{"numero_id": "ulb-durendal-1899-09-n9", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 677, "page_fin": 688, "titre_corps": "Les Mages", "titre_sommaire": "Les Mages", "signature_source": "Olivier-Georges Destrée", "ancre_debut": "LES MAGES", "ancre_fin": "OLIVIER GEORGES DESTREE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 804, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1427, "texte": "LES MAGES\n\n                             (Suite.)\n\n\n\n\n                UN matin à l'aurore, prenant avec lui ses lévriers\n                  favoris et ses tablettes, Damien était parti seul\n                  demandant qu'on ne le suivit pas. Car il vou-\n                  lait, disait-il, aller entendre les oiseaux dans\n                  l'épaisseur de la forêt et, les écoutant chanter,\n                  écrire ce qu'ils se disaient. Habitués à accéder\n                  à tous ses désirs, nous avions ri et l'avions\n                  laissé partir. Chantant lui-même, après avoir\nquelque temps regardé la mer luire, brillante et azurée,\nentre les troncs alignés des pins sombres, il s'était ensuite\néloigné et par des routes pour lui familières, il s'était enfoncé\ndans les bois. Un vent léger courbait en murmurant les hautes\ntiges des arbres; des merles cachés dans les branches sifflaient\nlançant à intervalles réguliers les mêmes notes prolongées et des\ncoucous au loin s'appelaient et se répondaient de leur cri\nuniforme et doux, qui semblait augmenter la calme et paisible\nquiétude de ces bois. Légères et actives, des mouches passaient\nfredonnant à ses oreilles; et parfois, comme d'un brusque éclat\nde rire, le silence était interrompu par les cris effarés des oies\nsauvages que les chiens faisaient lever d'un fourré. Quelquefois\naussi on percevait la chute de branches froissées, le bruit sourd\n"}, {"page_pdf": 805, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": " 678                         DURENDAL\n\n\nd'un galop précipité et, tout au bout de la route, un chevreuil\ntremblant traversait le chemin d'un seul bond et disparaissait,\nagile, au plus épais des taillis. Malgré l'heure matinale, il faisait\nchaud déjà dans la forêt. Montant dans le ciel bleu, le soleil\ntrouait par places l'épaisse verdure; ses rayons se glissaient le\nlong des feuilles resplendissantes de lumière et de rosée et sur le\nchemin sablonneux et brun, formaient des cercles mobiles de\nlumière douce.\n    \" Enchanté de sa solitude et du mystère que la vie des plantes\net des bêtes mettait autour de lui, Damien avait marché long-\ntemps et était arrivé à un carrefour près duquel, sous un pont\nde pierre, un petit ruisseau traversait la route. Laissant celle-ci,\nle prince longeait le cours d'eau qui sur un lit de mousse coulait\nen bruissant entre des rives fleuries de bleus myosotis, lorsque,\nflairant une piste, le nez à terre, les deux chiens se précipitèrent\ndevant lui sans qu'il pût les retenir. Intrigué, il les suivit,\npressant le pas, et, un instant après, il arriva aux confins de\ncette clairière fleurie qui était le but de sa promenade. Et vrai-\nment, dans toute l'étendue de la forêt, nul site n'eût pu mieux\nconvenir à l'imagination poétique du jeune homme.\n    \" Se divisant à cet endroit en deux branches, le ruisselet\nenfermait de ses eaux claires une petite prairie tout émaillée\nde cyclamens blancs et roses; serrés les uns contre les autres,\n des pins-parasols, aux couronnes de verdure éblouissantes,\n l'entouraient de tous côtés. Plus loin, d'un amas de roches\n moussues sur lesquelles s'étaient accrochées des orchidées aux\n larges fleurs mauves et violettes, une source cristalline jaillissait\n et, tombant sur la pierre, elle y avait creusé une vasque peu\n profonde où les oiseaux et les bêtes de la forêt venaient boire\n l'eau limpide. Les arbres étaient pleins de nids et, de tous côtés,\n les oiseaux volaient et chantaient.\n    » Et bien des fois, admirant les fleurs, écoutant les oiseaux,\n contemplant la couronne épaisse des pins toujours verts, Damien\n était venu s'asseoir sur ces rochers moussus, et il n'était pas\n de lieu qu'il préférât au monde. Mais ce jour-là, à son entrée\n dans la clairière, ce ne furent point l'admiration et la joie qui\n"}, {"page_pdf": 806, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2272, "texte": "                            LES MAGES                          679\n\n\nse peignirent sur son visage, mais une horreur mêlée d'effroi\nà la vue du compagnon inattendu devant lequel aboyaient ses\nchiens. Car, debout sur les roches, auprès de la vasque d'eau\nvive, un homme se tenait, armé d'un long bâton dont il mena-\nçait les chiens ameutés. Vêtu d'une longue robe grise serrée à la\ntaille par une ceinture de cuir, il portait au col une besace et une\ngourde de bois jetées en bandouillère, et un rouleau de parche-\nmin était passé à sa ceinture. L'homme semblait jeune encore et\nvigoureux, mais ce qui terrifiait Damien, et ce qui eût terrifié\nquiconque eût vu l'inconnu, était son visage et son cou tuméfiés\net gonflés et tout semés de croutes et de cicatrices sanglantes.\nFace effrayante, sans sourcils, cheveux, ni barbe, le front et les\njoues sillonnés de plaies béantes, et le nez même fendu par une\ncrevasse sanguinolente laissant déborder des gouttes de pus infect\net de sang vicié.\n   » Mille fois plus terrible que le triste visage du mendiant\naveugle, qui lui revenait maintenant à l'esprit, l'apparition\nnouvelle épouvantait Damien et il dut rassembler tout son cou-\nrage pour ne pas s'enfuir à l'instant et se cacher dans les bois.\nMais il se sentait comme malgré lui entraîné vers l'inconnu,' et il\ncontemplait intrigué et stupéfait les chiens qui, tout en aboyant\net en cherchant à arriver jusqu'à l'homme, jappaient et remuaient\nla queue comme s'ils eussent reconnu un ami. Il n'y avait pas\nde doute et l'homme au visage sanglant les connaissait, car il les\nappelait par leur nom, les menaçant toujours de son bâton et\nles tenant à distance. Et l'étonnement de Damien fut si grand,\nqu'oubliant ses craintes, il s'avança résolument dans la clairière.\nMais il avait à peine fait un pas, que l'apparition repoussante\njoignit les mains et, d'une voix suppliante qui émut étrangement\nDamien, elle cria :\n   \" — N'approche pas, n'approche pas, ô Damien; rappelle tes\nchiens, rappelle-les et lie-les tout de suite à un arbre de peur\nqu'ils ne viennent lêcher mes plaies. »\n   « Subjugué, et comme agissant dans un rêve, Damien détacha\nla laisse qui pendait à sa ceinture, et la passant dans le collier\ndes lévriers, il obéit. Et se retournant, il fit un pas de plus\n"}, {"page_pdf": 807, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2123, "texte": " 680                        DURENDAL\n\n\nvers l'inconnu. Mais celui-ci reprit : « — N'approche pas,\nô Damien, n'approche pas, je t'en supplie; ne vois-tu pas, ne\nvois-tu pas mon visage?»\n   « — Je ne le vois que trop, ô malheureux, dit Damien trem-\nblant; mais dis-moi, je t'en prie à mon tour, es-tu un homme\nou un esprit? Comment sais-tu mon nom et connais-tu mes\nchiens; et pourquoi parais-tu devant moi aussi affreusement\ndéfiguré? »\n   « — Si tu ne reconnais plus mon visage... et qui le reconnaîtrait\nà cette heure », dit le malheureux, « sauf les chiens que j'ai nour-\nris de mes mains?... si tu ne reconnais plus mon visage, ne\nreconnais-tu pas ma voix, ô Damien ! »\n   « Et comme il disait ces mots, le prince frémit, ayant reconnu\ncette fois la voix de son ami Nérée avec lequel il avait été élevé\net qui, quelques mois à peine auparavant, avait disparu soudain\ndu palais, sans que les explications embarrassées qu'on lui avait\ndonnées de ce brusque départ pussent satisfaire Damien.\n   « — Serais-tu », dit le prince, ne pouvant malgré lui, dans ce\nmasque répugnant, reconnaître le beau jeune homme qu'il\navait eu toujours pour compagnon de ses études et de ses\nplaisirs, « serais-tu vraiment ce cher ami Nérée, élevé avec moi,\ncompagnon préféré de mes travaux et qui, naguère, m'abandonna\nsans motif et, sans même me dire adieu, s'en fut chercher for-\ntune en pays étranger? »\n   « — Vers le pays étranger, je m'en vais vraiment à cette heure,\net fortune plus grande et plus inépuisable que ne sauraient con-\ncevoir ceux qui t'informèrent de mon départ, je vais chercher »,\ndit lentement Nérée. « Et si, quand je partisse ne pris point congé\nde toi, il n'y eut point de ma faute, ô mon ami Damien. Mais si\nla bonté de ton cœur et ton ancienne amitié pour moi peuvent\nquelques instants te faire supporter l'horreur de mon visage,\nréponds-moi, ô prince, veux-tu que j'éclaire ton esprit et que je\ndissipe tous ces mensonges que moi-même, hélas! obéissant trop\naveuglément aux ordres de ton frère, — j'ai jadis contribué à faire\nvivre autour de toi? »\n   « — Infortuné compagnon », dit Damien, s'efforçant de cacher\n"}, {"page_pdf": 808, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2316, "texte": "                            LES MAGES                          68l\n\n\nle trouble et la répulsion que lui inspirait cette face qu'il ne\npouvait regarder sans frémir; « ton visage ne me fait point hor-\n reur, mais douloureuse pitié, et je voudrais t'aider », ajouta-t-il,\nadoucissant sa voix et faisant un pas vers Nérée.\n   \" — Reste donc où tu es, arrête-toi », reprit avec force celui-ci;\n« arrête-toi si tu ne veux pas que je m'enfuie à l'instant. Assieds-\ntoi là », dit-il à Damien interdit, « sur cette roche isolée tout\nentourée de fleurs, et moi-même m'asseyant ici, j'éclairerai ton\nesprit et j'ouvrirai tes yeux trop longtemps fermés à la véritable\nlumière. Dis-moi d'abord, te rappelles-tu ce vieillard aveugle que\ntu vis un jour et que vainement tu cherchas ensuite à découvrir?»\n   « — Comment l'aurais-je oublié », dit Damien se relevant et\ns'asseyant de nouveau, docile au désir de son ami. «Mais depuis,\nje n'ai pu, tu le sais, le retrouver, et tous, et toi-même, m'affir-\nmiez alors que le vieillard n'avait été qu'un vain songe de mon\nesprit, une apparition trompeuse envoyée, pour m'effrayer, par\ndes esprits hostiles. »\n   « — Esprits hostiles et mensongers et moi-même, hélas! parmi\neux, étaient ceux qui te firent cette réponse», dit Nérée. « Or,\nmaintenant, écoute-moi, ô mon ami, et s'il est des paroles qui te\nsemblent injustes et obscures dans mon récit, prends patience et\nne m'interromps pas, tu comprendras leur vérité et leur sens\navant que j'aie fini :\n   » Dans ce palais magnifique où nous avons grandi ensemble,\nton frère le roi Balthazar te fit élever, non seulement avec\ntous les soins et les égards qui t'étaient dus, mais, en te\ntémoignant chaque jour les faveurs et l'affection la plus vive,\nsatisfaisant tes caprices, prévenant tes désirs, soucieux de te\nplaire en tout et semblant ne rêver que ton bonheur. Mais s'il\nétait l'ami le plus bienveillant et le plus dévoué de ton corps,\nô Damien, il était aussi, ce frère que tu aimes, l'ennemi le plus\nterrible et le plus malfaisant de ton âme, car, vivant lui-même\nplongé dans l'erreur et le péché, il s'était éloigné de Dieu, et pour\nl'en écarter toi-même, il avait mis en œuvre tout ce qui lui était\nhumainement possible d'entreprendre. Ainsi, il nous fit défendre,\nsous les peines les plus sévères, de te parler jamais de Dieu,\n"}, {"page_pdf": 809, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": " 682                         DURENDAL\n\n\nde religion et de la vie future. Et pour te détourner de ces idées\nqui viennent naturellement aux hommes au contact de la vie,\ntu as vécu jusqu'à ce jour, d'une vie factice et mensongère,\nignorant Dieu, ignorant tous les maux de la vie, la pauvreté, les\nmaladies, la vieillesse, avertissements et exemples journaliers\ndonnés aux vivants pour rappeler sans cesse à leur esprit la mort\ninévitable, et la vie future, éternelle et bienheureuse réservée\naux élus de Dieu.\n    » Ce n'était pas un rêve, ce n'était pas un esprit que ce vieillard\naveugle que tu rencontras naguère, ô Damien; mais en lui tu vis\nréunies cette pauvreté, ces maladies et cette vieillesse dont je te\nparle : et il n'était pas seul non plus dans ton royaume ce vieil-\nlard infirme qui parut mené par Dieu sur ton chemin; mais les\npauvres, les malades et les vieillards sont légiondans ce royaume,\net dans tous les royaumes de la terre, et si on ne les avait chassés\net cachés devant toi, tu en aurais vu sans cesse à tes côtés dans\nton palais môme, dans la ville et les campagnes que tu traversais.\n    » Et quand tu le vis, ce vieillard, quelque affligeants et cruels\nque fussent ses maux, tu ne contemplas cependant pas en lui la\nforme la plus terrible de la souffrance. Mais dans la personne de\ncet ami que tu aimais, dans le compagnon préféré de ton enfance\n et de ta jeunesse, il t'est donné de la voir aujourd'hui, pour que\nton esprit en garde plus profondément le souvenir. O prince, ce\n mal horrible qui ronge et dévore à présent mon visage, et qui\n bientôt gagnera tout mon corps est la lèpre, le plus repoussant et\nle plus terrible des maux qui frappent et déciment les hommes,\nnos semblables. Car, ô frère, — et que tes dernières et trompeuses\n illusions tombent enfin à ces paroles,— nous sommes tous égaux\net semblables devant les maladies et la mort, et nul d'entre nous\n ne peut s'y soustraire. Et si, parmi rare privilège que je te sou-\n haite, ô frère, de tout mon cœur, Dieu veut bien t'accorder pen-\n dant de longues années encore la force et la santé, ce délai\n passé, ton heure sonnera à son tour, et tout au moins la vieillesse,\n la plus douce et la plus enviée des maladies, flétrira ton corps et\n tes membres; comme une fleur, ta beauté se fanera et sera détruite,\n et les infirmités et les maux les plus divers t'accableront jusqu'au\n jour où la mort impitoyable viendra te saisir. »\n"}, {"page_pdf": 810, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2349, "texte": "                           LES MAGES                          683\n\n\n    « — Hélas, hélas ! » dit Damien, cachant sa tète dans ses mains,\n« pourquoi m'avoir si longtemps caché tout cela et pourquoi me le\ndire si durement à présent. Mais dis-moi, ô Nérée, cette lèpre\neffrayante qui t'accable, peut-elle vraiment survenir à l'impro-\nviste et sans cause? »\n    « — D'où vient-elle ? » reprit Nérée, « qui le sait ? Des\nmilliers d'hommes en souffrent dans tes États et comme la\nmaladie se communique par le moindre attouchement, on les\nexile en foule, dans cette île lointaine vers laquelle je me\nrends aujourd'hui. Et tu comprends à cette heure pourquoi\nje t'ai fait attacher ces chiens qui voulaient me caresser, et\npourquoi je t'ai fait asseoir si loin de moi. Car, pour moi, en une\nseule nuit, le mal m'a gagné pour avoir voulu par bravade et\npar pitié serrer la main d'un parent qu'elle avait atteint et que,\nméprisant les conseils et le danger, j'étais allé visiter. Et dès le\nlendemain, sur mon front et mes joues, impossible à céler, les\npremiers symptômes du mal incurable se manifestèrent. Et si,\nétant donné le rang que je tenais à la cour, on ne m'exila pas\ntout de suite dans l'île lépreuse, tu sais, maintenant, pourquoi je\nquittai brusquement le palais et comment, ainsi que tu le deman-\ndais tantôt, je dus le faire sans pouvoir même songer à te dire\nadieu. Pendant quelque temps, je pus vivre dans une petite\nmaison qu'avaient achetée pour moi mes parents, dans un\nendroit désert, aux extrémités de la' ville. Mais, chaque jour, le\nmal faisait de rapides progrès, et ces parents qui, les premiers\njours, avaient osé venir m'apporter des vivres et des remèdes\n qu'ils déposaient entre les barreaux des fenêtres, furent alors\n frappés d'épouvante et la crainte d'être eux-mêmes saisis par le\n fléau les éloigna. Ils me faisaient maintenant jeter du pain et des\n vivres par des serviteurs qui, venant la nuit, s'enfuyaient préci-\n pitamment dès qu'ils avaient accompli leur tâche. Mais de bon\n cœur je leur pardonne leur abandon, car l'un d'eux qui était\n croyant me fit un soir jeter ce livre, que tu vois passé à ma cein-\n ture et l'ayant lu, je me trouvais soulagé de ma misère et je louai\n Dieu qui, avant mon heure dernière, avait daigné m'éclairer\n ainsi, et me donnait le moyen de sauver mon âme par la prière\n  et par le repentir.\n"}, {"page_pdf": 811, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": " 684                         DüRENDAL\n\n\n   » Que celui-là soit béni qui m'envoya ce livre », reprit Nérée,\n« car, purifiant et consolant mon cœur, il m'a donné d'éclairer\naussi le tien, et ainsi sera accompli le plus cher désir qui me\nrestait. Te souviens-tu, continua-t-il, faisant taire d'un geste les\ninterrogations de Damien. te souviens-tu de nos courses heu-\nreuses et riantes dans les beaux jardins, pleins de fleurs et d'eaux\ncourantes, de ton palais? Moi-même, alors, j'assemblais les\nfleurs que nous préférions, et dans des retraites charmantes et\nfleuries comme celles qui nous réunit ici, nous nous asseyions et,\ntirant tes tablettes, tu composais ces quatrains qui faisaient noire\njoie à tous deux.\n   » Souvent alors, rappelle-toi, prenant une à une ces fleurs que\nj'avais cueillies, tu les admirais, ravi, tu les élevais à la lumière,\net tu les contemplais traversées de soleil, enchanté de leur cou-\nleur; ou bien encore, en extase devant leur forme, tu en déposais\nquelques-unes tout près de toi et, prenant le poinçon, sur la cire\nmolle et brune, tu t'ingéniais à en retracer les tiges, les pétales\namoureusement contournés et la couronne de tremblants pistils.\nMais bientôt, effaçant nerveusement le modèle imparfait, tu\njetais loin de toi les tablettes et reprenant les fleurs, tu me\ndemandais alors qui donc avait créé ces fleurs si belles qui nous\npassionnaient tous deux. Et la même question, avide et impa-\ntiente, revenait sur tes lèvres pour les arbres, pour les oiseaux\nqui chantaient au-dessus de nous, pour tout ce que tu voyais\nautour de toi, attestant la grandeur et la toute-puissance de Dieu.\nEt docile aux ordres du roi, je me taisais alors et feignais de ne\npouvoir répondre à tes demandes. Or, à présent, voici des fleurs,\nô Damien, aussi belles et brillamment colorées que celles de tes\njardins; voici la prairie émaillée; voici les eaux courantes et\nlimpides et la source qui jaillit, cristalline et pure, des rochers;\nvoici dans le ciel bleu le soleil splendide et le rayonnement\ndoré de sa lumière sur les feuilles des arbres, sur les mousses\ndes roches, et sur les cailloux des ruisseaux. Les oiseaux chantent\nencore; ô frère, ne répèteras-tu plus ta question?»\n   » Et Damien, suivant le regard et le geste de Nérée, contempla\nles fleurs, la prairie émaillée, les arbres aux feuilles frappées de\n"}, {"page_pdf": 812, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "                            LES MAGES                          685\n\n\n\nlumière et les eaux vives qui coulaient en murmurant. Mais\n regardant ensuite le visage dévasté de son ami, il baissa les yeux\net ne put répondre.\n   « Et cet abominable visage ensanglanté te dit, lui aussi :\n « Gloire à Dieu », répondit Nérée, qui avait compris le regard\népouvanté de Damien. « Gloire à Dieu, ô frère, qui m'a fait grâce\net qui m'ayant rempli de sa lumière m'a permis de te voir, et de\nparler à ton cœur quelques heures encore avant ma mort. 11 m'a\ncréé, reprit-il, il m'a tiré du néant, et alors même que je vivais\ndans le péché, et que je m'éloignais de lui chaque jour, il a\ndaigné avertir mon âme en m'envoyant ce fléau.\n   » J'étais mourant, déjà je touchais à mon heure dernière, et,\nde sa parole divine, dit-il, touchant du doigt le livre passé à sa\nceinture, il m'a guéri.\n   » O frère, combien j'ai pensé à toi depuis que la santé m'est\nrendue; combien j'ai prié, souhaitant te revoir pour te guérir et\nte sauver à mon tour. Si j'ai tantôt attristé ton esprit en l'ensei-\ngnant cette inéluctacle nécessité de la souffrance et de la mort\nque tu devais tôt ou tard rencontrer toi-même, je ne l'ai fait, ô\nDamien, que pour remplir ensuite ton âme d'une joie infinie et\nd'un bonheur que la souffrance et la mort elle-même ne sauront\nplus te ravir.\n   » Dieu nous créa et, dans sa suprême bonté, pour ce temps\nd'épreuve qu'il nous fit passer ici-bas, il créa le monde varié et\nmagnifique que tu admires chaque jour. Mais, pour nous rap-\npeler que cette vie n'est que passagère, il nous envoya ces souf-\nfrances qui tourmentent et effraient les hommes, et chaque jour\nleur rappellent la mort qui peut les saisir à l'improviste. Et par\nla voix de ses saints et de ses prophètes, il nous révèle la vie\nfuture, sans douleur et sans fin, éternelle et remplie de perpé-\ntuelles délices.\n   » Dans nos cœurs, il mit la conscience, guide céleste et toujours\nattentif à nous révéler le bien et le mal. Et nous ayant comblé\nde tous ces dons, Dieu nous laissa libres de gagner ou de perdre\nle séjour bienheureux. Et qui pourrait hésiter? Mais même en\ncette vie, le bonheur est en nous, ô Damien, dans cette\n"}, {"page_pdf": 813, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2330, "texte": " 686                         DURENDAL\n\n\nconnaissance de Dieu et les efforts que par les prières et les\nbonnes œuvres nous faisons pour nous rapprocher de lui. Car\nmon esprit purifié voit Dieu, et chaque pas que je fais dans la\nsouffrance est un degré que je gravis sur l'escalier du ciel, et\nc'est pourquoi, lépreux, privé de tout, abandonné de tous, et en\ndégoût à moi-même, tu me vois devant toi plein de joie, radieux,\n bénissant Dieu qui m'a donné de croire et qui, en m'envoyant\nces maux de quelques jours, m'a permis de racheter par mes\nprières les fautes de ma vie, passée, et d'espérer ainsi les joies\nsuprêmes de la vie éternelle. »\n    « — Et moi aussi je crois, je l'adorais sans le connaître, ô mon\n ami Nérée, dit Damien, joignant les mains en extase. Et com-\n ment pourrais-je jamais te récompenser du trésor que tu m'as\n donné et de cette espérance divine que, pour toute ma vie, tu as\n'fait naître en mon cœur. Viens avec moi, ô ! viens avec moi, je\n t'en prie, ô mon ami. J'ai dans mon palais des médecins habiles\n et savants qui te guériront de tes douloureuses blessures, et je te\nsoignerai moi-même, ô frère bien-aimé, car je ne crains plus ton\n visage, et je ne pourrais vivre sans toi. »\n    « Disant ces mots, Damien s'était levé et marchant résolument\n vers son ami, il s'avançait, lui tendant les bras. Mais déjà Nérée\n avait sauté sur une roche plus élevée et, dans les pins parasols, il\n s'apprêtait à fuir, quand, se retournant, il vit que le prince s'était\n arrêté interdit au milieu de la prairie.\n    « -Demeure donc où tu es, dit-il alors, revenant de quelques pas\n en arrière. Il ne faut pas en vain tenter Dieu, ô trop généreux\n compagnon, et ton heure à toi n'est pas venue. Car toute âme\n croyante a sa mission sur la terre et, déjà, tu peux entrevoir celle\n  qui t'a été dévolue. O toi, l'héritier désigné du vaste royaume\n d'Arabie, songe aux milliers de vies quidépendent du roi, ton frère,\n et de toi même, ô Damien, et maintenant que le flambeau de la\n foi brûle en ton cœur, ne le garde point pour toi seul, mais allume\n la lampe de vie dans le cœur de ton frère et de tous ceux qui\n t'entourent. Tu vas retourner vers lui, maintenant; ne lui parle\n  point de cette entrevue et ne t'efforce point de changer brusque-\n  ment sa vie, mais peu à peu laisse-lui découvrir ta piété et ta foi,\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2366, "texte": "                            LES MAGES                           687\n\n\net que ta vie surtout soit à la hauteur de ta religion : car, à moins\nde grâces spéciales, ce n'est point par des paroles mais par des\nactions que les cœurs sont touchés, et l'exemple obtient plus que\nne feraient mille discours.\n   » Or, à présent, il faut que je te quitte, ô toi que j'ai aimé\ncomme un frère et qui jamais ne me fus plus cher qu'à cette\nheure; car si ma mission, grâce à Dieu, est à moitié remplie,\nmaintenant que je t'ai vu, je ne la crois cependant pas terminée,\net dans cette île où vivent exilés les lépreux de ton royaume,\nabandonnés de tous, désespérés, précipitant leur mort horrible\npar des excès de tout genre, je m'en vais maintenant avec l'espoir\nde ramener à Dieu quelques-uns de ces misérables avant que mes\nforces ne soient entièrement épuisées et que les portes libératrices\nde la mort ne me soient ouvertes. »\n   « — Ne te verrai-je donc plus, ne te verrai-je vraiment plus\njamais? » dit Damien, la gorge serrée et lesyeux pleins de larmes.\n   « — Dans un meilleur pays, tu me retrouveras un jour; j'en ai\nle ferme et consolant espoir; et dans ce pays bienheureux, il n'y\naura plus ni souffrance, ni douleur, ni désillusions amères;\nmais dans la contemplation éternelle de Dieu, nous vivrons\nréunis dans les jardins embaumés du Paradis, dont nul parc royal,\nnulle clairière fleurie et ensoleillée de forêt terrestre ne saurait te\ndonner une idée, ajoutaNérée en souriant. Mais nous n'y sommes\npas encore parvenus, reprit-il, souriant encore, et si nous voulons\n mériter d'y atteindre un jour, il nous faut maintenant reprendre\n cette route que dans nos prières nous voyons briller toujours\n devant nous. Et, maintenant, voici que pour chacun de nous il est\n temps, continua-t-il de sa voix grave et douce. Pourtant, avant\n que je ne parte, satisfais encore un dernier caprice de ton ancien\n compagnon, ô Damien ! Baisse-toi, je t'en prie, et cueille quelques-\n uns de ces roses et mauves cyclamens qui sur leur tendre tige\n fleurissent à tes pieds. Dans ce livre inspiré des prophètes que je\n ne puis te laisser, car rien de ce qui a été touché par un lépreux\n ne peut désormais servir à autrui, dans ce livre où j'ai lu ces\n paroles de lumière que je t'ai enseignées, je les déposerai, et pen-\n dant les quelques jours que je pourrai le lire encore, lorsque je\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1940, "texte": " 688                          DURENDAL\n\n\n\nl'ouvrirai en contemplant les pétales charmants de ces fleurs\ndécolorées collées aux feuilles de parchemin, je prierai pour toi,\net peut-être la tendre et ardente prière d'un moribond trouvera-\nt-elle grâce devant Dieu, et pourra-t-elle t'aider dans ton chemin\nterrestre. — Hélas! je ne puis les prendre de ta main, dit-il triste-\nment au prince qui lui tendait les fleurs, — dépose-les, je te prie,\nsur les roches qui sont là devant toi. Et maintenant retire-toi près\nde tes chiens, car c'est à moi de donner l'exemple et de partir le\npremier; et je dois pour cela traverser la prairie. Ne me regarde\npoint, ferme les yeux, c'est ma dernière demande. Je passe devant\ntoi. Te rappelles-tu combien dans le grand parc plein d'oiseaux,\nje chantais doucement à Epha. Dès que j'aurai rejoint ma route,\nje chanterai pour toi une dernière fois et quand ma voix se sera\ntue, détache tes chiens et retourne au château, — la vie nouvelle\naura commencé pour toi. »\n   «I1dit et déjà il était passé et disparaissait dans les branches. Et\nDamien désolé voulut crier: «Adieu! adieu! Nérée!...» Mais les\nlarmes étouffaient sa voix et, dans les fleurs, il tomba à genoux\nsanglottant, laissant déborder en larmes brûlantes la cruelle\ndouleur qui le serrait à la gorge. Et pendant ce temps-là, comme\npour répondre à l'adieu muet de son ami, Nérée chantait, en\ns'enfonçant dans la forêt :\n            Non pas adieu, chère âme, mais au revoir au ciel.\n            Aux jardins de l'extase et des béatitudes.\n            Aux jardins séraphiques où déjà nous appelle\n            Le musicien divin, l'ange pur Israfel.\n            Non pas adieu, chère âme, mais au revoirait ciel.\n\n   » Et quand la voix chère se fut éteinte dans le lointain, Damien\nse releva et, détachant ses chiens, revint lentement au château. —\nLa vie nouvelle avait commencé pour lui. »\n  (A continuer.)                     OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 689, "page_fin": 690, "titre_corps": "La Chanson du Batteur d’Estrade", "titre_sommaire": "La Chanson du Batteur d’Estrade", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Chanson du Batteur d Estrade", "ancre_fin": "A leur chant d amour et d espoir", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 818, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 746, "texte": "La Chanson du Batteur               d'Estrade\n\n\n\n    A l'aube, quand le cheik, mon maître,\n    M'a dit : « Guide, va reconnaître\n    Ce bois à l'horizon», j'eus peur\n           Qu'au lieu d'ombrage,\n           Quelque mirage\n    N'errât par le désert trompeur :\n\n\n    J'ai vu les oasis lointaines,\n    Leurs tamarins et leurs fontaines\n    Fuir devant mes pas tant de fois,\n           Que je veux boire,\n           Avant d'y croire,\n    Aux sources clapotant sous bois!\n\n    Ce soir, ma chance est plus heureuse :\n    Amis, voici la halte ombreuse\n    Et, parmi les creux du rocher,\n           L'eau qui s'échappe\n           En large nappe\n    Et court dans un lac s'épancher.\n\n\n    — Alerte!... Une agile antilope\n    Au clair de la lune galope\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 602, "texte": "690                DURENDAL\n\n\n      A travers les halliers profonds.\n             Elle se sauve;\n            L'odeur d'un fauve\n      Donne des ailes à ses bonds.\n\n\n      C'est l'heure de la vigilance :\n      Veilleurs, tenez prêts arc et lance\n      Et jetez sur vos feux mourants\n               Les feuilles sèches\n              Dont les flammèches\n      Écartent les lions errants,\n\n\n      Cependant que la caravane\n      S'endort sous le ciel diaphane,\n      Et que, là-haut, les vents du soir,\n             Tièdes et calmes,\n             Bercent les palmes\n      A leur chant d'amour et d'espoir.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-003", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 691, "page_fin": 691, "titre_corps": "Bruyères d’Antan", "titre_sommaire": "Bruyères d’Antan", "signature_source": "Gaston della Faille de Leverghem", "ancre_debut": "BRUYERES D ANTAN", "ancre_fin": "GASTON DELLA FAILLE DE LEVERGHEM", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 820, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1179, "texte": "BRUYÈRES               D'ANTAN\n\n     Ainsi nous n'irons plus jamais, au long des avenues,\n     Cueillir nos chers bouquets de bruyères en fleurs ;\n     D'autres vous conduiront aux clairières connues,\n     Où NOS bruyères ont les plus fraîches couleurs.\n\n     Vous en verrez encor de blanches et de roses ;\n     La même fine mousse ouatera vos pas ;\n     Partout, comme autrefois, l'aspect banal des choses\n     Vous sourira gaîment; mais je n'y serai pas!\n\n     Mon amitié n'est point si vaine qu'elle croie\n     Qu'à son défaut, ces bois perdront leur charme exquis;\n     Mais je goûtais un peu de douce et pure joie\n     A cueillir avec vous ces fleurs de mon pays.\n\n     Comme vous les gardiez de l'une à l'autre année,\n     Un souvenir d'ici parfumait vos hivers,\n     Et j'aimais retrouver la gerbe non fanée\n     Dans la maison lointaine où tous me sont si chers...\n\n     N'irons-nous plus jamais, au long des avenues,\n     Cueillir nos deux bouquets de bruyères? — Hélas!\n     En voyant s'agiter leurs clochettes menues,\n     Je songe au carillon où va sonner un glas...\n\n                       GASTON DELLA FAILLE DE       LÉVERGHEM.\nLaekbors, août 1899.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-004", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 692, "page_fin": 702, "titre_corps": "L’Art et le Don du Style", "titre_sommaire": "L’Art et le Don du Style", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "L Art et le Don du Style", "ancre_fin": "HENRI MAZEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 821, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2057, "texte": "L'Art et le Don du Style\n\n\n   L'Art d'écrire, enseigné en vingt leçons : M. Antoine Albalat vient de\npublier un livre sous ce titre soubresautatoire, mais il a pris le meilleur\nparti pour désarmer les plaisantins. Il leur concède, dès l'abord, tout ce\nqu'ils réclameront : Oui, on écrit t r o p ; oui, l'imagination est un don\ninné; oui, on n'apprendra à personne à devenir Eschyle ou Bossuet; oui,\nchaque auteur se fait son style. Mais il n'en faut pas moins maintenir le\nreste : il y a un ensemble de procédés à la portée d'un chacun pour\naméliorer son style.\n   Et, à ne rien céler, ce sont les plaisantins, ici, qui seraient à plaisanter.\nTout ce qu'on dit sur le don d'écrire et l'incommunicable du style, on\npourrait l'appliquer aux peintres et aux musiciens ; aucun traité d'har-\nmonie, aucun atelier d'école des beaux-arts ne fera de quelqu'un un Puvis\nou un Wagner. Mais on ne devient un Wagner ou un Puvis qu'après avoir\npioché son harmonie ou son modèle vivant; donc il vaut encore mieux\ncommencer par sérieusement et toujours étudier le métier, le côté\ntechnique, assimilable et perfectible de son art. M. Albalat n'a pas voulu\ndire autre chose pour la littérature.\n   Il a eu raison de le dire. En laissant de côté le queue-de-chien-d'Alci-\nbiadesque du titre « enseigné en vingt leçons », la tête d'icelui subsiste :\nil y a un art d'écrire, d'autant plus délicat qu'il ne s'enseigne que par-\ntiellement et qu'il ne s'apprend que plus partiellement encore. Cet art-là\nne fera jamais de vous, le possédassiez-vous entièrement, un Saint-Simon\nou un La Bruyère, mais il vous permettra d'écrire moins mal que vous\nn'auriez écrit sans lui, et même, oui, d'écrire mieux. J'ajoute qu'il vous\nmettra à même de savoir quand les autres écrivent mal, et pourquoi ce\nqu'ils écrivent mal est mal. Ceci n'est pas à dédaigner en un monde ou\nla marque d'un grand éditeur est un homme qui bêche.\n   Et puis, quand bien, même le livre de M. Albalat ne devrait-il que nous\ndébarrasser des actuels manuels de rhétorique, il faudrait l'enguirlander\n"}, {"page_pdf": 822, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2708, "texte": "                    L'ART ET LE DON DU STYLE                            693\n\n\nde nos gratitudes. En avons-nous avalé, au collège, de ces bourdes sur\nla division des genres et des tropes, style sublime, style fleuri et style\nsimple, exorde ex abrupto et exorde insinuant, prosopopée, antonomase,\nsynecdoche et catachrèse ! Oui, cet art d'écrire-là mériterait les étrivières\naux cuistres qui purent bien le perpétrer! Et les analyses littéraires qui\nen étaient, au collège, la fleur et le fruit ! Le Dictionnaire de rimes dont\non se sert communément, en contient une de M. Quitard, l'analyse de la\nPauvre Fille, de Soumet, qui fait mon bonheur chaque fois que je la\nretrouve : « Arrêtons d'abord notre attention sur le début, car le début\nest une des parties essentielles de toute œuvre. Il faut qu'il soit tiré\nnaturellement des entrailles du sujet, ex visceribus rei... » Je m'arrête à\nmon tour, car tout est de cette force, et il y en a douze pages ! pour une\nquarantaine de vers ! et quels vers !\n\n\n\n\n   Chez M. Albalat, rien de cet insupportable pédantisme. Son art d'écrire\npourrait se réduire à deux règles :\n   1° Supprimer tous les mots inutiles ;\n   2° Éviter tous les mots banals.\n   La première règle est parfaite pour tout ce qui n'est pas littérature,\ncar il y a un art d'écrire même pour les non-écrivains. Un savant, un\nphilosophe, un commerçant qui emploie un mot de plus qu'il n'est\nnécessaire écrit mal. Et les littérateurs non exclusivement artistes,\nj'entends les narrateurs, les psychologues, les dialogueurs, etc., sont\nlogés à la même enseigne. C'est justement que l'un deux, Stendhal,\nrecommandait la lecture du Code Napoléon. « Tout condamné à mort\naura la tête tranchée. » Voilà une phrase bien écrite. Si le rédacteur\navait mis : « Toute personne qui aura encouru une condamnation\nà la peine capitale aura la tète séparée du corps par un instrument\ntranchant, » il aurait plus mal, quoique aussi correctement, écrit. Il est\nfacile de multiplier les exemples ; M. Albalat en donne beaucoup dans\nson livre, sur lesquels il y aurait, d'ailleurs, parfois à chicaner. Mais le\nprincipe, dans les limites indiquées, est inattaquable : « Il ne faut pas\nqu'on dise d'une façon plus concise les choses que vous avez dites. » Les\noutranciers (ils ont leur utilité) traduiront : « Tout livre qu'on peut\nrésumer est mauvais. »\n   Mais, d'abord, il n'y a pas que des livres. L'art d'écrire est une chose\net l'art de parler en est une autre. De même que dans la conversation,\non répète la même idée pour la faire mieux saisir, dans le discours on\nest amené à redire, en termes différents, pour la satisfaction à la fois\nintellectuelle et auriculaire de l'auditeur. En ceci, l'art oratoire se rap-\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2676, "texte": " 694                            DURENDAL\n\n\nproche encore de la musique, où le plaisir naît si souvent de la répétition\nvariée des thèmes. Par là s'explique la froideur à la lecture de tant de\ndiscours, de sermons, de plaidoiries, de conférences ; le lecteur n'a pas\nbesoin de ces reprises qui sont, pour l'auditeur, d'agréables temps de\nrepos, il s'impatiente de ces balancements prévus, de ces amplifications\nrhétoriciennes, et il déclare, avec raison, mal écrit ce qu'il trouverait,\nnon moins justement, bien dit.\n   Le théâtre aussi se rapproche de la conversation, et plus spécialement\nle théâtre classique, dont le caractère oratoire est si accentué ; son\nmanque de concision explique également la froideur à la lecture de tant\nde tragédies. Pourtant, beaucoup de tirades de Corneille et de Racine se\nlaissent volontiers entendre, surtout si le public se résigne à l'état\nd'esprit d'un auditeur de beau langage plus que d'un spectateur d'action\nmouvementée. Même de vrais pléonasmes peuvent passer à la scène.