{"numero_id": "ulb-durendal-1899-08-n8", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 613, "page_fin": 624, "titre_corps": "Les Mages", "titre_sommaire": "Les Mages", "signature_source": "Olivier-Georges Destrée", "ancre_debut": "LES MAGES", "ancre_fin": "OLIVIER GEORGES DESTREE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 730, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1480, "texte": "LES MAGES*\n\n\n                                          (Suite.)\n\n\n\n\n               Sous la vaste tente de Melchior, les seigneurs\n                 étaient rangés, mangeant et réparant leurs forces.\n                 A la satisfaction d'avoir, après toutes les incerti-\n                 tudes et les angoisses de cette journée, atteint un\n                 campement tel qu'ils n'auraient pu l'espérer, était\n                 venu s'ajouter encore le plaisir d'apprendre de la\n                  bouche même des guides que la partie la plus\n                  dangereuse de l'ascension était passée, et que,\nle lendemain, vers le milieu du jour, ils atteindraient déjà ce\ncaravansérail de pierre que jadis le puissant roi Salomon avait\nfait construire dans les montagnes, aux limites de son empire.\nDe là partaient des routes conduisant vers les différentes villes de\nJudée, et la marche, dès lors, deviendrait facile et ne procurerait\nplus aux voyageurs qu'étonnement et admiration pour ce pays\ndont les guides vantaient à l'envi la beauté. Tranquillisés, rois et\nseigneurs, à la vive clarté des flammes qui jaillissaient des troncs\n résineux des sapins, se rappelaient et se contaient maintenant\n avec joie les périls et les fatigues de cette journée ; maintenant\n  (*) Nous avons déjà dit, et nous rappelons au lecteur, que ces pages, écrites en partie au cours\nd'un voyage en Italie, ont été laissées inachevées par l'auteur, entré depuis en religion.\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2201, "texte": " 614                         DURENDAL\n\n\n\nqu'ils se sentaient plus rapprochés du but, maintenant surtout\nque la possibilité d'arriver à ce désiré royaume de Palestine leur\napparaissait moins incertaine, les seigneurs se riaient de leurs\ncraintes, et, se repentant d'avoir douté de leurs rois, ils admi-\nraient leur confiance et leur foi, et se prenaient à rêver, eux aussi,\nà ce Messie que lerurs maîtres avaient annoncé et qu'il leur serait\ndonné de voir dans quelques jours.\n   Les mêmes désirs avaient envahi tous les cœurs, et peu à peu\nle silence s'était fait, chacun songeant à sa vie et aux changements\nqu'allait y apporter ce voyage. Sous la tente, on entendait le cré-\npitement sec du bois flambant, tandis qu'au dehors la continuelle\net lointaine clameur d'un torrent montait du fond des gorges\nescarpées; et le roi Balthazar, qui, depuis le commencement du\nrepas, était resté taciturne, releva les yeux et, comme s'il avait\nattendu ce silence, dit :\n   « Rois, mes frères, et vous seigneurs compagnons du meilleur\nvoyage qu'il nous fût donné d'entreprendre, je promis hier\nd'édifier vos cœurs en vous entretenant de cette âme d'élite qui\nme poussa dans la voie du salut.\n   » Et pendant les rares moments de répit que nous a laissés\ncette journée, l'image sainte de cet homme qui, si Dieu le veut,\nest encore vivant à cette heure dans mon royaume, n'a cessé\nde se représenter à mon esprit, et les mille souvenirs de sa vie\nsont si présents maintenant à ma pensée que je voudrais vous\nles faire connaître ce soir, durant les heures qui nous restent\navant le temps fixé pour le repos. En me réjouissant avec\nvous de l'heureuse nouvelle que nous donnèrent tantôt les guides,\nje pensais aussi que, peut-être, cette histoire pourrait faire réflé-\nchir quelques-uns d'entre vous, ô seigneurs, que Dieu n'a pas\nencore touchés de sa grâce, et qui avez voulu nous suivre par\namitié et par dévouement à la personne de vos princes. Et je\nsouhaite pour ceux-là que leurs cœurs puissent être touchés\ncomme fut touché le mien par les exemples de charité et d'amour\ndivin que je vous raconterai, et que tous nous pénétrions\ndemain animés d'une même foi et d'un même désir sur la\nTerre Sainte de Palestine.\n"}, {"page_pdf": 732, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2350, "texte": "                             LES MAGES                           6l5\n\n\n    » Celui dont je veux vous parler est mon frère bien-aimé,\nle prince Damien, naguère encore jeune et beau, puissant et envié\net considéré par moi-même et par tous comme l'héritier de mon\ntrône et du royaume d'Arabie. Il vint au monde alors que j'étais\ndéjà adolescent et sa naissance coûta la vie à la reine notre mère.\nPeu d'années après, mon père, emporté par la maladie, me le\nconfia petit enfant et me fit jurer en mourant de l'aimer toujours\ncomme un frère et de l'élever comme il l'eût fait lui-même s'il\navait vécu. La promesse, certes, me fut facile à tenir, car gracieux\net beau, comme il l'était, il était adoré de tous, et je l'aimais\ncomme s'il avait été mon fils. Et je m'excuse si, en même temps\nque de lui, je dois 'vous parler de moi-même; mais nos vies\nfurent si intimement liées et dépendantes l'une de l'autre, qu'il\nn'est pas possible de les séparer, et je dois revenir sur mon exis-\ntence passée pour vous dire, sans essayer maintenant de me justi-\nfier, comment je l'élevai.\n    » Dans les premières années de mon règne, jeune et puissant,\nj'avais vécu d'une vie insouciante et dissipée, tout entière\nconsacrée au plaisir, ne pensant qu'à satisfaire mes passions et\nmes volontés, sans que jamais l'ombre d'un scrupule ou d'un\nremords passât sur mon esprit. Empressés de me plaire et\nsoucieux de gagner ma faveur, les courtisans ne tarissaient pas\nd'éloges sur mes vertus et mes actions les plus méprisables; mes\ncaprices les plus illégitimes étaient sûrs de rencontrer en eux des\nadmirateurs jamais lassés, et des complaisances toujours prêtes.\n Cependant, l'intérêt personnel glissé et déguisé sous leur louange\n m'avait fait prendre ces gens de cour en général mépris, et\n n'ayant pu trouver parmi eux l'ami que j'eusse souhaité rencon-\n trer comme confident et juge sincère de mes projets et de mes\n pensées, j'avais cherché cet ami dans les livres, et mon esprit\n ayant faim et soif de vérité, j'avais lu de préférence ceux où j'espé-\n rais la trouver. Comme les vôtres, ô rois, mon peuple pratiquait\n une religion ne différant que dans les formes de la religion juive,\n et j'avais lu alors les livres révérés des Hébreux, les livres\n de ces prophètes inspirés de Dieu et dont chaque parole\n leur paraît sacrée. Eveillant dans mon cœur la conscience\n"}, {"page_pdf": 733, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2337, "texte": " 616                        DURENDAL\n\n\n\nendormie, ouvrant mes yeux à la lumière, ces livres m'avaient\nrévélé un nouveau monde : ils m'avaient fait voir la vie telle\nqu'elle est, tranquille épreuve pour ceux qui croient et vivent\nselon les commandements du Seigneur, amère et cruelle, remplie\nde désillusions, de peines et de douleurs pour ceux qui vivent\nfermés à la divine espérance. Et je priais alors et je croyais,\nrempli d'enthousiasme pour les saints dont j'avais lu les écrits ou\nl'histoire, et je formais d'incessants projets pour la réforme de ma\nvie. Mais mon heure n'était pas venue encore et les projets demeu-\nraient projets, et les livres finis, je continuai à vivre comme\nauparavant, remettant de jour en jour, de saison en saison et\nd'année en année, d'inaugurer l'existence bienfaisante et paisible\nque j'avais entrevue. Et les passions et les plaisirs des sens furent\nde nouveau mes maîtres, et les souvenirs de mes jours de piété\nse firent de plus en plus vague. Pourtant, dans le plus profond\nde mon cœur, la conscience éveillée ne s'était pas rendormie; elle\nveillait maintenant toujours, et sa voix sans cesse me reprochait\nmes basses passions et mes actions mauvaises. Et parfois encore,\nbourrelé de remords et poursuivi par le repentir, je tentais de\nprier : mais comme un oiseau nouvellement échappé du nid et\nqui ne sait encore voler, ma prière ne quittait pas la terre. Je\nbalbutiais les prières apprises et je demandais au Seigneur le\npardon de mes offenses et le courage d'aborder une vie nouvelle.\nMais alors, la voix cachée au fond de ma conscience me deman-\ndait de renoncer à ces voluptés pernicieuses et à ces plaisirs\nfrivoles qui m'éloignaient de Dieu. Mais je ne voulais pas l'en-\n tendre, et, le lendemain, je me retrouvais sans courage et sans\n énergie: je me reprochai alors ma confiance et mes prières\n dédaignées et le flambeau de la lumière divine parut peu à peu\n s'éteindre en mon cœur.\n   » Je me replongeai dans les voluptés et les plaisirs, et j'écoutai\navec joie les railleries et les insultes qu'autour de moi les courti-\nsans, qui m'avaient deviné, prodiguaient chaque jour à cette vie\npieuse et utile que j'avais rêvée sans pouvoir la réaliser. Et ces\nprojets qu'en des jours meilleurs j'avais conçus sans pouvoir les\nexécuter; ces livres dont les sages préceptes étaient restés vains\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2286, "texte": "                             LES MAGES                           617\n\n\npour moi, me devinrent odieux, car ils n'avaient engendré en\nmon âme que la tristesse et les remords. Ce que je pleurais\npar-dessus tout, c'était cette inconsciente insouciance des pre-\nmières années de ma jeunesse, cet âge où j'avais vécu sans autre\ncroyance que la beauté de la vie qui s'offrait à moi, riante, heu-\nreuse, abondamment pourvue de tout ce que le monde vante et\nconvoite.\n   » Cette vie qui, pour moi, n'était plus possible, je la rêvais main-\ntenant pour le frère aimé dont mes parents m'avaient laissé la\ngarde. Je voulais faire de lui un homme libre, débarrassé de\nces croyances qu'on m'avait enseignées dans mon adolescence,\nque la lecture des livres prophétiques avaient affermies et qui,\ndans mon opinion, avaient gâté ma vie. Et comme je me rap-\npelais que, pour mon propre compte, j'avais été incité au désir\nde croire et à la lecture des saints livres par la crainte de la\nmort et l'envie passionnée d'obtenir la certitude de cette vie\nmeilleure dont j'avais ouï parler, je résolus de lui cacher la\nconnaissance de la mort, des maladies, de la misère et de toutes\nles choses qui auraient pu attrister sa vie, aussi longtemps que\ncela me serait humainement possible.\n   » Et, dans un luxueux palais, entouré de jardins ornés de\nfleurs, d'étangs et de fontaines, aux portes de la ville royale\nd'Epha, Dam'ien avait grandi, roi toujours obéi d'une cour de\njeunes gens empressés à satisfaire les moindres de ses désirs.\nTous ceux qui l'approchaient étaient au courant de mes volontés,\net tout ce qu'il voyait, lisait ou entendait autour de lui, était\npour lui faire aimer cette vie, qui s'annonçait, pour lui, belle,\nheureuse, et pleine de promesses. Studieux et beau, il était,\ncomme vous, poète, ô mon ami Gaspar, et les richesses et\nles fêtes de son palais, ses jardins parfumés, semés de sources\net de limpides fontaines, il les avait célébrés en des quatrains\n mélodieux et sonores, si bien rythmés, si vivement imagés, qu'ils\nse fixaient pour toujours dans le souvenir et qu'ils vivront long-\ntemps encore après nous dans la mémoire des hommes. Toujours\n heureux et gai, il s'épanouissait comme une belle plante pleine\n de sève et de vigueur, vivant de cette vie végétative que si amère-\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2314, "texte": " 618                        DURENDAL\n\n\nment je regrettais. De sévères précautions étaient prises pour\nlui éviter la vue de toute forme de souffrance ou de dou-\nleur. Quand il sortait dans la ville, il en trouvait les rues\npavoisées et en fête; des enfants et des jeunes hommes l'accla-\nmaient et le saluaient comme leur maître futur et l'auteur de leur\nbonheur; s'en allait-il dans les campagnes, dans les champs\nles travailleurs chantaient ses vers et, sur son chemin, des jeunes\nfilles tressaient pour lui des guirlandes de fleurs champêtres.\n    » Que cette vie factice dût un jour finir et que la douleur,\nles souffrances et les maladies dussent l'atteindre à son tour et\nlui ouvrir plus cruellement les yeux, dans ma folie obstinée\nje n'y voulais pas songer. Mais Dieu, qui veillait sur lui, était\nlas du continuel mensonge dont on l'enveloppait, et le temps\nétait venu où, malgré mes précautions et mes soins, il allait par\nune première épreuve découvrir la réalité de la vie.\n    » Un jour d'été que Damien avait voulu se promener seul à la\ncampagne, conduit par la Providence, il s'était éloigné des\nroutes que j'avais fait surveiller, et par des sentiers, entre les\nmouvantes étendues de blés jaunissants il marchait, cueillant\ndes fleurs, les assemblant, chantant les derniers vers qu'il avait\ncomposés. Et, soudain, il avait vu au détour du sentier une\napparition qui avait brusquement arrêté la chanson sur ses\nlèvres. A sa rencontre venait un vieux mendiant aveugle qu'une\nenfant, pieds nus et tête nue, conduisait par la main. Et si\npitoyable était ce mendiant que Damien, n'en pouvant croire\nses yeux, était resté immobile et muet de stupeur. Son dos\nvoûté se ployait presque en deux, et les haillons sordides, dont\nil était revêtu, laissait voir par leurs trous sa chair brune\ncollée aux os. Son visage, couleur de terre, édenté et ridé,\nétait encadré d'une barbe sale et inculte. Et ne pouvant relever\nla tête, il l'inclinait du côté de Damien, et ses yeux aveugles,\nternes et gris, étaient cerclés de paupières rouges enflammées et\npurulentes et dépourvues de cils. Couverte, elle aussi, de haillons\net de loques informes, l'enfant qui le conduisait était gracieuse et\ncharmante, en dépit de son dénuement. Et ses grands yeux noirs\némerveillésconsidéraientavec une admiration naïve le beau jeune\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2256, "texte": "                            LES MAGES                          619\n\n\nhomme qui se tenait devant elle, et les riches habits dont il était\nenveloppé. Ayant entendu venir le jeune homme, l'enfant et le\nmendiant s'étaient rangés au bord du sentier et, tirant son chapeau\ngraisseux, le vieux gémissant et geignant avait formulé sa plainte\nhabituelle. Et n'ayant pas reçu de réponse, d'une voix cassée et\nplus implorante encore, il répétait : « Seigneur, ayez pitié d'un\npauvre aveugle, s'il vous plaît ».\n   » — Et qui n'aurait pitié de toi, ô misérable, dit Damien, mettant\nsa bourse dans la main du mendiant. Mais dis-moi, en échange\nde cet or que je te donne volontiers s'il peut t'aider en quelque\nchose, comment il se fait que tes yeux ne voient plus, et que tu\ndoives être conduit, courbaturé et brisé comme je te vois, par\nune enfant?\n   » — Que Dieu soit loué, qui t'a conduit sur ma route, dit le men-\ndiant, palpant la bourse de ses mains tremblantes et osant à peine\ncroire à son contenu. Et qu'il te bénisse pour avoir eu compassion\nde ma misère. Mais comment répondrai-je à tes questions? Je\nsuis vieux, le temps et les maladies m'ont abattu comme tu le\nvois, et pour avoir une nuit dormi dans les champs, sans abri,\nexposé à la rosée matinale, un voile épais a couvert mes yeux et,\ndepuis lors, je n'ai plus pu travailler. Alors que te dirai-je? Je\nsuis resté dans un coin de ma maison à charge à moi-même et\naux autres et mes enfants m'envoient maintenant mendier à la\n ville, parce que le pain fait défaut à la maison.\n    » — Pauvre homme, ton langage est pour moi obscur et je crains\n de ne pouvoir te comprendre; mais, dis-moi, tous les hommes\n peuvent-ils ainsi perdre la vue et être abattu par le temps?\n    » — Et comment feraient-ils pour l'éviter, dit le vieux; ta voix\n est jeune, ô Seigneur, et tes questions sont celles d'un enfant;\n mais, si jeune que tu puisses être, n'as-tu donc pas vu les maladies\n affliger ceux qui vivent autour de toi? Ne sais-tu donc pas que\n nous devons tous souffrir, celui-ci d'un mal, celui-là d'un\n autre? Les hommes naissent, poussent et grandissent comme les\n plantes, et, comme les plantes, ils se fanent, vieillissent et\n bientôt meurent.\n    » — Ils meurent, dit Damien; que veux-tu dire, ô pauvre\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2308, "texte": " 620                         DURENDAL\n\n\nhomme. La maladie égare, je le crains, ton esprit; mais quelque\nconfuses que soient tes réponses, elles m'intéressent cependant\nplus que je ne pourrais le dire, et je voudrais t'interroger à loisir,\nassisté de quelqu'un qui connût le langage que tu emploies.\nVa-t'en donc à la ville et demande le palais du prince Damien;\ndis que tu es envoyé par mon ordre et l'ayant fait donner des\nvêtements, en mangeant et en réparant tes forces, attends mon\nretour.\n   » Il dit, et continuant son chemin, il s'éloigna dans les\nchamps dorés, salué et suivi par les bénédictions répétées du\nvieillard et de l'enfant. Il marchait, regardant la mer des blonds\népis ondulant doucement au vent, mais son esprit était obsédé\nde cette vision ; et sans cesse l'image de ces deux pauvres dégue-\nnillés reparaissait devant ses yeux. Ses oreilles entendaient tou-\njours la voix lente et cassée du vieillard, disant : « Les hommes\nnaissent, poussent et grandissent comme les plantes et, comme\nles plantes, ils se fanent, vieillissent et bientôt meurent ». Où\ndonc a-t-il pris cela, disait Damien, et pourquoi ces paroles\nm'ont-elles tantôt semblé obscures. Rien n'est plus clair, mais\noù donc a-t-il vu que les hommes meurent. Et soudain, il eut\nl'envie de courir en arrière et d'arrêter le vieillard pour l'inter-\n roger de nouveau. Il revint en hâte sur ses pas; il regarda le\nsentier qui tout droit s'en allait vers la route parmi la splendeur\ndes moissons. Mais le vieillard et la belle enfant en haillons, qui\nlui servait de guide, avaient déjà disparu. Il pensa alors qu'il les\n retrouverait au palais à son retour, et, lentement, pensif, il s'en\n revint vers la ville. Il avait jeté les fleurs qu'il portait et mar-\nchait en regardant la terre. Son unique pensée était maintenant\nde trouver réponse aux questions qu'il avait adressées au vieil-\nlard. Et plus il pensait à cette troublante apparition, plus des pro-\n blèmes insolubles se soulevaient dans son esprit. Comment ses\nintendants, qui sans cesse lui vantaient le bien-être et le bonheur\n'du peuple, avaient-ils laissé celui-là dans un pareil dénûment. Il\nn'était pas le seul, puisque l'enfant qui l'accompagnait paraissait\n aussi pauvre que lui et qu'il avait parlé d'autres gens vivant\n avec lui dans de pareilles privations.\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2305, "texte": "                             LES MAGES                            621\n\n\n   » S'interrogeant, réfléchissant ainsi, il était arrivé au palais et\nsa première parole fut pour s'informer du vieillard aveugle et de\nl'enfant qu'il y avait envoyés. Mais personne ne les y avait vus.\nSoupçonnant un mensonge, il alla lui-même, les menaçant de\nsa colère, interroger les serviteurs aux portes du palais. Mais\nvainement; personne ne put lui apprendre ce qu'ils étaient\ndevenus. Car arrivés aux portes de la ville, le vieillard et l'enfant\navaientdemandéaux gardes de leur indiquer le palais de Damien,\net ils avaient appris alors, effrayés, les défenses formelles du roi\net les peines terribles édictées contre les mendiants et les\nmalades qui se montreraient au prince. Sans souffler mot de\nleur rencontre, terrifiés, ils s'étaient retirés alors et, par des che-\nmins détournés, avaient regagné en hâte leur chaumière cham-\npêtre.\n   » Désolé de n'avoir pas retrouvé cet homme dont la vue l'avait\nd'abord affligé, Damien, après avoir donné l'ordre qu'on le\ncherchât partout dans la ville et dans la campagne, était rentré\ndans ses appartements. Et soupçonnant qu'on le trompait, il\navait pris tour à tour à part chacun de ses confidents les plus\naimés, et il leur avait raconté sa surprenante et mystérieuse ren-\ncontre. Mais déjà les courtisans, d'abord déconcertés, avaient eu\nle temps, de se ressaisir, et tous avaient ri en écoutant le récit du\nprince et lui avaient répondu qu'il avait été le jouet d'un rêve, ou\nd'une apparition maligne suscitée par des fées hostiles à sa famille.\nAux interrogations pressées du jeune homme, ils n'avaient donné\nà leur habitude que des réponses évasives et mensongères, et s'il\navait connu ce jour-là son premier chagrin, Damien n'avait pu\nsavoir rien de précis sur les questions qui l'avaient attristé et\npréoccupé.\n   » Les jours suivants s'étaient passés sans nouvelles des deux\nmendiants, et Damien avait en vain essayé de découvrir leur\nretraite. Il avait offert une fortune à celui qui les lui ferait décou-\nvrir; il avait en cachette promis des trésors et des faveurs con-\nvoitées à ses favoris et à ses serviteurs ; battant la campagne en\ntout sens, interpellant les paysans, il avait lui-même tâché de\nretrouver le mendiant aveugle et sa compagne; toutes les recher-\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2313, "texte": " 622                        DURENDAL\n\n\n\nches étaient demeurées infructueuses, et après avoir longtemps\nsoupiré, le jeune homme avait fini par se persuader à lui-même\nque vraiment, comme l'assuraient ses favoris, il avait été le jouet\nd'un rêve ou d'une apparition maligne, et il avait alors repris sa\nvie insouciante et sa belle humeur, composant de nouveaux\nquatrains, lisant de nouveaux poètes, tout entier à la pratique et\nà l'étude de son art.\n   « Pourtant, était-ce une idée, il me semblait parfois qu'un\nnuage passait sur son front et qu'il avait gardé une certaine\ndéfiance envers son entourage depuis le jour de cette malencon-\ntreuse aventure. C'est pourquoi, redoutant sans cesse quelque\nnouvelle apparition de malheur, je pensai en éviter le danger en\ntransportant pour quelques mois la cour dans un château soli-\ntaire, situé loin de la ville, au bord de la mer d'Arabie. Et l'idée\nde ce voyage fut accueillie avec joie par Damien, car, de tout\ntemps, il avait aimé passionnément la mer, et d'avance il se\nréjouissait en pensant aux longues courses qu'il pourrait faire le\nlong des plages blondes, et aux promenades délicieuses qu'of-\nfrait la vaste forêt entourant le château. Nous partîmes donc sans\nretard et après avoir chevauché plusieurs jours, nous arrivâmes\nau château et j'y entrai avec une joie non moins grande que celle\nde Damien, car j'étais assuré maintenant que nulle rencontre\nfâcheuse ne pourrait venir l'y troubler. Je n'avais amené avec\nmoi que les seigneurs et les serviteurs les plus jeunes et les plus\nrobustes du palais, et, dans toute l'immense forêt, et sur toute\nl'étendue du pays, il n'y avait pas une habitation.\n      Sur une colline plantée de pins-parasols, le château se dres-\nsait, entouré aux étages de terrasses circulaires d'où la vue\ns'étendait vaste et magnifique. Au levant, sous les pins-parasols,\ndont les couronnes de feuillage toujours vert semblaient, vues\nd'en haut, des bancs de mousse gracieusement étages, la mer\ns'apercevait infinie et bleue, battant de ses vagues les plages de\nsable fin qui s'étendaient au pied de la colline ; et des terrasses\ndu couchant, toute la forêt se découvrait, verte et touffue, pleine\nde bêtes et d'oiseaux. Une bande étroite de terre stérile la bordait\nà ses limites et, par delà le désert, au loin, dans l'oasis de ses\n"}, {"page_pdf": 740, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2328, "texte": "                            LES MAGES                          623\n\n\nchamps verts et fertiles, les tours et les dômes de la ville royale\nd'Epha s'apercevaient.\n   » Pendant les premiers mois de notre séjour dans ce palais\nsolitaire, tout avait enchanté Damien; le palais lui-même, colos-\nsal et séculaire, édifice bâti par mes ancêtres, ses murailles énor-\nmes, ses terrasses et ses tours crénelées toutes garnies de nids et\nde plantes grimpantes ; les bois de pins odorants et sombres, la\nforêt peuplée d'oiseaux, le ravissaient et surtout il ne cessait de\nme faire admirer la mer, qu'il ne pouvait se lasser de contem-\npler. Sa gaieté naturelle semblait avoir augmenté encore. Sans\ncesse par les escaliers, j'entendais résonner sa voix fraîche et\nclaire, — je l'entendais rire et jouer comme un enfant sous les\npins-parasols ; ou bien sur la mer bleue unie et calme comme un\nlac, je le voyais passer, conduisant des chœurs de rameurs, les\nhabituant à ramer et à chanter en cadence. Chaque jour, c'était\npour lui de nouvelles joies, de nouvelles surprises, de nouveaux\ncris d'enthousiasme. Je n'avais pu l'entraîner avec moi à la\nchasse, et le premier soir qu'il m'avait vu revenir de mes battues,\nquand on lui avait montré le gibier tué, il m'avait fait des re-\nproches sur ma cruauté. Mais il m'aimait trop pour m'en vouloir,\net, quand je le quittais au matin, il s'en allait de son côté, les\npoches pleines de pain pour les oiseaux et les bêtes des bois qu'il\naurait voulu toutes caresser et apprivoiser. Il me priait souvent\nde le laisser demeurer au château, avec ses compagnons favoris,\nlorsque les soucis et les affaires du royaume me rappelleraient à\nla ville, et il me promettait alors de me montrer, quand je vien-\ndrais le voir, toutes les bêtes soumises et familières et accourant\nà sa voix.\n   » Mais un jour, combien ce jour me parut long, triste et sans\nfin, tout changea dans ses manières. On ne le vit plus rire et\njouer avec ses compagnons ; il refusait maintenant les parties et\nles fêtes qu'on voulait organiser ; on ne l'entendait plus chanter\net il ne nous faisait plus sans cesse de ces questions naïves qui\navaient coutume de tant nous embarrasser. Sans cesse, il sortait\nseul et sans s'éloigner du château, il s'asseyait à l'ombre des pins\net demeurait là des heures et des heures, contemplant la mer,\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 867, "texte": " 624                         DURENDAL\n\n\nsemblant vouloir confier à l'infini de ses vagues toujours mou-\nvantes et bruissantes, le secret qu'à nous tous il voulait cacher.\nSon affection pour moi n'avait pourtant pas diminué et, tou-\njours, aussitôt qu'il me voyait, sachant la tristesse que j'avais à le\ntrouver morne et chagrin, il s'efforçait de paraître insouciant et\ngai ; et pour me plaire, il tâchait de chanter encore comme il le\nfaisait auparavant ; mais la chanson mourait vite sur ses lèvres,\net dès que j'étais parti, il retombait dans son silence obstiné et ses\nsilencieuses contemplations.\n   » Qu'était-il arrivé ? Je ne le sus que plus tard, alors que nous\nétions déjà rentré dans la ville; mais je vous le dirai maintenant\npour vous faciliter la compréhension de mon récit.\n\n  (A continuer.)\n                                   OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 625, "page_fin": 625, "titre_corps": "Saint-François d’Assise : I. Les Franciscains", "titre_sommaire": "Saint-François d’Assise : I. 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DURENDAL\n\n\n      O mon Dieu, j'ai failli sans doute grandement,\n      Car j'ai rompu le jeûne, et si le châtiment\n      Que j'inflige à ma chair te paraît trop minime,\n      Oh ! de ta propre main punis-moi pour mon crime !\n      Mais penses-tu mes torts ainsi trop expiés ?\n      Alors, oh ! laisse-moi déposer à tes pieds\n      Mes souffrances, afin qu'il en soit tenu compte\n      Aux pauvres cœurs perdus qui vivent dans la honte,\n      Dans les erreurs du monde et l'oubli de ta loi.\n      Pitié pour eux ! Ils sont plus à plaindre que moi.\n      Prends, pour les racheter, Seigneur, toutes mes peines,\n      Et lave leurs forfaits au fleuve de mes veines ! »\n      Ainsi priait le saint, par le peuple traîné.\n      « Frappez-le, criait-on, car il n'a pas jeûné !\n      Il a calmé sa faim : punissons le vorace ! »\n      Derrière lui roulait une sanglante trace,\n      Mais chaque affront nouveau le rendait plus joyeux.\n      Il épanouissait tous ses sens vers les cieux,\n      Ne sachant, éperdu de visions étranges,\n      S'il entendait chanter des oiseaux ou des anges,\n      Et s'il voyait sourire au firmament vermeil\n      Le regard de la Vierge ou l'éclat du soleil.\n\n\n\n                               VII\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 630, "page_fin": 631, "titre_corps": "Saint-François d’Assise : VII. À un Franciscain", "titre_sommaire": "Saint-François d’Assise : VII. À un Franciscain", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "A UN FRANCISCAIN", "ancre_fin": "MAURICE OLIVAINT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 749, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 1269, "fin_caractere_exclue": 1400, "texte": "A    UN     FRANCISCAIN\n\n\n\n      Les oiseaux du Seigneur, épars dans la nature,\n      D'une abondante main reçoivent leur pâture ;\n"}, {"page_pdf": 750, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 776, "texte": "             SAINT-FRANÇOIS D'ASSISE                     631\n\n\n\nRiche dans ta misère, ô fils de saint François,\nO mendiant béni, de même tu reçois\nDe la main de ton Dieu la pâture éternelle.\nLa prière au vol pur t'enlève sur son aile\nFaite d'ardente flamme et d'invincible amour.\nSans asile, sans pain, tu vis au jour le jour,\nMais qu'importent les nuits dans la neige et la boue !\nQu'importent les soufflets du méchant sur ta joue !\nTendant tes bras pieux vers la croix du Sauveur,\nTu goûtes des affronts l'ineffable saveur;\nLa croix t'a révélé qu'ici-bas la souffrance\nEst le roc d'où jaillit la source d'espérance ;\nC'est pour nous l'enseigner que Jésus vint s'offrir :\nL'unique et vrai bonheur est de savoir souffrir.\n\n                                   MAURICE OLIVAINT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-009", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 632, "page_fin": 642, "titre_corps": "Pour l’Art populaire", "titre_sommaire": "Pour l’Art populaire", "signature_source": "", "ancre_debut": "Pour l art populaire", "ancre_fin": "paroles de louange de gratitude et d espérance", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 751, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1288, "texte": "Pour l'art populaire\n\n\nDISCOURS PRONONCÉ PAR        M. ALEXANDRE BRAUN, A LA\n  DISTRIBUTION DES PRIX DE L'ÉCOLE SAINT-LUC, A SCHAERBEEK,\n  LE 3l JUILLET 1899.\n\n\n\n\n                VOTRE secrétaire général a beau dire, mais, parmi\n                   les titres que sa bienveillance vient d'énumérer\n                   en les exagérant, je cherche en vain celui qui me\n                  vaut l'honneur de prendre la parole en cette\n                   cérémonie et devant cette assistance.\n                      Q u ' u n des fondateurs de votre Académie,\n                   q u ' u n frère Marès vienne nous entretenir de\n                   l'entreprise hardie qui fut la sienne, tout le\nmonde s'inclinera et recueillera avidement l'histoire toujours si\nattachante d'une œuvre racontée par elle-même.\n   Q u ' u n de vos anciens élèves, architecte, décorateur, ferron-\nnier, apparaisse à cette tribune et nous fasse la confidence de ses\ndébuts, de ses déboires, de sa lutte pour l'existence, des veillées\nlaborieuses qui finirent par le tirer de son obscurité pour le\nporter, en un jour de revanche glorieuse, au premier rang de ses\némules, l'auditoire tout entier acclamera l'exemple ainsi offert\nà l'imitation, à l'admiration de ceux qui lui succédèrent sur les\nmêmes bancs.\n"}, {"page_pdf": 752, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2171, "texte": "                             POUR L'ART      POPULAIRE          633\n\n\n   Ou si la modestie ferme la bouche aux enfants comme aux\nmaîtres de la maison, qu'un de ceux que leur mérite ou les\nservices rendus ont dûment qualifiés pour parler au nom du\npays, au nom de l'art ou du métier, se lève alors et prononce\nici les paroles de circonstance. A eux le privilège de décerner\nl'éloge, d'y mêler de sages conseils, des avertissements salutaires,\nde prudentes exhortations, et d'ajouter à l'allégresse de cette\nfête le profit d'une haute leçon, la dernière de l'année scolaire.\n   Mais qui suis-je pour occuper leur place? Ma main n'a tenu\nni le pinceau, ni le burin, ni le crayon; elle n'a jamais pétri la\nglaise où s'imprime notre âme, et la plume n'est entre mes\ndoigts que l'humble outil de ma profession. Tout ce que je\npourrais dire, chacun le pense; la seule langue qu'il me soit\ndonné de parler est celle de la foule, dont je suis, et dont je subis\nla poussée et le remous comme d'une mer agitée dans laquelle\nma personnalité se débat et se noyé.\n   J'assiste et j'applaudis avec la foule, parfois égarée, mais qu'un\nsûr instinct remet vite dans le droit chemin, aux efforts que vous\ndépensez pour sauver du naufrage tant de vocations désorien-\ntées, tant de talents ballottés par les vents contraires, pour\nformer les travailleurs d'élite qui renoueront la chaîne brisée de\nnos traditions nationales, pour faire refleurir sur notre sol\nUN ART P O P U L A I R E .