{"numero_id": "ulb-durendal-1899-06-n6", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-06-n6-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 449, "page_fin": 480, "titre_corps": "Nina-Ninon-Ninette : Fantaisie carnavalesque en un acte, en vers", "titre_sommaire": "Nina-Ninon-Ninette : Fantaisie carnavalesque en un acte, en vers", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "NINA NINON NINETTE", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 544, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1543, "texte": "NINA-NINON-NINETTE\n                  Fantaisie carnavalesque en un acte, en vers.\n\n\n                                                       Aux étudiants catholiques de Bruxelles, de\n                                                     Louvain et de Liége, qui eurent la channante\n                                                     audace de faire entendre mes rimes aux bour-\n                                                     geois de leurs bonnes villes, je dédie ce caprice\n                                                     rapide, en témoignage d'amicale gTatitude.\n                                                                                             F. A.\n\n                              PERSONNAGES :\n\nHENRI L U X E U I L ,   étudiant.             JÉRÔME PANTOUFLARD, son oncle.\n                               NINA, fille de Pantouflard.\n\n\n\n  La scène se passe à Liége, le soir du Mardi-Gras, dans le quartier d'étudiant de Luxeuil.\n\n\n\n\n                                       Scène I\n\n\n                             H E N R I L U X E U I L , seul.\n\nAu lever du rideau, Henri est assis à sa table de travail; il continue une lecture\n commencée.\n\n          « Dans les cas de l'erreur ou du dol... »\n                                             (S'interrompant et jetant le livre :)\n                                                    Ah ! vos cas\n          Sont par trop spécieux, messieurs les avocats !\n          Je m'égare, à la fin, dans vos maudits dédales !\n          Comme un velocemen qui perdrait ses pédales,\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2166, "texte": "450                                   DURENDAL\n\n\n\n         Je cours, perdant mon équilibre à tout instant...\n         Bah! laissons là le Code, et qu'il dorme content!\n                                        (Se dirigeant vers la fenêtre avec mélancolie :)\n         C'est aujourd'hui le Mardi-Gras — ô nuit de noces!\n         Ht dire que, tandis que des auteurs féroces\n         Torturent ma cervelle, un peuple bigarré\n         De masques en délire, envahit le Carré; (1)\n         Et qu'à deux pas de moi tout Liége est en folie,\n         Pendant que je moisis dans la mélancolie!\n                         (Des sons de mirlitons et de tambourins montent de la rue. )\n         Ecoutez : on n'entend partout que mirlitons\n         Et tambourins, chantant sur les plus jolis tons!\n                                                            ( Bruits de batte.)\n        Écoutez : Arlequin fait retentir sa batte...\n         Du boulevard d'Avroy jusqu'au quai de la Batte,\n        Ce ne sont que Pierrots et que Marquis poudrés...\n        N'importe! vous direz tout ce que vous voudrez :\n        C'est un destin amer que celui du juriste !\n        Quel sort! quand tout le monde est joyeux, être triste!\n        Et devoir se morfondre auprès d'un vieux bouquin\n        Quand Pierrette, en riant, danse avec Arlequin!...\n        — Pourtant, je hais ce Carnaval qui me réclame :\n        Ses gais refrains ne font que me chagriner l'âme :\n        Je suis morose — et rien ne me déridera,\n        Ni lafaridondon, ni traderidera !...\n        Je voudrais, aujourd'hui, ne voir personne au monde,\n        Personne... sauf Nina, la fille rose et blonde\n        De cet oncle excellent dont je suis le neveu :\n        Je m'en épris, voilà trois ans; mais nul aveu\n        Ne sortit de ma bouche... Et depuis, solitaire,\n        Mon pauvre amour n'a su, tout tremblant, que se taire :\n        Celle qui l'inspira ne l'apprendra jamais!...\n        Pourquoi n'as-tu pas vu, Nina, que je t'aimais,\n        Et que je n'os.ais pas, même au moment suprême\n        De nos adieux, te révéler combien je t'aime!...\n\n(1) Promenade favorite des liégeois, formée de quatre rues en « carré ».\n"}, {"page_pdf": 546, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1406, "texte": "                 NINA-NINON-NINETTE                                  451\n\n\nPeut-être, en ce temps-là, m'aimais-tu, toi aussi?\nAlors, pourquoi m'avoir laissé partir ainsi,\nSans reprendre ma main dans ta main blanche et rose\nEt sans m'encourager d'un seul mot — moi qui n'ose?...\nC'est de toi que mon cœur reçut le premier choc,\nEt c'est encor pour toi qu'il fait toc-toc.\n                                  ( Deux coups secs retentissent à la porte.)\n                                        Toc-toc !\nOn frappe... Si c'était ma charmante inhumaine?\n             (Il ouvre; Pantouflard entre, déguisé en Américain: haut\n                chapeau gris, large manteau quadrillé, favoris roux.)\n\n\n\n                        S c è n e II\n\n\n H E N R I L U X E U I L ; J É R O M E PANTOUFLARD.\n\n\n      PANTOUFLARD, contrefaisant un accent anglais.\n\nBonjour!\n\n    HENRI, à part, tandis que Pantouflard se débarrasse.\n\n          Le diable soit de cet énergumène !\nAu lieu de cheveux blonds, voir des favoris roux,\nC'est de quoi vous surprendre et vous mettre en courroux !\n\n                      PANTOUFLARD\n\nJe suis un citoyen de la libre Amérique.\n\n                    H E N R I , s'inclinant.\n\nTrès honoré, Monsieur.\n\n      PANTOUFLARD, avec un shake-hands énergique.\n\n                           Thank you !\n\n                       H E N R I , à part.\n                                               C'est chimérique !\n"}, {"page_pdf": 547, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1604, "texte": "452                              DURENDAL\n\n\n\n                                PANTOUFLARD\n\n      J'arrive de l'Ohio...\n\n                                H E N R I , à part.\n\n                               Pays des malotrus!\n\n                               PANTOUFLARD\n\n      Je suis entré chez vous, Monsieur...\n\n                                H E N R I , à part.\n\n                                                      Fâcheux intrus!\n\n                      PANTOUFLARD, continuant.\n      Parce que j'ai loué la chambrette voisine...\n\n                              H E N R I , même jeu.\n\n      Que n'est-ce, au lieu de lui, ma petite cousine!\n\n                               PANTOUFLARD\n\n      Et, comme elle n'est pas démeublée en entier,\n      Je vous engage à me prêter votre quartier\n      Afin d'y déposer mon modeste bagage.\n\n                          H E N R I , s'esclaffant.\n\n      Ah ! mais, non ! ce n'est pas chez moi que l'on « engage »\n      Pour se faire prêter !... vous vous trompez de nom,\n      Et vous me confondez avec... « ma tante »!\n\n                               PANTOUFLARD\n\n                                                 Oh ! non :\n      Je connais votre tante Agnès, mon bon jeune homme,\n      Et je ne sais que trop comment elle se nomme !\n\n                         H E N R I , très lyrique.\n\n      Digne tante! son cœur est plein de sainteté :\n      C'est un sommet de grâce.. . un mont de piété!\n\n                 PANTOUFLARD, arrondissant son geste.\n\n      O h ! yes, vous l'avez dit; c'est un sommet de graisse :\n      Je la vois chaque jour plus dodue et plus grasse.\n"}, {"page_pdf": 548, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1357, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                                 453\n\n\n                        HENRI,     étonné.\n\nComment ?...\n\n                        PANTOUFLARD\n\n                  Je vous dirai tantôt par quel hasard\nJe rencontre parfois madame Pantouflard,\nEt votre excellent oncle — et la belle cousine!\nMais il faut bien qu'avant cela, j'emmagasine\nMon petit a t t i r a i l . . .\n\n                H E N R I , subitement obséquieux.\n\n                     Faites votre désir :\nJe vous viendrais en aide avec un vif plaisir\nSi, par bonheur, vous estimiez que je le pusse.\n\n                  PANTOUFLARD, l'arrêtant.\n\nOh! cela peut tenir dans les mains d'une puce !\n\n          (Il sort et rentre tour à tour avec les divers objets qu'il nomme.)\n\n                        H E N R I , à part.\n\nQuel étrange animal !\n\n                        PANTOUFLARD\n\n                           Ma canne et mon riflard...\n\n H E N R I , examinant le parapluie déposé dans un coin ; à part.\n\nOn croirait voir celui de l'oncle Pantouflard.\n\n                        PANTOUFLARD\n\nMon herbier, mes     filets...\n\n                        H E N R I , à part.\n\n                                 C'est tout l'oncle Jérôme!\n\n                        PANTOUFLARD\n\nJe pêche sans permis dans ce petit royaume :\nTel que vous me voyez, je suis républicain ;\nMais s u r t o u t . . .\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1510, "texte": "454                              DURENDAL\n\n\n\n                                    HENRI\n\n                           Mais surtout?...\n\n                    PANTOUFLARD, sortant de nouveau.\n\n                                                Je suis Américain!\n\n                                H E N R I , à part.\n\n      Il ne le dirait pas, qu'on le verrait sans peine!\n                      (Se précipitant vers la porte, par laquelle Pantouflard\n                        introduit un large fauteuil.)\n      Doucement ! vous allez me décrocher mon pène !\n\n                               PANTOUFLARD\n\n      Oh! laissez! ce n'est rien : je voulais mon fauteuil.\n                                               (Il s'assied dedans, jambes croisées.)\n      Et vous vous appelez, jeune h o m m e ? . . .\n\n                                    HENRI\n\n                                                         Henri Luxeuil.\n\n                               PANTOUFLARD\n\n      Oh ! . . . c'est un joli nom.\n\n                                    HENRI\n\n                                      Je le trouve macabre :\n      Il rime à deuil.\n\n            PANTOUFLARD, sortant et rentrant avec des armes.\n\n                          Oh! yes... Mon pistolet, mon sabre.\n\n                                H E N R I , àpart.\n\n      Hé! mais! sabre de bois! il devient a l a r m a n t . . .\n\n                               PANTOUFLARD\n      Et vous faites?...\n\n                                    HENRI\n\n                            Du Droit.\n"}, {"page_pdf": 550, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1692, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                                 455\n\n\n                        PANTOUFLARD\n                            Du Droit?... Oh! c'est charmant.\nEt vous avez beaucoup d'ardeur?... beaucoup de flamme?\n\n                  H E N R I , imitant son accent.\n\nOh! oui, beaucoup de flemme — énormément de flemme!\n\n                        PANTOUFLARD\nAllons! tant mieux ! il faut de la flamme ici-bas,\nPour gagner le victoire au milieu des combats !\n\n                           H E N R I , à part.\nS'il ne faut que cela...\n\n       PANTOUFLARD, introduisant d'autres bagages.\n                         Mes manteaux, mon valise...\nEt puis (à moins que cet aspect ne scandalise\nMonsieur), un petit meuble utile pour le nuit...\n\n                     H E N R I , grimaçant.\nMais comment donc ! jamais la prudence ne nuit :\nIl est de ces instants, si j ' e n juge à votre aune,\nOù les républicains ne font pas fi du trône !\n\n         PANTOUFLARD, àpart et de son ton naturel.\nIl grimace aussi fort que si je l'étranglais.\n\n                       H E N R I , à part.\nCet Américain-là m'a bien l'air d'être anglais;\nPourtant, je ne crains pas qu'il ne file... à l'anglaise :\nAvec un pareil meuble — il pourra faire à l'aise!\n\n                 PANTOUFLARD, même jeu.\nPourvu qu'il n'aille point reconnaître Nina! .\nBah! tranquillisons-nous : voilà longtemps qu'il n'a\nPlus rencontré l'enfant...\n              (Il sort une dernière fois et rentre avec une seringue dans la\n                 main gauche, tandis qu'il amène Nina à son bras droit.\n                 S'adressant à Henri.)\n                            Mon seringue... E t mon fille,\nPermettez-vous aussi que je vous le confie?\n"}, {"page_pdf": 551, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1446, "texte": "456                           DURENDAL\n\n\n\n\n                              S c è n e III\n\n\nLES MÊMES plus NINA : toileite américaine, grand chapeau de voyagé.\n\n                                    HENRI\n\n      On ne peut qu'être heureux et fier d'un tel dépôt,\n      Monsieur — et pour le rendre il est toujours trop tôt!\n\n                        PANTOUFLARD, à sa fille.\n      Alors, approchez-vous, Ninon, que je présente :\n      Monsieur L u x e u i l . . . Ninon, mon fille...\n\n                             H E N R I , àpart.\n                                              Oh! la plaisante\n      Aventure! s'attendre à Nina — voir Ninon!\n                                                     (Saluant la jeune fille.)\n      Jamais si belle miss n'eut un si joli nom.\n\n                             NINA, à part.\n\n      Comme on change, en trois ans !\n\n                                 HENRI\n\n                                            Miss, veuillez prendre un siège.\n\n                                    NINA\n\n      Monsieur, je vous sais grâce : on est charmant, à Liége.\n\n                            PANTOUFLARD\n\n      Yes, Monsieur : vous étiez un parfait gentleman.\n                                                  (Avisant les livrés sur la table.)\n      Tiens, tiens ! vous préparez sans doute un examen ?\n\n                                HENRI\n\n      En effet.\n\n                             NINA, àpart.\n                  Pauvre enfant !\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1277, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                         457\n\n\n\n                      PANTOUFLARD\n\n                             Tant mieux ! mon fille unique\nEst très savant en Droit, très fort en botanique...\n\n                          HENRI\n\nVraiment?\n\n                    NINA, avec modestie.\n\n             Oui, je connais le langage des fleurs\nEt je sais distinguer les parfums des couleurs.\n\n                 PANTOUFLARD, à Henri.\n\nPrès du propriétaire il faut que je concerte :\nMe sera-t-il permis de vous laisser?\n\n                          HENRI\n\n                                     Mais certe !\n\n   PANTOUFLARD, prenant Nina à part, de son ton naturel.\n\nSi vous faites ensemble un peu de droit romain...\n\n                           NINA\n\nEh bien?\n\n                      PANTOUFLARD\n\n           Cause plutôt d'accordailles... d'hymen,\nSans toutefois toucher de trop près au divorce\nEt sans mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce!\nSi vous faites un peu de botanique aussi,\nNe va pas lui parler d'épine ou de souci :\nParle d'héliotrope... ou bien de chrysanthème...\nCar je veux à tout prix qu'à mon retour — il t'aime!\n\n                           NINA\n\nMon père, j'agirai selon votre vouloir.\n\n              PANTOUFLARD, saluant        Henri.\n\nBonjour, Monsieur.\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1292, "texte": "458                           DURENDAL\n\n\n\n                                 HENRI\n\n                             Monsieur, bonjour.\n\n                              NINA, à part.\n                                                    Il va falloir\n      Bien jouer notre rôle, et rester excentrique\n      Comme une digne enfant de la grande Amérique.\n\n           HENRI, refermant la porte sur Pantouflard, à part.\n      Qu'il concerte à son aise avec le proprio !\n\n\n\n                              Scène       IV\n\n\n                           HENRI et NINA\n\n             NINA, s'asseyant et tirant un cahier de sa poche.\n\n      Monsieur, je collabore au Journal de l'Ohio.\n\n                                 HENRI\n\n      C'est un honneur sans prix pour ce journal.\n\n                            NINA, sèchement.\n\n                                                      J'abhorre\n      Les compliments, Monsieur.\n\n                             H E N R I , vexé.\n\n                                         Hein?\n\n                                  NINA\n\n                                           Donc, je collabore\n      Au Journal de VOhio... Pour mon coup de début,\n      J'aurais interviewé messire Belzébuth!\n\n                                 HENRI\n\n      Votre coup de début, eût fait un coup de maître.\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1356, "texte": "                 NINA-NINON-NINETTE                     459\n\n\n                           NINA\n\nBelzébuth me manquant, vous allez me permettre,\nPour utiliser mieux cette heure de loisirs,\nDe vous interroger sur vos goûts, vos plaisirs...\n\n                          HENRI\n\nMais en quoi puis-je offrir quelque intérêt?\n\n                           NINA\n                                           Ah! dame,\nNos lecteurs aimeraient connaître l'état d'âme\nDes jeunes citoyens de l'ancien Continent;\nEt c'est pourquoi je vous exploite, incontinent :\nVous parlerez sans feinte, et je prendrai des notes.\n\n            HENRI, la voyant saisir une plume.\n\nQuoi! l'encre noircirait de si blanches menottes?...\n\n               NINA, s'emparant d'un crayon.\n\nOh! Monsieur, si déjà cela vous effraye, on\nPeut remplacer la plume au moyen du crayon.\n\n                          HENRI\n\nDonc, je suis le sujet de vos correspondances?\n\n                          NINA\n\nOui... Mais, avant de provoquer vos confidences,\nJe veux vous prévenir, Monsieur, loyalement :\nJe suis un reporter... indiscret.\n\n                         HENRI\n\n                                 Et charmant!...\nQuestionnez-moi donc : je brûle de répondre.\n\n                          NINA\n\nD'abord, pourquoi restiez-vous seul, à vous morfondre\nComme un héron pensif au bord de son marais,\nUn soir de carnaval ?\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1897, "texte": "460                           DURENDAL\n\n\n\n                                 HENRI\n\n\n                                Mon Dieu! je préparais\n        Un examen... Et puis ces rires, ce vacarme,\n        M'attirent aussi peu qu'un chartreux ou qu'un carme :\n        C'est un bruit dont on est bien vite fatigué\n        Et qui blesse le cœur, — quand le cœur n'est pas gai!\n        Pour moi, lorsque je vois le défilé des masques\n       Affligés tous, par jeu, d'infirmités fantasques,\n       Je trouve ridicule (et je le dis tout net)\n       De se rendre à plaisir encor plus laid qu'on n'est!...\n       Oh! si j'osais! raillant ces nez et leurs verrues,\n       Je m'en irais jouer Cyrano dans les rues!...\n       Mais non : les Cyranos pullulent, aujourd'hui;\n       Et si monsieur de Bergerac était conduit\n       Au foyer du Théâtre ou sur la Place Verte,\n       Il aurait constamment la tête découverte,\n       Nonobstant son orgueil de Gascon patricien,\n       Pour saluer tous ces grands nez parents du sien !\n       Et son pif gigantesque y prendrait, dans la brume,\n       Un extraordinaire et phénoménal rhume!\n\n                                 NINA\n\n      Vous n'êtes pas un courtisan, si je vous crois,\n      Du bon roi Carnaval, le plus joyeux des rois ?\n\n                                HENRI\n\n\n       Oh! non, non certe! aussi longtemps qu'il déambule,\n       Polichinelle étrange et qui tintinnabule\n      De la nuque à l'orteil, —r des glas et des sanglots\n      Répondent en moi-même au son de ses grelots...\n      Ces soirs-là, ma pensée est seule à me distraire ;\n      Et loin d'être joyeuse, elle est triste au contraire :\n      Une robe de deuil lui sert de travesti,\n      Et des papillons noirs, voilà ses confetti!...\n      D'ailleurs, j'aime la lampe et sa lueur intime;\n      J'honore la famille et ses vertus, j'estime\n      Que nous devrions vivre ainsi que font nos sœurs,\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1647, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                         461\n\n\n\nEt je n'ai jamais su fréquenter les noceurs :\nOh! je les hais, ceux-là, — peuple inerte et stupide\nQui prend pour du bonheur un plaisir insipide!\n\n                           NINA\nQu'aimez-vous donc ?\n\n                           HENRI\n\n                         L'intelligence et. la bonté;\nLes grands cerveaux et les grands cœurs! la volupté\nDe sentir qu'on vaut mieux, grâce à l'esprit qui pense,\nQu'un vil aliboron qui se remplit la panse!\nCes dons divins qui vous ennoblissent, qui font\nQu'on, a l'esprit plus large et le cœur plus profond,\nEt qui sont à mes yeux le meilleur apanage!\n\n                           NINA\n\nDonc, vous aimez les vers?\n\n                           HENRI\n\n                               J'en fis dès mon jeune âge,\nD'abord en un cahier secret et clandestin\nEt puis dans les journaux : car c'était mon destin\nDe n'avoir pour m'aimer ici-bas, que ma Muse...\nCette espèce de chasse aux papillons m'amuse.\nLa rime, voyez-vous, est pareille au plaisir :\nFacile à souhaiter, — difficile à saisir;\nEt quand nous l'effleurons, fragile et fine, il semble\nQu'elle va tout à coup, dans notre main qui tremble,\nSe réduire en poussière et se désagréger\nComme l'aile d'azur d'un papillon léger!\nMais quand nous la tenons enfin, notre victoire\nEst, d'avoir tant lutté, doublement méritoire...\nOh! vous ne savez pas de quel émoi divin\nM'enivre ce doux jeu, qui vous paraît si vain,\nNi de quel noble orgueil mon âme est inondée\nQuand j'ai fait un beau vers sur une belle idée\n\n                   NINA, très froidement.\n\nC'est bien : voilà pour la Poésie... Et l'Amour?\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1604, "texte": "462                               DURENDAL\n\n\n\n                                      HENRI\n\n      Ah! ne m'en parlez pas! je le connus un jour :\n      Il est entré dans mon âme de telle sorte\n      Qu'il est presque impossible, aujourd'hui, qu'il en sorte...\n\n                                      NINA\n\n      Comment! vous n'aviez pas fermé votre âme à clé?\n\n                                      HENRI\n      Peut-on fermer son âme?\n\n                                      NINA\n\n                                 E h ! oui! j'ai bien bouclé\n      Ma malle au départ, moi! quand on est sage et ferme.\n      C'est tout ce que l'on fait de son cœur : on le ferme\n      De peur que, quelque jour, un dangereux émoi\n      N'y pénètre en secret... Je l'ai bien fermé, moi!\n\n                             HENRI,    ironiquement.\n      Y mettez-vous au moins une serrure double?\n\n                                      NINA\n\n      Certe, et je ne crains pas qu'aucun voleur le trouble :\n      Il est bien protégé contre tout attentat.\n      J'ai toujours fui l'amour, — ne faisant guère état\n      De ce sentiment fade, inutile et stérile,\n      Qui vient tuer en nous toute force virile!...\n      Mais quel est ce brigand qui vous assassina?\n\n                                    HENRI\n\n      C'était une cousine : on l'appelait Nina.\n\n                                      NINA\n\n      Était-elle jolie?\n                                    HENRI\n\n                          Oh! oui, plus que jolie :\n      Elle était belle.\n                                      NINA\n\n                            Et vous l'aimiez?...\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1519, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                      463\n\n\n\n                            HENRI\n\n                                           A la folie!\n\n                             NINA\n\nEt vos tendres secrets, les avez-vous contés ?\n\n                            HENRI\n\nHélas! nous n'échangions que des banalités :\nNous disions par exemple — étions-nous ridicules! —\nQu'il fait froid en hiver et chaud aux canicules,\nQue l'arbre, roux l'automne, au printemps devient vert,\nEt qu'il suffit parfois que le ciel soit couvert\nPour que l'azur se voile et que l'astre pâlisse!...\n\n                             NINA\n\nVous parliez comme feu Monsieur de la Palisse,\nA ce que je comprends?\n\n                           HENRI\n\n                         Oui. Nous disions encor\nQu'il est doux, dans les bois, d'ouïr le son du cor,\nEt que l'on n'y voit plus sitôt qu'il fait nuit noire...\nNous étions très naïfs.\n\n                            NINA\n\n                        O l'incroyable histoire!\nQuand on proclame, à deux, autant de vérités,\nLes chers secrets du cœur sont fort bien abrités!. .\nEt ce fut tout?\n\n                           HENRI\n\n                 Hélas! quand nous nous séparâmes,\nRien n'avait transpiré de ces terribles drames\nQui m'agitaient le coeur : il me fallut partir\nSans avouer, — et je souffris comme un martyr !\nEt dès qu'elle fut loin, ma chère demoiselle,\nJe sentis s'échapper et s'envoler vers elle\nTous les aveux qu'en moi j'avais gardés reclus...\nMais il était trop tard : Nina n'entendait plus.\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1517, "texte": "464                            DURENDAL\n\n\n\n                                   NINA\n\n      Je vous plains de tout cœur !\n                                                                    (A part.)\n                                      Jouons la comédie.\n                                                       (S'adressant à Henri.)\n      Mais le mal est-il tel que rien n'y remédie?\n\n                           HENRI,    galamment.\n\n      Il est moindre déjà, grâce à votre pitié,\n      Puisque votre bon cœur en a pris la moitié!\n\n                                   NINA\n\n      La guérison doit être entière, et je l'essaie;\n      Mais je crains que mes doigts n'enveniment la plaie...\n\n                                 HENRI\n\n      Ne craignez rien : vos doigts sont si doux et si frais!\n\n                                   NINA\n\n      Je connais votre tante Agnès, et je pourrais...\n\n                         H E N R I , l'interrompant.\n\n      Votre compassion est le meilleur remède,\n      Et je n'ai nul besoin que ma tante Agnès m'aide!\n\n                                  NINA\n\n      Je pourrais...\n\n                           H E N R I , même jeu.\n\n                    Non, merci! cela va beaucoup mieux,\n      Depuis qu'un peu d'émoi flotte dans vos beaux yeux. .\n\n                           NINA, continuant.\n\n      Je pourrais avertir Nina, lui faire entendre\n      Que son gentil cousin l'aime d'un amour tendre\n      Et que, si cet amour n'a pas encor chanté,\n      Il n'en faut accuser que sa timidité!\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1617, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                              465\n\n\n        H E N R I , qui peu à peu s'est rapproché de Nina.\nNon, ne lui parlez pas! écoutez-moi... comme elle!\nCar vous lui ressemblez comme une sœur jumelle :\nVous avez son regard, sa démarche et sa voix...\nQuand je vous vois, Ninon, c'est elle que je vois!\nEt vous êtes si bien pareilles, qu'il me semble\nQue vous ne feriez qu'une, — une à vous deux ensemble!\nVous ne différez pas, croirait-on, d'un cheveu !\nEt cet aveu d'amour, ce difficile aveu\nQue je n'ai pas osé, jusqu'aujourd'hui, lui faire,\nAh! je sens bien, en cet instant, que je préfère\nLe faire à vous, Ninon, — puisque vous êtes là\nEt qu'elle n'y est pas!\n\n                        NINA, à part.\n\n                           Ouf! enfin! l'y voilà...\n                                                             (A Henri.)\nComment! on redoutait sa cousine elle-même,\nEt maintenant, sur l'heure, on déclare qu'on m'aime?\nDe votre part, cela m'étonne, en vérité...\n\n                            HENRI\n\nPourquoi? je suis sorti de ma timidité\nAinsi qu'un papillon sort de sa chrysalide!\nJe suis las de languir comme un vieil invalide !\nJe veux sentir enfin le cœur d'un homme fort\nBattre dans ma poitrine !\n\n                             NINA\n\n                              Ah! vraiment?\n\n                            HENRI\n                                               Ai-je tort?\n\n                            NINA\n\nAu contraire, Monsieur! c'est moi qui vous en loue.\n\n                            HENRI\n\nAlors, daignez ouïr le secret que j'avoue\nEt ne pas m'écouter avec cet air moqueur!\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1441, "texte": "466                           DURENDAL\n\n\n\n                                 NINA\n\n      Ne songez-vous donc point que j'ai fermé mon cœur?...\n      Et tl'ailleurs c'est Nina, Monsieur, et pas une autre,\n      Que vous devez bercer de cette patenôtre ;\n      Votre amour est son bien, et vous le lui volez.\n\n                                 HENRI\n\n      Mon amour pour Nina s'enfuit, quand vous parlez!\n\n                                 NINA\n\n      Et si Nina, pour vous, était aussi de glace?\n\n                                HENRI\n\n      Que m'importe? mon cœur vous a donné sa place.\n\n                                 NINA\n\n      Et si je lui disais, moi, que vous la trompiez?\n\n                                HENRI\n\n      Eh bien! je répondrais que je reste à vos pieds !\n\n                                 NINA\n\n      Prenez garde!... je suis, de très près, sa parente.\n\n                           HENRI,   stupéfait.\n\n      Comment cela?\n\n                                 NINA\n\n                      Mon Dieu! la chose est transparente :\n      Nous sortîmes un jour du même chou marin;\n      Nous avons eu mêmes patrons, même parrain,\n      Mêmes langes d'enfants, même barcelonnette.\n      On voulait nous nommer toutes les deux Ninette;\n      Mais, pour nous distinguer par un double prénom,\n      On l'appela Nina, — je m'appelai Ninon...\n      On peut donc expliquer, sans un long commentaire,\n      La ressemblance entre nous deux.\n"}, {"page_pdf": 562, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1571, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                           467\n\n\n                          HENRI\n\n                                     Moi, qu'on m'enterre\nSi je déchiffre un traître mot de ce rébus!\nLes plus fameux devins en deviendraient fourbus !\nEt vous m'embrouillez là de façon-malhonnête...\n\n                           NINA\n\nOutre Nina, j'avais une autre sœur : Ninette,\nQui vécut juste assez pour mourir... à ses dents!\n\n                           HENRI\n\nVous me comblez d'étonnements sans précédents :\nCar, outre que Nina n'eut, à ma connaissance,\nAucune sœur de lait non plus que de naissance,\nVotre habile façon d'enchevêtrer ceci\nMe fait perdre le fil, — et me le coupe aussi!...\nMais rendons, s'il vous plaît, la chose un peu plus nette!\n\n                           NINA\n\nSoit! moi, Ninon, j'avais pour cadette, Ninette;\nNina, je le répète, était ma sœur de lait :\nEt tout en grandissant, elle se modelait\nSur des contours, Monsieur, si pareils à mes lignes\nQue l'on nous confondait comme on confond deux cygnes,\n— Sauf qu'elle eut plus de grâce, et moi plus de brio...\nPlus tard, quand je partis pour les bords de l'Ohio,\nSon visage rosé, sous son blond diadème,\nDemeura si semblable au mien, qu'aujourd'hui même\nNous tromperions encor les yeux les plus experts!\nC'est étrange, est-ce pas?\n\n                          HENRI\n\n                            Oh ! oui, — moi, je m'y perds !\n\n                       NINA, à part.\n\nLe pauvre! il n'y voit goutte, et ce n'est pas sans cause...\n                                              (S'adressant à Henri.)\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1831, "texte": "468                           DURENDAL\n\n\n\n      Mais, fait plus singulier que la métempsychose,\n      Je suis en même temps et Ninette, et Nina,\n      Et Ninon : c'est ainsi que l'on nous combina!\n      j e réunis en moi Nina, Ninon, Ninette :\n      La chose est claire, — et l'on y peut voir sans lunette!\n\n                                  HENRI\n\n      Eh bien! si vous venez des rives de l'Ohio\n      Pour m'égarer dans un pareil imbroglio,\n      Retournez à l'Ohio — par navire ou par câble,\n      Mais tirez-moi de cette énigme inexplicable!\n      Ou je me pends sur l'heure au-dessus de mon seuil,\n      Et ce sera fini du pauvre Henri Luxeuil :\n      Il se balancera, cadavérique et blême;\n      Incapable à jamais de résoudre un problème !..\n      Répondez-moi donc vite : êtes-vous bien Ninon?\n\n                                  NINA\n\n      A présent, je ne veux dire ni oui ni non :\n      Plutôt que de vous voir « b'ême et cadavérique »,\n      J'aime mieux sans tarder regagner l'Amérique...\n      Adieu! je m'en retourne à l'Ohio, de ce pas.\n\n                          H E N R I , la retenant.\n\n      Oh! non, restez ici : je ne me pendrai pas!\n      Mais ne me posez plus l'horrible devinette\n      De cette trinité : Nina-Ninon-Ninette,\n      De trois en une seule et d'une seule en trois!...\n      Que voulez-vous, Ninon! mes esprits sont étroits,\n      Peut-être, et mon cerveau n'est pas très perspicace,\n      — Mais j'en deviendrais fou ! car cela me tracasse\n      De ne savoir à qui je parle, et de quel nom\n      Je dois vous appeler, vous que j'aime, ô Ninon !\n\n                                  NINA\n\n      Vous le saurez bientôt : car je me vois contrainte\n      De vous élucider cette énigme, de crainte\n      Que les fils embrouillés de nos malentendus\n      Ne deviennent pour vous la corde des pendus!\n"}, {"page_pdf": 564, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1059, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                    469\n\n\n\n                              HENRI\n\nOh! je n'avais encor décidé qu'en principe...\n\n                       NINA, sortant.\n\nDans un instant d'ici je rentre, et je dissipe\nLe doute qui troubla votre pauvre raison\nEt faillit vous mener jusqu'à la pendaison !\n\n                              HENRI\n\nRevenez vite, au moins !\n\n\n\n                        Scène         V\n\n\n                      H E N R I , seul.\n\n                          Elle est exquise, exquise,\nCette enfant! Qu'elle soit bergère ou bien marquise,\nQue ce costume américain lui serve ou non\nDe travestissement, — que son nom soit Ninon,\nNinette ou bien Nina, — le fait est qu'elle est belle\nEt charmante, à dompter le cœur le plus rebelle!\n\n\n\n                       Scène VI\n\n\n             H E N R I et PANTOUFLARD\n\n\n           PANTOUFLARD, entrant brusquement.\n\nComment la trouvez-vous, cette enfant de l'Ohio ?\nJolie?\n\n                           HENRI\n\n      Oh! yes!\n\n                      PANTOUFLARD\n\n                  Gentille?\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1420, "texte": "470                            DURENDAL\n\n\n\n                                   HENRI\n\n                                      Oh! j a !\n\n                              PANTOUFLARD\n\n                                                  Piquante ?\n\n                                   HENRI\n                                                               Oh!... yo!\n\n                              PANTOUFLARD\n\n      Tant mieux! je suis ravi dans mon orgueil de père :\n      Elle et sa sœur Nina font une aimable paire\n      De fillettes.\n\n                              H E N R I , à part.\n\n                     Voilà qu'il s'y met à son tour!\n                                                                (A   Pantouflard.)\n      Que fait donc Miss Ninon ?\n\n                              PANTOUFLARD\n\n                                     Elle change d'atour.\n\n                      Voix de NINA derrière la porte.\n      Ouvrez !\n\n                          PANTOUFLARD, à part.\n\n                 C'est maintenant que l'histoire se corse!\n                                                                      (A Henri.)\n      Ne mettez pas le doigt entre l'arbre et l'écorce :\n      Soyez rusé, prudent, habile, souple, adroit,\n      Tel enfin que doit être un candidat en Droit !