\n\n             Trots sceptres à son trône attachés par mon bras\n             Parleront au lieu d'elle et ne se tairont pas.\n\n   Ce dernier hémistiche du vieux Corneille semble pur remplissage ;\npourtant, un bon acteur pourra en tirer de l'effet. J'ajoute, que la versi-\nfication française, basée sur la rime et sur l'alternance des rimes fémi-\nnines et masculines, a l'inconvénient de pousser au diffus ; si, une fois\nmon morceau fait, je veux intercaler une idée nouvelle qui ne me\ndemande qu'un vers, je suis obligé d'en ajouter trois autres pour faire le\nraccord avec la suivante rime du même sexe.\n   Au point de vue de l'incontinence verbale, la rime est, d'ailleurs, cause\nd'innombrables méfaits ; toutes les chevilles qui boulonnent tant de nos\nvers sont d'abord à son passif, et quant aux périphrases, elle en est\nresponsable de beaucoup ; peut-être l'horreur classique pour le mot\npropre ou vulgaire n'en a pas fait commettre davantage. Dans les quatre\nvers connus qu'un classique fit dire à Henri IV:\n\n             ... Je veux qu'aux jours marqués pour le repos,\n             Le paisible habitant des modestes hameaux,\n             Sur sa table moins humble, ait par ma bienfaisance\n             Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance.\n\nIl y a plus de mots inutiles amenés par la rime que par le remplace-\nment des termes dimanche, paysan et poule au pot.\n   Enfin, la prose d'art supporte la répétition. On sait quelles beautés\nVictor Hugo a tirées d'une idée simple tournée et retournée, reprise sous\ncinquante formes, sous cinquante images, avec une puissance à forcer\nles hennissements les plus rebelles. Je condamnais tout livre résumable.\n"}, {"page_pdf": 824, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2875, "texte": "                    L'ART ET LE DON DU STYLE                             695\n\n\nmais résumer de pareils chefs-d'œuvre de verbalisme serait les assas-\nsiner.\n   Toujours, dans le même domaine, des « ajouts » inutiles peuvent\navoir leur beauté. M. Albalat critique la phrase suivante d'Alfred\nde Vigny : « La grande route d'Artois et de Flandre est longue et triste.\nAu mois de mars 1815, je passai sur cette route et je fis une rencontre que\nje n'ai plus oubliée depuis. » Ce dernier mot est, en effet, inutile ; pourtant,\nil donne à la phrase je ne sais quel prolongé mélancolique, quel replie-\nment sur elle-même, comme d'un h o m m e qui songe et se souvient ; ce\nsont là nuances délicates, mais réelles.\n    Il faudrait prendre garde également à ne pas, sous prétexte de conci-\nsion, enlever au style, toute sa chair : « Dieu est le seul qui fasse la loi\naux rois. » Voilà l'idée toute nue. Habillée, elle traîne le célèbre man-\nteau violet de Bossuet : « Celui qui règne dans les cieux, et de qui\nrelèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et\n l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et\nde leur donner, quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons. »\n    Même, il peut y avoir dans une amplification, strictement blâmable, un\n certain charme de morbidesse alanguie. Ainsi, le texte rectifié de Lamar-\ntine que M. Albalat propose me semble moins heureux que le texte pri-\n mitif. Voici la rectification : « Elle avait dans sa taille bien droite, dans\n son cou altier, dans sa fine peau de jeune fille rougissante, dans ses\n traits purs, dans la noire chevelure qui ruisselait sous son chapeau, et\n surtout dans la clarté de son sourire et de ses yeux, cet énigmatique\n attrait qui complète la vraie beauté. » Et voici, maintenant, la phrase de\n Lamartine, dans sa négligence moelleuse et musicale : « Elle avait dans\n l'élévation et l'élégance de sa taille, dans la flexibilité du cou, dans la\n pose de sa tête, dans la finesse de sa peau rougissante, comme à quinze\n ans, sous les regards, dans la pureté de ses traits, dans la souplesse\n soyeuse de ses cheveux noirs ruisselants sous son chapeau, et surtout\n  dans le rayonnement du regard, des lèvres, du sourire, cet invincible\n  attrait qui est à la fois le mystère et le complément de la vraie beauté. »\n  Avec sa frondaison trop luxuriante d'adjectifs, même avec sa chute\n  banale, la phrase sent son fruit, tandis que le « corrigé » ressemble à tout,\n  sauf à du Lamartine.\n                                       *\n                                      * «\n\n   La seconde règle est d'éviter les mots banals. M. Rémy de Gourmont,\n dans une Philosophie du Cliché, disait récemment : « On a enseigné l'art\n d'écrire. On l'enseigne encore. L'art d'écrire est nécessairement l'art\n d'écrire mal : c'est l'art de combiner selon un dessin préconçu, les\n"}, {"page_pdf": 825, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2833, "texte": " 696                                 DURENDAL\n\n\n\nclichés, cubes d'un jeu de patience (1). » Or, le livre de M. Albalat pose\njustement, en première ligne, l'horreur de l'expression toute faite, déjà\nservie, éculée dirait Bloy ou Huysmans.\n    Peut-être pourrait-on même trouver parfois notre critique trop rigou-\nreux ; il réprouve des expressions comme «répandre des larmes», ou\n« vallée délicieuse », la première et la dernière de la longue liste de\nproscrits, ou de suspects tout au moins, qu'il dresse pour l'effroi des\nmodérantistes; ces clichés-là ne déshonoreraient personne, mais, comme\nil le dit, on ne saurait être assez sévère pour soi-même, et c'est en s'inter-\ndisant toute alliance de mots déjà vus qu'on acquerra le droit d'en\nemployer parfois quelqu'une.\n    Ce qu'il y a de consolant pour les apprentis, c'est qu'il est très facile\nd'éviter les clichés; il suffit de ne pas prendre la peine réelle de les\ncollectionner, c'est-à-dire d'écrire aussi simplement qu'on parle. « Vous\nvoulez, Acis, me dire qu'il fait froid, que ne disiez-vous : il fait froid ?»\nLa Bruyère a raison, mais on se figure que la parole écrite est con-\ndamnée à une tenue spéciale, et on préférera dire : la température est\nrigoureuse, ou pis encore. Pour éviter le simple, cette qualité exquise,\non patauge dans le prétentieux banal, cette épouvante !\n   Je ne nie pas que certains parlent naturellement par clichés, mais\nc'est toujours là, diraient les médecins, un caractère acquis; sans la\nlecture des journaux, par exemple, les politiciens de café ignoreraient\nl'usage des « sphères officielles » et des « cercles bien informés ». De\nm ê m e , les aspirants au grand style, s'ils ne s'étaient pas intoxiqués de\nlittérature courante, laisseraient de côté les « horizons vermeils », les\n « activités dévorantes » et les éclairs qui « sillonnent la nue ». Mais ils\nn'osent pas ! Le bon écrivain est, avant tout, celui qui ose, qui écrit\n comme il pense et comme il parle, au risque de quelques tares de gram-\nmaire ou de goût.\n    Ceci explique pourquoi la littérature épistolaire est en général si\n bonne ; des auteurs insupportables sont charmants dans leurs lettres : les\n femmes surtout sont merveilleuses; c'est qu'en causant, elles fuient\ninstinctivement le style. Chez l'homme, la lettre trop souvent tourne\nau discours, à l'argument ou à la narration ; on r e t o m b e dans la préoc-\n cupation de l'écriture, et neuf fois sur dix, dans le cliché. La correspon-\n dance, comme la conversation, n'est savoureuse que si elle est naturelle:\n lire une lettre d'ami sabrée de ratures est aussi crispant qu'écouter un\n phraseur qui cherche ses mots.\n    Prôner le simple est suffisamment mettre en garde contre le trop rare :\n c'est l'affectation des laborieux, comme le cliché est l'affectation des\n\n   (1) Mercure de France, janvier 1899.\n"}, {"page_pdf": 826, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2762, "texte": "                     L'ART ET LE DON DU STYLE                              697\n\n\nfaciles; il y a inégalité de talent mais non de prétentieux; plus difficile\nencore est-il de trouver la note exacte que d'imaginer la couleur trucu-\nlente; on pastiche Concourt, on ne pastiche pas Renan ou Balzac. Si la\nqualité dominante du style est la vie, la personnalité, on comprend que\nla recherche du mot rare soit à décommander; les chasseurs d'épithètes\nou de métaphores sont de rusés braconniers, mais n'ont jamais le grand\nsouffle des Nemrods. Ils ont d'ailleurs leur mérite; entre le banal et le\nrare, pas d'hésitation possible, mais entre le précis vrai et le coruscant à\ncôté, non plus.\n   C'est par l'âme, par la vie que tels auteurs remontent. La phrase de\nLamartine a beau être amollie, ployante d'adjectifs, noyée dans le flux\ndes images faciles, la phrase d'Alfred de Musset a beau être chevillée,\nincorrecte, rimée à la diable, elles n'en sont pas moins l'une et l'autre\n« personnelles » et cela est tout. De même le style du Télémaque, en dépit\ndes clichés dont il semble par gageure tissé, garde la douceur harmo-\nnieuse et fluide de Fénelon. Il ne serait pas impossible de concevoir un\nlivre écrit tout entier en phrases impersonnelles et qui, par le souffle,\nn'en serait pas moins un chef-d'œuvre, comme un volume, par contre,\nqui, en dépit de continuelles trouvailles de détail, ne serait qu'un livre raté,\net certains romans de Goncourt sont un peu ceci, comme certains de\nBalzac sont un peu cela.\n\n\n\n\n   En dehors de ces deux règles si simples, supprimer les mots inutiles,\néviter les mots banals, la plupart des conseils des Arts d'écrire, même de\ncelui de M. Albalat, sont sujets à précaution. Cette phrase négligée que\nje viens d'écrire me rappelle les séquences de génitifs que tant de sty-\nlistes à scrupules fuient comme braise; il faut, sans doute, les éviter,\nmais il serait naïf de prendre au sérieux le bateau monté par Théo, que\nFlaubert était mort d'avoir écrit : une couronne de fleurs d'oranger.\nFlaubert lui-même a emboîté trois de quelque part dans la Tentation de\nSaint Antoine. Et il a bien fait, s'il ne pouvait faire autrement. Le purisme\nest le contraire du style.\n   On a exagéré aussi la chasse donnée aux répétitions. Quand elles pro-\nviennent de négligences, qu'on les blâme, mais quand elles sont voulues,\nou seulement explicables, qu'on leur pardonne. Chaque auteur a son\nadjectif favori, grand chez Bossuet, aimable chez Fénelon, monstrueux\nou gigantesque chez Hugo, exquis ou charmant chez Renan; pourquoi\nleur en faire reproche ? Je ne suis pas choqué de trouver trois ou quatre\nfois le mot doux dans les quelques lignes de la description de la grotte\nde Calypso, parce que c'est peut-être' voulu, mais je le suis davantage\n"}, {"page_pdf": 827, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": " 698                             DURENDAL\n\n\nd'y trouver le verbe former parce que c'est très probablement négligence.\n   Autre enfantillage, l'horreur des auxiliaires. J'aime tout autant\n« l'arbre était criblé de rayons » que « les rayons criblaient l'arbre », et si\nj'ai la moindre raison pour attirer l'attention sur l'arbre plutôt que sur\nles rayons, je n'hésiterai pas à me payer le luxe de l'auxiliaire. C'est la\nnégligence générale et non l'emploi des verbes avoir et être qui rend\ninsupportable cette phrase de George Sand : « J'étais fort troublé et con-\nvaincu qu'il me serait impossible d'articuler un son ; car il y avait bien un\nan que je ne m'en étais avisé. J'avais alors dix-sept ans. Ma voix était\nrevenue, etc. » Le lecteur a pu ne pas remarquer que les auxiliaires\nétaient répétés cinq fois en quatre lignes, mais il a certainement senti que\nle style était mauvais. Vouloir éviter toujours ces verbes vous conduit à\ntourner : « Cette porte est noire » par « Cette porte s'offre noire. »\n   J'en dirai autant de l'harmonie. Sa présence dans un style est une qua-\nlité, mais son absence est rarement un défaut, au moins aujourd'hui.\nHugo et Leconte de Lisle ont fait entrer dans leurs vers d'autres rudesses\nque celles dont on s'effarait au Passage du Rhin. Ici encore, il faut éviter\nles cacophonies, les hiatus, les échos : Ce qui m'a le plus plu... Qu'avez-\nvous voulu?... Maccocapan capable, etc. Mais il n\"y a pas lieu de se préoc-\ncuper de quelques sifflantes ou de quelques gutturales trop fréquentes. Le\n critique qui le premier a pu remarquer que trois mots commençaient par\n la même lettre dans ce vers d'Athalie :\n\n                   De toutes parts pressé par un puissant voisin\n\nn'est qu'un pédant.\n   Au théâtre, d'ailleurs, un bon acteur voilera toujours les duretés. Est-ce\nsur les que et sur les qui que Junie appuiera en disant :\n\n         Britannicus est seul ; quelqu'ennui qui le presse,\n         Il ne voit à son sort que moi qui s'intéresse ;\n         Il n'a pour tout plaisir, seigneur, que quelques pleurs\n         Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.\n\n  L'harmonie imitative rentre aussi dans la catégorie des minuties;\nquand elle vient, on l'accueille, mais la rechercher pour elle-même est\nvain ; les gentillesses du bon abbé Delille n'augmentent pas d'une once\nson génie, et ce sont les régents de collège qui ont fait croire que Racine\navait fait exprès de multiplier les sifflantes :\n\n         Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?\n\n  Tout change suivant que la phrase doit être dite ou seulement lue\n"}, {"page_pdf": 828, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3116, "texte": "                      L'ART ET LE DON DU STYLE                              699\n\n\nL'alinéa de Goncourt ou de Loti que cite l'auteur de l'Art d'écrire pour\nle chevauchement des idées différentes à la queu-leu-leu, dont un par-\nleur à première vue se pourrait se dépétrer, ne déroute pas trop le lec-\nteur; l'œil est plus agile que la voix. Je parle d'un chevauchement inten-\ntionnel, dont l'auteur croit tirer un effet : s'il y a pure négligence, et\nchez un historien ou un philosophe, ce ne pourrait être autre chose, ce\nn'est plus qu'un macaroni au fromage.\n   Les que et les qui sont évités aujourd'hui comme ils étaient recherchés\nauXVIIesiècle. Il n'y a plus que M. Brunetière pour écrire : « Une phrase\nque je crois qui est de Bossuet » ; ce sont là coquetteries de paléologue.\nMais l'excès serait pire de les excommunier. M. de Chenevières, écrivant\nses Contes sans que ni qui, imite ces poèmes byzantins dont tous les mots\ncommençaient par la même lettre. Plus les phrases seront vastement\nétablies et fortement charpentées, plus les que et les qui seront néces-\nsaires; c'est à un chacun à voir s'il est mieux de disloquer sa période ou\nde la nouer. Mais quelle puérilité serait-ce, au lieu de : Pierre est plus\ngrand que Paul, d'écrire : Paul est grand, Pierre l'est davantage!\n   Nous usons peu des or, car, donc, et autres conjonctions, dont on\nabusait jadis. Nos bons auteurs en ont nettoyé la langue. Sous Voiture\non aurait pu écrire : « Les vices d'Alexandre étaient, à ne rien céler,\nextrêmes, comme ses vertus; en effet, il était terrible dans sa colère; elle\nle rendait même cruel. Il fit, par exemple, couper les pieds, le nez et les\noreilles à Callisthène, ordonna d'autre part qu'on le mit dans une cage de\nfer et, au surplus, le fit porter ainsi à la suite de l'armée. » Mais Montesquieu,\nplus tard, écrivit simplement : « Les vices d'Alexandre étaient extrêmes\ncomme ses vertus : il était terrible dans sa colère; elle le rendait cruel. Il\nfit couper les pieds, le nez et les oreilles à Callisthène, ordonna qu'on le\nmit dans une cage de fer et le fit ainsi porter à la suite de l'armée. »\n Cependant, dans une argumentation, on peut multiplier les donc, les\nd'ailleurs, les mais et les par contre, un peu comme un architecte fait\n saillir les boulons ou les chevilles de sa bâtisse.\n   L'image est la pierre de touche du style. Aujourd'hui plus que jamais.\n Plus le public est devenu indulgent pour tout ce qui concerne l'harmo-\n nie, la pureté, la correction, la raison de la phrase, plus il est devenu\n exigeant en fait d'images ; elles ne lui semblent jamais assez neuves ni\n assez frappantes. Ce goût a des répercussions curieuses; tels « grotesques »\n d'autrefois, Théophile, Saint-Amand, ont été réhabilités par quelques\n brillantes métaphores ; d'autres, Boileau, même Molière, ont eu à souffrir\n de leur relative indigence d'images ; La Fontaine doit aux siennes, si judi-\n cieusement rustiques, le maintien de sa gloire ; c'est son style plus imagé\n qui vaut à Racine des sympathies que n'a pas toujours Corneille.\n    Il en est de même pour nos contemporains. Balzac a été longtemps\n"}, {"page_pdf": 829, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3060, "texte": "  700                           DURENDAL\n\n\nregardé comme un écrivain de second ordre parce que ses images avaient\npeu d'éclat ou de piquant. Stendhal ,pour le même motif, a passé inaperçu\njusqu'à 1880 et ne plaira jamais qu'à quelques-uns. George Sand est à\npeu près illisible de par la banalité de ses tropes. Le peu de variété des\nsiennes a nui à Lamartine lui-même. Par contre, Chateaubriand, Hugo,\nFlaubert doivent aux leurs leur gloire subsistante, et c'est par le don de\nl'image seul que d'autres restent.\n   Il y aurait de subtiles réserves à faire sur cette prépondérance de la\nmétaphore. Ce qui fait la vraie grandeur de l'écrivain, ce n'est pas le bril-\nlant ou l'originalité des images, c'est l'intensité de sa force personnelle,\nlaquelle tient au degré de sa flamme, au bouillonnant de sa passion, au\nprofond de sa pensée plus encore qu'à la fraîcheur ou à la souplesse de\nson imagination. Bossuet a cent fois moins de figures de rhétorique que\nFénelon, et ses figures sont d'une force si sobre qu'un amateur de style\nfleuri ne les remarque pas. Le génie de Saint-Simon est fait avant tout de\nverve, de vie, de passion, de mouvement. De même chez Jean-Jacques.\nSi Chateaubriand n'avait eu d'autre don que celui des métaphores, il n'au-\nrait été qu'un Paul de Saint-Victor. Balzac, pair de Bossuet et de St-Simon,\nest encore moins opulent qu'eux en images. On pourrait aller jusqu'à con-\ncevoir un chef-d'œuvre sans tropes si les autres qualités de vie, de passion\net de profondeur y étaient à leur degré suprême. Et, par contre, tel livre\néblouissant d'images neuves peut n'être que de second rang.\n   Je ne suis pas sûr, non plus, que l'image plastique ou colorée, ce que\nM. Albalat appelle l'image vue, soit si supérieure à l'image purement\nmentale, et d'une façon générale, que l'expression concrète soit plus artis-\ntique que l'expression générale ; autrefois, on préférait le mot « noble »,\nmaintenant, on aime mieux le terme précis, c'est tout ce qu'on peut dire,\nles tableaux presque photographiques de l'Iliade déplaisaient à ceux qui\nadmiraient les peintures de chic de Télémaque; aujourd'hui, le goût est\nrenversé, sans que nous puissions affirmer qu'il soit meilleur. Toutes les\nnotations de détail d'un orage, éclairs sillonnant la nue, pluie tambouri-\nnant contre les vitres, bourrasques emportant les cheminées, vaudront-\nelles cette simple phrase que n'importe quel classique aurait écrite :\n« L'ouragan se déchaîna dans les ténèbres. »\n   Iln'est pas dit, en effet, qu'une observation d'après nature sera toujours\nsupérieure à une vue imaginaire. C'est le génie et non le procédé qui\nhiérarchise les Iliade et les Télémaque. Le grand créateur, qu'il soit Balzac\noù Shakespeare, imagine ses personnages; réalistes ou idéalistes ont les\nmêmes procédés. Un paysage rêvé, comme l'Enfer, pourra être aussi frap-\npant que n'importe quel paysage réel, et pour ces paysages de rêve, l'im-\npression produite sera aussi forte, qu'elle résulte de notations minutieuses\net nettes, comme chez Dante, ou de mots abstraits, 'visible darkness, par\n"}, {"page_pdf": 830, "page_imprimee": 701, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3074, "texte": "                     L'ART ET LE DON DU STYLE                           701\n\n\nexemple, comme chez Milton. Observer est donc important, mais ressen-\ntir et rendre le sont davantage.\n   Il y a également un art d'écrire le dialogue, auquel M. Albalat consacre\nquelques pages. Mais cet art varie suivant le genre de dialogue; u n tour-\nnoi de discoureurs, chez Platon ou Joseph de Maistre, ne doit pas être\ntraité comme un duel de protagonistes chez Sophocle ou chez Ibsen. Le\ndialogue théâtral n'est d'ailleurs pas plus la conversation parlée qu'il n'est\nl'échange de vues philosophiques, et le dosage de convention scénique et\nde vérité réelle qu'il comporte est chose très subtile, l'excès des tirades,\ndes monologues, des a parte est insupportable à la rampe, mais l'excès des\ncoq-à-1'âne, des interruptions et des « tous-parlant-ensemble » de la vie\nvraie le serait plus encore. Sur ce point on pourrait d'autant plus disserter\nlonguement qu'il faudrait tenir compte de la variation du conventionnel\nscénique; les contemporains d'Eschyle, de Shakespeare, de Racine, de\nDumas fils ne passaient pas les mêmes choses à leurs favoris respectifs.\nMieux encore, le dialogue pourra s'éloigner de la notation réelle, s'étoi-\nler de métaphores ou s'imbriquer de tirades, suivant la nature même du\nsujet. Le casque exige un autre langage que la casquette; on applaudira\nchez un héros de Calderon ou de Wagner ce qu'on sifflera chez un per-\nsonnage d'Augier ou de Labiche. L'art d'écrire le dialogue demanderait\nà lui seul un volume. Et la critique en exigerait, de même, un article.\nJe m'arrête donc.\n   Je ne dis rien non plus de l'art de composer, qui est tout autre chose\nque l'art d'écrire. M. Albalat y distingue un art d'inventer, un art de dis J\nposer, etc. Je crains qu'il n'y ait là beaucoup d'artificiel. Ce qu'on pour-\nrait accorder par contre à l'auteur, — et la chose est aussi importante en\nréalité que paradoxale en apparence, — c'est que l'invention n'est nulle-\nment le don spontané, le baiser de la Muse que croient les profanes, mais\nla récompense d'une opiniâtre volonté. C'est en ce sens que Buffon a dit :\nLe génie est une longue patience, et que Newton a répondu à ceux qui\nlui demandaient comment il avait trouvé sa loi : En y pensant toujours.\nIl y a des cérèbres assez médiocres qui ont acquis des parcelles de génie en\nvoulant et en s'efforçant quotidiennement de les conquérir. Et en ceci la\ncontinuité du vouloir est plus importante que l'intensité de l'effort, si\nmerveilleux est le travail inconscient du cerveau. Vous avez une idée de\nroman ou de drame, et vous vous rongez les doigts parce que vous ne\npouvez, malgré des ahans désespérés, en rien tirer : laissez-là dormir, ne\npensez même pas à elle, pensez seulement que vous pourriez y penser,\ncomme on tâte dans sa poche si sa bourse est toujours là; au bout de quel-\nques mois, vous serez stupéfaits que dans cette bourse où ne logeait que\nle diable se soient magiquement cristallisées perles rares et gemmes de tout\norient. Ceci, j'ai eu l'occasion de l'observera plus de dix reprises pour moi-\n"}, {"page_pdf": 831, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 409, "texte": " 702                          DURENDAL\n\n\nmême, et je crois que chaque écrivain est riche d'épreuves semblables. La\nchose est à la fois étonnante et consolante. Et à « l'Art d'écrire » de\nM. Albalat, un psychologue pourrait, avec sérieux, ajouter en appendice\nun « Art d'avoir du génie », très bref, en cinq mots : I1 suffit de le\nvouloir.\n                                                         HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-005", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 703, "page_fin": 705, "titre_corps": "Le Parc", "titre_sommaire": "Le Parc", "signature_source": "", "ancre_debut": "LE PARC", "ancre_fin": "Un espoir immortel resplendit par l espace", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 832, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 803, "texte": "LE        PARC\n\n\nQuand nous pénétrions dans ce parc enchanté,\nLes arbres saluaient à grands gestes de branches,\nEt la nature en fleur nous offrait tout l'été\nDans la blancheur des lis et l'azur des pervenches.\n\n\nOuverts en éventail au milieu des bassins,\nLes jets d'eau s'élançaient dans l'air comme des palmes\nPour retomber épars en perles sur les seins\nDes marbres égayant d'un rire leurs yeux calmes.\n\n\nUne brise amoureuse agitait les roseaux\nBalançant les chansons qu'en leurs ardentes luttes\nMélodieusement gazouillaient les oiseaux,\nJoyeux comme l'aurore et doux comme des flûtes.\n\n\nDans la poussière blonde éclaboussant le ciel\nSaillissait des taillis le bond fauve des biches ;\nAutour des ruches d'or soucieuses du miel,\nLes abeilles rôdaient par les floraisons riches.\n"}, {"page_pdf": 833, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1180, "texte": " 704                         DURENDAL\n\n\nQuand nous pénétrions dans ce parc enchanté,\nQuel accueil rayonnait des êtres et des choses!\nHarmonie et parfums que l'hospitalité\nSoufflait aux rossignols et distillait des roses !\n\n\nMais aujourd'hui! — Pourquoi le temps est-il si court\nOù l'amour ineffable élargit l'âme humaine?\nOh! qu'implacablement l'heure inquiète court,\nArrachant de nos cœurs le bonheur qu'elle emmène !\n\n\nQue ce parc était bleu! — Que l'argent des jets d'eau\nÉgrenait de joyaux sur les tapis de mousse!\nLes arbres abritaient de leur discret rideau\nLes faciles massifs où tu me fus si douce.\n\n\nMais, hélas ! aujourd'hui de cruels bûcherons\nFrappent les bois saignants, à grands coups de cognée;\nOn ne voit plus jaillir des bassins clairs et ronds\nL'onde dont la pelouse était toute baignée.\n\n\nLes roseaux assombris, couchés languissamment,\nOuvrent en vain les bras pour accueillir la brise\nQui naguère berçait votre gazouillement,\nO chanteurs disparus, et dont la terre grise\n\n\nD'un suaire muet a recouvert les os.\nLes rosiers sont tout noirs, en veuvage des roses.\nUrnes pleines d'odeurs, o concerts des oiseaux,\nQue reste-t-il de vous, grâce heureuse des choses?\n"}, {"page_pdf": 834, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 459, "texte": "                            LE PARC                     705\n\n\nOn n'entend plus craquer les halliers sous les bonds\nDe la biche cachée, et, tristes, les statues\nOnt éteint toute flamme en leurs yeux moribonds.\nLes abeilles autour des ruches se sont tues.\n\n\nRien, sinon le regret, ne demeure en ce lieu.\nLe bonheur ne veut plus de nous. — C'est bien! — Qu'il passe!\nVa : nous le rejoindrons, un jour, au sein de Dieu\nUn espoir immortel resplendit par l'espace!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-006", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 706, "page_fin": 708, "titre_corps": "La Nuit", "titre_sommaire": "La Nuit", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "LA NUIT", "ancre_fin": "MAURICE OLIVAINT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 835, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 643, "texte": "LA        NUIT\n\n\nQuand la nuit verse le silence,\nL'homme se croit plus près du ciel;\nHors de l'être l'âme s'élance,\nFranchit l'espace et se balance\nLoin du monde matériel.\n\nDurant ces heures cadencées\nOit tout se fond dans l'univers,\nDe mélodieuses pensées,\nAu rythme des astres bercées,\nS'épanouissent en beaux vers.\n\n\nL'âme paraît plus immortelle\nAu cours de ces instants si doux.\nElle s'envole : où vole-t-elle?\nA travers l'azur qui constelle?\nPourtant nous la sentons en nous.\n\n\nNous la sentons : le cœur se pâme\nEn écoutant ses purs accents ;\nLe regard accompagne l'âme\nQui voltige sur une flamme\nEn haut des rayons frémissants.\n"}, {"page_pdf": 836, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 816, "texte": "              LA NUIT                 707\n\n\nCar les rayons des nuits profondes\nSont les mystérieux chemins\nQui font par les brillantes ondes\nCommuniquer avec les mondes\nLes vœux et les regrets humains.\n\n\nReliant au corps l'âme libre\nDans la sphère immense des cieux,\nUn rayon d'étoile qui vibre\nFait en nous frémir chaque fibre\nPar ses concerts délicieux.\n\n\nCette corde d'or balancée\nSur la lyre de l'univers\nApporte à la vague pensée,\nAu rythme des astres bercée,\nD'harmonieux essaims de vers ;\n\n\nDes vers où l'on entend à peine,\nComme de murmurants accords\nQue l'aile des zéphyrs entraîne,\nExpirante et pourtant sereine,\nLa voix des amis qui sont morts ;\n\n\nVoix caressantes et si molles\nQu 'elles paraissent un frisson\nDe fleurs balançant leurs corolles!\nOn ne saisit pas les paroles,\nMais on en reconnaît le son.\n"}, {"page_pdf": 837, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 797, "texte": "708                DURENDAL\n\n\n      Ce son, si doux à notre oreille\n      Où tendrement il vient finir,\n      En notre cœur soudain réveille,\n      Ainsi qu'une aurore vermeille,\n      La sainteté du souvenir.\n\n      C'est pour cela que le poète\n      Aime le calme de la nuit;\n      Vers l'azur il lève la tête\n      Pour écouter la voix secrète\n      Qu'un rayon d'étoile conduit.\n\n      Et ce sont ces voix cadencées\n      Qui lui dictent ses plus beaux vers,\n      Ces voix par qui sont les pensées\n      Harmonieusement bercées\n      Sur la lyre de l'univers.\n\n\n      Hors de lui son âme s'élance\n      Loin du monde matériel';\n      Dans l'espace elle se balance...\n      Quand la nuit verse le silence,\n      L'homme se croit plus près du ciel.\n\n                          MAURICE OLIVAINT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-007", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 709, "page_fin": 716, "titre_corps": "L’École de Saint-Luc", "titre_sommaire": "L’École de Saint-Luc", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "L ECOLE DE SAINT LUC", "ancre_fin": "HENRY MOLLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 840, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2100, "texte": "L'ÉCOLE DE SAINT-LUC (1)\n\n\n                 ON lira plus loin le manifeste que nous a adressé, sous forme\n                   de réponse à un article sur l'Art religieux, paru au\n                   mois de juillet, le Comité de la section d'études de l'école\n                   de Saint-Luc de Bruxelles. Auteur de l'article si vive-\n                   ment et faussement incriminé, je ne me suis pas opposé\n                   à l'insertion de la réponse en question. Et voici\n                   pourquoi :\n                      Durendal est Une tribune libre. Nous l'avons prouvé\n                   en donnant au numéro d'août un discours de M. Braun,\ndont certains de nous ne partagent en aucune façon l'admiration pour\nl'école de Saint-Luc et ne pourraient souscrire aux éloges que M. Braun\ndécerne à leurs artistes (2). Toute affirmation d'art peut être défendue\nchez nous, à condition qu'elle soit loyale et courtoise et qu'elle ne soit\nen opposition ni avec le dogme ni avec la morale catholique. Nous\nexigeons seulement que l'auteur prenne la responsabilité de ses affirma-\ntions en les signant. Nous ne prenons dans notre revue de responsabilité\ncollective que quand un article est signé « Durendal ».\n   C'est assez dire que mon article n'était un manifeste ni du comité\nde rédaction de la revue, ni du comité de notre salon d'art religieux,\n\n  (1) J'ai dû choisir ce titre pour enlever à mes contradicteurs la possibilité de m'accuser\nde nouveau de manque de franchise et de me placer ainsi en-dessous de ceux qu'ils appellent\nles ennemis de l'art religieux, comme ils ont eu l'amabilité de le faire!\n  (2) Les éloges de M. Braun, pour qui sait lire entre les lignes, n'étaient du reste pas sans\nrestriction. L'éminent avocat a très adroitement glissé dans les bouquets de fleurs qu'il distribue\naux maîtres de Saint-Luc des conseils qu'ils feraient bien de suivre. Les qualités que M. Braun\nvoudrait voir briller dans l'art religieux contemporain, sont précisément celles qui leur\nmanquent : la vie et le modernisme, deux choses incompatibles avec leur archaïsme\narchéologique.\n"}, {"page_pdf": 841, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2744, "texte": " 710                            DURENDAL\n\n\ncomme on l'insinue. Il était tout simplement l'expression de mes senti-\nments personnels au sujet de l'école que j'avais en vue.\n    Si je n'ai point cité cette école, c'est uniquement par délicatesse et\npar déférence, et non par un manque de franchise que m'attribuent\ngratuitement et peu charitablement les signataires du manifeste ci-\naprès.\n    Personne n'est plus admirateur que moi du grand art religieux des\nanciens, mais je n'aime point les soi-disantes copies d'un certain siècle\nque nous donnent les artistes de Saint-Luc. Voilà tout. Et je trouve que\nces copies sont à cent lieues de l'original.:\n   J'admire les copies des adorables primitifs, quand elles sont faites par\nun artiste du talent de notre Guffens. C'est copié avec un tel art et une\ntelle intelligence de l'œuvre reproduite, qu'on se ferait aisément illusion\net prendrait la copie pour l'original.\n    Dans l'église du Rceulx, une princesse artiste a reproduit les gracieux\nanges de l'Angelico. Ces copies sont belles. Je les ai admirées lors de la\nvisite de cette église, que j'eus l'occasion de faire, dans l'aimable société\nde mon ami, le charmant poète, Thomas Braun.\n    Je sais apprécier le talent du copiste et le parti qu'on peut en tirer\npour la décoration des églises. Quand pour orner u n sanctuaire, on\ns'adresse à un copiste habile qui reproduit avec intelligence de belles\nœuvres de l'art ancien, j'y applaudis au cas où l'on n'a pas à sa disposi-\ntion des artistes personnels et originaux, ce qui serait évidemment pré-\n férable.\n    Mais, je le dis avec regret, toutes les décorations d'églises faites par\n l'école de Saint-Luc me déplaisent souverainement.\n    Prenons, comme exemple, l'église abbatiale de Maredsous, puisque les\n auteurs du manifeste citent, et avec raison, l'abbaye comme une de leurs\n belles œuvres. J'ai rendu, du reste, hommage — et les protestataires\n veulent bien le reconnaître — à l'école à ce sujet.\n    Cette église est belle, d'un style austère, qui a beaucoup de caractère\n et de grandeur. Malheureusement, on lui a enlevé tout son cachet\n monumental par la décoration, qui est déplorable.\n     Les auteurs du manifeste se targuent d'admiration pour l'école de\n Beuron. Ils en donnent comme preuve l'accueil qu'ils ont daigné faire a\n la reproduction de quelques fresques de Beuron dans un monument\n élevé par eux.\n    Mais ce n'est point de quelques pans de mur qu'il fallait faire l'aumône\n aux grands artistes de Beuron. Il eut fallu leur confier la décoration de\n l'église tout entière. Ils en auraient fait une merveille d'art.\n     Qu'avons-nous à la place? Une décoration sans originalité et sans art.\n de mauvais goût, criarde, où le rouge écarlate et l'or dominent, une\n"}, {"page_pdf": 842, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2766, "texte": "                           L'ÉCOLE DE SAINT-LUC                                  711\n\n\ndécoration de tape à l'oeil, sans grandeur, sans sobriété, sans aucune\nunité, dépourvue de toute idée d'ensemble, au milieu de laquelle la\nreproduction des splendides fresques des maîtres de Beuron n'est plus\nqu'un hors-d'œuvre.\n  Il y a dans l'église de Maredsous d'admirables colonnes en superbe\npierre de taille bleue. Au lieu de laisser à ces colonnes toute la majesté,\ntoute la noblesse, toute la magnificence de la pierre, on les a rapetissées\nen les peinturlurant en rouge comme des colonnes de théâtres ou de\nsalles de concert.\n   Il n'y a de réellement beau dans l'église abbatiale de Maredsous que\nl'édifice lui-même, dont les grandes lignes austères, comme toute\nl'abbaye, sont vraiment imposantes et grandioses. Mais il m'est de toute\nimpossibilité d'admirer ni la décoration, ni certains autels, ni la\nplupart des vitraux (1), ni la statue de saint Benoît. Celle-ci est absolu-\nment laide. Quelle différence entre cette physionomie de mandarin\nchinois et la physionomie, tantôt toute rayonnante de poésie claustrale,\ntantôt douce et mystique, tantôt extatique jusqu'au sublime, que les fils\nde saint Benoît, les moines de Beuron, ont donné dans leurs fresques à\nleur admirable patriarche.\n  Admire qui veut l'archaïsme de Saint-Luc, moi je ne saurais le trouver\nbeau. Et personne ne me forcera à le vanter malgré moi.\n  Après tout, les professeurs de Saint-Luc ne prétendent point, je sup-\npose, à l'infaillibilité en art. Ils n'ont pas le monopole de l'art religieux.\nL'admiration de leurs œuvres n'est imposée par aucun commandement\nde l'Eglise, que je sache.\n   Les signataires du manifeste semblent, au ton dont est écrit celui-ci,\nse froisser de ce que l'on n'admire pas toutes leurs oeuvres. Celles-ci sont\ndu domaine public et, dès lors, on a le droit de les discuter. Je n'admets\npas les admirations de commande. Et je ne saurais pas, pour faire plaisir à\nn'importe qui, déclarer belle une œuvre que je trouve laide.\n  A propos de laideur, on tronque, dans le manifeste, le sens d'un prin-\ncipe que j'ai posé dans mon article. J'ai dit que la piété exclut la laideur.\nCela signifie non, comme on me le fait dire, qu'une œuvre, par le fait\nmême qu'elle a dans l'esprit de l'auteur une tendance à la piété, est belle,\nce qui est absurde, mais qu'une œuvre ne peut être pieuse qu'à condition\nd'être belle, ce qui est tout autre chose.\n  Dieu est la beauté essentielle. Les anges et les saints, qui ont créé en\nleur âme, par l'amour et l'extase, une parcelle de la beauté infinie et en\n\n (1) Certains de ces vitraux sont beaux comme agencement de couleurs et effet de lumière,\nmais les scènes ou les personnages qui v sont représentés sont raides et gauches.- •\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2744, "texte": " 712                            DURENDAL\n\n\n qui brillent toutes les splendeurs que donnent aux élus la vision béati-\nfique de l'océan de la Beauté, sont beaux.