{"numero_id": "ulb-durendal-1899-10-n10", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-10-n10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 741, "page_fin": 755, "titre_corps": "Les Mages", "titre_sommaire": "Les Mages", "signature_source": "Olivier-Georges Destrée", "ancre_debut": "LES MAGES", "ancre_fin": "OLIVIER GEORGES DESTREE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 880, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1420, "texte": "LES MAGES\n\n                              (Suite.)\n\n\n\n\n                EN achevant ces mots, Balthazar soupira et, comme\n                  si les souvenirs, qui maintenant se pressaient\n                  dans son esprit, lui parussent trop douloureux\n                 à raconter, il baissa la tête et demeura silencieux,\n                 contemplant fixement les tisons à demi consu-\n                  més qui brûlaient dant les flammes languissan-\n                  tes. Et ni les seigneurs, ni les rois, tendrement\n                  émotionnés par son récit, n'osèrent interrom-\npre son silence et lui demander de poursuivre. Mais le plus\ndésireux de tous de connaître ce soir môme toute l'histoire de\nDamien, Gaspar, profita de cette pause pour faire jeter sur le feu\nde nouveaux troncs résineux, et voyant les claires flammes\ndorées s'élancer avec une vie nouvelle et retomber sans cesse,\ncomme une jaillissante fontaine de feu, Balthazar comprit le\ndésir muet de Gaspar et de ses compagnons et, relevant la tête,\naprès être resté un moment pensif, il reprit son récit :\n   « Cette rencontre, qui bouleversa ainsi l'esprit de Damien, je\nne l'appris, je vous l'ai dit, que plus tard, dans l'un des derniers\nentretiens que je pus avoir avec lui. Entre-temps, nous étions\nrestés dans ce château d'été, entouré des bois épais et de la mer,\net l'humeur du prince, devenue chaque jour plus farouche, me\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2265, "texte": " 742                       DURENDAL\n\n\nparaissait chaque jour aussi plus inexplicable et plus inquiétante.\nEn vain, invoquant notre tendre amitié, avais-je cherché déjà à\nconnaître les causes de sa tristesse : toujours il m'avait répondu,\nsouriant lui-même, que c'était là une mélancolie passagère, qui\ndevait s'en aller comme elle était venue, sans cause. Mais son\nsourire était pâle et passait vite sur ses lèvres, et les jours se\nsuivaient, augmentant son amour de la solitude et mon chagrin\nde le voir ainsi s'éloigner de moi.\n    » Un jour qu'il avait paru plus morose encore que d'habitude,\nje l'avais vu se diriger vers la mer, descendant entre les rangées\nrégulières des pins parasols, et sur la plage blonde il était resté\nimmobile, si absorbé dans sa silencieuse contemplation, qu'il ne\nm'entendit pas venir derrière lui ; et ce ne fut que quand douce-\nment je lui touchai l'épaule qu'il se retourna et m'aperçut.\n    » O cher frère, lui dis-je, toi qui fus si longtemps mon seul\nami, loi qui m'aimes, je le sais, de tout ton cœur généreux\nd'adolescent et de poète, pourquoi donc, ô Damien, n'as-tu plus\nfoi en ton frère et ne veux-tu plus lui confier les secrets qui te\ntourmentent? Ne sais-tu pas, o Damien, que je ne vis que pour toi,\n et que ma plus grande joie jusqu'ici a été de te voir vivre\n insouciant et heureux, comme tu l'étais lorsque nous vînmes ici?\nAs-tu quelque désir et ne sais-tu pas d'avance que toute chose\n que tu souhaites est d'avancé accordée, pourvu qu'elle soit\n en mon pouvoir? Ne vois-tu pas surtout combien je suis peiné\n de cette défiance que tu me montres? Notre père te remit jadis\n à moi, tout petit enfant, et me fit promettre de t'élever comme\n un frère, de t'aimer toujours et de te protéger dans toutes les\n circonstances de la vie. Ai-je mal tenu ma promesse, ô Damien!\n ai-je épargné mon temps et mes soins? Ai-je surtout jamais\n cessé un instant de t'aimer? Réponds-moi, je t'en prie, et que je\n sache au moins pourquoi j'ai perdu ta confiance.\n  » Et le cœur de Damien fut touché par mes paroles ; en souriant\ndoucement, il me prit les mains et, les tenant dans les siennes, il\nrépondit :\n  » — O frère aimé! tu le sais, ni maintenant ni jamais ma\nconfiance ne t'a manqué : car si, depuis mon adolescence, tu t'es\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2324, "texte": "                           LES MAGES                         743\n\n\nmontré et tu restes pour moi le meilleur des amis, pour moi aussi\ntu as été plus qu'un frère durant toute mon enfance et, m'élevant\navec la tendresse d'un père et d'une mère, tu as su remplacer par\nton amour, l'amour de ceux-là qui nous étaient ravis. Et, non\ncontent de ce que la vie pouvait offrir de plus beau et de plus\nheureux à ton frère, tu rêvas pour lui une existence plus riante,\nplus sereine et plus belle encore, et nulle pensée douloureuse,\nnul aspect désolant et cruel de la vie ne vint, grâce à toi, voiler\nl'insouciant bonheur de sa jeunesse. Car je sais tout... Je\nconnais les secrets de celui qui me reproche d'en avoir pour\nlui, ajouta-t-il en riant et en me mettant la main sur la bouche\npour m'empêcher de répondre. Ne te trouble pas, dit-il, voyant\nma confusion, et ne te mets pas en peine de mon avenir : ce n'est\npoint cette connaissance réelle de la vie et de la mort qui a trou-\nblé mon humeur; car à ce chagrin, que je ne veux nullement te\ncacher, mais dont je te demande seulement de pouvoir, pour\nquelque temps encore, différer le récit, ni toi ni moi ne pou-\nvons rien faire; et ce n'est point, je te le répète, le déchi-\nrement de ce voile charmant, que ton amour avait tendu entre\nla vie et moi, qui a causé ma tristesse. Car chaque chose vient\nà son heure, ô Balthazar, et si je te rends grâce des insou-\nciantes années que j'ai vécues jusqu'ici d'une vie poétique de\nrêves et d'apparences, maintenant que mon adolescence s'achève\net que l'âge viril va s'ouvrir pour moi, la vie nouvelle que je\ndécouvre, pour être moins brillante et moins sereine que l'autre,\nm'apparaît d'autre part meilleure, plus belle et plus digne\nd'envie. Celui qui n'a vécu jusqu'ici que pour lui-même rêve de\npouvoir vivre à présent pour les autre,s; et quel sort plus\n heureux pourrions-nous souhaiter que celui que Dieu nous a\n dévolu à tous deux! Les princes et les rois furent entre tous\n les mortels choisis par Dieu pour gouverner les peuples et\n pour que, par de sages lois, ils assurassent le bonheur de\n ceux qu'il leur a confiés. Tu connais mon cœur, Balthazar,\n et sais que ce n'est point la puissance que j'ambitionne; mais\n un ardent amour me pousse à approcher et à secourir\n selon mes forces ces milliers d'hommes qui peuplent notre\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2270, "texte": " 744                        DURENDAL\n\n\n royaume et qui sont notre peuple, celui que Dieu nous a\n remis pour le garder, le protéger, pour veiller à ses besoins et\nà son bonheur, pour l'élever et l'aimer enfin, comme une mère\nferait de son enfant. O cher frère! dans le royaume le mieux\ngouverné, quel effrayant et presque inévitable amas d'injustices,\nde misères, de maux et de malheurs, que le roi ignore et qu'il\npourrait éviter par son influence; et quel rôle utile et bienfaisant\npourrait jouer celui-là qui, ne voulant être que le conseiller aimé\net désintéressé de son roi, s'emploierait à lui faire connaître et\n réparer ces injustices, à lui faire soulager cette misère et ces\nmaux, qui semblent sur toute la terre inévitables. Me jugeras-\n tu digne de cette vie, la plus douce et la plus heureuse que tu\npuisses m'offrir à présent? Toi qui permis à ma jeunesse\nde croître et de s'épanouir dans les jardins toujours fleuris\nd'un monde idéal et poétique, ne me donneras-tu point main-\ntenant l'existence utile et bienfaisante et active que je sou-\nhaite? Tu me le diras, dit-il, arrêtant d'un geste ma réponse;\ntu me le diras en consacrant d'une grâce mon entrée dans cette\nvie nouvelle. Si tu permets, dès ce jour, aux pauvres et aux\nmalades de sortir et d'aller librement par tout le royaume, et\npour moi, tu me rendras fier et joyeux si tu me laisses libre\nd'aller et de venir à ma fantaisie, puisque tu le vois, la surveil-\nlance est désormais devenue inutile.\n   » Et je lui accordai joyeux ce qu'il avait demandé ; car de jour\nen jour, je comprenais que ce rêve de vie factice et irréelle que\nj'avais conçu pour Damien devait tôt ou tard s'évanouir et je\nn'avais si longtemps prolongé mon séjour en ce château que\nparce que je redoutais de ne pouvoir, à Epha, lui éviter plus\nlongtemps des rencontres révélatrices.\n   » En écoutant Damien me conter ses projets au bord des flots,\nensoleillés et bleus de la mer d'Arabie, je m'étais réjoui, retrou-\nvant chez lui les désirs enthousiastes de ma jeunesse; mais\nj'avais craint bientôt que, comme jadis pour moi, le manque\nd'énergie et de persévérance ne vint l'empêcher d'accomplir la\ntâche généreuse qu'il s'était désignée et qu'il n'eût, dès lors,\nà souffrir toute sa vie de son impuissance à réaliser le rêve\n"}, {"page_pdf": 884, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2384, "texte": "                             LES MAGES\n\n\n qu'il avait conçu. Aussi, fut-ce avec une joyeuse surprise\n que, rentré à Epha, je le vis se mettre à l'œuvre avec une volonté\n opiniâtre et que je n'aurais pu soupçonner de lui. Levé tôt,\n chaque matin il sortait seul et s'en allait par la ville et les campa-\n gnes environnantes, pour voir de ses yeux, connaître par lui-\n même tout ce qu'il avait si longtemps ignoré; de retour au palais,\n il s'enfermait alors et, pour quelques heures, lisait et travaillait\n avec une ardeur que rien ne pouvait troubler ni distraire; com-\n posant de préférence sa société de savants et de lettrés, il avait su\n si bien ordonner sa vie que, sans interrompre ses travaux et ses\n études, il ne manquait nulle cérémonie, nulle fête à laquelle\n son rang l'obligeait de paraître. Toutefois, bien qu'à cette\n vie active sa mélancolie passagère se fût peu à peu dissipée, les\n plaisirs de la cour semblaient avoir gardé peu de charmes pour\n Damien. Ce qui avait chassé lentement sa tristesse, ce qui faisait\n à présent sa joie, c'étaient ses longs entretiens avec les savants,\n ses amis, qu'il écoutait, attentif, ou qu'il pressait de questions,\n avide de s'instruire, les confondant par la précision de son infail-\n lible mémoire et la clairvoyance pénétrante de son esprit ; chères\n lui étaient ces causeries élargissant sa pensée, développant son in-\ntelligence et son savoir, — précieuses lui semblaient les calmes\n heures passées avec ses livres dans le silence de sa chambre\n d'études, ouverte sur le vert horizon de ses jardins bien taillés,\n mais plus chères et plus précieuses encore, lui semblaient les\n heures qu'il passait à visiter chaque jour ces pauvres et ces\n malades dont il avait vécu éloigné jusqu'alors. Trompé, les pre-\n mières semaines, par son inexpérience des hommes et la bonté\nde son cœur, il avait su bientôt discerner la vraie de la fausse\nmisère, la souffrance feinte de la réelle, et il avait réprimé les\n abus avec une fermeté qui montrait la foi qu'il avait dans ce\n qu'il croyait sa mission, et la scrupuleuse justice avec laquelle\n il s'efforçait de la remplir.\n  » Si, depuis qu'il s'occupait des affaires publiques, il semblait\nvouloir restreindre son rôle à l'amélioration du sort de ceux qu'il\nnommait ses pauvres et ses malades, il ne m'en avait pas moins\ndonné souvent déjà de si sages et si utiles conseils pour la con-\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": " 746                        DURENDAL\n\n\nduite des affaires du royaume, que je m'étais habitué peu à peu\nà ne rien entreprendre d'important sans prendre tout d'abord\nson avis.\n   » Dans ce corps charmant d'adolescent à peine sortidel'enfance,\nje m'émerveillais de trouver un esprit supérieur au mien et à\ncelui de mes plus sages conseillers; déjà, je voyais sa bienfai-\nsante influence reconnue et célébrée par tout le royaume, et je\nne pouvais m'empêcher de songer avec orgueil à ce que l'avenir\nréservait à ce frère que j'avais élevé; en me rappelant ce qu'il\navait su en quelques mois accomplir de réformes utiles, je ne\ndoutais pas que son règne ne dût dépasser en sagesse et en\nrenommée celui des princes les plus illustres de l'Orient. Aussi,\nmon plus secret désir était-il maintenant de me retirer peu à peu\ndevant lui et de hâter cet avènement qui devait réaliser les aspi-\nrations les plus généreuses de ma jeunesse, les projets et les rêves\ngrandioses que je n'avais su jadis que concevoir. Dans quelques\njours, on devait célébrer par des fêtes magnifiques la majorité\nde Damien, et j'avais résolu de saisir cette occasion pour l'asso-\ncier solennellement au trône ; et dès que cette nouvelle fut con-\nnue, une joie immense remplit toute la ville ; il semblait que cha-\ncun se congratulât d'un bonheur personnel et que, de cette moitié\nde la puissance royale qu'allait posséder Damien, chacun fût en\ndroit d'espérer des grâces inattendues.' Déjà s'organisaient par-\ntout les apprêts de ces fêtes qui devaient attirer à Epha les princes\net les seigneurs de toute l'Arabie; déjà je me félicitais à la\npensée de poser sur son front la couronne royale; déjà je pen-\nsais au jour où, avec de tendres et hautes paroles, je lui remettrais\nle sceptre et disparaîtrais dans quelque retraite heureuse, sa-\ntisfait de le voir vivre adoré de son peuple, illustre et renommé\nchez les autres nations.\n   » Hélas! poursuivit en soupirant Balthazar, je ne méritais\npoint un tel bonheur. En un seul jour, en quelques heures, tout\nmon projet s'écroula, toute la joie de ma vie fut anéantie et une\ncatastrophe tellement soudaine s'abattit sur moi que jamais je\nn'eusse pu l'imaginer.\n   » Sur la demande de Damien, j'avais fait bâtir, en dehors des\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "                             LES MAGES                            747\n\nportes de la ville, des hôpitaux provisoires pour ces lépreux\nmisérables que le danger de la contagion m'obligeait à exiler\nchaque mois dans une île lointaine. Or, un matin que chacun\nvaquait au palais et dans la ville aux préparatifs des fêtes\nprochaines, Damien se présenta inopinément aux portes, de\nces asiles de la plus horrible souffrance, et, malgré les prières\net les remontrances qu'osèrent lui adresser les gardiens conster-\nnés, il entra; de sa présence et de sa parole persuasive, il récon-\nforta les cœurs déchirés de tous ces malheureux et, leur ayantpro-\nmis de s'occuper d'eux et de faire tout ce qui serait en son pouvoir\npour améliorer leur sort dans le lieu de leur déportation, il les\nlaissa, ayant rallumé dans leur cœur de tremblants espoirs de\nguérison et de vie heureuse encore dans l'île pestiférée. Damien\nétait ensuite rentré au palais et, sans rien dire de sa visite, il s'oc-\ncupa tout le jour comme de coutume; mais le soir, un léger ma-\nlaise le prit et, demandant qu'on le laissa seul, il se retira dans\nses appartements. Entre-temps, la nouvelle de sa visite aux\nlépreux était parvenue aux seigneurs de son entourage et quand, le\nlendemain matin, ces seigneurs qui le soignaient virent son indis-\nposition s'aggraver, une si terrifiante supposition traversa leur\nesprit qu'aucun d'eux n'osa me révéler ses appréhensions. Mais\nquand, après une longue journée passée dans des alternatives de\nlourd sommeil et de fièvre, le soir fut venu, et que les médecins\nanxieux approchèrent les flambeaux de son visage et de ses mains,\nils reculèrent épouvantés, à la vue de petites taches, livides et\nnoires, irrécusable symptôme de la plus horrible des maladies.\n Et dès lors, rien ne put empêcher la lugubre nouvelle de voler\nde bouche en bouche, jetant partout la consternation et la terreur.\n En un instant, elle fut connue de toute la ville — et l'un des\nderniers je l'appris (aucun des seigneurs n'osant paraître devant\n moi) par un serviteur que j'avais surpris pleurant dans un cou-\n loir du palais.\n  » La nouvelle tomba sur moi comme un coup de foudre et,\nsans vouloir rien entendre, je m'élançai, sanglottant et hurlant de\ndouleur à travers les rues de la ville. D'un trait je courus\njusqu'au palais de Damien et là, je m'arrêtai un instant pour\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2283, "texte": " 748                         DURENDAL\n\n\nbien m'assurer que je n'étais pas le jouet d'un cauchemar\nhideux; mais des gens gémissaient là aussi, tellement absorbés\npar leur chagrin qu'ils ne me virent pas; et d'un bond, je\nrepris ma course et, traversant les salons et les chambres pleins\nde seigneurs atterrés, repoussant violemment tous ceux qui me\nbarraient le passage, en un moment j'atteignis les appartements\nde Damien. Mais les portes en étaient fermées à l'intérieur, et\ncomme je cherchais avec violence à les ouvrir, j'entendis sa\ndouce voix bien aimée qui, de l'autre côté des portes, me priait\ndoucement de me calmer et de venir seul, tout seul, causer avec\nlui sous les balcons de ses fenêtres donnant sur les jardins. Je\nl'avais entendu; il vivait; j'allais le voir — et tandis que des\nruisseaux de larmes s'échappaient de mes yeux, je sentais déjà\nl'espérance renaître en mon cœur, et, défendant à tous de me\nsuivre, je sortis du palais et, le contournant, marchai vers les\nfenêtres de Damien.\n    » Seigneurs, sept années se sont écoulées depuis cette nuit,\nmais son souvenir est plus vivement et plus indélébilement gravé\ndans mon esprit que celui des choses qui se sont passées hier.\nJe sortis du palais, et je vis la nuit d'été azurée, constellée,\nsplendide de douceur et de sérénité — et toutes les étoiles me\ncrièrent : « On t'a trompé ! on t'a trompé! Comment as-tu pu\ncroire que nous laisserions frapper celui qui nous a si souvent\nchantées. » Je m'avançai dans les jardins bien taillés, et les\nlongues allées des arbres réguliers agitèrent leurs feuilles dans\n.l'ombre bleue, et les feuilles me dirent : « Ce n'est pas vrai! ce\nn'est pas vrai ! hier encore il vint se promener à notre ombre,\net dans la fraîcheur de notre ombre se reposer. » J'étais arrivé\nsous les balcons de. Damien — et là, sur la terrasse aux che-\nmins plantés de doux gazons, je vis des fleurs disposées en\nparterres réguliers etdiaprés. — Sous la terrasse chantaient et bril-\n laient au clair de lune les fontaines argentées dont le murmure,\njour et nuit, berçait ses rêves et ses pensées — et des bassins\ndes fontaines un long canal s'en allait à l'horizon, luisant et\ncalme, uni comme un miroir reflétant les hautes tiges des\normes, géants penchés vers lui dans un tranquille sommeil. Et\n"}, {"page_pdf": 888, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2235, "texte": "                            LES MAGES                          749\n\nles fleurs radieuses des parterres, le chant incessant des fon-\ntaines, et les rayons de lune glissant sur les eaux miroitantes,\nà leur tour murmurèrent : « On t'a trompé. Nul ne nous aima\ncomme lui et c'est pour lui seul que ce parc vit et resplendit. »\nLe cœur tremblant, marchant dans un rêve, je m'approchai des\nbalcons, et, doucement, redoutant l'éclat de ma voix, j'appelai\nDamien. 11 apparut, et dé nouveau le rêve s'enfuit, l'angoisse\nme reprit et me serra la gorge, et les larmes voilèrent mes yeux.\nMais de nouveau aussi, le voyant si resplendissant de jeunesse et\nde beauté, je doutai et, comme les fleurs, et comme les arbres,\ncomme la nuit tout entière, je m'écriais : « Ce n'est pas vrai, Da-\nmien ! ce n'est pas vrai ! »\n   » Hélas! il n'y a plus à douter, ô très cher frère, dit Damien ;\net en même temps il. levait en pleine lumière ses mains blanches,\net aux clairs rayons de la lune, il me montra les taches qui les\nparsemaient. Ces taches n'ont jamais trompé, ô Balthazar, elles\nsont l'indice infaillible et certain de la maladie et voici qu'en\nun seul jour, en un instant, tes plus chères espérances sont\ndétruites et anéanties. O frère, ne cache pas ainsi ton visage\ndans tes mains, ne faiblis pas, ne pleure pas, Balthazar,\nappuie-toi à ce banc de mousse à tes côtés : lève les yeux vers\nmoi, et vois si mon visage reflète la: moindre douleur. O bien\naimé ! pour quelques instants, fais trêve à ce violent désespoir :\nécoute ton ami qui t'en prie, car lorsque tu l'auras entendu, si\nla douleur n'est point encore chassée de ton cœur, du moins tu\nla verras s'apaiser et s'adoucir et tu comprendras comment je\nn'éprouve nulle crainte, mais une joie profonde à la pensée des\nmaux qui s'apprêtent à fondre sur moi et qui. te semblent si\népouvantables.\n   » Et malgré ma douleur, je levai les yeux vers lui et, stupéfait,\nangoissé d'une nouvelle crainte, je contemplai son visage admi-\nrable de jeunesse et de beauté, tout rayonnant d'une incompré-\nhensible joie.\n   » Ce n'est pas le délire qui me fait parler, reprit Damien\nse penchant vers moi et me souriant doucement. Regarde-\nmoi bien, ô Balthazar, j'ai tout mon esprit et d'ailleurs la souf-\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2274, "texte": "750                         DURENDAL\n\n\nfrance ne m'a pas encore atteint. Après que la connaissance\nde la vie réelle m'eut été révélée, lorsque je te contai naguère\nmes projets enthousiastes au bord de la mer resplendissante,\nje ne te dis pas alors comment ces idées m'étaient venues\nà l'esprit, je ne te dis pas l'espoir qui m'avait soutenu contre\nl'amertume et le chagrin des illusions perdues de ma jeunesse.\n Et si je ne t'ai point alors parlé de Dieu, c'est que je te croyais\nà ce moment mal préparé encore à accueillir le récit de ma\nconversion. Je connaissais ta vie et les désirs généreux de ta\n jeunesse et je savais que ton cœur était resté bon, mais je\n voyais aussi les passions, enracinées dans ton cœur, t'éloigner\n chaque jour de Dieu, et je savais que ces passions ne pouvaient\n en être arrachées qu'à la longue, par de ferventes prières et par\n l'exemple d'une meilleure vie. Aussi me suis-je tu alors, et ai-je\n cherché à te ramener à cette vie rêvée jadis, en m'efforçant\n de mériter ta confiance et de gagner ton estime par une exis-\n tence utile et bienfaisante.\n    » O frère, combien j'ai prié pour qu'il te fût permis d'être\ntouché à ton tour de la grâce divine. Depuis notre retour à\nEpha, me souvenant de mes années de mollesse et d'ignorance\ndes biens célestes, je passais les nuits en prières, demandant à\nDieu qu'il voulût bien en m'enflammant du divin amour me\nrendre capable d'une action héroïque qui effaçât les fautes de ma\nvie passée et pût ramener à Dieu ton cœur et le cœur de ton\npeuple. Ne gémis pas, Balthazar, de voir tous tes projets renver-\n sés, car même si la maladie ne m'eût surpris, aucun de ces projets\n ne devait se réaliser. Je ne voulais pas de ce royaume auquel\n tu voulais m'associer et dont Dieu t'avait confié la garde ; un\n autre royaume m'appelait que j'entrevoyais dans mes rêves et\n dans mes oraisons, et je n'attendais le jour où tu pensais\n m'associer au trône que pour renoncer solennellement à cet\n honneur et pour implorer de ton amour d'être envoyé comme\n consolateur et protecteur à l'île lépreuse. Mais combien de\n difficultés devaient surgir avant, l'accomplissement de ce rêve\n  désiré ; combien n'avais-je pas à redouter ta douleur, tes\n  supplications, la violence de ta tendresse et la faiblesse de mon\n"}, {"page_pdf": 890, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2298, "texte": "                           LES MAGES                         751\n\n\npropre cœur. Et voici que, par la grâce de Dieu, ces obstacles\nqui eussent rendu ma vie misérable et l'eussent empoisonnée\nd'un perpétuel remords, voici que par la miséricorde infinie\ntous ces obstacles sont soudain anéantis et qu'à tout jamais\nmon sort et celui des désespérés vers qui Dieu m'envoya sont\nindissolublement liés.\n   » Ma joie serait parfaite à la pensée de cette vocation\ninéluctable si je pouvais espérer que cet appel de la Providence\nsera entendu par toi et deviendra le signal de ta réconciliation\navec Dieu. En voyant la profonde allégresse qui remplit mon\nâme à la pensée de ma vie prochaine, admire, ô Balthazar, le\nbonheur et la confiance qui donnent l'amour de Dieu. N'est-ce\npas le même et généreux amour qui tantôt t'enflammait lorsqu'au\nmépris du danger et de ta vie, tu voulais t'enquérir par toi-même\nde mon état et me prodiguer tes soins. Car tout amour désinté-\nressé vient d e Dieu, et lorsque ta tendresse pour moi te faisait\noublier ta sécurité, c'est qu'une étincelle de l'amour divin\nembrasait ton cœur et le rendait insensible à la crainte et aux\npensées égoïstes. Et si, comme tu m'as aimé aujourd'hui, tu pou-\nvais aimer tous les hommes, ô Balthazar, alors nul fléau, nul\npéril, nulle maladie ne pourrait plus t'arrêter ni te tourmenter,\n mais à travers toutes les vicissitudes de la vie tu jouirais d'une\npaix et d'un bonheur constants. Car si, comme tu le sais, il est\nun autre royaume où ceux qui auront vécu religieusement goû-\nteront des jouissances et des félicités éternelles, dans le monde\ndéjà tu peux trouver le bonheur. Et celui-ci, tu l'as compris,\n réside dans l'amour de Dieu et dans l'amour désintéressé de ses\n créatures. Si d'un amour véritable tu aimes Dieu, tu trouveras\ndans cet amour toutes les consolations dont tu as besoin pour\n cette vie, et que nulle amitié, nulle affection terrestre, quelque\n profonde qu'elle soit, ne pourra te donner; dans cet amour seul\n tu trouveras la paix et la résignation parfaites et dans la route,\n jonchée d'épines et de ronces, qui mène droit au ciel, tu mar-\n cheras rempli d'allégresse sachant que chaque nouvelle épreuve\n te rapproche de Dieu et de la vie éternelle.\n  » Pour être resté bon et généreux au milieu des entraînements\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "752                         DUREN DAL\n\n\nd'une vie dissipée, tu sais combien.;suavement le cœur se\ndilate et se réjouit de toute bonne action. Lorsque tu sens\nainsi se gonfler doucement ton cœur, dans ta poitrine, lorsqu'il te\nsemble que tes pas deviennent plus légers et qu'une vie nouvelle\nte pénètre, au souvenir d'une bonne œuvre, sache, ô bien cher,\nque véritablement ce sont les effluves de la vie éternelle que ton\nâme respire; sache que ce bonheur ineffable que tu éprouves,\nque ces rêves de jeunesse qui refleurissent alors dans ta pensée,\nque ces désirs passionnés de dévouement,' de charité et d'amour\nqui te transportent, font briller devant toi le mirage consolateur\nd'une vie nouvelle sache que toutes ces grâces te sont accordées\npour cet élan fugitif de charité et d'amour qui te faisait aimer\nDieu dans une de ses créatures. Si grande est la miséricorde de\nDieu, qu'il ne s'est point contenté de nous permettre de\nmériter la vie éternelle, mais que, même : en ce temps\nd'épreuve, il nous protège et nous vient en aide, par les grâces\nsanctifiantes nées de la prière et des œuvres louables. Dans\nce royaume même, il y eut, tu le sais, des saints que la\nseule ferveur de leur prière rendit insensibles aux souffrances et\naux douleurs terrestres, et qui toute, cette vie goûtèrent les\njoies séraphiques de la divine contemplation. Ceux-là dont le\ncœur est pur comme l'eau des sources et comme l'azur du ciel\npeuvent seuls jouir de cette vie extasiée et ravie en Dieu ; ceux-là\nqui vécurent éloignés de tout désir et de toute pensée mauvaise\nont eu la vie la plus belle et la plus bienfaisante que l'on puisse\navoir. Car, tandis que les années de leur vie terrestre s'enfuyaient\naussi heureuses et brèves que les heures de. la nuit d'été, leur\nincessante, prière était comme le nuage d'encens des. autels et\nprotégeait tout le pays où ils priaient. Par la grâce de leur orai-\nson ininterrompue, les cœurs s'ouvraient autour d'eux et des\nâmes naissaient au Seigneur comme au printemps naissent des\nfleurs sous l'action du soleil et des pluies fécondantes. O Bal-\nthazar! partout où tu rencontreras des hommes menant Cette vie\ncontemplative, honore-les comme tu as honoré, tes père et mère,\ncar, je te le répète, il n'est pas. de vie plus bienfaisante et plus\nagréable à.Dieu. Et si nous ne sentons en nous, ni la pureté, ni la\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2360, "texte": "                             LES MAGES                          753\n\n\npiété fervente, ni la constance nécessaire à semblable vie, effor-\nçons-nous du moins de vivre ainsi que ces saints hommes l'ont\nenseigné, en pratiquant les bonnes œuvres et en louant Dieu.\nChaque homme a devant lui une tâche à accomplir : propor-\ntionnée à ses forces, elle soutient celui qui l'accomplit contre les\ndécouragements et les chagrins de cette existence passagère;\nc'est dans l'accomplissement de cette tâche providentielle que\nnous trouvons cette douce et fortifiante pensée que notre vie est\nutile aux autres aussi bien qu'à nous-mêmes, et comme cette con-\nsolation et ce soutien constant nous ont été accordés par la\nmiséricorde divine, il n'est point d'homme qui, s'examinant\nen conscience, ne découvre cette mission que Dieu lui a dési-\ngnée. Comme il n'est point non plus d'homme qui n'ait trouvé,\nl'ayant remplie, le. bonheur en ce monde et dans l'autre le salut\néternel. Souviens-toi, souviens-toi, ô cher frère, des aspirations\nnobles et généreuses de ta jeunesse. Souviens-toi que, depuis, le\nregret constant t'a poursuivi de ne les avoir point réalisées :\nouvre les yeux pendant qu'il en est temps encore, et vis cette vie\nutile et bienfaisante que Dieu te fit jadis entrevoir.\n   » Pour moi, s'il m'était donné de te voir, avant mon départ,\nréconcilié avec Dieu, je m'en irais rempli d'allégresse, rejoindre\nces frères malheureux que Dieu confia à ma garde; car quelle\njoie peut être plus grande que de-se sentir ainsi désigné pour\nremplir une mission providentielle? Depuis le mémorable\njour où, dans la clairière fleurie de la forêt, je rencontrai\nmon cher ami Nérée, défiguré par la lèpre et se traînant avec\npeine vers l'île de la relégation ; depuis ce jour où la ferveur de sa\nparole inspirée, louant Dieu dans sa misère, convertit et changea\nmon cœur, je ne pensai qu'à cette île lépreuse, nouveau séjour\nde N.érée, et chaque jour je songeai aux moyens d'améliorer le\nsort de ces milliers de désespérés que la terreur de leur maladie\nfait exiler chaque année. Si terrible que fût la maladie de leur\ncorps, je savais que plus horrible encore étaient les souffrances\nde leur â m e ; car, chassés du monde, bannis de la société,\néloignés des leurs, manquant de soins et de consolation, ils rac-\ncourcissaient encore leur vie misérable par tous les excès qu'en-\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2409, "texte": " 754                         DURENDAL\n\n\ngendre le désespoir. Et quand je me représentais le tableau de\ncet enfer battu des flots bleus de la riante mer d'Arabie, un tel\ndésir m'emportait que, maintes fois, je faillis partir et m'enfuir\nvers ces infortunés, assuré que ces milliers de vies seraient\ngagnées à la vie éternelle et réconfortées dans cette vie si je pouvais\nles illuminer de cette divine lumière de la foi que Nérée avait allu-\nmée en mon cœur. Mais retenu ici par ma tendresse pour toi, je\nne pouvais me résoudre à t'abandonner avant de t'avoir regagné\nà Dieu, avant de t'avoir rendu à cette vie active et bienfaisante que\ntu rêvais pour moi. Je songeais que si je partais, j'étais responsa-\nble de ta vie éternelle et de la vie éternelle des milliers d'hommes\nqui dépendent de toi et suivraient l'exemple que tu donnerais ; et\nd'autre part, rester c'était manquer ma vocation divine, c'était\nrefuser une tâche salutaire et généreuse, que, seul peut-être, j'étais\ndestiné à remplir, car les dernières nouvelles que j'avais reçues\nde l'île m'avaient appris que le bien-aimé Nérée était mort en y\narrivant et que la misère et les maux terribles des lépreux\ns'étaient accrus encore par les excès de tous genres auxquels les\npoussait le désespoir. Les jours se passaient et mon cœur était\nbourrelé de remords et d'inquiétude; la voix de ma conscience, de\njour en jour plus impérieuse, me commandait de partir et j'atten-\ndais que, par une grâce spéciale, Dieu voulût bien me permettre\nde toucher ton cœur et de te retirer en un jour de cette vie de\nplaisirs faciles et d'oisiveté dans laquelle je te voyais plongé. Et\nvoici que la grâce spéciale est venue, ô Balthazar, car ce sont\ndes larmes d'amour, n'est-il pas vrai, qui coulent de tes yeux. O\nfrère, frère, comment pourrais-tu hésiter; pour l'abandon de\n quelques habitudes mauvaises dont tu rougis à cette heure, vois\n en échange une vie noble, bienfaisante et honorée sur cette\nterre, et vois surtout en échange une vie éternelle, où tu retrou-\nveras ton frère qui t'aime et tes parents chéris, exempts à tout\n jamais de la maladie et de la douleur ; vois en échange les joies\n infinies et éternelles du Paradis, gagnées non seulement pour toi,\n mais pour les milliers et les milliers d'hommes qui se converti-\n ront et vivront à ton exemple, toi qui m'a tant aimé, toi qui m'as\n aimé plus que toi-même et plus que la vie, exauce la prière de\n"}, {"page_pdf": 894, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1966, "texte": "                            LES MAGES                          755\n\n\nton ami malade, ô Balthazar, et permets qu'en allant remplir\nlà-bas cette mission souhaitée et devenue inévitable, j'y sois con-\nsolé et fortifié par la pensée que tes jours s'écoulent heureux, par-\ntagés entre la prière et les bonnes œuvres. Ne réponds pas de suite\nà ma prière, mais si tu as pitié et compassion de moi, promets la\n seule chose que je veuille te demander à présent ; rentre dans ton\n palais, et, retiré dans tes appartements, prie de toute ton âme, pour\n que le Seigneur t'éclaire et te permette de remplir ta mission ter-\n restre, et demain viens me revoir, car à cette heure et bien que je\n n'éprouve nulle souffrance, la fatigue m'accable et nous avons\n tous deux grand besoin de repos. Promets donc, mon frère, et\n que ta prière nous apporte à tous deux la consolation et la paix.