\n\n\n   Car c'est bien un art populaire, n'est-ce pas? celui auquel tend\nvotre enseignement. Je l'appelle ainsi, non point parce que c'est\nl'art des artisans promus par vous à une dignité plus haute, mais\nparce qu'il a pour but, selon une définition récente, « par les\n» formes les plus familières, de parler fortement et clairement\n» aux yeux, à l'esprit et au cœur (1) ». L'art populaire est celui\nqui est fait de vérité et non de convention ; qui correspond à nos\nsentiments; qui transmet, par les moyens les plus simples, la\nsecousse, la commotion intérieure la plus intense et qui étanche\nnotre soif d'idéal sans faire violence à notre nature.\n\n (1) Journal des Débats du 13 juin 1899. — André Michel.\n"}, {"page_pdf": 753, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2030, "texte": " 634                         DURENDAL\n\n\n   Voyez l'art grec. C'est un art d'aristocrate, pétri de morgue\net d'égoïsme, d'un rythme et d'une proportion achevés, mais\nrectiligne comme les entablements des temples païens, impassible\net glacial comme le marbre des divinités olympiennes.\n   Combien plus sincère, plus personnel, plus à notre taille cet\nart médiéval, affranchi des formules académiques et des poncifs\nbyzantins et qui couvrit notre pays, en moins d'un siècle, de nos\njoyaux les plus enviables!\n   C'est que la vie y coule à pleins bords : la vie des plaines et\ndes monts, des cités et des cloîtres, la vie des saints et des\npécheurs, des nobles et des vilains; toute la vie des êtres animés\nde la terre et du paradis déborde des panneaux où s'est épanchée\nla foi des Van Eyck et des Memling; toute la vie des métiers et\ndes places publiques tressaille dans les tourelles et les beffrois qui\nsymbolisent nos libertés; toute la vie mystique semble avoir\nreflué, comme une sève, dans la pierre ajourée et épanouie de\nnos cathédrales.\n   L'Ecole Saint-Luc se plaît à puiser à cette source intarissable,\net qui oserait l'en blâmer?\n   Faudrait-il donc s'imbiber de préférence de l'art fastueux,\npompeusement décoratif de la Renaissance, trop souvent arti-\nficiel et pédant, qui ne reflète ni nos mœurs ni notre ciel, où\nrien ne palpite, rien du moins de notre âme flamande, rien de\nce qui fait notre race simple, pieuse et forte? Ah! si Rubens\nn'avait pas connu Michel-Ange !\n\n   Les principes de l'art populaire, les principes de l'École\nSaint-Luc sont ceux dont s'inspirèrent en peinture les Van der\nWeyden et les Metsys, les Giotto et les Dürer, et l'inimitable, le\nséraphique fra Giovanni.\n   Ces principes sont éternels et ne changent ni suivant les temps,\nni suivant les lieux, ni suivant les modalités ou les manifestations\nde l'art. Les lois du beau ne sauraient être contingentes, ni\nrelever du siècle, de la mode, des écoles, des tendances,\npuisqu'elles consistent- dans l'observation de la vie et de la-\nnature.\n"}, {"page_pdf": 754, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2132, "texte": "                           POUR L'ART         POPULAIRE         635\n\n\n   Sans doute, pour dessiner, construire et peindre comme les\nprimitifs, pour leur ressembler selon cette ressemblance morale\nqui règne entre tous les frères de la même famille artistique, il\nne saurait être question de les copier ni devoir les paysages ou les\npersonnages d'à présent à travers leurs volets bu leurs fresques.\n   Mais la règle qui fut la leur doit être la nôtre : se pénétrer des\nparfaits modèles que le Créateur a disposés autour de nous\net faire passer dans l'image qui les reproduit l'indéfinissable\nfrisson, l'étincelle, la flamme que la contemplation a fait jaillir\nen soi.\n   On vous reproche votre archaïsme, mes frères. Eh! qui vante\nl'archaïsme pour l'archaïsme? Mais qu'avec le bronze des vieilles\ncloches, on coule les bourdons des modernes basiliques! Et sur\nun mode antique, en des vers nouveaux, chantons l'éternelle\nbeauté des choses !\n   On gémit aussi sur l'infériorité de l'art religieux à notre\népoque, comparée à l'efflorescence du XVe siècle. La foule, dont\nje ne suis que l'écho, s'inquiète de cette détresse et de ce dénû-\nment. A qui la faute? Est-ce la faute des écoles si des plaintes\nmalheureusement justifiées ont surgi, et si Dom. Laurent Jans-\nsens a dû convenir, au dernier Congrès eucharistique, que « sous\n» le nom d'art chrétien, à côté de quelques productions de.\n» valeur, on nous a inondés d'œuvres banales, postiches, d'un\n» mérite purement industriel, dépourvues de goût, d'idée, de\n» beauté, n'ayant pas même le caractère des gaucheries naïves, :\n» parce que sincères, de l'art du moyen âge ».\n   C'est qu'il ne dépend d'aucune école d'enseigner, le secret\nd'exprimer des. états d'âme, « de rendre sensibles, au moyen de\nlignes, ces aspirations d'un cœur fervent, ces phases qui consti-\ntuent la vie intérieure d'un être en état de grâce... Les artistes en\npuissance d'écrire la psychologie d'une créature, dit un écrivain,\nfrançais (1), furent toujours très rares...»\n   La peinture historique ne traverse-t-elle pas une crise sem-\nblable ?\n\n (1) FRANÇOIS GERMAIN, le Spectateur catholique, 1898, p. 89.\n"}, {"page_pdf": 755, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": " 636                         DURENDAL\n\n\n    Pour en guérir, elle n'aurait besoin, comme la peinture reli-\ngieuse, que de s'humaniser.\n   Chacun sait que le maître de Fiesole peignit les anges et les\nsaints du couvent de Saint-Marc d'après les types que lui four-\nnissait son monastère et que sa sincérité, bien loin de reculer\ndevant l'anachronisme, y puisait une saveur céleste. Sa fameuse\nfresque du Calvaire représente saint Marc, saint Laurent et saint\nCôme au pied de la croix, aux côtés de saint Jean et de la Vierge\névanouie, tandis que saint Dominique et les autres fondateurs\nd'ordres font pendant au groupe des saintes femmes. A qui exhi-\nberait de nos jours, dans le drame de la Passion, des soldats, des\nreligieux, des hommes du peuple avec l'attitude, l'expression, le\ncostume moderne, on serait disposé de reprocher cette mise en\npage comme une profanation. Des peintres français l'ont tenté.\nEst-ce absence de foi chez l'artiste? Est-ce l'étrangeté du spectacle?\nMais l'essai déplut. Par contre, un maître de Munich, von Ude,\nréussit avec éclat dans un genre qui fut la règle des préraphaé-\nlites, et les Musées de Dresde, de Leipzig et de Berlin se disputent\nses compositions, d'un sentiment profond, en lesquelles rien ne\ndétonne, encore que le Christ y soit transposé dans notre milieu,\ndans notre civilisation, prêchant son sermon sur la montagne à\ndes gens d'ici, ou enseignant les enfants dans une classe dont les\nécoliers grimpent sur ses genoux. Pensez-vous, me disait un\nprêtre très austère, qu'un tableau représentant la vocation de\nsaint Mathieu, sous les traits d'un publicain de notre temps, sor-\ntant de son échoppe et laissant l'or et l'argent de sa caisse pour\nrépondre à l'appel du Sauveur, ne produirait pas une sensation\nplus profonde que si lé sujet se trouvait traité suivant la recette\nclassique? En tous cas, ce qui me paraît certain, c'est que l'éru-\ndition, l'archéologie, la rigoureuse couleur locale n'ajoutent rien\nou peu de chose à la reconstitution des scènes bibliques, à l'effet\nqui s'en dégage, et que la naïveté, la vérité des physionomies et\ndes gestes, bien plus faciles à saisir et à fixer quand on les observe\nautour de soi, contribuent autrement à agir sur l'esprit des\nmasses. De même, les connaissances botaniques, l'anatomie des\nplantes, la numération des pétales, n'ajoutent rien, suivant\n"}, {"page_pdf": 756, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2204, "texte": "                      POUR L'ART POPULAIRE                         637\n\n\nRuskin, au plaisir esthétique que nous, procure la vue de la\nnature.\n    La Bible de Gustave Doré ou La vie du Christ par Tissot,\nd'une fidélité si scrupuleuse dans le choix des types et dans la\ndescription des lieux, approchent-elles, malgré toute leur science\nethnographique et géographique, je ne dirai pas des miniatures\ndes Heures du roi René ou du Bréviaire du Cardinal Grimant,\nmais des enluminures du plus primitif de nos imagiers, ou des\ncompositions parfois grotesques d'un Pierre Breughel? Quelle\npage, pour n'en citer qu'une, atteint l'impression d'horreur que\nlaisse, dans son paysage d'hiver, dans son cadre hollandais, le\nMassacre des Innocents du Musée de Bruxelles ?\n   Le Peuple aime à se mirer dans les spectacles et dans les\nimages qu'on met sous ses yeux. Si les Mystères du moyen-âge lui\nallaient à l'âme, s'il en est de même des représentations d'Obe-\nrammergau, c'est qu'il y retrouve son humanité. Ainsi devrait-il\nen être de toutes les expressions d'art religieux.\n   L'Empereur d'Allemagne a commandé, dit-on, pour l'église\nqui va s'élever sur remplacement de la Dormition, un tableau\ncommémoratif de son voyage et de l'acte de munificence dont\nles catholiques lui garderont une gratitude éternelle. Nul ne sait\nencore quel sera ce chef-d'œuvre, et si une Assomption plus ou\nmoins imitée de celle de Murillo décorera le maître autel dressé\naux lieux d'où s'envola (à en croire la version de Nicéphore)\nl'âme de la bienheureuse Vierge. Mais combien plus pathétique\nsi la Vierge, au lieu de s'élever dans les cieux, était figurée telle\nque la décrit la Légende dorée :\n\n   Quand Marie vit tous les apôtres rassemblés, elle bénit Notre\nSeigneur. Elle les fit asseoir au milieu des lampes et des lumières\nardentes... Elle revêtit les habits de la mort et s'arrangea dans\nson lit en attendant sa fin. Pierre était à la tête du lit, Jean au pied,\nles autres apôtres à l'entour, célébrant les louanges de la Vierge.\n Vers la troisième heure de la nuit, un grand coup de tonnerre\nheurta la maison, et un parfum si délicieux embauma la chambre,\nque tous ceux qui étaient là, hors les apôtres et trois vierges qui\n"}, {"page_pdf": 757, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2196, "texte": " 638                            DURENDAL\n\n\n\nportaient des flambeaux, s'endormirent d'un profond sommeil.\n Alors Jésus-Christ arriva avec les ordres d'anges, l'assemblée des\npatriarches, les bataillons des martyrs, l'armée des confesseurs et\nles chœurs des vierges. Tous se groupèrent autour du lit de la\n  Vierge et psalmodièrent de doux cantiques.\n    Jésus dit à sa mère: « Venez, mon élue, je vous placerai sur mon\n trône, car je soupire après votre beauté. — Seigneur, répondit\n Marie, mon cœur est préparé. « Alors tous ceux qui étaient venus\n chantèrent doucement, Marie chanta sur elle-même ces paroles.\n «Toutes les générations me proclameront heureuse,parce que celui\n qui est puissant et dont le nom est saint a fait de grandes choses\npour moi. » Aussitôt le chantre des chantres entonna plus excel-\n lemment que tous les autres : « Ma fiancée, venez du Liban ;\n venez, vous serez couronnée. — Me voici, dit Marie, car je me\n réjouis en vous. » En ce moment, l'âme de la bienheureuse Vierge\n sortit sans douleur de son corps et s'envola dans les bras de son\nfils... Aussitôt les roses et les lis des vallées, c'est-à-dire les martyrs,\n les confesseurs, les vierges et les anges, entourèrent l'âme, blanche\n comme le lait, que portait Jésus-Christ, et montèrent au ciel avec\n elle.\n\n   Et si le peintre retraçait, à côté de ces milices célestes\nprosternées devant la Reine des Anges, Guillaume II et sa suite\nimpériale confondus dans la foule et agenouillés dans l'universel\nhommage, je n'en serais pas autrement choqué que devant les\nverrières de la chapelle du Saint-Sacrement de Miracle, qui\nnous montrent un autre Empereur d'Allemagne, Ferdinand Ier,\net ses trois sœurs, genoux en terre et les mains jointes, devant\nle Roi des Rois.\n   L'esprit et l'imagination du peuple veulent être touchés, c'est-\nà-dire, comme le mot l'indique, mis en contact avec l'au-delà\nrendu sensible et réduit en quelque manière à notre mesure.\nL'exposition des reliques, la visite des lieux saints, les pèleri-\nnages n'ont d'autre but que d'exalter la foi par l'extériorisation\ndu sens intime des choses. La vue d'une parcelle du bois sacré,\nd'une des épines qui ont déchiré le front du Sauveur, du clou\n"}, {"page_pdf": 758, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2331, "texte": "                     POUR L'ART    POPULAIRE                  639\n\n\nqu'on conserve à Sancta-Croce-de-Jérusalem, de la colonne de la\nflagellation à Sainte-Praxède, du voile de sainte Véronique à\nSaint-Pierre, opèrent sur les plus incrédules et plus prodigieuse-\nment que l'œuvre d'art la plus accomplie. Jamais l'exhibition des\nsaintes reliques à Trèves n'attira un plus immense concours de\nmonde qu'en notre siècle gouailleur et sceptique.\n   Il faut savoir parler à l'âme des foules et se faire comprendre\nd'elles. Par quels moyens*? 11 en est d'innombrables; l'art n'en\nréprouve aucun, du moment qu'il possède la suprême vertu\nd'émouvoir. La cathédrale de Milan, aux onze mille statues, m'a\ntoujours laissé froid, mais une pauvre et vieille chapelle de\nvillage, avec son clocher branlant au tintement de l'Angelus, me\nporte au recueillement, et je supplie qu'on la respecte, qu'on la\nréconforte si elle menace ruine, mais qu'on ne la remplace pas\nhâtivement par des bâtiments neufs, fussent-ils d'un style irré-\nprochable; et qu'on y laisse les bancs que les genoux de plusieurs\ngénérations ont polis, la chaire vénérable, les images jaunies, les\nboiseries rongées des vers, les saints et les vierges grossièrement\nsculptés qu'ont priés nos pères, plutôt que de déshonorer le\ntemple par les statuettes bariolées qui résument l'iconographie\ndu XIXe siècle. Les processions les plus édifiantes ne sont pas\ncelles qui déploient leurs magnificences à travers nos rues enva-\nhies, entre deux haies de soldats impuissants à contenir les\nindifférents et les curieux, ou qui se massent au son des clairons\net des tambours autour de l'autel fiévreusement monté et démonté\nsur la Grand'Place. La bénédiction de la mer, la procession des\nRogations, le Reposoir dressé contre la grange qui recevra\ndemain la moisson du Seigneur, après sa visite de la veille, le\nviatique porté à travers champs, sous l'averse, sans porte-croix,\nescorté d'un seul enfant de chœur balançant sa lanterne d'une\nmain et sa sonnette de l'autre (tel le Degroux du Musée), voilà\nles inspirations d'un artiste chrétien de notre époque, peignant\nDieu habitant au milieu des hommes.\n   Le mysticisme n'est pas autre chose que la traduction des\nsentiments pieux en un art humain. Il fut de son temps quand\nil figura les saints ascètes sous des traits émaciés, des corps\n"}, {"page_pdf": 759, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": " 640                        DURENDAL\n\n\nexsangues, des membres osseux et allongés, quand Alonso Cano\n modela son saint François d'Assise à la face de cire, dont toute\nla vie s'est résorbée, dirait-on, dans les deux orbites brûlés\n d'amour qui reluisent au fond de la cagoule formant auréole.\n Est-ce à dire que l'artiste cessera d'être mystique, s'il rend d'un\ntrait énergique l'apostolat d'un François-Xavier, d'un trait suave\nla pureté d'un Louis de Gonzague. d'un trait touchant la béati-\ntude d'un Jean Berchmans ou le ravissement extatique d'une\n Bernadette?\n   C'est surtout dans la transfiguration de la Madone et dans\nl'exaltation de la Croix qu'il convient d'admirer les inépuisables\nressources d'un art qui n'a besoin, pour se renouveler sans\ncesse et retremper la foi des populations, que de s'alimenter de\nleur vie.\n   Depuis les madones de saint Luc et les vierges apostoliques\njusqu'à la Mère triomphale assise sur son trône, adornée de\ndentelles et de bijoux, dans les sanctuaires de Hal, d'Alsemberg\net de Montaigu ; depuis l'admirable vierge d'or d'Amiens, qui\nse lève pour voir passer les processions au porche de sa cathé-\ndrale, jusqu'à l'Immaculée Conception, debout sans l'Enfant\ndivin, pour marquer le privilége d'une nature exempte du vice»\nd'origine, que de grâce, de ferveur, de tendresse maternelle, de\nconsolation pour les affligés, de refuge pour les pécheurs, que\nde recours contre la persécution et les erreurs de la justice\ndes hommes! En Italie, en Espagne, les images, pour s'appro-\ncher davantage du peuple, viennent visiter les mourants et\ncertaine légende rapporte que la Vierge fit mieux, allant elle-\nmême secourir des naufragés, en sorte que le lendemain, sur\nl'autel, on trouvait mouillée d'eau de mer le bord de sa robe.\n   Et parallèlement à l'image de Notre-Dame, l'image de Notre-\nSeigneur, le Fils fait Homme, régnant sur le crucifix jusqu'au\nXIIIe siècle, y endurant ensuite toutes les tortures, les bras\nétendus, plus tard levés, et montrant enfin au monde son cœur\nmiséricordieux,\n\n             La place où reposa la tête de l'Apôtre.\n"}, {"page_pdf": 760, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2257, "texte": "                     POUR L'ART POPULAIRE                      641\n\n\n   Eh, quoi! Son règne vient d'être promis au siècle qui se lève.\nLe culte et la liturgie s'enrichissent de symboles inconnus des\nchrétiens des autres âges; le Souverain-Pontife ouvre à la piété\ndes voies nouvelles, des canaux de grâces auxquels les peuples\nviendront se désaltérer; et la catholicité ne susciterait point le\nmaître attendu qui prêtera au Sacré-Cœur de Jésus la magie de\nsa palette et la noblesse de ses formes?\n   Le grand et pur artiste que fut Puvis de Chavannes nous a\ndonné un avant-goût de ce que sera cet art régénéré, en évoquant\nsainte Geneviève veillant sur la cité endormie, en déroulant\nl'histoire de saint Denis aux murs du Panthéon.\n   Qu'il vienne celui qui déroulera, aux murs de nos basiliques,\nl'histoire de nos martyrs et de nos docteurs, ou plus simplement\nle Chemin de la Croix, exerçant l'apostolat du bien par l'attrac-\ntion du beau et disputant les âmes aux Puissances de l'Enfer !\n    Qu'il vienne celui qui relèvera l'art religieux de sa décadence\net le fera revivre dans sa fleur et dans sa grâce, exprimant mieux\nla conscience du peuple chrétien par la simplicité que par la\npompe, par le rayonnement de la bonté que par le prestige de la\nforce et des allégories héroïques !\n    L'Ecole Saint-Luc aura bien mérité de la Religion et de la\n Patrie en contribuant à l'avènement de ce Messie. Nulle gloire\nn'est plus haute que de servir Dieu en travaillant à orner le\ntemple qu'il remplit de sa présence et les âmes qu'il remplit de\nson amour\n    On raconte qu'aux premières années de ce siècle, des Euro-\n péens, voyageant en Palestine, rencontrèrent un moine grec,\n mortellement atteint, auquel ils prodiguèrent leurs soins et qui,\n en reconnaissance de leurs services, leur fit don de tout ce qu'il\n possédait. Peu de chose en apparence : le contenu d'un sac de\n cuir qui renfermait un volume de prières, un reliquaire avec des\n ossements, un tableau et un parchemin. Ce parchemin, un\n testament en caractères grecs du XVe siècle, disait :\n    « Je te donne, à toi, mon frère Zacharie, tout ce que je possède,\n » la Sainte Croix que j'aime et la Sainte Face de Jésus et de Marie\n » Hodégétria, que le saint Evangéliste Luc a peinte. Si tu pries\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1117, "texte": " 642                         DURENDAL\n\n\n\n» comme j'ai prié, tes ennemis ne te trouveront pas, comme\n» l'image de Jésus et de sa Sainte Mère n'a pas été trouvée par\n» les infidèles, parce que leurs augustes portraits étaient enfermés\n» dans une urne de pierre, plongée dans l'eau pendant plus de\n» 800 ans, dans le puits de Constantin. Cette urne fut retirée par\n» les pieux pères Nicolas et Elias. »\n   C'était toute la fortune du moine, appelé dans l'histoire des\nvierges de Saint Luc le moine Isaac. Mais quel héritage valut\njamais celui-là ?\n   Quel héritage valut jamais, ô mes frères, celui dont vous êtes\nconstitués les dépositaires, et qui ne serait jaloux de votre pau-\nvreté ? Comme le moine grec, vous portez partout avec vous, tel\nqu'un legs précieux, le culte d'un art dont saint Luc est le patron\nvénéré, dont ses peintures sont les plus antiques modèles et dont\nvous vous êtes faits les dispensateurs aussi généreux qu'éclairés.\nC'est de cela que j'ai tenu à vous remercier en acceptant de\nvenir vous dire, au nom d'une foule d'amis inconnus, ces brèves\nparoles de louange, de gratitude et d'espérance.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 643, "page_fin": 645, "titre_corps": "Bénédiction des Oiseaux", "titre_sommaire": "Bénédiction des Oiseaux", "signature_source": "", "ancre_debut": "BENEDICTION DES OISEAUX", "ancre_fin": "un rameau d olivier", 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et des blés, les perdrix,\nPour que le sol confondant leur plumage gris\nPréserve de la dent des bêtes en maraude\nLeurs corps vannés trempant dans la poussière chaude;\nLes oiseaux des marais, des polders et des plages,\nLes courlis, les canards et lesfoulques sauvages,\nLes oiseaux aux longs becs dont les pattes palmées\nLaissent dans le limon leurs griffes imprimées,\nLes oiseaux des deltas, des îles, des Solognes,\nLes flamants roses, les ibis et les cigognes\n"}, {"page_pdf": 763, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1524, "texte": "644                        DURENDAL\n\n\n  Pour que l'ange connaisse à jamais les demeures\n  Où s'élève le nid des oiseaux protecteurs.\n  Bénisseï, ô Seigneur, les oiseaux sédentaires\n  Pour qu'il leur soit donné de mourir sur la terre\n  Dont leur nid fut bâti, dont la paille et l'argile\n  Ont entendu les premiers chants des chants d'avril.\n  Bénisseï les oiseaux migrateurs que l'Été\n  Nous ramène dans son cortège de clarté,\n  Pour que, trouvant toujours des fleurs sur les gazons,\n  Ils pensent n'exister qu'une seule saison ;\n  Bénisseï les oiseaux amoureux de lumière\n  Pour que le soleil brille à leur heure dernière ;\n  Bénisseï les oiseaux amoureux des ténèbres\n  Pour que la nuit soit douce à leurs envols funèbres,\n  Que les souris, les loirs, les taupes, les mulots,\n  Toutes les bêtes possédées restent leur lot.\n  Bénisseï les oiseaux que les vagues fouettent,\n  Les cormorans, les albatros et les mouettes\n  Pour que leur vol sur l'Atlantique ne s'égare\n  Et ne se brise pas au feu tournant des phares,\n  Mais longe la côte et dise aux navigateurs\n  Combien s'approche d'eux la terre où sont les fleurs.\n  Bénisseï les oiseaux dont l'homme fait usage,\n  Les poules, les dindons, les paons et les pintades\n  Pour que leur chair devienne tendre et que leurs œufs\n  Dans les crèches, soient chaque jour, lourds et nombreux.\n  Et bénisseï enfin les cygnes, les éders\n  Dont le col a frôlé les vagues de la mer,\n  Afin que leur duvet soit neigeux et leurs plumes\n  Plus légères que l'air, plus blanches que l'écume,\n"}, {"page_pdf": 764, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 378, "texte": "               BÉNÉDICTION DES OISEAUX                                          645\n\n\n Les oiseaux noirs et bleus qui nichent près des tombes\n Pour que les morts ne soient pas seuls, et les colombes\n Qui nous viendront, les jours de pluie, étant passés,\n Portant en leur becfrêle un rameau d'olivier.\n\n\n                                *\n                            *       *\n\n\n\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 645, "page_fin": 646, 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campis et agris nostris\n                                          nec amplius in eis babitetis. \"\n\n\n Bêtes puantes qui nous apportez la peste\n Et vivez dans ce champ que votre corps infeste,\n Soyez exorcisées au nom de Dieu le Père\n Qui créa les moissons recouvrant l'univers,\n Au nom de Dieu le Fils qui frappant le figuier\n Sécha les rameaux verts qui n'avaient pas porté,\n Au nom du Saint-Esprit qui, procédant du Père\n Et du Fils, écoute les mots que je profère.\n Délaissez sans tarder l'endroit que mon pied foule.\n Fuyez ce sol; je le bénis; que la terre s'écroule\n Sur vos retraites souterraines et que ce mur\n Devienne roc contre vos manœuvres impures.\n Ne revenez jamais désagréger la terre\n Que j'asperge aujourd'hui de l'onde salutaire;\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 501, "texte": "646                      DURENDAL\n\n\n\n  Je vous maudis trois fois, bûtes nauséabondes,\n  Partez, rœmpez, fuyez, allez courir le monde,\n  Allez en décroissant jusqu'au bord de la mer\n  Semant tous les chemins des débris de vos chairs.\n  Sans trouver une graine, une herbe, une racine,\n  Jusqu'au jour où le sol, purgé de sa vermine,\n  Produise enfin des fleurs que vous n'ayez frôlé!\n  Partez, rampez, fuyez, soyez exorcisées!\n\n                                *\n                            *       *\n\n\n\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-012", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 646, "page_fin": 647, "titre_corps": "Bénédiction de la Maison", "titre_sommaire": "Bénédiction de la Maison", "signature_source": "Thomas Braun", "ancre_debut": "BENEDICTION DE IA MAISON", "ancre_fin": "THOMAS BRAUN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", 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de la sorte abritée et bénite,\n  Elle réponde aux vœux de ceux qui l'ont construite.\n  Que dans la chambre basse où sont peints les pavots\n  Tombe un silence égal et passe le repos\n"}, {"page_pdf": 766, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 781, "texte": "             BÉNÉDICTION DE LA MAISON                        647\n\n\nEt se mêle au sommeil le cortège des songes\nBerçant la longue nuit de leurs heureux mensonges ;\nQue dans la chambre claire où sont peints les épis\nSoient dressés les fruits mûrs, la viande et le pain gris,\nLe vin, la bière blonde et tous les aliments\nProfitables à la santé de vos enfants ;\nQue dans la chambre blanche où médite le père\nPénètre votre esprit dont le souffle l'éclairé ;\nEt que dans l'oratoire où sont peintes les vignes\nDescendent votre corps et votre sang insignes\nPour apporter la vie aux gens de la maison,\nL'humilité, la paix, la douceur, la raison,\nLes vertus des cinq sens, la chasteté, la foi,\nL'amour de votre cœur, la crainte de vos lois.\n\n                                   THOMAS BRAUN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-013", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 648, "page_fin": 656, "titre_corps": "Impressions de Province : Au Musée", "titre_sommaire": "Impressions de Province : Au Musée", "signature_source": "J. Esquirol", "ancre_debut": "Impressions de Province", "ancre_fin": "J ESQUIROL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 767, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1814, "texte": "Impressions de Province\n\n                                   AU   MUSÉE\n\n\n\n\n                LA-BAS, arrêtant  de son geste de pierre la fuite rectilignc\n                  - d'une longue rue de la grande cité provinciale, le beffroi\n                    de l'Hôtel de Ville s'affirme au ciel printannier. Et\n                    lorsqu'on est arrivé vers le monument, l'on trouve je ne\n                    sais quel cachet italien à l'immense place qu'il sertit de\n                    sa façade renaissance, faisant pendant à celle d'un autre\n                    palais de même époque. Oh ! sans doute, elle est trop\n                    englobée dans le quartier commerçant, cette place, elle\n                    est trop animée, trop bruyante, il y passe trop de gens\naffairés, de camions, de voitures, de tramways aux cornes discordantes;\nmais enfin, à certaines heures où la foule se clairseme, la suggestion n'en\nreste pas moins permise de quelque antique piazza de l'Italie centrale.\n   Comme en des villes ombriennes ou toscanes, ce sont aux nobles\narchitectures, — pourtant ici moins sévères, — les mêmes grandes lignes,\nharmonieuses et calmes. Ce sont les mêmes statues, tantôt silhouettes\nsur le ciel, tantôt reliefs tangents à la muraille et faisant corps avec elle,\nmais saillant tellement de leurs arcatures qu'on les dirait sculptées en\nronde bosse. Ce sont les mêmes balcons dorés, dont l'éclat apâli rehausse\nsi délicieusement le ton d'ivoire luisant et doux des vieilles pierres pati-\nnées par les âges. Enfin, largement éparse en ce printemps ensoleillé,\nc'est aussi un peu la même lumière, la même jeunesse d'azur, qu'égaient\nles mêmes vols de pigeons, parfois tournoyant dans les airs, parfois\ns'abattant sur la place, ou, plus souvent, rangés en files héraldiques le\nlong des corniches.\n"}, {"page_pdf": 768, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2807, "texte": "                      IMPRESSIONS DE PROVINCE                          649\n\n   Et de tout cela, des architectures, du site, de l'ensemble de cette espla-\nnade majestueuse cernée de palais évocateurs, résulte le même genre\nqu'en Italie d'impressions globales : impresssions de grandeur, impres-\nsions de beauté, sensations d'Art.\n   D'autant que l'un des palais renferme le Musée.\n   (Musées de province, toujours silencieux, toujours déserts, où l'on se\nprend à bénir l'indifférence des foules aux choses esthétiques, où l'on a\nl'illusion que certaines œuvres aimées vous appartiennent, et la douceur\nd'une intimité plus complète avec elles qu'en des musées célèbres et\npleins de visiteurs !)\n   A deux pas, sur la place, s'agite l'activité turbulente de la vie moderne;\nici, sans transition, dès le seuil, règnent le recueillement, la paix des\ntemps jadis.\n   Le recueillement! Vraiment ce m o t n'est pas trop fort et donne bien\nla caractéristique de la vaste cour intérieure, — en réalité moins cour que\njardin — où l'on entre tout d'abord.\n   Des cloîtres lui font une bordure ininterrompue d'arches pensives.\nDans l'une de celles-ci, pittoresquement, vient s'inscrire en perspective\nun Apollino de bronze — hanche arrondie, torse juvénile — qui, debout\nau milieu de l'enceinte, sur un haut piédestal qu'ombrage un immense\nsaule pleureur à la chevelure éparse, couverte de la cendre pénitentielle\ndes bourgeons blêmes, domine de sa sveltesse délicate et souple —\npresque puellaire, — une fontaine ruisselant en un antique sarcophage\naux parois sonores.\n   (Sous la frôlée de l'onde — telle sous la crinière d'un archet de cristal\nliquide — la chanson des vasques — violons de pierre — commentant\nl'âme rêveuse des palais mélancoliques!)\n   Puis à droite et à gauche, c'est, répondant à la pâleur du saule, l'éme-\nraude translucide des pelouses vernales, que, par places, somptueuse-\nment, bossèlent les énormes cabochons d'or roux des corbeilles de\ngiroflées nouvelles ; et çà et là, tantôt à l'intersection des allées, tantôt\nau centre des parterres, tantôt dans des niches encochant le mur, des\nreproductions de statues grecques miment leurs gestes immortels,\ncependant que, là-haut, sereine, et peuplant de son rythme harmonieu-\nsement déroulé le pourtour intérieur de l'édifice, la procession des Pana-\nthénées converge au groupe — seul au repos — des dieux attentifs.\n   Mais pittoresques surtout les cloîtres, à l'abri desquels de nombreux\nmonuments gallo-romains : tombeaux, stèles, vases, cippes, autels,\nexhumés de ce sol lyonnais si fertile en antiques, alignent l'ébrèchure de\nleurs arêtes, et les grandes rides de leurs inscriptions naguère fardées au\nrouge des lettres pompeuses, et maintenant livides, béantes, comme\nélargies sous le doigt du Temps épellateur. La pierre a gardé des longs\n"}, {"page_pdf": 769, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2652, "texte": "  650                             DURENDAL\n\n\nenfouissements une teinte noirâtre austère, avec laquelle contraste la\ncouleur jaune des poteries disposées le long des corniches. Il y a là des\nvases de toutes formes et de toutes dimensions. Certains sont colossaux,\nde carrure formidable, comme ces deux géants, bien centrés, bien\nd'aplomb, qui semblent aussi lourds que les statues — par eux mainte-\nnant remplacées — ayant dû, jadis, orner l'hémicycle élégamment\nincurvé sur lequel ils trônent. D'autres au contraire se fusèlent, gra-\nciles, un tantinet gauches. A certains une encolure apoplectique,\nmastoque, engoncée, compliquée, encore par un collier de palmettes; à\nd'autres un col disproportionné, planté de guingois, trop élancé, trop\nfrêle. D'aucuns s'attestent tout en verticale, gringalets, filiformes ;\nd'aucuns tout en largeur, amorphes, empâtés, pansus, dont on ne voit\nqu'un ventre bedonnant à ras de terre et cachant la base... Et soudain\nvous envahit la suggestion bouffonne — irrésistible — de ressemblances\nhumaines, d'à-peu-près caricaturesques, en charge, de gens que l'on a\nconnus; et le « Faune riant» qui, tout proche, oreilles pointées, tend\nsa face camuse à travers une arcade, vous semble avoir deviné votre\npensée, dont le burlesque met une étincelle en ses yeux de chèvre folle,\net des retroussis moqueurs aux coins de ses lèvres glabres...