\n   Une image, une statue, une peinture qui me montrent, ou un Dieu, ou\nun ange, ou un saint, laid; mal conformé, avec une physionomie insigni-\nfiante et sans caractère, avec des jambes tordues et des bras trop longs,\navec un corps disproportionné, sont non seulement laids, mais dépourvus\nde toute piété, Car ils me font croire que Dieu et ses saints sont laids, ce\nqui est une hérésie et une monstruosité.\n   Il ne suffît pas de mettre une auréole autour d'une statue de saint ou\nde l'entourer de symboles liturgiques pour que la statue soit pieuse. I1\nfaut qu'elle soit belle en elle-même, indépendamment de tous les attributs\ndont on l'affuble.\n   Mes contradicteurs se vantent d'avoir fait sauter la boutique de Saint-\nSulpice. Ils se font une étrange illusion. Ils ne sont pas du tout parvenus\njusqu'ici à la supprimer et cela précisément parce qu'ils lui ont opposé un\nart glacial, sans vie et sans âme.\n   Ce qu'il y a surtout d'écœurant dans les produits de Saint-Sulpice, ce\nsont les statues et les images. Eh bien, les statues et les images de Saint-\nLuc sont franchement laides. Le seul mérite qu'elles ont, c'est d'avoir\nsupprimé l'idiot symbolisme sentimental de Saint-Sulpice. A part cela,\nelles sont beaucoup trop gothiques, dans le mauvais sens, pour être\nbelles.\n   Ce n'est pas que j'abhorre le gothique, comme m'en accusent gratuite-\nment encore les signataires du manifeste. Je l'aime dans l'architecture.\nDans les images, la sculpture ou la peinture, je ne saurais admirer le\ngothique, du moins celui de Saint-Luc. Car il y a gothique et gothique.\nOn peut aimer le gothique sans aimer celui de Saint-Luc. Et je trouve\nqu'il ne faut pas mettre du gothique à tort et à travers partout, même\ndans une gare de chemin de fer.\n   Mes contradicteurs me considèrent comme un ennemi de l'école de\nSaint-Luc. Cela est absolument faux. Ils croient que je souhaite sa\ndisparition. Ils se trompent complètement. Je ne demande pas mieux que\nde la voir vivre et prospérer à condition qu'elle s'améliore. Je voudrais\nqu'elle atteigne, surtout en peinture et en sculpture, le degré d'art qu'elle\nmanifeste parfois, comme je l'ai reconnu, en architecture et en certains\ndomaines de l'art appliqué.\n   L'école de Saint-Luc est une école que je crois honnête et sincère,\nanimée des meilleures intentions. Elle constituera un foyer d'art religieux\nintense le jour où elle parviendra à se dépouiller complètement de\nl'archaïsme, qui est son péché originel, que je ne suis pas seul, du reste,\nà lui reprocher. Alors elle contribuera puissamment à la réformation du\ngrand art religieux.\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2760, "texte": "                         L'ÉCOLE DE SAINT-LUC                            7l3\n\n\n   Il m'est impossible de ne pas exprimer la stupéfaction que m'a causée la\nfin du manifeste. Les signataires engagent lés artistes sortis de leur école et\nmême les autres à ne pas prendre part à notre Salon d'art religieux. Est-ce\npar vengeance? Ce serait peu édifiant. Est-ce à cause de mon article?\nCe serait absurde. Cet article n'engage que moi. Ce serait en outre mala-\ndroit. Car la plus éloquente réponse qu'un artiste puisse faire aux objec-\ntions élevées contre son idée, ne serait-elle pas de leur opposer des\nœuvres?\n   En ce qui me concerne, et je puis en dire autant de mes amis, je ne\ntrouve pas d'inconvénient à voir figurer dans notre exposition les œuvres\nde tous ceux qui désirent sincèrement, comme nous, le relèvement de\nl'art religieux, fussent-ils de Saint-Luc. Car, je l'ai dit dans mon article\nprécédent et je le répète encore, j'ai la conviction intime que les artistes\nde Saint-Luc désirent aussi ardemment et aussi sincèrement que nous\nvoir le grand art chrétien reprendre la place qui lui revient, la première,\nà la tête du mouvement artistique de ce siècle. Mais ils ne suivent pas la\nbonne route pour atteindre ce noble but.\n   Ce n'est ni par un parti pris, — pourquoi en aurais-je? Grand Dieu! —\nni par inimitié contre l'école de Saint-Luc, que j'écris ces lignes. On n'est\npas ennemi de quelqu'un parce qu'on n'admire pas toutes ses œuvres.\n   Le seul sentiment qui m'a guidé, c'est mon amour immense et je\npourrais dire mon culte, ma passion pour l'art et surtout pour l'art\nreligieux.\n   Je vois des artistes bien intentionnés, mais mal inspirés, soutenus et\nencouragés, poussant de toutes les ressources dont ils disposent l'art\nreligieux dans une voie absolument fausse et essentiellement antiartis-\ntique et cela sous prétexte de ressusciter cet art, alors qu'ils font ce qu'ils\npeuvent pour le tuer. Comment assister de sang-froid à un spectacle aussi\ndésolant.\n   Tous les catholiques, à peu d'exceptions près, louent et vantent\nl'école de Saint-Luc, au point qu'on a l'air de ne pas être catholique\nquand on combat, non pas l'école, mais ses errements ! On dirait qu'on\nattaque un dogme de la foi.\n   Eh bien, ce sont ces louanges inconsidérées qui sont un danger. D'abord\nelles jettent le ridicule sur le catholicisme.\n   Les ennemis de l'Eglise, à cette vue, nous taxent de crétinisme. Ils\ndésignent avec dédain l'art de Saint-Luc aux mépris du monde artistique\nen s'écriant : Voilà l'art catholique !\n   Un autre effet désastreux de cet encensement perpétuel de l'école de\nSaint-Luc, c'est qu'il détourne de l'Eglise les vrais artistes, qui n'étant\npas de Saint-Luc, ne sont pas soutenus comme ils devraient l'être par les\ncatholiques.\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2943, "texte": " 714                              DURENDAL\n\n\n   Il 'y a encore, heureusement, des catholiques assez francs et assez\ncourageux pour protester contre les errements de Saint-Luc, pour\ndénoncer ses méfaits et pour en faire voir les suites. Il n'y a pas si long-\ntemps que dom Laurent Janssens prononçait un discours sur l'art religieux\nqui s'appliquait à la lettre à l'école de Saint-Luc et qui résonnait comme\nun cri d'alarme. Ce cri, je le fais mien et je termine en reproduisant un\npassage du discours de dom Laurent qui s'applique merveilleusement à\nmon sujet.\n   L'orateur ne n o m m e pas l'école de Saint-Luc, par délicatesse sans\ndoute, comme je l'avais fait moi-même, mais on peut aisément la\nreconnaître :\n   « Je me demande si la réaction n'a pas été excessive par la servilité\nqu'elle a mise à reproduire les œuvres du moyen âge, avec leurs défauts les\nplus manifestes, en les exagérant à plaisir, comme si le secret du sentiment\nchrétien qui anime ces oeuvres pouvait se trouver dans les gaucheries de\ngens sincères, faisant de leur mieux, et très conscients de n'avoir, faute\nde technique, que trop imparfaitement rendu leur propre idéal.\n    » Messieurs, je vous ai promis d'être franc. Le moment est venu de\ntenir parole. Peut-être fallait-il dans le principe passer par ces excès pour\nse familiariser avec le style qu'on voulait faire revivre. Mais il est grand\ntemps de s'arrêter sur une route aussi fausse. Avouons-le : sous le nom\nd'art chrétien, à côté de quelques productions de valeur, on nous a inondés\nd'oeuvres banales, pastiches, d'un mérite purement industriel, dépourvues de\ngoût, d'idée, de beauté, n'ayant pas même le caractère des gaucheries naïves,\nparce que sincères, de l'art du moyen âge. Pour qui est habitué, comme je\n le suis, à respirer l'air artistique de l'Italie, cet archaïsme mal compris finit\npar devenir insupportable.\n    » Pourquoi s'obstiner davantage? Nos adversaires nous font assez\nsouvent l'amabilité de nous traiter de crétins, pour que nous puissions\nnous dispenser de leur fournir des arguments par les laideurs qui s'étalent\ndans certains vitraux de nos église. Étranges artistes, que de pèlerinages ne\n feraient-ils pas cependant, s'il leur naissait un fils d'un type semblable à ces\nbienheureux? Croient-ils donc que de tels échantillons de l'état de gloire\n soient de nature à nourrir chez les fidèles un vif désir de la vie future?\n    » La nature a horreur du vide, disaient les physiciens du moyen âge.\n On peut dire avec plus de vérité : l'idéal a horreur du laid. Beaucoup\n d'artistes, las de traîner dans les basses sphères d'un matérialisme sans\n idéal, éprouvent le besoin de s'élever. Ils voudraient venir à nous; mais\n devant les fourches caudines d'un art hiératique, pétrifié dans les foi-mules\n d'une difformité systématique, ils éprouvent un haut-le-corps et se\n détournent en s'écriant : jamais !\n    » Hâtons-nous de faire tomber ces barrières; sinon une autre réaction\n"}, {"page_pdf": 846, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2786, "texte": "                         L'ÉCOLE DE SAINL-LUC                             715\n\nmenace de nous reporter à une situation pire que celle dont on cherchait\nà nous affranchir. Pour cela que faut-il? Deux choses: d'abord se\npénétrer de l'esprit de nos vieux maîtres, les Memling, les Bouts, les\nVan der Weyden, les Van Eyck, et tant d'autres du Nord et du Midi, sans\ns'attacher aux incorrections, où quelles se rencontrent, comme à une condition\nsine qua non du beau chrétien ; ensuite, et j'arrive ainsi à une qualité abso-\nlument requise dans une œuvre d'art religieux, se bien persuader que\nl'art est vie.\n   » Aussi longtemps qu'il s'agit de restaurer, de reconstituer une œuvre\nd'art du passé, je comprends que l'on s'applique à copier les maladresses\ndes artistes du moyen âge. Un fragment d'Ennius ne se pourrait com-\npléter en style damasien. Ce qui est vrai en littérature, l'est aussi en art.\nMais, s'agit-il de parler au peuple d'aujourd'hui en créant une œuvre\nnouvelle, on parlera une langue morte, si cette œuvre n'est pas palpitante\nde vie. Toute œuvre d'art doit être vécue.\n   » Voilà pourquoi l'art ne saurait demeurer stationnaire et pourquoi\nc'est un crime de lèse-esthétique de vouloir le couler « ne varietur » dans le\nmoule des siècles écoulés. »\n Cette critique est, e n t e r m e s presqu'identiques, celle que j'ai faite moi-\nmême de l'école de Saint-Luc et des œuvres de ses artistes.\n   Au moment d'envoyer mon manuscrit à la composition, je reçois d'un\nami une lettre où il m e donne son opinion sur l'art de Saint-Luc. Afin que\nl'on ne m'accuse pas d'être seul de m o n avis, je transcris un passage de\ncette lettre :\n  « Mon avis sur l'école Saint-Luc, — ou pour dire mieux sur le néo-\ngothique?\n   » C'est à mon sens plus un mouvement d'archéologie qu'un mouve-\nment d'art; l'art implique la création, l'originalité, le progrès: les néo-\ngothiques sont des restaurateurs, des imitateurs, des réactionnaires\n(prenez ce mot dans le sens d'un retour voulu au passé).\n   » Dans la sphère même où ils ont agi, les néo-gothiques, s'ils ont réussi\ndans le m o n u m e n t et dans le mobilier (architecture et art appliqué),\nont pitoyablement avorté dans la statuaire et la peinture.\n   » On traita ces temps derniers certain style de « macaque flamboyant » ;\nles peintures et statues de Saint-Luc sont du « macaque funèbre ».\n   » C'est par là qu'on peut juger du défaut essentiel, fondamental et\ncapital de ce mouvement : il manque d'invention, de personnalité et de\nspontanéité ; si ces gens-là étaient des artistes, ils puiseraient leur inspi-\nration dans un sentiment religieux évoluant dans un cadre actuel... Au\nlieu de cela, que font-ils? Ils remontent au passé, déterrent des choses,\n belles pour des époques primitives, admirables quand on les restitue dans\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 421, "texte": " 716                           DURENDAL\n\n\nleur cadre archaïque, — mais puériles et grotesques quand on les encadre\ndans le mouvement d'art actuel.\n   » L'art n'est pas — comme l'histoire — un recommenceur ; et ceux-là qui\nl'oublient, méconnaissent que l'art séparé de la civilisation ambiante, la\ncombattant en la contrariant, ne peut être un art. »\n\n                                                L'abbé HENRY MOLLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 717, "page_fin": 725, "titre_corps": "Correspondance", "titre_sommaire": "Correspondance", "signature_source": "Le Comité de la Section d’études de l’École de Saint-Luc, à Bruxelles", "ancre_debut": "CORRESPONDANCE", "ancre_fin": "E GEVAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 848, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2131, "texte": "CORRESPONDANCE (1)\n\n                       MONSIEUR L'AUBE MŒLLER,\n\n\n   Dans le numéro de juillet de Durendal, sous le titre.» Art religieux » et\nsous votre signature, vous avez servi à vos lecteurs un article d'environ\nquatre pages dont l'Ecole Saint-Luc a eu l'honneur de faire presque tous\nles frais (2).\n   Malgré tout le soin que vous avez mis à ne pas la nommer, nous l'avons\nreconnue aux traits peu flattés sous lesquels, avec plus de franchise (5),\nles ennemis de l'art religieux ont la coutume de la représenter.\n   Vous-même, d'ailleurs, vous vous êtes fait, dans votre revue, l'organe\nhabituel d'appréciations si peu exactes, qu'une fois pour toutes, nous\nvous prions d'insérer quelques lignes de réponse.\n   Nous avons l'espoir de les voir accueillir ; elles sont exemptes de fiel (1) :\net, puisque vous cherchez sincèrement à provoquer le réveil de l'art reli-\ngieux, vous auriez mauvaise grâce d'étouffer la voix de quelques-uns de\nceux qui, « avec la meilleure foi du monde », luttent depuis longtemps\npour la même cause que vous.\n   C'est ainsi que nous avons eu l'occasion de soutenir les grands combats\ncontre la « Fadaise Sulpicienne », ce « joli qui passe avant tout ». Nous\nprenons le mot de Grasset que vous avez recueilli, mais qui n'est heureu-\nsement plus vrai dans notre pays, — et grâce à qui? (3)\n\n   (1) La réponse générale dont j'ai fait précéder la présente lettre ne suffit pas pour relever\nles inexactitudes et les erreurs qu'elle renferme. J'ai dû l'annoter pour que ma réponse soit\ncomplète.\n   (2) Cela est inexact. Des quatre pages de mon article, deux seulement concernent l'école de\nSaint-Luc.\n   (3) C'est par délicatesse que je ne vous ai pas nommé. Vous eussiez dû le comprendre.\n   (4) Pas tant que cela. Le ton de votre lettre, certaines expressions que vous y employez et\nvos conclusions prouvent même le contraire.\n   (5) Vous n'avez pas du tout supplanté la « fadaise sulpicienne ». Vous avez simplement\nplacé à côté du « joli qui passe avant tout », un laid archaïque que nous ne voulons pas laisser\npasser. L'imagerie de Saint-Sulpice est bête. La vôtre est laide.\n"}, {"page_pdf": 849, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2945, "texte": " 718                                    DURENDAL\n\n\n\n   Si la France avait eu une École de Saint-Luc, chez elle comme en Bel-\ngique, la « boutique de Saint-Sulpice » serait prête à faire faillite. Son\ndernier souffle est malheureusement entretenu par les finances précaires\nde nos églises (1).\n   Elles sont ainsi la principale cause du désintéressement si déploré des\n« vrais artistes ». Rendez à nos temples leurs anciens revenus et vous ver-\nrez vos artistes s'intéresser à l'art religieux.\n   Mais cependant, nous ne pensons pas que cette restitution ferait\nrenaître nos anciens chefs-d'œuvre.\n   Il est permis d'en augurer sur ce qui arrive, quand parfois, grâce aux\nsubventions gouvernementales, un travail important peut être confié à\nl'un de vos vrais artistes. Chose triste à dire, l'ouvrage ainsi produit ne\ndépasse guère les productions sulpiciennes au point de vue religieux (2).\n   C'est qu'il ne suffit pas que l'art religieux ait cessé, pour une cause\nquelconque, d'être indifférent aux vrais artistes, qu'il ne suffit pas à ceux-\nci d'être des personnalités brillantes, des talents remarquables, pour que\nnous puissions crier à la rénovation de cet art.\n   Si celui-ci est peu et mal cultivé, c'est faute de qualités plus essentielles,\nc'est à cause de l'ignorance des vrais principes, de l'absence des senti-\nments chrétiens, de la décadence morale où vivent, hélas! un grand\nnombre d'artistes.\n   Préparez une génération au tempérament vigoureux, aux sentiments\nélevés, à l'esprit droit et profond, une génération capable, comme les\nanciens maîtres, d'avoir conscience et de la grandeur de son rôle et des\nbeautés de l'idéalisme chrétien, et vous pourrez alors caresser le légitime\nespoir de voir, à bref délai, les marchands et leurs fadaises honteusement\nexpulsés de nos temples.\n   C'est en partant de cette vérité que les principes religieux sont à la\nbase de l'art religieux, que les fondateurs de l'Ecole de Saint-Luc ont\ninstitué leur œuvre.\n * Leur premier résultat et le plus important, vous en conviendrez, dans\nla matière qui nous occupe, fut la production de travaux d'un caractère\nvraiment religieux, donnant une impression de piété incontestable.\n\n\n   (1) Heureusement que les produits de Saint-Luc sont excessivement chers, sinon toutes\nnos églises en seraient peut- être inondées. On n'en trouve déjà que trop de spécimens dans les\néglises.\n   (2) Cela est absolument faux, seulement je sais que vous critiquez toutes les œuvres qui ne\nsortent pas de votre officine. Il y a entr'autres deux « travaux importants qui ont été confiés à\nl'un de nos vrais artistes » comme vous dites et qui ont été admirablement exécutés. Je veux\nparler de la restauration des églises du Sablon à Bruxelles et d'Anderlecht, dirigée par Van\nYzendyck. Les seules choses que je n'admire pas dans cette dernière, ce sont deux autels et des\nstatues que Saint-Luc est parvenu à y introduire et qui déparent absolument cette belle église.\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3635, "texte": "                                    CORRESPONDANCE                                            719\n\n\n\n   Nous reprenons, à ce propos, avec plaisir la constatation que vous en\navez faite et ce terme de votre argumentation que la piété est exclusive\nde la laideur (1).\n   L'heureuse inspiration des premiers artistes de Saint-Luc leur permit\ndonc d'atteindre d'un coup leur double but, car ce qu'ils voulaient,\nc'était une école chrétienne (2) et une école d'art.\n  Vous exprimez à cet égard un doute que nous avons à cœur de\ndissiper.\n   Nous formons une École, un groupement d'hommes unis par des prin-\ncipes communs et distinctifs sous la poussée desquels naissent des oeuvres\nqui en portent le caractère. Pour éviter une erreur fréquente, il ne faut\npas confondre ce groupement avec les écoles de Saint-Luc, établissements\npédagogiques, sortes d'académies où l'on enseigne, suivant une méthode\nuniversellement admirée (3) du reste, les connaissances matérielles néces-\nsaires aux jeunes artistes.\n   C'est donc une École, dans le vrai sens du mot, que nous formons et\nc'est une École artistique et non une École d'archéologues.\n   Nous avons des principes, un idéal, un p r o g r a m m e (4). Principes\nabsolus, idéal abstrait, et, retenez bien ceci, un p r o g r a m m e qui n'entraîne\nla liberté de personne.\n\n\n   (1) Vous interprétez mal ma pensée et vous avez en conséquence le triomphe trop facile.\nJ'ai dit que la piété est exclusive de la laideur, en ce sens qu'elle défend de représenter des\nchoses pieuses sous des formes laides, ce que vous faites souvent.\n   (2) Tout le monde est d'accord pour dire que votre école est chrétienne Mais, vous en\nconviendrez avec moi, il ne suffit pas qu'une école soit chrétienne, pour qu'elle soit une école\nd'art. Nous avons ici même jadis rendu hommage au caractère chrétien de votre école dans\nces termes : « Cette vérité primordiale,— qu'une école d'art religieux doit être chrétienne,—\na été bien comprise par l'école de Saint-Luc. On ne s'y borne pas à éveiller le sens esthétique\nchez l'élève. Convaincu qu'on ne fera jamais un vrai artiste religieux d'un mauvais chrétien,\non s'efforce d'inspirer aux jeunes élèves, avec l'amour de l'art, l'amour de Dieu par la pratique\nde la vie chrétienne, qui n'est autre chose que la contemplation amoureuse de la Beauté abso-\nlue, de l'Idéal divin, de Dieu, le plus grand et le plus bel Idéal que l'art puisse rêver, la source\ninfinie de toute beauté terrestre et divine.\n   Aussi je professerais une admiration absolue pour l'école de Saint-Luc, n'était sa tendance\nexagérée à l'imitation servile d'un certain siècle, qui est pour cette école ce que leXVIIesiècle\nest pour les classiques intransigeants. Quelle admirable école d'art religieux ne serait pas\nl'école de Saint-Luc, si elle était animée d'un souffle plus large, si on y laissait plus de liberté à\nla spontanéité dans la formation de l'artiste, si on ne cherchait pas à couler tous les élèves\ndans le même moule. La formation esthétique y laisse encore à désirer en ce qu'on n'y tolère\npas l'étude du modèle vivant, par une crainte exagérée d'inspirer à l'élève le goût de l'art\nprofane. » (Voir Durendal, avril 1895.)\n    (3) C'est vous qui l'affirmez. Votre méthode n'est pas universellement admirée du tout.\n Elle ne l'est pas des artistes à coup sûr. Elle l'est d'un certain public qui ou bien n'a aucune\n compétence en art, ou bien n'ose pas critiquer votre école parce qu'elle est catholique.\n    (4) Il ne suffit pas d'avoir des principes, un idéal et un programme, il faut en outre que ces\n principes soient vrais, que cet idéal soit beau et que ce programme soit juste.\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3444, "texte": " 720                                     DURENDAL\n\n\n   La communauté d'idéal et de principes constitue notre École; chaque\nmembre fait de ces principes l'application qu'il juge la meilleure. C'est\ndonc de l'erreur ou de la mauvaise foi (1) d'affirmer comme tous les\nignorants de notre programme, comme tous nos adversaires de parti pris\nn'ont cessé de le faire depuis trente ans que ce programme (vous dites :\nle principe fondamental!) comporte l'imitation d'un siècle, la copie servile\nde ses formes et même avec leurs défauts.\n   Ce démenti à une allégation trois fois répétée dans votre article et qui\nsert de pivot à toute son argumentation, vous vous le fussiez évité en\nconsultant notre programme (2) qui ne vous a jamais été dérobé, qui s'en-\nseigne, qui s'affirme chaque jour. Vous auriez constaté qu'il renferme\ndepuis trente ans et qu'il a contribué largement à réveiller toutes ces\ngrandes questions artistiques qui, mises aujourd'hui en avant, sous de\npompeuses étiquettes, sont pour les badauds autant de nouveaux prin-\ncipes.\n   Voilà les règles qui sont nôtres et dont nous faisons application. Nulle\npart, il n'y est question d'archéologie (3), ce cadavre, cet art « raide,\nglacial, sans vie, sans âme », ni de copie d'une époque quelconque (1).\n   Nos principes sont tout bonnement « les vrais et éternels principes de\nl'art » (3), ceux de toutes les grandes époques, de tous les grands peuples,\nceux malheureusement perdus, parce que nous ne sortons pas d'un grand\nsiècle, et heureusement renaissants, mais avec quelles peines !\n   Avec quels efforts vos vrais artistes arrivent-ils à arracher par inter-\nvalles un lambeau de ce voile encroûté qui couvre ces principes et corn-\n\n\n  (1) Je n'accepte pas cette accusation de mauvaise foi. Elle est impertinente après que j'ai\nadmis loyalement votre bonne foi. J'ai droit, me semble-t-il, aux mêmes égards, du moins\nde la part de gens bien élevés.\n   (2) Votre démenti tombe à faux Je ne me le fus pas évité 'en consultant votre programme.\nCar, si votre programme est juste, les œuvres de vos artistes prouvent que vous ne le mettez\npas en pratique. Ces œuvres sont tout ce qu'il y a de plus archaïque. Elles n'ont aucune origi-\nnalité. Elles dénotent une absence complète de personnalité artistique. Tout le talent de vos\nartistes se réduit à celui de la copie d'un siècle avec ses défauts. Les faits sont plus éloquents\nque tous les démentis du monde.\n   (3) Il n'est peut-être pas question d'archéologie dans votre programme, mais de fait votre\nart est archéologique et c'est pour cela qu'il est raide, glacial, sans vie et sans âme. Il manque\nabsolument de vie. C'est un de ses défauts essentiels.\n   (4) Toutes les œuvres de vos artistes sont des copies serviles duXIIIesiècle C'est à cela qu'on\nles reconnaît.\n  (5) Oh ! non, que vos principes ne sont pas « les vrais et étemels principes de l'art ». Et c est\nheureux pour l'art religieux! Non, vos principes ne sont pas ceux de toutes les grandes\népoques et de tous les grands peuples. Il suffit, pour se convaincre du contraire, de comparer les\nœuvres de vos artistes à celles des artistes de toutes les grandes époques et de tous les grands\npeuples. Il y a une petite différence ! J'en appelle à tous les artistes. Quand vous dites que vos\nprincipes sont les vrais principes de l'art, vous oubliez toujours que les œuvres de vos artistes\nvous donnent un démenti catégorique. Elles sont la condamnation de vos principes.\n"}, {"page_pdf": 852, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3212, "texte": "                                  CORRESPONDANCE                                          721\n\n\nbien hésitants, combien pauvres sont leurs essais dans la voie des appli-\ncations.\n   L'on doit reconnaître (1) qu'au contraire l'École de Saint-Luc est sortie\ndepuis longtemps des tâtonnements et suit une marche continuellement\nprogressive, grâce à sa méthode classique, à sa méthode de formation.\n   Nulle part l'artiste ne peut grandir, se développer sans modèles (2),\nsans exemples. Il lui faut des classiques et quels classiques?\n   Question souvent débattue; question aujourd'hui jugée. Nous parlons\nd'art religieux chrétien. Où pourrions-nous prendre nos modèles, sinon\nparmi les productions des temps religieux chrétiens (3).\n   Ces mêmes principes qui sont à la base de notre programme, principes\nimmortels de l'art comme principes de notre religion immortelle, ils ont\nété en honneur jadis, ils ont été appliqués, glorieusement appliqués; ces\napplications sont admirées aujourd'hui universellement, parce qu'aucun\nreproche n'est à leur faire. Parlez donc d'ignorance des formes, de rai-\ndeur cadavérique, devant la grande sculpture du XIIIe siècle; mon-\ntrez donc la fadeur dans les grandes scènes décoratives de cette époque;\net comment ne pas s'extasier devant son architecture? (4)\n   Nous vous demanderons quels classiques pourraient être mieux choi-\nsis? à moins de préférer que l'on mît, pour le former, sous les yeux.du\njeune artiste chrétien, l'art d'avant le Christ.\n   C'est l'esprit et le cœur ainsi formés, armé de ces principes et de con-\nnaissances suffisantes, que l'artiste se développe rationnellement et\ns'élance vaillamment dans la carrière où ses acquisitions personnelles\ngrandissantes doivent apporter des aides toujours nouvelles à son inspi-\nration.\n   Mais est-il possible, et faut-il donc qu'il oublie, qu'il renie (5), pour\nvous plaire, et de crainte d'être traité d'imitateur servile, le dernier de ses\n\n  (1) Je ne reconnais rien du tout et je maintiens que l'école de Saint-Luc, loin de progresser,\npiétine sur place, à cause précisément de l'étroitesse de son idéal d'art.\n  (2) Je vous prends au mot. Sans doute l'artiste ne peut se développer sans modèles. Mais il\ny a un modèle qui est d'une importance capitale dans la formation de l'artiste.Cc modèle, c'est le\nmodèle vivant, dont vous avez horreur. Ce modèle, c'est la nature. Ce modèle, c'est celui que\nDieu lui-même offre a l'artiste dans son admirable création. Or, l'étude d'après la nature,d'après\nle modèle vivant est bannie de votre école de la façon la plus intransigeante que l'on puisse\nimaginer.\n  (3) D'accord. Mais vous oubliez qu'il y a d'autres époques d'art religieux que leXIIIesiècle.\nNous admirons celui-ci, mais nous admirons les autres aussi. Car nous nous vantons d'être\néclectiques, c'est-à-dire d'admirer le beau partout où il est. Nous divergeons en cela radicale-\nment de votre fondateur, qui a dit un jour dans un discours public : « L'éclectisme est absolu-\nment banni de notre école. »\n  (4) C'est vrai. Et je m'extasie même devant les copies que vos artistes en ont faites.\n  (5) Nous ne disons pas cela et nous ne l'avons jamais dit. Nous ne reprochons a vos artistes\nque leur archaïsme.\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3023, "texte": " 722                                    DURENDAL\n\n\n\n souvenirs classiques? Une pareille doctrine, d'ailleurs impossible en fait,\n mène droit à la destruction de toute école, et la personnalité, poussée à\n ce point, deviendra bientôt l'anarchie.\n   En réalité, l'artiste se développera suivant son tempérament plus ou\n moins original, et quelles que soient les formes (1) qu'il utilise, s'il est\n demeuré fidèle à son idéal, il est des nôtres.\n   C'est assez dire combien est faux le reproche d'immobilisme (2) qu'on\n nous adresse.\n   Les artistes de cette catégorie sont nombreux parmi nous. Vous en\nparlez même flatteusement (3), mais pour prétendre, toujours sous le coup\n du préjugé, qu'ils ne sont devenus de vrais artistes qu'en se séparant de\nnous.\n   C'est une erreur : ils sont toujours nos amis, tout comme ces autres\nmoins personnels, plus fidèles aux formes de la tradition et, à cause de\n cela, les principales victimes de vos coups.\n   Sans doute, avec l'originalité, ceux-ci perdent une qualité précieuse,\nmais cela suffit-il pour les descendre au rang de copistes?\n   Nous n'oserions prendre sur nous de soutenir pareille thèse. Un\n\"véritable artiste ne s'y trompera pas; il voit toujours où commence la\n copie et ne la confond pas avec une fidélité heureuse ou une réminiscence\n pleine d'à propos.\n   Combien donc devez-vous être sévère pour cette époque de la Renais-\n sance que nous avions crue, avec tout le monde, assez riche en chefs-\nd'œuvre, quoique si imitatrice de l'antiquité?\n   Car, peu importe ce qu'on copie; dès qu'on copie, l'art est un «art\n glacial, sans vie, sans âme », un cadavre, comme vous dites avec\n raison.\n   Mais qu'il vous plaise ou non de condamner cette pauvre Renais-\n sance (4), celle-ci ne s'en portera pas moins bien et nous ne nous en por-\n\n\n   (1) Je pourrais apporter des faits qui prouvent que cela est complètement faux. Si je ne le\nfais pas, c'est parce que je ne veux pas introduire de tiers dans ce débat, que je veux maintenir\nà la hauteur où je l'ai placé en en faisant une discussion purement esthétique.\n   (2) Malheureusement, je le répète une dernière fois, les œuvres de vos artistes prouvent,\nhélas! le bien londé de ce reproche.\n   (3) Les artistes qui ont passé par votre école et dont j'ai parlé avec éloge ne sont nullement\nceux que vous soupçonnez. Ils ont complètement abandonné les méthodes enseignées chez\nvous, en ont reconnu les défauts et ne sont devenus ce qu'ils sont à l'heure actuelle, c'est-à-\ndire de vrais artistes, en dépit des leçons reçues chez vous, que parce qu'ils se sont aperçus a\ntemps de la défectuosité de l'éducation artistique que vous leur aviez donnée et qu'ils avaient\nassez de talent et d'énergie pour développer leur personnalité quand même.\n   (4) Comme on le voit, la réponse des professeurs de Saint-Luc, que nous discutons ici,\nfourmille d'inexactitudes. Que ce soit mon excuse auprès du lecteur, au sujet du nombre de ces\nnotes. Où ces Messieurs ont-ils vu que je condamnais les artistes de la Renaissance? Je l'ai\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3493, "texte": "                                    CORRESPONDANCE                                             723\n\n\n\ntenons pas mieux au gré de votre raisonnement, si notre situation n'était\ntout différente.\n   Au fond, critique classique, vous en ferez toujours et malgré vous une\nquestion de formes. Ce sont les formes gothiques que vous ne souffrez\npas ! Dans ces formes, vous verrez notre « principe fondamental » bien\nque nous vous ayons démontré jusqu'où elles peuvent nous intéresser.\nLa Renaissance classique n'a pris à l'antiquité que ses formes, et vous\nl'excusez; la nouvelle Renaissance, que vous méconnaissez, préconise,\nelle, u n Idéal.\n   Or, c'est l'Idéal qui distingue l'artiste (1) et, à ce titre, il nous est permis\nd'affirmer que les copistes ne se trouvent pas chez nous. Les reproches\nde Durendal conviendraient mieux à tel clan très estimé, qui nous accuse\nà tout propos d'être trop libres, trop créateurs (2), pas assez archéologues,\ntrop peu restaurateurs, quoi encore? le contraire exactement de vos\nreproches.\n   Ne vous étonnez donc pas si des appréciations, aussi variées que con-\ntradictoires, ont le don de nous laisser froidement poursuivre notre\nchemin. Les œuvres de nos amis sont pour notre mouvement la plus\ntriomphante des polémiques.\n   Vous avez reconnu lui être redevable de quelques beaux monuments\net de quelques ouvrages d'art appliqué. C'est déjà quelque chose, et\nnous demandons qu'on cite la plus bruyante des Ecoles (« si tant est\nqu'elle mérite ce nom ») qui pourrait en dire autant.\n   L'architecture, le premier des arts, et ses multiples rameaux, c'est-\nà-dire toutes ses manifestations artistiques, ont été continuellement\ntravaillés et fouillés par nos artistes, jusqu'à cette peinture pour\n laquelle vous êtes si sévère et dont certaines branches n'ont pu être\n cultivées jusqu'à présent pour des raisons matérielles et d'opportunité (3).\n\ndéjà dit et je le répète, j'admire le beau partout où il est et j'admire les artistes de tous les\nsiècles, du moment que ce sont de vrais artistes. Mais les vrais artistes de la Renaissance n'ont\npas copié l'antiquité du tout. C'est la votre erreur, Messieurs Ils se sont inspirés de l'art antique\nce qui est tout autre chose. Si vous aviez fait de même, si au lieu de copier servilement un\nsiècle, vous vous fussiez inspirés simplement de l'art admirable des grands anciens artistes\nreligieux et les aviez étudiés, et si vous étiez partis de là pour faire ensuite des œuvres originales,\npersonne ne vous le reprocherait et votre art n'eut pas été un art glacial et sans âme.\n   (1) Parfaitement. Mais il y a idéal et idéal. Ce qui distingue le vrai artiste du pseudo-artiste,\nc'est que le premier a un bel idéal et un idéal qui lui est personnel, tandis que le second n'en a\npas ou en a un qui est laid, ou se contente de reproduire celui des autres.\n   (2) Je serais vraiment curieux de connaître ces personnes très estimées! qui trouvent que\nles artistes de Saint-Luc sont trop créateurs ! et trop libres!Ce sont des aveugles, sans doute.\n   (3) Les auteurs du manifeste que je discute ne me tiennent pas môme compte des éloges\nque j'ai décernés à leurs architectes. On le voit assez au ton dont ils parlent. Non. Il faudrait\nqu'on admire toutes les œuvres de Saint-Luc sans exception. Cela a toujours été le défaut de\ncette école. Elle ne tolère pas la discussion de son idéal d'art. Ses adhérents ne supportent pas\nla critique. On dirait vraiment que quand on touche à Saint-Luc, on touche à l'arche sainte !\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3530, "texte": "  724                                      DURENDAL\n\n\n   En terminant, nous voulons noter que vos reproches ne s'adressent\npas à nos amis personnellement, mais à nos idées (1). Tous ceux qui les\nprofessent sont donc touchés par votre article, puisque « c'est l'école,\ndites-vous, qu'il faut écarter (2), sa tendance qu'il faut combattre ». Nous\nen appelons, par conséquent, à tous ces artistes qui, sans faire partie du\ngroupement plus étroit de notre Ecole, ne lui sont pas moins attachés,\nparce qu'ils sont sortis du même mouvement originel et que dans leur\ndéveloppement parallèle, ils nous demeurent toujours unis par la plus\nétroite communauté d'idées et de principes.\n   Telle cette Ecole de Beuron (3), pour laquelle nous ne cachons pas\nnotre admiration et dont les plus remarquables productions ont trouvé un\nasile digne d'elles dans le chef-d'œuvre de cet h o m m e « distingué, très\nintelligent, malheureusement beaucoup plus archéologue qu'artiste »,\nmais devant la grandeur et la beauté de laquelle œuvre les vrais artistes\n se contentent d'admirer.\n   A tous ceux donc qui professent les principes de l'auteur de Maredsous,\nnous faisons remarquer, qu'à votre avis clairement exprimé, leurs\nœuvres sont indignes d'entrer en ligne avec les productions des « vrais\nartistes ». Nous comprenons donc sans peine que vous avez jugé que de\ntels éléments ne peuvent prendre aucune part à votre future exposition\nd'art religieux et doivent en être impitoyablement écartés (4).\n   Nous étions du même sentiment, après avoir constaté qu'une absence\ntotale de principes, devenue manifeste par la lecture de votre article,\ndevait présider à cette prochaine exhibition.\n   Nous émettons donc l'espoir qu'aucun de ceux qui font activement\n\n   (1) Il y a une certaine perfidie dans la conclusion de cette lettre et il est de mon devoir de\nla stigmatiser. On y cherche évidemment à détpurner de notre exposition d'art religieux des\nartistes que nous aurions pu y inviter et qui ou bien auraient jadis été élèves de Saint-Luc, ou\nbien auraient des rapports avec eux. Ceci, il m'est impossible de ne pas le dire et je le dis avec\nindignation, est tout simplement une infamie.\n   (2) Vous tronquez sciemment mon texte. Relisez mon article. J'v ai dit qu'il v avait deux\nécoles à écarter ou à modifier. J'ai employé ce dernier mot en pensant à vous. Je ne désire pas\nla mort du pécheur artistique que vous êtes, mais que votre école se convertisse aux vrais\nprincipes d'art religieux et qu'elle vive. Je serai le premier alors à la défendre.\n   (3) Pour l'amour de l'art, je vous en supplie, ne faites pas aux artistes de Beuron l'outrage\nd'en dire qu'ils partagent vos idées et vos principes d'art. Vous ne pourriez leur faire une plus\nsanglante injure. Et ce serait grotesque par dessus le marché.