{"numero_id": "ulb-durendal-1899-05-n5", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 353, "page_fin": 353, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : XXVI. Idylle", "titre_sommaire": "D’après les Maîtres espagnols : XXVI. 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CHECA.\n\n\nSur leurs chevaux nerveux qui soufflent des fumées,\nEn un vol furieux, du fond de l'horizon,\nLes Gaulois, précédés dun immense frisson,\nPoussent les éclaireurs hardis de leurs armées.\n\nSous leur casque de fer ils rient des renommées\nDe ces Latins fleurant l'encens et l'oraison;\nEt leur pesant galop martèle à l'unisson\nLes routes autrefois aux barbares fermées.\n\nLibres et haletant de venger leur affront,\nPrès d'un temple, en passant, leurs ombres colossales\nNoircissent l'eau qui dort, entre d'énormes dalles.\n\nRome tremble; et l'on voit le premier escadron\nDans ce faubourg désert se ruer en cadence,\nIvre de volupté, de sang et de vengeance.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-005", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 356, "page_fin": 356, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : XXX. 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Aucun bruit de cloche ou de troupeaux.\n      Les monts violacés découpent les ifs sombres,\n      Qui, sur le ciel mourant, semblent de noirs flambeaux ;\n\n      Et la nuit franchissant l'enceinte aux blancs décombres,\n      Déroule avec pitié ses lentes nappes d'ombres\n      Sur le sommeil muet et l'oubli des tombeaux.\n\n\n                               L'Abbé H E C T O R H O O R N A E R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-006", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 357, "page_fin": 369, "titre_corps": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "titre_sommaire": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "signature_source": "L’abbé Paul Cuylits", "ancre_debut": "INTRODUCTION A LA LECTURE", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 440, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1321, "texte": "INTRODUCTION A LA LECTURE\n        DES MYSTIQUES FLAMANDS\n                                        (Suite) (1):\n\n\n\n\n                                             IV\n\n                   PLUSIEURSécueils guettent  la barque de celui qui\n                 essaie de fixer et la filiation et la caractéristique\n                 et l'influence d'un mystique ou d'une école\n                 mystique. Faut-il traiter ces êtres extraordi-\n                 naires comme l'ordinaire des écrivains? N'est-ce\n                 point pour eux principalement qu'est écrit le\n                 Spiritus ubi vult spirat? Remarquez que nul n'a\nmoins de souci de la forme extérieure littéraire qu'un Ruus-\nbroec ou une Thérèse ; remarquez que plusieurs d'entre eux,\nAngèle de Foligno, par exemple, ou le « bon cuisinier » de\nGroenendael n'ont reçu aucune culture intellectuelle ; remar-\nquez que ces invraisemblables écrivains mettent le même soin\nà cacher les faveurs reçues que d'autres à exhiber les dons qu'ils\ns'attribuent; remarquez enfin que ces œuvres ont l'ordinaire\nfortune d'être considérées par ceux qui pourraient en tirer\nquelque fruit intellectuel, comme des rêves pieux, de dévotes\nhallucinations plutôt dangereuses qu'édifiantes.\n\n (1) Voir les numéros de janvier, février, juillet et octobre 1898, janvier et mars 1899.\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2081, "texte": " 358                           DURENDAL\n\n\n\n   E t , pourtant, il existe des écoles mystiques semblables à ces\ncolonies de muguets que l'on rencontre dans les retraits des\nvallées ombreuses, il existe des influences indéniables de\nlecture ou de relations qui font de tel m y s t i q u e le fils spirituel\nde tel auteur favori ou de tel saint contemporain, il existe en\ndessous du travail surnaturel et divin un fond permanent,\ninsubmersible, indéracinable qui est la race, l'éducation, le\nmilieu, la généalogie, tout cet ensemble de circonstances qui\nrelèvent surtout de la physio-psychologie et donnent à chaque\nvoyant un facies bien caractérisé.\n    Ainsi, quel que soit le travail semblable du laboureur, le\nc h a m p diffère du c h a m p ; quelquefois affleure la roche souter-\nraine; et jamais n'est semblable la moisson de deux terrains\nque chauffe le même soleil et féconde la même pluie.\n   N o u s allons donc essayer d'établir aussi brièvement et\nvéridiquement que possible les origines, les groupements et\nl'influence des mystiques flamands.\n   De tous t e m p s , depuis les époques lointaines de saint Denys\nl'aréopagite, il s'est rencontré des âmes que l'amour de la\nsolitude, l'habitude de la prière, la vie mortifiée et la pratique\nde toutes les vertus chrétiennes rendaient particulièrement\npropres à solliciter d'une façon particulière l'amour et l'union\ndivins.\n   Nos Pays-Bas, couverts d'un réseau serré de monastères,\ndevaient aussi avoir leur riche moisson de moines et surtout de\nmoniales, fleurs éclatantes toutes écloses dans les J a r d i n s de\nl'Époux du Cantique des cantiques. Car c'est ce livre sacré et son\ncommentaire, fait par saint Bernard, que l'on peut considérer\ncomme la tige originelle des Marie d'Oignie, des Christine de\nSaint-Trond, des L u t g a r d e , Julienne et de t a n t d'autres saints\nou saintes qui sont les plus pures gloires du ménologe belge.\nDans ce pays de Liége, qui est comme la terre privilégiée, la\nTerre-Sainte de notre pays, quelle moniale ne trouvait pas\ndans la bibliothèque du couvent un exemplaire du plus fameux\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                        359\n\n\n\nouvrage du plus fameux moine d'Occident? L'on se figure cette\nlecture enthousiaste tombant dans des âmes toutes préparées à\nsuivre le Docteur melliflue, et les ardeurs et les désirs et les\nimpatiences saintes des pieuses recluses.\n   La caractéristique de cette période, qui va jusqu'à l'entrée en\nscène de Ruusbroec, est l'individualisme, si l'on peut affubler\nde ce nom prétentieusement scientifique une série de femmes\nremarquables qui ont ce trait commun, d'avoir par des révéla-\ntions réveillé ou excité la piété des générations qui les ont lues.\n   Depuis Gertrude jusqu'à Brigitte, elles sont toutes comme des\nétoiles qui brillent solitaires et se contentent de briller. Pas\nd'enseignement, pas de code, pas de théologie mystiques. Tout\nsimplement des livres de visions. Et tout cela est écrit en latin,\ndans un style particulièrement impersonnel.\n   Les appeler des mystiques flamands serait improprement\nparler. Elles ne sont ni Flamandes, ni Italiennes, ni Espa-\ngnoles, elles sont bonnement catholiques nées en pays qui\ndepuis est devenu la Belgique.\n   11 est facile dès lors de se représenter l'influence toute\nindividuelle qu'ont exercée ces voyants et voyantes sur les\ntémoins ou les lecteurs de leurs apocalypses. Plusieurs de ces\nœuvres sont demeurées à l'état de manuscrit. Et cela ne tient\npas seulement à la langue employée, langue ignorée de la\ngrande foule, non plus au manque de forme ou style, mais il y\na là-dessous un dessein plus providentiel qui a jeté un voile de\npoussière sur cette Isis catholique. La lecture de ces vision-\nnaires désarçonne en effet deux genres d'esprit — malheureuse-\nment très multiplié — les uns qui croient trop facilement, qui\ncroient tout, les autres, vernissés d'un certain acquis intellectuel,\nqui dédaigneusement sourient ou rejettent. Combien rares les\n privilégiés qui observent le « rationabile obsequium » réclamé\n par saint Paul ! Combien épars ceux qui croient toujours à l'effi-\n cacité de la Parole : quia abscondisti ea superbis et revelasti ea\nparvulis! Combien numérotés — tels les livres rares — ceux qui,\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2113, "texte": " 360                          DURENDAL\n\n\n\n lisant de telles œuvres, font le départ entre la révélation divine\n et la contribution personnelle du voyant !\n    Avec Ruusbroec, il en va tout autrement. Dès qu'il émerge,\n c'est vraiment une école qui s'ouvre, une période qui s'inaugure.\n Il faut remonter jusqu'à Bernard pour rencontrer une pareille\ninfluence, un semblable effort. Et encore, je ne sais si l'illustre\nmoine Bourguignon, au point de vue de la mystique s'entend, a\ncommunié aussi intimement avec l'âme du peuple que le prêtre\nbrabançon. C'est, en effet, au peuple et pour le peuple et dans le\nlangage du peuple que s'exprime notre mystique. Quand vous\nlisez la traduction latine de Surius ou une traduction française,\nil vous semble que rien n'est plus apocalyptique que le Prieur\nde Groenendale, ouvrez son livre, avec son style flamand, sa\njolie langue flamande, son exquise gaucherie de termes\nabstraits, la simplicité des images, parfois même la trivialité\ndes expressions et vous verrez tout de suite quel abîme sépare\nle fameux commentateur du royal cantique de l'auteur des\nNoces spirituelles. Celui-ci traduit pour le peuple en une langue\npatoisante quelques sermons simples, mais réserve pour les\ninitiés, les instruits, les délicats, les intellectuels, dirions nous,\nle fin nard de son miel céleste; celui-là n'en a que pour le\npeuple. Si d'aventure quelque esprit d'élite, Gerson, par exem-\nple, se hasarde à lire une traduction savante de ces ouvrages\npopulaires, ce sera tout dommage pour l'humble ermite de\nVauvert. Il sent presque le roussi, tant dans ce délicat domaine\nde la mystique, c'est un paysan du Danube. Aussi, à la différence\nde Bernard, Ruusbroec fait école. Autour de lui, c'est toute une\npléiade d'écrivains qui visiblement s'inspirent de lui, se font\ngloire de le dire et réalisent après lui son programme : Voir\npour la foule.\n  Car c'est là la caractéristique des meilleurs disciples de Jehan\nde Groenendael, tant de Tauler, que de Jean de Schoenhoven\nou de Gérard-le-Grand, même de Kempis, qui, dans son\nhumilité, ne songeait qu'aux modestes frères de la vie commune,\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2173, "texte": "                             MYSTIQUES FLAMANDS                      361\n\n\n\nc'est de vouloir s'adresser à la foule, aux petits, aux non-initiés,\nau large vulgaire. Autant, les autres se cachent et n'écrivent\nqu'à contre-cœur par esprit d'humilité, a u t a n t ceux-ci prêchent\net sentent le besoin de se produire en toute humilité. Ce n'est\npas chez eux qu'on lira ces paroles bien un peu dédaigneuses\npar lesquelles Saint-Jean de la Croix ouvre son a d m i r a b l e\nMontée du Carmel : « D'ailleurs mon but principal n'est pas de\nm'adresser à tous, mais en particulier à quelques personnes de\nnotre Saint Ordre, aux religieux et religieuses du Mont-Carmel,\nqui m'ont prié d'entreprendre ce travail. Ayant le bonheur\nd'être déjà dépouillés des biens temporels, ils comprendront\nmieux cette doctrine de la nudité d'esprit » (1).\n   Comparez avec le prologue du Tabernacle spirituel de notre\nRuusbroec : « T o u s les hommes doivent courir la course\nd'amour, soit vers Dieu, soit vers les créatures. E t il n'y a pas\nde chose qui soit si rapide et si subtile que la course d'amour.\nC'est pourquoi nous devons tous voir et nous éprouver, si\nvraiment nous courons vers Dieu, parce qu'alors — suivant la\nparole de saint P a u l — nous posséderons quelque chose; ou\nvers les créatures, et alors nous nous trompons parce que ce que\nnous aimons nous échappera. Donc, tous nous devons courir\ndans une direction; donc, il est bon que tous nous ordonnions\nnotre course conformément à l'enseignement de l'apôtre : courez\nde telle sorte que vous possédiez. C'est que je vais vous\nexpliquer par l'image de Moïse, e t c . . » (2).\n   Comparez encore le point d'orgue que voici du grand maître\nespagnol avec une des plus belles pages de notre maître\nflamand : « J'hésitais à parler de cette aspiration de Dieu ;\nréflexion faite, je n'en parlerai décidément pas, parce que je\nvois à n'en pouvoir douter, que cela m'est impossible, et que\ncette faveur a d m i r a b l e , si j'en disais quelque chose, paraîtrait\ninfiniment au dessous de sa réalité. P a r l'aspiration que Dieu\n\n (1) JEAN DE LA CROIX, Montée du Carmel, Prologue, circa finem.\n (2) De Ghecstelyke Tabernacule, Prologue § II.\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2087, "texte": " 362                                 DURENDAL\n\n\n\nproduit dans l'âme au moment où s'accomplit le réveil qui lui\ndonne une si sublime connaissance de la divinité, il lui com-\nmunique le Saint-Esprit selon' la mesure de cette connaissance\nqui l'absorbe profondément, et il l'embrase d'un amour d'autant\nplus délicieux qu'il est à la hauteur des merveilles dont elle a\nété témoin. Cette aspiration étant remplie de biens et de gloire,\nle Saint-Esprit en comble l'âme à son tour, et par là il la\npénètre tout entière d'un amour tellement ineffable, qu'il est\nau dessus de toute gloire et de tout sentiment; c'est pourquoi\nje n'en dirai rien (1).\n   Et voilà! le saint ferme la porte de sa cellule en nous disant :\nbonsoir. Et pendant que de l'autre côté il y a quelqu'un qui\nbrûle et se liquifie d'amour, qui s'absorbe en Dieu, s'y plonge\net s'y délecte, nous malheureux, nous nous morfondons devant\nl'huis dans le froid et la glace de nos cœurs mondains et nous\nattendons vainement qu'on nous jette quelques rayons rouges,\nquelques étincelles pour nous enflammer, ou du moins quelques\nmiettes de ce repas divin pour assouvir notre faim de Dieu.\n   C'est une doctrine ésotérique. Elle a ses mystères et ses\ninitiations. Commencez par une nuit obscure, nous crie le\nmystique espagnol, et Dieu vous sera aurore. L'humble et\nmansuéte chapelain de Sainte-Gudule nous sera plus clément.\nIl entr'ouvre la porte et nous reprend juste au point où l'autre\nJean nous a planté là : « l'autre don du Saint-Esprit est le don\nde sagesse, saveur très douce que nous goûtons à la cime de\nl'âme et qui pénètre l'intelligence et la volonté dans la mesure\noù ces facultés se recueillent en ce lieu élevé. Cette sagesse ou\ncette saveur immense et inépuisable sort du fond de l'âme juste,\npour se répandre jusqu'au plus intime de nos puissances selon\nleurs capacités, et même dans la partie sensible qu'elle réjouit,\npar une touche délicate ; les sens extérieurs, l'ouïe et la vue,\nprennent aussi plaisir dans les beautés de la nature et dans\n\n\n (1) La vive flamme d'amour, de SAINT-JEAN DE LA CROIX, Conclusion.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2203, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                       363\n\n\n\ntoutes les choses que Dieu a faites pour l'homme. Cette divine\nsuavité et par son immensité bien au dessus de notre esprit,\nc'est l'Esprit-Saint, amour incompréhensible de Dieu, qui nous\nest communiqué ; ses dons sont créés, finis, mesurés, mais\nparce que nos puissances sont suspendues et attirées vers Dieu,\nelles sont toutes remplies de ces effluves divines et elles\ndébordent. Or, Dieu le Père élève l'âme recueillie à cette\nunion fruitive, il lui accorde cette haute contemplation dans la\nperte et l'oubli d'elle-même, ce qui lui mérite d'être le trône et\nle repos de Dieu; le Fils, Verbe divin et Éternel, éclaire\nl'intelligence de sa propre lumière, afin que l'âme puisse con-\ntempler Celui dont elle jouit ; enfin, l'Esprit-Saint vient enrichir\n]a volonté qui tient en elle toutes nos facultés groupées dans\nl'unité, afin que l'âme puisse connaître, goûter et expérimenter\ncombien le Seigneur est bon. Cette suavité est si grande et si\nimmense, que pour ceux qui la goûtent, le ciel, la terre et tout\nce qu'ils contiennent semblent disparaître et rentrer dans le\nnéant; les délices de cette suavité se font sentir, en haut, en\nbas, au dedans, au dehors, tout le royaume intérieur de l'âme\nen est pénétré. Dès lors l'âme contemple d'un regard avide cette\ncette divine simplicité, d'où découlent de si grandes délices.\nC'est le point de départ d'une nouvelle lumière. Néanmoins,\nl'âme sait qu'elle ne pourra jamais ni saisir, ni connaître\nparfaitement cette simplicité suave, car c'est par une lumière\ncréée qu'elle contemple. Toutefois, sa joie est immense et elle\nse sent défaillir sur les hauteurs de sa contemplation ; trans-\nformée par cette immense clarté, elle ne peut détacher ses\nregards des objets incompréhensibles qui lui procurent un si\ngrand bonheur. — L'âme fidèle à la contemplation en Dieu\ns'élève par le don de sagesse, lumière créée, et par des espèces\nintelligibles supérieures, éprouve bientôt des effets merveilleux\nqui la remplissent de joie. Elle comprend que Celui qu'elle\naime est immense, et qu'aucune créature ne peut le connaître\ntel qu'il est en lui-même ; elle voit qu'il est si sublime qu'aucun\n"}, {"page_pdf": 447, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "  364                                DURENDAL\n\n\n\n esprit ne peut l'atteindre, qu'il est tellement simple que toute\n multiplicité a en lui son commencement et sa fin ; elle con-\ntemple tout en lui : beauté..., richesse..., magnificence..., vie...,\nvictoire..., couronne..., santé..., paix..., sécurité..., béati-\ntude..., consolation..., suavité..., joie..., jubilation..., récom-\npense. .., ferveur..., puissance..., divinité..., éternité..., bonté...,\nlibéralité..., charité..., noblesse..., pureté..., fécondité...,\nvertu..., sagesse..., stabilité..., vérité..., fidélité..., sainteté...,\nchaleur..., lumière.., satiété..., force..., justice..., toutes ces\nperfections lui apparaissent éclairées par une lumière divine ;\nce ne sont cependant que des espèces intelligibles très parfaites,\nc'est-à-dire des formes créées à l'image et à la ressemblance de\nDieu. Ces formes ou espèces calquées sur la nature divine,\nviennent du fond de l'abîme immense où Dieu habite, et y\nconduisent l'âme qui les a reçues. Cette contemplation a des\nlimites, car Dieu est essentiellement simple et incompréhen-\nsible » (1).\n   Et c'est bien dommage que l'on ne puisse pas citer ces\nmerveilleux chapitres — comme il en affleure dans chacun des\ntraités de notre Ruusbroec — dans le texte original ; alors bien\nplus apparaîtrait la vérité de notre affirmation : c'est du\nmysticisme exotérique. Avec la profondeur dans la pensée, la\ndéconcertante subtilité de l'analyse marche de pair une telle\nsimplicité dans la forme, qu'il semble qu'on n'a qu'à étendre\nles bras pour saisir le grand secret divin.\n   N'est-ce pas — soit dit en passant — le même charme infini\nqui vous pénètre quand vous lisez l'Imitation, cette dernière et\ntrès brillante fleur ascétique florie sur la tige plantée dans la\nforêt de Soignes? Simplicité de moyens, sublimité du but;\nnaïveté du style, profondeur de la pensée? L'on a la sensation\nd'un gosse de village qui, dans une langue rustique, vous\ndéveloppe le catéchisme de l'ascèse.\n\n (1) Le Royaume des Amoureux divins, ch. 33 et 34.\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "                            MYSTIQUES FLAMANDS                                365\n\n\n  A part, le bon cuisinier, nul dans l'école que Ruusbroec a\nfondée et qui se réclame de lui, ne possède à un degré aussi\néminent que le m a î t r e , cette t r a n s p a r a n t e clarté du verbe.\n   Son souci de la clarté va si loin que lorsque les chartreux de\nHérinnes envoient une députation lui d e m a n d e r l'explication\nde certains termes obscurs du « R o y a u m e des A m o u r e u x » ,\nd'abord Ruusbroec m o n t r e son chagrin que ce livre ait vu le\njour, ensuite il promet d'en écrire un autre, qui sera « L e pro-\nphète Samuel », pour expliquer le premier.\n   Dans cette anecdote littéraire mise à jour par le savant\nchanoine David, (1) nous avons tous les éléments de justification\nde notre thèse; le fait de la publicité, l'immense succès des\nlivres parus comme subrepticement et la préoccupation\nd'instruire, qui fait oublier l'humilité fondamentale.\n   Tous ses disciples sont trop savants, ont trop lu dans les\nlivres et trop peu dans la contemplation de la L u m i è r e incréée.\n   L'humble frère d'Agnetenberg connaît Aristote (Imit. I, 2 XI),\nOvide (Ibid, XIII, 56.57), Senèque (Ibid, XX, 14.15), L u c a i n\n(Ibid, i n , 24), S a i n t - T h o m a s (Ibid, IX, 13), Saint-Augustin (Ibid,\n1, 2 et passion), Saint-Bernard et d'autres encore. L e pieux\nPrieur de Vauvert ne connaît rien. O n a m ê m e pu soutenir\nqu'il ne savait pas le latin. Sa bibliothèque n'a qu'un seul\nlivre : les Saintes É c r i t u r e s .\n  Tous les autres disciples de Ruusbroec ont encore plus que\nThomas de Kempen le curieux défaut d'être des lettrés. Scoen-\nhoven est maître es arts, Tauler est un grand théologien,\nDenys-le-Chartreux est une encyclopédie du siècle.\n  En ce sens, l'on peut dire que Ruusbroec est seul. Il rayonne\ncomme un soleil entouré de ses satellites.\n  Car si Jean d'Afflighem, le bon cuisinier, est aussi naïf, il est\nà cent lieues de suivre le maître dans son haut vol d'aigle apo-\ncalyptique. Il suffit de comparer la page que nous avons citée\n\n (1) Maatschappij der Vlaamsche bibliophilen, 3 e serie, n° 1, Voorrede IX.\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": " 366                         DURENDAL\n\n\n\n avec telle autre au choix prise dans Denys l'aréopagite qui est\nconsidéré généralement comme le plus profond des docteurs\nmystiques. Prenons, par exemple, celle où le moine grec explique\nla fameuse ténèbre mystique :\n   « L'obscurité divine n'est autre chose que cette inaccessible\nlumière dans laquelle il est dit que le Seigneur habite. Bien\nqu'elle soit invisible, à raison de ses lumières éclatantes, et\ninabordable à cause de sa surnaturelle clarté, néanmoins, qui-\nconque a mérité de voir et de connaître Dieu, repose en elle, et\npar là même, qu'il ne voit ni ne connaît, il est véritablement en\nCelui qui surpasse toute vue et toute connaissance.\n   Alors délivrée du monde sensible et du monde intellectuel,\nl'âme entre dans la mystérieuse obscurité d'une sainte igno-\nrance, et, renonçant à toute donnée scientifique, elle se perd en\nCelui qui ne peut être ni vu ni saisi ; tout entière à son souverain\nobjet, sans appartenir à elle-même ni à d'autres ; unie à l'inconnu\npar la plus noble portion d'elle-même et en raison de son renon-\ncement à la science; enfin, puisant dans cette ignorance absolue\nune connaissance que l'entendement ne saurait conquérir...\nNous ambitionnons d'entrer dans cette obscurité très lumineuse\net de voir et de connaître, précisément par l'effet de notre aveu-\nglement et de notre ignorance mystique, Celui qui échappe\nà toute contemplation et à toute connaissance. Car c'est vérita-\nblement voir et connaître, c'est louer l'infini d'une façon surémi-\nnente, de dire qu'il n'est rien de ce qui existe.\n   Les ténèbres se dissipent devant la lumière, surtout devant\nune abondante lumière ; l'ignorance se corrige par les connais-\nsances, surtout par des connaissances variées. Il n'en est pas\nainsi de l'ignorance mystique, qui n'est point une privation,\nmais une supériorité de science. Dites donc, et c'est vrai, que\nla lumière réelle n'est point aperçue de ceux qui en jouissent et\nque l'ignorance qui est selon Dieu ne va point avec la connais-\nsance des créatures. Ainsi, ces sublimes ténèbres sont inacces-\nsibles à toute lumière et elles éclipsent toute science. Et si, en\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2144, "texte": "                              MYSTIQUES        FLAMANDS       367\n\n\nvoyant Dieu, on comprend ce que l'on voit, ce n'est pas Dieu\nqu'on a contemplé, mais bien quelqu'une des choses qui sont de\nlui, et que nous pouvons connaître. Pour lui, supérieur à tout\nentendement, à toute existence, il subsiste suréminemment, et\nil est comme d'une manière transcendante ». (1)\n   C'est ce merveilleux mélange de simplicité et de profondeur,\njoint à l'exotérisme de la doctrine qui ont fait au prêtre braban-\nçon cette influence qui n'a d'égale que l'oubli et le dédain dans\nlesquels il est relégué aujourd'hui. Le père Chocarne va jusqu'à\nécrire que la célèbre école mystique espagnole est fille de l'école\nde Groenendael, (2) Certes, c'est une tentation d'accepter l'affir-\n mation du savant dominicain. On voudrait croire que Charles-\n Quint n'a pas seulement transporté à Madrid les œuvres d'art\n de notre incomparable pays, que non seulement cette puissante\n Maison de Bourgogne a véhiculé tra los montes la prépondé-\n rance politique, mais encore que les écrivains mystiques, chéris\net lus et relus par les gentilshommes gantois, ont fait germer en\nterre péninsulaire une nouvelle école qui continue celle de\n Groenendael comme Morales continue van Eyck.\n   Mais c'est une pure tentation.\n   QuegrâceàlatraductiondeSurius,l'on ait lu dans les couvents\nespagnols les œuvres de Ruusbroec, c'est possible, c'est même\nprobable; que le génie religieux espagnol ait vibré à l'unisson\nde l'âme flamande, rien de plus explicable; mais partir d'une\nsimple hypothèse pour rabaisser l'inspiration d'un Jean de la\nCroix, d'un Alcantara, d'une Thérèse, c'est tomber dans l'un\ndes écueils que je signalais tout à l'heure. Il faut n'avoir pas\nlu comment les mystiques de premier ordre composaient leurs\nlivres pour soutenir une semblable thèse. Toutes ces vies extra-\nordinaires et authentiques protestent contre ce rationalisme\nabsurde. Car ou bien il faut croire leurs historiens et admettre\nqu'ils ont écrit à la façon de Jean à Pathmos, ou bien il faut\n\n  (1) Théologie mystique, C L et II, Trad. Darboy.\n  (2) Introduction aux œuvres de Saint-Jean de la Croix.\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2265, "texte": "  368                                   DURENDAL\n\n\n\nbiffer le surnaturel et dire que Ruusbroec a écrit parce que les\nlauriers de maître Jean Eckhart l'empêchaient de dormir.\n    L'on peut accepter cette manière de voir pour les mystiques\nde second ordre, ceux qui glanent à la suite des maîtres. Ainsi,\nque le Prieur de Groenendael ait donné le ton à tous les\nmystiques de nos pays jusqu'au m o m e n t de leur disparition,\ncela est incontestable. T a n t ceux qui ont fleuri chez « les frères\nde la vie commune », les Gérard Groot, Kempis, M a u d e ,\nPeters, que ceux qui ont brillé dans d'autres ordres religieux,\nPierre de Herenthals chez les norbertins de Floreffe, H e r p h i u s\nchez les franciscains de Malines, Denys-le-Chartreux ou Dor-\nlant du même ordre, tous reconnaissent aussi bien que les\ni m m é d i a t s disciples du P r i e u r leur simple ambition de le com-\npléter, de l'expliquer ou de le continuer.\n   E t précisément, c'est chez eux, chez ces écrivains très pieux,\ntrès savants, que nous rencontrons cette théologie m y s t i q u e ,\nqui n'est plus une révélation mais un art. Elle est quelque\nchose de plus cette théologie, elle est un lit de Procuste dans\nlequel on a voulu absolument couchep les inspirés, les vision-\nnaires, les aigles. C'est de cette barbare opération que notre\nRuusbroec est sorti tout perclus de panthéisme et d'incohérence.\nT a n t d'expressions inexactes, t a n t de divisions qui ne divisent\npas, d'explications qui attendent leur complément! C'est un\ntravail d'Hercule auquel se sont attelés de très sérieux écrivains\nque de vouloir mettre d'accord avec eux-mêmes d'abord et avec\nles autres ensuite, les grands maîtres de la m y s t i q u e . (1)\n  Non, non, pour lire, pour savourer, pour bénéficier de ces\nprophètes de l'au-delà, il ne faut point un scalpel ou u n micros-\ncope, mais l'oeil simple, et la foi et le désir de mieux aimer\nCelui qui nous a i m e . Nous faut-il un botaniste pour admirer et\n\n\n   (1) Pour connaître le système (?) de Ruusbroec cfr. la savante étude de M. Auger sur\nLes Mystiques des Pays-Bas, celle de M. Schmidt. dans Les Mémoires de l'Institut de\nFrance. — Pour apprécier les difficultés d'une œuvre mystique scientifique cfr. le R. P. Pou-\nlain : Les desiderata de la mystique.\n"}, {"page_pdf": 452, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1048, "texte": "                              MYSTIQUES FLAMANDS                                     369\n\n\nflairer une violette? Avons-nous besoin d'un chimiste pour\ngoûter le cristal qui goutte d'un rocher? Que nous importe que\ncet état d'oraison soit le troisième ou le cinquième, que cette\nvision soit intellectuelle ou affective! T o i l e , lege. Voici le mer-\nveilleux petit livre que nous butina sur les fleurs célestes\ntelle ou telle abeille. Prenez-le et lisez t o u t b o n n e m e n t et\nlaissez vous aller, comme un enfant, « dans la couche qui\ntremble », aux douces émotions, aux chastes désirs, aux meil-\nleures pensées que suggèrent ces pages paradisiaques.\n\n\n  (A                     suivre.)                     L'Abbé P A U L        CUYLITS.\n\n\n\n\n  En finissant ce long avant-propos, je m'aperçois que le titre en est fort défectueux. Cela\naurait dû s'intituler : Introduction à la lecture du mystique flamand. Et c'est bien ainsi;\nRuusbroec est le mystique flamand, comme Denys le mystique grec et Thérèse la mystique\nespagnole — par excellence.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-007", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 370, "page_fin": 371, "titre_corps": "Chanson voilée", "titre_sommaire": "Chanson voilée", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Chanson Voilée", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 453, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 774, "texte": "C h a n s o n Voilée\n                                       A   EDMOND   RASSENFOSSE.\n\n\n\n    Ecoute-moi : l'heure est divine,\n    Un peu de ton rêve s'incline\n    Vers mon cœur qui t'avait cherché\n    Depuis le jour où je vis luire,\nParmi les fleurs d'avril où tu t'étais caché,\n    Comme une étoile, ton sourire.\n\n\n    Ma tristesse s'effeuille enfin\n    En écoutant le Séraphin\n     Qui te guide à travers les roses\n     Préluder dans la fin du jour,\nSur sa lyre où se joue un rayon tiède et rose,\n    Aux ineffables chants d'amour.\n\n\n     D'où viens-tu, cher enfant des songes ?\n     En tes yeux où mes regards plongent,\n     Je vois passer, main dans la main\n    Et chevelures emmêlées,\nLe vieil Hier et le miraculeux Demain,\n     Captifs de tes chansons ailées.\n"}, {"page_pdf": 454, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 769, "texte": "                CHANSON    VOILÉE                 371\n\n\n\n     D'un geste où je cherche un aveu,\n      Tu m'offres la paix du ciel bleu\n     Et l'inquiétude du monde\n     En vaporisant sur la mer\nL'étoile de tes yeux dont la lumière inonde\n     De rayons d'or, le gouffre amer.\n\n\n    O doux émoi! Mon âme effleure\n    Tour-à-tour le passé qui pleure\n    Et l'avenir qui me sourit ;\n    Mais pour que je te sois fidèle,\nCher enfant inconnu, mystérieux esprit,\n    Ah, donne-moi des ailes!\n\n     Tu t'éloignes : Pourtant je suis\n     Ton ombre immense dans la nuit\n     Qui l'accueille comme une amie ;\n     Ma voix se tait, mon rêve dort\nEt tandis que j'écoute au loin chanter la Vie,\n     Je te bénis, Ange de Mort.\n\n\n                                    GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 372, "page_fin": 379, "titre_corps": "Le Pèlerinage de Bonheur", "titre_sommaire": "Le Pèlerinage de Bonheur", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "Le Pélerinage de Bonheur", "ancre_fin": "EDMOND JOLY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 455, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1878, "texte": "Le Pélerinage de Bonheur\n\n                                        I\n\nA                   Thourout, le 31 décembre vers la fin de la soirée. La veillée\n                     du jour de l'an prolonge un peu de cette vie dont chaque\n                     instant, chaque geste, devient significatif par la solitude\n                     et le silence qui les mettent en valeur. Dans la houle\n                     d'un pré ou d'une grande ville, ne se distingue plus\n                     chaque fleur ou chaque existence; ici, comme dans le\n                     jardin que peignirent les primitifs, chaque être dit de tout\n                     lui-même le moment qu'il enferme.\n   C'est le mystère du rite s'appliquant à une cité entière. L'usure du nombre\net du temps atténue les gestes de vie; alors, pour que leur efficacité persiste\nen direction, l'humanité, dans un souffle divin, choisit les plus graves pour\nles élever sur les trois marches d'autel, dans l'air renouvelé d'encens, la\nlumière consacrée des cierges, le prosternement des âmes et des corps par\nle silence et le recul. Un mystère pareil donne une vertu décisive au geste\nde la petite ville transfigurée de calme et de nuit. Tout à l'heure, dans\nl'église, les choses luisaient renouvelées d'une lustration comme les âmes\nréconciliées. Tout l'accueil de nouveauté est dans la pureté claire des\néglises en Flandre, aux vigiles de fête ou les samedis, vigiles virginales du\njour divin. Les linges d'autels ont des phosphorescences; les lampes rallu-\nmées semblent des étoiles, animent des reflets sur les cuivres usés de poli,\nsur les argentures du tabernacle et des images saintes, le dallage moite est\nde velours. Comme après la pluie dans l'air pur, brillent les feuilles lavées,\nle décor de fête attend en promesse de renouveau, dans la transparente nuit\nqu'il constelle de blancheurs lactées et de flammes douces.\n"}, {"page_pdf": 456, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2942, "texte": "                     LE PÉLERINAGE DE BONHEUR                             373\n\n\n   La maison de Dieu étend la loi de sa grâce aux maisons des hommes.\nPartout le grand nettoyage les a comme renouvelées par un baptême qui les\nfait mieux elles, dégage leur expression de la fatigue coutumière, avive\nl'usure, cette ride admirable des choses, y gravant leur âme comme poul-\nies visages. La joie des enfants accompagne en mystère la grâce de jeunesse\nrevenue à la demeure qu'ils enchantent secrètement comme des gnomes bien-\nfaiteurs. Partout les carrelages rouges éclatent sous des floraisons de sable\nfraîchement semé; les vitres luisent et le claquement activé des sabots\nsemble un tictac de moulin. Il faut se hâter, voici que les fenêtres vont se\nclore. Les « magasins », en leur artificiel de luxe, sont encore dominés par\nles boutiques avec l'intimité simple dont s'exprime, comme directement,\nla vie de relation des hommes entre eux et avec la nature. Un « endiman-\nchement » préside qu'on dirait d'enfants très sages; sur la pauvreté ordinaire,\nles objets de cadeaux se marquent mieux. Les très petites boutiques, à la\nvitrine basse, alignent sur des assiettes de paysans, des sucreries pareilles à\ncelles que faisaient les mères de jadis pour les grandes fêtes d'enfance : la\nSaint-Martin, la Saint-Nicolas, Noël, la Mi-Carême. Des sucres coulés\nrouges semblent contenir de la flamme et du vin en des formes d'animaux\net d'anges. Les boulangeries surtout attirent par le primordial symbole\neucharistique; les pains de travail y sont cachés par l'entassement du\n\" Koeke-brood \" le gâteau, pain de bonheur. Parmi les faïences, les terres\nvertes vernissées, les terres brun-noir, les grès bleuâtres, d'étranges petits\nsabots de Noël en porcelaine montrent, au milieu d'enjolivements bleu et or,\nle « Petit-Jésus » qui nous fut donné il y a huit jours. Projetant en une mater-\nnité leur douceur grave sur les objets neufs mais pas nouveaux, il est encore\ndes choses d'autrefois : des fenêtres à petites vitres irisées, des poutres\napparentes, des cheminées à manteaux, sommées de rosaces d'assiettes; des\narabesques ondulantes, féminines, de moulures « rococo ». L'effort\nd'avenir, inquiétude et supplice des grandes villes, ne se révèle guère que\ndans un magasin de poteries flamandes artistiques. Mais sur cette paix,\nl'avenir, le vouloir du temps, plane encore. Il tombe de dessous la croix\néternelle, de l'horloge au geste fatidique; et la tour enveloppée de nuit\n1'exhale par une voix impérieuse de cloches. D'être si calme, la vie recevra\nmieux le frissonnement d'en haut; nulle part elle n'est plus attentive, nulle\npart ne sera mieux attendue l'heure nouvelle, l'an nouveau. Il semble que\nce soit pour cela le silence que chaque bruit léger, individuel, augmente\ncomme les chutes de pierres font mesurer la profondeur des puits : — rare\nchanson d'ivrogne; accords tristes d'accordéons, pas furtifs, préludes grêles\ndu silence total.\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2584, "texte": "  374                             DURENDAL\n\n\n\n  Et voici l'admirable invention des simples. Nous irons en pélerinage\nvers elle. Nous irons la chercher, l'heure et le bonheur qu'elle souhaite;\nnous irons la chercher d'où elle vient, pure en la grâce de sa source, loin\nde la ville et des hommes, loin dans les ténèbres vers une lumière sacrée.\n\n\n                                       II\n\n   Dans les rues étroites mais qui sans peser abritent, seulement, à cause\ndes maisons basses; sur le pavé raboteux, des passants paraissent, sortis\ndes demeures closes alors que chacun s'y retire et orientés vers une\ndirection unique. En eux s'affirme, de la sorte, le but distinct, ajouté\nà l'ordre étroit de la rue, comme un sursaut vers son au-delà de mystère.\nLes lanternes d'un éclairage primitif conduisent dans l'allongement\nonduleux d'un faubourg, rue d'Ostende, aux maisons comme envahies,\ndiminuées, bientôt par l'espace champêtre, plus petites, presque chaumières,\navec le toit brisé, les volets anciens, la porte coupée, des précieuses\nmaisonnettes brugeoises.\n   Voici que la rue cesse avec les pâleurs rougeâtres des lanternes, nous\nlivrant à une longue route droite et large, une drive, dans l'Espace et dans\nla Nuit, selon notre dessein. Redisant ce dessein, des ombres pareilles\nà nous-mêmes, sorties également de la ville, de la vie, cheminent plus nom-\nbreuses avec parfois un murmure de voix balbutiantes, comme la parole en\nrêve, comme le verbe de nuit.\n   Maintenant ils règnent sans limites autour de nous, la Nuit et l'Espace,\nglorifiés l'un par l'autre; ils nous ont reçus et pénétrés, envahis doucement\net irrésistiblement, comme un bain d'ombre froide, plein des haleines\nd'horizon et des moires lunaires. Derrière nous, la flêche, celle qui porte la\noroix et se marque du cadran, s'aperçoit encore au-dessus de la ville\ndiminuée; elle semble nous envoyer le geste de son espoir, le rappel des\nheures imminentes. Il manque la neige pour une nuit plus complète d'être\nplus blanche et bleue ; la neige, écume sur les routes du flot sombre, et silence\naccru, mangeant le pas. Les échappées de perspective se multiplient; les\ntrembles en procession d'un hiéroglyphe de tempête dominent les chênes\nencore noirs et dentelés de feuillages morts. En clartés d'yeux, des lumières\nveillent dans les fenêtres des chaumières, rapprochées au bord de la route;\nune silhouette d'auberge ancienne tend un long bras de fer qui porte\nau-dessus du chemin une lanterne à l'huile. Les lampes du ciel étincellent\nautour de la triade des Rois et du septenaire vol d'ange de la Grande-Ourse.\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2939, "texte": "                      LE PÉLERINAGE DE BONHEUR                             375\n\n\n   La curiosité disparue devant l'émoi grandissant, le paysage se simplifie\nencore dans nos yeux selon la loi des paroxysmes lumineux ou sombres\nde midi ou de minuit, des absolutismes d'exister : Amour, terreur, espoir,\nvoyant tous pour la vision une. Il n'y a pas bien longtemps que l'on\nmarche; une demi-heure peut-être; cependant, voici toute la profonde\nliberté d'âme qui déjà rend si vibrantes les promenades nocturnes après\nque s'est seulement tue dans les villes la vie du jour.\n   D'ordinaire, l'univers nous oppresse, nous étreint, entre en nous sans\ncesse davantage durant la lutte coutumière; par la magie du noir, un\nrecul s'est fait, nous dégageant. Nous sommes rendus à nous-mêmes; ce\nrecul nous permet de voir enfin notre être et le monde qu'il doit conquérir.\nComme par le mystère de perspective, s'est formée alors la synthèse qui\nsemble accumuler, presser la substance des choses, en exprimer l'essence.\nVraiment, la saveur fraîche de la nuit renouvelle comme un baptême. Non\nla nuit molle des chambres de sommeil, mais la nuit active, nous pénétrant\ndavantage à chacun de nos gestes, à chacun de nos instants. Y dormir, c'est\nla sentir glisser sur soi comme glisse sur 1'âme la pensée non-voulue,\naccomplie ; s'y mouvoir, y vivre, c'est la pensée qui se réalise ainsi en tout\nnotre effort alerte et grave de marche. Nous ne nous rappelons plus les\njours à cause de cette saveur de ténèbre. Et le songe qu'elle nous apporte,\nl'ivresse de son eau noire, vraiment rêve, comme il fallait, l'essence de la vie,\nlaquelle est le bonheur. Notre route n'est plus le pélerinage eoutumier à\ntravers la chanteuse âme verte des forêts avec son image du chemin d'exis-\ntence; c'est un à-coup, un sursaut d'éveil, un effort par la nuit vers une\nclarté nouvelle. Nous cherchons moins un lieu qu'une heure et un état;\nnous allons vers minuit et le bonheur. Nous voulons jeter nos existences en\nune route rajeunie d'allégresse, au moment précis où l'orbite planétaire\nrecommence et va faire compter un nouveau nombre de temps, irrévocable\nabsolu de chiffre sur nos pauvres livres d'une vie, d'un pélerinage.\n   Minuit, le mystérieux midi des ténèbres, l'angélus noir, non sonné, mais\naussi grand que celui d'or; celui qu'annonce, entre les salutations angéliques\ndu matin et du soir, l'angélus du midi auquel il est contre-partie mysté-\nrieuse comme aussi réalisation. Le souriant soleil divin, dont les cloches\nsaluent la pâle image dans les gloires du jour, vient de se manifester à Noël\npar l'abri maternel de la nuit. C'est elle qui nous appela et nous conduit\ncomme elle garde et berce le Verbe de bonheur, son fils, afin qu'Elle réunisse\ntoute, vie à son Auteur par l'expression suprême de sa MATERNITÉ. Le\ntemps consume nos jours; peut-être n'est-il que le terrestre mode d'usure\nde notre être, notre existence fuyant comme un sang répandu. Seul, le\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2912, "texte": " 376                              DURENDAL.\n\n\n\nMaître des créatures peut, avec la nouveauté irréparable, faire retrouver à\ncelle-ci le bonheur. Efficace d'être reliée à l'Absolu par notre supplication,\nvoici qu'arrivera la nouveauté de l'an; nous-mêmes rendus à nous-mêmes,\npour l'heure que la bénédiction de nos espoirs fera décisive et totale. Nous\nnous cherchons par la nuit dans le bonheur. Nous ayant fait oublier la\npetite vie du jour, elle nous a bercés dans son onde, et après l'éblouissement\ndu noir, nous savons trouver maintenant son mystère.\n   Dans les temps de légende, ce mystère ébahit souvent par les palais en\nlesquels des malheureux perdus au milieu des forêts, étaient accueillis de\nmiracles. Accueil maternel toujours, soit qu'une châtelaine divine appa-\nrut ou se laissa seulement devenir par l'abri d'un foyer familial, tiède\net doux comme les genoux qui bercent l'enfant. — La prière de tous crée\nun pareil gage de bonheur dans la chapelle que cherchent maintenant les\nyeux, à gauche de l'avenue, près de l'ombre dentelée du château historique\nde Wynendaele. Elle doit être là-bas, sous les rangées de trembles qui\ndrapent comme des gazes bleus sur des treillages sacrés d'argent les brumes\nde la prairie. Les pélerins se resserrent presque en une foule pour l'étroite\nallée qui descend longeant le saut-de-loup, gelé en dallage d'étain. On\ns'arrête devant la chapelle, sorte de chaumière-église dans un enclos de\nhaies, sans beauté aucune, mais virtuelle, dressant seulement la croix sur\nle ciel stellaire rayé de ramures. De la foule calme monte toujours, murmure\nde flot nocturne, le balbutiement de rêve des ave.\n   Et de la nuit, de l'éloignement, du pélerinage accompli, revient irrésistible-\nment accrue, l'attente, l'attente, désir de l'heure. Son frémissement passe\ndans le vent, fait palpiter le cœur. C'est de lui que tremblent les étoiles, et\nil semble que venue de plus haut qu'elles, l'approche des douze coups de\ncloches fasse déjà trépider le ciel et la terre également bleus, noirs, et\nconstellé d'astres ou de clartés. — Voici; soudain. C'est un frêle appel, qui\ndécide, et un mouvement de la foule. Un homme délégué de tous, choisi\npar un usage traditionnel, est agenouillé derrière les grilles du sanctuaire,\ndans laclarté blonde des cierges où se distingue une toute petite statuette d'or,\ncomme l'angélus, comme les paroles qui disent la maternité du bonheur.\n   Il récite le pater et l'ave, cinq fois, selon le nombre des signes qui\nécrivirent, dans la chair eucharistique, l'alliance de Dieu et des hommes;\npuis les litanies dont les symboles se groupent en couronne pour la\nMaternité, souveraine d'être virginale et divine, la Maternité, douceur des\nchoses et providence suprême du Seigneur. C'est elle qui nous a ouvert\nl'an nouveau, comme on donne une nouvelle vie; elle qui magnifia du\nmystère universel, l'amour qui fait tout espérer d'une mère. En une sorte\n"}, {"page_pdf": 460, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2630, "texte": "                      LE PÉLERINAGE DE BONHEUR                                   377\n\n\nde fatigue, de rassasiement d'âme, avec les à-coups taciturnes de l'âme\nflamande, on s'en retourne aux demeures des homrnes, pour les jours et la\nvie dont on est venu boire l'essence à sa source par le pélerinage vers\nminuit et le bonheur.\n\n\n                                         III\n\n\n   Des simples ont, de la sorte, inventé le remède d'une dramatisation\nmagnifique pour la crainte des affinés, la moderne crainte d'avenir. Encore\nque d'analogues exquisités d'âme soient traditionnelles, le pélerinage de\nnuit à Wynendaele est d'origine contemporaine; l'instinct populaire sut, en\nla sécheresse aride des jours de naguère, égaler la richesse psychique\nmédiévale. Nous devons (1) à M. l'Abbé Ern. De la Fontaine, vicaire à\nThourout, la communication qui suit, pleine d'un charme légendaire, à la\nfois, et vivant. Il y a une quarantaine d'années vivait dans une populeuse\ncommune des environs de Thourout, à Lichtervelde, un honnête mais bien\npauvre rempailleur de chaises. Le brave homme était depuis quelque temps\nsans travail, et, au contact de l'indigence, se ralluma plus vivement son\nespoir en Marie. Il prit une belle résolution. La dernière nuit de décembre,\nil se rendit tout seul à la chapelle de Wynendaele; et là, minuit sonnant, à\ngenoux, il implora la bonne mère de le protéger pendant l'année nouvelle\net de lui faire trouver l'ouvrage nécessaire pour subvenir aux besoins de\nson ménage .. Le pieux ouvrier fut pleinement exaucé. Il ne lui manqua\nplus cette année et dans la suite, ni travail ni pain. Même, plus d'une fois,\nil ne put satisfaire aux demandes et fut heureux de venir en aide à des\ncollègues miséreux en les associant à son travail... Jusqu'à sa mort, il revint\nà Notre-Dame de Wynendaele chaque année à pareille date. Au cours de\nson pélerinage, il se reposa un jour chez un boutiquier de Thourout, qui,\nmis au courant de l'histoire, voulut dorénavant l'accompagner... Bientôt le\n pélerinage était établi . Ce merveilleux document d'âme, plein de la\ngrandeur spontanée des lis, des roses d'eau et des légendes, émergés\n également des profondeurs de la vie, se pourrait commenter de nombreuses\n formes analogues. Partout l'individualisme populaire traduisit jadis délicieu-\n sement la peur et la joie de l'an nouveau et son effort de bonheur dans\n le rapprochement vers l'Absolu personnel. On sait que les sérénades vouées\n par les pifferari aux Madones vénérées dans chaque rue italienne, avaient\n\n  (1) Il y eut d'abord communication de M. le Doyen de Thourout au Congrès Eucharistique\nde Bruxelles en 1898.\n"}, {"page_pdf": 461, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2947, "texte": "  378                             DURENDAL\n\n\n\nautrefois chez nous pour équivalent ce grand concert de tous les joueurs\nd'instruments, chanteurs et trouvères, rassemblés dans la nuit de l'an, sur\nla Grand'Place de Bruges, devant la Madone des Halles. La trace de cet\namour flamand pour la couleur, dramatique, mystique, musicale, se retrou-\nverait en bien des villages de Flandre. Il y a une vingtaine d'années, à\nMeulebeke, près de Thielt, les joueurs de trompettes se réunissaient derrière\nle chœur de l'église, dans le cimetière, attendant minuit avec les morts.\nAux douzes coups, des fanfares éclatantes, rouges, saluaient le grand crucifix\ndu chevet, dont le sang renouvelle toute vie, dont l'éternité accomplit\nchaque année de la terre, chaque existence d'homme.\n   L'âme moderne, merveilleux produit d'une culture peut-être sans exem-\nple, caractérise surtout son développement par la totalité. Aussi est-elle\nd'une façon unique sous la domination de l'art, synthèse primordiale. En\ncet art, deux mots ont dégagé une valeur merveilleuse; leurs correspondances\nsuffiraient à faire connaître la vie d'aujourd'hui et de demain : âme et\nbonheur. Pourquoi ce mot d'âme a-t-il tellement envahi notre verbe sinon\nparce que, seul, il comprend tout l'être psychique, aussi bien les efforts de\nnos facultés que les mystérieuses réserves inconscientes pareilles à des\ntrésors qu'un éclat de ferveur peut faire apparaître en écroulements radieux?\nLes termes d'esprit, d'intelligence, de pensée, de sentiment, de sensation,\nimpliquent des facultés et des perceptions restreintes ; seul, le mot d'âme\nprend tout notre être pour le conduire à la totalité de son destin : le bonheur.\nLe mot magique a pris de la sorte en ce rapport une efficacité nouvelle. Il\nest la préoccupation secrète ou manifestée de toute l'âme moderne, des\nartistes, des penseurs comme des abîmes de foules aux courants confus.