surexistait dans les derniers murmures\n                         Des orgues graves de Latran.\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2423, "texte": "                                    LES      LIVRES                       239\n\n\n  Essais p o é t i q u e s , par MARIE JEANNE ( S I F F E R ) .\n  Je ne vous citerai pas les Héroïnes polonaises (scènes avec exercices gynv\nnastiques et accompagnement de piano) — ni le Chœur de circonstance à la\npremière visite d'un Evêque, mais je m'en voudrais de vous laisser ignorer les\ndeux premiers vers de Max et Lily :\n                    Qu'ils étaient beaux, sous les voiles de   gaze,\n                           Les jumeaux nouveau-nés !\n\n\n  L ' E p a r g n e , par E M I L E LEBAS.\n  Pégase ne conduira jamais ce poète à l'hôpital, car il possède la précieuse\nrecette de l'économie :\n                    Au Bureau de la Poste on demande un livret\n                    Et l'on a chaque année un très bel intérêt.\n\n\n   Le M a t i n de la V i e . — L e Oceur et l e s L è v r e s , par EDMOND\nHANTON (2 vol., Société    d'édition de la Revue nouvelle).\n  Après avoir dans son premier livre (!) chanté les joies familiales et le\nbonheur que procure le travail, comme dans le poème où nous épinglons\nles trois vers suivants :\n                      II était, comme toi, fils de propriétaire.\n                      On vantait le cœur franc et loyal de son pire\n                              Homme vaillant et généreux,\nM. Hanton célèbre la volupté des lèvres :\n                        C'est si doux : chanter la beauté choisie\n                        Pour s'enivrer d'elle et de poésie.\n\n\n  La Terre n o i r e . — Confins b o i s é s , par J U L E S SOTTIAUX (Namur,\nGODENNE).\n  S'il parvenait à préciser, à ne pas rester dans le vague des métaphores péri-\nmées et des comparaisons de rechange, M. Sottiaux arriverait peut-être à\ndevenir un poète du clocher très présentable et le chantre attitré du Pays\nNoir comme Fabié l'est du Rouergue, Cladel du Quercy, Jean Rameau des\nLandes, Gabriel Vicaire de la Bresse, Paul Harel de la Normandie, Roden-\nbach de Bruges — et Fuster de je ne sais où.\n   Mais il devrait pour cela apprendre à le connaître et ne pas se borner à\nfaire des Borains un portrait dans ce goût-ci :\n                  Comme les paysans que Millet éternise\n                  Dans le décor fuyant et vaste d'un vallon ;\n                  Les nôtres sont actifs, doux, proprets dans leur mise\n                  Et leur rire est toujours le franc rire wallon.\n\n ' C'est tout à fait insuffisant au point de vue ethnologique.\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2192, "texte": "  240                                 DURENDAL\n\n\n\n   I m a g e s de Zélande, par EUGÈNE H E R D I E S . — Illustrations de\nJ.-M. Cannel (édition de la Librairie d'Art).\n   Une plaquette en prose, illustrée selon Melchers, Bartlett et Jungmann,\nfraîche et pittoresque, mais bien ténue.\n   J'attends pour dire davantage de cet auteur l'étude qu'il annonce sur la\nphilosophie de l'art, comme toujours aussi de M. Toisoul son Essai sur l'Instinct\net l'Intelligence.\n\n  L ' A g e d'Or, par GONZAGUE DE REYNOLD (Genève, édition de La\nMontagne).\n  A côté de poésies d'enfance, mièvres et fragiles, il importe de noter en\ncette plaquette de début de pimpants poèmes Watteau ;\n                          Un amourelet au ventrelet rose,\n                          Juché sur les nuagelets\n                          Aux contours bleus et violets\n                          Plonge son nez rose au cœur d'une rose.\n\n   Idylles, madrigaux, ariettes, odelettes et lieds suisses fleurant Uhland et\nle Buch der Lieder de Henri Heine.\n\n  A i g u e s - M a r i n e s , par CHARLES BERNARD (BUSSCHMAN).\n  Beaucoup meilleur qu'en ses œuvres passées, M. Bernard a laissé ses fées\ndans les clairs de lune et nous donne aujourd'hui les agréables dialogues\nde Protée et de Thirsé au rivage de la mer — la chanson primesautière et\njoyeuse des princesses et des bêtes et quelques pittoresques refrains de port\n— à réminiscences légendaires ou folkloriques.\n  Mais pourquoi tant d'inversions et d'ellipses ?\n\n  L e s P a l m e s h a r m o n i e u s e s . I. I n s t a n t s de v i l l e , par GEORGES\nPIOCH (Mercure de France).\n  D'excellentes idées au service d'une observation très exacte — abîmées\ndans une syntaxe désagréable et déroutante.\n  Pour n'être pas précisément tentaculaire — la ville de M. Pioch nous\nrappelle cependant celle de Verhaeren à chaque tournant de rue.\n  Ah ! si la plume « du Port » — avait pu décrire l'Usine, le Chantier, la\nGare, la Caserne et l'Imprimerie — quelle émotion n'en eussions-nous pas\nressentie ! Tandis que maintenant...\n\n  C h e m i n de Croix d u R i c h e , par EDOUARD BERNAERT (Paris, édition\ndu Stylite).\n  Si M. Bernaert était parvenu à égaler — comme dans sa préface — au\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2666, "texte": "                                 LES LIVRES                                 241\n\n\n cours des quatorze sonnets qu'il consacre aux quatorze stations du Chemin\n de la Croix — l'héroïque et profonde éloquence de Léon Bloy — nul doute\n qu'il eût fait œuvre splendide.\n    Mais après son avant-dire et son liminaire le souffle lui a manqué et ses\n ailes se sont brisées, à la première chute.\n    Son œuvre n'en demeure pas moins fort méritoire si elle n'est, comme\nj'aime à me l'imaginer, que le cri de pitié d'un malheureux abandonné.\n                                                                      TH.   B.\nLE ROMAN           :\n\n   Majesté, par Louis COUPERUS (Paris, P L O N ) .\n   Je serais fort aise de savoir si le roman néerlandais de Louis Couperus —\nMajesté — est antérieur ou postérieur au roman français de M. Jules\nLemaître : Les Rois. Des deux côtés sujet analogue — le crépuscule d'une\nRoyauté et la liquéfaction d'une race — mais combien différente l'exécution ;\nLemaître a une plus belle et plus émouvante simplicité de lignes, moins de\nmise en scène extérieure et plus de réelle profondeur psychologique; Cou-\nperus a plus de fougue, plus d'horizon et peut-être plus de puissance évoca-\ntive; mais mon embarras est réel de dire de quel côté il y a d'avantage\nœuvres d'art.\n   Majesté est un livre qui fait extrêmement de joie à lire; dès les pre-\nmières pages on vit avec les personnages, parce que derrière les fictions\ningénieuses, on les sent si humaines et si proches : le vieux monarque autori-\ntaire, la vieille reine résignée et surtout le jeune prince Othoman, si déli-\ncieusement et si maladivement sentimental — sorte d'Hamlet humanitaire...\nCe sont là trois créations qui promettent, sinon révèlent un maître ; je\nregrette seulement que pour mettre en relief ses héros, et comme s'il ait\ncraint qu'ils ne ressortent point assez, Couperus ait cru devoir multiplier à\ntravers tout le livre les incidents plus sensationnels à la fois et plus banals,\nhélas! les uns que les autres : inondations, bombes, coups de revolver,\ncharges de cavalerie! Et voilà décidément la faiblesse de cette œuvre et\nson infériorité vis-à-vis des Rois de Jules Lemaître : le manque de psycho-\nlogie simple et probe, l'appel aux effets extérieurs, l'abus, hélas! de ficelles\ntrop usées. Dans Majesté Couperus s'est montré analyste ardent et perspi-\ncace ; mais pour l'élaboration de ses livres prochains nous lui conseillons de\ndépouiller le facile mélodramaturge dont est en lui désavantageusement\ndoublé un écrivain qui mérite, par la vaillance et l'opiniâtreté de son effort,\nde prendre place au premier rang de ceux qui honorent la littérature néerlan-\ndaise.\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2588, "texte": " 242                             DURENDAL\n\n\n\n  L e R o m a n de L o u i s X I , par PAUL FORT (Paris, Mercure de France).\n   De l'histoire — et parfois combien tragique — découpée en rares vignettes,\nréduite en exquises chansons, miniaturée en délicieux petits contes ! De\nl'histoire ciselée ! De l'histoire qui chante !\n   Il faut admirer sans réserves la saine sérénité et l'aiguë finesse de ce cer-\nveau d'observateur qui, avec une matière morte et banalisée, fait ainsi de\nla vie, dé la belle vie ardente, pittoresque, émue, spirituelle; un peu de la\npérennité d'un vrai sentiment humain se profère de chacune de ces origi-\nnales estampes et tintille au fond de toutes ces harmonieuses ballades de\ntroubadour. D'avoir introduit, dans l'évocative reconstitution de l'histoire,\nun mélange dramatique de candeur, d'attendrissement et d'ironie, d'avoir\ntrouvé pour cette manière de pensée très complexe, une forme d'écriture à\nla fois très pittoresque, très fine et admirablement poétique, restera l'ori-\nginalité de M. Paul Fort.\n  Seulement gare à l'écueil du procédé : ce très personnel artiste a en lui\ndes facultés trop certaines de renouvellement pour s'éterniser sur un angle\nidentique de vision et clans une forme artistique convenable; à cet égard\ndéjà, le Roman de Louis XI, après la joie des premières pages, paraît mono-\ntone et fatiguant : si précitux que soit chacun des grains, le chapelet est\nlong à dire !\n\n\n  Noëls     flamands,    par   CAMILLE    LEMONNIER      (Bruxelles,   GEORGES\nBALAT).\n   Le talent de Camille Lemonnier a de multiples ressources : si sa puissance\nne va jamais sans brutalité, sa sentimentalité sait être douce et délicate\ninfiniment; derrière l'âpre écrivain du Mâle, se révèle alors un poétique et\nnaïf conteur de légendes, d'une candeur spontanée et d'une fraîcheur toute\nnaturelle... E t le verbe, tantôt paroxysé, et l'image, tantôt fulgurante se\nlénifient et se nuancent à même la pensée comme régénérée elle-même à de\nlointaines puretés d'adolescence.\n   Les Noëls flamands — que l'éditeur G. Balat vient d'éditer en un très\nartistique volume — fleurent l'arome très particulier de ce mysticisme\nflamand, où le rêve et la réalité se compénètrent d'une façon si originale.\nC'est un bon livre, c'est un livre exquis — et qui permet, à ceux qui\ns'écartent à raison des productions naturalistes de Camille Lemonnier,\nde connaître et d'apprécier un écrivain qui fait honneur en somme — mais\npas toujours de la manière dont nous le désirerions — aux Lettres Belges.\n\n                                                                       F . V.\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2468, "texte": "                                      LES LIVRES                                      243\n\n\n\nLA C R I T I Q U E         :\n\n   L ' A n a r c h i e l i t t é r a i r e , par C H . RECOLIN (Paris, P E R R I N ) .\n   Si j'en excepte la préface où M. Ch. Recolin déplore, sous prétexte\n« d'anarchie littéraire », que l'art ait déserté, au profit d'une spontanéité et\nd'une indépendance que pour ma part je ne saurais regretter, les grand'-\nroutes traditionnelles et conformes, si j'en excepte cette préface de Cas-\nsandre, voici un livre de critique généralement bien pensé et bien écrit...\nNe chicanons point l'auteur sur le classement des écrivains dont il s'occupe\n— bien qu'il puisse paraître excessif de ranger MM. René Doumic et Gas-\nton Deschamps parmi les \" dirigeants \" littéraires au même titre que\nMM. Brunetière et Lemaître qui représentent bien, eux, deux courants :\nsimple question probablement de « rythmer » la table de matières !... Prises\nen elles-mêmes — et non envisagées comme éléments d'une théorie géné-\nrale de la littérature moderne que l'auteur promet dans sa préface sans la\nréaliser dans son livre — ces diverses études prouvent une information très\ncomplète et une louable perspicacité de jugement : l'écrivain saisit et met\nexcellemment en relief la caractéristique personnelle de ses modèles et\nchacun d'eux est différencié de son voisin ou de son rival d'une manière\ntrès nette ; je goûte surtout les quelques pages sur Zola, parce qu'elles me\nfont faire la connaissance d'un critique qui sait rester courtois dans ses\nblâmes et décent dans ses éloges envers un romancier d'ordinaire jugé —\nen quelque sens que ce soit — d'une façon absolue et excessive. M. Reco-\nlin, d'autre part, salue dans la férule de M. Brunetière le sceptre de la cri-\ntique; c'est une opinion qui se peut défendre — et à qui est obsédé de\nl'idée de l'anarchie littéraire, le directeur de la Revue des Deux Mondes doit\napparaître comme un sauveur. Mais cette admiration pour le grand Dog-\nmatiste des Lettres me paraît se concilier mal avec la sympathie très vive\n que M. Recolin affiche vis-à-vis de M. Charbonnel. Si c'est sur ce fâcheux\n idéologue, tournant à vide dans le cercle d'idées inconsistantes, que\n M. Recolin compte pour restaurer l'idéal dans l'art, nous croyons qu'il\n nourrit des illusions qui se justifieraient tout au plus à l'égard de M. Bru-\n netière.\n                                                                                       F . 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Vanden Bosch a mis en relief la haute valeur\npoétique de l'œuvre du poète flamand, l'abbé Guido Gezelle.\n   Voici, sur notre éminent compatriote, un article d'une note flatteuse et\nd'ailleurs rien que juste, que nous trouvons dans le Mercure de France\nde mars :\n   « Dans Guido Gezelle on voit deux figures bien distinctes, qu'il convient\nde ne pas confondre. D'une part, le simple prêtre catholique de la campagne\nwest-flamande, menant une vie paisible parmi de modestes paroissiens, et\nécrivant des livres de dévotion ou faisant des vers à l'occasion de fêtes reli-\ngieuses, ou pour faire plaisir à ses amis. D'autre part, nous retrouvons\nl'artiste, l'artiste absolu — prêtre ou laïc, mais artiste avant tout — le vrai\npoète de grande race, comme depuis Vondel il ne nous en n'est pas né\nbeaucoup. La vie du bon prêtre sera oubliée dans cinquante ans, mais\nl'œuvre de l'artiste survivra, et la plus haute estimedont, depuis peu, il\njouit ne fera que s'accroître dans l'avenir.\n  C'est le Guido Gezelle poète qui nous intéresse au plus haut point, et dont\nnous retrouvons la personnalité complètement résumée dans le livre dont\nnous parlons.\n  Gezelle est une grande âme naïve, d'une sérénité parfaite, qui a la fraî-\ncheur de l'herbe au printemps ou de la neige en hiver. Ce qu'il voit autour\nde lui dans la nature, où il vit loin des centres de civilisation moderne, se\ndessine en lui, clairement comme en un miroir; les paysages pittoresques,\ncoquets ou fantastiques, les phénomènes simples ou saisissants se reflètent\ndans ses yeux de rêveur, toujours ouverts et, de suite, se condensent en une\nimpression ou éveillent un sentiment — noyau de ses poésies.\n  C'est à cette grande sincérité qu'il doit la fraîcheur délicieuse de ses\npoésies; l'idée, l'image est toujours vivante et jaillit spontanément de l'im-\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "                               LES REVUES                               245\n\n\n\npression reçue. Dans l'expression, dans la diction, Guido Gezelle se montre\négalement artiste supérieur. Tantôt ses vers entraînent par leur force et\nleur ampleur, leur majestueuse cadence, tantôt ils charment par leur\ngrâce toute juvénile, leur subtilité exquise, leur ton léger et enjoué. L'har-\nmonie imitative y joue un grand rôle, naturellement par nécessité presque,\nparce que le son des mots employés arrivait inévitablement en même temps\nque l'idée ou le sentiment à exprimer. A ce double point de vue d'une vision\nvive et personnelle sur la nature et d'une expression belle et saisissante, il\nest peintre et musicien presque autant que poète. Guido Gezelle est bien le\npoète le plus absolument flamand de notre époque. En lui survit l'antique\nâme flamande de nos Van Eyck et de nos Memling. Les douze chapitres ou\nsubdivisions de son livre, qui correspondent aux douze mois de l'année,\nnous apparaissent comme un admirable polyptyque, où il a représenté les\naspects de cette pieuse vie, qu'il coule loin des centres cosmopolites, dans\nles belles campagnes des Flandres. \"\n\n  LA T R I B U N E D E SAINT-GERVAIS. — Nous sommes heureux de\nreproduire ici le bel éloge de notre admirable artiste Edgard Tinel, qui est\nsans conteste le plus grand génie musical chrétien de ce siècle, publié par la\nRevue des Chanteurs de Saint-Gervais, sous la signature de Fiérens-Gevaert :\n   « Edgard Tinel, comme toutes les hautes individualités artistiques de la\nBelgique actuelle, se distingue par deux qualités essentielles : un sentiment\ntout traditionnel puisé au cœur même de la race, et, d'autre part, une har-\ndiesse toute moderne dans la pensée et l'exécution. C'est sur ce dualisme\npsychique que doit reposer, suivant nous, toute véritable création d'art. Le\nmusicien, comme le poète et le peintre, traduira dans son art les facultés,\nles aspirations du pays qui l'a vu naître; mais sa pensée et sa technique\ns'agrandiront de toutes les innovations contemporaines. Dans la belle\nrenaissance esthétique qui vient de nous révéler les forces insoupçonnées\nde la vieille terre flamande, qui a produit des écrivains comme Maeterlinck,\nVerhaeren, Camille Lemonnier; des peintres comme Frédéric, Laermans,\nVan Rysselberghe; des sculpteurs comme Meunier, Lambeaux, Minne,\ncette double loi s'est imposée à tous les producteurs. Ces artistes sont de\nleur race; ils sont les descendants directs des maîtres du quinzième et du\ndix-septième siècle. L'âme d'autrefois chante dans leurs œuvres. Et pourtant\nla « forme » chez eux n'a rien d'archaïque. On a même souvent accusé\nles artistes belges de \" barbares \" précisément à cause de leur modernisme\naigu...\n  Edgard Tinel sera probablement fort surpris de se trouver mêlé à ces\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2864, "texte": " 246                               DURENDAL\n\n\n\n\" révolutionnaires \". Qu'il sache d'abord que toutes mes sympathies sont\npour cette pléiade de remarquables et féconds créateurs. Il occupe dans\ncette génération une des places les plus brillantes et je m'étonne en vérité\nqu'on n'ait pas encore songé à la lui attribuer. La physionomie d'Edgard\nTinel révèle tout de suite l'origine flamande. L'auteur de Franciscus a le\nvisage expressif de certains personnages de Memling. Ses longues boucles\nbrunes, ses yeux ardents, la mobilité de ses traits, donnent à sa figure un\ncaractère remarquable à la fois de gravité mystique et de vie profonde » Les\ncontrepointistes flamands du quinzième siècle, dont le maître malinois a\nrecueilli la foi profonde et la science consommée, devaient ressembler à\nTinel. Ce musicien qui nous apparaît à bien des points de vue comme un\nhomme d'un autre âge et qui pourtant est renseigné admirablement sur\nl'art et la pensée de son temps, joue dans la rénovation artistique de\nla Belgique contemporaine un rôle que nous estimons de tout premier plan.\n   La vie de Tinel est des plus curieuses. Comme tous les vrais artistes —\nou tous les grands penseurs — l'éminent compositeur belge s'est formé pour\nainsi dire tout seul. Il naquit à Sinay (Flandre Orientale), en 1854. Son\nenfance fut dure, triste. Après avoir obtenu son premier prix de piano au\nConservatoire de Bruxelles, il en était réduit à aller de salon en salon, faire\ndanser les gens riches pour gagner sa vie. Il ne possédait à cette époque\nqu'un seul livre pour toute bibliothèque : l'Imitation de Jésus-Christ. De tels\ntraits jettent des lumières soudaines sur le caractère d'un homme... La\npauvreté n'abattait point le courage de Tinel. Le jeune artiste luttait cou-\nrageusement, et en 1877 il obtenait le grand prix de Kome avec sa cantate\nintitulée : De Klokke Roeland. Le mystique que ravissait la lecture de\nl'Imitation, faisait vibrer dans cette œuvre la voix héroïque de la « cloche\nRoeland », la terrible voix d'airain dont les bourgeois de Gand disaient jadis :\n\n                     Als me se luud es sturme int land.\n                     Quand on l'entend, l'orage gronde dans le pays.\n\n  Des compositions suivirent, de caractères variés, dans lesquelles la\npersonnalité de Tinel ne s'affirmait pas encore rigoureusement : des Tableaux\nsymphoniqttes, puis une oeuvre pour soli, chœur et orchestre : de Mohublumen.\nA son retour de Rome, l'artiste s'était courageusement attelé à la réforme\ndu chant grégorien ; en outre il avait publié sur son art quelques écrits\nremarqués et dans lesquels, ainsi que l'observe judicieusement un de nos\nconfrères allemands, l'influence des théories wagnériennes se fait sentir.\n« L'élément le plus important du chant, écrivait entre autres Tinel, c'est le\ntexte; la mélodie l'accompagne et l'éclairé. » Et plus loin : « L'expression\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2982, "texte": "                                LES REVUES»                                247\n\n\ndu son, dans l'art du chant, repose sur l'intelligence du texte. \" Ces travaux\ndivers attirèrent l'attention sur le jeune artiste. En 1881, à la mort du célèbre\norganiste Lemmens, on appela Tinel à la direction de l'école de musique de\nMalines. Dans l'atmosphère toute particulière de la grande métropole ecclé-\nsiastique, dans cette belle cité appauvrie mais pleine de souvenirs d'un beau\npassé d'art, à l'ombre esthétique, si je puis dire, de la grande tour de Saint-\nRombaut, le talent de Tinel allait s'épanouir définitivement en belles fleurs\nde mysticité et de foi. Un grand compositeur de musique religieuse était né\nà la Belgique rajeunie...\n   Les grandes œuvres de Tinel sont : le Francisais et la Sainte Godelieve. Ce\nsont des œuvres flamandes par la vigueur puissante, la justesse de leur colo-\nration, et aussi par le sentiment profondément religieux qui les anime. Tinel\na écrit ces deux beaux oratorios avec une croyance aussi intime, aussi\nlyriquement sincère que celle de Jean Van Eyck peignant son Adoration de\nl'Agneau ou cet admirable Saint François qui est l'un des joyaux du musée\nde Turin. Sainte Godelieve est flamande en outre par le sujet même, qui\ns'inspire d'une des plus gracieuses légendes de la terre brugeoise. Si ces\ndeux \" poèmes religieux \" nous apparaissent comme des productions teintées\nde localisme — et par cela elles se trouvent rehaussées à nos yeux — elles\nont dans la forme un caractère indéniable d'universalité. Ces oratorios n'ont\nrien de la froideur que les « compositeurs classiques » voudraient conserver\nà toute musique religieuse. Liszt, qui réalisa souvent médiocrement ses\nidées artistiques, avait compris la nécessité pour l'oratorio de se retremper\nà la source spirituelle du nouveau drame musical. Il recommandait aux\nmusiciens les beaux sujets fournis par les légendes hagiographiques et donna\nlui-même l'exemple en composant sa Saints Elisabeth. Malheureusement\nchez le fameux abbé-pianiste le sentiment religieux s'effaçait complètement\nderrière l'expression dramatique. Tinel n'est point tombé dans cette erreur.\nIl a écrit de véritables drames qui comportent une action et des péripéties\nsaisissantes, mais dont le caractère est avant tout religieux. Pour la forme,\nen certains endroits — dans les chorals par exemple — il se montre\nsuccesseur fidèle des Bach et des Haendel. Mais son écriture symphonique\nest d'une liberté toute personnelle. Tout en conservant à l'orchestre sa\nsolidité, sa fermeté d'autrefois, Tinel néanmoins a renouvelé les effets, les\nteintes, les nuances symphoniques avec un art tout moderne. On a pu dire de\n Tinel qu'il avait comblé le gouffre jusqu'à présent infranchissable qui séparait\nl'oratorio classique de l'oratorio de l'avenir. Ce compositeur, religieux est\ndonc un hardi novateur, comme l'avaient été les maîtres polyphonistes du\nseizième siècle auxquels je me plais à le comparer. Mettre les conquêtes\n"}, {"page_pdf": 309, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": " 248                              DURENDAL\n\n\n\nmodernes au service de l'Église, comme Palestrina le fit lui-même, tel fut\nson rêve de compositeur. Il l'a pleinement réalisé.\n   Tinel n'est pas qu'un compositeur. Il est aussi technicien, capellmeister et\nprofesseur éminent. Depuis dix-huit ans il dirige avec autant d'autorité que\nde courage son école de Malines, dont le programme d'enseignement est\nexactement celui de la Schola de Paris. Mais les philistins sont tout-puissants en\nBelgique comme partout ailleurs. Malgré les efforts vaillants du maître\nmalinois, on reste indifférent là-bas à une réforme que commandent égale-\nment la dignité du culte et le respect de l'art. Tinel n'est pas parvenu à for-\nmer un chœur mixte et doit se contenter d'exécutions à voix égales. Celles-ci\nne sont point faites par l'école proprement dite, mais par une Schola que, sur\nle désir exprès de S. Em. le Cardinal Goossens, Tinel a formée au grand\nséminaire de Vlalines, il y a dix ans. C'est cette Schola qui fait le service à\nl'église métropolitaine lorsque le Cardinal officie. Outre le répertoire\ngrégorien, elle y interprète les œuvres importantes écrites ou transcrites\npour voix d'hommes depuis le seizième siècle. Hélas! les fidèles sont insen-\nsibles à ces belles tentatives, et les maîtrises de Malines, sans exception,\ncontinuent d'exécuter, dans le sens criminel du mot, le répertoire du café\nconcert rimé en us.\n   J'ai entendu cette chorale du grand séminaire de Malines dans des condi-\ntions pour moi inoubliables. Elle figurait dans le splendide cortège religieux\norganisé à Bruxelles pour la commémoration du « miracle du Saint-Sacre-\nm e n t . D'innombrables groupes précédés de bannières, d'oriflammes, de\nlanternes argentées, de statues polychromes, de châsses étincelantes au\nsoleil, se pressaient déjà sur la Grand'Place, où la procession faisait arrêt,\nquand Edgard Tinel et ses chanteurs apparurent à leur tour entourés de\nporte-cierges... Un choral grave et recueilli s'éleva majestueusement. L'effet\nétait merveilleux dans ce magnifique « forum » aux somptueuses architec-\ntures, symboles toujours debout de l'antique munificence communale.\nL'immense voix croyante du Pays Flamand semblait retentir au sein de la\nbelle cité brabançonne. Et jamais je n'ai mieux compris que ce jour-là\ncomment la religion, en se mêlant à la vie profonde et joyeuse du peuple,\navait pu autrefois inspirer de si nobles et de si durables chefs-d'œuvre.\n\n  L'ART DECORATIF de mars annonce les lauréats de son troisième\nconcours  bureau et son fauteuil       : 1er prix (1,000 fr.), M. Georges\nLemmen; 2 prix (300 fr.), M. Maurice Dufrène; 3 m e prix (200 fr.),\n           me\n\nM. H. Sauvage; 4 me prix (100 fr.), M. le comte Louis Sparre; Mentions :\nMM. Emile van Averbeke et A. Rolund.\n"}, {"page_pdf": 310, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1863, "texte": "                                LES   REVUES                            249\n\n\n   Le même numéro contient des documents d'architecture, des meubles,\ntentures et tapis, reliures et couvertures de livres, verreries, porcelaines,\ncéramiques, et les projets primés du concours en-téte de papier à lettres ,\nen tout 96 illustrations, sans compter deux hors-texte en couleurs.\n   Les abonnés reçoivent en outre, encartée dans ce numéro, une magnifique\nlithographie en couleurs tirée exprès pour eux : Salumé, par Georges deFeure;\nle numéro d'avril contiendra, à titre de prime gratuite, une lithographie\ninédite de Jacques-Emile Blanche.\n   Le numéro de mars est envoyé contre bon de poste de deux francs.\n   Le premier semestre (octobre 1898 mars 1899) contenant seize hors-texte\nen couleurs et six cent trente illustrations, est envoyé contre mandat de\ndix francs. Abonnement : 20 francs par an, pour la France et la Belgique.\n   S'adresser à la Librairie spéciale des Beaux-Arts, rue Berckmans, 8, à\nBruxelles.\n\n   T H E STUDIO (Henrietta street, 8, London). — Au n° de février :\n  D'admirables aquarelles de Wilfrid Ball. D'intéressantes reproductions\nd'art architectural des artistes Smith et Brewer. A lire le remarquable\narticle de Gabriel Mourey sur l'incomparable sculpteur Alex. Charpentier.\nLe groupe en bronze : La Fuite de l'Heure, est de toute beauté. The Studio\nen donne une magnifique reproduction. «Rien n'est plus exquis, dit très juste-\nment G. Mourey, que ce groupe. Personne, sauf un maître, un artiste de\npremier rang, exceptionnellement doué, ayant acquis une longue expérience,\nmaître de la technique et doté d'une sensibilité peu commune, a pu arriver\nà faire une œuvre pareille... Il a, à un degré étonnant, le don d'incarner la\nvie en des formes d'une rare subtilité et d'une expression inouïe. 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M me la Comtesse de F l a n d r e , l e M i n i s t r e d e s B e a u x -\nA r t s n o u s a a u t o r i s é à r e m e t t r e l ' o u v e r t u r e de notre e x p o s i t i o n ,\nd a n s l e s s a l l e s d u M u s é e M o d e r n e , au 15 DÉCEMBRE, date p l u s\nfavorable au s u c c è s d'une e x p o s i t i o n d'art.\n\n\n\n    L U N D I S LITTÉRAIRES DU PARC. — Voici le onzième, l'avant-dernier,\n et le charme de ces five o'clock poétiques demeure en sa pureté artiste.\n    Avec des notices toujours remarquablement fines, des morceaux du\n pauvre Max Waller, de Jean Moréas (qui fit ce rêve de revivre l'aventure\nde la poésie française et qui est présentement captif du grand siècle);\nd'autres encore. Puis, dite par Mlle Derboven, MM. David et Godeau, une\nscène du sublime Promêthée d'Eschyle; Leconte de Lisle, traducteur parnas-\nsien. C'est, du plus mystique et moderne des chefs-d'œuvre anciens, le\ndialogue plein de tonnerres et de plaintes, de Prométhée, d'Hermès, et du\nchœur des Okéanides autour du roc suppliciai. Encore, le Victor Hugo de\nl'Art d'être Grand-Père, anarchiste bourgeoisement, donc sans excuse; de\nla Fin de Satan dite par M. David, populairement symboliste.\n   Le douzième et dernier Lundi littéraire du Théâtre du Parc a excellem-\nment clôturé la série de ces séances. Le programme annonçait, en plus de\nquelques lectures choisies, une conférence de M. Edmond Picard. Celui-ci\nfut le causeur spirituel et charmeur que l'on connaît. Relever l'œuvre géné-\nreusement entreprise par M. Henri Maubel, et qui n'a pas été assez com-\nprise, montrer que si la musique et la peinture comptent chez nous nombre\nde fervents admirateurs, il n'en est pas de même pour notre littérature\nnationale, tel fut le principal thème de M. Picard. Combien nous applau-\ndissons à son idée, et qu'il eut raison de stigmatiser, une fois de plus, cette\ninexacte expression d'art d'agrément, qui réduit l'art à un amusement, à\nune distraction, faisant perdre de vue sa mission d'éducation et d'émanci-\npation. C'est par l'art qu'un individu, qu'un peuple se personnalise et\ndemeure. Sans lui que resterait-il de la Grèce antique ?