\n   (4) J'ai dit dans ma réponse générale à l'étrange manifeste de Saint-Luc, qu'on vient de\nlire, et je répète que l'article sur « l'art religieux » que j'ai écrit m'était personnel. Il n'engage\nque moi. Il est signé par moi. Et je le signerais cent fois encore et toujours, s'il le fallait. J'ai le\ndroit, après tout, d'avoir mon idéal d'art religieux aussi bien que Saint-Luc. Cet idéal que j'ai\nde l'art religieux n'est pas seulement le mien, il est celui de tous les vrais artistes chrétiens. Cet\nidéal, c'est celui des Fra Angelico, des Giotto, des Mantegna, des Gozzolli, des Lippi, des\nMemling, des Van Eyck, etc., et de tant d'autres artistes religieux, auprès desquels les artistes\nde Saint-Luc sont comme s'ils n'existaient pas.\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1053, "texte": "                                 CORRESPONDANCE                                        725\n\n\npartie ou qui sont unis d'idéal à notre école n'y participe. Ils pourront\nplus utilement réserver leurs efforts pour le jour, proche aussi, où notre\nEcole tiendra, par l'exposition de quelques-uns de ses ouvrages, à témoi-\ngner de son degré de vitalité aux yeux de tous les hommes vraiment\ncompétents (1) pour juger de l'Art... religieux.\n  Vous avez eu, et nous vous en remercions, la franchise de nous préve-\nnir et vous vous êtes ainsi ménagé une situation bien nette ; nous vous\ndevions d'en faire autant.\n  Recevez, Monsieur, nos salutations distinguées.\n    Le Comité de la Section d'études de l'Ecole de Saint-Luc, à Bruxelles :\nJ. VAN DAEI.E; L. PEPERMANS; C. VERAART; A. VAN DAELE; J. PAUWELS;\n        G. DHAEYER ; CHR. VERAART; J. VAN TUYN; E. GEVAERT.\n\n\n\n\n   (1) En fait d'hommes compétents pour juger de l'art religieux, l'école de Saint-Luc n'admet\nque les gens qui approuvent tout ce qu'ils font. Toute la présente lettre le prouve à\nl'évidence.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-009", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 726, "page_fin": 727, "titre_corps": "Les Revues d’Art", "titre_sommaire": "Les Revues d’Art", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES D ART", "ancre_fin": "Gustave Moreau", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 857, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1681, "texte": "LES REVUES D'ART\n\n  THE STUDIO, n° de Juillet :\n   A lire, entre autres articles intéressants, les études de Baldry sur\nl'œuvre de Reynold Stephens et de Pol de Mont, le remarquable directeur\nde la superbe revue flamande, Vlaamse School, sur Franz Melchers.\nReynold Stephens est un artiste d'une belle envergure et d'une rare\nfécondité. Il se distingue tout à fait dans l'art de la sculpture. Mais cet\nart ne suffit pas à son étonnante activité. C'est un peintre de talent. I1\nexcelle dans l'art décoratif.\n   Quant à Franz Melchers, Pol de Mont fait sien l'éloge qu'en fit Maeter-\nlinck. Il a, écrit celui-ci, par la simple reproduction d'une maison avec des\nvolets vert, d'une porte entr'ouverte au bord de l'eau dormante, d'un\npetit jardin dans l'attente du dimanche, créé autant de beauté que les\nplus grands poètes et les plus grands penseurs. Ses paysages hollandais\nsont exquis.\n\n  N° d'Août :\n   Gabriel Mourey, dont on lit toujours avec le plus vif intérêt les admi-\nrables critiques d'art, nous donne une étude très fouillée et enthousiaste\ndu talent de notre compatriote, l'artiste Emile Claes. Il fait à cette\noccasion un grand éloge de notre art national et dit avec raison qu'un\ndes artistes qui font le plus d'honneur à la Belgique et ont le plus\ncontribué à rehausser son art à l'étranger, est sans conteste Emile Claes.\nL'article de G. Mourey est digne de son haut talent de critique d'art et de\nl'artiste qui en fait l'objet.\n   Les n os de Juillet et Août du Studio sont comme toujours abondants en\nreproductions d'œuvres d'art qui sont de toute beauté.\n\n  N° de Septembre :\n  A lire un article sur la lithographie moderne allemande par Hans. W.\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1437, "texte": "                          LES REVUES D'ART                            727\n\n\nZinger, relevé par des reproductions excessivement intéressantes des\nœuvres des principaux artistes lithographes de Dusseldorf, Hambourg et\nFrancfort.\n\n  L'ART DÉCORATIF, n° d'Août :\n   Voici un aperçu du sommaire : Photographies de constructions de\nl'architecte A. Van Waesberghe; ameublements de G. Serrurier-Bóvy\n(salon 1899), Loos, P. Selmersheim, Urban, Ellens et Kluwer; verreries,\ncéramiques, objets usuels en métal, reliures de luxe, enfin des projets de\ntapis et papiers peints par P. Ranson. Mors-texte : deux reproductions\nd'estampes inédites de Misti.\n\n  N° de Septembre :\n  Ce numéro est consacré à trois artistes belges : MM. Georges Lemmen,\nH. Van de Velde et A.-W. Finch.\n  De M. G. Lemmen, des dessins, des ornements pour tapis, tentures,\npapiers peints, plus toute une série de lettres ornées et d'ex-libris.\n  De M. Van de Velde, plusieurs pages de reproductions photographiques.\nqui donnent un aperçu de ses oeuvres nouvelles, en ameublement et\nappareils d'éclairage.\n  Enfin, des reproductions des œuvres du céramiste M. A.-W. Finch.\n\n  VLAAMSE SCHOOL :\n  Cette revue d'art si bien dirigée par Pol de Mont ne le cède en rien\naux revues d'art de l'étranger, par l'intérêt des articles et la beauté des\nreproductions. Le dernier fascicule en contient d'admirables, des superbes\nœuvres du célèbre et regretté peintre français, Gustave Moreau.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 728, "page_fin": 735, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 859, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2035, "texte": "LES LIVRES\n\n      LA POÉSIE :\n\n   LÉONCE DEPONT. S é r é n i t é s - D é c l i n s (Deux volumes. Paris. LEMERRE).\n   M. Léonce Depont dédie ses Déclins à José-Maria de Heredia, et jamais\nsans doute dédicace ne s'imposa davantage. Il eût pu dédier au même\npoète ses précédentes Sérénités. On a beau proclamer à toute heure la\nfin du Parnasse, chaque saison apporte, en nombre, des témoignages de\nla persistance du dogme parnassien. Je tiens qu'ils ont du bon et qu'à\nécouter les enseignements d'un maître difficile comme le poète illustre\ndes Trophées, l'on gagne, à défaut de génie, certaines vertus littéraires\nqui ne sont point méprisables : le culte de l'ordre, le souci de la ligne,\nl'éclat du verbe, le respect de la langue française, sans compter je ne sais\nquelle grandesse de sentiments et de pensées qui, par ce temps intellec-\ntuellement démocratique, n'est point banale. Ces vertus se rencontrent\nà chaque page des deux recueils de M. Depont. Tout n'y est point par-\nfait ; l'on y signalerait aisément des inégalités et des faiblesses. Mais\npresque tous les poèmes se recommandent par une pensée haute et noble,\nun sentiment pur, la richesse et l'éclat de l'imagination, le souci de la\nforme savante et impeccable. Le disciple se livre plus que le maître, et\nc'est à peu près le seul point par où il ne s'efforce point de lui ressembler.\nIl a des cris et des plaintes, des mélancolies et des ivresses. La pitié,\nl'amour, la justice parlent par sa bouche. Il souffre et T'avoue ; il exulte\net le crie. Il sort de la tour d'ivoire. Certes, les quatre-vingts sonnets\nqu'il consacre, dans les Déclins, où ne se rencontrent que des sonnets —\nne trouvez-vous pas que l'on abuse un peu de ce poème ? — à célébrer\nla gloire infiniment diverse des soleils couchants attestent une rare et\ncurieuse virtuosité, une souplesse qui jouit d'elle-même et une opulente\nimagination : si leur suite est quelque peu monotone, plusieurs d'entre\neux sont fort beaux ; mais je leur préfère, en général, les poèmes plus\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2773, "texte": "                                  LES LIVRES                                 729\n\nhumains, plus profondément sentis des Automnes, de la Glèbe, des Élans\nmystiques, d'Au Seuil du Siècle. Si l'empreinte du maître est visible par-\ntout, et parfois trop, il est juste de dire que le maître n'éteint pas le disciple:\nles Déclins, qui attestent un sérieux progrès sur les Sérénités couronnées\npar l'Académie, sont lisibles même à qui vient de refermer les Trophées,\nce n'est pas un mince éloge.\n   Quelques sonnets de M. Depont parurent naguère dans Durendal, où\nleur mérite fut apprécié. Je me reprocherais pourtant de ne point donner\naux lecteurs, une fois encore, la joie de lire ici de beaux vers de ce poète.\nVingt poèmes me tentent et si je me décide à n'en transcrire, parmi eux,\nqu'un seul, c'est parce qu'il est excellent, non parce qu'il serait meilleur :\n\n                              COUCHANT NOSTALGIQUE\n\n                   Le vent harmonieux qui passe par bouffées\n                   Ride à peine le lac de moire et de cristal\n                   Où s'éteint la splendeur du rêve occidental,\n                   Et le silence est plein de rumeurs étouffées.\n                   Des collines, de rose et de pourpre étoffées,\n                   Evoquant la douceur du paradis natal,\n                   Dentellent l'horizon aux éclats de métal\n                   Que gravit, pittoresque, une ville de fées.\n                   Les appels attendris de lointains angelus\n                   S'envolent, emportant les cœurs qui ne prient plus\n                   Dans quelque nostalgie amère et grandiose ;\n                   Et les pignons, les tours, les clochers musicaux,\n                   Sur le fond lumineux d'un ciel d'apothéose,\n                   Tremblent dans l'air vibrant de reflets et d'échos.\n\n                                                                         M . .D.\n\n\n    DIVERS :\n  La Renaissance catholique en Angleterre au XIX e siècle.\nPremière partie : Newman et le Mouvement d'Oxford, par PAUL THUREAU\nDANGIN (Paris, PLON).\n\n  Un des plus grands événements de ce siècle, une des plus glorieuses\npages de l'histoire de l'Église contemporaine, c'est à coup sur la résur-\nrection du catholicisme en Angleterre. Jamais peut-être, en aucun\ntemps, ne s'est manifestée d'une façon plus lumineuse la force mystérieuse\nde ce germe que l'on appelle la grâce. Cette semence divine, fut-elle\nensevelie dans une seule âme chrétienne vivant de la vie de l'Eglise, et\ncette âme fut-elle la plus humble, la plus simple, la plus cachée, la plus\nmodeste, la plus ignorée de toutes les âmes, possède une force\ngénératrice telle, qu'au jour voulu de Dieu, il en sortira toute une Église,\ntoute une hiérarchie de lévites, de prêtres et de pontifes, toute une armée\n"}, {"page_pdf": 861, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2749, "texte": " 730                             DURENDAL\n\n\nde confesseurs, toute une phalange de vierges, toute une légion de saints\net de martyrs.\n   C'est l'événement qui arriva, il y a quelques années, en Angleterre.\nLe beau livre de M. Thureau Dangin nous l'expose dans toute son\nampleur et nous en raconté l'admirable genèse.\n   L'Angleterre fut jadis un des plus fleuris et des plus embaumés par-\nterres du jardin mystique de l'Église. Son sol était parsemé de fas-\ntueuses cathédrales. De tous côtés, au milieu des rutilantes splendeurs de\nla belle nature, s'élevaient des abbayes majestueuses dont les cloîtres\npaisibles résonnaient, jours et nuits, du chant grandiose de la liturgie\ncatholique. C'est par milliers que l'on comptait et les prêtres, et les\névêques et les fidèles. A peine y avait-il de ci de là quelques infidèles,\nqui avaient bien soin, du reste, de se cacher honteusement.\n    Tournons quelques pages de l'histoire. Que voyons-nous ? Les cathé-\ndrales existent encore, mais l'Hôte divin n'y est plus. Le Roi eucharis-\ntique qui les habitait a été chassé du tabernacle d'or par l'hérésie. Les\n célèbres abbayes d'antan ne sont plus que des ruines. Que sont devenus\nles blanches vierges et les moines candides ? Où sont les prêtres et les\nfidèles de l'Église du Christ ? Ils ont été, ou chassés, ou martyrisés, par\nla plus cruelle et la plus infernale des persécutions.\n    L'hérésie règne en souveraine et sur le trône et dans le sanctuaire, et\n dans les palais des riches et dans les chaumières des pauvres. L'Ile des\n Saints est devenue l'île de l'enfer.\n   Cette fois, l'Église semblait bien et définitivement vaincue. Ce n'était\nplus qu'un cadavre.\n    Mais passons quelques feuillets de l'histoire : Un spectacle magnifique\ns'offre à nos yeux.\n    Le rude et glacial hiver est passé. Un nouveau printemps, comme le\n disait si poétiquement l'un des plus grands héros de ce drame émouvant,\n a surgi. La Vigne mystique, qui semblait desséchée, revit et se recouvre\n d'un feuillage verdoyant. Le sang vermeil du Christ, qui en est la sève\ntoute puissante, coule impétueusement dans ses sarments. Et ceux-ci\n s'épanouissent de nouveau en fleurs et en fruits de sainteté. Le Maître a\nfait descendre la rosée du ciel sur son champ et il est redevenu fertile.\n    Ecoutez la voix de l'Époux mystique, conviant sa fiancée l'Église à de\n nouvelles épousailles : « Lève-toi, hâte-toi; mon amie, ma colombe, ma\n belle, et viens. L'hiver de l'hérésie est passé, la neige s'est fondue, le froid\n a disparu. Les fleurs ont de nouveau apparu sur notre terre. » (Cantique\n des cantiques.)\n    Et des milliers de voix ont retenti dans tous les coins de l'Angleterre,\n chantant le triomphal Alleluia de Pâques : « Le Christ est ressuscité.\n Alleluia! »\n"}, {"page_pdf": 862, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2667, "texte": "                                         LES LIVRES                                            731\n\n\n   C'est l'histoire de cette résurrection plus miraculeuse que celle des\ncorps que nous raconte M. Thureau Dangin. Tout catholique doit la\nlire. Aux timides, qui craignent pour l'avenir de l'Eglise, il rendra la\nconfiance. Il confirmera les âmes fortes, qui n'ont jamais peur, parce\nqu'elles ont mis leur espoir en Dieu qui est immuable, dans la Foi. Aux\nhésitants, qui restent au seuil de l'Eglise et n'osent le franchir, il enlèvera\nla cruauté du scepticisme et, avec les soldats passant devant la croix\naprès la mort du Christ, ils s'écrieront : « Celui qui a fondé cette Eglise\nest vraiment le fils de Dieu. »\n  L'histoire que raconte M. Thureau Dangin ne fait que commencer.\nC'est le premier volume d'une série, que nous souhaitons longue et\ndétaillée. Le sujet en vaut la peine.\n  Un h o m m e est à la tête de tout cet admirable mouvement de retour au\ncatholicisme. Cet homme, c'est l'illustre cardinal Newman, en qui tous,\ncatholiques et protestants, saluent le plus grand h o m m e de l'Angleterre\ncontemporaine.\n  Tout le volume de M. Thureau Dangin, comme toute l'histoire qu'il\nraconte, est imprégné de sa puissante personnalité. Ce fut, en effet, une\ndes plus belles conquêtes de l'Eglise. Elle fut le signal de la rentrée en\nmasse des brebis égarées au Bercail de Jésus-Christ.\n  Cette conversion eut une influence telle, que lord Beaconsfield, le\nfameux ministre anglais, ne craignit pas d'en écrire, dans la préface d'un\nde ses plus célèbres romans, cette parole suggestive : « La conversion de\nNewman a porté au protestantisme anglais un coup dont il ne s'est pas\nencore relevé et dont il ne se relèvera jamais. »\n   Voilà le sujet du beau livre de M. Thureau Dangin. Inutile d'insister\nsur son importance. Nous ne pouvons qu'engager tous ceux qui aiment\nl'Eglise à s'en emparer et à le lire.\n                                                                 L'abbé HENRY MOELLER.\n\n   X I e C o n g r è s E u c h a r i s t i q u e i n t e r n a t i o n a l , 1 vol. illustré (Bruxelles,\nGOEMAERE).\n\n    La maison Goemaere a voulu perpétuer le souvenir du Congrès Eucha-\n ristique de 1898 en un volume somptueusement édité, orné de précieuses\n illustrations.\n    C'est un compte rendu fidèle et vivant de tous les travaux, de toutes\n les cérémonies du Congrès.\n    Et rien, notamment, n'est plus attachant que la lecture des délibéra-\n tions des sections, dont les membres ont produit de nombreuses études,\n  bien documentées, nourries de détails abondants et d'aperçus judicieux.\n  On trouvera là un ingénieux enseignement de propagande et de prose-\n"}, {"page_pdf": 863, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2839, "texte": " 732                             DURENDAL\n\n\nlytisme, donné par des hommes d'œuvres expérimentés, animés de\ntoutes les générosités du dévouement et de la foi.\n    Humble ou célèbre, placé au sommet ou à la base de la hiérarchie\nsacerdotale, chacun se lève pour apporter son tribut à l'œuvre commune,\npour raconter ses courses et ses fatigues apostoliques, le résultat de ses\nefforts dans la modeste sphère de sa cure villageoise ou dans le vaste\nterritoire de son diocèse et, au travers de la diversité des paroles, disertes\nou rustiques, on sent que le même et enthousiaste esprit possède toute\nl'assemblée, un bienfaisant esprit de charité et de vie agissante.\n    En somme, il apparaît dans ce livre que la religion catholique, que ses\nennemis, grisés par le vide fracas de leur propre voix, proclament mori-\nbonde, a conservé la plus grande partie de son empire sur les âmes, dans\nnotre pays, et cette constatation justifie les sentiments de confiance et\nd'espoir qui enflamment toutes les paroles prononcées au cours de ces\nassises religieuses.\n    — L'art moderne a grandi, s'est fortifié à l'ombre de la religion; aussi ne\npouvait-il se faire qu'il ne tînt une grande place dans les préoccupations\ndu Congrès. On y a entendu le chanoine Bosson développer les plus\njustes idées sur la musique sacrée ; dom Laurent Janssens ses principes\nd'art religieux, expression d'une saine et vigoureuse critique, et qui\nprouvent que si nos peintres et nos sculpteurs doivent étudier l'art\ndu moyen âge, des gothiques flamands et des primitifs italiens, pour y\nsurprendre le secret de sincérité et de vie que les enseignements et le\nfaux idéalisme de la Renaissance ont fait perdre, l'imitation servile, le\npastiche des œuvres anciennes, l'archaïsme factice deviendraient funestes\net déplorables.\n    En un grave et magnifique discours, enfin, M. Godefroid Kurth a\nmontré dans la rayonnante architecture de nos cathédrales, dans la prodi-\ngieuse efflorescence de l'art chrétien sous toutes ses formes, des plus\nsimples aux plus hardies, l'image tangible, extériorisée, de l'aspiration\nreligieuse de nos ancêtres.\n    La vertu du sacrement de l'autel qui renouvelle inépuisablement la\nferveur et la grâce dans l'âme du fidèle, enflamma également, durant\nt o u t le moyen âge, l'ardeur spirituelle et la dévotion des artistes, aviva\nchez eux le désir de participer de tout l'effort de leur naïf et heureux\ngénie à l'édification ou à l'ornementation de l'un de ces monuments,\ndont les nefs, le transept et les chapelles, remplis de bas-reliefs et de\nfresques, environnent l'autel eucharistique comme d'une auréole de\nchefs-d'œuvre.\n    Evoquant les œuvres des vieux ymagiers, véritables inventeurs de la\nplastique chrétienne, maîtres puissants de la pierre et de la couleur,\nl'éloquent historien a terminé par un persuasif appel à la restauration de\n"}, {"page_pdf": 864, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2773, "texte": "                                   LES LIVRES                               733\n\n\nla pureté musicale de la liturgie, à l'abandon de toute concession\nprofane au mauvais goût ou à la trivialité : « restauration qui préparera\nl'avènement d'un grand siècle liturgique, où plus d'une fois les âmes les\nplus hautes seront ramenées à la profession de la vérité éternelle par la\ncontemplation de l'éternelle beauté. »\n\n  L e s S a i n t s , Saint   Dominique,   par   JEAN GUIRAUD.   I   vol.   (Paris\nLECOFFRE).\n\n   L'auteur d'une monographie parue il y a quelques années et remar-\nquable, d'ailleurs, en dépit de ses tendances protestantes, sur saint\nFrançois, M. Paul Sabatier, esquissait quelque part un parallèle entre\ncelui-ci et saint Dominique, espèce d'illustration de la thèse selon\nlaquelle le Père Séraphique aurait apparu comme un apôtre de l'effusion\npersonnelle et directe, en opposition avec la liturgie et l'organisation de\nl'Eglise romaine.\n    En imposant un cadre et des règles précis à l'ordre franciscain, les\nPapes auraient, sinon méconnu, au moins mésinterprété la pensée du\nfondateur. Et, comme les luthériens révélèrent jadis au monde l'Evan-\ngile authentique, falsifié par l'Eglise, depuis des siècles, ils nous\napprennent aujourd'hui les véritables sentiments du Petit Pauvre. Mais,\nde même que le christianisme, à défaut d'une autorité qui en défendît et\nen préservât l'orthodoxie et l'intégrité, se fût dissout, dès l'origine,\ncomme le luthéranisme, en sectes, au gré d'hallucinés ou de sophistes,\n— en l'absence d'une règle, l'ordre de Saint-François n'aurait, sans doute,\npas franchi les frontières de l'Ombrie et, à la mort du saint, sans loi,\ndésormais, direction ni contrainte, aurait marché sur les traces des\nfraticelli, dont l'errante et superstitieuse dévotion avait infesté l'Italie.\n   On devine aisément que M. Sabatier n'insiste sur ce rapprochement\ndes deux grands saints du XIIIe siècle que pour diminuer l'un au profit de\nl'autre ou, du moins, au profit de l'idée erronée qu'il veut nous donner\nde l'autre : Saint François, d'après lui, fut hostile, sinon d'une façon\nouverte (ses écrits attestent trop clairement le contraire! ), au moins\ndans son for intime, aux enseignements du Saint-Siège, tandis que saint\nDominique, féru de discipline et d'orthodoxie, se montra toujours fils\ndocile et empressé de l'Eglise; aussi, le premier fut-il canonisé, en\nquelque sorte, par l'unanime voix populaire de son siècle; le second,\npresque inconnu et peu aimé, ne fut célébré que par les Souverains-\n Pontifes et par ses moines.\n    I1 n'est possible, évidemment, d'arriver à de telles conclusions qu'en\n substituant au témoignage des contemporains, aux faits retenus par\n l'histoire, des impressions et des conjectures personnelles. Tentation\n"}, {"page_pdf": 865, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2783, "texte": " 734                                  DURENDAL\n\n\nà laquelle M. Sabatier cède trop souvent et d'autant plus dangereuse\nqu'il a une propension naturelle aux interprétations tendancieuses, au\npoint de faire croire quelquefois que sa sympathie pour saint François\nest faite toute d'antipathie pour la papauté.\n   L'extension extraordinaire, dans toute l'Europe, de l'ordre dominicain\nne répond-elle point victorieusement à l'allégation de l'historien protes-\ntant? Les deux grands instituts, mineurs et prêcheurs, se propagèrent\navec une égale rapidité, devinrent d'admirables instruments de pénitence\net de réorganisation, en cette époque bouleversée et houleuse.\n   Le rôle providentiel des deux ordres mendiants est marqué de toutes\nparts, dans l'histoire comme dans la légende, et celle-ci, naïf et sincère\nécho de l'opinion des contemporains, n'est pas moins susceptible de\nnous éclairer que les faits les plus avérés.\n   Un siècle plus tard, l'immortel exilé de Florence consacrait deux des\n plus beaux chants de son poème à saint François et à saint Dominique,\n qu'il unit dans une même glorification :\n\n                        L'un fu tutto serafico in ardore,\n                        L'altro per sapienza in terra, fue\n                        Di cherubica luce uno splendorc.\n                        Dell' un dira, perocchè d'ambodue\n                        Si dice l'un pregiando, quai ch'uom     prende,\n                        Perche ad un fine fur l'opère sue.\n\n  L'un fut tout séraphique d'ardeur — l'autre, par sa sagesse, sur la terre resplendit — de la\nlumière des chérubins.— Je ne parlerai que d'un seul parce que,— quel que soit celui que l'on\ncélèbre, c'est les exalter tous deux — puisqu'ils travaillèrent à une même fin.\n\n   Et, lorsque le dominicain illustre, saint Thomas d ' A q u i n , a ainsi loué\nl'humble François, saint Bonaventure, franciscain, vient à son tour\nglorifier, en paroles ardentes et magnifiques, saint Dominique, « l'agri-\ncola che Cristo elesse all' orto suo, per aiutarlo, le cultivateur que Christ\nélut pour l'aider dans son jardin ».\n\n\n  A de trop rares exceptions près, les vies de saints, surchargées de\ndétails plus puérils qu'édifiants par une piété ignorante et mal entendue,\nécrites dans un style amorphe et béat, n'étaient propres, jusqu'ici, qu'à\ninspirer la lassitude et l'ennui ; aussi, ne saurait-on louer trop vivement\nla maison Lecoffre d'avoir entrepris la publication d'une collection\nhagiographique, conçue d'après les rigoureuses exigences de la\nméthode historique moderne. M. Jean Guiraud vient d'enrichir cette\nsérie d'un volume consacré à saint Dominique, monographie dans\nlaquelle il reconstitue, avec tout le souci d'exactitude et de critique\ndésirable, la physionomie de ce saint, le rôle, — calomnié par Michelet,\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 780, "texte": "                              LES LIVRES                             735\n\n\nentre autres,— qu'il a assumé dans la croisade des Albigeois, ses relations\navec saint François, avec le Saint-Siège, etc.\n  La collection compte déjà une vingtaine de ces biographies présentées\ndans une forme succincte et substantielle. Elles se recommandent\nd'elles-mêmes aux fidèles comme aux curieux de vérité historique,\nà tous ceux qui voudront connaître 'les raisons et les modes de la prédo-\nminante influence, dans le développement de la civilisation moderne, du\ncatholicisme et de ses agents les plus actifs, les saints, ces héros de la\ngrandeur morale, de l'abnégation, de la prière et de l'humilité.\n\n                                                        ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n\n               1\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-09-n9-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 736, "page_fin": 740, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Telle n était pas du tout sa pensée nous écrit il", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 867, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "NOTULES\n\n   Un jeune artiste de valeur. M. Georges de Burlet, de Nivelles, vient de\nmourir à Tours. L'Art Moderne, du 17 septembre, consacre à sa mémoire\nquelques lignes d'éloges, qui nous paraissent donner, en peu de mots, la\nnote caractéristique du talent de notre compatriote. Nous faisons\nnôtres ces éloges bien mérités, ainsi que les regrets sympathiques qui les\n accompagnent :\n   « Une triste nouvelle est venue, il y a quelques jours, surprendre dou-\nloureusement le monde artistique : M. Georges de Burlet, dont les\nrobustes paysages et les aquarelles lavées avec brio ont fait bonne figure\ndans nombre d'expositions, est mort, après quelques jours de maladie,\nau cours d'une excursion en Tourainc. I1 avait à peine trente ans.\nM. de Burlet était le fils aîné de l'ancien chef de cabinet. Il était docteur\nen droit et avait fait son stage au Barreau de Bruxelles. Mais ses goûts le\nportaient irrésistiblement vers la peinture, pour laquelle il avait de réelles\naptitudes. Une exposition particulière de ses œuvres qu'il ouvrit à Mons,\nà l'hôtel de ville, il y a cinq ou six ans, le fit sortir du rang des « ama-\nteurs » pour le classer parmi les professionnels de la brosse et de la\nmartre. Il excellait à rendre les sites du Brabant et de la Flandre, dont la\nlumière et le coloris vibrant enthousiasmaient son œil avide de sensa-\ntions vives. II promena aussi son chevalet en Hollande, d'où il rapporta\nnombre de toiles vigoureuses, de belle santé et de joyeuse humeur.\nL'une d'elles, une vue de Dordrecht au crépuscule, fut remarquée à\nl'avant-dernier Salon de Paris, où figurait aussi, à la rampe, un tableau\nd'assez grandes dimensions que l'artiste avait peint sur les rives du lac de\nVireilles, aux environs de Chimay. Compagnon d'études de Paul Kustohs,\nGeorges de Burlet tombe, comme lui, avant d'avoir accompli son œuvre.\nSa mort imprévue sera profondément regrettée de tous ceux qui eurent\nl'occasion d'apprécier le caractère charmant, enjoué et serviable du jeune\npeintre. »\n\n\n\n L'on affirmait, jadis, que le mot triomphe n'avait pas de rime.\nM. Philippe Berthelot a infligé, dans un célèbre sonnet qui émut les\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2767, "texte": "                                     NOTULES                                    737\n\n\ncénacles, un éclatant démenti à cette affirmation téméraire. Voici ce\npoème, dédié, comme il sied, à M. José-Maria de Heredia.\n\n                          ALEXANDRE A PERSÉPOLIS\n                                                                     330 av. J.-C. .\n\n                  Au-delà de l'Araxe où bourdonne le gromphe,\n                  Il regardait, sans voix, l'orgueilleux Basileus,\n                  Près du rose granit que poudroyait le leuss,\n                  La blanche floraison des étoiles du romphe.\n                  Accoudé sur l'Homère au coffret chrysogomphe,\n                  Revois-tu ta patrie, ô jeune fils de Zeus,\n                  La plaine ensoleillée où roule l'Œnipeus\n                  Et le marbre doré des murailles de Gomphe ?\n                  Non ! le roi qu'a troublé l'ivresse de l'arack,\n                  Sur la terrasse où croît un grêle azedarac,\n                  Vers le ciel, ébloui du vol vibrant du gomphe,\n                  Levant ses yeux rougis par l'orgie et le vin,\n                  Sentait monter en lui comme un amer levain\n                  L'invincible dégoût de l'éternel triomphe.\n\n\n\n   L'inauguration prochaine du buste de Sainte-Beuve, à Boulogne-sur-\n Mer, ville natale du célèbre Lundiste, fournit à M. de Régnier l'occasion\nde se montrer implacable pour le plus tartufe des critiques. Il démolit à\nla fois le poète de Joseph Deformeet le romancier de Volupté :\n   « Au milieu de la brillante pléiade romantique, Sainte-Beuve fait petite\nfigure et y tient mince état. Sa muse est la parente pauvre de celle, si\nhautaine et si pure, d'Alfred de Vigny. Elle est bien chétive auprès de la\npuissante déesse qui anime Hugo. Elle est bien provinciale à côté de la\ncharmante nymphe qui parle à l'oreille d'Alfred de Musset. Sainte-Beuve\nest, par nature, un poète médiocre. Il dut sentir sa pénurie. Manquant\ndes dons premiers, il se rabattit sur les qualités secondaires ; ne pouvant\nêtre lyrique, il chercha à être familier et plaintivement sentimental. Il\ntâcha ainsi de s'attirer la clientèle des esprits timorés, des âmes indé-\ncises qui s'effarouchent de toute fougue et s'offensent des couleurs trop\nvives. Il échoua complètement. Ses vers étaient mauvais, ils le furent, le\nsont et le seront. Nul doute qu'il s'en aperçut ; de là, l'amertume. Peut-\nêtre qu'on le lui fit comprendre ; de là, la rancune. A travers les compli-\nments en usage dans les cénacles, il dut démêler le peu de cas qu'on\nfaisait de lui. Il y eut un Cendrillon dans Sainte-Beuve. Il resta assis au\nfoyer, tandis que ses compagnons couraient la gloire en carosse et en\nbeaux habits. Mais, comme il avait vu atteler et s'habiller, il connaissait\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2718, "texte": "  738                            DURENDAL\n\n\nles dessous de ses brillants amis, il savait où l'entournure gênait et où le\nharnais portait, et il s'en souvint.\n   » La réputation de Sainte-Beuve romancier vit sur Volupté. Volupté est\nun de ces livres, à la fois très connus et un peu délaissés, qu'on se recom-\nmande discrètement entre initiés. On en parle, si l'on peut dire, à voix\nbasse, comme si son extrême délicatesse le rendait inaccessible au vul-\ngaire. Il est un des ouvrages que les âmes élégantes aiment à avoir sur\nun coin de leur table. Il partage ce sort avec la Dominique, de Fromen-\ntin, et il passe, comme elle, pour un des bréviaires psychologiques des\namateurs d'analyses sentimentales. Certes, Dominique, malgré ce qu'il y\na de surfait à l'estime qu'on en a, est un livre agréablement triste et assez\ntendrement mélancolique, tandis que Volupté, pour le lecteur de bonne\nfoi, est une des plus insupportables autobiographies imaginaires qu'on\npuisse lire\n   » Je ne connais rien de plus prétentieusement filandreux que cette\ninterminable et fastidieuse histoire. Il en reste dans le souvenir une\nbrume d'ennui compacte et durable d'où ne se distingue ni une scène, ni\nun personnage. Là encore, l'ambition orgueilleuse de Sainte-Beuve a été\ncruellement déçue. Il a voulu faire, après Chateaubriand, de son Amaurez\nun nouveau René. Il y a employé un soin patient et minutieux ; il en a\ndessiné la figure avec un détail infini, comme si l'application pouvait\nsuppléer au génie, et il s'est trouvé que la hautaine esquisse du maître,\ntracée de quelques traits sonores et en quelques lignes éternelles, dresse\ndans les mémoires la statue même de la Mélancolie et y cache de son\nombre négligeante le pâle fantôme qui imite, de mille petits mouve-\nments, son geste unique et définitif. »\n   Un peu sévère, tout de même, ce bêchage.\n\n\n\n\n   Il était convenu, pour presque tout le monde, que Ponsard représente,\nau XIXe siècle, la tragédie classique. Ce préjugé, puisque, parait-il, c'en\nétait un, vient d'être assez vivement bousculé par M. Emile Faguet.\nCelui-ci, après avoir établi que la méthode des classiques consiste essen-\ntiellement à « écarteler » leur personnage principal ou leurs deux person-\nnages principaux, c'est-à-dire à le mettre ou à les mettre entre deux\nforces contraires ayant prise sur lui ou sur eux et qui le ou les tirent cha-\ncune de son côté, montre, par Charlotte Corday, que Ponsard ne met pas\nson personnage en pièces. « Il serait assez facile, ajoute M. Faguet, de\nprouver que Dumas père et Victor Hugo étaient beaucoup plus dans la\ntradition que François Ponsard. Ils écartelaient assez consciencieusement.\nIls mettaient leurs personnages, au moins, à des bifurcations où ils\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2771, "texte": "                                  NOTULES                                  739\n\navaient à choisir entre le chemin de gauchE et le chemin de droite. Ils\nétaient beaucoup plus classiques qu'ils n'en avaient l'air, ce qui veut dire\npeut-être, tout simplement, qu'ils savaient faire une pièce de théâtre.\nPonsard suit moins la tradition. Il est véritablement novateur. Il ne met\npas d'intérêt dramatique dans un drame. Mais en quoi, diable! ses con-\ntemporains l'ont-ils trouvé classique? Il est vrai qu'il écrit en vers u n peu\nplats, à l'ordinaire. Mais est-ce une raison suffisante? Il n'est pas probable. »\n\n\n\n   « En Belgique, on ne lit pas. » Que de fois entendit-on cette plainte,\nnaguère! On y lit davantage aujourd'hui. Mais, tandis que croissait, ici,\nla curiosité littéraire, il semble qu'en France elle soit allée diminuant,\ncar, de tous côtés, voici qu'on se lamente sur le krach du livre.\n   Ecoutez, à ce sujet, les doléances d'un libraire parisien, rapportées par\nun écrivain des plus estimés à Bibliopolis, M. Octave Uzanne :\n   « En France, me disait aujourd'hui même un libraire des boulevards,\nqui exerce proche le café où les littérateurs se réunissent pour le six\no' clock Pernod, en France, on lit peu, infiniment peu de livres, et on en\nachète moins encore; vous ne sauriez croire, ajoutait-il, le nombre de\npersonnes de situation aisée, brillante même, qui hésitent et regardent\nà dépenser quelques francs pour l'achat d'un livre ; je pourrais vous citer\ntelle famille nombreuse, telle étude d'avoué, telle grande administration\noù l'on achète un exemplaire d'un livre de Daudet, de Bourget, de\nBarrès ou de Maupassant pour tout le monde à la fois; chacun, à tour de\nrôle, attend son heure, patiemment, pour lire l'œuvre en renom, et il\nne vient à aucun d'eux l'idée d'acquérir un autre exemplaire ayant moins\nde service. Le livre est considéré, chez nous, comme une chose négli-\ngeable; on aime à l'emprunter, on oublie de le rendre, on cherche\nà taper les critiques qui reçoivent de l'éditeur toutes les nouveautés\nlittéraires ; mais sortir trois blanchets de sa profonde pour un bouquin\nbroché, cela ne peut venir à l'idée de la majorité des Parisiens, et si nous\nn'avions pas, concluait le sceptique détaillant, quelques bibliophiles de\nvaleur, d'excellents clients de passage venant de province ou de l'étran-\nger, clientèle flottante qui ne craint pas l'excédent des colis de retour, je\nvous assure qu'il faudrait songer à mettre la clef sous la porte. »\n\n\n\n  Nous avons donné, dans un de nos précédents fascicules, sous le titre\nPoésie Flamande, une étude du baron Kervyn de Volkaersbeke, sur le beau\nrecueil de poésies de l'abbé Cuppens, intitulé trop modestement,\nVerzekens. Cette étude n'a point satisfait tous ceux qui ont lu ces poésies.\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2549, "texte": " 740                           DURENDAL\n\n\nIls craignent que M. Kervyn n'ait écrit son article sans avoir lu tout\nle volume. Il a analysé surtout les premières poésies, les « péchés de jeu-\nnesse » de l'auteur, qu'il a mises en tête du volume, par un excès de sin-\ncérité et pour ne pas poser en poète tout fait.\n   M. Kervyn trouve qu'il n'y a pas d'émotion dans l'œuvre de l'abbé\nCuppens ! Or, quiconque lit les séries de poésies qui sont à la fin du\nvolume « figure de Vierge » et « Fleurs de Deuil sur la Tombe de ma\nMère », reconnaîtra aisément la fausseté de cette critique. Ces pièces de\nvers sont débordantes d'émotion. L'auteur semble les avoir composés\navec toutes les larmes de son cœur et toutes les flammes de son enthou-\nsiasme. M. Kervyn qui a si bien compris et rendu l'émotion de la Cam-\npinoise aurait été touché par ces poésies, s'il les avait lues. Nous le\nsoupçonnons bien fort d'être allé un peu vite en besogne ou de s'être\ninterrompu par fatigue. L'analyse des poésies dont il parle est juste en\ngénéral. Mais il a attaché vraiment trop d'importance à des pièces\nd'adolescent écrites il y a 15 ou 16 ans et a passé complètement sous\nsilence les poésies des dernières années, qui sont cependant la vraie\nœuvre du poète.