{"numero_id": "ulb-durendal-1899-04-n4", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 257, "page_fin": 260, "titre_corps": "La Tentation de l’Homme : Aux Sages à venir", "titre_sommaire": "La Tentation de l’Homme : Aux Sages à venir", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "LA TENTATION DE L HOMME", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 324, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1018, "texte": "LA T E N T A T I O N D E L ' H O M M E\n\n\n\n            AUX SAGES A VENIR\n\n\n      Lorsque vous reviendrez du profond de vos veilles,\n      Maîtres de la pensée et du savoir futurs,\n      O calmes découvreurs des suprêmes azurs,\n      Quand, las du faix conquis des dernières merveilles,\n\n      Lourds des derniers secrets des derniers univers,\n      Vous déploierez, pour les nations étonnées,\n      Devant le peuple humain, roi de ses destinées,\n      Les registres du monde à ses regards ouverts;\n\n      Quand vous redescendrez dans la cité de gloire,\n      Où les vivants d'alors pour vous s'assembleront,\n      Quand, princes de ces temps, le diadème au front,\n      Déjà laurés par le génie et la victoire,\n\n      Vous laisserez tomber, comme d'un firmament,\n      Sur la muette nuit des parvis et l'attente\n      De la foule pieuse, à vos pieds haletante,\n      Du mystère vaincu l'entier enseignement ;\n\n      Vos lyres alors, en des rythmes dont la langue,\n      Au marbre le plus pur qu'autrefois aient sculpté\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1634, "texte": "258                        DURENDAL\n\n\n\n      Les prêtres somptueux de l'antique beauté,\n      Sommeille encore ainsi que la gemme en sa gangue,\n\n      Vos lyres, dans les vents qui se tairont, ainsi\n      Que font silence les multitudes profondes,\n      Jetteront des accents aux grandissantes ondes,\n      Et qui diront des mots comme ceux que voici :\n\n      « Les ombres du problème ont déserté les cimes\n      Où l'Esprit impuissant si longtemps a rêvé,\n      Et, des splendeurs des pics à l'horreur des abîmes,\n      Le voile entier d'Isis, par nos bras soulevé,\n      N'est plus qu'un haillon d'or qu'emportera l'orage,\n      Et dont se vêtiront, sur l'éternelle plage,\n      Comme des échappés d'un immense naufrage,\n                Les mondes qui l'auront trouvé.\n\n      Nos yeux ont vu plus loin que le ciel et la vie;\n      Des éléments captifs étreignant le faisceau,\n      L'homme désormais règne, et la Terre asservie\n      Tressaille sous nos pas comme un pont de vaisseau :\n      En vain l'immensité tourne comme une roue,\n      Nous connaissons la route, et penchés à la proue,\n      Nous guidons, dans l'éther que son sillage troue,\n                L'astre qui fut notre berceau.\n\n      Si nos aïeux, dompteurs de bœufs et de cavales,\n      Sentaient se rallumer ce soir leurs yeux éteints,\n      Ils pourraient admirer, dans nos nuits triomphales,\n      A l'heure où s'assemblaient leurs songes incertains,\n      Seuls quadriges qui soient dignes de nos arènes,\n      Les chevaux du Soleil entravés dans nos plaines,\n      Et, courbé sous le joug de nos lois souveraines,\n                L'attelage de nos destins. »\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1342, "texte": "             LA TENTATION DE L'HOMME                   259\n\n\nLorsque retentiront des paroles pareilles,\nDe quel effroi nouveau seront-ils donc glacés,\nCes survivants debout parmi tant de passés,\nEt de quelles clameurs s'empliront leurs oreilles !\n\n  Si l'inconnu n'est plus rien qu'un gouffre comblé,\nSi l'hydre de la nuit a clos ses mille gueules,\nSi les pôles tournants, dont les géantes meules\nBroient les soleils épars comme des grains de blé,\n\nPour jamais dans nos mains sont des leviers dociles\nDe qui notre pensée a maîtrisé l'effort,\nSi, par delà le phare effrayant de la mort,\nL'océan du secret nous a livré ses îles ;\n\nSi, dignes héritiers des antiques aïeux,\nQui vainquirent la foudre et soumirent la Terre,\nNous avons exploré l'orbe entier du mystère,\nEt f ait parler enfin le sphinx silencieux;\n\nSi vous ne nous laissez, Rois de l'ombre abolie,\nMaîtres nimbés des feux du suprême savoir !\nPlus rien à désirer et plus rien à vouloir,\nSi tout est consommé de la tâche remplie;\n\nQue nous sert-il de vivre et d'être désormais ?\nEt, puisque l'heure sonne où notre solitude\nSe fige en l'immobile et morne certitude,\nRegardez en bas, et voyez de vos sommets,\n\nVous dont les torches d'or ne sont que de la cendre,\nDédaigneuse d'un ciel où l'infini muré\nEst le caveau de son rêve démesuré,\nLa vieille humanité sur sa couche s'étendre !..\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 528, "texte": "260                          DURENDAL\n\n\n\n      Devant l'œuvre achevée et le cercle accompli,\n      Sous les astres, témoins de sa seule présence,\n      Dans l'inutilité de sa toute-puissance,\n      L'esprit humain s'est en lui-même enseveli.\n\n      Mais que son cri dernier, vers vos bûchers célèbres,\n      Monte, et que votre nom soit enfin réprouvé,\n      Princes de notre orgueil ! vous qui n'avez trouvé\n      Dans l'absolu conquis qu'un néant sans ténèbres ! »\n\n\n                                SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 261, "page_fin": 271, "titre_corps": "La Légende de sainte Alêne : III. Le Dépôt miraculeux", "titre_sommaire": "La Légende de sainte Alêne : III. Le Dépôt miraculeux", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "LA LEGENDE DE SAINTE ALENE", "ancre_fin": "GEORGES RAMAEKERS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 330, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1192, "texte": "LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE\n\n                                 (FIN)\n\n\n\n\n                                 III\n\n                 LE    DÉPÔT             MIRACULEUX\n               LA chasteté du soir se parfume des senteurs fraîches\n                 qui flottent dans l'air sous les bois.\n                    E n cette retraite sylvestre Forest, le petit\n                 bourg chrétien s'endort avec béatitude, sous la\n                 bonne garde des Anges.\n                   L à - h a u t , le bleu profond de l'ombre velou-\n                teuse s'illumine de feux t r e m b l a n t s et par les\nprés là-bas vêtus de clair de lune, le fleuve coulant à flots lents,\nemporte sur ses eaux nocturnes de blancs pétales de lumière.\n   Les yeux des hommes et des fleurs se sont fermés pour le\nsommeil et les bois doucement bercés par le vent qui tout bas\nfredonne, semblent rêver comme des âmes.\n   Dans la petite église où tout reste immobile, le prêtre age-\nnouillé devant Dieu, seul à seul, implore en étendant vers L u i\nses mains sacrées, et ses yeux sont brillant d'espoir.\n   Disciple du divin Semeur, il implore pour ses récoltes, et\nson âme se réjouit des moissons qui déjà se dorent.\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2016, "texte": " 262                        DURENDAL\n\n\n\n   Ah ! la faucheuse peut venir ! Les Anges la suivront en\ncortège de joie, car au fond de ces bois immenses a mûri le\nfroment de Dieu !...\n   Le Maître l'avait bien prédit : « Le royaume des cieux,\ndisait-Il, est semblable à un grain de sénevé qu'un homme prit\net sema dans son champ. C'est à la vérité le plus petit de tous\nles grains, mais lorsqu'il a crû, il est plus grand que toutes les\nplantes, et il devient un arbre magnifique et les oiseaux du ciel\nhabitent dans ses branches        »\n   Les durs labeurs des premiers jours : les grains foulés aux\npieds sur le chemin et ceux que brûla le soleil torride, et ceux\nque les épines étouffèrent, ô ! souvenir de tout cela ! et com-\nbien le présent console du passé !\n   « Vive Dieu ! seigneur de Dilbeek ! ta terre était propice\nau lever du bon grain. Tu voulus la rendre à jamais stérile et\ntu la fécondas toi-même en l'arrosant du sang des saints !...\n   Un matin, comme par hasard, l'Esprit de Dieu te conduisit\nvers cette retraite inconnue pour initier ta haine ignorante aux\nfulgurants mystères de la Foi des chrétiens.\n   Mais hélas ! ton cœur était dur et ton front se dressait\nd'orgueil. A la vue du Crucifié le feu d'amour n'a pas fondu la\ndalle glacée de ton cœur et devant le Ressuscité, dont t'aveu-\nglait la gloire, l'adoration n'a pas forcé le donjon noir de ton\norgueil.\n   Mais le Père des cieux n'accomplit rien en vain. Vois, c'est\ntoi-même qu'il choisit pour révéler à ton enfant la doctrine de\ncharité que son Verbe éternel a légué à la terre. Vois, tes rail-\nleries sacrilèges n'ont servi qu'à hâter en elle le travail rédemp-\nteur de la grâce. Vois, tu fus l'instrument de l'ironie de Dieu !\n   Alène, ton enfant, est devenue la sainte dont s'émerveille\ndans les cieux l'impeccable beauté des Esprits et des Trônes.\n   Alêne ! ô ! petite déesse vers qui, hélas ! serait monté le\nfétide relent des voluptés payennes, Jésus t'a préservée au\nmilieu des immondes, Jésus t'a conviée au banquet nuptial !\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1829, "texte": "                LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                   263\n\n\n\n  Mes mains bientôt répandront sur ta tête l'eau qui lave de\ntoute faute et c'est moi qui te nourrirai — ô ! bonheur de mon\nministère ! — oui, c'est moi qui te nourrirai de la chair et du\nsang de Dieu ! »\n\n\n    En se remémorant ainsi les plus chers souvenirs de son apos-\ntolat, le prêtre a vaincu le sommeil jusqu'à la moitié de la nuit.\nMais alors son corps, harassé par trop de jeûnes et de travaux,\nprend sa revanche : les paupières lui pèsent comme des poids\nde plomb, elles se referment malgré lui et semblent se souder à\nla peau des orbites... Le cours de ses pensées peu à peu\ns'alentit et leur limpidité se trouble... La fille de Lewold va\nvenir bientôt, au lever de l'aurore... Il faut l'attendre ici\ndevant la Sainte Hostie... et prier comme Il pria lui-même,\njadis, au mont des Oliviers — ô ! l'agonie du Christ ! — afin\nde ne pas succomber à la tentation...\n    Toujours agenouillé le prêtre s'est assoupi.\n    Sa tête branle sur son torse tassé, ses bras pendent ballants\n et tout son corps oscille... Le sommeil enfin le terrasse : il\n s'affale endormi aux pieds de l'autel.\n    La lampe que dans sa fatigue il oublia d'alimenter, a con-\n sumé devant le Saint Ciboire toute son huile symbolique et\n dans le petit sanctuaire, qui repose sous les grands hêtres, sa\n flamme d'or ne veille plus\n    Le bruit de la respiration du prêtre rythmera seul ainsi\n jusqu'au lever du jour, le funèbre silence\n    La porte est close, il fait nuit noire.... Quand tout à coup\n les fenêtres s'enflamment !\n    Quelle est cette clarté qui grandit au dehors ?\n    L'ombre s'enfuit, des nimbes d'or s'allument, les polychro-\n mies se révèlent et des rayons mystérieux transpénétrant à flots\n l'épaisseur des murailles inondent de leur feu le petit temple\n  obscur.\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1932, "texte": " 264                         DURENDAL\n\n\n\n   Un ange est entré dans l'église où le prêtre dort étendu.\n   Sa tunique répand des flammes, ses longs cheveux rayonnent\net ses ailes incandescentes ont un éclat plus inefl'able encore\nque celui des neiges sans tache offrant leur candeur au ciel\nrose.\n   Devant le tabernacle l'ange s'est prosterné ; voilant son mer-\nveilleux visage de ses ailes majestueuses, il a déposé sur l'autel\nl'objet que ses bras clairs portaient avec amour.\n   Puis, se penchant vers celui qui repose, l'ange a posé sa lèvre\nfraîche sur le front du prêtre endormi.\n   Et tout a disparu, la clarté s'est éteinte, mais l'ombre dans\nl'église s'est faite moins épaisse, car déjà le jour qui se lève a\nréveillé les daims de la forêt.\n   Voici l'heure joyeuse, éclatante et ravie où toutes lès ailes\ns'envolent, où toutes les plantes revivent, où toutes les vies se\nrallument, où se raniment la plaine et les cieux.\n   Voici l'heure où la ruche humaine reprend en bourdonnant\nson quotidien labeur sur la terre nourricière que l'automne\nfauve accable de fruits.\n   Le prêtre, réveillé aux premiers rayons du matin, se reproche\ncomme une faute d'avoir dormi dans le saint lieu divinisé par\nla présence de Celui qui veille toujours.\n   Bientôt sans doute Alène va paraître à l'autre bout de la clai-\nrière ; il s'est levé pour s'avancer au-devant d'elle.\n   A peine a-t-il ouvert la porte de l'église que l'air humide et\ndoux fleurant du jour naissant se répand par bouffées suaves\ndans la pénombre recueillie.\n   Le soleil rit, tous les bois chantent ! Et les feuillées rouillées\ndes hêtres et des chênes font se jouer les découpures de leurs\nombres sur l'or mouvant des épis mûrs.\n   Longtemps le prêtre heureux contemple sa campagne.\n   Au spectacle de la vallée qui semble une corbeille immense\nofferte à la joie du ciel bleu, il sent se décupler en lui l'ardeur\nde sa reconnaissance envers le Créateur de toute vie.\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1970, "texte": "                 LA LÉGENDE DE 'SAINTE ALÊNE                   265\n\n\n   Après ces longs instants d'extase et de prière, le prêtre se rend\ncompte enfin de l'étrange longueur de son attente.\n   Alène avait pourtant décidé de venir au lever du soleil...\n   Une inquiétude l'envahit.\n   Grand Dieu! quelle affreuse pensée!.. Mais non, cela n'est\npas possible... Pourquoi supposer de telles choses?\n   Le ciel n'a-t-il donc pas suffisamment prouvé, par d'insignes\nmiracles, que sa bonté est toujours secourable à l'héroïque\nenfant?\n   L'angélique candeur d'Alène lui racontant, en sa dernière\nvisite, avec une joie émerveillée, son prodigieux enlèvement\nau-dessus du lac et du fleuve, s'évoque et chasse un moment\nl'inquiétude.\n   De nouveau, les regards du prêtre cherchent à découvrir au\nloin la robe pâle qui tarde tant à paraître à l'orée de la forêt.\nMais las enfin de fixer en vain la lisière, ses yeux se portent,\ncomme d'instinct, vers un superbe avelinier, feuillu de la racine\nau faîte, et qui répand ses noisettes mûries jusqu'au seuil de\nl'église.\n   Cet arbre, dont la force et la fécondité étonnent tous les\nchasseurs qui, surpris par l'orage, viennent demander abri au\npresbytère, perpétue un autre prodige.\n   Brisé par son apostolat, il s'était attardé, ce matin-là, au lit\net la fille de Lewold, trouvant la porte close au moment des\nmatines, planta, en l'attendant, son bâton dans la terre. Or, à\nl'aube du lendemain, au lieu même où la main d'Alène avait\nplanté son bâton de voyage, cet avelinier gigantesque, surgi\nmiraculeusement la nuit, dressait sa tête vers le ciel ! Le fait\nse raconta sous les toits d'alentours; la surprise fut générale et\nl'avelinier merveilleux est devenu l'objet d'une telle vénération,\n que les païens eux-mêmes n'oseraient goûter à ses avelines.\n    Le missionnaire pensait ainsi, quand du bosquet voisin :\n — Notre sœur Alène n'est pas encore venue, mon père? ques-\n tionna une voie reconnue. — Non, pas encore, avoua-t-il,\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1877, "texte": " 266                        DURENDAL\n\n\n\ntendant la main aux arrivants. Dans leurs larges paumes\ncalleuses les campagnards sentirent trembler légèrement les\ndoigts du prêtre.\n    Les groupes succédant aux groupes, après quelques instants\nun attroupement se forme, nombreux, devant la porte de\nl'église.\n    La chrétienté de Forest arrive tout entière; mais son pasteur\nassiste morne et soucieux au spectacle consolateur de tous ces\nprosélytes, réunis là pour la prière, foule fraternelle et fervente\nqui s'en vient faire offrande au Christ de son travail et de son\ncœur.\n    Le mutuel amour en Jésus, Fils de Dieu, rend tous les\nfronts limpides, met un sourire aux lèvres de chacun, et le plus\nhumble est un égal, un frère, car il n'est plus ici ni vilains ni\nseigneurs, mais rien que des pécheurs humbles et pénitents\ndevant le redoutable Juge, selon la parfaite observance de cette\nloi de l'Évangile que formule ainsi saint Mathieu : N'appelez\npersonne votre maître sur la terre, car vous êtes tous frères, et\nn'avez pas d'autre maître que Dieu qui vous a créés.\n    Après un dernier regard, jeté sans espérance, à la forêt\nd'automne, le prêtre dit enfin d'une voix très émue :\n    — « Entrons pour prier Dieu, mes frères, afin que le travail\ndu jour féconde nos champs et nos âmes... Prions aussi pour\nnotre sœur absente. »\n    Pénétrant aussitôt en file recueillie dans le petit temple,\ndédié par son bâtisseur au saint évêque Denis, les fidèles vont\nse ranger silencieusement, et plusieurs se préparent à recevoir\n l'Hostie.\n    Le prêtre, du fond de l'église, a remarqué sur la tablette de\n l'autel un objet qui l'intrigue, mais il ne peut le distinguer\n encore. Il s'approche et pâlit comme s'il expirait. Cet objet est\n un bras sanglant, un bras rompu... un bras de femme !...\n Horreur!... le bras d'Alène !\n    Hélas! hélas! des bêtes/sauvages auront dévoré cette nuit\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2150, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                     267\n\n\n\nmême la petite vierge chrétienne dans les profondeurs des\nhalliers!... Mais par quel prodige inouï cette chère et doulou-\nreuse relique a-t-elle été déposée là sur cet a u t e l ? H é l a s !\nhélas! il ne sait pas, et puis qu'importe! Il ne sait plus rien\nqu'une seule chose : la sainte est morte, la sainte est m o r t e !\nElle est morte cette nuit même et personne ici ne le soupçonne !\nO ! pour se soulager, comme il voudrait leur dire et leur crier\nl'affreux m a l h e u r ! Mais non, prêtre, il doit avant toute chose\naccomplir son saint ministère. Il ne révèlera donc pas à l'assis-\ntance prosternée la consternante découverte, il refoulera dans\nsa gorge les sanglots qui l'étranglent, il supportera jusqu'au\nbout cette torture du silence, plutôt que de troubler les âmes\nde ses ouailles d a n s le moment sacré où Dieu vient habiter en\nelles.\n  Par un effort de formidable volonté, le prêtre, après avoir\nprécieusement caché sous la nappe de l'autel le bras de la mar-\ntyre, vient distribuer à la foule heureuse la chair et le sang du\nVerbe incarné.\n  Puis, sans trahir par nul signe extérieur la douleur qui broie\nses entrailles, pour lui-même enfin, il consacre une nouvelle\nhostie, — holocauste infini élevé vers le P è r e , — et tandis qu'il\nporte à ses lèvres blêmes le calice où s'est opéré le Miracle de\nsa parole, des larmes, malgré lui, se mêlent au sang du Sauveur.\n  Mais à peine a-t-il bu le breuvage sacré, qu'un grand calme le\npacifie, une force sereine l'investit contre lui-même; mieux que\njamais s'atteste à sa ferveur ravie la présence de Dieu en lui.\nCelui qui apaisa la tempête du lac de Galilée, vient d'apaiser,\npar sa venue, la tempête de sa douleur. E t sur l'accalmie de\nson âme se lève le soleil de l'éternel matin.\n   — « O ! mon P r ê t r e ! pourquoi pleurer? N'as-tu pas entendu\nlà-haut l'alleluia de mes élus et de mes anges? T o u t le ciel\nvibre d'allégresse, car mon P è r e a reçu, cette nuit, dans son sein\nma candide petite a m a n t e ; elle est déjà la sœur des séraphins\nde flammes, et je l'ai revêtue moi-même du purpurin manteau\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1995, "texte": " 268                        DURENDAL\n\n\n\n de mes martyrs. Que ceux-là donc — et toi surtout — qui l'ont\n connue et l'ont vénérée dans le temps, accueillent maintenant\n par des transports de joie — et non par les clameurs d'une\n douleur païenne — son triomphe éternel! »\n    O ! cette voix mystérieuse comme un baume sur sa douleur!\n    Un feu surnaturel embrase son sang et le vivifie. Se retour-\n nant enfin vers la foule adorante et d'une voix qui se veut\n affermir, le pasteur parle à ses brebis :\n    « Mes bien-aimés, au moment d'entrer dans l'église, je vous\nconviais à prier pour notre sœur Alène, qui n'est pas venue ce\nmatin joindre sa prière à la nôtre et sanctifier nos regards de la\nvirginité de sa présence.\n   » Or, en approchant cet autel pour célébrer le sacrifice, j'ai\ndécouvert devant le tabernacle un dépôt triste et cher, et fait là\npar miracle, me révélant que notre sœur parfaite a reçu cette\nnuit même, dans la forêt, par la dent des bêtes sauvages, la\ndélivrance et la victoire!... »\n   Comme dans la paix du matin passe sur les blés calmes un\nbrusque vent d'orage, sur l'assemblée immobile et muette passe\nun frisson d'horreur.\n   Puis tout retombe dans l'immobilité de la consternation.\n   Arrêtant les sanglots qui libèrent les poitrines, par les élans\nde sa vive éloquence le prêtre allume alors, les yeux lustrés de\nlarmes en suscitant la vision rayonnante et joyeuse d'Alène\nmorte, s'essorant vers le ciel. Déjà les cœurs attérés se récon-\nfortent en songeant que dans l'instant qu'il parle a commencé,\npour la sainte envolée, l'apothéose d'une vie, que termina si tôt\nle Baptême de sang.\n   « Pleurer, mes bien-aimés! serait manquer de Foi; chrétiens\nn'avez plus la Force et l'Espérance? Alleluia! mes frères, car\nAlène est entrée dans le Jour qui ne finit pas; pleine de gloire\net de félicité, notre sœur a pris place parmi les suivants de\nl'Agneau. Et nous donc, tressaillons de joie et chantons avec\nelle l'hymne de gratitude à ce Dieu qui l'a rappelée dans le\n"}, {"page_pdf": 338, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1888, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALENE                   269\n\n\n\njardin de son amour, pour que ses regards sans péché, attristés\nsur la terre par tant d'idolâtrie criminelle et immonde, contem-\nplent à jamais sa Beauté, face à face! Ah! prions-la surtout\nd'intercéder auprès de l'Esprit Saint pour les brebis du Christ,\ntremblantes au milieu des loups à face humaine et qu'affolent à\ntout instant, sur la surface de ce monde, les rugissements du\nlion infernal, qui rôde menaçant autour de leur faiblesse. Et\nprions-la pour qu'elle implore aussi du Père le salut de nos\nennemis, pour qu'il ait pitié des Gentils comme il eut pitié\nd'Israël! »\n   Dans le linge des communiants, posant le bras rompu qu'il\navait caché à l'autel, le prêtre le présente aux fidèles, à demi-\nconsolés par le vin rénovant de sa parole.\n   Et les conviant tous : « Venez, mes frères, embrasser tour à\ntour cette chair qui n'a pas péché, et dont la Voix du Tout-\nPuissant ranimera au Jour de Gloire la poussière inerte et\nchérie ! »\n   Sur la peau exsangue et glacée lui-même a collé sa lèvre\nvivante.\n   A ce contact de la Mort, la Nature en lui se révolte, sa sensi-\nbilité s'insurge, et ses sanglots, en vain mordus, éclatent dans\nle temple.\n   Les campagnards se sont levés, tous à la fois; ils défilent\nlents et hagards devant le prêtre tout en larmes. Un anxieux\nsilence, où les âmes de ces rustauds semblent interroger\nl'au-delà de la tombe, oppresse l'assistance.\n   Les femmes, après le baiser, sont plus pâles que le bras mort.\n   Lorsque chacun eut embrassé la relique de la martyre :\n   — « Que ceux d'entre vous, que le soin de la vie ne retient\npas ce matin dans les champs, m'accompagnent le long du\nfleuve, pour y rechercher avec moi le corps de notre sœur\nAlène », proposa le prêtre, enfin soulagé par la liberté de ses\nlarmes.\n   « Si l'ensevelissement des morts est l'une des sept œuvres de\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2004, "texte": "  270                       DURENDAL\n\n\n\n  miséricorde, de quel prix ne sera pas pour vous, ô ! mes bien-\n  aimés! l'ensevelissement de la sainte, de la favorite du ciel? »\n     Des bûcherons, quelques chasseurs, tout un poignant cortège\n  de femmes le suivirent dans la forêt.\n     Dans la clairière, la nature automnale harmonisait le symbole\n glorieux de ses moissons en gerbe avec leur chrétienne espé-\n rance. Les chênaies de la lisière criblaient le gazon de glands\n par centaines. Le prêtre murmura : « Comme de la pourriture\n de ces fruits infimes T u fais germer les chênes immenses, du\n cadavre de tes martyrs T u fais germer une Église innombrable,\n car tu as envoyé ton Esprit et par les Saints qu'il a créé, déjà\n se renouvelle la face de la terre. »\n     Les femmes ne cessaient de vanter l'héroïsme et les vertus\n d'Alène, vraie princesse de la Cour de Dieu, cependant que les\n bûcherons questionnaient le prêtre dans l'espoir de connaître\n enfin par qui et comment ce bras mort avait pu être déposé\n dans l'église de Saint-Denis, dont la porte était restée close\n durant la nuit entière.\n    Il ne parvint à expliquer ce dépôt miraculeux que par\n l'intervention d'un ange.\n    Or, à mesure qu'ils avançaient, la forêt s'offrait plus mysté-\nrieuse sous les feuillages épaissis; la majesté des arbres immo-\nbiles, dans le silence illimité de l'ombre, leur inspirant comme\nun respect craintif, les femmes n'osent plus se parler qu'à\nvoix basse. Les chasseurs appréhendent l'apparition subite\nde prunelles ardentes; une même pensée les obsède tous :\n    « Elle osait pourtant traverser seule dans la nuit — malgré sa\nfaiblesse et sans armes! — ces bois qui nous sont redoutables,\nmême en troupe nombreuse, à cette heure où luit le soleil ! »\n    Mais tout à coup le prêtre recule et s'écrie, avec un tel\naccent d'horreur que les arbres semblent frémir : C'est lui qui\nl'a tuée — son père ! »\n    Et dans les profondeurs ce cri est répété : « C'est lui qui l'a\ntuée... son père!... son père! »\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1358, "texte": "                LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                    271\n\n\n\n  Sur l'humus ensanglanté le corps mutilé d'Alène est étendu\nparmi les fougères. Elle est si pâle que son visage inerte appa-\nraît lumineux, et ses paupières se sont closes pour le sommeil\nqui doit durer jusqu'au jour du Juge éternel.\n   Avec des regards chargés de colère, les paysans se désignèrent\nla corde qui serre encore la taille frêle, et qui accuse, à n'en\npouvoir douter, le roi Lewold d'avoir été lui-même l'ordonna-\nteur du meurtre de sa fille. Gagné par leur colère, le prêtre va\nproférer une malédiction, q u a n d le souvenir de Jésus sur la\nCroix priant son P è r e pour ses bourreaux l'arrête et transforme\nen pitié sa haine.\n  Il a comme un pressentiment que tout espoir n'est pas perdu\npour les parents meurtriers de la sainte; car il est d'un chrétien\n« d'espérer ici-bas contre toute espérance! » E t Dieu lui prou-\nvera sous peu l'immensité de sa miséricorde.\n   Lewold et H i l d e g a r d e bientôt seront témoins d'un miracle\nopéré à la t o m b e d'Alène, et tandis que les yeux du seigneur\nOsmandus se rouvriront à la clarté du jour par l'intercession d e ,\nleur fille, leurs âmes broyées de douleur s'ouvriront, ô prodige !\nà la clarté du ciel, comme s'ouvrent les fleurs de mai à la joie\nde l'aurore !\n\n                                       GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-003", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 272, "page_fin": 273, "titre_corps": "Le Héros blessé", "titre_sommaire": "Le Héros blessé", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "LE HEROS BLESSE", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 341, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1223, "texte": "LE HÉROS BLESSÉ\n\n\nAutour de moi, tout n'est que silence et lumière...\nO souvenirs ! Je sens la douceur familière\nDe la calme maison où j'ai vécu jadis !\nRien ici n'a changé depuis les jours bénis :\nLe vent léger qui passe en frôlant la ramure\nMêle, comme autrefois, son grave et lent murmure\nA la claire chanson de l'eau dans les bassins ;\nLa colombe gémit sous les bosquets voisins ;\nUne tendresse monte avec l'odeur des roses,\nEt la langueur d'aimer pèse sur toutes choses...\nLà-bas, entre les pins du jardin enchanté,\nComme autrefois, on voit bleuir la mer d'été.\n\nMe voici; mais combien différent de moi-même !\nJe le sais bien, quelqu'un veille sur moi, qui m'aime :\nPendant que je dormais, d'un sommeil si profond !\nDe tendres mains de femme ont passé sur mon front ;\nElles me guériront de ce mal qui m'accable...\nA quoi bon, si mon âme, elle, est inguérissable !\n\nMa chair, certe, a crié sous le coup décevant;\nMais le fer, ô douleur, est allé plus avant,\nCar je sens qu'elle aussi, mon âme a sa blessure !\n\nLe calme où je m'endors n'a rien qui me rassure !\nElle est lasse, surtout, ah ! lasse infiniment ;\nElle sait trop qu'agir est vain, que l'espoir ment,\nHélas ! et que la proie elle-même est un leurre...\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1280, "texte": "                LE HÉROS BLESSÉ                        273\n\n\n\nPourtant je n'ai pas soif de repos ! Tout à l'heure,\nUne voile a passé, blanche, sur l'horizon :\nJe me suis ressaisi dans un mâle frisson ;\nEt mon sein orageux, dont ta main trop aimante\nCroyait avoir calmé la dernière tourmente,\nA tressailli, repris par l'antique désir !...\n\nAh ! faible et vaine enfant, qui crois me retenir !\nTon cœur, que mes dédains n'ont pu rendre infidèle,\nAura beau susciter, pour fléchir le rebelle,\nLe cortège connu des lendemains amers !\nJe veux tenter encor, malgré tant de revers,\nD'imposer au destin la forme de mon rêve !\nSi la vie, en dépit de moi-même, est trop brève\nPour conduire au succès un si vaste dessein,\nQu'importe ? Mon effort n'aura pas été vain !\nLe combat, sache-le, m'est plus cher que la proie;\nPour triomphe, du moins, j'aurai cette âpre joie\nDe penser que mon cœur n'a cédé qu'à la mort...\n\nPourquoi tarder ? Déjà, complice de mon sort,\nLe vent des hautes mers gémit dans la mâture;\nSa sauvage chanson me parle d'aventure;\nEt la soif de la gloire et l'orgueil du péril,\nPar un retour soudain, transforment en exil\nCe séjour énervant, mais tranquille peut-être,\nOù mon âme, un instant, faillit se méconnaître !...\n\n\n                                   FERNAND SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-004", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 274, "page_fin": 277, "titre_corps": "La Libre Esthétique", "titre_sommaire": "La Libre Esthétique", "signature_source": "Edm. 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Essayons malgré l'espace mesuré par\n               l'encombrement \" saisonnier \" de mentionner au moins\n               chacun des noms choisis et, par là même, devenus à tout le\nmoins documentaire d'esthétique.\n   Louis Anquetin : la monnaie de M. de Turenne... Non; des Carrache.\nPaul Artot : des tons de fresques; durs, volontairement, et une maternité\nvéritable par les deux visages se mirant l'un dans l'autre en sourire. Incipe\nparve puer... Emile Berchmans : des pastels on ne peut plus légers et\ncharmants. Le Ciel fait comprendre que la voûte céleste devrait, à l'ordi-\nnaire, former le principal et non l'accessoire du paysage. N'est-il pas\nl'image de Vautre ciel dont tout n'est ici-bas qu'une préparation mystérieuse-\nment admirable? Valère Bernard se repose en des dessins plutôt jolis et\nméticuleux. Les études pour le Christ aux enfers manquent de sévérité\nmalgré le souvenir splendide des primitifs pisans. Mlle Anna Boch : des\nvues de Martigues, une Fin d'automne, où la science du coloris, la franchise\ndu dessin, équivalent les prestiges du midi, midi de lieu ou de temps.\nBrangwijn : le diaprement grave des tapis persans.\n   Eugène Carrière : Le Christ en croix... Est-il encore nécessaire de rabattre\nla question du procédé? Procédé génial en tout cas, indiquant à lui seul la\nmaîtrise que l'artiste possède aussi bien des apparences que des moyens\nexpressifs. Pour qu'une oeuvre vive de l'existence harmonique incluse dans\nle réel et que l'art en dégage, il faut que le côté photographique, les détails\n"}, {"page_pdf": 344, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2908, "texte": "                          LA LIBRE ESTHÉTIQUE                           275\n\n\nde simple reproduction disparaissent. Quel moyen meilleur que ce crépus-\ncule, cette ombre qui nous entoure de nuit chaque fois que Dieu nous veut\nattentifs au vrai véritable? C'est une nuée qui consacre le temple empli et\nentouré de la divine présence. C'est dans une ténèbre que la Mystique va\nchercher l'éblouissante face de l'éclair divin. E t une pareille nuée nous\nenvironne chaque fois\" que la fatalité nous approche, c'est-à-dire chaque fois\nque l'essentiel de notre être doit rencontrer le geste de route. L'ombre pure\nde Carrière a le même pouvoir « essentialisateur », si nous osions dire, que\nl'ombre mystique de la vie et de l'au delà. Elle dévore comme un flot\npurifiant la vaine \" réalité \" ; elle laisse seule émerger les formes qu'elle\nbaigna de définitif. Non plus des contours, en effet, mais des formes\nsculpturales et rythmiques polies et modelées par la caresse d'onde. Cette\nvertu de l'ombre en art devait trouver son apogée dans le divin drame du\nCalvaire où Dieu même l'employa; où fut consacré le sang rédempteur non\nplus dans les voiles déchirés du vieux temple, mais dans un univers obscurci\npour l'universel sacrifice nouveau. Et ici toute l'ombre appartient à la\npâleur émergeante de l'hostie, corps divin, éclair et face de cette ombre, de\ncette nuée opaline, pleine des possibilités innombrables de la vie qui se\nréalise et se rachète seulement en elle. Comme Jésus est la morte mais\ndéfinitive lumière de ces pâleurs, Marie est l'ombre définitive de ces\nombres; son manteau s'élève en sombre ascension de vapeur guidée par la\ncroix, la pleurant, la berçant comme la nuit maternelle garde, pour le\nréveil, le jour endormi. Jamais mieux n'apparut que la croix est la mort\ninvincible rachetant la vie que consacre son geste dans l'éploiement des\nbras étendus sur l'ascension si pure, si souple et si lumineuse, aussi, d'être\nnoire de la Mère, permanence de l'ombre, comme le Fils est la permanence\nde la clarté.\n   Alexandre Charpentier toujours finement habile dans médailles et pla-\nquettes; avouons ne pas aimer la pendule des Parques bien parisiennes. On\nsait que l'art d'application est très justement mis à la Libre Esthétique, au\nmême rang que son frère oisif. Les bijoux d'Ed. Colonna sont personnels\nmalgré Lalique; Gisbert Combaz, notre excellent collaborateur, continue\nheureusement ses recherches décoratives. Cottet reflète plus le village que\nla mer bretonne, les misères de chaumière et d'humanité. Des cuivres de\nMlle De Brouckère; puis les tableaux de W. Degouve de Nuncques sans\ntitres mais avec une transformation totale de facture et d'impression, l'âme\nmême des paysages rêvés; l'un de proie, comme l'oiseau qui seul l'anime;\n1'autre empoisonné de serpents, de pourritures, de parasitismes, luxure et\nmort. Alfred Delaunois continue le poème des Ames solitaires, les apparitions\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": " 276                             DURENDAL\n\n\n\nde béguines, d'un faire plus dur n'empêchant pas les ombres profondes et\nles lumières laiteuses. De très savantes ingéniosités des maîtres relieurs\nDesamblaux et Weckesser; un buste d'enfant de Mlle des Cressonnières.\nGeorges d'Espagnat : un néo-impressionniste à la touche divisée (en balai)\ndont la jeune fille au grand chapeau est absolument radieuse de ton et de\nclarté. Des dessins d'Auguste Donnay pour l'Almanach des Poètes; les\nplaquettes et joyaux de Fernandubois; les sculptures de Paul Dubois\nsurtout délicates dans l'étirement; les poteries de Willy Finch. Maurice\nGreiffenhagen : tout le charme d'exquisité britannique pour deux portraits\net une Annonciation qui manque d'exactitude religieuse. Malgré l'étude\nconsciencieuse de la touche divisée, Vittore Grubici de Dragon porte tous les\npéchés de l'art italien moderne. Franz Hens : des marines très finement\nbleues avec d'heureux effets de moire dans la pâte. Des cuivres repoussés\nde Mlle Holbach; une broderie de Mlle Huez. Georges Inness : le charme\nacide des Américains lorsqu'ils échappent au parisianisme.\n   Les impressions lumineuses d'Isaäcson d'Amsterdam, une des surprises\ndu salon, aussi une contribution précieuse à notre théorie que chaque\nartiste a le dessin de sa couleur et la couleur de son dessin. Par suite de la\nmerveilleuse réceptivité du peintre, nous voyons même chez lui le trait se\nmodifier avec le ton du tableau. Dessin et couleurs peuvent en chacun\nd'eux recevoir des épithètes \" interchangeables \". Dans Abraham les lignes\nsont fines, fraîches, de fleurs, pour les tons d'aurore, légers et doux; les\npirates chargés de ballots sur le vaisseau pillé épanouissent en boules des\ncontours radieux comme l'émeraude sur le gris perle; les rouges des\nBédouins sont tassés en couleurs de foyers nomades. Des dessins et carica-\ntures de Léo Jo, une jeune fille dont la vision à la fois railleuse et artiste\ncombine la déformation caractéristique avec le décor en surface. Des\nmonotypes en couleurs de Francis Jourdain et Koopman, à Paris; les\npoteries décorées de Max Langer, de Carlsruhe. Lemmen fidèle aux études\nde jeunes filles; Auguste Levêque dont les trois têtes admirables sont\ndiversement expressives en tons mordorés, savants et fins. Mellery, pour\nqui naguère nous essayons vainement les plus complètes louanges. Constan-\ntin Meunier : Le Débardeur si total ; le haut-relief de La Moisson si\nnoblement paisible; l'étude pour un Christ à la fois si religieusement\npopulaire et olympien, disent le maître universellement admiré. Le projet de\nfontaine, de Georges Minne, très discuté et apprécié, offre les savoureux\ndécharnements que l'on sait dans une curieuse expérience du nombre en tant\nque modificateur des formes. D'être répétée cinq fois, la figure de jeune\nhomme agenouillé prend un équilibre absolument nouveau. Les paysages\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                             277\n\n\n\nd'E. Moreau-Nélaton, parfois un peu secs, arrivent souvent à d'admirables\npartis-pris dont le sens se retrouve dans les poteries décorées du même\nartiste. E. Motte : Une Famille sous la protection de Saint-Georges et de Sainte-\nCatherine. Très grand effort, où les mérites de l'admirable peintre d'icônes\nsont mal mis en valeur par l'étendue de la toile. Raffaelli, le maître parisien,\ncrayeux, fractionnant la touche d'instinct, au coloris morne, à l'expression\ntâtonnante et habile, encore une fois, ayant le trait aussi « caractériste »\nque le ton. Des illustrations de Rassenfosse non sans ingéniosité; l'exquis\nportrait d'Alex. Roche, d'Edimbourg, vert et gris, à la composition\nXVIIIme siècle, et nous voici arrivés aux œuvres du pauvre Rops, marquées\nde gloire, d'horreur et de mort. Peintre savoureux selon le mode des\nDegroux et des Boulanger ; technitien admirable de la gravure, il ne reste\nrien à dire de lui sinon faire remarquer une part curieuse « d'académisme »,\ndes petitesses de modes, et combien cette luxure, dont il se fit l'historio-\ngraphe, amène en ses œuvres les mêmes tares morbides relevées dans les\ngraffiti des criminels, des prisonniers.\n   Victor Rousseau, toujours exquisement noble et voulant le mouvement\nplus extérieur dans son bas-relief L'Aveugle Destin. Jakob Smits : les types\ncampagnards, dont la fatigue noire se détache si puissamment sur les\nauréoles d'or. Il faut louer tout spécialement le si sincère et savant\npeintre Léopold Speekaert, gardant un faire ancien mais toujours juste,\ncelui même des premiers réalistes et lui devant de rester soi pour des\nœuvres comme Les Derniers. C.-A. Van Assendelft : des évocations obscures\ndu travail des champs. Isidore Verheyden ; Dimanche matin avec sa coutu-\nmière maîtrise lumineuse. Les motifs de décoration très allemands de\nL. Von Hoffmann : les verreries d'art de F . Zitsmann à Wiesbaden; du\nVénitien du Nord devenu coloriste, ajoutant aux finesses de fleurs les\nbeaux accords verts, bleus et bruns. Le Vieux Château de L. Von Zumbusch,\nde Munich, dit, en noir, la poésie noire des paysages féodaux. Enfin deux\ncollectivités artistiques, l'Atelier de Glatigny (Versailles), avec ses porce-\nlaines flammées trop françaises, et les Ateliers Réunis de Munich, dont les\nœuvres individuelles font connaître d'excellents artistes, parfois banalisés\ncependant d'influence viennoise. Louons le Baby (bois) de Van Gosen, les\nhorloges de Ringer, les reliures de Mme la princesse Canlacuzène, etc.\n\n\n                                                                 E D M . JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-005", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 278, "page_fin": 281, "titre_corps": "Charles W. Bartlett", "titre_sommaire": "Charles W. Bartlett", "signature_source": "Edm. Joly", "ancre_debut": "Charles W BARTLETT", "ancre_fin": "EDM JOLY", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "UNE VISITE D ATELIER", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 347, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1800, "texte": "Charles W. BARTLETT\n\n\n                UN des moins banalisés parmi les théorèmes esthétiques, et\n                 offrant les plus précieux corollaires, se formule ainsi :\n                 l'artiste véritable a toujours le dessin de sa couleur et\n                 réciproquement. Il n'y faut voir qu'une participation bien\n                 simple à la propriété des choses, passant dans l'oeuvre\n                 avec leur efficace interprétation. Formes et couleurs sont,\n                 dans la nature, unies par de splendides liens mystérieux;\n                 cette unité émotive de l'univers s'atteste dans la formidable\npuissance d'expression, appelée communément symbole.\n   Chez Bartlett, le peintre anglais dont l'œuvre fut exposée naguère au\nCercle artistique, ce rapport frappe davantage en ce qu'il porte sur des\nqualités plus nouvelles, moins ostensibles et plus profondes. Il fait songer\nà ces personnalités d'élites qui, sans clameurs, sans rien d'excessif, diffèrent\nsi absolument de tous, non par l'éloignement volontaire d\"autrui, mais par\nle rapprochement d'elles-mêmes. Également, il rappelle, comme impression\npsychique, ces âmes très hautes dont quelques mots paisibles vous livrent\nvotre douleur en compréhension, en repos lumineux; la lumière n'est-elle\npas une prise et une compréhension, au sens étymologique du mot?\nL'effort, la violence se révèlent dernières marques de faiblesse; la plus\ncomplète force est la plus douce, n'ayant plus à se débattre, ni contre\nelle-même, ni contre le milieu. Cette cinquantaine d'oeuvres, rappelant déjà\ntoute une évolution, ne donne, d'unité, qu'une impression identique, à peine\n modulée de nuances. Le peintre se montre paisiblement exquis parce que\n d'essence supérieure. Il n'est pas de ces sacrilèges, parfois admirables,\n"}, {"page_pdf": 348, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2883, "texte": "                          CHARLES W. BARTLETT                              279\n\n\nconquérant le mystère du temple en des écrasements de joailleries, des\ndéchirements de voiles, des plaintes de fleurs et de flambeaux. Initiée\npurifiée par l'eau, consacrée par l'onction, sa marche est subtilement\ncaressée par les symboles divins, qui lui livrent le secret des ultimes\ntabernacles obscurs derrière les lampes. Car le rapport émotif rappelé au\ncommencement de cette note, n'est pas le seul, tant s'en faut; l'accord de la\nligne et de la couleur se retrouve entre toute l'expression et tout l'exprimé;\nentre l'émoi le plus intime de l'œuvre et les moyens qui le traduisent.\nPaisible de facture par la compréhension et la réalisation profondes, Bartlett\nl'est encore par le choix des motifs. Nous ne disons pas des sujets, la\nbanalité correspondante à ce mot n'existe pas chez l'artiste. Ce qui anime\nses œuvres n'est pas une pauvre imagination littéraire ajoutée à la facture;\nc'est l'émoi auquel conduisent les formes et les couleurs appariées à sa\nnature propre.\n   Il n'aime que les paysages et les âmes calmes, paisibles, profondes selon\nle dire des eaux; il n'en est de pire (lisez efficace), que celle qui dort. Aussi\nchérit-il la Néerlande de prédilection et d'affinité. Il est allé au bord du\nGange énorme et splendide comme les théogonies brahmaniques, roulant\nles morts et les reflets d'idoles sous la colère de Sûryâ furieux. Il ne voulut\nrien de ses pompes vaines, et alla le suspendre au religieux repos du\ncrépuscule, alors que des femmes-enfants y aventurent les petites nacelles\nd'osier emportant, avec des fleurs et une lampe, parmi le mirage des\nconstellations fatidiques, l'image de leurs destinées, fleurs fragiles aussi\nauréolées d'un reflet d'âme.\n  Le coloris de M. Bartlett suggère une saveur, un goût fin, grave, frais,\ncomme un parfum d'encens et d'herbe. La clé paraît être donnée par les\nbleus, jamais communs, presque toujours fixés d'un rappel à l'indigo et au\nviolet sombre. Les gammes de ton prennent une telle puissance qu'un\nvêtement équivaudra par elles tout un paysage, une symphonie complète de\ncouleurs. Ainsi, cet indigo est arrosé de noirs blêmes, frisé de lueurs d'or,\nréchauffé de tons roux, aéré de vert. Autour de lui sonne haut un bleu léger\ndont, curieusement, l'accord principal semble être avec le vert également\nadmirable de l'artiste, lequel s'atteste aussi sensible aux tons mineurs qu'aux\ntons majeurs. Voyez (n° 26, Le Berger) la plaine vibrante de nuit et d'eau ;\nle gazon de cimetière (n° 13, Bonheur Maternel), cette herbe terrible où\nvibre la substance des morts autour d'un enfant; le gazon du n° 6, roussi,\npénétré par la moiteur de la mer, par l'allégement du ciel gris-vermeil.\nSurtout, il faut avoir vu, aucune description ne pouvant le dire, l'eau en\nfleurs portant sur ses moires noires comme un pectoral d'émeraudes et de\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2982, "texte": " 280                             DURENDAL\n\n\n\nturquoises. Cette grande toile est surtout extraordinaire. Les. couleurs y\nsont multipliées à l'excès et ne font que constituer la plus merveilleuse teinte\nlocale (un mot que nous osons à peine employer après les infirmités aux-\nquelles il fut asservi), un accord prodigieusement nombreux et unique de\ntons (surtout les reflets sur les toits et les marqueteries soyeuses des\nvêtements) où la voile indigo semble bien livrer la dominante. Les rouges-\nbriques sont là aussi légers et fins au possible. Puis c'est dans le véritable\npetit chef-d'œuvre Les Amorceurs un sombre ton vert-gris que l'on voudrait\nappeler l'indigo des verts, accordé à des notes graves : brun, roux, blanc.\nLes gris si terribles comme banalité vibrent sous le vert et l'orange, comme\non le peut deviner, surtout au n° 19, Sur les côtes d'Angleterre (une perle),\navec des gris-bleus ardoises et la science synthétique des lacis d'ondes\nrappelées dans les nuages. C'est plus simple et aussi parfait que chez\nThaulow. Puis l'orange s'envole en accords allègres avec le lilas clair.\n(Marché aux Fromages, Marchand d'Oranges, etc.).\n   Maintenant ne prévoit-on pas l'équivalence de ces tons vibrants et fins\navec les formes également délivrées, grandes et paisibles? Tout l'ordre de\ncelles-ci se retrouve dans la mise en cadre, le point de vue de l'artiste,\nélevant à la dignité d'expression personnelle les merveilles harmoniques de\nla perspective qui extasiaient si justement Dürer. Qu'on ne croie pas seule-\nment, dans cette extase, l'ébahissante joie des calculs vérifiés, de suivre et\nsuspendre le Vrai. A toute évidence, l'âme artiste du maître allemand sentait\nsurtout l'essentielle harmonie d'art qui constitue le monde dans le regard\nhumain, qui étale le Vrai selon le rythme dedistance et de grandeur, de lieu\net de nombre, primordiales modalités. La personnalité de la perspective,\nc'est la main-mise d'une âme sur l'espace universel et rien n'est plus sensible\nici. La comparaison des deux Maternités suffit à préciser ce point capital. La\npremière en date (n° 12) est encore soumise au rythme symétrique des pri-\nmitifs, encadrant des lacis de fleuves en un paysage d'apothéose; la seconde,\nplus récente, ose l'approche, le rythme unilatéral, l'impair, de Verlaine :\n \" plus léger et soluble dans l'air \"; et l'infinie largeur d'un pan d'eau\n mirante. Constatons (en document et sans revenir sur notre thèse) combien\n la franchise plus grande du coloris accompagne cette compréhension plus\n libre. Et quittant à regret la forme, sur un seul exemple, disons l'émoi de\n pensée parallèle à la saveur du ton et de la ligne, également parfait, fin\n et vibrant en profondeur. C'est l'eau, le soir, la solitude des églises et des\n paysages, le travail calme, la marche des barges sur le canal, des errants sur\n le chemin. Divinement, les doux posséderont la terre, les pacifiques seront\n appelés enfants de Dieu. La douceur d'une pénétration profonde; la paix où\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 395, "texte": "                          CHARLES W. BARTLETT                            28l\n\n\nse livre définitivement l'âme harmonique des choses, ont fait le talent de\nBartlett et semblent le devoir mener plus loin toujours, au delà de toute\nimitation inutile, vers les purs et essentiels accords de tons, de lignes et\nd'émois.\n\n                                                             E D M . JOLY.\n\n\n\n  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-006", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 281, "page_fin": 281, "titre_corps": "Une Visite d’atelier (Ed. van den Peereboom)", "titre_sommaire": "Une Visite d’atelier (Ed. van den Peereboom)", "signature_source": "E. J.", "ancre_debut": "UNE VISITE D ATELIER", "ancre_fin": "E J", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 350, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 395, "fin_caractere_exclue": 1969, "texte": "U N E VISITE D'ATELIER,     celui du peintre Ed. van den Peereboom. Dans ce\nmilieu d'une efficacité tellement supérieure à celle des salles d'exposition,\nmilieu personnel, vivant, expressif d'âme, quelques toiles disant le pouvoir\ndu travail et de ses patientes initiations. En à-coup, au hasard de relations,\nl'artiste s'avise un jour d'éprouver ce que l'observation instinctive peut avoir\naccumulé de puissance esthétique en lui. Et le travail, peu à peu, dégage un\nart sincère dont le recueillement est si naturel qu'il le faut dire plutôt\ntranquillité. Les arbres se massent sobrement. Des brumes évaporent l'âme\ndes tourbières, des terres un peu fluides aussi. Les cygnes rident les mares\nd'étangs. Les constructions champêtres dressent parmi les arbres fraternels\ndes formes, des tons, en accord avec le rythme de la terre et du ciel. Parfois\ndes personnages animent le site, mais le peintre préfère que rien ne trouble\nla vibration solitaire qui, en effet, se guinde lorsqu'approchent les hommes.\n Elle accueille, tout comme une enfant sur l'herbe rit aux anges, dans le\nCoteau à Court-Saint-Étienne, une petite chose charmante avec des bruns, des\nverts, des notes pâles de vermillon; dans la Vue de Duisbourg, évidemment\n la meilleure œuvre du peintre, la flèche de l'église monte dans l'air argenté\nqui ruisselle en empâtements clairs pour l'éclat du site lumineux.\n  Les consciencieux seront toujours récompensés de l'Art et de la Nature;\nparfois le public s'amuse de suivre ces majestés.\n                                                                     E. J.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-007", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 282, "page_fin": 282, "titre_corps": "Jeunes Amours", "titre_sommaire": "Jeunes Amours", "signature_source": "", "ancre_debut": "JEUNES AMOURS", "ancre_fin": "des aveux infinis", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 351, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 825, "texte": "JEUNES AMOURS\n\n\nLe soir était plus frais qu'un frais matin d'enfance !\nTu m'avais appelé, chère, et j'étais venu,\nEt les parfums des fleurs, le ciel et le silence\nCharmaient, en les troublant, nos deux cœurs ingénus.