\n"}, {"page_pdf": 312, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2885, "texte": "                                   NOTULES                                 25l\n\n\n   M. Picard a critiqué en passant le style \" un peu état civil \" des notices\nqui précédaient chaque lecture, et il a témoigné le regret qu'une place plus\ngrande n'eût pas été réservée aux pages sorties de plumes féminines, telles\nBlanche Rousseau, Marguerite Van de Wiele.\n   Le reste de la matinée a été consacré à M. Albert Giraud, dont M. Paulet\na dit deux pièces exquises; à M. Gilkin, dont Mlle Derboven a excellem-\nment récité le Désir; à Arnold Goffin, dont M. Marié de l'Isle a dit l'Enfant\nprodigue; à une débutante qui se pseudonyme Max Tory, dont la pièce dite\npar Mlle de Serbrun a du charme; à Arthur Rimbaud, dont le Bateau ivre,\ndit' par M. David, excita de chaleureux applaudissements; à Tristan Cor-\nbière, à Francis Jammes et à Emile Verhaeren. Une scène des Aubes, de\nnotre grand poète, a été dite avec un sentiment exquis par Mlle Derboven et\nM. David.\n   Nous aussi, nous ne voulons pas laisser disparaître dans le passé les\nLundis de cette saison sans féliciter M. H. Maubel de la belle initiative qu'il\navait prise et sans le remercier des joies très nobles que lui doivent les\nesprits soucieux de beauté littéraire.\n\n\n\n   Rencontré l'autre jour un jeune abbé — collectionneur de vieilles lettres.\n   Plusieurs d'entre elles on trait au chant d'église.\n   De celles-ci, l'une émane de ce cher et regretté Hauleville, qui fut un\nprécurseur en tant d'ordres d'idées...\n   Notre inoubliable ami écrivait en février 1874 à un prêtre du diocèse de\n Bruges :\n   « Un Te Deunt, un Magnificat, un Iste Confessor, un Sanctus, chantés en\nplusieurs voix, en rythme grégorien, par des artistes de foi et d'instruction,\nme ravissent, me transfigurent. Mon livre reste ouvert, mais je ne lis plus;\nje regarde l'autel, mais je ne le vois plus; je m'élève au-dessus des nuages\nde l'encens; ma chair frémit, elle s'écaille, mais mon esprit domine la\nnature tout entière, mon âme vole, plane, comme si elle avait des ailes, et\ndare dare elle fend l'air des distractions pour s'élever à des hauteurs\ninconnues à ma science géométrique... Ah ! saprelotte si j'étais musicien,\nje vous expliquerais cela autrement!... Au moyen âge on disait que les\nverrières étaient les livres de prière des illettrés. Je soutiens à priori que la\nmusique catholique doit être comprise par tout le monde... C'est le clergé qui\nest le plus grand coupable en cette matière; si au lieu de faire de grands\nfrais d'orchestre et de chantrouilleurs, il créait de bonnes écoles de chant gré-\ngorien, par diocèses, par doyennés, par paroisses, si aux enfants du caté-\nchisme on inculquait les véritables principes d'esthétique religieuse, si à la\njeunesse qui vit d'enthousiasme on montrait par des chants d'ensemble, les\nmerveilles de la prière chantée, je vous réponds que nous n'en serions pas\naux bastringues actuelles »...\n"}, {"page_pdf": 313, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2084, "texte": " 252                               DURENDAL\n\n\n\n  M. Edmond de Bruyn, dans un tiré-à-part de la Revue Blanche, malmène\nPrincesse d'Auberge, le \" nouveau topique flamand \" destiné à véhiculer en\ncosmopolitisme la conception de « l'âme flamande » telle que l'entendent\nMM. De Tière et Blockx.\n  L'étrillement est de verve et très mérité : Princesse d'Auberge n'a de\nHamand que les flandricismes de la traduction française !\n  Au fait, ces flandricismes sont peut-être voulus !\n\n\n\n   Un des pires tours que nous jouera \" l'affaire \" sera de nous priver de la\nsuite de Déracinés : l'Appel au soldat (histoire du boulangisme) et l'Appelait\njuge (histoire du panamisme)...\n   M. Maurice Barrès s'excuse de ce retard en assurant qu'il travaille à\nreconstituer \" l'âme \" de la France...\n  Dans cette oeuvre, l'ami de Berenice est aidé par M. Jules Lemaître qui\nparle, sans rire et sans sourire, de « principes » et de \" convictions \".\n  Et M. Coppée harangue les \" petits épiciers \" du haut d'une plate-forme\nd'omnibus !...\n\n\n\n  Une pétition circule parmi les artistes et lettrés belges pour que l'admi-\nnistration communale de Bruges concède un emplacement où serait élevée\nune stèle votive à Georges Rodenbach.\n  Nous croyons savoir que cette demande recevra le meilleur accueil; on\nnous assure même que les édiles brugeois songeraient à donner le nom du\npoète à l'un des quais où tant erra et rêva sa Muse.\n\n\n\n  M. Alphonse Allais publie un essai d'étude dramatique sur ces deux vers\nd'Hemani — extraits de l'apostrophe de Charles-Quint à Charlemagne :\n              Je t'ai crié : « Par où faut-il que je commence ? »\n              Et tu m'as répondu : « Mon fils PARLE; A CLÉMENCE ! »\n\n L'éminent critique se demande quel est ce personnage nouveau — Clé-\nmence ! — à qui Charlemagne renvoyait son successeur.\n\n                                        *\n  Réception à l'Académie française de M. Guillaume, successeur du duc\nd'Aumale.\n  Discours remarquable de M. Mézières, avec ce croquis du domaine de\nChantilly :\n  « En léguant à l'Institut, par une résolution préparée de longue date et\n"}, {"page_pdf": 314, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2720, "texte": "                                  NOTULES                                 253\n\n\nlongtemps mûrie, le château reconstruit, décoré par ses soins, le domaine\ndes Condé constamment embelli, le duc d'Aumale voulait assurer à l'œuvre\nde ses prédécesseurs, à la sienne, toutes les chances de durée que com-\nportent les choses humaines. Il entendait aussi, par sa donation, conserver\nà l'ensemble le caractère d'unité et d'harmonie qu'il y avait imprimé.\n   Unité, harmonie ! ces mots ne sont-ils pas contredits par l'irrégularité du\nrocher sur lequel repose le château ? C'est ici précisément qu'apparaît le\ncaractère personnel donné par le prince à son œuvre. Il remerciait plaisam-\nment la Révolution de l'avoir débarrassé des constructions massives\nd'autrefois. On ne lui laissait que le roc nu et des substructions.\n   Il en avait profité pour élever, grâce au concours d'un de nos plus\nhabiles confrères, un édifice d'un genre nouveau, dont il régla lui-même\nles dispositions intérieures et extérieures. Dans la construction nouvelle,\ntout porte la marque de ses préférences et de son goût. Chaque fenêtre\ns'ouvre sur une perspective différente, tandis que, de chaque côté du parc\net des jardins, on aperçoit un aspect différent du château. L'unité d'impres-\nsion résulte ainsi du charme constant de la variété.\n   A l'intérieur, il n'y a pas un arrangement, pas un détail qui n'aient été\nvoulus par le prince. Le choix des œuvres d'art achetées souvent à grands\nfrais pour que la France en restât ou en devînt propriétaire, l'emplacement\nqui convenait le mieux à chacune d'elles, tout avait été calculé par lui. Il\nlaissait ainsi son empreinte individuelle sur toutes les parties de sa création.\nIl nous léguait, non pas un musée dans le sens administratif et didactique\ndu mot, quelque chose de froid et d'éteint, mais une œuvre vivante, la\ndemeure la mieux faite pour satisfaire les goûts élégants d'un prince, d'un\nlettré et d'un artiste.\n   Dans ce cadre de pierre et de verdure, nous le verrons toujours lui-même,\naccueillant ses hôtes en haut de l'escalier d'honneur, les promenant partout,\nleur racontant au besoin l'histoire de chaque tableau, de chaque tapisserie,\nde chaque meuble; leur indiquant les points de vue, leur offrant au milieu\nde tant d'objets de luxe le plus précieux de tous les luxes, le commerce\nd'un grand esprit. »\n\n\n\n  On s'est demandé souvent d'où provenait la grande inimitié qui existe\nentre M. Grandcour, le cynégète bien connu, et M. Sarcey. Voici :\n\n  Un soir, au théâtre, M. Sarcey demanda à M. Grandcour s'il était vrai\nque les hommes maigres eussent de l'esprit.\n  — Oui, mon gros, riposta M. Grandcour.\n\n\n\n  Mort d'Adolphe d'Ennery — mélodramaturge prolifique et commerçant\nentendu.\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2816, "texte": " 254                             DURENDAL\n\n\n   M. Alexandre Hepp déduit excellemment la moralité de cette vie\nd'ardente spéculation lacrymatoire :\n\n   « Il laisse une fortune trop séduisante : près de 12 millions, — 12 millions\ngagnés par un homme qui fut apprenti dans une boutique, et non point en\nfaisant des affaires, à la manière classique d'un triomphateur arrivé en\nsabots, mais sous l'étiquette d'auteur dramatique avec des machines pour\nfaire pleurer, avec du théâtre, le théâtre.\n   ». Il a réalisé cela en soixante ans, et dans quelques mains qu'elle retombe,\nsa richesse vraisemblablement durera plus que son renom. Elle n'a d'ailleurs\nrien de déplaisant. Le genre d'exploitation qui la lui assura n'est pas à la\nportée du premier limousin débarqué, et travailler dans le pathétique, dans\nla vertu, récompensée, dans la combinaison des âmes sœurs, dans l'honneur\nà trémolos et dans les palpitations sentimentales, cela vaut bien un autre\nmétier, et peut-être mieux qu'un autre. Au moins les sanglots que cette\nrichesse eut, elle aussi, dans ses causes et ses origines, furent bons.\n      Mais il serait profondément regrettable pour l'art, pour les lettres, pour\nl'avenir des idées, que toute cette gloire d'argent perçu, encaissé, monumen-\ntalisé, impressionnât les imaginations et servît d'exemple à tous les génies\nincompris qui pullulent. Si de cette exceptionnelle réussite devait se dégager\nun succès d'école, l'apparence que la vérité est là, un encouragement, une\nleçon d'imitation, il faudrait s'inscrire contre elle avec énergie. Quelque\ntentant qu'il soit, l'argent final ne justifie, ne résume pas tout. Il y a pour\nun écrivain d'autres soucis, d'autres ambitions, que d'opérer dans ce qui\nplaira à coup sûr, dans ce qui est comme un placement de père de famille,\nselon la formule chère à la caisse Un d'Ennery c'est parfait, mais qu'il\nreste mort; mais aux disciples excités par le bilan et qui voudraient\ncontinuer le commerce, il conviendra peut-être de rappeler que les temps\nsont accomplis, qu'il y a des chutes plus méritantes que certains succès, et\nque plus belle est la pauvreté hautaine de tel audacieux, de tel intran-\nsigeant, de tel penseur, que je ne veux pas nommer.\n\n\n\n\n   L'éditeur milanais, M. Trêves, n'annonce pas moins de - cinq romans\nnouveaux de M. Gabriel d'Annunzio : La Grazia, L'Annunciaziune, Il Fuoco,\nIl Dittatore, Il Trionfo della vita.\n   A côté de cela, M. d'Annunzio met la dernière main à deux volumes de\npoésie, un volume de critique littéraire et un volume de nouvelles.\n   Enfin, M. d'Annunzio a toutes prêtes les œuvres dramatiques suivantes:\nLe Songe d'un jour d'été, Le Songe d'une nuit d'hiver, La Tragédie de la Folie,\nLe Soleil; une trilogie : Alexandriade, et trois mystères : Perséphone, Adonis,\nOrphée.\n\n                                       *\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2431, "texte": "                                    NOTULES                                   255\n\n\n   Voici qui fera plaisir à M. Edmond Biré. C'est un hiatus de Hugo. Il\nest dans les Contemplations et dans la pièce intitulée : Magnitudo parvi.\n  Je sais bien que ça n'a aucune sorte d'importance, et qu'il est d'un très\npetit esprit de s'attacher à semblables recherches. Mais enfin, il y a hiatus.\nEt M. Biré s'en frottera les mains.\n                   Enfant,   ce f eu de pâtre à une âme   allumé!\n\n\n\n\n   Petit portrait du mois : Ernest Hallo...\n   Quand il naquit, à l'extrême limite d'un Mardi-Gras pluvieux et d'un\nMercredi des Cendres ensoleillé, l'âme de Beaumarchais, l'esprit de Banville\net l'humour d'Uylenspiegel visitèrent son berceau.\n   Et la Destinée lui prédit : tu seras auteur dramatique, mais tu ne feras pas\nAfrica; tu seras conférencier, mais les périodes de M. Brunetière te reste-\nront inaccessibles; tu seras poète, mais tu ne paraphraseras pas la Braban-\nçonne; tu seras journaliste, mais tu rateras les articles de fond ! .. Et le\npetiot pleura — anxieux sur sa carrière.\n   Et la Destinée reprit: Aie confiance; l'endroit des choses est grave;\nl'envers des choses est plaisant; la Belgique se meurt de l'ennui des tropes,\ndes allégories et des prosopopées ; elle en a assez des tragédies « cinquième\nacte »; elle abhore les solennels alexandrins; elle attend qui dégonflera ces\ncontes, crèvera ces ballons, fera claquer ces sachets vides et soufflés...\n   Celui-là, enfant, tu le deviendras — et voici l'épingle qui sera ton arme\nfine, droite, alerte, vive et piquante.\n   Parmi toutes ces gravités provocatrices, je te crée Prince des Ironies.\n                                                                    L E KODACK.\n\n\n\n Un match de conférences se court en ce moment entre M. Brunetière et\nM. Buls.\n  Nos pronostics :\n  M. Brunetière l'emportera pour les conférences les plus nombreuses.\n  M. Buls triomphera pour les conférences les plus amusantes.\n\n\n\n   La Revue Blanche publie Guignols, par Hermann-Paul.\n   C'est une série de soixante dessins d'un trait fort et souvent corrosif :\ntoute la politique française depuis un an subit là la raillerie d'un crayon\ntrempé d'amertume et la satire de légendes au fiel.\n   Hermann-Paul appartient à l'école de Forain par le talent, non par les\nidées : il est le caricaturiste du Syndicat !\n   Quelque chose de macabre, et de froissant aussi, s'ajoute à cette publi-\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1026, "texte": " 256                            DURENDAL\n\n\n\ncation du fait qu'un mort — M. Félix Faure — y est exhibé en postures\nsouvent pénibles, parfois ridicules.\n\n\n\n   A signaler la seconde audition donnée par M. Mousset à la Maison d'Art.\nLa Sonate en si mineur de Chopin, si rarement jouée, qu'il nous a d'abord\nfait entendre, se rattache aux dernières années et par conséquent à la\npériode la plus triste de l'existence du maître. Le premier mouvement et le\nLargo en sont surtout remarquables. Après avoir vaillamment triomphé\ndes difficultés sans nombre dont cette œuvre est semée, le jeune artiste nous\na joué les Phantasiestücke de Schumann où son interprétation du Warum\net des Traumeswirren nous ont plus particulièrement charmé.\n\n\n\n   SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS. — L'ouverture du sixième Salon annuel de\nla Société des Beaux-Arts a eu lieu au Cercle Artistique, le samedi 8 avril,\nL'exposition sera accessible au public du 9 avril au 11 juin de g à 5 heures.\nPrix d'entrée : 0,50 c. — Le samedi : 1 fr. — Cartes permanentes : 5 fr.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 204, "texte": "                        DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                                1899 — 6me Année\n\n\n\n\n                 Sommaire du n° 3 (Mars)\n\n\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — Deux Écrivains              Belges (Emile Verhaeren et\n       Eugène Demolder)                                                       161\nL'Abbé HECTOR HOORNAERT. — D'après les Maîtres Espagnols\n       (poésies) (suite) :\n             XXI. Les Rois Catholiques (Antonio del Rïncon)\n            XXII. Portrait de Carlos de Amberes (Anonyme du XVIe siècle)\n           XXIII. Ponce-Pilate (Diego Correa)\n           XXIV. La Mort de Jésus-Christ (Diego Velazquez)\n            XXV. Les Deux Cadavres (Juan de Valdès Léal)                      185\nW I L L I A M R I T T E R . — Sur le Chemin de Maria-Zell (fin) . .           189\nH. CARTON DE W I A R T . — Heures Siciliennes (Monreale) (fin) .              208\nH É L È N E VACAKESCO. — Le Missel de la Lune\n                                 Chanson roumaine (poésies) .                 213\nEDM. JOLY. — Eugène Laermans .                                                215\nJULIEN ROMAN. — Recueillement\n                             Aspiration\n                             Elévation (poésies)                              219\nEDM. JOLY. — Alfred Verhaeren                                                 223\nFRANZ ANSEL. — Le Printemps mensonger (poésie)             .    .   .   .   .   225\nL'Abbé P A U L   CUYLITS.    — Introduction à la lecture des Mystiques\n     flamands      (suite)                                 . . .       227\nGEORGES MARLOW. — Trois Sonnets (poésies) .                            236\nLes Livres .                                                           238\nLes Revues .                                                           244\nNotules                                                                250\nIllustrations : Portrait d'Emile Verhaeren.\n                Portrait d'un Bonhomme (étude)\n                La Flânerie au Village\n                L'Enterrement au Village                        Par\n                Les Émigrants (triptyque)\n              L'Ivrogne                                        EUGÈNE LAEUMANS.\n              Portrait de l'Artiste\n              L'Aveugle\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": ""}, {"page_pdf": 206, "texte": "EMILE   VERHAEREN\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": ""}, {"page_pdf": 208, "texte": "     Deux Écrivains Belges\n\n            Emile VERHAEREN et Eugène DEMOLDER\n\n\n\n\n              DANS toute initiative   d'idées, dans toute école litté-\n                 raire nouvelle, l'historien et le critique peuvent\n                 suivre le développement d'un phénomène tou-\n                 jours identique : parmi les promoteurs, tandis\n                 que les uns, tout en orientant leur vision dans\n                 le sens des innovations projetées, élaborent des\n                 productions marquées au coin de l'influence\ndes maîtres antérieurs, d'autres, quelques-uns seulement,\nœuvrent d'une façon plus foncièrement et plus parfaitement\npersonnelle ; les livres des premiers servent davantage à situer\nchronologiquement l'art nouveau et à établir son rapport avec\nles littératures passées; les livres des seconds recèlent à l'état\nprototypique l'âme même de cet art et la profèrent en intégrales\net lumineuses synthèses; certes de ces écrivains les uns et les\nautres méritent l'attention et la sympathie, car c'est de leurs\nefforts communs qu'est faite la renaissance artistique, mais\npour qui veut s'instruire des alluvions réellement neuves dont\ncette renaissance augmenta le domaine de la pensée, il importe\nde s'adresser surtout aux purs « apporteurs de neuf», à ceux\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "  162                       DURENDAL\n\n\n\n qui, revêches aux imitations, arborent la belle sauvagerie\n ardente de la personnalité.\n   Si je prends cette théorie pour guide dans l'examen des\n œuvres produites par « la Littérature belge d'expression fran-\n çaise » — j'entends naturellement la Littérature postérieure\n à 1880 — et si je cherche ceux des écrivains du mouvement dit\n de la Jeune Belgique qui me livreront le mieux, dans leurs écrits,\nl'essence même de ce mouvement, les mobiles qui l'amorcèrent,\nles raisons qui expliquent sa vitalité et les garanties qui assu-\nment sa durée, vers qui me tournerais-je ? MM. Albert Giraud\net Iwan Gilkin sont de remarquables poètes et qui ont dit, en\nun verbe rutilant et âpre, l'un les mélancoliques nostalgies du\n Moyen-Age « énorme et délicat », l'autre les affres doulou-\nreuses des luxures; ce sont deux merveilleux orfèvres de vers,\nmais dont la pensée paraît envoûtée par l'influence d'Hugo et\nde Baudelaire ; pour tout dire ils ne sont point « autochtones »\net pourraient être des écrivains français d'origine comme ils le\nsont de pensée et de style. Ce n'est point chez eux donc qu'il\nconvient de quérir la particularité caractéristique de notre litté-\nrature. Non plus chez M. Maurice Maeterlinck, dont la trou-\nblante et profonde faculté d'analyse, encore qu'affinée au con-\ntact des grands mystiques flamands, s'exerça uniformément\njusqu'ici dans un domaine, inexploré encore, mais trop limité\nde la psychologie. D'avantage M. Camille Lemonnier et\nM. Georges Eekhoud pourraient être l'occasion d'une étude\nd'ensemble, si leurs œuvres, trop brutales et trop matérialistes,\navaient montré un plus juste souci de vérité : « l'âme belge » à\nlaquelle ils prétendent faire écho joint aux intenses et passion-\nnées violences que reflètent très justement leurs livres, un\nancestral instinct — qu'ils méconnurent — d'idéalité forte, naïve\net un peu superstitieuse ; la Belgique est la patrie de Rubens,\nmais de Memling aussi.\n   C'est parce qu'ils nous semblent les interprètes magnifiques,\nfidèles et complets de ce dualisme de notre race que nous avons\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                     163\n\n\nréuni en cette étude Emile Verhaeren et Eugène Demolder ;\ncar voilà bien, à notre avis, des écrivains nationaux par excel-\nlence, vierges de toute déteinte étrangère, s'alimentant à la pure\nsève patriale, et dont l'intellectualité et le sentiment s'assi-\nmilent, de la terre natale, la fougue fiévreuse et le rêve\nangoissé, au point de se confondre avec eux.\n\n\n                                 I\n\n                    EMILE        VERHAEREN\n                          ê\n\n\n\n\n   Emile Verhaeren naquit à Saint-Amand près d'Anvers le\n22 mai 1855... Son enfance ? La dernière fois que je vis le poète,\nil y a quelques mois, et que nous flânions parmi l'éclat pur-\npurin d'un après-midi automnal, aux bords de la Lys, Ver-\nhaeren me dit son enfance et combien elle lui était restée phy-\nsiquement présente, non à la façon d'un souvenir lointain et\nbrumeux, mais comme une réalité toute proche et intime, mêlée\nà sa vie et incorporée à son être : les chemins tortueux, aux\n ornières grasses et profondes, l'infini vert des pâturages tachetés\n d'eau, le fleuve puissant et houleux ballottant les barques écu-\n lées,le vent cornant novembre aux embouchures des cheminées,\n les meules flambant tragiquement dans le soir, telle fille du\n pays soulevant le bambin qu'il était dans ses bras charnus et\n musclés, telle vieille à mante et à béquille, tel « blanc cordier »,\n tel « passeur d'eau », tel forgeron « énorme et gourd » — tout\n cela, tout ce passé, êtres et choses, Verhaeren le voyait en lui\n ainsi qu'en un miroir, avec la netteté et la précision du présent;\n et son verbe sobrement et énergiquement pictural imposait ces\n paysages et ces humanités de sa première enfance comme de\n substantiels éléments de sa personnalité... Et tandis que le\n  poète lisait ainsi dans son âme ses souvenirs, tant de passages\n  de ses œuvres, tant de poèmes éparpillés un peu à travers tous\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "  164                        DURENDAL\n\n\n\n  ses livres, se levaient dans ma mémoire comme des résultantes\n  directes de ces heures initiales de la vie de Verhaeren : les\n  Flamandes — qu'il glorifia en rubénien trop charnel — furent\n  les fées robustes et sanguines de son berceau; et sa sensibilité\n et son imagination s'éveillèrent et s'aiguisèrent tout d'abord\n dans la vie brutale et fataliste d'un « village illusoire » des\n polders... Ensuite on « l'interna» au collège Sainte-Barbe, à\n Gand : pendant huit ans — de 1869 à 1877 — il subit, impa-\n tient, le joug du conformisme intellectuel, mais accepta, docile,\n les influences idéalisantes de la religion; le petit campagnard\n de Saint-Amand garda intactes les farouches et libres énergies\n originelles qui, sous l'effet des fluides ambiants, s'imprégnèrent\n de mysticisme — fusion féconde dont devaient naître un jour ces\n fragments sculpturaux et rutilants d'épopées : Les Moitiés... Puis\n ce fut la vie avec ses mêlées, ses luttes et ses fièvres — avec\n aussi ses répits de songerie auguste incarnés dans certaines\n pièces des Soirs si hiératiques à la fois et si émouvantes, et ses\n renouveaux de joie aurorale chantonnant si harmonieusement\n dans les Heures claires ! Rares répits, renouveaux passagers :\nla maturité d'Emile Verhaeren coïncide avec un stade de notre\nhistoire plein de conflits d'idées et de transformations sociales;\nà l'encontre de tant d'autres, le poète ne s'isola point jalouse-\nment et dédaigneusement dans une tour d'ivoire, au-dessus des\nhoules tumultueuses des événements; épris de combativité,\nassoiffé de sensations fortes, curieux du péril, il s'abandonna\naux remous convulsifs de l'existence — et les tragiques préoccu-\npations d'une époque de transition pétrirent son âme réceptive\nd'une âpre et grandiose tristesse visionnaire... Et voici les\nCampagnes hallucinées et les Villages illusoires — tragiques\nlamentations des champs anémiés et hypertrophiés, et voici les\nVilles tentaculaires disant l'absorption congestionnaire des cités ;\net voici, dans la fuite des noires nuées amoncelées et l'apaise-\nment des ouragans menaçants, les premières blancheurs rosâtres\net les promesses rédemptrices des Aubes ! Toute la vie, toute\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                    165\n\n\n\nsa vie, avec ses alternances d'ombres et de rayons — plus\nd'ombres que de rayons — est projetée dans l'œuvre de Ver-\nhaeren, et cette œuvre se pourrait épigrapher, comme d'une\nadéquate, synthétique et symbolique formule, du titre que le\npoète donna à son tout récent livre « les Visages de la Vie ».\nLa vie confia au poète ses énergies les plus puissantes et les\nplus rares, et le poète les lui restitua, revêtues de tous les ors,\nde tous les pourpres, de toutes les gemmes de son génie.\n\n\n\n\n   C'est en 1883 qu'Emile Verhaeren publia son premier volume\nde vers : Les Flamandes.\n   Ces poèmes orgiaques, qui étaient comme une transposition\nécrite des plus truculents tableaux de Jordaens, ne faisaient pas\nprésager le cérébral puissant et aigu que deviendrait un jour\nVerhaeren; aussi bien les tendances de l'art ambiant, le milieu\ndans lequel travaillait le poète collaborèrent au moins tout\nautant que la richesse bouillante et impatiente de son tempé-\nrament personnel, à cette œuvre outrancière et brutale, maté-\nrielle et pantagruélique, toute imprégnée du naturalisme alors\ntriomphant et peut-être poussée à bout de véhémence dans un\nbut d'œuvre-gageure, prémisse à tapage de la Jeune Belgique.\n   Tout de même cette priapée révélait un poète et décelait\nune force peu commune de sensibilité, une féconde exubérance\nd'images, une violente maîtrise du verbe; attendez que le jeune\nflamand rabelaisien ait jeté ses gourmes, qu'une maladie oppor-\ntune l'ait détourné des ivresses du corps vers de moins maté-\nrielles et de plus psychologiques préoccupations, et bientôt il\nne gardera de cette folle équipée, vécue par son imagination,\nqu'une vision, grandiose encore et large et prononcée de con-\ntours, apaisée toutefois et comme dématérialisée, des êtres et\ndes choses de sa terre natale : cette vision à fond réaliste, legs\ndes ancêtres et attestation des origines, restera comme le gran-\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": " 166                        DURENDAL\n\n\n\ndiose et majestueux décor dans lequel évolueront les oeuvres\nfutures du poète — mais seules, peupleront désormais ce décor,\nles représentations plus générales, plus imprécises et plus sym-\nboliques des ardeurs et des tourments de sa pensée.\n\n   Vers le milieu de 1886, aux oreilles des adolescents qui\navaient fait à la jeune renaissance littéraire belge, alors en\nélaboration, le don joyeux et confiant de leur enthousiasme,\nqu'elles résonnèrent donc superbes et exaltantes ces premières\nstrophes des Moines — le second livre de Verhaeren :\n\n       Je vous invoque ici, Moines apostoliques,\n       Chandeliers d'or, flambeaux de foi, porteurs de feu,\n       Astres versant le jour aux siècles catholiques,\n       Constructeurs éblouis de la maison de Dieu;\n\n       Solitaires assis sur les montagnes blanches.\n       Marbres de volonté, de force et de courroux,\n       Prêcheurs tenant levés vos bras à longues manches\n       Sur les remords ployés des peuples à genoux ;\n\n       Vitraux avivés d'aube et de matin candides,\n       Vases de chasteté ne tarissant jamais,\n       Miroirs réverbérant comme des lacs lucides\n       Des rives de douceur et des vallons de paix ;\n\n       Étendards embrasés, armures de l'Église,\n       Abatteurs d'hérésie à larges coups de croix.\n       Géants chargés d'orgueil que Rome immortalise,\n       Glaives sacrés pendus sur la tête des rois ;\n\n       Clairons sonnant le Christ à belles claironnées,\n       Tocsins battant l'alarme à mornes glas tombants,\n       Tours de soleil de loin en loin illuminées\n       Qui poussez dans le ciel vos crucifix flambants.\n\n   Toute l'œuvre est dans ce ton; c'est partout le même\nsouffle émouvant, la même prodigalité de coloris, le même\ncliquetis de mots sonores; nous retrouvons ici, en un mot,\ntoutes les ressources poétiques de l'auteur des Flamandes,\nmais appliquées cette fois, non à la description des instincts\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                      DEUX ÉCRIVAINS BELGES                         167\n\n\nmatériels d'une catégorie humaine, mais à l'évocation sur un\nlointain et prestigieux horizon d'histoire,\n\n       Des gardiens blancs, des chrétiennes idées\n       Qui restent au couchant sur le monde accoudées.\n\n   Tout poète perçoit les choses sous l'angle de son tempéra-\nment : comme Verhaeren avait vu « les Flamandes » à travers\nle débridement paroxysé des grands peintres anversois, il devait\nse suggérer les moines à la façon tragique des maîtres espa-\ngnols; au cours des siècles l'idéal monastique se proféra en de\nmultiples et variées manifestations ; tour à tour il se fit humble,\ncaché et sévère, puis épique, impératif et glorieux ; de ces\nmanifestations le poète choisit, naturellement et d'instinct, celle\nqui répondait le mieux à sa personnalité fougueuse et frémis-\nsante, comme à la poussée de mysticisme sauvage que l'esprit\nde la race déposa en lui : aussi ses Moines semblent-ils découpés\nd'une toile de Ribeira; attitude surhumaine, silhouettes abruptes\net rugueuses, regards brûlés de foi, gestes d'altier commande-\nment — ces « marbres austères » symbolisent en eux tout\nl'absolutisme intransigeant des croyances moyenâgeuses :\n\n       On les établit chefs de larges monastères\n       Et leur nom resplendit dans les gloires austères;\n\n       Ils ont comme jadis l'aïeul avait sa tour,\n       Leur cloître pour manoir et leurs moines pour      cour.