\n   Les civilisations les plus primitives luttent pour vivre; celles d'un déve-\nloppement supérieur, pour la loi conquise en l'existence et que les décadences\nrenient dans la volupté, qui est une abnégation. Le développement plus\nhaut, gardant tout l'acquit, échappant à la défaillance, cherchera le bonheur,\népanouissement harmonique de tout l'être. De cet épanouissement, l'art\ndonne la tormule, lui qui manifeste la douceur des choses, le paradis de\nbeauté qu'elles portent en elle. Il est la tendresse du monde opposée à la\nrigueur de son destin; la maternité suprême, manifestée par la création\naussi bien que la paternité divine; la nuit bleue qui berce, à côté du jour\néclatant qui suscite. Nous nous trouvons ici devant une vérité unique en\npuissance; d'être naturelle, elle appartient également à l'art qui la contemple\ndans les choses, et au culte, plus heureux encore, qui la révère dans la forme\nultime de la personnalité. L'hyperdulie est la plus haute valeur esthétique\navec le foudroyement du divin. Comme des simples ou des chrétiens, vont\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1386, "texte": "                     LE PÉLERINAGE DE BONHEUR                              379\n\n\nexquisement à un point initial de l'heure vers la Mère divine qui ne peut\nrebuter ses enfants, toute l'âme moderne et chaque artiste savent, dans la\ndouceur des choses, atteindre le bleu manteau maternel et l'émouvoir pour\nsoi. Le temps futur, l'heureuse année, l'ère nouvelle, appartient, par l'art, à\nla maternité suprême, à l'image exquise et miraculeuse d'une mère devenue\nainsi NOTRE-DAME DE BONHEUR. Fait curieux : parmi les innombrables titres\nqui avec la fleur du langage humain ont pendu en guirlandes dans les\nsanctuaires nos extases, nos douleurs et nos vœux, celui-ci est presque\ninconnu, du moins à nos recherches. Seule, la liturgie nous présente\nl'épithète comme l'auréole personnelle de la Mère de Dieu. Beata Virgo\nMaria est, si on peut dire, le titre officiel de Marie dans la prière sacerdotale.\nCe titre de Bienheureuse qui s'applique en hagiographie aux âmes de Saints\ndont la gloire ne nous est pas encore complètement révélée, prend pour la\nVierge un sens unique et merveilleux. Elle est seule bienheureuse avec ce\nDieu son fils qui est Bonheur essentiel parce qu'essentiel Être.\n   Notre-Dame de Bonheur, qui bénit d'humbles âmes de Flandre, soit la\n récompense des croyants et le symbole d'art de tous.\n\n\n                                                              EDMOND JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-009", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 380, "page_fin": 381, "titre_corps": "Le Servage", "titre_sommaire": "Le Servage", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "LE SERVAGE", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 463, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1207, "texte": "LE         SERVAGE\n                             La Rime est une esclave et ne doit qu'obéir\n                                       Œuvres de BOILEAU-DESPRÉAUX.\n\n\nOù donc m'emportes-tu, Souffle, âme du Poème ?\nNoir ouragan lyrique où la nuée essaime\n    Par vols de strophes en fureur,\nO sombre Esprit de l'Ode, ô chevaucheur d'orages,\nDont l'ombre, épouvantant des océans sans plages,\n    Plane sur des eaux de terreur ?\n\nMa force a trop longtemps souffert l'âpre et superbe\nRébellion de ta folie ardente, ô Verbe!\n     Trop longtemps je fus enivré\nDe ton fracas de bronze où des foudres s'écrasent,\nEt dit déroulement de triomphes qu'embrasent\n     Les feux de ton courroux sacré.\n\nO Nombre ! trop longtemps j'ai laissé mon oreille\nRetentir des échos que ta révolte éveille,\n     Et s'emplir du tumulte armé\nDes rythmes que ta voix jette aux vents de l'espace,\nQuand le rauque aquilon de la parole passe\n     Par l'orgueil des buccins clamé.\n\nAujourd'hui, c'est mon tour ! et l'effort qui te brise\nPèse sur ton effort de toute la maîtrise\n     Sereine de ma volonté,\nEt je veux, opprimant ta sauvage détresse,\nQue ton servage illustre en frémissant caresse\n     Les deux bras qui t'auront dompté.\n"}, {"page_pdf": 464, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1376, "texte": "                  LE   SERVAGE                       381\n\n\nLa gloire de tes noms divins en vain flamboie!..\nEt je vais te lier, vivant, comme une proie,\n     A l'arc de fer de mes arçons,\nPour que puissent mes mains, joyeusement cruelles,\nMêler, en se jouant, les pennes de tes ailes\n     Et leurs tempêtueux frissons.\n\nAux crins éblouissants de mon cheval terrible...\nEt rien ne peut reprendre à l'étreinte, insensible\n     Ainsi qu'un et au de métal,\nDes rêts profonds de ma pensée étincelante,\nTon désespoir cabré dont l'horreur s'ensanglante\n     Aux mailles du filet brutal.\n\nAllons! la route ouverte à l'Idée est immense.\nSous les cieux où planait ta royale démence,\n     Marchons ! chercheurs de vérités !\nEt je serai le maître, et tu seras l'esclave\nDe qui la pourpre vive à mes bras quelle lave\n     Mettra des joyaux irrités.\n\nEt si jamais ton obéissance assouplie\nSouffre que, sans péril, ma clémence délie\n     Tes entraves aux lacs d'airain,\nTu marcheras devant mon rêve et dans ma voie,\nVêtu de bronze, armé de fer, drapé de soie,\n     Ainsi qu'un héraut souverain.\n\nTu marcheras, tenant mon cheval par la bride,\nEt quand, porteur du globe et du glaive splendide,\n    Tu t'inclineras devant moi,\nMa face acceptera ton redoutable hommage\nDe ce sourire blanc et lumineux d'image\n    Qui désormais sied à ton Roi.\n\n                       SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 382, "page_fin": 390, "titre_corps": "Causerie musicale", "titre_sommaire": "Causerie musicale", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "CAUSERIE MUSICALE", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 465, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1884, "texte": "CAUSERIE                 MUSICALE\n\n\nLes œuvres belges. -- Nikisch et Weingartner. — L'Esthétique de Bach. — Le\n  Temps de Dieu. — La Neuvième Symphonie. — Beethoven et Hugo. — Le\n  dernier livre d'Henry Maubel. — Musique et Poésie. — Le Concert Mottl. —\n  Busoni et Paderewski. — Arthur de Greef. — Le quatuor Thomson. —\n  Léopold Wallner.\n\n\n\n\n                  LES manifestations musicales d'une haute signification n'ont\n                    point manqué cet hiver. Les artistes les plus éminents\n                    désirent se faire connaître à Bruxelles et y recueillir nos\n                    suffrages. A cela rien qui doive nous surprendre. Le\n                    niveau des préoccupations s'est singulièrement relevé\n                    chez nous depuis quelque temps et la Belgique peut être\n                    fière de la place qu'elle occupe en Europe, car elle est\n                    devenue un foyer intellectuel où les élans généreux ne\nfont défaut en aucun domaine de l'activité esthétique et de la pensée.\nToutes les formes d'art y fleurissent, et la musique y a sa place d'honneur.\nEcartons donc cette erreur basée sur la tradition artistique des Flandres\nque les habitants de notre sol seraient exclusivement doués pour la peinture.\nDans le même ordre d'idées on dit que la musique serait le propre de\nl'Allemagne, que l'art oratoire et la perfection de la forme littéraire distin-\ngueraient les races latines et surtout la France. Sans doute la race, le\nclimat, le milieu et la formation historique ont une importance réelle au\npoint de vue du développement artistique et de la civilisation d'une nation,\nmais si la critique peut s'éclairer utilement de ces contingences, comme\nTaine l'a fait si magistralement en sa « Philosophie de l'art », il ne faudrait\npas du moins ériger en obstacles essentiels ces divergences accidentelles et\npassagères.\n"}, {"page_pdf": 466, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2863, "texte": "                          CAUSERIE MUSICALE                              383\n\n\n\n   Dans le superbe mouvement artistique qui se dessine chez nous depuis\nune trentaine d'années, la musique a apporté son contingent précieux.\nParmi les œuvres belges exécutées aux concerts de cet hiver, signalons, de\nTinel, la Kollebloem : œuvrette fraîche et fine, gracieuse comme la fleur\nqu'elle chante, cette page de jeunesse nous apparaît, en ses proportions\nrestreintes, un petit chef-d'œuvre de discrète émotion. Puis, de Gilson,\nquelques fragments de La Captive et la Marche Solennelle, où nous retrouvons\ntoute la richesse orchestrale, toute la science des timbres du jeune maître,\nmais qui pâlissent naturellement à côté du superbe poème dantesque\nFrancesca di Rimini. Rappelons encore la Rhapsodie Wallonne de Théo\nYsaye, œuvre trop peu remarquée et dont la première partie surtout\npossède trois des qualités les plus essentielles d'un poème musical : la\nsincérité du sentiment, la puissance du coloris et l'art du développement.\nQuant à la Princesse d'Auberge de Blockx, œuvre incontestablement originale,\nayant de remarquables qualités de puissance et d'éclat, mais malheureuse-\nment monochrome, elle a été desservie par le livret, comme l'a si\nvigoureusement constaté, en un précédent article, notre cher ami et colla-\nborateur Charles Martens.\n  Les capellmeister Nikisch et Weingartner ont excité tous deux un\nenthousiasme à peu près général dans l'exécution des mêmes œuvres et\nmalgré des qualités essentiellement différentes, le premier plus contenu,\nplus subjectif, par conséquent aussi plus fantaisiste, le second plus vibrant,\nplus rythmé, plus simple et plus classique. D'une manière générale Wein-\ngartner peut être considéré comme le véritable, le pur interprète de\nBeethoven, parce qu'il est admis que Beethoven doit être interprété d'une\nseule manière, la manière traditionnelle. Cela n'empêche que dans l'im-\nmortel andante en la bémol de la Cinquième Symphonie, Nikisch a su\ntrouver des accents autrement profonds, pénétrants et poétiques.\n   Mais il nous tarde d'arriver à la grande œuvre de Bach, à la Gottes Zeit\n(Le Temps de Dieu), exécutée au Conservatoire sous la direction de notre\neminent Gevaert. Bach est un de ces génies qu'on admire sans restriction.\nDotant la musique d'un nouveau langage, créant d'un seul jet une forme\nd'art parfaite, son œuvre fondamentale et féconde contient en germe le\nmerveilleux épanouissement de l'art des sons au XIX m e siècle, mais si elle\nen est la source et comme le premier point de départ, elle demeure néan-\nmoins si grande qu'on ne l'a pas encore surpassée. Il en est ainsi pour tous\nles puissants initiateurs d'art. A l'origine de toute littérature, de toute\ngrande évolution intellectuelle, se trouve un de ces génies qui, plus grands\nque nature, nous apparaissent comme les types radieux, transcendants,\n"}, {"page_pdf": 467, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2862, "texte": "  384                                 DURENDAL\n\n\n\ninégalés du peintre, du poète, du musicien : Homère, Dante, Léonard,\nMichel-Ange ou Shakespeare. Et comment expliquer cette apparente ano-\nmalie qui semble contredire la loi éternelle du progrès? N'est-ce pas que\nl'art est d'autant plus grand qu'il est plus simple, simple en son fonds, en\nsa forme, en ses procédés et que cette simplicité, élément essentiellement\nconstitutif de la grandeur se retrouve surtout aux débuts, avant que les\nraffinements et l'ingéniosité, faisant dévier l'œuvre d'art de ce suprême\nidéal de vérité et de sincérité, ne soient venus peu à peu l'altérer, la\ndéparer et l'amoindrir.\n   Ce qui dans Bach nous ravit et nous subjugue, c'est la cohésion superbe\net architecturale, l'ordonnance ferme, souple et harmonieuse propre à ces\ngénies altiers pleinement maîtres d'eux-mêmes qui, sachant gouverner leur\ninspiration, sont lumineusement conscients du but auquel ils tendent et de\nla route qu'ils parcourent, c'est cette parfaite mesure dans la grandeur, cet\néquilibre divin d'une nature ne vibrant qu'à de célestes émotions, ne\ncherchant point les effets trop souvent faciles et les secousses fiévreuses du\ncontraste et de l'antithèse, mais planant constamment ainsi qu'un aigle\nsublime sur les élévations ensoleillées, bien au-dessus des nuages, là où le\nregard baigné d'azur reste naturellement serein.\n   Rien de heurté, de discordant ou de convulsif en cet art fier et substantiel,\nrien non plus de pompeux, de convenu ou d'apprêté. L'effort n'est nulle\npart sensible, car si l'œuvre est gigantesque, c'est un géant qui l'a conçue et\nexécutée et il se joue avec les blocs qu'il amoncelle pour élever son\nimpérissable monument. La forme rigoureuse dont le poète a revêtu son\ninspiration lui est si adéquate, les développements de sa pensée construits\navec un art à la fois si pur, si puissant et si sobre, que ces éblouissantes\nrichesses parent magnifiquement l'édifice sans le surcharger ni le compli-\nquer outre mesure. La langue merveilleusement précise qu'il nous parle\nest toujours aus.si, malgré la profusion des détails, d'une admirable con-\ncision. Et pourquoi sinon parce que chaque élément, chaque épisode de\nl'œuvre a sa portée, sa valeur comme sa raison d'être? Wagner, Beet-\nhoven lui-même, si le respect ne nous retenait, pourraient parfois sembler\nprolixes. Bach ne donnera jamais l'impression de longueur (1).\n   Admirez aussi comme tout est souverainement clair en ces hymnes\nsacrés. Rayon dérobé au divin Soleil, ne semble-t-il pas qu'une lumière de\nl'Au-Delà vienne baigner leurs harmonies limpides en ses effluves vermeils?\n\n   (1) En ces lignes, nous ne visons pas tant l'œuvre de piano de Jean-Sébastien Bach.\nAdmirable sans doute au point de vue formel, elle ne nous donne pas la grande impression\nd'art des messes, des oratorios, des lieder et des cantates.\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2826, "texte": "                          CAUSERIE      MUSICALE                         385\n\n\nEn y prêtant l'oreille, l'âme humaine respire avec calme et sérénité et elle\nsent comme un baume moelleux et bienfaisant se répandre sur ses éternelles\nblessures, car la profondeur d'océan des impressions ressenties ne provient\nen aucune façon de leur acuité ou de leur rareté.\n   Au point de vue strictement formel, Bach serait-il un gothique? Dans la\nMesse en Si, dans la Passion selon saint Mathieu, retrouvons-nous quelque\nchose d'analogue à ces batailles fanfastiques que la Lumière engage avec\nl'Ombre sous les austères voûtes de nos cathédrales? En sa vigueur d'en-\nchaînement, l'architecture de ces poèmes évoquerait plutôt dans notre\npensée la clarté harmonieuse et la pureté de lignes du Temple grec, si cette\nforme exquise n'était animée et échauffée par toutes les tendresses de\nl'Evangile. Qui donc reprochait à Bach d'être froid? La Goites Zeit est une\nœuvre merveilleusement expressive et humaine où la Mort apparaît trans-\nfigurée, non plus comme l'atroce et traditionnel Squelette glaçant le cœur\nd'effroi, mais comme une vierge éblouissante de beauté qui, le sein gonflé\nd'amour, nous tend la main pour nous conduire dans le jardin de notre\n Père, au milieu des étoiles d'or, fleurs radieuses émaillant l'éternelle\n Prairie. Ainsi, chantant constamment la Mort, ce poème apparaît cepen-\n dant d'un bout à l'autre comme un fleuve de tendresse illuminé de bonheur.\n L'œuvre de Bach est le miroir de sa personne et de sa vie, reflétant la\n saine grandeur de cette existence où la génération de 1840, nourrie des\nsonges de René, de Manfred ou d'Obermann, ne devait assurément découvrir\n rien de poétique, mais qui fut en réalité si belle, si sage, si ordonnée, telle\n en un mot que sa musique où on ne retrouve point trace des sourdes\n agitations, des lancinantes inquiétudes et des incoercibles révoltes qui\n travaillent l'âme moderne.\n   Mais attendez. Ces douleurs vont avoir leur écho profond dans la\nNeuvième Symphonie, qui nous apparaît l'essentielle synthèse de l'art de\nBeethoven, sa création la plus grandiose sinon la plus émouvante. Orageuse\ntragédie toute mouillée de larmes, elle raconte les combats épiques qui se\nlivrent en une grande âme sevrée d'Infini, désirant éperdument tremper ses\nlèvres altérées à la Source divine de l'Idéal, mais ne pouvant atteindre\njusqu'à ses ondes d'azur, et dont la soif inassouvie se traduit à l'orchestre\ntantôt en plaintes d'une indicible douceur, tantôt en déchaînements de\ntempête, lorsque soudainement une lumière éblouissante, surhumaine,\n pourchassant la horde d'épouvantables fantômes, vient envelopper la sereine\nconclusion du poème sous les plis radieux d'un triomphal manteau de joie\n et de paix.\n   Je viens de dire : la création la plus grandiose sinon la plus émouvante.\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "  386                             DURENDAL\n\n\n\nCette restriction vise la Cinquième Symphonie qui, procédant de la même\ninspiration, nous semble d'un dessin plus ferme, d'un style plus sobre,\nd'une émotion tout aussi intense bien que plus contenue et, nous ne\nsavons pourquoi, nous transporte davantage. C'est une de ces œuvres dont\nla suprême beauté s'impose victorieusement à l'esprit, laissant après elle\nune indéfinissable impression de chose parachevée et qui, à ce titre, me\nsemble avoir sa place à côté des plus hautes manifestations de la pensée de\ntous les temps. Ainsi, dans un autre ordre d'idées, les Contemplations prises\nen leur ensemble me ravissent plus que la Légende des Siècles.\n   C'est à dessein que je fais naître ce rapprochement car, bien que le génie\nde Beethoven nous paraisse tout aussi puissant mais plus complet, plus\nrégulier et plus sympathique que celui de Hugo, les analogies psycholo-\ngiques entre les deux poètes sont très frappantes. L'un comme l'autre, en\neffet, ne sont-ils pas bien réellement les enfants de leur temps, se rattachant\ndirectement à cette époque de ruines, d'anarchie et de sang qui clôt triste-\nment le XVIII e siècle? Le sinistre ouragan révolutionnaire qui a sapé les\nbases de l'ancienne société a également soufflé sur ces imaginations tumul-\ntueuses, génialement désordonnées qui éveillent involontairement en notre\npensée l'image de quelque être monstrueux. Tout en eux est excessif, tout\nse reflète en leur esprit avec des dimensions gigantesques et hors nature.\nL'immense variété de leur œuvre, les abîmes que semblent nous ouvrir\nleurs antithèses prodiguées sont bien l'indice de génies inquiets, profondé-\nment troublés, retraçant en de somptueux poèmes les convulsions de\nla société moderne que ronge la dévorante nostalgie de l'Idéal perdu.\n  Ainsi la Poésie et la Musique sont comme l'écho fidèle de la vie des\nnations, indissolublement liées l'une à l'autre par des rapports intimes qui\nrésultent de lois éternelles, charmantes sœurs dont le mutuel amour est si\ngrand qu'il tend à la confusion de leur être et que si la grande musique est\ntoujours de la poésie, pareillement la grande poésie est toujours de la\nmusique.\n   « Le son en soi n'a pas de durée appréciable, pas plus de réalité que le\npoint dans la ligne. Il passe comme les lueurs phosphorescentes à la surface\nde l'eau. C'est un peu d'idéalité devenue sensible. Apporteur de la bonne\nnouvelle, il s'efface aussitôt qu'il nous l'a annoncée; nous voudrions\nle saisir : sa voix a déjà disparu dans la lumière et nous le cherchons... en\nnous demandant de quelle nature il est.\n     C'est le mouvement des choses très sensibles qui subissent l'attraction\nde la terre, mais si légères que le seul contact les resoulève et, avec une\nrapidité de fuite, elles remontent. Recomposant le geste dans le décor au\n"}, {"page_pdf": 470, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2769, "texte": "                              CAUSERIE MUSICALE                                    387\n\n\n\nciel argenté d'un poème de César Franck, Rédemption ou les Béatitudes, nous\ndirions qu'un ange vient de toucher un être en prière. L'être a levé la tête,\nl'ange remonte, le visage reporté vers le ciel d'où le baignent des\nclartés. » (1)\n   Je ne puis m'empêcher de vous dire ici quelques mots au sujet de l'ouvrage\nd'où j'extrais ces lignes. Les Préfaces pour des Musiciens de Henry Maubel,\nsont un de ces livres qui font penser. Sous une forme symbolique, chaude\net colorée, elles résument l'esthétique de certains grands maîtres de la\nmusique, nous ouvrant sur eux des aperçus aussi justes que nouveaux. Mais\nindépendamment de la pénétration synthétique, de la hauteur de vues qui\ns'y révèle, outre les séductions du style dont cet esprit délicat sait revêtir sa\npensée, il y a une idée maîtresse, essentielle, qui relie toutes ces fines études\net les inspire : la D I G N I T É D E LA MUSIQUE dont Maubel résume les\ncaractères sacrés en l'étude qui couronne l'ouvrage : Préface à une Psycho-\nlogie de la Musique. Mais je viens de le dire, ce n'est pas un livre à lire cou-\nramment. S'il est pétri d'idées, il s'y trouve aussi beaucoup de choses savou-\nreuses aux âmes méditatives, et que l'auteur se contente de laisser pressentir.\n     Sans avoir la perception extérieure de l'harmonie des mondes, nous\npouvons en avoir l'intuition par l'harmonie de ces silences vivants qui\ndeviennent si intenses aux minutes d'émotion.\n   « Tous ceux qui ont entendu le chant de la mer et qui y ont perdu le sen-\ntiment des limites savent comment l'âme s'alimente au jeu universel\ndes forces. Si l'univers n'est qu'un fait unique et harmonieux, à quelque\npoint de vue élevé qu'on se place, on peut en saisir l'essence, et, à travers un\nthème isolé, entendre toute la symphonie.\n   « ... Tout va vers la musique, lui demander l'ineffable, ce qu'on ne peut\npas dire, ce qu'on pressent, ce qu'on devine, et les choses mêmes frémissent\nde vie à ce qu'elle leur annonce. C'est l'émoi silencieux du feuillage aux\nenvirons de la mer. (2)\n   Remercions Henry Maubel pour sa noble pensée : faire comprendre à ceux\nqui en sont dignes que l'Art est une Religion et que la Musique est peut-être\nla forme la plus élevée de l'Art.\n   Musique! Poésie! expression de ce que nous avons de plus profond, de\nplus intime, de plus spontané, de plus impalpable au tréfonds de notre âme\ninfinie comme Dieu dont elle est l'image! Anges au vol harmonieux\nqui nous prenez tendrement entre vos bras doux comme un songe de vierge\npour nous promener ravis dans l'extase des paradis d'azur que pressentent\n  (1) Préfaces pour des Musiciens, par HENRY MAUDEU (page 186). — Paris, FISCHDACHER.\n  (2) Ibid, pages 189, 195.\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2845, "texte": "   388                             DURENDAL\n\n\n\n nos rêves! Ah! respectons-la, vénérons-la, cette noble, cette divine\n musique, ne la considérons point comme une caresse purement sensuelle,\n comme une jouissance un peu plus raffinée que celle d'un mets voluptueux,\n mais comme l'immortel flambeau de notre âme, comme le sublime langage\n de l'Infini, comme une porte de lumière qui s'ouvrirait sur l'Idéal, et\n donnant accès au Palais de Dieu, ferait ainsi communiquer le Ciel\n avec la Terre. 'Puis la Musique, n'est-ce pas le calme, le repos dans nos\n douleurs? Telle une source pure aux pleurs d'opale qui, caressée du soleil,\n chante timidement dans la solitude d'un bocage parfumé et dont l'harmonie\n délicieuse fait oublier à l'homme la chaleur et le poids du jour.\n    Mais voici Tristan et Yseult qui m'apparaissent, hautain symbole de\n l'amour qui unit l'homme et la femme. Cet amour, après avoir traversé les\n orages du temps, a enfin découvert le Havre du Bonheur et ils planent main-\n tenant, transfigurés, au sein de l'Immensité rose, confondus dans un enlace-\n ment éternel. Et mon souvenir est hanté par le duo de Tristan qui, en\n d'immortels accents, a fixé les soupirs et les tristesses de l'amour terrestre.\n Vous vous rappelez le concert Mottl. Ce fut un ravissement. Mottl est le\n plus puissant chef wagnérien.\n   Je ne puis terminer cette revue des manifestations musicales de l'hiver\nsans rendre hommage à deux maîtres du piano, Busoni et Paderewski, qui se\nsont fait entendre dernièrement à Bruxelles. Le piano est bien réellement le\nroi des instruments si on se donne la peine de le mettre à sa vraie place, le\nconsidérant non comme un clavecin très perfectionné, mais comme un\norchestre réduit, ainsi que l'entendaitRubinstein. Cette façon de comprendre\nle piano se répand de plus en plus dans le public lettré et artiste, indice\ncertain que le goût s'élève et s'affine. La virtuosité pure n'a plus aucun\nattrait, n'est accueillie que si elle se met au service d'une véritable œuvre\nd'art et voilà pourquoi le répertoire du pianiste, encore si considérable\naujourd'hui, n'est pas la dixième partie de ce qu'il était il y a une\nquinzaine d'années. Au piano on ne veut plus que des oeuvres orchestrales\net on a raison.\n    Des deux grands pianistes dont je viens de citer les noms, c'est Busoni\n qui possède vraiment l'art d'orchestrer. La Sonate op. III de Beethoven,\n œuvre si ahstruse et apocalyptique, s'est éclairée sous ses doigts de lueurs\n inattendues, tandis que le célèbre artiste polonais ne nous y a rien fait\n découvrir de nouveau. L'exécution des Douze Études de Chopin par Busoni a\n été un triomphe et a révélé dans le jeune florentin un virtuose, un poète et\nun coloriste de premier ordre. Nous ne goûtons point cependant l'idée de\njouer ces douze Etudes de Chopin à la suite l'une de l'autre, les unes étant\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2957, "texte": "                           CAUSERIE MUSICALE                              389\n\n\n\ndes exercices purement techniques, les autres au contraire nous découvrant\ndes sommets d'art dont l'impression victorieuse devrait planer seule sur\nl'auditoire sans qu'aucune autre vienne s'y adjoindre pour l'amoindrir. On\nperd trop souvent de vue qu'il y a le grand Chopin et le petit Chopin. C'est\nune considération fondamentale que nous nous réservons de développer en\nune étude spéciale et sans laquelle il est impossible d'apprécier clignement\nl'œuvre de celui qui fut un des plus éloquents poètes de la Douleur.\n   Si Paderewski a nécessairement les défauts de ses qualités, si chez lui la\nvirtuosité transcendante et la préoccupation de la ciselure nous semblent\nparfois avoir la prépondérance sur la compréhension poétique, il a cepen-\ndant droit à tous nos respects, d'abord parce que jusqu'en ses emballements\nintempestifs il nous apparaît un artiste sincère dans toute la force du terme,\nensuite parce qu'il est le plus aimable, le plus séduisant, le plus charmeur\ndes virtuoses. Il a été supérieur en quelques pièces de Chopin et dans toutes\ncelles de Liszt. On dirait souvent que doués d'une vertu électrique, ses\ndoigts ailés ne font qu'effleurer l'ivoire pour en faire jaillir des étincelles\nsonores. (Etudes en tierces et en octaves de Chopin, Rhapsodie de Liszt.)\n   Complétons cette revue des manifestations musicales de l'hiver en saluant\nM. Arthur de Greef, lui aussi un grand pianiste, qui a donné du Concerto\nde Saint-Saëns une interprétation si vivante, si colorée, et qui représente\ntrès dignement la tradition mâle et vigoureuse de l'art national. Mention-\nnons encore les quatuor de M. César Thomson où l'éminent violoniste a\nété admirablement secondé par MM. Van Hout, Laoureux, Jacobs et\nCamille Gurickx, des artistes de la grande école.\n   Un mot enfin au sujet des œuvres de M. Léopold Wallner que nous\nfûmes conviés à entendre au salon du Sillon. M. Wallner n'est pas seule-\nment un lettré et un érudit. Ses compositions essentiellement originales ont\nde mélancoliques harmonies, présentent des rythmes savoureux et toujours\nintéressants. Elles ont le grand mérite d'oeuvres sincères, racontant l'âme\nslave dont elles reflètent la troublante et inquiète poésie. Sa Suite Ukrai-\nnienne pour le piano remarquablement exécutée par Mme Cousin a, dans son\ncadre et sous son titre modeste, toutes les allures d'un poème symphonique\net descriptif. Peut-être que pour la goûter pleinement et à raison même de\nce caractère descriptif, une initiation plus complète aux scènes que le\ndistingué compositeur retrace dans ce poème ne serait pas inutile. Parmi\nles Lieder de M. Wallner, le Clair de Lune et Celle qui t'aime nous ont plus\nparticulièrement charmés, le premier par son caractère énigmatique et ses\nheureux effets de demi-teinte, le second par son beau mouvement passionné,\nSous une forme très personnelle, les Danses Polonaises de M. Wallner ont\n"}, {"page_pdf": 473, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 469, "texte": " 390                           DURENDAL\n\n\n\ncet accent pénétrant dont vibrent les ravissantes Mazurkas de Chopin. Les\ninterprètes étaient M. Van Hout dont la réputation n'est plus à faire,\nMme Miry-Merckx qui a chanté avec son charme habituel outre les oeuvres\nde M. Wallner, d'élégantes mélodies de son mari, enfin Mme Cousin qui a\nexpressivement rendu l'immortelle Sonate en ut dièse de Beethoven.\n\n\n                                                GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 391, "page_fin": 391, "titre_corps": "Vers les Bois", "titre_sommaire": "Vers les Bois", "signature_source": "", "ancre_debut": "VERS LES BOIS", "ancre_fin": "En cheminant sous les lilas", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 474, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 665, "texte": "VERS LES BOIS\n\n\nBoucles au vent, sveltes et souples,\nLes petites s'en vont au bois\nAvec des rires dans leur voix\nEt deux par deux, comme des couples.\n\nLeur beau regard plein d'avril bleu\nVerse à l'entour de la lumière.\nLeur gentillesse printanière\nSemble un sourire du bon Dieu.\n\nComme une bande de linottes,\nElles babillent en chemin.\nDans l'air qui fleure le jasmin\nTinte un clair carillon de notes ;\n\nEt tandis qu'elles vont, rieuses,\nDu bonheur plein leurs yeux de ciel,\nEn aveu confidentiel,\nLes plus grandes, plus sérieuses,\n\nSe révèlent leur cœur, tous bas,\nDans un gazouillis de mésanges,\nEt se content leurs rêves d'anges\nEn cheminant sous les lilas.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-012", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 392, "page_fin": 392, "titre_corps": "Tristesse", "titre_sommaire": "Tristesse", "signature_source": "Émile Desprechins", "ancre_debut": "TRISTESSE", "ancre_fin": "EMILE DESPRECHINS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 475, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 738, "texte": "TRISTESSE\n\n\nMaintenant, O mon Dieu, que ta main m'a brisé,\nQue je ne suis plus rien qu'un vaincu de la vie,\nEt que je vais traînant, sans rêve et sans envie,\nA travers tous les heurts mon pauvre cœur usé;\n\nQue de tout ici bas, je suis désabusé,\nQu'à ses fêtes en vain la gloire me convie\nEt que vers le bonheur, mon âme inassouvie\nHalète, en son désir par l'angoisse attisé ;\n\nMaintenant qu'à mes yeux tout l'avenir s'efface\nComme un clair horizon où la brume descend,\nEt qu'au hasard je marche, à tous bruits frémissant ;\n\nDans ce monde mauvais que veux-tu que je fasse?...\nJe n'ai plus d'espérance et je suis las du jour.\nLaisse-moi m'endormir du sommeil de l'amour.\n\n                                  EMILE DESPRECHINS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-013", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 393, "page_fin": 394, "titre_corps": "En Zélande : Un Fief du Silence", "titre_sommaire": "En Zélande : Un Fief du Silence", "signature_source": "José Hennebicq", "ancre_debut": "EN ZELANDE", "ancre_fin": "JOSE HENNEBICQ", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 478, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": "EN ZELANDE\n\n                U N      F I E F     DU       S I L E N C E\n\n\n\n\n                 DANS nos assourdissantes cités, dans ce Palais de Justice tout\n                    bruissant de la rumeur des vaines paroles, le silence nous\n                    est inconnu. Sa puissance nous reste incompréhensible,\n                    ses terreurs et ses voluptés nous demeurent impénétrables.\n                    L'an dernier pourtant je les avais déjà connues : c'était à\n                    la Trappe parmi les balsamiques parfums des sapins, au\n                    milieu d'une campagne légèrement moutonnante où tout\n                    était calme, immobile et serein.\n   Une nuit surtout, le silence m'était apparu effrayant : à la chapelle, un\nfantomatique moine blanc célébrait, à la lueur de deux bougies, une messe\nque suivaient, dans l'ombre, des formes agenouillées. Ces êtres muets\nfaisaient la chaîne et leurs pieuses pensées, leurs purs vouloirs convergeaient\nvers l'autel où un mystère ineffable allait s'accomplir. A les voir (je les devi-\nnais plutôt), je compris que si la parole établit un courant entre nous, le\nsilence est un truchement plus sûr, le geste a quelque chose de plus solennel,\nde plus hermétique. Je compris que le silence exprime avec une force non\npareille, I'INEXPRIMABLE. J'entendis alors cette voix du silence et elle me dit,\navec des accents si implacables, des choses si cruelles que j'en fus\népouvanté...\n\n  Osez affronter le redoutable silence de la Trappe : il vous fera descendre\nau tréfonds de votre être intérieur qu'il remuera jusqu'à faire remonter à la\nsurface la lie de vos indignités, il évoquera les spectres de vos fautes et de\nvos déchéances; mais de cette volontaire confrontation avec lui, il vous fera\nsortir meilleur et plus fort.\n  Après les terreurs, vous saurez les voluptés...\n\n   Là-bas en Zélande, à Veere, je viens de retrouver le silence. Non plus le\nsilence du mystère, mais celui du sommeil, non plus le silence du cloître,\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2425, "texte": "  394                             DURENDAL\n\n\n\n mais celui des cités mortes. Non plus le silence qui nous fait nous interroger\net nous écouter, nous laissant seul avec notre âme en désarroi ; non plus le\nsilence — ferment de reproches et de remords, mais le lénitif et apaisant\nsilence qui repose des agitations fiévreuses de la ville, des tumultueuses\nmêlées de la vie.\n   A Veere, le silence n'est pas l'invisible justicier qui nous dit. ce que nous\nsommes; il est le confident intime qui nous raconte l'éternelle histoire des\ncités qui naissent, grandissent et meurent. Il n'est pas le farouche remueur\nd'âmes qui nous secoue et nous bouleverse. Et pourtant, tout comme\nle silence de la Trappe, il philosophe avec nous sur la vanité des grandeurs\néphémères, sur l'inutilité des ambitions humaines, sur la fatale venue de la\nchute...\n\n     Vanité des vanités, nous dit-il, cette cité déserte fut jadis un port où de\nnombreux vaisseaux, lourds de précieuses cargaisons, apportaient les trésors\ninconnus et les richesses nouvelles du lointain Orient. Elle fut une forteresse\ndéfiant les assauts et une métropole fameuse... La mer s'est retirée et les\nvaisseaux sont partis à jamais...\n   Le silence qui plane au-dessus de la cité déchue — parée de solitude et de\ndeuil — nous fait entendre, lui aussi à travers les siècles, la voix de l'EccléÉ\nsiaste; mais il la laisse s'accompagner du frêle chant d'airain du carillon\nqu'habite l'âme tintinnabulante de la ville morte. Il nous détache ainsi sans\nsecousses et sans heurts du monde et de ses bruits. Pour nous émouvoir, il\ns'entoure de la poésie pénétrante et triste des choses séculaires. Il nous rend\nmélancoliques et rêveurs; il nous reporte à une époque imprécise qui n'est\nplus le passé et qui n'est non plus le présent que nous venons de quitter.\nEt nous sentons que nous envahit une béatitude inexpliquée faite peut-être\nde l'oubli de ce qui, la veille, était pour nous tourment ou souci...\n\n   En errant par ces rues sans passants, aux petites maisons bien closes et\ntrès muettes — (il faut y marcher doucement de peur d'éveiller l'endormie)\n— je pensais à l'ironie de la destinée de cette ville.\n   Au temps où elle était la bruyante Veere des marins et des marchands,\nelle fut le lot du Taciturne.\n   Silencieuse, après des siècles, ne serait-elle pas enfin aujourd'hui son réel\nfief!...\n\n                                                          J O S É HENNEBICQ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-014", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 395, "page_fin": 398, "titre_corps": "Le Salon ; Le Sillon ; Salon d’Art organisé par le Jeune Barreau", "titre_sommaire": "Le Salon ; Le Sillon ; Salon d’Art organisé par le Jeune Barreau", "signature_source": "Edmond Joly ; E. 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Le danger inévitable des floraisons flétries\nqui s'enseigne par la simple vue d'un parterre, ne saurait faire oublier la\ngloire des tiges dominatrices; d'autant qu'avec ce souci pieux et primordial\nde nos illustrations artistes, l'individualisme d'un choix libre va sans cesse\nchercher quelque jeune aussi bien que la notoriété étrangère la plus\nefficace. Ainsi avons-nous pu admirer Burne-Jones et les préraphaélites;\nBöcklin et les jeunes de Munich , enfin, cette fois, Segantini et Franz\nStuck comme sculpteur.\n   Depuis longtemps, les revues d'art ont fait connaître le maître alpin qui\nvient de constituer avec Boldini et d'autres une Corporation          pour la\nréforme de l'art italien, et dont l'envoi montre toute l'évolution. C'est\nd'abord une sorte de romantisme aux tons noirs, au faire un peu mou. Puis\ns'accuse une manière définitive, toute inspirée par le paysage des cimes, l'air\ntransparent, les formes aiguës quoique harmonieuses. Le dessin intitulé\nMes Modèles montre comment les belles vies instinctives des troupeaux et des\npasteurs, attentifs au soleil et à Dieu, ont enseigné la compréhension des\napparences qui amena logiquement le symbolisme, leur simple langage.\nL'Amore fonte viva, le montre très différent de celui des préraphaélites, plus\nlibre, moins savant, plus individuel. La maternité naturiste (déjà vue ici),\nrévèle les richesses techniques, compagnes naturelles de cette haute nature\nd'artiste.\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2719, "texte": " 396                              DURENDAL\n\n\n\n   Franz Stuck, le peintre de Munich, dont la Société des Beaux-Arts nous\nmontra naguère des œuvres importantes, envoie d'excellents bronzes révélant\nl'extraordinaire sens des écoles grecques et romaines qui caractérise les\nmoindres choses de Stuck. Rien de nouveau ne se révèle dans les belles\nœuvres anglaises : l'Aurore de Dicksee, le célèbre Mai de Hunt et le grave\npaysage de Murray. De France, les fins portraits de René Gilbert, les\nMénard, patines de cuivre roux; de Hollande, les dessins d'Haverman.\n   Parmi les grands noms de Belgique (dont nous mentionnerons seulement\ncertains), saluons avant tout Melle Beernaert qui interprète avec plus de\nmaîtrise que jamais la nature dans son faste rustique. Binjé reste l'étonnant\nsertisseur de rubis qui nous donne seul l'éclat des chaumières de pêcheurs\n(tuiles rouges et murs blanchis) sous le ciel marin. A la rivière, de Claus, est\nun véritable défi au soleil, tandis que Sous les hêtres, de Courtens, filtre cou-\ntumièrement la splendeur du jour vert. Notre grand artiste Frédéric envoie\nun de ses groupes d'enfants si personnels, un paysage et un intérieur.\nGilsoul (un des événements du Salon) mouille délicieusement ses toiles\napprofondies d'air et d'eau. Des œuvres toujours parfaites (presque trop) de\nRené Janssens. Ch. Mertens envoie des dessins à la fois précis et imagina-\ntifs. L'archaïsme fin d'E. Motte pare des études enfantines. Deux œuvres\nde notre admirable Verhaeren décrites déjà. Wauters est demeuré le pres-\ntigieux portraitiste que, si, fâcheusement, Paris nous enleva.\n   Les fleurs de MelIe de Bièvre ont des grâces personnelles. Nous aimons\nsurtout La Plage du baron Ooethals. Jean Delvin tient ses promesses par\nl'assagissement d'une sauvage vision épique. H. Luyten a une bonne\nRêverie de simple, et une mer houleuse très émouvante de Le Mayeur.\n   Louant vite nos excellents graveurs Biot et Danse, clôturons par la\nsculpture qui réunit les principaux représentants de notre admirable école.\n   Il faut louer l'Ecce Homo de Desenfans, les œuvres diverses de J. Dillens.\nUn intérêt particulier émane des Quatre Ages de J. Lagae où la naïveté\ns'unit à la grandeur. La Figure Tombale de J. de Lalaing est belle de pompe\ntriste et fine. J. Lambeaux met sa fougue habituelle dans un enlacement de\nlutte et une grâce hautaine dans l'admirable buste Imperia. Le bronze de\nV. Rousseau continue d'avoir sa vigueur comme rêveuse. Des œuvres\nappréciées de Ch. Samuel; des bustes de Th. Vinçotte coutumièrement\nparfaits. Quant à notre admirable Constantin Meunier, il nous donne seule-\nment l'ébauche du Cheval à l'abreuvoir destiné à un square et dont apparaît\ndéjà toute la grandiose architecture.\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2581, "texte": "                                 LE SALON                                397\n\n\n\n\n                              LE SILLON\n\n\n\n   Une dernière exposition de cercles d'art, celle du Sillon, a eu le plus vif\nsuccès; il est impossible, en effet, de voir une action plus unanime, récom-\npensée plus rapidement. Ce n'est pas que la méthode soit sans danger pour\nla personnalité des artistes aussi bien que pour l'évolution si désirable, vers\nl'affranchissement individuel. Mais quels périls importe si l'on possède la\njeunesse et le talent, comme presque tous les membres du Sillon?\n   Il faut donc louer la belle fougue de A. Bastien ainsi que la plupart des\npeintres du jeune cercle; il s'attaque également à la figure académique, au\nportrait, au paysage, et toujours avec un égal succès, d'aussi extraordinaires\neffets de brosse, de pâte. Un portrait de Mme L. (à robe Verte); des vues de\nRouge-Cloître ont surtout un attrait profond. Qualités équivalentes mais\navec prédominance du paysage chez Maurice Blieck qui montre une nature\nassez riche d'elle-même pour qu'on le félicite de rappeler Courbet, comme\nWagemans, atteignant certain Debraekeleer, renouvelle déjà les habiletés de\nsa vigueur personnelle en un portrait incontestable . Tous les éloges et\nles réserves inutiles pour Frans Smeers (dont une admirable Cour de ferme);\nles marines et les paysages de V. Moerenhout restent sincères dans le\ntragique. En contraste, les élégances mièvres, parisiennes, parfois sédui-\nsantes de M. Orazi (illustration pour Poé), Gaston Bovy et G. de La Perche.\n   Mme Bernier-Hoppe solemnise merveilleusement ses fleurs, tandis que\nBernier obtient tout l'air et l'espace autour de ses figures d'animaux. Paul\nMatthieu, le paysagiste clair du Sillon, mérite un succès incontesté pour des\ndorures vertes, des blancs mats, absolument vus. Il faut mettre également\nhors de pages J. Gouweloos dont les portraits (tenant les promesses de l'an\ndernier) ont une vie, une intimité avec le milieu, et des mérites de style\ntout à fait exceptionnels. Les douceurs grises reviennent dans les pages\nenveloppantes de F . Delgouffre et P. Verdussen dont l'église de Knocke, les\nsous-bois (comme le paysage exposé au Salon), prennent de toute leur sincé-\nrité. Inutile de revenir aux œuvres exquises de G.-M. Stevens pour\nla distinction desquelles on sait notre sympathique admiration. Il faut\ncependant dire le fond du portrait d'Ivan Gilkin dont les rouges et les\nnoirs sont» si bien évocateurs des couleurs d'âme du poète. H. Meunier\net V. Mignot (particulièrement heureux), restent avant tout stylisateurs.\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1384, "texte": " 398                              DURENDAL\n\n\n\nHonorables efforts de Denayer. La sculpture se montre, elle aussi, soucieuse\navant tout de couleur avec J . Marin (très élégant), surtout L. Mascré dont\nle groupe atteint les calmes beautés. Matton écrasant avec science les grimaces\nenfantines; Nocquet (une maquette pour l'église Sainte-Gudule), Puttemans\navec des études de femmes, complètent un salon de tendance périlleuse,\nrépétons-le; mais celles-ci n'ont jamais prévalu sur la puissance du travail\net de l'instinct; elles sont pur prétexte aux amusettes des inutiles critiques.\n\n                                                           EDMOND JOLY.\n\n\n\n\n  SALON D'ART ORGANISÉ PAR LE JEUNE BARREAU.                — On sait le mot\ntellement redit. Le grand roi fut tenté de poésie et soumit son œuvre à un\nmaître qui déclara, selon la grâce de l'époque : Votre Majesté réussit tout\nce qu'elle entreprend; elle a voulu faire de mauvais vers, elle a réussi!\nIl était bien de la majesté du monde juridique d'imiter le Roi Soleil.\nÉvidemment, elle n'a voulu faire que de l'art intime, amusant, et la critique\nn'a aucun droit d'y promener son importance ennuyeuse. La seule chose\ndont celle-ci pourrait se plaindre, c'est qu'il se trouve là de très vivantes et\ncurieuses œuvres qu'ainsi nous n'osons louer!\n\n                                                                        E.J.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-015", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 399, "page_fin": 407, "titre_corps": "Croquis", "titre_sommaire": "Croquis", "signature_source": "J. 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Mais ma\n                  chambre est tiède, mon feu brille, ses reflets\n                  illuminent les statues, les tableaux, rallument\n                  les tons éteints des tapisseries anciennes, et pour\n                  moi la journée s'écoulera très douce, attendrie\n                  de rêve et de souvenirs.\n   L'heure est propice d'ouvrir l'arche d'ivoire, et d'inventorier\nles reliques évocatrices : angle de pierre rongée dérobé à quel-\nque flèche de cathédrale, coquillage nacré ramassé sur la grève,\nfragment des lambris vermoulus d'une salle de palais italien,\nque sais-je! et tant d'autres fétiches, qui seront bientôt si nom-\nbreux que je finirai, j'en ai peur, par oublier certaines\nprovenances.\n   Néanmoins, la plupart de ces reliques me restent familières,\net je les reconnaîtrai toujours au premier coup d'oeil.\n   Ce morceau d'écorce, par exemple, du jardin de l'abbaye de\nSaint-Antoine, que d'heures lénitives il me remémore !\n   Je revois le village perdu du Dauphiné, les petites maisons\nescaladant la colline, et faisant moutonner les flots de leurs\ntoitures inégales jusqu'à l'esplanade silencieuse où s'isolent le\nmonastère et la basilique pensive, dont la façade mutilée garda\ndes anciens soleils une douceur ambrée de vieil ivoire.\n   Je revois l'accueil si affable des Religieux, j'entends leurs\nparoles de bienvenue.\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2016, "texte": " 400                        DURENDAL\n\n\n\n   On m'installe. Les croisées de ma chambre regardent l'abside\nde l'église. Quel calme! Quelle paix infinie! Les hirondelles se\npoursuivent dans l'azur vespéral. La tendre lumière du crépus-\ncule de juin affine toutes les architectures, caresse les grandes\nverrières du chœur, les autres vitraux plus petits à flammes\ntourmentées, les contreforts coiffés d'un double biseau, les\narcs-boutants sveltes, sous la courbe géminée desquels, au loin,\nbleuit la campagne.\n   L'odeur des fleurs de tilleul parfume l'air tiède. Les bâtiments\ndu couvent développent de longues lignes graves. Par des\nfenêtres ouvertes, j'aperçois la bibliothèque aux rayons chargés\nde volumes, qui disent le recueillement des doctes labeurs, et\ncomplètent à souhait ce paysage monacal...\n   Je comptais passer une semaine à Saint-Antoine, j'ai fini par\ny rester un mois. Et ce furent des jours inoubliables.\n   Je revois les matinées ensoleillées sur l'esplanade. Nul\nbruit... Personne... Des pariétaires se balancent aux assises\ndisjointes du terre-plein... L'herbe silencieuse effleure les\ndegrés amincis du grand escalier... La trouée de lumière d'un\nportique encadre le ciel...\n   L'église, construite pour abriter le tombeau de saint Antoine,\nermite, dont quelque féodal rapporta les ossements de Constan-\ntinople, est immense. Toutes les variétés du gothique s'y\nretrouvent. A la grâce sobre, aux tiers-points élancés du\nXIII e siècle succèdent la décoration énervée, l'arc détendu de\nmoins pure époque. Mais qu'importe la diversité des styles! Le\ntemps a meurtri les sculptures, ébréché les arêtes, appuyé par-\ntout l'empreinte de sa main solennelle, communicatrice d'uni-\nfiante majesté, et l'ensemble est idéal de cette basilique rêveuse,\nqui met aux horizons du pays vivant à son ombre la magie d'un\nlointain de Primitif...\n   Evocatrices aussi des siècles révolus, les orfèvreries, les\nchâsses, à travers la grille sombre, acérée de pertuisanes, de\ndagues, de hallebardes, d'armes anciennes.\n"}, {"page_pdf": 486, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2101, "texte": "                             CROQUIS                          401\n\n\n\n   Évocatrices, les richesses de la sacristie : les dentelles arach-\nnéennes, les lins, les jetées de soie bruisseuses, la splendeur\nrigide des brocarts, le mat déroulement des velours, les réseaux\nde veines saillantes où circule le sang mordoré des fauves gau-\nfrures de Cordoue.\n   Évocateurs, les lutrins poudreux, les coffres bombés, les\nbahuts, les sièges aux formes massives.\n   Évocateurs, les Missels enluminures, les Antiphonaires, les\nGraduels, énormes, colossaux, blindés de reliures géantes\nqu'alourdissent encore des coins, des fermoirs, toute une arma-\nture de bronze vert, et dont les folios de parchemin tendent le\nquadruple rêt des portées sonores, au piège desquelles, tantôt par\ngroupes et tantôt isolées, les notes du plain-chant, oiseaux cap-\ntifs, ont pris leurs ailes rouges et noires.\n   Évocatrices enfin, et surtout, les fresques pâles récemment\ndéganguées d'une chaux sacrilège : chevelure ondoyante, sourire\nvirginal de jeune Sainte, dont la tête mutine émerge seule de\nla muraille encore fruste, qui lui prête le mystère d'une résur-\nrection, d'un éveil à la vie ; Calvaire résigné, où, près des dona-\nteurs à genoux, pleurent la Vierge et saint Jean, et souffre un\nChrist si doux, agonise un Jésus si tendre, que devant la sincé-\nrité d'accent religieux de cette peinture l'on songe à l'indicible\nmanière de l'Angelico...