\n\nLe jardin était sombre, et la saison subtile\nNous murmurait des mots que nous ne savions pas,\nCar nous étions encor pleins de candeurs fragiles\nEt les grands lys d'argent ne craignaient point nos pas.\n\nJe t'aimais cependant, — mais sans bien le comprendre,\nCar lorsque, ce soir-là, je voulus les chercher,\nJe ne sus point trouver les mots doux, les mots tendres\nEt mon amour confus ne put pas s'épancher.\n\nMais tu vis dans mes yeux ce que je voulais dire,\nEt, l'un auprès de l'autre, étroitement unis,\nNous mêlâmes nos cœurs en mêlant nos sourires,\nEt ce fut, sans un mot, des aveux infinis !...\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 283, "page_fin": 283, "titre_corps": "Chanson", "titre_sommaire": "Chanson", "signature_source": "Comte d’Arschot", "ancre_debut": "Chanson", "ancre_fin": "Comte D ARSCHOT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 352, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 546, "texte": "Chanson\n\nAh ! les sanglots d'automne,\nQuand le vent monotone\nSe plaint dans les rameaux,\nOuand le ciel sur les eaux\nS'ensanglante ou bougonne !\nAh ! les grands vents d'automne !\n\nAh ! les étranges soirs\nOù tombent nos vouloirs !\nLe corps las de la vie\nEt l'âme inassouvie,\nNous pleurons nos espoirs !\nAh! les douloureux soirs !\n\nAh ! la Mort qui chantonne\nDans les grands vents d'automne :\nLes cœurs et les douleurs,\nLes désirs et les fleurs,\nTout meurt, tout s'abandonne\nAu Grand Dieu qui pardonne.\n\n                          Comte D'ARSCHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-009", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 284, "page_fin": 289, "titre_corps": "Waterloo", "titre_sommaire": "Waterloo", "signature_source": "Maurice Dullaert", "ancre_debut": "WATERLOO", "ancre_fin": "MAURICE DULLAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 353, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2079, "texte": "WATERLOO\n\n                     L ' H I S T O I R E , celle\n                                    même qui se confond, au loin, avec la\n                  légende, offre peu d'aventures plus merveilleuses que cet\n                   épisode de l'épopée moderne : le retour de l'île d'Elbe.\n                     A la veille de quitter le ridicule empire de Lilliput\n                   concédé par les diplomates au géant et de faire — c'est\n                   Chateaubriand qui parle, ébloui plus encore qu'indigné —\n                   un coup de tête contre le monde, Napoléon, superbement\n                   sûr de lui-même et de la France, avait écrit, dans cette\nfière Proclamation à l'Armée, dont chaque mot retentit jusqu'à nous comme\nun irrésistible appel de trompette : La victoire marchera au pas de charge.\nL'aigle volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. »\nL'événement justifia l'audacieuse prophétie.\n   Avec une poignée de grognards, le Dompteur d'hommes débarque au\ngolfe Jouan, le 1 mars 1815, et commence, vers Paris, sa course triom-\nphale. Il y va, comme il l'avait promis, les mains dans les poches. Devant\nlui, tout cède par magie. D'étape en étape, sa troupe fidèle grossit, se\nrenforce des vieux régiments qu'il enivra de gloire, quinze années, et qui,\npour la redingote grise revue, lâchent tout. A son approche, la monarchie\nrestaurée par les cosaques croule comme un château de cartes. Honteuse-\nment, avec ce qui lui reste de courtisans, la Royauté, prise de panique,\ndétale. Dès le 20 mars, sans qu'un coup de fusil ait été tiré, l'Empereur,\nporté par un peuple en délire, parmi l'enthousiasme furieux des soldats,\nrentre en maître aux Tuileries.\n   Ce magnifique et foudroyant Vol de l'Aigle nous fut conté naguère, en des\npages définitives où brillent d'un même éclat la science et la conscience de\nl'historien, par M. Henry Houssaye ! La Fortune souriait, une dernière\nfois, à son présomptueux favori. Si quelques-uns, peu perspicaces, crurent\n\n (1) ISI5   : Waterloo,   par HENRY HOUSSAYE (Paris, PEHRIN, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2791, "texte": "                                  WATERLOO                                 285\n\n\nalors que l'Iliade, interrompue depuis 1814, allait reprendre de plus belle,\nleur illusion fut brève. Il apparut bientôt que le retour triomphal aurait\nquelque sombre lendemain. Napoléon, lui, ne s'y trompa guères : tout en se\npréparant, avec une surhumaine énergie, à subir le choc suprême qui\ns'annonçait, il pressentit la catastrophe. C'est à Waterloo que nous conduit\nle nouveau livre, digne de ses aînés, plus tragique et plus poignant encore,\nde M. Houssaye.\n   Avant même que Napoléon fût rentré dans Paris, les puissances avaient\nsigné une déclaration qui mettait au ban de l'Europe l'ennemi et le pertur-\nbateur du repos du monde. Peu de jours après, le 25 mars, se formait\ncontre lui la septième coalition.\n  Il n'avait presque point d'armée, ses arsenaux et ses magasins étaient\nvides, son trésor épuisé. Son peuple même s'agitait sourdement, çà et là, et\ndes insurrections, en maint endroit, éclataient. L'Empereur, sans grand\nespoir, négocia. Entretemps il déployait, en vue de la campagne probable,\nses prodigieuses facultés d'organisateur. Quand la rupture fut inévitable, il\nse trouva prêt au combat. Quelques semaines lui avaient suffi pour, à coups\nde volonté, mettre la France sur le pied de guerre, reconstituer le matériel,\nappeler les réserves, mobiliser les gardes nationales, lever, armer, équiper\nprès d'un demi-million d'hommes.\n  Son plan dé campagne longuement médité, il concentra sur la frontière\ndu Nord, le 14 juin, cent vingt-cinq mille hommes et prit l'offensive.\n« Pour le succès de son plan, qui était de battre l'une après l'autre les deux\narmées occupant la Belgique, il fallait, dit M. Houssaye, attaquer Welling-\nton ou Bliicher avant qu'ils eussent opéré leur jonction. Par une de ses plus\nbelles conceptions stratégiques, l'Empereur résolut de se porter hardiment\nau centre même des cantonnements ennemis, sur le point présumé de\nconcentration des Anglo-Prussiens. La route de Charleroi à Bruxelles\nformant la ligne de contact des deux armées, c'est sur cette route que\nNapoléon comptait fondre, par Beaumont et Philippeville, avec la rapidité\nde la foudre.\n  Ce plan est, au dire des stratèges, sage autant qu'audacieux, digne en\ntout point du plus puissant génie militaire moderne. Et pourtant, la frontière\nbelge n'est point franchie que déjà l'on pressent avec angoisse le désastre.\nLe Destin plane, menaçant, sur cette armée. Sans doute, elle est commandée\npar d'admirables chefs, que cent prouesses ont faits légendaires et qui\npossèdent à la fois « cette force : l'expérience, et cette vertu : la jeunesse ».\nMais ces enfants gâtés de la victoire, jaloux et divisés à présent, sont trop\nclairvoyants pour garder, en cette téméraire équipée, l'optimisme enthou-\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2815, "texte": " 286                             DURENDAL\n\n\n\nsiaste des beaux jours. Ils ont perdu l'indispensable foi dans le succès. Et\ntandis que l'un porte partout le trouble et le remords d'une récente trahison,\nun autre médite de trahir.\n    Certes aussi, les soldats et les officiers de cette armée sont uniques au\nmonde. Il n'en est point de plus aguerris, de plus amoureux de la guerre,\nde plus enfiévrés de vengeance, de plus capables d'efforts héroïques et de\nfurieux élans. Mais ils sont impressionnables à l'excès, raisonneurs, sans\ndiscipline; et, comme ils suspectent leurs chefs et redoutent obscurément la\ntrahison, ils sont plus que d'autres accessibles à la panique. Aussi Napoléon,\ns'il n'avait jamais eu, dans la main, un instrument de guerre si redoutable,\nn'en avait-il jamais eu non plus, comme le dit M. Houssaye, de si fragile.\n  Le 15 juin commença, par l'ignominieuse désertion du général de Bour-\nmont et par la prise de Charleroi, cette campagne de quatre jours qui allait\nmettre aux prises le génie de Napoléon, aussi lucide et prompt que jamais,\nmoins avec l'habileté de médiocres adversaires qu'avec l'implacable et\nomniprésente fatalité, résolue à le terrasser. Ordres mal compris et mal\nexécutés, contre-ordres inopportuns, les lenteurs de l'un, la précipitation\nde l'autre vont compromettre successivement toutes les opérations décidées\npar l'Empereur et qui, exécutées avec précision et ponctualité, lui doivent\ndonner la victoire. Tandis que l'ennemi profite de tout, même de ses fautes,\ntout nuit à Napoléon, même la beauté de ses conceptions. Visiblement, la\nProvidence s'est mise de la partie et dirige les coups.\n   Ce sont des retards et des contretemps de toute sorte qui, le 16 juin,\nempêchent, à Ligny, le triomphe complet de la stratégie impériale et\nl'anéantissement espéré de l'armée prussienne, et qui, le même jour,\ncompromettent la bataille des Quatre-Bras livrée par le négligent prince de\nla Moskowa aux Anglais. Alors que, le 17, l'Empereur en personne rejoint\nNey pour marcher sur Wellington, Grouchy, qui a pour mission de pour-\nsuivre les Prussiens battus la veille, perd leur trace et se trompe sur leur\nligne de retraite : il cherche vers la Meuse l'ennemi qui recule vers la Dyle,\nsi bien que, Blücher se rapprochant de Wellington, Grouchy s'écarte de\nNapoléon qu'il abandonne, seul, irréparablement, en face d'un double\nennemi.\n  Le 18 juin mit en présence, établies respectivement sur le plateau de la\nBelle-Alliance et sur celui de Mont-Saint-Jean, parallèle au premier dont\nun étroit vallon le sépare, les deux armées française et anglo-alliée :\n74,000 hommes d'une part, 67,000 de l'autre. Napoléon, qui n'appréhendait\naucunement l'arrivée des Prussiens sur le champ de bataille au cours de la\njournée, se montrait plus que rassuré, presque présomptueux. Comme, au\n"}, {"page_pdf": 356, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2900, "texte": "                                 WATERLOO                                287\n\n\nmatin, Soult avait cru pouvoir lui réitérer le sage avis, déjà donné la veille,\nde rappeler une partie des troupes mises sous les ordres de Grouchy,\nl'Empereur répliqua, non sans brutalité, que Wellington était un mauvais\ngénéral, que les Anglais étaient de mauvaises troupes, et il conclut : Ce\nsera l'affaire d'un déjeuner.\n   Ce fut un spectacle émouvant quand Napoléon passa en revue, dans la\nmatinée, les troupes prenant leurs positions de bataille. « Les tambours\nbattent », écrit M. Houssaye, « les trompettes sonnent, les musiques jouent:\nVeillons au salut de l'Empire. En passant devant Napoléon, les porte-aigles\ninclinent les drapeaux, — les drapeaux du Champ de Mai, les drapeaux\nneufs, mais déjà baptisés à Ligny par le féu et par le sang, — les cavaliers\nbrandissent leurs sabres, les fantassins agitent leurs shakos au bout des\nbaïonnettes. Les acclamations dominent et étouffent les tambours et les\ncuivres. Les Vive l'Empereur! se suivent avec une telle véhémence et une\ntelle rapidité qu'ils empêchent d'entendre les commandements. \" Jamais, \"\ndit un officier du 1er corps, « on ne cria : Vive l'Empereur! avec plus\nd'enthousiasme : c'était comme un délire. Et ce qui rendait cette scène plus\nsolennelle et plus émouvante, c'est qu'en face de nous, à mille pas peut-être,\non voyait distinctement la ligne rouge sombre de l'armée anglaise.\n  Celle-ci attendait, ferme, dans ses retranchements; et Wellington, son\nchef, était d'autant plus calme qu'avant d'accepter la bataille, il s'était pru-\ndemment assuré du concours effectif des Prussiens : Blücher, que les\nFrançais croyaient momentanément hors de combat, lui avait promis de\nvenir. Wellington le savait en marche et comptait sur lui.\n  L'Empereur, qui voulait un choc décisif, avait résolu, suivant sa tactique\naccoutumée, de percer le centre de l'armée alliée par une attaque directe,\nun assaut par masses, au plus fort du front anglais, sans autre préparation\nqu'une trombe de mitraille. Le centre enfoncé, ce serait un jeu désormais\nde disloquer l'armée ennemie et de l'exterminer en détail.\n  A peine le combat s'était-il engagé, à onze heures et demie, par l'attaque\naussi vaine que furieuse de Hougoumont, qui décima les bataillons du prince\nJérôme, qu'au loin, sur les hauteurs de Chapelle-Saint-Lambert, apparut\nun nuage sombre : l'avant-garde prussienne. Si Napoléon en fut quelque peu\nsurpris, il n'en fut pas déconcerté. Il vit la nécessité impérieuse de brusquer\n1 action et d'en finir avec l'adversaire avant que les Prussiens ne débou-\nchassent sur le champ de bataille. Et le tonnerre de quatre-vingts bouches\na feu, canonnant le centre de la position ennemie, annonça l'assaut.\n   Ce que fut cet assaut, conduit par Ney, qui retrouva en cette journée\ntoute sa folle impétuosité; ce que furent les assauts multipliés et les charges\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2917, "texte": "  288                            DURENDAL\n\n\n\nqui, jusqu'au soir, ruèrent à l'escalade du plateau de Mont-Saint-Jean, en\nde prodigieux élans, désespérés à la fin, les régiments après les régiments,\nles escadrons superbes après les escadrons, et quel fut aussi l'héroïsme\ntenace et froid de la résistance, nous ne le pouvons conter ici. Tant de\nprouesses immortelles ont déjà leur Homère. Ceux qui souhaitent, après le\nsublime poète de l'Expiation, écouter l'historien sobre, méthodique, précis,\nen liront le récit dans le livre de M. Houssaye. Ils s'y convaincront que le\ntragique de l'histoire égale, ici, celui du poème et que le rêve, à Waterloo,\nn'est point déçu par la réalité. Alors, pour peu qu'ils s'émeuvent au\nspectacle d'une boucherie de héros, ils frissonneront d'un grand frisson.\n   Un instant, sous tant de chocs, l'armée anglaise à bout de résistance chan-\ncela, et Napoléon put espérer la victoire. L'entrée en scène des Prussiens\ndevait la lui ravir. Quand l'effort suprême tenté par les grenadiers de la\ngarde, qui, « l'arme au bras, alignés comme à une revue des Tuileries,\nsuperbes et impassibles », avaient marché contre les lignes anglaises déjà\nraffermies, échoua, et que les Invincibles plièrent, c'en fut fait. « Le cri :\n\" La garde recule ! \" retentit comme le glas de la Grande Armée. Chacun sent\nque tout est fini. La débandade commence. Dans les premières ombres du\ncrépuscule, sous la pointe des sabres anglais, la retraite précipitée devient\naussitôt la fuite éperdue.\n   Seuls, les bataillons de la vieille garde demeurèrent dignes d'eux-mêmes.\nIls rétrogradèrent pas à pas. « Réduits à trop peu d'hommes pour rester en\ncarrés sur trois rangs, ils se formèrent sur deux rangs, en triangles, et,\nbaïonnettes croisées, percèrent lentement à travers la foule des fuyards et\ndes Anglais. A chaque pas, des hommes trébuchaient sur les cadavres ou\ntombaient sous les balles. Tous les cinquante mètres, il fallait faire halte\npour reformer les rangs et repousser une nouvelle charge de cavalerie ou\nune nouvelle attaque d'infanterie. Dans cette héroïque retraite, la garde\nmarchait littéralement entourée d'ennemis, comme à l'hallali courant le\nsanglier parmi la meute. Il y avait contact si étroit que, malgré les bruits\nmultiples du combat, on se trouvait à portée de la voix. Au milieu des coups\nde feu, des officiers anglais criaient de se rendre à ces vieux soldats. Cam-\nbronne était à cheval dans le carré du 2 me bataillon du 1 er chasseurs. Le\ndésespoir au coeur, étouffant de colère, exaspéré par les incessantes somma-\ntions de l'ennemi, il dit rageusement : \" M....! \" Peu d'instants après,\ncomme il allait atteindre avec son bataillon les sommets de la Belle-Alliance,\nune balle en plein visage le renversa sanglant et inanimé ».\n Tandis que Wellington et Bliicher se saluaient mutuellement vainqueurs,\nNapoléon, qui, au milieu de la panique universelle, était demeuré maître de\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2055, "texte": "                                WATERLOO                                 289\n\n\n\nson âme et qui n'avait point quitté, au fort du péril, ses héroïques\ngrognards, gagnait Genappe et les Quatre-Bras. \" II mit pied à terre dans\nune clairière du bois de Bossu, près d'un feu de bivouac qu'attisaient\nquelques grenadiers de la garde. Un officier blessé, qui fuyait le long de la\nroute, reconnut l'Empereur à la lueur du foyer. Il se tenait debout, les bras\ncroisés sur la poitrine, immobile comme une statue, les yeux fixes, tournés\nvers Waterloo... Le commandant Baudus, qui cheminait à cheval au milieu\ndes fuyards, aperçut le petit groupe de l'état-major impérial. Il s'approcha.\nL'Empereur lui demanda s'il n'avait pas rencontré quelque corps qui ne fût\npas entièrement désorganisé. Non loin des Quatre-Bras, Baudus avait\ndépassé le 5e lanciers, du colonel Jacqueminot, qui marchait encore en ordre.\nIl en instruisit l'Empereur : « — Allez vite lui dire de s'arrêter aux Quatre-\nBras. Il est déjà tard, et l'ennemi trouvant ce point occupé s'arrêtera proba-\nblement ». Baudus partit au galop, mais, accueilli par des coups de feu aux\npremières maisons du carrefour, il revint près de l'Empereur et le supplia\nde se retirer, « puisqu'il n'était plus couvert par personne ». En disant ces\nmots, il le regardait. Napoléon pleurait silencieusement son armée perdue.\nSur son visage morne, aux pâleurs de cire, il n'y avait plus rien de la vie\nque les larmes ».\n  Quelles furent les causes de la catastrophe? M. Houssaye les analyse dans\nun dernier chapitre où il recherche les fautes de chacun au cours de cette\ncourte campagne, les fautes de l'Empereur et celles de ses lieutenants.\nQuelles qu'elles aient été, la défaite de Waterloo a servi Napoléon plus\nqu'aucune de ses victoires. Elle a grandi, dans l'histoire et dans la légende,\nson éclatant prestige. Grâce à elle, l'exil et le supplice couronnent l'épopée\nguerrière. C'est aux plaines de Waterloo que Napoléon conquit Sainte-\nHélène.\n\n                                                   MAURICE DULLAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 290, "page_fin": 291, "titre_corps": "Élévation", "titre_sommaire": "Élévation", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "ELEVATION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 359, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 915, "texte": "ÉLÉVATION\n\n                      (SUITE)\n\n\n\n\n                        III\n\nBeau ciel, splendide azur, ô divin habitacle !\nToile auguste où se peint la noble vision\nDu rêve, ô profondeur, réelle illusion !\nJ'élève ma ferveur, radieux tabernacle !\nA mes yeux scrutateurs ton ineffable oracle,\nO but prestigieux de mon ascension !\nL'annonça tant de fois qu'en l'aspiration\nDe l'esprit je l'attends, l'indicible miracle...\nO première splendeur ! Prodigieux concert\nDe lumières, le ciel soudain s'est entr'ouvert\nEt l'Idéal, aspect de Dieu, devient visible.\n\nJe plonge avec amour dans ses vastes clartés,\nMais, aveuglé bientôt par l'Astre irrésistible,\nDe grands soleils tournoient dans mes yeux dilatés !\n\n\n                        IV\n\nOrgue majestueux, voix sereine et pieuse\nQui, pleine de candeur et d'amour et d'espoir,\nBerces en nous, ainsi qu'un mystique encensoir,\nL'âme ravie en son essence radieuse ;\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 581, "texte": "                  ÉLÉVATION                             291\n\n\n\nOcéan surhumain, rumeur mélodieuse\nCaressant nos douleurs au fond calme du soir;\nForêt musicienne, où l'ombre va s'asseoir\nT'écoutant gravement, lyre prodigieuse !\n\nRien des bruits que la terre étend par les chemins,\nRien du chant des oiseaux et rien des chants humains,\nRien des hymnes qu'ici l'oreille peut entendre\n\nNe vaut, à l'heure heureuse où, divinement pur,\nDans la Divinité notre esprit veut s'épandre,\nLa voix des astres d'or éparse dans l'azur !\n\n\n                                       J U L I E N ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 292, "page_fin": 300, "titre_corps": "Don Lorenzo Perosi : La Résurrection de Lazare", "titre_sommaire": "Don Perosi (La Résurrection de Lazare)", "signature_source": "F. 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D'ailleurs\n                    toute la presse catholique est unanime dans l'éloge.\n                    Quant aux dissonances qui partent de l'autre presse, don\nL. Janssens les attribue à l'esprit sectaire. Ainsi donc, pour les hommes\nbien pensants, l'abbé Perosi apparaît comme un astre radieux dans le ciel si\nmorne de l'art italien, avec des promesses d'avenir glorieux, dont les splen-\ndeurs actuelles ne sont encore que l'aube.\n  C'est beaucoup, assurément; c'est peut-être même trop, et ces éloges\nexcessifs, à l'adresse d'un si jeune compositeur, ne sont pas sans inspirer\nquelque défiance.\n  On y pourrait découvrir la raison de l'accueil plutôt froid que fit l'étranger\nà l'œuvre de Perosi, retournant ainsi au détriment de l'intéressé le pro-\nverbe : nul n'est prophète en son pays. Le correspondant parisien du Guide\nmusical (ce périodique, dirigé par M. M. Kufferath, jouit d'une incontestable\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2600, "texte": "                          DON LORENZO PEROSI                             293\n\n\n\nautorité) termine comme il suit son compte rendu de la Résurrection du\nChrist :\n   «Je voudrais cependant terminer par un éloge, mais, si je me plais à recon-\nnaître qu'il y a de bons passages dans la Résurrection du Christ, force m'est\nbien de constater que je n'en ai remarqué aucun qui soit vraiment de pre-\nmier ordre, et quand j'aurai dit que c'est honorable, j'aurai très sincèrement\nrendu mon sentiment. » (1)\n   L'audition de la Résurrection de Lazare à La Haye inspire à un autre col-\nlaborateur du même périodique les réflexions suivantes :\n   « Que l'abbé Perosi soit un nouveau Palestrina, comme on a osé l'écrire\nlà-bas, j'en doute. A mon grand regret, je dois constater que, comme impres-\nsion générale, l'exécution de son oratorio à La Haye a laissé une grande\ndéception... Comme travail polyphonique, la partition n'offre rien de bien\nsaisissant. L'œuvre n'a aucune forme déterminée. Au point de vue de l'écri-\nture, c'est une œuvre incomplète, plutôt étrange que remarquable. » (2)\n   Ces réserves contrastent péniblement avec les éloges dont la presse\ncatholique comble le jeune maëstro. Faut-il attribuer cette demi-hostilité à\nd'inavouables rancunes? Ou bien, ces critiques, plutôt indifférents au carac-\ntère sacré de l'artiste, ont-ils mieux échappé à l'entraînement des pieux\nItaliens ?\n   Je dois avouer qu'un examen attentif ainsi que l'audition d'une des œuvres\nles plus réputées de Perosi : La Résurrection de Lazare, me font admettre\ncette dernière alternative.\n   Je me propose donc d'en donner mes raisons, et cela sans esprit de déni-\ngrement, mais avec le seul souci d'enrayer, si c'est possible, un emballement\ndont les catholiques pourraient un jour supporter le ridicule.\n   La Résurrection de Lazare devrait s'intituler, non pas oratorio, mais plutôt\nsuite symphonique avec récits et chœurs. La part de l'orchestre prédomine\nsingulièrement. Les récits ne sont guère que des phrases détachées (à part\nquelques exceptions), qui n'appartiennent à aucun genre connu. On n'y\ntrouve ni airs, ni ariosos, ni récitatifs proprement dits, comme dans les\nœuvres classiques, mais plutôt une sorte de mélopée, procédant un peu du\ngenre wagnérien, moins l'ampleur de la période musicale. D'autre part la\ntessiture des solis est très ingrate. Le ténor a presque toutes ses notes dans\nce que les chanteurs appellent le passage de la voix (ut-sol). Le baryton\nchante dans le même registre que le ténor, sans toucher une fois au registre\n\n (0 Le Guide Musical, 5 mars 1899.\n (2) Ibid, 29 janvier 1899.\n"}, {"page_pdf": 363, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "  294                            DURENDAL\n\n\n\ngrave. De même, la partie d'alto se confond avec celle de soprano. Tout cela\nest sans doute très italien, mais peu artistique.\n   Quant aux chœurs, leur rôle est si effacé qu'on pourrait les supprimer\nsans mutilation trop sensible. Leur écriture est d'ailleurs toute rudimentaire\nau point qu'on prête volontiers à l'auteur le dessein de s'astreindre à une\nabsolue simplicité, afin de rendre son œuvre abordable aux choristes les\nmoins exercés.\n   Je me plais à reconnaître que l'instrumentation, toujours très claire, lumi-\nneuse même et par endroits fort délicate en ses fines harmonies, dénote un\nmusicien habile et de bon goût. Comme il convient, la part du lion appar-\ntient aux cordes, que Perosi aime à faire chanter avec un brio tout italien.\nLes bois sont rarement en évidence, à part le hautbois, dont les phrases ne\nsont encore après tout que des fragments très courts, bien que fréquents.\nPar contre, on entend plus souvent le cor élever sa voix mélodieuse sur un\ndessin des cordes. Mais le grand rôle, après les archets, appartient aux\ntrombrones, dont les accords en tenutos très doux reviennent périodique-\nment et terminent d'une manière presque invariable la cantilène des violons.\nQuelque joli que soit cet effet, sa valeur est amoindrie par son incessant\nemploi.\n   On voit que de Perosi aux maîtres de l'oratorio classique, avec leur poly-\nphonie vocale si amplement développée, il y a de la distance. Ce premier\na-t-il voulu se rapprocher plutôt de Wagner, où l'orchestre devient l'organe\nprépondérant du drame musical? On peut alors se demander si ce n'est pas\nune erreur que de transposer ce genre du théâtre au concert, où rien ne\nvient préciser le sens de la symphonie. Toujours est-il que ces longs passages\nd'orchestre entrecoupés d'un bout de phrase chantée, engendrent souvent\nl'ennui.\n\n\n\n\n   Le canevas de l'œuvre est le texte latin du chapitre XI de l'Evangile selon\nSaint-Jean, du verset 1 au verset 44, avec quelques suppressions.\n   L'œuvre se divise en deux parties à peu près d'égale longueur. La pre-\nmière va jusqu'à ces mots : quia vadit ad monumentum, ut ploret ibi, et se\ntermine par trois strophes de l'hymne liturgique Scrutator alme cordium. La\nseconde finit par deux strophes de l'hymne O fons amoris inclyte et le cri :\nBenedicamus Domino.\n  Je me propose de détailler toute la contexture de l'œuvre et de présenter\nà mesure les remarques critiques que la lecture et l'audition m'ont suggérées.\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "                          DON LORENZO PEROSI                              295\n\n\n\n   I. — Prélude. Une phrase de 10 mesures, sans grande originalité, dite par\nles cordes et se tordant en des suites chromatiques dont le sens harmonique\nm'échappe. Cette phrase est-elle un leitmotiv? On en retrouve des débris un\npeu partout, particulièrement le rythme de croche pointée suivie de double\ncroche. Viennent ensuite 21 mesures de sextolets en staccato dans les\nviolons, sur lesquels se détachent des fragments du thème. Cette page, dont\nles harmonies ne manquent pas de charme en leurs fluctuations imprécises,\nest de facture moderne et compte parmi les bons morceaux de l'oeuvre.\nNous désignerons le genre auquel elle appartient, par la lettre A.\n   II. — Un morceau essentiellement classique, suite de formules que l'on\npeut retrouver telles quelles chez les continuateurs de Bach, avec ses modu-\nlations et ses cadences stéréotypées et qui constituent le fond des clichés à\nl'usage des compositeurs fabricants. Ce nouveau genre est abondamment\nreprésenté dans l'œuvre de Perosi. Nous le désignerons par la lettre B.\n   Notons, en passant, l'abus dans ce genre B des sauts brusques du ton\nmajeur au ton mineur et le parti-pris presque invariable de terminer un\npassage mineur par une cadence finale sur le ton majeur.\n   Remarquons encore que presque tous les morceaux appartenant au genre\nB ont l'air soit d'improvisations, soit de devoirs d'écolier faits d'avance. Ils\nn'expriment le plus souvent aucun sentiment déterminé et pourraient servir\nn'importe en quel endroit.\n   Dans ces formules s'enchassent quelques phrases où l'historien (ténor)\nexpose le drame. Le récit est d'ailleurs haché en menus morceaux. On en\njugera par l'analyse suivante :\n   Quinze mesures d'orchestre;\n   Brat autem quidam languens (ceci est dit sur un mouvement passablement\nvif);\n   Neuf mesures d'orchestre;\n   Lazarus a Betania ;\n   Une mesure d'orchestre;\n   De CastelloMarioeet Marthœ sororis ejus;\n   Trois mesures d'orchestre ;\n   Maria autem erat quœ unxit Dominum unguento ;\n   Deux mesures d'orchestre ;\n    Et extersit pedes ejus capillis suis; '\n    Huit mesures d'orchestre;\n    Cujus frater Lazarus infirmabatur.\n   III — Trente-six mesures fuguées, appartenant au genre B. Cela est\n intitulé : La maladie de Lazare. Idée bizarre de traduire la maladie en\n"}, {"page_pdf": 365, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1827, "texte": " 296                             DURENDAL\n\n\n\nmusique. Au surplus, cela pourrait aussi s'appeler : Danse des Feuilles mortes,\nou Clair de Lune. Ce passage est dit par les violons avec sourdine. Perosi\nabuse d'ailleurs de l'effet de sourdine. Il y en a partout.\n   Puis les trombones font entendre un accord et un serviteur (basse) dit :\n   Domine;\n   Une mesure d'orchestre ;\n   Domine;\n   Trois mesures d'orchestre;\n   Ecce quem amas infirmatur, ecce quem amas infirmatur, infirmatur, infirma-\ntur, infirmatur.\n  (Que veulent dire ces hésitations d'abord, et cette loquacité ensuite ?)\n  Quatre mesures d'orchestre;\n  (Historien) Audiens uutem Jesus;\n  Huit mesures d'orchestre;\n  Dixit eis;\n  Quatorze mesures d'orchestre !\n   IV. — Alors s'élève pour la première fois la voix du Christ : Infirmitas\nhcec non est ad mortem. Mais autant le sujet est grand, autant le thème est\nbanal dans sa contexture et sa déplorable harmonisation en tierces succes-\nsives. Je constate d'ailleurs avec peine que des différents rôles de la parti-\ntion, celui du Christ est le moins intéressant.\n   V. — Tout le morceau suivant, écrit dans le genre B, est une petite sau-\nterie à la Boccherini, qui conviendrait à merveille à un ballet en style\nclassique. Entretemps l'historien raconte :\n  Diligebat autem Jesus Martham ;\n  Onze mesures d'orchestre ;\n  Et sororem ejus Mariant;\n  Une mesure d'orchestre;\n  Et Lazarum;\n  Trente-six mesures d'orchestre, où la danse va crescendo. Qu'est-ce que\ntout cela veut dire ?\n   VI. — L'historien reprend : Venu itaque Jesus et invenit eum quatuor\ndies jam in monumento habentem ;\n   Huit mesures d'orchestre;\n  Multi autem ex Judœis venerant;\n  Quatre mesures d'orchestre;\n  Ad Martham et Mariant ut consolarentur eas defratre suo.\n  Les cuivres chantent encore sept mesures en tierces (oh ! cet affreux\n"}, {"page_pdf": 366, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2762, "texte": "                          DON   LORENZO      PEROSI                      297\n\n\npassage), et le genre B recommence à sévir durant quatre-vingt-quatorze\nmesures. Tout cela est absolument quelconque et même ennuyeux.\n   VII. — Je passe le morceau suivant, où l'historien et Marthe continuent\nle récit, toujours suivant les mêmes procédés. Il n'y a du reste, dans la\nprière que Marthe adresse à Jésus, aucune émotion. Rien que de froides\nformules et de fastidieuses répétitions.\n   VIII. — La scène change. Tout l'attirail des formules de Ratisbonne est\nmis au rancart. Vénérable capelmeister Haberl, voilez-vous la face et bou-\nchez-vous les oreilles ! Marthe et Jésus entonnent un dialogue de bravoure\nqui va en triolets et sur un accord dissonant (toujours le même) pendant\ncinquante-neuf mesures. C'est l'explosion du genre A, d'ailleurs très drama-\ntique, et, musicalement, très bien venue. Ce serait parfait si les personnages\nmis en scène étaient du vulgaire théâtre.\n   Ceci est assurément la scène capitale de l'œuvre, la seule qui fasse sensa-\ntion. C'est elle qui a fait partir les bravos enthousiastes dans les auditoires\nitaliens. Elle est, d'autre part, d'autant plus émotive qu'elle vient après un\ninterminable dévidement de ficelles. Malheureusement, pour les hommes\nde goût elle détonne comme un morceau de Rubens ferait dans une fresque\ngothique. Et puis, son allure théâtrale lui enlève tout Caractère religieux.\n   IX. — Ce n'est pas cependant une fin d'acte. Encore quelques récitatifs\nhachés dans une pâte B, et le chœur s'élève... enfin !\n   Nouveau genre, c'est-à-dire le genre palestinien, que nous appellerons\ngenre C. On voit que Perosi exhibe à tour de rôle la ressemblance de ses\ntrois parrains : Bach, Wagner, Palestrina. Mais au lieu de fondre ces trois\npersonnalités en une (est-ce possible après tout ?) Perosi est un homme à\ntrois faces qui tourne sur son axe en montrant successivement ses aspects\nvariés. Donc, le chœur chante en style palestinien :\n    Quia vadit ad monumentum, ad monumentum, ad monumentum, quia vadit\nad monumentum, ut ploret ibi, ut ploret ibi, ut floret ibi, ut ploret i — bi, ut\nploret ibi, ut ploret i — bi, ut plo — ret i — bi !\n    Nulle polyphonie; toujours le style vertical. Et pourtant Palestrina a\nlaissé de si admirables exemples de polyphonie vocale ! Pourquoi se borner\nà l'imiter, à le copier presque, en ses plus rudimentaires compositions ? J e\n n'insiste pas sur ces naïves répétitions, que Palestrina désavouerait.\n    X. — Vient ensuite un choral. A quel genre le rattacher? On en trouve\n ainsi par grosses dans les publications de la maison Pustet de Ratisbonne,\n pas meilleurs ni pires que celui-ci.\n    Après le choral, une variante I de l'orchestre, tout ce qu'il y a de plus\n genre B.\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2319, "texte": " 298                             DURENDAL\n\n\n\n  Puis à nouveau le choral, sans une note de changée.\n  Ensuite une variante II, de plus en plus B .\n  Enfin le même choral, ne varietur, et la première partie est finie.\n\n\n\n\n   Abrégeons l'analyse de la deuxième partie. Nous ne ferions que nous\nrépéter,. comme Perosi.\n   Prélude : Vingt-huit mesures des plus B. Récit genre B. La fin d'une\nallure plus moderne.\n   Chœur : Domine, vent et vide..., genre C, avec force répétitions.\n   Quelques accords pleurards (pas plus) des violons dans le registre suraigu.\n   Et lacrymatus est Jesus.\n   Une mélodie des violons en sourdine dont le début contient une promesse,\nmais qui déraille dès la huitième mesure en d'absurdes modulations.\n   Le morceau (genre A) continue pendant vingt et une mesures où plus\nrien n'apparaît, si ce n'est une succession de quintes aux parties extrêmes,\nd'un effet désastreux.\n   Notons que Perosi ne se préoccupe pas plus qu'il ne faut des négligences\nd'écriture. Les quintes parallèles, les quintes et octaves cachées, les résolu-\ntions incorrectes ne l'effrayent pas. Il serait certes déplacé de chicaner à ce\nsujet les auteurs modernes, mais au moins faut-il que ces licences constituent\ndes beautés. Je douté que ce soit le cas ici.\n   Le chœur continue en genre C. Puis des récits quelconques.\n   Un peu plus loin, à propos de tulerunt lapidem, un thème heurté des\nbasses auquel s'attellent ensuite les violons. On songe aux géants du\nRheingold, bâtissant le palais des dieux. Il y a icrune évidente intention de\npeindre l'effort des juifs qui remuent la lourde pierre. Mais on peut se\ndemander si le détail en vaut bien la peine. Qu'est-ce que cela dans le\n drame auguste qui se déroule?\n   La prière du Christ : Pater, gratias ago tibi... inspirerait à un maître une\npage admirable, tellement le sentiment en est intense et profond. Il faut\nl'avouer, dans Perosi elle est insignifiante. Au lieu d'émerger de. l'œuvre,\nd'en être le point culminant, comme la situation le comporte, elle se fond\ndans le gris monotone (B) de tout ce qui l'entoure. Au lieu d'émotion, on\nn'y trouve qu'un vain travail de formules. E t puis, l'auteur ne s'est-il pas\nrendu compte combien l'abus des répétitions et des demi-tons successifs,\ndont cette page fourmille, lui enlève toute grandeur et toute sérénité?\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2533, "texte": "                           DON   LORENZO      PEROSI                       299\n\n\n   Il y aurait lieu de croire que Perosi n'a pas conscience de ses effets, en\nconstatant combien ceux-ci sont souvent déplacés, et semblent venir au\nhasard de l'improvisation.\n   Plus loin, Jésus chante fortissimo, dans le registre aigu et sur une\ncadence absolument banale, les solennelles paroles : Lazare vent foras.\n   Puis des grondements souterrains, dans lesquels éclate une fanfare (l'épée\ndes Niebelungen?). Trente-six mesures A.\n   L'historien reprend, sur un air de danse, et statim (?) prodiit qui fuerat\nmortuus, qui fuerat mortuus, e t c . . L'orchestre peint naïvement la joie de\nvivre !\n   Le chœur conclut par un choral de même facture que celui de la\npremière partie.\n   Puis l'orchestre entame une première variante (c'est un procédé) absolu-\nment genre B. Ce genre devient d'ailleurs de moins en moins intéressant.\n   Puis le choral, sans changement.\n   Seconde variante B, en forme de gavotte, amenant un unisson de voix\nd'hommes, en piano, sur le Benedicamus Domino.\n   Quelques remarques à ce propos. Ce Benedicamus est chanté sur le thème\nde Vite missa est in solemnioribus. Toutefois, la phrase du plain-chant, d'une\nsi belle venue, est tronquée par son milieu, et Perosi lui accole une queue\nrudimentaire en répétant le mot Domino. J'admets qu'on emprunte au\nplain-chant de courts fragments, évocateurs d'un sentiment déterminé. J e\nn'admets plus qu'on introduise dans une œuvre moderne un morceau tel\nquel, dont le rythme essentiellement libre souffre d'être emprisonné dans la\nmesure rigoureuse de la musique actuelle. C'est le cas ici. Perosi lui a infligé,\nen outre, la plus vulgaire des carrures. Enfin, l'harmonisation de la phrase,\ndébutant sur un accord de septième de dominante, et modulant passagère-\nment en mineur, est un outrage à l'antique mélopée.\n  Après un interlude de cinq mesures, les voix d'hommes redisent le\nBenedicamus (agrémenté d'une seconde queue) sur un accompagnement en\npizzicato dans l'orchestre. Alors j'ai cru réentendre ces infâmes organistes\ndes petites églises de Rome, accompagnant le plain-chant d'un rythme de\npolka !\n  L'orchestre reprend ensuite sa gavotte pendant quatre-vingt-treize\nmesures, et, par un accroissement de sonorités, amène l'explosion du\nBenedicamus chanté par tout le chœur à l'unisson, avec les précédentes\nharmonies.\n  Puis on entend un ramage de flûtes et de hautbois, dont le rythme se\nralentit et s'épuise en petits hoquets sur un accord dissonant (coucou!). Une\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 674, "texte": " 300                             DURENDAL\n\n\n\nmesure de silence et nouvelle explosion du Benedicamus. Au moment où le\nchœur va conclure, l'orchestre fait un brusque écart de fa en mi bémol»\navec fa pédale; les trombones et les trompettes entonnent en canon, sur une\ndissonance stridente, le thème de Marthe et Jésus, et conclut enfin à la\nplace du chœur désarçonné.\n  Telle est cette fameuse finale, tant admirée en Italie, mais que je considère\ncomme un gros péché de jeunesse.\n\n   Il resterait à conclure. Mais comme cette étude est déjà assez longue ..,\net monotone, je laisse ce soin au lecteur.\n\n                                                             F. VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-012", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 301, "page_fin": 302, "titre_corps": "Sur le Printemps", "titre_sommaire": "Sur le Printemps", "signature_source": "Paul Mussche", "ancre_debut": "SUR LE PRINTEMPS", "ancre_fin": "PAUL MUSSCHE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 370, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 972, "texte": "SUR LE PRINTEMPS\n\n\n\nLe voici revenu le doux et clair Printemps\nDans l'appareil béni de ses cortèges blancs ;\nL'atmosphère est suave et les jeunes verdures\nPalpitent doucement dans la lumière pure.\n\nDe brefs appels se répondent aux alentours,\nPrès de la haie, on voit passer en beaux atours\nDes paysans heureux aux placides visages,\nQui vont, en rangs pressés, aux messes des villages.\n\nUn continu murmure emplit tout l'horizon;\nDes insectes, partout, vibrent, dans le gazon,\nDans les arbres, dans l'air, à la pointe des branches,\nLe jour d'avril se fait l'écho de leurs louanges.\n\nUn soleil abondant baigne le grand décor;\nTout est vivant, tout parle et rit, rien ne dort.\nLà-bas, du fond du ciel, accourt la folle brise\nQui lentement fait tressaillir la plaine grise.\n\nUn ruisselet jaseur dévale le coteau;\nLa première hirondelle annonce aux gais troupeaux\nQue les taillis ont reverdi, que l'herbe est tendre,\nLe pré fleuri, que les agneaux peuvent s'y rendre.\n"}, {"page_pdf": 371, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 945, "texte": "302                       DURENDAL\n\n\n\n      Un éblouissement profond choit de l'azur.\n      Les bourgeons ont craqué, montrant le fruit futur ;\n      Les candides vergers ont la robe des fêtes\n      Et la cloche du val répond aux cris des bêtes.\n\n      L'enivrement divin du beau ciel et des fleurs\n      Fait oublier Vhiver et défaillir les cœurs,\n      Tout renaît et revit, on entend les fauvettes\n      Chanter et les pinsons mêler leurs voix fluettes.\n\n      Une ronde d'enfants danse sur le chemin ;\n      Leurs jeux ont un parfum d'aurore et de matin,\n      Le chant qui f ait valser ces folles têtes blondes\n      Est lumineux comme le premier jour du monde.\n\n      Une vapeur légère ondule sur les champs ;\n      L'auguste laboureur touche ses bœufs fumants\n      Et l'hymne qu'il entonne en l'honneur de la Terre\n      Est l'hosannah du beau Printemps aux fêtes claires !\n\n\n                                               PAUL MUSSCHE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-013", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 303, "page_fin": 324, "titre_corps": "Une Académie de Littérateurs", "titre_sommaire": "Une Académie de Littérateurs", "signature_source": "Durendal", "ancre_debut": "Une Académie de Littérateurs", "ancre_fin": "DURENDAL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 376, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1553, "texte": "Une Académie de Littérateurs\n\n  La question de l'opportunité de la création, au sein de l'Académie royale,\nd'une classe de littérature française, ayant été agitée plusieurs fois en Belgique\net résolue en sens contradictoires, nous avons cru utile d'interroger à ce\nsujet les littérateurs eux-mêmes. Nous publions ici la lettre-circulaire que\nnous leur avons adressée et nous la faisons suivre des réponses. Nous\ndonnons celles-ci dans l'ordre de leur réception.\n\n\n\n              MONSIEUR ET CHER             CONFRÈRE,\n\n\n\n                    A plusieurs reprises déjà et s u r t o u t en ces derniers\n                    t e m p s les littérateurs se sont p l a i n t d e ce qu'ils\n                    n'avaient point de représentants dans une aca-\n                    d é m i e , d o n t le titre : Académie des belles-lettres,\n                    semblerait i n d i q u e r qu'elle ne devrait se com-\n                    poser que de l i t t é r a t e u r s .\n                       L a question : Faut-il            admettre des   littérateurs\ndans la Classe des lettres vient d'être posée à l'Académie m ê m e .\nVoici en quels t e r m e s M . Godefroid K u r t h y a r é p o n d u :\n\n   Faut-il admettre des littérateurs dans la Classe des lettres ?\n   A première vue, il semble qu'une question pareille ne soit susceptible\nque d'une réponse affirmative; je n'hésite cependant pas à répondre néga-\ntivement. Notre Classe porte un nom qui donne lieu à un malentendu. Si\non l'appelle Classe des lettres, c'est faute de trouver dans le vocabulaire\n"}, {"page_pdf": 377, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2725, "texte": "  304                                  DURENDAL\n\n\n\nactuel une expression qui la désigne d'une manière adéquate. Cette Classe\nn'est en réalité qu'une Classe des sciences qui se rapportent à l'homme et à\nla société, et que je regrette de ne pouvoir, parce que nous ne sommes pas\nles maîtres du langage, appeler du vieux nom si expressif et si large\nd'humanités. Son but, c'est de cultiver en commun et d'aider à progresser,\npar les moyens qui sont à sa disposition, les diverses sciences qui forment\nson domaine. Elle ne se distingue en rien, sous ce double rapport, de la\nClasse des sciences proprement dite, au sujet de laquelle il n'y a jamais eu\nde malentendu. Or, la littérature est un art et non une science, et il n'y a\nrien ou presque rien de commun entre les travaux de l'artiste et ceux du\nsavant (1).\n   C'est la raison pour laquelle, à mon sens, il n'y a pas lieu d'introduire\ndans notre Classe les représentants des belles-lettres. Ils seraient égarés\nparmi nous, non qu'ils n'y trouvent pas le tribut de sympathie ou d'admi-\nration qui leur revient, mais parce qu'ils ne seraient pas dans leur véritable\nmilieu. Si donc on estime qu'il soit utile pour les belles-lettres de grouper\nleurs membres en académie, il doit être bien entendu que ce n'est pas dans\nnotre Classe qu'il faut les introduire.\n   Il faut, ou bien créer à leur usage une Classe des belles-lettres, sauf à\ndonner à la nôtre un nom qui exprimerait d'une manière plus exacte ses\nvéritables attributions, ou bien les réunir dans une section spéciale de la\nClasse des beaux-arts, qui deviendrait ainsi la Classe des beaux-arts et des\nbelles-lettres.\n   Sera-ce rendre un vrai service à la littérature que d'enrégimenter ainsi\nses principaux représentants ? Je ne voudrais pas l'affirmer sans réserve. Il\nest de la nature du travail scientifique de progresser dans les ateliers com-\nmuns et grâce aux efforts collectifs; il est de l'essence du travail artistique\nde devoir ses plus beaux chefs-d'œuvre à la méditation solitaire et à l'inspi-\nration personnelle. Au surplus, et quelles que soient les diverses manières\nde voir sur cette question, elles ne sauraient, je pense, nous empêcher d'être\nunanimes quant à la distinction à établir entre les sciences que nous culti-\nvons ici et l'art littéraire proprement dit.\n  Cette distinction, si je ne me trompe, est rigoureusement observée clans\ntoutes les académies du monde, sans omettre l'Académie des Inscriptions et\nBelles-Lettres, qui, comme notre Classe, porte un nom traditionnel, peu en\nrapport avec la nature et avec l'étendue de ses travaux actuels.\n\n\n  (1) On ne me fera pas dire, j'espère, que l'artiste ne peut pas être un savant, ou que le\nsavant n'a pas à se préoccuper d'être artiste.\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2032, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           305\n\n\n   Ces conclusions de M. Kurth ont été ratifiées par un vote\nunanime des membres de l'Académie.\n   M. Kurth, en nous communiquant sa réponse que l'on vient\nde lire, nous engage à poser à notre tour la question aux inté-\nressés eux-mêmes et à publier leurs avis dans Durendal. Nous\navons trouvé son idée heureuse. C'est, nous semble-t-il, le moyen\nle plus pratique et le plus efficace de résoudre la question et\nd'éclairer en même temps le gouvernement sur la décision à\nprendre.\n   Nous venons en conséquence, Monsieur, vous prier d'avoir\nl'obligeance de nous donner votre avis. Vous seriez bien aimable\nsi vous vouliez le faire en répondant aux questions suivantes :\n   1° Que pensez-vous de l'utilité de la création au sein de\nl'Académie royale d'une Classe (ou d'une section) spécialement\nréservée aux Belles-Lettres ?\n   2° En quoi devrait consister, d'après vous,les travaux de cette\nClasse (ou section) ?\n   3° Pour bien préciser ne voudriez-vous pas libeller ce qui\ndevrait être l'ordre du jour ordinaire des séances de cette Classe\n(ou section) ?\n\n\n  EDMOND PICARD :\n\n  Réponses : 1° Aucune utilité ! En Belgique, cette Académie royale est un\nmauvais pastiche doctrinaire d'une institution française routinière et\nsurannée. Cela ne sert qu'à fleurir de titres les vanités maladives et de clin-\nquant les gloires douteuses. Cela a l'inconvénient de mettre le bât aux\nnatures originales. C'est un gaspillage de forces ! C'est une garde civique\nde l'Art !\n  2° Voyez ce que font les classes existantes. Une Classe nouvelle s'occupe-\nrait fatalement des mêmes niaiseries : discours conventionnels, rapports\nqui paraîtraient aussi bien ailleurs, réunions sommeillantes, distributions\nde récompenses prudhommesques, cérémonial congratulatoire. C'est con-\ntraire à nos mœurs faites de liberté, d'originalité et d'hostilité à tout ce qui\nest l'officiel creux et prétentieux.\n   3° L'ordre du jour devrait être celui des multiples questions littéraires\n"}, {"page_pdf": 379, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2561, "texte": " 306                              DURENDAL\n\n\n\ndont les écrivains et l'opinion publique se préoccupent sans interruption\nchez nous. Ce serait écrasant pour un consistoire académique. Rapidement\nil jetterait bas un tel fardeau pour ne plus échanger que les propos séniles\nque l'on sait.\n\n\n  EUGÈNE      DEMOLDER :\n\n   Puisque cette Académie n'existe pas, il me semble inutile de la créer. Ce\nn'est pas elle qui aurait suscité Lemonnier, Eekhoud, Verhaeren. Maeter-\nlinck, Van Lerberghe, Elskamp ou Delattre, n'est-ce pas ? A quoi servirait-\nelle? Voyez donc la vieille Académie française, qui radote sous ses coupoles,\net continue, avec un formalisme décrépit, les traditions d'un siècle despo-\ntique et ordonné, qui n'ont plus rien à démêler avec nos temps. Son\ndictionnaire soumet l'évolution de la langue à un examen de pions refroi-\ndis par la vieillesse. Ses couronnes ? Ses prix ? Distribués aux livres\n\" conformes \", inoffensifs, \" réguliers \", ils contribuent au dessèche-\nment et à l'aplatissement de l'esprit français, en poussant nombre de lettrés\nà suivre les modes consacrés, les règles adoptées, en vue de ces lauriers\nofficiels. D'autre part, lorsqu'on sait grâce à quelles compromissions et\nquelles intrigues on fait partie des Quarante, on est plus persuadé encore\nà-croire qu'il serait utile à la dignité de la France de les supprimer.\n  Vous voudriez ça en Belgique ?... Ce sera la même chose, en petit... Le\ngouvernement nommerait les académiciens ? Mais, alors, on n'en choisira\nque de « bien pensants » sous ce régime, et, sous le futur ministère, les\nrédacteurs du Peuple ou de l'Art Moderne auront, seuls, des chances. Ce\nsera comme pour le choix des magistrats ! Et l'Académie, instrument du\npouvoir, se tournera, suivant les soleils levants, vers l'Art pour Dieu ou\nvers l'Art Social!\n   Le but final de votre enquête est le bien de notre littérature, et non, je\nl'espère, de créer des académiciens. Croyez-le bien, une Académie ne peut\nêtre que néfaste. Elle voudra dominer, tailler, régler, imposer; elle ira\nd'instinct au médiocre : elle déprimera. Enfin, elle deviendra le refuge\nde ceux qui veulent se faire palmer d'or et charger de médailles! J'y vois\ndifficilement de francs et purs artistes.\n   Voyez donc aussi l'Académie de Peinture ! Mais c'est l'ennemi né et\nféroce de la vraie peinture, de l'art libre, prime-sautier, original et patrial!\nC'est le château hargneux de la ganacherie, le palais odieux du poncif, la\ncaserne du lieu commun pictural.\n   Tenez! Je vais vous dire une chose, qui fera hurler tout le crétinisme à\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2492, "texte": "                UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                              307\n\n\n\nperruques, mais que je pense, et que je suis heureux de proclamer : Octave\nMaus, à lui seul, a fait plus de bien aux jeunes peintres et à l'esprit public,\npar les XX et la Libre Esthétique, en douze ans, que toits les pontifes de\nl'Académie, depuis 1830!