\n\n\n   La reprise des cours de l'Ecole de musique et de déclamation d'Ixelles,\npour dames et jeunes filles, si admirablement organisée et dirigée par\nHenri Thiébaut, a eu lieu le 1er octobre. Nous ne nous lasserons pas de\nrecommander cette école aux sympathies du public. C'est une école\nsérieuse et très artistique. Plusieurs auditions de musique nous ont fait\napprécier sa haute valeur. On y donne un enseignement complet, une\néducation musicale parfaite. C'est un petit conservatoire. L'enseigne-\nment comprend le solfège, le chant d'ensemble, le chant individuel,\nl'interprétation vocale, l'harmonie et la composition, l'histoire de la\nmusique, la diction et la déclamation, le piano, la lecture à vue et le\npiano d'ensemble. L'école est située rue du Président, 54. On y reçoit les\ninscriptions et on y donne tous les renseignements désirables, le dimanche\nde 9 à 11 heures et le jeudi de 2 à 4 heures.\n\n\n\n   Le R. P. dom Laurent Janssens nous prie de rectifier le jugement\nporté par M. l'abbé Verhelst au sujet d'un passage de son article sur\nl'artiste Pérosi. L'abbé Verhelst semble avoir mal lu ou mal compris,\nnous écrit-il, quand il dit : « quant aux dissonnances qui partent de\nl'autre presse, dom L. Janssens les attribue à l'esprit sectaire. » Telle\nn'était pas du tout sa pensée, nous écrit-il.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 802, "texte": "                       DURENDAL\n      REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n                              1899 — 6e Année\n\n\n\n\n            Sommaire du n° 9                    (Septembre)\n\n\nOLIVIER-GEORGES DESTRÉE. — Les Mages (suite)                    677\nB on GASTON DELLA FAILLE DE LEVERGHEM. — La Chanson du Batteur\n                                            d'Estrade.\n                                         Bruyères d'Antan (poé-\n                                            sies)               689\nHENRI MAZEL. — L'Art et le Don du Style                         692\nMAURICE OLIVAINT. — Le    Parc.\n                      La Nuit (poésies)                        705\nL'Abbé HENRY MOELLER. — L'Ecole de Saint-Luc                   709\nCorrespondance                                                 717\nLes Revues d'Art                                               726\nLes Livres                                                     728\nNotules                                                        730\nIllustrations : Enfants.                 Œ u v r e s de\n                Père et Mère.           JULES LAGAE:\n"}, {"page_pdf": 803, "texte": ""}, {"page_pdf": 804, "texte": "                    LES MAGES\n\n                             (Suite.)\n\n\n\n\n                UN matin à l'aurore, prenant avec lui ses lévriers\n                  favoris et ses tablettes, Damien était parti seul\n                  demandant qu'on ne le suivit pas. Car il vou-\n                  lait, disait-il, aller entendre les oiseaux dans\n                  l'épaisseur de la forêt et, les écoutant chanter,\n                  écrire ce qu'ils se disaient. Habitués à accéder\n                  à tous ses désirs, nous avions ri et l'avions\n                  laissé partir. Chantant lui-même, après avoir\nquelque temps regardé la mer luire, brillante et azurée,\nentre les troncs alignés des pins sombres, il s'était ensuite\néloigné et par des routes pour lui familières, il s'était enfoncé\ndans les bois. Un vent léger courbait en murmurant les hautes\ntiges des arbres; des merles cachés dans les branches sifflaient\nlançant à intervalles réguliers les mêmes notes prolongées et des\ncoucous au loin s'appelaient et se répondaient de leur cri\nuniforme et doux, qui semblait augmenter la calme et paisible\nquiétude de ces bois. Légères et actives, des mouches passaient\nfredonnant à ses oreilles; et parfois, comme d'un brusque éclat\nde rire, le silence était interrompu par les cris effarés des oies\nsauvages que les chiens faisaient lever d'un fourré. Quelquefois\naussi on percevait la chute de branches froissées, le bruit sourd\n"}, {"page_pdf": 805, "texte": " 678                         DURENDAL\n\n\nd'un galop précipité et, tout au bout de la route, un chevreuil\ntremblant traversait le chemin d'un seul bond et disparaissait,\nagile, au plus épais des taillis. Malgré l'heure matinale, il faisait\nchaud déjà dans la forêt. Montant dans le ciel bleu, le soleil\ntrouait par places l'épaisse verdure; ses rayons se glissaient le\nlong des feuilles resplendissantes de lumière et de rosée et sur le\nchemin sablonneux et brun, formaient des cercles mobiles de\nlumière douce.\n    \" Enchanté de sa solitude et du mystère que la vie des plantes\net des bêtes mettait autour de lui, Damien avait marché long-\ntemps et était arrivé à un carrefour près duquel, sous un pont\nde pierre, un petit ruisseau traversait la route. Laissant celle-ci,\nle prince longeait le cours d'eau qui sur un lit de mousse coulait\nen bruissant entre des rives fleuries de bleus myosotis, lorsque,\nflairant une piste, le nez à terre, les deux chiens se précipitèrent\ndevant lui sans qu'il pût les retenir. Intrigué, il les suivit,\npressant le pas, et, un instant après, il arriva aux confins de\ncette clairière fleurie qui était le but de sa promenade. Et vrai-\nment, dans toute l'étendue de la forêt, nul site n'eût pu mieux\nconvenir à l'imagination poétique du jeune homme.\n    \" Se divisant à cet endroit en deux branches, le ruisselet\nenfermait de ses eaux claires une petite prairie tout émaillée\nde cyclamens blancs et roses; serrés les uns contre les autres,\n des pins-parasols, aux couronnes de verdure éblouissantes,\n l'entouraient de tous côtés. Plus loin, d'un amas de roches\n moussues sur lesquelles s'étaient accrochées des orchidées aux\n larges fleurs mauves et violettes, une source cristalline jaillissait\n et, tombant sur la pierre, elle y avait creusé une vasque peu\n profonde où les oiseaux et les bêtes de la forêt venaient boire\n l'eau limpide. Les arbres étaient pleins de nids et, de tous côtés,\n les oiseaux volaient et chantaient.\n    » Et bien des fois, admirant les fleurs, écoutant les oiseaux,\n contemplant la couronne épaisse des pins toujours verts, Damien\n était venu s'asseoir sur ces rochers moussus, et il n'était pas\n de lieu qu'il préférât au monde. Mais ce jour-là, à son entrée\n dans la clairière, ce ne furent point l'admiration et la joie qui\n"}, {"page_pdf": 806, "texte": "                            LES MAGES                          679\n\n\nse peignirent sur son visage, mais une horreur mêlée d'effroi\nà la vue du compagnon inattendu devant lequel aboyaient ses\nchiens. Car, debout sur les roches, auprès de la vasque d'eau\nvive, un homme se tenait, armé d'un long bâton dont il mena-\nçait les chiens ameutés. Vêtu d'une longue robe grise serrée à la\ntaille par une ceinture de cuir, il portait au col une besace et une\ngourde de bois jetées en bandouillère, et un rouleau de parche-\nmin était passé à sa ceinture. L'homme semblait jeune encore et\nvigoureux, mais ce qui terrifiait Damien, et ce qui eût terrifié\nquiconque eût vu l'inconnu, était son visage et son cou tuméfiés\net gonflés et tout semés de croutes et de cicatrices sanglantes.\nFace effrayante, sans sourcils, cheveux, ni barbe, le front et les\njoues sillonnés de plaies béantes, et le nez même fendu par une\ncrevasse sanguinolente laissant déborder des gouttes de pus infect\net de sang vicié.\n   » Mille fois plus terrible que le triste visage du mendiant\naveugle, qui lui revenait maintenant à l'esprit, l'apparition\nnouvelle épouvantait Damien et il dut rassembler tout son cou-\nrage pour ne pas s'enfuir à l'instant et se cacher dans les bois.\nMais il se sentait comme malgré lui entraîné vers l'inconnu,' et il\ncontemplait intrigué et stupéfait les chiens qui, tout en aboyant\net en cherchant à arriver jusqu'à l'homme, jappaient et remuaient\nla queue comme s'ils eussent reconnu un ami. Il n'y avait pas\nde doute et l'homme au visage sanglant les connaissait, car il les\nappelait par leur nom, les menaçant toujours de son bâton et\nles tenant à distance. Et l'étonnement de Damien fut si grand,\nqu'oubliant ses craintes, il s'avança résolument dans la clairière.\nMais il avait à peine fait un pas, que l'apparition repoussante\njoignit les mains et, d'une voix suppliante qui émut étrangement\nDamien, elle cria :\n   \" — N'approche pas, n'approche pas, ô Damien; rappelle tes\nchiens, rappelle-les et lie-les tout de suite à un arbre de peur\nqu'ils ne viennent lêcher mes plaies. »\n   « Subjugué, et comme agissant dans un rêve, Damien détacha\nla laisse qui pendait à sa ceinture, et la passant dans le collier\ndes lévriers, il obéit. Et se retournant, il fit un pas de plus\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": " 680                        DURENDAL\n\n\nvers l'inconnu. Mais celui-ci reprit : « — N'approche pas,\nô Damien, n'approche pas, je t'en supplie; ne vois-tu pas, ne\nvois-tu pas mon visage?»\n   « — Je ne le vois que trop, ô malheureux, dit Damien trem-\nblant; mais dis-moi, je t'en prie à mon tour, es-tu un homme\nou un esprit? Comment sais-tu mon nom et connais-tu mes\nchiens; et pourquoi parais-tu devant moi aussi affreusement\ndéfiguré? »\n   « — Si tu ne reconnais plus mon visage... et qui le reconnaîtrait\nà cette heure », dit le malheureux, « sauf les chiens que j'ai nour-\nris de mes mains?... si tu ne reconnais plus mon visage, ne\nreconnais-tu pas ma voix, ô Damien ! »\n   « Et comme il disait ces mots, le prince frémit, ayant reconnu\ncette fois la voix de son ami Nérée avec lequel il avait été élevé\net qui, quelques mois à peine auparavant, avait disparu soudain\ndu palais, sans que les explications embarrassées qu'on lui avait\ndonnées de ce brusque départ pussent satisfaire Damien.\n   « — Serais-tu », dit le prince, ne pouvant malgré lui, dans ce\nmasque répugnant, reconnaître le beau jeune homme qu'il\navait eu toujours pour compagnon de ses études et de ses\nplaisirs, « serais-tu vraiment ce cher ami Nérée, élevé avec moi,\ncompagnon préféré de mes travaux et qui, naguère, m'abandonna\nsans motif et, sans même me dire adieu, s'en fut chercher for-\ntune en pays étranger? »\n   « — Vers le pays étranger, je m'en vais vraiment à cette heure,\net fortune plus grande et plus inépuisable que ne sauraient con-\ncevoir ceux qui t'informèrent de mon départ, je vais chercher »,\ndit lentement Nérée. « Et si, quand je partisse ne pris point congé\nde toi, il n'y eut point de ma faute, ô mon ami Damien. Mais si\nla bonté de ton cœur et ton ancienne amitié pour moi peuvent\nquelques instants te faire supporter l'horreur de mon visage,\nréponds-moi, ô prince, veux-tu que j'éclaire ton esprit et que je\ndissipe tous ces mensonges que moi-même, hélas! obéissant trop\naveuglément aux ordres de ton frère, — j'ai jadis contribué à faire\nvivre autour de toi? »\n   « — Infortuné compagnon », dit Damien, s'efforçant de cacher\n"}, {"page_pdf": 808, "texte": "                            LES MAGES                          68l\n\n\nle trouble et la répulsion que lui inspirait cette face qu'il ne\npouvait regarder sans frémir; « ton visage ne me fait point hor-\n reur, mais douloureuse pitié, et je voudrais t'aider », ajouta-t-il,\nadoucissant sa voix et faisant un pas vers Nérée.\n   \" — Reste donc où tu es, arrête-toi », reprit avec force celui-ci;\n« arrête-toi si tu ne veux pas que je m'enfuie à l'instant. Assieds-\ntoi là », dit-il à Damien interdit, « sur cette roche isolée tout\nentourée de fleurs, et moi-même m'asseyant ici, j'éclairerai ton\nesprit et j'ouvrirai tes yeux trop longtemps fermés à la véritable\nlumière. Dis-moi d'abord, te rappelles-tu ce vieillard aveugle que\ntu vis un jour et que vainement tu cherchas ensuite à découvrir?»\n   « — Comment l'aurais-je oublié », dit Damien se relevant et\ns'asseyant de nouveau, docile au désir de son ami. «Mais depuis,\nje n'ai pu, tu le sais, le retrouver, et tous, et toi-même, m'affir-\nmiez alors que le vieillard n'avait été qu'un vain songe de mon\nesprit, une apparition trompeuse envoyée, pour m'effrayer, par\ndes esprits hostiles. »\n   « — Esprits hostiles et mensongers et moi-même, hélas! parmi\neux, étaient ceux qui te firent cette réponse», dit Nérée. « Or,\nmaintenant, écoute-moi, ô mon ami, et s'il est des paroles qui te\nsemblent injustes et obscures dans mon récit, prends patience et\nne m'interromps pas, tu comprendras leur vérité et leur sens\navant que j'aie fini :\n   » Dans ce palais magnifique où nous avons grandi ensemble,\nton frère le roi Balthazar te fit élever, non seulement avec\ntous les soins et les égards qui t'étaient dus, mais, en te\ntémoignant chaque jour les faveurs et l'affection la plus vive,\nsatisfaisant tes caprices, prévenant tes désirs, soucieux de te\nplaire en tout et semblant ne rêver que ton bonheur. Mais s'il\nétait l'ami le plus bienveillant et le plus dévoué de ton corps,\nô Damien, il était aussi, ce frère que tu aimes, l'ennemi le plus\nterrible et le plus malfaisant de ton âme, car, vivant lui-même\nplongé dans l'erreur et le péché, il s'était éloigné de Dieu, et pour\nl'en écarter toi-même, il avait mis en œuvre tout ce qui lui était\nhumainement possible d'entreprendre. Ainsi, il nous fit défendre,\nsous les peines les plus sévères, de te parler jamais de Dieu,\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": " 682                         DURENDAL\n\n\nde religion et de la vie future. Et pour te détourner de ces idées\nqui viennent naturellement aux hommes au contact de la vie,\ntu as vécu jusqu'à ce jour, d'une vie factice et mensongère,\nignorant Dieu, ignorant tous les maux de la vie, la pauvreté, les\nmaladies, la vieillesse, avertissements et exemples journaliers\ndonnés aux vivants pour rappeler sans cesse à leur esprit la mort\ninévitable, et la vie future, éternelle et bienheureuse réservée\naux élus de Dieu.\n    » Ce n'était pas un rêve, ce n'était pas un esprit que ce vieillard\naveugle que tu rencontras naguère, ô Damien; mais en lui tu vis\nréunies cette pauvreté, ces maladies et cette vieillesse dont je te\nparle : et il n'était pas seul non plus dans ton royaume ce vieil-\nlard infirme qui parut mené par Dieu sur ton chemin; mais les\npauvres, les malades et les vieillards sont légiondans ce royaume,\net dans tous les royaumes de la terre, et si on ne les avait chassés\net cachés devant toi, tu en aurais vu sans cesse à tes côtés dans\nton palais môme, dans la ville et les campagnes que tu traversais.\n    » Et quand tu le vis, ce vieillard, quelque affligeants et cruels\nque fussent ses maux, tu ne contemplas cependant pas en lui la\nforme la plus terrible de la souffrance. Mais dans la personne de\ncet ami que tu aimais, dans le compagnon préféré de ton enfance\n et de ta jeunesse, il t'est donné de la voir aujourd'hui, pour que\nton esprit en garde plus profondément le souvenir. O prince, ce\n mal horrible qui ronge et dévore à présent mon visage, et qui\n bientôt gagnera tout mon corps est la lèpre, le plus repoussant et\nle plus terrible des maux qui frappent et déciment les hommes,\nnos semblables. Car, ô frère, — et que tes dernières et trompeuses\n illusions tombent enfin à ces paroles,— nous sommes tous égaux\net semblables devant les maladies et la mort, et nul d'entre nous\n ne peut s'y soustraire. Et si, parmi rare privilège que je te sou-\n haite, ô frère, de tout mon cœur, Dieu veut bien t'accorder pen-\n dant de longues années encore la force et la santé, ce délai\n passé, ton heure sonnera à son tour, et tout au moins la vieillesse,\n la plus douce et la plus enviée des maladies, flétrira ton corps et\n tes membres; comme une fleur, ta beauté se fanera et sera détruite,\n et les infirmités et les maux les plus divers t'accableront jusqu'au\n jour où la mort impitoyable viendra te saisir. »\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "                           LES MAGES                          683\n\n\n    « — Hélas, hélas ! » dit Damien, cachant sa tète dans ses mains,\n« pourquoi m'avoir si longtemps caché tout cela et pourquoi me le\ndire si durement à présent. Mais dis-moi, ô Nérée, cette lèpre\neffrayante qui t'accable, peut-elle vraiment survenir à l'impro-\nviste et sans cause? »\n    « — D'où vient-elle ? » reprit Nérée, « qui le sait ? Des\nmilliers d'hommes en souffrent dans tes États et comme la\nmaladie se communique par le moindre attouchement, on les\nexile en foule, dans cette île lointaine vers laquelle je me\nrends aujourd'hui. Et tu comprends à cette heure pourquoi\nje t'ai fait attacher ces chiens qui voulaient me caresser, et\npourquoi je t'ai fait asseoir si loin de moi. Car, pour moi, en une\nseule nuit, le mal m'a gagné pour avoir voulu par bravade et\npar pitié serrer la main d'un parent qu'elle avait atteint et que,\nméprisant les conseils et le danger, j'étais allé visiter. Et dès le\nlendemain, sur mon front et mes joues, impossible à céler, les\npremiers symptômes du mal incurable se manifestèrent. Et si,\nétant donné le rang que je tenais à la cour, on ne m'exila pas\ntout de suite dans l'île lépreuse, tu sais, maintenant, pourquoi je\nquittai brusquement le palais et comment, ainsi que tu le deman-\ndais tantôt, je dus le faire sans pouvoir même songer à te dire\nadieu. Pendant quelque temps, je pus vivre dans une petite\nmaison qu'avaient achetée pour moi mes parents, dans un\nendroit désert, aux extrémités de la' ville. Mais, chaque jour, le\nmal faisait de rapides progrès, et ces parents qui, les premiers\njours, avaient osé venir m'apporter des vivres et des remèdes\n qu'ils déposaient entre les barreaux des fenêtres, furent alors\n frappés d'épouvante et la crainte d'être eux-mêmes saisis par le\n fléau les éloigna. Ils me faisaient maintenant jeter du pain et des\n vivres par des serviteurs qui, venant la nuit, s'enfuyaient préci-\n pitamment dès qu'ils avaient accompli leur tâche. Mais de bon\n cœur je leur pardonne leur abandon, car l'un d'eux qui était\n croyant me fit un soir jeter ce livre, que tu vois passé à ma cein-\n ture et l'ayant lu, je me trouvais soulagé de ma misère et je louai\n Dieu qui, avant mon heure dernière, avait daigné m'éclairer\n ainsi, et me donnait le moyen de sauver mon âme par la prière\n  et par le repentir.\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": " 684                         DüRENDAL\n\n\n   » Que celui-là soit béni qui m'envoya ce livre », reprit Nérée,\n« car, purifiant et consolant mon cœur, il m'a donné d'éclairer\naussi le tien, et ainsi sera accompli le plus cher désir qui me\nrestait. Te souviens-tu, continua-t-il, faisant taire d'un geste les\ninterrogations de Damien. te souviens-tu de nos courses heu-\nreuses et riantes dans les beaux jardins, pleins de fleurs et d'eaux\ncourantes, de ton palais? Moi-même, alors, j'assemblais les\nfleurs que nous préférions, et dans des retraites charmantes et\nfleuries comme celles qui nous réunit ici, nous nous asseyions et,\ntirant tes tablettes, tu composais ces quatrains qui faisaient noire\njoie à tous deux.\n   » Souvent alors, rappelle-toi, prenant une à une ces fleurs que\nj'avais cueillies, tu les admirais, ravi, tu les élevais à la lumière,\net tu les contemplais traversées de soleil, enchanté de leur cou-\nleur; ou bien encore, en extase devant leur forme, tu en déposais\nquelques-unes tout près de toi et, prenant le poinçon, sur la cire\nmolle et brune, tu t'ingéniais à en retracer les tiges, les pétales\namoureusement contournés et la couronne de tremblants pistils.\nMais bientôt, effaçant nerveusement le modèle imparfait, tu\njetais loin de toi les tablettes et reprenant les fleurs, tu me\ndemandais alors qui donc avait créé ces fleurs si belles qui nous\npassionnaient tous deux. Et la même question, avide et impa-\ntiente, revenait sur tes lèvres pour les arbres, pour les oiseaux\nqui chantaient au-dessus de nous, pour tout ce que tu voyais\nautour de toi, attestant la grandeur et la toute-puissance de Dieu.\nEt docile aux ordres du roi, je me taisais alors et feignais de ne\npouvoir répondre à tes demandes. Or, à présent, voici des fleurs,\nô Damien, aussi belles et brillamment colorées que celles de tes\njardins; voici la prairie émaillée; voici les eaux courantes et\nlimpides et la source qui jaillit, cristalline et pure, des rochers;\nvoici dans le ciel bleu le soleil splendide et le rayonnement\ndoré de sa lumière sur les feuilles des arbres, sur les mousses\ndes roches, et sur les cailloux des ruisseaux. Les oiseaux chantent\nencore; ô frère, ne répèteras-tu plus ta question?»\n   » Et Damien, suivant le regard et le geste de Nérée, contempla\nles fleurs, la prairie émaillée, les arbres aux feuilles frappées de\n"}, {"page_pdf": 812, "texte": "                            LES MAGES                          685\n\n\n\nlumière et les eaux vives qui coulaient en murmurant. Mais\n regardant ensuite le visage dévasté de son ami, il baissa les yeux\net ne put répondre.\n   « Et cet abominable visage ensanglanté te dit, lui aussi :\n « Gloire à Dieu », répondit Nérée, qui avait compris le regard\népouvanté de Damien. « Gloire à Dieu, ô frère, qui m'a fait grâce\net qui m'ayant rempli de sa lumière m'a permis de te voir, et de\nparler à ton cœur quelques heures encore avant ma mort. 11 m'a\ncréé, reprit-il, il m'a tiré du néant, et alors même que je vivais\ndans le péché, et que je m'éloignais de lui chaque jour, il a\ndaigné avertir mon âme en m'envoyant ce fléau.\n   » J'étais mourant, déjà je touchais à mon heure dernière, et,\nde sa parole divine, dit-il, touchant du doigt le livre passé à sa\nceinture, il m'a guéri.\n   » O frère, combien j'ai pensé à toi depuis que la santé m'est\nrendue; combien j'ai prié, souhaitant te revoir pour te guérir et\nte sauver à mon tour. Si j'ai tantôt attristé ton esprit en l'ensei-\ngnant cette inéluctacle nécessité de la souffrance et de la mort\nque tu devais tôt ou tard rencontrer toi-même, je ne l'ai fait, ô\nDamien, que pour remplir ensuite ton âme d'une joie infinie et\nd'un bonheur que la souffrance et la mort elle-même ne sauront\nplus te ravir.\n   » Dieu nous créa et, dans sa suprême bonté, pour ce temps\nd'épreuve qu'il nous fit passer ici-bas, il créa le monde varié et\nmagnifique que tu admires chaque jour. Mais, pour nous rap-\npeler que cette vie n'est que passagère, il nous envoya ces souf-\nfrances qui tourmentent et effraient les hommes, et chaque jour\nleur rappellent la mort qui peut les saisir à l'improviste. Et par\nla voix de ses saints et de ses prophètes, il nous révèle la vie\nfuture, sans douleur et sans fin, éternelle et remplie de perpé-\ntuelles délices.\n   » Dans nos cœurs, il mit la conscience, guide céleste et toujours\nattentif à nous révéler le bien et le mal. Et nous ayant comblé\nde tous ces dons, Dieu nous laissa libres de gagner ou de perdre\nle séjour bienheureux. Et qui pourrait hésiter? Mais même en\ncette vie, le bonheur est en nous, ô Damien, dans cette\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": " 686                         DURENDAL\n\n\nconnaissance de Dieu et les efforts que par les prières et les\nbonnes œuvres nous faisons pour nous rapprocher de lui. Car\nmon esprit purifié voit Dieu, et chaque pas que je fais dans la\nsouffrance est un degré que je gravis sur l'escalier du ciel, et\nc'est pourquoi, lépreux, privé de tout, abandonné de tous, et en\ndégoût à moi-même, tu me vois devant toi plein de joie, radieux,\n bénissant Dieu qui m'a donné de croire et qui, en m'envoyant\nces maux de quelques jours, m'a permis de racheter par mes\nprières les fautes de ma vie, passée, et d'espérer ainsi les joies\nsuprêmes de la vie éternelle. »\n    « — Et moi aussi je crois, je l'adorais sans le connaître, ô mon\n ami Nérée, dit Damien, joignant les mains en extase. Et com-\n ment pourrais-je jamais te récompenser du trésor que tu m'as\n donné et de cette espérance divine que, pour toute ma vie, tu as\n'fait naître en mon cœur. Viens avec moi, ô ! viens avec moi, je\n t'en prie, ô mon ami. J'ai dans mon palais des médecins habiles\n et savants qui te guériront de tes douloureuses blessures, et je te\nsoignerai moi-même, ô frère bien-aimé, car je ne crains plus ton\n visage, et je ne pourrais vivre sans toi. »\n    « Disant ces mots, Damien s'était levé et marchant résolument\n vers son ami, il s'avançait, lui tendant les bras. Mais déjà Nérée\n avait sauté sur une roche plus élevée et, dans les pins parasols, il\n s'apprêtait à fuir, quand, se retournant, il vit que le prince s'était\n arrêté interdit au milieu de la prairie.\n    « -Demeure donc où tu es, dit-il alors, revenant de quelques pas\n en arrière. Il ne faut pas en vain tenter Dieu, ô trop généreux\n compagnon, et ton heure à toi n'est pas venue. Car toute âme\n croyante a sa mission sur la terre et, déjà, tu peux entrevoir celle\n  qui t'a été dévolue. O toi, l'héritier désigné du vaste royaume\n d'Arabie, songe aux milliers de vies quidépendent du roi, ton frère,\n et de toi même, ô Damien, et maintenant que le flambeau de la\n foi brûle en ton cœur, ne le garde point pour toi seul, mais allume\n la lampe de vie dans le cœur de ton frère et de tous ceux qui\n t'entourent. Tu vas retourner vers lui, maintenant; ne lui parle\n  point de cette entrevue et ne t'efforce point de changer brusque-\n  ment sa vie, mais peu à peu laisse-lui découvrir ta piété et ta foi,\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "                            LES MAGES                           687\n\n\net que ta vie surtout soit à la hauteur de ta religion : car, à moins\nde grâces spéciales, ce n'est point par des paroles mais par des\nactions que les cœurs sont touchés, et l'exemple obtient plus que\nne feraient mille discours.\n   » Or, à présent, il faut que je te quitte, ô toi que j'ai aimé\ncomme un frère et qui jamais ne me fus plus cher qu'à cette\nheure; car si ma mission, grâce à Dieu, est à moitié remplie,\nmaintenant que je t'ai vu, je ne la crois cependant pas terminée,\net dans cette île où vivent exilés les lépreux de ton royaume,\nabandonnés de tous, désespérés, précipitant leur mort horrible\npar des excès de tout genre, je m'en vais maintenant avec l'espoir\nde ramener à Dieu quelques-uns de ces misérables avant que mes\nforces ne soient entièrement épuisées et que les portes libératrices\nde la mort ne me soient ouvertes. »\n   « — Ne te verrai-je donc plus, ne te verrai-je vraiment plus\njamais? » dit Damien, la gorge serrée et lesyeux pleins de larmes.\n   « — Dans un meilleur pays, tu me retrouveras un jour; j'en ai\nle ferme et consolant espoir; et dans ce pays bienheureux, il n'y\naura plus ni souffrance, ni douleur, ni désillusions amères;\nmais dans la contemplation éternelle de Dieu, nous vivrons\nréunis dans les jardins embaumés du Paradis, dont nul parc royal,\nnulle clairière fleurie et ensoleillée de forêt terrestre ne saurait te\ndonner une idée, ajoutaNérée en souriant. Mais nous n'y sommes\npas encore parvenus, reprit-il, souriant encore, et si nous voulons\n mériter d'y atteindre un jour, il nous faut maintenant reprendre\n cette route que dans nos prières nous voyons briller toujours\n devant nous. Et, maintenant, voici que pour chacun de nous il est\n temps, continua-t-il de sa voix grave et douce. Pourtant, avant\n que je ne parte, satisfais encore un dernier caprice de ton ancien\n compagnon, ô Damien ! Baisse-toi, je t'en prie, et cueille quelques-\n uns de ces roses et mauves cyclamens qui sur leur tendre tige\n fleurissent à tes pieds. Dans ce livre inspiré des prophètes que je\n ne puis te laisser, car rien de ce qui a été touché par un lépreux\n ne peut désormais servir à autrui, dans ce livre où j'ai lu ces\n paroles de lumière que je t'ai enseignées, je les déposerai, et pen-\n dant les quelques jours que je pourrai le lire encore, lorsque je\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": " 688                          DURENDAL\n\n\n\nl'ouvrirai en contemplant les pétales charmants de ces fleurs\ndécolorées collées aux feuilles de parchemin, je prierai pour toi,\net peut-être la tendre et ardente prière d'un moribond trouvera-\nt-elle grâce devant Dieu, et pourra-t-elle t'aider dans ton chemin\nterrestre. — Hélas! je ne puis les prendre de ta main, dit-il triste-\nment au prince qui lui tendait les fleurs, — dépose-les, je te prie,\nsur les roches qui sont là devant toi. Et maintenant retire-toi près\nde tes chiens, car c'est à moi de donner l'exemple et de partir le\npremier; et je dois pour cela traverser la prairie. Ne me regarde\npoint, ferme les yeux, c'est ma dernière demande. Je passe devant\ntoi. Te rappelles-tu combien dans le grand parc plein d'oiseaux,\nje chantais doucement à Epha. Dès que j'aurai rejoint ma route,\nje chanterai pour toi une dernière fois et quand ma voix se sera\ntue, détache tes chiens et retourne au château, — la vie nouvelle\naura commencé pour toi. »\n   «I1dit et déjà il était passé et disparaissait dans les branches. Et\nDamien désolé voulut crier: «Adieu! adieu! Nérée!...» Mais les\nlarmes étouffaient sa voix et, dans les fleurs, il tomba à genoux\nsanglottant, laissant déborder en larmes brûlantes la cruelle\ndouleur qui le serrait à la gorge. Et pendant ce temps-là, comme\npour répondre à l'adieu muet de son ami, Nérée chantait, en\ns'enfonçant dans la forêt :\n            Non pas adieu, chère âme, mais au revoir au ciel.\n            Aux jardins de l'extase et des béatitudes.\n            Aux jardins séraphiques où déjà nous appelle\n            Le musicien divin, l'ange pur Israfel.\n            Non pas adieu, chère âme, mais au revoirait ciel.\n\n   » Et quand la voix chère se fut éteinte dans le lointain, Damien\nse releva et, détachant ses chiens, revint lentement au château. —\nLa vie nouvelle avait commencé pour lui. »\n  (A continuer.)                     OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "     ENFANTS\nOeuvre de JULES   LAGAE\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": ""}, {"page_pdf": 818, "texte": "La Chanson du Batteur               d'Estrade\n\n\n\n    A l'aube, quand le cheik, mon maître,\n    M'a dit : « Guide, va reconnaître\n    Ce bois à l'horizon», j'eus peur\n           Qu'au lieu d'ombrage,\n           Quelque mirage\n    N'errât par le désert trompeur :\n\n\n    J'ai vu les oasis lointaines,\n    Leurs tamarins et leurs fontaines\n    Fuir devant mes pas tant de fois,\n           Que je veux boire,\n           Avant d'y croire,\n    Aux sources clapotant sous bois!\n\n    Ce soir, ma chance est plus heureuse :\n    Amis, voici la halte ombreuse\n    Et, parmi les creux du rocher,\n           L'eau qui s'échappe\n           En large nappe\n    Et court dans un lac s'épancher.\n\n\n    — Alerte!... Une agile antilope\n    Au clair de la lune galope\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "690                DURENDAL\n\n\n      A travers les halliers profonds.\n             Elle se sauve;\n            L'odeur d'un fauve\n      Donne des ailes à ses bonds.\n\n\n      C'est l'heure de la vigilance :\n      Veilleurs, tenez prêts arc et lance\n      Et jetez sur vos feux mourants\n               Les feuilles sèches\n              Dont les flammèches\n      Écartent les lions errants,\n\n\n      Cependant que la caravane\n      S'endort sous le ciel diaphane,\n      Et que, là-haut, les vents du soir,\n             Tièdes et calmes,\n             Bercent les palmes\n      A leur chant d'amour et d'espoir.\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "               BRUYÈRES               D'ANTAN\n\n     Ainsi nous n'irons plus jamais, au long des avenues,\n     Cueillir nos chers bouquets de bruyères en fleurs ;\n     D'autres vous conduiront aux clairières connues,\n     Où NOS bruyères ont les plus fraîches couleurs.\n\n     Vous en verrez encor de blanches et de roses ;\n     La même fine mousse ouatera vos pas ;\n     Partout, comme autrefois, l'aspect banal des choses\n     Vous sourira gaîment; mais je n'y serai pas!\n\n     Mon amitié n'est point si vaine qu'elle croie\n     Qu'à son défaut, ces bois perdront leur charme exquis;\n     Mais je goûtais un peu de douce et pure joie\n     A cueillir avec vous ces fleurs de mon pays.\n\n     Comme vous les gardiez de l'une à l'autre année,\n     Un souvenir d'ici parfumait vos hivers,\n     Et j'aimais retrouver la gerbe non fanée\n     Dans la maison lointaine où tous me sont si chers...\n\n     N'irons-nous plus jamais, au long des avenues,\n     Cueillir nos deux bouquets de bruyères? — Hélas!\n     En voyant s'agiter leurs clochettes menues,\n     Je songe au carillon où va sonner un glas...\n\n                       GASTON DELLA FAILLE DE       LÉVERGHEM.\nLaekbors, août 1899.\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "                L'Art et le Don du Style\n\n\n   L'Art d'écrire, enseigné en vingt leçons : M. Antoine Albalat vient de\npublier un livre sous ce titre soubresautatoire, mais il a pris le meilleur\nparti pour désarmer les plaisantins. Il leur concède, dès l'abord, tout ce\nqu'ils réclameront : Oui, on écrit t r o p ; oui, l'imagination est un don\ninné; oui, on n'apprendra à personne à devenir Eschyle ou Bossuet; oui,\nchaque auteur se fait son style. Mais il n'en faut pas moins maintenir le\nreste : il y a un ensemble de procédés à la portée d'un chacun pour\naméliorer son style.\n   Et, à ne rien céler, ce sont les plaisantins, ici, qui seraient à plaisanter.\nTout ce qu'on dit sur le don d'écrire et l'incommunicable du style, on\npourrait l'appliquer aux peintres et aux musiciens ; aucun traité d'har-\nmonie, aucun atelier d'école des beaux-arts ne fera de quelqu'un un Puvis\nou un Wagner. Mais on ne devient un Wagner ou un Puvis qu'après avoir\npioché son harmonie ou son modèle vivant; donc il vaut encore mieux\ncommencer par sérieusement et toujours étudier le métier, le côté\ntechnique, assimilable et perfectible de son art. M. Albalat n'a pas voulu\ndire autre chose pour la littérature.\n   Il a eu raison de le dire. En laissant de côté le queue-de-chien-d'Alci-\nbiadesque du titre « enseigné en vingt leçons », la tête d'icelui subsiste :\nil y a un art d'écrire, d'autant plus délicat qu'il ne s'enseigne que par-\ntiellement et qu'il ne s'apprend que plus partiellement encore. Cet art-là\nne fera jamais de vous, le possédassiez-vous entièrement, un Saint-Simon\nou un La Bruyère, mais il vous permettra d'écrire moins mal que vous\nn'auriez écrit sans lui, et même, oui, d'écrire mieux. J'ajoute qu'il vous\nmettra à même de savoir quand les autres écrivent mal, et pourquoi ce\nqu'ils écrivent mal est mal. Ceci n'est pas à dédaigner en un monde ou\nla marque d'un grand éditeur est un homme qui bêche.\n   Et puis, quand bien, même le livre de M. Albalat ne devrait-il que nous\ndébarrasser des actuels manuels de rhétorique, il faudrait l'enguirlander\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "                    L'ART ET LE DON DU STYLE                            693\n\n\nde nos gratitudes. En avons-nous avalé, au collège, de ces bourdes sur\nla division des genres et des tropes, style sublime, style fleuri et style\nsimple, exorde ex abrupto et exorde insinuant, prosopopée, antonomase,\nsynecdoche et catachrèse ! Oui, cet art d'écrire-là mériterait les étrivières\naux cuistres qui purent bien le perpétrer! Et les analyses littéraires qui\nen étaient, au collège, la fleur et le fruit ! Le Dictionnaire de rimes dont\non se sert communément, en contient une de M. Quitard, l'analyse de la\nPauvre Fille, de Soumet, qui fait mon bonheur chaque fois que je la\nretrouve : « Arrêtons d'abord notre attention sur le début, car le début\nest une des parties essentielles de toute œuvre. Il faut qu'il soit tiré\nnaturellement des entrailles du sujet, ex visceribus rei... » Je m'arrête à\nmon tour, car tout est de cette force, et il y en a douze pages ! pour une\nquarantaine de vers ! et quels vers !\n\n\n\n\n   Chez M. Albalat, rien de cet insupportable pédantisme. Son art d'écrire\npourrait se réduire à deux règles :\n   1° Supprimer tous les mots inutiles ;\n   2° Éviter tous les mots banals.\n   La première règle est parfaite pour tout ce qui n'est pas littérature,\ncar il y a un art d'écrire même pour les non-écrivains. Un savant, un\nphilosophe, un commerçant qui emploie un mot de plus qu'il n'est\nnécessaire écrit mal. Et les littérateurs non exclusivement artistes,\nj'entends les narrateurs, les psychologues, les dialogueurs, etc., sont\nlogés à la même enseigne. C'est justement que l'un deux, Stendhal,\nrecommandait la lecture du Code Napoléon. « Tout condamné à mort\naura la tête tranchée. » Voilà une phrase bien écrite. Si le rédacteur\navait mis : « Toute personne qui aura encouru une condamnation\nà la peine capitale aura la tète séparée du corps par un instrument\ntranchant, » il aurait plus mal, quoique aussi correctement, écrit. Il est\nfacile de multiplier les exemples ; M. Albalat en donne beaucoup dans\nson livre, sur lesquels il y aurait, d'ailleurs, parfois à chicaner. Mais le\nprincipe, dans les limites indiquées, est inattaquable : « Il ne faut pas\nqu'on dise d'une façon plus concise les choses que vous avez dites. » Les\noutranciers (ils ont leur utilité) traduiront : « Tout livre qu'on peut\nrésumer est mauvais. »\n   Mais, d'abord, il n'y a pas que des livres. L'art d'écrire est une chose\net l'art de parler en est une autre. De même que dans la conversation,\non répète la même idée pour la faire mieux saisir, dans le discours on\nest amené à redire, en termes différents, pour la satisfaction à la fois\nintellectuelle et auriculaire de l'auditeur. En ceci, l'art oratoire se rap-\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": " 694                            DURENDAL\n\n\nproche encore de la musique, où le plaisir naît si souvent de la répétition\nvariée des thèmes. Par là s'explique la froideur à la lecture de tant de\ndiscours, de sermons, de plaidoiries, de conférences ; le lecteur n'a pas\nbesoin de ces reprises qui sont, pour l'auditeur, d'agréables temps de\nrepos, il s'impatiente de ces balancements prévus, de ces amplifications\nrhétoriciennes, et il déclare, avec raison, mal écrit ce qu'il trouverait,\nnon moins justement, bien dit.