\n    A moins qu'il ne s'éjouisse tout seul à l'indulgente philosophie d'une\n des rares inscriptions encore très visibles inscrite, en face de lui, sur un\ntombeau :\n   Pompeius Catussa, de la cité des Séquanes, artiste stucateur, à son épouse\n incomparable Blandina Martiola, remplie de bonté à son égard, qui a vécu\navec lui cinq ans, six mois, dix-huit jours, a élevé ce monument et l'a dédié\nsous l'ascia.\n    Toi qui lis ces lignes va aux bains d'Apollon, ce qu'avec ma femme j'ai\nsouvent fait, et voudrais encore faire si cela était possible. Ami, amuse-toi,\négaie-toi; c'est encore le dernier mot de la sagesse.\n   ..Mais déjà vous reconquièrent d'autres images, et renaît la gravité\ndouce de cette cour silencieuse, où, parmi les jeunes verdures, songent\nles vieilles statues. Sur le dallage inégal, le soleil d'avril découpe en larges\nfestons de clarté les arceaux du cloître ; des mosaïques scintillent dans la\nlumière; le grand saule se meut avec un lent m u r m u r e ; son souffle gerce\nle miroir de la fontaine; à travers le ciel profond, très haut, très haut,\ncinglent des nuées blanches...\n\n\n\n\n  — Etudiez-vous donc aussi l'histoire de cette cité de Lyon? me\ndemande brusquement une voix emphatique.\n  Je me retourne. Un grand vieux est là, qui m'ayant vu tout à l'heure\n"}, {"page_pdf": 770, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2660, "texte": "                       IMPRESSIONS DE PROVINCE                           65 1\n\n\n relever des inscriptions, pense que je m'occupe d'archéologie. Il parle\n très fort, gesticule. Une croix de dimension inusitée lui fait une épingle\n de cravate extravagante. D'ailleurs j'ai à peine le temps de le dévisager,\net de lui répondre que les inscriptions ne m'intéressent qu'au point de\n vue du pittoresque, qu'il se lance à fond de train dans un flux de paroles :\n   — Hé bien, moi, Monsieur, j'ai reconstitué une lacune de deux mille ans\ndans l'histoire de notre ville. Le passé m'a livré ses secrets. Parfois j'ai\nl'illusion d'avoir vécu la vie antique, la vie des Chrétiens d'avant Jésus-\nChrist!\n   _ ?\n   — Oui, Monsieur, oui, je dis bien : les Chrétiens d'avant Jésus-Christ,\net suis heureux de vous instruire d'une chose généralement ignorée.\nSachez en effet que, dès le temps de Moïse, presque tous nos sacrements,\nnotamment le Baptême, l'Eucharistie et la Pénitence, étaient déjà insti-\ntués. Quant au culte de la Croix, il est bien antérieur à notre ère, puisque...\n   Du bout de sa canne, désignant les tombeaux voisins :\n   — Regardez : dédié sous l'ascia. Et celui-ci encore : dédié sous l'ascia.\nEt cet autre : dédié sous l'ascia...\n   — Bon. Hé bien?\n   — Et sur ce quatrième, vous voyez même représenté ce signe de\nl'ascia...\n   — Qui, hasardé-je, est une hache ou une pioche.\n   — Oui, réplique-t-il, du moins selon l'explication ordinaire d'après\nlaquelle les tombeaux ou autres monuments dédiés sous l'ascia auraient\nété inaugurés avant d'être complètement terminés, d'où la représentation\nde la hache ou de la pioche du constructeur, significatrice d'un achève-\nment futur. Mais le simple bon sens ne suffit-il pas à faire répudier\npareille exégèse ! Car, enfin, je vous prie, à quoi rimerait semblable dédi-\ncace? Dédier un monument sous une hache ou sous une pioche! Quelle\ninsanité !\n   Et mon interlocuteur de hausser violemment les épaules.\n   — Alors? demandé-je.\n   — Voilà, reprend-il : vous voyez que, schématiquement, Vascia se\ncompose de deux lignes se coupant perpendiculairement, à l'extrémité de\nl'une desquelles s'amorce une autre ligne plus petite. Supprimez cette\ndernière. Que reste-t-il? Une Croix. Oui, une Croix, sous la protection de\nlaquelle les Chrétiens d'avant Jésus-Christ, comme ceux de nos jours,\nentendaient certainement mettre leurs tombeaux. Seulement, comme ils\nne voulaient pas que les païens qui les persécutaient s'en aperçussent, ils\navaient recours à cette dissimulation de l'ascia, représentant bien pour les\n profanes la hache ou la pioche du tailleur de pierre, mais pour les initiés\n équivalant à la Croix.\n"}, {"page_pdf": 771, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2784, "texte": " 652                            DURENDAL\n\n\n   En tout cas, songé-je, à en juger par le suggestif amuse-toi, égaie-toi;\nc'est encore le demie?- mot de la sagesse du tombeau — pourtant, lui aussi,\ndédié sous l'ascia — de l'ami Pompeius Catussa de tout à l'heure, la morale\ndes Chrétiens — si Chrétiens — d'avant Jésus-Christ ne ressemblait guère\nà la nôtre...\n   Un instant, j'ai même envie d'en faire la remarque à mon inconnu.\n   Mais à quoi bon?\n   Mieux vaut, laissant le quidam continuer sa prédication dans le désert,\naller revoir la salle de sculpture moderne.\n\n                                         *\n                                     *       +\n\n\n   L'Aurore : une statue de femme, se dressant, prestigieuse, en un élan\nd'ardente et solennelle ascension dans la lumière; tout son rythme con-\nvergeant à l'expression de cette idée de surgie, d'envol à la fois allègre et\nfier, que traduisent la verticalité tendue des lignes, les jambes accolées, le\ntorse ininfléchi, la face levée vers l'espace, les bras érigeant derrière le\nbuste superbe la conque en croissant allongé d'une écharpe étroite...\n   ( 0 force évocatrice de l'Art, donnant à qui contemple la blanche image\nde revivre tout l'enthousiasme des matins, tout le clair poème des\naubes !)\n   Du creux des vallées profondes, où parmi les bois épais elle avait mis\nsa couche, elle monte, elle monte l'Aurore vivifiante, effleurant le revers\ndes collines, au balcon desquelles elle reste un moment accoudée, comme\nindécise, regardant la terre immense encore ténébreuse. Mais déjà l'uni-\nvers tressaille et salue l'auguste apparition. Les premiers chants d'oiseaux\nrésonnent, avertissant la Nuit qu'il est temps de reployer ses voiles. A\nl'Orient, du côté des cimes, piédestal du jour, le ciel s'éclaire de plus en\nplus. Des souffles se lèvent, écartant les draperies de l'ombre. De longues\ndardées de rayons traversent les airs. Et s'élançant du tremplin des mon-\ntagnes, sigilées au sceau lumineux de ses pas, l'Aurore reprend sa course;\nardente à mener, sous l'arc infini, la voie triomphale. Elle monte... elle\nmonte... plus haut... plus haut... toujours plus haut...\n    Et les horizons se recourbent, révélant l'étendue du monde, la fuite des\nplaines sans limites, l'éparpillement indocile du troupeau des hameaux et\n des villes, séjours des hommes, le hérissement des bois, l'entassement\ndes sommets, les méandres des fleuves, la convexité des mers, que sil-\n lonnent les navires... Et, dans une extase aiguë de vivre, les créatures et\n les choses entonnent le cantique auroral, le psaume aux versets éternels,\n célébrant l'éveil, la rénovation, l'espoir...\n    Le Crépuscule : une autre statue de femme. Toutes ses lignes, à l'inverse\n de celles de l'Aurore, disent l'alanguissement, la détente. Une étoile au\n"}, {"page_pdf": 772, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "                      IMPRESSIONS DE PROVINCE                          653\n\n\nfront, le corps abandonné, les yeux mi-clos, la tête se renversant dans les\nbeaux bras aux mains enlacées qui la soutiennent, c'est l'incarnation de la\npaix du soir descendant sur notre terre, et planant un instant, rêveuse,\ndéjà près du terme de la route...\n  Douceur du crépuscule ! Là-bas, les montagnes lointaines se font plus\nbleues. Seuls, quelques sommets gardent encore des reflets roses. Le ciel\nest transparent, presque vert, poli comme une immense conque d'aigue-\nmarine limpide. Les premières étoiles naissent une à une. Elles palpitent\nbientôt, telles que des abeilles. Dans le parc, les arbres sont immobiles.\nLes degrés de marbre des grands escaliers pâlissent. Des rondes d'insectes\nlégers couronnent les bassins d'un cerne d'esprits immatériels. Les bruits\ndu jour s'apaisent. Quel calme, quelle paix infinis! Sur la plaine, on ne\nvoit plus qu'une longue ligne d'or...\n  (Crépuscule. Aurore. Volets d'un même diptyque. A tous deux, en\nsomme, même genre de poésie. Tous deux précurseurs, tous deux hérauts,\ntous deux annonciateurs, et, comme tels, d'un charme plus subtil...\nL'attente d'un bonheur serait-elle donc supérieure à sa possession?)\n                                        *\n                                    *       *\n   Des fresques de Puvis de Chavannes. La beauté pure. Deux entre\nautres : Vision antique et Inspiration chrétienne.\n   Vision antique : Toute l'apaisante sérénité, toute la douce majesté de\nl'âme grecque résumées en quelques figures animant un paysage.\n   Mais aussi combien souverainement évocateurs site et personnages !\n   Le site : au bord de la mer, dont le bleu profond répond en plus intense\nau bleu vibrant et léger du ciel, ce sont des roches ensoleillées, disposées\nd'abord en dalles basses, puis se haussant peu à peu jusqu'à former un\nlong promontoire, que couronne, là-bas, le pourtour à colonnes rondes\nd'un temple surplombant les flots. Vers l'édifice, la masse noire de cyprès\nopulents, comme aussi, sur les dernières ondulations de collines précé-\ndant le promontoire, les rameaux d'argent de grands oliviers; mais au\npremier plan, dans le sol pierreux, presque nulle végétation. A peine, ça\net là, le port élancé d'un laurier, deux figuiers rabougris étalant leurs\nlarges feuilles sombres, et quelques touffes de fleurs : acanthes, narcisses,\nasphodèles, aux noms éveillant des souvenirs. La perspective, limitée de\nface par d'autres crêtes arides bordant une sorte de lagune, ne s'ouvre\ntoute large que sur l'immensité de la mer, dont la ligne étincelante se\nconfond avec celle de l'horizon...\n   Les personnages : des femmes puisant dans des vases de cuivre l'eau\nd'une fontaine sourdant du rocher; non loin de leur groupe, un pâtre\njouant d'une flûte formée des tubes inégaux de roseaux accolés, et ses\nchèvres, à l'une desquelles une femme tend des grappes de cytise fleuri ;\n"}, {"page_pdf": 773, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2959, "texte": "  654                           DURENDAL\n\n\n en recul, debout, front lauré, haute silhouette drapée de blanc se déta-\n  chant sur l'azur du ciel, une Muse conversant avec un poète ; enfin, le\n long du rivage, une file de cavaliers qui passent...\n    Telle est l'œuvre à la fois forte et douce, majestueuse et tendre, et de\n laquelle, en raison même de la sobriété des moyens employés, émane une\n émotion puissante. Quelle noblesse d'accent, quelle sincérité dans cette\n fresque lumineuse ! Comme elle tient bien les promesses de son titre :\n vision antique. Comme en elle s'affirme délicieusement toute la poésie des\n mythes immortels !\n    Ces cavaliers blancs, ces chevaux côtoyant le rivage semblent une frise\n animée de quelque Parthénon. Cette chèvre broutant des cytises aux\n mains d'une femme ne déparerait point le flanc d'un vase. Cette Muse\n incarne à souhait le génie grec... Et cependant plus évocateur encore le\n paysage. La hantise vous accompagne de ces promontoires clairs,\n embaumés de plantes odoriférantes, allongés entre le ciel et l'eau bleus,\n et l'on rêve sans fin de ce temple dressé parmi des arbres noirs, et dont la\n colonnade de marbre, tournée vers le soleil levant, contemple, de très\n haut, la mer, la mer ionienne...\n    Aussi bien, le même fait d'ambiances plus suggestives que des person-\n nages se reproduit dans cette autre fresque, où, pour synthétiser l'Inspira-\n tion chrétienne, Puvis de Chavannes nous transporte au temps de la pre-\n mière Renaissance italienne et nous montre un peintre ornant de\n mystiques compositions les murs d'un couvent. Non pas, certes, qu'elle\n n'ait grande allure l'attitude de l'artiste : debout, d'une maigreur presque\n ascétique, le corps serré dans une longue robe brune, regardant ardem-\n ment l'œuvre commencée ; au contraire, on trouve le geste trop pitto-\n resque, ressentant quelque peu la déclamation, l'emphase, et l'on souhai-\nterait une pose moins théâtrale et partant plus éloquente. En revanche,\nles personnages secondaires sont d'un beau caractère religieux. Ce moine,\nlavant les pieds d'un pauvre, cet autre, assis, méditatif, ce troisième avi-\nvant la flamme d'une lampe qui brûle devant une statue de la Vierge —\nau type rappelant les Vierges des Robbia — expriment bien toute la dou-\nceur du cloître. On comprend que l'Inspiration chrétienne se plaise en ces\nlieux. Un grand lys pur surgit du col d'un vase. L'auvent du portail est de\ntuiles roses. Des piliers érigent de fins chapiteaux romans. Des arcades\ns'arrondissent et font planer du calme. C'est un de ces monastères inou-\nbliables, comme on en trouve encore aujourd'hui dans la divine campagne\nflorentine. Le soir est déjà proche. Déjà le croissant de la lune monte au\nciel verdissant sous la baie des portiques, à travers lesquels on aperçoit\ndes files de cyprès rêveurs, et la magie des collines céruléennes... très\nloin... Douceur du cloître!...\n   Et dire qu'il est des gens n'aimant pas Puvis de Chavannes !\n"}, {"page_pdf": 774, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2746, "texte": "                      IMPRESSIONS DE PROVINCE                           655\n\n\n\n\n   De l'Inspiration chrétienne aux œuvres des maîtres primitifs, la transition\nn'est-elle pas toute naturelle ?\n   Il s'en faut bien d'ailleurs que le Musée de Lyon ne renferme que des\nmerveilles du genre. Beaucoup même de ces toiles n'existent guère au\npoint de vue technique. Mais du moins l'on y trouve l'adorable naïveté,\nla gaucherie candide — parfois confinant au plaisant — qui séduisent chez\nles artistes de cette époque.\n   Voici, par exemple, une Visitation. La Vierge et sainte Elisabeth s'em-\nbrassent; et les enfants, visibles dans le sein des mères — l'enfant Jésus\ndebout, Saint Jean-Baptiste agenouillé — s'adressent de grands saluts.\n   Plusloin,une Nativité, où des Anges disproportionnés, microscopiques,\nnoirs, les ailes pointues, semblent un vol de sauterelles posées autour de\nla crèche.\n   Ici deux tableaux, presque côte à côte, représentant l'un et l'autre, et\nselon l'agencement traditionnel, la Mort de Marie : la Vierge couchée\ndans son lit, qu'entoure un cercle de prêtres et d'assistants. Ceci dit en\nmanière de description globale, mais certains détails pittoresques valent\nd'être mentionnés. Le lit couvert d'étoffes somptueuses est beau comme\nun lit de parade. Les rideaux de devant relevés en grosses brassées piri-\nformes suggèrent l'idée de lustres empaquetés. Des anges planent çà et\nlà. L'un d'eux même a beaucoup moins l'air de planer que d'arriver du\nciel à grande vitesse, ainsi qu'en témoignent ses mains réunies en biseau\npar dessus sa tête, afin, semble-t-il, de favoriser encore davantage la rapi-\ndité de son glissement à travers l'espace. Mais déjà ses jupes enflées, for-\nmant parachute, viennent prévenir une catastrophe imminente, et c'est\nporté par ce naïf moyen d'aérostation que le messager céleste sourit à ses\nfrères... Savoureuses aussi les expressions des personnages. Il y a là deux\nbonnes vieilles barbes grises, et deux nez chevauchés d'extravagantes\nbesicles fraternisant dans le même missel, qui sont inoubliables. Sans\nparler d'un gros joufflu soufflant con gusto sur les charbons d'un encensoir\nmaintenu à ras de sa figure, et d'un inquiétant porte-croix — pénible\ncelui-ci — dont les regards mauvais et la face de tortionnaire feraient\nmieux dans un groupe des bourreaux du Fils qu'au chevet de la Mère.\nD'ailleurs la Vierge, et quelques-unes des femmes à genoux autour du lit,\nsont de toute noblesse, notamment l'une d'elles, ravissante en une exquise\nrobe de brocart gris...\n   Et puis la facture est amusante. Certaines lignes sont tellement inci-\nsives qu'on les dirait plutôt tracées au burin qu'au pinceau : par exemple\nles longs cheveux gris d'un vieillard, qui semblent autant de crins isolés\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2245, "texte": " 656                            DURENDAL\n\n\n se contournant laborieusement en tout un système d'oves symétriques. Et\ntouchante aussi la minutie avec laquelle sont fignolées, comme à la loupe,\nles auréoles, les bordures des vêtements, les plus petits accessoires. La\npeinture s'est agathisée, durcie; les couleurs ont un éclat de gemmes;\npar places, l'on croirait presque à un travail de ciselure ou d'orfèvrerie...\n   De ces plus anciens Primitifs, un tantinet barbares — encore que d'un\narchaïsme si savoureux — au Pérugin, le dernier en date, et fermant leur\ncycle, que de progrès réalisés ! L'Ascension, que possède de ce peintre le\nmusée de Lyon, est une œuvre de tout premier ordre, antérieure à la\npériode de décadence qui marqua la fin de la vie du maître. En ce tableau,\nquelle science de la composition et du groupement ! quelle fraîcheur de\ncoloris ! Comme cette couronne de personnages, aux yeux levés vers le\nChrist encore non loin de la terre, est harmonieusement disposée!\nComme ce paysage qui forme le fond de la toile est idéalement clair et\nlimpide ! Mais surtout quelle douceur des expressions ! Il est tels regards\nde jeune Apôtre contemplant Jésus avec tant d'extase, avec tant de ravis-\nsement et de tendresse que l'on s'en souvient toujours, et, qu'après eux,\ntous les autres tableaux de la salle, même l'indicible tète de Christ cou-\nronné d'épines de Quentin Massys, même l'extraordinaire Moine de Zur-\nbaran, même la délicieuse Entrée de Port du génial artiste que fut Claude\nLorrain, n'arrivent pas à vous causer pareille intensité d'émotion...\n\n\n\n\n   En quittant le Musée, je retraverse la cour, où je retrouve mon « chré-\ntien d'avant Jésus-Christ » de tout à l'heure. Il parle avec le gardien, qui\nl'écoute d'un air plutôt ébaubi. Des lambeaux de phrases me parviennent.\nC'est toujours le même thème : «ascia... culte de la croix... nos sacre-\nments, notamment le Baptême, la Pénitence et l'Eucharistie, déjà institués\ndu temps de Moïse »... bref, de quoi confirmer la justesse de cette défini-\ntion de Lyon, empruntée à une page du maître Huysmans : « Lyon est le\nrefuge du mysticisme, le havre des idées préternaturelles et des hérésies. »\n\n                                                             J. ESQUIROL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-014", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 657, "page_fin": 662, "titre_corps": "Le Livre des douze Béguines", "titre_sommaire": "Le Livre des douze Béguines", "signature_source": "Jean Ruusbroec", "ancre_debut": "Le Livre des douze Béguines", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 778, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 864, "texte": "Le Livre des douze Béguines\n              (DE JEAN RUUSBROEC)\n\n\n\n\n                     (Suite)\n\n\n\n\n                 CHAPITRE III\n\n\nQuand on va recevoir le divin Sacrement,\nDont un Dieu toujours bon nous a fait le présent,\nEn lequel vit le corps de notre doux Seigneur\nEt qu'à bon droit l'on tient digne de tout honneur,\nTout brave homme se met en la sainte présence,\nTel qu'il est, se découvre à la claire Sapience,\nPuis s'examinera avec soin, scrutera\nSa vie, sa dignité, ses œuvres et dira\nPour lors, du fond du cœur, avec chagrin réel :\n« Sois miséricordieux, ô l'Amour éternel !\n» Me mépriser assez, jamais je ne saurais...\n» J'étais petit enfant que déjà je péchais !\n» J'ai gaspillé, Seigneur, le temps que tu m'accordes,\n» Aie pitié de moi, Dieu de miséricorde !\n» Sous le joug du péché, retombant tant de fois,\n» Je n'ai pas mérité que tu viennes en moi !\n"}, {"page_pdf": 779, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2901, "texte": " 658                                      DURENDAL\n\n\n\n                 » Je ne saurais guérir à moins que de ta bouche\n                 » Très douce, sorte un mot, ô Seigneur, qui me touche :\n                 » Seigneur, ô dis ce mot de consolation\n                 » Descendu des hauteurs de ta Sainte Sion ! (1) »\n\n\n                                       CHAPITRE IV\n\n\n                 — « Homme, j'ai entendu ton ardente prière (2)\n                 » Et ce qui me convient, cela, je le veux faire ;\n                             » Je veux répondre à ta douleur,\n                             » Répondre à ce que veut ton cœur.\n                             » Sois sans peur, sans crainte ou soupir,\n                             » Je veux ce que ton cœur désire,\n                             » Moi, ton repas, ton coq, ton hôte...\n                                 » Mon hôte, tourne-toi,\n                                      » Vers moi !\n                          » Ma Chair, à la divine Croix,\n                          » Fut bien rôtie, ce fut pour toi !\n                          » Mon sang, il est chaud et vivant\n                 » Et pénètre le corps et l'âme en même temps.\n\n  (1) Dans cette humble et touchante prière, n'entend-on pas le prélude des admirables prières\nde l'Imitation que tout le monde connaît ? v. g. IV, 2.\n                  Quis ego sum,\n                  Ut prœstes tnihi te ipsum ?\n                  Quomodo audet peccator coram te apparere !\n                  Et tu quotnodo dignaris ad peccatorem venire ?\n                  Tu nosti seruum tuum :\n                  Et scis quia nihil boni in se habet,\n                   Unde hoc illi prœstes.\n                  Confiteor igilur vilitatem meam !\n                  Agnosco tuant bonitalem,\n                  Lando pietatem :\n                  Et gratias ago propfer nimiam caritalem et seqq.\n\n  Comme l'on sent que l'âme du docteur admirable a passé daos le lilial disciple !I1n'y a de\nchangé que la langue.\n  (2) C'est ici la Vox dilecti de l'Imitation, le dialogue entre l'aimée et l'aimé que l'on retrouve\ndans tant d'ceuvres mystiques. — Les dialogues des moralités tireraient-ils de là leur origine ?\n— Ce sont aussi les mêmes accents. Seulement, par ci par là, il y a une expression, une idée, un\ncoup d'aile qui dénote le maître. Ainsi plus bas :\n                           « Ic wil sijn uw spise, u koc èn u weert »\nest de ces hardiesses que risquent seuls le génie ou l'extase. Surius n'ose pas traduire et Thomas\na-Kempis n'ose pas penser des choses si « vulgaires ».\n  Il y a dans les semions du curé d'Ars — chose digne de remarque — une expression presque\nsemblable à celle de Ruusbroec :« il y a là dans 1'armoire à provision, de la nourriture pour\nvos âmes; vous n'avez pas faim, puisque vous n'allez pas ouvrir cette armoire et prendre de\nquoi manger. Car le tabernacle est une armoire à provision, etc.»\n"}, {"page_pdf": 780, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1552, "texte": "LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                          65g\n\n\n   » Çà, mangeons ensemble et buvons.\n   » Songe à ma mort, ma passion\n   » Et aussi à mon grand amour.\n   » — Et tu auras la paix... toujours. —\n   » Mon bien-aimé, j'ai bien su voir\n   » Que tu brûles me recevoir ;\n   » Voici que la messe est parfaite...\n   » Approche, si ton âme est prête. »\n\n\n\n           CHAPITRE V\n\n\n « O Seigneur, toi qui dis mes souhaits,\n » Que ton nom soit béni à jamais !\n » C'est pour moi le plus grand des présents\n » De goûter le très Saint-Sacrement.\n » J'y reçois ton divin et pur corps\n » Qui m'est doux, bienfaisant, plus encor,\n » Car ce pain qui nous vient de ton ciel\n » Est le seul qui nous rende immortel.\n » C'est vraiment le seul pain des saints anges...\n » Sage, qui le savoure et le mange ;\n  » Le monde ne peut point le goûter,\n » Autre don le fait rire ou pleurer...\n » Si prodigue lu es à donner\n » Qu'avec toi tu me laisses dîner.\n » Je désire et j'ai faim et je baille,\n » Sans que te digèrent mes entrailles,\n » Car plus je mange et plus je soupire,\n » Plus je bois et plus je te désire,\n » Et il reste toujours à manger\n » Plus que l'homme n'en peut consumer.\n » O des hôtes le plus libéral,\n » C'est toi qui fais les frais du régal.\n » Oh ! je, bois volontiers ce chaud sang\n » Qui coule à grands ruisseaux de ton flanc\n » Et flue, ah ! partout de ton saint corps !\n » — Très précieux et très noble trésor, —\n » Comme un miel, dans ma gorge, il s'écoule...\n » Je l'avoue, car je suis presque saôule.\n » De ton sang plus vermeil que grenade,\n"}, {"page_pdf": 781, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3457, "texte": " 660                                     DURENDAL\n\n\n\n                        » Je veux faire une large aiguade,\n                        » Tant mon âme est hardie et méchante.\n                        » Au dehors, il n'est rien qui me tente.\n                        » Je suis pleine et je n'ai pas assez,\n                        » Ce que j'ai, ne le puis digérer.\n                        » Ce que j'ai me semble de nul prix.\n                        » Je cherche ce qui toujours me fuit :\n                        » Et j'ai beau aiguiser mon désir,\n                        » Le fini ne peut pas s'assouvir.\n                        » D'infini. Ils sont deux; et sans fin\n                        » L'homme restera de Dieu distinct;\n                      . » Et chacun doit rester bien à part,\n                        » L'un de l'autre ne peut être part... (1)\n                        » L'on doit priser beaucoup, à bon droit,\n                        » La règle juste, l'ordre et la foi (2),\n                 » Car tout ce que l'Eglise a prescrit aux chrétiens\n                 » A de l'ordre et mesure et fait faire le bien.\n                        » Sans mesure, au Ciel, ni sur terre,\n                        » Rien de bon ne peut être ou se faire;\n                        » Car Dieu fit l'admirable nature\n                        » Avec poids, avec nombre et mesure.\n                 » Régions donc notre vie de si juste façon\n                 » Qu'il nous donne de voir (3) par-delà la raison.\n\n\n\n   (1) Il n'est pas un traité de Ruusbroec où l'on ne trouve des affirmations aussi claires, nettes\net catégoriques sur l'abîme qui sépare le Créateur de la créature. L'on peut donc trouver\nétonnant que Gerson ait pu accuser de panthéisme le saint religieux qu'il pouvait tout au plus\naccuser d'imprécision théologique. Le chancelier de l'université de Paris ne comprenait pas,\nqu'une fois emportée, par la contemplation, par-delà la raison, le langage reste humain et ne\nsuit pas le mouvement de l'âme.\n   (2) Wise et onwise, deux mots qui se trouvent souvent sous la plume de Ruusbroec et véri-\nfient la pauvreté de mots abstraits chez notre contemplatif. Tantôt ils signifient la mesure et le\ndémesuré, tantôt le limité et l'illimité ; tantôt le contingent et l'absolu, tantôt le temporel et\nl'éternel. Surius a trouvé un joli mot latin équivalent : ce qui a un mode et ce qui est sans modes.\n   (3) Remarquez, dans ce désordre apparent, comme tout tient dans ce traité ultime du pieux\nvieillard de Vauvert. D'abord il nous fait parler les vraies et les fausses âmes dévotes (ch. I).\npuis il nous dit comment doit être une âme vraiment éprise de Dieu (ch. II). C'est dans\nl'Eucharistie que se scelle cette union qui est l'amour : voici donc comment elle doit se préparer\nà la recevoir (ch. III). Dieu répond à cette âme avide de le recevoir (ch. IV) et l'âme à son\ntour chante les premières effusions d'amour perçues (ch. V). Maintenant il va s'élancer dans\nles arcanes de la vie contemplative et bientôt le langage rythmé et rimé lui semblera une gêne\net une chaîne. Aussi l'abandonne-t-il au bout de trois courts chapitres où il décrit ce qui retarde\nla contemplation (ch. VI), ce qui y mène (ch. VII) et ce qu'elle est (ch. VIII).\n   Remarquez aussi comment, avant d'entrer dans la voie unitive, l'auteur nous recommande de\nsuivre les humbles pratiques de l'Eglise, suivies par le commun des fidèles. Rien que d'ordinaire\n pour arriver à l'extraordinaire.\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2246, "texte": "                    LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                     66l\n\n\n\n                                 CHAPITRE VI\n\n\n              Bien des gens se trompant se demandent pourquoi\n              Ils n'aperçoivent point Celui qui est sans loi.\n              C'est qu'en eux quelque chose empêche, je l'assure,\n              De contempler Celui qui n'a pas de mesure.\n                         Ils ont le cœur multiple inquiet,\n                          Veulent surprendre les secrets\n                         Du prochain, ont mille soucis\n                         Et des voisins et des amis\n                         ...Et d'eux-mêmes n'ont aucun soin ;\n              Les richesses de Dieu ils ne les verront point.\n               Eh ! il est bon d'avoir quelque sollicitude,\n                    Mais le trop est de trop... d'où l'inquiétude.\n               Toujours sortir de soi ; cette vie extérieure,\n               Elle empêche vraiment la vie intérieure.\n               Ceux qui sont trop portés à cette vie des sens,\n               Ils ne peuvent trouver nul plaisir au dedans.\n                          Au dehors, non prêts, paresseux,\n                          En dedans, sans règle, sans feu.\n               Admettons que cela soit sans, péché mortel,\n               Mais l'âme dégringole et reste loin du Ciel.\n               Qui s'occupe des sens, et de tout ce qu'il voit,\n               Il ne peut contempler Celui qui est sans loi.\n\n\n                                 CHAPITRE VII\n\n\n            De contempler veux-tu trouver le grand moyen ?\n            Mais suis donc de ce lieu le seul et vrai chemin :\n            A savoir, une claire et pure conscience,\n            Et d'une chaste vie la blanche innocence,\n            Et mettre dans ses mœurs l'ordre et l'honnêteté,\n            Et dans ses sens avoir de la sobriété ;\n            Réprimer la nature et ses instincts sauvages,\n            Et ne lui accorder que le juste et le sage,     [au nécessiteux (1).\nAu dehors donnant à chacun ce qui lui revient et donnant suivant ses moyens\n            Et vides au dedans et sans phantasmes creux,\n\n  (1) Le rythme commence à craquer. Le contemplatif va s'envoler et se dégage de son habit\ntrop étroit et trop lourd.\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2155, "texte": " 662                              DURENDAL\n\n\n              Le regard élevé vers la Chose éternelle,\n             Simple pourtant, tranquille en la paix très réelle\n              Que ne peut déranger l'insulte ni l'injure,\n                   Un amour d'union, profond, sans mesure;\n              Une dévotion montant comme une flamme,\nUne âme amoureuse et désireuse d'être avec Dieu pendant l'éternité,\nL'abnégation et la renonciation, en la très libre volonté de Dieu, de toute\n             Dans l'unité d'esprit unir les jeux de l'âme,           [propriété,\nBénir Dieu, le louer, l'aimer et le servir dans une éternelle convenance\n              Si de ces vertus-là tu sens les ardeurs vives,\n              Tu pourras espérer la vie contemplative.\n              Si vous vivez fidèle à vous-même, à Lui\n              Vous le contemplerez dès que sa face a lui.\n\n\n                              CHAPITRE VIII\n\n\n              Contempler est savoir qui n'a point de mesure,\n              Qui dépasse toujours la raison, la nature ;\n              Il ne peut condescendre à ratiociner\n              Et la raison ne peut le 'vaincre ou régentei'.\n              Savoir clair, sans mode, où comme un pur miroir\n              L'éternelle splendeur de Dieu se laisse voir.\n              Ce Sans-mesure il va, toujours déconcertant\n              Notre idée ordinaire et nos raisonnements.\n                         Ce Sans-mesure n'est pas Dieu,\n              Mais il est la clarté par laquelle on le voit.\n              Eclairés par en haut ceux qui marchent en lui,\n              En lui trouvent quelque chose d'indéfini.\n              Sans-mesure, au-dessus mais non pas sans raison,\n              Perçoit tous les' objets sans admiration.\n              Admirer est propre aux choses qui sont d'en bas,\n              La vie contemplative, elle n'admire pas.\n                         Sans mode voit, mais ne sait pas,\n              C'est au-dessus de tout, tant ceci que cela,\n              Que la rime, à présent, s'en aille à la dérive,\n              Je vais élucider la vie contemplative.\n\n  (A continuer.)                                     L'abbé PAUL CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-015", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 663, "page_fin": 666, "titre_corps": "Le Repas de sainte Claire et de saint François", "titre_sommaire": "Le Repas de sainte Claire et de saint François", "signature_source": "Georges Le Cardonnel", "ancre_debut": "Le repas de sainte Claire et de saint François", "ancre_fin": "GEORGES LE CARDONNEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 784, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1494, "texte": "Le repas de sainte Claire et de saint François.