\n\n       Ils s'assoient dans les plis cassés droits de leurs bures,\n       Tels que des chevaliers dans l'acier des armures.\n\n       Ils portent devant eux leur grande crosse en buis,\n       Majestueusement, comme un glaive conquis ;\n\n       Ils parlent au chapitre en justiciers gothiques,\n       Et leur arrêt confond les pénitents mystiques ;\n\n       Ils rêvent de combats dont Dieu serait le prix\n       Et de guerre menée à coups de crucifix ;\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": " 168                          DURENDAL\n\n\n\n        Leur chimère grandit et monte avec leur âge\n        Et monte d'autant plus qu'on la cingle et l'outrage ;\n\n        Et jusqu'au bout leur foi luira d'un feu vermeil,\n        Comme un monument d'or ouvert dans le soleil.\n\n   L'influence naturaliste était visible dans les Flamandes; les\nMoines rappellent le Romantisme par la magnificence torren-\ntielle des images et l'Ecole parnassienne par l'éclat harmonieux\nde la lumière; les deux poèmes qu'à tort on opposerait absolu-\nment l'un à l'autre, reflètent la dualité de sensualisme et de\nreligiosité qui marque l'âme du poète, parcelle de l'âme d'un\npeuple; à partir de ce moment Verhaeren affirmera, dans son\nart, une personnalité plus accusée et s'orientera vers une origi-\nnalité plus essentielle; et ce qu'il dut à ses origines patriales,\ncomme ce qui lui advint de ses devanciers littéraires, va se\nfondre et se diluer, en éléments incontrôlables de ses œuvres\nfutures, dans le creuset de son génie propre.\n\n\n   Or donc, à un carrefour de son existence, le poète venait de\nrencontrer la maladie; il connut successivement les spleens\nannonciateurs de la crise, les sursauts délirants des fièvres, les\naffaissements tâtonnants des convalescences ; son corps fut\nfrappé dans ses énergies musculaires ; l'ombre se fit sur les clairs\net grandioses prestiges de son cerveau ; les blanches ailes furent\ncassées des désirs éperdus de son âme — et alors dans sa pensée\ndésemparée, où gémit la mélancolie, où hurla l'hallucination,\noù glapit le découragement, naquit l'idée de ce triptyque de la\nsouffrance physique et morale qu'il intitula : Les Soirs — Les\nDébâcles — Les Flambeaux noirs.\n   Le poète, en qui le mal infiltre par petites touches ses pre-\nmières atteintes, considère autour de lui, douloureusement\nétonné, le paysage et les choses depuis longtemps familières ;\nde là lui vinrent jadis tant de suggestions d'orgueil, de force\net de volonté; et voici qu'aujourd'hui, à l'orée surtout des cré-\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                          169\n\n\n\npuscules qui sensibilisent les malaises, l'identique paysage et\nles choses les mêmes lui sont des conseillers de lassitude, de\ndégoût et de désespoir; et c'est sur toute l'ambiante nature\ncomme la réverbération angoissée des douleurs morales et cor-\nporelles du malade; cette double souffrance est incorporée dans\ntous les objets qui s'offrent à son âcre vision, dans les « très\nsouffreteuses bicoques», dans les vitres des façades qui \" versent\nleur blessure qui saigne \", dans les appels de cloches et leurs\n« sanglots vers les morts », dans le vieux moulin « qui tourne,\net, las, qui tourne et meurt », et surtout dans les « Soirs »,\nemblèmes de ce qui finit, s'achève et se dissout, et auxquels\nle poète fait don de l'essence la plus pure de sa navrante\nmélancolie.\n\n       Les soirs crucifiés sur l'horizon, les soirs\n       Saignent, dans les marais, leurs douleurs et leurs plaies,\n       Dans les marais, ainsi que de rouges miroirs\n       Placés pour refléter le martyre des soirs,\n       Des soirs crucifiés sur l'horizon, les soirs !\n\n       Vous les Jésus, pasteurs qui venez par les plaines,\n       Chercher les troupeaux clairs pour vos clairs abreuvoirs,\n       Voici monter la mort dans les adieux des soirs,\n       Jésus, voici saigner les toisons et les laines,\n       Et voici Golgotha surgir, sous les cieux noirs.\n\n       Les soirs crucifiés sur les Golgothas noirs,\n       Portons-y nos douleurs et nos cris et nos plaies,\n       Le temps n'est plus des blancs et tranquilles espoirs\n       Car les voici saignants, dans les noirs abreuvoirs,\n       Les soirs, crucifiés sur l'horizon, les soirs !\n\n   Mais le mal s'est accentué et aiguisé; il voûte le dos, il\nrompt les os, et refoule vers elle-même la pensée éparse sur les\nchoses ; la fièvre bâtit au-dessus du poète « sa maison mor-\ntuaire » ; c'est l'effacement des dernières clartés d'espoir, c'est\n« la débâcle » de toute idée et de tout vouloir. N'ayant plus\nla force de promener sa souffrance sur la dolence d'objets exté-\nrieurs, le poète analyse cette souffrance en elle-même, la\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": " 170                        DURENDAL\n\n\n\nretourne, la creuse, la violente, la surexcite — et sous cette\nauscultation effrénée, dans l'hallali du rêve et du cauchemar,\nson martyre prend la forme successive de l'angoisse, du mépris\net de la cruauté — parfois de la résignation : car d'intervalles,\nblanches étincelles, des souvenirs d'enfance sourient au patient\nentre deux crises, il s'y complaît un instant, mais bientôt son\n« absurdité bougonneuse » refoule et casse les ailes à ces chi-\nmères consolatrices. Et après cela la revanche du pessimisme\nest d'autant plus noire et plus désespérée, et d'avoir évoqué les\n\n                                  lustrales\n        Caravanes, en galop blanc dans le matin,\n\nle poète sent davantage le poids de sa « couronne de douleurs » :\n\n                 O couronne de ma douleur\n       Et de ma joie, ô couronne de dictature.\n       Par au-dessus mes yeux, ma bouche et mon cerveau.\n       O la couronne en rêve à mon front   somnambule,\n       Hallucine-moi donc de ton absurdité\n       — Et sacre-moi ton roi souffrant et ridicule.\n\n   Livre inexorable et superbe que celui-là ! — le plus beau\npeut-être que Verhaeren nous ait donné, et l'un des plus\nintensement originaux de la littérature contemporaine ! Nous\nsommes loin de la mélancolie d'un René, des tourments de Rolla\net même de l'hypocondrie des Fleurs du Mal : le poète nouveau\nne se contente plus de dire sa douleur mentale; il la relie par\nl'expression à la souffrance physique qui en est l'origine, et à\ntravers les affres de l'âme, on entend geindre et hurler le corps\ntorturé. Pur et brillant exercice de rhétorique ! — dira-t-on.\nNon pas. Le surmenage paroxysé des nerfs, en notre actuelle\nhumanité, requérait un art tel; J.-K. Huysmans l'essaya dans\nA Rebours, livre plutôt de critique; Emile Verhaeren le premier\nle tenta audacieusement dans une œuvre poétique.\n   Mais le poète n'a point atteint encore le sommet de son cal-\nvaire; épuisé par cet effréné repliement sur soi, brisé par cette\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                      171\n\n\n\nardente psychologie, il se retourne de nouveau, malade sur son\ngrabat, vers les choses extérieures : par les spectacles angois-\nsants et privilégiés que la vie offre à ses pauvres yeux où per-\nsistent les souvenirs des hallucinations d'hier, le patient peut\njuger de la désagrégation mentale et physique que le mal opéra\nen lui ; aux lueurs sépulcrales des Flambeaux noirs, la pensée\ndu poète erre parmi de monstrueuses cités de débauche et de\nlucre; il y rencontre le char sanglant et carnavalesque du\n« piteux amour » ; au coin d'un carrefour, la Dame en noir le\ntente de ses ardeurs blêmes; les vieux dieux despotiques, car-\nnassiers et rapaces ont reconquis la vénération des populaces...\nDérive vers le gouffre ! Déroute totale !... Et le poète cherche\nl'épave où accrocher sa raison qui titube : un instant le fascinent\nles Nombres et leur logique trop froide; puis il évoque les « phi-\nlosophies » lointaines d'abord et brumeuses, puis plus proches\net clémentes ; et lentement, graduellement, les funèbres voiles\ndu cauchemar se déchirent et s'évanouissent — et c'est la foi\nprimitive, l'humble croyance du premier communiant de Saint-\nAmand, qui apporte au poète, après tant et de si terribles\norages, le bienfait divin de la sérénité :\n\n       Les paradis chrétiens, verrières de splendeur,\n       Brûlent de leurs feux clairs, les murailles nocturnes.\n       Laissez croire les yeux, laissez pleurer les urnes\n       Divinement de la croyance sur le cœur.\n       La neigeuse raison gèle le doux mystère\n       Du bon Jésus pasteur qui s'en revient, là-bas,\n       Par les jardins avec ses pauvres agneaux las ;\n       Laissez croire l'amour et la raison se taire.\n\n  Ces vers qui concrétisent l'impression finale des Flambeaux\nnoirs, étaient annonciateurs du volume qui allait suivre — ce\nbréviaire de convalescence au si joli titre de fraîche et rêveuse\ncandeur : Les Apparus dans mes Chemins. M.Albert Giraud jadis\na excellemment noté ce tournant de l'œuvre de Verhaeren :\n« Après les soirs tumultueux, reflet d'un cerveau fébrile et tour-\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": " 172                              DURENDAL\n\n\n\nmenté, prêt à se tourner, comme un 'héliotrope, vers le soleil\nde la démence, après la débâcle de toutes les croyances et de\ntous les dogmes, après l'illumination tragique des flambeaux\nnoirs, qui projettent leur clarté sombre et contagieuse jusque\ndans les derniers abris de la quiétude h u m a i n e , voici tout à\ncoup que le poète, à demi calmé, mais pantelant encore de son\nmal, ressuscite en un livre étrange, plus inégal peut-être que\nles précédents, dans lequel, sur le paysage foudroyé des drames\nantérieurs, se lève une blanche et frissonnante aurore. En vain\nil a mâché et remâché son hypocondrie, en vain il a bu les mau-\nvais alcools de la maladie égoïste, en vain il croit avoir creusé\ntoutes les passions, tous les vices et toutes les vertus jusqu'à\nleur fond commun d'absurdité misérable et grotesque, voici que\nses yeux aimantés par une clarté s u r h u m a i n e se lèvent malgré\nlui vers le ciel (1). » O u i , le poète a quitté la géhenne de la\nP a n i q u e et le voici qui débouche dans un paysage régénérateur\nd'aurore avec de la rosée, des oiseaux et des fleurs, avec de\nblanches routes vers l'horizon où\n\n                       soudain dans le matin hardi\n          Me consolant les yeux et m'effleurant la tête\n          Un éclair, arc-en-ciel d'or, à l'orient grandit.\n\n   Et deux idéales et auxiliatrices compagnes de sa jeunesse —\nl'Enthousiasme et l'Amour — qu'il croyait en allées à jamais,\nviennent au-devant du Poète. C'est l'Enthousiasme d'abord,\nsaint Georges éclatant et fier, vainqueur des spleens, messager\nde revival :\n                     Il vient, en bel ambassadeur\n                     Du pays blanc, illuminé de marbres,\n                     Où, dans les parcs, au bord des mers, sur   l'arbre\n                     De la bonté, suavement croît la douceur.\n\n         Le port il le connaît, où se bercent, tranquilles,\n         De merveilleux vaisseaux, emplis d'anges dormants.\n\n (1) La Jeune   Belgique.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                     DEUX ÉCRIVAINS BELGES                     173\n\n\n       Et les grands soirs, ou s'éclairent des îles\n       Belles, mais immobiles\n       Parmi les yeux, dans l'eau, des firmaments.\n\n       Ce royaume, d'où se lève, reine, la Vierge,\n       Il en est l'humble joie ardente — et sa flamberge\n        Y vibre en ostensoir, dans l'air ;\n       Le dévorant saint Georges clair\n       Comme un feu d'or, parmi mon âme.\n\n       Le saint Georges cuirassé clair\n       A traversé par bonds de flamme,\n       Le f rais matin, jusqu'à mon âme;\n       Il était jeune et beau de foi ;\n       Il se pencha d'autant plus bas vers moi,\n       Qu'il me voyait plus à genoux ;\n       Comme un intime et pur cordial d'or\n       Il m'a rempli de son essor\n       Et tendrement d'un effroi doux ;\n       Devant sa vision altière,\n       J'ai mis, en sa pâle main fière.\n       Les fleurs tristes de ma douleur ;\n       Et lui s'en est allé, m'imposant la vaillance\n       Et sur le front, la marque en croix d'or de sa lancé,\n       Droit vers son Dieu, avec mon cœur.\n\n\n  Après l'enthousiasme, l'Amour à son t o u r visite le poète —\nun Amour incorporel et apaisé, souvenir d'une morte à l'âme\ntoujours présente et souriante, aile d'ange qui frôle le poète\nd'une caresse qui rend bon et doux :\n\n\n               Dans la maison de ma tristesse\n               Elle est la tremblante caresse\n               De la lumière, à travers les fenêtres.\n\n               Elle est ce qui fleurit de joie\n               Dans ma demeure et dans ma voie,\n               Elle est le son chantant de l'heure.\n\n               Elle est là doucement assise\n               Dans la tranquillité de mon église,\n               A mes côtés, sur des chaises amies.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": " 174                        DURENDAL\n\n\n\n               Elle est durant mes nuits de fièvre,\n               La goutte fraîche, sur la lèvre,\n               Et la lampe, qui toujours veille.\n\n               Elle est ma ferveur   réorientée.\n               Ma jeunesse ressuscitée,\n               Un flot d'aurore, en une aurore.\n\n\n   Je crois bien que les Apparus dans mes Chemins sont avec les\nDébâcles les deux sommets de la partie de l'œuvre de Verhaeren\n que nous venons d'analyser. Sommets bien antithétiques en\nvérité ! — l'un aigrette d'un noir cratère fumant et baignant\ndans de lourdes nuées d'orage, l'autre auréolé de tous les\nsaphirs, de tous les ors, de toutes les opales d'un ciel d'aube.\nMais d'autant plus ne faut-il point admirer les merveilleuses\nressources et l'infinie souplesse du talent d'un poète, qui sait\ntrouver une expression adéquate aux évolutions les plus variées\nde sa psychologie et incarner deux inspirations d'ordre contra-\ndictoire dans deux égaux chefs-d'œuvre?\n   Seul de tous les poètes de sa génération, Verhaeren a en sa\npuissance cette diversité de notes ; Rodenbach s'obstinait dans\nd'exquises mais identiques dentelles de songe; la vision de\nGiraud gravite dans le cycle perpétuel de chatoyantes nostalgies\nmoyenâgeuses ; Gilkin demeure penché sur l'alchimie de son\nâme luxurieuse et morose ; seul Verhaeren tour à tour, et avec\nune maîtrise parallèle, s'affirme le poète des gouffres et des\nazurs, des vociférations et des plaintes, des tempêtes et des\néclaircies, des sanglots et des sourires.\n   Et pour donner une expression à ces sentiments si divers et\nsi opposés, quelle langue d'extraordinaire richesse et d'infinies\nnuances l'écrivain se forge! Suivant la pensée dans tous ses\nméandres, cette langue charrie à la fois de la musique, de la\ncouleur et de la force! A l'idée concentrée dans le moule rigou-\nreux de l'alexandrin classique, elle donne le plus saisissant\nrelief et ce quelque chose de lapidairement imagé qui rappelle\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                            DEUX     ÉCRIVAINS         BELGES   175\n\n\nCorneille et Hugo; à l'idée, lâchée à travers le vers libre, elle\nimprime le tumulte et le vertige d'un torrent!\n   Je ne veux point reprendre ici ab ovo la question du vers libre,\njadis traitée à propos même de l'œuvre d'Emile Verhaeren (1); je\nme contente de faire remarquer que, vis-à-vis de lui tout au\nmoins, le reproche est peu fondé et même pleinement ridicule\n« qu'il ait employé le vers libre pour s'épargner la peine et le\ntemps de faire des vers réguliers » ; en effet, c'est dans les\nFlamandes et les Moines que se rencontrent les vers qui sont en\nmême temps les plus réguliers et peut-être les plus beaux de\nla littérature belge d'expression française. La vérité est que\nle poète des Débâcles a subordonné consciencieusement sa\npoétique à l'impulsion de son génie; et s'il substitua, un\nmoment venu, le vers libre au vers régulier, c'est que celui-ci\nlui semblait devenu inapte à rendre les sursauts de son\nimagination et les inflexions de sa sensibilité; comme tous\nceux qui exercent une véritable maîtrise en art, Verhaeren s'est\ncréé une langue et une poétique. « Les aigles marchent seuls,\ndisait Barbey d'Aurevilly, les autres vont par troupe. » Après\ncela il serait d'une admiration par trop systématique de nier\nque la langue de Verhaeren mêle bien des scories à ses incom-\nparables richesses, et que sa poétique choit parfois dans la\ndisgrâce, la dureté et la cacophonie : c'est la double rançon\nde l'originalité.\n\n\n   Les Apparus dans mes Chemins ferment une période de la vie\nde Verhaeren et couronnent une partie de son œuvre.\n   La crise psychologique est passée; le poète, s'étant conquis\nune personnalité, abandonne pour l'observation de l'âme uni-\nverselle, la culture de son âme individuelle ; il prend contact\navec l'humanité; son idéal, limité jusqu'ici à sa vie propre,\ns'élargit à la vie de tous ; l'égoïsme fait place à la fraternité.\n (1) Essais de critique catholique. — Une cause   littéraire.\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": " 176                         DURENDAL\n\n\n\n   C'est dans notre génération une tendance féconde et une\ngarantie de renouvellement que maints artistes, des plus grands,\nabdiquent résolument l'attitude d'aristocratisme hermétique\nque les romantiques mirent en honneur, désertent le temple\nhautain où seuls quelques initiés étaient admis jusque là à\nsacrifier au dieu de l'art et visent dans leurs œuvres non plus\naux jouissances raffinées de quelques-uns, mais aux jouissances\npsychiques de tous. Art social? Pourquoi pas — à condition que\nl'art reste l'art. Il ne peut s'agir pour l'art, sous prétexte d'aller\nau peuple, de se niveler à son ignorance, à ses préjugés et à sa\nmédiocrité, mais bien de guérir cette ignorance, de redresser\nces préjugés, de relever cette médiocrité. C'est une éducation à\ntenter, non une abdication à consentir. L'intérêt du plus grand\nnombre devra être éveillé, leur sympathie sollicitée, leur\ncuriosité excitée par un art où ne seront plus en honneur les\nénigmes compliquées, mais où passeront, comme de grands\nsouffles régénérateurs, des idées plus largement et plus univer-\nsellement humaines. Oh! cette transformation sera lente et\nrequerra de nombreuses étapes; il faut compter en même temps\navec la résistance de la masse, dès longtemps déshabituée de\ntoute préoccupation artistique, et avec la difficulté qu'il y a\npour les artistes, accoutumés à la culture intensive de leur moi,\nà se créer une synthèse plus étendue. L'essentiel est que la\nvoie soit ouverte vers la « socialisation de l'art » (1) et que des\nartistes, que le talent et l'originalité investissent du droit de\ndirection, entrent crânement dans cette voie, en donnant pour\nbase à leurs œuvres des émotions de nature moins ésotérique et\nen revêtant de la puissance du verbe et de l'éclat de l'image le\npatrimoine intellectuel et sentimental de la généralité des\nhommes.\n   Cette noble et généreuse ambition de faire écho aux pensées,\naux souffrances, aux rêves, aux illusions, aux terreurs et aux\nrévoltes de la collectivité sociale au milieu de laquelle il vivait,\n (1) EDMOND PICARD.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                    DEUX ÉCRIVAINS BELGES                     177\n\n\na manifestement hanté E m i l e Verhaeren q u a n d il a conçu et\nréalisé la seconde partie de son œuvre.\n   L e poète s'est repris à l'énergie; mordu par l'observation, il\nse remet en route vers la Vie et, en chemineau de l'art, il la\nparcourt en tous s e n s ; ses campagnes natales l'attirent tout\nd'abord; il revient vers elles, mais non comme j a d i s en malade\ndésireux qu'elles bercent passivement sa souffrance au chant\ndes blancs souvenirs, mais en implacable analyste qui les som-\nmera de lui livrer les secrets de leur âme sombre, volontaire,\nsilencieuse et taciturne. E t il marche par la plaine infinie, dans\nl'atmosphère grise et désespérante des automnes ; des êtres le\ncroisent, divers, indécis, un peu fantomatiques; longuement il\nles interroge et les confesse, plongeant son âme lucide de poète\ndans ces âmes obscures, fatalistes et simples.\n   Ce sont tous, extérieurement, des passants quelconques et\nfrustes, mais tôt le poète a découvert, derrière leurs individua-\nlités banales, tout un m o n d e général de passion sournoise, de\nvouloir tenace, de troubles clandestins, et l'âme même des\ncampagnes, dans ses incarnations diverses et successives, lui\nest ainsi révélée par l'intermédiaire de ces rustres heurtés au\nhasard et que son génie va élever à la hauteur et aux prestiges\nde symboles.\n   « Aux carrefours des chemins morts » le poète est frôlé par\n« la vieille carriole vert-pomme » du « donneur de mauvais\nconseils », et aussitôt toute la crédulité sournoise et hagarde\néparse parmi « ceux de la glèbe », toute l'angoisse et tous les\npressentiments que fait planer sur eux l'envol noir des mauvais\nsorts, en un mot, toute une parcelle mystérieuse de la destinée\ndu paysan surgit, saisissante, à la sensibilité et à l'imagination\ndu poète et s'éparpille dans ses vers en rudes et fortes images,\nen harmonies lyriques et lentes.\n   Puis passent « les mendiants » — et dans la douloureuse\nlitanie de leurs infirmités, retentit la détresse révoltée de toute\nune horde du troupeau humain que la terre, en marâtre rapace,\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": " 178                        DURENDAL\n\n\n\nrejette comme des instruments désormais incapables de contri-\nbuer 'à sa prospérité.\n    E t voici que des émigrants, en lugubre cortège de misère et\nde haine, « s'en vont vers l'infini de la grande r o u t e » . C'est\nle Départ, épopée en raccourci de la désertion forcée des\nc h a m p s , minable caravane de faillite qui disparaît d a n s la\nb r u m e , en un paquet de haillons, comme l'emblème m ê m e de\nl'épuisement du sol.\n   E t entretemps, à quelques milles plus loin, « l'orgue moud\nla kermesse » avec des gaîtés sinistres, dans un décor de\npauvretés et de défiances... E t tout à coup, au détour du\nchemin, monté « sur la carcasse de cheval blanc », un bizarre\ncavalier est a p p a r u , tel qu'Albrecht Dürer le figura en un\ndessin immortel : L a Mort ! Elle clôt le cycle des détresses\névoquées par le poète ; elle profère l'épouvante s u p r ê m e ;\nelle est la septième plaie, le mystère absolu, l'hallucination\ndernière ! Aussi, sur son passage tous s'arrêtent, pétrifiés\ndans la crainte d'être pris en croupe par le « grand sque-\nlette aimable et saoûl », et tous implorent sa clémence, ten-\ntent de tromper sa voracité et d'immobiliser sa faulx ; ce\nsont partout prières, bassesses, flatteries, et toutes les res-\nsources de l'apitoyement et toutes les roueries touchantes de\nla malice. Mais le fatal chevaucheur passe — comme un\ncauchemar allégorique des muettes menaces et des troublantes\nénigmes de la Destinée.\n   L'idée de la mort termine ainsi et achève le chapelet des\nmisères de la plèbe des champs, déroulé dans les Campagnes\nhallucinées; et, psychologie éternelle et profonde du cœur\nh u m a i n , cette Mort espérée, attendue et appelée de loin comme\nune libératrice de maux, apparaît, plus proche et i m m i n e n t e ,\ncomme le malheur extrême, définitif, auquel toutes et les\nplus broyantes souffrances sont préférables; et plutôt que de\ns'évader vers le repos de tout effort et l'apaisement de toutes\nsouffrances, l'humanité de la glèbe préfère tourner encore et\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                       D E U X ÉCRIVAINS BELGES               I79\n\ntoujours dans le cercle désormais sans issue de ses pauvretés,\nde ses détresses et de ses hantises.\n   Après avoir rôdé avec inquiétude parmi les Campagnes\nhallucinées, le poète s'interroge sur les pourquoi des spasmes\nde dénuement et d'angoisse qui les étreignent. Et tout à coup\naux horizons tourmentés se dessinent les Villes tentaculaires :\nce sont elles, les attirantes cités, et leur séduction de lucre et\nde jouissances, qui boivent toutes les forces vives des champs !\nEt ce problème que scrute l'économiste, que le politique\ndiscute, le poète à son tour le rend vivant, émouvant et redou-\ntable en une farouche épopée :\n\n       Mais aujourd'hui, la plaine, elle est finie ;\n       La plaine est morne et ne se défend plus :\n       Le flux des ruines et leur reflux\n       L'ont submergée avec monotonie.\n\n       On ne rencontre, au loin, qu'enclos rapiécés\n       Et chemins noirs de houille et de scories\n       Et squelettes de métairies\n       Et trains coupant soudain des villages en deux.\n\n       Les Madones ont tu leurs voix d'oracle\n       Au coin des bois, parmi les arbres;\n       Et les vieux saints et leur socle de marbre\n       Ont chu dans lesfontaines à miracles.\n\n       Et tout est là, comme des cercueils vides\n       Et détraqués et dispersés par l'étendue,\n       Et tout se plaint ainsi que les défunts perdus\n       Qui sanglotent le soir dans la bruyère humide.\n\n       Hélas! la plaine, hélas ! elle est finie!\n       Et ses clochers sont morts et ses moulins perclus.\n       La plaine, hélas! elle a toussé son agonie\n       Dans les derniers hoquets d'un Angelus.\n\n   Et le poète s'avance vers la ville; il y entre, il la visite au\nhasard de ses rues tortueuses ou droites; dans les impres-\nsions qu'il recueille et qu'il groupe, encore une fois ne cherchez\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": " 180                           DURENDAL\n\n\n\npoint la fixation d'attitudes individuelles et de points de vue\ndéterminés :\n                Sur la ville où les affres flamboient\n                Régnent sans qu'on les voie\n                Mais évidentes, les idées.\n\n   Ce sont ces « idées » que Verhaeren capture dans son œuvre\net renferme dans la majesté ou la fièvre de Paraboles générales;\nles détails descriptifs, combien pourtant en net relief et en\ntraits corrosifs, ne sont que les patères où l'écrivain accroche\nles allégoriques synthèses des courants divers d'humanité qui\nsoufflent sur la ville : les cathédrales « cœur de la croyance »,\nimposent au poète l'hommage « à l'éternité des cultes »; le port\nlui montre la libre mer asservie au service des « docks bondés\njusques au faîte »; dans les spectacles rutile toute la luxure\nde la foule; dans la Bourse gronde la prière u n a n i m e vers\nl'or, « a x e terrible de la passion future »; les Bazars s y m b o -\nlisent les besoins et les désirs multipliés de la foule ; les Usines\nclament sur des modes divers « le han du colossal effort » dont\nles corbillards de la Mort disent l'inanité.\n   Aux coins de l'immense B a b y l o n e moderne, les q u a t r e sta-\ntues se dressent, largement et massivement sculptées, des fon-\ndateurs de la cité : le soldat « idole et fléau » artisan de force ; le\nbourgeois « autoritaire et fort » amasseur de richesses; le moine\n« soleil tiédi d'indulgence et de patience », apporteur de mys-\nticisme; l'apôtre visionnaire, bâtisseur d'avenir « au b a t t a n t du\ntocsin qui saute dans sa voix ».\n   E t au-dessus de ces symboles des puissances diverses et\nentrechoquées qui sont les moteurs mêmes de la vie de la cité,\nflotte éparse et h a r m o n i q u e néanmoins l'âme même d e ' la\n Ville tentaculairc :\n\n                San âme, en ces matins hagards,\n                Circule en chaque atome\n                De vapeur lourde et de voiles épars ;\n                Son âme énorme et vague ainsi que de grands dômes\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                      DEUX ÉCRIVAINS BELGES                        181\n\n\n\n                Qui s'estompent dans le brouillard ;\n                Son âme, errante, en chacune des ombres\n                Qui traversent ses quartiers sombres,\n                Avec une ardeur neuve au bout de leur pensée ;\n                Son âmeformidable et convulsée,\n                Son âme, où le passé ébauche\n                Avec le présent net l'avenir encor gauche.\n\n                O ce monde de fièvre et d'inlassable essor\n                Rué, à poumons lourds et haletants,\n                Vers on ne sait quels buts inquiétants?\n                Monde soumis pourtant à des lois d'or,\n                A des lois douces, qu'il ignore encor\n                Mais qu'il faut, un jour, qu'on exhume,\n                Une à une, du fond des brumes.\n                Monde aujourd'hui têtu, tragique et blême\n                Qui met sa vie et son âme dans l'effort même\n                Qu'il projette, le jour, la nuit.\n                A chaque heure, vers l'infini.\n\n   P a r le d i p t y q u e tragique des Campagnes hallucinées et des\nVilles tentaculaires. Emile Verhaeren avait dégagé toute la\nmenace de déséquilibrement social dont souffrent nos sociétés\nvieillies, l'anémie a t t e n d a n t les champs, la congestion guettant\nles cités.\n   Mais le cataclysme mortel qui s'annonce, ne peut-il être évité\nou détourné, et comme Ophélie au gré du fleuve, ne nous\nreste-t-il qu'à nous abandonner à la plus fataliste des résigna-\ntions? Ou bien, la réaction est-elle un devoir à accomplir, la\nlutte une mission à assumer, l'espoir un idéal à brandir? L a\nnuit qui surplombe les villes et les champs est noire et conseil-\nlère de trahisons et de lassitudes; faut-il ensevelir en son sombre\nlinceul tout rêve de meilleur avenir, ou, confiants et virils,\nattendrons-nous, solliciterons-nous, violenterons-nous l'aurore\nrédemptrice?\n   C'est devant cette alternative que le poète se trouvait ballotté\naux pôles extrêmes de l'optimisme et du pessimisme.\n   L'hésitation fut courte : Verhaeren se souvint que pareil\naux campagnes frappées de stérilisation, pareil aussi aux villes\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": " l82                          DURENDAL\n\n\n\nmaudites dans leurs égoïsmes, lui-même connut autrefois en\nson âme la désertion de tous rêves et de toutes générosités, et\nvécut en sa chair les affres des brutalités et des haines.\n    Comme la collectivité aujourd'hui, il fut hanté jadis lui aussi\net dévoré de passions contraires et d'appétits ennemis.