\n     « Je promis et laissant Damien, je rentrai dans mon palais.\n Aussi longtemps qu'il avait parlé, ma douleur s'était comme\n endormie, mais, dès que je l'eus quitté, je fus de nouveau\n  replongé au gouffre noir de la désolation ; tout redevint ténè-\n  bres autour de moi ; le passé, le présent, l'avenir m'appa-\n  raissaient aussi cruels et déchirants; par l'incurable maladie qui\n  frappait Damien, ma dernière et ma plus chère espérance était\n  à tout jamais anéantie ; ma vie était brisée, et je me demandais\n  comment j'avais pu m'éprendre un instant de ces rêves poétiques\n  que, dans son héroïque confiance, Damien avait fait briller à mes\n  yeux. Cependant, toutes les paroles de cet entretien étaient gra-\n  vées en mon esprit, et à mesure que la nuit s'avançait, j'enten-\n   dais de nouveau sa douce voix tremblante d'émotion et d'en-\n   thousiasme, je revoyais son clair visage tout rayonnant de pitié\n   et de foi, et la douce consolation de ses paroles agissait de nou-\n   veau sur mon cœur . . .                   .\n\n\n                                    OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-10-n10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 756, "page_fin": 760, "titre_corps": "Viviane et Merlin", "titre_sommaire": "Viviane et Merlin", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "VIVIANE ET MERLIN", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 895, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 771, "texte": "VIVIANE             ET       MERLIN\n\n\n                           I\n\n\nLe vent grave, le vent triste, le vent du nord;\nEntraînant avec soi les rêves et les roses\nVers l'implacable nuit où les attend la mort,\nChante le lamento mystérieux des choses.\nLe vent grave, le vent triste, le vent du nord.\n\n\nLes oiseaux se sont tus dans la forêt jaunie,\nLes feuilles doucement tombent sur le chemin\nComme les longs soupirs d'une lente agonie\nQu'abandonna l'espoir d'un meilleur lendemain.\nLes oiseaux se sont tus dans la forêt jaunie.\n\n\nLe Printemps mort, l'Été mourant, l'Automne en deuil\nBercent mon âme lasse au rythme de leur rêve\nEt les jours de jadis soulèvent leur linceul.\nPassé, viens réunir dans ta vision brève\nLe Printemps mort, l'été mourant, l'Automne en deuil.\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1177, "texte": "                 VIVIANE ET    MERLIN                757\n\n\n\n                          II\n\n         Dame Viviane la fée\n         File dans la forêt, ce soir,\n         Disant d'une poix étouffée\n         Un rondeau d'amour et d'espoir.\n\nEt sur les arbres qui se dressent parmi l'ombre,\nLa brise de la nuit bleue et tiède a soufflé,\nEt l'oiselle a pleuré dans la ramure sombre\n           Des trilles de son chant perlé\n                Le bonheur envolé.\n\n         Dame Viviane la belle\n         Tourne en riant son fuseau vert\n         Au rythme de la vilanelle\n         Des cœurs qui par elle ont souffert.\n\nEt sur les longs chemins la nuit tombe plus noire.\nSous les astres berceurs tout repose en son nid;\nLe rêve du passé revient à la mémoire\n          Comme un doux messager béni\n               Du lointain infini.\n\n         Dame Viviane, maussade,\n         De filer seule à son rouet,\n         Marmonne une vieille ballade\n         Sur l'air d'un ancien menuet.\n\nMais l'Ombre s'épaissit : les étoiles vibrantes\nDu tranquille rayon de leur regard charmeur\nCaressent vaguement des formes transparentes,\n         Et dans le silence endormeur\n              Le bel Été se meurt.\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1386, "texte": "758                          DURENDAL\n\n\n\n                                 III\n\n      Le bel Été se meurt et sourit à l'Automne.\n      Oh! le rire plaintif de ceux qui vont, là-bas,\n      Boire l'oubli divin de leurs rudes combats\n      Et dormir dans la mort un sommeil monotone !\n\n      Le bel Été se meurt. O plainte du vent ! plainte\n      Si triste qu'on ne peut t'écouter sans souffrir\n      Soi-même, hélas! de tout ce que l'on sent mourir\n      Dans l'alanguissement d'une splendeur éteinte!\n\n      Le bel Été se meurt, Viviane, et ton âme\n      Pâlit de sa tristesse et pleure dans sa voix...\n      Le cor chante... Au tréfonds des taillis un cerf brâme.\n\n      La brise fait tourner lesfeuilles dans les bois.\n      Que ton dernier rayon en un baiser s'achève,\n      0 bel Été, toi qui n'es déjà plus qu'un rêve!\n\n\n\n                                 IV\n\n      Quelqu'un s'en est venu dans la forêt tranquille,\n      Disant des mots très doux sur un air inconnu,\n      Vers la Dame éplorée un beau prince est venu,\n      Comme une grande fleur, il l'a vue, immobile,\n      Tournant vers les cieux noirs son visage ingénu.\n\n      Une chanson d'amour a passé dans les brises,\n      Des doigts nonchalamment sur la harpe ont erré.\n      Ineffable Harmonie, ô bel ange ignoré,\n      Deux âmes, dans les bois, la nuit, se sont comprises\n      A ton reflet divin dans leur voix égaré!\n"}, {"page_pdf": 898, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1226, "texte": "                  VIVIANE ET MERLIN                      759\n\nQuel mot grave a vibré sur vos lèvres unies,\nToi, Viviane, fée aux calmes yeux d'espoir,\nToi, Merlin, chevalier du glaive et du savoir,\nDans l'inlassable aveu des ivresses bénies,\nParmi l'apaisement magnifique du soir?\n\nQuelqu'un s'en est venu! Viviane la fée\nEn riant te versa les philtres de l'amour.\nMerlin, bel enchanteur, blond comme l'or du jour,\nLes mots se sont éteints dans ta voix étouffée\nEt sur ton cœur d'enfant s'est penché ton front lourd.\n\n\n                           V\n\n         Autour du beau prince endormi,\n         Tout s'apaise comme en un rêve,\n         Et sur le fourreau de son glaive\n         Un rayon de lune reluit.\n\n         Mais Viviane s'est levée,\n         Grave et tragique dans la nuit,\n         Auprès du beau prince endormi...\n\n         Dame Viviane la fée,\n         Au douzième coup de minuit,\n         En disant les mots fatidiques,\n         A tracé le cercle magique\n         Autour du beau prince endormi.\n\n\n                           VI\n\nUn château s'est miré dans un lac taciturne :\nLes tristes frondaisons d'automne sur ses tours\nOnt fait s'amonceler les feuilles au vol lourd,\nEt le lierre a drapé sa muraille nocturne,\n"}, {"page_pdf": 899, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 569, "texte": "760                     DURENDAL\n\n\n  Et le fouet du vent rude a cinglé les créneaux.\n  Les oisillons transis s'en vont à tire d'ailes\n  Bâtir leur nid d'hiver à l'angle des tourelles,\n  La nuit mystérieuse entre par les vitraux.\n\n  Dans la salle d'honneur, Viviane la reine,\n  Au son d'un virelai qui se lamente et traîne,\n  Berce le beau Merlin, son prisonnier d'amour.\n\n  Et le prince à jamais savoure le mensonge\n  De la voir pâle et douce et grave comme un songe\n  Dans la forêt où l'Eté meurt avec le jour !\n\n                                  CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-10-n10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 761, "page_fin": 768, "titre_corps": "Percy Byssche Shelley", "titre_sommaire": "Percy Byssche Shelley", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Percy Byssche Shelley", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 900, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1590, "texte": "Percy Byssche Shelley\n\n\n                LE poète, l'artiste, de par la conception qu'il se for-\n                  me de la vie, la propension naturellede sa pensée,\n                  la prépondérance, chez lui, des facultés imagina-\n                  tives sur les qualités actives, du rêve sur la réalité,\n                  se trouve en antagonisme avec le monde, avec\n                  le cours accoutumé, utilitaire et pratique, des\n                  affaires humaines. Chacun se précipite, guidé\n                  par ses intérêts ou son ambition, travaille,\nintrigue ou s'évertue; lui seul, au milieu de l'acharné conflit\ndes spéculations et des convoitises, s'attarde et flâne, pré-\noccupé de vains songes ou de résoudre des problèmes spirituels\ndont nul autre ne s'inquiète ou, même, ne se figure que l'on\npuisse s'inquiéter. Son attitude, déjà, le naïf désintérêt dont elle\ntémoigne pour tout ce qui fait l'objet de l'habituel désir des\nhommes lui crée, parmi ceux-ci, des motifs d'aversion et d'anti-\npathie : De quel droit se singularise-t-il? pourquoi semble-t-il\nmépriser, ne fût-ce que par son silence, par son taciturne éloigne-\nment, les choses précisément qui, pour les autres, font l'agré-\nment et le prix de la vie? Son abstention blesse le monde et\nl'irrite et on ne tarde point à lui faire sentir qu'il aura à payer\nla dure rançon de son orgueilleuse indifférence.\n   La société, dès lors, lui devient ennemie, interprète ses actes\nles plus innocents avec une acrimonieuse iniquité, le poursuit\njusque dans l'intimité de son existence, transforme en sujet de\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": " 762                         DURENDAL\n\n\n\nblâme pharisaïque et de scandale son mutisme même devant\nl'injure, et la froideur avec laquelle il accueille l'expression de\nl'animadversion publique.\n   Et, devant ce spectacle, le poète, pourchassé jusque dans ses\nretranchements les plus chers, abreuvé d'ignominies et de lâches\naffronts, troublé par la persécution dans la solennité et la candeur\nde son rêve et plus irritable en raison de l'exquisité de sa sensi-\nbilité, se révolte, à la fin, et maudit, en bloc, l'organisation\nsociale qui porte de tels fruits, l'incompréhensive et hypocrite\nsociété qui, méconnaissant sa supériorité, lui inflige blessure sur\nblessure. Et, dès lors, il affirme des idées condamnées avec\nd'autant plus d'ostentatoire éclat et d'obstination qu'elles contre-\ndisent celles de ses adversaires et, qu'en les exprimant, il goûte le\nplaisir de la vengeance. Il s'éloigne de son pays, se crée une\nsolitude où, du moins, il pourra rêver, s'abandonner à ses inspi-\nrations folles, tendres ou hautaines, s'enivrer de sa propre pen-\nsée sans craindre le heurt désenchantant et le ricanement des\nprofanes.\n   « Allons, allons, quittons les hommes et les villes... pour le\ndésert silencieux, où l'âme n'a plus besoin de réprimer sa\nmusique, de peur de ne pas trouver un écho dans d'autres âmes »\n— pour « un monde, bien loin du nôtre, où la musique, la clarté\nde la lune et le sentiment ne font qu'un... (1) »\n\n\n\n   Telle semble bien la genèse des sentiments violents de Shelley\nà l'égard de la société anglaise, envers l'Eglise et les systèmes\npolitiques de son temps; ou, du moins, s'ils n'ont pas été engen-\ndrés, furent-ils exaspérés par cette incompatibilité avec la\nmanière de sentir commune qui, dès son adolescence, fit de lui\nla victime de ses condisciples. Tout jeune, à l'Université, cette\ndisposition d'esprit aidant, il adopta avec avidité et sans examen\nles idées vaines et creuses des philosophes du XVIIIe siècle, parées\nencore de tout l'attrait de leur chimérique puissance de rénova-\n\n (1) A. JANE, 1822.\n"}, {"page_pdf": 902, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2346, "texte": "                          PERCY BYSSCHE SHELLEY                                      763\n\n\n\ntion et, dans l'étourdie et généreuse arrogance de sa puérilité, s'en\nproclama ouvertement l'adepte. Il avait 16 ans lorsque, en colla-\nboration avec son ami Hogg, il fit imprimer une brochure Sur\nla nécessité de l'athéisme que sa ferveur de néophyte imaginait\npropre à convertir, à bref délai, tout le monde! Cette équipée lui\nvalut son renvoi d'Oxford, des déboires familiaux prolongés et,\nplus tard, la privation de la tutelle des enfants issus de son pre-\nmier mariage, contracté deux ans après.\n    Peut-être, si la manifestation initiale des conceptions dont il\ns'était fait le héraut avait été accueillie avec plus d'indulgence, si\nquelque haut et 'compatissant esprit avait tenté de le dissuader,\nde lui démontrer les juvéniles illusions qui l'entraînaient, Shel-\nley eût-il abandonné cette voie. Mais conspué et honni, la répro-\n bation rigide dont le cant britannique poursuivit, moins ses opi-\n nions, sans doute, que la franchise avec laquelle il les avait\n formulées, lui devint, en quelque sorte, la preuve de leur vérité\n et il y persévéra jusqu'à sa mort, glorifiant, par le prodige de son\n merveilleux génie, les idées les plus rebelles à la poésie de toutes\n les splendeurs d'une forme incomparable et magnifique.\n    On se méprendrait, toutefois, en considérant, sur la foi de cette\n publication presque enfantine, Shelley comme un athée. De\n même que Spinoza auquel, d'ailleurs, et avec aussi peu de rai-\n son on applique ce qualificatif, il apparaît ainsi qu'un mystique\n qui prend toute l'humanité, l'univers entier dans la multiplicité\n de ses aspects, pour objets de son culte; un mystique, affolé de\n dévotion égarée et de métaphysique, qui cherche Dieu où il n'est\n point, le confond avec la nature et ses phénomènes et répudie le\n  Dieu vivant et révélé pour chercher éperdument l'immanente et\n  impersonnelle Divinité répandue dans les choses et les êtres.\n     « On ne peut pousser plus loin, dit excellemment Philarète\n  Chasles, les abstractions d'une piété sans bornes, sans règle et\n  sans raison, d'une foi aveugle que sa propre ardeur égare et\n  séduit... (1) »\n     Ne pourrait-on appliquer à Shelley lui-même les termes dans\n\n  (0 Eludes sur la littérature et les mœurs de l'Angleterre au XIXe siècle (Paris, Amyot).\n"}, {"page_pdf": 903, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "764                        DURENDAL\n\n\nlesquels il parle de Byron (1) : « Esprit d'aigle aveuglé par la\ncontemplation de l'excès de sa propre lumière? »\n    Comme Hugo, dans la maturité de sa carrière, mais avec le génie\nhalluciné et obscur de la race anglo-saxonne, sans l'éblouissante\nnetteté verbale, la pittoresque précision du poète français, l'au-\nteur d'Alastor ressentait et chantait l'enivrement panthéistique\ndu monde, la continuité inépuisable de la vie au travers la renais-\nsance éternelle des générations, l'infinie diversité des phéno-\nmènes au milieu de l'identité des apparences. Le « vertige de\nl'abîme » l'envahissait, « il entrait en communion avec le monde\nincommensurable; et il sentait sa vie se dilater au-delà de ses\n membres, jusqu'à ce que son esprit devint semblable à ce qu'il\ncontemplait (2) ».\n    Aucun poète, jamais, n'a éprouvé et peint avec une plus poi-\n gnante intensité la douleur et la beauté de la vie, n'a erré dans\n un tel transport lyrique, dans une plus vive exaltation\n mystique de l'Univers divinisé, au milieu du tourbillon\n épouvantable des choses. Il compatit, jusqu'aux larmes et\n aux gémissements, à la souffrance des créatures, sacrifiées à une\n Nécessité qu'elles ne comprennent pas, au Fatum aveugle, inexo-\n rable et sourd, qui poursuit sa marche instinctive, en foulant\n aux pieds le cœur broyé des hommes... Puis, il revient de son éga-\n rement, recule devant les conséquences invincibles de sa pensée;\n l'immense pitié et l'amour qui l'oppressent veulent se leurrer de\n l'espoir d'une impossible rédemption. Mais, après avoir courbé\n l'humanité sous la dure loi du déterminisme, il ne peut satisfaire\n ses aspirations à un meilleur devenir, qu'en résolvant son sys-\n tème dans les contradictions, car sur quel levier placé en dehors\n de l'Univers de la Nécessité, l'homme,jouet d'un Sort impassible,\n livré en proie aux forces contradictoires du Monde, s'appuiera-\n t-il pour échapper à la rigueur de son Destin? Comment croire\n que l'homme, né bon, a été perverti par la société et la civili-\n sation, engendrées elles-mêmes, au surplus, par l'enchaînement\n\n  (1) Julien et Maddalo.\n  ( 2 ) Marenghi.\n"}, {"page_pdf": 904, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2304, "texte": "                     PERCY BYSSCHE SHELLEY                       765\n\n\ninévitable des causes et, à la fois, à la possibilité du progrès mo-\nral ?\n    Shelley, tout imprégné d'idéologie française, n'essaie point de\nconcilier ces conceptions hétérogènes; il se contente de les parer\nd'un fastueux vêtement de métaphores grandioses et d'images\nimprévues. Il s'abandonne à l'inconséquence de son rêve, à la\nmagnanimité de sa nature et grisé, à la fin, par l'effusion incessante\nde son génie, la réalité s'atténue, à ses yeux, et s'efface. Il plane\ndans les espaces interplanétaires, avec les mythiques créations de\nson esprit, illuminé de poésie et de mirages séduisants et trom-\npeurs...\n    « Je n'existe que comme un somnambule », confesse-t-il\nquelque part. Il se représente lui-même parmi les ombres réunies\npour des nénies solennelles autour du tombeau d'Adonaïs, du\n poète John Keats, comme « une forme frêle, — un fantôme\n parmi les hommes. — One frail form. — A phantom among\n men». Et, en effet, l'exaltation continuelle, le ravissement intoxi-\n qué de la pensée, le haschich du songe l'ont transformé en un\n être désorbité qui hante les rives enchantées de l'Adriatique ou\n de la mer Tyrrhénienne, comme un étranger aux lois, aux\n conditions de la vie terrestre, dont l'esprit s'est inventé une\n illusoire et fallacieuse humanité, faite à sa ressemblance.\n    Naturellement, tout culte dogmatique lui paraissait absurbe\n et insensé, organisé seulement pour l'exploitation des hommes\n par des prêtres adroits et retors qu'il inculpait, en masse, d'hy-\n pocrisie et de duplicité. S'il avait vécu, une expérience plus mûre\n l'eût, sans doute, amené à reconnaître, plus tard, et à proclamer,\n comme Richard Wagner, que les opinions de sa jeunesse, à cet\n égard, étaient pétries d'intolérance et d'injustice passionnées.\n     A l'exemple des écrivains, dont il s'était fait le disciple ardent,\n sa haine de prétendus préjugés lui donnait, effectivement, tous\n  les préjugés de la haine et parfois, toute sa mauvaise foi; d'autre\n  part, bien qu'il fût en rébellion contre les sentiments de ses com-\n  patriotes, il partageait, souvent, sans en avoir conscience, leurs\n  moinslouables aversions. Son mépris du Christianismeengénéral,\n  acerbe vis-à-vis de l'Eglise anglicane, s'accentue encore, devient\n"}, {"page_pdf": 905, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1988, "texte": " 766                        DURENDAL\n\n\npresque frénétique à l'égard de la Papauté! La haute intelligence\ndu poète, altérée d'équité et de vérité, se voile et s'obscurcit\nlorsqu'il fait allusion au Saint-Siège et se laisse entraîner à\nd'inexcusables injures.\n    Quelle connaissance avait-il, cependant, du catholicisme, de\nla mission sublime qu'il a accomplie dans le monde moderne,\ntout pénétré encore, quoiqu'il en ait, de son esprit; de la puis-\nsante et subtile raison de ses dogmes, du sens profond de son\nincomparable liturgie, le poète, qui, affichant une ignorance\npresque ingénue, s'exclamait avec émotion devant Philarète\nChasles, dans la cathédrale de Pise : — « Quelle religion que le\nChristianisme... si la charité, non la foi, lui servait de base! »\n    Etrange aveuglement! alors que la charité universelle, dont\nShelley brûlait lui-même, il la. sentait impuissante, à défaut de\nfoi fécondante et efficace. Détachée de celle-ci, ce n'était plus que\ncette vaine philanthropie éparpillée, étendue à la collectivité\nuniverselle et qui, de crainte d'enfreindre la justice distri-\nbutive, se désintéresse du misérable actuel, présent, et qui\nsouffre; ou cette sorte de charité laïque, froide, rationnelle, qua-\nlifiée récemment l'altruisme, et qui n'est plus une joie, mais un\ndevoir...\n    Shelley ne percevait-il point cette lacune, lorsque dans\ncette façon d'autobiographie morale, le Prince Athanase, il\nécrivait tristement : « ...un voile de diamant était tiré entre son\ncœur et son esprit qui, tous deux, sans repos, luttaient séparé-\nment dans sa cervelle et dans son sein. »\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   « Oh! amour, je ne suis qu'amour... » s'exclame-t-il, et,\nmalgré soi et la disparate de ce rapprochement, l'on songe aux\nexpressions extasiées et ferventes de l'Imitation, au chant de\nsaint François d'Assise :\n\n              Com' ebrio par lo mondo spesso andavi\n              Amor te menava com' homo vendato\n"}, {"page_pdf": 906, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2008, "texte": "                    PERCY BYSSCHE SHELLEY                      767\n\n\nou à sainte Jeanne de Chantai qui, sur son lit de mort,\ns'écriait :\n   — « Amour, amour, amour, mes sœurs, je ne suis plus\nqu'amour ! »\n   Mais les mots seuls sont identiques.\n   L'amour de Shelley était sans joie, tissé de douleur, de\ndéception et de mélancolie, fatal à celui qui le ressentait\ncomme à celles qui en devenaient l'objet. Infortuné poète,\ndépourvu d'énergie morale, qui, découragé et las, laissait\ntomber le bonheur qu'il avait entre les mains, pour se mettre\nsans cesse à la poursuite de l'inaccessible chimère d'une félicité\nidéale et durable, d'un imperfectible amour que des créatures\nne pouvaient lui donner. Aussi, son existence et celle des\ncompagnes de son existence est-elle toute sillonnée d'éclairs tra-\ngiques et de catastrophes: Sapremière femme, Harriet Westbrook,\népousée dans des circonstances romanesques, lorsqu'il avait\n 18 ans, se jette par une fenêtre et se tue, à la suite de l'abandon\nde son époux; il se remarie, quelque temps après, avec Mary\nWollstonecraft Godwin et perd, successivement, à Este et à\n Rome, deux des enfants issus de cette union; enfin, Emilia\nViviani, qu'il a célébrée comme une céleste apparition dans\nl'Epipsychidion, va mourir, oubliée,'de désespoir et de consomp-\ntion, dans la Maremme, comme la Pia Tolomei du Dante :\n\n                Ricordati di me, che son la Pia\n                Sicna mi fe, disfecemi  Maremma...\n\n\n   Les longs poèmes de Shelley, Laon et Cythna, la Reine\nMab, Alastor ou l'Esprit de la solitude, surtout, sont pénibles\nà lire, autant à cause de l'incapacité où, selon Edgar Poe, le\npoète se trouve de soutenir son vol, de se maintenir au même\nniveau lyrique, pendant des milliers de vers, que pour la cadu-\ncité de l'affabulation de ces œuvres, des idées que leurs allé-\ngories incarnent, trop imprégnées vraiment, à notre gré, de la\ndéclamatoire philosophie du siècle dernier. Amplifications\nsurabondantes, émaillées, heureusement et très souvent, de\n"}, {"page_pdf": 907, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1779, "texte": " 768                          DURENDAL\n\n\n\n« morceaux » d'un charme absolu et vrai, fleuries de pures\nimages naturelles qui rafraîchissent l'âme fatiguée de voyager\ndans la brume, traversée de rayons, d'hyperboles enchevêtrées\net confuses.\n   Ces poèmes, inconnus presque des contemporains de Shelley,\nsont arrivés à la célébrité seulement à notre époque et recru-\ntent de plus en plus nombreux admirateurs en Angleterre.\n   Sans nier l'art admirable, la rare imagination, ingénieuse et\npuissante que le poète a déployés en ces poèmes de prosély-\ntisme philosophique, il semble plutôt qu'il faille chercher la\npersonnalité de cet homme « dans l'être subtil duquel... le génie\net la mort étaient aux prises » (1), qui, malgré l'amour dont il\ndébordait, ou à cause de lui, regardait la vie d'un œil désen-\nchanté, comme « un mystère sans réalité... (2) », en ces\nnombreux petits poèmes adressés à ses amis, où toutes ses\nsecrètes souffrances s'épanchent en même temps que l'aveu\ndissimulé de l'inanité de ses utopiques aspirations. Petits\npoèmes, quintessence d'émotion, larme brûlante tombée sur le\npapier et qui y a laissé une trace indélébile. Ils ont l'inexpri-\nmable accent, d'une sérénité endolorie, d'une âme, déçue par\nla vie comme par le rêve, toujours altière, cependant; d'une\nâme de poète qui, de ses douleurs, se tresse une couronne « de\npensées flétries et de violettes fanées... »\n   « Oh! supplie-t-il dans sa belle Ode au vent d'automne,\nenlève-moi comme une vague, une feuille, un nuage. Je tombe\nsur les épines de la vie... Je saigne... Un poids accablant\n d'heures a enchaîné et courbé un être trop semblable à toi,\n indompté, ardent et fier. »\n                                            ARNOLD    GOFFIN.\n\n\n\n\n  (1) Le coucher de soleil.\n  ( 2 ) Sur la mort...\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-10-n10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 769, "page_fin": 770, "titre_corps": "La Mandoline : I. Trois Lieds", "titre_sommaire": "La Mandoline : I. 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Et voilà pourquoi,\nLorsqu'au fond du cœur, enfant! tu l'appelles,\nTon cher bien-aimé s'éloigne de toi. »\n\n\n« — Si ce n'est pour plaire au seul que j'adore,\nAi-je dit alors au miroir discret,\nQue me sert, hélas! d'être belle encore?\nVaudrait-il pas mieux perdre tout attrait? »\n\n\nMais il répondit : « — Non ! sèche tes larmes\nEt crois aux conseils de ton vieux miroir :\nSi ton bien-aimé ne voit pas tes charmes,\nUn autre viendra qui saura les voir ! »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-10-n10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 772, "page_fin": 773, "titre_corps": "La Mandoline : III. Chagrin d’Amour pendant le Bal", "titre_sommaire": "La Mandoline : III. 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Edmond Picard, et déjà il\n                    se réjouissait devant le labeur de l'écrivain terrien et\n                    patrial, Georges Eekhoud. Un art neuf et libre se mani-\n                    festait, des talents, littéraires enfin, semaient les ter-\n                    reaux du large geste volontaire, commandant la poussée\n                    ardente et fière de tant d'œuvres qui illustrent aujour-\n                    d'hui la terr    elgique.\n  Parmi celles-ci, il en est que gonfle seule la sève des plants ancestraux.\nToujours le fruit s'épanouit dans le même coin de terre, sous le même\nciel, devant l'identique horizon\".\n  Georges Eekhoud, le plus complètement, fut l'écrivain ainsi attaché au\npays, qui, dès sa première rencontre, le riva à son souvenir, pour la per-\npétuité de sa vision d'art et de ses fibres affectives.\n  A-t-il rendu les tendances de la race des rustres avec la réalité concor-\ndante de leurs mœurs? A-t-il suffisamment généralisé le tableau, pour\nque son art rencontre toutes les expressions delavie paysanne ? On ne peut\nrépondre d'une façon absolue. Il les a vus par son tempérament d'artiste\npanthéiste épris d'éclatantes couleurs, ce sont leurs gestes de fète, puis\nles passions violentes que la torche d'amour embrase de fureur homicide,\nce sera surtout l'attrait, le charme du paysage, la véracité de l'ambiance.\n   Ah ! celle-ci n'encercle pas un vaste territoire !\n   « Ma glèbe est fruste, plane, écrit-il dans l'Ex-Voto de Kermesses, vouée\naux brouillards. A part les « schorres » du Polder, la région fertilisée par\n\n  (1) Cet essai d'assimilation littéraire fut présenté, en conférence, à la Maison d'Art, le\n23 février 1899.\n"}, {"page_pdf": 918, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2793, "texte": "                                 GEORGES EEKHOUD                                        777\n\nles alluvions du fleuve, peu de coins en sont défrichés. Un canal unique,\npartant de l'Escaut, irrigue ses landes et ses novales, et de rares railways\ndesservent ses bourgs méconnus. »\n   Cette contrée, surtout la terre rèche et bréhaigne de Campine, appa-\nraîtra dans la majeure partie de l'œuvre.\n   Voici les personnages :\n    « La population demeure robuste, farouche, entêtée et ignorante.\nAucune musique ne me remue comme le flamand dans leurs bouches. Ils.\nle scandent, le traînent, en nourrissent grassement les syllabes guttu-\nrales, et les rudes consonnes tombent lourdes, comme leurs poings. Ils\nsont d'allures lentes et balancées, râblés et mafflus, sanguins, taci-\nturnes. »\n   Eekhoud n'aura point pour les décrire des périodes aux tenues acadé-\nmiques; il n'a jamais regardé du côté des écrivains parfaits et conformes.\nIl sait dégager sa phrase des souvenirs littéraires. Il a un langage, ou\nmieux une langue qui est la sienne (1) ; elle sera lourde, rocailleuse parfois,\nqu'importe ! il n'exprime pas les mièvres subtilités d'états d'âme mon-\ndains; son verbe aura la dureté des appels de pacants dans le soir, les\nteintes violentes du crépuscule qui s'embrase au-dessus des sapinières\nnoires. Ce qui vaut, pour l'artiste, c'est d'être lui; sincère, il s'exprime, il\nse dit, dans la forme surgie de son front frappé du rêve. Et ici, malgré\nles réserves morales qu'appellent certaines pages, on ne peut que vibrer\nà l'unisson de ces fières paroles adressées aux héros de ses livres :\n   « Savoureux et glorieux parias, nos Vendéens à nous, puissent la philo-\nsophie et la civilisation vous oublier longtemps. Au jour d'égalité rêvé\npar les esprits géométriques, elles disparaîtront aussi, mes superbes\nbrutes, traquées, broyées par l'invasion, mais jusqu'au bout réfractaires à\nl'influence des positivistes. Frères, l'utilitarisme vous abolira, vous et\nvotre sauvage pays !\n    » En attendant, moi qui ne vous survivrai pas, votre sang rouge de\nrebelle coulant dans ma veine, je veux, abstrayant mon esprit, m'im-\nprégner de votre essence, m'oindre de vos truculents dehors, m'abalour-\n dir sous les tonnes blondes des kermesses ou m'exalter à votre suite dans\n les nuages d'encens de vos processions, m'asseoir dolent à vos âtres enfu-\n més ou m'isoler dans les sablons navrants à l'heure où râlent les rainettes\n et où le berger incendiaire et damné paît ses ouailles de feu à travers les\n bruyères. »\n    Et la personnalité, la qualité d'exception, attachées à l'Œuvre dès le\n\n   (1) On pourrait dire qu'il n'a pas de style, il a une langue qu'il s'est formée d'instinct et\n adéquate à la nature qu'il décrit. (FRANCIS NAUTET. Histoire des Lettres Belges d'Expression\nfrançaise.')\n"}, {"page_pdf": 919, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2882, "texte": "  778                             DURENDAL\n\n\n début, suivront chaque nouvelle création. Eekhoud déclarait, en 1884,\n dans la préface de Kees Doorik, son premier roman :\n    « Le « la » que donnait ce soir mon rude coin de pays, j'ai essayé de le\n soutenir âpre et pesant, dans ces pages où la fantaisie n'intervient que\n pour raccorder les réalités obsédantes. »\n    Il se montra — sentimentalement — l'écrivain qu'il est resté. Quant à\n sa facture, puissante déjà, elle allait harmoniser davantage les grandes\n lignes initiales de ses travaux subséquents.\n    Ce premier drame était d'une action brève et violente, sans complica-\n tion d'épisodes, mais imprégné, vivant surtout par le paysage où il se\n déroulait. Ce roman révélait, d'emblée, avec quel étonnement, avec\n quelle joyeuse surprise! un écrivain belge d'expression française, abso-\n lument national, ayant une langue appropriée au milieu, originale,\n déconcertante peut-être pour ceux-là qui ne se nourrissaient que d'expor-\n tation de France, mais puisant précisément dans cette exceptionnalité sa\n raison d'être et son intérêt de chose neuve, quoique si rationnelle\n pourtant.\n    Et son affection pour la contrée flamande élue devient dans ces livres :\n Kermesses, les Milices de St-François, les Nouvelles Kermesses, les Fusillés de\n Malines, l'amour, la passion qui brûle, le désir lancinant de voir, de\nrevoir les sables roux et la plaine violâtre, ou le village et ses courtils\n ourlés de lumière dans les quiétudes dominicales; ce désir le poignardera\nd'atroce souffrance.\n    A travers tous ses récits, l'appel nostalgique, dolent ou emporté, traîne\nsa plainte ou clame sa colère.\n   Une telle sympathie, — nimbant le cœur, — aussi réelle, aussi peu de\nconvention littéraire, est unique dans nos lettres. Ici je ne trouve pas\nd'ascendants, si ce n'est plus tard, lorsque le souci de revendications uti-\nlitaires se présentera souvent, avec de fougueuses déclamations : Alors\nsongera-t-on, peut-être, à Léon Cladel.\n   Georges Eekhoud voit ses rustres, tels qu'ils sont, mais il ne voit pas\ntous les types de la race. Il est loin des bas écrivains, représentant le pay-\nsan comme un être abject, avaricieux et lubrique. Cependant, le côté\nmystique de ce peuple terrien lui échappe le plus souvent. « Le Flamand\nest religieux d'instinct, remarquait récemment, dans le Spectateur catho-\nlique, M. Victor Kinon, et son premier soucidemeure, quoi qu'on prétende,\ncelui de la vie intérieure. Croyez que le Flamand mangera de fort mauvais\nappétit s'il n'a pas la conscience tranquille. » J'ai hâte d'ajouter, de recon-\nnaître, qu'étant donnés le tempérament et le credo de l'artiste, celui-ci se\nréalise avec une entière franchise, avec une haute conscience. L'écrivain\nparcourt les Polders : « Quel beau sang dans ce pays! Nous nous faisons\ncette réflexion presque à chaque tour de roue en rencontrant les paysans à\n"}, {"page_pdf": 920, "page_imprimee": 779, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3068, "texte": "                                   GEORGES EEKHOUD                                           779\n\nleurs travaux. Voilà donc ces pignoufs, ces têtes dé pipe, ces charrues\nbien pensantes dont se gobergent complaisamment d'affreux scribes\nblêmes et ignares! Ce ne sont pas non plus les mendiants foireux, mal\njambes, sordides, repoussants, que peignent de préférence certains natu-\nralistes qui se représentent le paysan flamand sous les traits des ouvriers\nd'industries malsaines. Charpentés à grands coups, sans élégances effémi-\nnées, renforcés sur la culasse, les reins tordus, le tronc vigoureusement\nélargi, le biceps arrondi comme un boulet, les joues enluminées, les traits\navenants, l'œil clair, la mâchoire forte, les cheveux bien plantés : de\nsuperbes mâles ! »\n   I1 rencontrera, aux champs, d'admirables qualités chez ceux de la Glèbe\net toute âme fraternisera avec l'émoi de la sienne; il s'attachera aussi à la\nvictime sanglante d'un violent épisode passionnel, avec le même amour,\nmalgré les vices du personnage. Sa dilection, il la veut aveugle, entière,\nd'application totale. Il exalte, comme il l'écrivit lui-même, son terroir, sa\nrace et son sang, jusque dans leurs ombres, leurs tares et leurs vices.