\n   Le théâtre aussi se rapproche de la conversation, et plus spécialement\nle théâtre classique, dont le caractère oratoire est si accentué ; son\nmanque de concision explique également la froideur à la lecture de tant\nde tragédies. Pourtant, beaucoup de tirades de Corneille et de Racine se\nlaissent volontiers entendre, surtout si le public se résigne à l'état\nd'esprit d'un auditeur de beau langage plus que d'un spectateur d'action\nmouvementée. Même de vrais pléonasmes peuvent passer à la scène.\n\n             Trots sceptres à son trône attachés par mon bras\n             Parleront au lieu d'elle et ne se tairont pas.\n\n   Ce dernier hémistiche du vieux Corneille semble pur remplissage ;\npourtant, un bon acteur pourra en tirer de l'effet. J'ajoute, que la versi-\nfication française, basée sur la rime et sur l'alternance des rimes fémi-\nnines et masculines, a l'inconvénient de pousser au diffus ; si, une fois\nmon morceau fait, je veux intercaler une idée nouvelle qui ne me\ndemande qu'un vers, je suis obligé d'en ajouter trois autres pour faire le\nraccord avec la suivante rime du même sexe.\n   Au point de vue de l'incontinence verbale, la rime est, d'ailleurs, cause\nd'innombrables méfaits ; toutes les chevilles qui boulonnent tant de nos\nvers sont d'abord à son passif, et quant aux périphrases, elle en est\nresponsable de beaucoup ; peut-être l'horreur classique pour le mot\npropre ou vulgaire n'en a pas fait commettre davantage. Dans les quatre\nvers connus qu'un classique fit dire à Henri IV:\n\n             ... Je veux qu'aux jours marqués pour le repos,\n             Le paisible habitant des modestes hameaux,\n             Sur sa table moins humble, ait par ma bienfaisance\n             Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance.\n\nIl y a plus de mots inutiles amenés par la rime que par le remplace-\nment des termes dimanche, paysan et poule au pot.\n   Enfin, la prose d'art supporte la répétition. On sait quelles beautés\nVictor Hugo a tirées d'une idée simple tournée et retournée, reprise sous\ncinquante formes, sous cinquante images, avec une puissance à forcer\nles hennissements les plus rebelles. Je condamnais tout livre résumable.\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "                    L'ART ET LE DON DU STYLE                             695\n\n\nmais résumer de pareils chefs-d'œuvre de verbalisme serait les assas-\nsiner.\n   Toujours, dans le même domaine, des « ajouts » inutiles peuvent\navoir leur beauté. M. Albalat critique la phrase suivante d'Alfred\nde Vigny : « La grande route d'Artois et de Flandre est longue et triste.\nAu mois de mars 1815, je passai sur cette route et je fis une rencontre que\nje n'ai plus oubliée depuis. » Ce dernier mot est, en effet, inutile ; pourtant,\nil donne à la phrase je ne sais quel prolongé mélancolique, quel replie-\nment sur elle-même, comme d'un h o m m e qui songe et se souvient ; ce\nsont là nuances délicates, mais réelles.\n    Il faudrait prendre garde également à ne pas, sous prétexte de conci-\nsion, enlever au style, toute sa chair : « Dieu est le seul qui fasse la loi\naux rois. » Voilà l'idée toute nue. Habillée, elle traîne le célèbre man-\nteau violet de Bossuet : « Celui qui règne dans les cieux, et de qui\nrelèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et\n l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et\nde leur donner, quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons. »\n    Même, il peut y avoir dans une amplification, strictement blâmable, un\n certain charme de morbidesse alanguie. Ainsi, le texte rectifié de Lamar-\ntine que M. Albalat propose me semble moins heureux que le texte pri-\n mitif. Voici la rectification : « Elle avait dans sa taille bien droite, dans\n son cou altier, dans sa fine peau de jeune fille rougissante, dans ses\n traits purs, dans la noire chevelure qui ruisselait sous son chapeau, et\n surtout dans la clarté de son sourire et de ses yeux, cet énigmatique\n attrait qui complète la vraie beauté. » Et voici, maintenant, la phrase de\n Lamartine, dans sa négligence moelleuse et musicale : « Elle avait dans\n l'élévation et l'élégance de sa taille, dans la flexibilité du cou, dans la\n pose de sa tête, dans la finesse de sa peau rougissante, comme à quinze\n ans, sous les regards, dans la pureté de ses traits, dans la souplesse\n soyeuse de ses cheveux noirs ruisselants sous son chapeau, et surtout\n  dans le rayonnement du regard, des lèvres, du sourire, cet invincible\n  attrait qui est à la fois le mystère et le complément de la vraie beauté. »\n  Avec sa frondaison trop luxuriante d'adjectifs, même avec sa chute\n  banale, la phrase sent son fruit, tandis que le « corrigé » ressemble à tout,\n  sauf à du Lamartine.\n                                       *\n                                      * «\n\n   La seconde règle est d'éviter les mots banals. M. Rémy de Gourmont,\n dans une Philosophie du Cliché, disait récemment : « On a enseigné l'art\n d'écrire. On l'enseigne encore. L'art d'écrire est nécessairement l'art\n d'écrire mal : c'est l'art de combiner selon un dessin préconçu, les\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": " 696                                 DURENDAL\n\n\n\nclichés, cubes d'un jeu de patience (1). » Or, le livre de M. Albalat pose\njustement, en première ligne, l'horreur de l'expression toute faite, déjà\nservie, éculée dirait Bloy ou Huysmans.\n    Peut-être pourrait-on même trouver parfois notre critique trop rigou-\nreux ; il réprouve des expressions comme «répandre des larmes», ou\n« vallée délicieuse », la première et la dernière de la longue liste de\nproscrits, ou de suspects tout au moins, qu'il dresse pour l'effroi des\nmodérantistes; ces clichés-là ne déshonoreraient personne, mais, comme\nil le dit, on ne saurait être assez sévère pour soi-même, et c'est en s'inter-\ndisant toute alliance de mots déjà vus qu'on acquerra le droit d'en\nemployer parfois quelqu'une.\n    Ce qu'il y a de consolant pour les apprentis, c'est qu'il est très facile\nd'éviter les clichés; il suffit de ne pas prendre la peine réelle de les\ncollectionner, c'est-à-dire d'écrire aussi simplement qu'on parle. « Vous\nvoulez, Acis, me dire qu'il fait froid, que ne disiez-vous : il fait froid ?»\nLa Bruyère a raison, mais on se figure que la parole écrite est con-\ndamnée à une tenue spéciale, et on préférera dire : la température est\nrigoureuse, ou pis encore. Pour éviter le simple, cette qualité exquise,\non patauge dans le prétentieux banal, cette épouvante !\n   Je ne nie pas que certains parlent naturellement par clichés, mais\nc'est toujours là, diraient les médecins, un caractère acquis; sans la\nlecture des journaux, par exemple, les politiciens de café ignoreraient\nl'usage des « sphères officielles » et des « cercles bien informés ». De\nm ê m e , les aspirants au grand style, s'ils ne s'étaient pas intoxiqués de\nlittérature courante, laisseraient de côté les « horizons vermeils », les\n « activités dévorantes » et les éclairs qui « sillonnent la nue ». Mais ils\nn'osent pas ! Le bon écrivain est, avant tout, celui qui ose, qui écrit\n comme il pense et comme il parle, au risque de quelques tares de gram-\nmaire ou de goût.\n    Ceci explique pourquoi la littérature épistolaire est en général si\n bonne ; des auteurs insupportables sont charmants dans leurs lettres : les\n femmes surtout sont merveilleuses; c'est qu'en causant, elles fuient\ninstinctivement le style. Chez l'homme, la lettre trop souvent tourne\nau discours, à l'argument ou à la narration ; on r e t o m b e dans la préoc-\n cupation de l'écriture, et neuf fois sur dix, dans le cliché. La correspon-\n dance, comme la conversation, n'est savoureuse que si elle est naturelle:\n lire une lettre d'ami sabrée de ratures est aussi crispant qu'écouter un\n phraseur qui cherche ses mots.\n    Prôner le simple est suffisamment mettre en garde contre le trop rare :\n c'est l'affectation des laborieux, comme le cliché est l'affectation des\n\n   (1) Mercure de France, janvier 1899.\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": "                     L'ART ET LE DON DU STYLE                              697\n\n\nfaciles; il y a inégalité de talent mais non de prétentieux; plus difficile\nencore est-il de trouver la note exacte que d'imaginer la couleur trucu-\nlente; on pastiche Concourt, on ne pastiche pas Renan ou Balzac. Si la\nqualité dominante du style est la vie, la personnalité, on comprend que\nla recherche du mot rare soit à décommander; les chasseurs d'épithètes\nou de métaphores sont de rusés braconniers, mais n'ont jamais le grand\nsouffle des Nemrods. Ils ont d'ailleurs leur mérite; entre le banal et le\nrare, pas d'hésitation possible, mais entre le précis vrai et le coruscant à\ncôté, non plus.\n   C'est par l'âme, par la vie que tels auteurs remontent. La phrase de\nLamartine a beau être amollie, ployante d'adjectifs, noyée dans le flux\ndes images faciles, la phrase d'Alfred de Musset a beau être chevillée,\nincorrecte, rimée à la diable, elles n'en sont pas moins l'une et l'autre\n« personnelles » et cela est tout. De même le style du Télémaque, en dépit\ndes clichés dont il semble par gageure tissé, garde la douceur harmo-\nnieuse et fluide de Fénelon. Il ne serait pas impossible de concevoir un\nlivre écrit tout entier en phrases impersonnelles et qui, par le souffle,\nn'en serait pas moins un chef-d'œuvre, comme un volume, par contre,\nqui, en dépit de continuelles trouvailles de détail, ne serait qu'un livre raté,\net certains romans de Goncourt sont un peu ceci, comme certains de\nBalzac sont un peu cela.\n\n\n\n\n   En dehors de ces deux règles si simples, supprimer les mots inutiles,\néviter les mots banals, la plupart des conseils des Arts d'écrire, même de\ncelui de M. Albalat, sont sujets à précaution. Cette phrase négligée que\nje viens d'écrire me rappelle les séquences de génitifs que tant de sty-\nlistes à scrupules fuient comme braise; il faut, sans doute, les éviter,\nmais il serait naïf de prendre au sérieux le bateau monté par Théo, que\nFlaubert était mort d'avoir écrit : une couronne de fleurs d'oranger.\nFlaubert lui-même a emboîté trois de quelque part dans la Tentation de\nSaint Antoine. Et il a bien fait, s'il ne pouvait faire autrement. Le purisme\nest le contraire du style.\n   On a exagéré aussi la chasse donnée aux répétitions. Quand elles pro-\nviennent de négligences, qu'on les blâme, mais quand elles sont voulues,\nou seulement explicables, qu'on leur pardonne. Chaque auteur a son\nadjectif favori, grand chez Bossuet, aimable chez Fénelon, monstrueux\nou gigantesque chez Hugo, exquis ou charmant chez Renan; pourquoi\nleur en faire reproche ? Je ne suis pas choqué de trouver trois ou quatre\nfois le mot doux dans les quelques lignes de la description de la grotte\nde Calypso, parce que c'est peut-être' voulu, mais je le suis davantage\n"}, {"page_pdf": 827, "texte": " 698                             DURENDAL\n\n\nd'y trouver le verbe former parce que c'est très probablement négligence.\n   Autre enfantillage, l'horreur des auxiliaires. J'aime tout autant\n« l'arbre était criblé de rayons » que « les rayons criblaient l'arbre », et si\nj'ai la moindre raison pour attirer l'attention sur l'arbre plutôt que sur\nles rayons, je n'hésiterai pas à me payer le luxe de l'auxiliaire. C'est la\nnégligence générale et non l'emploi des verbes avoir et être qui rend\ninsupportable cette phrase de George Sand : « J'étais fort troublé et con-\nvaincu qu'il me serait impossible d'articuler un son ; car il y avait bien un\nan que je ne m'en étais avisé. J'avais alors dix-sept ans. Ma voix était\nrevenue, etc. » Le lecteur a pu ne pas remarquer que les auxiliaires\nétaient répétés cinq fois en quatre lignes, mais il a certainement senti que\nle style était mauvais. Vouloir éviter toujours ces verbes vous conduit à\ntourner : « Cette porte est noire » par « Cette porte s'offre noire. »\n   J'en dirai autant de l'harmonie. Sa présence dans un style est une qua-\nlité, mais son absence est rarement un défaut, au moins aujourd'hui.\nHugo et Leconte de Lisle ont fait entrer dans leurs vers d'autres rudesses\nque celles dont on s'effarait au Passage du Rhin. Ici encore, il faut éviter\nles cacophonies, les hiatus, les échos : Ce qui m'a le plus plu... Qu'avez-\nvous voulu?... Maccocapan capable, etc. Mais il n\"y a pas lieu de se préoc-\ncuper de quelques sifflantes ou de quelques gutturales trop fréquentes. Le\n critique qui le premier a pu remarquer que trois mots commençaient par\n la même lettre dans ce vers d'Athalie :\n\n                   De toutes parts pressé par un puissant voisin\n\nn'est qu'un pédant.\n   Au théâtre, d'ailleurs, un bon acteur voilera toujours les duretés. Est-ce\nsur les que et sur les qui que Junie appuiera en disant :\n\n         Britannicus est seul ; quelqu'ennui qui le presse,\n         Il ne voit à son sort que moi qui s'intéresse ;\n         Il n'a pour tout plaisir, seigneur, que quelques pleurs\n         Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.\n\n  L'harmonie imitative rentre aussi dans la catégorie des minuties;\nquand elle vient, on l'accueille, mais la rechercher pour elle-même est\nvain ; les gentillesses du bon abbé Delille n'augmentent pas d'une once\nson génie, et ce sont les régents de collège qui ont fait croire que Racine\navait fait exprès de multiplier les sifflantes :\n\n         Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?\n\n  Tout change suivant que la phrase doit être dite ou seulement lue\n"}, {"page_pdf": 828, "texte": "                      L'ART ET LE DON DU STYLE                              699\n\n\nL'alinéa de Goncourt ou de Loti que cite l'auteur de l'Art d'écrire pour\nle chevauchement des idées différentes à la queu-leu-leu, dont un par-\nleur à première vue se pourrait se dépétrer, ne déroute pas trop le lec-\nteur; l'œil est plus agile que la voix. Je parle d'un chevauchement inten-\ntionnel, dont l'auteur croit tirer un effet : s'il y a pure négligence, et\nchez un historien ou un philosophe, ce ne pourrait être autre chose, ce\nn'est plus qu'un macaroni au fromage.\n   Les que et les qui sont évités aujourd'hui comme ils étaient recherchés\nauXVIIesiècle. Il n'y a plus que M. Brunetière pour écrire : « Une phrase\nque je crois qui est de Bossuet » ; ce sont là coquetteries de paléologue.\nMais l'excès serait pire de les excommunier. M. de Chenevières, écrivant\nses Contes sans que ni qui, imite ces poèmes byzantins dont tous les mots\ncommençaient par la même lettre. Plus les phrases seront vastement\nétablies et fortement charpentées, plus les que et les qui seront néces-\nsaires; c'est à un chacun à voir s'il est mieux de disloquer sa période ou\nde la nouer. Mais quelle puérilité serait-ce, au lieu de : Pierre est plus\ngrand que Paul, d'écrire : Paul est grand, Pierre l'est davantage!\n   Nous usons peu des or, car, donc, et autres conjonctions, dont on\nabusait jadis. Nos bons auteurs en ont nettoyé la langue. Sous Voiture\non aurait pu écrire : « Les vices d'Alexandre étaient, à ne rien céler,\nextrêmes, comme ses vertus; en effet, il était terrible dans sa colère; elle\nle rendait même cruel. Il fit, par exemple, couper les pieds, le nez et les\noreilles à Callisthène, ordonna d'autre part qu'on le mit dans une cage de\nfer et, au surplus, le fit porter ainsi à la suite de l'armée. » Mais Montesquieu,\nplus tard, écrivit simplement : « Les vices d'Alexandre étaient extrêmes\ncomme ses vertus : il était terrible dans sa colère; elle le rendait cruel. Il\nfit couper les pieds, le nez et les oreilles à Callisthène, ordonna qu'on le\nmit dans une cage de fer et le fit ainsi porter à la suite de l'armée. »\n Cependant, dans une argumentation, on peut multiplier les donc, les\nd'ailleurs, les mais et les par contre, un peu comme un architecte fait\n saillir les boulons ou les chevilles de sa bâtisse.\n   L'image est la pierre de touche du style. Aujourd'hui plus que jamais.\n Plus le public est devenu indulgent pour tout ce qui concerne l'harmo-\n nie, la pureté, la correction, la raison de la phrase, plus il est devenu\n exigeant en fait d'images ; elles ne lui semblent jamais assez neuves ni\n assez frappantes. Ce goût a des répercussions curieuses; tels « grotesques »\n d'autrefois, Théophile, Saint-Amand, ont été réhabilités par quelques\n brillantes métaphores ; d'autres, Boileau, même Molière, ont eu à souffrir\n de leur relative indigence d'images ; La Fontaine doit aux siennes, si judi-\n cieusement rustiques, le maintien de sa gloire ; c'est son style plus imagé\n qui vaut à Racine des sympathies que n'a pas toujours Corneille.\n    Il en est de même pour nos contemporains. Balzac a été longtemps\n"}, {"page_pdf": 829, "texte": "  700                           DURENDAL\n\n\nregardé comme un écrivain de second ordre parce que ses images avaient\npeu d'éclat ou de piquant. Stendhal ,pour le même motif, a passé inaperçu\njusqu'à 1880 et ne plaira jamais qu'à quelques-uns. George Sand est à\npeu près illisible de par la banalité de ses tropes. Le peu de variété des\nsiennes a nui à Lamartine lui-même. Par contre, Chateaubriand, Hugo,\nFlaubert doivent aux leurs leur gloire subsistante, et c'est par le don de\nl'image seul que d'autres restent.\n   Il y aurait de subtiles réserves à faire sur cette prépondérance de la\nmétaphore. Ce qui fait la vraie grandeur de l'écrivain, ce n'est pas le bril-\nlant ou l'originalité des images, c'est l'intensité de sa force personnelle,\nlaquelle tient au degré de sa flamme, au bouillonnant de sa passion, au\nprofond de sa pensée plus encore qu'à la fraîcheur ou à la souplesse de\nson imagination. Bossuet a cent fois moins de figures de rhétorique que\nFénelon, et ses figures sont d'une force si sobre qu'un amateur de style\nfleuri ne les remarque pas. Le génie de Saint-Simon est fait avant tout de\nverve, de vie, de passion, de mouvement. De même chez Jean-Jacques.\nSi Chateaubriand n'avait eu d'autre don que celui des métaphores, il n'au-\nrait été qu'un Paul de Saint-Victor. Balzac, pair de Bossuet et de St-Simon,\nest encore moins opulent qu'eux en images. On pourrait aller jusqu'à con-\ncevoir un chef-d'œuvre sans tropes si les autres qualités de vie, de passion\net de profondeur y étaient à leur degré suprême. Et, par contre, tel livre\néblouissant d'images neuves peut n'être que de second rang.\n   Je ne suis pas sûr, non plus, que l'image plastique ou colorée, ce que\nM. Albalat appelle l'image vue, soit si supérieure à l'image purement\nmentale, et d'une façon générale, que l'expression concrète soit plus artis-\ntique que l'expression générale ; autrefois, on préférait le mot « noble »,\nmaintenant, on aime mieux le terme précis, c'est tout ce qu'on peut dire,\nles tableaux presque photographiques de l'Iliade déplaisaient à ceux qui\nadmiraient les peintures de chic de Télémaque; aujourd'hui, le goût est\nrenversé, sans que nous puissions affirmer qu'il soit meilleur. Toutes les\nnotations de détail d'un orage, éclairs sillonnant la nue, pluie tambouri-\nnant contre les vitres, bourrasques emportant les cheminées, vaudront-\nelles cette simple phrase que n'importe quel classique aurait écrite :\n« L'ouragan se déchaîna dans les ténèbres. »\n   Iln'est pas dit, en effet, qu'une observation d'après nature sera toujours\nsupérieure à une vue imaginaire. C'est le génie et non le procédé qui\nhiérarchise les Iliade et les Télémaque. Le grand créateur, qu'il soit Balzac\noù Shakespeare, imagine ses personnages; réalistes ou idéalistes ont les\nmêmes procédés. Un paysage rêvé, comme l'Enfer, pourra être aussi frap-\npant que n'importe quel paysage réel, et pour ces paysages de rêve, l'im-\npression produite sera aussi forte, qu'elle résulte de notations minutieuses\net nettes, comme chez Dante, ou de mots abstraits, 'visible darkness, par\n"}, {"page_pdf": 830, "texte": "                     L'ART ET LE DON DU STYLE                           701\n\n\nexemple, comme chez Milton. Observer est donc important, mais ressen-\ntir et rendre le sont davantage.\n   Il y a également un art d'écrire le dialogue, auquel M. Albalat consacre\nquelques pages. Mais cet art varie suivant le genre de dialogue; u n tour-\nnoi de discoureurs, chez Platon ou Joseph de Maistre, ne doit pas être\ntraité comme un duel de protagonistes chez Sophocle ou chez Ibsen. Le\ndialogue théâtral n'est d'ailleurs pas plus la conversation parlée qu'il n'est\nl'échange de vues philosophiques, et le dosage de convention scénique et\nde vérité réelle qu'il comporte est chose très subtile, l'excès des tirades,\ndes monologues, des a parte est insupportable à la rampe, mais l'excès des\ncoq-à-1'âne, des interruptions et des « tous-parlant-ensemble » de la vie\nvraie le serait plus encore. Sur ce point on pourrait d'autant plus disserter\nlonguement qu'il faudrait tenir compte de la variation du conventionnel\nscénique; les contemporains d'Eschyle, de Shakespeare, de Racine, de\nDumas fils ne passaient pas les mêmes choses à leurs favoris respectifs.\nMieux encore, le dialogue pourra s'éloigner de la notation réelle, s'étoi-\nler de métaphores ou s'imbriquer de tirades, suivant la nature même du\nsujet. Le casque exige un autre langage que la casquette; on applaudira\nchez un héros de Calderon ou de Wagner ce qu'on sifflera chez un per-\nsonnage d'Augier ou de Labiche. L'art d'écrire le dialogue demanderait\nà lui seul un volume. Et la critique en exigerait, de même, un article.\nJe m'arrête donc.\n   Je ne dis rien non plus de l'art de composer, qui est tout autre chose\nque l'art d'écrire. M. Albalat y distingue un art d'inventer, un art de dis J\nposer, etc. Je crains qu'il n'y ait là beaucoup d'artificiel. Ce qu'on pour-\nrait accorder par contre à l'auteur, — et la chose est aussi importante en\nréalité que paradoxale en apparence, — c'est que l'invention n'est nulle-\nment le don spontané, le baiser de la Muse que croient les profanes, mais\nla récompense d'une opiniâtre volonté. C'est en ce sens que Buffon a dit :\nLe génie est une longue patience, et que Newton a répondu à ceux qui\nlui demandaient comment il avait trouvé sa loi : En y pensant toujours.\nIl y a des cérèbres assez médiocres qui ont acquis des parcelles de génie en\nvoulant et en s'efforçant quotidiennement de les conquérir. Et en ceci la\ncontinuité du vouloir est plus importante que l'intensité de l'effort, si\nmerveilleux est le travail inconscient du cerveau. Vous avez une idée de\nroman ou de drame, et vous vous rongez les doigts parce que vous ne\npouvez, malgré des ahans désespérés, en rien tirer : laissez-là dormir, ne\npensez même pas à elle, pensez seulement que vous pourriez y penser,\ncomme on tâte dans sa poche si sa bourse est toujours là; au bout de quel-\nques mois, vous serez stupéfaits que dans cette bourse où ne logeait que\nle diable se soient magiquement cristallisées perles rares et gemmes de tout\norient. Ceci, j'ai eu l'occasion de l'observera plus de dix reprises pour moi-\n"}, {"page_pdf": 831, "texte": " 702                          DURENDAL\n\n\nmême, et je crois que chaque écrivain est riche d'épreuves semblables. La\nchose est à la fois étonnante et consolante. Et à « l'Art d'écrire » de\nM. Albalat, un psychologue pourrait, avec sérieux, ajouter en appendice\nun « Art d'avoir du génie », très bref, en cinq mots : I1 suffit de le\nvouloir.\n                                                         HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 832, "texte": "                         LE        PARC\n\n\nQuand nous pénétrions dans ce parc enchanté,\nLes arbres saluaient à grands gestes de branches,\nEt la nature en fleur nous offrait tout l'été\nDans la blancheur des lis et l'azur des pervenches.\n\n\nOuverts en éventail au milieu des bassins,\nLes jets d'eau s'élançaient dans l'air comme des palmes\nPour retomber épars en perles sur les seins\nDes marbres égayant d'un rire leurs yeux calmes.\n\n\nUne brise amoureuse agitait les roseaux\nBalançant les chansons qu'en leurs ardentes luttes\nMélodieusement gazouillaient les oiseaux,\nJoyeux comme l'aurore et doux comme des flûtes.\n\n\nDans la poussière blonde éclaboussant le ciel\nSaillissait des taillis le bond fauve des biches ;\nAutour des ruches d'or soucieuses du miel,\nLes abeilles rôdaient par les floraisons riches.\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": " 704                         DURENDAL\n\n\nQuand nous pénétrions dans ce parc enchanté,\nQuel accueil rayonnait des êtres et des choses!\nHarmonie et parfums que l'hospitalité\nSoufflait aux rossignols et distillait des roses !\n\n\nMais aujourd'hui! — Pourquoi le temps est-il si court\nOù l'amour ineffable élargit l'âme humaine?\nOh! qu'implacablement l'heure inquiète court,\nArrachant de nos cœurs le bonheur qu'elle emmène !\n\n\nQue ce parc était bleu! — Que l'argent des jets d'eau\nÉgrenait de joyaux sur les tapis de mousse!\nLes arbres abritaient de leur discret rideau\nLes faciles massifs où tu me fus si douce.\n\n\nMais, hélas ! aujourd'hui de cruels bûcherons\nFrappent les bois saignants, à grands coups de cognée;\nOn ne voit plus jaillir des bassins clairs et ronds\nL'onde dont la pelouse était toute baignée.\n\n\nLes roseaux assombris, couchés languissamment,\nOuvrent en vain les bras pour accueillir la brise\nQui naguère berçait votre gazouillement,\nO chanteurs disparus, et dont la terre grise\n\n\nD'un suaire muet a recouvert les os.\nLes rosiers sont tout noirs, en veuvage des roses.\nUrnes pleines d'odeurs, o concerts des oiseaux,\nQue reste-t-il de vous, grâce heureuse des choses?\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": "                            LE PARC                     705\n\n\nOn n'entend plus craquer les halliers sous les bonds\nDe la biche cachée, et, tristes, les statues\nOnt éteint toute flamme en leurs yeux moribonds.\nLes abeilles autour des ruches se sont tues.\n\n\nRien, sinon le regret, ne demeure en ce lieu.\nLe bonheur ne veut plus de nous. — C'est bien! — Qu'il passe!\nVa : nous le rejoindrons, un jour, au sein de Dieu\nUn espoir immortel resplendit par l'espace!\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": "         LA        NUIT\n\n\nQuand la nuit verse le silence,\nL'homme se croit plus près du ciel;\nHors de l'être l'âme s'élance,\nFranchit l'espace et se balance\nLoin du monde matériel.\n\nDurant ces heures cadencées\nOit tout se fond dans l'univers,\nDe mélodieuses pensées,\nAu rythme des astres bercées,\nS'épanouissent en beaux vers.\n\n\nL'âme paraît plus immortelle\nAu cours de ces instants si doux.\nElle s'envole : où vole-t-elle?\nA travers l'azur qui constelle?\nPourtant nous la sentons en nous.\n\n\nNous la sentons : le cœur se pâme\nEn écoutant ses purs accents ;\nLe regard accompagne l'âme\nQui voltige sur une flamme\nEn haut des rayons frémissants.\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": "              LA NUIT                 707\n\n\nCar les rayons des nuits profondes\nSont les mystérieux chemins\nQui font par les brillantes ondes\nCommuniquer avec les mondes\nLes vœux et les regrets humains.\n\n\nReliant au corps l'âme libre\nDans la sphère immense des cieux,\nUn rayon d'étoile qui vibre\nFait en nous frémir chaque fibre\nPar ses concerts délicieux.\n\n\nCette corde d'or balancée\nSur la lyre de l'univers\nApporte à la vague pensée,\nAu rythme des astres bercée,\nD'harmonieux essaims de vers ;\n\n\nDes vers où l'on entend à peine,\nComme de murmurants accords\nQue l'aile des zéphyrs entraîne,\nExpirante et pourtant sereine,\nLa voix des amis qui sont morts ;\n\n\nVoix caressantes et si molles\nQu 'elles paraissent un frisson\nDe fleurs balançant leurs corolles!\nOn ne saisit pas les paroles,\nMais on en reconnaît le son.\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "708                DURENDAL\n\n\n      Ce son, si doux à notre oreille\n      Où tendrement il vient finir,\n      En notre cœur soudain réveille,\n      Ainsi qu'une aurore vermeille,\n      La sainteté du souvenir.\n\n      C'est pour cela que le poète\n      Aime le calme de la nuit;\n      Vers l'azur il lève la tête\n      Pour écouter la voix secrète\n      Qu'un rayon d'étoile conduit.\n\n      Et ce sont ces voix cadencées\n      Qui lui dictent ses plus beaux vers,\n      Ces voix par qui sont les pensées\n      Harmonieusement bercées\n      Sur la lyre de l'univers.\n\n\n      Hors de lui son âme s'élance\n      Loin du monde matériel';\n      Dans l'espace elle se balance...\n      Quand la nuit verse le silence,\n      L'homme se croit plus près du ciel.\n\n                          MAURICE OLIVAINT.\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "PÈRE ET MÈRE\nŒuvre   de   JULES   LAGAE\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": ""}, {"page_pdf": 840, "texte": "            L'ÉCOLE DE SAINT-LUC (1)\n\n\n                 ON lira plus loin le manifeste que nous a adressé, sous forme\n                   de réponse à un article sur l'Art religieux, paru au\n                   mois de juillet, le Comité de la section d'études de l'école\n                   de Saint-Luc de Bruxelles. Auteur de l'article si vive-\n                   ment et faussement incriminé, je ne me suis pas opposé\n                   à l'insertion de la réponse en question. Et voici\n                   pourquoi :\n                      Durendal est Une tribune libre. Nous l'avons prouvé\n                   en donnant au numéro d'août un discours de M. Braun,\ndont certains de nous ne partagent en aucune façon l'admiration pour\nl'école de Saint-Luc et ne pourraient souscrire aux éloges que M. Braun\ndécerne à leurs artistes (2). Toute affirmation d'art peut être défendue\nchez nous, à condition qu'elle soit loyale et courtoise et qu'elle ne soit\nen opposition ni avec le dogme ni avec la morale catholique. Nous\nexigeons seulement que l'auteur prenne la responsabilité de ses affirma-\ntions en les signant. Nous ne prenons dans notre revue de responsabilité\ncollective que quand un article est signé « Durendal ».\n   C'est assez dire que mon article n'était un manifeste ni du comité\nde rédaction de la revue, ni du comité de notre salon d'art religieux,\n\n  (1) J'ai dû choisir ce titre pour enlever à mes contradicteurs la possibilité de m'accuser\nde nouveau de manque de franchise et de me placer ainsi en-dessous de ceux qu'ils appellent\nles ennemis de l'art religieux, comme ils ont eu l'amabilité de le faire!\n  (2) Les éloges de M. Braun, pour qui sait lire entre les lignes, n'étaient du reste pas sans\nrestriction. L'éminent avocat a très adroitement glissé dans les bouquets de fleurs qu'il distribue\naux maîtres de Saint-Luc des conseils qu'ils feraient bien de suivre. Les qualités que M. Braun\nvoudrait voir briller dans l'art religieux contemporain, sont précisément celles qui leur\nmanquent : la vie et le modernisme, deux choses incompatibles avec leur archaïsme\narchéologique.\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": " 710                            DURENDAL\n\n\ncomme on l'insinue. Il était tout simplement l'expression de mes senti-\nments personnels au sujet de l'école que j'avais en vue.\n    Si je n'ai point cité cette école, c'est uniquement par délicatesse et\npar déférence, et non par un manque de franchise que m'attribuent\ngratuitement et peu charitablement les signataires du manifeste ci-\naprès.\n    Personne n'est plus admirateur que moi du grand art religieux des\nanciens, mais je n'aime point les soi-disantes copies d'un certain siècle\nque nous donnent les artistes de Saint-Luc. Voilà tout. Et je trouve que\nces copies sont à cent lieues de l'original.:\n   J'admire les copies des adorables primitifs, quand elles sont faites par\nun artiste du talent de notre Guffens. C'est copié avec un tel art et une\ntelle intelligence de l'œuvre reproduite, qu'on se ferait aisément illusion\net prendrait la copie pour l'original.\n    Dans l'église du Rceulx, une princesse artiste a reproduit les gracieux\nanges de l'Angelico. Ces copies sont belles. Je les ai admirées lors de la\nvisite de cette église, que j'eus l'occasion de faire, dans l'aimable société\nde mon ami, le charmant poète, Thomas Braun.\n    Je sais apprécier le talent du copiste et le parti qu'on peut en tirer\npour la décoration des églises. Quand pour orner u n sanctuaire, on\ns'adresse à un copiste habile qui reproduit avec intelligence de belles\nœuvres de l'art ancien, j'y applaudis au cas où l'on n'a pas à sa disposi-\ntion des artistes personnels et originaux, ce qui serait évidemment pré-\n férable.\n    Mais, je le dis avec regret, toutes les décorations d'églises faites par\n l'école de Saint-Luc me déplaisent souverainement.\n    Prenons, comme exemple, l'église abbatiale de Maredsous, puisque les\n auteurs du manifeste citent, et avec raison, l'abbaye comme une de leurs\n belles œuvres. J'ai rendu, du reste, hommage — et les protestataires\n veulent bien le reconnaître — à l'école à ce sujet.\n    Cette église est belle, d'un style austère, qui a beaucoup de caractère\n et de grandeur. Malheureusement, on lui a enlevé tout son cachet\n monumental par la décoration, qui est déplorable.\n     Les auteurs du manifeste se targuent d'admiration pour l'école de\n Beuron. Ils en donnent comme preuve l'accueil qu'ils ont daigné faire a\n la reproduction de quelques fresques de Beuron dans un monument\n élevé par eux.\n    Mais ce n'est point de quelques pans de mur qu'il fallait faire l'aumône\n aux grands artistes de Beuron. Il eut fallu leur confier la décoration de\n l'église tout entière. Ils en auraient fait une merveille d'art.\n     Qu'avons-nous à la place? Une décoration sans originalité et sans art.\n de mauvais goût, criarde, où le rouge écarlate et l'or dominent, une\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                           L'ÉCOLE DE SAINT-LUC                                  711\n\n\ndécoration de tape à l'oeil, sans grandeur, sans sobriété, sans aucune\nunité, dépourvue de toute idée d'ensemble, au milieu de laquelle la\nreproduction des splendides fresques des maîtres de Beuron n'est plus\nqu'un hors-d'œuvre.\n  Il y a dans l'église de Maredsous d'admirables colonnes en superbe\npierre de taille bleue. Au lieu de laisser à ces colonnes toute la majesté,\ntoute la noblesse, toute la magnificence de la pierre, on les a rapetissées\nen les peinturlurant en rouge comme des colonnes de théâtres ou de\nsalles de concert.\n   Il n'y a de réellement beau dans l'église abbatiale de Maredsous que\nl'édifice lui-même, dont les grandes lignes austères, comme toute\nl'abbaye, sont vraiment imposantes et grandioses. Mais il m'est de toute\nimpossibilité d'admirer ni la décoration, ni certains autels, ni la\nplupart des vitraux (1), ni la statue de saint Benoît. Celle-ci est absolu-\nment laide. Quelle différence entre cette physionomie de mandarin\nchinois et la physionomie, tantôt toute rayonnante de poésie claustrale,\ntantôt douce et mystique, tantôt extatique jusqu'au sublime, que les fils\nde saint Benoît, les moines de Beuron, ont donné dans leurs fresques à\nleur admirable patriarche.\n  Admire qui veut l'archaïsme de Saint-Luc, moi je ne saurais le trouver\nbeau. Et personne ne me forcera à le vanter malgré moi.\n  Après tout, les professeurs de Saint-Luc ne prétendent point, je sup-\npose, à l'infaillibilité en art. Ils n'ont pas le monopole de l'art religieux.\nL'admiration de leurs œuvres n'est imposée par aucun commandement\nde l'Eglise, que je sache.\n   Les signataires du manifeste semblent, au ton dont est écrit celui-ci,\nse froisser de ce que l'on n'admire pas toutes leurs oeuvres. Celles-ci sont\ndu domaine public et, dès lors, on a le droit de les discuter. Je n'admets\npas les admirations de commande. Et je ne saurais pas, pour faire plaisir à\nn'importe qui, déclarer belle une œuvre que je trouve laide.\n  A propos de laideur, on tronque, dans le manifeste, le sens d'un prin-\ncipe que j'ai posé dans mon article. J'ai dit que la piété exclut la laideur.\nCela signifie non, comme on me le fait dire, qu'une œuvre, par le fait\nmême qu'elle a dans l'esprit de l'auteur une tendance à la piété, est belle,\nce qui est absurde, mais qu'une œuvre ne peut être pieuse qu'à condition\nd'être belle, ce qui est tout autre chose.\n  Dieu est la beauté essentielle. Les anges et les saints, qui ont créé en\nleur âme, par l'amour et l'extase, une parcelle de la beauté infinie et en\n\n (1) Certains de ces vitraux sont beaux comme agencement de couleurs et effet de lumière,\nmais les scènes ou les personnages qui v sont représentés sont raides et gauches.- •\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": " 712                            DURENDAL\n\n\n qui brillent toutes les splendeurs que donnent aux élus la vision béati-\nfique de l'océan de la Beauté, sont beaux.\n   Une image, une statue, une peinture qui me montrent, ou un Dieu, ou\nun ange, ou un saint, laid; mal conformé, avec une physionomie insigni-\nfiante et sans caractère, avec des jambes tordues et des bras trop longs,\navec un corps disproportionné, sont non seulement laids, mais dépourvus\nde toute piété, Car ils me font croire que Dieu et ses saints sont laids, ce\nqui est une hérésie et une monstruosité.