\n    Comme lui-même jadis, pourquoi la collectivité aujourd'hui\nne pourrait-elle être sauvée par le retour à l'instinct de l'unité\nde la race, par le sens d'une universelle fraternité, par la foi à\nl'efficacité de l'effort commun et par la soumission à une volonté\nsupérieure, universelle et dirigeante?\n\n                Et maintenant que les aubes se lèvent !\n\n\n   Les Aubes, poème dramatique, complètent ainsi d'un dernier\npanneau et érigent en triptyque, le diptyque des Campagnes\nhallucinées et des Villes tentaculaires.\n   Le style de cette œuvre porte bien la marque de Verhaeren :\nil est puissant, sincère, imagé, lyrique ; maintes scènes rendent\navec une force extraordinaire les remous instinctifs et fatalistes\ndes foules; et dans les haltes du paroxysme collectif, le sen-\ntiment chante de délicates, délicieuses et reposantes chansons\nde douceur et de paix.\n   Néanmoins l'impression globale des Aubes laisse informulée\nl'idée dominante du drame : trop d'épisodes la compliquent,\ntrop de péripéties la cahotent en sens divers, trop de déclama-\ntions démagogiques en altèrent la pureté.\n   Création de beauté luxuriante mais fragmentaire, les Aubes\ndonnent la sensation d'un énorme, vertigineux et bruyant mou-\nvement, mais ce mouvement est davantage dans la marche des\névénements que dans le développement de la pensée.\n   Est-ce l'inhabilité du dramaturge novice, est-ce l'alternance\narbitraire des vers et de la prose, est-ce la banalité sociologique\nde certaines des tendances poursuivies, je ne' sais, mais les\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                    DEUX ÉCRIVAINS BELGES                    183\n\n\nAubes me font l'effet plus d'une œuvre de rhétorique élevée que\nd'une œuvre d'idéologie poétique.\n\n\n\n\n   Cette étude appelle une conclusion.\n   Jel'empruntecommeun adéquat résumé de mes appréciations,\nau beau toast symbolique que Francis Viellé-Grimn porta à\nEmile Verhaeren, le 15 mars 1896, au banquet de l'Art Jeune :\n   « Par les rues tortueuses ou rectilignes des Villes tentaculaires\noù tous nous avons erré, la statue du Capitaine victorieux s'est\ndressée à notre rencontre, « au carrefour des abattoirs et des\ncasernes » ; — la carrure métallique du Bourgeois constituant\net volontaire y fait face à l'effigie du Saint de qui la foi douce\ngroupa les hommes à l'ombre de sa bonté, — nous n'y vîmes\npas la statue du Poète.\n   C'est que lui-même et lui seul, il en est l'architecte et le\nciseleur!\n   Verhaeren s'est dressé une statue; elle est de bronze et de\ngranit, elle affronte un ciel orageux et tragique, elle regarde au\nseptentrion, au-dessus des mers de tourmentes, de hasards et\nde victoires, la seule étoile qui ne dévie pas.\n   Au piédestal s'adosse un moine étique qui songe; une flamande\ncharnue y accoude le large rire des kermesses; les soirs l'ensan-\nglantent aux carnages des couchants ; le flambeau brandi de la\nlune en fantômatise la silhouette; le fleuve devant elle pousse\nla débâcle du printemps et voici, sur les chemins, les passants\n apparus, en exode des campagnes hallucinées vers les villes tentacu-\n laires; le crépuscule du matin s'éclaire, nous guettons les Aubes.\n    La statue est belle, farouche d'attitude, volontaire, grave et\n exaltée à la fois, puissante du geste, hautaine un peu de front,\n et le regard s'en va vers l'infini.\n    Elle est de taille haute, et telle qu'elle en impose au plus\n indifférent, au plus hostile; qu'importe, vraiment, au bronze\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": " 184                                 DURENDAL\n\n\n\nque le frôle, inconsciente ou malicieuse, impuissante en tous\ncas à nuire, l'aile grêle et crochue des chauve-souris ?\n   Tourné vers l'artiste qui nous honore par l'admiration qu'il a\nprovoquée en nous, vers l'homme de qui la vie est un exemple\net l'amitié un titre, je m'écrie :\n   Honorons tous le grand Poète ! » (1)\n\n   (A suivre.)                                     FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n\n\n\n   (1) B i b l i o g r a p h i e :\n   POÈMES I. — Les Bords de la Route, Les Flamandes, Les Moines (Edition du Mercure de\nFrance, Paris, 1896).\n   POÈMES II. — Les Soirs, Les Débâcles, Les Flambeaux noirs (Edition du Mercure de\nFrance, Paris, 1897).\n   POÈMES M. — Les Villages illusoires. Les Apparus dans mes Chemins, Les Vignes de ma\nMuraille (Edition du Mercure de France, Paris, 1898).\n   Les Campagnes hallucinées ( DEMAN, Bruxelles, 1893). — Les Villes        Tentaculaires\n(DEMAN, Bruxelles, 1893). — Almanach (DEMAN, Bruxelles, 1895). — Les Heures claires\n(DEMAN. Bruxelles, 1896). — Les Aubes ( DEMAN, Bruxelles, 1898). — Les Visages de la\n Vie (DEMAN, Bruxelles, 1899).\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "   L'IVROGNE\npar EUGÈNE LAERMANS.\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": ""}, {"page_pdf": 234, "texte": "D'APRES LES MAÎTRES ESPAGNOLS\n                        (SUITE)\n\n\n\n\n                         XXI\n\n             LES ROIS CATHOLIQUES\n                                               ANTONIO DEL RINCON.\n  C'est le fier Ferdinand, c'est la grande Isabelle ;\n  En manteaux estampés, par leurs patrons bénis,\n  Dans l'oratoire plair, les voici réunis,\n  Pour invoquer la Vierge et gagner sa tutelle.\n\n  Sur son trône de marbre elle est là chaste et belle;\n  Tout est calme. A la fin les Maures sont bannis;\n  Et près du Roi, les traits par ses travaux brunis,\n  Le bon Torquemada s'applaudit de son zèle.\n\n  La paix règne; Grenade a brisé le Croissant;\n  D'un mal long et terrible enfin convalescent,\n  Sous, la Croix, le Royaume heureux vient de renaître.\n\n\n  Un soleil d'or reluit; il f ait tout resplendir,\n  Cependant que déjà se mettent à verdir\n  Les beaux champs andalous qu'on voit par la fenêtre.\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "186                        DURENDAL\n\n\n\n\n                             XXII\n\n        PORTRAIT DE CARLOS DE AMBERÈS\n               Fondateur de Saint André des Flamands.\n\n                                                 ANONYME, fin du XVIe siècle.\n\n\n      Béni soit Dieu d'avoir prolongé mon chemin!\n      Mais de peur que la mort ne frappe à l'improviste,\n      Moi, Carlos l'Anversois, par devant le légiste,\n      Pour ceux de mon pays j'ai testé de ma main.\n\n      Des pauvres voyageurs je connais le destin ;\n      Qu'à Madrid, par mon bien, il devienne moins triste,\n      Et qu'un prêtre, parlant ma langue, les assiste,\n      Selon le rituel catholique et romain.\n\n      J'ai souffert bien des maux, je suis sexagénaire,\n      Et demande, à genoux, devant ce crucifix,\n      Que Dieu donne sa grâce à l'œuvre que je fis.\n\n      Que le temps la respecte et qu'elle soit prospère,\n      Par l'aide des Flamands et par l'aide du Roi,\n      Pour l' honneur de mon sol natal, et pour ma Foi.\n\n\n                             XXIII\n\n                        PONCE-PILATE.\n                                                               DIEGO CORREA\n\n\n      Lassé par les soucis de l'interrogatoire,\n      Pilât e en son fauteuil médite tristement.\n      Il n'ose plus lutter contre l'événement,\n      Et préfère du meurtre absoudre sa mémoire:\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "       D'APRÈS LES MAÎTRES ESPAGNOLS                        187\n\n\n\n— « De ce Juif inconnu la justice est notoire;\nMais il s'est compromis sans qu'on sache comment,\nVoilà la vérité! » - - Sur son commandement\nUn petit page roux entre dans le Prétoire.\n\nIl porte avec candeur l'aiguière et le bassin,\nEt le juge, sans plus défendre l'innocence,\nL ave ostensiblement sa noire conscience.\n\nOr déjà, soulagé par ce symbole vain,\nAfin de repousser de possibles injures,\nIl montre à des soldats combien ses mains sont pures.\n\n\n                     XXIV\n\n        LA MORT DE JÉSUS-CHRIST\n                                                 DIEGO VELAZQUEZ.\n\n\n\nRepoussé par son peuple ingrat qui le renie,\nJésus vient de pencher la tète pour mourir;\nEt tous, siècles défunts et siècles à venir,\nS'agenouillent devant cette unique agonie.\n\nTout le corps a gardé sa céleste harmonie\nMalgré le vent glacé qui le vient apâlir;\nEt, glissant dans les creux, on voit le sang courir,\nPourpre de royauté sur cette chair bénie.\n\nNul rocher ne soutient le gibet du pardon;\nSion a disparu; le vague du mystère\nEfface tout relief qui. rappelle la terre.\n\nPartout la moine horreur, l'exil et l'abandon;\nEt le dernier soupir du Cœur de la Victime,\nS'éteint dans une nuit effrayante de crime.\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "188                         DURENDAL\n\n\n\n\n                              XXV\n\n\n                    LES DEUX CADAVRES\n                                                        JUAN DE VALDÈS LÉAL.\n\n\n        SOUS l'arceau sépulcral, palais de la vermine,\n        Le Prince et le Prélat que l'on voit découverts,\n        Gisent dans leur cercueil, décomposés et verts,\n        Et souillant de poisons leur pourpre et leur hermine.\n\n        Ils regardent grossir la horde qui chemine,\n        Car, mangés et dissous, leurs yeux se sont rouverts;\n        Impuissants spectateurs de la fête des vers,\n        Ils subissent l'assaut de leur âpre famine.\n\n        Ainsi finit la gloire. Et dans l'éternité,\n        La Balance, là-haut, pour la stricte équité,\n        Menaçante, suspend sa Justice immobile.\n\n        Les crosses, l'or, le vair et les sceptres royaux\n        S'accumulent en vain dans l'un de ses plateaux,\n        Car elle pèse l'âme au poids de l'Evangile.\n\n\n\n(A    suivre.).                    L'Abbé H E C T O R H O O R N A E R T .\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "L'ENTERREMENT AU VILLAGE\n     par EUGÈNE LAERMANS.\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": ""}, {"page_pdf": 240, "texte": "    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL\n                                    (FIN)\n\n\n\n\n                                      IV\n\n\n                Au point du jour, Franz qui toute la nuit avait pleuré de\n                  dépit et d'amour mêlés et s'était retourné sans dormir\n                  dans son foin, furieux contre lui-même de tout ce qui lui\n                  arrivait depuis quelques heures, ramassa son suyeux\n                  bataclan et s'en alla à l'auberge. Maintenant il regrettait\n                  de tout son cœur d'avoir, dans un moment de colère et\n                  par absurde point d'honneur, gaspillé le beau florin qu'il\n                  avait été si long à conquérir et qu'il avait réservé, dans\nsa pensée, pour en faire la première pièce d'un collier à offrir à celle, qu'il\nallait demander à la Sainte Vierge de Maria-Zell de lui faire enfin\nrencontrer!...\n   Une grosse servante balayait déjà au rez-de-chaussée,, toute lourde de\nsommeil, avec des gestes veules. A elle le jeune homme s'informa des\npetites chanteuses. Soudain la servante eut l'air de s'intéresser, elle con-\nnaissait déjà l'histoire du florin aux Anges, tombé tout blanc de la main\nd'un ramoneur de passage.\n   — « Alors il faut les réveiller de votre part? » bougonna-t-elle.\n   — « Oui, je vous dis... »\n   — Mais comment se fait-il alors que la grande ait encore juré toute la\nsoirée ses grands dieux qu'elle ne vous connaissait pas. Oh! la vilaine\ncréature... E h bien! voilà, je n'irai pas, je ne veux plus les voir, quoique\nla petite sœur soit bien gentille... Mais ces filles-là on ne sait jamais ce que\nc'est, ni d'où cela vient, ni où cela va... Allez vous-même, c'est là... » elle\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": " 190                             DURENDAL\n\n\n\ndésigne l'étable... « Elles ont demandé à dormir sur le foin, comme les\nbêtes... Je vous conseille de vous méfier d'elles... »\n   Ce mépris de la servante pour Lina soulagea un peu Franz et le blessa\ndans la même proportion. C'était trop dur pourtant, et venu d'une telle\nbouche... En sorte qu'il arriva à la porte de l'étable, tout radouci à l'égard\nde la joueuse de zither et tout attendri, à la pensée qu'elle n'avait pas eu une\ncouche meilleure que la sienne.\n   Comme il allait frapper à la porte de l'étable, Franz entendit deux voix\ndont l'une, celle de la petite sœur, disait :\n   — « T u as eu tort, tout à fait tort... On a beau être ramoneur, on a\nquelque fierté », et dont l'autre répondait :\n   — Mais je le sais bien, petite sotte; seulement avoue que c'était bien\ngênant pour nous, et bien ridicule de sa part, de venir ainsi s'afficher\npendant notre concert et peut-être nous empêcher de ramasser quelques\nflorins de plus... De toutes façons c'est bien dommage, car j'aurais eu du\nplaisir à faire route avec lui jusqu'à Maria-Zell; il vaut toujours mieux avoir\navec soi un fort et honnête garçon... Mais sûrement il ne viendra pas nous\nréveiller... Ne l'attendons pas et mettons-nous en route... Allons, sur pieds,\nramassons nos clics et nos clacs, et partons. \"\n  Mais la petite répondait :\n  — « Il a dit qu'il viendrait, il viendra malgré tout. Ce garçon-là n'a pas\ndeux paroles. Je ne bouge pas avant qu'il ait frappé. »\n  Tout rasséréné par la franchise de cette bonne parole ainsi surprise, Franz\nébranla la porte à joyeux coups de poing...\n  — E h ! les fillettes, a-t-on bien dormi? Il y a déjà un peu de soleil au\nsommet des rochers ! »\n  — « Tu vois! » exclama Mitzi, un vrai cri de joie!\n  Elles secouaient le foin de leurs robes, quand elles apparurent et lui\nsouhaitèrent le bonjour, comme si rien ne s'était passé. Lina décoiffée\ncomme par hasard, avec de magnifiques cheveux bruns ondulant sur ses\népaules, toléra, avec ses plus caressants sourires, que Franz y enlevât un ou\ndeux brins de foin et parut même ne pas remarquer que dans le nombre se\ntrouvait une marguerite fanée que, faute de boutonnière, Franz moitié\nsérieux, moitié plaisantant, se piqua derrière l'oreille.\n   La jeune fille avait le droit du reste de se montrer de bonne composition\nce matin-là, car dans la suie, dont était barbouillé le visage de son amoureux,\nelle remarqua des sillons blancs non équivoques... Elle se dirigeait déjà vers\nle ruisseau pour se laver et se recoiffer derrière les buissons...\n   Mitzi glissa à l'oreille du ramoneur : « Essuyez-vous! on voit que vous\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "                    S U R L E C H E M I N D E MARIA-ZELI.                191\n\n\navez pleuré », puis s'en fut à son tour au ruisseau. Franz frotta ses yeux et\neffaça les sillons blancs sous la suie ainsi rétendue, en maugréant — quoique\npas fâché au fond qu'on se fût aperçu de son chagrin, mais fâché que n'en\neût pas aperçu la preuve, — il le croyait du moins, — Lina plutôt que Mitzi.\n   Dans les sapins tout proches un coucou disait l'heure agreste et toute\nneuve de clarté. La matinée était adorablement pure et fraîche; l'herbe\ntrès humide de rosée; un léger flocon de brouillard en amont traînait sur les\nméandres de la Mürz entre les bouquets de sapins; le ciel était d'une\nlimpidité bleue pour le moment aussi cristalline que possible; jusqu'aux\ndeux taches de soleil que Franz avait signalées sur les plus hautes cimes\napparaissaient fraîches comme si la lumière elle-même s'était lavée dans la\nnuit. Et décidément Freien était un si joli petit endroit!\n  Et lavées et s'étant recoiffées mutuellement, les jeunes filles revinrent, le\nblanc de leurs joues fouettées par les ablutions, toutes guillerettes, elles\nremirent leurs chapeaux verts à plumes d'oiseaux rares et se chargèrent de\nleurs instruments, remballés dans les sacs de lustrine verte aussi... Et l'on\nse mit en route...\n  Comme le groupe passait devant l'hôtellerie... les deux volets d'une\nfenêtre s'ouvrirent à grand fracas; on eût dit un coq éployant ses ailes pour\nlancer au premier rayon son cocorico matinal... car un jeune homme à\ndemi-vêtu, les yeux tout brouillés de sommeil, resta une seconde les bras\nécartés, les oubliant ainsi de surprise... Puis lorsque bien réveillé et revenu\nde sa stupéfaction, il les replia, ce fut pour se faire de ses mains un\nporte-voix :\n   — E h ! petite garce, es-tu assez menteuse ! Viens dire encore que tu ne\nle connais pas ton ramoneur ! »\n   Tête basse sous la douche, la clameur bien timbrée de cette chaude et\nsonore voix... le cocorico d'un jeune coq humain qui a bien dormi après\nune saine journée de plein air, Lina rougit d'autant plus que non seulement\nMitzi se mit à lui rire au nez carrément, mais qu'à son tour Franz partit\nd'un merveilleux éclat de rire, lança en l'air son capiron, l'embrocha du\nbout de son ramon, le rejeta en l'air, le rattrapa de la main, le remit sur sa\ntête, tout en yodlant de tout son cœur... — cri de coq pour cri de coq, — puis\nse tournant vers Lina : \" Allons! sans rancune, n'est-ce pas? \"\n  Mais décidément elle ne semblait pas fière ainsi, toute courbée sous son\nsaint-frusquin de pauvre chanteuse ambulante, sous sa honte et sous ce\nregard ironique, dont elle sentait les flèches goguenardes dardées sur elle,\nde la fenêtre de cette chambre d'hôtel, où un beau jeune homme, ce\nmatin complètement désabusé, avait peut-être rêvé d'elle la nuit précédente.\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "  192                            DURENDAL\n\n\n\n\n                                      V\n\n\n   Le chemin dans les sapins remontait la vallée latérale courte et rapide.\nLe torrent tout petit à gauche chantonnait à mi-voix dans les blocs moussus,\nles touffes de tussilages et les fougères; puis on pénétrait le long des pentes\ndans le réseau des petites rigoles fredonnantes qui le forment, et il y avait\ndes clairières marécageuses, dont le sol coassait sous les souliers et où les\nsavates du jeune ramoneur le quittèrent, comme pour rester au milieu des\nplantes rares, des œillets très rouges, de fleurs comme les aimait Mitzi. Des\npistes de troncs d'arbres traversaient les endroits les plus fangeux, entre les\nlacets du chemin, et l'on arrivait enfin assez haut, dans des halliers, où les\nchardons fleurissaient avec une exubérance merveilleuse, au milieu des\nbuissons d'églantine, des tas de bois, des troncs coupés au ras du sol\ntout revêtus de coucou fleuri... Et des biches surprises s'enfuyaient de loin\nen loin, sans étonner les jeunes gens natifs de ces giboyeux parages. Du reste\nils s'étaient mis à très pieusement réciter leur chapelet, Franz comme il\nconvenait se chargeant du premier rôle, des premières phrases, les petites\nrépondant, et jusque dans cette façon de prier, il y avait comme une tacite\nreconnaissance de son droit protecteur; il tenait lieu d'une sorte de frère\naîné, il était le chef reconnu du petit trio de rencontre.\n   Puis après de nouveaux rubans de route coupés sous les sapins par les\nchemins de traverse, voici, quoique le soleil fût monté derrière eux, qu'il\nfaisait soudain très froid ; le caractère de la haute montagne s'affirmait,\non traversait un alpage sis au sommet du col, entre de grandes masses\nrocheuses, à gazon rare, de cette herbe à chamois, dont l'aspect suffit à\ndonner le sentiment d'une autre zone, avec des sensations de crudité,\nde solitude, de rapprochement du ciel qui paraît plus bleu...\n   Là où il est bleu! car d'immenses nuages blancs, d'énormes boules claires\nmontaient de l'autre versant du col, traînaient après elles et sous elles des\nprofondeurs grises; des ombres qui soudain rendaient maussades les parois\nde rochers, plombaient les gris de la pierre et les verts déjà froids de ces\nhauts pâturages... Une menace de pluie assez imminente s'affirmait.\n   Au milieu de l'alpage, un Christ en croix, penché, avec son capuchon de\nplanches à la mode du pays, un banc et un primitif prie-Dieu de planches\nencore, invitaient les pèlerins à s'arrêter. On s'arrêta naturellement et l'on\nchanta comme la veille devant le Saint-Georges de l'archiduchesse. Les\npieds du Christ de bois peint, rejoints et percés par un énorme clou de métal\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                          193\n\n\n\nrouillé, étaient pleins de fleurs... Mitzi qui en avait cueilli naturellement,\nplus bas dans les clairières marécageuses, y ajouta les siennes...\n   Et il sembla que cette prière chantée eût resserré l'intimité, et peut-être\naussi l'impression de solitude entre les montagnes noires qui se chargeaient\net sous le ciel qui se couvrait boudeur.\n  — « Nous arriverons mouillés à Maria-Zell », frissonna Mitzi.\n  — \" Nous nous arrêterons à l'abri \", proposa Franz.\n  — « Ou dans la plus proche auberge », insinua Lina.\n  — « Non, non », reprit sa sœur... « Il nous faut arriver au plus vite, si\nnous voulons nous confesser ce soir et communier demain. »\n  — « Oh! nous arriverons! » affirma Franz, « moi aussi je tiens à être\ndemain à la messe de communion ».\n  — « C'est donc bien important ce que vous allez demander », proposa\nLina qui seule pouvait se permettre une telle question.\n  — « Très important », reprit le jeune homme d'une voix grave.\n  — « Et peut-on savoir?... »\n  — « Oui, pourquoi pas... »\n  — « Alors... »\n  — \" Eh bien! mais... le bonheur. \"\n  Mitzi qui s'était approchée, toute curieuse elle aussi, et Lina eurent\nensemble une petite moue et. un \" oh! \" déçu, et l'une après l'autre :\n  — « Moi aussi je vais demander le bonheur... »\n  — « Et moi donc. . Naturellement... »\n  — \" Mais chacun envisage le bonheur d'une façon différente \", insinua\nFranz à son tour. « De quelle couleur est le vôtre? »\n  — « Et le vôtre? » renvoya Lina, qui aimait mieux questionner qu'être\nquestionnée.\n  Franz la regarda. \" Il est je pense blanc et rose... \"\n  — « Oh! s'il a des couleurs!... Pourriez-vous me dire si le bonheur peut\nêtre noir? »\n   — « Pourquoi pas! » interrompit Mitzi.\n   — « Ce n'est pas à toi que je le demande », repipa sèchement sa sœur.\n   — « Et moi je n'en sais rien... C'est à vous de le savoir», exprima grave-\nment Franz, qui se crut profond et compris.\n   — « Puisqu'il a une couleur, c'est donc un objet? » poursuivit Lina qui se\ncrut très fine.\n   — < Mais non... du moins pas pour moi... »\n   — « Pour moi non plus! » lâcha avec conviction Mitzi.\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "  194                              DURENDAL\n\n\n\n   — Qui te demande quelque chose?           coupa court Lina grincheuse, et à\n Franz : \" Alors c'est une personne? \"\n   —    Oui...\n    — « Mais êtes-vous sûr que la Sainte Vierge vous la donnera?... N'est-ce\n pas à la personne même qu'il vaudrait mieux demander? » subtilisa Lina.\n    — \" La Sainte Vierge peut attendrir le cœur de la personne... \"\n    — » Et qu'en ferez-vous de la personne? »\n    — \" Oh ! \" exclama ardemment et suffoqué Franz, et il s'arrêta net, avec\n un geste comme pour embrasser et serrer contre son cœur. Et toute sa\n ferraille lui tomba des épaules.\n    — \" Attention! \" goguenarda Lina... « Vous le saliriez votre bonheur\n si vous l'étreigiiez si fort, contre vos beaux habits... A moins qu'il ne vous\n fasse lâcher votre métier! »\n    — « Mon bonheur ne serait pas mon bonheur, s'il me forçait à changer de\n métier... Et puisque vous voulez savoir... » il se baissa pour ramasser sa\n charge brimbalante et mal commode, puis regarda Lina fixement : \" Et si\n vous voulez savoir, je puis vous apprendre ceci : je le sais très bien mon\n métier, et c'est un bon métier, qu'on ne doit pas rougir d'exercer, il me rap-\n porte quelque argent, ma femme ne sera jamais pauvre du reste, car mes\n parents ont du bien au soleil, et je l'aimerai de tout mon cœur. J'ai résolu\n de me marier le plus tôt possible, parce que cela vaut mieux pour un garçon\n qui veut rester honnête... Et à toute jeune fille que je rencontre et qui me\n plaît je me demande, si ce n'est pas celle-là mon rêve, mon amour, mon bon-\nheur... Je me suis trompé déjà beaucoup de fois et probablement que je viens\nde me tromper encore... Mais la Sainte Vierge de Maria-Zell, que j'invoque\ndepuis tout petit, qui m'a accordé déjà bien des grâces, une fois de plus aura\n pitié de moi. Elle sait que je suis un vrai chrétien, que je donnerais ma vie\net mon sang pour son divin Fils et pour elle, que je ferai de mes enfants\nde bons catholiques. Elle ne manquera pas de visiblement me désigner qui\nje dois choisir, et mettra dans ma main la main de ma bien-aimée. \"\n   Mitzi qui écoutait toute pâle, le cœur battant très fort, eut l'idée soudaine,\ntant elle trouvait cela beau, de mettre sa main dans la main de celui qui\ndisait cela... Mais c'était une main de ramoneur! Décidément elle ne pou-\nvait se faire à cette idée.\n  Lina vivement intéressée elle aussi, grillait de poursuivre son enquête et\nde s'attirer une déclaration... Elle l'eut, car jouant celle qui n'a pas très\nbien compris :\n  — « Et vous nous dites que tout récemment vous avez cru le rencontrer,\nvotre bonheur? Peut-être ne vous êtes-vous pas trompé autant que vous le\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                           195\n\n\n\npensez. Je suis très experte à débrouiller ces sortes de choses; allons,\nMonsieur! dites-nous comment est la personne... et comment elle devrait\nêtre pour devenir votre bonheur... »\n   Ils s'étaient remis en marche avec le plus grand calme, mais Franz de\nnouveau s'arrêta net et les jeunes filles aussi. Alors regardant Lina, pièce\naprès pièce, au fur et à mesure qu'il la détail'ait, il dit :\n   — « Elle est grande, et belle, et forte, elle pourrait supporter toutes les\nfatigues d'un ménage, inspirer toute l'affection qu'elle voudrait à son mari,\nlui donner de beaux et nombreux enfants. Elle a des cheveux noirs, très\nlongs, comme ceux que j'ai vus ce matin; elle a des yeux noirs, le teint\npâle, comme l'image de Notre-Dame des Domestiques, dans la cathédrale\nde Saint-Etienne à Vienne, mais elle n'a pas l'air si bon, si doux, et l'on\npeut craindre qu'elle ne le soit en réalité; qui la prierait ne serait proba-\nblement jamais exaucé, voilà pourquoi je crois m'être trompé. Maintenant\nsi vous voulez savoir comme elle est vêtue : elle porte un chapeau de feutre\nvert avec des plumes de coq de bruyère, une chemise blanche très empesée\nau col et aux manches, un corsage de velours noir, une jupe courte, vert\nsombre, des bas, d'un autre vert, un sac sur le dos, encore d'un autre vert\net contenant une zither, elle a des bottines à hauts talons, ce qui est mal-\ncommode pour la montagne, mais très haut lacées, ce qui serre la jambe et\nla rend fine, car je crois décidément tout à fait m'être trompé, et sans vou-\nloir l'appeler comme fit certain jeune homme, du haut d'une fenêtre ouverte\nà la grande lumière matinale, je crois avoir eu affaire à une coquette...\n   Et tout à coup superbe, effrayé lui-même de l'énergie qu'il avait trouvée\nen lui pour dégoiser tout cela d'un souffle, il montra une flaque d'eau sur la\nroute : « Au demeurant, si vous voulez en savoir davantage, voilà de la\nboue, regardez-vous...»\n   Mitzi terrifiée se mordait les lèvres... Et maintenant Franz demeurait\ntout mal à son aise, lui aussi, ne sachant comment il avait eu le courage de\nrompre, car il venait certainement de couper court au petit roman qui\ns'ébauchait depuis la veille, mais si vivement que déjà il lui avait coûté une\nmauvaise nuit, sa première vraie mauvaise nuit, et même le cadeau auquel\nil attachait une sorte de vertu talismanique et qu'il avait bien escompté ne\nfaire jamais qu'à sa fiancée. Tout à l'heure le ciel était si beau et maintenant\n tout était couvert d'épais nuages! Comment est-il donc bien possible que\n les choses changent si vite! avant même qu'on s'en puisse rendre compte.\n Comment tout cela était-il venu ! Quel diable le poussant l'avait ainsi fait\n parler! Il y avait dix minutes à peine qu'il espérait tant encore! Il aurait\n bien souffleté ce matin la servante aux vilains propos. Et voici que lui-\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "   196                             DURENDAL\n\n\n\n  même maintenant s'était baissé entraîner à une belle intempérance de langue!\n  D'où tout cela lui était-il sorti? Était-ce bien lui qui avait parlé? Il ne se\n  connaissait pas ce genre d'éloquence.\n     Lina seule, elle, souriait imperturbable.\n     — Vous avez beaucoup d'esprit pour un ramoneur! » répondit-elle avec\n  un grand détachement... Puis aussitôt : « Mais sans doute aurez-vous aussi\n  quelque intérêt à savoir comment est fait mon idéal de bonheur à moi!\n  Celui que je vais aussi demander à Maria-Zell et que la Sainte Vierge, en\n  qui j'ai la même foi que vous, ne manquera pas de me donner... C'est\n  un jeune homme du meilleur monde, très grand, blond, avec une jolie barbe\n  parfumée, des moustaches en croc comme l'Empereur d'Allemagne, un\n morceau de verre carré, oui un monocle, sur l'oeil gauche, il fume des\n cigarettes que j'adore, il porte la raie au milieu de ses jolis cheveux lisses »,\n — et avec un ton de profond enthousiasme, — « avec, là, sur le front,\n comme deux écailles arrondies en cheveux bien lustrés, brillants comme\n l'or. Il m'a montré une fois de quels cosmétiques il se servait et m'a donné\n un petit tube de pommade rose pour les lèvres. Sur les tempes il rabat ses\n cheveux en avant, car c'est un vrai gigerl viennois. Il faut voir sa collection\n dé gants, il en a même de presque bleus! et ses cravates donc! il les achète\ntoutes sur le Graben, il y en a même de dorées, d'argentées, et il les porte\navec une petite tête de nègre pour épingle, de nègre avec des yeux\némaillés et des lèvres rouges comme un ramoneur. Ses cols droits à\nangles cassés, par devant, sont hauts comme la main. Il a de belles bagues\npleins les doigts et il met un bracelet qu'une cantatrice célèbre lui a\ndonné... »\n    — « Seigneur Jésus! c'est le ténor juif du café-concert de Hans Mayer à\nGraz... celui de l'année dernière! » exclama naïvement Mitzi stupéfaite de\nces révélations.\n   — C'est un chanteur de grand opéra , corrigea Lina, « qui est engagé\npour l'hiver prochain à Vienne, où j'irai le rejoindre et où il me fera entrer là\noù il est. Il m'a promis de m'épouser, et même, l'an passé effectivement, il\nm'a offert cette petite broche en or, avec une image dedans, que j'ai là au cou.