\n   Bien qu'à l'opposé des actions chantées par ce grand artiste des Flan-\ndres : Henri Conscience, il consacra à celui-ci une étude dans l'admiration\net le respect; L'art de Conscience était une leçon, un exemple de vie. Les\ndeux écrivains se rencontrent dans la même affection de leur terre origi-\nnelle. Une volonté remue dans les deux œuvres; dans l'une douce avec\ndes mains accueillantes, dans l'autre rouge, révoltée et pourtant frater-\nnelle, et les choses, attentives, ont répondu en se donnant totalement au\nrauque appel, comme à l'inflexion de voix berceuse d'idéal. D'expression\npatriale, de caractère flamand, si exclusifs, et pour cela si chers, l'œuvre\nd'Eekhoud restera comme celle de Conscience. L'une complète l'autre.\nQuand bien même, un jour, le Destin emporterait les manifestations d'une\nrace, la vie qui fut isolée ou grouillante, dramatique ou sommeillante sur\nles terroirs qu'ils ont décrits, cette vie sera révélée à ceux de cet\navenir (1).\n   La trame des récits de Georges Eekhoud ne s'embarrasse pas d'événe-\nments secondaires. Le sujet du conte est simple. Les cœurs rustauds ne\nsont guère compliqués et l'écrivain nous les veut découvrir tels qu'ils\nsont.\n   La Querelle des Bœufs et des Taureaux, la première histoire de Kermesses,\nrappelle les rivalités villageoises, les divisions qui éclatent dans la même\n\n   (1) ... Mais, si pourtant M. Eekhoud devait voir sa Campine profanée par l'intrusion des\ncivilisateurs et industriels, au moins pourrait-il se consoler en se disant qu'il a fixé pour jamais\nson image, surprise à l'époque où la virginité de son pays était encore intacte. Son nom sera\nlié à son souvenir, comme celui de De Coster et de Conscience, et peut-être la mère Flandre\nle considèrera-t-elle comme son enfant souffrant préféré... (FRANCIS NAUTET. Histoire des\nLettres Belges d'Expression Française.)\n"}, {"page_pdf": 921, "page_imprimee": 780, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2961, "texte": " 780                            DURENDAL\n\n\nfamille souvent, et les campagnards se partageant en deux camps; puis\nleurs attaques, leurs ruses réciproques, jusqu'à l'effroyable bagarre qui les\nmet aux prises. L'histoire d'amour placée dans ce tableau n'est que pré-\ntexte à cette représentation de mœurs spéciales.\n   Un autre conte, La Belette, vaudra par les mêmes motifs. Cette fois, c'est\nl'histoire cruelle d'un marchand de chansons et de sa compagne, une fil-\nlette. Ceux-là que tous ont rencontrés au village, les dimanches, après la\ngrand'messe, l'un raclant un mauvais violon, l'autre s'époumonnant à des\ncomplaintes. Ces traîne-les-routes revivent, sous le masque que nous leur\nconnaissons, dans le milieu véridique.\n   D'autres fois, Eekhoud ne s'attache qu'à fixer la vision rapportée de tel\nspectacle campagnard, ainsi le Pèlerinage de Dieghem.\n   L'homme seul, primitif et libertaire, ne se manifeste pas uniquement\ndans l'OEuvre ; je veux dire que la vie, les coutumes des champs appa-\nraissent avec leurs signes propres. Les personnages de Georges Eekhoud,\nd'une caractéristique exclusive de toute autre nationalité, ne peuvent être\nsitués que dans le milieu assigné par l'auteur. Jaloux de leur personnalité,\ndu sceau que la race leur imprime, il les veut fidèles à leurs traditions,\naux coutumes séculaires. Dans la Fin de Bats, il nous montre ce village —\nBats — jadis béni de Dieu, comblé de faveurs, et les vertus des laboureurs\nreconnaissants pour ces bienfaits du Ciel. Les richesses égarèrent les con-\nsciences et les villageois devinrent orgueilleux, cupides et durs. Ils fer-\nrèrent d'or leurs chevaux, se vêtirent de sarraux de soie, parèrent leurs\nfemmes de bijoux comme des châsses vivantes. Le curé de Bats, en vain,\nrappelle ses ouailles aux mœurs patriarcales. Même les villageois insen-\nsés, voulant encore agrandir leurs domaines, détournent le cours de\nl'Escaut et ensemencent les terres nouvelles, là où jadis passait le fleuve.\n   « Malheur! prédit le prêtre du haut de la chaire, malheur à l'insensé\nqui barre le passage à l'éternel voyageur, ancêtre de tous les hommes et\ncontemporain de la création. Dieu lui-même fraie sa route à ce passant\nmystérieux, tour à tour paisible et houleux, ne racontant son rêve qu'aux\nétoiles et se plaignant sous le ciel par les nuits de tempête ! Malheur au\nsacrilège ingrat qui étranglera des Polders le fleuve origine de leur\nfécondité, le majestueux Escaut bienvoulu de Dieu ! »\n   Et un soir d'ouragan, sous le ciel encoléré, pendant que le village\ns'adonnait aux orgies, les eaux du fleuve brisèrent leurs digues et\nengloutirent l'orgueilleux Bats.\n   Nouvelle preuve de la passion envieuse de l'écrivain pour ceux qui\nvivent selon l'esprit de leur sang !\n   Que Frans Goor, le beau gars, soit déclaré Bon pour le service ! lui qui\n était pour sa pauvre mère « la prunelle de ses yeux, le battement même de\n son cœur » et, qu'il soit de là-bas, du cher pays natal, l'enfant blessé par\n"}, {"page_pdf": 922, "page_imprimee": 781, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2957, "texte": "                           GEORGES EEKHOUD                             78l\n\n\nl'atroce nécessité l'arrachant à son village, à ceux qu'il aime, — comme\nl'écrivain s'incarnera, mettra toute sa foi, sa confession, en cette âme\nsimple et meurtrie ! L'existence dans la ville d'exil, à la caserne, est\nsurtout faite de souffrances pour les ruraux, et, entre tous, ceux-là sont\nles plus à plaindre qui viennent des campagnes flamandes, ignorant la\nlangue des instructions et commandements. « On n'était que trop porté à\nprendre pour de la stupidité, la mélancolie, l'ébahissement de ces grands\nnostalgiaques, taciturnes et rêveurs comme tous les Germains. »\n   Les dimanches, le soldat cherche une ressemblance aux paysages\nfamiliers, en promenant sa rêverie aux alentours de la cité.\n   Frans Goor, de plus en plus, sent grandir dans sa tristesse l'incurable\nmal du pays.\n   « L'autre jour, il a suffi d'un pas redoublé, joué par la musique de son\nrégiment, pour lui gonfler le cœur à le faire éclater, car cette mélodie\nalerte, mais attristante, il l'a entendue la dernière fois à l'Etrille, chez\nWanske, à la répétition de la fanfare de Kessel.\n   » Frans Goor n'est pas impunément du suggestif et croyant pays, où\nl'épaisseur et l'apparente torpeur de l'enveloppe cèlent des âmes ardentes\njusqu'au fanatisme. Combien de fois ne fredonna-t-il pas ce refrain, le\njeune ouvrier devant son établi. Au village, tout le monde le chantait. Le\nbouvier le sifflottait machinalement en marchant derrière sa charrue. Le\nfaneur, assis sur un char à foin, en marquait la mesure en entrechoquant\nses sabots. Wanske du charron le gazouille en rinçant ses verres. Frans\nl'entendit à la dernière kermesse et il servit à ouvrir le bal. C'était l'air\nqu'on chante inconsciemment, par contenance ; qui berce la rêverie,\ncomme le parfum de la fleur cueillie au bord du chemin, et dont on\nmâchonne la tige par désœuvrement. Un refrain vous possède comme un\ndémon taquin. C'est le raccourci le plus impérieux des moments capitaux\nde la vie.\n   « A Frans, cet air guilleret évoquait la chère et douce bruyère, l'âcre\nparfum des sabines, le susurrement des abeilles dans les genêts, le\nfroufrou des fougères, la fraîcheur de l'herbe à l'aube, les brûlis d'essarts\ndans la lande, et surtout et toujours, la coiffe et le visage de la mère en\nmême temps que les joues potelées de Wanske du charron. »\n   Les moindres détails de l'histoire se fixent à jamais dans la pensée, tant\nl'évocation est amoureuse, baignée des larmes de l'écrivain. Eekhoud,\nsimplement, rappelle une banale habitude du troupier : Frans Goor\nenvoie à sa mère son portrait, photographie naïve du guerrier en grande\ntenue, posant dans un décor que ceux du village trouveront fastueux.\nChaque fois que je rencontre, dans un estaminet de Campine, semblable\nimage, l'aventure de Frans Goor ressuscite, concrétée dans la représenta-\ntion du pataud, et je regarde, ému, la baesine qui me dit, fière : — C'est\nnotre fils !\n"}, {"page_pdf": 923, "page_imprimee": 782, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2826, "texte": " 782                             DURENDAL\n\n\n   Le pauvre fils, ici, est poussé fatalement, pendant les derniers instants\n de son exil, à un acte de violence envers un galonné, son supérieur : « Il\n avait les poumons déjà gonflés de l'air intrépide de la bruyère. » Un mot\n abominable lui fut lancé, il perdit la tête. C'est la geôle maintenant; mais,\ndevançant la sentence du conseil de guerre, Frans Goor lui-même se\n condamne à la mort.\n   Ce pendant, qu'au même moment, au village, la mère, Ja bonne mère,\nprépare le lit de l'adoré qui doit revenir.\n   « Elle achève de faire le lit, de bien étendre le large drap blanc.\n   » — Adieu mère !\n   » C'était la voix du gaillard tant aimé.\n   » Elle se retourne et un instant, aux derniers rayons de la lune agoni-\nsante, elle a cru voir panteler le corps de Frans dans la défroque qu'elle\nvient d'accrocher.\n   » Pauvre moi ! fait-elle, troublée par cette bizarre hallucination et\nvoulant réagir contre une vague détresse. « Où donc étaient mes idées!\nFrans ne sera ici que demain; il dort encore là-bas! »\n   » Oh oui, là-bas, loin du village, loin du marché, loin de la grande,\ngrande ville, transporté dans l'éternelle Cité. »\n   Ce pathétique de moyens si simples, puisé dans une seule passion,\nl'amour et des choses et des gens de son pays, se retrouvera souvent avec\nautant d'intensité. L'écrivain n'a jamais senti la nécessité de se créer une\natmosphère factice. Son émotion préexistait en lui, avant toute œuvre.\nLa flamme brûle continûment, et c'est la toujours même ferveur qui reluit\ndans chaque livre. D'autres recherchent l'émotion d'Art dans des pays,\nparmi des coutumes inconnues, voulant au moins l'impression momen-\ntanée, choisie pour le prochain roman, et cela jusqu'au choix ultérieur\nd'un autre sujet, qui déterminera une nouvelle 'recherche de sensations,\naptes à être colligées en un nouveau livre. Eekhoud n'a qu'un regard, une\némotion, que déterminent les mêmes individus, la même contrée. La\nsincérité de son Art est le motif de son mérite, de la pénétration intime\nchez les esprits qui s'approchent de lui.\n   Il devait se sentir emporté par le souffle des révoltes qui secoua, enleva\nla Glèbe, dans une tourmente d'héroïsmes supra-humains, en 1798. La\nPatrie était opprimée, souffrante, et le cri tout à coup de sa volonté réveil-\nlée allait agiter sa poitrine de sursauts de haine contre l'étranger. Les\ntocsins des clochers de Campine bruissaient à ses oreilles avec des voix\nimpérieuses. Et dans son livre : Les Fusillés de Malines, ce fut l'effort de la\nrace, cinglée d'espoir et de vaillance, vers toutes les audaces, pour\nsuccomber, mais, avec au front, une auréole de gloire. L'auteur devait\nêtre beau dans ce livre, où il rencontrait lès fidélités suprêmes de ses\npacants: Ils menaient l'épopée « Pour Dieu et la Patrie ! » ces mots, il les\n"}, {"page_pdf": 924, "page_imprimee": 783, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3073, "texte": "                            GEORGES EEKHOUD                               783\n\n\nrugit à l'unisson des rustres. On traque ceux qu'il aime, les fervents du\nSeigneur et de la terre ; puisqu'ils croient, il aura la volonté de croire avec\neux; et le prêtre insermenté, refusant de haïr son roi, puisqu'il se veut à\nses enfants de foi et de race, est aussi son exemple. L'écrivain n'abdique\npas ses antécédents ; dans le drame, les personnages,— tels Rik le Schalk\nou Tiest Vervloet, — ont encore des attitudes de kermesse. Une scène\ngrande, dans laquelle frémit, sous les phrases, toute la passion accumulée\ndes actes suprêmes, surgira en une expansion violente du sentiment que\nl'auteur voudrait religieux. Les paysans communient avant les jours de\npourpre et de deuil. Eekhoud ne les conçoit pas humbles, même en cet\ninstant. C'est une ruée vers la Table Sainte, une absorption de courages\nnouveaux, sous le symbole de la Divinité. Ils sont les safres aspirants de\nl'hostie. Ils se précipitent vers l'autel, farouches, emportés dans une\npoussée furieuse. La vaillance les immerge déjà. Ah! peu importe l'har-\nmonie du rêve et de la réalité ! Devant l'écrivain, ils ne pouvaient apparaître\nqu'ainsi, c'est un geste volontaire et superbe, ce n'est pas l'élévation\nd'une âme jusqu'à l'accord de celle des héros, tabernacle de la Présence\ndivine. Cette immixtion totale lui échappe. Ses paysans ont eu la même\nmère. Kees Doorik, Marcus Tybout et les autres sont issus des combat-\ntants libertaires de la Guerre rustique, et le paysage, qui entoura leurs\nexploits d'héroïsme patrial, voit la vie rurale d'aujourd'hui, et le paysage\ngarde sa signification :\n   « Que de fois, en cette arrière-saison, aux lueurs d'un couchant qui\ntransforme en rubis les améthystes des bruyères, à cette heure humide et\ncrépusculaire, où les voix des angelus prennent de rauques intonations de\ntocsin, ai-je pressenti l'approche d'une occulte présence, exaspérant\nencore l'éloquence farouche et la poésie troublante de ce pays suggestif\nentre tous !\n      Dédaigneuses du ciel même, les âmes nostalgiques revenaient à leur\npatrie terrestre et chez un plastique moissonneur, chez un braconnier qui\nme dévisageait au passage et me saluait d'un pathétique bonsoir, je\nretrouvais la voix passionnée, les yeux héroïques, les lèvres frémissantes,\nl'allure intrépide, l'incarnation complète des fusillés du 23 octobre 1798. »\n   Eekhoud s'était attaché, avant la création des Fusillés de Malines, à\nl'étude d'Anvers, la grande ville maritime située aux portes de sa contrée\nélue. Anvers fut le lieu de sa naissance, il y vit le jour en 1854. M. Joseph\nDesgenèts nous a donné d'intéréssants détails sur la jeunesse de l'écrivain.\nCelui-ci mena dans la métropole une vie expansive, violente dans ses\nplaisirs, et effarouchant quelque peu les existences laborieuses de la cité\ndes affaires, jusqu'au m o m e n t o ù il voulut habiter la campagne anversoise.\nLà, il organisa des kermesses, réunissant les paysans dans des fêtes panta-\ngruéliques, ou bien il traversait les bruyères au galop de son cheval, aux\n"}, {"page_pdf": 925, "page_imprimee": 784, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3113, "texte": " 784                            DURENDAL\n\n\nabois de sa meute, I1 vint à Bruxelles en 1881, publia son étude sur\nHenri Conscience et, trois ans après, Kees Doorik. Il avait suivi pourtant,\nvers 1870, une route toute différente, sur les avis d'un parent. Celui-ci lui\nconseillait la carrière des armes. A l'école militaire déjà, Eekhoud se\nnourrissait de belles lettres. Shakespeare, notamment, excitait ses\nenthousiasmes, aussi écrivit-il plus tard une forte étude : Au siècle de\nShakespeare, suivie de traductions de dramaturges anglais. La poésie le\ntenait ; ce vigoureux écrivain débuta littérairement par trois livres de vers:\nMyrtes et Cyprès, Zigzags poétiques, Les Pittoresques. Ils sont assez oubliés\naujourd'hui. Mais au moins son amour précoce de l'Art, son indépen-\ndance d'allures qui allait se réaliser dans ses œuvres, l'enlevèrent-ils au\nmilieu de l'école, pour laisser libre cours aux seules préoccupations qui\ndevaient désormais hanter son vouloir artistique.\n   La Nouvelle Carthage, tel est le titre du livre consacré à Anvers. Il est\nl'étude, la description haute en couleurs souvent, longue et laborieuse\nparfois, de tous les mouvements de la cité : Le monde du commerce, ses\ntrafics, les mœurs des remueurs d'or, l'aspect de leur temple, la Bourse;\npuis des tableaux de profonde pitié, les départs d'émigrants ; des houles\npopulaires, les élections et les émeutes ; des pages curieuses sur les quar-\ntiers maritimes, les coins aujourd'hui disparus, le Kattendyk et son armée\nde bateaux, le Riet Dyk aux bouges luxueux. Le panorama d'Anvers ourlé\nde ses flottilles, turban de gloire et de richesses, l'esprit de ses castes,\nl'espoir de la plèbe, les caractéristiques des sentiments de la ville : son\nanimadversion des bastions qui l'étranglent et de la garnison dont la vie\noisive insulte à son activité, Eekhoud a tout regardé et entendu.\n   Il ne faut pas isoler ce livre dans son œuvre. Le premier personnage du\nroman, le seul en lequel se concentre constamment l'action, est Laurent\nParidael, et Paridael c'est l'auteur lui-même. On voit quel intérêt présente\net quelle place importante doit occuper cette auto-biographie.\n   J'ai indiqué les décors du livre, il faut fixer à présent son héros.\n   Les Nouvelles Kermesses se terminaient par un récit intitulé Chez les Las-\nd'aller ; ces pages étaient symptomatiques. Eekhoud jusqu'alors eut des\nsympathies subversives, aimant jusque dans le crime. Il excusa, il glorifia\n« ses superbes brutes. » Son Kees Doorik, ses Kermesses ont des reflets\nsanglants ; il s'y mire avec orgueil et tendresse. « Ses personnages, comme\nle faisait remarquer M. Francis Nautet, sont absous par l'intensité de\nleurs passions. Lorsqu'ils tuent, ils y mettent de la grandeur; il faudrait\nune législation à leur taille ; ils sont trop hauts et trop larges pour qu'on\nles place dans le cadre rétréci des lois mesquines. Et puis, si le sang leur\nmonte au cerveau, ils ne sont pas mauvais, ils ignorent les coups en-\ndessous du civilisé et la préméditation patiente. Aussi les crimes dont ils\nsont chargés ne sont-ils que l'effet dé la passion, l'issue d'une crise\n"}, {"page_pdf": 926, "page_imprimee": 785, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3049, "texte": "                           GEORGES EEKHOUD                              785\n\nviolente qui ne les empêchent pas, à l'ordinaire, d'avoir des sentiments\ngénéreux et même délicats. »\n   Dans ses premiers livres, sa passion dressait devant nous des figures\nardentes, baignées par son utopie d'héroïsme et, malgré tout, cet art\nétait sain. Depuis, lentement mais sûrement, il est arrivé dans ses\nouvrages récents à d'inconcevables aberrations. Tels êtres, glorifiés dans\nses derniers écrits, sont abominables, et nulle excuse d'exaltation d'art\nne milite pour leur absolution. Je rappelais ce récit : Chez les Las-d'Aller,\nafin d'insister sur sa signification. L'écrivain est au dépôt d'Hoogstraeten.\nDevant lui passent les Las-d'Aller, tous les misérables, tous ceux qu'une\nfatalité poussa vers le vice et le crime; et les personnages de ses livres\n composent le lamentable défilé. Alors soudain, l'écrivain, ne résistant\nplus à la conjuration fatidique de ce cortège, s'approche des hères, il va\nles suivre, lorsque le directeur du dépôt l'arrête :\n    « — Malte-là! me dit le directeur en me retenant par le bras. Songcriez-\nvous par hasard à faire dresser votre écrou?\n    » Il plaisante et je m'efforce de rire de ce qu'il prend pour une méprise.\n    » Las... ce sera pour la prochaine fois... »\n    Eh bien, Laurent Paridael, dans la Nouvelle Carthage, passe par des\n stades qui l'amènent à d'extraordinaires conjonctions. Il sent fluer vers\n lui, dès sa jeunesse, toute l'attraction qui émane de ceux pour qui la vie\n fut mauvaise. Son enfance se heurte douloureusement aux injustices\n qui l'entourent. Il a l'âme bonne, ses charités sont belles et ses émois\n se répercutent dans nos poitrines. Le voici devant un paysage de ban-\n lieue. « Rien de crispant et de suggestif comme cette rencontre de la\n cité et de la campagne. Elles se livraient de véritables combats d'avant-\n postes. » Il aime la mine « pléthorique, contrainte et sournoise » de cette\n vue de faubourg. Il sait qu'une population mal famée le hante, et déjà\n des affinités encore obscures vagissent en lui. Au travers du roman, cette\n sentimentalité grandira, l'isolant des siens, l'isolant même parmi ceux\n chez lesquels il avait voulu trouver l'indépendance de vie, l'affranchis-\n sement des conventions. Le langage vital, émanant des choses entou-\n rantes, l'enlace, le pénètre, dès ses primes années. « Il lui tardait de\n s'absorber à jamais dans la nature en fermentation! Ne vivre qu'une\n saison, mais vivre la vie de cette saison! »\n    Et sa rencontre avec les Runners détermine, un jour, le suprême choix\n de ses attachements. Les Runners sont les écumeurs de l'Escaut, abor-\n dant les vaisseaux qui entrent en rade, offrant aux matelots frustrés de\n joies, les tabacs, les alcools incendiaires, la promesse de plaisirs pour\n lesquels ils s'entremettent; suivant les marsouins sur la terre ferme, les\n décidant bientôt à les accompagner dans des lieux où toutes les sangsues,\n gouines et ruffians, s'attacheront à eux aussi longtemps qu'un peu d'or\n intera en leur poche.\n"}, {"page_pdf": 927, "page_imprimee": 786, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3027, "texte": " 786                            DURENDAL\n\n\n   Ils sont vivants, ils sortent des pages, ces Runners interlopes et pitto-\nresques, et sa curiosité d'artiste créa sa complaisance littéraire. Ses\ninstincts de réfrataire, d'irrégulier sensitif, nous auront valu l'un des\nplus beaux morceaux de notre littérature nationale.\n   La Nouvelle Carthage obtint, en 1893, le Prix quinquennal de littéra-\nture française. Si l'originalité en est aussi puissante, c'est que l'auteur\néprouve, encore une fois, toute l'affection pour l'homme qui vit où il\nvécut, pour — ainsi qu'il l'exprima — « ce type local tellement prisé par\nLaurent Paridael qu'il lui rendait sympathiques jusqu'aux runners et\nautres requins de terre. »\n   Georges. Eekhoud publia, en 1893, le Cycle Patibulaire; en 1897, Mes\nCommunions. Davantage encore, il s'apparie aux vies misérables. Il se\nlivre, plus passionnément que jamais, à l'attirance exercée sur lui par\nles hors-la-loi, et même, il faut le répéter, les exceptions morbides de\nl'espèce humaine. A cet égard, le Cycle Patibulaire et Mes Communions\nrenferment des pages où l'exacerbation de l'écrivain contre toute la\nveulerie des vies conformes, le train-train de l'existence courante,\ngourmée, masquée, avec des dehors qui démentent l'âme, où cette exa-\ncerbation, dis-je, le mène à excuser, à exalter de terribles dépravations\nmorales. Il aboutit ainsi/dans son dernier livre Escal-Vigor, à des conclu-\nsions telles qu'ici je ne puis observer, à leur égard, que le silence le plus\ncomplet. Mais il aura aussi de nobles communions. Toute injustice contre\ntoute vie ordonnée, selon les règles d'altruisme, éveille en lui d'éloquentes\nindignations. C'est Burch Mitsu, le pêcheur, chez lequel il découvre une\nâme primitive et loyale. Il nous montrera, devers les immensités marines,\nl'homme du devoir dans une incarnation vibrante de dévouements\nobscurs, en lui réapparaîtront des aïeux : « Des générations de naufragés\nsublimes revivaient et sympathisaient en l'épanouissement de sa blonde\njeunesse. Ce pauvre diable, ce paria était corrélatif aussi de la patrie\nflamande et, avec son masque à la fois résolu et placide, viril et tou-\nchant, c'est ainsi que je me figurais les Kerels ou les Pieds-Bleus, la\nterreur des Isemgrins et des Normands ». Il dira encore : « Dans sa voix\nmâle et cuivrée, au métal généreux qu'on aurait dit coulé dans le même\nmoule que les bourdons des beffrois communiers, grattaient, rauquaient\ndes notes étranglées et sourdes révélant une préoccupation, un souci qui\ndemandaient à s'épancher ». Les fanfares du passé héroïque éclatenten ses\nphrases. Il est toujours l'écrivain de la terre ancestrale, lié à son pays,\nou par le songe dans les temps écoulés, ou par la race qui remémore les\norigines. Il est sollicité par des préoccupations sociales. Dédaigneux de\nla superbe des artistes de l'Art pour l'Art, il souffre des douleurs immé-\nritées qu'endurent les obscurs tâcherons; virulent, il clame leurs droits\net ce Burch Mitsu se terminera par le brandissement de tous les griefs\n"}, {"page_pdf": 928, "page_imprimee": 787, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2726, "texte": "                           GEORGES EEKHOUD                             787\n\n\naccumulés en l'âme de nos gens de la nier. C'est ainsi qu'il reconnaît la\ngrandeur de cet élément de Beauté : la Bonté, et, dans plusieurs histoires,\nl'alliage du parti-pris n'en ternit pas la portée.\n   Le Coq rouge compte parmi les plus belles pages de l'œuvre. Rik, le\ngarnement indiscipliné, est accusé d'avoir mis le feu à la ferme des\n« Cigognes ». Il avait subi l'insulte et l'agression du fermier Guidon, et\nil avait crié : « Ah! Quidon, prends garde! je ferai chanter le coq rouge\nsur ton toit! » La nuit suivante, la ferme brûla. La fille du fermier,\nAnnette, va périr dans les flammes, lorsque quelqu'un s'élance dans la\nfournaise, c'est Rik, Rik le vaurien! Il sauve la jeune fille, « celle qu'il\ncroyait haïr et qu'il aime ». Mais les paroles du jour précédent : Je ferai\nchanter le Coq rouge sur ton toit! éveillent les soupçons; en un instant,\nc'est une certitude qui s'affirme : A mort l'incendiaire! des clameurs\nmontent.\n   «— Oui, c'est lui! C'est lui! A mort l'assassin! L'incendiaire! Le\nlâche! Tue! Tue! Haro!' Hawourt!\n   » Car les villageois se sont rappelés la querelle sanglante du garne-\nment avec le père d'Annette et la sinistre menace qu'il proféra à plusieurs\nreprises : « Je ferai chanter le coq rouge sur ton toit! »\n   » Et c'est qu'il a tenu sa diabolique parole.\n   » Le coq a chanté. Il chante même encore! Secouant sa crête flam-\nboyante, fantastiquement dentelée, le voyez-vous courir et bondir, étoiler\nde ses ergots de feu la ferme, la grange et l'étable! Il chante, le coq\nrouge! il triompe!\n   » C'est ce maudit vagabond qui l'a lâché. Ah! il chante son hymne\natroce de misère et de mort, de sang et de famine, le coq dévorateur\néchappé des basses-cours de l'enfer! Il a chanté le trépas du fermier et\nde ses domestiques, embrasés et étouffés sous ses ailes de feu et son coco-\nrico néfaste a empêché qu'on entendît leurs cris de désespoir...\n   » Et personne pour imposer silence au monstre. Il ne se taira que\nlorsqu'il aura éparpillé en paillettes d'or, en fumée et en cendres les\nderniers vestiges de la ferme de Guidon.\n    » Mais au moins pourra-t-on tirer vengeance du suppôt d'enfer qui\n lui a donné la volée!\n    » — A mort! A mort! Arrêtez-le!\n    » Rik n'entend toujours pas. Tout entier à scruter le retour à la vie\n de la bien-aimée.\n    » Déjà des forcenés le bousculent, des poignes l'agrippent rageuse-\n ment pour le massacrer. Il ne sent pas plus qu'il n'écoute... Et il n'aurait\n pas encore entendu ce concert de malédictions si elle n'avait enfin ouvert\n les yeux. Et c'est le regard. d'Annette qui lui fait comprendre ce que\n hurle et vomit autour de lui la foule ivre de représailles.\n"}, {"page_pdf": 929, "page_imprimee": 788, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2674, "texte": " 788                             DURENDAL\n\n\n   » Annette a entendu avant lui et elle a cru aussitôt la voix publique...\n   « Rik lit l'horreur et l'anathème dans ses yeux d'orpheline, et ces\nmains fraternelles, ces mains providentielles,, ces mains de salut qui\nviennent de la disputer aux mortelles caresses de l'incendie, et qui la\npalpaient comme un trésor précieux et suprême, lâchent prise et la\nlaissent retomber, de nouveau inanimée, sur la litière.\n   » Annette l'a jugé avec les autres! Il ne songe point à tenter une justi-\nfication, une résistance; à opposer ne fût-ce qu'un mot ou un geste à\nce populaire prêt à l'écharper.\n   » Il passe pour infâme. Soit! Du moment qu'elle doute de lui, il n'est\nplus ce qu'il voulait être, ce qu'il est. Il devient tel qu'elle le juge. Puis-\nqu'il désirait être, ne compter qu'à ses yeux...\n   » Le garde champêtre et les gendarmes ont traversé la cohue. A la\npremière sommation, lui-même tend les mains à leurs entraves, après\ns'être détourné pour ne jamais, ne jamais plus la revoir. Presque radieux,\ns'enorgueillissant de la haine qui l'entoure, il se laisse emmener; fier\nsurtout d'être seul à savoir la vérité. »\n   Rik est condamné. Un jour, on apprit qu'il s'était évadé de la maison\npénitentiaire, puis ce bruit court, épouvantable : Rik était innocent; un\nmoribond, récidiviste des maisons d'arrêt, a confessé son crime : c'est\nlui qui incendia la ferme des Cigognes.\n   Tous les villageois avaient contribué à la condamnation de Rik.\nLe désir d'expier l'iniquité s'immisce dans les cœurs. Le village se pros-\ntrait dans les remords, dans les prières : Pour le retour du martyr au\npays, on suppliait le Ciel.\n   « Peu à peu, le charme s'étendit à la paroisse entière. L'atmosphère\nétait prête : tiède, onctueuse et sainte. Une bonté irradiante saturait la\ncontrée. C'était bien le berceau prédestiné où devait s'accomplir un\nacte de cette justice de la nature inconsciente.\n   « Une caresse, une douceur suprême lénifia certaine vesprée de\njuillet. Il faisait un recueillement de pâmoison mystique, délicieux\njusqu'à la navrance, tendre comme les larmes aux joues des mères qui\npardonnent.\n   » S'il est des pressentiments de malheur qui conduisent les fluides\néléments et les ambiances, il est aussi d'occultes messagers, annoncia-\nteurs plus subtils encore des grâces et des bonnes nouvelles. La voix du\nrossignol se fondait en de mélodieuses rosées, le grillon n'avait jamais\nété plus musicien et les arbres tremblaient ainsi que des fibres de harpes\nprophétiques.\n   » Au degré de sainteté où en étaient arrivés les habitants des\n« Sureaux », ils devaient être les tout premiers sensibles à une telle\nlangueur...\n"}, {"page_pdf": 930, "page_imprimee": 789, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "                           GEORGES EEKHOUD                               789\n\n\n    » Qui s'avançait dans cette paix lumineuse? Un grand garçon basané,\npresque bronzé, la lèvre fournie d'une moustache épaisse, l'allure\ndégagée, portant dans sa personne quelque chose d'exotique, voire de\nlégendaire.\n    » Tous le reconnurent. Ils firent un grand cri, incapables d'ajouter un\nmot, et se portèrent à sa rencontre. Il les reconnaissait aussi, les\nnommant à tour de rôle, de sa noble voix grave, comme les saints d'une\nlitanie.\n    » C'était bien le village, son village, tel qu'il l'avait quitté, les mêmes\nsentiers, la même bruyère florissante, la même petite tour en cône\ntronqué regardant par dessus les tilleuls de la place.\n    » Il ne l'avait racontée qu'à l'aubergiste, à l'entrée de la paroisse, et\ntous savaient déjà son histoire : son exode aux Indes, après son évasion,\nles combats surhumains où il voulait mourir, un bout de vieux journal\nqui lui apprend son innocence juridique, le congé que lui accorde son\ncapitaine, touché par le récit de ses malheurs...\n    » Emerveillé, le village lui faisait escorte, mais discrètement, le\nsuivant à distance : ils auraient voulu baiser la trace de ses souliers...\n    » Le sacristain s'était mis à sonner les cloches qui, dans le soir, amor-\ntissaient leurs tintements. Ainsi bourdonnent très doucement les cloches\nau bord de la mer. On les dirait noyées de larmes, enflées de sanglots.\nEt ces cloches, qui avaient sonné le tocsin et proclamé son anathème,\nsemblaient repenties, elles aussi, et le suppliaient de leur pardonner, de\nleur être miséricordieux!...\n    » Aux « S u r e a u x » , la maisonnée s'agenouillait comme à l'angelus.\nAnnette éprouvait une terreur délicieuse.\n    » Par la fenêtre ouverte, elle le vit approcher. Avec les Boljans, elle\nse précipita au dehors. Il pressait le pas, car il la voyait défaillir. Elle\nvoulut se jeter à ses genoux, mais il lui ouvrit les bras et, délicate, elle\nsemblait s'enrouler autour de lui, avec des grâces et une faiblesse de\nliseron, toute blanche, plus blanche encore que la fileuse de neige...\nElle se sentait pardonnée, chérie, indispensable.\n    » Il la tient pour ne plus, la quitter.\n    » Ce qu'il y a d'eucharistique dans le couchant, ces rayons tièdes,\ncâlins et fervents, dégage moins d'onction que le. regard dont il envelop-\npait l'aimée. Et, toute blanche et lumineuse, elle ne représente que\n l'ombre de cette chaleur du pardon ! »\n    Ces pages sont merveilleuses; les ailes d'une poésie de large humanité\ny palpitent.\n    L'écrivain terrien, l'amoureux des immenses étendues de Campine, où\n sa pensée frissonne sous les cieux tragiques de décembre et dans l'émer-\n veillement de la plaine colorée en août, s'avive encore dans ces deux\n"}, {"page_pdf": 931, "page_imprimee": 790, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2955, "texte": "  790                            bURENDAL\n\n\n livres : Le Cycle Patibulaire et Mes Communions. Parmi les violences de\n son verbe, la confession de toutes les fois, l'exaltation de toutes les\n amours, fussent-elles épouvantables, c'est, subitement, le désir du pays\n aimé, l'obsession de la terre qu'il a fallu quitter, et qui garde le meilleur\nde son âme.\n    « Petite servante de là-bas, servante novice, apportant dans tes hardes,\ndans ta chair, dans ta chevelure, sur tes lèvres, surtout au fond de tes\ngrands yeux l'atmosphère vibrante et le ciel pensif du cher pays.\n   La petite servante ne s'habituera pas à la ville. Son maître la surprit\nen larmes et, dans une recrudescence de pleurs, elle avoue sa faiblesse,\n « sa tant sainte faiblesse ».\n   « — Pardon, Monsieur... Lorsque je songe à chez nous, c'est plus fort\nque ma volonté et que ma force, il me faut crier ou j'étoufferais... C'est\ncomme s'ils m'avaient attaché au cœur une corde sur laquelle ils tirent\nlà-bas tant qu'ils peuvent... Ils tirent et ils finiront par me ramener\nà eux... sans quoi ils me décrocheraient l'âme... C'est stupide, je le sais.