\n   Fra Angelico ! Aussi bien les habitants de ce monastère sem-\nblent les vivantes réincarnations de ses personnages. Ce sont\nles mêmes frocs blancs, parfois enmantelés de noir, les mêmes\ncouronnes monacales, le même recueillement des physiono-\n mies, la même douceur grave que l'on ne peut décrire. Et\n de candides visions se retracent à mon souvenir de tout jeunes\n moines en prière, transfigurés de pureté, de joie mystique\n et d'amour divin, auxquels devait ressembler le Disciple —\n dont ils sont véritablement les frères et qu'aimait Jésus —\n lorsqu'il reposait à l'a Cène dernière sur la poitrine du Maître...\n   Je revois les messes intimes en l'exquise et minuscule cha-\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1904, "texte": "  402                        DURENDAL\n\n\n\n pelle particulière, aux murs de laquelle le cortège symbolique\n des cerfs assoiffés s'empresse vers les eaux vives du tabernacle.\n   J'entends les chants lointains de l'Office de nuit déjà com-\nmencé. Les longs corridors sont à peine éclairés, les cloîtres\nsont déserts, mais là-bas s'effuse la calme lumière du sanctuaire...\nJ'approche... Les voix se font de plus en plus distinctes... Elles\naugmentent, elles augmentent... maintenant, je reconnais les\nparoles latines... j'ouvre la porte de la tribune... et c'est l'éclo-\nsion soudaine d'une gerbe d'apaisantes sensations : des volutes\nd'encens balancent leurs parfums, des cierges, discrets, rayon-\nnent, les souffles caressants de l'été enflent les grands rideaux\ndes fenêtres ouvertes sur la nuit, où passe le cantique éternel\nde la Nature, docile à l'appel mystique de l'invitatoire : venite,\nadoremus Domino... et in psalmis jubilemus ei\n\n\n\n\n    Petite pierre, prise sur une tombe de cimetière méridional,\n tu n'es pas non plus la moins aimée de mes reliques !\n   Qu'il était pur l'octobre alangui dont tu viens de réveiller le\nsouvenir, et que les hauts cyprès montaient droit vers son cobalt\nlumineux et profond !\n   « Voyez-vous là-bas, darling, les noires quenouilles des Par-\nques, les cyprès du cimetière ? C'est là que je veux dormir sous\nun peu de terre et beaucoup de ciel. »\n   Cyprès songeurs, cyprès méditatifs, et pourtant à peine funé-\nraires, mais qui semblaient plutôt les arbres heureux de quel-\nque jardin d'au-delà, où tout vous eût parlé d'étranges choses\nabolies, indéfinissables et très nobles.\n   Cyprès endormis dans l'air bleu, et tellement immobiles\nqu'ils participaient en quelque sorte à la pérennité des visions\nque l'art a créées, et rappelaient les sombres végétaux, tout\npareils, chers aux quattrocentistes.\n   On les voyait de loin sur la colline. Dès l'aurore, le soleil\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1897, "texte": "                            CROQUIS                         403\n\n\naigrettait d'une flamme les sommets de leurs torches de bronze.\nIls résumaient tout le cimetière.\n   Un cimetière idéal, distribué d'adorable façon assymétrique,\nsans l'agaçante régularité administrative ordinaire, sans ces car-\nrefours précis que l'on retrouve aux intersections banales, inva-\nriablement à angle droit, des nécropoles de grandes villes, mais\navec des terrasses, des replats, des vallonnements, des éche-\nveaux de sentes embrouillées se dévidant entre d'énormes haies\nde buis aux parfums amers.\n   Certains de ces chemins se perdaient, tournaient en rond, se\nnouaient de boucles lentes, n'aboutissaient à rien, qu'à des\nrecoins abandonnés, à des zones pelées, bosselées de dalles à\nvif, d'un\n           Gris de pierre de vieux cimetière fermé\n\nsur lesquelles, de toute la vitesse de leurs petites mains, trot-\ntaient les lézards.\n   D'autres venaient effleurer le mur d'enceinte, dont la ligne\ncouronnait un escarpement abrupt, tapissé de lavandes, de\nthyms, et de plantes aromatiques du même genre, que, presque\ndebout — tels aux anses d'un vase grec — jambes fines, clairs\nyeux d'or, longue barbiche en pointe, tout un paysage lumi-\n neux s'inscrivant entre leurs cornes, broutaient perpétuellement\n chevreaux et chèvres.\n    D'autres sentiers enfin se fondaient en large route pour\n franchir l'unique arcade d'un bizarre enclos intérieur, qui\n traçait comme un second cimetière dans le premier, comme le\n centre même de cette circonférence de silence.\n    Là, plus de paysage, plus d'échappée sur la plaine : le ciel,\n le ciel seul, et des fleurs.\n    Mais le ciel affiné de l'automne, et de l'automne méridional ;\n délicat, léger, caressant; à la fois profond et mêlé aux choses;\n poussant toutes les teintes jusqu'à leurs valeurs extrêmes, et\n non plus brutal comme les ciels crus de l'été tueur de couleurs.\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1829, "texte": "                             DURKNDAL\n 404\n\n   Mais de longues lignes de fleurs, des fusées de chrysan-\n thèmes : blancs, soufre, oranges, rouges, violets, tout un écrin,\ntoute une palette ! Des orfévreries de roses, des volcans en feu\n de dahlias, que sais-je ! et tant d'autres jetées vivaces, chargées\nde corolles épanouies, se gonflant comme des flots désordonnés,\ndébordant les tombes, enguirlandant les croix, les grilles, les\nbranches d'arbres, et ruisselant en nappes tumultueuses, et\npourtant immobiles, jusque dans les allées poudrées de sable\nroux.\n   L'immobilité ! C'était vraiment la caractéristique de ce\njardin fermé, où rien ne bougeait que l'ombre des cyprès mesu-\nrant la fuite du temps, ainsi des styles aux divisions d'un\ncadran solaire.\n   L'ombre s'allongeait... s'allongeait... Toute la douceur\nd'octobre « ce printemps des morts » passait sur la terre.\n   Mais déjà venait le soir, les cyprès flamboyaient longtemps\nencore dans l'immense turquoise, maintenant verdescente, du\ncrépuscule, puis, peu à peu, leur éclat se lassait aussi, dimi-\nnuait, se plombait, s'obnubilait progressivement, mourait...\npour renaître bientôt, spiritualisé, plus virginal et plus pur,\nsous l'enroulement silencieux des longs fils d'argent diaphane,\ndont la lune, montant lentement derrière les collines, chargeait\nleurs quenouilles vaporeuses.\n   Un symbole, qui sait ? Cette clarté nouvelle...\n\n\n   Et ce sont encore des visions de lumière presque mystérieuse\nque retrace à mon souvenir cette parcelle des boiseries effon-\ndrées de l'une des salles en ruines de l'antique palais ducal de\nMantoue.\n   L'ami qui m'accompagnait désirant étudier certaines statues\nattribuées au Primatice, le conservateur du palais nous avait\ndispensés du cicerone traditionnel, et nous pûmes vagabonder\nà loisir au hasard de la morne demeure.\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1982, "texte": "                            CROQUIS                         405\n\n\n   Les statues en question étaient-elles ou non l'œuvre du Pri-\nmatice, c'est ce que nous ne recherchâmes guère d'ailleurs, au\nmoins durant cette première visite, l'employant tout entière à\nnous laisser vivre dans l'étrange atmosphère de passé qui vous\nenveloppait dès le seuil.\n   Une galerie en plein air, sorte de loggia aux arceaux sup-\nportés par d'élégantes colonnes nichées, alternativement torses\net cannelées, nous attira d'abord, et franchissant plusieurs\nsalles, dont un mince rayon du jour déjà déclinant, filtrant par\nles persiennes demi-closes, avivait les mourantes dorures, nous\nnous assîmes au soleil.\n   La galerie cernait un vaste quadrilatère, jadis cour d'hon-\nneur, aujourd'hui steppe inculte envahie par les ronces, et sous\nla calme lumière qu'épenchaient les urnes du couchant, se\nvêtaient de pourpre les nobles architectures,, montaient en\nspires de clarté les colonnes torses, s'exaltait l'âme rêveuse du\nvieil édifice...\n   Puis nous parcourûmes les salles.\n   Il y en avait de toutes sortes : salles immenses, entièrement\nen glaces, avec des plafonds peints des signes du Zodiaque\nou de scènes mythologiques ; salles sonores et vides, rayées de\nfines arabesques, de grotesques comme on disait à la Renais-\nsance, sertissant des fontaines de stuc, des revêtements de\nmosaïque, s'étalant en longues branchettes, en pampres\négrappés jusqu'aux marges des fenêtres ; salles à boiseries\nclaires, meublées de sièges empire, silhouettes grêles répétées\npar les parquets luisants ; vestibule rempli de tableaux anciens,\nportraits de femmes, portraits de jeunes hommes, regardant le\njardin sur lequel s'ouvraient de plein pied les portes d'or à\nvitres glauques.\n   Un jardin mélancolique, vieillot, plutôt parterre que jardin,\navec une seule corbeille fleurie de lourdes fleurs mates incon-\nnues, allongeant des cônes de drap blanc.\n   Puis l'aile ruinée, l'enfilade des appartements décrépits, la\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1776, "texte": " 406                        DURENDAI.\n\n\n\nsuccession des murailles éventrées, des lambris tombant en\npoussière, des statues incomplètes levant des commencements\nde gestes, des mouvements inachevés vers des fresques\nlépreuses, vers des saillies de corniches, là-haut, vaguement\npeintes...\n    Et peu à peu, voici qu'avec le crépuscule une inquiétude\némanait des choses.\n    Les miroirs se faisaient brumeux comme des lacs durcis de\ngel, s'attristaient de toutes les figures mortes, de toutes les\nélégances abolies encloses en leur terne cristal.\n   Les portraits s'obombraient, leurs personnages s'effumaient,\nsemblaient regagner des demeures mystérieuses, déserter les\ncadres béants, d'où les têtes disparaissaient les dernières,\nmasques blêmes à l'orée d'un porche noir, hosties pâles dans\ndes monstrances de ténèbres.\n   Le jour baissait de plus en plus, les contours se brouillaient;\nderrière nous, les salles, à peine quittées devenaient fantas-\ntiques; le moindre bruit se prolongeait étrangement; et le\nfrisson fut délicieux que nous éprouvâmes, en entendant, tout-\nà-coup, des pas lointains venir à notre rencontre.\n   Quand ils se rapprochèrent, quand ils furent là, contre la\nporte, quand le panneau doré de celle-ci s'écarta lentement,\nnous songions presque à quelque fantôme...\n   Hélas ! ce n'était que le concierge du palais. Comme il nous\nattendait vainement depuis une heure, il se décidait enfin à\nnous rejoindre, et ses récriminations eurent tôt fait d'aiguiller\nnos pensées sur des thèmes moins chimériques...\n\n\n\n  Quelques jours après... Matinée de dimanche, à Rome...\nNo.tre voiture passe devant des églises, des fontaines, des\nobélisques, gravit des pentes, redescend, traverse des quartiers\ndéserts, atteint la campagne... Ça et là, des haies de roseaux,\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1639, "texte": "                            CROQUIS                          407\n\n\ndes pins parasols... Il fait bon... des cloches sonnent... au\nloin, Rome apparaît toute d'or, comme une ville d'Orient...\n   La voiture s'arrête. Nous sommes arrivés au couvent des\nTrappistes qui desservent les catacombes de Saint-Callixte, où\nnous devons entendre la messe.\n   Et si cette messe fut exquise, si son souvenir me revient bien\nsouvent, alors même que je ne regarde pas, comme à présent,\nla petite croix de marbre et les autres achats traditionnels\nrapportés par tout visiteur, néanmoins les paroles du religieux,\nnotre guide en cette matinée, m'émurent encore davantage.\n   Je le revois toujours, sous son pauvre chapeau de paille, se\npromenant avec nous dans le jardin, et nous entretenant de\nDieu et des choses du ciel. Pas de grands mots, pas de grandes\nphrases, mais quel ton recueilli, quelle voix respectueuse et\ntendre pour prononcer certain « Jésus, notre ami » plus émotion-\nnant que n'importe quel discours !\n   Ce fut vraiment une heure idéale, encadrant une de ces\nvisions brèves, qui ne font que traverser la vie, et que pourtant\nl'on n'oublie plus...\n   Le jardin s'étendait en tranquilles allées bordées de vignes ;\nlà-bas, là-bas, tout à fait au ras de l'horizon, le dôme de Saint-\nPierre profilait ses lignes graves ; plus près de nous, la tour du\ntombeau de Cecilia Metella marquait le commencement de la\nvoie Appienne; et dans ce paysage incomparable, dans ces\nambiances de religion et d'art, les paroles du moine étaient très\ndouces, qui parlaient de Jésus, « notre ami. »\n\n                                                 J.   ESQUIROL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-016", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 408, "page_fin": 408, "titre_corps": "Élévation", "titre_sommaire": "Élévation", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "ELEVATION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 493, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 817, "texte": "ÉLÉVATION\n                     (SUITE)\n\n\n\n\n                        V\n                                         A M. L'ABBÉ MŒLLER.\n\n\n\nLa révélation a parlé dans mon cœur. —\nIllusions, et vous, désirs que l'on caresse,\nEt tous les rêves vains à la trompeuse ivresse,\nFausses réalités que je nargue en vainqueur ;\n\nEt toi, doute cuisant, absurde dieu moqueur,\nEt destin ricanant derrière la détresse;\nAvide angoisse, amère et cynique prêtresse,\nVestale nourrissant la brûlante rancœur!\n\nJ'ai fait le geste fort dont le pouvoir magique\nDétruit l'affaissement de l'âme léthargique\nQui vous secoue, essaim spectral et suborneur ;\n\nEt libre, maintenant, et vierge de mensonge,\nElle n'aspire plus qu'à l'éternel bonheur\nD'aller s'épanouir au sein du divin Songe.\n                                     JULIEN ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-017", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 409, "page_fin": 417, "titre_corps": "Cloche de Couvent", "titre_sommaire": "Cloche de Couvent", "signature_source": "A.-Th. 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On la devine populeuse\n                 et riche derrière les fortifications aux lignes\n                 longues à perte de vue et grises comme l'acier,\n                 qui la blindent ainsi qu'un immense coffre-fort.\n                 Seules, s'aperçoivent les flèches dentelées des\n                 cathédrales, les tours massives des paroisses,\n                 les pointes en aiguilles des couvents. On dirait\nune forêt. Une rumeur assourdissante s'en échappe, sans répit,\ncomme un grandiose concert, une majestueuse sérénade de la\nrichesse, du travail vers le ciel.\n   Ici, c'est un petit hameau, entoui dans les terres, perdu au\ncoin d'un bosquet, délaissé à la porte de la ville. La vie y est\nenclose comme en un béguinage aux heures de travail. Pas de\nclameurs, pas de turbulence; une simple association de chu-\nchotements frêles, de bruissements légers comme le chœur des\nfuseaux d'une dentellière. Aux quatre métairies agglomérées,\nce sont quelques chants de coq, les gloussements de poule, les\nroucoulements de colombe; les chevaux piaffent, les bestiaux\nappellent; sur le pavé s'entend le cliquetis des carioles. Tous\nces bruits s'harmonisent, se fondent en une mélodie caressante,\n"}, {"page_pdf": 495, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1887, "texte": " 410                          DURENDAL\n\n\n\ntel un lied du moyen-âge, tandis qu'au loin les puissantes\norgues de la ville accompagnent en bourdon, dédaigneusement.\n   P l u s douce, plus flûtée que tous ces accents, la cloche du cou-\nvent domine et s'impose en cette primitive cantate. Mignonne,\naux tintements timides, elle parle et ordonne, elle soutient et\nconsole, elle prie et b é n i t ; ses sons argentins, menus, s'égrènent\nun à un, méthodiques, recueillis, et musent langoureusement\nainsi les versets de psaumes dans la voix angélique des reli-\ngieuses.\n  Écoutez-la !\n\n\n\n\n                        VOICI L ' A U B E !\n\n                                        Une petite cloche au travers de la brume\n                                        Chantait...\n                                                                            R.\n\n    L a cloche s'éveille la première du hameau et m u r m u r e en\noraison jaculatoire un triolet de l'angelus. L a sœur tourière\ns'est levée depuis quelques instants ; les yeux gros de sommeil,\nelle regrette, peut-être, en une nuance indécise, le repos de sa\ncouchette cellulaire. Sous le campanile aigu, la clochette en\ntrois soupirs timides a frissonné : on dirait le salut fraternel du\nb a t t a n t à l'airain, trois baisers matinaux qui effleurent chaste-\nment. L'effort, la retenue se perçoivent comme si la corde\ns'était engourdie aux froids de la nuit ou si la cloche craignait\nde parler trop haut au milieu du silence des fins de nuit. Mais\nla religieuse en m u r m u r a n t ses avés, à deux genoux, oublie\nvite la moiteur du lit et ramené ses esprits au devoir, les\ntrilles maintenant se succèdent nets, définis, martelés. Ce ne\nsont cependant que courts tintements qui s'en vont de cellule\nen cellule bruire aux oreilles des simples nonnes, leur rappeler\nla règle et les inviter à penser avant tout à Dieu et aux\nmystères de la Vierge.\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "                       CLOCHE DE COUVENT                       411\n\n\n   La cloche s'ébranle maintenant; toute éveillée, elle s'agite et\nsonne des volées, pas trop bruyantes, sans doute, car ce n'est\npas l'heure des éclats tapageurs, cependant son marteau frappe\nde çi de là, posément, avec assez de sincérité pour avertir les\nmatineux au sommeil léger.\n   — Ohé! Ohé! petites gentes peineuses, le jour point; il faut\nfredonner votre prière; songez à l'invite du devoir; allez-y, le\ntravail vous attend. Ohé! ohé! Et vous, mystiques béguines,\nzélées hospitalières, habiles 1ingères, et vous aussi, pieuses\nménagères, pressez-vous, la première messe va commencer.\nDin, don ! Din, don!\n   A l'appel de cette petite voix embéguinée répond un murmure,\nchangé bientôt en bourdonnement. Les oiseaux gazouillent, la\nbasse-cour piaille, des pas résonnent sur le pavé : ceux de\nl'abbé et du chemineau ; des huis s'entr'ouvent ; quelques\nfemmes, drapées dans leurs mantes, glissent en ondulant vers\nla chapelle; des voix de soprani psalmodient lentement, accom-\npagnés par les accords graves de l'harmonium. C'est la prière\nsainte avant le labeur.\n   Les chants se taisent tandis que deux grappes de trois\nadorations s'échappent de la tourelle. La cloche bruit à peine,\nscandant la mélodie du carillon du servant. Le prêtre solennel-\nlement élève l'hostie et le calice. Prosternée, la sœur tourière\ninvite la cloche à prier et celle-ci, connaissant son rituel,\npénétrée de ce qu'elle doit révéler aux alentours, soupire au\nplus ; c'est un soufle qui geint, c'est la voix d'un ange qui adore.\n   Là-bas, les heures carillonnent aux beffrois altiers, les graves\nbourdons des riches collégiales grondent, le glas de la mort\ngémit, les clarines des bestiaux cliquettent, le tocsin des\nmalheurs hurle, la cloche du couvent, dans sa niche mignonne,\nse tait. Elle voit passer les gens songeurs, courir les folles\nbêtes, elle entend chanter les gais oiselets, les tendres zéphirs\nviennent l'inviter au coquetage, les grands vents veulent la\nmaltraiter, sa voix pieuse refuse de s'associer à toutes ces\n"}, {"page_pdf": 497, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1890, "texte": " 412                         DURENDAL\n\n\n\nexubérances mondaines. Elle reste par-dessus les toits nive-\nleurs, insouciante du terre à terre; elle semble, surélevée,\nplus près de Dieu et ne penser qu'à lui : c'est dans son\nmutisme, sa modestie, son renoncement, l'étiquette de la mai-\nson close.\n\n\n\n\n                       HUIT HEURES\n\n                                   Ponctuelle aux accès de toux intermittents\n                                   Qui m'avertit du ciel et que la messe est dite\n                                   El m'égoutte des sons comme de l'eau bénite.\n                                                                            R.\n\n\n   L'appeau de la chapelle vient d'indiquer le troisième quart\nde la huitième heure du jour. Aussitôt le glissement d une bure\nà la porte de la sacristie, une ombre noire frôle le plancher\nciré, s'évanouit derrière le maître-autel et la voix prépondérante\ndu monastère annonce la seconde messe.\n   Les volées de la cloche sont tout autres qu'à l'aube. Alors,\ns'accusait une certaine précaution naïve; la cloche, dictant\nl'heure matinale, invitait, seuls, aux saints mystères quelques\nrares privilégiés; maintenant, elle appelle à la chapelle les jeunes\npensionnaires, les enfants de l'école gardienne, les vieillards de\nl'hospice, tout ce petit monde d'âmes simples. La cloche est\nimpérative, extrêmement, dans ses commandements; elle ponc-\ntue nettement ses ordres, elle veut se rendre maîtresse de\ntoutes les clameurs de la vie qui montent touffues. Sa corde\nest largement tirée, droite, de haut en bas, sans brimbaler;\naussi le battant martèle avec force et rythme et l'airain résonne\nlonguement. C'est une explosion de sons graves et nourris qui\nse répercutent lentement au loin, prescrivant à chacun son\ndevoir. On dirait que la cloche, fière de sa mission d'attirer à\nDieu les hommages, s'efforce de lancer au plus loin ses avis;\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1938, "texte": "                      CLOCHE DE COUVENT                                    4l3\n\n\n\naussi file-t-elle ses sons! Quels éclats! Certes, la sœur qui la\ncaresse et lui tire ses appels si passionnés, la connait bien, elle\ny va de tout cœur; les tourillons pivotent, la cloche danse\néperdûment sur son anse, exultant d'amour divin.\n\n\n\n\n                     JOUR DE DEUIL\n\n                                Les cloches, ce mobile et divin truchement,\n                                Versant comme des pleurs sur un enterrement..\n                                Tantôt on y perçoit les bruits dun corbillard\n                                Qui s'en irait dans la banlieue et le brouillard.\n                                                                          R.\n\n\n   Parfois — hélas! trop souvent — la cloche du couvent s'est\nhatée. A peine l'appeau vient-il de murmurer dans le silence de\nla chapelle tendue de noir le deuxième quart de la huitième\nheure que sa note unique vibre tristement en glas. Puis le\nbranle s'accentue, et cette voie monotone larmoie et bégaye en\nsanglots des mots courts, uns, précipités, qui s'envolent l'un\naprès l'autre en une course aérienne comme pour s'étouffer. La\ncloche copte sans répit, une heure durant, un office entier, et\ndans la campagne, sa prière mélancolique semble un chant de\npsaume tout de regrets et d'espérance, de pitié et de résignation.\nUne note se détache parfois plus aigrelette et perle des auvents\ntelle une larme rapide aux cils des enfants, c'est un regret\ntimide échappé malgré soi. Un monosyllabe s'évade en un\néclat subit, c'est l'espérance de la délivrance. Un tintement\nlourd, un assourdissement plus long frémissent la pitié qui\nimplore. Mais la plupart des appels pieux, ainsi des chaînons,\n se succèdent uniformément espacés, et leur ponctualité quelque\n peu fatale dévoile la résignation passive aux ordres d'En-Haut.\n    Les évocations de l'airain ne trompent personne : elles\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1527, "texte": " 414                       DURENDAL\n\n\n\nannoncent des funérailles. Les gens du hameau s'interrogent\ncurieux et inquiets :\n\n  — Qui est mort au couvent?\n  — C'est le vieux père Traque, le paralytique.\n  — Il vivait encore !...\n\n — Qui est mort au couvent?'\n — C'est une jeune pensionnaire, la fille d'un richard, oh! si\nmaladive! qui s'est éteinte comme on s'endort.\n — Pauvre petite fleur fanée !\n\n   — Qui est mort au couvent?\n   — C'est ma sœur Christine !\n   — Laquelle était-ce, celle-là?\n   — Vous savez bien, celle qui jetait sur la route, chaque jour,\ndes miettes que les oiseaux, mêlés à nos poules, picoraient\ngloutonnement.\n   — Oui! oui! Cette belle et pâle sœur qui caressait, chaque\nfois qu'elle le pouvait, notre minou. Elle paraissait une fille de\nSeigneur!...\n\n   Les femmes, un peu émues, parlant bas, avec des voix\nblanches, continuent à chuchoter leurs impressions, tandis\nque le cliquetis du corbillard, le tressautement des voitures de\nlouage se perçoivent et se rapprochent le long du pavé.\n   A l'issue des dernières prières de l'Église, le convoi funèbre,\ntoujours très court, fuit vers le cimetière sous une pluie d'adieux\nde la cloche. Les religieuses, en costume de chœur, ont accom-\npagné le cercueil jusqu'au grand portail, et, dans une dernière\noraison jaculatoire, l'ont abandonné. La cloche le suit bien\nloin; tant qu'elle peut sa voix continue à saluer le partant. Elle\ns'agite ainsi qu'un mouchoir aux mains des amis à l'heure des\nadieux. Dans la campagne, le long des chemins ravinés, sur les\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1725, "texte": "                      CLOCHE DE COUVENT                            415\n\n\n\nroutes empierrées et les sentes sous bois, les chevaux marquent\nle pas, conduits par le rythme sonore de la cloche qui s'efforce\nde dominer les geignements des ferrailles, le tressaillement en\nsoubresauts des ressorts.\n\n\n\n\n                 TRIOMPHE DU SOLEIL\n\n                                             O voix doucement aigrelette !\n                                                                    R.\n\n\n   Le silence, la paix, l'indifférence suivent tout ce mouvement.\nLà-bas, derrière les hauts remparts, règne une rumeur puissante\nde vie; les machines soufflent, les trains roulent en tonnerre,\nnuançant l'horizon d'une banderolle d'argent; les steamers\nsirènent dans le brouillard indéfini du fleuve. On en perçoit\nici, au petit hameau, à travers le bruissement léger des arbres,\nles caquetages turbulents des métairies, le gazouillis gamin\ndes oiselets, un mugissement confus ainsi la voix immense\ndes grandes vagues.\n   La cloche impassible semble assoupie, elle veille cependant\ndans sa pause, telle la sentinelle en sa guérite, le vieux loup de\nmer dans son phare. Mais elle voit, sans s'inquiéter de rien, les\nvaines futilités du monde; elle entend, sans les écouter, ces\npaïennes vibrations ; n'est-elle pas exclusivement consacrée à\nDieu? N'a-t-elle pas aussi prononcé des vœux, comme les\nsœurs, les siennes, du couvent?\n   Elle parlera cependant lorsque le soleil aura atteint le\nzénith. Sa voix est d'or; elle rit par saccades; son battant\nsautille de-çi de-là, din don, din don, allègrement, musant\ncomme un bavardage de bambin le salut de l'oiseau au jour,\nles contes évocatifs du vieillard. C'est son aubade au soleil\ntriomphant !\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1805, "texte": " 416                         DURENDAL\n\n\n\n   La sœur tourière n'est pas gourmande, mais comment n'aime-\nrait-elle pas un tantinet de sonner la prière de midi, précurseur\ndu repas! Voilà de longues heures que les sœurs : maîtresses,\ngardes-malades ou lingères, vaquent à leurs occupations, elles\nméritent bien de se reposer à table. Aussi après les murmures\nde l'angelus, la sœur imprime-t-elle à la corde un mouvement\nplus vif, et la cloche, en un élan aérien, parfois irrégulière ou\ncapricieuse, carillonne de joyeuses phrases :\n  — J'entends, ma sœur, j'entends. Ne me faites donc pas\nchanter faux. Voici vos compagnes. De tous les coins du\nmonastère, elles vont au réfectoire. Chacune a reconnu mes\naccents et la caresse de votre blanche main. Assez, ma sœur,\nassez. Joignez-vous à elles. Vous avez accompli votre devoir.\nAssez,... assez .. sez !\n  Le dernier effort de la tourière à été si nerveux, si complet,\nque le ballant de la corde frappe longtemps le plancher, trou-\nblant l'assoupissement mystique de la chapelle, et la cloche\nsonnaille ferme toute secouée ; sa fanfare meurt en un frémis-\nsement langoureux, noyée aux premiers mots du bénédicité.\n\n\n\n\n                       VERS LA NUIT\n                                             Sonnant du haut des tours,\n                                                tel qu'un veilleur qui corne.\n                                                                      R.\n\n\n   Le jour s'avance. La cloche fait une sieste bien prolongée,\ncar le soleil fuit déjà à l'horizon. Au crépuscule, la cloche médite\ntoujours.\n   Tout-à-coup, un léger déclanchement, un bruit minuscule,\ntel un zézayement de poupon, puis des murmures touffus.\nC'est l'appel au chapelet du soir, à la visite du Saint-Sacre-\nment, au salut. Les volées s'égrènent des auvents comme des\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1534, "texte": "                     CLOCHE DE COUVENT                       417\n\n\n\ndizaines de rosaire, en petits sons bien ronds et rapides.\nL'angelus tinte en une triple invocation. Il dicte par la voix\nfluette une dernière prière de reconnaissance, mais plus bas, en\nun frisson : le soir épeure les cloches du couvent !\n   Maintenant, le silence devient le maître. Voici la nuit venue.\nLa tourelle de la chapelle se profile, allongée, fantastique.\nSon campanile ajouré laisse voir la cloche assoupie. Là haut,\nelle apparaît comme une capuce où serait enfouie sous la bure\nla tête d'un veilleur.\n   Une lumière timide, étoile de nuit, brille un instant dans le\ngrand vitrail de la chapelle, réveillant les ors assoupis des\nsaints, auréolant la figure angélique de la Vierge. Puis un bruit\nsec dans le clocheton, le frôlement de la corde, le déboîtement\ndes charpentes; le veilleur en un soupir souhaite la bonne nuit.\nCe sont les bonsoirs du couvre-feu, doux, imperceptibles,\nlégers, mais amitieux et confiants, qui glissent de cellule en\ncellule pour border les lits blancs des béguines. La cloche\nchantonne en sourdine :\n   — Dormez, mes sœurs, dormez. Je veille. Ne craignez rien.\nRêvez du ciel. Dormez, rêvez... Dormez, rêvez !...\n   Cette berceuse molle et lente endort le couvent en son fré-\nmissement.\n   L'étoile s'évanouit, la cloche se tait. Elle attend, sans bron-\n cher, dans les ombres de la nuit, vigie imperturbable, prête\n à signaler la première l'aube naissante.\n\n                                              A . - T H . ROUVEZ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-018", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 418, "page_fin": 421, "titre_corps": "Honoré de Balzac", "titre_sommaire": "Honoré de Balzac", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Honoré de Balzac", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 503, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1904, "texte": "Honoré de Balzac\n\n                   LA ville de Tours célébrait ces jours-ci le centième anniver-\n                      saire de la naissance de Balzac. Nous devrions dire une\n                      partie de la ville de Tours, car la municipalité radicale et,\n                      sans doute, ses adhérents, refusèrent de s'associer à l'hom-\n                      mage rendu au grand tourangeau, sous prétexte que\n                      celui-ci professait des opinions catholiques et monarchistes\n                      ou, ce qui revient à peu près au même, parce que l'initia-\n                      tive de cette commémoration appartenait au député du\nlieu, républicain modéré!\n   Le jacobinisme provincial ne transige pas, comme l'on voit, sur les\nprincipes, et il est vraisemblable que la motion du député socialiste Fournière,\nproposant de décerner aux restes de Balzac les honneurs du Panthéon, aura\nprovoqué, de même, les scrupules de ses coreligionnaires politiques.\n   Aussi, pour atténuer l'impression déplorable que devait, nécessairement,\nproduire une consécration nationale de la gloire de cet aristocrate, de ce vil\nréactionnaire, d'autres députés se sont-ils empressés de prôner tout un lot de\ngrands hommes, privés, jusqu'ici, de l'éméritat du Panthéon : Le démodé\nEdgar Quinet, ressuscité de l'oubli, pour la circonstance ; Michelet, admirable\nécrivain, historien halluciné et sectaire; Renan, l'apôtre mielleux du doute;\n Lamartine, le trop indulgent historien des Girondins et le membre du Gou-\nvernement provisoire plutôt, probablement, que le poète des Harmonies.\n   Le suspect Balzac, dénué de certificat de civisme, passera, peut-être, avec\nles autres, dans le tas ! Cependant, si le vote lui était défavorable, nous nous\nen consolerions aisément; il n'est pas de ceux qui peuvent souffrir d'un\nostracisme posthume de ce genre : l'immortalité ne se confère point par\n"}, {"page_pdf": 504, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2900, "texte": "                             HONORÉ DE BALZAC                              419\n\n\ndécret et les noms de tels autres, historiens de parti, sophistes de l'incrédu-\nlité, sont destinés à s'effacer du souvenir des hommes bien longtemps avant\nle sien, malgré leur inscription dans le « Temple de Mémoire » républicain,\nsous la froide coupole du Panthéon.\n   « Le temps de l'impartialité n'est pas encore venu pour moi » s'écriait Bal-\nzac, à propos des injustices de la critique, dans la préface de la Comédie\nhumaine, en 1842. Et, vraiment, ce temps viendra-t-il jamais pour cette œuvre\ngigantesque, passionnante de toute la passion qu'elle contient, vouée à une\ndiscussion éternelle, comme la vie elle-même? Le magnifique cerveau de son\nauteur a émis trop d'idées politiques, morales, spéculatives; il a heurté trop\nde préjugés ; il a exercé sa royauté intellectuelle avec une trop splendide pléni-\ntude pour ne pas rencontrer toujours des adversaires et des détracteurs.\nL'heure de l'impartialité — l'impartialité du silence ! — sonnera pour bien\ndes écrivains venus après lui, matérialistes qui se sont audacieusement\nréclamés de ce spiritualiste, avant que le prodigieux monument élevé par\nHonoré de Balzac cesse d'émouvoir et de féconder les intelligences.\n   Comme le Dante, dans cette autre Comédie, divine, celle-là, a transporté\ntout son siècle, avec ses excès et ses grandeurs, la violence frénétique de ses\nmœurs et la beauté apostolique de ses saints, sa science compliquée et confuse\net son art naissant, Balzac a voulu peindre toute son époque, en une\nfresque immense, aux multiples aspects, aux personnages sans nombre. Le\npoète florentin acheva son œuvre épique presque en même temps que sa vie,\nmais il n'a pas été donné à l'artiste français de parachever la sienne. Telle\nqu'elle est, prestigieuse évocation du monde du crime, de la passion et de la\npensée, n'apparaît-elle pas déjà stupéfiante de labeur inouï, de génie déme-\nsuré?\n   Il faut relire le programme que l'écrivain a placé en tête de la Comédie\nhumaine, pour saisir toute l'étendue de ce ferme et probe esprit, pour aperce-\nvoir la difficulté et la complexité du problème qu'il s'était proposé de résoudre\net dont il a poursuivi la solution avec une persévérance, une ténacité mer-\nveilleuses, jusqu'à son dernier jour.\n   La seule mise en scène de ses romans est déjà inconcevable, au milieu\nd'une existence si occupée et relativement si courte, alors que la peinture de\ntelle ou telle ville, où s'agitent ses personnages, précise, approfondie et\npresque toujours d'une exactitude surprenante, a dû, semble-t-il, nécessiter\nune étude prolongée et attentive. Ses descriptions méticuleuses ont été\nsouvent blâmées, mais c'était méconnaître leur but essentiel, leur raison\ncapitale d'être, puisque Balzac avait vu clairement que « la société transforme\n1'homme, selon les milieux où son action se déploie » .— vérité banale,\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2644, "texte": "  420                               DURENDAL\n\n\n\n aujourd'hui, vulgarisée, mais dont, le premier, il a saisi les conséquences;\n qu'il a, le premier, appliquée à l'art.\n\n\n                                         *\n\n\n     Sa psychologie ne s'embarrasse point d'un scientifique et pédant appareil,\n  de théorèmes ni de démonstrations. Elle est purement subjective; elle\n  est faite toute de sympathie et de divination. C'était un voyant; son œil\n  absorbait, en quelque sorte, les choses et les gens, pour les classer dans le\n  monde inventé qui s'agitait derrière sa rétine, dans le microcosme extraordi-\n  naire de sa cervelle. Mais, il ne collectionnait pas de notes, ne colligeait point\n de petits papiers, de \" documents humains \".\n    Sa méthode de travail, ces remaniements sur des épreuves successives,\n depuis le canevas de l'œuvre jusqu'à sa forme dernière, sont caractéristiques\n à cet égard. Ne rendent-ils pas sensible la manière dont les conceptions de\n Balzac s'élaboraient en lui? Son imagination cristallisait, pour parler comme\n Stendhal, autour de son idée initiale; ou, mieux encore, celle-ci germait, se\n fortifiait spontanément en cette miraculeuse tête, comme les plantes dans\n le monde organique.\n    Ses créatures naissent en lui, se développent, pour ainsi dire, d'elles-\n mêmes, absorbent, par une attraction à moitié inconsciente, tous les éléments\nnécessaires à leur vitalité et apparaissent, finalement, douées de vie, de la\nsurabondance de vie significative dont débordait leur auteur.\n    Art de divination, disions-nous; mais il ne faudrait pas s'y méprendre, la\ndivination n'est que de l'expérience et de la pensée accumulées, la faculté qui\npermet à certains médecins d'établir de sûrs diagnostics, à l'aide d'impercep-\ntibles indices, et grâce à laquelle des hommes comme Balzac reconstituent la\ngenèse et le but d'une existence, la physionomie morale d'un individu, après\nune observation en apparence superficielle.\n    Balzac voit de haut et d'ensemble; non seulement il voit, mais il juge et,\nen même temps qu'il démêle les grands mouvements de la société, ses conflits\nd'intérêts et de croyances, aucun détail ne lui échappe, pour minime qu'il\nsoit. Mille faits s'enregistrent dans ce génial cerveau, se concrètent à la fin en\nune figure définitive, d'une violente vérité intrinsèque et qui résume, à la\nfois, une catégorie sociale : Hulot; le père Grandet; Gobseck; César\nBirotteau; le père Goriot, ce roi Lear de la rue Saint-Honoré, aussi sublime\net aussi tragique que celui de Shakespeare ! Et bien que chacun de ces per-\nsonnages soit représentatif d'un caractère : le prodigue; l'avare; etc.; ils sont\n"}, {"page_pdf": 506, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2087, "texte": "                            HONORE DE BALZAC                               421\n\n\ntellement localisés, si l'on peut dire, marqués d'un trait tellement unique,\nqu'ils ne pourront plus être confondus, jamais, avec d'autres.\n\n   Certes, l'entreprise étonnamment hardie de Balzac n'allait point sans périls;\nil voulut peindre la société dans toute la complexité de ses apparences : les\nsacrifices et les élans de la foi, les abnégations et les héroïsmes de la vertu à\ncôté de l'effronterie du vice salarié et des fausses gloires de la mondanité ; la\nvie industrieuse et mesquine des petits bourgeois et l'opulente existence des\naristocraties; la bohême des lettres et des arts, séduisante et corrompue;\nl'insatiable finance... toutes les phases, enfin, de la lutte éternelle et carnas-\nsière des forts et des faibles, des habiles et des simples, des bourreaux et des\nvictimes. Et, plus d'une fois, il traça des tableaux capables d'épouvanter les\nâmes timides et qui, isolés du vaste ensemble dans lequel ils doivent\nse confondre, pourraient sembler dangereux et nuisibles.\n   Mais, juger l'auteur de la Comédie humaine d'après quelque page fragmen-\ntaire de son œuvre, c'est se condamner à ne saisir jamais le sens supérieur de\ncelle-ci et sa visée hautaine.\n   On rencontre dans Balzac, comme d'ailleurs dans la réalité môme, des cri-\nminels ignorants du remords, impénitents et impunis, dont l'insolent triomphe\ninsulte l'honnête homme dépouillé; l'artiste désintéressé, le savant de génie\ns'y voient, comme il est naturel et légitime, repousser dans l'obscurité et écla-\nbousser par le bruit et le luxe des charlatans et des faiseurs auxquels va la\nvogue imbécile ; toute la hideur des convoitises et des intrigues, l'acharne-\nment des égoïsmes s'étalent dans les aventures de ses héros, mais la plume\nvengeresse de l'écrivain stigmatise l'iniquité en la dépeignant, tellement que\nl'apparente et précaire victoire du vice nous apparaît comme une leçon,\ncomme la plus belle et la plus poignante des moralités.\n\n                                                             ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-019", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 422, "page_fin": 425, "titre_corps": "Monseigneur Ireland à Bruxelles : Souvenirs du mois de mai 1899", "titre_sommaire": "Monseigneur Ireland à Bruxelles : Souvenirs du mois de mai 1899", "signature_source": "Comtesse Ed. de Liedekerke", "ancre_debut": "MONSEIGNEUR IRELAND A BRUXELLES", "ancre_fin": "DE LIEDEKERKE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 507, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1515, "texte": "MONSEIGNEUR IRELAND A BRUXELLES\n           SOUVENIRS         DU MOIS      DE MAI       1899\n\n\n\n\n               LA première impression que me fît l'homme apos-\n                 tolique dont s'honore l'Amérique, fut une\n                 impression très difficile à définir. J e lui étais\n                 présentée dans un salon a m i . Ses paroles de\n                 bienvenue furent polies, un peu banales, em-\n                 preintes d'une bienveillance qui n'avait et ne\n                 pouvait rien avoir de personnel. E t cependant\nje compris du coup l'influence que Monseigneur Ireland exerce\nsur ses contemporains. Je m'éloignai de lui avec le désir et la\nvolonté de le connaître davantage. P e n d a n t le dîner, la conver-\nsation ne fut pas générale et rien ne me révéla la puissance et\nle charme de la parole de l'illustre orateur. Un mot de M. B...\nl'amena à hausser la voix : « Non, nous n'avons pas de cathé-\ndrales. Celles que nous ferions bâtir m a i n t e n a n t seraient trop\ngrandes pour le présent et trop petites pour l'avenir. » Après\ncette entrée en matière, Monseigneur nous tint longtemps\nsuspendus à ses lèvres par l'esprit et l'animation de ses\nréflexions, sans cependant révéler encore le côté exceptionnel\nde son intelligence.\n  Ce ne fut qu'après le dîner qu'une courte et très intéressante\ncauserie me le montra fort, bon, pratique, patient et confiant\nen l'avenir de l'Amérique Catholique. Son amour pour la Sainte\nÉglise du Christ est immense. Q u a n d il en parle, son regard\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2069, "texte": "              MONSEIGNEUR IRELAND A BRUXELLES                423\n\n\ns'illumine, l'expression des yeux s'adoucit, tandis que le\nmenton, d'un dessin ferme et énergique, accentue et souligne\nune conviction absolue.\n   L'extérieur de Monseigneur Ireland est en effet le miroir de\nson âme. Grand, élancé pour un homme de son âge, il est\nimposant, digne et parfaitement simple. Le front a la largeur\nde la tête du lion. Le regard en a la force calme, profonde, con-\nsciente; parfois il devient doux et presque caressant. La mâchoire\nétonne par sa puissance. Elle doit broyer, semble-t-il, et cette\nimpression s'étend non seulement au physique, mais encore au\nmoral. La voix est sympathique, nette, elle se fait entendre au\nloin, par moments elle devient autoritaire sans jamais être\nbruyante ou fatigante. Elle est soutenue par un beau geste,\nlarge, insinuant, dominateur et cependant naturel. Rien de\nvulgaire ni de 'commun dans cet ensemble imposant, qu'un\nfort accent anglais pourrait déparer, s'il ne lui donnait un\ncachet d'aimable originalité, relevé par des expressions heu-\nreuses et appropriées à la situation.\n   Ce n'est naturellement pas le premier jour que j'ai pu saisir\nl'attrait qui se dégage de la personne de l'archevêque du\nMinnesota.\n   Une conférence donnée à la demande des étudiants catho-\nliques me permit d'entendre cette parole inoubliable. Je compris\nalors que celui qui s'adressait à nous, n'était, ni un simple pré-\ndicateur, ni un conférencier ordinaire, mais un apôtre et qu'il\nparlait comme devait parler saint Paul. L'orateur, après avoir,\navec beaucoup de grâce, payé un tribut flatteur à la Belgique,\nentra tout de suite dans son sujet : Les devoirs de la jeunesse\ncatholique au siècle prochain. Ce siècle mystérieux qui peut tout\npour le bien comme pour le mal et que les jeunes gens peuvent\nmodifier dans un sens ou dans l'autre, ce siècle qui leur appar-\ntient. Monseigneur Ireland a démontré avec une éloquence\nforte, sans phrases, la nécessité et le devoir du travail, ce\ntravail que ni le Christ ni l'apôtre des nations n'ont méprisé,\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2163, "texte": " 424                          DURENDAL\n\n\n\net il a résumé sa pensée en ces mots : l'inaction c'est la mort.\nIl a excité la jeunesse au travail intellectuel. Sa définition\nde l'intelligence a dû faire b a t t r e bien des cœurs et y éveiller\ndes ambitions élevées. Son conseil de lutter partout avec le\nmal, de prendre position sur le terrain de la science, de\nl'industrie, des arts, etc., etc., faisait vibrer cette jeunesse\nenthousiaste.\n   Mais l'apôtre ne pouvait en rester là. Il fallait aller aux âmes.\nC'est alors que Monseigneur Ireland a ouvert son cœur. Il a\nparlé de ce qu'était le m o n d e avant le Christianisme : esclavage,\nhonte, avilissement. L e C H R I S T est venu. Il a prononcé ces\nmots : N O T R E P È R E , et tout a été changé. Il n'y a plus eu\nd'esclaves. L ' h o m m e s'est senti fils de Dieu. Il a pour devoir\nde respecter et d'aimer son frère. Ce sentiment le relève à ses\npropres yeux, car il se rappelle qu'il est lui-même le fils de\nDieu, le frère du Christ. Il doit donc avoir le souci de sa\ndignité personnelle et de celle de son prochain. D e là des\nrapports moins hautains, une charité sans humiliation. De là\naussi le respect des idées et de la sincérité chez l'adversaire et le\ndevoir de chercher le point d'action sur lequel on peut se ren-\ncontrer, au lieu de creuser toujours davantage les abîmes qui\nséparent et de voir la mauvaise foi partout. Souvent, un\nmalentendu seul divise, et c'est en se connaissant et en s'appré-\nciant m u t u e l l e m e n t que ces malentendus s'effacent. Il en est\nde m ê m e pour les questions sociales. L'éloignement des classes\nest un danger et une faiblesse. N o u s devons nous rapprocher\ndes ouvriers, des travailleurs, chercher à les comprendre, à\nadmettre ce qu'il y a de juste dans leurs réclamations, à leur\nmontrer un intérêt sincère et à les instruire de toutes les\nquestions importantes. Ils ont, des devoirs et ils doivent les\nconnaître, mais nous aussi nous en avons envers eux. Cer-\ntaines difficultés gagneraient à être étudiées sans esprit de\nparti. Q u a n t à la propriété, dont il a été si. souvent parlé, elle\nest une chose juste et la conséquence du travail. Celui qui\n"}, {"page_pdf": 512, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1963, "texte": "                  MONSEIGNEUR IRELAND A BRUXELLES                    425\n\n\n\na travaillé ou dont les pères ont travaillé devient, naturellement,\net par la force des choses, propriétaire. La négation du droit de\npropriété rapproche l'homme dé l'état sauvage. Dans les prairies\nd'Amérique, si un Indien sème, il y a quelque chance pour qu'un\nautre que lui récolte. C'est la conséquence de la sauvagerie et\nnon de la civilisation. Il y a encore un terrain sur lequel on ne\ndoit pas se laisser battre : celui des devoirs de citoyen. L'Eglise\net la Patrie sont les deux grands amours de l'homme. Il faut\nsoutenir l'Église en tout, la défendre toujours, vivre et mourir\npour elle. Et la Patrie ! N'est-elle pas l'extension de la famille ?\nIl faut se dévouer pour elle et lui sacrifier ses intérêts personnels.\nDonc pas de faiblesse ou de paresse à l'heure des élections.\nChacun doit être à son poste, chacun doit voter selon sa\nconscience et ne considérer que le bien général sans calcul\négoïste pour soi-même ou pour sa famille. L'espoir du XXe siècle\nest donc dans ceux qui sont assez jeunes et ardents pour réaliser\nce programme, et la jeunesse belge ne peut faillir à sa double\ntâche de catholique et de patriote.\n   Pendant que Monseigneur Ireland développait ces idées que\nje ne puis avoir la prétention de rendre, car je n'ai ni notes ni\nrésumé, la salle, remplie de jeunes gens, frémissait et parti-\ncipait aux émotions qui faisaient vibrer la voix de l'orateur.\nLes applaudissements soulignaient non seulement les mots\nheureux, les traits d'esprit, mais plus encore les pensées et les\nconclusions. Je crois que cette conférence a fait un bien sérieux,\nune impression durable ; puisse-t-elle éveiller et consolider tout\nce qu'il y a de généreux, de bon et de solide dans la jeunesse\ncatholique, l'espoir de l'Église et de la patrie belge !\n\n   Bruxelles, le mardi 16 et le samedi 20 mai.\n\n\n                                        Comtesse E D .   DE LIEDEKERKE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-020", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 426, "page_fin": 431, "titre_corps": "Le Vrai Américanisme", "titre_sommaire": "Le Vrai Américanisme", "signature_source": "Maria Longworth Storer", "ancre_debut": "Le Vrai Américanisme", "ancre_fin": "MARIA LONGWORTH STORER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 513, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1694, "texte": "Le Vrai Américanisme\n\n   Nous croyons utile de faire suivre l'article précédent de celui-ci qui\nétablit d'une façon lumineuse la nature du véritable américanisme, dont\nle grand évêque, Monseigneur Ireland, est le plus illustre représentant.