{"numero_id": "ulb-durendal-1899-11-n11", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 805, "page_fin": 813, "titre_corps": "Relation d’un Voyageur Portugais", "titre_sommaire": "Relation d’un Voyageur Portugais", "signature_source": "Édouard Ducoté", "ancre_debut": "Relation d un Voyageur Portugais", "ancre_fin": "EDOUARD DUCOTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 954, "page_imprimee": 805, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1481, "texte": "Relation d'un Voyageur Portugais\n\n\n\n               LA confiance du souverain m'ayant choisi pour\n                 visiter nos établissements de la côte d'Afrique et\n                 fonder, s'il m'était possible, de nouveaux comp-\n                 toirs, je quittai Lisbonne avec trois bâtiments.\n                  Une saison égale et des vents favorables me\n                 permirent d'accomplir facilement la première\n                 partie de ma mission. Après une longue escale à\n                  Mozambique, je repris la mer, plein d'espoir\ndans le succès.\n  Nous naviguions depuis une semaine vers le Nord, quand\nune bourrasque nous assaillit. Mon vaisseau eut ses mâts\nbrisés et resta désemparé, tandis que les autres bâtiments étaient\nemportés par la tempête. Au bout de plusieurs heures, il fut per-\nmis de réparer notre avarie, mais les deux navires étaient hors\nde vue. Je me mis d'abord à leur recherche. Bientôt je dus\nrenoncer à cette entreprise plus généreuse que sensée, et je\ndécidai avec douleur de me rapprocher des côtes et de poursuivre\nmon voyage, abandonnant mes compagnons à leur fortune.\n  J'eus tort de ne point considérer cette catastrophe comme un\navertissement; le malheur se précipite dans le sillon creusé par\nune première calamité. Mon équipage inquiet espérait que je\nreviendrais à Mozambique. Ma décision connue, il y eut quelque\nrumeur ; il me fallut prévenir une mutinerie par des châtiments\nsévères, et ce souci s'ajouta à mon deuil.\n"}, {"page_pdf": 955, "page_imprimee": 806, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2245, "texte": " 806                        DURENDAL\n\n\n   Tout fût peut-être rentré dans l'ordre, si la mer n'avait charrié\nun convoi d'épaves dans nos eaux. L'équipage voulut reconnaître\nces débris pour les restes de mes navires, et, reprenant peur\ndevant un inconnu périlleux, refusa d'un commun accord de\nm'obéir. Seul contre une troupe de révoltés, je ne me soumis\npoint cependant à leur exigence et j'aimai mieux mourir que\ncéder. On me garotta et mes juges résolurent de se défaire de\nmoi en me déposant sur le rivage le plus proche. J'ignore si ce\nfut par pitié ou par un raffinement de vengeance qu'ils ne\nm'égorgèrent pas.\n   Dès que la vigie eut signalé une terre, on mit à flot un canot\noù je fus descendu. De prompts rameurs me conduisirent,\nmais nous atterrîmes avec peine à cause des rochers dont les bords\nétaient hérissés. Je fus dépouillé de mes liens et abandonné sur\nla grève sauvage. Les matelots détournaient leurs yeux de moi,\némus par mon silence et par la constance avec laquelle je sup-\nportais ce revers inouï. La barque retourna vers le vaisseau.\n   Je m'en remis de mon salut à la bonté divine. J'avais déjà fait\nle sacrifice de mes jours, et, sans m'attarder à un inutile déses-\npoir, je courus au devant du sort qui m'était réservé. J'étais\nenfermé dans une anse peu profonde, ceinte de hautes falaises\ndont les contreforts étaient battus des vagues; pour gagner l'inté-\nrieur du pays, il me fallait escalader ces remparts. Cet assaut fut\nrude; je glissais sur les blocs humides, tendus de varech, man-\nquant d'appui pour mon pied ou de prise pour mes mains.\nSouvent je rétrogradais, arrêté par un rocher lisse, et je recom-\nmençais ailleurs cette dangereuse ascension. J'atteignis le som-\nmet, ensanglanté et les vêtements en lambeaux.\n   Je pus alors mesurer mon malheur. De l'autre côté d'un étroit\nplateau, la mer brillait au soleil. J'étais sur une île désolée et\ncertes inhabitée. Çà et là jaunissaient de maigres plantes, poussées\npar miracle dans le sol poreux et dur.\n   Ce spectacle m'arracha tout mon courage ; je demeurai replié\nsur ma consternation. Mais mon attention fut requise par une\nfumée blanchâtre qui, à quelque distance, fuyait, semblait-il, de\nterre. Ne pouvant m'expliquer la raison de ce phénomène, je me\n"}, {"page_pdf": 956, "page_imprimee": 807, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2242, "texte": "             RELATION D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS                    807\n\n\ndirigeai de ce côté.. Et à cet étonnement d'autres succédèrent,\nassez puissants pour me faire pendant un temps oublier mon\nétat.\n   J'avais remarqué que le terrain était déchiré de crevasses et de\nfissures profondes ; comme je baissais la tête afin de surveiller\nmes pas, je vis luire une pierre dont l'éclat était comparable à\ncelui du diamant. Je la ramassai et, vraiment, il ne me fut pas\npossible de douter que je tenais un diamant, bien que sa grosseur\ndépassât de loin tout ce que nous sommes accoutumés de rêver.\nJ'étais encore dans l'admiration, quand j'aperçus une seconde\npierre, puis une troisième; c'étaient des émeraudes, leurs feux\net leur volume étaient incomparables. Et à mesure que j'avançais,\nje faisais de nouvelles trouvailles; rubis, diamants, saphirs, amé-\nthystes et d'autres gemmes, dont j'ignore le nom, jonchaient le\nsol. D'abord, obéissant à mon instinct d'homme ébloui par un\ntrésor, j'avais ramassé ces pierreries; bientôt, devant leur nom-\nbre, je dus y renoncer et je m'aperçus tout d'un coup combien\nces richesses étaient vaines pour moi.\n    Je revins à la fumée qui m'avait intrigué auparavant. Ainsi\nque je l'avais présumé, elle sortait de l'île même; elle s'échappait\nd'une crevasse et montait en un mince filet dans l'air immobile.\n    Je ne pus m'approcher tout auprès, car elle répandait une acre\n et chaude senteur de soufre, insupportable à respirer, mais à plu-\nsieurs reprises, je perçus de sourds grondements et il me sembla\n que la terre tremblait.\n    Je savais assez que des îles volcaniques naissent de la fantaisie\ndu feu terrestre et peuvent retourner un jour aux profondeurs\nd'où elles sortirent. Telle était la patrie d'exil qui ne tarderait\n pas à être mon tombeau.\n    A la nuit, je ressentis les premières atteintes de la faim. J'errai\n à la recherche d'une baie ou d'une racine dont pouvoir me nour-\n rir; je ne trouvai que des pierres précieuses.\n    Après avoir longtemps lutté contre ma pensée et ma souffrance,\n je m'endormis harassé. Cette trêve ne dura pas. Vers le milieu de\n la nuit, je fus éveillé par une violente secousse. Pris d'effroi, je\n me redressai. Le sol vacillait sous mes pieds et rendait une\n"}, {"page_pdf": 957, "page_imprimee": 808, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": " 808                        DURENDAL\n\n\nrumeur pareille à celle d'un tonnerre lointain. Et, de partout\ns'élevaient d'épaisses vapeurs sulfureuses, éclairées par les reflets\nd'invisibles foyers.\n    L'épouvante me chassa vers le rivage ; les flots me paraissaient\nmoins redoutables que ce rocher chancelant rempli de feu. Mais\ntoute la nature, sous la menace d'un cataclysme, était en proie à\ndes révolutions singulières. La mer s'était retirée, très au loin,\nlaissant à découvert une multitude d'îlots. Bien que sans astres,\nla nuit était d'une limpidité merveilleuse. Une ligne sombre à\nl'horizon me fit supposer que la côte d'Afrique s'étendait devant\nmoi.\n   Je n'avais en restant sur mon île qu'à attendre de succomber\nd'inanition. Aussi, malgré sa réussite douteuse, le parti que je pris\nne fut-il pas insensé. Je voulais profiter de cette marée basse sans\nexemple pour gagner le continent de rochers en rochers.\n    Pendant des heures, je marchai sur le lit desséché de l'Océan,\nmais enfin les vagues remontèrent. Je m'avançai péniblement\njusqu'à ce que l'eau me vint aux épaules, puis, me mettant à la\nnage, j'atteignis un îlot que le flux ne recouvrit pas. Je me nourris\nde coquillages arrachés à la roche, mais une soif cruelle me dévo-\nrait, et j'étais épuisé de fatigue.\n    Le jour s'était levé; un soleil sans rayons roulait dans l'espace\nlivide. Brusquement le vent souffla. Une épaisse nuée couvrit\nle ciel ; une tempête furieuse se déchaîna. Au vacarme des lames\net de la foudre s'ajoutaient des détonations stridentes venant de\nl'île que j'avais quittée et qui disparaissait dans un nuage\nsanglant.\n    Lorsque le calme et la clarté revinrent, l'aspect de l'océan\navait changé ; mon île de la veille avait disparu ; certains récifs\nétaient engloutis et d'autres avaient surgi. En songeant au danger\nauquel j'avais échappé, je reconnus que la Providence avaitveillé\n sur moi ; je repris un peu de courage. La côte n'était pas si éloi-\ngnée qu'il me fut impossible d'y atteindre à la nage en profitant\ndu reflux pour reprendre pied en chemin sur les rochers qu'il\nlaissait à découvert. Mais je me hasardais avec des forces déjà\n défaillantes, et au moment où je me croyais près du but, je rou-\n"}, {"page_pdf": 958, "page_imprimee": 809, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2165, "texte": "             RELATION D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS                 809\n\n\nlai inanimé sur un banc de coraux que les flots mouvants inon-\ndaient.\n   Pourtant les plus surprenantes aventures m'étaient encore\nréservées et je n'avais pas touché le terme de mes tribulations.\nDes pêcheurs me recueillirent ; je repris connaissance dans leur\npirogue. C'étaient des sauvages entièrement nus. Quand je vis\nleurs visages noirs penchés sur moi, je ne pus me défendre d'une\nextrême terreur ; les soins qu'ils me donnaient me rassurèrent\nvite, et j'augurai favorablement de leurs dispositions à mon\négard. Je ne me trompais point. Ils appartenaient à une peuplade\naux mœurs douces, qui vivait de chasse et de pêche. Au débar-\nquer, ils me conduisirent à leur roi qui occupait, au milieu du\nvillage, une hutte de terre plus vaste que les autres. Une foule\nétait accourue et nous escortait, manifestant sa joie en dansant et\nen frappant sur des tambours. Le roi me rit bon accueil et\nm'exprima, par ses gestes, son désir de me retenir auprès de\nlui.\n   Il me donna un arc, des flèches et une pirogue, et je commen-\nçai une existence nouvelle, n'osant témoigner devant ces gens\nhospitaliers de ma douleur d'être à jamais exilé de l'univers\ncivilisé. La rude vie que'je menais m'aidait à tromper mon souci,\n mais je souffris beaucoup de devoir rester silencieux jusqu'au\n moment où mon oreille put retenir quelques mots d'un langage\n barbare.\n   Tout inutile qu'il me fut, j'avais toujours conservé un des dia-\n mants que j'avais ramassés autrefois. Il était caché dans la cein-\nture de mon vêtement en lambeaux, et seule la crainte de le\n perdre m'empêchait de renoncer à mes haillons. Le roi conti-\n nuait à me manifester tant de bonté que je pensai l'en remercier\n par le don de cette pierre.\n   Je vins le lui offrir, mais ma générosité se tourna contre moi.\n   A la vue du diamant qui brille dans ma main, le roi, comme\neffrayé devant un prodige, recule en tremblant. Ses gestes sont\n désordonnés, il roule les yeux, il bégaye. Je crois comprendre\n qu'il parle de feu et, pour le rassurer, je m'approche. Son épou-\n vante grandit : il sort de sa hutte en appelant du secours. En un\n"}, {"page_pdf": 959, "page_imprimee": 810, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2265, "texte": " 810                        DURENDAL\n\n\ninstant, je suis environné, mais le diamant produit sur tous les\nsauvages un même effet de terreur et personne n'ose se saisir de\nmoi. Encore tout interdit de surprise, j'essaye de m'expliquer\navec les quelques phrases que je connais. Des clameurs cou-\nvrent ma voix ; on me menace ; de loin on me jette des pierres.\nIl ne me reste qu'à fuir. Poursuivi par la foule hurlante, j'arrive\nau port, je saute dans ma pirogue et, faisant force de bras, je\nm'éloigne au milieu d'une pluie de flèches.\n   Livré à de nouveaux hasards, je naviguai à distance de la côte;\nj'étais devenu un habile pêcheur, ainsi mon vivre quotidien\nétait-il assuré. Parfois je touchais terre avec précaution lorsque\nle lieu me paraissait inhabité. Mon existence était misérable\net sans issue ; souvent j'eus la tentation d'y mettre fin moi-même.\n   Un jour, qu'ayant tiré ma barque sur le sable, je m'étais\nendormi, croyant cette grève déserte, je fus capturé par une tribu de\nnomades guerriers. Ces anthropophages trouvèrent en moi un\nprochain régal; je lus dans leurs regards luisants ma condamna-\ntion. Ils préparèrent un bûcher et m'arrachèrent mes vêtements.\nLe diamant qui naguère avait causé ma perte me sauva ; il fut\ndécouvert dans ma ceinture et aussitôt mes ennemis, s'extasiant\ndevant cette pierrerie merveilleuse, me montrèrent des disposi-\ntion contraires. Ils formèrent autour de moi un cercle respec-\ntueux et ils me rendirent hommage en se prosternant à mes\npieds. Sans doute, ils me prenaient pour un Dieu ou pour un\n Génie, comme les autres m'avaient supposé un démon ou un\n malfaisant sorcier.\n    Je ne me félicitai pas longtemps d'avoir été épargné. C'est un\n pesant devoir que d'assumer la divinité. Mes adorateurs voulu-\n rent me garder avec eux. Je dus les suivre, prisonnier de leurs\n honneurs. Et j'assistai aux pillages et aux meurtres ; on m'im-\n mola les plus belles victimes et je reçus en présent les dépouilles\n choisies. Jamais mon sort ne fut plus haïssable.\n    Il arriva que les voyages de cette bande me rapprochèrent de\n Mozambique. J'étais bien loin d'imaginer que le territoire que nous\n dévastions était un peu de ma patrie. Les colons, inquiets des\n incursions des nomades, envoyèrent des indigènes fidèles pour\n"}, {"page_pdf": 960, "page_imprimee": 811, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1956, "texte": "             RELATION    D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS               811\n\n\n\nles combattre. Notre troupe fut massacrée, et je fus emmené\ncomme prisonnier par les vainqueurs étonnés de reconnaître un\nblanc parmi les sauvages.\n   Quelle fut ma joie en me retrouvant à Mozambique! J'étais\nsauvé alors que j'avais renoncé à toute espérance. Je me fis\nreconnaître de mes compatriotes que j'avais visités à l'époque de\nmon passage. Ils n'avaient jamais eu de nouvelles de mon expé-\ndition et ils croyaient que j'avais péri.\n   Dans ma pénurie extrême, je refusai de tout devoir à la charité\net j'allai porter mon diamant à un riche marchand : je le priai\nde m'en donner le prix qu'il estimerait.\n   Le marchand soupesa la pierre et se mit à rire.\n   — Vraiment, dit-il, je n'aurais point attendu de vous cette\nimposture. Gardez ceci, et acceptez l'argent que Je vous avan-\ncerai pour vos besoins.\n   — Eh quoi! dis-je, vous refusez de m'acheter ce diamant?\n   — Un diamant! Vous soutenez cela sans vous dérider! Est-il\npossible que vous croyiez posséder un diamant? Mais le trésor\ndu Portugal n'arriverait pas à vous le payer! A-t-on jamais vu\npierre précieuse de ce volume ! Celle-ci suffirait à les discréditer\ntoutes, si...\n   — Mais enfin, l'éclat de cette pierre est d'un diamant. Pour-\nquoi vous refusera l'évidence?\n   — L'évidence est qu'aucun diamant connu n'atteint ce poids,\net de beaucoup; je m'en tiens là.\n   Je me contenais mal. — Hé! m'écriai-je, j'ai habité une île qui\nétait semée de rubis, d'émeraudes et de saphirs plus beaux\nencore. Je ne nie pas le témoignage de mes yeux.\n   Le marchand laissa éclater sa gaîté. — Équipez vite un vaisseau\net courez à cette île. Ne commettez plus la sottise d'abandonner\nune si profitable récolte.\n   — Hélas! elle a été engloutie sous la mer bientôt après mon\ndépart.\n   Mon interlocuteur cessa de rire et me regarda avec une telle\ncompassion que je m'écriai :\n   — Ne me regardez pas ainsi; je ne suis pas fou.\n"}, {"page_pdf": 961, "page_imprimee": 812, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2181, "texte": " 812                        DURENDAL\n\n\n   Sa conviction était faite et je la renforçais avec mes protesta-\ntions. Il m'éconduisit et je laissai violemment se répandre ma\ncolère.\n   Le bruit de ma folie eut vite fait le tour de Mozambique. Mes\nrécits étaient trop peu vraisemblables pour paraître véridiques;\non les crut inventés par l'imagination déréglée qui voyait un\ndiamant dans une pierre qui ne pouvait pas en être un.\n   Cette dernière infortune me jeta dans une humeur noire telle-\nment irritable que les colons s'assemblèrent pour délibérer à mon\nsujet. J'appris qu'ils avaient formé le projet de m'enfermer. En\nme retirant la liberté, mes compatriotes m'allaient être plus\nincléments que les barbares.\n   Un vaisseau était au port, prêt à faire voile pour l'Europe. Le\ncapitaine connaissait mon nom. J'allai le supplier de me rapa-\ntrier secrètement. Mon désespoir me donna des accents qui\nl'apitoyèrent. Il consentit à satisfaire ma requête et me tint caché\njusqu'au jour du départ. Il avait accompli assez de navigations\npour comprendre un voyageur et s'étonner de peu de choses.\nMais je ne lui parlai point d'abord de mon diamant.\n   Au cours de la route, mon sauveur n'eut pas de peine à se\nconvaincre que mes malheurs n'avaient point altéré mon esprit.\nJ'étais porté vers lui par la reconnaissance et nous nous liâmes\nd'amitié. Touché des bons offices que j'avais reçus de lui, je me\ndemandais comment les reconnaître. Il était pauvre; je me pro-\nmis de lui donner une partie de la fortune que je retirerais plus\ntard de la vente de mon trésor. Hélas! je ne sus pas garder mon\ndessein et mon affection me poussa aux confidences. Je montrai\nle diamant au capitaine. Sous ses remerciements chaleureux, je\nsentis aussitôt couver une arrière-pensée. Il avait été ébloui;\nl'envie le bouleversa et corroda sa loyauté. Nos rapports cepen-\ndant ne changèrent pas ; il croyait se contraindre assez pour me\ncacher ses luttes.\n   Nous prenions nos repas à la même table. Plusieurs matins de\nsuite, à mon lever, après un sommeil excessif, je me trouvai la\ntête lourde et bourdonnante. En même temps, je remarquai que\nplusieurs objets dans ma cabine avaient été dérangés de leur\n"}, {"page_pdf": 962, "page_imprimee": 813, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1920, "texte": "             RELATION D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS                 813\n\n\nplace. Mes soupçons se précisèrent. Un narcotique devait être\nmélangé à mon vin. Un seul homme connaissait mon secret et,\ns'il n'était pas parvenu à me dépouiller, c'est qu'avec une pru-\ndence d'avare je portais le diamant sur moi, même la nuit.\n    Je fus très malheureux, car je n'avais pas retiré mon amitié à\ncelui auquel je deyais tout, je l'avais excusé de ses tentations,\nmais je me tins sur mes gardes. Je feignis adroitement de boire\nle vin qui m'avait été versé et je me couchai, décidé à combattre\nle sommeil. La lune versait par le hublot une vive clarté. Entre\nmes paupières à demi closes, je vis le capitaine entrer. Il fouilla\npartout, s'exaspérant de l'infructueuse recherche. Puis il s'appro-\ncha de moi : son visage ravagé portait une expression terrible.\nUne lame brilla tout d'un coup. Cela fut si rapide que je n'eus\npoint de force à ne pas me trahir; l'épouvante me rendit immo-\nbile comme un mort. Mais, effrayé de son crime pendant qu'il le\ncommettait, le meurtrier retint sa main et s'enfuit en blasphé-\nmant.\n    Toutes les nuits, j'attendis ma fin, et, pendant la journée, je\nsimulais des sentiments qui avaient été chassés par la haine. La\nterreur, mes combats intérieurs me vieillirent davantage que tout\nce que j'avais souffert autrefois.\n    Enfin, il me fut donné de reconnaître la blanche Lisbonne;\nappuyé au bastingage, je la regardais avec émotion grandir peu\nà peu. Allais-je cette fois-ci gagner la paix définitive? Ou bien\n quel nouvel esclavage m'était-il encore promis? Des années\n avaient fui depuis mon départ; je n'avais plus ma jeunesse, mais\n je pouvais encore souhaiter des jours fortunés.\n     Et, comme on ramenait les voiles en entrant dans le port, je\n pris le diamant, et mes doigts le laissèrent tomber comme une\n goutte d'eau dans la mer.\n                                            EDOUARD DUCOTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 814, "page_fin": 815, "titre_corps": "Marbre oublié", "titre_sommaire": "Marbre oublié", "signature_source": "Léonce Depont", "ancre_debut": "MARBRE OUBLIE", "ancre_fin": "LEONCE DEPONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 963, "page_imprimee": 814, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1132, "texte": "MARBRE                OUBLIÉ\n\n\nSon corps ferme, taillé dans le plus pur Paros,\nEst de ceux qui jadis suscitaient les héros,\nEt son front porte, veuf des splendeurs abolies,\nLe double sceau des deuils et des mélancolies.\nSes yeux qui très longtemps ont contemplé la mer\nSont devenus profonds comme le gouffre amer,\nEvoquant, en lueurs des abîmes surgies,\nLe mirage doré des chères nostalgies.\nParfois dans ce regard où le rêve lassé\nNe se retourne plus vers un morne passé,\nTel le reflet soudain d'un soleil qui se lève,\nFulgure inattendu l'éclair d'acier d'un glaive.\nOn dit qu'elle habita les fabuleux pays\nOù les moindres désirs doivent être obéis,\nEt que sur son destin royalement étrange\nPlane l'aile invisible et sombre d'un archange.\nTant d'abandons et tant d'angoisses sont venus\nSaturer son grand cœur de dégoûts inconnus,\nQu'en marche vers le seuil d'inexorables portes\nSes pieds semblent toujours froisser des feuilles mortes.\nDans sa rythmique et souple et noble allure, elle a\nUne grâce à laquelle un charme se mêla,\nEt tous ses mouvements onduleux, lents et dignes\nOnt pris la majesté sculpturale des cygnes.\n"}, {"page_pdf": 964, "page_imprimee": 815, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 930, "texte": "                     MARBRE OUBLIÉ                    8l5\n\n\nSans doute elle a quitté quelque lourd piédestal,\nCar, tragique et muette, en son chemin fatal,\nInconcevable sphinx que son énigme tue,\nElle apparaît avec un geste de statue.\nOù va-t-elle, impassible, et sans craindre jamais\nLes abîmes béants ni les âpres sommets?\nQuel temple de mystère au fond des soirs attire\nCette prêtresse auguste et grave du martyre?\nChacun l'ignore, hélas! mais on sent qu'il est vain\nDe vouloir entraver son passage divin ;\nQu'elle traversera, bien que déçue et lasse,\nLa vie, où le regret au souvenir s'enlace,\nLes étés radieux, les sinistres hivers,\nLes champs et les cités bruyants d'hommes pervers,\nLes rocs les plus aigus, les plus tristes rivages,\nLes monts prodigieux noirs de gorges sauvages,\nL'océan flagellé des ouragans hurleurs,\nSans pouvoir déposer son fardeau de douleurs.\n                                       LÉONCE    DEPONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 816, "page_fin": 826, "titre_corps": "Le Livre des douze Béguines", "titre_sommaire": "Le Livre des douze Béguines", "signature_source": "Jean Ruusbroec", "ancre_debut": "Le Livre des douze Béguines", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 965, "page_imprimee": 816, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1934, "texte": "Le Livre des douze Béguines\n                                 (DE JEAN RUUSBROEC)\n\n\n\n                                          (Suite)\n\n\n\n                                     CHAPITRE IX\n\n\n                   VEUX-TU découvrir  en toi la vie contemplative? Lors tu\n                    dois passer par delà la vie sensitive, et là, dans ce point\n                    élevé de ton être, orné de toutes les vertus dont je viens\n                    de parler, louant Dieu avec actions de grâces, amour\n                    et respect, gardant ton intelligence nue et dépouillée\n                    de toute image sensible, tu tiendras ton intellect ouvert,\n                    incliné vers la vérité éternelle ; et ton esprit, comme un\n                    pur et vivant miroir, étalé en face de Dieu, sera prêt à\n                    recevoir la divine ressemblance.\n   Vois, voici que paraît une lumière intellectuelle, que ni le sens, ni la\nraison, ni la nature, ni l'analyse la plus aiguisée ne peut comprendre.\nCette lumière nous donne en Dieu la liberté et la force. Elle est supé-\nrieure et plus haute que toutes les choses naturelles que Dieu a créées,\ncar elle est perfection et sublimation de la nature, étant entre nous et Dieu\nun lumineux contact (1). Cette lumière se réfléchit clairement dans notre\nesprit nu et dépouillé d'images sensibles comme dans un vivant miroir.\nCette lumière exige de nous la ressemblance et l'unité avec Dieu dans le\n\n\n  (1) De cette vie suprasensible et de cette lumière intellectuelle, voici ce que pense saint\nThomas :\n  « L'homme peut être élevé, même dans l'état actuel de nature déchue, à cette contempla-\n  tion naturelle des anges, et au-dessus de la nature de l'homme, par un secours extraordi-\n  naire de la grâce, comme il arrive dans les contemplatifs, qui sont jugés dignes de recevoir\n» des révélations divines, grâce qui lut accordée à plus forte raison à Adam dans l'état\n"}, {"page_pdf": 966, "page_imprimee": 817, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3436, "texte": "                      LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                         817\n\n\n\nvivant miroir de nos idées nues. Et c'est ainsi, dans le vivant miroir de\nnotre esprit pur que Dieu vit en nous avec ses grâces et que nous, nous\nvivons en lui par nos vertus et nos bonnes œuvres. Dans ce vivant miroir,\nnous sommes semblables à notre archétype éternel qui est Dieu, car\nnous vivons d'une vie conforme à l'éternelle Providence.\n   Cette lumière éclate extérieurement en ressemblance et nous traîne\nintérieurement en l'unité ; nous en avons la perception par delà toute\nraison, dans ce haut sommet de l'esprit pur et nu et tourné en dedans.\n   C'est là que nous entendons la vérité de Dieu qui parle à l'esprit : « Con-\n  temple-moi comme je te contemple ; et connais-moi comme je te con-\n   nais ; aime-moi comme je t'aime ; emploie-moi comme je t'emploie ; et\n» comme je suis à toi, tout entier, sans parties et tout à la fois, je\n» veux que tu sois à moi, tout entier, indivisé et tout à la fois.