{"numero_id": "ulb-durendal-1899-07-n7", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 525, "page_fin": 526, "titre_corps": "Les Ombres", "titre_sommaire": "Les Ombres", "signature_source": "Émile Verhaeren", "ancre_debut": "LES OMBRES", "ancre_fin": "EMILE VERHAEREN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 628, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 592, "texte": "LES        OMBRES\n\n\nTrouant de tes rayons sans nombre\nLe feuillage léger,\nSoleil, tu promènes, comme un berger,\nLe mobile troupeau des ombres,\nPar les jardins et les vergers.\n\nTout doucement, par bandes,\nSous les dômes des pruniers bleus,\nElles s 'étendent;\nPuis dévalent jusqu'au milieu\nDes rosiers clairs et glorieux,\nSe reposer un peu.\n\nPuis se lèvent, au bruit d'un vol qui passe,\nPour s'en aller, plus loin,\nOmbres lentes et lasses,\nDormir, sous l'or des coings.,\n\nLes angelus des petites chapelles,\nD'une voix grêle, les rappellent ;\nMidi les serre en rond\nAutour des troncs.\n"}, {"page_pdf": 629, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 671, "texte": "526                      DURENDAL\n\n\n\n      En petits tas, elles prolongent leur sieste,\n      Jusqu'au moment où s'animent les champs;\n      Les vents soufflant alors joyeux et prestes\n      Les déplacent, sur le penchant\n      Des fossés verts et des collines.\n      Déjà les brouillards fins tissent leurs mousselines\n      Fines; mais les ombres se ravivent encor\n      Et s'allongent et s'étalent dans le décor\n      Et le faste sanglant des fleurs et des fruits rouges,\n      Pour ne rentrer qu'à l'heure, où plus un bruit,\n      Où plus un vent ne bouge,\n      Toutes ensemble, au bercail de la nuit.\n\n\n                                           EMILE   VERHAEREN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 527, "page_fin": 536, "titre_corps": "Les Mages", "titre_sommaire": "Les Mages", "signature_source": "Olivier-Georges Destrée", "ancre_debut": "LES MAGES", "ancre_fin": "OLIVIER GEORGES DESTREE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 630, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1321, "texte": "LES MAGES\n\n                             (Suite.)\n\n\n\n\n               DANS le camp du roi, tout dormait encore quand,\n                 ainsi qu'il leur avait été ordonné, les veilleurs\n                 embouchèrent les éclatantes trompettes et son-\n                 nèrent pour annoncer le lever du jour. Chassant\n                 le sommeil et les rêves, les clairs appels des\n                 cuivres ramenaient les princes aux douces espé-\n                 rances dans lesquelles ils s'étaient la veille\n                 endormis; et c'est pourquoi, à peine réveillés, ils\nfurent debout et remplis du désir d'affronter ces montagnes\narides que le soir et la nuit précédente ils avaient contemplées\net qu'ils avaient hâte de revoir maintenant dans la fraîcheur et\nla splendeur du jour levant.\n   Mais au sortir des tentes, une surprise, qui pour eux devait être\ncomme une première épreuve, les attendait. Au lieu du grand\nciel limpide et bleu qu'ils étaient accoutumés de voir, au lieu\ndes montagnes neigeuses, tout étincelantes de clartés qu'ils\ns'imaginaient découvrir, un ciel gris et bas recouvrait les tentes,\net dans une mer insondable de brumes la vaste étendue du\ndésert et la chaîne tout entière des montagnes escarpées avaient\n disparu. Des brouillards couvraient tout le pays : derrière le\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2313, "texte": " 528                        DURENDAL\n\n\nvoile des vapeurs grises, les montagnes semblaient avoir fui\ncomme un rêve, et, seuls, les vagues contours des roches aux-\nquelles étaient adossées les tentes, rendaient leur présence réelle.\n L'impression de ce jour levant était triste et déprimante, et la\npensée de s'engager ainsi dans la sauvage solitude de ces monts\ninvisibles semblait impossible et téméraire à plusieurs; mais,\ndans le cœur des Rois, le désir de se rapprocher sans retard de\nla Terre Promise primait toute autre pensée, et, le premier à\ncheval, Gaspar activait déjà les apprêts de sa troupe et donnait\ndes ordres pour le départ, avec l'impatience fébrile d'un jeune\nhomme qui part pour son premier voyage. A l'étonnement\nmêlé de regrets qu'il avait éprouvé de ne plus voir au ciel briller\nla blanche étoile, avait succédé la joie du spectacle nouveau qui\ns'offrait à sa vue. Il aspirait avec délices le brouillard humide,\net s'amusait de cette lumière de rêve qui semblait rendre irréelle\nles formes des gens et des bêtes qui se mouvaient près de lui ;\nson inaltérable confiance s'égayait des craintes qu'émettaient au\nsujet de la route quelques seigneurs de la suite de Balthazar, et\ndéjà, en avant des tentes, il faisait caracoler et danser sur place\nson grand cheval, escomptant avec joie les aventures périlleuses\nde cette journée, imaginant à plaisir des dangers qui lui permet-\ntraient de montrer sa force et son courage.\n   Une hâte, non moins grande, pressait ses aînés Melchior et\nBalthazar; mais l'âge les avait rendus plus prudents, et avant de\nrien décider, ils voulurent qu'on prit d'abord l'avis des guides ;\nayant donc été réunis, et s'étant concertés, les guides des trois\ntroupes furent d'accord pour répondre qu'on pouvait sur le\nchamp se remettre en marche, car, disaient-ils, le brouillard ne\npouvait manquer d'être levé quand on serait arrivé aux passages\ndifficiles et périlleux de la route.\n   En conséquence, les tentes ayant été repliées par leurs ordres\net. les bagages rechargés sur le dos des bêtes de somme, les\nprinces donnèrent, sans plus tarder, le signal du départ, et, pré-\ncédés des guides, ils commencèrent l'ascension de ces montagnes\nqui les séparaient de la Judée, et dont, seules à présent, les\nbases rocheuses et stériles étaient visibles. Ayant contourné le\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "                            LES MAGES                           529\n\n\nplus avancé des contre-forts, les guides s'étaient engagés dans la\nchaîne des montagnes par des vallées en pente douce, au fond\ndesquelles une sorte de chemin avait été formé jadis par\nd'anciens cours d'eau depuis longtemps desséchés. En marchant\ndans le lit abandonné de ces torrents taris, on avançait lente-\nment, car, à chaque tournant des vallées sinueuses, les guides\nparaissaient revenir sur leurs pas.\n    Mais on s'élevait cependant insensiblement vers des régions\nplus froides, comme l'attestait maintenant la fine poussière de\ngel qui recouvrait le lit rocailleux et les bords de l'ancien tor-\nrent. Aux deux côtés de la route improvisée, des broussailles et\nde petits sapins poudrés de neige étaient accrochés au flanc des\n monts rocheux. Au fur et à mesure que l'on s'élevait, la couche\n de blanc grésil s'épaississait, se faisait plus molle, et devenait\n bientôt un tapis de neige impolluée qui rendait plus ardue la\n reconnaissance de la route à suivre. Celle-ci se décelait encore\n cependant par l'espace laissé vide entre les deux rangées de\n sapins qui, plus nombreux et serrés les uns contre les autres,\n escaladaient, eux aussi, les monts abrupts et, comme eux, effa-\n çaient peu à peu leurs contours dans les vapeurs humides. Sur la\n couche de neige sans cesse épaissie, les pas s'entendaient à peine,\n  et, dans le brouillard persistant, les chants joyeux du départ et\n  les voix s'étaient tues peu à peu, et une impression de mystère,\n  un charme mélangé de vague effroi se dégageait de ces monts\n  invisibles enserrés ainsi d'hivernales forêts; au flanc des monts,\n  silencieuses et mélancoliques, sans un oiseau, sans une fleur, les\n  forêts blanches semblaient dormir; mais par instants, lorsque les\n  couches de nuages passaient moins denses devant le soleil voilé,\n  alors sous la douce lumière tamisée, la forêt s'éveillait; le givre\n   scintillait à toutes les branches et sous leur parure de frimas les\n   arbres des éternelles solitudes étincelaient; toute une joaillerie\n   précaire et charmante resplendissait le long des ramures; et, pour\n   Gaspar surtout, ces. paysages semblaient ravissants, car ils lui\n   rappelaient les merveilleuses histoires et les contes magiques\n   avec lesquels on avait bercé son enfance. Derrière des forêts\n   pareilles étaient les prairies diaprées où se jouaient et dansaient\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2241, "texte": " 53o                          DURENDAL\n\n\n\nen rond les fées mignonnes aux robes arc-en-ciellées, et tout au\nhaut des monts ainsi voilés de brumes, était le palais enchanté\nou la blonde Péri, leur reine, commandait aux sylphes ailés,\nlégers dispensateurs des doux songes et des illusions conso-\nlantes.\n   Et bien qu'il ne crut pas à ces contes' gracieux et poétiques, le\njeune homme ne pouvait s'empêcher d'être ému en contemplant\nles blancs arbres étincelants sous le givre, et les brumes légères\ndans lesquelles se perdaient leurs cimes; mais déjà des nuages\nplus épais voilaient de nouveau le soleil, et la forêt était retombée\ndans son sommeil taciturne.\n   Vers le milieu du jour, la vallée s'élargit brusquement et\nbientôt les princes débouchèrent sur un premier plateau, où les\nvapeurs, traînant jusque sur le sol, semblaient s'être condensées.\nEt une vive inquiétude s'empara alors des guides, parce qu'ils\nsavaient devoir, en cet endroit, rencontrer et longer le plus grand\net le plus profond des lacs semés par toute la chaîne des monts de\nJudée. Ils avaient espéré que le brouillard serait levé lorsqu'ils\natteindraient le plateau et, tout au contraire, il s'était alourdi\nencore, rendant toute marche en avant périlleuse et téméraire à\ncause de la proximité du lac invisible. Ayant vainement scruté du\nregard les vapeurs impénétrables, ils prièrent les rois de s'arrêter\nun instant tandis qu'eux-mêmes s'avanceraient encore de quel-\nques pas. Et sondant le sol à l'aide de longs bâtons, marchant\navec précaution, ils s'étaient à peine éloignés que le doux cla-\npotis des eaux parvint à leurs oreilles et, presque en même\ntemps, ils découvraient à leurs pieds la nappe luisante des flots'\nqui venaient en douces ondulations mourir sur les rives gelées,\net retournaient se fondre et se perdre là-bas, derrière l'impal-\npable rideau du brouillard.\n   Heureux d'avoir retrouvé ce premier point de repaire, les\nguides restaient cependant indécis, car ils se demandaient s'ils\ndevaient continuer leur marche ou s'ils attendraient sur ces\nbords que le brouillard s'évaporât. Tandis qu'ils étaient encore\nà discuter, une légère éclaircie se faisait au ciel, et sur l'azur voilé\ndes nuages passaient lentement poussés par un léger vent du\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "                            LES MAGES                            53l\n\n\nnord. Et toute inquiétude fut dès lors bannie de leur esprit, car\non ne pouvait douter que, ce vent aidant, le brouillard ne fut\nbientôt dissipé. Comme ils revenaient, en effet, vers les Princes,\nle ciel déjà se découvrait; la lumière dorée du soleil blanchissait\npar instants les brumes, et de minces gouffres d'azur s'entr'ou-\nvraient et se refermaient fugitifs au sein des nuages gris.\n    Alors, sur l'ordre de Melchior, la troupe des Rois se divisa; et\nles plus expérimentés des guides furent envoyés en avant avec\nune partie des bagages : ils étaient chargés, pour autant que cela\nserait possible, d'aplanir certaines difficultés de la route et ils\ndevaient choisir au plateau supérieur un endroit favorable pour\nle campement de la nuit, et y disposer les tentes afin que tout fût\nprêt à recevoir le soir les voyageurs fatigués.\n    Tandis que les guides s'éloignaient rapidement, les Rois et les\nseigneurs de leur suite s'arrêtèrent aux bords du lac vaporeux,\ncar il était nécessaire qu'ils prissent quelque repos et réparassent\n leurs forces avant d'entreprendre cette nouvelle ascension qui\n devait être, sans doute, la plus pénible et la plus périlleuse partie\n de leur voyage. Ils se vêtirent aussi de manteaux plus épais, car\n le froid, sur le premier plateau, était devenu intense, et les gens\n en souffraient moins que les bêtes de la ménagerie brillante du\n roi Gaspar, et surtout les oiseaux des îles qui, languissants et\n transis, la tête inutilement cachée sous leurs ailes, moururent\n presque tous en cette journée.\n     Un vin généreux, que Balthazar fit tirer de ses outres, réchauffa\n quelque peu les voyageurs et, maintenant que par instants, l'azur\n du ciel paraissait vouloir se dévoiler, la confiance revenait,\n  même aux plus inquiets. Dans le lointain, on entendait les voix-\n de ceux qui étaient partis en éclaireurs, et ces voix, qui là-bas par-\n  laient et chantaient, mettaient un peu de vie au cœur de ces silen-\n  cieuses montagnes et ranimaient l'espérance et le courage des\n  seigneurs. Parfois aussi, comme un oiseau rasant les flots de ses'\n  ailes, un souffle de vent ridait la surface des eaux et soulevait au-\n  loin les vapeurs, dévoilant l'étendue du lac. Limpide et bleu, il\n  s'étendait au loin comme une mer tranquille, et les Rois\n  eussent voulu le contempler tout entier ; mais une moitié du lac-\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": " 532                         DURENDAL\n\n\n\nseulement s'apercevait et les bords opposés restaient cachés der-\nrière le rideau immobile des brumes. Ayant longtemps admiré\nsa grandeur et la pureté de ses eaux, les Rois se remirent en route,\net suivant les traces des pas et les signaux que les guides avaient\nlaissés, ils longèrent quelque temps le lac et bientôt rencontrèrent\nla rivière qui l'alimentait. Elle descendait des glaciers éternels\nqui couronnaient les monts encore voilés, et, rapide et glacée,\nelle courait plus limpide encore et plus bleue que le lac, entre\nses rives gelées. Les pas des guides indiquaient qu'ils avaient ici\nquitté le lac pour suivre la rivière.\n   Tournant donc le dos au lac, les Rois s'engageaient dans cette\nvallée nouvelle, quand, levant les yeux pour admirer une\néclaircie plus vive qui se faisait au ciel, ils aperçurent un instant\ndans leur gigantesque et terrible beauté les monts qui les entou-\nraient de toutes parts. Et un sentiment mêlé d'admiration et de\nterreur les saisit, car jamais ils n'avaient vu ni rêvé sommets\nplus grandioses et plus démesurés. Tandis que leurs flancs\nrestaient enserrés d'une ceinture de vapeurs, dans les hauteurs\nvertigineuses de l'azur, un souffle de vent passait dévoilant les\ncimes neigeuses et les glaciers resplendissants des monts de\nJudée. Sur les lacs fugaces et lumineux apparus entre les nuées\ngrises,'les durs pics de fer des montagnes se dressaient, couronnés\nde neiges, escarpés et inaccessibles. Alors seulement, tandis que\nles abîmes azurés se refermaient lentement au ciel et que d'autres\nnuages revoilaient la cime orgueilleuse des monts, alors seule-\nment les Rois se rendirent compte de leur prodigieuse hauteur.\nCe qu'ils avaient contemplé la veille n'était que la base cou-\nronnée d'ombre de ces colosses solitaires, et le cœur des seigneurs\nse serra à la pensée qu'ils ne pourraient jamais franchir ces\nmonts. Mais, le visage rayonnant de joie, frappant des mains, le\nroi Gaspar se tourna vers ses compagnons et il cria : « Rois et\nSeigneurs, ô compagnons du plus salutaire voyage, — Rois et\nSeigneurs, par dessus les monts couronnés de neige, dans le\ngouffre d'azur du ciel, j'ai vu l'étoile notre guide. Elle était plus\nblanche que la neige des glaciers, elle était plus étincelante que\nla lumière du jour, et dans le doux berceau de ses mains un ange\n"}, {"page_pdf": 636, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2380, "texte": "                             LES MAGES                           533\n\n\nla portait, dont le visage, les ailes et la longue robe flottante\ns'apercevaient à peine sur la soie bleue du ciel. »\n    Il dit; et tous louant Dieu s'émerveillèrent, car nul autre que\nlui ne l'avait vue. Et remplis d'un nouveau courage, ils s'élan-\ncèrent à la suite du jeune roi qui, sans plus attendre, s'était déjà\nremis en route. A mesure que l'on s'éloignait du lac, la rivière\naux eaux vives devenait d'instants en intants plus torrentueuse\net plus resserrée. A un coude brusque qu'elle faisait, ils perdirent\nde vue le lac, et, suivant les indications des guides, ayant plu-\nsieurs fois traversé la rivière, ils la quittèrent pour monter plus\ndirectement vers le sommet des montagnes. Ils avaient à gravir\nmaintenant des rochers nus et roides, et ils sentaient plus lourde-\n ment peser sur eux le poids des masses gigantesques de rochers\naccumulés comme une barrière infranchissable entre le vaste\n désert et les terres fertiles de la Judée. A mesure qu'ils montaient,\n le paysage se faisait plus sauvage et plus saisissant. Au flanc des\n montagnes, sombres et serrés les uns contre les autres, des sapins\n audacieux s'élançaient, qui semblaient une armée montant à\n l'assaut d'une ville. Le sol rocheux ne portait nulle fleur ; aucun\n animal ne hantait ces parages; toutes ces vallées semblaient être\n frappées de désolation et garder le souvenir de luttes et de com-\n bats gigantesques. D'énormes blocs de rochers, détachés des\n cimes, étaient suspendus, menaçants, au flanc des monts, arrêtés\n dans leur élan, retenus dans leur chute par l'effort réuni des pins\n sauvages et vigoureux. De profondes crevasses déchiraient les\n parois abruptes de la montagne et des cascades écumantes s'y\n  précipitaient furieusement, tombant avec fracas de roche en\n  roche.\n    Depuis qu'ils avaient quitté la rivière, la montée était devenue\n si raide et si semée d'obstacles et de dangers de toute espèce, que\n les Mages et les seigneurs de leur suite avaient dû descendre de\n leurs montures et les traîner après eux, au prix de fatigues et de\n périls incessants. Sur les roches couvertes de gel et de verglas,\n conducteurs et chevaux glissaient et tombaient à chaque instant;\n à peine relevés et remis en route, ils disparaissaient jusqu'au cou\n dans de profondes crevasses dissimulées sous les tapis de neige\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2234, "texte": " 534                         DURENDAL\n\n\n\nunie; et périlleux surtout était le passage des ponts improvisés,\nfaits de quelques planches à la hâte assujetties par les guides et\nsurplombant de vertigineux abîmes. Le moindre écart, le\nmoindre faux mouvement pouvait précipiter les intrépides\nmarcheurs dans les gouffres clairs et bleus qu'ils voyaient à\nleurs pieds. Mais l'instinct de vie n'était pas moins grand chez\nles bêtes que chez les gens, et les bêtes les plus ombrageuses et\nles plus rétives passaient craintives et soumises sur les ponts\ntremblants.\n   Si, malgré toute l'ardeur de leur zèle, les princes et les\nseigneurs n'avançaient qu'avec peine, bien autrement lente et\npénible était la marche des bêtes de somme chargées des bagages.\nA chaque repos de la marche, les conducteurs découragés décla-\nraient ne pouvoir aller plus avant et, chaque fois, avec de bien-\nveillantes paroles, Melchior les réconfortait et les stimulait de\nson exemple. Et plus encore que les nobles paroles de Melchior,\nla crainte d'être abandonnés dans ce paysage sauvage et solitaire\net le désir d'arriver au campement les excitaient, et, avec de\ngrands cris gutturaux, les chameliers et les rudes bouviers for-\nçaient leurs bêtes lasses à reprendre l'ascension.\n   Depuis longtemps, on n'entendait plus les voix de ceux qui\nétaient partis en éclaireurs; déjà le soir tombait et, tout entiers à\nleurs espérancs, les Rois continuaient à monter. Las et inquiets,\nles seigneurs les suivaient en silence, car si rudes, si semés\nd'abîmes, de précipices, si glacés et si couronnés de neige sem-\nblaient ces monts, qu'ils craignaient ne pouvoir les passer jamais.\nMais le respect et l'amour qu'ils avaient pour leur maître ne leur\npermettait pas de formuler leurs craintes, et la montée continuait\nsilencieuse, entrecoupée de temps en temps des longs cris désolés\net furieux des chameliers et des bouviers s'emportant contre leurs\nbêtes.\n   Le vent du soir se levait et longuement soupirait, passant dans\nles sombres sapins. Au bruit du vent se mêlait, plus lointain et\nplus doux maintenant, le mugissement continu des eaux tom-\nbantes, et tout au fond des gorges, dans les profondeurs, on\ndistinguait, au milieu des rocs, la ligne blanche du torrent que\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2306, "texte": "                            LES MAGES                           535\n\n\nles Rois avaient longé naguères et dont la vague rumeur parve-\nnait encore à leurs oreilles.\n   Leurs fatigues un instant oubliées, les voyageurs s'étaient\narrêtés séduits par l'harmonie de ces bruits et la sauvage beauté\nde ces arides solitudes. Mais, bientôt, toutes leurs craintes leur\nétant revenues, et redoutant surtout de ne pouvoir atteindre ce\nsoir le campement choisi par les guides, en soupirant, les seigneurs\ns'étaient détournés et déjà ils se remettaient en route quand,\nrésonnant au loin, graves et sourdes et solennelles, musique\ndélicieuse à leurs oreilles attentives, retentirent soudain les\ntrompes des guides de Balthazar. Au même instant, ils enten-\ndaient, étouffés, semblait-il, par un rocher gigantesque qui leur\nbarrait le passage, les voix et les appels des guides. Et tous s'étant\nélancés presque aussitôt, au tournant du rocher, ils aperçurent les\nguides qui, inquiets eux aussi de ne pas les voir arriver, descen-\ndaient vers eux. Si grande fut leur joie à les revoir, qu'il sem-\n blait qu'ils fussent séparés depuis des années, et plus grand\nencore fut leur bonheur quand, ayant à leur tour contourné le\n roc saillant, ils arrivèrent sur un plateau rocheux, au fond\nduquel, abritées du vent, les tentes bien rangées étaient déjà\n dressées. Et s'il leur avait paru, en revoyant les guides, revoir\n des amis quittés depuis longtemps, en revoyant les tentes il leur\n sembla retrouver leur maison et leur patrie, et toutes les fatigues\n et tous les dangers de la journée furent en un instant ou-\n bliés.\n   Le camp d'ailleurs était charmant et méritait bien l'enthou-\nsiasme qu'avaient éprouvé à sa vue les voyageurs. Adossées aux\nmurs escarpés des hautes montagnes, les tentes blanches et\nbrunes laissaient entrevoir, par leurs portes de toiles soulevées,\nde grands feux de bois brûlant joyeusement. Protégé contre le\nvent et les bourrasques, le sol du plateau était semé d'une herbe\n brune et douce, sur laquelle une fine poussière de neige était\nrépandue. Et tout autour des tentes, tout au fond du plateau, dans\nla neige, avaient poussé de petites fleurs blanches, en forme\n d'étoile, aux corolles veloutées et au pâle feuillage argenté.\nComme pour fêter leur venue, elles étaient, ces petites fleurettes,\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 298, "texte": " 536                      DURENDAL\n\n\n\nsemées autour des tentes, les premières fleurs que Gaspar eût\naperçues depuis son départ de Saba, et le cœur ravi, se penchant\nvers elles, les cueillant et les contemplant amoureusement, il\nchanta.\n\n  (A   continuer.)              OLIVIER-GEORGES     DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-003", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 537, "page_fin": 539, "titre_corps": "Variations sur un thème", "titre_sommaire": "Variations sur un thème", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "VARIATIONS SUR UN THEME", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 640, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 703, "texte": "VARIATIONS SUR UN THÈME\n\n\n                          I\n\n\n D'un sourire où le ciel est enclos, comme une aube\n Prisonnière de fleurs, Princesse, tu m'offris\n Les prémices, tandis que mes regards épris\n Épinglaient des clartés au linon de ta robe.\n\n\n Mon rêve enjolivé de ce sourire englobe\n A présent les rayons divins qu'il a surpris\n Un soir, en tes yeux d'or, dont nul n'avait compris\n Le mystère qu'un songe adorable dérobe.\n\n\n A mon désir s'allie enfin un amour pur\n Et, roi de ta beauté, je taille dans l'azur\n Un manteau sur lequel frissonneront tes voiles...\n\n\n Et tu souris encore en mariant ta voix\n A ma voix qui s'éveille au geste de tes doigts\n Soudain diamantés de clairs anneaux d'étoiles.\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 753, "texte": "538              DURENDAL\n\n\n\n\n                      II\n\n\n\n      Silencieuse, au sein des roses\n      Dont tes yeux d'or boivent le miel\n      Et sans t'émerveiller du ciel\n      Qui t'éblouit de clartés roses,\n\n\n      Reine subtile, tu reposes\n      Choyant le songe artificiel\n      Que mon amour chaste et cruel\n      Pose sous tes paupières closes.\n\n\n      Un rire d'aube vient mouiller\n      Ton désir à peine éveillé\n      Qui s'allie aux blancheurs des cygnes\n\n\n      Et ta main fine s'allongeant\n      Sur mon manteau brodé d'argent\n      Y f ait éclore un lys insigne.\n\n\n\n                      III\n\n\n\n      Exquisement, son âme épanche\n      Dans l'unie entr'ouverte d'un lys\n      Les doux rêves ensevelis\n      Au fond de sa jeunesse blanche.\n"}, {"page_pdf": 642, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 403, "texte": " VARIATIONS SUR UN THÈME                      539\n\n\nEt rougissante, elle se penche\nVers l'eau qui s'ondule de plis\nAu souvenir de tels conflits\nD'un cygne et d'un reflet de branche.\n\n\nUn peu d'amour s'est éveillé\nDans son sourire émerveillé\nEn voyant la fleur mal fermée\n\n\nOuvrir son calice arrosé\nD'aube, et répondre à son baiser\nPar une caresse embaumée.\n\n\n                            GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-004", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 540, "page_fin": 556, "titre_corps": "La Veillée aux Époux", "titre_sommaire": "La Veillée aux Époux", "signature_source": "J. Wappers", "ancre_debut": "LA VEILLEE AUX EPOUX", "ancre_fin": "J WAPPERS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 643, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1283, "texte": "LA VEILLÉE AUX ÉPOUX\n\n\n                                    PERSONNAGES :\n\n                 RADEGONDE, la fille du bourreau.\n                 ANNE, la fille du juge.\n                 GUDULE, la fille du geôlier.\n                 MAGDE, la sorcière.\n                 Un prince.\n                 Un manant.\n                 La Mort.\n\n\n                        Vers 1500, dans une ville flamande.\n\n\n\n                                                                  A EDMOND VAN OFFEL.\n\nLa scène figure une chambre basse et sordidement meublée.\nPorte au milieu, fond, donnant sur un cimetière : profils de tombes; de chaque côté de la\n  porte une fenêtre carrée munie de vitrages à rosaces. Table rectangulaire, gauche avant-\n  scène, entourée de trois escabelles. A droite, un réchaud, des cornues et autres ustensiles\n  d'alchimiste; au plafond soutenu par deux solives transversales, on aperçoit des oiseaux\n  empaillés, etc.\nAu-dessus de la porte, dans un cartouche terni, le mot : « Welkom ».\n\n\n\n\n                                 SCÈNE PREMIÈRE\n\n\n     RADEGONDE (entre au fond,         la tête couverte de son manteau, affolée.)\n\n  Magde! Magde... où donc êtes-vous? (Criant.) Magde! (Silence.)\nPersonne... Seule i c i . — Qu'ai-je fait, m o n Dieu, qu'ai-je fait? Qui m'a\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1315, "texte": "                        LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                             541\n\n\ndonné ce triste courage?... — Mais où peut-elle être?... Magdc! (Silence.)\nSeule ici...\n  Anne et Gudule viendront-elles seulement?\n  Elles auront peur... elles auront peur, les petites... (Elle va pour sortir.)\nEt pourtant, non, je reste. (Elle s'assied.) Chez Magdc, la sorcière... et\ndemain c'est la Chandeleur! (Elle songe, le menton dans sa main gauche.)\n  Sainte Vierge, il y a certainement des heures inconscientes dans ma\nvie... il y a des choses que je fais sans savoir... — Chez la sorcière!... —\nLa peur!... j'ai vu la peur... en face!\n\n                       Voix de GUDULE (à l'extérieur.)\n\n  Radegonde! Radegonde !\n\n                          RADEGONDE     (tressaillant.)\n\n   Oh!\n\n                         Voix d'ANNE (à l'extérieur.)\n\n   Radegonde !... Es-tu là ?...\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n   Elles! Elles! Ce sont elles!\n   (Appelant à la porte.) Anne ! Gudule ! Ici !...\n\n                    Voix d'ANNE (comme précédemment.)\n\n   Où donc, Radegonde ?\n\n                                    RADEGONDE\n\n   Ici!... Ici!\n\n                         Voix de GUDULE (de même.)\n\n   Où donc Radegonde?... Il fait si noir...\n\n                                    RADEGONDE\n\n\n    Passez à gauche de la croix !\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1036, "texte": " 542                           DURENDAL\n\n\n                             ANNE et GUDULE\n\n\n  Oui... oui.\n\n                                RADEGONDE\n\n\n  Voyez-vous la lumière rouge?... prenez garde... il y a un trou dans le\nchemin...\n\n                                 GUDULE\n\n\n  Anne! Anne... ne me laisse pas seule...\n\n                            ANNE (paraissant.)\n\n  Par ici... par ici... nous y sommes!\n\n          ANNE et GUDULE (se jettent   avec terreur vers leur amie.)\n\n  Radegonde!\n\n                                RADEGONDE\n\n\n  Ah! A h ! vous êtes venues malgré tout! J'ai cru que vous ne viendriez\npas.\n\n                                   ANNE\n\n\n  Est-ce ici qu'elle habite? Quelle maison étrange. (Un temps:)\n\n                        GUDULE (d'une voix    serrée.)\n\n   Oh!... j'ai eu peur dans le cimetière... mon Dieu, qu'y a-t-il de plus,\naffreux qu'une tombe la nuit?\n\n                   RADEGONDE (nerveuse et     impatientée.)\n\n  Un mort !\n\n                                  ANNE\n\n\n  Tais-toi! — Vois comme elle tremble...\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1167, "texte": "                           LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                    543\n\n\n                                   GUDULE\n\n\n  C'est une chose affreuse, vous dis-jc, il nous arrivera malheur! La\nnuit, parmi les tombes... un vendredi... la veille d'une grande fète !\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n Ne fais pas tant de bruit,... on pourrait t'entendre.\n\n                                   GUDULE\n\n\n  On... on pourrait m'enten... qui cela : on?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Sais-je moi?... — (A Anne.) Ferme la porte, ferme les volets... Elle\nn'est pas encore rentrée. (Anne obéit.)\n\n                              GUDULE (craintive.)\n\n  Pousse le verrou, Anne.\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Mais non... mais non... comment veux-tu qu'elle entre? (Un temps.)\n\n                               ANNE (gravement.)\n\n  Quelle heure est-il? (Un temps. On entend sonner à la tour dix coups et\ndeux quarts.)\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Ecouté...\n\n                                   GUDULE\n\n\n   Dix heures et demie... On a frappé le couvre-feu.\n\n                                     ANNE\n\n   Est-il déjà si tard ?\n"}, {"page_pdf": 647, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1347, "texte": " 544                              DURENDAL\n\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n Venez, asseyons-nous... causons un peu. Elle ne tardera pas à rentrer...\nVous me trouverez à dix heures, m'a-t-elle dit.\n\n                             GUDULE (timide.)\n\n  Il est dix heures et demie...\n\n                                  RADEGONDE\n\n  Veux-tu partir?\n\n                                   GUDUI.E\n\n\n  Seule?... non, n o n ! jamais! (Un temps.)\n\n                                    ANNE\n\n  Radegonde ?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Anne?\n\n                                    ANNE\n\n\n  Songe... quand ils s'apercevront, là-bas, que j'ai quitté m o n lit et ma\nchambre en silence et que je suis partie à l'aventure dans la nuit...\nSonge, Radegonde,... m o n père... mon pauvre père ! (Elle sanglote vio-\nlemment, la tête dans les mains.)\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n   Ah ! oui... pleure maintenant. Les larmes, les larmes ! N'êtes-vous pas\nvenues de votre plein gré ? Vous ai-je obligées à venir ? Vous ai-je\ntrompées? — Attendez au moins qu'elle vienne... Je ne suis pas une\nsorcière ! (A part.) Ont-elles peur, les petites ! — Pourquoi ne vient-\nelle pas ?...\n\n                              GUDULE (A pari.)\n\n  Une sorcière... (Haut.) Tu ne nous avais pas dit que tu nous conduirais\nchez u n e sorcière...\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1307, "texte": "                       LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                         545\n\n\n                                RADEGONDE\n\n\n  Je vous ai dit ceci : Il y a une femme qui connaît la science des-\ncharmes, elle m'a promis de me révéler à l'époux de m o n destin : c'est\npourquoi j'irai vers elle, car je crois en elle. Si vous le voulez, accom-\npagnez-moi. Voilà ce que j'ai dit. Voilà pourquoi je suis venue et voilà\npourquoi je ne m'en irai pas seule d'ici... je le sais.\n\n                                   ANNE\n\n\n  Crois-tu, vraiment, qu'elle puisse faire cela ?\n\n                                RADEGONDE\n\n  Je le sais.\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Comment ?\n\n                                RADEGONDE\n\n\n  Parce que je le crois.\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Oui... oui... mais c'est une aventure sacrilège avant la Chandeleur !\n\n                                    ANNE\n                                                    ê\n\n\n\n\n  Si pourtant elle pouvait, Gudule.\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Non, non, il ne sort que mal du mal... C'est un sacrilège !\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n   Mais pourquoi donc es-tu venue, enfant ?\n\n                                    ANNE\n\n\n   Je ne sais pas... Tu étais décidée... Tu as toujours raison... Je fais\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1326, "texte": " 546                           DURENDAL\n\n\ntoujours ce que tu veux... tu voulais : alors je suis venue... (Un temps.)\nQue va-t-il arriver maintenant ?\n\n                                 GUDULE\n\n\n  Malheureuse que je suis !\n\n                               RADEGONDE\n\n\n  J'espère! Moi, je ne crains pas. Une force me guide dans l'accomplis-\nsement des moindres choses de la vie. Il me semble souvent que ce n'est\npas la première fois...\n\n                                 GUDULE\n\n\n  La première fois ?\n\n                               RADEGONDE\n\n\n  Oui... N'y a-t-il pas des visages que je reconnais, n'y a-t-il pas des\nfantômes qui me reparlent comme d'anciens amis?\n\n                                  ANNE\n\n\n  Des fantômes !\n\n                               RADEGONDE\n\n\n  Non, cela vous ne le pouvez comprendre... Non... je ne le comprends\npas moi-même et pourtant cela est... oui, cela EST.\n\n                                  ANNE\n\n\n   Moi, je n'ai jamais rien éprouvé d'analogue. Le soleil rit dans mes\ncheveux ; j'ai pourpré ma bouche avec le sang des vignes et chaque\nautomne et chaque printemps, il monte de mon cœur à mes lèvres un\nh y m n e étrange et solennel. J'aime la vie, qui vit en moi comme je vis\nen elle, et rien ne m'a jamais semblé mystérieux.\n\n                               RADEGONDE\n\n\n  Que tu es belle, Anne.\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1469, "texte": "                      LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                           547\n\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Je suis douce. Mon cœur bat comme il peut, et j'ignore, quant à moi,\nle souci des choses... Mais qu'est-ce, hélas ! qu'une vie sans amour?\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n  Oh ! tu es bonne, Gudule. (Un temps.) Eh bien, moi, je ne saurais être\nni belle ni bonne et cependant quelque chose me dit que je vous suis\nsupérieure à toutes deux ! (A part.) Ah ! jusqu'à quand l'heure qui soit\nenfin mon heure s'attàrdera-t-elle encore parmi les heures à venir...\nOuvrez la porte au Destin... ma vie s'écoule comme une onde inutile...\nOuvrez la porte au Bien-Aimé... Mon cœur est fatigué !\n  (Haut.) Je ne suis ni la belle, ni la bonne, je suis celle qui est seule.\n\n                           ANNE (à la fenêtre.)\n\n  Venez voir, venez voir, il y a de jolies petites flammes qui courent\nparmi les croix des tombes.\n\n                          RADEGONDE (sans    l'entendre.)\n\n  Seule !...\n\n                                   ANNE\n\n\n  J'entends marcher... Écoute Gudule, Gudule, j'ai peur !\n\n                          RADEGONDE (ds    même.)\n\n  Éternellement seule ? — Non, il vient, il vient !\n\n                                  GUDULE\n\n  Écoute, Radegonde,... on marche, on approche. Ne me laissez pas\nseule !\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n  Mais ouvre ! Ouvre la porte.\n\n                                  GUDULE\n\n\n   Ouvrir !\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1143, "texte": " 548                            DURENDAL\n\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n Quelle folle ! Ne faut-il pas qu'elle entre ?\n\n       (Elle ouvre la porte. La lune s'irrue dans la chambre.)\n\n                                    ANNE\n\n\n  Oh ! la lune !\n\n                      RADEGONDE (se penchant au dehors.)\n  La voilà! Elle vient... pauvre vieille... Madge, Madge ! nous sommes\ntoutes ici !\n\n\n\n                                 SCÈNE III.\n\n\n\n                            Les mêmes. — MAGDE\n\n\n     MAGDE (vieille et voûtée, costume sombre. Elle s'arrête à la porte.)\n  Oh ! les belles petites filles ! Bonsoir ! Bonsoir ! Regardez là-haut ces\nbonnes étoiles prospères ! Voyez comme la lune est fraîche cette nuit.\nChandeleur ! Chandeleur ! (Entrant.) Oh ! les belles petites filles ! Com-\nment vous appelez-vous ?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Je suis Radegonde, la grande, fille du bourreau.\n\n                                    MAGDE\n\n\n   Et toi, petite ?\n\n                             GUDULE   {tremblante.)\n\n   Je suis Gudule, la bonne, fille du geôlier.\n\n                                    MAGDE\n\n\n   Et toi ?\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1663, "texte": "                      LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                             549\n\n\n                                   ANNE\n\n\n Je suis Anne, la belle, fille du juge.\n\n                                  MAGDE\n\n\n C'est bien. Qu'attendez-vous de moi?\n\n                         RADEGONDE     (s'avançant.)\n\n  Ceci : Nous croyons en toi et en ta puissance, nous voulons que selon\nce mystérieux pouvoir des charmes dont un mage t'a livré le secret, tu\nnous montres, et nous donnes ce soir l'inévitable époux élu par le Destin.\n\n                                  MAGDE\n\n\n  Montrez-moi vos petites mains.\n    (Anne et Gudule s'approchent et lui tendent leurs paumes ouvertes.)\n\n                   MAGDE (prenant    la main de Gudule.)\n\n  La vie est faible, droite et longue, que n'interrompra ni joie ni dou-\nleur... la vie est droite et longue.\n  (Elle prend la main d'Amie.) L'impérieux destin, un et triple, commande\net régit tout... Tu iras en paix, confiante dans la vie, et jamais ton étoile\nn'aura de pâleurs : sur ton front sa lumière a clos un diadème !\n   (S'avançant vers Radegonde.) Donne-moi donc ta main?\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n  Ma main? Et que vas-tu me dire que je' ne sache déjà? Et que vas-tu\nfaire d'impossible pour dérouter celui qui du fond des âges m'a prise\nentre ses bras et m'adore déjà? Il n'y a qu'un rien de ténèbres sur ces\nchoses, mais mon cœur les comprend et mon âme' les voit !\n\n                                    MAGDE\n\n\n   Donne-moi tonc ta main ?...\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n   Ma main est comme un livre ouvert... Ma main est comme une bonne\n conscience... Ma main est le visage de ma charité...\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1085, "texte": " 550                            DURENDAL\n\n\n                                    MAGDE\n\n\n  Donne-moi donc ta main?...\n\n                        RADEGONDE (lui tend sa    main.)\n\n  Regarde.\n\n                                MAGDE (bas.)\n\n  Hélas ! — Iln'est pas de, ce monde l'époux qu'il te faudrait !\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n  Eh bien, te voilà muette maintenant comme une petite fille? Magdc,\ndis-moi quel est m o n destin?\n\n                                    MAGDE\n\n\n  Ta vie est une chose mystérieuse, que je ne puis comprendre... II n'y\na rien d'inévitable en elle que...\n\n                          RADEGONDE     (poursuivant.)\n\n  ... que l'Amour!\n\n                            MAGDE     (poursuivant.)\n\n  ... la Douleur...\n\n                          RADEGONDE     (poursuivant.)\n\n  ... et la Mort! (Un temps.) Oh! évoque donc! hâte-toi d'évoquer mon\népoux, car je veux, Magde, car je dois vivre encore !\n\n                              GUDULE (à Anne.)\n\n  Que dit-elle donc ?\n\n                              ANNE (à Gudule.)\n\n  Je ne sais pas, attendons l'heure.\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1312, "texte": "                         LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                          55 1\n\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n Et qu'est-ce qu'une vie sans amour? —\n\n                                    MAGDE\n\n\n  Fillettes, qu'allez-vous donner à vos époux?\n\n                                   GUDULE\n\n\n   Je lui donnerai mes mains comme des colombes blanches, et par elles\nil sentira doucement battre, voler et frissonner vers lui toutes les ailes de\nmon cœur.\n\n                                     ANNE\n\n\n  Je lui donnerai ma joie et ma bouche à baiser. Je ferai resplendir sur\nson visage le pur rayonnement de mes candeurs heureuses... Je serai la\nforce de son âme quand viendra l'heure des douleurs !\n\n                             MAGDE (à Radegonde.)\n\n  Et toi, ma Reine?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Moi, je ne donnerai rien. Qu'il vienne d'abord m'offrir ses présents. Et\nsi vraiment, comme je le crois, son âme est plus puissante que la\nmienne : qu'il me prenne donc toute et m'emporte à jamais !\n\n                                    MAGDE\n\n\n  Tais-toi ! S'il t'entendait !\n\n                             GUDULE (à la fenêtre.)\n\n  Oh! mon Dieu! les flammes... dans le cimetière...\n\n                                     ANNE\n\n\n  Tais-toi... tais-toi, ce sont des flammes intelligentes....\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1647, "texte": " 552                              DURENDAL\n\n\n                            RADEGONDE (avec éclat.)\n\n\n  Ah!... qu'il m'entende ou non, je l'appelle... et je l'aime V (Un temps.)\n\n\n                                     MAGDE\n\n\n  Soyez douces, soyez sages et maintenant asseyez-vous... Voici trois\ncoupes de cristal.\n  La première est pleine d'eau, — elle est limpide comme une âme...\n  La seconde est pleine de bière flamande, — elle est forte comme un\nbras glorieux...\n  La troisième est pleine de vin, — elle est subtile comme un rêve\nmatinal !\n  Soyez douces, soyez sages et maintenant asseyez-vous devant les\ncoupes de cristal.\n  (Elles s'asseyent : Gudule la première devant le verre d'eau; Amie ensuite\ndevant le broc de bière ; enfin Radegonde devant la coupe de vin.)