\nAméricaine elle-même, catholique convaincue et femme du sympathique\nministre des Etats-Unis, son Excellence l'ambassadeur Bellamy Storer,\nl'auteur est mieux à même que n'importe qui, nous semble-t-il, de savoir\nce que ses compatriotes, les catholiques d'Amérique, entendent par l'Amé-\nricanisme ». Son article, si clair et si catégorique, dissipera une bonne fois,\nnous l'espérons, tous les préjugés et toutes les erreurs que l'on a répandus\nun peu partout à ce sujet et empêchera de confondre encore à l'avenir Mon-\nseigneur Ireland et les vrais américanistes avec les pseudo-américanistes,\ndont l'erreur a été justement flétrie par le Saint-Siège et par Monseigneur\nIreland.\n\n\n\n\n                 POUR bien c o m p r e n d r e l'Américanisme, il convient\n                   de l'envisager sous ses deux aspects.\n                      E n ce qui concerne l'extérieur ou la forme,\n                   il revêt un caractère national qui répond aux\n                   besoins d'un p a y s et d'une é p o q u e .\n                      Mais q u a n t à l'intérieur ou au fond, en tout\n                   ce qui touche au dogme et à               la   morale, il\ns'attache, sans réserve et sans restriction aucune, à l'Eglise\ncatholique et universelle, à l'Eglise de R o m e , par une Foi\nintégrale et inaltérable.\n  A l'extérieur donc, et c'est p r o p r e m e n t à ce point de vue\nseul que l'Américanisme p r e n d u n e dénomination particulière,\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2058, "texte": "                        L E VRAI A M É R I C A N I S M E              427\n\n\nce n'est, en réalité, qu'une règle de vie, différant dans l'applica-\ntion, d'après la différence des races et des époques.\n   Chez nous, l'Église doit être américaine, si l'on veut réaliser\nl'unité nationale entre des catholiques sortant de différentes\nraces, mais unis dans une même Foi et vivant dans une même\nRépublique libre.\n   Comme nous l'a dit le Souverain Pontife Léon XIII :\n\n  Quant à la règle de vie qui est donnée aux catholiques, elle est de nature\nà comporter toutes sortes de tempéraments en raison des temps et des lieux.\n— Il est certain que l'Église, à l'inspiration de son auteur, possède un\ncaractère miséricordieux. — C'est pour cela que dès sa naissance, elle se\nmontra volontiers telle que l'apôtre saint Paul se proclamait lui-même :\nJe me suis fait tout à tous pour sauver tout le monde. (I Cor. IX, 22.)\n\n\n  Sur le mot « Américanisme » le Saint-Père s'exprime ainsi :\n\n  Si par ce mot on veut entendre certaines qualités intellectuelles qui\ndistinguent les peuples d'Amérique, ainsi que d'autres sont spéciales à\nd'autres nations; de même si ce terme s'applique à la Constitution de vos\nÉtats — à vos lois et à vos mœurs — il n'y a pas de raison pour que Nous\njugions que ce nom doit être rejeté. (Lettre du Souverain Pontife Léon XIII\nà Son Éminence le cardinal Gibbons — 22 janvier 1899.)\n\n   Voilà donc l'Américanisme défini : la forme extérieure, qui se\nfait tout à tous pour sauver tout le monde.\n   Mettons en regard des paroles du Saint-Père ce qu'avait dit\nquelques années auparavant l'archevêque Ireland sur le même\nsujet :\n\n   Il me paraît clair comme le jour que les différents peuples n'étant pas\ndans des conditions semblables, ne peuvent avoir ni les mêmes besoins ni\nles mêmes aspirations; si nous voulons pénétrer dans les âmes et leur être\nutiles, il faut — dans nos rapports avec elles — tenir compte de leurs\nconditions.\n\n  Inutile de multiplier les citations. On ne parle que trop dans\nce monde moderne. La vérité est toujours simple.\n"}, {"page_pdf": 515, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1827, "texte": " 428                               DURENDAL\n\n\n\n  J'en ai dit assez pour montrer qu'un accord parfait existe\nentre l'Américanisme et la doctrine de saint Paul — que l'inter-\nprétation qu'en donne le Saint-Père Léon XIII est, en termes\npresque identiques, la même que celle de Monseigneur Ireland.\n\n\n\n   L'esprit qui anime nos évêques et nos prêtres aux Etats-Unis\nest très simple et très sincère. Il peut s'appliquer dans l'Église\nà toutes les nations, à tous les gouvernements.\n   On peut le prêcher partout et en toute langue !\n   C'est le désir de faire rentrer tous ceux qui sont dehors dans\nle bercail du Christ, c'est à dire dans l'Église Catholique, qui\nseule connait et montre le chemin qui mène à Dieu. Ramener\nles âmes à l'Église, voilà la grande mission des catholiques\ndans notre pays — puisque la classe instruite qui gouverne est\npresque entièrement composée, ou de protestants, ou de gens\nqui n'ont aucune religion, de ces païens, fin de siècle, qui sont\nle produit de la désagrégation du protestantisme.\n   Ce désir n'est certainement pas limité à l'Amérique — et on\na tort de dire que c'est de l'Américanisme.\n   Ce mot donne lieu à beaucoup de calomnie et de malen-\ntendus. En Europe, il effarouche les autres nations qui nous\nprêtent trop volontiers le désir et l'intention d'américaniser\nl'ancien monde, ce qui n'est jamais venu à l'idée d'aucun\nAméricain.\n   Cet esprit que nous avons — qui nous attache à l'Église avec\nun absolu dévouement — peut s'exprimer en deux mots : Bonne\nVolonté.\n   Oui, Dieu merci, nous avons nous autres « vrais América-\nnistes » la bonne foi entière et une Bonne Volonté qui s'étend\nà tout le monde, même aux hérétiques et aux pécheurs. Nous\navons sans cesse devant les yeux les paroles du Christ :\n\n  Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1651, "texte": "                        LE VRAI AMÉRICANISME                           429\n\n\n\nmédecin. Aimez-vous les uns les autres ! — Si vous n'aimez que ceux qui vous\naiment, quel gré vous en saura-t-on ?\n\n   Nous désirons réunir le monde entier dans une seule Eglise,\nla vraie, l'immuable, l'éternelle : l'Église Catholique Aposto-\nlique et Romaine.\n\n\n\n\n    En tous temps, il y a toujours eu — et il y a u r a toujours —\n des hommes animés de mauvaise volonté envers leur prochain\n et des hommes de bonne volonté. On les reconnaît à leurs\n fruits, selon les paroles de l'Évangile.\n    Lisez l'histoire.\n    Les haines, les cruautés, les persécutions, tout ce qui est de\n nature à détourner l'esprit humain de la lumière et de la charité\n de Notre Seigneur — à le plonger dans les ténèbres — nous\nmontrent les fruits de la mauvaise volonté.\n   Par contre : la charité envers les pauvres, l'instruction des\nignorants, l'amour des pécheurs sont les fruits de la bonne\nvolonté.\n   Voilà ce que l'esprit Américain Catholique e m p r u n t e au\ncatholicisme de tous les temps et de toutes les races.\n   C'est un esprit qui depuis la Pentecôte parle toutes les\nlangues.\n   Et voilà aussi la seule influence h u m a i n e que l'Église puisse\nmettre en action pour combattre l'infidélité, le socialisme,\nl'anarchie, tous les égarements qui dans nos t e m p s modernes\nagitent tous les pays du monde.\n   Quant aux hommes de mauvaise volonté — ceux qui font du\nBercail une citadelle — et qui jettent la pierre aux pécheurs\ndu dehors — comment peut-on croire qu'ils puissent ramener\njamais les brebis égarées ?\n   Ne serait-il pas possible et opportun, en ce temps où on ne\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1647, "texte": " 430                              DURENDAL\n\n\n\nparle plus que de Ligues, d'en organiser une qui comprendrait\nles Catholiques de tous les pays :\n   L a Ligue de la Bonne Volonté.\n   Elle aurait pour devise :\n\n  Ne vous laissez pas abattre par le mal, mais travaillez à vaincre le mal\npar le bien.\n\n   Elle aurait pour loi :\n\n   Vous aimerez votre prochain comme vous-même. L'affection que l'on\nressent pour le prochain ne permet pas qu'on lui fasse du mal. Ainsi\nl'amour est l'accomplissement de la loi..\n\n   Elle aurait pour objet la réunion des catholiques de toutes\nles nations dans une « Conférence de désarmement » des\nplumes, ces épées d'acier dont on abuse tant hélas ! et que l'on\nest si prompt à dégainer pour attaquer jusqu'à son frère en\nreligion !\n   Ne serait-ce pas une œuvre aussi grande — et même plus\nchrétienne — que le désarmement de la force ?\n   Serait-il donc impossible vraiment aux catholiques de poser\nce grand acte de charité ? Rappelons-nous la parole de saint\nPaul :\n\n   Mes frères, parlerais-je toutes les langues des hommes et des Anges, si je n'ai\nla charité je suis comme un airain sonnant et une cymbale retentissante.\n\n   Si l'on désire se convaincre de la nécessité de cette Ligue, on\nn'a qu'à lire un livre, ou un journal quelconque, sur une des\nquestions théologiques agitées en ces derniers temps. Sup-\nprimez toutes les attaques personnelles, rayez tout ce qui\nn'est pas écrit dans un esprit amical, dans l'intention de\nramener ou de persuader par la douceur, à l'exemple de Notre\nSeigneur, et lisez, après ce travail d'élimination et, j'oserais\ndire, d'épuration, lisez ce qui reste. Vous serez étonnés. J'ai\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1509, "texte": "                             L E VRAI A M É R I C A N I S M E           431\n\n\nprocédé de cette façon avec un livre publié récemment. Le\nrésultat m'a beaucoup amusée et édifiée.\n   Ne serait-il pas utile donc de faire converger tous nos efforts\nvers un seul but, celui de réconcilier nos différentes manières\nde voir, ou tout au moins d'être plus tolérants et plus chari-\ntables les uns envers les autres et de vivre en paix dans le ber-\ncail, unis comme nous le sommes dans la même Foi ?\n   Quand nous aurons réussi à produire ce beau silence des\nplumes et des langues acérées, quand (nous autres catho-\nliques) nous serons tous d'accord, ou quand tout au moins nous\nne donnerons plus au monde le scandale de disputes et de\nquerelles envenimées entre nous, le beau temps de la récolte\ndes âmes sera venu. Nous pourrons alors travailler, toutes\nforces réunies, de commun accord, et avec une efficacité\nsans pareille, à « sauver tout le monde » et à rassembler\ntoutes les nations dans le seul vrai chemin — dans une seule\nEglise — cette Eglise Catholique, qui protège les droits de\ntous : riches ou pauvres, forts ou faibles — et dont le manteau\nde charité est assez ample pour couvrir même ceux dont\nl'esprit est étroit et amer, en répétant pour eux la prière :\n\n                             Mon père, pardonnez-leur.\n                             Ils ne savent pas ce qu'ils font.\n\n\n                                             M A R I A LONGWORTH   STORER.\n\n Bruxelles, Légation des États-Unis,   26 mai 1899\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-021", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 432, "page_fin": 436, "titre_corps": "Une Académie de Littérateurs", "titre_sommaire": "Une Académie de Littérateurs", "signature_source": "Edmond de Bruijn", "ancre_debut": "Une Académie de Littérateurs", "ancre_fin": "EDMOND DE BRUIJN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 519, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1752, "texte": "Une Académie de Littérateurs(,J\n\n                   QUELQUES à-peu-près,   à préciser en conversation, remplace-\n                    ront mal le rapport pourvu de justifications par lequel je\n                   souhaiterais que le loisir me permit de répondre à votre\n                   question, mes chers confrères, puisqu'aussi bien vous\n                   voulez estimer qu'elle m'intéresse.\n                      Car ce n'est pas d'imaginer à la légère, selon son bon\n                   goût et maintes préférences, quelque cercle de Rosati,\n                   salon où les invités se conviennent, qu'il s'agit ici. Tel,\nun M. Somzée ou quelque autre le pourrait doter; l'Académie française\nelle-même, c'est un heureux caprice, une fondation agréable et illogique.\n   Mais, du moment qu'officielle, c'est-à-dire au débit du public, une insti-\ntution doit offrir un développement équitable et une organisation raison-\nnable et proportionnée : celle par laquelle l'homme de lettres serait, non\npas gratuitement tant qu'arbitrairement distingue ou honoré, mais simple-\nment reconnu dans la foule, comme sujet d'un métier différent, me semble-\nrait souhaitable. Oui.\n   Mais l'admission de ces nouveaux hôtes — éventualité ! — qu'elle soit\ndonc le prétexte à reviser la distribution des appartements. En fait, c'est du\ntout au tout, car la rectification préliminaire que je souhaite va en défigurer\nl'économie traditionnelle. L'Académie, ses publications administratives,\nles communications de ses Bulletins, devraient être ou pouvoir être\nbilingues et les membres de l'Académie flamande de Gand repris dans les\n\n  (1) Nous avons reçu la réponse de notre ami M. De Bruijn trop tard pour pouvoir l'insérer\nau numéro d'avril.                       '\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2395, "texte": "                    UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                            433\n\n\n\nClasses des Lettres et Beaux-Arts de la seule Académie. Outre que c'est\nréparer une disproportion et éviter un antagonisme, c'est se conformer au\nbon sens qui ne peut considérer l'emploi d'une langue comme certificat\nd'identité d'une tradition, c'est d'ailleurs faciliter les efforts vers une gloire\nnationale : car, Verhaeren, par exemple, où le voudrions-nous voir, à\nl'Académie flamande ou à l'Académie de Belgique? et (autre exemple) serait-il\nprofitable qu'on dissertât à Gand sur Roger van der Weijden et à Bruxelles\nsur Roger de la Pasture ? Une, grosse cloche résonne plus loin que deux\npetites.\n  Comme aujourd'hui, l'Académie compterait trois classes dont je voudrais\nvoir ainsi modifier les noms :\n  I. — Classe des Sciences naturelles, physiques et mathématiques.\n  II. — Classe des Sciences morales, politiques et historiques.\n  (De celle-ci M. Kurth a d'ailleurs excellemment défini le domaine).\n  III. — Classe des Beaux-Arts et Belles-Lettres.\n  C'est ici que se rencontreraient les artistes, quel que fût leur procédé\nd'expression : graphique, plastique, musical ou littéraire. Cela va, me\nsemble-t-il, de soi.\n  En dehors des réunions plénières des trois classes, comme les bons\nesprits ne se spécialisent pas, que le créateur architecte est curieux des\nobservations mathématiques et que l'artiste s'alimente avec des découvertes\nhistoriques ou philosophiques, l'admission dans une classe donnerait droit\nd'entrée dans les autres.\n   lin vue de certaines décisions ou discussions spéciales, les membres litté-\nrateurs de la classe des Beaux-Arts, de même les membres musiciens, etc.,\npourraient se réunir en section en dehors des séances habituelles. Ainsi\nfonctionnent en dehors des cadres la Commission Royale d'Histoire, celle\nd'Art cl d'Archéologie.\n\n\n\n\n   Les membres de la classe, car je ne veux point distinguer spécialement\nles littérateurs, s'efforceraient à :\n   1° Maintenir le patrimoine artistique du pays. Admis qu'il incombe plus\nspécialement à la Commission d'Art et d'Archéologie de préserver les œuvres\nde bois et de pierre, il resterait à la classe de sauver et de mieux faire con-\nnaître les œuvres graphiques ou littéraires.\n   Ainsi la classe des Lettres publia jadis la partie : Légendes historico-\npoéliques dans la collection des MONUMENTS POUR SERVIR A L'HISTOIRE DES\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2834, "texte": "  434                             DURENDAL\n\n\nPROVINCES DE NAMUR, DE HAINAUT ET DE             LUXEMBOURG; ainsi encore, à\nl'Académie flamande, MM. de Bo, de Vreese, de Gheldere, etc., sont de soi-\ngneux éditeurs. Il faudrait poursuivre en ce sens et bien jusqu'au bout, je\nveux dire, jusqu'à nous livrer, par exemple, une édition nationale et com-\nplète des œuvres de Georges Rodenbach, non moins que d'Albrecht Roden-\nbach d'ailleurs; établir avec ordre un dépôt des originaux ou copies des\nœuvres d'art nées dans le pays ou soit exécutées soit écrites par nos natio-\nnaux à l'étranger ou y conservées : manuscrits ou copies, livres, brochures\net périodiques, partitions, estampes, moules, calques, répliques ou photos;\nsoigner la collection, tout au moins le répertoire bibliographique de tout\n— livre jusqu'à notule — ce qui fut et est publié à l'étranger touchant l'art\net les artistes d'ici; en favoriser la publicité comme en faciliter la repro-\nduction.\n   2° Sauvegarder les intérêts de l'aristocratie intellectuelle, ce qui revient\nà dire, faciliter l'éclosion des œuvres d'art, en aidant à l'indépendance de\nvie et à l'éducation des créateurs : en ce sens, pour clarifier leur goût,\nétendre leur richesse d'expression, se procurer des motifs d'émotion, les\nartistes devraient avoir accès dans les monuments publics, bibliothèques,\nmusées et théâtres, et aux fêtes. La qualité officielle d'académicien les\naccréditerait plus facilement auprès des institutions privées ou étrangères.\nEn ce qui concerne les commodités pécuniaires de vie, on pourrait voir à\nles augmenter, dans telle espèce, par subsides, s'il en restait besoin après\nles facilités de dispersion et de publicité — donc de rénumération — ici\npréconisées : injonction à tel théâtre ou concert subsidies de monter ou\nexécuter telle œuvre; création de librairies belges à Amsterdam, Paris,\nMadrid et Prague; mise en rapports avec expositions, festivals, etc.\nétrangers...\n   3° Mais en plus quelle mission ce pourrait être que d'éduquer la nation\ndans le goût de la beauté. A Bruxelles, il y a quelque velléité de faire ligure\naux matinées et conférences, on y remarque depuis quelques années aux\ngrands concerts un sens très sûr de la musique, à Anvers on a le goût —\nsinon le bon goût — du déploiement des masses, des cortèges (rappelons\nplutôt le cortège des drapeaux que le \" Landjuweel \". Voilà des indica-\ntions. L'Académie, soucieuse du façonnement esthétique des nationaux,\nveillerait tout d'abord aux programmes des hautes études, elle se rendrait\ncompte des initiatives privées, en susciterait, y interviendrait (mentionnons\ncertains cours professés à l'lnstiiut Saint-Thomas à Louvain, à celui des Hautes\nEtudes à Bruxelles; rappelons, sans épithète, les essais des Ecoles Saint-\nLuc, Gilde Saint-Jean l'Evangéliste, à Bruxelles et à Gand; signalons le\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2538, "texte": "                    UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           435\n\n\n\ndésir des Bénédictins de créer une école professionnelle d'art religieux à\nMaredsous; n'oublions point le projet de feu M. de Hauleville de susciter la\ncréation d'un théâtre historique, rétrospectif ou étranger). Aider à cela,\ndisposer dans la suite d'une maison d'art — salle de concert, de conférence,\nde lecture, local d'exposition, théâtre, — conseiller, surveiller ou instituer\ndes festivités publiques : théâtre en plein air, floralies, landjuweel ou long-\nchamps, voilà qui préparerait une génération plus morale et plus harmo-\nnieuse, communiant dans la beauté.\n\n\n\n\n   La physionomie d'une séance ? On y ferait de l'administration. L'artiste\ncrée chez lui dans l'isolement : il n'y a lieu ni à direction ni à collaboration,\nélucidation ou communication. La classe des Sciences usera d'une méthode\ncontraire. La lecture ou déclamation d'œuvres littéraires, comme l'exécu-\ntion de musique, ne conviendront qu'aux séances plénières des trois classes,\nqui sont en réalité des séances de fête.\n   Concrètement :' La séance se tiendrait en présence du ministre des beaux-\narts, ou du directeur des beaux-arts, son représentant, qui fournirait les\nrenseignements (appuis ou objections) budgétaires et serait invité à mettre à\nl'exécution les désirs de la classe, pour autant qu'elle n'y affectât ses res-\nsources privées : dons et dotations, selon que l'objet en serait d'utilité plus\nou moins évidente, ou qu'elles n'y pussent suffire.\n   Les travaux seraient à peu près tels :\n  A. Pour mention, le secrétaire énumérerait les communications d'œuvres\nd'art inédites, les parutions en librairie, en exposition, en concert, d'œuvres\nbelges et les publications ou événements intéressant l'art belge, connus\ndepuis la précédente séance, et déposerait à l'inspection des membres les dits\nexemplaires, partitions, reproductions ou documents. A quel sujet on ver-\nrait s'il y a lieu à subside ou récompense, édition officielle, achat pour\nmusée, monument ou place publique, injonction d'exécuter dans salles de\nconcert ou spectacle subsidiées, etc.\n   B. Pour sauvegarde, il serait proposé telle transcription ou publication\nde manuscrit ancien, réédition d'imprimés devenus rares, telle restaura-\ntion ou tel meilleur soin, telle commande de copie d'un tableau détenu dans\nune collection peu accessible, etc.\n   C D'initiative, la classe aviserait touchant monuments à exécuter,\nfestivités à favoriser, e t c . . (Je signale le projet de commémorer les Roden-\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 667, "texte": " 436                            DURENDAL\n\n\n\nbach à Bruges, de fêter la gloire de Van Dijck à Anvers). Et il y a encore,\net plus, et encore à dire.\n\n\n\n\n   En somme, l'admission des gens de lettres dans la classe des beaux-arts\nserait utile, si on voulait leur permettre de se rendre utiles.\n   Mais les hommes de gouvernement conçoivent avec peine ces notions;\nun parlementaire ne pensa-t-il pas tout haut jadis : des routes d'abord,\net puis après encore des routes.... et que tout le reste était littérature ?\n\n\n                                                 EDMOND DE B R U I J N ,\n                                            Directeur du Spectateur   Catholique.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-022", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 437, "page_fin": 442, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "A G", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 524, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1861, "texte": "LES LIVRES\nLA POÉSIE :\n\n   Chansons du p e t i t p è l e r i n à N o t r e - D a m e de M o n t a i g u par\nVICTOR KINON      (tiré par les soins du Spectateur catholique pour la Société\nBelge de Librairie).\n   Le petit pélerin en habit rouge et en bas jaunes, que nous représente le.\nvaantje triangulaire et peinturluré, a déposé son bâton de route et son\nchapeau poussiéreux.\n   Il s'est agenouillé,' sous le chêne à la frondaison bleue et verte, devant la\nVierge miraculeuse de Scherpenheuvel, il la remercie de l'avoir protégé\nau cours de la route, et lui demande de bénir sa vie, son travail, de le con-\nserver pieux et de guérir ses parents malades. Il lui rappelle qu'elle a\ndélivré du démon, en 1604, Catherine de Bus, qu'elle a rendu l'usage de ses\njambes à Jean Clément de Lucerne et la vue à l'aveugle Schudts de Cologne,\nen 1624. Ou peut-être, ne se rappelant ni ces noms ni ces dates, mais consi-\ndérant les cinq personnes guéries que représente l'image devant le dôme\nconstellé, raconte-t-il simplement à Notre-Dame comment il chanta\nla veille, à Tirlemont avec les autres enfants, la chanson des hannetons du\nmois de mai, puis comment, parti vers le soir, il marcha toute la nuit sur les\nroutes pavées d'abord, puis sablonneuses à l'approche des sapinières de la\nCampine, vers le lever du soleil. Il lui narre les incidents de la route, la\nvisite à la chapelle des rossignols et la chanson du matin.\n  Tout cela dans sa bonne langue d'enfant, simple et naïf, Victor Kinon, le\npetit pèlerin pieux nous le dit sans ostentation.\n   A beaucoup aimer Max Elskamp il en a, malgré lui, conservé les tours\nde phrases et la simplicité charmante. Le mal a peu d'importance, puisque\nles chansons sont délicieuses, et qu'à l'heure noire, à l'heure brune et\na 1 heure blonde, en vue du sanctuaire, devant la Vierge, au chemin de la\n"}, {"page_pdf": 525, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "  438                                 DURENDAL\n\n\n\ncroix, en plein soleil et pour la soif, toujours ce sont paroles cordiales et\nferventes d'enfant.\n                         « Et souriez à tous, sainte Marie,\n                         Car les enfants chantent vos litanies\n                         Et c'est tendresse au cœur comme jamais,\n                         O Madame du mois de Mai! »\n\n  La Vierge de Montaigu récompensera ces prières touchantes. Elle bénira\nce petit livre qui chante ses louanges et qui vaudra beaucoup de grâces à\nVictor Kinon, car il est écrit :\n                     Ziel eiken stap die gij in bedevaart zult gaan\n                     Zal in des Levensboek u aangeteekend     staan.\n\n                                                                    THOMAS BRAUN.\nL'ART       :\n\n   F r a A n g e l i c o de F i e s o l e , sa Vie et ses Œuvres, par E . BEISSEL, S. J.,\ntraduit par J. H E L B I G (Société de Saint-Augustin, DESCLÉE, D E BROUWER\net O ) .\n   Ce superbe volume est un vrai monument élevé à la mémoire et con-\nsacré à la glorification d'un des plus fastueux génies de l'art chrétien.\nM. Helbig a rendu un grand service à cet art, en traduisant en français le\nbel ouvrage du Jésuite allemand. S'il faut l'en louer, il ne faut pas moins\nrendre grâces à MM. Desclée et De Brouwer, qui ont mis tous leurs soins à\nillustrer d'une façon si somptueuse cette traduction. Ce livre est digne en\ntous points de l'ineffable artiste dont il magnifie la douce mémoire. C'est un\nvéritable album d'art. Il contient de nombreuses reproductions des plus\nbeaux chefs-d'oeuvres du maître : dix planches et quantités de gravures\ndans le texte.\n   Quant au livre lui-même, le texte du R. P. Beissel, il est des plus\nintéressants. Il étudie soigneusement les débuts du talent merveilleux du\nséraphique artiste, en suit la genèse à travers toutes les œuvres, qu'il\ncomprend et décrit d'une façon remarquable.\n   Le R. P . Beissel a saisi, avec une intuition rare, comment Fra Angelico a\natteint les sommets les plus élevés du grand art religieux. D'autres artistes\nl'ont égalé peut-être. Aucun ne l'a surpassé. Et pourquoi? C'est qu'à un\ntalent hors de pair, il unissait une pureté d'âme absolument angélique et\nune union parfaite avec le Dieu de toute Beauté et de toute Sainteté. C'était\nune âme essentiellement mystique. Elle vivait plus au ciel que sur terre,\ndans une contemplation ininterrompue de Dieu, de la Vierge et des Anges\ndu Paradis.\n  < La source de ses inspirations >, dit le P . Beissel, « jaillissait abondante\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2658, "texte": "                                  LES LIVRES                                  439\n\n\nde la méditation, de la pieuse familiarité que lui donnait la prière, avec le\nChrist, avec Marie et avec les Saints. C'est dans ce recueillement intérieur\nque venaient se former, comme d'elles-mêmes, ses conceptions les plus\nélevées et ses œuvres les plus émues. \"\n   Il a réalisé dans toute sa plénitude la sublime doctrine de Thomas\nd'Aquin, synthétisée en cette belle parole de la Somme du Maître et qui est\ncomme la devise du grand ordre de Saint-Dominique : Contemplata aliis\ntradere : \" Distribuer aux âmes les fruits de la contemplation intérieure. \" —\nC'est, dit le P . Beissel, « avec le pinceau que devait prêcher Fra Avgelico,\ncomme d'autres frères de l'Ordre le faisaient avec la plume ou du haut de\nla chaire de vérité. »\n   Tous les artistes religieux doivent lire le livre du P. Beissel et méditer\nles enseignements qui en découlent. Quant aux autres, qui, sans être\nartistes, s'intéressent à l'art religieux, dont aucune âme vraiment catholique\nne peut se désintéresser, ils trouveront dans ce livre les détails les plus\ncomplets et les plus vivants de toute la vie artistique de Fra Angelico.\n   La Société de Saint-Augustin n'a pas voulu faire de cette édition une\nœuvre de lucre, mais de propagande. Et il faut lui savoir gré d'offrir aux\nintelligences éprises d'art cette luxueuse édition du livre du P. Beissel sur\nFra Angelico à un prix absolument dérisoire.\n\n                                                   L'Abbé HENRY        MŒLLER.\n\n\n\n  La B i é v r e et S a i n t - S é v e r i n , par J.-K. HUYSMANS (Paris,   TRESSE\nET STOCK).\n   Des gens, vraiment, existent qui, déjà, sont hors d'eux-mêmes de ravis-\nsement à l'idée des foules cosmopolites et de l'inénarrable cohue que déver-\nsera dans Paris la prochaine exposition. On élévera une multitude d'hétéro-\nclites baraques en simili; on convoquera tous les individus, nègres, levantins,\nchinois, ornements habituels de ces exhibitions, nouvelle espèce de\nnomades, bien moderne, celle-là ! Et enfin, les badauds des deux mondes se\nmobiliseront pour venir, avec ahurissement, contempler ce spectacle. Ce\nsera le jubilé de l'industrie et de l'argent !\n   En attendant, on bouscule des quartiers entiers de la ville, on éventre les\nrues, et les ingénieurs, que la verdure horripile, profitent de l'occasion pour\ndépouiller les quais et les Champs-Elysées de leurs arbres !\n   Les susdites gens applaudissent, car le beau, à leurs yeux, c'est le neuf,\net ils ne seraient pas éloignés de trouver le Louvre et Notre-Dame démodés.\nLes vœux de cette catégorie de forcenés finiront, d'ailleurs, par être\n"}, {"page_pdf": 527, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2824, "texte": " 440                             DURENDAL\n\n\n\nexaucés, car les vestiges de l'ancien Paris, traqués par une meute d'archi-\ntectes et d'entrepreneurs, ne tarderont pas à disparaître. (Le plus drôle,\nc'est que les pouvoirs publics, là-bas comme ici, patronnent une société\npour l'instauration d'un art postiche dans la rue, tout en favorisant la\ndestruction de tout ce qui fait figure pittoresque ou sort du sublime aligne-\nment !)\n   Les artistes sont, comme chacun sait, misonéistes — pour parler le langage\nà la mode — c'est-à-dire qu'ils aiment les monuments, même dégradés,\nmême ordinaires, que les siècles ont investis de la suggestive noblesse, du\nlustre singulier des souvenirs et des années; qu'ils ont une âme, enfin,\ncapable de communier avec le passé, de s'émouvoir devant les traces qu'il\na laissées, comme les signes commémoratifs de la vie, de la pensée, des\nrêves des ancêtres. Signes de plus en plus effacéspar ce que l'on pourrait\nappeler l'Internationale de l'architecture, qui transforme toutes les capitales\nsur le même modèle insipide et monotone.\n   Quelques rares coins de Paris, bizarres et pittoresques, ont échappé\ncependant, jusqu'ici, à la pioche des démolisseurs, et Huysmans les parcourt\net les explore avec dilection. Il erre le long de la Biévre qui « comme bien\ndes filles de la campagne est, dès son arrivée à Paris, tombée dans l'affût\nindustriel des racoleurs; qui, spoliée de ses vêtements d'herbes et de ses\nparures d'arbres, a dû aussitôt se mettre à l'ouvrage et s'épuiser aux\nhorribles tâches qu'on exigeait d'elle. » Il sympathise avec les choses, com-\npatit au sort malheureux des antiques masures, menacées par la dévastation,\ns'attriste à l'aspect ruineux de maisons chenues, autour desquelles se rétrécit\nde plus en plus le cercle menaçant des boulevards neufs, des bâtisses pré-\ntentieuses et démesurées du nouveau Paris. Il s'attarde en des coins de\nprovince tranquille, parfumés d'arbres et de fleurs, étranges oasis de calme\nexistence, au milieu de la turbulente cité, entraînée toute dans le mouve-\nment énorme et bruyant de la vie. Dans sa haine pour l'existence guindée\net artificielle des boulevardiers, il recherche les endroits| où la créature\nhumaine, même pervertie, apparaît moins fardée de fausses convenances,\nde vertus frelatées et postiches; où les convoitises ne sont pas hypocrites;\noù les vices ne se dissimulent pas.\n  Avec le don d'évocation précise, qui lui est naturel, il nous emmène à sa\nsuite le long de la Biévre, parmi les ruelles du quartier Saint-Séverin, ou\ndéroule devant, nos yeux une série de tableaux étranges et contrastés :\néchappées sur la campagne souffreteuse de la banlieue; îlots de verdure,\nplus exquis d'être imprévus, au milieu de quelque faubourg industriel ;\nanciens hôtels de parlementaires ou de financiers engloutis dans la déca-\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": "                                   LES LIVRES                               44I\n\n\ndence d'un quartier aristocratique et transformés, à présent, en garnis\npopulaires, en bastringues ou en ateliers ; assommoirs, gargottes extrava-\ngantes, avec leur clientèle interlope et bigarrée. Enfin, pour nous rafraîchir\nl'âme, il consacre de belles et intéressantes pages à l'église Saint-Séverin.\nEt tout cela, fixé en images d'une netteté admirable, dans le style nerveux\net coloré, ponctué de mots savoureux et poignants, familier à l'auteur de\nla Cathédrale.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nDIVERS :\n\n  Le m o i n e b é n é d i c t i n par DOM BESSE O. S. B., 1 vol. illustré (Ligugé,\nIMPRIMERIE S T - M A R T I N ) .\n   « Nous ne sommes plus au temps où les moines provoquaient le sourire\nmoqueur du voltairien. Notre siècle s'est épris d'une vive admiration pour\nle moyen-âge, ses lettres, ses arts, ses institutions. Or, cette période de\nl'histoire rend un éclatant hommage aux enfants de saint Benoît. Ils y appa-\nraissent, convertissant et instruisant les peuples, défrichant le sol, cultivant\nles lettres et les arts. L'historien, quelles que soient ses opinions religieuses,\nest obligé de saluer dans les Bénédictins les civilisateurs de l'Europe Occi-\ndentale. Ainsi parle, dans sa préface, le pieux auteur de ce livre.\n    Et, en effet, il n'y a plus, pour rééditer les surannées plaisanteries et les\nbrocards vétustés de la Réforme et du XVIII e siècle, que les petites gazettes\nen détresse d'esprit et d'arguments et les pauvres gens qui y puisent chaque\njour leur pâture intellectuelle. Encore ceux-ci commencent-ils à trouver\ncette alimentation fastidieuse et monotone.\n    Les libres esprits, à quelque pays, à quelque opinion qu'ils appartiennent,\nrendent — comme Macaulay, Augustin Thierry, Taine, jadis; comme les\nérudits collaborateurs de l'Histoire générale, récemment — pleine justice aux\n instituts monastiques, n'hésitent pas à reconnaître le rôle immense et pré-\n pondérant qu'ils assumèrent dans l'organisation de l'Europe moderne.\n    Les disciples de saint Benoît, de saint Columba — Insulanus miles — de\n saint Wilfrid, de saint Bruno, les moines de Mont-Cassin, de Luxeuil, de\n Cluny, d'Iona, de Lindisfarne, de la Grande-Chartreuse furent d'infati-\n gables pionniers, les véritables ouvriers de la régénération du monde\n barbare, les ferments de la civilisation dans tout le continent occidental, car,\n  avec la foi, ils apportaient aux peuples la science, les lettres et les arts, la\n  tradition antique, dont, au milieu de l'universelle décadence, ils étaient\n  devenus les uniques dépositaires. Ce sont là des titres de noblesse irréfra-\n"}, {"page_pdf": 529, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1356, "texte": " 442                             DURENDAL\n\n\n\ngables et auxquels le zèle apostolique de l'Église, les missions qu'elle ne se\nlasse point d'envoyer en Asie et en Afrique, ajoutent une illustration\ntoujours ravivée.\n   Dom Besse retrace, avec une fierté légitime, mais sans craindre de\nmontrer, à côté des périodes fécondes et ardentes, les siècles de relâchement\net de négligence, les destinées tantôt glorieuses, tantôt obscurcies, de l'ordre\nBénédictin; il analyse ensuite la règle, la commente; nous explique les\ndevoirs de l'abbé-, la vie du moine : toute l'existence de prière et de labeur\ndu monastère.\n    L'ouvrage exhale un grand charme; on y respire la joie agissante et\npaisible du cloître, l'humble et sereine satisfaction d'une vie utilement\nconsacrée; — et il nous apparaît comme une profession de foi renouvelée\navec allégresse et ferveur,.. Mais il poursuit un autre but aussi, qui est\nd'éclairer et de ramener les âmes indifférentes ou perdues : il sonne, dans le\ntriste crépuscule de ce siècle agonisant, la bonne cloche de la vérité et du\nsalut, comme naguère, à la nuit tombante, les moines d'Aubrac sonnaient\nl'errantes revoca, dont l'infatigable appel guidait parmi les ténèbres les\nvoyageurs égarés dans les montagnes et les périlleux défilés de l'Aveyron.\n\n                                                                       A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-023", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 443, "page_fin": 444, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "du peintre J E Blanche", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 530, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1429, "texte": "LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E :\n  Le R. P. Humblet S. J . s'occupe des « jeunes écoles littéraires en\nBelgique >. Article et sermon sur le bon-sens, la clarté, l'ordre — avec\ndes critiques lénitives et de paternelles admonestations aux écrivains\nmodernistes... Quelques perles — dont une : \" Depuis la Genèse jusqu'à\nCyrano, ce qui est durable dans les lettres, c'est l'art humain! \"... Moïse et\nRostand — quel joli sujet de dyptique !\n\n  L'ART MODERNE publie, de M. Charles Moric, le début d'une belle\nétude sur Rodin.\n\n   L'HUMANITÉ N O U V E L L E :\n   M. Georges Ramaeckers y commente une contribution à l'histoire des\njeunes lettres catholiques en Belgique... La première partie va de la fonda-\ntion du Drapeau à celle de la Lutte — chères et belles années de témérité,\nd'initiative et de vaillance... Quelques erreurs de détail — mais des nota-\ntions fort justes sur les principaux écrivains catholiques.\n\n LE T H Y R S E — numéro de baptême — nous apporte de jolis vers de\nM. Julien Roman.\n\n   LA QUINZAINE :\n   Divers fragments de l'Appel au Soldat, par Maurice Barrès... Cette\nsuite des Déracinés, à en juger par les quelques pages publiées, répondra\nclignement à l'attente des admirateurs de Barrès : c'est de l'histoire frémis-\nsante, mordante et mélancolique — toutes les angoisses et tous les espoirs\nde l'heure présente, tous les glas funèbres et tous les carillons d'aube !\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1897, "texte": "                                DURENDAL\n 44+\n\n  L E SILLON qui avait ouvert une enquête sur la Renaissance idéaliste,\nen publie la conclusion déduite par M. Charles Brun : \" La Renaissance\nde l'Art catholique est liée au renouveau des croyances \"\n\n  LA R E V U E BLANCHE :\n  Notes sur Balzac, — très justes et très fouillées, — par M. Gustave Kahn.\n\n  L E MERCURE D E FRANCE :\n  « L'ornement de la solitude » — curieuses pages sentimentales de\nM. André Fontaine.\n\n  L'ERMITAGE :\n  Deux poèmes — qui sont plutôt des chansons — d'Emile Verhaeren.\n\n   T H E STUDIO (Henrietta street, 5, London). — N° d'avril.\n   A lire une remarquable étude de Malcom Bell sur Burnes Jones. Dans\ncet article on étudie surtout le caractère si personnel des paysages dans\nlesquels Burnes Jones encadrait ses sujets. Paysages absolument originaux,\nque l'on ne voit nulle part, créés tout entier par la poétique imagination de\nl'artiste. Pays de rêve, n'ayant son pareil en aucun coin du monde. Contrée\naimable et paisible, retentissant du chant des oiseaux, embaumée de\nfleurs, résonnant du doux chuchotement des feuilles de l'été et du murmure\ndes ruisseaux, bien boisé, plantureusement arrosé, avec des forêts ombreuses\nentrecoupées de petites clairières paisibles et de vallées charmantes aux\npelouses jonchées de fleurs. Cette étude de Malcom Bell est accompagnée\nde belles reproductions de quelques chefs-d'œuvre du maître.\n\n   L'ART DÉCORATIF :\n   Le numéro de mai contient cent illustrations en photogravure, notam-\nment les détails du superbe hôtel de l'architecte Schoellkopf, avenue d'Iéna\nà Paris, des meubles anglais et allemands, les projets primés du concours\n« bureau et son fauteuil », des tentures, vases, bijoux, enfin des estampes\nde Henri Rivière.\n   Ce même numéro renferme une lithographie inédite en couleurs de Rivière\net, pour les abonnés, une autre lithographie du peintre J . - E . Blanche.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-05-n5-024", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 445, "page_fin": 448, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "A bientôt le compte rendu", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 532, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2112, "texte": "NOTULES\n\n\n  N O T R E S A L O N D'ART R E L I G I E U X . — Nos abonnés trouveront intercalée\ndans ce numéro, sous forme de supplément, une circulaire. Nous les prions de\nfaire bon accueil à notre demande. Nous espérons qu'ils voudront bien nous aider,\npar leur générosité, a organiser notre salon d'art religieux. Nous les prions de\nrecommander notre œuvre à leurs amis et connaissances et de recueillir parmi\neux quelques souscriptions. Nous désirons que notre salon soit l'occasion d'une\nvéritable rénovation de l'art religieux, de ce grand art qui enthousiasmait nos\nancêtres et qui inspira aux artistes des chefs-d'œuvre dont la beauté n'a jamais\nété surpassée et qui font tant d'honneur a l'Église d'antan. Plus nous serons\nsecondés par nos amis, mieux serons-nous à même d'organiser une exposition\ndigne de l'art élevé qui en est l'objet.\n\n\n\n\n   Le monument Rodenbach alimente les polémiques...\n   Entrée en scène — naturellement bruyante et injurieuse — de certains\nflamingants, plus politiciens que lettrés, et qu'il ne faudrait point confondre\navec les vrais littérateurs flamands, qui savent saluer le beau, quelqu'ex-\npression qu'il révèle...\n   Protestations, menaces, chantage — tout est mis en œuvre pour peser sur\nl'administration communale de Bruges et l'amener à refuser quelques pouces\nde terrain au poète qui nimba la Venise du Nord d'une si touchante auréole\nde rêve et de beauté.\n   Pour justifier leur opposition au monument Georges Rodenbach, les\nflamingants objectent qu'Albrecht Rodenbach, l'initiateur du jeune mouve-\nment flamand, n'a point encore bénéficié d'un pareil hommage — et que\nl'écrivain d'expression flamande devrait avoir le pas sur l'écrivain d'expres-\nsion française.\n   A leur aise! Qu'ils ouvrent une souscription pour un monument Albrecht\nRodenbach, qu'ils forment un comité, qu'ils cherchent et qu'ils trouvent un\nsculpteur qui, comme le grand Rodin, fasse don à la mémoire de l'artiste\nd'un peu de son génie et de son talent — et nul de nous, littérateurs d'ex-\npression française, n'aura le mauvais goût de critiquer ou de chicaner...\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2817, "texte": "   446                             DURENDAL\n\n\n\n     Car Albrecht Rodenbach, lui aussi, mérite de revivre dans le marbre ou\n  le bronze du souvenir ; ce jeune homme ardent et mélancolique, épris du\n  renouveau artistique, essaya — comme d'autre part Waller — à exhausser\n  les lettres flamandes des routines, des conventions et de la petite querellerie\n et à ce titre seul (sans compter ses livres et notamment son puissant et tra-\n gique Goudrun), le nom de cet initiateur nous est cher.\n    Mais les politiciens flamingants, qui aboyent pour le moment au monument\n Georges Rodenbach, se garderont bien d'entreprendre la réalisation d'un\n monument Albrecht Rodenbach... Ils croient suffisamment honorée la\n mémoire de cet adolescent vaillant en attaquant les artistes d'expression\n française et son nom n'est point pour eux un drapeau qu'ils arborent, c'est\n une pierre qu'ils essaient de nous jeter.\n    Nous avons l'espoir encore, mêlé pourtant de grandes inquiétudes, (car\n Georges Rodenbach ne fut qu'un poète, tandis que ceux qui assaillent sa\n mémoire sont des électeurs), nous avons l'espoir encore que l'édilité brugeoise\n ne s'associera pas à la mesquine et lamentable goujaterie à laquelle la con-\n vient quelques ex-stokslagers égarés par hasard dans les lettres belges.\n\n\n\n   Au demeurant, avant de discuter avec les gens prénommés, avant\nd'admettre qu'ils puissent parler au nom de l'art flamand, nous attendrons\nque des personnalités un peu plus autorisées se seront jointes à eux.\n  Le comité Georges Rodenbach a tort de s'émouvoir des protestations du\npremier Vliebergh venu, quand les Guido Gezelle, les Pol de Mont, les\nHugo Verriest et les Julien Claerhout gardent un silence qui peut être jus-\ntement considéré comme une désapprobation de la mesquine campagne\nentreprise.\n\n\n    Nous avons loué comme il fallait, à leur inauguration, les séances litté-\n raires organisées à la salle Erard par la sagace initiative de MM. du Chastain\n et Emile Sigogne. Il faut ajouter qu'elles se sont clôturées avec le même\nsuccès par une conférence de notre confrère José Hennebicq. Celui-ci a su\ndégager parmi toutes les équivoques de routines, la véritable notion d'art\natteinte aux plus hauts sommets platoniciens. Chacun a reconnu celle-ci\nvivante dans le nouveau poème en prose de l'auteur des Paradis de cristal :\nCalliphaée. C'est, parmi la splendeur de toutes les sublimités helléniques, le\ntriomphe de la beauté et de l'art sur la mort. L'Hadès vient de ravir à un\nartiste celle qu'il aimait; tous les anéantissements du désespoir surgissent,\nmais le maître des idées, le divin Platon, fait luire dans les ombres de mort\nl'impérissable beauté née des impérissables âmes; l'Hadès est vaincu.\nCe conte antique de J. Hennebicq, est l'œuvre d'un vrai artiste. La pensée\nen est haute et le style remarquable.\n"}, {"page_pdf": 534, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2476, "texte": "                                  NOTULES                                447\n\n\n   M. Henri Lavedan, de l'Académie française, a contristé singulièrement\net scandalisé, en ces derniers temps, les gazettes bien pensantes. C'est à\npropos du Vieux Marcheur, sa dernière comédie, que se donnèrent libre\ncours leur tristesse et leur indignation. Cette pièce est, paraît-il, un comble\nde pornographie; toutes les digues y sont rompues; après cela, il n'y a plus\nqu'à tirer l'échelle. Son héros Labosse descend à des turpitudes dignes de\nCaprée : on l'accuse tout uniment de sadisme. Et l'on se lamente, on\ns'étonne, on se révolte.\n   Ce qu'il y a de piquant, en l'espèce, c'est que, sans la complaisance des\nmêmes gazettes bien pensantes et de leurs alliés académiques, il ne serait\nvraisemblablement pas au pouvoir de M. Henri Lavedan de compromettre\naujourd'hui l'Académie. M. Lavedan est entré sous la Coupole, un peu\nparce que fils d'un comte romain, surtout parce que patriote : il s'agissait\nd'écarter un écrivain excellent, M. Paul Hervieu, suspect de dreyfusisme.\nEt M. Lavedan fut l'élu acclamé des ducs, des évêques, de toute la droite\nacadémique. Or, sachez qu'à cette époque, M. Lavedan était déjà l'auteur\ndu Vieux Marcheur, cette abomination pudiquement dénoncée aujourd'hui ;\nla surprise actuelle ne prouve, sincère, que beaucoup de légèreté ou feinte,\nque beaucoup d'hypocrisie.\n   Ce n'est pas le premier mauvais tour que joue aux catholiques français\nl'Affaire.\n\n\n\n  Une nouvelle revue littéraire vient de naître à Bruxelles sous le titre :\nLe Thyrse. Elle s'est assurée la collaboration de plusieurs poètes de talent,\ndont Viane, Lefevre et notre collaborateur Julien Roman. Nous lui sou-\nhaitons de tout cœur la bienvenue et une longue et glorieuse vie.\n\n\n\n  Sous le titre modeste : Verzekens, Verselets, M. l'abbé Cuppens vient de\npublier un volume de poésies flamandes. C'est une œuvre de talent. Elle\ndénote un poète de valeur. Nous en reparlerons plus longuement très\nprochainement.\n\n\n\n   Nous avons à plusieurs reprises déjà fait l'éloge de l'École de Musique\nd'Ixelles, si admirablement dirigée par M. Thiébaut. Cette école a toutes\nnos sympathies. C'est une école sérieuse d'art. Maîtres et élèves s'y dis-\ntinguent. Tout récemment encore, une lauréate de cette école, Mlle Joséphine\nGermscheid, a remporté le 1er prix (avec mention spéciale) dans un concours\nde chant organisé Par la Société Bruxelles-Attractions.\n\n                                      *\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1904, "texte": "                                  DURENDAL                                  448\n\n\n  Les rédacteurs de Durendal offrent à leur ami et collaborateur, Joseph\nRyelandt, leurs plus affectueuses félicitations et leurs sincères souhaits de\nbonheur.\n\n\n\n   Pensée du mois : « Il y a une aristocratie devant laquelle tout le monde\ns'incline, et c'est l'aristocratie de l'intelligence. Pour saisir les grands prin-\ncipes qui doivent régir le monde, il faut l'intelligence de toutes les matières.\nOn ne paie pas le monde aujourd'hui avec des mots, mais avec des vérités\nque l'on doit savoir exprimer. Ce sont ceux qui ont cette intelligence qui\narriveront à conquérir le monde. Le monde les estimera et les suivra.\nVous, jeunes catholiques, ayez toujours présent à l'esprit que votre mission\nest de dominer l'avenir. Il y en a qui disent : nous dominerons l'avenir au\nnom du plaisir, au nom de l'erreur, et sachez que tous, ils apportent une\nénergie et une volonté indomptables à leur campagne. Dites-vous bien à\nvous : Nous le dominerons au nom de la vérité. Pour cette conquête, il\nfaut agir. Il ne suffit pas de regarder le ciel. Le Dieu de l'Evangile est un\nDieu d'action, qui demandera à ses serviteurs ce qu'ils auront fait des\ntalents remis à leurs soins. Dieu a constitué les âmes ses agents, et si elles\nn'agissent pas, le siècle futur n'appartiendra pas à la vérité. Action, énergie,\npersévérance, voilà les vertus que nous devons pratiquer dans tous les\ndomaines de l'activité humaine, en politique, en art, en littérature,\npartout. »\n         (Discours de Monseigneur Ireland à la jeunesse catholique de Bruxelles.)\n\n\n\n  Au moment de paraître, nous recevons deux volumes de belle et vraie\npoésie, publiés par deux de nos amis et collaborateurs : Le Rhapsode de la\nDàmbovita, ballades roumaines, par Hélène Vacaresco, et Les Bijoux de\nMarguerite, par Sébastien-Charles Leconte. A bientôt le compte rendu.