\n   Aussi je suis partisan ardent, en art, de l'initiative particulière, de la\nlutte privée, de l'évolution libre. A bas les académies! Et pour finir, je\nvous signale une chose qui sera plus utile qu'une classe de lettres : une\nligue, libre, avec, à sa tête, des personnages tels que MM. Charles Buls,\nle chevalier Descamps, Paul Janson, Jules Le Jeune, Léon Somzée. En\ndehors de toute école, admettant tous les livres, qu'ils soient d'Eekhoud ou\nde Mockel, de Picard ou de Haulleville, de Verhaeren ou de Giraud, de\nLemonnier ou de Demade, cette ligue propagera la lecture des auteurs\nbelges. Indépendante, elle aura une influence suffisante sur l'Etat pour que\ncelui-ci écoute ses avis et ses requêtes au sujet du fonctionnement de la\nDirection des Lettres, laquelle suffit comme intervention gouvernementale.\nEn même temps, elle agira sur le public : ce sera une vaste Libre Esthétique\nlittéraire. C'est plus moderne, plus profitable, plus vivant, plus pratique\nqu'une académie, n'est-ce pas? Et puis cela ne fait pas des académiciens\navec des écrivains : la ligue leur laisse leur liberté et leur dignité, puis-\nqu'elle agit en dehors d'eux et même à leur insu !\n\n\n  HENRI M A U B E L :\n\n  A votre question concernant la création, au sein de l'Académie royale de\nBelgique, d'une classe ou d'une section spécialement réservée à l'art litté-\nraire, permettez-moi de répondre très brièvement : je crois cette création\ninutile.\n\n  VALÈRE G I L L E :\n\n   Je suis enchanté de l'interprétation donnée à l'appellation Classe des\nLettres par l'éminent historien, M. Kurth, et la Classe tout entière.\n   Je la crois, d'ailleurs, complètement erronée : elle est en évidente contra-\ndiction avec l'esprit qui présida à la réorganisation de l'Académie en 1845.\nLisez, pour vous convaincre, le rapport présenté au Roi par Sylvain Van\nde Weyer, ministre de l'Intérieur, en novembre 1845, l'arrêté royal réorga-\nnisant, le 1er décembre 1845. l'Académie royale des Sciences et Belles-\nLettres, et ensuite le règlement général de l'Académie de la même date. Ce\ndernier fait entrer dans l'une des sections de la Classe des Lettres, les\nlittératures française et FLAMANDE.\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2149, "texte": " 308                              DURENDAL\n\n\n\n  Néanmoins, je me déclare satisfait, à condition que l'on mette au même\nrang d'égalité la littérature française et la littérature flamande.\n  Vous avez vu plus haut que l'une et l'autre ont leur place réservée dans\nla Classe des Lettres. Or, le 8 juillet 1886, l'arrêté suivant figurait au\nMoniteur :\n\n     Voulant donner une nouvelle preuve de Notre sollicitude pour les inté-\nrêts des lettres néerlandaises ;\n   » Considérant que rien ne peut en favoriser davantage le développement\nque l'institution d'une Académie littéraire permanente ;\n   » Sur la proposition de Notre Ministre...\n\n              » Nous avons arrêté et arrêtons :\n  » ARTICLE PREMIER. — Il est institué à Gand, sous la dénomination de\n« Koninklijke..., etc. », une Académie de littérateurs et de savants ayant\npour objet l'étude et la culture de la langue et de la littérature néerlandaises.\n\n\n  \" ART. 4. — Il y a vingt-cinq membres titulaires; vingt de ces membres\ndoivent être Belges et avoir leur résidence en Belgique; les cinq autres\npeuvent être choisis parmi les littérateurs et savants néerlandais domiciliés\nen Belgique. \"\n   Ma réponse? Le principe d'égalité des langues exige que l'on fasse pour\nles. Belges français ce qu'on a fait pour les Belges flamands. Que l'on\nprenne le même arrêté en remplaçant le mot néerlandais par le mot\nfrançais.\n   C'est une question de droit.\n\n\n  EUGÈNE      GILBERT :\n\n   Non, la création d'une section des « Belles-Lettres » au sein de l'Aca-\ndémie royale de Belgique, ne me paraît pas désirable. Comme l'histoire se\nrépète indéfiniment, nous ne manquerions pas de voir cette « Classe des\nBelles-Lettres \" fermer systématiquement ses portes aux artistes les plus\nindépendants, pour peu qu'ils aient quelque génie. Alors, quoi? Offrir à\nl'effervescence railleuse des jeunes écoles un « jeu de massacre » en plus\nou quelques nouvelles têtes-de-Turc? C'est bien inutile.\n   Pourquoi ne pas laisser à ses douces habitudes cette bonne vieille Classe\ndes Lettres, aux yeux de laquelle les titres les plus méritoires ont toujours\nété : faire de la politique et dédaigner la littérature...!\n"}, {"page_pdf": 382, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2345, "texte": "                       UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                      309\n\n\n\n  GEORGES M A R L O W :\n   Il me paraît qu'en réunissant à date fixe nos artistes en une salle austère\npour y ébaucher, à l'instar des académiciens de Paris, quelque vague dic-\ntionnaire, où le mot \" vers \" sera prétexte à querelles entre Iwan Gilkin et\nEmile Verhaeren, on ne fera pas même la fortune d'un éditeur.\n   Car, à moins de commencer leur travail à rebours, pour plaire aux gram-\nmairiens décadents et aux décadents sans grammaire, ni Emile Verhaeren\nni Iwan Gilkin ne mèneront aussi loin leur travail. A quoi bon alors les\ndistraire de leurs rêveries?\n   Qu'Albert Giraud, Valère Gille, Fernand Séverin ou Maurice Maeterlinck\nenjolivent la couverture de leurs volumes de la vignette du futur institut ou\nde la firme de leur libraire, ils seront toujours de merveilleux poètes\nadmirés des lettrés et ignorés du public. Ce n'est pas la sanction gouverne-\nmentale qui forcera le peuple à acheter leurs livres, et ceux qui les lisent\nn'ont pas besoin de leur consécration officielle pour les aimer.\n\n\n  IWAN G I L K I N :\n\n  Vous me demandez ce que je pense de la création d'une classe ou d'une\nsection de littérature au sein de l'Académie de Belgique. Comment pour-\nrais-je en penser quelque chose, puisque je ne suis pas académicien? Assu-\nrément, je n'en pense point de mal. Pourquoi les écrivains n'auraient-ils\npas leur académie comme les peintres, les sculpteurs et les flamands ?\n   Si cette \" Académie de littérateurs \" — comme vous l'intitulez — est des-\ntinée à voir le jour, je lui souhaite de n'être pas trop académique, et pour-\ntant de l'être assez. Que les dieux l'aident à trouver la juste mesure!\n   Je suis persuadé que, une fois fondée, elle découvrira d'elle-même son\nprogramme et ses ordres du jour; voilà pourquoi je n'aurai pas l'imperti-\nnence de lui en proposer un modèle, bien que vous m'y invitiez avec une\naimable hardiesse.\n\n\n  ARNOLD G O F F I N :\n\n Tous les journaux, de temps à autre, insèrent un entrefilet selon la for-\nmule suivante :\n   \" BELLES-LETTRES. — La classe des lettres de l'Académie de Belgique a\nprocédé, mardi, à diverses élections. MM. X. et Y. ont été élus membres\ntitulaires; MM. A. et B. ont été nommés membres correspondants. \"\n   Léger caillou broyé entre les meules endiablées de la presse avec mainte\n"}, {"page_pdf": 383, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": " 310                              DURENDAL\n\n\n\npierre plus grosse et plus dure, parmi les faits divers, ou avec le strass et\nla verroterie des nouvelles à la main — sans que personne y prête attention.\n   Malgré tout, cependant, ces quelques lignes intercalent dans la pensée du\nlecteur comme une fugitive vision de cette Académie fantomale : — Quelque\nrestreinte assemblée de graves et solennels personnages, chauves de préfé-\nrence, assis symétriquement sous une coupole dont la lumière diffuse met\nun reflet sur leurs crânes luisants. Et. réellement, en un édifice quelconque\nde Bruxelles, au milieu d'un mobilier vaguement Empire, dans un hémi-\ncycle entouré de colonnes postiches, des êtres que l'on croirait animés,\nombres blafardes et chevrotantes parmi lesquelles quelques individus actifs\net vivants sont égarés, reviennent périodiquement, convoqués par un secré-\ntaire, qualifié dérisoirement de perpétuel, qui leur envoie des billets de\nfaire part.\n   Jamais, sans doute, un profane n'a pris le courage de réunir les infor-\nmations et de faire les démarches nécessaires pour devenir spectateur d'une\nde ces séances — de spiritisme ! Il serait absurde même d'y aller pour se\nréchauffer, l'hiver, car l'architecture officielle est réfrigérante, par essence,\net, peut-être, l'éloquence académique doit-elle aux lieux où elle se déploie\nsa caractéristique glaciale.\n   Il est, d'ailleurs, probable qu'aucune parole ne trouble les froids échos\nde ce vénérable cénacle, heureux de se survivre, sans plus; ou bien nos\nimmortels anonymes témoignent d'une discrétion et d'un mépris des applau-\ndissements des hommes presque sublimes!\n   Un jeu de société, fort en vogue, jadis, consistait à énumérer les noms\ndes membres de l'Académie française: après une dizaine, des gens furieu-\nsement lettrés renonçaient; les érudits s'arrêtaient à quinze; quelque Pic\nde la Mirandole extrayait de sa phénoménale mémoire deux ou trois noms\nencore; un badaud citait un illustre auquel personne n'aurait songé, puis\ntout le monde se regardait, surpris d'avoir aperçu l'illusion de la célébrité...\nQuel fumiste intrépide oserait faire de notre Académie l'objet d'une telle\ngageure ?\n   Peut-être contient-elle — peut-être ne contient-elle que des gens de\nvaleur ! Mais, il faut l'avouer, ils ne sont ni bavards ni bruyants et, s'ils se\nmanifestent quelquefois, c'est chez un libraire auquel ils ont fait jurer le\nsecret. A force de questions insidieuses et réitérées, on parvient à savoir\nque l'Académie compile une Biographie et une Bibliographie nationales, qu'elle\npublie un bulletin, que certains de ses membres ont édité de nombreux et\nconsidérables volumes, les textes revisés et commentés du Roman de la Rose,\nde Commines, de Froissard, de plusieurs autres chroniqueurs; des collections\n"}, {"page_pdf": 384, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2529, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           311\n\n\nd'actes, de cartulaires, de correspondances diplomatiques, etc.; on prononce\nles noms de Wauters, de Kervyn, de Gachard, de Kürth, etc., notoires,\nillustres même dans le monde des historiens et des savants, partout — sauf\nen Belgique ! La modestie messied à un corps tel que l'Académie; ses publi-\ncations devraient se faire, non sous le manteau, dans l'ombre, à la clan-\ndestine, mais de manière à faire connaître l'existence de ces intéressants\ntravaux à ceux auxquels ils peuvent être utiles.\n   Ce singulier esprit particulariste, ennemi de la publicité, proviendrait-il\nde ce que tous les professeurs, savants, érudits, archivistes, dont l'Aca-\ndémie constitue en quelque sorte l'éméritat, sont occupés sans cesse\nd'oeuvres archaïques, vétustes ou mortes ? Il lui paraîtrait bien subversif,\npourtant, celui qui lui conseillerait de s'infuser un peu de sang chaud et\nvivant, en élisant un des artistes de lettres qui font l'honneur actuel de\nnotre littérature !\n\n\n\n\n   Ces lignes légèrement irrévérencieuses, écrites il y a quelques années, se\nterminaient par un vœu que nous semblons à la veille de voir réaliser.\n   La question a été agitée dernièrement par la classe des Belles-Lettres\nelle-même et M. Kurth a démontré, d'une façon irréfutable, que, dans sa\nconstitution présente, cette classe devait rester fermée aux littérateurs.\nCependant, s'il nous en souvient, Van Hasselt, MM. Louis Hymans et\nPotvin firent partie, de leur vivant, de l'Académie. Quels étaient les titres\nscientifiques de Van Hasselt ou les titres quelconques de MM. Louis\nHymans et Potvin ? A quelle classe appartenaient-ils ? Nous avouons\nl'ignorer.\n   Les peintres, les sculpteurs et les musiciens accaparent une section de\nl'Académie; les littérateurs flamands remplissent toute une Académie!\nPourquoi les écrivains de langue française seraient-ils frappés d'ostracisme\net ne posséderaient-ils point également un organisme officiel ?\n   Le plus simple serait, probablement, d'annexer à la section des Beaux-\nArts une classe destinée aux Lettres pures.\n   On satisferait de la sorte les écrivains qui soupirent après des distinctions\nhonorifiques et attendent du gouvernement la consécration publique de leur\ntalent — ou plutôt, de leur génie. Le rapprochement des clans adverses,\n« dans le sein de l'Académie », contribuerait, on peut l'espérer, à apaiser —\nou à exaspérer ! — les querelles qui, sous prétexte d'esthétique littéraire,\nséparent nos gens de lettres.\n"}, {"page_pdf": 385, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": " 3l2                                   DURENDAL\n\n\n\n   Mais quel serait le rôle du nouveau sanhédrin? Quelles discussions égaye-\nraient ses séances ? L'État lui déléguerait, sans doute, la décision des con-\ncours littéraires; le privilège de décerner le prix quinquennal, qui appartient,\naujourd'hui, à des commissions recrutées au petit bonheur et composées de\nmembres d'une compétence, en général, sujette à caution.\n   Il est vrai qu'au cours des quinze dernières années, la palme a été attri-\nbuée avec équité à d'éminents écrivains; mais est-ce là autre chose qu'un\nhasard heureux, dû à la présence fortuite dans la commission d'un membre\nmieux informé que ses collègues ?\n   La composition même de la nouvelle Classe des Lettres la clouerait, natu-\nrellement, d'une connaissance plus étendue et plus approfondie de la pro-\nduction littéraire belge.\n   On pourrait objecter que, si elle doit se borner au jugement d'un concours\nquinquennal, les travaux ne l'accableront pas! Mais il est d'expérience qu'il\nsuffit de livrer à leur propre ingéniosité les corps constitués les plus inutiles,\nles fonctionnaires gratifiés des sinécures les mieux avérées, pour qu'ils\ndémontrent, bientôt et victorieusement, l'impérieuse nécessité de leur\nexistence !\n\n\n  H. F I E R E N S - G E V A E R T :\n\n   Après vingt années d'efforts persévérants, les littérateurs français de\nnotre pays n'ont pas encore réussi à conquérir l'attention du public belge.\nLes trop rares encouragements officiels qu'on leur a distribués ne pou-\nvaient les dédommager de l'indifférence de leurs compatriotes. La nouvelle\ngénération, moins féconde et moins enthousiaste que la précédente, semble\nsouffrir d'une sorte de lassitude, de découragement. Les aînés, en général,\nn'ont réussi qu'à s'assurer des situations matérielles médiocres; leur\ninfluence intellectuelle ou morale sur la masse est restée nulle De tels\nrésultats ne sont pas faits pour exciter de nouvelles ardeurs. Il importe\nd'assurer au plus vite l'avenir incertain de nos lettres françaises, et\nj'estime que l'admission des écrivains : romanciers, poètes, auteurs drama-\ntiques, essayistes, critiques littéraires, au sein de l'Académie royale serait\nun remède des plus efficaces.\n   Nos compatriotes attachent une grande importance aux consécrations\nofficielles. L'écrivain, l'a tiste ou le savant qui n'occupe pas quelque poste\nimportant ou qui n'est point décoré n'est rien à leurs yeux. On le traite, suivant\nl'expression de Balzac, de « zéro social ». Le bénéfice moral que nos écri-\nvains retireraient de leur entrée à l'Académie serait considérable. Jouissant\n"}, {"page_pdf": 386, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2950, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                          3l3\n\n\n\nenfin d'un prestige officiel égal à celui des autres membres : savants, musi-\nciens, peintres, etc., ils prendraient une importance soudaine aux yeux de la\nfoule. Grandis dans l'opinion générale, ils concevraient plus nettement leur\nrôle qui est, non de se confiner dans un idéal égoïste — ainsi que l'ont fait\nplusieurs d'entre eux — mais de populariser leur rêve, d'enseigner à tous\nla beauté. Nos écrivains ne devraient-ils pas une grande reconnaissance au\ngouvernement qui, par son initiative, aurait accompli ce miracle de rendre\nles lettres à leur vraie mission éducatrice? Et ainsi se réconcilieraient dans\nnotre pays les classes dirigeantes et les hommes de pensée dont l'isolement\nactuel peut entraîner de déplorables conséquences. La création d'un \" corps\nlittéraire \" sera donc utile aux écrivains d'abord, ensuite au pays lui-même.\n   M. Kurth, dans son intéressante communication, semble douter que ce\nserait un service rendu à la littérature que de réunir ainsi ses principaux\nreprésentants. \" Il est de l'essence du travail artistique, écrit-il, de devoir\n\" ses plus beaux chefs-d'œuvre à la méditation solitaire et à l'inspiration\n\" personnelle. \" M. Kurth oublie qu'il existe une classe des Beaux-Arts où\nsont « enrégimentés » les architectes, les peintres, les sculpteurs, les gra-\nveurs, les compositeurs. Quel bénéfice un musicien peut-il retirer au point\nde vue technique de ses entretiens avec un peintre ou un constructeur? Au\nsurplus, l'admission, des littérateurs purs est parfaitement prévue par les\nstatuts de l'Académie. M. Potvin est entré dans la classe des Lettres en\nqualité de poète. Cette même classe compte MM. Jules Lemaître et Sully-\nPrudhomme parmi ses associés étrangers. L'Académie flamande ne com-\nprend-elle pas aussi des écrivains-artistes? Certes, nos littérateurs n'auront\npas plus de talent parce qu'ils feront partie d'un groupe académique. Qui\nserait assez béotien pour le prétendre? Les académies, qu'il s'agisse de\nsavants, d'historiens, de philosophes, d'artistes, de littérateurs, ne con-\nsacrent que des réputations établies auxquelles on veut assurer une autorité\nmorale, sinon définitive, du moins plus étendue. Nous ne demandons pas\nautre chose pour les écrivains belges.\n  Avant de répondre à vos deux dernières questions, permettez-moi\nd'attirer votre attention sur un point que vous n'avez pas cru devoir\nsignaler à vos correspondants. Il s'agit de la constitution et de l'importance\ndu nouveau groupe par rapport aux classes existantes.\n   L'Académie royale de Belgique se compose actuellement de trois classes :\nclasse des Sciences, classe des Lettres et classe des Beaux-Arts. Depuis sa\ncréation par Marie-Thérèse, ses cadres ont subi des changements successifs.\nOn s'est presque toujours inspiré pour ces modifications des exemples\nfournis par l'Institut de France. Or, examinons l'organisation actuelle de\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2916, "texte": "  314                              DURENDAL\n\n\n\nla Compagnie fondée par Richelieu. L'Institut est formé de cinq académies :\nl'Académie française, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, l'Aca-\ndémie des Sciences, l'Académie des Beaux-Arts et l'Académie des Sciences\nmorales et politiques. Nos classes des Sciences et des Beaux-Arts corres-\npondent exactement aux Académies des Sciences et des Beaux-Arts de\nl'Institut. A elle seule notre classe des Lettres contient donc l'équivalent\ndes trois autres académies : française, inscriptions et belles-lettres, sciences\nmorales et politiques. En réalité, et sauf peut-être l'exception signalée plus\nhaut (celle de M. Potvin) elle ne renferme que des personnes qui, en France,\nferaient partie des Académies des Inscriptions et Belles-Lettres et des\nSciences morales et politiques. Il conviendrait donc de changer la dési-\ngnation de cette classe unique, de l'appeler par exemple \" Classe des Ins-\ncriptions et des Sciences morales et politiques \" et d'instituer une classe spéciale\ncorrespondant à l'Académie française.\n   La nouvelle création ne peut donc pas consister à adjoindre seulement\n une section à l'une des classes existantes. M. Kurth a fort bien dit pourquoi\nles littérateurs sont actuellement égarés dans la classe dite des lettres.\nD'autre part la classe des Beaux-Arts est divisée en six sections de cinq ou\nsix membres chacune (parfois moins); en y joignant une section nouvelle\non ne pourrait introduire qu'un nombre trop limité d'écrivains dans l'Aca-\ndémie. C'est pourquoi je crois devoir préconiser la création d'une classe de\n30 membres. Il n'est point nécessaire d'en remplir les cadres dès le premier\njour. Un groupe d'écrivains marquants constituerait le noyau fondamental\nde cette classe, qui, peu à peu, appellerait à elle les talents nouveaux. Le\nnombre des correspondants et des associés serait le même que pour les\nautres divisions de l'Académie.\n   J'en arrive au programme par lequel la classe nouvelle démontrerait son\nutilité à tous. Le soin lui incomberait de distribuer le prix quinquennal de\nlittérature française, les prix de littérature dramatique, de choisir les livrets\nde cantate pour les concours de Rome, etc., etc.. Abandonnant à la « classe\ndes Inscriptions et des Sciences morales et politiques » les problèmes de\nphilologie ancienne et moderne, les travaux relatifs à l'économie politique,\nau droit, à la législation, etc., elle se réserverait tout ce qui concerne\nl'histoire de la langue et de la littérature françaises dans notre pays,\ns'appliquerait à combattre les wallonismes et les flandricismes, chercherait\nen outre s'il n'y a pas lieu d'enrichir le vocabulaire français de certains\nmots du parler belge, très harmonieux, très expressifs, et qui méritent à\ntous égards d'être introduits dans la langue écrite. Ce n'est point pour fixer\ndes lois littéraires qu'il faut constituer une classe nouvelle, mais pour\n"}, {"page_pdf": 388, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2715, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           3l5\n\n\npermettre à la langue française de se développer parmi nous d'une manière\nlogique, raisonnée. Les recherches sur nos écrivains qui se sont servis du\nfrançais au moyen âge et aux époques plus récentes, les travaux de critique,\nles études prosodiques, etc., s'offriraient également à l'activité des membres.\nIls arrêteraient les programmes des concours littéraires, distribueraient\ndes récompenses aux jeunes écrivains de talent, s'occuperaient de publier\nles monuments français de notre ancienne activité littéraire. Leur tâche\nserait de favoriser de toutes les manières le goût, la culture et le déve-\nloppement de la littérature française en Belgique.\n   Avant de terminer ma lettre déjà trop longue, un mot encore sur le titre\nde la classe nouvelle. La désignation éventuelle de classe des lettres ne me\nparait pas suffisamment précise puisque nous avons également les lettres\nflamandes en Belgique. Il faudrait, me semble-t-il, choisir le titre de classe de\nlittérature française qui permettrait de grouper tous les Belges qui dans des\nécrits en langue française ont fait d'oeuvre d'artiste.\n\n  MAURICE DES O M B I A U X :\n   Les trois questions que vous me faites l'honneur de me poser ne man-\nquent point de m'embarrasser. J'ai déjà entendu parler, longuement, de\nl'entrée des écrivains belges dans notre Académie des Belles-Lettres, mais\njamais je n'avais pensé qu'on me prierait de me trouver dans un état d'esprit\nanalogue à celui du Grand Cardinal, quand il fonda l'assemblée des Immor-\ntels.\n   Je connaissais déjà l'opinion de l'éminent M. Kurth et je n'avais pas à y\ncontredire. Tout au plus faisais-je quelques réserves au sujet du pénultième\nalinéa du discours que vous reproduisez. Créer une classe destinée aux\nlittérateurs, n'est pas nécessairement enrégimenter ceux-ci. Le talent de\nnos écrivains n'augmentera pas de leur entrée dans une Académie, mais il\nest tout aussi certain qu'il n'en sera pas diminué.\n   Cette légère divergence exprimée, je suis, comme M. Kurth, d'avis que\nl'utilité d'une telle section n'est pas péremptoire pour nos hommes de\nlettres. Cependant ne croyez-vous pas que notre littérature ne pourrait que\ngagner, si ses principaux représentants se rencontraient assez assidûment\ndans ce salon qu'est, avant tout, une Académie ? Elle y perdrait de sa...\ncomment dirais-je, de sa sauvagerie, si vous voulez, quoique le terme soit\n un peu vif. Cette littérature nationale ne date pas de longtemps, elle sort\n des ténèbres et comme toute humanité en sa jeunesse, elle a des mœurs\n assez barbares. L'Académie adoucirait peut-être ces mœurs, ce qui, à tout\n prendre, serait déjà un heureux résultat.\n"}, {"page_pdf": 389, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2747, "texte": " 316                             DURENDAL\n\n\n\n   Mais la création de la classe des Belles-Lettres me paraît être presqu'un\ndevoir pour l'État. Du moment qu'il crée une Académie où les savants, les\nphilologues, les historiens, les orateurs et les critiques sont représentés, il\nse doit à lui-même de ne point négliger les écrivains. Ainsi, même si je con-\nsidérais l'institution comme de peu d'utilité pour les hommes de lettres, je la\nrevendiquerais comme citoyen, estimant qu'un pays doit honorer ses artistes.\n   La philologie n'a pas avancé d'une ligne parce que plusieurs de ses bril-\nlants représentants faisaient partie de l'Académie; il serait pourtant regret-\ntable qu'ils n'en fussent pas. Je crois qu'il faut raisonner de même à\nl'égard de la littérature.\n   Arrivons à la seconde question. En quoi consisteraient les travaux de\ncette institution ? Je crois que la section dont fait partie M. Kurth et qui\ncontient deux ou trois écrivains, s'occupe de temps en. temps de questions\nlittéraires. Les attributions devraient donc être modifiées et ces questions\ndeviendraient l'apanage de la nouvelle section.\n   Pour ce qui est du n° 3, il est difficile de vous répondre à brûle-pourpoint.\nVous demandez, en somme, de trouver l'équivalent, pour notre Académie,\ndu fameux dictionnaire auquel l'Académie française travaille depuis des\ntemps immémoriaux et auquel elle travaillera', sans doute, jusqu'à la con-\nsommation des siècles. Pas tout à fait une tapisserie de Pénélope, mais\nquelque chose dans ce genre-là.\n   J e ne connais pas suffisamment l'organisation de notre Institut pour vous\nsatisfaire, mais il semble qu'une occupation quelconque ne serait pas difficile\nà trouver. Il y a d'intéressants problèmes touchant à l'enseignement de la\nlittérature. Il y aurait de curieux travaux à publier sur nos vieux poètes.\nM. Carton de Wiart a donné un aperçu de ce qu'on pourrait faire à cet\négard, dernièrement, dans une intéressante conférence à la Libre esthétique.\nDéjà cela a été commencé, il ne s'agirait que de continuer.\n   Bref, je pense qu'il ne faudrait pas chercher longtemps. Au surplus, les\ntravaux des académies n'ont jamais eu, ce me semble, une importance\nextraordinaire.\n   Permettez-moi encore un mot. Je ne pense pas que cette académie ou\nplutôt cette section doive être composée exclusivement d'écrivains que l'on\nappelle d'imagination. Comme à l'Académie française, il conviendrait d'y\nfaire entrer des critiques, des orateurs et aussi des historiens. Ces divers\néléments donnent à l'assemblée un équilibre, une pondération qui n'existe-\nrait pas dans une réunion de poètes et de romanciers. Le genus irritabile\nvatum se manifesterait peut-être avec trop de vivacité et la section y\nperdrait fatalement de son prestige.\n"}, {"page_pdf": 390, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2468, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           317\n\n\n\n   En résumé, il vaudrait peut-être mieux ne pas créer de nouvelle classe,\nmais augmenter le nombre des membres de celle qui existe en ce moment,\nde dix par exemple, et octroyer les places nouvelles aux plus glorieux de\nnos littérateurs.\n   J'aurais voulu développer davantage certains points de ma réponse, mais\nje crains de vous avoir déjà pris trop de place.\n\n  LOUIS    D E LATTRE :\n\n   Une si petite fille que notre littérature on la voudrait déjà serrer du\ncorset académique et « procuster » du brodequin de l'officiel? — Non,\nn'est-ce-pas, vous ne le laisserez pas faire?\n  Songez qu'en 1635, où Richelieu prit fantaisie de réunir ses hommes de\nlettres, Villon, Rabelais, Ronsard et Montaigne, étaient morts de long-\ntemps. Quatre siècles de production littéraire continue avaient formé une\ntradition française. Et c'était une solide commère, capable de se défendre,\nque le cardinal livrait aux entreprises des Gombauld, des Conrart, des\nLamothe et autres immortels inconnus...\n   Encore le commerce de ces vieux messieurs anémia-t-il si singulièrement\nla gente dame que, longtemps, elle passa pour mourante !\n   Ah! laissons donc courir notre petite fille à sa fantaisie. Durant quelques\nsiècles encore, laissons-la mûrir au loisir du bon soleil libre.\n   Nous, nous n'y serons plus. Mais j'ose parier, allez, qu'il se présentera\nbien, et plus tôt que nécessaire, quelque compagnie de podagres pour\nenclore, dès qu'elle sera nubile, notre littérature aux gages, et la con-\ntraindre aux tristes jeux des dictionnaires, des palmes et des couronnes!\n\n  L'ABBÉ HECTOR HOORNAERT :\n\n  Je ne vois pas pour quels motifs les littérateurs ne seraient pas représentés\nà l'Académie. Il y a là tout d'abord une question de dignité qui a bien sa\nvaleur. D'après la déclaration que reproduit votre circulaire, les Lettres sont\ncomplètement abandonnées à elles-mêmes, avec leur prix quinquennal et\nquelques autres encouragements, ce qui les met dans un état évident d'infé-\nriorité vis-à-vis des Beaux-Arts et des Sciences.\n   Une Académie de littérateurs, pas plus en Belgique qu'à l'étranger,\nn'aurait à prendre la direction officielle des Lettres; elle formerait, comme\nailleurs — la divergence des idées ne permettant pas la poursuite d'un but\ncommun pour le fond — une assemblée compétente pour représenter les\nintérêts généraux de notre littérature et discuter toutes les questions qui se\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": " 318                             DURENDAL\n\n\n\nrapportent au progrès de sa valeur purement artistique. Une Académie\npourrait, à ce point de vue, rendre de grands services; elle centraliserait les\nforces éparses, et aiderait beaucoup à faire apprécier les œuvres nationales.\n\n  FERNAND SÉVERIN :\n  1° Je ne vois nullement la nécessité de créer au sein de l'Académie Royale\nune classe spécialement réservée aux Belles-Lettres. Cette création ne nous\nvaudrait, selon toute probabilité, ni une belle page de prose ni deux beaux\nvers de plus. Alors, à quoi bon?\n  S'agit-il de récompenser le mérite de tel ou tel écrivain? Encore une fois,\nà quoi bon ? Quand on peut écrire Hors du Siècle, ou les Miroirs de Jeunesse, ou\nEntrevisions, par exemple, on trouve sa récompense en soi-même;\n  2° Dès lors, je n'ai pas à chercher en quoi devraient consister les travaux\nde cette classe, ni quel serait l'ordre du jour de ses séances.\n\n  GEORGES E E K H O U D :\n\n   Avec M. Godefroid Kurth je doute fort qu'on rende un vrai service à la\nlittérature en enrégimentant ses principaux (?) représentants dans une\nAcadémie. L'Académie française, à Paris, suffit amplement. Il n'y a qu'une\nlangue française. Alors pourquoi deux académies?\n   Comme l'a fort bien dit le professeur Kurth, il est de l'essence du travail\nartistique de devoir ses chefs-d'œuvre à la méditation solitaire et à\nl'inspiration personnelle. La même autorité universitaire a clairement défini\nle rôle de la classe des lettres actuelle de l'Académie de Belgique. Elle a\nsa raison d'être comme classe des sciences. Les écrivains d'imagination, les\ncréateurs proprement dits, poètes, conteurs, dramaturges, n'y seraient point\nà leur place. Ils y perdraient même leur temps. Quant à une * classe » aca-\ndémique recrutée parmi les véritables écrivains, je me demande à quels\n « ordres du jour » on pourrait bien les occuper!\n   Pareils groupes ne valent que par les sympathies qui les ont formés, et par\nl'effort d'art commun, les aspirations opportunes nées des circonstances.\nVoilà pourquoi les plus méritants de ces groupes n'ont qu'un temps. En\ns'éternisant, pareils cénacles ont souvent compromis le bien réel qu'ils\navaient créé. C'est assez dire qu'une académie officielle de littérateurs, donc\nune institution permanente, serait plutôt nuisible aux lettres de cette contrée.\n\n   E M I L E VERHAEREN :\n  Vos trois questions ne me passionnent guère. Si la nouvelle académie doit\nsuivre les traditions de toutes celles qui, jusqu'à ce jour, en Belgique, l'ont\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2662, "texte": "                    UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           319\n\n\n\nprécédée et entasser rapports sur mémoires et discours sur brochures\nuniquement pour donner aux académiciens l'agréable occasion de se prendre\net de se tenir en mutuelle estime et de se traiter de docte et savant confrère,\nil ne vaut guère la peine de s'occuper de quoique ce soit; si au contraire la\nnouvelle académie s'impose la tâche formelle d'aller vers le public, de lui\npréparer de vraies fêtes littéraires (célébration d'anniversaires d'art; glori-\nfication de tel écrivain illustre) d'orienter ses goûts vers notre littérature,\nsoit en la propageant dans les collèges ou athénées, soit en l'imposant aux\nrayons des bibliothèques publiques (surtout dans les villes de province), soit\nenfin en la récompensant, à l'occasion d'un livre publié, si en un mot la nou-\nvelle académie ne recule point devant la propagande et la lutte, j'appelle sa\ncréation de tous mes vœux. Certes, pour arriver à un tel résultat, il faudrait\nque l'académie nouvelle fût consultée par le département de l'instruction\npublique et que ses décisions fussent respectées, nettement. Puis il faudrait\nsurtout que les académiciens entre eux ne se dévorassent point.\n  Voilà comment je désire répondre à votre première question. Les deux\nsuivantes me semblent trop précises pour qu'on puisse, dès aujourd'hui, y\nsatisfaire.\n\n  MAURICE DULLAERT :\n   Je partage l'avis de M. Kurth : Pas d'immortels !\n   Une raison bien simple et que voici suffirait, si je ne m'abuse, à le\njustifier : \" Si l'on créait, en Belgique, une académie des Belles-Lettres, je\nn'en serais pas. A quoi bon, dès lors, une académie des Belles-Lettres ? \"\nCette raison péremptoire, on serait peut-être seul à l'exprimer, et l'on y\ngagnerait, à coup sûr, un durable renom de cynisme; mais combien la\ntairaient, qu'elle a convaincus ! Est-il téméraire d'avancer que le souci très\négoïste qui dicterait une telle réponse, serait, au fond, parmi les adversaires\ncomme parmi les partisans d'une académie, celui de l'énorme majorité des\nopinants ?\n   Mais j'ai hâte de dire, pour ceux qui douteraient du sérieux de cet\nargument, qu'il en est d'autres.\n  Et, tout d'abord, on ne saurait, se fondant sur l'égalité des langues en\nBelgique, conclure de l'existence d'une académie flamande à la création\nd'une académie des lettres françaises. L'Académie flamande a tout au moins\nune raison d'être philologique que n'aurait point l'autre académie : celle-ci\nn usurperait pas sans ridicule une tutelle confiée dès longtemps aux Quarante\npar le cardinal de Richelieu.\n   On se tromperait, d'ailleurs, gravement, si l'on tenait l'Académie gantoise\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2757, "texte": " 320                             DURENDAL\n\n\n\npour une assemblée de purs écrivains : poètes, dramaturges, romanciers,\nconteurs, critiques, n'y occupent certes pas la moitié, peut-être pas le tiers\ndes sièges. Les archivistes y foisonnent, en revanche, et les linguistes, sans\ncompter d'autres variétés nombreuses d'érudits que ne tourmentèrent jamais\nles affres du style. Est-ce un groupement semblable que rêvent les partisans\nde la future académie ? Non, sans doute.\n   Et pourtant, qu'ils ne se bercent pas d'illusions : c'est un groupement du\nmême genre qu'après force intrigues et tiraillements, leur imposeraient les\ncirconstances. Toutes sortes de considérations étrangères à la littérature,\nsociales, politiques, morales, mondaines même, écartant certains hommes\nque l'on devine, accueillant d'autres hommes que l'on devine mieux encore,\ncomposeraient une académie saluée, dès sa naissance, par un vaste concert\nde plaintes, de railleries et de huées.\n   Poussons même l'optimisme jusqu'à supposer que, par un miracle de tact\net de diplomatie, le gouvernement, à qui le choix incomberait des premiers\nacadémiciens, réussisse à distribuer les fauteuils sans faire de mécontents,\nà grouper avec éclectisme, dans une assemblée d'élite, ceux qui honorent\ndavantage, en Belgique, les lettres françaises; quels services attendra-t-on\nde cette assemblée?\n  Son utilité se bornera-t-elle à satisfaire quelques vanités, à estampiller\nquelques talents, à répartir quelques jetons de présence? Ce serait peu.\n  Elle ferait davantage, dit-on : c'est elle qui dispenserait, sous la forme de\nprix multiples, la manne aux gens de lettres. Tout beau! Tant de prix\nsont-ils vraiment désirables ? Dans un pays où la production littéraire est\nforcément et restera toujours assez restreinte, prodiguer les palmes, ce\nserait non seulement en déprécier l'honneur, mais couronner souvent des\nmédiocres et, par suite, se discréditer. Il ne faut pas que les distinctions\nacadémiques deviennent une forme de l'aumône, ni que l'académie se\nconfonde avec l'assistance publique.\n   Il nous semble, au surplus, que les jurys actuels suffisent à la besogne.\nS'ils eurent le tort, naguère, de distinguer des œuvres grotesques et de\nnous infliger par quatre fois l'ineffable lauréat Potvin, la justice oblige de\nreconnaître qu'ils ont fait preuve, depuis, de plus de bon sens et même d'un\nlarge progressisme. Souvenons-nous que, depuis douze ans, ils décernèrent\nsuccessivement des prix quinquennaux ou triennaux à Camille Lemonnier,\nà Maurice Maeterlinck, à Georges Eekhoud, qui n'était pas encore l'immo-\nraliste cynique d'Escal-Vigor, à Gustave Van Zype, à Albert Giraud, et\nqu'ils ne tarderont guère, sans doute, à couronner le puissant Verhaeren.\nQuelle académie ferait mieux ?\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2676, "texte": "                    UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                             321\n\n\n   Croire que l'enrégimentation de nos principaux écrivains favoriserait le\ndéveloppement magnifique de notre littérature, c'est nourrir de singulières\nillusions à l'endroit de l'action artistique et littéraire des académies. Celles-ci,\nquoi qu'on fasse, sont ou deviennent réactionnaires : elles ne dirigent rien,\nelles s'efforcent de faire obstacle à tout. Il n'est pas, en France, un mouve-\nment littéraire, au dix-neuvième siècle, qui n'ait eu contre lui les hôtes de\nla Coupole : ils avaient censuré Le Cid et condamné Shakespeare; ils\nrepoussèrent Balzac. C'est au quarante-et-unième fauteuil que l'on retrouve\npresque tous les novateurs.\n   Les lettres sont nées, ont grandi et fleuri, chez nous, spontanément,\nlibrement, sauvagement, hors et loin de toutes académies. Pourquoi\nchangerions-nous le régime dont elles se trouvent si bien ? Comme le dit\nexcellemment M. Godefroid Kurth : \" Il est de la nature du travail scienti-\nfique de progresser dans les ateliers communs et grâce aux efforts collectifs;\nil est de l'essence du travail artistique de devoir ses plus beaux chefs-d'œuvre\nà la méditation solitaire et à l'inspiration personnelle. \"\n\n  M A U R I C E CARTUYVELS :\n   Le vice des académies officielles est, à mon sens, dans l'origine politique\ndes nominations. C'est pourquoi mes préférences iraient à une académie\nlibre, c'est-à-dire à une simple réunion de spécialistes. Ainsi commença\nl'Académie Française et notre littérature belge me semble justement au\npoint où celle de France était sous Richelieu.\n   En effet, une Académie ne peut avoir que trois buts :\n    1° Maintenir un dictionnaire de la langue — inutile en Belgique.\n   2° Accorder des subsides et les répartir. Mais comme il ne peut être\nquestion d'introduire les Belles Lettres dans la classe actuelle des Beaux-Arts\nqui est.complète, il faut créer une classe spéciale de 30 membres! Voilà\ndonc 30 écrivains belges académiciens qui vont répartir des prix et des\nsubsides, entre qui? Pas entre eux, sans doute?\n    3° Consacrer officiellement, aux yeux du public achetant et lisant, l'exis-\ntence d'une littérature belge intéressante. C'est précisément ce qui est\n prématuré.\n    A mon humble avis, une Académie Belge des Belles Lettres n'évitera le\n ridicule ou l'inutilité que quand la littérature belge sera déjà connue et\n acceptée par le public, c'est-à-dire quand nous aurons une bibliothèque de\n Romanciers égale à celle que composent nos poètes actuels.\n    Donc, pour répondre à votre question numérotée sous le i°, je conclus\n que la création d'une Académie des Lettres en Belgique est prématurée.\n"}, {"page_pdf": 395, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2242, "texte": "  322                              DURENDAL\n\n\n\nLa littérature ne doit mettre un corset que quand elle est formée. La\nliberté convient mieux à la croissance.\n\n  J O S É HENNEBICQ :\n\n   Les traditions d'une littérature ou d'un art se transmettent et se perpé-\ntuent par les œuvres en dehors des académies. A mes yeux être reçu « sous\nla coupole » ne constitue pas une consécration.\n   Descartes, Pascal, Molière, Diderot, Chénier, Joseph de Maistre, Balzac,\nFlaubert, Paul de Saint-Victor, les Goncourt, Baudelaire, Villiers de l'Isle\nAdam, d'Aurevilly, Verlaine, ne furent point de l'Académie Française. Il\nest vrai qu'ils auraient pu occuper le 41me fauteuil dont Arsène Houssaye a\nécrit la très spirituelle histoire !\n  Je pense, d'ailleurs, avec M. Kurth, q u ' i l est de la nature du travail\nscientifique de progresser dans les ateliers communs et grâce aux efforts\ncollectifs; il est de l'essence du travail artistique de devoir ses plus beaux\nchefs-d'œuvre à la méditation solitaire et à l'inspiration personnelle. \"\n  Et puis le mouvement littéraire en Belgique ne fut-il pas dès son origine\nanti-académique ?...\n  Ma réponse est donc celle-ci : je ne vois pas l'utilité de la création d'une\nclasse des lettres au sein de l'Académie de Belgique.\n\n  CAMILLE LEMONNIER :\n\n   Votre questionnaire m'embarrasse : je n'ai jamais pris sérieusement\nattention à l'éventualité qu'il vise.\n   En principe, je ne crois pas que les académies soient favorables à la\nlittérature. Elles peuvent devenir un danger réel quand, comme c'est le cas\npour le nôtre, il s'agit d'un art littéraire qui se signale par un accent\nsavoureux d'autonomie.\n   Même avec la création d'une classe de lettres spéciale, je serais encore\npour l'écrivain indépendant, faisant son œuvre dans son coin. J e ne me\nrallierais à l'idée que s'il devait en résulter pour l'écrivain une autre perspec-\ntive que de faire de beaux livres et de n'en pouvoir vivre.\n\n  MAURICE MAETERLINCK :\n\n  Je ne sais s'il est bien nécessaire que soit fondée une Académie Belge.\nMais enfin, si quelques esprits le désirent, soit. Il y a déjà, m'assure-t-on,\nplus d'une académie régionale de ce genre : Auvergnate, Bretonne, Gas-\nconne, etc. Elles sont en général obscures, muettes et inoffensives.\n"}, {"page_pdf": 396, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2662, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                            323\n\n\n  GEORGES R E N C Y :\n\n   I. — Autant je serais hostile à l'introduction des littérateurs dans\nl'actuelle classe des Lettres, autant je suis partisan de la création, dans la\nclasse des Beaux-Arts, d'une section spéciale où ils entreraient et où ils\nseraient seuls. Puisque la Belgique a l'extrême honneur de posséder quinze\nlittérateurs vivants qui, dans des genres différents, ont fait preuve d'un vrai\ntalent, et que, d'autre part, le public s'obstine à ne pas leur accorder la\nconsidération qu'ils méritent, le gouvernement doit, par tous les moyens\nqui sont en son pouvoir, rehausser leur prestige aux yeux de la foule\nindifférente au milieu de laquelle ils sont condamnés à vivre. Pour cela,\nqu'on les fasse académiciens, au même titre que les peintres, les musiciens,\nles sculpteurs. Les littérateurs ne sont donc pas des artistes, puisqu'on les\nexclut de la classe des Beaux-Arts?\n   II et III. — Une académie, actuellement, est une institution essentielle-\nment honorifique, et il ne faudrait pas trop insister sur l'importance de ses\ntravaux. Pourtant, j'estime qu'une section des Lettres rendrait les plus\ngrands services à la littérature belge. Disposant de quelques subsides, elle\nconsacrerait ses séances à l'examen des livres nouveaux — romans, nou-\nvelles, poèmes, critiques — parus depuis l'époque de sa dernière réunion,\net allouerait aux meilleurs d'entre eux des sommes destinées à payer les\nfrais de l'édition ou à permettre à l'auteur de persévérer dans sa difficile\ncarrière. En d'autres mots, le ministère cesserait d'accorder directement\ndes subsides à la littérature et ne nommerait plus, à époques réglées, des\njurys composés de professeurs d'Université et chargés de décerner des\nprix triennaux ou quinquennaux : les littérateurs eux-mêmes, mieux placés\nque des savants ou des historiens pour apprécier une œuvre littéraire,\n disposeraient en faveur des débutants des sommes qui, dans l'état actuel\n des choses, obéissent à trop d'intrigues et vont trop rarement au vrai mérite.\n   Pour ces deux motifs : nécessité d'imposer nos écrivains à l'attention et\nau respect du public; souci de répartir plus équitablement et plus utilement\nles subsides destinés à la littérature, je voterais sans hésiter la création d'une\nsection spéciale des Lettres au sein de la classe des Beaux-Arts.\n\n   CHARLES VAN        LERBERGHE :\n\n   Nous verrons sans doute par cette enquête que les écrivains belges, dont\n une académie pourrait vouloir, seront précisément ceux qui ne voudront\n pas d'elle.\n   Dans ces conditions, permettez-moi de ne pas discuter l'idée de créer à\n"}, {"page_pdf": 397, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 819, "texte": "  324                           DURENDAL\n\n\n\nl'Académie royale de Belgique (classe des Lettres) une sorte de jardin\nd'enfants pour les littérateurs.\n\n   M.   ALBERT    GIRAUD :\n\n  J'ai pris, depuis longtemps, la résolution de ne plus répondre aux\nenquêtes, et malgré ma sympathie personnelle pour vous, je ne puis faire\nune exception pour Durendal.\n\n\n\n\n   Nous avions envoyé la circulaire, que nous donnons en tête de cet article,\naux principaux littérateurs belges, dont l'adresse nous était connue. Tous,\nà peu d'exceptions près, ont eu l'amabilité de nous répondre. Nous livrons\nce dossier, suffisamment complet, et que nous croyons inutile d'allonger,\naux réflexions de nos lecteurs et leur laissons le soin d'en tirer eux-mêmes\nles conclusions.\n\n                                                           DURENDAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-014", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 325, "page_fin": 325, "titre_corps": "La Forteresse", "titre_sommaire": "La Forteresse", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA FORTERESSE", "ancre_fin": "que l âge démantelle", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 398, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 681, "texte": "LA FORTERESSE\n\n\nLugubre citadelle, effroyable Clisson,\nDis-nous, sur ton fier roc cerné de larges douves,\nQuelle pensée austère et tragique tu couves,\nQui met dans l'air encore un suprême frisson.\n\nEs-tu des siècles morts la hautaine leçon ?\nToi qui vois le néant des choses et l'éprouves,\nÉcoutes-tu hurler, comme un troupeau de louves,\nL'ouragan qui parfois f assaille à sa façon ?\n\nHélas ! enseveli sous l'herbe et sous la rouille,\nTon Passé gît dans l'ombre où l'oubli le verrouille,\nTon front découronné se dresse, âprement beau ;\n\nEt seul l'arbre géant, plein de sève immortelle,\nSemble égayer, vivant muré dans un tombeau,\nTon spectre colossal que l'âge démantelle.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-015", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 326, "page_fin": 326, "titre_corps": "L’Âge d’or", "titre_sommaire": "L’Âge d’or", "signature_source": "", "ancre_debut": "L AGE D OR", "ancre_fin": "aux gerbes engrangées", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 399, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 679, "texte": "L'AGE D'OR\n\n\nLa nue a pris les tons très fins des vieux ivoires;\nLe soleil, qui gravit les deux incandescents,\nVerse l'amour au cœur d'humbles adolescents,\nEt boit du frais matin les vapeurs illusoires.\n\nLà-bas un pâtre blanc, au fond des ombres noires\nChante, et comme un écho des âges innocents\nS'exhale encor de ses nostalgiques accents,\nOù vibre le regret des primitives gloires.\n\nLa nature est sans haine et l'homme sans courroux;\nDans les prés reverdis paissent de grands bœufs roux ;\nLes ceps sont alignés en fécondes rangées;\n\nEt quelque laboureur, sur un coteau riant,\nLe regard vaguement fixé vers l'orient,\nS'appuie au soc et rêve aux gerbes engrangées.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-016", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 327, "page_fin": 327, "titre_corps": "Labeurs obscurs", "titre_sommaire": "Labeurs obscurs", "signature_source": "", "ancre_debut": "LABEURS OBSCURS", "ancre_fin": "paix divine du sommeil", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 400, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 681, "texte": "LABEURS OBSCURS\n\n\nUne brume se tord au ciel comme un reptile,\nEt le soleil levant darde son premier trait;\nLe pâtre a détaché l'humble troupeau qu'il trait,\nEt les socs dispersés fouillent la glèbe hostile.\n\nL'Astre glorieux monte et sa clarté rutile ;\nMais qu'importe! l'effort lui-même a son attrait.\nSans cette ardeur, aux champs nul épi ne croîtrait,\nEt l'homme maudirait son labeur inutile.\n\nQuand les oiseaux seront dans les halliers tapis,\nDes génisses encor ruissellera le pis,\nEt reviendront les socs plaintifs que l'ombre frôle;\n\nPuis, dès que s'éteindra l'or du Couchant vermeil,\nTous, ayant achevé leur pacifique rôle,\nDescendront dans la paix divine du sommeil.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-017", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 328, "page_fin": 328, "titre_corps": "Couchant douloureux", "titre_sommaire": "Couchant douloureux", "signature_source": "Léonce Depont", "ancre_debut": "COUCHANT DOULOUREUX", "ancre_fin": "LEONCE DEPONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 401, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 739, "texte": "COUCHANT DOULOUREUX\n\n\nLe ciel, vers le couchant aux tons fauves et roux,\nCouchant sinistre, empli d'angoisse évocatrice,\nLaisse, barré d'une âpre et rouge cicatrice,\nSuinter de l'épouvante et filtrer du courroux.\n\nQuelque divin Martyr va s'immoler, jaloux\nQu'on l'abreuve de fiel et qu'un fer le meurtrisse;\nLa haine s'accumule, et l'ombre accusatrice\nSemble se hérisser d'épines et de clous.\n\nDes nuages de cuivre et des brouillards de soufre,\nUn, râle, par instants, jaillit; l'horizon souffre.\nO lueurs de Calvaire! ô ciel de Passion!\n\n' Faut-il qu'un attentat monstrueux s'accomplisse,\n Et qu'un nouveau Jésus, dans une autre Sion,\n Sauve, encore en mourant l'humanité complice ?\n\n                                       LÉONCE DEPONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-018", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 329, "page_fin": 333, "titre_corps": "La Prise de Troie : Aux Nouveaux Concerts de Liège", "titre_sommaire": "La Prise de Troie, d’H. Berlioz (Aux Concerts de Liège)", "signature_source": "Charles Martens", "ancre_debut": "LA PRISE DE TROIE", "ancre_fin": "CHARLES MARTENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 404, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2226, "texte": "LA PRISE DE TROIE\n                 AUX     NOUVEAUX           CONCERTS         DE LIÈGE\n\n\n\n\nA                    Liège, le 5 mars dernier, eut lieu une manifestation d'art\n                     qui mérite d'être signalée d'une façon particulière.