\n    » De toute éternité, je t'ai vu, avant toute création, en moi, et un avec\n » moi, et comme je me vois moi-même. Là, dans cette préscience divine,\n » je t'ai connu, aimé, appelé et choisi. Je t'ai créé à mon image et à ma\n » ressemblance. J'ai pris une nature semblable à la tienne et dans\n » elle imprimé mon image, afin que tu sois une avec moi, sans intermé-\n   diaire dans la gloire de mon Père. J'ai créé mon âme avec toutes ses\n » puissances, je l'ai remplie de tout don, afin que je pusse servir et obéir\n » à mon Père et votre Père, à mon Dieu et votre Dieu, dans l'humanité\n » qui est commune à nous deux, et cela aussi loin que je pouvais le faire\n » et jusques à la mort. Et de la plénitude de mes grâces et de mes dons,\n » j'ai rempli ton âme et ta puissance afin que tu me sois semblable, et\n » par ma vertu, par mes dons tu puisses servir, remercier et louer notre\n » Dieu éternellement, sans fin (1). »\n\n» d'innocence. (Thom. in 2, dist. 23, q. 2, a. I. et ailleurs — q. 18, de Veritate art. 2.) — Adam,\n» dans l'état d'innocence, où la grâce était plus parfaite, connaissait Dieu par une inspiration\n» intérieure, qui était un rayon de la divine Sagesse imprimé dans son entendement, et non\n» pas une idée prise des créatures. »\n  Voici l'opinion de Bossuet :\n  « On met en question s'il peut y avoir un pur acte d'intelligence dégagé de toute image\n» sensible ; et il n'est pas incroyable que cela puisse être, pendant certains moments, dans les\n» esprits élevés à une haute contemplation, et exercés durant un long temps à tenir leur sens\n» en règle : mais cet état est fort rare. Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. III, § 14.\n  (1) Tout ce discours est une admirable et amoureuse paraphrase de la fameuse prière de\nNotre-Seigneur, en Saint-Jean, ch. XVII, 20-26.\n  « Que tous ne fassent qu'un, voilà la prière que je vous adresse. Comme vous êtes en Moi, ô\nmon Père, et comme Moi-même je suis en Vous, que ceux-ci également ne fassent qu'un en\nNous, afin que le monde ait la foi que c'est Vous qui m'avez envoyé ! La lumière que vous\nm'avez donnée à Moi-même, je la leur ai donnée à eux, afin qu'ils soient un, — comme nous-\nmêmes, nous sommes Un.\n   » Moi en eux et Vous en Moi ! Qu'ils se fondent ensemble dans une telle union que le\nmonde reconnaisse, à ce signe, que c'est Vous, ô mon Père, qui m'avez envoyé, et que vous\nles avez aimés, eux aussi, de ce même amour que vous avez pour Moi. »\n"}, {"page_pdf": 967, "page_imprimee": 818, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2692, "texte": " 818                              DURENDAL\n\n\n    Vois-tu, tous nous sommes donc un avec Dieu dans notre archétype\néternel, qui est la sagesse de Dieu et qui assuma la nature de nous tous.\nEt bien que par l'assomption de notre nature, nous soyons un avec Dieu\ndans notre type, nous devons encore, l'imitant et lui ressemblant en\ngrâces et vertus, trouver une nouvelle unité en Dieu dans notre éternel\nexemplaire qui est Dieu lui-même.\n   C'est ainsi que fut et qu'est élevée l'humanité de N.-S. J . - C , et une avec\nla sagesse de Dieu. Et son âme et toutes ses facultés étaient remplies et\nsont remplies de la plénitude de tous les dons. Et il nous est comme une\nfontaine vivante, dont nous recevons tout ce qui nous est nécessaire. Et\nil parle lui-même :\n    « Mon père m'a envoyé vivre, Dieu et homme, pour chacun qui me désire.\nMa bien aimée choisie entre toutes, remarque bien que je suis entière-\nment tien. Je t'ai vivifiée, enseignée, instruite, et je suis mort pour toi,\nje t'ai offerte à mon Père avec ma mort, et j'ai payé ta dette avec mon\nsang sacré. Je suis ressuscité glorieusement de corps et d'âme, afin que\ntu puisses ressusciter glorieusement de corps et d'âme, au dernier jour,\net contempler ma gloire et la gloire de mon Père éternellement, sans fin.\nJe suis monté à la droite de mon Père, par dessus tous les chœurs et tous\nles ordres des anges et des hommes ; et j'ai, à chacun, préparé sa place\nd'après sa valeur et les mérites de ses vertus et de sa vie. Et je redescen-\ndrai, au dernier jour, dans ma gloire, avec mes anges et mes saints; et je\njugerai chacun, les bons et les mauvais, selon leurs mérites et en toute\njustice.\n   » Remarque bien, ma chérie, ce que j'ai fait en plus pour toi. Je t'ai\ndonné et laissé ma chair et mon sang vivant en nourriture et en breu-\nvage, et avec un goût paradisiaque et pénétrable, dans la mesure où\nchacun désire, goûte et apprécie. Ton désir et ta vie sensitive, je les ai\nnourris et remplis de mon corps glorieux et martyrisé. Ton amour et ta\nvie raisonnable, je les ai nourris et remplis de mon esprit et de tous mes\ndons et de tous mes mérites, par lesquels je plais à mon Père. Ta con-\ntemplation et l'élévation de ton esprit, je les ai nourries de ma personne,\nde telle sorte que tu vis en moi, et moi, Dieu et homme, je vis en toi, en\nsimilitude de vertus et unité de fruition.\n   » Mon père et moi, nous avons rempli ce monde de notre esprit, de\nnos dons, de nos sacrements, selon que chacun le désire ou le requiert.\nHomme, regarde qui je suis, comme j'ai vécu pour toi et comme je\nt'ai servi, et comme j'ai souffert pour toi, et ce que je t'ai promis : sois\nreconnaissant et réponds à tout cela suivant tes forces. »\n"}, {"page_pdf": 968, "page_imprimee": 819, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2584, "texte": "                       LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                         819\n\n\n                                     CHAPITRE X\n\n   « O Seigneur, soyez-moi propice ; je ne suis rien, et je n'ai rien, et je\nne puis rien sans votre secours et votre miséricorde.\n   » Je vois bien, à la lumière de ma nature, que vous êtes le Créateur et\nle Seigneur au ciel et sur la terre, et de toutes les créatures. Je vois et\nje crois à la lumière de la foi chrétienne, tout ce que la foi m'enseigne;\net je désire accomplir votre loi et vos commandements en toutes\nmanières, d'après mon pouvoir, avec le secours dç votre aide et de votre\nmiséricorde. Seigneur, cela est propre à tous vos membres et à tout\n chrétien qui sera sauvé. Seigneur, vous désirez mon esprit de l'intérieur,\n que je vous voie comme vous me voyez et que je vous aime comme vous\n m'aimez (1). »\n\n\n   Maintenant, comprends-moi bien. Un homme bon et intérieur qui se\nrecueille en lui-même, libre et vide de toute chose terrestre, le cœur\nouvert, en haut, avec révérence, vers l'éternelle bonté de Dieu, à cet\nhomme et de ce côté s'ouvre le ciel fermé; et de la face de la divine Cha-\nrité descend une lumière rapide, comme un éclair, dans ce cœur ouvert;\net l'Esprit du Seigneur parle dans ce cœur ouvert, et aimant : « Je suis\ntien et tu es mien ; j'habite en toi et tu vis en moi. »\n   Dans cette rencontre de la Lumière et des cœurs sont la joie et le\nbien-être de l'âme et du corps telles, dans ce cœur surélevé, que cet\nhomme ne sait vraiment pas ce qui lui est arrivé, ni comment il peut\ncontinuer à vivre : et cela s'appelle : jubilus; cela que personne ne sait\nexprimer par des mots, que personne ne peut comprendre avant de\nl'avoir ressenti. Voilà ce qui vit dans le cœur aimant qui est ouvert à\nDieu et fermé aux créatures. Et de là vient la jubilation, c'est-à-dire un\namour cordial, une ardente flamme accompagnée de dévotion, 'de recon-\nnaissance, d'amour et de vénération éternelle vis-à-vis de Dieu. Mais\ncelui qui ressent cette douceur, qui y demeure, qui y cherche sa com-\nplaisance et qui, en même temps, ne remercie ni n'aime pas Dieu,\ncelui-là est terriblement trompé.\n   Voilà le premier degré et le plus bas, comment Dieu se montre dans\nla vie contemplative. C'est pour cela que je veux donner une grossière\ncomparaison à ceux qui ne l'ont jamais gravi.\n   Prends un miroir qui est courbe comme une écuelle et mets là dedans\ndes matières sèches et inflammables, et tiens ce miroir dans la direction\n\n\n  (1) A mon avis, cette réponse de l'âme devrait faire corps avec le précédent chapitre.\n"}, {"page_pdf": 969, "page_imprimee": 820, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3263, "texte": "  820                                    DURENDAL\n\n\n\ndes rayons solaires : ces matières sèches, à cause de la chaleur du soleil\net de la courbure du miroir, prendront feu rapidement. Ainsi, dans ton\nintérieur, si tu as t o n cœur ouvert, élevé respectueusement jusqu'à Dieu,\nsitôt la lumière de ses miséricordes illumine cette â m e ouverte, purifie sa\nconscience et brûle, dans le feu de cet a m o u r divin, toutes les insuffi-\nsances qui sont dans cet h o m m e .\n   Vois-tu, c'est là le plus infime degré de la vie comtemplative, celle que\nl'on mène avec pureté de cœur, u n regard élevé, un a m o u r sensible, avec\naction de grâces et amour, avec dévotion et désirs, en présence de la\ndivine majesté de Dieu (1).\n\n\n                                       CHAPITRE XI\n\n\n   Après cela vient le second degré de la vie contemplative. Ceux qui,\ndans l'humble pureté de leur âme, sont élevés par l'amour et le respect\nqu'ils portent à Dieu, ceux-là sont en la présence de Dieu à découvert et\nsans intermédiaires. Et de la face du Père émane une lumière simple qui\nillumine cette âme des idées nues et non imagées, qui est élevée au-\ndessus du sens, au-dessus des images, au-dessus de la raison et sans\nraison dans la suprême p u r e t é de l'esprit. Cette lumière n'est point Dieu,\nmais elle est un intermédiaire entre ces idées voyantes et Dieu.\n\n\n\n   (1) Le Jubilus dont parle Ruusbroec semble se confondre avec les consolations premières, la\ndévotion sensible, les joies pieuses que connaissent tous les néophytes à l'issue de la vie pur-\ngative. Cette jubilation, véritables dragées que Dieu donne aux non-sevrés dans la vie mys-\ntique, est comparée par Thomas a-Kempis au cheval : il galope facilement, dit-il, celui que\nporte la grâce de Dieu.\n   De cette entrée en matière, de cet avant-goût du festin spirituel, il faut lire avec quel dédain\net quel superbe mépris traite l'école espagnole. Saint-Jean de la Croix ne s'en occupe que\npour nous demander de n'en faire aucun cas, — Montée du Carmel, premiers chapitres. —\nSainte Thérèse est plus indulgente et analyse plus délicatement :\n   « Il me semble que l'on peut doDner le nom de contentements aux sentiments dans lesquels\nnous entrons par notre méditation et nos prières. Car, encore que nous ne puissions rien sans\nl'assistance de Dieu (ce que l'on doit toujours présupposer), ce sont des fruits de nos bonnes\noeuvres, nous les acquérons, en quelque sorte, par notre travail, et avons sujet de nous réjouir\nde l'avoir si bien employé. Mais, si nous n'y prenons garde, nous sommes, en plusieurs ren-\ncontres, touchés de ces mêmes contentements dans des choses purement temporelles; comme,\npar exemple, s'il nous arrive une grande succession, à quoi nous ne nous attendions pas; si\nnous revoyons une personne que nous aimons, dans le temps que nous l'espérions le moins...\nJ'ai vu, pour de semblables sujets, répandre quantité de larmes et j'en ai quelquefois répandu\nmoi-même. Or, on ne peut douter que ces contentements, que je ne saurais blâmer, ne soient\nnaturels ; et il me semble que ceux que j'ai dit que l'on reçoit dans l'oraison le sont aussi\nquelquefois, mais plus nobles, parce qu'encore qu'ils aient commencé par nous, ils se terminent\nà Dieu. »\n   Château de l'âme, 4.\" demeure, chap. 1.\n"}, {"page_pdf": 970, "page_imprimee": 821, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3099, "texte": "                       LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                        821\n\n\n\n   Cette lumière est appelée la coruscation de Dieu ou l'esprit du Père.\nDans cette lumière, Dieu s'aperçoit comme simplement, non d'après des\ndistinctions ni d'après le mode des personnes, mais dans la nudité de ses\nnatures et substances. Et dans cette lumière, l'esprit du Père parle à ces\nidées élevées, pures et non imagées : regarde-moi, comme je te regarde.\nEn un instant s'ouvrent ces yeux simples et purs, grâce à la lumière\nsimple que verse le Père, et ils voient la face du Père, c'est-à-dire la\nsubstance ou la nature de Dieu, dans un regard simple, par delà la raison\net sans préalables considérations.\n   Cette lumière et cette vision divine donnent en même temps à l'âme\ncontemplative la conscience certaine qu'elle voit Dieu dans la mesure où\nl'homme peut le voir tant qu'il est dans l'état mortel. Afin que tu puisses\nbien me comprendre, je vais te donner une comparaison prise aux sens.\nQuand tu te trouves dans un clair soleil, et si tu détournes alors tes yeux\nde tout objet coloré, de tout objet éclairé ou séparé, suivant simplement\ndu regard la lumière et les rayons qui émanent du soleil, tu es conduit à\ncela même qui est le soleil. De même, si tu suis les rayons qui de la face\nde Dieu viennent éclairer le pur regard de ton âme, ils te mèneront à la\nsource de ton essence créée : là tu ne trouveras rien d'autre que Dieu\n seul (1).\n\n                                     CHAPITRE XII\n\n\n   Suit alors le troisième degré de la vie contemplative. Ce mode de\ncontemplation est appelé : spéculatio, c'est-à-dire voir dans un miroir.\nCar l'intelligence d'un contemplatif est un miroir vivant, où le Père avec\nle Fils infusent leur esprit de vérité ; afin que la raison de cet homme soit\néclairée et connaisse sous les manières, les formes, les images et les\n\n\n  (1) Encore un coup, comparons sainte Thérèse avec le prieur de Vauvert :\n  » Lorsque Dieu nous fait la grâce de le chercher dans nous-mêmes, nous l'y trouvons\n» plus tôt sans doute que dans les autres créatures, comme saint Augustin dit l'avoir éprouvé.\n» Et ne vous imaginez pas, mes sœurs, que ce soit par l'entendement que cette recherche se\n» fasse en tâchant de penser que Dieu est en nous, ni par l'imagination en nous représentant\n» qu'il y est. C'est une excellente manière de méditer, parce qu'il est vrai que Dieu est en nous,\n» et chacun peut en user avec son assistance. Mais il y a grande différence entre cela et ce que\n« je dis, qui est qu'il arrive quelquefois qu'avant que nous pensions a élever notre esprit à\n» Dieu, nos puissances sont déjà dans le château sans que nous sachions par où elles y sont\n» entrées, ni comment elles ont ouï la voix de ce souverain pasteur, ne l'ayant pu entendre de\n» nos oreilles, puisque nous n'entendons alors aucun son, mais sentons seulement au dedans\n» de nous un grand et agréable recueillement, comme ceux qui l'ont éprouvé peuvent le\n» témoigner, et je ne saurais mieux l'expliquer pour tâcher de vous le faire comprendre. »\n   Château Je l'âme, 4° demeure, § 2.\n"}, {"page_pdf": 971, "page_imprimee": 822, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3058, "texte": "  822                            DURENDAL\n\n\n  ressemblances toute vérité qu'il est possible de connaître. Mais, le mode\n  dont nous voyons la Face de Dieu, par delà la raison et sans raisonne-\n  ments, dans l'esprit pur et par des idées non imagées, celui-là aucune\n  considération et aucun raisonnement ne sait l'expliquer. Car de même\n  que l'aigle royal peut fixer le soleil sans que ses yeux clignotent, grâce à\n  la fermeté de son regard, de même aussi les yeux de la chauve-souris\n  doivent clignoter et se fermer dans la lumière du soleil, grâce à la\n  faiblesse de ses yeux et de sa vue.\n     Cet œil de l'âme simple et clair, élevé par delà la raison et sans raison-\n nements, voit toujours la face du Père, comme font les anges qui nous\n servent; parce que cet oeil de l'âme simple et clair n'a devant lui aucune\n autre image que Dieu lui-même. Dans ce point élevé, il voit Dieu, et\n toutes les choses qui ne sont pas lui, pour autant qu'elles sont unes avec\n Lui, dans une vie simple ; et cela lui suffit; et cela s'appelle contemplacio,\n c'est-à-dire voir Dieu en toute simplicité. Et de cette façon, cette puis-\n sance intellectuelle de l'âme peut être considérée comme un miroir\n vivant, puisque Dieu y demeure avec tous ses dons; et qu'il lui a donné\n son esprit de vérité ; et que grâce à cette lumière divine, cet œil de la\n raison est éclairé si bellement qu'il peut reconnaître Dieu et les créatures\n de Dieu sous les formes, images et ressemblances, aussi profondément\n qu'il plaît à la volonté divine de le lui manifester. Et cet esprit de Dieu\n commande à la raison, cette raison qu'il a éclairée, de régir et d'ordonner\n la vie sensitive en la modelant sur les commandements de Dieu et de\n l'Eglise, en lui faisant produire des actes de vertu, en faisant le départ\n des choses permises et défendues.\n    En second lieu, cet h o m m e intellectuel qui a reçu de Dieu l'esprit de\n vérité, il marchera devant la face de Dieu, il règlera et ornera sa vie\nintérieure de toutes sortes de vertus, selon la très aimable volonté de\n Dieu. C'est ainsi qu'il méritera d'entendre cette voix très douce qui parle\nà l'esprit et dit : « Regarde-moi, connais-moi comme je te connais.\n Examine-moi de très près, ce que je suis et qui je suis ».\n    A cette invitation se réjouit l'âme et toutes les puissances intérieures\nde l'homme; et elle désire voir, comme elle est pressée et sollicitée par\nDieu, avec des yeux intellectuels, éclairés et largement ouverts; et Il se\nmontre à l'âme dans le vivant miroir de son intellectualité, non tel qu'il\nest dans sa nature propre, mais dans des images et des ressemblances,\nc'est-à-dire autant que notre intelligence éclairée peut le saisir et le\ncomprendre. Cette intelligence éclairée, que Dieu éclaire, elle perçoit\nclairement et sans erreur, dans ces images intellectuelles, tout ce que\njamais elle a entendu dire de Dieu, ce que la foi en enseigne et même\ntoute vérité qu'elle désire percevoir. Mais, cette image, qui est Dieu lui-\nmême, bien qu'elle soit proposée devant elle, cette image, l'âme ne peut\n"}, {"page_pdf": 972, "page_imprimee": 823, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3053, "texte": "                        LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                          823\n\n\nla comprendre; ses yeux intellectuels clignotent en face de cette lumière\nincompréhensible. Toutefois, parce qu'elle est assagie et éclairée par\nl'esprit de vérité, elle voit Dieu dans ces images intellectuelles, comment\nil est puissance, sagesse, vérité, justice, bonté et miséricorde, pitié,\nrichesse et mansuétude, vivante fidélité, consolation et douceur. Elle\nvoit aussi la distinction des personnes divines, et que chacune est Dieu,\net que chacune est égale en puissance, unité dans la trinité et trinité dans\nl'unité, et que leur nature est féconde, et la simple quiétude de leur\nessence, chaque personne, Dieu, et la divinité dans leur commune\nsubstance. Parce que cette raison, qui est éclairée par l'esprit de vérité,\nvoit Dieu dans son miroir sous autant de modes, formes et images qu'il\nlui est possible d'en cogiter et selon toutes les manières qu'elle désire.\n    A présent, cette force intellectuelle est sollicitée et invitée par Dieu à\nvoir ce qu'il est et qui Il est. Et c'est pourquoi l'âme contemplative\n clame : « Seigneur, montrez-nous cette face, sans images ou représenta-\ntions, nue et dévoilée ; alors nous serons sauvés et cela nous suffira ! » Et\nl'Esprit du Seigneur répond à l'âme éclairée : « Regarde-moi, qui je suis\net ce que je suis. » Alors se dilate cet œil intellectuel pour voir ce qu'il\n brûle de voir et pour répondre à l'invitation de Dieu. Cet œil simple,\n avec un regard simple dans la divine lumière, voit Dieu dans un simple\n mode ; et cet œil simple et intellectuel le suit du regard et il voudrait\n connaître à fond et expérimenter, toujours dans la lumière de ce rayon\n divin, ce qu'est Dieu et qui Il e s t : mais en face de Notre-Seigneur, la\n raison avec ses raisonnements et considérations défaille et succombe. Et\n cette force intellectuelle de l'homme est élevée dans l'immesuré, son\n regard est sans mesure, c'est-à-dire sans mode, il n'est pas ainsi ou ainsi,\n il n'est pas ici ou là. Car l'immesuré l'enveloppe, étend et élargit son\n regard : l'homme ne sait plus où il est et ne peut dire ce qu'il voit,\n parce que l'œil de l'âme est alors sans limites et sa vision illimitée lui\n échappe sans fin et sans retour. Ce qu'il voit, il ne peut le suivre ni le\n percevoir, parce que ce qu'il voit est sans mesure et sans mode, et c'est\n pourquoi Dieu comprend et voit l'âme d'une manière autrement\ntranscendante que l'âme ne le voit.\n  Vois-tu, cette manière de contemplation sans mesure est intermédiaire\nentre contempler dans les images et représentations intellectuelles et\ncontempler dans la lumière divine, sans images dans la nudité de l'essence\nsans représentation (1).\n\n\n  (1) Ce que Ruusbroec appelle tantôt « speculatio », tantôt « contemplatio » semble corres-\npondre à ce que le B. Suzon appelle « connaissance du soir ». Il est difficile de ne pas citer, à ce\npropos, le joli passage suivant :\n  « L'âme en Dieu reste créature; mais dans cet abîme de la divinité où elle se perd, elle ne\n"}, {"page_pdf": 973, "page_imprimee": 824, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2905, "texte": "   824                                     DURENDAL\n\n\n\n                                       CHAPITRE XIII\n\n    Suit ensuite le quatrième degré, qui est la perfection de la vie contem-\n plative et parfait tous les actes du contemplateur. Ce degré ou mode est\n appelé l'exercice transcendant et illuminé de l'amour, selon la chère\n volonté de Dieu.\n    Ce degré de contemplation avec les actes qui en démanent est né de\n Dieu. Notre-Seigneur dit dans un de ses évangiles : « A moins que\n quelqu'un ne soit rené de l'Esprit-Saint, il ne pourra ni voir ni entrer\n dans le royaume de Dieu. »\n    Le Saint-Esprit est une vivante fontaine dans laquelle les esprits\n amoureux sont captivés, dans laquelle ils vivent et demeurent; Il fait\n couler dans nos esprits la vivante eau de ses grâces, dans laquelle nous\n sommes purifiés de tous nos péchés; Il demeure en nous avec ses grâces\n et ses dons et, si nous passons une vie sainte et vertueuse, nous vivons\nen Lui. Cet Esprit du Seigneur, que nous comparons à une fontaine\nvivante dans laquelle nous vivons d'une vie surnaturelle, fait jaillir dans\nnotre être des sources d'eaux vives qui sont ses grâces, et ces sources\ns'épandent dans notre âme en dons nombreux : et ainsi vit-il et\ndemeure-t-il en nous. Et il purifie notre âme avec son doigt, c'est-à-dire\navec son souffle, et il nous dit : « Aime-moi comme je t'aime et comme\nje t'ai aimée de toute éternité ». Cette voix et cette invitation intérieure\nsont si terribles à ressentir que tout est ébranlé dans un ouragan d'amour ;\net toutes les puissances de l'âme répondent et se disent entre elles :\n« Aimons cet amour sans fond qui nous a aimé de toute éternité ». Le\ncœur s'éploie en désirs infinis, et les puissances sensorielles suivent ce\ncourant et un sensible amour de Dieu apparaît.\n  Cette âme vivante, avec ses idées justes, ses reconnaissances intimes,\nson oubli et son dédain de tout ce qui peut empêcher ou retarder l'amour\nde Notre Seigneur s'élève au-dessus d'elle-même. Devant cet amour\néternel défilent avec actions de grâces, avec amour, avec révérence, avec\ndignité, et l'esprit illuminé et la libre volonté. Tout ce qui naît de Dieu\n\n\n\npense pas si elle est ou si elle n'est pas créature : elle prend sa vie en Dieu, son essence, sa\nfélicité, tout ce qu'elle est; et, se tenant ainsi fixée et immobile en lui, sans rien dire d'elle-\nmême, elle se tait et se repose dans cet océan du bonheur infini, ne connaissant d'autre essence\nque celle qui est Dieu. Quand l'âme sait voir et contempler Dieu, elle sort pour ainsi dire de\nDieu et se retrouve elle-même dans l'ordre naturel. C'est cette connaissance de Dieu qu'on\nappelle « la connaissance du soir », parce que la créature se distingue de Dieu, tandis que clans\n« la connaissance du malin», elle connaît un Dieu sans image, sans diversité, comme est Dieu\nen lui-même. »\n   Le livre de la Sagesse éternelle, ch XXXII, trad. Cartier.\n"}, {"page_pdf": 974, "page_imprimee": 825, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3393, "texte": "                        LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                         825\n\n\n\nest Dieu et esprit. Cela est Dieu avec Dieu, un amour et une vie dans son\néternelle idée.\n   Et cela est aussi esprit et semblable à Dieu par la grâce et une amou-\nreuse agglutination à Dieu. Cela est saint, fort et libre et triomphant de\ntout pour réaliser ses pratiques d'amour.\n   Et, entre ces deux termes : Etre un, avec Dieu dans l'amour et sem-\nblable à Dieu par les grâces, l'amour est exerce de toutes les manières ;\ncar Dieu tâte et purifie notre âme et sollicite que nous l'aimions comme\nil nous aime, et son amour est sans limites, car cet amour est Lui-même;\net notre amour à nous a des limites, et ainsi nous ne pouvons accomplir\nce que son amour désire de nous; niais nous tombons en faiblesse, et\nnotre amour devient immesuré et sans mode en face de cet amour\ndivin (1).\n  Amour n'est ni froid ni chaud, ni clair ni sombre, ni nourriture ni\nboisson: et il n'est chose au monde qu'on puisse comparer à l'amour-\n\n\n\n\n   (1) Le passage suivant du B. Suzon éclairera peut-être le texte de ce chapitre.\n   « Le disciple fut ravi hors de lui-même et vécut douze semaines privé de ses sens extérieurs\net de leurs opérations. II ne savait plus s'il était dans le monde ou hors du monde, parce que,\ndans cette vision, il ne comprenait et ne sentait qu'un Dieu unique et simple, sans distinguer\nla multitude et la variété des créatures ».\n   Quand finit la vision, la divine Sagesse lui dit :\n   LA SAGESSE. — Qu'est-il arrivé, mon ami ? Où es-tu, et qu'as-tu compris ? Ne t'ai-je pas dit\nla vérité?\n   LE DISCIPLE. — Oui, Seigneur, il est certain que je ne l'aurais jamais si bien comprise, si je\nne l'avais pas éprouvée; il me semble maintenant que je sais où tend et où aboutit la vie d'une\nâme qui s'est parfaitement renoncée en vous-même. Les sens saisissent beaucoup de choses\ndistinctes, et l'esprit n'y voit en Dieu aucune différence\n   LA SAGESSE.— Cela est vrai, parce que l'âme, par la voie du renoncement parlait, peut\narriver à se perdre en Dieu avec un avantage infini ; à s'ensevelir dans la divine Essence, où elle\nne se distingue plus de Dieu, qu'elle ne connaît plus par les images, la lumière et les formes\ncréées, mais par lui-même. Maintenant, tu crois comprendre Dieu lorsque tu le nommes Esprit\nSuprême, Intelligence très pure, Essence, Bonté, Vertu, Amour et Bonheur; mais tu es plus\néloigné de comprendre Dieu que la terre n'est éloignée du ciel.\n   Il n'y a qu'en arrivant au centre de la Divinité, qui est l'unité de toutes choses, qu'on pénètre\net qu'on comprend Dieu sans le comprendre, parce qu'on le comprend d'une manière incom-\npréhensible, et que l'âme ne se distingue plus de Dieu : mais tu es incapable de ce changement\nmerveilleux où l'âme, dans l'abîme de la Divinité, se transforme dans l'unité de Dieu pour se\nperdre elle-même et se confondre avec lui, non quant à la nature, mais quant à la vie et aux\nfacultés.\n   Livre de la Divine Sagesse, chapitre XXXII, trad. Cartier.\n   Il faudrait également comparer et citer ce qu'a dit sainte Thérèse en ses derniers chapitres\ndu Château de l'Ame, sur l'oraison d'union, mais il faut savoir se borner.