\n\n\n                                     MAGDE\n\n\n  Vous attendrez ainsi et vos époux viendront, mais soyez douces, soyez\nsages, car il faut que le désir demeure absolument conforme à la volonté\nplus haute du Destin...\n  Quand il viendra, vous le suivrez. Si vous êtes heureuses, souvenez-\nvous de moi. (Elle va pour sortir.)\n\n\n                       RADEGONDE (se lève     brusquement.)\n\n  Attends,... Magde... Attends... Je ne veux rien devoir à personne...\nPrends... Prends cet o r ! Je t'ai payé... (Elle jette à terre une bourse pleine.)\n\n\n                               MAGDE (revenant.)\n\n\n   De l'or? Et que ferai-je de ton or?... Si je te donnais seulement du\nfruit de ma science ce qu'en peut contenir la coquille d'une noix, tu\nchangerais plus de plomb en or pur qu'il n'en faut pour acheter une\nprovince !\n  Bonsoir... bonsoir... bonsoir. (La voix se perd au dehors.)\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1536, "texte": "                       LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                              553\n\n\n\n                                SCÈNE IV\n\n\n                        Les mêmes, moins MAGDE\n\n\n                         GUDULE (après un    temps.)\n\n Que je suis heureuse qu'elle soit enfin partie.\n\n                                   ANNE\n\n\n  Mon cœur bat lentement, lentement, comme s'il n'avait d'autre ressort\nque la désespérance...\n\n                            RADEGONDE (à    part.)\n\n  Qu'elles sont tranquilles... (Elle passe lentement la main sur son front et\ndans ses cheveux.) Oh!... j'ai peur... maintenant. (Haut, avec un rire forcé.)\nAh ! Ah ! Ah ! mes petites amies, laquelle va nous conter l'histoire de ses\namours ?\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Oui, oui, parlons, parlons... Je suis inquiète au milieu du silence.\n\n                                    ANNE\n\n\n  La paix s'épand dans ma poitrine comme une nappe de fraîcheur...\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n   Et vous voilà tranquilles maintenant comme s'il ne devait rien arriver,\nquand j'ai les tempes toutes sonores ! Mon âme est lourde... Qu'il fait donc\ntiède ici... Il y a des couronnes de plomb assises sur ma tête...\n\n                                   GUDULE\n\n\n    Ecoutez : Mon époux est un prince royal. Bien souvent j'ai croisé au\n pied de mon lit mes deux petites jarretières; la veille d'une grande fête,\n J'ai caché mon miroir sous mes oreillers... et, la nuit, à travers les gazes\n d'un beau songe, j'ai vu mon cher époux descendre jusqu'à moi...\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1394, "texte": " 554                             DURENDAL\n\n\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  O mon Dieu, qu'il fait donc sombre ici!...\n\n                                     ANNE\n\n\n   Mon époux est un h o m m e simple, juste et fort. Il va droit son chemin\nsans hésiter jamais aux mille carrefours de la vie ; son manteau est de\nlaine mais son cœur est d'or et tous les malheureux ont mangé de son\npain.\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Il y a des couronnes de plomb assises sur ma tête.\n\n                                     ANNE\n\n\n   J'ai longuement vécu jadis l'heure vaine et solitaire où mon âme chan-\ntait avec les oiseaux fous parmi le clair soleil ; mais voici que mon cœur\ns'est épris d'une œuvre meilleure, voici que je dois vivre, et qu'est-ce\nqu'une vie sans amour?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Oh ! vivre ! (Silence.)\n  Vivre la plénitude d'un sublime et tragique destin ! Abandonner ces\nchoses futiles, être plus grande ! S'abstraire de ce monde niais,... être plus\nhautement impériale et pure... oh! vivre! Aimer de vivre... oh! aimer...\nvivre d'aimer.\n\n                                     GUDULE\n\n\n  Elle est folle,... Anne,... clic est folle!\n\n                          RADEGONDE    (les yeux levés.)\n\n  Fais-moi la Grâce ! (Un temps.)\n\n                                ANNE et   GUDULE\n\n\n  Mais encore, toi, Radegonde, quel sera ton époux?\n"}, {"page_pdf": 658, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2504, "texte": "                          LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                                  555\n\n\n                                     RADEGONDE\n\n   Mon époux... mon époux... comment voulez-vous que je dise? Je ne\nsais pas, je ne sais plus comment il est... Ses regards sont purs et doux\ncomme s'ils avaient plongé dans les yeux d'une race meilleure ; ses pru-\nnelles sont pleines d'une majesté dont la terre ne se souvient plus.\n   Je me rappelle : Un soir j'ai, tout enfant, et la main dans la main, passé\navec mon père sur un champ de bataille... Une blessure affreuse balafrait\nle ciel,... le soleil était mort en crachant du sang! Nous avons passé vite!\n   Au pied d'un chêne fendu dans la mêlée, râlant parmi la mousse verte,\nun beau jeune h o m m e blond, très pâle, agonisait.\n   Tel je le vis alors, je crois le voir encore... Quand nous vînmes à passer,\nil serrait des deux mains sa poitrine trouée et ses yeux glauques m'ont\nsuivie...\n   « Père, arrêtons! »... ses yeux!... « Père, il a soif! »... Ses yeux m'ont\npoursuivie jusqu'au fond de la plaine !\n   (Minuit sonne à un clocher. La porte s'ouvre. Un manant paraît. Sans mot\ndire, il s'avance vers Gudule que la stupeur empêche de crier, boit le verre d'eau\nplacé devant elle, lui prend la taille et l'emmène en souriant.)\n\n                                    ANNE (bas.)\n\n  Ayez pitié de moi, Seigneur...\n\n         RADEGONDE (les yeux    dans le vide, n'a rien vu, rien entendu.)\n\n    Un soir aussi, j'ai vu la mer effrayante, la mer mauvaise, la mer vivante !\n Il pleuvait à torrents,... le vent effiloquait les voiles comme des toiles à\n charpie,... le vent fouettait les matelots avec les cordes du bateau...\n    La mer ! La mer ! Les barques s'égaraient et fuyaient toutes folles à sa\n surface! Le vent! Les vagues! Les ailes de la mer!...\n    Comme une poule couvre ses poussins, la mer affreuse a pris les\n barques dans son sein... — L u i ! dressé sur la proue... et sous son nimbe\n d'or, oh! comme je le vois,... je le revois encore,... seul et debout,... grand\n comme l'océan... Il sombra le dernier en regardant la m o r t . . . o h ! . . . je le\n vois... ses yeux me poursuivent encore.:. (Un temps.)\n    (La porte se rouvre. Parait un prince superbement vêtu. Il s'avance vers\n Anne qui s'est levée à son approche, vide le broc de bière et sort avec la jeune\nfille à son bras.)\n\n                      RADEGONDE (comme        précédemment.)\n\n  J'ai suivi la chanson des faucheurs dans les champs et j'ai vu qu'ils\ncoupaient ses cheveux...\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1558, "texte": " 556                             DURENDAL\n\n\n   Au bord de l'étang bleu où tout le firmament était tombé dans l'eau,\nj'ai vu glisser des poissons d'or et j'ai cru qu'ils nageaient dans ses\nyeux...\n   La fièvre qui chante au fond de mes oreilles a des accents de voix qu'il\ndoit comprendre, lui !\n   Mais... place! place! Faites place autour de l'échafaud !\n   La foule!... les têtes... les têtes;... entendez-vous la cloche?... Dingue\ndon ! dingue don ! Mon père est là, debout, il attend appuyé sur son glaive\nélastique... Dingue don!... Le condamné!... le voilà... le voilà... la foule,\nse tait... Dingue don!... Il me regarde,... ses yeux! (Un cri terrible.) Ah!\nmon père l'a t u é ! — La tête... le sang... le sang... le sang... (Un silene».\n Tout à coup elle soulève sa coupe et la tend au ciel.) Oh ! bien-aimé !\n   Cette coupe est à toi, entends-moi, je t'appelle !\n   Cette coupe de vie dont rien n'a débordé. O Bien-Aimé, qui me connais\net que je sais, viens dévoiler enfin le sort qu'on me réserve !\n   O Toi qui m'as suivie depuis le premier jour, ô Toi qui vis en moi parmi\nmon âme m ê m e , ô Toi qui dois me faire ton épouse et ta reine,... sur celle\nqui t'implore affirme enfin ton droit!\n   (La Mort, sous les traits d'un beau jeune homme blond, drapé de velours\nnoir, et s'appuyant sur une faulx, paraît dans le cadre de la porte sous le mot\n« Welkom ».)\n   (Radegonde chancelle et tombe; la coupe se brise à ses pieds.)\n\n                                                               J.   WAPPERS.\n\n\n                                     FIN\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-005", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 557, "page_fin": 558, "titre_corps": "Élévation", "titre_sommaire": "Élévation", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "ELEVATION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 660, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 716, "texte": "ÉLÉVATION\n                      (SUITE)\n\n\n\n\n                        VI\n\n\n\nVoici l'œuvre accomplie et le calice est vide.\nNous n'assisterons plus, ô monde! à tes banquets\nOù le corps, aux désirs monstrueux ou coquets,\nBien que toujours repu reste toujours avide.\n\n\nL'esprit règne à jamais, et la lettre perfide\nNe pourra plus trouver en nous d'humbles laquais,\nCar nous avons poussé, comme de lourds paquets,\nNos dépouilles d'erreurs dans l'abîme impavide.\n\n\nHosannah!   au jardin de lumière du cœur!\nNotre rêve idéal au sourire vainqueur\nNous offre abondamment la noble nourriture,\n\nEt portant vers l'azur nos aspirations,\nLa sagesse, établie en son investiture,\nAssouvit notre faim de célestes rayons.\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 794, "texte": "558                        DURENDAL\n\n\n\n\n                               VII\n\n\n      Pour moi, chétif enfant né dans un siècle nul,\n      L'amour, comme la vie, a l'aspect d'un beau songe.\n      Je vois la vie en fleurs et l'amour sans calcul\n      Parmi les infinis où toujours mon œil plonge.\n\n\n      Ayant fait de mon être un ténébreux tombeau\n      Clos sur les vains désirs et sur les faims charnelles,\n      Rien n'est avide en moi si ce n'est le cerveau,\n      Car je veux me nourrir des choses éternelles.\n\n      Celui-là peut bien rire, outrageant nos efforts,\n      Qui sans cesse obéit à son appétit vaste ;\n      Mais la vie et l'amour ne souriront qu'aux forts :\n      L'âme ne peut aimer que si le cœur est chaste.\n\n                                                    JULIEN ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-006", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 559, "page_fin": 566, "titre_corps": "Les Expositions du mois : Auguste Rodin ; Exposition d’œuvres de Mlle Henriette Calais ; Le Labeur", "titre_sommaire": "Les Expositions du mois : Auguste Rodin ; Exposition d’œuvres de Mlle Henriette Calais ; Le Labeur", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "AUGUSTE RODIN", "ancre_fin": "EDMOND JOLY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 662, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1858, "texte": "AUGUSTE RODIN\n\n\n                  LA Maison d'Art, à La Toison d'Or, a vu se réaliser un projet\n                    de tout point remarquable : l'exposition, à Bruxelles,\n                    d'oeuvres du sculpteur Rodin; célébrant, ainsi, le\n                    maître sous ce ciel du Nord dont il apprit le mystère;\n                    dans la ville ou il vécut longtemps, où il prépara, dans\n                    un travail acharné et divinatoire, la puissance dont\n                    maintenant Paris et le monde s'enthousiasment et se\n                    déconcertent.\n                       Rien n'est plus difficile que de parler du maître après\nles innombrables travaux, volumes, articles, opuscules, caricatures, por-\ntraits, transpositions ou décompositions graphiques consacrés à lui et à\nses œuvres, non seulement par les critiques, mais aussi, surtout, par les\nlittérateurs et les poètes. On retrouve sa physionomie chez les princes du\nroman français, constituant un des éléments décisifs des plus hauts\nmilieux psychiques modernes. Ce monde artiste, indélimité, indéfini,\ncalomnié, méconnu, ridiculisé, et parfois avec combien de raison! n'en\nrestera pas moins, pour l'âge futur, un des plus admirables foyers d'âmes,\npeut-être celui où des alchimistes (quelques-uns bizarres...) réussiront la\n pierre philosophale : l'or d'une culture nouvelle, d'un affinement presque\n total par la pénétration d'art transmuant la vie. Sans doute, le christia-\n nisme qui l'aurait préparé, sans qu'on sache, la baptiserait au jour qu'il\n faut, comme jadis la France à Reims ou la philosophie grecque dans\n Alexandrie.\n    Les redites menacent donc, inévitablement; la seule façon de les éviter\n un peu sera de regarder brièvement l'œuvre du grand sculpteur en une des\n  théories d'art dont nous sommes particulièrement épris et auxquelles sa\n"}, {"page_pdf": 663, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2889, "texte": " 560                           DURENDAL\n\n\nvie, son oeuvre, fournissent le plus merveilleux commentaire, aussi la\nplus efficace preuve.\n   Les ouvrages rassemblés à la Maison d'Art, avec les ébauches, les\nesquisses, les déconcertants dessins, permettent de suivre l'évolution de\nRodin jusqu'à aujourd'hui. Peut-être ce mot d'évolution n'est-il pas\nconvenable; il implique, en effet, des influences modificatrices; or, ici,\nrien de tel n'est en question ; il s'agit, au contraire, d'une croissance,\nd'un développement régulier. Ce développement fut trop naturel pour\nqu'on le rabaisse à un acte volontaire. L'admirable discipline esthétique\nde Rodin dégagea seulement la puissance créatrice, qui était en lui, par\nlaquelle il fut mené jusqu'aux sommets de maintenant. C'est ce dévelop-\npement que nous allons rapidement examiner. Nous y verrons l'effort\nsuprême vers l'art. De la sorte, nous y approcherons d'aussi près que\npossible l'essence mystérieuse de celui-ci; nous verrons la route qui\nmène au temple et le témoignage des voies erronées; en preuve, nous\nconstaterons un effort parallèle à celui des autres génies modernes dans\nles autres arts.\n   Les génies modernes... Il faut reprendre ces m o t s ; dire surtout\nl'injustice qu'enferme notre embarras de les prononcer. Il semble que\nlés générations nouvelles et surtout la nôtre (peut-être à cause du vertige\ndes gloires montrées par l'érudit souvenir) ne savent plus avoir confiance\nen elles-mêmes, n'osent affirmer le génie par leur seul jugement. L'idée\nqu'un nouveau Shakespeare puisse avoir paru; qu'un sculpteur puisse\ndépasse (fut-ce de biais, par l'autrement) Michel-Ange, nous donne le\nrire et l'effarement peureux. Cependant l'idendité de la vie implique,\nqu'elle peut refaire ce qu'elle fit, donner à nouveau ce qu'elle a donné\nune première fois ; voire même se dépasser, selon une identique loi\nd'accumulation et de paroxisme peut-être improprement dite évolution,\n   Comme pour l'ensemble de l'art moderne, c'est dans la réalité (non\ndans le réalisme) que Rodin commence par chercher (ainsi qu'il faut) la\nlibération initiale. — Rappelons en commentaire la puissance des rites\nchrétiens: ce baptême qui délivre, purifie, avant l'onction qui doue,\nfortifie, parachève. — Nous ne donnerons guère de dates ; l'ordre\nchronologique convient moins ici qu'un ordre de hiérarchie avec lequel,\ndu reste, il se confond le plus souvent. Le début véritable de Rodin fut,\nau Salon de Paris, cet homme des premiers âges (dit aussi l'âge d'airain),\nmaintenant au Jardin du Luxembourg. La critique étant., parfois, une\nsorte de caricature par la calomnie, l'on cria au moulage sur nature.\nPourtant, dès lors, l'attitude du mouvement (une. des principales hantises\ndu maître, une de ses suggestions, de gloire) vient transformer l'aspect\nmort des apparences.\n   Mais, vraiment, à la base de son savoir, nous trouvons cette fidélité au\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3057, "texte": "                            AUGUSTE RODIN                             56l\n\n\nréel qui est la délivrance des préjugés d'école, d'académie, d'imitations,\ntout ce qui interpose entre nous-mêmes et le monde une vision morte,\nd'autrui, donc fausse, puisque la vue véritable est le rapport des choses\nà nous. On ne saurait assez dire combien cette faculté s'éveille avec len-\nteur, parcimonie. L'enfant qui dessine un h o m m e par un cercle pour la\ntête, un carré pour le corps, quatre « bâtons » pour les bras et les\njambes, ne voit pas grande différence entre cette image et le réel. Il ne\nperçoit celui-ci que selon une vague expérimentation, qui met en son\ncerveau un reflet rudimentaire, déformé, surtout, par Vidée.\n    L'analogie devrait faire comprendre à chacun cette vérité : comme\n l'enfant, par la simple initiation de l'âge, arrive à concevoir mieux les\napparences, ainsi la foule peut, doit être dépassée par l'artiste, soumis à\nun « entraînement » plus prolongé. Nous exprimons à dessein ces choses\naussi vulgairement que possible ; nous voudrions y faire comprendre à\ntous l'admirable sentence de Rodin disant du Balzac : c'est la limite des\n concessions que je puis faire au public et de la foi qu'il doit me garder.\n Cette parole (que nous citons de mémoire) formule la loi, non seulement\n des rapports de la foule avec le génie, mais encore de tout effort\n psychique. Chaque h o m m e est un peu une foule. Comme l'élite peut\n seule percevoir au loin, en haut, et crie ses visions pour tous ; le plus\n pur de nous-mêmes, nos mains tendues par la prière, notre âme suréle-\n  vée de science ou d'extase, affleurent seulement l'essentiel. La loi de\n  croyance résulte du mode même de nos activités.\n     Voyons comment Rodin va dépasser la vision commune. L'homme au\n nez cassé est encore une œuvre réaliste strictement ; très apparentée aussi\n  à l'art antique. Elle est également un portrait merveilleux ; sans doute\n  est-ce le portrait qui va nous donner la clef de tout l'effort de Rodin, de\n  sa voie, qui (essentiellement moderne, nouvelle, celle-là qu'il nous\n  fallait) s'écarte des anciens jadis, peut-être surtout en prolongeant, con-\n  tinuant l'art d'âme du moyen âge.\n     Rodin est un merveilleux portraitiste. Ses bustes réalisent en un très\n  logique miracle d'art l'amusante naïveté paradoxale : faire plus ressem-\n  blant que le modèle. Celui de M. II. Rochefort plane sur des tumultes\n  qui animent de mépris, d'ivresse et d'orgueil les yeux petits et pro--\n  fonds, le nez dominateur, le front bossué sous la chevelure en crête de\n  vague. Celui de Bellone (portrait de Mme A. R.) est vraiment la féminité\n  divine du combat; la mort, la vie et la gloire des armes, passent dans les\n  traits aussi dédaigneux que sereinement apitoyés. La série des por-\n  traits de femmes de Rodin est une des merveilles de l'art moderne. Il\n  suffirait, pour le prouver, de cette merveilleuse tête couverte d'une\n  coiffe, sortant d'un bloc, et qui semble la pensée même du chaos dont\n  clic émane, sur qui elle se penche, alourdie du divin.\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3045, "texte": " 562                             DURENDAL\n\n\n    La physionomie, en général, est une des incontestables maîtrises de\n Rbdin; qu'est-ce donc qui la constitue ? Nous le pouvons trouver dans le\njeu de l'expression, qui n'est que la physionomie en continuel état de for-\nmation, de devenir. De même, par analogie, nous découvrirons aussitôt\ndans le geste la forme qui se réalise, le jeu d'expression de la forme. Or,\ne x p r e s s i o n du visage, comme celle du geste, du mouvement, est basée\nsur des rapports primordiaux entre certaines émotions, certains senti-\nments et des formes des lignes, des modes expressifs qui les traduisent.\nLe plus ignorant ne confondra jamais le visage convulsé de colère avec\nla radieuse sérénité du sourire. De même, pour les gestes, les mouve-\nments, les attitudes; il en est de menaçants, de doux, de dominateurs.\nIls deviennent, par la vie (ou le geste des grands comédiens), un l a n g a g e\ntraduisant tous les émois, comme la musique ou la peinture. Ils sont\ndans le rite et l'attitude des images sacrées, le langage que l'homme pro-\n jette sur l'au-delà; ainsi, à certains sommets, nos gestes vont, en mirage,\n s'inscrire dans le ciel. Citons un passage de la Tentation de Saint-Antoine,\npar Flaubert, où le diabolique Apollonius promet à l'ermite ce mystère\ndes attitudes : « Je t'expliquerai la raison des formes divines ; pourquoi\nApollon est debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans\n Athènes, conique à Paphos. » Cette puissance naturelle d'expression qui\nn'est pas réservée aux formes humaines, mais que l'univers entier pos-\nsède pour la contemplation sagace, est l'essence même de l'art. Ses har-\nmonies constituent le monde en tant qu'expression, suprême puissance uni-\nverselle, bien supérieure à la force et à la volonté du pessimiste allemand,\naux points de vue d'utilité, de vérité, faits pour la volonté ou l'intelli-\ngence seules, et qu'elle réunit dans une puissance d'émoi prenant tout\nl'être, comme le baiser de l'Esprit-Saint, la flamme de Pentecôte.\n    Disons que cette expressivité harmonique constitue la vraie beauté, but\nsuprême de l'art et qu'on ne saurait trouver dans aucun autre don du\nréel. Tout ce que la définition semble avoir de trop « expérimental»\ns'accorderait fort bien (si nous avions le temps d'une démonstration)\navec le platonisme et les vues scolastiques par le lien naturel du modèle\net du but divin que l'on superpose au monde.\n    Dans le portrait, dans le geste, Rodin surprend l'expressif seul ; il sait\néliminer ce qui n'entre pas dans l'émoi perçu, ce que le point de vue, le\nbut cherché rend inefficace, mort. Parallèlement, il grandit (aux dépens\nde ce « caput mortum » de son alchimie) le côté expressif. Ce que le réel\nne peut faire, il le réalise, fixant, exagérant le vrai véritable, faisant plus\nressemblant encore que le réel. Il a su obéir aux formes; maintenant il\nsait les faire obéir.\n   Dès lors, ses œuvres prennent une vie spéciale, sœur de celles de\nl'univers qu'elles montrent en un reflet fixe. Les formes n'y sont plus une\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3010, "texte": "                                  AUGUSTE RODIN                        563\n\n\nconvention de grâce, d'agrément, mais un langage, allant au plus intime\nde nous-mêmes, nous disant les mots silencieux que seuls connaissent\nencore la mystique et l'amour.\n   Les Chevaux de Nancy sont l'envolée m ê m e des rayons solaires; la\nmusc de Victor Hugo est, brisée, la voix douce, torturante et torturée de\nl'art. Parfois un parti pris de formes longues et simples rappelle de nou-\nveau l'art médiéval par une élégance pour qui l'on voudrait un autre\nmot; car elle est magnifiée d'une grandeur et d'une simplicité inquié-\ntantes. Rien n'est plus beau en ce genre que la sœur tenant son petit\nfrère sur les genoux. Tant de simple subtilité anime le groupe que l'on\nn'y verra jamais une maternité, mais bien la protection seulement frater-\nnelle (1). Les formes sont désormais pour Rodin un langage dont l'ivresse\nfait ses œuvres, dont il se grise parfois, dont il recherche tout, jusqu'aux\nplus infimes ou abjects mots. Toujours comme les grands sculpteurs des\ncathédrales, il ne craint pas, en effet, le mot horrible ; comme eux. il le\npurifie d'art, sinon de vouloir moralisateur. Nulle part toute cette science\ntêtue n'est plus accessible que dans le groupe merveilleux des Bourgeois\nde Calais. Ceux qui ont été choisis pour aller subir la vengeance enne-\nmie rassemblent moins en eux toutes les formes de la résignation\nhumaine que l'âme de la cité médiévale, cette âme patiente, héroïque,\nsimple et forte ; peut-être la plus complètement humaine qui fut jamais.\n A Calais, malgré l'artiste, l'œuvre fut surélevée d'un absurde piédestal ;\nici, à la « Maison d'Art », Rodin n'envoya que là-mi-corps des person-\nnages, concentrant avec intention la vue sur les têtes et les bustes, les\n visages et les cœurs. Mais cette puissance d'élimination que nous venons\nd'étudier plus haut dans sa cause : l'expressif seulement (l'expressif révélé\n par la physionomie du visage et le mouvement du corps, ce mouvement\n que l'œil de Rodin saisit comme un « instantané » et note dans les\nétranges et merveilleux dessins), cette puissance d'élimination, de sim-\n plification, va sans cesse augmentant, et par des moyens divers aussi bien\n que convergeants. Parfois, comme dans l'admirable Cariatide, elle laisse\n dans la pierre les parties dont le maître veut détourner l'attention. Il est\n impossible de ne pas songer alors au grand peintre Carrière, noyant\n d'ombre les « non-valeurs » expressives de ses personnages. D'autrefois,\n un faire fruste, rugueux, semble briser aussi bien la ligne que le contour\n pour faire jaillir, comme d'une gangue ouverte, 1e mouvement, la forme\n essentielle, alors merveilleusement précise, fine, légère et grande.\n   Remarquons-le. C'est là un effort général dans tout le génie moderne :\ntoujours s'atteste, après la conquête du réel immédiat, la bataille contre\nl'inutile ressemblance, la vanité de faire un double, l'effort pour extraire\n\n  (1) Le Réveil d'Adonis s'épanouit en courbes végétales.\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1665, "texte": "  564                           DURENDAL\n\n\n\ndu vrai l'expressif, le significatif. A quoi bon la photographie par l'œil et\nla main ? Les instruments sont mille fois plus sûrs. Mais l'art est au-delà\n de la reproduction ; il est dans une harmonie expressive fixée par un chef-\nd'œuvre. Ce sont aussi pareils brisements, pareils renouvellements, que\nMaeterlinck inflige au verbe et- à l'aventure humaine pour qu'ils ne\nsoient plus un fait-divers, mais l'essence de notre vie et de notre destin.\n   La synthèse de ces efforts se trouve dans la statue de Balzac, qui fut\nl'événement de l'an dernier. Rodin avait fait d'innombrables études pour\narriver à faire passer dans le geste comme dans l'expression toute l'àme\nhéroïque non seulement de l'homme, mais de son œuvre. Celle-ci n'est\npas représentée par les emblèmes additionnels; elle brûle dans le regard,\ntriomphe dans la tête dressée, ondule légère et formidable comme une\nmer dans le flot de la robe, si merveilleusement efficace avec son appa-\nrence informe. On sait que l'œuvre fut refusée par ceux qui l'avaient\ncommandée ; on sait la noblesse d'âme du sculpteur refusant tout salaire\nde son travail. Mais ceux mêmes qui ne comprirent pas avouent que depuis\nlors une autre image ne se supporte plus ; toutes apparaissent, soit comme\ndes imitations pâlies, soit comme inexistantes. Dédaigneux des attaques\nde jour en jour plus épuisées, le maître poursuit cette Porie de l'enfer\nque lui inspira notre Dante et à laquelle il travaille depuis tant d'années\nafin de mettre dans une œuvre, avec la fleur de techniques nouvelles, le\nrayonnement de l'éternel supplice humain devant la sérénité divine du\n« penseur ».\n"}, {"page_pdf": 674, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2061, "texte": "Exposition d'oeuvres de Mlle Henriette Calais\n\n\n   Faute d'espace, nous ne pouvons donner qu'une étude très sommaire\ndu talent de Mlle Calais à propos de son exposition au Cercle artistique.\nLa sympathique artiste possède un coloris et un dessin entièrement per-\nsonnels ; son « écriture » lui appartient en propre ; un style individuel\ns'est réalisé jusque dans la création de certaines formes typiques ; notam-\nment une physionomie de femme gravement exquise; une draperie\nd'arbre en chevelure d'un simplisme grandiose. C'est ici la maîtrise véri-\ntable, supérieure aux agaçantes habiletés de main, aux inutiles exacti-\ntudes photographiques. Le réel appartient seulement à qui le dépasse, à\nqui sait en extraire, alchimie véritable, les accords d'harmonie expressive.\nElle constitue l'art que n'est pas la simple reproduction de la nature. Cet\nart forme la décoration naturelle du monde. Pour cela sans doute,\nl'art sincère de MIle Calais est décoratif au premier chef comme ceux,\ndivers, des gothiques et des primitifs. Ses grandes compositions ayant\npour titre général : Les Heures, et destinées à fleurir un salon, réalisent\nle plus audacieux et le plus ingénu tour de force. Tout y est simplicité,\nlumière, enchantement de tons et de courbes allégeantes. Les draperies\nconstituent chez l'artiste un primordial élément de beauté, vivantes et\nsouples comme des âmes visibles, les âmes en lesquelles se multiplie\nde personnalité, la douceur féminine du monde.\n. Selon la loi de tout art total, celui de Mlle Calais atteint le symbole\n(La fontaine d'amour) spontanément, en dehors de tout vouloir préconçu.\nUne beauté dernière, une beauté d'émotion psychique, se superpose\nalors à l'enchantement de ces tons clairs (avec une science spéciale du\nbleu), de cette ligne personnelle comme une signature de grâce ondu-\nlante.\n   Œuvres de début : L''Alleluia, La délivrance ont déjà la naïveté reli-\ngieuse qu'elles demandaient; cependant que L'enfant au lys résume toute\n la personnalité de l'artiste et qu'une boucle de Chemin vert enferme le\n poème du destin.\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1718, "texte": "                         LE LABEUR\n\n\n   Encore une exposition de cercle d'art, celle du Labeur. Bien jeune, puis-\nqu'il en est à sa deuxième année d'existence; il tire de cette jeunesse, très\nvisible, très simplement avouée, un puissant motif d'intérêt. La jeunesse,\nc'est l'avenir, l'avenir qui a toujours raison.\n   Tâchons, malgré le manque d'espace, de nommer chacun, à cause de\nceux que la gloire peut choisir un jour, mystérieusement. La grande pein-\nture est représentée par M. Titgat, dont la Harpe est d'un haut sentiment\npoétique. Des études diverses permettent d'apprécier le dessin serré,\nl'effort technique. Beaucoup de sentimentalité écrase un peu Madiol fils.\nPlus simple, Konrad Starke trouve dans la vie maritime à Coxyde de purs\npoèmes. Mlle Starke comprend la grandeur des arbres. Les villes mortes\nde Flandre hantent d'hallucinations fines A. Oleff. C'est la turbulence du\nvillage que note heureusement M. Melsen. Encore des portraits de Daens;\ndes animaux de de Baugnies ; des paysages du Hollandais Baumer, de\nCambier, Houwaert, Lagye, Ledent, Merchaert, Ottmann (surtout de\nbonnes vues de villes); Segers, Vanden Bossche (portraits et intérieurs).\nDes dessins de M. Vanderstraeten et des motifs de mobiliers aux tons fins\nde Van Waesberghe.\n   La sculpture était glorifiée par un fragment du maître Lambeaux,\nJ. Baudrenghien avec d'heureuses hantises des gothiques, et de Minne\naborde les sujets religieux de la plus noble façon. Herbays ose avec habi-\nleté de grands efforts. Une originalité sympathique chez Schirven. Des\nbustes de L. Grandmoulin. Répétons-le : il faut être très attentif aux noms\ndes jeunes... Dieu sait!\n                                                         EDMOND JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-007", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 567, "page_fin": 568, "titre_corps": "Les Deux Jardins", "titre_sommaire": "Les Deux Jardins", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "LES DEUX JARDINS", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 676, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 769, "texte": "LES DEUX                   JARDINS\n\n\nSous le cruel regard de la lune sanglante,\nParmi l'obscurité des vallons infernaux\nOù de noirs basilics déroulent leurs anneaux,\nUne étrange rumeur s'élève, vague et lente\n\nVoix d'un plaintif jet d'eau terrassé par le gel?\nVoix d'un rêveur déçu que hante la Chimère?\nN'importe ! Mais le cri d'une détresse austère\nSoulève cette voix d'un frisson étemel.\n\n\nSon douloureux écho se meurt en toi, mon Ame,\nAllons le jour décline où riait ton bonheur\nEt les temps sont venus d'épreuve et de rancœur,\nAmante des oiseaux, des roses, de la femme,\n\n\nLève-toi, laisse là ton veuvage et ton deuil,\nPrends l'épée éclatante et brave la tempête,\nParmi des cris de gloire et des hymnes de fête,\nJette au ciel la clameur virile de l'Orgueil !\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1375, "texte": "568                        DURENDAL\n\n\n\n      Inutile vouloir ! En mon cœur monotone\n      Se traîne sans mourir un chant venu d'ailleurs,\n      Espoir impérieux d'impossibles meilleurs,\n      Rêve de fleurs sous le front pâle de l'Automne.\n\n      Etrange souvenir de passés inconnus,\n      Où des reines d'amour errantes sous les palmes\n      Offrent aux brises d'or des beaux Archipels calmes\n      Les roses et les lys fleurissant leurs seins nus.\n\n\n      Et c'est comme un jardin que les belles étoiles\n      Caressent doucement de leurs tendres rayons,\n      Sur le cœur des œillets dorment les papillons.\n      Dans les buissons bleuis la Nuit ourle ses voiles.\n\n      Oh ! les sentiers heureux où l'on rêve d'amour,\n      Chantant sa foi naïve en ce divin mensonge !\n      Lac de joie et d'espoir où notre âme se plonge!\n      Oh! le temps à jamais désiré, le temps court!\n\n      Des cris ont retenti, cris perçants, cris funèbres,\n      Venus d'un noir vallon de haine et de douleur,\n      L'éternel basilic s'est glissé sous la fleur,\n      Le frisson de l'effroi passe dans les vertèbres.\n\n      L'angoisse étreint, la peur glace, le péché mord,\n      Et l'esprit, en un râle étranglé d'épouvante,\n      Se débat, emporté par la rude tourmente\n      Du jardin de la Joie au jardin de la Mort !\n\n                                            C H A R L E S DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 569, "page_fin": 578, "titre_corps": "Un Chef-d’œuvre", "titre_sommaire": "Un Chef-d’œuvre", "signature_source": "H. 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Encore placé-je cette dernière œuvre,\npour la logique dès situations, la beauté de la philosophie et la perfection\ndu style, au-dessus des Fossiles et même du Repas du Lion.\n   Celle que M. de Curel, non sans quelque ironie grave, appelle la Nou-\nvelle Idole, c'est la Science, la Science avec l'initiale majuscule, celle qui\nprétend répondre souverainement à tous les problèmes et résoudre défi-\nnitivement toutes les énigmes. De cette idole, le docteur Albert Donnat\nest un des prêtres. Son esprit cultivé s'oriente tout entier vers elle. Son\nactivité et son dévouement ne connaissent pas, en dehors d'elle, d'autre\nmoteur. Mais la Science lui révèle une première fois ses défaillances :\nA la recherche d'un serum contre l'horrible maladie du cancer, le savant\nmédecin a choisi à l'hôpital, dans son service, une jeune fille toute frêle,\nphtysique jusqu'aux moelles, — et dont la mort prochaine ne fait pas de\ndoute pour son diagnostic.\n   Avide qu'il est d'étudier dans ce pauvre petit corps voué à une prompte\ndissolution le secret qui sauvera peut-être des générations, Albert Donnat\nlui a inoculé, à la dérobée, le virus du mal. Pourquoi aurait-il hésité ?\nN'a-t-il pas foi en son oreille qui saisit le souffle d'un poumon caverneux,\nen son œil qui distingue un bacille sous le microscope, en son toucher\n qui perçoit la moindre détente d'une artère?\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2024, "texte": "                                   DURENDAL\n\n\n  Mais il arrive ceci, que le savant n'avait pu prévoir et dont il reste\nbouleversé : c'est que la pauvre et naïve Antoinette, qui s'essaie dans un\ncouvent de province, à la vie religieuse qui l'a séduite, guérit de sa\nphtysie. La scène, dans laquelle le savant constate cette guérison, est\nd'une émotion poignante.\n\n                               ALBERT    (s'exaspérant)\n\n  Quel régime avez-vous suivi? Quels remèdes avez-vous pris?\n\n                                   ANTOINETTE\n\n  Ceux que vous aviez ordonnés, monsieur le Docteur; et le régime a été\nscrupuleusement suivi... Il n'y a qu'une chose...\n\n                             ALBERT (avec emportement)\n\n  Laquelle, voyons ?\n\n                              ANTOINETTE {tremblante)\n\n  Ne grondez pas, Monsieur... J'ai bu de l'eau-de Lourdes, un peu, tous les\nmatins... (Il lui tourne le dos et fait deux ou trois fois le tour de la chambre.\nAntoinette le regarde, atterrée. Il revient presque menaçant sur elle.)\n\n                                        ALBERT\n\n  Allons, rhabillez-vous !\n\n  Le deuxième acte nous introduit chez un jeune psychologue de métier,\nMaurice Cormier, talent délié, cœur sec, le compagnon d'études du\ndocteur Donnat et le commensal de son foyer, mais qui volontiers profi-\nterait de la crise provoquée dans le ménage de son ami par la révélation\nde l'aventure d'Antoinette pour détourner à son profit la tendresse d'une\népouse honnête et confiante, que l'orgueil du savant a toujours endolorie,\net que son crime vient d'indigner. Maurice Cormier fait profession\nd'observer tous les phénomènes de la mentalité et de la sensation. Il les\nenregistre laborieusement par le moyen d'expériences hypnotiques et le\nprocédé d'appareils enregistreurs de toute sorte.\n\n  Nous récoltons ainsi, dit il, une prodigieuse moisson, soigneusement classée\ndans d'innombrables dossiers.\n                                        me\n                             LOUISE (M       Albert Donnat)\n\n  A quoi cela mène-t-il?\n"}, {"page_pdf": 680, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2379, "texte": "                           UN CHEF-D'ŒUVRE                                  571\n\n\n                                  MAURICE\n\n  Ces documents sont conservés dans des publications spéciales. Jusqu'à mon\ndernier soupir, je ne cesserai d'en amasser de nouveaux. Après moi, d'autres\nchercheurs expérimenteront avec des instruments perfectionnés en partant du\npoint où je me serai arrêté. Ils entasseront sur mes collines de dossiers des\nmontagnes de nouveaux dossiers, cela se poursuivra jusqu'au jour lointain où\nune vérité se dégagera, et alors la science psychologique sera constituée. Ce\njour-là seulement, on saura si l'âme existe, si elle est immortelle, d'où elle\nvient, où elle va. Ceux qui disserteront sur le jugement, l'imagination, la\nmémoire, la volonté, le feront d'après des données certaines. Lorsque l'horlo-\ngerie mentale se détraquera, il y aura des horlogers, nommés psychologues,\nqui rétabliront à coup sûr le rouage faussé.\n\n                                   LOUISE\n\n\n Vous dites qu'il faut longtemps pour en arriver là?\n\n                                  MAURICE\n\n\n Quatre ou cinq cents ans, ce n'est pas trop pour constituer une science.\n\n                 LOUISE (avec une explosion d'ironie amère)\n\n  Dans cinq cents ans, on saura si j'ai une âme et comment la guérir, et c'est\naujourd'hui que je souffre! Voilà, donc la science! Je sombre dans le découra-\ngement, elle m'offre le doute! Mais le plus humble prêtre auquel je raconterais\nma douleur trouverait des paroles bien autrement consolantes !\n\n   Le docteur Donnat survient. Entre lui et son compagnon d'études,\nentre ces deux dévots de la Science, dont le premier a senti sa foi\ns'ébranler, un admirable dialogue s'engage, auquel Louise assiste sans\nêtre vue.\n   La terrible secousse que le médecin a ressentie en constatant l'erreur\nde ses calculs lui a suggéré, presque à son insu, des aspirations spiritua-\nlistes dont la veille encore il se fût cruellement raillé. De ce dialogue tout\nserait à reproduire. Sous une forme bien moderne, c'est aussi beau et plus\nvrai que le dernier entretien de Socrate avec ses disciples.\n\n                                   ALBERT\n\n  Pourtant il arrive un moment où il faut lever la tête et regarder autour de\nsoi, sans cela notre besogne, si intelligente qu'on la suppose, ne nous élève\nvraiment pas assez au-dessus du bœuf qui laboure, indéfiniment résigné, le\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2231, "texte": " 572                               DURENDAL\n\n\nmême sillon. Tenez, je n'admets pas qu'on puisse être un savant, un grand,\nnon pas l'homme qui sait beaucoup de choses, et peut n'être qu'un vulgaire\npignouf, mais celui qui possède l'esprit scientifique, ce don sublime ! Eh bien,\nje n'admets pas qu'on puisse être un grand savant et ne pas jeter quelquefois\nvers le ciel un regard d'angoisse en y cherchant Dieu.\n\n                                     MAURICE\n\n\n  Alors, je ne suis pas un savant?\n\n                                     ALBERT\n\n Si, vous l'êtes!... Et jamais, jamais, cette question de l'Infini ne vous tour-\nmente?\n\n                                     MAURICE\n\n\n  Pour moi elle est résolue. Pour vous aussi, d'ailleurs. Vous m'avez dit avoir\ntenu trop d'âmes sur la pointe de votre scalpel, pour accorder la moindre\ncréance aux hypothèses du spiritualisme.\n\n                                      ALBERT\n\n  Le jour où j'ai dit cela, je ne parlais pas en savant.\n\n                                     MAURICE\n\n  Encore une fois, quelle est cette rage de vouloir obliger les savants à\ns'occuper d'un problème qui n'a pas de données!\n\n                                      ALBERT\n\n   Pas de données!... Mais qu'est-ce que ce sentiment d'éternité qui imprègne\ntoute ma nature, au point que je ne puis pas penser à l'objet le plus vulgaire,\nune table, par exemple, sans que ce terme comprenne toutes les tables qui sont\nici, toutes celles qui existent, ont existé, existeront?... Je nomme un objet : le\nvoilà pourvu de caractères impérissables. Et mon esprit qui fait cela, mon\nesprit qui revêt d'immortalité tout ce qu'il effleure, serait seul voué au néant!\nAllons donc! Le néant!... Pouvez-vous y penser sans frémir?... Oh! ne dites\npas que oui!... On croit cela de loin!... Je connais la gloire. J'ai eu des heures\nde triomphe telles que si, dans ma jeunesse, on me les avait annoncées, je me\nserais écrié : Après cela, je pourrai mourir!... Eh bien, j'ai eu cela, et je ne veux\npas mourir! 11 m'est arrivé, il n'y a pas longtemps, je vo'us dirai comment, de\nme poser le canon d'un revolver sur la tempe, avec la résolution d'en finir. Je\nsais jusqu'où peut aller l'horreur du néant! Voyons, nous sommes l'un et l'autre\n"}, {"page_pdf": 682, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3187, "texte": "                             UN CHEF-D'ŒUVRE                                   573\n\n\nbien pénétrés du grand principe de la science moderne, qu'à toute fonction\ncorrespond un objet qui lui est adapté. L'œil implique l'existence de la lumière,\nle poumon l'existence d'une atmosphère respirable. Soyons logiques : ce\nformidable besoin de se survivre, qui émane du jeu de nos organes, suppose\nforcément une survie. Pauvre roseau pensant, dont les racines s'enfoncent\ndésespérément à la recherche d'un sol éternel, de quel droit vous, darwiniste\nconvaincu, lui refusez-vous l'éternité?... Ma raison, ma raison de savant,\nproteste... Et puis, quand elle approuverait... Ma raison!... Ce qu'elle montre le\nmieux, c'est la profondeur des ténèbres où nos regards se perdent... Heureuse-\nment, elle n'est pas mon seul moyen d'investigation. J'ai une imagination, j'ai\nun cœur, mon être est relié au monde par toute une trame frissonnante qui\npeut me renseigner mieux que ma raison. Dans la vie, est-ce elle qui vous\nconduit aux vérités les plus précieuses? Est-ce elle qui vous montre le bonheur\ndans le regard d'une femme? Les grands mots qui gouvernent tout : la gloire,\nl'honneur, est-ce la raison qui les souffle à notre oreille? Pasteur n'était pas un\nsavant vulgaire, j'imagine, pourtant sa raison s'inclinait devant sa foi. Pour-\nquoi voulez-vous que la mienne, parce que je ne crois pas en Dieu, se déclare\nsatisfaite? Trouvez-vous que sans Dieu l'énigme du monde soit simplifiée?