\n   Il ne suffît pas de mettre une auréole autour d'une statue de saint ou\nde l'entourer de symboles liturgiques pour que la statue soit pieuse. I1\nfaut qu'elle soit belle en elle-même, indépendamment de tous les attributs\ndont on l'affuble.\n   Mes contradicteurs se vantent d'avoir fait sauter la boutique de Saint-\nSulpice. Ils se font une étrange illusion. Ils ne sont pas du tout parvenus\njusqu'ici à la supprimer et cela précisément parce qu'ils lui ont opposé un\nart glacial, sans vie et sans âme.\n   Ce qu'il y a surtout d'écœurant dans les produits de Saint-Sulpice, ce\nsont les statues et les images. Eh bien, les statues et les images de Saint-\nLuc sont franchement laides. Le seul mérite qu'elles ont, c'est d'avoir\nsupprimé l'idiot symbolisme sentimental de Saint-Sulpice. A part cela,\nelles sont beaucoup trop gothiques, dans le mauvais sens, pour être\nbelles.\n   Ce n'est pas que j'abhorre le gothique, comme m'en accusent gratuite-\nment encore les signataires du manifeste. Je l'aime dans l'architecture.\nDans les images, la sculpture ou la peinture, je ne saurais admirer le\ngothique, du moins celui de Saint-Luc. Car il y a gothique et gothique.\nOn peut aimer le gothique sans aimer celui de Saint-Luc. Et je trouve\nqu'il ne faut pas mettre du gothique à tort et à travers partout, même\ndans une gare de chemin de fer.\n   Mes contradicteurs me considèrent comme un ennemi de l'école de\nSaint-Luc. Cela est absolument faux. Ils croient que je souhaite sa\ndisparition. Ils se trompent complètement. Je ne demande pas mieux que\nde la voir vivre et prospérer à condition qu'elle s'améliore. Je voudrais\nqu'elle atteigne, surtout en peinture et en sculpture, le degré d'art qu'elle\nmanifeste parfois, comme je l'ai reconnu, en architecture et en certains\ndomaines de l'art appliqué.\n   L'école de Saint-Luc est une école que je crois honnête et sincère,\nanimée des meilleures intentions. Elle constituera un foyer d'art religieux\nintense le jour où elle parviendra à se dépouiller complètement de\nl'archaïsme, qui est son péché originel, que je ne suis pas seul, du reste,\nà lui reprocher. Alors elle contribuera puissamment à la réformation du\ngrand art religieux.\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "                         L'ÉCOLE DE SAINT-LUC                            7l3\n\n\n   Il m'est impossible de ne pas exprimer la stupéfaction que m'a causée la\nfin du manifeste. Les signataires engagent lés artistes sortis de leur école et\nmême les autres à ne pas prendre part à notre Salon d'art religieux. Est-ce\npar vengeance? Ce serait peu édifiant. Est-ce à cause de mon article?\nCe serait absurde. Cet article n'engage que moi. Ce serait en outre mala-\ndroit. Car la plus éloquente réponse qu'un artiste puisse faire aux objec-\ntions élevées contre son idée, ne serait-elle pas de leur opposer des\nœuvres?\n   En ce qui me concerne, et je puis en dire autant de mes amis, je ne\ntrouve pas d'inconvénient à voir figurer dans notre exposition les œuvres\nde tous ceux qui désirent sincèrement, comme nous, le relèvement de\nl'art religieux, fussent-ils de Saint-Luc. Car, je l'ai dit dans mon article\nprécédent et je le répète encore, j'ai la conviction intime que les artistes\nde Saint-Luc désirent aussi ardemment et aussi sincèrement que nous\nvoir le grand art chrétien reprendre la place qui lui revient, la première,\nà la tête du mouvement artistique de ce siècle. Mais ils ne suivent pas la\nbonne route pour atteindre ce noble but.\n   Ce n'est ni par un parti pris, — pourquoi en aurais-je? Grand Dieu! —\nni par inimitié contre l'école de Saint-Luc, que j'écris ces lignes. On n'est\npas ennemi de quelqu'un parce qu'on n'admire pas toutes ses œuvres.\n   Le seul sentiment qui m'a guidé, c'est mon amour immense et je\npourrais dire mon culte, ma passion pour l'art et surtout pour l'art\nreligieux.\n   Je vois des artistes bien intentionnés, mais mal inspirés, soutenus et\nencouragés, poussant de toutes les ressources dont ils disposent l'art\nreligieux dans une voie absolument fausse et essentiellement antiartis-\ntique et cela sous prétexte de ressusciter cet art, alors qu'ils font ce qu'ils\npeuvent pour le tuer. Comment assister de sang-froid à un spectacle aussi\ndésolant.\n   Tous les catholiques, à peu d'exceptions près, louent et vantent\nl'école de Saint-Luc, au point qu'on a l'air de ne pas être catholique\nquand on combat, non pas l'école, mais ses errements ! On dirait qu'on\nattaque un dogme de la foi.\n   Eh bien, ce sont ces louanges inconsidérées qui sont un danger. D'abord\nelles jettent le ridicule sur le catholicisme.\n   Les ennemis de l'Eglise, à cette vue, nous taxent de crétinisme. Ils\ndésignent avec dédain l'art de Saint-Luc aux mépris du monde artistique\nen s'écriant : Voilà l'art catholique !\n   Un autre effet désastreux de cet encensement perpétuel de l'école de\nSaint-Luc, c'est qu'il détourne de l'Eglise les vrais artistes, qui n'étant\npas de Saint-Luc, ne sont pas soutenus comme ils devraient l'être par les\ncatholiques.\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": " 714                              DURENDAL\n\n\n   Il 'y a encore, heureusement, des catholiques assez francs et assez\ncourageux pour protester contre les errements de Saint-Luc, pour\ndénoncer ses méfaits et pour en faire voir les suites. Il n'y a pas si long-\ntemps que dom Laurent Janssens prononçait un discours sur l'art religieux\nqui s'appliquait à la lettre à l'école de Saint-Luc et qui résonnait comme\nun cri d'alarme. Ce cri, je le fais mien et je termine en reproduisant un\npassage du discours de dom Laurent qui s'applique merveilleusement à\nmon sujet.\n   L'orateur ne n o m m e pas l'école de Saint-Luc, par délicatesse sans\ndoute, comme je l'avais fait moi-même, mais on peut aisément la\nreconnaître :\n   « Je me demande si la réaction n'a pas été excessive par la servilité\nqu'elle a mise à reproduire les œuvres du moyen âge, avec leurs défauts les\nplus manifestes, en les exagérant à plaisir, comme si le secret du sentiment\nchrétien qui anime ces oeuvres pouvait se trouver dans les gaucheries de\ngens sincères, faisant de leur mieux, et très conscients de n'avoir, faute\nde technique, que trop imparfaitement rendu leur propre idéal.\n    » Messieurs, je vous ai promis d'être franc. Le moment est venu de\ntenir parole. Peut-être fallait-il dans le principe passer par ces excès pour\nse familiariser avec le style qu'on voulait faire revivre. Mais il est grand\ntemps de s'arrêter sur une route aussi fausse. Avouons-le : sous le nom\nd'art chrétien, à côté de quelques productions de valeur, on nous a inondés\nd'oeuvres banales, pastiches, d'un mérite purement industriel, dépourvues de\ngoût, d'idée, de beauté, n'ayant pas même le caractère des gaucheries naïves,\nparce que sincères, de l'art du moyen âge. Pour qui est habitué, comme je\n le suis, à respirer l'air artistique de l'Italie, cet archaïsme mal compris finit\npar devenir insupportable.\n    » Pourquoi s'obstiner davantage? Nos adversaires nous font assez\nsouvent l'amabilité de nous traiter de crétins, pour que nous puissions\nnous dispenser de leur fournir des arguments par les laideurs qui s'étalent\ndans certains vitraux de nos église. Étranges artistes, que de pèlerinages ne\n feraient-ils pas cependant, s'il leur naissait un fils d'un type semblable à ces\nbienheureux? Croient-ils donc que de tels échantillons de l'état de gloire\n soient de nature à nourrir chez les fidèles un vif désir de la vie future?\n    » La nature a horreur du vide, disaient les physiciens du moyen âge.\n On peut dire avec plus de vérité : l'idéal a horreur du laid. Beaucoup\n d'artistes, las de traîner dans les basses sphères d'un matérialisme sans\n idéal, éprouvent le besoin de s'élever. Ils voudraient venir à nous; mais\n devant les fourches caudines d'un art hiératique, pétrifié dans les foi-mules\n d'une difformité systématique, ils éprouvent un haut-le-corps et se\n détournent en s'écriant : jamais !\n    » Hâtons-nous de faire tomber ces barrières; sinon une autre réaction\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "                         L'ÉCOLE DE SAINL-LUC                             715\n\nmenace de nous reporter à une situation pire que celle dont on cherchait\nà nous affranchir. Pour cela que faut-il? Deux choses: d'abord se\npénétrer de l'esprit de nos vieux maîtres, les Memling, les Bouts, les\nVan der Weyden, les Van Eyck, et tant d'autres du Nord et du Midi, sans\ns'attacher aux incorrections, où quelles se rencontrent, comme à une condition\nsine qua non du beau chrétien ; ensuite, et j'arrive ainsi à une qualité abso-\nlument requise dans une œuvre d'art religieux, se bien persuader que\nl'art est vie.\n   » Aussi longtemps qu'il s'agit de restaurer, de reconstituer une œuvre\nd'art du passé, je comprends que l'on s'applique à copier les maladresses\ndes artistes du moyen âge. Un fragment d'Ennius ne se pourrait com-\npléter en style damasien. Ce qui est vrai en littérature, l'est aussi en art.\nMais, s'agit-il de parler au peuple d'aujourd'hui en créant une œuvre\nnouvelle, on parlera une langue morte, si cette œuvre n'est pas palpitante\nde vie. Toute œuvre d'art doit être vécue.\n   » Voilà pourquoi l'art ne saurait demeurer stationnaire et pourquoi\nc'est un crime de lèse-esthétique de vouloir le couler « ne varietur » dans le\nmoule des siècles écoulés. »\n Cette critique est, e n t e r m e s presqu'identiques, celle que j'ai faite moi-\nmême de l'école de Saint-Luc et des œuvres de ses artistes.\n   Au moment d'envoyer mon manuscrit à la composition, je reçois d'un\nami une lettre où il m e donne son opinion sur l'art de Saint-Luc. Afin que\nl'on ne m'accuse pas d'être seul de m o n avis, je transcris un passage de\ncette lettre :\n  « Mon avis sur l'école Saint-Luc, — ou pour dire mieux sur le néo-\ngothique?\n   » C'est à mon sens plus un mouvement d'archéologie qu'un mouve-\nment d'art; l'art implique la création, l'originalité, le progrès: les néo-\ngothiques sont des restaurateurs, des imitateurs, des réactionnaires\n(prenez ce mot dans le sens d'un retour voulu au passé).\n   » Dans la sphère même où ils ont agi, les néo-gothiques, s'ils ont réussi\ndans le m o n u m e n t et dans le mobilier (architecture et art appliqué),\nont pitoyablement avorté dans la statuaire et la peinture.\n   » On traita ces temps derniers certain style de « macaque flamboyant » ;\nles peintures et statues de Saint-Luc sont du « macaque funèbre ».\n   » C'est par là qu'on peut juger du défaut essentiel, fondamental et\ncapital de ce mouvement : il manque d'invention, de personnalité et de\nspontanéité ; si ces gens-là étaient des artistes, ils puiseraient leur inspi-\nration dans un sentiment religieux évoluant dans un cadre actuel... Au\nlieu de cela, que font-ils? Ils remontent au passé, déterrent des choses,\n belles pour des époques primitives, admirables quand on les restitue dans\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": " 716                           DURENDAL\n\n\nleur cadre archaïque, — mais puériles et grotesques quand on les encadre\ndans le mouvement d'art actuel.\n   » L'art n'est pas — comme l'histoire — un recommenceur ; et ceux-là qui\nl'oublient, méconnaissent que l'art séparé de la civilisation ambiante, la\ncombattant en la contrariant, ne peut être un art. »\n\n                                                L'abbé HENRY MOLLLER.\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                 CORRESPONDANCE (1)\n\n                       MONSIEUR L'AUBE MŒLLER,\n\n\n   Dans le numéro de juillet de Durendal, sous le titre.» Art religieux » et\nsous votre signature, vous avez servi à vos lecteurs un article d'environ\nquatre pages dont l'Ecole Saint-Luc a eu l'honneur de faire presque tous\nles frais (2).\n   Malgré tout le soin que vous avez mis à ne pas la nommer, nous l'avons\nreconnue aux traits peu flattés sous lesquels, avec plus de franchise (5),\nles ennemis de l'art religieux ont la coutume de la représenter.\n   Vous-même, d'ailleurs, vous vous êtes fait, dans votre revue, l'organe\nhabituel d'appréciations si peu exactes, qu'une fois pour toutes, nous\nvous prions d'insérer quelques lignes de réponse.\n   Nous avons l'espoir de les voir accueillir ; elles sont exemptes de fiel (1) :\net, puisque vous cherchez sincèrement à provoquer le réveil de l'art reli-\ngieux, vous auriez mauvaise grâce d'étouffer la voix de quelques-uns de\nceux qui, « avec la meilleure foi du monde », luttent depuis longtemps\npour la même cause que vous.\n   C'est ainsi que nous avons eu l'occasion de soutenir les grands combats\ncontre la « Fadaise Sulpicienne », ce « joli qui passe avant tout ». Nous\nprenons le mot de Grasset que vous avez recueilli, mais qui n'est heureu-\nsement plus vrai dans notre pays, — et grâce à qui? (3)\n\n   (1) La réponse générale dont j'ai fait précéder la présente lettre ne suffit pas pour relever\nles inexactitudes et les erreurs qu'elle renferme. J'ai dû l'annoter pour que ma réponse soit\ncomplète.\n   (2) Cela est inexact. Des quatre pages de mon article, deux seulement concernent l'école de\nSaint-Luc.\n   (3) C'est par délicatesse que je ne vous ai pas nommé. Vous eussiez dû le comprendre.\n   (4) Pas tant que cela. Le ton de votre lettre, certaines expressions que vous y employez et\nvos conclusions prouvent même le contraire.\n   (5) Vous n'avez pas du tout supplanté la « fadaise sulpicienne ». Vous avez simplement\nplacé à côté du « joli qui passe avant tout », un laid archaïque que nous ne voulons pas laisser\npasser. L'imagerie de Saint-Sulpice est bête. La vôtre est laide.\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": " 718                                    DURENDAL\n\n\n\n   Si la France avait eu une École de Saint-Luc, chez elle comme en Bel-\ngique, la « boutique de Saint-Sulpice » serait prête à faire faillite. Son\ndernier souffle est malheureusement entretenu par les finances précaires\nde nos églises (1).\n   Elles sont ainsi la principale cause du désintéressement si déploré des\n« vrais artistes ». Rendez à nos temples leurs anciens revenus et vous ver-\nrez vos artistes s'intéresser à l'art religieux.\n   Mais cependant, nous ne pensons pas que cette restitution ferait\nrenaître nos anciens chefs-d'œuvre.\n   Il est permis d'en augurer sur ce qui arrive, quand parfois, grâce aux\nsubventions gouvernementales, un travail important peut être confié à\nl'un de vos vrais artistes. Chose triste à dire, l'ouvrage ainsi produit ne\ndépasse guère les productions sulpiciennes au point de vue religieux (2).\n   C'est qu'il ne suffit pas que l'art religieux ait cessé, pour une cause\nquelconque, d'être indifférent aux vrais artistes, qu'il ne suffit pas à ceux-\nci d'être des personnalités brillantes, des talents remarquables, pour que\nnous puissions crier à la rénovation de cet art.\n   Si celui-ci est peu et mal cultivé, c'est faute de qualités plus essentielles,\nc'est à cause de l'ignorance des vrais principes, de l'absence des senti-\nments chrétiens, de la décadence morale où vivent, hélas! un grand\nnombre d'artistes.\n   Préparez une génération au tempérament vigoureux, aux sentiments\nélevés, à l'esprit droit et profond, une génération capable, comme les\nanciens maîtres, d'avoir conscience et de la grandeur de son rôle et des\nbeautés de l'idéalisme chrétien, et vous pourrez alors caresser le légitime\nespoir de voir, à bref délai, les marchands et leurs fadaises honteusement\nexpulsés de nos temples.\n   C'est en partant de cette vérité que les principes religieux sont à la\nbase de l'art religieux, que les fondateurs de l'Ecole de Saint-Luc ont\ninstitué leur œuvre.\n * Leur premier résultat et le plus important, vous en conviendrez, dans\nla matière qui nous occupe, fut la production de travaux d'un caractère\nvraiment religieux, donnant une impression de piété incontestable.\n\n\n   (1) Heureusement que les produits de Saint-Luc sont excessivement chers, sinon toutes\nnos églises en seraient peut- être inondées. On n'en trouve déjà que trop de spécimens dans les\néglises.\n   (2) Cela est absolument faux, seulement je sais que vous critiquez toutes les œuvres qui ne\nsortent pas de votre officine. Il y a entr'autres deux « travaux importants qui ont été confiés à\nl'un de nos vrais artistes » comme vous dites et qui ont été admirablement exécutés. Je veux\nparler de la restauration des églises du Sablon à Bruxelles et d'Anderlecht, dirigée par Van\nYzendyck. Les seules choses que je n'admire pas dans cette dernière, ce sont deux autels et des\nstatues que Saint-Luc est parvenu à y introduire et qui déparent absolument cette belle église.\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "                                    CORRESPONDANCE                                            719\n\n\n\n   Nous reprenons, à ce propos, avec plaisir la constatation que vous en\navez faite et ce terme de votre argumentation que la piété est exclusive\nde la laideur (1).\n   L'heureuse inspiration des premiers artistes de Saint-Luc leur permit\ndonc d'atteindre d'un coup leur double but, car ce qu'ils voulaient,\nc'était une école chrétienne (2) et une école d'art.\n  Vous exprimez à cet égard un doute que nous avons à cœur de\ndissiper.\n   Nous formons une École, un groupement d'hommes unis par des prin-\ncipes communs et distinctifs sous la poussée desquels naissent des oeuvres\nqui en portent le caractère. Pour éviter une erreur fréquente, il ne faut\npas confondre ce groupement avec les écoles de Saint-Luc, établissements\npédagogiques, sortes d'académies où l'on enseigne, suivant une méthode\nuniversellement admirée (3) du reste, les connaissances matérielles néces-\nsaires aux jeunes artistes.\n   C'est donc une École, dans le vrai sens du mot, que nous formons et\nc'est une École artistique et non une École d'archéologues.\n   Nous avons des principes, un idéal, un p r o g r a m m e (4). Principes\nabsolus, idéal abstrait, et, retenez bien ceci, un p r o g r a m m e qui n'entraîne\nla liberté de personne.\n\n\n   (1) Vous interprétez mal ma pensée et vous avez en conséquence le triomphe trop facile.\nJ'ai dit que la piété est exclusive de la laideur, en ce sens qu'elle défend de représenter des\nchoses pieuses sous des formes laides, ce que vous faites souvent.\n   (2) Tout le monde est d'accord pour dire que votre école est chrétienne Mais, vous en\nconviendrez avec moi, il ne suffit pas qu'une école soit chrétienne, pour qu'elle soit une école\nd'art. Nous avons ici même jadis rendu hommage au caractère chrétien de votre école dans\nces termes : « Cette vérité primordiale,— qu'une école d'art religieux doit être chrétienne,—\na été bien comprise par l'école de Saint-Luc. On ne s'y borne pas à éveiller le sens esthétique\nchez l'élève. Convaincu qu'on ne fera jamais un vrai artiste religieux d'un mauvais chrétien,\non s'efforce d'inspirer aux jeunes élèves, avec l'amour de l'art, l'amour de Dieu par la pratique\nde la vie chrétienne, qui n'est autre chose que la contemplation amoureuse de la Beauté abso-\nlue, de l'Idéal divin, de Dieu, le plus grand et le plus bel Idéal que l'art puisse rêver, la source\ninfinie de toute beauté terrestre et divine.\n   Aussi je professerais une admiration absolue pour l'école de Saint-Luc, n'était sa tendance\nexagérée à l'imitation servile d'un certain siècle, qui est pour cette école ce que leXVIIesiècle\nest pour les classiques intransigeants. Quelle admirable école d'art religieux ne serait pas\nl'école de Saint-Luc, si elle était animée d'un souffle plus large, si on y laissait plus de liberté à\nla spontanéité dans la formation de l'artiste, si on ne cherchait pas à couler tous les élèves\ndans le même moule. La formation esthétique y laisse encore à désirer en ce qu'on n'y tolère\npas l'étude du modèle vivant, par une crainte exagérée d'inspirer à l'élève le goût de l'art\nprofane. » (Voir Durendal, avril 1895.)\n    (3) C'est vous qui l'affirmez. Votre méthode n'est pas universellement admirée du tout.\n Elle ne l'est pas des artistes à coup sûr. Elle l'est d'un certain public qui ou bien n'a aucune\n compétence en art, ou bien n'ose pas critiquer votre école parce qu'elle est catholique.\n    (4) Il ne suffit pas d'avoir des principes, un idéal et un programme, il faut en outre que ces\n principes soient vrais, que cet idéal soit beau et que ce programme soit juste.\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": " 720                                     DURENDAL\n\n\n   La communauté d'idéal et de principes constitue notre École; chaque\nmembre fait de ces principes l'application qu'il juge la meilleure. C'est\ndonc de l'erreur ou de la mauvaise foi (1) d'affirmer comme tous les\nignorants de notre programme, comme tous nos adversaires de parti pris\nn'ont cessé de le faire depuis trente ans que ce programme (vous dites :\nle principe fondamental!) comporte l'imitation d'un siècle, la copie servile\nde ses formes et même avec leurs défauts.\n   Ce démenti à une allégation trois fois répétée dans votre article et qui\nsert de pivot à toute son argumentation, vous vous le fussiez évité en\nconsultant notre programme (2) qui ne vous a jamais été dérobé, qui s'en-\nseigne, qui s'affirme chaque jour. Vous auriez constaté qu'il renferme\ndepuis trente ans et qu'il a contribué largement à réveiller toutes ces\ngrandes questions artistiques qui, mises aujourd'hui en avant, sous de\npompeuses étiquettes, sont pour les badauds autant de nouveaux prin-\ncipes.\n   Voilà les règles qui sont nôtres et dont nous faisons application. Nulle\npart, il n'y est question d'archéologie (3), ce cadavre, cet art « raide,\nglacial, sans vie, sans âme », ni de copie d'une époque quelconque (1).\n   Nos principes sont tout bonnement « les vrais et éternels principes de\nl'art » (3), ceux de toutes les grandes époques, de tous les grands peuples,\nceux malheureusement perdus, parce que nous ne sortons pas d'un grand\nsiècle, et heureusement renaissants, mais avec quelles peines !\n   Avec quels efforts vos vrais artistes arrivent-ils à arracher par inter-\nvalles un lambeau de ce voile encroûté qui couvre ces principes et corn-\n\n\n  (1) Je n'accepte pas cette accusation de mauvaise foi. Elle est impertinente après que j'ai\nadmis loyalement votre bonne foi. J'ai droit, me semble-t-il, aux mêmes égards, du moins\nde la part de gens bien élevés.\n   (2) Votre démenti tombe à faux Je ne me le fus pas évité 'en consultant votre programme.\nCar, si votre programme est juste, les œuvres de vos artistes prouvent que vous ne le mettez\npas en pratique. Ces œuvres sont tout ce qu'il y a de plus archaïque. Elles n'ont aucune origi-\nnalité. Elles dénotent une absence complète de personnalité artistique. Tout le talent de vos\nartistes se réduit à celui de la copie d'un siècle avec ses défauts. Les faits sont plus éloquents\nque tous les démentis du monde.\n   (3) Il n'est peut-être pas question d'archéologie dans votre programme, mais de fait votre\nart est archéologique et c'est pour cela qu'il est raide, glacial, sans vie et sans âme. Il manque\nabsolument de vie. C'est un de ses défauts essentiels.\n   (4) Toutes les œuvres de vos artistes sont des copies serviles duXIIIesiècle C'est à cela qu'on\nles reconnaît.\n  (5) Oh ! non, que vos principes ne sont pas « les vrais et étemels principes de l'art ». Et c est\nheureux pour l'art religieux! Non, vos principes ne sont pas ceux de toutes les grandes\népoques et de tous les grands peuples. Il suffit, pour se convaincre du contraire, de comparer les\nœuvres de vos artistes à celles des artistes de toutes les grandes époques et de tous les grands\npeuples. Il y a une petite différence ! J'en appelle à tous les artistes. Quand vous dites que vos\nprincipes sont les vrais principes de l'art, vous oubliez toujours que les œuvres de vos artistes\nvous donnent un démenti catégorique. Elles sont la condamnation de vos principes.\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "                                  CORRESPONDANCE                                          721\n\n\nbien hésitants, combien pauvres sont leurs essais dans la voie des appli-\ncations.\n   L'on doit reconnaître (1) qu'au contraire l'École de Saint-Luc est sortie\ndepuis longtemps des tâtonnements et suit une marche continuellement\nprogressive, grâce à sa méthode classique, à sa méthode de formation.\n   Nulle part l'artiste ne peut grandir, se développer sans modèles (2),\nsans exemples. Il lui faut des classiques et quels classiques?\n   Question souvent débattue; question aujourd'hui jugée. Nous parlons\nd'art religieux chrétien. Où pourrions-nous prendre nos modèles, sinon\nparmi les productions des temps religieux chrétiens (3).\n   Ces mêmes principes qui sont à la base de notre programme, principes\nimmortels de l'art comme principes de notre religion immortelle, ils ont\nété en honneur jadis, ils ont été appliqués, glorieusement appliqués; ces\napplications sont admirées aujourd'hui universellement, parce qu'aucun\nreproche n'est à leur faire. Parlez donc d'ignorance des formes, de rai-\ndeur cadavérique, devant la grande sculpture du XIIIe siècle; mon-\ntrez donc la fadeur dans les grandes scènes décoratives de cette époque;\net comment ne pas s'extasier devant son architecture? (4)\n   Nous vous demanderons quels classiques pourraient être mieux choi-\nsis? à moins de préférer que l'on mît, pour le former, sous les yeux.du\njeune artiste chrétien, l'art d'avant le Christ.\n   C'est l'esprit et le cœur ainsi formés, armé de ces principes et de con-\nnaissances suffisantes, que l'artiste se développe rationnellement et\ns'élance vaillamment dans la carrière où ses acquisitions personnelles\ngrandissantes doivent apporter des aides toujours nouvelles à son inspi-\nration.\n   Mais est-il possible, et faut-il donc qu'il oublie, qu'il renie (5), pour\nvous plaire, et de crainte d'être traité d'imitateur servile, le dernier de ses\n\n  (1) Je ne reconnais rien du tout et je maintiens que l'école de Saint-Luc, loin de progresser,\npiétine sur place, à cause précisément de l'étroitesse de son idéal d'art.\n  (2) Je vous prends au mot. Sans doute l'artiste ne peut se développer sans modèles. Mais il\ny a un modèle qui est d'une importance capitale dans la formation de l'artiste.Cc modèle, c'est le\nmodèle vivant, dont vous avez horreur. Ce modèle, c'est la nature. Ce modèle, c'est celui que\nDieu lui-même offre a l'artiste dans son admirable création. Or, l'étude d'après la nature,d'après\nle modèle vivant est bannie de votre école de la façon la plus intransigeante que l'on puisse\nimaginer.\n  (3) D'accord. Mais vous oubliez qu'il y a d'autres époques d'art religieux que leXIIIesiècle.\nNous admirons celui-ci, mais nous admirons les autres aussi. Car nous nous vantons d'être\néclectiques, c'est-à-dire d'admirer le beau partout où il est. Nous divergeons en cela radicale-\nment de votre fondateur, qui a dit un jour dans un discours public : « L'éclectisme est absolu-\nment banni de notre école. »\n  (4) C'est vrai. Et je m'extasie même devant les copies que vos artistes en ont faites.\n  (5) Nous ne disons pas cela et nous ne l'avons jamais dit. Nous ne reprochons a vos artistes\nque leur archaïsme.\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": " 722                                    DURENDAL\n\n\n\n souvenirs classiques? Une pareille doctrine, d'ailleurs impossible en fait,\n mène droit à la destruction de toute école, et la personnalité, poussée à\n ce point, deviendra bientôt l'anarchie.\n   En réalité, l'artiste se développera suivant son tempérament plus ou\n moins original, et quelles que soient les formes (1) qu'il utilise, s'il est\n demeuré fidèle à son idéal, il est des nôtres.\n   C'est assez dire combien est faux le reproche d'immobilisme (2) qu'on\n nous adresse.\n   Les artistes de cette catégorie sont nombreux parmi nous. Vous en\nparlez même flatteusement (3), mais pour prétendre, toujours sous le coup\n du préjugé, qu'ils ne sont devenus de vrais artistes qu'en se séparant de\nnous.\n   C'est une erreur : ils sont toujours nos amis, tout comme ces autres\nmoins personnels, plus fidèles aux formes de la tradition et, à cause de\n cela, les principales victimes de vos coups.\n   Sans doute, avec l'originalité, ceux-ci perdent une qualité précieuse,\nmais cela suffit-il pour les descendre au rang de copistes?\n   Nous n'oserions prendre sur nous de soutenir pareille thèse. Un\n\"véritable artiste ne s'y trompera pas; il voit toujours où commence la\n copie et ne la confond pas avec une fidélité heureuse ou une réminiscence\n pleine d'à propos.\n   Combien donc devez-vous être sévère pour cette époque de la Renais-\n sance que nous avions crue, avec tout le monde, assez riche en chefs-\nd'œuvre, quoique si imitatrice de l'antiquité?\n   Car, peu importe ce qu'on copie; dès qu'on copie, l'art est un «art\n glacial, sans vie, sans âme », un cadavre, comme vous dites avec\n raison.\n   Mais qu'il vous plaise ou non de condamner cette pauvre Renais-\n sance (4), celle-ci ne s'en portera pas moins bien et nous ne nous en por-\n\n\n   (1) Je pourrais apporter des faits qui prouvent que cela est complètement faux. Si je ne le\nfais pas, c'est parce que je ne veux pas introduire de tiers dans ce débat, que je veux maintenir\nà la hauteur où je l'ai placé en en faisant une discussion purement esthétique.\n   (2) Malheureusement, je le répète une dernière fois, les œuvres de vos artistes prouvent,\nhélas! le bien londé de ce reproche.\n   (3) Les artistes qui ont passé par votre école et dont j'ai parlé avec éloge ne sont nullement\nceux que vous soupçonnez. Ils ont complètement abandonné les méthodes enseignées chez\nvous, en ont reconnu les défauts et ne sont devenus ce qu'ils sont à l'heure actuelle, c'est-à-\ndire de vrais artistes, en dépit des leçons reçues chez vous, que parce qu'ils se sont aperçus a\ntemps de la défectuosité de l'éducation artistique que vous leur aviez donnée et qu'ils avaient\nassez de talent et d'énergie pour développer leur personnalité quand même.\n   (4) Comme on le voit, la réponse des professeurs de Saint-Luc, que nous discutons ici,\nfourmille d'inexactitudes. Que ce soit mon excuse auprès du lecteur, au sujet du nombre de ces\nnotes. Où ces Messieurs ont-ils vu que je condamnais les artistes de la Renaissance? Je l'ai\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                                    CORRESPONDANCE                                             723\n\n\n\ntenons pas mieux au gré de votre raisonnement, si notre situation n'était\ntout différente.\n   Au fond, critique classique, vous en ferez toujours et malgré vous une\nquestion de formes. Ce sont les formes gothiques que vous ne souffrez\npas ! Dans ces formes, vous verrez notre « principe fondamental » bien\nque nous vous ayons démontré jusqu'où elles peuvent nous intéresser.\nLa Renaissance classique n'a pris à l'antiquité que ses formes, et vous\nl'excusez; la nouvelle Renaissance, que vous méconnaissez, préconise,\nelle, u n Idéal.\n   Or, c'est l'Idéal qui distingue l'artiste (1) et, à ce titre, il nous est permis\nd'affirmer que les copistes ne se trouvent pas chez nous. Les reproches\nde Durendal conviendraient mieux à tel clan très estimé, qui nous accuse\nà tout propos d'être trop libres, trop créateurs (2), pas assez archéologues,\ntrop peu restaurateurs, quoi encore? le contraire exactement de vos\nreproches.\n   Ne vous étonnez donc pas si des appréciations, aussi variées que con-\ntradictoires, ont le don de nous laisser froidement poursuivre notre\nchemin. Les œuvres de nos amis sont pour notre mouvement la plus\ntriomphante des polémiques.\n   Vous avez reconnu lui être redevable de quelques beaux monuments\net de quelques ouvrages d'art appliqué. C'est déjà quelque chose, et\nnous demandons qu'on cite la plus bruyante des Ecoles (« si tant est\nqu'elle mérite ce nom ») qui pourrait en dire autant.\n   L'architecture, le premier des arts, et ses multiples rameaux, c'est-\nà-dire toutes ses manifestations artistiques, ont été continuellement\ntravaillés et fouillés par nos artistes, jusqu'à cette peinture pour\n laquelle vous êtes si sévère et dont certaines branches n'ont pu être\n cultivées jusqu'à présent pour des raisons matérielles et d'opportunité (3).\n\ndéjà dit et je le répète, j'admire le beau partout où il est et j'admire les artistes de tous les\nsiècles, du moment que ce sont de vrais artistes. Mais les vrais artistes de la Renaissance n'ont\npas copié l'antiquité du tout. C'est la votre erreur, Messieurs Ils se sont inspirés de l'art antique\nce qui est tout autre chose. Si vous aviez fait de même, si au lieu de copier servilement un\nsiècle, vous vous fussiez inspirés simplement de l'art admirable des grands anciens artistes\nreligieux et les aviez étudiés, et si vous étiez partis de là pour faire ensuite des œuvres originales,\npersonne ne vous le reprocherait et votre art n'eut pas été un art glacial et sans âme.\n   (1) Parfaitement. Mais il y a idéal et idéal. Ce qui distingue le vrai artiste du pseudo-artiste,\nc'est que le premier a un bel idéal et un idéal qui lui est personnel, tandis que le second n'en a\npas ou en a un qui est laid, ou se contente de reproduire celui des autres.\n   (2) Je serais vraiment curieux de connaître ces personnes très estimées! qui trouvent que\nles artistes de Saint-Luc sont trop créateurs ! et trop libres!Ce sont des aveugles, sans doute.\n   (3) Les auteurs du manifeste que je discute ne me tiennent pas môme compte des éloges\nque j'ai décernés à leurs architectes. On le voit assez au ton dont ils parlent. Non. Il faudrait\nqu'on admire toutes les œuvres de Saint-Luc sans exception. Cela a toujours été le défaut de\ncette école. Elle ne tolère pas la discussion de son idéal d'art. Ses adhérents ne supportent pas\nla critique. On dirait vraiment que quand on touche à Saint-Luc, on touche à l'arche sainte !\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": "  724                                      DURENDAL\n\n\n   En terminant, nous voulons noter que vos reproches ne s'adressent\npas à nos amis personnellement, mais à nos idées (1). Tous ceux qui les\nprofessent sont donc touchés par votre article, puisque « c'est l'école,\ndites-vous, qu'il faut écarter (2), sa tendance qu'il faut combattre ». Nous\nen appelons, par conséquent, à tous ces artistes qui, sans faire partie du\ngroupement plus étroit de notre Ecole, ne lui sont pas moins attachés,\nparce qu'ils sont sortis du même mouvement originel et que dans leur\ndéveloppement parallèle, ils nous demeurent toujours unis par la plus\nétroite communauté d'idées et de principes.\n   Telle cette Ecole de Beuron (3), pour laquelle nous ne cachons pas\nnotre admiration et dont les plus remarquables productions ont trouvé un\nasile digne d'elles dans le chef-d'œuvre de cet h o m m e « distingué, très\nintelligent, malheureusement beaucoup plus archéologue qu'artiste »,\nmais devant la grandeur et la beauté de laquelle œuvre les vrais artistes\n se contentent d'admirer.\n   A tous ceux donc qui professent les principes de l'auteur de Maredsous,\nnous faisons remarquer, qu'à votre avis clairement exprimé, leurs\nœuvres sont indignes d'entrer en ligne avec les productions des « vrais\nartistes ». Nous comprenons donc sans peine que vous avez jugé que de\ntels éléments ne peuvent prendre aucune part à votre future exposition\nd'art religieux et doivent en être impitoyablement écartés (4).\n   Nous étions du même sentiment, après avoir constaté qu'une absence\ntotale de principes, devenue manifeste par la lecture de votre article,\ndevait présider à cette prochaine exhibition.\n   Nous émettons donc l'espoir qu'aucun de ceux qui font activement\n\n   (1) Il y a une certaine perfidie dans la conclusion de cette lettre et il est de mon devoir de\nla stigmatiser. On y cherche évidemment à détpurner de notre exposition d'art religieux des\nartistes que nous aurions pu y inviter et qui ou bien auraient jadis été élèves de Saint-Luc, ou\nbien auraient des rapports avec eux. Ceci, il m'est impossible de ne pas le dire et je le dis avec\nindignation, est tout simplement une infamie.\n   (2) Vous tronquez sciemment mon texte. Relisez mon article. J'v ai dit qu'il v avait deux\nécoles à écarter ou à modifier. J'ai employé ce dernier mot en pensant à vous. Je ne désire pas\nla mort du pécheur artistique que vous êtes, mais que votre école se convertisse aux vrais\nprincipes d'art religieux et qu'elle vive. Je serai le premier alors à la défendre.\n   (3) Pour l'amour de l'art, je vous en supplie, ne faites pas aux artistes de Beuron l'outrage\nd'en dire qu'ils partagent vos idées et vos principes d'art. Vous ne pourriez leur faire une plus\nsanglante injure. Et ce serait grotesque par dessus le marché.\n   (4) J'ai dit dans ma réponse générale à l'étrange manifeste de Saint-Luc, qu'on vient de\nlire, et je répète que l'article sur « l'art religieux » que j'ai écrit m'était personnel. Il n'engage\nque moi. Il est signé par moi. Et je le signerais cent fois encore et toujours, s'il le fallait. J'ai le\ndroit, après tout, d'avoir mon idéal d'art religieux aussi bien que Saint-Luc. Cet idéal que j'ai\nde l'art religieux n'est pas seulement le mien, il est celui de tous les vrais artistes chrétiens. Cet\nidéal, c'est celui des Fra Angelico, des Giotto, des Mantegna, des Gozzolli, des Lippi, des\nMemling, des Van Eyck, etc., et de tant d'autres artistes religieux, auprès desquels les artistes\nde Saint-Luc sont comme s'ils n'existaient pas.