\n   En résumé, la théorie du mystique flamand peut se mettre sous ces quatre têtes de chapitre :\n   a) Premiers appels; b) Dieu vu dans les créatures; c) les créatures perçues en Dieu;\nd) l'union divine.\n"}, {"page_pdf": 975, "page_imprimee": 826, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 519, "texte": " 826                                DURENDAL\n\n\nL'amour de Dieu vers nous, c'est une commotion et une purification\nspirituelles, où Il distribue ses grâces et dons particuliers, dans la mesure\noù chacun est capable de vivre ces vertus (1).\n  (A continuer.)                                         L'abbé    PAUL CUYLITS.\n\n\n\n\n  (1) Ces dernières lignes forment transition avec le chapitre suivant, ou mieux encore\ndevraient être encadrées avec lui.\n                                                                      I\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 827, "page_fin": 828, "titre_corps": "Tristan et Yseult : Fragment", "titre_sommaire": "Tristan et Yseult : Fragment", "signature_source": "", "ancre_debut": "TRISTAN ET YSEULT", "ancre_fin": "Riche de tant d amour rentrer dans mon Passé", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LE POETE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 976, "page_imprimee": 827, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 785, "texte": "TRISTAN              ET         YSEULT\n\n                  FRAGMENT\n\n\n\n\nLe vent dans la forêt chante sa plainte austère,\nO mon Yseult, la nuit est grave et le ciel bleu,\nDe lents frissons d'amour s'élèvent de la terre.\n\nC'est l'instant décisif où mon suprême aveu,\nEn longs vers douloureux montera vers ton âme\nA l'heure irrévocable et brève de l'adieu.\n\nTout mon passé vers tes yeux clairs, ô douce femme,\nS'achemine en rêvant dans l'ombre de la nuit.\nPèlerins enfiévrés mes beaux espoirs en flamme\n\nPortent de mes jours morts ce qu'épargna l'oubli\nEt dans leurs oraisons se traîne la voix lente\nDu secret de mon cœur longtemps enseveli.\n\nEcoute : la forêt se recueille, tremblante;\nLe vent est lourd de pleurs qui montent de la mer ;\nLa nuit répand au loin sa clarté nonchalante ;\n"}, {"page_pdf": 977, "page_imprimee": 828, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1061, "texte": "828                       DURENDAL\n\n\n\n      La chanson de mon cœur revêt un rythme amer ;\n      L'irréparable adieu a saigné sur ta lèvre\n      El tu t'éloigneras dans mes songes d'hiver,\n\n      Loin de moi, cher amour, loin de mon cœur en fièvre\n      Et nous resterons seuls, drapés dans notre deuil,\n      Pleurant tout le bonheur dont le destin nous sèvre.\n\n      Le passé douloureux de souffrance et d'orgueil\n      Allait germer soudain des roses d'allégresse,\n      Le sort, dur suzerain, a rebuté son veuil.\n\n      S'il faut que le bonheur tombe, je me redresse,\n      Calme comme un héros je saluerai sa mort,\n      Et je t'aimerai plus encor dans la détresse.\n\n      Yseult! écoute : au loin vibre un appel de cor,\n      C'est le cruel instant ; sur nos lèvres unies\n      Notre amour a juré de prendre son essor,\n\n      Loin de la chair, vers ces délices infinies\n      Qui fleurissent au ciel songeur du cœur blessé\n      Et je m'en vais, plus fort des ivresses bénies,\n\n      Riche de tant d'amour, rentrer dans mon Passé!\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 828, "page_fin": 829, "titre_corps": "Le Poète", "titre_sommaire": "Le Poète", "signature_source": "", "ancre_debut": "LE POETE", "ancre_fin": "Il se fixe à jamais dans l éternel Présent", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES MENHIRS Sur le cap", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 977, "page_imprimee": 828, "debut_caractere": 1061, "fin_caractere_exclue": 1292, "texte": "LE        POÈTE\n\n\n        Sonore comme un hymne impérieux de lyre,\n        Beau de la majesté des antiques vainqueurs,\n        Dans l'orgueil de sa force et de son fier délire,\n        Loin du passéfunèbre où gisent ses rancœurs,.\n"}, {"page_pdf": 978, "page_imprimee": 829, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 822, "texte": "                   LES MENHIRS                         82g\n\n\n  II s'élève éperdu vers la clarté des nues,\n  Il boit le vin de flamme aux coupes du soleil,\n  Il voit s'épanouir des formes inconnues\n  Dans son rêve de gloire immense et sans pareil.\n\n  A d'autres les plaisirs méprisables du monde,\n  La vanité desfaux exploits bons ou pervers !\n  Au souffle illuminé de son âme féconde,\n  Il fait, sur son chemin, naître des univers.\n\n  Il monte encore, il est la force, il est le Prêtre\n  De la Beauté sacrée et du saint Idéal,\n  Dans la splendeur unique et suprême de l'Etre,\n  Il voit son large cœur flamber comme un fanal.\n\n  La matière s'allume au feu de sa pensée,\n  Le verbe se conforme à son vouloir puissant\n  Et par l'œuvre jaillie de son âme embrasée,\n  Il se fixe à jamais dans l'éternel Présent.\n\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 829, "page_fin": 830, "titre_corps": "Les Menhirs", "titre_sommaire": "Les Menhirs", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "LES MENHIRS Sur le cap", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 978, "page_imprimee": 829, "debut_caractere": 822, "fin_caractere_exclue": 1222, "texte": "LES          MENHIRS\n\n\nSur le cap de granit rongé par la mer haute,\nDeux menhirs isolés dans les brises du Nord,\nTels des guerriers jumeaux qui rêvent cote à côte\nJettent vers les ceux noirs le cri d'un passé mort.\n\nLes soleils triomphants ont échauffé leur tête,\nL'étreinte de l'hiver a fait craquer leurs os,\nL'océan les cingla du fouet de la tempête\nSans qu'ils aient abdiqué leur calme de héros.\n"}, {"page_pdf": 979, "page_imprimee": 830, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 523, "texte": "830                       DUREN DAL\n\n\n\n      Mais les âges viendront comme de mauvais rêves,\n      Et les flots rongeront le cap tranquille et fier,\n      Et, roidis dans la gloire orgueilleuse des glaives,\n      Les géants fraternels crouleront dans la mer.\n\n      Et vous aussi, mes bras, lourds du poids de l'Épée,\n      Vous tomberez pareils aux deux guerriers d'Armor,\n      Lorsque déferlera sur ma vie emportée\n      La marée implacable et sure de la mort.\n\n\n                                    CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 831, "page_fin": 848, "titre_corps": "Conférence", "titre_sommaire": "Conférence", "signature_source": "Ernest Hallo", "ancre_debut": "CONFERENCE", "ancre_fin": "ERNEST HALLO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 980, "page_imprimee": 831, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1649, "texte": "CONFÉRENCE\n\n\n   Mesdames... Messieurs... et vous... étudiants, mes amis, qui ne pouvez\nêtre appelés ni Messieurs ni Mesdames— par un heureux privilège de\nl'âge et du sexe — je le regrette beaucoup pour vous, car vous avez... en\ngénéral... une physionomie plutôt sympathique... une bonne poire,\ncomme on dit à la S. G. B. D. E. C. (1)... je le regrette donc beaucoup\npour vous... mais vous allez être abominablement volés...\n   Vous êtes venus ici, n'est-ce pas, sur la foi de racontars fallacieux, ouïr\nune conférence du sieur Ernest Hallo, le célèbre académicien.\n   Le célèbre academien,... (saluant une dame) c'est moi, Mademoiselle...\nOui, je l'avoue moi-même, avec une modestie charmante... comme dirait\nM. Pierre Loti.\n   Eh bien, cette conférence, vous ne l'aurez pas!...\n   Une conférence!... mais regardez-moi donc?... Est-ce que j'ai le talent,\nle ventre et l'aplomb de M. Francisque Sarcey?\n   M. Francisque Sarccy, mon illustre maître et modèle,... M. Francisque\nSarcey, notre père à tous?\n   Mon Dieu... je sais bien !... faire une conférence, cela n'a l'air de rien...\ncela paraît tout simple... c'est comme pour faire un canon.\n   On prend un trou et on met du bronze autour.\n   Moi, j'ai bien le trou... un trou superbe... qui pourrait servir de base...\nsi j'ose m'exprimer ainsi... à une conférence magnifique!\n   J'ai le trou!... (se frappant Le front) il est là, mon trou... je le vois très\n bien... mais c'est tout ce que j'ai... il me faut le bronze...\n   M. Francisque Sarcey — notre père à tous ! — ne serait pas embar-\nrassé, lui!...\n\n\n  (1) Société Gémirait: bruxelloise des Étudiants Catholiques.\n"}, {"page_pdf": 981, "page_imprimee": 832, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "  832                              DURENDAL\n\n\n\n    N'est-ce pas lui qui a défini la conférence — conférence dérive de cir-\n  conférence — « un entretien autour d'un sujet indéterminé? »\n    Dans cet art de parler à côté de son sujet, M. Francisque Sarcey —\n notre père à tous! — est tout bonnement admirable!... Il a le bronze,\n lui... et quelle platine!\n    Moi... je n'ai que le trou... Mais quel trou!\n    Vous allez voir, quand je vous aurai exposé le sujet palpitant dont je\n vais avoir l'honneur de vous entretenir...\n    Ah! mais auparavant... je vous demande pardon... Je viens de m'aper-\n cevoir que dans mon exorde... par insinuations... il y a une lacune... une\n grosse lacune!... Je vais la combler!\n    Car, vous savez, toutes les lacunes demandent à être comblées, comme\n les anguilles veulent être écorchées vives et le lapin préfère attendre...\n Rassurez-vous : ce soir, mon lapin n'attendra pas... d'ailleurs, je le sers à\ntoute heure...\n    Ma lacune, ma grosse lacune, c'est que je ne me suis pas excusé auprès\nde vous, Mesdames et Messieurs, d'être aussi ému que je le suis et comme\nil convient que je le sois devant une aussi brillante assemblée... Oui... je\nne m'en étais pas aperçu d'abord, mais je suis ému... très ému...\n   Vous dites que ça ne se voit pas... c'est possible!... je dissimule... c'est\nde la dissimulation... de l'horrible dissimulation... je cache mon trac\nobligatoire derrière une feinte assurance... Tenez, j'esquisse même un\ngracieux sourire... quand je dis gracieux... enfin... on fait ce qu'on peut,\nn'est-ce pas?... Ah!... si j'étais une de ces demoiselles!... Alors!... mais\nje ne le suis pas... à l'impossible nul n'est tenu...\n   Donc, je suis ému... Plaît-il?... Vous dites que ça vous est égal?... Oui,\nc'est un sentiment que je comprends... un sentiment altruiste... A votre\nplace, je l'aurais aussi... j e ne serais pas ému du tout... et je rigolerais\nmême de voir ma tête... Je ferais tout le contraire de Jules César devant\nle chef du grand Pompée, s'il faut en croire la complainte :\n\n                        Regrettant Pompée aujourd'hui\n                        Les pleurs sillonnent son visage.\n                        Devant sa propre tête à lui\n                        Il eût pleuré bien davantage !\n\n\n  Mais voilà... moi je ne peux pas... je ne peux pas rire... puisque je suis\ntrop ému... c'est très ennuyeux.\n  Et puis, ce qui me donne des sueurs froides, c'est que le bouillant\nM. Van Swieten, le vénérable président de la S. G. B. D. E. C , m'a\ndemandé une conférence plutôt gaie!...\n  Une conférence gaie!... miséricorde!... devant une assemblée comme\n"}, {"page_pdf": 982, "page_imprimee": 833, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2677, "texte": "                               CONFÉRENCE                               833\n\n\n celle-ci, aussi choisie, composée d'éléments aussi distingués... dans tous\n les genres, et par conséquent aussi difficile à contenter...\n    Certainement... je pourrais faire une conférence gaie... mais je dois\n tenir compte de la présence ici de nombreux notaires... de province...\n qu'on a traîtreusement invités à cette cérémonie sous prétexte que je\n donnerais des consultations inédites, par exemple, sur la purge des hypo-\n thèques.\n   Des notaires... vous comprenez... il faut toujours ménager ces\ngens-là !...\n   La purge des hypothèques!...\n   Il y en a beaucoup parmi vous qui haussent les épaules en-dedans et\n qui se disent :\n   — Peuh!.., ça n'est pas très neuf, cette vieille plaisanterie!... Elle a dû\ntraîner dans le Grand double Almanach de Liége de 1852. (La loi hypo-\nthécaire est du 16 décembre 1851... retenez cela, Mademoiselle!... On\ndoit toujours s'instruire quand on le peut!...)\n   Oui... je sais... en effet... cela n'est pas très neuf... mais les notaires\nnon plus... Alors!...\n   Et puis... il n'y a pas que les notaires à contenter... Il y a une foule\nd'intérêts particuliers à satisfaire, une multitude d'attentions très diffé-\nrentes à solliciter et à retenir...\n   L'homme est un être ondoyant et divers!...\n   Et la femme donc !... Ne séparons pas ce que Dieu a uni !\n   Seulement, il faut être juste : si l'homme est ondoyant, divers, la\nfemme, elle, est ondoyante pendant les quatre saisons...\n   Remarquez bien, Mesdames, que je ne dis pas cela pour vous... Je\nparle des femmes du dehors... Vous, vous êtes l'élite, la crème du beau\nsexe!... Vous êtes les mères, les sœurs, les petites cousines! les filles!!\nde toute cette brillante jeunesse estudiantine de là-bas, l'avenir et l'espoir\ndes temps nouveaux!... Il suffit! Cela vous distingue des autres femmes,\nauxquelles vous êtes bien supérieures!... Encore ici, je ne parle que de\nvos qualités d'intelligence... — vous êtes une parenté très spirituelle ! —\net non pas des remarquables attraits physiques dont le Ciel vous a douées\ntoutes sans exception!... Je ne veux excepter personne,— nullement,\nparce que je suis un peu myope ! mais, parce qu'en précisant, j'aurais\npeur de commettre une injustice! Et l'injustice et moi, voyez-vous,\njamais nous ne passerons par la même porte !...\n   Cette digression — qu'aucun de ces messieurs ne me reprochera bien\ncertainement — m'a entraîné un peu loin de mon sujet.\n   Car j'ai hâte de vous le dire... j'ai un sujet... oui, je préfère vous pré-\nvenir... parce que sans cela vous ne vous en seriez peut-être pas aperçu...\nJ'ai un sujet... j'en ai même plusieurs...\n"}, {"page_pdf": 983, "page_imprimee": 834, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3076, "texte": " 834                              DURENDAL\n\n\n    Un conférencier avisé a toujours plusieurs conférences dans son tiroir...\nMême, cela ne laisse pas d'être dangereux... On peut se tromper de petits\npapiers... Quand on s'en aperçoit à temps, ce n'est rien... Mais quand\nc'est au milieu... L'autre jour, je ne m'en suis aperçu qu'à la fin! C'est\ntrès ennuyeux... On a l'air de ne pas savoir ce qu'on dit... Et le public,\nalléché par le titre, et ne voyant rien venir qui s'y rapporte, se dit fort\njustement : « Ce conférencier radote!... » Aussi, je suis devenu malin...\nJe ne mets plus jamais le titre... comme cela, quand je me trompe de\npetits papiers, ça n'a pas d'importance... Mais ce soir, a h ! par exemple,\nil n'en va pas de même... Je possède mon sujet à fond... il est lumineux,\nmon sujet!... J'aurais pu mettre le titre sans inconvénient... mais juste-\nment, comme il est lumineux, vous l'avez déjà tous saisi... ce n'est donc\npas la peine de mettre le titre... ce qui fait qu'en résumé cela revient\nabsolument au même... de le mettre ou de ne pas le mettre...\n   J'ai donc plusieurs sujets... ou un sujet complexe, si vous le préférez...\nCar, vous le savez, le bon conférencier doit contenter tout le monde :\nêtre assez grave pour faire réfléchir les gens d'humeur folâtre, assez\njoyeux pour dérider les gens doués d'humeurs froides; il doit se montrer\nintéressant comme la cote de la Bourse, — ceci pour les messieurs, — fas-\ncinateur comme un étalage de modiste, — ceci pour les dames! Pour\nvous, jeunes gens, dont je connais les ardeurs vers l'étude, il doit se révé-\nler moral comme un sermon du vice-recteur, captivant comme le cours\ndes Pandectes, instructif comme un échec à l'examen! Pour tous, il doit\nêtre aimable, gracieux, érudit, documenté ou paraissant l'être, abondant\nsans prolixité, multiple sans incohérence, éloquent quand il le faut, sub-\ntil quelquefois, spirituel souvent, charmeur toujours !... Diplomate comme\npas un, il doit tenir compte du sexe, de l'âge, du caractère, des positions\nsociales, du tempérament, de la température, de la moustache du voisin,\ndu doux profil de la voisine ; avec des ruses d'Apache, il doit pénétrer les\noreilles distraites, s'insinuer dans les cerveaux prévenus, tâter le pouls à\nses auditeurs, les tenir en haleine, et, loué par les uns, blâmé par les\nautres, flatté des approbations, insensible aux sifflets, se moquant des sots,\nbravant les envieux, riant des uns, des autres et au besoin de lui-même,\nil doit pousser ses arguments, varier ses effets et arriver enfin à force de\nsouplesse et de philosophie à s'emparer des intelligences, à conquérir les\ncœurs, bref, à ne pas embêter son public !\n   Est-ce que vous comprenez à présent, Mesdames et Messieurs, combien\nest difficile l'art de donner une conférence?\n   Ah! qu'il avait raison le grand Bossuet quand, deux cents ans avant le\nCarnaval de Venise, il s'écriait avec amertume dans son Histoire des Varia-\ntions : «     « Mais non, ça ne vous intéresserait pas... C'est un peu sévère...\net puis c'est un peu... enfin, ça ne vous intéresserait pas !\n"}, {"page_pdf": 984, "page_imprimee": 835, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2939, "texte": "                                CONFÉRENCE                                  835\n\n\n   Encore une fois, ceci m'éloigne de mon sujet... et j'ai hâte d'y revenir.\n   L'unité ! voyez-vous, l'unité ! il n'y a que ça !... la suite dans les idées...\n dans des idées pondérées, équilibrées, harmonieuses... L'unité dans l'har-\n monie !... C'est une bien jolie formule !\n   Marcel Lefèvre vous donnera tout à l'heure de l'harmonie que vous vous\nen lécherez les oreilles, si toutefois cette figure ne vous effarouche pas.\nLui, il fait l'harmonie... Moi, je suis pour l'unité... comme vous voyez!...\nA nous deux, nous nous complétons très bien...\n   Je reviens donc à mon sujet... Vous allez voir, il est très neuf... Ce n'est\npas banal de trouver un sujet très neuf... Encore quelque chose que j'allais\noublier ! car il ne suffit pas d'avoir un sujet capable d'intéresser les gens\nde tout poil, il faut encore que ce sujet ils ne le connaissent pas... ou pas\nassez... Si je vous démontrais un quart d'heure durant que ce plafond est\nblanc... cela vous ennuierait parce que vous le savez... parce que vous le\nvoyez... Il faut donc vous présenter quelque chose de neuf... que vous ne\nsavez pas... c'est très difficile, quand on a affaire à des gens intelligents...\nJe ne m'en suis jamais aperçu comme ce soir... Vous aussi, sans doute.\n   Ce quelque chose, le voici :\n   Ah ! mais auparavant... je dois vous prévenir que mon sujet effarouchera\npeut-être certaines personnes dont la pudeur est particulièrement suscep-\ntible, bien qu'éminemment respectable : âmes immaculées, qui tel\nun beau lys, se dessèchent sur leur tige... j'ai nommé les vieilles\ndemoiselles.\n   Aussi, s'il y avait parmi vous quelques vieilles demoiselles, je les prierais\ntrès humblement de bien vouloir sortir pendant quelques minutes.\nPour qu'on ne les remarque pas, elles pourraient sortir à l'anglaise...\nPersonne ne bouge?... Il n'y a donc pas de vieilles demoiselles?... Eh bien,\nvous me croirez si vous voulez... je le savais !\n   Et maintenant nous pouvons marcher.\n   Mais vous voyez n'est-ce pas, jeunes gens, comme il est difficile d'être\nconférencier... et quelles multiples, précautions oratoires il faut prendre\npour réussir,.\n   Au fond, tout ça c'est des affaires de trucs, comme dit élégamment mon\nillustre maître et modèle, M. Francisque Sarcey, notre père à tous!\n   Vous ne l'avez peut-être pas entendu M. Sarcey... pas tous du moins...\nvous êtes trop nombreux !... Ah! il est extraordinaire!... Il a une voix\ngaie... un geste gai... un aspect gai... et il dit des choses sérieuses... c'est\ntrès rare... Coquelin est gai aussi, mais ce n'est pas.le même genre... il est\ngai... et il dit des choses gaies... Galipaux est gai comme tout, mais il\nraconte des histoires farces... Eh bien. Sarcey pas ! il expose des choses\ngraves et il est gai tout de même... C'est extrêmement rare.\n   L'inverse est plus fréquent... Il y a des gens d'aspect grave qui au dedans\n"}, {"page_pdf": 985, "page_imprimee": 836, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2776, "texte": " 836                             DURENDAL\n\n\n sont souvent très rigolo... les croque-morts, par exemple... Mais Sarcey\nn'est pas un croque-mort... au contraire!... Ça fait que ma comparaison\nn'est pas tout à fait juste... je le reconnais bien volontiers... j'aurais pu\nm'en passer...\n   Enfin... la gaîté... c'est une force... une force énorme... une force\nsociale... Et maintenant que j'y réfléchis, c'est une très bonne idée qu'il\na eue là, votre président, de me demander de vous donner une confé-\nrence gaie... je ne vous la donne pas... non... mais c'est une bonne idée\ntout de même !\n   A h ! la gaîté, jeunes gens, la gaîté, quelle grande chose! quelle puis-\nsance ! quel univers !\n   L'apôtre saint Jean, plus qu'octogénaire, s'en allait répétant à qui vou-\nlait l'entendre : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ! Sans\nirrévérencieux rapprochement, moi, je vous dis : Jeunes gens, soyez\ngais !... soyez gais ! !... soyez gais !!!...\n   La gaîté, c'est la santé de l'âme, mens sana in corpore sano, la gaîté, c'est\nle parfum du bonheur ! La gaîté, c'est le phare de la vertu ! Et plût au\nCiel que les dames ne s'en missent jamais d'autre sur la figure !\n   La gaîté, voyez-vous, c'est le rayon d'espoir qui nous ramène vers l'Eden\nperdu, c'est un gage de la prédilection céleste et de l'éternelle béatitude...\nC'est le reflet de la gloire divine. Interrogez les hagiographies... Tous les\nsaints sont gais! Lisez leurs vies !... Regardez leurs images! Aux pages\ndes vieux missels naïfs, sur les vitraux de nos cathédrales gothiques, vous\nles voyez sourire agréablement dans leur nimbe d'argent ou d'or ! Ils\nsont gais ! Ils sont heureux! Faites comme eux! Malgré les privations, les\nrenoncements, les durs devoirs accomplis, ils rient, ils rient, — « comme\ndes bienheureux ! » — Ils sont gais... gais jusqu'au sacrifice, gais jusqu'au\nmartyre !...\n   Allez donc et faites de même !\n   Défiez-vous des gens tristes, jeunes gens, des empêcheurs de danser en\nrond... fuyez-les comme la peste !... La tristesse est l'apanage des faibles,\ndes impuissants, des ratés, des âmes envieuses et basses; la tristesse cache\ntoujours une maladie morale... Grattez l'homme triste, vous trouverez le\ncriminel... Le criminel ne rit jamais : il ricane ! Le criminel n'est jamais\ngai : il s'étourdit...\n   Imaginez Caïn gai ! vous ne pourriez pas !\n   Représentez-vous Judas rieur : je vous en défie !\n   Qui dit gaîté, dit pureté de conscience', innocence, ingénuité... Voyez\nles petits enfants... Les petits enfants sont gais... Quand ils viennent au\nmonde, avant de pleurer... j'entends pleurer de vraies larmes, ils rient...\nLe petit enfant sourit dès le trentième jour, il ne pleure que le septantième,\nmême si on le bat. Plus tard, la santé de l'enfant, c'est sa gaîté.\n"}, {"page_pdf": 986, "page_imprimee": 837, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2529, "texte": "                                 CONFÉRENCE                                837\n\n  Je fais appel aux mamans ici présentes ! N'est-il pas vrai, Mesdames?\nquand vous voyez vos enfants tristes, c'est qu'ils sont malades!... Et vous\nles soignez !\n  Jeunes gens, si vous êtes tristes, il faut vous soigner : vous êtes\nmalades !... Allez vous coucher !\n   Je le sais bien : la tristesse et la mélancolie ont été fort à la mode. La\nmélancolie est d'invention relativement nioderne : elle date de la fin du\nXVIIIe siècle et du début de celui-ci. Elle consiste dans une aspiration plus\nou moins vague vers l'Infini. C'est la mélancolie de René, de Werther, de\nJoseph Delorme, de beaucoup de romantiques et de la plupart des poètes.\n   La recette est bien simple. Elle nous est donnée par René de M. de\nChateaubriand... On va s'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive,\nou entendre la pluie tomber sur le feuillage. Et là dessus, on rêve, on rêve\nencore, on rêve toujours. Voilà la mélancolie, le mal dt René.\n  Joseph Delorme s'en explique en des vers très 1830 (ils datent de 1829),\ndont vous savourerez l'archaïsme carameleux et chevillard :\n\n\n                              L'ENFANT RÊVEUR :\n\n\n                 Où vas-tu, bel enfant? Tous les jours je te vois,\n                 Au matin, t'échapper par la porte du bois\n                 Et, déjà renonçant aux jeux du premier âge,\n                 Chercher dans le taillis un solitaire ombrage;\n                 Et le soir, quand bien tard, nous te croyons perdu,\n                 Répondant à regret au signal entendu,\n                 Tu reviens lentement par la plus longue allée\n                 La face de cheveux et de larmes voilée...\n                               Qu'as-tu fait si longtemps?...\n\n\n  On n'ose pas se le demander ! Le poète s'en explique : .\n\n                L'autre jour, je passais; assis contre un tilleul,\n                Le front sur tes genoux, sur les yeux tes mains blanches\n                Dans tes cheveux noyé comme un tronc dans ses branches,\n                Emu profondément, tu gémissais tout bas!...\n\n                O jeune enfant, prends garde : il en est temps encore,\n                Ne reviens pas au lac tous les jours dès l'aurore!\n                Loin de ta mère, enfant, ne viens pas jusqu'au soir\n                Te mirer, écouter et pleurer sans savoir...\n\n\n Pleurer sans savoir, tout est là.\n\n                Car un jour te viendra l'Age d'homme, et pour lors\n                Tu verras en ces eaux naître et fuir de beaux corps.\n"}, {"page_pdf": 987, "page_imprimee": 838, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2939, "texte": " 838                                DURENDAL\n\n\n\n - Tu voudras les atteindre, poursuit le poète, tu plongeras et alors, au lieu\n\n                                                des bosquets de corail,\n                  Des nymphes aux yeux verts assises en serail...\n                  Qu'as-tu vu sous les eaux ? précipices sans fond,\n                  Arêtes de rochers, sable mouvant qui fond,\n                  Monstres de toute forme entrelacés en groupé,\n                  Serpents des mers (déjà!), dragons à tortueuse croupe,\n                  Crocodiles vomis du rivage africain\n                  Et plus affreux que tous, le vorace requin!\n\n   Ce vorace requin qui se promène dans un lac avec des crocodiles et le\ngrand serpent des mers n'engendre pourtant pas la mélancolie !\n   Cette mélancolie, qui a la prétention de «sonder les abîmes de l'âme»,\nest une vraie maladie mentale et contagieuse. Elle offre ceci de dange-\nreux, qu'elle se développe dans le sujet sous l'empire des causes même\nqui sembleraient devoir l'anéantir. Tel ce bon Werther qui devient plus\nnuageux que jamais, à la vue des tartines de fromage distribuées par la\nblonde Charlotte. Que voulez-vous? On prend son vague à l'âme où on\npeut !