\n\n\n\n                FRANÇOIS allait voir fréquemment Claire qui,\n                   depuis qu'elle avait épousé la divine Pauvreté,\n                   vivait recluse à Saint-Damien. Il lui parlait sur\n                   Dieu : ses paroles étaient ardentes et elle l'écou-\n                   tait pieusement.\n                      Il est très bien, se dit un jour Claire, de glori-\n                   fier ainsi Dieu, mais est-il juste que nous ne le\n                   louangions point davantage dans les fruits de sa\nterre et dans la beauté de sa création, ainsi que dans toute chose\nqu'il créa pour notre joie?\n   Et Claire pensait que ce serait pour elle un grand bonheur de\ncauser avec François sur les choses divines en mangeant dans sa\ncompagnie les fruits que la bonté de Dieu dispense aux bêtes et\naux hommes.\n   Un jour, comme il était venu la visiter, elle lui fit part de son\ndésir ; mais à son étonnement, car elle était d'une douce candeur,\nelle mit le saint dans une telle perplexité, qu'il courut aussitôt\nauprès de ses frères afin de s'enquérir de leur avis.\n   « Père, lui dirent-ils tous, vous ne saunez refuser une joie si\npure à Claire, vierge et bientôt sainte. Elle a, selon votre prédi-\ncation, abandonné les pompes du monde, renoncé même à voir\nle soleil qu'elle aimait tant. Non père, vous ne sauriez être d'une\ntelle rigueur envers votre fille en Dieu. »\n   Cette réponse ravit François. Elle lui prouvait que ses frères\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1999, "texte": " 664                         DURENDAL\n\n\nl'avaient, ainsi que Claire, en grande vénération. Il éleva les\nyeux vers le ciel et prononça ces paroles reconnaissantes :\n« Claire que votre grâce a touchée, ô mon Dieu, est en effet une\nvierge qui par l'ardeur de sa chasteté s'est élevée jusqu'à des\nsommets blancs de blanche et brûlante neige, aussi n'y a-t-il\nrien dans son désir qui ne soit très pur et pour votre gloire. »\n   François annonça à ses frères que le repas aurait lieu au\ncouvent de Sainte-Marie-des-Anges, à la lisière d'un bois, parmi\nles chants des oiseaux.\n\n\n\n\n   Au jour venu, Claire, François et ses compagnons s'assirent\n donc sur l'herbe devant de très beaux fruits :\n   « Louons d'abord Dieu, dit François, dont la bonté si grande\n créa pour nous ces fruits admirables et que nos voix se mêlent à\ncelles, de nos frères les oiseaux, qui du matin jusqu'à la nuit, par\nreconnaissance, chantent sa gloire. »\n   A ce moment, un oiseau dans un arbre chanta. Le soleil ardait\nsur la plaine d'Assise. La lumière ruisselait sur les vignes d'or.\nOn entendait au loin les sonnailles des mules languissantes.\nToute chose connaissait la palpitation divine de la vie. Derrière\nun bois de pins, un chœur de jeunes filles s'éleva.\n   Et François était dans un grand ravissement ; il répétait sans\ncesse : « Comme la vie est belle et combien est profond l'amour\nde Dieu. »\n   En effet, il ne détournait jamais les yeux des beautés de la\ncréation ; il n'affectait pas de garder en leur présence un visage\nattristé, à la façon de certains qui mordent leurs lèvres de peur\nqu'elles ne paraissent trop lumineusement sourire, courbent le\ndos et tordent le cou afin d'avoir l'humilité extérieure, mais ses\nlèvres étaient vermeilles comme les raisins des vignes d'Assise,\nsa taille était souple comme un cep.\n   « Gloire à vous, ô mon Dieu, dit François, pour le chant des\noiseaux, le parfum des fleurs et les voix des jeunes filles, pour\nmessire le soleil, grâce à qui tout germe, monte en bel élan vers\n"}, {"page_pdf": 786, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2067, "texte": "       LE REPAS DE SAINTE CLAIRE ET DE SAINT FRANÇOIS 665\n\n\nVous, et aussi pour ces belles absentes qui sont mesdames les\nétoiles et qui fleurissent nos nuits de silence et de prières.\n   » C'est pour pouvoir vous mieux louer dans la beauté de votre\nœuvre que nous avons, ô mon Dieu, comme nos frères les\noiseaux, épousé la divine Pauvreté, et nous t'aimons, ô Pauvreté,\npensive gardienne de la crèche, gardienne pâle du tombeau. Jésus\nest l'ami des plantes, des bêtes et des hommes; durant son\npassage sur la terre, c'est toi, ô Pauvreté, qui fus sa seule et fidèle\népouse, sa servante des heures décisives. Tu plantas pour notre\nrédemption des clous1 dans ses pieds et ses mains adorables, tu\napprochas le fiel de ses lèvres enivrées, tu lui donnas la mort\ndans un embrassement suprême et tes lèvres donnent la vie\néternelle depuis qu'elles ont ravi le souffle de Jésus sur la\nCroix. »\n   Et François, portant ses deux mains à son cœur, s'écria par\ndeux fois :\n   « Mes frères, ne sentez-vous pas que vos cœurs défaillent\nd'amour. Il me semble que mon cœur entre dans une fournaise\nd'amour. »\n   Ainsi les paroles se pressaient sur les lèvres de François\ncomme sur les lèvres d'un amant, le soir des épousailles.\n   Pendant ce temps, Assise était en grand émoi. Les habitants\ns'interrogeaient sur le seuil des maisons. Ils voyaient une lueur\nqui montait dans le ciel au-dessus de Sainte-Marie-des-Anges et\nle cloître apparaissait tout embrasé.\n   Les uns disaient que le feu était au couvent.\n   D'autres répondaient : « Comment voulez-vous qu'une aussi\npauvre demeure fasse en brûlant une aussi puissante flamme, le\nfeu est plutôt au bois. »\n   Il y en avait, enfin, qui hasardaient qu'il se pourrait bien que\nle feu fût à l'église du monastère.\n   Mais tandis qu'ils s'interpellaient, ils entendirent les appels\nhaletants d'une cloche et ils virent, sur la route qui allait de Saint-\n Damien à Assise, frère Sylve'stre qui accourait, suant et soufflant,\navec une cloche pendue au cou ; des hommes et des femmes, qui\n avaient abandonné leurs champs, le suivaient.\n"}, {"page_pdf": 787, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1679, "texte": " 666                        DURENDAL\n\n\n   « Holà, ceux d'Assise, cria-t-il, ne voyez-vous pas que le feu\nest au couvent de Sainte-Marie-des-Anges, où se tiennent à cette\nheure frère François et sœur Claire. »\n   Ces paroles les émurent profondément, car ils aimaient Fran-\nçois et, en grand tumulte, ils suivirent frère Sylvestre. Cependant,\nplus ils approchaient de Sainte-Marie-des-Anges, moins ils\nvoyaient les flammes et lorsqu'ils furent en présence du couvent,\nils le trouvèrent comme d'habitude blanc et solitaire, à tel point\nque certains se demandèrent si leurs yeux ne les avaient pas\ntrompés.\n   Alors ils entrèrent et ils virent Claire, François et leurs compa-\ngnons assis autour de mets qu'ils n'avaient pas mangés; leurs\nfaces étaient ravies, leurs mains étaient jointes et leurs yeux\ngrands ouverts fixaient le soleil.\n   Ce spectacle les étonna. Tous se pressaient pour mieux voir et\nceux qui étaient trop petits de taille se haussaient sur les épaules\nde leurs compagnons. Quant à frère Sylvestre, il était tout\nhonteux et il retenait dans sa main le battant de sa cloche de peur\nqu'elle ne troublât un si doux recueillement :\n   « Homme de peu de foi, se disait-il, tu aurais dû reconnaître\nlà un feu divin. D'ailleurs, quelle flamme autre qu'une flamme\ndivine aurait pu éblouir la clarté du soleil et monter si haut\nsans fumée. »\n   Puis il porta à sa bouche un doigt silencieux et fit signe à ses\ncompagnons de se retirer. Alors tous s'en allèrent pleins d'une\ngrande édification et ils se retournaient fréquemment et ils mar-\nchaient sur la pointe des pieds de peur d'éveiller les dalles\nsonores.\n                                      GEORGES LE CARDONNEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-016", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 667, "page_fin": 668, "titre_corps": "Suspends le Gui bénit...", "titre_sommaire": "Suspends le Gui bénit...", "signature_source": "Paul Mussche", "ancre_debut": "SUSPENDS LE GUI BENIT", "ancre_fin": "PAUL MUSSCHE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 788, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 867, "texte": "SUSPENDS                LE GUI                  BÉNIT...\n\n\n  Suspends   le gui bénit et la branche de houx\n  au seuil de la demeure heureuse de ton rire,\n  voici Noël, ma bien aimée, et mon cœur fou\n  délicieusement    vibre comme une lyre.\n\n\n\n  Un parfum deforêt, un rappel de          printemps,\n  la senteur du bois vert et des branches       coupées\n flotte dans la tiédeur de la chambre et        vraiment,\n yeux clos, on se croirait perdu sous la ramée.\n\n\n\n  La bûche flambe     clair, l'heure du réveillon\n  groupe partout,    sous le manteau des       cheminées,\n  les vieillards attentifs au joyeux     carillon,\n  qui dit l'avènement de l'Enfant      de Judée.\n\n\n\n  Soulève les rideaux et contemple le ciel\n  plein d'étoiles, la neige a couvert toute chose,\n  le froid vif et piquant,   le gel    immatériel\n  et pur nous font trouver bonne la porte close.\n"}, {"page_pdf": 789, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1268, "texte": "668                         DURENDAL\n\n\n      Flocons givrés qu'ont laissé choir lés séraphins\n      en secouant leur aile, ô veige     immaculée,\n      pure hermine des vierges nuits d'hiver,          divin\n      tapis nous préservant     de la fange foulée!\n\n\n\n      Douce, laisse le gel faire de beaux       dessins\n      sur les carreaux, le grand fauteuil nous a fait            signe,\n      la chambre attend, et les meubles, comme des mains\n      nous appellent,   ...la   lampe a des lueurs         bénignes.\n\n\n\n       Auprès   de Vâtre viens t'asseoir, je te dirai\n      des mots brûlants et brefs, des choses à l oreille ;\n      pose ta blanche main sur mon front           enfiévré,\n      parle, ta voix a des bourdonnements           d'abeille.\n\n\n\n      Laisse-moi   te chanter des vers de        troubadour,\n      t'enlacer follement   ; veux-tu, jouons      ensemble\n      toute la comédie exquise de l'amour,\n      je tombe à tes genoux et je pleure et tu trembles ;\n\n\n\n      je suis ton doux amant timide et révolté\n      et tes bras ennoués autour de ma          poitrine\n      me bercent doucement comme un enfant             gâté,\n      qui rit et joue en son berceau de         mousseline...\n\n\n                                         PAUL MUSSCHE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-017", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 669, "page_fin": 671, "titre_corps": "Art et Religion", "titre_sommaire": "Art et Religion", "signature_source": "Joseph Ryelandt ; J. 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Mais beaucoup en font une\nchose à part, séparée du reste de la vie et sans lien direct\navec elle. Quant à établir des rapports entre la religion et la\nscience ou l'art, cette pensée ne les effleure pas. La science est\nquelque chose de nébuleux dont s'occupent de vieux messieurs ;\net l'art... ah ! l'art ! C'est un « si agréable passe-temps »! Mais\ncroire que l'art est sérieux comme la vie, une sorte de seconde\nreligion, cela leur paraît absurde. La science a au moins son\nutilité, puisque c'est par elle qu'on arrive à inventer les trams\nélectriques, les ballons et les produits pharmaceutiques ; mais\nl'Art !... On va au conservatoire, à Wagner, comme on va à\nla promenade ou au bal : c'est tout un !\n   Je m'empresse de dire qu'il est un art facile, superficiel et\ncharmant qui n'est « qu'un agréable passe-temps ». C'est la pein-\nture sur assiette, c'est la romance de salon, c'est le monologue,\nla comédie de famille et souvent l'opéra. Mais combien de\ngens qui croient que tout l'art est là, et qui oublient que, plus\nhaut que cette peinture, cette musique et cette poésie, il y a l'art\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2280, "texte": " 670                           DURENDAL\n\n\nimmense et humain, manifestation de la vie et de nos destinées :\nl'art de Rembrandt, de Beethoven et de Shakespeare. C'est de\ncet art seul que j'entends parler ici.\n   Un regard approfondi dans la vie nous montre que si la reli-\ngion est chose indispensable pour conduire l'homme vers sa fin,\nà côté d'elle, il y a des espèces de compléments qui, — pour être\nsecondaires, — participent néanmoins de sa grandeur et peu-\nvent être considérés eux-mêmes comme des sortes de religions.\n   Car la Religion, au sens élargi du mot, est tout ce qui\nporte l'homme vers Dieu. Or, l'Art, entr'autres choses, participe\ndans une large mesure de cette prérogative. On m'objectera que\nbien des grands artistes n'étaient pas religieux ; les apparences\ntrompent : Si leur art est élevé, ils devaient être religieux d'instinct.\nQu'on appelle Dieu par son nom, ou qu'on l'appelle le Beau,\nou qu'on l'appelle l'Idéal, l'œuvre d'art élevé porte toujours le\nreflet de la divinité, consciemment ou non ; car elle est toujours\nnée d'une recherche de la Beauté, et cette recherche procède de\nla tendance innée de l'homme vers l'Infini.\n   En ce sens du mot religion, toute la vie doit être une religion :\nla science, l'art, le spectacle de la nature, la vie de famille, la\nvie politique même, l'Amour, tout est religion ; puisque Dieu\nn'a rien établi d'indépendant, mais tout pour nous porter vers\nLui en perfectionnant notre être moral.\n   Qu'on cesse donc de rire de l'expression : L'Art est un sacer-\ndoce. Eh, oui, c'est un sacerdoce qui exerce sa juridiction sur\nl'élite de l'humanité ! Et, si les savants étaient pour la plupart\nmoins positivistes, ils diraient aussi bien que la Science est un\nsacerdoce. Que les mauvais prêtres de l'Idéal soient nombreux,\nc'est indéniable; mais le principe en est-il moins vrai?\n   Il ne faut rien séparer, comme le dit Hello. Tout se tient dans\nla vie; rien n'existe pour soi-même. La Religion est sœur ou\nplutôt mère de l'Art, de la Science, en somme de toute manifes-\ntation élevée de la vie. Le grand Art est religieux : une sympho-\nnie de Beethoven est, au sens profond du mot, une œuvre aussi\nreligieuse qu'une messe de Palestrina. Les mystères d'ombre et\nde lumière d'un Rembrandt procèdent du frisson de l'au-delà\n"}, {"page_pdf": 792, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1995, "texte": "                        ART ET RELIGION                         671\n\n\n\ncomme une fresque du Beato Angelico est inspirée de la douce\nvision de cet au-delà. Tout art profondément humain a un côté\nreligieux ; sans quoi il faudrait supposer que ce qu'il y a de plus\nessentiel à l'humanité lui manque : c'est-à-dire le sentiment de\nl'Infini.\n   Beaucoup s'ignorent : ils ont le doute sur les lèvres, mais leur\nâme est « naturellement chrétienne. »\n   Ces courtes réflexions sur l'élévation morale de l'Art peuvent\nparaître superflues aux lecteurs d'une revue d'art, surtout quand\ncette revue est catholique. Mais disons le franchement : trop de\ncatholiques méconnaissent la dignité de l'art. Les inepties qui se\nvoient et s'entendent (je parle de la musique) dans certaines de\nnos églises le prouvent. Il est admirable par contre que des\nincroyants, privés de foi religieuse positive, tournent leur\ntendance à l'infini du côté de l'Art et s'en font une sorte de culte.\nN'est ce pas une belle preuve que l'homme ne peut se passer\nd'infini.\n   Ces lignes n'ont d'autre but que de rappeler certaines choses\nque toute âme élevée sait. Il en est des grandes vérités de l'Art\ncomme de celles de la Religion : Tout le monde les connaît...\net les oublie.\n                                            JOSEPH RYELANDT.\n\n\n\n\n  En relisant le numéro du 15 août 1897 de la Revue des Deux\nMondes, j'y trouve une analyse détaillée très intéressante par\nCamille Bellaigue, du livre : Beethoven and his nine symphonies,\nby George Grove, London; Novello, Erver and C°, 1896. Il est\nétonnant qu'un ouvrage de cette valeur n'ai pas encore été tra-\nduit en français. Je le signale aux musiciens connaissant l'anglais.\nC'est l'œuvre d'un artiste en même temps que d'un savant ; la\nlecture doit en être passionnante pour les admirateurs de Beet-\nhoven. « Ce livre, dit Bellaigue, manquait et rien n'y manque. »\nPardon, il lui manque une traduction française !\n                                                            J.R.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-08-n8-018", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 672, "page_fin": 676, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "M D", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 793, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1895, "texte": "LES LIVRES\n\n      LA M U S I Q U E :\n\n   Cinq p i è c e s pour p i a n o (chez Breitkopf). — S i x Mélodies (chez\nMuraille, Liége). — T r o i s C h a n t s s p i r i t u e l s (chez Breitkopf). —\nS o n a t e pour v i o l o n c e l l e et p i a n o (ibid.), par JOSEPH RYELANDT.\n   Parmi les jeunes compositeurs belges de la récente génération,\nM. Ryelandt est un de ceux qui nous semblent « promettre » le plus.\nNous avons suivi avec un intérêt de plus en plus vif le développement\nde son talent dont chaque composition nouvelle affirme un progrès. Son\nœuvre, déjà assez considérable (en grande partie inédite encore), com-\nprend : un mystère dramatique : la Parabole des Vierges; un oratorio\nreligieux : les XIV Stations du Chemin de la Croix, écrit sur un poème\nflamand de Guido Gezelle ; deux symphonies, plusieurs quatuors et\ntrios pour instruments à cordes, une sonate pour cor, deux sonates pour\npiano, une pour violon, une pour violoncelle, une messe à quatre voix\nmixtes, des mélodies profanes et religieuses, etc. En attendant que la\npublication ou l'exécution de ces œuvres nous fournisse l'occasion d'en\nparler en détail et de signaler leurs mérites, bornons notre examen\naux compositions récemment éditées.\n   Voici d'abord un cahier de cinq petites pièces de fantaisie (op. 9) pour\npiano, paru il y a quatre ans, chez Breitkopf, et déjà, dans cette œuvre\nde début, un vrai tempérament s'annonce. L'harmonisation en est\nintéressante, habile, très moderne, l'inspiration subtile et délicate.\nL'influence de Schumann plane sur ces pages, se reconnaît çà et là; celle\nde Wagner aussi (dans le « lohengrinien » Chant d'amour). La première\npièce, intitulée Matin, a une fraîcheur, un charme tout aimables, donne\nune réelle sensation « matinale »; la dernière est une fantaisie gracieuse et\npimpante. Mais je préfère de beaucoup l'Appassionato et surtout la page\n"}, {"page_pdf": 794, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "                                       LES LIVRES                                       673\n\nintitulée Désolation, dont l'écriture me paraît irréprochable et d'une\nparfaite distinction.\n   Dans les Six Mélodies (op. 19), éditées par Muraille, en 1897, le talent de\nM. Ryelandt semble s'être considérablement affiné. Toutes ces mélodies\nsont intéressantes par le style et l'inspiration; elles attestent des qualités\noriginales peu communes. Il y a de la douceur mélancolique dans la\nNuit, beaucoup de pittoresque sentimental dans le Cavalier bleu. Mais les\ntrois chants écrits sur des vers de Verlaine : Tristesse, Clair de lune, le\nPrisonnier, retiennent davantage l'attention. Le premier, très curieux\nmalgré la bizarrerie agaçante du texte, tente de rendre les oppositions\nétranges de cette poésie :\n\n                           Les roses étaient toutes rouges\n                           Et les lierres étaient tout noirs...\n   J'aime davantage le second : Clair de lune, que je trouve vraiment\nexquis et que je dirais parfait sans une modulation un peu recherchée à\nla douzième mesure. On sait par cœur ces jolis vers tendres et pénétrants\ndu poète des Fêtes galantes :\n                                    La lune blanche\n                                   'Luit dans les bois,\n                                    De chaque branche\n                                    Part une voix\n                                    Sous la ramée.\n                                    O bien-aimée!\nqui ont inspiré aussi au pauvre Ernest Chausson une de ses belles\nmélodies. Le dernier vers surtout : « C'est l'heure exquise », est délicieuse-\nment rendu.\n   Le Prisonnier est à mes yeux le plus original de ces chants. Il évoque,\nà première vue, des ressouvenirs de Grieg, mais ce n'est qu'une appa-\nrence et l'inspiration en est bien personnelle. Je ne sais si une musique\nm'a fait éprouver jamais une sensation de mélancolie plus intense et plus\nraffinée. L'irrégularité de la mesure96/8,l'incertitude calculée de l'harmo-\nnisation (l'accompagnement s'attardant autour de la note attendue avant\nde l'atteindre), la répétition du m ê m e motif, qui se déroule comme une\nplainte angoissée, la terminaison du morceau par une cadence imparfaite\ndans un ton différent : tout contribue à faire naître une impression\nd'indicible tristesse. C'est peut-être, ce lied, .un petit chef-d'œuvre\nd'impressionnisme musical (1).\n\n  (1) Il contient malheureusement plusieurs fautes de gravure que le lecteur attentif corrigera\nfacilement.\n"}, {"page_pdf": 795, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2954, "texte": " 674                               DURENDAL\n\n\n    Cette note d'impressionnisme verlainien apparaît assez rarement dans\n les compositions de M. Ryelandt. L'auteur des XIV Stonden, de la Sym-\nphonie en si bémol, de la Sonate en fa pour violoncelle, est un grave, un\nméditatif, épris de sensations plutôt profondes et nobles qu'aiguës et\ncompliquées. C'est, mieux que cela, un religieux, un. mystique au sens\nvrai et rare du mot, de la race artistique des Tinel et des Franck (plus\nproche de Franck que de Tinel), exceptionnellement doué pour la\nmusique religieuse ; mais ce n'est point un triste, comme certaines pages\nisolées — telles que Mandante de sa 2e symphonie ou ce lied si âprement\nmélancolique : le cor — pourraient le faire croire. A défaut de l'oratorio\ninédit dont nous ne voulons pas parler ici, les Trois Chants spirituels pour\nune voix grave, que vient d'éditer la maison Breitkopf, mettent en\nlumière cette note dominante de la personnalité du jeune compositeur\nbrugeois. Ils attirent le lecteur par une sincérité d'émotion, une vérité\nd'accent réellement impressionnantes; ils frappent aussi par leur belle et\nsavante écriture. A la manière des admirables Ernste Gesänge, de Brahms,\nils sont inspirés par des textes bibliques ou ascétiques en prose, repro-\nduisant littéralement, sans aucun ornement littéraire, les originaux. Ils\nforment comme un tryptique musical, exprimant trois états différents de\nl'âme chrétienne, depuis l'amer pessimisme qui se dégage de certains\nlivres du Vieux Testament jusqu'à la joie mystique des enfants de la Loi\nNouvelle.\n   C'est d'abord la morne désolation exprimée par les paroles terribles\nde Job, maudissant la vie et la lumière et appelant le règne ténébreux\nde la Mort : Pourquoi m'avez-vous tiré des entrailles de ma mère? Que ne\nsuis-je mort sans que nul ne m'ait vu ? Ce chant, bâti sur l'accord disson-\nnaut de quinte augmentée, est peut-être le plus intéressant au point de\nvue musical, le plus suggestif. Le passage « avant que j'aille en cette\nterre ténébreuse couverte des brouillards de la mort » me plaît surtout,\nmalgré la hardiesse harmonique de son début. Une « voix d'en haut »\nrépond le mot consolateur de l'Apocalypse : Heureux ceux qui meurent\ndans le Seigneur! ce qui donne une conclusion sereine à ce chant\nd'amère désespérance.\n   Le second m'impressionne d'avantage. Il est inspiré par quelques\nlignes de l'Imitation de Jésus-Christ (III, 50) : Je suispauvre et dans les travaux\ndès mon enfance... L'âme chrétienne, troublée par la tentation et par le\nsentiment de sa propre faiblesse, pleure, sans les maudire, les misères\nd'ici-bas, aspire ardemment vers la paix promise aux enfants de Dieu et,\nrassérénée par un rayon de la grâce, chante la joie reconquise. Pour\nrendre ce texte, qui, en vérité, se prête excellemment à' une interpré-\ntation musicale, M. Ryelandt a su trouver des accents admirables, simples\net vrais, qui émeuvent profondément. Le chant, d'abord sombre et\n"}, {"page_pdf": 796, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "                                 LES LIVRES                                675\n\n\nangoissé, s'éclaire littéralement, puis se passionne, s'attendrit et\ns'achève en un ravissement mystique plein de pure candeur.\n   Le troisième est d'une inspiration plus élevée encore. S'il n'éveille pas\nune émotion humaine du même genre, il est empreint d'une intellectua-\nlité plus haute et plus profonde. Le compositeur a dû hésiter à mettre\nen musique un tel texte qui semblait peu apte à être traduit musicale-\nment. Il s'agit du passage de l'épître aux Colossiehs, qu'on lit à la messe\ndu Samedi-Saint : Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui\nest en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu... car vous êtes morts et\nvotre vie est cachée en Dieu avec le Christ. La ferveur intime et mystique\nde ces paroles se trouve rendue de la façon la plus heureuse. La voix\nplane avec une grave lenteur sur un dessin d'accompagnement, composé\nde quatre notes descendantes, qui se reproduit toujours semblable. Puis,\nà la promesse de résurrection et de gloire céleste, elle s'anime, s'élève\net meurt en une longue tenue pianissimo sur le mi élevé, tandis que le\nmotif d'accompagnement monte lentement jusqu'aux suprêmes hauteurs.\n   Il y a un lien harmonique entre les tons de ces trois chants. Le pre-\nmier est en ut mineur et s'achève en majeur, le second en la mineur avec\nterminaison en majeur, le troisième en mi majeur. Le texte français est\naccompagné d'une excellente traduction allemande, vraiment parfaite au\npoint de vue de l'accentuation musicale comme au point de vue littéraire.\n   En même temps que les Chants spirituels, la maison Breitkopf édite\nune œuvre de musique pure, une Sonate pour violoncelle et piano que\nnous considérons comme la meilleure oeuvre de M. Ryelandt publiée\njusqu'ici, celle qui manifeste les plus intéressantes et les plus sérieuses\nqualités de style et d'expression. Elle se compose de trois parties : un\nallegro énergique, très coloré, où un thème d'allure héroïque alterne\navec un motif sentimental; un adagio d'expression profonde, plein de\nrêve et de joie intime; un finale naïf et charmant, formé par d'ingé-\nnieuses variations sur un thème populaire bien connu.\n   Il nous resterait à parler du symphoniste. Nous avons entendu, en 1897,\naux Concerts populaires d'Anvers, la Symphonie en si bémol et cette\nœuvre nous a paru vraiment remarquable en tous points. La lecture de\nla partition n'a fait que confirmer cette impression première. L'œuvre\ncomprend un allegro vivace, un andante (d'une tristesse intense), un scherzo\net un finale. Les deux premiers mouvements nous ont semblé, à l'audition,\nles mieux venus. C'est à Bruxelles qu'il faudrait entendre cela. Alors nous\nen reparlerons plus longuement.\n                                                                     C. M.\n"}, {"page_pdf": 797, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2999, "texte": "  676                               DURENDAL\n\n\n\n        LA POÉSIE :\n    IWAN   GILKIN. Le Cerisier fleuri (Paris, librairie             FISCHBACHER).\n   Il ne faut pas attacher au petit cahier de vacances qu'est le Cerisier\nfleuri plus d'importance que M. Gilkin lui-même. Dans une préface char-\n mante, modeste avec ironie, le poète déclare avoir rimé sans prétention,\n au hasard de ses rêveries, de ses souvenirs et m ê m e de ses lectures, ces\n courtes pièces, dont plusieurs sont jolies. Il confesse aussi avoir butiné\n chez les poètes de la Chine, de la Grèce antique, de l'Allemagne et de\n l'Angleterre, et pense avec raison qu'en un temps où les écoliersde lettres\n proclament si b r u y a m m e n t leur originalité, il peut y avoir quelque élé-\n gance à se contenter parfois du bien d'autrui. Certains se plaisaient à ne\n voir, dans le poète de la Nuit, qu'un baudelairien. Peut-être M. Gilkin\n a-t-il publié le Cerisier fleuri pour la joie de révéler un aspect nouveau de\n son talent, de montrer l'épicurien sous le satanique et de professer, le\n verre à la main, le pessimisme. Il ne sera plus permis d'ignorer désormais\n que ce curieux de l'abîme a de la fantaisie et de la grâce, de la tendresse\n et de l'esprit. L'odelette à Calliope résume à merveille le Cerisier fleuri :\n                    Calliope, j'ai fait résonner la terrible\n                         Lyre d'èbène et defer ; j'ai chante\n                    Les enfers vénéneux et putrides, que crible\n                         De traits de flamme une âpre volupté.\n                    J'ai dit l'horreur du monde et ce que l'homme souffre,\n                         Les sombres cœurs peuplés de monstres fous\n                    Et les démons hideux nageant au fond du gouffre.\n                         Mais aujourd'hui mes chants se font plus doux.\n                    Sous les cieux florentins et leur clarté bénie,\n                        Les dieux de marbre ont ébloui mes yeux.\n                    Et leur beauté sereine cl leur calme harmonie\n                         Ont fait mon cœur semblable au cœur des dieux.\n                    Un ruisseau qui bouillonne au creux d'une     vallée.\n                        L'exquise odeur des fraises et du vin,\n                    Le charme délicat d'une parole ailée\n                        Et la douceur de ton baiser divin,\n                    Calliope, voilà les seuls biens que souhaite\n                         Le sage aimé des Muscs au chant clair.\n                    Que voudrai-je demain ? Demande à la mouette\n                         Oui passe et vole en criant vers la mer !\n\n  Tout ne vaut pas, dans le Cerisier fleuri, cette odelette : quelques\nmiettes poétiques ne valaient peut-être point qu'un écrivain du talent de\nM. Gilkin les y ramassât. Sa réputation gagnera davantage, sans doute,\nau poème dramatique qu'il nous promet sur ce sujet redoutable :\nProméthée. Nous comptons sur une œuvre.\n                                                                  M. D.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 728, "texte": "                              DURENDAL\n        REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n                                      1899 — 6e Année\n\n\n\n\n                    Sommaire du n 8                     (Août)\n\n\nOLIVIER-GEORGES D E S T R É E . — Les Mages (suite)                              613\nMAURICE OLIVAINT. — Saint-François        d'Assise :\n                    I. Le Franciscain.\n                   II. Saint-François d'Assise.\n                  III. Saint-François à Noël.\n                 IV. Les Hirondelles de Saint-François.\n                   V. Les Jongleurs du Bon Dieu.\n                 VI. Les Expiations de Saint-François.\n                VII. A un Franciscain (poésies)                                  625\nALEXANDRE B R A U N . — P o u r l'art populaire                                  632\nTHOMAS BRAUN. — Bénédiction des Oiseaux.\n                       Bénédiction déprécatoire contre les Souris, les\n                         Taupes, les Fourmies, les Vers et autres animaux\n                         nuisibles.\n                       Bénédiction de la Maison (poésies)                 643\nJ. ESQUIROL. — Impressions de Province                                           648\nL'Abbé PAUL CUYLITS. — Le Livre des douze Béguines                 de |can\n                          Ruusbroec (suite)                                      657\nGEORGES LE CARDONNEL. — Le repas de sainte              Claire   et de   saint\n                                        François                                 663\nPAUL MUSSCHE. — Suspends le Gui bénit (poésie)                                   667\nJOSEPH R Y E L A N D T . — A r t et Religion                                     669\nLes Livres                                                                       672\nIllustrations : Figure Tombale (bronze). Œ u v r e de Jacques de Lalaing.\n                Gent (bas-relief). OEuvre de Jules Lagae.\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": ""}, {"page_pdf": 730, "texte": "                             LES MAGES*\n\n\n                                          (Suite.)\n\n\n\n\n               Sous la vaste tente de Melchior, les seigneurs\n                 étaient rangés, mangeant et réparant leurs forces.\n                 A la satisfaction d'avoir, après toutes les incerti-\n                 tudes et les angoisses de cette journée, atteint un\n                 campement tel qu'ils n'auraient pu l'espérer, était\n                 venu s'ajouter encore le plaisir d'apprendre de la\n                  bouche même des guides que la partie la plus\n                  dangereuse de l'ascension était passée, et que,\nle lendemain, vers le milieu du jour, ils atteindraient déjà ce\ncaravansérail de pierre que jadis le puissant roi Salomon avait\nfait construire dans les montagnes, aux limites de son empire.