\nAussi, ce qu'on rira de moi au village!... Je n'en puis rien... Il n'y a pas\nde votre faute, non plus, à vous autres, allez! Je suis bien traitée! oh\noui, trop bien traitée ici!... Et pourtant, tenez, vous seriez meilleurs\nencore, Madame et vous, vous seriez le bon Dieu et la sainte Vierge, que\nje ferais tout de même mon paquet... Aussi, permettez que je m'en\nretourne, samedi, avec Franske... le colporteur de nattes... »\n   L'artiste nostalgique pensera alors :\n   « Je ne t'en veux pas de cette désertion, ma pauvrette. Et les tiens\nauraient tort, s'ils se moquaient de toi ! Tu n'es pas seule à languir loin\ndu terroir. Moi aussi, je me force, je compose mon visage. Je bûche et\npioche avec fracas pour m'étourdir... Et, si je m'agite et clame à la\nronde, c'est afin qu'on n'entende pas saigner mon cœur... Comme toi,\npetiote, c'est quand j'ai l'air le plus faraud, le plus en train, que je suis\nsur le point d'éclater et de m'avouer vaincu....\n• » Chère petite, ma sœur en la sainte religion patriale, te rappelles-tu\nle jour, où le gars de Brabantsputte t'apporta des nouvelles du hameau\net des écarts à la frontière hollandaise ! Je vins vous relancer d'un air\nindifférent, pour surprendre quelques bribes de votre conversation et\nm'informai, d'un ton détaché, des braves gens qui m'ont oublié ou ne\nm'ont jamais connu, mais qui « sont » de là-bas, portent des noms\nsemblables aux nôtres, parlent le dialecte aimé, hantent les bruyères ou\nles alluvions où j'ai vécu ma meilleure, ma seule vie !\n   » Aussi puéril que toi, dans mon fanatique attachement, j'incline\nà croire le soleil et surtout les étoiles de la Campine différents de ceux\nd'ici, à moins que, comme moi, les astres exilés se renfrognent, se com-\nposent un visage énigmatique et cachent leur implacable souffrance sous\nun masque de froideur et de scepticisme...\n"}, {"page_pdf": 932, "page_imprimee": 791, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "                          GEORGES EEKHOUD                              791\n\n   » Entre nous soit dit, chère petite, je suis aussi faible que toi. Le\ncarnaval de la vie bourgeoise me navre de plus en plus; mon masque et\nmon déguisement urbains commencent terriblement à me peser.\nApproche aussi pour moi le temps de retourner au pays coûte que\ncoûte, ne fût-ce que pour m'en aller dormir, tout près de l'église, tu sais,\nau pied de la tour ardoisée, son bonnet pointu planté de travers, qui fait\nsigne les dimanches, par dessus les rideaux d'arbres, aux traînards qui\nvont manquer l'« élévation » ; — tu sais, l'endroit où les bien-vivants, les\njeunes blousiers se confient leurs amours et parlent à voix basse pour ne\npas tenter les morts... »\n    De même aussi les bruits de ses kermesses s'entendent en ces derniers\nécrits. L'honneur de Luttérath est l'exubérante description d'une lutte\nhomérique entre les paysans de villages voisins; les patauds entrepre-\nnants, les gaillards émerillonnés resurgissent dans le Cycle patibulaire\npendant une journée de dimanche en Campine. Ainsi se perpétue, dans\nses livres, l'écrivain de la Glèbe. Sa vision s'est élargie, mais il garde ses\nfidélités de jadis. Il s'approche, l'âme ouverte, de tous les malchanceux,\n— vagabonds de sinistres banlieues, escarpes aux mains rouges, filles\noffrant l'amour dans leurs guenilles, — e t nulles sympathies ne lui valent\ncelles-là. Sa voix gronde, s'enfle, éclate en le tumulte éblouissant des\n phrases. Des proclamations retentissent contre toutes lois, divines ou\nhumaines. Son art adorne toutes les audaces, dans une fureur d'indépen-\ndance, de licence exaspérée. Puis, soudain, une île de calme dans ces\n flots soulevés en tempête: une heure de douce remembrance, à l'ombre\n des souvenirs qui poussent dans un songe attendri.\n    Voilà l'écrivain que j'essayai de camper au milieu de sa tâche. Traversé\njusqu'au cœur par les rayons de son ciel natal, par les cris de sa race.\n Résorbant aussi les tares, et clamant toutes les sympathies jusqu'aux\n extrêmes profondeurs turpides.\n    Il mérite de grandes admirations et il force les regrets des âmes\n chrétiennes.\n    Il a fixé, en bien des pages, une œuvre d'histoire et d'art, et dans\n l'avenir elle prolongera comme un écho de son pays.\n                                                          GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-10-n10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 792, "page_fin": 793, "titre_corps": "L’Hécatombe", "titre_sommaire": "L’Hécatombe", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "L HECATOMBE", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 933, "page_imprimee": 792, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 925, "texte": "L'HÉCATOMBE\n\n\nHoules des océans éternels, millions\nDe croupes d'ombre et d'or par la révolte arquées,\nHurlant l'horreur de vos vaines rébellions\nDans un fracas d'éclairs et de chaînes choquées,\n\nQu'aux mailles de ses lourds filets aux nœuds de fer,\nLa pesanteur fatale étreint et broie et traîne,\nVous qui criez vers nous avec des voix de haine\nL'éternelle agonie énorme de la mer;\n\nHécatombes des eaux farouches, douloureuses\nPeut-être de n'avoir jamais su le sommeil,\nEt qui clamez sans fin vers le muet soleil\nVotre épouvante d'être à jamais ténébreuses ;\n\nHoules que bat le fouet strident des aquilons,\nQue cinglent en fuyant les tourmentes perdues,\nQue l'ouragan, ce noir chasseur des étendues,\nEcrase du sabot de ses grands étalons ;\n\n0 troupeau harassé des flots ! géantes hardes!\nBétail aux monstrueux fanons, qui secouez\nLes festons, par l'écume ironique noués\nAux plis rugueux de vos encolures hagardes;\n"}, {"page_pdf": 934, "page_imprimee": 793, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1020, "texte": "                      L'HÉCATOMBE                        793\n\n\n\nQui chaque nuit, comme un égorgement sacré,\nComme un entassement piétiné de chairs nues\nEt rouges, encombrez les mornes avenues\nDu palais où se meurt l'Astre-Roi massacré,\n\nHoules de bronze et d'or, ô victimes vouées\nAu bûcher colossal du funèbre occident,\nQui, sur sa route d'ombre et de gloire, en grondant,\nChasse et roule l'armée en marche des nuées,\n\nVous qu'emporte l'aveugle Invisible, au milieu\nD'un lent déroulement de pompes triomphales,\nEt qu'abat la massue atroce des rafales\nSur le pavé divin du crépuscule en feu,\n\nPourquoi donc jetez-vous à notre âme profonde\nTout l'inutile effroi de vos mugissements,\nQui n'ébranler ont pas les noirs entablements\nDes salles où s'éteint l'autel sanglant du Monde?\n\nPourquoi donc avez-vous ces voix de désespoir,\nSi le supplice vous couronne et si vous êtes,\nSous les torches d'airain dont s'éclairent vos crêtes,\nLe sacrifice offert à la beauté du soir?\n\n                        SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-10-n10-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 794, "page_fin": 797, "titre_corps": "De l’Art dans l’Éducation", "titre_sommaire": "De l’Art dans l’Éducation", "signature_source": "Comtesse Ed. de Liedekerke", "ancre_debut": "De l art dans l éducation", "ancre_fin": "Comtesse ED DE LIEDEKERKE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 935, "page_imprimee": 794, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1752, "texte": "De l'art dans l'éducation\n\n\n                ON s'occupe beaucoup de l'éducation et on a raison.\n                  L'éducation est la clef qui ouvre à l'enfant le\n                  monde où il vivra et qui lui fait comprendre son\n                  importance et ses devoirs. Entre l'enfant élevé\n                  dans un milieu intellectuel et l'enfant élevé dans\n                  un milieu médiocre, il y a de grandes différen-\n                  ces. Si elles s'effacent plus tard, c'est que les\n                  conditions de la vie, parfois les dispositions de\nla nature, ont entravé le développement de la bonne semence.\nOn ne tient pas assez compte de ces deux éléments lorsqu'on\nparle, avec étonnement, de jeunes gens si bien élevés qui ont\nmal tourné, ou d'autres, dont le milieu est si banal, et qui se\nsont élevés malgré tout. N'ayant pas la prétention, dans une\nrevue d'art, de faire un article sur les causes qui ont apporté\nces modifications à l'éducation première, je ne développerai\nque quelques idées sur l'art appliqué à l'enfance.\n   On se borne souvent, en traitant de l'art, à réduire celui-ci\nà quelques œuvres plus ou moins belles, produites par l'esprit,\nle talent ou le génie humain. On oublie que tout ce qui est\nbeau tient à l'Art et que le développement de l'amour du beau,\ntant intellectuel que physique, touche à l'Art. Dans l'éducation\ndes enfants, nous nous contentons habituellement des images,\ndes histoires, des chansons qui nous ont bercées ou amusées\nnous-mêmes, sans songer à quel point l'enfant s'assimile ce\nqu'on lui met sous les yeux et ce qu'il entend. Changez une\nidée, la fin, par exemple, d'un récit, votre auditoire, eût-il deux\nans, sera indigné. Montrez une autre image que la veille, il\n"}, {"page_pdf": 936, "page_imprimee": 795, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2255, "texte": "                   DE L'ART DANS L'ÉDUCATION                     795\n\n\n\nfaudra du temps pour qu'elle produise le même effet et cause\n le même plaisir. Il y a donc là une preuve sensible de l'im-\n pression faite sur la mémoire de l'enfant et de là naît, me\nsemble-t-il, la nécessité de donner tout de suite une portée\nélevée, par conséquent belle, aux récits, et de mettre sous les\nyeux de l'enfant des gravures bien dessinées, donnant le goût\nde la nature, de la couleur et de l'harmonie. Pourquoi offrir à\nl'enfant ces ridicules, sottes images d'Epinal, fausses au moral,\nhideuses par leur coloris, ou ces affreuses et mièvres productions\nde l'imagerie religieuse, avec leurs colombes blessées et leurs\npetits bateaux en détresse, quand on a tant de bons dessins,\ntant de belles gravures de l'histoire sainte, d'après Raphaël et\nles maîtres anciens?\n    Lorsqu'on se promène avec ses enfants, qu'il est facile\n d'élever leur cœur vers Dieu, principe du beau, et d'ouvrir\n leurs yeux à toutes les beautés de la nature. Faites leur\n remarquer la grandeur somptueuse des bois, la beauté de la\n plus humble fleur, les couleurs harmonieuses des ailes du\n papillon, la majesté des montagnes, la fraîche verdure des\n vallées, les grâces de l'oiseau, les splendeurs du ciel étoile!\n Que tout ce qui l'entoure élève ses sentiments et éveille l'idée\n chez lui.\n    Vous habitez peut-être une ville banale, froide, laide, où\nrien ne plaît aux yeux, où rien n'évoque le passé. Vous\ntrouverez quand même toujours le moyen de faire luire dans\nl'âme enfantine un rayon d'enthousiasme. N'y a-t-il pas là aussi\nle coucher du soleil qui dore l'horizon, la fleur du square où\nbutine l'abeille, la lune qui fait resplendir les nuits de ses\nmystérieuses clartés, la musique impressionnante de l'orgue de\nl'église, l'orage qui clame les magnificences de la puissance créa-\ntrice? Ne craignez pas d'inspirer à votre enfant l'admiration de la\nbeauté physique, de la force, de l'énergie. Il y a du beau encore\ndans la locomotive qui brûle l'espace en ébranlant le sol, dans la\nmachine créée par l'intelligence de l'homme, dans le cheval qui\ntire un lourd chariot, dans la vigueur de l'ouvrier qui travaille. Il\ny a du beau dans tout ce qui vit, dans tout ce qui pense, dans tout\n"}, {"page_pdf": 937, "page_imprimee": 796, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2276, "texte": " 796                         DURENDAL.\n\n\nce qui n'est pas la négation des forces intellectuelles ou physiques.\nIl s'agit simplement de le faire voir à ces grands yeux interro-\ngateurs, dans lesquels les premières impressions se gravent si\nprofondément.\n   On me répondra que l'Art est à tout prendre une chose secon-\ndaire, qu'on peut être un excellent homme ou une femme\ncharmante sans s'inquiéter de l'Art. J'avoue qu'il y a actuelle-\nment des questions plus brûlantes que celle que je traite. Mais\nainsi que je l'ai dit, cette petite étude est destinée à une revue\nd'Art, et en écrivant ces lignes, je crois faire du bien, car si l'Art\nn'est pas indispensable dans l'ordre matériel, je le crois néces-\nsaire dans l'ordre moral. Un homme peut être un grand homme\nsans connaître les œuvres des peintres, des sculpteurs ou des\ncompositeurs, mais qu'on me permette de le dire, il serait un\nplus grand homme, un homme plus complet, un esprit plus\nlarge, s'il les appréciait. Une femme peut être charmante, gen-\ntille, amusante, bonne mère, sans être artiste, mais elle serait\nplus distinguée, plus intéressante et plus... heureuse, si ses heures\nde solitude se peuplaient de belles lectures, de musique gran-\ndiose, si elle avait un talent, non de chic et de mode, mais puisé\ndans de consciencieuses études. L'Art mène à Dieu. Il en\ndécoule, comme tout ce qui est grand, beau, élevé. Je plains\ncelui qui n'éprouve aucune émotion, qui ne se sent pas élevé en\nécoutant de la grande musique, en lisant un beau livre, en\nentendant un grand orateur, en contemplant une œuvre de\ngénie, en entrant à Saint-Pierre ou au Colisée.\n   L'enfant, créature pure et innocente, a dans la fraîcheur de\nson âme un don que l'usure de la vie efface dans nos intelli-\ngences : le don de comprendre et d'aimer les vérités abstraites.\nSon âme admet tout naturellement l'existence de Dieu, elle aime\nspontanément ce Dieu invisible. Son intelligence saisit la descrip-\ntion d'objets inconnus et elle en accepte nos explications. Un\nenfant doit faire un véritable tour de force pour se représenter la\nterreur qu'inspire une tempête ou la mort, alors qu'il n'a pas vu\nla mer et qu'il ignore l'éternel repos. Et cependant, c'est avec une\némotion,- une anxiété réelles qu'il demandera l'histoire « du petit\n"}, {"page_pdf": 938, "page_imprimee": 797, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1063, "texte": "                      DE L'ART DANS L'ÉDUCATION                  797\n\n\ngarçon sauvé de la méchante mer par le brave homme » et qu'il\npleurera sur « la maman du pauvre enfant qui est morte! »\n   C'est à cette particularité providentielle que doit faire attention\nla personne qui élève l'enfant. ÉLEVER! Qu'on attache peu\nd'importance à la signification de ce mot! Elever, dégager de la\npoussière, des bas fonds, de la médiocrité cette âme, cette intel-\nligence qui a confiance en vous. Y a-t-il œuvre plus grande, plus\nbelle, plus sainte?\n   Encore une fois, je ne puis ni ne veux toucher à la question de\nl'éducation, mais en finissant, je demande aux mères qui veulent\nélever leurs enfants de leur donner, dès leur âge le plus tendre,\nle goût du beau, le goût de tout ce qui, un jour, les élèvera réel-\nlement au-dessus de la vulgarité et de la banalité. Elles auront\nrempli une partie importante de la divine mission de la mater-\nnité.\n\n                                        Comtesse ED. DE LIEDEKERKE.\n  Spa, jour de la fête de saint Augustin; 28 août 1899.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-10-n10-012", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 798, "page_fin": 804, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "M D", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 939, "page_imprimee": 798, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1865, "texte": "LES LIVRES\n\n      LA POÉSIE :\n  L e s P e r l e s R o u g e s , par ROBERT DE MONTESQUIOU (Paris, CHARPENTIER).\n\n   Faut-il s'étonner qu'après avoir écrit des volumes compacts sur les\nchauves-souris, les hortensias bleus et les odeurs suaves, M. de Montes-\nquiou, fatigué d'un dandysme conventionnel et de porter des gilets\npiqués et des cravates à treize francs, se soit ému de l'élégance mélanco-\nlique ou somptueuse de Versailles? A produire des orchidées presque\nvivantes, boire du thé sans sucre et se moucher dans du papier japonais,\nil avait fini par se blaser de notre fin de siècle et tous le loueront infiniment\ndes sonnets historiques par lesquels il s'en évade, très gracieusement.\n   De ses doigts d'ouvrier manuel, il a agencé nonante-trois fois quatorze\nvers, incrustant les rimes rares et les précieuses épithètes comme Laliquc\nou Golonna une turquoise dans leurs broches, comme Gallet une fleur\nblanche dans ses tables de noyer, comme lui-même de l'or ciselé au flanc\nbourdonnant de son horloge.\n   Par les allées désertes, il se promène avec émotion, s'arrètant aux bas-\nsins augustes, aux vasques arrondies, aux bustes verdis de mousse, aux\nstatues... Voici les ifs taillés en cône, le cadran solaire que les rayons\nsemblent ne plus atteindre, les bosquets « d'un rouge étrusque », les\nTritons accroupis, les gazons couverts des feuilles des tilleuls, les jets\nd'eau et le rose fané des voitures.\n                   Véhicules pompeux de baptême ou de sacre,\n                   Violettes empire, hortensias d'Hortense,\n                   Roulez, portez, glissez vers vos passés pâlis\n                   Votre éternellement immobile partance.\n\n   Bientôt s'anime le décor et tout le grand siècle circule aux parquets de\nla galerie des glaces où se sont mirées les robes couleur des nuits et les\nrubans couleur des jours.\n"}, {"page_pdf": 940, "page_imprimee": 799, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2132, "texte": "                                   LES LIVRES                      799.\n\n  Corneille, Racine, Scarron, Condé, Turenne, La Bruyère, Molière,\nBossuet, Bernin, Fénelon, La Fontaine, Sévigné, Montespan, La Vallière,\nLe Brun, Louis XIV, sur un Pégase qui s'ébroue\n           « Dont le vol qui s'allume émaille sur le ciel\n           » L'immense orbe ocellé d'un Paon qui fait la roue. »\n   Mais le sujet importe peu, bien que chaque physionomie, sous un aspect\nanecdotique, soit fixée d'une manière piquante et qu'un cadre harmonieux\nl'enveloppe.\n\n             La Nature à l'Histoire emprunte ses effets,\n             Qu'événements, et frondaisons, la rouille mange.\n             Tout se pénètre, tout communique et s'échange;\n             Le Bois à son feuillage, et le Siècle ses faits.\n\n Toujours de la distinction émue, de l'élégance, du bon Giraud, parfois\nmême, aux heures de deuil, une pointe d'éloquence.\n\n                                 Mme DE LAMBALLE :\n\n             Sa tête est l'un des grains de la vendange épique :\n             Pour sa reine elle expire et doit à la Terreur\n             D'être un dernier sourire au sommet d'une pique!\n\n                                    LOUIS XVI    :\n\n             La seule adversité l'orne d'un diadème;\n             Elle nous le révèle et l'explique à lui-même :\n             La guillotine, en palme, exalte son laurier.\n\n             A sa tête tranchée, il sied que l'on se rende.\n             La porte de la gloire et du ciel, toute grande\n             Cède à l'effraction du Royal Serrurier.\n\n  M. de Montesquiou met sans doute trop de préciosité à rechercher les\nidées rares aussi bien que les formes complexes.\n  Son gongorisme ne s'arrête pas à l'expression. Il découvre des rimes\ninattendues et baroques :\n         bleute, Goethe, thérapeute, émeute;\n         cataracte, acte, lacte, épacte;\n         étrusque, offusque, musqué, lambrusque;\n         Eloa, althœa, alinéa, boa;\n         Elagabale, cabale, cymbale, sépale;\n         tartres, martres, dartres, Chartres.\n  II nous révèle le nom des confitures sèches :\n             Le doux rahat-loukoume ou l'exquis dawamesk,\n"}, {"page_pdf": 941, "page_imprimee": 800, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2551, "texte": " 800                                DURENDAL\n\n\n\net use d'un tour aimable pour nous vanter la Pompadour :\n               Entre le grand couvert et le petit coucher,.\n               Elle grave un onyx d'une pointe de flèche ;\n               Et pour bander son arc, lorsque son trait s'ébrèche,\n               Elle a plus d'une corde ainsi qu'un bon archer.\n\n   Comme on déguste à petites doses discrètes une bouteille de Tokay de\nMarie-Thérèse, dont écrivit Voltaire, il importe de ne lire les Perles\nRonges qu'en les égrenant avec attention et réserve.\n   A ce prix, on y découvrira des qualités exquises et souples sans se las-\nserde leur euphémisme. M. de Montesquiou est sorti de chez M. Bing, mais\nil n'en est pas moins resté un précieux, quelquefois ridicule, mais toujours\namusant.\n\n  Le C h e m i n d e s O m b r e s H e u r e u s e s , par EDOUARD DUCÔTÉ (Mercure\nde France).\n   Derrière un voile de gaze, lentes, emythmiques et dorées passent les\nombres bienheureuses.\n   Des écharpes légères s'harmonisent à leur démarche et leurs voix mélo-\ndieuses enchantent le bois sacré. Telles les évoquèrent Glück et Puvis de\nChavannes, telles les rappelle Edouard Ducôté.\n   L'auteur des Aventures et de Renaissance fait parler à Erasippe, à Isme-\nnias, à Ménéclès et Phanias et Nicarète la même langue souple et claire;\nl'auteur des Fables les fait disserter des sujets de morale dont leur vie pré-\nsente l'exemple et la leçon. L'homme est plus fort que la mort; le passé\nvaut le présent; laisse-toi toucher du daltonisme de l'esprit; les dieux\nn'entendent pas les prières ; on n\"éprouve la victoire qu'à la défaite qui la\nsuit ; les trésors perdus nous laissent le souvenir de les avoir possédés ; il\nfaut se soumettre avec résignation au malheur : philosophie aimable,\ncharitable, sceptique et panthéiste.\n   Parfois le personnage cesse d'être l'ombre parlante : elle récite des apo-\nlogues.\n   La poussière blanche de la route, le renard y interviennent.\n                   N'imite pas le renard envieux\n                   qui, ne pouvant atteindre à des raisins,\n                   l'écume à la bouche et les yeux en feu,\n                   fouille le sol de ses griffes afin\n                   que, la racine à nu, le cep pourrisse.\n                        Sois le bon jardinier\n                   qui par un cuisant jour d'été\n                   arrose le pied de la vigne.\n                   Les grappes gonfleront pour une autre soif;\n                   c'est ainsi que le monde va.\n                   Le renard n'a, lui, ni fruit ni mérite.\n"}, {"page_pdf": 942, "page_imprimee": 801, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2276, "texte": "                                  LES LIVRES                                  801\n\n\n   Ailleurs, le récitatif devient un dialogue.\n   Deux ombres se rencontrent. Elles s'arrêtent un instant, telles Mélis-\nsias et Mésomède, et devisent d'amour :\n\n                                     MÉSOMÉDE\n\n              Tandis que nous vivons notre belle jeunesse,\n              crois-tu que chaque instant nous éloigne un peu d'elle?\n\n                                      MÉLISSIAS\n\n              Crois-tu qu'un jour viendra où nos yeux attristés\n              ne nous verront plus tels que nous avons été ?\n                                     MÉSOMÈDE\n\n              Y aura-t-il une heure où la voix de la foule\n              nous nommera vieillards? et que répondrons-nous ?\n                                      MÉLISSIAS\n\n              Vieillards? Ce mot pourrons-nous le comprendre,\n              nous qui aurons vieilli ensemble?\n\n              Ainsi parlions-nous quand notre amour timide\n              tremblait au seuil de l'avenir,\n              comme au bord du nid s'effarouche\n              l'oiselet penché sur le gouffre.\n              Depuis, nous avons marché côte à côte.\n              Nos cheveux ont quitté l'éclat des blonds maïs\n              pour la blancheur nacrée du plumage des cygnes,\n              mais nous n'avons pas vu cette métamorphose\n              et nous étions très jeunes quand nous avons péri.\n\n Et les ombres s'en vont, lentes, eurythmiques et dorées, et leurs voix\nmélodieuses enchantent le bois sacré.\n                                                                  THOMAS BRAUN.\n\n\n\n     LE ROMAN :\n\n  ARTHUR HUBENS.      D a m m e (Bruxelles, L. BALAT).\n   Dammc... Je revois surtout la petite ville flamande comme l'a\n« stylisée » Melchers, dans les illustrations pour L'An, du poète Thomas\nBraun. Une cathédrale démesurée, dont seul est encore vivant le chœur,\nrattaché par des arcadures de ruine à la haute tour carrée, têtue dans son\ngeste d'en haut et ses prières de cloches. Autrefois, elle regardait la mer\net les vaisseaux tragiques; maintenant, le sort, autour d'elle, se fige dans\nla douceur verte et la stabilité de la terre. Une tourelle d'hôpital, des\npignons d'hôtel de ville, quelques sages et joyeux toits rouges, quelques\n"}, {"page_pdf": 943, "page_imprimee": 802, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2827, "texte": "  802                                  DURENDAL\n\n\ngraves et rêveurs toits d'ardoises, rappellent l'illusoire ordonnance d'une\nville que les champs ont repris dans leur paix, tandis qu'au ciel passent\nles nuages de l'inlassable rêverie encore émus du vent de mer et\nd'infini...\n   L'œuvre actuelle est une forme nouvelle de ce thème de Bruges, de ce\npoème de la ville morte, qui ensorcela délicieusement toute une\ngénération littéraire dont Rodenbach, malgré tous les malentendus,\nreste l'emblême plutôt que le porte-bannière. Quand l'art verbal se\nréveilla naguère en Belgique et chercha autour de lui, selon une loi de\nsincérité, les meilleurs motifs d'émoi, les villes mortes à la vie banale,\nvibrantes d'une vie de nature et d'âme, s'offrirent tout d'abord. C'était la\nchose essentiellement belge, la spécialité de compréhension facile.\nC'était, aussi, un thème incomparable dont l'intérêt n'est pas disparu\navec la nouveauté qui attira Camille Lemonnier, Rodenbach, tant\nd'autres.. Il n'est sans doute pas un ouvrier du verbe qui, un jour, n'ait\nfait son poème de vie enclose; et des ressemblances curieuses les\napparentent malgré la différence d'écriture. C'est que le sujet est\nimpérieux. L'enchantement de la ville-morte est évidemment de\nnostalgie de lieu et de temps, de lointain, d'inachevé. L'effort d'art\nconsistera donc à la synthèse dans une action qui puisse blesser d'irré-\nparable. Des fiançailles rompues, soit avec le rêve, soit avec une femme,\nvoilà le premier poème de la ville princesse de conte. Peut-être n'a-t-il\nmême pas encore été achevé et une gloire attend-elle l'élu, le Prince\nCharmant. Selon le tempérament de chacun, l'action est réduite autant\nque possible ou, au contraire, extériosée d'un grand effort. C'est,\nsemble-t-il, le dernier procédé (tous sont bons étant personnels) qui\nattire A. Hubens. Le peintre Hans Horley est blessé par la clarté d'une\nmaison blanche, blessé d'amour. Mais cet amour est improbable et il\nfaut chercher dans les villes de vie la guérison du rêve ; puis, vaincu,\nessayer la réalisation dont l'inharmonie est détruite par la nécessaire\nmort, au clavecin, de la fiancée. De jolies illustrations de Florimond\nVan Acker et Louis Ordies commentent le déroulement de ce conte.\n                                                                                  E. J.\n\n        LA C R I T I Q U E       :\n  JULES BARBEY D'AUREVILLY. Les Œ u v r e s e t l e s H o m m e s , série III :\nL e s P h i l o s o p h e s et l e s E c r i v a i n s religieux (Paris, LEMERRE, éditeur).\n  Voici dix ans déjà que mourut, dans son pauvre ermitage de la rue\nRousselet, consolé peut-être de l'indifférence des foules par l'amitié res-\npectueuse de quelques fidèles et par l'admiration jalouse que vouait, dès\nlors, à son œuvre l'élite lettrée, un des plus fiers écrivains de ce temps,\n"}, {"page_pdf": 944, "page_imprimee": 803, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3012, "texte": "                               LES LIVRES                               803\n\nBarbey d'Aurevilly. Pourtant, ce n'est pas sa mémoire seule qui survit.\nI1 semble que l'homme lui-même, mélancolique et superbe, ne nous ait\npoint quittés tout à fait encore ; que le ferrailleur intrépide et redoutable,\nle preux armé, pour les justes causes, de sarcasmes cruels et de nobles\ncolères, demeure parmi nous sur la brèche.\n   C'est à Mlle Louise Read, amie presque filiale de la vieillesse et pieuse\ngardienne de la gloire de celui que Lamartine avait si noblement baptisé\nde duc de Guise de la littérature, que nous devons cette longue et chère\nillusion. La plus considérable part de l'œuvre critique du puissant roman-\ncier était encore éparse, à sa mort, dans les journaux et les revues. Grâce\nà Mlle Read, la publication commencée n'en fut pas interrompue : chaque\nannée vit paraître un volume nouveau de : Les Œuvres et les Hommes, qui\nprennent place, dans l'histoire des lettres, à côtés des Lundis, et où l'on\nretrouve à toute page, avec une joie qui ne se lasse point, — à défaut de\nl'intérêt d'actualité qui, on le pense bien, n'est pas toujours également\nvif, — la pensée vigoureuse et hardie du maître, sa verve étincelante, la\nviolence parée de sa prose.\n   C'est pourquoi je me plais à signaler le dix-septième volume, récem-\nment paru et consacré aux philosophes et écrivains religieux. On y lit de\nprécieuses pages sur Bossuet, sur Gratry, sur Hello, sur Taine, sur Miche-\nlet, sur Guizot; de remarquables études sur l'abolition des jésuites, —\nBarbey n'est pas tendre au pape Clément XIV, — et sur le mouvement\nreligieux suscité par le docteur Pusey.\n   Mais j'aime surtout à signaler ce livre, parce que les écrivains dont s'oc-\ncupe le critique lui fournissent l'occasion de s'aventurer dans le domaine\nhistorique, et qu'à mon sens Barbey n'est jamais plus intéressant, dans\nLes Œuvres et les Hommes, que lorsqu'il s'y fait historien. Lui qui dépense\npartout tant et parfois trop d'esprit, qui se divertit à traiter légèrement\ndes choses graves et les gens qui se prennent au sérieux, aussitôt qu'il\ntouche ù l'histoire, il devient respectueux, austère, presque solennel.\nC'est là que se révèlent toute la fermeté et toute la vaillance de sa pensée,\nla hauteur de son âme, l'éloquence et la profondeur de sa foi, la sincérité\nde cette orthodoxie que certains, qui le connaissaient mal, ont parfois\nmise en doute.\n   Certes, son jugement n'est pas infaillible; il lui arrive de se laisser\nentraîner par la passion à des apologies paradoxales, à des éreintements\nimmérités. Mais qui niera l'amour de la vérité chez l'homme qui écrivait :\n « Pour ceux qui prennent l'existence au sérieux et qui croient qu'elle a\nl'importance d'un but immortel, tout est enseignement de mal ou de bien\ndans la vie. Il n'y a pas que des doctrines mises debout et taillées comme\n des monuments. L'homme enseigne avec tout. Il enseigne avec les ara-\n besques au fusain d'un livre d'imagination et de fantaisie ; il enseigne, en\n"}, {"page_pdf": 945, "page_imprimee": 804, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": " 804                              DURENDAL\n\n\nracontant des sentiments ou des sensations. Il est donc tenu d'être dans la\nvérité, même avant d'être artiste, avant d'être poète, avant d'avoir le\ntalent qu'il a et de le manifester. »\n   Si j'avais une faiblesse à reprocher à un écrivain passionnément admiré,\nje lui reprocherais de trahir, dans ce livre comme dans les autres, la haine\net le mépris de son temps. Ce mépris et cette haine, il ne se lasse jamais\nde les clamer; ici encore, il accable « ce temps dégradé, où la gloire n'est\nplus que là où Héliogabale mourut, — derrière une porte de latrines » ;\net l'on devine aisément à quoi Songeait, lorsqu'il écrivait cette sentence,\nle vieux connétable. Son tort ne fut point de voir l'ignominie contempo-\nraine, mais d'ignorer aveuglément les beautés et les grandeurs d'un siècle\nqui, Dieu merci! n'en a point manqué. Il lui eût fait plus de bien, peut-\nêtre, s'il l'eût davantage aimé.\n\n\n  ALBERT      MOCKEI..   S t é p h a n e Mallarmé (Paris, édition du Mercure\nde France).\n\n   C'est avant tout le héros que M. Mockel célèbre en Stéphane Mallarmé\net qu'il propose en exemple aux poètes. Jamais on ne vit, au dire de\nM. Mockei, plus admirable conscience d'artiste. Mallarmé présente\n« intacte et totale la vivante figure du Poète aux dédaigneux de poésie et\nl'image de l'absolue Beauté à une époque sans gloire ». Peut-être l'en-\nthousiasme de M. Mockei hyperbolise-t-il un peu. Outre ce panégyrique,\non rencontre, dans l'étude de M. Mockei, des aperçus curieux, para-\ndoxaux même, sur le caractère de l'œuvre du poète défunt : signalons,\nen particulier, les pages où l'auteur montre, en Mallarmé, le représen-\ntant de la tradition classique française, et celles où il recherche les causes\nde l'obscurité de son œuvre. On peut regretter que le critique ait omis\nd'étudier la syntaxe de l'auteur du Pitre châtié : elle contribue puissam-\nment à dérouter le lecteur. Incomplète, l'étude de M. Mockei n'en est\npas moins une des meilleures qui aient paru sur le phénomène littéraire,\nmystérieux à jamais, que fut Stéphane Mallarmé.\n                                                                      M. D.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 876, "texte": "                     DURENDAL\n     REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n                           1899 — 6e Année\n\n\n\n\n          Sommaire         du n° 10          (Octobre)\n\n\nOLIVIER-GEORGES DESTRÉE. — Les Mages (suite)                      741\nBon CHARLES DE SPRIMONT. — Viviane et Merlin (poésie) .   . . .   756\nARNOLD GOFFIN. — Percy Byssche Shelley                            761\nFRANZ ANSEL. — La Mandoline :\n                 I. Trois Lieds.\n                II. Le Miroir.\n               III. Chagrin d'Amour pendant le Bal.\n               IV. Ritournelle.\n                V. Pitié (poésies)                                769\nGEORGES VIRRÈS. — Georges Eekhoud                                 776\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. — L'Hécatombe (poésie)                  792\nComtesse ED. DE LIEDEKERKE. — De l'Art dans l'Éducation . . .     