\n   Cette infirmité affecte presque exclusivement les adolescents de quinze\nà vingt ans. C'est une sorte de maladie des jeunes chiens. Peut-être avons-\nnous en ce moment quelques malades ici... Et si vous permettez un sou-\nvenir personnel, moi, cela m'a pris à l'époque de mes humanités, vers ma\ntroisième latine.\n   Je me souviens parfaitement que le soir j'entrais dans des méditations\nprofondes en contemplant la lune dans un ciel sans nuages. La lune est\nun accessoire indispensable de ce genre d'infirmité. Je lui adressais des\napostrophes pleines de lyrisme, et au fond, de véritable philosophie : elle\nm'éclairait en ce moment dans le grand jardin, à la campagne... et je\nsongeais qu'elle voyait en ce même instant tant de choses et tant de gens,\nsi loin et si près, qu'elle en avait déjà vu tant, et qu'elle en verrait encore,\net que toujours elle garderait sa sérénité ! Et que tant d'âmes comme la\nmienne la regardaient qui resteraient toujours étrangères l'une à l'autre,\net que quand je serais mort, dans cent ans, dans mille ans, la lune con-\ntinuerait à éclairer le monde de la même manière, en se fichant pas mal\nde ma contingence relative... Ah! c'était d'un philosophique et d'un\ntriste à pleurer?... Je me sentais perdu dans l'Infini... Et j'entendais les\n voix mystérieuses du vent dans les grands arbres du jardin, et les rumeurs\n vagues de la ville lointaine... Je poussais des soupirs à fendre l'âme... Et\n je ne comprenais pas, rentrant dans le salon de famille, le calme de mon\n père lisant son journal sous la lampe... E h ! qu'importaient les chiens\n écrasés et la lutte de Mac-Mahon contre les 363, quand la lune était là,\n dehors, insoucieuce de nos mesquines agitations, calme et brillante\n"}, {"page_pdf": 988, "page_imprimee": 839, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2950, "texte": "                                CONFERENCE                               839\n\n comme elle le serait dans un siècle ! Qu'est-ce qui resterait alors du\n maréchal et de Gambetta? Vanité des vanités ! Les chiens écrasés sont\n plus éternels !\n   Je n'osais pourtant pas parler, et cela augmentait ma souffrance, car je\n sentais que si je parlais, mon père, esprit judicieux, m'aurait fait mettre\n au lit avec une tasse de bonne tisane.\n   C'est pourtant pour cela, Mesdames et Messieurs, que les René et les\n Werther se tuent !\n   Heureusement, depuis 1830, la mélancolie s'est transformée. Elle a\nquitté la forêt et les lacs remplis de requins pour entrer dans les salons.\nElle y a apporté nécessairement la pâleur de son teint et les nuages de\nson front. Les jeunes romantiques ont l'air sombre, fatal, byronien ; ils\n ont les yeux pleins de flammes, la bouche amère, les cheveux longs, le\n visage vert et le gilet rouge. Vous connaissez trop Théophile Gauthier\npour que j'insiste et vous n'ignorez rien des phases du romantisme.\n   On a paru de nos jours vouloir revenir à cet idéal de désenchantement\net de désillusion où se complaisent certains pessimistes qui se sont eux-\nmêmes proclamés décadents. Heureusement, le vieux fond gaulois a\nréagi une fois encore ! Et dans ces derniers temps est née toute une école\nqui érige la gaîté à la hauteur d'un dogme. Je veux parler des « h u m o -\nristes » ou, si vous voulez, des « auteurs gais ».\n   Ecole ! dogme ! ce sont là de biens grands mots qui pourraient faire\nsupposer de grandes prétentions. Grâce au ciel, les Humoristes n'en\nont guère. Ils font rire, simplement, parce que le rire est le propre de\nl'homme et parce qu'il faut se dépêcher de rire des choses par crainte de\ndevoir en pleurer. Châtier les mœurs en riant, ils n'y songent point; ils\nlaissent ce souci moralisateur aux auteurs dramatiques. Eux, ils sont gais,\nparce que leur fonction est d'être gai, comme la fonction de Pierrot est\nd'être blanc. Dites-leur que leur ironie est une méthode, que leur gaîté\nest un système, trouvez-leur une philosophie, ils vous répondront : tant\nmieux... ou tant pis ! enchantés de l'apprendre ! » L'essentiel est qu'ils\ndivertissent et dérident leurs contemporains, comme ils ont commencé\nà se divertir eux-mêmes, au son de leurs propres flûtes. Et tant pis pour\nle pessimisme, l'égotisme, le symbolisme, et autres rougeoles littéraires.\n   Enfantillages! puérilités ! A quoi cela sert-il? diront les « gens sérieux »\nen lisant tel récit bien loufoque d'Alphonse Allais, tel conte non moins\namorphe de Franc-Nohain... Car je n'ai pas besoin de vous nommer\ntoute la pléiade des auteurs gais : Alfred Capus, Courteline, Georges\n Auriol, Goudetzki, les Veber, Mac-Nab — un précurseur, celui-là! —\n Willy, Xanrof, Charles Leroy, et surtout Gros-Claude, Jules Renard,\nTristan Bernard qui, pour parler le langage cher à M. de Fénelon,\ndominent les autres comme un vieux cerf dans une forêt porte son bois\n"}, {"page_pdf": 989, "page_imprimee": 840, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "  840                            DURENDAL\n\n\n majestueux au-dessus de la troupe des jeunes faons dont il est suivi...\n    A quoi cela sert, juste ciel! Mais à faire rire les honnêtes gens !\n    Et n'est-ce point assez, je vous le demande? — Voyons, vous savez\n Molière par cœur :\n    — Qu'est-ce que tu fais quand tu dis U ? demande M. Jourdain à\n Nicole.\n    — Quoi? répond Nicole.\n    — Dis un peu U pour voir.\n    — Eh bien : U.\n    — Qu'est-ce que tu fais ?\n    — Je dis U.\n    — Oui, mais quand tu dis U, qu'est-ce que tu fais?\n    — Je fais ce que vous me dites.\n    — Oh! l'étrange chose que d'avoir affaire à des bêtes !\n    A mon tour, je vous demande : Savez-vous ce que c'est que rire ?\n Savez-vous ce que vous faites quand vous riez ?\n    Quand vous riez, vous affirmez cette vérité que vous êtes des hommes,\n c'est-à-dire le seul être intelligent et libre, le roi de la création. Quand\n vous riez, vous appréciez en un même instant, par un de ces prodiges de\n rapidité propres à l'intelligence, qu'une imperfection s'offre à vous, vous\n dédaignez ceux qui en sont victimes, vous vous délectez d'en être\n exempts et vous formez le ferme propos d'en demeurer indemnes à\njamais ! Quand vous riez, vous endiguez le flot de vos passions tumul-\n tueuses, et dans le ,calme des primitives consciences, vous sentez s'affir-\n mer en vous le principe social de la fraternité humaine ! Le tout, grâce\n à la contemplation de l'Idéal Absolu et de la Perfection Divine !\n    « Et voilà pourquoi votre fille est muette ! »\n   Quoi, tant de choses dans le rire, direz-vous !\n   En vérité, n'êtes-vous pas tentés de vous écrier : Quelle langue admi-\nrable que ce turc où cacaracamonchen veut dire : ma chère âme! et Bel-\nmen : Allez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie afin de voir ensuite\nvotre fille et de conclure le mariage !\n   Oui, le rire est « comme cela ! »\n   Et je vais vous le démontrer en quelques mots, car il me serait pénible\nde laisser vos âmes se débattre dans les affres du doute à l'endroit de mes\nvéridiques affirmations !\n   Le rire est un phénomène de la sensibilité : c'est une agitation muscu-\nlaire qui accompagne un sentiment particulier de plaisir.\n   L'homme, être intelligent et libre, devait pouvoir marquer son con-\ntentement à l'extérieur.\n   Nous verrions pourquoi, si nous avions le temps d'envisager le rire\ncomme instrument de civilisation et de propagande sociale. D'une\n"}, {"page_pdf": 990, "page_imprimee": 841, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": "                              CONFERENCE                              841\n\n\nmanière générale, disons-le, il eût été blessant pour la supériorité\nhumaine que nous fussions semblables aux poissons, animaux taciturnes,\nincapables de manifester leur émotion autrement qu'en sautillant dans\nune poêle, — ce qui devient pour l'homme une hypothèse problématique,\ndepuis la disparition de l'anthropophagie.\n   Comment dès lors le Créateur allait-il organiser la manifestation de\nnotre joie ?\n   Cruelle énigme !\n   Allions-nous faire le gros dos comme les chats ? Mais tous les hommes\nn'ont pas l'échiné également souple. Contracter les lèvres en découvrant\nles gencives, comme divers singes ? Que seraient devenues les femmes\nqui ont de laides dents ? Les éléphants, il est vrai, remuent les oreilles;\nmais chez ces grosses bêtes, avec des pavillons d'une aune de diamètre,\npareille agitation peut être suffisamment démonstrative ; elle serait\nmesquine chez l'homme.\n   Alors quoi ?\n   Certains sauvages, en pareil cas, ont adopté l'usage de se frotter le\nnez contre celui de leurs voisins. Mais cette méthode présente, parmi\nd'autres inconvénients, celui d'être peu pratique entre gens qui ne se\nconnaissent pas, et totalement irréalisable pour les moines, les prison-\nniers cellulaires, les condamnés à mort et en général tous ceux qu'un\naccès d'hilarité viendrait surprendre dans la solitude.\n   Tout bien pesé, le bon Dieu créa le Rire.\n   Parmi tous les animaux, seul l'homme rit.\n   Comment rit-il ? par quel mécanisme physiologique ? Je ne puis que\nvous renvoyer à Herbert Spencer et à la grande loi de. la permanence des\nforces, sans cesse métamorphosées, mais toujours équivalentes.\n   Pourquoi rions-nous ? Nous rions quand nous apprécions les choses\nsous un aspect spécial qui s'appelle : le plaisant.\n   Qu'est-ce que le plaisant ? Toute chose plaisante réunit trois condi-\ntions: 1° elle doit être un désordre. — Supposez que dans cette salle\npénètre un monsieur en caleçon, avec un monocle... vous rirez; 2° ce\ndésordre ne doit pas être affligeant : le monsieur en caleçon est fou...\nvous ne rirez plus ; 3° il faut que ce désordre soit perçu par nous comme\ndésordre, avec réaction, de notre part, vers l'ordre, c'est-à-dire vers la\nRègle, vers la Perfection, et en définitive vers Dieu, qui est la Perfection\nabsolue ! Imaginez que la mode soit pour les messieurs de se promener\nen caleçon et en monocle, vous ne réagirez plus... vous ne rirez pas !\n   Voilà toute la philosophie du Rire, Mesdames et Messieurs, et\navouez-le à présent, si votre fille de tantôt est toujours muette, c'est\nqu'elle y met de la bonne volonté.\n   Bien entendu, le subjectif et l'objectif jouent un grand rôle ici. Et je\n"}, {"page_pdf": 991, "page_imprimee": 842, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2468, "texte": " 842                               DURENDAL\n\n\nne serai pas démenti par les nombreux philosophes qui m'écoutent, à\nl'usage desquels je parle en ce moment (je tâche, vous le voyez, d'inté-\nresser tout le monde).\n   Le m ê m e individu peut, à divers moments, apprécier les mêmes phé-\nnomènes d'une manière différente. C'est le subjectif et l'objectif. Si je\nsors d'un bon dîner, arrosé de vins généreux, je puis être fort gai : je\nrirai d'un petit bossu tout laid, tout rabougri, et j'irai caresser douce-\nment sa bosse pour avoir la veine ! Le lendemain, dégrisé, je lui don-\nnerai cent sous, ou bien une bonne parole, selon mes moyens. Le\nsubjectif a changé.\n   Ajoutons pour être complet que le plaisant qui réside dans un fait\ns'appelle le comique; celui qui provient de l'idée s'appelle l'esprit.\n   Si la gaîté et le rire sont le reflet de la Perfection divine, dont ils nous\nrapprochent, qui donc oserait encore dire que les « auteurs gais » font\nœuvre néfaste ou inutile ?\n   Magnifier Dieu dans l'homme, sa créature, — involontairement, peut-\nêtre, mais le magnifier tout de même, — estimez-vous donc que ce n'est\nrien.! Et préféreriez-vous, par hasard, les nauséabondes productions du\nnaturalisme, sur le père duquel il semble que la vengeance du Ciel\ns'exerce en ce moment, dès ce monde même ?\n   Non, non... rire, pleurer, boire sans soif, manger sans faim, aimer en\ntous temps, voilà, vous le savez, ce qui distingue l'homme des autres\nbêtes. Gloire aux « auteurs gais » qui exaltent si supérieurement le\npremier de ces attributs !\n   Mais j'entends une interruption : Comment ? La larme, un privilège de\nl'homme? Etes-vous bien sûr que les animaux ne pleurent pas? Avez-\nvous oublié :\n                                       ... le cor au fond des bois\n                   Quand il chante les pleurs de la biche aux abois ?\n\n   Pure légende, Mesdames et Messieurs ! destinée à noircir ou à ridicu-\nliser certains animaux.\n   Tel ce pauvre crocodile, auquel on fait verser des larmes hypocrites\nautant qu'apocryphes.\n   Grâce à cette calomnie, le crocodile a longtemps passé pour le plus\npleurnicheur des animaux.\n   Pourtant, soyons juste : le veau lui disputait avantageusement la\npalme.\n   Scarron disait déjà :\n                Je suis depuis vingt ans atteint d'un mal hideux\n                            Qui m'émeut sans m'abattre;\n                J'en pleure comme un veau, quelquefois comme deux,\n                            Plus souvent comme quatre !\n"}, {"page_pdf": 992, "page_imprimee": 843, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2472, "texte": "                                  CONFÉRENCE                              843\n\n\n  Et La Fontaine ne contribuait pas peu à asseoir la réputation du\npauvre veau, dans l'élégie sur la disgrâce de Fouquet :\n\n                 Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes,\n                 Pleurez, lymphes de Vaux!...\n\n\n  Mais je me hâte de le dire : la réputation de ridicule sensiblerie du\nveau est usurpée. Le veau a le cœur solide ! Je n'en veux pour preuve\nque le verset suivant, tiré certainement d'un livre pieux :\n\n                 Au milieu des douleurs, des épreuves sans termes,\n                 Les cœurs dévots sont toujours fermes!\n\n\n   Voulez-vous que je vous le dise...?\n    La prétendue sensibilité du crocodile et du veau n'est qu'un pur canard,\n derrière lequel s'abrite la sensibilité trop connue, hélas, de la plus belle\n moitié du genre humain. La femme a cherché à donner le change.\n Vainement. Le vieil Euripide le proclamait déjà et soixante siècles d'ex-\n périence n'ont fait que confirmer cette théorie. Comme le poisson est né\n pour l'eau, « la femme est née pour les larmes ».\n    Ce déroutant problème : Quel intérêt la femme peut-elle bien avoir à\npleurer tant que ça? a sollicité beaucoup de bons esprits. Aristote dit\n là-dessus de fort belles choses et un médecin parisien, le docteur\n Petitus, écrivait en... 1661 en un latin de laboratoire : Cur proniores ad\nflendum feminoe ? Pourquoi les femmes sont-elles plus portées à pleurer?\n Et il répondait, sans se compromettre beaucoup : « La cause de ce pen-\n chant est le tempérament, que les femmes ont plus froid et plus\n humide ». Et il ajoutait peu galamment : « Ex variis exemplis intelligitur\n quam imbecilles sint feminoe ad resistendum tristitiœ ! »\n    Imbecilles! h u m ! pas tant que cela : Disons plutôt en style de Diafoirus :\n coquettoe et machiavelicoe !\n    11 appert, en effet, de multiples observations que la femme, subordonnée\n à l'homme dans le plan providentiel, n'a qu'une ambition depuis la créa-\n tion du monde : conquérir la suprématie, dominer son seigneur et maître,\n mais cela sans qu'il s'en aperçoive, — car il est le plus fort.\n    Pour assurer victorieusement son empire, la femme a des ressources\n innombrables.\n    Une des plus fécondes est assurément les larmes.\n    C'est ce qu'affirment péremptoirement ces deux vers de mirliton :\n\n                   La femme contre l'homme a de terribles armes,\n                   Ce sont les baisers et les larmes !\n"}, {"page_pdf": 993, "page_imprimee": 844, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": " 844                            DURENDAL\n\n\n   Au cours de sa joute éternelle pour l'hégémonie, la femme trouve\ndans les larmes plusieurs avantages signalés :\n   1° Les pleurs rendent la beauté plus belle, la montrent sous une autre\nforme, moins coutumière : ils en renouvellent l'aspect aux yeux de\nl'homme blasé, et la rendent plus piquante et plus séductrice. Qui\nsaurait résister à ces beaux yeux noyés de pleurs, à ce teint qu'une\nsavante agitation vient animer, à ces soupirs éperdus, à cet air languis-\nsant et charmeur ? — Premier avantage ;\n   2° Deuxième avantage. L'homme s'imaginant grotesquement qu'il\nest le maître, parce qu'il est le plus fort, puise dans ce sentiment la con-\nviction aussi stupide que chevaleresque, qu'il ne peut pas abuser de sa\nforce contre cette faiblesse. L'ennemi est à terre : il pleure. Oh!!.. Et\nl'homme demeure honteux de sa facile victoire, sans s'apercevoir que\ncette honte le met dans un état d'infériorité manifeste, en lui donnant\ndéjà un tort;\n   3° Or, tandis que l'homme reste bouleversé, cela donne à la femme,\npendant qu'elle sanglotte éperdue, tout le temps de réfléchir. Troisième\navantage sur l'homme, lequel en est en ce m o m e n t tout à fait incapable.\n   11 faut pourtant être juste. La femme pleure par calcul, c'est vrai, mais\naussi par habitude et par plaisir, je dirai presque par nécessité.\n   Les larmes sont un exutoire à la sensibilité. (Ne confondez pas larmes\navec douleur, je vous prie.) Les larmes sont déjà une réaction vers la\ngaîté, vers le rire complet. Je vous le démontrerais, si j'en avais le\nloisir... Or, tant que cette réaction ne s'est pas produite, c'est une\nangoisse, un étouffement. Aussi, dès que la femme le sent venir, ce rire\nlointain, quel soulagement, quelle délivrance! Comme elle sanglotte\navec bonheur, avec délices, avec volupté! (La volupté des larmes!)\nComme elle se sent plus légère, plus vivante, plus heureuse après cette\ndécharge ! Quels soupirs de satisfaction elle pousse, quel doux état de\nbéatitude elle respire! Plus débordants ont ruisselé les pleurs, plus pro-\nfonde est l'ivresse de les avoir versés ! C'est comme un ciel plus pur\naprès que la tempête y a passé!... N'est-il pas vrai, Mesdames?... Et\nquelle h u m e u r charmante!... Plus de querelles, de mots vifs, de piqûres\nd'épingle!... Les prévenances redoublent, les chatteries s'accumulent...\nCe n'est plus le mouton enragé, c'est la douce colombe... Voyons, maris\nqui m'entendez, levez-vous ! Dites si ce n'est point là un tableau fidèle !...\n Et vous affirmez sottement : Du côté de la barbe est la toute puissance !\n    Ah! laissez-moi m'écrier avec le grand Massillon : \" O Dieu! où est-elle\n voire hégémonie et que reste-t-il pour votre partage? „\n\n\n  Je ne sais, Mesdames et Messieurs, si vous vous en êtes aperçu, mais\n"}, {"page_pdf": 994, "page_imprimee": 845, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2711, "texte": "                               CONFÉRENCE                              845\n\n\nil y a déjà un petit temps que ma conférence — qui n'en est pas une —\ndisserte sur une multitude de sujets prodigieusement neufs, pour la plus\ngrande satisfaction — laissez-moi cette illusion ! — des gens graves et\ndes gens gais, des prêtres, des ecclésiastiques, des philosophes et des\ndames... Ah!, les dames, il n'est rien que je ne fasse pour leur plaire,\ncomme disait François Ier. Et dans cet ordre d'idées, je me reproche de\nne pas avoir assez parlé d'elles!...\n   Au plus vite, je fais amende honorable et veux émettre quelques con-\nsidérations sur un sujet plus grave encore que tous les autres, plus\ninstructif, plus palpitant, plus universel ! plus neuf surtout : Je veux\nparler de l'amour!\n   J'y trouverai cet avantage de m'attirer l'intérêt de trois classes d'audi-\nteurs, envers qui je déplore de ne pas avoir eu assez d'attentions : les\ndemoiselles, les hommes d'Etat et les célibataires!\n   Pour affronter un sujet aussi délicat et pour en justifier la nécessité\nquand je veux parler des dames, trouvez bon que je m'abrite — prudem-\nment, oh! combien ! — derrière les jupons de deux bas-bleus bien connus.\nMadame de Staël d'abord, qui s'écrie, savamment : « L'amour! c'est\nl'histoire de la vie des femmes ; c'est un épisode dans celle des hommes. »\nMadame de Girardin, qui écrit avec mélancolie : « Pour les hommes,\nl'amour n'est pas un sentiment, c'est une idée! »\n   M. de Girardin se vantait, on le sait, d'avoir une idée par jour.\n   Mais d'abord, qu'est-ce que l'amour? et comment le définir?\n   Le mérite d'une définition est d'être clair. On y a tâché. Jugez-en.\n   « L'amour, dit Stendhal, est la chose indéfinissable par essence. »\n   Michelet est encore plus précis :\n   « L'amour est l'amour, une chose qui ne ressemble à. aucune autre. »\n   Avant lui,Mllede Scudéry avait dit d'une manière très nette :\n   « L'amour est je ne sais quoi, qui vient de je ne sais où et qui finit je\nne sais comment. »\n   Maintenant que nous savons ce que c'est que l'amour, nous compren-\ndrons facilement la profondeur de cette exclamation de Lacordaire :\n« L'amour est l'acte suprême de l'âme et le chef-d'œuvre de l'homme. »\n   D'aucuns parmi vous trouveront plus clair :\n                            L'amour c'est le soleil\n                            Qui n'a pas son pareil!\n\n   Moi, je préfère pourtant la définition suivante, qui n'atteint peut-être\npas comme les autres l'essence même du sujet, mais qui a cet avantage\nde définir très expressément l'amour par ses résultats :\n   « L'amiour est une affection contagieuse, qui atteint ordinairement\nl'homme entre quinze et soixante ans, apporte les plus grands troubles\n"}, {"page_pdf": 995, "page_imprimee": 846, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": " 846                            DURENDAL\n\n\ndans les fonctions du cerveau, de l'estomac et du cœur, et peut amener\nla mort. » (Xanrof.)\n  Nota. — Dans cette définition, l'homme est un terme générique qui\nembrasse la femme.\n  Car, est-il besoin de le dire :\n\n                              Pour être amoureux,\n                              Il faut être deux.\n\n   Il n'y a guère que Narcisse qui ait été amoureux tout seul. Il a mal\nfini ! Il s'est noyé ! Que ce terrible exemple vous serve de leçon, jeunes\ngens des deux sexes !\n   Et puisque j'en suis au chapitre des recommandations, les papas et les\nmamans m'en permettront deux.\n   Jeunes étudiants, quoi qu'il vous arrive, soyez toujours philosophes en\namour, mais ne soyez jamais amoureux en Philosophie!\n   Quant à vous, jeunes filles, méditez souvent l'histoire de votre création.\n(Sous ce rapport, je signale au pouvoir compétent une lacune regret-\ntable dans votre éducation. On ne creuse pas assez les premières pages de\nla Bible dans les pensionnats de demoiselles!) Songez donc à cette vérité\nque si le Créateur, à qui il eut été facile de prendre simplement pour vous\nformer une pincée de poussière, dans le menu tas du limon dont il avait\nfait Adam, a préféré façonner Eve au moyen d'un petit morceau de notre\npremier père, — la partie moins grande que le tout! — c'est pour marquer\nl'éternelle subordination de la femme à l'homme. Songez en même\ntemps, Mesdemoiselles, que le Seigneur aurait pu prendre à cette même\nfin une partie plus éloignée du corps de l'homme, l'orteil, par exemple,\nce qui eut symbolisé encore l'assujettissement de la femme. Il a préféré\nchoisir une côte, parce que la côte de l'homme est voisine de son cœur!\nAimez-nous donc comme nous le méritons!... C'est votre devoir, et\nnotre droit !\n   J'aurais encore une foule de choses intéressantes à vous dire sur l'op-\ntique en amour, cette précieuse faculté qui fait trouver des admirateurs\négalement convaincus aux femmes douées des qualités ou des défauts les\nplus opposés, sur l'admiration, le coup de foudre, la réaction, l'espé-\nrance, la cristallisation, ce curieux phénomène qui fait que l'être amou-\nreux rapproche de l'objet aimé tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent, tout\nce qu'il touche, tout ce qu'il mange, pour déduire chaque fois de ce\nrapprochement que l'objet aimé possède de nouvelles perfections.\n   Mais il faut se borner... Et j'en viens tout de suite au lien logique qui\nréunit les divers éléments d'intérêt au moyen desquels j'ai tenté de capter\nce soir vos attentions bienveillantes.\n"}, {"page_pdf": 996, "page_imprimee": 847, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2914, "texte": "                                CONFÉRENCE                                847\n\n\n    Ce lien le voici : La gaîté, le rire, l'amour sont des forces sociales qu'on\n n'exploite pas assez!... Elles sont pourtant créées pour le bonheur de\n l'homme... L'Etat les délaisse dans un injuste abandon.\n    Car, je vous le demande, Mesdames et Messieurs, sommes-nous heu-\n reux ici-bas? Voyons, qu'est-ce que les pouvoirs publics font pour le\n bonheur de l'homme?.... Et ici, après les jeunes gens et les célibataires,\n je m'adresse enfin aux hommes d'Etat!\n    Ah ! Sans doute, j'admets que l'Etat, en nous dotant des journaux à un\n sou, de la garde civique, de la guillotine et du vote plural, remplit ses\nobligations dans une certaine mesure. Mais ne pourrait-il pas faire\ndavantage? Ne pourrait-il pas notamment contribuer à la félicité morale\ndu peuple en lui procurant les cléments d'une saine gaîté? Un peuple gai\nest un peuple fort. Voyez les Portugais!... Ils ont conquis l'Amérique...\n au XVIe siècle ! Et, d'autre part, puisque l'amour est u n bonheur, pour-\n quoi l'Etat ne s'occuperait-il pas d'en favoriser l'éclosion entre les\n citoyens... et les citoyennes?\n    Utopie ! direz-vous. L'Etat n'a pas à pénétrer dans le domaine moral,\ndans le domaine de la conscience.\n    Utopie? Pas tant que cela ! Est-ce que l'Etat ne s'est pas emparé d'une\ninstitution qui existait avant lui et sans lui : le mariage, et est-ce qu'il\nn'en a pas fait sa base unique et fondamentale ? Le mariage existait avant\nl'Etat, et il s'en passait très bien par parenthèse. Mais l'Etat, en s'empa-\nrant du mariage, en a fait dériver une foule de rapports qu'il a qualifiés\nde légitimes, alors qu'ils l'étaient parfaitement sans lui. Tels les devoirs\nde subordination des enfants aux parents, de la femme au mari, les\ndevoirs d'aliments et de protection.\n   Alors pourquoi l'Etat n'interviendrait-il pas dans l'amour? Est-ce un\ndomaine qui lui est absolument fermé ? Mais il est intervenu dans des\nmatières qui lui paraissaient tout aussi étrangères ! En matière esthétique\nnotamment. Est-ce que Sparte ne faisait pas jeter au Taygète ses enfants\ndifformes, quoique robustes ? Est-ce que l'IIellade entière n'imposait pas\naux futures mères de famille le spectacle des beaux adolescents combat-\ntant dans l'arène? A l'heure actuelle, en Amérique, est-ce que l'Etat\nn'intervient pas dans le domaine de l'amour, en érigeant une barriere\ninfranchissable entre les femmes blanches et les gens de couleur?\n   J'entends : vous me parlez liberté, progrès ! Vous me criez dans ce\ndomaine a u s s i : Laissez faire! Laissez passer! J'en rougis pour cette\nformule par trop économique !\n   Le progrès en amour, ah! parlons-en! Aurions-nous, par hasard, la\nprétention de faire plus, ou mieux que nos ancêtres?