\nDe là partaient des routes conduisant vers les différentes villes de\nJudée, et la marche, dès lors, deviendrait facile et ne procurerait\nplus aux voyageurs qu'étonnement et admiration pour ce pays\ndont les guides vantaient à l'envi la beauté. Tranquillisés, rois et\nseigneurs, à la vive clarté des flammes qui jaillissaient des troncs\n résineux des sapins, se rappelaient et se contaient maintenant\n avec joie les périls et les fatigues de cette journée ; maintenant\n  (*) Nous avons déjà dit, et nous rappelons au lecteur, que ces pages, écrites en partie au cours\nd'un voyage en Italie, ont été laissées inachevées par l'auteur, entré depuis en religion.\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": " 614                         DURENDAL\n\n\n\nqu'ils se sentaient plus rapprochés du but, maintenant surtout\nque la possibilité d'arriver à ce désiré royaume de Palestine leur\napparaissait moins incertaine, les seigneurs se riaient de leurs\ncraintes, et, se repentant d'avoir douté de leurs rois, ils admi-\nraient leur confiance et leur foi, et se prenaient à rêver, eux aussi,\nà ce Messie que lerurs maîtres avaient annoncé et qu'il leur serait\ndonné de voir dans quelques jours.\n   Les mêmes désirs avaient envahi tous les cœurs, et peu à peu\nle silence s'était fait, chacun songeant à sa vie et aux changements\nqu'allait y apporter ce voyage. Sous la tente, on entendait le cré-\npitement sec du bois flambant, tandis qu'au dehors la continuelle\net lointaine clameur d'un torrent montait du fond des gorges\nescarpées; et le roi Balthazar, qui, depuis le commencement du\nrepas, était resté taciturne, releva les yeux et, comme s'il avait\nattendu ce silence, dit :\n   « Rois, mes frères, et vous seigneurs compagnons du meilleur\nvoyage qu'il nous fût donné d'entreprendre, je promis hier\nd'édifier vos cœurs en vous entretenant de cette âme d'élite qui\nme poussa dans la voie du salut.\n   » Et pendant les rares moments de répit que nous a laissés\ncette journée, l'image sainte de cet homme qui, si Dieu le veut,\nest encore vivant à cette heure dans mon royaume, n'a cessé\nde se représenter à mon esprit, et les mille souvenirs de sa vie\nsont si présents maintenant à ma pensée que je voudrais vous\nles faire connaître ce soir, durant les heures qui nous restent\navant le temps fixé pour le repos. En me réjouissant avec\nvous de l'heureuse nouvelle que nous donnèrent tantôt les guides,\nje pensais aussi que, peut-être, cette histoire pourrait faire réflé-\nchir quelques-uns d'entre vous, ô seigneurs, que Dieu n'a pas\nencore touchés de sa grâce, et qui avez voulu nous suivre par\namitié et par dévouement à la personne de vos princes. Et je\nsouhaite pour ceux-là que leurs cœurs puissent être touchés\ncomme fut touché le mien par les exemples de charité et d'amour\ndivin que je vous raconterai, et que tous nous pénétrions\ndemain animés d'une même foi et d'un même désir sur la\nTerre Sainte de Palestine.\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "                             LES MAGES                           6l5\n\n\n    » Celui dont je veux vous parler est mon frère bien-aimé,\nle prince Damien, naguère encore jeune et beau, puissant et envié\net considéré par moi-même et par tous comme l'héritier de mon\ntrône et du royaume d'Arabie. Il vint au monde alors que j'étais\ndéjà adolescent et sa naissance coûta la vie à la reine notre mère.\nPeu d'années après, mon père, emporté par la maladie, me le\nconfia petit enfant et me fit jurer en mourant de l'aimer toujours\ncomme un frère et de l'élever comme il l'eût fait lui-même s'il\navait vécu. La promesse, certes, me fut facile à tenir, car gracieux\net beau, comme il l'était, il était adoré de tous, et je l'aimais\ncomme s'il avait été mon fils. Et je m'excuse si, en même temps\nque de lui, je dois 'vous parler de moi-même; mais nos vies\nfurent si intimement liées et dépendantes l'une de l'autre, qu'il\nn'est pas possible de les séparer, et je dois revenir sur mon exis-\ntence passée pour vous dire, sans essayer maintenant de me justi-\nfier, comment je l'élevai.\n    » Dans les premières années de mon règne, jeune et puissant,\nj'avais vécu d'une vie insouciante et dissipée, tout entière\nconsacrée au plaisir, ne pensant qu'à satisfaire mes passions et\nmes volontés, sans que jamais l'ombre d'un scrupule ou d'un\nremords passât sur mon esprit. Empressés de me plaire et\nsoucieux de gagner ma faveur, les courtisans ne tarissaient pas\nd'éloges sur mes vertus et mes actions les plus méprisables; mes\ncaprices les plus illégitimes étaient sûrs de rencontrer en eux des\nadmirateurs jamais lassés, et des complaisances toujours prêtes.\n Cependant, l'intérêt personnel glissé et déguisé sous leur louange\n m'avait fait prendre ces gens de cour en général mépris, et\n n'ayant pu trouver parmi eux l'ami que j'eusse souhaité rencon-\n trer comme confident et juge sincère de mes projets et de mes\n pensées, j'avais cherché cet ami dans les livres, et mon esprit\n ayant faim et soif de vérité, j'avais lu de préférence ceux où j'espé-\n rais la trouver. Comme les vôtres, ô rois, mon peuple pratiquait\n une religion ne différant que dans les formes de la religion juive,\n et j'avais lu alors les livres révérés des Hébreux, les livres\n de ces prophètes inspirés de Dieu et dont chaque parole\n leur paraît sacrée. Eveillant dans mon cœur la conscience\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": " 616                        DURENDAL\n\n\n\nendormie, ouvrant mes yeux à la lumière, ces livres m'avaient\nrévélé un nouveau monde : ils m'avaient fait voir la vie telle\nqu'elle est, tranquille épreuve pour ceux qui croient et vivent\nselon les commandements du Seigneur, amère et cruelle, remplie\nde désillusions, de peines et de douleurs pour ceux qui vivent\nfermés à la divine espérance. Et je priais alors et je croyais,\nrempli d'enthousiasme pour les saints dont j'avais lu les écrits ou\nl'histoire, et je formais d'incessants projets pour la réforme de ma\nvie. Mais mon heure n'était pas venue encore et les projets demeu-\nraient projets, et les livres finis, je continuai à vivre comme\nauparavant, remettant de jour en jour, de saison en saison et\nd'année en année, d'inaugurer l'existence bienfaisante et paisible\nque j'avais entrevue. Et les passions et les plaisirs des sens furent\nde nouveau mes maîtres, et les souvenirs de mes jours de piété\nse firent de plus en plus vague. Pourtant, dans le plus profond\nde mon cœur, la conscience éveillée ne s'était pas rendormie; elle\nveillait maintenant toujours, et sa voix sans cesse me reprochait\nmes basses passions et mes actions mauvaises. Et parfois encore,\nbourrelé de remords et poursuivi par le repentir, je tentais de\nprier : mais comme un oiseau nouvellement échappé du nid et\nqui ne sait encore voler, ma prière ne quittait pas la terre. Je\nbalbutiais les prières apprises et je demandais au Seigneur le\npardon de mes offenses et le courage d'aborder une vie nouvelle.\nMais alors, la voix cachée au fond de ma conscience me deman-\ndait de renoncer à ces voluptés pernicieuses et à ces plaisirs\nfrivoles qui m'éloignaient de Dieu. Mais je ne voulais pas l'en-\n tendre, et, le lendemain, je me retrouvais sans courage et sans\n énergie: je me reprochai alors ma confiance et mes prières\n dédaignées et le flambeau de la lumière divine parut peu à peu\n s'éteindre en mon cœur.\n   » Je me replongeai dans les voluptés et les plaisirs, et j'écoutai\navec joie les railleries et les insultes qu'autour de moi les courti-\nsans, qui m'avaient deviné, prodiguaient chaque jour à cette vie\npieuse et utile que j'avais rêvée sans pouvoir la réaliser. Et ces\nprojets qu'en des jours meilleurs j'avais conçus sans pouvoir les\nexécuter; ces livres dont les sages préceptes étaient restés vains\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "                             LES MAGES                           617\n\n\npour moi, me devinrent odieux, car ils n'avaient engendré en\nmon âme que la tristesse et les remords. Ce que je pleurais\npar-dessus tout, c'était cette inconsciente insouciance des pre-\nmières années de ma jeunesse, cet âge où j'avais vécu sans autre\ncroyance que la beauté de la vie qui s'offrait à moi, riante, heu-\nreuse, abondamment pourvue de tout ce que le monde vante et\nconvoite.\n   » Cette vie qui, pour moi, n'était plus possible, je la rêvais main-\ntenant pour le frère aimé dont mes parents m'avaient laissé la\ngarde. Je voulais faire de lui un homme libre, débarrassé de\nces croyances qu'on m'avait enseignées dans mon adolescence,\nque la lecture des livres prophétiques avaient affermies et qui,\ndans mon opinion, avaient gâté ma vie. Et comme je me rap-\npelais que, pour mon propre compte, j'avais été incité au désir\nde croire et à la lecture des saints livres par la crainte de la\nmort et l'envie passionnée d'obtenir la certitude de cette vie\nmeilleure dont j'avais ouï parler, je résolus de lui cacher la\nconnaissance de la mort, des maladies, de la misère et de toutes\nles choses qui auraient pu attrister sa vie, aussi longtemps que\ncela me serait humainement possible.\n   » Et, dans un luxueux palais, entouré de jardins ornés de\nfleurs, d'étangs et de fontaines, aux portes de la ville royale\nd'Epha, Dam'ien avait grandi, roi toujours obéi d'une cour de\njeunes gens empressés à satisfaire les moindres de ses désirs.\nTous ceux qui l'approchaient étaient au courant de mes volontés,\net tout ce qu'il voyait, lisait ou entendait autour de lui, était\npour lui faire aimer cette vie, qui s'annonçait, pour lui, belle,\nheureuse, et pleine de promesses. Studieux et beau, il était,\ncomme vous, poète, ô mon ami Gaspar, et les richesses et\nles fêtes de son palais, ses jardins parfumés, semés de sources\net de limpides fontaines, il les avait célébrés en des quatrains\n mélodieux et sonores, si bien rythmés, si vivement imagés, qu'ils\nse fixaient pour toujours dans le souvenir et qu'ils vivront long-\ntemps encore après nous dans la mémoire des hommes. Toujours\n heureux et gai, il s'épanouissait comme une belle plante pleine\n de sève et de vigueur, vivant de cette vie végétative que si amère-\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": " 618                        DURENDAL\n\n\nment je regrettais. De sévères précautions étaient prises pour\nlui éviter la vue de toute forme de souffrance ou de dou-\nleur. Quand il sortait dans la ville, il en trouvait les rues\npavoisées et en fête; des enfants et des jeunes hommes l'accla-\nmaient et le saluaient comme leur maître futur et l'auteur de leur\nbonheur; s'en allait-il dans les campagnes, dans les champs\nles travailleurs chantaient ses vers et, sur son chemin, des jeunes\nfilles tressaient pour lui des guirlandes de fleurs champêtres.\n    » Que cette vie factice dût un jour finir et que la douleur,\nles souffrances et les maladies dussent l'atteindre à son tour et\nlui ouvrir plus cruellement les yeux, dans ma folie obstinée\nje n'y voulais pas songer. Mais Dieu, qui veillait sur lui, était\nlas du continuel mensonge dont on l'enveloppait, et le temps\nétait venu où, malgré mes précautions et mes soins, il allait par\nune première épreuve découvrir la réalité de la vie.\n    » Un jour d'été que Damien avait voulu se promener seul à la\ncampagne, conduit par la Providence, il s'était éloigné des\nroutes que j'avais fait surveiller, et par des sentiers, entre les\nmouvantes étendues de blés jaunissants il marchait, cueillant\ndes fleurs, les assemblant, chantant les derniers vers qu'il avait\ncomposés. Et, soudain, il avait vu au détour du sentier une\napparition qui avait brusquement arrêté la chanson sur ses\nlèvres. A sa rencontre venait un vieux mendiant aveugle qu'une\nenfant, pieds nus et tête nue, conduisait par la main. Et si\npitoyable était ce mendiant que Damien, n'en pouvant croire\nses yeux, était resté immobile et muet de stupeur. Son dos\nvoûté se ployait presque en deux, et les haillons sordides, dont\nil était revêtu, laissait voir par leurs trous sa chair brune\ncollée aux os. Son visage, couleur de terre, édenté et ridé,\nétait encadré d'une barbe sale et inculte. Et ne pouvant relever\nla tête, il l'inclinait du côté de Damien, et ses yeux aveugles,\nternes et gris, étaient cerclés de paupières rouges enflammées et\npurulentes et dépourvues de cils. Couverte, elle aussi, de haillons\net de loques informes, l'enfant qui le conduisait était gracieuse et\ncharmante, en dépit de son dénuement. Et ses grands yeux noirs\némerveillésconsidéraientavec une admiration naïve le beau jeune\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                            LES MAGES                          619\n\n\nhomme qui se tenait devant elle, et les riches habits dont il était\nenveloppé. Ayant entendu venir le jeune homme, l'enfant et le\nmendiant s'étaient rangés au bord du sentier et, tirant son chapeau\ngraisseux, le vieux gémissant et geignant avait formulé sa plainte\nhabituelle. Et n'ayant pas reçu de réponse, d'une voix cassée et\nplus implorante encore, il répétait : « Seigneur, ayez pitié d'un\npauvre aveugle, s'il vous plaît ».\n   » — Et qui n'aurait pitié de toi, ô misérable, dit Damien, mettant\nsa bourse dans la main du mendiant. Mais dis-moi, en échange\nde cet or que je te donne volontiers s'il peut t'aider en quelque\nchose, comment il se fait que tes yeux ne voient plus, et que tu\ndoives être conduit, courbaturé et brisé comme je te vois, par\nune enfant?\n   » — Que Dieu soit loué, qui t'a conduit sur ma route, dit le men-\ndiant, palpant la bourse de ses mains tremblantes et osant à peine\ncroire à son contenu. Et qu'il te bénisse pour avoir eu compassion\nde ma misère. Mais comment répondrai-je à tes questions? Je\nsuis vieux, le temps et les maladies m'ont abattu comme tu le\nvois, et pour avoir une nuit dormi dans les champs, sans abri,\nexposé à la rosée matinale, un voile épais a couvert mes yeux et,\ndepuis lors, je n'ai plus pu travailler. Alors que te dirai-je? Je\nsuis resté dans un coin de ma maison à charge à moi-même et\naux autres et mes enfants m'envoient maintenant mendier à la\n ville, parce que le pain fait défaut à la maison.\n    » — Pauvre homme, ton langage est pour moi obscur et je crains\n de ne pouvoir te comprendre; mais, dis-moi, tous les hommes\n peuvent-ils ainsi perdre la vue et être abattu par le temps?\n    » — Et comment feraient-ils pour l'éviter, dit le vieux; ta voix\n est jeune, ô Seigneur, et tes questions sont celles d'un enfant;\n mais, si jeune que tu puisses être, n'as-tu donc pas vu les maladies\n affliger ceux qui vivent autour de toi? Ne sais-tu donc pas que\n nous devons tous souffrir, celui-ci d'un mal, celui-là d'un\n autre? Les hommes naissent, poussent et grandissent comme les\n plantes, et, comme les plantes, ils se fanent, vieillissent et\n bientôt meurent.\n    » — Ils meurent, dit Damien; que veux-tu dire, ô pauvre\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": " 620                         DURENDAL\n\n\nhomme. La maladie égare, je le crains, ton esprit; mais quelque\nconfuses que soient tes réponses, elles m'intéressent cependant\nplus que je ne pourrais le dire, et je voudrais t'interroger à loisir,\nassisté de quelqu'un qui connût le langage que tu emploies.\nVa-t'en donc à la ville et demande le palais du prince Damien;\ndis que tu es envoyé par mon ordre et l'ayant fait donner des\nvêtements, en mangeant et en réparant tes forces, attends mon\nretour.\n   » Il dit, et continuant son chemin, il s'éloigna dans les\nchamps dorés, salué et suivi par les bénédictions répétées du\nvieillard et de l'enfant. Il marchait, regardant la mer des blonds\népis ondulant doucement au vent, mais son esprit était obsédé\nde cette vision ; et sans cesse l'image de ces deux pauvres dégue-\nnillés reparaissait devant ses yeux. Ses oreilles entendaient tou-\njours la voix lente et cassée du vieillard, disant : « Les hommes\nnaissent, poussent et grandissent comme les plantes et, comme\nles plantes, ils se fanent, vieillissent et bientôt meurent ». Où\ndonc a-t-il pris cela, disait Damien, et pourquoi ces paroles\nm'ont-elles tantôt semblé obscures. Rien n'est plus clair, mais\noù donc a-t-il vu que les hommes meurent. Et soudain, il eut\nl'envie de courir en arrière et d'arrêter le vieillard pour l'inter-\n roger de nouveau. Il revint en hâte sur ses pas; il regarda le\nsentier qui tout droit s'en allait vers la route parmi la splendeur\ndes moissons. Mais le vieillard et la belle enfant en haillons, qui\nlui servait de guide, avaient déjà disparu. Il pensa alors qu'il les\n retrouverait au palais à son retour, et, lentement, pensif, il s'en\n revint vers la ville. Il avait jeté les fleurs qu'il portait et mar-\nchait en regardant la terre. Son unique pensée était maintenant\nde trouver réponse aux questions qu'il avait adressées au vieil-\nlard. Et plus il pensait à cette troublante apparition, plus des pro-\n blèmes insolubles se soulevaient dans son esprit. Comment ses\nintendants, qui sans cesse lui vantaient le bien-être et le bonheur\n'du peuple, avaient-ils laissé celui-là dans un pareil dénûment. Il\nn'était pas le seul, puisque l'enfant qui l'accompagnait paraissait\n aussi pauvre que lui et qu'il avait parlé d'autres gens vivant\n avec lui dans de pareilles privations.\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                             LES MAGES                            621\n\n\n   » S'interrogeant, réfléchissant ainsi, il était arrivé au palais et\nsa première parole fut pour s'informer du vieillard aveugle et de\nl'enfant qu'il y avait envoyés. Mais personne ne les y avait vus.\nSoupçonnant un mensonge, il alla lui-même, les menaçant de\nsa colère, interroger les serviteurs aux portes du palais. Mais\nvainement; personne ne put lui apprendre ce qu'ils étaient\ndevenus. Car arrivés aux portes de la ville, le vieillard et l'enfant\navaientdemandéaux gardes de leur indiquer le palais de Damien,\net ils avaient appris alors, effrayés, les défenses formelles du roi\net les peines terribles édictées contre les mendiants et les\nmalades qui se montreraient au prince. Sans souffler mot de\nleur rencontre, terrifiés, ils s'étaient retirés alors et, par des che-\nmins détournés, avaient regagné en hâte leur chaumière cham-\npêtre.\n   » Désolé de n'avoir pas retrouvé cet homme dont la vue l'avait\nd'abord affligé, Damien, après avoir donné l'ordre qu'on le\ncherchât partout dans la ville et dans la campagne, était rentré\ndans ses appartements. Et soupçonnant qu'on le trompait, il\navait pris tour à tour à part chacun de ses confidents les plus\naimés, et il leur avait raconté sa surprenante et mystérieuse ren-\ncontre. Mais déjà les courtisans, d'abord déconcertés, avaient eu\nle temps, de se ressaisir, et tous avaient ri en écoutant le récit du\nprince et lui avaient répondu qu'il avait été le jouet d'un rêve, ou\nd'une apparition maligne suscitée par des fées hostiles à sa famille.\nAux interrogations pressées du jeune homme, ils n'avaient donné\nà leur habitude que des réponses évasives et mensongères, et s'il\navait connu ce jour-là son premier chagrin, Damien n'avait pu\nsavoir rien de précis sur les questions qui l'avaient attristé et\npréoccupé.\n   » Les jours suivants s'étaient passés sans nouvelles des deux\nmendiants, et Damien avait en vain essayé de découvrir leur\nretraite. Il avait offert une fortune à celui qui les lui ferait décou-\nvrir; il avait en cachette promis des trésors et des faveurs con-\nvoitées à ses favoris et à ses serviteurs ; battant la campagne en\ntout sens, interpellant les paysans, il avait lui-même tâché de\nretrouver le mendiant aveugle et sa compagne; toutes les recher-\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": " 622                        DURENDAL\n\n\n\nches étaient demeurées infructueuses, et après avoir longtemps\nsoupiré, le jeune homme avait fini par se persuader à lui-même\nque vraiment, comme l'assuraient ses favoris, il avait été le jouet\nd'un rêve ou d'une apparition maligne, et il avait alors repris sa\nvie insouciante et sa belle humeur, composant de nouveaux\nquatrains, lisant de nouveaux poètes, tout entier à la pratique et\nà l'étude de son art.\n   « Pourtant, était-ce une idée, il me semblait parfois qu'un\nnuage passait sur son front et qu'il avait gardé une certaine\ndéfiance envers son entourage depuis le jour de cette malencon-\ntreuse aventure. C'est pourquoi, redoutant sans cesse quelque\nnouvelle apparition de malheur, je pensai en éviter le danger en\ntransportant pour quelques mois la cour dans un château soli-\ntaire, situé loin de la ville, au bord de la mer d'Arabie. Et l'idée\nde ce voyage fut accueillie avec joie par Damien, car, de tout\ntemps, il avait aimé passionnément la mer, et d'avance il se\nréjouissait en pensant aux longues courses qu'il pourrait faire le\nlong des plages blondes, et aux promenades délicieuses qu'of-\nfrait la vaste forêt entourant le château. Nous partîmes donc sans\nretard et après avoir chevauché plusieurs jours, nous arrivâmes\nau château et j'y entrai avec une joie non moins grande que celle\nde Damien, car j'étais assuré maintenant que nulle rencontre\nfâcheuse ne pourrait venir l'y troubler. Je n'avais amené avec\nmoi que les seigneurs et les serviteurs les plus jeunes et les plus\nrobustes du palais, et, dans toute l'immense forêt, et sur toute\nl'étendue du pays, il n'y avait pas une habitation.\n      Sur une colline plantée de pins-parasols, le château se dres-\nsait, entouré aux étages de terrasses circulaires d'où la vue\ns'étendait vaste et magnifique. Au levant, sous les pins-parasols,\ndont les couronnes de feuillage toujours vert semblaient, vues\nd'en haut, des bancs de mousse gracieusement étages, la mer\ns'apercevait infinie et bleue, battant de ses vagues les plages de\nsable fin qui s'étendaient au pied de la colline ; et des terrasses\ndu couchant, toute la forêt se découvrait, verte et touffue, pleine\nde bêtes et d'oiseaux. Une bande étroite de terre stérile la bordait\nà ses limites et, par delà le désert, au loin, dans l'oasis de ses\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "                            LES MAGES                          623\n\n\nchamps verts et fertiles, les tours et les dômes de la ville royale\nd'Epha s'apercevaient.\n   » Pendant les premiers mois de notre séjour dans ce palais\nsolitaire, tout avait enchanté Damien; le palais lui-même, colos-\nsal et séculaire, édifice bâti par mes ancêtres, ses murailles énor-\nmes, ses terrasses et ses tours crénelées toutes garnies de nids et\nde plantes grimpantes ; les bois de pins odorants et sombres, la\nforêt peuplée d'oiseaux, le ravissaient et surtout il ne cessait de\nme faire admirer la mer, qu'il ne pouvait se lasser de contem-\npler. Sa gaieté naturelle semblait avoir augmenté encore. Sans\ncesse par les escaliers, j'entendais résonner sa voix fraîche et\nclaire, — je l'entendais rire et jouer comme un enfant sous les\npins-parasols ; ou bien sur la mer bleue unie et calme comme un\nlac, je le voyais passer, conduisant des chœurs de rameurs, les\nhabituant à ramer et à chanter en cadence. Chaque jour, c'était\npour lui de nouvelles joies, de nouvelles surprises, de nouveaux\ncris d'enthousiasme. Je n'avais pu l'entraîner avec moi à la\nchasse, et le premier soir qu'il m'avait vu revenir de mes battues,\nquand on lui avait montré le gibier tué, il m'avait fait des re-\nproches sur ma cruauté. Mais il m'aimait trop pour m'en vouloir,\net, quand je le quittais au matin, il s'en allait de son côté, les\npoches pleines de pain pour les oiseaux et les bêtes des bois qu'il\naurait voulu toutes caresser et apprivoiser. Il me priait souvent\nde le laisser demeurer au château, avec ses compagnons favoris,\nlorsque les soucis et les affaires du royaume me rappelleraient à\nla ville, et il me promettait alors de me montrer, quand je vien-\ndrais le voir, toutes les bêtes soumises et familières et accourant\nà sa voix.\n   » Mais un jour, combien ce jour me parut long, triste et sans\nfin, tout changea dans ses manières. On ne le vit plus rire et\njouer avec ses compagnons ; il refusait maintenant les parties et\nles fêtes qu'on voulait organiser ; on ne l'entendait plus chanter\net il ne nous faisait plus sans cesse de ces questions naïves qui\navaient coutume de tant nous embarrasser. Sans cesse, il sortait\nseul et sans s'éloigner du château, il s'asseyait à l'ombre des pins\net demeurait là des heures et des heures, contemplant la mer,\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": " 624                         DURENDAL\n\n\nsemblant vouloir confier à l'infini de ses vagues toujours mou-\nvantes et bruissantes, le secret qu'à nous tous il voulait cacher.\nSon affection pour moi n'avait pourtant pas diminué et, tou-\njours, aussitôt qu'il me voyait, sachant la tristesse que j'avais à le\ntrouver morne et chagrin, il s'efforçait de paraître insouciant et\ngai ; et pour me plaire, il tâchait de chanter encore comme il le\nfaisait auparavant ; mais la chanson mourait vite sur ses lèvres,\net dès que j'étais parti, il retombait dans son silence obstiné et ses\nsilencieuses contemplations.\n   » Qu'était-il arrivé ? Je ne le sus que plus tard, alors que nous\nétions déjà rentré dans la ville; mais je vous le dirai maintenant\npour vous faciliter la compréhension de mon récit.\n\n  (A continuer.)\n                                   OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "FIGURE TOMBALE           (BRONZE)\n (Œuvre de JACQUES DE LALAING)\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": ""}, {"page_pdf": 744, "texte": "         Saint-François d'Assise\n                          I\n\n             LES        FRANCISCAINS\n\n                       SONNET\n\n\nIls allaient, ils allaient,' ces mendiants sublimes,\nA travers monts et bois, sans soin du lendemain,\nles pieds ensanglantés aux pierres du chemin,\nEt les membres transis par la neige des cimes.\n\nIls rendaient grâce à Dieu des aumônes infimes\nQue la pitié versait par hasard dans leur main ;\nAppuyés sur l'espoir d'un immortel      hymen,\nAu rachat des péchés ils s'offraient en victimes.\n\nAh ! le siècle était rude, et sombre l'horizon!\nUn souffle d'hérésie affolait la raison, .\nEt l'esprit ténébreux troublait l'âme indécise;\n\nL'homme ne savait plus d'où lui venait le jour,\nQuand sur ton front béni, grand saint François         d'Assise,\nIl vit étinceler le flambeau de l'amour !\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "626                       DURENDAL\n\n\n\n\n                               II\n\n               SAINT    FRANÇOIS        D'ASSISE\n\n\n       Il parcourait les bois, célébrant les louanges\n       Du Maître Souverain, de la Vierge et des Anges.\n       Il criait aux voleurs troublés : « Ecoutez-moi,\n       Car je suis le héraut qui proclame le Roi ! »\n      Sous la pluie et la neige il poursuivait sa voie,\n       Trouvant dans chaque peine une source de joie.\n      Aux oiseaux familiers qui chantaient avec lui.\n      Il disait: « Aimons Dieu par qui le jour a lui,\n      Et qui vous a donné vos plumes et vos ailes ! »\n      Et le saint, les voyant attentifs et fidèles,\n      Laissait libre leur vol, après l'avoir béni.\n      Son âme, qu'enflammait un amour infini,\n      Était un temple ouvert à toute la nature;\n      Il n'était pas pour lui d'infime créature\n      Parmi ceux qu'il nommait ses frères et ses sœurs.\n      Il écartait du but la flèche des chasseurs;\n      Le prix de son manteau rendait aux bergeries\n      Les moutons attendus aux crocs des boucheries.\n      Et son grand cœur mystique appelait à la fois\n      Les bêtes, les moissons, les vignes et les bois,\n      Les plaines, les coteaux, les ondes et les pierres\n      A cet immense amour dont brûlaient ses prières.\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "            SAINT-FRANÇOIS D'ASSISE                   627\n\n\n\n\n                       III\n\n\n        SAINT     FRANÇOIS     A      NOËL\n\n\nUn Dieu plein de douceur mit la faiblesse en nous\nAfin que nous aimions les faibles et les doux,\nEt que l'homme aux petits soit toujours charitable.\nAussi Jésus voulut naître dans une étable.\nOr, le bon saint François, lorsque venait Noël,\nPour convier le monde à l'amour fraternel,\nDevant ceux que l'orgueil aveuglément domine\nPrêchait l'humilité dans une humble chaumine.\nIl avait près de lui le bœuf, l'âne; et ceux-ci,\nQu'aimait le pur apôtre, et qui l'aimaient aussi,\nFixaient sur leur ami leur regard grave et. tendre,\nEt, l'écoutant parler, paraissaient le comprendre.\n\n\n\n                        IV\n\n\nLES   HIRONDELLES        DE   SAINT     FRANÇOIS\n\n\nOr, le grand saint François prêchait l'amour divin,\nSachant que, hors le cœur, au monde tout est vain.\nMais des essaims d'oiseaux qui lissaient leurs plumages\nTroublèrent l'orateur par de bruyants ramages.\nLevant les yeux au ciel, il leur dit d'un ton doux :\n« Hirondelles, mes sœurs, par grâce, taisez-vous ! »\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "628                        DURENDAL\n\n\n      Reconnaissant alors le saint, les hirondelles\n      Rajustèrent sans bruit les plumes de leurs ailes.\n\n\n\n                               V\n\n            LES JONGLEURS          DU BON DIEU\n\n\n      L'âme de saint François, plus douce que le lait,\n      Radieuse d'extase et d'amour, s'exhalait\n      Harmonieusement, sur des rythmes mystiques,\n      En hymnes d'allégresse, en suaves cantiques\n      Montant comme l'encens d'un encensoir vermeil.\n      Il louait le Seigneur pour l'éclat du soleil,\n      Et pour ces flottes d'or que forment les étoiles\n      Sur l'océan du ciel, où tressaillent leurs voiles,\n      Et pour notre sœur l'Eau, par laquelle les fleurs\n      Étalent sur les prés leurs nombreuses couleurs,\n      Et charment l'éther bleu de leurs parfums multiples.\n      Il allait par les bourgs, suivi de ses disciples,\n      Et, rassemblant les gens du peuple en chaque lieu :\n      « Nous sommes, disait-il, les jongleurs du bon Dieu,\n      Et nos lais gracieux vont sûrement vous plaire ;\n      Mais il faut tout d'abord convenir du salaire ;\n      Promettez-nous celui qui vous sera soumis. »\n      Raillant avec douceur quand ils avaient promis,\n      Il disait: « Aimez-vous toujours les uns les autres ;\n      Ainsi que l'ont voulu Jésus et les apôtres;\n      Aimez d'un même amour les bons et les méchants :\n      C'est le prix exigé des jongleurs pour leurs chants. »\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "             SAINT-FRANÇOIS D'ASSISE              .    629\n\n\nEt saint François chantait. — Sa voix semblait si tendre\nQue tous sentaient s'ouvrir leurs âmes à l'entendre,\nEt fraternellement   s'aimaient, selon son vœu,\nPour ne pas affliger les jongleurs du bon Dieu.\n\n\n\n                          VI\n\n\n LES EXPIATIONS         DE     SAINT    FRANÇOIS\n\n\nLes disciples du saint, pieds nus et triomphants,\nEntraînant après eux lesfemmes, les enfants,\nEt les vieillards que l'âge incline vers la terre,\nReprésentaient, vivant, l'ineffable mystère,\nDepuis l'humble berceau jusqu'à la Passion.\nEt saint François disait : « La bénédiction\nS'épand parfois sur ceux que le démon réclame,\nEt tel semble guetté par sa griffe dont l'âme\nVolera toute blanche au bienheureux séjour.\nNe refusez jamais des paroles d'amour.\nLlfant, pour contenter le Maître qui nous aime,\nEtre indulgent pour tous et sévère à soi-même. »\nIl disait aux vendeurs qu'assemblent les marchés :\n« Traînez sur les cailloux mon corps plein de péchés,\nEt meurtrissez ma chair coupable à coups de corde.\nFrappez-moi sans faiblesse et sans miséricorde ! »\n Tandis qu'armés de fouets, les bras tombaient sur lui,\nIl priait : « O mon Dieu, dont la splendeur a lui\nSur tous également dans l'univers immense,\nÉgalement sur tousfais luire ta clémence !\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "630    .                     DURENDAL\n\n\n      O mon Dieu, j'ai failli sans doute grandement,\n      Car j'ai rompu le jeûne, et si le châtiment\n      Que j'inflige à ma chair te paraît trop minime,\n      Oh ! de ta propre main punis-moi pour mon crime !\n      Mais penses-tu mes torts ainsi trop expiés ?\n      Alors, oh ! laisse-moi déposer à tes pieds\n      Mes souffrances, afin qu'il en soit tenu compte\n      Aux pauvres cœurs perdus qui vivent dans la honte,\n      Dans les erreurs du monde et l'oubli de ta loi.\n      Pitié pour eux ! Ils sont plus à plaindre que moi.\n      Prends, pour les racheter, Seigneur, toutes mes peines,\n      Et lave leurs forfaits au fleuve de mes veines ! »\n      Ainsi priait le saint, par le peuple traîné.\n      « Frappez-le, criait-on, car il n'a pas jeûné !\n      Il a calmé sa faim : punissons le vorace ! »\n      Derrière lui roulait une sanglante trace,\n      Mais chaque affront nouveau le rendait plus joyeux.