\n\n                                  HENRI\n\n      Que veut-il dire?\n\n                                Voix de N I N A\n\n                          Ouvrez !\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1521, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                                     471\n\n\n\n\n                        Scène VII\n\n\n L E S MÊMES; NINA, en toilette de ville à l'européenne.\n\n\n   H E N R I , ouvrant à Nina et admirant sa toilette nouvelle.\n\n                           Plus coquette sans cesse!\nPlus belle à chaque instant !\n\n                             NINA\n\n                                 Monsieur, pas de bassesse !\n\n                        H E N R I , à part.\n\nC'est drôle! il me paraît qu'en ce nouveau décor\nLa ressemblance avec Nina s'augmente encor !\n\n               PANTOUFLARD, saluant           Henri.\n\nBien le bonjour, mon cher Monsieur! prenez courage :\nMoi, je me sauve, — il va y avoir de l'orage...\nMais je vous laisse, en cas de besoin, mon riflard!\nAdieu! n'oubliez pas votre oncle Pantouflard.\n                                                       (Il lui tend un papier.)\nVoici le mot final d'une agréable pièce.\n\n                        HENRI,     lisant.\n« L a fille de l'Agnès en deviendra la nièce... »\n                                            (Sadressant à Pantouflard.)\nLa nièce?... A g n è s ? . . . Décidément, décidément,\nVous cherchez à me rendre absolument dément!\n\n             PANTOUFLARD, debout sur le seuil.\n\nQue vouliez-vous, en fait d'adieu, que j'écrivisse?\nMon esprit maladroit, pareil à l'écrevisse,\nVa souvent de travers et parfois à rebours;\nE t je suis très enclin aux mauvais calembours !\n                                                                     (Il sort.)\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1519, "texte": "472                              DURENDAL\n\n\n\n\n                               Scène VIII\n\n\n                            HENRI et NINA\n\n                                NINA, à part.\n      Comme il est ahuri!\n\n                                H E N R I , à part.\n\n                                J'ai la tête étourdie!\n                                           (A Nina, d'un ton suppliant.)\n      La farce est drôle assez que vous avez ourdie :\n      De grâce, au dénoûment! de grâce, expliquez-vous!...\n      De plus forts que moi-même en seraient déjà fous!\n      Et vous ne pouvez pas davantage, Miss ! taire\n      Le mot du sphynx!\n\n                                     NINA\n\n                            Eh bien ! voici tout le mystère !\n      Il n'est qu'une Nina portant un triple nom :\n      Celle qui se déguise aujourd'hui, c'est Ninon;\n      Celle que j'appelais sa cadette, Ninette,\n      C'est la Nina du temps jadis, la blondinette;\n      Enfin, celle dont la malice imagina\n      Tout ceci, c'est la vraie et la seule Nina!\n\n                                    HENRI\n\n      O ciel! c'est v o u s ? . . . c'est toi! la fille de ma tante\n      Et ma cousine! objet de ma trop longue attente!\n      Mais puisque c'était vous que j'avais sous mon toit,\n      Que ne le disiez-vous plus tôt, — que c'était toi!\n\n                                     NINA\n\n      J'aime intriguer mes bons amis : c'est ma coutume.\n\n                                    HENRI\n\n      Mais pourquoi cette intrigue, et ce double costume?\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1513, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                       473\n\n\n\n                               NINA\n\nJ'avais l'air, n'est-ce pas? d'un oiseau qui muait!...\nVoici. J e me suis dit : « puisqu'il reste muet,\nPuisqu'il est faible et mou, c'est à moi d'être forte ! >\nEt j'ai permis que l'on m'habillât de la s o r t e . . .\nEstimant qu'après tout c'était le seul moyen\nDe ravir vos secrets, — qui se cachaient si bien,\nQu'aller les dénicher n'était pas chose aisée, —\nEn vierge de l'Ohio je me suis déguisée...\n\n                               HENRI\n\nPour m'assommer de ton casse-tête chinois!\n\n                 NINA, jouant l'indignation.\n\nAussi, pourquoi vous dérober, vilain sournois?\nVotre duplicité reçoit sa récompense !\nOn dit ces choses-là, Monsieur, quand on les pense!\nOn doit exprimer bien ce qu'on croit bien sentir!...\nCe n'est pas vos pensers qu'il fallait travestir\nEt déguiser ainsi, sous la fausse apparence\nDe je ne sais quelle hypocrite indifférence!\nCes mascarades-là me plaisent moins, à moi,\nQue le bon Carnaval, — qui vous met en émoi!\n\n                           HENRI\n\nMais puisque j'ai quitté ma froideur mensongère\nPour t'avouer enfin...\n\n               NINA, l'interrompant vivement.\n\n                      Non ! c'est une étrangère\nQui reçut vos aveux, — une fille sans nom !\n\n                           HENRI\n\nMais elle en avait trois!...\n\n                               NINA\n\n                          Non, Monsieur! cent fois non!\nCe n'est.pas à Nina, — vous le sentez dans l'âme, —\n"}, {"page_pdf": 569, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1612, "texte": "474                                DURENDAL\n\n\n\n      Que vous fîtes tantôt l'aveu de votre flamme,\n      Puisque vous avez dit (vous vous le rappelez) :\n      « Mon amour pour Nina s'enfuit, quand vous parlez! »\n\n                               H E N R I , confondu.\n\n      Intrigue de malheur!... c'est toi qui l'as voulue.\n\n                                       NINA\n\n      Non! ce sont vos retards qui m'y ont résolue...\n      Adieu donc ! expiez votre infidélité !\n\n                                      HENRI\n\n      Tu m'accables. Nina!\n\n                                       NINA\n\n                                  Vous l'avez mérité.\n\n                                      HENRI\n\n      N i n a ! . . . pardonne-moi : tu sais bien que je t ' a i m e . . .\n\n                                      NINA\n\n      Non! courez à l'Ohio pour broder sur ce thème!\n                                                   (Elle feint de pleurer.)\n      C'est mal! tromper ainsi mon pauvre cœur d'enfant,\n      Ce cœur frêle et crédule, et que rien ne défend,\n      Et qui gardait pour vous ses trésors de tendresse !\n\n                 H E N R I , essayant de lui prendre les mains.\n\n      Voyons, chère Nina! — c'est une maladresse,\n      Mais il n'y a pas là de quoi pendre un poupon !\n\n                                NINA, l'écartant.\n\n      Non, Monsieur! laissez-moi!... vous êtes un fripon!\n      Vous êtes un barbare, un Ostrogoth, un Scythe,\n      Un Suève, un Vandale, — un Hun !\n\n                                   H E N R I , à part.\n\n                                                       Comme elle en cite !\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1419, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                               475\n\n\n\n                     NINA, continuant.\n\nUn cruel cannibale, un féroce iroquois!...\nE t vos pareils, Monsieur, devraient bien rester cois !\n\n                           HENRI\n\nQuelle mansuétude admirable et touchante!\nVoyons, Nina! ne fais pas l'ogre et la méchante,\nO ma Nina!\n\n              NINA, sur un ton d'enfant gâté.\n\n                Je ne suis pas votre Nina,\nEt j e veux faire l'ogre et la méchante, — na!\n\n                          HENRI\n\nOh ! s'il en est ainsi, c'est avec allégresse\nQue je serai mangé par vous, — petite ogresse!\nNe réfrénez donc point vos appétits ardents :\nMordez tout à loisir ! croquez à belles dents !\n                                          (Se dirigeant vers le buffet.)\nVoulez-vous m'arroser d'un verre d'Alicante ?\n\n                           NINA\n\nNon! je veux vous manger à la sauce piquante...\nComme tête de veau !\n\n                          HENRI\n\n                     Vrai?.'., vous me surprenez :\nLa moutarde pourrait vous en monter au nez !\nA vous, la douceur même!\n                                       (Allant quérir un poivrier.)\n                         Enfin ! puisqu'il vous tarde\nDe m'entamer, — voici le poivre et la moutarde.\n             (Il pose le poivrier devant Nina de telle façon qu'un nuage\n                de poivre s'en échappe).\n\n                     NINA, éternuant.\nAtchim!..\n"}, {"page_pdf": 571, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1441, "texte": "476                               DURENDAL\n\n\n\n                               H E N R I , même jeu.\n\n                    Atchim!...\n\n                              NINA, de nouveau.\n\n                                 Atchim!...\n\n                                     HENRI\n\n                                       Je crois en vérité\n      Que nous éternûrons... toute l'éternuté!...\n      Atchim!...\n\n                                 NINA, riant.\n\n                     Oh! c'est horrible... Atchim!\n\n                              HENRI,    gravement.\n                                                 Dieu vous bénisse!\n      Il faudra pourtant bien... Atchim ! que çà finisse !\n                                                        (Emportant le poivrier).\n      Le pauvre veau! ce n'est pas encore aujourd'hui\n      Que vous le mangerez : c'est dommage pour lui,\n      Et j'oserais vous assurer qu'il le r e g r e t t e ! . . .\n      Mais j ' y s o n g e . . .\n\n                                     NINA\n\n                           E h bien! quoi?\n\n                                    HENRI\n\n                                              La sauce vinaigrette!\n      C'est simple... et de bon goût!\n\n                           NINA, riant follement.\n\n                                   S'il faut continuer\n      De rire ainsi, j'aime encor mieux éternuer!\n\n                       H E N R I , lui prenant les mains.\n\n      Tu me pardonnes donc?\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1264, "texte": "                 NINA-NINON-NINETTE                          477\n\n                      NINA, câline.\n\n                            Mais oui, je te pardonne!\n\n                            HENRI\n\nEt la clé de ton cœur?...\n\n                             NINA\n\n                            C'est moi qui te la donne!\n\n\n\n                      Scène         IX\n\n\n   L E S MÊMES; PANTOUFLARD, d'abord caché.\n\n\n       PANTOUFLARD, entrebâillant la porte; à part.      .\nQu'entends-je?... de son cœur elle donne la clé?\nCe mariage-là sera vite bâclé!\n\n                            HENRI\n\nOh ! maintenant, je le bénis, ce stratagème\nQui m'a forcé de dire enfin à quel point j'aime\nMa Nina ! grâce à lui, — moi si timide hier —,\nDe lâche que j'étais me voilà brave et fier !\nA présent, je me sens un courage effroyable,\nUne force, une audace, — à pourfendre le diable!\n\n                             NINA\nCyrano, va!\n\n                            HENRI\n\n               Parbleu! les dieux m'en sont témoins,\nJe ferais un parfait Cyrano, — nez en moins!...\nMais le profil de Cyrano sans nez postiche,\nC'est un grand vers auquel il manque un hémistiche!\nEt tu ne voudrais pas d'un héros aminci...\n\n                             NINA\n\nNon, reste Henri : tu charmes mieux mon âme ainsi.\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1772, "texte": "478                              DURENDAL\n\n\n\n                                    HENRI\n\n        Chimène, mon amour!\n\n                                     NINA\n\n                                Je t'adore, Rodrigue !\n\n      PANTOUFLARD, toujours dérobé dans l'entre-baîllement de la porte.\n\n        O merveilleux effets d'une savante intrigue !\n        Il ne lui reste plus qu'à donner son anneau...\n                                    (S'avançant vers Henri, les mains tendues.)\n        E h bien! mon gendre! on est tombé dans le panneau?\n\n                 H E N R I , lui serrant les mains avec effusion.\n\n        Oui, mon bon, mon cher Oncle! et je bénis ton piège !\n\n                               PANTOUFLARD\n\n       As-tu su, tout au moins, faire durer le siège?\n\n                                    HENRI\n\n       Oh! la jeune amazone a longtemps combattu !\n       Mais pour moi, je brûlais de me rendre, vois-tu;\n       Et, bien que l'ennemi soit entré dans la place\n       Sous un déguisement hypocrite et fallace,\n       Je ne résiste plus, — n'étant pas assez sot\n       Pour soutenir le siège après un tel assaut !\n                                                (Reprenant les mains de Nina.)\n       Puisque l'Amour t'escorte et te prête ses armes,\n       J e veux signer la paix et me rendre à tes charmes !\n\n                           PANTOUFLARD, à part.\n\n       C'est fort alambiqué, tout cela, — mais l'aveu\n       Y est quand même !\n                                                            (A Henri.)\n                           E h bien ! mon bon, mon cher neveu',\n       C'est de tout cœur que j'applaudis à ta défaite :\n       Mon âme est en liesse.\n                                    HENRI\n\n                                E t la nôtre est en fête.\n"}, {"page_pdf": 574, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1514, "texte": "                     NINA-NINON-NINETTE                          479\n\n\n                          PANTOUFLARD\n\nQuel bonheur, mon Agnès! lorsque tu rapprendras,\nTu devras remplacer tes mouchoirs par des draps !\nEt je serais surpris si, dans cette allégresse,\nTu ne fondais avec tes pleurs toute ta graisse,\nJusques à devenir maigre comme un bâton !\n         (On entend de nouveau, dans la rue, un cortège carnavalesque.)\n\n                               HENRI\n\nÉcoute, ma Nina! voici le mirliton\nEt la batte et la flûte et le tambour de basque,\nQui reprennent en chœur leur concert bergamasque ;\nEt je trouve, à présent, que ce charivari\nEst charmant et joyeux : ton amour m'a guéri.\n\n                                   NINA\n\nPuisses-tu, désormais, ne plus être malade!\n\n                          PANTOUFLARD\n\nVous ferez là-dessus, mon gendre, une ballade.\n\n                                   NINA\nUne ballade?\n\n                 H E N R I , prenant le bras de   Nina.\n            Une ballade! eh! oui, morbleu!\nAu bras de ma cousine, au clair de lune bleu !\n\n               U N E VOIX     qui chante dans la rue.\n\" Au.clair de la l u n e . . . \"\n\n                               HENRI\n\n                           Oh ! la veille du Carême,\nA travers champs, avec celle que le cœur aime,\nJe sens qu'il serait doux de courir les sentiers!\n\n                          PANTOUFLARD\n\nOh! je ne doute pas que vous ne le sentiez!\nMais vous attendrez bien que l'hymen vous unisse\nEt que vous alliez voir, sur les grêves de Nice,\n"}, {"page_pdf": 575, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1768, "texte": "480                                    DURENDAL\n\n\n\n          Se lever lentement dans l'azur d'un beau ciel\n          Le profil argenté de la lune de m i e l . . .\n          D'ici là, que le Droit garde une part, mon gendre,\n          D'une ardeur si fougueuse et d'un amour si tendre ;\n          Et, malgré que la Muse ait fêlé ton cerveau,\n          Puisses-tu devenir un Justinien nouveau!\n          Considère, en jetant un regard en arrière,\n          Ceux dont l'éclat t'a précédé dans la carrière,\n          Et tâche d'être un jour une gloire comme eux!\n          Certe, il en est plus d'un, — et parmi les fameux, —\n          Qui, gardien mensonger du juste et du vrai, loge\n          L'injustice et l'erreur dans les plis de sa toge,\n          Et, sous couleur de relever les droits déchus,\n          Les étrangle dans l'ombre avec ses doigts c r o c h u s . . .\n          Mais le barreau, Luxeuil! peut être un sacerdoce...\n\n                                H E N R I , l'interrompant.\n\n         Vous continûrez çà, mon oncle! après la noce.\n         Alors, je marcherai de succès en succès.\n\n                                          NINA\n\n         Oh ! oui, tu plaideras de célèbres procès,\n         Au civil par milliers, au criminel par flottes !\n                                                         (Avec un geste de coquetterie.)\n         Tu porteras la robe !\n\n                                         HENRI\n\n                                      E t toi?\n\n                                          NINA\n\n                                                 Moi?... les culottes!\n\n\n                                                                       FRANZ ANSEL.\n\n\n      Achevé le soir du Mardi-Gras de l'an de grâce 1899, en la bonne ville de Liége.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-06-n6-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 481, "page_fin": 482, "titre_corps": "Ballades françaises : Extrait des Chansons au bord de la Mer", "titre_sommaire": "Ballades françaises : Chansons aux bords de la Mer", "signature_source": "Paul Fort", "ancre_debut": "Ballades Françaises", "ancre_fin": "PAUL FORT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 576, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 721, "texte": "Ballades Françaises\n\n        Extrait des CHANSONS AU B O R D D E LA M E R\n\n\n\n\n                                 I\n\n\n  Nous ferons la ronde autour de la plage, tout autour du Monde,\nautour de la plage.\n\n  Nous serons mille, nous serons cent, nous serons cent mille, nous\nserons tant!\n\n  Puisqu'il faut s'aimer, puisque c'est l'usage, nous ferons la ronde\nautour de la plage.\n\n  Et nous passerons sous les orangers, et nous passerons sous les\nverts pommiers.\n\n   Nous redoublerons le pas de la ronde, au Nord, tout là-haut, où il\nfait si froid,.\n\n De peur que nos cœurs ne se glacent ensemble, et que la vie ne\nmanque sous nos pas.\n\n  Et nous tournerons la Chine aux Chinois. 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Car, avant de s'engager\ndans la froide vallée qui donne accès au cœur de ces montagnes\ndésolées, il avait voulu, une dernière fois, contempler l'immense\net libre étendue de ce désert aride qu'il venait de traverser, et\npar delà lequel se trouvaient son royaume, son peuple, tous les\nêtres, toutes les choses qu'il avait aimés en ce monde et qu'il\navait brusquement quittés sans savoir s'il les reverrait jamais.\nEt comme, d'un dernier regard, il parcourait l'horizon, il avait\nvu soudain, aux limites extrêmes du ciel et du désert, des\nnuages de poussière se soulever à l'occident, et, dans des tour-\nbillons de sable, des formes surgir et se préciser peu à peu.\nElles venaient vers lui et, bientôt, dans ces formes lointaines,\nles yeux exercés des guides de Melchior avaient reconnu deux\ntroupes nombreuses qui semblaient se suivre et lutter de vitesse\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2129, "texte": "  484                         DURENDAL\n\n\n\n en se rapprochant des montagnes. Et, en effet, quelques\n instants s'étaient à peine écoulés, que le Roi distinguait à son\n tour les gens de la plus rapprochée de ces troupes. Si ceux qui\n la composaient avaient toujours marché selon la direction\n qu'ils suivaient maintenant, ils devaient, pensait Melchior,\nvenir de ce pays qu'on nommait l'Arabie Heureuse, comme\nleurs costumes et leurs montures semblaient, d'ailleurs, l'indi-\nquer. Ils étaient, en effet, assis sur de hauts chameaux, et de\nlarges manteaux de laine blanche, surmontés d'un capuchon\nde même étoffe, les couvraient de la tête aux pieds. Balancés\nsuivant l'allure irrégulière de leurs bêtes, ils s'avançaient silen-\ncieux, et leur visage restait caché par un voile de lin qui ne\nlaissait que les yeux à découvert. Ceux qui marchaient en\navant avaient des arcs et de longues lances croisées en bandouil-\nlère sur leurs épaules et des carquois remplis de flèches pendues\naux deux côtés de leurs selles : la pointe de fer des lances étin-\ncelait au soleil et semblait une aigrette guerrière aux blancs\ncapuchons de ces mystérieux archers. Derrière cette double\nrangée de guerriers, un homme s'avançait, devançant de quel-\nques pas les gens de sa suite. Il était monté sur un chameau\nblanc plus grand et plus beau que les autres ; une mince bande\nde pourpre ourlait son manteau de laine brodé de petites étoiles\nd'or ; il ne portait sur la tête ni voile ni capuchon, mais son visage\nolivâtre et sa barbe d'un noir de iais s'encadraient noblement\ndes plis d'un voile de lin fin, que trois cercles d'or retenaient\nautour de son front et de ses tempes. Après lui venaient d'autres\ngens voilés et armés, puis enfin les portefaix et de nombreuses\nbêtes de somme portant les bagages, de l'eau et du vin dans\ndes outres, des provisions de route contenues dans des sacs et\ndes caisses ingénieusement échaffaudées sur le dos robuste des\nchameaux.\n   Quand ces hommes furent arrivés à portée de flèche, ils s'ar-\nrêtèrent, considérant tour à tour la petite troupe de Melchior\nimmobile au pied des monts, et la caravane plus nombreuse\n"}, {"page_pdf": 582, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2156, "texte": "                            LES MAGES                         485\n\n\nqui s'approchait derrière eux. Ils paraissaient indécis sur le parti\nqu'ils devaient prendre : ce que voyant, le roi de Tarse leur\ndépêcha des messagers, avec mission de saluer de sa part le chef\ninconnu, et de lui demander s'il venait vers lui avec des inten-\ntions amicales.\n    Et les messagers, revenus peu après, lui annoncèrent que le\nchef de la caravane voilée n'était autre que Balthazar, roi\nd'Arabie, et qu'ayant connu le nom de Melchior et son dessein\nde faire route vers Jérusalem, il lui donnait à savoir qu'il serait\nheureux de marcher en sa compagnie vers la ville sainte, où il\nse rendait lui aussi ; il lui faisait proposer en outre de ne pas\naller plus avant ce jour-là, ses gens et ses bêtes étant fatigués\nde la longue étape qu'ils avaient faite, et lui demandait enfin\ns'il ne lui conviendrait pas d'envoyer sans retard des éclaireurs\nchoisis dans leur troupe respective vers la caravane qui se rap-\n prochait et dont il jugeait prudent de découvrir les projets.\nA quoi Melchior répondit qu'il acceptait avec empressement\n toutes les propositions que lui avait faites le prince d'Arabie ;\n il le priait en même temps de venir le rejoindre pour s'occuper,\n de commun accord, du campement ; et, dans l'entre-temps,\n obéissant aux ordres de leurs princes, des messagers partirent\n en toute hâte pour aller reconnaître les dispositions de la troupe\n nombreuse qui marchait vers eux.\n    Maintenant qu'elle s'était rapprochée on pouvait mieux juger\n de son importance. De loin, le nombre des cavaliers qui la\n composaient était bien fait pour donner quelques craintes aux\n  deux rois de Tarse et d'Arabie, mais leurs craintes premières\n  et leurs soupçons diminuaient, à mesure que ces cavaliers\n  apparaissaient, car, les jeunes gens qui formaient la caravane\n  nouvelle semblaient bien plutôt marcher à une fête qu'à un\n  combat. Montés sur des chevaux arabes blancs et noirs aux\n  longues queues balayant le sol, ils étaient revêtus d'habits\n  somptueux et de manteaux de drap fin aux couleurs variées et\n  bordés de riches fourrures. Ils ne portaient point de casques\n"}, {"page_pdf": 583, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2122, "texte": "  486                       DURENDAL\n\n\n\n belliqueux, mais, pour la plupart, d'élégants chaperons, desquels\n tombaient d'un côté seulement une large bande d'étoffe qu'ils\n enroulaient autour de leur col, ou laissaient flotter librement\n au vent. Trois d'entre eux, qui, de la main droite, tenaient\n des étendards déployés, caracolaient un peu en avant de la\n troupe, et, dans leur joie de marcher les premiers, et de porter\n les ondoyants gonfalons, ils faisaient se dresser et danser sur\nplace leurs chevaux écumants et couverts de sueur. Riant et\nchantant, un groupe de jeunes seigneurs les suivait, et des\nsoldats, aux cuirasses bombées et miroitantes, fermaient la\nmarche, escortant les bagages.\n   Toute une ménagerie animait et égayait encore cette troupe\njoyeuse : devant les porte-étendards, des lévriers blancs aux\nlongs poils et des guépards à la peau tigrée couraient, se pour-\nchassant : ils s'élançaient luttant de vitesse, se mêlant, se croi-\nsant, sautant les uns par dessus les autres, et s'enfuyaient,\nrapides, au loin, pour revenir soudain dociles et soumis, à 1'appel\nconnu des cavaliers. Sur leur poing ganté, des seigneurs rete-\nnaient enchaînés de blancs gerfauts, et des faucons d'Egypte\nencapuchonnés d'écarlate : et deux négrillons joufflus portaient\nen croupe, assis sur des tapis de velours, des onces gris à la\npeau mouchetée d'étoiles, fauves aux yeux cruels, que des col-\nliers d'or et des chaînes pendues aux ceintures des pages noirs,\nretenaient captifs. Bizarrement coiffés de toques et de plumes,\nvêtus de velours et de soie, des singes chevauchaient avec une\ngravité comique parmi les soldats, et des paons orgueilleux,\nperchés au sommet des bagages, faisaient la roue, tandis que\ncriaient et sifflaient autour d'eux des perroquets bavards au\nplumage multicolore.\n   Lé soleil se couchait à l'horizon, entre le ciel rougeoyant et\nl'immensité enflammée et stérile des plaines de sable ; ses der-\nniers rayons avivaient le brillant plumage des oiseaux, faisaient\nresplendir les cuirasses des soldats, les étriers dorés, le pom-\nmeau des épées, les ceintures et les colliers d'or des jeunes\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2198, "texte": "                           LES   MAGES                      487\n\n\nseigneurs. En ce moment, les messagers du roi Melchior avaient\nrejoint les gonfaloniers de la troupe inconnue et, comme ils\nparlementaient avec eux, le roi de Tarse aperçut soudain sur la\nsoie verte des étendards immobiles, l'aigle d'or de Saba s'esso-\nrant les ailes étendues et portant dans ses serres un tison\nrecourbé flamboyant aux deux bouts. Et toute inquiétude fut\ndès lors bannie de son cœur et il se réjouit, car les armes de\nSaba et les siennes avaient souvent combattu ensemble. Le\ndéfunt roi de ce pays avait été son ami et son allié le plus\nfidèle, et il avait entendu récemment célébrer la beauté et l'es-\nprit de son fils, le jeune roi Gaspar. Une suite aussi imposante\ndevait, selon toute vraisemblance, escorter à quelque fête\nle prince lui-même, et Melchior n'eut en effet pas de peine à le\nreconnaître dans le bel adolescent qui se tenait à présent en\navant de sa troupe, tandis que les envoyés lui délivraient leur\nmessage. La renommée n'avait point menti, tout au moins en ce\nqui concernait sa beauté, car le roi de Saba était bien la plus\ncharmante fleur de jeunesse que l'on put voir. Après avoir ren-\nvoyé les messagers de Melchior avec des paroles bienveillantes\net amies, il continuait maintenant sa marche à la tête de son\nescorte. Monté sur un étalon blanc, bondissant, fougueux, à\nchaque instant, tout ruisselant d'écume, le prince s'avançait,\ntête nue, un grand chapeau de feutre rouge retenu à ses épaules\npar une cordelière de soie ; ses cheveux, d'un blond cendré aux\nreflets d'or, naturellement bouclés et frisés comme ceux d'un\nenfant, mettaient une couronne de lumière autour de son frais\nvisage ; ses yeux étaient tendres et bleus comme l'azur du ciel\nmatinal ; ses joues roses avaient la riche carnation des pêches\nqui vont mûrir ; rouges comme une grenade, ses lèvres bien\narquées faisaient paraître sa bouche telle qu'.une rose entr' ou-\nverte. Réguliers et délicats, ses traits conservaient encore une\n douceur juvénile, et la joie de vivre éclatait sur son jeune\nvisage et dans ses moindres mouvements empreints d'une grâce\n exquise et ingénue. Conscient de sa belle mine, il était riche-\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2182, "texte": " 488                        DURENDAL\n\n\n\nment vêtu d'un pourpoint de velours bleu aux fleurs brochées\nd'or serré à la taille, et d'un manteau de plumes légères et\nbrunes, où les bandes de duvet soyeux alternaient avec des\nbandes horizontales de légères coquilles d'argent damasquinées;\nun collier de monnaies d'or dansait, étincelant, sur sa poitrine ;\nses hauts-de-chausses de drap écarlate tranchaient sur le cuir\norangé de ses bottes basses et molles ; une dague et une épée\ndorée étaient passées à sa ceinture, et dans sa main droite il\ntenait un court bâton d'ivoire orné de lettres d'or, qu'il appuyait\nparfois sur le col et la crinière de son cheval quand il voulait\nen calmer un peu les bonds désordonnés.\n   Ainsi apparut aux regards charmés des deux rois et de leur\nsuite l'héritier de Saba, et lorsqu'il eut rejoint les deux troupes\narrêtées au pied des montagnes, et qu'il vit le vieux roi de\nTarse s'avancer à sa rencontre, le jeune prince sauta lestement\nà bas de son cheval : et, mettant un genou en terre, il voulut\nbaiser en témoignage de respect l'anneau royal qui brillait à la\nmain de Melchior. Mais celui-ci, le relevant, l'embrassa tendre-\nment et lui dit toute la joie qu'il avait de rencontrer ainsi à\nl'improviste le fils du regretté compagnon de ses jeunes années.\nEt l'ayant amené vers le roi d'Arabie, Melchior présenta les\ndeux princes l'un à l'autre, et l'ordre fut donné de dresser sur\nle champ les tentes et d'apprêter le repas du soir, car le soleil\ndisparaissait rapidement et il fallait se hâter pour ne pas être\nsurpris par la nuit. Et tandis que le vieux roi de Tarse surveil-\nlait lui-même les derniers préparatifs qui se faisaient sous\nla tente, il restait partagé entre le plaisir d'avoir rencontré\nle fils de son ancien allié et la surprise qu'il avait éprouvée en\napprenant que les deux princes, ses voisins, faisaient route\ncomme lui vers Jérusalem. Que voulaient donc ces imprévus\ncompagnons de voyage, pensait Melchior. Étaient-ils croyants\ncomme lui, et avaient-ils vu, eux aussi, ce signe qu'il s'ima-\nginait avoir été le premier à découvrir au ciel ? ou bien la ren-\ncontre, quelque étonnante qu'elle parût, était-elle fortuite, et le\n"}, {"page_pdf": 586, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1895, "texte": "                           LES   MAGES                       489\n\n\nseul désir de voir la sainte et célèbre ville, animait-il ces deux\nrois et les avait-il poussés à ce voyage ? Il se promit de les\ninterroger le plus' adroitement qu'il pourrait après le repas\net, dans l'entre-temps, ayant fait apprêter des nourritures\nabondantes et des breuvages variés, il fit prier les deux princes\nde venir prendre place à ses côtés, et tout étant préparé, cha-\ncun s'assit et mangea, fatigué de la longue marche de la\njournée.\n\n                                 *\n\n\n\n   Le repas était terminé, et, devant les tentes, pour divertir\nles Rois, les jeunes seigneurs de Saba avaient fait venir des\ndanseurs et des musiciens. Aux sons des flûtes et des violes,\ndes enfants et des pages tournaient et dansaient en cadence,\nleurs pas rhythmés et guidés au bourdonnement sourd et régu-\nlier des tambours. Les seigneurs sabéens, les écuyers et les\nguides de Melchior et les guerriers arabes de Balthazar\nfaisaient cercle autour des danseurs et par-delà cette vivante\nceinture d'hommes de nations, de visages et d'habits diffé-\nrents, le désert s'étendait immense et recueilli. Au ciel ver-\ndâtre, les étoiles commençaient à se lever nombreuses, et,\nd'instant en instant, le mince croissant de lune, qui luisait à\nl'Orient, se faisait plus doré et plus lumineux. Au loin, réson-\nnaient la voix des chanteurs, le son des flûtes et des violes :\nla musique et les voix semblaient reculer l'espace et les\nlimites indécises de l'horizon; et, par moments, emportant\naccords et chansons, une rafale de vent froid, passant sur les\ntentes, en faisait claquer les toiles et rappelait soudain aux\nvoyageurs les montagnes inconnues, qui derrière eux se dres-\n saient sauvages et nues, froides et escarpées.\n   Sur des tapis épais de laine coloriée, assis aux portes des\n tentes de Melchior, les Rois regardaient les danseurs, mais\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2186, "texte": "  490                        DURENDAL\n\n\n\n leur pensée à tous trois était distraite de ce spectacle : ils écou-\n taient les chants et les violes, ils écoutaient, silencieux, les\n plaintes et les soupirs du vent et une vague-inquiétude planait\n sur l'esprit des deux aînés q u a n d ils songeaient à ces monts\n arides et solitaires, que les guides disaient difficiles à gravir et\n qu'ils allaient devoir affronter le lendemain. Or, ce silence\n semblait lourd au cœur confiant du jeune roi Gaspar; il\n n'aimait point à garder pour lui ses projets et ses pensées, mais\n il brûlait au contraire du désir de faire connaître à ses compa-\n gnons le but et la cause de son voyage, et déjà il rêvait de les\n entraîner à sa suite. Aussi, comme les chants et les danses\n finissaient, il leva la main pour qu'on fit silence, et, s'adressant\n aux deux princes, il leur parla ainsi :\n    « O Rois puissants, mes frères vénérés, puisqu'il a plu au\n ciel de nous réunir ainsi tous trois sur la même route, je vou-\n drais vous dire le sujet de mon voyage et ce qui m e conduit\ncomme vous vers la J u d é e . Mon père et m a mère sont morts\njeunes, vous le savez,roi Melchior, et j'ai été élevé par d'anciens\net fidèles\" conseillers, hommes vertueux et savants, qui m'ont\nlaissé vivre et grandir à ma guise, s'efforçant seulement de\nformer mon cœur et mon j u g e m e n t par de nobles et salutaires\nexemples. E t le meilleur exemple qu'ils purent me donner fut\nleur vie, elle-même pieuse et bienfaisante, tout entière passée\ndans l'étude et la prière, désintéressée de tout ce qui n'était\npas le travail et la foi. Aussi, poussé d'abord par l'envie de\nleur p l a i r e , d'imiter en quelque chose leur noble vie, puis\nbientôt charmé à mon tour par l'attrait que je découvrais\nchaque j o u r dans l'étude et dans une vie mieux employée, je\nm e fis instruire par eux dans les sciences et les arts.\n    » Ils m'enseignèrent ainsi l'histoire, les exploits des grands\ncapitaines, et les formes diverses de gouvernement que les\npeuples d'humeur changeante se sont successivement données;\nils m'apprirent à lire avec eux dans les livres saints, et me\ndévoilèrent le sens caché des prophéties. Celui d'entre eux\n"}, {"page_pdf": 588, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2112, "texte": "                           L E S MAGES                        491\n\n\nque j'aimais le plus me fit connaître et comprendre les arts,\nm'ouvrit les yeux au charme du dessin et des représentations\npeintes et sculptées de la nature, développa mon goût\ninstinctif pour les douces et mystérieuses harmonies de la\nmusique, et, surtout, me communiqua l'art difficile, et supérieur\nà tous les autres, qui consiste à chanter les aspirations et les\nrêves de notre esprit, en soumettant la pensée à des formes et\nà des rythmes précis.\n   » M'initiant enfin à leur étude favorite, ils m'enseignèrent les\néléments de cette science qui prévoit et définit le cours des\nastres, et qui sert à guider les caravanes, et les nefs hardies\nnaviguant la nuit sur la mer sans limites. Et bien que je ne\npusse les suivre dans les calculs ardus auxquels ils se livraient,\nma plus grande joie était néanmoins de monter avec eux,\nla nuit, sur les terrasses fleuries, rafraîchies de vasques d'eau\nvive, de mon palais.\n   » A nos pieds se voyait la ville, les maisons carrées aux toits\nplats, les rues pareilles à des rivières d'ombre, les coupoles\ndorées des temples, et toutes ces blanches constructions fon-\ndues ensemble qui renfermaient la vie de mon peuple aimé.\nAu delà des murailles, de vastes étendues de sable fuyaient\njusqu'à l'horizon, et, baignées d'ombre elles aussi, ces plaines\nnues qui de tous côtés enserraient ma ville, lui donnaient l'appa-\nrence d'une nef géante à l'ancre sur une mer immobile. Et\nlevant les yeux, je revoyais chaque soir les étoiles splen-\ndides qui, par milliers, constellaient le grand dôme bleu impé-\nnétrable qui nous recouvre. Je les connaissais toutes, ces amies\ndes nuits sereines : leurs noms m'enchantaient et je les répé-\ntais avec le ravissement toujours nouveau d'un amant qui redit\nle nom de son aimée. Je connaissais leur feu, leur forme et\nleur couleur, et je savais leur marche que mes mages avaient\ncalculée pour des milliers et des milliers d'années. Parfois, à\ncontempler ainsi leur clarté vacillante, il me semblait qu'elles\nme regardaient aussi, et que leurs yeux de flamme s'ouvraient\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": " 492                        DURENDAL\n\n\n\net se fermaient doucement pour encourager mon amour ; par-\nfois aussi, dans le grand silence de la nuit, il me semblait que\nde toutes ces étoiles harmonieusement semées et groupées sur\nle manteau du ciel, une mélodie s'épandait et venait jusqu'à\nmoi, combien pure et suave, je ne pourrais le dire... Et c'était\ncomme l'âme de la nuit qui chantait, emportant ceux qui\nl'écoutaient aux pays des Rêves et des Féeries.