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 432, "texte": "                   DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                          1899 — 6me Année\n\n\n\n\n               Sommaire du n° 5 (Mai)\n\n\nL'Abbé HECTOR HOORNAERT. — D'après les Maîtres Espagnols\n     (poésies) (fin) :\n          XXVI. Idylle (Mariano Fortuny)\n         XXVII. Fusillade (Francisco Goya)\n        XXVIII. Le Gué (Salvador Cubells)\n          XXIX. Invasion de Barbares (U. Checa)\n           XXX. L'Oubli (M. Urgell)                              353\nL'Abbé PAUL CUYLITS. — Introduction à la lecture des Mystiques\n       flamands (suite)                                          357\nGEORGES MARLOW. — Chanson voilée (poésie)                          370\nEDMOND JOLY. — Le Pélerinage de Bonheur .                         372\nSÉBASTIEN - CHARLES LECONTE. — Le Servage (poésie) . . . .        380\nGEORGES DE GOLESCO. — Causerie musicale                           382\nEMILE DESPRECHINS. — Vers les Bois\n                           Tristesse (poésies)       39              1\nJOSÉ HENNEBICQ. — En Zélande                                     393\nEDMOND JOLY. — Le Salon — Le Sillon — Salon du Jeune Barreau . 395\nJ. ESQUIROL. — Croquis                                           399\nJULIEN ROMAN. — Élévation (suite) (poésie) . . . . . . . .        408\nA.-TH. ROUVEZ. — Cloche de Couvent                                40g\nARNOLD GOFFIN. — Honoré de Balzac                                 418\nComtesse E D . DE LIEDEKERKE. — Monseigneur Ireland à Bruxelles . 422\nMARIA LONGWORTH STORER. — Le Vrai Américanisme .         . .      426\nEDMOND DE BRUIJN — Une Académie de Littérateurs                    432\nLes Livres                                                       437\nLes Revues                                           . . . .     443\nNotules                                                       '. 445\nIllustrations : Portrait de Monseigneur Ireland.\n               Dessin d'EDMOND VAN OFFEL.\n               VEERE (Le Port et la Ville).\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": ""}, {"page_pdf": 434, "texte": "   D'APRES LES MAÎTRES ESPAGNOLS (1)\n\n                                   (SUITE ET       FIN)\n\n\n\n\n                                        XXVI\n                                       IDYLLE\n                                                                     MARIANO   FORTUNY.\n\n            L'enfant musicien est assis sur la stèle,\n            Et joue, imperturbable, un air doux qui lui plaît.\n            Son troupeau quelque part cherche du serpolet\n            N'attendant point encor le cri qui le rappelle.\n            Soudain d'un mouvement de son épaule frêle,\n            Le manteau glisse au long du buste maigrelet.\n            Il fait chaud; et vraiment, dans ce calme, on dirait\n            Que l'heure qui s'enfuit en musique est plus belle.\n\n            Une chèvre à ses pieds rumine avec lenteur,\n            Et songe, sans bouger, combien la vie est douce,\n            Quand, après le repas, on trouve un lit de mousse.\n\n            Il sort des lichens gris une molle senteur;\n            La feuille sèche hésite à commencer sa chute,\n            Et l'on entend toujours sonner la double flûte.\n  (1) Ces sonnets et les précédents sont extraits d'un volume qui paraîtra prochainement sous\nle même titre.\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "354                       DURENDAL\n\n\n\n\n                           XXVII\n\n\n                         FUSILLADE\n                                                     FRANCISCO G O Y A .\n\n\n\n      De la nuit, de l'horreur, une odeur de batailles,\n      Et l'on vient de coller au mur des insurgés ;\n      Les rayons d'un falot sur eux sont dirigés\n      Dans ce coin englué du sang des représailles.\n\n      Débraillés et noircis, les mains pleines d'entailles,\n      Faisant de tout leur corps des gestes enragés,\n      On les voit, en haillons et de haine gorgés,\n      Etendre les deux mains sur leurs faces canailles.\n\n      Un seul, ivre, debout, avec férocité\n      Tend sa poitrine nue au fil des baïonnettes,\n      Et mâche en écumant le mot de Liberté !\n\n      Cependant qu'alignés, et le doigt aux gâchettes\n      Des fusils, les soldats, en inclinant le front,\n      Attendent le cri : Feu ! pour les trouer de plomb.\n\n\n\n                          XXVIII\n\n\n                           LE GUÉ\n                                                 SALVADOR CUBELLS.\n\n\n      Bravant avec lenteur le jusant, de grands bœufs\n      Traînent le char rural dont s'immergent les roues;\n      Et contre leurs fanons, fermes comme des proues,\n      Laissent, indifférents, se briser les flots bleus.\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "       D'APRÈS LES MAÎTRES ESPAGNOLS                      355\n\n\nLe toucheur, noblement, tient son sceptre noueux;\nCalme, le regard clair, du haie sur la joue,\nIl roule, aspirant l'air où le soleil se joue,\nHaussé par les galets, secoué par les creux.\n\nQuelquefois cependant l'on voit dans leurs yeux vagues,\nQue les bœufs sont surpris de labourer des vagues\nEt de ne point sentir les piqûres des taons ;\n\nEt la mer, entendant mugir à sa surface,\nSe rappelle le temps mythique où dans l'espace\nSonnaient éperdûment les conques des tritons.\n\n\n                     XXIX\n\n          INVASION DE BARBARES\n                                                  U.   CHECA.\n\n\nSur leurs chevaux nerveux qui soufflent des fumées,\nEn un vol furieux, du fond de l'horizon,\nLes Gaulois, précédés dun immense frisson,\nPoussent les éclaireurs hardis de leurs armées.\n\nSous leur casque de fer ils rient des renommées\nDe ces Latins fleurant l'encens et l'oraison;\nEt leur pesant galop martèle à l'unisson\nLes routes autrefois aux barbares fermées.\n\nLibres et haletant de venger leur affront,\nPrès d'un temple, en passant, leurs ombres colossales\nNoircissent l'eau qui dort, entre d'énormes dalles.\n\nRome tremble; et l'on voit le premier escadron\nDans ce faubourg désert se ruer en cadence,\nIvre de volupté, de sang et de vengeance.\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "356                       DURENDAL\n\n\n\n\n                             XXX\n\n                           L'OUBLI\n                                                          M.   URGELL.\n\n\n      C'est un vieux cimetière où le passé s'efface,\n      Et sa grille de fer est roui liée à jamais.\n      La terre y fait pousser la ronce et les genêts ;\n      C'est un endroit désert où personne ne passe.\n\n      La pluie et l'abandon ont uni sa surface,\n      Les niches dans le mur effritent leurs regrets.\n      — Où sont ceux des remords, où sont ceux des bienfaits ?\n      Nulle main ne saurait vous en montrer la place.\n\n      Le soir tombe. Aucun bruit de cloche ou de troupeaux.\n      Les monts violacés découpent les ifs sombres,\n      Qui, sur le ciel mourant, semblent de noirs flambeaux ;\n\n      Et la nuit franchissant l'enceinte aux blancs décombres,\n      Déroule avec pitié ses lentes nappes d'ombres\n      Sur le sommeil muet et l'oubli des tombeaux.\n\n\n                               L'Abbé H E C T O R H O O R N A E R T .\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "Illustration pour le conte : HET VIZIOEN VAN VREDERICK dePolde Mont\n                   (paru dans: WOORD EN BEELD)\n\n                Dessin d'EDMOND VAN OFFEL.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": ""}, {"page_pdf": 440, "texte": "      INTRODUCTION A LA LECTURE\n        DES MYSTIQUES FLAMANDS\n                                        (Suite) (1):\n\n\n\n\n                                             IV\n\n                   PLUSIEURSécueils guettent  la barque de celui qui\n                 essaie de fixer et la filiation et la caractéristique\n                 et l'influence d'un mystique ou d'une école\n                 mystique. Faut-il traiter ces êtres extraordi-\n                 naires comme l'ordinaire des écrivains? N'est-ce\n                 point pour eux principalement qu'est écrit le\n                 Spiritus ubi vult spirat? Remarquez que nul n'a\nmoins de souci de la forme extérieure littéraire qu'un Ruus-\nbroec ou une Thérèse ; remarquez que plusieurs d'entre eux,\nAngèle de Foligno, par exemple, ou le « bon cuisinier » de\nGroenendael n'ont reçu aucune culture intellectuelle ; remar-\nquez que ces invraisemblables écrivains mettent le même soin\nà cacher les faveurs reçues que d'autres à exhiber les dons qu'ils\ns'attribuent; remarquez enfin que ces œuvres ont l'ordinaire\nfortune d'être considérées par ceux qui pourraient en tirer\nquelque fruit intellectuel, comme des rêves pieux, de dévotes\nhallucinations plutôt dangereuses qu'édifiantes.\n\n (1) Voir les numéros de janvier, février, juillet et octobre 1898, janvier et mars 1899.\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": " 358                           DURENDAL\n\n\n\n   E t , pourtant, il existe des écoles mystiques semblables à ces\ncolonies de muguets que l'on rencontre dans les retraits des\nvallées ombreuses, il existe des influences indéniables de\nlecture ou de relations qui font de tel m y s t i q u e le fils spirituel\nde tel auteur favori ou de tel saint contemporain, il existe en\ndessous du travail surnaturel et divin un fond permanent,\ninsubmersible, indéracinable qui est la race, l'éducation, le\nmilieu, la généalogie, tout cet ensemble de circonstances qui\nrelèvent surtout de la physio-psychologie et donnent à chaque\nvoyant un facies bien caractérisé.\n    Ainsi, quel que soit le travail semblable du laboureur, le\nc h a m p diffère du c h a m p ; quelquefois affleure la roche souter-\nraine; et jamais n'est semblable la moisson de deux terrains\nque chauffe le même soleil et féconde la même pluie.\n   N o u s allons donc essayer d'établir aussi brièvement et\nvéridiquement que possible les origines, les groupements et\nl'influence des mystiques flamands.\n   De tous t e m p s , depuis les époques lointaines de saint Denys\nl'aréopagite, il s'est rencontré des âmes que l'amour de la\nsolitude, l'habitude de la prière, la vie mortifiée et la pratique\nde toutes les vertus chrétiennes rendaient particulièrement\npropres à solliciter d'une façon particulière l'amour et l'union\ndivins.\n   Nos Pays-Bas, couverts d'un réseau serré de monastères,\ndevaient aussi avoir leur riche moisson de moines et surtout de\nmoniales, fleurs éclatantes toutes écloses dans les J a r d i n s de\nl'Époux du Cantique des cantiques. Car c'est ce livre sacré et son\ncommentaire, fait par saint Bernard, que l'on peut considérer\ncomme la tige originelle des Marie d'Oignie, des Christine de\nSaint-Trond, des L u t g a r d e , Julienne et de t a n t d'autres saints\nou saintes qui sont les plus pures gloires du ménologe belge.\nDans ce pays de Liége, qui est comme la terre privilégiée, la\nTerre-Sainte de notre pays, quelle moniale ne trouvait pas\ndans la bibliothèque du couvent un exemplaire du plus fameux\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                        359\n\n\n\nouvrage du plus fameux moine d'Occident? L'on se figure cette\nlecture enthousiaste tombant dans des âmes toutes préparées à\nsuivre le Docteur melliflue, et les ardeurs et les désirs et les\nimpatiences saintes des pieuses recluses.\n   La caractéristique de cette période, qui va jusqu'à l'entrée en\nscène de Ruusbroec, est l'individualisme, si l'on peut affubler\nde ce nom prétentieusement scientifique une série de femmes\nremarquables qui ont ce trait commun, d'avoir par des révéla-\ntions réveillé ou excité la piété des générations qui les ont lues.\n   Depuis Gertrude jusqu'à Brigitte, elles sont toutes comme des\nétoiles qui brillent solitaires et se contentent de briller. Pas\nd'enseignement, pas de code, pas de théologie mystiques. Tout\nsimplement des livres de visions. Et tout cela est écrit en latin,\ndans un style particulièrement impersonnel.\n   Les appeler des mystiques flamands serait improprement\nparler. Elles ne sont ni Flamandes, ni Italiennes, ni Espa-\ngnoles, elles sont bonnement catholiques nées en pays qui\ndepuis est devenu la Belgique.\n   11 est facile dès lors de se représenter l'influence toute\nindividuelle qu'ont exercée ces voyants et voyantes sur les\ntémoins ou les lecteurs de leurs apocalypses. Plusieurs de ces\nœuvres sont demeurées à l'état de manuscrit. Et cela ne tient\npas seulement à la langue employée, langue ignorée de la\ngrande foule, non plus au manque de forme ou style, mais il y\na là-dessous un dessein plus providentiel qui a jeté un voile de\npoussière sur cette Isis catholique. La lecture de ces vision-\nnaires désarçonne en effet deux genres d'esprit — malheureuse-\nment très multiplié — les uns qui croient trop facilement, qui\ncroient tout, les autres, vernissés d'un certain acquis intellectuel,\nqui dédaigneusement sourient ou rejettent. Combien rares les\n privilégiés qui observent le « rationabile obsequium » réclamé\n par saint Paul ! Combien épars ceux qui croient toujours à l'effi-\n cacité de la Parole : quia abscondisti ea superbis et revelasti ea\nparvulis! Combien numérotés — tels les livres rares — ceux qui,\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": " 360                          DURENDAL\n\n\n\n lisant de telles œuvres, font le départ entre la révélation divine\n et la contribution personnelle du voyant !\n    Avec Ruusbroec, il en va tout autrement. Dès qu'il émerge,\n c'est vraiment une école qui s'ouvre, une période qui s'inaugure.\n Il faut remonter jusqu'à Bernard pour rencontrer une pareille\ninfluence, un semblable effort. Et encore, je ne sais si l'illustre\nmoine Bourguignon, au point de vue de la mystique s'entend, a\ncommunié aussi intimement avec l'âme du peuple que le prêtre\nbrabançon. C'est, en effet, au peuple et pour le peuple et dans le\nlangage du peuple que s'exprime notre mystique. Quand vous\nlisez la traduction latine de Surius ou une traduction française,\nil vous semble que rien n'est plus apocalyptique que le Prieur\nde Groenendale, ouvrez son livre, avec son style flamand, sa\njolie langue flamande, son exquise gaucherie de termes\nabstraits, la simplicité des images, parfois même la trivialité\ndes expressions et vous verrez tout de suite quel abîme sépare\nle fameux commentateur du royal cantique de l'auteur des\nNoces spirituelles. Celui-ci traduit pour le peuple en une langue\npatoisante quelques sermons simples, mais réserve pour les\ninitiés, les instruits, les délicats, les intellectuels, dirions nous,\nle fin nard de son miel céleste; celui-là n'en a que pour le\npeuple. Si d'aventure quelque esprit d'élite, Gerson, par exem-\nple, se hasarde à lire une traduction savante de ces ouvrages\npopulaires, ce sera tout dommage pour l'humble ermite de\nVauvert. Il sent presque le roussi, tant dans ce délicat domaine\nde la mystique, c'est un paysan du Danube. Aussi, à la différence\nde Bernard, Ruusbroec fait école. Autour de lui, c'est toute une\npléiade d'écrivains qui visiblement s'inspirent de lui, se font\ngloire de le dire et réalisent après lui son programme : Voir\npour la foule.\n  Car c'est là la caractéristique des meilleurs disciples de Jehan\nde Groenendael, tant de Tauler, que de Jean de Schoenhoven\nou de Gérard-le-Grand, même de Kempis, qui, dans son\nhumilité, ne songeait qu'aux modestes frères de la vie commune,\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                             MYSTIQUES FLAMANDS                      361\n\n\n\nc'est de vouloir s'adresser à la foule, aux petits, aux non-initiés,\nau large vulgaire. Autant, les autres se cachent et n'écrivent\nqu'à contre-cœur par esprit d'humilité, a u t a n t ceux-ci prêchent\net sentent le besoin de se produire en toute humilité. Ce n'est\npas chez eux qu'on lira ces paroles bien un peu dédaigneuses\npar lesquelles Saint-Jean de la Croix ouvre son a d m i r a b l e\nMontée du Carmel : « D'ailleurs mon but principal n'est pas de\nm'adresser à tous, mais en particulier à quelques personnes de\nnotre Saint Ordre, aux religieux et religieuses du Mont-Carmel,\nqui m'ont prié d'entreprendre ce travail. Ayant le bonheur\nd'être déjà dépouillés des biens temporels, ils comprendront\nmieux cette doctrine de la nudité d'esprit » (1).\n   Comparez avec le prologue du Tabernacle spirituel de notre\nRuusbroec : « T o u s les hommes doivent courir la course\nd'amour, soit vers Dieu, soit vers les créatures. E t il n'y a pas\nde chose qui soit si rapide et si subtile que la course d'amour.\nC'est pourquoi nous devons tous voir et nous éprouver, si\nvraiment nous courons vers Dieu, parce qu'alors — suivant la\nparole de saint P a u l — nous posséderons quelque chose; ou\nvers les créatures, et alors nous nous trompons parce que ce que\nnous aimons nous échappera. Donc, tous nous devons courir\ndans une direction; donc, il est bon que tous nous ordonnions\nnotre course conformément à l'enseignement de l'apôtre : courez\nde telle sorte que vous possédiez. C'est que je vais vous\nexpliquer par l'image de Moïse, e t c . . » (2).\n   Comparez encore le point d'orgue que voici du grand maître\nespagnol avec une des plus belles pages de notre maître\nflamand : « J'hésitais à parler de cette aspiration de Dieu ;\nréflexion faite, je n'en parlerai décidément pas, parce que je\nvois à n'en pouvoir douter, que cela m'est impossible, et que\ncette faveur a d m i r a b l e , si j'en disais quelque chose, paraîtrait\ninfiniment au dessous de sa réalité. P a r l'aspiration que Dieu\n\n (1) JEAN DE LA CROIX, Montée du Carmel, Prologue, circa finem.\n (2) De Ghecstelyke Tabernacule, Prologue § II.\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": " 362                                 DURENDAL\n\n\n\nproduit dans l'âme au moment où s'accomplit le réveil qui lui\ndonne une si sublime connaissance de la divinité, il lui com-\nmunique le Saint-Esprit selon' la mesure de cette connaissance\nqui l'absorbe profondément, et il l'embrase d'un amour d'autant\nplus délicieux qu'il est à la hauteur des merveilles dont elle a\nété témoin. Cette aspiration étant remplie de biens et de gloire,\nle Saint-Esprit en comble l'âme à son tour, et par là il la\npénètre tout entière d'un amour tellement ineffable, qu'il est\nau dessus de toute gloire et de tout sentiment; c'est pourquoi\nje n'en dirai rien (1).\n   Et voilà! le saint ferme la porte de sa cellule en nous disant :\nbonsoir. Et pendant que de l'autre côté il y a quelqu'un qui\nbrûle et se liquifie d'amour, qui s'absorbe en Dieu, s'y plonge\net s'y délecte, nous malheureux, nous nous morfondons devant\nl'huis dans le froid et la glace de nos cœurs mondains et nous\nattendons vainement qu'on nous jette quelques rayons rouges,\nquelques étincelles pour nous enflammer, ou du moins quelques\nmiettes de ce repas divin pour assouvir notre faim de Dieu.\n   C'est une doctrine ésotérique. Elle a ses mystères et ses\ninitiations. Commencez par une nuit obscure, nous crie le\nmystique espagnol, et Dieu vous sera aurore. L'humble et\nmansuéte chapelain de Sainte-Gudule nous sera plus clément.\nIl entr'ouvre la porte et nous reprend juste au point où l'autre\nJean nous a planté là : « l'autre don du Saint-Esprit est le don\nde sagesse, saveur très douce que nous goûtons à la cime de\nl'âme et qui pénètre l'intelligence et la volonté dans la mesure\noù ces facultés se recueillent en ce lieu élevé. Cette sagesse ou\ncette saveur immense et inépuisable sort du fond de l'âme juste,\npour se répandre jusqu'au plus intime de nos puissances selon\nleurs capacités, et même dans la partie sensible qu'elle réjouit,\npar une touche délicate ; les sens extérieurs, l'ouïe et la vue,\nprennent aussi plaisir dans les beautés de la nature et dans\n\n\n (1) La vive flamme d'amour, de SAINT-JEAN DE LA CROIX, Conclusion.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                       363\n\n\n\ntoutes les choses que Dieu a faites pour l'homme. Cette divine\nsuavité et par son immensité bien au dessus de notre esprit,\nc'est l'Esprit-Saint, amour incompréhensible de Dieu, qui nous\nest communiqué ; ses dons sont créés, finis, mesurés, mais\nparce que nos puissances sont suspendues et attirées vers Dieu,\nelles sont toutes remplies de ces effluves divines et elles\ndébordent. Or, Dieu le Père élève l'âme recueillie à cette\nunion fruitive, il lui accorde cette haute contemplation dans la\nperte et l'oubli d'elle-même, ce qui lui mérite d'être le trône et\nle repos de Dieu; le Fils, Verbe divin et Éternel, éclaire\nl'intelligence de sa propre lumière, afin que l'âme puisse con-\ntempler Celui dont elle jouit ; enfin, l'Esprit-Saint vient enrichir\n]a volonté qui tient en elle toutes nos facultés groupées dans\nl'unité, afin que l'âme puisse connaître, goûter et expérimenter\ncombien le Seigneur est bon. Cette suavité est si grande et si\nimmense, que pour ceux qui la goûtent, le ciel, la terre et tout\nce qu'ils contiennent semblent disparaître et rentrer dans le\nnéant; les délices de cette suavité se font sentir, en haut, en\nbas, au dedans, au dehors, tout le royaume intérieur de l'âme\nen est pénétré. Dès lors l'âme contemple d'un regard avide cette\ncette divine simplicité, d'où découlent de si grandes délices.\nC'est le point de départ d'une nouvelle lumière. Néanmoins,\nl'âme sait qu'elle ne pourra jamais ni saisir, ni connaître\nparfaitement cette simplicité suave, car c'est par une lumière\ncréée qu'elle contemple. Toutefois, sa joie est immense et elle\nse sent défaillir sur les hauteurs de sa contemplation ; trans-\nformée par cette immense clarté, elle ne peut détacher ses\nregards des objets incompréhensibles qui lui procurent un si\ngrand bonheur. — L'âme fidèle à la contemplation en Dieu\ns'élève par le don de sagesse, lumière créée, et par des espèces\nintelligibles supérieures, éprouve bientôt des effets merveilleux\nqui la remplissent de joie. Elle comprend que Celui qu'elle\naime est immense, et qu'aucune créature ne peut le connaître\ntel qu'il est en lui-même ; elle voit qu'il est si sublime qu'aucun\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "  364                                DURENDAL\n\n\n\n esprit ne peut l'atteindre, qu'il est tellement simple que toute\n multiplicité a en lui son commencement et sa fin ; elle con-\ntemple tout en lui : beauté..., richesse..., magnificence..., vie...,\nvictoire..., couronne..., santé..., paix..., sécurité..., béati-\ntude..., consolation..., suavité..., joie..., jubilation..., récom-\npense. .., ferveur..., puissance..., divinité..., éternité..., bonté...,\nlibéralité..., charité..., noblesse..., pureté..., fécondité...,\nvertu..., sagesse..., stabilité..., vérité..., fidélité..., sainteté...,\nchaleur..., lumière.., satiété..., force..., justice..., toutes ces\nperfections lui apparaissent éclairées par une lumière divine ;\nce ne sont cependant que des espèces intelligibles très parfaites,\nc'est-à-dire des formes créées à l'image et à la ressemblance de\nDieu. Ces formes ou espèces calquées sur la nature divine,\nviennent du fond de l'abîme immense où Dieu habite, et y\nconduisent l'âme qui les a reçues. Cette contemplation a des\nlimites, car Dieu est essentiellement simple et incompréhen-\nsible » (1).\n   Et c'est bien dommage que l'on ne puisse pas citer ces\nmerveilleux chapitres — comme il en affleure dans chacun des\ntraités de notre Ruusbroec — dans le texte original ; alors bien\nplus apparaîtrait la vérité de notre affirmation : c'est du\nmysticisme exotérique. Avec la profondeur dans la pensée, la\ndéconcertante subtilité de l'analyse marche de pair une telle\nsimplicité dans la forme, qu'il semble qu'on n'a qu'à étendre\nles bras pour saisir le grand secret divin.\n   N'est-ce pas — soit dit en passant — le même charme infini\nqui vous pénètre quand vous lisez l'Imitation, cette dernière et\ntrès brillante fleur ascétique florie sur la tige plantée dans la\nforêt de Soignes? Simplicité de moyens, sublimité du but;\nnaïveté du style, profondeur de la pensée? L'on a la sensation\nd'un gosse de village qui, dans une langue rustique, vous\ndéveloppe le catéchisme de l'ascèse.\n\n (1) Le Royaume des Amoureux divins, ch. 33 et 34.\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                            MYSTIQUES FLAMANDS                                365\n\n\n  A part, le bon cuisinier, nul dans l'école que Ruusbroec a\nfondée et qui se réclame de lui, ne possède à un degré aussi\néminent que le m a î t r e , cette t r a n s p a r a n t e clarté du verbe.\n   Son souci de la clarté va si loin que lorsque les chartreux de\nHérinnes envoient une députation lui d e m a n d e r l'explication\nde certains termes obscurs du « R o y a u m e des A m o u r e u x » ,\nd'abord Ruusbroec m o n t r e son chagrin que ce livre ait vu le\njour, ensuite il promet d'en écrire un autre, qui sera « L e pro-\nphète Samuel », pour expliquer le premier.\n   Dans cette anecdote littéraire mise à jour par le savant\nchanoine David, (1) nous avons tous les éléments de justification\nde notre thèse; le fait de la publicité, l'immense succès des\nlivres parus comme subrepticement et la préoccupation\nd'instruire, qui fait oublier l'humilité fondamentale.\n   Tous ses disciples sont trop savants, ont trop lu dans les\nlivres et trop peu dans la contemplation de la L u m i è r e incréée.\n   L'humble frère d'Agnetenberg connaît Aristote (Imit. I, 2 XI),\nOvide (Ibid, XIII, 56.57), Senèque (Ibid, XX, 14.15), L u c a i n\n(Ibid, i n , 24), S a i n t - T h o m a s (Ibid, IX, 13), Saint-Augustin (Ibid,\n1, 2 et passion), Saint-Bernard et d'autres encore. L e pieux\nPrieur de Vauvert ne connaît rien. O n a m ê m e pu soutenir\nqu'il ne savait pas le latin. Sa bibliothèque n'a qu'un seul\nlivre : les Saintes É c r i t u r e s .\n  Tous les autres disciples de Ruusbroec ont encore plus que\nThomas de Kempen le curieux défaut d'être des lettrés. Scoen-\nhoven est maître es arts, Tauler est un grand théologien,\nDenys-le-Chartreux est une encyclopédie du siècle.\n  En ce sens, l'on peut dire que Ruusbroec est seul. Il rayonne\ncomme un soleil entouré de ses satellites.\n  Car si Jean d'Afflighem, le bon cuisinier, est aussi naïf, il est\nà cent lieues de suivre le maître dans son haut vol d'aigle apo-\ncalyptique. Il suffit de comparer la page que nous avons citée\n\n (1) Maatschappij der Vlaamsche bibliophilen, 3 e serie, n° 1, Voorrede IX.\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": " 366                         DURENDAL\n\n\n\n avec telle autre au choix prise dans Denys l'aréopagite qui est\nconsidéré généralement comme le plus profond des docteurs\nmystiques. Prenons, par exemple, celle où le moine grec explique\nla fameuse ténèbre mystique :\n   « L'obscurité divine n'est autre chose que cette inaccessible\nlumière dans laquelle il est dit que le Seigneur habite. Bien\nqu'elle soit invisible, à raison de ses lumières éclatantes, et\ninabordable à cause de sa surnaturelle clarté, néanmoins, qui-\nconque a mérité de voir et de connaître Dieu, repose en elle, et\npar là même, qu'il ne voit ni ne connaît, il est véritablement en\nCelui qui surpasse toute vue et toute connaissance.\n   Alors délivrée du monde sensible et du monde intellectuel,\nl'âme entre dans la mystérieuse obscurité d'une sainte igno-\nrance, et, renonçant à toute donnée scientifique, elle se perd en\nCelui qui ne peut être ni vu ni saisi ; tout entière à son souverain\nobjet, sans appartenir à elle-même ni à d'autres ; unie à l'inconnu\npar la plus noble portion d'elle-même et en raison de son renon-\ncement à la science; enfin, puisant dans cette ignorance absolue\nune connaissance que l'entendement ne saurait conquérir...\nNous ambitionnons d'entrer dans cette obscurité très lumineuse\net de voir et de connaître, précisément par l'effet de notre aveu-\nglement et de notre ignorance mystique, Celui qui échappe\nà toute contemplation et à toute connaissance. Car c'est vérita-\nblement voir et connaître, c'est louer l'infini d'une façon surémi-\nnente, de dire qu'il n'est rien de ce qui existe.\n   Les ténèbres se dissipent devant la lumière, surtout devant\nune abondante lumière ; l'ignorance se corrige par les connais-\nsances, surtout par des connaissances variées. Il n'en est pas\nainsi de l'ignorance mystique, qui n'est point une privation,\nmais une supériorité de science. Dites donc, et c'est vrai, que\nla lumière réelle n'est point aperçue de ceux qui en jouissent et\nque l'ignorance qui est selon Dieu ne va point avec la connais-\nsance des créatures. Ainsi, ces sublimes ténèbres sont inacces-\nsibles à toute lumière et elles éclipsent toute science. Et si, en\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "                              MYSTIQUES        FLAMANDS       367\n\n\nvoyant Dieu, on comprend ce que l'on voit, ce n'est pas Dieu\nqu'on a contemplé, mais bien quelqu'une des choses qui sont de\nlui, et que nous pouvons connaître. Pour lui, supérieur à tout\nentendement, à toute existence, il subsiste suréminemment, et\nil est comme d'une manière transcendante ». (1)\n   C'est ce merveilleux mélange de simplicité et de profondeur,\njoint à l'exotérisme de la doctrine qui ont fait au prêtre braban-\nçon cette influence qui n'a d'égale que l'oubli et le dédain dans\nlesquels il est relégué aujourd'hui. Le père Chocarne va jusqu'à\nécrire que la célèbre école mystique espagnole est fille de l'école\nde Groenendael, (2) Certes, c'est une tentation d'accepter l'affir-\n mation du savant dominicain. On voudrait croire que Charles-\n Quint n'a pas seulement transporté à Madrid les œuvres d'art\n de notre incomparable pays, que non seulement cette puissante\n Maison de Bourgogne a véhiculé tra los montes la prépondé-\n rance politique, mais encore que les écrivains mystiques, chéris\net lus et relus par les gentilshommes gantois, ont fait germer en\nterre péninsulaire une nouvelle école qui continue celle de\n Groenendael comme Morales continue van Eyck.\n   Mais c'est une pure tentation.\n   QuegrâceàlatraductiondeSurius,l'on ait lu dans les couvents\nespagnols les œuvres de Ruusbroec, c'est possible, c'est même\nprobable; que le génie religieux espagnol ait vibré à l'unisson\nde l'âme flamande, rien de plus explicable; mais partir d'une\nsimple hypothèse pour rabaisser l'inspiration d'un Jean de la\nCroix, d'un Alcantara, d'une Thérèse, c'est tomber dans l'un\ndes écueils que je signalais tout à l'heure. Il faut n'avoir pas\nlu comment les mystiques de premier ordre composaient leurs\nlivres pour soutenir une semblable thèse. Toutes ces vies extra-\nordinaires et authentiques protestent contre ce rationalisme\nabsurde. Car ou bien il faut croire leurs historiens et admettre\nqu'ils ont écrit à la façon de Jean à Pathmos, ou bien il faut\n\n  (1) Théologie mystique, C L et II, Trad. Darboy.\n  (2) Introduction aux œuvres de Saint-Jean de la Croix.\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "  368                                   DURENDAL\n\n\n\nbiffer le surnaturel et dire que Ruusbroec a écrit parce que les\nlauriers de maître Jean Eckhart l'empêchaient de dormir.\n    L'on peut accepter cette manière de voir pour les mystiques\nde second ordre, ceux qui glanent à la suite des maîtres. Ainsi,\nque le Prieur de Groenendael ait donné le ton à tous les\nmystiques de nos pays jusqu'au m o m e n t de leur disparition,\ncela est incontestable. T a n t ceux qui ont fleuri chez « les frères\nde la vie commune », les Gérard Groot, Kempis, M a u d e ,\nPeters, que ceux qui ont brillé dans d'autres ordres religieux,\nPierre de Herenthals chez les norbertins de Floreffe, H e r p h i u s\nchez les franciscains de Malines, Denys-le-Chartreux ou Dor-\nlant du même ordre, tous reconnaissent aussi bien que les\ni m m é d i a t s disciples du P r i e u r leur simple ambition de le com-\npléter, de l'expliquer ou de le continuer.\n   E t précisément, c'est chez eux, chez ces écrivains très pieux,\ntrès savants, que nous rencontrons cette théologie m y s t i q u e ,\nqui n'est plus une révélation mais un art. Elle est quelque\nchose de plus cette théologie, elle est un lit de Procuste dans\nlequel on a voulu absolument couchep les inspirés, les vision-\nnaires, les aigles. C'est de cette barbare opération que notre\nRuusbroec est sorti tout perclus de panthéisme et d'incohérence.\nT a n t d'expressions inexactes, t a n t de divisions qui ne divisent\npas, d'explications qui attendent leur complément! C'est un\ntravail d'Hercule auquel se sont attelés de très sérieux écrivains\nque de vouloir mettre d'accord avec eux-mêmes d'abord et avec\nles autres ensuite, les grands maîtres de la m y s t i q u e . (1)\n  Non, non, pour lire, pour savourer, pour bénéficier de ces\nprophètes de l'au-delà, il ne faut point un scalpel ou u n micros-\ncope, mais l'oeil simple, et la foi et le désir de mieux aimer\nCelui qui nous a i m e . Nous faut-il un botaniste pour admirer et\n\n\n   (1) Pour connaître le système (?) de Ruusbroec cfr. la savante étude de M. Auger sur\nLes Mystiques des Pays-Bas, celle de M. Schmidt. dans Les Mémoires de l'Institut de\nFrance. — Pour apprécier les difficultés d'une œuvre mystique scientifique cfr. le R. P. Pou-\nlain : Les desiderata de la mystique.\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                              MYSTIQUES FLAMANDS                                     369\n\n\nflairer une violette? Avons-nous besoin d'un chimiste pour\ngoûter le cristal qui goutte d'un rocher? Que nous importe que\ncet état d'oraison soit le troisième ou le cinquième, que cette\nvision soit intellectuelle ou affective! T o i l e , lege. Voici le mer-\nveilleux petit livre que nous butina sur les fleurs célestes\ntelle ou telle abeille. Prenez-le et lisez t o u t b o n n e m e n t et\nlaissez vous aller, comme un enfant, « dans la couche qui\ntremble », aux douces émotions, aux chastes désirs, aux meil-\nleures pensées que suggèrent ces pages paradisiaques.\n\n\n  (A                     suivre.)                     L'Abbé P A U L        CUYLITS.\n\n\n\n\n  En finissant ce long avant-propos, je m'aperçois que le titre en est fort défectueux. Cela\naurait dû s'intituler : Introduction à la lecture du mystique flamand. Et c'est bien ainsi;\nRuusbroec est le mystique flamand, comme Denys le mystique grec et Thérèse la mystique\nespagnole — par excellence.\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": "        C h a n s o n Voilée\n                                       A   EDMOND   RASSENFOSSE.\n\n\n\n    Ecoute-moi : l'heure est divine,\n    Un peu de ton rêve s'incline\n    Vers mon cœur qui t'avait cherché\n    Depuis le jour où je vis luire,\nParmi les fleurs d'avril où tu t'étais caché,\n    Comme une étoile, ton sourire.\n\n\n    Ma tristesse s'effeuille enfin\n    En écoutant le Séraphin\n     Qui te guide à travers les roses\n     Préluder dans la fin du jour,\nSur sa lyre où se joue un rayon tiède et rose,\n    Aux ineffables chants d'amour.\n\n\n     D'où viens-tu, cher enfant des songes ?\n     En tes yeux où mes regards plongent,\n     Je vois passer, main dans la main\n    Et chevelures emmêlées,\nLe vieil Hier et le miraculeux Demain,\n     Captifs de tes chansons ailées.\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                CHANSON    VOILÉE                 371\n\n\n\n     D'un geste où je cherche un aveu,\n      Tu m'offres la paix du ciel bleu\n     Et l'inquiétude du monde\n     En vaporisant sur la mer\nL'étoile de tes yeux dont la lumière inonde\n     De rayons d'or, le gouffre amer.\n\n\n    O doux émoi! Mon âme effleure\n    Tour-à-tour le passé qui pleure\n    Et l'avenir qui me sourit ;\n    Mais pour que je te sois fidèle,\nCher enfant inconnu, mystérieux esprit,\n    Ah, donne-moi des ailes!\n\n     Tu t'éloignes : Pourtant je suis\n     Ton ombre immense dans la nuit\n     Qui l'accueille comme une amie ;\n     Ma voix se tait, mon rêve dort\nEt tandis que j'écoute au loin chanter la Vie,\n     Je te bénis, Ange de Mort.\n\n\n                                    GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "Le Pélerinage de Bonheur\n\n                                        I\n\nA                   Thourout, le 31 décembre vers la fin de la soirée. La veillée\n                     du jour de l'an prolonge un peu de cette vie dont chaque\n                     instant, chaque geste, devient significatif par la solitude\n                     et le silence qui les mettent en valeur. Dans la houle\n                     d'un pré ou d'une grande ville, ne se distingue plus\n                     chaque fleur ou chaque existence; ici, comme dans le\n                     jardin que peignirent les primitifs, chaque être dit de tout\n                     lui-même le moment qu'il enferme.\n   C'est le mystère du rite s'appliquant à une cité entière. L'usure du nombre\net du temps atténue les gestes de vie; alors, pour que leur efficacité persiste\nen direction, l'humanité, dans un souffle divin, choisit les plus graves pour\nles élever sur les trois marches d'autel, dans l'air renouvelé d'encens, la\nlumière consacrée des cierges, le prosternement des âmes et des corps par\nle silence et le recul. Un mystère pareil donne une vertu décisive au geste\nde la petite ville transfigurée de calme et de nuit. Tout à l'heure, dans\nl'église, les choses luisaient renouvelées d'une lustration comme les âmes\nréconciliées. Tout l'accueil de nouveauté est dans la pureté claire des\néglises en Flandre, aux vigiles de fête ou les samedis, vigiles virginales du\njour divin. Les linges d'autels ont des phosphorescences; les lampes rallu-\nmées semblent des étoiles, animent des reflets sur les cuivres usés de poli,\nsur les argentures du tabernacle et des images saintes, le dallage moite est\nde velours. Comme après la pluie dans l'air pur, brillent les feuilles lavées,\nle décor de fête attend en promesse de renouveau, dans la transparente nuit\nqu'il constelle de blancheurs lactées et de flammes douces.\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                     LE PÉLERINAGE DE BONHEUR                             373\n\n\n   La maison de Dieu étend la loi de sa grâce aux maisons des hommes.\nPartout le grand nettoyage les a comme renouvelées par un baptême qui les\nfait mieux elles, dégage leur expression de la fatigue coutumière, avive\nl'usure, cette ride admirable des choses, y gravant leur âme comme poul-\nies visages. La joie des enfants accompagne en mystère la grâce de jeunesse\nrevenue à la demeure qu'ils enchantent secrètement comme des gnomes bien-\nfaiteurs. Partout les carrelages rouges éclatent sous des floraisons de sable\nfraîchement semé; les vitres luisent et le claquement activé des sabots\nsemble un tictac de moulin. Il faut se hâter, voici que les fenêtres vont se\nclore. Les « magasins », en leur artificiel de luxe, sont encore dominés par\nles boutiques avec l'intimité simple dont s'exprime, comme directement,\nla vie de relation des hommes entre eux et avec la nature. Un « endiman-\nchement » préside qu'on dirait d'enfants très sages; sur la pauvreté ordinaire,\nles objets de cadeaux se marquent mieux. Les très petites boutiques, à la\nvitrine basse, alignent sur des assiettes de paysans, des sucreries pareilles à\ncelles que faisaient les mères de jadis pour les grandes fêtes d'enfance : la\nSaint-Martin, la Saint-Nicolas, Noël, la Mi-Carême. Des sucres coulés\nrouges semblent contenir de la flamme et du vin en des formes d'animaux\net d'anges. Les boulangeries surtout attirent par le primordial symbole\neucharistique; les pains de travail y sont cachés par l'entassement du\n\" Koeke-brood \" le gâteau, pain de bonheur. Parmi les faïences, les terres\nvertes vernissées, les terres brun-noir, les grès bleuâtres, d'étranges petits\nsabots de Noël en porcelaine montrent, au milieu d'enjolivements bleu et or,\nle « Petit-Jésus » qui nous fut donné il y a huit jours. Projetant en une mater-\nnité leur douceur grave sur les objets neufs mais pas nouveaux, il est encore\ndes choses d'autrefois : des fenêtres à petites vitres irisées, des poutres\napparentes, des cheminées à manteaux, sommées de rosaces d'assiettes; des\narabesques ondulantes, féminines, de moulures « rococo ». L'effort\nd'avenir, inquiétude et supplice des grandes villes, ne se révèle guère que\ndans un magasin de poteries flamandes artistiques. Mais sur cette paix,\nl'avenir, le vouloir du temps, plane encore. Il tombe de dessous la croix\néternelle, de l'horloge au geste fatidique; et la tour enveloppée de nuit\n1'exhale par une voix impérieuse de cloches. D'être si calme, la vie recevra\nmieux le frissonnement d'en haut; nulle part elle n'est plus attentive, nulle\npart ne sera mieux attendue l'heure nouvelle, l'an nouveau. Il semble que\nce soit pour cela le silence que chaque bruit léger, individuel, augmente\ncomme les chutes de pierres font mesurer la profondeur des puits : — rare\nchanson d'ivrogne; accords tristes d'accordéons, pas furtifs, préludes grêles\ndu silence total.\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "  374                             DURENDAL\n\n\n\n  Et voici l'admirable invention des simples. Nous irons en pélerinage\nvers elle. Nous irons la chercher, l'heure et le bonheur qu'elle souhaite;\nnous irons la chercher d'où elle vient, pure en la grâce de sa source, loin\nde la ville et des hommes, loin dans les ténèbres vers une lumière sacrée.\n\n\n                                       II\n\n   Dans les rues étroites mais qui sans peser abritent, seulement, à cause\ndes maisons basses; sur le pavé raboteux, des passants paraissent, sortis\ndes demeures closes alors que chacun s'y retire et orientés vers une\ndirection unique. En eux s'affirme, de la sorte, le but distinct, ajouté\nà l'ordre étroit de la rue, comme un sursaut vers son au-delà de mystère.\nLes lanternes d'un éclairage primitif conduisent dans l'allongement\nonduleux d'un faubourg, rue d'Ostende, aux maisons comme envahies,\ndiminuées, bientôt par l'espace champêtre, plus petites, presque chaumières,\navec le toit brisé, les volets anciens, la porte coupée, des précieuses\nmaisonnettes brugeoises.\n   Voici que la rue cesse avec les pâleurs rougeâtres des lanternes, nous\nlivrant à une longue route droite et large, une drive, dans l'Espace et dans\nla Nuit, selon notre dessein. Redisant ce dessein, des ombres pareilles\nà nous-mêmes, sorties également de la ville, de la vie, cheminent plus nom-\nbreuses avec parfois un murmure de voix balbutiantes, comme la parole en\nrêve, comme le verbe de nuit.\n   Maintenant ils règnent sans limites autour de nous, la Nuit et l'Espace,\nglorifiés l'un par l'autre; ils nous ont reçus et pénétrés, envahis doucement\net irrésistiblement, comme un bain d'ombre froide, plein des haleines\nd'horizon et des moires lunaires. Derrière nous, la flêche, celle qui porte la\noroix et se marque du cadran, s'aperçoit encore au-dessus de la ville\ndiminuée; elle semble nous envoyer le geste de son espoir, le rappel des\nheures imminentes. Il manque la neige pour une nuit plus complète d'être\nplus blanche et bleue ; la neige, écume sur les routes du flot sombre, et silence\naccru, mangeant le pas. Les échappées de perspective se multiplient; les\ntrembles en procession d'un hiéroglyphe de tempête dominent les chênes\nencore noirs et dentelés de feuillages morts. En clartés d'yeux, des lumières\nveillent dans les fenêtres des chaumières, rapprochées au bord de la route;\nune silhouette d'auberge ancienne tend un long bras de fer qui porte\nau-dessus du chemin une lanterne à l'huile. Les lampes du ciel étincellent\nautour de la triade des Rois et du septenaire vol d'ange de la Grande-Ourse.\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                      LE PÉLERINAGE DE BONHEUR                             375\n\n\n   La curiosité disparue devant l'émoi grandissant, le paysage se simplifie\nencore dans nos yeux selon la loi des paroxysmes lumineux ou sombres\nde midi ou de minuit, des absolutismes d'exister : Amour, terreur, espoir,\nvoyant tous pour la vision une. Il n'y a pas bien longtemps que l'on\nmarche; une demi-heure peut-être; cependant, voici toute la profonde\nliberté d'âme qui déjà rend si vibrantes les promenades nocturnes après\nque s'est seulement tue dans les villes la vie du jour.\n   D'ordinaire, l'univers nous oppresse, nous étreint, entre en nous sans\ncesse davantage durant la lutte coutumière; par la magie du noir, un\nrecul s'est fait, nous dégageant. Nous sommes rendus à nous-mêmes; ce\nrecul nous permet de voir enfin notre être et le monde qu'il doit conquérir.\nComme par le mystère de perspective, s'est formée alors la synthèse qui\nsemble accumuler, presser la substance des choses, en exprimer l'essence.\nVraiment, la saveur fraîche de la nuit renouvelle comme un baptême. Non\nla nuit molle des chambres de sommeil, mais la nuit active, nous pénétrant\ndavantage à chacun de nos gestes, à chacun de nos instants. Y dormir, c'est\nla sentir glisser sur soi comme glisse sur 1'âme la pensée non-voulue,\naccomplie ; s'y mouvoir, y vivre, c'est la pensée qui se réalise ainsi en tout\nnotre effort alerte et grave de marche. Nous ne nous rappelons plus les\njours à cause de cette saveur de ténèbre. Et le songe qu'elle nous apporte,\nl'ivresse de son eau noire, vraiment rêve, comme il fallait, l'essence de la vie,\nlaquelle est le bonheur. Notre route n'est plus le pélerinage eoutumier à\ntravers la chanteuse âme verte des forêts avec son image du chemin d'exis-\ntence; c'est un à-coup, un sursaut d'éveil, un effort par la nuit vers une\nclarté nouvelle. Nous cherchons moins un lieu qu'une heure et un état;\nnous allons vers minuit et le bonheur. Nous voulons jeter nos existences en\nune route rajeunie d'allégresse, au moment précis où l'orbite planétaire\nrecommence et va faire compter un nouveau nombre de temps, irrévocable\nabsolu de chiffre sur nos pauvres livres d'une vie, d'un pélerinage.\n   Minuit, le mystérieux midi des ténèbres, l'angélus noir, non sonné, mais\naussi grand que celui d'or; celui qu'annonce, entre les salutations angéliques\ndu matin et du soir, l'angélus du midi auquel il est contre-partie mysté-\nrieuse comme aussi réalisation. Le souriant soleil divin, dont les cloches\nsaluent la pâle image dans les gloires du jour, vient de se manifester à Noël\npar l'abri maternel de la nuit. C'est elle qui nous appela et nous conduit\ncomme elle garde et berce le Verbe de bonheur, son fils, afin qu'Elle réunisse\ntoute, vie à son Auteur par l'expression suprême de sa MATERNITÉ. Le\ntemps consume nos jours; peut-être n'est-il que le terrestre mode d'usure\nde notre être, notre existence fuyant comme un sang répandu. Seul, le\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": " 376                              DURENDAL.\n\n\n\nMaître des créatures peut, avec la nouveauté irréparable, faire retrouver à\ncelle-ci le bonheur. Efficace d'être reliée à l'Absolu par notre supplication,\nvoici qu'arrivera la nouveauté de l'an; nous-mêmes rendus à nous-mêmes,\npour l'heure que la bénédiction de nos espoirs fera décisive et totale. Nous\nnous cherchons par la nuit dans le bonheur. Nous ayant fait oublier la\npetite vie du jour, elle nous a bercés dans son onde, et après l'éblouissement\ndu noir, nous savons trouver maintenant son mystère.\n   Dans les temps de légende, ce mystère ébahit souvent par les palais en\nlesquels des malheureux perdus au milieu des forêts, étaient accueillis de\nmiracles. Accueil maternel toujours, soit qu'une châtelaine divine appa-\nrut ou se laissa seulement devenir par l'abri d'un foyer familial, tiède\net doux comme les genoux qui bercent l'enfant. — La prière de tous crée\nun pareil gage de bonheur dans la chapelle que cherchent maintenant les\nyeux, à gauche de l'avenue, près de l'ombre dentelée du château historique\nde Wynendaele. Elle doit être là-bas, sous les rangées de trembles qui\ndrapent comme des gazes bleus sur des treillages sacrés d'argent les brumes\nde la prairie. Les pélerins se resserrent presque en une foule pour l'étroite\nallée qui descend longeant le saut-de-loup, gelé en dallage d'étain. On\ns'arrête devant la chapelle, sorte de chaumière-église dans un enclos de\nhaies, sans beauté aucune, mais virtuelle, dressant seulement la croix sur\nle ciel stellaire rayé de ramures. De la foule calme monte toujours, murmure\nde flot nocturne, le balbutiement de rêve des ave.\n   Et de la nuit, de l'éloignement, du pélerinage accompli, revient irrésistible-\nment accrue, l'attente, l'attente, désir de l'heure. Son frémissement passe\ndans le vent, fait palpiter le cœur. C'est de lui que tremblent les étoiles, et\nil semble que venue de plus haut qu'elles, l'approche des douze coups de\ncloches fasse déjà trépider le ciel et la terre également bleus, noirs, et\nconstellé d'astres ou de clartés. — Voici; soudain. C'est un frêle appel, qui\ndécide, et un mouvement de la foule. Un homme délégué de tous, choisi\npar un usage traditionnel, est agenouillé derrière les grilles du sanctuaire,\ndans laclarté blonde des cierges où se distingue une toute petite statuette d'or,\ncomme l'angélus, comme les paroles qui disent la maternité du bonheur.\n   Il récite le pater et l'ave, cinq fois, selon le nombre des signes qui\nécrivirent, dans la chair eucharistique, l'alliance de Dieu et des hommes;\npuis les litanies dont les symboles se groupent en couronne pour la\nMaternité, souveraine d'être virginale et divine, la Maternité, douceur des\nchoses et providence suprême du Seigneur. C'est elle qui nous a ouvert\nl'an nouveau, comme on donne une nouvelle vie; elle qui magnifia du\nmystère universel, l'amour qui fait tout espérer d'une mère. En une sorte\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "                      LE PÉLERINAGE DE BONHEUR                                   377\n\n\nde fatigue, de rassasiement d'âme, avec les à-coups taciturnes de l'âme\nflamande, on s'en retourne aux demeures des homrnes, pour les jours et la\nvie dont on est venu boire l'essence à sa source par le pélerinage vers\nminuit et le bonheur.