\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                                 CORRESPONDANCE                                        725\n\n\npartie ou qui sont unis d'idéal à notre école n'y participe. Ils pourront\nplus utilement réserver leurs efforts pour le jour, proche aussi, où notre\nEcole tiendra, par l'exposition de quelques-uns de ses ouvrages, à témoi-\ngner de son degré de vitalité aux yeux de tous les hommes vraiment\ncompétents (1) pour juger de l'Art... religieux.\n  Vous avez eu, et nous vous en remercions, la franchise de nous préve-\nnir et vous vous êtes ainsi ménagé une situation bien nette ; nous vous\ndevions d'en faire autant.\n  Recevez, Monsieur, nos salutations distinguées.\n    Le Comité de la Section d'études de l'Ecole de Saint-Luc, à Bruxelles :\nJ. VAN DAEI.E; L. PEPERMANS; C. VERAART; A. VAN DAELE; J. PAUWELS;\n        G. DHAEYER ; CHR. VERAART; J. VAN TUYN; E. GEVAERT.\n\n\n\n\n   (1) En fait d'hommes compétents pour juger de l'art religieux, l'école de Saint-Luc n'admet\nque les gens qui approuvent tout ce qu'ils font. Toute la présente lettre le prouve à\nl'évidence.\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "                LES REVUES D'ART\n\n  THE STUDIO, n° de Juillet :\n   A lire, entre autres articles intéressants, les études de Baldry sur\nl'œuvre de Reynold Stephens et de Pol de Mont, le remarquable directeur\nde la superbe revue flamande, Vlaamse School, sur Franz Melchers.\nReynold Stephens est un artiste d'une belle envergure et d'une rare\nfécondité. Il se distingue tout à fait dans l'art de la sculpture. Mais cet\nart ne suffit pas à son étonnante activité. C'est un peintre de talent. I1\nexcelle dans l'art décoratif.\n   Quant à Franz Melchers, Pol de Mont fait sien l'éloge qu'en fit Maeter-\nlinck. Il a, écrit celui-ci, par la simple reproduction d'une maison avec des\nvolets vert, d'une porte entr'ouverte au bord de l'eau dormante, d'un\npetit jardin dans l'attente du dimanche, créé autant de beauté que les\nplus grands poètes et les plus grands penseurs. Ses paysages hollandais\nsont exquis.\n\n  N° d'Août :\n   Gabriel Mourey, dont on lit toujours avec le plus vif intérêt les admi-\nrables critiques d'art, nous donne une étude très fouillée et enthousiaste\ndu talent de notre compatriote, l'artiste Emile Claes. Il fait à cette\noccasion un grand éloge de notre art national et dit avec raison qu'un\ndes artistes qui font le plus d'honneur à la Belgique et ont le plus\ncontribué à rehausser son art à l'étranger, est sans conteste Emile Claes.\nL'article de G. Mourey est digne de son haut talent de critique d'art et de\nl'artiste qui en fait l'objet.\n   Les n os de Juillet et Août du Studio sont comme toujours abondants en\nreproductions d'œuvres d'art qui sont de toute beauté.\n\n  N° de Septembre :\n  A lire un article sur la lithographie moderne allemande par Hans. W.\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                          LES REVUES D'ART                            727\n\n\nZinger, relevé par des reproductions excessivement intéressantes des\nœuvres des principaux artistes lithographes de Dusseldorf, Hambourg et\nFrancfort.\n\n  L'ART DÉCORATIF, n° d'Août :\n   Voici un aperçu du sommaire : Photographies de constructions de\nl'architecte A. Van Waesberghe; ameublements de G. Serrurier-Bóvy\n(salon 1899), Loos, P. Selmersheim, Urban, Ellens et Kluwer; verreries,\ncéramiques, objets usuels en métal, reliures de luxe, enfin des projets de\ntapis et papiers peints par P. Ranson. Mors-texte : deux reproductions\nd'estampes inédites de Misti.\n\n  N° de Septembre :\n  Ce numéro est consacré à trois artistes belges : MM. Georges Lemmen,\nH. Van de Velde et A.-W. Finch.\n  De M. G. Lemmen, des dessins, des ornements pour tapis, tentures,\npapiers peints, plus toute une série de lettres ornées et d'ex-libris.\n  De M. Van de Velde, plusieurs pages de reproductions photographiques.\nqui donnent un aperçu de ses oeuvres nouvelles, en ameublement et\nappareils d'éclairage.\n  Enfin, des reproductions des œuvres du céramiste M. A.-W. Finch.\n\n  VLAAMSE SCHOOL :\n  Cette revue d'art si bien dirigée par Pol de Mont ne le cède en rien\naux revues d'art de l'étranger, par l'intérêt des articles et la beauté des\nreproductions. Le dernier fascicule en contient d'admirables, des superbes\nœuvres du célèbre et regretté peintre français, Gustave Moreau.\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": "                           LES LIVRES\n\n      LA POÉSIE :\n\n   LÉONCE DEPONT. S é r é n i t é s - D é c l i n s (Deux volumes. Paris. LEMERRE).\n   M. Léonce Depont dédie ses Déclins à José-Maria de Heredia, et jamais\nsans doute dédicace ne s'imposa davantage. Il eût pu dédier au même\npoète ses précédentes Sérénités. On a beau proclamer à toute heure la\nfin du Parnasse, chaque saison apporte, en nombre, des témoignages de\nla persistance du dogme parnassien. Je tiens qu'ils ont du bon et qu'à\nécouter les enseignements d'un maître difficile comme le poète illustre\ndes Trophées, l'on gagne, à défaut de génie, certaines vertus littéraires\nqui ne sont point méprisables : le culte de l'ordre, le souci de la ligne,\nl'éclat du verbe, le respect de la langue française, sans compter je ne sais\nquelle grandesse de sentiments et de pensées qui, par ce temps intellec-\ntuellement démocratique, n'est point banale. Ces vertus se rencontrent\nà chaque page des deux recueils de M. Depont. Tout n'y est point par-\nfait ; l'on y signalerait aisément des inégalités et des faiblesses. Mais\npresque tous les poèmes se recommandent par une pensée haute et noble,\nun sentiment pur, la richesse et l'éclat de l'imagination, le souci de la\nforme savante et impeccable. Le disciple se livre plus que le maître, et\nc'est à peu près le seul point par où il ne s'efforce point de lui ressembler.\nIl a des cris et des plaintes, des mélancolies et des ivresses. La pitié,\nl'amour, la justice parlent par sa bouche. Il souffre et T'avoue ; il exulte\net le crie. Il sort de la tour d'ivoire. Certes, les quatre-vingts sonnets\nqu'il consacre, dans les Déclins, où ne se rencontrent que des sonnets —\nne trouvez-vous pas que l'on abuse un peu de ce poème ? — à célébrer\nla gloire infiniment diverse des soleils couchants attestent une rare et\ncurieuse virtuosité, une souplesse qui jouit d'elle-même et une opulente\nimagination : si leur suite est quelque peu monotone, plusieurs d'entre\neux sont fort beaux ; mais je leur préfère, en général, les poèmes plus\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                                  LES LIVRES                                 729\n\nhumains, plus profondément sentis des Automnes, de la Glèbe, des Élans\nmystiques, d'Au Seuil du Siècle. Si l'empreinte du maître est visible par-\ntout, et parfois trop, il est juste de dire que le maître n'éteint pas le disciple:\nles Déclins, qui attestent un sérieux progrès sur les Sérénités couronnées\npar l'Académie, sont lisibles même à qui vient de refermer les Trophées,\nce n'est pas un mince éloge.\n   Quelques sonnets de M. Depont parurent naguère dans Durendal, où\nleur mérite fut apprécié. Je me reprocherais pourtant de ne point donner\naux lecteurs, une fois encore, la joie de lire ici de beaux vers de ce poète.\nVingt poèmes me tentent et si je me décide à n'en transcrire, parmi eux,\nqu'un seul, c'est parce qu'il est excellent, non parce qu'il serait meilleur :\n\n                              COUCHANT NOSTALGIQUE\n\n                   Le vent harmonieux qui passe par bouffées\n                   Ride à peine le lac de moire et de cristal\n                   Où s'éteint la splendeur du rêve occidental,\n                   Et le silence est plein de rumeurs étouffées.\n                   Des collines, de rose et de pourpre étoffées,\n                   Evoquant la douceur du paradis natal,\n                   Dentellent l'horizon aux éclats de métal\n                   Que gravit, pittoresque, une ville de fées.\n                   Les appels attendris de lointains angelus\n                   S'envolent, emportant les cœurs qui ne prient plus\n                   Dans quelque nostalgie amère et grandiose ;\n                   Et les pignons, les tours, les clochers musicaux,\n                   Sur le fond lumineux d'un ciel d'apothéose,\n                   Tremblent dans l'air vibrant de reflets et d'échos.\n\n                                                                         M . .D.\n\n\n    DIVERS :\n  La Renaissance catholique en Angleterre au XIX e siècle.\nPremière partie : Newman et le Mouvement d'Oxford, par PAUL THUREAU\nDANGIN (Paris, PLON).\n\n  Un des plus grands événements de ce siècle, une des plus glorieuses\npages de l'histoire de l'Église contemporaine, c'est à coup sur la résur-\nrection du catholicisme en Angleterre. Jamais peut-être, en aucun\ntemps, ne s'est manifestée d'une façon plus lumineuse la force mystérieuse\nde ce germe que l'on appelle la grâce. Cette semence divine, fut-elle\nensevelie dans une seule âme chrétienne vivant de la vie de l'Eglise, et\ncette âme fut-elle la plus humble, la plus simple, la plus cachée, la plus\nmodeste, la plus ignorée de toutes les âmes, possède une force\ngénératrice telle, qu'au jour voulu de Dieu, il en sortira toute une Église,\ntoute une hiérarchie de lévites, de prêtres et de pontifes, toute une armée\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": " 730                             DURENDAL\n\n\nde confesseurs, toute une phalange de vierges, toute une légion de saints\net de martyrs.\n   C'est l'événement qui arriva, il y a quelques années, en Angleterre.\nLe beau livre de M. Thureau Dangin nous l'expose dans toute son\nampleur et nous en raconté l'admirable genèse.\n   L'Angleterre fut jadis un des plus fleuris et des plus embaumés par-\nterres du jardin mystique de l'Église. Son sol était parsemé de fas-\ntueuses cathédrales. De tous côtés, au milieu des rutilantes splendeurs de\nla belle nature, s'élevaient des abbayes majestueuses dont les cloîtres\npaisibles résonnaient, jours et nuits, du chant grandiose de la liturgie\ncatholique. C'est par milliers que l'on comptait et les prêtres, et les\névêques et les fidèles. A peine y avait-il de ci de là quelques infidèles,\nqui avaient bien soin, du reste, de se cacher honteusement.\n    Tournons quelques pages de l'histoire. Que voyons-nous ? Les cathé-\ndrales existent encore, mais l'Hôte divin n'y est plus. Le Roi eucharis-\ntique qui les habitait a été chassé du tabernacle d'or par l'hérésie. Les\n célèbres abbayes d'antan ne sont plus que des ruines. Que sont devenus\nles blanches vierges et les moines candides ? Où sont les prêtres et les\nfidèles de l'Église du Christ ? Ils ont été, ou chassés, ou martyrisés, par\nla plus cruelle et la plus infernale des persécutions.\n    L'hérésie règne en souveraine et sur le trône et dans le sanctuaire, et\n dans les palais des riches et dans les chaumières des pauvres. L'Ile des\n Saints est devenue l'île de l'enfer.\n   Cette fois, l'Église semblait bien et définitivement vaincue. Ce n'était\nplus qu'un cadavre.\n    Mais passons quelques feuillets de l'histoire : Un spectacle magnifique\ns'offre à nos yeux.\n    Le rude et glacial hiver est passé. Un nouveau printemps, comme le\n disait si poétiquement l'un des plus grands héros de ce drame émouvant,\n a surgi. La Vigne mystique, qui semblait desséchée, revit et se recouvre\n d'un feuillage verdoyant. Le sang vermeil du Christ, qui en est la sève\ntoute puissante, coule impétueusement dans ses sarments. Et ceux-ci\n s'épanouissent de nouveau en fleurs et en fruits de sainteté. Le Maître a\nfait descendre la rosée du ciel sur son champ et il est redevenu fertile.\n    Ecoutez la voix de l'Époux mystique, conviant sa fiancée l'Église à de\n nouvelles épousailles : « Lève-toi, hâte-toi; mon amie, ma colombe, ma\n belle, et viens. L'hiver de l'hérésie est passé, la neige s'est fondue, le froid\n a disparu. Les fleurs ont de nouveau apparu sur notre terre. » (Cantique\n des cantiques.)\n    Et des milliers de voix ont retenti dans tous les coins de l'Angleterre,\n chantant le triomphal Alleluia de Pâques : « Le Christ est ressuscité.\n Alleluia! »\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": "                                         LES LIVRES                                            731\n\n\n   C'est l'histoire de cette résurrection plus miraculeuse que celle des\ncorps que nous raconte M. Thureau Dangin. Tout catholique doit la\nlire. Aux timides, qui craignent pour l'avenir de l'Eglise, il rendra la\nconfiance. Il confirmera les âmes fortes, qui n'ont jamais peur, parce\nqu'elles ont mis leur espoir en Dieu qui est immuable, dans la Foi. Aux\nhésitants, qui restent au seuil de l'Eglise et n'osent le franchir, il enlèvera\nla cruauté du scepticisme et, avec les soldats passant devant la croix\naprès la mort du Christ, ils s'écrieront : « Celui qui a fondé cette Eglise\nest vraiment le fils de Dieu. »\n  L'histoire que raconte M. Thureau Dangin ne fait que commencer.\nC'est le premier volume d'une série, que nous souhaitons longue et\ndétaillée. Le sujet en vaut la peine.\n  Un h o m m e est à la tête de tout cet admirable mouvement de retour au\ncatholicisme. Cet homme, c'est l'illustre cardinal Newman, en qui tous,\ncatholiques et protestants, saluent le plus grand h o m m e de l'Angleterre\ncontemporaine.\n  Tout le volume de M. Thureau Dangin, comme toute l'histoire qu'il\nraconte, est imprégné de sa puissante personnalité. Ce fut, en effet, une\ndes plus belles conquêtes de l'Eglise. Elle fut le signal de la rentrée en\nmasse des brebis égarées au Bercail de Jésus-Christ.\n  Cette conversion eut une influence telle, que lord Beaconsfield, le\nfameux ministre anglais, ne craignit pas d'en écrire, dans la préface d'un\nde ses plus célèbres romans, cette parole suggestive : « La conversion de\nNewman a porté au protestantisme anglais un coup dont il ne s'est pas\nencore relevé et dont il ne se relèvera jamais. »\n   Voilà le sujet du beau livre de M. Thureau Dangin. Inutile d'insister\nsur son importance. Nous ne pouvons qu'engager tous ceux qui aiment\nl'Eglise à s'en emparer et à le lire.\n                                                                 L'abbé HENRY MOELLER.\n\n   X I e C o n g r è s E u c h a r i s t i q u e i n t e r n a t i o n a l , 1 vol. illustré (Bruxelles,\nGOEMAERE).\n\n    La maison Goemaere a voulu perpétuer le souvenir du Congrès Eucha-\n ristique de 1898 en un volume somptueusement édité, orné de précieuses\n illustrations.\n    C'est un compte rendu fidèle et vivant de tous les travaux, de toutes\n les cérémonies du Congrès.\n    Et rien, notamment, n'est plus attachant que la lecture des délibéra-\n tions des sections, dont les membres ont produit de nombreuses études,\n  bien documentées, nourries de détails abondants et d'aperçus judicieux.\n  On trouvera là un ingénieux enseignement de propagande et de prose-\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": " 732                             DURENDAL\n\n\nlytisme, donné par des hommes d'œuvres expérimentés, animés de\ntoutes les générosités du dévouement et de la foi.\n    Humble ou célèbre, placé au sommet ou à la base de la hiérarchie\nsacerdotale, chacun se lève pour apporter son tribut à l'œuvre commune,\npour raconter ses courses et ses fatigues apostoliques, le résultat de ses\nefforts dans la modeste sphère de sa cure villageoise ou dans le vaste\nterritoire de son diocèse et, au travers de la diversité des paroles, disertes\nou rustiques, on sent que le même et enthousiaste esprit possède toute\nl'assemblée, un bienfaisant esprit de charité et de vie agissante.\n    En somme, il apparaît dans ce livre que la religion catholique, que ses\nennemis, grisés par le vide fracas de leur propre voix, proclament mori-\nbonde, a conservé la plus grande partie de son empire sur les âmes, dans\nnotre pays, et cette constatation justifie les sentiments de confiance et\nd'espoir qui enflamment toutes les paroles prononcées au cours de ces\nassises religieuses.\n    — L'art moderne a grandi, s'est fortifié à l'ombre de la religion; aussi ne\npouvait-il se faire qu'il ne tînt une grande place dans les préoccupations\ndu Congrès. On y a entendu le chanoine Bosson développer les plus\njustes idées sur la musique sacrée ; dom Laurent Janssens ses principes\nd'art religieux, expression d'une saine et vigoureuse critique, et qui\nprouvent que si nos peintres et nos sculpteurs doivent étudier l'art\ndu moyen âge, des gothiques flamands et des primitifs italiens, pour y\nsurprendre le secret de sincérité et de vie que les enseignements et le\nfaux idéalisme de la Renaissance ont fait perdre, l'imitation servile, le\npastiche des œuvres anciennes, l'archaïsme factice deviendraient funestes\net déplorables.\n    En un grave et magnifique discours, enfin, M. Godefroid Kurth a\nmontré dans la rayonnante architecture de nos cathédrales, dans la prodi-\ngieuse efflorescence de l'art chrétien sous toutes ses formes, des plus\nsimples aux plus hardies, l'image tangible, extériorisée, de l'aspiration\nreligieuse de nos ancêtres.\n    La vertu du sacrement de l'autel qui renouvelle inépuisablement la\nferveur et la grâce dans l'âme du fidèle, enflamma également, durant\nt o u t le moyen âge, l'ardeur spirituelle et la dévotion des artistes, aviva\nchez eux le désir de participer de tout l'effort de leur naïf et heureux\ngénie à l'édification ou à l'ornementation de l'un de ces monuments,\ndont les nefs, le transept et les chapelles, remplis de bas-reliefs et de\nfresques, environnent l'autel eucharistique comme d'une auréole de\nchefs-d'œuvre.\n    Evoquant les œuvres des vieux ymagiers, véritables inventeurs de la\nplastique chrétienne, maîtres puissants de la pierre et de la couleur,\nl'éloquent historien a terminé par un persuasif appel à la restauration de\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "                                   LES LIVRES                               733\n\n\nla pureté musicale de la liturgie, à l'abandon de toute concession\nprofane au mauvais goût ou à la trivialité : « restauration qui préparera\nl'avènement d'un grand siècle liturgique, où plus d'une fois les âmes les\nplus hautes seront ramenées à la profession de la vérité éternelle par la\ncontemplation de l'éternelle beauté. »\n\n  L e s S a i n t s , Saint   Dominique,   par   JEAN GUIRAUD.   I   vol.   (Paris\nLECOFFRE).\n\n   L'auteur d'une monographie parue il y a quelques années et remar-\nquable, d'ailleurs, en dépit de ses tendances protestantes, sur saint\nFrançois, M. Paul Sabatier, esquissait quelque part un parallèle entre\ncelui-ci et saint Dominique, espèce d'illustration de la thèse selon\nlaquelle le Père Séraphique aurait apparu comme un apôtre de l'effusion\npersonnelle et directe, en opposition avec la liturgie et l'organisation de\nl'Eglise romaine.\n    En imposant un cadre et des règles précis à l'ordre franciscain, les\nPapes auraient, sinon méconnu, au moins mésinterprété la pensée du\nfondateur. Et, comme les luthériens révélèrent jadis au monde l'Evan-\ngile authentique, falsifié par l'Eglise, depuis des siècles, ils nous\napprennent aujourd'hui les véritables sentiments du Petit Pauvre. Mais,\nde même que le christianisme, à défaut d'une autorité qui en défendît et\nen préservât l'orthodoxie et l'intégrité, se fût dissout, dès l'origine,\ncomme le luthéranisme, en sectes, au gré d'hallucinés ou de sophistes,\n— en l'absence d'une règle, l'ordre de Saint-François n'aurait, sans doute,\npas franchi les frontières de l'Ombrie et, à la mort du saint, sans loi,\ndésormais, direction ni contrainte, aurait marché sur les traces des\nfraticelli, dont l'errante et superstitieuse dévotion avait infesté l'Italie.\n   On devine aisément que M. Sabatier n'insiste sur ce rapprochement\ndes deux grands saints du XIIIe siècle que pour diminuer l'un au profit de\nl'autre ou, du moins, au profit de l'idée erronée qu'il veut nous donner\nde l'autre : Saint François, d'après lui, fut hostile, sinon d'une façon\nouverte (ses écrits attestent trop clairement le contraire! ), au moins\ndans son for intime, aux enseignements du Saint-Siège, tandis que saint\nDominique, féru de discipline et d'orthodoxie, se montra toujours fils\ndocile et empressé de l'Eglise; aussi, le premier fut-il canonisé, en\nquelque sorte, par l'unanime voix populaire de son siècle; le second,\npresque inconnu et peu aimé, ne fut célébré que par les Souverains-\n Pontifes et par ses moines.\n    I1 n'est possible, évidemment, d'arriver à de telles conclusions qu'en\n substituant au témoignage des contemporains, aux faits retenus par\n l'histoire, des impressions et des conjectures personnelles. Tentation\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": " 734                                  DURENDAL\n\n\nà laquelle M. Sabatier cède trop souvent et d'autant plus dangereuse\nqu'il a une propension naturelle aux interprétations tendancieuses, au\npoint de faire croire quelquefois que sa sympathie pour saint François\nest faite toute d'antipathie pour la papauté.\n   L'extension extraordinaire, dans toute l'Europe, de l'ordre dominicain\nne répond-elle point victorieusement à l'allégation de l'historien protes-\ntant? Les deux grands instituts, mineurs et prêcheurs, se propagèrent\navec une égale rapidité, devinrent d'admirables instruments de pénitence\net de réorganisation, en cette époque bouleversée et houleuse.\n   Le rôle providentiel des deux ordres mendiants est marqué de toutes\nparts, dans l'histoire comme dans la légende, et celle-ci, naïf et sincère\nécho de l'opinion des contemporains, n'est pas moins susceptible de\nnous éclairer que les faits les plus avérés.\n   Un siècle plus tard, l'immortel exilé de Florence consacrait deux des\n plus beaux chants de son poème à saint François et à saint Dominique,\n qu'il unit dans une même glorification :\n\n                        L'un fu tutto serafico in ardore,\n                        L'altro per sapienza in terra, fue\n                        Di cherubica luce uno splendorc.\n                        Dell' un dira, perocchè d'ambodue\n                        Si dice l'un pregiando, quai ch'uom     prende,\n                        Perche ad un fine fur l'opère sue.\n\n  L'un fut tout séraphique d'ardeur — l'autre, par sa sagesse, sur la terre resplendit — de la\nlumière des chérubins.— Je ne parlerai que d'un seul parce que,— quel que soit celui que l'on\ncélèbre, c'est les exalter tous deux — puisqu'ils travaillèrent à une même fin.\n\n   Et, lorsque le dominicain illustre, saint Thomas d ' A q u i n , a ainsi loué\nl'humble François, saint Bonaventure, franciscain, vient à son tour\nglorifier, en paroles ardentes et magnifiques, saint Dominique, « l'agri-\ncola che Cristo elesse all' orto suo, per aiutarlo, le cultivateur que Christ\nélut pour l'aider dans son jardin ».\n\n\n  A de trop rares exceptions près, les vies de saints, surchargées de\ndétails plus puérils qu'édifiants par une piété ignorante et mal entendue,\nécrites dans un style amorphe et béat, n'étaient propres, jusqu'ici, qu'à\ninspirer la lassitude et l'ennui ; aussi, ne saurait-on louer trop vivement\nla maison Lecoffre d'avoir entrepris la publication d'une collection\nhagiographique, conçue d'après les rigoureuses exigences de la\nméthode historique moderne. M. Jean Guiraud vient d'enrichir cette\nsérie d'un volume consacré à saint Dominique, monographie dans\nlaquelle il reconstitue, avec tout le souci d'exactitude et de critique\ndésirable, la physionomie de ce saint, le rôle, — calomnié par Michelet,\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "                              LES LIVRES                             735\n\n\nentre autres,— qu'il a assumé dans la croisade des Albigeois, ses relations\navec saint François, avec le Saint-Siège, etc.\n  La collection compte déjà une vingtaine de ces biographies présentées\ndans une forme succincte et substantielle. Elles se recommandent\nd'elles-mêmes aux fidèles comme aux curieux de vérité historique,\nà tous ceux qui voudront connaître 'les raisons et les modes de la prédo-\nminante influence, dans le développement de la civilisation moderne, du\ncatholicisme et de ses agents les plus actifs, les saints, ces héros de la\ngrandeur morale, de l'abnégation, de la prière et de l'humilité.\n\n                                                        ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n\n               1\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "                            NOTULES\n\n   Un jeune artiste de valeur. M. Georges de Burlet, de Nivelles, vient de\nmourir à Tours. L'Art Moderne, du 17 septembre, consacre à sa mémoire\nquelques lignes d'éloges, qui nous paraissent donner, en peu de mots, la\nnote caractéristique du talent de notre compatriote. Nous faisons\nnôtres ces éloges bien mérités, ainsi que les regrets sympathiques qui les\n accompagnent :\n   « Une triste nouvelle est venue, il y a quelques jours, surprendre dou-\nloureusement le monde artistique : M. Georges de Burlet, dont les\nrobustes paysages et les aquarelles lavées avec brio ont fait bonne figure\ndans nombre d'expositions, est mort, après quelques jours de maladie,\nau cours d'une excursion en Tourainc. I1 avait à peine trente ans.\nM. de Burlet était le fils aîné de l'ancien chef de cabinet. Il était docteur\nen droit et avait fait son stage au Barreau de Bruxelles. Mais ses goûts le\nportaient irrésistiblement vers la peinture, pour laquelle il avait de réelles\naptitudes. Une exposition particulière de ses œuvres qu'il ouvrit à Mons,\nà l'hôtel de ville, il y a cinq ou six ans, le fit sortir du rang des « ama-\nteurs » pour le classer parmi les professionnels de la brosse et de la\nmartre. Il excellait à rendre les sites du Brabant et de la Flandre, dont la\nlumière et le coloris vibrant enthousiasmaient son œil avide de sensa-\ntions vives. II promena aussi son chevalet en Hollande, d'où il rapporta\nnombre de toiles vigoureuses, de belle santé et de joyeuse humeur.\nL'une d'elles, une vue de Dordrecht au crépuscule, fut remarquée à\nl'avant-dernier Salon de Paris, où figurait aussi, à la rampe, un tableau\nd'assez grandes dimensions que l'artiste avait peint sur les rives du lac de\nVireilles, aux environs de Chimay. Compagnon d'études de Paul Kustohs,\nGeorges de Burlet tombe, comme lui, avant d'avoir accompli son œuvre.\nSa mort imprévue sera profondément regrettée de tous ceux qui eurent\nl'occasion d'apprécier le caractère charmant, enjoué et serviable du jeune\npeintre. »\n\n\n\n L'on affirmait, jadis, que le mot triomphe n'avait pas de rime.\nM. Philippe Berthelot a infligé, dans un célèbre sonnet qui émut les\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "                                     NOTULES                                    737\n\n\ncénacles, un éclatant démenti à cette affirmation téméraire. Voici ce\npoème, dédié, comme il sied, à M. José-Maria de Heredia.\n\n                          ALEXANDRE A PERSÉPOLIS\n                                                                     330 av. J.-C. .\n\n                  Au-delà de l'Araxe où bourdonne le gromphe,\n                  Il regardait, sans voix, l'orgueilleux Basileus,\n                  Près du rose granit que poudroyait le leuss,\n                  La blanche floraison des étoiles du romphe.\n                  Accoudé sur l'Homère au coffret chrysogomphe,\n                  Revois-tu ta patrie, ô jeune fils de Zeus,\n                  La plaine ensoleillée où roule l'Œnipeus\n                  Et le marbre doré des murailles de Gomphe ?\n                  Non ! le roi qu'a troublé l'ivresse de l'arack,\n                  Sur la terrasse où croît un grêle azedarac,\n                  Vers le ciel, ébloui du vol vibrant du gomphe,\n                  Levant ses yeux rougis par l'orgie et le vin,\n                  Sentait monter en lui comme un amer levain\n                  L'invincible dégoût de l'éternel triomphe.\n\n\n\n   L'inauguration prochaine du buste de Sainte-Beuve, à Boulogne-sur-\n Mer, ville natale du célèbre Lundiste, fournit à M. de Régnier l'occasion\nde se montrer implacable pour le plus tartufe des critiques. Il démolit à\nla fois le poète de Joseph Deformeet le romancier de Volupté :\n   « Au milieu de la brillante pléiade romantique, Sainte-Beuve fait petite\nfigure et y tient mince état. Sa muse est la parente pauvre de celle, si\nhautaine et si pure, d'Alfred de Vigny. Elle est bien chétive auprès de la\npuissante déesse qui anime Hugo. Elle est bien provinciale à côté de la\ncharmante nymphe qui parle à l'oreille d'Alfred de Musset. Sainte-Beuve\nest, par nature, un poète médiocre. Il dut sentir sa pénurie. Manquant\ndes dons premiers, il se rabattit sur les qualités secondaires ; ne pouvant\nêtre lyrique, il chercha à être familier et plaintivement sentimental. Il\ntâcha ainsi de s'attirer la clientèle des esprits timorés, des âmes indé-\ncises qui s'effarouchent de toute fougue et s'offensent des couleurs trop\nvives. Il échoua complètement. Ses vers étaient mauvais, ils le furent, le\nsont et le seront. Nul doute qu'il s'en aperçut ; de là, l'amertume. Peut-\nêtre qu'on le lui fit comprendre ; de là, la rancune. A travers les compli-\nments en usage dans les cénacles, il dut démêler le peu de cas qu'on\nfaisait de lui. Il y eut un Cendrillon dans Sainte-Beuve. Il resta assis au\nfoyer, tandis que ses compagnons couraient la gloire en carosse et en\nbeaux habits. Mais, comme il avait vu atteler et s'habiller, il connaissait\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "  738                            DURENDAL\n\n\nles dessous de ses brillants amis, il savait où l'entournure gênait et où le\nharnais portait, et il s'en souvint.\n   » La réputation de Sainte-Beuve romancier vit sur Volupté. Volupté est\nun de ces livres, à la fois très connus et un peu délaissés, qu'on se recom-\nmande discrètement entre initiés. On en parle, si l'on peut dire, à voix\nbasse, comme si son extrême délicatesse le rendait inaccessible au vul-\ngaire. Il est un des ouvrages que les âmes élégantes aiment à avoir sur\nun coin de leur table. Il partage ce sort avec la Dominique, de Fromen-\ntin, et il passe, comme elle, pour un des bréviaires psychologiques des\namateurs d'analyses sentimentales. Certes, Dominique, malgré ce qu'il y\na de surfait à l'estime qu'on en a, est un livre agréablement triste et assez\ntendrement mélancolique, tandis que Volupté, pour le lecteur de bonne\nfoi, est une des plus insupportables autobiographies imaginaires qu'on\npuisse lire\n   » Je ne connais rien de plus prétentieusement filandreux que cette\ninterminable et fastidieuse histoire. Il en reste dans le souvenir une\nbrume d'ennui compacte et durable d'où ne se distingue ni une scène, ni\nun personnage. Là encore, l'ambition orgueilleuse de Sainte-Beuve a été\ncruellement déçue. Il a voulu faire, après Chateaubriand, de son Amaurez\nun nouveau René. Il y a employé un soin patient et minutieux ; il en a\ndessiné la figure avec un détail infini, comme si l'application pouvait\nsuppléer au génie, et il s'est trouvé que la hautaine esquisse du maître,\ntracée de quelques traits sonores et en quelques lignes éternelles, dresse\ndans les mémoires la statue même de la Mélancolie et y cache de son\nombre négligeante le pâle fantôme qui imite, de mille petits mouve-\nments, son geste unique et définitif. »\n   Un peu sévère, tout de même, ce bêchage.\n\n\n\n\n   Il était convenu, pour presque tout le monde, que Ponsard représente,\nau XIXe siècle, la tragédie classique. Ce préjugé, puisque, parait-il, c'en\nétait un, vient d'être assez vivement bousculé par M. Emile Faguet.\nCelui-ci, après avoir établi que la méthode des classiques consiste essen-\ntiellement à « écarteler » leur personnage principal ou leurs deux person-\nnages principaux, c'est-à-dire à le mettre ou à les mettre entre deux\nforces contraires ayant prise sur lui ou sur eux et qui le ou les tirent cha-\ncune de son côté, montre, par Charlotte Corday, que Ponsard ne met pas\nson personnage en pièces. « Il serait assez facile, ajoute M. Faguet, de\nprouver que Dumas père et Victor Hugo étaient beaucoup plus dans la\ntradition que François Ponsard. Ils écartelaient assez consciencieusement.\nIls mettaient leurs personnages, au moins, à des bifurcations où ils\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                                  NOTULES                                  739\n\navaient à choisir entre le chemin de gauchE et le chemin de droite. Ils\nétaient beaucoup plus classiques qu'ils n'en avaient l'air, ce qui veut dire\npeut-être, tout simplement, qu'ils savaient faire une pièce de théâtre.\nPonsard suit moins la tradition. Il est véritablement novateur. Il ne met\npas d'intérêt dramatique dans un drame. Mais en quoi, diable! ses con-\ntemporains l'ont-ils trouvé classique? Il est vrai qu'il écrit en vers u n peu\nplats, à l'ordinaire. Mais est-ce une raison suffisante? Il n'est pas probable. »\n\n\n\n   « En Belgique, on ne lit pas. » Que de fois entendit-on cette plainte,\nnaguère! On y lit davantage aujourd'hui. Mais, tandis que croissait, ici,\nla curiosité littéraire, il semble qu'en France elle soit allée diminuant,\ncar, de tous côtés, voici qu'on se lamente sur le krach du livre.\n   Ecoutez, à ce sujet, les doléances d'un libraire parisien, rapportées par\nun écrivain des plus estimés à Bibliopolis, M. Octave Uzanne :\n   « En France, me disait aujourd'hui même un libraire des boulevards,\nqui exerce proche le café où les littérateurs se réunissent pour le six\no' clock Pernod, en France, on lit peu, infiniment peu de livres, et on en\nachète moins encore; vous ne sauriez croire, ajoutait-il, le nombre de\npersonnes de situation aisée, brillante même, qui hésitent et regardent\nà dépenser quelques francs pour l'achat d'un livre ; je pourrais vous citer\ntelle famille nombreuse, telle étude d'avoué, telle grande administration\noù l'on achète un exemplaire d'un livre de Daudet, de Bourget, de\nBarrès ou de Maupassant pour tout le monde à la fois; chacun, à tour de\nrôle, attend son heure, patiemment, pour lire l'œuvre en renom, et il\nne vient à aucun d'eux l'idée d'acquérir un autre exemplaire ayant moins\nde service. Le livre est considéré, chez nous, comme une chose négli-\ngeable; on aime à l'emprunter, on oublie de le rendre, on cherche\nà taper les critiques qui reçoivent de l'éditeur toutes les nouveautés\nlittéraires ; mais sortir trois blanchets de sa profonde pour un bouquin\nbroché, cela ne peut venir à l'idée de la majorité des Parisiens, et si nous\nn'avions pas, concluait le sceptique détaillant, quelques bibliophiles de\nvaleur, d'excellents clients de passage venant de province ou de l'étran-\nger, clientèle flottante qui ne craint pas l'excédent des colis de retour, je\nvous assure qu'il faudrait songer à mettre la clef sous la porte. »\n\n\n\n  Nous avons donné, dans un de nos précédents fascicules, sous le titre\nPoésie Flamande, une étude du baron Kervyn de Volkaersbeke, sur le beau\nrecueil de poésies de l'abbé Cuppens, intitulé trop modestement,\nVerzekens. Cette étude n'a point satisfait tous ceux qui ont lu ces poésies.\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": " 740                           DURENDAL\n\n\nIls craignent que M. Kervyn n'ait écrit son article sans avoir lu tout\nle volume. Il a analysé surtout les premières poésies, les « péchés de jeu-\nnesse » de l'auteur, qu'il a mises en tête du volume, par un excès de sin-\ncérité et pour ne pas poser en poète tout fait.\n   M. Kervyn trouve qu'il n'y a pas d'émotion dans l'œuvre de l'abbé\nCuppens ! Or, quiconque lit les séries de poésies qui sont à la fin du\nvolume « figure de Vierge » et « Fleurs de Deuil sur la Tombe de ma\nMère », reconnaîtra aisément la fausseté de cette critique. Ces pièces de\nvers sont débordantes d'émotion. L'auteur semble les avoir composés\navec toutes les larmes de son cœur et toutes les flammes de son enthou-\nsiasme. M. Kervyn qui a si bien compris et rendu l'émotion de la Cam-\npinoise aurait été touché par ces poésies, s'il les avait lues. Nous le\nsoupçonnons bien fort d'être allé un peu vite en besogne ou de s'être\ninterrompu par fatigue. L'analyse des poésies dont il parle est juste en\ngénéral. Mais il a attaché vraiment trop d'importance à des pièces\nd'adolescent écrites il y a 15 ou 16 ans et a passé complètement sous\nsilence les poésies des dernières années, qui sont cependant la vraie\nœuvre du poète.\n\n\n   La reprise des cours de l'Ecole de musique et de déclamation d'Ixelles,\npour dames et jeunes filles, si admirablement organisée et dirigée par\nHenri Thiébaut, a eu lieu le 1er octobre. Nous ne nous lasserons pas de\nrecommander cette école aux sympathies du public. C'est une école\nsérieuse et très artistique. Plusieurs auditions de musique nous ont fait\napprécier sa haute valeur. On y donne un enseignement complet, une\néducation musicale parfaite. C'est un petit conservatoire. L'enseigne-\nment comprend le solfège, le chant d'ensemble, le chant individuel,\nl'interprétation vocale, l'harmonie et la composition, l'histoire de la\nmusique, la diction et la déclamation, le piano, la lecture à vue et le\npiano d'ensemble. L'école est située rue du Président, 54. On y reçoit les\ninscriptions et on y donne tous les renseignements désirables, le dimanche\nde 9 à 11 heures et le jeudi de 2 à 4 heures.\n\n\n\n   Le R. P. dom Laurent Janssens nous prie de rectifier le jugement\nporté par M. l'abbé Verhelst au sujet d'un passage de son article sur\nl'artiste Pérosi. L'abbé Verhelst semble avoir mal lu ou mal compris,\nnous écrit-il, quand il dit : « quant aux dissonnances qui partent de\nl'autre presse, dom L. Janssens les attribue à l'esprit sectaire. » Telle\nn'était pas du tout sa pensée, nous écrit-il.\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": ""}, {"page_pdf": 873, "texte": ""}, {"page_pdf": 874, "texte": ""}, {"page_pdf": 875, "texte": ""}]}