\n      Il épanouissait tous ses sens vers les cieux,\n      Ne sachant, éperdu de visions étranges,\n      S'il entendait chanter des oiseaux ou des anges,\n      Et s'il voyait sourire au firmament vermeil\n      Le regard de la Vierge ou l'éclat du soleil.\n\n\n\n                               VII\n\n\n                   A    UN     FRANCISCAIN\n\n\n\n      Les oiseaux du Seigneur, épars dans la nature,\n      D'une abondante main reçoivent leur pâture ;\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "             SAINT-FRANÇOIS D'ASSISE                     631\n\n\n\nRiche dans ta misère, ô fils de saint François,\nO mendiant béni, de même tu reçois\nDe la main de ton Dieu la pâture éternelle.\nLa prière au vol pur t'enlève sur son aile\nFaite d'ardente flamme et d'invincible amour.\nSans asile, sans pain, tu vis au jour le jour,\nMais qu'importent les nuits dans la neige et la boue !\nQu'importent les soufflets du méchant sur ta joue !\nTendant tes bras pieux vers la croix du Sauveur,\nTu goûtes des affronts l'ineffable saveur;\nLa croix t'a révélé qu'ici-bas la souffrance\nEst le roc d'où jaillit la source d'espérance ;\nC'est pour nous l'enseigner que Jésus vint s'offrir :\nL'unique et vrai bonheur est de savoir souffrir.\n\n                                   MAURICE OLIVAINT.\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": "              Pour l'art populaire\n\n\nDISCOURS PRONONCÉ PAR        M. ALEXANDRE BRAUN, A LA\n  DISTRIBUTION DES PRIX DE L'ÉCOLE SAINT-LUC, A SCHAERBEEK,\n  LE 3l JUILLET 1899.\n\n\n\n\n                VOTRE secrétaire général a beau dire, mais, parmi\n                   les titres que sa bienveillance vient d'énumérer\n                   en les exagérant, je cherche en vain celui qui me\n                  vaut l'honneur de prendre la parole en cette\n                   cérémonie et devant cette assistance.\n                      Q u ' u n des fondateurs de votre Académie,\n                   q u ' u n frère Marès vienne nous entretenir de\n                   l'entreprise hardie qui fut la sienne, tout le\nmonde s'inclinera et recueillera avidement l'histoire toujours si\nattachante d'une œuvre racontée par elle-même.\n   Q u ' u n de vos anciens élèves, architecte, décorateur, ferron-\nnier, apparaisse à cette tribune et nous fasse la confidence de ses\ndébuts, de ses déboires, de sa lutte pour l'existence, des veillées\nlaborieuses qui finirent par le tirer de son obscurité pour le\nporter, en un jour de revanche glorieuse, au premier rang de ses\némules, l'auditoire tout entier acclamera l'exemple ainsi offert\nà l'imitation, à l'admiration de ceux qui lui succédèrent sur les\nmêmes bancs.\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": "                             POUR L'ART      POPULAIRE          633\n\n\n   Ou si la modestie ferme la bouche aux enfants comme aux\nmaîtres de la maison, qu'un de ceux que leur mérite ou les\nservices rendus ont dûment qualifiés pour parler au nom du\npays, au nom de l'art ou du métier, se lève alors et prononce\nici les paroles de circonstance. A eux le privilège de décerner\nl'éloge, d'y mêler de sages conseils, des avertissements salutaires,\nde prudentes exhortations, et d'ajouter à l'allégresse de cette\nfête le profit d'une haute leçon, la dernière de l'année scolaire.\n   Mais qui suis-je pour occuper leur place? Ma main n'a tenu\nni le pinceau, ni le burin, ni le crayon; elle n'a jamais pétri la\nglaise où s'imprime notre âme, et la plume n'est entre mes\ndoigts que l'humble outil de ma profession. Tout ce que je\npourrais dire, chacun le pense; la seule langue qu'il me soit\ndonné de parler est celle de la foule, dont je suis, et dont je subis\nla poussée et le remous comme d'une mer agitée dans laquelle\nma personnalité se débat et se noyé.\n   J'assiste et j'applaudis avec la foule, parfois égarée, mais qu'un\nsûr instinct remet vite dans le droit chemin, aux efforts que vous\ndépensez pour sauver du naufrage tant de vocations désorien-\ntées, tant de talents ballottés par les vents contraires, pour\nformer les travailleurs d'élite qui renoueront la chaîne brisée de\nnos traditions nationales, pour faire refleurir sur notre sol\nUN ART P O P U L A I R E .\n\n\n   Car c'est bien un art populaire, n'est-ce pas? celui auquel tend\nvotre enseignement. Je l'appelle ainsi, non point parce que c'est\nl'art des artisans promus par vous à une dignité plus haute, mais\nparce qu'il a pour but, selon une définition récente, « par les\n» formes les plus familières, de parler fortement et clairement\n» aux yeux, à l'esprit et au cœur (1) ». L'art populaire est celui\nqui est fait de vérité et non de convention ; qui correspond à nos\nsentiments; qui transmet, par les moyens les plus simples, la\nsecousse, la commotion intérieure la plus intense et qui étanche\nnotre soif d'idéal sans faire violence à notre nature.\n\n (1) Journal des Débats du 13 juin 1899. — André Michel.\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": " 634                         DURENDAL\n\n\n   Voyez l'art grec. C'est un art d'aristocrate, pétri de morgue\net d'égoïsme, d'un rythme et d'une proportion achevés, mais\nrectiligne comme les entablements des temples païens, impassible\net glacial comme le marbre des divinités olympiennes.\n   Combien plus sincère, plus personnel, plus à notre taille cet\nart médiéval, affranchi des formules académiques et des poncifs\nbyzantins et qui couvrit notre pays, en moins d'un siècle, de nos\njoyaux les plus enviables!\n   C'est que la vie y coule à pleins bords : la vie des plaines et\ndes monts, des cités et des cloîtres, la vie des saints et des\npécheurs, des nobles et des vilains; toute la vie des êtres animés\nde la terre et du paradis déborde des panneaux où s'est épanchée\nla foi des Van Eyck et des Memling; toute la vie des métiers et\ndes places publiques tressaille dans les tourelles et les beffrois qui\nsymbolisent nos libertés; toute la vie mystique semble avoir\nreflué, comme une sève, dans la pierre ajourée et épanouie de\nnos cathédrales.\n   L'Ecole Saint-Luc se plaît à puiser à cette source intarissable,\net qui oserait l'en blâmer?\n   Faudrait-il donc s'imbiber de préférence de l'art fastueux,\npompeusement décoratif de la Renaissance, trop souvent arti-\nficiel et pédant, qui ne reflète ni nos mœurs ni notre ciel, où\nrien ne palpite, rien du moins de notre âme flamande, rien de\nce qui fait notre race simple, pieuse et forte? Ah! si Rubens\nn'avait pas connu Michel-Ange !\n\n   Les principes de l'art populaire, les principes de l'École\nSaint-Luc sont ceux dont s'inspirèrent en peinture les Van der\nWeyden et les Metsys, les Giotto et les Dürer, et l'inimitable, le\nséraphique fra Giovanni.\n   Ces principes sont éternels et ne changent ni suivant les temps,\nni suivant les lieux, ni suivant les modalités ou les manifestations\nde l'art. Les lois du beau ne sauraient être contingentes, ni\nrelever du siècle, de la mode, des écoles, des tendances,\npuisqu'elles consistent- dans l'observation de la vie et de la-\nnature.\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": "                           POUR L'ART         POPULAIRE         635\n\n\n   Sans doute, pour dessiner, construire et peindre comme les\nprimitifs, pour leur ressembler selon cette ressemblance morale\nqui règne entre tous les frères de la même famille artistique, il\nne saurait être question de les copier ni devoir les paysages ou les\npersonnages d'à présent à travers leurs volets bu leurs fresques.\n   Mais la règle qui fut la leur doit être la nôtre : se pénétrer des\nparfaits modèles que le Créateur a disposés autour de nous\net faire passer dans l'image qui les reproduit l'indéfinissable\nfrisson, l'étincelle, la flamme que la contemplation a fait jaillir\nen soi.\n   On vous reproche votre archaïsme, mes frères. Eh! qui vante\nl'archaïsme pour l'archaïsme? Mais qu'avec le bronze des vieilles\ncloches, on coule les bourdons des modernes basiliques! Et sur\nun mode antique, en des vers nouveaux, chantons l'éternelle\nbeauté des choses !\n   On gémit aussi sur l'infériorité de l'art religieux à notre\népoque, comparée à l'efflorescence du XVe siècle. La foule, dont\nje ne suis que l'écho, s'inquiète de cette détresse et de ce dénû-\nment. A qui la faute? Est-ce la faute des écoles si des plaintes\nmalheureusement justifiées ont surgi, et si Dom. Laurent Jans-\nsens a dû convenir, au dernier Congrès eucharistique, que « sous\n» le nom d'art chrétien, à côté de quelques productions de.\n» valeur, on nous a inondés d'œuvres banales, postiches, d'un\n» mérite purement industriel, dépourvues de goût, d'idée, de\n» beauté, n'ayant pas même le caractère des gaucheries naïves, :\n» parce que sincères, de l'art du moyen âge ».\n   C'est qu'il ne dépend d'aucune école d'enseigner, le secret\nd'exprimer des. états d'âme, « de rendre sensibles, au moyen de\nlignes, ces aspirations d'un cœur fervent, ces phases qui consti-\ntuent la vie intérieure d'un être en état de grâce... Les artistes en\npuissance d'écrire la psychologie d'une créature, dit un écrivain,\nfrançais (1), furent toujours très rares...»\n   La peinture historique ne traverse-t-elle pas une crise sem-\nblable ?\n\n (1) FRANÇOIS GERMAIN, le Spectateur catholique, 1898, p. 89.\n"}, {"page_pdf": 755, "texte": " 636                         DURENDAL\n\n\n    Pour en guérir, elle n'aurait besoin, comme la peinture reli-\ngieuse, que de s'humaniser.\n   Chacun sait que le maître de Fiesole peignit les anges et les\nsaints du couvent de Saint-Marc d'après les types que lui four-\nnissait son monastère et que sa sincérité, bien loin de reculer\ndevant l'anachronisme, y puisait une saveur céleste. Sa fameuse\nfresque du Calvaire représente saint Marc, saint Laurent et saint\nCôme au pied de la croix, aux côtés de saint Jean et de la Vierge\névanouie, tandis que saint Dominique et les autres fondateurs\nd'ordres font pendant au groupe des saintes femmes. A qui exhi-\nberait de nos jours, dans le drame de la Passion, des soldats, des\nreligieux, des hommes du peuple avec l'attitude, l'expression, le\ncostume moderne, on serait disposé de reprocher cette mise en\npage comme une profanation. Des peintres français l'ont tenté.\nEst-ce absence de foi chez l'artiste? Est-ce l'étrangeté du spectacle?\nMais l'essai déplut. Par contre, un maître de Munich, von Ude,\nréussit avec éclat dans un genre qui fut la règle des préraphaé-\nlites, et les Musées de Dresde, de Leipzig et de Berlin se disputent\nses compositions, d'un sentiment profond, en lesquelles rien ne\ndétonne, encore que le Christ y soit transposé dans notre milieu,\ndans notre civilisation, prêchant son sermon sur la montagne à\ndes gens d'ici, ou enseignant les enfants dans une classe dont les\nécoliers grimpent sur ses genoux. Pensez-vous, me disait un\nprêtre très austère, qu'un tableau représentant la vocation de\nsaint Mathieu, sous les traits d'un publicain de notre temps, sor-\ntant de son échoppe et laissant l'or et l'argent de sa caisse pour\nrépondre à l'appel du Sauveur, ne produirait pas une sensation\nplus profonde que si lé sujet se trouvait traité suivant la recette\nclassique? En tous cas, ce qui me paraît certain, c'est que l'éru-\ndition, l'archéologie, la rigoureuse couleur locale n'ajoutent rien\nou peu de chose à la reconstitution des scènes bibliques, à l'effet\nqui s'en dégage, et que la naïveté, la vérité des physionomies et\ndes gestes, bien plus faciles à saisir et à fixer quand on les observe\nautour de soi, contribuent autrement à agir sur l'esprit des\nmasses. De même, les connaissances botaniques, l'anatomie des\nplantes, la numération des pétales, n'ajoutent rien, suivant\n"}, {"page_pdf": 756, "texte": "                      POUR L'ART POPULAIRE                         637\n\n\nRuskin, au plaisir esthétique que nous, procure la vue de la\nnature.\n    La Bible de Gustave Doré ou La vie du Christ par Tissot,\nd'une fidélité si scrupuleuse dans le choix des types et dans la\ndescription des lieux, approchent-elles, malgré toute leur science\nethnographique et géographique, je ne dirai pas des miniatures\ndes Heures du roi René ou du Bréviaire du Cardinal Grimant,\nmais des enluminures du plus primitif de nos imagiers, ou des\ncompositions parfois grotesques d'un Pierre Breughel? Quelle\npage, pour n'en citer qu'une, atteint l'impression d'horreur que\nlaisse, dans son paysage d'hiver, dans son cadre hollandais, le\nMassacre des Innocents du Musée de Bruxelles ?\n   Le Peuple aime à se mirer dans les spectacles et dans les\nimages qu'on met sous ses yeux. Si les Mystères du moyen-âge lui\nallaient à l'âme, s'il en est de même des représentations d'Obe-\nrammergau, c'est qu'il y retrouve son humanité. Ainsi devrait-il\nen être de toutes les expressions d'art religieux.\n   L'Empereur d'Allemagne a commandé, dit-on, pour l'église\nqui va s'élever sur remplacement de la Dormition, un tableau\ncommémoratif de son voyage et de l'acte de munificence dont\nles catholiques lui garderont une gratitude éternelle. Nul ne sait\nencore quel sera ce chef-d'œuvre, et si une Assomption plus ou\nmoins imitée de celle de Murillo décorera le maître autel dressé\naux lieux d'où s'envola (à en croire la version de Nicéphore)\nl'âme de la bienheureuse Vierge. Mais combien plus pathétique\nsi la Vierge, au lieu de s'élever dans les cieux, était figurée telle\nque la décrit la Légende dorée :\n\n   Quand Marie vit tous les apôtres rassemblés, elle bénit Notre\nSeigneur. Elle les fit asseoir au milieu des lampes et des lumières\nardentes... Elle revêtit les habits de la mort et s'arrangea dans\nson lit en attendant sa fin. Pierre était à la tête du lit, Jean au pied,\nles autres apôtres à l'entour, célébrant les louanges de la Vierge.\n Vers la troisième heure de la nuit, un grand coup de tonnerre\nheurta la maison, et un parfum si délicieux embauma la chambre,\nque tous ceux qui étaient là, hors les apôtres et trois vierges qui\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": " 638                            DURENDAL\n\n\n\nportaient des flambeaux, s'endormirent d'un profond sommeil.\n Alors Jésus-Christ arriva avec les ordres d'anges, l'assemblée des\npatriarches, les bataillons des martyrs, l'armée des confesseurs et\nles chœurs des vierges. Tous se groupèrent autour du lit de la\n  Vierge et psalmodièrent de doux cantiques.\n    Jésus dit à sa mère: « Venez, mon élue, je vous placerai sur mon\n trône, car je soupire après votre beauté. — Seigneur, répondit\n Marie, mon cœur est préparé. « Alors tous ceux qui étaient venus\n chantèrent doucement, Marie chanta sur elle-même ces paroles.\n «Toutes les générations me proclameront heureuse,parce que celui\n qui est puissant et dont le nom est saint a fait de grandes choses\npour moi. » Aussitôt le chantre des chantres entonna plus excel-\n lemment que tous les autres : « Ma fiancée, venez du Liban ;\n venez, vous serez couronnée. — Me voici, dit Marie, car je me\n réjouis en vous. » En ce moment, l'âme de la bienheureuse Vierge\n sortit sans douleur de son corps et s'envola dans les bras de son\nfils... Aussitôt les roses et les lis des vallées, c'est-à-dire les martyrs,\n les confesseurs, les vierges et les anges, entourèrent l'âme, blanche\n comme le lait, que portait Jésus-Christ, et montèrent au ciel avec\n elle.\n\n   Et si le peintre retraçait, à côté de ces milices célestes\nprosternées devant la Reine des Anges, Guillaume II et sa suite\nimpériale confondus dans la foule et agenouillés dans l'universel\nhommage, je n'en serais pas autrement choqué que devant les\nverrières de la chapelle du Saint-Sacrement de Miracle, qui\nnous montrent un autre Empereur d'Allemagne, Ferdinand Ier,\net ses trois sœurs, genoux en terre et les mains jointes, devant\nle Roi des Rois.\n   L'esprit et l'imagination du peuple veulent être touchés, c'est-\nà-dire, comme le mot l'indique, mis en contact avec l'au-delà\nrendu sensible et réduit en quelque manière à notre mesure.\nL'exposition des reliques, la visite des lieux saints, les pèleri-\nnages n'ont d'autre but que d'exalter la foi par l'extériorisation\ndu sens intime des choses. La vue d'une parcelle du bois sacré,\nd'une des épines qui ont déchiré le front du Sauveur, du clou\n"}, {"page_pdf": 758, "texte": "                     POUR L'ART    POPULAIRE                  639\n\n\nqu'on conserve à Sancta-Croce-de-Jérusalem, de la colonne de la\nflagellation à Sainte-Praxède, du voile de sainte Véronique à\nSaint-Pierre, opèrent sur les plus incrédules et plus prodigieuse-\nment que l'œuvre d'art la plus accomplie. Jamais l'exhibition des\nsaintes reliques à Trèves n'attira un plus immense concours de\nmonde qu'en notre siècle gouailleur et sceptique.\n   Il faut savoir parler à l'âme des foules et se faire comprendre\nd'elles. Par quels moyens*? 11 en est d'innombrables; l'art n'en\nréprouve aucun, du moment qu'il possède la suprême vertu\nd'émouvoir. La cathédrale de Milan, aux onze mille statues, m'a\ntoujours laissé froid, mais une pauvre et vieille chapelle de\nvillage, avec son clocher branlant au tintement de l'Angelus, me\nporte au recueillement, et je supplie qu'on la respecte, qu'on la\nréconforte si elle menace ruine, mais qu'on ne la remplace pas\nhâtivement par des bâtiments neufs, fussent-ils d'un style irré-\nprochable; et qu'on y laisse les bancs que les genoux de plusieurs\ngénérations ont polis, la chaire vénérable, les images jaunies, les\nboiseries rongées des vers, les saints et les vierges grossièrement\nsculptés qu'ont priés nos pères, plutôt que de déshonorer le\ntemple par les statuettes bariolées qui résument l'iconographie\ndu XIXe siècle. Les processions les plus édifiantes ne sont pas\ncelles qui déploient leurs magnificences à travers nos rues enva-\nhies, entre deux haies de soldats impuissants à contenir les\nindifférents et les curieux, ou qui se massent au son des clairons\net des tambours autour de l'autel fiévreusement monté et démonté\nsur la Grand'Place. La bénédiction de la mer, la procession des\nRogations, le Reposoir dressé contre la grange qui recevra\ndemain la moisson du Seigneur, après sa visite de la veille, le\nviatique porté à travers champs, sous l'averse, sans porte-croix,\nescorté d'un seul enfant de chœur balançant sa lanterne d'une\nmain et sa sonnette de l'autre (tel le Degroux du Musée), voilà\nles inspirations d'un artiste chrétien de notre époque, peignant\nDieu habitant au milieu des hommes.\n   Le mysticisme n'est pas autre chose que la traduction des\nsentiments pieux en un art humain. Il fut de son temps quand\nil figura les saints ascètes sous des traits émaciés, des corps\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": " 640                        DURENDAL\n\n\nexsangues, des membres osseux et allongés, quand Alonso Cano\n modela son saint François d'Assise à la face de cire, dont toute\nla vie s'est résorbée, dirait-on, dans les deux orbites brûlés\n d'amour qui reluisent au fond de la cagoule formant auréole.\n Est-ce à dire que l'artiste cessera d'être mystique, s'il rend d'un\ntrait énergique l'apostolat d'un François-Xavier, d'un trait suave\nla pureté d'un Louis de Gonzague. d'un trait touchant la béati-\ntude d'un Jean Berchmans ou le ravissement extatique d'une\n Bernadette?\n   C'est surtout dans la transfiguration de la Madone et dans\nl'exaltation de la Croix qu'il convient d'admirer les inépuisables\nressources d'un art qui n'a besoin, pour se renouveler sans\ncesse et retremper la foi des populations, que de s'alimenter de\nleur vie.\n   Depuis les madones de saint Luc et les vierges apostoliques\njusqu'à la Mère triomphale assise sur son trône, adornée de\ndentelles et de bijoux, dans les sanctuaires de Hal, d'Alsemberg\net de Montaigu ; depuis l'admirable vierge d'or d'Amiens, qui\nse lève pour voir passer les processions au porche de sa cathé-\ndrale, jusqu'à l'Immaculée Conception, debout sans l'Enfant\ndivin, pour marquer le privilége d'une nature exempte du vice»\nd'origine, que de grâce, de ferveur, de tendresse maternelle, de\nconsolation pour les affligés, de refuge pour les pécheurs, que\nde recours contre la persécution et les erreurs de la justice\ndes hommes! En Italie, en Espagne, les images, pour s'appro-\ncher davantage du peuple, viennent visiter les mourants et\ncertaine légende rapporte que la Vierge fit mieux, allant elle-\nmême secourir des naufragés, en sorte que le lendemain, sur\nl'autel, on trouvait mouillée d'eau de mer le bord de sa robe.\n   Et parallèlement à l'image de Notre-Dame, l'image de Notre-\nSeigneur, le Fils fait Homme, régnant sur le crucifix jusqu'au\nXIIIe siècle, y endurant ensuite toutes les tortures, les bras\nétendus, plus tard levés, et montrant enfin au monde son cœur\nmiséricordieux,\n\n             La place où reposa la tête de l'Apôtre.\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "                     POUR L'ART POPULAIRE                      641\n\n\n   Eh, quoi! Son règne vient d'être promis au siècle qui se lève.\nLe culte et la liturgie s'enrichissent de symboles inconnus des\nchrétiens des autres âges; le Souverain-Pontife ouvre à la piété\ndes voies nouvelles, des canaux de grâces auxquels les peuples\nviendront se désaltérer; et la catholicité ne susciterait point le\nmaître attendu qui prêtera au Sacré-Cœur de Jésus la magie de\nsa palette et la noblesse de ses formes?\n   Le grand et pur artiste que fut Puvis de Chavannes nous a\ndonné un avant-goût de ce que sera cet art régénéré, en évoquant\nsainte Geneviève veillant sur la cité endormie, en déroulant\nl'histoire de saint Denis aux murs du Panthéon.\n   Qu'il vienne celui qui déroulera, aux murs de nos basiliques,\nl'histoire de nos martyrs et de nos docteurs, ou plus simplement\nle Chemin de la Croix, exerçant l'apostolat du bien par l'attrac-\ntion du beau et disputant les âmes aux Puissances de l'Enfer !\n    Qu'il vienne celui qui relèvera l'art religieux de sa décadence\net le fera revivre dans sa fleur et dans sa grâce, exprimant mieux\nla conscience du peuple chrétien par la simplicité que par la\npompe, par le rayonnement de la bonté que par le prestige de la\nforce et des allégories héroïques !\n    L'Ecole Saint-Luc aura bien mérité de la Religion et de la\n Patrie en contribuant à l'avènement de ce Messie. Nulle gloire\nn'est plus haute que de servir Dieu en travaillant à orner le\ntemple qu'il remplit de sa présence et les âmes qu'il remplit de\nson amour\n    On raconte qu'aux premières années de ce siècle, des Euro-\n péens, voyageant en Palestine, rencontrèrent un moine grec,\n mortellement atteint, auquel ils prodiguèrent leurs soins et qui,\n en reconnaissance de leurs services, leur fit don de tout ce qu'il\n possédait. Peu de chose en apparence : le contenu d'un sac de\n cuir qui renfermait un volume de prières, un reliquaire avec des\n ossements, un tableau et un parchemin. Ce parchemin, un\n testament en caractères grecs du XVe siècle, disait :\n    « Je te donne, à toi, mon frère Zacharie, tout ce que je possède,\n » la Sainte Croix que j'aime et la Sainte Face de Jésus et de Marie\n » Hodégétria, que le saint Evangéliste Luc a peinte. Si tu pries\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": " 642                         DURENDAL\n\n\n\n» comme j'ai prié, tes ennemis ne te trouveront pas, comme\n» l'image de Jésus et de sa Sainte Mère n'a pas été trouvée par\n» les infidèles, parce que leurs augustes portraits étaient enfermés\n» dans une urne de pierre, plongée dans l'eau pendant plus de\n» 800 ans, dans le puits de Constantin. Cette urne fut retirée par\n» les pieux pères Nicolas et Elias. »\n   C'était toute la fortune du moine, appelé dans l'histoire des\nvierges de Saint Luc le moine Isaac. Mais quel héritage valut\njamais celui-là ?\n   Quel héritage valut jamais, ô mes frères, celui dont vous êtes\nconstitués les dépositaires, et qui ne serait jaloux de votre pau-\nvreté ? Comme le moine grec, vous portez partout avec vous, tel\nqu'un legs précieux, le culte d'un art dont saint Luc est le patron\nvénéré, dont ses peintures sont les plus antiques modèles et dont\nvous vous êtes faits les dispensateurs aussi généreux qu'éclairés.\nC'est de cela que j'ai tenu à vous remercier en acceptant de\nvenir vous dire, au nom d'une foule d'amis inconnus, ces brèves\nparoles de louange, de gratitude et d'espérance.\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "BÉNÉDICTION                    DES               OISEAUX\n\n                               \" At bas mundarum avium carnes benedicere\n                                 digneris. ,,\n\n\n\n\nSeigneur, qui non content de mettre sur la terre\nLes éléphants, les rats, les vers et les panthères,\nEt de placer dans l'eau des mers ou des étangs\nLes crustacés, les phoques et les poissons blancs,\nAvez voulu peupler les espaces de l'air,\nDaignez bénir tous les oiseaux sous le ciel clair !\nLes oiseaux desforêts, pour que leur chant rappelle\nLa voix des ondes et du vent, pour que leurs ailes\nMêlent leur bleu, leur vert, leur jaune au vert des branches\nEt que la même brise avec elles les penche;\nLes oiseaux des sillons et des blés, les perdrix,\nPour que le sol confondant leur plumage gris\nPréserve de la dent des bêtes en maraude\nLeurs corps vannés trempant dans la poussière chaude;\nLes oiseaux des marais, des polders et des plages,\nLes courlis, les canards et lesfoulques sauvages,\nLes oiseaux aux longs becs dont les pattes palmées\nLaissent dans le limon leurs griffes imprimées,\nLes oiseaux des deltas, des îles, des Solognes,\nLes flamants roses, les ibis et les cigognes\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": "644                        DURENDAL\n\n\n  Pour que l'ange connaisse à jamais les demeures\n  Où s'élève le nid des oiseaux protecteurs.\n  Bénisseï, ô Seigneur, les oiseaux sédentaires\n  Pour qu'il leur soit donné de mourir sur la terre\n  Dont leur nid fut bâti, dont la paille et l'argile\n  Ont entendu les premiers chants des chants d'avril.\n  Bénisseï les oiseaux migrateurs que l'Été\n  Nous ramène dans son cortège de clarté,\n  Pour que, trouvant toujours des fleurs sur les gazons,\n  Ils pensent n'exister qu'une seule saison ;\n  Bénisseï les oiseaux amoureux de lumière\n  Pour que le soleil brille à leur heure dernière ;\n  Bénisseï les oiseaux amoureux des ténèbres\n  Pour que la nuit soit douce à leurs envols funèbres,\n  Que les souris, les loirs, les taupes, les mulots,\n  Toutes les bêtes possédées restent leur lot.\n  Bénisseï les oiseaux que les vagues fouettent,\n  Les cormorans, les albatros et les mouettes\n  Pour que leur vol sur l'Atlantique ne s'égare\n  Et ne se brise pas au feu tournant des phares,\n  Mais longe la côte et dise aux navigateurs\n  Combien s'approche d'eux la terre où sont les fleurs.\n  Bénisseï les oiseaux dont l'homme fait usage,\n  Les poules, les dindons, les paons et les pintades\n  Pour que leur chair devienne tendre et que leurs œufs\n  Dans les crèches, soient chaque jour, lourds et nombreux.\n  Et bénisseï enfin les cygnes, les éders\n  Dont le col a frôlé les vagues de la mer,\n  Afin que leur duvet soit neigeux et leurs plumes\n  Plus légères que l'air, plus blanches que l'écume,\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "               BÉNÉDICTION DES OISEAUX                                          645\n\n\n Les oiseaux noirs et bleus qui nichent près des tombes\n Pour que les morts ne soient pas seuls, et les colombes\n Qui nous viendront, les jours de pluie, étant passés,\n Portant en leur becfrêle un rameau d'olivier.\n\n\n                                *\n                            *       *\n\n\n\nBÉNÉDICTION                     DÉPRÉCA                              TOIRE\n               CONTRE LES SOURIS,\n  LES TAUPES,         LES FOUINES,                        LES        VERS\n       E T AUTRES ANIMAUX NUISIBLES\n\n                                        \" Exorcizo vos pestiferos brucbos ut con-\n                                          testim recebatis a campis et agris nostris\n                                          nec amplius in eis babitetis. \"\n\n\n Bêtes puantes qui nous apportez la peste\n Et vivez dans ce champ que votre corps infeste,\n Soyez exorcisées au nom de Dieu le Père\n Qui créa les moissons recouvrant l'univers,\n Au nom de Dieu le Fils qui frappant le figuier\n Sécha les rameaux verts qui n'avaient pas porté,\n Au nom du Saint-Esprit qui, procédant du Père\n Et du Fils, écoute les mots que je profère.\n Délaissez sans tarder l'endroit que mon pied foule.\n Fuyez ce sol; je le bénis; que la terre s'écroule\n Sur vos retraites souterraines et que ce mur\n Devienne roc contre vos manœuvres impures.\n Ne revenez jamais désagréger la terre\n Que j'asperge aujourd'hui de l'onde salutaire;\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "646                      DURENDAL\n\n\n\n  Je vous maudis trois fois, bûtes nauséabondes,\n  Partez, rœmpez, fuyez, allez courir le monde,\n  Allez en décroissant jusqu'au bord de la mer\n  Semant tous les chemins des débris de vos chairs.\n  Sans trouver une graine, une herbe, une racine,\n  Jusqu'au jour où le sol, purgé de sa vermine,\n  Produise enfin des fleurs que vous n'ayez frôlé!\n  Partez, rampez, fuyez, soyez exorcisées!\n\n                                *\n                            *       *\n\n\n\nBÉNÉDICTION                     DE IA                       MAISON\n                                    \" At eit In ea sanitas, castistas, Victorioe\n                                      virtus, humilitas, bonitas et mansuetudo,\n                                      plenitudo-legis... \"\n\n\n  Daignez, Seigneur, considérer cette maison\n  Dont le maître toujours a gardé votre nom!\n  Faite de bois, de chaux, de pierre et de ciment,\n  Vous obtiendrez qu'elle résiste aux éléments,\n  Que lafoudre du ciel épargne sa toiture,\n  Qu'elle soit sèche dans la pluie et que ses murs,\n  Sans osciller, restent debout contre le vent;\n  Vous la préserverez du feu, du sol mouvant,\n  Des mouches, des souris, des bêtes malfamées,\n  De l'envahissement des eaux, de la fumée,\n  Pour qu'étant de la sorte abritée et bénite,\n  Elle réponde aux vœux de ceux qui l'ont construite.\n  Que dans la chambre basse où sont peints les pavots\n  Tombe un silence égal et passe le repos\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "             BÉNÉDICTION DE LA MAISON                        647\n\n\nEt se mêle au sommeil le cortège des songes\nBerçant la longue nuit de leurs heureux mensonges ;\nQue dans la chambre claire où sont peints les épis\nSoient dressés les fruits mûrs, la viande et le pain gris,\nLe vin, la bière blonde et tous les aliments\nProfitables à la santé de vos enfants ;\nQue dans la chambre blanche où médite le père\nPénètre votre esprit dont le souffle l'éclairé ;\nEt que dans l'oratoire où sont peintes les vignes\nDescendent votre corps et votre sang insignes\nPour apporter la vie aux gens de la maison,\nL'humilité, la paix, la douceur, la raison,\nLes vertus des cinq sens, la chasteté, la foi,\nL'amour de votre cœur, la crainte de vos lois.\n\n                                   THOMAS BRAUN.\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "           Impressions de Province\n\n                                   AU   MUSÉE\n\n\n\n\n                LA-BAS, arrêtant  de son geste de pierre la fuite rectilignc\n                  - d'une longue rue de la grande cité provinciale, le beffroi\n                    de l'Hôtel de Ville s'affirme au ciel printannier. Et\n                    lorsqu'on est arrivé vers le monument, l'on trouve je ne\n                    sais quel cachet italien à l'immense place qu'il sertit de\n                    sa façade renaissance, faisant pendant à celle d'un autre\n                    palais de même époque. Oh ! sans doute, elle est trop\n                    englobée dans le quartier commerçant, cette place, elle\n                    est trop animée, trop bruyante, il y passe trop de gens\naffairés, de camions, de voitures, de tramways aux cornes discordantes;\nmais enfin, à certaines heures où la foule se clairseme, la suggestion n'en\nreste pas moins permise de quelque antique piazza de l'Italie centrale.\n   Comme en des villes ombriennes ou toscanes, ce sont aux nobles\narchitectures, — pourtant ici moins sévères, — les mêmes grandes lignes,\nharmonieuses et calmes. Ce sont les mêmes statues, tantôt silhouettes\nsur le ciel, tantôt reliefs tangents à la muraille et faisant corps avec elle,\nmais saillant tellement de leurs arcatures qu'on les dirait sculptées en\nronde bosse. Ce sont les mêmes balcons dorés, dont l'éclat apâli rehausse\nsi délicieusement le ton d'ivoire luisant et doux des vieilles pierres pati-\nnées par les âges. Enfin, largement éparse en ce printemps ensoleillé,\nc'est aussi un peu la même lumière, la même jeunesse d'azur, qu'égaient\nles mêmes vols de pigeons, parfois tournoyant dans les airs, parfois\ns'abattant sur la place, ou, plus souvent, rangés en files héraldiques le\nlong des corniches.