\nMoi pas. Vous, moi, les chercheurs, nous sommes de petites têtes noyées sous\n un lac d'ignorance et nous tendons le cou avec une touchante unanimité vers\nune lumière passionnément voulue. Sous quel soleil s'épanouiront nos intelli-\ngences lorsqu'elles arriveront au jour?... Il faut qu'il y ait un soleil!\n\n\n   Comme Socrate, mais sans que son interlocuteur s'en doute, le docteur\nDonnat est, lui aussi, un condamné à mort. Car il vient, en secret, de\ns'inoculer à lui-même ce virus qui ne pardonne pas et qui réserve à ses\nvictimes une horrible agonie dans la pourriture. Cet héroïque sacrifice,\nque Louise, plus perspicace que le psychologue, a deviné, ramène\nl'épouse, avec l'irrésistible élan du dévouement et de l'amour féminin, à\ncet homme auprès duquel son cœur blessé était resté depuis longtemps\nfermé, comme une fleur sensitive.\n   Mais une autre péripétie morale va éclater, qui, plus puissante encore\nque le besoin d'une cause absolue, aura raison de l'idolâtrie scientifique.\n\n\n  Pourquoi, s'est-il demandé avec angoisse, pourquoi un savant, qui ne croit\nni à Dieu, ni à l'âme immortelle, donnerait-il sa vie pour son prochain ?... Cela\nse comprend d'un brave imbécile qui compte être récompensé au ciel, ou d'un\nignorant qui n'a pas la foi, et auquel les préjugés et l'atavisme imposent, sans\nqu'il s'en doute, le joug de la loi. Mais moi, par exemple, qui ai fait de mon\nexistence un rêve studieux sans lendemain, quel motif puis-je avoir d'anéantir\nma contemplation pour des êtres bornés, que je méprise ?... Mon devoir évident\nn est-il pas de conserver à l'espèce humaine un type d'élite, une lumière, un\nphare ?... Se sacrifier, soi savant, à un ignorant, c'est voler la société !... (Avec\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1830, "texte": " 574                              DURENDAL\n\n\nun rire nerveux.) Donc, si dans mon cœur je trouve un impérieux besoin de\ndonner ma vie à quelqu'un, il faut résister. Hein? n'est-ce pas, c'est clair !\n\n   Les Donnat ont décidé de recueillir chez eux la petite; Antoinette.-Elle\narrive, toute modeste et charmante, prendre possession de son nouveau\nlogement. Elle a compris à demi-mot, — car la justice est saisie des expé-\nriences homicides du savant et l'enfant a été interrogée,— que le docteur\nDonnat avait du chagrin à cause d'elle.\n\n  (Baissant la voix.) Vous êtes si bon, que vous avez du chagrin à cause de\nmoi... Je l'ai parfaitement remarqué hier, lorsque je vous ai fait voir cette\nrougeur... (Elle porte la main à sa poitrine.)\n\n                                    ALBERT\n\n  Vous avez mal remarqué...\n\n                                  ANTOINETTE\n\n\n  N'essayez pas de me tromper... Un jour... j'étais si faible... comme morte...\nvous avez dit aux internes : \" Pauvre petite Antoinette! avant la fin de la\nsemaine elle aura vu les splendeurs de son Paradis!... „ Après la visite, vous\nêtes revenu seul, et vous m'avez fait une piqûre là où j'ai mal maintenant...\n\n                                    ALBERT\n\n  Alors, vous...\n\n                                  ANTOINETTE\n\n\n  J'avais ma connaissance, mais je ne bougeais pas... J'ai eu l'idée, tout de\nsuite, que vous tentiez quelque chose de hardi... A présent que la mère\nsupérieure a prononcé le mot, je me rends bien compte de ce que vous avez\n essayé... Nous avions une sœur qui est moite de cela vers Noël... Il fallait,.\npendant les derniers jours, beaucoup prendre sur soi pour l'approcher...\n(Un silence)\n\n                                    ALB,ERT\n\n  Comment appelle-t-on les gens qui font ce que j'ai fait\n\n                                 ANTOINETTE\n\n Comment?\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2059, "texte": "                             UN CHEF-D'ŒUVRE                                     575\n\n\n                                      ALBERT\n\n Assassins, n'est-ce pas?...\n\n                                    ANTOINETTE\n\n  Je savais bien que vous avez du chagrin!... 11 ne faut pas!... Vous m'auriez\nproposé ce qui est arrivé, j'aurais consenti tout de suite... Me croyez-vous donc\ntrop sotte pour comprendre que mowmal peut amener à guérir une foule de\ngens? Je voulais être soeur de charité, et consacrer ma vie aux malades...\nEh bien, je livre ma vie en gros, au lieu de la donner en détail...\n\n                                      ALBERT.\n\n\n  Il n'y a pas que les sœurs de charité qui savent mourir proprement!\n\n                                     ANTOINETTE\n\n   Les savants aussi !... (Elle se jette aux genoux d'Albert ) Quand j'ai appris que\nl'on vous accusait, je me suis dit aussitôt : \" Si on l'empêche de continuer ses\nexpériences, il les achèvera sur lui-même!,.. „ Ne faites pas cela, Monsieur le\nDocteur!... Vous m'avez pour vos observations...\n\n                                       ALBERT\n\n\n  Tu t'es dit cela, toi ?... Tu n'as pas pensé : \" Il se tuera pour se punir... ? „\n\n                             ANTOINETTE (avec effroi)\n\n  Oh!... se suicider!... Enlever du monde quelqu'un comme vous, à cause d'une\npauvre fille qui sait à peine lire !\n\n                                       ALBERT\n\n  J'en ai eu envie, pourtant !... Si tu me vois encore vivant, c'est que je me suis\naccordé quelques jours de répit pour connaître la fin de mes travaux. En somme,\nune curiosité comme celle-là est pardonnable !\n\n                                     ANTOINETTE\n\n   Ah! Monsieur, je crois bien, puisqu'elle sauve des gens!... Vous parlez\n comme un criminel ; c'est seulement si vous n'achevez pas vos travaux que\n vous le serez !... Vous êtes fait pour étudier... Vous n'avez malheureusement\n pas de religion, c'est ce qui vous oblige à tant réfléchir pour être bon... Moi, si\n je n'étais pas pieuse, qu'est-ce que je vaudrais?... Vous avez l'air étonné que\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2636, "texte": " 576                                DÜRENDAL\n\n\n\nje sois prête à mourir... Je le suis parce que Jésus-Christ a été crucifié pour le\ngenre humain et que je regarde comme un honneur d'être traitée un peu comme\nlui...\n\n                                       ALBERT\n\n   Ah ! quel bien tu me fais !... Avec toi, je n'ai pas à renier mon idole !... Tu ne\nme la montres pas ridicule et pédante !... Antoinette, tu ne seras ni timide, ni\ngauche, si je t'annonce la résolution que j'ai prise... Nous pourrons, en parler à\nl'aise, puisque tu viens de l'indiquer toi-même... Ce matin, je me suis inoculé le\nmal dont tu mourras... Désormais, je vais vivre double,... vivre triple!... Jusqu'à\nma convulsion suprême, j'épierai nos deux agonies... Tes yeux brillent !... Ah!\ntu es bien de ma race, toi !... C'est une petite fille qui me comprend le mieux !...\nD'où vient ce quelque chose qui élève le plus humble au-dessus du plus savant?\n\n                                    ANTOINETTE\n\n\n  Du bon Dieu, Monsieur !\n\n   Et quand Louise entre, Donnât de lui dire : « Elle sait tout ! »\n\n                                       LOUISE\n\n\n  Elle te pardonne ?\n\n                                       ALBERT\n\n   Le mot \" pardon „ n'a-pas même été prononcé. Ellearrive avec une simplicité\nmagnifique au point où ma science n'a pu me conduire qu'au prix d'efforts sur-\nhumains: donner généreusement sa vie. Je la trouve souriante au sommet de\nl'épouvantable calvaire, d'où elle me fait découvrir comme une aube d'espé-\nrance. Vois-tu, la plus merveilleuse invention trouvera toujours des contradic-\nteurs, mais que je retire de la rivière, au péril de mes jours, un enfant qui\nse noie, riches et pauvres, intellectuels, ignorants, positifs et sentimentaux\nm'acclameront... Il y a donc une qualité d'actes dont la beauté nous attire\ntous!... Le voici, l'élan de l'humanité entière vers un soleil unique !... Je le cher-\nchais où il ne fallait pas, dans les cerveaux, et je le trouve dans les cœurs!...\nC'est le besoin de souffrir pour autrui, qui froisse nos instincts et pourtant nous\npossède. Tout à l'heure, je suis rentré dans une rage inexprimable contre je ne\nsais quoi d'aveugle qui m'obligeait à mourir, et je répétais avec notre ami Mau-\nrice : \" La nature accueille ton héroïsme par une lâcheté !... „ C'est bientôt dit!...\nLa nature est-elle donc si lâche ? La loi du plus fort régit les corps, soit; mais\nles esprits ?... Le plus grand symbole qui ait pu s'imposer à eux, n'est-ce pas un\ninstrument de torture : la croix ? Quelle est donc la puissance assez forte pour\nque les yeux du monde entier soient fixés sur elle dans un désir d'immolation?.»\n"}, {"page_pdf": 686, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2156, "texte": "                              UN CHEF-D'ŒUVRE                              577\n\n\nToute marée dénonce au-delà, des nuages un astre vainqueur,l'incessante marée\ndes âmes est-elle seule à palpiter vers un ciel vide ? (Un silence.)\n\n                                     LOUISE    ,\n\n Albert, tu crois en Dieu !\n\n                                     ALBERT\n\n  Non, je ne crois pas en Dieu ! Pour croire, il me faut l'évidence, et que nous\nen sommes loin ! O ma raison !... Elle ne conduit pas où je voudrais aller !\n\n                                      LOUISE\n\n  Pourvu qu'elle n'entraîne pas au désespoir !\n\n                                     ALBERT\n\n  Elle conduit au travail !... Je travaillerai jusqu'au bout.\n\n                                      LOUISE\n\n  Cela suffit-il pour donner la paix du cœur ?\n\n                                     ALBERT\n\n\n   Je ne crois pas en Dieu, mais je meurs comme si je croyais en lui... Voilà\nd'où me vient la paix ! Ma force, c'est d'être compris par cette petite sainte qui\ntombe à mes côtés. Je sens qu'entre elle et moi existe une parenté mystérieuse.\nSa sécurité fait la mienne ! Mon salut, c'est qu'une pauvre ignorante me prenne\npar la main pour me guider vers on ne sait quelle splendeur. Tu vois, j'ai pris\nle parti de penser comme un illustre et d'agir comme le premier brave homme\nvenu. C'est incohérent, mais viendra-t-il jamais le jour où l'on pourra, en ne\nsuivant que sa pensée, aboutir à toutes les grandeurs morales? Pour le moment,\nl'intelligence a sa logique, et l'âme, ce je ne sais quoi qui dépasse ma compré-\nhension, mais qu'Antoinette définirait à l'instant, l'âme aussi a la sienne, très\ndifférente de l'autre. Oui, lorsqu'il s'agit de ne pas crever comme un chien\nmais de finir noblement, c'est encore auprès des humbles qui adorent Dieu, et\ndes cœurs ardents qui aiment avec son héroïsme, que les philosophes ont à\nchercher des leçons de logique.\n\n                         LOUISE (se jetant dans ses   bras)\n\n  Comment, tu parles d'apprendre quelque chose de nous !... Albert, je vais\ndonc pouvoir vivre avec toi dans l'union que j'ai toujours rêvée? Il n'y a plus\nde barrière entre nous !\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 349, "texte": " 578                             DURENDAL\n\n\n                           ALBERT (se dégageant)\n\n  Plus de barrière !.. (Montrant sa poitrine à l'endroit de l'inoculation.) Tu\noublies !...\n\n  Connaissez-vous beaucoup de drames contemporains de cette intensité\net de cette grandeur?\n\n                                                           II. C. W.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-009", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 579, "page_fin": 582, "titre_corps": "Prométhée", "titre_sommaire": "Prométhée", "signature_source": "Iwan Gilkin", "ancre_debut": "PROMETHEE", "ancre_fin": "IWAN GILKIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 688, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 746, "texte": "PROMÉTHEE\n\n\n\n                         Ici,\n               Où la terre finit,\nSur cette haute cime où nul pied ne se pose,\nOù nulle hei'be ne croît, où nul être ailé n'ose\n              Aventurer son aile,\n              Sur ce hideux rocher\n          Dressé dans la neige étemelle,\nMe voici, nu, sanglant, à jamais attaché,\n          Victime de la haine immonde\nDe l'effroyable dieu qui règne sur le monde.\nDouleur! Douleur! Douleur! Pour moi tout est douleur!\nChaque jour, le soleil, dont l'implacable ardeur\n             Change en fournaise l'éther,\n            Brûle et crevasse ma chair ;\nEt quand naît la fraîcheur de la nuit étoilée,\nMon corps glacé frémit, mordu par la gelée\nEt par le froid brillant de mes chaînes de fer.\n"}, {"page_pdf": 689, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1387, "texte": "580                     DURENDAL\n\n\n\n                 Mâchoires jamais lasses,\n                 Les lourds cercles d'airain\n       Rongent mes bras, mes genoux et mes reins\n            Comme des reptiles voraces.\n  Au roc je suis rivé, debout, sans mouvement,\n            Hurlante et saignante statue!\n            Seul dans l'exécrable carcan\n            Mon cou peut tourner par moment\n  Et d'une horreur à l'autre erre ma triste vue.\n  En bas, le précipice immense, la paroi\n  De glace, gouffre en fuite, innommable vertige,\n  Mur vertical plongeant dans le vide et l'effroi,\n            Comme une chute qui se fige.\n  En haut, le vide encor, le morne abîme bleu\n  Où m'aveugle un cruel fourmillement de feu.\n  Nul repos, nul répit dans l'éternel supplice!\n  Le sommeil à jamais a fui mes yeux maudits!\n  Si ma fièvre s'apaise, au fond du précipice\n  Roule un sourd grondement, la montagne gémit,\n  Le roc secoué tord les clous dans mes blessures,\n                 La tempête mugit,\n                 Et ses griffes d'acier\n                 Arrachent aux glaciers\n  Des tourbillons de neige : il éclate, il fulgure,\n  L'horrible ciel tonnant! Voilà ce que j'endure\n  Pour avoir trop aimé la race des mortels.\n  Hélas! de tous mes maux j'ai tu le plus cruel!\n       Où donc est-il, le chien ailé de Zeus,\n       L'aigle sidéral aux serres hideuses?\n                    Gorgé de ma chair,\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1321, "texte": "                     PROMÉTHÉE                       58l\n\n\n             De mon sang et de mes moelles,\n     Il se repose au delà des étoiles\n               Aux pieds de Jupiter.\nMon flanc guérit et mes entrailles dévorées\nRenaissent. Ah! malheur! déjà l'ombre sinistre\n               Des ailes exécrées\nFlotte sur mon visage. Il revient, le ministre\n          Affamé des vengeances sacrées!\n               Sur la roche il tournoie.\nAh! le bec furieux ! les gloutonnes tenailles!\nElles vont de nouveau travailler dans mon foie,\nEn lambeaux convulsifs lacérer mes entrailles!\nO terre, terre, ne te briseras-tu pas !\n          Soleil, qui vois cette injustice,\nN'éteindras-tu jamais dans un sombre fracas\n                       la lumière\n                       Qui éclaire\n                       Mon supplice?\n     Air transparent, toi qui touches mes plaies,\nNe secoueras-tu point de lugubres sanglots?\nEt vous, lointaines mers, où la tempête effraie\n               Les chétifs matelots,\nN' élèverez-vous point jusques au firmament\n           Un si monstrueux hurlement\nQue le monde rompu retombe au noir chaos?\nL'univers sans pitié se repaît de ma peine\nEt Zeus de ma souffrance engraisse encor sa haine.\n          Etre immortel dans la douleur\n           Et souffrir non pas une vie\nMais une éternité hurlante d'agonies\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1070, "texte": "582                          DURENDAL\n\n\n\n                Où la mort elle-même meurt!\n      Hélas! deux étoiles! si je pouvais mourir !\n      L'homme blessé déchire sa plaie et succombe;\n      Moi, vainement jusqu'à la mort tout me déchire :\n      Aux tourments infinis sans cesse je retombe.\n      Mes yeux saignants, dans la torture, ma demeure,\n      Siècle par siècle voient passer les lentes Heures,\n                    Qui laissent, en passant,\n      Sur la neige éternelle une empreinte de sang.\n                   Je les compte et je salue\n                   Chaque nouvelle venue\n                Jusqu'au jour où paraîtra celle\n      Qui t'ira prendre, ô Zeus, tout au fond de ton ciel,\n      Comme un prêtre traînant la victime à l'autel,\n      Pour te jeter tremblant et mourant sur la terre.\n      Jour de justice! Jour de joie et de lumière,\n      Qui verra Némésis t'arracher le tonnerre,\n      Le céleste bourreau vaincu par ses victimes\n      Et le dieu sanguinaire, étouffé dans ses crimes!\n\n                                               IWAN   GILKIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 583, "page_fin": 589, "titre_corps": "Le Livre des douze Béguines", "titre_sommaire": "Le Livre des douze Béguines", "signature_source": "Jean Ruusbroec", "ancre_debut": "Le Livre des douze Béguines", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 692, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1945, "texte": "Le Livre des douze Béguines\n                                (DE JEAN RUUSBROEC)\n\n\n\n\n                          C H A P I T R E P R E M I E R (1)\n\n\n                      XII béguines (2) sises en rond\n                      Parlaient, chacune à sa façon,\n                      Et devisaient du fin (3) Jésus :\n                      Chantons cette amour, disaient-elles,\n                      Douce est sa première étincelle,\n                      Et suave, rien ne l'est plus.\n\n La première disait :\n\n                      Mon cœur veut porter ce doux poids ;\n                      Personne à ce n'aider me doit,\n                      Dieu saura bien m'aider-, je gage.\n                      C'est à bon droit que nous aimons\n                      Ce fils de si bonne maison\n                      Et sorti de si haut lignage (4).\n\n  (1) La division en chapitres est le fait des copistes postérieurs et surtout du bon Surius,\ntoujours désireux de mettre un peu d'ordre dans son cher Ruusbroec.\n   Les premiers copistes n'ont également aucun souci de suivre la rubrique aux cas où il plaît au\nmystagogue d'intercaler une poésie populaire et mnémotechnique au plein milieu de ses visions.\nNous avons suivi, pas à pas,' le savant éditeur David. Puisse notre prose assonancée et rythmée\ntraduire quelque peu la saveur exquise et naïve de cette poésie, genre Pibrac ou Port-Royal !\n   (2) Il ne faut pas donner à « béguines » le sens liturgique, mais celui que les flamands lui\n conservent encore dans la langue populaire.\n   Le chiffre romain se trouvant dans tous les manuscrits, nous l'avons conservé pour la couleur\nlocale.\n   (3) Intraduisible est le texte flamand, du moins adéquatement. « finen » est un qualificatif\n honorifique et moyen-âgeux, qui correspond au « gentil sire » ou « Monseigneur sainct Denys »\n des trouvères français.\n  (4) L'on s'en aperçoit, les « béguines », de Ruusbroec, « virgines cordatas », comme traduit\n"}, {"page_pdf": 693, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3034, "texte": "  584                                      DURENDAL\n\n\n\n   L'autre disait :\n\n                         Je voudrais bien, ma foi, l'aimer,\n                         Si je savais où commencer\n                         Mais Il se dérobe à ma vue !\n                         Mon âme, hélas, multiple (1), inquiète,\n                         De vingt soucis toujours émue,\n                         Est coupable, je le répète.\n\n\n   La troisième disait :\n\n                         Il vint à moi comme un vrai Saint,\n                         Qui m'expliquerait ces secrets ;\n                         Puis il s'enfuit comme un vilain (2)....\n                         A Lui je ne serai jamais !\n                         Je cours après d'un pas boiteux\n                         Bien fol qui dit : un jour heureux\n                         Avant d'avoir vu la soirée\n                         Calme et reposée (3)\n\n\nSurius, ne sont pas les vierges sages, mais les vierges folles La première « damoiselle » semble\nsortir d'une de ces abbayes nobles, si nombreuses au XIVe siècle ; par exemple, l'abbaye de\nForest lez-Bruxelles, où il fallait justifier de quatorze authentiques quartier» de noblesse, si l'on\nvoulait être admis à la profession.\n  (1) Le texte « menich foudich » signifie littéralement : qui a beaucoup de replis.\n   Cette béguine est la réplique de la Marthe de l'Ecriture : Martha ! Martha ! sollicita es et\nturbaris erga plurima !\n   Cette vacuité de l'âme que réclament tous les mystiques : Ruusbroec, De Glieestclicke\nbruloft, ch. LXV, LXXIII et seqq. ; Saint-Jean de la Croix, Montée du Carmel, ch. XI et seqq.\nSainte-Thérèse, Château de l'âme, 6e demeure, ch. VI, etc., diffère autant du fatalisme ou du\nnirvâna que la vérité de l'erreur.\n   (2) La vraie traduction serait : truand. C'est l'assonance seule qui l'a fait mettre de côté. Les\nmystiques, dignes de ce nom, ne s'inquiètent pas plus de respecter « le lecteur français » de\nBoileau qu'Ezéchiël ou Jérémie. Nous aurons souvent l'occasion de placer cette remarque; nous\nne l'écrirons plus. Ceux qu'offusque le mot propre et suggestif doivent fermer Ruusbroec et\nse nourrir de Mgr de la Bouillerie ou de quelque autre livre pieux éclos en France pendant les\ncinquante dernières années.\n   (3) Pour Sainte Thérèse, cette béguine, très imparfaite, réside dans la deuxième demeure.\n« N'est-ce pas une chose plaisante, écrit-elle, que nos vertus ne faisant que de naître et étant\nencore mêlées de mille imperfections, nous osions prétendre trouver des douceurs dans l'oraison\net nous plaindre de nos sécheresses ? Qu'il ne vous arrive jamais, mes sœurs, d'en user ainsi ».\nChat, de l'âme, 2e demeure, ch. 1er. — Voyez aussi Richard de Saint-Victor : De quator\ngradibus, II,14et J. de la Croix : Nuit obscure, liv. I, ch. IX.\n   L'es Grecs disaient : entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur. Toute cette partie\nversifiée abonde en proverbes, dont quelques-uns vivent encore dans la langue actuelle, par\nexemple : le couplet de la cinquième béguine, circa finem.\n"}, {"page_pdf": 694, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "                      L E LIVRE DÉS DOUZE BÉGUINES                                      585\n\n La quatrième disait :\n\n                       L'amour de Jésus m'a trompée,\n                       Tête et cœur me sont enlevés (1)\n                       A qui me plaindre ?      je ne sais !\n                       Il me dévore jour et nuit,\n                       Demande plus que je ne puis ;\n                       Peu corrects sont ces procédés !\n\n\n  La cinquième disait :\n\n                   Je serais dans mon tort, si j'allais me fâcher\n                   De ne point recevoir à l'avance ma paie.\n                              Rien d'étonnant;\n                              Car bien souvent,\n                       A celui qui travaille peu,\n                       A celui-là biens peu nombreux (2).\n\n\n Ce que disait la sixième béguine :\n\n                                 Que dit-on ?\n                                 Que veut-on ?\n                       Jésus peut-il nous effrayer ?\n                       Nos sœurs, je crains, sont dévoyées\n                       Par vous, Il est scandalisé !\n                       Vos discours sont vains et légers ;\n                       Allez-vous en vous confesser! (3)\n\n\n  (1) « Quand mon âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances, dit Sainte-\nAngèle de Foligno, sans pouvoir s'y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine\npleurer, par l'excès de la douleur, de la rage et du désespoir... quelquefois ma fureur est telle,\nque c'est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces ». Livre des visions, trad. Hello,\n1rc partie, ch. XIV.\n  L'amour de cette béguine n'est pas un don, il est une affaire : Do ut des. « L'amour ignore la\nmesure, dit Ruusbroec, et quelquefois désire la mort comme moyen d'union. » Ornem. des noces\nspir. Trad. Hello, page 16.\n  (2) En voici une qui prend très philosophiquement son parti. Elle est ce que l'on appelle dans\nles salons : une personne raisonnable et pas exagérée. Rien que sa façon de parler — cfr. note 2\n— traduit le bourgeoisisme dé cette âme. Dommage que sainte Thérèse ait écrit : Dieu nous\ngarde, mesfilles,lorsque nous tombons dans quelque imperfection, de dire : nous ne sommes\npas des saintes, nous ne sommes pas des anges... Puis donc que nous ne sommes pas venues ici\nA autre dessein, mettons courageusement la main à l'œuvre, et croyons qu'il n'y a rien de si\nparfait dans son service, que nous ne devions nous promettre d'accomplir par son assistance ».\n Chemin de la perfection, ch. XVI, § 2. « Ceux qui n'escaladent pas le sommet, dit J. de la Croix,\nse traînent dans les bas-fonds ». Montée du Carmel, ch. XI.\n   (3) Cyfinissentles couplets des cinq vierges folles avec la verte admonestation de la sixième\n« béguine ».\n"}, {"page_pdf": 695, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2352, "texte": " 586                                   DURENDAL\n\n\n\n  La septième disait :\n                       Si grande est la faim de mon âme,\n                       Que s'il m'offrait tout l'univers,\n                       Encor à Dieu elle réclame.\n                       Qu'il soit à moi, ou je suis morte ! (1).\n                       Ce vif désir qu'en moi je porte\n                       Est un inassouvible enfer.\n\n  La huitième disait :\n                       Jésus est un canal d'eau pure,\n                       D'où la joie coule sans mesure\n                       Avec Lui je fais grand festin,\n                       Car je suis sienne et il est mien (2).\n                       Charmant, me paraît ce destin.\n                       Il est ma part, mon sort, mon lot,\n                       M'est une noix à doux noyau ;\n                       Qui ne la croque point est sot,\n                       Car sa chair est délicieuse.\n                       Et si de choisir j'avais lieu,\n                       Je prendrais Jésus pour mon Dieu,\n                        Tant d'être à Lui je suis heureuse!\n\n  La neuvième disait :\n                        Jésus m'a laissée solitaire,\n                        Et par des roules étrangères\n                        Je le poursuis     c'est ma doideur.\n                        Riche alors      maintenant la gêne\n                         Voilà ce qui cause ma peine (3)\n                        Las ! Jésus m'a volé mon cœur.\n\n  (1) Comparez avec la célèbre glose de sainte Thérèse :\n                              Je vis, mais hors de moi ravie;\n                              J'attends en Dieu si haute vie,\n                              Que Je meurs de ne point mourir.\n\n   Et cette exclamation de la même sainte : « J'aime mieux vivre et mourir en attendant la vit;\nétemelle que de posséder tous les biens,\n   Tous les mystiques abondent en paroles semblables à celles que disent les dernières vierges,\nparoles qui sont simplement l'écho des amoureuses plaintes de l'épouse du Cantique des\ncantiques.\n   (2) In me manet et Ego in co. JOH. V.\n   (3) Tous les maîtres de la vie spirituelle connaissent ou ont parlé de ces aridités ou de ces\nsécheresses que Saint-Jean de la Croix a admirablement analysées dans sa première nuit de\nl'âme. Personne, en cette matière, n'a égalé ou dépassé le grand mystique espagnol.\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2383, "texte": "                         LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                       587\n\n\n    La dixième disait :\n                         Son amour est si parfumée,\n                         Que mon âme en reste pâmée\n                         Je m'enivre à pleines gorgées\n                         Du noble et divin cordial.\n                         Dieu ! Puissè-je être plus joyeuse,\n                         Quand je vois sa face glorieuse,\n                         Et bois sa boisson généreuse !\n                         Mauvais, ceux qui en parlent mal (1).\n\n   La onzième disait :\n                        Mon cœur a-t-il des désirances ?\n                        Dans une insondable ignorance,\n                        J'ai mon moi tout comme perdu.\n                        Il me dévore    et sa bouche\n                        Est comme un abîme farouche\n                        Dont revenir m'est défendu.\n\n   La douzième disait :\n                  Oui, toujours bien agir, telle est ma volonté,\n                  Car l'amour ne veut point, à rien faire, rester.\n                  Fidèlement servir les vertus et la Grâce,\n                  Par delà les vertus de Dieu fixer la face.\n                       Vrai, voilà ce que j'apprécie ;\n                      Contempler la divinité,\n                       Fondre devant sa majesté,\n                       D'amour sentir l'êbriété,\n                       Voilà ma science bénie !\n                      Continuons ces beaux discours,\n                      De l'au-delà parlons toujours,\n                      Mes sœurs, c'est une noble vie !\n\n   (') Avant de quitter les douze béguines, par remords de conscience et pour donner une idée\nde ce genre de poésie,— non inspirée par l'Esprit-Saint — mais savoureuse et caractéristique, le\n« traditore » donne ici le couplet qu'il croit le mieux venu dans sa traduction.\n                               Ihesus minne die is soe fijn ;\n                               Si heeft vervult die sicle mijn.\n                               Hi scenct mij sinen edelen wijn\n                               Altoes met vollen tappen.\n                               Deus.' hoe mochtic blider sijn\n                               Als hi mij toent sijn scoen aenscijnr\n                               En ic drinke den edelen wijn?\n                               Si hebben onrecht die quaet etappen.\n"}, {"page_pdf": 697, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2025, "texte": "588                        DURENDAL\n\n\n              Le divin Père qui nous aime\n              Nous envoya son Fils, lui-même\n              Il nous donna ce don bénit!\n        Nous sauvant de la mort par sa mort très cruelle,\n        Jésus donna de joie une source éternelle.\n              Oui, c'est Lui que je vis!\n        Et prions notre Dieu, qui règne dans les cieux,\n        Que nous puissions remplir ses ordres précieux\n              Pour sa gloire, toujours, sans fin,\n        Et que dans ce vallon, de larmes de tristesses,\n        Nous puissions éviter l'infernale détresse\n              FA pénétrer dans son jardin !\n\n\n                         CHAPITRE II\n\n      C'est ainsi, voyez-vous, que sont les vierges sages\n      Qui veulent des vertus et toujours davantage\n      Comme l'on en trouvait dans les âges d'antan\n      Et comme on peut encor en retrouver céans.\n      Hélas ! que cet état est déchu de sa gloire !\n      L'infidélité en est la cause notoire\n      De ce Dieu, voulez-vous être amante fidèle?\n      Lors, collez votre cœur au sien avec grand zèle,\n      En aimant comme Lui, en toute vérité,\n      Sans feinte, sans détours, avec simplicité.\n      Soyez une âme douce et humble, non de celles\n      Qui sont toujours pressées et blessées, en querelles,\n      Se fâchent, injurient, le prennent dz très haut,\n      Pardonnent rarement et sont un vrai fléau,\n      Obstinées, volontaires et impérieuses,\n      Toujours aigres et raides et tempétueuses,\n      Colériques, haineuses, âmes sans pitié,\n      Méchantes et changeantes, qu'on ne peut prier,\n      Non, là n'est point la vie d'une vraie religieuse,\n      Non pas même au dehors l'apparence spécieuse\n      Souffrez et supportez ces fâcheuses compagnes\n      Pour que Dieu vous bénisse et qu'il vous accompagne..\n       Voulez-vous distinguer de près les braves gens?\n      Observez-les bien tant au dehors qu'au dedans.\n       C'est de Dieu que nous vient toute âme pure et sainte\n      Par qui, du même Dieu, la loi n'est pas enfreinte,\n"}, {"page_pdf": 698, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1395, "texte": "                 LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                       589\n\n\n        Qui méprisent de cœur la terrestre cité.\n        Ceux-là peuvent gravir les célestes degrés\n        Et sont comblés par Dieu de dons, grâces sans fin,\n        Qui veulent écouter tous ses conseils divins.\n        De ceux qui ont laissé les choses de la terre\n        Le cœur se remplit d'un feu extraordinaire,\n        Car l'amour divin est un plateau de balance\n        Les parents, les amis, et la chair et le sang\n        Sont sans poids à côté de ce plateau brillant ;\n        Grâce à lui, vers tout bien, prompt, notre cœur s'élance\n             Ceux qui tiennent ces dons divins\n             Sont les plies riches des humains ;\n             Ils sont hardis et francs et braves :\n             Rien ne peut leur donner d'entraves,\n            Rien ne peut leur donner souci.\n             En gage ils ont le Saint-Esprit.\n             Rien que de simple en leurs usages,\n             Ne cherchant point de vains suffrages,\n        En leurs façons ne mettent rien d'extravagant,\n        Et vivent bonnement comme les bonnes gens,\n             Observent dans la sainte Eglise\n             Les œuvres saintes et permises,\n        Ont le plus grand respect pour tous les sacrements,\n        Parce que vit en eux la grâce       ô don puissant !\n\n(A continuer.)                                   L'Abbé PAUL CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 590, "page_fin": 593, "titre_corps": "L’Art religieux", "titre_sommaire": "L’Art religieux", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "L ART RELIGIEUX", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 699, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1971, "texte": "L'ART RELIGIEUX\n\n\n                  LES artistes, tant du pays que de l'étranger, auxquels nous\n                    avons adressé notre invitation, l'ont accueillie avec\n                    bienveillance, d'aucuns avec enthousiasme. Plusieurs\n                    nous ont écrit, à cette occasion, des lettres intéressan-\n                    tes. Voici, entr'autres, ce que nous écrit Eugène Grasset:\n                       « Vous vous proposez de rénover l'art religieux ;\n                    grande et belle entreprise, mais difficile aussi, et pour\n                    mille raisons, dont les deux plus importantes sont\n                    la pénurie de vrais artistes voulant bien s'y adonner et\nla résistance opposée par le clergé. Le faux goût du douceâtre règne en\nmaître absolu au nom de fra Angelico, qu'on invoque faussement en\ncette circonstance, mais dont la maladroite imitation produit les plus\ndéplorables résultats. En tous cas le joli passe avant tout. »\n   Comme le dit fort bien Grasset, une des causes primordiales de la\ndéchéance de l'art religieux, c'est l'indifférence de beaucoup de vrais\nartistes. Ils ont délaissé l'art des grands anciens. Jadis, tout artiste faisait\nau moins une œuvre d'art religieux. Maintenant, la plupart ont perdu\nde vue tout idéal surhumain. N'est-il pas cependant tout naturel, que\nl'idéal le plus élevé que l'on puisse imaginer, l'idéal religieux, tente\nau moins une fois dans sa vie l'artiste.\n   Les vrais artistes délaissant l'art religieux, celui-ci est devenu fatale-\nment la proie des marchands. Les boutiquiers ont envahi le temple et\nl'ont profané en y introduisant des statues hideuses, des peintures bur-\nlesques, des images ridicules. Il s'agit de chasser les vendeurs du\ntemple.\n   C'est le but de la campagne que nous avons entreprise depuis long-\ntemps. Nous croyons qu'une exposition d'art religieux contribuera\npuissamment à la faire réussir. Les promesses de participation d'artistes\n"}, {"page_pdf": 700, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2839, "texte": "                             L'ART RELIGIEUX                               591\n\nde renom de différents pays nous font espérer que notre Salon du mois\nde décembre ne sera pas inutile à cet égard.\n   Il y a deux tendances à combattre, deux sortes d'écoles à écarter ou\nà modifier, si tant est qu'elles méritent le nom d'école ou du moins\nd'école d'art. L'une des deux, celle dont nous allons parler de suite, ne\nle mérite à aucun titre. Il y a d'abord la boutique dite de Saint-Sulpice\nà faire sauter. Nous lui ferions trop d'honneur en l'appelant une école.\nC'est une école, si l'on veut, mais une école, ou plutôt, reprenons le mot,\ncar il est de situation, une boutique de caricatures religieuses. Et, chose\ntriste à dire, les principaux, et je dirai plus vrai, en disant les seuls clients\nde cette boutique ce sont les catholiques.\n   Jamais on n'a vu dans cette boutique une seule œuvre tant soit peu artis-\ntique. L'art n'a rien à voir avec les marchandises étalées là. Elles sont\ntoutes essentiellement laides. Si de propos délibéré on avait tenté\nd'éliminer toute beauté, de faire de la laideur par système et d'incarner\n dans les formes les plus grotesques les choses les plus belles qu'il y ait\n au monde, les choses de la Foi, les choses du ciel, on n'aurait pu mieux\n faire.\n    Ce qu'il y a peut-être de plus idiot dans ces musées d'horreur de\n St-Sulpice, ce sont les statues et les images. Nous avons dit ce que nous\n pensions de ces dernières, dont tout le symbolisme se réduit à un vaste\n pigeonnier.\n    C'est surtout dans le domaine de la sculpture que St-Sulpice a fait le\n plus de ravages. Tous nos temples modernes, depuis les cathédrales jus-\n qu'aux plus humbles églises villageoises, sont inondés de ses statues.\n    Partout on voit de ces blocs informes, qui sont censés représenter des\n saints et qui sont tout ce qu'il y a de plus platement bourgeois. Les\n figures sont communes et vulgaires, aux yeux regardant langoureuse-\n ment le Ciel et semblant faire à Dieu cette prière : « Mon Dieu, ayez pitié\n de notre laideur. Voyez donc comme on arrange vos saints. Que n'en-\n voyez-vous vos foudres pour nous pulvériser et avec nous les mains sacri-\n lèges qui nous ont fabriqués. »\n    Et ces mannequins difformes, que l'on ne prendrait jamais pour des\n saints, si on n'avait auréolé les têtes et placé une inscription sur le\n piédestal, sont habillés comme des pierrots de mardi-gras et des pitres\n de kermesse. Leurs vêtements bariolés ressemblent, à s'y méprendre, à\n  ces odieux papiers peints dont sont tapissés les salons des maisons\n  bourgeoises.\n    Voilà pour l'école dite de Saint-Sulpice.\n    Des hommes bien intentionnés, mais mal inspirés, crurent, avec la\n  meilleure foi du monde, que le seul moyen de réagir contre ces excès de\n  bêtise et de rénover l'art religieux, était de retourner en arrière.\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2853, "texte": "   592                             DURENDAL\n\n\n      Ce fut l'origine de la nouvelle école qui s'ouvrit en Belgique il y a\n   quelque temps déjà. Ne voulant pas faire de personnalité, nous préférons\n   ne pas la nommer. Ce sont des idées que nous attaquons et non des\n   personnes. Sans doute, nous rendons hommage à la bonne volonté et à la\n   droiture de vue, à la sincérité et à la loyauté des fondateurs de l'école à\n   laquelle nous faisons allusion.\n      Mais, à notre avis, cette école nouvelle est tombée dans l'excès contraire\n   à celui que nous signalions tantôt. La fadaise sulpicienne a été remplacée\n  par une raideur cadavérique. Raideur voulue, recherchée, enseignée. Elle\n  n'est pas le résultat d'une absence de talent. Elle n'est pas le fait de la\n  gaucherie.\n      A preuve que des élèves de cette institution se sont affirmés de vrais\n  artistes plus tard, quand, une fois sortis de cette école, abandonnés à leur\n  inspiration personnelle, devant voler de leurs propres ailes, ils ont\n  reconnu le côté défectueux de l'enseignement qu'on leur avait donné,\n  ont quitté les sentiers étroits où leurs maîtres les avaient guidés, ont\n  franchi l'enceinte de l'imitation servile dans laquelle on les avait cloîtrés\n  et se sont lancés résolument dans la voie large de la personnalité.\n     Ils avaient donc quelque chose dans la tète. Ils avaient le don. Ils avaient\n  en eux tout ce qu'il faut pour devenir des artistes. Mais, au lieu de\n  cultiver le germe, de le développer, de l'aider à s'épanouir en fleurs et\n  en fruits, on avait tout fait pour l'étouffer, ou tout au moins pour le\n  paralyser.\n     Les maîtres les avaient mis en garde contre les idées personnelles, leur\n avaient représenté l'originalité comme un danger, leur avaient imposé\n des modèles qui pour eux constituaient l'idéal de l'art religieux avec\n défense formelle de s'en écarter.\n    L'imitation servile, telle avait été la règle fondamentale de l'enseigne-\n ment reçu, l'imitation d'un siècle poussée jusqu'à la reproduction des\n défauts des artistes de ce siècle.\n    L'étude d'après nature, l'étude d'après le modèle vivant, étude indis-\npensable à la formation de l'artiste, avait été sévèrement bannie de\n l'école.\n    Peut-on imaginer enseignement plus antiartistique?\n    Nous sommes convaincus qu'avec d'autres idées et en prenant pour\nbase de l'enseignement les vrais et éternels principes de l'art, l'école à\nlaquelle nous faisons allusion, au lieu de rester dans l'ornière de l'imi-\ntation servile, dont elle ne sort pas parce qu'elle ne veut pas en sortir,\nserait arrivée à infuser un nouveau sang à l'art religieux. Car cette école\nétait honnête. Elle avait des ressourcés à sa disposition: Elle était\nsoutenue par des hommes puissants et éminemment respectables. Il y\navait, et parmi les maîtres et parmi les bienfaiteurs de cette école, des\n"}, {"page_pdf": 702, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "                             L'ART RELIGIEUX                              593\n\n\n hommes de valeur. Son fondateur était un h o m m e distingué, très intel-\n ligent, malheureusement beaucoup plus archéologue qu'artiste. Le prin-\n cipe fondamental placé à la base même de l'enseignement de son école\n étant radicalement faux, on n'y a abouti jusqu'ici qu'à former d'habiles\n copistes, au lieu de créer des artistes.\n    A l'art fade et mièvre de Saint-Sulpice, on a opposé un art raide,\n glacial, sans vie, sans âme.\n    On a cherché à excuser cette école en disant qu'elle produisait des\n œuvres pieuses. Cette excuse n'en est pas une. Car une oeuvre laide ne\n peut être pieuse. La piété non Seulement n'excuse pas, mais exclut la\n laideur.\n    Cette école n'a pas formé un seul peintre de quelque envergure. Et\ntout ce que l'on en voit en fait de statues, d'images, de décoration\n d'église est désolant et prouve à l'évidence qu'il n'y a rien à espérer de\n ce côté-là et que si c'est d'une école qu'il faut attendre la résurrection de\n l'art religieux, ce n'est à coup sûr pas celle-ci qui remplira cette belle et\nnoble mission, à moins qu'elle ne change un jour du tout au tout sa\nméthode.\n    Sans aucun doute, cette école s'est distinguée en certains domaines de\nl'art appliqué et en architecture. Nous lui devons notamment quelques\nbeaux monuments gothiques. Mais en ces œuvres encore, si belles soient-\nelles, on remarque, la plupart du temps, l'absence complète de la per-\nsonnalité, qui est de l'essence même de l'art et le souci déplorable de\ncopier trop servilement l'art d'un siècle, — toujours le même, — avec\nses défauts.\n    En attendant l'école d'art religieux de l'avenir, nous ne pouvons faire\nqu\"une chose : engager nos artistes à travailler, soit en groupe comme\nà Beuron, en Allemagne (voilà une école sérieuse d'art religieux), soit\npersonnellement, comme le font certains artistes que nous connaissons,\nà cette œuvre de la renaissance de l'art religieux que nous avons tant à\ncœur. Notre exposition de décembre, en ouvrant à tous les artistes de\ntalent et de. bonne volonté l'occasion de s'affirmer en art religieux,\ncontribuera quelque peu, nous osons l'espérer, à la réalisation de notre\nidéal.