\n\n\n                                         III\n\n\n   Des simples ont, de la sorte, inventé le remède d'une dramatisation\nmagnifique pour la crainte des affinés, la moderne crainte d'avenir. Encore\nque d'analogues exquisités d'âme soient traditionnelles, le pélerinage de\nnuit à Wynendaele est d'origine contemporaine; l'instinct populaire sut, en\nla sécheresse aride des jours de naguère, égaler la richesse psychique\nmédiévale. Nous devons (1) à M. l'Abbé Ern. De la Fontaine, vicaire à\nThourout, la communication qui suit, pleine d'un charme légendaire, à la\nfois, et vivant. Il y a une quarantaine d'années vivait dans une populeuse\ncommune des environs de Thourout, à Lichtervelde, un honnête mais bien\npauvre rempailleur de chaises. Le brave homme était depuis quelque temps\nsans travail, et, au contact de l'indigence, se ralluma plus vivement son\nespoir en Marie. Il prit une belle résolution. La dernière nuit de décembre,\nil se rendit tout seul à la chapelle de Wynendaele; et là, minuit sonnant, à\ngenoux, il implora la bonne mère de le protéger pendant l'année nouvelle\net de lui faire trouver l'ouvrage nécessaire pour subvenir aux besoins de\nson ménage .. Le pieux ouvrier fut pleinement exaucé. Il ne lui manqua\nplus cette année et dans la suite, ni travail ni pain. Même, plus d'une fois,\nil ne put satisfaire aux demandes et fut heureux de venir en aide à des\ncollègues miséreux en les associant à son travail... Jusqu'à sa mort, il revint\nà Notre-Dame de Wynendaele chaque année à pareille date. Au cours de\nson pélerinage, il se reposa un jour chez un boutiquier de Thourout, qui,\nmis au courant de l'histoire, voulut dorénavant l'accompagner... Bientôt le\n pélerinage était établi . Ce merveilleux document d'âme, plein de la\ngrandeur spontanée des lis, des roses d'eau et des légendes, émergés\n également des profondeurs de la vie, se pourrait commenter de nombreuses\n formes analogues. Partout l'individualisme populaire traduisit jadis délicieu-\n sement la peur et la joie de l'an nouveau et son effort de bonheur dans\n le rapprochement vers l'Absolu personnel. On sait que les sérénades vouées\n par les pifferari aux Madones vénérées dans chaque rue italienne, avaient\n\n  (1) Il y eut d'abord communication de M. le Doyen de Thourout au Congrès Eucharistique\nde Bruxelles en 1898.\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "  378                             DURENDAL\n\n\n\nautrefois chez nous pour équivalent ce grand concert de tous les joueurs\nd'instruments, chanteurs et trouvères, rassemblés dans la nuit de l'an, sur\nla Grand'Place de Bruges, devant la Madone des Halles. La trace de cet\namour flamand pour la couleur, dramatique, mystique, musicale, se retrou-\nverait en bien des villages de Flandre. Il y a une vingtaine d'années, à\nMeulebeke, près de Thielt, les joueurs de trompettes se réunissaient derrière\nle chœur de l'église, dans le cimetière, attendant minuit avec les morts.\nAux douzes coups, des fanfares éclatantes, rouges, saluaient le grand crucifix\ndu chevet, dont le sang renouvelle toute vie, dont l'éternité accomplit\nchaque année de la terre, chaque existence d'homme.\n   L'âme moderne, merveilleux produit d'une culture peut-être sans exem-\nple, caractérise surtout son développement par la totalité. Aussi est-elle\nd'une façon unique sous la domination de l'art, synthèse primordiale. En\ncet art, deux mots ont dégagé une valeur merveilleuse; leurs correspondances\nsuffiraient à faire connaître la vie d'aujourd'hui et de demain : âme et\nbonheur. Pourquoi ce mot d'âme a-t-il tellement envahi notre verbe sinon\nparce que, seul, il comprend tout l'être psychique, aussi bien les efforts de\nnos facultés que les mystérieuses réserves inconscientes pareilles à des\ntrésors qu'un éclat de ferveur peut faire apparaître en écroulements radieux?\nLes termes d'esprit, d'intelligence, de pensée, de sentiment, de sensation,\nimpliquent des facultés et des perceptions restreintes ; seul, le mot d'âme\nprend tout notre être pour le conduire à la totalité de son destin : le bonheur.\nLe mot magique a pris de la sorte en ce rapport une efficacité nouvelle. Il\nest la préoccupation secrète ou manifestée de toute l'âme moderne, des\nartistes, des penseurs comme des abîmes de foules aux courants confus.\n   Les civilisations les plus primitives luttent pour vivre; celles d'un déve-\nloppement supérieur, pour la loi conquise en l'existence et que les décadences\nrenient dans la volupté, qui est une abnégation. Le développement plus\nhaut, gardant tout l'acquit, échappant à la défaillance, cherchera le bonheur,\népanouissement harmonique de tout l'être. De cet épanouissement, l'art\ndonne la tormule, lui qui manifeste la douceur des choses, le paradis de\nbeauté qu'elles portent en elle. Il est la tendresse du monde opposée à la\nrigueur de son destin; la maternité suprême, manifestée par la création\naussi bien que la paternité divine; la nuit bleue qui berce, à côté du jour\néclatant qui suscite. Nous nous trouvons ici devant une vérité unique en\npuissance; d'être naturelle, elle appartient également à l'art qui la contemple\ndans les choses, et au culte, plus heureux encore, qui la révère dans la forme\nultime de la personnalité. L'hyperdulie est la plus haute valeur esthétique\navec le foudroyement du divin. Comme des simples ou des chrétiens, vont\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": "                     LE PÉLERINAGE DE BONHEUR                              379\n\n\nexquisement à un point initial de l'heure vers la Mère divine qui ne peut\nrebuter ses enfants, toute l'âme moderne et chaque artiste savent, dans la\ndouceur des choses, atteindre le bleu manteau maternel et l'émouvoir pour\nsoi. Le temps futur, l'heureuse année, l'ère nouvelle, appartient, par l'art, à\nla maternité suprême, à l'image exquise et miraculeuse d'une mère devenue\nainsi NOTRE-DAME DE BONHEUR. Fait curieux : parmi les innombrables titres\nqui avec la fleur du langage humain ont pendu en guirlandes dans les\nsanctuaires nos extases, nos douleurs et nos vœux, celui-ci est presque\ninconnu, du moins à nos recherches. Seule, la liturgie nous présente\nl'épithète comme l'auréole personnelle de la Mère de Dieu. Beata Virgo\nMaria est, si on peut dire, le titre officiel de Marie dans la prière sacerdotale.\nCe titre de Bienheureuse qui s'applique en hagiographie aux âmes de Saints\ndont la gloire ne nous est pas encore complètement révélée, prend pour la\nVierge un sens unique et merveilleux. Elle est seule bienheureuse avec ce\nDieu son fils qui est Bonheur essentiel parce qu'essentiel Être.\n   Notre-Dame de Bonheur, qui bénit d'humbles âmes de Flandre, soit la\n récompense des croyants et le symbole d'art de tous.\n\n\n                                                              EDMOND JOLY.\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": "         LE         SERVAGE\n                             La Rime est une esclave et ne doit qu'obéir\n                                       Œuvres de BOILEAU-DESPRÉAUX.\n\n\nOù donc m'emportes-tu, Souffle, âme du Poème ?\nNoir ouragan lyrique où la nuée essaime\n    Par vols de strophes en fureur,\nO sombre Esprit de l'Ode, ô chevaucheur d'orages,\nDont l'ombre, épouvantant des océans sans plages,\n    Plane sur des eaux de terreur ?\n\nMa force a trop longtemps souffert l'âpre et superbe\nRébellion de ta folie ardente, ô Verbe!\n     Trop longtemps je fus enivré\nDe ton fracas de bronze où des foudres s'écrasent,\nEt dit déroulement de triomphes qu'embrasent\n     Les feux de ton courroux sacré.\n\nO Nombre ! trop longtemps j'ai laissé mon oreille\nRetentir des échos que ta révolte éveille,\n     Et s'emplir du tumulte armé\nDes rythmes que ta voix jette aux vents de l'espace,\nQuand le rauque aquilon de la parole passe\n     Par l'orgueil des buccins clamé.\n\nAujourd'hui, c'est mon tour ! et l'effort qui te brise\nPèse sur ton effort de toute la maîtrise\n     Sereine de ma volonté,\nEt je veux, opprimant ta sauvage détresse,\nQue ton servage illustre en frémissant caresse\n     Les deux bras qui t'auront dompté.\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "                  LE   SERVAGE                       381\n\n\nLa gloire de tes noms divins en vain flamboie!..\nEt je vais te lier, vivant, comme une proie,\n     A l'arc de fer de mes arçons,\nPour que puissent mes mains, joyeusement cruelles,\nMêler, en se jouant, les pennes de tes ailes\n     Et leurs tempêtueux frissons.\n\nAux crins éblouissants de mon cheval terrible...\nEt rien ne peut reprendre à l'étreinte, insensible\n     Ainsi qu'un et au de métal,\nDes rêts profonds de ma pensée étincelante,\nTon désespoir cabré dont l'horreur s'ensanglante\n     Aux mailles du filet brutal.\n\nAllons! la route ouverte à l'Idée est immense.\nSous les cieux où planait ta royale démence,\n     Marchons ! chercheurs de vérités !\nEt je serai le maître, et tu seras l'esclave\nDe qui la pourpre vive à mes bras quelle lave\n     Mettra des joyaux irrités.\n\nEt si jamais ton obéissance assouplie\nSouffre que, sans péril, ma clémence délie\n     Tes entraves aux lacs d'airain,\nTu marcheras devant mon rêve et dans ma voie,\nVêtu de bronze, armé de fer, drapé de soie,\n     Ainsi qu'un héraut souverain.\n\nTu marcheras, tenant mon cheval par la bride,\nEt quand, porteur du globe et du glaive splendide,\n    Tu t'inclineras devant moi,\nMa face acceptera ton redoutable hommage\nDe ce sourire blanc et lumineux d'image\n    Qui désormais sied à ton Roi.\n\n                       SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "                CAUSERIE                 MUSICALE\n\n\nLes œuvres belges. -- Nikisch et Weingartner. — L'Esthétique de Bach. — Le\n  Temps de Dieu. — La Neuvième Symphonie. — Beethoven et Hugo. — Le\n  dernier livre d'Henry Maubel. — Musique et Poésie. — Le Concert Mottl. —\n  Busoni et Paderewski. — Arthur de Greef. — Le quatuor Thomson. —\n  Léopold Wallner.\n\n\n\n\n                  LES manifestations musicales d'une haute signification n'ont\n                    point manqué cet hiver. Les artistes les plus éminents\n                    désirent se faire connaître à Bruxelles et y recueillir nos\n                    suffrages. A cela rien qui doive nous surprendre. Le\n                    niveau des préoccupations s'est singulièrement relevé\n                    chez nous depuis quelque temps et la Belgique peut être\n                    fière de la place qu'elle occupe en Europe, car elle est\n                    devenue un foyer intellectuel où les élans généreux ne\nfont défaut en aucun domaine de l'activité esthétique et de la pensée.\nToutes les formes d'art y fleurissent, et la musique y a sa place d'honneur.\nEcartons donc cette erreur basée sur la tradition artistique des Flandres\nque les habitants de notre sol seraient exclusivement doués pour la peinture.\nDans le même ordre d'idées on dit que la musique serait le propre de\nl'Allemagne, que l'art oratoire et la perfection de la forme littéraire distin-\ngueraient les races latines et surtout la France. Sans doute la race, le\nclimat, le milieu et la formation historique ont une importance réelle au\npoint de vue du développement artistique et de la civilisation d'une nation,\nmais si la critique peut s'éclairer utilement de ces contingences, comme\nTaine l'a fait si magistralement en sa « Philosophie de l'art », il ne faudrait\npas du moins ériger en obstacles essentiels ces divergences accidentelles et\npassagères.\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": "                          CAUSERIE MUSICALE                              383\n\n\n\n   Dans le superbe mouvement artistique qui se dessine chez nous depuis\nune trentaine d'années, la musique a apporté son contingent précieux.\nParmi les œuvres belges exécutées aux concerts de cet hiver, signalons, de\nTinel, la Kollebloem : œuvrette fraîche et fine, gracieuse comme la fleur\nqu'elle chante, cette page de jeunesse nous apparaît, en ses proportions\nrestreintes, un petit chef-d'œuvre de discrète émotion. Puis, de Gilson,\nquelques fragments de La Captive et la Marche Solennelle, où nous retrouvons\ntoute la richesse orchestrale, toute la science des timbres du jeune maître,\nmais qui pâlissent naturellement à côté du superbe poème dantesque\nFrancesca di Rimini. Rappelons encore la Rhapsodie Wallonne de Théo\nYsaye, œuvre trop peu remarquée et dont la première partie surtout\npossède trois des qualités les plus essentielles d'un poème musical : la\nsincérité du sentiment, la puissance du coloris et l'art du développement.\nQuant à la Princesse d'Auberge de Blockx, œuvre incontestablement originale,\nayant de remarquables qualités de puissance et d'éclat, mais malheureuse-\nment monochrome, elle a été desservie par le livret, comme l'a si\nvigoureusement constaté, en un précédent article, notre cher ami et colla-\nborateur Charles Martens.\n  Les capellmeister Nikisch et Weingartner ont excité tous deux un\nenthousiasme à peu près général dans l'exécution des mêmes œuvres et\nmalgré des qualités essentiellement différentes, le premier plus contenu,\nplus subjectif, par conséquent aussi plus fantaisiste, le second plus vibrant,\nplus rythmé, plus simple et plus classique. D'une manière générale Wein-\ngartner peut être considéré comme le véritable, le pur interprète de\nBeethoven, parce qu'il est admis que Beethoven doit être interprété d'une\nseule manière, la manière traditionnelle. Cela n'empêche que dans l'im-\nmortel andante en la bémol de la Cinquième Symphonie, Nikisch a su\ntrouver des accents autrement profonds, pénétrants et poétiques.\n   Mais il nous tarde d'arriver à la grande œuvre de Bach, à la Gottes Zeit\n(Le Temps de Dieu), exécutée au Conservatoire sous la direction de notre\neminent Gevaert. Bach est un de ces génies qu'on admire sans restriction.\nDotant la musique d'un nouveau langage, créant d'un seul jet une forme\nd'art parfaite, son œuvre fondamentale et féconde contient en germe le\nmerveilleux épanouissement de l'art des sons au XIX m e siècle, mais si elle\nen est la source et comme le premier point de départ, elle demeure néan-\nmoins si grande qu'on ne l'a pas encore surpassée. Il en est ainsi pour tous\nles puissants initiateurs d'art. A l'origine de toute littérature, de toute\ngrande évolution intellectuelle, se trouve un de ces génies qui, plus grands\nque nature, nous apparaissent comme les types radieux, transcendants,\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "  384                                 DURENDAL\n\n\n\ninégalés du peintre, du poète, du musicien : Homère, Dante, Léonard,\nMichel-Ange ou Shakespeare. Et comment expliquer cette apparente ano-\nmalie qui semble contredire la loi éternelle du progrès? N'est-ce pas que\nl'art est d'autant plus grand qu'il est plus simple, simple en son fonds, en\nsa forme, en ses procédés et que cette simplicité, élément essentiellement\nconstitutif de la grandeur se retrouve surtout aux débuts, avant que les\nraffinements et l'ingéniosité, faisant dévier l'œuvre d'art de ce suprême\nidéal de vérité et de sincérité, ne soient venus peu à peu l'altérer, la\ndéparer et l'amoindrir.\n   Ce qui dans Bach nous ravit et nous subjugue, c'est la cohésion superbe\net architecturale, l'ordonnance ferme, souple et harmonieuse propre à ces\ngénies altiers pleinement maîtres d'eux-mêmes qui, sachant gouverner leur\ninspiration, sont lumineusement conscients du but auquel ils tendent et de\nla route qu'ils parcourent, c'est cette parfaite mesure dans la grandeur, cet\néquilibre divin d'une nature ne vibrant qu'à de célestes émotions, ne\ncherchant point les effets trop souvent faciles et les secousses fiévreuses du\ncontraste et de l'antithèse, mais planant constamment ainsi qu'un aigle\nsublime sur les élévations ensoleillées, bien au-dessus des nuages, là où le\nregard baigné d'azur reste naturellement serein.\n   Rien de heurté, de discordant ou de convulsif en cet art fier et substantiel,\nrien non plus de pompeux, de convenu ou d'apprêté. L'effort n'est nulle\npart sensible, car si l'œuvre est gigantesque, c'est un géant qui l'a conçue et\nexécutée et il se joue avec les blocs qu'il amoncelle pour élever son\nimpérissable monument. La forme rigoureuse dont le poète a revêtu son\ninspiration lui est si adéquate, les développements de sa pensée construits\navec un art à la fois si pur, si puissant et si sobre, que ces éblouissantes\nrichesses parent magnifiquement l'édifice sans le surcharger ni le compli-\nquer outre mesure. La langue merveilleusement précise qu'il nous parle\nest toujours aus.si, malgré la profusion des détails, d'une admirable con-\ncision. Et pourquoi sinon parce que chaque élément, chaque épisode de\nl'œuvre a sa portée, sa valeur comme sa raison d'être? Wagner, Beet-\nhoven lui-même, si le respect ne nous retenait, pourraient parfois sembler\nprolixes. Bach ne donnera jamais l'impression de longueur (1).\n   Admirez aussi comme tout est souverainement clair en ces hymnes\nsacrés. Rayon dérobé au divin Soleil, ne semble-t-il pas qu'une lumière de\nl'Au-Delà vienne baigner leurs harmonies limpides en ses effluves vermeils?\n\n   (1) En ces lignes, nous ne visons pas tant l'œuvre de piano de Jean-Sébastien Bach.\nAdmirable sans doute au point de vue formel, elle ne nous donne pas la grande impression\nd'art des messes, des oratorios, des lieder et des cantates.\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                          CAUSERIE      MUSICALE                         385\n\n\nEn y prêtant l'oreille, l'âme humaine respire avec calme et sérénité et elle\nsent comme un baume moelleux et bienfaisant se répandre sur ses éternelles\nblessures, car la profondeur d'océan des impressions ressenties ne provient\nen aucune façon de leur acuité ou de leur rareté.\n   Au point de vue strictement formel, Bach serait-il un gothique? Dans la\nMesse en Si, dans la Passion selon saint Mathieu, retrouvons-nous quelque\nchose d'analogue à ces batailles fanfastiques que la Lumière engage avec\nl'Ombre sous les austères voûtes de nos cathédrales? En sa vigueur d'en-\nchaînement, l'architecture de ces poèmes évoquerait plutôt dans notre\npensée la clarté harmonieuse et la pureté de lignes du Temple grec, si cette\nforme exquise n'était animée et échauffée par toutes les tendresses de\nl'Evangile. Qui donc reprochait à Bach d'être froid? La Goites Zeit est une\nœuvre merveilleusement expressive et humaine où la Mort apparaît trans-\nfigurée, non plus comme l'atroce et traditionnel Squelette glaçant le cœur\nd'effroi, mais comme une vierge éblouissante de beauté qui, le sein gonflé\nd'amour, nous tend la main pour nous conduire dans le jardin de notre\n Père, au milieu des étoiles d'or, fleurs radieuses émaillant l'éternelle\n Prairie. Ainsi, chantant constamment la Mort, ce poème apparaît cepen-\n dant d'un bout à l'autre comme un fleuve de tendresse illuminé de bonheur.\n L'œuvre de Bach est le miroir de sa personne et de sa vie, reflétant la\n saine grandeur de cette existence où la génération de 1840, nourrie des\nsonges de René, de Manfred ou d'Obermann, ne devait assurément découvrir\n rien de poétique, mais qui fut en réalité si belle, si sage, si ordonnée, telle\n en un mot que sa musique où on ne retrouve point trace des sourdes\n agitations, des lancinantes inquiétudes et des incoercibles révoltes qui\n travaillent l'âme moderne.\n   Mais attendez. Ces douleurs vont avoir leur écho profond dans la\nNeuvième Symphonie, qui nous apparaît l'essentielle synthèse de l'art de\nBeethoven, sa création la plus grandiose sinon la plus émouvante. Orageuse\ntragédie toute mouillée de larmes, elle raconte les combats épiques qui se\nlivrent en une grande âme sevrée d'Infini, désirant éperdument tremper ses\nlèvres altérées à la Source divine de l'Idéal, mais ne pouvant atteindre\njusqu'à ses ondes d'azur, et dont la soif inassouvie se traduit à l'orchestre\ntantôt en plaintes d'une indicible douceur, tantôt en déchaînements de\ntempête, lorsque soudainement une lumière éblouissante, surhumaine,\n pourchassant la horde d'épouvantables fantômes, vient envelopper la sereine\nconclusion du poème sous les plis radieux d'un triomphal manteau de joie\n et de paix.\n   Je viens de dire : la création la plus grandiose sinon la plus émouvante.\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "  386                             DURENDAL\n\n\n\nCette restriction vise la Cinquième Symphonie qui, procédant de la même\ninspiration, nous semble d'un dessin plus ferme, d'un style plus sobre,\nd'une émotion tout aussi intense bien que plus contenue et, nous ne\nsavons pourquoi, nous transporte davantage. C'est une de ces œuvres dont\nla suprême beauté s'impose victorieusement à l'esprit, laissant après elle\nune indéfinissable impression de chose parachevée et qui, à ce titre, me\nsemble avoir sa place à côté des plus hautes manifestations de la pensée de\ntous les temps. Ainsi, dans un autre ordre d'idées, les Contemplations prises\nen leur ensemble me ravissent plus que la Légende des Siècles.\n   C'est à dessein que je fais naître ce rapprochement car, bien que le génie\nde Beethoven nous paraisse tout aussi puissant mais plus complet, plus\nrégulier et plus sympathique que celui de Hugo, les analogies psycholo-\ngiques entre les deux poètes sont très frappantes. L'un comme l'autre, en\neffet, ne sont-ils pas bien réellement les enfants de leur temps, se rattachant\ndirectement à cette époque de ruines, d'anarchie et de sang qui clôt triste-\nment le XVIII e siècle? Le sinistre ouragan révolutionnaire qui a sapé les\nbases de l'ancienne société a également soufflé sur ces imaginations tumul-\ntueuses, génialement désordonnées qui éveillent involontairement en notre\npensée l'image de quelque être monstrueux. Tout en eux est excessif, tout\nse reflète en leur esprit avec des dimensions gigantesques et hors nature.\nL'immense variété de leur œuvre, les abîmes que semblent nous ouvrir\nleurs antithèses prodiguées sont bien l'indice de génies inquiets, profondé-\nment troublés, retraçant en de somptueux poèmes les convulsions de\nla société moderne que ronge la dévorante nostalgie de l'Idéal perdu.\n  Ainsi la Poésie et la Musique sont comme l'écho fidèle de la vie des\nnations, indissolublement liées l'une à l'autre par des rapports intimes qui\nrésultent de lois éternelles, charmantes sœurs dont le mutuel amour est si\ngrand qu'il tend à la confusion de leur être et que si la grande musique est\ntoujours de la poésie, pareillement la grande poésie est toujours de la\nmusique.\n   « Le son en soi n'a pas de durée appréciable, pas plus de réalité que le\npoint dans la ligne. Il passe comme les lueurs phosphorescentes à la surface\nde l'eau. C'est un peu d'idéalité devenue sensible. Apporteur de la bonne\nnouvelle, il s'efface aussitôt qu'il nous l'a annoncée; nous voudrions\nle saisir : sa voix a déjà disparu dans la lumière et nous le cherchons... en\nnous demandant de quelle nature il est.\n     C'est le mouvement des choses très sensibles qui subissent l'attraction\nde la terre, mais si légères que le seul contact les resoulève et, avec une\nrapidité de fuite, elles remontent. Recomposant le geste dans le décor au\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "                              CAUSERIE MUSICALE                                    387\n\n\n\nciel argenté d'un poème de César Franck, Rédemption ou les Béatitudes, nous\ndirions qu'un ange vient de toucher un être en prière. L'être a levé la tête,\nl'ange remonte, le visage reporté vers le ciel d'où le baignent des\nclartés. » (1)\n   Je ne puis m'empêcher de vous dire ici quelques mots au sujet de l'ouvrage\nd'où j'extrais ces lignes. Les Préfaces pour des Musiciens de Henry Maubel,\nsont un de ces livres qui font penser. Sous une forme symbolique, chaude\net colorée, elles résument l'esthétique de certains grands maîtres de la\nmusique, nous ouvrant sur eux des aperçus aussi justes que nouveaux. Mais\nindépendamment de la pénétration synthétique, de la hauteur de vues qui\ns'y révèle, outre les séductions du style dont cet esprit délicat sait revêtir sa\npensée, il y a une idée maîtresse, essentielle, qui relie toutes ces fines études\net les inspire : la D I G N I T É D E LA MUSIQUE dont Maubel résume les\ncaractères sacrés en l'étude qui couronne l'ouvrage : Préface à une Psycho-\nlogie de la Musique. Mais je viens de le dire, ce n'est pas un livre à lire cou-\nramment. S'il est pétri d'idées, il s'y trouve aussi beaucoup de choses savou-\nreuses aux âmes méditatives, et que l'auteur se contente de laisser pressentir.\n     Sans avoir la perception extérieure de l'harmonie des mondes, nous\npouvons en avoir l'intuition par l'harmonie de ces silences vivants qui\ndeviennent si intenses aux minutes d'émotion.\n   « Tous ceux qui ont entendu le chant de la mer et qui y ont perdu le sen-\ntiment des limites savent comment l'âme s'alimente au jeu universel\ndes forces. Si l'univers n'est qu'un fait unique et harmonieux, à quelque\npoint de vue élevé qu'on se place, on peut en saisir l'essence, et, à travers un\nthème isolé, entendre toute la symphonie.\n   « ... Tout va vers la musique, lui demander l'ineffable, ce qu'on ne peut\npas dire, ce qu'on pressent, ce qu'on devine, et les choses mêmes frémissent\nde vie à ce qu'elle leur annonce. C'est l'émoi silencieux du feuillage aux\nenvirons de la mer. (2)\n   Remercions Henry Maubel pour sa noble pensée : faire comprendre à ceux\nqui en sont dignes que l'Art est une Religion et que la Musique est peut-être\nla forme la plus élevée de l'Art.\n   Musique! Poésie! expression de ce que nous avons de plus profond, de\nplus intime, de plus spontané, de plus impalpable au tréfonds de notre âme\ninfinie comme Dieu dont elle est l'image! Anges au vol harmonieux\nqui nous prenez tendrement entre vos bras doux comme un songe de vierge\npour nous promener ravis dans l'extase des paradis d'azur que pressentent\n  (1) Préfaces pour des Musiciens, par HENRY MAUDEU (page 186). — Paris, FISCHDACHER.\n  (2) Ibid, pages 189, 195.\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": "   388                             DURENDAL\n\n\n\n nos rêves! Ah! respectons-la, vénérons-la, cette noble, cette divine\n musique, ne la considérons point comme une caresse purement sensuelle,\n comme une jouissance un peu plus raffinée que celle d'un mets voluptueux,\n mais comme l'immortel flambeau de notre âme, comme le sublime langage\n de l'Infini, comme une porte de lumière qui s'ouvrirait sur l'Idéal, et\n donnant accès au Palais de Dieu, ferait ainsi communiquer le Ciel\n avec la Terre. 'Puis la Musique, n'est-ce pas le calme, le repos dans nos\n douleurs? Telle une source pure aux pleurs d'opale qui, caressée du soleil,\n chante timidement dans la solitude d'un bocage parfumé et dont l'harmonie\n délicieuse fait oublier à l'homme la chaleur et le poids du jour.\n    Mais voici Tristan et Yseult qui m'apparaissent, hautain symbole de\n l'amour qui unit l'homme et la femme. Cet amour, après avoir traversé les\n orages du temps, a enfin découvert le Havre du Bonheur et ils planent main-\n tenant, transfigurés, au sein de l'Immensité rose, confondus dans un enlace-\n ment éternel. Et mon souvenir est hanté par le duo de Tristan qui, en\n d'immortels accents, a fixé les soupirs et les tristesses de l'amour terrestre.\n Vous vous rappelez le concert Mottl. Ce fut un ravissement. Mottl est le\n plus puissant chef wagnérien.\n   Je ne puis terminer cette revue des manifestations musicales de l'hiver\nsans rendre hommage à deux maîtres du piano, Busoni et Paderewski, qui se\nsont fait entendre dernièrement à Bruxelles. Le piano est bien réellement le\nroi des instruments si on se donne la peine de le mettre à sa vraie place, le\nconsidérant non comme un clavecin très perfectionné, mais comme un\norchestre réduit, ainsi que l'entendaitRubinstein. Cette façon de comprendre\nle piano se répand de plus en plus dans le public lettré et artiste, indice\ncertain que le goût s'élève et s'affine. La virtuosité pure n'a plus aucun\nattrait, n'est accueillie que si elle se met au service d'une véritable œuvre\nd'art et voilà pourquoi le répertoire du pianiste, encore si considérable\naujourd'hui, n'est pas la dixième partie de ce qu'il était il y a une\nquinzaine d'années. Au piano on ne veut plus que des oeuvres orchestrales\net on a raison.\n    Des deux grands pianistes dont je viens de citer les noms, c'est Busoni\n qui possède vraiment l'art d'orchestrer. La Sonate op. III de Beethoven,\n œuvre si ahstruse et apocalyptique, s'est éclairée sous ses doigts de lueurs\n inattendues, tandis que le célèbre artiste polonais ne nous y a rien fait\n découvrir de nouveau. L'exécution des Douze Études de Chopin par Busoni a\n été un triomphe et a révélé dans le jeune florentin un virtuose, un poète et\nun coloriste de premier ordre. Nous ne goûtons point cependant l'idée de\njouer ces douze Etudes de Chopin à la suite l'une de l'autre, les unes étant\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "                           CAUSERIE MUSICALE                              389\n\n\n\ndes exercices purement techniques, les autres au contraire nous découvrant\ndes sommets d'art dont l'impression victorieuse devrait planer seule sur\nl'auditoire sans qu'aucune autre vienne s'y adjoindre pour l'amoindrir. On\nperd trop souvent de vue qu'il y a le grand Chopin et le petit Chopin. C'est\nune considération fondamentale que nous nous réservons de développer en\nune étude spéciale et sans laquelle il est impossible d'apprécier clignement\nl'œuvre de celui qui fut un des plus éloquents poètes de la Douleur.\n   Si Paderewski a nécessairement les défauts de ses qualités, si chez lui la\nvirtuosité transcendante et la préoccupation de la ciselure nous semblent\nparfois avoir la prépondérance sur la compréhension poétique, il a cepen-\ndant droit à tous nos respects, d'abord parce que jusqu'en ses emballements\nintempestifs il nous apparaît un artiste sincère dans toute la force du terme,\nensuite parce qu'il est le plus aimable, le plus séduisant, le plus charmeur\ndes virtuoses. Il a été supérieur en quelques pièces de Chopin et dans toutes\ncelles de Liszt. On dirait souvent que doués d'une vertu électrique, ses\ndoigts ailés ne font qu'effleurer l'ivoire pour en faire jaillir des étincelles\nsonores. (Etudes en tierces et en octaves de Chopin, Rhapsodie de Liszt.)\n   Complétons cette revue des manifestations musicales de l'hiver en saluant\nM. Arthur de Greef, lui aussi un grand pianiste, qui a donné du Concerto\nde Saint-Saëns une interprétation si vivante, si colorée, et qui représente\ntrès dignement la tradition mâle et vigoureuse de l'art national. Mention-\nnons encore les quatuor de M. César Thomson où l'éminent violoniste a\nété admirablement secondé par MM. Van Hout, Laoureux, Jacobs et\nCamille Gurickx, des artistes de la grande école.\n   Un mot enfin au sujet des œuvres de M. Léopold Wallner que nous\nfûmes conviés à entendre au salon du Sillon. M. Wallner n'est pas seule-\nment un lettré et un érudit. Ses compositions essentiellement originales ont\nde mélancoliques harmonies, présentent des rythmes savoureux et toujours\nintéressants. Elles ont le grand mérite d'oeuvres sincères, racontant l'âme\nslave dont elles reflètent la troublante et inquiète poésie. Sa Suite Ukrai-\nnienne pour le piano remarquablement exécutée par Mme Cousin a, dans son\ncadre et sous son titre modeste, toutes les allures d'un poème symphonique\net descriptif. Peut-être que pour la goûter pleinement et à raison même de\nce caractère descriptif, une initiation plus complète aux scènes que le\ndistingué compositeur retrace dans ce poème ne serait pas inutile. Parmi\nles Lieder de M. Wallner, le Clair de Lune et Celle qui t'aime nous ont plus\nparticulièrement charmés, le premier par son caractère énigmatique et ses\nheureux effets de demi-teinte, le second par son beau mouvement passionné,\nSous une forme très personnelle, les Danses Polonaises de M. Wallner ont\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": " 390                           DURENDAL\n\n\n\ncet accent pénétrant dont vibrent les ravissantes Mazurkas de Chopin. Les\ninterprètes étaient M. Van Hout dont la réputation n'est plus à faire,\nMme Miry-Merckx qui a chanté avec son charme habituel outre les oeuvres\nde M. Wallner, d'élégantes mélodies de son mari, enfin Mme Cousin qui a\nexpressivement rendu l'immortelle Sonate en ut dièse de Beethoven.\n\n\n                                                GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "     VERS LES BOIS\n\n\nBoucles au vent, sveltes et souples,\nLes petites s'en vont au bois\nAvec des rires dans leur voix\nEt deux par deux, comme des couples.\n\nLeur beau regard plein d'avril bleu\nVerse à l'entour de la lumière.\nLeur gentillesse printanière\nSemble un sourire du bon Dieu.\n\nComme une bande de linottes,\nElles babillent en chemin.\nDans l'air qui fleure le jasmin\nTinte un clair carillon de notes ;\n\nEt tandis qu'elles vont, rieuses,\nDu bonheur plein leurs yeux de ciel,\nEn aveu confidentiel,\nLes plus grandes, plus sérieuses,\n\nSe révèlent leur cœur, tous bas,\nDans un gazouillis de mésanges,\nEt se content leurs rêves d'anges\nEn cheminant sous les lilas.\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "               TRISTESSE\n\n\nMaintenant, O mon Dieu, que ta main m'a brisé,\nQue je ne suis plus rien qu'un vaincu de la vie,\nEt que je vais traînant, sans rêve et sans envie,\nA travers tous les heurts mon pauvre cœur usé;\n\nQue de tout ici bas, je suis désabusé,\nQu'à ses fêtes en vain la gloire me convie\nEt que vers le bonheur, mon âme inassouvie\nHalète, en son désir par l'angoisse attisé ;\n\nMaintenant qu'à mes yeux tout l'avenir s'efface\nComme un clair horizon où la brume descend,\nEt qu'au hasard je marche, à tous bruits frémissant ;\n\nDans ce monde mauvais que veux-tu que je fasse?...\nJe n'ai plus d'espérance et je suis las du jour.\nLaisse-moi m'endormir du sommeil de l'amour.\n\n                                  EMILE DESPRECHINS.\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "L E PORT DE VEERE (Zélande)\n (d'après un cliché de Mr R. SONNEVILLE).\n\n\n\n\nLA VILLE DE VEERE (Zélande)\n(d'après un cliché de Mr E. SONNEVILLE).\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": ""}, {"page_pdf": 478, "texte": "                         EN ZELANDE\n\n                U N      F I E F     DU       S I L E N C E\n\n\n\n\n                 DANS nos assourdissantes cités, dans ce Palais de Justice tout\n                    bruissant de la rumeur des vaines paroles, le silence nous\n                    est inconnu. Sa puissance nous reste incompréhensible,\n                    ses terreurs et ses voluptés nous demeurent impénétrables.\n                    L'an dernier pourtant je les avais déjà connues : c'était à\n                    la Trappe parmi les balsamiques parfums des sapins, au\n                    milieu d'une campagne légèrement moutonnante où tout\n                    était calme, immobile et serein.\n   Une nuit surtout, le silence m'était apparu effrayant : à la chapelle, un\nfantomatique moine blanc célébrait, à la lueur de deux bougies, une messe\nque suivaient, dans l'ombre, des formes agenouillées. Ces êtres muets\nfaisaient la chaîne et leurs pieuses pensées, leurs purs vouloirs convergeaient\nvers l'autel où un mystère ineffable allait s'accomplir. A les voir (je les devi-\nnais plutôt), je compris que si la parole établit un courant entre nous, le\nsilence est un truchement plus sûr, le geste a quelque chose de plus solennel,\nde plus hermétique. Je compris que le silence exprime avec une force non\npareille, I'INEXPRIMABLE. J'entendis alors cette voix du silence et elle me dit,\navec des accents si implacables, des choses si cruelles que j'en fus\népouvanté...\n\n  Osez affronter le redoutable silence de la Trappe : il vous fera descendre\nau tréfonds de votre être intérieur qu'il remuera jusqu'à faire remonter à la\nsurface la lie de vos indignités, il évoquera les spectres de vos fautes et de\nvos déchéances; mais de cette volontaire confrontation avec lui, il vous fera\nsortir meilleur et plus fort.\n  Après les terreurs, vous saurez les voluptés...\n\n   Là-bas en Zélande, à Veere, je viens de retrouver le silence. Non plus le\nsilence du mystère, mais celui du sommeil, non plus le silence du cloître,\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "  394                             DURENDAL\n\n\n\n mais celui des cités mortes. Non plus le silence qui nous fait nous interroger\net nous écouter, nous laissant seul avec notre âme en désarroi ; non plus le\nsilence — ferment de reproches et de remords, mais le lénitif et apaisant\nsilence qui repose des agitations fiévreuses de la ville, des tumultueuses\nmêlées de la vie.\n   A Veere, le silence n'est pas l'invisible justicier qui nous dit. ce que nous\nsommes; il est le confident intime qui nous raconte l'éternelle histoire des\ncités qui naissent, grandissent et meurent. Il n'est pas le farouche remueur\nd'âmes qui nous secoue et nous bouleverse. Et pourtant, tout comme\nle silence de la Trappe, il philosophe avec nous sur la vanité des grandeurs\néphémères, sur l'inutilité des ambitions humaines, sur la fatale venue de la\nchute...\n\n     Vanité des vanités, nous dit-il, cette cité déserte fut jadis un port où de\nnombreux vaisseaux, lourds de précieuses cargaisons, apportaient les trésors\ninconnus et les richesses nouvelles du lointain Orient. Elle fut une forteresse\ndéfiant les assauts et une métropole fameuse... La mer s'est retirée et les\nvaisseaux sont partis à jamais...\n   Le silence qui plane au-dessus de la cité déchue — parée de solitude et de\ndeuil — nous fait entendre, lui aussi à travers les siècles, la voix de l'EccléÉ\nsiaste; mais il la laisse s'accompagner du frêle chant d'airain du carillon\nqu'habite l'âme tintinnabulante de la ville morte. Il nous détache ainsi sans\nsecousses et sans heurts du monde et de ses bruits. Pour nous émouvoir, il\ns'entoure de la poésie pénétrante et triste des choses séculaires. Il nous rend\nmélancoliques et rêveurs; il nous reporte à une époque imprécise qui n'est\nplus le passé et qui n'est non plus le présent que nous venons de quitter.\nEt nous sentons que nous envahit une béatitude inexpliquée faite peut-être\nde l'oubli de ce qui, la veille, était pour nous tourment ou souci...\n\n   En errant par ces rues sans passants, aux petites maisons bien closes et\ntrès muettes — (il faut y marcher doucement de peur d'éveiller l'endormie)\n— je pensais à l'ironie de la destinée de cette ville.\n   Au temps où elle était la bruyante Veere des marins et des marchands,\nelle fut le lot du Taciturne.\n   Silencieuse, après des siècles, ne serait-elle pas enfin aujourd'hui son réel\nfief!...\n\n                                                          J O S É HENNEBICQ.\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                        LE SALON\n\n\n                L'EXPOSITIONde la Société des Beaux-Arts      a vraiment tout\n                   droit de se dire notre « Salon ». Elle est bien cette\n                   solennité printanière de la peinture sans laquelle une vie\n                   de grande ville ne serait pas complète. La note d'aristo-\n                   cratisme que l'on essaya de caractériser ici même, l'an\n                   dernier, remplace à merveille la nuance officielle, combien\n                   inférieure ! C'est la sélection par en haut, au lieu de\n                   l'essor inverse. Le danger inévitable des floraisons flétries\nqui s'enseigne par la simple vue d'un parterre, ne saurait faire oublier la\ngloire des tiges dominatrices; d'autant qu'avec ce souci pieux et primordial\nde nos illustrations artistes, l'individualisme d'un choix libre va sans cesse\nchercher quelque jeune aussi bien que la notoriété étrangère la plus\nefficace. Ainsi avons-nous pu admirer Burne-Jones et les préraphaélites;\nBöcklin et les jeunes de Munich , enfin, cette fois, Segantini et Franz\nStuck comme sculpteur.\n   Depuis longtemps, les revues d'art ont fait connaître le maître alpin qui\nvient de constituer avec Boldini et d'autres une Corporation          pour la\nréforme de l'art italien, et dont l'envoi montre toute l'évolution. C'est\nd'abord une sorte de romantisme aux tons noirs, au faire un peu mou. Puis\ns'accuse une manière définitive, toute inspirée par le paysage des cimes, l'air\ntransparent, les formes aiguës quoique harmonieuses. Le dessin intitulé\nMes Modèles montre comment les belles vies instinctives des troupeaux et des\npasteurs, attentifs au soleil et à Dieu, ont enseigné la compréhension des\napparences qui amena logiquement le symbolisme, leur simple langage.\nL'Amore fonte viva, le montre très différent de celui des préraphaélites, plus\nlibre, moins savant, plus individuel. La maternité naturiste (déjà vue ici),\nrévèle les richesses techniques, compagnes naturelles de cette haute nature\nd'artiste.\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": " 396                              DURENDAL\n\n\n\n   Franz Stuck, le peintre de Munich, dont la Société des Beaux-Arts nous\nmontra naguère des œuvres importantes, envoie d'excellents bronzes révélant\nl'extraordinaire sens des écoles grecques et romaines qui caractérise les\nmoindres choses de Stuck. Rien de nouveau ne se révèle dans les belles\nœuvres anglaises : l'Aurore de Dicksee, le célèbre Mai de Hunt et le grave\npaysage de Murray. De France, les fins portraits de René Gilbert, les\nMénard, patines de cuivre roux; de Hollande, les dessins d'Haverman.\n   Parmi les grands noms de Belgique (dont nous mentionnerons seulement\ncertains), saluons avant tout Melle Beernaert qui interprète avec plus de\nmaîtrise que jamais la nature dans son faste rustique. Binjé reste l'étonnant\nsertisseur de rubis qui nous donne seul l'éclat des chaumières de pêcheurs\n(tuiles rouges et murs blanchis) sous le ciel marin. A la rivière, de Claus, est\nun véritable défi au soleil, tandis que Sous les hêtres, de Courtens, filtre cou-\ntumièrement la splendeur du jour vert. Notre grand artiste Frédéric envoie\nun de ses groupes d'enfants si personnels, un paysage et un intérieur.\nGilsoul (un des événements du Salon) mouille délicieusement ses toiles\napprofondies d'air et d'eau. Des œuvres toujours parfaites (presque trop) de\nRené Janssens. Ch. Mertens envoie des dessins à la fois précis et imagina-\ntifs. L'archaïsme fin d'E. Motte pare des études enfantines. Deux œuvres\nde notre admirable Verhaeren décrites déjà. Wauters est demeuré le pres-\ntigieux portraitiste que, si, fâcheusement, Paris nous enleva.\n   Les fleurs de MelIe de Bièvre ont des grâces personnelles. Nous aimons\nsurtout La Plage du baron Ooethals. Jean Delvin tient ses promesses par\nl'assagissement d'une sauvage vision épique. H. Luyten a une bonne\nRêverie de simple, et une mer houleuse très émouvante de Le Mayeur.\n   Louant vite nos excellents graveurs Biot et Danse, clôturons par la\nsculpture qui réunit les principaux représentants de notre admirable école.\n   Il faut louer l'Ecce Homo de Desenfans, les œuvres diverses de J. Dillens.\nUn intérêt particulier émane des Quatre Ages de J. Lagae où la naïveté\ns'unit à la grandeur. La Figure Tombale de J. de Lalaing est belle de pompe\ntriste et fine. J. Lambeaux met sa fougue habituelle dans un enlacement de\nlutte et une grâce hautaine dans l'admirable buste Imperia. Le bronze de\nV. Rousseau continue d'avoir sa vigueur comme rêveuse. Des œuvres\nappréciées de Ch. Samuel; des bustes de Th. Vinçotte coutumièrement\nparfaits. Quant à notre admirable Constantin Meunier, il nous donne seule-\nment l'ébauche du Cheval à l'abreuvoir destiné à un square et dont apparaît\ndéjà toute la grandiose architecture.\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                                 LE SALON                                397\n\n\n\n\n                              LE SILLON\n\n\n\n   Une dernière exposition de cercles d'art, celle du Sillon, a eu le plus vif\nsuccès; il est impossible, en effet, de voir une action plus unanime, récom-\npensée plus rapidement. Ce n'est pas que la méthode soit sans danger pour\nla personnalité des artistes aussi bien que pour l'évolution si désirable, vers\nl'affranchissement individuel. Mais quels périls importe si l'on possède la\njeunesse et le talent, comme presque tous les membres du Sillon?\n   Il faut donc louer la belle fougue de A. Bastien ainsi que la plupart des\npeintres du jeune cercle; il s'attaque également à la figure académique, au\nportrait, au paysage, et toujours avec un égal succès, d'aussi extraordinaires\neffets de brosse, de pâte. Un portrait de Mme L. (à robe Verte); des vues de\nRouge-Cloître ont surtout un attrait profond. Qualités équivalentes mais\navec prédominance du paysage chez Maurice Blieck qui montre une nature\nassez riche d'elle-même pour qu'on le félicite de rappeler Courbet, comme\nWagemans, atteignant certain Debraekeleer, renouvelle déjà les habiletés de\nsa vigueur personnelle en un portrait incontestable . Tous les éloges et\nles réserves inutiles pour Frans Smeers (dont une admirable Cour de ferme);\nles marines et les paysages de V. Moerenhout restent sincères dans le\ntragique. En contraste, les élégances mièvres, parisiennes, parfois sédui-\nsantes de M. Orazi (illustration pour Poé), Gaston Bovy et G. de La Perche.\n   Mme Bernier-Hoppe solemnise merveilleusement ses fleurs, tandis que\nBernier obtient tout l'air et l'espace autour de ses figures d'animaux. Paul\nMatthieu, le paysagiste clair du Sillon, mérite un succès incontesté pour des\ndorures vertes, des blancs mats, absolument vus. Il faut mettre également\nhors de pages J. Gouweloos dont les portraits (tenant les promesses de l'an\ndernier) ont une vie, une intimité avec le milieu, et des mérites de style\ntout à fait exceptionnels. Les douceurs grises reviennent dans les pages\nenveloppantes de F . Delgouffre et P. Verdussen dont l'église de Knocke, les\nsous-bois (comme le paysage exposé au Salon), prennent de toute leur sincé-\nrité. Inutile de revenir aux œuvres exquises de G.-M. Stevens pour\nla distinction desquelles on sait notre sympathique admiration. Il faut\ncependant dire le fond du portrait d'Ivan Gilkin dont les rouges et les\nnoirs sont» si bien évocateurs des couleurs d'âme du poète. H. Meunier\net V. Mignot (particulièrement heureux), restent avant tout stylisateurs.\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": " 398                              DURENDAL\n\n\n\nHonorables efforts de Denayer. La sculpture se montre, elle aussi, soucieuse\navant tout de couleur avec J . Marin (très élégant), surtout L. Mascré dont\nle groupe atteint les calmes beautés. Matton écrasant avec science les grimaces\nenfantines; Nocquet (une maquette pour l'église Sainte-Gudule), Puttemans\navec des études de femmes, complètent un salon de tendance périlleuse,\nrépétons-le; mais celles-ci n'ont jamais prévalu sur la puissance du travail\net de l'instinct; elles sont pur prétexte aux amusettes des inutiles critiques.\n\n                                                           EDMOND JOLY.\n\n\n\n\n  SALON D'ART ORGANISÉ PAR LE JEUNE BARREAU.                — On sait le mot\ntellement redit. Le grand roi fut tenté de poésie et soumit son œuvre à un\nmaître qui déclara, selon la grâce de l'époque : Votre Majesté réussit tout\nce qu'elle entreprend; elle a voulu faire de mauvais vers, elle a réussi!\nIl était bien de la majesté du monde juridique d'imiter le Roi Soleil.\nÉvidemment, elle n'a voulu faire que de l'art intime, amusant, et la critique\nn'a aucun droit d'y promener son importance ennuyeuse. La seule chose\ndont celle-ci pourrait se plaindre, c'est qu'il se trouve là de très vivantes et\ncurieuses œuvres qu'ainsi nous n'osons louer!\n\n                                                                        E.J.\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                    CROQUIS\n\nIl                fait froid. Le ciel est jaune. Le spleen traîne\n                  par la ville avec le brouillard... Mais ma\n                  chambre est tiède, mon feu brille, ses reflets\n                  illuminent les statues, les tableaux, rallument\n                  les tons éteints des tapisseries anciennes, et pour\n                  moi la journée s'écoulera très douce, attendrie\n                  de rêve et de souvenirs.\n   L'heure est propice d'ouvrir l'arche d'ivoire, et d'inventorier\nles reliques évocatrices : angle de pierre rongée dérobé à quel-\nque flèche de cathédrale, coquillage nacré ramassé sur la grève,\nfragment des lambris vermoulus d'une salle de palais italien,\nque sais-je! et tant d'autres fétiches, qui seront bientôt si nom-\nbreux que je finirai, j'en ai peur, par oublier certaines\nprovenances.\n   Néanmoins, la plupart de ces reliques me restent familières,\net je les reconnaîtrai toujours au premier coup d'oeil.\n   Ce morceau d'écorce, par exemple, du jardin de l'abbaye de\nSaint-Antoine, que d'heures lénitives il me remémore !\n   Je revois le village perdu du Dauphiné, les petites maisons\nescaladant la colline, et faisant moutonner les flots de leurs\ntoitures inégales jusqu'à l'esplanade silencieuse où s'isolent le\nmonastère et la basilique pensive, dont la façade mutilée garda\ndes anciens soleils une douceur ambrée de vieil ivoire.\n   Je revois l'accueil si affable des Religieux, j'entends leurs\nparoles de bienvenue.\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": " 400                        DURENDAL\n\n\n\n   On m'installe. Les croisées de ma chambre regardent l'abside\nde l'église. Quel calme! Quelle paix infinie! Les hirondelles se\npoursuivent dans l'azur vespéral. La tendre lumière du crépus-\ncule de juin affine toutes les architectures, caresse les grandes\nverrières du chœur, les autres vitraux plus petits à flammes\ntourmentées, les contreforts coiffés d'un double biseau, les\narcs-boutants sveltes, sous la courbe géminée desquels, au loin,\nbleuit la campagne.