\n                     M. Sylvain Dupuis, le vaillant capellmeister, l'initiateur\n                     musical qui a déjà acquis tant de titres à la reconnaissance\n                     dé ses concitoyens et des artistes, nous a donné, pour la\n                     première fois en Belgique, une audition intégrale de la\n                     Prise de Troie d'Hector Berlioz. L'idée de faire connaître\n                     au public cette très belle œuvre était d'autant plus méri-\n toire et généreuse que le plus grand des compositeurs français ne jouit point\n des faveurs de nos critiques belges. En vérité, ce n'est pas l'homme\ndu jour (1). Ce dédain pourtant est plutôt de l'arriérisme, car depuis long-\ntemps déjà l'heure réparatrice de la gloire a sonné pour l'auteur de Roméo\net Juliette en France et en Allemagne; elle sonnerait aussi sans doute chez\nnous le jour où la Prise, de Troie et les Troyens à Carthage seraient joués à la\nMonnaie. Il faut se garder de juger Berlioz d'après ses symphonies — la\nFantastique, Harold en Italie (qui, à première audition ne m'avaient point ravi,\nje l'avoue), — ou même trop exclusivement d'après sa superbe Damnation de\nFaust, dont le romantisme excessif peut déplaire à certains. La bilogie des\n Troyens, voilà bien, sinon sa plus belle oeuvre — la Damnation, Roméo et\nJuliette, l'Enfance du Christ contiennent des beautés peut-être supérieures —\nau moins celle qui donne l'idée la plus complète de son génie. Écrite dans un\nstyle très pur, dérivé en droite ligne de celui de Gluck, mais enrichi de\n\n  (1) Lisez les comptes-rendus de l'Art Moderne et du Guide musical, n° s du 12 mars.\nA propos du Guide musical, je m'empresse de dire que l'opinion de son correspondant liégeois\nparait isolée et en désaccord avec les principales appréciations qui sont exprimées dans cette\nexcellente revue au sujet de Berlioz. Nous y avons lu récemment encore une série de remar-\nquables articles de Julien Tiersot sur la Damnation de Faust.\n"}, {"page_pdf": 405, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": " 330                            DURENDAL\n\n\n\ntoutes les ressources de l'orchestration moderne, que Berlioz — on l'oublie\nassez souvent — a mis en œuvre avant Wagner, elle apparaît admirable\nautant par la noblesse et la riche couleur de ses formes que par la passion\ntragique qui l'anime.\n    Berlioz raconte dans ses mémoires que la lecture de l'Énéide, spéciale-\nment du II e et du IVe..livre, lui causa une de ses vives émotions d'enfance;\nl'idée d'écrire sur ce sujet un drame lyrique l'avait toujours hanté. Il\nentreprit cette œuvre favorite à la fin de sa carrière, en 1856, et en composa\nlui-même le livret La seconde partie seule, les Troyens à Carthage, fut repré-\nsentée de son vivant, en 1863, au Théâtre lyrique, sous la direction\nCarvalho. Après un succès au début, la pièce tomba sous les attaques\ndes imbéciles et des sourds, au premier rang desquels brillait l'immortel\nScudo, l'extraordinaire critique musical de la Revue des deux Mondes. Ce fut\nla définitive amertume de Berlioz qui mourut six ans après, le 8 mars 1869.\n   Une rapide analyse de la Prise de Troie suffira pour en faire sentir la\nportée et la puissance dramatique.\n   Premier acte. - La scène représente le camp abandonné des Grecs, sous\nles murs de Troie. Les assiégeants se sont retirés mystérieusement, laissant\ndans la plaine le fameux cheval consacré à Pallas. Le chœur du début\nexprime heureusement (la première partie au moins) la joie débordante des\nTroyens qui se croient délivrés de leurs ennemis et visitent avec une curio-\nsité mêlée de naïve angoisse le campement délaissé. Ils sortent en tumulte\npour aller contempler le colosse que l'on se dispose à transporter dans la\nville. Cassandre apparaît alors et dès ses premières paroles, dès le prélude\nde sept mesures qui les précède, une vague angoisse vous saisit le cœur. Ce\npersonnage de Cassandre est une admirable conception de Berlioz; il a\nagrandi et parfait de telle façon l'image que la poésie antique nous avait\ntransmise, qu'il en a presque fait une création nouvelle. C'est bien la\nvoyante impuissante, qui assiste par avance à la ruine de son peuple et ne peut\nrien pour le sauver. Son premier récit « J'ai vu l'ombre d'Hector parcourir les\nremparts » et son andante « Malheureux roi! » sont admirables absolument.\nL'arrivée de Chorèbe amène un émouvant dialogue entre les deux amants.\n Cassandre décrit les visions sanglantes et tragiques qui l'obsèdent. Chorèbe\ncroit, comme tous les autres, que les terreurs de la bien-aimée sont imagi-\nnaires et s'efforce de ramener la paix dans son âme troublée. « Vois, dit-il\n en un air merveilleux, la splendeur des cieux et des mers, la douceur\n verdoyante des prairies; écoute le chant du pâtre et les cris des oiseaux. La\n nature entière respire la joie et la paix! > — « Signes trompeurs! calme\nperfide! s'écrie la voyante. Pars si tu m'aimes, rejoins ton père et échappe\n"}, {"page_pdf": 406, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2929, "texte": "                           LA PRISE DE TROIE                            331\n\n\nau sort affreux qui menace Ilion ». Chorèbe refuse. Le duo « Quitte nous dès\nce soir, \" qui termine la scène, est beaucoup plus faible, mais l'émotion\nreparaît aux derniers mots de Cassandre : \" Eh bien ! reçois donc ma main\net mon chaste baiser d'épouse. La mort prépare notre lit nuptial pour\ndemain ! »\n   Deuxième acte. — Scène religieuse devant un autel champêtre, au pied de\nla citadelle. Un chœur puissant et large d'abord, d'une austérité un peu\nâpre, mais impressionnant, est chanté par les différents groupes qui viennent\ndéposer sur l'autel leurs offrandes. Puis une scène muette qui semble, après\nle finale, la plus belle page de la partition. Andromaque silencieuse s'avance\ndans ses vêtements de deuil avec Astyanax, apportant à son tour des fleurs\npour les offrir aux dieux. L'orchestre peint les sentiments de la foule en\nprésence de la malheureuse veuve d'Hector, la douleur et la tendresse de la\nmère, la candeur charmante de l'enfant. Un solo de clarinette s'élève,\ndéroule gracieusement ses triolets au-dessus des tristes harmonies orches-\ntrales et des paroles de pitié des assistants. Priam et Hécube bénissent\nl'enfant et le groupe touchant s'éloigne avec lenteur, tandis que Cassandre\nannonce les prochains désastres. Une intense couleur antique et un senti-\nment très profond animent cette belle scène. — Subitement Enée accourt et\nraconte en un récit emporté, dont la seconde partie surtout est remarquable\nd'énergie pittoresque, l'affreuse mort de Laocoon : le prêtre, soupçonnant\nune ruse des Grecs, a lancé son javelot sur le cheval, engageant les Troyens\nà le brûler et aussitôt, comme pour punir le sacrilège et fixer inébranlable-\nment l'aveugle confiance du peuple condamné, deux serpents sortis des flots\nont dévoré l'audacieux. Un ensemble colossal, ottetto et double choeur,\nexprime l'accablement et l'horreur de tous à ce récit. On a fait à ce\nmorceau le juste reproche de manquer de convenance dramatique. Berlioz\ns'est trop souvent élevé lui-même contre des errements de cette nature\npour qu'on ne puisse pas lui reprocher d'avoir fait longuement chanter en\nchœur des gens qui auraient dû, après quelques cris d'effroi, s'enfuir vers le\nlieu de la catastrophe. Mais l'ensemble apparaît d'une si belle facture, d'une\n conception si large, que nous sommes tentés de dire felix culpa! — Un\n monologue émouvant de Cassandre \" Non, je ne verrai pas la déplorable\n fête! » précède le finale. Aussitôt après, les premiers accents d'une marche\n triomphale retentissent au loin. La voyante les écoute avec une angoisse\n toujours croissante. Les chants enthousiastes de la foule escortant le cheval\n vers la ville se rapprochent peu à peu et éclatent enfin sur la scène : le\n thème majestueux de la marche, en si bémol majeur, alterne délicieusement\n avec un chœur à deux voix en sol mineur (soprani-contralti et ténors),\n"}, {"page_pdf": 407, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2814, "texte": " 332                             DURENDAL\n\n\n\naccompagné par les harpes. Tout à coup le peuple s'arrête hésitant: « Dans\nles flancs du colosse on entend un bruit d'armes !» — \" Présage heureux! \"\ns'écrient les hommes. Dans un superbe élan les chants s'élèvent de\nnouveau jusqu'au ciel; puis ils s'éloignent, et tandis que Cassandre, qui\nenfin a vu d'un regard pénétrant la ruse monstrueuse, rugit « Arrêtez! » et\npleure son désespoir devant les impitoyables dieux, le cortège est entré\ndans la ville. Le destin tient sa proie. La sœur d'Hector n'a plus qu'à\nmourir sous les ruines fumantes d'Ilion.\n   Troisième acte. — Un sombre prélude exprime la lutte affreuse qui vient\nd'éclater; le massacre, l'incendie ravagent la cité troyenne. Dans un\nappartement de son palais, Enée à demi armé, repose sur son lit. Le petit\nAscagne est entré plein d'effroi, mais il n'a pas osé réveiller son père.\nL'ombre d'Hector apparaît alors au héros et lui annonce lugubrement en\nun récitatif curieux (parcourant tous les degrés de la gamme chromatique\ndescendante), la catastrophe et la destinée qui l'attend. Qu'il sauve au moins\nles dieux d'Ilion et aille fonder en Italie une nouvelle Troie! Panthée\naccourt, une foule de guerriers le suivent et tous ensemble, ayant Enée à\nleur tête, ils se précipitent au dehors pour sauver la citadelle. Le petit\nchoeur qu'ils chantent avant de sortir est assez faible et d'un intérêt contes-\ntable.\n   Un changement de décor à vue nous transporte dans une salle du palais\nde Priam, devant l'autel de Vesta. Un groupe de femmes épouvantées\nembrassent l'autel de la déesse en attendant la mort. L'héroïque Cassandre\ns'élance les cheveux épars : « Et vous, colombes effarées, qu'attendez-vous\npour échapper au déshonneur? Pour qui cet abîme, ces cordons de soie, ces\npoignards, sinon pour vous, femmes de Troie? Mourez donc en Troyennes,\npures et libres! » Elles saisissent leurs harpes et chantent avec une\nexaltation sublime leur chant de mort. < Rien n'égale >, dit M. Alfred\nErnst, l'éminent critique wagnérien, « rien n'égale le tragique enthousiasme\nde cette strophe, accompagné par la vibration rapide des harpes... Quelques\nfemmes sont restées à l'écart et n'ont pas prononcé le serment de mort.\nCassandre les invective et les chasse : < Allez vivre, Thessaliennes ! >\nL'hymne est entonné de nouveau. Cette musique semble chargée d'électri-\ncité... On dirait qu'une nuée d'orage, pleine d'éclairs, couvre la scène de son\nombre terrible. Le glaive haut, les Grecs se précipitent dans le temple! Les\nfemmes troyennes se dressent devant eux, superbes, échevelées. Les mots\nnous manquent pour traduire l'effet de la phrase si fière des femmes : « Ouvre-\nnous, noir Pluton, les portes du Ténare! » enlacée aux exclamations\nsublimes de Cassandre : « Chorèbe! Hector! Priam! Roi! Père! Frère!\n"}, {"page_pdf": 408, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1998, "texte": "                                 LA PRISE DE TROIE                                     333\n\n\nAmant! je vous rejoins! .. L'instant fatal est venu, les cordes des harpes\nfrémissent et résonnent, le chœur s'élève une troisième fois plus fier, plus\nemporté, plus triomphal : « Pures et libres descendons à la rive infernale! »\nCassandre se frappe et tombe; sanglante, elle brave encore les Grecs. Enée\net ses compagnons ont sauvé les dieux de Troie... ils iront fonder au delà\ndes mers, une nouvelle patrie troyenne, plus grande et plus glorieuse que la\npremière. Les Grecs s'arrêtent, ils hésitent... les femmes troyennes montent\nsur le parapet qui environne le temple; dans une suprême invocation elles\nse tournent vers la mer : Sauve nos fils, Enée... Italie! Italie! Et jetant\nce cri prophétique aux vainqueurs stupéfaits, elles se précipitent dans\nl'abîme (1).\n  Pas du tout « Princesse d'auberge » cette histoire ! Et cependant nous ne\npouvons douter de l'impression profonde que ferait une telle œuvre, même\nsur le grand public. Quand entendrons-nous les Troyens à la Monnaie?\n\n                                                                 CHARLES MARTENS.\n\n\n\n\n  (I) ALFRED ERNST, L'Œuvre dramatique de Berlioz (Paris, CALMANN-LEVY, 1884). « Il\nimporte de constater, ajoute l'auteur, que cette scène prodigieuse est due tout entière à\nBerlioz. Dans l'Enéide, Cassandre est saisie, outragée et mise à mort par les Grecs; nulle\nbouche ne profère le cri vengeur : Italie! nulle voix n'invoque par avance Troie ressuscitée,\nla cité victorieuse, Rome, qui asservira la Grèce elle-même. Nous ne connaissons rien qui\nsoit plus dramatique et plus auguste que cette parole dernière, cette pensée d'invincible\nespérance, cet acte de foi dans l'avenir : toute la tendresse humaine de ces femmes, de ces\népouses, de ces mères, s'unit au généreux orgueil d'un héroïque sacrifice, à l'amour de la\npatrie agonisante qui doit un jour revivre. Voilà ce que Berlioz a trouvé dans son génie et\ndans son cœur. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-019", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 334, "page_fin": 336, "titre_corps": "Les Errants", "titre_sommaire": "Les Errants", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "LES ERRANTS", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 409, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 830, "texte": "LES         ERRANTS\n\nAu carrefour des routes sombres,\nA l'heure où sombre le soleil,\nMarchant depuis des jours sans nombre,\nA de pâles ombres pareils,\nIls s'arrêtent, les errants sombres,\nLourds de tristesse et de sommeil.\n\nLe vent et la neige qui mord\nOnt gercé leurs haves figures,\nLe vent glacé soufflant du Nord,\nLa neige aux cuisantes brulûres,\nOnt vieilli, ont courbé leurs corps\nDe pauvres chercheurs d'aventures.\n\nLe regret des espoirs déçus\nSommeille au fond de leurs prunelles,\n Vers des loins de rêve inconnus,\nBeaux de leur force originelle\nEt portant de longs glaives nus\nIls tentèrent la mer rebelle.\n\nA l'horizon des flots sans bornes,\nTombèrent, un à un, les soirs.\nLes loins, vers qui les trompes cornent,\nRestèrent immensément noirs.\nEt comme un linceul aux plis mornes,\nLa Nuit tomba sur leurs espoirs !\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1044, "texte": "                LES ERRANTS             335\n\n\n\nLa Mer aux voix lentes et graves\nLeur dit le néant de la chair,\nLe néant des rêves, esclaves\nDu destin au lourd poing de fer.\nLa Mer chantait, et les plus braves\nOnt jeté leur glaive à la Mer.\n\nEt voyant s'enfoncer leur rêve\nAvec leur glaive, au sein des flots,\nN'espérant plus qu'en la mort brève,\nTerme béni des longs sanglots,\nIls ont débarqué sur la grève,\nPâles, vieillis, courbant le dos.\n\nAu carrefour des routes sombres,\nIls se sont arrêtés ce soir,\nIls voient leurs rêves en décombres\nS'effondrer dans le couchant noir,\nEt l'oubli tend ses ailes d'ombre\nSur le tombeau de leurs espoirs.\n\nEt lente, et lourde, et innombrable,\nAmère de tant de rancœurs,\nA la plainte des mers semblable,\nMonte la plainte de leurs cœurs,\nEt l'âpre bise impitoyable\nLes cingle et se rit de leurs pleurs.\n\nPressés d'angoisses et de doutes,\nSous le triste regard des cieux,\nL'œil fixe, l'oreille aux écoutes,\nD'entendre ou de voir désireux,\nLas, ils contemplent les trois routes\nSe perdre aux horizons brumeux.\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 998, "texte": "336                    DURENDAL\n\n\n\n      Et soudain, dans le ciel, la lune\n      Ouvrit son grand œil lumineux,\n      Eclairant les mornes rancunes\n      De tous ces pauvres chemineux :\n      Les routes brillèrent, et l'une\n      Attira les pas de l'un d'eux.\n\n      Et comme un troupeau se débande,\n      Quand le fer rouge d'un éclair\n      Se casse dans le sol des landes,\n      Amants du rêve ou de la chair,\n      Les errants pâles, en deux bandes,\n      Bondirent vers leurs destins clairs.\n\n      Une route restait déserte.\n      Un des pèlerins restait seul,\n      Sous la tranquille lueur verte\n      Que répandait le ciel en deuil,\n      Et, sur la route grande ouverte,\n      La lune tissait un linceul.\n\n      Et dans l'œil du Pèlerin sombre\n      Brilla l'éclair vif de la foi;\n      Il dit : « 0 Lumière dans l'Ombre,\n      Seul Idéal, je vais à toi ! »\n      Et sur la grand'route, son ombre\n      Dessinait une large Croix !\n\n\n                                  CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-020", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 337, "page_fin": 347, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "son succès", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 412, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1698, "texte": "LES LIVRES\n\nLE ROMAN :\n\n  V a i n Effort, par H E N R I VIGNEMAL (Paris, LEMERRE).\n\n   Un homme à la physionomie très vague est arrivé « un soir », on ne sait\nd'où, dans « une » ville recueillie et fort ancienne. Cet homme, l'Étranger\n— car il n'est pas autrement désigné dans ce curieux roman — y a rencontré\nune jeune fille, Agnès, et du mélange de sa candeur à elle et de sa lassitude\nà lui est né un amour suprême. Puis un magistrat jaloux a chassé l'Étranger\nde cette ville où, pour la première fois, il avait connu la joie de vivre. Il\npartit alors et des années s'écoulèrent. Quand il revint, Agnès était mariée ;\nles épris de jadis se revirent, mais l'effort fut vain qu'ils tentèrent pour\nressaisir la tendresse passée — quelque chose y manquait.\n   Il n'y a rien de plus dans ce beau livre idéaliste où l'influence de Maeter-\nlinck paraît sensible dans une indétermination presque générale qui n'a\ncependant rien d'angoissant. Tout y est doux, au contraire, voilé ou nuancé.\nOn y retrouve Bruges, son Minnewater, ses vieilles tours et son silence; on\ny devine plutôt tout cela dans des descriptions délicieuses. Vain effort est, en\neffet, malgré quelques négligences incompréhensibles, une œuvre remar-\nquablement écrite dans une belle langue personnelle et claire. Il y abonde,\nque je voudrais pouvoir citer, des expressions et des pensées exquises, de\npetits tableaux faits avec une telle délicatesse, une telle science de la variété\ndes teintes qu'ils sont comme de fins joyaux (cf. p. 20.296; chap. VII, XX,\nXXVIII). Malheureusement, Vignemal, précisément, sans doute à cause de\nson habileté à nuancer, s'arrête trop volontiers aux différents aspects qu'ont\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2808, "texte": " 338                              DURENDAL\n\n\n\nsouvent les mêmes choses. De là des longueurs et des répétitions. La\nprofonde impression de beauté et de mélancolie que donne son livre eût été\ndoublement intense s'il avait consenti à se borner un peu. Le charme\nde plusieurs chapitres se perd au milieu de pages qui se recommencent.\n   Il est douteux que ce roman littéraire amuse beaucoup ceux dont la car-\nrière est de s'amuser et qui ne lisent que pour « escamoter » du temps, mais\nil faut le recommander vivement à tous ceux qui aiment avec sincérité les\nbelles phrases uniquement parce qu'elles sont belles. Ils en trouveront là de\ndélicieuses et ils marqueront certainement bien des pages et bien des chapi-\ntres qui leur laisseront le souvenir de choses charmantes et précieuses.\n\n                                                                     G. D'A.\n\n  E n p l e i n e Terre. — L a Glèbe H é r o ï q u e , par GEORGES V I R R È S\n(Éditions de La Lutte).\n\n   Après l'auteur des Fusillés de Malines, M. Virrès a voulu célébrer les Ven-\ndéens de la Campine, tombés au champ d'honneur, voici cent ans, pour leur\nfoi chrétienne et pour l'affranchissement de la patrie, et à la mémoire des-\nquels une trop tardive piété filiale vient à peine de dédier les glorieuses\npalmes dues. Les pages qu'il leur consacre m'ont paru les meilleures d'un\nlivre où, à toute page, abondent les promesses et qui, d'emblée, classe\nM. Virrès au petit nombre de ceux sur qui comptent les lettres belges. La\nterre et les terriens n'ont point de plus ardent poète que M. Virrès. Il aime\navec passion la glèbe âpre et douce, les rustres qui la fécondent. Frustes,\npassionnés, sauvages, sournois, rudes, tendres, il les admire tels qu'ils sont,\ncar, si leurs vertus sont belles, leurs défauts sont pittoresques Il prise la\nforce, la belle santé, la joie robuste, les bras musclés. S'il fallait lui chercher\ndes ancêtres, je nommerais Cladel, Lemonnier, Esparbès. Sa langue est vio-\nlente, haute en couleur, savoureuse, brutale et précieuse, trop préoccupée\ndu relief et pas assez de l'harmonie. La phrase savante dénonce la\nrecherche du mot très rare et de la tournure insolite, une préoccupation trop\nvisible de n'être jamais banale. M. Virrès fera bien de se méfier des néolo-\ngismes inutiles et parfois fâcheux : son vocabulaire est assez riche pour satis-\nfaire à son méritoire souci de précision et d'intensité. Il semble d'ailleurs\nqu'il y ait quelque incompatibilité entre une prose trop artiste et les pensées\nque M. Virrès l'invite à traduire : la fougue n'est pas coquette. Je ne puis\ntranscrire ici ni cette épique Journée de Gheel, dont la donnée rappelle trop\nun récit militaire de Georges d'Esparbès, ni la Légende du Sonneur, ni quel-\n que autre des beaux contes d'En Pleine Terre. Qu'il suffise de citer, pour\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2750, "texte": "                                 LES LIVRES                                 339\n\n\n\nmettre en valeur l'écrivain, cette brève description : \" Ils partaient. En\nsilence. Les yeux rivés sur la Meuse éblouissante de reflets métalliques \" et\nprojetant au-dessus de sa coulée frémissante des myriades d'étincelles\nd'argent. Elles vibraient dans une lumière nacrée qui venait d'au delà des\nmontagnes, car le ciel; sur la vallée, arquait son cintre à peine effleuré d'une\nlueur d'albâtre. Des ouates s'accrochaient au flanc des rocs. Le soir se cachait\nencore dans les gorges. Le fleuve précisa sa courbe harmonieuse au loin, et\nalors la lumière d'or se diffusa. Une nappe immense et vermeille caressa les\nrochers, les bois et l'eau. Les lointains se découvrirent. Des trous d'ombre\nnoire furent envahis de clartés bleues. Des fumées neigeuses s'envolèrent\nde partout. La nappe vermeille s'étendait sur la vallée entière. Les villages\nse réveillaient. \"\n\n\n  A d a m et E v e , par CAMILLE LEMONNIER (Paris. OLLENDORFF).\n\n   La couverture jaune de ce livre annonce un roman : elle n'eût point\nmenti, certes, en promettant un poème. C'est, en effet, le poème éclatant et\npassionné du Naturisme que vient d'écrire le fécond et protéen maître belge.\nAyant beaucoup souffert dans les villes, un homme s'affranchit de tous liens,\nfuit « le mensonge social » et, avec son chien et son fusil, émigré, seul et nu,\nlibre, vers la forêt. Cet homme — on s'y attend, j'espère — est un « mâle »\nqui ne tarde point à chercher une compagne de solitude. Et l'idylle édénique\ncommence. Une humanité vierge renaîtra dans la forêt. Pareils à l'homme\net à la femme dès premiers âges de la terre, le couple vivra, heureux, selon\nla seule nature, aimera, engendrera, inventera, selon les besoins, les indus-\ntries primitives, s'enivrera de la poésie majestueuse de la terre et du ciel. Et\nle livre entier chante un hymne effréné d'adoration à la Nature. Nous ne pou-\nvons discuter, ici, les tendances de cette œuvre qui se révèle, au point de vue\nreligieux, panthéiste; au point de vue social, libertaire. Ce qu'il faut y louer,\nc'est l'exubérant lyrisme, la grandeur harmonieuse et simple, la grâce légen-\ndaire, la prose ample, lumineuse, rythmée. Les pages superbes abondent,\nqui évoquent les maîtres de l'églogue antique; nombreuses, les scènes char-\nmantes et fraîches, les descriptions colorées. Mais le tempérament outrancier,\nbrutal et sensuel de M. Lemonnier s'affirme en trop d'endroits où s'apothéose\nla chair.\n  C'est pousser l'amour de la nature un peu loin que de célébrer la\nsupériorité de l'instinct sur la raison et \" la beauté du lingam \". L'auteur du\nMâle s'obstine à croire que le mépris de la pudeur est une condition de la\nforce; de là maintes pages lascives.\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2773, "texte": "  340                               DURENDAL\n\n\n\n   L e Mal n é c e s s a i r e , par ANDRÉ COUVREUR (Paris, P L O N , éditeur).\n   Roman à thèse. Met en scène un épouvantable chirurgien, cyniquement\navide de gloire et d'argent, habile jusqu'au prodige et téméraire jusqu'au\ncrime. Comme il est dénué de scrupules, son aventure, que je ne répète\npoint, est assez malpropre. Il en sort, à la dernière page, triomphant,\nimpuni. Il est, d'ailleurs, juif, pour faire plaisir à M. Drumont. Le mal\nnécessaire, c'est lui, Caresco, car il faut, dans la chirurgie, des hommes\ndénués de sens moral, gonflés d'ambition et de cupidité, chargés de forfaits;\nla science profite de leurs crimes : « Ils détruisent, ils regardent. Mais\nd'autres reconstruisent ensuite et profitent de ce qu'ils ont vu. C'est horrible,\nmais c'est ainsi, toujours la vieille formule : le bien a sa source dans le mal,\nle mal est nécessaire au bien. Tel est le paradoxe développé par un per-\nsonnage du livre où l'on peint, sous un jour très noir, les Morticoles actuels.\nCe roman consciencieux et lourd est construit selon la recette ordinaire,\navec un louable souci, presque constant, de tenue littéraire. Quelques bons\népisodes, d'autres trop osés. Je recommande aux personnes sensibles la très\nminutieuse description d'une hystérectomie abdominale. Ne pas laisser\ntraîner à portée des demoiselles.\n                                                                           M. D.\n\n  M a r i o n n e t t e s r u s t i q u e s , par Louis DELATTRE (Liége, BÉNARD).\n   Après les délicieux contes de Blanche Rousseau : Nany à la Fenêtre, dont\nnous fîmes l'éloge ici même, et que sans cesse et sans cesse nous relisons\navec une toujours nouvelle volupté, tant charmants ils sont, je n'en connais\npas de plus exquis que ceux de notre admirable conteur Louis Delattre. Qui\nn'a lu et relu ses adorables contes de fées, dont un peu partout il fit si gra-\ncieusement l'aumône, tantôt à l'un, tantôt à l'autre mensuel littéraire.\nAujourd'hui il nous présente la vivante et puissante silhouette de quelques\ngentilles, oh si gentilles! Marionnettes rustiques.\n   C'est d'abord le naïf Propriétaire travaillant dru comme un nègre tout le\nlong du jour pour satisfaire les caprices fantasques de locataires tou-\njours plus exigeants, s'imaginant dans sa bonne simplicité qu'il mène une\nvie de rentier. A preuve qu'il est propriétaire et qu'il n'a, se figure-t-il, au\nmoins, qu'à toucher le prix de location.\n   C'est ensuite Le Cloutier égoïste qui s'est accaparé de son frère. Il ne veut\npas qu'il se marie, de peur de devoir partager le magot. Il prêche tellement\nle célibat à l'autre, que celui-ci obsédé convole. Mais le damné poursuit son\nfrère, le fait mourir de chagrin et sa femme aussi. Et il pousse le plaisir de\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2732, "texte": "                                 LES LIVRES                                341\n\n\nsa vengeance d'enfer, jusqu'à enfoncer dans la tombe de son frère de longs\nclous, pour le percer d'outre en outre. Il s'esquinte tellement à cette odieuse\nbesogne, qu'un beau jour on le trouva mort au cimetière, à côté de la tombe\ndu frère, transpercé à nouveau d'un long clou que le sans-cœur venait d'y\nenfoncer.\n  Mais je ne puis dire ici tous les sujets de contes si bonnement, si drôlement\nparfois, si justement toujours et si joliment racontés par notre auteur.\n  II faut lire cela. C'est trop fin et trop délicatement pensé et écrit, pour\nqa'un compte-rendu puisse donner une faible idée de la joliesse de ces\npetits drames de la vie rustique.\n   Lisez donc tous, oui tous ces contes. Tous sont jolis à ravir. Mais il\nme faut dire encore un petit mot d'un conte tout à fait charmant. Celui du\nBoulanger. Voyez-le avec quelle passion enfantine il masse sa pâte, il cuit\nses petits gâteaux, il fait rire ses œufs de Pâques en les peinturlurant,\nil sculpte les bonshommes de ses cougniolles de Noël. Voyez-le avec\nquelle fièvre il travaille; lorsque » les premières neiges qui mettent aux\ncœurs simples l'allégresse des choses pures, commencent à, tomber comme\nle duvet des anges » et l'avertissent de. l'approche de la grande fête de\nl'enfance. Toute son ambition est de montrer aux petits à la vitrine de sa\nboutique « toutes les gourmandises du Paradis ».\n   Mais l'âge est venu et avec lui lés infirmités, \" C'est le pouce du boulanger\nqui compte \", avait-il coutume de dire. Oui, mais le pouce s'engourdissait. Et\nmaintenant c'est la boulangère qui doit mettre la main à la pâte et faire \" Flic,\nflac, flan \" à la place de son mari.\n  Malgré tout il veut y travailler encore.\n   Hélas! il a quatre-vingts ans. Ses jours sont comptés. Il ne quitte plus le\nlit. Mais la Noël approche et tandis qu'il se meurt de vieillesse, il entend les\ncougniolles qui lui crient : « C'est demain Noël, boulanger, peignez encore\nune fois nos petites médailles de plâtre vierge. Donnez-nous notre petite\nfleur avant que nous partions ».\n   Et une dernière fois, avant de mourir, le boulanger enlumina les cougniolles\nde Noël. Mais comme si l'approche de la mort lui faisait déjà entrevoir les\nsplendeurs du paradis, le boulanger « qui travailla toute sa vie à rassasier la\nfaim des pauvres gens, qui pétrit à tous les Noëls qu'il vécut, les petits\nJésus des enfants du village », peignit cette fois sur les plaques rondes des\ncougniolles, des soleils à cheveux d'or tellement éblouissants, des Heurs de\nl'ose tellement éclatantes, des étoiles d'un bleu si azuré, qu'à coup sûr il\navait devant lui déjà en les peignant, la beauté du petit Jésus des enfants, et\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2828, "texte": "  342                             DURENDAL\n\n\n\nreproduisait sur les médailles de ses cougniolles, les soleils, les fleurs et les\nétoiles dont est toute brodée, sans doute, la petite robe de Jésus au ciel.\n                                                       L'Abbé H . M Œ L L E R .\n\n  L e s A m e s p e r d u e s , par J.-H. ROSNY (Paris, EUGÈNE FASQUELLE).\n   Les derniers stades mondiaux; l'heure trouble en laquelle des âmes s'éper-\ndent; les degrés de la folie altruiste, rouge parfois et souvent sublime;\nle sacrifice inopérant; la fausse Bonté impérieuse : voilà le livre neuf,\nsynthèse d'Art, de sociologie, traversé du souffle de la nature concomitante\ndes actes humains. Livre voulu, comme l'heure d'aujourd'hui; fixations des\nénergies du libertaire, ou de ses douceurs persuasives; livre qui arrête, en\nses pages, un coin d'époque. J - H . Rosny saisissent les aspects et s'efforcent\nde pénétrer le sens des « Visages de la Vie ». Admirables écrivains, — hors\ndes jeux futiles des littérateurs épris des seuls moyens de leur Art! D'abord\nobsédés par les énigmes de la terre enfouies sous les siècles, depuis les\ncommencements, ils créèrent le décor somptueux des âges préhistoriques, et\ntrouvèrent des voix au mystère. Puis l'Évolution déroula, devant eux, ses\nproblèmes, et ils arrêtèrent les interrogations. D'autres fois, ce furent des\npsychologies amoureuses, cruelles, souvent fausses, mais toujours hantées\ndes soucis du haut art et de la sincérité. Les Ames perdues avaient été\nannoncées jadis par J.-H. Rosny : ce serait l'amour de l'individu pour la\nmasse. Les auteurs avaient rejeté — esthétiquement — le Renoncement,\nvoulant la Bonté énergique — « l'autonomie, la fierté et la résistance\nindividuelle » — comme élément de Beauté. Dès lors, le présent roman\ndevait entraîner, au point de vue moral, (ce point de vue étant toujours en\nconcordance avec la perfection artistique) une condamnation originelle.\nBeyssières, âme perdue, personnage anarchiste militant, se sacrifie vaine-\nment. Abel Roland, âme perdue, est magnifique dans l'abandon de la\nrichesse et de son amour, mais cet acte, qu'il croyait de suprême altruisme,\nne lui laisse que le remords de son inutilité. Cependant si telles réponses\nsont péremptoires ici, il s'en faut que les questions morales du Bien et du\nMal absolus, sans l'équivoque douloureuse des incertitudes, se résolvent.\nElles sont dans la nuit du Doute, et l'espoir des lumières décisives n'est pas\ntourné vers Dieu. Ce livre a une incomparable splendeur formelle : « C'était\nun de ces jours où le ciel s'ouvre et se referme ainsi qu'une porte de\nlumière. Le soleil glisse sur la pluie, dans une grâce paresseuse, et la pluie\nreprenant, semble un réseau de cheveux diaphanes. » Voici l'aimée d'Abel\nRoland qui s'avance « dans le luxe clair de sa jeunesse. Elle avait du Nord\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2762, "texte": "                                 LES   LIVRES                                 343\n\n\n a pureté somptueuse, les yeux couleur du temps où chaque reflet peint\nune nouveauté, la grande chevelure de flamme et le dédain aristocratique,\navec la souplesse des filles du Soleil, les gestes sûrs qui doublent de grâce\nchangeante la beauté des contours. Elle vint dans la cadence charmante et\nle bruit de ses robes. » Joie de l'inentendu, de l'expression tout à coup,\ndécouverte, neuve et si vraie! « J'aime ces fenêtres palpitantes de pluie. »\nLe souffle de la terre, le frémissement des nues, hantent la page, à l'unisson\nde la scène évoquée; le personnage et le décor corrélatif se pénètrent;\nparallèlement toutes les vies bruissent à côté de l'homme. Et l'homme\npense, œuvre, — d'une spiritualité fouillée jusqu'à la souffrance, la lassitude\nenfin de tous les rêves d'affranchissement. Ainsi la moelle de l'esprit liber-\ntaire, l'essence des systèmes hors les entraves de la loi, réunis dans les\nquelques personnes du drame, donnent l'idéologie des raisons de haïr ou\nd'aimer en ce siècle qui râle. Ecoutez encore ce rappel de l'écrivain de\n  Vamireh : « Il se sentait fort, puissant, presque sacré. La brise, le ciel pâle,\n le silence des jardins devenaient un décor merveilleux où il enchantait sa\nchimère. Il écoutait passer l'ombre; il contemplait la blême carrière du\n faubourg où luisent les lucioles de la veillée; il avait dans l'âme le gronde-\n ment de la bête antique, le lamentable cri de l'ancêtre tapi dans la nuit des\n forêts. Ou bien il était une foule clamante, cette chose confuse qu'on\n nomme le Peuple, et son incommensurable supplication : — Oui, oui., je\n me donnerai!... J e serai la victime de vengeance!         Ainsi parle ou agit\n Beyssières jusqu'à l'aube horrible quand la «Tueuse» surgira dans l'effrite-\n ment des brumes, tandis que Roland se courbe sous l'inutile sacrifice, et\n que Freyle et Mlle d'Ermeuse, — âmes si blanches! — rafraîchissent, de\n  leurs utopies douces, tous ces cris poignants et vains.\n                                                                    G. V I R R È S .\n\n\nLA C R I T I Q U E      :\n\n   La Tristesse c o n t e m p o r a i n e , essai sur les grands courants moraux et\n intellectuels, par H. FIERENS-GEVAERT (Paris, ALCAN, éditeur).\n    Il nous a paru que le livre, d'ailleurs très intéressant et qui témoigne de\n nobles préoccupations morales, de M. Fierens-Gevaert, ne tient pas toutes\n les promesses d'un titre magnifique. On eût souhaité que le sujet fût davan-\n tage fouillé: bien des aperçus apparaissent superficiels, d'autres quelque peu\n paradoxaux. Recherchant la cause de la tristesse qui, à l'entendre, a envahi\n le monde moderne, l'auteur n'hésite pas à la proclamer née de la disparition\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2827, "texte": "  344                                   DURENDAL\n\n\n\nde l'esprit religieux : nous souffrons d'un manque de foi. Il signale et étudie\nles successives manifestations de ce trouble spirituel au cours de ce siècle, ses\nphases diverses, les événements politiques ou sociaux qui l'aggravèrent.\nPeut-être accorde-t-il à certains de ces événements, à la guerre de 1870, par\nexemple, une influence excessive sur l'intellectualité contemporaine. Il est\ncertain, aussi, que M. Fierens généralise trop un mal dont souffrent surtout\nles classes lettrées. La tristesse est un phénomène moins répandu qu'il ne\nse plaît à le répéter. Il n'est pas vrai que le doute a pénétré dans toutes les\nâmes, que toute croyance au surnaturel est éteinte, que l'humanité est déta-\nchée de Dieu : fille de la foi, la joie survit en d'innombrables âmes, qui ne\nsongèrent jamais à désespérer. La conclusion de M. Fierens manque de\nnetteté et de logique. Tout en reconnaissant, avec une méritoire franchise,\nqu'il n'y a qu'un seul remède à l'anarchie morale : la croyance religieuse,\nM. Fierens considère ce remède comme désormais impossible. Il propose,\npour guérir le monde, l'amour et l'action. Il oublie seulement de démontrer\nle devoir d'aimer et d'agir, de révéler l'objet de cet amour, le but de cette\naction. C'est pourquoi nous craignons que son prêche, inspiré par un noble\nsouci moral, ne soit vain.\n\n  L a P o é s i e p o p u l a i r e et le L y r i s m e s e n t i m e n t a l , par   ROBERT\nDE SOUZA (Paris, SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE).\n\n   Intéressante étude sur le renouveau de faveur dont jouit, en ce moment,\nla poésie populaire, simpliste et rustique, en France. M. de Souza signale\nsuccessivement les divers poètes dont les œuvres manifestèrent cette réac-\ntion contre les subtilités, les complications et les perversités qui furent de\nmode naguère et qui survivent chez beaucoup. D'abord les poètes tradition-\nnels, imitateurs directs de la poésie populaire et dont la campagne fut sur-\ntout une protestation de l'esprit réaliste contre les rêves ambitieux du\nvéritable esprit lyrique : Theuriet, Richepin, de Bonnières, Vicaire. Ensuite\nles poètes novateurs qui, non contents d'acquérir, comme les précédents, le\nsens de l'art populaire par le dehors, par la préoccupation du sujet, par\nl'exactitude de la mise en scène, en retrouvèrent le dedans, l'intimité, le sen-\ntiment profond et naïf : Verlaine, Gérardy, Mauclair, Klingsor, Laforgue,\nKahn, Fort, Vielé-Griffin, et, parmi les Belges, Max Elskamp, Maeterlinck,\nVerhaeren, Mockel. Il nous paraît que M. de Souza s'est abusé quelque peu\nsur la sincérité de ce renouveau d'ingénuité. Le pastiche n'est pas rare chez\nmaint novateur, et peut-être n'avons-nous fait que changer, momentané-\nment, de virtuosité.\n                                                                      M. D.\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "                                 LES LIVRES                            345\n\n\n\n  Troie P r o s e s ,   d'Adam de Saint-Victor,   par   l'abbé   GUILLAUME\n(Tournai, DECALLONE-LIAGRE).\n\n   Le premier volume de la seconde série des Classiques latins comparés, est\nen ce moment sous presse et paraîtra dans le courant de l'année prochaine.\nIl comprendra les Proses d'Adam de Saint-Victor et les Odes d'Horace,\nannotées et comparées, par M. l'abbé Legrain.\n  Populaires dès leur origine, les admirables Proses d'Adam de Saint-Victor\navaient retenti sous les voûtes de toutes les cathédrales et de toutes les\néglises de l'Europe et, durant trois siècles, l'âme poétique et croyante de\nnos pères les avait goûtées et s'en était nourrie.\n   Mais la Renaissance était venue.\n   Subitement et exclusivement éprise d'un art qui n'avait jamais été le\nnôtre qu'à titre d'auxiliaire, la Renaissance ne craignit point d'appliquer à\nAdam ce suprême dédain artistique, qu'elle professa pour tout ce qui\nportait le cachet chrétien et national, pour tout ce qui provenait de ce\nmalheureux Moyen-Age, déclaré rétrograde et barbare en face d'un art\npurement païen, et sorti du tombeau après plus de mille ans.\n  Adam subit le sort de Prudence et de tous les Pères de l'Église : il fut\nproscrit sans pitié. Et du grand poète, à la longue, tout tomba dans l'oubli,\ntout, jusqu'à son nom, qui ne se rencontrera plus que par hasard dans les\ndictionnaires biographiques, avant ce dernier quart de siècle.\n  Et pourtant quel poète mérita mieux qu'Adam d'attirer l'attention de\ntous ceux qui s'intéressent à la vraie littérature et d'être mis entre les\nmains de la jeunesse?\n   D. Guéranger l'appelle le plus grand poète du Moyen-Age. Un protestant\nanglais, le docteur Neals, va jusqu'à le placer au-dessus de tous les poètes\nlatins de tous les temps.\n  Un célèbre critique de notre temps, Brunetière, a prétendu dans son\nHistoire de la littérature française, que le Moyen-Age n'a pas eu en litté-\nrature la préoccupation de l'art. A elle seule, l'oeuvre d'Adam est la\nréfutation péremptoire de cette étrange affirmation. Nulle part, en effet,\ndans aucune littérature et à aucune époque, l'art n'éclate davantage : il y\néclate même avec une telle puissance, une telle fécondité, qu'on peut dire\nde l'art d'Adam de Saint-Victor qu'il a été la source de toute la poétique\nmoderne.\n  Née comme une fleur sauvage sur les abrupts sommets des Alpes, en ce\npoétique monastère de Saint-Gall, un des plus glorieusement célèbres\nparmi ces foyers de vertu et de civilisation que l'Église alluma partout,\n"}, {"page_pdf": 421, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2654, "texte": " 346                              DURENDAL\n\n\n\ncomme autant de phares lumineux durant la sombre nuit des invasions\nbarbares, la prose eut d'humbles commencements.\n  Il était réservé à un humble et saint religieux de l'abbaye de Saint-Victor\nde Paris, à Maître Adam, de donner à la Prose sa dernière perfection.\n  Génie à la fois théorique et pratique, il ne se contentera pas de lui infuser\nle grand souffle poétique, le souffle sublime des Saintes Ecritures, mais\nrecueillant un à un tous les éléments de beauté qui se rencontrent chez ses\ndevanciers, analysant tour à tour les divers systèmes de versification suivis\njusqu'à lui, retranchant ici, ajoutant là, modifiant ailleurs, il arrivera à lui\ndonner des règles fixes, qu'il suivra lui-même avec la dernière rigueur et à\ncréer enfin ce type de Prose, dont nul après lui ne dépassera ou même\nn'atteindra la suprême beauté.\n\n\n  L ' A n n é e de l ' É g l i s e , 1898, 1re année (Paris, LECOFFRE).\n\n   Sous ce titre, M. Charles Egremont vient de publier un ouvrage qui est\nune heureuse innovation et semble appelé à un très grand succès. Encouragé\npar un groupe de personnalités catholiques, parmi lesquelles nous relevons\nles noms de MM. Fonsegrive, directeur de la Quinzaine, l'abbé Klein,\nprofesseur à l'Institut catholique de Paris, Goyau, Max Turmann, etc.,\nM. Egremont a entrepris de donner chaque année au public religieux de\nFrance et de l'étranger, un tableau très complet des événements petits et\ngrands, intéressant la vie de l'Eglise dans le monde entier, accomplis dans\nle cours de l'année. Estimant à bon droit que le fait n'est rien sans l'idée, il\nne s'est pas contenté de faire le récit des événements; mais s'est appliqué à\nen faire ressortir la portée morale, à en extraire pour ainsi dire la substance,\nne craignant pas au besoin de retracer brièvement l'historique des ques-\n tions que le hasard de l'année l'amenait à étudier.\n   Pour réaliser ce travail, M. Egremont s'est entouré de collaborateurs\nhabitant les pays mêmes et a pu réunir ainsi des documents d'un haut\nintérêt et tous de première main. Cette publication, dont la collection\nconstituera un jour la plus complète histoire de l'Église qui ait jamais été\nécrite, est donc appelée à rendre les plus précieux services. On peut dire\nqu'elle sera bientôt indispensable pour l'étude du mouvement religieux\ncontemporain.\n   « Mais par-dessus ce côté utilitaire, écrit M. Egremont dans sa préface,\nil a semblé à nos collaborateurs et à nous que nous ne pouvions rendre de\n plus bel hommage à l'Eglise dont nous sommes les fils très soumis, qu'en\n venant entretenir chaque année le public religieux de France et de l'étran-\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 541, "texte": "                                 LES LIVRES                                347\n\n\n\nger, des joies et des tristesses, des travaux et des luttes de l'Église militante\nà travers le monde, réalisant ainsi cette communion des vivants qui est un\ndes fondements même de la véritable Église du Christ. L'œuvre que nous\ncommençons aujourd'hui est donc essentiellement catholique au sens inté-\ngral du mot. Ce caractère qui fut le point de départ de sa fondation, sera la\nraison d'être de sa continuation, comme aussi le plus sûr garant de son\nsuccès.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-04-n4-021", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 348, "page_fin": 348, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "notre admirable Meunier", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 423, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1788, "texte": "LES REVUES\n\n\n   L'ART DÉCORATIF d'avril vient de paraître et contient une centaine\nd'illustrations en noir et en couleurs, dont trois hors-texte.\n   Ce numéro, réservé en grande partie au salon de la Libre Esthétique de\nBruxelles, contient un magistral haut relief de Constantin Meunier, La\nMoisson , la nouvelle pendule d'Alexandre Charpentier ec Tony Selmers-\nheim, une grande variété d'horloges, chandeliers, vases et carafons, meubles,\nobjets d'art, bijoux, médailles et plaquettes, enfin plusieurs reproductions\nde peinture, sculpture, architecture.\n\n   T H E STUDIO (Henrietta street, 5, London). — N° de Mars.\n   Une étude intéressante du sagace et fin critique d'art Gabriel Mourey, sur\nl'œuvre de Gaston Latouche. Gaston Latouche, dit-il, est cet être extraor-\ndinaire et presque phénoménal aujourd'hui, qu'on peut appeler un inspiré.\nIl y a en lui de la violence et de l'excès ; il porte dans ses toiles, ses pastels,\nses aquarelles, un souffle de fièvre et de délire. On le devine nerveux,\nimpressionnable à outrance. Et il a, en même temps, des dons de grâce\nvraiment exquis, des raffinements délicieux, un goût parfait, un sentiment\nde la mesure absolument français. C'est un romantique, avec des échevè-\nlements qui sont bien de l'école de 1830,, mais avec les subtilités d'expression\nde notre incomparable WVIIIe siècle et une sensibilité toute moderne ». De\nbelles reproductions des oeuvres de l'artiste accompagnent cette étude et en\nprouvent la justesse. Quant à W . Goscombe John très finement apprécié\npar L. Baldry, c'est un superbe artiste. Les sculptures reproduites par\nThe Studio sont merveilleuses. W . Goscombe John est un sculpteur de\ngrande envergure. 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Jules Claretie sur le terrible beso-\ngneux et l'épique fantaisiste que fut Balzac :\n   « Pauvre grand homme attelé, comme un bœuf de labour, à la plus rude,\nà la plus admirable des tâches ! Il faut suivre, dans sa correspondance avec\nMme de Hanskey, toutes les phases de cette existence de prodigieux labeur.\nL'auteur de Mercadet entasse feuillets sur feuillets, achève des romans, en\ncommence d'autres, passe des nuits, se congestionne sur des épreuves,\ns'enferme, comme un prisonnier volontaire face à face avec l'œuvre qui le\nhante et s'interrompt tout à coup, en ses insomnies, pour écrire des lettres\ncursives, émouvantes comme des confessions et qui ne sont que de longs\ncris d'amour, les plus beaux peut-être que jamais tâcheron de lettres ait\npoussé entre deux coups de cognée !\n   Et Balzac, dans ses lettres passionnées, ardentes d'espérance et de foi,\nn'est point du tout un romantique, comme le Voyageur ou comme Rolla. Il\nn'a rien des désespérances maladives et des poses affectées de ses contempo-\nrains. Leur douleur de théâtre — c'est le mot d'Hamlet en parlant de Laerte\n— n'est pas sa douleur. S'il souffre, c'est que le travail matériel l'accable\nou que la dette le poursuit. Ce romancier qui veut et va faire vivre un\nmonde a devant lui, menaçant et insistant, le spectre effrayant de la Dette.\nIl était hier négociant, imprimeur; l'imprimerie est fermée. Le passif est là\nqu'il faut combler. Et comme Mercadet, Balzac doit faire face à la meute\nde créanciers qui lui hurlent aux chausses.\n  Comme Mercadet, il cherche, il invente, il ruse. Il sourit, il fait reluire\naux yeux éblouis des perspectives inconnues, des placers inattendus, des\ninventions saugrenues. Oui, l'auteur de Mercadet est Mercadet lui-même.\nLa comédie a toute la valeur documentaire d'une auto-biographie.\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2446, "texte": " 350                             DURENDAL\n\n\n\n   C'est Balzac qui, dans la culture des ananas aux environs de Paris, entre-\nvoyait une fortune incalcuttable (le calembour était sa faiblesse). C'est Balzac\nqui disait, un jour, à George Sand :\n   — Ma chère Sand, voulez-vous être riche, richissime? J'ai une idée ! une\nmerveilleuse idée !\n   George Sand n'eût voulu être richissime, comme disait Balzac, que pour\ndonner un peu plus de sa fortune aux pauvres gens du Berri. La moisson\nétant plus considérable, elle partagerait avec eux les épis de la gerbeaude !\n   — Voyons votre idée, mon cher Balzac !\n   Alors il développait, avec ses merveilleuses facultés de visionnaire, tout\nun plan de fondation d'une épicerie colossale où seraient centralisés les\nproduits d'alimentation les plus divers, de docks de la nutrition où figure-\nraient tout naturellement les fameux ananas de la banlieue parisienne.\n   — Et, pour attirer la foule tout de suite, ma chère amie, disait-il à\nl'auteur de Lélia, c'est vous qui tiendriez le comptoir et Théo qui serait\nmon premier garçon ! Voyez-vous l'effet : Epicerie monstre sur l'enseigne\net George Sand, Théophile Gautier et Balzac servant le client dans la\nboutique ! On se battra pour entrer chez nous !\n   L'étonnant projet n'aboutit point. La bonne Mme Sand y souriait comme\nà tous les dadas successifs de ce sublime grand enfant. Mais n'est-il pas\ncurieux de voir Balzac deviner, dès 1840, ces énormes magasins de denrées\nqu'on a ouverts, fondés depuis et apparaître à ses biographes comme une\nsorte de génial Félix Potin avant la lettre?\n\n\n\n   Au Cercle Artistique, ce fut, en même temps qu'E. Verstraeten (de qui\ncette idée charmante : peindre le cycle des heures en un même paysage),\nl'exposition des dessins et pointes sèches d'Ensor revenue de Paris où elle\nrécolta le succès d'art qu'il fallait. Jamais le peintre du Lampiste, des\nnatures mortes claires, des paysages curieusement clorotiques, n'a été plus\ncomplet dans les inventions cauchemardantes de son burin. Ce que l'on\npourrait appeler les formes nues, celles non vêtues de beauté, écorchements,\nviscères, est atrocement compris. Ensuite, c'est la saveur âcre et fade des\nfoules; celle des cathédrales (peut-être une foule verticale et ordonnée de\ndivin), enfin le repos d'exquis paysages.\n\n\n\n  A la Maison d'Art, des œuvres nombreuses de Jef Leempoels, dont la\njeunesse conquiert la maîtrise à force de consciencieux travail, d'ingéniosité\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2607, "texte": "                                   NOTULES                                 351\n\n\nintellectuelle. S'il est permis de ne pas aimer encore tout ce qu'il expose à\ncause parfois de quelques duretés, il faut dire l'achèvement de portraits\nremarquables (ceux, surtout, de la famille du peintre) et des trouvailles de\nsymbole vraiment magnifiques comme toutes ces mains brandies avec les\ninnombrables marques humaines vers la nuit où la face du destin rayonne\nd'ombre énigmatique et décisive. Nous voudrions une étude complète, mais\nl'espace... Les ateliers même requièrent!