\n   » Pour les mieux voir, aux terrasses spacieuses de mon\npalais, j'avais fait construire des vasques polies de granit noir,\nremplie d'une eau limpide et parfumée. Aux bassins luisants\nentourés de fraîches fleurs, je venais m'accouder par les nuits\nclaires, et dans le parfait miroir des eaux unies, je contemplais\navec amour l'éblouissement radieux des étoiles. Combien\nd'heures j'ai passées ainsi à rêver ébloui au bord des vas-\nques scintillantes et constellées. Suivant les saisons et les\nmois, suivant les heures de la nuit, je connaissais leurs\npositions différentes et les stations prévues de leur carrière\néternelle. Souvent, désignant et dénombrant les plus belles de\ncelles qui sont connues, je souhaitais voir surgir au milieu\nd'elles le merveilleux astre nouveau que j'aurais été le premier\nà découvrir. Or, il y a trois nuits seulement, comme je venais\nde monter aux terrasses du palais, voici que mon vœu fut\nsoudain et pleinement exaucé. Car, au centre des lignes idéales\ndont la réunion forme cette belle constellation que les Mages\nappelèrent la Croix du Cygne, une étoile m'est tout à coup\napparue, nouvelle et surpassant toutes les autres en grandeur\net en beauté. Je l'avais vue le premier, car l'heure était peu\navancée, mes mages n'avaient point encore paru sur les terrasses.\nEt lorsqu'ils furent accourus à mes cris, et qu'ils eurent aperçu\nl'astre, que, triomphant, je leur montrais, alors leur visage\nridé, pour un instant s'illumina et jamais je ne les vis exprimer\nune joie aussi vive. Mais s'étant prosternés aussitôt, ils prièrent\nlongtemps, et quand ils se furent enfin relevés, tremblants\nde bonheur, ils m'annoncèrent que cette étoile nouvelle était\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2077, "texte": "                            LES   MAGES                        493\n\n\ncelle que toute leur vie ils avaient cherchée et attendue : car\nc'était l'étoile de Jacob, celle dont Barlaam avait parlé dans\nses prédictions, et qui devait, par son lever, annoncer au monde\nla naissance d'un Roi, envoyé de Dieu, et descendu sur terre\npour le salut de tous les hommes. Leur dernier souhait eût été\nde pouvoir partir sur le champ, pour aller eux-mêmes adorer\nce Roi divin; mais par-dessus la Judée l'astre planait au loin\nsur un pays proche de la Ville Sainte, et le grand âge leur\navait depuis longtemps ôté la force nécessaire aux longs\nvoyages. Aussi, m'ayant tendrement embrassé, ils m'adjurèrent\nde partir sans retard et de marcher, guidé par l'astre, jusqu'au\njour où il me serait donné de voir Celui que le ciel lui-même\nannonçait aux hommes. C'est pourquoi, dès le lendemain, au\npoint du jour, je quittai mon Royaume avec les seigneurs\nqui voulurent m'accompagner; et, plein d'espoir, confiant\ndans la bonté divine, conduit par l'étoile nouvelle, je suis venu\njusqu'ici et je vous ai rencontrés, après avoir trois jours marché\ndans le désert.\n   » Vous savez maintenant, ô frères vénérés, le but et la cause\nde mon voyage : et je souhaite ardemment que la grâce de Dieu\nvous ait touchés aussi, et qu'elle ait mis dans vos cœurs une lyre\nqui vibre et tremble à son seul nom : car alors, vous croirez à\nmes paroles, et vous viendrez avec moi, adorer ce Messie\npromis au monde, ce nouveau-né divin qui, par delà les mon-\ntagnes, vient de naître, et vers lequel l'étoile annonciatrice doit\nme conduire. »\n    Il dit, et s'étant levé, il désignait du doigt au zénith\ncette étoile inconnue qu'il croyait avoir le premier aperçue.\n Septième et centrale lumière de la Croix du Cygne, aux champs\n neigeux de la Voie Lactée elle resplendissait, surpassant en\n éclat toutes ses sœurs ; et, comme un diamant limpide, parmi\n les émeraudes, les topazes et les rubis du ciel, elle s'avivait aux\n pures clartés de tous ces astres, et semblait pleurer sans cesse\n des larmes de flamme et de lumière.\n"}, {"page_pdf": 591, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": " 494                          DURENDAL\n\n\n\n    Les princes de T a r s e et d'Arabie s'étaient levés, eux aussi, et\n Melchior ayant longtemps contemplé l'étoile diaprée, posa\ndoucement le bras sur l'épaule de Gaspar, et, le prenant par la\nmain, il parla ainsi : « Béni sois-tu de Dieu, ô mon cher fils,\net plût au Ciel que j'eusse vraiment le droit de t'appeler ainsi.\nT e s paroles charmantes sont tombées sur mon cœur, comme\nune pluie printanière sur une terre aride. A l'âge où les pas-\nsions troublent le cœur des hommes, tu n'as pas hésité un instant\nà délaisser tes plaisirs, tes grandeurs et un r o y a u m e pour obéir,\njoyeux, à la promesse divine. O mon enfant, tu n'es pas seul à\navoir découvert l'étoile radieuse, et la nuit même où tu la vis\nje l'aperçus aussi : Je savais, en effet, qu'elle devait apparaître,\net depuis longtemps, comme tes mages vénérés, je l'attendais.\nMais qu'un regret, même léger, ne passe point sur ton cœur,\nparce que tu n'as point seul été favorisé de l'heureuse vision,\ncar la volonté de Dieu voulait, tu le vois, que nous fussions\nainsi réunis, et que nous pussions ensemble marcher vers la\nT e r r e promise. Que la confiance et la joie s'augmentent donc\nencore dans ton âme pieuse, et puissions-nous bientôt nous\nprosterner tous deux aux pieds de Celui que le Seigneur\nenvoya pour le salut de nos âmes et celui de tous les peu-\nples. »\n    » Roi des Iles, » dit à son tour Balthazar, « tout entier à la\njoie que t'ont causée les paroles de Gaspar, tu ne t'es plus sou-\nvenu de moi dans ton discours. E t d'autant plus aisément je\nt'en excuse, que si je songe à ma vie passée, je n'avais certes\npoint mérité de t'être donné comme compagnon dans ce voyage,\nô vénérable, dont la sagesse et la science sont connues dans\nt o u t l'Orient. Mais à l'infinie bonté du Seigneur il a plu\nd'oublier mes e r r e u r s ,et de me faire grâce; et si, moins digne\nque vous, je n'ai pu découvrir au ciel l'astre nouveau, Dieu\np e r m i t tout au moins que cette nuit même où, tous deux, vous\nl'aperçûtes, il me fut signalé à moi aussi. Celui qui me le fît\nvoir, m'avait annoncé souvent ce présage auquel mon esprit\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2263, "texte": "                               LES   MAGES                            495\n\norgueilleux se refusait à croire, et il m'en avait dévoilé en m ê m e\ntemps le sens mystérieux. C'est pourquoi je n'ai plus douté\naussitôt que j'eus aperçu l'étoile s a l u t a i r e ; mais repentant et\nplein d'une douce espérance, dès le l e n d e m a i n , comme vous,\nje me suis mis en route, et déjà le Seigneur a récompensé m a\nfoi puisqu'il a préparé cette rencontre imprévue et qu'il m ' a\ndonné d'être ainsi animé et réconforté par votre exemple.\n    » O Rois, mes frères, de même que Gaspar nous a ce soir\ncharmés par le confiant récit de son heureuse jeunesse, je vou-\ndrais quelque autre j o u r plaire à vos cœurs en vous contant la\nvie admirable et pleine d'abnégation de l'homme charitable et\nsaint qui, cédant à une inspiration divine, m'envoya sur votre\nroute. Mais déjà il se fait t a r d , et mes gens fatigués de la longue\nmarche de la journée aspirent au repos réparateur. E t c'est\npourquoi, comme la m ê m e hâte nous entraîne vers le but désiré\nde ce voyage, je te d e m a n d e , ô prince vénéré, d'ordonner à\nprésent que chacun se retire, pour que le jour levant nous trouve\nsains et dispos, et prêts à affronter les monts ardus et sauvages\nqui nous séparent de la T e r r e P r o m i s e . »\n   Et ce qu'il avait dit plut à tous, et Melchior lui répondit :\n« Roi Balthazar, que ta bonté me pardonne de ne t'avoir point\nconsulté après le récit de notre frère Gaspar. Car te sachant\nvenu d'Arabie, en ce lieu et en ce t e m p s , j'aurais d û , me souve-\nnant des anciennes prophéties, reconnaître plus tôt le but\ncommun de nos désirs. Grâce à toi, elles seront donc entiè-\nrement accomplies les prédictions que jadis le roi David chanta\ndans l'allégresse de son âme prophétique. L o u é soit Dieu qui\nréjouit ainsi nos cœurs croyants, en nous donnant ces preuves\nnouvelles de sa divine protection. E t m a i n t e n a n t , comme tu\nl'as sagement proposé, que chacun se retire sous sa tente, et\nprions tous, afin qu'il nous soit donné de continuer heureu-\nsement notre voyage, et que nous puissions adorer bientôt ce\nFils de Dieu, fait h o m m e pour racheter les péchés du m o n d e ,\net pour que les h o m m e s futurs vivent à son exemple, p r a t i q u a n t\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 477, "texte": " 490                         DURENDAL\n\n\n\nla vertu, s'aimant les uns et les autres, et soumis tout d'abord\nà la Parole divine. »\n   Il d i t ; et pleins de respect pour lui, les princes et les\nseigneurs se retirèrent sous leur tente ; et dans le silence par-\nfait de la nuit, sous le grand ciel étoile du désert, ils prièrent ;\net, joyeux, ils s'endormirent remplis d'espérance par cette pro-\nvidentielle rencontre.\n\n\n       ( A continuer.)             OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-06-n6-004", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 497, "page_fin": 498, "titre_corps": "La Douleur de Notre Sœur Notre Ombre", "titre_sommaire": "La Douleur de Notre Sœur Notre Ombre", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "La Douleur de Notre Sœur Notre Ombre", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 594, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1024, "texte": "La Douleur de Notre Sœur Notre Ombre\n\n\n   Les ténèbres du soir sont l'obscure muraille\n   Que chaque nuit élève entre la vie et nous,\n   Derrière qui, 'fugace et sinistrement doux,\n   L'invisible se meut comme un spectre et nous raille.\n\n   L'homme se trouble alors et n'ose pas savoir\n   Si cette Sœur muette à nos pas attachée.\n   Et que nous appelons notre ombre, s'est cachée\n   Pour nous laisser plus seuls dans le silence noir,\n\n   Ou si, Reine sans yeux d'un aveugle royaume,\n   Elle ne trône pas, au cœur de la forêt\n   Des songes, acceptant de son geste distrait\n   L'hommage sans regards de son peuple fantôme.\n\n\n   Mais lorsque, sous la lampe active, à notre seuil,\n   Elle revient errer, triste et comme honteuse,\n   Elle n'est plus que la hâtive visiteuse\n   Qui tremble sous le froid de sa.robe de deuil,\n\n\n   Et qui, parfois, à l'heure où s'attardent nos veilles,\n   Sourdement suppliante, attend, souvent en vain,\n   L'instant où le foyer, en s'éteignant enfin,\n   La laissera partir au pays des merveilles.\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 715, "texte": "498                       DURENDAL\n\n\n\n      Peut-être qu'elle souffre au soleil, elle aussi;\n      Peut-être voudrait-elle aussi marcher et vivre,\n      Et ne plus être la captive, qui doit suivre\n      Le pas indifférent d'un maître sans merci.\n\n\n      Compagne patiente et toujours taciturne,\n      Dont ma seule pitié devine le tourment,\n      Ah! ne serais-tu pas heureuse infiniment\n      De fondre ta douleur dans la douleur nocturne?\n\n      Et, lorsque tu languis sous l'éclat des flambeaux,\n      N'est-ce pas que tu crains la minute dernière,\n      Qui peut te faire, à tout jamais, la prisonnière\n      D'une lampe allumée au fond de nos tombeaux !\n\n\n                           SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-06-n6-005", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 499, "page_fin": 506, "titre_corps": "Poésie flamande", "titre_sommaire": "Poésie flamande", "signature_source": "Kervyn de Volkaersbeke", "ancre_debut": "Poésie Flamande", "ancre_fin": "KERVYN DE VOLKAERSBEKE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 596, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2020, "texte": "Poésie Flamande\n\n                  LA Campine est devenue pour les artistes une terre de pré-\n                     dilection; sa bruyère aux horizons vaguement bordés de\n                     noir par l'alignement des bois de pins, ses fonds maréca-\n                     geux éclairés le soir de plaques d'or et de lividités cré-\n                     pusculaires, lui donnent ce caractère de solitude désolée\n                     qui convient à la scène où Macbeth rencontre les trois\n                     sœurs fatales. On y retrouve aussi la grandeur triste des\n                     landes bretonnes, quelque chose de leurs légendes, et\nmême le souvenir romanesque et glorieux d'une guerre de Chouans.\n   Quand sur les ciels tempétueux de Novembre, se profilent les clochers\nsurbaissés de ses pauvres villages, on rêve aux sinistres tocsins qu'ils\nenvoyaient, il y a cent ans, à la même époque, par de-là les bois où erraient\nles conscrits et les prêtres réfractaires; les nappes de bruyères, empourprées\npar l'automne, couvrent de leurs fleurs, la place où le sable absorba les\nmares de sang du combat. Ces sapinières sombres et silencieuses abritèrent\nici, l'embuscade, là des groupes anxieux de femmes et d'enfants écoutant\nde loin le grondement lugubre des canons. Le long de ces routes, rubans\nclairs se déroulant à perte de vue au travers de l'étendue,\n\n      Daar ginder, onafzienbaar          verre, in diepe oneindigheid (1)\n\nont marché, farouches ou exténuées, des colonnes de soldats en blouse, la\nfaux ou le fusil rouillé sur l'épaule, le chapelet autour du cou, le buis\nbénit au chapeau. Au milieu d'eux, le vent des plaines étalait le drapeau\nde la Guerre des Paysans , ce drapeau blanc à croix rouge qui fut celui\ndes Croisades. Car ce sol rebelle, exigeant l'âpre lutte pour la vie, a pro-\nduit un peuple de vaillants, qui sut mourir comme les paysans de Vendée et\nde Bretagne.\n  Héros simples et naïfs, les insurgés de la Campine écrivirent de leur\n\n  (1) A. Cuppens. Weg door de   Heide.\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2684, "texte": " 500                             DTJRENDAL\n\n\n\nsang, et obscurément, une des plus nobles pages — peut-être la plus pure\n— de notre histoire nationale !\n  Lors des fêtes commémoratives du centenaire de cette guerre, il nous\nsouvient d'une cantate exécutée en plein air. Elle nous remettait vivement\nen mémoire l'introduction d'un roman de Snieders, Onze Boeren, qui vaut\ntout le livre, et commence par ces mots : « 't zijn vervloekte dagen. Ce sont\ndes jours maudits. Cette note, en accents mornes, comprimés, funèbres,\ngémissait dans le chant, grondait dans l'orchestre. On y sentait vibrer la\ndouleur de l'âme flamande, sous le ciel serein, où flottait, révélation de tout\nun passé, la bannière à croix rouge, tandis que les feuillages des vieux\narbres, contemporains de l'insurrection des paysans, bruissaient plainti-\nvement; puis, c'étaient des éclats de Marseillaise lointaine, arrivant par\nlambeaux se heurter à l'explosion de la révolte. De la langue flamande,\nforte et rythmique, s'échappait l'expression musicale. Et nous comprenons\nque les grands artistes, qui sont Benoit et Tinel, n'aient pas voulu d'un\nautre verbe pour traduire l'harmonie large et profonde de leurs épopées.\n   Voilà ce que nous suggérait un livre de poésies, où M. l'abbé Cuppens\nnous parle de la Campine. Et nous y cherchions — tant ce nom euphonique\nde Campine a pris des proportions héroïques — quelques échos de la \" Guerre\ndes Paysans \". Mais ce côté sombre et poignant de son pays n'a pas séduit\nl'auteur. Sa muse n'est point dramatique. Elle chante plutôt les fleurs qui\nrecouvrent les tombes ignorées du champ de bataille. A leur tour, depuis\ncent ans les générations se sont succédées, oubliant sans doute les luttes de\nleurs pères, mais gardant leur antique foi. Et de cette foi, retrempée dans le\nsang, il semble qu'aujourd'hui une floraison surnaturelle ait surgi; il n'est\npoint de contrée en Belgique qui donne autant de vocations sacerdotales que\nla Campine. Le sacrifice de ces \" Brigands \", si méconnus par l'histoire, n'a\ndonc pas été stérile. Parce qu'ils ont su verser leur propre sang pour la cause\ndu Christ, leurs fils reçoivent de Dieu la haute mission d'immoler le sang\ndu Christ.\n\n              O Heere, mijn geest en mijn herte begaven\n              Als ik het naging, met vreeze bevangen,\n              Dat Gij mijn onweerdigen mond eens zoudt wijden,\n              Mijn tong zoudt bewegen, 't onedele werktuig,\n              Mijn' stamelende stemme de sterkte zoudt geven\n              Tot 't spreken van 't wondere priesterwoord !\n\n  C'est par ces vers, tremblants d'adoration, que M. l'abbé Cuppens\nentonne un hymne de reconnaissance au Seigneur qui daigna 1'appeler à la\n"}, {"page_pdf": 598, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2597, "texte": "                            POÉSIE FLAMANDE                               501\n\n\ndignité de prêtre. Car le poète est un enfant de cette terre brave et chré-\ntienne. Et il la chante de toute son âme ennoblie par l'onction sainte,\nvivifiée par le contact du principe même de l'éternelle Beauté. Sous\nl'humilité absolue et l'insignifiance voulue de ce titre : Verzekens, Verselets,\nil chante avec simplicité, quelquefois avec inspiration.\n   Dès le début — la promenade d'un enfant à la campagne, — on se laisse\naller à la cadence du vers. La langue flamande s'adapte merveilleusement à\nla poésie avec ses syllabes longues et brèves, et ses mots composés, à image\ninstantanée.\n   Certaines poésies de M. Cuppens ont l'essor et la profondeur que donne\nle sentiment religieux appuyé sur la science sacerdotale. C'est le beau\ns'exhalant du vrai. Tels par exemple : O Kelk ! Le Calice, \" un cœur d'or\nenflammé, au pied d'argent, à la couronne de saphirs \", image de ce que\ndoit être l'âme de celui qui reçoit le Christ. C'est la prière d'un poète. Tel\naussi : De Nieuwgewijde Priester spreekt, chant d'un prêtre abîmé devant la\nmajesté divine. E t cette charmante contemplation sur les violettes qu'il\nnomme : \" de goeweekbloemkens \". Les petites fleurs de la semaine\nsainte. » Car leur couleur est celle du deuil de l'Eglise, leurs stries pour-\nprées rappellent les traces de la flagellation; leur parfum, le baume de\nMadeleine et la sépulture du Calvaire. Ces rapprochements révèlent les\nrichesses poétiques de la liturgie, qui est un langage mystérieux exprimant\nl'union de la nature avec l'au-delà.\n  Dans le morceau De Alvendans, les vers suivent la ronde vaporeuse des\nfantômes, en une musique étouffée, rappelant un peu la danse des Elfes de\nBerlioz.\n             Dan rijzen ze zachtjes uit haag en uit bosch,\n             Danfladd'ren heur kleeren zoo hupsch en zoo los,\n             Heur kleêren, zou wit als de schors van den berk,\n             Zoo donzig, zoo licht als een nevel aan t' zwerk... !\n\n   « Ils montent doucement des haies et des bois, et leurs vêtements d'une\nlégèreté et d'une finesse infinies flottent, leurs vêtements aussi blancs que\nl'écorce du bouleau, ouatés et vaporeux comme les nuages au firmament... »\n   Les brouillards éclairés par la lune dans les solitudes marécageuses du\nNord ont donné naissance à cette vieille légende.\n\n             Ze danzen en dwarrelen rond over 't gras\n             En regl'en op aardige tonen den pas :\n             Op 't ruischen van 't water, op 't rist'len van 't blad,\n             Op 't suizen der winden, op 't storten van 't net...\n"}, {"page_pdf": 599, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2616, "texte": " 502                             DURENDAL\n\n\n\n   Ils dansent et tournent sur l'herbe et règlent leur pas sur d'étranges\nsons : bruissement de l'eau, frémissement de la feuille, soupir des vents,\npluie de la rosée. » L'harmonie de ces vers est imitative. Quelquefois, au\nmatin, une traînée de brume, un fil blanc sur le sol indique le passage d'un\nElfe ; il a déchiré au gazon sa robe de gaze, en fuyant le retour de l'aurore.\nLa rencontre de ces traces de l'autre monde est une annonce de bonheur,\nmais malheur au mortel qui trouble la ronde des Elfes !\n   Nous aimons ces innocentes superstitions ; elles ont une origine\npayenne, sans doute, mais elles réveillent l'imagination généralement pauvre\ndu campagnard, elles ont inspiré les ballades du moyen-âge, et au pis-aller,\nle chrétien est armé contre le pouvoir malfaisant des Elfes.\n   Vervallen ? Grootheid. (Grandeur déchue). L'auleur se demande si\ndéchéance il y a : un descendant de vieille noblesse espagnole, devenu culti-\nvateur campinois a conservé l'épée de ses pères pour la léguer à ses fils.\nRien de plus hidalgo. Mais il s'est fait tavernier, ce qui me gâte le gentil-\nhomme-paysan. Et, il a pris pour enseigne son blason, ce qui est de mau-\nvais goût, même écrit en vers. L'épée, instrument d'immolation est chose\nrespectable; l'Église l'a sanctifiée et c'est par l'épée que s'est conquis le\nblason.\n   Nous préférons à cette plate pochade, la chanson de Kempensche Heerboer.\nElle se déroule en strophes courtes, d'allure populaire, empreintes, comme\nl'âme de ce paysan-type, du sceau de la Croix, rappel lointain peut-être des\ninsurgés de 1798.\n   Autre peinture du paysan, celle-ci à grandes lignes. Le laboureur conduit\nsa charrue; sous l'effort d'un cheval vigoureux, le soc déchire péniblement\nla terre. L'homme et la bête marchent entourés d'une vapeur; elle se dégage\nde la sueur du travail, elle sort des sillons ouverts le matin. Paysan, cheval,\nterre, d'uniforme couleur brune, semblent tirés de la même matière.\n\n\n       De boer, in 't grof  turksch leer , de grond, het blinkend     ruin.\n       Zijn alle drie omtrent van 't zelfste donkerbruin,\n       Zoo eensch van verwen, ja, zoo dunkt het mij, alsof,\n       Ze zijn gemaakt, gegroeit uit eener zelfder stof !\n\n\n  Image sculpturale de la terre, incarnée dans le labeur du paysan.\n  M. Cuppens décrit aussi avec bonne humeur et bonhomie, les événements\nvulgaires d'une existence paisible. Il aime à exprimer ce qu'il peut y avoir\nde charme et de grandeur dans les choses infimes, et, comme Alphonse Jans-\nsens, il pourrait répondre à ceux qui dédaignent ce genre : \" il y a des som-\n"}, {"page_pdf": 600, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "                               POÉSIE FLAMANDE                                 503\n\n\nmets partout, dans les jardinets de l'enfant, comme sur les Alpes ». Seule-\nment, au cours de ses poésies familières, M. Janssens conserve une\ninspiration latente qui, lame de fond dans une mer tranquille, passe sourde-\nment et parfois jaillit et se brise en trait final inattendu. Ce trait hianque\ndans les vers de M. Cuppens.\n     Rarement, le poète s'élève ; il cause, musicalement il est vrai. Sa faci-\nlité berce l'oreille, mais le cœur reste froid.\n   M. Cuppens a cédé à la tentation de nous faire entendre tous les sons de\nsa lyre. Il en est de faibles.\n   Nous nous arrêterons à deux pièces, selon nous, d'une entière beauté\nO blanke berk ! Cette exclamation devant le triste bouleau est d'un artiste\népris des mélancolies de sa terre natale.\n     O blanc bouleau, arbre le moins estimé de ma pauvre et humble Cam-\npine, tu n'étends pas au large tes branches, il est vrai; tu n'es ni de crois-\nsance ni de tronc vigoureux, ni élevé, ni profondément enraciné; tu ne\nprospères point où règne la riante opulence, le long de l'étroit ruisseau ou\ndu champ luxuriant de couleurs et de vie — mais sur la sombre bruyère où\nla pauvreté gît et se lamente dans le triste chant du grillon! »\n   Il est impossible de rendre par la traduction et ea prose, l'harmonie\ndouce de cette longue phrase colorée qui finit par cette plainte :\n\n               Maar op de bruine hei, daar de armoe woont\n               En weeklagt in den droeven krekelzang !...\n\n   « Et pourtant, je t'aime, je te trouve si beau avec ta tige argentée et\nta couronne légère de feuilles frémissantes au moindre soupir du vent! Ta\ncouronne de petites feuilles effilées et si transparentes que la nuit, j ' y puis\nvoir comme à travers une dentelle aérienne, la voûte du Ciel avec sa splen-\ndeur étoilée.\n   » O blanc bouleau, tu me parais une image du cœur chrétien humble\net pur, qui dans les peines, tourne son regard vers Dieu et doucement chante\nau milieu de la douleur. »\n   Cette note se retrouve plus intense dans Het Kempensch Wijfke, la Petite\nVieille de C a m p i n e , en vers de huit pieds, simples et naïfs, émus et rêveurs.\n  Doodarm , ainsi commence ce motif de la misère extérieure revêtant la\nsplendeur d'une âme humble que va chanter le poète. « Doodarm », vieille\nexpression flamande signifiant littéralement « pauvre jusqu'à mourir et\nque la précision du génie latin traduit par très p a u v r e , ce qui déjà suffit\nà la résignation humaine.\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2443, "texte": " 504                              DURENDAL\n\n\n\n   Oubliée de tous dans sa chétive cabane au fond des bruyères, vit une\npetite vieille au visage ridé; pour tout bien et compagnie elle possède une\nmaigre chèvre, un vieux chat et quelques poules; elle se nourrit de pain\nnoir, couche sur la paille, se chauffe avec des brindilles de pin et se couvre\nde haillons. L'intérieur de sa cabane est orné de quelques images de piété\net de d'un crucifix. Un vieux coffre bruni conlient les trésors de la vieille :\npauvres habits pour les fêtes, petite croix de sa mère défunte, bâton d'aubé-\npine, souvenir de son père. Et ainsi lotie, elle traîne sa vie en souffrant plus\nsouvent de faim que les chevaux et les chiens des heureux de ce monde.\n\n\n                   Ach ! komt de wanhop u niet grijpen,\n                   Vcrwenscht ge uw bitter leven niet\n                   Wanneer het sneeuwjacht op de heide\n                   En ge uwen dooden heerd beziet ?\n                   Ach ! kunt gij wel den Heere danken\n                   Terwijl gij door de bosschen trekt,\n                   Bedolven onder zwaren houtlast\n                   Daarmeê gij zuchtend heiaards trekt ?\n\n   \" Ah ! le désespoir ne vient-il pas t'étreindre, ta vie amère ne la maudis-\ntu pas, lorsque la tempête de neige balaie la bruyère et que tu regardes ton\nfoyer mort ?\n   » Peux-tu bien remercier le Seigneur, tandis que par les bois tu te traînes,\nensevelie sous le poids d'un fagot, et que pliant sous le faix, tu regagnes ta\ndemeure en soupirant ?\n   » Et ton morceau de pain, ta croûte de seigle durcie, ne te paraît-il pas trop\namer; et dans ta morne misère, ô pauvre ! n'appelles-tu pas souvent la mort? »\n   La petite vieille sourit.\n   « ... Mon cher Monsieur, est-ce pour moi que vous dites cela? O Ciel!\nje crois que vous vous trompez; celui-là ment qui ose dire que la misère et\nle chagrin me font appeler la mort !\n   » C'est vrai, aux yeux du monde, je vis bien misérablement; mon pauvre\nvieux corps souffre quelquefois du manque de nécessaire; mais depuis si\nlongtemps il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain !\n   » Et bien que j'ai peu fréquenté l'école, cette divine parole me paraît\nlumineuse comme le soleil ; elle m'a dirigée dans la vie depuis plus de\nsoixante-huit ans ! »\n   L'homme ne vit pas seulement de pain ! Langage profond où le sens abonde.\nLa petite vieille avait compris la divine sentence, et elle y lisait d'éton-\nnantes choses.\n"}, {"page_pdf": 602, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2349, "texte": "                            POÉSIE FLAMANDE                              505\n\n   Elle possède un autre aliment que sa maigre provision de seigle; son\ncoeur se nourrit délicatement de pain céleste, et si le corps est à plaindre,\nl'âme en vérité ne souffre pas du besoin.\n   Car Dieu habite et rassasie l'âme de la petite vieille de Campine, et cette\nâme pure, il lui donne une nourriture et une boisson merveilleuses : sa\nchair et son sang !\n   Et voyez combien la joie et la paix intérieures se reflètent dans le regard\nde la petite vieille, dans ses yeux bleus si profonds, si doux et d'une si com-\nplète sérénité :\n                  Ei ! niemand hoort het, als een enkele,\n                  Het lied dat uit het herte springt\n                  Der christene arme, 't wonder wyske\n                  Dat al heur lijden boven zingt !\n\n    Et personne ne l'entend, qu'un seul, la mélodie qui s'élance du cœur\nde la pauvre chrétienne, l'étonnante sage qui exalte toute sa souffrance. »\n  La nuit de Noël, agenouillée près de la crêche, elle répand sa brûlante\nprière.\n                  En op zijn rimpelwezen bloeien\n                  De rozen zijner hertejeugd\n                  Het heet den armen Jésus \" Broêrke !\"\n                  Het lacht, het weent van zielevreugd. »\n\n    « Et sur son visage ridé, fleurissent les roses de sa jeunesse de cœur.\nElle nomme le pauvre Jésus « mon petit Frère » ! La joie de son âme ravie\nla fait sourire et pleurer.\n    ... Et quand vient la fête de Pâques, « elle salue joyeusement, le long\ndes prés et des chemins, la fraîche résurrection de la verdure, les gazons\nnouveaux, les premières fleurs qui entr'ouvent à peine les yeux. »\n    Et l'Alleluia retentit dans le cœur de la petite vieille quand elle pense au\njour où le Seigneur Jésus est ressuscité, éclatant de beauté nouvelle et inal-\ntérable !\n     « Le Seigneur Jésus qui, un jour, lui donnera — comme elle peut ferme-\n ment l'espérer — après la grande misère et la tristesse de mourir, le joyeux,\n l'éternel Printemps !... »\n    Les poésies de M. Cuppens dégagent une forte impression de terroir. Il\n devrait se borner à peindre la Campine. Il la peint avec vérité et sobre-\n ment, ce qui est une qualité de coloriste; l'infini des bruyères silencieuses\n lui inspire un recueillement attendri. En le lisant, çà et là, on revoit une\n toile de Gilsoul.\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 903, "texte": " 506                             DURENDAL\n\n\n\n   Sa fraîche légende campinoise, \" la Chevauchée de Sainte-Otrade \" d'une\ngravité si douce, si mélodieuse, et populaire surtout, fait songer à la vieille\net étrange complainte de Hallewyn. Des poésies de ce genre ne pourraient\néclore sous l'éclatante lumière du Midi. Elles sont bien l'expression de nos\nraces du Nord. E t il nous semble les entendre s'élever d'un chœur de sar-\ncleuses flamandes, courbées en files rampantes sous le poids de leur travail,\nau milieu de ces champs devenus plantureux à force de séculaire labeur. Le\nchant, monotone et triste, s'harmonise avec le vague des horizons, le vert\nembrumé des plaines et le vert sombre des aulnes ; il monte dans le ciel gris\net calme, toujours en ton mineur, comme si la note dominante de l'âme\nhumaine ici-bas, était la plainte.\n\n                                          KERVYN DE VOLKAERSBEKE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-06-n6-006", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 507, "page_fin": 508, "titre_corps": "La Petite Âme", "titre_sommaire": "La Petite Âme", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "LA PETITE AME", "ancre_fin": "MAURICE OLIVAINT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 604, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 652, "texte": "LA P E T I T E AME\n\n\n\nLorsqu'il vient de créer une âme,\nD'un ardent souffle, Jéhovah\nLui verse sa vivante flamme,\nEt lui dit : Petite âme, va!\n\nVa sur la morne et froide terre!\nPauvre âme, il est essentiel\nD'en connaître la vie austère\nAvant les délices du ciel. »\n\n Oh ! lui répond l'âme, ô mon Maître,\nHélas! je suis heureuse ici !\nMon Dieu, ne m'avez-vous fait naître\nQue pour amertume et soucis ?\n\nCe globe de boue et de fange\nTernirait ma virginité;\nOh ! laissez-moi parmi les anges\nGlorifier votre bonté!\n\nOh! donnez-moi leurs blanches ailes,\nEt le libre essor dans l'azur!\nMon Dieu, vos sphères sont si belles,\nEt votre firmament si pur ! »\n"}, {"page_pdf": 605, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 532, "texte": "508                 DURENDAL\n\n\n\n      Dieu reprend : Petite âme neuve,\n      Si tu naquis, c'est pour souffrir.\n      Console-toi pourtant ; l'épreuve\n      Sera courte : tu dois mourir ! »\n\n\n      Et la pauvre âme désolée,\n      Hélas! bien lentement descend\n      Vers l'aride et noire vallée\n      De peines, de pleurs et de sang.\n\n\n      Mais un espoir brille; elle pense\n      Que l'exil en si triste lieu\n      Aura la mort pour récompense,\n      Ce baiser qui fiance à Dieu.\n\n                               MAURICE OLIVAINT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-06-n6-007", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 509, "page_fin": 520, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "A C", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "NOTULES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 606, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1876, "texte": "LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\n\n  Le C h œ u r d e s M u s e s , par LIONEL DES RIEUX (Mercure de France).\n   M. Lionel des Rieux est un des meilleurs personnages de l'Ecole romane\nfrançaise, fondée en 1891 par Jean Moreas, assisté de ses disciples Raymond\nde la Tailhède, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud et Charles Maurras.\n« L'école romane française, disait Moreas dans son manifeste du Figaro,\nrevendique le principe greco-latin, principe fondamental des lettres\nfrançaises qui florit aux onzième, douzième et treizième siècle avec nos\ntrouvères, au seizième avec Ronsard et son école, au dix-septième avec\nRacine et La Fontaine. Hors ces siècles, le principe greco-latin cesse d'être\nune source vive d'inspiration et ne se manifeste que par la voix de quelques\nexcellents poètes tels que Guillaume de Machaut, Villon et André Chénier.\nCe fut le romantisme qui altéra ce principe dans la conception comme dans\nle style, frustrant ainsi les Muses françaises de leur héritage légitime.\nL'école romane française renoue la « chaîne gallique », rompue par le\nromantisme et sa descendance parnassienne, naturaliste et symboliste. Le\nsymbolisme qui n'a eu que l'intérêt d'un phénomène de transition et de\n mort. Il nous faut une poésie franche, vigoureuse et neuve, en un mot,\n ramenée à la pureté et à la dignité de son ascendance.\n   Partant de ce principe comme il l'écrivit ailleurs « que l'accident roman-\ntique eût en France les plus funestes conséquences — que les romantiques\nfrançais, ne pouvant rompre avec le principe latin, le dégradèrent — que\ncroyant enrichir la langue, ils l'ont gavée de termes techniques, tandis que\nle tour de la phrase, mille fois plus précieux que le mot, se dénouait dans la\n \" manière \" et dans le \" picturisme \"; que le concept déchoit; que la langue\ns'acoquine; que Emile Zola fait du pittoresque à la grosse; que les\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2460, "texte": " 510                                DURENDAL\n\n\n\nGoncourt ont affecté un pimpant javanais de rapin, et que les bonnes pour-\nritures gratinées n'existent que dans le cerveau d'un hollandais Joris Karl\nHuysmans, il proclama « que c'est l'esprit roman qui préside à la genèse\npoétique en France — qu'en lui est le germe des seules légitimes\nnouveautés — qu'hors de lui il n'y a que batârdise. »\n   Moreas et ses amis, s'étant donc mis à poursuivre de la sorte, dans les\nidées comme dans la prosodie, l'union du moyen-âge, de la renaissance et\nde l'âme moderne, publièrent sous le sceau de l'École, la Minerve\nau casque d'or, leurs oeuvres très pures et très françaises, notamment ce\nPèlerin passionné, autour duquel on fit tant de tapage et un banquet\nretentissant.\n  Voici aujourd'hui le Chœur dei Muses de des Rieux, dédié à tous ceux\nqui communièrent avec lui dans l'âme latine, ses frères d'armes, et Barrès,\nPuvis de Chavannes, Annunzio, Mistral et Castro.\n  Du premier vers\n\n                   « O chère ville d'Aix,   reine de la Provence »\n\naux derniers, voués aux mânes d'André Chénier,\n\n                             « Jamais tu ne verras mon art.\n                      Pour atteindre à la palme, en devenir indigne.\n                      Avant de l'obtenir, je la veux mériter.