\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": "                      IMPRESSIONS DE PROVINCE                          649\n\n   Et de tout cela, des architectures, du site, de l'ensemble de cette espla-\nnade majestueuse cernée de palais évocateurs, résulte le même genre\nqu'en Italie d'impressions globales : impresssions de grandeur, impres-\nsions de beauté, sensations d'Art.\n   D'autant que l'un des palais renferme le Musée.\n   (Musées de province, toujours silencieux, toujours déserts, où l'on se\nprend à bénir l'indifférence des foules aux choses esthétiques, où l'on a\nl'illusion que certaines œuvres aimées vous appartiennent, et la douceur\nd'une intimité plus complète avec elles qu'en des musées célèbres et\npleins de visiteurs !)\n   A deux pas, sur la place, s'agite l'activité turbulente de la vie moderne;\nici, sans transition, dès le seuil, règnent le recueillement, la paix des\ntemps jadis.\n   Le recueillement! Vraiment ce m o t n'est pas trop fort et donne bien\nla caractéristique de la vaste cour intérieure, — en réalité moins cour que\njardin — où l'on entre tout d'abord.\n   Des cloîtres lui font une bordure ininterrompue d'arches pensives.\nDans l'une de celles-ci, pittoresquement, vient s'inscrire en perspective\nun Apollino de bronze — hanche arrondie, torse juvénile — qui, debout\nau milieu de l'enceinte, sur un haut piédestal qu'ombrage un immense\nsaule pleureur à la chevelure éparse, couverte de la cendre pénitentielle\ndes bourgeons blêmes, domine de sa sveltesse délicate et souple —\npresque puellaire, — une fontaine ruisselant en un antique sarcophage\naux parois sonores.\n   (Sous la frôlée de l'onde — telle sous la crinière d'un archet de cristal\nliquide — la chanson des vasques — violons de pierre — commentant\nl'âme rêveuse des palais mélancoliques!)\n   Puis à droite et à gauche, c'est, répondant à la pâleur du saule, l'éme-\nraude translucide des pelouses vernales, que, par places, somptueuse-\nment, bossèlent les énormes cabochons d'or roux des corbeilles de\ngiroflées nouvelles ; et çà et là, tantôt à l'intersection des allées, tantôt\nau centre des parterres, tantôt dans des niches encochant le mur, des\nreproductions de statues grecques miment leurs gestes immortels,\ncependant que, là-haut, sereine, et peuplant de son rythme harmonieu-\nsement déroulé le pourtour intérieur de l'édifice, la procession des Pana-\nthénées converge au groupe — seul au repos — des dieux attentifs.\n   Mais pittoresques surtout les cloîtres, à l'abri desquels de nombreux\nmonuments gallo-romains : tombeaux, stèles, vases, cippes, autels,\nexhumés de ce sol lyonnais si fertile en antiques, alignent l'ébrèchure de\nleurs arêtes, et les grandes rides de leurs inscriptions naguère fardées au\nrouge des lettres pompeuses, et maintenant livides, béantes, comme\nélargies sous le doigt du Temps épellateur. La pierre a gardé des longs\n"}, {"page_pdf": 769, "texte": "  650                             DURENDAL\n\n\nenfouissements une teinte noirâtre austère, avec laquelle contraste la\ncouleur jaune des poteries disposées le long des corniches. Il y a là des\nvases de toutes formes et de toutes dimensions. Certains sont colossaux,\nde carrure formidable, comme ces deux géants, bien centrés, bien\nd'aplomb, qui semblent aussi lourds que les statues — par eux mainte-\nnant remplacées — ayant dû, jadis, orner l'hémicycle élégamment\nincurvé sur lequel ils trônent. D'autres au contraire se fusèlent, gra-\nciles, un tantinet gauches. A certains une encolure apoplectique,\nmastoque, engoncée, compliquée, encore par un collier de palmettes; à\nd'autres un col disproportionné, planté de guingois, trop élancé, trop\nfrêle. D'aucuns s'attestent tout en verticale, gringalets, filiformes ;\nd'aucuns tout en largeur, amorphes, empâtés, pansus, dont on ne voit\nqu'un ventre bedonnant à ras de terre et cachant la base... Et soudain\nvous envahit la suggestion bouffonne — irrésistible — de ressemblances\nhumaines, d'à-peu-près caricaturesques, en charge, de gens que l'on a\nconnus; et le « Faune riant» qui, tout proche, oreilles pointées, tend\nsa face camuse à travers une arcade, vous semble avoir deviné votre\npensée, dont le burlesque met une étincelle en ses yeux de chèvre folle,\net des retroussis moqueurs aux coins de ses lèvres glabres...\n    A moins qu'il ne s'éjouisse tout seul à l'indulgente philosophie d'une\n des rares inscriptions encore très visibles inscrite, en face de lui, sur un\ntombeau :\n   Pompeius Catussa, de la cité des Séquanes, artiste stucateur, à son épouse\n incomparable Blandina Martiola, remplie de bonté à son égard, qui a vécu\navec lui cinq ans, six mois, dix-huit jours, a élevé ce monument et l'a dédié\nsous l'ascia.\n    Toi qui lis ces lignes va aux bains d'Apollon, ce qu'avec ma femme j'ai\nsouvent fait, et voudrais encore faire si cela était possible. Ami, amuse-toi,\négaie-toi; c'est encore le dernier mot de la sagesse.\n   ..Mais déjà vous reconquièrent d'autres images, et renaît la gravité\ndouce de cette cour silencieuse, où, parmi les jeunes verdures, songent\nles vieilles statues. Sur le dallage inégal, le soleil d'avril découpe en larges\nfestons de clarté les arceaux du cloître ; des mosaïques scintillent dans la\nlumière; le grand saule se meut avec un lent m u r m u r e ; son souffle gerce\nle miroir de la fontaine; à travers le ciel profond, très haut, très haut,\ncinglent des nuées blanches...\n\n\n\n\n  — Etudiez-vous donc aussi l'histoire de cette cité de Lyon? me\ndemande brusquement une voix emphatique.\n  Je me retourne. Un grand vieux est là, qui m'ayant vu tout à l'heure\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "                       IMPRESSIONS DE PROVINCE                           65 1\n\n\n relever des inscriptions, pense que je m'occupe d'archéologie. Il parle\n très fort, gesticule. Une croix de dimension inusitée lui fait une épingle\n de cravate extravagante. D'ailleurs j'ai à peine le temps de le dévisager,\net de lui répondre que les inscriptions ne m'intéressent qu'au point de\n vue du pittoresque, qu'il se lance à fond de train dans un flux de paroles :\n   — Hé bien, moi, Monsieur, j'ai reconstitué une lacune de deux mille ans\ndans l'histoire de notre ville. Le passé m'a livré ses secrets. Parfois j'ai\nl'illusion d'avoir vécu la vie antique, la vie des Chrétiens d'avant Jésus-\nChrist!\n   _ ?\n   — Oui, Monsieur, oui, je dis bien : les Chrétiens d'avant Jésus-Christ,\net suis heureux de vous instruire d'une chose généralement ignorée.\nSachez en effet que, dès le temps de Moïse, presque tous nos sacrements,\nnotamment le Baptême, l'Eucharistie et la Pénitence, étaient déjà insti-\ntués. Quant au culte de la Croix, il est bien antérieur à notre ère, puisque...\n   Du bout de sa canne, désignant les tombeaux voisins :\n   — Regardez : dédié sous l'ascia. Et celui-ci encore : dédié sous l'ascia.\nEt cet autre : dédié sous l'ascia...\n   — Bon. Hé bien?\n   — Et sur ce quatrième, vous voyez même représenté ce signe de\nl'ascia...\n   — Qui, hasardé-je, est une hache ou une pioche.\n   — Oui, réplique-t-il, du moins selon l'explication ordinaire d'après\nlaquelle les tombeaux ou autres monuments dédiés sous l'ascia auraient\nété inaugurés avant d'être complètement terminés, d'où la représentation\nde la hache ou de la pioche du constructeur, significatrice d'un achève-\nment futur. Mais le simple bon sens ne suffit-il pas à faire répudier\npareille exégèse ! Car, enfin, je vous prie, à quoi rimerait semblable dédi-\ncace? Dédier un monument sous une hache ou sous une pioche! Quelle\ninsanité !\n   Et mon interlocuteur de hausser violemment les épaules.\n   — Alors? demandé-je.\n   — Voilà, reprend-il : vous voyez que, schématiquement, Vascia se\ncompose de deux lignes se coupant perpendiculairement, à l'extrémité de\nl'une desquelles s'amorce une autre ligne plus petite. Supprimez cette\ndernière. Que reste-t-il? Une Croix. Oui, une Croix, sous la protection de\nlaquelle les Chrétiens d'avant Jésus-Christ, comme ceux de nos jours,\nentendaient certainement mettre leurs tombeaux. Seulement, comme ils\nne voulaient pas que les païens qui les persécutaient s'en aperçussent, ils\navaient recours à cette dissimulation de l'ascia, représentant bien pour les\n profanes la hache ou la pioche du tailleur de pierre, mais pour les initiés\n équivalant à la Croix.\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": " 652                            DURENDAL\n\n\n   En tout cas, songé-je, à en juger par le suggestif amuse-toi, égaie-toi;\nc'est encore le demie?- mot de la sagesse du tombeau — pourtant, lui aussi,\ndédié sous l'ascia — de l'ami Pompeius Catussa de tout à l'heure, la morale\ndes Chrétiens — si Chrétiens — d'avant Jésus-Christ ne ressemblait guère\nà la nôtre...\n   Un instant, j'ai même envie d'en faire la remarque à mon inconnu.\n   Mais à quoi bon?\n   Mieux vaut, laissant le quidam continuer sa prédication dans le désert,\naller revoir la salle de sculpture moderne.\n\n                                         *\n                                     *       +\n\n\n   L'Aurore : une statue de femme, se dressant, prestigieuse, en un élan\nd'ardente et solennelle ascension dans la lumière; tout son rythme con-\nvergeant à l'expression de cette idée de surgie, d'envol à la fois allègre et\nfier, que traduisent la verticalité tendue des lignes, les jambes accolées, le\ntorse ininfléchi, la face levée vers l'espace, les bras érigeant derrière le\nbuste superbe la conque en croissant allongé d'une écharpe étroite...\n   ( 0 force évocatrice de l'Art, donnant à qui contemple la blanche image\nde revivre tout l'enthousiasme des matins, tout le clair poème des\naubes !)\n   Du creux des vallées profondes, où parmi les bois épais elle avait mis\nsa couche, elle monte, elle monte l'Aurore vivifiante, effleurant le revers\ndes collines, au balcon desquelles elle reste un moment accoudée, comme\nindécise, regardant la terre immense encore ténébreuse. Mais déjà l'uni-\nvers tressaille et salue l'auguste apparition. Les premiers chants d'oiseaux\nrésonnent, avertissant la Nuit qu'il est temps de reployer ses voiles. A\nl'Orient, du côté des cimes, piédestal du jour, le ciel s'éclaire de plus en\nplus. Des souffles se lèvent, écartant les draperies de l'ombre. De longues\ndardées de rayons traversent les airs. Et s'élançant du tremplin des mon-\ntagnes, sigilées au sceau lumineux de ses pas, l'Aurore reprend sa course;\nardente à mener, sous l'arc infini, la voie triomphale. Elle monte... elle\nmonte... plus haut... plus haut... toujours plus haut...\n    Et les horizons se recourbent, révélant l'étendue du monde, la fuite des\nplaines sans limites, l'éparpillement indocile du troupeau des hameaux et\n des villes, séjours des hommes, le hérissement des bois, l'entassement\ndes sommets, les méandres des fleuves, la convexité des mers, que sil-\n lonnent les navires... Et, dans une extase aiguë de vivre, les créatures et\n les choses entonnent le cantique auroral, le psaume aux versets éternels,\n célébrant l'éveil, la rénovation, l'espoir...\n    Le Crépuscule : une autre statue de femme. Toutes ses lignes, à l'inverse\n de celles de l'Aurore, disent l'alanguissement, la détente. Une étoile au\n"}, {"page_pdf": 772, "texte": "                      IMPRESSIONS DE PROVINCE                          653\n\n\nfront, le corps abandonné, les yeux mi-clos, la tête se renversant dans les\nbeaux bras aux mains enlacées qui la soutiennent, c'est l'incarnation de la\npaix du soir descendant sur notre terre, et planant un instant, rêveuse,\ndéjà près du terme de la route...\n  Douceur du crépuscule ! Là-bas, les montagnes lointaines se font plus\nbleues. Seuls, quelques sommets gardent encore des reflets roses. Le ciel\nest transparent, presque vert, poli comme une immense conque d'aigue-\nmarine limpide. Les premières étoiles naissent une à une. Elles palpitent\nbientôt, telles que des abeilles. Dans le parc, les arbres sont immobiles.\nLes degrés de marbre des grands escaliers pâlissent. Des rondes d'insectes\nlégers couronnent les bassins d'un cerne d'esprits immatériels. Les bruits\ndu jour s'apaisent. Quel calme, quelle paix infinis! Sur la plaine, on ne\nvoit plus qu'une longue ligne d'or...\n  (Crépuscule. Aurore. Volets d'un même diptyque. A tous deux, en\nsomme, même genre de poésie. Tous deux précurseurs, tous deux hérauts,\ntous deux annonciateurs, et, comme tels, d'un charme plus subtil...\nL'attente d'un bonheur serait-elle donc supérieure à sa possession?)\n                                        *\n                                    *       *\n   Des fresques de Puvis de Chavannes. La beauté pure. Deux entre\nautres : Vision antique et Inspiration chrétienne.\n   Vision antique : Toute l'apaisante sérénité, toute la douce majesté de\nl'âme grecque résumées en quelques figures animant un paysage.\n   Mais aussi combien souverainement évocateurs site et personnages !\n   Le site : au bord de la mer, dont le bleu profond répond en plus intense\nau bleu vibrant et léger du ciel, ce sont des roches ensoleillées, disposées\nd'abord en dalles basses, puis se haussant peu à peu jusqu'à former un\nlong promontoire, que couronne, là-bas, le pourtour à colonnes rondes\nd'un temple surplombant les flots. Vers l'édifice, la masse noire de cyprès\nopulents, comme aussi, sur les dernières ondulations de collines précé-\ndant le promontoire, les rameaux d'argent de grands oliviers; mais au\npremier plan, dans le sol pierreux, presque nulle végétation. A peine, ça\net là, le port élancé d'un laurier, deux figuiers rabougris étalant leurs\nlarges feuilles sombres, et quelques touffes de fleurs : acanthes, narcisses,\nasphodèles, aux noms éveillant des souvenirs. La perspective, limitée de\nface par d'autres crêtes arides bordant une sorte de lagune, ne s'ouvre\ntoute large que sur l'immensité de la mer, dont la ligne étincelante se\nconfond avec celle de l'horizon...\n   Les personnages : des femmes puisant dans des vases de cuivre l'eau\nd'une fontaine sourdant du rocher; non loin de leur groupe, un pâtre\njouant d'une flûte formée des tubes inégaux de roseaux accolés, et ses\nchèvres, à l'une desquelles une femme tend des grappes de cytise fleuri ;\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "  654                           DURENDAL\n\n\n en recul, debout, front lauré, haute silhouette drapée de blanc se déta-\n  chant sur l'azur du ciel, une Muse conversant avec un poète ; enfin, le\n long du rivage, une file de cavaliers qui passent...\n    Telle est l'œuvre à la fois forte et douce, majestueuse et tendre, et de\n laquelle, en raison même de la sobriété des moyens employés, émane une\n émotion puissante. Quelle noblesse d'accent, quelle sincérité dans cette\n fresque lumineuse ! Comme elle tient bien les promesses de son titre :\n vision antique. Comme en elle s'affirme délicieusement toute la poésie des\n mythes immortels !\n    Ces cavaliers blancs, ces chevaux côtoyant le rivage semblent une frise\n animée de quelque Parthénon. Cette chèvre broutant des cytises aux\n mains d'une femme ne déparerait point le flanc d'un vase. Cette Muse\n incarne à souhait le génie grec... Et cependant plus évocateur encore le\n paysage. La hantise vous accompagne de ces promontoires clairs,\n embaumés de plantes odoriférantes, allongés entre le ciel et l'eau bleus,\n et l'on rêve sans fin de ce temple dressé parmi des arbres noirs, et dont la\n colonnade de marbre, tournée vers le soleil levant, contemple, de très\n haut, la mer, la mer ionienne...\n    Aussi bien, le même fait d'ambiances plus suggestives que des person-\n nages se reproduit dans cette autre fresque, où, pour synthétiser l'Inspira-\n tion chrétienne, Puvis de Chavannes nous transporte au temps de la pre-\n mière Renaissance italienne et nous montre un peintre ornant de\n mystiques compositions les murs d'un couvent. Non pas, certes, qu'elle\n n'ait grande allure l'attitude de l'artiste : debout, d'une maigreur presque\n ascétique, le corps serré dans une longue robe brune, regardant ardem-\n ment l'œuvre commencée ; au contraire, on trouve le geste trop pitto-\n resque, ressentant quelque peu la déclamation, l'emphase, et l'on souhai-\nterait une pose moins théâtrale et partant plus éloquente. En revanche,\nles personnages secondaires sont d'un beau caractère religieux. Ce moine,\nlavant les pieds d'un pauvre, cet autre, assis, méditatif, ce troisième avi-\nvant la flamme d'une lampe qui brûle devant une statue de la Vierge —\nau type rappelant les Vierges des Robbia — expriment bien toute la dou-\nceur du cloître. On comprend que l'Inspiration chrétienne se plaise en ces\nlieux. Un grand lys pur surgit du col d'un vase. L'auvent du portail est de\ntuiles roses. Des piliers érigent de fins chapiteaux romans. Des arcades\ns'arrondissent et font planer du calme. C'est un de ces monastères inou-\nbliables, comme on en trouve encore aujourd'hui dans la divine campagne\nflorentine. Le soir est déjà proche. Déjà le croissant de la lune monte au\nciel verdissant sous la baie des portiques, à travers lesquels on aperçoit\ndes files de cyprès rêveurs, et la magie des collines céruléennes... très\nloin... Douceur du cloître!...\n   Et dire qu'il est des gens n'aimant pas Puvis de Chavannes !\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "                      IMPRESSIONS DE PROVINCE                           655\n\n\n\n\n   De l'Inspiration chrétienne aux œuvres des maîtres primitifs, la transition\nn'est-elle pas toute naturelle ?\n   Il s'en faut bien d'ailleurs que le Musée de Lyon ne renferme que des\nmerveilles du genre. Beaucoup même de ces toiles n'existent guère au\npoint de vue technique. Mais du moins l'on y trouve l'adorable naïveté,\nla gaucherie candide — parfois confinant au plaisant — qui séduisent chez\nles artistes de cette époque.\n   Voici, par exemple, une Visitation. La Vierge et sainte Elisabeth s'em-\nbrassent; et les enfants, visibles dans le sein des mères — l'enfant Jésus\ndebout, Saint Jean-Baptiste agenouillé — s'adressent de grands saluts.\n   Plusloin,une Nativité, où des Anges disproportionnés, microscopiques,\nnoirs, les ailes pointues, semblent un vol de sauterelles posées autour de\nla crèche.\n   Ici deux tableaux, presque côte à côte, représentant l'un et l'autre, et\nselon l'agencement traditionnel, la Mort de Marie : la Vierge couchée\ndans son lit, qu'entoure un cercle de prêtres et d'assistants. Ceci dit en\nmanière de description globale, mais certains détails pittoresques valent\nd'être mentionnés. Le lit couvert d'étoffes somptueuses est beau comme\nun lit de parade. Les rideaux de devant relevés en grosses brassées piri-\nformes suggèrent l'idée de lustres empaquetés. Des anges planent çà et\nlà. L'un d'eux même a beaucoup moins l'air de planer que d'arriver du\nciel à grande vitesse, ainsi qu'en témoignent ses mains réunies en biseau\npar dessus sa tête, afin, semble-t-il, de favoriser encore davantage la rapi-\ndité de son glissement à travers l'espace. Mais déjà ses jupes enflées, for-\nmant parachute, viennent prévenir une catastrophe imminente, et c'est\nporté par ce naïf moyen d'aérostation que le messager céleste sourit à ses\nfrères... Savoureuses aussi les expressions des personnages. Il y a là deux\nbonnes vieilles barbes grises, et deux nez chevauchés d'extravagantes\nbesicles fraternisant dans le même missel, qui sont inoubliables. Sans\nparler d'un gros joufflu soufflant con gusto sur les charbons d'un encensoir\nmaintenu à ras de sa figure, et d'un inquiétant porte-croix — pénible\ncelui-ci — dont les regards mauvais et la face de tortionnaire feraient\nmieux dans un groupe des bourreaux du Fils qu'au chevet de la Mère.\nD'ailleurs la Vierge, et quelques-unes des femmes à genoux autour du lit,\nsont de toute noblesse, notamment l'une d'elles, ravissante en une exquise\nrobe de brocart gris...\n   Et puis la facture est amusante. Certaines lignes sont tellement inci-\nsives qu'on les dirait plutôt tracées au burin qu'au pinceau : par exemple\nles longs cheveux gris d'un vieillard, qui semblent autant de crins isolés\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": " 656                            DURENDAL\n\n\n se contournant laborieusement en tout un système d'oves symétriques. Et\ntouchante aussi la minutie avec laquelle sont fignolées, comme à la loupe,\nles auréoles, les bordures des vêtements, les plus petits accessoires. La\npeinture s'est agathisée, durcie; les couleurs ont un éclat de gemmes;\npar places, l'on croirait presque à un travail de ciselure ou d'orfèvrerie...\n   De ces plus anciens Primitifs, un tantinet barbares — encore que d'un\narchaïsme si savoureux — au Pérugin, le dernier en date, et fermant leur\ncycle, que de progrès réalisés ! L'Ascension, que possède de ce peintre le\nmusée de Lyon, est une œuvre de tout premier ordre, antérieure à la\npériode de décadence qui marqua la fin de la vie du maître. En ce tableau,\nquelle science de la composition et du groupement ! quelle fraîcheur de\ncoloris ! Comme cette couronne de personnages, aux yeux levés vers le\nChrist encore non loin de la terre, est harmonieusement disposée!\nComme ce paysage qui forme le fond de la toile est idéalement clair et\nlimpide ! Mais surtout quelle douceur des expressions ! Il est tels regards\nde jeune Apôtre contemplant Jésus avec tant d'extase, avec tant de ravis-\nsement et de tendresse que l'on s'en souvient toujours, et, qu'après eux,\ntous les autres tableaux de la salle, même l'indicible tète de Christ cou-\nronné d'épines de Quentin Massys, même l'extraordinaire Moine de Zur-\nbaran, même la délicieuse Entrée de Port du génial artiste que fut Claude\nLorrain, n'arrivent pas à vous causer pareille intensité d'émotion...\n\n\n\n\n   En quittant le Musée, je retraverse la cour, où je retrouve mon « chré-\ntien d'avant Jésus-Christ » de tout à l'heure. Il parle avec le gardien, qui\nl'écoute d'un air plutôt ébaubi. Des lambeaux de phrases me parviennent.\nC'est toujours le même thème : «ascia... culte de la croix... nos sacre-\nments, notamment le Baptême, la Pénitence et l'Eucharistie, déjà institués\ndu temps de Moïse »... bref, de quoi confirmer la justesse de cette défini-\ntion de Lyon, empruntée à une page du maître Huysmans : « Lyon est le\nrefuge du mysticisme, le havre des idées préternaturelles et des hérésies. »\n\n                                                             J. ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": "                  GENT\nBas-relief du monument Ledeganck, à Eecloo\n          Oeuvre de J u l e s LAGAE\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": ""}, {"page_pdf": 778, "texte": "Le Livre des douze Béguines\n              (DE JEAN RUUSBROEC)\n\n\n\n\n                     (Suite)\n\n\n\n\n                 CHAPITRE III\n\n\nQuand on va recevoir le divin Sacrement,\nDont un Dieu toujours bon nous a fait le présent,\nEn lequel vit le corps de notre doux Seigneur\nEt qu'à bon droit l'on tient digne de tout honneur,\nTout brave homme se met en la sainte présence,\nTel qu'il est, se découvre à la claire Sapience,\nPuis s'examinera avec soin, scrutera\nSa vie, sa dignité, ses œuvres et dira\nPour lors, du fond du cœur, avec chagrin réel :\n« Sois miséricordieux, ô l'Amour éternel !\n» Me mépriser assez, jamais je ne saurais...\n» J'étais petit enfant que déjà je péchais !\n» J'ai gaspillé, Seigneur, le temps que tu m'accordes,\n» Aie pitié de moi, Dieu de miséricorde !\n» Sous le joug du péché, retombant tant de fois,\n» Je n'ai pas mérité que tu viennes en moi !\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": " 658                                      DURENDAL\n\n\n\n                 » Je ne saurais guérir à moins que de ta bouche\n                 » Très douce, sorte un mot, ô Seigneur, qui me touche :\n                 » Seigneur, ô dis ce mot de consolation\n                 » Descendu des hauteurs de ta Sainte Sion ! (1) »\n\n\n                                       CHAPITRE IV\n\n\n                 — « Homme, j'ai entendu ton ardente prière (2)\n                 » Et ce qui me convient, cela, je le veux faire ;\n                             » Je veux répondre à ta douleur,\n                             » Répondre à ce que veut ton cœur.\n                             » Sois sans peur, sans crainte ou soupir,\n                             » Je veux ce que ton cœur désire,\n                             » Moi, ton repas, ton coq, ton hôte...\n                                 » Mon hôte, tourne-toi,\n                                      » Vers moi !\n                          » Ma Chair, à la divine Croix,\n                          » Fut bien rôtie, ce fut pour toi !\n                          » Mon sang, il est chaud et vivant\n                 » Et pénètre le corps et l'âme en même temps.\n\n  (1) Dans cette humble et touchante prière, n'entend-on pas le prélude des admirables prières\nde l'Imitation que tout le monde connaît ? v. g. IV, 2.\n                  Quis ego sum,\n                  Ut prœstes tnihi te ipsum ?\n                  Quomodo audet peccator coram te apparere !\n                  Et tu quotnodo dignaris ad peccatorem venire ?\n                  Tu nosti seruum tuum :\n                  Et scis quia nihil boni in se habet,\n                   Unde hoc illi prœstes.\n                  Confiteor igilur vilitatem meam !\n                  Agnosco tuant bonitalem,\n                  Lando pietatem :\n                  Et gratias ago propfer nimiam caritalem et seqq.\n\n  Comme l'on sent que l'âme du docteur admirable a passé daos le lilial disciple !I1n'y a de\nchangé que la langue.\n  (2) C'est ici la Vox dilecti de l'Imitation, le dialogue entre l'aimée et l'aimé que l'on retrouve\ndans tant d'ceuvres mystiques. — Les dialogues des moralités tireraient-ils de là leur origine ?\n— Ce sont aussi les mêmes accents. Seulement, par ci par là, il y a une expression, une idée, un\ncoup d'aile qui dénote le maître. Ainsi plus bas :\n                           « Ic wil sijn uw spise, u koc èn u weert »\nest de ces hardiesses que risquent seuls le génie ou l'extase. Surius n'ose pas traduire et Thomas\na-Kempis n'ose pas penser des choses si « vulgaires ».\n  Il y a dans les semions du curé d'Ars — chose digne de remarque — une expression presque\nsemblable à celle de Ruusbroec :« il y a là dans 1'armoire à provision, de la nourriture pour\nvos âmes; vous n'avez pas faim, puisque vous n'allez pas ouvrir cette armoire et prendre de\nquoi manger. Car le tabernacle est une armoire à provision, etc.»\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                          65g\n\n\n   » Çà, mangeons ensemble et buvons.\n   » Songe à ma mort, ma passion\n   » Et aussi à mon grand amour.\n   » — Et tu auras la paix... toujours. —\n   » Mon bien-aimé, j'ai bien su voir\n   » Que tu brûles me recevoir ;\n   » Voici que la messe est parfaite...\n   » Approche, si ton âme est prête. »\n\n\n\n           CHAPITRE V\n\n\n « O Seigneur, toi qui dis mes souhaits,\n » Que ton nom soit béni à jamais !\n » C'est pour moi le plus grand des présents\n » De goûter le très Saint-Sacrement.\n » J'y reçois ton divin et pur corps\n » Qui m'est doux, bienfaisant, plus encor,\n » Car ce pain qui nous vient de ton ciel\n » Est le seul qui nous rende immortel.\n » C'est vraiment le seul pain des saints anges...\n » Sage, qui le savoure et le mange ;\n  » Le monde ne peut point le goûter,\n » Autre don le fait rire ou pleurer...\n » Si prodigue lu es à donner\n » Qu'avec toi tu me laisses dîner.\n » Je désire et j'ai faim et je baille,\n » Sans que te digèrent mes entrailles,\n » Car plus je mange et plus je soupire,\n » Plus je bois et plus je te désire,\n » Et il reste toujours à manger\n » Plus que l'homme n'en peut consumer.\n » O des hôtes le plus libéral,\n » C'est toi qui fais les frais du régal.\n » Oh ! je, bois volontiers ce chaud sang\n » Qui coule à grands ruisseaux de ton flanc\n » Et flue, ah ! partout de ton saint corps !\n » — Très précieux et très noble trésor, —\n » Comme un miel, dans ma gorge, il s'écoule...\n » Je l'avoue, car je suis presque saôule.\n » De ton sang plus vermeil que grenade,\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": " 660                                     DURENDAL\n\n\n\n                        » Je veux faire une large aiguade,\n                        » Tant mon âme est hardie et méchante.\n                        » Au dehors, il n'est rien qui me tente.\n                        » Je suis pleine et je n'ai pas assez,\n                        » Ce que j'ai, ne le puis digérer.\n                        » Ce que j'ai me semble de nul prix.\n                        » Je cherche ce qui toujours me fuit :\n                        » Et j'ai beau aiguiser mon désir,\n                        » Le fini ne peut pas s'assouvir.\n                        » D'infini. Ils sont deux; et sans fin\n                        » L'homme restera de Dieu distinct;\n                      . » Et chacun doit rester bien à part,\n                        » L'un de l'autre ne peut être part... (1)\n                        » L'on doit priser beaucoup, à bon droit,\n                        » La règle juste, l'ordre et la foi (2),\n                 » Car tout ce que l'Eglise a prescrit aux chrétiens\n                 » A de l'ordre et mesure et fait faire le bien.\n                        » Sans mesure, au Ciel, ni sur terre,\n                        » Rien de bon ne peut être ou se faire;\n                        » Car Dieu fit l'admirable nature\n                        » Avec poids, avec nombre et mesure.\n                 » Régions donc notre vie de si juste façon\n                 » Qu'il nous donne de voir (3) par-delà la raison.\n\n\n\n   (1) Il n'est pas un traité de Ruusbroec où l'on ne trouve des affirmations aussi claires, nettes\net catégoriques sur l'abîme qui sépare le Créateur de la créature. L'on peut donc trouver\nétonnant que Gerson ait pu accuser de panthéisme le saint religieux qu'il pouvait tout au plus\naccuser d'imprécision théologique. Le chancelier de l'université de Paris ne comprenait pas,\nqu'une fois emportée, par la contemplation, par-delà la raison, le langage reste humain et ne\nsuit pas le mouvement de l'âme.\n   (2) Wise et onwise, deux mots qui se trouvent souvent sous la plume de Ruusbroec et véri-\nfient la pauvreté de mots abstraits chez notre contemplatif. Tantôt ils signifient la mesure et le\ndémesuré, tantôt le limité et l'illimité ; tantôt le contingent et l'absolu, tantôt le temporel et\nl'éternel. Surius a trouvé un joli mot latin équivalent : ce qui a un mode et ce qui est sans modes.\n   (3) Remarquez, dans ce désordre apparent, comme tout tient dans ce traité ultime du pieux\nvieillard de Vauvert. D'abord il nous fait parler les vraies et les fausses âmes dévotes (ch. I).\npuis il nous dit comment doit être une âme vraiment éprise de Dieu (ch. II). C'est dans\nl'Eucharistie que se scelle cette union qui est l'amour : voici donc comment elle doit se préparer\nà la recevoir (ch. III). Dieu répond à cette âme avide de le recevoir (ch. IV) et l'âme à son\ntour chante les premières effusions d'amour perçues (ch. V). Maintenant il va s'élancer dans\nles arcanes de la vie contemplative et bientôt le langage rythmé et rimé lui semblera une gêne\net une chaîne. Aussi l'abandonne-t-il au bout de trois courts chapitres où il décrit ce qui retarde\nla contemplation (ch. VI), ce qui y mène (ch. VII) et ce qu'elle est (ch. VIII).\n   Remarquez aussi comment, avant d'entrer dans la voie unitive, l'auteur nous recommande de\nsuivre les humbles pratiques de l'Eglise, suivies par le commun des fidèles. Rien que d'ordinaire\n pour arriver à l'extraordinaire.\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": "                    LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                     66l\n\n\n\n                                 CHAPITRE VI\n\n\n              Bien des gens se trompant se demandent pourquoi\n              Ils n'aperçoivent point Celui qui est sans loi.\n              C'est qu'en eux quelque chose empêche, je l'assure,\n              De contempler Celui qui n'a pas de mesure.\n                         Ils ont le cœur multiple inquiet,\n                          Veulent surprendre les secrets\n                         Du prochain, ont mille soucis\n                         Et des voisins et des amis\n                         ...Et d'eux-mêmes n'ont aucun soin ;\n              Les richesses de Dieu ils ne les verront point.\n               Eh ! il est bon d'avoir quelque sollicitude,\n                    Mais le trop est de trop... d'où l'inquiétude.\n               Toujours sortir de soi ; cette vie extérieure,\n               Elle empêche vraiment la vie intérieure.\n               Ceux qui sont trop portés à cette vie des sens,\n               Ils ne peuvent trouver nul plaisir au dedans.\n                          Au dehors, non prêts, paresseux,\n                          En dedans, sans règle, sans feu.\n               Admettons que cela soit sans, péché mortel,\n               Mais l'âme dégringole et reste loin du Ciel.