794\nLes Livres                                                        798\nIllustrations : Saint Jean-Baptiste.                Œuvres de\n                La Mère et l'Enfant.             JULES LAGAE.\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": ""}, {"page_pdf": 878, "texte": "LA MÈRE ET L'ENFANT\n  Œuvre de   JULES   LAGAE\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": ""}, {"page_pdf": 880, "texte": "                    LES MAGES\n\n                              (Suite.)\n\n\n\n\n                EN achevant ces mots, Balthazar soupira et, comme\n                  si les souvenirs, qui maintenant se pressaient\n                  dans son esprit, lui parussent trop douloureux\n                 à raconter, il baissa la tête et demeura silencieux,\n                 contemplant fixement les tisons à demi consu-\n                  més qui brûlaient dant les flammes languissan-\n                  tes. Et ni les seigneurs, ni les rois, tendrement\n                  émotionnés par son récit, n'osèrent interrom-\npre son silence et lui demander de poursuivre. Mais le plus\ndésireux de tous de connaître ce soir môme toute l'histoire de\nDamien, Gaspar, profita de cette pause pour faire jeter sur le feu\nde nouveaux troncs résineux, et voyant les claires flammes\ndorées s'élancer avec une vie nouvelle et retomber sans cesse,\ncomme une jaillissante fontaine de feu, Balthazar comprit le\ndésir muet de Gaspar et de ses compagnons et, relevant la tête,\naprès être resté un moment pensif, il reprit son récit :\n   « Cette rencontre, qui bouleversa ainsi l'esprit de Damien, je\nne l'appris, je vous l'ai dit, que plus tard, dans l'un des derniers\nentretiens que je pus avoir avec lui. Entre-temps, nous étions\nrestés dans ce château d'été, entouré des bois épais et de la mer,\net l'humeur du prince, devenue chaque jour plus farouche, me\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": " 742                       DURENDAL\n\n\nparaissait chaque jour aussi plus inexplicable et plus inquiétante.\nEn vain, invoquant notre tendre amitié, avais-je cherché déjà à\nconnaître les causes de sa tristesse : toujours il m'avait répondu,\nsouriant lui-même, que c'était là une mélancolie passagère, qui\ndevait s'en aller comme elle était venue, sans cause. Mais son\nsourire était pâle et passait vite sur ses lèvres, et les jours se\nsuivaient, augmentant son amour de la solitude et mon chagrin\nde le voir ainsi s'éloigner de moi.\n    » Un jour qu'il avait paru plus morose encore que d'habitude,\nje l'avais vu se diriger vers la mer, descendant entre les rangées\nrégulières des pins parasols, et sur la plage blonde il était resté\nimmobile, si absorbé dans sa silencieuse contemplation, qu'il ne\nm'entendit pas venir derrière lui ; et ce ne fut que quand douce-\nment je lui touchai l'épaule qu'il se retourna et m'aperçut.\n    » O cher frère, lui dis-je, toi qui fus si longtemps mon seul\nami, loi qui m'aimes, je le sais, de tout ton cœur généreux\nd'adolescent et de poète, pourquoi donc, ô Damien, n'as-tu plus\nfoi en ton frère et ne veux-tu plus lui confier les secrets qui te\ntourmentent? Ne sais-tu pas, o Damien, que je ne vis que pour toi,\n et que ma plus grande joie jusqu'ici a été de te voir vivre\n insouciant et heureux, comme tu l'étais lorsque nous vînmes ici?\nAs-tu quelque désir et ne sais-tu pas d'avance que toute chose\n que tu souhaites est d'avancé accordée, pourvu qu'elle soit\n en mon pouvoir? Ne vois-tu pas surtout combien je suis peiné\n de cette défiance que tu me montres? Notre père te remit jadis\n à moi, tout petit enfant, et me fit promettre de t'élever comme\n un frère, de t'aimer toujours et de te protéger dans toutes les\n circonstances de la vie. Ai-je mal tenu ma promesse, ô Damien!\n ai-je épargné mon temps et mes soins? Ai-je surtout jamais\n cessé un instant de t'aimer? Réponds-moi, je t'en prie, et que je\n sache au moins pourquoi j'ai perdu ta confiance.\n  » Et le cœur de Damien fut touché par mes paroles ; en souriant\ndoucement, il me prit les mains et, les tenant dans les siennes, il\nrépondit :\n  » — O frère aimé! tu le sais, ni maintenant ni jamais ma\nconfiance ne t'a manqué : car si, depuis mon adolescence, tu t'es\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                           LES MAGES                         743\n\n\nmontré et tu restes pour moi le meilleur des amis, pour moi aussi\ntu as été plus qu'un frère durant toute mon enfance et, m'élevant\navec la tendresse d'un père et d'une mère, tu as su remplacer par\nton amour, l'amour de ceux-là qui nous étaient ravis. Et, non\ncontent de ce que la vie pouvait offrir de plus beau et de plus\nheureux à ton frère, tu rêvas pour lui une existence plus riante,\nplus sereine et plus belle encore, et nulle pensée douloureuse,\nnul aspect désolant et cruel de la vie ne vint, grâce à toi, voiler\nl'insouciant bonheur de sa jeunesse. Car je sais tout... Je\nconnais les secrets de celui qui me reproche d'en avoir pour\nlui, ajouta-t-il en riant et en me mettant la main sur la bouche\npour m'empêcher de répondre. Ne te trouble pas, dit-il, voyant\nma confusion, et ne te mets pas en peine de mon avenir : ce n'est\npoint cette connaissance réelle de la vie et de la mort qui a trou-\nblé mon humeur; car à ce chagrin, que je ne veux nullement te\ncacher, mais dont je te demande seulement de pouvoir, pour\nquelque temps encore, différer le récit, ni toi ni moi ne pou-\nvons rien faire; et ce n'est point, je te le répète, le déchi-\nrement de ce voile charmant, que ton amour avait tendu entre\nla vie et moi, qui a causé ma tristesse. Car chaque chose vient\nà son heure, ô Balthazar, et si je te rends grâce des insou-\nciantes années que j'ai vécues jusqu'ici d'une vie poétique de\nrêves et d'apparences, maintenant que mon adolescence s'achève\net que l'âge viril va s'ouvrir pour moi, la vie nouvelle que je\ndécouvre, pour être moins brillante et moins sereine que l'autre,\nm'apparaît d'autre part meilleure, plus belle et plus digne\nd'envie. Celui qui n'a vécu jusqu'ici que pour lui-même rêve de\npouvoir vivre à présent pour les autre,s; et quel sort plus\n heureux pourrions-nous souhaiter que celui que Dieu nous a\n dévolu à tous deux! Les princes et les rois furent entre tous\n les mortels choisis par Dieu pour gouverner les peuples et\n pour que, par de sages lois, ils assurassent le bonheur de\n ceux qu'il leur a confiés. Tu connais mon cœur, Balthazar,\n et sais que ce n'est point la puissance que j'ambitionne; mais\n un ardent amour me pousse à approcher et à secourir\n selon mes forces ces milliers d'hommes qui peuplent notre\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": " 744                        DURENDAL\n\n\n royaume et qui sont notre peuple, celui que Dieu nous a\n remis pour le garder, le protéger, pour veiller à ses besoins et\nà son bonheur, pour l'élever et l'aimer enfin, comme une mère\nferait de son enfant. O cher frère! dans le royaume le mieux\ngouverné, quel effrayant et presque inévitable amas d'injustices,\nde misères, de maux et de malheurs, que le roi ignore et qu'il\npourrait éviter par son influence; et quel rôle utile et bienfaisant\npourrait jouer celui-là qui, ne voulant être que le conseiller aimé\net désintéressé de son roi, s'emploierait à lui faire connaître et\n réparer ces injustices, à lui faire soulager cette misère et ces\nmaux, qui semblent sur toute la terre inévitables. Me jugeras-\n tu digne de cette vie, la plus douce et la plus heureuse que tu\npuisses m'offrir à présent? Toi qui permis à ma jeunesse\nde croître et de s'épanouir dans les jardins toujours fleuris\nd'un monde idéal et poétique, ne me donneras-tu point main-\ntenant l'existence utile et bienfaisante et active que je sou-\nhaite? Tu me le diras, dit-il, arrêtant d'un geste ma réponse;\ntu me le diras en consacrant d'une grâce mon entrée dans cette\nvie nouvelle. Si tu permets, dès ce jour, aux pauvres et aux\nmalades de sortir et d'aller librement par tout le royaume, et\npour moi, tu me rendras fier et joyeux si tu me laisses libre\nd'aller et de venir à ma fantaisie, puisque tu le vois, la surveil-\nlance est désormais devenue inutile.\n   » Et je lui accordai joyeux ce qu'il avait demandé ; car de jour\nen jour, je comprenais que ce rêve de vie factice et irréelle que\nj'avais conçu pour Damien devait tôt ou tard s'évanouir et je\nn'avais si longtemps prolongé mon séjour en ce château que\nparce que je redoutais de ne pouvoir, à Epha, lui éviter plus\nlongtemps des rencontres révélatrices.\n   » En écoutant Damien me conter ses projets au bord des flots,\nensoleillés et bleus de la mer d'Arabie, je m'étais réjoui, retrou-\nvant chez lui les désirs enthousiastes de ma jeunesse; mais\nj'avais craint bientôt que, comme jadis pour moi, le manque\nd'énergie et de persévérance ne vint l'empêcher d'accomplir la\ntâche généreuse qu'il s'était désignée et qu'il n'eût, dès lors,\nà souffrir toute sa vie de son impuissance à réaliser le rêve\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "                             LES MAGES\n\n\n qu'il avait conçu. Aussi, fut-ce avec une joyeuse surprise\n que, rentré à Epha, je le vis se mettre à l'œuvre avec une volonté\n opiniâtre et que je n'aurais pu soupçonner de lui. Levé tôt,\n chaque matin il sortait seul et s'en allait par la ville et les campa-\n gnes environnantes, pour voir de ses yeux, connaître par lui-\n même tout ce qu'il avait si longtemps ignoré; de retour au palais,\n il s'enfermait alors et, pour quelques heures, lisait et travaillait\n avec une ardeur que rien ne pouvait troubler ni distraire; com-\n posant de préférence sa société de savants et de lettrés, il avait su\n si bien ordonner sa vie que, sans interrompre ses travaux et ses\n études, il ne manquait nulle cérémonie, nulle fête à laquelle\n son rang l'obligeait de paraître. Toutefois, bien qu'à cette\n vie active sa mélancolie passagère se fût peu à peu dissipée, les\n plaisirs de la cour semblaient avoir gardé peu de charmes pour\n Damien. Ce qui avait chassé lentement sa tristesse, ce qui faisait\n à présent sa joie, c'étaient ses longs entretiens avec les savants,\n ses amis, qu'il écoutait, attentif, ou qu'il pressait de questions,\n avide de s'instruire, les confondant par la précision de son infail-\n lible mémoire et la clairvoyance pénétrante de son esprit ; chères\n lui étaient ces causeries élargissant sa pensée, développant son in-\ntelligence et son savoir, — précieuses lui semblaient les calmes\n heures passées avec ses livres dans le silence de sa chambre\n d'études, ouverte sur le vert horizon de ses jardins bien taillés,\n mais plus chères et plus précieuses encore, lui semblaient les\n heures qu'il passait à visiter chaque jour ces pauvres et ces\n malades dont il avait vécu éloigné jusqu'alors. Trompé, les pre-\n mières semaines, par son inexpérience des hommes et la bonté\nde son cœur, il avait su bientôt discerner la vraie de la fausse\nmisère, la souffrance feinte de la réelle, et il avait réprimé les\n abus avec une fermeté qui montrait la foi qu'il avait dans ce\n qu'il croyait sa mission, et la scrupuleuse justice avec laquelle\n il s'efforçait de la remplir.\n  » Si, depuis qu'il s'occupait des affaires publiques, il semblait\nvouloir restreindre son rôle à l'amélioration du sort de ceux qu'il\nnommait ses pauvres et ses malades, il ne m'en avait pas moins\ndonné souvent déjà de si sages et si utiles conseils pour la con-\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": " 746                        DURENDAL\n\n\nduite des affaires du royaume, que je m'étais habitué peu à peu\nà ne rien entreprendre d'important sans prendre tout d'abord\nson avis.\n   » Dans ce corps charmant d'adolescent à peine sortidel'enfance,\nje m'émerveillais de trouver un esprit supérieur au mien et à\ncelui de mes plus sages conseillers; déjà, je voyais sa bienfai-\nsante influence reconnue et célébrée par tout le royaume, et je\nne pouvais m'empêcher de songer avec orgueil à ce que l'avenir\nréservait à ce frère que j'avais élevé; en me rappelant ce qu'il\navait su en quelques mois accomplir de réformes utiles, je ne\ndoutais pas que son règne ne dût dépasser en sagesse et en\nrenommée celui des princes les plus illustres de l'Orient. Aussi,\nmon plus secret désir était-il maintenant de me retirer peu à peu\ndevant lui et de hâter cet avènement qui devait réaliser les aspi-\nrations les plus généreuses de ma jeunesse, les projets et les rêves\ngrandioses que je n'avais su jadis que concevoir. Dans quelques\njours, on devait célébrer par des fêtes magnifiques la majorité\nde Damien, et j'avais résolu de saisir cette occasion pour l'asso-\ncier solennellement au trône ; et dès que cette nouvelle fut con-\nnue, une joie immense remplit toute la ville ; il semblait que cha-\ncun se congratulât d'un bonheur personnel et que, de cette moitié\nde la puissance royale qu'allait posséder Damien, chacun fût en\ndroit d'espérer des grâces inattendues.' Déjà s'organisaient par-\ntout les apprêts de ces fêtes qui devaient attirer à Epha les princes\net les seigneurs de toute l'Arabie; déjà je me félicitais à la\npensée de poser sur son front la couronne royale; déjà je pen-\nsais au jour où, avec de tendres et hautes paroles, je lui remettrais\nle sceptre et disparaîtrais dans quelque retraite heureuse, sa-\ntisfait de le voir vivre adoré de son peuple, illustre et renommé\nchez les autres nations.\n   » Hélas! poursuivit en soupirant Balthazar, je ne méritais\npoint un tel bonheur. En un seul jour, en quelques heures, tout\nmon projet s'écroula, toute la joie de ma vie fut anéantie et une\ncatastrophe tellement soudaine s'abattit sur moi que jamais je\nn'eusse pu l'imaginer.\n   » Sur la demande de Damien, j'avais fait bâtir, en dehors des\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                             LES MAGES                            747\n\nportes de la ville, des hôpitaux provisoires pour ces lépreux\nmisérables que le danger de la contagion m'obligeait à exiler\nchaque mois dans une île lointaine. Or, un matin que chacun\nvaquait au palais et dans la ville aux préparatifs des fêtes\nprochaines, Damien se présenta inopinément aux portes, de\nces asiles de la plus horrible souffrance, et, malgré les prières\net les remontrances qu'osèrent lui adresser les gardiens conster-\nnés, il entra; de sa présence et de sa parole persuasive, il récon-\nforta les cœurs déchirés de tous ces malheureux et, leur ayantpro-\nmis de s'occuper d'eux et de faire tout ce qui serait en son pouvoir\npour améliorer leur sort dans le lieu de leur déportation, il les\nlaissa, ayant rallumé dans leur cœur de tremblants espoirs de\nguérison et de vie heureuse encore dans l'île pestiférée. Damien\nétait ensuite rentré au palais et, sans rien dire de sa visite, il s'oc-\ncupa tout le jour comme de coutume; mais le soir, un léger ma-\nlaise le prit et, demandant qu'on le laissa seul, il se retira dans\nses appartements. Entre-temps, la nouvelle de sa visite aux\nlépreux était parvenue aux seigneurs de son entourage et quand, le\nlendemain matin, ces seigneurs qui le soignaient virent son indis-\nposition s'aggraver, une si terrifiante supposition traversa leur\nesprit qu'aucun d'eux n'osa me révéler ses appréhensions. Mais\nquand, après une longue journée passée dans des alternatives de\nlourd sommeil et de fièvre, le soir fut venu, et que les médecins\nanxieux approchèrent les flambeaux de son visage et de ses mains,\nils reculèrent épouvantés, à la vue de petites taches, livides et\nnoires, irrécusable symptôme de la plus horrible des maladies.\n Et dès lors, rien ne put empêcher la lugubre nouvelle de voler\nde bouche en bouche, jetant partout la consternation et la terreur.\n En un instant, elle fut connue de toute la ville — et l'un des\nderniers je l'appris (aucun des seigneurs n'osant paraître devant\n moi) par un serviteur que j'avais surpris pleurant dans un cou-\n loir du palais.\n  » La nouvelle tomba sur moi comme un coup de foudre et,\nsans vouloir rien entendre, je m'élançai, sanglottant et hurlant de\ndouleur à travers les rues de la ville. D'un trait je courus\njusqu'au palais de Damien et là, je m'arrêtai un instant pour\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": " 748                         DURENDAL\n\n\nbien m'assurer que je n'étais pas le jouet d'un cauchemar\nhideux; mais des gens gémissaient là aussi, tellement absorbés\npar leur chagrin qu'ils ne me virent pas; et d'un bond, je\nrepris ma course et, traversant les salons et les chambres pleins\nde seigneurs atterrés, repoussant violemment tous ceux qui me\nbarraient le passage, en un moment j'atteignis les appartements\nde Damien. Mais les portes en étaient fermées à l'intérieur, et\ncomme je cherchais avec violence à les ouvrir, j'entendis sa\ndouce voix bien aimée qui, de l'autre côté des portes, me priait\ndoucement de me calmer et de venir seul, tout seul, causer avec\nlui sous les balcons de ses fenêtres donnant sur les jardins. Je\nl'avais entendu; il vivait; j'allais le voir — et tandis que des\nruisseaux de larmes s'échappaient de mes yeux, je sentais déjà\nl'espérance renaître en mon cœur, et, défendant à tous de me\nsuivre, je sortis du palais et, le contournant, marchai vers les\nfenêtres de Damien.\n    » Seigneurs, sept années se sont écoulées depuis cette nuit,\nmais son souvenir est plus vivement et plus indélébilement gravé\ndans mon esprit que celui des choses qui se sont passées hier.\nJe sortis du palais, et je vis la nuit d'été azurée, constellée,\nsplendide de douceur et de sérénité — et toutes les étoiles me\ncrièrent : « On t'a trompé ! on t'a trompé! Comment as-tu pu\ncroire que nous laisserions frapper celui qui nous a si souvent\nchantées. » Je m'avançai dans les jardins bien taillés, et les\nlongues allées des arbres réguliers agitèrent leurs feuilles dans\n.l'ombre bleue, et les feuilles me dirent : « Ce n'est pas vrai! ce\nn'est pas vrai ! hier encore il vint se promener à notre ombre,\net dans la fraîcheur de notre ombre se reposer. » J'étais arrivé\nsous les balcons de. Damien — et là, sur la terrasse aux che-\nmins plantés de doux gazons, je vis des fleurs disposées en\nparterres réguliers etdiaprés. — Sous la terrasse chantaient et bril-\n laient au clair de lune les fontaines argentées dont le murmure,\njour et nuit, berçait ses rêves et ses pensées — et des bassins\ndes fontaines un long canal s'en allait à l'horizon, luisant et\ncalme, uni comme un miroir reflétant les hautes tiges des\normes, géants penchés vers lui dans un tranquille sommeil. Et\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                            LES MAGES                          749\n\nles fleurs radieuses des parterres, le chant incessant des fon-\ntaines, et les rayons de lune glissant sur les eaux miroitantes,\nà leur tour murmurèrent : « On t'a trompé. Nul ne nous aima\ncomme lui et c'est pour lui seul que ce parc vit et resplendit. »\nLe cœur tremblant, marchant dans un rêve, je m'approchai des\nbalcons, et, doucement, redoutant l'éclat de ma voix, j'appelai\nDamien. 11 apparut, et dé nouveau le rêve s'enfuit, l'angoisse\nme reprit et me serra la gorge, et les larmes voilèrent mes yeux.\nMais de nouveau aussi, le voyant si resplendissant de jeunesse et\nde beauté, je doutai et, comme les fleurs, et comme les arbres,\ncomme la nuit tout entière, je m'écriais : « Ce n'est pas vrai, Da-\nmien ! ce n'est pas vrai ! »\n   » Hélas! il n'y a plus à douter, ô très cher frère, dit Damien ;\net en même temps il. levait en pleine lumière ses mains blanches,\net aux clairs rayons de la lune, il me montra les taches qui les\nparsemaient. Ces taches n'ont jamais trompé, ô Balthazar, elles\nsont l'indice infaillible et certain de la maladie et voici qu'en\nun seul jour, en un instant, tes plus chères espérances sont\ndétruites et anéanties. O frère, ne cache pas ainsi ton visage\ndans tes mains, ne faiblis pas, ne pleure pas, Balthazar,\nappuie-toi à ce banc de mousse à tes côtés : lève les yeux vers\nmoi, et vois si mon visage reflète la: moindre douleur. O bien\naimé ! pour quelques instants, fais trêve à ce violent désespoir :\nécoute ton ami qui t'en prie, car lorsque tu l'auras entendu, si\nla douleur n'est point encore chassée de ton cœur, du moins tu\nla verras s'apaiser et s'adoucir et tu comprendras comment je\nn'éprouve nulle crainte, mais une joie profonde à la pensée des\nmaux qui s'apprêtent à fondre sur moi et qui. te semblent si\népouvantables.\n   » Et malgré ma douleur, je levai les yeux vers lui et, stupéfait,\nangoissé d'une nouvelle crainte, je contemplai son visage admi-\nrable de jeunesse et de beauté, tout rayonnant d'une incompré-\nhensible joie.\n   » Ce n'est pas le délire qui me fait parler, reprit Damien\nse penchant vers moi et me souriant doucement. Regarde-\nmoi bien, ô Balthazar, j'ai tout mon esprit et d'ailleurs la souf-\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "750                         DURENDAL\n\n\nfrance ne m'a pas encore atteint. Après que la connaissance\nde la vie réelle m'eut été révélée, lorsque je te contai naguère\nmes projets enthousiastes au bord de la mer resplendissante,\nje ne te dis pas alors comment ces idées m'étaient venues\nà l'esprit, je ne te dis pas l'espoir qui m'avait soutenu contre\nl'amertume et le chagrin des illusions perdues de ma jeunesse.\n Et si je ne t'ai point alors parlé de Dieu, c'est que je te croyais\nà ce moment mal préparé encore à accueillir le récit de ma\nconversion. Je connaissais ta vie et les désirs généreux de ta\n jeunesse et je savais que ton cœur était resté bon, mais je\n voyais aussi les passions, enracinées dans ton cœur, t'éloigner\n chaque jour de Dieu, et je savais que ces passions ne pouvaient\n en être arrachées qu'à la longue, par de ferventes prières et par\n l'exemple d'une meilleure vie. Aussi me suis-je tu alors, et ai-je\n cherché à te ramener à cette vie rêvée jadis, en m'efforçant\n de mériter ta confiance et de gagner ton estime par une exis-\n tence utile et bienfaisante.\n    » O frère, combien j'ai prié pour qu'il te fût permis d'être\ntouché à ton tour de la grâce divine. Depuis notre retour à\nEpha, me souvenant de mes années de mollesse et d'ignorance\ndes biens célestes, je passais les nuits en prières, demandant à\nDieu qu'il voulût bien en m'enflammant du divin amour me\nrendre capable d'une action héroïque qui effaçât les fautes de ma\nvie passée et pût ramener à Dieu ton cœur et le cœur de ton\npeuple. Ne gémis pas, Balthazar, de voir tous tes projets renver-\n sés, car même si la maladie ne m'eût surpris, aucun de ces projets\n ne devait se réaliser. Je ne voulais pas de ce royaume auquel\n tu voulais m'associer et dont Dieu t'avait confié la garde ; un\n autre royaume m'appelait que j'entrevoyais dans mes rêves et\n dans mes oraisons, et je n'attendais le jour où tu pensais\n m'associer au trône que pour renoncer solennellement à cet\n honneur et pour implorer de ton amour d'être envoyé comme\n consolateur et protecteur à l'île lépreuse. Mais combien de\n difficultés devaient surgir avant, l'accomplissement de ce rêve\n  désiré ; combien n'avais-je pas à redouter ta douleur, tes\n  supplications, la violence de ta tendresse et la faiblesse de mon\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                           LES MAGES                         751\n\n\npropre cœur. Et voici que, par la grâce de Dieu, ces obstacles\nqui eussent rendu ma vie misérable et l'eussent empoisonnée\nd'un perpétuel remords, voici que par la miséricorde infinie\ntous ces obstacles sont soudain anéantis et qu'à tout jamais\nmon sort et celui des désespérés vers qui Dieu m'envoya sont\nindissolublement liés.\n   » Ma joie serait parfaite à la pensée de cette vocation\ninéluctable si je pouvais espérer que cet appel de la Providence\nsera entendu par toi et deviendra le signal de ta réconciliation\navec Dieu. En voyant la profonde allégresse qui remplit mon\nâme à la pensée de ma vie prochaine, admire, ô Balthazar, le\nbonheur et la confiance qui donnent l'amour de Dieu. N'est-ce\npas le même et généreux amour qui tantôt t'enflammait lorsqu'au\nmépris du danger et de ta vie, tu voulais t'enquérir par toi-même\nde mon état et me prodiguer tes soins. Car tout amour désinté-\nressé vient d e Dieu, et lorsque ta tendresse pour moi te faisait\noublier ta sécurité, c'est qu'une étincelle de l'amour divin\nembrasait ton cœur et le rendait insensible à la crainte et aux\npensées égoïstes. Et si, comme tu m'as aimé aujourd'hui, tu pou-\nvais aimer tous les hommes, ô Balthazar, alors nul fléau, nul\npéril, nulle maladie ne pourrait plus t'arrêter ni te tourmenter,\n mais à travers toutes les vicissitudes de la vie tu jouirais d'une\npaix et d'un bonheur constants. Car si, comme tu le sais, il est\nun autre royaume où ceux qui auront vécu religieusement goû-\nteront des jouissances et des félicités éternelles, dans le monde\ndéjà tu peux trouver le bonheur. Et celui-ci, tu l'as compris,\n réside dans l'amour de Dieu et dans l'amour désintéressé de ses\n créatures. Si d'un amour véritable tu aimes Dieu, tu trouveras\ndans cet amour toutes les consolations dont tu as besoin pour\n cette vie, et que nulle amitié, nulle affection terrestre, quelque\n profonde qu'elle soit, ne pourra te donner; dans cet amour seul\n tu trouveras la paix et la résignation parfaites et dans la route,\n jonchée d'épines et de ronces, qui mène droit au ciel, tu mar-\n cheras rempli d'allégresse sachant que chaque nouvelle épreuve\n te rapproche de Dieu et de la vie éternelle.\n  » Pour être resté bon et généreux au milieu des entraînements\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "752                         DUREN DAL\n\n\nd'une vie dissipée, tu sais combien.;suavement le cœur se\ndilate et se réjouit de toute bonne action. Lorsque tu sens\nainsi se gonfler doucement ton cœur, dans ta poitrine, lorsqu'il te\nsemble que tes pas deviennent plus légers et qu'une vie nouvelle\nte pénètre, au souvenir d'une bonne œuvre, sache, ô bien cher,\nque véritablement ce sont les effluves de la vie éternelle que ton\nâme respire; sache que ce bonheur ineffable que tu éprouves,\nque ces rêves de jeunesse qui refleurissent alors dans ta pensée,\nque ces désirs passionnés de dévouement,' de charité et d'amour\nqui te transportent, font briller devant toi le mirage consolateur\nd'une vie nouvelle sache que toutes ces grâces te sont accordées\npour cet élan fugitif de charité et d'amour qui te faisait aimer\nDieu dans une de ses créatures. Si grande est la miséricorde de\nDieu, qu'il ne s'est point contenté de nous permettre de\nmériter la vie éternelle, mais que, même : en ce temps\nd'épreuve, il nous protège et nous vient en aide, par les grâces\nsanctifiantes nées de la prière et des œuvres louables. Dans\nce royaume même, il y eut, tu le sais, des saints que la\nseule ferveur de leur prière rendit insensibles aux souffrances et\naux douleurs terrestres, et qui toute, cette vie goûtèrent les\njoies séraphiques de la divine contemplation. Ceux-là dont le\ncœur est pur comme l'eau des sources et comme l'azur du ciel\npeuvent seuls jouir de cette vie extasiée et ravie en Dieu ; ceux-là\nqui vécurent éloignés de tout désir et de toute pensée mauvaise\nont eu la vie la plus belle et la plus bienfaisante que l'on puisse\navoir. Car, tandis que les années de leur vie terrestre s'enfuyaient\naussi heureuses et brèves que les heures de. la nuit d'été, leur\nincessante, prière était comme le nuage d'encens des. autels et\nprotégeait tout le pays où ils priaient. Par la grâce de leur orai-\nson ininterrompue, les cœurs s'ouvraient autour d'eux et des\nâmes naissaient au Seigneur comme au printemps naissent des\nfleurs sous l'action du soleil et des pluies fécondantes. O Bal-\nthazar! partout où tu rencontreras des hommes menant Cette vie\ncontemplative, honore-les comme tu as honoré, tes père et mère,\ncar, je te le répète, il n'est pas. de vie plus bienfaisante et plus\nagréable à.Dieu. Et si nous ne sentons en nous, ni la pureté, ni la\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "                             LES MAGES                          753\n\n\npiété fervente, ni la constance nécessaire à semblable vie, effor-\nçons-nous du moins de vivre ainsi que ces saints hommes l'ont\nenseigné, en pratiquant les bonnes œuvres et en louant Dieu.\nChaque homme a devant lui une tâche à accomplir : propor-\ntionnée à ses forces, elle soutient celui qui l'accomplit contre les\ndécouragements et les chagrins de cette existence passagère;\nc'est dans l'accomplissement de cette tâche providentielle que\nnous trouvons cette douce et fortifiante pensée que notre vie est\nutile aux autres aussi bien qu'à nous-mêmes, et comme cette con-\nsolation et ce soutien constant nous ont été accordés par la\nmiséricorde divine, il n'est point d'homme qui, s'examinant\nen conscience, ne découvre cette mission que Dieu lui a dési-\ngnée. Comme il n'est point non plus d'homme qui n'ait trouvé,\nl'ayant remplie, le. bonheur en ce monde et dans l'autre le salut\néternel. Souviens-toi, souviens-toi, ô cher frère, des aspirations\nnobles et généreuses de ta jeunesse. Souviens-toi que, depuis, le\nregret constant t'a poursuivi de ne les avoir point réalisées :\nouvre les yeux pendant qu'il en est temps encore, et vis cette vie\nutile et bienfaisante que Dieu te fit jadis entrevoir.\n   » Pour moi, s'il m'était donné de te voir, avant mon départ,\nréconcilié avec Dieu, je m'en irais rempli d'allégresse, rejoindre\nces frères malheureux que Dieu confia à ma garde; car quelle\njoie peut être plus grande que de-se sentir ainsi désigné pour\nremplir une mission providentielle? Depuis le mémorable\njour où, dans la clairière fleurie de la forêt, je rencontrai\nmon cher ami Nérée, défiguré par la lèpre et se traînant avec\npeine vers l'île de la relégation ; depuis ce jour où la ferveur de sa\nparole inspirée, louant Dieu dans sa misère, convertit et changea\nmon cœur, je ne pensai qu'à cette île lépreuse, nouveau séjour\nde N.érée, et chaque jour je songeai aux moyens d'améliorer le\nsort de ces milliers de désespérés que la terreur de leur maladie\nfait exiler chaque année. Si terrible que fût la maladie de leur\ncorps, je savais que plus horrible encore étaient les souffrances\nde leur â m e ; car, chassés du monde, bannis de la société,\néloignés des leurs, manquant de soins et de consolation, ils rac-\ncourcissaient encore leur vie misérable par tous les excès qu'en-\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": " 754                         DURENDAL\n\n\ngendre le désespoir. Et quand je me représentais le tableau de\ncet enfer battu des flots bleus de la riante mer d'Arabie, un tel\ndésir m'emportait que, maintes fois, je faillis partir et m'enfuir\nvers ces infortunés, assuré que ces milliers de vies seraient\ngagnées à la vie éternelle et réconfortées dans cette vie si je pouvais\nles illuminer de cette divine lumière de la foi que Nérée avait allu-\nmée en mon cœur. Mais retenu ici par ma tendresse pour toi, je\nne pouvais me résoudre à t'abandonner avant de t'avoir regagné\nà Dieu, avant de t'avoir rendu à cette vie active et bienfaisante que\ntu rêvais pour moi. Je songeais que si je partais, j'étais responsa-\nble de ta vie éternelle et de la vie éternelle des milliers d'hommes\nqui dépendent de toi et suivraient l'exemple que tu donnerais ; et\nd'autre part, rester c'était manquer ma vocation divine, c'était\nrefuser une tâche salutaire et généreuse, que, seul peut-être, j'étais\ndestiné à remplir, car les dernières nouvelles que j'avais reçues\nde l'île m'avaient appris que le bien-aimé Nérée était mort en y\narrivant et que la misère et les maux terribles des lépreux\ns'étaient accrus encore par les excès de tous genres auxquels les\npoussait le désespoir. Les jours se passaient et mon cœur était\nbourrelé de remords et d'inquiétude; la voix de ma conscience, de\njour en jour plus impérieuse, me commandait de partir et j'atten-\ndais que, par une grâce spéciale, Dieu voulût bien me permettre\nde toucher ton cœur et de te retirer en un jour de cette vie de\nplaisirs faciles et d'oisiveté dans laquelle je te voyais plongé. Et\nvoici que la grâce spéciale est venue, ô Balthazar, car ce sont\ndes larmes d'amour, n'est-il pas vrai, qui coulent de tes yeux. O\nfrère, frère, comment pourrais-tu hésiter; pour l'abandon de\n quelques habitudes mauvaises dont tu rougis à cette heure, vois\n en échange une vie noble, bienfaisante et honorée sur cette\nterre, et vois surtout en échange une vie éternelle, où tu retrou-\nveras ton frère qui t'aime et tes parents chéris, exempts à tout\n jamais de la maladie et de la douleur ; vois en échange les joies\n infinies et éternelles du Paradis, gagnées non seulement pour toi,\n mais pour les milliers et les milliers d'hommes qui se converti-\n ront et vivront à ton exemple, toi qui m'a tant aimé, toi qui m'as\n aimé plus que toi-même et plus que la vie, exauce la prière de\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                            LES MAGES                          755\n\n\nton ami malade, ô Balthazar, et permets qu'en allant remplir\nlà-bas cette mission souhaitée et devenue inévitable, j'y sois con-\nsolé et fortifié par la pensée que tes jours s'écoulent heureux, par-\ntagés entre la prière et les bonnes œuvres. Ne réponds pas de suite\nà ma prière, mais si tu as pitié et compassion de moi, promets la\n seule chose que je veuille te demander à présent ; rentre dans ton\n palais, et, retiré dans tes appartements, prie de toute ton âme, pour\n que le Seigneur t'éclaire et te permette de remplir ta mission ter-\n restre, et demain viens me revoir, car à cette heure et bien que je\n n'éprouve nulle souffrance, la fatigue m'accable et nous avons\n tous deux grand besoin de repos. Promets donc, mon frère, et\n que ta prière nous apporte à tous deux la consolation et la paix.\n     « Je promis et laissant Damien, je rentrai dans mon palais.