\n                      Je suis jeune : je n'ai que trois fois neuf années ;\n                      Ma voix est souple encore, elle peut mieux chanter :\n                      Le temps cède toujours aux âmes obstinées. »\n\n\nil poursuit sa carrière d'une marche légère, gracieuse et héroïque.\n   Qu'il célèbre la Toison d'Or ou la naissance de Pan, qu'il déplore le\nravissement d'Hélène, qu'il nous montre sur le rivage Bacchus astrologue\nou la résurrection des colombes d'Aphrodite, ses odes, ses pastorales, ses\nstrophes mythologiques et ses quatrains des amours de Lyristès réveillent\nl'âme latine, grave, douloureuse, familière ou érotique. Virgile et Horace\ny trouvent part égale avec Pindare et Théocrite.\n   Certains lui reprocheront l'emphase solennelle du verbe : je n'y veux voir\nqu'une attitude très noble et très digne; je n'y veux lire qu'une langue\nclaire et française.\n  D'un livre de Jammes ou de Kinon s'exhale le charme de la vie et de la\nréalité émouvante : le style y est un accessoire. Son absence les rend vrais.\n   L'école romane nous fait changer de domaine.\n   Nous entrons dans celui de la forme.\n   L'un et l'autre ont leur mérite divers et très louable.\n"}, {"page_pdf": 608, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2620, "texte": "                                   LES     LIVRES                                   511\n\n\n   H e r c u l e v a i n q u e u r de la mort, par P.-J. EDOUARD              CALLON,   un\ntrès beau volume (Mercure de France).\n   Suivant le conseil de Madame Sand, disant dans Valvèdre que « la poésie\nn'existe comme la peinture qu'à la condition d'être autre chose qu'un\néquivalent de traduction, » M. Callon a tenté, en entreprenant son Hercule\nselon l'Alceste d'Euripide « par interprétation intégrale », d'en rendre\nl'impression à la fois fatale, tragique et simple dans la forme. Les vulga-\nrités voulues y foisonnent.\n            Non, mon désir est d'exercer   mon droit tout nu\n                Seul,faible et jeunet, Père vénéré !\n                Je reste inquiet du sort que j'aurai.\n            Être ou bien n'être pas ce sont diverses choses.\n            Eh ! toi, l'homme ! Ouais ! Que dit cet air rogue et sinistre ?\n            Nenni ? Je m'en doutais. Çà motichons tes chandelles.\n\n  De l'Euripide mâtiné de Molière et de Tâti 1' Perriqui.\n\n  Le Collier d'Opales, par VALÈRE G I L L E (Paris, FISCHBACHER).\n   Nous avons pu dire, l'an dernier, lors de l'apparition de La Cithare, les\nvertus de M. Gille, qui a le grand mérite d'écrire du bon français en\nBelgique. Son nouveau livre, qui sera sans doute couronné derechef par\nl'Académie, tout en demeurant d'inspiration athénienne, de forme élégante\net lumineuse, s'attache à des sujets proches et contemporains.\n   M. Valère Gille excelle à écrire de longues pages de vers très réguliers et\ntrès purs sur une abeille, sur l'aurore ou une offrande. Mais tant de perfec-\ntion finirait par lasser s'il n'avait cru bon d'y joindre des quatrains\nmédiocres, vers écrits sur un signet ou sur un ouvre lettre ou des odelettes\nanacréontiques.\n   Il n'en demeure pas moins le type du poète mineur de l'Anthologie —\nqui dit à Fernand Séverin dans une églogue :\n                « Ami c'est le matin. Tout chante. Si tu veux,\n                Ivres du ciel léger tressant dans nos cheveux\n                Les liserons rampants et les souples myrtilles,\n                Nons irons nous asseoir, là-bas sous les charmilles,\n                Parmi les rayons bleus et les baisers du vent.\n                A cette heure où les pleurs ouvrent leurs yeux, buvant\n                Dans des corolles d'or les boissons parfumées,\n                Nous dirons des chansons que nous aurons rimées,\n                En l'honneur du printemps, des dieux et de l'amour.\n                Ce jeu simple et charmant te plait-il ?... »\n\n  Lionel des Rieux connaît l'antiquité. Valère Gille la devine.\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2226, "texte": " 5l2                                      DURENDAL\n\n\n\n  Cantilènes, par FERNAND BISSCHOPS (chez LEBÈGUE).\n  Les seules épigraphes des cinquantes poèmes qui composent ce volume\nde début suffiraient à en faire une anthologie très intéressante. Les meil-\nleurs vers de Iwan Gilkin, de Franz Ansel, de Valère Gille, de H . de\nRégnier, de Edgard Baes, de G. Marlow, de F. Séverin, de Ch. Viane, de\nMax Elskamp, de Charles Van Lerberghe, de Viélé Griffin s'y trouvent\népingles. J'aurais vraiment mauvaise grâce à ne pas féliciter M. Bisschops\nde cette documentation très méritoire et à ne pas lui souhaiter d'entrer\nbientôt au Parnasse de la même manière.\n\n  L y r e s et Clairons, L e Coffret de P e r l e s N o i r e s , par le MARQUIS\nDE PIMODAN, duc de Rarécourt, conseiller général de la Haute-Marne,\nmaire d'Echenay. (Un beau volume, chez VANIER, Paris).\n\n   De cette poésie philosophique et militaire, chevaleresque, échevinale et\nantisémite — quelques extraits diront mieux que toute critique la force et\nl'originalité.\n                      Mais l'uniforme plein de grâce,\n                      Donne au petit chasseur qui passe.\n                      Le prestige du dolman bleu.\n\n                      On vivra pour l'honneur et la gloire de l'amour,\n                      Et /'on mourra très vieux en sauvant la patrie.\n\n                      Moins un gouvernement    gouverne et mieux il vaut.\n\n                      Car lui (1) du moins n'a pas en ce siècle malade\n                      Sur sa chair névrosée écrit: De profundis.\n\n                      Le globe entier porte ta marque.\n                      Car San-Francisco pour monarque,\n                      Comme Paris te reconnaît.\n\n  N'est-ce pas beau comme l'antique ?\n\n  I m p r e s s i o n s d'un passant, par ERNEST VAN BRUYSSEL (Bruxelles,\nWEISSENBRUCH).\n\n   Sans aucune affectation moderne, sans néologisme, citations ou dédicaces,\nce livre compact se présente d'une façon très sincère. Alfred de Musset et\nVigny l'ont visiblement inspiré. Vers faciles, antithèses douloureuses et\nfrappantes, images \" poétiques \" — rien n'y manque. La croix, le drapeau,\nle bal, le mourant, la fleur des alpes, l'ombre, la solitude, les deux départs,\n (1) Le charretier.\n"}, {"page_pdf": 610, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "                                 LES    LIVRES                              513\n\n\nla ville romaine : agréable et reposant classicisme. M. Van Bruyssel étant\nde ceux qui écrivent après avoir pensé sans doute, mais non sans avoir\nlu, nous donnera, quand il aura connu Leconte de Lisle et Mallarmé,\nune œuvre moins spontanée peut-être, mais de forme plus vigoureuse.\nVaudra-t-elle celle-ci ?\n                                                             THOMAS BRAUN.\n\n\n  L e s P o é s i e s de S t é p h a n e M a l l a r m é (Bruxelles, EDMOND DEMAN).\n  Il manquait une édition complète et définitive, abordable à tous, des\npoèmes de Stéphane Mallarmé. M. Edmond Deman, à qui nous devions\ndéjà les Pages et les Poèmes de Poe, vient de nous la donner, et nous n'éton-\nnerons personne en disant qu'elle consacrera une fois de plus le renom\nartistique de son éditeur : les plus fervents admirateurs du poète n'eussent\npu souhaiter, pour ses vers, écrin plus rare.\n   Tout ou presque tout est connu de ce que recueille cette édition pos-\nthume : il semble que les tiroirs de Mallarmé n'aient plus rien à livrer\nd'inédit, en fait de poèmes, à la curiosité des lettres. La plupart des mor-\nceaux sont célèbres depuis longtemps. Notons seulement les retouches\nconsidérables subies par quelques-uns d'entre eux, qui datent du Parnasse,\ncontemporain et de la première manière du poète défunt. Du primitif Guignon,\ndu célèbre Placet, de l'Aumône (autrefois le Mendiant), presque aucun vers\nn'est demeuré tel que nous le gardions dans nos mémoires. La physionomie\nde ces poèmes a changé profondément; Mallarmé les a torturés, compliqués\net subtilisés à plaisir. Certes, l'étude de ces variantes est curieuse à plus\nd'un titre et paraît propre à éclairer l'évolution de la manière du poète ;\nmais, à notre sens, les poèmes revus n'ont rien gagné : ils y ont perdu,\ntout au moins, l'unité de ton. Comment ne pas le regretter ?\n\n                                                                         M. D.\n\nLE ROMAN :\n\n  Le R o m a n de Claude L e n a y l , par PIERRE CLÉSIO (Paris, PLON).\n\n  Roman godiche et très suffisamment honnête où la fille belle, pauvre et\nquelque peu coquette d'un capitaine en retraite finit par enflammer un\nprince romain, qui la fait princesse. Un jeune provincial, millionnaire et\nvoué à l'agriculture par son papa, finit, de son côté, après avoir failli\népouser la fille du vieux soldat (vive l'armée !), par convoler bourgeoisement\navec la demoiselle unique du riche inventeur d'une batteuse à vapeur. Et la\n"}, {"page_pdf": 611, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2517, "texte": "  514                             DURENDAL\n\n\n\nprincesse Brascovani, bon cœur au fond, envoie de Paris à Madame Claude\nLenayl une magnifique rivière de diamants. Chaudement recommandé aux\npersonnes qui se divertissent, de temps en temps, à se sentir devenir bêtes.\n\n   La Bête à b o n D i e u , par GUSTAVE TOUDOUZE (Paris, P L O N ) .\n\n   On n'oserait dire que ce nouveau roman, le trentième de M. Toudouze,\nest une oeuvre, mais il est honnête, consciencieux et peut passer pour un\nbon livre. La langue en est rocailleuse, laborieuse, touffue, mais elle a de\nla tenue. L'étude de jeune fille, de l'être de bonté, de charité, de dévoue-\nment, consolation des douleurs et compagne des joies, qui donne au roman\nson titre, est attachante, touchante, éloquente parfois. L'inspiration du\nlivre est saine, et ce n'est pas un mérite si banal.\n\n  De M o n t m a r t r e à Montserrat, par HENRY DETOUCHE, illustrations\nde l'auteur. (Paris, Mercure de France.)\n\n   Impressions d'un peintre descendu de la Butte vers l'Espagne; des\ncroquis enlevés d'une plume alerte et vive voisinent avec des pages de rêve\net de mélancolie. « Du sentiment et de la sensualité, de la précision parfois\net de la couleur toujours, c'est ce que l'auteur, — au dire de M. Detouche —\na cherché à obtenir et à rendre. » Le livre n'est pas bien neuf, mais il est\nvivant, plein de verve, d'entrain, de sincérité dans la joie comme dans la\ntristesse. Sceptique aussi et, parfois, trop libre.\n\n  H i s t o i r e mirifique de s a i n t D o d o n , par MAURICE   DES OMBIAUX\n(Paris, OLLENDORFF).\n\n   M. Maurice des Ombiaux confesse, au début de cette histoire parfois\ngauloise, que les Acta Sanctorum sont muets ou peu s'en faut sur le saint\ndont il nous conte, en l'enrichissant d'aventures plaisantes, l'histoire peu\nbanale. A vrai dire, je ne m'en étonne guère; et je ne serais pas surpris\ndavantage d'apprendre qu'au Paradis, saint Dodon, s'il n'eut d'autres\nvertus que celles du bon vivant dépeint par son biographe, occupe un rang\ntrès modeste. Ce moine de Lobbes, franc luron, jovial et paillard, sceptique\net doux, plein de bonhomie, est assez proche parent, semble-t-il, de certain\nabbé Jérôme Coignard, dont M. Anatole France a dit les prouesses rare-\nment édifiantes. Il est de la race des moines qui peuplent les contes de la\nRenaissance. Rabelais l'eût aimé. On m'assure aussi qu'un de nos meilleurs\nécrivains en prose lui refuserait d'autant moins ses symphathies, qu'il lui\nressemble comme un frère. Ce saint, un peu coureur, a un compagnon\n"}, {"page_pdf": 612, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "                                 LES LIVRES                               515\n\n\nfidèle qui se nomme pittoresquement Trillodinus, et en qui l'on reconnaît\nsans peine un artiste contemporain dont l'exentricité est notoire. Ce sont\nles deux principaux héros d'un livre où abondent, d'ailleurs, les person-\nnages épisodiques. Cette mirifique histoire a valu de multiples déboires à\nson auteur; nous ne réveillerons pas les querelles récentes, qui ne nous ont\npas toujours paru suscitées par la seule passion désintéressée des lettres et\nqui témoignèrent, chez certains, de quelque parti-pris dans le débinage.\nQuoiqu'un peu trop haute en couleur, l'histoire de saint Dodon nous a\ndiverti. Elle est contée avec une souriante ironie et une verve savoureuse.\nElle se déroule dans les paysages délicieux des environs de Thuin, que\nM. des Ombiaux excelle à décrire.\n                                                             M. D.\n\n  La P e t i t e Cigale (Bruxelles, LACOMBLEZ).\n\n   Ce livre, que vient de publier Gabrielle Max, est un petit recueil de\nchansons et de poèmes en prose. On trouvera peut-être que pour être\ndonné comme l'émanation d'une âme de petite cigale, il témoigne d'un bien\ngrand cœur et de sentiments bien humains. Mais on oubliera sans doute\nvite cette contradiction du titre et de l'œuvre. Celle-ci est pleine, en effet,\nde pages mélancoliques et variées, douces comme des confidences qui sou-\nlagent, et de ces délicatesses qu'on ne doit jamais qu'à la souffrance : « Si\nmon âme n'était pas triste, elle ne dirait pas de si douces choses. »\n   Quelques parties sont bien un peu banales et il arrive de voir cette déli-\ncatesse excessive neuve presqu'à la recherche, à des expressions qui déton-\nnent; mais c'est l'exception. Tout, en général, est simple, d'une grande\nsimplicité sincère qui donne même à certains passages une véritable allure\nbiblique. Voyez, par exemple, les chansons des feuillets 17 et 75, le Conte,\nla Chanson Nuptiale. Cette chanson nuptiale surtout — qui montre que\nGabrielle Max sait aussi se réjouir — est délicieuse. Quelque chose de chaste\net de passionné s'y allient étrangement et en le lisant le souvenir se réveille\nen nous du Cantique des Cantiques, ce merveilleux poème d'amour.\n   Que l'auteur seulement se méfie de cette forme où de toutes petites\nphrases, des membres de phrases mêmes constituent les alinéas. C'est une\nforme hybride ; elle n'a pas le charme du vers, de son rythme et de sa rime,\nelle n'a pas l'indépendance de la prose. A de certains instants même elle a\nl'apparence d'une traduction. C'est enfin une forme dangereuse : elle\nengendre vite la monotonie si l'œuvre est un peu importante.\n\n                                                             G. D'A.\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2575, "texte": " 516                              DURENDAL\n\n\n\n  L e s E m p o i s o n n e u s e s , par DANIEL COPPIETERS (Bruxelles, VROMANT).\n   Il n'est pas sans mérite ni parfois sans charme le petit volume que vient\nde publier M. Daniel Coppieters. Sous la nuance vénéneuse de leur couver-\nture, ses « Empoisonneuses » sont l'étude de quelques-unes des causes qui\npeuvent diminuer ou détruire la force des sentiments. C'est, par application\nà un cas particulier de l'idée générale des \" Villes tentaculaires \", les\ngrandes cités qui démoralisent, c'est le souvenir trop beau d'un premier\nmariage qui rend impossible tout bonheur dans un second, c'est la maladie\nou l'âge qui en fanant la beauté éteignent l'amour qu'on avait eu pour elle,\n — et c'est la mort.\n   Les thèmes de ces études ne sont peut-être pas très nouveaux, mais la\npsychologie en est sincère et certaines phrases frappent même quelquefois\nparce qu'on les sent justes. Il faut surtout louer les trois premières nou-\nvelles de ce recueil qui est foncièrement triste, mais où la tristesse, comme\nchez Maupassant, se trouve moins exprimée par les mots que dégagée de\nl'ensemble des circonstances.\n   Il est difficile de juger un écrivain sur un aussi petit livre, mais il semble\nqu'on pourrait désirer par ci par là un peu plus d'éclat dans le style de\nM. Coppieters, un moindre abus de l'adjectif \" dolent \" et de quelques\ntermes recherchés qui choquent parmi des pages agréablement simples\ncomme les siennes.\n                                                                       G. D'A.\nLE THÉÂTRE              :\n\n  Chantemerle. Dans le monde savant. Comédie en un acte en prose\n(LYON-CLAESEN, éditeur,\n                     Paris-Bruxelles).\n\n   « Les plus heureux ce sont les imbéciles. — Les plus sages ce sont les\nvieilles gens. — Et les plus puissants les amoureux. » — Très précieuse\nconclusion d'un acte plein d'esprit, de grâce, de mouvement, de cœur, de\ntout ce qui marque la jeunesse et qu'elle a soin parfois aujourd'hui de munir\nd'art et de subtilité psychologique. Tels ornements ne manquent pas au gentil\nconte de doubles fiançailles fleuries comme il sied par un peu de sacrifice, un\npeu de chagrin, un peu de joie, même un peu de l'immense amour.\nL'aventure du paysage en grisaille d'un jour de mars où se décide, par\nl'enfantillage des giboulées, le destin éternel des saisons.\n   Combien cela charmant fut justement applaudi en une de ces représenta-\ntions estudiantines attestant le souci de toute culture avec, la force de vie, la\nforce de l'âme, simple périphrase d'un mot tellement déformé par les\n"}, {"page_pdf": 614, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2653, "texte": "                                   LES LIVRES                                  517\n\n\nroutines qu'on n'ose plus l'employer : la vertu? Elle préside à ces jeux\nd'enfants au soleil, le soleil, présence attestée de Dieu.       E. J.\n\nL'ART :\n  Bei trage ziir K u n s t g e s c h i c h t e v o n I t a l i e n , par JACOB BURCK-\nHARDT (Bâle, LENDORF, 1898, un vol. grand in-8°, 510 p.).\n\n   Burckhardt est assurément l'un des historiens qui ont donné sur l'art\nitalien les plus précieuses indications. Il y a bientôt un demi siècle que\nparut son Cicerone, guide de l'art ancien et moderne en Italie, c'est-à-dire\nbien avant les travaux de Crowe et Calvalcaselle, Milanesi, Taine, Rio,\nMüntz et Bode. Cet ouvrage est un véritable prodige d'érudition et témoigne\nd'extraordinaires qualités de mémoire artistique en même temps que d'une\nsagacité pénétrante, d'une rare perspicacité de critique. Parmi tant d'oeuvres\nméconnues, oubliées, dédaignées en un déluge d'attributions fausses ou\nincertaines, Burckhardt a su trier, discerner, classifier, avec une véri-\ntable divination que les patientes recherches ultérieures se sont bornées à\nconfirmer.\n  Le savant professeur à l'Université de Bâle s'était depuis consacré à\nd'autres études esthétiques ; mais lorsqu'il prit sa retraite, âgé de 75 ans,\nau printemps de 1893, il occupa les dernières années de sa vie (il mourut\nle 8 août 1897) à une étude sur Rubens et à divers travaux sur les\nécoles italiennes. Trois fragments : la peinture d'autel, le portrait dans\nla peinture, les ensembles, étaient terminés lorsque la mort le surprit;\nune dernière partie sur la peinture de batailles est restée en projet.\nCe sont ces études que publie aujourd'hui l'éditeur Lendorf.\n  J'avoue que cette méthode d'examen, d'après les sujets des œuvres, est\nun peu déconcertante; que penserait-on d'un discours sur la sculpture où\nles classifications se feraient d'après la matière employée : bronze, marbre,\nterre-cuite? Mais, cette réserve faite, est-il besoin de dire combien l'ouvrage\nposthume de l'auteur du Cicerone est savant et intéressant?\n  Il contribue à remettre en due lumière ces admirables artistes de la\npremière renaissance que l'enseignement académique, par trop hypnotisé\npar la perfection de Rafaël, avait si injustement sacrifiés. A mesure que l'on\nconnait mieux ces temps magnifiques, s'évanouit cette fausse idée de la\nprééminence du XVI e siècle. Mais que de gens encore, imbus de ces\nsuperstitions historiques, pensent que la Renaissance commence avec\nMichel Ange et que les surprenants artistes du XV e siècle, si improprement\nappelés Primitifs, ne sont que les annonciateurs du divin Rafaël. Il faut\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "  5l8                             DURENDAL\n\n\n\nredire et répéter, au contraire, qu'à l'époque généralement connue sous le\nnom de Renaissance, l'art achève de resplendir en Italie et se prépare, en\nréalité, à « remourir » ; que Rafaël et ses contemporains, loin d'être une\naurore, sont au contraire un soleil couchant et que c'est avant eux, et non\naprès eux, qu'il faut chercher des inspirations et des émotions d'art. Toute\nrecherche, même superficielle, de la vérité historico-esthétique ne fera que\ndémontrer ces propositions, obscurcies par les conventions longtemps\nenseignées, et le récent volume de Burckhardt laissera la même impression\nà tout lecteur.\n                                                                J.   DESTRÉE.\n\n\nLES LETTRES             FLAMANDES             :\n\n  L e t t e r v r u c h t e n van het taal-en letterlievend Studentengenootschap\nder katholieke Hoogeschool van Leuven, onder de zinspreuk \" Met Tijd en\nVlijt \" (Leuven, JOSEPH VAN LINTHOUT, drukker der Hoogeschool, 1898).\n\n   Recueil assez volumineux d'essais littéraires flamands, édité par la So-\nciété \" Met Tijd en Vlijt \" de notre université catholique.\n   Ce livre est dédié au vénérable professeur M. P. P. Alberdingh Thym,\nà l'occasion de sa nomination à la présidence de cette société, déjà ancienne,\noù les générations successives d'étudiants flamands s'exercent dans l'art\nd'écrire et de parler correctement leur langue maternelle, sous la direction\net avec l'aide dévouée de leurs maîtres. Nous ne pouvons qu'applaudir\nchaleureusement aux nobles efforts que font nos jeunes amis de l'Alma\nMater, pour entretenir et développer le plus possible leur connaissance de\nla plus belle et la plus importante de nos langues nationales. Une négli-\ngence absolument impardonnable et inexcusable préside encore à l'enseigne-\nment de la langue flamande dans la plupart des collèges ecclésiastiques où\nils ont fait leurs humanités. S'ils n'ont pas le dévouement et la prévoyance\nqu'il faut, afin de profiter du moyen que leur offre « Met Tijd en Vlijt »\npour apprendre à donner à leur pensée, écrite ou parlée, une forme\nquelque peu littéraire ou seulement convenable, ils seront probablement\ncondamnés à tout jamais à une ignorance crasse — ou à peu près — des\nformes polies de leur langue maternelle. — Nous avons lu les Letter-\nvruchten avec un réel plaisir. Nous fûmes charmés d'y trouver, si pas des\nchefs-d'œuvre — qui en fait à vingt ans? — du moins des promesses\nsérieuses de beaux travaux littéraires futurs, si ceux dont les noms figu-\nrent au bas de plusieurs morceaux, ont le courage de se consacrer à la litté-\nrature flamande.\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": "                                LES LIVRES                               519\n\n\n   Parlons d'abord des poètes. MM. les abbés Asselberghs et Caeymaex ont\ncontribué largement au coin « poésie » du volume. Leurs pièces de vers\nnous ont plu par les pensées fortes qui y sont développées en une langue\nchâtiée. Nous trouvons cependant dans quelques-unes de leurs pièces,\ncomme De Mensch, du premier, et Leo XIII, du second, trop de traces du\npseudo-classicisme suranné et vieillot, de la rhétorique boursouflée de\nl'école de ce Bilderdyck — trop, beaucoup trop vanté! — dont la rhétorique\nrythmée a été trop longtemps présentée comme modèle à la jeunesse\nnéerlandaise et flamande. Plus de modernisme et de sincérité, Messieurs\nles abbés! Défaites-vous de l'influence néfaste d'un enseignement arriéré\n— oh! combien! — qui ignore encore les chefs-d'œuvre d'un Gezelle, les\nnoms mêmes des Hélène Swarth, Kloos, Van Eeden, Verwey, Couperus et\nd'autres représentants remarquables de la jeune école néerlandaise, si\n brillante, de 1880! Les poésies signées par l'élément « laïc » des collabora-\n teurs n'ont certes pas dû coûter tant d'effort vaillant à leurs auteurs. Elles\n nous plaisent cependant d'avantage, par leur naturel, leur originalité, leur\n façon moderne et sincère. Les piécettes historiques d'Omaar De Laey, les\n morceaux d'une belle émotion de Hendrik Baels, les poésies d'un sentiment\n mystique prononcé de Lodewijk Dosfel, se font lire et promettent.\n  La prose est représentée par deux études bien pensées et écrites de même\nde Reimond Speleers ; — on lit avec intérêt et même avec fruit ses articles\nSchets clef vlaamsche beweging et Geschrevene en gesprokene taal; son morceau\nhumoristique Krik... krak... psst! suggère un franc rire; — par une nouvelle\ndélicieuse de Hendrik Baels : Wat wist hij van de wereld ou : l'histoire de\ndeux Little sweet hearts, que nos bons écrivains ne désavoueraient pas; —\npar un article, signé Xaveer Janssens, sur la critique et l'art, qui est d'une\nbelle venue et qui nous donne la preuve réjouissante que nos jeunes\nflamands lisent et étudient le grand Hello.\n    M. l'avocat Emiel Vliebergh, un intellectuel de grand avenir, a fourni au\n recueil une étude très intéressante, très documentée, sur le mouvement\n linguistique national irlandais. Cette étude est à lire par ceux qui s'intéres-\n sent à cet événement remarquable des temps nouveaux : le ressaisissement,\n dirons-nous, que font toutes les nationalités opprimées par la centralisation,\n d'elles-mêmes.\n   Les articles de Frans Mets, de Fr. A. Sempels ord. Praem. — qui a\n montré l'intérêt qu'il porte à ses amis de \" Tijd en Vlijt \" en leur\n envoyant une page intéressante du fond du Brésil, — de Jaak Gevaerts (qui\n donne une bonne étude sur la prononciation encore si négligée du flamand\n en Belgique); la scène estudiantine, si bien décrite par Hendrik Cools, et la\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1165, "texte": "  520                              DURENDAL\n\n\n\nfantaisie cocasse d'Omaar De Laey, etc, sont des contributions intéressantes\n à ce volume, qui fait honneur au « Met Tijd en Vlijt ». Un compte-rendu\ndes fêtes données en l'honneur de M. Alberdingh Thym, où nous remar-\n quons un beau discours flamand de M. Helleputte, clôt le volume.\n   Nous avons constaté avec plaisir, en parcourant ce recueil, que la\njeunesse flamande de Louvam a gardé le souvenir vivace et le culte du\ngrand et toujours regretté Albrecht Rodenbach (le cousin du poète franco-\nbelge de ce nom) et que l'élan magnifique, donné à la jeunese universitaire\nflamande par ce jeune homme de génie, par ce paladin du droit flamand\nopprimé, par ce poète qui fit des chefs-d'oeuvre à vingt ans, se fait encore\nsentir parmi les jeunes intellectuels du beau pays de Flandre. Puissent-ils\ns'enflammer d'avantage encore aux exemples de Berten Rodenbach et\naccomplir, au moyen du Temps et du Zèle, la réalisation du rêve splendide\nd'une régénération flamande complète à l'accomplissement duquel Roden-\nbach a travaillé jusqu'à... se tuer!                                 A. C.\n\n\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-06-n6-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 520, "page_fin": 524, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "M Charles Potvin est dépositaire pour la Belgique", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 617, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 1165, "fin_caractere_exclue": 2335, "texte": "NOTULES\n\n  L A DISCUSSION DU BUDGET DES BEAUX-ARTS à la Chambre des Repré-\nsentants n'a pris, cette année, que quelques heures. Mais des choses utiles\nont été dites, et bien dites, avec bon sens et compétence, par MM. Carton de\nWiart, Destrée, Delbeke, Julien Van der Linden et Devriendt, et au Sénat\npar M. Picard. La taxe d'entrée dans les musées (à laquelle le ministre a\ndéclaré renoncer, ce dont nous le félicitons), la mise en valeur de nos collec-\ntions du Parc du Cinquantenaire, le dégagement des musées de peinture et\nde sculpture de Bruxelles et la création d'un Palais d'Exposition par l'exécu-\ntion du projet Maquet, dit du Mont des Arts, l'inventaire de nos richesses\nartistiques mobilières et immobilières, la conservation des sites, la restau-\nration des monuments anciens, qu'il faut avant tout « respecter et conser-\nver », telles sont les principales questions qui furent traitées dans les séances\ndu 31 mai et du 1er juin.\n   La discussion des articles du budget a été l'occasion de quelques critiques\nintéressantes, concernant notamment les commandes faites par l'Etat aux\nsculpteurs. M. Helleputte est d'avis que « les sculptures existent pour les\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3217, "texte": "                                  NOTULES                                 521\n\n\nmonuments et non les monuments pour les sculptures ». Il faut, à son avis,\nchoisir pour les monuments qu'on se propose de décorer des sculptures qui\nconviennent à ces monuments. « Nos monuments, a-t-il dit, deviennent de\nvéritables cartes d'échantillons, avec des spécimens du talent de nos divers\nsculpteurs. Nous semblons n'avoir qu'un seul souci : fournir du travail à\nnos artistes. C'est cependant du monument qu'il faut en tout premier lieu\nse préoccuper. »\n     Après cet abus, M. Carton de Wiart en a signalé un autre, qui peut être\nconsidéré comme un des traits les plus remarquables de la routine adminis-\ntrative. Voici comment il s'est exprimé, d'après les Annales Parlementaires :\n     M. Carton de Wiart.— L'honorable M. Helleputte vient de jeter quelques\n pierres dans le jardin... botanique de M. le ministre des Beaux-Arts. (On\nrit.) Ses remarques me suggèrent une autre critique, relative, elle aussi,\naux commandes faites par l'Etat à nos sculpteurs. Certes, les sculpteurs,\nplus encore que les peintres, me semble-t-il, méritent, surtout dans leurs\npremières années de lutte, que les pouvoirs publics les encouragent par des\nsubsides. Mais encore faudrait-il distribuer ces subsides avec utilité pour les\nartistes et avec profit pour le public.\n    Or, l'examen du budget nous apprend que toute personne qui a fait partie\nd'une de nos Académies a le droit posthume de voir sa tête reproduite en\nmarbre de Carrare; c'est ainsi qu'on en fait des immortels. (Rires.) Je veux\n bien que cet usage soit justifié pour des hommes d'un mérite transcendant;\n mais il est excessif de l'appliquer à tous nos académiciens, français et fla-\nmands, passés, présents et futurs.\n     Ce travail se fait à prix fixe : 2,500 francs par crâne d'académicien. Mais,\n comme il faut tenir compte des nécessités budgétaires, il se fait que le buste\n de ces grands hommes, à 2.500 francs par tête, n'est commandé et exécute\n que de longues années après le décès.\n     M. De Bruyn., ministre de l'Agriculture et des Travaux publics. — C'est\n la règle.\n     M. Carton de Wiart. — A l'Académie flamande, c'est dans les vingt-\n  quatre mois qui suivent le décès; à l'Académie de Belgique, on attend\n  dix ans, parfois davantage. Que devient dans ce système le principe de\n  l'égalité des langues? (On rit.) Puis le gouvernement commande le buste\n  non pas à un de nos maîtres, mais à l'un ou l'autre jeune artiste que l'on\n  juge digne d'encouragement. Ce jeune artiste n'a jamais connu le défunt.\n  En s'aidant de quelques photographies, de quelques souvenirs de famille, il\n  tâche, tant bien que mal, de reconstituer, en lui donnant un caractère aca-\n  démique, le facies du grand homme. Les salons du palais des Académies\n  sont déjà encombrés de ces œuvres très médiocrement artistiques. Si cela\n  continue, d'ici à vingt ans, nous serons à la tête d'un véritable jeu de\n  massacre qui excitera l'irrévérence de nos enfants, à moins que, plus pieux,\n  ils ne relèguent cette coûteuse collection dans un grenier où les rats seuls\n  pourront les voir. (Nouveaux rires.)\n     N'y a-t-il donc pas d'autres moyens plus convenables d'encourager les\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "  522                            DURENDAL\n\n\n\ntalents en fleur? Ne pourrait-on trouver pour nos jeunes sculpteurs des\nsujets de composition plus propres à exciter leur imagination et dont le\ngrand public jouirait un peu ? Je trouve que cet abus a assez vécu, et je suis\ncertain que parmi les membres de l'Académie, ceux qui s'intéressent aux\nchoses d'art seront de cet avis.\n\n\n\n   Nous ne voudrions point manquer de franchise vis-à-vis d'un ami comme\nEugène Gilbert et lui cacher la douloureuse impression ressentie à la lecture\nde sa dernière chronique littéraire de la Revue Générale.\n   A propos d'un livre — La Religion des Contemporains — publié par un\ncertain abbé Delfour, qui nous paraît une contrefaçon française de\nnotre Delattre national, notre vaillant ami Gilbert part en guerre contre\nla « race des abbés à soucis artistiques et littéraires ».\n   La condamnation est générale; c'est presque une excommunication.\nEst-ce que certain voisinage papal, quoique laïc, aurait influencé un\nconfrère habituellement si avisé, si large et si éclectique ?\n   Certes, les expressions, en cette page malheureuse, ont trahi et forcé la\npensée du critique de la Revue Générale — et vis-à-vis de ceux de nos amis\nqu'alarma cette sortie, nous pouvons nous porter garants qu'Eugène Gilbert,\nqui livra avec nous tant de batailles pour le « modernisme catholique », n'a\npu vouloir exclure du mouvement artistique ces prêtres enthousiastes et\nprudents qui sont, pour les « laïcs de l'Eglise », à la fois une aide, un\nconseil et un répondant.\n\n\n\n  Des derniers renseignements reçus, il résulte que l'administration com-\nmunale de Bruges REFUSERA le monument Rodenbach.\n  Que les pluraux du flamingantisme et la bande des petits Tartuffes louva-\nnistes triomphent à leur aise.\n  Et que les écrivains belges d'expression française sachent que dorénavant,\nquand ils voudront honorer un des leurs, ils devront, au préalable, s'assurer\nde la bienveillante autorisation des beaux messieurs du Davidsfonds et du\nklauwaert Vliebergh.\n\n                                     *\n\n   Le dit Vliebergh va entreprendre de nouvelles campagnes.\n   Ce petit père La Pudeur ne peut tolérer que les catholiques assistent à\nAnvers aux fêtes organisées en l'honneur d'Antoine Van Dyck et visitent\nl'exposition des œuvres du maître, qui, dans sa vie comme dans son art,\napparaît si souvent comme un exaltateur de voluptés.\n   Par la même occasion, le Vliebergh fera connaître aux fidèles de son\n"}, {"page_pdf": 620, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2168, "texte": "                                  NOTULES                                 523\n\n\ndiocèse » combien il serait désirable de purifier les tableaux de Teniers du\npetit bonhomme traditionnel — signature du maître — qui déshonore de son\nattitude et de son geste le coin de tableaux d'ailleurs si flamands.\n   Enfin, le déjà nommé proposera à la municipalité de Bruges d'affecter\nl'emplacement, destiné au monument Rodenbach.à l'érection d'une humble\nstèle à la mémoire de la religieuse de l'hôpital Saint-Jean qui jadis, effa-\nrouchée par la nudité de l'enfant Jésus, opéra sur une toile de Memling un\npieux grattage.\n   Pour tous autres renseignements, s'adresser au Syndicat flamingant de\nla Feuille de V i g n e , à Bruges, rue des Héros Posthumes de Groeninguen.\nTéléphone n° 1302.\n\n\n\n  Nous serions charmés d'avoir l'adresse du R. P. Cornut S. J., auteur des\nMalfaiteurs littéraires, et qui se rua jadis avec une si âpre fureur contre Bar-\nbey d'Aurevilly.\n  Si le récent volume des œuvres posthumes de Barbey, publié par l'éditeur\nLemerre, et consacré aux « Philosophes et aux Écrivains religieux », tom-\nbait entre les mains de ce « bon père », il serait piquant de connaître son\navis sur l'étude initiale de ce livre ou le « connétable des lettres fran-\nçaises » prend la défense des jésuites avec la plus chevaleresque et la plus\nmagnifique véhémence.\n  Nous espérons qu'il suffira de signaler ces pages pour que, par elles, les\nfutures chrestomathies s'ouvrent au nom et à l'oeuvre de Barbey d'Aurevilly.\n\n\n\n   Notre éditeur Lyon-Claesen vient de publier, en un élégant volume, le\n Turbot, comédie en deux actes par Ernest Hallo.\n   L'œuvre est digne des précédents attentats de notre Alphonse Allais\nbelge à la morosité de cette fin de siècle : c'est pétillant d'esprit, enlevé de\nverve, plein de trouvailles, ahurissant d'anachronismes; Prudhomme tire\nl'oreille à Gayroche qui tape sur le ventre de Bonhomet.\n\n\n\n  Interviewé un académicien de Belgique — à propos du referendum de\nDurendal :\n  — Alors les écrivains ne veulent pas de l'Académie ?\n  — En effet, la grande majorité y est hostile...\n  — Tant mieux...\n  —?\n  — Voilà l'accord fait.\n  — Comment cela ?\n"}, {"page_pdf": 621, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 812, "texte": " 524                            DURENDAL\n\n\n\n  — Les écrivains ne veulent pas de l'Académie; l'Académie ne veut pas\ndes écrivains : nous voilà quittes !                           ,\n  ... Et les Lettres seront bien gardées.\n\n\n\n  Viennent de paraître : les cigarettes Charbonnel.\n  Spécialité : un goût mitigé d'encens et de soufre !\n\n\n\n   Hamlet était-il gras ou maigre ?\n   Deux écrivains de cinquante ans, MM. C. Mendès et G. Vanor, ont\nfailli s'entretuer sur ce problème.\n   Et l'on dit qu'il n'y a plus de jeunesse...!\n\n\n\n  Rentrée en France de M. É. Zola avec l'annonce d'un roman sur l'affaire\nDreyfus.\n\n\n\n  L'oncle Sarcey a été incinéré.\n  Un fac-simile de l'urne funéraire est très porté comme milieu de chemi-\nnée pour cabinet de travail de critique.\n  M. Charles Potvin est dépositaire pour la Belgique.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 540, "texte": "                      DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTERATURE\n                               1899 — 6 m e Année\n\n\n\n\n                 Sommaire du n° 6 (Juin)\n\n\nFRANZ ANSEL. — Nina-Ninon-Ninette                                           449\n\nPAUL F O R T . — Ballades françaises :\n                  Chansons aux bords de la Mer .    .   .   .   .   .   .   481\nOLIVIER-GEORGES DESTRÉE. — Les Mages                                        483\n\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.        — La douleur de Notre Sœur Notre\n    Ombre (poésie)                                                          497\nBaron KERVYN DE VOLKAERSBEKE. — Poésie Flamande                             499\nMAURICE OLIVAINT. — La Petite Ame (poésie)                                  507\nJOSEPH RYELANDT. — Le Cor. (Lied). — Poésie de Gaston della Faille\n    de Leverghem\nLes Livres                                                                  509\nNotules                                                                     520\n\nIllustrations : Le Voyage des Rois Mages de Benozzo Gozzoli.\n                Abandonnée, sculpture par Jules Lagae.\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": ""}, {"page_pdf": 542, "texte": "  ABANDONNÉE\nOeuvre de   JULES   LAGAE.\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": ""}, {"page_pdf": 544, "texte": "       NINA-NINON-NINETTE\n                  Fantaisie carnavalesque en un acte, en vers.\n\n\n                                                       Aux étudiants catholiques de Bruxelles, de\n                                                     Louvain et de Liége, qui eurent la channante\n                                                     audace de faire entendre mes rimes aux bour-\n                                                     geois de leurs bonnes villes, je dédie ce caprice\n                                                     rapide, en témoignage d'amicale gTatitude.\n                                                                                             F. A.\n\n                              PERSONNAGES :\n\nHENRI L U X E U I L ,   étudiant.             JÉRÔME PANTOUFLARD, son oncle.\n                               NINA, fille de Pantouflard.\n\n\n\n  La scène se passe à Liége, le soir du Mardi-Gras, dans le quartier d'étudiant de Luxeuil.\n\n\n\n\n                                       Scène I\n\n\n                             H E N R I L U X E U I L , seul.\n\nAu lever du rideau, Henri est assis à sa table de travail; il continue une lecture\n commencée.\n\n          « Dans les cas de l'erreur ou du dol... »\n                                             (S'interrompant et jetant le livre :)\n                                                    Ah ! vos cas\n          Sont par trop spécieux, messieurs les avocats !\n          Je m'égare, à la fin, dans vos maudits dédales !\n          Comme un velocemen qui perdrait ses pédales,\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "450                                   DURENDAL\n\n\n\n         Je cours, perdant mon équilibre à tout instant...\n         Bah! laissons là le Code, et qu'il dorme content!\n                                        (Se dirigeant vers la fenêtre avec mélancolie :)\n         C'est aujourd'hui le Mardi-Gras — ô nuit de noces!\n         Ht dire que, tandis que des auteurs féroces\n         Torturent ma cervelle, un peuple bigarré\n         De masques en délire, envahit le Carré; (1)\n         Et qu'à deux pas de moi tout Liége est en folie,\n         Pendant que je moisis dans la mélancolie!\n                         (Des sons de mirlitons et de tambourins montent de la rue. )\n         Ecoutez : on n'entend partout que mirlitons\n         Et tambourins, chantant sur les plus jolis tons!\n                                                            ( Bruits de batte.)\n        Écoutez : Arlequin fait retentir sa batte...\n         Du boulevard d'Avroy jusqu'au quai de la Batte,\n        Ce ne sont que Pierrots et que Marquis poudrés...\n        N'importe! vous direz tout ce que vous voudrez :\n        C'est un destin amer que celui du juriste !\n        Quel sort! quand tout le monde est joyeux, être triste!\n        Et devoir se morfondre auprès d'un vieux bouquin\n        Quand Pierrette, en riant, danse avec Arlequin!...\n        — Pourtant, je hais ce Carnaval qui me réclame :\n        Ses gais refrains ne font que me chagriner l'âme :\n        Je suis morose — et rien ne me déridera,\n        Ni lafaridondon, ni traderidera !...\n        Je voudrais, aujourd'hui, ne voir personne au monde,\n        Personne... sauf Nina, la fille rose et blonde\n        De cet oncle excellent dont je suis le neveu :\n        Je m'en épris, voilà trois ans; mais nul aveu\n        Ne sortit de ma bouche... Et depuis, solitaire,\n        Mon pauvre amour n'a su, tout tremblant, que se taire :\n        Celle qui l'inspira ne l'apprendra jamais!...\n        Pourquoi n'as-tu pas vu, Nina, que je t'aimais,\n        Et que je n'os.ais pas, même au moment suprême\n        De nos adieux, te révéler combien je t'aime!...\n\n(1) Promenade favorite des liégeois, formée de quatre rues en « carré ».\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "                 NINA-NINON-NINETTE                                  451\n\n\nPeut-être, en ce temps-là, m'aimais-tu, toi aussi?\nAlors, pourquoi m'avoir laissé partir ainsi,\nSans reprendre ma main dans ta main blanche et rose\nEt sans m'encourager d'un seul mot — moi qui n'ose?...\nC'est de toi que mon cœur reçut le premier choc,\nEt c'est encor pour toi qu'il fait toc-toc.\n                                  ( Deux coups secs retentissent à la porte.)\n                                        Toc-toc !\nOn frappe... Si c'était ma charmante inhumaine?\n             (Il ouvre; Pantouflard entre, déguisé en Américain: haut\n                chapeau gris, large manteau quadrillé, favoris roux.)\n\n\n\n                        S c è n e II\n\n\n H E N R I L U X E U I L ; J É R O M E PANTOUFLARD.\n\n\n      PANTOUFLARD, contrefaisant un accent anglais.\n\nBonjour!\n\n    HENRI, à part, tandis que Pantouflard se débarrasse.\n\n          Le diable soit de cet énergumène !\nAu lieu de cheveux blonds, voir des favoris roux,\nC'est de quoi vous surprendre et vous mettre en courroux !\n\n                      PANTOUFLARD\n\nJe suis un citoyen de la libre Amérique.\n\n                    H E N R I , s'inclinant.\n\nTrès honoré, Monsieur.\n\n      PANTOUFLARD, avec un shake-hands énergique.\n\n                           Thank you !\n\n                       H E N R I , à part.\n                                               C'est chimérique !\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": "452                              DURENDAL\n\n\n\n                                PANTOUFLARD\n\n      J'arrive de l'Ohio...\n\n                                H E N R I , à part.\n\n                               Pays des malotrus!\n\n                               PANTOUFLARD\n\n      Je suis entré chez vous, Monsieur...\n\n                                H E N R I , à part.\n\n                                                      Fâcheux intrus!\n\n                      PANTOUFLARD, continuant.\n      Parce que j'ai loué la chambrette voisine...\n\n                              H E N R I , même jeu.\n\n      Que n'est-ce, au lieu de lui, ma petite cousine!\n\n                               PANTOUFLARD\n\n      Et, comme elle n'est pas démeublée en entier,\n      Je vous engage à me prêter votre quartier\n      Afin d'y déposer mon modeste bagage.\n\n                          H E N R I , s'esclaffant.\n\n      Ah ! mais, non ! ce n'est pas chez moi que l'on « engage »\n      Pour se faire prêter !... vous vous trompez de nom,\n      Et vous me confondez avec... « ma tante »!\n\n                               PANTOUFLARD\n\n                                                 Oh ! non :\n      Je connais votre tante Agnès, mon bon jeune homme,\n      Et je ne sais que trop comment elle se nomme !\n\n                         H E N R I , très lyrique.\n\n      Digne tante! son cœur est plein de sainteté :\n      C'est un sommet de grâce.. . un mont de piété!\n\n                 PANTOUFLARD, arrondissant son geste.\n\n      O h ! yes, vous l'avez dit; c'est un sommet de graisse :\n      Je la vois chaque jour plus dodue et plus grasse.\n"}, {"page_pdf": 548, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                                 453\n\n\n                        HENRI,     étonné.\n\nComment ?...\n\n                        PANTOUFLARD\n\n                  Je vous dirai tantôt par quel hasard\nJe rencontre parfois madame Pantouflard,\nEt votre excellent oncle — et la belle cousine!\nMais il faut bien qu'avant cela, j'emmagasine\nMon petit a t t i r a i l . . .\n\n                H E N R I , subitement obséquieux.\n\n                     Faites votre désir :\nJe vous viendrais en aide avec un vif plaisir\nSi, par bonheur, vous estimiez que je le pusse.\n\n                  PANTOUFLARD, l'arrêtant.\n\nOh! cela peut tenir dans les mains d'une puce !\n\n          (Il sort et rentre tour à tour avec les divers objets qu'il nomme.)\n\n                        H E N R I , à part.\n\nQuel étrange animal !\n\n                        PANTOUFLARD\n\n                           Ma canne et mon riflard...\n\n H E N R I , examinant le parapluie déposé dans un coin ; à part.\n\nOn croirait voir celui de l'oncle Pantouflard.\n\n                        PANTOUFLARD\n\nMon herbier, mes     filets...\n\n                        H E N R I , à part.\n\n                                 C'est tout l'oncle Jérôme!\n\n                        PANTOUFLARD\n\nJe pêche sans permis dans ce petit royaume :\nTel que vous me voyez, je suis républicain ;\nMais s u r t o u t . . .\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": "454                              DURENDAL\n\n\n\n                                    HENRI\n\n                           Mais surtout?...\n\n                    PANTOUFLARD, sortant de nouveau.\n\n                                                Je suis Américain!\n\n                                H E N R I , à part.\n\n      Il ne le dirait pas, qu'on le verrait sans peine!\n                      (Se précipitant vers la porte, par laquelle Pantouflard\n                        introduit un large fauteuil.)\n      Doucement ! vous allez me décrocher mon pène !\n\n                               PANTOUFLARD\n\n      Oh! laissez! ce n'est rien : je voulais mon fauteuil.\n                                               (Il s'assied dedans, jambes croisées.)\n      Et vous vous appelez, jeune h o m m e ? . . .\n\n                                    HENRI\n\n                                                         Henri Luxeuil.\n\n                               PANTOUFLARD\n\n      Oh ! . . . c'est un joli nom.\n\n                                    HENRI\n\n                                      Je le trouve macabre :\n      Il rime à deuil.\n\n            PANTOUFLARD, sortant et rentrant avec des armes.\n\n                          Oh! yes... Mon pistolet, mon sabre.\n\n                                H E N R I , àpart.\n\n      Hé! mais! sabre de bois! il devient a l a r m a n t . . .\n\n                               PANTOUFLARD\n      Et vous faites?...\n\n                                    HENRI\n\n                            Du Droit.\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                                 455\n\n\n                        PANTOUFLARD\n                            Du Droit?... Oh! c'est charmant.\nEt vous avez beaucoup d'ardeur?... beaucoup de flamme?\n\n                  H E N R I , imitant son accent.\n\nOh! oui, beaucoup de flemme — énormément de flemme!\n\n                        PANTOUFLARD\nAllons! tant mieux ! il faut de la flamme ici-bas,\nPour gagner le victoire au milieu des combats !\n\n                           H E N R I , à part.\nS'il ne faut que cela...\n\n       PANTOUFLARD, introduisant d'autres bagages.\n                         Mes manteaux, mon valise...\nEt puis (à moins que cet aspect ne scandalise\nMonsieur), un petit meuble utile pour le nuit...\n\n                     H E N R I , grimaçant.\nMais comment donc ! jamais la prudence ne nuit :\nIl est de ces instants, si j ' e n juge à votre aune,\nOù les républicains ne font pas fi du trône !\n\n         PANTOUFLARD, àpart et de son ton naturel.\nIl grimace aussi fort que si je l'étranglais.\n\n                       H E N R I , à part.\nCet Américain-là m'a bien l'air d'être anglais;\nPourtant, je ne crains pas qu'il ne file... à l'anglaise :\nAvec un pareil meuble — il pourra faire à l'aise!\n\n                 PANTOUFLARD, même jeu.\nPourvu qu'il n'aille point reconnaître Nina! .\nBah! tranquillisons-nous : voilà longtemps qu'il n'a\nPlus rencontré l'enfant...\n              (Il sort une dernière fois et rentre avec une seringue dans la\n                 main gauche, tandis qu'il amène Nina à son bras droit.\n                 S'adressant à Henri.)\n                            Mon seringue... E t mon fille,\nPermettez-vous aussi que je vous le confie?\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "456                           DURENDAL\n\n\n\n\n                              S c è n e III\n\n\nLES MÊMES plus NINA : toileite américaine, grand chapeau de voyagé.\n\n                                    HENRI\n\n      On ne peut qu'être heureux et fier d'un tel dépôt,\n      Monsieur — et pour le rendre il est toujours trop tôt!\n\n                        PANTOUFLARD, à sa fille.\n      Alors, approchez-vous, Ninon, que je présente :\n      Monsieur L u x e u i l . . . Ninon, mon fille...\n\n                             H E N R I , àpart.\n                                              Oh! la plaisante\n      Aventure! s'attendre à Nina — voir Ninon!\n                                                     (Saluant la jeune fille.)\n      Jamais si belle miss n'eut un si joli nom.\n\n                             NINA, à part.\n\n      Comme on change, en trois ans !\n\n                                 HENRI\n\n                                            Miss, veuillez prendre un siège.\n\n                                    NINA\n\n      Monsieur, je vous sais grâce : on est charmant, à Liége.\n\n                            PANTOUFLARD\n\n      Yes, Monsieur : vous étiez un parfait gentleman.\n                                                  (Avisant les livrés sur la table.)\n      Tiens, tiens ! vous préparez sans doute un examen ?\n\n                                HENRI\n\n      En effet.\n\n                             NINA, àpart.\n                  Pauvre enfant !\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                         457\n\n\n\n                      PANTOUFLARD\n\n                             Tant mieux ! mon fille unique\nEst très savant en Droit, très fort en botanique...\n\n                          HENRI\n\nVraiment?\n\n                    NINA, avec modestie.\n\n             Oui, je connais le langage des fleurs\nEt je sais distinguer les parfums des couleurs.\n\n                 PANTOUFLARD, à Henri.\n\nPrès du propriétaire il faut que je concerte :\nMe sera-t-il permis de vous laisser?\n\n                          HENRI\n\n                                     Mais certe !\n\n   PANTOUFLARD, prenant Nina à part, de son ton naturel.\n\nSi vous faites ensemble un peu de droit romain...\n\n                           NINA\n\nEh bien?\n\n                      PANTOUFLARD\n\n           Cause plutôt d'accordailles... d'hymen,\nSans toutefois toucher de trop près au divorce\nEt sans mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce!\nSi vous faites un peu de botanique aussi,\nNe va pas lui parler d'épine ou de souci :\nParle d'héliotrope... ou bien de chrysanthème...\nCar je veux à tout prix qu'à mon retour — il t'aime!\n\n                           NINA\n\nMon père, j'agirai selon votre vouloir.\n\n              PANTOUFLARD, saluant        Henri.\n\nBonjour, Monsieur.\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "458                           DURENDAL\n\n\n\n                                 HENRI\n\n                             Monsieur, bonjour.\n\n                              NINA, à part.\n                                                    Il va falloir\n      Bien jouer notre rôle, et rester excentrique\n      Comme une digne enfant de la grande Amérique.\n\n           HENRI, refermant la porte sur Pantouflard, à part.\n      Qu'il concerte à son aise avec le proprio !\n\n\n\n                              Scène       IV\n\n\n                           HENRI et NINA\n\n             NINA, s'asseyant et tirant un cahier de sa poche.\n\n      Monsieur, je collabore au Journal de l'Ohio.\n\n                                 HENRI\n\n      C'est un honneur sans prix pour ce journal.\n\n                            NINA, sèchement.\n\n                                                      J'abhorre\n      Les compliments, Monsieur.\n\n                             H E N R I , vexé.\n\n                                         Hein?\n\n                                  NINA\n\n                                           Donc, je collabore\n      Au Journal de VOhio... Pour mon coup de début,\n      J'aurais interviewé messire Belzébuth!\n\n                                 HENRI\n\n      Votre coup de début, eût fait un coup de maître.\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "                 NINA-NINON-NINETTE                     459\n\n\n                           NINA\n\nBelzébuth me manquant, vous allez me permettre,\nPour utiliser mieux cette heure de loisirs,\nDe vous interroger sur vos goûts, vos plaisirs...\n\n                          HENRI\n\nMais en quoi puis-je offrir quelque intérêt?\n\n                           NINA\n                                           Ah! dame,\nNos lecteurs aimeraient connaître l'état d'âme\nDes jeunes citoyens de l'ancien Continent;\nEt c'est pourquoi je vous exploite, incontinent :\nVous parlerez sans feinte, et je prendrai des notes.\n\n            HENRI, la voyant saisir une plume.\n\nQuoi! l'encre noircirait de si blanches menottes?...\n\n               NINA, s'emparant d'un crayon.\n\nOh! Monsieur, si déjà cela vous effraye, on\nPeut remplacer la plume au moyen du crayon.\n\n                          HENRI\n\nDonc, je suis le sujet de vos correspondances?\n\n                          NINA\n\nOui... Mais, avant de provoquer vos confidences,\nJe veux vous prévenir, Monsieur, loyalement :\nJe suis un reporter... indiscret.\n\n                         HENRI\n\n                                 Et charmant!...\nQuestionnez-moi donc : je brûle de répondre.\n\n                          NINA\n\nD'abord, pourquoi restiez-vous seul, à vous morfondre\nComme un héron pensif au bord de son marais,\nUn soir de carnaval ?\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "460                           DURENDAL\n\n\n\n                                 HENRI\n\n\n                                Mon Dieu! je préparais\n        Un examen... Et puis ces rires, ce vacarme,\n        M'attirent aussi peu qu'un chartreux ou qu'un carme :\n        C'est un bruit dont on est bien vite fatigué\n        Et qui blesse le cœur, — quand le cœur n'est pas gai!\n        Pour moi, lorsque je vois le défilé des masques\n       Affligés tous, par jeu, d'infirmités fantasques,\n       Je trouve ridicule (et je le dis tout net)\n       De se rendre à plaisir encor plus laid qu'on n'est!...\n       Oh! si j'osais! raillant ces nez et leurs verrues,\n       Je m'en irais jouer Cyrano dans les rues!...\n       Mais non : les Cyranos pullulent, aujourd'hui;\n       Et si monsieur de Bergerac était conduit\n       Au foyer du Théâtre ou sur la Place Verte,\n       Il aurait constamment la tête découverte,\n       Nonobstant son orgueil de Gascon patricien,\n       Pour saluer tous ces grands nez parents du sien !\n       Et son pif gigantesque y prendrait, dans la brume,\n       Un extraordinaire et phénoménal rhume!\n\n                                 NINA\n\n      Vous n'êtes pas un courtisan, si je vous crois,\n      Du bon roi Carnaval, le plus joyeux des rois ?\n\n                                HENRI\n\n\n       Oh! non, non certe! aussi longtemps qu'il déambule,\n       Polichinelle étrange et qui tintinnabule\n      De la nuque à l'orteil, —r des glas et des sanglots\n      Répondent en moi-même au son de ses grelots...\n      Ces soirs-là, ma pensée est seule à me distraire ;\n      Et loin d'être joyeuse, elle est triste au contraire :\n      Une robe de deuil lui sert de travesti,\n      Et des papillons noirs, voilà ses confetti!...\n      D'ailleurs, j'aime la lampe et sa lueur intime;\n      J'honore la famille et ses vertus, j'estime\n      Que nous devrions vivre ainsi que font nos sœurs,\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                         461\n\n\n\nEt je n'ai jamais su fréquenter les noceurs :\nOh! je les hais, ceux-là, — peuple inerte et stupide\nQui prend pour du bonheur un plaisir insipide!\n\n                           NINA\nQu'aimez-vous donc ?\n\n                           HENRI\n\n                         L'intelligence et. la bonté;\nLes grands cerveaux et les grands cœurs! la volupté\nDe sentir qu'on vaut mieux, grâce à l'esprit qui pense,\nQu'un vil aliboron qui se remplit la panse!\nCes dons divins qui vous ennoblissent, qui font\nQu'on, a l'esprit plus large et le cœur plus profond,\nEt qui sont à mes yeux le meilleur apanage!\n\n                           NINA\n\nDonc, vous aimez les vers?\n\n                           HENRI\n\n                               J'en fis dès mon jeune âge,\nD'abord en un cahier secret et clandestin\nEt puis dans les journaux : car c'était mon destin\nDe n'avoir pour m'aimer ici-bas, que ma Muse...\nCette espèce de chasse aux papillons m'amuse.\nLa rime, voyez-vous, est pareille au plaisir :\nFacile à souhaiter, — difficile à saisir;\nEt quand nous l'effleurons, fragile et fine, il semble\nQu'elle va tout à coup, dans notre main qui tremble,\nSe réduire en poussière et se désagréger\nComme l'aile d'azur d'un papillon léger!\nMais quand nous la tenons enfin, notre victoire\nEst, d'avoir tant lutté, doublement méritoire...\nOh! vous ne savez pas de quel émoi divin\nM'enivre ce doux jeu, qui vous paraît si vain,\nNi de quel noble orgueil mon âme est inondée\nQuand j'ai fait un beau vers sur une belle idée\n\n                   NINA, très froidement.\n\nC'est bien : voilà pour la Poésie... Et l'Amour?\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "462                               DURENDAL\n\n\n\n                                      HENRI\n\n      Ah! ne m'en parlez pas! je le connus un jour :\n      Il est entré dans mon âme de telle sorte\n      Qu'il est presque impossible, aujourd'hui, qu'il en sorte...\n\n                                      NINA\n\n      Comment! vous n'aviez pas fermé votre âme à clé?\n\n                                      HENRI\n      Peut-on fermer son âme?\n\n                                      NINA\n\n                                 E h ! oui! j'ai bien bouclé\n      Ma malle au départ, moi! quand on est sage et ferme.\n      C'est tout ce que l'on fait de son cœur : on le ferme\n      De peur que, quelque jour, un dangereux émoi\n      N'y pénètre en secret... Je l'ai bien fermé, moi!\n\n                             HENRI,    ironiquement.\n      Y mettez-vous au moins une serrure double?\n\n                                      NINA\n\n      Certe, et je ne crains pas qu'aucun voleur le trouble :\n      Il est bien protégé contre tout attentat.\n      J'ai toujours fui l'amour, — ne faisant guère état\n      De ce sentiment fade, inutile et stérile,\n      Qui vient tuer en nous toute force virile!...\n      Mais quel est ce brigand qui vous assassina?\n\n                                    HENRI\n\n      C'était une cousine : on l'appelait Nina.\n\n                                      NINA\n\n      Était-elle jolie?\n                                    HENRI\n\n                          Oh! oui, plus que jolie :\n      Elle était belle.\n                                      NINA\n\n                            Et vous l'aimiez?...\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                      463\n\n\n\n                            HENRI\n\n                                           A la folie!\n\n                             NINA\n\nEt vos tendres secrets, les avez-vous contés ?\n\n                            HENRI\n\nHélas! nous n'échangions que des banalités :\nNous disions par exemple — étions-nous ridicules! —\nQu'il fait froid en hiver et chaud aux canicules,\nQue l'arbre, roux l'automne, au printemps devient vert,\nEt qu'il suffit parfois que le ciel soit couvert\nPour que l'azur se voile et que l'astre pâlisse!...\n\n                             NINA\n\nVous parliez comme feu Monsieur de la Palisse,\nA ce que je comprends?\n\n                           HENRI\n\n                         Oui. Nous disions encor\nQu'il est doux, dans les bois, d'ouïr le son du cor,\nEt que l'on n'y voit plus sitôt qu'il fait nuit noire...\nNous étions très naïfs.\n\n                            NINA\n\n                        O l'incroyable histoire!\nQuand on proclame, à deux, autant de vérités,\nLes chers secrets du cœur sont fort bien abrités!. .\nEt ce fut tout?\n\n                           HENRI\n\n                 Hélas! quand nous nous séparâmes,\nRien n'avait transpiré de ces terribles drames\nQui m'agitaient le coeur : il me fallut partir\nSans avouer, — et je souffris comme un martyr !\nEt dès qu'elle fut loin, ma chère demoiselle,\nJe sentis s'échapper et s'envoler vers elle\nTous les aveux qu'en moi j'avais gardés reclus...\nMais il était trop tard : Nina n'entendait plus.\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "464                            DURENDAL\n\n\n\n                                   NINA\n\n      Je vous plains de tout cœur !\n                                                                    (A part.)\n                                      Jouons la comédie.\n                                                       (S'adressant à Henri.)\n      Mais le mal est-il tel que rien n'y remédie?\n\n                           HENRI,    galamment.\n\n      Il est moindre déjà, grâce à votre pitié,\n      Puisque votre bon cœur en a pris la moitié!\n\n                                   NINA\n\n      La guérison doit être entière, et je l'essaie;\n      Mais je crains que mes doigts n'enveniment la plaie...\n\n                                 HENRI\n\n      Ne craignez rien : vos doigts sont si doux et si frais!\n\n                                   NINA\n\n      Je connais votre tante Agnès, et je pourrais...\n\n                         H E N R I , l'interrompant.\n\n      Votre compassion est le meilleur remède,\n      Et je n'ai nul besoin que ma tante Agnès m'aide!\n\n                                  NINA\n\n      Je pourrais...\n\n                           H E N R I , même jeu.\n\n                    Non, merci! cela va beaucoup mieux,\n      Depuis qu'un peu d'émoi flotte dans vos beaux yeux. .\n\n                           NINA, continuant.\n\n      Je pourrais avertir Nina, lui faire entendre\n      Que son gentil cousin l'aime d'un amour tendre\n      Et que, si cet amour n'a pas encor chanté,\n      Il n'en faut accuser que sa timidité!\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                              465\n\n\n        H E N R I , qui peu à peu s'est rapproché de Nina.\nNon, ne lui parlez pas! écoutez-moi... comme elle!\nCar vous lui ressemblez comme une sœur jumelle :\nVous avez son regard, sa démarche et sa voix...\nQuand je vous vois, Ninon, c'est elle que je vois!\nEt vous êtes si bien pareilles, qu'il me semble\nQue vous ne feriez qu'une, — une à vous deux ensemble!\nVous ne différez pas, croirait-on, d'un cheveu !\nEt cet aveu d'amour, ce difficile aveu\nQue je n'ai pas osé, jusqu'aujourd'hui, lui faire,\nAh! je sens bien, en cet instant, que je préfère\nLe faire à vous, Ninon, — puisque vous êtes là\nEt qu'elle n'y est pas!\n\n                        NINA, à part.\n\n                           Ouf! enfin! l'y voilà...\n                                                             (A Henri.)\nComment! on redoutait sa cousine elle-même,\nEt maintenant, sur l'heure, on déclare qu'on m'aime?\nDe votre part, cela m'étonne, en vérité...\n\n                            HENRI\n\nPourquoi? je suis sorti de ma timidité\nAinsi qu'un papillon sort de sa chrysalide!\nJe suis las de languir comme un vieil invalide !\nJe veux sentir enfin le cœur d'un homme fort\nBattre dans ma poitrine !\n\n                             NINA\n\n                              Ah! vraiment?\n\n                            HENRI\n                                               Ai-je tort?\n\n                            NINA\n\nAu contraire, Monsieur! c'est moi qui vous en loue.\n\n                            HENRI\n\nAlors, daignez ouïr le secret que j'avoue\nEt ne pas m'écouter avec cet air moqueur!\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "466                           DURENDAL\n\n\n\n                                 NINA\n\n      Ne songez-vous donc point que j'ai fermé mon cœur?...\n      Et tl'ailleurs c'est Nina, Monsieur, et pas une autre,\n      Que vous devez bercer de cette patenôtre ;\n      Votre amour est son bien, et vous le lui volez.\n\n                                 HENRI\n\n      Mon amour pour Nina s'enfuit, quand vous parlez!\n\n                                 NINA\n\n      Et si Nina, pour vous, était aussi de glace?\n\n                                HENRI\n\n      Que m'importe? mon cœur vous a donné sa place.\n\n                                 NINA\n\n      Et si je lui disais, moi, que vous la trompiez?\n\n                                HENRI\n\n      Eh bien! je répondrais que je reste à vos pieds !\n\n                                 NINA\n\n      Prenez garde!... je suis, de très près, sa parente.\n\n                           HENRI,   stupéfait.\n\n      Comment cela?\n\n                                 NINA\n\n                      Mon Dieu! la chose est transparente :\n      Nous sortîmes un jour du même chou marin;\n      Nous avons eu mêmes patrons, même parrain,\n      Mêmes langes d'enfants, même barcelonnette.\n      On voulait nous nommer toutes les deux Ninette;\n      Mais, pour nous distinguer par un double prénom,\n      On l'appela Nina, — je m'appelai Ninon...\n      On peut donc expliquer, sans un long commentaire,\n      La ressemblance entre nous deux.\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                           467\n\n\n                          HENRI\n\n                                     Moi, qu'on m'enterre\nSi je déchiffre un traître mot de ce rébus!\nLes plus fameux devins en deviendraient fourbus !\nEt vous m'embrouillez là de façon-malhonnête...\n\n                           NINA\n\nOutre Nina, j'avais une autre sœur : Ninette,\nQui vécut juste assez pour mourir... à ses dents!\n\n                           HENRI\n\nVous me comblez d'étonnements sans précédents :\nCar, outre que Nina n'eut, à ma connaissance,\nAucune sœur de lait non plus que de naissance,\nVotre habile façon d'enchevêtrer ceci\nMe fait perdre le fil, — et me le coupe aussi!...\nMais rendons, s'il vous plaît, la chose un peu plus nette!\n\n                           NINA\n\nSoit! moi, Ninon, j'avais pour cadette, Ninette;\nNina, je le répète, était ma sœur de lait :\nEt tout en grandissant, elle se modelait\nSur des contours, Monsieur, si pareils à mes lignes\nQue l'on nous confondait comme on confond deux cygnes,\n— Sauf qu'elle eut plus de grâce, et moi plus de brio...\nPlus tard, quand je partis pour les bords de l'Ohio,\nSon visage rosé, sous son blond diadème,\nDemeura si semblable au mien, qu'aujourd'hui même\nNous tromperions encor les yeux les plus experts!\nC'est étrange, est-ce pas?\n\n                          HENRI\n\n                            Oh ! oui, — moi, je m'y perds !\n\n                       NINA, à part.\n\nLe pauvre! il n'y voit goutte, et ce n'est pas sans cause...\n                                              (S'adressant à Henri.)\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "468                           DURENDAL\n\n\n\n      Mais, fait plus singulier que la métempsychose,\n      Je suis en même temps et Ninette, et Nina,\n      Et Ninon : c'est ainsi que l'on nous combina!\n      j e réunis en moi Nina, Ninon, Ninette :\n      La chose est claire, — et l'on y peut voir sans lunette!\n\n                                  HENRI\n\n      Eh bien! si vous venez des rives de l'Ohio\n      Pour m'égarer dans un pareil imbroglio,\n      Retournez à l'Ohio — par navire ou par câble,\n      Mais tirez-moi de cette énigme inexplicable!\n      Ou je me pends sur l'heure au-dessus de mon seuil,\n      Et ce sera fini du pauvre Henri Luxeuil :\n      Il se balancera, cadavérique et blême;\n      Incapable à jamais de résoudre un problème !..\n      Répondez-moi donc vite : êtes-vous bien Ninon?\n\n                                  NINA\n\n      A présent, je ne veux dire ni oui ni non :\n      Plutôt que de vous voir « b'ême et cadavérique »,\n      J'aime mieux sans tarder regagner l'Amérique...\n      Adieu! je m'en retourne à l'Ohio, de ce pas.\n\n                          H E N R I , la retenant.\n\n      Oh! non, restez ici : je ne me pendrai pas!\n      Mais ne me posez plus l'horrible devinette\n      De cette trinité : Nina-Ninon-Ninette,\n      De trois en une seule et d'une seule en trois!...\n      Que voulez-vous, Ninon! mes esprits sont étroits,\n      Peut-être, et mon cerveau n'est pas très perspicace,\n      — Mais j'en deviendrais fou ! car cela me tracasse\n      De ne savoir à qui je parle, et de quel nom\n      Je dois vous appeler, vous que j'aime, ô Ninon !\n\n                                  NINA\n\n      Vous le saurez bientôt : car je me vois contrainte\n      De vous élucider cette énigme, de crainte\n      Que les fils embrouillés de nos malentendus\n      Ne deviennent pour vous la corde des pendus!\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                    469\n\n\n\n                              HENRI\n\nOh! je n'avais encor décidé qu'en principe...\n\n                       NINA, sortant.\n\nDans un instant d'ici je rentre, et je dissipe\nLe doute qui troubla votre pauvre raison\nEt faillit vous mener jusqu'à la pendaison !\n\n                              HENRI\n\nRevenez vite, au moins !\n\n\n\n                        Scène         V\n\n\n                      H E N R I , seul.\n\n                          Elle est exquise, exquise,\nCette enfant! Qu'elle soit bergère ou bien marquise,\nQue ce costume américain lui serve ou non\nDe travestissement, — que son nom soit Ninon,\nNinette ou bien Nina, — le fait est qu'elle est belle\nEt charmante, à dompter le cœur le plus rebelle!\n\n\n\n                       Scène VI\n\n\n             H E N R I et PANTOUFLARD\n\n\n           PANTOUFLARD, entrant brusquement.\n\nComment la trouvez-vous, cette enfant de l'Ohio ?\nJolie?\n\n                           HENRI\n\n      Oh! yes!\n\n                      PANTOUFLARD\n\n                  Gentille?\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "470                            DURENDAL\n\n\n\n                                   HENRI\n\n                                      Oh! j a !\n\n                              PANTOUFLARD\n\n                                                  Piquante ?\n\n                                   HENRI\n                                                               Oh!... yo!