\n   L'odeur des fleurs de tilleul parfume l'air tiède. Les bâtiments\ndu couvent développent de longues lignes graves. Par des\nfenêtres ouvertes, j'aperçois la bibliothèque aux rayons chargés\nde volumes, qui disent le recueillement des doctes labeurs, et\ncomplètent à souhait ce paysage monacal...\n   Je comptais passer une semaine à Saint-Antoine, j'ai fini par\ny rester un mois. Et ce furent des jours inoubliables.\n   Je revois les matinées ensoleillées sur l'esplanade. Nul\nbruit... Personne... Des pariétaires se balancent aux assises\ndisjointes du terre-plein... L'herbe silencieuse effleure les\ndegrés amincis du grand escalier... La trouée de lumière d'un\nportique encadre le ciel...\n   L'église, construite pour abriter le tombeau de saint Antoine,\nermite, dont quelque féodal rapporta les ossements de Constan-\ntinople, est immense. Toutes les variétés du gothique s'y\nretrouvent. A la grâce sobre, aux tiers-points élancés du\nXIII e siècle succèdent la décoration énervée, l'arc détendu de\nmoins pure époque. Mais qu'importe la diversité des styles! Le\ntemps a meurtri les sculptures, ébréché les arêtes, appuyé par-\ntout l'empreinte de sa main solennelle, communicatrice d'uni-\nfiante majesté, et l'ensemble est idéal de cette basilique rêveuse,\nqui met aux horizons du pays vivant à son ombre la magie d'un\nlointain de Primitif...\n   Evocatrices aussi des siècles révolus, les orfèvreries, les\nchâsses, à travers la grille sombre, acérée de pertuisanes, de\ndagues, de hallebardes, d'armes anciennes.\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                             CROQUIS                          401\n\n\n\n   Évocatrices, les richesses de la sacristie : les dentelles arach-\nnéennes, les lins, les jetées de soie bruisseuses, la splendeur\nrigide des brocarts, le mat déroulement des velours, les réseaux\nde veines saillantes où circule le sang mordoré des fauves gau-\nfrures de Cordoue.\n   Évocateurs, les lutrins poudreux, les coffres bombés, les\nbahuts, les sièges aux formes massives.\n   Évocateurs, les Missels enluminures, les Antiphonaires, les\nGraduels, énormes, colossaux, blindés de reliures géantes\nqu'alourdissent encore des coins, des fermoirs, toute une arma-\nture de bronze vert, et dont les folios de parchemin tendent le\nquadruple rêt des portées sonores, au piège desquelles, tantôt par\ngroupes et tantôt isolées, les notes du plain-chant, oiseaux cap-\ntifs, ont pris leurs ailes rouges et noires.\n   Évocatrices enfin, et surtout, les fresques pâles récemment\ndéganguées d'une chaux sacrilège : chevelure ondoyante, sourire\nvirginal de jeune Sainte, dont la tête mutine émerge seule de\nla muraille encore fruste, qui lui prête le mystère d'une résur-\nrection, d'un éveil à la vie ; Calvaire résigné, où, près des dona-\nteurs à genoux, pleurent la Vierge et saint Jean, et souffre un\nChrist si doux, agonise un Jésus si tendre, que devant la sincé-\nrité d'accent religieux de cette peinture l'on songe à l'indicible\nmanière de l'Angelico...\n   Fra Angelico ! Aussi bien les habitants de ce monastère sem-\nblent les vivantes réincarnations de ses personnages. Ce sont\nles mêmes frocs blancs, parfois enmantelés de noir, les mêmes\ncouronnes monacales, le même recueillement des physiono-\n mies, la même douceur grave que l'on ne peut décrire. Et\n de candides visions se retracent à mon souvenir de tout jeunes\n moines en prière, transfigurés de pureté, de joie mystique\n et d'amour divin, auxquels devait ressembler le Disciple —\n dont ils sont véritablement les frères et qu'aimait Jésus —\n lorsqu'il reposait à l'a Cène dernière sur la poitrine du Maître...\n   Je revois les messes intimes en l'exquise et minuscule cha-\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "  402                        DURENDAL\n\n\n\n pelle particulière, aux murs de laquelle le cortège symbolique\n des cerfs assoiffés s'empresse vers les eaux vives du tabernacle.\n   J'entends les chants lointains de l'Office de nuit déjà com-\nmencé. Les longs corridors sont à peine éclairés, les cloîtres\nsont déserts, mais là-bas s'effuse la calme lumière du sanctuaire...\nJ'approche... Les voix se font de plus en plus distinctes... Elles\naugmentent, elles augmentent... maintenant, je reconnais les\nparoles latines... j'ouvre la porte de la tribune... et c'est l'éclo-\nsion soudaine d'une gerbe d'apaisantes sensations : des volutes\nd'encens balancent leurs parfums, des cierges, discrets, rayon-\nnent, les souffles caressants de l'été enflent les grands rideaux\ndes fenêtres ouvertes sur la nuit, où passe le cantique éternel\nde la Nature, docile à l'appel mystique de l'invitatoire : venite,\nadoremus Domino... et in psalmis jubilemus ei\n\n\n\n\n    Petite pierre, prise sur une tombe de cimetière méridional,\n tu n'es pas non plus la moins aimée de mes reliques !\n   Qu'il était pur l'octobre alangui dont tu viens de réveiller le\nsouvenir, et que les hauts cyprès montaient droit vers son cobalt\nlumineux et profond !\n   « Voyez-vous là-bas, darling, les noires quenouilles des Par-\nques, les cyprès du cimetière ? C'est là que je veux dormir sous\nun peu de terre et beaucoup de ciel. »\n   Cyprès songeurs, cyprès méditatifs, et pourtant à peine funé-\nraires, mais qui semblaient plutôt les arbres heureux de quel-\nque jardin d'au-delà, où tout vous eût parlé d'étranges choses\nabolies, indéfinissables et très nobles.\n   Cyprès endormis dans l'air bleu, et tellement immobiles\nqu'ils participaient en quelque sorte à la pérennité des visions\nque l'art a créées, et rappelaient les sombres végétaux, tout\npareils, chers aux quattrocentistes.\n   On les voyait de loin sur la colline. Dès l'aurore, le soleil\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                            CROQUIS                         403\n\n\naigrettait d'une flamme les sommets de leurs torches de bronze.\nIls résumaient tout le cimetière.\n   Un cimetière idéal, distribué d'adorable façon assymétrique,\nsans l'agaçante régularité administrative ordinaire, sans ces car-\nrefours précis que l'on retrouve aux intersections banales, inva-\nriablement à angle droit, des nécropoles de grandes villes, mais\navec des terrasses, des replats, des vallonnements, des éche-\nveaux de sentes embrouillées se dévidant entre d'énormes haies\nde buis aux parfums amers.\n   Certains de ces chemins se perdaient, tournaient en rond, se\nnouaient de boucles lentes, n'aboutissaient à rien, qu'à des\nrecoins abandonnés, à des zones pelées, bosselées de dalles à\nvif, d'un\n           Gris de pierre de vieux cimetière fermé\n\nsur lesquelles, de toute la vitesse de leurs petites mains, trot-\ntaient les lézards.\n   D'autres venaient effleurer le mur d'enceinte, dont la ligne\ncouronnait un escarpement abrupt, tapissé de lavandes, de\nthyms, et de plantes aromatiques du même genre, que, presque\ndebout — tels aux anses d'un vase grec — jambes fines, clairs\nyeux d'or, longue barbiche en pointe, tout un paysage lumi-\n neux s'inscrivant entre leurs cornes, broutaient perpétuellement\n chevreaux et chèvres.\n    D'autres sentiers enfin se fondaient en large route pour\n franchir l'unique arcade d'un bizarre enclos intérieur, qui\n traçait comme un second cimetière dans le premier, comme le\n centre même de cette circonférence de silence.\n    Là, plus de paysage, plus d'échappée sur la plaine : le ciel,\n le ciel seul, et des fleurs.\n    Mais le ciel affiné de l'automne, et de l'automne méridional ;\n délicat, léger, caressant; à la fois profond et mêlé aux choses;\n poussant toutes les teintes jusqu'à leurs valeurs extrêmes, et\n non plus brutal comme les ciels crus de l'été tueur de couleurs.\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "                             DURKNDAL\n 404\n\n   Mais de longues lignes de fleurs, des fusées de chrysan-\n thèmes : blancs, soufre, oranges, rouges, violets, tout un écrin,\ntoute une palette ! Des orfévreries de roses, des volcans en feu\n de dahlias, que sais-je ! et tant d'autres jetées vivaces, chargées\nde corolles épanouies, se gonflant comme des flots désordonnés,\ndébordant les tombes, enguirlandant les croix, les grilles, les\nbranches d'arbres, et ruisselant en nappes tumultueuses, et\npourtant immobiles, jusque dans les allées poudrées de sable\nroux.\n   L'immobilité ! C'était vraiment la caractéristique de ce\njardin fermé, où rien ne bougeait que l'ombre des cyprès mesu-\nrant la fuite du temps, ainsi des styles aux divisions d'un\ncadran solaire.\n   L'ombre s'allongeait... s'allongeait... Toute la douceur\nd'octobre « ce printemps des morts » passait sur la terre.\n   Mais déjà venait le soir, les cyprès flamboyaient longtemps\nencore dans l'immense turquoise, maintenant verdescente, du\ncrépuscule, puis, peu à peu, leur éclat se lassait aussi, dimi-\nnuait, se plombait, s'obnubilait progressivement, mourait...\npour renaître bientôt, spiritualisé, plus virginal et plus pur,\nsous l'enroulement silencieux des longs fils d'argent diaphane,\ndont la lune, montant lentement derrière les collines, chargeait\nleurs quenouilles vaporeuses.\n   Un symbole, qui sait ? Cette clarté nouvelle...\n\n\n   Et ce sont encore des visions de lumière presque mystérieuse\nque retrace à mon souvenir cette parcelle des boiseries effon-\ndrées de l'une des salles en ruines de l'antique palais ducal de\nMantoue.\n   L'ami qui m'accompagnait désirant étudier certaines statues\nattribuées au Primatice, le conservateur du palais nous avait\ndispensés du cicerone traditionnel, et nous pûmes vagabonder\nà loisir au hasard de la morne demeure.\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                            CROQUIS                         405\n\n\n   Les statues en question étaient-elles ou non l'œuvre du Pri-\nmatice, c'est ce que nous ne recherchâmes guère d'ailleurs, au\nmoins durant cette première visite, l'employant tout entière à\nnous laisser vivre dans l'étrange atmosphère de passé qui vous\nenveloppait dès le seuil.\n   Une galerie en plein air, sorte de loggia aux arceaux sup-\nportés par d'élégantes colonnes nichées, alternativement torses\net cannelées, nous attira d'abord, et franchissant plusieurs\nsalles, dont un mince rayon du jour déjà déclinant, filtrant par\nles persiennes demi-closes, avivait les mourantes dorures, nous\nnous assîmes au soleil.\n   La galerie cernait un vaste quadrilatère, jadis cour d'hon-\nneur, aujourd'hui steppe inculte envahie par les ronces, et sous\nla calme lumière qu'épenchaient les urnes du couchant, se\nvêtaient de pourpre les nobles architectures,, montaient en\nspires de clarté les colonnes torses, s'exaltait l'âme rêveuse du\nvieil édifice...\n   Puis nous parcourûmes les salles.\n   Il y en avait de toutes sortes : salles immenses, entièrement\nen glaces, avec des plafonds peints des signes du Zodiaque\nou de scènes mythologiques ; salles sonores et vides, rayées de\nfines arabesques, de grotesques comme on disait à la Renais-\nsance, sertissant des fontaines de stuc, des revêtements de\nmosaïque, s'étalant en longues branchettes, en pampres\négrappés jusqu'aux marges des fenêtres ; salles à boiseries\nclaires, meublées de sièges empire, silhouettes grêles répétées\npar les parquets luisants ; vestibule rempli de tableaux anciens,\nportraits de femmes, portraits de jeunes hommes, regardant le\njardin sur lequel s'ouvraient de plein pied les portes d'or à\nvitres glauques.\n   Un jardin mélancolique, vieillot, plutôt parterre que jardin,\navec une seule corbeille fleurie de lourdes fleurs mates incon-\nnues, allongeant des cônes de drap blanc.\n   Puis l'aile ruinée, l'enfilade des appartements décrépits, la\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": " 406                        DURENDAI.\n\n\n\nsuccession des murailles éventrées, des lambris tombant en\npoussière, des statues incomplètes levant des commencements\nde gestes, des mouvements inachevés vers des fresques\nlépreuses, vers des saillies de corniches, là-haut, vaguement\npeintes...\n    Et peu à peu, voici qu'avec le crépuscule une inquiétude\némanait des choses.\n    Les miroirs se faisaient brumeux comme des lacs durcis de\ngel, s'attristaient de toutes les figures mortes, de toutes les\nélégances abolies encloses en leur terne cristal.\n   Les portraits s'obombraient, leurs personnages s'effumaient,\nsemblaient regagner des demeures mystérieuses, déserter les\ncadres béants, d'où les têtes disparaissaient les dernières,\nmasques blêmes à l'orée d'un porche noir, hosties pâles dans\ndes monstrances de ténèbres.\n   Le jour baissait de plus en plus, les contours se brouillaient;\nderrière nous, les salles, à peine quittées devenaient fantas-\ntiques; le moindre bruit se prolongeait étrangement; et le\nfrisson fut délicieux que nous éprouvâmes, en entendant, tout-\nà-coup, des pas lointains venir à notre rencontre.\n   Quand ils se rapprochèrent, quand ils furent là, contre la\nporte, quand le panneau doré de celle-ci s'écarta lentement,\nnous songions presque à quelque fantôme...\n   Hélas ! ce n'était que le concierge du palais. Comme il nous\nattendait vainement depuis une heure, il se décidait enfin à\nnous rejoindre, et ses récriminations eurent tôt fait d'aiguiller\nnos pensées sur des thèmes moins chimériques...\n\n\n\n  Quelques jours après... Matinée de dimanche, à Rome...\nNo.tre voiture passe devant des églises, des fontaines, des\nobélisques, gravit des pentes, redescend, traverse des quartiers\ndéserts, atteint la campagne... Ça et là, des haies de roseaux,\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                            CROQUIS                          407\n\n\ndes pins parasols... Il fait bon... des cloches sonnent... au\nloin, Rome apparaît toute d'or, comme une ville d'Orient...\n   La voiture s'arrête. Nous sommes arrivés au couvent des\nTrappistes qui desservent les catacombes de Saint-Callixte, où\nnous devons entendre la messe.\n   Et si cette messe fut exquise, si son souvenir me revient bien\nsouvent, alors même que je ne regarde pas, comme à présent,\nla petite croix de marbre et les autres achats traditionnels\nrapportés par tout visiteur, néanmoins les paroles du religieux,\nnotre guide en cette matinée, m'émurent encore davantage.\n   Je le revois toujours, sous son pauvre chapeau de paille, se\npromenant avec nous dans le jardin, et nous entretenant de\nDieu et des choses du ciel. Pas de grands mots, pas de grandes\nphrases, mais quel ton recueilli, quelle voix respectueuse et\ntendre pour prononcer certain « Jésus, notre ami » plus émotion-\nnant que n'importe quel discours !\n   Ce fut vraiment une heure idéale, encadrant une de ces\nvisions brèves, qui ne font que traverser la vie, et que pourtant\nl'on n'oublie plus...\n   Le jardin s'étendait en tranquilles allées bordées de vignes ;\nlà-bas, là-bas, tout à fait au ras de l'horizon, le dôme de Saint-\nPierre profilait ses lignes graves ; plus près de nous, la tour du\ntombeau de Cecilia Metella marquait le commencement de la\nvoie Appienne; et dans ce paysage incomparable, dans ces\nambiances de religion et d'art, les paroles du moine étaient très\ndouces, qui parlaient de Jésus, « notre ami. »\n\n                                                 J.   ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "           ÉLÉVATION\n                     (SUITE)\n\n\n\n\n                        V\n                                         A M. L'ABBÉ MŒLLER.\n\n\n\nLa révélation a parlé dans mon cœur. —\nIllusions, et vous, désirs que l'on caresse,\nEt tous les rêves vains à la trompeuse ivresse,\nFausses réalités que je nargue en vainqueur ;\n\nEt toi, doute cuisant, absurde dieu moqueur,\nEt destin ricanant derrière la détresse;\nAvide angoisse, amère et cynique prêtresse,\nVestale nourrissant la brûlante rancœur!\n\nJ'ai fait le geste fort dont le pouvoir magique\nDétruit l'affaissement de l'âme léthargique\nQui vous secoue, essaim spectral et suborneur ;\n\nEt libre, maintenant, et vierge de mensonge,\nElle n'aspire plus qu'à l'éternel bonheur\nD'aller s'épanouir au sein du divin Songe.\n                                     JULIEN ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "       Cloche de Couvent\n\n                             Et la cloche perdue entre les cheminées\n                             Se dépêchait, béguine elle-même, vivant\n                             Dans sa tour, comme les autres dans leur couvent.\n                                                                RODENBACH.\n\n\n\n\n             LA-BAS, c'est la grande ville! On la devine populeuse\n                 et riche derrière les fortifications aux lignes\n                 longues à perte de vue et grises comme l'acier,\n                 qui la blindent ainsi qu'un immense coffre-fort.\n                 Seules, s'aperçoivent les flèches dentelées des\n                 cathédrales, les tours massives des paroisses,\n                 les pointes en aiguilles des couvents. On dirait\nune forêt. Une rumeur assourdissante s'en échappe, sans répit,\ncomme un grandiose concert, une majestueuse sérénade de la\nrichesse, du travail vers le ciel.\n   Ici, c'est un petit hameau, entoui dans les terres, perdu au\ncoin d'un bosquet, délaissé à la porte de la ville. La vie y est\nenclose comme en un béguinage aux heures de travail. Pas de\nclameurs, pas de turbulence; une simple association de chu-\nchotements frêles, de bruissements légers comme le chœur des\nfuseaux d'une dentellière. Aux quatre métairies agglomérées,\nce sont quelques chants de coq, les gloussements de poule, les\nroucoulements de colombe; les chevaux piaffent, les bestiaux\nappellent; sur le pavé s'entend le cliquetis des carioles. Tous\nces bruits s'harmonisent, se fondent en une mélodie caressante,\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": " 410                          DURENDAL\n\n\n\ntel un lied du moyen-âge, tandis qu'au loin les puissantes\norgues de la ville accompagnent en bourdon, dédaigneusement.\n   P l u s douce, plus flûtée que tous ces accents, la cloche du cou-\nvent domine et s'impose en cette primitive cantate. Mignonne,\naux tintements timides, elle parle et ordonne, elle soutient et\nconsole, elle prie et b é n i t ; ses sons argentins, menus, s'égrènent\nun à un, méthodiques, recueillis, et musent langoureusement\nainsi les versets de psaumes dans la voix angélique des reli-\ngieuses.\n  Écoutez-la !\n\n\n\n\n                        VOICI L ' A U B E !\n\n                                        Une petite cloche au travers de la brume\n                                        Chantait...\n                                                                            R.\n\n    L a cloche s'éveille la première du hameau et m u r m u r e en\noraison jaculatoire un triolet de l'angelus. L a sœur tourière\ns'est levée depuis quelques instants ; les yeux gros de sommeil,\nelle regrette, peut-être, en une nuance indécise, le repos de sa\ncouchette cellulaire. Sous le campanile aigu, la clochette en\ntrois soupirs timides a frissonné : on dirait le salut fraternel du\nb a t t a n t à l'airain, trois baisers matinaux qui effleurent chaste-\nment. L'effort, la retenue se perçoivent comme si la corde\ns'était engourdie aux froids de la nuit ou si la cloche craignait\nde parler trop haut au milieu du silence des fins de nuit. Mais\nla religieuse en m u r m u r a n t ses avés, à deux genoux, oublie\nvite la moiteur du lit et ramené ses esprits au devoir, les\ntrilles maintenant se succèdent nets, définis, martelés. Ce ne\nsont cependant que courts tintements qui s'en vont de cellule\nen cellule bruire aux oreilles des simples nonnes, leur rappeler\nla règle et les inviter à penser avant tout à Dieu et aux\nmystères de la Vierge.\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                       CLOCHE DE COUVENT                       411\n\n\n   La cloche s'ébranle maintenant; toute éveillée, elle s'agite et\nsonne des volées, pas trop bruyantes, sans doute, car ce n'est\npas l'heure des éclats tapageurs, cependant son marteau frappe\nde çi de là, posément, avec assez de sincérité pour avertir les\nmatineux au sommeil léger.\n   — Ohé! Ohé! petites gentes peineuses, le jour point; il faut\nfredonner votre prière; songez à l'invite du devoir; allez-y, le\ntravail vous attend. Ohé! ohé! Et vous, mystiques béguines,\nzélées hospitalières, habiles 1ingères, et vous aussi, pieuses\nménagères, pressez-vous, la première messe va commencer.\nDin, don ! Din, don!\n   A l'appel de cette petite voix embéguinée répond un murmure,\nchangé bientôt en bourdonnement. Les oiseaux gazouillent, la\nbasse-cour piaille, des pas résonnent sur le pavé : ceux de\nl'abbé et du chemineau ; des huis s'entr'ouvent ; quelques\nfemmes, drapées dans leurs mantes, glissent en ondulant vers\nla chapelle; des voix de soprani psalmodient lentement, accom-\npagnés par les accords graves de l'harmonium. C'est la prière\nsainte avant le labeur.\n   Les chants se taisent tandis que deux grappes de trois\nadorations s'échappent de la tourelle. La cloche bruit à peine,\nscandant la mélodie du carillon du servant. Le prêtre solennel-\nlement élève l'hostie et le calice. Prosternée, la sœur tourière\ninvite la cloche à prier et celle-ci, connaissant son rituel,\npénétrée de ce qu'elle doit révéler aux alentours, soupire au\nplus ; c'est un soufle qui geint, c'est la voix d'un ange qui adore.\n   Là-bas, les heures carillonnent aux beffrois altiers, les graves\nbourdons des riches collégiales grondent, le glas de la mort\ngémit, les clarines des bestiaux cliquettent, le tocsin des\nmalheurs hurle, la cloche du couvent, dans sa niche mignonne,\nse tait. Elle voit passer les gens songeurs, courir les folles\nbêtes, elle entend chanter les gais oiselets, les tendres zéphirs\nviennent l'inviter au coquetage, les grands vents veulent la\nmaltraiter, sa voix pieuse refuse de s'associer à toutes ces\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": " 412                         DURENDAL\n\n\n\nexubérances mondaines. Elle reste par-dessus les toits nive-\nleurs, insouciante du terre à terre; elle semble, surélevée,\nplus près de Dieu et ne penser qu'à lui : c'est dans son\nmutisme, sa modestie, son renoncement, l'étiquette de la mai-\nson close.\n\n\n\n\n                       HUIT HEURES\n\n                                   Ponctuelle aux accès de toux intermittents\n                                   Qui m'avertit du ciel et que la messe est dite\n                                   El m'égoutte des sons comme de l'eau bénite.\n                                                                            R.\n\n\n   L'appeau de la chapelle vient d'indiquer le troisième quart\nde la huitième heure du jour. Aussitôt le glissement d une bure\nà la porte de la sacristie, une ombre noire frôle le plancher\nciré, s'évanouit derrière le maître-autel et la voix prépondérante\ndu monastère annonce la seconde messe.\n   Les volées de la cloche sont tout autres qu'à l'aube. Alors,\ns'accusait une certaine précaution naïve; la cloche, dictant\nl'heure matinale, invitait, seuls, aux saints mystères quelques\nrares privilégiés; maintenant, elle appelle à la chapelle les jeunes\npensionnaires, les enfants de l'école gardienne, les vieillards de\nl'hospice, tout ce petit monde d'âmes simples. La cloche est\nimpérative, extrêmement, dans ses commandements; elle ponc-\ntue nettement ses ordres, elle veut se rendre maîtresse de\ntoutes les clameurs de la vie qui montent touffues. Sa corde\nest largement tirée, droite, de haut en bas, sans brimbaler;\naussi le battant martèle avec force et rythme et l'airain résonne\nlonguement. C'est une explosion de sons graves et nourris qui\nse répercutent lentement au loin, prescrivant à chacun son\ndevoir. On dirait que la cloche, fière de sa mission d'attirer à\nDieu les hommages, s'efforce de lancer au plus loin ses avis;\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                      CLOCHE DE COUVENT                                    4l3\n\n\n\naussi file-t-elle ses sons! Quels éclats! Certes, la sœur qui la\ncaresse et lui tire ses appels si passionnés, la connait bien, elle\ny va de tout cœur; les tourillons pivotent, la cloche danse\néperdûment sur son anse, exultant d'amour divin.\n\n\n\n\n                     JOUR DE DEUIL\n\n                                Les cloches, ce mobile et divin truchement,\n                                Versant comme des pleurs sur un enterrement..\n                                Tantôt on y perçoit les bruits dun corbillard\n                                Qui s'en irait dans la banlieue et le brouillard.\n                                                                          R.\n\n\n   Parfois — hélas! trop souvent — la cloche du couvent s'est\nhatée. A peine l'appeau vient-il de murmurer dans le silence de\nla chapelle tendue de noir le deuxième quart de la huitième\nheure que sa note unique vibre tristement en glas. Puis le\nbranle s'accentue, et cette voie monotone larmoie et bégaye en\nsanglots des mots courts, uns, précipités, qui s'envolent l'un\naprès l'autre en une course aérienne comme pour s'étouffer. La\ncloche copte sans répit, une heure durant, un office entier, et\ndans la campagne, sa prière mélancolique semble un chant de\npsaume tout de regrets et d'espérance, de pitié et de résignation.\nUne note se détache parfois plus aigrelette et perle des auvents\ntelle une larme rapide aux cils des enfants, c'est un regret\ntimide échappé malgré soi. Un monosyllabe s'évade en un\néclat subit, c'est l'espérance de la délivrance. Un tintement\nlourd, un assourdissement plus long frémissent la pitié qui\nimplore. Mais la plupart des appels pieux, ainsi des chaînons,\n se succèdent uniformément espacés, et leur ponctualité quelque\n peu fatale dévoile la résignation passive aux ordres d'En-Haut.\n    Les évocations de l'airain ne trompent personne : elles\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": " 414                       DURENDAL\n\n\n\nannoncent des funérailles. Les gens du hameau s'interrogent\ncurieux et inquiets :\n\n  — Qui est mort au couvent?\n  — C'est le vieux père Traque, le paralytique.\n  — Il vivait encore !...\n\n — Qui est mort au couvent?'\n — C'est une jeune pensionnaire, la fille d'un richard, oh! si\nmaladive! qui s'est éteinte comme on s'endort.\n — Pauvre petite fleur fanée !\n\n   — Qui est mort au couvent?\n   — C'est ma sœur Christine !\n   — Laquelle était-ce, celle-là?\n   — Vous savez bien, celle qui jetait sur la route, chaque jour,\ndes miettes que les oiseaux, mêlés à nos poules, picoraient\ngloutonnement.\n   — Oui! oui! Cette belle et pâle sœur qui caressait, chaque\nfois qu'elle le pouvait, notre minou. Elle paraissait une fille de\nSeigneur!...\n\n   Les femmes, un peu émues, parlant bas, avec des voix\nblanches, continuent à chuchoter leurs impressions, tandis\nque le cliquetis du corbillard, le tressautement des voitures de\nlouage se perçoivent et se rapprochent le long du pavé.\n   A l'issue des dernières prières de l'Église, le convoi funèbre,\ntoujours très court, fuit vers le cimetière sous une pluie d'adieux\nde la cloche. Les religieuses, en costume de chœur, ont accom-\npagné le cercueil jusqu'au grand portail, et, dans une dernière\noraison jaculatoire, l'ont abandonné. La cloche le suit bien\nloin; tant qu'elle peut sa voix continue à saluer le partant. Elle\ns'agite ainsi qu'un mouchoir aux mains des amis à l'heure des\nadieux. Dans la campagne, le long des chemins ravinés, sur les\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                      CLOCHE DE COUVENT                            415\n\n\n\nroutes empierrées et les sentes sous bois, les chevaux marquent\nle pas, conduits par le rythme sonore de la cloche qui s'efforce\nde dominer les geignements des ferrailles, le tressaillement en\nsoubresauts des ressorts.\n\n\n\n\n                 TRIOMPHE DU SOLEIL\n\n                                             O voix doucement aigrelette !\n                                                                    R.\n\n\n   Le silence, la paix, l'indifférence suivent tout ce mouvement.\nLà-bas, derrière les hauts remparts, règne une rumeur puissante\nde vie; les machines soufflent, les trains roulent en tonnerre,\nnuançant l'horizon d'une banderolle d'argent; les steamers\nsirènent dans le brouillard indéfini du fleuve. On en perçoit\nici, au petit hameau, à travers le bruissement léger des arbres,\nles caquetages turbulents des métairies, le gazouillis gamin\ndes oiselets, un mugissement confus ainsi la voix immense\ndes grandes vagues.\n   La cloche impassible semble assoupie, elle veille cependant\ndans sa pause, telle la sentinelle en sa guérite, le vieux loup de\nmer dans son phare. Mais elle voit, sans s'inquiéter de rien, les\nvaines futilités du monde; elle entend, sans les écouter, ces\npaïennes vibrations ; n'est-elle pas exclusivement consacrée à\nDieu? N'a-t-elle pas aussi prononcé des vœux, comme les\nsœurs, les siennes, du couvent?\n   Elle parlera cependant lorsque le soleil aura atteint le\nzénith. Sa voix est d'or; elle rit par saccades; son battant\nsautille de-çi de-là, din don, din don, allègrement, musant\ncomme un bavardage de bambin le salut de l'oiseau au jour,\nles contes évocatifs du vieillard. C'est son aubade au soleil\ntriomphant !\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": " 416                         DURENDAL\n\n\n\n   La sœur tourière n'est pas gourmande, mais comment n'aime-\nrait-elle pas un tantinet de sonner la prière de midi, précurseur\ndu repas! Voilà de longues heures que les sœurs : maîtresses,\ngardes-malades ou lingères, vaquent à leurs occupations, elles\nméritent bien de se reposer à table. Aussi après les murmures\nde l'angelus, la sœur imprime-t-elle à la corde un mouvement\nplus vif, et la cloche, en un élan aérien, parfois irrégulière ou\ncapricieuse, carillonne de joyeuses phrases :\n  — J'entends, ma sœur, j'entends. Ne me faites donc pas\nchanter faux. Voici vos compagnes. De tous les coins du\nmonastère, elles vont au réfectoire. Chacune a reconnu mes\naccents et la caresse de votre blanche main. Assez, ma sœur,\nassez. Joignez-vous à elles. Vous avez accompli votre devoir.\nAssez,... assez .. sez !\n  Le dernier effort de la tourière à été si nerveux, si complet,\nque le ballant de la corde frappe longtemps le plancher, trou-\nblant l'assoupissement mystique de la chapelle, et la cloche\nsonnaille ferme toute secouée ; sa fanfare meurt en un frémis-\nsement langoureux, noyée aux premiers mots du bénédicité.\n\n\n\n\n                       VERS LA NUIT\n                                             Sonnant du haut des tours,\n                                                tel qu'un veilleur qui corne.\n                                                                      R.\n\n\n   Le jour s'avance. La cloche fait une sieste bien prolongée,\ncar le soleil fuit déjà à l'horizon. Au crépuscule, la cloche médite\ntoujours.\n   Tout-à-coup, un léger déclanchement, un bruit minuscule,\ntel un zézayement de poupon, puis des murmures touffus.\nC'est l'appel au chapelet du soir, à la visite du Saint-Sacre-\nment, au salut. Les volées s'égrènent des auvents comme des\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                     CLOCHE DE COUVENT                       417\n\n\n\ndizaines de rosaire, en petits sons bien ronds et rapides.\nL'angelus tinte en une triple invocation. Il dicte par la voix\nfluette une dernière prière de reconnaissance, mais plus bas, en\nun frisson : le soir épeure les cloches du couvent !\n   Maintenant, le silence devient le maître. Voici la nuit venue.\nLa tourelle de la chapelle se profile, allongée, fantastique.\nSon campanile ajouré laisse voir la cloche assoupie. Là haut,\nelle apparaît comme une capuce où serait enfouie sous la bure\nla tête d'un veilleur.\n   Une lumière timide, étoile de nuit, brille un instant dans le\ngrand vitrail de la chapelle, réveillant les ors assoupis des\nsaints, auréolant la figure angélique de la Vierge. Puis un bruit\nsec dans le clocheton, le frôlement de la corde, le déboîtement\ndes charpentes; le veilleur en un soupir souhaite la bonne nuit.\nCe sont les bonsoirs du couvre-feu, doux, imperceptibles,\nlégers, mais amitieux et confiants, qui glissent de cellule en\ncellule pour border les lits blancs des béguines. La cloche\nchantonne en sourdine :\n   — Dormez, mes sœurs, dormez. Je veille. Ne craignez rien.\nRêvez du ciel. Dormez, rêvez... Dormez, rêvez !...\n   Cette berceuse molle et lente endort le couvent en son fré-\nmissement.\n   L'étoile s'évanouit, la cloche se tait. Elle attend, sans bron-\n cher, dans les ombres de la nuit, vigie imperturbable, prête\n à signaler la première l'aube naissante.\n\n                                              A . - T H . ROUVEZ.\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "             Honoré de Balzac\n\n                   LA ville de Tours célébrait ces jours-ci le centième anniver-\n                      saire de la naissance de Balzac. Nous devrions dire une\n                      partie de la ville de Tours, car la municipalité radicale et,\n                      sans doute, ses adhérents, refusèrent de s'associer à l'hom-\n                      mage rendu au grand tourangeau, sous prétexte que\n                      celui-ci professait des opinions catholiques et monarchistes\n                      ou, ce qui revient à peu près au même, parce que l'initia-\n                      tive de cette commémoration appartenait au député du\nlieu, républicain modéré!\n   Le jacobinisme provincial ne transige pas, comme l'on voit, sur les\nprincipes, et il est vraisemblable que la motion du député socialiste Fournière,\nproposant de décerner aux restes de Balzac les honneurs du Panthéon, aura\nprovoqué, de même, les scrupules de ses coreligionnaires politiques.\n   Aussi, pour atténuer l'impression déplorable que devait, nécessairement,\nproduire une consécration nationale de la gloire de cet aristocrate, de ce vil\nréactionnaire, d'autres députés se sont-ils empressés de prôner tout un lot de\ngrands hommes, privés, jusqu'ici, de l'éméritat du Panthéon : Le démodé\nEdgar Quinet, ressuscité de l'oubli, pour la circonstance ; Michelet, admirable\nécrivain, historien halluciné et sectaire; Renan, l'apôtre mielleux du doute;\n Lamartine, le trop indulgent historien des Girondins et le membre du Gou-\nvernement provisoire plutôt, probablement, que le poète des Harmonies.\n   Le suspect Balzac, dénué de certificat de civisme, passera, peut-être, avec\nles autres, dans le tas ! Cependant, si le vote lui était défavorable, nous nous\nen consolerions aisément; il n'est pas de ceux qui peuvent souffrir d'un\nostracisme posthume de ce genre : l'immortalité ne se confère point par\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "                             HONORÉ DE BALZAC                              419\n\n\ndécret et les noms de tels autres, historiens de parti, sophistes de l'incrédu-\nlité, sont destinés à s'effacer du souvenir des hommes bien longtemps avant\nle sien, malgré leur inscription dans le « Temple de Mémoire » républicain,\nsous la froide coupole du Panthéon.\n   « Le temps de l'impartialité n'est pas encore venu pour moi » s'écriait Bal-\nzac, à propos des injustices de la critique, dans la préface de la Comédie\nhumaine, en 1842. Et, vraiment, ce temps viendra-t-il jamais pour cette œuvre\ngigantesque, passionnante de toute la passion qu'elle contient, vouée à une\ndiscussion éternelle, comme la vie elle-même? Le magnifique cerveau de son\nauteur a émis trop d'idées politiques, morales, spéculatives; il a heurté trop\nde préjugés ; il a exercé sa royauté intellectuelle avec une trop splendide pléni-\ntude pour ne pas rencontrer toujours des adversaires et des détracteurs.\nL'heure de l'impartialité — l'impartialité du silence ! — sonnera pour bien\ndes écrivains venus après lui, matérialistes qui se sont audacieusement\nréclamés de ce spiritualiste, avant que le prodigieux monument élevé par\nHonoré de Balzac cesse d'émouvoir et de féconder les intelligences.\n   Comme le Dante, dans cette autre Comédie, divine, celle-là, a transporté\ntout son siècle, avec ses excès et ses grandeurs, la violence frénétique de ses\nmœurs et la beauté apostolique de ses saints, sa science compliquée et confuse\net son art naissant, Balzac a voulu peindre toute son époque, en une\nfresque immense, aux multiples aspects, aux personnages sans nombre. Le\npoète florentin acheva son œuvre épique presque en même temps que sa vie,\nmais il n'a pas été donné à l'artiste français de parachever la sienne. Telle\nqu'elle est, prestigieuse évocation du monde du crime, de la passion et de la\npensée, n'apparaît-elle pas déjà stupéfiante de labeur inouï, de génie déme-\nsuré?\n   Il faut relire le programme que l'écrivain a placé en tête de la Comédie\nhumaine, pour saisir toute l'étendue de ce ferme et probe esprit, pour aperce-\nvoir la difficulté et la complexité du problème qu'il s'était proposé de résoudre\net dont il a poursuivi la solution avec une persévérance, une ténacité mer-\nveilleuses, jusqu'à son dernier jour.\n   La seule mise en scène de ses romans est déjà inconcevable, au milieu\nd'une existence si occupée et relativement si courte, alors que la peinture de\ntelle ou telle ville, où s'agitent ses personnages, précise, approfondie et\npresque toujours d'une exactitude surprenante, a dû, semble-t-il, nécessiter\nune étude prolongée et attentive. Ses descriptions méticuleuses ont été\nsouvent blâmées, mais c'était méconnaître leur but essentiel, leur raison\ncapitale d'être, puisque Balzac avait vu clairement que « la société transforme\n1'homme, selon les milieux où son action se déploie » .— vérité banale,\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "  420                               DURENDAL\n\n\n\n aujourd'hui, vulgarisée, mais dont, le premier, il a saisi les conséquences;\n qu'il a, le premier, appliquée à l'art.\n\n\n                                         *\n\n\n     Sa psychologie ne s'embarrasse point d'un scientifique et pédant appareil,\n  de théorèmes ni de démonstrations. Elle est purement subjective; elle\n  est faite toute de sympathie et de divination. C'était un voyant; son œil\n  absorbait, en quelque sorte, les choses et les gens, pour les classer dans le\n  monde inventé qui s'agitait derrière sa rétine, dans le microcosme extraordi-\n  naire de sa cervelle. Mais, il ne collectionnait pas de notes, ne colligeait point\n de petits papiers, de \" documents humains \".\n    Sa méthode de travail, ces remaniements sur des épreuves successives,\n depuis le canevas de l'œuvre jusqu'à sa forme dernière, sont caractéristiques\n à cet égard. Ne rendent-ils pas sensible la manière dont les conceptions de\n Balzac s'élaboraient en lui? Son imagination cristallisait, pour parler comme\n Stendhal, autour de son idée initiale; ou, mieux encore, celle-ci germait, se\n fortifiait spontanément en cette miraculeuse tête, comme les plantes dans\n le monde organique.\n    Ses créatures naissent en lui, se développent, pour ainsi dire, d'elles-\n mêmes, absorbent, par une attraction à moitié inconsciente, tous les éléments\nnécessaires à leur vitalité et apparaissent, finalement, douées de vie, de la\nsurabondance de vie significative dont débordait leur auteur.\n    Art de divination, disions-nous; mais il ne faudrait pas s'y méprendre, la\ndivination n'est que de l'expérience et de la pensée accumulées, la faculté qui\npermet à certains médecins d'établir de sûrs diagnostics, à l'aide d'impercep-\ntibles indices, et grâce à laquelle des hommes comme Balzac reconstituent la\ngenèse et le but d'une existence, la physionomie morale d'un individu, après\nune observation en apparence superficielle.\n    Balzac voit de haut et d'ensemble; non seulement il voit, mais il juge et,\nen même temps qu'il démêle les grands mouvements de la société, ses conflits\nd'intérêts et de croyances, aucun détail ne lui échappe, pour minime qu'il\nsoit. Mille faits s'enregistrent dans ce génial cerveau, se concrètent à la fin en\nune figure définitive, d'une violente vérité intrinsèque et qui résume, à la\nfois, une catégorie sociale : Hulot; le père Grandet; Gobseck; César\nBirotteau; le père Goriot, ce roi Lear de la rue Saint-Honoré, aussi sublime\net aussi tragique que celui de Shakespeare ! Et bien que chacun de ces per-\nsonnages soit représentatif d'un caractère : le prodigue; l'avare; etc.; ils sont\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "                            HONORE DE BALZAC                               421\n\n\ntellement localisés, si l'on peut dire, marqués d'un trait tellement unique,\nqu'ils ne pourront plus être confondus, jamais, avec d'autres.\n\n   Certes, l'entreprise étonnamment hardie de Balzac n'allait point sans périls;\nil voulut peindre la société dans toute la complexité de ses apparences : les\nsacrifices et les élans de la foi, les abnégations et les héroïsmes de la vertu à\ncôté de l'effronterie du vice salarié et des fausses gloires de la mondanité ; la\nvie industrieuse et mesquine des petits bourgeois et l'opulente existence des\naristocraties; la bohême des lettres et des arts, séduisante et corrompue;\nl'insatiable finance... toutes les phases, enfin, de la lutte éternelle et carnas-\nsière des forts et des faibles, des habiles et des simples, des bourreaux et des\nvictimes. Et, plus d'une fois, il traça des tableaux capables d'épouvanter les\nâmes timides et qui, isolés du vaste ensemble dans lequel ils doivent\nse confondre, pourraient sembler dangereux et nuisibles.\n   Mais, juger l'auteur de la Comédie humaine d'après quelque page fragmen-\ntaire de son œuvre, c'est se condamner à ne saisir jamais le sens supérieur de\ncelle-ci et sa visée hautaine.\n   On rencontre dans Balzac, comme d'ailleurs dans la réalité môme, des cri-\nminels ignorants du remords, impénitents et impunis, dont l'insolent triomphe\ninsulte l'honnête homme dépouillé; l'artiste désintéressé, le savant de génie\ns'y voient, comme il est naturel et légitime, repousser dans l'obscurité et écla-\nbousser par le bruit et le luxe des charlatans et des faiseurs auxquels va la\nvogue imbécile ; toute la hideur des convoitises et des intrigues, l'acharne-\nment des égoïsmes s'étalent dans les aventures de ses héros, mais la plume\nvengeresse de l'écrivain stigmatise l'iniquité en la dépeignant, tellement que\nl'apparente et précaire victoire du vice nous apparaît comme une leçon,\ncomme la plus belle et la plus poignante des moralités.\n\n                                                             ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "MONSEIGNEUR IRELAND A BRUXELLES\n           SOUVENIRS         DU MOIS      DE MAI       1899\n\n\n\n\n               LA première impression que me fît l'homme apos-\n                 tolique dont s'honore l'Amérique, fut une\n                 impression très difficile à définir. J e lui étais\n                 présentée dans un salon a m i . Ses paroles de\n                 bienvenue furent polies, un peu banales, em-\n                 preintes d'une bienveillance qui n'avait et ne\n                 pouvait rien avoir de personnel. E t cependant\nje compris du coup l'influence que Monseigneur Ireland exerce\nsur ses contemporains. Je m'éloignai de lui avec le désir et la\nvolonté de le connaître davantage. P e n d a n t le dîner, la conver-\nsation ne fut pas générale et rien ne me révéla la puissance et\nle charme de la parole de l'illustre orateur. Un mot de M. B...\nl'amena à hausser la voix : « Non, nous n'avons pas de cathé-\ndrales. Celles que nous ferions bâtir m a i n t e n a n t seraient trop\ngrandes pour le présent et trop petites pour l'avenir. » Après\ncette entrée en matière, Monseigneur nous tint longtemps\nsuspendus à ses lèvres par l'esprit et l'animation de ses\nréflexions, sans cependant révéler encore le côté exceptionnel\nde son intelligence.\n  Ce ne fut qu'après le dîner qu'une courte et très intéressante\ncauserie me le montra fort, bon, pratique, patient et confiant\nen l'avenir de l'Amérique Catholique. Son amour pour la Sainte\nÉglise du Christ est immense. Q u a n d il en parle, son regard\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "        Monseigneur              IRELAND\nARCHEVÊQUE   D E St PAUL AU M I N N E S O T A   (Etats-Unis)\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": ""}, {"page_pdf": 510, "texte": "              MONSEIGNEUR IRELAND A BRUXELLES                423\n\n\ns'illumine, l'expression des yeux s'adoucit, tandis que le\nmenton, d'un dessin ferme et énergique, accentue et souligne\nune conviction absolue.\n   L'extérieur de Monseigneur Ireland est en effet le miroir de\nson âme. Grand, élancé pour un homme de son âge, il est\nimposant, digne et parfaitement simple. Le front a la largeur\nde la tête du lion. Le regard en a la force calme, profonde, con-\nsciente; parfois il devient doux et presque caressant. La mâchoire\nétonne par sa puissance. Elle doit broyer, semble-t-il, et cette\nimpression s'étend non seulement au physique, mais encore au\nmoral. La voix est sympathique, nette, elle se fait entendre au\nloin, par moments elle devient autoritaire sans jamais être\nbruyante ou fatigante. Elle est soutenue par un beau geste,\nlarge, insinuant, dominateur et cependant naturel. Rien de\nvulgaire ni de 'commun dans cet ensemble imposant, qu'un\nfort accent anglais pourrait déparer, s'il ne lui donnait un\ncachet d'aimable originalité, relevé par des expressions heu-\nreuses et appropriées à la situation.\n   Ce n'est naturellement pas le premier jour que j'ai pu saisir\nl'attrait qui se dégage de la personne de l'archevêque du\nMinnesota.\n   Une conférence donnée à la demande des étudiants catho-\nliques me permit d'entendre cette parole inoubliable. Je compris\nalors que celui qui s'adressait à nous, n'était, ni un simple pré-\ndicateur, ni un conférencier ordinaire, mais un apôtre et qu'il\nparlait comme devait parler saint Paul. L'orateur, après avoir,\navec beaucoup de grâce, payé un tribut flatteur à la Belgique,\nentra tout de suite dans son sujet : Les devoirs de la jeunesse\ncatholique au siècle prochain. Ce siècle mystérieux qui peut tout\npour le bien comme pour le mal et que les jeunes gens peuvent\nmodifier dans un sens ou dans l'autre, ce siècle qui leur appar-\ntient. Monseigneur Ireland a démontré avec une éloquence\nforte, sans phrases, la nécessité et le devoir du travail, ce\ntravail que ni le Christ ni l'apôtre des nations n'ont méprisé,\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": " 424                          DURENDAL\n\n\n\net il a résumé sa pensée en ces mots : l'inaction c'est la mort.\nIl a excité la jeunesse au travail intellectuel. Sa définition\nde l'intelligence a dû faire b a t t r e bien des cœurs et y éveiller\ndes ambitions élevées. Son conseil de lutter partout avec le\nmal, de prendre position sur le terrain de la science, de\nl'industrie, des arts, etc., etc., faisait vibrer cette jeunesse\nenthousiaste.\n   Mais l'apôtre ne pouvait en rester là. Il fallait aller aux âmes.\nC'est alors que Monseigneur Ireland a ouvert son cœur. Il a\nparlé de ce qu'était le m o n d e avant le Christianisme : esclavage,\nhonte, avilissement. L e C H R I S T est venu. Il a prononcé ces\nmots : N O T R E P È R E , et tout a été changé. Il n'y a plus eu\nd'esclaves. L ' h o m m e s'est senti fils de Dieu. Il a pour devoir\nde respecter et d'aimer son frère. Ce sentiment le relève à ses\npropres yeux, car il se rappelle qu'il est lui-même le fils de\nDieu, le frère du Christ. Il doit donc avoir le souci de sa\ndignité personnelle et de celle de son prochain. D e là des\nrapports moins hautains, une charité sans humiliation. De là\naussi le respect des idées et de la sincérité chez l'adversaire et le\ndevoir de chercher le point d'action sur lequel on peut se ren-\ncontrer, au lieu de creuser toujours davantage les abîmes qui\nséparent et de voir la mauvaise foi partout. Souvent, un\nmalentendu seul divise, et c'est en se connaissant et en s'appré-\nciant m u t u e l l e m e n t que ces malentendus s'effacent. Il en est\nde m ê m e pour les questions sociales. L'éloignement des classes\nest un danger et une faiblesse. N o u s devons nous rapprocher\ndes ouvriers, des travailleurs, chercher à les comprendre, à\nadmettre ce qu'il y a de juste dans leurs réclamations, à leur\nmontrer un intérêt sincère et à les instruire de toutes les\nquestions importantes. Ils ont, des devoirs et ils doivent les\nconnaître, mais nous aussi nous en avons envers eux. Cer-\ntaines difficultés gagneraient à être étudiées sans esprit de\nparti. Q u a n t à la propriété, dont il a été si. souvent parlé, elle\nest une chose juste et la conséquence du travail. Celui qui\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                  MONSEIGNEUR IRELAND A BRUXELLES                    425\n\n\n\na travaillé ou dont les pères ont travaillé devient, naturellement,\net par la force des choses, propriétaire. La négation du droit de\npropriété rapproche l'homme dé l'état sauvage. Dans les prairies\nd'Amérique, si un Indien sème, il y a quelque chance pour qu'un\nautre que lui récolte. C'est la conséquence de la sauvagerie et\nnon de la civilisation. Il y a encore un terrain sur lequel on ne\ndoit pas se laisser battre : celui des devoirs de citoyen. L'Eglise\net la Patrie sont les deux grands amours de l'homme. Il faut\nsoutenir l'Église en tout, la défendre toujours, vivre et mourir\npour elle. Et la Patrie ! N'est-elle pas l'extension de la famille ?\nIl faut se dévouer pour elle et lui sacrifier ses intérêts personnels.\nDonc pas de faiblesse ou de paresse à l'heure des élections.