\n Aussi longtemps qu'il avait parlé, ma douleur s'était comme\n endormie, mais, dès que je l'eus quitté, je fus de nouveau\n  replongé au gouffre noir de la désolation ; tout redevint ténè-\n  bres autour de moi ; le passé, le présent, l'avenir m'appa-\n  raissaient aussi cruels et déchirants; par l'incurable maladie qui\n  frappait Damien, ma dernière et ma plus chère espérance était\n  à tout jamais anéantie ; ma vie était brisée, et je me demandais\n  comment j'avais pu m'éprendre un instant de ces rêves poétiques\n  que, dans son héroïque confiance, Damien avait fait briller à mes\n  yeux. Cependant, toutes les paroles de cet entretien étaient gra-\n  vées en mon esprit, et à mesure que la nuit s'avançait, j'enten-\n   dais de nouveau sa douce voix tremblante d'émotion et d'en-\n   thousiasme, je revoyais son clair visage tout rayonnant de pitié\n   et de foi, et la douce consolation de ses paroles agissait de nou-\n   veau sur mon cœur . . .                   .\n\n\n                                    OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "      VIVIANE             ET       MERLIN\n\n\n                           I\n\n\nLe vent grave, le vent triste, le vent du nord;\nEntraînant avec soi les rêves et les roses\nVers l'implacable nuit où les attend la mort,\nChante le lamento mystérieux des choses.\nLe vent grave, le vent triste, le vent du nord.\n\n\nLes oiseaux se sont tus dans la forêt jaunie,\nLes feuilles doucement tombent sur le chemin\nComme les longs soupirs d'une lente agonie\nQu'abandonna l'espoir d'un meilleur lendemain.\nLes oiseaux se sont tus dans la forêt jaunie.\n\n\nLe Printemps mort, l'Été mourant, l'Automne en deuil\nBercent mon âme lasse au rythme de leur rêve\nEt les jours de jadis soulèvent leur linceul.\nPassé, viens réunir dans ta vision brève\nLe Printemps mort, l'été mourant, l'Automne en deuil.\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                 VIVIANE ET    MERLIN                757\n\n\n\n                          II\n\n         Dame Viviane la fée\n         File dans la forêt, ce soir,\n         Disant d'une poix étouffée\n         Un rondeau d'amour et d'espoir.\n\nEt sur les arbres qui se dressent parmi l'ombre,\nLa brise de la nuit bleue et tiède a soufflé,\nEt l'oiselle a pleuré dans la ramure sombre\n           Des trilles de son chant perlé\n                Le bonheur envolé.\n\n         Dame Viviane la belle\n         Tourne en riant son fuseau vert\n         Au rythme de la vilanelle\n         Des cœurs qui par elle ont souffert.\n\nEt sur les longs chemins la nuit tombe plus noire.\nSous les astres berceurs tout repose en son nid;\nLe rêve du passé revient à la mémoire\n          Comme un doux messager béni\n               Du lointain infini.\n\n         Dame Viviane, maussade,\n         De filer seule à son rouet,\n         Marmonne une vieille ballade\n         Sur l'air d'un ancien menuet.\n\nMais l'Ombre s'épaissit : les étoiles vibrantes\nDu tranquille rayon de leur regard charmeur\nCaressent vaguement des formes transparentes,\n         Et dans le silence endormeur\n              Le bel Été se meurt.\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": "758                          DURENDAL\n\n\n\n                                 III\n\n      Le bel Été se meurt et sourit à l'Automne.\n      Oh! le rire plaintif de ceux qui vont, là-bas,\n      Boire l'oubli divin de leurs rudes combats\n      Et dormir dans la mort un sommeil monotone !\n\n      Le bel Été se meurt. O plainte du vent ! plainte\n      Si triste qu'on ne peut t'écouter sans souffrir\n      Soi-même, hélas! de tout ce que l'on sent mourir\n      Dans l'alanguissement d'une splendeur éteinte!\n\n      Le bel Été se meurt, Viviane, et ton âme\n      Pâlit de sa tristesse et pleure dans sa voix...\n      Le cor chante... Au tréfonds des taillis un cerf brâme.\n\n      La brise fait tourner lesfeuilles dans les bois.\n      Que ton dernier rayon en un baiser s'achève,\n      0 bel Été, toi qui n'es déjà plus qu'un rêve!\n\n\n\n                                 IV\n\n      Quelqu'un s'en est venu dans la forêt tranquille,\n      Disant des mots très doux sur un air inconnu,\n      Vers la Dame éplorée un beau prince est venu,\n      Comme une grande fleur, il l'a vue, immobile,\n      Tournant vers les cieux noirs son visage ingénu.\n\n      Une chanson d'amour a passé dans les brises,\n      Des doigts nonchalamment sur la harpe ont erré.\n      Ineffable Harmonie, ô bel ange ignoré,\n      Deux âmes, dans les bois, la nuit, se sont comprises\n      A ton reflet divin dans leur voix égaré!\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "                  VIVIANE ET MERLIN                      759\n\nQuel mot grave a vibré sur vos lèvres unies,\nToi, Viviane, fée aux calmes yeux d'espoir,\nToi, Merlin, chevalier du glaive et du savoir,\nDans l'inlassable aveu des ivresses bénies,\nParmi l'apaisement magnifique du soir?\n\nQuelqu'un s'en est venu! Viviane la fée\nEn riant te versa les philtres de l'amour.\nMerlin, bel enchanteur, blond comme l'or du jour,\nLes mots se sont éteints dans ta voix étouffée\nEt sur ton cœur d'enfant s'est penché ton front lourd.\n\n\n                           V\n\n         Autour du beau prince endormi,\n         Tout s'apaise comme en un rêve,\n         Et sur le fourreau de son glaive\n         Un rayon de lune reluit.\n\n         Mais Viviane s'est levée,\n         Grave et tragique dans la nuit,\n         Auprès du beau prince endormi...\n\n         Dame Viviane la fée,\n         Au douzième coup de minuit,\n         En disant les mots fatidiques,\n         A tracé le cercle magique\n         Autour du beau prince endormi.\n\n\n                           VI\n\nUn château s'est miré dans un lac taciturne :\nLes tristes frondaisons d'automne sur ses tours\nOnt fait s'amonceler les feuilles au vol lourd,\nEt le lierre a drapé sa muraille nocturne,\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": "760                     DURENDAL\n\n\n  Et le fouet du vent rude a cinglé les créneaux.\n  Les oisillons transis s'en vont à tire d'ailes\n  Bâtir leur nid d'hiver à l'angle des tourelles,\n  La nuit mystérieuse entre par les vitraux.\n\n  Dans la salle d'honneur, Viviane la reine,\n  Au son d'un virelai qui se lamente et traîne,\n  Berce le beau Merlin, son prisonnier d'amour.\n\n  Et le prince à jamais savoure le mensonge\n  De la voir pâle et douce et grave comme un songe\n  Dans la forêt où l'Eté meurt avec le jour !\n\n                                  CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "           Percy Byssche Shelley\n\n\n                LE poète, l'artiste, de par la conception qu'il se for-\n                  me de la vie, la propension naturellede sa pensée,\n                  la prépondérance, chez lui, des facultés imagina-\n                  tives sur les qualités actives, du rêve sur la réalité,\n                  se trouve en antagonisme avec le monde, avec\n                  le cours accoutumé, utilitaire et pratique, des\n                  affaires humaines. Chacun se précipite, guidé\n                  par ses intérêts ou son ambition, travaille,\nintrigue ou s'évertue; lui seul, au milieu de l'acharné conflit\ndes spéculations et des convoitises, s'attarde et flâne, pré-\noccupé de vains songes ou de résoudre des problèmes spirituels\ndont nul autre ne s'inquiète ou, même, ne se figure que l'on\npuisse s'inquiéter. Son attitude, déjà, le naïf désintérêt dont elle\ntémoigne pour tout ce qui fait l'objet de l'habituel désir des\nhommes lui crée, parmi ceux-ci, des motifs d'aversion et d'anti-\npathie : De quel droit se singularise-t-il? pourquoi semble-t-il\nmépriser, ne fût-ce que par son silence, par son taciturne éloigne-\nment, les choses précisément qui, pour les autres, font l'agré-\nment et le prix de la vie? Son abstention blesse le monde et\nl'irrite et on ne tarde point à lui faire sentir qu'il aura à payer\nla dure rançon de son orgueilleuse indifférence.\n   La société, dès lors, lui devient ennemie, interprète ses actes\nles plus innocents avec une acrimonieuse iniquité, le poursuit\njusque dans l'intimité de son existence, transforme en sujet de\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": " 762                         DURENDAL\n\n\n\nblâme pharisaïque et de scandale son mutisme même devant\nl'injure, et la froideur avec laquelle il accueille l'expression de\nl'animadversion publique.\n   Et, devant ce spectacle, le poète, pourchassé jusque dans ses\nretranchements les plus chers, abreuvé d'ignominies et de lâches\naffronts, troublé par la persécution dans la solennité et la candeur\nde son rêve et plus irritable en raison de l'exquisité de sa sensi-\nbilité, se révolte, à la fin, et maudit, en bloc, l'organisation\nsociale qui porte de tels fruits, l'incompréhensive et hypocrite\nsociété qui, méconnaissant sa supériorité, lui inflige blessure sur\nblessure. Et, dès lors, il affirme des idées condamnées avec\nd'autant plus d'ostentatoire éclat et d'obstination qu'elles contre-\ndisent celles de ses adversaires et, qu'en les exprimant, il goûte le\nplaisir de la vengeance. Il s'éloigne de son pays, se crée une\nsolitude où, du moins, il pourra rêver, s'abandonner à ses inspi-\nrations folles, tendres ou hautaines, s'enivrer de sa propre pen-\nsée sans craindre le heurt désenchantant et le ricanement des\nprofanes.\n   « Allons, allons, quittons les hommes et les villes... pour le\ndésert silencieux, où l'âme n'a plus besoin de réprimer sa\nmusique, de peur de ne pas trouver un écho dans d'autres âmes »\n— pour « un monde, bien loin du nôtre, où la musique, la clarté\nde la lune et le sentiment ne font qu'un... (1) »\n\n\n\n   Telle semble bien la genèse des sentiments violents de Shelley\nà l'égard de la société anglaise, envers l'Eglise et les systèmes\npolitiques de son temps; ou, du moins, s'ils n'ont pas été engen-\ndrés, furent-ils exaspérés par cette incompatibilité avec la\nmanière de sentir commune qui, dès son adolescence, fit de lui\nla victime de ses condisciples. Tout jeune, à l'Université, cette\ndisposition d'esprit aidant, il adopta avec avidité et sans examen\nles idées vaines et creuses des philosophes du XVIIIe siècle, parées\nencore de tout l'attrait de leur chimérique puissance de rénova-\n\n (1) A. JANE, 1822.\n"}, {"page_pdf": 902, "texte": "                          PERCY BYSSCHE SHELLEY                                      763\n\n\n\ntion et, dans l'étourdie et généreuse arrogance de sa puérilité, s'en\nproclama ouvertement l'adepte. Il avait 16 ans lorsque, en colla-\nboration avec son ami Hogg, il fit imprimer une brochure Sur\nla nécessité de l'athéisme que sa ferveur de néophyte imaginait\npropre à convertir, à bref délai, tout le monde! Cette équipée lui\nvalut son renvoi d'Oxford, des déboires familiaux prolongés et,\nplus tard, la privation de la tutelle des enfants issus de son pre-\nmier mariage, contracté deux ans après.\n    Peut-être, si la manifestation initiale des conceptions dont il\ns'était fait le héraut avait été accueillie avec plus d'indulgence, si\nquelque haut et 'compatissant esprit avait tenté de le dissuader,\nde lui démontrer les juvéniles illusions qui l'entraînaient, Shel-\nley eût-il abandonné cette voie. Mais conspué et honni, la répro-\n bation rigide dont le cant britannique poursuivit, moins ses opi-\n nions, sans doute, que la franchise avec laquelle il les avait\n formulées, lui devint, en quelque sorte, la preuve de leur vérité\n et il y persévéra jusqu'à sa mort, glorifiant, par le prodige de son\n merveilleux génie, les idées les plus rebelles à la poésie de toutes\n les splendeurs d'une forme incomparable et magnifique.\n    On se méprendrait, toutefois, en considérant, sur la foi de cette\n publication presque enfantine, Shelley comme un athée. De\n même que Spinoza auquel, d'ailleurs, et avec aussi peu de rai-\n son on applique ce qualificatif, il apparaît ainsi qu'un mystique\n qui prend toute l'humanité, l'univers entier dans la multiplicité\n de ses aspects, pour objets de son culte; un mystique, affolé de\n dévotion égarée et de métaphysique, qui cherche Dieu où il n'est\n point, le confond avec la nature et ses phénomènes et répudie le\n  Dieu vivant et révélé pour chercher éperdument l'immanente et\n  impersonnelle Divinité répandue dans les choses et les êtres.\n     « On ne peut pousser plus loin, dit excellemment Philarète\n  Chasles, les abstractions d'une piété sans bornes, sans règle et\n  sans raison, d'une foi aveugle que sa propre ardeur égare et\n  séduit... (1) »\n     Ne pourrait-on appliquer à Shelley lui-même les termes dans\n\n  (0 Eludes sur la littérature et les mœurs de l'Angleterre au XIXe siècle (Paris, Amyot).\n"}, {"page_pdf": 903, "texte": "764                        DURENDAL\n\n\nlesquels il parle de Byron (1) : « Esprit d'aigle aveuglé par la\ncontemplation de l'excès de sa propre lumière? »\n    Comme Hugo, dans la maturité de sa carrière, mais avec le génie\nhalluciné et obscur de la race anglo-saxonne, sans l'éblouissante\nnetteté verbale, la pittoresque précision du poète français, l'au-\nteur d'Alastor ressentait et chantait l'enivrement panthéistique\ndu monde, la continuité inépuisable de la vie au travers la renais-\nsance éternelle des générations, l'infinie diversité des phéno-\nmènes au milieu de l'identité des apparences. Le « vertige de\nl'abîme » l'envahissait, « il entrait en communion avec le monde\nincommensurable; et il sentait sa vie se dilater au-delà de ses\n membres, jusqu'à ce que son esprit devint semblable à ce qu'il\ncontemplait (2) ».\n    Aucun poète, jamais, n'a éprouvé et peint avec une plus poi-\n gnante intensité la douleur et la beauté de la vie, n'a erré dans\n un tel transport lyrique, dans une plus vive exaltation\n mystique de l'Univers divinisé, au milieu du tourbillon\n épouvantable des choses. Il compatit, jusqu'aux larmes et\n aux gémissements, à la souffrance des créatures, sacrifiées à une\n Nécessité qu'elles ne comprennent pas, au Fatum aveugle, inexo-\n rable et sourd, qui poursuit sa marche instinctive, en foulant\n aux pieds le cœur broyé des hommes... Puis, il revient de son éga-\n rement, recule devant les conséquences invincibles de sa pensée;\n l'immense pitié et l'amour qui l'oppressent veulent se leurrer de\n l'espoir d'une impossible rédemption. Mais, après avoir courbé\n l'humanité sous la dure loi du déterminisme, il ne peut satisfaire\n ses aspirations à un meilleur devenir, qu'en résolvant son sys-\n tème dans les contradictions, car sur quel levier placé en dehors\n de l'Univers de la Nécessité, l'homme,jouet d'un Sort impassible,\n livré en proie aux forces contradictoires du Monde, s'appuiera-\n t-il pour échapper à la rigueur de son Destin? Comment croire\n que l'homme, né bon, a été perverti par la société et la civili-\n sation, engendrées elles-mêmes, au surplus, par l'enchaînement\n\n  (1) Julien et Maddalo.\n  ( 2 ) Marenghi.\n"}, {"page_pdf": 904, "texte": "                     PERCY BYSSCHE SHELLEY                       765\n\n\ninévitable des causes et, à la fois, à la possibilité du progrès mo-\nral ?\n    Shelley, tout imprégné d'idéologie française, n'essaie point de\nconcilier ces conceptions hétérogènes; il se contente de les parer\nd'un fastueux vêtement de métaphores grandioses et d'images\nimprévues. Il s'abandonne à l'inconséquence de son rêve, à la\nmagnanimité de sa nature et grisé, à la fin, par l'effusion incessante\nde son génie, la réalité s'atténue, à ses yeux, et s'efface. Il plane\ndans les espaces interplanétaires, avec les mythiques créations de\nson esprit, illuminé de poésie et de mirages séduisants et trom-\npeurs...\n    « Je n'existe que comme un somnambule », confesse-t-il\nquelque part. Il se représente lui-même parmi les ombres réunies\npour des nénies solennelles autour du tombeau d'Adonaïs, du\n poète John Keats, comme « une forme frêle, — un fantôme\n parmi les hommes. — One frail form. — A phantom among\n men». Et, en effet, l'exaltation continuelle, le ravissement intoxi-\n qué de la pensée, le haschich du songe l'ont transformé en un\n être désorbité qui hante les rives enchantées de l'Adriatique ou\n de la mer Tyrrhénienne, comme un étranger aux lois, aux\n conditions de la vie terrestre, dont l'esprit s'est inventé une\n illusoire et fallacieuse humanité, faite à sa ressemblance.\n    Naturellement, tout culte dogmatique lui paraissait absurbe\n et insensé, organisé seulement pour l'exploitation des hommes\n par des prêtres adroits et retors qu'il inculpait, en masse, d'hy-\n pocrisie et de duplicité. S'il avait vécu, une expérience plus mûre\n l'eût, sans doute, amené à reconnaître, plus tard, et à proclamer,\n comme Richard Wagner, que les opinions de sa jeunesse, à cet\n égard, étaient pétries d'intolérance et d'injustice passionnées.\n     A l'exemple des écrivains, dont il s'était fait le disciple ardent,\n sa haine de prétendus préjugés lui donnait, effectivement, tous\n  les préjugés de la haine et parfois, toute sa mauvaise foi; d'autre\n  part, bien qu'il fût en rébellion contre les sentiments de ses com-\n  patriotes, il partageait, souvent, sans en avoir conscience, leurs\n  moinslouables aversions. Son mépris du Christianismeengénéral,\n  acerbe vis-à-vis de l'Eglise anglicane, s'accentue encore, devient\n"}, {"page_pdf": 905, "texte": " 766                        DURENDAL\n\n\npresque frénétique à l'égard de la Papauté! La haute intelligence\ndu poète, altérée d'équité et de vérité, se voile et s'obscurcit\nlorsqu'il fait allusion au Saint-Siège et se laisse entraîner à\nd'inexcusables injures.\n    Quelle connaissance avait-il, cependant, du catholicisme, de\nla mission sublime qu'il a accomplie dans le monde moderne,\ntout pénétré encore, quoiqu'il en ait, de son esprit; de la puis-\nsante et subtile raison de ses dogmes, du sens profond de son\nincomparable liturgie, le poète, qui, affichant une ignorance\npresque ingénue, s'exclamait avec émotion devant Philarète\nChasles, dans la cathédrale de Pise : — « Quelle religion que le\nChristianisme... si la charité, non la foi, lui servait de base! »\n    Etrange aveuglement! alors que la charité universelle, dont\nShelley brûlait lui-même, il la. sentait impuissante, à défaut de\nfoi fécondante et efficace. Détachée de celle-ci, ce n'était plus que\ncette vaine philanthropie éparpillée, étendue à la collectivité\nuniverselle et qui, de crainte d'enfreindre la justice distri-\nbutive, se désintéresse du misérable actuel, présent, et qui\nsouffre; ou cette sorte de charité laïque, froide, rationnelle, qua-\nlifiée récemment l'altruisme, et qui n'est plus une joie, mais un\ndevoir...\n    Shelley ne percevait-il point cette lacune, lorsque dans\ncette façon d'autobiographie morale, le Prince Athanase, il\nécrivait tristement : « ...un voile de diamant était tiré entre son\ncœur et son esprit qui, tous deux, sans repos, luttaient séparé-\nment dans sa cervelle et dans son sein. »\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   « Oh! amour, je ne suis qu'amour... » s'exclame-t-il, et,\nmalgré soi et la disparate de ce rapprochement, l'on songe aux\nexpressions extasiées et ferventes de l'Imitation, au chant de\nsaint François d'Assise :\n\n              Com' ebrio par lo mondo spesso andavi\n              Amor te menava com' homo vendato\n"}, {"page_pdf": 906, "texte": "                    PERCY BYSSCHE SHELLEY                      767\n\n\nou à sainte Jeanne de Chantai qui, sur son lit de mort,\ns'écriait :\n   — « Amour, amour, amour, mes sœurs, je ne suis plus\nqu'amour ! »\n   Mais les mots seuls sont identiques.\n   L'amour de Shelley était sans joie, tissé de douleur, de\ndéception et de mélancolie, fatal à celui qui le ressentait\ncomme à celles qui en devenaient l'objet. Infortuné poète,\ndépourvu d'énergie morale, qui, découragé et las, laissait\ntomber le bonheur qu'il avait entre les mains, pour se mettre\nsans cesse à la poursuite de l'inaccessible chimère d'une félicité\nidéale et durable, d'un imperfectible amour que des créatures\nne pouvaient lui donner. Aussi, son existence et celle des\ncompagnes de son existence est-elle toute sillonnée d'éclairs tra-\ngiques et de catastrophes: Sapremière femme, Harriet Westbrook,\népousée dans des circonstances romanesques, lorsqu'il avait\n 18 ans, se jette par une fenêtre et se tue, à la suite de l'abandon\nde son époux; il se remarie, quelque temps après, avec Mary\nWollstonecraft Godwin et perd, successivement, à Este et à\n Rome, deux des enfants issus de cette union; enfin, Emilia\nViviani, qu'il a célébrée comme une céleste apparition dans\nl'Epipsychidion, va mourir, oubliée,'de désespoir et de consomp-\ntion, dans la Maremme, comme la Pia Tolomei du Dante :\n\n                Ricordati di me, che son la Pia\n                Sicna mi fe, disfecemi  Maremma...\n\n\n   Les longs poèmes de Shelley, Laon et Cythna, la Reine\nMab, Alastor ou l'Esprit de la solitude, surtout, sont pénibles\nà lire, autant à cause de l'incapacité où, selon Edgar Poe, le\npoète se trouve de soutenir son vol, de se maintenir au même\nniveau lyrique, pendant des milliers de vers, que pour la cadu-\ncité de l'affabulation de ces œuvres, des idées que leurs allé-\ngories incarnent, trop imprégnées vraiment, à notre gré, de la\ndéclamatoire philosophie du siècle dernier. Amplifications\nsurabondantes, émaillées, heureusement et très souvent, de\n"}, {"page_pdf": 907, "texte": " 768                          DURENDAL\n\n\n\n« morceaux » d'un charme absolu et vrai, fleuries de pures\nimages naturelles qui rafraîchissent l'âme fatiguée de voyager\ndans la brume, traversée de rayons, d'hyperboles enchevêtrées\net confuses.\n   Ces poèmes, inconnus presque des contemporains de Shelley,\nsont arrivés à la célébrité seulement à notre époque et recru-\ntent de plus en plus nombreux admirateurs en Angleterre.\n   Sans nier l'art admirable, la rare imagination, ingénieuse et\npuissante que le poète a déployés en ces poèmes de prosély-\ntisme philosophique, il semble plutôt qu'il faille chercher la\npersonnalité de cet homme « dans l'être subtil duquel... le génie\net la mort étaient aux prises » (1), qui, malgré l'amour dont il\ndébordait, ou à cause de lui, regardait la vie d'un œil désen-\nchanté, comme « un mystère sans réalité... (2) », en ces\nnombreux petits poèmes adressés à ses amis, où toutes ses\nsecrètes souffrances s'épanchent en même temps que l'aveu\ndissimulé de l'inanité de ses utopiques aspirations. Petits\npoèmes, quintessence d'émotion, larme brûlante tombée sur le\npapier et qui y a laissé une trace indélébile. Ils ont l'inexpri-\nmable accent, d'une sérénité endolorie, d'une âme, déçue par\nla vie comme par le rêve, toujours altière, cependant; d'une\nâme de poète qui, de ses douleurs, se tresse une couronne « de\npensées flétries et de violettes fanées... »\n   « Oh! supplie-t-il dans sa belle Ode au vent d'automne,\nenlève-moi comme une vague, une feuille, un nuage. Je tombe\nsur les épines de la vie... Je saigne... Un poids accablant\n d'heures a enchaîné et courbé un être trop semblable à toi,\n indompté, ardent et fier. »\n                                            ARNOLD    GOFFIN.\n\n\n\n\n  (1) Le coucher de soleil.\n  ( 2 ) Sur la mort...\n"}, {"page_pdf": 908, "texte": "SAINT-JEAN-BAPTISTE\n  Œuvre de JULES LAGAE.\n"}, {"page_pdf": 909, "texte": ""}, {"page_pdf": 910, "texte": "LA      MANDOLINE\n\n\n      TROIS           LIEDS\n\n\n\n                  I\n\n\nDans un jardin que je revois\nPlein de parfums et de lumière,\nNotre amour s'ouvrit autrefois\nComme une rose printanière.\n\nNous avions quinze ans, — maintenant.\nNous avons l'âge où l'on oublie :\nNotre amour est mort, se fanant\nAinsi qu'une rose pâlie...\n\nMais qui sait? peut-être qu'un jour\nNous verrons, l'âme palpitante,\nRefleurir notre ancien amour\nComme une rose remontante !\n"}, {"page_pdf": 911, "texte": "                   DURENDAL\n770\n\n\n                       II\n\n      Tu pris un jour mon cœur perdu\n      — Un cœur est si facile à prendre! —\n      Et longtemps tu l'as confondu\n      Avec ton cœur cruel et tendre.\n\n      Puis, un soir, tu me l'as rendu\n      — Un cœur est si facile à rendre! —\n      Tant d'oubli ne m'était pas dû,\n      Mais à quoi nefaut-il s'attendre?\n\n      Ce soir-là, mon cœur s'est fendu\n      — Un cœur est si prompt à se fendre! —\n      Et tout son sang s'est répandu,\n      Tout son sang de cœurfrêle et tendre !\n\n\n                      III\n\n\n      Qu'elle m'oublie ou qu'elle m'aime,\n      Que j'aie allégresse ou chagrin,\n      Le ciel reste toujours le même\n      Et garde son azur serein.\n\n      Que je sourie ou que je pleure,\n      Selon le vouloir de ses yeux,\n      Les clochers sonnent toujours l'heure\n      Sur le même air frais et joyeux.\n\n      Qu'elle m'aime ou qu'elle m'oublie,\n      Que son cœur soit dur ou clément,\n      Elle est toujours aussi jolie,\n      — Et c'est là le pire tourment!\n"}, {"page_pdf": 912, "texte": "               LA MANDOLINE                        771\n\n\n\n\n            LE         MIROIR\n\n\n             CHANSON DE JEUNE   FILLE\n\n\n\n\nMon miroir m'a dit que j'étais jolie...\nEt j'ai dit alors au charmant miroir,\nSongeant au chagrin dont j'ai l'âme emplie :\n« — Pourquoi mon aimé ne veut-il le voir?\n\nIl m'a répondu : « — D'autres sont plus belles,\nOu savent mieux plaire... Et voilà pourquoi,\nLorsqu'au fond du cœur, enfant! tu l'appelles,\nTon cher bien-aimé s'éloigne de toi. »\n\n\n« — Si ce n'est pour plaire au seul que j'adore,\nAi-je dit alors au miroir discret,\nQue me sert, hélas! d'être belle encore?\nVaudrait-il pas mieux perdre tout attrait? »\n\n\nMais il répondit : « — Non ! sèche tes larmes\nEt crois aux conseils de ton vieux miroir :\nSi ton bien-aimé ne voit pas tes charmes,\nUn autre viendra qui saura les voir ! »\n"}, {"page_pdf": 913, "texte": "772                DURENDAL\n\n\n\n\nCHAGRLN         D'AMOUR\n                PENDANT                  LE   BAL\n\n\n\n      Je me meurs pour une femme...\n      Chantez les chansons d'amour !\n      Dansez — j'ai la mort dans l'âme, —\n      Dansez gaîment jusqu'au jour !\n\n\n      Valsez : car la valse enivre\n      Ceux qui s'aiment sans retour...\n      L'amour seul me faisait vivre,\n      Hélas! etje meurs d'amour !\n\n\n      Buvez la langueur qui flotte\n      Au fond des beaux yeux mi-clos;\n      Et si ma douleur sanglotte,\n      N'écoutez pas ses sanglots.\n\n\n      Laissez la chère infidèle\n      Vivre heureuse en m'oubliant ;\n      Et si je vous parle d'elle,\n      Eloignez-vous en riant!\n\n\n      Tournoyez jusqu'à l'aurore!...\n      Ce soir me verra mourir :\n      Mon cœur, tout plein d'elle encore,\n      Ne bat plus que pour souffrir.\n"}, {"page_pdf": 914, "texte": "           LA MANDOLINE              773\n\n\nBaisez tendrement la bouche\nDe votre aimée au front blanc.. .\nJe m'en pais, pâle effarouche,\nAvec ma blessure au fane.\n\nDansez : la danse est joyeuse !\nAimez : l'amour est charmant!...\nJe meurs : puisse l'oublieuse\n Vivre aux bras d'un autre amant !\n\n\nLaissez-moi seul, moi qui pleure;\nDansez, dansez sans remords :\nJe danserai tout à l'heure\nLa sombre danse des morts!\n\n\n\n\n    RITOURNELLE\n\n\nComme la plainte éternelle\nDesforêts et de la mer,\nDu fond de mon cœur amer\nSort toujours, sur le même air,\n Une même ritournelle.\n\nCe refrain mélancolique,\nC'est un air qui me charma]\nNaguère, et qui souvent m'a\nBercé sur le sein de ma\nPetite aimée angélique.\n"}, {"page_pdf": 915, "texte": "774                        DURENDAL\n\n\n             C'est un air qui me rappelle\n             — Maintenant qu'à tout jamais\n             Elle est morte, hélas ! pour mes\n             Baisers, — combien je l'aimais\n             Et combien elle était belle.\n\n             C'est un air qui chante et pleure,\n             C'est un air triste et charmant,\n             Dont le lent rythme endormant\n             M'apporte joie ou tourment\n             Selon la couleur de l'heure.\n\n             C'est un air cruel et tendre,\n             Qui berce et pourtant qui ment\n             Et que je veux, pauvre amant,\n             Entendre éternellement,\n             Éternellement entendre!\n\n\n\n\n                          PITIÉ !\n\n\n      J'ai dit au ciel bleu : « — Tel est mon chagrin\n      Que ton clair azur m'attriste et m'offense,\n      Lui quifut si cher à ma douce enfance! »\n      — Le ciel a voilé son azur serein.\n\n      J'ai dit aux clochers : « — Telle est ma détresse\n      Que mon cœur malade est déjà lassé\n      De vos chants, si chers à mon doux passé! »\n      — Les clochers ont tu leurs chants d'allégresse.\n"}, {"page_pdf": 916, "texte": "                     LA   MANDOLINE                        775\n\n\n    J'ai dit à ma mie : « — O toi dont les yeux\n    Me font tant de mal qu'il faut que j'en meure,\n    Daigne, au moins, ne pas chanter quand je pleure ! »\n    — Ma mie a chanté pour me meurtrir mieux.\n\nJuin 1899.\n\n                                           FRANZ ANSRI.\n"}, {"page_pdf": 917, "texte": "                      Georges Eekhoud (l)\n\n\n                  L'accord entre l'œuvre d'un homme et les tendances de sa\n                    race est la plus haute et la plus noble condition de sa\n                    valeur, écrivait, en 1886, M. Edmond Picard, et déjà il\n                    se réjouissait devant le labeur de l'écrivain terrien et\n                    patrial, Georges Eekhoud. Un art neuf et libre se mani-\n                    festait, des talents, littéraires enfin, semaient les ter-\n                    reaux du large geste volontaire, commandant la poussée\n                    ardente et fière de tant d'œuvres qui illustrent aujour-\n                    d'hui la terr    elgique.\n  Parmi celles-ci, il en est que gonfle seule la sève des plants ancestraux.\nToujours le fruit s'épanouit dans le même coin de terre, sous le même\nciel, devant l'identique horizon\".\n  Georges Eekhoud, le plus complètement, fut l'écrivain ainsi attaché au\npays, qui, dès sa première rencontre, le riva à son souvenir, pour la per-\npétuité de sa vision d'art et de ses fibres affectives.\n  A-t-il rendu les tendances de la race des rustres avec la réalité concor-\ndante de leurs mœurs? A-t-il suffisamment généralisé le tableau, pour\nque son art rencontre toutes les expressions delavie paysanne ? On ne peut\nrépondre d'une façon absolue. Il les a vus par son tempérament d'artiste\npanthéiste épris d'éclatantes couleurs, ce sont leurs gestes de fète, puis\nles passions violentes que la torche d'amour embrase de fureur homicide,\nce sera surtout l'attrait, le charme du paysage, la véracité de l'ambiance.\n   Ah ! celle-ci n'encercle pas un vaste territoire !\n   « Ma glèbe est fruste, plane, écrit-il dans l'Ex-Voto de Kermesses, vouée\naux brouillards. A part les « schorres » du Polder, la région fertilisée par\n\n  (1) Cet essai d'assimilation littéraire fut présenté, en conférence, à la Maison d'Art, le\n23 février 1899.\n"}, {"page_pdf": 918, "texte": "                                 GEORGES EEKHOUD                                        777\n\nles alluvions du fleuve, peu de coins en sont défrichés. Un canal unique,\npartant de l'Escaut, irrigue ses landes et ses novales, et de rares railways\ndesservent ses bourgs méconnus. »\n   Cette contrée, surtout la terre rèche et bréhaigne de Campine, appa-\nraîtra dans la majeure partie de l'œuvre.\n   Voici les personnages :\n    « La population demeure robuste, farouche, entêtée et ignorante.\nAucune musique ne me remue comme le flamand dans leurs bouches. Ils.\nle scandent, le traînent, en nourrissent grassement les syllabes guttu-\nrales, et les rudes consonnes tombent lourdes, comme leurs poings. Ils\nsont d'allures lentes et balancées, râblés et mafflus, sanguins, taci-\nturnes. »\n   Eekhoud n'aura point pour les décrire des périodes aux tenues acadé-\nmiques; il n'a jamais regardé du côté des écrivains parfaits et conformes.\nIl sait dégager sa phrase des souvenirs littéraires. Il a un langage, ou\nmieux une langue qui est la sienne (1) ; elle sera lourde, rocailleuse parfois,\nqu'importe ! il n'exprime pas les mièvres subtilités d'états d'âme mon-\ndains; son verbe aura la dureté des appels de pacants dans le soir, les\nteintes violentes du crépuscule qui s'embrase au-dessus des sapinières\nnoires. Ce qui vaut, pour l'artiste, c'est d'être lui; sincère, il s'exprime, il\nse dit, dans la forme surgie de son front frappé du rêve. Et ici, malgré\nles réserves morales qu'appellent certaines pages, on ne peut que vibrer\nà l'unisson de ces fières paroles adressées aux héros de ses livres :\n   « Savoureux et glorieux parias, nos Vendéens à nous, puissent la philo-\nsophie et la civilisation vous oublier longtemps. Au jour d'égalité rêvé\npar les esprits géométriques, elles disparaîtront aussi, mes superbes\nbrutes, traquées, broyées par l'invasion, mais jusqu'au bout réfractaires à\nl'influence des positivistes. Frères, l'utilitarisme vous abolira, vous et\nvotre sauvage pays !\n    » En attendant, moi qui ne vous survivrai pas, votre sang rouge de\nrebelle coulant dans ma veine, je veux, abstrayant mon esprit, m'im-\nprégner de votre essence, m'oindre de vos truculents dehors, m'abalour-\n dir sous les tonnes blondes des kermesses ou m'exalter à votre suite dans\n les nuages d'encens de vos processions, m'asseoir dolent à vos âtres enfu-\n més ou m'isoler dans les sablons navrants à l'heure où râlent les rainettes\n et où le berger incendiaire et damné paît ses ouailles de feu à travers les\n bruyères. »\n    Et la personnalité, la qualité d'exception, attachées à l'Œuvre dès le\n\n   (1) On pourrait dire qu'il n'a pas de style, il a une langue qu'il s'est formée d'instinct et\n adéquate à la nature qu'il décrit. (FRANCIS NAUTET. Histoire des Lettres Belges d'Expression\nfrançaise.')