\n\n\n\n   L'Atelier Guffens montre la suite de cette série de fresques copiées, dont\nune première partie fut exposée naguère au Cercle Artistique avec tant de\nsuccès. Ce travail est la réalisation d'une admirable pensée. L'Italie et ses\nmerveilles d'art sont loin; puis, sur la terre même des Giotto et des\nMantegna, leurs œuvres sont, parfois, d'étude difficile et menacée par le\ntemps d'une destruction prochaine. Ces copies, en la grandeur des modèles,\nexécutées par un artiste qui avait, déjà, voué sa vie à l'art monumental, que\nle talent préparait à comprendre ses incomparables modèles, constituent à\nla fois une haute action d'art et une bonne œuvre. Celle-ci sera de faire\ncomprendre expérimentalement la nature véritable de l'art; de faire revenir\nsur l'erreur de la Renaissance créant le tableau, abaissant l'art à reproduire\nla nature alors qu'il la doit interpréter en décor, en beauté. Le cadre fut le\nmensonge initial. La fresque y échappe presque toujours (par plus d'intimité\navec l'architecture, forme essentiellement symbolique) et c'est pourquoi plus\nque tout autre genre, elle resta noble, simple et expressive; non moins\nréelle pour cela, le trompe-l'œil n'étant pas le vrai véritable. Il est curieux de\nnoter combien certains portraits (notamment les magnifiques donateurs de\n Guirlandajo) rappellent nos flamands, tout comme l'admirable copie des\n aveugles de Breughel montre celui-ci égalant le \" style \" des Italiens. Puis,\n des compositions (jamais copiées encore) de la série du Saint-Jacques de\n Mantegna; des Giotto, des Ansovino da Forli, peu connus, etc.\n\n\n\n\n   L'atelier Marcette montra, seulement aux intimes, les œuvres destinées\nau Salon de Paris. Peintre d'exception, Marcette semble correspondre dans\nl'expression artiste, à ce que l'état fluide est dans le monde naturel. Fluide,\nson art le semble par l'éclat, l'exceptionnelle harmonie, les tons accordés\nplus haut, dirait-on, que sur les autres palettes. Sa grande toile révèle\nexceptionnellement cela : l'onde de la mer et de la nuit s'unissant par la\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 579, "texte": " 352                              DURENDAL\n\n\n\nfluidité, encore, de la lumière parmi lesquelles des barques révèlent l'activité\ndes pensées, les proies du destin, pareilles à des oiseaux migrateurs, pris,\neux aussi, aux fluides cosmiques.\n\n\n\n\n   Atelier Plasky, Auderghem. La vie de l'arbre, son rythme d'architecture\nvivante conquérant le ciel et racontant la terre. Un travail fin et libre; la\ndouceur des gris; la virginité blanche des bouleaux; une des personnalités\nd'art les plus consciencieusement heureuses; une des maîtrises demeurées les\nplus en dehors de tout convenu.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 322, "texte": "                       DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE DART & DE LITTÉRATURE\n                               1899 — 6me Année\n\n\n\n\n                 Sommaire du n° 4 (Avril)\n\n\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.         — La Tentation de l'Homme : Aux\n      Sages à venir (poésie)                                         257\nGEORGES RAMAEKERS. — La Légende de sainte Alène (fin) .              261\nFERNAND SÉVERIN. — Le Héros blessé (poésie)                          272\nEDMOND J O L Y . — La Libre Esthétique. — Charles W. Bartlett. — Une\n      Visite d'atelier (Ed. van den Peereboom)                . .    274\nComte D'ARSCHOT. — Jeunes Amours\n                        Chanson (poésies)                            282\nMAURICE DULLAERT. — Waterloo .         .   .                 .             284\nJULIEN ROMAN. — Élévation (suite) (poésie)                                 290\nL'Abbé F R . V E R H E L S T . — Don Perosi (La Résurrection de Lazare)     292\nPAUL MUSSCHE. — Sur le Printemps (poésie) .                                 301\nDURENDAL. — Une Académie de Littérateurs                                    303\nLÉONCE DEPONT. — La Forteresse\n                         L'Age d'or\n                         Labeurs obscurs\n                         Couchant douloureux (sonnets)                      325\nCHARLES MARTENS. — La Prise de Troie, d'H. Berlioz (Aux Concerts\n        de Liège)                                                           329\nCHARLES DE SPRIMONT. — Les Errants (poésie) .                               334\nLes Livres .                                                                337\nLes Revues .                                                                348\nNotules                                                                     349\nIllustrations : Chacun veut en sagesse ériger sa folie (dip-\n                  tyque)                                                Par\n                Les Eplorés « Croyez, vous serez consolés ! ( JEF LEEMPOELS\n                Meurtre d'Everard T'Serclaes (Mars 1388)\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": ""}, {"page_pdf": 324, "texte": "LA T E N T A T I O N D E L ' H O M M E\n\n\n\n            AUX SAGES A VENIR\n\n\n      Lorsque vous reviendrez du profond de vos veilles,\n      Maîtres de la pensée et du savoir futurs,\n      O calmes découvreurs des suprêmes azurs,\n      Quand, las du faix conquis des dernières merveilles,\n\n      Lourds des derniers secrets des derniers univers,\n      Vous déploierez, pour les nations étonnées,\n      Devant le peuple humain, roi de ses destinées,\n      Les registres du monde à ses regards ouverts;\n\n      Quand vous redescendrez dans la cité de gloire,\n      Où les vivants d'alors pour vous s'assembleront,\n      Quand, princes de ces temps, le diadème au front,\n      Déjà laurés par le génie et la victoire,\n\n      Vous laisserez tomber, comme d'un firmament,\n      Sur la muette nuit des parvis et l'attente\n      De la foule pieuse, à vos pieds haletante,\n      Du mystère vaincu l'entier enseignement ;\n\n      Vos lyres alors, en des rythmes dont la langue,\n      Au marbre le plus pur qu'autrefois aient sculpté\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "258                        DURENDAL\n\n\n\n      Les prêtres somptueux de l'antique beauté,\n      Sommeille encore ainsi que la gemme en sa gangue,\n\n      Vos lyres, dans les vents qui se tairont, ainsi\n      Que font silence les multitudes profondes,\n      Jetteront des accents aux grandissantes ondes,\n      Et qui diront des mots comme ceux que voici :\n\n      « Les ombres du problème ont déserté les cimes\n      Où l'Esprit impuissant si longtemps a rêvé,\n      Et, des splendeurs des pics à l'horreur des abîmes,\n      Le voile entier d'Isis, par nos bras soulevé,\n      N'est plus qu'un haillon d'or qu'emportera l'orage,\n      Et dont se vêtiront, sur l'éternelle plage,\n      Comme des échappés d'un immense naufrage,\n                Les mondes qui l'auront trouvé.\n\n      Nos yeux ont vu plus loin que le ciel et la vie;\n      Des éléments captifs étreignant le faisceau,\n      L'homme désormais règne, et la Terre asservie\n      Tressaille sous nos pas comme un pont de vaisseau :\n      En vain l'immensité tourne comme une roue,\n      Nous connaissons la route, et penchés à la proue,\n      Nous guidons, dans l'éther que son sillage troue,\n                L'astre qui fut notre berceau.\n\n      Si nos aïeux, dompteurs de bœufs et de cavales,\n      Sentaient se rallumer ce soir leurs yeux éteints,\n      Ils pourraient admirer, dans nos nuits triomphales,\n      A l'heure où s'assemblaient leurs songes incertains,\n      Seuls quadriges qui soient dignes de nos arènes,\n      Les chevaux du Soleil entravés dans nos plaines,\n      Et, courbé sous le joug de nos lois souveraines,\n                L'attelage de nos destins. »\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "             LA TENTATION DE L'HOMME                   259\n\n\nLorsque retentiront des paroles pareilles,\nDe quel effroi nouveau seront-ils donc glacés,\nCes survivants debout parmi tant de passés,\nEt de quelles clameurs s'empliront leurs oreilles !\n\n  Si l'inconnu n'est plus rien qu'un gouffre comblé,\nSi l'hydre de la nuit a clos ses mille gueules,\nSi les pôles tournants, dont les géantes meules\nBroient les soleils épars comme des grains de blé,\n\nPour jamais dans nos mains sont des leviers dociles\nDe qui notre pensée a maîtrisé l'effort,\nSi, par delà le phare effrayant de la mort,\nL'océan du secret nous a livré ses îles ;\n\nSi, dignes héritiers des antiques aïeux,\nQui vainquirent la foudre et soumirent la Terre,\nNous avons exploré l'orbe entier du mystère,\nEt f ait parler enfin le sphinx silencieux;\n\nSi vous ne nous laissez, Rois de l'ombre abolie,\nMaîtres nimbés des feux du suprême savoir !\nPlus rien à désirer et plus rien à vouloir,\nSi tout est consommé de la tâche remplie;\n\nQue nous sert-il de vivre et d'être désormais ?\nEt, puisque l'heure sonne où notre solitude\nSe fige en l'immobile et morne certitude,\nRegardez en bas, et voyez de vos sommets,\n\nVous dont les torches d'or ne sont que de la cendre,\nDédaigneuse d'un ciel où l'infini muré\nEst le caveau de son rêve démesuré,\nLa vieille humanité sur sa couche s'étendre !..\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": "260                          DURENDAL\n\n\n\n      Devant l'œuvre achevée et le cercle accompli,\n      Sous les astres, témoins de sa seule présence,\n      Dans l'inutilité de sa toute-puissance,\n      L'esprit humain s'est en lui-même enseveli.\n\n      Mais que son cri dernier, vers vos bûchers célèbres,\n      Monte, et que votre nom soit enfin réprouvé,\n      Princes de notre orgueil ! vous qui n'avez trouvé\n      Dans l'absolu conquis qu'un néant sans ténèbres ! »\n\n\n                                SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "L E S É P L O R É S \" Croyez,     vous serez consolés! \"\n                    par   JEF   LEEMPOELS.\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": ""}, {"page_pdf": 330, "texte": "    LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE\n\n                                 (FIN)\n\n\n\n\n                                 III\n\n                 LE    DÉPÔT             MIRACULEUX\n               LA chasteté du soir se parfume des senteurs fraîches\n                 qui flottent dans l'air sous les bois.\n                    E n cette retraite sylvestre Forest, le petit\n                 bourg chrétien s'endort avec béatitude, sous la\n                 bonne garde des Anges.\n                   L à - h a u t , le bleu profond de l'ombre velou-\n                teuse s'illumine de feux t r e m b l a n t s et par les\nprés là-bas vêtus de clair de lune, le fleuve coulant à flots lents,\nemporte sur ses eaux nocturnes de blancs pétales de lumière.\n   Les yeux des hommes et des fleurs se sont fermés pour le\nsommeil et les bois doucement bercés par le vent qui tout bas\nfredonne, semblent rêver comme des âmes.\n   Dans la petite église où tout reste immobile, le prêtre age-\nnouillé devant Dieu, seul à seul, implore en étendant vers L u i\nses mains sacrées, et ses yeux sont brillant d'espoir.\n   Disciple du divin Semeur, il implore pour ses récoltes, et\nson âme se réjouit des moissons qui déjà se dorent.\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": " 262                        DURENDAL\n\n\n\n   Ah ! la faucheuse peut venir ! Les Anges la suivront en\ncortège de joie, car au fond de ces bois immenses a mûri le\nfroment de Dieu !...\n   Le Maître l'avait bien prédit : « Le royaume des cieux,\ndisait-Il, est semblable à un grain de sénevé qu'un homme prit\net sema dans son champ. C'est à la vérité le plus petit de tous\nles grains, mais lorsqu'il a crû, il est plus grand que toutes les\nplantes, et il devient un arbre magnifique et les oiseaux du ciel\nhabitent dans ses branches        »\n   Les durs labeurs des premiers jours : les grains foulés aux\npieds sur le chemin et ceux que brûla le soleil torride, et ceux\nque les épines étouffèrent, ô ! souvenir de tout cela ! et com-\nbien le présent console du passé !\n   « Vive Dieu ! seigneur de Dilbeek ! ta terre était propice\nau lever du bon grain. Tu voulus la rendre à jamais stérile et\ntu la fécondas toi-même en l'arrosant du sang des saints !...\n   Un matin, comme par hasard, l'Esprit de Dieu te conduisit\nvers cette retraite inconnue pour initier ta haine ignorante aux\nfulgurants mystères de la Foi des chrétiens.\n   Mais hélas ! ton cœur était dur et ton front se dressait\nd'orgueil. A la vue du Crucifié le feu d'amour n'a pas fondu la\ndalle glacée de ton cœur et devant le Ressuscité, dont t'aveu-\nglait la gloire, l'adoration n'a pas forcé le donjon noir de ton\norgueil.\n   Mais le Père des cieux n'accomplit rien en vain. Vois, c'est\ntoi-même qu'il choisit pour révéler à ton enfant la doctrine de\ncharité que son Verbe éternel a légué à la terre. Vois, tes rail-\nleries sacrilèges n'ont servi qu'à hâter en elle le travail rédemp-\nteur de la grâce. Vois, tu fus l'instrument de l'ironie de Dieu !\n   Alène, ton enfant, est devenue la sainte dont s'émerveille\ndans les cieux l'impeccable beauté des Esprits et des Trônes.\n   Alêne ! ô ! petite déesse vers qui, hélas ! serait monté le\nfétide relent des voluptés payennes, Jésus t'a préservée au\nmilieu des immondes, Jésus t'a conviée au banquet nuptial !\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                   263\n\n\n\n  Mes mains bientôt répandront sur ta tête l'eau qui lave de\ntoute faute et c'est moi qui te nourrirai — ô ! bonheur de mon\nministère ! — oui, c'est moi qui te nourrirai de la chair et du\nsang de Dieu ! »\n\n\n    En se remémorant ainsi les plus chers souvenirs de son apos-\ntolat, le prêtre a vaincu le sommeil jusqu'à la moitié de la nuit.\nMais alors son corps, harassé par trop de jeûnes et de travaux,\nprend sa revanche : les paupières lui pèsent comme des poids\nde plomb, elles se referment malgré lui et semblent se souder à\nla peau des orbites... Le cours de ses pensées peu à peu\ns'alentit et leur limpidité se trouble... La fille de Lewold va\nvenir bientôt, au lever de l'aurore... Il faut l'attendre ici\ndevant la Sainte Hostie... et prier comme Il pria lui-même,\njadis, au mont des Oliviers — ô ! l'agonie du Christ ! — afin\nde ne pas succomber à la tentation...\n    Toujours agenouillé le prêtre s'est assoupi.\n    Sa tête branle sur son torse tassé, ses bras pendent ballants\n et tout son corps oscille... Le sommeil enfin le terrasse : il\n s'affale endormi aux pieds de l'autel.\n    La lampe que dans sa fatigue il oublia d'alimenter, a con-\n sumé devant le Saint Ciboire toute son huile symbolique et\n dans le petit sanctuaire, qui repose sous les grands hêtres, sa\n flamme d'or ne veille plus\n    Le bruit de la respiration du prêtre rythmera seul ainsi\n jusqu'au lever du jour, le funèbre silence\n    La porte est close, il fait nuit noire.... Quand tout à coup\n les fenêtres s'enflamment !\n    Quelle est cette clarté qui grandit au dehors ?\n    L'ombre s'enfuit, des nimbes d'or s'allument, les polychro-\n mies se révèlent et des rayons mystérieux transpénétrant à flots\n l'épaisseur des murailles inondent de leur feu le petit temple\n  obscur.\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": " 264                         DURENDAL\n\n\n\n   Un ange est entré dans l'église où le prêtre dort étendu.\n   Sa tunique répand des flammes, ses longs cheveux rayonnent\net ses ailes incandescentes ont un éclat plus inefl'able encore\nque celui des neiges sans tache offrant leur candeur au ciel\nrose.\n   Devant le tabernacle l'ange s'est prosterné ; voilant son mer-\nveilleux visage de ses ailes majestueuses, il a déposé sur l'autel\nl'objet que ses bras clairs portaient avec amour.\n   Puis, se penchant vers celui qui repose, l'ange a posé sa lèvre\nfraîche sur le front du prêtre endormi.\n   Et tout a disparu, la clarté s'est éteinte, mais l'ombre dans\nl'église s'est faite moins épaisse, car déjà le jour qui se lève a\nréveillé les daims de la forêt.\n   Voici l'heure joyeuse, éclatante et ravie où toutes lès ailes\ns'envolent, où toutes les plantes revivent, où toutes les vies se\nrallument, où se raniment la plaine et les cieux.\n   Voici l'heure où la ruche humaine reprend en bourdonnant\nson quotidien labeur sur la terre nourricière que l'automne\nfauve accable de fruits.\n   Le prêtre, réveillé aux premiers rayons du matin, se reproche\ncomme une faute d'avoir dormi dans le saint lieu divinisé par\nla présence de Celui qui veille toujours.\n   Bientôt sans doute Alène va paraître à l'autre bout de la clai-\nrière ; il s'est levé pour s'avancer au-devant d'elle.\n   A peine a-t-il ouvert la porte de l'église que l'air humide et\ndoux fleurant du jour naissant se répand par bouffées suaves\ndans la pénombre recueillie.\n   Le soleil rit, tous les bois chantent ! Et les feuillées rouillées\ndes hêtres et des chênes font se jouer les découpures de leurs\nombres sur l'or mouvant des épis mûrs.\n   Longtemps le prêtre heureux contemple sa campagne.\n   Au spectacle de la vallée qui semble une corbeille immense\nofferte à la joie du ciel bleu, il sent se décupler en lui l'ardeur\nde sa reconnaissance envers le Créateur de toute vie.\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                 LA LÉGENDE DE 'SAINTE ALÊNE                   265\n\n\n   Après ces longs instants d'extase et de prière, le prêtre se rend\ncompte enfin de l'étrange longueur de son attente.\n   Alène avait pourtant décidé de venir au lever du soleil...\n   Une inquiétude l'envahit.\n   Grand Dieu! quelle affreuse pensée!.. Mais non, cela n'est\npas possible... Pourquoi supposer de telles choses?\n   Le ciel n'a-t-il donc pas suffisamment prouvé, par d'insignes\nmiracles, que sa bonté est toujours secourable à l'héroïque\nenfant?\n   L'angélique candeur d'Alène lui racontant, en sa dernière\nvisite, avec une joie émerveillée, son prodigieux enlèvement\nau-dessus du lac et du fleuve, s'évoque et chasse un moment\nl'inquiétude.\n   De nouveau, les regards du prêtre cherchent à découvrir au\nloin la robe pâle qui tarde tant à paraître à l'orée de la forêt.\nMais las enfin de fixer en vain la lisière, ses yeux se portent,\ncomme d'instinct, vers un superbe avelinier, feuillu de la racine\nau faîte, et qui répand ses noisettes mûries jusqu'au seuil de\nl'église.\n   Cet arbre, dont la force et la fécondité étonnent tous les\nchasseurs qui, surpris par l'orage, viennent demander abri au\npresbytère, perpétue un autre prodige.\n   Brisé par son apostolat, il s'était attardé, ce matin-là, au lit\net la fille de Lewold, trouvant la porte close au moment des\nmatines, planta, en l'attendant, son bâton dans la terre. Or, à\nl'aube du lendemain, au lieu même où la main d'Alène avait\nplanté son bâton de voyage, cet avelinier gigantesque, surgi\nmiraculeusement la nuit, dressait sa tête vers le ciel ! Le fait\nse raconta sous les toits d'alentours; la surprise fut générale et\nl'avelinier merveilleux est devenu l'objet d'une telle vénération,\n que les païens eux-mêmes n'oseraient goûter à ses avelines.\n    Le missionnaire pensait ainsi, quand du bosquet voisin :\n — Notre sœur Alène n'est pas encore venue, mon père? ques-\n tionna une voie reconnue. — Non, pas encore, avoua-t-il,\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": " 266                        DURENDAL\n\n\n\ntendant la main aux arrivants. Dans leurs larges paumes\ncalleuses les campagnards sentirent trembler légèrement les\ndoigts du prêtre.\n    Les groupes succédant aux groupes, après quelques instants\nun attroupement se forme, nombreux, devant la porte de\nl'église.\n    La chrétienté de Forest arrive tout entière; mais son pasteur\nassiste morne et soucieux au spectacle consolateur de tous ces\nprosélytes, réunis là pour la prière, foule fraternelle et fervente\nqui s'en vient faire offrande au Christ de son travail et de son\ncœur.\n    Le mutuel amour en Jésus, Fils de Dieu, rend tous les\nfronts limpides, met un sourire aux lèvres de chacun, et le plus\nhumble est un égal, un frère, car il n'est plus ici ni vilains ni\nseigneurs, mais rien que des pécheurs humbles et pénitents\ndevant le redoutable Juge, selon la parfaite observance de cette\nloi de l'Évangile que formule ainsi saint Mathieu : N'appelez\npersonne votre maître sur la terre, car vous êtes tous frères, et\nn'avez pas d'autre maître que Dieu qui vous a créés.\n    Après un dernier regard, jeté sans espérance, à la forêt\nd'automne, le prêtre dit enfin d'une voix très émue :\n    — « Entrons pour prier Dieu, mes frères, afin que le travail\ndu jour féconde nos champs et nos âmes... Prions aussi pour\nnotre sœur absente. »\n    Pénétrant aussitôt en file recueillie dans le petit temple,\ndédié par son bâtisseur au saint évêque Denis, les fidèles vont\nse ranger silencieusement, et plusieurs se préparent à recevoir\n l'Hostie.\n    Le prêtre, du fond de l'église, a remarqué sur la tablette de\n l'autel un objet qui l'intrigue, mais il ne peut le distinguer\n encore. Il s'approche et pâlit comme s'il expirait. Cet objet est\n un bras sanglant, un bras rompu... un bras de femme !...\n Horreur!... le bras d'Alène !\n    Hélas! hélas! des bêtes/sauvages auront dévoré cette nuit\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                     267\n\n\n\nmême la petite vierge chrétienne dans les profondeurs des\nhalliers!... Mais par quel prodige inouï cette chère et doulou-\nreuse relique a-t-elle été déposée là sur cet a u t e l ? H é l a s !\nhélas! il ne sait pas, et puis qu'importe! Il ne sait plus rien\nqu'une seule chose : la sainte est morte, la sainte est m o r t e !\nElle est morte cette nuit même et personne ici ne le soupçonne !\nO ! pour se soulager, comme il voudrait leur dire et leur crier\nl'affreux m a l h e u r ! Mais non, prêtre, il doit avant toute chose\naccomplir son saint ministère. Il ne révèlera donc pas à l'assis-\ntance prosternée la consternante découverte, il refoulera dans\nsa gorge les sanglots qui l'étranglent, il supportera jusqu'au\nbout cette torture du silence, plutôt que de troubler les âmes\nde ses ouailles d a n s le moment sacré où Dieu vient habiter en\nelles.\n  Par un effort de formidable volonté, le prêtre, après avoir\nprécieusement caché sous la nappe de l'autel le bras de la mar-\ntyre, vient distribuer à la foule heureuse la chair et le sang du\nVerbe incarné.\n  Puis, sans trahir par nul signe extérieur la douleur qui broie\nses entrailles, pour lui-même enfin, il consacre une nouvelle\nhostie, — holocauste infini élevé vers le P è r e , — et tandis qu'il\nporte à ses lèvres blêmes le calice où s'est opéré le Miracle de\nsa parole, des larmes, malgré lui, se mêlent au sang du Sauveur.\n  Mais à peine a-t-il bu le breuvage sacré, qu'un grand calme le\npacifie, une force sereine l'investit contre lui-même; mieux que\njamais s'atteste à sa ferveur ravie la présence de Dieu en lui.\nCelui qui apaisa la tempête du lac de Galilée, vient d'apaiser,\npar sa venue, la tempête de sa douleur. E t sur l'accalmie de\nson âme se lève le soleil de l'éternel matin.\n   — « O ! mon P r ê t r e ! pourquoi pleurer? N'as-tu pas entendu\nlà-haut l'alleluia de mes élus et de mes anges? T o u t le ciel\nvibre d'allégresse, car mon P è r e a reçu, cette nuit, dans son sein\nma candide petite a m a n t e ; elle est déjà la sœur des séraphins\nde flammes, et je l'ai revêtue moi-même du purpurin manteau\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": " 268                        DURENDAL\n\n\n\n de mes martyrs. Que ceux-là donc — et toi surtout — qui l'ont\n connue et l'ont vénérée dans le temps, accueillent maintenant\n par des transports de joie — et non par les clameurs d'une\n douleur païenne — son triomphe éternel! »\n    O ! cette voix mystérieuse comme un baume sur sa douleur!\n    Un feu surnaturel embrase son sang et le vivifie. Se retour-\n nant enfin vers la foule adorante et d'une voix qui se veut\n affermir, le pasteur parle à ses brebis :\n    « Mes bien-aimés, au moment d'entrer dans l'église, je vous\nconviais à prier pour notre sœur Alène, qui n'est pas venue ce\nmatin joindre sa prière à la nôtre et sanctifier nos regards de la\nvirginité de sa présence.\n   » Or, en approchant cet autel pour célébrer le sacrifice, j'ai\ndécouvert devant le tabernacle un dépôt triste et cher, et fait là\npar miracle, me révélant que notre sœur parfaite a reçu cette\nnuit même, dans la forêt, par la dent des bêtes sauvages, la\ndélivrance et la victoire!... »\n   Comme dans la paix du matin passe sur les blés calmes un\nbrusque vent d'orage, sur l'assemblée immobile et muette passe\nun frisson d'horreur.\n   Puis tout retombe dans l'immobilité de la consternation.\n   Arrêtant les sanglots qui libèrent les poitrines, par les élans\nde sa vive éloquence le prêtre allume alors, les yeux lustrés de\nlarmes en suscitant la vision rayonnante et joyeuse d'Alène\nmorte, s'essorant vers le ciel. Déjà les cœurs attérés se récon-\nfortent en songeant que dans l'instant qu'il parle a commencé,\npour la sainte envolée, l'apothéose d'une vie, que termina si tôt\nle Baptême de sang.\n   « Pleurer, mes bien-aimés! serait manquer de Foi; chrétiens\nn'avez plus la Force et l'Espérance? Alleluia! mes frères, car\nAlène est entrée dans le Jour qui ne finit pas; pleine de gloire\net de félicité, notre sœur a pris place parmi les suivants de\nl'Agneau. Et nous donc, tressaillons de joie et chantons avec\nelle l'hymne de gratitude à ce Dieu qui l'a rappelée dans le\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALENE                   269\n\n\n\njardin de son amour, pour que ses regards sans péché, attristés\nsur la terre par tant d'idolâtrie criminelle et immonde, contem-\nplent à jamais sa Beauté, face à face! Ah! prions-la surtout\nd'intercéder auprès de l'Esprit Saint pour les brebis du Christ,\ntremblantes au milieu des loups à face humaine et qu'affolent à\ntout instant, sur la surface de ce monde, les rugissements du\nlion infernal, qui rôde menaçant autour de leur faiblesse. Et\nprions-la pour qu'elle implore aussi du Père le salut de nos\nennemis, pour qu'il ait pitié des Gentils comme il eut pitié\nd'Israël! »\n   Dans le linge des communiants, posant le bras rompu qu'il\navait caché à l'autel, le prêtre le présente aux fidèles, à demi-\nconsolés par le vin rénovant de sa parole.\n   Et les conviant tous : « Venez, mes frères, embrasser tour à\ntour cette chair qui n'a pas péché, et dont la Voix du Tout-\nPuissant ranimera au Jour de Gloire la poussière inerte et\nchérie ! »\n   Sur la peau exsangue et glacée lui-même a collé sa lèvre\nvivante.\n   A ce contact de la Mort, la Nature en lui se révolte, sa sensi-\nbilité s'insurge, et ses sanglots, en vain mordus, éclatent dans\nle temple.\n   Les campagnards se sont levés, tous à la fois; ils défilent\nlents et hagards devant le prêtre tout en larmes. Un anxieux\nsilence, où les âmes de ces rustauds semblent interroger\nl'au-delà de la tombe, oppresse l'assistance.\n   Les femmes, après le baiser, sont plus pâles que le bras mort.\n   Lorsque chacun eut embrassé la relique de la martyre :\n   — « Que ceux d'entre vous, que le soin de la vie ne retient\npas ce matin dans les champs, m'accompagnent le long du\nfleuve, pour y rechercher avec moi le corps de notre sœur\nAlène », proposa le prêtre, enfin soulagé par la liberté de ses\nlarmes.\n   « Si l'ensevelissement des morts est l'une des sept œuvres de\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "  270                       DURENDAL\n\n\n\n  miséricorde, de quel prix ne sera pas pour vous, ô ! mes bien-\n  aimés! l'ensevelissement de la sainte, de la favorite du ciel? »\n     Des bûcherons, quelques chasseurs, tout un poignant cortège\n  de femmes le suivirent dans la forêt.\n     Dans la clairière, la nature automnale harmonisait le symbole\n glorieux de ses moissons en gerbe avec leur chrétienne espé-\n rance. Les chênaies de la lisière criblaient le gazon de glands\n par centaines. Le prêtre murmura : « Comme de la pourriture\n de ces fruits infimes T u fais germer les chênes immenses, du\n cadavre de tes martyrs T u fais germer une Église innombrable,\n car tu as envoyé ton Esprit et par les Saints qu'il a créé, déjà\n se renouvelle la face de la terre. »\n     Les femmes ne cessaient de vanter l'héroïsme et les vertus\n d'Alène, vraie princesse de la Cour de Dieu, cependant que les\n bûcherons questionnaient le prêtre dans l'espoir de connaître\n enfin par qui et comment ce bras mort avait pu être déposé\n dans l'église de Saint-Denis, dont la porte était restée close\n durant la nuit entière.\n    Il ne parvint à expliquer ce dépôt miraculeux que par\n l'intervention d'un ange.\n    Or, à mesure qu'ils avançaient, la forêt s'offrait plus mysté-\nrieuse sous les feuillages épaissis; la majesté des arbres immo-\nbiles, dans le silence illimité de l'ombre, leur inspirant comme\nun respect craintif, les femmes n'osent plus se parler qu'à\nvoix basse. Les chasseurs appréhendent l'apparition subite\nde prunelles ardentes; une même pensée les obsède tous :\n    « Elle osait pourtant traverser seule dans la nuit — malgré sa\nfaiblesse et sans armes! — ces bois qui nous sont redoutables,\nmême en troupe nombreuse, à cette heure où luit le soleil ! »\n    Mais tout à coup le prêtre recule et s'écrie, avec un tel\naccent d'horreur que les arbres semblent frémir : C'est lui qui\nl'a tuée — son père ! »\n    Et dans les profondeurs ce cri est répété : « C'est lui qui l'a\ntuée... son père!... son père! »\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "                LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                    271\n\n\n\n  Sur l'humus ensanglanté le corps mutilé d'Alène est étendu\nparmi les fougères. Elle est si pâle que son visage inerte appa-\nraît lumineux, et ses paupières se sont closes pour le sommeil\nqui doit durer jusqu'au jour du Juge éternel.\n   Avec des regards chargés de colère, les paysans se désignèrent\nla corde qui serre encore la taille frêle, et qui accuse, à n'en\npouvoir douter, le roi Lewold d'avoir été lui-même l'ordonna-\nteur du meurtre de sa fille. Gagné par leur colère, le prêtre va\nproférer une malédiction, q u a n d le souvenir de Jésus sur la\nCroix priant son P è r e pour ses bourreaux l'arrête et transforme\nen pitié sa haine.\n  Il a comme un pressentiment que tout espoir n'est pas perdu\npour les parents meurtriers de la sainte; car il est d'un chrétien\n« d'espérer ici-bas contre toute espérance! » E t Dieu lui prou-\nvera sous peu l'immensité de sa miséricorde.\n   Lewold et H i l d e g a r d e bientôt seront témoins d'un miracle\nopéré à la t o m b e d'Alène, et tandis que les yeux du seigneur\nOsmandus se rouvriront à la clarté du jour par l'intercession d e ,\nleur fille, leurs âmes broyées de douleur s'ouvriront, ô prodige !\nà la clarté du ciel, comme s'ouvrent les fleurs de mai à la joie\nde l'aurore !\n\n                                       GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "       LE HÉROS BLESSÉ\n\n\nAutour de moi, tout n'est que silence et lumière...\nO souvenirs ! Je sens la douceur familière\nDe la calme maison où j'ai vécu jadis !\nRien ici n'a changé depuis les jours bénis :\nLe vent léger qui passe en frôlant la ramure\nMêle, comme autrefois, son grave et lent murmure\nA la claire chanson de l'eau dans les bassins ;\nLa colombe gémit sous les bosquets voisins ;\nUne tendresse monte avec l'odeur des roses,\nEt la langueur d'aimer pèse sur toutes choses...\nLà-bas, entre les pins du jardin enchanté,\nComme autrefois, on voit bleuir la mer d'été.\n\nMe voici; mais combien différent de moi-même !\nJe le sais bien, quelqu'un veille sur moi, qui m'aime :\nPendant que je dormais, d'un sommeil si profond !\nDe tendres mains de femme ont passé sur mon front ;\nElles me guériront de ce mal qui m'accable...\nA quoi bon, si mon âme, elle, est inguérissable !\n\nMa chair, certe, a crié sous le coup décevant;\nMais le fer, ô douleur, est allé plus avant,\nCar je sens qu'elle aussi, mon âme a sa blessure !\n\nLe calme où je m'endors n'a rien qui me rassure !\nElle est lasse, surtout, ah ! lasse infiniment ;\nElle sait trop qu'agir est vain, que l'espoir ment,\nHélas ! et que la proie elle-même est un leurre...\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                LE HÉROS BLESSÉ                        273\n\n\n\nPourtant je n'ai pas soif de repos ! Tout à l'heure,\nUne voile a passé, blanche, sur l'horizon :\nJe me suis ressaisi dans un mâle frisson ;\nEt mon sein orageux, dont ta main trop aimante\nCroyait avoir calmé la dernière tourmente,\nA tressailli, repris par l'antique désir !...\n\nAh ! faible et vaine enfant, qui crois me retenir !\nTon cœur, que mes dédains n'ont pu rendre infidèle,\nAura beau susciter, pour fléchir le rebelle,\nLe cortège connu des lendemains amers !\nJe veux tenter encor, malgré tant de revers,\nD'imposer au destin la forme de mon rêve !\nSi la vie, en dépit de moi-même, est trop brève\nPour conduire au succès un si vaste dessein,\nQu'importe ? Mon effort n'aura pas été vain !\nLe combat, sache-le, m'est plus cher que la proie;\nPour triomphe, du moins, j'aurai cette âpre joie\nDe penser que mon cœur n'a cédé qu'à la mort...\n\nPourquoi tarder ? Déjà, complice de mon sort,\nLe vent des hautes mers gémit dans la mâture;\nSa sauvage chanson me parle d'aventure;\nEt la soif de la gloire et l'orgueil du péril,\nPar un retour soudain, transforment en exil\nCe séjour énervant, mais tranquille peut-être,\nOù mon âme, un instant, faillit se méconnaître !...\n\n\n                                   FERNAND SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": "         La Libre Esthétique\n\n                TOUJOURS le grand événement d'art de l'année, l'exposition\n               qui ébranle le mieux le cours du temps et les ondes de\n               beauté ou, pour être plus exact, d'expressivité : vie émo-\n               tionnelle du monde. La science de l'exquis présidant à\n               chaque salon rend plus avantageux que pour tout autre\n               l'ordre alphabétique. Essayons malgré l'espace mesuré par\n               l'encombrement \" saisonnier \" de mentionner au moins\n               chacun des noms choisis et, par là même, devenus à tout le\nmoins documentaire d'esthétique.\n   Louis Anquetin : la monnaie de M. de Turenne... Non; des Carrache.\nPaul Artot : des tons de fresques; durs, volontairement, et une maternité\nvéritable par les deux visages se mirant l'un dans l'autre en sourire. Incipe\nparve puer... Emile Berchmans : des pastels on ne peut plus légers et\ncharmants. Le Ciel fait comprendre que la voûte céleste devrait, à l'ordi-\nnaire, former le principal et non l'accessoire du paysage. N'est-il pas\nl'image de Vautre ciel dont tout n'est ici-bas qu'une préparation mystérieuse-\nment admirable? Valère Bernard se repose en des dessins plutôt jolis et\nméticuleux. Les études pour le Christ aux enfers manquent de sévérité\nmalgré le souvenir splendide des primitifs pisans. Mlle Anna Boch : des\nvues de Martigues, une Fin d'automne, où la science du coloris, la franchise\ndu dessin, équivalent les prestiges du midi, midi de lieu ou de temps.\nBrangwijn : le diaprement grave des tapis persans.\n   Eugène Carrière : Le Christ en croix... Est-il encore nécessaire de rabattre\nla question du procédé? Procédé génial en tout cas, indiquant à lui seul la\nmaîtrise que l'artiste possède aussi bien des apparences que des moyens\nexpressifs. Pour qu'une oeuvre vive de l'existence harmonique incluse dans\nle réel et que l'art en dégage, il faut que le côté photographique, les détails\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "                          LA LIBRE ESTHÉTIQUE                           275\n\n\nde simple reproduction disparaissent. Quel moyen meilleur que ce crépus-\ncule, cette ombre qui nous entoure de nuit chaque fois que Dieu nous veut\nattentifs au vrai véritable? C'est une nuée qui consacre le temple empli et\nentouré de la divine présence. C'est dans une ténèbre que la Mystique va\nchercher l'éblouissante face de l'éclair divin. E t une pareille nuée nous\nenvironne chaque fois\" que la fatalité nous approche, c'est-à-dire chaque fois\nque l'essentiel de notre être doit rencontrer le geste de route. L'ombre pure\nde Carrière a le même pouvoir « essentialisateur », si nous osions dire, que\nl'ombre mystique de la vie et de l'au delà. Elle dévore comme un flot\npurifiant la vaine \" réalité \" ; elle laisse seule émerger les formes qu'elle\nbaigna de définitif. Non plus des contours, en effet, mais des formes\nsculpturales et rythmiques polies et modelées par la caresse d'onde. Cette\nvertu de l'ombre en art devait trouver son apogée dans le divin drame du\nCalvaire où Dieu même l'employa; où fut consacré le sang rédempteur non\nplus dans les voiles déchirés du vieux temple, mais dans un univers obscurci\npour l'universel sacrifice nouveau. Et ici toute l'ombre appartient à la\npâleur émergeante de l'hostie, corps divin, éclair et face de cette ombre, de\ncette nuée opaline, pleine des possibilités innombrables de la vie qui se\nréalise et se rachète seulement en elle. Comme Jésus est la morte mais\ndéfinitive lumière de ces pâleurs, Marie est l'ombre définitive de ces\nombres; son manteau s'élève en sombre ascension de vapeur guidée par la\ncroix, la pleurant, la berçant comme la nuit maternelle garde, pour le\nréveil, le jour endormi. Jamais mieux n'apparut que la croix est la mort\ninvincible rachetant la vie que consacre son geste dans l'éploiement des\nbras étendus sur l'ascension si pure, si souple et si lumineuse, aussi, d'être\nnoire de la Mère, permanence de l'ombre, comme le Fils est la permanence\nde la clarté.\n   Alexandre Charpentier toujours finement habile dans médailles et pla-\nquettes; avouons ne pas aimer la pendule des Parques bien parisiennes. On\nsait que l'art d'application est très justement mis à la Libre Esthétique, au\nmême rang que son frère oisif. Les bijoux d'Ed. Colonna sont personnels\nmalgré Lalique; Gisbert Combaz, notre excellent collaborateur, continue\nheureusement ses recherches décoratives. Cottet reflète plus le village que\nla mer bretonne, les misères de chaumière et d'humanité. Des cuivres de\nMlle De Brouckère; puis les tableaux de W. Degouve de Nuncques sans\ntitres mais avec une transformation totale de facture et d'impression, l'âme\nmême des paysages rêvés; l'un de proie, comme l'oiseau qui seul l'anime;\n1'autre empoisonné de serpents, de pourritures, de parasitismes, luxure et\nmort. Alfred Delaunois continue le poème des Ames solitaires, les apparitions\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": " 276                             DURENDAL\n\n\n\nde béguines, d'un faire plus dur n'empêchant pas les ombres profondes et\nles lumières laiteuses. De très savantes ingéniosités des maîtres relieurs\nDesamblaux et Weckesser; un buste d'enfant de Mlle des Cressonnières.\nGeorges d'Espagnat : un néo-impressionniste à la touche divisée (en balai)\ndont la jeune fille au grand chapeau est absolument radieuse de ton et de\nclarté. Des dessins d'Auguste Donnay pour l'Almanach des Poètes; les\nplaquettes et joyaux de Fernandubois; les sculptures de Paul Dubois\nsurtout délicates dans l'étirement; les poteries de Willy Finch. Maurice\nGreiffenhagen : tout le charme d'exquisité britannique pour deux portraits\net une Annonciation qui manque d'exactitude religieuse. Malgré l'étude\nconsciencieuse de la touche divisée, Vittore Grubici de Dragon porte tous les\npéchés de l'art italien moderne. Franz Hens : des marines très finement\nbleues avec d'heureux effets de moire dans la pâte. Des cuivres repoussés\nde Mlle Holbach; une broderie de Mlle Huez. Georges Inness : le charme\nacide des Américains lorsqu'ils échappent au parisianisme.\n   Les impressions lumineuses d'Isaäcson d'Amsterdam, une des surprises\ndu salon, aussi une contribution précieuse à notre théorie que chaque\nartiste a le dessin de sa couleur et la couleur de son dessin. Par suite de la\nmerveilleuse réceptivité du peintre, nous voyons même chez lui le trait se\nmodifier avec le ton du tableau. Dessin et couleurs peuvent en chacun\nd'eux recevoir des épithètes \" interchangeables \". Dans Abraham les lignes\nsont fines, fraîches, de fleurs, pour les tons d'aurore, légers et doux; les\npirates chargés de ballots sur le vaisseau pillé épanouissent en boules des\ncontours radieux comme l'émeraude sur le gris perle; les rouges des\nBédouins sont tassés en couleurs de foyers nomades. Des dessins et carica-\ntures de Léo Jo, une jeune fille dont la vision à la fois railleuse et artiste\ncombine la déformation caractéristique avec le décor en surface. Des\nmonotypes en couleurs de Francis Jourdain et Koopman, à Paris; les\npoteries décorées de Max Langer, de Carlsruhe. Lemmen fidèle aux études\nde jeunes filles; Auguste Levêque dont les trois têtes admirables sont\ndiversement expressives en tons mordorés, savants et fins. Mellery, pour\nqui naguère nous essayons vainement les plus complètes louanges. Constan-\ntin Meunier : Le Débardeur si total ; le haut-relief de La Moisson si\nnoblement paisible; l'étude pour un Christ à la fois si religieusement\npopulaire et olympien, disent le maître universellement admiré. Le projet de\nfontaine, de Georges Minne, très discuté et apprécié, offre les savoureux\ndécharnements que l'on sait dans une curieuse expérience du nombre en tant\nque modificateur des formes. D'être répétée cinq fois, la figure de jeune\nhomme agenouillé prend un équilibre absolument nouveau. Les paysages\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                             277\n\n\n\nd'E. Moreau-Nélaton, parfois un peu secs, arrivent souvent à d'admirables\npartis-pris dont le sens se retrouve dans les poteries décorées du même\nartiste. E. Motte : Une Famille sous la protection de Saint-Georges et de Sainte-\nCatherine. Très grand effort, où les mérites de l'admirable peintre d'icônes\nsont mal mis en valeur par l'étendue de la toile. Raffaelli, le maître parisien,\ncrayeux, fractionnant la touche d'instinct, au coloris morne, à l'expression\ntâtonnante et habile, encore une fois, ayant le trait aussi « caractériste »\nque le ton. Des illustrations de Rassenfosse non sans ingéniosité; l'exquis\nportrait d'Alex. Roche, d'Edimbourg, vert et gris, à la composition\nXVIIIme siècle, et nous voici arrivés aux œuvres du pauvre Rops, marquées\nde gloire, d'horreur et de mort. Peintre savoureux selon le mode des\nDegroux et des Boulanger ; technitien admirable de la gravure, il ne reste\nrien à dire de lui sinon faire remarquer une part curieuse « d'académisme »,\ndes petitesses de modes, et combien cette luxure, dont il se fit l'historio-\ngraphe, amène en ses œuvres les mêmes tares morbides relevées dans les\ngraffiti des criminels, des prisonniers.\n   Victor Rousseau, toujours exquisement noble et voulant le mouvement\nplus extérieur dans son bas-relief L'Aveugle Destin. Jakob Smits : les types\ncampagnards, dont la fatigue noire se détache si puissamment sur les\nauréoles d'or. Il faut louer tout spécialement le si sincère et savant\npeintre Léopold Speekaert, gardant un faire ancien mais toujours juste,\ncelui même des premiers réalistes et lui devant de rester soi pour des\nœuvres comme Les Derniers. C.-A. Van Assendelft : des évocations obscures\ndu travail des champs. Isidore Verheyden ; Dimanche matin avec sa coutu-\nmière maîtrise lumineuse. Les motifs de décoration très allemands de\nL. Von Hoffmann : les verreries d'art de F . Zitsmann à Wiesbaden; du\nVénitien du Nord devenu coloriste, ajoutant aux finesses de fleurs les\nbeaux accords verts, bleus et bruns. Le Vieux Château de L. Von Zumbusch,\nde Munich, dit, en noir, la poésie noire des paysages féodaux. Enfin deux\ncollectivités artistiques, l'Atelier de Glatigny (Versailles), avec ses porce-\nlaines flammées trop françaises, et les Ateliers Réunis de Munich, dont les\nœuvres individuelles font connaître d'excellents artistes, parfois banalisés\ncependant d'influence viennoise. Louons le Baby (bois) de Van Gosen, les\nhorloges de Ringer, les reliures de Mme la princesse Canlacuzène, etc.\n\n\n                                                                 E D M . JOLY.\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": "         Charles W. BARTLETT\n\n\n                UN des moins banalisés parmi les théorèmes esthétiques, et\n                 offrant les plus précieux corollaires, se formule ainsi :\n                 l'artiste véritable a toujours le dessin de sa couleur et\n                 réciproquement. Il n'y faut voir qu'une participation bien\n                 simple à la propriété des choses, passant dans l'oeuvre\n                 avec leur efficace interprétation. Formes et couleurs sont,\n                 dans la nature, unies par de splendides liens mystérieux;\n                 cette unité émotive de l'univers s'atteste dans la formidable\npuissance d'expression, appelée communément symbole.\n   Chez Bartlett, le peintre anglais dont l'œuvre fut exposée naguère au\nCercle artistique, ce rapport frappe davantage en ce qu'il porte sur des\nqualités plus nouvelles, moins ostensibles et plus profondes. Il fait songer\nà ces personnalités d'élites qui, sans clameurs, sans rien d'excessif, diffèrent\nsi absolument de tous, non par l'éloignement volontaire d\"autrui, mais par\nle rapprochement d'elles-mêmes. Également, il rappelle, comme impression\npsychique, ces âmes très hautes dont quelques mots paisibles vous livrent\nvotre douleur en compréhension, en repos lumineux; la lumière n'est-elle\npas une prise et une compréhension, au sens étymologique du mot?\nL'effort, la violence se révèlent dernières marques de faiblesse; la plus\ncomplète force est la plus douce, n'ayant plus à se débattre, ni contre\nelle-même, ni contre le milieu. Cette cinquantaine d'oeuvres, rappelant déjà\ntoute une évolution, ne donne, d'unité, qu'une impression identique, à peine\n modulée de nuances. Le peintre se montre paisiblement exquis parce que\n d'essence supérieure. Il n'est pas de ces sacrilèges, parfois admirables,\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "                          CHARLES W. BARTLETT                              279\n\n\nconquérant le mystère du temple en des écrasements de joailleries, des\ndéchirements de voiles, des plaintes de fleurs et de flambeaux. Initiée\npurifiée par l'eau, consacrée par l'onction, sa marche est subtilement\ncaressée par les symboles divins, qui lui livrent le secret des ultimes\ntabernacles obscurs derrière les lampes. Car le rapport émotif rappelé au\ncommencement de cette note, n'est pas le seul, tant s'en faut; l'accord de la\nligne et de la couleur se retrouve entre toute l'expression et tout l'exprimé;\nentre l'émoi le plus intime de l'œuvre et les moyens qui le traduisent.\nPaisible de facture par la compréhension et la réalisation profondes, Bartlett\nl'est encore par le choix des motifs. Nous ne disons pas des sujets, la\nbanalité correspondante à ce mot n'existe pas chez l'artiste. Ce qui anime\nses œuvres n'est pas une pauvre imagination littéraire ajoutée à la facture;\nc'est l'émoi auquel conduisent les formes et les couleurs appariées à sa\nnature propre.\n   Il n'aime que les paysages et les âmes calmes, paisibles, profondes selon\nle dire des eaux; il n'en est de pire (lisez efficace), que celle qui dort. Aussi\nchérit-il la Néerlande de prédilection et d'affinité. Il est allé au bord du\nGange énorme et splendide comme les théogonies brahmaniques, roulant\nles morts et les reflets d'idoles sous la colère de Sûryâ furieux. Il ne voulut\nrien de ses pompes vaines, et alla le suspendre au religieux repos du\ncrépuscule, alors que des femmes-enfants y aventurent les petites nacelles\nd'osier emportant, avec des fleurs et une lampe, parmi le mirage des\nconstellations fatidiques, l'image de leurs destinées, fleurs fragiles aussi\nauréolées d'un reflet d'âme.\n  Le coloris de M. Bartlett suggère une saveur, un goût fin, grave, frais,\ncomme un parfum d'encens et d'herbe. La clé paraît être donnée par les\nbleus, jamais communs, presque toujours fixés d'un rappel à l'indigo et au\nviolet sombre. Les gammes de ton prennent une telle puissance qu'un\nvêtement équivaudra par elles tout un paysage, une symphonie complète de\ncouleurs. Ainsi, cet indigo est arrosé de noirs blêmes, frisé de lueurs d'or,\nréchauffé de tons roux, aéré de vert. Autour de lui sonne haut un bleu léger\ndont, curieusement, l'accord principal semble être avec le vert également\nadmirable de l'artiste, lequel s'atteste aussi sensible aux tons mineurs qu'aux\ntons majeurs. Voyez (n° 26, Le Berger) la plaine vibrante de nuit et d'eau ;\nle gazon de cimetière (n° 13, Bonheur Maternel), cette herbe terrible où\nvibre la substance des morts autour d'un enfant; le gazon du n° 6, roussi,\npénétré par la moiteur de la mer, par l'allégement du ciel gris-vermeil.\nSurtout, il faut avoir vu, aucune description ne pouvant le dire, l'eau en\nfleurs portant sur ses moires noires comme un pectoral d'émeraudes et de\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": " 280                             DURENDAL\n\n\n\nturquoises. Cette grande toile est surtout extraordinaire. Les. couleurs y\nsont multipliées à l'excès et ne font que constituer la plus merveilleuse teinte\nlocale (un mot que nous osons à peine employer après les infirmités aux-\nquelles il fut asservi), un accord prodigieusement nombreux et unique de\ntons (surtout les reflets sur les toits et les marqueteries soyeuses des\nvêtements) où la voile indigo semble bien livrer la dominante. Les rouges-\nbriques sont là aussi légers et fins au possible. Puis c'est dans le véritable\npetit chef-d'œuvre Les Amorceurs un sombre ton vert-gris que l'on voudrait\nappeler l'indigo des verts, accordé à des notes graves : brun, roux, blanc.\nLes gris si terribles comme banalité vibrent sous le vert et l'orange, comme\non le peut deviner, surtout au n° 19, Sur les côtes d'Angleterre (une perle),\navec des gris-bleus ardoises et la science synthétique des lacis d'ondes\nrappelées dans les nuages. C'est plus simple et aussi parfait que chez\nThaulow. Puis l'orange s'envole en accords allègres avec le lilas clair.\n(Marché aux Fromages, Marchand d'Oranges, etc.).\n   Maintenant ne prévoit-on pas l'équivalence de ces tons vibrants et fins\navec les formes également délivrées, grandes et paisibles? Tout l'ordre de\ncelles-ci se retrouve dans la mise en cadre, le point de vue de l'artiste,\nélevant à la dignité d'expression personnelle les merveilles harmoniques de\nla perspective qui extasiaient si justement Dürer. Qu'on ne croie pas seule-\nment, dans cette extase, l'ébahissante joie des calculs vérifiés, de suivre et\nsuspendre le Vrai. A toute évidence, l'âme artiste du maître allemand sentait\nsurtout l'essentielle harmonie d'art qui constitue le monde dans le regard\nhumain, qui étale le Vrai selon le rythme dedistance et de grandeur, de lieu\net de nombre, primordiales modalités. La personnalité de la perspective,\nc'est la main-mise d'une âme sur l'espace universel et rien n'est plus sensible\nici. La comparaison des deux Maternités suffit à préciser ce point capital. La\npremière en date (n° 12) est encore soumise au rythme symétrique des pri-\nmitifs, encadrant des lacis de fleuves en un paysage d'apothéose; la seconde,\nplus récente, ose l'approche, le rythme unilatéral, l'impair, de Verlaine :\n \" plus léger et soluble dans l'air \"; et l'infinie largeur d'un pan d'eau\n mirante. Constatons (en document et sans revenir sur notre thèse) combien\n la franchise plus grande du coloris accompagne cette compréhension plus\n libre. Et quittant à regret la forme, sur un seul exemple, disons l'émoi de\n pensée parallèle à la saveur du ton et de la ligne, également parfait, fin\n et vibrant en profondeur. C'est l'eau, le soir, la solitude des églises et des\n paysages, le travail calme, la marche des barges sur le canal, des errants sur\n le chemin. Divinement, les doux posséderont la terre, les pacifiques seront\n appelés enfants de Dieu. La douceur d'une pénétration profonde; la paix où\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "                          CHARLES W. BARTLETT                            28l\n\n\nse livre définitivement l'âme harmonique des choses, ont fait le talent de\nBartlett et semblent le devoir mener plus loin toujours, au delà de toute\nimitation inutile, vers les purs et essentiels accords de tons, de lignes et\nd'émois.