\nIl porte des bottines vernies. Ses pantalons noirs ont sur le côté un galon\nde soie mate, large de deux doigts, il a des velours bruns et bleus au col de\nses vêtements, une lourde chaîne de montre, avec beaucoup d'affaires qui\nsonnent à son gilet; quand il chante, il met sur sa poitrine des médailles et\ndes décorations, que l'Empereur et l'Etat lui ont données, à ce qu'il m'a\nraconté, et il a de jolis chapeaux de feutre mou, comme n'en ont que les\nmessieurs de Vienne. Je l'aime, il m'aime. Je suis certaine de mon bonheur\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                            197\n\n\net je vais seulement demander à la Sainte Vierge de hâter notre mariage et\nl'en remercier d'avance. »\n   Quel soulagement! quelle allégeance! quelle allégresse! Franz se sentait\nrénové, libre, sans plus aucun chagrin. D'abord cela lui avait fait bien mal!\nPuis chaque mot de tout ce ridicule avait si bien poignardé sa peine, qu'il ne\nsentait plus rien. Il était guéri! Ah! Notre-Dame de Maria-Zell! comme\nvous aviez permis que tout d'un coup il vît clair !\n   Sa liberté d'esprit était telle, qu'il eut soudain une immense pitié pour la\npauvre petite Mitzi, il lui sourit, et très fraternellement, avec tout l'atten-\ndrissement de son bon cœur dans la voix :\n   — « Et vous, petite Mitzi, comment sera-t-il votre bonheur?.. »\n   Très simplement elle répondit, mais avec une reconnaissance dans le\nregard, puisqu'elle avait compris que Franz ne la confondait pas avec sa\nsœur :\n   — Comme vous... , puis toute inquiète : mais que ce ne soit pas un\nramoneur!\n   Il rit, amusé de cet aveu sans conséquence, encore qu'infiniment flatteur.\n   — Oh ! si ce n'est que cela!.. Mais vous n'êtes qu'une enfant.\n\n\n\n                                      VI\n\n  Au revers de l'Alpe entre les hautes cimes noires, qui semblaient des\npilastres soutenant le ciel gris, la route déserte, — un bon chemin vicinal,\n— descendait à grandes courbes rapides dans les pâturages maussades, puis\ndans la forêt de nouveau. Un petit ruisseau immédiatement se formait et, à\ncascatelles pressées, courait au plus vite rejoindre, à un ou deux kilomètres\nplus bas, les eaux de la vallée vidées de la cuvette montagneuse, veloutée de\nprairies, au fond de laquelle dort Maria-Zell.\n   Mademoiselle Lina, très piquée de l'indifférence de Franz, depuis le beau\nrécit inventé, ou du moins exagéré exprès, pour le mettre hors de lui, et\ntout à fait furieuse que les choses n'eussent pas tourné selon ses calculs, à\nl'avantage de son vilain caractère et de son joli minois, et eussent au con-\ntraire dérouté toutes ses prévisions à elle, qui se croyait d'une perspicacité et\nd'une subtilité infaillibles, en telles délicates matières, n'était pourtant pas\nassez habile pour cacher son dépit et affectait une allure fatiguée, qui lui\npermettait de rester en arrière de quelques pas, agitée des idées les plus\ncontradictoires, et dans cet état d'irritation, qui ne peut amener que des\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "   198                              DURENDAL\n\n\n\n  sottises. Les deux jeunes gens du reste semblaient l'avoir complètement\n  oubliée, et babillaient, et riaient, tout allègres, sans se soucier une seule fois\n  de se retourner, préoccupés, s'ils l'étaient de quelque chose, seulement d'un\n  vilain brouillard qui montait les dévers de Maria-Zell, et de la pluie qui\n  s'apprêtait. Et puis ils paraissaient vraisemblablement trouver toujours\n  plus de charme à leur mutuelle compagnie...\n     Ils s'aperçurent, à un moment donné, qu'ils étaient dans le nuage blanc,\n  et Lina instinctivement se rapprocha, car à trente pas on ne se voyait\n  plus. Les herbes et les fleurs frémirent, et ce frémissement les avertit de la\n  pluie, avant même qu'ils eussent eu le temps de se sentir mouillés.\n    — « Courons, il y a une scierie là en bas », cria Franz.\n    — « Je ne puis plus marcher, je suis fatiguée », contredit Lina, qui jamais\n de sa vie n'avait été fatiguée par deux heures de marche.\n    — « Eh bien ! tu nous rattraperas... il n'est pas nécessaire que nous soyons\n trempés pour toi », s'impatienta Mitzi, qui n'aimait pas la pluie et qui, depuis\n vingt-quatre heures, venait d'être édifiée mieux qu'elle ne l'avait jamais été,\n sur le caractère de son aînée.\n    Lina prit de grands airs protecteurs :\n    — \" Pas du tout, Mademoiselle ma sœur, vous êtes sous ma tutelle et ma\n sauvegarde, je suis responsable de vous, vous ne me quitterez pas. \"\n    — « Es-tu folle ? mais quel danger est-ce que je cours ! »\n    — « Tu es trop petite pour que je te l'explique. »\n    — « Mais monsieur Franz est avec moi. »\n    — \" Raison de plus... \"\n    — \" Ah ! ça, mais voilà deux ans déjà que tu ne te fais pas tant de\n scrupules de me laisser des journées entières toute seule dans les villes,\nquand l'envie te prend de courir les magasins, ou d'aller l'après-midi entendre\nla musique des régiments dans les jardins publics. Et tu n'as jamais eu tant\ncoutume de t'inquiéter de moi. Et pour toi il n'y a pas de danger, paraît-il,\nà te trouver seule avec de beaux messieurs, qui portent des moustaches en\ncroc, comme l'Empereur d'Allemagne. \"\n    Décidément un vent de querelle se mettait à souffler entre les deux sœurs\net d'autant plus que tous trois commençaient à se rendre compte d'où il\nsoufflait. En même temps il plut à verse. Les deux fillettes, pour protéger\nleurs instruments de musique et leurs chapeaux, relevèrent leur robe par-\ndessus les sacs et par-dessus leur tête, ce qui leur donna l'air de petites\nvieilles falotes religieuses ou pénitentes, fort bossues. Franz, toujours de\nbonne composition, quoique un peu blessé et ayant d'abord pensé\nà planter là les deux jeunes filles, tout incapable qu'il en eût été, eut\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                            199\n\n\n\nencore pitié de la pauvre Mitzi, et pour couper court aux criailleries, il\ns'interposa :\n   — \" Ici à droite, voici un sentier assez mauvais pour qui ne le connaît\npas; mais avec moi vous n'aurez rien à redouter, même du vertige. Ce\nsentier a le mérite d'abréger d'unie heure, et maintenant, mouillés pour\nmouillés, autant vaut aller bravement... Nous le serons en tous cas une\nheure de moins... \"\n   Cette dernière perspective eut raison de l'envie de contredire de la\nhargneuse Lina... On s'engagea dans le sentier, qui latéralement remontait\nà travers les pâturages dans la montagne, contournait une ou deux grosses\ntêtes de rochers chenus, franchissait un ou deux torrents, sur des ponts de\nbois et enfin descendait, par un dévaloir très raide sur Maria-Zell, évitant par\nla diagonale tout l'immense détour, l'angle droit du chemin carrossable, par\n les vallées de Gusswerk, à la base du massif montagneux.\n   Ils marchaient en silence sous l'abat depuis trois quarts d'heure environ,\nlorsqu'ils arrivèrent à un véritable étang, qui coupait la route, dans une\ndépression marécageuse du pâturage, pleine de ces plantes qui donnent de\njolis petits cotons blancs et dont la présence annonce infailliblement un sol\ntourbeux. Lina récrimina aigrement :\n    — « Bon ! nous devons maintenant retourner sur nos pas. La belle\navance ! Ah ! c'est agréable un pèlerinage pareil ! Aussi c'est toi qui m'y as\nentraînée, Mitzi! Moi j'aurais mieux aimé le faire plus tard, en automne!\n C'est toi qui as insisté pour que nous le fassions maintenant et qui m'y as\n contrainte... Tu es contente, tu l'as, ton pèlerinage... \"\n    — \" Mais Lina ! un pèlerinage a bien plus de valeur aux yeux de la Sainte\n Vierge, s'il n'a pas été agréable ! Et nous n'avons peut-être pas mérité le\n beau temps. »\n    De nouveau Franz intervint. Il avait ôté ses savates et franchi la mare,\n il n'avait d'eau qu'à peine jusqu'aux genoux. Ses forts pieds nus mordaient\n la boue solidement, mais n'enfonçaient trop. Il déposa sa sommaire chaus-\n sure et son bataclan sur l'autre rive, dans l'herbe mouillée, et revint aux\n jeunes filles.\n    — \" Mademoiselle Lina, évidemment je vous salirai un peu, cependant je\n  ferai de mon mieux. Si vous voulez y consentir, je vous transporterai\n  de l'autre côté. \"\n     Elle se laissa faire sans mot dire, espérant qu'il glisserait et tomberait en\n  route. Tant pis s'il l'étendait à l'eau, elle consentait volontiers à la chute\n  pour le plaisir de le voir humilié, ce grand garçon qui, en vérité, s'était\n  permis de lui faire carrément la leçon. Mais il l'enleva comme une plume,\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "  200                              DURENDAL\n\n\n\n sans la serrer contre lui — il était visible qu'il n'y tenait pas — et l'emporta\n sans effort, sans précaution, sûr de lui-même... Et au fond du cœur de la\nchanteuse, un amer dépit naquit, à la pensée que ce fier luron aurait pu\nl'aimer et que dorénavant il ne se souciait plus d'elle. Effectivement il la\ndéposa, sans brusquerie, c'est vrai, mais exactement comme il eût agi d'un\nobjet de plus, à côté de sa ferraille et de ses savates, sans la regarder, sans\nattendre un merci qui ne venait pas.\n   Et sans se préoccuper du risque de l'éclabousser, il pataugeait déjà au\ngalop dans la direction de Mitzi.\n   Celle-ci l'aida à la saisir d'un élan, si bien, qu'au lieu de la porter dans ses\nbras, il la hissa plus haut; de son élan, elle se trouva donc assise sur son bras\ndroit et son épaule, cramponnée, de ses deux mains, au visage du jeune\nramoneur, riant aux éclats... Cette fois il passa lentement, ayant une vague\nconscience de l'élégance de leur groupe, sinon de l'élégance aisée de son tour\nde force, et de la joie de se sentir jeune et vigoureux.\n   — « Comme vous voilà grande, Mademoiselle Mitzi! »\n   — « Oui, je suis comme l'Enfant Jésus sur les épaules de saint\nChristophe. »\n   — \" Mais moins lourde que Lui... \"\n   — \" Eh ! on est toujours assez lourde. Vous n'irez pas bien loin\ncomme cela... \"\n   — « Qui sait? » fit-il avec un soupir, et tout à coup une réflexion\ninattendue, initiatrice... car le fardeau lui avait été bien doux, et il était\ntroublé de la caresse des deux fortes petites mains, autour de son menton et\nde son cou. Et à tenir dans ses mains à lui, les deux pieds boueux de\nl'enfant, il les avait sentis si menus. Et il venait de songer que cette pauvre\npetite, d'un si bon naturel, risquait, à continuer la vie peu rassurante qu'elle\nmenait, de devenir comme sa sœur, qui ne manquerait pas de mal tourner,\nsi la Providence ne s'en mêlait, c'était certain. Et à tout prendre, l'avait-il\nseulement regardée avec attention? Non! il avait oublié, trop préoccupé\nd'emblée par l'aînée. Qui sait si la cadette n'était peut-être pas la plus\njolie...\n  Aussi au moment de la déposer, pour la mieux considérer, il fut pris\nd'une idée subite et la descendit entre ses deux bras, où il la retint couchée\ncomme un petit enfant... Non! ce qu'elle était charmante!\n  — « Et me payer? » fit-il.\n  — « Comment, vous payer! »\n  — « Mais oui... Si je vous forçais à donner un baiser à un vilain ramo-\nneur, pour une fois dans votre vie... ».\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                           201\n\n\n\n   Elle devint très rouge, ne répondit rien, mais ferma les yeux pour ne pas\nvoir... ou plutôt pour voir ce qui arriverait.\n   — « Qui ne dit rien consent », et, du bout de ses lèvres de grenade, il\nlui effleura le front, de façon à n'en rien noircir.\n   — « Mitzi! » exclama Lina. « C'est un peu fort! Tu te conduis bien! Et\nencore au moment d'arriver à Maria-Zell! Oh! la pieuse petite Sainte\nNitouche! Il est joli ton pèlerinage! >\n   Un petit flocon de neige rose restait au front de Mitzi. Elle ouvrit tran-\nquillement les yeux, lorsqu'elle se sentit à terre. Alors, avec un accent\nqu'elle n'avait jamais eu, une sorte de fierté qui n'était presque pas de\nson âge :\n   — \" C'est la première fois qu'un garçon me fait l'honneur de m'embrasser\net il se trouve que c'est un brave garçon. Pourrais-tu en dire autant? \"\n   — \" Mitzi, je vais te gifler! \"\n   — « Pas devant moi », dit, très net et fort tranquille du reste, Franz, les\nyeux sur ses savates noires, où il rengainait ses pieds tout blancs du\nlavage.\n   Lina eut un regard désarmé, sur la mare, il n'y avait plus moyen de leur\nfausser compagnie; mais on n'échangea plus un mot, chacun diversement\npréoccupé et se pénétrant des étranges revirements, qui tout à coup se\nfaisaient en eux.\n   On arriva à l'endroit dangereux. Il s'agissait de contourner un épaulement\nde rochers, sur une étroite corniche, où, l'espace d'une dizaine de pas, on\navait au-dessus de sa tête, comme assez profond sous soi, la roche à pic.\n   Les deux fillettes s'effarèrent.\n   — \" Mais non ! mais non ! » assura Franz. « Je vous prends l'une après\nl'autre par la main et vous n'avez plus qu'à poser un pied devant l'autre, en\nfermant les yeux si vous voulez. Ce mauvais pas franchi, plus que la pente\nà descendre, nous sommes au sec à Maria-Zell et je vous mènerai à la\nmaison, où maman vous fera bon accueil, allez! Voulez-vous passer la\npremière, Mademoiselle Lina?...\"\n   — \" Non, passez d'abord avec votre Mitzi, que je voie... \"\n   — « Eh bien! ma Mitzi, voulez-vous... » fit-il en appuyant avec joie sur\nma. Et comme elle avait déjà donné sa main : « Fermez les yeux. »\n   — « Mais non, pourquoi? » fit-elle.\n   Elle aimait mieux le regarder, tant elle avait foi en lui et tant il lui\ninspirait désormais confiance.\n   — \" Oh ! ce n'est qu'un jeu, ce n'est rien du tout \", exclama-t-elle, arrivée\nde l'autre côté. \" Nous en avons vu bien d'autres toutes seules. \"\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": " 202                              DURENDAL\n\n\n\n    Déjà Franz revenait chercher Lina, mais celle-ci avait réfléchi. Le\nmoment était venu de se rendre très désagréable. Elle était harassée par\ncette marche si difficile dans le foin mouillé; qu'importait sa fatigue, elle\nvoulait leur jouer un méchant tour, elle cria, colère et résolue :\n    — « Non, non, c'est inutile, revenez, jamais je ne passerai par là. »\n   — « Est-ce qu'elle est si poltronne? » s'informa le ramoneur.\n    — « Elle! mais elle courrait sur les toits! Quand celle-là aura le vertige... »\n   — « Voyons, Mademoiselle Lina, » s'impatientait Franz, nous arrivons\nà l'instant et vous voulez nous forcer à l'immense détour que nous évitions,\nplus tout ce que nous avons à refaire jusqu'à la route?... »\n   — » Cela m'est complètement égal, je ne passerai pas.\n    A la fin Franz n'y tenait plus. Catégoriquement :\n   — « C'est bien décidé? »\n    — Je jure que je ne passerai pas par là. »\n    — « C'est dit?... Une, deux, trois, c'est dit? »\n    — « C'est dit.\n    — Eh bien! au revoir Mademoiselle Lina! Arrangez-vous comme vous\npourrez. J'emmène votre sœur; n'ayez nulle crainte pour elle. J e la mène\nchez ma mère. Tout le monde, à Maria-Zell, vous indiquera, sur la route\nde Kernhof, la maison Everdingen. » Et avant que Lina ait eu le temps de\nrevenir de sa surprise, il avait emmené Mitzi et disparu derrière le rocher.\n         Vous allez voir qu'elle va nous rappeler », dit-il à Mitzi très grave\nqui se sentait non seulement enlevée, mais, puisqu'elle s'y prêtait, pour la\npremière fois, en pleine révolte contre sa sœur aînée.\n          Non ! vous ne la connaissez pas, elle est trop fière.\n    — « Alors il faut retourner vers elle... »\n    Ah! non par exemple, il était en fin de compte trop bon garçon ce\nFranz; non, non, c'était elle, Mitzi, qui ne voulait plus maintenant. En\nvérité la révolte avait bel et bien germé dans sa petite tête : c'était la\nguerre déclarée désormais.\n        « Ce qu'elle sera éreintée ce soir à Maria-Zell, vous savez! fit Franz.\n        « Elle? vous croyez? mais encore une fois vous ne la connaissez pas,\net vous êtes bien naïf de croire que, fatiguée, elle irait plus loin! Non, non.\n Elle s'arrêtera à la première auberge sur son chemin, ou au village de\nGusswerk, se sèchera, se fera faire la cour par les premiers venus et\nrécoltera quelques florins, à chanter, en poussant, des soupirs à fendre\n l'âme, entre les couplets, et, en roulant de grands yeux au ciel. Et vous\n verrez, elle trouvera encore moyen d'arriver en voiture demain matin... »\n    — « Croyez-vous? A propos : et la mare... »\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                          203\n\n\n\n  — Eh bien! tant pis pour elle! Elle est bonne pour enlever ses bas et\nses souliers! »\n\n\n                                     VII\n\n\n   Le lendemain, quand Mitzi, qui dans la soirée s'était confessée, se réveilla\nau fond d'un bon lit paysan un peu rude, mais bien propre et bien chaud, la\nmère de Franz, une femme, comme son fils, toute de bonté, lui rapporta ses\npauvres hardes, beaucoup moins bonnes que n'avaient jamais été celles de\nLina, bien sèches et bien rappropriées... Alors, toute reconnaissante, Mitzi\njeta ses deux bras autour du cou de la vieille maman et embrassa, d'un cœur\nvraiment filial, celle qui l'avait comblée de prévenances et d'attentions depuis\nl'arrivée, lui avait fait passer, au coin d'un grand feu, où se fumaient des\njambons, la plus douce soirée de sa vie et lui avait rendu conscience de\nl'intimité et de la vie de famille.\n   — « A-t-on bien dormi, fillette? >\n   — « Oh! comme jamais!... »\n   — « Est-ce que ce ne serait pas bon de rester ici toujours, petite, hé? au\nlieu de rôder sur les grands chemins? >\n  Mitzi soupira... Sans insister, mais toujours souriante, la bonne mère\nreprit :\n  — \" Eh bien ! il faut t'habiller et te hâter vers l'église. \"\n  — « Et Franz? »\n  — « Tu l'y trouveras. » Et le sourire de la chère femme devint encore\nplus doux.\n  Un beau dimanche vert et bleu, le ciel tout bleu, les montagnes toutes\nvertes, l'atmosphère argentée, pleine d'harmonies de cloches.\n   Sur la terrasse, devant la façade à trois tours sur le même plan, la cen-\ntrale, gothique, les deux latérales, carrées et... « classiques » de la grande\néglise, jadis gothique tout entière, puis barocisée avec goût, au siècle der-\nnier, par Fischer d'Erlach, là, à l'écart de la foule, au pied de la statue\nmaniérée et déclamatoire de saint Florian, vidant un seau d'eau sur une\nmaison en flammes, un beau grand jeune homme, au teint clair, vêtu\ncomme il convient de l'être le dimanche, arrêta la fillette, qui, son livre de\nprières à la main, entrait, sans regarder ni à droite ni à gauche, toute à\nla préoccupation de son devoir chrétien. Mais le beau garçon, aux yeux\nde gentiane, lui barra le chemin, souriant.\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": " 204                              DURENDAL\n\n\n\n   — \" Eh bien! ma petite Mitzi, nous ne communierons pas ensemble\naujourd'hui?... \"\n   Elle eut un tremblement des épaules aux pieds! Sainte Vierge! qu'il était\ndonc beau, et propre, et bien vêtu, ce grand garçon, et comme il avait l'air\nouvert, franc, honnête et distingué... Qui était-ce? Elle crut voir un archiduc,\nmais la voix lui était familière...\n   — « Vous ne me reconnaissez pas?... »\n   Timidement : — \" Non... \" et tout à coup : « Franz! » et elle poussa un\ncri, tout son petit cœur tressautant d'aise, de surprise, d'extase... car elle\nsentit qu'elle l'aimait, qu'avant d'être entrée à l'église, son voeu était exaucé,\nque la Sainte Vierge lui avait fait rencontrer le bonheur... Maintenant\nelle n'osait plus lui tendre la main...\n   Il rit : \" Ah! ça... vous ne vous doutiez donc pas qu'il y avait de l'eau et\ndu savon à Maria-Zell?... \" Il lui prit la main; et sans mot dire davantage,\ninexprimablement émus tous deux, — car lui non plus ne l'avait encore\njamais vue si fraîche et si jolie, — et il avait longuement causé à sa mère la\nveille au soir... — ils entrèrent, prirent place dans la foule et s'efforcèrent\nde ne plus penser qu'à leurs prières...\n   Comme l'orgue mugissait majestueux, sous les grandes voûtes blanches\nde Fischer d'Erlach, couvertes de tableaux votifs! Et comme elle était\nbrillante, dans ses robes de brocart, sur son autel d'argent massif, dans les\nlumières et les ex-voto, la Sainte Vierge miraculeuse, de bois noir, au fond\nde sa petite chapelle, de son petit édicule, sis au milieu de la basilique,\ncentre attractif de toutes les pensées, de tous les cœurs, de tous les visages,\nde tous les regards.\n   De toute son âme, Mitzi allait à la Sainte Vierge de l'image vénérée, ses\nyeux en reflétant toute la splendeur; de toute son âme, Franz allait à\nl'image, priant, réfléchissant à ce qu'il demandait, à la grande résolution\nprise la veille au soir, et dans leur âme à tous deux, se faisait la conviction,\nque le bonheur désiré était là, qu'il n'y avait point à le chercher plus loin,\nque la Sainte Vierge avait exaucé leur vœu...\n   Ils communièrent ensemble l'un à côté de l'autre...\n   Quand ils sortirent, jamais aucun paysage ne leur avait paru plus beau,\naucun dimanche d'été plus lumineux.\n   Et puisqu'ils étaient convaincus de s'aimer... au fait, comment cela était-il\narrivé en si peu d'heures... ils ne se le demandèrent même pas, mais ils le\nsentaient si bien... puis donc qu'ils étaient convaincus de s'aimer, ils se\nretrouvèrent la main dans la main, derrière la basilique, encore toute\ngrondante du murmure des indiscontinuelles prières et des bourrasques de\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                             205\n\n\n\n l'orgue, à l'ombre des hauts murs blancs, dans la plantureuse herbe\n verte...\n    Tout à coup Mitzi s'arrêta : \" Oh! j'ai oublié... il faut que je vous rende\n quelque chose... \"\n    Et elle lui mit dans la main le florin aux Anges de la collecte de Freien...\n    Il eut les yeux pleins de larmes...\n    — « Alors, Mitzi, c'est donc bien vrai, nous avons fini par n'avoir plus\npeur d'un ramoneur?...\n    Elle se serra contre lui et, avec une petite moue de chatte, elle acheva :\n    — « E t par nous regarder ! »\n   — « Alors, voulez-vous que ce soit toute notre vie, comme quand je\nvous portais à travers la mare hier! » demanda Franz.\n   — « Oui! si vous ne devez jamais vous fatiguer...\n   — « Jamais Mitzi. Alors c'est fini des concerts dans les auberges et de la\nvie errante?\n   — « Oh! oui, bien fini... Merci, merci... » et elle l'embrassa à pleines lèvres.\n    Il l'embrassa au front, à la même place que la veille... et il y eut de\nnouveau entre ses deux yeux, au-dessus, un petit flocon rose... Puis Franz\nlui remettant dans la main le florin aux Anges :\n   — « J e l'avais cherché et réservé pour ma fiancée >, dit-il. « Il t'appartient\nde droit... J e l'avais perdu, tu l'as retrouvé, comme moi j'avais retrouvé\ntes fleurs pour le Saint-Georges de l'archiduchesse. Tu vois bien que la\nSainte Vierge nous désignait clairement l'un à l'autre... déjà sur le chemin\nde son sanctuaire... »\n   — « Du reste j'avais trouvé un trèfle à quatre », répondit-elle, avec\ningénuité.\n   Mais soudain ils furent distraits par deux voix, derrière le chœur qu'ils\nallaient contourner... Ils prêtèrent l'oreille dès les premiers mots...\n   — « Eh bien ! Mademoiselle Lina, permettez-moi de vous le dire : vous\naviez bien tort de le renier votre ramoneur. En vous regardant filer côte à\ncôte, hier matin, depuis Freien, je ne pouvais m'empêcher d'admirer quel\nsuperbe gars il était ! »\n   — Voyons! laissez-moi donc tranquille avec ce damné ramoneur! Je\nvous jure que je ne le suis rien, qu'il ne m'est rien et que nous ne nous\nserons jamais rien l'un à l'autre, pas même amis. Je ne le verrai plus jamais\naprès qu'il m'aura eu rendu ma soeur; tout sera fini alors. La preuve, c'est\nque, hier déjà, je l'ai planté au milieu du chemin et me suis arrêtée à\nGusswerk..; Sans cela vous ne m'auriez pas rencontrée, avec votre voiture,\nce matin...\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": " 206                             DURENDAL\n\n\n\n   — « E t c'eût été grand dommage vraiment... Mais vous allez la retrouver\nici, la jalousie de votre barbouillé. Et si vous ne le reconnaissez pas, je vous\nure bien qu'il vous reconnaîtra, lui, et nous pourrons encore rire un peu... »\n   La voix qui répondit ne croyait pas si bien dire :\n  — « C'est moi qui ne rirai pas! Je vous assure que je ne lui adresserai\nplus la parole de ma vie... »\n  Un contrefort du chœur passé, les deux couples se trouvèrent face à face...\n  — « Pourtant il faudra bien, Lina... Voilà mon fiancé , dit Mitzi.\n  — Ma petite Mitzi est mienne dès aujourd'hui... Et ma mère et mon père,\nquand ils reviendront de leur forêt, n'en seront pas les moins heureux ,\najouta Franz.\n   Alors Lina seulement reconnut Franz... Elle se tut de saisissement, se\nmordit les lèvres et devint très pâle... Le jeune homme, aux pantalons courts,\nde Freien, demeurait interloqué, lui aussi, sans plus aucune envie de rire.\nFranz était tellement mieux mis que lui et tellement plus beau !... Il n'avait\nau moins pas l'air d'un calicot endimanché. Cependant celui de Freien\nnargua à Lina :\n  — J e vous laisse avec votre beau-frère... »\n  — « Alors moi que deviendrai-je?... » laissa échapper Lina, dont le\nfoncier égoïsme éclata en sanglots... Mais une folle espérance, une illusion\nbête la traversa soudain. Son regard chercha, sans vergogne, celui du jeune\nhomme en tenue de bicyclettiste et l'implora, très explicite. Mais celui-ci\navait trop bien compris la tournure grave que prenaient les événements et\nextrêmement goguenard, de nouveau n'en avait pas moins déjà prudemment\ndisparu.\n   — « Venez toutes deux chez maman >, dit Franz. « Elle nous a préparé\nun gentil dîner. Nous causerons. Vous comprenez qu'un sale ramoneur,\ncomme moi, ne peut vouloir d'une belle-sœur, qui chante dans les auberges\nde la campagne et les cafés-concerts des villes, ni qui épouse un juif. Mais\nnous arrangerons tout cela... » Et il remit sa main dans celle de Mitzi.\n   Lina suivait à deux pas, se forçant encore un peu pour pleurnicher.\n   Comme ils passaient devant le porche, Mitzi demanda :\n   — \" Entrons encore une fois... Il faut bien montrer à la Sainte Vierge ce\nqu'elle a fait de nous et la remercier... Seulement une petite prière! Notre\npremier acte de petits fiancés. \"\n   Mais, au même moment, Lina se retrouva face à face avec son amoureux\nde Freien, le fuyard qui, ayant donné le tour inverse par l'autre côté de\nl'église, aboutissait nécessairement, lui aussi, au portail. Il ne put faire\nsemblant de ne pas la voir. Avec une ironie caustique en diable, très\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                   SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                           207\n\n\n\npoliment, il la salua et disparut en bas le grand escalier de la terrasse... La\ncolère sécha les larmes de Lina, mais, dans sa pensée, ce fut Mitzi qui écopa\nde ses désobligeantes réflexions... car, regardant le couple charmant, si\njeune, si heureux, si délicatement assorti, qui la précédait, dans l'ombre\nbleue et parfumée d'encens de la basilique, et qui n'avait pas même songé à\nlui offrir de l'eau bénite :\n   — « Quel goût de ramoneur il faut, pour avoir choisi Mitzi! Et ce que je\nme charge de lui tenir lieu de belle-mère à ce Franz! »\n\n\n\n  Vienne, Octobre 1897.                                 WILLIAM     RITTER.\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "                              CLOITRE DE MONREALE\n                     (D'après une photographie de G. CRUPI, de Taormina.,'\n\n\n\n\n     HEURES SICILIENNES (1)\n\n                                      MONREALE\n\n\n\n\n              LA route, escarpée et poudreuse, fait un nouveau\n                lacet. Et voici que se dresse devant nous Mon-\n                reale, l'antique et minuscule cité archiépiscopale,\n                surgissant du milieu des enivrants bosquets\n                d'agrumes dont la verdure lustrée tapisse la\n                Conca d'Oro. Au faîte d'une colline, elle étincelle\n                dans la lumière vibrante. Ses maisons, dont\ncertaines penchent sur le vide, sont serrées autour d'une cathé-\ndrale de féerie. On dirait d'une nichée de poussins blottis aux\nflancs de leur mère.\n   (1) Voir dans Durendal juillet 1897: Soir sur l'Etna;         août 1898 : Taormina;   sep-\ntembre 1898: Girgenti.\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                      HEURES SICILIENNES                       209\n\n\n\n   La majesté de cette église, fameuse entre toutes celles de la\nSicile, n'a rien de grave ni d'ascétique. Elle n'est point réduite,\ncomme ses sœurs du Nord, à emprunter aux velours profonds\ndes vitraux une transparence de vie. Fille du soleil, le pur\néclat du jour égaie librement la nacre de ses marbres et fait\npapilloter de joie les mosaïques de toutes couleurs qui la parent.\nSon ordonnance est romane, non sans quelques réminiscences\nbyzantines. D'un jet puissant, elle dresse en une triple nef les\nfûts enrubannés de ses dix-huit colonnes qui, l'une à l'autre, se\nmarient par des arcades en ogive lancéolée. A la hauteur des\nchapiteaux, s'étendent, soulignées par une gracieuse frise de\ntrèfles, des mosaïques sans fin, dont s'émaillent aussi les bas-\ncôtés, le transept, les absides. En de naïfs poèmes, — pierres\net verres mêlés, — elles disent les plus beaux récits de l'Ancien\net du Nouveau Testament. Leurs processions scintillantes,\naprès s'être déroulées sur les murs, vont confluer tout au fond\nde l'abside centrale, dans la demi-coupole qui domine l'autel,\nen une tête de Christ, colossale et souveraine, dont le regard\ntroublant emplit l'église tout entière.\n   Bâtie au XIIe siècle par Guillaume II dit le Bon, qui était le\nfils de ce Roger de Hauteville et le neveu de ce Robert Guis-\ncard, les hardis frères normands qui disputèrent la Sicile aux\nSarrazins et enfin la leur arrachèrent après une guerre épique\nde trente années, la cathédrale de Monreale, sépulture des\nsouverains, proclame l'essor d'une race jeune et forte, reconnais-\nsante à Dieu d'avoir pu reconquérir pour Lui en même temps\nque pour elle-même la perle de la Méditerranée, — reconnais-\nsante aussi d'avoir découvert, en ces régions divines, le havre\nde grâce où amarrer enfin ses esquifs aventureux.\n  Après les Normands, d'autres races et d'autres dynasties\nsont venues, plus somptueuses encore, mais moins héroïques.\nLa Renaissance a fait surgir d'autres conceptions et d'autres\nstyles qui, à la spiritualité spontanée des bâtisseurs médiévaux\nsuperposèrent l'ostentatoire emphase d'une religiosité toute-\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": " 210                         DURENDAL\n\n\n\npuissante. Dieu merci ! le mauvais goût pompeux des Bourbons\nd'Espagne n'a pu escalader les murs enluminés de Monreale\nni obscurcir l'harmonieux rayonnement qui pleut de ses voûtes\nantiques... Mais il s'est donné libre carrière dans les chapelles\nlatérales : que de draperies de pierre, que de nuages de cipolin,\nque de dais de bois peint sur ces autels et ces sarcophages !