\n\n                                                 L'abbé HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-012", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 594, "page_fin": 595, "titre_corps": "Les Mains", "titre_sommaire": "Les Mains", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "LES MAINS", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 703, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 885, "texte": "LES         MAINS\n\n\nL'incendie agonise au fond du palais sombre...\nL'énigme de ma vie et celle de mon ombre\nCôte à côte s'en vont sous les lambris éteints,\nEt, des murs calcinés où la cendre s'effeuille.\nComme des mains de paix dont le geste m'accueille,\nSortent confusément les mains de mes destins.\n\nSous les plafonds obscurs où tâtonnent nos lampes,\nDes doigts cherchent nos doigts sur l'usure des rampes,\nDes ongles, s'agriffant au col de nos manteaux,\nGlissent, sans retenir la trame qui s'éraille,\nEt nos pas étonnés, dont le rythme nous raille,\nFrappent le clair silence ainsi que des marteaux.\n\n\nLa nef insidieuse a peuplé ses travées\nDe faces de médaille étrangement gravées,\nAinsi qu'au plus profond de nos songes défunts :\nNous aspirons l'air chaud de nos vieilles pensées,\nEt du tiède sommeil des urnes renversées\nS'échappe la douleur ancienne des parfums.\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 969, "texte": "                      LES MAINS                           595\n\n\nLe dédale anxieux des voûtes sans issue\nSe multiplie, en la futaie inaperçue\nDes piliers, et voici que des bras plus nombreux,\nTendus pour menacer nos veilleuses fidèles,\nFont frissonner ainsi que de brusques coups d'ailes,\nLa flamme vacillante et triste de nos yeux.\n\nO Mains de l'inconnu, qui frolez nos détresses,\nMains effrayantes, mains pâles, mains charmcresses,\nVous qui tentez nos mains sans jamais les saisir,\nVenez-vous, vous aussi, des profondeurs de l'être,\nOu bien nous faites-vous seulement apparaître\nDans votre illusion notre propre désir?\n\n\nEst-ce pour nous sauver, est-ce pour nous conduire\nQue vous nous appelez et semblez nous séduire?\nOu, larves de mensonge au malfaisant savoir,\nNous menez-vous vers des salles noires d'abîmes\nPour que baille, sous vos confiantes victimes,\nLe puits où s'endort l'eau morte du désespoir?\n\n                                 SÉBASTIEN-CHARLES   LECONTE\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-013", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 596, "page_fin": 600, "titre_corps": "Cathédrales anglaises", "titre_sommaire": "Cathédrales anglaises", "signature_source": "Henry de Trannoy", "ancre_debut": "CATHEDRALES ANGLAISES", "ancre_fin": "HENRY DE TRANNOY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 707, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1635, "texte": "CATHÉDRALES ANGLAISES\n\n\n\n                  L'ANGLAIS, s'il est profondément attaché à ses institutions\n                    politiques, est resté non moins fidèle à ses principes\n                    clans le domaine de l'art, et spécialement de l'art qui\n                    synthétise tous les autres, de l'art architectural.\n                       Ses plus beaux monuments lui parlaient le langage de\n                    l'ogive; chez lui, le Gothic ravivai a, aujourd'hui, sa plus\n                    brillante efflorescence.\n                       La nation anglaise a véritablement fait sa profession\n                  de foi en matière d'art, lorsque, en plein cœur du\nXIXme siècle, elle revêtit de la magie du style ogival le palais de son Par-\nlement.\n\n\n\n   Emportés par les grands rapides, ceux qui ont traversé l'Angleterre\ncentrale se sont trouvés presque tous sous le coup d'une impression\nidentique.\n   C'était à l'approche de chaque cité, jusques aux moindres, le spectacle\nd'une cathédrale merveilleuse, émergeant, imposante et protectrice, du\nsein des constructions d'alentour, comme aux temps bibliques les\npasteurs du milieu de leurs troupeaux.\n   C'était encore, dans l'éclaircie d'une haute futaie, la vision rapide et\nl'indéfinissable mélancolie de piliers en ruine, brisés dans leur élan sans\nparvenir à former voûte ; de rosaces mi-ruinées et l'orbite béant comme\nsi on leur avait arraché la prunelle.\n   C'étaient les ruines succédant aux ruines, les cathédrales aux cathé-\ndrales, avec une profusion et une magnificence inégalées.\n    Alors le voyageur ébloui se sentait aux prises avec un problème qu'il\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2926, "texte": "                          CATHÉDRALES ANGLAISES                                  597\n\n\nne pouvait résoudre, et il se demandait, avec Montalembert (*), comment\n« toutes ces œuvres colossales avaient pu être entreprises et menées\n» à fin par une seule ville ou un seul chapitre, tandis que les gouverne-\n   ments modernes ont bien de la peine, avec toute leur fiscalité, à en\n» achever une seule ? »\n   Il faudrait avoir, autant que le pieux et poétique auteur de Sainte Eli-\nsabeth de Hongrie, étudié l'état de la société chrétienne en Angleterre,\naux grands siècles du Moyen-Age, pour pouvoir en trouver l'explication.\nIl faudrait évoquer l'image de ces communautés immenses, filiales du\nMont Cassin; se représenter leur quinze cents ou deux mille moines; les\nvoir, dessinant les plans et posant les fondements de basiliques qui ne\ndevaient arriver à leur complet achèvement que longtemps après leur\nmort. Ils réalisaient ainsi cette union intime, qui exista toujours aux\ngrands siècles de l'art entre la conception et l'exécution, entre la pensée\nde l'artiste et la main de l'ouvrier, entre l'art et le métier.\n    A la différence de leurs sœurs de France et du pays rhénan, expression\nde l'âme populaire, ces immenses cathédrales anglaises furent avant\ntout l'expression de l'âme monastique. Certes, le peuple fut admis\nà partager avec la communauté monacale la magnificence de la maison\nde Dieu; mais, des indices nombreux, s'accordant, il comprenait que\nle Minster était avant tout le domaine des moines. — Il ne formait\npas, comme dans nos contrées, les métropoles et les collégiales, le centre\nvivant de la cité. Le Minster s'élevait, d'ordinaire, dans l'enceinte murée\ndes constructions abbatiales. Il était là, gardé étroitement, comme s'il\n eut craint de se livrer sans défense aux mouvements populaires.\n    C'est que les moines-bâtisseurs n'avaient point à se soucier d'élever\n burs chefs-d'œuvre au centre d'agglomérations populeuses et de sacri-\n fier, ainsi que les artistes de nos pays, au manque d'espace les vastes\n conceptions de leur génie. Ils choisissaient pour y poser les assises de\n leurs cathédrales les sites les plus pittoresques ou les plus majestueux.\n    Qui ne connaît l'admirable situation de la cathédrale de Durham,\n popularisée si souvent par la gravure? On a pu dire que c'était le seul\n exemple qui existât au monde d'une cathédrale géante, située au\n milieu d'une vieille futaie et sur le haut d'un rocher dont la pente abrupte\n  baigne dans une rivière étroite et rapide.\n    D'autres lui préféreront le site grandiose des ruines de l'église abbatiale\n de Withby, élevée, dès le VIIme siècle, par l'abbesse Hilda, héritière des\n rois de Northumbrie. On l'appela Withby, — blanc séjour; — l'on ne sait\n  encore si ce fut parce que tout le jour les vagues aux blanches crêtes de\n\n   (*) Moines d'Occident. — Beaucoup devraient relire l'introduction trop oubliée de cet\n admirable ouvrage.\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2815, "texte": "  598                            DURENDAL\n\n\n  la mer s'y venaient briser contre l'immense muraille de rochers que\n  domine le monastère ou bien parce qu'en ce séjour si pur, entre la\n plainte incessante des flots et le calme reposant du ciel de l'Ilumbrie, les\n âmes parvenaient à un degré parfait d'élévation, de candeur et de\n sainteté.\n     Mais leur origine monastique n'a pas laissé d'imprimer aux cathédrales\n anglaises des traits bien autrement caractéristiques.\n     Le choeur fut agrandi dans de vastes proportions, afin de permettre à\n tous les religieux de s'y placer à l'aise. Au lieu de finir en abside,\n il se termina en chevet plat, percé d'une grande fenêtre ogivale ; ainsi,\n dès matines, les splendeurs aurorales emplissaient le chœur des moines,\n tamisées délicieusement par les demi-tons des verrières.\n     Des jubés, magistralement taillés dans le marbre et la pierre, en\n fermèrent l'accès, afin de séparer mieux les religieux du monde profane.\n    Nous ne retrouverons point dans l'église monastique, groupées autour\ndu chœur, les chapelles du déambulatoire formant, ainsi que l'a pu dire\nM. Kurth, comme une couronne de gloire autour de l'Eucharistie. Les\nmausolées des évèques et des abbés remplacent les autels des confréries\npieuses et des corporations ouvrières.\n    La statuaire, si l'on en excepte les détails si remarquables de l'orne-\nmentation des jubés, sera répandue avec beaucoup moins de prodigalité\nque dans les cathédrales françaises et rhénanes. Je ne sache pas que dans\nl'Angleterre entière M. Joris-Karl Huysmans eût pu trouver un seul de\nces portiques qui font la gloire d'Amiens et de Chartres et qu'il a su\ndépeindre de façon si évocatrice.\n    C'est que la cathédrale populaire était le grand livre de pierre où le\npeuple lisait les dogmes de sa croyance et l'histoire de sa religion; tandis\nque les moines pénétraient dans les Livres Saints le sens des divines\nEcritures.\n    J'ai parlé de la majesté inconnue que les cathédrales anglaises\nempruntent au choix heureux de leur site. Mieux que cela, elles possèdent,\nencore nombreuses, leur cadre primitif et leurs dépendances monacales.\nOn ne leur a pas outrageusement accolé, dans une mesquine idée de\nlucre, ces informes bâtisses qui déparent trop souvent nos plus gracieux\nédifices; on leur a épargné le voisinage d'une station de chemin de fer,\nquelque monumentale qu'elle soit, ou d'un de ces Dom-Hotel qui s'érigent\neffrontément au pied même des cathédrales, comme à Cologne.\n   Gravissons à travers des ruelles pittoresques le flanc de la colline ou\ns'étend en amphithéâtre la cité romaine de Lincoln. Au sommet, domi-\nnant de l'élévation de ses triples tours les comtés avoisinants, s'érige la\ncathédrale dans sa prodigieuse splendeur.\n   Elle est, de l'avis d'un grand nombre, le chef-d'œuvre de l'art ogival\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "                      CATHÉDRALES ANGLAISES                          599\n\n\nanglais. Pelouses et grands arbres l'entourent d'un cercle de verdure.\nAu travers des massifs s'aperçoivent les murailles crénelées qui lui font\ncomme une nouvelle ceinture. Puis ce sont, épaïses dans cette enceinte,\nles anciennes constructions abbatiales. Enfin, attenantes à la cathédrale\nelle-même, les deux constructions qui symbolisent avec le chœur la vie\nmonastique : le cloître aux longues méditations et le chapitre ou le moine\nreçoit des leçons d'obéissance et subit l'épreuve de dures humiliations.\n   Au milieu de ce cadre, si beau et vraiment unique, la cathédrale règne\ndans toute sa magnificence. Qu'on ne lui demande pas cette sveltesse\ndélicate de la cathédrale française, ni ces flèches aériennes qui semblent\nporter directement à Dieu l'oraison suppliante du peuple prosterné. Non,\nmais une admirable harmonie de proportions, avec je ne sais quelle\nmajesté qui irrésistiblement s'impose.\n   Ce sont ces puissantes tours privées de leurs flèches, cette lanterne,\nsi caractéristique aux monuments anglais, érigée au point d'intersection\nde la nef, des transepts et du chœur et dominant l'ensemble du bâtiment\nde sa masse imposante.\n   Il semble que la voie lythmée des psaumes pénétrant toute dans cette\nvaste superstructure, intérieurement laissée béante, pour se répercuter\n ensuite dans la mystérieuse profondeur des voûtes, monte vers le ciel en\n harmonie plus grave.\n   La cathédrale anglaise l'emporte-t-elle sur la cathédrale française? Le\n problème s'est bien souvent posé, sans, jusqu'ici, trouver de solution\n définitive.\n   Celle-ci apparaît plus séduisante, celle-là plus imposante; celle-ci\n plus gauloise, celle-là plus britannique. Chacun des deux peuples s'est\n extériorisé en ces châsses de pierre, les pénétrant toutes de son âme\n propre, de ce qui lui était sien.\n   Faut-il établir un stricte parallèle ?\n   Je ne le pense pas. — Les artistes du Moyen-Age ne connurent pas ces\n rivalités dignes de nos temps de décadence ; — ils travaillèrent, chacun\n dans son individualité propre, à réaliser leur plan conçu, à s'incarner en\n leur idéal. — Et ils marchèrent, audacieux, sans se soucier du jugement\n des hommes.\n\n\n\n\n  En Angleterre, on échappe à l'impression pénible qui frappe dans nos\ncontrées à la vue de nos grands monuments restés si souvent inachevés,\n— beaux corps privés de leurs membres et laissant apercevoir de hideux\nmoignons.\n  Les églises anglaises, au contraire, sont arrivées presque toutes à la\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1662, "texte": " 600                            DURENDAL\n\n\nréalisation complète de la pensée initiale. A leur origine monastique\nelles en sont une fois de plus redevables.\n   Les moines furent persévérants dans la poursuite de l'œuvre entreprise.\nTandis que les enfants du peuple, trop souvent, ne partageant plus l'en-\nthousiasme religieux de leurs pères, abandonnèrent à peine ébauchés des\ntravaux qu'ils renonçaient à mener à leur fin.\n   Cependant la Réforme pénétrait dans la cathédrale monastique. Elle\nen franchissait le seuil, non comme un soudard assoiffé de meurtre et de\nvandalisme, mais avec la souplesse de l'hypocrisie triomphante ; et pour\ns'asseoir sur le trône des anciens prélats-évêques, elle s'affublait de leurs\ntitres et se cachait sous le manteau de leur antique hiérarchie.\n   Aujourd'hui, elles sont encore là, les cathédrales vétustés, germées\nabondamment sur le sol anglais, debout après de longs siècles d'exis-\ntence, évoquant les marbres palpitants d'Ionie ou les sphynx géants des\ndéserts.\n   Les chapitres anglicans, c'est justice à leur rendre, entretiennent leurs\nbelles captives avec un soin jaloux. Ils consacrent à leur bonne conserva-\ntion les revenus immenses de leurs prébendes.\n   Elles sont toujours là ; grands corps de pierre, mais le souffle vivifiant\nde l'âme ne les anime plus. Personne n'habite plus sous le mystérieux\nréseau de leurs voûtes sans cesse entrecroisées. Dieu a été chassé de la si\nbelle demeure qui lui avait été élevée.\n   Elles sont toujours là, comme le palais délaissé d'un roi... Et elles\nportent le deuil, le grand deuil du Monarque exilé.\n\n                                                   HENRY DE TRANNOY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-014", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 601, "page_fin": 609, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "II C W", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 712, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1856, "texte": "LES LIVRES\n\n     LA POÉSIE :\n  Le R h a p s o d e de la D a m b o v i t a , Chansons, Ballades roumaines,\nrecueillies par HÉLÈNE VACARESCO ( I fort volume, Paris, LEMERRE).\n   Mlle Hélène Vacaresco a recueilli, dans les villages qui entourent sa\ndemeure en Roumanie et dans les plaines où les paysans travaillent, plus\nde deux cents chansons du cobzar ou du fuseau, qu'elle a traduites le plus\nexactement possible.\n   Elle en fait une œuvre émouvante. Car, — on l'a remarqué, — les\npoésies populaires que nous possédons sont généralement des recueils,\nplus ingénieux que naïfs, agencés par des érudits. Les chants bretons\nsont pour la plupart l'œuvre de M. de La Villemarqué, et Mac-Pherson est\nl'auteur des poésies d'Ossian.\n   Ceux-ci « ont plané sur la vie de générations sans nombre, ils appar-\ntiennent à l'innombrable deuil et à l'innombrable joie que, dans le cours\ndes siècles, les âmes leur ont enseignés. Ils ont flotté comme des mythes\nde bouche en bouche et dans l'espace. »\n   La personnalité de l'auteur ne se manifeste que dans le choix des\npoèmes. Sans doute observe-t-on toujours, dans les œuvres des femmes\npoètes d'Allemagne, une prédilection marquée à chanter la douceur de\nl'amour maternel, les grâces de l'enfance et la paix infinie de la mort. Il\nsuffit pour s'en convaincre de parcourir les œuvres de Carmen Sylva,\nd'Ada Christen, d'Hélène von Engelhardt, d'Ilse Frapan, d'Angelika von\n Hörmann, d'Alberta von Puttkammer, de Catharina Koch, d'Ada Linden\n et de Johanna Ambrosius, la paysanne de Lengwethen. Mais il se joint\nici à ces thèmes habituels un sentiment tout national et populaire : le\n goût du sang, du beau sang rouge, héroïque et joyeux.\n    Dans un décor pastoral et romantique que caractérisent de rares attri-\n buts : le maïs, les peupliers, les œillets rouges, se célèbrent de la sorte les\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2964, "texte": "  602                               DURENDAL\n\n\n poèmes de l'amour et de la guerre. « L'épée est au cavalier ce que\n l'amour est à la fille » et le fuseau, la quenouille et la ceinture corres-\n pondent au fusil incrusté et à la toque de fourrure.\n     A la passion de la maternité, qui est pour toute Roumaine la plus\n absorbante et la plus exaltée, et qui donne une intensité impression-\n nante à toute la vie de famille, — allégresse des naissances, douleur des\n morts prématurées, joie fraîche des fiançailles, joie grave du mariage,\n culte attendrissant des défunts, — se mêle la passion des chevauchées,\n des batailles, de la mort enviable et héroïque.\n    As-tu entendu toutes mes chansons et n'en est-il pas une qui te plaise, pour\n que je la rechante ? Sais-tu celle du Haïduck noir, qui avait une étoile\n au front, puisque sa bien-aimée lui avait baisé le front? Sais-tu l'histoire\n de la jeune fille dont le juseau était en bois de noisetier? Sais-tu l'histoire du\n mort qui se levait chaque soir et portail sur son dos la pierre de sa tombe,\npour que les fleurs aient le temps de pousser à la place de la pierre ? Sais-tu\n toutes ces histoires et n'en est-il pas une qui te plaise, pour que je la\nrechante ? Car je suis le cobzar et ma main est légère, et la forêt a moins de\n chansons que mon cœur, et mon cœur est plus heureux que la forêt, car il\nn'y fait jamais hiver et j'aime les chagrins des hommes et j'en fais la joie\nde mes chansons. Et leurs pleurs sont mes sourires. Je suis le cobzar et rien\n ne m'arrête, ni le caillou, ni le fossé, ni la rivière. Le ciel est jaloux puisque\nje lui ressemble. Si tu aimes mes chansons, écoute-les comme on écoute le\n vent. Aime-moi puisque j'ai besoin de ton amour pour mes chansons.\n     A ces âmes muettes, troublées et harmonieuses comme elle, la nature\n demeure indissolublement unie. Elle sert, comme dans les ballades de\n Paul Fort, de correspondance parfaite à tous les sentiments de bonheur\n ou de tristesse. Les fleurs y sont vivantes.\n     Ne sors point à l'heure du sommeil des fleurs : elles n'aiment point qu'on\n  les regarde dormir.\n     Les fleurs ont peur de la gelée, et les étoiles seules voient la mort des fleurs,\n  la nuit.\n     Quand une fleur voit la neige pour la première fois, elle est tout étonnée de\n  voir que la neige est si blanche. Et la fleur dit : La neige ne me fera pas mal,\n parce qu'elle est si blanche.\n     Quand les feuilles sont toutes tombées, il n'en reste que deux ou trois sur\n  les arbres ; et ces feuilles-là tout l'hiver songent qu'elles auront le chagrin de\n  tomber sous le ciel du printemps.\n     Ailleurs, c'est la délicieuse chanson du Foin fauché.\n     Je suis les fleurs d'hier et j'ai bu ma dernière rosée et les jeunes filles ont\n  chanté à ma mort. Et les fleurs d'hier qui sont en moi ont fait place aux\nfleurs de demain. Et j'emporte avec moi les regrets des papillons et le\n  souvenir du soleil et la rumeur du printemps. Et mon parfum est doux\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "                                     LES LIVRES                              603\n\n\ncomme une parole d'enfant. Et j'ai bu la fécondité de la terre pour en f aire\nl'âme de mes parfums qui survivront à ma mort. Et je dis aux fleurs de\ndemain, enfants de mes racines : Aimez bien le soleil, comme nous l'avons\naimé, et les amoureux et les oiseaux, afin que lorsqu'ils vous voient refleurir,\nils ne songent pas à ma mort et croient que ce sont les mêmes fleurs toujours,\ncomme le soleil qui croit qu'il y a toujours sur terre les mêmes amoureux et\nles mêmes oiseaux, puisqu'il est immortel et ne pense jamais à la mort.\n   C'est toute la nature qui s'anime et qui parle et qui s'aime.\n   Les moissons disent : « Nous avons trop aimé le soleil et c'est pourquoi\nl'on nous fauchera. »\n   Fraternité universelle, a-t-on dit, dans l'universelle douleur. Les heu-\nreux pleurent sur les tristes. Tous s'émeuvent. « La joie n'y intervient\nque sous sa forme réellement humaine, avec un sourire éphémère et\nplanant entre le regret et le désir. » Le livre bourdonne du bruit des\nberceaux, mais les tombes silencieuses sont proches.\n   Le cobzar a chanté à ma porte et j'ai écouté sa chanson. Et je lui ai dit :\nChante encore. Mais le cobzar ne sait qu'une chanson.\n   C'est celle des larmes heureuses.\n\n  Les B i j o u x de M a r g u e r i t e   par   SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE   (Mer-\ncure de France).\n   L'œuvre de S.-Ch. Leconte se compose de deux séries distinctes de\nlivres dont les uns ont déjà paru et dont les autres sont en cours d'exécu-\ntion. Ces deux séries : Œuvre définitive et Livres d'études doivent suivre\nune marche parallèle.\n   Nous avons pu ranger l'an dernier Le Bouclier d'Arès, suite d'études du\nmonde antique, dans la seconde de ces catégories.\n  Les Bijoux de Marguerite peuvent se réclamer de l'une et de l'autre. On\ny retrouve l'exaltation de l'âme du poète, le souffle épique de Salamine et\ndes descriptions tropicales.\n   D'une forme « somptueusement monotone » se succèdent des sonnets\npesants comme des armures et sonores comme des tambours.\n   Qu'il sertisse le collier de pierres gravées, le diadème, l'anneau, la\ncoupe ou le miroir, S.-Ch. Leconte fait toujours œuvre de lapidaire\nconsciencieux. On lui reprochera sans doute de joindre les défauts du\nParnasse à ses vertus et d'être aussi impassible qu'impeccable,\n\n                     Pas de sanglots humains dans le chant des poètes.\n\n  Ce serait oublier la ferveur de son œuvre entière et la coloration qu'il y\ndonne aux mots. « Examinez, disait Cladel, celui-ci n'est-il pas d'un ardent\nvermillon et l'azur est-il aussi bleu que celui-là? Regardez : celui-ci n'a-t-il\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2538, "texte": " 604                               DURENDAL\n\n\npas le plus doux éclat des étoiles aurorales et celui-là la pâleur livide de\nla lune? Et les autres encore dans lesquels on découvre les arborescences\nsplendides et prodigieuses du soleil. Les aveugles seuls sont dans l'impos-\nsibilité de distinguer cela. »\n   Il est vrai que des images similaires se répètent fréquemment et qu'on\ny remarque le procédé comme dans les vers suivants que je recueille en\nquelques pages :\n\n                  C'est que, sur tes beaux pieds que son écume arrose,\n                  L'océan a voulu mêler dans un baiser\n                  Et le sang du corail et le sang de la rose.\n\n                  C'est que, pour tes beaux veux dont ce sera la fête,\n                  L'océan dans le cirque entier des horizons\n                  Mêle le sang de l'Astre au sang de la tempête.\n\n                  Vois les palmes du soir ouvrent leur éventail.\n                  Le pas de nos chevaux sur la grève blessée\n                  Rose de tout le sang de la mer de corail.\n\n                  L'océan fastueux et triste, avec ampleur,\n                  En ses plis tour à tour de phosphore et d'ébène,\n                  Mêle les fleurs de l'algue aux étoiles en fleur.\n\n\n   Il est également vrai qu'on peut regretter de voir si peu caractérisée la\npeinture de cette Nouvelle-Calédonie, où l'auteur ne nous montre pas\nd'autres fleurs, d'autres oiseaux et d'autres pierres que dans la forêt de\nFontainebleau ou dans le bois de la Cambre, alors qu'il eût pu mêler\n— pour reprendre son image favorite — au rose du corail et au sang de\nla mer, le jaune, le vert et le bleu dont un Gauguin bariole Taïti.\n   Mais il ne prétend pas nous décrire Nouméa et préfère chanter le\nmonde et l'humanité sous des symboles fragiles.\n   On admirera toujours sa dédicace luminaire, trop imprécise sans doute\npour être descriptive, mais où se manifestent la force verbale de l'auteur\net son lyrisme objectif, si l'on peut dire.\n\n\n                 L'océan éternel et l'éternel Eté\n                 Bercèrent, alternant leurs rythmes clairs ou graves,\n                 Et ta grâce enfantine et ta jeune beauté.\n\n                 J'ai cherché, sous les caps aux sonores étraves,\n                 Ces joyaux, nés du sang de la mer de corail;\n                 Je t'en offre le don par mes deux mains esclaves.\n\n                 J'ai poussé, soucieux du fabuleux travail,\n                 De ravir leur pudeur aux écumes natales,\n                 Mon cheval, dans les eaux roses, jusqu'au poitrail.\n"}, {"page_pdf": 716, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2323, "texte": "                                   LES LIVRES                                    605\n\n\n                A l'heure magnifique où les palmes étales\n                Dorment sous la torpeur royale du soleil,\n                Dans l'éblouissement des clartés zénithales,\n                J'ai, du pas inquiet de ma bête en éveil,\n                Sous les lacs vénéneux des lianes fleuries,\n                Eventé la retraite et surpris le sommeil\n                D'oiseaux brochés d'azur, d'or et de pierreries,\n                Et de paradisiers en robes d'arc-en-ciel\n                Que le prisme blasonne avec ses pierreries.\n                J'ai conquis sous le fleuve au flot torrentiel,\n                Sur l'escalier des monts aux vasques de basalte,\n                Des poissons monstrueux dont j'ai jeté le fiel!\n                Et voici que, ployé sous un faix qui m'exalte,\n                Vers toi je m'en reviens, courbé sur mes arçons..\n                Ma monture hennit vers la dernière halte.\n\n\n\n\n  A part de rares faiblesses, telles les rimes de la sixième strophe, ne\ncroirait-on pas lire les vers qu'a dû écrire Heredia, avant les Trophées?\n\n  Près de toi, par GUSTAVE FRÉJAVILLE (Mercure de France).\n  De la simplicité banale. La Bonne Chanson délayée. Parfois des détails\nexactement observés, mais inutiles, froids et sans émotion. Par exemple :\n\n                     Laisse là ton chapeau et ton fichu de laine,\n                     Les verveines du balcon bleu sentent meilleur,\n                     Les oiseaux se sont tus et des gerbes de fleurs\n                     Agonisent dans les vases de porcelaine.\n                     Le piano ouvert dans un coin noir étale\n                     Le rire blanc et monstrueux de son clavier.\n\n  Du blanc d'oeuf.\n                                                                       THOMAS BRAUN.\n\n\n     LE ROMAN\n  Berte a u x g r a n d s p i e d s (XIIIe siècle), par ADENET L E ROI, traduction\nde GAËTAN HECQ, I volume in-18 de VI-166 pages, collection des Romans\ndu Moyen Age, n° 1 (Bruxelles, Société Belge de Librairie, O. SCHEPENS\n    IE\nET C ).\n\n C'est une heureuse inspiration qui a guidé les éditeurs belges de la\nCollection des Romans du Moyen Age dans la publication des meilleures\nœuvres littéraires des XIIe et XIIIe siècles, sous une forme et dans un\n"}, {"page_pdf": 717, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2934, "texte": " 606                            DURENDAL\n\n\nformat qui puissent les vulgariser. Que de jolies pages à faire connaître!\nQue de beaux et de curieux souvenirs à révéler ! Ils sont presque des\ninconnus pour nous, tous ces bons poètes : Chrétien de Troyes, Raoul\nde Houdeng, Audefroy le Bastard, Quènes de Béthune, Adam de la Halle,\nAdenet le Roi, Jehan de Condé et tant d'autres qui, au temps de nos\nvieux ducs et de nos vieux comtes, chantaient dans nos provinces au\ndiapason des âmes naïves et ardentes! Notre science officielle n'a guère\nsongé à mettre en lumière toutes ces gloires. Et nos historiens ont\ngénéralement négligé ces figures littéraires, comme si la véritable his-\ntoire n'était pas l'histoire des mœurs, et comme si les lettres d'une\népoque, expression de ses mœurs, n'étaient pas le meilleur trésor où\npuiser la connaissance de ses idées et de ses passions qui forment ce\nqu'on appelle aujourd'hui le courant de l'opinion publique.\n    Pour quelques-uns de nos trouvères, ce silence est vraiment injusti-\nfiable. Et, par exemple, quelle vie et quelle œuvre littéraire plus dignes\nd'être signalées à l'admiration de notre jeunesse que la vie et que\nl'œuvre de ce Quènes de Béthune, né en Flandre, vers 1150, dont l'élo-\nquence et la poésie entraînèrent l'Occident à la délivrance du Saint-\nSépulcre, et qui n'interrompit ses exploits de loyal chevalier que pour\nchanter, en des vers d'un charme intense, toutes les aspirations d'un\nsiècle héroïque, où bouillonnaient les plus grandes idées : déchaînement\ndes croisades, effervescence des communes, coordination de la féodalité,\ndéveloppement de la souveraineté pontificale? Quelle épopée plus sug-\ngestive que cette extraordinaire Saga, que cette production étrange parmi\ntoutes les productions étranges : le Roman du Renard, couvé, sous forme\nde tradition, dans la cervelle du petit peuple avide d'indépendance et\nde liberté, se dégageant peu à peu en cent versions diverses auxquelles\n collaborent les rapsodes nomades et les clercs à l'esprit satirique, dégé-\nnérant enfin et s'étiolant à force de se reproduire, sortant des manuscrits\npour déborder dans les vignettes, s'échappant des livres pour inonder la\n vie, sculptant ses épisodes fabuleux et cyniques aux chapiteaux des\n colonnes de pierre, sur la poignée des épées d'acier, sur les bras et aux\n dossiers des cathèdres, établissant ses grotesques acteurs aux bretèques\n des châteaux, aux gargouilles des édifices, aux ogives des portails et des\n jubés, aux carreaux peints des verrières et jusque dans les arabesques\n ciselées des autels?\n    Les mêmes causes qui avaient agi si puissamment sur la culture de\n l'intelligence dans le cours du XIIe siècle ont continué à agir sur elle au\n siècle suivant.\n    L'étrange fortune des Godefroid et des Baudouin en Orient, en même\n temps qu'elle explique tous ces romans de chevalerie errante dont\n l'innombrable famille remplace les créations plus naïves de la muse\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2789, "texte": "                               LES LIVRES                            607\n\n\nromane primitive, avait donné une singulière importance à la Flandre et\nau Brabant. Le luxe et la splendeur dont rayonnaient nos cours y atti-\nraient incessamment les ménestrels qui rappelaient dans leurs chants les\nexploits lointains des chevaliers, et les fableurs qui égayaient par de\njoyeux récits, précurseurs de ceux de Rabelais, de La Fontaine et de\nMolière, les veillées que n'avait pas remplies la relation des batailles\net des tournois. C'est alors toute une floraison de ménestrels, de jon-\ngleurs, de rimeurs, qui sont attachés à quelque haut et puissant seigneur...\nCommensaux de la Cour ou colporteurs ès-gaie science, ils s'en vont,\nquand les temps sont pacifiques, la viole sous le bras, comme le Passant\nde Coppée, porter de château en château le gros rire des fabliaux et le\n petit frisson des chansons de geste, distrayant, le soir, sous le manteau\ndes cheminées armoyées, le hautbers harassé de sa châsse et la châtelaine\n lasse de ses ennuis.\n    Parmi eux, il faut retenir les noms de Jehan Bodel, qui écrit le Jeu de\n Saint-Nicolas, d'Adam de la Halle, de Mathieu de Gand, de Gauthier de\n Soignies, d'Adenez le Roi, dont M. Gaston Hecq vient de nous traduire\n une des meilleures œuvres, de Michel du Mesnil, de Moniot, de bien\n d'autres encore, les uns d'inspiration classique, les autres d'inspiration\n populaire; les uns adonnés aux romans de chevalerie, les autres aux\n sirventes galants ou pieux, aux lais, aux fabliaux, aux sottes chansons,\n  aux pastourelles, mais qui tous confirment cette opinion d'un savant\n  historien, M. Auguis : « C'est un fait digne de remarque que le Hainaut,\n  l'Artois, le Cambrésis et la Flandre qui, depuis que la langue poétique a\n  été achevée en France par Malherbe, n'ont pas produit un seul poète\n  remarquable, soient, de toutes les provinces de France en deçà de la\n  Loire, celles qui, au XIIIe siècle, aient compté le plus grand nombre\n  d'écrivains en vers, et que tous ces écrivains aient été considérés comme\n  les meilleurs de leur temps. »\n     Adenez ou Adenet le Roi naquit dans le Brabant en 1240. Il vécut\n  d'abord à la Cour de Bruxelles auprès de ce duc Henri III qui lui-même\n  écrivit de jolies chansons.\n\n                         Menestres au bon duc Henri\n                         Fui : c'il m'aleva et norri\n                         Et me fist mon metier apprendre\n\n\n    Il devint, à la Cour de Bruxelles, le chef de la menestranderie de la\n Cour, ce qui était une façon de maître d'orchestre. Trouvère fécond,\n il écrivit La jeunesse d'Ogier le Danois, Berte aux grans piés, Buevon\n de Commarchies et Cléomadès. Le duc Henri étant trépassé, il obtint la\n protection des deux fils de ce prince : Jean et Godefroid, ainsi qu'il le\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2641, "texte": " 608                             DURENDAL\n\n\nproclame dans ces vers où il apparaît plus riche de rimes que d'écus :\n\n                         Lui et mon seignour Godefroy\n                         Maintes fois m'ont gardé de froy.\n\n   Enfin, il se retira auprès de la fille de son maître, qui cultivait aussi\n « l'art de poétrie » et qui était depuis 1274 mariée à Philippe le Hardi.\n   Ce fut à la Cour de France qu'il écrivit Cléomadès, roman plein de\ndétails délicats et charmants, où étincellent de ci de là des vers frappés\nen médailles.\n   Le roman de Berte aux grands pieds, moins parfait peut-être que celui\nde Cléomadès, semble avoir été composé à la Cour de Bruxelles. Combien\nséduisant le portrait de la douce héroïne Berte, fille du roi de\nHongrie, la blonde, l'élancée, gracieuse « comme est la fleur sur sa tige »,\n« au corps souef » et « pleine de doctrine ». Combien dramatiques les\npérsécutions dont elle est la victime, et ses aventures dans la forêt. Com-\nbien touchant l'accueil que lui fait le voyer Symon. Séparée de son époux,\nle brave roi Pépin, par les intrigues d'une méchante chambrière, elle le\nretrouve enfin et se justifie auprès de lui. On sait qu'ils eurent ensuite\npour enfants : Constance, qui eut grande splendeur et fut mère de Roland,\net « Charlemaine à la figure hardie, qui depuis fit mainte grande\nprouesse contre les païens et par qui fut relevée la loi de Dieu. »\n   Certes, la traduction que M. G. Hecq nous donne, en un français\nmoderne, n'a pas le charme exquis de l'original. Toute traduction doit\nfaire perdre à ces œuvres médiévales quelque chose de leur charme et de\nleur fraîcheur, comme on fait perdre à de très vieux breuvages un peu de\nleur parfum et de leur saveur en les transvasant. Il faut cependant savoir\ngré au traducteur d'avoir suivi le texte avec autant de fidélité que d'esprit\net de n'avoir point chargé sa traduction de notes de philosophie ou d'ar-\nchéologie, qui eussent enlevé au récit son vrai mérite qui est son ingénue\n simplicité.\n                                                                 H. C. W.\n\n\n  Aucassin et Nicolette (XIIe siècle). — Le jeu de Robin et de\nMarion (XIIIe siècle), par ADAM DE LA HALLE, traduction d'ARTHUR BOVY,\n1 volume in-18 de 130 pages, collection des Romans du Moyen Age, n° 2\n(Bruxelles, Société Belge de Librairie, O. SCHEPENS ET C ie ).\n   Aucassin et Nicolette est une chantefable du XIIe siècle dont on ignore\nl'auteur. C'est l'histoire, toute simple et toute charmante, de deux jeunes\ngens, le fils du comte de Beaucaire et la fille du roi de Carthage qui\ns'aiment et que la destinée réunit enfin, après les avoir longtemps tour-\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "                               LES LIVRES                               609\n\n\nmentes. Prose et vers s'entremêlent : la poésie, — qui était chantée, —\nétant réservée surtout à narrer les monologues ou les duos d'amour.\n   Adam de la Halle est regardé comme le premier auteur dramatique\nconnu en France. Sa vie fut singulièrement romanesque : Il naquit à\nArras et prit l'habit de moine à l'abbaye de Vaucelles. Mais bientôt « il\ncange son habit ». Après avoir goûté de la vie laïque, il regrette sa vie\npremière, reprend la robe de moine. Puis, pris d'une fringale d'aventures,\nprend part aux expéditions de Sicile, d'outre-mer et de Terre-Sainte. De\nloin en loin, la vieille abbaye de Vaucelles le voyait revenir à sa cellule.\nPuis il s'envolait de nouveau. Il mourut à Naples en 1282.\n   Ses principales œuvres sont Le Jeu de la Feuillée et Le Jeu de Robin et de\nMarion. C'est cette dernière pièce, sorte d'opéra comique en octosyllabes\nà rimes plates, que M. Arthur Bovy s'est efforcé de traduire en langage\nmoderne, tout en s'appliquant à trahir le moins possible le texte original.\nAndré van Hasselt professait une grande admiration pour Le Jeu de Robin\net de Marion : « Cette composition, disait-il, est d'une grâce charmante.\nElle est fraîche comme une idylle de Gessner, naïve comme une pastorale\nde Théocrite. On y respire je ne sais quel doux parfum des champs, je ne\nsais quelle suave senteur de primitive innocence. Puis, on découvre une\nsingulière intelligence des contrastes dramatiques, du clair-obscur de la\nscène, si nous pouvons nous exprimer ainsi, dans la piquante opposition\n du caractère de Robin et de celui du chevalier Aubert. » Ce qui nous\n charme surtout dans ce jeu, c'est l'aisance du dialogue et le naturel des\n réparties. La scène sur laquelle la comédie se termine (ou plutôt s'inter-\n rompt, car il y manque sans doute plusieurs pages) reproduit les diver-\n tissements et les bavardages de quatre paysans et de deux paysannes qui\n s'amusent au jeu de Saint-Cosme et au jeu des Rois puis, qui après avoir\n goûté, dansent la tresque, une sorte de « cramignon », conduite par\n Robin. C'est plein d'esprit et de couleur.\n                                                                 II. C . W .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-07-n7-015", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 610, "page_fin": 612, "titre_corps": "Les Revues d’Art", "titre_sommaire": "Les Revues d’Art", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES D ART", "ancre_fin": "P Serusier", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 721, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1759, "texte": "LES REVUES D'ART\n\n  THE STUDIO :\n   UNE FÊTE D'ART. — Tout récemment, « THE ART WORKERS' GUILD », de\nLondres, a montré devant le Lord-Maire, à Guildhall, une « Masque »\nintitulée : l'Eveil de la Beauté.\n   C'était une allégorie qui s'était inspirée du vieux conte de La Belle au\nBois dormant (The sleeping Beauty) et représentait la ville de Londres,\naprès un long sommeil, s'offrant à la connaissance de l'Art et de la\nBeauté.\n   Ce fut un spectacle superbe de costumes somptueux et recherchés et\nde mise en scène exquise et raffinée. Raffinée au point que, dans le\ncortège des plus belles cités du monde s'avançant lentement comme\nen un songe et chacune conduisant ses enfants illustres, les types\nspéciaux correspondant avaient été attentivement choisis.\n   L'enthousiasme des spectateurs fut grand et digne de celui des organi-\nsateurs qui avaient consacré une année entière à la préparation de cette\n fête d'art.\n   Dans un numéro spécial du Studio, qui vient de paraître, on peut suivre\nce long travail de composition et d'exécution en de nombreuses reproduc-\ntions d'études de costumes et accessoires faites par les membres de THE\nART WORKERS' GUILD.\n  De plus, ce numéro contient des illustrations supplémentaires (planches\nen couleurs, gravures et lithographies originales) dues à MM. Walter\nCrane, William Strang, Henry Wilson, C.-R. Ashbee, T.-R. Way et autres.\n                                                                  F. K.\n  N° de Mai :\n   Au numéro de mai, un compte rendu illustré de plusieurs expositionsde\nLondres. L'auteur constate que c'est surtout dans la sculpture et dans\nles arts appliqués que le progrès s'affirme en ce moment. Parmi les\nœuvres reproduites les plus remarquables, il faut ranger les sculptures\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2728, "texte": "                          LES REVUES D'ART                             611\n\n\nde G. Frampton et de W . Reynold Stephens. Le Lancelot et le Nid de ce\ndernier est charmant. Très curieux et suggestif de l'art de Maeterlinck,\nle Peleas et Melisandre, de Gerald E. Choira (peinture). Les articles sur les\njoailleries et les émaux de G. Frampton, sur Les vitraux de Frank\nBrangwyn et sur les toiles de Byan Shaw, rehaussés par d'intéressantes\nillustrations, sont à lire.\n   Nous remercions le Studio d'avoir bien voulu annoncer notre Salon\nd'art religieux, dont l'ouverture n'aura pas lieu en septembre, comme il\nl'annonce, mais le 15 décembre de cette année. Plusieurs artistes anglais\nnous ont promis leur participation.\n  N° de Juin :\n   A lire, l'admirable article de Gabriel Mourey. le plus merveilleux\ncritique d'art de l'Angleterre, sur le Salon de Paris de cette année. Il lait\nun grand éloge, bien mérité du reste, du prestigieux talent de notre\ncompatriote Emile Claus, qui chante si bien la joie de la lumière,\nl'ivresse du soleil et est un amoureux passionné de la nature dans toutes\nses manifestations. Il est à la fois délicat et tendre, capable de traduire\nles plus complexes subtilités d'atmosphère. Sa toile : La Berge, est toute\nruisselante de lumière, toute bourdonnante de chaleur, malgré l'ombre\ndes arbres, où marche vers l'eau transparente, une belle vache lente,\ntoute pailletée de rayons de soleil. Quelle puissance! Quelle délicatesse\nde toucher ici! Quelle force, quelle énergie de \"pinceau là! Voilà de l'art\nsain, de l'art d'observation, au lieu des conventions où tant de paysagistes\nse confinent.\n    Nous signalons avec enthousiasme, en les faisant nôtres, les déclara-\ntions si judicieuses de G. Mourey sur l'art conventionnel : La convention\nrègne chez certains artistes en souveraine maîtresse. Que nous appren-\n nent-ils ou de leur âme, ou de leur manière de sentir et de voir, ou de\n la vie, ou du rêve ? Rien, hélas ! Ils ont les yeux clos au monde extérieur,\n à la nature, au monde intérieur, à la pensée et au songe. Chez eux,\n formes, lignes, couleurs, tout est appris par cœur, tout est exécuté selon\n des lois mortes, les lois immobiles et glaciales des Académies. Il n'y faut\n point chercher ce qui serait capable de nous séduire ou de nous émouvoir,\n la spontanéité, l'imprévu, parfois même une maladresse, que nous aimons,\n parce qu'elle est expressive, un élan du cœur, qui bat plus vite devant la\n beauté nouvelle d'un effet, un abandon de la main qui va trop loin, ou\n s'avoue impuissante à traduire la sensation ou la pensée.\n\n   L'ART DÉCORATIF, n° de Juin :\n   Ce numéro traite du Salon des Beaux-Arts à Paris.