\n\n                                                             E D M . JOLY.\n\n\n\n  U N E VISITE D'ATELIER,     celui du peintre Ed. van den Peereboom. Dans ce\nmilieu d'une efficacité tellement supérieure à celle des salles d'exposition,\nmilieu personnel, vivant, expressif d'âme, quelques toiles disant le pouvoir\ndu travail et de ses patientes initiations. En à-coup, au hasard de relations,\nl'artiste s'avise un jour d'éprouver ce que l'observation instinctive peut avoir\naccumulé de puissance esthétique en lui. Et le travail, peu à peu, dégage un\nart sincère dont le recueillement est si naturel qu'il le faut dire plutôt\ntranquillité. Les arbres se massent sobrement. Des brumes évaporent l'âme\ndes tourbières, des terres un peu fluides aussi. Les cygnes rident les mares\nd'étangs. Les constructions champêtres dressent parmi les arbres fraternels\ndes formes, des tons, en accord avec le rythme de la terre et du ciel. Parfois\ndes personnages animent le site, mais le peintre préfère que rien ne trouble\nla vibration solitaire qui, en effet, se guinde lorsqu'approchent les hommes.\n Elle accueille, tout comme une enfant sur l'herbe rit aux anges, dans le\nCoteau à Court-Saint-Étienne, une petite chose charmante avec des bruns, des\nverts, des notes pâles de vermillon; dans la Vue de Duisbourg, évidemment\n la meilleure œuvre du peintre, la flèche de l'église monte dans l'air argenté\nqui ruisselle en empâtements clairs pour l'éclat du site lumineux.\n  Les consciencieux seront toujours récompensés de l'Art et de la Nature;\nparfois le public s'amuse de suivre ces majestés.\n                                                                     E. J.\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "           JEUNES AMOURS\n\n\nLe soir était plus frais qu'un frais matin d'enfance !\nTu m'avais appelé, chère, et j'étais venu,\nEt les parfums des fleurs, le ciel et le silence\nCharmaient, en les troublant, nos deux cœurs ingénus.\n\nLe jardin était sombre, et la saison subtile\nNous murmurait des mots que nous ne savions pas,\nCar nous étions encor pleins de candeurs fragiles\nEt les grands lys d'argent ne craignaient point nos pas.\n\nJe t'aimais cependant, — mais sans bien le comprendre,\nCar lorsque, ce soir-là, je voulus les chercher,\nJe ne sus point trouver les mots doux, les mots tendres\nEt mon amour confus ne put pas s'épancher.\n\nMais tu vis dans mes yeux ce que je voulais dire,\nEt, l'un auprès de l'autre, étroitement unis,\nNous mêlâmes nos cœurs en mêlant nos sourires,\nEt ce fut, sans un mot, des aveux infinis !...\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "  Chanson\n\nAh ! les sanglots d'automne,\nQuand le vent monotone\nSe plaint dans les rameaux,\nOuand le ciel sur les eaux\nS'ensanglante ou bougonne !\nAh ! les grands vents d'automne !\n\nAh ! les étranges soirs\nOù tombent nos vouloirs !\nLe corps las de la vie\nEt l'âme inassouvie,\nNous pleurons nos espoirs !\nAh! les douloureux soirs !\n\nAh ! la Mort qui chantonne\nDans les grands vents d'automne :\nLes cœurs et les douleurs,\nLes désirs et les fleurs,\nTout meurt, tout s'abandonne\nAu Grand Dieu qui pardonne.\n\n                          Comte D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": "                    WATERLOO\n\n                     L ' H I S T O I R E , celle\n                                    même qui se confond, au loin, avec la\n                  légende, offre peu d'aventures plus merveilleuses que cet\n                   épisode de l'épopée moderne : le retour de l'île d'Elbe.\n                     A la veille de quitter le ridicule empire de Lilliput\n                   concédé par les diplomates au géant et de faire — c'est\n                   Chateaubriand qui parle, ébloui plus encore qu'indigné —\n                   un coup de tête contre le monde, Napoléon, superbement\n                   sûr de lui-même et de la France, avait écrit, dans cette\nfière Proclamation à l'Armée, dont chaque mot retentit jusqu'à nous comme\nun irrésistible appel de trompette : La victoire marchera au pas de charge.\nL'aigle volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. »\nL'événement justifia l'audacieuse prophétie.\n   Avec une poignée de grognards, le Dompteur d'hommes débarque au\ngolfe Jouan, le 1 mars 1815, et commence, vers Paris, sa course triom-\nphale. Il y va, comme il l'avait promis, les mains dans les poches. Devant\nlui, tout cède par magie. D'étape en étape, sa troupe fidèle grossit, se\nrenforce des vieux régiments qu'il enivra de gloire, quinze années, et qui,\npour la redingote grise revue, lâchent tout. A son approche, la monarchie\nrestaurée par les cosaques croule comme un château de cartes. Honteuse-\nment, avec ce qui lui reste de courtisans, la Royauté, prise de panique,\ndétale. Dès le 20 mars, sans qu'un coup de fusil ait été tiré, l'Empereur,\nporté par un peuple en délire, parmi l'enthousiasme furieux des soldats,\nrentre en maître aux Tuileries.\n   Ce magnifique et foudroyant Vol de l'Aigle nous fut conté naguère, en des\npages définitives où brillent d'un même éclat la science et la conscience de\nl'historien, par M. Henry Houssaye ! La Fortune souriait, une dernière\nfois, à son présomptueux favori. Si quelques-uns, peu perspicaces, crurent\n\n (1) ISI5   : Waterloo,   par HENRY HOUSSAYE (Paris, PEHRIN, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "                                  WATERLOO                                 285\n\n\nalors que l'Iliade, interrompue depuis 1814, allait reprendre de plus belle,\nleur illusion fut brève. Il apparut bientôt que le retour triomphal aurait\nquelque sombre lendemain. Napoléon, lui, ne s'y trompa guères : tout en se\npréparant, avec une surhumaine énergie, à subir le choc suprême qui\ns'annonçait, il pressentit la catastrophe. C'est à Waterloo que nous conduit\nle nouveau livre, digne de ses aînés, plus tragique et plus poignant encore,\nde M. Houssaye.\n   Avant même que Napoléon fût rentré dans Paris, les puissances avaient\nsigné une déclaration qui mettait au ban de l'Europe l'ennemi et le pertur-\nbateur du repos du monde. Peu de jours après, le 25 mars, se formait\ncontre lui la septième coalition.\n  Il n'avait presque point d'armée, ses arsenaux et ses magasins étaient\nvides, son trésor épuisé. Son peuple même s'agitait sourdement, çà et là, et\ndes insurrections, en maint endroit, éclataient. L'Empereur, sans grand\nespoir, négocia. Entretemps il déployait, en vue de la campagne probable,\nses prodigieuses facultés d'organisateur. Quand la rupture fut inévitable, il\nse trouva prêt au combat. Quelques semaines lui avaient suffi pour, à coups\nde volonté, mettre la France sur le pied de guerre, reconstituer le matériel,\nappeler les réserves, mobiliser les gardes nationales, lever, armer, équiper\nprès d'un demi-million d'hommes.\n  Son plan dé campagne longuement médité, il concentra sur la frontière\ndu Nord, le 14 juin, cent vingt-cinq mille hommes et prit l'offensive.\n« Pour le succès de son plan, qui était de battre l'une après l'autre les deux\narmées occupant la Belgique, il fallait, dit M. Houssaye, attaquer Welling-\nton ou Bliicher avant qu'ils eussent opéré leur jonction. Par une de ses plus\nbelles conceptions stratégiques, l'Empereur résolut de se porter hardiment\nau centre même des cantonnements ennemis, sur le point présumé de\nconcentration des Anglo-Prussiens. La route de Charleroi à Bruxelles\nformant la ligne de contact des deux armées, c'est sur cette route que\nNapoléon comptait fondre, par Beaumont et Philippeville, avec la rapidité\nde la foudre.\n  Ce plan est, au dire des stratèges, sage autant qu'audacieux, digne en\ntout point du plus puissant génie militaire moderne. Et pourtant, la frontière\nbelge n'est point franchie que déjà l'on pressent avec angoisse le désastre.\nLe Destin plane, menaçant, sur cette armée. Sans doute, elle est commandée\npar d'admirables chefs, que cent prouesses ont faits légendaires et qui\npossèdent à la fois « cette force : l'expérience, et cette vertu : la jeunesse ».\nMais ces enfants gâtés de la victoire, jaloux et divisés à présent, sont trop\nclairvoyants pour garder, en cette téméraire équipée, l'optimisme enthou-\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": " 286                             DURENDAL\n\n\n\nsiaste des beaux jours. Ils ont perdu l'indispensable foi dans le succès. Et\ntandis que l'un porte partout le trouble et le remords d'une récente trahison,\nun autre médite de trahir.\n    Certes aussi, les soldats et les officiers de cette armée sont uniques au\nmonde. Il n'en est point de plus aguerris, de plus amoureux de la guerre,\nde plus enfiévrés de vengeance, de plus capables d'efforts héroïques et de\nfurieux élans. Mais ils sont impressionnables à l'excès, raisonneurs, sans\ndiscipline; et, comme ils suspectent leurs chefs et redoutent obscurément la\ntrahison, ils sont plus que d'autres accessibles à la panique. Aussi Napoléon,\ns'il n'avait jamais eu, dans la main, un instrument de guerre si redoutable,\nn'en avait-il jamais eu non plus, comme le dit M. Houssaye, de si fragile.\n  Le 15 juin commença, par l'ignominieuse désertion du général de Bour-\nmont et par la prise de Charleroi, cette campagne de quatre jours qui allait\nmettre aux prises le génie de Napoléon, aussi lucide et prompt que jamais,\nmoins avec l'habileté de médiocres adversaires qu'avec l'implacable et\nomniprésente fatalité, résolue à le terrasser. Ordres mal compris et mal\nexécutés, contre-ordres inopportuns, les lenteurs de l'un, la précipitation\nde l'autre vont compromettre successivement toutes les opérations décidées\npar l'Empereur et qui, exécutées avec précision et ponctualité, lui doivent\ndonner la victoire. Tandis que l'ennemi profite de tout, même de ses fautes,\ntout nuit à Napoléon, même la beauté de ses conceptions. Visiblement, la\nProvidence s'est mise de la partie et dirige les coups.\n   Ce sont des retards et des contretemps de toute sorte qui, le 16 juin,\nempêchent, à Ligny, le triomphe complet de la stratégie impériale et\nl'anéantissement espéré de l'armée prussienne, et qui, le même jour,\ncompromettent la bataille des Quatre-Bras livrée par le négligent prince de\nla Moskowa aux Anglais. Alors que, le 17, l'Empereur en personne rejoint\nNey pour marcher sur Wellington, Grouchy, qui a pour mission de pour-\nsuivre les Prussiens battus la veille, perd leur trace et se trompe sur leur\nligne de retraite : il cherche vers la Meuse l'ennemi qui recule vers la Dyle,\nsi bien que, Blücher se rapprochant de Wellington, Grouchy s'écarte de\nNapoléon qu'il abandonne, seul, irréparablement, en face d'un double\nennemi.\n  Le 18 juin mit en présence, établies respectivement sur le plateau de la\nBelle-Alliance et sur celui de Mont-Saint-Jean, parallèle au premier dont\nun étroit vallon le sépare, les deux armées française et anglo-alliée :\n74,000 hommes d'une part, 67,000 de l'autre. Napoléon, qui n'appréhendait\naucunement l'arrivée des Prussiens sur le champ de bataille au cours de la\njournée, se montrait plus que rassuré, presque présomptueux. Comme, au\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "                                 WATERLOO                                287\n\n\nmatin, Soult avait cru pouvoir lui réitérer le sage avis, déjà donné la veille,\nde rappeler une partie des troupes mises sous les ordres de Grouchy,\nl'Empereur répliqua, non sans brutalité, que Wellington était un mauvais\ngénéral, que les Anglais étaient de mauvaises troupes, et il conclut : Ce\nsera l'affaire d'un déjeuner.\n   Ce fut un spectacle émouvant quand Napoléon passa en revue, dans la\nmatinée, les troupes prenant leurs positions de bataille. « Les tambours\nbattent », écrit M. Houssaye, « les trompettes sonnent, les musiques jouent:\nVeillons au salut de l'Empire. En passant devant Napoléon, les porte-aigles\ninclinent les drapeaux, — les drapeaux du Champ de Mai, les drapeaux\nneufs, mais déjà baptisés à Ligny par le féu et par le sang, — les cavaliers\nbrandissent leurs sabres, les fantassins agitent leurs shakos au bout des\nbaïonnettes. Les acclamations dominent et étouffent les tambours et les\ncuivres. Les Vive l'Empereur! se suivent avec une telle véhémence et une\ntelle rapidité qu'ils empêchent d'entendre les commandements. \" Jamais, \"\ndit un officier du 1er corps, « on ne cria : Vive l'Empereur! avec plus\nd'enthousiasme : c'était comme un délire. Et ce qui rendait cette scène plus\nsolennelle et plus émouvante, c'est qu'en face de nous, à mille pas peut-être,\non voyait distinctement la ligne rouge sombre de l'armée anglaise.\n  Celle-ci attendait, ferme, dans ses retranchements; et Wellington, son\nchef, était d'autant plus calme qu'avant d'accepter la bataille, il s'était pru-\ndemment assuré du concours effectif des Prussiens : Blücher, que les\nFrançais croyaient momentanément hors de combat, lui avait promis de\nvenir. Wellington le savait en marche et comptait sur lui.\n  L'Empereur, qui voulait un choc décisif, avait résolu, suivant sa tactique\naccoutumée, de percer le centre de l'armée alliée par une attaque directe,\nun assaut par masses, au plus fort du front anglais, sans autre préparation\nqu'une trombe de mitraille. Le centre enfoncé, ce serait un jeu désormais\nde disloquer l'armée ennemie et de l'exterminer en détail.\n  A peine le combat s'était-il engagé, à onze heures et demie, par l'attaque\naussi vaine que furieuse de Hougoumont, qui décima les bataillons du prince\nJérôme, qu'au loin, sur les hauteurs de Chapelle-Saint-Lambert, apparut\nun nuage sombre : l'avant-garde prussienne. Si Napoléon en fut quelque peu\nsurpris, il n'en fut pas déconcerté. Il vit la nécessité impérieuse de brusquer\n1 action et d'en finir avec l'adversaire avant que les Prussiens ne débou-\nchassent sur le champ de bataille. Et le tonnerre de quatre-vingts bouches\na feu, canonnant le centre de la position ennemie, annonça l'assaut.\n   Ce que fut cet assaut, conduit par Ney, qui retrouva en cette journée\ntoute sa folle impétuosité; ce que furent les assauts multipliés et les charges\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": "  288                            DURENDAL\n\n\n\nqui, jusqu'au soir, ruèrent à l'escalade du plateau de Mont-Saint-Jean, en\nde prodigieux élans, désespérés à la fin, les régiments après les régiments,\nles escadrons superbes après les escadrons, et quel fut aussi l'héroïsme\ntenace et froid de la résistance, nous ne le pouvons conter ici. Tant de\nprouesses immortelles ont déjà leur Homère. Ceux qui souhaitent, après le\nsublime poète de l'Expiation, écouter l'historien sobre, méthodique, précis,\nen liront le récit dans le livre de M. Houssaye. Ils s'y convaincront que le\ntragique de l'histoire égale, ici, celui du poème et que le rêve, à Waterloo,\nn'est point déçu par la réalité. Alors, pour peu qu'ils s'émeuvent au\nspectacle d'une boucherie de héros, ils frissonneront d'un grand frisson.\n   Un instant, sous tant de chocs, l'armée anglaise à bout de résistance chan-\ncela, et Napoléon put espérer la victoire. L'entrée en scène des Prussiens\ndevait la lui ravir. Quand l'effort suprême tenté par les grenadiers de la\ngarde, qui, « l'arme au bras, alignés comme à une revue des Tuileries,\nsuperbes et impassibles », avaient marché contre les lignes anglaises déjà\nraffermies, échoua, et que les Invincibles plièrent, c'en fut fait. « Le cri :\n\" La garde recule ! \" retentit comme le glas de la Grande Armée. Chacun sent\nque tout est fini. La débandade commence. Dans les premières ombres du\ncrépuscule, sous la pointe des sabres anglais, la retraite précipitée devient\naussitôt la fuite éperdue.\n   Seuls, les bataillons de la vieille garde demeurèrent dignes d'eux-mêmes.\nIls rétrogradèrent pas à pas. « Réduits à trop peu d'hommes pour rester en\ncarrés sur trois rangs, ils se formèrent sur deux rangs, en triangles, et,\nbaïonnettes croisées, percèrent lentement à travers la foule des fuyards et\ndes Anglais. A chaque pas, des hommes trébuchaient sur les cadavres ou\ntombaient sous les balles. Tous les cinquante mètres, il fallait faire halte\npour reformer les rangs et repousser une nouvelle charge de cavalerie ou\nune nouvelle attaque d'infanterie. Dans cette héroïque retraite, la garde\nmarchait littéralement entourée d'ennemis, comme à l'hallali courant le\nsanglier parmi la meute. Il y avait contact si étroit que, malgré les bruits\nmultiples du combat, on se trouvait à portée de la voix. Au milieu des coups\nde feu, des officiers anglais criaient de se rendre à ces vieux soldats. Cam-\nbronne était à cheval dans le carré du 2 me bataillon du 1 er chasseurs. Le\ndésespoir au coeur, étouffant de colère, exaspéré par les incessantes somma-\ntions de l'ennemi, il dit rageusement : \" M....! \" Peu d'instants après,\ncomme il allait atteindre avec son bataillon les sommets de la Belle-Alliance,\nune balle en plein visage le renversa sanglant et inanimé ».\n Tandis que Wellington et Bliicher se saluaient mutuellement vainqueurs,\nNapoléon, qui, au milieu de la panique universelle, était demeuré maître de\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "                                WATERLOO                                 289\n\n\n\nson âme et qui n'avait point quitté, au fort du péril, ses héroïques\ngrognards, gagnait Genappe et les Quatre-Bras. \" II mit pied à terre dans\nune clairière du bois de Bossu, près d'un feu de bivouac qu'attisaient\nquelques grenadiers de la garde. Un officier blessé, qui fuyait le long de la\nroute, reconnut l'Empereur à la lueur du foyer. Il se tenait debout, les bras\ncroisés sur la poitrine, immobile comme une statue, les yeux fixes, tournés\nvers Waterloo... Le commandant Baudus, qui cheminait à cheval au milieu\ndes fuyards, aperçut le petit groupe de l'état-major impérial. Il s'approcha.\nL'Empereur lui demanda s'il n'avait pas rencontré quelque corps qui ne fût\npas entièrement désorganisé. Non loin des Quatre-Bras, Baudus avait\ndépassé le 5e lanciers, du colonel Jacqueminot, qui marchait encore en ordre.\nIl en instruisit l'Empereur : « — Allez vite lui dire de s'arrêter aux Quatre-\nBras. Il est déjà tard, et l'ennemi trouvant ce point occupé s'arrêtera proba-\nblement ». Baudus partit au galop, mais, accueilli par des coups de feu aux\npremières maisons du carrefour, il revint près de l'Empereur et le supplia\nde se retirer, « puisqu'il n'était plus couvert par personne ». En disant ces\nmots, il le regardait. Napoléon pleurait silencieusement son armée perdue.\nSur son visage morne, aux pâleurs de cire, il n'y avait plus rien de la vie\nque les larmes ».\n  Quelles furent les causes de la catastrophe? M. Houssaye les analyse dans\nun dernier chapitre où il recherche les fautes de chacun au cours de cette\ncourte campagne, les fautes de l'Empereur et celles de ses lieutenants.\nQuelles qu'elles aient été, la défaite de Waterloo a servi Napoléon plus\nqu'aucune de ses victoires. Elle a grandi, dans l'histoire et dans la légende,\nson éclatant prestige. Grâce à elle, l'exil et le supplice couronnent l'épopée\nguerrière. C'est aux plaines de Waterloo que Napoléon conquit Sainte-\nHélène.\n\n                                                   MAURICE DULLAERT.\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "           ÉLÉVATION\n\n                      (SUITE)\n\n\n\n\n                        III\n\nBeau ciel, splendide azur, ô divin habitacle !\nToile auguste où se peint la noble vision\nDu rêve, ô profondeur, réelle illusion !\nJ'élève ma ferveur, radieux tabernacle !\nA mes yeux scrutateurs ton ineffable oracle,\nO but prestigieux de mon ascension !\nL'annonça tant de fois qu'en l'aspiration\nDe l'esprit je l'attends, l'indicible miracle...\nO première splendeur ! Prodigieux concert\nDe lumières, le ciel soudain s'est entr'ouvert\nEt l'Idéal, aspect de Dieu, devient visible.\n\nJe plonge avec amour dans ses vastes clartés,\nMais, aveuglé bientôt par l'Astre irrésistible,\nDe grands soleils tournoient dans mes yeux dilatés !\n\n\n                        IV\n\nOrgue majestueux, voix sereine et pieuse\nQui, pleine de candeur et d'amour et d'espoir,\nBerces en nous, ainsi qu'un mystique encensoir,\nL'âme ravie en son essence radieuse ;\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                  ÉLÉVATION                             291\n\n\n\nOcéan surhumain, rumeur mélodieuse\nCaressant nos douleurs au fond calme du soir;\nForêt musicienne, où l'ombre va s'asseoir\nT'écoutant gravement, lyre prodigieuse !\n\nRien des bruits que la terre étend par les chemins,\nRien du chant des oiseaux et rien des chants humains,\nRien des hymnes qu'ici l'oreille peut entendre\n\nNe vaut, à l'heure heureuse où, divinement pur,\nDans la Divinité notre esprit veut s'épandre,\nLa voix des astres d'or éparse dans l'azur !\n\n\n                                       J U L I E N ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "    Don Lorenzo PEROSI\n\n              LA    RÉSURRECTION              DE        LAZARE\n\n\n\n\n                 LES oratorios de l'abbé Perosi ont eu en Italie un prodigieux\n                    succès, traversé cependant de quelques contradictions.\n                    Don Laurent Janssens s'en est fait ici même l'écho. Son\n                    admiration pour le jeune maëstro est absolue et dans\n                    l'analyse, rapide toutefois, qu'il fait de ses œuvres, passe\n                    un souffle de généreuse et réconfortante poésie. D'ailleurs\n                    toute la presse catholique est unanime dans l'éloge.\n                    Quant aux dissonances qui partent de l'autre presse, don\nL. Janssens les attribue à l'esprit sectaire. Ainsi donc, pour les hommes\nbien pensants, l'abbé Perosi apparaît comme un astre radieux dans le ciel si\nmorne de l'art italien, avec des promesses d'avenir glorieux, dont les splen-\ndeurs actuelles ne sont encore que l'aube.\n  C'est beaucoup, assurément; c'est peut-être même trop, et ces éloges\nexcessifs, à l'adresse d'un si jeune compositeur, ne sont pas sans inspirer\nquelque défiance.\n  On y pourrait découvrir la raison de l'accueil plutôt froid que fit l'étranger\nà l'œuvre de Perosi, retournant ainsi au détriment de l'intéressé le pro-\nverbe : nul n'est prophète en son pays. Le correspondant parisien du Guide\nmusical (ce périodique, dirigé par M. M. Kufferath, jouit d'une incontestable\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "                          DON LORENZO PEROSI                             293\n\n\n\nautorité) termine comme il suit son compte rendu de la Résurrection du\nChrist :\n   «Je voudrais cependant terminer par un éloge, mais, si je me plais à recon-\nnaître qu'il y a de bons passages dans la Résurrection du Christ, force m'est\nbien de constater que je n'en ai remarqué aucun qui soit vraiment de pre-\nmier ordre, et quand j'aurai dit que c'est honorable, j'aurai très sincèrement\nrendu mon sentiment. » (1)\n   L'audition de la Résurrection de Lazare à La Haye inspire à un autre col-\nlaborateur du même périodique les réflexions suivantes :\n   « Que l'abbé Perosi soit un nouveau Palestrina, comme on a osé l'écrire\nlà-bas, j'en doute. A mon grand regret, je dois constater que, comme impres-\nsion générale, l'exécution de son oratorio à La Haye a laissé une grande\ndéception... Comme travail polyphonique, la partition n'offre rien de bien\nsaisissant. L'œuvre n'a aucune forme déterminée. Au point de vue de l'écri-\nture, c'est une œuvre incomplète, plutôt étrange que remarquable. » (2)\n   Ces réserves contrastent péniblement avec les éloges dont la presse\ncatholique comble le jeune maëstro. Faut-il attribuer cette demi-hostilité à\nd'inavouables rancunes? Ou bien, ces critiques, plutôt indifférents au carac-\ntère sacré de l'artiste, ont-ils mieux échappé à l'entraînement des pieux\nItaliens ?\n   Je dois avouer qu'un examen attentif ainsi que l'audition d'une des œuvres\nles plus réputées de Perosi : La Résurrection de Lazare, me font admettre\ncette dernière alternative.\n   Je me propose donc d'en donner mes raisons, et cela sans esprit de déni-\ngrement, mais avec le seul souci d'enrayer, si c'est possible, un emballement\ndont les catholiques pourraient un jour supporter le ridicule.\n   La Résurrection de Lazare devrait s'intituler, non pas oratorio, mais plutôt\nsuite symphonique avec récits et chœurs. La part de l'orchestre prédomine\nsingulièrement. Les récits ne sont guère que des phrases détachées (à part\nquelques exceptions), qui n'appartiennent à aucun genre connu. On n'y\ntrouve ni airs, ni ariosos, ni récitatifs proprement dits, comme dans les\nœuvres classiques, mais plutôt une sorte de mélopée, procédant un peu du\ngenre wagnérien, moins l'ampleur de la période musicale. D'autre part la\ntessiture des solis est très ingrate. Le ténor a presque toutes ses notes dans\nce que les chanteurs appellent le passage de la voix (ut-sol). Le baryton\nchante dans le même registre que le ténor, sans toucher une fois au registre\n\n (0 Le Guide Musical, 5 mars 1899.\n (2) Ibid, 29 janvier 1899.\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "  294                            DURENDAL\n\n\n\ngrave. De même, la partie d'alto se confond avec celle de soprano. Tout cela\nest sans doute très italien, mais peu artistique.\n   Quant aux chœurs, leur rôle est si effacé qu'on pourrait les supprimer\nsans mutilation trop sensible. Leur écriture est d'ailleurs toute rudimentaire\nau point qu'on prête volontiers à l'auteur le dessein de s'astreindre à une\nabsolue simplicité, afin de rendre son œuvre abordable aux choristes les\nmoins exercés.\n   Je me plais à reconnaître que l'instrumentation, toujours très claire, lumi-\nneuse même et par endroits fort délicate en ses fines harmonies, dénote un\nmusicien habile et de bon goût. Comme il convient, la part du lion appar-\ntient aux cordes, que Perosi aime à faire chanter avec un brio tout italien.\nLes bois sont rarement en évidence, à part le hautbois, dont les phrases ne\nsont encore après tout que des fragments très courts, bien que fréquents.\nPar contre, on entend plus souvent le cor élever sa voix mélodieuse sur un\ndessin des cordes. Mais le grand rôle, après les archets, appartient aux\ntrombrones, dont les accords en tenutos très doux reviennent périodique-\nment et terminent d'une manière presque invariable la cantilène des violons.\nQuelque joli que soit cet effet, sa valeur est amoindrie par son incessant\nemploi.\n   On voit que de Perosi aux maîtres de l'oratorio classique, avec leur poly-\nphonie vocale si amplement développée, il y a de la distance. Ce premier\na-t-il voulu se rapprocher plutôt de Wagner, où l'orchestre devient l'organe\nprépondérant du drame musical? On peut alors se demander si ce n'est pas\nune erreur que de transposer ce genre du théâtre au concert, où rien ne\nvient préciser le sens de la symphonie. Toujours est-il que ces longs passages\nd'orchestre entrecoupés d'un bout de phrase chantée, engendrent souvent\nl'ennui.\n\n\n\n\n   Le canevas de l'œuvre est le texte latin du chapitre XI de l'Evangile selon\nSaint-Jean, du verset 1 au verset 44, avec quelques suppressions.\n   L'œuvre se divise en deux parties à peu près d'égale longueur. La pre-\nmière va jusqu'à ces mots : quia vadit ad monumentum, ut ploret ibi, et se\ntermine par trois strophes de l'hymne liturgique Scrutator alme cordium. La\nseconde finit par deux strophes de l'hymne O fons amoris inclyte et le cri :\nBenedicamus Domino.\n  Je me propose de détailler toute la contexture de l'œuvre et de présenter\nà mesure les remarques critiques que la lecture et l'audition m'ont suggérées.\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "                          DON LORENZO PEROSI                              295\n\n\n\n   I. — Prélude. Une phrase de 10 mesures, sans grande originalité, dite par\nles cordes et se tordant en des suites chromatiques dont le sens harmonique\nm'échappe. Cette phrase est-elle un leitmotiv? On en retrouve des débris un\npeu partout, particulièrement le rythme de croche pointée suivie de double\ncroche. Viennent ensuite 21 mesures de sextolets en staccato dans les\nviolons, sur lesquels se détachent des fragments du thème. Cette page, dont\nles harmonies ne manquent pas de charme en leurs fluctuations imprécises,\nest de facture moderne et compte parmi les bons morceaux de l'oeuvre.\nNous désignerons le genre auquel elle appartient, par la lettre A.\n   II. — Un morceau essentiellement classique, suite de formules que l'on\npeut retrouver telles quelles chez les continuateurs de Bach, avec ses modu-\nlations et ses cadences stéréotypées et qui constituent le fond des clichés à\nl'usage des compositeurs fabricants. Ce nouveau genre est abondamment\nreprésenté dans l'œuvre de Perosi. Nous le désignerons par la lettre B.\n   Notons, en passant, l'abus dans ce genre B des sauts brusques du ton\nmajeur au ton mineur et le parti-pris presque invariable de terminer un\npassage mineur par une cadence finale sur le ton majeur.\n   Remarquons encore que presque tous les morceaux appartenant au genre\nB ont l'air soit d'improvisations, soit de devoirs d'écolier faits d'avance. Ils\nn'expriment le plus souvent aucun sentiment déterminé et pourraient servir\nn'importe en quel endroit.\n   Dans ces formules s'enchassent quelques phrases où l'historien (ténor)\nexpose le drame. Le récit est d'ailleurs haché en menus morceaux. On en\njugera par l'analyse suivante :\n   Quinze mesures d'orchestre;\n   Brat autem quidam languens (ceci est dit sur un mouvement passablement\nvif);\n   Neuf mesures d'orchestre;\n   Lazarus a Betania ;\n   Une mesure d'orchestre;\n   De CastelloMarioeet Marthœ sororis ejus;\n   Trois mesures d'orchestre ;\n   Maria autem erat quœ unxit Dominum unguento ;\n   Deux mesures d'orchestre ;\n    Et extersit pedes ejus capillis suis; '\n    Huit mesures d'orchestre;\n    Cujus frater Lazarus infirmabatur.\n   III — Trente-six mesures fuguées, appartenant au genre B. Cela est\n intitulé : La maladie de Lazare. Idée bizarre de traduire la maladie en\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": " 296                             DURENDAL\n\n\n\nmusique. Au surplus, cela pourrait aussi s'appeler : Danse des Feuilles mortes,\nou Clair de Lune. Ce passage est dit par les violons avec sourdine. Perosi\nabuse d'ailleurs de l'effet de sourdine. Il y en a partout.\n   Puis les trombones font entendre un accord et un serviteur (basse) dit :\n   Domine;\n   Une mesure d'orchestre ;\n   Domine;\n   Trois mesures d'orchestre;\n   Ecce quem amas infirmatur, ecce quem amas infirmatur, infirmatur, infirma-\ntur, infirmatur.\n  (Que veulent dire ces hésitations d'abord, et cette loquacité ensuite ?)\n  Quatre mesures d'orchestre;\n  (Historien) Audiens uutem Jesus;\n  Huit mesures d'orchestre;\n  Dixit eis;\n  Quatorze mesures d'orchestre !\n   IV. — Alors s'élève pour la première fois la voix du Christ : Infirmitas\nhcec non est ad mortem. Mais autant le sujet est grand, autant le thème est\nbanal dans sa contexture et sa déplorable harmonisation en tierces succes-\nsives. Je constate d'ailleurs avec peine que des différents rôles de la parti-\ntion, celui du Christ est le moins intéressant.\n   V. — Tout le morceau suivant, écrit dans le genre B, est une petite sau-\nterie à la Boccherini, qui conviendrait à merveille à un ballet en style\nclassique. Entretemps l'historien raconte :\n  Diligebat autem Jesus Martham ;\n  Onze mesures d'orchestre ;\n  Et sororem ejus Mariant;\n  Une mesure d'orchestre;\n  Et Lazarum;\n  Trente-six mesures d'orchestre, où la danse va crescendo. Qu'est-ce que\ntout cela veut dire ?\n   VI. — L'historien reprend : Venu itaque Jesus et invenit eum quatuor\ndies jam in monumento habentem ;\n   Huit mesures d'orchestre;\n  Multi autem ex Judœis venerant;\n  Quatre mesures d'orchestre;\n  Ad Martham et Mariant ut consolarentur eas defratre suo.\n  Les cuivres chantent encore sept mesures en tierces (oh ! cet affreux\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "                          DON   LORENZO      PEROSI                      297\n\n\npassage), et le genre B recommence à sévir durant quatre-vingt-quatorze\nmesures. Tout cela est absolument quelconque et même ennuyeux.\n   VII. — Je passe le morceau suivant, où l'historien et Marthe continuent\nle récit, toujours suivant les mêmes procédés. Il n'y a du reste, dans la\nprière que Marthe adresse à Jésus, aucune émotion. Rien que de froides\nformules et de fastidieuses répétitions.\n   VIII. — La scène change. Tout l'attirail des formules de Ratisbonne est\nmis au rancart. Vénérable capelmeister Haberl, voilez-vous la face et bou-\nchez-vous les oreilles ! Marthe et Jésus entonnent un dialogue de bravoure\nqui va en triolets et sur un accord dissonant (toujours le même) pendant\ncinquante-neuf mesures. C'est l'explosion du genre A, d'ailleurs très drama-\ntique, et, musicalement, très bien venue. Ce serait parfait si les personnages\nmis en scène étaient du vulgaire théâtre.\n   Ceci est assurément la scène capitale de l'œuvre, la seule qui fasse sensa-\ntion. C'est elle qui a fait partir les bravos enthousiastes dans les auditoires\nitaliens. Elle est, d'autre part, d'autant plus émotive qu'elle vient après un\ninterminable dévidement de ficelles. Malheureusement, pour les hommes\nde goût elle détonne comme un morceau de Rubens ferait dans une fresque\ngothique. Et puis, son allure théâtrale lui enlève tout Caractère religieux.\n   IX. — Ce n'est pas cependant une fin d'acte. Encore quelques récitatifs\nhachés dans une pâte B, et le chœur s'élève... enfin !\n   Nouveau genre, c'est-à-dire le genre palestinien, que nous appellerons\ngenre C. On voit que Perosi exhibe à tour de rôle la ressemblance de ses\ntrois parrains : Bach, Wagner, Palestrina. Mais au lieu de fondre ces trois\npersonnalités en une (est-ce possible après tout ?) Perosi est un homme à\ntrois faces qui tourne sur son axe en montrant successivement ses aspects\nvariés. Donc, le chœur chante en style palestinien :\n    Quia vadit ad monumentum, ad monumentum, ad monumentum, quia vadit\nad monumentum, ut ploret ibi, ut ploret ibi, ut floret ibi, ut ploret i — bi, ut\nploret ibi, ut ploret i — bi, ut plo — ret i — bi !\n    Nulle polyphonie; toujours le style vertical. Et pourtant Palestrina a\nlaissé de si admirables exemples de polyphonie vocale ! Pourquoi se borner\nà l'imiter, à le copier presque, en ses plus rudimentaires compositions ? J e\n n'insiste pas sur ces naïves répétitions, que Palestrina désavouerait.\n    X. — Vient ensuite un choral. A quel genre le rattacher? On en trouve\n ainsi par grosses dans les publications de la maison Pustet de Ratisbonne,\n pas meilleurs ni pires que celui-ci.\n    Après le choral, une variante I de l'orchestre, tout ce qu'il y a de plus\n genre B.\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": " 298                             DURENDAL\n\n\n\n  Puis à nouveau le choral, sans une note de changée.\n  Ensuite une variante II, de plus en plus B .\n  Enfin le même choral, ne varietur, et la première partie est finie.\n\n\n\n\n   Abrégeons l'analyse de la deuxième partie. Nous ne ferions que nous\nrépéter,. comme Perosi.\n   Prélude : Vingt-huit mesures des plus B. Récit genre B. La fin d'une\nallure plus moderne.\n   Chœur : Domine, vent et vide..., genre C, avec force répétitions.\n   Quelques accords pleurards (pas plus) des violons dans le registre suraigu.\n   Et lacrymatus est Jesus.\n   Une mélodie des violons en sourdine dont le début contient une promesse,\nmais qui déraille dès la huitième mesure en d'absurdes modulations.\n   Le morceau (genre A) continue pendant vingt et une mesures où plus\nrien n'apparaît, si ce n'est une succession de quintes aux parties extrêmes,\nd'un effet désastreux.\n   Notons que Perosi ne se préoccupe pas plus qu'il ne faut des négligences\nd'écriture. Les quintes parallèles, les quintes et octaves cachées, les résolu-\ntions incorrectes ne l'effrayent pas. Il serait certes déplacé de chicaner à ce\nsujet les auteurs modernes, mais au moins faut-il que ces licences constituent\ndes beautés. Je douté que ce soit le cas ici.\n   Le chœur continue en genre C. Puis des récits quelconques.\n   Un peu plus loin, à propos de tulerunt lapidem, un thème heurté des\nbasses auquel s'attellent ensuite les violons. On songe aux géants du\nRheingold, bâtissant le palais des dieux. Il y a icrune évidente intention de\npeindre l'effort des juifs qui remuent la lourde pierre. Mais on peut se\ndemander si le détail en vaut bien la peine. Qu'est-ce que cela dans le\n drame auguste qui se déroule?\n   La prière du Christ : Pater, gratias ago tibi... inspirerait à un maître une\npage admirable, tellement le sentiment en est intense et profond. Il faut\nl'avouer, dans Perosi elle est insignifiante. Au lieu d'émerger de. l'œuvre,\nd'en être le point culminant, comme la situation le comporte, elle se fond\ndans le gris monotone (B) de tout ce qui l'entoure. Au lieu d'émotion, on\nn'y trouve qu'un vain travail de formules. E t puis, l'auteur ne s'est-il pas\nrendu compte combien l'abus des répétitions et des demi-tons successifs,\ndont cette page fourmille, lui enlève toute grandeur et toute sérénité?\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "                           DON   LORENZO      PEROSI                       299\n\n\n   Il y aurait lieu de croire que Perosi n'a pas conscience de ses effets, en\nconstatant combien ceux-ci sont souvent déplacés, et semblent venir au\nhasard de l'improvisation.\n   Plus loin, Jésus chante fortissimo, dans le registre aigu et sur une\ncadence absolument banale, les solennelles paroles : Lazare vent foras.\n   Puis des grondements souterrains, dans lesquels éclate une fanfare (l'épée\ndes Niebelungen?). Trente-six mesures A.\n   L'historien reprend, sur un air de danse, et statim (?) prodiit qui fuerat\nmortuus, qui fuerat mortuus, e t c . . L'orchestre peint naïvement la joie de\nvivre !\n   Le chœur conclut par un choral de même facture que celui de la\npremière partie.\n   Puis l'orchestre entame une première variante (c'est un procédé) absolu-\nment genre B. Ce genre devient d'ailleurs de moins en moins intéressant.\n   Puis le choral, sans changement.\n   Seconde variante B, en forme de gavotte, amenant un unisson de voix\nd'hommes, en piano, sur le Benedicamus Domino.\n   Quelques remarques à ce propos. Ce Benedicamus est chanté sur le thème\nde Vite missa est in solemnioribus. Toutefois, la phrase du plain-chant, d'une\nsi belle venue, est tronquée par son milieu, et Perosi lui accole une queue\nrudimentaire en répétant le mot Domino. J'admets qu'on emprunte au\nplain-chant de courts fragments, évocateurs d'un sentiment déterminé. J e\nn'admets plus qu'on introduise dans une œuvre moderne un morceau tel\nquel, dont le rythme essentiellement libre souffre d'être emprisonné dans la\nmesure rigoureuse de la musique actuelle. C'est le cas ici. Perosi lui a infligé,\nen outre, la plus vulgaire des carrures. Enfin, l'harmonisation de la phrase,\ndébutant sur un accord de septième de dominante, et modulant passagère-\nment en mineur, est un outrage à l'antique mélopée.\n  Après un interlude de cinq mesures, les voix d'hommes redisent le\nBenedicamus (agrémenté d'une seconde queue) sur un accompagnement en\npizzicato dans l'orchestre. Alors j'ai cru réentendre ces infâmes organistes\ndes petites églises de Rome, accompagnant le plain-chant d'un rythme de\npolka !\n  L'orchestre reprend ensuite sa gavotte pendant quatre-vingt-treize\nmesures, et, par un accroissement de sonorités, amène l'explosion du\nBenedicamus chanté par tout le chœur à l'unisson, avec les précédentes\nharmonies.\n  Puis on entend un ramage de flûtes et de hautbois, dont le rythme se\nralentit et s'épuise en petits hoquets sur un accord dissonant (coucou!). Une\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": " 300                             DURENDAL\n\n\n\nmesure de silence et nouvelle explosion du Benedicamus. Au moment où le\nchœur va conclure, l'orchestre fait un brusque écart de fa en mi bémol»\navec fa pédale; les trombones et les trompettes entonnent en canon, sur une\ndissonance stridente, le thème de Marthe et Jésus, et conclut enfin à la\nplace du chœur désarçonné.\n  Telle est cette fameuse finale, tant admirée en Italie, mais que je considère\ncomme un gros péché de jeunesse.\n\n   Il resterait à conclure. Mais comme cette étude est déjà assez longue ..,\net monotone, je laisse ce soin au lecteur.\n\n                                                             F. VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "          SUR LE PRINTEMPS\n\n\n\nLe voici revenu le doux et clair Printemps\nDans l'appareil béni de ses cortèges blancs ;\nL'atmosphère est suave et les jeunes verdures\nPalpitent doucement dans la lumière pure.\n\nDe brefs appels se répondent aux alentours,\nPrès de la haie, on voit passer en beaux atours\nDes paysans heureux aux placides visages,\nQui vont, en rangs pressés, aux messes des villages.\n\nUn continu murmure emplit tout l'horizon;\nDes insectes, partout, vibrent, dans le gazon,\nDans les arbres, dans l'air, à la pointe des branches,\nLe jour d'avril se fait l'écho de leurs louanges.\n\nUn soleil abondant baigne le grand décor;\nTout est vivant, tout parle et rit, rien ne dort.\nLà-bas, du fond du ciel, accourt la folle brise\nQui lentement fait tressaillir la plaine grise.\n\nUn ruisselet jaseur dévale le coteau;\nLa première hirondelle annonce aux gais troupeaux\nQue les taillis ont reverdi, que l'herbe est tendre,\nLe pré fleuri, que les agneaux peuvent s'y rendre.\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": "302                       DURENDAL\n\n\n\n      Un éblouissement profond choit de l'azur.\n      Les bourgeons ont craqué, montrant le fruit futur ;\n      Les candides vergers ont la robe des fêtes\n      Et la cloche du val répond aux cris des bêtes.\n\n      L'enivrement divin du beau ciel et des fleurs\n      Fait oublier Vhiver et défaillir les cœurs,\n      Tout renaît et revit, on entend les fauvettes\n      Chanter et les pinsons mêler leurs voix fluettes.\n\n      Une ronde d'enfants danse sur le chemin ;\n      Leurs jeux ont un parfum d'aurore et de matin,\n      Le chant qui f ait valser ces folles têtes blondes\n      Est lumineux comme le premier jour du monde.\n\n      Une vapeur légère ondule sur les champs ;\n      L'auguste laboureur touche ses bœufs fumants\n      Et l'hymne qu'il entonne en l'honneur de la Terre\n      Est l'hosannah du beau Printemps aux fêtes claires !\n\n\n                                               PAUL MUSSCHE.\n"}, {"page_pdf": 372, "texte": ""}, {"page_pdf": 373, "texte": "CHACUN VEUT EN SAGESSE ÉRIGER SA FOLIE   (diptyque)\n                 par JEF LEKMPOBLS.\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "CHACUN VEUT EN SAGESSE ÉRIGER SA FOLIE   (diptyque)\n                 par JEF LEHMPOBLS.\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": ""}, {"page_pdf": 376, "texte": "     Une Académie de Littérateurs\n\n  La question de l'opportunité de la création, au sein de l'Académie royale,\nd'une classe de littérature française, ayant été agitée plusieurs fois en Belgique\net résolue en sens contradictoires, nous avons cru utile d'interroger à ce\nsujet les littérateurs eux-mêmes. Nous publions ici la lettre-circulaire que\nnous leur avons adressée et nous la faisons suivre des réponses. Nous\ndonnons celles-ci dans l'ordre de leur réception.\n\n\n\n              MONSIEUR ET CHER             CONFRÈRE,\n\n\n\n                    A plusieurs reprises déjà et s u r t o u t en ces derniers\n                    t e m p s les littérateurs se sont p l a i n t d e ce qu'ils\n                    n'avaient point de représentants dans une aca-\n                    d é m i e , d o n t le titre : Académie des belles-lettres,\n                    semblerait i n d i q u e r qu'elle ne devrait se com-\n                    poser que de l i t t é r a t e u r s .\n                       L a question : Faut-il            admettre des   littérateurs\ndans la Classe des lettres vient d'être posée à l'Académie m ê m e .\nVoici en quels t e r m e s M . Godefroid K u r t h y a r é p o n d u :\n\n   Faut-il admettre des littérateurs dans la Classe des lettres ?\n   A première vue, il semble qu'une question pareille ne soit susceptible\nque d'une réponse affirmative; je n'hésite cependant pas à répondre néga-\ntivement. Notre Classe porte un nom qui donne lieu à un malentendu. Si\non l'appelle Classe des lettres, c'est faute de trouver dans le vocabulaire\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": "  304                                  DURENDAL\n\n\n\nactuel une expression qui la désigne d'une manière adéquate. Cette Classe\nn'est en réalité qu'une Classe des sciences qui se rapportent à l'homme et à\nla société, et que je regrette de ne pouvoir, parce que nous ne sommes pas\nles maîtres du langage, appeler du vieux nom si expressif et si large\nd'humanités. Son but, c'est de cultiver en commun et d'aider à progresser,\npar les moyens qui sont à sa disposition, les diverses sciences qui forment\nson domaine. Elle ne se distingue en rien, sous ce double rapport, de la\nClasse des sciences proprement dite, au sujet de laquelle il n'y a jamais eu\nde malentendu. Or, la littérature est un art et non une science, et il n'y a\nrien ou presque rien de commun entre les travaux de l'artiste et ceux du\nsavant (1).\n   C'est la raison pour laquelle, à mon sens, il n'y a pas lieu d'introduire\ndans notre Classe les représentants des belles-lettres. Ils seraient égarés\nparmi nous, non qu'ils n'y trouvent pas le tribut de sympathie ou d'admi-\nration qui leur revient, mais parce qu'ils ne seraient pas dans leur véritable\nmilieu. Si donc on estime qu'il soit utile pour les belles-lettres de grouper\nleurs membres en académie, il doit être bien entendu que ce n'est pas dans\nnotre Classe qu'il faut les introduire.\n   Il faut, ou bien créer à leur usage une Classe des belles-lettres, sauf à\ndonner à la nôtre un nom qui exprimerait d'une manière plus exacte ses\nvéritables attributions, ou bien les réunir dans une section spéciale de la\nClasse des beaux-arts, qui deviendrait ainsi la Classe des beaux-arts et des\nbelles-lettres.\n   Sera-ce rendre un vrai service à la littérature que d'enrégimenter ainsi\nses principaux représentants ? Je ne voudrais pas l'affirmer sans réserve. Il\nest de la nature du travail scientifique de progresser dans les ateliers com-\nmuns et grâce aux efforts collectifs; il est de l'essence du travail artistique\nde devoir ses plus beaux chefs-d'œuvre à la méditation solitaire et à l'inspi-\nration personnelle. Au surplus, et quelles que soient les diverses manières\nde voir sur cette question, elles ne sauraient, je pense, nous empêcher d'être\nunanimes quant à la distinction à établir entre les sciences que nous culti-\nvons ici et l'art littéraire proprement dit.\n  Cette distinction, si je ne me trompe, est rigoureusement observée clans\ntoutes les académies du monde, sans omettre l'Académie des Inscriptions et\nBelles-Lettres, qui, comme notre Classe, porte un nom traditionnel, peu en\nrapport avec la nature et avec l'étendue de ses travaux actuels.\n\n\n  (1) On ne me fera pas dire, j'espère, que l'artiste ne peut pas être un savant, ou que le\nsavant n'a pas à se préoccuper d'être artiste.\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           305\n\n\n   Ces conclusions de M. Kurth ont été ratifiées par un vote\nunanime des membres de l'Académie.\n   M. Kurth, en nous communiquant sa réponse que l'on vient\nde lire, nous engage à poser à notre tour la question aux inté-\nressés eux-mêmes et à publier leurs avis dans Durendal. Nous\navons trouvé son idée heureuse. C'est, nous semble-t-il, le moyen\nle plus pratique et le plus efficace de résoudre la question et\nd'éclairer en même temps le gouvernement sur la décision à\nprendre.\n   Nous venons en conséquence, Monsieur, vous prier d'avoir\nl'obligeance de nous donner votre avis. Vous seriez bien aimable\nsi vous vouliez le faire en répondant aux questions suivantes :\n   1° Que pensez-vous de l'utilité de la création au sein de\nl'Académie royale d'une Classe (ou d'une section) spécialement\nréservée aux Belles-Lettres ?\n   2° En quoi devrait consister, d'après vous,les travaux de cette\nClasse (ou section) ?\n   3° Pour bien préciser ne voudriez-vous pas libeller ce qui\ndevrait être l'ordre du jour ordinaire des séances de cette Classe\n(ou section) ?\n\n\n  EDMOND PICARD :\n\n  Réponses : 1° Aucune utilité ! En Belgique, cette Académie royale est un\nmauvais pastiche doctrinaire d'une institution française routinière et\nsurannée. Cela ne sert qu'à fleurir de titres les vanités maladives et de clin-\nquant les gloires douteuses. Cela a l'inconvénient de mettre le bât aux\nnatures originales. C'est un gaspillage de forces ! C'est une garde civique\nde l'Art !\n  2° Voyez ce que font les classes existantes. Une Classe nouvelle s'occupe-\nrait fatalement des mêmes niaiseries : discours conventionnels, rapports\nqui paraîtraient aussi bien ailleurs, réunions sommeillantes, distributions\nde récompenses prudhommesques, cérémonial congratulatoire. C'est con-\ntraire à nos mœurs faites de liberté, d'originalité et d'hostilité à tout ce qui\nest l'officiel creux et prétentieux.\n   3° L'ordre du jour devrait être celui des multiples questions littéraires\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": " 306                              DURENDAL\n\n\n\ndont les écrivains et l'opinion publique se préoccupent sans interruption\nchez nous. Ce serait écrasant pour un consistoire académique. Rapidement\nil jetterait bas un tel fardeau pour ne plus échanger que les propos séniles\nque l'on sait.\n\n\n  EUGÈNE      DEMOLDER :\n\n   Puisque cette Académie n'existe pas, il me semble inutile de la créer. Ce\nn'est pas elle qui aurait suscité Lemonnier, Eekhoud, Verhaeren. Maeter-\nlinck, Van Lerberghe, Elskamp ou Delattre, n'est-ce pas ? A quoi servirait-\nelle? Voyez donc la vieille Académie française, qui radote sous ses coupoles,\net continue, avec un formalisme décrépit, les traditions d'un siècle despo-\ntique et ordonné, qui n'ont plus rien à démêler avec nos temps. Son\ndictionnaire soumet l'évolution de la langue à un examen de pions refroi-\ndis par la vieillesse. Ses couronnes ? Ses prix ? Distribués aux livres\n\" conformes \", inoffensifs, \" réguliers \", ils contribuent au dessèche-\nment et à l'aplatissement de l'esprit français, en poussant nombre de lettrés\nà suivre les modes consacrés, les règles adoptées, en vue de ces lauriers\nofficiels. D'autre part, lorsqu'on sait grâce à quelles compromissions et\nquelles intrigues on fait partie des Quarante, on est plus persuadé encore\nà-croire qu'il serait utile à la dignité de la France de les supprimer.\n  Vous voudriez ça en Belgique ?... Ce sera la même chose, en petit... Le\ngouvernement nommerait les académiciens ? Mais, alors, on n'en choisira\nque de « bien pensants » sous ce régime, et, sous le futur ministère, les\nrédacteurs du Peuple ou de l'Art Moderne auront, seuls, des chances. Ce\nsera comme pour le choix des magistrats ! Et l'Académie, instrument du\npouvoir, se tournera, suivant les soleils levants, vers l'Art pour Dieu ou\nvers l'Art Social!\n   Le but final de votre enquête est le bien de notre littérature, et non, je\nl'espère, de créer des académiciens. Croyez-le bien, une Académie ne peut\nêtre que néfaste. Elle voudra dominer, tailler, régler, imposer; elle ira\nd'instinct au médiocre : elle déprimera. Enfin, elle deviendra le refuge\nde ceux qui veulent se faire palmer d'or et charger de médailles! J'y vois\ndifficilement de francs et purs artistes.\n   Voyez donc aussi l'Académie de Peinture ! Mais c'est l'ennemi né et\nféroce de la vraie peinture, de l'art libre, prime-sautier, original et patrial!