\nQue de pendentifs et de colonnes torses ! Et que d'or sur tout\ncela, ou de bronze doré ! Et que de blasons et d'entrelacs ! Et\nque d'anges replets, de griffons dressés et de dauphins aimables\nparmi ces souvenirs hétérogènes, qui mêlent les Hohenstaufen\net les Anjou, les Aragon et les Naples...\n   Tandis que, montés aux toitures, en haine de ces extrava-\ngances, nous suivons un chemin de ronde parmi les plombs\nbrûlants, d'en bas arrive jusqu'à nous, avec la cadence d'un\nencensoir qui se balance, une psalmodie scandée à l'ombre du\nchœur par quelques chanoines et quelques enfants. C'est comme\nun écho lointain de vagues qui déferlent, mourant et renaissant\ntour à tour.\n   Nous surplombons maintenant un cloître bénédictin qui\ns'ouvre sur un des côtés de la cathédrale. D'un style plus arabe\nque gothique, son pourtour de colonnettes fuselées et géminées\névoque le souvenir de quelque cour de l'Alhambra. Dans un de\nses angles, une fontaine d'eau vive qui jaillit d'un pilier s'encadre\nd'une dizaine de colonnes, habillées de mosaïques d'or et de\ncarmin. Et la fraîcheur et la joliesse nous en paraissent déli-\ncieuses.\n   Parvenus plus haut, plus haut encore, nous dominons, d'un\nbelvédère idéal, un des paysages les plus étendus et les plus\nvariés dont puissent s'éjouir le regard et s'émouvoir l'âme des\nhommes. Au centre d'un hémicycle de montagnes lumineuses,\ndont la colline où s'agenouille Monreale n'est qu'un simple\npalier, la Conca d'Oro, immense vasque de verdure, à peine\ncreusée en son milieu par le lit du Fiume Oreto, fléchit molle-\nment du côté de Palerme et. de la mer de Tyrrhène. Cette\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                         HEURES SICILIENNES                          211\n\n\n\nexubérante végétation d'orangers, de limoniers, d'amandiers,\nde lauriers pénètre l'atmosphère d'un parfum qui serait trop\nlourd et trop capiteux sans la brise estivale qui fait frisseler,\ncomme la surface d'un lac, les cimes ininterrompues de ce\njardin paradisiaque. J e t é e dans cette verdure, tranche de ci de\nlà la note blanche d'une villa princière, flanquée de ses laby-\nrinthes aux petits temples doriques. Vers la gauche, cet unique\nbouquet de cyprès noirs cache l'entrée du souterrain des Capuc-\ncini qui servit longtemps de nécropole au beau m o n d e sicilien :\nd'innombrables cadavres, hommes et femmes, desséchés comme\ndes poissons fumés, s'alignent ou s'entassent le long des parois\nclans des postures affaissées ou t o r d u e s ; les h o m m e s attachés\npar la ceinture à un anneau scellé dans le mur, les femmes\ncouchées en des caisses vitrées et déployant un luxe macabre\nde toilettes décolletées et de bas ajourés...\n   Plus loin, la verdure se découpe en un croissant tout blanc où\ns'étale P a l e r m e la Felicc, P a l e r m e la bienheureuse, élégante et\nthéâtrale, plus espagnole qu'italienne, et dont on découvre d'ici\nles deux grandes artères : la via Macqueda et la Corso Vittorio\nEmmanuele qui par le milieu l'écartèlent à angle droit, et tracent\nainsi sur elle le signe de la croix... L a croix dans le croissant,\nne voilà-t-il pas du paysage symbolique, et du meilleur ?\n   Par delà les architectures et les roches pompeuses, s'ouvre\nle golfe en une large et gracieuse échancrure gardée par deux\nmontagnes que le soleil, déjà à son déclin, revêt d'une teinte\nd'améthyste : le monte Pellegrino, où reposent les reliques de\nsainte Rosalie, et le monte Catalfano. L e u r s arêtes se\ndécoupent radieuses, sur une mer bleue qui monte à l'infini,\nanimée parfois d'un îlot lointain ou de la fuite d'une barque de\npêcheurs.\n   Obsédés par ce prestigieux et inlassant décor, nous vou-\nlûmes souffrir de la mort de ce soleil qui semblait être le secret\net l'essence m ê m e de t a n t de splendeurs. Sa mort était proche.\nEt déjà le soleil avait disparu pour la ville et la vallée que\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "  212                          DURENDAL\n\n\n\nnous pouvions encore, du haut de la tour, percevoir et presque\ncompter ses dernières palpitations à la crête du Pellegrino. La\nnuit accourut.\n\n            Des sables aux coteaux, des gorges aux versants,\n            De cime en cime, elle enfle en tourbillons croissants\n            Le lourd débordement de sa haute marée...\n\n    Dans les grisailles du crépuscule, nous vîmes fuir l'immense\n cirque des montagnes dont les têtes violettes l'une après l'autre\n s'étaient éteintes, ce pendant que seul, d'avoir bu le dernier\n rayon de l'astre, le Pellegrino gardait quelque temps encore la\n transparence lactée d'une opale qui se meurt.\n    Mais, comme pour nous prouver qu'il n'est point, dans la\n-nature, d'être ni de chose indispensable, ce deuil fut court et\n dans les ténèbres que nous avions prévues et qui nous enve-\nloppaient, filtrèrent bientôt les flèches d'argent de la lune.\n    Et tandis que celle-ci, en sa pleine ampleur, ascensionnait\ndoucement vers l'empyrée, ce paysage tantôt vermeil se poudra\nd'une lumière uniformément blanche qui découpait avec une\nnetteté métallique les nobles lignes des montagnes et les\nsilhouettes des arbres fruitiers et des cactus. Elle semblait,\ncette lumière intense et dépourvue d'éclat, avoir quelque chose\nde factice et de surnaturel à la fois. Et dans cet air d'une dou-\nceur soyeuse, où flottaient des odeurs de fruits mûrs, — dans\nce silence élyséen, troublé à peine par le roucoulement de\nquelques colombes, — devant cette nature figée par cette\nclarté hyperbolique, — c'était la sensation d'être si loin, si loin,\n— c'était la langueur d'un heureux et volontaire exil en un\npays de rêve...\n\n\n                                            H.   CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "LA F L Â N E R I E AU V I L L A G E\n      par E U G È N E   LAERMANS.\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": ""}, {"page_pdf": 266, "texte": "LE MISSEL DE LA LUNE\n\n\nLa lune aux doigts,finssans les courber frôle\nL'oranger, le lys et le frêle saule,\nEt sans leur ravir leur essor changeant,\nJette sur les flots sa chaîne d'argent.\n\nElle irise et fond la pâle dentelle\nDes nuages purs errant autour d'elle,\nEt pour mieux ravir leurs souples clartés\nElle les saisit de ses bras lactés.\n\nLa lune pensive au ciel enlumine\nUn missel d'azur de sa main câline;\nLa nacre et l'opale et les ors trembleurs,\nEt les blancs brumeux nuancent ses fleurs.\n\nL'étoile candide au vaillant cierge,\nLui donne le frais regard de la Vierge ;\nL'aurore légère, au pas caressant,\nMet sur sa palette un éclair de sang.\n\nQuand tu finiras la page dernière,\n0 lune aux doigts fins écris ma prière ;\nTrace le fervent appel de mes vœux,\nAvec tes rais longs comme des cheveux.\n\nEt pour entourer de deuil et de flamme\nLes De Profundis, demande à mon âme\nL'amour qui l'étreint d'un charme immortel,\nEt fais-le dormir dans ton bleu missel.\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "    Chanson R o u m a i n e\n\n0 ma sœur, vous avez oublié votre anneau\n           Dans le maïs aux bords de l'eau,\nEt l'eau noire au maïs hier s'est fiancée,\n           L'eau noire des joncs oppressée,\nAvec la bague fine où rit ton pur bonheur,\n           L'eau noire et le maïs songeur.\nHélas ! jeune maïs à la chanson de fleuve,\n            Tu mourras et l'eau sera veuve.\nQue lui dis-tu la nuit, que lui dis-tu le jour ?\n           L'eau semble immobile d'amour.\nLes saules sont jaloux de vos pensifs murmures,\n           Les saules aux blêmes ramures.\nIls se parlent tout bas, ô mais, de ta mort,\n            Tandis que l'eau s'enivre et dort.\n           L'eau noire des joncs oppressée,\nL'eau noire au vert maïs hier s'est fiancée.\n\n\n                                  H É L È N E VACARESCO.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "PORTRAIT DE L'ARTISTE.\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": ""}, {"page_pdf": 270, "texte": "             Eugène L A E R M A N S\n\n\n                   LA Maison d'Art de Bruxelles a exposé une quarantaine\n                     d'oeuvres qui permettent d'étudier en sa rapide évolution\n                     comme en son épanouissement, une des plus impérieuses\n                     natures d'artiste qui soient aujourd'hui.\n                        A sa première visite, une très grande âme s'exclamait :\n                      « C'est absolument admirable! Cela vous fait tout brisé de\n                     pitié et de commisération !\n                        L'on ne saurait mieux dire. Laermans fait admirer de\ncompassion, une compassion délicieuse, pleine d'une totale exultation d'art.\nSon art est de souffrance; ainsi doublement beau puisque la nature n'a point\nd'autre révélation que la souffrance et la beauté; puisque, de ces deux termes,\ncurieusement antithétiques et similaires, s'accomplit l'amour, lapins vivante\nexpression de la vie ou de la mort.\n   Il semble que rien ne soit plus éloigné d'une telle oeuvre que la beauté au\nsens banal du mot; pourtant la beauté véritable y est toute, par {'expression\nspécialisée, caractérisée, personnalisée avec une puissance de concentration\nextrême. L'expression ! Voilà le beau véritable tel qu'il doue universellement\nla nature et ne se confond pas avec nos convenances, nos préjugés d'éduca-\ntion. L'on pourrait appeler l'expression la vie personnelle des formes, leur\nâme vivante, seule beauté, seul motif véritable d'amour.\n   Si le loisir nous en était donné, nous voudrions développer les conséquences\npsychiques de la remarque suivante : lorsqu'un peintre atténue l'expression\nindividuelle d'une forme, il provoque le désir, cette honte; lorsqu'il l'accen-\ntue, il appelle l'amour, cette splendeur. La comparaison d'une œuvre du\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": " 216                               DURENDAL\n\n\n\nCorrège avec une autre de Botticelli suffirait à éclaircir ce point, montrant\nque la propriété expressive constitue universellement la beauté véritable, pure,\naffranchie des contingences de désir, d'appétit, de civilisation. De telle\nnature est la beauté souffrante que Laermans trouve dans les êtres et les\nchoses misérables comme s'il avait aperçu Monsalvat au Vendredi-Saint ;\ns'il avait compris la blessure éternellement radieuse qui livre son sang en\nœuvres d'amour. Evidemment, nous approchons ici du lieu sacré (très loin\net partout?) où se rapprochent et s'équivalent en un mystérieux baiser\nd'hymen, amour, souffrance et beauté confondus par leur essence unique,\nauréole ou symbole de l'inconnaissable vie. C'est ici que Platon, Dante et\nFrançois le Séraphique s'étreignent dans un commun prosternement.\n   La vérité de ces réflexions ne pouvait apparaître nulle part plus évidente\nque devant les œuvres qui nous occupent. Dans chacune et à travers leurs\névolutions, l'artiste va vers le décisif dans le ton et la ligne comme dans la\ncomposition et la physionomie. Le portrait d'homme reproduit ici est\nd'une grande valeur documentaire comme une sorte de « brevet supérieur\nou de diplôme, attestant le point initial, l'habileté nécessaire, condition des\nefforts artistes. Le portrait de jeune fille en blanc d'un grand charme\nmalgré encore un peu de banal, montre déjà aux cheveux ces lumières\nfrisantes qui, dans 1'Aveugle, sont devenues les touches claires si\ngrandement justes et décisives. Entre ces deux dates, il faut étudier la\nconquête des couleurs dans l'étude de la femme en blanc où celui-ci devient\nsi nombreux et si intense; dans le paysage gris (une délicatesse de loisir que\nmagnifiquement s'interdit le peintre douloureux) où l'appel de l'eau fait\nmonter celles-ci en ruisselets d'argent. Examinée de près, cette pâte polie\ndonne la joie des onyx et des jades.\n   Décisif surtout, jusqu'à régler (comme il est bon) le paysage et toute\nl'œuvre, se révèle le dessin des physionomies. C'est dans les œuvres datées\nde 1890, quelques années plus tôt et plus tard, que le fait peut être surtout\nétudié. Les épaules tombantes, les dos voûtés, les visages projetés en mufles\nde bêtes hurlant au ciel, toute la dégénérescence de la plainte et de l'effort, est\naccusée avec un vouloir sagace qui arrive à une forme caricaturale en ce\nqu'elle est plus expressive que la vision commune, belle en ce qu'elle n'est\nqu'expressive, non viciée de rire ou de calomnie. Voyez dans l'Enfant la\nvieille qui regarde l'enfançon par-dessus l'épaule de la mère. C'est à\nce moment encore (dans la Complainte) qu'apparaissent le mieux les\ndélicatesses de tons des vêtements de pauvres, les seuls supportant la beauté\nde l'usure avec ses bleus-verts, ses roux-blonds, ses rouges-oranges.\n  Comment l'expression des visages, des âmes, se symbolise dans tout le\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "   L'AVEUGLE\npar EUGÈNE LAERMANS\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": ""}, {"page_pdf": 274, "texte": "                            EUGÈNE LAERMANS                                217\n\n\n\ntableau, il le faut voir le plus facilement dans le grand triptyque de l'exil\noù souffrent et craignent non seulement les hommes, mais encore la terre\nqui les porte et le ciel qui les éclaire. A droite, c'est le village; comme\nreflue le sang au cœur avant les paroxysmes, la foule s'y agglomère devant\nl'église. Les têtes ont ce curieux renversement relevé, geste de stupeur revu\ndans l'Aveugle et disant par l'ébahissement des simples tout l'inutile effort\nhumain vers le mystère. Ici, c'est d'abord vers le prêtre qu'il se tourne et se\nlève; échappant seul à l'hypnose un jeune enfant se penche vers la terre ou les\nbêtes. Un peu d'azur matinai luit au ciel entre les nuées d'orage qui pèsent\nsur les chaumières délaissées du bord de l'eau. Au panneau central cette\nfoule s'allonge selon le chemin comme une houle sur la plage. Déjà lointain,\nderrière l'eau qui le mire de reflets, qui le double de regrets, trône le village\ncouronné de la tour d'église, sous l'illumination du grand jour mourant avec\nson lointain comme meurent le présent et le certain pour l'illusoire avenir.\nSon appel, magnétiquement, a passé sur la foule, révélateur de soi, de leur\nvie, pour tous ces êtres qui s'ignorent. Et rien ne saurait dire la beauté de\nce geste en cette foule, de ce remous en ce flot, s'accusant, se multipliant\nvers la tour qui rappelle. Voyez surtout l'homme traînant un chien dont\ns'amuse encore une fois un enfant. Les détails aussi : les paquets révélant la\nsubstance (comme dit l'Écriture) l'avoir mince ; les couleurs pauvres et dures;\nla puérilité tendre des bêtes emmenées. Et voici l'arrivée : un mur nu dont\nle jour du couchant, du passé, montre l'appareil dur, rabat le flot humain\nvers le geste du réverbère au quai. Nous ne voyons plus qu'un visage de\nfemme, deux regards d'enfants, l'hésitation d'un chien ; le flot des têtes roule\nau fleuve déjà nocturne où les grands bateaux attendent et prendront.\n  On le voit constamment dans l'œuvre de Laermans, ce mur dont nous ne\nsavons pas l'origine et qui se coupe brusquement par un geste de lanterne\nbrandie, parallèlement aux destins pauvres, à toute existence. Dans l'esquisse\nde l'Enterrement au Village, on ne le trouve pas, pour plus de repos, moins de\nmort; une douceur de vert et de tempête mouillée berce le petit groupe\nque courbe le cercueil; il reparaît dans le tableau avec son symbole\ninstinctif. Les inquiètes faces ne se relèvent pas mais sont inclinées vers le\nchemin au long duquel une clôture vacille et où sourd, dans les ornières,\nune lumière de ciel. Inversement, ici, un enfant regarde en haut.\n  Ainsi l'Ame des foules se révèle énorme et simple, recueillie, inquiète, bat-\ntant les murailles, emportée parfois en des chutes de vertige, s'engouffrant\nderrière le cercueil dans l'abîme de l'église ou derrière la fascination du\ndrapeau rouge, largement plongé en elle, effilé vers le ciel bleu dur.\n  Une gamme rousse, très curieusement, correspond toujours à une exacer-\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": " 218                            DURENDAL\n\n\n\nbation de violence : joie de kermesse ou affolement d'incendie. Elle précède\nsurtout, chronologiquement, les dernières toiles d'un ton et d'un dessin\ncomme parfaits : l'Ivrogne, qu'en des pâleurs de neige blafarde traîne la\nfemme avec des enfants pareils à des gnomes de tentation horrifiques et\npitoyables; l'Aveugle en synthétique profil perdu parmi un paysage d'âme\nverte...\n  Comme à bon droit, dans un profond portrait, l'artiste donne pour\ncommentaire à son icône la procession des tristes foules, parallèle à celle\ndes nuées dans un ciel tragique !\n\n\n                                                             E D M . JOLY.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "LES   EMIGRANTS     (triptyque)\n      par EUGÈNE LAERMANS.\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": ""}, {"page_pdf": 278, "texte": "              RECUEILLEMENT\n\n\nLe soleil a plongé derrière les portiques\nQue construit sa splendeur dans le calme couchant ;\nEt la mer, où se jouent des reflets magnétiques,\nComme un hymne d'amour pour les beaux cieux mystiques,\nÉlève dans les airs l'ampleur de son plain-chant.\n\nLes astres, lentement, âmes mystérieuses,\nFleurissent de leurs ors vibrants et palpitants,\nLes champs d'azur baignés de clartés radieuses;\nOn dirait, sous ces yeux aux flammes bienheureuses,\nLe sourire éternel d'un céleste printemps.\n\nLes bois vertigineux où vient s'accroupir, l'ombre,\nLes grands bois surhumains restent silencieux;\nIls semblent écouter les murmures sans nombre\nQui, les émerveillant dans leur profondeur sombre,\nMontent du sein terrestre et descendent des cieux.\n\nLe calme plane sur la plaine taciturne,\nEt les êtres heureux plongent dans le sommeil\nCar la paix a versé les flots bleus de son urne ;\nLa nature travaille en son repos nocturne,\nC'est la mort d'une nuit dans le divin réveil.\n\nEt mon âme, ravie en extases profondes,\nIvre de liberté, se disperse en tout lieu ;\nElle s'identifie aux lumineuses ondes,\nAspire à remonter à la source des mondes,\nPressentant la présence invisible de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "        ASPIRATION\n\nOh ! les désirs d'un cœur que la vie a froissé !...\n— Sourire à l'avenir, oublier le passé,\nEt nager dans la vie ainsi qu'en une eau claire;\nFaire que pour toujours la chair lasse s'éclaire\nD'un rayon d'espérance et d'un regard de Dieu;\nRenier le néant ; ne vouloir en tout lieu\nQue l'astre éblouissant des puretés divines ;\nS'éloigner à jamais des lèvres assassines,\nEt ne voir en l'amour qu'une loi fiançant\nLe dieu sentimental au génie indulgent, —\nSeigneur ! réaliser cela qu'est mon seul rêve,\nEt qu'une femme bonne, et douce, et noble achève\nAvec moi ce labeur entrepris en son nom,\nEt reste à mon côté pour vaincre le démon,\nC'est tout ce que j'envie, et la Fin serait fière\nCar l'arme de la mort n'atteint que la matière !\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "             ÉLÉVATION\n\n                           I\n\nViens ; prends-moi par la main, et mets ta confiance\n       En notre amour immaculé;\nNous allons parcourir notre rêve étoile\n       Au fond du ciel qui nous fiance.\n\nDéployons l'aile ! Il faut que notre effort immense\n      Nous porte dans l'illimité;\nLà, nous contemplerons dans sa sublimité\n      La divine magnificence.\n\nJe veux me libérer du monde mensonger\n       Et jusqu'en l'infini plonger\nAfin que notre amour soit pur comme la vie.\n\nLà seulement se trouve un durable bonheur,\n       Car toujours règne l'harmonie\nDans l'éblouissement de l'unique splendeur !\n\n\n                          II\n                                     A Mlle Eug.   VANDEN HOUTEN.\n\n\nQuand, loin de la rumeur énervante des villes,\nJe m'enferme en mon rêve ainsi qu'en une tour,\nMon esprit, ne songeant qu'à son unique amour,\n(Car les autres amours lui semblent puériles),\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "222                         DURENDAL\n\n\n\n      Aperçoit tout à coup l'ange aux grands yeux tranquilles,\n      Plus calme que la nuit, plus charmant que le jour ;\n      Et mon âme, quittant le corps stupide et lourd,\n      Et planant au-dessus des multitudes viles,\n\n      Se mire au pur regard de l'être essentiel.\n      Il est là ! Son front plonge au plus profond du ciel\n      Dont l'intense clarté lui fait une auréole;\n\n      Et voici que du haut de son éternité\n      L'Idéal, me versant sa divine parole,\n      M'incite à me grandir selon son entité !\n\n                                                 J U L I E N ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                   Alfred VERHAEREN\n\n\n                 QUELQUES œuvres,      naguère, au Cercle Artistique, motivent\n                     cet essai d'exégèse toujours insuffisante sur le plus somp-\n                     tueusement recueilli des grands peintres contemporains.\n                        La peinture d'Alfred Verhaeren est avant tout précieuse.\n                        Elle évoque le symbole de l'or dont fut, hélas, oubliée\n                     la vie. Pour l'âge moderne, il n'est plus que la première\n                     des marchandises; Pindare y criait le sang du soleil\n                     et l'âme radieuse des choses. Le Seigneur lui-même\n comprit ce mystère dans la Révélation. C'est l'or de flamme et d'amour qui\n marque sa présence au milieu des chéroubim du propitiatoire ; qui porte sa\n chair et contient son sang blessés par la lance d'or des paroles consécra-\n trices. Reflétant la divine magnificence, les âges chrétiens appelèrent d'or la\n femme drapée dans le soleil et dont la parole, plus créatrice que les initiales\nfiats, consacrant le verbe en son propre sang, était écrite, aux missels du\n sacrifice, en caractères dorés, dans la Messe d'or.\n   Cet or, Verhaeren le cherche toujours et partout, mais surtout dans les\nlieux de recueillement, trésors d'âme pareils aux trésors antiques des rois.\n   Pour l'objet précieux, pour les joyaux, l'homme choisit les plus rares,\nfermes et perpétuelles substances, triomphant alors du temps et du lieu par\nla dureté, qui transforme l'usure en lumière, et la valeur qui sait équivaloir\nles substances universelles. Le coffret, le reliquaire, deviennent parfois des\nchambres d'or comme le moyen-âge germanique les aima pour des vierges\nmartyres, à Cologne, à Constance. Les sacristies, les salles d'étude, les\nlieux de silence, tout l'espace vibrant apparaît dans l'art de Verhaeren\n comme ces chambres d'or qui gardaient la flamme et l'encens d'une vie\nsacrée inviolablement présente. Telles ses sacristies pleines d'objets d'exqui-\nsité; les vêtements liturgiques y solennisent des rites, les missels y animent\nleurs enluminures, et à cause des statues immobiles sous la frémissante\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": " 224                              DURENDAL\n\n\n\n couleur, ne bouge pas un enfant asservi à l'incantation religieuse de l'or,\n pris en d'invisibles fils de silence. Pareillement prie toute la chapelle sous le\ngeste éternel du Crucifix et l'auréole d'or de la Mère, aux pieds desquels\nbrûlent, dorées, les chandelles en pleurs des grands vœux et les âmes des\npauvres.\n   Comme l'ascète va prendre, pour la journée et la vie, une couleur d'âme\naux coutumières effusions de sa ferveur, c'est là que le peintre a pris ce\nton d'or et de gemmes, ces bleus, ces rouges, ces bruns, ces verts uniques,\nqui font le coloriste incomparable dont la louange est si difficile par crainte\nde banalité. Sans aucunement spécialiser la vision, mais par la seule quintes-\nsence, il retrouve et dramatise magnifiquement ses tons de reliquaire dans\nl'universelle nature. Autrefois les images sacrées, aux moments solennels\ndu monde, se couvraient d'une moiteur prodigieuse. Ainsi, devant son art,\nles roches projettent leur âme en lumière d'or versicolore. Les fourrés des\nsous-bois s'animent également de la vie mystérieuse de joyaux souples,\nvivants, aériens. Au-dessus d'orées sombres, le ciel vibre d'une incomparable\nlueur d'œil clair, cette lumineuse gemme du corps. Héroïques comme en\narmure d'or sont les bateaux de nos pêcheurs, ces « sabots » dont la forme\nadmirable de conque semble la complémentaire des courbes de flots, qu'elle\nbrave. Une flamme rouge au mât, parmi des éclaboussures de couchant\nvermeil et des rappels bleus, ils disent en de petites toiles prodigieusement\ngrandes, toutes les argonautides, toutes les épopées de l'eau. N'étant même\nplus vivantes mais harmoniques d'accords colorés, les natures mortes maté-\nrialisent davantage les tons favoris. 'Des poires vertes, des olives, des\naubergines deviennent les prodigieuses émeraudes dont s'enivrait Flaubert,\nles onyx, les gemmes des féeries silencieuses, recueillies, que crée l'essence\nde la lumière; tandis que le croc du garde-manger, noyé d'ombre rousse,\nrappelle le jour rembranesque, mais plus doux de plus d'or endormi.\n\n\n                                                                  E D M . JOLY.\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "Le Printemps mensonger\n\nIl est des jours d'Hiver pleins de douce clémence,\nOù la terre est si tiède et le ciel si léger\nQu'il semble que déjà le clair Printemps commence\nEt que la neige triste a fini de neiger.\n\nLa forêt qui dormait, soudain tressaille toute,\nParmi des chants de source et des concerts de nids,\nEt les groupes d'enfants qui passent sur la route\nSe prennent à sourire aux vallons rajeunis.\n\nDans un frisson d'éveil, la vigne vierge enlace\nLes fenêtres qui vont s'ouvrant comme des yeux;\nEt, pareille aux ruisseaux délivrés de leur glace,\nLa vie au loin déborde avec un bruit joyeux !\n\nIl éclôt des bourgeons aux branches, à mesure\nQue le soleil épanouit ses lents rayons.\nLes coteaux sont dorés sous le ciel qui s'azuré,\nEt l'on s'attend à voir naître des papillons.\n\nOn respire une vague odeur de chèvrefeuille,\n— Tant notre âme se fie à ce qu'elle rêva !\nEt d'un même salut d'espérance, on accueille\nLe Printemps qui s'en vient et l'Hiver qui s'en va\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "                   DURENDAL\n\n\n\nPuis, lorsque l'éphémère enchantement s'achève,\nOn garde au fond du cœur la claire vision :\nComme un crédule enfant s'êveillant d'un beau rêve,\nOn reste prisonnier de son illusion;\n\nEt quand sont revenus l'Hiver morne et sa neige,\nOn croit, les yeux emplis d'un avril mensonger,\nQue le Printemps s'avance avec son doux cortège,\nParant de blanches fleurs les arbres du verger !\n\n\n                                      FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "P O R T R A I T D'UN BONHOMME   (étude)\n         par EUGÈNE LAERMANS.\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": ""}, {"page_pdf": 288, "texte": "      INTRODUCTION A LA LECTURE\n        DES MYSTIQUES FLAMANDS'\n                                      (Suite) (1)\n\n\n\n                 VIE DE JEHAN RUUSBROEC\n\n\n                                 CHAPITRE         XXI\n\n       Avec quelle absolue obéissance il accomplissait la volonté\n                          de son supérieur.\n\n               PRUDENT dans les conseils, puissant dans les\n                secours, il n'était pas moins fervent dans l'obéis-\n                sance; et cela jusque dans les moindres actes de\n                sa vie, comme le prouve le fait suivant :\n                   Il était gravement malade et sollicitait le\n                frère infirmier de lui donner à boire un peu d'eau\n                pour étancher sa vive soif. Le prieur la lui fit\nrefuser, craignant que cela ne le rendît plus malade. Quoiqu'il\nsentît une soif extrême, que même sous l'action de cette fièvre\nardente ses lèvres se fendissent par ces intolérables ardeurs,\navec la plus paisible résignation, le dévot Prieur accueillit ce\nrefus, préférant offrir à Dieu le sacrifice d'obéissance plutôt\nque de sacrifier à la concupiscence de la chair.\n (1) Voir les numéros de janvier, février, juillet et octobre 1898 et janvier 1899.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": " 228                        DURENDAL\n\n\n\n   Craignant, plus tard, que la mort par la soif ne vint à le\nsurprendre et plus préoccupé du chagrin que cette mort aurait\ncausé à ceux qui lui refusaient à boire que de sa santé propre :\n« Père Prieur, dit-il humblement, si je ne bois cette fois, je ne\nguérirai jamais de la maladie dont je souffre. » A cette parole,\nle Prieur plein d'effroi : « Buvez, mon frère, buvez à l'aise ! »\n   Il prit de l'eau et sur l'heure entra en convalescence.\n\n\n\n                         CHAPITRE   XXII\n\n\n       Combien édifiants et consolants étaient sa douce parole\n                          et sa présence.\n\n\n   Souvent, aux heures permises, les frères venaient cueillir sur\nses lèvres la parole qui devait ou les encourager dans la pour-\nsuite de la perfection, ou les aguerrir contre la tentation, ou\nles pousser plus loin dans la contemplation. Et chacun, chose\nmerveilleuse, trouvait dans ces paroles melliflues ce que son\ncœur cherchait.\n   Son verbe était si enflammé, si efficacement générateur de la\ndivine douceur que parfois les frères qui étaient venus le\nrejoindre, comme d'habitude, après les compiles se retrouvaient\nencore près de lui, quand la cloche sonnait les matines. Tant\nétaient amoureux ses colloques, tant douce sa bénignité, tant\nflambantes d'amour les âmes des auditeurs qu'on oubliait le\nrepos bien mérité. Et ce qui vaut la peine d'être dit, c'est\nqu'après ces saintes veilles, l'on n'était pas moins dispos à\nchanter les divines louanges. Bien plus, cette ferveur d'amour\nbue à l'aimable source de l'amoureux colloque faisait comme\nune joie nouvelle à parfaire l'œuvre sainte.\n   Ce n'est pas une fois, mais souvent que cela survint à plu-\nsieurs frères qui me l'ont raconté.\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                      MYSTIQUES    FLAMANDS                   229\n\n\n\n                        CHAPITRE    XXIII\n\n                 Comment l'assaillait le diable.\n\n   Mais le malin et mille fois artificieux, l'antique Jaloux du\nsalut des hommes, tentait et assaillait le dévot Prieur avec\nd'autant plus de rage que par ces pieux exercices l'on empê-\nchait ses diaboliques tours de malices et l'on empêchait ses\nfâcheux bénéfices. De là, cette apparition l'une fois sous la\nfigure d'un bouffon, l'autre fois sous celle, d'une autre terrible\ncréature pour troubler l'âme du saint homme. C'est de lui-\nmême que nous tenons ces détails.