\n   Nos sentiments sont-ils plus délicats, ou nos sensations plus vives?\n Qu'avons-nous inventé à cet égard? Approchons-nous des Grecs pour le\n"}, {"page_pdf": 997, "page_imprimee": 848, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2715, "texte": " 848                            DURENDAL\n\n\nculte du beau ou des Romains pour les satisfactions matérielles? De nos\njours, quelle Hélène ferait s'entrechoquer deux cent mille hommes et\nquel Périclès allumerait une guerre du Péloponèse à la flamme des beaux\nyeux d'Aspasie?\n   Nos femmes sont-elles plus belles que Phryné, à l'aspect de qui les\nmagistrats se levaient? Sont-elles plus fidèles que Pénélope, plus spiri-\ntuelles que Mme de Sévigné, plus dévouées que l'épouse d'Hugo Grotius?\nEt nous-même, Messieurs, sommes-nous aussi passionnés qu'Antoine,\naussi galants que Lauzun, aussi constants que la Rochefoucauld, et en\nest-il un seul parmi vous qui ait la fatuité d'inspirer à sa belle-mère des\ntransports de loin comparables à ceux de Phèdre pour Hippolyte ?\n   Et vous osez parler du progrès en amour!!\n   En vérité, je vous le dis, nous sommes de tristes amoureux, et dans ce\nsiècle d'électricité, l'amour depuis longtemps aurait dû souffler son flam-\nbeau — s'il n'y avait pas, comme chacun sait, les maîtres de forges et\nquelques ingénieurs pour en entretenir pieusement la flamme !\n   Oui... l'amour s'en va!... Que dis-je, il s'en est allé!... Dépêchez-vous\nde le rattraper pendant qu'il en est temps encore, avant que le mariage\nd'argent ne triomphe tout à fait... Car c'est alors que vous regretteriez\nde ne pas avoir fondé, — avec toutes les conditions de prudence qui\ns'indiquent, — de vastes institutions sous le contrôle et la garantie de\nl'Etat, où les jeunes gens des deux sexes apprendraient à se connaître et\nferaient choix de l'élu de leur cœur !\n   Dès lors, plus de ces emballements passagers qui, de nos jours, brisent\nen peu de temps les unions formées sous les plus heureux auspices!\nPlus de mesquins calculs d'intérêt! Plus de barrières élevées au nom\nd'une prétendue aristocratie de rang, d'éducation, de naissance! L'abon-\ndance, la variété des sujets permettraient de judicieuses comparaisons, et\nl'amour, étant le résultat d'une comparaison, procéderait au plus fort de\nla passion avec la clairvoyance d'un juge !\n   Et nunc reges, intelligite ; erudimini, qui judicatis terrain !\n   Puissent nos gouvernants, puissent les dépositaires et dispensateurs du\npouvoir, à qui incombe la périlleuse mission de guider la Société dans\nla voie du bonheur et de la perfection, puissent ces hommes éminents\ns'inspirer des saines traditions de gaîté de nos ancêtres! Puissent-ils\nrendre à l'Amour, ce grand délaissé, son rôle moral et civilisateur, par la\ncréation d'Académies véritablement bienfaisantes, et puissent-ils ainsi,\nen résolvant la question sociale, assurer à notre chère patrie une indéfec-\ntible félicité !\n                                                          ERNEST HALLO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 849, "page_fin": 851, "titre_corps": "Une vieille église norvégienne : Souvenir de voyage", "titre_sommaire": "Une vieille église norvégienne : Souvenir de voyage", "signature_source": "Comte d’Arschot", "ancre_debut": "Une vieille église norvégienne", "ancre_fin": "Comte D ARSCHOT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1000, "page_imprimee": 849, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2035, "texte": "U n e vieille église norvégienne\n\n                       (SOUVENIR DE VOYAGE)\n\n\n\n                  Tous ceux qui ont quelque peu voyagé ont pu remarquer\n                    combien les images d'une grande partie des choses\n                    qu'ils ont vues, non seulement après plusieurs mois,\n                    mais souvent même presque dès le retour, deviennent\n                    hésitantes et confuses.\n                       Cela n'est pas bien étonnant, lorsqu'on songe au\n                   nombre des villes, à la diversité des contrées où l'on\n                    s'arrête et surtout à la rapidité avec laquelle on les\n                    visite. Mais ce qui l'est davantage, c'est de constater\nqu'après quelques années, les choses que nous nous rappelons le mieux\nne sont pas toujours les plus belles que nous avons contemplées, les plus\nattirantes ou les plus célèbres. Au contraire, celles-ci sont fort souvent\noubliées les premières et ce qui survit le plus nettement dans notre mé-\nmoire, ce sont des coins de paysages, des bouts de chemins, de petits\ntableaux de villes qui, tout d'abord négligés ou presqu'inaperçus, finis-\nsent par former le centre autour duquel se groupent nos souvenirs et\npar synthétiser à la fois tout ce que nous avons vu et tout ce qui nous\na le plus profondément charmé.\n   Cette constatation, je me la suis faite, entr'autres occasions, à propos\nde Bergen, en Norvège. Bergen est une très ancienne ville; elle a de\nvieilles murailles et de vieilles tours, de vieilles barques curieuses où la\npiété craintive des pêcheurs peignit jadis, au-dessus du gouvernail, sous\nune étroite lucarne, des prières dans le genre de celle-ci: «Que Dieu\ndonne toujours du vent derrière ! » ; elle a des maisons du temps de la\nHause. un musée intéressant, devant elle l'Océan aux vagues libres et,\naprès elle, des montagnes superbes, blanches de neige et rapprochées\ncomme les lames durcies d'une autre mer plus énorme.\n  Mais, si je retournais dans cette cité de la cité norvégienne, ce serait\n"}, {"page_pdf": 1001, "page_imprimee": 850, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2936, "texte": "  850                            DURENDAL\n\n\n moins pour toutes ces choses que l'on vante que pour une étrange et fort\n ancienne petite église qui m'a semblée délicieuse.\n    Par une route qui n'est d'abord pas bien gaie, mais qui devient après\n charmante en se faufilant, sur la montagne, entre des roches et des ver-\n dures, on arrive à cette chapelle de Fantoft, dont nous donnons une\n reproduction, et qui est un des plus vieux souvenirs du catholicisme\n Scandinave.\n    Celui-ci fut introduit en Norvège surtout par des Anglais et des Irlan-\n dais qui commencèrent, vers l'an 1000, à élever de petites églises en bois.\n Ils en construisirent beaucoup, mais inhabilement, de sorte que, déjà\n à la fin du XIIe siècle, il fallut en abandonner plusieurs et qu'actuellement\n il n'en reste qu'une couple de cette époque (à Parno et à Urnes). Mais\n on en édifia d'autres plus tard : le pays était alors prospère ; le catholi-\n cisme, en relation directe avec Rome, se développait tellement que, vers\n 1150, le sol des villes et des campagnes se couvrit d'une foule de temples\n nouveaux. On connaît à présent de nom 322 églises faites en bois et\n datant de 1250 ; mais il y en avait davantage, deux fois autant, sans\n doute. Il n'en subsiste plus aujourd'hui qu'une trentaine, dont celle de\n Bongund est, dit-on, une des plus belles.\n    Selon les temps, elles servirent aux catholiques ou aux réformés, mais\n c'est le catholicisme qui les éleva toutes, n'établissant guère de grandes\n différences dans leur aspect et leur donnant, à l'intérieur, la forme de\nnos basiliques, tout en maintenant à l'extérieur les caractères des églises\nanglaises du même genre et des motifs d'ornementation qui se retrou-\nvent dans les plus anciens objets norvégiens.\n    L'église de Fantoft fut probablement construite vers l'an 1200 ; elle\nétait auparavant située à un autre endroit, mais on la transporta où elle\nest maintenant, lors de sa restauration en 1884. Avec ses murs sans fenê-\ntres, tous ses angles rentrant les uns dans les autres, ses deux ou trois\npetits clochetons superposés, ses toits recouverts de bardeaux pareils à\nceux dont encore aujourd'hui l'on se sert beaucoup en Allemagne, elle\na un faux air de. pagode infiniment mystérieux.\n    L'intérieur en est obscur, vide, seulement orné de quelques peintures\ntrès altérées, remontant sans doute à la fin du xvn e siècle.\n   Quand j'ai vu cette petite église, j'ai oublié ce qui m'avait intéressé en\nville, et, maintenant que tout s'est tassé dans m o n souvenir, elle est\npour moi Bergen tout entier. C'est que, pour avoir survécu à tant de\nsiècles malgré ses proportions, la fragilité de ses matériaux et l'âpreté\ndu climat, elle me représente une des choses les plus touchantes que\nj'ai rencontrées. Elle est comme un écho sonore du passé, une relique\nd'un temps de foi flambante et d'efforts jamais épargnés.\n   Mais que rcste-t-il de cet autrefois ? Je me le suis demandé après avoir\n"}, {"page_pdf": 1002, "page_imprimee": 851, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1171, "texte": "                UNE VIEILLE ÉGLISE NORVÉGIENNE                      85 1\n\n\nvu le chœur vide, les murs que ne caresse plus le bruit charmant d'au-\ncune prière et entre lesquels ne s'arrêtent plus que la curiosité vague de\nquelques touristes et la couverture rouge des Baedecker... Et alors une\ntristesse m'a pris, la tristesse insurmontable, décourageante dont on ne\npeut se défendre devant ce qui fut rempli, dans les lointains du temps,\nd'un grand amour, d'une grande puissance ou d'une grande foi. Venise\njadis tragique et amoureuse, Jérusalem livrée à toutes les races, Bruges\nqui commerça avec tous les peuples, l'Escurial d'où on comprima le\nmonde et qui n'est plus qu'un tombeau, avec des nuances diverses, nous\nassombrissent pareillement. Fantoft brûla d'ardeur pieuse — et les\nlampes saintes sont brisées ! L'activité intense, la foi passionnée qui\nbouillonna, peina, travailla, s'est éteinte ; les siècles écoulés furent\nbruyants, et nous ne sommes plus que devant du silence ; la vie fut\nimpétueuse, et nous ne sommes plus que devant la mort ! Et c'est\ndu passé perdu, tout cela, tout cela...\n\n                                                Comte   D'ARSCHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 852, "page_fin": 858, "titre_corps": "L’Esthétique de la langue", "titre_sommaire": "L’Esthétique de la langue", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "L esthétique de la langue", "ancre_fin": "HENRI MAZEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1003, "page_imprimee": 852, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2075, "texte": "L'esthétique de la langue\n\n\n                 Si le beau est partout, si tout ce qui porte l'empreinte de\n                    l'action humaine est susceptible de rayonner quelque\n                    parcelle de beauté, il doit y avoir une esthétique de\n                    n'importe quelle chose, une esthétique de la vie animale\n                    comme une esthétique du langage, et c'est ce que per-\n                    sonne ne niera, mais c'est pourtant ce qu'il importe de\n                    préciser.\n                       Car ceux qui parlent, comme M. Rémy de Gourmont,\n                    de l'esthétique d'une langue (1) ne veulent pas dire\nqu'avec des mots on peut faire naître des idées de beauté, ni même qu'on\npeut, au moyen de ces mots, exprimer une idée d'une façon plus ou\nmoins élégante, mais que les mots en eux-mêmes recèlent une beauté\npropre, et ainsi posée, la question devient délicate.\n   D'abord, il ne peut plus être question ici que d'une beauté spéciale,\nnationaliste, pourrait-on dire, analogue au nez grec ou au pied de chi-\nnoise. Telle combinaison de voyelles ou de consonnes qui semblera har-\nmonieuse à un peuple en choquera un autre. Cette beauté même, que\nscra-t-elle au fond ? Les mots qui nous plaisent le plus sont-ils expres-\nsifs à cause de leur son, ou de l'idée qu'ils éveillent? Il est possible que\nl'esthétique sonore des mots ne soit pas supérieure à leur esthétique\nvisuelle et que ce qu'on croit être la magie des syllabes ne soit guère\nassimilable qu'à une calligraphie. La preuve, c'est que les mêmes syl-\nlabes de ces mots magiques, suffisamment interverties et alors privées\nde sens, n'éveillent plus rien.\n   En outre si, comme le croit tout véritable artiste, le beau vit d'une\nexistence propre, s'il y a un beau archétype dont tous les beaux réalisés\n« ne sont que les miroirs obscurcis et plaintifs », ne faut-il pas tenir en\nmédiocre estime cette chétivité qu'est la beauté d'une langue, et au lieu\n\n\n  (1) Esthétique de la langue française, par RÉMY DE GOURMONT, Paris, 1899, Mercure de\nFrance.\n"}, {"page_pdf": 1004, "page_imprimee": 853, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3034, "texte": "                     L'ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE                               853\n\n\nde conserver la tradition d'une esthétique de chaque dialecte, ne fau-\ndrait-il pas hâter l'avènement d'une langue cosmopolite, d'un sabir\ntumultueux qui forcément fleurirait sa propre beauté ? Nous sourions\naujourd'hui des mots hérissés de consonnes dont s'effarait le bon Nicolas\nau Passage du Rhin, qui sait de même si nos petits neveux ne trouve-\nront pas excessive la répugnance de nos plus fins écrivains pour les mots\nétrangers et s'ils ne se plairont pas à barder et caparaçonner leurs\nphrases de pièces anglaises ou allemandes ?\n   Et ce que je dis des mots pourrait être dit de la syntaxe. Nous autres\nfrançais ne considérons comme beau que l'ordre analytique et logique.\nMais en quoi, au fond, l'est-il plus que l'ordre à variations tortueuses du\ngrec ou de l'allemand ? Qui sait même si cet ordre rigide est dans le\nvéritable génie de notre langue, s'il ne nous a pas été imposé par les\npédants comme les mots polysyllabiques dont' le français s'encombre\ndepuis le XVIe siècle, et si, livré à lui-même, notre langage n'aurait pas\nété un tissu de mots brefs et de tournures elliptiques comme l'anglais?\n   On voit qu'il peut se cacher des questions fort intéressantes sous la\npure grammaire, et ce ne sont pas les seules. M. Rémy de Gourmont en\nsoulève une, à propos de la métaphore, qui plonge au plus profond de\nl'esprit humain, si bien que celui qui la résoudrait saurait le mot des\nreligions primitives. Pourquoi, tout simplement, le roitelet s'appelle-t-il\ndans toutes les langues d'un nom contenant le mot roi, alors que cet\noiseau n'a rien de particulièrement monarchique? Est-ce naissance\nspontanée de la même image dans tant d'esprits différents, est-ce com-\n munication progressive d'une image primitivement trouvée par un seul ?\n   Transportée dans le domaine des contes et des légendes, cette question\npose le problème de l'origine des mythes, donc de l'essence même des\nreligions. Si tel rite se trouve à la fois chez les Maoris et chez les Athé-\nniens, si tel symbole se rencontre chez les Aztèques et chez les Egyptiens,\n faut-il conclure à un emprunt ou à une gémellarité ? C'est le débat entre\n bien des équipes de mythologues, entre Andrew Lang et Max Muller en\n ce moment.\n   I1 est vrai, pourrait-on dire, que ce qui est vraisemblable en linguistique\nne l'est plus forcément en mythographie. De ce que tous les paysans des\ndeux mondes ont appelé petit bœuf le bouvreuil, ou petite chienne la\n chenille, ou jolie bête la belette, etc., etc.. il ne s'en suit pas que tous les\n symbolistes des deux ères aient spontanément forgé la même explication\n des éclipses ou des apparitions. Si l'histoire du déluge se retrouve à peu\n près partout, cela peut tenir à des contagions de légendes plus qu'à des\n self-floraisons ; il y a eu toujours des communications, entre les peuples\n les plus antipodes, et il suffit d'un seul naufragé pour expliquer bien\n des choses. Certains vont jusqu'à dire qu'au début des temps, la question\n"}, {"page_pdf": 1005, "page_imprimee": 854, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3101, "texte": " 854                             DURENDAL\n\n\nde l'expression Verbale a dû être le grand travail social, le grand champ\ndes découvertes humaines, qu'il y a eu une phase linguistique de la civi-\nlisation et qu'avant de troquer des produits et des végétaux, les. hommes\nont échangé des mots, des récits et des mythes. Or, qui sait si ce n'est\npas à cette période verbaliste de l'humanité que remontent les noms\ndonnés à tels ou tels oiseaux ou insectes, et si, par suite, il n'y a pas eu\nlà emprunt aussi ? Il importerait peu ici qu'un écrivain isolé retrouvât de\nlui-même telle association subtile d'images entre un lézard et un bras\n(lacertus), un muscle et un petit rat (musculus), car comment savoir si\ncet écrivain n'a pas au fond de son inconscience l'empreinte héréditaire\nde cette association ?\n   Sans aller si loin dans l'hypothèse, et en nous en tenant à la simple\nmétaphore littéraire, n'est-elle pas suggestive, à un autre point de vue,\nla remarque de ce même auteur, M. Rémy de Gourmont, qu'il y a des\ngroupes sémantiques de peuples, et qu'eu égard à la similitude des tropes,\nle français est beaucoup plus rapproché de l'anglais et de l'allemand que\nde l'italien et surtout de l'espagnol ? Voilà qui va faire faire la grimace aux\nfidèles de l'Alliance latine. Et pourtant, pourquoi le mécanisme même\nde la conception ne serait-il pas une meilleure preuve de la parenté que\nla composition du vocabulaire verbal ? Si l'argument ne servait qu'à affir-\nmer que nous autres Français sommes beaucoup plus rapprochés des Alle-\nmands et des Anglais que des Espagnols ou des Portugais, il serait inat-\ntaquable ; les peuples de la péninsule ibérique sont à peine européens ; le\nfond ibèreberbère vientd'Afrique, il a été fortement mélangé de maures et\nde juifs; sauf dans la Catalogne et la Galicie, où il y a des Gaulois, et dans\nl'Andalousie où les Germains ont laissé des traces, la population est très\n sémitisée, d'où sa décadence actuelle parallèle à la décrépitude arabe ; mais\n le troublant de l'argument est qu'il nous éloigne aussi des Italiens, lesquels\n en vérité sont bien nos frères de race; à moins encore que ce soit la séman-\n tique qui ait raison contre les apparences ; l'Italie, à l'exception du bassin\n du Pô, est habitée par des italiotes, des grecs ou des peuples d'origine\n obscure comme les Vénètes et les Etrusques, sans parler des Sardes et des\n Sicules qui semblent de fond sémite ; or, qui sait si nous ne sommes\n pas beaucoup plus rapprochés des Allemands que de tous ces peuples\n pour qui Germains et Gaulois étaient la même chose ? En dépit des\n préjugés, il est très possible que ce soit la même race qui couvre l'Europe\n centrale de l'Elbe à la Garonne et des Grampians aux Apennins ; les\n Saxons qui ont envahi l'Angleterre se sont superposés à des Gaulois\n comme les Germains qui s'établirent dans les vallées du Rhin et du Danube,\n et de leur côté, pendant tout l'Empire, les Gaulois des Gaules se sont ger-\n manisés par l'afflux des captifs d'outre-Rhin, d'où l'établissement si facile\n des Francs et des Burgondes, plus tard. En définitive, rien de plus vrai-\n"}, {"page_pdf": 1006, "page_imprimee": 855, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3079, "texte": "                     L'ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE                           855\n\n\n semblable que la rigoureuse fraternité des Anglais, des Allemands et des\n Français d'aujourd'hui, et rien de moins méprisable que la science,\n fut-ce celle des synecdoches et des métonymies, qui permet de confir-\n mer cette vraisemblance.\n    Laissons-là la psychologie collective et revenons à la littérature qui\nn'est en somme que de l'expression psychologique individuelle. Mais tout\nd'abord, n'est-elle absolument que cela ? Il y a des personnes qui n'ont\npas le don de l'expression; le champ littéraire leur est-il rigoureusement\ninterdit ? Cela, à Vrai dire, dépend de ce qu'on entend par don de l'expres-\nsion ; tels écrivains ne peuvent arriver à se faire comprendre, et n'en font\npas moins quelque figure, dans les histoires littéraires un peu détaillées,\nLycophron, Euphuès ou Mallarmé ; tels autres ne peuvent donner à\nleur forme une note personnelle, et n'en gardent pas moins leur mérite;\nc'est même le cas de tous les auteurs traduits ; aussi n'irai-je pas aussi\n loin que M. Rémy de Gourmont disant que le talent n'existe pas sans\nstyle original ; si je peux percevoir la beauté d'Homère à travers Bitaubé\nou la mélancolie de Virgile à travers Nisard, pourquoi ne serai-je pas\nsensible à la poésie fénelonienne à travers les carreaux dépolis du\n Télémaque ? Ici, je crois que les littérateurs de profession se dupent ; car.\nd'une part, il est certain qu'on peut être un très haut esprit et s'exprimer\npar clichés, comme on peut être un vrai grand h o m m e et être trompé\npar son ami, sa femme ou sa bonne ; et d'autre part, il n'est même pas\ndit qu'on ne puisse être u n grand écrivain qu'à la condition de coiffer des\nmétaphores inédites et des adjectifs tout flambant neuf ; qui sait même\nsi le vrai modèle ne délustre pas à dessein ce qu'il met, et si Bossuet ne\ntouche pas la main, à ce point de vue, à Brummel ? Ceci, si on l'admet-\ntait, remettrait bien des choses au plan ; ce n'est pas la truculence des\nimages qui fait le génie de Shakespeare ni leur modération qui empêche\ncelui de Balzac ; la littérature, Dieu merci, est autre chose que la pour-\nsuite de l'adjectif rare ou de la rime riche, et sans cela comment expli-\nquerait-on que Jules Vallès ne soit pas l'égal de Flaubert, ou Paul de\nSaint-Victor celui de Chateaubriand ?\n   Je préférerai louer M. Rémy de Gourmont, et alors d'une voix forte,\npour tout ce qu'il dit sur la véritable correction. Croire qu'elle consiste\nen l'observation des règles des grammairiens est bécasson, et la perte dans\nla nuit des temps de cette croyance ne prouve que le préhistorique de\ncette bécassonnerie. On peut prendre un désir malicieux à prouver qu'il\nn'y a pas une des fautes de français devant lesquelles les régents de col-\nlège se signent qui n'ait son pendant rigoureux dans les tournures licites;\nles illettrés qui pataquèsent estatues ou cintième s'expriment absolument\ncomme les bien-disants qui profèrent estampes ou tabatière. En réalité, il\nfaudrait avoir le courage de poser le grand principe : Il n'y a.pas de faute\n"}, {"page_pdf": 1007, "page_imprimee": 856, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3070, "texte": "  856                             DURENDAL\n\n\nde langage. Ce langage n'ayant d'autre raison d'être que l'expression de\nl'idée, tout ce qui est clair en prose et expressif en art est correct ; au lieu\nde cataloguer les dites et ne dites pas, de décréter que telles h sont aspirées\n et telles non, telles liaisons légitimes et telles inavouables, les grammai-\nriens (et quel est l'écrivain, quel est même l'homme du monde qui n'est\npas un peu grammairien?) auraient mieux fait de déclarer permises toutes\nles façons de dire; le beau résultat de ne plus pouvoir mettre effluve au\nféminin, comme l'ont fait les meilleurs auteurs jusqu'aujourd'hui ! S'il y\navait eu une règle à conserver ou à poser pour les genres, n'aurait-ce pas\nété ou de les supprimer, comme l'anglais, ou de les distribuer logiquement\net simplement : tous les mots terminés en e muet féminins, tous les autres\nmasculins (pourquoi ne pas dire le fleur et la tonnerre?), liberté d'ailleurs\nlaissée à un chacun de désexuer ses mots, si cela lui plaisait, et de redire\nla tonnerre un peu comme nous pouvons dire le foudre. Le mal qu'a fait à ce\npoint de vue là le Dictionnaire de l'Académie, cet Evangile des cuistres, est\nincalculable; mais à ce propos, quelle ironie de se rappeler qu'en ces\nmatières les Malherbe et les Vaugelas sont d'esprit plus large que les\nRacine et les Hugo !\n   Heureusement, il n'en est pas ainsi de tous les grands poètes, et j'en\nsais au moins un, Ronsard, dont M. Rémy de Gourmont aurait pu s'auto-\nriser. L'auteur de la Défense et Illustration de la langue française (car le\nmanifeste est de Ronsard au moins autant que de Joachim) avait dès l'au-\nrore prôné tous les modes que devait reprendre notre contemporain, le\nretour à la vieille langue, le recours aux argots techniques des ouvriers et\nartisans, l'usage des néologismes, non des mots calqués sur le grec et le\nlatin, mais des mots provignés et des termes inventés, « pourvu qu'ils\nsoient moulés et façonnés sur un patron déjà reçu du peuple ». Il y\najoutait le conseil de puiser à une source dont ne parle pas notre auteur,\nles dialectes locaux, et c'est un regret que son dire n'ait pas été suivi, car\naujourd'hui il est trop tard : les patois wallons et picards, qui par leur\nparenté auraient été si propres à enrichir le français, ont à peu près\ndisparu, et les langues subsistantes, comme le provençal, sont trop\néloignées pour que la transfusion du sang linguistique puisse aisément se\n aire ; pourtant l'exemple d'Alphonse Daudet prouve que bon nombre de\ntermes et de tournures languedociennes pourraient s'acclimater chez\nnous. Ces transplantations-là ont même, en un certain sens, plus de chances\nde réussite que les reprises d'anciens mots trop désuets : jamais ains par\nexemple n'a pu revivre malgré les services qu'il rendrait: ores, emmi, sus,\nonques ont toujours leur air archaïque.\n   C'est au provignement surtout qu'il faudrait, à mon sens, recourir: il\nprésente cet avantage de laisser tout d'abord reconnaître le mot; de\ncauteleux on pourrait réhabiliter cautèle, caulement (J. du Bellay), inventer\n"}, {"page_pdf": 1008, "page_imprimee": 857, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3132, "texte": "                     L'ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE                              857\n\n\ncauteler, cauteliner, cautelin, cautelard: pourquoi pas cauteloïde'? Le nombre\ndes cases à remplir dans la langue est incroyable ; prenez deux mots sim-\nples et analogues, bienfaisant et satisfaisant, par exemple, et voyez le peu\nde dérivés; d'une part, bienfait (substantif) bienfaiteur, bienfaisance, d'autre\npart, satisfaire, satisfait (participe ou adjectif), satisfaction, satisfactoire ;\npourquoi ne pas user de satisfaisance, satisfaiteur, bienfaire, bienfaction\n(pas très joli) bienfactoire (encore moins)? après avoir écrit une phrase\navec les mots relatifs à bienfaisant, essayez de la transposer en mots rela-\ntifs à satisfaisant, vous verrez les périphrases qu'il faudra. Une liberté un\npeu hardie en ces matières serait le seul moyen de nettoyer la langue de\nses lourdeurs. M. Rémy de Gourmont fait remarquer que de deux mille\nmots en sion et tion, il n'y en a pas vingt qui pourraient entrer dans une\nbelle page de prose littéraire, moins encore qu'un poète osât insérer dans\nun vers. Mais pourquoi ne pas se débarrasser de ces poids morts ? Les\nlangues techniques nous donnent l'exemple : il n'est pas ici jusqu'aux\nbiologistes qui ne nous prêteraient agrégat et aux huissiers qui ne nous\nindiqueraient constat: pourquoi ne hasarderait-on pas de même construct,\nrecept, scintil, réparat, etc. Les mots en ment seraient aussi à écheniller,\nsubstantifs et adverbes; Ronsard préconisait l'emploi de l'adjectif pris\n adverbialement, il vole léger, et il avait raison; qui sait si l'emploi du bara-\n gouin franco-anglais que parlent les prospectus des tailors et des hairdres-\nsers n'acclimatera pas l'averbe en ly ; « nous croyons extremely, nous\n prions respectfully nos clients...», cela mettrait du moins quelque variété\n dans nos finales. Ah! si un jour on pouvait supprimer les articles et les\n pronoms !