\nC'est le château hargneux de la ganacherie, le palais odieux du poncif, la\ncaserne du lieu commun pictural.\n   Tenez! Je vais vous dire une chose, qui fera hurler tout le crétinisme à\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "                UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                              307\n\n\n\nperruques, mais que je pense, et que je suis heureux de proclamer : Octave\nMaus, à lui seul, a fait plus de bien aux jeunes peintres et à l'esprit public,\npar les XX et la Libre Esthétique, en douze ans, que toits les pontifes de\nl'Académie, depuis 1830!\n   Aussi je suis partisan ardent, en art, de l'initiative particulière, de la\nlutte privée, de l'évolution libre. A bas les académies! Et pour finir, je\nvous signale une chose qui sera plus utile qu'une classe de lettres : une\nligue, libre, avec, à sa tête, des personnages tels que MM. Charles Buls,\nle chevalier Descamps, Paul Janson, Jules Le Jeune, Léon Somzée. En\ndehors de toute école, admettant tous les livres, qu'ils soient d'Eekhoud ou\nde Mockel, de Picard ou de Haulleville, de Verhaeren ou de Giraud, de\nLemonnier ou de Demade, cette ligue propagera la lecture des auteurs\nbelges. Indépendante, elle aura une influence suffisante sur l'Etat pour que\ncelui-ci écoute ses avis et ses requêtes au sujet du fonctionnement de la\nDirection des Lettres, laquelle suffit comme intervention gouvernementale.\nEn même temps, elle agira sur le public : ce sera une vaste Libre Esthétique\nlittéraire. C'est plus moderne, plus profitable, plus vivant, plus pratique\nqu'une académie, n'est-ce pas? Et puis cela ne fait pas des académiciens\navec des écrivains : la ligue leur laisse leur liberté et leur dignité, puis-\nqu'elle agit en dehors d'eux et même à leur insu !\n\n\n  HENRI M A U B E L :\n\n  A votre question concernant la création, au sein de l'Académie royale de\nBelgique, d'une classe ou d'une section spécialement réservée à l'art litté-\nraire, permettez-moi de répondre très brièvement : je crois cette création\ninutile.\n\n  VALÈRE G I L L E :\n\n   Je suis enchanté de l'interprétation donnée à l'appellation Classe des\nLettres par l'éminent historien, M. Kurth, et la Classe tout entière.\n   Je la crois, d'ailleurs, complètement erronée : elle est en évidente contra-\ndiction avec l'esprit qui présida à la réorganisation de l'Académie en 1845.\nLisez, pour vous convaincre, le rapport présenté au Roi par Sylvain Van\nde Weyer, ministre de l'Intérieur, en novembre 1845, l'arrêté royal réorga-\nnisant, le 1er décembre 1845. l'Académie royale des Sciences et Belles-\nLettres, et ensuite le règlement général de l'Académie de la même date. Ce\ndernier fait entrer dans l'une des sections de la Classe des Lettres, les\nlittératures française et FLAMANDE.\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": " 308                              DURENDAL\n\n\n\n  Néanmoins, je me déclare satisfait, à condition que l'on mette au même\nrang d'égalité la littérature française et la littérature flamande.\n  Vous avez vu plus haut que l'une et l'autre ont leur place réservée dans\nla Classe des Lettres. Or, le 8 juillet 1886, l'arrêté suivant figurait au\nMoniteur :\n\n     Voulant donner une nouvelle preuve de Notre sollicitude pour les inté-\nrêts des lettres néerlandaises ;\n   » Considérant que rien ne peut en favoriser davantage le développement\nque l'institution d'une Académie littéraire permanente ;\n   » Sur la proposition de Notre Ministre...\n\n              » Nous avons arrêté et arrêtons :\n  » ARTICLE PREMIER. — Il est institué à Gand, sous la dénomination de\n« Koninklijke..., etc. », une Académie de littérateurs et de savants ayant\npour objet l'étude et la culture de la langue et de la littérature néerlandaises.\n\n\n  \" ART. 4. — Il y a vingt-cinq membres titulaires; vingt de ces membres\ndoivent être Belges et avoir leur résidence en Belgique; les cinq autres\npeuvent être choisis parmi les littérateurs et savants néerlandais domiciliés\nen Belgique. \"\n   Ma réponse? Le principe d'égalité des langues exige que l'on fasse pour\nles. Belges français ce qu'on a fait pour les Belges flamands. Que l'on\nprenne le même arrêté en remplaçant le mot néerlandais par le mot\nfrançais.\n   C'est une question de droit.\n\n\n  EUGÈNE      GILBERT :\n\n   Non, la création d'une section des « Belles-Lettres » au sein de l'Aca-\ndémie royale de Belgique, ne me paraît pas désirable. Comme l'histoire se\nrépète indéfiniment, nous ne manquerions pas de voir cette « Classe des\nBelles-Lettres \" fermer systématiquement ses portes aux artistes les plus\nindépendants, pour peu qu'ils aient quelque génie. Alors, quoi? Offrir à\nl'effervescence railleuse des jeunes écoles un « jeu de massacre » en plus\nou quelques nouvelles têtes-de-Turc? C'est bien inutile.\n   Pourquoi ne pas laisser à ses douces habitudes cette bonne vieille Classe\ndes Lettres, aux yeux de laquelle les titres les plus méritoires ont toujours\nété : faire de la politique et dédaigner la littérature...!\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": "                       UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                      309\n\n\n\n  GEORGES M A R L O W :\n   Il me paraît qu'en réunissant à date fixe nos artistes en une salle austère\npour y ébaucher, à l'instar des académiciens de Paris, quelque vague dic-\ntionnaire, où le mot \" vers \" sera prétexte à querelles entre Iwan Gilkin et\nEmile Verhaeren, on ne fera pas même la fortune d'un éditeur.\n   Car, à moins de commencer leur travail à rebours, pour plaire aux gram-\nmairiens décadents et aux décadents sans grammaire, ni Emile Verhaeren\nni Iwan Gilkin ne mèneront aussi loin leur travail. A quoi bon alors les\ndistraire de leurs rêveries?\n   Qu'Albert Giraud, Valère Gille, Fernand Séverin ou Maurice Maeterlinck\nenjolivent la couverture de leurs volumes de la vignette du futur institut ou\nde la firme de leur libraire, ils seront toujours de merveilleux poètes\nadmirés des lettrés et ignorés du public. Ce n'est pas la sanction gouverne-\nmentale qui forcera le peuple à acheter leurs livres, et ceux qui les lisent\nn'ont pas besoin de leur consécration officielle pour les aimer.\n\n\n  IWAN G I L K I N :\n\n  Vous me demandez ce que je pense de la création d'une classe ou d'une\nsection de littérature au sein de l'Académie de Belgique. Comment pour-\nrais-je en penser quelque chose, puisque je ne suis pas académicien? Assu-\nrément, je n'en pense point de mal. Pourquoi les écrivains n'auraient-ils\npas leur académie comme les peintres, les sculpteurs et les flamands ?\n   Si cette \" Académie de littérateurs \" — comme vous l'intitulez — est des-\ntinée à voir le jour, je lui souhaite de n'être pas trop académique, et pour-\ntant de l'être assez. Que les dieux l'aident à trouver la juste mesure!\n   Je suis persuadé que, une fois fondée, elle découvrira d'elle-même son\nprogramme et ses ordres du jour; voilà pourquoi je n'aurai pas l'imperti-\nnence de lui en proposer un modèle, bien que vous m'y invitiez avec une\naimable hardiesse.\n\n\n  ARNOLD G O F F I N :\n\n Tous les journaux, de temps à autre, insèrent un entrefilet selon la for-\nmule suivante :\n   \" BELLES-LETTRES. — La classe des lettres de l'Académie de Belgique a\nprocédé, mardi, à diverses élections. MM. X. et Y. ont été élus membres\ntitulaires; MM. A. et B. ont été nommés membres correspondants. \"\n   Léger caillou broyé entre les meules endiablées de la presse avec mainte\n"}, {"page_pdf": 383, "texte": " 310                              DURENDAL\n\n\n\npierre plus grosse et plus dure, parmi les faits divers, ou avec le strass et\nla verroterie des nouvelles à la main — sans que personne y prête attention.\n   Malgré tout, cependant, ces quelques lignes intercalent dans la pensée du\nlecteur comme une fugitive vision de cette Académie fantomale : — Quelque\nrestreinte assemblée de graves et solennels personnages, chauves de préfé-\nrence, assis symétriquement sous une coupole dont la lumière diffuse met\nun reflet sur leurs crânes luisants. Et. réellement, en un édifice quelconque\nde Bruxelles, au milieu d'un mobilier vaguement Empire, dans un hémi-\ncycle entouré de colonnes postiches, des êtres que l'on croirait animés,\nombres blafardes et chevrotantes parmi lesquelles quelques individus actifs\net vivants sont égarés, reviennent périodiquement, convoqués par un secré-\ntaire, qualifié dérisoirement de perpétuel, qui leur envoie des billets de\nfaire part.\n   Jamais, sans doute, un profane n'a pris le courage de réunir les infor-\nmations et de faire les démarches nécessaires pour devenir spectateur d'une\nde ces séances — de spiritisme ! Il serait absurde même d'y aller pour se\nréchauffer, l'hiver, car l'architecture officielle est réfrigérante, par essence,\net, peut-être, l'éloquence académique doit-elle aux lieux où elle se déploie\nsa caractéristique glaciale.\n   Il est, d'ailleurs, probable qu'aucune parole ne trouble les froids échos\nde ce vénérable cénacle, heureux de se survivre, sans plus; ou bien nos\nimmortels anonymes témoignent d'une discrétion et d'un mépris des applau-\ndissements des hommes presque sublimes!\n   Un jeu de société, fort en vogue, jadis, consistait à énumérer les noms\ndes membres de l'Académie française: après une dizaine, des gens furieu-\nsement lettrés renonçaient; les érudits s'arrêtaient à quinze; quelque Pic\nde la Mirandole extrayait de sa phénoménale mémoire deux ou trois noms\nencore; un badaud citait un illustre auquel personne n'aurait songé, puis\ntout le monde se regardait, surpris d'avoir aperçu l'illusion de la célébrité...\nQuel fumiste intrépide oserait faire de notre Académie l'objet d'une telle\ngageure ?\n   Peut-être contient-elle — peut-être ne contient-elle que des gens de\nvaleur ! Mais, il faut l'avouer, ils ne sont ni bavards ni bruyants et, s'ils se\nmanifestent quelquefois, c'est chez un libraire auquel ils ont fait jurer le\nsecret. A force de questions insidieuses et réitérées, on parvient à savoir\nque l'Académie compile une Biographie et une Bibliographie nationales, qu'elle\npublie un bulletin, que certains de ses membres ont édité de nombreux et\nconsidérables volumes, les textes revisés et commentés du Roman de la Rose,\nde Commines, de Froissard, de plusieurs autres chroniqueurs; des collections\n"}, {"page_pdf": 384, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           311\n\n\nd'actes, de cartulaires, de correspondances diplomatiques, etc.; on prononce\nles noms de Wauters, de Kervyn, de Gachard, de Kürth, etc., notoires,\nillustres même dans le monde des historiens et des savants, partout — sauf\nen Belgique ! La modestie messied à un corps tel que l'Académie; ses publi-\ncations devraient se faire, non sous le manteau, dans l'ombre, à la clan-\ndestine, mais de manière à faire connaître l'existence de ces intéressants\ntravaux à ceux auxquels ils peuvent être utiles.\n   Ce singulier esprit particulariste, ennemi de la publicité, proviendrait-il\nde ce que tous les professeurs, savants, érudits, archivistes, dont l'Aca-\ndémie constitue en quelque sorte l'éméritat, sont occupés sans cesse\nd'oeuvres archaïques, vétustes ou mortes ? Il lui paraîtrait bien subversif,\npourtant, celui qui lui conseillerait de s'infuser un peu de sang chaud et\nvivant, en élisant un des artistes de lettres qui font l'honneur actuel de\nnotre littérature !\n\n\n\n\n   Ces lignes légèrement irrévérencieuses, écrites il y a quelques années, se\nterminaient par un vœu que nous semblons à la veille de voir réaliser.\n   La question a été agitée dernièrement par la classe des Belles-Lettres\nelle-même et M. Kurth a démontré, d'une façon irréfutable, que, dans sa\nconstitution présente, cette classe devait rester fermée aux littérateurs.\nCependant, s'il nous en souvient, Van Hasselt, MM. Louis Hymans et\nPotvin firent partie, de leur vivant, de l'Académie. Quels étaient les titres\nscientifiques de Van Hasselt ou les titres quelconques de MM. Louis\nHymans et Potvin ? A quelle classe appartenaient-ils ? Nous avouons\nl'ignorer.\n   Les peintres, les sculpteurs et les musiciens accaparent une section de\nl'Académie; les littérateurs flamands remplissent toute une Académie!\nPourquoi les écrivains de langue française seraient-ils frappés d'ostracisme\net ne posséderaient-ils point également un organisme officiel ?\n   Le plus simple serait, probablement, d'annexer à la section des Beaux-\nArts une classe destinée aux Lettres pures.\n   On satisferait de la sorte les écrivains qui soupirent après des distinctions\nhonorifiques et attendent du gouvernement la consécration publique de leur\ntalent — ou plutôt, de leur génie. Le rapprochement des clans adverses,\n« dans le sein de l'Académie », contribuerait, on peut l'espérer, à apaiser —\nou à exaspérer ! — les querelles qui, sous prétexte d'esthétique littéraire,\nséparent nos gens de lettres.\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": " 3l2                                   DURENDAL\n\n\n\n   Mais quel serait le rôle du nouveau sanhédrin? Quelles discussions égaye-\nraient ses séances ? L'État lui déléguerait, sans doute, la décision des con-\ncours littéraires; le privilège de décerner le prix quinquennal, qui appartient,\naujourd'hui, à des commissions recrutées au petit bonheur et composées de\nmembres d'une compétence, en général, sujette à caution.\n   Il est vrai qu'au cours des quinze dernières années, la palme a été attri-\nbuée avec équité à d'éminents écrivains; mais est-ce là autre chose qu'un\nhasard heureux, dû à la présence fortuite dans la commission d'un membre\nmieux informé que ses collègues ?\n   La composition même de la nouvelle Classe des Lettres la clouerait, natu-\nrellement, d'une connaissance plus étendue et plus approfondie de la pro-\nduction littéraire belge.\n   On pourrait objecter que, si elle doit se borner au jugement d'un concours\nquinquennal, les travaux ne l'accableront pas! Mais il est d'expérience qu'il\nsuffit de livrer à leur propre ingéniosité les corps constitués les plus inutiles,\nles fonctionnaires gratifiés des sinécures les mieux avérées, pour qu'ils\ndémontrent, bientôt et victorieusement, l'impérieuse nécessité de leur\nexistence !\n\n\n  H. F I E R E N S - G E V A E R T :\n\n   Après vingt années d'efforts persévérants, les littérateurs français de\nnotre pays n'ont pas encore réussi à conquérir l'attention du public belge.\nLes trop rares encouragements officiels qu'on leur a distribués ne pou-\nvaient les dédommager de l'indifférence de leurs compatriotes. La nouvelle\ngénération, moins féconde et moins enthousiaste que la précédente, semble\nsouffrir d'une sorte de lassitude, de découragement. Les aînés, en général,\nn'ont réussi qu'à s'assurer des situations matérielles médiocres; leur\ninfluence intellectuelle ou morale sur la masse est restée nulle De tels\nrésultats ne sont pas faits pour exciter de nouvelles ardeurs. Il importe\nd'assurer au plus vite l'avenir incertain de nos lettres françaises, et\nj'estime que l'admission des écrivains : romanciers, poètes, auteurs drama-\ntiques, essayistes, critiques littéraires, au sein de l'Académie royale serait\nun remède des plus efficaces.\n   Nos compatriotes attachent une grande importance aux consécrations\nofficielles. L'écrivain, l'a tiste ou le savant qui n'occupe pas quelque poste\nimportant ou qui n'est point décoré n'est rien à leurs yeux. On le traite, suivant\nl'expression de Balzac, de « zéro social ». Le bénéfice moral que nos écri-\nvains retireraient de leur entrée à l'Académie serait considérable. Jouissant\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                          3l3\n\n\n\nenfin d'un prestige officiel égal à celui des autres membres : savants, musi-\nciens, peintres, etc., ils prendraient une importance soudaine aux yeux de la\nfoule. Grandis dans l'opinion générale, ils concevraient plus nettement leur\nrôle qui est, non de se confiner dans un idéal égoïste — ainsi que l'ont fait\nplusieurs d'entre eux — mais de populariser leur rêve, d'enseigner à tous\nla beauté. Nos écrivains ne devraient-ils pas une grande reconnaissance au\ngouvernement qui, par son initiative, aurait accompli ce miracle de rendre\nles lettres à leur vraie mission éducatrice? Et ainsi se réconcilieraient dans\nnotre pays les classes dirigeantes et les hommes de pensée dont l'isolement\nactuel peut entraîner de déplorables conséquences. La création d'un \" corps\nlittéraire \" sera donc utile aux écrivains d'abord, ensuite au pays lui-même.\n   M. Kurth, dans son intéressante communication, semble douter que ce\nserait un service rendu à la littérature que de réunir ainsi ses principaux\nreprésentants. \" Il est de l'essence du travail artistique, écrit-il, de devoir\n\" ses plus beaux chefs-d'œuvre à la méditation solitaire et à l'inspiration\n\" personnelle. \" M. Kurth oublie qu'il existe une classe des Beaux-Arts où\nsont « enrégimentés » les architectes, les peintres, les sculpteurs, les gra-\nveurs, les compositeurs. Quel bénéfice un musicien peut-il retirer au point\nde vue technique de ses entretiens avec un peintre ou un constructeur? Au\nsurplus, l'admission, des littérateurs purs est parfaitement prévue par les\nstatuts de l'Académie. M. Potvin est entré dans la classe des Lettres en\nqualité de poète. Cette même classe compte MM. Jules Lemaître et Sully-\nPrudhomme parmi ses associés étrangers. L'Académie flamande ne com-\nprend-elle pas aussi des écrivains-artistes? Certes, nos littérateurs n'auront\npas plus de talent parce qu'ils feront partie d'un groupe académique. Qui\nserait assez béotien pour le prétendre? Les académies, qu'il s'agisse de\nsavants, d'historiens, de philosophes, d'artistes, de littérateurs, ne con-\nsacrent que des réputations établies auxquelles on veut assurer une autorité\nmorale, sinon définitive, du moins plus étendue. Nous ne demandons pas\nautre chose pour les écrivains belges.\n  Avant de répondre à vos deux dernières questions, permettez-moi\nd'attirer votre attention sur un point que vous n'avez pas cru devoir\nsignaler à vos correspondants. Il s'agit de la constitution et de l'importance\ndu nouveau groupe par rapport aux classes existantes.\n   L'Académie royale de Belgique se compose actuellement de trois classes :\nclasse des Sciences, classe des Lettres et classe des Beaux-Arts. Depuis sa\ncréation par Marie-Thérèse, ses cadres ont subi des changements successifs.\nOn s'est presque toujours inspiré pour ces modifications des exemples\nfournis par l'Institut de France. Or, examinons l'organisation actuelle de\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": "  314                              DURENDAL\n\n\n\nla Compagnie fondée par Richelieu. L'Institut est formé de cinq académies :\nl'Académie française, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, l'Aca-\ndémie des Sciences, l'Académie des Beaux-Arts et l'Académie des Sciences\nmorales et politiques. Nos classes des Sciences et des Beaux-Arts corres-\npondent exactement aux Académies des Sciences et des Beaux-Arts de\nl'Institut. A elle seule notre classe des Lettres contient donc l'équivalent\ndes trois autres académies : française, inscriptions et belles-lettres, sciences\nmorales et politiques. En réalité, et sauf peut-être l'exception signalée plus\nhaut (celle de M. Potvin) elle ne renferme que des personnes qui, en France,\nferaient partie des Académies des Inscriptions et Belles-Lettres et des\nSciences morales et politiques. Il conviendrait donc de changer la dési-\ngnation de cette classe unique, de l'appeler par exemple \" Classe des Ins-\ncriptions et des Sciences morales et politiques \" et d'instituer une classe spéciale\ncorrespondant à l'Académie française.\n   La nouvelle création ne peut donc pas consister à adjoindre seulement\n une section à l'une des classes existantes. M. Kurth a fort bien dit pourquoi\nles littérateurs sont actuellement égarés dans la classe dite des lettres.\nD'autre part la classe des Beaux-Arts est divisée en six sections de cinq ou\nsix membres chacune (parfois moins); en y joignant une section nouvelle\non ne pourrait introduire qu'un nombre trop limité d'écrivains dans l'Aca-\ndémie. C'est pourquoi je crois devoir préconiser la création d'une classe de\n30 membres. Il n'est point nécessaire d'en remplir les cadres dès le premier\njour. Un groupe d'écrivains marquants constituerait le noyau fondamental\nde cette classe, qui, peu à peu, appellerait à elle les talents nouveaux. Le\nnombre des correspondants et des associés serait le même que pour les\nautres divisions de l'Académie.\n   J'en arrive au programme par lequel la classe nouvelle démontrerait son\nutilité à tous. Le soin lui incomberait de distribuer le prix quinquennal de\nlittérature française, les prix de littérature dramatique, de choisir les livrets\nde cantate pour les concours de Rome, etc., etc.. Abandonnant à la « classe\ndes Inscriptions et des Sciences morales et politiques » les problèmes de\nphilologie ancienne et moderne, les travaux relatifs à l'économie politique,\nau droit, à la législation, etc., elle se réserverait tout ce qui concerne\nl'histoire de la langue et de la littérature françaises dans notre pays,\ns'appliquerait à combattre les wallonismes et les flandricismes, chercherait\nen outre s'il n'y a pas lieu d'enrichir le vocabulaire français de certains\nmots du parler belge, très harmonieux, très expressifs, et qui méritent à\ntous égards d'être introduits dans la langue écrite. Ce n'est point pour fixer\ndes lois littéraires qu'il faut constituer une classe nouvelle, mais pour\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           3l5\n\n\npermettre à la langue française de se développer parmi nous d'une manière\nlogique, raisonnée. Les recherches sur nos écrivains qui se sont servis du\nfrançais au moyen âge et aux époques plus récentes, les travaux de critique,\nles études prosodiques, etc., s'offriraient également à l'activité des membres.\nIls arrêteraient les programmes des concours littéraires, distribueraient\ndes récompenses aux jeunes écrivains de talent, s'occuperaient de publier\nles monuments français de notre ancienne activité littéraire. Leur tâche\nserait de favoriser de toutes les manières le goût, la culture et le déve-\nloppement de la littérature française en Belgique.\n   Avant de terminer ma lettre déjà trop longue, un mot encore sur le titre\nde la classe nouvelle. La désignation éventuelle de classe des lettres ne me\nparait pas suffisamment précise puisque nous avons également les lettres\nflamandes en Belgique. Il faudrait, me semble-t-il, choisir le titre de classe de\nlittérature française qui permettrait de grouper tous les Belges qui dans des\nécrits en langue française ont fait d'oeuvre d'artiste.\n\n  MAURICE DES O M B I A U X :\n   Les trois questions que vous me faites l'honneur de me poser ne man-\nquent point de m'embarrasser. J'ai déjà entendu parler, longuement, de\nl'entrée des écrivains belges dans notre Académie des Belles-Lettres, mais\njamais je n'avais pensé qu'on me prierait de me trouver dans un état d'esprit\nanalogue à celui du Grand Cardinal, quand il fonda l'assemblée des Immor-\ntels.\n   Je connaissais déjà l'opinion de l'éminent M. Kurth et je n'avais pas à y\ncontredire. Tout au plus faisais-je quelques réserves au sujet du pénultième\nalinéa du discours que vous reproduisez. Créer une classe destinée aux\nlittérateurs, n'est pas nécessairement enrégimenter ceux-ci. Le talent de\nnos écrivains n'augmentera pas de leur entrée dans une Académie, mais il\nest tout aussi certain qu'il n'en sera pas diminué.\n   Cette légère divergence exprimée, je suis, comme M. Kurth, d'avis que\nl'utilité d'une telle section n'est pas péremptoire pour nos hommes de\nlettres. Cependant ne croyez-vous pas que notre littérature ne pourrait que\ngagner, si ses principaux représentants se rencontraient assez assidûment\ndans ce salon qu'est, avant tout, une Académie ? Elle y perdrait de sa...\ncomment dirais-je, de sa sauvagerie, si vous voulez, quoique le terme soit\n un peu vif. Cette littérature nationale ne date pas de longtemps, elle sort\n des ténèbres et comme toute humanité en sa jeunesse, elle a des mœurs\n assez barbares. L'Académie adoucirait peut-être ces mœurs, ce qui, à tout\n prendre, serait déjà un heureux résultat.\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": " 316                             DURENDAL\n\n\n\n   Mais la création de la classe des Belles-Lettres me paraît être presqu'un\ndevoir pour l'État. Du moment qu'il crée une Académie où les savants, les\nphilologues, les historiens, les orateurs et les critiques sont représentés, il\nse doit à lui-même de ne point négliger les écrivains. Ainsi, même si je con-\nsidérais l'institution comme de peu d'utilité pour les hommes de lettres, je la\nrevendiquerais comme citoyen, estimant qu'un pays doit honorer ses artistes.\n   La philologie n'a pas avancé d'une ligne parce que plusieurs de ses bril-\nlants représentants faisaient partie de l'Académie; il serait pourtant regret-\ntable qu'ils n'en fussent pas. Je crois qu'il faut raisonner de même à\nl'égard de la littérature.\n   Arrivons à la seconde question. En quoi consisteraient les travaux de\ncette institution ? Je crois que la section dont fait partie M. Kurth et qui\ncontient deux ou trois écrivains, s'occupe de temps en. temps de questions\nlittéraires. Les attributions devraient donc être modifiées et ces questions\ndeviendraient l'apanage de la nouvelle section.\n   Pour ce qui est du n° 3, il est difficile de vous répondre à brûle-pourpoint.\nVous demandez, en somme, de trouver l'équivalent, pour notre Académie,\ndu fameux dictionnaire auquel l'Académie française travaille depuis des\ntemps immémoriaux et auquel elle travaillera', sans doute, jusqu'à la con-\nsommation des siècles. Pas tout à fait une tapisserie de Pénélope, mais\nquelque chose dans ce genre-là.\n   J e ne connais pas suffisamment l'organisation de notre Institut pour vous\nsatisfaire, mais il semble qu'une occupation quelconque ne serait pas difficile\nà trouver. Il y a d'intéressants problèmes touchant à l'enseignement de la\nlittérature. Il y aurait de curieux travaux à publier sur nos vieux poètes.\nM. Carton de Wiart a donné un aperçu de ce qu'on pourrait faire à cet\négard, dernièrement, dans une intéressante conférence à la Libre esthétique.\nDéjà cela a été commencé, il ne s'agirait que de continuer.\n   Bref, je pense qu'il ne faudrait pas chercher longtemps. Au surplus, les\ntravaux des académies n'ont jamais eu, ce me semble, une importance\nextraordinaire.\n   Permettez-moi encore un mot. Je ne pense pas que cette académie ou\nplutôt cette section doive être composée exclusivement d'écrivains que l'on\nappelle d'imagination. Comme à l'Académie française, il conviendrait d'y\nfaire entrer des critiques, des orateurs et aussi des historiens. Ces divers\néléments donnent à l'assemblée un équilibre, une pondération qui n'existe-\nrait pas dans une réunion de poètes et de romanciers. Le genus irritabile\nvatum se manifesterait peut-être avec trop de vivacité et la section y\nperdrait fatalement de son prestige.\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           317\n\n\n\n   En résumé, il vaudrait peut-être mieux ne pas créer de nouvelle classe,\nmais augmenter le nombre des membres de celle qui existe en ce moment,\nde dix par exemple, et octroyer les places nouvelles aux plus glorieux de\nnos littérateurs.\n   J'aurais voulu développer davantage certains points de ma réponse, mais\nje crains de vous avoir déjà pris trop de place.\n\n  LOUIS    D E LATTRE :\n\n   Une si petite fille que notre littérature on la voudrait déjà serrer du\ncorset académique et « procuster » du brodequin de l'officiel? — Non,\nn'est-ce-pas, vous ne le laisserez pas faire?\n  Songez qu'en 1635, où Richelieu prit fantaisie de réunir ses hommes de\nlettres, Villon, Rabelais, Ronsard et Montaigne, étaient morts de long-\ntemps. Quatre siècles de production littéraire continue avaient formé une\ntradition française. Et c'était une solide commère, capable de se défendre,\nque le cardinal livrait aux entreprises des Gombauld, des Conrart, des\nLamothe et autres immortels inconnus...\n   Encore le commerce de ces vieux messieurs anémia-t-il si singulièrement\nla gente dame que, longtemps, elle passa pour mourante !\n   Ah! laissons donc courir notre petite fille à sa fantaisie. Durant quelques\nsiècles encore, laissons-la mûrir au loisir du bon soleil libre.\n   Nous, nous n'y serons plus. Mais j'ose parier, allez, qu'il se présentera\nbien, et plus tôt que nécessaire, quelque compagnie de podagres pour\nenclore, dès qu'elle sera nubile, notre littérature aux gages, et la con-\ntraindre aux tristes jeux des dictionnaires, des palmes et des couronnes!\n\n  L'ABBÉ HECTOR HOORNAERT :\n\n  Je ne vois pas pour quels motifs les littérateurs ne seraient pas représentés\nà l'Académie. Il y a là tout d'abord une question de dignité qui a bien sa\nvaleur. D'après la déclaration que reproduit votre circulaire, les Lettres sont\ncomplètement abandonnées à elles-mêmes, avec leur prix quinquennal et\nquelques autres encouragements, ce qui les met dans un état évident d'infé-\nriorité vis-à-vis des Beaux-Arts et des Sciences.\n   Une Académie de littérateurs, pas plus en Belgique qu'à l'étranger,\nn'aurait à prendre la direction officielle des Lettres; elle formerait, comme\nailleurs — la divergence des idées ne permettant pas la poursuite d'un but\ncommun pour le fond — une assemblée compétente pour représenter les\nintérêts généraux de notre littérature et discuter toutes les questions qui se\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": " 318                             DURENDAL\n\n\n\nrapportent au progrès de sa valeur purement artistique. Une Académie\npourrait, à ce point de vue, rendre de grands services; elle centraliserait les\nforces éparses, et aiderait beaucoup à faire apprécier les œuvres nationales.\n\n  FERNAND SÉVERIN :\n  1° Je ne vois nullement la nécessité de créer au sein de l'Académie Royale\nune classe spécialement réservée aux Belles-Lettres. Cette création ne nous\nvaudrait, selon toute probabilité, ni une belle page de prose ni deux beaux\nvers de plus. Alors, à quoi bon?\n  S'agit-il de récompenser le mérite de tel ou tel écrivain? Encore une fois,\nà quoi bon ? Quand on peut écrire Hors du Siècle, ou les Miroirs de Jeunesse, ou\nEntrevisions, par exemple, on trouve sa récompense en soi-même;\n  2° Dès lors, je n'ai pas à chercher en quoi devraient consister les travaux\nde cette classe, ni quel serait l'ordre du jour de ses séances.\n\n  GEORGES E E K H O U D :\n\n   Avec M. Godefroid Kurth je doute fort qu'on rende un vrai service à la\nlittérature en enrégimentant ses principaux (?) représentants dans une\nAcadémie. L'Académie française, à Paris, suffit amplement. Il n'y a qu'une\nlangue française. Alors pourquoi deux académies?\n   Comme l'a fort bien dit le professeur Kurth, il est de l'essence du travail\nartistique de devoir ses chefs-d'œuvre à la méditation solitaire et à\nl'inspiration personnelle. La même autorité universitaire a clairement défini\nle rôle de la classe des lettres actuelle de l'Académie de Belgique. Elle a\nsa raison d'être comme classe des sciences. Les écrivains d'imagination, les\ncréateurs proprement dits, poètes, conteurs, dramaturges, n'y seraient point\nà leur place. Ils y perdraient même leur temps. Quant à une * classe » aca-\ndémique recrutée parmi les véritables écrivains, je me demande à quels\n « ordres du jour » on pourrait bien les occuper!\n   Pareils groupes ne valent que par les sympathies qui les ont formés, et par\nl'effort d'art commun, les aspirations opportunes nées des circonstances.\nVoilà pourquoi les plus méritants de ces groupes n'ont qu'un temps. En\ns'éternisant, pareils cénacles ont souvent compromis le bien réel qu'ils\navaient créé. C'est assez dire qu'une académie officielle de littérateurs, donc\nune institution permanente, serait plutôt nuisible aux lettres de cette contrée.\n\n   E M I L E VERHAEREN :\n  Vos trois questions ne me passionnent guère. Si la nouvelle académie doit\nsuivre les traditions de toutes celles qui, jusqu'à ce jour, en Belgique, l'ont\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "                    UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           319\n\n\n\nprécédée et entasser rapports sur mémoires et discours sur brochures\nuniquement pour donner aux académiciens l'agréable occasion de se prendre\net de se tenir en mutuelle estime et de se traiter de docte et savant confrère,\nil ne vaut guère la peine de s'occuper de quoique ce soit; si au contraire la\nnouvelle académie s'impose la tâche formelle d'aller vers le public, de lui\npréparer de vraies fêtes littéraires (célébration d'anniversaires d'art; glori-\nfication de tel écrivain illustre) d'orienter ses goûts vers notre littérature,\nsoit en la propageant dans les collèges ou athénées, soit en l'imposant aux\nrayons des bibliothèques publiques (surtout dans les villes de province), soit\nenfin en la récompensant, à l'occasion d'un livre publié, si en un mot la nou-\nvelle académie ne recule point devant la propagande et la lutte, j'appelle sa\ncréation de tous mes vœux. Certes, pour arriver à un tel résultat, il faudrait\nque l'académie nouvelle fût consultée par le département de l'instruction\npublique et que ses décisions fussent respectées, nettement. Puis il faudrait\nsurtout que les académiciens entre eux ne se dévorassent point.\n  Voilà comment je désire répondre à votre première question. Les deux\nsuivantes me semblent trop précises pour qu'on puisse, dès aujourd'hui, y\nsatisfaire.\n\n  MAURICE DULLAERT :\n   Je partage l'avis de M. Kurth : Pas d'immortels !\n   Une raison bien simple et que voici suffirait, si je ne m'abuse, à le\njustifier : \" Si l'on créait, en Belgique, une académie des Belles-Lettres, je\nn'en serais pas. A quoi bon, dès lors, une académie des Belles-Lettres ? \"\nCette raison péremptoire, on serait peut-être seul à l'exprimer, et l'on y\ngagnerait, à coup sûr, un durable renom de cynisme; mais combien la\ntairaient, qu'elle a convaincus ! Est-il téméraire d'avancer que le souci très\négoïste qui dicterait une telle réponse, serait, au fond, parmi les adversaires\ncomme parmi les partisans d'une académie, celui de l'énorme majorité des\nopinants ?\n   Mais j'ai hâte de dire, pour ceux qui douteraient du sérieux de cet\nargument, qu'il en est d'autres.\n  Et, tout d'abord, on ne saurait, se fondant sur l'égalité des langues en\nBelgique, conclure de l'existence d'une académie flamande à la création\nd'une académie des lettres françaises. L'Académie flamande a tout au moins\nune raison d'être philologique que n'aurait point l'autre académie : celle-ci\nn usurperait pas sans ridicule une tutelle confiée dès longtemps aux Quarante\npar le cardinal de Richelieu.\n   On se tromperait, d'ailleurs, gravement, si l'on tenait l'Académie gantoise\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": " 320                             DURENDAL\n\n\n\npour une assemblée de purs écrivains : poètes, dramaturges, romanciers,\nconteurs, critiques, n'y occupent certes pas la moitié, peut-être pas le tiers\ndes sièges. Les archivistes y foisonnent, en revanche, et les linguistes, sans\ncompter d'autres variétés nombreuses d'érudits que ne tourmentèrent jamais\nles affres du style. Est-ce un groupement semblable que rêvent les partisans\nde la future académie ? Non, sans doute.\n   Et pourtant, qu'ils ne se bercent pas d'illusions : c'est un groupement du\nmême genre qu'après force intrigues et tiraillements, leur imposeraient les\ncirconstances. Toutes sortes de considérations étrangères à la littérature,\nsociales, politiques, morales, mondaines même, écartant certains hommes\nque l'on devine, accueillant d'autres hommes que l'on devine mieux encore,\ncomposeraient une académie saluée, dès sa naissance, par un vaste concert\nde plaintes, de railleries et de huées.\n   Poussons même l'optimisme jusqu'à supposer que, par un miracle de tact\net de diplomatie, le gouvernement, à qui le choix incomberait des premiers\nacadémiciens, réussisse à distribuer les fauteuils sans faire de mécontents,\nà grouper avec éclectisme, dans une assemblée d'élite, ceux qui honorent\ndavantage, en Belgique, les lettres françaises; quels services attendra-t-on\nde cette assemblée?\n  Son utilité se bornera-t-elle à satisfaire quelques vanités, à estampiller\nquelques talents, à répartir quelques jetons de présence? Ce serait peu.\n  Elle ferait davantage, dit-on : c'est elle qui dispenserait, sous la forme de\nprix multiples, la manne aux gens de lettres. Tout beau! Tant de prix\nsont-ils vraiment désirables ? Dans un pays où la production littéraire est\nforcément et restera toujours assez restreinte, prodiguer les palmes, ce\nserait non seulement en déprécier l'honneur, mais couronner souvent des\nmédiocres et, par suite, se discréditer. Il ne faut pas que les distinctions\nacadémiques deviennent une forme de l'aumône, ni que l'académie se\nconfonde avec l'assistance publique.\n   Il nous semble, au surplus, que les jurys actuels suffisent à la besogne.\nS'ils eurent le tort, naguère, de distinguer des œuvres grotesques et de\nnous infliger par quatre fois l'ineffable lauréat Potvin, la justice oblige de\nreconnaître qu'ils ont fait preuve, depuis, de plus de bon sens et même d'un\nlarge progressisme. Souvenons-nous que, depuis douze ans, ils décernèrent\nsuccessivement des prix quinquennaux ou triennaux à Camille Lemonnier,\nà Maurice Maeterlinck, à Georges Eekhoud, qui n'était pas encore l'immo-\nraliste cynique d'Escal-Vigor, à Gustave Van Zype, à Albert Giraud, et\nqu'ils ne tarderont guère, sans doute, à couronner le puissant Verhaeren.\nQuelle académie ferait mieux ?\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "                    UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                             321\n\n\n   Croire que l'enrégimentation de nos principaux écrivains favoriserait le\ndéveloppement magnifique de notre littérature, c'est nourrir de singulières\nillusions à l'endroit de l'action artistique et littéraire des académies. Celles-ci,\nquoi qu'on fasse, sont ou deviennent réactionnaires : elles ne dirigent rien,\nelles s'efforcent de faire obstacle à tout. Il n'est pas, en France, un mouve-\nment littéraire, au dix-neuvième siècle, qui n'ait eu contre lui les hôtes de\nla Coupole : ils avaient censuré Le Cid et condamné Shakespeare; ils\nrepoussèrent Balzac. C'est au quarante-et-unième fauteuil que l'on retrouve\npresque tous les novateurs.\n   Les lettres sont nées, ont grandi et fleuri, chez nous, spontanément,\nlibrement, sauvagement, hors et loin de toutes académies. Pourquoi\nchangerions-nous le régime dont elles se trouvent si bien ? Comme le dit\nexcellemment M. Godefroid Kurth : \" Il est de la nature du travail scienti-\nfique de progresser dans les ateliers communs et grâce aux efforts collectifs;\nil est de l'essence du travail artistique de devoir ses plus beaux chefs-d'œuvre\nà la méditation solitaire et à l'inspiration personnelle. \"\n\n  M A U R I C E CARTUYVELS :\n   Le vice des académies officielles est, à mon sens, dans l'origine politique\ndes nominations. C'est pourquoi mes préférences iraient à une académie\nlibre, c'est-à-dire à une simple réunion de spécialistes. Ainsi commença\nl'Académie Française et notre littérature belge me semble justement au\npoint où celle de France était sous Richelieu.\n   En effet, une Académie ne peut avoir que trois buts :\n    1° Maintenir un dictionnaire de la langue — inutile en Belgique.\n   2° Accorder des subsides et les répartir. Mais comme il ne peut être\nquestion d'introduire les Belles Lettres dans la classe actuelle des Beaux-Arts\nqui est.complète, il faut créer une classe spéciale de 30 membres! Voilà\ndonc 30 écrivains belges académiciens qui vont répartir des prix et des\nsubsides, entre qui? Pas entre eux, sans doute?\n    3° Consacrer officiellement, aux yeux du public achetant et lisant, l'exis-\ntence d'une littérature belge intéressante. C'est précisément ce qui est\n prématuré.\n    A mon humble avis, une Académie Belge des Belles Lettres n'évitera le\n ridicule ou l'inutilité que quand la littérature belge sera déjà connue et\n acceptée par le public, c'est-à-dire quand nous aurons une bibliothèque de\n Romanciers égale à celle que composent nos poètes actuels.\n    Donc, pour répondre à votre question numérotée sous le i°, je conclus\n que la création d'une Académie des Lettres en Belgique est prématurée.\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "  322                              DURENDAL\n\n\n\nLa littérature ne doit mettre un corset que quand elle est formée. La\nliberté convient mieux à la croissance.\n\n  J O S É HENNEBICQ :\n\n   Les traditions d'une littérature ou d'un art se transmettent et se perpé-\ntuent par les œuvres en dehors des académies. A mes yeux être reçu « sous\nla coupole » ne constitue pas une consécration.\n   Descartes, Pascal, Molière, Diderot, Chénier, Joseph de Maistre, Balzac,\nFlaubert, Paul de Saint-Victor, les Goncourt, Baudelaire, Villiers de l'Isle\nAdam, d'Aurevilly, Verlaine, ne furent point de l'Académie Française. Il\nest vrai qu'ils auraient pu occuper le 41me fauteuil dont Arsène Houssaye a\nécrit la très spirituelle histoire !\n  Je pense, d'ailleurs, avec M. Kurth, q u ' i l est de la nature du travail\nscientifique de progresser dans les ateliers communs et grâce aux efforts\ncollectifs; il est de l'essence du travail artistique de devoir ses plus beaux\nchefs-d'œuvre à la méditation solitaire et à l'inspiration personnelle. \"\n  Et puis le mouvement littéraire en Belgique ne fut-il pas dès son origine\nanti-académique ?...\n  Ma réponse est donc celle-ci : je ne vois pas l'utilité de la création d'une\nclasse des lettres au sein de l'Académie de Belgique.\n\n  CAMILLE LEMONNIER :\n\n   Votre questionnaire m'embarrasse : je n'ai jamais pris sérieusement\nattention à l'éventualité qu'il vise.\n   En principe, je ne crois pas que les académies soient favorables à la\nlittérature. Elles peuvent devenir un danger réel quand, comme c'est le cas\npour le nôtre, il s'agit d'un art littéraire qui se signale par un accent\nsavoureux d'autonomie.\n   Même avec la création d'une classe de lettres spéciale, je serais encore\npour l'écrivain indépendant, faisant son œuvre dans son coin. J e ne me\nrallierais à l'idée que s'il devait en résulter pour l'écrivain une autre perspec-\ntive que de faire de beaux livres et de n'en pouvoir vivre.\n\n  MAURICE MAETERLINCK :\n\n  Je ne sais s'il est bien nécessaire que soit fondée une Académie Belge.\nMais enfin, si quelques esprits le désirent, soit. Il y a déjà, m'assure-t-on,\nplus d'une académie régionale de ce genre : Auvergnate, Bretonne, Gas-\nconne, etc. Elles sont en général obscures, muettes et inoffensives.\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "                   UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                            323\n\n\n  GEORGES R E N C Y :\n\n   I. — Autant je serais hostile à l'introduction des littérateurs dans\nl'actuelle classe des Lettres, autant je suis partisan de la création, dans la\nclasse des Beaux-Arts, d'une section spéciale où ils entreraient et où ils\nseraient seuls. Puisque la Belgique a l'extrême honneur de posséder quinze\nlittérateurs vivants qui, dans des genres différents, ont fait preuve d'un vrai\ntalent, et que, d'autre part, le public s'obstine à ne pas leur accorder la\nconsidération qu'ils méritent, le gouvernement doit, par tous les moyens\nqui sont en son pouvoir, rehausser leur prestige aux yeux de la foule\nindifférente au milieu de laquelle ils sont condamnés à vivre. Pour cela,\nqu'on les fasse académiciens, au même titre que les peintres, les musiciens,\nles sculpteurs. Les littérateurs ne sont donc pas des artistes, puisqu'on les\nexclut de la classe des Beaux-Arts?\n   II et III. — Une académie, actuellement, est une institution essentielle-\nment honorifique, et il ne faudrait pas trop insister sur l'importance de ses\ntravaux. Pourtant, j'estime qu'une section des Lettres rendrait les plus\ngrands services à la littérature belge. Disposant de quelques subsides, elle\nconsacrerait ses séances à l'examen des livres nouveaux — romans, nou-\nvelles, poèmes, critiques — parus depuis l'époque de sa dernière réunion,\net allouerait aux meilleurs d'entre eux des sommes destinées à payer les\nfrais de l'édition ou à permettre à l'auteur de persévérer dans sa difficile\ncarrière. En d'autres mots, le ministère cesserait d'accorder directement\ndes subsides à la littérature et ne nommerait plus, à époques réglées, des\njurys composés de professeurs d'Université et chargés de décerner des\nprix triennaux ou quinquennaux : les littérateurs eux-mêmes, mieux placés\nque des savants ou des historiens pour apprécier une œuvre littéraire,\n disposeraient en faveur des débutants des sommes qui, dans l'état actuel\n des choses, obéissent à trop d'intrigues et vont trop rarement au vrai mérite.\n   Pour ces deux motifs : nécessité d'imposer nos écrivains à l'attention et\nau respect du public; souci de répartir plus équitablement et plus utilement\nles subsides destinés à la littérature, je voterais sans hésiter la création d'une\nsection spéciale des Lettres au sein de la classe des Beaux-Arts.\n\n   CHARLES VAN        LERBERGHE :\n\n   Nous verrons sans doute par cette enquête que les écrivains belges, dont\n une académie pourrait vouloir, seront précisément ceux qui ne voudront\n pas d'elle.\n   Dans ces conditions, permettez-moi de ne pas discuter l'idée de créer à\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "  324                           DURENDAL\n\n\n\nl'Académie royale de Belgique (classe des Lettres) une sorte de jardin\nd'enfants pour les littérateurs.\n\n   M.   ALBERT    GIRAUD :\n\n  J'ai pris, depuis longtemps, la résolution de ne plus répondre aux\nenquêtes, et malgré ma sympathie personnelle pour vous, je ne puis faire\nune exception pour Durendal.\n\n\n\n\n   Nous avions envoyé la circulaire, que nous donnons en tête de cet article,\naux principaux littérateurs belges, dont l'adresse nous était connue. Tous,\nà peu d'exceptions près, ont eu l'amabilité de nous répondre. Nous livrons\nce dossier, suffisamment complet, et que nous croyons inutile d'allonger,\naux réflexions de nos lecteurs et leur laissons le soin d'en tirer eux-mêmes\nles conclusions.\n\n                                                           DURENDAL.\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "        LA FORTERESSE\n\n\nLugubre citadelle, effroyable Clisson,\nDis-nous, sur ton fier roc cerné de larges douves,\nQuelle pensée austère et tragique tu couves,\nQui met dans l'air encore un suprême frisson.\n\nEs-tu des siècles morts la hautaine leçon ?\nToi qui vois le néant des choses et l'éprouves,\nÉcoutes-tu hurler, comme un troupeau de louves,\nL'ouragan qui parfois f assaille à sa façon ?\n\nHélas ! enseveli sous l'herbe et sous la rouille,\nTon Passé gît dans l'ombre où l'oubli le verrouille,\nTon front découronné se dresse, âprement beau ;\n\nEt seul l'arbre géant, plein de sève immortelle,\nSemble égayer, vivant muré dans un tombeau,\nTon spectre colossal que l'âge démantelle.\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "              L'AGE D'OR\n\n\nLa nue a pris les tons très fins des vieux ivoires;\nLe soleil, qui gravit les deux incandescents,\nVerse l'amour au cœur d'humbles adolescents,\nEt boit du frais matin les vapeurs illusoires.\n\nLà-bas un pâtre blanc, au fond des ombres noires\nChante, et comme un écho des âges innocents\nS'exhale encor de ses nostalgiques accents,\nOù vibre le regret des primitives gloires.\n\nLa nature est sans haine et l'homme sans courroux;\nDans les prés reverdis paissent de grands bœufs roux ;\nLes ceps sont alignés en fécondes rangées;\n\nEt quelque laboureur, sur un coteau riant,\nLe regard vaguement fixé vers l'orient,\nS'appuie au soc et rêve aux gerbes engrangées.\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "      LABEURS OBSCURS\n\n\nUne brume se tord au ciel comme un reptile,\nEt le soleil levant darde son premier trait;\nLe pâtre a détaché l'humble troupeau qu'il trait,\nEt les socs dispersés fouillent la glèbe hostile.\n\nL'Astre glorieux monte et sa clarté rutile ;\nMais qu'importe! l'effort lui-même a son attrait.\nSans cette ardeur, aux champs nul épi ne croîtrait,\nEt l'homme maudirait son labeur inutile.\n\nQuand les oiseaux seront dans les halliers tapis,\nDes génisses encor ruissellera le pis,\nEt reviendront les socs plaintifs que l'ombre frôle;\n\nPuis, dès que s'éteindra l'or du Couchant vermeil,\nTous, ayant achevé leur pacifique rôle,\nDescendront dans la paix divine du sommeil.\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": "COUCHANT DOULOUREUX\n\n\nLe ciel, vers le couchant aux tons fauves et roux,\nCouchant sinistre, empli d'angoisse évocatrice,\nLaisse, barré d'une âpre et rouge cicatrice,\nSuinter de l'épouvante et filtrer du courroux.\n\nQuelque divin Martyr va s'immoler, jaloux\nQu'on l'abreuve de fiel et qu'un fer le meurtrisse;\nLa haine s'accumule, et l'ombre accusatrice\nSemble se hérisser d'épines et de clous.\n\nDes nuages de cuivre et des brouillards de soufre,\nUn, râle, par instants, jaillit; l'horizon souffre.\nO lueurs de Calvaire! ô ciel de Passion!\n\n' Faut-il qu'un attentat monstrueux s'accomplisse,\n Et qu'un nouveau Jésus, dans une autre Sion,\n Sauve, encore en mourant l'humanité complice ?\n\n                                       LÉONCE DEPONT.\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "MEURTRE D'EVERARD T'SERCLAES      (mars i388)\n             par JEP LEEMPOELS.\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": ""}, {"page_pdf": 404, "texte": "         LA PRISE DE TROIE\n                 AUX     NOUVEAUX           CONCERTS         DE LIÈGE\n\n\n\n\nA                    Liège, le 5 mars dernier, eut lieu une manifestation d'art\n                     qui mérite d'être signalée d'une façon particulière.\n                     M. Sylvain Dupuis, le vaillant capellmeister, l'initiateur\n                     musical qui a déjà acquis tant de titres à la reconnaissance\n                     dé ses concitoyens et des artistes, nous a donné, pour la\n                     première fois en Belgique, une audition intégrale de la\n                     Prise de Troie d'Hector Berlioz. L'idée de faire connaître\n                     au public cette très belle œuvre était d'autant plus méri-\n toire et généreuse que le plus grand des compositeurs français ne jouit point\n des faveurs de nos critiques belges. En vérité, ce n'est pas l'homme\ndu jour (1). Ce dédain pourtant est plutôt de l'arriérisme, car depuis long-\ntemps déjà l'heure réparatrice de la gloire a sonné pour l'auteur de Roméo\net Juliette en France et en Allemagne; elle sonnerait aussi sans doute chez\nnous le jour où la Prise, de Troie et les Troyens à Carthage seraient joués à la\nMonnaie. Il faut se garder de juger Berlioz d'après ses symphonies — la\nFantastique, Harold en Italie (qui, à première audition ne m'avaient point ravi,\nje l'avoue), — ou même trop exclusivement d'après sa superbe Damnation de\nFaust, dont le romantisme excessif peut déplaire à certains. La bilogie des\n Troyens, voilà bien, sinon sa plus belle oeuvre — la Damnation, Roméo et\nJuliette, l'Enfance du Christ contiennent des beautés peut-être supérieures —\nau moins celle qui donne l'idée la plus complète de son génie. Écrite dans un\nstyle très pur, dérivé en droite ligne de celui de Gluck, mais enrichi de\n\n  (1) Lisez les comptes-rendus de l'Art Moderne et du Guide musical, n° s du 12 mars.\nA propos du Guide musical, je m'empresse de dire que l'opinion de son correspondant liégeois\nparait isolée et en désaccord avec les principales appréciations qui sont exprimées dans cette\nexcellente revue au sujet de Berlioz. Nous y avons lu récemment encore une série de remar-\nquables articles de Julien Tiersot sur la Damnation de Faust.