\n               Qui s'occupe des sens, et de tout ce qu'il voit,\n               Il ne peut contempler Celui qui est sans loi.\n\n\n                                 CHAPITRE VII\n\n\n            De contempler veux-tu trouver le grand moyen ?\n            Mais suis donc de ce lieu le seul et vrai chemin :\n            A savoir, une claire et pure conscience,\n            Et d'une chaste vie la blanche innocence,\n            Et mettre dans ses mœurs l'ordre et l'honnêteté,\n            Et dans ses sens avoir de la sobriété ;\n            Réprimer la nature et ses instincts sauvages,\n            Et ne lui accorder que le juste et le sage,     [au nécessiteux (1).\nAu dehors donnant à chacun ce qui lui revient et donnant suivant ses moyens\n            Et vides au dedans et sans phantasmes creux,\n\n  (1) Le rythme commence à craquer. Le contemplatif va s'envoler et se dégage de son habit\ntrop étroit et trop lourd.\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": " 662                              DURENDAL\n\n\n              Le regard élevé vers la Chose éternelle,\n             Simple pourtant, tranquille en la paix très réelle\n              Que ne peut déranger l'insulte ni l'injure,\n                   Un amour d'union, profond, sans mesure;\n              Une dévotion montant comme une flamme,\nUne âme amoureuse et désireuse d'être avec Dieu pendant l'éternité,\nL'abnégation et la renonciation, en la très libre volonté de Dieu, de toute\n             Dans l'unité d'esprit unir les jeux de l'âme,           [propriété,\nBénir Dieu, le louer, l'aimer et le servir dans une éternelle convenance\n              Si de ces vertus-là tu sens les ardeurs vives,\n              Tu pourras espérer la vie contemplative.\n              Si vous vivez fidèle à vous-même, à Lui\n              Vous le contemplerez dès que sa face a lui.\n\n\n                              CHAPITRE VIII\n\n\n              Contempler est savoir qui n'a point de mesure,\n              Qui dépasse toujours la raison, la nature ;\n              Il ne peut condescendre à ratiociner\n              Et la raison ne peut le 'vaincre ou régentei'.\n              Savoir clair, sans mode, où comme un pur miroir\n              L'éternelle splendeur de Dieu se laisse voir.\n              Ce Sans-mesure il va, toujours déconcertant\n              Notre idée ordinaire et nos raisonnements.\n                         Ce Sans-mesure n'est pas Dieu,\n              Mais il est la clarté par laquelle on le voit.\n              Eclairés par en haut ceux qui marchent en lui,\n              En lui trouvent quelque chose d'indéfini.\n              Sans-mesure, au-dessus mais non pas sans raison,\n              Perçoit tous les' objets sans admiration.\n              Admirer est propre aux choses qui sont d'en bas,\n              La vie contemplative, elle n'admire pas.\n                         Sans mode voit, mais ne sait pas,\n              C'est au-dessus de tout, tant ceci que cela,\n              Que la rime, à présent, s'en aille à la dérive,\n              Je vais élucider la vie contemplative.\n\n  (A continuer.)                                     L'abbé PAUL CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "Le repas de sainte Claire et de saint François.\n\n\n\n                FRANÇOIS allait voir fréquemment Claire qui,\n                   depuis qu'elle avait épousé la divine Pauvreté,\n                   vivait recluse à Saint-Damien. Il lui parlait sur\n                   Dieu : ses paroles étaient ardentes et elle l'écou-\n                   tait pieusement.\n                      Il est très bien, se dit un jour Claire, de glori-\n                   fier ainsi Dieu, mais est-il juste que nous ne le\n                   louangions point davantage dans les fruits de sa\nterre et dans la beauté de sa création, ainsi que dans toute chose\nqu'il créa pour notre joie?\n   Et Claire pensait que ce serait pour elle un grand bonheur de\ncauser avec François sur les choses divines en mangeant dans sa\ncompagnie les fruits que la bonté de Dieu dispense aux bêtes et\naux hommes.\n   Un jour, comme il était venu la visiter, elle lui fit part de son\ndésir ; mais à son étonnement, car elle était d'une douce candeur,\nelle mit le saint dans une telle perplexité, qu'il courut aussitôt\nauprès de ses frères afin de s'enquérir de leur avis.\n   « Père, lui dirent-ils tous, vous ne saunez refuser une joie si\npure à Claire, vierge et bientôt sainte. Elle a, selon votre prédi-\ncation, abandonné les pompes du monde, renoncé même à voir\nle soleil qu'elle aimait tant. Non père, vous ne sauriez être d'une\ntelle rigueur envers votre fille en Dieu. »\n   Cette réponse ravit François. Elle lui prouvait que ses frères\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": " 664                         DURENDAL\n\n\nl'avaient, ainsi que Claire, en grande vénération. Il éleva les\nyeux vers le ciel et prononça ces paroles reconnaissantes :\n« Claire que votre grâce a touchée, ô mon Dieu, est en effet une\nvierge qui par l'ardeur de sa chasteté s'est élevée jusqu'à des\nsommets blancs de blanche et brûlante neige, aussi n'y a-t-il\nrien dans son désir qui ne soit très pur et pour votre gloire. »\n   François annonça à ses frères que le repas aurait lieu au\ncouvent de Sainte-Marie-des-Anges, à la lisière d'un bois, parmi\nles chants des oiseaux.\n\n\n\n\n   Au jour venu, Claire, François et ses compagnons s'assirent\n donc sur l'herbe devant de très beaux fruits :\n   « Louons d'abord Dieu, dit François, dont la bonté si grande\n créa pour nous ces fruits admirables et que nos voix se mêlent à\ncelles, de nos frères les oiseaux, qui du matin jusqu'à la nuit, par\nreconnaissance, chantent sa gloire. »\n   A ce moment, un oiseau dans un arbre chanta. Le soleil ardait\nsur la plaine d'Assise. La lumière ruisselait sur les vignes d'or.\nOn entendait au loin les sonnailles des mules languissantes.\nToute chose connaissait la palpitation divine de la vie. Derrière\nun bois de pins, un chœur de jeunes filles s'éleva.\n   Et François était dans un grand ravissement ; il répétait sans\ncesse : « Comme la vie est belle et combien est profond l'amour\nde Dieu. »\n   En effet, il ne détournait jamais les yeux des beautés de la\ncréation ; il n'affectait pas de garder en leur présence un visage\nattristé, à la façon de certains qui mordent leurs lèvres de peur\nqu'elles ne paraissent trop lumineusement sourire, courbent le\ndos et tordent le cou afin d'avoir l'humilité extérieure, mais ses\nlèvres étaient vermeilles comme les raisins des vignes d'Assise,\nsa taille était souple comme un cep.\n   « Gloire à vous, ô mon Dieu, dit François, pour le chant des\noiseaux, le parfum des fleurs et les voix des jeunes filles, pour\nmessire le soleil, grâce à qui tout germe, monte en bel élan vers\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "       LE REPAS DE SAINTE CLAIRE ET DE SAINT FRANÇOIS 665\n\n\nVous, et aussi pour ces belles absentes qui sont mesdames les\nétoiles et qui fleurissent nos nuits de silence et de prières.\n   » C'est pour pouvoir vous mieux louer dans la beauté de votre\nœuvre que nous avons, ô mon Dieu, comme nos frères les\noiseaux, épousé la divine Pauvreté, et nous t'aimons, ô Pauvreté,\npensive gardienne de la crèche, gardienne pâle du tombeau. Jésus\nest l'ami des plantes, des bêtes et des hommes; durant son\npassage sur la terre, c'est toi, ô Pauvreté, qui fus sa seule et fidèle\népouse, sa servante des heures décisives. Tu plantas pour notre\nrédemption des clous1 dans ses pieds et ses mains adorables, tu\napprochas le fiel de ses lèvres enivrées, tu lui donnas la mort\ndans un embrassement suprême et tes lèvres donnent la vie\néternelle depuis qu'elles ont ravi le souffle de Jésus sur la\nCroix. »\n   Et François, portant ses deux mains à son cœur, s'écria par\ndeux fois :\n   « Mes frères, ne sentez-vous pas que vos cœurs défaillent\nd'amour. Il me semble que mon cœur entre dans une fournaise\nd'amour. »\n   Ainsi les paroles se pressaient sur les lèvres de François\ncomme sur les lèvres d'un amant, le soir des épousailles.\n   Pendant ce temps, Assise était en grand émoi. Les habitants\ns'interrogeaient sur le seuil des maisons. Ils voyaient une lueur\nqui montait dans le ciel au-dessus de Sainte-Marie-des-Anges et\nle cloître apparaissait tout embrasé.\n   Les uns disaient que le feu était au couvent.\n   D'autres répondaient : « Comment voulez-vous qu'une aussi\npauvre demeure fasse en brûlant une aussi puissante flamme, le\nfeu est plutôt au bois. »\n   Il y en avait, enfin, qui hasardaient qu'il se pourrait bien que\nle feu fût à l'église du monastère.\n   Mais tandis qu'ils s'interpellaient, ils entendirent les appels\nhaletants d'une cloche et ils virent, sur la route qui allait de Saint-\n Damien à Assise, frère Sylve'stre qui accourait, suant et soufflant,\navec une cloche pendue au cou ; des hommes et des femmes, qui\n avaient abandonné leurs champs, le suivaient.\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": " 666                        DURENDAL\n\n\n   « Holà, ceux d'Assise, cria-t-il, ne voyez-vous pas que le feu\nest au couvent de Sainte-Marie-des-Anges, où se tiennent à cette\nheure frère François et sœur Claire. »\n   Ces paroles les émurent profondément, car ils aimaient Fran-\nçois et, en grand tumulte, ils suivirent frère Sylvestre. Cependant,\nplus ils approchaient de Sainte-Marie-des-Anges, moins ils\nvoyaient les flammes et lorsqu'ils furent en présence du couvent,\nils le trouvèrent comme d'habitude blanc et solitaire, à tel point\nque certains se demandèrent si leurs yeux ne les avaient pas\ntrompés.\n   Alors ils entrèrent et ils virent Claire, François et leurs compa-\ngnons assis autour de mets qu'ils n'avaient pas mangés; leurs\nfaces étaient ravies, leurs mains étaient jointes et leurs yeux\ngrands ouverts fixaient le soleil.\n   Ce spectacle les étonna. Tous se pressaient pour mieux voir et\nceux qui étaient trop petits de taille se haussaient sur les épaules\nde leurs compagnons. Quant à frère Sylvestre, il était tout\nhonteux et il retenait dans sa main le battant de sa cloche de peur\nqu'elle ne troublât un si doux recueillement :\n   « Homme de peu de foi, se disait-il, tu aurais dû reconnaître\nlà un feu divin. D'ailleurs, quelle flamme autre qu'une flamme\ndivine aurait pu éblouir la clarté du soleil et monter si haut\nsans fumée. »\n   Puis il porta à sa bouche un doigt silencieux et fit signe à ses\ncompagnons de se retirer. Alors tous s'en allèrent pleins d'une\ngrande édification et ils se retournaient fréquemment et ils mar-\nchaient sur la pointe des pieds de peur d'éveiller les dalles\nsonores.\n                                      GEORGES LE CARDONNEL.\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "SUSPENDS                LE GUI                  BÉNIT...\n\n\n  Suspends   le gui bénit et la branche de houx\n  au seuil de la demeure heureuse de ton rire,\n  voici Noël, ma bien aimée, et mon cœur fou\n  délicieusement    vibre comme une lyre.\n\n\n\n  Un parfum deforêt, un rappel de          printemps,\n  la senteur du bois vert et des branches       coupées\n flotte dans la tiédeur de la chambre et        vraiment,\n yeux clos, on se croirait perdu sous la ramée.\n\n\n\n  La bûche flambe     clair, l'heure du réveillon\n  groupe partout,    sous le manteau des       cheminées,\n  les vieillards attentifs au joyeux     carillon,\n  qui dit l'avènement de l'Enfant      de Judée.\n\n\n\n  Soulève les rideaux et contemple le ciel\n  plein d'étoiles, la neige a couvert toute chose,\n  le froid vif et piquant,   le gel    immatériel\n  et pur nous font trouver bonne la porte close.\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "668                         DURENDAL\n\n\n      Flocons givrés qu'ont laissé choir lés séraphins\n      en secouant leur aile, ô veige     immaculée,\n      pure hermine des vierges nuits d'hiver,          divin\n      tapis nous préservant     de la fange foulée!\n\n\n\n      Douce, laisse le gel faire de beaux       dessins\n      sur les carreaux, le grand fauteuil nous a fait            signe,\n      la chambre attend, et les meubles, comme des mains\n      nous appellent,   ...la   lampe a des lueurs         bénignes.\n\n\n\n       Auprès   de Vâtre viens t'asseoir, je te dirai\n      des mots brûlants et brefs, des choses à l oreille ;\n      pose ta blanche main sur mon front           enfiévré,\n      parle, ta voix a des bourdonnements           d'abeille.\n\n\n\n      Laisse-moi   te chanter des vers de        troubadour,\n      t'enlacer follement   ; veux-tu, jouons      ensemble\n      toute la comédie exquise de l'amour,\n      je tombe à tes genoux et je pleure et tu trembles ;\n\n\n\n      je suis ton doux amant timide et révolté\n      et tes bras ennoués autour de ma          poitrine\n      me bercent doucement comme un enfant             gâté,\n      qui rit et joue en son berceau de         mousseline...\n\n\n                                         PAUL MUSSCHE.\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "              ART ET RELIGION\n\n\n                                        A mon cher maître Edgard Tinel.\n\n\n               BEAUCOUP de chrétiens considèrent, avec raison       du\n                     reste, la religion comme la chose essentielle de\n                     l'homme, étant la seule qui par sa nature con-\n                    duise directement l'homme vers sa fin suprême,\n                     Dieu. Par religion, ces personnes bien intention-\n                    nées entendent un ensemble de croyances et de\n                    pratiques, qui constituent, au sens positif du\n                    mot, la religion. Mais beaucoup en font une\nchose à part, séparée du reste de la vie et sans lien direct\navec elle. Quant à établir des rapports entre la religion et la\nscience ou l'art, cette pensée ne les effleure pas. La science est\nquelque chose de nébuleux dont s'occupent de vieux messieurs ;\net l'art... ah ! l'art ! C'est un « si agréable passe-temps »! Mais\ncroire que l'art est sérieux comme la vie, une sorte de seconde\nreligion, cela leur paraît absurde. La science a au moins son\nutilité, puisque c'est par elle qu'on arrive à inventer les trams\nélectriques, les ballons et les produits pharmaceutiques ; mais\nl'Art !... On va au conservatoire, à Wagner, comme on va à\nla promenade ou au bal : c'est tout un !\n   Je m'empresse de dire qu'il est un art facile, superficiel et\ncharmant qui n'est « qu'un agréable passe-temps ». C'est la pein-\nture sur assiette, c'est la romance de salon, c'est le monologue,\nla comédie de famille et souvent l'opéra. Mais combien de\ngens qui croient que tout l'art est là, et qui oublient que, plus\nhaut que cette peinture, cette musique et cette poésie, il y a l'art\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": " 670                           DURENDAL\n\n\nimmense et humain, manifestation de la vie et de nos destinées :\nl'art de Rembrandt, de Beethoven et de Shakespeare. C'est de\ncet art seul que j'entends parler ici.\n   Un regard approfondi dans la vie nous montre que si la reli-\ngion est chose indispensable pour conduire l'homme vers sa fin,\nà côté d'elle, il y a des espèces de compléments qui, — pour être\nsecondaires, — participent néanmoins de sa grandeur et peu-\nvent être considérés eux-mêmes comme des sortes de religions.\n   Car la Religion, au sens élargi du mot, est tout ce qui\nporte l'homme vers Dieu. Or, l'Art, entr'autres choses, participe\ndans une large mesure de cette prérogative. On m'objectera que\nbien des grands artistes n'étaient pas religieux ; les apparences\ntrompent : Si leur art est élevé, ils devaient être religieux d'instinct.\nQu'on appelle Dieu par son nom, ou qu'on l'appelle le Beau,\nou qu'on l'appelle l'Idéal, l'œuvre d'art élevé porte toujours le\nreflet de la divinité, consciemment ou non ; car elle est toujours\nnée d'une recherche de la Beauté, et cette recherche procède de\nla tendance innée de l'homme vers l'Infini.\n   En ce sens du mot religion, toute la vie doit être une religion :\nla science, l'art, le spectacle de la nature, la vie de famille, la\nvie politique même, l'Amour, tout est religion ; puisque Dieu\nn'a rien établi d'indépendant, mais tout pour nous porter vers\nLui en perfectionnant notre être moral.\n   Qu'on cesse donc de rire de l'expression : L'Art est un sacer-\ndoce. Eh, oui, c'est un sacerdoce qui exerce sa juridiction sur\nl'élite de l'humanité ! Et, si les savants étaient pour la plupart\nmoins positivistes, ils diraient aussi bien que la Science est un\nsacerdoce. Que les mauvais prêtres de l'Idéal soient nombreux,\nc'est indéniable; mais le principe en est-il moins vrai?\n   Il ne faut rien séparer, comme le dit Hello. Tout se tient dans\nla vie; rien n'existe pour soi-même. La Religion est sœur ou\nplutôt mère de l'Art, de la Science, en somme de toute manifes-\ntation élevée de la vie. Le grand Art est religieux : une sympho-\nnie de Beethoven est, au sens profond du mot, une œuvre aussi\nreligieuse qu'une messe de Palestrina. Les mystères d'ombre et\nde lumière d'un Rembrandt procèdent du frisson de l'au-delà\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "                        ART ET RELIGION                         671\n\n\n\ncomme une fresque du Beato Angelico est inspirée de la douce\nvision de cet au-delà. Tout art profondément humain a un côté\nreligieux ; sans quoi il faudrait supposer que ce qu'il y a de plus\nessentiel à l'humanité lui manque : c'est-à-dire le sentiment de\nl'Infini.\n   Beaucoup s'ignorent : ils ont le doute sur les lèvres, mais leur\nâme est « naturellement chrétienne. »\n   Ces courtes réflexions sur l'élévation morale de l'Art peuvent\nparaître superflues aux lecteurs d'une revue d'art, surtout quand\ncette revue est catholique. Mais disons le franchement : trop de\ncatholiques méconnaissent la dignité de l'art. Les inepties qui se\nvoient et s'entendent (je parle de la musique) dans certaines de\nnos églises le prouvent. Il est admirable par contre que des\nincroyants, privés de foi religieuse positive, tournent leur\ntendance à l'infini du côté de l'Art et s'en font une sorte de culte.\nN'est ce pas une belle preuve que l'homme ne peut se passer\nd'infini.\n   Ces lignes n'ont d'autre but que de rappeler certaines choses\nque toute âme élevée sait. Il en est des grandes vérités de l'Art\ncomme de celles de la Religion : Tout le monde les connaît...\net les oublie.\n                                            JOSEPH RYELANDT.\n\n\n\n\n  En relisant le numéro du 15 août 1897 de la Revue des Deux\nMondes, j'y trouve une analyse détaillée très intéressante par\nCamille Bellaigue, du livre : Beethoven and his nine symphonies,\nby George Grove, London; Novello, Erver and C°, 1896. Il est\nétonnant qu'un ouvrage de cette valeur n'ai pas encore été tra-\nduit en français. Je le signale aux musiciens connaissant l'anglais.\nC'est l'œuvre d'un artiste en même temps que d'un savant ; la\nlecture doit en être passionnante pour les admirateurs de Beet-\nhoven. « Ce livre, dit Bellaigue, manquait et rien n'y manque. »\nPardon, il lui manque une traduction française !\n                                                            J.R.\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": "                          LES LIVRES\n\n      LA M U S I Q U E :\n\n   Cinq p i è c e s pour p i a n o (chez Breitkopf). — S i x Mélodies (chez\nMuraille, Liége). — T r o i s C h a n t s s p i r i t u e l s (chez Breitkopf). —\nS o n a t e pour v i o l o n c e l l e et p i a n o (ibid.), par JOSEPH RYELANDT.\n   Parmi les jeunes compositeurs belges de la récente génération,\nM. Ryelandt est un de ceux qui nous semblent « promettre » le plus.\nNous avons suivi avec un intérêt de plus en plus vif le développement\nde son talent dont chaque composition nouvelle affirme un progrès. Son\nœuvre, déjà assez considérable (en grande partie inédite encore), com-\nprend : un mystère dramatique : la Parabole des Vierges; un oratorio\nreligieux : les XIV Stations du Chemin de la Croix, écrit sur un poème\nflamand de Guido Gezelle ; deux symphonies, plusieurs quatuors et\ntrios pour instruments à cordes, une sonate pour cor, deux sonates pour\npiano, une pour violon, une pour violoncelle, une messe à quatre voix\nmixtes, des mélodies profanes et religieuses, etc. En attendant que la\npublication ou l'exécution de ces œuvres nous fournisse l'occasion d'en\nparler en détail et de signaler leurs mérites, bornons notre examen\naux compositions récemment éditées.\n   Voici d'abord un cahier de cinq petites pièces de fantaisie (op. 9) pour\npiano, paru il y a quatre ans, chez Breitkopf, et déjà, dans cette œuvre\nde début, un vrai tempérament s'annonce. L'harmonisation en est\nintéressante, habile, très moderne, l'inspiration subtile et délicate.\nL'influence de Schumann plane sur ces pages, se reconnaît çà et là; celle\nde Wagner aussi (dans le « lohengrinien » Chant d'amour). La première\npièce, intitulée Matin, a une fraîcheur, un charme tout aimables, donne\nune réelle sensation « matinale »; la dernière est une fantaisie gracieuse et\npimpante. Mais je préfère de beaucoup l'Appassionato et surtout la page\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "                                       LES LIVRES                                       673\n\nintitulée Désolation, dont l'écriture me paraît irréprochable et d'une\nparfaite distinction.\n   Dans les Six Mélodies (op. 19), éditées par Muraille, en 1897, le talent de\nM. Ryelandt semble s'être considérablement affiné. Toutes ces mélodies\nsont intéressantes par le style et l'inspiration; elles attestent des qualités\noriginales peu communes. Il y a de la douceur mélancolique dans la\nNuit, beaucoup de pittoresque sentimental dans le Cavalier bleu. Mais les\ntrois chants écrits sur des vers de Verlaine : Tristesse, Clair de lune, le\nPrisonnier, retiennent davantage l'attention. Le premier, très curieux\nmalgré la bizarrerie agaçante du texte, tente de rendre les oppositions\nétranges de cette poésie :\n\n                           Les roses étaient toutes rouges\n                           Et les lierres étaient tout noirs...\n   J'aime davantage le second : Clair de lune, que je trouve vraiment\nexquis et que je dirais parfait sans une modulation un peu recherchée à\nla douzième mesure. On sait par cœur ces jolis vers tendres et pénétrants\ndu poète des Fêtes galantes :\n                                    La lune blanche\n                                   'Luit dans les bois,\n                                    De chaque branche\n                                    Part une voix\n                                    Sous la ramée.\n                                    O bien-aimée!\nqui ont inspiré aussi au pauvre Ernest Chausson une de ses belles\nmélodies. Le dernier vers surtout : « C'est l'heure exquise », est délicieuse-\nment rendu.\n   Le Prisonnier est à mes yeux le plus original de ces chants. Il évoque,\nà première vue, des ressouvenirs de Grieg, mais ce n'est qu'une appa-\nrence et l'inspiration en est bien personnelle. Je ne sais si une musique\nm'a fait éprouver jamais une sensation de mélancolie plus intense et plus\nraffinée. L'irrégularité de la mesure96/8,l'incertitude calculée de l'harmo-\nnisation (l'accompagnement s'attardant autour de la note attendue avant\nde l'atteindre), la répétition du m ê m e motif, qui se déroule comme une\nplainte angoissée, la terminaison du morceau par une cadence imparfaite\ndans un ton différent : tout contribue à faire naître une impression\nd'indicible tristesse. C'est peut-être, ce lied, .un petit chef-d'œuvre\nd'impressionnisme musical (1).\n\n  (1) Il contient malheureusement plusieurs fautes de gravure que le lecteur attentif corrigera\nfacilement.\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": " 674                               DURENDAL\n\n\n    Cette note d'impressionnisme verlainien apparaît assez rarement dans\n les compositions de M. Ryelandt. L'auteur des XIV Stonden, de la Sym-\nphonie en si bémol, de la Sonate en fa pour violoncelle, est un grave, un\nméditatif, épris de sensations plutôt profondes et nobles qu'aiguës et\ncompliquées. C'est, mieux que cela, un religieux, un. mystique au sens\nvrai et rare du mot, de la race artistique des Tinel et des Franck (plus\nproche de Franck que de Tinel), exceptionnellement doué pour la\nmusique religieuse ; mais ce n'est point un triste, comme certaines pages\nisolées — telles que Mandante de sa 2e symphonie ou ce lied si âprement\nmélancolique : le cor — pourraient le faire croire. A défaut de l'oratorio\ninédit dont nous ne voulons pas parler ici, les Trois Chants spirituels pour\nune voix grave, que vient d'éditer la maison Breitkopf, mettent en\nlumière cette note dominante de la personnalité du jeune compositeur\nbrugeois. Ils attirent le lecteur par une sincérité d'émotion, une vérité\nd'accent réellement impressionnantes; ils frappent aussi par leur belle et\nsavante écriture. A la manière des admirables Ernste Gesänge, de Brahms,\nils sont inspirés par des textes bibliques ou ascétiques en prose, repro-\nduisant littéralement, sans aucun ornement littéraire, les originaux. Ils\nforment comme un tryptique musical, exprimant trois états différents de\nl'âme chrétienne, depuis l'amer pessimisme qui se dégage de certains\nlivres du Vieux Testament jusqu'à la joie mystique des enfants de la Loi\nNouvelle.\n   C'est d'abord la morne désolation exprimée par les paroles terribles\nde Job, maudissant la vie et la lumière et appelant le règne ténébreux\nde la Mort : Pourquoi m'avez-vous tiré des entrailles de ma mère? Que ne\nsuis-je mort sans que nul ne m'ait vu ? Ce chant, bâti sur l'accord disson-\nnaut de quinte augmentée, est peut-être le plus intéressant au point de\nvue musical, le plus suggestif. Le passage « avant que j'aille en cette\nterre ténébreuse couverte des brouillards de la mort » me plaît surtout,\nmalgré la hardiesse harmonique de son début. Une « voix d'en haut »\nrépond le mot consolateur de l'Apocalypse : Heureux ceux qui meurent\ndans le Seigneur! ce qui donne une conclusion sereine à ce chant\nd'amère désespérance.\n   Le second m'impressionne d'avantage. Il est inspiré par quelques\nlignes de l'Imitation de Jésus-Christ (III, 50) : Je suispauvre et dans les travaux\ndès mon enfance... L'âme chrétienne, troublée par la tentation et par le\nsentiment de sa propre faiblesse, pleure, sans les maudire, les misères\nd'ici-bas, aspire ardemment vers la paix promise aux enfants de Dieu et,\nrassérénée par un rayon de la grâce, chante la joie reconquise. Pour\nrendre ce texte, qui, en vérité, se prête excellemment à' une interpré-\ntation musicale, M. Ryelandt a su trouver des accents admirables, simples\net vrais, qui émeuvent profondément. Le chant, d'abord sombre et\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "                                 LES LIVRES                                675\n\n\nangoissé, s'éclaire littéralement, puis se passionne, s'attendrit et\ns'achève en un ravissement mystique plein de pure candeur.\n   Le troisième est d'une inspiration plus élevée encore. S'il n'éveille pas\nune émotion humaine du même genre, il est empreint d'une intellectua-\nlité plus haute et plus profonde. Le compositeur a dû hésiter à mettre\nen musique un tel texte qui semblait peu apte à être traduit musicale-\nment. Il s'agit du passage de l'épître aux Colossiehs, qu'on lit à la messe\ndu Samedi-Saint : Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui\nest en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu... car vous êtes morts et\nvotre vie est cachée en Dieu avec le Christ. La ferveur intime et mystique\nde ces paroles se trouve rendue de la façon la plus heureuse. La voix\nplane avec une grave lenteur sur un dessin d'accompagnement, composé\nde quatre notes descendantes, qui se reproduit toujours semblable. Puis,\nà la promesse de résurrection et de gloire céleste, elle s'anime, s'élève\net meurt en une longue tenue pianissimo sur le mi élevé, tandis que le\nmotif d'accompagnement monte lentement jusqu'aux suprêmes hauteurs.\n   Il y a un lien harmonique entre les tons de ces trois chants. Le pre-\nmier est en ut mineur et s'achève en majeur, le second en la mineur avec\nterminaison en majeur, le troisième en mi majeur. Le texte français est\naccompagné d'une excellente traduction allemande, vraiment parfaite au\npoint de vue de l'accentuation musicale comme au point de vue littéraire.\n   En même temps que les Chants spirituels, la maison Breitkopf édite\nune œuvre de musique pure, une Sonate pour violoncelle et piano que\nnous considérons comme la meilleure oeuvre de M. Ryelandt publiée\njusqu'ici, celle qui manifeste les plus intéressantes et les plus sérieuses\nqualités de style et d'expression. Elle se compose de trois parties : un\nallegro énergique, très coloré, où un thème d'allure héroïque alterne\navec un motif sentimental; un adagio d'expression profonde, plein de\nrêve et de joie intime; un finale naïf et charmant, formé par d'ingé-\nnieuses variations sur un thème populaire bien connu.\n   Il nous resterait à parler du symphoniste. Nous avons entendu, en 1897,\naux Concerts populaires d'Anvers, la Symphonie en si bémol et cette\nœuvre nous a paru vraiment remarquable en tous points. La lecture de\nla partition n'a fait que confirmer cette impression première. L'œuvre\ncomprend un allegro vivace, un andante (d'une tristesse intense), un scherzo\net un finale. Les deux premiers mouvements nous ont semblé, à l'audition,\nles mieux venus. C'est à Bruxelles qu'il faudrait entendre cela. Alors nous\nen reparlerons plus longuement.\n                                                                     C. M.\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": "  676                               DURENDAL\n\n\n\n        LA POÉSIE :\n    IWAN   GILKIN. Le Cerisier fleuri (Paris, librairie             FISCHBACHER).\n   Il ne faut pas attacher au petit cahier de vacances qu'est le Cerisier\nfleuri plus d'importance que M. Gilkin lui-même. Dans une préface char-\n mante, modeste avec ironie, le poète déclare avoir rimé sans prétention,\n au hasard de ses rêveries, de ses souvenirs et m ê m e de ses lectures, ces\n courtes pièces, dont plusieurs sont jolies. Il confesse aussi avoir butiné\n chez les poètes de la Chine, de la Grèce antique, de l'Allemagne et de\n l'Angleterre, et pense avec raison qu'en un temps où les écoliersde lettres\n proclament si b r u y a m m e n t leur originalité, il peut y avoir quelque élé-\n gance à se contenter parfois du bien d'autrui. Certains se plaisaient à ne\n voir, dans le poète de la Nuit, qu'un baudelairien. Peut-être M. Gilkin\n a-t-il publié le Cerisier fleuri pour la joie de révéler un aspect nouveau de\n son talent, de montrer l'épicurien sous le satanique et de professer, le\n verre à la main, le pessimisme. Il ne sera plus permis d'ignorer désormais\n que ce curieux de l'abîme a de la fantaisie et de la grâce, de la tendresse\n et de l'esprit. L'odelette à Calliope résume à merveille le Cerisier fleuri :\n                    Calliope, j'ai fait résonner la terrible\n                         Lyre d'èbène et defer ; j'ai chante\n                    Les enfers vénéneux et putrides, que crible\n                         De traits de flamme une âpre volupté.\n                    J'ai dit l'horreur du monde et ce que l'homme souffre,\n                         Les sombres cœurs peuplés de monstres fous\n                    Et les démons hideux nageant au fond du gouffre.\n                         Mais aujourd'hui mes chants se font plus doux.\n                    Sous les cieux florentins et leur clarté bénie,\n                        Les dieux de marbre ont ébloui mes yeux.\n                    Et leur beauté sereine cl leur calme harmonie\n                         Ont fait mon cœur semblable au cœur des dieux.\n                    Un ruisseau qui bouillonne au creux d'une     vallée.\n                        L'exquise odeur des fraises et du vin,\n                    Le charme délicat d'une parole ailée\n                        Et la douceur de ton baiser divin,\n                    Calliope, voilà les seuls biens que souhaite\n                         Le sage aimé des Muscs au chant clair.\n                    Que voudrai-je demain ? Demande à la mouette\n                         Oui passe et vole en criant vers la mer !\n\n  Tout ne vaut pas, dans le Cerisier fleuri, cette odelette : quelques\nmiettes poétiques ne valaient peut-être point qu'un écrivain du talent de\nM. Gilkin les y ramassât. Sa réputation gagnera davantage, sans doute,\nau poème dramatique qu'il nous promet sur ce sujet redoutable :\nProméthée. Nous comptons sur une œuvre.\n                                                                  M. D.\n"}, {"page_pdf": 798, "texte": ""}, {"page_pdf": 799, "texte": ""}, {"page_pdf": 800, "texte": ""}, {"page_pdf": 801, "texte": ""}]}