\n   Illustrations : Les œuvres de Falguière, dont le fameux Balzac corn-\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1359, "texte": " 6l2                           DURENDAL\n\n\nmandé par la Société des Gens de Lettres ; le buste de Falguière, par\nRodin, et d'autres œuvres du maître; plusieurs délicates compositions\nde Fix-Masseau; le Débardeur, de Constantin Meunier; des sculptures de\nBourdelle, Valgren et Jef Lambeaux ; des bijoux de René Foy et Henry\nNocq ; des vitraux de C. Guérin, G. Bourgeot, Brangwyn et Rippl-Ronai ;\ndes orfèvreries de Jacquin et Spicer-Simson ; des poteries de Moreau-\nNélaton; des meubles de Majorelle et Carabin; des détails d'architecture\nde Benouville.\n   Le même numéro de L'Art Décoratif contient en outre des photogra-\nphies d'ameublements et d'architectures en Angleterre, en Allemagne et\naux Etats-Unis, et un hors-texte en couleurs, représentant La Symphonie,\nvitrail par Eugène Grasset.\n\n  N° de Juillet :\n   Ce numéro donne la suite des œuvres d'art décoratif au Salon des\nBeaux-Arts; les meuble de Fagnen; les grès de Bigot, Lachenal, Ringel\nd'Illzach; un vitrail d'Aubert et les éventails de Mme Ory-Robin.\n   Il contient en outre des photographies des constructions de l'architecte\nbelge P. Hankar et plusieurs pages sur l'art allemand.\n   La partie illustrations comprend deux pages d'études inédites de\nA. Mucha, des estampes de H. de Toulouse-Lautrec et de E. Munch, des\npastels de Mme Mediz-Pelikan et trois planches, hors-texte de P. Serusier.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 626, "texte": "                          DURENDAL\n       REVUE      CATHOLIQUE         D'ART          ET    DE      LITTÉRATURE\n\n                                  1899 - 6e Année\n\n\n\n\n                 Sommaire du na 7                          (Juillet)\n\n\nEMILE VERHAEREN. — Les Ombres            (poésie)                                         525\nOLIVIER-GEORGES D E S T R É E . — Les Mages (suite)                                       527\nGEORGES M A R L O W . — Variations       sur un thème     (poésie)                       537\nJACQUES W A P P E R S . — La Veillée aux     Epoux                                        540\nJULIEN ROMAN. — Elévation        (suite) (poésie)                                        .557\nEDMOND JOLY. — Les Expositions            du mois :\n                I. Auguste Rodin                                                         559\n               II. Exposition d'œuvres      de Mlle Calais                               565\n           III. Le Labeur                                                                566\nCHARLES DE SPRIMONT. — Les Deux Jardins                (poésie)                          1567\nHENRY CARTON DE W I A R T . —     Un chef-d'œuvre                                         569\nIWAN GILKIN. — Prométhée        (poésie)                                                  579\nL'Abbé P A U L CUYLITS. — Le Livre           des douze       Béguines       de   Jean\n                           Ruusbroec                                                     583\nL'Abbé HENRY MOELLER.— L'Art Religieux                                                   590\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. — Les Mams (poésie) .                     . '.    .   .   .   594\nHENRY DE T R A N N O Y . — Cathédrales     anglaises                                     596\nLes Livres                                                                               601\nLes Revues d'Art                                                                         610\nIllustrations : Bellone\n                Les Bourgeois de Calais                  Œ u v r e s de RODIN\n                Etude (tête)\n                La Cathédrale d'York.\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": ""}, {"page_pdf": 628, "texte": "          LES        OMBRES\n\n\nTrouant de tes rayons sans nombre\nLe feuillage léger,\nSoleil, tu promènes, comme un berger,\nLe mobile troupeau des ombres,\nPar les jardins et les vergers.\n\nTout doucement, par bandes,\nSous les dômes des pruniers bleus,\nElles s 'étendent;\nPuis dévalent jusqu'au milieu\nDes rosiers clairs et glorieux,\nSe reposer un peu.\n\nPuis se lèvent, au bruit d'un vol qui passe,\nPour s'en aller, plus loin,\nOmbres lentes et lasses,\nDormir, sous l'or des coings.,\n\nLes angelus des petites chapelles,\nD'une voix grêle, les rappellent ;\nMidi les serre en rond\nAutour des troncs.\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "526                      DURENDAL\n\n\n\n      En petits tas, elles prolongent leur sieste,\n      Jusqu'au moment où s'animent les champs;\n      Les vents soufflant alors joyeux et prestes\n      Les déplacent, sur le penchant\n      Des fossés verts et des collines.\n      Déjà les brouillards fins tissent leurs mousselines\n      Fines; mais les ombres se ravivent encor\n      Et s'allongent et s'étalent dans le décor\n      Et le faste sanglant des fleurs et des fruits rouges,\n      Pour ne rentrer qu'à l'heure, où plus un bruit,\n      Où plus un vent ne bouge,\n      Toutes ensemble, au bercail de la nuit.\n\n\n                                           EMILE   VERHAEREN.\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "                    LES MAGES\n\n                             (Suite.)\n\n\n\n\n               DANS le camp du roi, tout dormait encore quand,\n                 ainsi qu'il leur avait été ordonné, les veilleurs\n                 embouchèrent les éclatantes trompettes et son-\n                 nèrent pour annoncer le lever du jour. Chassant\n                 le sommeil et les rêves, les clairs appels des\n                 cuivres ramenaient les princes aux douces espé-\n                 rances dans lesquelles ils s'étaient la veille\n                 endormis; et c'est pourquoi, à peine réveillés, ils\nfurent debout et remplis du désir d'affronter ces montagnes\narides que le soir et la nuit précédente ils avaient contemplées\net qu'ils avaient hâte de revoir maintenant dans la fraîcheur et\nla splendeur du jour levant.\n   Mais au sortir des tentes, une surprise, qui pour eux devait être\ncomme une première épreuve, les attendait. Au lieu du grand\nciel limpide et bleu qu'ils étaient accoutumés de voir, au lieu\ndes montagnes neigeuses, tout étincelantes de clartés qu'ils\ns'imaginaient découvrir, un ciel gris et bas recouvrait les tentes,\net dans une mer insondable de brumes la vaste étendue du\ndésert et la chaîne tout entière des montagnes escarpées avaient\n disparu. Des brouillards couvraient tout le pays : derrière le\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": " 528                        DURENDAL\n\n\nvoile des vapeurs grises, les montagnes semblaient avoir fui\ncomme un rêve, et, seuls, les vagues contours des roches aux-\nquelles étaient adossées les tentes, rendaient leur présence réelle.\n L'impression de ce jour levant était triste et déprimante, et la\npensée de s'engager ainsi dans la sauvage solitude de ces monts\ninvisibles semblait impossible et téméraire à plusieurs; mais,\ndans le cœur des Rois, le désir de se rapprocher sans retard de\nla Terre Promise primait toute autre pensée, et, le premier à\ncheval, Gaspar activait déjà les apprêts de sa troupe et donnait\ndes ordres pour le départ, avec l'impatience fébrile d'un jeune\nhomme qui part pour son premier voyage. A l'étonnement\nmêlé de regrets qu'il avait éprouvé de ne plus voir au ciel briller\nla blanche étoile, avait succédé la joie du spectacle nouveau qui\ns'offrait à sa vue. Il aspirait avec délices le brouillard humide,\net s'amusait de cette lumière de rêve qui semblait rendre irréelle\nles formes des gens et des bêtes qui se mouvaient près de lui ;\nson inaltérable confiance s'égayait des craintes qu'émettaient au\nsujet de la route quelques seigneurs de la suite de Balthazar, et\ndéjà, en avant des tentes, il faisait caracoler et danser sur place\nson grand cheval, escomptant avec joie les aventures périlleuses\nde cette journée, imaginant à plaisir des dangers qui lui permet-\ntraient de montrer sa force et son courage.\n   Une hâte, non moins grande, pressait ses aînés Melchior et\nBalthazar; mais l'âge les avait rendus plus prudents, et avant de\nrien décider, ils voulurent qu'on prit d'abord l'avis des guides ;\nayant donc été réunis, et s'étant concertés, les guides des trois\ntroupes furent d'accord pour répondre qu'on pouvait sur le\nchamp se remettre en marche, car, disaient-ils, le brouillard ne\npouvait manquer d'être levé quand on serait arrivé aux passages\ndifficiles et périlleux de la route.\n   En conséquence, les tentes ayant été repliées par leurs ordres\net. les bagages rechargés sur le dos des bêtes de somme, les\nprinces donnèrent, sans plus tarder, le signal du départ, et, pré-\ncédés des guides, ils commencèrent l'ascension de ces montagnes\nqui les séparaient de la Judée, et dont, seules à présent, les\nbases rocheuses et stériles étaient visibles. Ayant contourné le\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                            LES MAGES                           529\n\n\nplus avancé des contre-forts, les guides s'étaient engagés dans la\nchaîne des montagnes par des vallées en pente douce, au fond\ndesquelles une sorte de chemin avait été formé jadis par\nd'anciens cours d'eau depuis longtemps desséchés. En marchant\ndans le lit abandonné de ces torrents taris, on avançait lente-\nment, car, à chaque tournant des vallées sinueuses, les guides\nparaissaient revenir sur leurs pas.\n    Mais on s'élevait cependant insensiblement vers des régions\nplus froides, comme l'attestait maintenant la fine poussière de\ngel qui recouvrait le lit rocailleux et les bords de l'ancien tor-\nrent. Aux deux côtés de la route improvisée, des broussailles et\nde petits sapins poudrés de neige étaient accrochés au flanc des\n monts rocheux. Au fur et à mesure que l'on s'élevait, la couche\n de blanc grésil s'épaississait, se faisait plus molle, et devenait\n bientôt un tapis de neige impolluée qui rendait plus ardue la\n reconnaissance de la route à suivre. Celle-ci se décelait encore\n cependant par l'espace laissé vide entre les deux rangées de\n sapins qui, plus nombreux et serrés les uns contre les autres,\n escaladaient, eux aussi, les monts abrupts et, comme eux, effa-\n çaient peu à peu leurs contours dans les vapeurs humides. Sur la\n couche de neige sans cesse épaissie, les pas s'entendaient à peine,\n  et, dans le brouillard persistant, les chants joyeux du départ et\n  les voix s'étaient tues peu à peu, et une impression de mystère,\n  un charme mélangé de vague effroi se dégageait de ces monts\n  invisibles enserrés ainsi d'hivernales forêts; au flanc des monts,\n  silencieuses et mélancoliques, sans un oiseau, sans une fleur, les\n  forêts blanches semblaient dormir; mais par instants, lorsque les\n  couches de nuages passaient moins denses devant le soleil voilé,\n  alors sous la douce lumière tamisée, la forêt s'éveillait; le givre\n   scintillait à toutes les branches et sous leur parure de frimas les\n   arbres des éternelles solitudes étincelaient; toute une joaillerie\n   précaire et charmante resplendissait le long des ramures; et, pour\n   Gaspar surtout, ces. paysages semblaient ravissants, car ils lui\n   rappelaient les merveilleuses histoires et les contes magiques\n   avec lesquels on avait bercé son enfance. Derrière des forêts\n   pareilles étaient les prairies diaprées où se jouaient et dansaient\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": " 53o                          DURENDAL\n\n\n\nen rond les fées mignonnes aux robes arc-en-ciellées, et tout au\nhaut des monts ainsi voilés de brumes, était le palais enchanté\nou la blonde Péri, leur reine, commandait aux sylphes ailés,\nlégers dispensateurs des doux songes et des illusions conso-\nlantes.\n   Et bien qu'il ne crut pas à ces contes' gracieux et poétiques, le\njeune homme ne pouvait s'empêcher d'être ému en contemplant\nles blancs arbres étincelants sous le givre, et les brumes légères\ndans lesquelles se perdaient leurs cimes; mais déjà des nuages\nplus épais voilaient de nouveau le soleil, et la forêt était retombée\ndans son sommeil taciturne.\n   Vers le milieu du jour, la vallée s'élargit brusquement et\nbientôt les princes débouchèrent sur un premier plateau, où les\nvapeurs, traînant jusque sur le sol, semblaient s'être condensées.\nEt une vive inquiétude s'empara alors des guides, parce qu'ils\nsavaient devoir, en cet endroit, rencontrer et longer le plus grand\net le plus profond des lacs semés par toute la chaîne des monts de\nJudée. Ils avaient espéré que le brouillard serait levé lorsqu'ils\natteindraient le plateau et, tout au contraire, il s'était alourdi\nencore, rendant toute marche en avant périlleuse et téméraire à\ncause de la proximité du lac invisible. Ayant vainement scruté du\nregard les vapeurs impénétrables, ils prièrent les rois de s'arrêter\nun instant tandis qu'eux-mêmes s'avanceraient encore de quel-\nques pas. Et sondant le sol à l'aide de longs bâtons, marchant\navec précaution, ils s'étaient à peine éloignés que le doux cla-\npotis des eaux parvint à leurs oreilles et, presque en même\ntemps, ils découvraient à leurs pieds la nappe luisante des flots'\nqui venaient en douces ondulations mourir sur les rives gelées,\net retournaient se fondre et se perdre là-bas, derrière l'impal-\npable rideau du brouillard.\n   Heureux d'avoir retrouvé ce premier point de repaire, les\nguides restaient cependant indécis, car ils se demandaient s'ils\ndevaient continuer leur marche ou s'ils attendraient sur ces\nbords que le brouillard s'évaporât. Tandis qu'ils étaient encore\nà discuter, une légère éclaircie se faisait au ciel, et sur l'azur voilé\ndes nuages passaient lentement poussés par un léger vent du\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                            LES MAGES                            53l\n\n\nnord. Et toute inquiétude fut dès lors bannie de leur esprit, car\non ne pouvait douter que, ce vent aidant, le brouillard ne fut\nbientôt dissipé. Comme ils revenaient, en effet, vers les Princes,\nle ciel déjà se découvrait; la lumière dorée du soleil blanchissait\npar instants les brumes, et de minces gouffres d'azur s'entr'ou-\nvraient et se refermaient fugitifs au sein des nuages gris.\n    Alors, sur l'ordre de Melchior, la troupe des Rois se divisa; et\nles plus expérimentés des guides furent envoyés en avant avec\nune partie des bagages : ils étaient chargés, pour autant que cela\nserait possible, d'aplanir certaines difficultés de la route et ils\ndevaient choisir au plateau supérieur un endroit favorable pour\nle campement de la nuit, et y disposer les tentes afin que tout fût\nprêt à recevoir le soir les voyageurs fatigués.\n    Tandis que les guides s'éloignaient rapidement, les Rois et les\nseigneurs de leur suite s'arrêtèrent aux bords du lac vaporeux,\ncar il était nécessaire qu'ils prissent quelque repos et réparassent\n leurs forces avant d'entreprendre cette nouvelle ascension qui\n devait être, sans doute, la plus pénible et la plus périlleuse partie\n de leur voyage. Ils se vêtirent aussi de manteaux plus épais, car\n le froid, sur le premier plateau, était devenu intense, et les gens\n en souffraient moins que les bêtes de la ménagerie brillante du\n roi Gaspar, et surtout les oiseaux des îles qui, languissants et\n transis, la tête inutilement cachée sous leurs ailes, moururent\n presque tous en cette journée.\n     Un vin généreux, que Balthazar fit tirer de ses outres, réchauffa\n quelque peu les voyageurs et, maintenant que par instants, l'azur\n du ciel paraissait vouloir se dévoiler, la confiance revenait,\n  même aux plus inquiets. Dans le lointain, on entendait les voix-\n de ceux qui étaient partis en éclaireurs, et ces voix, qui là-bas par-\n  laient et chantaient, mettaient un peu de vie au cœur de ces silen-\n  cieuses montagnes et ranimaient l'espérance et le courage des\n  seigneurs. Parfois aussi, comme un oiseau rasant les flots de ses'\n  ailes, un souffle de vent ridait la surface des eaux et soulevait au-\n  loin les vapeurs, dévoilant l'étendue du lac. Limpide et bleu, il\n  s'étendait au loin comme une mer tranquille, et les Rois\n  eussent voulu le contempler tout entier ; mais une moitié du lac-\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": " 532                         DURENDAL\n\n\n\nseulement s'apercevait et les bords opposés restaient cachés der-\nrière le rideau immobile des brumes. Ayant longtemps admiré\nsa grandeur et la pureté de ses eaux, les Rois se remirent en route,\net suivant les traces des pas et les signaux que les guides avaient\nlaissés, ils longèrent quelque temps le lac et bientôt rencontrèrent\nla rivière qui l'alimentait. Elle descendait des glaciers éternels\nqui couronnaient les monts encore voilés, et, rapide et glacée,\nelle courait plus limpide encore et plus bleue que le lac, entre\nses rives gelées. Les pas des guides indiquaient qu'ils avaient ici\nquitté le lac pour suivre la rivière.\n   Tournant donc le dos au lac, les Rois s'engageaient dans cette\nvallée nouvelle, quand, levant les yeux pour admirer une\néclaircie plus vive qui se faisait au ciel, ils aperçurent un instant\ndans leur gigantesque et terrible beauté les monts qui les entou-\nraient de toutes parts. Et un sentiment mêlé d'admiration et de\nterreur les saisit, car jamais ils n'avaient vu ni rêvé sommets\nplus grandioses et plus démesurés. Tandis que leurs flancs\nrestaient enserrés d'une ceinture de vapeurs, dans les hauteurs\nvertigineuses de l'azur, un souffle de vent passait dévoilant les\ncimes neigeuses et les glaciers resplendissants des monts de\nJudée. Sur les lacs fugaces et lumineux apparus entre les nuées\ngrises,'les durs pics de fer des montagnes se dressaient, couronnés\nde neiges, escarpés et inaccessibles. Alors seulement, tandis que\nles abîmes azurés se refermaient lentement au ciel et que d'autres\nnuages revoilaient la cime orgueilleuse des monts, alors seule-\nment les Rois se rendirent compte de leur prodigieuse hauteur.\nCe qu'ils avaient contemplé la veille n'était que la base cou-\nronnée d'ombre de ces colosses solitaires, et le cœur des seigneurs\nse serra à la pensée qu'ils ne pourraient jamais franchir ces\nmonts. Mais, le visage rayonnant de joie, frappant des mains, le\nroi Gaspar se tourna vers ses compagnons et il cria : « Rois et\nSeigneurs, ô compagnons du plus salutaire voyage, — Rois et\nSeigneurs, par dessus les monts couronnés de neige, dans le\ngouffre d'azur du ciel, j'ai vu l'étoile notre guide. Elle était plus\nblanche que la neige des glaciers, elle était plus étincelante que\nla lumière du jour, et dans le doux berceau de ses mains un ange\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "                             LES MAGES                           533\n\n\nla portait, dont le visage, les ailes et la longue robe flottante\ns'apercevaient à peine sur la soie bleue du ciel. »\n    Il dit; et tous louant Dieu s'émerveillèrent, car nul autre que\nlui ne l'avait vue. Et remplis d'un nouveau courage, ils s'élan-\ncèrent à la suite du jeune roi qui, sans plus attendre, s'était déjà\nremis en route. A mesure que l'on s'éloignait du lac, la rivière\naux eaux vives devenait d'instants en intants plus torrentueuse\net plus resserrée. A un coude brusque qu'elle faisait, ils perdirent\nde vue le lac, et, suivant les indications des guides, ayant plu-\nsieurs fois traversé la rivière, ils la quittèrent pour monter plus\ndirectement vers le sommet des montagnes. Ils avaient à gravir\nmaintenant des rochers nus et roides, et ils sentaient plus lourde-\n ment peser sur eux le poids des masses gigantesques de rochers\naccumulés comme une barrière infranchissable entre le vaste\n désert et les terres fertiles de la Judée. A mesure qu'ils montaient,\n le paysage se faisait plus sauvage et plus saisissant. Au flanc des\n montagnes, sombres et serrés les uns contre les autres, des sapins\n audacieux s'élançaient, qui semblaient une armée montant à\n l'assaut d'une ville. Le sol rocheux ne portait nulle fleur ; aucun\n animal ne hantait ces parages; toutes ces vallées semblaient être\n frappées de désolation et garder le souvenir de luttes et de com-\n bats gigantesques. D'énormes blocs de rochers, détachés des\n cimes, étaient suspendus, menaçants, au flanc des monts, arrêtés\n dans leur élan, retenus dans leur chute par l'effort réuni des pins\n sauvages et vigoureux. De profondes crevasses déchiraient les\n parois abruptes de la montagne et des cascades écumantes s'y\n  précipitaient furieusement, tombant avec fracas de roche en\n  roche.\n    Depuis qu'ils avaient quitté la rivière, la montée était devenue\n si raide et si semée d'obstacles et de dangers de toute espèce, que\n les Mages et les seigneurs de leur suite avaient dû descendre de\n leurs montures et les traîner après eux, au prix de fatigues et de\n périls incessants. Sur les roches couvertes de gel et de verglas,\n conducteurs et chevaux glissaient et tombaient à chaque instant;\n à peine relevés et remis en route, ils disparaissaient jusqu'au cou\n dans de profondes crevasses dissimulées sous les tapis de neige\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": " 534                         DURENDAL\n\n\n\nunie; et périlleux surtout était le passage des ponts improvisés,\nfaits de quelques planches à la hâte assujetties par les guides et\nsurplombant de vertigineux abîmes. Le moindre écart, le\nmoindre faux mouvement pouvait précipiter les intrépides\nmarcheurs dans les gouffres clairs et bleus qu'ils voyaient à\nleurs pieds. Mais l'instinct de vie n'était pas moins grand chez\nles bêtes que chez les gens, et les bêtes les plus ombrageuses et\nles plus rétives passaient craintives et soumises sur les ponts\ntremblants.\n   Si, malgré toute l'ardeur de leur zèle, les princes et les\nseigneurs n'avançaient qu'avec peine, bien autrement lente et\npénible était la marche des bêtes de somme chargées des bagages.\nA chaque repos de la marche, les conducteurs découragés décla-\nraient ne pouvoir aller plus avant et, chaque fois, avec de bien-\nveillantes paroles, Melchior les réconfortait et les stimulait de\nson exemple. Et plus encore que les nobles paroles de Melchior,\nla crainte d'être abandonnés dans ce paysage sauvage et solitaire\net le désir d'arriver au campement les excitaient, et, avec de\ngrands cris gutturaux, les chameliers et les rudes bouviers for-\nçaient leurs bêtes lasses à reprendre l'ascension.\n   Depuis longtemps, on n'entendait plus les voix de ceux qui\nétaient partis en éclaireurs; déjà le soir tombait et, tout entiers à\nleurs espérancs, les Rois continuaient à monter. Las et inquiets,\nles seigneurs les suivaient en silence, car si rudes, si semés\nd'abîmes, de précipices, si glacés et si couronnés de neige sem-\nblaient ces monts, qu'ils craignaient ne pouvoir les passer jamais.\nMais le respect et l'amour qu'ils avaient pour leur maître ne leur\npermettait pas de formuler leurs craintes, et la montée continuait\nsilencieuse, entrecoupée de temps en temps des longs cris désolés\net furieux des chameliers et des bouviers s'emportant contre leurs\nbêtes.\n   Le vent du soir se levait et longuement soupirait, passant dans\nles sombres sapins. Au bruit du vent se mêlait, plus lointain et\nplus doux maintenant, le mugissement continu des eaux tom-\nbantes, et tout au fond des gorges, dans les profondeurs, on\ndistinguait, au milieu des rocs, la ligne blanche du torrent que\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "                            LES MAGES                           535\n\n\nles Rois avaient longé naguères et dont la vague rumeur parve-\nnait encore à leurs oreilles.\n   Leurs fatigues un instant oubliées, les voyageurs s'étaient\narrêtés séduits par l'harmonie de ces bruits et la sauvage beauté\nde ces arides solitudes. Mais, bientôt, toutes leurs craintes leur\nétant revenues, et redoutant surtout de ne pouvoir atteindre ce\nsoir le campement choisi par les guides, en soupirant, les seigneurs\ns'étaient détournés et déjà ils se remettaient en route quand,\nrésonnant au loin, graves et sourdes et solennelles, musique\ndélicieuse à leurs oreilles attentives, retentirent soudain les\ntrompes des guides de Balthazar. Au même instant, ils enten-\ndaient, étouffés, semblait-il, par un rocher gigantesque qui leur\nbarrait le passage, les voix et les appels des guides. Et tous s'étant\nélancés presque aussitôt, au tournant du rocher, ils aperçurent les\nguides qui, inquiets eux aussi de ne pas les voir arriver, descen-\ndaient vers eux. Si grande fut leur joie à les revoir, qu'il sem-\n blait qu'ils fussent séparés depuis des années, et plus grand\nencore fut leur bonheur quand, ayant à leur tour contourné le\n roc saillant, ils arrivèrent sur un plateau rocheux, au fond\nduquel, abritées du vent, les tentes bien rangées étaient déjà\n dressées. Et s'il leur avait paru, en revoyant les guides, revoir\n des amis quittés depuis longtemps, en revoyant les tentes il leur\n sembla retrouver leur maison et leur patrie, et toutes les fatigues\n et tous les dangers de la journée furent en un instant ou-\n bliés.\n   Le camp d'ailleurs était charmant et méritait bien l'enthou-\nsiasme qu'avaient éprouvé à sa vue les voyageurs. Adossées aux\nmurs escarpés des hautes montagnes, les tentes blanches et\nbrunes laissaient entrevoir, par leurs portes de toiles soulevées,\nde grands feux de bois brûlant joyeusement. Protégé contre le\nvent et les bourrasques, le sol du plateau était semé d'une herbe\n brune et douce, sur laquelle une fine poussière de neige était\nrépandue. Et tout autour des tentes, tout au fond du plateau, dans\nla neige, avaient poussé de petites fleurs blanches, en forme\n d'étoile, aux corolles veloutées et au pâle feuillage argenté.\nComme pour fêter leur venue, elles étaient, ces petites fleurettes,\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": " 536                      DURENDAL\n\n\n\nsemées autour des tentes, les premières fleurs que Gaspar eût\naperçues depuis son départ de Saba, et le cœur ravi, se penchant\nvers elles, les cueillant et les contemplant amoureusement, il\nchanta.\n\n  (A   continuer.)              OLIVIER-GEORGES     DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "VARIATIONS SUR UN THÈME\n\n\n                          I\n\n\n D'un sourire où le ciel est enclos, comme une aube\n Prisonnière de fleurs, Princesse, tu m'offris\n Les prémices, tandis que mes regards épris\n Épinglaient des clartés au linon de ta robe.\n\n\n Mon rêve enjolivé de ce sourire englobe\n A présent les rayons divins qu'il a surpris\n Un soir, en tes yeux d'or, dont nul n'avait compris\n Le mystère qu'un songe adorable dérobe.\n\n\n A mon désir s'allie enfin un amour pur\n Et, roi de ta beauté, je taille dans l'azur\n Un manteau sur lequel frissonneront tes voiles...\n\n\n Et tu souris encore en mariant ta voix\n A ma voix qui s'éveille au geste de tes doigts\n Soudain diamantés de clairs anneaux d'étoiles.\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": "538              DURENDAL\n\n\n\n\n                      II\n\n\n\n      Silencieuse, au sein des roses\n      Dont tes yeux d'or boivent le miel\n      Et sans t'émerveiller du ciel\n      Qui t'éblouit de clartés roses,\n\n\n      Reine subtile, tu reposes\n      Choyant le songe artificiel\n      Que mon amour chaste et cruel\n      Pose sous tes paupières closes.\n\n\n      Un rire d'aube vient mouiller\n      Ton désir à peine éveillé\n      Qui s'allie aux blancheurs des cygnes\n\n\n      Et ta main fine s'allongeant\n      Sur mon manteau brodé d'argent\n      Y f ait éclore un lys insigne.\n\n\n\n                      III\n\n\n\n      Exquisement, son âme épanche\n      Dans l'unie entr'ouverte d'un lys\n      Les doux rêves ensevelis\n      Au fond de sa jeunesse blanche.\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": " VARIATIONS SUR UN THÈME                      539\n\n\nEt rougissante, elle se penche\nVers l'eau qui s'ondule de plis\nAu souvenir de tels conflits\nD'un cygne et d'un reflet de branche.\n\n\nUn peu d'amour s'est éveillé\nDans son sourire émerveillé\nEn voyant la fleur mal fermée\n\n\nOuvrir son calice arrosé\nD'aube, et répondre à son baiser\nPar une caresse embaumée.\n\n\n                            GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": "          LA VEILLÉE AUX ÉPOUX\n\n\n                                    PERSONNAGES :\n\n                 RADEGONDE, la fille du bourreau.\n                 ANNE, la fille du juge.\n                 GUDULE, la fille du geôlier.\n                 MAGDE, la sorcière.\n                 Un prince.\n                 Un manant.\n                 La Mort.\n\n\n                        Vers 1500, dans une ville flamande.\n\n\n\n                                                                  A EDMOND VAN OFFEL.\n\nLa scène figure une chambre basse et sordidement meublée.\nPorte au milieu, fond, donnant sur un cimetière : profils de tombes; de chaque côté de la\n  porte une fenêtre carrée munie de vitrages à rosaces. Table rectangulaire, gauche avant-\n  scène, entourée de trois escabelles. A droite, un réchaud, des cornues et autres ustensiles\n  d'alchimiste; au plafond soutenu par deux solives transversales, on aperçoit des oiseaux\n  empaillés, etc.\nAu-dessus de la porte, dans un cartouche terni, le mot : « Welkom ».\n\n\n\n\n                                 SCÈNE PREMIÈRE\n\n\n     RADEGONDE (entre au fond,         la tête couverte de son manteau, affolée.)\n\n  Magde! Magde... où donc êtes-vous? (Criant.) Magde! (Silence.)\nPersonne... Seule i c i . — Qu'ai-je fait, m o n Dieu, qu'ai-je fait? Qui m'a\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "                        LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                             541\n\n\ndonné ce triste courage?... — Mais où peut-elle être?... Magdc! (Silence.)\nSeule ici...\n  Anne et Gudule viendront-elles seulement?\n  Elles auront peur... elles auront peur, les petites... (Elle va pour sortir.)\nEt pourtant, non, je reste. (Elle s'assied.) Chez Magdc, la sorcière... et\ndemain c'est la Chandeleur! (Elle songe, le menton dans sa main gauche.)\n  Sainte Vierge, il y a certainement des heures inconscientes dans ma\nvie... il y a des choses que je fais sans savoir... — Chez la sorcière!... —\nLa peur!... j'ai vu la peur... en face!\n\n                       Voix de GUDULE (à l'extérieur.)\n\n  Radegonde! Radegonde !\n\n                          RADEGONDE     (tressaillant.)\n\n   Oh!\n\n                         Voix d'ANNE (à l'extérieur.)\n\n   Radegonde !... Es-tu là ?...\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n   Elles! Elles! Ce sont elles!\n   (Appelant à la porte.) Anne ! Gudule ! Ici !...\n\n                    Voix d'ANNE (comme précédemment.)\n\n   Où donc, Radegonde ?\n\n                                    RADEGONDE\n\n   Ici!... Ici!\n\n                         Voix de GUDULE (de même.)\n\n   Où donc Radegonde?... Il fait si noir...\n\n                                    RADEGONDE\n\n\n    Passez à gauche de la croix !\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": " 542                           DURENDAL\n\n\n                             ANNE et GUDULE\n\n\n  Oui... oui.\n\n                                RADEGONDE\n\n\n  Voyez-vous la lumière rouge?... prenez garde... il y a un trou dans le\nchemin...\n\n                                 GUDULE\n\n\n  Anne! Anne... ne me laisse pas seule...\n\n                            ANNE (paraissant.)\n\n  Par ici... par ici... nous y sommes!\n\n          ANNE et GUDULE (se jettent   avec terreur vers leur amie.)\n\n  Radegonde!\n\n                                RADEGONDE\n\n\n  Ah! A h ! vous êtes venues malgré tout! J'ai cru que vous ne viendriez\npas.\n\n                                   ANNE\n\n\n  Est-ce ici qu'elle habite? Quelle maison étrange. (Un temps:)\n\n                        GUDULE (d'une voix    serrée.)\n\n   Oh!... j'ai eu peur dans le cimetière... mon Dieu, qu'y a-t-il de plus,\naffreux qu'une tombe la nuit?\n\n                   RADEGONDE (nerveuse et     impatientée.)\n\n  Un mort !\n\n                                  ANNE\n\n\n  Tais-toi! — Vois comme elle tremble...\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                           LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                    543\n\n\n                                   GUDULE\n\n\n  C'est une chose affreuse, vous dis-jc, il nous arrivera malheur! La\nnuit, parmi les tombes... un vendredi... la veille d'une grande fète !\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n Ne fais pas tant de bruit,... on pourrait t'entendre.\n\n                                   GUDULE\n\n\n  On... on pourrait m'enten... qui cela : on?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Sais-je moi?... — (A Anne.) Ferme la porte, ferme les volets... Elle\nn'est pas encore rentrée. (Anne obéit.)\n\n                              GUDULE (craintive.)\n\n  Pousse le verrou, Anne.\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Mais non... mais non... comment veux-tu qu'elle entre? (Un temps.)\n\n                               ANNE (gravement.)\n\n  Quelle heure est-il? (Un temps. On entend sonner à la tour dix coups et\ndeux quarts.)\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Ecouté...\n\n                                   GUDULE\n\n\n   Dix heures et demie... On a frappé le couvre-feu.\n\n                                     ANNE\n\n   Est-il déjà si tard ?\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": " 544                              DURENDAL\n\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n Venez, asseyons-nous... causons un peu. Elle ne tardera pas à rentrer...\nVous me trouverez à dix heures, m'a-t-elle dit.\n\n                             GUDULE (timide.)\n\n  Il est dix heures et demie...\n\n                                  RADEGONDE\n\n  Veux-tu partir?\n\n                                   GUDUI.E\n\n\n  Seule?... non, n o n ! jamais! (Un temps.)\n\n                                    ANNE\n\n  Radegonde ?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Anne?\n\n                                    ANNE\n\n\n  Songe... quand ils s'apercevront, là-bas, que j'ai quitté m o n lit et ma\nchambre en silence et que je suis partie à l'aventure dans la nuit...\nSonge, Radegonde,... m o n père... mon pauvre père ! (Elle sanglote vio-\nlemment, la tête dans les mains.)\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n   Ah ! oui... pleure maintenant. Les larmes, les larmes ! N'êtes-vous pas\nvenues de votre plein gré ? Vous ai-je obligées à venir ? Vous ai-je\ntrompées? — Attendez au moins qu'elle vienne... Je ne suis pas une\nsorcière ! (A part.) Ont-elles peur, les petites ! — Pourquoi ne vient-\nelle pas ?...\n\n                              GUDULE (A pari.)\n\n  Une sorcière... (Haut.) Tu ne nous avais pas dit que tu nous conduirais\nchez u n e sorcière...\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                       LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                         545\n\n\n                                RADEGONDE\n\n\n  Je vous ai dit ceci : Il y a une femme qui connaît la science des-\ncharmes, elle m'a promis de me révéler à l'époux de m o n destin : c'est\npourquoi j'irai vers elle, car je crois en elle. Si vous le voulez, accom-\npagnez-moi. Voilà ce que j'ai dit. Voilà pourquoi je suis venue et voilà\npourquoi je ne m'en irai pas seule d'ici... je le sais.\n\n                                   ANNE\n\n\n  Crois-tu, vraiment, qu'elle puisse faire cela ?\n\n                                RADEGONDE\n\n  Je le sais.\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Comment ?\n\n                                RADEGONDE\n\n\n  Parce que je le crois.\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Oui... oui... mais c'est une aventure sacrilège avant la Chandeleur !\n\n                                    ANNE\n                                                    ê\n\n\n\n\n  Si pourtant elle pouvait, Gudule.\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Non, non, il ne sort que mal du mal... C'est un sacrilège !\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n   Mais pourquoi donc es-tu venue, enfant ?\n\n                                    ANNE\n\n\n   Je ne sais pas... Tu étais décidée... Tu as toujours raison... Je fais\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": " 546                           DURENDAL\n\n\ntoujours ce que tu veux... tu voulais : alors je suis venue... (Un temps.)\nQue va-t-il arriver maintenant ?\n\n                                 GUDULE\n\n\n  Malheureuse que je suis !\n\n                               RADEGONDE\n\n\n  J'espère! Moi, je ne crains pas. Une force me guide dans l'accomplis-\nsement des moindres choses de la vie. Il me semble souvent que ce n'est\npas la première fois...\n\n                                 GUDULE\n\n\n  La première fois ?\n\n                               RADEGONDE\n\n\n  Oui... N'y a-t-il pas des visages que je reconnais, n'y a-t-il pas des\nfantômes qui me reparlent comme d'anciens amis?\n\n                                  ANNE\n\n\n  Des fantômes !\n\n                               RADEGONDE\n\n\n  Non, cela vous ne le pouvez comprendre... Non... je ne le comprends\npas moi-même et pourtant cela est... oui, cela EST.\n\n                                  ANNE\n\n\n   Moi, je n'ai jamais rien éprouvé d'analogue. Le soleil rit dans mes\ncheveux ; j'ai pourpré ma bouche avec le sang des vignes et chaque\nautomne et chaque printemps, il monte de mon cœur à mes lèvres un\nh y m n e étrange et solennel. J'aime la vie, qui vit en moi comme je vis\nen elle, et rien ne m'a jamais semblé mystérieux.\n\n                               RADEGONDE\n\n\n  Que tu es belle, Anne.\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                      LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                           547\n\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Je suis douce. Mon cœur bat comme il peut, et j'ignore, quant à moi,\nle souci des choses... Mais qu'est-ce, hélas ! qu'une vie sans amour?\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n  Oh ! tu es bonne, Gudule. (Un temps.) Eh bien, moi, je ne saurais être\nni belle ni bonne et cependant quelque chose me dit que je vous suis\nsupérieure à toutes deux ! (A part.) Ah ! jusqu'à quand l'heure qui soit\nenfin mon heure s'attàrdera-t-elle encore parmi les heures à venir...\nOuvrez la porte au Destin... ma vie s'écoule comme une onde inutile...\nOuvrez la porte au Bien-Aimé... Mon cœur est fatigué !\n  (Haut.) Je ne suis ni la belle, ni la bonne, je suis celle qui est seule.\n\n                           ANNE (à la fenêtre.)\n\n  Venez voir, venez voir, il y a de jolies petites flammes qui courent\nparmi les croix des tombes.\n\n                          RADEGONDE (sans    l'entendre.)\n\n  Seule !...\n\n                                   ANNE\n\n\n  J'entends marcher... Écoute Gudule, Gudule, j'ai peur !\n\n                          RADEGONDE (ds    même.)\n\n  Éternellement seule ? — Non, il vient, il vient !\n\n                                  GUDULE\n\n  Écoute, Radegonde,... on marche, on approche. Ne me laissez pas\nseule !\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n  Mais ouvre ! Ouvre la porte.\n\n                                  GUDULE\n\n\n   Ouvrir !\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": " 548                            DURENDAL\n\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n Quelle folle ! Ne faut-il pas qu'elle entre ?\n\n       (Elle ouvre la porte. La lune s'irrue dans la chambre.)\n\n                                    ANNE\n\n\n  Oh ! la lune !\n\n                      RADEGONDE (se penchant au dehors.)\n  La voilà! Elle vient... pauvre vieille... Madge, Madge ! nous sommes\ntoutes ici !\n\n\n\n                                 SCÈNE III.\n\n\n\n                            Les mêmes. — MAGDE\n\n\n     MAGDE (vieille et voûtée, costume sombre. Elle s'arrête à la porte.)\n  Oh ! les belles petites filles ! Bonsoir ! Bonsoir ! Regardez là-haut ces\nbonnes étoiles prospères ! Voyez comme la lune est fraîche cette nuit.\nChandeleur ! Chandeleur ! (Entrant.) Oh ! les belles petites filles ! Com-\nment vous appelez-vous ?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Je suis Radegonde, la grande, fille du bourreau.\n\n                                    MAGDE\n\n\n   Et toi, petite ?\n\n                             GUDULE   {tremblante.)\n\n   Je suis Gudule, la bonne, fille du geôlier.\n\n                                    MAGDE\n\n\n   Et toi ?\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                      LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                             549\n\n\n                                   ANNE\n\n\n Je suis Anne, la belle, fille du juge.\n\n                                  MAGDE\n\n\n C'est bien. Qu'attendez-vous de moi?\n\n                         RADEGONDE     (s'avançant.)\n\n  Ceci : Nous croyons en toi et en ta puissance, nous voulons que selon\nce mystérieux pouvoir des charmes dont un mage t'a livré le secret, tu\nnous montres, et nous donnes ce soir l'inévitable époux élu par le Destin.\n\n                                  MAGDE\n\n\n  Montrez-moi vos petites mains.\n    (Anne et Gudule s'approchent et lui tendent leurs paumes ouvertes.)\n\n                   MAGDE (prenant    la main de Gudule.)\n\n  La vie est faible, droite et longue, que n'interrompra ni joie ni dou-\nleur... la vie est droite et longue.\n  (Elle prend la main d'Amie.) L'impérieux destin, un et triple, commande\net régit tout... Tu iras en paix, confiante dans la vie, et jamais ton étoile\nn'aura de pâleurs : sur ton front sa lumière a clos un diadème !\n   (S'avançant vers Radegonde.) Donne-moi donc ta main?\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n  Ma main? Et que vas-tu me dire que je' ne sache déjà? Et que vas-tu\nfaire d'impossible pour dérouter celui qui du fond des âges m'a prise\nentre ses bras et m'adore déjà? Il n'y a qu'un rien de ténèbres sur ces\nchoses, mais mon cœur les comprend et mon âme' les voit !\n\n                                    MAGDE\n\n\n   Donne-moi tonc ta main ?...\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n   Ma main est comme un livre ouvert... Ma main est comme une bonne\n conscience... Ma main est le visage de ma charité...\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": " 550                            DURENDAL\n\n\n                                    MAGDE\n\n\n  Donne-moi donc ta main?...\n\n                        RADEGONDE (lui tend sa    main.)\n\n  Regarde.\n\n                                MAGDE (bas.)\n\n  Hélas ! — Iln'est pas de, ce monde l'époux qu'il te faudrait !\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n  Eh bien, te voilà muette maintenant comme une petite fille? Magdc,\ndis-moi quel est m o n destin?\n\n                                    MAGDE\n\n\n  Ta vie est une chose mystérieuse, que je ne puis comprendre... II n'y\na rien d'inévitable en elle que...\n\n                          RADEGONDE     (poursuivant.)\n\n  ... que l'Amour!\n\n                            MAGDE     (poursuivant.)\n\n  ... la Douleur...\n\n                          RADEGONDE     (poursuivant.)\n\n  ... et la Mort! (Un temps.) Oh! évoque donc! hâte-toi d'évoquer mon\népoux, car je veux, Magde, car je dois vivre encore !\n\n                              GUDULE (à Anne.)\n\n  Que dit-elle donc ?\n\n                              ANNE (à Gudule.)\n\n  Je ne sais pas, attendons l'heure.\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                         LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                          55 1\n\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n Et qu'est-ce qu'une vie sans amour? —\n\n                                    MAGDE\n\n\n  Fillettes, qu'allez-vous donner à vos époux?