\n   Un autre principe serait à poser : Il n'y a pas de faute   d'orthographe,\nmais il se heurte aux mêmes obstacles. Combien de lecteurs ne sauraient\npas, abstraction faite de la grammaire, si un livre est bien écrit? Et à\nquel saint se voueraient les examinateurs si on soustrayait à leur férule\nl'observance des canons orthographiques? Le mal doit être sans remède,\npuisque l'Académie elle-même n'a pas poursuivi sa tentative de réforme ;\nc'est que la clé du problème n'est pas dans les mains des immortels,\nmais dans celles des instituteurs et des protes; le jour où le typographe\nconsentira à imprimer batême si j'ai manuscrit batême, l'orthographe sera\nmorte. Le malheur est qu'ici on aurait à faire non seulement aux cer-\nbères de l'actuel saint des saints, mais aux futurs cerbères du saint des\nsaints réformé; les phonétistes qui voudraient m'obliger à écrire forma-\ntion sont aussi sots que les grimauds qui me défendent d'écrire phantôme.\nNe vaudrait-il pas mieux orthographier à sa guise, comme les honnêtes\ngens d'autrefois? Mme de Sévigné ou M. de Saint-Simon valaient bien\n Noël et Chapsal. M. Rémy de Gourmont m e semble donner dans l'excès\n quand il propose de n'adopter que sinfonie, quilo et surtout liste (pour\n"}, {"page_pdf": 1009, "page_imprimee": 858, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3049, "texte": " 858                             DURENDAL\n\n\nphtysie ou ftisie) ; pourquoi ne pas laisser les gens libres d'écrire sym-\n phonie et, s'ils le veulent, de hérisser leurs mots de lettres fantaisistes,\nd'écrire comme Rabelais ungzième et escript? Ces lettres ne sont pas si\nvaines que cela ; essayez d'enlever son h à cathédrale, autant abattre la\nflèche de Notre-Dame; du moins, en laissant libre un chacun, acquerrait-\n on l'avantage de différencier les mots homophones, et de ne plus risquer\nde confondre les téories des philosophes avec les théories des servantes de\nla déesse.\n   Je parlais des phonétistes. Un argument qu'on n'a pas fait, je crois,\nvaloir contre eux est que leur succès même boucherait l'expansion, fort\ncompromise hélas! du français; un Anglais qui devine à peu près tous les\nmots de notre langue ne les reconnaîtrait plus sous leur, déguisement\nphonétiste; à plus forte raison, nous autres ne verrions-nous plus goutte\nà l'anglais s'il prenait fantaisie aux sujets du roi Shakespeare d'orthogra-\nphier phonétiquement à leur point d'ouïe leur langue et d'écrire poleace\npour police. Je ne suis pas, en effet, trop opposé aux pénétrations réci-\nproques des langues voisines, notamment à celles de l'anglais et du fran-\nçais. Il s'en est fallu de peu que les Anglais ne parlent aujourd'hui français;\nsi les successeurs du Conquérant avaient suivi la politique décidée de\nleur ancêtre pendant trois ou quatre générations, on se comprendrait des\nPyrénées aux Orcades ; même tel qu'il est, l'anglais, en dépit des appa-\nrences, est une langue latine ; s'il avait plu à un syndicat de prosateurs\nd'Outre-Manche de latiniser leur langue depuis un ou deux siècles, elle\nserait aussi rapprochée du français que l'italien ou l'espagnol. Même\naujourd'hui, la tentative serait intéressante. L'écrivain anglais qui arri-\nverait à faire passer dans sa langue notre mot on, par exemple, rendrait\nà ses compatriotes un service précieux. Pourquoi la contrepartie n'en\nserait-elle pas vraie pour nous ? L'acclimatation du prolixe self, qui se fait\nen ce moment, est excellente, bec de gaz self-allumeur, régime de self-\ngouvernement, il n'y a rien là que de très légitime. C'est aboutir à un\npatois, dira-t-on; mais tout patois est une langue, et qui sait si le patois\nanglo-français ne sera pas la langue de l'avenir?\n   On pourrait écrire longtemps encore à propos du livre de M. Rémy de\nGourmont. Mais l'art d'écrire n'est-il pas, ô Nicolas, l'art de se borner?\n L'important d'ailleurs, pour un ouvrage comme celui-ci, est de mettre\n en relief l'idée-base ; or, je crois l'avoir fait. Il n'y a pas, n'en déplaise à\nM. Deschanel, de déformations de la langue, il n'y a que des transforma-\ntions. Si la prononciation de métingue et de tramvé prend le dessus, ce\nseront les concierges qui auront eu raison et les beaux messieurs qui\nauront eu tort. Ayons donc le courage de conclure : I1 n'y a pas de faute\nde grammaire, et, a fortiori, il n'y a pas de faute d'orthographe.\n                                                             HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 859, "page_fin": 861, "titre_corps": "Notre Salon d’Art religieux", "titre_sommaire": "Notre Salon d’Art religieux", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "Notre Salon d Art religieux", "ancre_fin": "HENRY MOELLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1010, "page_imprimee": 859, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "Notre Salon d'Art religieux\n\n                 LE 16 décembre de cette année, Durendal ouvrira au Musée\n                    Royal son premier salon d'art religieux. Nous disons :\n                   son premier salon, avec intention, car si cette première\n                   tentative réussit, nous comptons bien organiser, à des\n                   dates plus ou moins rapprochées, des expositions d'art\n                    religieux. Ce serait, à notre avis, le plus merveilleux\n                    moyen, le moyen le plus efficace de réaliser un des buts\n                    les plus élevés de notre programme, une de nos idées\n                    de prédilection, à savoir : la résurrection du véritable\nart religieux, d'un art religieux sincère, convaincu, vrai, ayant toutes les\nqualités d'un art véritable et partant en même temps d'une inspiration\nfoncièrement et profondément religieuse.\n   Notre première exposition ne sera peut-être pas parfaite sous ce double\nrapport. Mais on serait mal venu de nous en faire un grief. Celui qui\nnous ferait un tel reproche n'aurait pas saisi la pensée qui nous a\ndominés en organisant ce premier salon.\n   Je crois opportun d'exposer cette pensée en quelques lignes. Il y a\nactuellement en notre monde moderne, si intéressant par tant de côtés,\nune vie artistique intense, un mouvement d'art étonnant. Ce mouvement\ns'affirme en tous les domaines, depuis les plus élevés jusqu'aux plus\nmodestes que l'art peut embrasser. L'art pénètre partout. Il s'empare des\nchoses les plus humbles. On ne l'aperçoit pas seulement dans le monu-\nment, où sa place est toute naturelle. Il pénètre même dans les habita-\ntions particulières. Et nous ne désespérons pas de le voir illuminer et\nréchauffer des rayons de la beauté la chaumière du cher petit pauvre.\n   On ne se contente plus d'introduire l'art dans le livre. Mais l'affiche\nelle-même, oui l'affiche, cette chose si banale en elle-même,— qui l'aurait\ncru il y a quelques années, — l'affiche, qui s'étale sur nos murs et dont la\nvie est si éphémère, puisqu'elle est lacérée après quelques jours, est\ndevenue artistique. Et comme nous avions jadis les maîtres de la pein-\n ture et de la sculpture, il y a actuellement les maîtres de l'affiche!\n"}, {"page_pdf": 1011, "page_imprimee": 860, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2833, "texte": " 860                             DURENDAL\n\n\n   Un besoin d'art intense se manifeste donc partout. Les salons d'art\nsuccèdent aux salons d'art. Chaque année, de nouvelles associations\nd'artistes s'affirment au beau soleil. Tous les efforts ne sont pas heureux,\nmais beaucoup sont intéressants, presque tous sont sincères. La plupart\nméritent d'être encouragés.\n   En parcourant les diverses expositions d'art, nous fûmes souvent\ndouloureusement émus en nous apercevant que l'idéal religieux, le plus\ntranscendant de tous, semblait presque complètement négligé par les\nartistes. Et si sortant du temple de l'art, nous entrions dans le temple de\nDieu, dans l'espoir bien naturel d'y trouver là au moins, dans sa vraie\nplace, l'art religieux, nous n'y trouvions à notre grande déception que sa\ncaricature.\n   Déception cruelle s'il en fut. Où l'art avait régné en souverain dans tous\nles sièclespassés, domine maintenant en maître le           je ne parviens pas\nà trouver un mot, pour définir ce que l'on a substitué à l'art religieux\ndans nos églises. Cela n'a pas de nom.. Cela est indéfinissable. C'est tout\nce que l'on veut, excepté de l'art.\n   Quelle désillusion affreuse pour toute âme chrétienne un peu artiste, et\ntoute âme chrétienne devrait l'être, puisque l'art et le christianisme, aux\ngrandes époques de foi se pénétraient d'une façon tellement intime.\n   L'atelier d'art religieux d'antan a été remplacé par la fabrique, par\nl'usine d'objets que l'on dit religieux, mais qui ne le sont pas. Car une\nœuvre laide est essentiellement antireligieuse. La laideur c'est le péché.\n   Une réforme s'impose de la façon la plus urgente. Nous ne cessons de\nnous le dire les uns aux autres et de l'entendre dire par tous les vrais\nartistes chrétiens.\n   Des tentatives ont été essayées, soit par des artistes, soit par des écoles,\nles unes heureuses parce qu'elles étaient sincères et vraiment artistiques,\nles autres fausses parce que le point de départ étant faux, la bonne\nvolonté n'a pas abouti.\n   Cette réforme si impérieuse de l'art religieux nous hantait dès la fonda-\ntion de Durendal. Une exposition d'art religieux nous paraissait un des\nplus puissants remèdes à la situation désolante actuelle.. Mais les\ndifficultés de la réalisation de notre idée nous la faisait toujours différer.\nOn vçrra enfin prochainement dans l'exposition qui va s'ouvrir les\nrésultats de nos premiers efforts.\n   Nous ne prétendons point avoir réalisé l'idéal.. Loin de là. Mais nous\n croyons cependant qu'il y avait quelque chose à faire, et ce quelque\n chose, si faible et si modeste soit-il, nous croyons l'avoir fait.\n   Sans doute, les œuvres que l'on pourra voir à notre salon ne seront pas\n toutes des chefs-d'œuvre. Evidemment certaines laisseront à désirer au\n point de vue artistique. Elles ne seront point parfaites. D'autres manquer\n"}, {"page_pdf": 1012, "page_imprimee": 861, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1639, "texte": "                   NOTRE SÀL0N D'ART RELIGEUX                         861\n\n\nront peut-être de souffle, d'inspiration en ce qui concerne le sentiment\nreligieux.\n   Mais nous croyons pouvoir l'affirmer, toutes dénoteront un effort sin-\ncère-. Et la sincérité c'est beaucoup, c'est énorme, c'est presque tout dans\nune œuvre d'art, comme le disait si bien un admirable, un grand artiste,\nVincent d'Indy.\n   Or, voilà précisément ce que nous avons voulu : réunir dans un salon\ntous les artistes qui de bonne foi — certains se trompent peut-être, mais\non ne peut reprocher à une âme de bonne foi son erreur — s'efforcent de\nfaire de l'art religieux.\n   A ce point de vue, nous croyons que notre salon sera excessivement\ncurieux, intéressant et instructif.\n   Des artistes partis de régions — j'entends intellectuelles — absolument\ndifférentes voisineront chez nous. On pourra y faire des études compara-\ntives hautement instructives, à notre avis. Les défauts à éviter en art\nreligieux, les qualités à atteindre, les tendances à modifier, se montreront\nd'une façon utile et suggestive au plus haut point.\n   Nous avons fait appel à tous les artistes ayant fait, ou désirant faire\nœuvre d'art religieux. D'aucuns auront peut-être été oubliés. Qu'ils nous\nle pardonnent. D'autres ont dû être écartés par suite de manque\nd'espace. Qu'ils prennent patience. Nous aurons soin, à notre prochain\nsalon, nous le souhaitons le plus prochain possible, de réparer et ces\noublis involontaires et ces exclusions forcées, en leur ouvrant largement\nles portes de notre future exposition.\n\n                                                 L'abbé HENRY MOELLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 862, "page_fin": 862, "titre_corps": "Élévation", "titre_sommaire": "Élévation", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "ELEVATION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1013, "page_imprimee": 862, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 748, "texte": "ÉLÉVATION\n\n                      (Suite.)\n\n\n\n\n                       VIII\nMaintenant que notre âme a vaincu le tumulte\nQue soulevait en nous le désir ennemi,\nEt, du vil spectre au dard par septfois affermi,\nRepoussé l'assaut rude et la puissance occulte,\n\nNous pouvons, réfraçtaire à la fatale insulte.\nLes yeux fixés sur l'astre et le cœur abonni,\nSuivre joyeusement le destin aplani\nVers le divin bonheur que pressent notre culte.\n\n— Libéré de l'obstacle, ivre d'éternité.\nNotre esprit, ptérien dans sa mysticité,\nGuidé par l'ange à la présence coutumière,\n\nExplore l'infini de l'invisible ciel,\nGrandit et, palpitant à la vierge lumière,\nS'unit dans un sourire au Cœur essentiel.\n\n                                     JULIEN ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-012", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 863, "page_fin": 865, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "S J", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1014, "page_imprimee": 863, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1755, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA MUSIQUE :\n  C h a n s o n s du p a y s d'Ath. — Collection de 25 mélodies wallonnes,\nrecueillies et harmonisées par LÉON JOURET. Adaptations rythmiques de\nG. ANTHEUNIS et GUSTAVE LAGYE (Schott, frères, Éditeurs, Bruxelles).\n  Voici un recueil de mélodies que nous avons lues avec un réel plaisir.\nBien que d'inspirations très diverses, tous ces chants se rattachent entre\neux par un trait commun, la sincérité simple et émue. Pour vous en\nconvaincre, lisez les deux Cantiques de Noël, la Toussaint, la Sieste et,\nd'autre part, Fin de Moisson, Vie Rustique, le Violoneux.\n   Ce sont d'aimables et frais paysages où se trouve esquissée la vie du\ncampagnard et de l'ouvrier. Retraçant, en un style primesautier tout le\ncycle de leurs joies et de leurs douleurs, ils nous apparaissent de petits\ntableaux fort complets et pleins de vie où les sentiments les plus simples.\nexprimés non moins simplement, touchent cependant d'une manière\ninvincible parce que l'accent en est aussi vrai que pénétrant. Ces poèmes\nexprimant l'âme populaire sont naturellement d'un art quelque peu\nenfantin. Mais que nous nous garderons de les en blâmer. Là, au con-\ntraire, est leur intérêt incontestable.\n   C'est précisément ce parfum d'émotion discrète et naïve qui en est le\ncharme constitutif et qui sauvegarde cette musique contre tout reproche\nde banalité.\n   Avec tact, M. Jouret s'est contenté d'un simple travail d'harmonisation.\nCes chansons gracieuses, tendres et délicates fleurs, eussent risqué d'être\nécrasées sous le poids d'un accompagnement trop touffu. MM. Jouret,\nAntheunis et Lagye ont fait œuvre d'artistes, et nous les en félicitons\nsincèrement.\n                                                               G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 1015, "page_imprimee": 864, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2648, "texte": " 864                            DURENDAL\n\n\n\nL'HISTOIRE :\n  Histoire du moyen âge depuis la chute de l'empire romain\njusqu'à la fin de l'époque romaine (476-950 après J.-C), par\nCHARLES   MOELLER,professeur d'histoire générale à l'Université           de\nLouvain. — Louvain, 1898, 1 vol. in-8°, 260 p.\n\n   Le compte rendu d'un austère livre d'histoire dans Durendal! lui voilà\nune idée !\n   Et pourquoi n o n ? Toutes les muses sont sœurs et doivent se prêter\nmutuel appui. L'artiste a besoin de l'histoire, il ne peut vivre éternelle-\nment du fonds de ses inspirations personnelles. Poète, une situation\ndramatique, comme l'histoire en raconte par centaines, fera couler le\ntorrent de vos vers. Êtcs-vous peintre, l'histoire vous fournira une mine\ninépuisable de sujets pour vos tableaux. Musiciens, vous aurez plaisir\nà évoquer en vos chants quelque scène grandiose du passé.\n   Je sais bien, artistes, que la légende vous séduira plus souvent que\nl'histoire; il n'en est pas moins vrai que, si vous le voulez, l'histoire vous\nrendra bon et loyal service. D'ailleurs, quand vous voulez faire sérieuse\nbesogne, que de fois vous allez sonner à la porte des historiens pour vous\ndocumenter sur les sujets que vous avez à traiter.\n   Artistes, étudiez l'histoire et voici un bon guide qui vous introduira\ndans une des époques les plus dramatiques et les plus fécondes en épi-\nsodes intéressants ou inspirations esthétiques : le moyen âge !\n   M. le professeur Mœller nous donne dès l'abord une idée suggestive\nde la formation laborieuse des nations chrétiennes du moyen âge. Il\ntrouve à la base « un élément national, ici germanique, là celtique, ail-\nleurs slave. Sur ce fond primitif et persistant vient se superposer un\nélément romain..., enfin le christianisme a donné à tous cette supériorité\nreligieuse et morale qui les distingue des peuples les plus célèbres et les\n plus intelligents de l'antiquité. »\n    De cette conception, aussi vive que féconde, découle logiquement le\n plan de cette nouvelle histoire du moyen âge. Successivement,\n M. Mœller traite des Celtes, des Slaves ou des Germains, puis il décrit\n le monde romain, alors en pleine décadence, et jetant ses derniers feux\n à l'horizon de l'histoire ; ensuite, il esquisse les débuts de l'Église chré-\n tienne qui, dans un élan vigoureux, va donner au monde décrépit une\n nouvelle jeunesse.\n    Après ces études préliminaires sur les éléments de la société au moyen\n âge, M. Mœller nous montre ces éléments de l'œuvre. Les barbares\n s'agitent et se ruent à l'assaut de la vieille civilisation. Rome succombe\n sous leurs coups. Clovis et les Germains s'emparent de la Gaule, et dans\n"}, {"page_pdf": 1016, "page_imprimee": 865, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1603, "texte": "                              LES LIVRES                             865\n\n\nce choc d'événements, que de situations saisissantes, de physionomies\nattachantes défilent aux regards ! Quelle épopée !\n  Tandis que l'Occident s'effondre, l'empire d'Orient subsiste, avec ses\nvicissitudes diverses. M. Mœller s'arrête avec quelque complaisance à la\ngrande figure de l'empereur Justinien, dont le règne « fut la dernière\npériode de splendeur dans l'histoire de l'empire romain ».\n  Mais voici l'Église qui entre en scène. Au milieu de l'effondrement\nuniversel, elle demeure debout: d'une part, elle rallie les populations\nvaincues et de l'autre, elle transforme les nations barbares. Ce sont\nd'abord les Anglo-Saxons, puis les Langobards, les Suèves et les Visi-\ngoths. En Gaule, les Mérovingiens, imitateurs du despotisme byzantin,\nengagent avec l'Église une lutte formidable, pendant que des profon-\ndeurs de l'Arabie surgit « un ennemi nouveau et redoutable qui allait\narracher au christianisme la plus grande partie de l'Asie et mettre en\npéril sa conquête récente en Europe ».\n   Nous avons nommé l'islamisme. M. Mœller consacre à l'histoire de\ncette religion et de sa diffusion la dernière partie de son livre.\n   On voit, par cet aperçu forcément trop court, que de questions inté-\nressantes sont abordées dans l'ouvrage de M. le professeur Mœller.\nFaut-il ajouter qu'elles sont traitées dans le plus rigoureux esprit scien-\ntifique, celui qui puise aux sources mêmes et qui est constamment guidé\npar une saine et sûre critique ?\n                                                                    S. J.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-11-n11-013", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 866, "page_fin": 868, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "ce seront de nouveaux originaux", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1017, "page_imprimee": 866, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1262, "texte": "NOTULES\n\n\n   N O T R E SALON D'ART R E L I G I E U X . — Nous\nrappelons à ceux de nos abonnés qui désirent prendre\npart à l'organisation de notre exposition, en nous aidant\npar leurs souscriptions à en supporter les frais et qui ne\nnous ont pas encore envoyé leur adhésion, qu'il est abso-\nlument urgent qu'ils nous renvoient sans tarder le bulletin\nde souscription inclus dans ce numéro en indiquant le\nmontant de leur souscription.\n  S'ils ne le font de suite, il ne nous sera plus possible de\nles inscrire sur la liste des souscripteurs qui sera\npubliée en tête de notre catalogue. Nous faisons un\ndernier appel à la générosité de tous ceux de nos lecteurs\nqui ont à cœur, comme nous, la résurrection du grand art\nreligieux, si en honneur dans l'Église, aux siècles passés.\nC'est pour le remettre en honneur aujourd'hui, que nous\navons ouvert ce salon d'art à tous les artistes reli-\ngieux qui s'efforcent d'exprimer sincèrement dans leurs\nœuvres l'idéal le plus élevé qui puisse s'offrir à leur\ninspiration.\n\n\n\n   M. Jules Lemaitre. à propos des funérailles du général Klobb. émet sur\nl'odieuse musique, qu'il eut la mortification (c'en est une pour une âme\nartiste et c'en devrait être une pour toute âme chrétienne) d'entendre à\n"}, {"page_pdf": 1018, "page_imprimee": 867, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2799, "texte": "                                LES LIVRES                               867\n\nl'église à cette occasion, un jugement que nous approuvons en tous\npoints. On ne saurait stigmatiser assez sévèrement cette idiote musique\nprofane et toute mondaine que l'on a substituée dans la plupart des\néglises catholiques, en France et en Belgique, au suave chant Grégorien\net à l'admirable chant Palestrinien. « La cérémonie a été belle et\ntouchante, écrit Jules Lemaitre dans l'Écho de Paris... Mais oserai-jc dire\nmon impression entière sur cette fête funèbre? Nos sentiments étaient si\ngraves que nous nous serions volontiers passés de toute cette musique\nmoderne, et en réalité profane, que le clergé nous a prodiguée, croyant bien\nfaire. Cette musique ressemblait vraiment trop à celle qu'on entend au\nthéâtre ou dans les concerts. Je conçois ces gentillesses à l'enterrement de\nquelque opulent bourgeois. Elles peuvent flatter ses « goûts artistiques ».\nMais, si jamais le plain-chant fut convenable et nécessaire, c'était bien au\nservice funéraire du martyr de Damangar. Pour solenniser la mémoire\nd'un héroïsme inspiré par un de ces sentiments essentiels qui font que\n les peuples durent, il fallait la majesté simple et vingt fois séculaire des\n chants liturgiques. Cela seul eût été « harmonieux ». Hélas! on a déroulé\n en guirlandes prétentieuses, sur le catafalque du héros, des musiques\n habiles peut-être, mais contournées, satisfaites d'elles-mêmes, dépour-\n vues de sérieux et de piété. Il y a eu un Pie Jesus qu'on eût dit fait pour des\n paroles de Scribe, un Libera plein de fatuité et, dans ce Libera, un Dies\n illa dansant, presque badin. Notre collaborateur Huysmans eût bien\n souffert.\n   » Oui, il eût été décent qu'une mort qui, dans son apparente passivité,\négale ou surpasse les plus beaux faits héroïques consignés dans les his-\ntoires des Grecs et des Romains, fût pleurée par ces mélodies d'âge\nimmémorial dont plusieurs nous viennent peut-être, à travers les siècles,\nde l'antique Rome ou de l'Athènes d'Eschyle... Au surplus, je ne com-\nprendrai jamais que le clergé, possédant ce magnifique trésor du chant Gré-\ngorien, ait le mauvais goût d'en admettre d'autres dans ses églises... »\n   Quand donc mettra-t-on fin à ces abus scandaleux et rendra-t-on, dans\nnos églises, à l'art musical religieux de saint Grégoire et de Palestrina, la\nplace que les Papes lui avaient donnée et qui lui a été enlevée par un art\nde saltimbanques?!\n\n\n\n\n  M. Abel Lefranc publie, dans la Revue de Paris, des œuvres inédites\nd'André Chénier, extraites d'un carton déposé, en 1892, à la Bibliothèque\nnationale par la veuve de Gabriel de Chénier, neveu du poète. Ces\nmanuscrits inédits comprennent surtout de nombreux fragments en\nprose destinés à une histoire générale des littératures, dont le poète des\n"}, {"page_pdf": 1019, "page_imprimee": 868, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": " 868                            DURENDAL\n\n\nlambes avait longtemps caressé le projet avec une prédilection toute\nparticulière. Citons ces quelques lignes si justes sur la naïveté dans l'art:\n « Il ne suffit pas dans les arts de ne jamais s'écarter grossièrement de la\nvérité ; il faut être vrai avec force et précision, c'est-à-dire être naïf.\nQuoique plusieurs auteurs estimés aient donné des notions excellentes\n,et écrit les choses les plus sensées sur cette matière, cependant les per-\nsonnes qui n'ont point réfléchi semblent n'entendre par naïveté qu'une\nfranchise innocente et presque enfantine à dire de petites choses. Ce\nn'est pas assez, à beaucoup près : la naïveté est le point de perfection de\ntous les arts et de chaque genre dans tous les arts. Vous pouvez avoir\nun beau choix de mots, des phrases bien arrondies, des périodes sonores\net harmonieuses ; si vous n'êtes point naïf, vous ne toucherez point.\nL'oreille retiendra vos sons, l'âme ne retiendra point vos pensées; elles\nn'iront pas jusqu'à l'âme, elles se perdront dans l'oreille. Vous serez\ncomme le poète Rousseau, toujours pompeux et jamais sublime... Un\nsentiment noble n'est sublime que par naïveté; un sentiment tendre, c'est\npar la naïveté qu'il nous remplit les yeux de larmes ; la naïveté d'une\nplainte la rend déchirante et nous fait souffrir à l'entendre et souffrir\navec délices lorsque nous pouvons l'apaiser. C'est donc la naïveté seule\nqui produit en nous des émotions vives, profondes et rapides. Un peintre,\nun auteur seulement ppmpeux et noble sera copié par tout le monde :\ncelui qui est naïf est à jamais inimitable : sa naïveté est le sceau qu'il\nimprime à toutes ses pensées, à toutes ses expressions, qui fait que son\nouvrage est le sien et ne saurait être celui d'un autre. Vingt autres\npeuvent être aussi naïfs, aussi excellents que lui : ils ne le seront pas\ncomme lui : ce seront de nouveaux originaux. »\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 950, "texte": "                         DURENDAL\n       REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n                               1899 — 6e Année\n\n\n\n\n           Sommaire          du n° 11                (Novembre)\n\n\nEDOUARD DUCOTÉ.      — Relation d'un voyageur portugais              805\nLÉONCE DEPONT. — Marbre oublié (poésie) .        ,                   814\nL'abbé   PAUL CUYLITS.