\n"}, {"page_pdf": 919, "texte": "  778                             DURENDAL\n\n\n début, suivront chaque nouvelle création. Eekhoud déclarait, en 1884,\n dans la préface de Kees Doorik, son premier roman :\n    « Le « la » que donnait ce soir mon rude coin de pays, j'ai essayé de le\n soutenir âpre et pesant, dans ces pages où la fantaisie n'intervient que\n pour raccorder les réalités obsédantes. »\n    Il se montra — sentimentalement — l'écrivain qu'il est resté. Quant à\n sa facture, puissante déjà, elle allait harmoniser davantage les grandes\n lignes initiales de ses travaux subséquents.\n    Ce premier drame était d'une action brève et violente, sans complica-\n tion d'épisodes, mais imprégné, vivant surtout par le paysage où il se\n déroulait. Ce roman révélait, d'emblée, avec quel étonnement, avec\n quelle joyeuse surprise! un écrivain belge d'expression française, abso-\n lument national, ayant une langue appropriée au milieu, originale,\n déconcertante peut-être pour ceux-là qui ne se nourrissaient que d'expor-\n tation de France, mais puisant précisément dans cette exceptionnalité sa\n raison d'être et son intérêt de chose neuve, quoique si rationnelle\n pourtant.\n    Et son affection pour la contrée flamande élue devient dans ces livres :\n Kermesses, les Milices de St-François, les Nouvelles Kermesses, les Fusillés de\n Malines, l'amour, la passion qui brûle, le désir lancinant de voir, de\nrevoir les sables roux et la plaine violâtre, ou le village et ses courtils\n ourlés de lumière dans les quiétudes dominicales; ce désir le poignardera\nd'atroce souffrance.\n    A travers tous ses récits, l'appel nostalgique, dolent ou emporté, traîne\nsa plainte ou clame sa colère.\n   Une telle sympathie, — nimbant le cœur, — aussi réelle, aussi peu de\nconvention littéraire, est unique dans nos lettres. Ici je ne trouve pas\nd'ascendants, si ce n'est plus tard, lorsque le souci de revendications uti-\nlitaires se présentera souvent, avec de fougueuses déclamations : Alors\nsongera-t-on, peut-être, à Léon Cladel.\n   Georges Eekhoud voit ses rustres, tels qu'ils sont, mais il ne voit pas\ntous les types de la race. Il est loin des bas écrivains, représentant le pay-\nsan comme un être abject, avaricieux et lubrique. Cependant, le côté\nmystique de ce peuple terrien lui échappe le plus souvent. « Le Flamand\nest religieux d'instinct, remarquait récemment, dans le Spectateur catho-\nlique, M. Victor Kinon, et son premier soucidemeure, quoi qu'on prétende,\ncelui de la vie intérieure. Croyez que le Flamand mangera de fort mauvais\nappétit s'il n'a pas la conscience tranquille. » J'ai hâte d'ajouter, de recon-\nnaître, qu'étant donnés le tempérament et le credo de l'artiste, celui-ci se\nréalise avec une entière franchise, avec une haute conscience. L'écrivain\nparcourt les Polders : « Quel beau sang dans ce pays! Nous nous faisons\ncette réflexion presque à chaque tour de roue en rencontrant les paysans à\n"}, {"page_pdf": 920, "texte": "                                   GEORGES EEKHOUD                                           779\n\nleurs travaux. Voilà donc ces pignoufs, ces têtes dé pipe, ces charrues\nbien pensantes dont se gobergent complaisamment d'affreux scribes\nblêmes et ignares! Ce ne sont pas non plus les mendiants foireux, mal\njambes, sordides, repoussants, que peignent de préférence certains natu-\nralistes qui se représentent le paysan flamand sous les traits des ouvriers\nd'industries malsaines. Charpentés à grands coups, sans élégances effémi-\nnées, renforcés sur la culasse, les reins tordus, le tronc vigoureusement\nélargi, le biceps arrondi comme un boulet, les joues enluminées, les traits\navenants, l'œil clair, la mâchoire forte, les cheveux bien plantés : de\nsuperbes mâles ! »\n   I1 rencontrera, aux champs, d'admirables qualités chez ceux de la Glèbe\net toute âme fraternisera avec l'émoi de la sienne; il s'attachera aussi à la\nvictime sanglante d'un violent épisode passionnel, avec le même amour,\nmalgré les vices du personnage. Sa dilection, il la veut aveugle, entière,\nd'application totale. Il exalte, comme il l'écrivit lui-même, son terroir, sa\nrace et son sang, jusque dans leurs ombres, leurs tares et leurs vices.\n   Bien qu'à l'opposé des actions chantées par ce grand artiste des Flan-\ndres : Henri Conscience, il consacra à celui-ci une étude dans l'admiration\net le respect; L'art de Conscience était une leçon, un exemple de vie. Les\ndeux écrivains se rencontrent dans la même affection de leur terre origi-\nnelle. Une volonté remue dans les deux œuvres; dans l'une douce avec\ndes mains accueillantes, dans l'autre rouge, révoltée et pourtant frater-\nnelle, et les choses, attentives, ont répondu en se donnant totalement au\nrauque appel, comme à l'inflexion de voix berceuse d'idéal. D'expression\npatriale, de caractère flamand, si exclusifs, et pour cela si chers, l'œuvre\nd'Eekhoud restera comme celle de Conscience. L'une complète l'autre.\nQuand bien même, un jour, le Destin emporterait les manifestations d'une\nrace, la vie qui fut isolée ou grouillante, dramatique ou sommeillante sur\nles terroirs qu'ils ont décrits, cette vie sera révélée à ceux de cet\navenir (1).\n   La trame des récits de Georges Eekhoud ne s'embarrasse pas d'événe-\nments secondaires. Le sujet du conte est simple. Les cœurs rustauds ne\nsont guère compliqués et l'écrivain nous les veut découvrir tels qu'ils\nsont.\n   La Querelle des Bœufs et des Taureaux, la première histoire de Kermesses,\nrappelle les rivalités villageoises, les divisions qui éclatent dans la même\n\n   (1) ... Mais, si pourtant M. Eekhoud devait voir sa Campine profanée par l'intrusion des\ncivilisateurs et industriels, au moins pourrait-il se consoler en se disant qu'il a fixé pour jamais\nson image, surprise à l'époque où la virginité de son pays était encore intacte. Son nom sera\nlié à son souvenir, comme celui de De Coster et de Conscience, et peut-être la mère Flandre\nle considèrera-t-elle comme son enfant souffrant préféré... (FRANCIS NAUTET. Histoire des\nLettres Belges d'Expression Française.)\n"}, {"page_pdf": 921, "texte": " 780                            DURENDAL\n\n\nfamille souvent, et les campagnards se partageant en deux camps; puis\nleurs attaques, leurs ruses réciproques, jusqu'à l'effroyable bagarre qui les\nmet aux prises. L'histoire d'amour placée dans ce tableau n'est que pré-\ntexte à cette représentation de mœurs spéciales.\n   Un autre conte, La Belette, vaudra par les mêmes motifs. Cette fois, c'est\nl'histoire cruelle d'un marchand de chansons et de sa compagne, une fil-\nlette. Ceux-là que tous ont rencontrés au village, les dimanches, après la\ngrand'messe, l'un raclant un mauvais violon, l'autre s'époumonnant à des\ncomplaintes. Ces traîne-les-routes revivent, sous le masque que nous leur\nconnaissons, dans le milieu véridique.\n   D'autres fois, Eekhoud ne s'attache qu'à fixer la vision rapportée de tel\nspectacle campagnard, ainsi le Pèlerinage de Dieghem.\n   L'homme seul, primitif et libertaire, ne se manifeste pas uniquement\ndans l'OEuvre ; je veux dire que la vie, les coutumes des champs appa-\nraissent avec leurs signes propres. Les personnages de Georges Eekhoud,\nd'une caractéristique exclusive de toute autre nationalité, ne peuvent être\nsitués que dans le milieu assigné par l'auteur. Jaloux de leur personnalité,\ndu sceau que la race leur imprime, il les veut fidèles à leurs traditions,\naux coutumes séculaires. Dans la Fin de Bats, il nous montre ce village —\nBats — jadis béni de Dieu, comblé de faveurs, et les vertus des laboureurs\nreconnaissants pour ces bienfaits du Ciel. Les richesses égarèrent les con-\nsciences et les villageois devinrent orgueilleux, cupides et durs. Ils fer-\nrèrent d'or leurs chevaux, se vêtirent de sarraux de soie, parèrent leurs\nfemmes de bijoux comme des châsses vivantes. Le curé de Bats, en vain,\nrappelle ses ouailles aux mœurs patriarcales. Même les villageois insen-\nsés, voulant encore agrandir leurs domaines, détournent le cours de\nl'Escaut et ensemencent les terres nouvelles, là où jadis passait le fleuve.\n   « Malheur! prédit le prêtre du haut de la chaire, malheur à l'insensé\nqui barre le passage à l'éternel voyageur, ancêtre de tous les hommes et\ncontemporain de la création. Dieu lui-même fraie sa route à ce passant\nmystérieux, tour à tour paisible et houleux, ne racontant son rêve qu'aux\nétoiles et se plaignant sous le ciel par les nuits de tempête ! Malheur au\nsacrilège ingrat qui étranglera des Polders le fleuve origine de leur\nfécondité, le majestueux Escaut bienvoulu de Dieu ! »\n   Et un soir d'ouragan, sous le ciel encoléré, pendant que le village\ns'adonnait aux orgies, les eaux du fleuve brisèrent leurs digues et\nengloutirent l'orgueilleux Bats.\n   Nouvelle preuve de la passion envieuse de l'écrivain pour ceux qui\nvivent selon l'esprit de leur sang !\n   Que Frans Goor, le beau gars, soit déclaré Bon pour le service ! lui qui\n était pour sa pauvre mère « la prunelle de ses yeux, le battement même de\n son cœur » et, qu'il soit de là-bas, du cher pays natal, l'enfant blessé par\n"}, {"page_pdf": 922, "texte": "                           GEORGES EEKHOUD                             78l\n\n\nl'atroce nécessité l'arrachant à son village, à ceux qu'il aime, — comme\nl'écrivain s'incarnera, mettra toute sa foi, sa confession, en cette âme\nsimple et meurtrie ! L'existence dans la ville d'exil, à la caserne, est\nsurtout faite de souffrances pour les ruraux, et, entre tous, ceux-là sont\nles plus à plaindre qui viennent des campagnes flamandes, ignorant la\nlangue des instructions et commandements. « On n'était que trop porté à\nprendre pour de la stupidité, la mélancolie, l'ébahissement de ces grands\nnostalgiaques, taciturnes et rêveurs comme tous les Germains. »\n   Les dimanches, le soldat cherche une ressemblance aux paysages\nfamiliers, en promenant sa rêverie aux alentours de la cité.\n   Frans Goor, de plus en plus, sent grandir dans sa tristesse l'incurable\nmal du pays.\n   « L'autre jour, il a suffi d'un pas redoublé, joué par la musique de son\nrégiment, pour lui gonfler le cœur à le faire éclater, car cette mélodie\nalerte, mais attristante, il l'a entendue la dernière fois à l'Etrille, chez\nWanske, à la répétition de la fanfare de Kessel.\n   » Frans Goor n'est pas impunément du suggestif et croyant pays, où\nl'épaisseur et l'apparente torpeur de l'enveloppe cèlent des âmes ardentes\njusqu'au fanatisme. Combien de fois ne fredonna-t-il pas ce refrain, le\njeune ouvrier devant son établi. Au village, tout le monde le chantait. Le\nbouvier le sifflottait machinalement en marchant derrière sa charrue. Le\nfaneur, assis sur un char à foin, en marquait la mesure en entrechoquant\nses sabots. Wanske du charron le gazouille en rinçant ses verres. Frans\nl'entendit à la dernière kermesse et il servit à ouvrir le bal. C'était l'air\nqu'on chante inconsciemment, par contenance ; qui berce la rêverie,\ncomme le parfum de la fleur cueillie au bord du chemin, et dont on\nmâchonne la tige par désœuvrement. Un refrain vous possède comme un\ndémon taquin. C'est le raccourci le plus impérieux des moments capitaux\nde la vie.\n   « A Frans, cet air guilleret évoquait la chère et douce bruyère, l'âcre\nparfum des sabines, le susurrement des abeilles dans les genêts, le\nfroufrou des fougères, la fraîcheur de l'herbe à l'aube, les brûlis d'essarts\ndans la lande, et surtout et toujours, la coiffe et le visage de la mère en\nmême temps que les joues potelées de Wanske du charron. »\n   Les moindres détails de l'histoire se fixent à jamais dans la pensée, tant\nl'évocation est amoureuse, baignée des larmes de l'écrivain. Eekhoud,\nsimplement, rappelle une banale habitude du troupier : Frans Goor\nenvoie à sa mère son portrait, photographie naïve du guerrier en grande\ntenue, posant dans un décor que ceux du village trouveront fastueux.\nChaque fois que je rencontre, dans un estaminet de Campine, semblable\nimage, l'aventure de Frans Goor ressuscite, concrétée dans la représenta-\ntion du pataud, et je regarde, ému, la baesine qui me dit, fière : — C'est\nnotre fils !\n"}, {"page_pdf": 923, "texte": " 782                             DURENDAL\n\n\n   Le pauvre fils, ici, est poussé fatalement, pendant les derniers instants\n de son exil, à un acte de violence envers un galonné, son supérieur : « Il\n avait les poumons déjà gonflés de l'air intrépide de la bruyère. » Un mot\n abominable lui fut lancé, il perdit la tête. C'est la geôle maintenant; mais,\ndevançant la sentence du conseil de guerre, Frans Goor lui-même se\n condamne à la mort.\n   Ce pendant, qu'au même moment, au village, la mère, Ja bonne mère,\nprépare le lit de l'adoré qui doit revenir.\n   « Elle achève de faire le lit, de bien étendre le large drap blanc.\n   » — Adieu mère !\n   » C'était la voix du gaillard tant aimé.\n   » Elle se retourne et un instant, aux derniers rayons de la lune agoni-\nsante, elle a cru voir panteler le corps de Frans dans la défroque qu'elle\nvient d'accrocher.\n   » Pauvre moi ! fait-elle, troublée par cette bizarre hallucination et\nvoulant réagir contre une vague détresse. « Où donc étaient mes idées!\nFrans ne sera ici que demain; il dort encore là-bas! »\n   » Oh oui, là-bas, loin du village, loin du marché, loin de la grande,\ngrande ville, transporté dans l'éternelle Cité. »\n   Ce pathétique de moyens si simples, puisé dans une seule passion,\nl'amour et des choses et des gens de son pays, se retrouvera souvent avec\nautant d'intensité. L'écrivain n'a jamais senti la nécessité de se créer une\natmosphère factice. Son émotion préexistait en lui, avant toute œuvre.\nLa flamme brûle continûment, et c'est la toujours même ferveur qui reluit\ndans chaque livre. D'autres recherchent l'émotion d'Art dans des pays,\nparmi des coutumes inconnues, voulant au moins l'impression momen-\ntanée, choisie pour le prochain roman, et cela jusqu'au choix ultérieur\nd'un autre sujet, qui déterminera une nouvelle 'recherche de sensations,\naptes à être colligées en un nouveau livre. Eekhoud n'a qu'un regard, une\némotion, que déterminent les mêmes individus, la même contrée. La\nsincérité de son Art est le motif de son mérite, de la pénétration intime\nchez les esprits qui s'approchent de lui.\n   Il devait se sentir emporté par le souffle des révoltes qui secoua, enleva\nla Glèbe, dans une tourmente d'héroïsmes supra-humains, en 1798. La\nPatrie était opprimée, souffrante, et le cri tout à coup de sa volonté réveil-\nlée allait agiter sa poitrine de sursauts de haine contre l'étranger. Les\ntocsins des clochers de Campine bruissaient à ses oreilles avec des voix\nimpérieuses. Et dans son livre : Les Fusillés de Malines, ce fut l'effort de la\nrace, cinglée d'espoir et de vaillance, vers toutes les audaces, pour\nsuccomber, mais, avec au front, une auréole de gloire. L'auteur devait\nêtre beau dans ce livre, où il rencontrait lès fidélités suprêmes de ses\npacants: Ils menaient l'épopée « Pour Dieu et la Patrie ! » ces mots, il les\n"}, {"page_pdf": 924, "texte": "                            GEORGES EEKHOUD                               783\n\n\nrugit à l'unisson des rustres. On traque ceux qu'il aime, les fervents du\nSeigneur et de la terre ; puisqu'ils croient, il aura la volonté de croire avec\neux; et le prêtre insermenté, refusant de haïr son roi, puisqu'il se veut à\nses enfants de foi et de race, est aussi son exemple. L'écrivain n'abdique\npas ses antécédents ; dans le drame, les personnages,— tels Rik le Schalk\nou Tiest Vervloet, — ont encore des attitudes de kermesse. Une scène\ngrande, dans laquelle frémit, sous les phrases, toute la passion accumulée\ndes actes suprêmes, surgira en une expansion violente du sentiment que\nl'auteur voudrait religieux. Les paysans communient avant les jours de\npourpre et de deuil. Eekhoud ne les conçoit pas humbles, même en cet\ninstant. C'est une ruée vers la Table Sainte, une absorption de courages\nnouveaux, sous le symbole de la Divinité. Ils sont les safres aspirants de\nl'hostie. Ils se précipitent vers l'autel, farouches, emportés dans une\npoussée furieuse. La vaillance les immerge déjà. Ah! peu importe l'har-\nmonie du rêve et de la réalité ! Devant l'écrivain, ils ne pouvaient apparaître\nqu'ainsi, c'est un geste volontaire et superbe, ce n'est pas l'élévation\nd'une âme jusqu'à l'accord de celle des héros, tabernacle de la Présence\ndivine. Cette immixtion totale lui échappe. Ses paysans ont eu la même\nmère. Kees Doorik, Marcus Tybout et les autres sont issus des combat-\ntants libertaires de la Guerre rustique, et le paysage, qui entoura leurs\nexploits d'héroïsme patrial, voit la vie rurale d'aujourd'hui, et le paysage\ngarde sa signification :\n   « Que de fois, en cette arrière-saison, aux lueurs d'un couchant qui\ntransforme en rubis les améthystes des bruyères, à cette heure humide et\ncrépusculaire, où les voix des angelus prennent de rauques intonations de\ntocsin, ai-je pressenti l'approche d'une occulte présence, exaspérant\nencore l'éloquence farouche et la poésie troublante de ce pays suggestif\nentre tous !\n      Dédaigneuses du ciel même, les âmes nostalgiques revenaient à leur\npatrie terrestre et chez un plastique moissonneur, chez un braconnier qui\nme dévisageait au passage et me saluait d'un pathétique bonsoir, je\nretrouvais la voix passionnée, les yeux héroïques, les lèvres frémissantes,\nl'allure intrépide, l'incarnation complète des fusillés du 23 octobre 1798. »\n   Eekhoud s'était attaché, avant la création des Fusillés de Malines, à\nl'étude d'Anvers, la grande ville maritime située aux portes de sa contrée\nélue. Anvers fut le lieu de sa naissance, il y vit le jour en 1854. M. Joseph\nDesgenèts nous a donné d'intéréssants détails sur la jeunesse de l'écrivain.\nCelui-ci mena dans la métropole une vie expansive, violente dans ses\nplaisirs, et effarouchant quelque peu les existences laborieuses de la cité\ndes affaires, jusqu'au m o m e n t o ù il voulut habiter la campagne anversoise.\nLà, il organisa des kermesses, réunissant les paysans dans des fêtes panta-\ngruéliques, ou bien il traversait les bruyères au galop de son cheval, aux\n"}, {"page_pdf": 925, "texte": " 784                            DURENDAL\n\n\nabois de sa meute, I1 vint à Bruxelles en 1881, publia son étude sur\nHenri Conscience et, trois ans après, Kees Doorik. Il avait suivi pourtant,\nvers 1870, une route toute différente, sur les avis d'un parent. Celui-ci lui\nconseillait la carrière des armes. A l'école militaire déjà, Eekhoud se\nnourrissait de belles lettres. Shakespeare, notamment, excitait ses\nenthousiasmes, aussi écrivit-il plus tard une forte étude : Au siècle de\nShakespeare, suivie de traductions de dramaturges anglais. La poésie le\ntenait ; ce vigoureux écrivain débuta littérairement par trois livres de vers:\nMyrtes et Cyprès, Zigzags poétiques, Les Pittoresques. Ils sont assez oubliés\naujourd'hui. Mais au moins son amour précoce de l'Art, son indépen-\ndance d'allures qui allait se réaliser dans ses œuvres, l'enlevèrent-ils au\nmilieu de l'école, pour laisser libre cours aux seules préoccupations qui\ndevaient désormais hanter son vouloir artistique.\n   La Nouvelle Carthage, tel est le titre du livre consacré à Anvers. Il est\nl'étude, la description haute en couleurs souvent, longue et laborieuse\nparfois, de tous les mouvements de la cité : Le monde du commerce, ses\ntrafics, les mœurs des remueurs d'or, l'aspect de leur temple, la Bourse;\npuis des tableaux de profonde pitié, les départs d'émigrants ; des houles\npopulaires, les élections et les émeutes ; des pages curieuses sur les quar-\ntiers maritimes, les coins aujourd'hui disparus, le Kattendyk et son armée\nde bateaux, le Riet Dyk aux bouges luxueux. Le panorama d'Anvers ourlé\nde ses flottilles, turban de gloire et de richesses, l'esprit de ses castes,\nl'espoir de la plèbe, les caractéristiques des sentiments de la ville : son\nanimadversion des bastions qui l'étranglent et de la garnison dont la vie\noisive insulte à son activité, Eekhoud a tout regardé et entendu.\n   Il ne faut pas isoler ce livre dans son œuvre. Le premier personnage du\nroman, le seul en lequel se concentre constamment l'action, est Laurent\nParidael, et Paridael c'est l'auteur lui-même. On voit quel intérêt présente\net quelle place importante doit occuper cette auto-biographie.\n   J'ai indiqué les décors du livre, il faut fixer à présent son héros.\n   Les Nouvelles Kermesses se terminaient par un récit intitulé Chez les Las-\nd'aller ; ces pages étaient symptomatiques. Eekhoud jusqu'alors eut des\nsympathies subversives, aimant jusque dans le crime. Il excusa, il glorifia\n« ses superbes brutes. » Son Kees Doorik, ses Kermesses ont des reflets\nsanglants ; il s'y mire avec orgueil et tendresse. « Ses personnages, comme\nle faisait remarquer M. Francis Nautet, sont absous par l'intensité de\nleurs passions. Lorsqu'ils tuent, ils y mettent de la grandeur; il faudrait\nune législation à leur taille ; ils sont trop hauts et trop larges pour qu'on\nles place dans le cadre rétréci des lois mesquines. Et puis, si le sang leur\nmonte au cerveau, ils ne sont pas mauvais, ils ignorent les coups en-\ndessous du civilisé et la préméditation patiente. Aussi les crimes dont ils\nsont chargés ne sont-ils que l'effet dé la passion, l'issue d'une crise\n"}, {"page_pdf": 926, "texte": "                           GEORGES EEKHOUD                              785\n\nviolente qui ne les empêchent pas, à l'ordinaire, d'avoir des sentiments\ngénéreux et même délicats. »\n   Dans ses premiers livres, sa passion dressait devant nous des figures\nardentes, baignées par son utopie d'héroïsme et, malgré tout, cet art\nétait sain. Depuis, lentement mais sûrement, il est arrivé dans ses\nouvrages récents à d'inconcevables aberrations. Tels êtres, glorifiés dans\nses derniers écrits, sont abominables, et nulle excuse d'exaltation d'art\nne milite pour leur absolution. Je rappelais ce récit : Chez les Las-d'Aller,\nafin d'insister sur sa signification. L'écrivain est au dépôt d'Hoogstraeten.\nDevant lui passent les Las-d'Aller, tous les misérables, tous ceux qu'une\nfatalité poussa vers le vice et le crime; et les personnages de ses livres\n composent le lamentable défilé. Alors soudain, l'écrivain, ne résistant\nplus à la conjuration fatidique de ce cortège, s'approche des hères, il va\nles suivre, lorsque le directeur du dépôt l'arrête :\n    « — Malte-là! me dit le directeur en me retenant par le bras. Songcriez-\nvous par hasard à faire dresser votre écrou?\n    » Il plaisante et je m'efforce de rire de ce qu'il prend pour une méprise.\n    » Las... ce sera pour la prochaine fois... »\n    Eh bien, Laurent Paridael, dans la Nouvelle Carthage, passe par des\n stades qui l'amènent à d'extraordinaires conjonctions. Il sent fluer vers\n lui, dès sa jeunesse, toute l'attraction qui émane de ceux pour qui la vie\n fut mauvaise. Son enfance se heurte douloureusement aux injustices\n qui l'entourent. Il a l'âme bonne, ses charités sont belles et ses émois\n se répercutent dans nos poitrines. Le voici devant un paysage de ban-\n lieue. « Rien de crispant et de suggestif comme cette rencontre de la\n cité et de la campagne. Elles se livraient de véritables combats d'avant-\n postes. » Il aime la mine « pléthorique, contrainte et sournoise » de cette\n vue de faubourg. Il sait qu'une population mal famée le hante, et déjà\n des affinités encore obscures vagissent en lui. Au travers du roman, cette\n sentimentalité grandira, l'isolant des siens, l'isolant même parmi ceux\n chez lesquels il avait voulu trouver l'indépendance de vie, l'affranchis-\n sement des conventions. Le langage vital, émanant des choses entou-\n rantes, l'enlace, le pénètre, dès ses primes années. « Il lui tardait de\n s'absorber à jamais dans la nature en fermentation! Ne vivre qu'une\n saison, mais vivre la vie de cette saison! »\n    Et sa rencontre avec les Runners détermine, un jour, le suprême choix\n de ses attachements. Les Runners sont les écumeurs de l'Escaut, abor-\n dant les vaisseaux qui entrent en rade, offrant aux matelots frustrés de\n joies, les tabacs, les alcools incendiaires, la promesse de plaisirs pour\n lesquels ils s'entremettent; suivant les marsouins sur la terre ferme, les\n décidant bientôt à les accompagner dans des lieux où toutes les sangsues,\n gouines et ruffians, s'attacheront à eux aussi longtemps qu'un peu d'or\n intera en leur poche.\n"}, {"page_pdf": 927, "texte": " 786                            DURENDAL\n\n\n   Ils sont vivants, ils sortent des pages, ces Runners interlopes et pitto-\nresques, et sa curiosité d'artiste créa sa complaisance littéraire. Ses\ninstincts de réfrataire, d'irrégulier sensitif, nous auront valu l'un des\nplus beaux morceaux de notre littérature nationale.\n   La Nouvelle Carthage obtint, en 1893, le Prix quinquennal de littéra-\nture française. Si l'originalité en est aussi puissante, c'est que l'auteur\néprouve, encore une fois, toute l'affection pour l'homme qui vit où il\nvécut, pour — ainsi qu'il l'exprima — « ce type local tellement prisé par\nLaurent Paridael qu'il lui rendait sympathiques jusqu'aux runners et\nautres requins de terre. »\n   Georges. Eekhoud publia, en 1893, le Cycle Patibulaire; en 1897, Mes\nCommunions. Davantage encore, il s'apparie aux vies misérables. Il se\nlivre, plus passionnément que jamais, à l'attirance exercée sur lui par\nles hors-la-loi, et même, il faut le répéter, les exceptions morbides de\nl'espèce humaine. A cet égard, le Cycle Patibulaire et Mes Communions\nrenferment des pages où l'exacerbation de l'écrivain contre toute la\nveulerie des vies conformes, le train-train de l'existence courante,\ngourmée, masquée, avec des dehors qui démentent l'âme, où cette exa-\ncerbation, dis-je, le mène à excuser, à exalter de terribles dépravations\nmorales. Il aboutit ainsi/dans son dernier livre Escal-Vigor, à des conclu-\nsions telles qu'ici je ne puis observer, à leur égard, que le silence le plus\ncomplet. Mais il aura aussi de nobles communions. Toute injustice contre\ntoute vie ordonnée, selon les règles d'altruisme, éveille en lui d'éloquentes\nindignations. C'est Burch Mitsu, le pêcheur, chez lequel il découvre une\nâme primitive et loyale. Il nous montrera, devers les immensités marines,\nl'homme du devoir dans une incarnation vibrante de dévouements\nobscurs, en lui réapparaîtront des aïeux : « Des générations de naufragés\nsublimes revivaient et sympathisaient en l'épanouissement de sa blonde\njeunesse. Ce pauvre diable, ce paria était corrélatif aussi de la patrie\nflamande et, avec son masque à la fois résolu et placide, viril et tou-\nchant, c'est ainsi que je me figurais les Kerels ou les Pieds-Bleus, la\nterreur des Isemgrins et des Normands ». Il dira encore : « Dans sa voix\nmâle et cuivrée, au métal généreux qu'on aurait dit coulé dans le même\nmoule que les bourdons des beffrois communiers, grattaient, rauquaient\ndes notes étranglées et sourdes révélant une préoccupation, un souci qui\ndemandaient à s'épancher ». Les fanfares du passé héroïque éclatenten ses\nphrases. Il est toujours l'écrivain de la terre ancestrale, lié à son pays,\nou par le songe dans les temps écoulés, ou par la race qui remémore les\norigines. Il est sollicité par des préoccupations sociales. Dédaigneux de\nla superbe des artistes de l'Art pour l'Art, il souffre des douleurs immé-\nritées qu'endurent les obscurs tâcherons; virulent, il clame leurs droits\net ce Burch Mitsu se terminera par le brandissement de tous les griefs\n"}, {"page_pdf": 928, "texte": "                           GEORGES EEKHOUD                             787\n\n\naccumulés en l'âme de nos gens de la nier. C'est ainsi qu'il reconnaît la\ngrandeur de cet élément de Beauté : la Bonté, et, dans plusieurs histoires,\nl'alliage du parti-pris n'en ternit pas la portée.\n   Le Coq rouge compte parmi les plus belles pages de l'œuvre. Rik, le\ngarnement indiscipliné, est accusé d'avoir mis le feu à la ferme des\n« Cigognes ». Il avait subi l'insulte et l'agression du fermier Guidon, et\nil avait crié : « Ah! Quidon, prends garde! je ferai chanter le coq rouge\nsur ton toit! » La nuit suivante, la ferme brûla. La fille du fermier,\nAnnette, va périr dans les flammes, lorsque quelqu'un s'élance dans la\nfournaise, c'est Rik, Rik le vaurien! Il sauve la jeune fille, « celle qu'il\ncroyait haïr et qu'il aime ». Mais les paroles du jour précédent : Je ferai\nchanter le Coq rouge sur ton toit! éveillent les soupçons; en un instant,\nc'est une certitude qui s'affirme : A mort l'incendiaire! des clameurs\nmontent.\n   «— Oui, c'est lui! C'est lui! A mort l'assassin! L'incendiaire! Le\nlâche! Tue! Tue! Haro!' Hawourt!\n   » Car les villageois se sont rappelés la querelle sanglante du garne-\nment avec le père d'Annette et la sinistre menace qu'il proféra à plusieurs\nreprises : « Je ferai chanter le coq rouge sur ton toit! »\n   » Et c'est qu'il a tenu sa diabolique parole.\n   » Le coq a chanté. Il chante même encore! Secouant sa crête flam-\nboyante, fantastiquement dentelée, le voyez-vous courir et bondir, étoiler\nde ses ergots de feu la ferme, la grange et l'étable! Il chante, le coq\nrouge! il triompe!\n   » C'est ce maudit vagabond qui l'a lâché. Ah! il chante son hymne\natroce de misère et de mort, de sang et de famine, le coq dévorateur\néchappé des basses-cours de l'enfer! Il a chanté le trépas du fermier et\nde ses domestiques, embrasés et étouffés sous ses ailes de feu et son coco-\nrico néfaste a empêché qu'on entendît leurs cris de désespoir...\n   » Et personne pour imposer silence au monstre. Il ne se taira que\nlorsqu'il aura éparpillé en paillettes d'or, en fumée et en cendres les\nderniers vestiges de la ferme de Guidon.\n    » Mais au moins pourra-t-on tirer vengeance du suppôt d'enfer qui\n lui a donné la volée!\n    » — A mort! A mort! Arrêtez-le!\n    » Rik n'entend toujours pas. Tout entier à scruter le retour à la vie\n de la bien-aimée.\n    » Déjà des forcenés le bousculent, des poignes l'agrippent rageuse-\n ment pour le massacrer. Il ne sent pas plus qu'il n'écoute... Et il n'aurait\n pas encore entendu ce concert de malédictions si elle n'avait enfin ouvert\n les yeux. Et c'est le regard. d'Annette qui lui fait comprendre ce que\n hurle et vomit autour de lui la foule ivre de représailles.\n"}, {"page_pdf": 929, "texte": " 788                             DURENDAL\n\n\n   » Annette a entendu avant lui et elle a cru aussitôt la voix publique...\n   « Rik lit l'horreur et l'anathème dans ses yeux d'orpheline, et ces\nmains fraternelles, ces mains providentielles,, ces mains de salut qui\nviennent de la disputer aux mortelles caresses de l'incendie, et qui la\npalpaient comme un trésor précieux et suprême, lâchent prise et la\nlaissent retomber, de nouveau inanimée, sur la litière.\n   » Annette l'a jugé avec les autres! Il ne songe point à tenter une justi-\nfication, une résistance; à opposer ne fût-ce qu'un mot ou un geste à\nce populaire prêt à l'écharper.\n   » Il passe pour infâme. Soit! Du moment qu'elle doute de lui, il n'est\nplus ce qu'il voulait être, ce qu'il est. Il devient tel qu'elle le juge. Puis-\nqu'il désirait être, ne compter qu'à ses yeux...\n   » Le garde champêtre et les gendarmes ont traversé la cohue. A la\npremière sommation, lui-même tend les mains à leurs entraves, après\ns'être détourné pour ne jamais, ne jamais plus la revoir. Presque radieux,\ns'enorgueillissant de la haine qui l'entoure, il se laisse emmener; fier\nsurtout d'être seul à savoir la vérité. »\n   Rik est condamné. Un jour, on apprit qu'il s'était évadé de la maison\npénitentiaire, puis ce bruit court, épouvantable : Rik était innocent; un\nmoribond, récidiviste des maisons d'arrêt, a confessé son crime : c'est\nlui qui incendia la ferme des Cigognes.\n   Tous les villageois avaient contribué à la condamnation de Rik.\nLe désir d'expier l'iniquité s'immisce dans les cœurs. Le village se pros-\ntrait dans les remords, dans les prières : Pour le retour du martyr au\npays, on suppliait le Ciel.\n   « Peu à peu, le charme s'étendit à la paroisse entière. L'atmosphère\nétait prête : tiède, onctueuse et sainte. Une bonté irradiante saturait la\ncontrée. C'était bien le berceau prédestiné où devait s'accomplir un\nacte de cette justice de la nature inconsciente.\n   « Une caresse, une douceur suprême lénifia certaine vesprée de\njuillet. Il faisait un recueillement de pâmoison mystique, délicieux\njusqu'à la navrance, tendre comme les larmes aux joues des mères qui\npardonnent.\n   » S'il est des pressentiments de malheur qui conduisent les fluides\néléments et les ambiances, il est aussi d'occultes messagers, annoncia-\nteurs plus subtils encore des grâces et des bonnes nouvelles. La voix du\nrossignol se fondait en de mélodieuses rosées, le grillon n'avait jamais\nété plus musicien et les arbres tremblaient ainsi que des fibres de harpes\nprophétiques.\n   » Au degré de sainteté où en étaient arrivés les habitants des\n« Sureaux », ils devaient être les tout premiers sensibles à une telle\nlangueur...\n"}, {"page_pdf": 930, "texte": "                           GEORGES EEKHOUD                               789\n\n\n    » Qui s'avançait dans cette paix lumineuse? Un grand garçon basané,\npresque bronzé, la lèvre fournie d'une moustache épaisse, l'allure\ndégagée, portant dans sa personne quelque chose d'exotique, voire de\nlégendaire.\n    » Tous le reconnurent. Ils firent un grand cri, incapables d'ajouter un\nmot, et se portèrent à sa rencontre. Il les reconnaissait aussi, les\nnommant à tour de rôle, de sa noble voix grave, comme les saints d'une\nlitanie.\n    » C'était bien le village, son village, tel qu'il l'avait quitté, les mêmes\nsentiers, la même bruyère florissante, la même petite tour en cône\ntronqué regardant par dessus les tilleuls de la place.\n    » Il ne l'avait racontée qu'à l'aubergiste, à l'entrée de la paroisse, et\ntous savaient déjà son histoire : son exode aux Indes, après son évasion,\nles combats surhumains où il voulait mourir, un bout de vieux journal\nqui lui apprend son innocence juridique, le congé que lui accorde son\ncapitaine, touché par le récit de ses malheurs...\n    » Emerveillé, le village lui faisait escorte, mais discrètement, le\nsuivant à distance : ils auraient voulu baiser la trace de ses souliers...