\n\n                                   GUDULE\n\n\n   Je lui donnerai mes mains comme des colombes blanches, et par elles\nil sentira doucement battre, voler et frissonner vers lui toutes les ailes de\nmon cœur.\n\n                                     ANNE\n\n\n  Je lui donnerai ma joie et ma bouche à baiser. Je ferai resplendir sur\nson visage le pur rayonnement de mes candeurs heureuses... Je serai la\nforce de son âme quand viendra l'heure des douleurs !\n\n                             MAGDE (à Radegonde.)\n\n  Et toi, ma Reine?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Moi, je ne donnerai rien. Qu'il vienne d'abord m'offrir ses présents. Et\nsi vraiment, comme je le crois, son âme est plus puissante que la\nmienne : qu'il me prenne donc toute et m'emporte à jamais !\n\n                                    MAGDE\n\n\n  Tais-toi ! S'il t'entendait !\n\n                             GUDULE (à la fenêtre.)\n\n  Oh! mon Dieu! les flammes... dans le cimetière...\n\n                                     ANNE\n\n\n  Tais-toi... tais-toi, ce sont des flammes intelligentes....\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": " 552                              DURENDAL\n\n\n                            RADEGONDE (avec éclat.)\n\n\n  Ah!... qu'il m'entende ou non, je l'appelle... et je l'aime V (Un temps.)\n\n\n                                     MAGDE\n\n\n  Soyez douces, soyez sages et maintenant asseyez-vous... Voici trois\ncoupes de cristal.\n  La première est pleine d'eau, — elle est limpide comme une âme...\n  La seconde est pleine de bière flamande, — elle est forte comme un\nbras glorieux...\n  La troisième est pleine de vin, — elle est subtile comme un rêve\nmatinal !\n  Soyez douces, soyez sages et maintenant asseyez-vous devant les\ncoupes de cristal.\n  (Elles s'asseyent : Gudule la première devant le verre d'eau; Amie ensuite\ndevant le broc de bière ; enfin Radegonde devant la coupe de vin.)\n\n\n                                     MAGDE\n\n\n  Vous attendrez ainsi et vos époux viendront, mais soyez douces, soyez\nsages, car il faut que le désir demeure absolument conforme à la volonté\nplus haute du Destin...\n  Quand il viendra, vous le suivrez. Si vous êtes heureuses, souvenez-\nvous de moi. (Elle va pour sortir.)\n\n\n                       RADEGONDE (se lève     brusquement.)\n\n  Attends,... Magde... Attends... Je ne veux rien devoir à personne...\nPrends... Prends cet o r ! Je t'ai payé... (Elle jette à terre une bourse pleine.)\n\n\n                               MAGDE (revenant.)\n\n\n   De l'or? Et que ferai-je de ton or?... Si je te donnais seulement du\nfruit de ma science ce qu'en peut contenir la coquille d'une noix, tu\nchangerais plus de plomb en or pur qu'il n'en faut pour acheter une\nprovince !\n  Bonsoir... bonsoir... bonsoir. (La voix se perd au dehors.)\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "                       LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                              553\n\n\n\n                                SCÈNE IV\n\n\n                        Les mêmes, moins MAGDE\n\n\n                         GUDULE (après un    temps.)\n\n Que je suis heureuse qu'elle soit enfin partie.\n\n                                   ANNE\n\n\n  Mon cœur bat lentement, lentement, comme s'il n'avait d'autre ressort\nque la désespérance...\n\n                            RADEGONDE (à    part.)\n\n  Qu'elles sont tranquilles... (Elle passe lentement la main sur son front et\ndans ses cheveux.) Oh!... j'ai peur... maintenant. (Haut, avec un rire forcé.)\nAh ! Ah ! Ah ! mes petites amies, laquelle va nous conter l'histoire de ses\namours ?\n\n                                  GUDULE\n\n\n  Oui, oui, parlons, parlons... Je suis inquiète au milieu du silence.\n\n                                    ANNE\n\n\n  La paix s'épand dans ma poitrine comme une nappe de fraîcheur...\n\n                                 RADEGONDE\n\n\n   Et vous voilà tranquilles maintenant comme s'il ne devait rien arriver,\nquand j'ai les tempes toutes sonores ! Mon âme est lourde... Qu'il fait donc\ntiède ici... Il y a des couronnes de plomb assises sur ma tête...\n\n                                   GUDULE\n\n\n    Ecoutez : Mon époux est un prince royal. Bien souvent j'ai croisé au\n pied de mon lit mes deux petites jarretières; la veille d'une grande fête,\n J'ai caché mon miroir sous mes oreillers... et, la nuit, à travers les gazes\n d'un beau songe, j'ai vu mon cher époux descendre jusqu'à moi...\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": " 554                             DURENDAL\n\n\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  O mon Dieu, qu'il fait donc sombre ici!...\n\n                                     ANNE\n\n\n   Mon époux est un h o m m e simple, juste et fort. Il va droit son chemin\nsans hésiter jamais aux mille carrefours de la vie ; son manteau est de\nlaine mais son cœur est d'or et tous les malheureux ont mangé de son\npain.\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Il y a des couronnes de plomb assises sur ma tête.\n\n                                     ANNE\n\n\n   J'ai longuement vécu jadis l'heure vaine et solitaire où mon âme chan-\ntait avec les oiseaux fous parmi le clair soleil ; mais voici que mon cœur\ns'est épris d'une œuvre meilleure, voici que je dois vivre, et qu'est-ce\nqu'une vie sans amour?\n\n                                  RADEGONDE\n\n\n  Oh ! vivre ! (Silence.)\n  Vivre la plénitude d'un sublime et tragique destin ! Abandonner ces\nchoses futiles, être plus grande ! S'abstraire de ce monde niais,... être plus\nhautement impériale et pure... oh! vivre! Aimer de vivre... oh! aimer...\nvivre d'aimer.\n\n                                     GUDULE\n\n\n  Elle est folle,... Anne,... clic est folle!\n\n                          RADEGONDE    (les yeux levés.)\n\n  Fais-moi la Grâce ! (Un temps.)\n\n                                ANNE et   GUDULE\n\n\n  Mais encore, toi, Radegonde, quel sera ton époux?\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                          LA VEILLÉE AUX ÉPOUX                                  555\n\n\n                                     RADEGONDE\n\n   Mon époux... mon époux... comment voulez-vous que je dise? Je ne\nsais pas, je ne sais plus comment il est... Ses regards sont purs et doux\ncomme s'ils avaient plongé dans les yeux d'une race meilleure ; ses pru-\nnelles sont pleines d'une majesté dont la terre ne se souvient plus.\n   Je me rappelle : Un soir j'ai, tout enfant, et la main dans la main, passé\navec mon père sur un champ de bataille... Une blessure affreuse balafrait\nle ciel,... le soleil était mort en crachant du sang! Nous avons passé vite!\n   Au pied d'un chêne fendu dans la mêlée, râlant parmi la mousse verte,\nun beau jeune h o m m e blond, très pâle, agonisait.\n   Tel je le vis alors, je crois le voir encore... Quand nous vînmes à passer,\nil serrait des deux mains sa poitrine trouée et ses yeux glauques m'ont\nsuivie...\n   « Père, arrêtons! »... ses yeux!... « Père, il a soif! »... Ses yeux m'ont\npoursuivie jusqu'au fond de la plaine !\n   (Minuit sonne à un clocher. La porte s'ouvre. Un manant paraît. Sans mot\ndire, il s'avance vers Gudule que la stupeur empêche de crier, boit le verre d'eau\nplacé devant elle, lui prend la taille et l'emmène en souriant.)\n\n                                    ANNE (bas.)\n\n  Ayez pitié de moi, Seigneur...\n\n         RADEGONDE (les yeux    dans le vide, n'a rien vu, rien entendu.)\n\n    Un soir aussi, j'ai vu la mer effrayante, la mer mauvaise, la mer vivante !\n Il pleuvait à torrents,... le vent effiloquait les voiles comme des toiles à\n charpie,... le vent fouettait les matelots avec les cordes du bateau...\n    La mer ! La mer ! Les barques s'égaraient et fuyaient toutes folles à sa\n surface! Le vent! Les vagues! Les ailes de la mer!...\n    Comme une poule couvre ses poussins, la mer affreuse a pris les\n barques dans son sein... — L u i ! dressé sur la proue... et sous son nimbe\n d'or, oh! comme je le vois,... je le revois encore,... seul et debout,... grand\n comme l'océan... Il sombra le dernier en regardant la m o r t . . . o h ! . . . je le\n vois... ses yeux me poursuivent encore.:. (Un temps.)\n    (La porte se rouvre. Parait un prince superbement vêtu. Il s'avance vers\n Anne qui s'est levée à son approche, vide le broc de bière et sort avec la jeune\nfille à son bras.)\n\n                      RADEGONDE (comme        précédemment.)\n\n  J'ai suivi la chanson des faucheurs dans les champs et j'ai vu qu'ils\ncoupaient ses cheveux...\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": " 556                             DURENDAL\n\n\n   Au bord de l'étang bleu où tout le firmament était tombé dans l'eau,\nj'ai vu glisser des poissons d'or et j'ai cru qu'ils nageaient dans ses\nyeux...\n   La fièvre qui chante au fond de mes oreilles a des accents de voix qu'il\ndoit comprendre, lui !\n   Mais... place! place! Faites place autour de l'échafaud !\n   La foule!... les têtes... les têtes;... entendez-vous la cloche?... Dingue\ndon ! dingue don ! Mon père est là, debout, il attend appuyé sur son glaive\nélastique... Dingue don!... Le condamné!... le voilà... le voilà... la foule,\nse tait... Dingue don!... Il me regarde,... ses yeux! (Un cri terrible.) Ah!\nmon père l'a t u é ! — La tête... le sang... le sang... le sang... (Un silene».\n Tout à coup elle soulève sa coupe et la tend au ciel.) Oh ! bien-aimé !\n   Cette coupe est à toi, entends-moi, je t'appelle !\n   Cette coupe de vie dont rien n'a débordé. O Bien-Aimé, qui me connais\net que je sais, viens dévoiler enfin le sort qu'on me réserve !\n   O Toi qui m'as suivie depuis le premier jour, ô Toi qui vis en moi parmi\nmon âme m ê m e , ô Toi qui dois me faire ton épouse et ta reine,... sur celle\nqui t'implore affirme enfin ton droit!\n   (La Mort, sous les traits d'un beau jeune homme blond, drapé de velours\nnoir, et s'appuyant sur une faulx, paraît dans le cadre de la porte sous le mot\n« Welkom ».)\n   (Radegonde chancelle et tombe; la coupe se brise à ses pieds.)\n\n                                                               J.   WAPPERS.\n\n\n                                     FIN\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "             ÉLÉVATION\n                      (SUITE)\n\n\n\n\n                        VI\n\n\n\nVoici l'œuvre accomplie et le calice est vide.\nNous n'assisterons plus, ô monde! à tes banquets\nOù le corps, aux désirs monstrueux ou coquets,\nBien que toujours repu reste toujours avide.\n\n\nL'esprit règne à jamais, et la lettre perfide\nNe pourra plus trouver en nous d'humbles laquais,\nCar nous avons poussé, comme de lourds paquets,\nNos dépouilles d'erreurs dans l'abîme impavide.\n\n\nHosannah!   au jardin de lumière du cœur!\nNotre rêve idéal au sourire vainqueur\nNous offre abondamment la noble nourriture,\n\nEt portant vers l'azur nos aspirations,\nLa sagesse, établie en son investiture,\nAssouvit notre faim de célestes rayons.\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "558                        DURENDAL\n\n\n\n\n                               VII\n\n\n      Pour moi, chétif enfant né dans un siècle nul,\n      L'amour, comme la vie, a l'aspect d'un beau songe.\n      Je vois la vie en fleurs et l'amour sans calcul\n      Parmi les infinis où toujours mon œil plonge.\n\n\n      Ayant fait de mon être un ténébreux tombeau\n      Clos sur les vains désirs et sur les faims charnelles,\n      Rien n'est avide en moi si ce n'est le cerveau,\n      Car je veux me nourrir des choses éternelles.\n\n      Celui-là peut bien rire, outrageant nos efforts,\n      Qui sans cesse obéit à son appétit vaste ;\n      Mais la vie et l'amour ne souriront qu'aux forts :\n      L'âme ne peut aimer que si le cœur est chaste.\n\n                                                    JULIEN ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                  AUGUSTE RODIN\n\n\n                  LA Maison d'Art, à La Toison d'Or, a vu se réaliser un projet\n                    de tout point remarquable : l'exposition, à Bruxelles,\n                    d'oeuvres du sculpteur Rodin; célébrant, ainsi, le\n                    maître sous ce ciel du Nord dont il apprit le mystère;\n                    dans la ville ou il vécut longtemps, où il prépara, dans\n                    un travail acharné et divinatoire, la puissance dont\n                    maintenant Paris et le monde s'enthousiasment et se\n                    déconcertent.\n                       Rien n'est plus difficile que de parler du maître après\nles innombrables travaux, volumes, articles, opuscules, caricatures, por-\ntraits, transpositions ou décompositions graphiques consacrés à lui et à\nses œuvres, non seulement par les critiques, mais aussi, surtout, par les\nlittérateurs et les poètes. On retrouve sa physionomie chez les princes du\nroman français, constituant un des éléments décisifs des plus hauts\nmilieux psychiques modernes. Ce monde artiste, indélimité, indéfini,\ncalomnié, méconnu, ridiculisé, et parfois avec combien de raison! n'en\nrestera pas moins, pour l'âge futur, un des plus admirables foyers d'âmes,\npeut-être celui où des alchimistes (quelques-uns bizarres...) réussiront la\n pierre philosophale : l'or d'une culture nouvelle, d'un affinement presque\n total par la pénétration d'art transmuant la vie. Sans doute, le christia-\n nisme qui l'aurait préparé, sans qu'on sache, la baptiserait au jour qu'il\n faut, comme jadis la France à Reims ou la philosophie grecque dans\n Alexandrie.\n    Les redites menacent donc, inévitablement; la seule façon de les éviter\n un peu sera de regarder brièvement l'œuvre du grand sculpteur en une des\n  théories d'art dont nous sommes particulièrement épris et auxquelles sa\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": " 560                           DURENDAL\n\n\nvie, son oeuvre, fournissent le plus merveilleux commentaire, aussi la\nplus efficace preuve.\n   Les ouvrages rassemblés à la Maison d'Art, avec les ébauches, les\nesquisses, les déconcertants dessins, permettent de suivre l'évolution de\nRodin jusqu'à aujourd'hui. Peut-être ce mot d'évolution n'est-il pas\nconvenable; il implique, en effet, des influences modificatrices; or, ici,\nrien de tel n'est en question ; il s'agit, au contraire, d'une croissance,\nd'un développement régulier. Ce développement fut trop naturel pour\nqu'on le rabaisse à un acte volontaire. L'admirable discipline esthétique\nde Rodin dégagea seulement la puissance créatrice, qui était en lui, par\nlaquelle il fut mené jusqu'aux sommets de maintenant. C'est ce dévelop-\npement que nous allons rapidement examiner. Nous y verrons l'effort\nsuprême vers l'art. De la sorte, nous y approcherons d'aussi près que\npossible l'essence mystérieuse de celui-ci; nous verrons la route qui\nmène au temple et le témoignage des voies erronées; en preuve, nous\nconstaterons un effort parallèle à celui des autres génies modernes dans\nles autres arts.\n   Les génies modernes... Il faut reprendre ces m o t s ; dire surtout\nl'injustice qu'enferme notre embarras de les prononcer. Il semble que\nlés générations nouvelles et surtout la nôtre (peut-être à cause du vertige\ndes gloires montrées par l'érudit souvenir) ne savent plus avoir confiance\nen elles-mêmes, n'osent affirmer le génie par leur seul jugement. L'idée\nqu'un nouveau Shakespeare puisse avoir paru; qu'un sculpteur puisse\ndépasse (fut-ce de biais, par l'autrement) Michel-Ange, nous donne le\nrire et l'effarement peureux. Cependant l'idendité de la vie implique,\nqu'elle peut refaire ce qu'elle fit, donner à nouveau ce qu'elle a donné\nune première fois ; voire même se dépasser, selon une identique loi\nd'accumulation et de paroxisme peut-être improprement dite évolution,\n   Comme pour l'ensemble de l'art moderne, c'est dans la réalité (non\ndans le réalisme) que Rodin commence par chercher (ainsi qu'il faut) la\nlibération initiale. — Rappelons en commentaire la puissance des rites\nchrétiens: ce baptême qui délivre, purifie, avant l'onction qui doue,\nfortifie, parachève. — Nous ne donnerons guère de dates ; l'ordre\nchronologique convient moins ici qu'un ordre de hiérarchie avec lequel,\ndu reste, il se confond le plus souvent. Le début véritable de Rodin fut,\nau Salon de Paris, cet homme des premiers âges (dit aussi l'âge d'airain),\nmaintenant au Jardin du Luxembourg. La critique étant., parfois, une\nsorte de caricature par la calomnie, l'on cria au moulage sur nature.\nPourtant, dès lors, l'attitude du mouvement (une. des principales hantises\ndu maître, une de ses suggestions, de gloire) vient transformer l'aspect\nmort des apparences.\n   Mais, vraiment, à la base de son savoir, nous trouvons cette fidélité au\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "  BELLONE\n('Œuvre de RODIN)\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": ""}, {"page_pdf": 666, "texte": "                            AUGUSTE RODIN                             56l\n\n\nréel qui est la délivrance des préjugés d'école, d'académie, d'imitations,\ntout ce qui interpose entre nous-mêmes et le monde une vision morte,\nd'autrui, donc fausse, puisque la vue véritable est le rapport des choses\nà nous. On ne saurait assez dire combien cette faculté s'éveille avec len-\nteur, parcimonie. L'enfant qui dessine un h o m m e par un cercle pour la\ntête, un carré pour le corps, quatre « bâtons » pour les bras et les\njambes, ne voit pas grande différence entre cette image et le réel. Il ne\nperçoit celui-ci que selon une vague expérimentation, qui met en son\ncerveau un reflet rudimentaire, déformé, surtout, par Vidée.\n    L'analogie devrait faire comprendre à chacun cette vérité : comme\n l'enfant, par la simple initiation de l'âge, arrive à concevoir mieux les\napparences, ainsi la foule peut, doit être dépassée par l'artiste, soumis à\nun « entraînement » plus prolongé. Nous exprimons à dessein ces choses\naussi vulgairement que possible ; nous voudrions y faire comprendre à\ntous l'admirable sentence de Rodin disant du Balzac : c'est la limite des\n concessions que je puis faire au public et de la foi qu'il doit me garder.\n Cette parole (que nous citons de mémoire) formule la loi, non seulement\n des rapports de la foule avec le génie, mais encore de tout effort\n psychique. Chaque h o m m e est un peu une foule. Comme l'élite peut\n seule percevoir au loin, en haut, et crie ses visions pour tous ; le plus\n pur de nous-mêmes, nos mains tendues par la prière, notre âme suréle-\n  vée de science ou d'extase, affleurent seulement l'essentiel. La loi de\n  croyance résulte du mode même de nos activités.\n     Voyons comment Rodin va dépasser la vision commune. L'homme au\n nez cassé est encore une œuvre réaliste strictement ; très apparentée aussi\n  à l'art antique. Elle est également un portrait merveilleux ; sans doute\n  est-ce le portrait qui va nous donner la clef de tout l'effort de Rodin, de\n  sa voie, qui (essentiellement moderne, nouvelle, celle-là qu'il nous\n  fallait) s'écarte des anciens jadis, peut-être surtout en prolongeant, con-\n  tinuant l'art d'âme du moyen âge.\n     Rodin est un merveilleux portraitiste. Ses bustes réalisent en un très\n  logique miracle d'art l'amusante naïveté paradoxale : faire plus ressem-\n  blant que le modèle. Celui de M. II. Rochefort plane sur des tumultes\n  qui animent de mépris, d'ivresse et d'orgueil les yeux petits et pro--\n  fonds, le nez dominateur, le front bossué sous la chevelure en crête de\n  vague. Celui de Bellone (portrait de Mme A. R.) est vraiment la féminité\n  divine du combat; la mort, la vie et la gloire des armes, passent dans les\n  traits aussi dédaigneux que sereinement apitoyés. La série des por-\n  traits de femmes de Rodin est une des merveilles de l'art moderne. Il\n  suffirait, pour le prouver, de cette merveilleuse tête couverte d'une\n  coiffe, sortant d'un bloc, et qui semble la pensée même du chaos dont\n  clic émane, sur qui elle se penche, alourdie du divin.\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": " 562                             DURENDAL\n\n\n    La physionomie, en général, est une des incontestables maîtrises de\n Rbdin; qu'est-ce donc qui la constitue ? Nous le pouvons trouver dans le\njeu de l'expression, qui n'est que la physionomie en continuel état de for-\nmation, de devenir. De même, par analogie, nous découvrirons aussitôt\ndans le geste la forme qui se réalise, le jeu d'expression de la forme. Or,\ne x p r e s s i o n du visage, comme celle du geste, du mouvement, est basée\nsur des rapports primordiaux entre certaines émotions, certains senti-\nments et des formes des lignes, des modes expressifs qui les traduisent.\nLe plus ignorant ne confondra jamais le visage convulsé de colère avec\nla radieuse sérénité du sourire. De même, pour les gestes, les mouve-\nments, les attitudes; il en est de menaçants, de doux, de dominateurs.\nIls deviennent, par la vie (ou le geste des grands comédiens), un l a n g a g e\ntraduisant tous les émois, comme la musique ou la peinture. Ils sont\ndans le rite et l'attitude des images sacrées, le langage que l'homme pro-\n jette sur l'au-delà; ainsi, à certains sommets, nos gestes vont, en mirage,\n s'inscrire dans le ciel. Citons un passage de la Tentation de Saint-Antoine,\npar Flaubert, où le diabolique Apollonius promet à l'ermite ce mystère\ndes attitudes : « Je t'expliquerai la raison des formes divines ; pourquoi\nApollon est debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans\n Athènes, conique à Paphos. » Cette puissance naturelle d'expression qui\nn'est pas réservée aux formes humaines, mais que l'univers entier pos-\nsède pour la contemplation sagace, est l'essence même de l'art. Ses har-\nmonies constituent le monde en tant qu'expression, suprême puissance uni-\nverselle, bien supérieure à la force et à la volonté du pessimiste allemand,\naux points de vue d'utilité, de vérité, faits pour la volonté ou l'intelli-\ngence seules, et qu'elle réunit dans une puissance d'émoi prenant tout\nl'être, comme le baiser de l'Esprit-Saint, la flamme de Pentecôte.\n    Disons que cette expressivité harmonique constitue la vraie beauté, but\nsuprême de l'art et qu'on ne saurait trouver dans aucun autre don du\nréel. Tout ce que la définition semble avoir de trop « expérimental»\ns'accorderait fort bien (si nous avions le temps d'une démonstration)\navec le platonisme et les vues scolastiques par le lien naturel du modèle\net du but divin que l'on superpose au monde.\n    Dans le portrait, dans le geste, Rodin surprend l'expressif seul ; il sait\néliminer ce qui n'entre pas dans l'émoi perçu, ce que le point de vue, le\nbut cherché rend inefficace, mort. Parallèlement, il grandit (aux dépens\nde ce « caput mortum » de son alchimie) le côté expressif. Ce que le réel\nne peut faire, il le réalise, fixant, exagérant le vrai véritable, faisant plus\nressemblant encore que le réel. Il a su obéir aux formes; maintenant il\nsait les faire obéir.\n   Dès lors, ses œuvres prennent une vie spéciale, sœur de celles de\nl'univers qu'elles montrent en un reflet fixe. Les formes n'y sont plus une\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "LES BOURGEOIS DE CALAIS\n     (Œuvre de RODIN)\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": ""}, {"page_pdf": 670, "texte": "                                  AUGUSTE RODIN                        563\n\n\nconvention de grâce, d'agrément, mais un langage, allant au plus intime\nde nous-mêmes, nous disant les mots silencieux que seuls connaissent\nencore la mystique et l'amour.\n   Les Chevaux de Nancy sont l'envolée m ê m e des rayons solaires; la\nmusc de Victor Hugo est, brisée, la voix douce, torturante et torturée de\nl'art. Parfois un parti pris de formes longues et simples rappelle de nou-\nveau l'art médiéval par une élégance pour qui l'on voudrait un autre\nmot; car elle est magnifiée d'une grandeur et d'une simplicité inquié-\ntantes. Rien n'est plus beau en ce genre que la sœur tenant son petit\nfrère sur les genoux. Tant de simple subtilité anime le groupe que l'on\nn'y verra jamais une maternité, mais bien la protection seulement frater-\nnelle (1). Les formes sont désormais pour Rodin un langage dont l'ivresse\nfait ses œuvres, dont il se grise parfois, dont il recherche tout, jusqu'aux\nplus infimes ou abjects mots. Toujours comme les grands sculpteurs des\ncathédrales, il ne craint pas, en effet, le mot horrible ; comme eux. il le\npurifie d'art, sinon de vouloir moralisateur. Nulle part toute cette science\ntêtue n'est plus accessible que dans le groupe merveilleux des Bourgeois\nde Calais. Ceux qui ont été choisis pour aller subir la vengeance enne-\nmie rassemblent moins en eux toutes les formes de la résignation\nhumaine que l'âme de la cité médiévale, cette âme patiente, héroïque,\nsimple et forte ; peut-être la plus complètement humaine qui fut jamais.\n A Calais, malgré l'artiste, l'œuvre fut surélevée d'un absurde piédestal ;\nici, à la « Maison d'Art », Rodin n'envoya que là-mi-corps des person-\nnages, concentrant avec intention la vue sur les têtes et les bustes, les\n visages et les cœurs. Mais cette puissance d'élimination que nous venons\nd'étudier plus haut dans sa cause : l'expressif seulement (l'expressif révélé\n par la physionomie du visage et le mouvement du corps, ce mouvement\n que l'œil de Rodin saisit comme un « instantané » et note dans les\nétranges et merveilleux dessins), cette puissance d'élimination, de sim-\n plification, va sans cesse augmentant, et par des moyens divers aussi bien\n que convergeants. Parfois, comme dans l'admirable Cariatide, elle laisse\n dans la pierre les parties dont le maître veut détourner l'attention. Il est\n impossible de ne pas songer alors au grand peintre Carrière, noyant\n d'ombre les « non-valeurs » expressives de ses personnages. D'autrefois,\n un faire fruste, rugueux, semble briser aussi bien la ligne que le contour\n pour faire jaillir, comme d'une gangue ouverte, 1e mouvement, la forme\n essentielle, alors merveilleusement précise, fine, légère et grande.\n   Remarquons-le. C'est là un effort général dans tout le génie moderne :\ntoujours s'atteste, après la conquête du réel immédiat, la bataille contre\nl'inutile ressemblance, la vanité de faire un double, l'effort pour extraire\n\n  (1) Le Réveil d'Adonis s'épanouit en courbes végétales.\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "  564                           DURENDAL\n\n\n\ndu vrai l'expressif, le significatif. A quoi bon la photographie par l'œil et\nla main ? Les instruments sont mille fois plus sûrs. Mais l'art est au-delà\n de la reproduction ; il est dans une harmonie expressive fixée par un chef-\nd'œuvre. Ce sont aussi pareils brisements, pareils renouvellements, que\nMaeterlinck inflige au verbe et- à l'aventure humaine pour qu'ils ne\nsoient plus un fait-divers, mais l'essence de notre vie et de notre destin.\n   La synthèse de ces efforts se trouve dans la statue de Balzac, qui fut\nl'événement de l'an dernier. Rodin avait fait d'innombrables études pour\narriver à faire passer dans le geste comme dans l'expression toute l'àme\nhéroïque non seulement de l'homme, mais de son œuvre. Celle-ci n'est\npas représentée par les emblèmes additionnels; elle brûle dans le regard,\ntriomphe dans la tête dressée, ondule légère et formidable comme une\nmer dans le flot de la robe, si merveilleusement efficace avec son appa-\nrence informe. On sait que l'œuvre fut refusée par ceux qui l'avaient\ncommandée ; on sait la noblesse d'âme du sculpteur refusant tout salaire\nde son travail. Mais ceux mêmes qui ne comprirent pas avouent que depuis\nlors une autre image ne se supporte plus ; toutes apparaissent, soit comme\ndes imitations pâlies, soit comme inexistantes. Dédaigneux des attaques\nde jour en jour plus épuisées, le maître poursuit cette Porie de l'enfer\nque lui inspira notre Dante et à laquelle il travaille depuis tant d'années\nafin de mettre dans une œuvre, avec la fleur de techniques nouvelles, le\nrayonnement de l'éternel supplice humain devant la sérénité divine du\n« penseur ».\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "     ETUDE\n(OEuvrc de R O D I N )\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": ""}, {"page_pdf": 674, "texte": "Exposition d'oeuvres de Mlle Henriette Calais\n\n\n   Faute d'espace, nous ne pouvons donner qu'une étude très sommaire\ndu talent de Mlle Calais à propos de son exposition au Cercle artistique.\nLa sympathique artiste possède un coloris et un dessin entièrement per-\nsonnels ; son « écriture » lui appartient en propre ; un style individuel\ns'est réalisé jusque dans la création de certaines formes typiques ; notam-\nment une physionomie de femme gravement exquise; une draperie\nd'arbre en chevelure d'un simplisme grandiose. C'est ici la maîtrise véri-\ntable, supérieure aux agaçantes habiletés de main, aux inutiles exacti-\ntudes photographiques. Le réel appartient seulement à qui le dépasse, à\nqui sait en extraire, alchimie véritable, les accords d'harmonie expressive.\nElle constitue l'art que n'est pas la simple reproduction de la nature. Cet\nart forme la décoration naturelle du monde. Pour cela sans doute,\nl'art sincère de MIle Calais est décoratif au premier chef comme ceux,\ndivers, des gothiques et des primitifs. Ses grandes compositions ayant\npour titre général : Les Heures, et destinées à fleurir un salon, réalisent\nle plus audacieux et le plus ingénu tour de force. Tout y est simplicité,\nlumière, enchantement de tons et de courbes allégeantes. Les draperies\nconstituent chez l'artiste un primordial élément de beauté, vivantes et\nsouples comme des âmes visibles, les âmes en lesquelles se multiplie\nde personnalité, la douceur féminine du monde.\n. Selon la loi de tout art total, celui de Mlle Calais atteint le symbole\n(La fontaine d'amour) spontanément, en dehors de tout vouloir préconçu.\nUne beauté dernière, une beauté d'émotion psychique, se superpose\nalors à l'enchantement de ces tons clairs (avec une science spéciale du\nbleu), de cette ligne personnelle comme une signature de grâce ondu-\nlante.\n   Œuvres de début : L''Alleluia, La délivrance ont déjà la naïveté reli-\ngieuse qu'elles demandaient; cependant que L'enfant au lys résume toute\n la personnalité de l'artiste et qu'une boucle de Chemin vert enferme le\n poème du destin.\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "                         LE LABEUR\n\n\n   Encore une exposition de cercle d'art, celle du Labeur. Bien jeune, puis-\nqu'il en est à sa deuxième année d'existence; il tire de cette jeunesse, très\nvisible, très simplement avouée, un puissant motif d'intérêt. La jeunesse,\nc'est l'avenir, l'avenir qui a toujours raison.\n   Tâchons, malgré le manque d'espace, de nommer chacun, à cause de\nceux que la gloire peut choisir un jour, mystérieusement. La grande pein-\nture est représentée par M. Titgat, dont la Harpe est d'un haut sentiment\npoétique. Des études diverses permettent d'apprécier le dessin serré,\nl'effort technique. Beaucoup de sentimentalité écrase un peu Madiol fils.\nPlus simple, Konrad Starke trouve dans la vie maritime à Coxyde de purs\npoèmes. Mlle Starke comprend la grandeur des arbres. Les villes mortes\nde Flandre hantent d'hallucinations fines A. Oleff. C'est la turbulence du\nvillage que note heureusement M. Melsen. Encore des portraits de Daens;\ndes animaux de de Baugnies ; des paysages du Hollandais Baumer, de\nCambier, Houwaert, Lagye, Ledent, Merchaert, Ottmann (surtout de\nbonnes vues de villes); Segers, Vanden Bossche (portraits et intérieurs).\nDes dessins de M. Vanderstraeten et des motifs de mobiliers aux tons fins\nde Van Waesberghe.\n   La sculpture était glorifiée par un fragment du maître Lambeaux,\nJ. Baudrenghien avec d'heureuses hantises des gothiques, et de Minne\naborde les sujets religieux de la plus noble façon. Herbays ose avec habi-\nleté de grands efforts. Une originalité sympathique chez Schirven. Des\nbustes de L. Grandmoulin. Répétons-le : il faut être très attentif aux noms\ndes jeunes... Dieu sait!\n                                                         EDMOND JOLY.\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "     LES DEUX                   JARDINS\n\n\nSous le cruel regard de la lune sanglante,\nParmi l'obscurité des vallons infernaux\nOù de noirs basilics déroulent leurs anneaux,\nUne étrange rumeur s'élève, vague et lente\n\nVoix d'un plaintif jet d'eau terrassé par le gel?\nVoix d'un rêveur déçu que hante la Chimère?\nN'importe ! Mais le cri d'une détresse austère\nSoulève cette voix d'un frisson étemel.\n\n\nSon douloureux écho se meurt en toi, mon Ame,\nAllons le jour décline où riait ton bonheur\nEt les temps sont venus d'épreuve et de rancœur,\nAmante des oiseaux, des roses, de la femme,\n\n\nLève-toi, laisse là ton veuvage et ton deuil,\nPrends l'épée éclatante et brave la tempête,\nParmi des cris de gloire et des hymnes de fête,\nJette au ciel la clameur virile de l'Orgueil !\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "568                        DURENDAL\n\n\n\n      Inutile vouloir ! En mon cœur monotone\n      Se traîne sans mourir un chant venu d'ailleurs,\n      Espoir impérieux d'impossibles meilleurs,\n      Rêve de fleurs sous le front pâle de l'Automne.\n\n      Etrange souvenir de passés inconnus,\n      Où des reines d'amour errantes sous les palmes\n      Offrent aux brises d'or des beaux Archipels calmes\n      Les roses et les lys fleurissant leurs seins nus.\n\n\n      Et c'est comme un jardin que les belles étoiles\n      Caressent doucement de leurs tendres rayons,\n      Sur le cœur des œillets dorment les papillons.\n      Dans les buissons bleuis la Nuit ourle ses voiles.\n\n      Oh ! les sentiers heureux où l'on rêve d'amour,\n      Chantant sa foi naïve en ce divin mensonge !\n      Lac de joie et d'espoir où notre âme se plonge!\n      Oh! le temps à jamais désiré, le temps court!\n\n      Des cris ont retenti, cris perçants, cris funèbres,\n      Venus d'un noir vallon de haine et de douleur,\n      L'éternel basilic s'est glissé sous la fleur,\n      Le frisson de l'effroi passe dans les vertèbres.\n\n      L'angoisse étreint, la peur glace, le péché mord,\n      Et l'esprit, en un râle étranglé d'épouvante,\n      Se débat, emporté par la rude tourmente\n      Du jardin de la Joie au jardin de la Mort !\n\n                                            C H A R L E S DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "               UN          CHEF-D'ŒUVRE\n(FRANÇOIS   DE CUREL.    — La nouvelle Idole, pièce en 3 actes. Paris.\n  P.-V. STOCK, éditeur.)\n\n\n\n\n  Cette pièce, représentée pour la première fois au théâtre Antoine, il y\na quelques mois, a eu beaucoup de succès. Elle en méritait davantage.\nComme toutes les compositions dramatiques de ce noble esprit qui\ns'appelle François de Curel, elle est d'une rare envergure et contraste\nétrangement avec les productions du théâtre à la mode, où l'insanité\ndispute la palme à l'indécence. Encore placé-je cette dernière œuvre,\npour la logique dès situations, la beauté de la philosophie et la perfection\ndu style, au-dessus des Fossiles et même du Repas du Lion.\n   Celle que M. de Curel, non sans quelque ironie grave, appelle la Nou-\nvelle Idole, c'est la Science, la Science avec l'initiale majuscule, celle qui\nprétend répondre souverainement à tous les problèmes et résoudre défi-\nnitivement toutes les énigmes. De cette idole, le docteur Albert Donnat\nest un des prêtres. Son esprit cultivé s'oriente tout entier vers elle. Son\nactivité et son dévouement ne connaissent pas, en dehors d'elle, d'autre\nmoteur. Mais la Science lui révèle une première fois ses défaillances :\nA la recherche d'un serum contre l'horrible maladie du cancer, le savant\nmédecin a choisi à l'hôpital, dans son service, une jeune fille toute frêle,\nphtysique jusqu'aux moelles, — et dont la mort prochaine ne fait pas de\ndoute pour son diagnostic.\n   Avide qu'il est d'étudier dans ce pauvre petit corps voué à une prompte\ndissolution le secret qui sauvera peut-être des générations, Albert Donnat\nlui a inoculé, à la dérobée, le virus du mal. Pourquoi aurait-il hésité ?\nN'a-t-il pas foi en son oreille qui saisit le souffle d'un poumon caverneux,\nen son œil qui distingue un bacille sous le microscope, en son toucher\n qui perçoit la moindre détente d'une artère?\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "                                   DURENDAL\n\n\n  Mais il arrive ceci, que le savant n'avait pu prévoir et dont il reste\nbouleversé : c'est que la pauvre et naïve Antoinette, qui s'essaie dans un\ncouvent de province, à la vie religieuse qui l'a séduite, guérit de sa\nphtysie. La scène, dans laquelle le savant constate cette guérison, est\nd'une émotion poignante.\n\n                               ALBERT    (s'exaspérant)\n\n  Quel régime avez-vous suivi? Quels remèdes avez-vous pris?\n\n                                   ANTOINETTE\n\n  Ceux que vous aviez ordonnés, monsieur le Docteur; et le régime a été\nscrupuleusement suivi... Il n'y a qu'une chose...\n\n                             ALBERT (avec emportement)\n\n  Laquelle, voyons ?\n\n                              ANTOINETTE {tremblante)\n\n  Ne grondez pas, Monsieur... J'ai bu de l'eau-de Lourdes, un peu, tous les\nmatins... (Il lui tourne le dos et fait deux ou trois fois le tour de la chambre.\nAntoinette le regarde, atterrée. Il revient presque menaçant sur elle.)\n\n                                        ALBERT\n\n  Allons, rhabillez-vous !\n\n  Le deuxième acte nous introduit chez un jeune psychologue de métier,\nMaurice Cormier, talent délié, cœur sec, le compagnon d'études du\ndocteur Donnat et le commensal de son foyer, mais qui volontiers profi-\nterait de la crise provoquée dans le ménage de son ami par la révélation\nde l'aventure d'Antoinette pour détourner à son profit la tendresse d'une\népouse honnête et confiante, que l'orgueil du savant a toujours endolorie,\net que son crime vient d'indigner. Maurice Cormier fait profession\nd'observer tous les phénomènes de la mentalité et de la sensation. Il les\nenregistre laborieusement par le moyen d'expériences hypnotiques et le\nprocédé d'appareils enregistreurs de toute sorte.\n\n  Nous récoltons ainsi, dit il, une prodigieuse moisson, soigneusement classée\ndans d'innombrables dossiers.\n                                        me\n                             LOUISE (M       Albert Donnat)\n\n  A quoi cela mène-t-il?\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "                           UN CHEF-D'ŒUVRE                                  571\n\n\n                                  MAURICE\n\n  Ces documents sont conservés dans des publications spéciales. Jusqu'à mon\ndernier soupir, je ne cesserai d'en amasser de nouveaux. Après moi, d'autres\nchercheurs expérimenteront avec des instruments perfectionnés en partant du\npoint où je me serai arrêté. Ils entasseront sur mes collines de dossiers des\nmontagnes de nouveaux dossiers, cela se poursuivra jusqu'au jour lointain où\nune vérité se dégagera, et alors la science psychologique sera constituée. Ce\njour-là seulement, on saura si l'âme existe, si elle est immortelle, d'où elle\nvient, où elle va. Ceux qui disserteront sur le jugement, l'imagination, la\nmémoire, la volonté, le feront d'après des données certaines. Lorsque l'horlo-\ngerie mentale se détraquera, il y aura des horlogers, nommés psychologues,\nqui rétabliront à coup sûr le rouage faussé.\n\n                                   LOUISE\n\n\n Vous dites qu'il faut longtemps pour en arriver là?\n\n                                  MAURICE\n\n\n Quatre ou cinq cents ans, ce n'est pas trop pour constituer une science.\n\n                 LOUISE (avec une explosion d'ironie amère)\n\n  Dans cinq cents ans, on saura si j'ai une âme et comment la guérir, et c'est\naujourd'hui que je souffre! Voilà, donc la science! Je sombre dans le découra-\ngement, elle m'offre le doute! Mais le plus humble prêtre auquel je raconterais\nma douleur trouverait des paroles bien autrement consolantes !\n\n   Le docteur Donnat survient. Entre lui et son compagnon d'études,\nentre ces deux dévots de la Science, dont le premier a senti sa foi\ns'ébranler, un admirable dialogue s'engage, auquel Louise assiste sans\nêtre vue.\n   La terrible secousse que le médecin a ressentie en constatant l'erreur\nde ses calculs lui a suggéré, presque à son insu, des aspirations spiritua-\nlistes dont la veille encore il se fût cruellement raillé. De ce dialogue tout\nserait à reproduire. Sous une forme bien moderne, c'est aussi beau et plus\nvrai que le dernier entretien de Socrate avec ses disciples.\n\n                                   ALBERT\n\n  Pourtant il arrive un moment où il faut lever la tête et regarder autour de\nsoi, sans cela notre besogne, si intelligente qu'on la suppose, ne nous élève\nvraiment pas assez au-dessus du bœuf qui laboure, indéfiniment résigné, le\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": " 572                               DURENDAL\n\n\nmême sillon. Tenez, je n'admets pas qu'on puisse être un savant, un grand,\nnon pas l'homme qui sait beaucoup de choses, et peut n'être qu'un vulgaire\npignouf, mais celui qui possède l'esprit scientifique, ce don sublime ! Eh bien,\nje n'admets pas qu'on puisse être un grand savant et ne pas jeter quelquefois\nvers le ciel un regard d'angoisse en y cherchant Dieu.\n\n                                     MAURICE\n\n\n  Alors, je ne suis pas un savant?\n\n                                     ALBERT\n\n Si, vous l'êtes!... Et jamais, jamais, cette question de l'Infini ne vous tour-\nmente?\n\n                                     MAURICE\n\n\n  Pour moi elle est résolue. Pour vous aussi, d'ailleurs. Vous m'avez dit avoir\ntenu trop d'âmes sur la pointe de votre scalpel, pour accorder la moindre\ncréance aux hypothèses du spiritualisme.\n\n                                      ALBERT\n\n  Le jour où j'ai dit cela, je ne parlais pas en savant.\n\n                                     MAURICE\n\n  Encore une fois, quelle est cette rage de vouloir obliger les savants à\ns'occuper d'un problème qui n'a pas de données!\n\n                                      ALBERT\n\n   Pas de données!... Mais qu'est-ce que ce sentiment d'éternité qui imprègne\ntoute ma nature, au point que je ne puis pas penser à l'objet le plus vulgaire,\nune table, par exemple, sans que ce terme comprenne toutes les tables qui sont\nici, toutes celles qui existent, ont existé, existeront?... Je nomme un objet : le\nvoilà pourvu de caractères impérissables. Et mon esprit qui fait cela, mon\nesprit qui revêt d'immortalité tout ce qu'il effleure, serait seul voué au néant!\nAllons donc! Le néant!... Pouvez-vous y penser sans frémir?... Oh! ne dites\npas que oui!... On croit cela de loin!... Je connais la gloire. J'ai eu des heures\nde triomphe telles que si, dans ma jeunesse, on me les avait annoncées, je me\nserais écrié : Après cela, je pourrai mourir!... Eh bien, j'ai eu cela, et je ne veux\npas mourir! 