\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": " 330                            DURENDAL\n\n\n\ntoutes les ressources de l'orchestration moderne, que Berlioz — on l'oublie\nassez souvent — a mis en œuvre avant Wagner, elle apparaît admirable\nautant par la noblesse et la riche couleur de ses formes que par la passion\ntragique qui l'anime.\n    Berlioz raconte dans ses mémoires que la lecture de l'Énéide, spéciale-\nment du II e et du IVe..livre, lui causa une de ses vives émotions d'enfance;\nl'idée d'écrire sur ce sujet un drame lyrique l'avait toujours hanté. Il\nentreprit cette œuvre favorite à la fin de sa carrière, en 1856, et en composa\nlui-même le livret La seconde partie seule, les Troyens à Carthage, fut repré-\nsentée de son vivant, en 1863, au Théâtre lyrique, sous la direction\nCarvalho. Après un succès au début, la pièce tomba sous les attaques\ndes imbéciles et des sourds, au premier rang desquels brillait l'immortel\nScudo, l'extraordinaire critique musical de la Revue des deux Mondes. Ce fut\nla définitive amertume de Berlioz qui mourut six ans après, le 8 mars 1869.\n   Une rapide analyse de la Prise de Troie suffira pour en faire sentir la\nportée et la puissance dramatique.\n   Premier acte. - La scène représente le camp abandonné des Grecs, sous\nles murs de Troie. Les assiégeants se sont retirés mystérieusement, laissant\ndans la plaine le fameux cheval consacré à Pallas. Le chœur du début\nexprime heureusement (la première partie au moins) la joie débordante des\nTroyens qui se croient délivrés de leurs ennemis et visitent avec une curio-\nsité mêlée de naïve angoisse le campement délaissé. Ils sortent en tumulte\npour aller contempler le colosse que l'on se dispose à transporter dans la\nville. Cassandre apparaît alors et dès ses premières paroles, dès le prélude\nde sept mesures qui les précède, une vague angoisse vous saisit le cœur. Ce\npersonnage de Cassandre est une admirable conception de Berlioz; il a\nagrandi et parfait de telle façon l'image que la poésie antique nous avait\ntransmise, qu'il en a presque fait une création nouvelle. C'est bien la\nvoyante impuissante, qui assiste par avance à la ruine de son peuple et ne peut\nrien pour le sauver. Son premier récit « J'ai vu l'ombre d'Hector parcourir les\nremparts » et son andante « Malheureux roi! » sont admirables absolument.\nL'arrivée de Chorèbe amène un émouvant dialogue entre les deux amants.\n Cassandre décrit les visions sanglantes et tragiques qui l'obsèdent. Chorèbe\ncroit, comme tous les autres, que les terreurs de la bien-aimée sont imagi-\nnaires et s'efforce de ramener la paix dans son âme troublée. « Vois, dit-il\n en un air merveilleux, la splendeur des cieux et des mers, la douceur\n verdoyante des prairies; écoute le chant du pâtre et les cris des oiseaux. La\n nature entière respire la joie et la paix! > — « Signes trompeurs! calme\nperfide! s'écrie la voyante. Pars si tu m'aimes, rejoins ton père et échappe\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "                           LA PRISE DE TROIE                            331\n\n\nau sort affreux qui menace Ilion ». Chorèbe refuse. Le duo « Quitte nous dès\nce soir, \" qui termine la scène, est beaucoup plus faible, mais l'émotion\nreparaît aux derniers mots de Cassandre : \" Eh bien ! reçois donc ma main\net mon chaste baiser d'épouse. La mort prépare notre lit nuptial pour\ndemain ! »\n   Deuxième acte. — Scène religieuse devant un autel champêtre, au pied de\nla citadelle. Un chœur puissant et large d'abord, d'une austérité un peu\nâpre, mais impressionnant, est chanté par les différents groupes qui viennent\ndéposer sur l'autel leurs offrandes. Puis une scène muette qui semble, après\nle finale, la plus belle page de la partition. Andromaque silencieuse s'avance\ndans ses vêtements de deuil avec Astyanax, apportant à son tour des fleurs\npour les offrir aux dieux. L'orchestre peint les sentiments de la foule en\nprésence de la malheureuse veuve d'Hector, la douleur et la tendresse de la\nmère, la candeur charmante de l'enfant. Un solo de clarinette s'élève,\ndéroule gracieusement ses triolets au-dessus des tristes harmonies orches-\ntrales et des paroles de pitié des assistants. Priam et Hécube bénissent\nl'enfant et le groupe touchant s'éloigne avec lenteur, tandis que Cassandre\nannonce les prochains désastres. Une intense couleur antique et un senti-\nment très profond animent cette belle scène. — Subitement Enée accourt et\nraconte en un récit emporté, dont la seconde partie surtout est remarquable\nd'énergie pittoresque, l'affreuse mort de Laocoon : le prêtre, soupçonnant\nune ruse des Grecs, a lancé son javelot sur le cheval, engageant les Troyens\nà le brûler et aussitôt, comme pour punir le sacrilège et fixer inébranlable-\nment l'aveugle confiance du peuple condamné, deux serpents sortis des flots\nont dévoré l'audacieux. Un ensemble colossal, ottetto et double choeur,\nexprime l'accablement et l'horreur de tous à ce récit. On a fait à ce\nmorceau le juste reproche de manquer de convenance dramatique. Berlioz\ns'est trop souvent élevé lui-même contre des errements de cette nature\npour qu'on ne puisse pas lui reprocher d'avoir fait longuement chanter en\nchœur des gens qui auraient dû, après quelques cris d'effroi, s'enfuir vers le\nlieu de la catastrophe. Mais l'ensemble apparaît d'une si belle facture, d'une\n conception si large, que nous sommes tentés de dire felix culpa! — Un\n monologue émouvant de Cassandre \" Non, je ne verrai pas la déplorable\n fête! » précède le finale. Aussitôt après, les premiers accents d'une marche\n triomphale retentissent au loin. La voyante les écoute avec une angoisse\n toujours croissante. Les chants enthousiastes de la foule escortant le cheval\n vers la ville se rapprochent peu à peu et éclatent enfin sur la scène : le\n thème majestueux de la marche, en si bémol majeur, alterne délicieusement\n avec un chœur à deux voix en sol mineur (soprani-contralti et ténors),\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": " 332                             DURENDAL\n\n\n\naccompagné par les harpes. Tout à coup le peuple s'arrête hésitant: « Dans\nles flancs du colosse on entend un bruit d'armes !» — \" Présage heureux! \"\ns'écrient les hommes. Dans un superbe élan les chants s'élèvent de\nnouveau jusqu'au ciel; puis ils s'éloignent, et tandis que Cassandre, qui\nenfin a vu d'un regard pénétrant la ruse monstrueuse, rugit « Arrêtez! » et\npleure son désespoir devant les impitoyables dieux, le cortège est entré\ndans la ville. Le destin tient sa proie. La sœur d'Hector n'a plus qu'à\nmourir sous les ruines fumantes d'Ilion.\n   Troisième acte. — Un sombre prélude exprime la lutte affreuse qui vient\nd'éclater; le massacre, l'incendie ravagent la cité troyenne. Dans un\nappartement de son palais, Enée à demi armé, repose sur son lit. Le petit\nAscagne est entré plein d'effroi, mais il n'a pas osé réveiller son père.\nL'ombre d'Hector apparaît alors au héros et lui annonce lugubrement en\nun récitatif curieux (parcourant tous les degrés de la gamme chromatique\ndescendante), la catastrophe et la destinée qui l'attend. Qu'il sauve au moins\nles dieux d'Ilion et aille fonder en Italie une nouvelle Troie! Panthée\naccourt, une foule de guerriers le suivent et tous ensemble, ayant Enée à\nleur tête, ils se précipitent au dehors pour sauver la citadelle. Le petit\nchoeur qu'ils chantent avant de sortir est assez faible et d'un intérêt contes-\ntable.\n   Un changement de décor à vue nous transporte dans une salle du palais\nde Priam, devant l'autel de Vesta. Un groupe de femmes épouvantées\nembrassent l'autel de la déesse en attendant la mort. L'héroïque Cassandre\ns'élance les cheveux épars : « Et vous, colombes effarées, qu'attendez-vous\npour échapper au déshonneur? Pour qui cet abîme, ces cordons de soie, ces\npoignards, sinon pour vous, femmes de Troie? Mourez donc en Troyennes,\npures et libres! » Elles saisissent leurs harpes et chantent avec une\nexaltation sublime leur chant de mort. < Rien n'égale >, dit M. Alfred\nErnst, l'éminent critique wagnérien, « rien n'égale le tragique enthousiasme\nde cette strophe, accompagné par la vibration rapide des harpes... Quelques\nfemmes sont restées à l'écart et n'ont pas prononcé le serment de mort.\nCassandre les invective et les chasse : < Allez vivre, Thessaliennes ! >\nL'hymne est entonné de nouveau. Cette musique semble chargée d'électri-\ncité... On dirait qu'une nuée d'orage, pleine d'éclairs, couvre la scène de son\nombre terrible. Le glaive haut, les Grecs se précipitent dans le temple! Les\nfemmes troyennes se dressent devant eux, superbes, échevelées. Les mots\nnous manquent pour traduire l'effet de la phrase si fière des femmes : « Ouvre-\nnous, noir Pluton, les portes du Ténare! » enlacée aux exclamations\nsublimes de Cassandre : « Chorèbe! Hector! Priam! Roi! Père! Frère!\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "                                 LA PRISE DE TROIE                                     333\n\n\nAmant! je vous rejoins! .. L'instant fatal est venu, les cordes des harpes\nfrémissent et résonnent, le chœur s'élève une troisième fois plus fier, plus\nemporté, plus triomphal : « Pures et libres descendons à la rive infernale! »\nCassandre se frappe et tombe; sanglante, elle brave encore les Grecs. Enée\net ses compagnons ont sauvé les dieux de Troie... ils iront fonder au delà\ndes mers, une nouvelle patrie troyenne, plus grande et plus glorieuse que la\npremière. Les Grecs s'arrêtent, ils hésitent... les femmes troyennes montent\nsur le parapet qui environne le temple; dans une suprême invocation elles\nse tournent vers la mer : Sauve nos fils, Enée... Italie! Italie! Et jetant\nce cri prophétique aux vainqueurs stupéfaits, elles se précipitent dans\nl'abîme (1).\n  Pas du tout « Princesse d'auberge » cette histoire ! Et cependant nous ne\npouvons douter de l'impression profonde que ferait une telle œuvre, même\nsur le grand public. Quand entendrons-nous les Troyens à la Monnaie?\n\n                                                                 CHARLES MARTENS.\n\n\n\n\n  (I) ALFRED ERNST, L'Œuvre dramatique de Berlioz (Paris, CALMANN-LEVY, 1884). « Il\nimporte de constater, ajoute l'auteur, que cette scène prodigieuse est due tout entière à\nBerlioz. Dans l'Enéide, Cassandre est saisie, outragée et mise à mort par les Grecs; nulle\nbouche ne profère le cri vengeur : Italie! nulle voix n'invoque par avance Troie ressuscitée,\nla cité victorieuse, Rome, qui asservira la Grèce elle-même. Nous ne connaissons rien qui\nsoit plus dramatique et plus auguste que cette parole dernière, cette pensée d'invincible\nespérance, cet acte de foi dans l'avenir : toute la tendresse humaine de ces femmes, de ces\népouses, de ces mères, s'unit au généreux orgueil d'un héroïque sacrifice, à l'amour de la\npatrie agonisante qui doit un jour revivre. Voilà ce que Berlioz a trouvé dans son génie et\ndans son cœur. »\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "       LES         ERRANTS\n\nAu carrefour des routes sombres,\nA l'heure où sombre le soleil,\nMarchant depuis des jours sans nombre,\nA de pâles ombres pareils,\nIls s'arrêtent, les errants sombres,\nLourds de tristesse et de sommeil.\n\nLe vent et la neige qui mord\nOnt gercé leurs haves figures,\nLe vent glacé soufflant du Nord,\nLa neige aux cuisantes brulûres,\nOnt vieilli, ont courbé leurs corps\nDe pauvres chercheurs d'aventures.\n\nLe regret des espoirs déçus\nSommeille au fond de leurs prunelles,\n Vers des loins de rêve inconnus,\nBeaux de leur force originelle\nEt portant de longs glaives nus\nIls tentèrent la mer rebelle.\n\nA l'horizon des flots sans bornes,\nTombèrent, un à un, les soirs.\nLes loins, vers qui les trompes cornent,\nRestèrent immensément noirs.\nEt comme un linceul aux plis mornes,\nLa Nuit tomba sur leurs espoirs !\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "                LES ERRANTS             335\n\n\n\nLa Mer aux voix lentes et graves\nLeur dit le néant de la chair,\nLe néant des rêves, esclaves\nDu destin au lourd poing de fer.\nLa Mer chantait, et les plus braves\nOnt jeté leur glaive à la Mer.\n\nEt voyant s'enfoncer leur rêve\nAvec leur glaive, au sein des flots,\nN'espérant plus qu'en la mort brève,\nTerme béni des longs sanglots,\nIls ont débarqué sur la grève,\nPâles, vieillis, courbant le dos.\n\nAu carrefour des routes sombres,\nIls se sont arrêtés ce soir,\nIls voient leurs rêves en décombres\nS'effondrer dans le couchant noir,\nEt l'oubli tend ses ailes d'ombre\nSur le tombeau de leurs espoirs.\n\nEt lente, et lourde, et innombrable,\nAmère de tant de rancœurs,\nA la plainte des mers semblable,\nMonte la plainte de leurs cœurs,\nEt l'âpre bise impitoyable\nLes cingle et se rit de leurs pleurs.\n\nPressés d'angoisses et de doutes,\nSous le triste regard des cieux,\nL'œil fixe, l'oreille aux écoutes,\nD'entendre ou de voir désireux,\nLas, ils contemplent les trois routes\nSe perdre aux horizons brumeux.\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "336                    DURENDAL\n\n\n\n      Et soudain, dans le ciel, la lune\n      Ouvrit son grand œil lumineux,\n      Eclairant les mornes rancunes\n      De tous ces pauvres chemineux :\n      Les routes brillèrent, et l'une\n      Attira les pas de l'un d'eux.\n\n      Et comme un troupeau se débande,\n      Quand le fer rouge d'un éclair\n      Se casse dans le sol des landes,\n      Amants du rêve ou de la chair,\n      Les errants pâles, en deux bandes,\n      Bondirent vers leurs destins clairs.\n\n      Une route restait déserte.\n      Un des pèlerins restait seul,\n      Sous la tranquille lueur verte\n      Que répandait le ciel en deuil,\n      Et, sur la route grande ouverte,\n      La lune tissait un linceul.\n\n      Et dans l'œil du Pèlerin sombre\n      Brilla l'éclair vif de la foi;\n      Il dit : « 0 Lumière dans l'Ombre,\n      Seul Idéal, je vais à toi ! »\n      Et sur la grand'route, son ombre\n      Dessinait une large Croix !\n\n\n                                  CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                          LES LIVRES\n\nLE ROMAN :\n\n  V a i n Effort, par H E N R I VIGNEMAL (Paris, LEMERRE).\n\n   Un homme à la physionomie très vague est arrivé « un soir », on ne sait\nd'où, dans « une » ville recueillie et fort ancienne. Cet homme, l'Étranger\n— car il n'est pas autrement désigné dans ce curieux roman — y a rencontré\nune jeune fille, Agnès, et du mélange de sa candeur à elle et de sa lassitude\nà lui est né un amour suprême. Puis un magistrat jaloux a chassé l'Étranger\nde cette ville où, pour la première fois, il avait connu la joie de vivre. Il\npartit alors et des années s'écoulèrent. Quand il revint, Agnès était mariée ;\nles épris de jadis se revirent, mais l'effort fut vain qu'ils tentèrent pour\nressaisir la tendresse passée — quelque chose y manquait.\n   Il n'y a rien de plus dans ce beau livre idéaliste où l'influence de Maeter-\nlinck paraît sensible dans une indétermination presque générale qui n'a\ncependant rien d'angoissant. Tout y est doux, au contraire, voilé ou nuancé.\nOn y retrouve Bruges, son Minnewater, ses vieilles tours et son silence; on\ny devine plutôt tout cela dans des descriptions délicieuses. Vain effort est, en\neffet, malgré quelques négligences incompréhensibles, une œuvre remar-\nquablement écrite dans une belle langue personnelle et claire. Il y abonde,\nque je voudrais pouvoir citer, des expressions et des pensées exquises, de\npetits tableaux faits avec une telle délicatesse, une telle science de la variété\ndes teintes qu'ils sont comme de fins joyaux (cf. p. 20.296; chap. VII, XX,\nXXVIII). Malheureusement, Vignemal, précisément, sans doute à cause de\nson habileté à nuancer, s'arrête trop volontiers aux différents aspects qu'ont\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": " 338                              DURENDAL\n\n\n\nsouvent les mêmes choses. De là des longueurs et des répétitions. La\nprofonde impression de beauté et de mélancolie que donne son livre eût été\ndoublement intense s'il avait consenti à se borner un peu. Le charme\nde plusieurs chapitres se perd au milieu de pages qui se recommencent.\n   Il est douteux que ce roman littéraire amuse beaucoup ceux dont la car-\nrière est de s'amuser et qui ne lisent que pour « escamoter » du temps, mais\nil faut le recommander vivement à tous ceux qui aiment avec sincérité les\nbelles phrases uniquement parce qu'elles sont belles. Ils en trouveront là de\ndélicieuses et ils marqueront certainement bien des pages et bien des chapi-\ntres qui leur laisseront le souvenir de choses charmantes et précieuses.\n\n                                                                     G. D'A.\n\n  E n p l e i n e Terre. — L a Glèbe H é r o ï q u e , par GEORGES V I R R È S\n(Éditions de La Lutte).\n\n   Après l'auteur des Fusillés de Malines, M. Virrès a voulu célébrer les Ven-\ndéens de la Campine, tombés au champ d'honneur, voici cent ans, pour leur\nfoi chrétienne et pour l'affranchissement de la patrie, et à la mémoire des-\nquels une trop tardive piété filiale vient à peine de dédier les glorieuses\npalmes dues. Les pages qu'il leur consacre m'ont paru les meilleures d'un\nlivre où, à toute page, abondent les promesses et qui, d'emblée, classe\nM. Virrès au petit nombre de ceux sur qui comptent les lettres belges. La\nterre et les terriens n'ont point de plus ardent poète que M. Virrès. Il aime\navec passion la glèbe âpre et douce, les rustres qui la fécondent. Frustes,\npassionnés, sauvages, sournois, rudes, tendres, il les admire tels qu'ils sont,\ncar, si leurs vertus sont belles, leurs défauts sont pittoresques Il prise la\nforce, la belle santé, la joie robuste, les bras musclés. S'il fallait lui chercher\ndes ancêtres, je nommerais Cladel, Lemonnier, Esparbès. Sa langue est vio-\nlente, haute en couleur, savoureuse, brutale et précieuse, trop préoccupée\ndu relief et pas assez de l'harmonie. La phrase savante dénonce la\nrecherche du mot très rare et de la tournure insolite, une préoccupation trop\nvisible de n'être jamais banale. M. Virrès fera bien de se méfier des néolo-\ngismes inutiles et parfois fâcheux : son vocabulaire est assez riche pour satis-\nfaire à son méritoire souci de précision et d'intensité. Il semble d'ailleurs\nqu'il y ait quelque incompatibilité entre une prose trop artiste et les pensées\nque M. Virrès l'invite à traduire : la fougue n'est pas coquette. Je ne puis\ntranscrire ici ni cette épique Journée de Gheel, dont la donnée rappelle trop\nun récit militaire de Georges d'Esparbès, ni la Légende du Sonneur, ni quel-\n que autre des beaux contes d'En Pleine Terre. Qu'il suffise de citer, pour\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                                 LES LIVRES                                 339\n\n\n\nmettre en valeur l'écrivain, cette brève description : \" Ils partaient. En\nsilence. Les yeux rivés sur la Meuse éblouissante de reflets métalliques \" et\nprojetant au-dessus de sa coulée frémissante des myriades d'étincelles\nd'argent. Elles vibraient dans une lumière nacrée qui venait d'au delà des\nmontagnes, car le ciel; sur la vallée, arquait son cintre à peine effleuré d'une\nlueur d'albâtre. Des ouates s'accrochaient au flanc des rocs. Le soir se cachait\nencore dans les gorges. Le fleuve précisa sa courbe harmonieuse au loin, et\nalors la lumière d'or se diffusa. Une nappe immense et vermeille caressa les\nrochers, les bois et l'eau. Les lointains se découvrirent. Des trous d'ombre\nnoire furent envahis de clartés bleues. Des fumées neigeuses s'envolèrent\nde partout. La nappe vermeille s'étendait sur la vallée entière. Les villages\nse réveillaient. \"\n\n\n  A d a m et E v e , par CAMILLE LEMONNIER (Paris. OLLENDORFF).\n\n   La couverture jaune de ce livre annonce un roman : elle n'eût point\nmenti, certes, en promettant un poème. C'est, en effet, le poème éclatant et\npassionné du Naturisme que vient d'écrire le fécond et protéen maître belge.\nAyant beaucoup souffert dans les villes, un homme s'affranchit de tous liens,\nfuit « le mensonge social » et, avec son chien et son fusil, émigré, seul et nu,\nlibre, vers la forêt. Cet homme — on s'y attend, j'espère — est un « mâle »\nqui ne tarde point à chercher une compagne de solitude. Et l'idylle édénique\ncommence. Une humanité vierge renaîtra dans la forêt. Pareils à l'homme\net à la femme dès premiers âges de la terre, le couple vivra, heureux, selon\nla seule nature, aimera, engendrera, inventera, selon les besoins, les indus-\ntries primitives, s'enivrera de la poésie majestueuse de la terre et du ciel. Et\nle livre entier chante un hymne effréné d'adoration à la Nature. Nous ne pou-\nvons discuter, ici, les tendances de cette œuvre qui se révèle, au point de vue\nreligieux, panthéiste; au point de vue social, libertaire. Ce qu'il faut y louer,\nc'est l'exubérant lyrisme, la grandeur harmonieuse et simple, la grâce légen-\ndaire, la prose ample, lumineuse, rythmée. Les pages superbes abondent,\nqui évoquent les maîtres de l'églogue antique; nombreuses, les scènes char-\nmantes et fraîches, les descriptions colorées. Mais le tempérament outrancier,\nbrutal et sensuel de M. Lemonnier s'affirme en trop d'endroits où s'apothéose\nla chair.\n  C'est pousser l'amour de la nature un peu loin que de célébrer la\nsupériorité de l'instinct sur la raison et \" la beauté du lingam \". L'auteur du\nMâle s'obstine à croire que le mépris de la pudeur est une condition de la\nforce; de là maintes pages lascives.\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "  340                               DURENDAL\n\n\n\n   L e Mal n é c e s s a i r e , par ANDRÉ COUVREUR (Paris, P L O N , éditeur).\n   Roman à thèse. Met en scène un épouvantable chirurgien, cyniquement\navide de gloire et d'argent, habile jusqu'au prodige et téméraire jusqu'au\ncrime. Comme il est dénué de scrupules, son aventure, que je ne répète\npoint, est assez malpropre. Il en sort, à la dernière page, triomphant,\nimpuni. Il est, d'ailleurs, juif, pour faire plaisir à M. Drumont. Le mal\nnécessaire, c'est lui, Caresco, car il faut, dans la chirurgie, des hommes\ndénués de sens moral, gonflés d'ambition et de cupidité, chargés de forfaits;\nla science profite de leurs crimes : « Ils détruisent, ils regardent. Mais\nd'autres reconstruisent ensuite et profitent de ce qu'ils ont vu. C'est horrible,\nmais c'est ainsi, toujours la vieille formule : le bien a sa source dans le mal,\nle mal est nécessaire au bien. Tel est le paradoxe développé par un per-\nsonnage du livre où l'on peint, sous un jour très noir, les Morticoles actuels.\nCe roman consciencieux et lourd est construit selon la recette ordinaire,\navec un louable souci, presque constant, de tenue littéraire. Quelques bons\népisodes, d'autres trop osés. Je recommande aux personnes sensibles la très\nminutieuse description d'une hystérectomie abdominale. Ne pas laisser\ntraîner à portée des demoiselles.\n                                                                           M. D.\n\n  M a r i o n n e t t e s r u s t i q u e s , par Louis DELATTRE (Liége, BÉNARD).\n   Après les délicieux contes de Blanche Rousseau : Nany à la Fenêtre, dont\nnous fîmes l'éloge ici même, et que sans cesse et sans cesse nous relisons\navec une toujours nouvelle volupté, tant charmants ils sont, je n'en connais\npas de plus exquis que ceux de notre admirable conteur Louis Delattre. Qui\nn'a lu et relu ses adorables contes de fées, dont un peu partout il fit si gra-\ncieusement l'aumône, tantôt à l'un, tantôt à l'autre mensuel littéraire.\nAujourd'hui il nous présente la vivante et puissante silhouette de quelques\ngentilles, oh si gentilles! Marionnettes rustiques.\n   C'est d'abord le naïf Propriétaire travaillant dru comme un nègre tout le\nlong du jour pour satisfaire les caprices fantasques de locataires tou-\njours plus exigeants, s'imaginant dans sa bonne simplicité qu'il mène une\nvie de rentier. A preuve qu'il est propriétaire et qu'il n'a, se figure-t-il, au\nmoins, qu'à toucher le prix de location.\n   C'est ensuite Le Cloutier égoïste qui s'est accaparé de son frère. Il ne veut\npas qu'il se marie, de peur de devoir partager le magot. Il prêche tellement\nle célibat à l'autre, que celui-ci obsédé convole. Mais le damné poursuit son\nfrère, le fait mourir de chagrin et sa femme aussi. Et il pousse le plaisir de\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                                 LES LIVRES                                341\n\n\nsa vengeance d'enfer, jusqu'à enfoncer dans la tombe de son frère de longs\nclous, pour le percer d'outre en outre. Il s'esquinte tellement à cette odieuse\nbesogne, qu'un beau jour on le trouva mort au cimetière, à côté de la tombe\ndu frère, transpercé à nouveau d'un long clou que le sans-cœur venait d'y\nenfoncer.\n  Mais je ne puis dire ici tous les sujets de contes si bonnement, si drôlement\nparfois, si justement toujours et si joliment racontés par notre auteur.\n  II faut lire cela. C'est trop fin et trop délicatement pensé et écrit, pour\nqa'un compte-rendu puisse donner une faible idée de la joliesse de ces\npetits drames de la vie rustique.\n   Lisez donc tous, oui tous ces contes. Tous sont jolis à ravir. Mais il\nme faut dire encore un petit mot d'un conte tout à fait charmant. Celui du\nBoulanger. Voyez-le avec quelle passion enfantine il masse sa pâte, il cuit\nses petits gâteaux, il fait rire ses œufs de Pâques en les peinturlurant,\nil sculpte les bonshommes de ses cougniolles de Noël. Voyez-le avec\nquelle fièvre il travaille; lorsque » les premières neiges qui mettent aux\ncœurs simples l'allégresse des choses pures, commencent à, tomber comme\nle duvet des anges » et l'avertissent de. l'approche de la grande fête de\nl'enfance. Toute son ambition est de montrer aux petits à la vitrine de sa\nboutique « toutes les gourmandises du Paradis ».\n   Mais l'âge est venu et avec lui lés infirmités, \" C'est le pouce du boulanger\nqui compte \", avait-il coutume de dire. Oui, mais le pouce s'engourdissait. Et\nmaintenant c'est la boulangère qui doit mettre la main à la pâte et faire \" Flic,\nflac, flan \" à la place de son mari.\n  Malgré tout il veut y travailler encore.\n   Hélas! il a quatre-vingts ans. Ses jours sont comptés. Il ne quitte plus le\nlit. Mais la Noël approche et tandis qu'il se meurt de vieillesse, il entend les\ncougniolles qui lui crient : « C'est demain Noël, boulanger, peignez encore\nune fois nos petites médailles de plâtre vierge. Donnez-nous notre petite\nfleur avant que nous partions ».\n   Et une dernière fois, avant de mourir, le boulanger enlumina les cougniolles\nde Noël. Mais comme si l'approche de la mort lui faisait déjà entrevoir les\nsplendeurs du paradis, le boulanger « qui travailla toute sa vie à rassasier la\nfaim des pauvres gens, qui pétrit à tous les Noëls qu'il vécut, les petits\nJésus des enfants du village », peignit cette fois sur les plaques rondes des\ncougniolles, des soleils à cheveux d'or tellement éblouissants, des Heurs de\nl'ose tellement éclatantes, des étoiles d'un bleu si azuré, qu'à coup sûr il\navait devant lui déjà en les peignant, la beauté du petit Jésus des enfants, et\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "  342                             DURENDAL\n\n\n\nreproduisait sur les médailles de ses cougniolles, les soleils, les fleurs et les\nétoiles dont est toute brodée, sans doute, la petite robe de Jésus au ciel.\n                                                       L'Abbé H . M Œ L L E R .\n\n  L e s A m e s p e r d u e s , par J.-H. ROSNY (Paris, EUGÈNE FASQUELLE).\n   Les derniers stades mondiaux; l'heure trouble en laquelle des âmes s'éper-\ndent; les degrés de la folie altruiste, rouge parfois et souvent sublime;\nle sacrifice inopérant; la fausse Bonté impérieuse : voilà le livre neuf,\nsynthèse d'Art, de sociologie, traversé du souffle de la nature concomitante\ndes actes humains. Livre voulu, comme l'heure d'aujourd'hui; fixations des\nénergies du libertaire, ou de ses douceurs persuasives; livre qui arrête, en\nses pages, un coin d'époque. J - H . Rosny saisissent les aspects et s'efforcent\nde pénétrer le sens des « Visages de la Vie ». Admirables écrivains, — hors\ndes jeux futiles des littérateurs épris des seuls moyens de leur Art! D'abord\nobsédés par les énigmes de la terre enfouies sous les siècles, depuis les\ncommencements, ils créèrent le décor somptueux des âges préhistoriques, et\ntrouvèrent des voix au mystère. Puis l'Évolution déroula, devant eux, ses\nproblèmes, et ils arrêtèrent les interrogations. D'autres fois, ce furent des\npsychologies amoureuses, cruelles, souvent fausses, mais toujours hantées\ndes soucis du haut art et de la sincérité. Les Ames perdues avaient été\nannoncées jadis par J.-H. Rosny : ce serait l'amour de l'individu pour la\nmasse. Les auteurs avaient rejeté — esthétiquement — le Renoncement,\nvoulant la Bonté énergique — « l'autonomie, la fierté et la résistance\nindividuelle » — comme élément de Beauté. Dès lors, le présent roman\ndevait entraîner, au point de vue moral, (ce point de vue étant toujours en\nconcordance avec la perfection artistique) une condamnation originelle.\nBeyssières, âme perdue, personnage anarchiste militant, se sacrifie vaine-\nment. Abel Roland, âme perdue, est magnifique dans l'abandon de la\nrichesse et de son amour, mais cet acte, qu'il croyait de suprême altruisme,\nne lui laisse que le remords de son inutilité. Cependant si telles réponses\nsont péremptoires ici, il s'en faut que les questions morales du Bien et du\nMal absolus, sans l'équivoque douloureuse des incertitudes, se résolvent.\nElles sont dans la nuit du Doute, et l'espoir des lumières décisives n'est pas\ntourné vers Dieu. Ce livre a une incomparable splendeur formelle : « C'était\nun de ces jours où le ciel s'ouvre et se referme ainsi qu'une porte de\nlumière. Le soleil glisse sur la pluie, dans une grâce paresseuse, et la pluie\nreprenant, semble un réseau de cheveux diaphanes. » Voici l'aimée d'Abel\nRoland qui s'avance « dans le luxe clair de sa jeunesse. Elle avait du Nord\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                                 LES   LIVRES                                 343\n\n\n a pureté somptueuse, les yeux couleur du temps où chaque reflet peint\nune nouveauté, la grande chevelure de flamme et le dédain aristocratique,\navec la souplesse des filles du Soleil, les gestes sûrs qui doublent de grâce\nchangeante la beauté des contours. Elle vint dans la cadence charmante et\nle bruit de ses robes. » Joie de l'inentendu, de l'expression tout à coup,\ndécouverte, neuve et si vraie! « J'aime ces fenêtres palpitantes de pluie. »\nLe souffle de la terre, le frémissement des nues, hantent la page, à l'unisson\nde la scène évoquée; le personnage et le décor corrélatif se pénètrent;\nparallèlement toutes les vies bruissent à côté de l'homme. Et l'homme\npense, œuvre, — d'une spiritualité fouillée jusqu'à la souffrance, la lassitude\nenfin de tous les rêves d'affranchissement. Ainsi la moelle de l'esprit liber-\ntaire, l'essence des systèmes hors les entraves de la loi, réunis dans les\nquelques personnes du drame, donnent l'idéologie des raisons de haïr ou\nd'aimer en ce siècle qui râle. Ecoutez encore ce rappel de l'écrivain de\n  Vamireh : « Il se sentait fort, puissant, presque sacré. La brise, le ciel pâle,\n le silence des jardins devenaient un décor merveilleux où il enchantait sa\nchimère. Il écoutait passer l'ombre; il contemplait la blême carrière du\n faubourg où luisent les lucioles de la veillée; il avait dans l'âme le gronde-\n ment de la bête antique, le lamentable cri de l'ancêtre tapi dans la nuit des\n forêts. Ou bien il était une foule clamante, cette chose confuse qu'on\n nomme le Peuple, et son incommensurable supplication : — Oui, oui., je\n me donnerai!... J e serai la victime de vengeance!         Ainsi parle ou agit\n Beyssières jusqu'à l'aube horrible quand la «Tueuse» surgira dans l'effrite-\n ment des brumes, tandis que Roland se courbe sous l'inutile sacrifice, et\n que Freyle et Mlle d'Ermeuse, — âmes si blanches! — rafraîchissent, de\n  leurs utopies douces, tous ces cris poignants et vains.\n                                                                    G. V I R R È S .\n\n\nLA C R I T I Q U E      :\n\n   La Tristesse c o n t e m p o r a i n e , essai sur les grands courants moraux et\n intellectuels, par H. FIERENS-GEVAERT (Paris, ALCAN, éditeur).\n    Il nous a paru que le livre, d'ailleurs très intéressant et qui témoigne de\n nobles préoccupations morales, de M. Fierens-Gevaert, ne tient pas toutes\n les promesses d'un titre magnifique. On eût souhaité que le sujet fût davan-\n tage fouillé: bien des aperçus apparaissent superficiels, d'autres quelque peu\n paradoxaux. Recherchant la cause de la tristesse qui, à l'entendre, a envahi\n le monde moderne, l'auteur n'hésite pas à la proclamer née de la disparition\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": "  344                                   DURENDAL\n\n\n\nde l'esprit religieux : nous souffrons d'un manque de foi. Il signale et étudie\nles successives manifestations de ce trouble spirituel au cours de ce siècle, ses\nphases diverses, les événements politiques ou sociaux qui l'aggravèrent.\nPeut-être accorde-t-il à certains de ces événements, à la guerre de 1870, par\nexemple, une influence excessive sur l'intellectualité contemporaine. Il est\ncertain, aussi, que M. Fierens généralise trop un mal dont souffrent surtout\nles classes lettrées. La tristesse est un phénomène moins répandu qu'il ne\nse plaît à le répéter. Il n'est pas vrai que le doute a pénétré dans toutes les\nâmes, que toute croyance au surnaturel est éteinte, que l'humanité est déta-\nchée de Dieu : fille de la foi, la joie survit en d'innombrables âmes, qui ne\nsongèrent jamais à désespérer. La conclusion de M. Fierens manque de\nnetteté et de logique. Tout en reconnaissant, avec une méritoire franchise,\nqu'il n'y a qu'un seul remède à l'anarchie morale : la croyance religieuse,\nM. Fierens considère ce remède comme désormais impossible. Il propose,\npour guérir le monde, l'amour et l'action. Il oublie seulement de démontrer\nle devoir d'aimer et d'agir, de révéler l'objet de cet amour, le but de cette\naction. C'est pourquoi nous craignons que son prêche, inspiré par un noble\nsouci moral, ne soit vain.\n\n  L a P o é s i e p o p u l a i r e et le L y r i s m e s e n t i m e n t a l , par   ROBERT\nDE SOUZA (Paris, SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE).\n\n   Intéressante étude sur le renouveau de faveur dont jouit, en ce moment,\nla poésie populaire, simpliste et rustique, en France. M. de Souza signale\nsuccessivement les divers poètes dont les œuvres manifestèrent cette réac-\ntion contre les subtilités, les complications et les perversités qui furent de\nmode naguère et qui survivent chez beaucoup. D'abord les poètes tradition-\nnels, imitateurs directs de la poésie populaire et dont la campagne fut sur-\ntout une protestation de l'esprit réaliste contre les rêves ambitieux du\nvéritable esprit lyrique : Theuriet, Richepin, de Bonnières, Vicaire. Ensuite\nles poètes novateurs qui, non contents d'acquérir, comme les précédents, le\nsens de l'art populaire par le dehors, par la préoccupation du sujet, par\nl'exactitude de la mise en scène, en retrouvèrent le dedans, l'intimité, le sen-\ntiment profond et naïf : Verlaine, Gérardy, Mauclair, Klingsor, Laforgue,\nKahn, Fort, Vielé-Griffin, et, parmi les Belges, Max Elskamp, Maeterlinck,\nVerhaeren, Mockel. Il nous paraît que M. de Souza s'est abusé quelque peu\nsur la sincérité de ce renouveau d'ingénuité. Le pastiche n'est pas rare chez\nmaint novateur, et peut-être n'avons-nous fait que changer, momentané-\nment, de virtuosité.\n                                                                      M. D.\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                                 LES LIVRES                            345\n\n\n\n  Troie P r o s e s ,   d'Adam de Saint-Victor,   par   l'abbé   GUILLAUME\n(Tournai, DECALLONE-LIAGRE).\n\n   Le premier volume de la seconde série des Classiques latins comparés, est\nen ce moment sous presse et paraîtra dans le courant de l'année prochaine.\nIl comprendra les Proses d'Adam de Saint-Victor et les Odes d'Horace,\nannotées et comparées, par M. l'abbé Legrain.\n  Populaires dès leur origine, les admirables Proses d'Adam de Saint-Victor\navaient retenti sous les voûtes de toutes les cathédrales et de toutes les\néglises de l'Europe et, durant trois siècles, l'âme poétique et croyante de\nnos pères les avait goûtées et s'en était nourrie.\n   Mais la Renaissance était venue.\n   Subitement et exclusivement éprise d'un art qui n'avait jamais été le\nnôtre qu'à titre d'auxiliaire, la Renaissance ne craignit point d'appliquer à\nAdam ce suprême dédain artistique, qu'elle professa pour tout ce qui\nportait le cachet chrétien et national, pour tout ce qui provenait de ce\nmalheureux Moyen-Age, déclaré rétrograde et barbare en face d'un art\npurement païen, et sorti du tombeau après plus de mille ans.\n  Adam subit le sort de Prudence et de tous les Pères de l'Église : il fut\nproscrit sans pitié. Et du grand poète, à la longue, tout tomba dans l'oubli,\ntout, jusqu'à son nom, qui ne se rencontrera plus que par hasard dans les\ndictionnaires biographiques, avant ce dernier quart de siècle.\n  Et pourtant quel poète mérita mieux qu'Adam d'attirer l'attention de\ntous ceux qui s'intéressent à la vraie littérature et d'être mis entre les\nmains de la jeunesse?\n   D. Guéranger l'appelle le plus grand poète du Moyen-Age. Un protestant\nanglais, le docteur Neals, va jusqu'à le placer au-dessus de tous les poètes\nlatins de tous les temps.\n  Un célèbre critique de notre temps, Brunetière, a prétendu dans son\nHistoire de la littérature française, que le Moyen-Age n'a pas eu en litté-\nrature la préoccupation de l'art. A elle seule, l'oeuvre d'Adam est la\nréfutation péremptoire de cette étrange affirmation. Nulle part, en effet,\ndans aucune littérature et à aucune époque, l'art n'éclate davantage : il y\néclate même avec une telle puissance, une telle fécondité, qu'on peut dire\nde l'art d'Adam de Saint-Victor qu'il a été la source de toute la poétique\nmoderne.\n  Née comme une fleur sauvage sur les abrupts sommets des Alpes, en ce\npoétique monastère de Saint-Gall, un des plus glorieusement célèbres\nparmi ces foyers de vertu et de civilisation que l'Église alluma partout,\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": " 346                              DURENDAL\n\n\n\ncomme autant de phares lumineux durant la sombre nuit des invasions\nbarbares, la prose eut d'humbles commencements.\n  Il était réservé à un humble et saint religieux de l'abbaye de Saint-Victor\nde Paris, à Maître Adam, de donner à la Prose sa dernière perfection.\n  Génie à la fois théorique et pratique, il ne se contentera pas de lui infuser\nle grand souffle poétique, le souffle sublime des Saintes Ecritures, mais\nrecueillant un à un tous les éléments de beauté qui se rencontrent chez ses\ndevanciers, analysant tour à tour les divers systèmes de versification suivis\njusqu'à lui, retranchant ici, ajoutant là, modifiant ailleurs, il arrivera à lui\ndonner des règles fixes, qu'il suivra lui-même avec la dernière rigueur et à\ncréer enfin ce type de Prose, dont nul après lui ne dépassera ou même\nn'atteindra la suprême beauté.\n\n\n  L ' A n n é e de l ' É g l i s e , 1898, 1re année (Paris, LECOFFRE).\n\n   Sous ce titre, M. Charles Egremont vient de publier un ouvrage qui est\nune heureuse innovation et semble appelé à un très grand succès. Encouragé\npar un groupe de personnalités catholiques, parmi lesquelles nous relevons\nles noms de MM. Fonsegrive, directeur de la Quinzaine, l'abbé Klein,\nprofesseur à l'Institut catholique de Paris, Goyau, Max Turmann, etc.,\nM. Egremont a entrepris de donner chaque année au public religieux de\nFrance et de l'étranger, un tableau très complet des événements petits et\ngrands, intéressant la vie de l'Eglise dans le monde entier, accomplis dans\nle cours de l'année. Estimant à bon droit que le fait n'est rien sans l'idée, il\nne s'est pas contenté de faire le récit des événements; mais s'est appliqué à\nen faire ressortir la portée morale, à en extraire pour ainsi dire la substance,\nne craignant pas au besoin de retracer brièvement l'historique des ques-\n tions que le hasard de l'année l'amenait à étudier.\n   Pour réaliser ce travail, M. Egremont s'est entouré de collaborateurs\nhabitant les pays mêmes et a pu réunir ainsi des documents d'un haut\nintérêt et tous de première main. Cette publication, dont la collection\nconstituera un jour la plus complète histoire de l'Église qui ait jamais été\nécrite, est donc appelée à rendre les plus précieux services. On peut dire\nqu'elle sera bientôt indispensable pour l'étude du mouvement religieux\ncontemporain.\n   « Mais par-dessus ce côté utilitaire, écrit M. Egremont dans sa préface,\nil a semblé à nos collaborateurs et à nous que nous ne pouvions rendre de\n plus bel hommage à l'Eglise dont nous sommes les fils très soumis, qu'en\n venant entretenir chaque année le public religieux de France et de l'étran-\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "                                 LES LIVRES                                347\n\n\n\nger, des joies et des tristesses, des travaux et des luttes de l'Église militante\nà travers le monde, réalisant ainsi cette communion des vivants qui est un\ndes fondements même de la véritable Église du Christ. L'œuvre que nous\ncommençons aujourd'hui est donc essentiellement catholique au sens inté-\ngral du mot. Ce caractère qui fut le point de départ de sa fondation, sera la\nraison d'être de sa continuation, comme aussi le plus sûr garant de son\nsuccès.\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "                           LES REVUES\n\n\n   L'ART DÉCORATIF d'avril vient de paraître et contient une centaine\nd'illustrations en noir et en couleurs, dont trois hors-texte.\n   Ce numéro, réservé en grande partie au salon de la Libre Esthétique de\nBruxelles, contient un magistral haut relief de Constantin Meunier, La\nMoisson , la nouvelle pendule d'Alexandre Charpentier ec Tony Selmers-\nheim, une grande variété d'horloges, chandeliers, vases et carafons, meubles,\nobjets d'art, bijoux, médailles et plaquettes, enfin plusieurs reproductions\nde peinture, sculpture, architecture.\n\n   T H E STUDIO (Henrietta street, 5, London). — N° de Mars.\n   Une étude intéressante du sagace et fin critique d'art Gabriel Mourey, sur\nl'œuvre de Gaston Latouche. Gaston Latouche, dit-il, est cet être extraor-\ndinaire et presque phénoménal aujourd'hui, qu'on peut appeler un inspiré.\nIl y a en lui de la violence et de l'excès ; il porte dans ses toiles, ses pastels,\nses aquarelles, un souffle de fièvre et de délire. On le devine nerveux,\nimpressionnable à outrance. Et il a, en même temps, des dons de grâce\nvraiment exquis, des raffinements délicieux, un goût parfait, un sentiment\nde la mesure absolument français. C'est un romantique, avec des échevè-\nlements qui sont bien de l'école de 1830,, mais avec les subtilités d'expression\nde notre incomparable WVIIIe siècle et une sensibilité toute moderne ». De\nbelles reproductions des oeuvres de l'artiste accompagnent cette étude et en\nprouvent la justesse. Quant à W . Goscombe John très finement apprécié\npar L. Baldry, c'est un superbe artiste. Les sculptures reproduites par\nThe Studio sont merveilleuses. W . Goscombe John est un sculpteur de\ngrande envergure. Il faut le placer à côté de l'incomparable Rodin et\nde notre admirable Meunier.\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "                            NOTULES\n\n\n   Paris a commémoré, il y a quelque temps déjà, Balzac — le prodigieux\nauteur de la Comédie Humaine — par une représentation théâtrale de\nMercadet et par moultes chroniques.\n   Quelques notes intéressantes de M. Jules Claretie sur le terrible beso-\ngneux et l'épique fantaisiste que fut Balzac :\n   « Pauvre grand homme attelé, comme un bœuf de labour, à la plus rude,\nà la plus admirable des tâches ! Il faut suivre, dans sa correspondance avec\nMme de Hanskey, toutes les phases de cette existence de prodigieux labeur.\nL'auteur de Mercadet entasse feuillets sur feuillets, achève des romans, en\ncommence d'autres, passe des nuits, se congestionne sur des épreuves,\ns'enferme, comme un prisonnier volontaire face à face avec l'œuvre qui le\nhante et s'interrompt tout à coup, en ses insomnies, pour écrire des lettres\ncursives, émouvantes comme des confessions et qui ne sont que de longs\ncris d'amour, les plus beaux peut-être que jamais tâcheron de lettres ait\npoussé entre deux coups de cognée !\n   Et Balzac, dans ses lettres passionnées, ardentes d'espérance et de foi,\nn'est point du tout un romantique, comme le Voyageur ou comme Rolla. Il\nn'a rien des désespérances maladives et des poses affectées de ses contempo-\nrains. Leur douleur de théâtre — c'est le mot d'Hamlet en parlant de Laerte\n— n'est pas sa douleur. S'il souffre, c'est que le travail matériel l'accable\nou que la dette le poursuit. Ce romancier qui veut et va faire vivre un\nmonde a devant lui, menaçant et insistant, le spectre effrayant de la Dette.\nIl était hier négociant, imprimeur; l'imprimerie est fermée. Le passif est là\nqu'il faut combler. Et comme Mercadet, Balzac doit faire face à la meute\nde créanciers qui lui hurlent aux chausses.\n  Comme Mercadet, il cherche, il invente, il ruse. Il sourit, il fait reluire\naux yeux éblouis des perspectives inconnues, des placers inattendus, des\ninventions saugrenues. Oui, l'auteur de Mercadet est Mercadet lui-même.\nLa comédie a toute la valeur documentaire d'une auto-biographie.\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": " 350                             DURENDAL\n\n\n\n   C'est Balzac qui, dans la culture des ananas aux environs de Paris, entre-\nvoyait une fortune incalcuttable (le calembour était sa faiblesse). C'est Balzac\nqui disait, un jour, à George Sand :\n   — Ma chère Sand, voulez-vous être riche, richissime? J'ai une idée ! une\nmerveilleuse idée !\n   George Sand n'eût voulu être richissime, comme disait Balzac, que pour\ndonner un peu plus de sa fortune aux pauvres gens du Berri. La moisson\nétant plus considérable, elle partagerait avec eux les épis de la gerbeaude !\n   — Voyons votre idée, mon cher Balzac !\n   Alors il développait, avec ses merveilleuses facultés de visionnaire, tout\nun plan de fondation d'une épicerie colossale où seraient centralisés les\nproduits d'alimentation les plus divers, de docks de la nutrition où figure-\nraient tout naturellement les fameux ananas de la banlieue parisienne.\n   — Et, pour attirer la foule tout de suite, ma chère amie, disait-il à\nl'auteur de Lélia, c'est vous qui tiendriez le comptoir et Théo qui serait\nmon premier garçon ! Voyez-vous l'effet : Epicerie monstre sur l'enseigne\net George Sand, Théophile Gautier et Balzac servant le client dans la\nboutique ! On se battra pour entrer chez nous !\n   L'étonnant projet n'aboutit point. La bonne Mme Sand y souriait comme\nà tous les dadas successifs de ce sublime grand enfant. Mais n'est-il pas\ncurieux de voir Balzac deviner, dès 1840, ces énormes magasins de denrées\nqu'on a ouverts, fondés depuis et apparaître à ses biographes comme une\nsorte de génial Félix Potin avant la lettre?\n\n\n\n   Au Cercle Artistique, ce fut, en même temps qu'E. Verstraeten (de qui\ncette idée charmante : peindre le cycle des heures en un même paysage),\nl'exposition des dessins et pointes sèches d'Ensor revenue de Paris où elle\nrécolta le succès d'art qu'il fallait. Jamais le peintre du Lampiste, des\nnatures mortes claires, des paysages curieusement clorotiques, n'a été plus\ncomplet dans les inventions cauchemardantes de son burin. Ce que l'on\npourrait appeler les formes nues, celles non vêtues de beauté, écorchements,\nviscères, est atrocement compris. Ensuite, c'est la saveur âcre et fade des\nfoules; celle des cathédrales (peut-être une foule verticale et ordonnée de\ndivin), enfin le repos d'exquis paysages.\n\n\n\n  A la Maison d'Art, des œuvres nombreuses de Jef Leempoels, dont la\njeunesse conquiert la maîtrise à force de consciencieux travail, d'ingéniosité\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                                   NOTULES                                 351\n\n\nintellectuelle. S'il est permis de ne pas aimer encore tout ce qu'il expose à\ncause parfois de quelques duretés, il faut dire l'achèvement de portraits\nremarquables (ceux, surtout, de la famille du peintre) et des trouvailles de\nsymbole vraiment magnifiques comme toutes ces mains brandies avec les\ninnombrables marques humaines vers la nuit où la face du destin rayonne\nd'ombre énigmatique et décisive. Nous voudrions une étude complète, mais\nl'espace... Les ateliers même requièrent!\n\n\n\n   L'Atelier Guffens montre la suite de cette série de fresques copiées, dont\nune première partie fut exposée naguère au Cercle Artistique avec tant de\nsuccès. Ce travail est la réalisation d'une admirable pensée. L'Italie et ses\nmerveilles d'art sont loin; puis, sur la terre même des Giotto et des\nMantegna, leurs œuvres sont, parfois, d'étude difficile et menacée par le\ntemps d'une destruction prochaine. Ces copies, en la grandeur des modèles,\nexécutées par un artiste qui avait, déjà, voué sa vie à l'art monumental, que\nle talent préparait à comprendre ses incomparables modèles, constituent à\nla fois une haute action d'art et une bonne œuvre. Celle-ci sera de faire\ncomprendre expérimentalement la nature véritable de l'art; de faire revenir\nsur l'erreur de la Renaissance créant le tableau, abaissant l'art à reproduire\nla nature alors qu'il la doit interpréter en décor, en beauté. Le cadre fut le\nmensonge initial. La fresque y échappe presque toujours (par plus d'intimité\navec l'architecture, forme essentiellement symbolique) et c'est pourquoi plus\nque tout autre genre, elle resta noble, simple et expressive; non moins\nréelle pour cela, le trompe-l'œil n'étant pas le vrai véritable. Il est curieux de\nnoter combien certains portraits (notamment les magnifiques donateurs de\n Guirlandajo) rappellent nos flamands, tout comme l'admirable copie des\n aveugles de Breughel montre celui-ci égalant le \" style \" des Italiens. Puis,\n des compositions (jamais copiées encore) de la série du Saint-Jacques de\n Mantegna; des Giotto, des Ansovino da Forli, peu connus, etc.\n\n\n\n\n   L'atelier Marcette montra, seulement aux intimes, les œuvres destinées\nau Salon de Paris. Peintre d'exception, Marcette semble correspondre dans\nl'expression artiste, à ce que l'état fluide est dans le monde naturel. Fluide,\nson art le semble par l'éclat, l'exceptionnelle harmonie, les tons accordés\nplus haut, dirait-on, que sur les autres palettes. Sa grande toile révèle\nexceptionnellement cela : l'onde de la mer et de la nuit s'unissant par la\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": " 352                              DURENDAL\n\n\n\nfluidité, encore, de la lumière parmi lesquelles des barques révèlent l'activité\ndes pensées, les proies du destin, pareilles à des oiseaux migrateurs, pris,\neux aussi, aux fluides cosmiques.\n\n\n\n\n   Atelier Plasky, Auderghem. La vie de l'arbre, son rythme d'architecture\nvivante conquérant le ciel et racontant la terre. Un travail fin et libre; la\ndouceur des gris; la virginité blanche des bouleaux; une des personnalités\nd'art les plus consciencieusement heureuses; une des maîtrises demeurées les\nplus en dehors de tout convenu.\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": ""}, {"page_pdf": 429, "texte": ""}, {"page_pdf": 430, "texte": ""}, {"page_pdf": 431, "texte": ""}]}