\nChacun doit être à son poste, chacun doit voter selon sa\nconscience et ne considérer que le bien général sans calcul\négoïste pour soi-même ou pour sa famille. L'espoir du XXe siècle\nest donc dans ceux qui sont assez jeunes et ardents pour réaliser\nce programme, et la jeunesse belge ne peut faillir à sa double\ntâche de catholique et de patriote.\n   Pendant que Monseigneur Ireland développait ces idées que\nje ne puis avoir la prétention de rendre, car je n'ai ni notes ni\nrésumé, la salle, remplie de jeunes gens, frémissait et parti-\ncipait aux émotions qui faisaient vibrer la voix de l'orateur.\nLes applaudissements soulignaient non seulement les mots\nheureux, les traits d'esprit, mais plus encore les pensées et les\nconclusions. Je crois que cette conférence a fait un bien sérieux,\nune impression durable ; puisse-t-elle éveiller et consolider tout\nce qu'il y a de généreux, de bon et de solide dans la jeunesse\ncatholique, l'espoir de l'Église et de la patrie belge !\n\n   Bruxelles, le mardi 16 et le samedi 20 mai.\n\n\n                                        Comtesse E D .   DE LIEDEKERKE.\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "         Le Vrai Américanisme\n\n   Nous croyons utile de faire suivre l'article précédent de celui-ci qui\nétablit d'une façon lumineuse la nature du véritable américanisme, dont\nle grand évêque, Monseigneur Ireland, est le plus illustre représentant.\nAméricaine elle-même, catholique convaincue et femme du sympathique\nministre des Etats-Unis, son Excellence l'ambassadeur Bellamy Storer,\nl'auteur est mieux à même que n'importe qui, nous semble-t-il, de savoir\nce que ses compatriotes, les catholiques d'Amérique, entendent par l'Amé-\nricanisme ». Son article, si clair et si catégorique, dissipera une bonne fois,\nnous l'espérons, tous les préjugés et toutes les erreurs que l'on a répandus\nun peu partout à ce sujet et empêchera de confondre encore à l'avenir Mon-\nseigneur Ireland et les vrais américanistes avec les pseudo-américanistes,\ndont l'erreur a été justement flétrie par le Saint-Siège et par Monseigneur\nIreland.\n\n\n\n\n                 POUR bien c o m p r e n d r e l'Américanisme, il convient\n                   de l'envisager sous ses deux aspects.\n                      E n ce qui concerne l'extérieur ou la forme,\n                   il revêt un caractère national qui répond aux\n                   besoins d'un p a y s et d'une é p o q u e .\n                      Mais q u a n t à l'intérieur ou au fond, en tout\n                   ce qui touche au dogme et à               la   morale, il\ns'attache, sans réserve et sans restriction aucune, à l'Eglise\ncatholique et universelle, à l'Eglise de R o m e , par une Foi\nintégrale et inaltérable.\n  A l'extérieur donc, et c'est p r o p r e m e n t à ce point de vue\nseul que l'Américanisme p r e n d u n e dénomination particulière,\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                        L E VRAI A M É R I C A N I S M E              427\n\n\nce n'est, en réalité, qu'une règle de vie, différant dans l'applica-\ntion, d'après la différence des races et des époques.\n   Chez nous, l'Église doit être américaine, si l'on veut réaliser\nl'unité nationale entre des catholiques sortant de différentes\nraces, mais unis dans une même Foi et vivant dans une même\nRépublique libre.\n   Comme nous l'a dit le Souverain Pontife Léon XIII :\n\n  Quant à la règle de vie qui est donnée aux catholiques, elle est de nature\nà comporter toutes sortes de tempéraments en raison des temps et des lieux.\n— Il est certain que l'Église, à l'inspiration de son auteur, possède un\ncaractère miséricordieux. — C'est pour cela que dès sa naissance, elle se\nmontra volontiers telle que l'apôtre saint Paul se proclamait lui-même :\nJe me suis fait tout à tous pour sauver tout le monde. (I Cor. IX, 22.)\n\n\n  Sur le mot « Américanisme » le Saint-Père s'exprime ainsi :\n\n  Si par ce mot on veut entendre certaines qualités intellectuelles qui\ndistinguent les peuples d'Amérique, ainsi que d'autres sont spéciales à\nd'autres nations; de même si ce terme s'applique à la Constitution de vos\nÉtats — à vos lois et à vos mœurs — il n'y a pas de raison pour que Nous\njugions que ce nom doit être rejeté. (Lettre du Souverain Pontife Léon XIII\nà Son Éminence le cardinal Gibbons — 22 janvier 1899.)\n\n   Voilà donc l'Américanisme défini : la forme extérieure, qui se\nfait tout à tous pour sauver tout le monde.\n   Mettons en regard des paroles du Saint-Père ce qu'avait dit\nquelques années auparavant l'archevêque Ireland sur le même\nsujet :\n\n   Il me paraît clair comme le jour que les différents peuples n'étant pas\ndans des conditions semblables, ne peuvent avoir ni les mêmes besoins ni\nles mêmes aspirations; si nous voulons pénétrer dans les âmes et leur être\nutiles, il faut — dans nos rapports avec elles — tenir compte de leurs\nconditions.\n\n  Inutile de multiplier les citations. On ne parle que trop dans\nce monde moderne. La vérité est toujours simple.\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": " 428                               DURENDAL\n\n\n\n  J'en ai dit assez pour montrer qu'un accord parfait existe\nentre l'Américanisme et la doctrine de saint Paul — que l'inter-\nprétation qu'en donne le Saint-Père Léon XIII est, en termes\npresque identiques, la même que celle de Monseigneur Ireland.\n\n\n\n   L'esprit qui anime nos évêques et nos prêtres aux Etats-Unis\nest très simple et très sincère. Il peut s'appliquer dans l'Église\nà toutes les nations, à tous les gouvernements.\n   On peut le prêcher partout et en toute langue !\n   C'est le désir de faire rentrer tous ceux qui sont dehors dans\nle bercail du Christ, c'est à dire dans l'Église Catholique, qui\nseule connait et montre le chemin qui mène à Dieu. Ramener\nles âmes à l'Église, voilà la grande mission des catholiques\ndans notre pays — puisque la classe instruite qui gouverne est\npresque entièrement composée, ou de protestants, ou de gens\nqui n'ont aucune religion, de ces païens, fin de siècle, qui sont\nle produit de la désagrégation du protestantisme.\n   Ce désir n'est certainement pas limité à l'Amérique — et on\na tort de dire que c'est de l'Américanisme.\n   Ce mot donne lieu à beaucoup de calomnie et de malen-\ntendus. En Europe, il effarouche les autres nations qui nous\nprêtent trop volontiers le désir et l'intention d'américaniser\nl'ancien monde, ce qui n'est jamais venu à l'idée d'aucun\nAméricain.\n   Cet esprit que nous avons — qui nous attache à l'Église avec\nun absolu dévouement — peut s'exprimer en deux mots : Bonne\nVolonté.\n   Oui, Dieu merci, nous avons nous autres « vrais América-\nnistes » la bonne foi entière et une Bonne Volonté qui s'étend\nà tout le monde, même aux hérétiques et aux pécheurs. Nous\navons sans cesse devant les yeux les paroles du Christ :\n\n  Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                        LE VRAI AMÉRICANISME                           429\n\n\n\nmédecin. Aimez-vous les uns les autres ! — Si vous n'aimez que ceux qui vous\naiment, quel gré vous en saura-t-on ?\n\n   Nous désirons réunir le monde entier dans une seule Eglise,\nla vraie, l'immuable, l'éternelle : l'Église Catholique Aposto-\nlique et Romaine.\n\n\n\n\n    En tous temps, il y a toujours eu — et il y a u r a toujours —\n des hommes animés de mauvaise volonté envers leur prochain\n et des hommes de bonne volonté. On les reconnaît à leurs\n fruits, selon les paroles de l'Évangile.\n    Lisez l'histoire.\n    Les haines, les cruautés, les persécutions, tout ce qui est de\n nature à détourner l'esprit humain de la lumière et de la charité\n de Notre Seigneur — à le plonger dans les ténèbres — nous\nmontrent les fruits de la mauvaise volonté.\n   Par contre : la charité envers les pauvres, l'instruction des\nignorants, l'amour des pécheurs sont les fruits de la bonne\nvolonté.\n   Voilà ce que l'esprit Américain Catholique e m p r u n t e au\ncatholicisme de tous les temps et de toutes les races.\n   C'est un esprit qui depuis la Pentecôte parle toutes les\nlangues.\n   Et voilà aussi la seule influence h u m a i n e que l'Église puisse\nmettre en action pour combattre l'infidélité, le socialisme,\nl'anarchie, tous les égarements qui dans nos t e m p s modernes\nagitent tous les pays du monde.\n   Quant aux hommes de mauvaise volonté — ceux qui font du\nBercail une citadelle — et qui jettent la pierre aux pécheurs\ndu dehors — comment peut-on croire qu'ils puissent ramener\njamais les brebis égarées ?\n   Ne serait-il pas possible et opportun, en ce temps où on ne\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": " 430                              DURENDAL\n\n\n\nparle plus que de Ligues, d'en organiser une qui comprendrait\nles Catholiques de tous les pays :\n   L a Ligue de la Bonne Volonté.\n   Elle aurait pour devise :\n\n  Ne vous laissez pas abattre par le mal, mais travaillez à vaincre le mal\npar le bien.\n\n   Elle aurait pour loi :\n\n   Vous aimerez votre prochain comme vous-même. L'affection que l'on\nressent pour le prochain ne permet pas qu'on lui fasse du mal. Ainsi\nl'amour est l'accomplissement de la loi..\n\n   Elle aurait pour objet la réunion des catholiques de toutes\nles nations dans une « Conférence de désarmement » des\nplumes, ces épées d'acier dont on abuse tant hélas ! et que l'on\nest si prompt à dégainer pour attaquer jusqu'à son frère en\nreligion !\n   Ne serait-ce pas une œuvre aussi grande — et même plus\nchrétienne — que le désarmement de la force ?\n   Serait-il donc impossible vraiment aux catholiques de poser\nce grand acte de charité ? Rappelons-nous la parole de saint\nPaul :\n\n   Mes frères, parlerais-je toutes les langues des hommes et des Anges, si je n'ai\nla charité je suis comme un airain sonnant et une cymbale retentissante.\n\n   Si l'on désire se convaincre de la nécessité de cette Ligue, on\nn'a qu'à lire un livre, ou un journal quelconque, sur une des\nquestions théologiques agitées en ces derniers temps. Sup-\nprimez toutes les attaques personnelles, rayez tout ce qui\nn'est pas écrit dans un esprit amical, dans l'intention de\nramener ou de persuader par la douceur, à l'exemple de Notre\nSeigneur, et lisez, après ce travail d'élimination et, j'oserais\ndire, d'épuration, lisez ce qui reste. Vous serez étonnés. J'ai\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "                             L E VRAI A M É R I C A N I S M E           431\n\n\nprocédé de cette façon avec un livre publié récemment. Le\nrésultat m'a beaucoup amusée et édifiée.\n   Ne serait-il pas utile donc de faire converger tous nos efforts\nvers un seul but, celui de réconcilier nos différentes manières\nde voir, ou tout au moins d'être plus tolérants et plus chari-\ntables les uns envers les autres et de vivre en paix dans le ber-\ncail, unis comme nous le sommes dans la même Foi ?\n   Quand nous aurons réussi à produire ce beau silence des\nplumes et des langues acérées, quand (nous autres catho-\nliques) nous serons tous d'accord, ou quand tout au moins nous\nne donnerons plus au monde le scandale de disputes et de\nquerelles envenimées entre nous, le beau temps de la récolte\ndes âmes sera venu. Nous pourrons alors travailler, toutes\nforces réunies, de commun accord, et avec une efficacité\nsans pareille, à « sauver tout le monde » et à rassembler\ntoutes les nations dans le seul vrai chemin — dans une seule\nEglise — cette Eglise Catholique, qui protège les droits de\ntous : riches ou pauvres, forts ou faibles — et dont le manteau\nde charité est assez ample pour couvrir même ceux dont\nl'esprit est étroit et amer, en répétant pour eux la prière :\n\n                             Mon père, pardonnez-leur.\n                             Ils ne savent pas ce qu'ils font.\n\n\n                                             M A R I A LONGWORTH   STORER.\n\n Bruxelles, Légation des États-Unis,   26 mai 1899\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "   Une Académie de Littérateurs(,J\n\n                   QUELQUES à-peu-près,   à préciser en conversation, remplace-\n                    ront mal le rapport pourvu de justifications par lequel je\n                   souhaiterais que le loisir me permit de répondre à votre\n                   question, mes chers confrères, puisqu'aussi bien vous\n                   voulez estimer qu'elle m'intéresse.\n                      Car ce n'est pas d'imaginer à la légère, selon son bon\n                   goût et maintes préférences, quelque cercle de Rosati,\n                   salon où les invités se conviennent, qu'il s'agit ici. Tel,\nun M. Somzée ou quelque autre le pourrait doter; l'Académie française\nelle-même, c'est un heureux caprice, une fondation agréable et illogique.\n   Mais, du moment qu'officielle, c'est-à-dire au débit du public, une insti-\ntution doit offrir un développement équitable et une organisation raison-\nnable et proportionnée : celle par laquelle l'homme de lettres serait, non\npas gratuitement tant qu'arbitrairement distingue ou honoré, mais simple-\nment reconnu dans la foule, comme sujet d'un métier différent, me semble-\nrait souhaitable. Oui.\n   Mais l'admission de ces nouveaux hôtes — éventualité ! — qu'elle soit\ndonc le prétexte à reviser la distribution des appartements. En fait, c'est du\ntout au tout, car la rectification préliminaire que je souhaite va en défigurer\nl'économie traditionnelle. L'Académie, ses publications administratives,\nles communications de ses Bulletins, devraient être ou pouvoir être\nbilingues et les membres de l'Académie flamande de Gand repris dans les\n\n  (1) Nous avons reçu la réponse de notre ami M. De Bruijn trop tard pour pouvoir l'insérer\nau numéro d'avril.                       '\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "                    UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                            433\n\n\n\nClasses des Lettres et Beaux-Arts de la seule Académie. Outre que c'est\nréparer une disproportion et éviter un antagonisme, c'est se conformer au\nbon sens qui ne peut considérer l'emploi d'une langue comme certificat\nd'identité d'une tradition, c'est d'ailleurs faciliter les efforts vers une gloire\nnationale : car, Verhaeren, par exemple, où le voudrions-nous voir, à\nl'Académie flamande ou à l'Académie de Belgique? et (autre exemple) serait-il\nprofitable qu'on dissertât à Gand sur Roger van der Weijden et à Bruxelles\nsur Roger de la Pasture ? Une, grosse cloche résonne plus loin que deux\npetites.\n  Comme aujourd'hui, l'Académie compterait trois classes dont je voudrais\nvoir ainsi modifier les noms :\n  I. — Classe des Sciences naturelles, physiques et mathématiques.\n  II. — Classe des Sciences morales, politiques et historiques.\n  (De celle-ci M. Kurth a d'ailleurs excellemment défini le domaine).\n  III. — Classe des Beaux-Arts et Belles-Lettres.\n  C'est ici que se rencontreraient les artistes, quel que fût leur procédé\nd'expression : graphique, plastique, musical ou littéraire. Cela va, me\nsemble-t-il, de soi.\n  En dehors des réunions plénières des trois classes, comme les bons\nesprits ne se spécialisent pas, que le créateur architecte est curieux des\nobservations mathématiques et que l'artiste s'alimente avec des découvertes\nhistoriques ou philosophiques, l'admission dans une classe donnerait droit\nd'entrée dans les autres.\n   lin vue de certaines décisions ou discussions spéciales, les membres litté-\nrateurs de la classe des Beaux-Arts, de même les membres musiciens, etc.,\npourraient se réunir en section en dehors des séances habituelles. Ainsi\nfonctionnent en dehors des cadres la Commission Royale d'Histoire, celle\nd'Art cl d'Archéologie.\n\n\n\n\n   Les membres de la classe, car je ne veux point distinguer spécialement\nles littérateurs, s'efforceraient à :\n   1° Maintenir le patrimoine artistique du pays. Admis qu'il incombe plus\nspécialement à la Commission d'Art et d'Archéologie de préserver les œuvres\nde bois et de pierre, il resterait à la classe de sauver et de mieux faire con-\nnaître les œuvres graphiques ou littéraires.\n   Ainsi la classe des Lettres publia jadis la partie : Légendes historico-\npoéliques dans la collection des MONUMENTS POUR SERVIR A L'HISTOIRE DES\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "  434                             DURENDAL\n\n\nPROVINCES DE NAMUR, DE HAINAUT ET DE             LUXEMBOURG; ainsi encore, à\nl'Académie flamande, MM. de Bo, de Vreese, de Gheldere, etc., sont de soi-\ngneux éditeurs. Il faudrait poursuivre en ce sens et bien jusqu'au bout, je\nveux dire, jusqu'à nous livrer, par exemple, une édition nationale et com-\nplète des œuvres de Georges Rodenbach, non moins que d'Albrecht Roden-\nbach d'ailleurs; établir avec ordre un dépôt des originaux ou copies des\nœuvres d'art nées dans le pays ou soit exécutées soit écrites par nos natio-\nnaux à l'étranger ou y conservées : manuscrits ou copies, livres, brochures\net périodiques, partitions, estampes, moules, calques, répliques ou photos;\nsoigner la collection, tout au moins le répertoire bibliographique de tout\n— livre jusqu'à notule — ce qui fut et est publié à l'étranger touchant l'art\net les artistes d'ici; en favoriser la publicité comme en faciliter la repro-\nduction.\n   2° Sauvegarder les intérêts de l'aristocratie intellectuelle, ce qui revient\nà dire, faciliter l'éclosion des œuvres d'art, en aidant à l'indépendance de\nvie et à l'éducation des créateurs : en ce sens, pour clarifier leur goût,\nétendre leur richesse d'expression, se procurer des motifs d'émotion, les\nartistes devraient avoir accès dans les monuments publics, bibliothèques,\nmusées et théâtres, et aux fêtes. La qualité officielle d'académicien les\naccréditerait plus facilement auprès des institutions privées ou étrangères.\nEn ce qui concerne les commodités pécuniaires de vie, on pourrait voir à\nles augmenter, dans telle espèce, par subsides, s'il en restait besoin après\nles facilités de dispersion et de publicité — donc de rénumération — ici\npréconisées : injonction à tel théâtre ou concert subsidies de monter ou\nexécuter telle œuvre; création de librairies belges à Amsterdam, Paris,\nMadrid et Prague; mise en rapports avec expositions, festivals, etc.\nétrangers...\n   3° Mais en plus quelle mission ce pourrait être que d'éduquer la nation\ndans le goût de la beauté. A Bruxelles, il y a quelque velléité de faire ligure\naux matinées et conférences, on y remarque depuis quelques années aux\ngrands concerts un sens très sûr de la musique, à Anvers on a le goût —\nsinon le bon goût — du déploiement des masses, des cortèges (rappelons\nplutôt le cortège des drapeaux que le \" Landjuweel \". Voilà des indica-\ntions. L'Académie, soucieuse du façonnement esthétique des nationaux,\nveillerait tout d'abord aux programmes des hautes études, elle se rendrait\ncompte des initiatives privées, en susciterait, y interviendrait (mentionnons\ncertains cours professés à l'lnstiiut Saint-Thomas à Louvain, à celui des Hautes\nEtudes à Bruxelles; rappelons, sans épithète, les essais des Ecoles Saint-\nLuc, Gilde Saint-Jean l'Evangéliste, à Bruxelles et à Gand; signalons le\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "                    UNE ACADÉMIE DE LITTÉRATEURS                           435\n\n\n\ndésir des Bénédictins de créer une école professionnelle d'art religieux à\nMaredsous; n'oublions point le projet de feu M. de Hauleville de susciter la\ncréation d'un théâtre historique, rétrospectif ou étranger). Aider à cela,\ndisposer dans la suite d'une maison d'art — salle de concert, de conférence,\nde lecture, local d'exposition, théâtre, — conseiller, surveiller ou instituer\ndes festivités publiques : théâtre en plein air, floralies, landjuweel ou long-\nchamps, voilà qui préparerait une génération plus morale et plus harmo-\nnieuse, communiant dans la beauté.\n\n\n\n\n   La physionomie d'une séance ? On y ferait de l'administration. L'artiste\ncrée chez lui dans l'isolement : il n'y a lieu ni à direction ni à collaboration,\nélucidation ou communication. La classe des Sciences usera d'une méthode\ncontraire. La lecture ou déclamation d'œuvres littéraires, comme l'exécu-\ntion de musique, ne conviendront qu'aux séances plénières des trois classes,\nqui sont en réalité des séances de fête.\n   Concrètement :' La séance se tiendrait en présence du ministre des beaux-\narts, ou du directeur des beaux-arts, son représentant, qui fournirait les\nrenseignements (appuis ou objections) budgétaires et serait invité à mettre à\nl'exécution les désirs de la classe, pour autant qu'elle n'y affectât ses res-\nsources privées : dons et dotations, selon que l'objet en serait d'utilité plus\nou moins évidente, ou qu'elles n'y pussent suffire.\n   Les travaux seraient à peu près tels :\n  A. Pour mention, le secrétaire énumérerait les communications d'œuvres\nd'art inédites, les parutions en librairie, en exposition, en concert, d'œuvres\nbelges et les publications ou événements intéressant l'art belge, connus\ndepuis la précédente séance, et déposerait à l'inspection des membres les dits\nexemplaires, partitions, reproductions ou documents. A quel sujet on ver-\nrait s'il y a lieu à subside ou récompense, édition officielle, achat pour\nmusée, monument ou place publique, injonction d'exécuter dans salles de\nconcert ou spectacle subsidiées, etc.\n   B. Pour sauvegarde, il serait proposé telle transcription ou publication\nde manuscrit ancien, réédition d'imprimés devenus rares, telle restaura-\ntion ou tel meilleur soin, telle commande de copie d'un tableau détenu dans\nune collection peu accessible, etc.\n   C D'initiative, la classe aviserait touchant monuments à exécuter,\nfestivités à favoriser, e t c . . (Je signale le projet de commémorer les Roden-\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": " 436                            DURENDAL\n\n\n\nbach à Bruges, de fêter la gloire de Van Dijck à Anvers). Et il y a encore,\net plus, et encore à dire.\n\n\n\n\n   En somme, l'admission des gens de lettres dans la classe des beaux-arts\nserait utile, si on voulait leur permettre de se rendre utiles.\n   Mais les hommes de gouvernement conçoivent avec peine ces notions;\nun parlementaire ne pensa-t-il pas tout haut jadis : des routes d'abord,\net puis après encore des routes.... et que tout le reste était littérature ?\n\n\n                                                 EDMOND DE B R U I J N ,\n                                            Directeur du Spectateur   Catholique.\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "                           LES LIVRES\nLA POÉSIE :\n\n   Chansons du p e t i t p è l e r i n à N o t r e - D a m e de M o n t a i g u par\nVICTOR KINON      (tiré par les soins du Spectateur catholique pour la Société\nBelge de Librairie).\n   Le petit pélerin en habit rouge et en bas jaunes, que nous représente le.\nvaantje triangulaire et peinturluré, a déposé son bâton de route et son\nchapeau poussiéreux.\n   Il s'est agenouillé,' sous le chêne à la frondaison bleue et verte, devant la\nVierge miraculeuse de Scherpenheuvel, il la remercie de l'avoir protégé\nau cours de la route, et lui demande de bénir sa vie, son travail, de le con-\nserver pieux et de guérir ses parents malades. Il lui rappelle qu'elle a\ndélivré du démon, en 1604, Catherine de Bus, qu'elle a rendu l'usage de ses\njambes à Jean Clément de Lucerne et la vue à l'aveugle Schudts de Cologne,\nen 1624. Ou peut-être, ne se rappelant ni ces noms ni ces dates, mais consi-\ndérant les cinq personnes guéries que représente l'image devant le dôme\nconstellé, raconte-t-il simplement à Notre-Dame comment il chanta\nla veille, à Tirlemont avec les autres enfants, la chanson des hannetons du\nmois de mai, puis comment, parti vers le soir, il marcha toute la nuit sur les\nroutes pavées d'abord, puis sablonneuses à l'approche des sapinières de la\nCampine, vers le lever du soleil. Il lui narre les incidents de la route, la\nvisite à la chapelle des rossignols et la chanson du matin.\n  Tout cela dans sa bonne langue d'enfant, simple et naïf, Victor Kinon, le\npetit pèlerin pieux nous le dit sans ostentation.\n   A beaucoup aimer Max Elskamp il en a, malgré lui, conservé les tours\nde phrases et la simplicité charmante. Le mal a peu d'importance, puisque\nles chansons sont délicieuses, et qu'à l'heure noire, à l'heure brune et\na 1 heure blonde, en vue du sanctuaire, devant la Vierge, au chemin de la\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "  438                                 DURENDAL\n\n\n\ncroix, en plein soleil et pour la soif, toujours ce sont paroles cordiales et\nferventes d'enfant.\n                         « Et souriez à tous, sainte Marie,\n                         Car les enfants chantent vos litanies\n                         Et c'est tendresse au cœur comme jamais,\n                         O Madame du mois de Mai! »\n\n  La Vierge de Montaigu récompensera ces prières touchantes. Elle bénira\nce petit livre qui chante ses louanges et qui vaudra beaucoup de grâces à\nVictor Kinon, car il est écrit :\n                     Ziel eiken stap die gij in bedevaart zult gaan\n                     Zal in des Levensboek u aangeteekend     staan.\n\n                                                                    THOMAS BRAUN.\nL'ART       :\n\n   F r a A n g e l i c o de F i e s o l e , sa Vie et ses Œuvres, par E . BEISSEL, S. J.,\ntraduit par J. H E L B I G (Société de Saint-Augustin, DESCLÉE, D E BROUWER\net O ) .\n   Ce superbe volume est un vrai monument élevé à la mémoire et con-\nsacré à la glorification d'un des plus fastueux génies de l'art chrétien.\nM. Helbig a rendu un grand service à cet art, en traduisant en français le\nbel ouvrage du Jésuite allemand. S'il faut l'en louer, il ne faut pas moins\nrendre grâces à MM. Desclée et De Brouwer, qui ont mis tous leurs soins à\nillustrer d'une façon si somptueuse cette traduction. Ce livre est digne en\ntous points de l'ineffable artiste dont il magnifie la douce mémoire. C'est un\nvéritable album d'art. Il contient de nombreuses reproductions des plus\nbeaux chefs-d'oeuvres du maître : dix planches et quantités de gravures\ndans le texte.\n   Quant au livre lui-même, le texte du R. P. Beissel, il est des plus\nintéressants. Il étudie soigneusement les débuts du talent merveilleux du\nséraphique artiste, en suit la genèse à travers toutes les œuvres, qu'il\ncomprend et décrit d'une façon remarquable.\n   Le R. P . Beissel a saisi, avec une intuition rare, comment Fra Angelico a\natteint les sommets les plus élevés du grand art religieux. D'autres artistes\nl'ont égalé peut-être. Aucun ne l'a surpassé. Et pourquoi? C'est qu'à un\ntalent hors de pair, il unissait une pureté d'âme absolument angélique et\nune union parfaite avec le Dieu de toute Beauté et de toute Sainteté. C'était\nune âme essentiellement mystique. Elle vivait plus au ciel que sur terre,\ndans une contemplation ininterrompue de Dieu, de la Vierge et des Anges\ndu Paradis.\n  < La source de ses inspirations >, dit le P . Beissel, « jaillissait abondante\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "                                  LES LIVRES                                  439\n\n\nde la méditation, de la pieuse familiarité que lui donnait la prière, avec le\nChrist, avec Marie et avec les Saints. C'est dans ce recueillement intérieur\nque venaient se former, comme d'elles-mêmes, ses conceptions les plus\nélevées et ses œuvres les plus émues. \"\n   Il a réalisé dans toute sa plénitude la sublime doctrine de Thomas\nd'Aquin, synthétisée en cette belle parole de la Somme du Maître et qui est\ncomme la devise du grand ordre de Saint-Dominique : Contemplata aliis\ntradere : \" Distribuer aux âmes les fruits de la contemplation intérieure. \" —\nC'est, dit le P . Beissel, « avec le pinceau que devait prêcher Fra Avgelico,\ncomme d'autres frères de l'Ordre le faisaient avec la plume ou du haut de\nla chaire de vérité. »\n   Tous les artistes religieux doivent lire le livre du P. Beissel et méditer\nles enseignements qui en découlent. Quant aux autres, qui, sans être\nartistes, s'intéressent à l'art religieux, dont aucune âme vraiment catholique\nne peut se désintéresser, ils trouveront dans ce livre les détails les plus\ncomplets et les plus vivants de toute la vie artistique de Fra Angelico.\n   La Société de Saint-Augustin n'a pas voulu faire de cette édition une\nœuvre de lucre, mais de propagande. Et il faut lui savoir gré d'offrir aux\nintelligences éprises d'art cette luxueuse édition du livre du P. Beissel sur\nFra Angelico à un prix absolument dérisoire.\n\n                                                   L'Abbé HENRY        MŒLLER.\n\n\n\n  La B i é v r e et S a i n t - S é v e r i n , par J.-K. HUYSMANS (Paris,   TRESSE\nET STOCK).\n   Des gens, vraiment, existent qui, déjà, sont hors d'eux-mêmes de ravis-\nsement à l'idée des foules cosmopolites et de l'inénarrable cohue que déver-\nsera dans Paris la prochaine exposition. On élévera une multitude d'hétéro-\nclites baraques en simili; on convoquera tous les individus, nègres, levantins,\nchinois, ornements habituels de ces exhibitions, nouvelle espèce de\nnomades, bien moderne, celle-là ! Et enfin, les badauds des deux mondes se\nmobiliseront pour venir, avec ahurissement, contempler ce spectacle. Ce\nsera le jubilé de l'industrie et de l'argent !\n   En attendant, on bouscule des quartiers entiers de la ville, on éventre les\nrues, et les ingénieurs, que la verdure horripile, profitent de l'occasion pour\ndépouiller les quais et les Champs-Elysées de leurs arbres !\n   Les susdites gens applaudissent, car le beau, à leurs yeux, c'est le neuf,\net ils ne seraient pas éloignés de trouver le Louvre et Notre-Dame démodés.\nLes vœux de cette catégorie de forcenés finiront, d'ailleurs, par être\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": " 440                             DURENDAL\n\n\n\nexaucés, car les vestiges de l'ancien Paris, traqués par une meute d'archi-\ntectes et d'entrepreneurs, ne tarderont pas à disparaître. (Le plus drôle,\nc'est que les pouvoirs publics, là-bas comme ici, patronnent une société\npour l'instauration d'un art postiche dans la rue, tout en favorisant la\ndestruction de tout ce qui fait figure pittoresque ou sort du sublime aligne-\nment !)\n   Les artistes sont, comme chacun sait, misonéistes — pour parler le langage\nà la mode — c'est-à-dire qu'ils aiment les monuments, même dégradés,\nmême ordinaires, que les siècles ont investis de la suggestive noblesse, du\nlustre singulier des souvenirs et des années; qu'ils ont une âme, enfin,\ncapable de communier avec le passé, de s'émouvoir devant les traces qu'il\na laissées, comme les signes commémoratifs de la vie, de la pensée, des\nrêves des ancêtres. Signes de plus en plus effacéspar ce que l'on pourrait\nappeler l'Internationale de l'architecture, qui transforme toutes les capitales\nsur le même modèle insipide et monotone.\n   Quelques rares coins de Paris, bizarres et pittoresques, ont échappé\ncependant, jusqu'ici, à la pioche des démolisseurs, et Huysmans les parcourt\net les explore avec dilection. Il erre le long de la Biévre qui « comme bien\ndes filles de la campagne est, dès son arrivée à Paris, tombée dans l'affût\nindustriel des racoleurs; qui, spoliée de ses vêtements d'herbes et de ses\nparures d'arbres, a dû aussitôt se mettre à l'ouvrage et s'épuiser aux\nhorribles tâches qu'on exigeait d'elle. » Il sympathise avec les choses, com-\npatit au sort malheureux des antiques masures, menacées par la dévastation,\ns'attriste à l'aspect ruineux de maisons chenues, autour desquelles se rétrécit\nde plus en plus le cercle menaçant des boulevards neufs, des bâtisses pré-\ntentieuses et démesurées du nouveau Paris. Il s'attarde en des coins de\nprovince tranquille, parfumés d'arbres et de fleurs, étranges oasis de calme\nexistence, au milieu de la turbulente cité, entraînée toute dans le mouve-\nment énorme et bruyant de la vie. Dans sa haine pour l'existence guindée\net artificielle des boulevardiers, il recherche les endroits| où la créature\nhumaine, même pervertie, apparaît moins fardée de fausses convenances,\nde vertus frelatées et postiches; où les convoitises ne sont pas hypocrites;\noù les vices ne se dissimulent pas.\n  Avec le don d'évocation précise, qui lui est naturel, il nous emmène à sa\nsuite le long de la Biévre, parmi les ruelles du quartier Saint-Séverin, ou\ndéroule devant, nos yeux une série de tableaux étranges et contrastés :\néchappées sur la campagne souffreteuse de la banlieue; îlots de verdure,\nplus exquis d'être imprévus, au milieu de quelque faubourg industriel ;\nanciens hôtels de parlementaires ou de financiers engloutis dans la déca-\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "                                   LES LIVRES                               44I\n\n\ndence d'un quartier aristocratique et transformés, à présent, en garnis\npopulaires, en bastringues ou en ateliers ; assommoirs, gargottes extrava-\ngantes, avec leur clientèle interlope et bigarrée. Enfin, pour nous rafraîchir\nl'âme, il consacre de belles et intéressantes pages à l'église Saint-Séverin.\nEt tout cela, fixé en images d'une netteté admirable, dans le style nerveux\net coloré, ponctué de mots savoureux et poignants, familier à l'auteur de\nla Cathédrale.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nDIVERS :\n\n  Le m o i n e b é n é d i c t i n par DOM BESSE O. S. B., 1 vol. illustré (Ligugé,\nIMPRIMERIE S T - M A R T I N ) .\n   « Nous ne sommes plus au temps où les moines provoquaient le sourire\nmoqueur du voltairien. Notre siècle s'est épris d'une vive admiration pour\nle moyen-âge, ses lettres, ses arts, ses institutions. Or, cette période de\nl'histoire rend un éclatant hommage aux enfants de saint Benoît. Ils y appa-\nraissent, convertissant et instruisant les peuples, défrichant le sol, cultivant\nles lettres et les arts. L'historien, quelles que soient ses opinions religieuses,\nest obligé de saluer dans les Bénédictins les civilisateurs de l'Europe Occi-\ndentale. Ainsi parle, dans sa préface, le pieux auteur de ce livre.\n    Et, en effet, il n'y a plus, pour rééditer les surannées plaisanteries et les\nbrocards vétustés de la Réforme et du XVIII e siècle, que les petites gazettes\nen détresse d'esprit et d'arguments et les pauvres gens qui y puisent chaque\njour leur pâture intellectuelle. Encore ceux-ci commencent-ils à trouver\ncette alimentation fastidieuse et monotone.\n    Les libres esprits, à quelque pays, à quelque opinion qu'ils appartiennent,\nrendent — comme Macaulay, Augustin Thierry, Taine, jadis; comme les\nérudits collaborateurs de l'Histoire générale, récemment — pleine justice aux\n instituts monastiques, n'hésitent pas à reconnaître le rôle immense et pré-\n pondérant qu'ils assumèrent dans l'organisation de l'Europe moderne.\n    Les disciples de saint Benoît, de saint Columba — Insulanus miles — de\n saint Wilfrid, de saint Bruno, les moines de Mont-Cassin, de Luxeuil, de\n Cluny, d'Iona, de Lindisfarne, de la Grande-Chartreuse furent d'infati-\n gables pionniers, les véritables ouvriers de la régénération du monde\n barbare, les ferments de la civilisation dans tout le continent occidental, car,\n  avec la foi, ils apportaient aux peuples la science, les lettres et les arts, la\n  tradition antique, dont, au milieu de l'universelle décadence, ils étaient\n  devenus les uniques dépositaires. Ce sont là des titres de noblesse irréfra-\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": " 442                             DURENDAL\n\n\n\ngables et auxquels le zèle apostolique de l'Église, les missions qu'elle ne se\nlasse point d'envoyer en Asie et en Afrique, ajoutent une illustration\ntoujours ravivée.\n   Dom Besse retrace, avec une fierté légitime, mais sans craindre de\nmontrer, à côté des périodes fécondes et ardentes, les siècles de relâchement\net de négligence, les destinées tantôt glorieuses, tantôt obscurcies, de l'ordre\nBénédictin; il analyse ensuite la règle, la commente; nous explique les\ndevoirs de l'abbé-, la vie du moine : toute l'existence de prière et de labeur\ndu monastère.\n    L'ouvrage exhale un grand charme; on y respire la joie agissante et\npaisible du cloître, l'humble et sereine satisfaction d'une vie utilement\nconsacrée; — et il nous apparaît comme une profession de foi renouvelée\navec allégresse et ferveur,.. Mais il poursuit un autre but aussi, qui est\nd'éclairer et de ramener les âmes indifférentes ou perdues : il sonne, dans le\ntriste crépuscule de ce siècle agonisant, la bonne cloche de la vérité et du\nsalut, comme naguère, à la nuit tombante, les moines d'Aubrac sonnaient\nl'errantes revoca, dont l'infatigable appel guidait parmi les ténèbres les\nvoyageurs égarés dans les montagnes et les périlleux défilés de l'Aveyron.\n\n                                                                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                          LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E :\n  Le R. P. Humblet S. J . s'occupe des « jeunes écoles littéraires en\nBelgique >. Article et sermon sur le bon-sens, la clarté, l'ordre — avec\ndes critiques lénitives et de paternelles admonestations aux écrivains\nmodernistes... Quelques perles — dont une : \" Depuis la Genèse jusqu'à\nCyrano, ce qui est durable dans les lettres, c'est l'art humain! \"... Moïse et\nRostand — quel joli sujet de dyptique !\n\n  L'ART MODERNE publie, de M. Charles Moric, le début d'une belle\nétude sur Rodin.\n\n   L'HUMANITÉ N O U V E L L E :\n   M. Georges Ramaeckers y commente une contribution à l'histoire des\njeunes lettres catholiques en Belgique... La première partie va de la fonda-\ntion du Drapeau à celle de la Lutte — chères et belles années de témérité,\nd'initiative et de vaillance... Quelques erreurs de détail — mais des nota-\ntions fort justes sur les principaux écrivains catholiques.\n\n LE T H Y R S E — numéro de baptême — nous apporte de jolis vers de\nM. Julien Roman.\n\n   LA QUINZAINE :\n   Divers fragments de l'Appel au Soldat, par Maurice Barrès... Cette\nsuite des Déracinés, à en juger par les quelques pages publiées, répondra\nclignement à l'attente des admirateurs de Barrès : c'est de l'histoire frémis-\nsante, mordante et mélancolique — toutes les angoisses et tous les espoirs\nde l'heure présente, tous les glas funèbres et tous les carillons d'aube !\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "                                DURENDAL\n 44+\n\n  L E SILLON qui avait ouvert une enquête sur la Renaissance idéaliste,\nen publie la conclusion déduite par M. Charles Brun : \" La Renaissance\nde l'Art catholique est liée au renouveau des croyances \"\n\n  LA R E V U E BLANCHE :\n  Notes sur Balzac, — très justes et très fouillées, — par M. Gustave Kahn.\n\n  L E MERCURE D E FRANCE :\n  « L'ornement de la solitude » — curieuses pages sentimentales de\nM. André Fontaine.\n\n  L'ERMITAGE :\n  Deux poèmes — qui sont plutôt des chansons — d'Emile Verhaeren.\n\n   T H E STUDIO (Henrietta street, 5, London). — N° d'avril.\n   A lire une remarquable étude de Malcom Bell sur Burnes Jones. Dans\ncet article on étudie surtout le caractère si personnel des paysages dans\nlesquels Burnes Jones encadrait ses sujets. Paysages absolument originaux,\nque l'on ne voit nulle part, créés tout entier par la poétique imagination de\nl'artiste. Pays de rêve, n'ayant son pareil en aucun coin du monde. Contrée\naimable et paisible, retentissant du chant des oiseaux, embaumée de\nfleurs, résonnant du doux chuchotement des feuilles de l'été et du murmure\ndes ruisseaux, bien boisé, plantureusement arrosé, avec des forêts ombreuses\nentrecoupées de petites clairières paisibles et de vallées charmantes aux\npelouses jonchées de fleurs. Cette étude de Malcom Bell est accompagnée\nde belles reproductions de quelques chefs-d'œuvre du maître.\n\n   L'ART DÉCORATIF :\n   Le numéro de mai contient cent illustrations en photogravure, notam-\nment les détails du superbe hôtel de l'architecte Schoellkopf, avenue d'Iéna\nà Paris, des meubles anglais et allemands, les projets primés du concours\n« bureau et son fauteuil », des tentures, vases, bijoux, enfin des estampes\nde Henri Rivière.\n   Ce même numéro renferme une lithographie inédite en couleurs de Rivière\net, pour les abonnés, une autre lithographie du peintre J . - E . Blanche.\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "                             NOTULES\n\n\n  N O T R E S A L O N D'ART R E L I G I E U X . — Nos abonnés trouveront intercalée\ndans ce numéro, sous forme de supplément, une circulaire. Nous les prions de\nfaire bon accueil à notre demande. Nous espérons qu'ils voudront bien nous aider,\npar leur générosité, a organiser notre salon d'art religieux. Nous les prions de\nrecommander notre œuvre à leurs amis et connaissances et de recueillir parmi\neux quelques souscriptions. Nous désirons que notre salon soit l'occasion d'une\nvéritable rénovation de l'art religieux, de ce grand art qui enthousiasmait nos\nancêtres et qui inspira aux artistes des chefs-d'œuvre dont la beauté n'a jamais\nété surpassée et qui font tant d'honneur a l'Église d'antan. Plus nous serons\nsecondés par nos amis, mieux serons-nous à même d'organiser une exposition\ndigne de l'art élevé qui en est l'objet.\n\n\n\n\n   Le monument Rodenbach alimente les polémiques...\n   Entrée en scène — naturellement bruyante et injurieuse — de certains\nflamingants, plus politiciens que lettrés, et qu'il ne faudrait point confondre\navec les vrais littérateurs flamands, qui savent saluer le beau, quelqu'ex-\npression qu'il révèle...\n   Protestations, menaces, chantage — tout est mis en œuvre pour peser sur\nl'administration communale de Bruges et l'amener à refuser quelques pouces\nde terrain au poète qui nimba la Venise du Nord d'une si touchante auréole\nde rêve et de beauté.\n   Pour justifier leur opposition au monument Georges Rodenbach, les\nflamingants objectent qu'Albrecht Rodenbach, l'initiateur du jeune mouve-\nment flamand, n'a point encore bénéficié d'un pareil hommage — et que\nl'écrivain d'expression flamande devrait avoir le pas sur l'écrivain d'expres-\nsion française.\n   A leur aise! Qu'ils ouvrent une souscription pour un monument Albrecht\nRodenbach, qu'ils forment un comité, qu'ils cherchent et qu'ils trouvent un\nsculpteur qui, comme le grand Rodin, fasse don à la mémoire de l'artiste\nd'un peu de son génie et de son talent — et nul de nous, littérateurs d'ex-\npression française, n'aura le mauvais goût de critiquer ou de chicaner...\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "   446                             DURENDAL\n\n\n\n     Car Albrecht Rodenbach, lui aussi, mérite de revivre dans le marbre ou\n  le bronze du souvenir ; ce jeune homme ardent et mélancolique, épris du\n  renouveau artistique, essaya — comme d'autre part Waller — à exhausser\n  les lettres flamandes des routines, des conventions et de la petite querellerie\n et à ce titre seul (sans compter ses livres et notamment son puissant et tra-\n gique Goudrun), le nom de cet initiateur nous est cher.\n    Mais les politiciens flamingants, qui aboyent pour le moment au monument\n Georges Rodenbach, se garderont bien d'entreprendre la réalisation d'un\n monument Albrecht Rodenbach... Ils croient suffisamment honorée la\n mémoire de cet adolescent vaillant en attaquant les artistes d'expression\n française et son nom n'est point pour eux un drapeau qu'ils arborent, c'est\n une pierre qu'ils essaient de nous jeter.\n    Nous avons l'espoir encore, mêlé pourtant de grandes inquiétudes, (car\n Georges Rodenbach ne fut qu'un poète, tandis que ceux qui assaillent sa\n mémoire sont des électeurs), nous avons l'espoir encore que l'édilité brugeoise\n ne s'associera pas à la mesquine et lamentable goujaterie à laquelle la con-\n vient quelques ex-stokslagers égarés par hasard dans les lettres belges.\n\n\n\n   Au demeurant, avant de discuter avec les gens prénommés, avant\nd'admettre qu'ils puissent parler au nom de l'art flamand, nous attendrons\nque des personnalités un peu plus autorisées se seront jointes à eux.\n  Le comité Georges Rodenbach a tort de s'émouvoir des protestations du\npremier Vliebergh venu, quand les Guido Gezelle, les Pol de Mont, les\nHugo Verriest et les Julien Claerhout gardent un silence qui peut être jus-\ntement considéré comme une désapprobation de la mesquine campagne\nentreprise.\n\n\n    Nous avons loué comme il fallait, à leur inauguration, les séances litté-\n raires organisées à la salle Erard par la sagace initiative de MM. du Chastain\n et Emile Sigogne. Il faut ajouter qu'elles se sont clôturées avec le même\nsuccès par une conférence de notre confrère José Hennebicq. Celui-ci a su\ndégager parmi toutes les équivoques de routines, la véritable notion d'art\natteinte aux plus hauts sommets platoniciens. Chacun a reconnu celle-ci\nvivante dans le nouveau poème en prose de l'auteur des Paradis de cristal :\nCalliphaée. C'est, parmi la splendeur de toutes les sublimités helléniques, le\ntriomphe de la beauté et de l'art sur la mort. L'Hadès vient de ravir à un\nartiste celle qu'il aimait; tous les anéantissements du désespoir surgissent,\nmais le maître des idées, le divin Platon, fait luire dans les ombres de mort\nl'impérissable beauté née des impérissables âmes; l'Hadès est vaincu.\nCe conte antique de J. Hennebicq, est l'œuvre d'un vrai artiste. La pensée\nen est haute et le style remarquable.\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                                  NOTULES                                447\n\n\n   M. Henri Lavedan, de l'Académie française, a contristé singulièrement\net scandalisé, en ces derniers temps, les gazettes bien pensantes. C'est à\npropos du Vieux Marcheur, sa dernière comédie, que se donnèrent libre\ncours leur tristesse et leur indignation. Cette pièce est, paraît-il, un comble\nde pornographie; toutes les digues y sont rompues; après cela, il n'y a plus\nqu'à tirer l'échelle. Son héros Labosse descend à des turpitudes dignes de\nCaprée : on l'accuse tout uniment de sadisme. Et l'on se lamente, on\ns'étonne, on se révolte.\n   Ce qu'il y a de piquant, en l'espèce, c'est que, sans la complaisance des\nmêmes gazettes bien pensantes et de leurs alliés académiques, il ne serait\nvraisemblablement pas au pouvoir de M. Henri Lavedan de compromettre\naujourd'hui l'Académie. M. Lavedan est entré sous la Coupole, un peu\nparce que fils d'un comte romain, surtout parce que patriote : il s'agissait\nd'écarter un écrivain excellent, M. Paul Hervieu, suspect de dreyfusisme.\nEt M. Lavedan fut l'élu acclamé des ducs, des évêques, de toute la droite\nacadémique. Or, sachez qu'à cette époque, M. Lavedan était déjà l'auteur\ndu Vieux Marcheur, cette abomination pudiquement dénoncée aujourd'hui ;\nla surprise actuelle ne prouve, sincère, que beaucoup de légèreté ou feinte,\nque beaucoup d'hypocrisie.\n   Ce n'est pas le premier mauvais tour que joue aux catholiques français\nl'Affaire.\n\n\n\n  Une nouvelle revue littéraire vient de naître à Bruxelles sous le titre :\nLe Thyrse. Elle s'est assurée la collaboration de plusieurs poètes de talent,\ndont Viane, Lefevre et notre collaborateur Julien Roman. Nous lui sou-\nhaitons de tout cœur la bienvenue et une longue et glorieuse vie.\n\n\n\n  Sous le titre modeste : Verzekens, Verselets, M. l'abbé Cuppens vient de\npublier un volume de poésies flamandes. C'est une œuvre de talent. Elle\ndénote un poète de valeur. Nous en reparlerons plus longuement très\nprochainement.\n\n\n\n   Nous avons à plusieurs reprises déjà fait l'éloge de l'École de Musique\nd'Ixelles, si admirablement dirigée par M. Thiébaut. Cette école a toutes\nnos sympathies. C'est une école sérieuse d'art. Maîtres et élèves s'y dis-\ntinguent. Tout récemment encore, une lauréate de cette école, Mlle Joséphine\nGermscheid, a remporté le 1er prix (avec mention spéciale) dans un concours\nde chant organisé Par la Société Bruxelles-Attractions.\n\n                                      *\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "                                  DURENDAL                                  448\n\n\n  Les rédacteurs de Durendal offrent à leur ami et collaborateur, Joseph\nRyelandt, leurs plus affectueuses félicitations et leurs sincères souhaits de\nbonheur.\n\n\n\n   Pensée du mois : « Il y a une aristocratie devant laquelle tout le monde\ns'incline, et c'est l'aristocratie de l'intelligence. Pour saisir les grands prin-\ncipes qui doivent régir le monde, il faut l'intelligence de toutes les matières.\nOn ne paie pas le monde aujourd'hui avec des mots, mais avec des vérités\nque l'on doit savoir exprimer. Ce sont ceux qui ont cette intelligence qui\narriveront à conquérir le monde. Le monde les estimera et les suivra.\nVous, jeunes catholiques, ayez toujours présent à l'esprit que votre mission\nest de dominer l'avenir. Il y en a qui disent : nous dominerons l'avenir au\nnom du plaisir, au nom de l'erreur, et sachez que tous, ils apportent une\nénergie et une volonté indomptables à leur campagne. Dites-vous bien à\nvous : Nous le dominerons au nom de la vérité. Pour cette conquête, il\nfaut agir. Il ne suffit pas de regarder le ciel. Le Dieu de l'Evangile est un\nDieu d'action, qui demandera à ses serviteurs ce qu'ils auront fait des\ntalents remis à leurs soins. Dieu a constitué les âmes ses agents, et si elles\nn'agissent pas, le siècle futur n'appartiendra pas à la vérité. Action, énergie,\npersévérance, voilà les vertus que nous devons pratiquer dans tous les\ndomaines de l'activité humaine, en politique, en art, en littérature,\npartout. »\n         (Discours de Monseigneur Ireland à la jeunesse catholique de Bruxelles.)\n\n\n\n  Au moment de paraître, nous recevons deux volumes de belle et vraie\npoésie, publiés par deux de nos amis et collaborateurs : Le Rhapsode de la\nDàmbovita, ballades roumaines, par Hélène Vacaresco, et Les Bijoux de\nMarguerite, par Sébastien-Charles Leconte. A bientôt le compte rendu.\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": ""}, {"page_pdf": 537, "texte": ""}, {"page_pdf": 538, "texte": ""}, {"page_pdf": 539, "texte": ""}]}