11 m'est arrivé, il n'y a pas longtemps, je vo'us dirai comment, de\nme poser le canon d'un revolver sur la tempe, avec la résolution d'en finir. Je\nsais jusqu'où peut aller l'horreur du néant! Voyons, nous sommes l'un et l'autre\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": "                             UN CHEF-D'ŒUVRE                                   573\n\n\nbien pénétrés du grand principe de la science moderne, qu'à toute fonction\ncorrespond un objet qui lui est adapté. L'œil implique l'existence de la lumière,\nle poumon l'existence d'une atmosphère respirable. Soyons logiques : ce\nformidable besoin de se survivre, qui émane du jeu de nos organes, suppose\nforcément une survie. Pauvre roseau pensant, dont les racines s'enfoncent\ndésespérément à la recherche d'un sol éternel, de quel droit vous, darwiniste\nconvaincu, lui refusez-vous l'éternité?... Ma raison, ma raison de savant,\nproteste... Et puis, quand elle approuverait... Ma raison!... Ce qu'elle montre le\nmieux, c'est la profondeur des ténèbres où nos regards se perdent... Heureuse-\nment, elle n'est pas mon seul moyen d'investigation. J'ai une imagination, j'ai\nun cœur, mon être est relié au monde par toute une trame frissonnante qui\npeut me renseigner mieux que ma raison. Dans la vie, est-ce elle qui vous\nconduit aux vérités les plus précieuses? Est-ce elle qui vous montre le bonheur\ndans le regard d'une femme? Les grands mots qui gouvernent tout : la gloire,\nl'honneur, est-ce la raison qui les souffle à notre oreille? Pasteur n'était pas un\nsavant vulgaire, j'imagine, pourtant sa raison s'inclinait devant sa foi. Pour-\nquoi voulez-vous que la mienne, parce que je ne crois pas en Dieu, se déclare\nsatisfaite? Trouvez-vous que sans Dieu l'énigme du monde soit simplifiée?\nMoi pas. Vous, moi, les chercheurs, nous sommes de petites têtes noyées sous\n un lac d'ignorance et nous tendons le cou avec une touchante unanimité vers\nune lumière passionnément voulue. Sous quel soleil s'épanouiront nos intelli-\ngences lorsqu'elles arriveront au jour?... Il faut qu'il y ait un soleil!\n\n\n   Comme Socrate, mais sans que son interlocuteur s'en doute, le docteur\nDonnat est, lui aussi, un condamné à mort. Car il vient, en secret, de\ns'inoculer à lui-même ce virus qui ne pardonne pas et qui réserve à ses\nvictimes une horrible agonie dans la pourriture. Cet héroïque sacrifice,\nque Louise, plus perspicace que le psychologue, a deviné, ramène\nl'épouse, avec l'irrésistible élan du dévouement et de l'amour féminin, à\ncet homme auprès duquel son cœur blessé était resté depuis longtemps\nfermé, comme une fleur sensitive.\n   Mais une autre péripétie morale va éclater, qui, plus puissante encore\nque le besoin d'une cause absolue, aura raison de l'idolâtrie scientifique.\n\n\n  Pourquoi, s'est-il demandé avec angoisse, pourquoi un savant, qui ne croit\nni à Dieu, ni à l'âme immortelle, donnerait-il sa vie pour son prochain ?... Cela\nse comprend d'un brave imbécile qui compte être récompensé au ciel, ou d'un\nignorant qui n'a pas la foi, et auquel les préjugés et l'atavisme imposent, sans\nqu'il s'en doute, le joug de la loi. Mais moi, par exemple, qui ai fait de mon\nexistence un rêve studieux sans lendemain, quel motif puis-je avoir d'anéantir\nma contemplation pour des êtres bornés, que je méprise ?... Mon devoir évident\nn est-il pas de conserver à l'espèce humaine un type d'élite, une lumière, un\nphare ?... Se sacrifier, soi savant, à un ignorant, c'est voler la société !... (Avec\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": " 574                              DURENDAL\n\n\nun rire nerveux.) Donc, si dans mon cœur je trouve un impérieux besoin de\ndonner ma vie à quelqu'un, il faut résister. Hein? n'est-ce pas, c'est clair !\n\n   Les Donnat ont décidé de recueillir chez eux la petite; Antoinette.-Elle\narrive, toute modeste et charmante, prendre possession de son nouveau\nlogement. Elle a compris à demi-mot, — car la justice est saisie des expé-\nriences homicides du savant et l'enfant a été interrogée,— que le docteur\nDonnat avait du chagrin à cause d'elle.\n\n  (Baissant la voix.) Vous êtes si bon, que vous avez du chagrin à cause de\nmoi... Je l'ai parfaitement remarqué hier, lorsque je vous ai fait voir cette\nrougeur... (Elle porte la main à sa poitrine.)\n\n                                    ALBERT\n\n  Vous avez mal remarqué...\n\n                                  ANTOINETTE\n\n\n  N'essayez pas de me tromper... Un jour... j'étais si faible... comme morte...\nvous avez dit aux internes : \" Pauvre petite Antoinette! avant la fin de la\nsemaine elle aura vu les splendeurs de son Paradis!... „ Après la visite, vous\nêtes revenu seul, et vous m'avez fait une piqûre là où j'ai mal maintenant...\n\n                                    ALBERT\n\n  Alors, vous...\n\n                                  ANTOINETTE\n\n\n  J'avais ma connaissance, mais je ne bougeais pas... J'ai eu l'idée, tout de\nsuite, que vous tentiez quelque chose de hardi... A présent que la mère\nsupérieure a prononcé le mot, je me rends bien compte de ce que vous avez\n essayé... Nous avions une sœur qui est moite de cela vers Noël... Il fallait,.\npendant les derniers jours, beaucoup prendre sur soi pour l'approcher...\n(Un silence)\n\n                                    ALB,ERT\n\n  Comment appelle-t-on les gens qui font ce que j'ai fait\n\n                                 ANTOINETTE\n\n Comment?\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "                             UN CHEF-D'ŒUVRE                                     575\n\n\n                                      ALBERT\n\n Assassins, n'est-ce pas?...\n\n                                    ANTOINETTE\n\n  Je savais bien que vous avez du chagrin!... 11 ne faut pas!... Vous m'auriez\nproposé ce qui est arrivé, j'aurais consenti tout de suite... Me croyez-vous donc\ntrop sotte pour comprendre que mowmal peut amener à guérir une foule de\ngens? Je voulais être soeur de charité, et consacrer ma vie aux malades...\nEh bien, je livre ma vie en gros, au lieu de la donner en détail...\n\n                                      ALBERT.\n\n\n  Il n'y a pas que les sœurs de charité qui savent mourir proprement!\n\n                                     ANTOINETTE\n\n   Les savants aussi !... (Elle se jette aux genoux d'Albert ) Quand j'ai appris que\nl'on vous accusait, je me suis dit aussitôt : \" Si on l'empêche de continuer ses\nexpériences, il les achèvera sur lui-même!,.. „ Ne faites pas cela, Monsieur le\nDocteur!... Vous m'avez pour vos observations...\n\n                                       ALBERT\n\n\n  Tu t'es dit cela, toi ?... Tu n'as pas pensé : \" Il se tuera pour se punir... ? „\n\n                             ANTOINETTE (avec effroi)\n\n  Oh!... se suicider!... Enlever du monde quelqu'un comme vous, à cause d'une\npauvre fille qui sait à peine lire !\n\n                                       ALBERT\n\n  J'en ai eu envie, pourtant !... Si tu me vois encore vivant, c'est que je me suis\naccordé quelques jours de répit pour connaître la fin de mes travaux. En somme,\nune curiosité comme celle-là est pardonnable !\n\n                                     ANTOINETTE\n\n   Ah! Monsieur, je crois bien, puisqu'elle sauve des gens!... Vous parlez\n comme un criminel ; c'est seulement si vous n'achevez pas vos travaux que\n vous le serez !... Vous êtes fait pour étudier... Vous n'avez malheureusement\n pas de religion, c'est ce qui vous oblige à tant réfléchir pour être bon... Moi, si\n je n'étais pas pieuse, qu'est-ce que je vaudrais?... Vous avez l'air étonné que\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": " 576                                DÜRENDAL\n\n\n\nje sois prête à mourir... Je le suis parce que Jésus-Christ a été crucifié pour le\ngenre humain et que je regarde comme un honneur d'être traitée un peu comme\nlui...\n\n                                       ALBERT\n\n   Ah ! quel bien tu me fais !... Avec toi, je n'ai pas à renier mon idole !... Tu ne\nme la montres pas ridicule et pédante !... Antoinette, tu ne seras ni timide, ni\ngauche, si je t'annonce la résolution que j'ai prise... Nous pourrons, en parler à\nl'aise, puisque tu viens de l'indiquer toi-même... Ce matin, je me suis inoculé le\nmal dont tu mourras... Désormais, je vais vivre double,... vivre triple!... Jusqu'à\nma convulsion suprême, j'épierai nos deux agonies... Tes yeux brillent !... Ah!\ntu es bien de ma race, toi !... C'est une petite fille qui me comprend le mieux !...\nD'où vient ce quelque chose qui élève le plus humble au-dessus du plus savant?\n\n                                    ANTOINETTE\n\n\n  Du bon Dieu, Monsieur !\n\n   Et quand Louise entre, Donnât de lui dire : « Elle sait tout ! »\n\n                                       LOUISE\n\n\n  Elle te pardonne ?\n\n                                       ALBERT\n\n   Le mot \" pardon „ n'a-pas même été prononcé. Ellearrive avec une simplicité\nmagnifique au point où ma science n'a pu me conduire qu'au prix d'efforts sur-\nhumains: donner généreusement sa vie. Je la trouve souriante au sommet de\nl'épouvantable calvaire, d'où elle me fait découvrir comme une aube d'espé-\nrance. Vois-tu, la plus merveilleuse invention trouvera toujours des contradic-\nteurs, mais que je retire de la rivière, au péril de mes jours, un enfant qui\nse noie, riches et pauvres, intellectuels, ignorants, positifs et sentimentaux\nm'acclameront... Il y a donc une qualité d'actes dont la beauté nous attire\ntous!... Le voici, l'élan de l'humanité entière vers un soleil unique !... Je le cher-\nchais où il ne fallait pas, dans les cerveaux, et je le trouve dans les cœurs!...\nC'est le besoin de souffrir pour autrui, qui froisse nos instincts et pourtant nous\npossède. Tout à l'heure, je suis rentré dans une rage inexprimable contre je ne\nsais quoi d'aveugle qui m'obligeait à mourir, et je répétais avec notre ami Mau-\nrice : \" La nature accueille ton héroïsme par une lâcheté !... „ C'est bientôt dit!...\nLa nature est-elle donc si lâche ? La loi du plus fort régit les corps, soit; mais\nles esprits ?... Le plus grand symbole qui ait pu s'imposer à eux, n'est-ce pas un\ninstrument de torture : la croix ? Quelle est donc la puissance assez forte pour\nque les yeux du monde entier soient fixés sur elle dans un désir d'immolation?.»\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "                              UN CHEF-D'ŒUVRE                              577\n\n\nToute marée dénonce au-delà, des nuages un astre vainqueur,l'incessante marée\ndes âmes est-elle seule à palpiter vers un ciel vide ? (Un silence.)\n\n                                     LOUISE    ,\n\n Albert, tu crois en Dieu !\n\n                                     ALBERT\n\n  Non, je ne crois pas en Dieu ! Pour croire, il me faut l'évidence, et que nous\nen sommes loin ! O ma raison !... Elle ne conduit pas où je voudrais aller !\n\n                                      LOUISE\n\n  Pourvu qu'elle n'entraîne pas au désespoir !\n\n                                     ALBERT\n\n  Elle conduit au travail !... Je travaillerai jusqu'au bout.\n\n                                      LOUISE\n\n  Cela suffit-il pour donner la paix du cœur ?\n\n                                     ALBERT\n\n\n   Je ne crois pas en Dieu, mais je meurs comme si je croyais en lui... Voilà\nd'où me vient la paix ! Ma force, c'est d'être compris par cette petite sainte qui\ntombe à mes côtés. Je sens qu'entre elle et moi existe une parenté mystérieuse.\nSa sécurité fait la mienne ! Mon salut, c'est qu'une pauvre ignorante me prenne\npar la main pour me guider vers on ne sait quelle splendeur. Tu vois, j'ai pris\nle parti de penser comme un illustre et d'agir comme le premier brave homme\nvenu. C'est incohérent, mais viendra-t-il jamais le jour où l'on pourra, en ne\nsuivant que sa pensée, aboutir à toutes les grandeurs morales? Pour le moment,\nl'intelligence a sa logique, et l'âme, ce je ne sais quoi qui dépasse ma compré-\nhension, mais qu'Antoinette définirait à l'instant, l'âme aussi a la sienne, très\ndifférente de l'autre. Oui, lorsqu'il s'agit de ne pas crever comme un chien\nmais de finir noblement, c'est encore auprès des humbles qui adorent Dieu, et\ndes cœurs ardents qui aiment avec son héroïsme, que les philosophes ont à\nchercher des leçons de logique.\n\n                         LOUISE (se jetant dans ses   bras)\n\n  Comment, tu parles d'apprendre quelque chose de nous !... Albert, je vais\ndonc pouvoir vivre avec toi dans l'union que j'ai toujours rêvée? Il n'y a plus\nde barrière entre nous !\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": " 578                             DURENDAL\n\n\n                           ALBERT (se dégageant)\n\n  Plus de barrière !.. (Montrant sa poitrine à l'endroit de l'inoculation.) Tu\noublies !...\n\n  Connaissez-vous beaucoup de drames contemporains de cette intensité\net de cette grandeur?\n\n                                                           II. C. W.\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "                PROMÉTHEE\n\n\n\n                         Ici,\n               Où la terre finit,\nSur cette haute cime où nul pied ne se pose,\nOù nulle hei'be ne croît, où nul être ailé n'ose\n              Aventurer son aile,\n              Sur ce hideux rocher\n          Dressé dans la neige étemelle,\nMe voici, nu, sanglant, à jamais attaché,\n          Victime de la haine immonde\nDe l'effroyable dieu qui règne sur le monde.\nDouleur! Douleur! Douleur! Pour moi tout est douleur!\nChaque jour, le soleil, dont l'implacable ardeur\n             Change en fournaise l'éther,\n            Brûle et crevasse ma chair ;\nEt quand naît la fraîcheur de la nuit étoilée,\nMon corps glacé frémit, mordu par la gelée\nEt par le froid brillant de mes chaînes de fer.\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "580                     DURENDAL\n\n\n\n                 Mâchoires jamais lasses,\n                 Les lourds cercles d'airain\n       Rongent mes bras, mes genoux et mes reins\n            Comme des reptiles voraces.\n  Au roc je suis rivé, debout, sans mouvement,\n            Hurlante et saignante statue!\n            Seul dans l'exécrable carcan\n            Mon cou peut tourner par moment\n  Et d'une horreur à l'autre erre ma triste vue.\n  En bas, le précipice immense, la paroi\n  De glace, gouffre en fuite, innommable vertige,\n  Mur vertical plongeant dans le vide et l'effroi,\n            Comme une chute qui se fige.\n  En haut, le vide encor, le morne abîme bleu\n  Où m'aveugle un cruel fourmillement de feu.\n  Nul repos, nul répit dans l'éternel supplice!\n  Le sommeil à jamais a fui mes yeux maudits!\n  Si ma fièvre s'apaise, au fond du précipice\n  Roule un sourd grondement, la montagne gémit,\n  Le roc secoué tord les clous dans mes blessures,\n                 La tempête mugit,\n                 Et ses griffes d'acier\n                 Arrachent aux glaciers\n  Des tourbillons de neige : il éclate, il fulgure,\n  L'horrible ciel tonnant! Voilà ce que j'endure\n  Pour avoir trop aimé la race des mortels.\n  Hélas! de tous mes maux j'ai tu le plus cruel!\n       Où donc est-il, le chien ailé de Zeus,\n       L'aigle sidéral aux serres hideuses?\n                    Gorgé de ma chair,\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                     PROMÉTHÉE                       58l\n\n\n             De mon sang et de mes moelles,\n     Il se repose au delà des étoiles\n               Aux pieds de Jupiter.\nMon flanc guérit et mes entrailles dévorées\nRenaissent. Ah! malheur! déjà l'ombre sinistre\n               Des ailes exécrées\nFlotte sur mon visage. Il revient, le ministre\n          Affamé des vengeances sacrées!\n               Sur la roche il tournoie.\nAh! le bec furieux ! les gloutonnes tenailles!\nElles vont de nouveau travailler dans mon foie,\nEn lambeaux convulsifs lacérer mes entrailles!\nO terre, terre, ne te briseras-tu pas !\n          Soleil, qui vois cette injustice,\nN'éteindras-tu jamais dans un sombre fracas\n                       la lumière\n                       Qui éclaire\n                       Mon supplice?\n     Air transparent, toi qui touches mes plaies,\nNe secoueras-tu point de lugubres sanglots?\nEt vous, lointaines mers, où la tempête effraie\n               Les chétifs matelots,\nN' élèverez-vous point jusques au firmament\n           Un si monstrueux hurlement\nQue le monde rompu retombe au noir chaos?\nL'univers sans pitié se repaît de ma peine\nEt Zeus de ma souffrance engraisse encor sa haine.\n          Etre immortel dans la douleur\n           Et souffrir non pas une vie\nMais une éternité hurlante d'agonies\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "582                          DURENDAL\n\n\n\n                Où la mort elle-même meurt!\n      Hélas! deux étoiles! si je pouvais mourir !\n      L'homme blessé déchire sa plaie et succombe;\n      Moi, vainement jusqu'à la mort tout me déchire :\n      Aux tourments infinis sans cesse je retombe.\n      Mes yeux saignants, dans la torture, ma demeure,\n      Siècle par siècle voient passer les lentes Heures,\n                    Qui laissent, en passant,\n      Sur la neige éternelle une empreinte de sang.\n                   Je les compte et je salue\n                   Chaque nouvelle venue\n                Jusqu'au jour où paraîtra celle\n      Qui t'ira prendre, ô Zeus, tout au fond de ton ciel,\n      Comme un prêtre traînant la victime à l'autel,\n      Pour te jeter tremblant et mourant sur la terre.\n      Jour de justice! Jour de joie et de lumière,\n      Qui verra Némésis t'arracher le tonnerre,\n      Le céleste bourreau vaincu par ses victimes\n      Et le dieu sanguinaire, étouffé dans ses crimes!\n\n                                               IWAN   GILKIN.\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "               Le Livre des douze Béguines\n                                (DE JEAN RUUSBROEC)\n\n\n\n\n                          C H A P I T R E P R E M I E R (1)\n\n\n                      XII béguines (2) sises en rond\n                      Parlaient, chacune à sa façon,\n                      Et devisaient du fin (3) Jésus :\n                      Chantons cette amour, disaient-elles,\n                      Douce est sa première étincelle,\n                      Et suave, rien ne l'est plus.\n\n La première disait :\n\n                      Mon cœur veut porter ce doux poids ;\n                      Personne à ce n'aider me doit,\n                      Dieu saura bien m'aider-, je gage.\n                      C'est à bon droit que nous aimons\n                      Ce fils de si bonne maison\n                      Et sorti de si haut lignage (4).\n\n  (1) La division en chapitres est le fait des copistes postérieurs et surtout du bon Surius,\ntoujours désireux de mettre un peu d'ordre dans son cher Ruusbroec.\n   Les premiers copistes n'ont également aucun souci de suivre la rubrique aux cas où il plaît au\nmystagogue d'intercaler une poésie populaire et mnémotechnique au plein milieu de ses visions.\nNous avons suivi, pas à pas,' le savant éditeur David. Puisse notre prose assonancée et rythmée\ntraduire quelque peu la saveur exquise et naïve de cette poésie, genre Pibrac ou Port-Royal !\n   (2) Il ne faut pas donner à « béguines » le sens liturgique, mais celui que les flamands lui\n conservent encore dans la langue populaire.\n   Le chiffre romain se trouvant dans tous les manuscrits, nous l'avons conservé pour la couleur\nlocale.\n   (3) Intraduisible est le texte flamand, du moins adéquatement. « finen » est un qualificatif\n honorifique et moyen-âgeux, qui correspond au « gentil sire » ou « Monseigneur sainct Denys »\n des trouvères français.\n  (4) L'on s'en aperçoit, les « béguines », de Ruusbroec, « virgines cordatas », comme traduit\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "  584                                      DURENDAL\n\n\n\n   L'autre disait :\n\n                         Je voudrais bien, ma foi, l'aimer,\n                         Si je savais où commencer\n                         Mais Il se dérobe à ma vue !\n                         Mon âme, hélas, multiple (1), inquiète,\n                         De vingt soucis toujours émue,\n                         Est coupable, je le répète.\n\n\n   La troisième disait :\n\n                         Il vint à moi comme un vrai Saint,\n                         Qui m'expliquerait ces secrets ;\n                         Puis il s'enfuit comme un vilain (2)....\n                         A Lui je ne serai jamais !\n                         Je cours après d'un pas boiteux\n                         Bien fol qui dit : un jour heureux\n                         Avant d'avoir vu la soirée\n                         Calme et reposée (3)\n\n\nSurius, ne sont pas les vierges sages, mais les vierges folles La première « damoiselle » semble\nsortir d'une de ces abbayes nobles, si nombreuses au XIVe siècle ; par exemple, l'abbaye de\nForest lez-Bruxelles, où il fallait justifier de quatorze authentiques quartier» de noblesse, si l'on\nvoulait être admis à la profession.\n  (1) Le texte « menich foudich » signifie littéralement : qui a beaucoup de replis.\n   Cette béguine est la réplique de la Marthe de l'Ecriture : Martha ! Martha ! sollicita es et\nturbaris erga plurima !\n   Cette vacuité de l'âme que réclament tous les mystiques : Ruusbroec, De Glieestclicke\nbruloft, ch. LXV, LXXIII et seqq. ; Saint-Jean de la Croix, Montée du Carmel, ch. XI et seqq.\nSainte-Thérèse, Château de l'âme, 6e demeure, ch. VI, etc., diffère autant du fatalisme ou du\nnirvâna que la vérité de l'erreur.\n   (2) La vraie traduction serait : truand. C'est l'assonance seule qui l'a fait mettre de côté. Les\nmystiques, dignes de ce nom, ne s'inquiètent pas plus de respecter « le lecteur français » de\nBoileau qu'Ezéchiël ou Jérémie. Nous aurons souvent l'occasion de placer cette remarque; nous\nne l'écrirons plus. Ceux qu'offusque le mot propre et suggestif doivent fermer Ruusbroec et\nse nourrir de Mgr de la Bouillerie ou de quelque autre livre pieux éclos en France pendant les\ncinquante dernières années.\n   (3) Pour Sainte Thérèse, cette béguine, très imparfaite, réside dans la deuxième demeure.\n« N'est-ce pas une chose plaisante, écrit-elle, que nos vertus ne faisant que de naître et étant\nencore mêlées de mille imperfections, nous osions prétendre trouver des douceurs dans l'oraison\net nous plaindre de nos sécheresses ? Qu'il ne vous arrive jamais, mes sœurs, d'en user ainsi ».\nChat, de l'âme, 2e demeure, ch. 1er. — Voyez aussi Richard de Saint-Victor : De quator\ngradibus, II,14et J. de la Croix : Nuit obscure, liv. I, ch. IX.\n   L'es Grecs disaient : entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur. Toute cette partie\nversifiée abonde en proverbes, dont quelques-uns vivent encore dans la langue actuelle, par\nexemple : le couplet de la cinquième béguine, circa finem.\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "                      L E LIVRE DÉS DOUZE BÉGUINES                                      585\n\n La quatrième disait :\n\n                       L'amour de Jésus m'a trompée,\n                       Tête et cœur me sont enlevés (1)\n                       A qui me plaindre ?      je ne sais !\n                       Il me dévore jour et nuit,\n                       Demande plus que je ne puis ;\n                       Peu corrects sont ces procédés !\n\n\n  La cinquième disait :\n\n                   Je serais dans mon tort, si j'allais me fâcher\n                   De ne point recevoir à l'avance ma paie.\n                              Rien d'étonnant;\n                              Car bien souvent,\n                       A celui qui travaille peu,\n                       A celui-là biens peu nombreux (2).\n\n\n Ce que disait la sixième béguine :\n\n                                 Que dit-on ?\n                                 Que veut-on ?\n                       Jésus peut-il nous effrayer ?\n                       Nos sœurs, je crains, sont dévoyées\n                       Par vous, Il est scandalisé !\n                       Vos discours sont vains et légers ;\n                       Allez-vous en vous confesser! (3)\n\n\n  (1) « Quand mon âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances, dit Sainte-\nAngèle de Foligno, sans pouvoir s'y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine\npleurer, par l'excès de la douleur, de la rage et du désespoir... quelquefois ma fureur est telle,\nque c'est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces ». Livre des visions, trad. Hello,\n1rc partie, ch. XIV.\n  L'amour de cette béguine n'est pas un don, il est une affaire : Do ut des. « L'amour ignore la\nmesure, dit Ruusbroec, et quelquefois désire la mort comme moyen d'union. » Ornem. des noces\nspir. Trad. Hello, page 16.\n  (2) En voici une qui prend très philosophiquement son parti. Elle est ce que l'on appelle dans\nles salons : une personne raisonnable et pas exagérée. Rien que sa façon de parler — cfr. note 2\n— traduit le bourgeoisisme dé cette âme. Dommage que sainte Thérèse ait écrit : Dieu nous\ngarde, mesfilles,lorsque nous tombons dans quelque imperfection, de dire : nous ne sommes\npas des saintes, nous ne sommes pas des anges... Puis donc que nous ne sommes pas venues ici\nA autre dessein, mettons courageusement la main à l'œuvre, et croyons qu'il n'y a rien de si\nparfait dans son service, que nous ne devions nous promettre d'accomplir par son assistance ».\n Chemin de la perfection, ch. XVI, § 2. « Ceux qui n'escaladent pas le sommet, dit J. de la Croix,\nse traînent dans les bas-fonds ». Montée du Carmel, ch. XI.\n   (3) Cyfinissentles couplets des cinq vierges folles avec la verte admonestation de la sixième\n« béguine ».\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": " 586                                   DURENDAL\n\n\n\n  La septième disait :\n                       Si grande est la faim de mon âme,\n                       Que s'il m'offrait tout l'univers,\n                       Encor à Dieu elle réclame.\n                       Qu'il soit à moi, ou je suis morte ! (1).\n                       Ce vif désir qu'en moi je porte\n                       Est un inassouvible enfer.\n\n  La huitième disait :\n                       Jésus est un canal d'eau pure,\n                       D'où la joie coule sans mesure\n                       Avec Lui je fais grand festin,\n                       Car je suis sienne et il est mien (2).\n                       Charmant, me paraît ce destin.\n                       Il est ma part, mon sort, mon lot,\n                       M'est une noix à doux noyau ;\n                       Qui ne la croque point est sot,\n                       Car sa chair est délicieuse.\n                       Et si de choisir j'avais lieu,\n                       Je prendrais Jésus pour mon Dieu,\n                        Tant d'être à Lui je suis heureuse!\n\n  La neuvième disait :\n                        Jésus m'a laissée solitaire,\n                        Et par des roules étrangères\n                        Je le poursuis     c'est ma doideur.\n                        Riche alors      maintenant la gêne\n                         Voilà ce qui cause ma peine (3)\n                        Las ! Jésus m'a volé mon cœur.\n\n  (1) Comparez avec la célèbre glose de sainte Thérèse :\n                              Je vis, mais hors de moi ravie;\n                              J'attends en Dieu si haute vie,\n                              Que Je meurs de ne point mourir.\n\n   Et cette exclamation de la même sainte : « J'aime mieux vivre et mourir en attendant la vit;\nétemelle que de posséder tous les biens,\n   Tous les mystiques abondent en paroles semblables à celles que disent les dernières vierges,\nparoles qui sont simplement l'écho des amoureuses plaintes de l'épouse du Cantique des\ncantiques.\n   (2) In me manet et Ego in co. JOH. V.\n   (3) Tous les maîtres de la vie spirituelle connaissent ou ont parlé de ces aridités ou de ces\nsécheresses que Saint-Jean de la Croix a admirablement analysées dans sa première nuit de\nl'âme. Personne, en cette matière, n'a égalé ou dépassé le grand mystique espagnol.\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": "                         LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                       587\n\n\n    La dixième disait :\n                         Son amour est si parfumée,\n                         Que mon âme en reste pâmée\n                         Je m'enivre à pleines gorgées\n                         Du noble et divin cordial.\n                         Dieu ! Puissè-je être plus joyeuse,\n                         Quand je vois sa face glorieuse,\n                         Et bois sa boisson généreuse !\n                         Mauvais, ceux qui en parlent mal (1).\n\n   La onzième disait :\n                        Mon cœur a-t-il des désirances ?\n                        Dans une insondable ignorance,\n                        J'ai mon moi tout comme perdu.\n                        Il me dévore    et sa bouche\n                        Est comme un abîme farouche\n                        Dont revenir m'est défendu.\n\n   La douzième disait :\n                  Oui, toujours bien agir, telle est ma volonté,\n                  Car l'amour ne veut point, à rien faire, rester.\n                  Fidèlement servir les vertus et la Grâce,\n                  Par delà les vertus de Dieu fixer la face.\n                       Vrai, voilà ce que j'apprécie ;\n                      Contempler la divinité,\n                       Fondre devant sa majesté,\n                       D'amour sentir l'êbriété,\n                       Voilà ma science bénie !\n                      Continuons ces beaux discours,\n                      De l'au-delà parlons toujours,\n                      Mes sœurs, c'est une noble vie !\n\n   (') Avant de quitter les douze béguines, par remords de conscience et pour donner une idée\nde ce genre de poésie,— non inspirée par l'Esprit-Saint — mais savoureuse et caractéristique, le\n« traditore » donne ici le couplet qu'il croit le mieux venu dans sa traduction.\n                               Ihesus minne die is soe fijn ;\n                               Si heeft vervult die sicle mijn.\n                               Hi scenct mij sinen edelen wijn\n                               Altoes met vollen tappen.\n                               Deus.' hoe mochtic blider sijn\n                               Als hi mij toent sijn scoen aenscijnr\n                               En ic drinke den edelen wijn?\n                               Si hebben onrecht die quaet etappen.\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": "588                        DURENDAL\n\n\n              Le divin Père qui nous aime\n              Nous envoya son Fils, lui-même\n              Il nous donna ce don bénit!\n        Nous sauvant de la mort par sa mort très cruelle,\n        Jésus donna de joie une source éternelle.\n              Oui, c'est Lui que je vis!\n        Et prions notre Dieu, qui règne dans les cieux,\n        Que nous puissions remplir ses ordres précieux\n              Pour sa gloire, toujours, sans fin,\n        Et que dans ce vallon, de larmes de tristesses,\n        Nous puissions éviter l'infernale détresse\n              FA pénétrer dans son jardin !\n\n\n                         CHAPITRE II\n\n      C'est ainsi, voyez-vous, que sont les vierges sages\n      Qui veulent des vertus et toujours davantage\n      Comme l'on en trouvait dans les âges d'antan\n      Et comme on peut encor en retrouver céans.\n      Hélas ! que cet état est déchu de sa gloire !\n      L'infidélité en est la cause notoire\n      De ce Dieu, voulez-vous être amante fidèle?\n      Lors, collez votre cœur au sien avec grand zèle,\n      En aimant comme Lui, en toute vérité,\n      Sans feinte, sans détours, avec simplicité.\n      Soyez une âme douce et humble, non de celles\n      Qui sont toujours pressées et blessées, en querelles,\n      Se fâchent, injurient, le prennent dz très haut,\n      Pardonnent rarement et sont un vrai fléau,\n      Obstinées, volontaires et impérieuses,\n      Toujours aigres et raides et tempétueuses,\n      Colériques, haineuses, âmes sans pitié,\n      Méchantes et changeantes, qu'on ne peut prier,\n      Non, là n'est point la vie d'une vraie religieuse,\n      Non pas même au dehors l'apparence spécieuse\n      Souffrez et supportez ces fâcheuses compagnes\n      Pour que Dieu vous bénisse et qu'il vous accompagne..\n       Voulez-vous distinguer de près les braves gens?\n      Observez-les bien tant au dehors qu'au dedans.\n       C'est de Dieu que nous vient toute âme pure et sainte\n      Par qui, du même Dieu, la loi n'est pas enfreinte,\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "                 LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                       589\n\n\n        Qui méprisent de cœur la terrestre cité.\n        Ceux-là peuvent gravir les célestes degrés\n        Et sont comblés par Dieu de dons, grâces sans fin,\n        Qui veulent écouter tous ses conseils divins.\n        De ceux qui ont laissé les choses de la terre\n        Le cœur se remplit d'un feu extraordinaire,\n        Car l'amour divin est un plateau de balance\n        Les parents, les amis, et la chair et le sang\n        Sont sans poids à côté de ce plateau brillant ;\n        Grâce à lui, vers tout bien, prompt, notre cœur s'élance\n             Ceux qui tiennent ces dons divins\n             Sont les plies riches des humains ;\n             Ils sont hardis et francs et braves :\n             Rien ne peut leur donner d'entraves,\n            Rien ne peut leur donner souci.\n             En gage ils ont le Saint-Esprit.\n             Rien que de simple en leurs usages,\n             Ne cherchant point de vains suffrages,\n        En leurs façons ne mettent rien d'extravagant,\n        Et vivent bonnement comme les bonnes gens,\n             Observent dans la sainte Eglise\n             Les œuvres saintes et permises,\n        Ont le plus grand respect pour tous les sacrements,\n        Parce que vit en eux la grâce       ô don puissant !\n\n(A continuer.)                                   L'Abbé PAUL CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "                   L'ART RELIGIEUX\n\n\n                  LES artistes, tant du pays que de l'étranger, auxquels nous\n                    avons adressé notre invitation, l'ont accueillie avec\n                    bienveillance, d'aucuns avec enthousiasme. Plusieurs\n                    nous ont écrit, à cette occasion, des lettres intéressan-\n                    tes. Voici, entr'autres, ce que nous écrit Eugène Grasset:\n                       « Vous vous proposez de rénover l'art religieux ;\n                    grande et belle entreprise, mais difficile aussi, et pour\n                    mille raisons, dont les deux plus importantes sont\n                    la pénurie de vrais artistes voulant bien s'y adonner et\nla résistance opposée par le clergé. Le faux goût du douceâtre règne en\nmaître absolu au nom de fra Angelico, qu'on invoque faussement en\ncette circonstance, mais dont la maladroite imitation produit les plus\ndéplorables résultats. En tous cas le joli passe avant tout. »\n   Comme le dit fort bien Grasset, une des causes primordiales de la\ndéchéance de l'art religieux, c'est l'indifférence de beaucoup de vrais\nartistes. Ils ont délaissé l'art des grands anciens. Jadis, tout artiste faisait\nau moins une œuvre d'art religieux. Maintenant, la plupart ont perdu\nde vue tout idéal surhumain. N'est-il pas cependant tout naturel, que\nl'idéal le plus élevé que l'on puisse imaginer, l'idéal religieux, tente\nau moins une fois dans sa vie l'artiste.\n   Les vrais artistes délaissant l'art religieux, celui-ci est devenu fatale-\nment la proie des marchands. Les boutiquiers ont envahi le temple et\nl'ont profané en y introduisant des statues hideuses, des peintures bur-\nlesques, des images ridicules. Il s'agit de chasser les vendeurs du\ntemple.\n   C'est le but de la campagne que nous avons entreprise depuis long-\ntemps. Nous croyons qu'une exposition d'art religieux contribuera\npuissamment à la faire réussir. Les promesses de participation d'artistes\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "                             L'ART RELIGIEUX                               591\n\nde renom de différents pays nous font espérer que notre Salon du mois\nde décembre ne sera pas inutile à cet égard.\n   Il y a deux tendances à combattre, deux sortes d'écoles à écarter ou\nà modifier, si tant est qu'elles méritent le nom d'école ou du moins\nd'école d'art. L'une des deux, celle dont nous allons parler de suite, ne\nle mérite à aucun titre. Il y a d'abord la boutique dite de Saint-Sulpice\nà faire sauter. Nous lui ferions trop d'honneur en l'appelant une école.\nC'est une école, si l'on veut, mais une école, ou plutôt, reprenons le mot,\ncar il est de situation, une boutique de caricatures religieuses. Et, chose\ntriste à dire, les principaux, et je dirai plus vrai, en disant les seuls clients\nde cette boutique ce sont les catholiques.\n   Jamais on n'a vu dans cette boutique une seule œuvre tant soit peu artis-\ntique. L'art n'a rien à voir avec les marchandises étalées là. Elles sont\ntoutes essentiellement laides. Si de propos délibéré on avait tenté\nd'éliminer toute beauté, de faire de la laideur par système et d'incarner\n dans les formes les plus grotesques les choses les plus belles qu'il y ait\n au monde, les choses de la Foi, les choses du ciel, on n'aurait pu mieux\n faire.\n    Ce qu'il y a peut-être de plus idiot dans ces musées d'horreur de\n St-Sulpice, ce sont les statues et les images. Nous avons dit ce que nous\n pensions de ces dernières, dont tout le symbolisme se réduit à un vaste\n pigeonnier.\n    C'est surtout dans le domaine de la sculpture que St-Sulpice a fait le\n plus de ravages. Tous nos temples modernes, depuis les cathédrales jus-\n qu'aux plus humbles églises villageoises, sont inondés de ses statues.\n    Partout on voit de ces blocs informes, qui sont censés représenter des\n saints et qui sont tout ce qu'il y a de plus platement bourgeois. Les\n figures sont communes et vulgaires, aux yeux regardant langoureuse-\n ment le Ciel et semblant faire à Dieu cette prière : « Mon Dieu, ayez pitié\n de notre laideur. Voyez donc comme on arrange vos saints. Que n'en-\n voyez-vous vos foudres pour nous pulvériser et avec nous les mains sacri-\n lèges qui nous ont fabriqués. »\n    Et ces mannequins difformes, que l'on ne prendrait jamais pour des\n saints, si on n'avait auréolé les têtes et placé une inscription sur le\n piédestal, sont habillés comme des pierrots de mardi-gras et des pitres\n de kermesse. Leurs vêtements bariolés ressemblent, à s'y méprendre, à\n  ces odieux papiers peints dont sont tapissés les salons des maisons\n  bourgeoises.\n    Voilà pour l'école dite de Saint-Sulpice.\n    Des hommes bien intentionnés, mais mal inspirés, crurent, avec la\n  meilleure foi du monde, que le seul moyen de réagir contre ces excès de\n  bêtise et de rénover l'art religieux, était de retourner en arrière.\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": "   592                             DURENDAL\n\n\n      Ce fut l'origine de la nouvelle école qui s'ouvrit en Belgique il y a\n   quelque temps déjà. Ne voulant pas faire de personnalité, nous préférons\n   ne pas la nommer. Ce sont des idées que nous attaquons et non des\n   personnes. Sans doute, nous rendons hommage à la bonne volonté et à la\n   droiture de vue, à la sincérité et à la loyauté des fondateurs de l'école à\n   laquelle nous faisons allusion.\n      Mais, à notre avis, cette école nouvelle est tombée dans l'excès contraire\n   à celui que nous signalions tantôt. La fadaise sulpicienne a été remplacée\n  par une raideur cadavérique. Raideur voulue, recherchée, enseignée. Elle\n  n'est pas le résultat d'une absence de talent. Elle n'est pas le fait de la\n  gaucherie.\n      A preuve que des élèves de cette institution se sont affirmés de vrais\n  artistes plus tard, quand, une fois sortis de cette école, abandonnés à leur\n  inspiration personnelle, devant voler de leurs propres ailes, ils ont\n  reconnu le côté défectueux de l'enseignement qu'on leur avait donné,\n  ont quitté les sentiers étroits où leurs maîtres les avaient guidés, ont\n  franchi l'enceinte de l'imitation servile dans laquelle on les avait cloîtrés\n  et se sont lancés résolument dans la voie large de la personnalité.\n     Ils avaient donc quelque chose dans la tète. Ils avaient le don. Ils avaient\n  en eux tout ce qu'il faut pour devenir des artistes. Mais, au lieu de\n  cultiver le germe, de le développer, de l'aider à s'épanouir en fleurs et\n  en fruits, on avait tout fait pour l'étouffer, ou tout au moins pour le\n  paralyser.\n     Les maîtres les avaient mis en garde contre les idées personnelles, leur\n avaient représenté l'originalité comme un danger, leur avaient imposé\n des modèles qui pour eux constituaient l'idéal de l'art religieux avec\n défense formelle de s'en écarter.\n    L'imitation servile, telle avait été la règle fondamentale de l'enseigne-\n ment reçu, l'imitation d'un siècle poussée jusqu'à la reproduction des\n défauts des artistes de ce siècle.\n    L'étude d'après nature, l'étude d'après le modèle vivant, étude indis-\npensable à la formation de l'artiste, avait été sévèrement bannie de\n l'école.\n    Peut-on imaginer enseignement plus antiartistique?\n    Nous sommes convaincus qu'avec d'autres idées et en prenant pour\nbase de l'enseignement les vrais et éternels principes de l'art, l'école à\nlaquelle nous faisons allusion, au lieu de rester dans l'ornière de l'imi-\ntation servile, dont elle ne sort pas parce qu'elle ne veut pas en sortir,\nserait arrivée à infuser un nouveau sang à l'art religieux. Car cette école\nétait honnête. Elle avait des ressourcés à sa disposition: Elle était\nsoutenue par des hommes puissants et éminemment respectables. Il y\navait, et parmi les maîtres et parmi les bienfaiteurs de cette école, des\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                             L'ART RELIGIEUX                              593\n\n\n hommes de valeur. Son fondateur était un h o m m e distingué, très intel-\n ligent, malheureusement beaucoup plus archéologue qu'artiste. Le prin-\n cipe fondamental placé à la base même de l'enseignement de son école\n étant radicalement faux, on n'y a abouti jusqu'ici qu'à former d'habiles\n copistes, au lieu de créer des artistes.\n    A l'art fade et mièvre de Saint-Sulpice, on a opposé un art raide,\n glacial, sans vie, sans âme.\n    On a cherché à excuser cette école en disant qu'elle produisait des\n œuvres pieuses. Cette excuse n'en est pas une. Car une oeuvre laide ne\n peut être pieuse. La piété non Seulement n'excuse pas, mais exclut la\n laideur.\n    Cette école n'a pas formé un seul peintre de quelque envergure. Et\ntout ce que l'on en voit en fait de statues, d'images, de décoration\n d'église est désolant et prouve à l'évidence qu'il n'y a rien à espérer de\n ce côté-là et que si c'est d'une école qu'il faut attendre la résurrection de\n l'art religieux, ce n'est à coup sûr pas celle-ci qui remplira cette belle et\nnoble mission, à moins qu'elle ne change un jour du tout au tout sa\nméthode.\n    Sans aucun doute, cette école s'est distinguée en certains domaines de\nl'art appliqué et en architecture. Nous lui devons notamment quelques\nbeaux monuments gothiques. Mais en ces œuvres encore, si belles soient-\nelles, on remarque, la plupart du temps, l'absence complète de la per-\nsonnalité, qui est de l'essence même de l'art et le souci déplorable de\ncopier trop servilement l'art d'un siècle, — toujours le même, — avec\nses défauts.\n    En attendant l'école d'art religieux de l'avenir, nous ne pouvons faire\nqu\"une chose : engager nos artistes à travailler, soit en groupe comme\nà Beuron, en Allemagne (voilà une école sérieuse d'art religieux), soit\npersonnellement, comme le font certains artistes que nous connaissons,\nà cette œuvre de la renaissance de l'art religieux que nous avons tant à\ncœur. Notre exposition de décembre, en ouvrant à tous les artistes de\ntalent et de. bonne volonté l'occasion de s'affirmer en art religieux,\ncontribuera quelque peu, nous osons l'espérer, à la réalisation de notre\nidéal.\n\n                                                 L'abbé HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": "                LES         MAINS\n\n\nL'incendie agonise au fond du palais sombre...