\n   Quand on l'interrogeait : mais n'avez-vous pas peur ? il répon-\ndait simplement: non; quelquefois il se plaignait seulement\nque cette méchante et funeste bête si odieuse à Dieu eût le\npouvoir de l'approcher de si près. Il pressentait ses attaques et\nse prémunissait des armes saintes. Dans sa vieillesse, il dormait\ndans la même cellule avec le Prieur, ce dernier l'entendit crier\nune fois : Père, le voilà qui vient ! Père, le voilà qui vient !\n   Une autre fois il eut beaucoup à souffrir de l'ennemi des\nhommes. Et voici comment il y donna lieu.\n   C'était l'habitude de lire les anniversaires des défunts, au\nchapitre, et chacun à part, suivant l'ordre où ils étaient inscrits\nau martyrologe. Quelques moines dévots demandèrent à Jean\nqui, pour lors était prieur, de pouvoir les commémorer tous en\nune fois. Le dévot Prieur moins prudent qu'à l'ordinaire accéda\nà cette mauvaise demande. Il en résulta pour lui une vie abo-\nminable que lui firent les démons.\n   Que les moines d'aujourd'hui fassent bien attention à ce qu'ils\nviennent de lire ! L'on se passe si facilement de telles infrac-\ntions ! Mais Dieu ne regarde pas les choses de la même façon.\nEt si parfois le démon ne les châtie pas ici-bas, qu'ils craignent\nle Juge sévère qui attend avec d'autant plus de patience qu'il\npunira avec plus de sévérité. Que chaque moine qui se sent\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "   230                                   DURENDAL\n\n\n\n coupable essaie de reconnaître sa faute avec le dévot Prieur et\n satisfasse par ses larmes et ses prières à Dieu et à ses frères en\n religion (1).\n\n                                    CHAPITRE        XXIV\n\n                         D'une apparition qui lui advint.\n\n   Souvent le visitait Notre Seigneur Jésus-Christ et dotait son\nfidèle serviteur de grâces insignes. Mais une fois Il se manifesta\nà lui visiblement, avec la bienheureuse Vierge Marie, sa glo-\nrieuse Mère et tous les saints de la cour céleste. Non seulement\nIl le remplit intérieurement d'une grande joie spirituelle, mais\non rapporte qu'il daigna lui parler et lui dire : « Tu es mon\nbien-aimé fils, en qui je me complais ». Puis l'embrassant, Il\ndit à sa Mère et aux autres bienheureux assistants : « Voici\nmon enfant bien-aimé ».\n   De cela une âme pieuse peut aisément conclure combien était\nagréable au Seigneur Jésus celui qui mérita d'entendre de la\nbouche même de la Vérité des paroles d'une si douce familiarité.\n   En vérité, je pense, qu'alors et bien souvent encore le dévot\nPrieur eut avec le Seigneur des colloques mystérieux qu'il n'est\npas permis à un homme de divulguer, mais que l'on entrevoit\ndans ses livres. Et le bon cuisinier (2) affirme qu'il le vit une fois\ndans le Ciel, élevé à un degré de gloire que n'a dépassé aucun\ndes contemporains.\n\n                                    CHAPITRE          XXV\n\n             De sa messe et de la dévotion qu'il y apportait.\n\n    Il s'efforçait de dire la messe, tous les jours. Depuis sa con-\n\n    (1) Nous avons réuni en un seul chapitre des idées similaires que le biographe avait dis-\njointes sous deux titres particuliers.\n   (2) Il s'agit de ce fameux frère cuisinier dont la figure est moins grandiose, mais plus ori-\nginale que celle de Ruusbroec et dont nous aurons peut-être l'occasion de parler aux lecteurs.\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                         231\n\n\n\nsécration à la prêtrise jusqu'à la fin de sa vie, bien qu'il fût âgé\nde plus de quatre-vingt-sept ans, il ne s'en abstint jamais que\npour cause d'infirmité ou quelque motif majeur d'égale sorte.\nUn jour l'on vit bien de quelle ferveur de dévotion brûlait son\nesprit pendant les divins mystères. Il était au canon ; et la rosée\nde la grâce céleste ruisselait sur lui de telle sorte, et la douceur\nliquéfactive de l'amour débordait tellement, que la nature ne\npouvait résister à cet afflux divin. Les forces lui manquèrent au\npoint de ne pouvoir se tenir debout. Le servant de messe\neffrayé s'en fut vite quérir un autre prêtre pour achever la\nmesse.\n   Ce qui prouve que cela n'était pas dû à une simple impuis-\nsance physique, mais à l'influence des charismates divins, c'est\nque ce phénomène lui arrivait fréquemment et cependant ne\nl'empêcha jamais de célébrer.\n\n\n                        CHAPITRE    XXVI\n\n    De la défense de célébrer qui lui fut faite et de l'humble\n                        réponse qu'il fit.\n\n   Un autre fait merveilleux justifie ce que je viens de dire. Le\nsaint Prieur avait par suite de son très grand âge tellement\nperdu l'usage de ses yeux qu'il lui était devenu difficile de dis-\ntinguer la forme de l'hostie et qu'il lui advint quelquefois à\nl'élévation de la montrer au peuple avec l'image du Crucifix\nretournée : la tête en bas et les pieds en l'air. Et cependant,\navec la plus grande dévotion il continuait à célébrer.\n   Un jour, vers les derniers temps de sa vie, il lui advint, étant\nà l'élévation, que la coutumière et bénigne présence de la sua-\nvité divine, l'envahit à tel point qu'il demeura hors de lui-même\net que, à moins du secours de la surnaturelle grâce, il eût rendu\nl'âme, tant l'excessive douceur de Jésus l'enivrait. Sans mouve-\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": " 232                         DURENDAL\n\n\n\nments, sans forces, sans usage des membres, il semblait au\nfrère servant qu'il était impossible à un homme si débile de\n continuer à vivre. Ce pauvre homme tremblait et s'attendait à\ntout moment à voir arriver la finale catastrophe; aussi, dès que\n la messe fut finie il courut avertir le supérieur. Ce dernier, aussi\neffrayé que le servant de messe, fit venir le dévot Prieur et lui\n défendit, et de peur du scandale de la communauté et de crainte\nde commettre un péché d'irrespect, de célébrer à l'avenir.\n    « Seigneur, mon Père, répondit humblement le saint vieil-\nlard, ne m'empêche pas, je t'en prie, pour de pareilles choses,\nde célébrer la messe. Ce qui semble extérieurement une fai-\nblesse due à l'âge est surtout un afflux de la divine grâce. A\ncette fois le Seigneur Jésus m'a visité et m'a dit avec une\njoyeuse douceur : Tu es mien et je suis tien ».\n\n\n\n                        CHAPITRE    XXVII\n\n                      Comment il communiait.\n\n\n   Chaque fois que le dévot Prieur avec sa coutumière dévotion\ncélébrait la messe et se nourrissait du saint corps de l'Eucha-\nristie, le Saint Esprit attirant son esprit le transformait mer-\nveilleusement par une telle glu d'amour de telle sorte que la\nbouche fermée, sans remuer les lèvres, dans une admirable\nquiétude, le dévot Prieur semblait n'avoir rien incorporé. C'est\nainsi que contre l'ordinaire coutume des célébrants il ne roulait\npas sur sa langue le Saint Sacrement ; ne l'insalivait pas, ne le\nmastiquait pas; mais dès qu'il touchait les Saintes Espèces,\nson âme courait joyeuse au-devant de l'Esprit; puis, comme si\nle corps n'existait plus, comme une épouse amoureusement\nappuyée au bras du Bien-Aimé, elle montait vers le Père de\ntout esprit.\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                      MYSTIQUES   FLAMANDS                    233\n\n\n\n  Un frère qui lui était particulièrement intime avait souvent\nremarqué ce divin phénomène; une fois, il s'enhardit à lui\ndemander comment il pouvait si rapidement avaler les Saintes\nEspèces. « Cher frère, répondit le Prieur, le Seigneur agit\navec ses serviteurs comme Il lui plaît ».\n\n\n\n                       CHAPITRE   XXVIII\n\n\n                  De sa préparation à la mort.\n\n\n  Plein de jours, le serviteur de Dieu, le dévot Prieur de\nVauvert, arrivé à l'âge de quatre-vingt-huit ans sentit ses forces\ndécroître considérablement et la vieillesse l'accabler. Le jour\nde sa dissolution était proche et s'avançait à grandes enjambées\ncelui que sa mère délivrée par lui du purgatoire lui avait tant\nde lois prédit et dénoncé, à savoir tout proche de l'Avent.\n  C'est avecune merveilleuse dévotion et une grande joie qu'il se\nprépara pour le grand jour; personne, à voir sa mine radieuse,\nne pouvait croire qu'il ressentît la moindre crainte, le plus petit\némoi ; au contraire, l'acte et le geste et la manière d'être, tout\nindiquait qu'il brûlait de se dissoudre et d'être avec le Christ.\nDe là, comme le cerf altéré qui soupire après l'eau vive des\nfontaines, ces profonds soupirs et cette très grande ferveur de\ncœur par lesquels cette âme heureuse désirait s'envoler vers les\nembrassements de l'Époux. De là aussi ce cri souvent répété :\n« Quand viendrai-je, quand apparaitrai-je devant la face de mon\nDieu ».\n   Il était pour tous ceux qui l'assistaient à cette époque un tel,\nmodèle de piété et de foi et de dévotion que tous disaient : s'il\nest pieux de pleurer notre frère Jean qui va mourir, il est\nencore plus pieux de nous réjouir avec lui, qui va jouir de la\njoie éternelle.\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "  234                       DURENDAL\n\n\n\n\n                         CHAPITRE   XXIX\n\n                     De sa mort très pieuse.\n\n   Sachant donc, par ses infirmités croissantes que le moment\nétait venu, il demanda humblement qu'on le transportât de la\nchambre du Prieur où il gisait dans la commune infirmerie des\nfrères. Une grosse fièvrese déclara compliquée d'une dyssenterie.\nAu bout de quinze jours de maladie il n'était plus qu'un souffle.\nIl se fit alors redresser devant tous ses frères qui pleuraient et\npriaient; puis, leur ayant dévotement recommandé sa pauvre\nâme, il retomba doucement et doucement rendit l'âme sans une\ntranse, sans un spasme d'agonie. C'était l'an du Seigneur mille\ntrois cent quatre-vingt-un, en l'octave de la bienheureuse Vierge\nCatherine. Il avait quatre-vingt-huit ans, dont soixante-quatre\nà peu près de prêtrise.\n   Les frères et pleurant et joyeux l'enterrèrent avec grande\npompe dans la plus vieille église, non point tant par vaine\nostentation que pour satisfaire leur dévotion. Car ils étaient\ntrès persuadés que les messes et suffrages qu'ils offrirent pour le\nsoulagement de cette âme, suivant les coutumes du mpnastère,\ns'appliquaient plutôt à eux qui priaient qu'à celui qui du haut\ndes cieux intercédait pour eux.\n\n\n\n   Et voilà. Suivent encore quelques capitulets où le biographe\nremémore quelques miracles accomplis à la mort du pieux\nRuusbroec ou quelques jours après et la translation de son\ncorps dans la nouvelle église du prieuré et la singulière estime\nqu'avait de sa sainteté l'évêque de Cambrai.\n   Plus d'un lecteur, sans doute, aura salué d'un ouf! de soula-\ngement les dernières pages de cette biographie à marche de\ntortue, lente et lourde, et naïvement découpée en tranches\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                       MYSTIQUES   FLAMANDS                235\n\n\n\ndéraisonnables; plus d'un m'aura reproché de n'avoir point imité\nl'habileté toute française de Hello qui, de ce hachis hagiolo-\ngique, a composé un petit gâteau pimpant, coquet, consistant\net qui tient l'intérêt en haleine.\n   C'eût été plus ingénieux, mais cela n'aurait pas montré d'une\nmanière aussi violente comment vers la fin du XIVe siècle écri-\nvait en latin savant, maniéré, emphatique, un moine pieux,\nlettré et disert, et comment, dans son ultime vieillesse, chan-\ntait — tels les cygnes dit-on — en langue vulgaire, le grand\nmystique Jean Ruusbroec.\n   Tel Homère avec l'un de ses commentateurs.\n   Mais ce commentateur maladroit et sincère nous offre un pré-\ncieux avantage. Un chacun a pu lire qu'entre les lignes de cette\nbiographie mal faite il y avait l'étoffe d'une vie de François\nd'Assise ou de Thérèse d'Avila.\n\n\n  (A    suivre.)   .                  L'Abbé PAUL CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "   Trois Sonnets\n                                       A   ALBERT   MOCKEL\n\n\nSa robe en dentelles de givre\nTraînant comme une aile parmi\nLes fleurs du paysage ami,\nElle goûte la joie de vivre.\n\nSi blanche sous le ciel de cuivre\nOù le soleil s'est endormi,\nEst-elle ta sœur, Lys blêmi\nPour qu'un de ses baisers t'enivre ?\n\nReine de l'amour aux mains closes,\nSon doux geste d'adoration\nElève les guirlandes roses\n\nDe ses divines visions\nVers les étoiles qui se posent\nEn couronne autour de son front.\n\n\n\n\nTon rire où je veux voir encor\nUn peu de ton amour fragile,\nVint parfumer de songes d'or\nMa douce chanson puérile.\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                 TROIS SONNETS                         237\n\n\n\n       Tu rayonnais dans ce décor\n       D'automne superbe et tranquille,\n       Comme une idole que la Mort\n       Frappe en vain de sa faulx agile.\n\n       Mais le soir embruma soudain\n       Toutes les roses du jardin\n       Qui s'effeuillèrent une à une ;\n\n       Et de nos cœurs l'amour s'enfuit\n       Pour entremêler dans la nuit\n       Nos rêves aux rayons de lune.\n\n\n\n\nEmoi qui s'indécise en parfum, ton baiser\nTremble comme un oiseau sur les branches fleuries\nDu rosier qu'en mon cœur l'amour vient arroser\nDe songes purs et de chères cajoleries.\n\nQue tu rêves, Princesse, ou bien que tu souries\nMa bouche se souvient du baiser framboise\nQu'elle cueillit, ce soir de printemps, sans oser\nPourtant te dorloter des mille afféteries\n\nDont tu raffoles, Dame adorable, qui sais\nDeviner sous les mots hésitants d'un placet\nPlus qu'un désir et plus aussi qu'un amour vague...\n\nEt mon rêve poursuit mystérieusement\nUn rayon se mêlant aux feux du diamant\nQui frissonne, comme une larme, sur ta bague.\n\n                                    G E O R G E S MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "                          LES LIVRES\n\nLA. POÉSIE :\n\n  A mes Amis, par GASTON DELLA FAILLE DE LEVERGHEM.\n   Je n'ai qu'un reproche à adresser à ce beau volume : d'être un recueil\nde vers au lieu d'un livre.\n   Le livre, de M. della Faille nous aurait dit les soirs de Campine, les\nbruyères, les étangs et les oiseaux sauvages en une forme très pure et très\nexacte.\n   Et se rattachant ainsi à la tradition flamande, il aurait uni à l'amour\nfervent de la terre natale le culte de ses aïeux qui l'illustrèrent.\n   Il a préféré nous livrer sans compter tous ses fonds de tiroir — et je lui\nen veux de ce chef, non pas que ses madrigaux n'aient toutes les qualités de\nl'excellent madrigal ni que ses ballades sévillanes ne fussent animées du\nmeilleur souffle romantique, ou que ses triolets, ses épigrammes et ses\nlettres ne fussent des modèles des genres badin, satirique ou épistolaire —\nmais parce que tant de vertus finissent par se nuire et que les arbres,\nau dire de M. Brunetière, empêchent de voir la forêt.\n  C'est dans cette forêt que M. della Faille doit conduire sans tarder ceux\nqui seront nombreux à le suivre.\n\n  P o è m e s d'Italie, par ELISABETH DE CONDÉ (Tournai, D E S C L É Ë ) .\n  Au dire du D r Valentin, « ce livre se distingue par une grande délicatesse\nde sentiment, de la profondeur dans les idées, une inspiration toujours\nnoble et chaste, une langue très claire et très pure, et une versification des\nplus aisée .\n  Jugez-en :\n                Là haut, vers le plafond caché sous les dorures,\n                Après avoir lancé son accord triomphant,\n                Le cantique expirait, puis, de nouveau, vibrant.\n                Il se surexistait dans les derniers murmures\n                         Des orgues graves de Latran.\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                                    LES      LIVRES                       239\n\n\n  Essais p o é t i q u e s , par MARIE JEANNE ( S I F F E R ) .\n  Je ne vous citerai pas les Héroïnes polonaises (scènes avec exercices gynv\nnastiques et accompagnement de piano) — ni le Chœur de circonstance à la\npremière visite d'un Evêque, mais je m'en voudrais de vous laisser ignorer les\ndeux premiers vers de Max et Lily :\n                    Qu'ils étaient beaux, sous les voiles de   gaze,\n                           Les jumeaux nouveau-nés !\n\n\n  L ' E p a r g n e , par E M I L E LEBAS.\n  Pégase ne conduira jamais ce poète à l'hôpital, car il possède la précieuse\nrecette de l'économie :\n                    Au Bureau de la Poste on demande un livret\n                    Et l'on a chaque année un très bel intérêt.\n\n\n   Le M a t i n de la V i e . — L e Oceur et l e s L è v r e s , par EDMOND\nHANTON (2 vol., Société    d'édition de la Revue nouvelle).\n  Après avoir dans son premier livre (!) chanté les joies familiales et le\nbonheur que procure le travail, comme dans le poème où nous épinglons\nles trois vers suivants :\n                      II était, comme toi, fils de propriétaire.\n                      On vantait le cœur franc et loyal de son pire\n                              Homme vaillant et généreux,\nM. Hanton célèbre la volupté des lèvres :\n                        C'est si doux : chanter la beauté choisie\n                        Pour s'enivrer d'elle et de poésie.\n\n\n  La Terre n o i r e . — Confins b o i s é s , par J U L E S SOTTIAUX (Namur,\nGODENNE).\n  S'il parvenait à préciser, à ne pas rester dans le vague des métaphores péri-\nmées et des comparaisons de rechange, M. Sottiaux arriverait peut-être à\ndevenir un poète du clocher très présentable et le chantre attitré du Pays\nNoir comme Fabié l'est du Rouergue, Cladel du Quercy, Jean Rameau des\nLandes, Gabriel Vicaire de la Bresse, Paul Harel de la Normandie, Roden-\nbach de Bruges — et Fuster de je ne sais où.\n   Mais il devrait pour cela apprendre à le connaître et ne pas se borner à\nfaire des Borains un portrait dans ce goût-ci :\n                  Comme les paysans que Millet éternise\n                  Dans le décor fuyant et vaste d'un vallon ;\n                  Les nôtres sont actifs, doux, proprets dans leur mise\n                  Et leur rire est toujours le franc rire wallon.\n\n ' C'est tout à fait insuffisant au point de vue ethnologique.\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "  240                                 DURENDAL\n\n\n\n   I m a g e s de Zélande, par EUGÈNE H E R D I E S . — Illustrations de\nJ.-M. Cannel (édition de la Librairie d'Art).\n   Une plaquette en prose, illustrée selon Melchers, Bartlett et Jungmann,\nfraîche et pittoresque, mais bien ténue.\n   J'attends pour dire davantage de cet auteur l'étude qu'il annonce sur la\nphilosophie de l'art, comme toujours aussi de M. Toisoul son Essai sur l'Instinct\net l'Intelligence.\n\n  L ' A g e d'Or, par GONZAGUE DE REYNOLD (Genève, édition de La\nMontagne).\n  A côté de poésies d'enfance, mièvres et fragiles, il importe de noter en\ncette plaquette de début de pimpants poèmes Watteau ;\n                          Un amourelet au ventrelet rose,\n                          Juché sur les nuagelets\n                          Aux contours bleus et violets\n                          Plonge son nez rose au cœur d'une rose.\n\n   Idylles, madrigaux, ariettes, odelettes et lieds suisses fleurant Uhland et\nle Buch der Lieder de Henri Heine.\n\n  A i g u e s - M a r i n e s , par CHARLES BERNARD (BUSSCHMAN).\n  Beaucoup meilleur qu'en ses œuvres passées, M. Bernard a laissé ses fées\ndans les clairs de lune et nous donne aujourd'hui les agréables dialogues\nde Protée et de Thirsé au rivage de la mer — la chanson primesautière et\njoyeuse des princesses et des bêtes et quelques pittoresques refrains de port\n— à réminiscences légendaires ou folkloriques.\n  Mais pourquoi tant d'inversions et d'ellipses ?\n\n  L e s P a l m e s h a r m o n i e u s e s . I. I n s t a n t s de v i l l e , par GEORGES\nPIOCH (Mercure de France).\n  D'excellentes idées au service d'une observation très exacte — abîmées\ndans une syntaxe désagréable et déroutante.\n  Pour n'être pas précisément tentaculaire — la ville de M. Pioch nous\nrappelle cependant celle de Verhaeren à chaque tournant de rue.\n  Ah ! si la plume « du Port » — avait pu décrire l'Usine, le Chantier, la\nGare, la Caserne et l'Imprimerie — quelle émotion n'en eussions-nous pas\nressentie ! Tandis que maintenant...\n\n  C h e m i n de Croix d u R i c h e , par EDOUARD BERNAERT (Paris, édition\ndu Stylite).\n  Si M. Bernaert était parvenu à égaler — comme dans sa préface — au\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                                 LES LIVRES                                 241\n\n\n cours des quatorze sonnets qu'il consacre aux quatorze stations du Chemin\n de la Croix — l'héroïque et profonde éloquence de Léon Bloy — nul doute\n qu'il eût fait œuvre splendide.\n    Mais après son avant-dire et son liminaire le souffle lui a manqué et ses\n ailes se sont brisées, à la première chute.\n    Son œuvre n'en demeure pas moins fort méritoire si elle n'est, comme\nj'aime à me l'imaginer, que le cri de pitié d'un malheureux abandonné.\n                                                                      TH.   B.\nLE ROMAN           :\n\n   Majesté, par Louis COUPERUS (Paris, P L O N ) .\n   Je serais fort aise de savoir si le roman néerlandais de Louis Couperus —\nMajesté — est antérieur ou postérieur au roman français de M. Jules\nLemaître : Les Rois. Des deux côtés sujet analogue — le crépuscule d'une\nRoyauté et la liquéfaction d'une race — mais combien différente l'exécution ;\nLemaître a une plus belle et plus émouvante simplicité de lignes, moins de\nmise en scène extérieure et plus de réelle profondeur psychologique; Cou-\nperus a plus de fougue, plus d'horizon et peut-être plus de puissance évoca-\ntive; mais mon embarras est réel de dire de quel côté il y a d'avantage\nœuvres d'art.\n   Majesté est un livre qui fait extrêmement de joie à lire; dès les pre-\nmières pages on vit avec les personnages, parce que derrière les fictions\ningénieuses, on les sent si humaines et si proches : le vieux monarque autori-\ntaire, la vieille reine résignée et surtout le jeune prince Othoman, si déli-\ncieusement et si maladivement sentimental — sorte d'Hamlet humanitaire...\nCe sont là trois créations qui promettent, sinon révèlent un maître ; je\nregrette seulement que pour mettre en relief ses héros, et comme s'il ait\ncraint qu'ils ne ressortent point assez, Couperus ait cru devoir multiplier à\ntravers tout le livre les incidents plus sensationnels à la fois et plus banals,\nhélas! les uns que les autres : inondations, bombes, coups de revolver,\ncharges de cavalerie! Et voilà décidément la faiblesse de cette œuvre et\nson infériorité vis-à-vis des Rois de Jules Lemaître : le manque de psycho-\nlogie simple et probe, l'appel aux effets extérieurs, l'abus, hélas! de ficelles\ntrop usées. Dans Majesté Couperus s'est montré analyste ardent et perspi-\ncace ; mais pour l'élaboration de ses livres prochains nous lui conseillons de\ndépouiller le facile mélodramaturge dont est en lui désavantageusement\ndoublé un écrivain qui mérite, par la vaillance et l'opiniâtreté de son effort,\nde prendre place au premier rang de ceux qui honorent la littérature néerlan-\ndaise.\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": " 242                             DURENDAL\n\n\n\n  L e R o m a n de L o u i s X I , par PAUL FORT (Paris, Mercure de France).\n   De l'histoire — et parfois combien tragique — découpée en rares vignettes,\nréduite en exquises chansons, miniaturée en délicieux petits contes ! De\nl'histoire ciselée ! De l'histoire qui chante !\n   Il faut admirer sans réserves la saine sérénité et l'aiguë finesse de ce cer-\nveau d'observateur qui, avec une matière morte et banalisée, fait ainsi de\nla vie, dé la belle vie ardente, pittoresque, émue, spirituelle; un peu de la\npérennité d'un vrai sentiment humain se profère de chacune de ces origi-\nnales estampes et tintille au fond de toutes ces harmonieuses ballades de\ntroubadour. D'avoir introduit, dans l'évocative reconstitution de l'histoire,\nun mélange dramatique de candeur, d'attendrissement et d'ironie, d'avoir\ntrouvé pour cette manière de pensée très complexe, une forme d'écriture à\nla fois très pittoresque, très fine et admirablement poétique, restera l'ori-\nginalité de M. Paul Fort.\n  Seulement gare à l'écueil du procédé : ce très personnel artiste a en lui\ndes facultés trop certaines de renouvellement pour s'éterniser sur un angle\nidentique de vision et clans une forme artistique convenable; à cet égard\ndéjà, le Roman de Louis XI, après la joie des premières pages, paraît mono-\ntone et fatiguant : si précitux que soit chacun des grains, le chapelet est\nlong à dire !\n\n\n  Noëls     flamands,    par   CAMILLE    LEMONNIER      (Bruxelles,   GEORGES\nBALAT).\n   Le talent de Camille Lemonnier a de multiples ressources : si sa puissance\nne va jamais sans brutalité, sa sentimentalité sait être douce et délicate\ninfiniment; derrière l'âpre écrivain du Mâle, se révèle alors un poétique et\nnaïf conteur de légendes, d'une candeur spontanée et d'une fraîcheur toute\nnaturelle... E t le verbe, tantôt paroxysé, et l'image, tantôt fulgurante se\nlénifient et se nuancent à même la pensée comme régénérée elle-même à de\nlointaines puretés d'adolescence.\n   Les Noëls flamands — que l'éditeur G. Balat vient d'éditer en un très\nartistique volume — fleurent l'arome très particulier de ce mysticisme\nflamand, où le rêve et la réalité se compénètrent d'une façon si originale.\nC'est un bon livre, c'est un livre exquis — et qui permet, à ceux qui\ns'écartent à raison des productions naturalistes de Camille Lemonnier,\nde connaître et d'apprécier un écrivain qui fait honneur en somme — mais\npas toujours de la manière dont nous le désirerions — aux Lettres Belges.\n\n                                                                       F . V.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                                      LES LIVRES                                      243\n\n\n\nLA C R I T I Q U E         :\n\n   L ' A n a r c h i e l i t t é r a i r e , par C H . RECOLIN (Paris, P E R R I N ) .\n   Si j'en excepte la préface où M. Ch. Recolin déplore, sous prétexte\n« d'anarchie littéraire », que l'art ait déserté, au profit d'une spontanéité et\nd'une indépendance que pour ma part je ne saurais regretter, les grand'-\nroutes traditionnelles et conformes, si j'en excepte cette préface de Cas-\nsandre, voici un livre de critique généralement bien pensé et bien écrit...\nNe chicanons point l'auteur sur le classement des écrivains dont il s'occupe\n— bien qu'il puisse paraître excessif de ranger MM. René Doumic et Gas-\nton Deschamps parmi les \" dirigeants \" littéraires au même titre que\nMM. Brunetière et Lemaître qui représentent bien, eux, deux courants :\nsimple question probablement de « rythmer » la table de matières !... Prises\nen elles-mêmes — et non envisagées comme éléments d'une théorie géné-\nrale de la littérature moderne que l'auteur promet dans sa préface sans la\nréaliser dans son livre — ces diverses études prouvent une information très\ncomplète et une louable perspicacité de jugement : l'écrivain saisit et met\nexcellemment en relief la caractéristique personnelle de ses modèles et\nchacun d'eux est différencié de son voisin ou de son rival d'une manière\ntrès nette ; je goûte surtout les quelques pages sur Zola, parce qu'elles me\nfont faire la connaissance d'un critique qui sait rester courtois dans ses\nblâmes et décent dans ses éloges envers un romancier d'ordinaire jugé —\nen quelque sens que ce soit — d'une façon absolue et excessive. M. Reco-\nlin, d'autre part, salue dans la férule de M. Brunetière le sceptre de la cri-\ntique; c'est une opinion qui se peut défendre — et à qui est obsédé de\nl'idée de l'anarchie littéraire, le directeur de la Revue des Deux Mondes doit\napparaître comme un sauveur. Mais cette admiration pour le grand Dog-\nmatiste des Lettres me paraît se concilier mal avec la sympathie très vive\n que M. Recolin affiche vis-à-vis de M. Charbonnel. Si c'est sur ce fâcheux\n idéologue, tournant à vide dans le cercle d'idées inconsistantes, que\n M. Recolin compte pour restaurer l'idéal dans l'art, nous croyons qu'il\n nourrit des illusions qui se justifieraient tout au plus à l'égard de M. Bru-\n netière.\n                                                                                       F . V.\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "                          LES REVUES\n\n\n   L E MERCURE DE FRANCE.\n  Jadis, dans Durendal, M. F. Vanden Bosch a mis en relief la haute valeur\npoétique de l'œuvre du poète flamand, l'abbé Guido Gezelle.\n   Voici, sur notre éminent compatriote, un article d'une note flatteuse et\nd'ailleurs rien que juste, que nous trouvons dans le Mercure de France\nde mars :\n   « Dans Guido Gezelle on voit deux figures bien distinctes, qu'il convient\nde ne pas confondre. D'une part, le simple prêtre catholique de la campagne\nwest-flamande, menant une vie paisible parmi de modestes paroissiens, et\nécrivant des livres de dévotion ou faisant des vers à l'occasion de fêtes reli-\ngieuses, ou pour faire plaisir à ses amis. D'autre part, nous retrouvons\nl'artiste, l'artiste absolu — prêtre ou laïc, mais artiste avant tout — le vrai\npoète de grande race, comme depuis Vondel il ne nous en n'est pas né\nbeaucoup. La vie du bon prêtre sera oubliée dans cinquante ans, mais\nl'œuvre de l'artiste survivra, et la plus haute estimedont, depuis peu, il\njouit ne fera que s'accroître dans l'avenir.\n  C'est le Guido Gezelle poète qui nous intéresse au plus haut point, et dont\nnous retrouvons la personnalité complètement résumée dans le livre dont\nnous parlons.\n  Gezelle est une grande âme naïve, d'une sérénité parfaite, qui a la fraî-\ncheur de l'herbe au printemps ou de la neige en hiver. Ce qu'il voit autour\nde lui dans la nature, où il vit loin des centres de civilisation moderne, se\ndessine en lui, clairement comme en un miroir; les paysages pittoresques,\ncoquets ou fantastiques, les phénomènes simples ou saisissants se reflètent\ndans ses yeux de rêveur, toujours ouverts et, de suite, se condensent en une\nimpression ou éveillent un sentiment — noyau de ses poésies.