\n\n                              PANTOUFLARD\n\n      Tant mieux! je suis ravi dans mon orgueil de père :\n      Elle et sa sœur Nina font une aimable paire\n      De fillettes.\n\n                              H E N R I , à part.\n\n                     Voilà qu'il s'y met à son tour!\n                                                                (A   Pantouflard.)\n      Que fait donc Miss Ninon ?\n\n                              PANTOUFLARD\n\n                                     Elle change d'atour.\n\n                      Voix de NINA derrière la porte.\n      Ouvrez !\n\n                          PANTOUFLARD, à part.\n\n                 C'est maintenant que l'histoire se corse!\n                                                                      (A Henri.)\n      Ne mettez pas le doigt entre l'arbre et l'écorce :\n      Soyez rusé, prudent, habile, souple, adroit,\n      Tel enfin que doit être un candidat en Droit !\n\n                                  HENRI\n\n      Que veut-il dire?\n\n                                Voix de N I N A\n\n                          Ouvrez !\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                                     471\n\n\n\n\n                        Scène VII\n\n\n L E S MÊMES; NINA, en toilette de ville à l'européenne.\n\n\n   H E N R I , ouvrant à Nina et admirant sa toilette nouvelle.\n\n                           Plus coquette sans cesse!\nPlus belle à chaque instant !\n\n                             NINA\n\n                                 Monsieur, pas de bassesse !\n\n                        H E N R I , à part.\n\nC'est drôle! il me paraît qu'en ce nouveau décor\nLa ressemblance avec Nina s'augmente encor !\n\n               PANTOUFLARD, saluant           Henri.\n\nBien le bonjour, mon cher Monsieur! prenez courage :\nMoi, je me sauve, — il va y avoir de l'orage...\nMais je vous laisse, en cas de besoin, mon riflard!\nAdieu! n'oubliez pas votre oncle Pantouflard.\n                                                       (Il lui tend un papier.)\nVoici le mot final d'une agréable pièce.\n\n                        HENRI,     lisant.\n« L a fille de l'Agnès en deviendra la nièce... »\n                                            (Sadressant à Pantouflard.)\nLa nièce?... A g n è s ? . . . Décidément, décidément,\nVous cherchez à me rendre absolument dément!\n\n             PANTOUFLARD, debout sur le seuil.\n\nQue vouliez-vous, en fait d'adieu, que j'écrivisse?\nMon esprit maladroit, pareil à l'écrevisse,\nVa souvent de travers et parfois à rebours;\nE t je suis très enclin aux mauvais calembours !\n                                                                     (Il sort.)\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "472                              DURENDAL\n\n\n\n\n                               Scène VIII\n\n\n                            HENRI et NINA\n\n                                NINA, à part.\n      Comme il est ahuri!\n\n                                H E N R I , à part.\n\n                                J'ai la tête étourdie!\n                                           (A Nina, d'un ton suppliant.)\n      La farce est drôle assez que vous avez ourdie :\n      De grâce, au dénoûment! de grâce, expliquez-vous!...\n      De plus forts que moi-même en seraient déjà fous!\n      Et vous ne pouvez pas davantage, Miss ! taire\n      Le mot du sphynx!\n\n                                     NINA\n\n                            Eh bien ! voici tout le mystère !\n      Il n'est qu'une Nina portant un triple nom :\n      Celle qui se déguise aujourd'hui, c'est Ninon;\n      Celle que j'appelais sa cadette, Ninette,\n      C'est la Nina du temps jadis, la blondinette;\n      Enfin, celle dont la malice imagina\n      Tout ceci, c'est la vraie et la seule Nina!\n\n                                    HENRI\n\n      O ciel! c'est v o u s ? . . . c'est toi! la fille de ma tante\n      Et ma cousine! objet de ma trop longue attente!\n      Mais puisque c'était vous que j'avais sous mon toit,\n      Que ne le disiez-vous plus tôt, — que c'était toi!\n\n                                     NINA\n\n      J'aime intriguer mes bons amis : c'est ma coutume.\n\n                                    HENRI\n\n      Mais pourquoi cette intrigue, et ce double costume?\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "                   NINA-NINON-NINETTE                       473\n\n\n\n                               NINA\n\nJ'avais l'air, n'est-ce pas? d'un oiseau qui muait!...\nVoici. J e me suis dit : « puisqu'il reste muet,\nPuisqu'il est faible et mou, c'est à moi d'être forte ! >\nEt j'ai permis que l'on m'habillât de la s o r t e . . .\nEstimant qu'après tout c'était le seul moyen\nDe ravir vos secrets, — qui se cachaient si bien,\nQu'aller les dénicher n'était pas chose aisée, —\nEn vierge de l'Ohio je me suis déguisée...\n\n                               HENRI\n\nPour m'assommer de ton casse-tête chinois!\n\n                 NINA, jouant l'indignation.\n\nAussi, pourquoi vous dérober, vilain sournois?\nVotre duplicité reçoit sa récompense !\nOn dit ces choses-là, Monsieur, quand on les pense!\nOn doit exprimer bien ce qu'on croit bien sentir!...\nCe n'est pas vos pensers qu'il fallait travestir\nEt déguiser ainsi, sous la fausse apparence\nDe je ne sais quelle hypocrite indifférence!\nCes mascarades-là me plaisent moins, à moi,\nQue le bon Carnaval, — qui vous met en émoi!\n\n                           HENRI\n\nMais puisque j'ai quitté ma froideur mensongère\nPour t'avouer enfin...\n\n               NINA, l'interrompant vivement.\n\n                      Non ! c'est une étrangère\nQui reçut vos aveux, — une fille sans nom !\n\n                           HENRI\n\nMais elle en avait trois!...\n\n                               NINA\n\n                          Non, Monsieur! cent fois non!\nCe n'est.pas à Nina, — vous le sentez dans l'âme, —\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "474                                DURENDAL\n\n\n\n      Que vous fîtes tantôt l'aveu de votre flamme,\n      Puisque vous avez dit (vous vous le rappelez) :\n      « Mon amour pour Nina s'enfuit, quand vous parlez! »\n\n                               H E N R I , confondu.\n\n      Intrigue de malheur!... c'est toi qui l'as voulue.\n\n                                       NINA\n\n      Non! ce sont vos retards qui m'y ont résolue...\n      Adieu donc ! expiez votre infidélité !\n\n                                      HENRI\n\n      Tu m'accables. Nina!\n\n                                       NINA\n\n                                  Vous l'avez mérité.\n\n                                      HENRI\n\n      N i n a ! . . . pardonne-moi : tu sais bien que je t ' a i m e . . .\n\n                                      NINA\n\n      Non! courez à l'Ohio pour broder sur ce thème!\n                                                   (Elle feint de pleurer.)\n      C'est mal! tromper ainsi mon pauvre cœur d'enfant,\n      Ce cœur frêle et crédule, et que rien ne défend,\n      Et qui gardait pour vous ses trésors de tendresse !\n\n                 H E N R I , essayant de lui prendre les mains.\n\n      Voyons, chère Nina! — c'est une maladresse,\n      Mais il n'y a pas là de quoi pendre un poupon !\n\n                                NINA, l'écartant.\n\n      Non, Monsieur! laissez-moi!... vous êtes un fripon!\n      Vous êtes un barbare, un Ostrogoth, un Scythe,\n      Un Suève, un Vandale, — un Hun !\n\n                                   H E N R I , à part.\n\n                                                       Comme elle en cite !\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "                  NINA-NINON-NINETTE                               475\n\n\n\n                     NINA, continuant.\n\nUn cruel cannibale, un féroce iroquois!...\nE t vos pareils, Monsieur, devraient bien rester cois !\n\n                           HENRI\n\nQuelle mansuétude admirable et touchante!\nVoyons, Nina! ne fais pas l'ogre et la méchante,\nO ma Nina!\n\n              NINA, sur un ton d'enfant gâté.\n\n                Je ne suis pas votre Nina,\nEt j e veux faire l'ogre et la méchante, — na!\n\n                          HENRI\n\nOh ! s'il en est ainsi, c'est avec allégresse\nQue je serai mangé par vous, — petite ogresse!\nNe réfrénez donc point vos appétits ardents :\nMordez tout à loisir ! croquez à belles dents !\n                                          (Se dirigeant vers le buffet.)\nVoulez-vous m'arroser d'un verre d'Alicante ?\n\n                           NINA\n\nNon! je veux vous manger à la sauce piquante...\nComme tête de veau !\n\n                          HENRI\n\n                     Vrai?.'., vous me surprenez :\nLa moutarde pourrait vous en monter au nez !\nA vous, la douceur même!\n                                       (Allant quérir un poivrier.)\n                         Enfin ! puisqu'il vous tarde\nDe m'entamer, — voici le poivre et la moutarde.\n             (Il pose le poivrier devant Nina de telle façon qu'un nuage\n                de poivre s'en échappe).\n\n                     NINA, éternuant.\nAtchim!..\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "476                               DURENDAL\n\n\n\n                               H E N R I , même jeu.\n\n                    Atchim!...\n\n                              NINA, de nouveau.\n\n                                 Atchim!...\n\n                                     HENRI\n\n                                       Je crois en vérité\n      Que nous éternûrons... toute l'éternuté!...\n      Atchim!...\n\n                                 NINA, riant.\n\n                     Oh! c'est horrible... Atchim!\n\n                              HENRI,    gravement.\n                                                 Dieu vous bénisse!\n      Il faudra pourtant bien... Atchim ! que çà finisse !\n                                                        (Emportant le poivrier).\n      Le pauvre veau! ce n'est pas encore aujourd'hui\n      Que vous le mangerez : c'est dommage pour lui,\n      Et j'oserais vous assurer qu'il le r e g r e t t e ! . . .\n      Mais j ' y s o n g e . . .\n\n                                     NINA\n\n                           E h bien! quoi?\n\n                                    HENRI\n\n                                              La sauce vinaigrette!\n      C'est simple... et de bon goût!\n\n                           NINA, riant follement.\n\n                                   S'il faut continuer\n      De rire ainsi, j'aime encor mieux éternuer!\n\n                       H E N R I , lui prenant les mains.\n\n      Tu me pardonnes donc?\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "                 NINA-NINON-NINETTE                          477\n\n                      NINA, câline.\n\n                            Mais oui, je te pardonne!\n\n                            HENRI\n\nEt la clé de ton cœur?...\n\n                             NINA\n\n                            C'est moi qui te la donne!\n\n\n\n                      Scène         IX\n\n\n   L E S MÊMES; PANTOUFLARD, d'abord caché.\n\n\n       PANTOUFLARD, entrebâillant la porte; à part.      .\nQu'entends-je?... de son cœur elle donne la clé?\nCe mariage-là sera vite bâclé!\n\n                            HENRI\n\nOh ! maintenant, je le bénis, ce stratagème\nQui m'a forcé de dire enfin à quel point j'aime\nMa Nina ! grâce à lui, — moi si timide hier —,\nDe lâche que j'étais me voilà brave et fier !\nA présent, je me sens un courage effroyable,\nUne force, une audace, — à pourfendre le diable!\n\n                             NINA\nCyrano, va!\n\n                            HENRI\n\n               Parbleu! les dieux m'en sont témoins,\nJe ferais un parfait Cyrano, — nez en moins!...\nMais le profil de Cyrano sans nez postiche,\nC'est un grand vers auquel il manque un hémistiche!\nEt tu ne voudrais pas d'un héros aminci...\n\n                             NINA\n\nNon, reste Henri : tu charmes mieux mon âme ainsi.\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": "478                              DURENDAL\n\n\n\n                                    HENRI\n\n        Chimène, mon amour!\n\n                                     NINA\n\n                                Je t'adore, Rodrigue !\n\n      PANTOUFLARD, toujours dérobé dans l'entre-baîllement de la porte.\n\n        O merveilleux effets d'une savante intrigue !\n        Il ne lui reste plus qu'à donner son anneau...\n                                    (S'avançant vers Henri, les mains tendues.)\n        E h bien! mon gendre! on est tombé dans le panneau?\n\n                 H E N R I , lui serrant les mains avec effusion.\n\n        Oui, mon bon, mon cher Oncle! et je bénis ton piège !\n\n                               PANTOUFLARD\n\n       As-tu su, tout au moins, faire durer le siège?\n\n                                    HENRI\n\n       Oh! la jeune amazone a longtemps combattu !\n       Mais pour moi, je brûlais de me rendre, vois-tu;\n       Et, bien que l'ennemi soit entré dans la place\n       Sous un déguisement hypocrite et fallace,\n       Je ne résiste plus, — n'étant pas assez sot\n       Pour soutenir le siège après un tel assaut !\n                                                (Reprenant les mains de Nina.)\n       Puisque l'Amour t'escorte et te prête ses armes,\n       J e veux signer la paix et me rendre à tes charmes !\n\n                           PANTOUFLARD, à part.\n\n       C'est fort alambiqué, tout cela, — mais l'aveu\n       Y est quand même !\n                                                            (A Henri.)\n                           E h bien ! mon bon, mon cher neveu',\n       C'est de tout cœur que j'applaudis à ta défaite :\n       Mon âme est en liesse.\n                                    HENRI\n\n                                E t la nôtre est en fête.\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "                     NINA-NINON-NINETTE                          479\n\n\n                          PANTOUFLARD\n\nQuel bonheur, mon Agnès! lorsque tu rapprendras,\nTu devras remplacer tes mouchoirs par des draps !\nEt je serais surpris si, dans cette allégresse,\nTu ne fondais avec tes pleurs toute ta graisse,\nJusques à devenir maigre comme un bâton !\n         (On entend de nouveau, dans la rue, un cortège carnavalesque.)\n\n                               HENRI\n\nÉcoute, ma Nina! voici le mirliton\nEt la batte et la flûte et le tambour de basque,\nQui reprennent en chœur leur concert bergamasque ;\nEt je trouve, à présent, que ce charivari\nEst charmant et joyeux : ton amour m'a guéri.\n\n                                   NINA\n\nPuisses-tu, désormais, ne plus être malade!\n\n                          PANTOUFLARD\n\nVous ferez là-dessus, mon gendre, une ballade.\n\n                                   NINA\nUne ballade?\n\n                 H E N R I , prenant le bras de   Nina.\n            Une ballade! eh! oui, morbleu!\nAu bras de ma cousine, au clair de lune bleu !\n\n               U N E VOIX     qui chante dans la rue.\n\" Au.clair de la l u n e . . . \"\n\n                               HENRI\n\n                           Oh ! la veille du Carême,\nA travers champs, avec celle que le cœur aime,\nJe sens qu'il serait doux de courir les sentiers!\n\n                          PANTOUFLARD\n\nOh! je ne doute pas que vous ne le sentiez!\nMais vous attendrez bien que l'hymen vous unisse\nEt que vous alliez voir, sur les grêves de Nice,\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": "480                                    DURENDAL\n\n\n\n          Se lever lentement dans l'azur d'un beau ciel\n          Le profil argenté de la lune de m i e l . . .\n          D'ici là, que le Droit garde une part, mon gendre,\n          D'une ardeur si fougueuse et d'un amour si tendre ;\n          Et, malgré que la Muse ait fêlé ton cerveau,\n          Puisses-tu devenir un Justinien nouveau!\n          Considère, en jetant un regard en arrière,\n          Ceux dont l'éclat t'a précédé dans la carrière,\n          Et tâche d'être un jour une gloire comme eux!\n          Certe, il en est plus d'un, — et parmi les fameux, —\n          Qui, gardien mensonger du juste et du vrai, loge\n          L'injustice et l'erreur dans les plis de sa toge,\n          Et, sous couleur de relever les droits déchus,\n          Les étrangle dans l'ombre avec ses doigts c r o c h u s . . .\n          Mais le barreau, Luxeuil! peut être un sacerdoce...\n\n                                H E N R I , l'interrompant.\n\n         Vous continûrez çà, mon oncle! après la noce.\n         Alors, je marcherai de succès en succès.\n\n                                          NINA\n\n         Oh ! oui, tu plaideras de célèbres procès,\n         Au civil par milliers, au criminel par flottes !\n                                                         (Avec un geste de coquetterie.)\n         Tu porteras la robe !\n\n                                         HENRI\n\n                                      E t toi?\n\n                                          NINA\n\n                                                 Moi?... les culottes!\n\n\n                                                                       FRANZ ANSEL.\n\n\n      Achevé le soir du Mardi-Gras de l'an de grâce 1899, en la bonne ville de Liége.\n"}, {"page_pdf": 576, "texte": "     Ballades Françaises\n\n        Extrait des CHANSONS AU B O R D D E LA M E R\n\n\n\n\n                                 I\n\n\n  Nous ferons la ronde autour de la plage, tout autour du Monde,\nautour de la plage.\n\n  Nous serons mille, nous serons cent, nous serons cent mille, nous\nserons tant!\n\n  Puisqu'il faut s'aimer, puisque c'est l'usage, nous ferons la ronde\nautour de la plage.\n\n  Et nous passerons sous les orangers, et nous passerons sous les\nverts pommiers.\n\n   Nous redoublerons le pas de la ronde, au Nord, tout là-haut, où il\nfait si froid,.\n\n De peur que nos cœurs ne se glacent ensemble, et que la vie ne\nmanque sous nos pas.\n\n  Et nous tournerons la Chine aux Chinois. Nous les entraînerons\naussi dans la ronde.\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": " 482                         DURENDAL\n\n\n\n  — « Mon Dieu ! voilà bien de quoi t'étonner, toutes ces nattes au\nvent, Méditerranée! »\n\n  Et la Vieille Asie, et la Vieille Europe, nous mènerons la ronde\nen Bretagne de ce pas.\n\n   Nous nous assiérons sur la pointe du Raz-, lorsque nous serons\ntertous fatigués.\n  Alors, nous ferons la nique à l'Amérique, au bout du Vieux Monde,\nau bout de son nez !\n\n\n                                 II\n\n\n       — J'irai de-sur la grève t'y jeter mon baiser.\n\n       — Le vent vient de mer, ma mie, il te le rapportera.\n\n       — Je t'y ferai des signes avec mon tablier.\n\n       — Le vent vient de mer, ma mie, ça reviendra sur toi.\n\n       — J'y verserai mes larmes en te voyant partir.\n\n       — Le vent vient de mer, ma mie, il te les sèchera.\n\n       — Eh bien, je penserai seulement à toi.\n\n       — Te voici raisonnable, ma mie, te voici raisonnable...\n\n                                            PAUL     FORT.\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "LE VOYAGE DES ROIS MAGES\n   ( Œ u v r e de   BENOZZO GOSSOLI)\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": ""}, {"page_pdf": 580, "texte": "               L E S MAGES\n\n              GRAND avait      été l'étonnement du vieux roi de\n                  Tarse, Melchior, quand, le troisième jour de ce\n                  voyage pour lequel il avait soudain délaissé son\n                  royaume, ses sujets fidèles, et les savants de\n                  tous pays qui vivaient traités en amis à sa cour,\n                  il était arrivé aux confins du désert et des monts\n                  sauvages de la Judée. Car, avant de s'engager\ndans la froide vallée qui donne accès au cœur de ces montagnes\ndésolées, il avait voulu, une dernière fois, contempler l'immense\net libre étendue de ce désert aride qu'il venait de traverser, et\npar delà lequel se trouvaient son royaume, son peuple, tous les\nêtres, toutes les choses qu'il avait aimés en ce monde et qu'il\navait brusquement quittés sans savoir s'il les reverrait jamais.\nEt comme, d'un dernier regard, il parcourait l'horizon, il avait\nvu soudain, aux limites extrêmes du ciel et du désert, des\nnuages de poussière se soulever à l'occident, et, dans des tour-\nbillons de sable, des formes surgir et se préciser peu à peu.\nElles venaient vers lui et, bientôt, dans ces formes lointaines,\nles yeux exercés des guides de Melchior avaient reconnu deux\ntroupes nombreuses qui semblaient se suivre et lutter de vitesse\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": "  484                         DURENDAL\n\n\n\n en se rapprochant des montagnes. Et, en effet, quelques\n instants s'étaient à peine écoulés, que le Roi distinguait à son\n tour les gens de la plus rapprochée de ces troupes. Si ceux qui\n la composaient avaient toujours marché selon la direction\n qu'ils suivaient maintenant, ils devaient, pensait Melchior,\nvenir de ce pays qu'on nommait l'Arabie Heureuse, comme\nleurs costumes et leurs montures semblaient, d'ailleurs, l'indi-\nquer. Ils étaient, en effet, assis sur de hauts chameaux, et de\nlarges manteaux de laine blanche, surmontés d'un capuchon\nde même étoffe, les couvraient de la tête aux pieds. Balancés\nsuivant l'allure irrégulière de leurs bêtes, ils s'avançaient silen-\ncieux, et leur visage restait caché par un voile de lin qui ne\nlaissait que les yeux à découvert. Ceux qui marchaient en\navant avaient des arcs et de longues lances croisées en bandouil-\nlère sur leurs épaules et des carquois remplis de flèches pendues\naux deux côtés de leurs selles : la pointe de fer des lances étin-\ncelait au soleil et semblait une aigrette guerrière aux blancs\ncapuchons de ces mystérieux archers. Derrière cette double\nrangée de guerriers, un homme s'avançait, devançant de quel-\nques pas les gens de sa suite. Il était monté sur un chameau\nblanc plus grand et plus beau que les autres ; une mince bande\nde pourpre ourlait son manteau de laine brodé de petites étoiles\nd'or ; il ne portait sur la tête ni voile ni capuchon, mais son visage\nolivâtre et sa barbe d'un noir de iais s'encadraient noblement\ndes plis d'un voile de lin fin, que trois cercles d'or retenaient\nautour de son front et de ses tempes. Après lui venaient d'autres\ngens voilés et armés, puis enfin les portefaix et de nombreuses\nbêtes de somme portant les bagages, de l'eau et du vin dans\ndes outres, des provisions de route contenues dans des sacs et\ndes caisses ingénieusement échaffaudées sur le dos robuste des\nchameaux.\n   Quand ces hommes furent arrivés à portée de flèche, ils s'ar-\nrêtèrent, considérant tour à tour la petite troupe de Melchior\nimmobile au pied des monts, et la caravane plus nombreuse\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "                            LES MAGES                         485\n\n\nqui s'approchait derrière eux. Ils paraissaient indécis sur le parti\nqu'ils devaient prendre : ce que voyant, le roi de Tarse leur\ndépêcha des messagers, avec mission de saluer de sa part le chef\ninconnu, et de lui demander s'il venait vers lui avec des inten-\ntions amicales.\n    Et les messagers, revenus peu après, lui annoncèrent que le\nchef de la caravane voilée n'était autre que Balthazar, roi\nd'Arabie, et qu'ayant connu le nom de Melchior et son dessein\nde faire route vers Jérusalem, il lui donnait à savoir qu'il serait\nheureux de marcher en sa compagnie vers la ville sainte, où il\nse rendait lui aussi ; il lui faisait proposer en outre de ne pas\naller plus avant ce jour-là, ses gens et ses bêtes étant fatigués\nde la longue étape qu'ils avaient faite, et lui demandait enfin\ns'il ne lui conviendrait pas d'envoyer sans retard des éclaireurs\nchoisis dans leur troupe respective vers la caravane qui se rap-\n prochait et dont il jugeait prudent de découvrir les projets.\nA quoi Melchior répondit qu'il acceptait avec empressement\n toutes les propositions que lui avait faites le prince d'Arabie ;\n il le priait en même temps de venir le rejoindre pour s'occuper,\n de commun accord, du campement ; et, dans l'entre-temps,\n obéissant aux ordres de leurs princes, des messagers partirent\n en toute hâte pour aller reconnaître les dispositions de la troupe\n nombreuse qui marchait vers eux.\n    Maintenant qu'elle s'était rapprochée on pouvait mieux juger\n de son importance. De loin, le nombre des cavaliers qui la\n composaient était bien fait pour donner quelques craintes aux\n  deux rois de Tarse et d'Arabie, mais leurs craintes premières\n  et leurs soupçons diminuaient, à mesure que ces cavaliers\n  apparaissaient, car, les jeunes gens qui formaient la caravane\n  nouvelle semblaient bien plutôt marcher à une fête qu'à un\n  combat. Montés sur des chevaux arabes blancs et noirs aux\n  longues queues balayant le sol, ils étaient revêtus d'habits\n  somptueux et de manteaux de drap fin aux couleurs variées et\n  bordés de riches fourrures. Ils ne portaient point de casques\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "  486                       DURENDAL\n\n\n\n belliqueux, mais, pour la plupart, d'élégants chaperons, desquels\n tombaient d'un côté seulement une large bande d'étoffe qu'ils\n enroulaient autour de leur col, ou laissaient flotter librement\n au vent. Trois d'entre eux, qui, de la main droite, tenaient\n des étendards déployés, caracolaient un peu en avant de la\n troupe, et, dans leur joie de marcher les premiers, et de porter\n les ondoyants gonfalons, ils faisaient se dresser et danser sur\nplace leurs chevaux écumants et couverts de sueur. Riant et\nchantant, un groupe de jeunes seigneurs les suivait, et des\nsoldats, aux cuirasses bombées et miroitantes, fermaient la\nmarche, escortant les bagages.\n   Toute une ménagerie animait et égayait encore cette troupe\njoyeuse : devant les porte-étendards, des lévriers blancs aux\nlongs poils et des guépards à la peau tigrée couraient, se pour-\nchassant : ils s'élançaient luttant de vitesse, se mêlant, se croi-\nsant, sautant les uns par dessus les autres, et s'enfuyaient,\nrapides, au loin, pour revenir soudain dociles et soumis, à 1'appel\nconnu des cavaliers. Sur leur poing ganté, des seigneurs rete-\nnaient enchaînés de blancs gerfauts, et des faucons d'Egypte\nencapuchonnés d'écarlate : et deux négrillons joufflus portaient\nen croupe, assis sur des tapis de velours, des onces gris à la\npeau mouchetée d'étoiles, fauves aux yeux cruels, que des col-\nliers d'or et des chaînes pendues aux ceintures des pages noirs,\nretenaient captifs. Bizarrement coiffés de toques et de plumes,\nvêtus de velours et de soie, des singes chevauchaient avec une\ngravité comique parmi les soldats, et des paons orgueilleux,\nperchés au sommet des bagages, faisaient la roue, tandis que\ncriaient et sifflaient autour d'eux des perroquets bavards au\nplumage multicolore.\n   Lé soleil se couchait à l'horizon, entre le ciel rougeoyant et\nl'immensité enflammée et stérile des plaines de sable ; ses der-\nniers rayons avivaient le brillant plumage des oiseaux, faisaient\nresplendir les cuirasses des soldats, les étriers dorés, le pom-\nmeau des épées, les ceintures et les colliers d'or des jeunes\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "                           LES   MAGES                      487\n\n\nseigneurs. En ce moment, les messagers du roi Melchior avaient\nrejoint les gonfaloniers de la troupe inconnue et, comme ils\nparlementaient avec eux, le roi de Tarse aperçut soudain sur la\nsoie verte des étendards immobiles, l'aigle d'or de Saba s'esso-\nrant les ailes étendues et portant dans ses serres un tison\nrecourbé flamboyant aux deux bouts. Et toute inquiétude fut\ndès lors bannie de son cœur et il se réjouit, car les armes de\nSaba et les siennes avaient souvent combattu ensemble. Le\ndéfunt roi de ce pays avait été son ami et son allié le plus\nfidèle, et il avait entendu récemment célébrer la beauté et l'es-\nprit de son fils, le jeune roi Gaspar. Une suite aussi imposante\ndevait, selon toute vraisemblance, escorter à quelque fête\nle prince lui-même, et Melchior n'eut en effet pas de peine à le\nreconnaître dans le bel adolescent qui se tenait à présent en\navant de sa troupe, tandis que les envoyés lui délivraient leur\nmessage. La renommée n'avait point menti, tout au moins en ce\nqui concernait sa beauté, car le roi de Saba était bien la plus\ncharmante fleur de jeunesse que l'on put voir. Après avoir ren-\nvoyé les messagers de Melchior avec des paroles bienveillantes\net amies, il continuait maintenant sa marche à la tête de son\nescorte. Monté sur un étalon blanc, bondissant, fougueux, à\nchaque instant, tout ruisselant d'écume, le prince s'avançait,\ntête nue, un grand chapeau de feutre rouge retenu à ses épaules\npar une cordelière de soie ; ses cheveux, d'un blond cendré aux\nreflets d'or, naturellement bouclés et frisés comme ceux d'un\nenfant, mettaient une couronne de lumière autour de son frais\nvisage ; ses yeux étaient tendres et bleus comme l'azur du ciel\nmatinal ; ses joues roses avaient la riche carnation des pêches\nqui vont mûrir ; rouges comme une grenade, ses lèvres bien\narquées faisaient paraître sa bouche telle qu'.une rose entr' ou-\nverte. Réguliers et délicats, ses traits conservaient encore une\n douceur juvénile, et la joie de vivre éclatait sur son jeune\nvisage et dans ses moindres mouvements empreints d'une grâce\n exquise et ingénue. Conscient de sa belle mine, il était riche-\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": " 488                        DURENDAL\n\n\n\nment vêtu d'un pourpoint de velours bleu aux fleurs brochées\nd'or serré à la taille, et d'un manteau de plumes légères et\nbrunes, où les bandes de duvet soyeux alternaient avec des\nbandes horizontales de légères coquilles d'argent damasquinées;\nun collier de monnaies d'or dansait, étincelant, sur sa poitrine ;\nses hauts-de-chausses de drap écarlate tranchaient sur le cuir\norangé de ses bottes basses et molles ; une dague et une épée\ndorée étaient passées à sa ceinture, et dans sa main droite il\ntenait un court bâton d'ivoire orné de lettres d'or, qu'il appuyait\nparfois sur le col et la crinière de son cheval quand il voulait\nen calmer un peu les bonds désordonnés.\n   Ainsi apparut aux regards charmés des deux rois et de leur\nsuite l'héritier de Saba, et lorsqu'il eut rejoint les deux troupes\narrêtées au pied des montagnes, et qu'il vit le vieux roi de\nTarse s'avancer à sa rencontre, le jeune prince sauta lestement\nà bas de son cheval : et, mettant un genou en terre, il voulut\nbaiser en témoignage de respect l'anneau royal qui brillait à la\nmain de Melchior. Mais celui-ci, le relevant, l'embrassa tendre-\nment et lui dit toute la joie qu'il avait de rencontrer ainsi à\nl'improviste le fils du regretté compagnon de ses jeunes années.\nEt l'ayant amené vers le roi d'Arabie, Melchior présenta les\ndeux princes l'un à l'autre, et l'ordre fut donné de dresser sur\nle champ les tentes et d'apprêter le repas du soir, car le soleil\ndisparaissait rapidement et il fallait se hâter pour ne pas être\nsurpris par la nuit. Et tandis que le vieux roi de Tarse surveil-\nlait lui-même les derniers préparatifs qui se faisaient sous\nla tente, il restait partagé entre le plaisir d'avoir rencontré\nle fils de son ancien allié et la surprise qu'il avait éprouvée en\napprenant que les deux princes, ses voisins, faisaient route\ncomme lui vers Jérusalem. Que voulaient donc ces imprévus\ncompagnons de voyage, pensait Melchior. Étaient-ils croyants\ncomme lui, et avaient-ils vu, eux aussi, ce signe qu'il s'ima-\nginait avoir été le premier à découvrir au ciel ? ou bien la ren-\ncontre, quelque étonnante qu'elle parût, était-elle fortuite, et le\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "                           LES   MAGES                       489\n\n\nseul désir de voir la sainte et célèbre ville, animait-il ces deux\nrois et les avait-il poussés à ce voyage ? Il se promit de les\ninterroger le plus' adroitement qu'il pourrait après le repas\net, dans l'entre-temps, ayant fait apprêter des nourritures\nabondantes et des breuvages variés, il fit prier les deux princes\nde venir prendre place à ses côtés, et tout étant préparé, cha-\ncun s'assit et mangea, fatigué de la longue marche de la\njournée.\n\n                                 *\n\n\n\n   Le repas était terminé, et, devant les tentes, pour divertir\nles Rois, les jeunes seigneurs de Saba avaient fait venir des\ndanseurs et des musiciens. Aux sons des flûtes et des violes,\ndes enfants et des pages tournaient et dansaient en cadence,\nleurs pas rhythmés et guidés au bourdonnement sourd et régu-\nlier des tambours. Les seigneurs sabéens, les écuyers et les\nguides de Melchior et les guerriers arabes de Balthazar\nfaisaient cercle autour des danseurs et par-delà cette vivante\nceinture d'hommes de nations, de visages et d'habits diffé-\nrents, le désert s'étendait immense et recueilli. Au ciel ver-\ndâtre, les étoiles commençaient à se lever nombreuses, et,\nd'instant en instant, le mince croissant de lune, qui luisait à\nl'Orient, se faisait plus doré et plus lumineux. Au loin, réson-\nnaient la voix des chanteurs, le son des flûtes et des violes :\nla musique et les voix semblaient reculer l'espace et les\nlimites indécises de l'horizon; et, par moments, emportant\naccords et chansons, une rafale de vent froid, passant sur les\ntentes, en faisait claquer les toiles et rappelait soudain aux\nvoyageurs les montagnes inconnues, qui derrière eux se dres-\n saient sauvages et nues, froides et escarpées.\n   Sur des tapis épais de laine coloriée, assis aux portes des\n tentes de Melchior, les Rois regardaient les danseurs, mais\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "  490                        DURENDAL\n\n\n\n leur pensée à tous trois était distraite de ce spectacle : ils écou-\n taient les chants et les violes, ils écoutaient, silencieux, les\n plaintes et les soupirs du vent et une vague-inquiétude planait\n sur l'esprit des deux aînés q u a n d ils songeaient à ces monts\n arides et solitaires, que les guides disaient difficiles à gravir et\n qu'ils allaient devoir affronter le lendemain. Or, ce silence\n semblait lourd au cœur confiant du jeune roi Gaspar; il\n n'aimait point à garder pour lui ses projets et ses pensées, mais\n il brûlait au contraire du désir de faire connaître à ses compa-\n gnons le but et la cause de son voyage, et déjà il rêvait de les\n entraîner à sa suite. Aussi, comme les chants et les danses\n finissaient, il leva la main pour qu'on fit silence, et, s'adressant\n aux deux princes, il leur parla ainsi :\n    « O Rois puissants, mes frères vénérés, puisqu'il a plu au\n ciel de nous réunir ainsi tous trois sur la même route, je vou-\n drais vous dire le sujet de mon voyage et ce qui m e conduit\ncomme vous vers la J u d é e . Mon père et m a mère sont morts\njeunes, vous le savez,roi Melchior, et j'ai été élevé par d'anciens\net fidèles\" conseillers, hommes vertueux et savants, qui m'ont\nlaissé vivre et grandir à ma guise, s'efforçant seulement de\nformer mon cœur et mon j u g e m e n t par de nobles et salutaires\nexemples. E t le meilleur exemple qu'ils purent me donner fut\nleur vie, elle-même pieuse et bienfaisante, tout entière passée\ndans l'étude et la prière, désintéressée de tout ce qui n'était\npas le travail et la foi. Aussi, poussé d'abord par l'envie de\nleur p l a i r e , d'imiter en quelque chose leur noble vie, puis\nbientôt charmé à mon tour par l'attrait que je découvrais\nchaque j o u r dans l'étude et dans une vie mieux employée, je\nm e fis instruire par eux dans les sciences et les arts.\n    » Ils m'enseignèrent ainsi l'histoire, les exploits des grands\ncapitaines, et les formes diverses de gouvernement que les\npeuples d'humeur changeante se sont successivement données;\nils m'apprirent à lire avec eux dans les livres saints, et me\ndévoilèrent le sens caché des prophéties. Celui d'entre eux\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "                           L E S MAGES                        491\n\n\nque j'aimais le plus me fit connaître et comprendre les arts,\nm'ouvrit les yeux au charme du dessin et des représentations\npeintes et sculptées de la nature, développa mon goût\ninstinctif pour les douces et mystérieuses harmonies de la\nmusique, et, surtout, me communiqua l'art difficile, et supérieur\nà tous les autres, qui consiste à chanter les aspirations et les\nrêves de notre esprit, en soumettant la pensée à des formes et\nà des rythmes précis.