\nL'énigme de ma vie et celle de mon ombre\nCôte à côte s'en vont sous les lambris éteints,\nEt, des murs calcinés où la cendre s'effeuille.\nComme des mains de paix dont le geste m'accueille,\nSortent confusément les mains de mes destins.\n\nSous les plafonds obscurs où tâtonnent nos lampes,\nDes doigts cherchent nos doigts sur l'usure des rampes,\nDes ongles, s'agriffant au col de nos manteaux,\nGlissent, sans retenir la trame qui s'éraille,\nEt nos pas étonnés, dont le rythme nous raille,\nFrappent le clair silence ainsi que des marteaux.\n\n\nLa nef insidieuse a peuplé ses travées\nDe faces de médaille étrangement gravées,\nAinsi qu'au plus profond de nos songes défunts :\nNous aspirons l'air chaud de nos vieilles pensées,\nEt du tiède sommeil des urnes renversées\nS'échappe la douleur ancienne des parfums.\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "LA C A T H É D R A L E D ' Y O R K\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": ""}, {"page_pdf": 706, "texte": "                      LES MAINS                           595\n\n\nLe dédale anxieux des voûtes sans issue\nSe multiplie, en la futaie inaperçue\nDes piliers, et voici que des bras plus nombreux,\nTendus pour menacer nos veilleuses fidèles,\nFont frissonner ainsi que de brusques coups d'ailes,\nLa flamme vacillante et triste de nos yeux.\n\nO Mains de l'inconnu, qui frolez nos détresses,\nMains effrayantes, mains pâles, mains charmcresses,\nVous qui tentez nos mains sans jamais les saisir,\nVenez-vous, vous aussi, des profondeurs de l'être,\nOu bien nous faites-vous seulement apparaître\nDans votre illusion notre propre désir?\n\n\nEst-ce pour nous sauver, est-ce pour nous conduire\nQue vous nous appelez et semblez nous séduire?\nOu, larves de mensonge au malfaisant savoir,\nNous menez-vous vers des salles noires d'abîmes\nPour que baille, sous vos confiantes victimes,\nLe puits où s'endort l'eau morte du désespoir?\n\n                                 SÉBASTIEN-CHARLES   LECONTE\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "      CATHÉDRALES ANGLAISES\n\n\n\n                  L'ANGLAIS, s'il est profondément attaché à ses institutions\n                    politiques, est resté non moins fidèle à ses principes\n                    clans le domaine de l'art, et spécialement de l'art qui\n                    synthétise tous les autres, de l'art architectural.\n                       Ses plus beaux monuments lui parlaient le langage de\n                    l'ogive; chez lui, le Gothic ravivai a, aujourd'hui, sa plus\n                    brillante efflorescence.\n                       La nation anglaise a véritablement fait sa profession\n                  de foi en matière d'art, lorsque, en plein cœur du\nXIXme siècle, elle revêtit de la magie du style ogival le palais de son Par-\nlement.\n\n\n\n   Emportés par les grands rapides, ceux qui ont traversé l'Angleterre\ncentrale se sont trouvés presque tous sous le coup d'une impression\nidentique.\n   C'était à l'approche de chaque cité, jusques aux moindres, le spectacle\nd'une cathédrale merveilleuse, émergeant, imposante et protectrice, du\nsein des constructions d'alentour, comme aux temps bibliques les\npasteurs du milieu de leurs troupeaux.\n   C'était encore, dans l'éclaircie d'une haute futaie, la vision rapide et\nl'indéfinissable mélancolie de piliers en ruine, brisés dans leur élan sans\nparvenir à former voûte ; de rosaces mi-ruinées et l'orbite béant comme\nsi on leur avait arraché la prunelle.\n   C'étaient les ruines succédant aux ruines, les cathédrales aux cathé-\ndrales, avec une profusion et une magnificence inégalées.\n    Alors le voyageur ébloui se sentait aux prises avec un problème qu'il\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                          CATHÉDRALES ANGLAISES                                  597\n\n\nne pouvait résoudre, et il se demandait, avec Montalembert (*), comment\n« toutes ces œuvres colossales avaient pu être entreprises et menées\n» à fin par une seule ville ou un seul chapitre, tandis que les gouverne-\n   ments modernes ont bien de la peine, avec toute leur fiscalité, à en\n» achever une seule ? »\n   Il faudrait avoir, autant que le pieux et poétique auteur de Sainte Eli-\nsabeth de Hongrie, étudié l'état de la société chrétienne en Angleterre,\naux grands siècles du Moyen-Age, pour pouvoir en trouver l'explication.\nIl faudrait évoquer l'image de ces communautés immenses, filiales du\nMont Cassin; se représenter leur quinze cents ou deux mille moines; les\nvoir, dessinant les plans et posant les fondements de basiliques qui ne\ndevaient arriver à leur complet achèvement que longtemps après leur\nmort. Ils réalisaient ainsi cette union intime, qui exista toujours aux\ngrands siècles de l'art entre la conception et l'exécution, entre la pensée\nde l'artiste et la main de l'ouvrier, entre l'art et le métier.\n    A la différence de leurs sœurs de France et du pays rhénan, expression\nde l'âme populaire, ces immenses cathédrales anglaises furent avant\ntout l'expression de l'âme monastique. Certes, le peuple fut admis\nà partager avec la communauté monacale la magnificence de la maison\nde Dieu; mais, des indices nombreux, s'accordant, il comprenait que\nle Minster était avant tout le domaine des moines. — Il ne formait\npas, comme dans nos contrées, les métropoles et les collégiales, le centre\nvivant de la cité. Le Minster s'élevait, d'ordinaire, dans l'enceinte murée\ndes constructions abbatiales. Il était là, gardé étroitement, comme s'il\n eut craint de se livrer sans défense aux mouvements populaires.\n    C'est que les moines-bâtisseurs n'avaient point à se soucier d'élever\n burs chefs-d'œuvre au centre d'agglomérations populeuses et de sacri-\n fier, ainsi que les artistes de nos pays, au manque d'espace les vastes\n conceptions de leur génie. Ils choisissaient pour y poser les assises de\n leurs cathédrales les sites les plus pittoresques ou les plus majestueux.\n    Qui ne connaît l'admirable situation de la cathédrale de Durham,\n popularisée si souvent par la gravure? On a pu dire que c'était le seul\n exemple qui existât au monde d'une cathédrale géante, située au\n milieu d'une vieille futaie et sur le haut d'un rocher dont la pente abrupte\n  baigne dans une rivière étroite et rapide.\n    D'autres lui préféreront le site grandiose des ruines de l'église abbatiale\n de Withby, élevée, dès le VIIme siècle, par l'abbesse Hilda, héritière des\n rois de Northumbrie. On l'appela Withby, — blanc séjour; — l'on ne sait\n  encore si ce fut parce que tout le jour les vagues aux blanches crêtes de\n\n   (*) Moines d'Occident. — Beaucoup devraient relire l'introduction trop oubliée de cet\n admirable ouvrage.\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "  598                            DURENDAL\n\n\n  la mer s'y venaient briser contre l'immense muraille de rochers que\n  domine le monastère ou bien parce qu'en ce séjour si pur, entre la\n plainte incessante des flots et le calme reposant du ciel de l'Ilumbrie, les\n âmes parvenaient à un degré parfait d'élévation, de candeur et de\n sainteté.\n     Mais leur origine monastique n'a pas laissé d'imprimer aux cathédrales\n anglaises des traits bien autrement caractéristiques.\n     Le choeur fut agrandi dans de vastes proportions, afin de permettre à\n tous les religieux de s'y placer à l'aise. Au lieu de finir en abside,\n il se termina en chevet plat, percé d'une grande fenêtre ogivale ; ainsi,\n dès matines, les splendeurs aurorales emplissaient le chœur des moines,\n tamisées délicieusement par les demi-tons des verrières.\n     Des jubés, magistralement taillés dans le marbre et la pierre, en\n fermèrent l'accès, afin de séparer mieux les religieux du monde profane.\n    Nous ne retrouverons point dans l'église monastique, groupées autour\ndu chœur, les chapelles du déambulatoire formant, ainsi que l'a pu dire\nM. Kurth, comme une couronne de gloire autour de l'Eucharistie. Les\nmausolées des évèques et des abbés remplacent les autels des confréries\npieuses et des corporations ouvrières.\n    La statuaire, si l'on en excepte les détails si remarquables de l'orne-\nmentation des jubés, sera répandue avec beaucoup moins de prodigalité\nque dans les cathédrales françaises et rhénanes. Je ne sache pas que dans\nl'Angleterre entière M. Joris-Karl Huysmans eût pu trouver un seul de\nces portiques qui font la gloire d'Amiens et de Chartres et qu'il a su\ndépeindre de façon si évocatrice.\n    C'est que la cathédrale populaire était le grand livre de pierre où le\npeuple lisait les dogmes de sa croyance et l'histoire de sa religion; tandis\nque les moines pénétraient dans les Livres Saints le sens des divines\nEcritures.\n    J'ai parlé de la majesté inconnue que les cathédrales anglaises\nempruntent au choix heureux de leur site. Mieux que cela, elles possèdent,\nencore nombreuses, leur cadre primitif et leurs dépendances monacales.\nOn ne leur a pas outrageusement accolé, dans une mesquine idée de\nlucre, ces informes bâtisses qui déparent trop souvent nos plus gracieux\nédifices; on leur a épargné le voisinage d'une station de chemin de fer,\nquelque monumentale qu'elle soit, ou d'un de ces Dom-Hotel qui s'érigent\neffrontément au pied même des cathédrales, comme à Cologne.\n   Gravissons à travers des ruelles pittoresques le flanc de la colline ou\ns'étend en amphithéâtre la cité romaine de Lincoln. Au sommet, domi-\nnant de l'élévation de ses triples tours les comtés avoisinants, s'érige la\ncathédrale dans sa prodigieuse splendeur.\n   Elle est, de l'avis d'un grand nombre, le chef-d'œuvre de l'art ogival\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                      CATHÉDRALES ANGLAISES                          599\n\n\nanglais. Pelouses et grands arbres l'entourent d'un cercle de verdure.\nAu travers des massifs s'aperçoivent les murailles crénelées qui lui font\ncomme une nouvelle ceinture. Puis ce sont, épaïses dans cette enceinte,\nles anciennes constructions abbatiales. Enfin, attenantes à la cathédrale\nelle-même, les deux constructions qui symbolisent avec le chœur la vie\nmonastique : le cloître aux longues méditations et le chapitre ou le moine\nreçoit des leçons d'obéissance et subit l'épreuve de dures humiliations.\n   Au milieu de ce cadre, si beau et vraiment unique, la cathédrale règne\ndans toute sa magnificence. Qu'on ne lui demande pas cette sveltesse\ndélicate de la cathédrale française, ni ces flèches aériennes qui semblent\nporter directement à Dieu l'oraison suppliante du peuple prosterné. Non,\nmais une admirable harmonie de proportions, avec je ne sais quelle\nmajesté qui irrésistiblement s'impose.\n   Ce sont ces puissantes tours privées de leurs flèches, cette lanterne,\nsi caractéristique aux monuments anglais, érigée au point d'intersection\nde la nef, des transepts et du chœur et dominant l'ensemble du bâtiment\nde sa masse imposante.\n   Il semble que la voie lythmée des psaumes pénétrant toute dans cette\nvaste superstructure, intérieurement laissée béante, pour se répercuter\n ensuite dans la mystérieuse profondeur des voûtes, monte vers le ciel en\n harmonie plus grave.\n   La cathédrale anglaise l'emporte-t-elle sur la cathédrale française? Le\n problème s'est bien souvent posé, sans, jusqu'ici, trouver de solution\n définitive.\n   Celle-ci apparaît plus séduisante, celle-là plus imposante; celle-ci\n plus gauloise, celle-là plus britannique. Chacun des deux peuples s'est\n extériorisé en ces châsses de pierre, les pénétrant toutes de son âme\n propre, de ce qui lui était sien.\n   Faut-il établir un stricte parallèle ?\n   Je ne le pense pas. — Les artistes du Moyen-Age ne connurent pas ces\n rivalités dignes de nos temps de décadence ; — ils travaillèrent, chacun\n dans son individualité propre, à réaliser leur plan conçu, à s'incarner en\n leur idéal. — Et ils marchèrent, audacieux, sans se soucier du jugement\n des hommes.\n\n\n\n\n  En Angleterre, on échappe à l'impression pénible qui frappe dans nos\ncontrées à la vue de nos grands monuments restés si souvent inachevés,\n— beaux corps privés de leurs membres et laissant apercevoir de hideux\nmoignons.\n  Les églises anglaises, au contraire, sont arrivées presque toutes à la\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": " 600                            DURENDAL\n\n\nréalisation complète de la pensée initiale. A leur origine monastique\nelles en sont une fois de plus redevables.\n   Les moines furent persévérants dans la poursuite de l'œuvre entreprise.\nTandis que les enfants du peuple, trop souvent, ne partageant plus l'en-\nthousiasme religieux de leurs pères, abandonnèrent à peine ébauchés des\ntravaux qu'ils renonçaient à mener à leur fin.\n   Cependant la Réforme pénétrait dans la cathédrale monastique. Elle\nen franchissait le seuil, non comme un soudard assoiffé de meurtre et de\nvandalisme, mais avec la souplesse de l'hypocrisie triomphante ; et pour\ns'asseoir sur le trône des anciens prélats-évêques, elle s'affublait de leurs\ntitres et se cachait sous le manteau de leur antique hiérarchie.\n   Aujourd'hui, elles sont encore là, les cathédrales vétustés, germées\nabondamment sur le sol anglais, debout après de longs siècles d'exis-\ntence, évoquant les marbres palpitants d'Ionie ou les sphynx géants des\ndéserts.\n   Les chapitres anglicans, c'est justice à leur rendre, entretiennent leurs\nbelles captives avec un soin jaloux. Ils consacrent à leur bonne conserva-\ntion les revenus immenses de leurs prébendes.\n   Elles sont toujours là ; grands corps de pierre, mais le souffle vivifiant\nde l'âme ne les anime plus. Personne n'habite plus sous le mystérieux\nréseau de leurs voûtes sans cesse entrecroisées. Dieu a été chassé de la si\nbelle demeure qui lui avait été élevée.\n   Elles sont toujours là, comme le palais délaissé d'un roi... Et elles\nportent le deuil, le grand deuil du Monarque exilé.\n\n                                                   HENRY DE TRANNOY.\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "                         LES LIVRES\n\n     LA POÉSIE :\n  Le R h a p s o d e de la D a m b o v i t a , Chansons, Ballades roumaines,\nrecueillies par HÉLÈNE VACARESCO ( I fort volume, Paris, LEMERRE).\n   Mlle Hélène Vacaresco a recueilli, dans les villages qui entourent sa\ndemeure en Roumanie et dans les plaines où les paysans travaillent, plus\nde deux cents chansons du cobzar ou du fuseau, qu'elle a traduites le plus\nexactement possible.\n   Elle en fait une œuvre émouvante. Car, — on l'a remarqué, — les\npoésies populaires que nous possédons sont généralement des recueils,\nplus ingénieux que naïfs, agencés par des érudits. Les chants bretons\nsont pour la plupart l'œuvre de M. de La Villemarqué, et Mac-Pherson est\nl'auteur des poésies d'Ossian.\n   Ceux-ci « ont plané sur la vie de générations sans nombre, ils appar-\ntiennent à l'innombrable deuil et à l'innombrable joie que, dans le cours\ndes siècles, les âmes leur ont enseignés. Ils ont flotté comme des mythes\nde bouche en bouche et dans l'espace. »\n   La personnalité de l'auteur ne se manifeste que dans le choix des\npoèmes. Sans doute observe-t-on toujours, dans les œuvres des femmes\npoètes d'Allemagne, une prédilection marquée à chanter la douceur de\nl'amour maternel, les grâces de l'enfance et la paix infinie de la mort. Il\nsuffit pour s'en convaincre de parcourir les œuvres de Carmen Sylva,\nd'Ada Christen, d'Hélène von Engelhardt, d'Ilse Frapan, d'Angelika von\n Hörmann, d'Alberta von Puttkammer, de Catharina Koch, d'Ada Linden\n et de Johanna Ambrosius, la paysanne de Lengwethen. Mais il se joint\nici à ces thèmes habituels un sentiment tout national et populaire : le\n goût du sang, du beau sang rouge, héroïque et joyeux.\n    Dans un décor pastoral et romantique que caractérisent de rares attri-\n buts : le maïs, les peupliers, les œillets rouges, se célèbrent de la sorte les\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "  602                               DURENDAL\n\n\n poèmes de l'amour et de la guerre. « L'épée est au cavalier ce que\n l'amour est à la fille » et le fuseau, la quenouille et la ceinture corres-\n pondent au fusil incrusté et à la toque de fourrure.\n     A la passion de la maternité, qui est pour toute Roumaine la plus\n absorbante et la plus exaltée, et qui donne une intensité impression-\n nante à toute la vie de famille, — allégresse des naissances, douleur des\n morts prématurées, joie fraîche des fiançailles, joie grave du mariage,\n culte attendrissant des défunts, — se mêle la passion des chevauchées,\n des batailles, de la mort enviable et héroïque.\n    As-tu entendu toutes mes chansons et n'en est-il pas une qui te plaise, pour\n que je la rechante ? Sais-tu celle du Haïduck noir, qui avait une étoile\n au front, puisque sa bien-aimée lui avait baisé le front? Sais-tu l'histoire\n de la jeune fille dont le juseau était en bois de noisetier? Sais-tu l'histoire du\n mort qui se levait chaque soir et portail sur son dos la pierre de sa tombe,\npour que les fleurs aient le temps de pousser à la place de la pierre ? Sais-tu\n toutes ces histoires et n'en est-il pas une qui te plaise, pour que je la\nrechante ? Car je suis le cobzar et ma main est légère, et la forêt a moins de\n chansons que mon cœur, et mon cœur est plus heureux que la forêt, car il\nn'y fait jamais hiver et j'aime les chagrins des hommes et j'en fais la joie\nde mes chansons. Et leurs pleurs sont mes sourires. Je suis le cobzar et rien\n ne m'arrête, ni le caillou, ni le fossé, ni la rivière. Le ciel est jaloux puisque\nje lui ressemble. Si tu aimes mes chansons, écoute-les comme on écoute le\n vent. Aime-moi puisque j'ai besoin de ton amour pour mes chansons.\n     A ces âmes muettes, troublées et harmonieuses comme elle, la nature\n demeure indissolublement unie. Elle sert, comme dans les ballades de\n Paul Fort, de correspondance parfaite à tous les sentiments de bonheur\n ou de tristesse. Les fleurs y sont vivantes.\n     Ne sors point à l'heure du sommeil des fleurs : elles n'aiment point qu'on\n  les regarde dormir.\n     Les fleurs ont peur de la gelée, et les étoiles seules voient la mort des fleurs,\n  la nuit.\n     Quand une fleur voit la neige pour la première fois, elle est tout étonnée de\n  voir que la neige est si blanche. Et la fleur dit : La neige ne me fera pas mal,\n parce qu'elle est si blanche.\n     Quand les feuilles sont toutes tombées, il n'en reste que deux ou trois sur\n  les arbres ; et ces feuilles-là tout l'hiver songent qu'elles auront le chagrin de\n  tomber sous le ciel du printemps.\n     Ailleurs, c'est la délicieuse chanson du Foin fauché.\n     Je suis les fleurs d'hier et j'ai bu ma dernière rosée et les jeunes filles ont\n  chanté à ma mort. Et les fleurs d'hier qui sont en moi ont fait place aux\nfleurs de demain. Et j'emporte avec moi les regrets des papillons et le\n  souvenir du soleil et la rumeur du printemps. Et mon parfum est doux\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "                                     LES LIVRES                              603\n\n\ncomme une parole d'enfant. Et j'ai bu la fécondité de la terre pour en f aire\nl'âme de mes parfums qui survivront à ma mort. Et je dis aux fleurs de\ndemain, enfants de mes racines : Aimez bien le soleil, comme nous l'avons\naimé, et les amoureux et les oiseaux, afin que lorsqu'ils vous voient refleurir,\nils ne songent pas à ma mort et croient que ce sont les mêmes fleurs toujours,\ncomme le soleil qui croit qu'il y a toujours sur terre les mêmes amoureux et\nles mêmes oiseaux, puisqu'il est immortel et ne pense jamais à la mort.\n   C'est toute la nature qui s'anime et qui parle et qui s'aime.\n   Les moissons disent : « Nous avons trop aimé le soleil et c'est pourquoi\nl'on nous fauchera. »\n   Fraternité universelle, a-t-on dit, dans l'universelle douleur. Les heu-\nreux pleurent sur les tristes. Tous s'émeuvent. « La joie n'y intervient\nque sous sa forme réellement humaine, avec un sourire éphémère et\nplanant entre le regret et le désir. » Le livre bourdonne du bruit des\nberceaux, mais les tombes silencieuses sont proches.\n   Le cobzar a chanté à ma porte et j'ai écouté sa chanson. Et je lui ai dit :\nChante encore. Mais le cobzar ne sait qu'une chanson.\n   C'est celle des larmes heureuses.\n\n  Les B i j o u x de M a r g u e r i t e   par   SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE   (Mer-\ncure de France).\n   L'œuvre de S.-Ch. Leconte se compose de deux séries distinctes de\nlivres dont les uns ont déjà paru et dont les autres sont en cours d'exécu-\ntion. Ces deux séries : Œuvre définitive et Livres d'études doivent suivre\nune marche parallèle.\n   Nous avons pu ranger l'an dernier Le Bouclier d'Arès, suite d'études du\nmonde antique, dans la seconde de ces catégories.\n  Les Bijoux de Marguerite peuvent se réclamer de l'une et de l'autre. On\ny retrouve l'exaltation de l'âme du poète, le souffle épique de Salamine et\ndes descriptions tropicales.\n   D'une forme « somptueusement monotone » se succèdent des sonnets\npesants comme des armures et sonores comme des tambours.\n   Qu'il sertisse le collier de pierres gravées, le diadème, l'anneau, la\ncoupe ou le miroir, S.-Ch. Leconte fait toujours œuvre de lapidaire\nconsciencieux. On lui reprochera sans doute de joindre les défauts du\nParnasse à ses vertus et d'être aussi impassible qu'impeccable,\n\n                     Pas de sanglots humains dans le chant des poètes.\n\n  Ce serait oublier la ferveur de son œuvre entière et la coloration qu'il y\ndonne aux mots. « Examinez, disait Cladel, celui-ci n'est-il pas d'un ardent\nvermillon et l'azur est-il aussi bleu que celui-là? Regardez : celui-ci n'a-t-il\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": " 604                               DURENDAL\n\n\npas le plus doux éclat des étoiles aurorales et celui-là la pâleur livide de\nla lune? Et les autres encore dans lesquels on découvre les arborescences\nsplendides et prodigieuses du soleil. Les aveugles seuls sont dans l'impos-\nsibilité de distinguer cela. »\n   Il est vrai que des images similaires se répètent fréquemment et qu'on\ny remarque le procédé comme dans les vers suivants que je recueille en\nquelques pages :\n\n                  C'est que, sur tes beaux pieds que son écume arrose,\n                  L'océan a voulu mêler dans un baiser\n                  Et le sang du corail et le sang de la rose.\n\n                  C'est que, pour tes beaux veux dont ce sera la fête,\n                  L'océan dans le cirque entier des horizons\n                  Mêle le sang de l'Astre au sang de la tempête.\n\n                  Vois les palmes du soir ouvrent leur éventail.\n                  Le pas de nos chevaux sur la grève blessée\n                  Rose de tout le sang de la mer de corail.\n\n                  L'océan fastueux et triste, avec ampleur,\n                  En ses plis tour à tour de phosphore et d'ébène,\n                  Mêle les fleurs de l'algue aux étoiles en fleur.\n\n\n   Il est également vrai qu'on peut regretter de voir si peu caractérisée la\npeinture de cette Nouvelle-Calédonie, où l'auteur ne nous montre pas\nd'autres fleurs, d'autres oiseaux et d'autres pierres que dans la forêt de\nFontainebleau ou dans le bois de la Cambre, alors qu'il eût pu mêler\n— pour reprendre son image favorite — au rose du corail et au sang de\nla mer, le jaune, le vert et le bleu dont un Gauguin bariole Taïti.\n   Mais il ne prétend pas nous décrire Nouméa et préfère chanter le\nmonde et l'humanité sous des symboles fragiles.\n   On admirera toujours sa dédicace luminaire, trop imprécise sans doute\npour être descriptive, mais où se manifestent la force verbale de l'auteur\net son lyrisme objectif, si l'on peut dire.\n\n\n                 L'océan éternel et l'éternel Eté\n                 Bercèrent, alternant leurs rythmes clairs ou graves,\n                 Et ta grâce enfantine et ta jeune beauté.\n\n                 J'ai cherché, sous les caps aux sonores étraves,\n                 Ces joyaux, nés du sang de la mer de corail;\n                 Je t'en offre le don par mes deux mains esclaves.\n\n                 J'ai poussé, soucieux du fabuleux travail,\n                 De ravir leur pudeur aux écumes natales,\n                 Mon cheval, dans les eaux roses, jusqu'au poitrail.\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "                                   LES LIVRES                                    605\n\n\n                A l'heure magnifique où les palmes étales\n                Dorment sous la torpeur royale du soleil,\n                Dans l'éblouissement des clartés zénithales,\n                J'ai, du pas inquiet de ma bête en éveil,\n                Sous les lacs vénéneux des lianes fleuries,\n                Eventé la retraite et surpris le sommeil\n                D'oiseaux brochés d'azur, d'or et de pierreries,\n                Et de paradisiers en robes d'arc-en-ciel\n                Que le prisme blasonne avec ses pierreries.\n                J'ai conquis sous le fleuve au flot torrentiel,\n                Sur l'escalier des monts aux vasques de basalte,\n                Des poissons monstrueux dont j'ai jeté le fiel!\n                Et voici que, ployé sous un faix qui m'exalte,\n                Vers toi je m'en reviens, courbé sur mes arçons..\n                Ma monture hennit vers la dernière halte.\n\n\n\n\n  A part de rares faiblesses, telles les rimes de la sixième strophe, ne\ncroirait-on pas lire les vers qu'a dû écrire Heredia, avant les Trophées?\n\n  Près de toi, par GUSTAVE FRÉJAVILLE (Mercure de France).\n  De la simplicité banale. La Bonne Chanson délayée. Parfois des détails\nexactement observés, mais inutiles, froids et sans émotion. Par exemple :\n\n                     Laisse là ton chapeau et ton fichu de laine,\n                     Les verveines du balcon bleu sentent meilleur,\n                     Les oiseaux se sont tus et des gerbes de fleurs\n                     Agonisent dans les vases de porcelaine.\n                     Le piano ouvert dans un coin noir étale\n                     Le rire blanc et monstrueux de son clavier.\n\n  Du blanc d'oeuf.\n                                                                       THOMAS BRAUN.\n\n\n     LE ROMAN\n  Berte a u x g r a n d s p i e d s (XIIIe siècle), par ADENET L E ROI, traduction\nde GAËTAN HECQ, I volume in-18 de VI-166 pages, collection des Romans\ndu Moyen Age, n° 1 (Bruxelles, Société Belge de Librairie, O. SCHEPENS\n    IE\nET C ).\n\n C'est une heureuse inspiration qui a guidé les éditeurs belges de la\nCollection des Romans du Moyen Age dans la publication des meilleures\nœuvres littéraires des XIIe et XIIIe siècles, sous une forme et dans un\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": " 606                            DURENDAL\n\n\nformat qui puissent les vulgariser. Que de jolies pages à faire connaître!\nQue de beaux et de curieux souvenirs à révéler ! Ils sont presque des\ninconnus pour nous, tous ces bons poètes : Chrétien de Troyes, Raoul\nde Houdeng, Audefroy le Bastard, Quènes de Béthune, Adam de la Halle,\nAdenet le Roi, Jehan de Condé et tant d'autres qui, au temps de nos\nvieux ducs et de nos vieux comtes, chantaient dans nos provinces au\ndiapason des âmes naïves et ardentes! Notre science officielle n'a guère\nsongé à mettre en lumière toutes ces gloires. Et nos historiens ont\ngénéralement négligé ces figures littéraires, comme si la véritable his-\ntoire n'était pas l'histoire des mœurs, et comme si les lettres d'une\népoque, expression de ses mœurs, n'étaient pas le meilleur trésor où\npuiser la connaissance de ses idées et de ses passions qui forment ce\nqu'on appelle aujourd'hui le courant de l'opinion publique.\n    Pour quelques-uns de nos trouvères, ce silence est vraiment injusti-\nfiable. Et, par exemple, quelle vie et quelle œuvre littéraire plus dignes\nd'être signalées à l'admiration de notre jeunesse que la vie et que\nl'œuvre de ce Quènes de Béthune, né en Flandre, vers 1150, dont l'élo-\nquence et la poésie entraînèrent l'Occident à la délivrance du Saint-\nSépulcre, et qui n'interrompit ses exploits de loyal chevalier que pour\nchanter, en des vers d'un charme intense, toutes les aspirations d'un\nsiècle héroïque, où bouillonnaient les plus grandes idées : déchaînement\ndes croisades, effervescence des communes, coordination de la féodalité,\ndéveloppement de la souveraineté pontificale? Quelle épopée plus sug-\ngestive que cette extraordinaire Saga, que cette production étrange parmi\ntoutes les productions étranges : le Roman du Renard, couvé, sous forme\nde tradition, dans la cervelle du petit peuple avide d'indépendance et\nde liberté, se dégageant peu à peu en cent versions diverses auxquelles\n collaborent les rapsodes nomades et les clercs à l'esprit satirique, dégé-\nnérant enfin et s'étiolant à force de se reproduire, sortant des manuscrits\npour déborder dans les vignettes, s'échappant des livres pour inonder la\n vie, sculptant ses épisodes fabuleux et cyniques aux chapiteaux des\n colonnes de pierre, sur la poignée des épées d'acier, sur les bras et aux\n dossiers des cathèdres, établissant ses grotesques acteurs aux bretèques\n des châteaux, aux gargouilles des édifices, aux ogives des portails et des\n jubés, aux carreaux peints des verrières et jusque dans les arabesques\n ciselées des autels?\n    Les mêmes causes qui avaient agi si puissamment sur la culture de\n l'intelligence dans le cours du XIIe siècle ont continué à agir sur elle au\n siècle suivant.\n    L'étrange fortune des Godefroid et des Baudouin en Orient, en même\n temps qu'elle explique tous ces romans de chevalerie errante dont\n l'innombrable famille remplace les créations plus naïves de la muse\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "                               LES LIVRES                            607\n\n\nromane primitive, avait donné une singulière importance à la Flandre et\nau Brabant. Le luxe et la splendeur dont rayonnaient nos cours y atti-\nraient incessamment les ménestrels qui rappelaient dans leurs chants les\nexploits lointains des chevaliers, et les fableurs qui égayaient par de\njoyeux récits, précurseurs de ceux de Rabelais, de La Fontaine et de\nMolière, les veillées que n'avait pas remplies la relation des batailles\net des tournois. C'est alors toute une floraison de ménestrels, de jon-\ngleurs, de rimeurs, qui sont attachés à quelque haut et puissant seigneur...\nCommensaux de la Cour ou colporteurs ès-gaie science, ils s'en vont,\nquand les temps sont pacifiques, la viole sous le bras, comme le Passant\nde Coppée, porter de château en château le gros rire des fabliaux et le\n petit frisson des chansons de geste, distrayant, le soir, sous le manteau\ndes cheminées armoyées, le hautbers harassé de sa châsse et la châtelaine\n lasse de ses ennuis.\n    Parmi eux, il faut retenir les noms de Jehan Bodel, qui écrit le Jeu de\n Saint-Nicolas, d'Adam de la Halle, de Mathieu de Gand, de Gauthier de\n Soignies, d'Adenez le Roi, dont M. Gaston Hecq vient de nous traduire\n une des meilleures œuvres, de Michel du Mesnil, de Moniot, de bien\n d'autres encore, les uns d'inspiration classique, les autres d'inspiration\n populaire; les uns adonnés aux romans de chevalerie, les autres aux\n sirventes galants ou pieux, aux lais, aux fabliaux, aux sottes chansons,\n  aux pastourelles, mais qui tous confirment cette opinion d'un savant\n  historien, M. Auguis : « C'est un fait digne de remarque que le Hainaut,\n  l'Artois, le Cambrésis et la Flandre qui, depuis que la langue poétique a\n  été achevée en France par Malherbe, n'ont pas produit un seul poète\n  remarquable, soient, de toutes les provinces de France en deçà de la\n  Loire, celles qui, au XIIIe siècle, aient compté le plus grand nombre\n  d'écrivains en vers, et que tous ces écrivains aient été considérés comme\n  les meilleurs de leur temps. »\n     Adenez ou Adenet le Roi naquit dans le Brabant en 1240. Il vécut\n  d'abord à la Cour de Bruxelles auprès de ce duc Henri III qui lui-même\n  écrivit de jolies chansons.\n\n                         Menestres au bon duc Henri\n                         Fui : c'il m'aleva et norri\n                         Et me fist mon metier apprendre\n\n\n    Il devint, à la Cour de Bruxelles, le chef de la menestranderie de la\n Cour, ce qui était une façon de maître d'orchestre. Trouvère fécond,\n il écrivit La jeunesse d'Ogier le Danois, Berte aux grans piés, Buevon\n de Commarchies et Cléomadès. Le duc Henri étant trépassé, il obtint la\n protection des deux fils de ce prince : Jean et Godefroid, ainsi qu'il le\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": " 608                             DURENDAL\n\n\nproclame dans ces vers où il apparaît plus riche de rimes que d'écus :\n\n                         Lui et mon seignour Godefroy\n                         Maintes fois m'ont gardé de froy.\n\n   Enfin, il se retira auprès de la fille de son maître, qui cultivait aussi\n « l'art de poétrie » et qui était depuis 1274 mariée à Philippe le Hardi.\n   Ce fut à la Cour de France qu'il écrivit Cléomadès, roman plein de\ndétails délicats et charmants, où étincellent de ci de là des vers frappés\nen médailles.\n   Le roman de Berte aux grands pieds, moins parfait peut-être que celui\nde Cléomadès, semble avoir été composé à la Cour de Bruxelles. Combien\nséduisant le portrait de la douce héroïne Berte, fille du roi de\nHongrie, la blonde, l'élancée, gracieuse « comme est la fleur sur sa tige »,\n« au corps souef » et « pleine de doctrine ». Combien dramatiques les\npérsécutions dont elle est la victime, et ses aventures dans la forêt. Com-\nbien touchant l'accueil que lui fait le voyer Symon. Séparée de son époux,\nle brave roi Pépin, par les intrigues d'une méchante chambrière, elle le\nretrouve enfin et se justifie auprès de lui. On sait qu'ils eurent ensuite\npour enfants : Constance, qui eut grande splendeur et fut mère de Roland,\net « Charlemaine à la figure hardie, qui depuis fit mainte grande\nprouesse contre les païens et par qui fut relevée la loi de Dieu. »\n   Certes, la traduction que M. G. Hecq nous donne, en un français\nmoderne, n'a pas le charme exquis de l'original. Toute traduction doit\nfaire perdre à ces œuvres médiévales quelque chose de leur charme et de\nleur fraîcheur, comme on fait perdre à de très vieux breuvages un peu de\nleur parfum et de leur saveur en les transvasant. Il faut cependant savoir\ngré au traducteur d'avoir suivi le texte avec autant de fidélité que d'esprit\net de n'avoir point chargé sa traduction de notes de philosophie ou d'ar-\nchéologie, qui eussent enlevé au récit son vrai mérite qui est son ingénue\n simplicité.\n                                                                 H. C. W.\n\n\n  Aucassin et Nicolette (XIIe siècle). — Le jeu de Robin et de\nMarion (XIIIe siècle), par ADAM DE LA HALLE, traduction d'ARTHUR BOVY,\n1 volume in-18 de 130 pages, collection des Romans du Moyen Age, n° 2\n(Bruxelles, Société Belge de Librairie, O. SCHEPENS ET C ie ).\n   Aucassin et Nicolette est une chantefable du XIIe siècle dont on ignore\nl'auteur. C'est l'histoire, toute simple et toute charmante, de deux jeunes\ngens, le fils du comte de Beaucaire et la fille du roi de Carthage qui\ns'aiment et que la destinée réunit enfin, après les avoir longtemps tour-\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                               LES LIVRES                               609\n\n\nmentes. Prose et vers s'entremêlent : la poésie, — qui était chantée, —\nétant réservée surtout à narrer les monologues ou les duos d'amour.\n   Adam de la Halle est regardé comme le premier auteur dramatique\nconnu en France. Sa vie fut singulièrement romanesque : Il naquit à\nArras et prit l'habit de moine à l'abbaye de Vaucelles. Mais bientôt « il\ncange son habit ». Après avoir goûté de la vie laïque, il regrette sa vie\npremière, reprend la robe de moine. Puis, pris d'une fringale d'aventures,\nprend part aux expéditions de Sicile, d'outre-mer et de Terre-Sainte. De\nloin en loin, la vieille abbaye de Vaucelles le voyait revenir à sa cellule.\nPuis il s'envolait de nouveau. Il mourut à Naples en 1282.\n   Ses principales œuvres sont Le Jeu de la Feuillée et Le Jeu de Robin et de\nMarion. C'est cette dernière pièce, sorte d'opéra comique en octosyllabes\nà rimes plates, que M. Arthur Bovy s'est efforcé de traduire en langage\nmoderne, tout en s'appliquant à trahir le moins possible le texte original.\nAndré van Hasselt professait une grande admiration pour Le Jeu de Robin\net de Marion : « Cette composition, disait-il, est d'une grâce charmante.\nElle est fraîche comme une idylle de Gessner, naïve comme une pastorale\nde Théocrite. On y respire je ne sais quel doux parfum des champs, je ne\nsais quelle suave senteur de primitive innocence. Puis, on découvre une\nsingulière intelligence des contrastes dramatiques, du clair-obscur de la\nscène, si nous pouvons nous exprimer ainsi, dans la piquante opposition\n du caractère de Robin et de celui du chevalier Aubert. » Ce qui nous\n charme surtout dans ce jeu, c'est l'aisance du dialogue et le naturel des\n réparties. La scène sur laquelle la comédie se termine (ou plutôt s'inter-\n rompt, car il y manque sans doute plusieurs pages) reproduit les diver-\n tissements et les bavardages de quatre paysans et de deux paysannes qui\n s'amusent au jeu de Saint-Cosme et au jeu des Rois puis, qui après avoir\n goûté, dansent la tresque, une sorte de « cramignon », conduite par\n Robin. C'est plein d'esprit et de couleur.\n                                                                 II. C . W .\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "                LES REVUES D'ART\n\n  THE STUDIO :\n   UNE FÊTE D'ART. — Tout récemment, « THE ART WORKERS' GUILD », de\nLondres, a montré devant le Lord-Maire, à Guildhall, une « Masque »\nintitulée : l'Eveil de la Beauté.\n   C'était une allégorie qui s'était inspirée du vieux conte de La Belle au\nBois dormant (The sleeping Beauty) et représentait la ville de Londres,\naprès un long sommeil, s'offrant à la connaissance de l'Art et de la\nBeauté.\n   Ce fut un spectacle superbe de costumes somptueux et recherchés et\nde mise en scène exquise et raffinée. Raffinée au point que, dans le\ncortège des plus belles cités du monde s'avançant lentement comme\nen un songe et chacune conduisant ses enfants illustres, les types\nspéciaux correspondant avaient été attentivement choisis.\n   L'enthousiasme des spectateurs fut grand et digne de celui des organi-\nsateurs qui avaient consacré une année entière à la préparation de cette\n fête d'art.\n   Dans un numéro spécial du Studio, qui vient de paraître, on peut suivre\nce long travail de composition et d'exécution en de nombreuses reproduc-\ntions d'études de costumes et accessoires faites par les membres de THE\nART WORKERS' GUILD.\n  De plus, ce numéro contient des illustrations supplémentaires (planches\nen couleurs, gravures et lithographies originales) dues à MM. Walter\nCrane, William Strang, Henry Wilson, C.-R. Ashbee, T.-R. Way et autres.\n                                                                  F. K.\n  N° de Mai :\n   Au numéro de mai, un compte rendu illustré de plusieurs expositionsde\nLondres. L'auteur constate que c'est surtout dans la sculpture et dans\nles arts appliqués que le progrès s'affirme en ce moment. Parmi les\nœuvres reproduites les plus remarquables, il faut ranger les sculptures\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                          LES REVUES D'ART                             611\n\n\nde G. Frampton et de W . Reynold Stephens. Le Lancelot et le Nid de ce\ndernier est charmant. Très curieux et suggestif de l'art de Maeterlinck,\nle Peleas et Melisandre, de Gerald E. Choira (peinture). Les articles sur les\njoailleries et les émaux de G. Frampton, sur Les vitraux de Frank\nBrangwyn et sur les toiles de Byan Shaw, rehaussés par d'intéressantes\nillustrations, sont à lire.\n   Nous remercions le Studio d'avoir bien voulu annoncer notre Salon\nd'art religieux, dont l'ouverture n'aura pas lieu en septembre, comme il\nl'annonce, mais le 15 décembre de cette année. Plusieurs artistes anglais\nnous ont promis leur participation.\n  N° de Juin :\n   A lire, l'admirable article de Gabriel Mourey. le plus merveilleux\ncritique d'art de l'Angleterre, sur le Salon de Paris de cette année. Il lait\nun grand éloge, bien mérité du reste, du prestigieux talent de notre\ncompatriote Emile Claus, qui chante si bien la joie de la lumière,\nl'ivresse du soleil et est un amoureux passionné de la nature dans toutes\nses manifestations. Il est à la fois délicat et tendre, capable de traduire\nles plus complexes subtilités d'atmosphère. Sa toile : La Berge, est toute\nruisselante de lumière, toute bourdonnante de chaleur, malgré l'ombre\ndes arbres, où marche vers l'eau transparente, une belle vache lente,\ntoute pailletée de rayons de soleil. Quelle puissance! Quelle délicatesse\nde toucher ici! Quelle force, quelle énergie de \"pinceau là! Voilà de l'art\nsain, de l'art d'observation, au lieu des conventions où tant de paysagistes\nse confinent.\n    Nous signalons avec enthousiasme, en les faisant nôtres, les déclara-\ntions si judicieuses de G. Mourey sur l'art conventionnel : La convention\nrègne chez certains artistes en souveraine maîtresse. Que nous appren-\n nent-ils ou de leur âme, ou de leur manière de sentir et de voir, ou de\n la vie, ou du rêve ? Rien, hélas ! Ils ont les yeux clos au monde extérieur,\n à la nature, au monde intérieur, à la pensée et au songe. Chez eux,\n formes, lignes, couleurs, tout est appris par cœur, tout est exécuté selon\n des lois mortes, les lois immobiles et glaciales des Académies. Il n'y faut\n point chercher ce qui serait capable de nous séduire ou de nous émouvoir,\n la spontanéité, l'imprévu, parfois même une maladresse, que nous aimons,\n parce qu'elle est expressive, un élan du cœur, qui bat plus vite devant la\n beauté nouvelle d'un effet, un abandon de la main qui va trop loin, ou\n s'avoue impuissante à traduire la sensation ou la pensée.\n\n   L'ART DÉCORATIF, n° de Juin :\n   Ce numéro traite du Salon des Beaux-Arts à Paris.\n   Illustrations : Les œuvres de Falguière, dont le fameux Balzac corn-\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": " 6l2                           DURENDAL\n\n\nmandé par la Société des Gens de Lettres ; le buste de Falguière, par\nRodin, et d'autres œuvres du maître; plusieurs délicates compositions\nde Fix-Masseau; le Débardeur, de Constantin Meunier; des sculptures de\nBourdelle, Valgren et Jef Lambeaux ; des bijoux de René Foy et Henry\nNocq ; des vitraux de C. Guérin, G. Bourgeot, Brangwyn et Rippl-Ronai ;\ndes orfèvreries de Jacquin et Spicer-Simson ; des poteries de Moreau-\nNélaton; des meubles de Majorelle et Carabin; des détails d'architecture\nde Benouville.\n   Le même numéro de L'Art Décoratif contient en outre des photogra-\nphies d'ameublements et d'architectures en Angleterre, en Allemagne et\naux Etats-Unis, et un hors-texte en couleurs, représentant La Symphonie,\nvitrail par Eugène Grasset.\n\n  N° de Juillet :\n   Ce numéro donne la suite des œuvres d'art décoratif au Salon des\nBeaux-Arts; les meuble de Fagnen; les grès de Bigot, Lachenal, Ringel\nd'Illzach; un vitrail d'Aubert et les éventails de Mme Ory-Robin.\n   Il contient en outre des photographies des constructions de l'architecte\nbelge P. Hankar et plusieurs pages sur l'art allemand.\n   La partie illustrations comprend deux pages d'études inédites de\nA. Mucha, des estampes de H. de Toulouse-Lautrec et de E. Munch, des\npastels de Mme Mediz-Pelikan et trois planches, hors-texte de P. Serusier.\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": ""}, {"page_pdf": 725, "texte": ""}, {"page_pdf": 726, "texte": ""}, {"page_pdf": 727, "texte": ""}]}