\n    » Le sacristain s'était mis à sonner les cloches qui, dans le soir, amor-\ntissaient leurs tintements. Ainsi bourdonnent très doucement les cloches\nau bord de la mer. On les dirait noyées de larmes, enflées de sanglots.\nEt ces cloches, qui avaient sonné le tocsin et proclamé son anathème,\nsemblaient repenties, elles aussi, et le suppliaient de leur pardonner, de\nleur être miséricordieux!...\n    » Aux « S u r e a u x » , la maisonnée s'agenouillait comme à l'angelus.\nAnnette éprouvait une terreur délicieuse.\n    » Par la fenêtre ouverte, elle le vit approcher. Avec les Boljans, elle\nse précipita au dehors. Il pressait le pas, car il la voyait défaillir. Elle\nvoulut se jeter à ses genoux, mais il lui ouvrit les bras et, délicate, elle\nsemblait s'enrouler autour de lui, avec des grâces et une faiblesse de\nliseron, toute blanche, plus blanche encore que la fileuse de neige...\nElle se sentait pardonnée, chérie, indispensable.\n    » Il la tient pour ne plus, la quitter.\n    » Ce qu'il y a d'eucharistique dans le couchant, ces rayons tièdes,\ncâlins et fervents, dégage moins d'onction que le. regard dont il envelop-\npait l'aimée. Et, toute blanche et lumineuse, elle ne représente que\n l'ombre de cette chaleur du pardon ! »\n    Ces pages sont merveilleuses; les ailes d'une poésie de large humanité\ny palpitent.\n    L'écrivain terrien, l'amoureux des immenses étendues de Campine, où\n sa pensée frissonne sous les cieux tragiques de décembre et dans l'émer-\n veillement de la plaine colorée en août, s'avive encore dans ces deux\n"}, {"page_pdf": 931, "texte": "  790                            bURENDAL\n\n\n livres : Le Cycle Patibulaire et Mes Communions. Parmi les violences de\n son verbe, la confession de toutes les fois, l'exaltation de toutes les\n amours, fussent-elles épouvantables, c'est, subitement, le désir du pays\n aimé, l'obsession de la terre qu'il a fallu quitter, et qui garde le meilleur\nde son âme.\n    « Petite servante de là-bas, servante novice, apportant dans tes hardes,\ndans ta chair, dans ta chevelure, sur tes lèvres, surtout au fond de tes\ngrands yeux l'atmosphère vibrante et le ciel pensif du cher pays.\n   La petite servante ne s'habituera pas à la ville. Son maître la surprit\nen larmes et, dans une recrudescence de pleurs, elle avoue sa faiblesse,\n « sa tant sainte faiblesse ».\n   « — Pardon, Monsieur... Lorsque je songe à chez nous, c'est plus fort\nque ma volonté et que ma force, il me faut crier ou j'étoufferais... C'est\ncomme s'ils m'avaient attaché au cœur une corde sur laquelle ils tirent\nlà-bas tant qu'ils peuvent... Ils tirent et ils finiront par me ramener\nà eux... sans quoi ils me décrocheraient l'âme... C'est stupide, je le sais.\nAussi, ce qu'on rira de moi au village!... Je n'en puis rien... Il n'y a pas\nde votre faute, non plus, à vous autres, allez! Je suis bien traitée! oh\noui, trop bien traitée ici!... Et pourtant, tenez, vous seriez meilleurs\nencore, Madame et vous, vous seriez le bon Dieu et la sainte Vierge, que\nje ferais tout de même mon paquet... Aussi, permettez que je m'en\nretourne, samedi, avec Franske... le colporteur de nattes... »\n   L'artiste nostalgique pensera alors :\n   « Je ne t'en veux pas de cette désertion, ma pauvrette. Et les tiens\nauraient tort, s'ils se moquaient de toi ! Tu n'es pas seule à languir loin\ndu terroir. Moi aussi, je me force, je compose mon visage. Je bûche et\npioche avec fracas pour m'étourdir... Et, si je m'agite et clame à la\nronde, c'est afin qu'on n'entende pas saigner mon cœur... Comme toi,\npetiote, c'est quand j'ai l'air le plus faraud, le plus en train, que je suis\nsur le point d'éclater et de m'avouer vaincu....\n• » Chère petite, ma sœur en la sainte religion patriale, te rappelles-tu\nle jour, où le gars de Brabantsputte t'apporta des nouvelles du hameau\net des écarts à la frontière hollandaise ! Je vins vous relancer d'un air\nindifférent, pour surprendre quelques bribes de votre conversation et\nm'informai, d'un ton détaché, des braves gens qui m'ont oublié ou ne\nm'ont jamais connu, mais qui « sont » de là-bas, portent des noms\nsemblables aux nôtres, parlent le dialecte aimé, hantent les bruyères ou\nles alluvions où j'ai vécu ma meilleure, ma seule vie !\n   » Aussi puéril que toi, dans mon fanatique attachement, j'incline\nà croire le soleil et surtout les étoiles de la Campine différents de ceux\nd'ici, à moins que, comme moi, les astres exilés se renfrognent, se com-\nposent un visage énigmatique et cachent leur implacable souffrance sous\nun masque de froideur et de scepticisme...\n"}, {"page_pdf": 932, "texte": "                          GEORGES EEKHOUD                              791\n\n   » Entre nous soit dit, chère petite, je suis aussi faible que toi. Le\ncarnaval de la vie bourgeoise me navre de plus en plus; mon masque et\nmon déguisement urbains commencent terriblement à me peser.\nApproche aussi pour moi le temps de retourner au pays coûte que\ncoûte, ne fût-ce que pour m'en aller dormir, tout près de l'église, tu sais,\nau pied de la tour ardoisée, son bonnet pointu planté de travers, qui fait\nsigne les dimanches, par dessus les rideaux d'arbres, aux traînards qui\nvont manquer l'« élévation » ; — tu sais, l'endroit où les bien-vivants, les\njeunes blousiers se confient leurs amours et parlent à voix basse pour ne\npas tenter les morts... »\n    De même aussi les bruits de ses kermesses s'entendent en ces derniers\nécrits. L'honneur de Luttérath est l'exubérante description d'une lutte\nhomérique entre les paysans de villages voisins; les patauds entrepre-\nnants, les gaillards émerillonnés resurgissent dans le Cycle patibulaire\npendant une journée de dimanche en Campine. Ainsi se perpétue, dans\nses livres, l'écrivain de la Glèbe. Sa vision s'est élargie, mais il garde ses\nfidélités de jadis. Il s'approche, l'âme ouverte, de tous les malchanceux,\n— vagabonds de sinistres banlieues, escarpes aux mains rouges, filles\noffrant l'amour dans leurs guenilles, — e t nulles sympathies ne lui valent\ncelles-là. Sa voix gronde, s'enfle, éclate en le tumulte éblouissant des\n phrases. Des proclamations retentissent contre toutes lois, divines ou\nhumaines. Son art adorne toutes les audaces, dans une fureur d'indépen-\ndance, de licence exaspérée. Puis, soudain, une île de calme dans ces\n flots soulevés en tempête: une heure de douce remembrance, à l'ombre\n des souvenirs qui poussent dans un songe attendri.\n    Voilà l'écrivain que j'essayai de camper au milieu de sa tâche. Traversé\njusqu'au cœur par les rayons de son ciel natal, par les cris de sa race.\n Résorbant aussi les tares, et clamant toutes les sympathies jusqu'aux\n extrêmes profondeurs turpides.\n    Il mérite de grandes admirations et il force les regrets des âmes\n chrétiennes.\n    Il a fixé, en bien des pages, une œuvre d'histoire et d'art, et dans\n l'avenir elle prolongera comme un écho de son pays.\n                                                          GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 933, "texte": "           L'HÉCATOMBE\n\n\nHoules des océans éternels, millions\nDe croupes d'ombre et d'or par la révolte arquées,\nHurlant l'horreur de vos vaines rébellions\nDans un fracas d'éclairs et de chaînes choquées,\n\nQu'aux mailles de ses lourds filets aux nœuds de fer,\nLa pesanteur fatale étreint et broie et traîne,\nVous qui criez vers nous avec des voix de haine\nL'éternelle agonie énorme de la mer;\n\nHécatombes des eaux farouches, douloureuses\nPeut-être de n'avoir jamais su le sommeil,\nEt qui clamez sans fin vers le muet soleil\nVotre épouvante d'être à jamais ténébreuses ;\n\nHoules que bat le fouet strident des aquilons,\nQue cinglent en fuyant les tourmentes perdues,\nQue l'ouragan, ce noir chasseur des étendues,\nEcrase du sabot de ses grands étalons ;\n\n0 troupeau harassé des flots ! géantes hardes!\nBétail aux monstrueux fanons, qui secouez\nLes festons, par l'écume ironique noués\nAux plis rugueux de vos encolures hagardes;\n"}, {"page_pdf": 934, "texte": "                      L'HÉCATOMBE                        793\n\n\n\nQui chaque nuit, comme un égorgement sacré,\nComme un entassement piétiné de chairs nues\nEt rouges, encombrez les mornes avenues\nDu palais où se meurt l'Astre-Roi massacré,\n\nHoules de bronze et d'or, ô victimes vouées\nAu bûcher colossal du funèbre occident,\nQui, sur sa route d'ombre et de gloire, en grondant,\nChasse et roule l'armée en marche des nuées,\n\nVous qu'emporte l'aveugle Invisible, au milieu\nD'un lent déroulement de pompes triomphales,\nEt qu'abat la massue atroce des rafales\nSur le pavé divin du crépuscule en feu,\n\nPourquoi donc jetez-vous à notre âme profonde\nTout l'inutile effroi de vos mugissements,\nQui n'ébranler ont pas les noirs entablements\nDes salles où s'éteint l'autel sanglant du Monde?\n\nPourquoi donc avez-vous ces voix de désespoir,\nSi le supplice vous couronne et si vous êtes,\nSous les torches d'airain dont s'éclairent vos crêtes,\nLe sacrifice offert à la beauté du soir?\n\n                        SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 935, "texte": "               De l'art dans l'éducation\n\n\n                ON s'occupe beaucoup de l'éducation et on a raison.\n                  L'éducation est la clef qui ouvre à l'enfant le\n                  monde où il vivra et qui lui fait comprendre son\n                  importance et ses devoirs. Entre l'enfant élevé\n                  dans un milieu intellectuel et l'enfant élevé dans\n                  un milieu médiocre, il y a de grandes différen-\n                  ces. Si elles s'effacent plus tard, c'est que les\n                  conditions de la vie, parfois les dispositions de\nla nature, ont entravé le développement de la bonne semence.\nOn ne tient pas assez compte de ces deux éléments lorsqu'on\nparle, avec étonnement, de jeunes gens si bien élevés qui ont\nmal tourné, ou d'autres, dont le milieu est si banal, et qui se\nsont élevés malgré tout. N'ayant pas la prétention, dans une\nrevue d'art, de faire un article sur les causes qui ont apporté\nces modifications à l'éducation première, je ne développerai\nque quelques idées sur l'art appliqué à l'enfance.\n   On se borne souvent, en traitant de l'art, à réduire celui-ci\nà quelques œuvres plus ou moins belles, produites par l'esprit,\nle talent ou le génie humain. On oublie que tout ce qui est\nbeau tient à l'Art et que le développement de l'amour du beau,\ntant intellectuel que physique, touche à l'Art. Dans l'éducation\ndes enfants, nous nous contentons habituellement des images,\ndes histoires, des chansons qui nous ont bercées ou amusées\nnous-mêmes, sans songer à quel point l'enfant s'assimile ce\nqu'on lui met sous les yeux et ce qu'il entend. Changez une\nidée, la fin, par exemple, d'un récit, votre auditoire, eût-il deux\nans, sera indigné. Montrez une autre image que la veille, il\n"}, {"page_pdf": 936, "texte": "                   DE L'ART DANS L'ÉDUCATION                     795\n\n\n\nfaudra du temps pour qu'elle produise le même effet et cause\n le même plaisir. Il y a donc là une preuve sensible de l'im-\n pression faite sur la mémoire de l'enfant et de là naît, me\nsemble-t-il, la nécessité de donner tout de suite une portée\nélevée, par conséquent belle, aux récits, et de mettre sous les\nyeux de l'enfant des gravures bien dessinées, donnant le goût\nde la nature, de la couleur et de l'harmonie. Pourquoi offrir à\nl'enfant ces ridicules, sottes images d'Epinal, fausses au moral,\nhideuses par leur coloris, ou ces affreuses et mièvres productions\nde l'imagerie religieuse, avec leurs colombes blessées et leurs\npetits bateaux en détresse, quand on a tant de bons dessins,\ntant de belles gravures de l'histoire sainte, d'après Raphaël et\nles maîtres anciens?\n    Lorsqu'on se promène avec ses enfants, qu'il est facile\n d'élever leur cœur vers Dieu, principe du beau, et d'ouvrir\n leurs yeux à toutes les beautés de la nature. Faites leur\n remarquer la grandeur somptueuse des bois, la beauté de la\n plus humble fleur, les couleurs harmonieuses des ailes du\n papillon, la majesté des montagnes, la fraîche verdure des\n vallées, les grâces de l'oiseau, les splendeurs du ciel étoile!\n Que tout ce qui l'entoure élève ses sentiments et éveille l'idée\n chez lui.\n    Vous habitez peut-être une ville banale, froide, laide, où\nrien ne plaît aux yeux, où rien n'évoque le passé. Vous\ntrouverez quand même toujours le moyen de faire luire dans\nl'âme enfantine un rayon d'enthousiasme. N'y a-t-il pas là aussi\nle coucher du soleil qui dore l'horizon, la fleur du square où\nbutine l'abeille, la lune qui fait resplendir les nuits de ses\nmystérieuses clartés, la musique impressionnante de l'orgue de\nl'église, l'orage qui clame les magnificences de la puissance créa-\ntrice? Ne craignez pas d'inspirer à votre enfant l'admiration de la\nbeauté physique, de la force, de l'énergie. Il y a du beau encore\ndans la locomotive qui brûle l'espace en ébranlant le sol, dans la\nmachine créée par l'intelligence de l'homme, dans le cheval qui\ntire un lourd chariot, dans la vigueur de l'ouvrier qui travaille. Il\ny a du beau dans tout ce qui vit, dans tout ce qui pense, dans tout\n"}, {"page_pdf": 937, "texte": " 796                         DURENDAL.\n\n\nce qui n'est pas la négation des forces intellectuelles ou physiques.\nIl s'agit simplement de le faire voir à ces grands yeux interro-\ngateurs, dans lesquels les premières impressions se gravent si\nprofondément.\n   On me répondra que l'Art est à tout prendre une chose secon-\ndaire, qu'on peut être un excellent homme ou une femme\ncharmante sans s'inquiéter de l'Art. J'avoue qu'il y a actuelle-\nment des questions plus brûlantes que celle que je traite. Mais\nainsi que je l'ai dit, cette petite étude est destinée à une revue\nd'Art, et en écrivant ces lignes, je crois faire du bien, car si l'Art\nn'est pas indispensable dans l'ordre matériel, je le crois néces-\nsaire dans l'ordre moral. Un homme peut être un grand homme\nsans connaître les œuvres des peintres, des sculpteurs ou des\ncompositeurs, mais qu'on me permette de le dire, il serait un\nplus grand homme, un homme plus complet, un esprit plus\nlarge, s'il les appréciait. Une femme peut être charmante, gen-\ntille, amusante, bonne mère, sans être artiste, mais elle serait\nplus distinguée, plus intéressante et plus... heureuse, si ses heures\nde solitude se peuplaient de belles lectures, de musique gran-\ndiose, si elle avait un talent, non de chic et de mode, mais puisé\ndans de consciencieuses études. L'Art mène à Dieu. Il en\ndécoule, comme tout ce qui est grand, beau, élevé. Je plains\ncelui qui n'éprouve aucune émotion, qui ne se sent pas élevé en\nécoutant de la grande musique, en lisant un beau livre, en\nentendant un grand orateur, en contemplant une œuvre de\ngénie, en entrant à Saint-Pierre ou au Colisée.\n   L'enfant, créature pure et innocente, a dans la fraîcheur de\nson âme un don que l'usure de la vie efface dans nos intelli-\ngences : le don de comprendre et d'aimer les vérités abstraites.\nSon âme admet tout naturellement l'existence de Dieu, elle aime\nspontanément ce Dieu invisible. Son intelligence saisit la descrip-\ntion d'objets inconnus et elle en accepte nos explications. Un\nenfant doit faire un véritable tour de force pour se représenter la\nterreur qu'inspire une tempête ou la mort, alors qu'il n'a pas vu\nla mer et qu'il ignore l'éternel repos. Et cependant, c'est avec une\némotion,- une anxiété réelles qu'il demandera l'histoire « du petit\n"}, {"page_pdf": 938, "texte": "                      DE L'ART DANS L'ÉDUCATION                  797\n\n\ngarçon sauvé de la méchante mer par le brave homme » et qu'il\npleurera sur « la maman du pauvre enfant qui est morte! »\n   C'est à cette particularité providentielle que doit faire attention\nla personne qui élève l'enfant. ÉLEVER! Qu'on attache peu\nd'importance à la signification de ce mot! Elever, dégager de la\npoussière, des bas fonds, de la médiocrité cette âme, cette intel-\nligence qui a confiance en vous. Y a-t-il œuvre plus grande, plus\nbelle, plus sainte?\n   Encore une fois, je ne puis ni ne veux toucher à la question de\nl'éducation, mais en finissant, je demande aux mères qui veulent\nélever leurs enfants de leur donner, dès leur âge le plus tendre,\nle goût du beau, le goût de tout ce qui, un jour, les élèvera réel-\nlement au-dessus de la vulgarité et de la banalité. Elles auront\nrempli une partie importante de la divine mission de la mater-\nnité.\n\n                                        Comtesse ED. DE LIEDEKERKE.\n  Spa, jour de la fête de saint Augustin; 28 août 1899.\n"}, {"page_pdf": 939, "texte": "                           LES LIVRES\n\n      LA POÉSIE :\n  L e s P e r l e s R o u g e s , par ROBERT DE MONTESQUIOU (Paris, CHARPENTIER).\n\n   Faut-il s'étonner qu'après avoir écrit des volumes compacts sur les\nchauves-souris, les hortensias bleus et les odeurs suaves, M. de Montes-\nquiou, fatigué d'un dandysme conventionnel et de porter des gilets\npiqués et des cravates à treize francs, se soit ému de l'élégance mélanco-\nlique ou somptueuse de Versailles? A produire des orchidées presque\nvivantes, boire du thé sans sucre et se moucher dans du papier japonais,\nil avait fini par se blaser de notre fin de siècle et tous le loueront infiniment\ndes sonnets historiques par lesquels il s'en évade, très gracieusement.\n   De ses doigts d'ouvrier manuel, il a agencé nonante-trois fois quatorze\nvers, incrustant les rimes rares et les précieuses épithètes comme Laliquc\nou Golonna une turquoise dans leurs broches, comme Gallet une fleur\nblanche dans ses tables de noyer, comme lui-même de l'or ciselé au flanc\nbourdonnant de son horloge.\n   Par les allées désertes, il se promène avec émotion, s'arrètant aux bas-\nsins augustes, aux vasques arrondies, aux bustes verdis de mousse, aux\nstatues... Voici les ifs taillés en cône, le cadran solaire que les rayons\nsemblent ne plus atteindre, les bosquets « d'un rouge étrusque », les\nTritons accroupis, les gazons couverts des feuilles des tilleuls, les jets\nd'eau et le rose fané des voitures.\n                   Véhicules pompeux de baptême ou de sacre,\n                   Violettes empire, hortensias d'Hortense,\n                   Roulez, portez, glissez vers vos passés pâlis\n                   Votre éternellement immobile partance.\n\n   Bientôt s'anime le décor et tout le grand siècle circule aux parquets de\nla galerie des glaces où se sont mirées les robes couleur des nuits et les\nrubans couleur des jours.\n"}, {"page_pdf": 940, "texte": "                                   LES LIVRES                      799.\n\n  Corneille, Racine, Scarron, Condé, Turenne, La Bruyère, Molière,\nBossuet, Bernin, Fénelon, La Fontaine, Sévigné, Montespan, La Vallière,\nLe Brun, Louis XIV, sur un Pégase qui s'ébroue\n           « Dont le vol qui s'allume émaille sur le ciel\n           » L'immense orbe ocellé d'un Paon qui fait la roue. »\n   Mais le sujet importe peu, bien que chaque physionomie, sous un aspect\nanecdotique, soit fixée d'une manière piquante et qu'un cadre harmonieux\nl'enveloppe.\n\n             La Nature à l'Histoire emprunte ses effets,\n             Qu'événements, et frondaisons, la rouille mange.\n             Tout se pénètre, tout communique et s'échange;\n             Le Bois à son feuillage, et le Siècle ses faits.\n\n Toujours de la distinction émue, de l'élégance, du bon Giraud, parfois\nmême, aux heures de deuil, une pointe d'éloquence.\n\n                                 Mme DE LAMBALLE :\n\n             Sa tête est l'un des grains de la vendange épique :\n             Pour sa reine elle expire et doit à la Terreur\n             D'être un dernier sourire au sommet d'une pique!\n\n                                    LOUIS XVI    :\n\n             La seule adversité l'orne d'un diadème;\n             Elle nous le révèle et l'explique à lui-même :\n             La guillotine, en palme, exalte son laurier.\n\n             A sa tête tranchée, il sied que l'on se rende.\n             La porte de la gloire et du ciel, toute grande\n             Cède à l'effraction du Royal Serrurier.\n\n  M. de Montesquiou met sans doute trop de préciosité à rechercher les\nidées rares aussi bien que les formes complexes.\n  Son gongorisme ne s'arrête pas à l'expression. Il découvre des rimes\ninattendues et baroques :\n         bleute, Goethe, thérapeute, émeute;\n         cataracte, acte, lacte, épacte;\n         étrusque, offusque, musqué, lambrusque;\n         Eloa, althœa, alinéa, boa;\n         Elagabale, cabale, cymbale, sépale;\n         tartres, martres, dartres, Chartres.\n  II nous révèle le nom des confitures sèches :\n             Le doux rahat-loukoume ou l'exquis dawamesk,\n"}, {"page_pdf": 941, "texte": " 800                                DURENDAL\n\n\n\net use d'un tour aimable pour nous vanter la Pompadour :\n               Entre le grand couvert et le petit coucher,.\n               Elle grave un onyx d'une pointe de flèche ;\n               Et pour bander son arc, lorsque son trait s'ébrèche,\n               Elle a plus d'une corde ainsi qu'un bon archer.\n\n   Comme on déguste à petites doses discrètes une bouteille de Tokay de\nMarie-Thérèse, dont écrivit Voltaire, il importe de ne lire les Perles\nRonges qu'en les égrenant avec attention et réserve.\n   A ce prix, on y découvrira des qualités exquises et souples sans se las-\nserde leur euphémisme. M. de Montesquiou est sorti de chez M. Bing, mais\nil n'en est pas moins resté un précieux, quelquefois ridicule, mais toujours\namusant.\n\n  Le C h e m i n d e s O m b r e s H e u r e u s e s , par EDOUARD DUCÔTÉ (Mercure\nde France).\n   Derrière un voile de gaze, lentes, emythmiques et dorées passent les\nombres bienheureuses.\n   Des écharpes légères s'harmonisent à leur démarche et leurs voix mélo-\ndieuses enchantent le bois sacré. Telles les évoquèrent Glück et Puvis de\nChavannes, telles les rappelle Edouard Ducôté.\n   L'auteur des Aventures et de Renaissance fait parler à Erasippe, à Isme-\nnias, à Ménéclès et Phanias et Nicarète la même langue souple et claire;\nl'auteur des Fables les fait disserter des sujets de morale dont leur vie pré-\nsente l'exemple et la leçon. L'homme est plus fort que la mort; le passé\nvaut le présent; laisse-toi toucher du daltonisme de l'esprit; les dieux\nn'entendent pas les prières ; on n\"éprouve la victoire qu'à la défaite qui la\nsuit ; les trésors perdus nous laissent le souvenir de les avoir possédés ; il\nfaut se soumettre avec résignation au malheur : philosophie aimable,\ncharitable, sceptique et panthéiste.\n   Parfois le personnage cesse d'être l'ombre parlante : elle récite des apo-\nlogues.\n   La poussière blanche de la route, le renard y interviennent.\n                   N'imite pas le renard envieux\n                   qui, ne pouvant atteindre à des raisins,\n                   l'écume à la bouche et les yeux en feu,\n                   fouille le sol de ses griffes afin\n                   que, la racine à nu, le cep pourrisse.\n                        Sois le bon jardinier\n                   qui par un cuisant jour d'été\n                   arrose le pied de la vigne.\n                   Les grappes gonfleront pour une autre soif;\n                   c'est ainsi que le monde va.\n                   Le renard n'a, lui, ni fruit ni mérite.\n"}, {"page_pdf": 942, "texte": "                                  LES LIVRES                                  801\n\n\n   Ailleurs, le récitatif devient un dialogue.\n   Deux ombres se rencontrent. Elles s'arrêtent un instant, telles Mélis-\nsias et Mésomède, et devisent d'amour :\n\n                                     MÉSOMÉDE\n\n              Tandis que nous vivons notre belle jeunesse,\n              crois-tu que chaque instant nous éloigne un peu d'elle?\n\n                                      MÉLISSIAS\n\n              Crois-tu qu'un jour viendra où nos yeux attristés\n              ne nous verront plus tels que nous avons été ?\n                                     MÉSOMÈDE\n\n              Y aura-t-il une heure où la voix de la foule\n              nous nommera vieillards? et que répondrons-nous ?\n                                      MÉLISSIAS\n\n              Vieillards? Ce mot pourrons-nous le comprendre,\n              nous qui aurons vieilli ensemble?\n\n              Ainsi parlions-nous quand notre amour timide\n              tremblait au seuil de l'avenir,\n              comme au bord du nid s'effarouche\n              l'oiselet penché sur le gouffre.\n              Depuis, nous avons marché côte à côte.\n              Nos cheveux ont quitté l'éclat des blonds maïs\n              pour la blancheur nacrée du plumage des cygnes,\n              mais nous n'avons pas vu cette métamorphose\n              et nous étions très jeunes quand nous avons péri.\n\n Et les ombres s'en vont, lentes, eurythmiques et dorées, et leurs voix\nmélodieuses enchantent le bois sacré.\n                                                                  THOMAS BRAUN.\n\n\n\n     LE ROMAN :\n\n  ARTHUR HUBENS.      D a m m e (Bruxelles, L. BALAT).\n   Dammc... Je revois surtout la petite ville flamande comme l'a\n« stylisée » Melchers, dans les illustrations pour L'An, du poète Thomas\nBraun. Une cathédrale démesurée, dont seul est encore vivant le chœur,\nrattaché par des arcadures de ruine à la haute tour carrée, têtue dans son\ngeste d'en haut et ses prières de cloches. Autrefois, elle regardait la mer\net les vaisseaux tragiques; maintenant, le sort, autour d'elle, se fige dans\nla douceur verte et la stabilité de la terre. Une tourelle d'hôpital, des\npignons d'hôtel de ville, quelques sages et joyeux toits rouges, quelques\n"}, {"page_pdf": 943, "texte": "  802                                  DURENDAL\n\n\ngraves et rêveurs toits d'ardoises, rappellent l'illusoire ordonnance d'une\nville que les champs ont repris dans leur paix, tandis qu'au ciel passent\nles nuages de l'inlassable rêverie encore émus du vent de mer et\nd'infini...\n   L'œuvre actuelle est une forme nouvelle de ce thème de Bruges, de ce\npoème de la ville morte, qui ensorcela délicieusement toute une\ngénération littéraire dont Rodenbach, malgré tous les malentendus,\nreste l'emblême plutôt que le porte-bannière. Quand l'art verbal se\nréveilla naguère en Belgique et chercha autour de lui, selon une loi de\nsincérité, les meilleurs motifs d'émoi, les villes mortes à la vie banale,\nvibrantes d'une vie de nature et d'âme, s'offrirent tout d'abord. C'était la\nchose essentiellement belge, la spécialité de compréhension facile.\nC'était, aussi, un thème incomparable dont l'intérêt n'est pas disparu\navec la nouveauté qui attira Camille Lemonnier, Rodenbach, tant\nd'autres.. Il n'est sans doute pas un ouvrier du verbe qui, un jour, n'ait\nfait son poème de vie enclose; et des ressemblances curieuses les\napparentent malgré la différence d'écriture. C'est que le sujet est\nimpérieux. L'enchantement de la ville-morte est évidemment de\nnostalgie de lieu et de temps, de lointain, d'inachevé. L'effort d'art\nconsistera donc à la synthèse dans une action qui puisse blesser d'irré-\nparable. Des fiançailles rompues, soit avec le rêve, soit avec une femme,\nvoilà le premier poème de la ville princesse de conte. Peut-être n'a-t-il\nmême pas encore été achevé et une gloire attend-elle l'élu, le Prince\nCharmant. Selon le tempérament de chacun, l'action est réduite autant\nque possible ou, au contraire, extériosée d'un grand effort. C'est,\nsemble-t-il, le dernier procédé (tous sont bons étant personnels) qui\nattire A. Hubens. Le peintre Hans Horley est blessé par la clarté d'une\nmaison blanche, blessé d'amour. Mais cet amour est improbable et il\nfaut chercher dans les villes de vie la guérison du rêve ; puis, vaincu,\nessayer la réalisation dont l'inharmonie est détruite par la nécessaire\nmort, au clavecin, de la fiancée. De jolies illustrations de Florimond\nVan Acker et Louis Ordies commentent le déroulement de ce conte.\n                                                                                  E. J.\n\n        LA C R I T I Q U E       :\n  JULES BARBEY D'AUREVILLY. Les Œ u v r e s e t l e s H o m m e s , série III :\nL e s P h i l o s o p h e s et l e s E c r i v a i n s religieux (Paris, LEMERRE, éditeur).\n  Voici dix ans déjà que mourut, dans son pauvre ermitage de la rue\nRousselet, consolé peut-être de l'indifférence des foules par l'amitié res-\npectueuse de quelques fidèles et par l'admiration jalouse que vouait, dès\nlors, à son œuvre l'élite lettrée, un des plus fiers écrivains de ce temps,\n"}, {"page_pdf": 944, "texte": "                               LES LIVRES                               803\n\nBarbey d'Aurevilly. Pourtant, ce n'est pas sa mémoire seule qui survit.\nI1 semble que l'homme lui-même, mélancolique et superbe, ne nous ait\npoint quittés tout à fait encore ; que le ferrailleur intrépide et redoutable,\nle preux armé, pour les justes causes, de sarcasmes cruels et de nobles\ncolères, demeure parmi nous sur la brèche.\n   C'est à Mlle Louise Read, amie presque filiale de la vieillesse et pieuse\ngardienne de la gloire de celui que Lamartine avait si noblement baptisé\nde duc de Guise de la littérature, que nous devons cette longue et chère\nillusion. La plus considérable part de l'œuvre critique du puissant roman-\ncier était encore éparse, à sa mort, dans les journaux et les revues. Grâce\nà Mlle Read, la publication commencée n'en fut pas interrompue : chaque\nannée vit paraître un volume nouveau de : Les Œuvres et les Hommes, qui\nprennent place, dans l'histoire des lettres, à côtés des Lundis, et où l'on\nretrouve à toute page, avec une joie qui ne se lasse point, — à défaut de\nl'intérêt d'actualité qui, on le pense bien, n'est pas toujours également\nvif, — la pensée vigoureuse et hardie du maître, sa verve étincelante, la\nviolence parée de sa prose.\n   C'est pourquoi je me plais à signaler le dix-septième volume, récem-\nment paru et consacré aux philosophes et écrivains religieux. On y lit de\nprécieuses pages sur Bossuet, sur Gratry, sur Hello, sur Taine, sur Miche-\nlet, sur Guizot; de remarquables études sur l'abolition des jésuites, —\nBarbey n'est pas tendre au pape Clément XIV, — et sur le mouvement\nreligieux suscité par le docteur Pusey.\n   Mais j'aime surtout à signaler ce livre, parce que les écrivains dont s'oc-\ncupe le critique lui fournissent l'occasion de s'aventurer dans le domaine\nhistorique, et qu'à mon sens Barbey n'est jamais plus intéressant, dans\nLes Œuvres et les Hommes, que lorsqu'il s'y fait historien. Lui qui dépense\npartout tant et parfois trop d'esprit, qui se divertit à traiter légèrement\ndes choses graves et les gens qui se prennent au sérieux, aussitôt qu'il\ntouche ù l'histoire, il devient respectueux, austère, presque solennel.\nC'est là que se révèlent toute la fermeté et toute la vaillance de sa pensée,\nla hauteur de son âme, l'éloquence et la profondeur de sa foi, la sincérité\nde cette orthodoxie que certains, qui le connaissaient mal, ont parfois\nmise en doute.\n   Certes, son jugement n'est pas infaillible; il lui arrive de se laisser\nentraîner par la passion à des apologies paradoxales, à des éreintements\nimmérités. Mais qui niera l'amour de la vérité chez l'homme qui écrivait :\n « Pour ceux qui prennent l'existence au sérieux et qui croient qu'elle a\nl'importance d'un but immortel, tout est enseignement de mal ou de bien\ndans la vie. Il n'y a pas que des doctrines mises debout et taillées comme\n des monuments. L'homme enseigne avec tout. Il enseigne avec les ara-\n besques au fusain d'un livre d'imagination et de fantaisie ; il enseigne, en\n"}, {"page_pdf": 945, "texte": " 804                              DURENDAL\n\n\nracontant des sentiments ou des sensations. Il est donc tenu d'être dans la\nvérité, même avant d'être artiste, avant d'être poète, avant d'avoir le\ntalent qu'il a et de le manifester. »\n   Si j'avais une faiblesse à reprocher à un écrivain passionnément admiré,\nje lui reprocherais de trahir, dans ce livre comme dans les autres, la haine\net le mépris de son temps. Ce mépris et cette haine, il ne se lasse jamais\nde les clamer; ici encore, il accable « ce temps dégradé, où la gloire n'est\nplus que là où Héliogabale mourut, — derrière une porte de latrines » ;\net l'on devine aisément à quoi Songeait, lorsqu'il écrivait cette sentence,\nle vieux connétable. Son tort ne fut point de voir l'ignominie contempo-\nraine, mais d'ignorer aveuglément les beautés et les grandeurs d'un siècle\nqui, Dieu merci! n'en a point manqué. Il lui eût fait plus de bien, peut-\nêtre, s'il l'eût davantage aimé.\n\n\n  ALBERT      MOCKEI..   S t é p h a n e Mallarmé (Paris, édition du Mercure\nde France).\n\n   C'est avant tout le héros que M. Mockel célèbre en Stéphane Mallarmé\net qu'il propose en exemple aux poètes. Jamais on ne vit, au dire de\nM. Mockei, plus admirable conscience d'artiste. Mallarmé présente\n« intacte et totale la vivante figure du Poète aux dédaigneux de poésie et\nl'image de l'absolue Beauté à une époque sans gloire ». Peut-être l'en-\nthousiasme de M. Mockei hyperbolise-t-il un peu. Outre ce panégyrique,\non rencontre, dans l'étude de M. Mockei, des aperçus curieux, para-\ndoxaux même, sur le caractère de l'œuvre du poète défunt : signalons,\nen particulier, les pages où l'auteur montre, en Mallarmé, le représen-\ntant de la tradition classique française, et celles où il recherche les causes\nde l'obscurité de son œuvre. On peut regretter que le critique ait omis\nd'étudier la syntaxe de l'auteur du Pitre châtié : elle contribue puissam-\nment à dérouter le lecteur. Incomplète, l'étude de M. Mockei n'en est\npas moins une des meilleures qui aient paru sur le phénomène littéraire,\nmystérieux à jamais, que fut Stéphane Mallarmé.\n                                                                      M. D.\n"}, {"page_pdf": 946, "texte": ""}, {"page_pdf": 947, "texte": ""}, {"page_pdf": 948, "texte": ""}, {"page_pdf": 949, "texte": ""}]}