\n   » M'initiant enfin à leur étude favorite, ils m'enseignèrent les\néléments de cette science qui prévoit et définit le cours des\nastres, et qui sert à guider les caravanes, et les nefs hardies\nnaviguant la nuit sur la mer sans limites. Et bien que je ne\npusse les suivre dans les calculs ardus auxquels ils se livraient,\nma plus grande joie était néanmoins de monter avec eux,\nla nuit, sur les terrasses fleuries, rafraîchies de vasques d'eau\nvive, de mon palais.\n   » A nos pieds se voyait la ville, les maisons carrées aux toits\nplats, les rues pareilles à des rivières d'ombre, les coupoles\ndorées des temples, et toutes ces blanches constructions fon-\ndues ensemble qui renfermaient la vie de mon peuple aimé.\nAu delà des murailles, de vastes étendues de sable fuyaient\njusqu'à l'horizon, et, baignées d'ombre elles aussi, ces plaines\nnues qui de tous côtés enserraient ma ville, lui donnaient l'appa-\nrence d'une nef géante à l'ancre sur une mer immobile. Et\nlevant les yeux, je revoyais chaque soir les étoiles splen-\ndides qui, par milliers, constellaient le grand dôme bleu impé-\nnétrable qui nous recouvre. Je les connaissais toutes, ces amies\ndes nuits sereines : leurs noms m'enchantaient et je les répé-\ntais avec le ravissement toujours nouveau d'un amant qui redit\nle nom de son aimée. Je connaissais leur feu, leur forme et\nleur couleur, et je savais leur marche que mes mages avaient\ncalculée pour des milliers et des milliers d'années. Parfois, à\ncontempler ainsi leur clarté vacillante, il me semblait qu'elles\nme regardaient aussi, et que leurs yeux de flamme s'ouvraient\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": " 492                        DURENDAL\n\n\n\net se fermaient doucement pour encourager mon amour ; par-\nfois aussi, dans le grand silence de la nuit, il me semblait que\nde toutes ces étoiles harmonieusement semées et groupées sur\nle manteau du ciel, une mélodie s'épandait et venait jusqu'à\nmoi, combien pure et suave, je ne pourrais le dire... Et c'était\ncomme l'âme de la nuit qui chantait, emportant ceux qui\nl'écoutaient aux pays des Rêves et des Féeries.\n   » Pour les mieux voir, aux terrasses spacieuses de mon\npalais, j'avais fait construire des vasques polies de granit noir,\nremplie d'une eau limpide et parfumée. Aux bassins luisants\nentourés de fraîches fleurs, je venais m'accouder par les nuits\nclaires, et dans le parfait miroir des eaux unies, je contemplais\navec amour l'éblouissement radieux des étoiles. Combien\nd'heures j'ai passées ainsi à rêver ébloui au bord des vas-\nques scintillantes et constellées. Suivant les saisons et les\nmois, suivant les heures de la nuit, je connaissais leurs\npositions différentes et les stations prévues de leur carrière\néternelle. Souvent, désignant et dénombrant les plus belles de\ncelles qui sont connues, je souhaitais voir surgir au milieu\nd'elles le merveilleux astre nouveau que j'aurais été le premier\nà découvrir. Or, il y a trois nuits seulement, comme je venais\nde monter aux terrasses du palais, voici que mon vœu fut\nsoudain et pleinement exaucé. Car, au centre des lignes idéales\ndont la réunion forme cette belle constellation que les Mages\nappelèrent la Croix du Cygne, une étoile m'est tout à coup\napparue, nouvelle et surpassant toutes les autres en grandeur\net en beauté. Je l'avais vue le premier, car l'heure était peu\navancée, mes mages n'avaient point encore paru sur les terrasses.\nEt lorsqu'ils furent accourus à mes cris, et qu'ils eurent aperçu\nl'astre, que, triomphant, je leur montrais, alors leur visage\nridé, pour un instant s'illumina et jamais je ne les vis exprimer\nune joie aussi vive. Mais s'étant prosternés aussitôt, ils prièrent\nlongtemps, et quand ils se furent enfin relevés, tremblants\nde bonheur, ils m'annoncèrent que cette étoile nouvelle était\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "                            LES   MAGES                        493\n\n\ncelle que toute leur vie ils avaient cherchée et attendue : car\nc'était l'étoile de Jacob, celle dont Barlaam avait parlé dans\nses prédictions, et qui devait, par son lever, annoncer au monde\nla naissance d'un Roi, envoyé de Dieu, et descendu sur terre\npour le salut de tous les hommes. Leur dernier souhait eût été\nde pouvoir partir sur le champ, pour aller eux-mêmes adorer\nce Roi divin; mais par-dessus la Judée l'astre planait au loin\nsur un pays proche de la Ville Sainte, et le grand âge leur\navait depuis longtemps ôté la force nécessaire aux longs\nvoyages. Aussi, m'ayant tendrement embrassé, ils m'adjurèrent\nde partir sans retard et de marcher, guidé par l'astre, jusqu'au\njour où il me serait donné de voir Celui que le ciel lui-même\nannonçait aux hommes. C'est pourquoi, dès le lendemain, au\npoint du jour, je quittai mon Royaume avec les seigneurs\nqui voulurent m'accompagner; et, plein d'espoir, confiant\ndans la bonté divine, conduit par l'étoile nouvelle, je suis venu\njusqu'ici et je vous ai rencontrés, après avoir trois jours marché\ndans le désert.\n   » Vous savez maintenant, ô frères vénérés, le but et la cause\nde mon voyage : et je souhaite ardemment que la grâce de Dieu\nvous ait touchés aussi, et qu'elle ait mis dans vos cœurs une lyre\nqui vibre et tremble à son seul nom : car alors, vous croirez à\nmes paroles, et vous viendrez avec moi, adorer ce Messie\npromis au monde, ce nouveau-né divin qui, par delà les mon-\ntagnes, vient de naître, et vers lequel l'étoile annonciatrice doit\nme conduire. »\n    Il dit, et s'étant levé, il désignait du doigt au zénith\ncette étoile inconnue qu'il croyait avoir le premier aperçue.\n Septième et centrale lumière de la Croix du Cygne, aux champs\n neigeux de la Voie Lactée elle resplendissait, surpassant en\n éclat toutes ses sœurs ; et, comme un diamant limpide, parmi\n les émeraudes, les topazes et les rubis du ciel, elle s'avivait aux\n pures clartés de tous ces astres, et semblait pleurer sans cesse\n des larmes de flamme et de lumière.\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": " 494                          DURENDAL\n\n\n\n    Les princes de T a r s e et d'Arabie s'étaient levés, eux aussi, et\n Melchior ayant longtemps contemplé l'étoile diaprée, posa\ndoucement le bras sur l'épaule de Gaspar, et, le prenant par la\nmain, il parla ainsi : « Béni sois-tu de Dieu, ô mon cher fils,\net plût au Ciel que j'eusse vraiment le droit de t'appeler ainsi.\nT e s paroles charmantes sont tombées sur mon cœur, comme\nune pluie printanière sur une terre aride. A l'âge où les pas-\nsions troublent le cœur des hommes, tu n'as pas hésité un instant\nà délaisser tes plaisirs, tes grandeurs et un r o y a u m e pour obéir,\njoyeux, à la promesse divine. O mon enfant, tu n'es pas seul à\navoir découvert l'étoile radieuse, et la nuit même où tu la vis\nje l'aperçus aussi : Je savais, en effet, qu'elle devait apparaître,\net depuis longtemps, comme tes mages vénérés, je l'attendais.\nMais qu'un regret, même léger, ne passe point sur ton cœur,\nparce que tu n'as point seul été favorisé de l'heureuse vision,\ncar la volonté de Dieu voulait, tu le vois, que nous fussions\nainsi réunis, et que nous pussions ensemble marcher vers la\nT e r r e promise. Que la confiance et la joie s'augmentent donc\nencore dans ton âme pieuse, et puissions-nous bientôt nous\nprosterner tous deux aux pieds de Celui que le Seigneur\nenvoya pour le salut de nos âmes et celui de tous les peu-\nples. »\n    » Roi des Iles, » dit à son tour Balthazar, « tout entier à la\njoie que t'ont causée les paroles de Gaspar, tu ne t'es plus sou-\nvenu de moi dans ton discours. E t d'autant plus aisément je\nt'en excuse, que si je songe à ma vie passée, je n'avais certes\npoint mérité de t'être donné comme compagnon dans ce voyage,\nô vénérable, dont la sagesse et la science sont connues dans\nt o u t l'Orient. Mais à l'infinie bonté du Seigneur il a plu\nd'oublier mes e r r e u r s ,et de me faire grâce; et si, moins digne\nque vous, je n'ai pu découvrir au ciel l'astre nouveau, Dieu\np e r m i t tout au moins que cette nuit même où, tous deux, vous\nl'aperçûtes, il me fut signalé à moi aussi. Celui qui me le fît\nvoir, m'avait annoncé souvent ce présage auquel mon esprit\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "                               LES   MAGES                            495\n\norgueilleux se refusait à croire, et il m'en avait dévoilé en m ê m e\ntemps le sens mystérieux. C'est pourquoi je n'ai plus douté\naussitôt que j'eus aperçu l'étoile s a l u t a i r e ; mais repentant et\nplein d'une douce espérance, dès le l e n d e m a i n , comme vous,\nje me suis mis en route, et déjà le Seigneur a récompensé m a\nfoi puisqu'il a préparé cette rencontre imprévue et qu'il m ' a\ndonné d'être ainsi animé et réconforté par votre exemple.\n    » O Rois, mes frères, de même que Gaspar nous a ce soir\ncharmés par le confiant récit de son heureuse jeunesse, je vou-\ndrais quelque autre j o u r plaire à vos cœurs en vous contant la\nvie admirable et pleine d'abnégation de l'homme charitable et\nsaint qui, cédant à une inspiration divine, m'envoya sur votre\nroute. Mais déjà il se fait t a r d , et mes gens fatigués de la longue\nmarche de la journée aspirent au repos réparateur. E t c'est\npourquoi, comme la m ê m e hâte nous entraîne vers le but désiré\nde ce voyage, je te d e m a n d e , ô prince vénéré, d'ordonner à\nprésent que chacun se retire, pour que le jour levant nous trouve\nsains et dispos, et prêts à affronter les monts ardus et sauvages\nqui nous séparent de la T e r r e P r o m i s e . »\n   Et ce qu'il avait dit plut à tous, et Melchior lui répondit :\n« Roi Balthazar, que ta bonté me pardonne de ne t'avoir point\nconsulté après le récit de notre frère Gaspar. Car te sachant\nvenu d'Arabie, en ce lieu et en ce t e m p s , j'aurais d û , me souve-\nnant des anciennes prophéties, reconnaître plus tôt le but\ncommun de nos désirs. Grâce à toi, elles seront donc entiè-\nrement accomplies les prédictions que jadis le roi David chanta\ndans l'allégresse de son âme prophétique. L o u é soit Dieu qui\nréjouit ainsi nos cœurs croyants, en nous donnant ces preuves\nnouvelles de sa divine protection. E t m a i n t e n a n t , comme tu\nl'as sagement proposé, que chacun se retire sous sa tente, et\nprions tous, afin qu'il nous soit donné de continuer heureu-\nsement notre voyage, et que nous puissions adorer bientôt ce\nFils de Dieu, fait h o m m e pour racheter les péchés du m o n d e ,\net pour que les h o m m e s futurs vivent à son exemple, p r a t i q u a n t\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": " 490                         DURENDAL\n\n\n\nla vertu, s'aimant les uns et les autres, et soumis tout d'abord\nà la Parole divine. »\n   Il d i t ; et pleins de respect pour lui, les princes et les\nseigneurs se retirèrent sous leur tente ; et dans le silence par-\nfait de la nuit, sous le grand ciel étoile du désert, ils prièrent ;\net, joyeux, ils s'endormirent remplis d'espérance par cette pro-\nvidentielle rencontre.\n\n\n       ( A continuer.)             OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "La Douleur de Notre Sœur Notre Ombre\n\n\n   Les ténèbres du soir sont l'obscure muraille\n   Que chaque nuit élève entre la vie et nous,\n   Derrière qui, 'fugace et sinistrement doux,\n   L'invisible se meut comme un spectre et nous raille.\n\n   L'homme se trouble alors et n'ose pas savoir\n   Si cette Sœur muette à nos pas attachée.\n   Et que nous appelons notre ombre, s'est cachée\n   Pour nous laisser plus seuls dans le silence noir,\n\n   Ou si, Reine sans yeux d'un aveugle royaume,\n   Elle ne trône pas, au cœur de la forêt\n   Des songes, acceptant de son geste distrait\n   L'hommage sans regards de son peuple fantôme.\n\n\n   Mais lorsque, sous la lampe active, à notre seuil,\n   Elle revient errer, triste et comme honteuse,\n   Elle n'est plus que la hâtive visiteuse\n   Qui tremble sous le froid de sa.robe de deuil,\n\n\n   Et qui, parfois, à l'heure où s'attardent nos veilles,\n   Sourdement suppliante, attend, souvent en vain,\n   L'instant où le foyer, en s'éteignant enfin,\n   La laissera partir au pays des merveilles.\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "498                       DURENDAL\n\n\n\n      Peut-être qu'elle souffre au soleil, elle aussi;\n      Peut-être voudrait-elle aussi marcher et vivre,\n      Et ne plus être la captive, qui doit suivre\n      Le pas indifférent d'un maître sans merci.\n\n\n      Compagne patiente et toujours taciturne,\n      Dont ma seule pitié devine le tourment,\n      Ah! ne serais-tu pas heureuse infiniment\n      De fondre ta douleur dans la douleur nocturne?\n\n      Et, lorsque tu languis sous l'éclat des flambeaux,\n      N'est-ce pas que tu crains la minute dernière,\n      Qui peut te faire, à tout jamais, la prisonnière\n      D'une lampe allumée au fond de nos tombeaux !\n\n\n                           SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "             Poésie Flamande\n\n                  LA Campine est devenue pour les artistes une terre de pré-\n                     dilection; sa bruyère aux horizons vaguement bordés de\n                     noir par l'alignement des bois de pins, ses fonds maréca-\n                     geux éclairés le soir de plaques d'or et de lividités cré-\n                     pusculaires, lui donnent ce caractère de solitude désolée\n                     qui convient à la scène où Macbeth rencontre les trois\n                     sœurs fatales. On y retrouve aussi la grandeur triste des\n                     landes bretonnes, quelque chose de leurs légendes, et\nmême le souvenir romanesque et glorieux d'une guerre de Chouans.\n   Quand sur les ciels tempétueux de Novembre, se profilent les clochers\nsurbaissés de ses pauvres villages, on rêve aux sinistres tocsins qu'ils\nenvoyaient, il y a cent ans, à la même époque, par de-là les bois où erraient\nles conscrits et les prêtres réfractaires; les nappes de bruyères, empourprées\npar l'automne, couvrent de leurs fleurs, la place où le sable absorba les\nmares de sang du combat. Ces sapinières sombres et silencieuses abritèrent\nici, l'embuscade, là des groupes anxieux de femmes et d'enfants écoutant\nde loin le grondement lugubre des canons. Le long de ces routes, rubans\nclairs se déroulant à perte de vue au travers de l'étendue,\n\n      Daar ginder, onafzienbaar          verre, in diepe oneindigheid (1)\n\nont marché, farouches ou exténuées, des colonnes de soldats en blouse, la\nfaux ou le fusil rouillé sur l'épaule, le chapelet autour du cou, le buis\nbénit au chapeau. Au milieu d'eux, le vent des plaines étalait le drapeau\nde la Guerre des Paysans , ce drapeau blanc à croix rouge qui fut celui\ndes Croisades. Car ce sol rebelle, exigeant l'âpre lutte pour la vie, a pro-\nduit un peuple de vaillants, qui sut mourir comme les paysans de Vendée et\nde Bretagne.\n  Héros simples et naïfs, les insurgés de la Campine écrivirent de leur\n\n  (1) A. Cuppens. Weg door de   Heide.\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": " 500                             DTJRENDAL\n\n\n\nsang, et obscurément, une des plus nobles pages — peut-être la plus pure\n— de notre histoire nationale !\n  Lors des fêtes commémoratives du centenaire de cette guerre, il nous\nsouvient d'une cantate exécutée en plein air. Elle nous remettait vivement\nen mémoire l'introduction d'un roman de Snieders, Onze Boeren, qui vaut\ntout le livre, et commence par ces mots : « 't zijn vervloekte dagen. Ce sont\ndes jours maudits. Cette note, en accents mornes, comprimés, funèbres,\ngémissait dans le chant, grondait dans l'orchestre. On y sentait vibrer la\ndouleur de l'âme flamande, sous le ciel serein, où flottait, révélation de tout\nun passé, la bannière à croix rouge, tandis que les feuillages des vieux\narbres, contemporains de l'insurrection des paysans, bruissaient plainti-\nvement; puis, c'étaient des éclats de Marseillaise lointaine, arrivant par\nlambeaux se heurter à l'explosion de la révolte. De la langue flamande,\nforte et rythmique, s'échappait l'expression musicale. Et nous comprenons\nque les grands artistes, qui sont Benoit et Tinel, n'aient pas voulu d'un\nautre verbe pour traduire l'harmonie large et profonde de leurs épopées.\n   Voilà ce que nous suggérait un livre de poésies, où M. l'abbé Cuppens\nnous parle de la Campine. Et nous y cherchions — tant ce nom euphonique\nde Campine a pris des proportions héroïques — quelques échos de la \" Guerre\ndes Paysans \". Mais ce côté sombre et poignant de son pays n'a pas séduit\nl'auteur. Sa muse n'est point dramatique. Elle chante plutôt les fleurs qui\nrecouvrent les tombes ignorées du champ de bataille. A leur tour, depuis\ncent ans les générations se sont succédées, oubliant sans doute les luttes de\nleurs pères, mais gardant leur antique foi. Et de cette foi, retrempée dans le\nsang, il semble qu'aujourd'hui une floraison surnaturelle ait surgi; il n'est\npoint de contrée en Belgique qui donne autant de vocations sacerdotales que\nla Campine. Le sacrifice de ces \" Brigands \", si méconnus par l'histoire, n'a\ndonc pas été stérile. Parce qu'ils ont su verser leur propre sang pour la cause\ndu Christ, leurs fils reçoivent de Dieu la haute mission d'immoler le sang\ndu Christ.\n\n              O Heere, mijn geest en mijn herte begaven\n              Als ik het naging, met vreeze bevangen,\n              Dat Gij mijn onweerdigen mond eens zoudt wijden,\n              Mijn tong zoudt bewegen, 't onedele werktuig,\n              Mijn' stamelende stemme de sterkte zoudt geven\n              Tot 't spreken van 't wondere priesterwoord !\n\n  C'est par ces vers, tremblants d'adoration, que M. l'abbé Cuppens\nentonne un hymne de reconnaissance au Seigneur qui daigna 1'appeler à la\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "                            POÉSIE FLAMANDE                               501\n\n\ndignité de prêtre. Car le poète est un enfant de cette terre brave et chré-\ntienne. Et il la chante de toute son âme ennoblie par l'onction sainte,\nvivifiée par le contact du principe même de l'éternelle Beauté. Sous\nl'humilité absolue et l'insignifiance voulue de ce titre : Verzekens, Verselets,\nil chante avec simplicité, quelquefois avec inspiration.\n   Dès le début — la promenade d'un enfant à la campagne, — on se laisse\naller à la cadence du vers. La langue flamande s'adapte merveilleusement à\nla poésie avec ses syllabes longues et brèves, et ses mots composés, à image\ninstantanée.\n   Certaines poésies de M. Cuppens ont l'essor et la profondeur que donne\nle sentiment religieux appuyé sur la science sacerdotale. C'est le beau\ns'exhalant du vrai. Tels par exemple : O Kelk ! Le Calice, \" un cœur d'or\nenflammé, au pied d'argent, à la couronne de saphirs \", image de ce que\ndoit être l'âme de celui qui reçoit le Christ. C'est la prière d'un poète. Tel\naussi : De Nieuwgewijde Priester spreekt, chant d'un prêtre abîmé devant la\nmajesté divine. E t cette charmante contemplation sur les violettes qu'il\nnomme : \" de goeweekbloemkens \". Les petites fleurs de la semaine\nsainte. » Car leur couleur est celle du deuil de l'Eglise, leurs stries pour-\nprées rappellent les traces de la flagellation; leur parfum, le baume de\nMadeleine et la sépulture du Calvaire. Ces rapprochements révèlent les\nrichesses poétiques de la liturgie, qui est un langage mystérieux exprimant\nl'union de la nature avec l'au-delà.\n  Dans le morceau De Alvendans, les vers suivent la ronde vaporeuse des\nfantômes, en une musique étouffée, rappelant un peu la danse des Elfes de\nBerlioz.\n             Dan rijzen ze zachtjes uit haag en uit bosch,\n             Danfladd'ren heur kleeren zoo hupsch en zoo los,\n             Heur kleêren, zou wit als de schors van den berk,\n             Zoo donzig, zoo licht als een nevel aan t' zwerk... !\n\n   « Ils montent doucement des haies et des bois, et leurs vêtements d'une\nlégèreté et d'une finesse infinies flottent, leurs vêtements aussi blancs que\nl'écorce du bouleau, ouatés et vaporeux comme les nuages au firmament... »\n   Les brouillards éclairés par la lune dans les solitudes marécageuses du\nNord ont donné naissance à cette vieille légende.\n\n             Ze danzen en dwarrelen rond over 't gras\n             En regl'en op aardige tonen den pas :\n             Op 't ruischen van 't water, op 't rist'len van 't blad,\n             Op 't suizen der winden, op 't storten van 't net...\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": " 502                             DURENDAL\n\n\n\n   Ils dansent et tournent sur l'herbe et règlent leur pas sur d'étranges\nsons : bruissement de l'eau, frémissement de la feuille, soupir des vents,\npluie de la rosée. » L'harmonie de ces vers est imitative. Quelquefois, au\nmatin, une traînée de brume, un fil blanc sur le sol indique le passage d'un\nElfe ; il a déchiré au gazon sa robe de gaze, en fuyant le retour de l'aurore.\nLa rencontre de ces traces de l'autre monde est une annonce de bonheur,\nmais malheur au mortel qui trouble la ronde des Elfes !\n   Nous aimons ces innocentes superstitions ; elles ont une origine\npayenne, sans doute, mais elles réveillent l'imagination généralement pauvre\ndu campagnard, elles ont inspiré les ballades du moyen-âge, et au pis-aller,\nle chrétien est armé contre le pouvoir malfaisant des Elfes.\n   Vervallen ? Grootheid. (Grandeur déchue). L'auleur se demande si\ndéchéance il y a : un descendant de vieille noblesse espagnole, devenu culti-\nvateur campinois a conservé l'épée de ses pères pour la léguer à ses fils.\nRien de plus hidalgo. Mais il s'est fait tavernier, ce qui me gâte le gentil-\nhomme-paysan. Et, il a pris pour enseigne son blason, ce qui est de mau-\nvais goût, même écrit en vers. L'épée, instrument d'immolation est chose\nrespectable; l'Église l'a sanctifiée et c'est par l'épée que s'est conquis le\nblason.\n   Nous préférons à cette plate pochade, la chanson de Kempensche Heerboer.\nElle se déroule en strophes courtes, d'allure populaire, empreintes, comme\nl'âme de ce paysan-type, du sceau de la Croix, rappel lointain peut-être des\ninsurgés de 1798.\n   Autre peinture du paysan, celle-ci à grandes lignes. Le laboureur conduit\nsa charrue; sous l'effort d'un cheval vigoureux, le soc déchire péniblement\nla terre. L'homme et la bête marchent entourés d'une vapeur; elle se dégage\nde la sueur du travail, elle sort des sillons ouverts le matin. Paysan, cheval,\nterre, d'uniforme couleur brune, semblent tirés de la même matière.\n\n\n       De boer, in 't grof  turksch leer , de grond, het blinkend     ruin.\n       Zijn alle drie omtrent van 't zelfste donkerbruin,\n       Zoo eensch van verwen, ja, zoo dunkt het mij, alsof,\n       Ze zijn gemaakt, gegroeit uit eener zelfder stof !\n\n\n  Image sculpturale de la terre, incarnée dans le labeur du paysan.\n  M. Cuppens décrit aussi avec bonne humeur et bonhomie, les événements\nvulgaires d'une existence paisible. Il aime à exprimer ce qu'il peut y avoir\nde charme et de grandeur dans les choses infimes, et, comme Alphonse Jans-\nsens, il pourrait répondre à ceux qui dédaignent ce genre : \" il y a des som-\n"}, {"page_pdf": 600, "texte": "                               POÉSIE FLAMANDE                                 503\n\n\nmets partout, dans les jardinets de l'enfant, comme sur les Alpes ». Seule-\nment, au cours de ses poésies familières, M. Janssens conserve une\ninspiration latente qui, lame de fond dans une mer tranquille, passe sourde-\nment et parfois jaillit et se brise en trait final inattendu. Ce trait hianque\ndans les vers de M. Cuppens.\n     Rarement, le poète s'élève ; il cause, musicalement il est vrai. Sa faci-\nlité berce l'oreille, mais le cœur reste froid.\n   M. Cuppens a cédé à la tentation de nous faire entendre tous les sons de\nsa lyre. Il en est de faibles.\n   Nous nous arrêterons à deux pièces, selon nous, d'une entière beauté\nO blanke berk ! Cette exclamation devant le triste bouleau est d'un artiste\népris des mélancolies de sa terre natale.\n     O blanc bouleau, arbre le moins estimé de ma pauvre et humble Cam-\npine, tu n'étends pas au large tes branches, il est vrai; tu n'es ni de crois-\nsance ni de tronc vigoureux, ni élevé, ni profondément enraciné; tu ne\nprospères point où règne la riante opulence, le long de l'étroit ruisseau ou\ndu champ luxuriant de couleurs et de vie — mais sur la sombre bruyère où\nla pauvreté gît et se lamente dans le triste chant du grillon! »\n   Il est impossible de rendre par la traduction et ea prose, l'harmonie\ndouce de cette longue phrase colorée qui finit par cette plainte :\n\n               Maar op de bruine hei, daar de armoe woont\n               En weeklagt in den droeven krekelzang !...\n\n   « Et pourtant, je t'aime, je te trouve si beau avec ta tige argentée et\nta couronne légère de feuilles frémissantes au moindre soupir du vent! Ta\ncouronne de petites feuilles effilées et si transparentes que la nuit, j ' y puis\nvoir comme à travers une dentelle aérienne, la voûte du Ciel avec sa splen-\ndeur étoilée.\n   » O blanc bouleau, tu me parais une image du cœur chrétien humble\net pur, qui dans les peines, tourne son regard vers Dieu et doucement chante\nau milieu de la douleur. »\n   Cette note se retrouve plus intense dans Het Kempensch Wijfke, la Petite\nVieille de C a m p i n e , en vers de huit pieds, simples et naïfs, émus et rêveurs.\n  Doodarm , ainsi commence ce motif de la misère extérieure revêtant la\nsplendeur d'une âme humble que va chanter le poète. « Doodarm », vieille\nexpression flamande signifiant littéralement « pauvre jusqu'à mourir et\nque la précision du génie latin traduit par très p a u v r e , ce qui déjà suffit\nà la résignation humaine.\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": " 504                              DURENDAL\n\n\n\n   Oubliée de tous dans sa chétive cabane au fond des bruyères, vit une\npetite vieille au visage ridé; pour tout bien et compagnie elle possède une\nmaigre chèvre, un vieux chat et quelques poules; elle se nourrit de pain\nnoir, couche sur la paille, se chauffe avec des brindilles de pin et se couvre\nde haillons. L'intérieur de sa cabane est orné de quelques images de piété\net de d'un crucifix. Un vieux coffre bruni conlient les trésors de la vieille :\npauvres habits pour les fêtes, petite croix de sa mère défunte, bâton d'aubé-\npine, souvenir de son père. Et ainsi lotie, elle traîne sa vie en souffrant plus\nsouvent de faim que les chevaux et les chiens des heureux de ce monde.\n\n\n                   Ach ! komt de wanhop u niet grijpen,\n                   Vcrwenscht ge uw bitter leven niet\n                   Wanneer het sneeuwjacht op de heide\n                   En ge uwen dooden heerd beziet ?\n                   Ach ! kunt gij wel den Heere danken\n                   Terwijl gij door de bosschen trekt,\n                   Bedolven onder zwaren houtlast\n                   Daarmeê gij zuchtend heiaards trekt ?\n\n   \" Ah ! le désespoir ne vient-il pas t'étreindre, ta vie amère ne la maudis-\ntu pas, lorsque la tempête de neige balaie la bruyère et que tu regardes ton\nfoyer mort ?\n   » Peux-tu bien remercier le Seigneur, tandis que par les bois tu te traînes,\nensevelie sous le poids d'un fagot, et que pliant sous le faix, tu regagnes ta\ndemeure en soupirant ?\n   » Et ton morceau de pain, ta croûte de seigle durcie, ne te paraît-il pas trop\namer; et dans ta morne misère, ô pauvre ! n'appelles-tu pas souvent la mort? »\n   La petite vieille sourit.\n   « ... Mon cher Monsieur, est-ce pour moi que vous dites cela? O Ciel!\nje crois que vous vous trompez; celui-là ment qui ose dire que la misère et\nle chagrin me font appeler la mort !\n   » C'est vrai, aux yeux du monde, je vis bien misérablement; mon pauvre\nvieux corps souffre quelquefois du manque de nécessaire; mais depuis si\nlongtemps il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain !\n   » Et bien que j'ai peu fréquenté l'école, cette divine parole me paraît\nlumineuse comme le soleil ; elle m'a dirigée dans la vie depuis plus de\nsoixante-huit ans ! »\n   L'homme ne vit pas seulement de pain ! Langage profond où le sens abonde.\nLa petite vieille avait compris la divine sentence, et elle y lisait d'éton-\nnantes choses.\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                            POÉSIE FLAMANDE                              505\n\n   Elle possède un autre aliment que sa maigre provision de seigle; son\ncoeur se nourrit délicatement de pain céleste, et si le corps est à plaindre,\nl'âme en vérité ne souffre pas du besoin.\n   Car Dieu habite et rassasie l'âme de la petite vieille de Campine, et cette\nâme pure, il lui donne une nourriture et une boisson merveilleuses : sa\nchair et son sang !\n   Et voyez combien la joie et la paix intérieures se reflètent dans le regard\nde la petite vieille, dans ses yeux bleus si profonds, si doux et d'une si com-\nplète sérénité :\n                  Ei ! niemand hoort het, als een enkele,\n                  Het lied dat uit het herte springt\n                  Der christene arme, 't wonder wyske\n                  Dat al heur lijden boven zingt !\n\n    Et personne ne l'entend, qu'un seul, la mélodie qui s'élance du cœur\nde la pauvre chrétienne, l'étonnante sage qui exalte toute sa souffrance. »\n  La nuit de Noël, agenouillée près de la crêche, elle répand sa brûlante\nprière.\n                  En op zijn rimpelwezen bloeien\n                  De rozen zijner hertejeugd\n                  Het heet den armen Jésus \" Broêrke !\"\n                  Het lacht, het weent van zielevreugd. »\n\n    « Et sur son visage ridé, fleurissent les roses de sa jeunesse de cœur.\nElle nomme le pauvre Jésus « mon petit Frère » ! La joie de son âme ravie\nla fait sourire et pleurer.\n    ... Et quand vient la fête de Pâques, « elle salue joyeusement, le long\ndes prés et des chemins, la fraîche résurrection de la verdure, les gazons\nnouveaux, les premières fleurs qui entr'ouvent à peine les yeux. »\n    Et l'Alleluia retentit dans le cœur de la petite vieille quand elle pense au\njour où le Seigneur Jésus est ressuscité, éclatant de beauté nouvelle et inal-\ntérable !\n     « Le Seigneur Jésus qui, un jour, lui donnera — comme elle peut ferme-\n ment l'espérer — après la grande misère et la tristesse de mourir, le joyeux,\n l'éternel Printemps !... »\n    Les poésies de M. Cuppens dégagent une forte impression de terroir. Il\n devrait se borner à peindre la Campine. Il la peint avec vérité et sobre-\n ment, ce qui est une qualité de coloriste; l'infini des bruyères silencieuses\n lui inspire un recueillement attendri. En le lisant, çà et là, on revoit une\n toile de Gilsoul.\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": " 506                             DURENDAL\n\n\n\n   Sa fraîche légende campinoise, \" la Chevauchée de Sainte-Otrade \" d'une\ngravité si douce, si mélodieuse, et populaire surtout, fait songer à la vieille\net étrange complainte de Hallewyn. Des poésies de ce genre ne pourraient\néclore sous l'éclatante lumière du Midi. Elles sont bien l'expression de nos\nraces du Nord. E t il nous semble les entendre s'élever d'un chœur de sar-\ncleuses flamandes, courbées en files rampantes sous le poids de leur travail,\nau milieu de ces champs devenus plantureux à force de séculaire labeur. Le\nchant, monotone et triste, s'harmonise avec le vague des horizons, le vert\nembrumé des plaines et le vert sombre des aulnes ; il monte dans le ciel gris\net calme, toujours en ton mineur, comme si la note dominante de l'âme\nhumaine ici-bas, était la plainte.\n\n                                          KERVYN DE VOLKAERSBEKE.\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "    LA P E T I T E AME\n\n\n\nLorsqu'il vient de créer une âme,\nD'un ardent souffle, Jéhovah\nLui verse sa vivante flamme,\nEt lui dit : Petite âme, va!\n\nVa sur la morne et froide terre!\nPauvre âme, il est essentiel\nD'en connaître la vie austère\nAvant les délices du ciel. »\n\n Oh ! lui répond l'âme, ô mon Maître,\nHélas! je suis heureuse ici !\nMon Dieu, ne m'avez-vous fait naître\nQue pour amertume et soucis ?\n\nCe globe de boue et de fange\nTernirait ma virginité;\nOh ! laissez-moi parmi les anges\nGlorifier votre bonté!\n\nOh! donnez-moi leurs blanches ailes,\nEt le libre essor dans l'azur!\nMon Dieu, vos sphères sont si belles,\nEt votre firmament si pur ! »\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "508                 DURENDAL\n\n\n\n      Dieu reprend : Petite âme neuve,\n      Si tu naquis, c'est pour souffrir.\n      Console-toi pourtant ; l'épreuve\n      Sera courte : tu dois mourir ! »\n\n\n      Et la pauvre âme désolée,\n      Hélas! bien lentement descend\n      Vers l'aride et noire vallée\n      De peines, de pleurs et de sang.\n\n\n      Mais un espoir brille; elle pense\n      Que l'exil en si triste lieu\n      Aura la mort pour récompense,\n      Ce baiser qui fiance à Dieu.\n\n                               MAURICE OLIVAINT.\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "                         LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\n\n  Le C h œ u r d e s M u s e s , par LIONEL DES RIEUX (Mercure de France).\n   M. Lionel des Rieux est un des meilleurs personnages de l'Ecole romane\nfrançaise, fondée en 1891 par Jean Moreas, assisté de ses disciples Raymond\nde la Tailhède, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud et Charles Maurras.\n« L'école romane française, disait Moreas dans son manifeste du Figaro,\nrevendique le principe greco-latin, principe fondamental des lettres\nfrançaises qui florit aux onzième, douzième et treizième siècle avec nos\ntrouvères, au seizième avec Ronsard et son école, au dix-septième avec\nRacine et La Fontaine. Hors ces siècles, le principe greco-latin cesse d'être\nune source vive d'inspiration et ne se manifeste que par la voix de quelques\nexcellents poètes tels que Guillaume de Machaut, Villon et André Chénier.\nCe fut le romantisme qui altéra ce principe dans la conception comme dans\nle style, frustrant ainsi les Muses françaises de leur héritage légitime.\nL'école romane française renoue la « chaîne gallique », rompue par le\nromantisme et sa descendance parnassienne, naturaliste et symboliste. Le\nsymbolisme qui n'a eu que l'intérêt d'un phénomène de transition et de\n mort. Il nous faut une poésie franche, vigoureuse et neuve, en un mot,\n ramenée à la pureté et à la dignité de son ascendance.\n   Partant de ce principe comme il l'écrivit ailleurs « que l'accident roman-\ntique eût en France les plus funestes conséquences — que les romantiques\nfrançais, ne pouvant rompre avec le principe latin, le dégradèrent — que\ncroyant enrichir la langue, ils l'ont gavée de termes techniques, tandis que\nle tour de la phrase, mille fois plus précieux que le mot, se dénouait dans la\n \" manière \" et dans le \" picturisme \"; que le concept déchoit; que la langue\ns'acoquine; que Emile Zola fait du pittoresque à la grosse; que les\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": " 510                                DURENDAL\n\n\n\nGoncourt ont affecté un pimpant javanais de rapin, et que les bonnes pour-\nritures gratinées n'existent que dans le cerveau d'un hollandais Joris Karl\nHuysmans, il proclama « que c'est l'esprit roman qui préside à la genèse\npoétique en France — qu'en lui est le germe des seules légitimes\nnouveautés — qu'hors de lui il n'y a que batârdise. »\n   Moreas et ses amis, s'étant donc mis à poursuivre de la sorte, dans les\nidées comme dans la prosodie, l'union du moyen-âge, de la renaissance et\nde l'âme moderne, publièrent sous le sceau de l'École, la Minerve\nau casque d'or, leurs oeuvres très pures et très françaises, notamment ce\nPèlerin passionné, autour duquel on fit tant de tapage et un banquet\nretentissant.\n  Voici aujourd'hui le Chœur dei Muses de des Rieux, dédié à tous ceux\nqui communièrent avec lui dans l'âme latine, ses frères d'armes, et Barrès,\nPuvis de Chavannes, Annunzio, Mistral et Castro.\n  Du premier vers\n\n                   « O chère ville d'Aix,   reine de la Provence »\n\naux derniers, voués aux mânes d'André Chénier,\n\n                             « Jamais tu ne verras mon art.\n                      Pour atteindre à la palme, en devenir indigne.\n                      Avant de l'obtenir, je la veux mériter.\n                      Je suis jeune : je n'ai que trois fois neuf années ;\n                      Ma voix est souple encore, elle peut mieux chanter :\n                      Le temps cède toujours aux âmes obstinées. »\n\n\nil poursuit sa carrière d'une marche légère, gracieuse et héroïque.