\n  C'est à cette grande sincérité qu'il doit la fraîcheur délicieuse de ses\npoésies; l'idée, l'image est toujours vivante et jaillit spontanément de l'im-\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                               LES REVUES                               245\n\n\n\npression reçue. Dans l'expression, dans la diction, Guido Gezelle se montre\négalement artiste supérieur. Tantôt ses vers entraînent par leur force et\nleur ampleur, leur majestueuse cadence, tantôt ils charment par leur\ngrâce toute juvénile, leur subtilité exquise, leur ton léger et enjoué. L'har-\nmonie imitative y joue un grand rôle, naturellement par nécessité presque,\nparce que le son des mots employés arrivait inévitablement en même temps\nque l'idée ou le sentiment à exprimer. A ce double point de vue d'une vision\nvive et personnelle sur la nature et d'une expression belle et saisissante, il\nest peintre et musicien presque autant que poète. Guido Gezelle est bien le\npoète le plus absolument flamand de notre époque. En lui survit l'antique\nâme flamande de nos Van Eyck et de nos Memling. Les douze chapitres ou\nsubdivisions de son livre, qui correspondent aux douze mois de l'année,\nnous apparaissent comme un admirable polyptyque, où il a représenté les\naspects de cette pieuse vie, qu'il coule loin des centres cosmopolites, dans\nles belles campagnes des Flandres. \"\n\n  LA T R I B U N E D E SAINT-GERVAIS. — Nous sommes heureux de\nreproduire ici le bel éloge de notre admirable artiste Edgard Tinel, qui est\nsans conteste le plus grand génie musical chrétien de ce siècle, publié par la\nRevue des Chanteurs de Saint-Gervais, sous la signature de Fiérens-Gevaert :\n   « Edgard Tinel, comme toutes les hautes individualités artistiques de la\nBelgique actuelle, se distingue par deux qualités essentielles : un sentiment\ntout traditionnel puisé au cœur même de la race, et, d'autre part, une har-\ndiesse toute moderne dans la pensée et l'exécution. C'est sur ce dualisme\npsychique que doit reposer, suivant nous, toute véritable création d'art. Le\nmusicien, comme le poète et le peintre, traduira dans son art les facultés,\nles aspirations du pays qui l'a vu naître; mais sa pensée et sa technique\ns'agrandiront de toutes les innovations contemporaines. Dans la belle\nrenaissance esthétique qui vient de nous révéler les forces insoupçonnées\nde la vieille terre flamande, qui a produit des écrivains comme Maeterlinck,\nVerhaeren, Camille Lemonnier; des peintres comme Frédéric, Laermans,\nVan Rysselberghe; des sculpteurs comme Meunier, Lambeaux, Minne,\ncette double loi s'est imposée à tous les producteurs. Ces artistes sont de\nleur race; ils sont les descendants directs des maîtres du quinzième et du\ndix-septième siècle. L'âme d'autrefois chante dans leurs œuvres. Et pourtant\nla « forme » chez eux n'a rien d'archaïque. On a même souvent accusé\nles artistes belges de \" barbares \" précisément à cause de leur modernisme\naigu...\n  Edgard Tinel sera probablement fort surpris de se trouver mêlé à ces\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": " 246                               DURENDAL\n\n\n\n\" révolutionnaires \". Qu'il sache d'abord que toutes mes sympathies sont\npour cette pléiade de remarquables et féconds créateurs. Il occupe dans\ncette génération une des places les plus brillantes et je m'étonne en vérité\nqu'on n'ait pas encore songé à la lui attribuer. La physionomie d'Edgard\nTinel révèle tout de suite l'origine flamande. L'auteur de Franciscus a le\nvisage expressif de certains personnages de Memling. Ses longues boucles\nbrunes, ses yeux ardents, la mobilité de ses traits, donnent à sa figure un\ncaractère remarquable à la fois de gravité mystique et de vie profonde » Les\ncontrepointistes flamands du quinzième siècle, dont le maître malinois a\nrecueilli la foi profonde et la science consommée, devaient ressembler à\nTinel. Ce musicien qui nous apparaît à bien des points de vue comme un\nhomme d'un autre âge et qui pourtant est renseigné admirablement sur\nl'art et la pensée de son temps, joue dans la rénovation artistique de\nla Belgique contemporaine un rôle que nous estimons de tout premier plan.\n   La vie de Tinel est des plus curieuses. Comme tous les vrais artistes —\nou tous les grands penseurs — l'éminent compositeur belge s'est formé pour\nainsi dire tout seul. Il naquit à Sinay (Flandre Orientale), en 1854. Son\nenfance fut dure, triste. Après avoir obtenu son premier prix de piano au\nConservatoire de Bruxelles, il en était réduit à aller de salon en salon, faire\ndanser les gens riches pour gagner sa vie. Il ne possédait à cette époque\nqu'un seul livre pour toute bibliothèque : l'Imitation de Jésus-Christ. De tels\ntraits jettent des lumières soudaines sur le caractère d'un homme... La\npauvreté n'abattait point le courage de Tinel. Le jeune artiste luttait cou-\nrageusement, et en 1877 il obtenait le grand prix de Kome avec sa cantate\nintitulée : De Klokke Roeland. Le mystique que ravissait la lecture de\nl'Imitation, faisait vibrer dans cette œuvre la voix héroïque de la « cloche\nRoeland », la terrible voix d'airain dont les bourgeois de Gand disaient jadis :\n\n                     Als me se luud es sturme int land.\n                     Quand on l'entend, l'orage gronde dans le pays.\n\n  Des compositions suivirent, de caractères variés, dans lesquelles la\npersonnalité de Tinel ne s'affirmait pas encore rigoureusement : des Tableaux\nsymphoniqttes, puis une oeuvre pour soli, chœur et orchestre : de Mohublumen.\nA son retour de Rome, l'artiste s'était courageusement attelé à la réforme\ndu chant grégorien ; en outre il avait publié sur son art quelques écrits\nremarqués et dans lesquels, ainsi que l'observe judicieusement un de nos\nconfrères allemands, l'influence des théories wagnériennes se fait sentir.\n« L'élément le plus important du chant, écrivait entre autres Tinel, c'est le\ntexte; la mélodie l'accompagne et l'éclairé. » Et plus loin : « L'expression\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                                LES REVUES»                                247\n\n\ndu son, dans l'art du chant, repose sur l'intelligence du texte. \" Ces travaux\ndivers attirèrent l'attention sur le jeune artiste. En 1881, à la mort du célèbre\norganiste Lemmens, on appela Tinel à la direction de l'école de musique de\nMalines. Dans l'atmosphère toute particulière de la grande métropole ecclé-\nsiastique, dans cette belle cité appauvrie mais pleine de souvenirs d'un beau\npassé d'art, à l'ombre esthétique, si je puis dire, de la grande tour de Saint-\nRombaut, le talent de Tinel allait s'épanouir définitivement en belles fleurs\nde mysticité et de foi. Un grand compositeur de musique religieuse était né\nà la Belgique rajeunie...\n   Les grandes œuvres de Tinel sont : le Francisais et la Sainte Godelieve. Ce\nsont des œuvres flamandes par la vigueur puissante, la justesse de leur colo-\nration, et aussi par le sentiment profondément religieux qui les anime. Tinel\na écrit ces deux beaux oratorios avec une croyance aussi intime, aussi\nlyriquement sincère que celle de Jean Van Eyck peignant son Adoration de\nl'Agneau ou cet admirable Saint François qui est l'un des joyaux du musée\nde Turin. Sainte Godelieve est flamande en outre par le sujet même, qui\ns'inspire d'une des plus gracieuses légendes de la terre brugeoise. Si ces\ndeux \" poèmes religieux \" nous apparaissent comme des productions teintées\nde localisme — et par cela elles se trouvent rehaussées à nos yeux — elles\nont dans la forme un caractère indéniable d'universalité. Ces oratorios n'ont\nrien de la froideur que les « compositeurs classiques » voudraient conserver\nà toute musique religieuse. Liszt, qui réalisa souvent médiocrement ses\nidées artistiques, avait compris la nécessité pour l'oratorio de se retremper\nà la source spirituelle du nouveau drame musical. Il recommandait aux\nmusiciens les beaux sujets fournis par les légendes hagiographiques et donna\nlui-même l'exemple en composant sa Saints Elisabeth. Malheureusement\nchez le fameux abbé-pianiste le sentiment religieux s'effaçait complètement\nderrière l'expression dramatique. Tinel n'est point tombé dans cette erreur.\nIl a écrit de véritables drames qui comportent une action et des péripéties\nsaisissantes, mais dont le caractère est avant tout religieux. Pour la forme,\nen certains endroits — dans les chorals par exemple — il se montre\nsuccesseur fidèle des Bach et des Haendel. Mais son écriture symphonique\nest d'une liberté toute personnelle. Tout en conservant à l'orchestre sa\nsolidité, sa fermeté d'autrefois, Tinel néanmoins a renouvelé les effets, les\nteintes, les nuances symphoniques avec un art tout moderne. On a pu dire de\n Tinel qu'il avait comblé le gouffre jusqu'à présent infranchissable qui séparait\nl'oratorio classique de l'oratorio de l'avenir. Ce compositeur, religieux est\ndonc un hardi novateur, comme l'avaient été les maîtres polyphonistes du\nseizième siècle auxquels je me plais à le comparer. Mettre les conquêtes\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": " 248                              DURENDAL\n\n\n\nmodernes au service de l'Église, comme Palestrina le fit lui-même, tel fut\nson rêve de compositeur. Il l'a pleinement réalisé.\n   Tinel n'est pas qu'un compositeur. Il est aussi technicien, capellmeister et\nprofesseur éminent. Depuis dix-huit ans il dirige avec autant d'autorité que\nde courage son école de Malines, dont le programme d'enseignement est\nexactement celui de la Schola de Paris. Mais les philistins sont tout-puissants en\nBelgique comme partout ailleurs. Malgré les efforts vaillants du maître\nmalinois, on reste indifférent là-bas à une réforme que commandent égale-\nment la dignité du culte et le respect de l'art. Tinel n'est pas parvenu à for-\nmer un chœur mixte et doit se contenter d'exécutions à voix égales. Celles-ci\nne sont point faites par l'école proprement dite, mais par une Schola que, sur\nle désir exprès de S. Em. le Cardinal Goossens, Tinel a formée au grand\nséminaire de Vlalines, il y a dix ans. C'est cette Schola qui fait le service à\nl'église métropolitaine lorsque le Cardinal officie. Outre le répertoire\ngrégorien, elle y interprète les œuvres importantes écrites ou transcrites\npour voix d'hommes depuis le seizième siècle. Hélas! les fidèles sont insen-\nsibles à ces belles tentatives, et les maîtrises de Malines, sans exception,\ncontinuent d'exécuter, dans le sens criminel du mot, le répertoire du café\nconcert rimé en us.\n   J'ai entendu cette chorale du grand séminaire de Malines dans des condi-\ntions pour moi inoubliables. Elle figurait dans le splendide cortège religieux\norganisé à Bruxelles pour la commémoration du « miracle du Saint-Sacre-\nm e n t . D'innombrables groupes précédés de bannières, d'oriflammes, de\nlanternes argentées, de statues polychromes, de châsses étincelantes au\nsoleil, se pressaient déjà sur la Grand'Place, où la procession faisait arrêt,\nquand Edgard Tinel et ses chanteurs apparurent à leur tour entourés de\nporte-cierges... Un choral grave et recueilli s'éleva majestueusement. L'effet\nétait merveilleux dans ce magnifique « forum » aux somptueuses architec-\ntures, symboles toujours debout de l'antique munificence communale.\nL'immense voix croyante du Pays Flamand semblait retentir au sein de la\nbelle cité brabançonne. Et jamais je n'ai mieux compris que ce jour-là\ncomment la religion, en se mêlant à la vie profonde et joyeuse du peuple,\navait pu autrefois inspirer de si nobles et de si durables chefs-d'œuvre.\n\n  L'ART DECORATIF de mars annonce les lauréats de son troisième\nconcours  bureau et son fauteuil       : 1er prix (1,000 fr.), M. Georges\nLemmen; 2 prix (300 fr.), M. Maurice Dufrène; 3 m e prix (200 fr.),\n           me\n\nM. H. Sauvage; 4 me prix (100 fr.), M. le comte Louis Sparre; Mentions :\nMM. Emile van Averbeke et A. Rolund.\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "                                LES   REVUES                            249\n\n\n   Le même numéro contient des documents d'architecture, des meubles,\ntentures et tapis, reliures et couvertures de livres, verreries, porcelaines,\ncéramiques, et les projets primés du concours en-téte de papier à lettres ,\nen tout 96 illustrations, sans compter deux hors-texte en couleurs.\n   Les abonnés reçoivent en outre, encartée dans ce numéro, une magnifique\nlithographie en couleurs tirée exprès pour eux : Salumé, par Georges deFeure;\nle numéro d'avril contiendra, à titre de prime gratuite, une lithographie\ninédite de Jacques-Emile Blanche.\n   Le numéro de mars est envoyé contre bon de poste de deux francs.\n   Le premier semestre (octobre 1898 mars 1899) contenant seize hors-texte\nen couleurs et six cent trente illustrations, est envoyé contre mandat de\ndix francs. Abonnement : 20 francs par an, pour la France et la Belgique.\n   S'adresser à la Librairie spéciale des Beaux-Arts, rue Berckmans, 8, à\nBruxelles.\n\n   T H E STUDIO (Henrietta street, 8, London). — Au n° de février :\n  D'admirables aquarelles de Wilfrid Ball. D'intéressantes reproductions\nd'art architectural des artistes Smith et Brewer. A lire le remarquable\narticle de Gabriel Mourey sur l'incomparable sculpteur Alex. Charpentier.\nLe groupe en bronze : La Fuite de l'Heure, est de toute beauté. The Studio\nen donne une magnifique reproduction. «Rien n'est plus exquis, dit très juste-\nment G. Mourey, que ce groupe. Personne, sauf un maître, un artiste de\npremier rang, exceptionnellement doué, ayant acquis une longue expérience,\nmaître de la technique et doté d'une sensibilité peu commune, a pu arriver\nà faire une œuvre pareille... Il a, à un degré étonnant, le don d'incarner la\nvie en des formes d'une rare subtilité et d'une expression inouïe. Son art est\ndébordant de charme et de grâces. »\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": "                                      NOTULES\n\n\n   NOTRE EXPOSITION D'ART R E L I G I E U X . — Sur les i n s t a n c e s\nd e S. A . E . M me la Comtesse de F l a n d r e , l e M i n i s t r e d e s B e a u x -\nA r t s n o u s a a u t o r i s é à r e m e t t r e l ' o u v e r t u r e de notre e x p o s i t i o n ,\nd a n s l e s s a l l e s d u M u s é e M o d e r n e , au 15 DÉCEMBRE, date p l u s\nfavorable au s u c c è s d'une e x p o s i t i o n d'art.\n\n\n\n    L U N D I S LITTÉRAIRES DU PARC. — Voici le onzième, l'avant-dernier,\n et le charme de ces five o'clock poétiques demeure en sa pureté artiste.\n    Avec des notices toujours remarquablement fines, des morceaux du\n pauvre Max Waller, de Jean Moréas (qui fit ce rêve de revivre l'aventure\nde la poésie française et qui est présentement captif du grand siècle);\nd'autres encore. Puis, dite par Mlle Derboven, MM. David et Godeau, une\nscène du sublime Promêthée d'Eschyle; Leconte de Lisle, traducteur parnas-\nsien. C'est, du plus mystique et moderne des chefs-d'œuvre anciens, le\ndialogue plein de tonnerres et de plaintes, de Prométhée, d'Hermès, et du\nchœur des Okéanides autour du roc suppliciai. Encore, le Victor Hugo de\nl'Art d'être Grand-Père, anarchiste bourgeoisement, donc sans excuse; de\nla Fin de Satan dite par M. David, populairement symboliste.\n   Le douzième et dernier Lundi littéraire du Théâtre du Parc a excellem-\nment clôturé la série de ces séances. Le programme annonçait, en plus de\nquelques lectures choisies, une conférence de M. Edmond Picard. Celui-ci\nfut le causeur spirituel et charmeur que l'on connaît. Relever l'œuvre géné-\nreusement entreprise par M. Henri Maubel, et qui n'a pas été assez com-\nprise, montrer que si la musique et la peinture comptent chez nous nombre\nde fervents admirateurs, il n'en est pas de même pour notre littérature\nnationale, tel fut le principal thème de M. Picard. Combien nous applau-\ndissons à son idée, et qu'il eut raison de stigmatiser, une fois de plus, cette\ninexacte expression d'art d'agrément, qui réduit l'art à un amusement, à\nune distraction, faisant perdre de vue sa mission d'éducation et d'émanci-\npation. C'est par l'art qu'un individu, qu'un peuple se personnalise et\ndemeure. Sans lui que resterait-il de la Grèce antique ?\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": "                                   NOTULES                                 25l\n\n\n   M. Picard a critiqué en passant le style \" un peu état civil \" des notices\nqui précédaient chaque lecture, et il a témoigné le regret qu'une place plus\ngrande n'eût pas été réservée aux pages sorties de plumes féminines, telles\nBlanche Rousseau, Marguerite Van de Wiele.\n   Le reste de la matinée a été consacré à M. Albert Giraud, dont M. Paulet\na dit deux pièces exquises; à M. Gilkin, dont Mlle Derboven a excellem-\nment récité le Désir; à Arnold Goffin, dont M. Marié de l'Isle a dit l'Enfant\nprodigue; à une débutante qui se pseudonyme Max Tory, dont la pièce dite\npar Mlle de Serbrun a du charme; à Arthur Rimbaud, dont le Bateau ivre,\ndit' par M. David, excita de chaleureux applaudissements; à Tristan Cor-\nbière, à Francis Jammes et à Emile Verhaeren. Une scène des Aubes, de\nnotre grand poète, a été dite avec un sentiment exquis par Mlle Derboven et\nM. David.\n   Nous aussi, nous ne voulons pas laisser disparaître dans le passé les\nLundis de cette saison sans féliciter M. H. Maubel de la belle initiative qu'il\navait prise et sans le remercier des joies très nobles que lui doivent les\nesprits soucieux de beauté littéraire.\n\n\n\n   Rencontré l'autre jour un jeune abbé — collectionneur de vieilles lettres.\n   Plusieurs d'entre elles on trait au chant d'église.\n   De celles-ci, l'une émane de ce cher et regretté Hauleville, qui fut un\nprécurseur en tant d'ordres d'idées...\n   Notre inoubliable ami écrivait en février 1874 à un prêtre du diocèse de\n Bruges :\n   « Un Te Deunt, un Magnificat, un Iste Confessor, un Sanctus, chantés en\nplusieurs voix, en rythme grégorien, par des artistes de foi et d'instruction,\nme ravissent, me transfigurent. Mon livre reste ouvert, mais je ne lis plus;\nje regarde l'autel, mais je ne le vois plus; je m'élève au-dessus des nuages\nde l'encens; ma chair frémit, elle s'écaille, mais mon esprit domine la\nnature tout entière, mon âme vole, plane, comme si elle avait des ailes, et\ndare dare elle fend l'air des distractions pour s'élever à des hauteurs\ninconnues à ma science géométrique... Ah ! saprelotte si j'étais musicien,\nje vous expliquerais cela autrement!... Au moyen âge on disait que les\nverrières étaient les livres de prière des illettrés. Je soutiens à priori que la\nmusique catholique doit être comprise par tout le monde... C'est le clergé qui\nest le plus grand coupable en cette matière; si au lieu de faire de grands\nfrais d'orchestre et de chantrouilleurs, il créait de bonnes écoles de chant gré-\ngorien, par diocèses, par doyennés, par paroisses, si aux enfants du caté-\nchisme on inculquait les véritables principes d'esthétique religieuse, si à la\njeunesse qui vit d'enthousiasme on montrait par des chants d'ensemble, les\nmerveilles de la prière chantée, je vous réponds que nous n'en serions pas\naux bastringues actuelles »...\n"}, {"page_pdf": 313, "texte": " 252                               DURENDAL\n\n\n\n  M. Edmond de Bruyn, dans un tiré-à-part de la Revue Blanche, malmène\nPrincesse d'Auberge, le \" nouveau topique flamand \" destiné à véhiculer en\ncosmopolitisme la conception de « l'âme flamande » telle que l'entendent\nMM. De Tière et Blockx.\n  L'étrillement est de verve et très mérité : Princesse d'Auberge n'a de\nHamand que les flandricismes de la traduction française !\n  Au fait, ces flandricismes sont peut-être voulus !\n\n\n\n   Un des pires tours que nous jouera \" l'affaire \" sera de nous priver de la\nsuite de Déracinés : l'Appel au soldat (histoire du boulangisme) et l'Appelait\njuge (histoire du panamisme)...\n   M. Maurice Barrès s'excuse de ce retard en assurant qu'il travaille à\nreconstituer \" l'âme \" de la France...\n  Dans cette oeuvre, l'ami de Berenice est aidé par M. Jules Lemaître qui\nparle, sans rire et sans sourire, de « principes » et de \" convictions \".\n  Et M. Coppée harangue les \" petits épiciers \" du haut d'une plate-forme\nd'omnibus !...\n\n\n\n  Une pétition circule parmi les artistes et lettrés belges pour que l'admi-\nnistration communale de Bruges concède un emplacement où serait élevée\nune stèle votive à Georges Rodenbach.\n  Nous croyons savoir que cette demande recevra le meilleur accueil; on\nnous assure même que les édiles brugeois songeraient à donner le nom du\npoète à l'un des quais où tant erra et rêva sa Muse.\n\n\n\n  M. Alphonse Allais publie un essai d'étude dramatique sur ces deux vers\nd'Hemani — extraits de l'apostrophe de Charles-Quint à Charlemagne :\n              Je t'ai crié : « Par où faut-il que je commence ? »\n              Et tu m'as répondu : « Mon fils PARLE; A CLÉMENCE ! »\n\n L'éminent critique se demande quel est ce personnage nouveau — Clé-\nmence ! — à qui Charlemagne renvoyait son successeur.\n\n                                        *\n  Réception à l'Académie française de M. Guillaume, successeur du duc\nd'Aumale.\n  Discours remarquable de M. Mézières, avec ce croquis du domaine de\nChantilly :\n  « En léguant à l'Institut, par une résolution préparée de longue date et\n"}, {"page_pdf": 314, "texte": "                                  NOTULES                                 253\n\n\nlongtemps mûrie, le château reconstruit, décoré par ses soins, le domaine\ndes Condé constamment embelli, le duc d'Aumale voulait assurer à l'œuvre\nde ses prédécesseurs, à la sienne, toutes les chances de durée que com-\nportent les choses humaines. Il entendait aussi, par sa donation, conserver\nà l'ensemble le caractère d'unité et d'harmonie qu'il y avait imprimé.\n   Unité, harmonie ! ces mots ne sont-ils pas contredits par l'irrégularité du\nrocher sur lequel repose le château ? C'est ici précisément qu'apparaît le\ncaractère personnel donné par le prince à son œuvre. Il remerciait plaisam-\nment la Révolution de l'avoir débarrassé des constructions massives\nd'autrefois. On ne lui laissait que le roc nu et des substructions.\n   Il en avait profité pour élever, grâce au concours d'un de nos plus\nhabiles confrères, un édifice d'un genre nouveau, dont il régla lui-même\nles dispositions intérieures et extérieures. Dans la construction nouvelle,\ntout porte la marque de ses préférences et de son goût. Chaque fenêtre\ns'ouvre sur une perspective différente, tandis que, de chaque côté du parc\net des jardins, on aperçoit un aspect différent du château. L'unité d'impres-\nsion résulte ainsi du charme constant de la variété.\n   A l'intérieur, il n'y a pas un arrangement, pas un détail qui n'aient été\nvoulus par le prince. Le choix des œuvres d'art achetées souvent à grands\nfrais pour que la France en restât ou en devînt propriétaire, l'emplacement\nqui convenait le mieux à chacune d'elles, tout avait été calculé par lui. Il\nlaissait ainsi son empreinte individuelle sur toutes les parties de sa création.\nIl nous léguait, non pas un musée dans le sens administratif et didactique\ndu mot, quelque chose de froid et d'éteint, mais une œuvre vivante, la\ndemeure la mieux faite pour satisfaire les goûts élégants d'un prince, d'un\nlettré et d'un artiste.\n   Dans ce cadre de pierre et de verdure, nous le verrons toujours lui-même,\naccueillant ses hôtes en haut de l'escalier d'honneur, les promenant partout,\nleur racontant au besoin l'histoire de chaque tableau, de chaque tapisserie,\nde chaque meuble; leur indiquant les points de vue, leur offrant au milieu\nde tant d'objets de luxe le plus précieux de tous les luxes, le commerce\nd'un grand esprit. »\n\n\n\n  On s'est demandé souvent d'où provenait la grande inimitié qui existe\nentre M. Grandcour, le cynégète bien connu, et M. Sarcey. Voici :\n\n  Un soir, au théâtre, M. Sarcey demanda à M. Grandcour s'il était vrai\nque les hommes maigres eussent de l'esprit.\n  — Oui, mon gros, riposta M. Grandcour.\n\n\n\n  Mort d'Adolphe d'Ennery — mélodramaturge prolifique et commerçant\nentendu.\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": " 254                             DURENDAL\n\n\n   M. Alexandre Hepp déduit excellemment la moralité de cette vie\nd'ardente spéculation lacrymatoire :\n\n   « Il laisse une fortune trop séduisante : près de 12 millions, — 12 millions\ngagnés par un homme qui fut apprenti dans une boutique, et non point en\nfaisant des affaires, à la manière classique d'un triomphateur arrivé en\nsabots, mais sous l'étiquette d'auteur dramatique avec des machines pour\nfaire pleurer, avec du théâtre, le théâtre.\n   ». Il a réalisé cela en soixante ans, et dans quelques mains qu'elle retombe,\nsa richesse vraisemblablement durera plus que son renom. Elle n'a d'ailleurs\nrien de déplaisant. Le genre d'exploitation qui la lui assura n'est pas à la\nportée du premier limousin débarqué, et travailler dans le pathétique, dans\nla vertu, récompensée, dans la combinaison des âmes sœurs, dans l'honneur\nà trémolos et dans les palpitations sentimentales, cela vaut bien un autre\nmétier, et peut-être mieux qu'un autre. Au moins les sanglots que cette\nrichesse eut, elle aussi, dans ses causes et ses origines, furent bons.\n      Mais il serait profondément regrettable pour l'art, pour les lettres, pour\nl'avenir des idées, que toute cette gloire d'argent perçu, encaissé, monumen-\ntalisé, impressionnât les imaginations et servît d'exemple à tous les génies\nincompris qui pullulent. Si de cette exceptionnelle réussite devait se dégager\nun succès d'école, l'apparence que la vérité est là, un encouragement, une\nleçon d'imitation, il faudrait s'inscrire contre elle avec énergie. Quelque\ntentant qu'il soit, l'argent final ne justifie, ne résume pas tout. Il y a pour\nun écrivain d'autres soucis, d'autres ambitions, que d'opérer dans ce qui\nplaira à coup sûr, dans ce qui est comme un placement de père de famille,\nselon la formule chère à la caisse Un d'Ennery c'est parfait, mais qu'il\nreste mort; mais aux disciples excités par le bilan et qui voudraient\ncontinuer le commerce, il conviendra peut-être de rappeler que les temps\nsont accomplis, qu'il y a des chutes plus méritantes que certains succès, et\nque plus belle est la pauvreté hautaine de tel audacieux, de tel intran-\nsigeant, de tel penseur, que je ne veux pas nommer.\n\n\n\n\n   L'éditeur milanais, M. Trêves, n'annonce pas moins de - cinq romans\nnouveaux de M. Gabriel d'Annunzio : La Grazia, L'Annunciaziune, Il Fuoco,\nIl Dittatore, Il Trionfo della vita.\n   A côté de cela, M. d'Annunzio met la dernière main à deux volumes de\npoésie, un volume de critique littéraire et un volume de nouvelles.\n   Enfin, M. d'Annunzio a toutes prêtes les œuvres dramatiques suivantes:\nLe Songe d'un jour d'été, Le Songe d'une nuit d'hiver, La Tragédie de la Folie,\nLe Soleil; une trilogie : Alexandriade, et trois mystères : Perséphone, Adonis,\nOrphée.\n\n                                       *\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "                                    NOTULES                                   255\n\n\n   Voici qui fera plaisir à M. Edmond Biré. C'est un hiatus de Hugo. Il\nest dans les Contemplations et dans la pièce intitulée : Magnitudo parvi.\n  Je sais bien que ça n'a aucune sorte d'importance, et qu'il est d'un très\npetit esprit de s'attacher à semblables recherches. Mais enfin, il y a hiatus.\nEt M. Biré s'en frottera les mains.\n                   Enfant,   ce f eu de pâtre à une âme   allumé!\n\n\n\n\n   Petit portrait du mois : Ernest Hallo...\n   Quand il naquit, à l'extrême limite d'un Mardi-Gras pluvieux et d'un\nMercredi des Cendres ensoleillé, l'âme de Beaumarchais, l'esprit de Banville\net l'humour d'Uylenspiegel visitèrent son berceau.\n   Et la Destinée lui prédit : tu seras auteur dramatique, mais tu ne feras pas\nAfrica; tu seras conférencier, mais les périodes de M. Brunetière te reste-\nront inaccessibles; tu seras poète, mais tu ne paraphraseras pas la Braban-\nçonne; tu seras journaliste, mais tu rateras les articles de fond ! .. Et le\npetiot pleura — anxieux sur sa carrière.\n   Et la Destinée reprit: Aie confiance; l'endroit des choses est grave;\nl'envers des choses est plaisant; la Belgique se meurt de l'ennui des tropes,\ndes allégories et des prosopopées ; elle en a assez des tragédies « cinquième\nacte »; elle abhore les solennels alexandrins; elle attend qui dégonflera ces\ncontes, crèvera ces ballons, fera claquer ces sachets vides et soufflés...\n   Celui-là, enfant, tu le deviendras — et voici l'épingle qui sera ton arme\nfine, droite, alerte, vive et piquante.\n   Parmi toutes ces gravités provocatrices, je te crée Prince des Ironies.\n                                                                    L E KODACK.\n\n\n\n Un match de conférences se court en ce moment entre M. Brunetière et\nM. Buls.\n  Nos pronostics :\n  M. Brunetière l'emportera pour les conférences les plus nombreuses.\n  M. Buls triomphera pour les conférences les plus amusantes.\n\n\n\n   La Revue Blanche publie Guignols, par Hermann-Paul.\n   C'est une série de soixante dessins d'un trait fort et souvent corrosif :\ntoute la politique française depuis un an subit là la raillerie d'un crayon\ntrempé d'amertume et la satire de légendes au fiel.\n   Hermann-Paul appartient à l'école de Forain par le talent, non par les\nidées : il est le caricaturiste du Syndicat !\n   Quelque chose de macabre, et de froissant aussi, s'ajoute à cette publi-\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": " 256                            DURENDAL\n\n\n\ncation du fait qu'un mort — M. Félix Faure — y est exhibé en postures\nsouvent pénibles, parfois ridicules.\n\n\n\n   A signaler la seconde audition donnée par M. Mousset à la Maison d'Art.\nLa Sonate en si mineur de Chopin, si rarement jouée, qu'il nous a d'abord\nfait entendre, se rattache aux dernières années et par conséquent à la\npériode la plus triste de l'existence du maître. Le premier mouvement et le\nLargo en sont surtout remarquables. Après avoir vaillamment triomphé\ndes difficultés sans nombre dont cette œuvre est semée, le jeune artiste nous\na joué les Phantasiestücke de Schumann où son interprétation du Warum\net des Traumeswirren nous ont plus particulièrement charmé.\n\n\n\n   SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS. — L'ouverture du sixième Salon annuel de\nla Société des Beaux-Arts a eu lieu au Cercle Artistique, le samedi 8 avril,\nL'exposition sera accessible au public du 9 avril au 11 juin de g à 5 heures.\nPrix d'entrée : 0,50 c. — Le samedi : 1 fr. — Cartes permanentes : 5 fr.\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": ""}, {"page_pdf": 319, "texte": ""}, {"page_pdf": 320, "texte": ""}, {"page_pdf": 321, "texte": ""}]}