\n   Qu'il célèbre la Toison d'Or ou la naissance de Pan, qu'il déplore le\nravissement d'Hélène, qu'il nous montre sur le rivage Bacchus astrologue\nou la résurrection des colombes d'Aphrodite, ses odes, ses pastorales, ses\nstrophes mythologiques et ses quatrains des amours de Lyristès réveillent\nl'âme latine, grave, douloureuse, familière ou érotique. Virgile et Horace\ny trouvent part égale avec Pindare et Théocrite.\n   Certains lui reprocheront l'emphase solennelle du verbe : je n'y veux voir\nqu'une attitude très noble et très digne; je n'y veux lire qu'une langue\nclaire et française.\n  D'un livre de Jammes ou de Kinon s'exhale le charme de la vie et de la\nréalité émouvante : le style y est un accessoire. Son absence les rend vrais.\n   L'école romane nous fait changer de domaine.\n   Nous entrons dans celui de la forme.\n   L'un et l'autre ont leur mérite divers et très louable.\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "                                   LES     LIVRES                                   511\n\n\n   H e r c u l e v a i n q u e u r de la mort, par P.-J. EDOUARD              CALLON,   un\ntrès beau volume (Mercure de France).\n   Suivant le conseil de Madame Sand, disant dans Valvèdre que « la poésie\nn'existe comme la peinture qu'à la condition d'être autre chose qu'un\néquivalent de traduction, » M. Callon a tenté, en entreprenant son Hercule\nselon l'Alceste d'Euripide « par interprétation intégrale », d'en rendre\nl'impression à la fois fatale, tragique et simple dans la forme. Les vulga-\nrités voulues y foisonnent.\n            Non, mon désir est d'exercer   mon droit tout nu\n                Seul,faible et jeunet, Père vénéré !\n                Je reste inquiet du sort que j'aurai.\n            Être ou bien n'être pas ce sont diverses choses.\n            Eh ! toi, l'homme ! Ouais ! Que dit cet air rogue et sinistre ?\n            Nenni ? Je m'en doutais. Çà motichons tes chandelles.\n\n  De l'Euripide mâtiné de Molière et de Tâti 1' Perriqui.\n\n  Le Collier d'Opales, par VALÈRE G I L L E (Paris, FISCHBACHER).\n   Nous avons pu dire, l'an dernier, lors de l'apparition de La Cithare, les\nvertus de M. Gille, qui a le grand mérite d'écrire du bon français en\nBelgique. Son nouveau livre, qui sera sans doute couronné derechef par\nl'Académie, tout en demeurant d'inspiration athénienne, de forme élégante\net lumineuse, s'attache à des sujets proches et contemporains.\n   M. Valère Gille excelle à écrire de longues pages de vers très réguliers et\ntrès purs sur une abeille, sur l'aurore ou une offrande. Mais tant de perfec-\ntion finirait par lasser s'il n'avait cru bon d'y joindre des quatrains\nmédiocres, vers écrits sur un signet ou sur un ouvre lettre ou des odelettes\nanacréontiques.\n   Il n'en demeure pas moins le type du poète mineur de l'Anthologie —\nqui dit à Fernand Séverin dans une églogue :\n                « Ami c'est le matin. Tout chante. Si tu veux,\n                Ivres du ciel léger tressant dans nos cheveux\n                Les liserons rampants et les souples myrtilles,\n                Nons irons nous asseoir, là-bas sous les charmilles,\n                Parmi les rayons bleus et les baisers du vent.\n                A cette heure où les pleurs ouvrent leurs yeux, buvant\n                Dans des corolles d'or les boissons parfumées,\n                Nous dirons des chansons que nous aurons rimées,\n                En l'honneur du printemps, des dieux et de l'amour.\n                Ce jeu simple et charmant te plait-il ?... »\n\n  Lionel des Rieux connaît l'antiquité. Valère Gille la devine.\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": " 5l2                                      DURENDAL\n\n\n\n  Cantilènes, par FERNAND BISSCHOPS (chez LEBÈGUE).\n  Les seules épigraphes des cinquantes poèmes qui composent ce volume\nde début suffiraient à en faire une anthologie très intéressante. Les meil-\nleurs vers de Iwan Gilkin, de Franz Ansel, de Valère Gille, de H . de\nRégnier, de Edgard Baes, de G. Marlow, de F. Séverin, de Ch. Viane, de\nMax Elskamp, de Charles Van Lerberghe, de Viélé Griffin s'y trouvent\népingles. J'aurais vraiment mauvaise grâce à ne pas féliciter M. Bisschops\nde cette documentation très méritoire et à ne pas lui souhaiter d'entrer\nbientôt au Parnasse de la même manière.\n\n  L y r e s et Clairons, L e Coffret de P e r l e s N o i r e s , par le MARQUIS\nDE PIMODAN, duc de Rarécourt, conseiller général de la Haute-Marne,\nmaire d'Echenay. (Un beau volume, chez VANIER, Paris).\n\n   De cette poésie philosophique et militaire, chevaleresque, échevinale et\nantisémite — quelques extraits diront mieux que toute critique la force et\nl'originalité.\n                      Mais l'uniforme plein de grâce,\n                      Donne au petit chasseur qui passe.\n                      Le prestige du dolman bleu.\n\n                      On vivra pour l'honneur et la gloire de l'amour,\n                      Et /'on mourra très vieux en sauvant la patrie.\n\n                      Moins un gouvernement    gouverne et mieux il vaut.\n\n                      Car lui (1) du moins n'a pas en ce siècle malade\n                      Sur sa chair névrosée écrit: De profundis.\n\n                      Le globe entier porte ta marque.\n                      Car San-Francisco pour monarque,\n                      Comme Paris te reconnaît.\n\n  N'est-ce pas beau comme l'antique ?\n\n  I m p r e s s i o n s d'un passant, par ERNEST VAN BRUYSSEL (Bruxelles,\nWEISSENBRUCH).\n\n   Sans aucune affectation moderne, sans néologisme, citations ou dédicaces,\nce livre compact se présente d'une façon très sincère. Alfred de Musset et\nVigny l'ont visiblement inspiré. Vers faciles, antithèses douloureuses et\nfrappantes, images \" poétiques \" — rien n'y manque. La croix, le drapeau,\nle bal, le mourant, la fleur des alpes, l'ombre, la solitude, les deux départs,\n (1) Le charretier.\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": "                                 LES    LIVRES                              513\n\n\nla ville romaine : agréable et reposant classicisme. M. Van Bruyssel étant\nde ceux qui écrivent après avoir pensé sans doute, mais non sans avoir\nlu, nous donnera, quand il aura connu Leconte de Lisle et Mallarmé,\nune œuvre moins spontanée peut-être, mais de forme plus vigoureuse.\nVaudra-t-elle celle-ci ?\n                                                             THOMAS BRAUN.\n\n\n  L e s P o é s i e s de S t é p h a n e M a l l a r m é (Bruxelles, EDMOND DEMAN).\n  Il manquait une édition complète et définitive, abordable à tous, des\npoèmes de Stéphane Mallarmé. M. Edmond Deman, à qui nous devions\ndéjà les Pages et les Poèmes de Poe, vient de nous la donner, et nous n'éton-\nnerons personne en disant qu'elle consacrera une fois de plus le renom\nartistique de son éditeur : les plus fervents admirateurs du poète n'eussent\npu souhaiter, pour ses vers, écrin plus rare.\n   Tout ou presque tout est connu de ce que recueille cette édition pos-\nthume : il semble que les tiroirs de Mallarmé n'aient plus rien à livrer\nd'inédit, en fait de poèmes, à la curiosité des lettres. La plupart des mor-\nceaux sont célèbres depuis longtemps. Notons seulement les retouches\nconsidérables subies par quelques-uns d'entre eux, qui datent du Parnasse,\ncontemporain et de la première manière du poète défunt. Du primitif Guignon,\ndu célèbre Placet, de l'Aumône (autrefois le Mendiant), presque aucun vers\nn'est demeuré tel que nous le gardions dans nos mémoires. La physionomie\nde ces poèmes a changé profondément; Mallarmé les a torturés, compliqués\net subtilisés à plaisir. Certes, l'étude de ces variantes est curieuse à plus\nd'un titre et paraît propre à éclairer l'évolution de la manière du poète ;\nmais, à notre sens, les poèmes revus n'ont rien gagné : ils y ont perdu,\ntout au moins, l'unité de ton. Comment ne pas le regretter ?\n\n                                                                         M. D.\n\nLE ROMAN :\n\n  Le R o m a n de Claude L e n a y l , par PIERRE CLÉSIO (Paris, PLON).\n\n  Roman godiche et très suffisamment honnête où la fille belle, pauvre et\nquelque peu coquette d'un capitaine en retraite finit par enflammer un\nprince romain, qui la fait princesse. Un jeune provincial, millionnaire et\nvoué à l'agriculture par son papa, finit, de son côté, après avoir failli\népouser la fille du vieux soldat (vive l'armée !), par convoler bourgeoisement\navec la demoiselle unique du riche inventeur d'une batteuse à vapeur. Et la\n"}, {"page_pdf": 611, "texte": "  514                             DURENDAL\n\n\n\nprincesse Brascovani, bon cœur au fond, envoie de Paris à Madame Claude\nLenayl une magnifique rivière de diamants. Chaudement recommandé aux\npersonnes qui se divertissent, de temps en temps, à se sentir devenir bêtes.\n\n   La Bête à b o n D i e u , par GUSTAVE TOUDOUZE (Paris, P L O N ) .\n\n   On n'oserait dire que ce nouveau roman, le trentième de M. Toudouze,\nest une oeuvre, mais il est honnête, consciencieux et peut passer pour un\nbon livre. La langue en est rocailleuse, laborieuse, touffue, mais elle a de\nla tenue. L'étude de jeune fille, de l'être de bonté, de charité, de dévoue-\nment, consolation des douleurs et compagne des joies, qui donne au roman\nson titre, est attachante, touchante, éloquente parfois. L'inspiration du\nlivre est saine, et ce n'est pas un mérite si banal.\n\n  De M o n t m a r t r e à Montserrat, par HENRY DETOUCHE, illustrations\nde l'auteur. (Paris, Mercure de France.)\n\n   Impressions d'un peintre descendu de la Butte vers l'Espagne; des\ncroquis enlevés d'une plume alerte et vive voisinent avec des pages de rêve\net de mélancolie. « Du sentiment et de la sensualité, de la précision parfois\net de la couleur toujours, c'est ce que l'auteur, — au dire de M. Detouche —\na cherché à obtenir et à rendre. » Le livre n'est pas bien neuf, mais il est\nvivant, plein de verve, d'entrain, de sincérité dans la joie comme dans la\ntristesse. Sceptique aussi et, parfois, trop libre.\n\n  H i s t o i r e mirifique de s a i n t D o d o n , par MAURICE   DES OMBIAUX\n(Paris, OLLENDORFF).\n\n   M. Maurice des Ombiaux confesse, au début de cette histoire parfois\ngauloise, que les Acta Sanctorum sont muets ou peu s'en faut sur le saint\ndont il nous conte, en l'enrichissant d'aventures plaisantes, l'histoire peu\nbanale. A vrai dire, je ne m'en étonne guère; et je ne serais pas surpris\ndavantage d'apprendre qu'au Paradis, saint Dodon, s'il n'eut d'autres\nvertus que celles du bon vivant dépeint par son biographe, occupe un rang\ntrès modeste. Ce moine de Lobbes, franc luron, jovial et paillard, sceptique\net doux, plein de bonhomie, est assez proche parent, semble-t-il, de certain\nabbé Jérôme Coignard, dont M. Anatole France a dit les prouesses rare-\nment édifiantes. Il est de la race des moines qui peuplent les contes de la\nRenaissance. Rabelais l'eût aimé. On m'assure aussi qu'un de nos meilleurs\nécrivains en prose lui refuserait d'autant moins ses symphathies, qu'il lui\nressemble comme un frère. Ce saint, un peu coureur, a un compagnon\n"}, {"page_pdf": 612, "texte": "                                 LES LIVRES                               515\n\n\nfidèle qui se nomme pittoresquement Trillodinus, et en qui l'on reconnaît\nsans peine un artiste contemporain dont l'exentricité est notoire. Ce sont\nles deux principaux héros d'un livre où abondent, d'ailleurs, les person-\nnages épisodiques. Cette mirifique histoire a valu de multiples déboires à\nson auteur; nous ne réveillerons pas les querelles récentes, qui ne nous ont\npas toujours paru suscitées par la seule passion désintéressée des lettres et\nqui témoignèrent, chez certains, de quelque parti-pris dans le débinage.\nQuoiqu'un peu trop haute en couleur, l'histoire de saint Dodon nous a\ndiverti. Elle est contée avec une souriante ironie et une verve savoureuse.\nElle se déroule dans les paysages délicieux des environs de Thuin, que\nM. des Ombiaux excelle à décrire.\n                                                             M. D.\n\n  La P e t i t e Cigale (Bruxelles, LACOMBLEZ).\n\n   Ce livre, que vient de publier Gabrielle Max, est un petit recueil de\nchansons et de poèmes en prose. On trouvera peut-être que pour être\ndonné comme l'émanation d'une âme de petite cigale, il témoigne d'un bien\ngrand cœur et de sentiments bien humains. Mais on oubliera sans doute\nvite cette contradiction du titre et de l'œuvre. Celle-ci est pleine, en effet,\nde pages mélancoliques et variées, douces comme des confidences qui sou-\nlagent, et de ces délicatesses qu'on ne doit jamais qu'à la souffrance : « Si\nmon âme n'était pas triste, elle ne dirait pas de si douces choses. »\n   Quelques parties sont bien un peu banales et il arrive de voir cette déli-\ncatesse excessive neuve presqu'à la recherche, à des expressions qui déton-\nnent; mais c'est l'exception. Tout, en général, est simple, d'une grande\nsimplicité sincère qui donne même à certains passages une véritable allure\nbiblique. Voyez, par exemple, les chansons des feuillets 17 et 75, le Conte,\nla Chanson Nuptiale. Cette chanson nuptiale surtout — qui montre que\nGabrielle Max sait aussi se réjouir — est délicieuse. Quelque chose de chaste\net de passionné s'y allient étrangement et en le lisant le souvenir se réveille\nen nous du Cantique des Cantiques, ce merveilleux poème d'amour.\n   Que l'auteur seulement se méfie de cette forme où de toutes petites\nphrases, des membres de phrases mêmes constituent les alinéas. C'est une\nforme hybride ; elle n'a pas le charme du vers, de son rythme et de sa rime,\nelle n'a pas l'indépendance de la prose. A de certains instants même elle a\nl'apparence d'une traduction. C'est enfin une forme dangereuse : elle\nengendre vite la monotonie si l'œuvre est un peu importante.\n\n                                                             G. D'A.\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": " 516                              DURENDAL\n\n\n\n  L e s E m p o i s o n n e u s e s , par DANIEL COPPIETERS (Bruxelles, VROMANT).\n   Il n'est pas sans mérite ni parfois sans charme le petit volume que vient\nde publier M. Daniel Coppieters. Sous la nuance vénéneuse de leur couver-\nture, ses « Empoisonneuses » sont l'étude de quelques-unes des causes qui\npeuvent diminuer ou détruire la force des sentiments. C'est, par application\nà un cas particulier de l'idée générale des \" Villes tentaculaires \", les\ngrandes cités qui démoralisent, c'est le souvenir trop beau d'un premier\nmariage qui rend impossible tout bonheur dans un second, c'est la maladie\nou l'âge qui en fanant la beauté éteignent l'amour qu'on avait eu pour elle,\n — et c'est la mort.\n   Les thèmes de ces études ne sont peut-être pas très nouveaux, mais la\npsychologie en est sincère et certaines phrases frappent même quelquefois\nparce qu'on les sent justes. Il faut surtout louer les trois premières nou-\nvelles de ce recueil qui est foncièrement triste, mais où la tristesse, comme\nchez Maupassant, se trouve moins exprimée par les mots que dégagée de\nl'ensemble des circonstances.\n   Il est difficile de juger un écrivain sur un aussi petit livre, mais il semble\nqu'on pourrait désirer par ci par là un peu plus d'éclat dans le style de\nM. Coppieters, un moindre abus de l'adjectif \" dolent \" et de quelques\ntermes recherchés qui choquent parmi des pages agréablement simples\ncomme les siennes.\n                                                                       G. D'A.\nLE THÉÂTRE              :\n\n  Chantemerle. Dans le monde savant. Comédie en un acte en prose\n(LYON-CLAESEN, éditeur,\n                     Paris-Bruxelles).\n\n   « Les plus heureux ce sont les imbéciles. — Les plus sages ce sont les\nvieilles gens. — Et les plus puissants les amoureux. » — Très précieuse\nconclusion d'un acte plein d'esprit, de grâce, de mouvement, de cœur, de\ntout ce qui marque la jeunesse et qu'elle a soin parfois aujourd'hui de munir\nd'art et de subtilité psychologique. Tels ornements ne manquent pas au gentil\nconte de doubles fiançailles fleuries comme il sied par un peu de sacrifice, un\npeu de chagrin, un peu de joie, même un peu de l'immense amour.\nL'aventure du paysage en grisaille d'un jour de mars où se décide, par\nl'enfantillage des giboulées, le destin éternel des saisons.\n   Combien cela charmant fut justement applaudi en une de ces représenta-\ntions estudiantines attestant le souci de toute culture avec, la force de vie, la\nforce de l'âme, simple périphrase d'un mot tellement déformé par les\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": "                                   LES LIVRES                                  517\n\n\nroutines qu'on n'ose plus l'employer : la vertu? Elle préside à ces jeux\nd'enfants au soleil, le soleil, présence attestée de Dieu.       E. J.\n\nL'ART :\n  Bei trage ziir K u n s t g e s c h i c h t e v o n I t a l i e n , par JACOB BURCK-\nHARDT (Bâle, LENDORF, 1898, un vol. grand in-8°, 510 p.).\n\n   Burckhardt est assurément l'un des historiens qui ont donné sur l'art\nitalien les plus précieuses indications. Il y a bientôt un demi siècle que\nparut son Cicerone, guide de l'art ancien et moderne en Italie, c'est-à-dire\nbien avant les travaux de Crowe et Calvalcaselle, Milanesi, Taine, Rio,\nMüntz et Bode. Cet ouvrage est un véritable prodige d'érudition et témoigne\nd'extraordinaires qualités de mémoire artistique en même temps que d'une\nsagacité pénétrante, d'une rare perspicacité de critique. Parmi tant d'oeuvres\nméconnues, oubliées, dédaignées en un déluge d'attributions fausses ou\nincertaines, Burckhardt a su trier, discerner, classifier, avec une véri-\ntable divination que les patientes recherches ultérieures se sont bornées à\nconfirmer.\n  Le savant professeur à l'Université de Bâle s'était depuis consacré à\nd'autres études esthétiques ; mais lorsqu'il prit sa retraite, âgé de 75 ans,\nau printemps de 1893, il occupa les dernières années de sa vie (il mourut\nle 8 août 1897) à une étude sur Rubens et à divers travaux sur les\nécoles italiennes. Trois fragments : la peinture d'autel, le portrait dans\nla peinture, les ensembles, étaient terminés lorsque la mort le surprit;\nune dernière partie sur la peinture de batailles est restée en projet.\nCe sont ces études que publie aujourd'hui l'éditeur Lendorf.\n  J'avoue que cette méthode d'examen, d'après les sujets des œuvres, est\nun peu déconcertante; que penserait-on d'un discours sur la sculpture où\nles classifications se feraient d'après la matière employée : bronze, marbre,\nterre-cuite? Mais, cette réserve faite, est-il besoin de dire combien l'ouvrage\nposthume de l'auteur du Cicerone est savant et intéressant?\n  Il contribue à remettre en due lumière ces admirables artistes de la\npremière renaissance que l'enseignement académique, par trop hypnotisé\npar la perfection de Rafaël, avait si injustement sacrifiés. A mesure que l'on\nconnait mieux ces temps magnifiques, s'évanouit cette fausse idée de la\nprééminence du XVI e siècle. Mais que de gens encore, imbus de ces\nsuperstitions historiques, pensent que la Renaissance commence avec\nMichel Ange et que les surprenants artistes du XV e siècle, si improprement\nappelés Primitifs, ne sont que les annonciateurs du divin Rafaël. Il faut\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "  5l8                             DURENDAL\n\n\n\nredire et répéter, au contraire, qu'à l'époque généralement connue sous le\nnom de Renaissance, l'art achève de resplendir en Italie et se prépare, en\nréalité, à « remourir » ; que Rafaël et ses contemporains, loin d'être une\naurore, sont au contraire un soleil couchant et que c'est avant eux, et non\naprès eux, qu'il faut chercher des inspirations et des émotions d'art. Toute\nrecherche, même superficielle, de la vérité historico-esthétique ne fera que\ndémontrer ces propositions, obscurcies par les conventions longtemps\nenseignées, et le récent volume de Burckhardt laissera la même impression\nà tout lecteur.\n                                                                J.   DESTRÉE.\n\n\nLES LETTRES             FLAMANDES             :\n\n  L e t t e r v r u c h t e n van het taal-en letterlievend Studentengenootschap\nder katholieke Hoogeschool van Leuven, onder de zinspreuk \" Met Tijd en\nVlijt \" (Leuven, JOSEPH VAN LINTHOUT, drukker der Hoogeschool, 1898).\n\n   Recueil assez volumineux d'essais littéraires flamands, édité par la So-\nciété \" Met Tijd en Vlijt \" de notre université catholique.\n   Ce livre est dédié au vénérable professeur M. P. P. Alberdingh Thym,\nà l'occasion de sa nomination à la présidence de cette société, déjà ancienne,\noù les générations successives d'étudiants flamands s'exercent dans l'art\nd'écrire et de parler correctement leur langue maternelle, sous la direction\net avec l'aide dévouée de leurs maîtres. Nous ne pouvons qu'applaudir\nchaleureusement aux nobles efforts que font nos jeunes amis de l'Alma\nMater, pour entretenir et développer le plus possible leur connaissance de\nla plus belle et la plus importante de nos langues nationales. Une négli-\ngence absolument impardonnable et inexcusable préside encore à l'enseigne-\nment de la langue flamande dans la plupart des collèges ecclésiastiques où\nils ont fait leurs humanités. S'ils n'ont pas le dévouement et la prévoyance\nqu'il faut, afin de profiter du moyen que leur offre « Met Tijd en Vlijt »\npour apprendre à donner à leur pensée, écrite ou parlée, une forme\nquelque peu littéraire ou seulement convenable, ils seront probablement\ncondamnés à tout jamais à une ignorance crasse — ou à peu près — des\nformes polies de leur langue maternelle. — Nous avons lu les Letter-\nvruchten avec un réel plaisir. Nous fûmes charmés d'y trouver, si pas des\nchefs-d'œuvre — qui en fait à vingt ans? — du moins des promesses\nsérieuses de beaux travaux littéraires futurs, si ceux dont les noms figu-\nrent au bas de plusieurs morceaux, ont le courage de se consacrer à la litté-\nrature flamande.\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "                                LES LIVRES                               519\n\n\n   Parlons d'abord des poètes. MM. les abbés Asselberghs et Caeymaex ont\ncontribué largement au coin « poésie » du volume. Leurs pièces de vers\nnous ont plu par les pensées fortes qui y sont développées en une langue\nchâtiée. Nous trouvons cependant dans quelques-unes de leurs pièces,\ncomme De Mensch, du premier, et Leo XIII, du second, trop de traces du\npseudo-classicisme suranné et vieillot, de la rhétorique boursouflée de\nl'école de ce Bilderdyck — trop, beaucoup trop vanté! — dont la rhétorique\nrythmée a été trop longtemps présentée comme modèle à la jeunesse\nnéerlandaise et flamande. Plus de modernisme et de sincérité, Messieurs\nles abbés! Défaites-vous de l'influence néfaste d'un enseignement arriéré\n— oh! combien! — qui ignore encore les chefs-d'œuvre d'un Gezelle, les\nnoms mêmes des Hélène Swarth, Kloos, Van Eeden, Verwey, Couperus et\nd'autres représentants remarquables de la jeune école néerlandaise, si\n brillante, de 1880! Les poésies signées par l'élément « laïc » des collabora-\n teurs n'ont certes pas dû coûter tant d'effort vaillant à leurs auteurs. Elles\n nous plaisent cependant d'avantage, par leur naturel, leur originalité, leur\n façon moderne et sincère. Les piécettes historiques d'Omaar De Laey, les\n morceaux d'une belle émotion de Hendrik Baels, les poésies d'un sentiment\n mystique prononcé de Lodewijk Dosfel, se font lire et promettent.\n  La prose est représentée par deux études bien pensées et écrites de même\nde Reimond Speleers ; — on lit avec intérêt et même avec fruit ses articles\nSchets clef vlaamsche beweging et Geschrevene en gesprokene taal; son morceau\nhumoristique Krik... krak... psst! suggère un franc rire; — par une nouvelle\ndélicieuse de Hendrik Baels : Wat wist hij van de wereld ou : l'histoire de\ndeux Little sweet hearts, que nos bons écrivains ne désavoueraient pas; —\npar un article, signé Xaveer Janssens, sur la critique et l'art, qui est d'une\nbelle venue et qui nous donne la preuve réjouissante que nos jeunes\nflamands lisent et étudient le grand Hello.\n    M. l'avocat Emiel Vliebergh, un intellectuel de grand avenir, a fourni au\n recueil une étude très intéressante, très documentée, sur le mouvement\n linguistique national irlandais. Cette étude est à lire par ceux qui s'intéres-\n sent à cet événement remarquable des temps nouveaux : le ressaisissement,\n dirons-nous, que font toutes les nationalités opprimées par la centralisation,\n d'elles-mêmes.\n   Les articles de Frans Mets, de Fr. A. Sempels ord. Praem. — qui a\n montré l'intérêt qu'il porte à ses amis de \" Tijd en Vlijt \" en leur\n envoyant une page intéressante du fond du Brésil, — de Jaak Gevaerts (qui\n donne une bonne étude sur la prononciation encore si négligée du flamand\n en Belgique); la scène estudiantine, si bien décrite par Hendrik Cools, et la\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "  520                              DURENDAL\n\n\n\nfantaisie cocasse d'Omaar De Laey, etc, sont des contributions intéressantes\n à ce volume, qui fait honneur au « Met Tijd en Vlijt ». Un compte-rendu\ndes fêtes données en l'honneur de M. Alberdingh Thym, où nous remar-\n quons un beau discours flamand de M. Helleputte, clôt le volume.\n   Nous avons constaté avec plaisir, en parcourant ce recueil, que la\njeunesse flamande de Louvam a gardé le souvenir vivace et le culte du\ngrand et toujours regretté Albrecht Rodenbach (le cousin du poète franco-\nbelge de ce nom) et que l'élan magnifique, donné à la jeunese universitaire\nflamande par ce jeune homme de génie, par ce paladin du droit flamand\nopprimé, par ce poète qui fit des chefs-d'oeuvre à vingt ans, se fait encore\nsentir parmi les jeunes intellectuels du beau pays de Flandre. Puissent-ils\ns'enflammer d'avantage encore aux exemples de Berten Rodenbach et\naccomplir, au moyen du Temps et du Zèle, la réalisation du rêve splendide\nd'une régénération flamande complète à l'accomplissement duquel Roden-\nbach a travaillé jusqu'à... se tuer!                                 A. C.\n\n\n\n\n                              NOTULES\n\n  L A DISCUSSION DU BUDGET DES BEAUX-ARTS à la Chambre des Repré-\nsentants n'a pris, cette année, que quelques heures. Mais des choses utiles\nont été dites, et bien dites, avec bon sens et compétence, par MM. Carton de\nWiart, Destrée, Delbeke, Julien Van der Linden et Devriendt, et au Sénat\npar M. Picard. La taxe d'entrée dans les musées (à laquelle le ministre a\ndéclaré renoncer, ce dont nous le félicitons), la mise en valeur de nos collec-\ntions du Parc du Cinquantenaire, le dégagement des musées de peinture et\nde sculpture de Bruxelles et la création d'un Palais d'Exposition par l'exécu-\ntion du projet Maquet, dit du Mont des Arts, l'inventaire de nos richesses\nartistiques mobilières et immobilières, la conservation des sites, la restau-\nration des monuments anciens, qu'il faut avant tout « respecter et conser-\nver », telles sont les principales questions qui furent traitées dans les séances\ndu 31 mai et du 1er juin.\n   La discussion des articles du budget a été l'occasion de quelques critiques\nintéressantes, concernant notamment les commandes faites par l'Etat aux\nsculpteurs. M. Helleputte est d'avis que « les sculptures existent pour les\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "                                  NOTULES                                 521\n\n\nmonuments et non les monuments pour les sculptures ». Il faut, à son avis,\nchoisir pour les monuments qu'on se propose de décorer des sculptures qui\nconviennent à ces monuments. « Nos monuments, a-t-il dit, deviennent de\nvéritables cartes d'échantillons, avec des spécimens du talent de nos divers\nsculpteurs. Nous semblons n'avoir qu'un seul souci : fournir du travail à\nnos artistes. C'est cependant du monument qu'il faut en tout premier lieu\nse préoccuper. »\n     Après cet abus, M. Carton de Wiart en a signalé un autre, qui peut être\nconsidéré comme un des traits les plus remarquables de la routine adminis-\ntrative. Voici comment il s'est exprimé, d'après les Annales Parlementaires :\n     M. Carton de Wiart.— L'honorable M. Helleputte vient de jeter quelques\n pierres dans le jardin... botanique de M. le ministre des Beaux-Arts. (On\nrit.) Ses remarques me suggèrent une autre critique, relative, elle aussi,\naux commandes faites par l'Etat à nos sculpteurs. Certes, les sculpteurs,\nplus encore que les peintres, me semble-t-il, méritent, surtout dans leurs\npremières années de lutte, que les pouvoirs publics les encouragent par des\nsubsides. Mais encore faudrait-il distribuer ces subsides avec utilité pour les\nartistes et avec profit pour le public.\n    Or, l'examen du budget nous apprend que toute personne qui a fait partie\nd'une de nos Académies a le droit posthume de voir sa tête reproduite en\nmarbre de Carrare; c'est ainsi qu'on en fait des immortels. (Rires.) Je veux\n bien que cet usage soit justifié pour des hommes d'un mérite transcendant;\n mais il est excessif de l'appliquer à tous nos académiciens, français et fla-\nmands, passés, présents et futurs.\n     Ce travail se fait à prix fixe : 2,500 francs par crâne d'académicien. Mais,\n comme il faut tenir compte des nécessités budgétaires, il se fait que le buste\n de ces grands hommes, à 2.500 francs par tête, n'est commandé et exécute\n que de longues années après le décès.\n     M. De Bruyn., ministre de l'Agriculture et des Travaux publics. — C'est\n la règle.\n     M. Carton de Wiart. — A l'Académie flamande, c'est dans les vingt-\n  quatre mois qui suivent le décès; à l'Académie de Belgique, on attend\n  dix ans, parfois davantage. Que devient dans ce système le principe de\n  l'égalité des langues? (On rit.) Puis le gouvernement commande le buste\n  non pas à un de nos maîtres, mais à l'un ou l'autre jeune artiste que l'on\n  juge digne d'encouragement. Ce jeune artiste n'a jamais connu le défunt.\n  En s'aidant de quelques photographies, de quelques souvenirs de famille, il\n  tâche, tant bien que mal, de reconstituer, en lui donnant un caractère aca-\n  démique, le facies du grand homme. Les salons du palais des Académies\n  sont déjà encombrés de ces œuvres très médiocrement artistiques. Si cela\n  continue, d'ici à vingt ans, nous serons à la tête d'un véritable jeu de\n  massacre qui excitera l'irrévérence de nos enfants, à moins que, plus pieux,\n  ils ne relèguent cette coûteuse collection dans un grenier où les rats seuls\n  pourront les voir. (Nouveaux rires.)\n     N'y a-t-il donc pas d'autres moyens plus convenables d'encourager les\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "  522                            DURENDAL\n\n\n\ntalents en fleur? Ne pourrait-on trouver pour nos jeunes sculpteurs des\nsujets de composition plus propres à exciter leur imagination et dont le\ngrand public jouirait un peu ? Je trouve que cet abus a assez vécu, et je suis\ncertain que parmi les membres de l'Académie, ceux qui s'intéressent aux\nchoses d'art seront de cet avis.\n\n\n\n   Nous ne voudrions point manquer de franchise vis-à-vis d'un ami comme\nEugène Gilbert et lui cacher la douloureuse impression ressentie à la lecture\nde sa dernière chronique littéraire de la Revue Générale.\n   A propos d'un livre — La Religion des Contemporains — publié par un\ncertain abbé Delfour, qui nous paraît une contrefaçon française de\nnotre Delattre national, notre vaillant ami Gilbert part en guerre contre\nla « race des abbés à soucis artistiques et littéraires ».\n   La condamnation est générale; c'est presque une excommunication.\nEst-ce que certain voisinage papal, quoique laïc, aurait influencé un\nconfrère habituellement si avisé, si large et si éclectique ?\n   Certes, les expressions, en cette page malheureuse, ont trahi et forcé la\npensée du critique de la Revue Générale — et vis-à-vis de ceux de nos amis\nqu'alarma cette sortie, nous pouvons nous porter garants qu'Eugène Gilbert,\nqui livra avec nous tant de batailles pour le « modernisme catholique », n'a\npu vouloir exclure du mouvement artistique ces prêtres enthousiastes et\nprudents qui sont, pour les « laïcs de l'Eglise », à la fois une aide, un\nconseil et un répondant.\n\n\n\n  Des derniers renseignements reçus, il résulte que l'administration com-\nmunale de Bruges REFUSERA le monument Rodenbach.\n  Que les pluraux du flamingantisme et la bande des petits Tartuffes louva-\nnistes triomphent à leur aise.\n  Et que les écrivains belges d'expression française sachent que dorénavant,\nquand ils voudront honorer un des leurs, ils devront, au préalable, s'assurer\nde la bienveillante autorisation des beaux messieurs du Davidsfonds et du\nklauwaert Vliebergh.\n\n                                     *\n\n   Le dit Vliebergh va entreprendre de nouvelles campagnes.\n   Ce petit père La Pudeur ne peut tolérer que les catholiques assistent à\nAnvers aux fêtes organisées en l'honneur d'Antoine Van Dyck et visitent\nl'exposition des œuvres du maître, qui, dans sa vie comme dans son art,\napparaît si souvent comme un exaltateur de voluptés.\n   Par la même occasion, le Vliebergh fera connaître aux fidèles de son\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "                                  NOTULES                                 523\n\n\ndiocèse » combien il serait désirable de purifier les tableaux de Teniers du\npetit bonhomme traditionnel — signature du maître — qui déshonore de son\nattitude et de son geste le coin de tableaux d'ailleurs si flamands.\n   Enfin, le déjà nommé proposera à la municipalité de Bruges d'affecter\nl'emplacement, destiné au monument Rodenbach.à l'érection d'une humble\nstèle à la mémoire de la religieuse de l'hôpital Saint-Jean qui jadis, effa-\nrouchée par la nudité de l'enfant Jésus, opéra sur une toile de Memling un\npieux grattage.\n   Pour tous autres renseignements, s'adresser au Syndicat flamingant de\nla Feuille de V i g n e , à Bruges, rue des Héros Posthumes de Groeninguen.\nTéléphone n° 1302.\n\n\n\n  Nous serions charmés d'avoir l'adresse du R. P. Cornut S. J., auteur des\nMalfaiteurs littéraires, et qui se rua jadis avec une si âpre fureur contre Bar-\nbey d'Aurevilly.\n  Si le récent volume des œuvres posthumes de Barbey, publié par l'éditeur\nLemerre, et consacré aux « Philosophes et aux Écrivains religieux », tom-\nbait entre les mains de ce « bon père », il serait piquant de connaître son\navis sur l'étude initiale de ce livre ou le « connétable des lettres fran-\nçaises » prend la défense des jésuites avec la plus chevaleresque et la plus\nmagnifique véhémence.\n  Nous espérons qu'il suffira de signaler ces pages pour que, par elles, les\nfutures chrestomathies s'ouvrent au nom et à l'oeuvre de Barbey d'Aurevilly.\n\n\n\n   Notre éditeur Lyon-Claesen vient de publier, en un élégant volume, le\n Turbot, comédie en deux actes par Ernest Hallo.\n   L'œuvre est digne des précédents attentats de notre Alphonse Allais\nbelge à la morosité de cette fin de siècle : c'est pétillant d'esprit, enlevé de\nverve, plein de trouvailles, ahurissant d'anachronismes; Prudhomme tire\nl'oreille à Gayroche qui tape sur le ventre de Bonhomet.\n\n\n\n  Interviewé un académicien de Belgique — à propos du referendum de\nDurendal :\n  — Alors les écrivains ne veulent pas de l'Académie ?\n  — En effet, la grande majorité y est hostile...\n  — Tant mieux...\n  —?\n  — Voilà l'accord fait.\n  — Comment cela ?\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": " 524                            DURENDAL\n\n\n\n  — Les écrivains ne veulent pas de l'Académie; l'Académie ne veut pas\ndes écrivains : nous voilà quittes !                           ,\n  ... Et les Lettres seront bien gardées.\n\n\n\n  Viennent de paraître : les cigarettes Charbonnel.\n  Spécialité : un goût mitigé d'encens et de soufre !\n\n\n\n   Hamlet était-il gras ou maigre ?\n   Deux écrivains de cinquante ans, MM. C. Mendès et G. Vanor, ont\nfailli s'entretuer sur ce problème.\n   Et l'on dit qu'il n'y a plus de jeunesse...!\n\n\n\n  Rentrée en France de M. É. Zola avec l'annonce d'un roman sur l'affaire\nDreyfus.\n\n\n\n  L'oncle Sarcey a été incinéré.\n  Un fac-simile de l'urne funéraire est très porté comme milieu de chemi-\nnée pour cabinet de travail de critique.\n  M. Charles Potvin est dépositaire pour la Belgique.\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": ""}, {"page_pdf": 623, "texte": ""}, {"page_pdf": 624, "texte": ""}, {"page_pdf": 625, "texte": ""}]}