— Le Livre des douze Béguines de Jean\n                            Ruusbrocc (suite)                        816\nBon CHARLES DE SPRTMONT. — Tristan et Yseult.\n                             Le Poète.\n                             Les Menhirs (poésies)                   827\nERNEST HALI.O. — Conférence                                          831\nComte D'ARSCIIOT. — Une vieille église norvégienne                   849\nHENRI MAZEL. — L'esthétique de la langue .                           852\nL'abbé    HENRY MOELLER.   — Notre Salon d'Art Religieux   . . . .   850\nJULIEN ROMAN. — Elévation (poésie) (suite)                           862\nLes Livres                                                           863\nNotules                                                              866\nIllustrations   : Eglise de Fantoft (Norvège).\n                  Gens de Bateaux, par A. LYNEN.\n"}, {"page_pdf": 951, "texte": ""}, {"page_pdf": 952, "texte": "GENS DE BATEAUX\n   PAR A . I.YNEN\n"}, {"page_pdf": 953, "texte": ""}, {"page_pdf": 954, "texte": "       Relation d'un Voyageur Portugais\n\n\n\n               LA confiance du souverain m'ayant choisi pour\n                 visiter nos établissements de la côte d'Afrique et\n                 fonder, s'il m'était possible, de nouveaux comp-\n                 toirs, je quittai Lisbonne avec trois bâtiments.\n                  Une saison égale et des vents favorables me\n                 permirent d'accomplir facilement la première\n                 partie de ma mission. Après une longue escale à\n                  Mozambique, je repris la mer, plein d'espoir\ndans le succès.\n  Nous naviguions depuis une semaine vers le Nord, quand\nune bourrasque nous assaillit. Mon vaisseau eut ses mâts\nbrisés et resta désemparé, tandis que les autres bâtiments étaient\nemportés par la tempête. Au bout de plusieurs heures, il fut per-\nmis de réparer notre avarie, mais les deux navires étaient hors\nde vue. Je me mis d'abord à leur recherche. Bientôt je dus\nrenoncer à cette entreprise plus généreuse que sensée, et je\ndécidai avec douleur de me rapprocher des côtes et de poursuivre\nmon voyage, abandonnant mes compagnons à leur fortune.\n  J'eus tort de ne point considérer cette catastrophe comme un\navertissement; le malheur se précipite dans le sillon creusé par\nune première calamité. Mon équipage inquiet espérait que je\nreviendrais à Mozambique. Ma décision connue, il y eut quelque\nrumeur ; il me fallut prévenir une mutinerie par des châtiments\nsévères, et ce souci s'ajouta à mon deuil.\n"}, {"page_pdf": 955, "texte": " 806                        DURENDAL\n\n\n   Tout fût peut-être rentré dans l'ordre, si la mer n'avait charrié\nun convoi d'épaves dans nos eaux. L'équipage voulut reconnaître\nces débris pour les restes de mes navires, et, reprenant peur\ndevant un inconnu périlleux, refusa d'un commun accord de\nm'obéir. Seul contre une troupe de révoltés, je ne me soumis\npoint cependant à leur exigence et j'aimai mieux mourir que\ncéder. On me garotta et mes juges résolurent de se défaire de\nmoi en me déposant sur le rivage le plus proche. J'ignore si ce\nfut par pitié ou par un raffinement de vengeance qu'ils ne\nm'égorgèrent pas.\n   Dès que la vigie eut signalé une terre, on mit à flot un canot\noù je fus descendu. De prompts rameurs me conduisirent,\nmais nous atterrîmes avec peine à cause des rochers dont les bords\nétaient hérissés. Je fus dépouillé de mes liens et abandonné sur\nla grève sauvage. Les matelots détournaient leurs yeux de moi,\némus par mon silence et par la constance avec laquelle je sup-\nportais ce revers inouï. La barque retourna vers le vaisseau.\n   Je m'en remis de mon salut à la bonté divine. J'avais déjà fait\nle sacrifice de mes jours, et, sans m'attarder à un inutile déses-\npoir, je courus au devant du sort qui m'était réservé. J'étais\nenfermé dans une anse peu profonde, ceinte de hautes falaises\ndont les contreforts étaient battus des vagues; pour gagner l'inté-\nrieur du pays, il me fallait escalader ces remparts. Cet assaut fut\nrude; je glissais sur les blocs humides, tendus de varech, man-\nquant d'appui pour mon pied ou de prise pour mes mains.\nSouvent je rétrogradais, arrêté par un rocher lisse, et je recom-\nmençais ailleurs cette dangereuse ascension. J'atteignis le som-\nmet, ensanglanté et les vêtements en lambeaux.\n   Je pus alors mesurer mon malheur. De l'autre côté d'un étroit\nplateau, la mer brillait au soleil. J'étais sur une île désolée et\ncertes inhabitée. Çà et là jaunissaient de maigres plantes, poussées\npar miracle dans le sol poreux et dur.\n   Ce spectacle m'arracha tout mon courage ; je demeurai replié\nsur ma consternation. Mais mon attention fut requise par une\nfumée blanchâtre qui, à quelque distance, fuyait, semblait-il, de\nterre. Ne pouvant m'expliquer la raison de ce phénomène, je me\n"}, {"page_pdf": 956, "texte": "             RELATION D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS                    807\n\n\ndirigeai de ce côté.. Et à cet étonnement d'autres succédèrent,\nassez puissants pour me faire pendant un temps oublier mon\nétat.\n   J'avais remarqué que le terrain était déchiré de crevasses et de\nfissures profondes ; comme je baissais la tête afin de surveiller\nmes pas, je vis luire une pierre dont l'éclat était comparable à\ncelui du diamant. Je la ramassai et, vraiment, il ne me fut pas\npossible de douter que je tenais un diamant, bien que sa grosseur\ndépassât de loin tout ce que nous sommes accoutumés de rêver.\nJ'étais encore dans l'admiration, quand j'aperçus une seconde\npierre, puis une troisième; c'étaient des émeraudes, leurs feux\net leur volume étaient incomparables. Et à mesure que j'avançais,\nje faisais de nouvelles trouvailles; rubis, diamants, saphirs, amé-\nthystes et d'autres gemmes, dont j'ignore le nom, jonchaient le\nsol. D'abord, obéissant à mon instinct d'homme ébloui par un\ntrésor, j'avais ramassé ces pierreries; bientôt, devant leur nom-\nbre, je dus y renoncer et je m'aperçus tout d'un coup combien\nces richesses étaient vaines pour moi.\n    Je revins à la fumée qui m'avait intrigué auparavant. Ainsi\nque je l'avais présumé, elle sortait de l'île même; elle s'échappait\nd'une crevasse et montait en un mince filet dans l'air immobile.\n    Je ne pus m'approcher tout auprès, car elle répandait une acre\n et chaude senteur de soufre, insupportable à respirer, mais à plu-\nsieurs reprises, je perçus de sourds grondements et il me sembla\n que la terre tremblait.\n    Je savais assez que des îles volcaniques naissent de la fantaisie\ndu feu terrestre et peuvent retourner un jour aux profondeurs\nd'où elles sortirent. Telle était la patrie d'exil qui ne tarderait\n pas à être mon tombeau.\n    A la nuit, je ressentis les premières atteintes de la faim. J'errai\n à la recherche d'une baie ou d'une racine dont pouvoir me nour-\n rir; je ne trouvai que des pierres précieuses.\n    Après avoir longtemps lutté contre ma pensée et ma souffrance,\n je m'endormis harassé. Cette trêve ne dura pas. Vers le milieu de\n la nuit, je fus éveillé par une violente secousse. Pris d'effroi, je\n me redressai. Le sol vacillait sous mes pieds et rendait une\n"}, {"page_pdf": 957, "texte": " 808                        DURENDAL\n\n\nrumeur pareille à celle d'un tonnerre lointain. Et, de partout\ns'élevaient d'épaisses vapeurs sulfureuses, éclairées par les reflets\nd'invisibles foyers.\n    L'épouvante me chassa vers le rivage ; les flots me paraissaient\nmoins redoutables que ce rocher chancelant rempli de feu. Mais\ntoute la nature, sous la menace d'un cataclysme, était en proie à\ndes révolutions singulières. La mer s'était retirée, très au loin,\nlaissant à découvert une multitude d'îlots. Bien que sans astres,\nla nuit était d'une limpidité merveilleuse. Une ligne sombre à\nl'horizon me fit supposer que la côte d'Afrique s'étendait devant\nmoi.\n   Je n'avais en restant sur mon île qu'à attendre de succomber\nd'inanition. Aussi, malgré sa réussite douteuse, le parti que je pris\nne fut-il pas insensé. Je voulais profiter de cette marée basse sans\nexemple pour gagner le continent de rochers en rochers.\n    Pendant des heures, je marchai sur le lit desséché de l'Océan,\nmais enfin les vagues remontèrent. Je m'avançai péniblement\njusqu'à ce que l'eau me vint aux épaules, puis, me mettant à la\nnage, j'atteignis un îlot que le flux ne recouvrit pas. Je me nourris\nde coquillages arrachés à la roche, mais une soif cruelle me dévo-\nrait, et j'étais épuisé de fatigue.\n    Le jour s'était levé; un soleil sans rayons roulait dans l'espace\nlivide. Brusquement le vent souffla. Une épaisse nuée couvrit\nle ciel ; une tempête furieuse se déchaîna. Au vacarme des lames\net de la foudre s'ajoutaient des détonations stridentes venant de\nl'île que j'avais quittée et qui disparaissait dans un nuage\nsanglant.\n    Lorsque le calme et la clarté revinrent, l'aspect de l'océan\navait changé ; mon île de la veille avait disparu ; certains récifs\nétaient engloutis et d'autres avaient surgi. En songeant au danger\nauquel j'avais échappé, je reconnus que la Providence avaitveillé\n sur moi ; je repris un peu de courage. La côte n'était pas si éloi-\ngnée qu'il me fut impossible d'y atteindre à la nage en profitant\ndu reflux pour reprendre pied en chemin sur les rochers qu'il\nlaissait à découvert. Mais je me hasardais avec des forces déjà\n défaillantes, et au moment où je me croyais près du but, je rou-\n"}, {"page_pdf": 958, "texte": "             RELATION D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS                 809\n\n\nlai inanimé sur un banc de coraux que les flots mouvants inon-\ndaient.\n   Pourtant les plus surprenantes aventures m'étaient encore\nréservées et je n'avais pas touché le terme de mes tribulations.\nDes pêcheurs me recueillirent ; je repris connaissance dans leur\npirogue. C'étaient des sauvages entièrement nus. Quand je vis\nleurs visages noirs penchés sur moi, je ne pus me défendre d'une\nextrême terreur ; les soins qu'ils me donnaient me rassurèrent\nvite, et j'augurai favorablement de leurs dispositions à mon\négard. Je ne me trompais point. Ils appartenaient à une peuplade\naux mœurs douces, qui vivait de chasse et de pêche. Au débar-\nquer, ils me conduisirent à leur roi qui occupait, au milieu du\nvillage, une hutte de terre plus vaste que les autres. Une foule\nétait accourue et nous escortait, manifestant sa joie en dansant et\nen frappant sur des tambours. Le roi me rit bon accueil et\nm'exprima, par ses gestes, son désir de me retenir auprès de\nlui.\n   Il me donna un arc, des flèches et une pirogue, et je commen-\nçai une existence nouvelle, n'osant témoigner devant ces gens\nhospitaliers de ma douleur d'être à jamais exilé de l'univers\ncivilisé. La rude vie que'je menais m'aidait à tromper mon souci,\n mais je souffris beaucoup de devoir rester silencieux jusqu'au\n moment où mon oreille put retenir quelques mots d'un langage\n barbare.\n   Tout inutile qu'il me fut, j'avais toujours conservé un des dia-\n mants que j'avais ramassés autrefois. Il était caché dans la cein-\nture de mon vêtement en lambeaux, et seule la crainte de le\n perdre m'empêchait de renoncer à mes haillons. Le roi conti-\n nuait à me manifester tant de bonté que je pensai l'en remercier\n par le don de cette pierre.\n   Je vins le lui offrir, mais ma générosité se tourna contre moi.\n   A la vue du diamant qui brille dans ma main, le roi, comme\neffrayé devant un prodige, recule en tremblant. Ses gestes sont\n désordonnés, il roule les yeux, il bégaye. Je crois comprendre\n qu'il parle de feu et, pour le rassurer, je m'approche. Son épou-\n vante grandit : il sort de sa hutte en appelant du secours. En un\n"}, {"page_pdf": 959, "texte": " 810                        DURENDAL\n\n\ninstant, je suis environné, mais le diamant produit sur tous les\nsauvages un même effet de terreur et personne n'ose se saisir de\nmoi. Encore tout interdit de surprise, j'essaye de m'expliquer\navec les quelques phrases que je connais. Des clameurs cou-\nvrent ma voix ; on me menace ; de loin on me jette des pierres.\nIl ne me reste qu'à fuir. Poursuivi par la foule hurlante, j'arrive\nau port, je saute dans ma pirogue et, faisant force de bras, je\nm'éloigne au milieu d'une pluie de flèches.\n   Livré à de nouveaux hasards, je naviguai à distance de la côte;\nj'étais devenu un habile pêcheur, ainsi mon vivre quotidien\nétait-il assuré. Parfois je touchais terre avec précaution lorsque\nle lieu me paraissait inhabité. Mon existence était misérable\net sans issue ; souvent j'eus la tentation d'y mettre fin moi-même.\n   Un jour, qu'ayant tiré ma barque sur le sable, je m'étais\nendormi, croyant cette grève déserte, je fus capturé par une tribu de\nnomades guerriers. Ces anthropophages trouvèrent en moi un\nprochain régal; je lus dans leurs regards luisants ma condamna-\ntion. Ils préparèrent un bûcher et m'arrachèrent mes vêtements.\nLe diamant qui naguère avait causé ma perte me sauva ; il fut\ndécouvert dans ma ceinture et aussitôt mes ennemis, s'extasiant\ndevant cette pierrerie merveilleuse, me montrèrent des disposi-\ntion contraires. Ils formèrent autour de moi un cercle respec-\ntueux et ils me rendirent hommage en se prosternant à mes\npieds. Sans doute, ils me prenaient pour un Dieu ou pour un\n Génie, comme les autres m'avaient supposé un démon ou un\n malfaisant sorcier.\n    Je ne me félicitai pas longtemps d'avoir été épargné. C'est un\n pesant devoir que d'assumer la divinité. Mes adorateurs voulu-\n rent me garder avec eux. Je dus les suivre, prisonnier de leurs\n honneurs. Et j'assistai aux pillages et aux meurtres ; on m'im-\n mola les plus belles victimes et je reçus en présent les dépouilles\n choisies. Jamais mon sort ne fut plus haïssable.\n    Il arriva que les voyages de cette bande me rapprochèrent de\n Mozambique. J'étais bien loin d'imaginer que le territoire que nous\n dévastions était un peu de ma patrie. Les colons, inquiets des\n incursions des nomades, envoyèrent des indigènes fidèles pour\n"}, {"page_pdf": 960, "texte": "             RELATION    D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS               811\n\n\n\nles combattre. Notre troupe fut massacrée, et je fus emmené\ncomme prisonnier par les vainqueurs étonnés de reconnaître un\nblanc parmi les sauvages.\n   Quelle fut ma joie en me retrouvant à Mozambique! J'étais\nsauvé alors que j'avais renoncé à toute espérance. Je me fis\nreconnaître de mes compatriotes que j'avais visités à l'époque de\nmon passage. Ils n'avaient jamais eu de nouvelles de mon expé-\ndition et ils croyaient que j'avais péri.\n   Dans ma pénurie extrême, je refusai de tout devoir à la charité\net j'allai porter mon diamant à un riche marchand : je le priai\nde m'en donner le prix qu'il estimerait.\n   Le marchand soupesa la pierre et se mit à rire.\n   — Vraiment, dit-il, je n'aurais point attendu de vous cette\nimposture. Gardez ceci, et acceptez l'argent que Je vous avan-\ncerai pour vos besoins.\n   — Eh quoi! dis-je, vous refusez de m'acheter ce diamant?\n   — Un diamant! Vous soutenez cela sans vous dérider! Est-il\npossible que vous croyiez posséder un diamant? Mais le trésor\ndu Portugal n'arriverait pas à vous le payer! A-t-on jamais vu\npierre précieuse de ce volume ! Celle-ci suffirait à les discréditer\ntoutes, si...\n   — Mais enfin, l'éclat de cette pierre est d'un diamant. Pour-\nquoi vous refusera l'évidence?\n   — L'évidence est qu'aucun diamant connu n'atteint ce poids,\net de beaucoup; je m'en tiens là.\n   Je me contenais mal. — Hé! m'écriai-je, j'ai habité une île qui\nétait semée de rubis, d'émeraudes et de saphirs plus beaux\nencore. Je ne nie pas le témoignage de mes yeux.\n   Le marchand laissa éclater sa gaîté. — Équipez vite un vaisseau\net courez à cette île. Ne commettez plus la sottise d'abandonner\nune si profitable récolte.\n   — Hélas! elle a été engloutie sous la mer bientôt après mon\ndépart.\n   Mon interlocuteur cessa de rire et me regarda avec une telle\ncompassion que je m'écriai :\n   — Ne me regardez pas ainsi; je ne suis pas fou.\n"}, {"page_pdf": 961, "texte": " 812                        DURENDAL\n\n\n   Sa conviction était faite et je la renforçais avec mes protesta-\ntions. Il m'éconduisit et je laissai violemment se répandre ma\ncolère.\n   Le bruit de ma folie eut vite fait le tour de Mozambique. Mes\nrécits étaient trop peu vraisemblables pour paraître véridiques;\non les crut inventés par l'imagination déréglée qui voyait un\ndiamant dans une pierre qui ne pouvait pas en être un.\n   Cette dernière infortune me jeta dans une humeur noire telle-\nment irritable que les colons s'assemblèrent pour délibérer à mon\nsujet. J'appris qu'ils avaient formé le projet de m'enfermer. En\nme retirant la liberté, mes compatriotes m'allaient être plus\nincléments que les barbares.\n   Un vaisseau était au port, prêt à faire voile pour l'Europe. Le\ncapitaine connaissait mon nom. J'allai le supplier de me rapa-\ntrier secrètement. Mon désespoir me donna des accents qui\nl'apitoyèrent. Il consentit à satisfaire ma requête et me tint caché\njusqu'au jour du départ. Il avait accompli assez de navigations\npour comprendre un voyageur et s'étonner de peu de choses.\nMais je ne lui parlai point d'abord de mon diamant.\n   Au cours de la route, mon sauveur n'eut pas de peine à se\nconvaincre que mes malheurs n'avaient point altéré mon esprit.\nJ'étais porté vers lui par la reconnaissance et nous nous liâmes\nd'amitié. Touché des bons offices que j'avais reçus de lui, je me\ndemandais comment les reconnaître. Il était pauvre; je me pro-\nmis de lui donner une partie de la fortune que je retirerais plus\ntard de la vente de mon trésor. Hélas! je ne sus pas garder mon\ndessein et mon affection me poussa aux confidences. Je montrai\nle diamant au capitaine. Sous ses remerciements chaleureux, je\nsentis aussitôt couver une arrière-pensée. Il avait été ébloui;\nl'envie le bouleversa et corroda sa loyauté. Nos rapports cepen-\ndant ne changèrent pas ; il croyait se contraindre assez pour me\ncacher ses luttes.\n   Nous prenions nos repas à la même table. Plusieurs matins de\nsuite, à mon lever, après un sommeil excessif, je me trouvai la\ntête lourde et bourdonnante. En même temps, je remarquai que\nplusieurs objets dans ma cabine avaient été dérangés de leur\n"}, {"page_pdf": 962, "texte": "             RELATION D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS                 813\n\n\nplace. Mes soupçons se précisèrent. Un narcotique devait être\nmélangé à mon vin. Un seul homme connaissait mon secret et,\ns'il n'était pas parvenu à me dépouiller, c'est qu'avec une pru-\ndence d'avare je portais le diamant sur moi, même la nuit.\n    Je fus très malheureux, car je n'avais pas retiré mon amitié à\ncelui auquel je deyais tout, je l'avais excusé de ses tentations,\nmais je me tins sur mes gardes. Je feignis adroitement de boire\nle vin qui m'avait été versé et je me couchai, décidé à combattre\nle sommeil. La lune versait par le hublot une vive clarté. Entre\nmes paupières à demi closes, je vis le capitaine entrer. Il fouilla\npartout, s'exaspérant de l'infructueuse recherche. Puis il s'appro-\ncha de moi : son visage ravagé portait une expression terrible.\nUne lame brilla tout d'un coup. Cela fut si rapide que je n'eus\npoint de force à ne pas me trahir; l'épouvante me rendit immo-\nbile comme un mort. Mais, effrayé de son crime pendant qu'il le\ncommettait, le meurtrier retint sa main et s'enfuit en blasphé-\nmant.\n    Toutes les nuits, j'attendis ma fin, et, pendant la journée, je\nsimulais des sentiments qui avaient été chassés par la haine. La\nterreur, mes combats intérieurs me vieillirent davantage que tout\nce que j'avais souffert autrefois.\n    Enfin, il me fut donné de reconnaître la blanche Lisbonne;\nappuyé au bastingage, je la regardais avec émotion grandir peu\nà peu. Allais-je cette fois-ci gagner la paix définitive? Ou bien\n quel nouvel esclavage m'était-il encore promis? Des années\n avaient fui depuis mon départ; je n'avais plus ma jeunesse, mais\n je pouvais encore souhaiter des jours fortunés.\n     Et, comme on ramenait les voiles en entrant dans le port, je\n pris le diamant, et mes doigts le laissèrent tomber comme une\n goutte d'eau dans la mer.\n                                            EDOUARD DUCOTÉ.\n"}, {"page_pdf": 963, "texte": "          MARBRE                OUBLIÉ\n\n\nSon corps ferme, taillé dans le plus pur Paros,\nEst de ceux qui jadis suscitaient les héros,\nEt son front porte, veuf des splendeurs abolies,\nLe double sceau des deuils et des mélancolies.\nSes yeux qui très longtemps ont contemplé la mer\nSont devenus profonds comme le gouffre amer,\nEvoquant, en lueurs des abîmes surgies,\nLe mirage doré des chères nostalgies.\nParfois dans ce regard où le rêve lassé\nNe se retourne plus vers un morne passé,\nTel le reflet soudain d'un soleil qui se lève,\nFulgure inattendu l'éclair d'acier d'un glaive.\nOn dit qu'elle habita les fabuleux pays\nOù les moindres désirs doivent être obéis,\nEt que sur son destin royalement étrange\nPlane l'aile invisible et sombre d'un archange.\nTant d'abandons et tant d'angoisses sont venus\nSaturer son grand cœur de dégoûts inconnus,\nQu'en marche vers le seuil d'inexorables portes\nSes pieds semblent toujours froisser des feuilles mortes.\nDans sa rythmique et souple et noble allure, elle a\nUne grâce à laquelle un charme se mêla,\nEt tous ses mouvements onduleux, lents et dignes\nOnt pris la majesté sculpturale des cygnes.\n"}, {"page_pdf": 964, "texte": "                     MARBRE OUBLIÉ                    8l5\n\n\nSans doute elle a quitté quelque lourd piédestal,\nCar, tragique et muette, en son chemin fatal,\nInconcevable sphinx que son énigme tue,\nElle apparaît avec un geste de statue.\nOù va-t-elle, impassible, et sans craindre jamais\nLes abîmes béants ni les âpres sommets?\nQuel temple de mystère au fond des soirs attire\nCette prêtresse auguste et grave du martyre?\nChacun l'ignore, hélas! mais on sent qu'il est vain\nDe vouloir entraver son passage divin ;\nQu'elle traversera, bien que déçue et lasse,\nLa vie, où le regret au souvenir s'enlace,\nLes étés radieux, les sinistres hivers,\nLes champs et les cités bruyants d'hommes pervers,\nLes rocs les plus aigus, les plus tristes rivages,\nLes monts prodigieux noirs de gorges sauvages,\nL'océan flagellé des ouragans hurleurs,\nSans pouvoir déposer son fardeau de douleurs.\n                                       LÉONCE    DEPONT.\n"}, {"page_pdf": 965, "texte": "                Le Livre des douze Béguines\n                                 (DE JEAN RUUSBROEC)\n\n\n\n                                          (Suite)\n\n\n\n                                     CHAPITRE IX\n\n\n                   VEUX-TU découvrir  en toi la vie contemplative? Lors tu\n                    dois passer par delà la vie sensitive, et là, dans ce point\n                    élevé de ton être, orné de toutes les vertus dont je viens\n                    de parler, louant Dieu avec actions de grâces, amour\n                    et respect, gardant ton intelligence nue et dépouillée\n                    de toute image sensible, tu tiendras ton intellect ouvert,\n                    incliné vers la vérité éternelle ; et ton esprit, comme un\n                    pur et vivant miroir, étalé en face de Dieu, sera prêt à\n                    recevoir la divine ressemblance.\n   Vois, voici que paraît une lumière intellectuelle, que ni le sens, ni la\nraison, ni la nature, ni l'analyse la plus aiguisée ne peut comprendre.\nCette lumière nous donne en Dieu la liberté et la force. Elle est supé-\nrieure et plus haute que toutes les choses naturelles que Dieu a créées,\ncar elle est perfection et sublimation de la nature, étant entre nous et Dieu\nun lumineux contact (1). Cette lumière se réfléchit clairement dans notre\nesprit nu et dépouillé d'images sensibles comme dans un vivant miroir.\nCette lumière exige de nous la ressemblance et l'unité avec Dieu dans le\n\n\n  (1) De cette vie suprasensible et de cette lumière intellectuelle, voici ce que pense saint\nThomas :\n  « L'homme peut être élevé, même dans l'état actuel de nature déchue, à cette contempla-\n  tion naturelle des anges, et au-dessus de la nature de l'homme, par un secours extraordi-\n  naire de la grâce, comme il arrive dans les contemplatifs, qui sont jugés dignes de recevoir\n» des révélations divines, grâce qui lut accordée à plus forte raison à Adam dans l'état\n"}, {"page_pdf": 966, "texte": "                      LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                         817\n\n\n\nvivant miroir de nos idées nues. Et c'est ainsi, dans le vivant miroir de\nnotre esprit pur que Dieu vit en nous avec ses grâces et que nous, nous\nvivons en lui par nos vertus et nos bonnes œuvres. Dans ce vivant miroir,\nnous sommes semblables à notre archétype éternel qui est Dieu, car\nnous vivons d'une vie conforme à l'éternelle Providence.\n   Cette lumière éclate extérieurement en ressemblance et nous traîne\nintérieurement en l'unité ; nous en avons la perception par delà toute\nraison, dans ce haut sommet de l'esprit pur et nu et tourné en dedans.\n   C'est là que nous entendons la vérité de Dieu qui parle à l'esprit : « Con-\n  temple-moi comme je te contemple ; et connais-moi comme je te con-\n   nais ; aime-moi comme je t'aime ; emploie-moi comme je t'emploie ; et\n» comme je suis à toi, tout entier, sans parties et tout à la fois, je\n» veux que tu sois à moi, tout entier, indivisé et tout à la fois.\n    » De toute éternité, je t'ai vu, avant toute création, en moi, et un avec\n » moi, et comme je me vois moi-même. Là, dans cette préscience divine,\n » je t'ai connu, aimé, appelé et choisi. Je t'ai créé à mon image et à ma\n » ressemblance. J'ai pris une nature semblable à la tienne et dans\n » elle imprimé mon image, afin que tu sois une avec moi, sans intermé-\n   diaire dans la gloire de mon Père. J'ai créé mon âme avec toutes ses\n » puissances, je l'ai remplie de tout don, afin que je pusse servir et obéir\n » à mon Père et votre Père, à mon Dieu et votre Dieu, dans l'humanité\n » qui est commune à nous deux, et cela aussi loin que je pouvais le faire\n » et jusques à la mort. Et de la plénitude de mes grâces et de mes dons,\n » j'ai rempli ton âme et ta puissance afin que tu me sois semblable, et\n » par ma vertu, par mes dons tu puisses servir, remercier et louer notre\n » Dieu éternellement, sans fin (1). »\n\n» d'innocence. (Thom. in 2, dist. 23, q. 2, a. I. et ailleurs — q. 18, de Veritate art. 2.) — Adam,\n» dans l'état d'innocence, où la grâce était plus parfaite, connaissait Dieu par une inspiration\n» intérieure, qui était un rayon de la divine Sagesse imprimé dans son entendement, et non\n» pas une idée prise des créatures. »\n  Voici l'opinion de Bossuet :\n  « On met en question s'il peut y avoir un pur acte d'intelligence dégagé de toute image\n» sensible ; et il n'est pas incroyable que cela puisse être, pendant certains moments, dans les\n» esprits élevés à une haute contemplation, et exercés durant un long temps à tenir leur sens\n» en règle : mais cet état est fort rare. Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. III, § 14.\n  (1) Tout ce discours est une admirable et amoureuse paraphrase de la fameuse prière de\nNotre-Seigneur, en Saint-Jean, ch. XVII, 20-26.\n  « Que tous ne fassent qu'un, voilà la prière que je vous adresse. Comme vous êtes en Moi, ô\nmon Père, et comme Moi-même je suis en Vous, que ceux-ci également ne fassent qu'un en\nNous, afin que le monde ait la foi que c'est Vous qui m'avez envoyé ! La lumière que vous\nm'avez donnée à Moi-même, je la leur ai donnée à eux, afin qu'ils soient un, — comme nous-\nmêmes, nous sommes Un.\n   » Moi en eux et Vous en Moi ! Qu'ils se fondent ensemble dans une telle union que le\nmonde reconnaisse, à ce signe, que c'est Vous, ô mon Père, qui m'avez envoyé, et que vous\nles avez aimés, eux aussi, de ce même amour que vous avez pour Moi. »\n"}, {"page_pdf": 967, "texte": " 818                              DURENDAL\n\n\n    Vois-tu, tous nous sommes donc un avec Dieu dans notre archétype\néternel, qui est la sagesse de Dieu et qui assuma la nature de nous tous.\nEt bien que par l'assomption de notre nature, nous soyons un avec Dieu\ndans notre type, nous devons encore, l'imitant et lui ressemblant en\ngrâces et vertus, trouver une nouvelle unité en Dieu dans notre éternel\nexemplaire qui est Dieu lui-même.\n   C'est ainsi que fut et qu'est élevée l'humanité de N.-S. J . - C , et une avec\nla sagesse de Dieu. Et son âme et toutes ses facultés étaient remplies et\nsont remplies de la plénitude de tous les dons. Et il nous est comme une\nfontaine vivante, dont nous recevons tout ce qui nous est nécessaire. Et\nil parle lui-même :\n    « Mon père m'a envoyé vivre, Dieu et homme, pour chacun qui me désire.\nMa bien aimée choisie entre toutes, remarque bien que je suis entière-\nment tien. Je t'ai vivifiée, enseignée, instruite, et je suis mort pour toi,\nje t'ai offerte à mon Père avec ma mort, et j'ai payé ta dette avec mon\nsang sacré. Je suis ressuscité glorieusement de corps et d'âme, afin que\ntu puisses ressusciter glorieusement de corps et d'âme, au dernier jour,\net contempler ma gloire et la gloire de mon Père éternellement, sans fin.\nJe suis monté à la droite de mon Père, par dessus tous les chœurs et tous\nles ordres des anges et des hommes ; et j'ai, à chacun, préparé sa place\nd'après sa valeur et les mérites de ses vertus et de sa vie. Et je redescen-\ndrai, au dernier jour, dans ma gloire, avec mes anges et mes saints; et je\njugerai chacun, les bons et les mauvais, selon leurs mérites et en toute\njustice.\n   » Remarque bien, ma chérie, ce que j'ai fait en plus pour toi. Je t'ai\ndonné et laissé ma chair et mon sang vivant en nourriture et en breu-\nvage, et avec un goût paradisiaque et pénétrable, dans la mesure où\nchacun désire, goûte et apprécie. Ton désir et ta vie sensitive, je les ai\nnourris et remplis de mon corps glorieux et martyrisé. Ton amour et ta\nvie raisonnable, je les ai nourris et remplis de mon esprit et de tous mes\ndons et de tous mes mérites, par lesquels je plais à mon Père. Ta con-\ntemplation et l'élévation de ton esprit, je les ai nourries de ma personne,\nde telle sorte que tu vis en moi, et moi, Dieu et homme, je vis en toi, en\nsimilitude de vertus et unité de fruition.\n   » Mon père et moi, nous avons rempli ce monde de notre esprit, de\nnos dons, de nos sacrements, selon que chacun le désire ou le requiert.\nHomme, regarde qui je suis, comme j'ai vécu pour toi et comme je\nt'ai servi, et comme j'ai souffert pour toi, et ce que je t'ai promis : sois\nreconnaissant et réponds à tout cela suivant tes forces. »\n"}, {"page_pdf": 968, "texte": "                       LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                         819\n\n\n                                     CHAPITRE X\n\n   « O Seigneur, soyez-moi propice ; je ne suis rien, et je n'ai rien, et je\nne puis rien sans votre secours et votre miséricorde.\n   » Je vois bien, à la lumière de ma nature, que vous êtes le Créateur et\nle Seigneur au ciel et sur la terre, et de toutes les créatures. Je vois et\nje crois à la lumière de la foi chrétienne, tout ce que la foi m'enseigne;\net je désire accomplir votre loi et vos commandements en toutes\nmanières, d'après mon pouvoir, avec le secours dç votre aide et de votre\nmiséricorde. Seigneur, cela est propre à tous vos membres et à tout\n chrétien qui sera sauvé. Seigneur, vous désirez mon esprit de l'intérieur,\n que je vous voie comme vous me voyez et que je vous aime comme vous\n m'aimez (1). »\n\n\n   Maintenant, comprends-moi bien. Un homme bon et intérieur qui se\nrecueille en lui-même, libre et vide de toute chose terrestre, le cœur\nouvert, en haut, avec révérence, vers l'éternelle bonté de Dieu, à cet\nhomme et de ce côté s'ouvre le ciel fermé; et de la face de la divine Cha-\nrité descend une lumière rapide, comme un éclair, dans ce cœur ouvert;\net l'Esprit du Seigneur parle dans ce cœur ouvert, et aimant : « Je suis\ntien et tu es mien ; j'habite en toi et tu vis en moi. »\n   Dans cette rencontre de la Lumière et des cœurs sont la joie et le\nbien-être de l'âme et du corps telles, dans ce cœur surélevé, que cet\nhomme ne sait vraiment pas ce qui lui est arrivé, ni comment il peut\ncontinuer à vivre : et cela s'appelle : jubilus; cela que personne ne sait\nexprimer par des mots, que personne ne peut comprendre avant de\nl'avoir ressenti. Voilà ce qui vit dans le cœur aimant qui est ouvert à\nDieu et fermé aux créatures. Et de là vient la jubilation, c'est-à-dire un\namour cordial, une ardente flamme accompagnée de dévotion, 'de recon-\nnaissance, d'amour et de vénération éternelle vis-à-vis de Dieu. Mais\ncelui qui ressent cette douceur, qui y demeure, qui y cherche sa com-\nplaisance et qui, en même temps, ne remercie ni n'aime pas Dieu,\ncelui-là est terriblement trompé.\n   Voilà le premier degré et le plus bas, comment Dieu se montre dans\nla vie contemplative. C'est pour cela que je veux donner une grossière\ncomparaison à ceux qui ne l'ont jamais gravi.\n   Prends un miroir qui est courbe comme une écuelle et mets là dedans\ndes matières sèches et inflammables, et tiens ce miroir dans la direction\n\n\n  (1) A mon avis, cette réponse de l'âme devrait faire corps avec le précédent chapitre.\n"}, {"page_pdf": 969, "texte": "  820                                    DURENDAL\n\n\n\ndes rayons solaires : ces matières sèches, à cause de la chaleur du soleil\net de la courbure du miroir, prendront feu rapidement. Ainsi, dans ton\nintérieur, si tu as t o n cœur ouvert, élevé respectueusement jusqu'à Dieu,\nsitôt la lumière de ses miséricordes illumine cette â m e ouverte, purifie sa\nconscience et brûle, dans le feu de cet a m o u r divin, toutes les insuffi-\nsances qui sont dans cet h o m m e .\n   Vois-tu, c'est là le plus infime degré de la vie comtemplative, celle que\nl'on mène avec pureté de cœur, u n regard élevé, un a m o u r sensible, avec\naction de grâces et amour, avec dévotion et désirs, en présence de la\ndivine majesté de Dieu (1).\n\n\n                                       CHAPITRE XI\n\n\n   Après cela vient le second degré de la vie contemplative. Ceux qui,\ndans l'humble pureté de leur âme, sont élevés par l'amour et le respect\nqu'ils portent à Dieu, ceux-là sont en la présence de Dieu à découvert et\nsans intermédiaires. Et de la face du Père émane une lumière simple qui\nillumine cette âme des idées nues et non imagées, qui est élevée au-\ndessus du sens, au-dessus des images, au-dessus de la raison et sans\nraison dans la suprême p u r e t é de l'esprit. Cette lumière n'est point Dieu,\nmais elle est un intermédiaire entre ces idées voyantes et Dieu.\n\n\n\n   (1) Le Jubilus dont parle Ruusbroec semble se confondre avec les consolations premières, la\ndévotion sensible, les joies pieuses que connaissent tous les néophytes à l'issue de la vie pur-\ngative. Cette jubilation, véritables dragées que Dieu donne aux non-sevrés dans la vie mys-\ntique, est comparée par Thomas a-Kempis au cheval : il galope facilement, dit-il, celui que\nporte la grâce de Dieu.\n   De cette entrée en matière, de cet avant-goût du festin spirituel, il faut lire avec quel dédain\net quel superbe mépris traite l'école espagnole. Saint-Jean de la Croix ne s'en occupe que\npour nous demander de n'en faire aucun cas, — Montée du Carmel, premiers chapitres. —\nSainte Thérèse est plus indulgente et analyse plus délicatement :\n   « Il me semble que l'on peut doDner le nom de contentements aux sentiments dans lesquels\nnous entrons par notre méditation et nos prières. Car, encore que nous ne puissions rien sans\nl'assistance de Dieu (ce que l'on doit toujours présupposer), ce sont des fruits de nos bonnes\noeuvres, nous les acquérons, en quelque sorte, par notre travail, et avons sujet de nous réjouir\nde l'avoir si bien employé. Mais, si nous n'y prenons garde, nous sommes, en plusieurs ren-\ncontres, touchés de ces mêmes contentements dans des choses purement temporelles; comme,\npar exemple, s'il nous arrive une grande succession, à quoi nous ne nous attendions pas; si\nnous revoyons une personne que nous aimons, dans le temps que nous l'espérions le moins...\nJ'ai vu, pour de semblables sujets, répandre quantité de larmes et j'en ai quelquefois répandu\nmoi-même. Or, on ne peut douter que ces contentements, que je ne saurais blâmer, ne soient\nnaturels ; et il me semble que ceux que j'ai dit que l'on reçoit dans l'oraison le sont aussi\nquelquefois, mais plus nobles, parce qu'encore qu'ils aient commencé par nous, ils se terminent\nà Dieu. »\n   Château de l'âme, 4.\" demeure, chap. 1.\n"}, {"page_pdf": 970, "texte": "                       LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                        821\n\n\n\n   Cette lumière est appelée la coruscation de Dieu ou l'esprit du Père.\nDans cette lumière, Dieu s'aperçoit comme simplement, non d'après des\ndistinctions ni d'après le mode des personnes, mais dans la nudité de ses\nnatures et substances. Et dans cette lumière, l'esprit du Père parle à ces\nidées élevées, pures et non imagées : regarde-moi, comme je te regarde.\nEn un instant s'ouvrent ces yeux simples et purs, grâce à la lumière\nsimple que verse le Père, et ils voient la face du Père, c'est-à-dire la\nsubstance ou la nature de Dieu, dans un regard simple, par delà la raison\net sans préalables considérations.\n   Cette lumière et cette vision divine donnent en même temps à l'âme\ncontemplative la conscience certaine qu'elle voit Dieu dans la mesure où\nl'homme peut le voir tant qu'il est dans l'état mortel. Afin que tu puisses\nbien me comprendre, je vais te donner une comparaison prise aux sens.\nQuand tu te trouves dans un clair soleil, et si tu détournes alors tes yeux\nde tout objet coloré, de tout objet éclairé ou séparé, suivant simplement\ndu regard la lumière et les rayons qui émanent du soleil, tu es conduit à\ncela même qui est le soleil. De même, si tu suis les rayons qui de la face\nde Dieu viennent éclairer le pur regard de ton âme, ils te mèneront à la\nsource de ton essence créée : là tu ne trouveras rien d'autre que Dieu\n seul (1).\n\n                                     CHAPITRE XII\n\n\n   Suit alors le troisième degré de la vie contemplative. Ce mode de\ncontemplation est appelé : spéculatio, c'est-à-dire voir dans un miroir.\nCar l'intelligence d'un contemplatif est un miroir vivant, où le Père avec\nle Fils infusent leur esprit de vérité ; afin que la raison de cet homme soit\néclairée et connaisse sous les manières, les formes, les images et les\n\n\n  (1) Encore un coup, comparons sainte Thérèse avec le prieur de Vauvert :\n  » Lorsque Dieu nous fait la grâce de le chercher dans nous-mêmes, nous l'y trouvons\n» plus tôt sans doute que dans les autres créatures, comme saint Augustin dit l'avoir éprouvé.\n» Et ne vous imaginez pas, mes sœurs, que ce soit par l'entendement que cette recherche se\n» fasse en tâchant de penser que Dieu est en nous, ni par l'imagination en nous représentant\n» qu'il y est. C'est une excellente manière de méditer, parce qu'il est vrai que Dieu est en nous,\n» et chacun peut en user avec son assistance. Mais il y a grande différence entre cela et ce que\n« je dis, qui est qu'il arrive quelquefois qu'avant que nous pensions a élever notre esprit à\n» Dieu, nos puissances sont déjà dans le château sans que nous sachions par où elles y sont\n» entrées, ni comment elles ont ouï la voix de ce souverain pasteur, ne l'ayant pu entendre de\n» nos oreilles, puisque nous n'entendons alors aucun son, mais sentons seulement au dedans\n» de nous un grand et agréable recueillement, comme ceux qui l'ont éprouvé peuvent le\n» témoigner, et je ne saurais mieux l'expliquer pour tâcher de vous le faire comprendre. »\n   Château Je l'âme, 4° demeure, § 2.\n"}, {"page_pdf": 971, "texte": "  822                            DURENDAL\n\n\n  ressemblances toute vérité qu'il est possible de connaître. Mais, le mode\n  dont nous voyons la Face de Dieu, par delà la raison et sans raisonne-\n  ments, dans l'esprit pur et par des idées non imagées, celui-là aucune\n  considération et aucun raisonnement ne sait l'expliquer. Car de même\n  que l'aigle royal peut fixer le soleil sans que ses yeux clignotent, grâce à\n  la fermeté de son regard, de même aussi les yeux de la chauve-souris\n  doivent clignoter et se fermer dans la lumière du soleil, grâce à la\n  faiblesse de ses yeux et de sa vue.\n     Cet œil de l'âme simple et clair, élevé par delà la raison et sans raison-\n nements, voit toujours la face du Père, comme font les anges qui nous\n servent; parce que cet oeil de l'âme simple et clair n'a devant lui aucune\n autre image que Dieu lui-même. Dans ce point élevé, il voit Dieu, et\n toutes les choses qui ne sont pas lui, pour autant qu'elles sont unes avec\n Lui, dans une vie simple ; et cela lui suffit; et cela s'appelle contemplacio,\n c'est-à-dire voir Dieu en toute simplicité. Et de cette façon, cette puis-\n sance intellectuelle de l'âme peut être considérée comme un miroir\n vivant, puisque Dieu y demeure avec tous ses dons; et qu'il lui a donné\n son esprit de vérité ; et que grâce à cette lumière divine, cet œil de la\n raison est éclairé si bellement qu'il peut reconnaître Dieu et les créatures\n de Dieu sous les formes, images et ressemblances, aussi profondément\n qu'il plaît à la volonté divine de le lui manifester. Et cet esprit de Dieu\n commande à la raison, cette raison qu'il a éclairée, de régir et d'ordonner\n la vie sensitive en la modelant sur les commandements de Dieu et de\n l'Eglise, en lui faisant produire des actes de vertu, en faisant le départ\n des choses permises et défendues.\n    En second lieu, cet h o m m e intellectuel qui a reçu de Dieu l'esprit de\n vérité, il marchera devant la face de Dieu, il règlera et ornera sa vie\nintérieure de toutes sortes de vertus, selon la très aimable volonté de\n Dieu. C'est ainsi qu'il méritera d'entendre cette voix très douce qui parle\nà l'esprit et dit : « Regarde-moi, connais-moi comme je te connais.\n Examine-moi de très près, ce que je suis et qui je suis ».\n    A cette invitation se réjouit l'âme et toutes les puissances intérieures\nde l'homme; et elle désire voir, comme elle est pressée et sollicitée par\nDieu, avec des yeux intellectuels, éclairés et largement ouverts; et Il se\nmontre à l'âme dans le vivant miroir de son intellectualité, non tel qu'il\nest dans sa nature propre, mais dans des images et des ressemblances,\nc'est-à-dire autant que notre intelligence éclairée peut le saisir et le\ncomprendre. Cette intelligence éclairée, que Dieu éclaire, elle perçoit\nclairement et sans erreur, dans ces images intellectuelles, tout ce que\njamais elle a entendu dire de Dieu, ce que la foi en enseigne et même\ntoute vérité qu'elle désire percevoir. Mais, cette image, qui est Dieu lui-\nmême, bien qu'elle soit proposée devant elle, cette image, l'âme ne peut\n"}, {"page_pdf": 972, "texte": "                        LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                          823\n\n\nla comprendre; ses yeux intellectuels clignotent en face de cette lumière\nincompréhensible. Toutefois, parce qu'elle est assagie et éclairée par\nl'esprit de vérité, elle voit Dieu dans ces images intellectuelles, comment\nil est puissance, sagesse, vérité, justice, bonté et miséricorde, pitié,\nrichesse et mansuétude, vivante fidélité, consolation et douceur. Elle\nvoit aussi la distinction des personnes divines, et que chacune est Dieu,\net que chacune est égale en puissance, unité dans la trinité et trinité dans\nl'unité, et que leur nature est féconde, et la simple quiétude de leur\nessence, chaque personne, Dieu, et la divinité dans leur commune\nsubstance. Parce que cette raison, qui est éclairée par l'esprit de vérité,\nvoit Dieu dans son miroir sous autant de modes, formes et images qu'il\nlui est possible d'en cogiter et selon toutes les manières qu'elle désire.\n    A présent, cette force intellectuelle est sollicitée et invitée par Dieu à\nvoir ce qu'il est et qui Il est. Et c'est pourquoi l'âme contemplative\n clame : « Seigneur, montrez-nous cette face, sans images ou représenta-\ntions, nue et dévoilée ; alors nous serons sauvés et cela nous suffira ! » Et\nl'Esprit du Seigneur répond à l'âme éclairée : « Regarde-moi, qui je suis\net ce que je suis. » Alors se dilate cet œil intellectuel pour voir ce qu'il\n brûle de voir et pour répondre à l'invitation de Dieu. Cet œil simple,\n avec un regard simple dans la divine lumière, voit Dieu dans un simple\n mode ; et cet œil simple et intellectuel le suit du regard et il voudrait\n connaître à fond et expérimenter, toujours dans la lumière de ce rayon\n divin, ce qu'est Dieu et qui Il e s t : mais en face de Notre-Seigneur, la\n raison avec ses raisonnements et considérations défaille et succombe. Et\n cette force intellectuelle de l'homme est élevée dans l'immesuré, son\n regard est sans mesure, c'est-à-dire sans mode, il n'est pas ainsi ou ainsi,\n il n'est pas ici ou là. Car l'immesuré l'enveloppe, étend et élargit son\n regard : l'homme ne sait plus où il est et ne peut dire ce qu'il voit,\n parce que l'œil de l'âme est alors sans limites et sa vision illimitée lui\n échappe sans fin et sans retour. Ce qu'il voit, il ne peut le suivre ni le\n percevoir, parce que ce qu'il voit est sans mesure et sans mode, et c'est\n pourquoi Dieu comprend et voit l'âme d'une manière autrement\ntranscendante que l'âme ne le voit.\n  Vois-tu, cette manière de contemplation sans mesure est intermédiaire\nentre contempler dans les images et représentations intellectuelles et\ncontempler dans la lumière divine, sans images dans la nudité de l'essence\nsans représentation (1).\n\n\n  (1) Ce que Ruusbroec appelle tantôt « speculatio », tantôt « contemplatio » semble corres-\npondre à ce que le B. Suzon appelle « connaissance du soir ». Il est difficile de ne pas citer, à ce\npropos, le joli passage suivant :\n  « L'âme en Dieu reste créature; mais dans cet abîme de la divinité où elle se perd, elle ne\n"}, {"page_pdf": 973, "texte": "   824                                     DURENDAL\n\n\n\n                                       CHAPITRE XIII\n\n    Suit ensuite le quatrième degré, qui est la perfection de la vie contem-\n plative et parfait tous les actes du contemplateur. Ce degré ou mode est\n appelé l'exercice transcendant et illuminé de l'amour, selon la chère\n volonté de Dieu.\n    Ce degré de contemplation avec les actes qui en démanent est né de\n Dieu. Notre-Seigneur dit dans un de ses évangiles : « A moins que\n quelqu'un ne soit rené de l'Esprit-Saint, il ne pourra ni voir ni entrer\n dans le royaume de Dieu. »\n    Le Saint-Esprit est une vivante fontaine dans laquelle les esprits\n amoureux sont captivés, dans laquelle ils vivent et demeurent; Il fait\n couler dans nos esprits la vivante eau de ses grâces, dans laquelle nous\n sommes purifiés de tous nos péchés; Il demeure en nous avec ses grâces\n et ses dons et, si nous passons une vie sainte et vertueuse, nous vivons\nen Lui. Cet Esprit du Seigneur, que nous comparons à une fontaine\nvivante dans laquelle nous vivons d'une vie surnaturelle, fait jaillir dans\nnotre être des sources d'eaux vives qui sont ses grâces, et ces sources\ns'épandent dans notre âme en dons nombreux : et ainsi vit-il et\ndemeure-t-il en nous. Et il purifie notre âme avec son doigt, c'est-à-dire\navec son souffle, et il nous dit : « Aime-moi comme je t'aime et comme\nje t'ai aimée de toute éternité ». Cette voix et cette invitation intérieure\nsont si terribles à ressentir que tout est ébranlé dans un ouragan d'amour ;\net toutes les puissances de l'âme répondent et se disent entre elles :\n« Aimons cet amour sans fond qui nous a aimé de toute éternité ». Le\ncœur s'éploie en désirs infinis, et les puissances sensorielles suivent ce\ncourant et un sensible amour de Dieu apparaît.\n  Cette âme vivante, avec ses idées justes, ses reconnaissances intimes,\nson oubli et son dédain de tout ce qui peut empêcher ou retarder l'amour\nde Notre Seigneur s'élève au-dessus d'elle-même. Devant cet amour\néternel défilent avec actions de grâces, avec amour, avec révérence, avec\ndignité, et l'esprit illuminé et la libre volonté. Tout ce qui naît de Dieu\n\n\n\npense pas si elle est ou si elle n'est pas créature : elle prend sa vie en Dieu, son essence, sa\nfélicité, tout ce qu'elle est; et, se tenant ainsi fixée et immobile en lui, sans rien dire d'elle-\nmême, elle se tait et se repose dans cet océan du bonheur infini, ne connaissant d'autre essence\nque celle qui est Dieu. Quand l'âme sait voir et contempler Dieu, elle sort pour ainsi dire de\nDieu et se retrouve elle-même dans l'ordre naturel. C'est cette connaissance de Dieu qu'on\nappelle « la connaissance du soir », parce que la créature se distingue de Dieu, tandis que clans\n« la connaissance du malin», elle connaît un Dieu sans image, sans diversité, comme est Dieu\nen lui-même. »\n   Le livre de la Sagesse éternelle, ch XXXII, trad. Cartier.\n"}, {"page_pdf": 974, "texte": "                        LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                         825\n\n\n\nest Dieu et esprit. Cela est Dieu avec Dieu, un amour et une vie dans son\néternelle idée.\n   Et cela est aussi esprit et semblable à Dieu par la grâce et une amou-\nreuse agglutination à Dieu. Cela est saint, fort et libre et triomphant de\ntout pour réaliser ses pratiques d'amour.\n   Et, entre ces deux termes : Etre un, avec Dieu dans l'amour et sem-\nblable à Dieu par les grâces, l'amour est exerce de toutes les manières ;\ncar Dieu tâte et purifie notre âme et sollicite que nous l'aimions comme\nil nous aime, et son amour est sans limites, car cet amour est Lui-même;\net notre amour à nous a des limites, et ainsi nous ne pouvons accomplir\nce que son amour désire de nous; niais nous tombons en faiblesse, et\nnotre amour devient immesuré et sans mode en face de cet amour\ndivin (1).\n  Amour n'est ni froid ni chaud, ni clair ni sombre, ni nourriture ni\nboisson: et il n'est chose au monde qu'on puisse comparer à l'amour-\n\n\n\n\n   (1) Le passage suivant du B. Suzon éclairera peut-être le texte de ce chapitre.\n   « Le disciple fut ravi hors de lui-même et vécut douze semaines privé de ses sens extérieurs\net de leurs opérations. II ne savait plus s'il était dans le monde ou hors du monde, parce que,\ndans cette vision, il ne comprenait et ne sentait qu'un Dieu unique et simple, sans distinguer\nla multitude et la variété des créatures ».\n   Quand finit la vision, la divine Sagesse lui dit :\n   LA SAGESSE. — Qu'est-il arrivé, mon ami ? Où es-tu, et qu'as-tu compris ? Ne t'ai-je pas dit\nla vérité?\n   LE DISCIPLE. — Oui, Seigneur, il est certain que je ne l'aurais jamais si bien comprise, si je\nne l'avais pas éprouvée; il me semble maintenant que je sais où tend et où aboutit la vie d'une\nâme qui s'est parfaitement renoncée en vous-même. Les sens saisissent beaucoup de choses\ndistinctes, et l'esprit n'y voit en Dieu aucune différence\n   LA SAGESSE.— Cela est vrai, parce que l'âme, par la voie du renoncement parlait, peut\narriver à se perdre en Dieu avec un avantage infini ; à s'ensevelir dans la divine Essence, où elle\nne se distingue plus de Dieu, qu'elle ne connaît plus par les images, la lumière et les formes\ncréées, mais par lui-même. Maintenant, tu crois comprendre Dieu lorsque tu le nommes Esprit\nSuprême, Intelligence très pure, Essence, Bonté, Vertu, Amour et Bonheur; mais tu es plus\néloigné de comprendre Dieu que la terre n'est éloignée du ciel.\n   Il n'y a qu'en arrivant au centre de la Divinité, qui est l'unité de toutes choses, qu'on pénètre\net qu'on comprend Dieu sans le comprendre, parce qu'on le comprend d'une manière incom-\npréhensible, et que l'âme ne se distingue plus de Dieu : mais tu es incapable de ce changement\nmerveilleux où l'âme, dans l'abîme de la Divinité, se transforme dans l'unité de Dieu pour se\nperdre elle-même et se confondre avec lui, non quant à la nature, mais quant à la vie et aux\nfacultés.\n   Livre de la Divine Sagesse, chapitre XXXII, trad. Cartier.\n   Il faudrait également comparer et citer ce qu'a dit sainte Thérèse en ses derniers chapitres\ndu Château de l'Ame, sur l'oraison d'union, mais il faut savoir se borner.\n   En résumé, la théorie du mystique flamand peut se mettre sous ces quatre têtes de chapitre :\n   a) Premiers appels; b) Dieu vu dans les créatures; c) les créatures perçues en Dieu;\nd) l'union divine.\n"}, {"page_pdf": 975, "texte": " 826                                DURENDAL\n\n\nL'amour de Dieu vers nous, c'est une commotion et une purification\nspirituelles, où Il distribue ses grâces et dons particuliers, dans la mesure\noù chacun est capable de vivre ces vertus (1).\n  (A continuer.)                                         L'abbé    PAUL CUYLITS.\n\n\n\n\n  (1) Ces dernières lignes forment transition avec le chapitre suivant, ou mieux encore\ndevraient être encadrées avec lui.\n                                                                      I\n"}, {"page_pdf": 976, "texte": "   TRISTAN              ET         YSEULT\n\n                  FRAGMENT\n\n\n\n\nLe vent dans la forêt chante sa plainte austère,\nO mon Yseult, la nuit est grave et le ciel bleu,\nDe lents frissons d'amour s'élèvent de la terre.\n\nC'est l'instant décisif où mon suprême aveu,\nEn longs vers douloureux montera vers ton âme\nA l'heure irrévocable et brève de l'adieu.\n\nTout mon passé vers tes yeux clairs, ô douce femme,\nS'achemine en rêvant dans l'ombre de la nuit.\nPèlerins enfiévrés mes beaux espoirs en flamme\n\nPortent de mes jours morts ce qu'épargna l'oubli\nEt dans leurs oraisons se traîne la voix lente\nDu secret de mon cœur longtemps enseveli.\n\nEcoute : la forêt se recueille, tremblante;\nLe vent est lourd de pleurs qui montent de la mer ;\nLa nuit répand au loin sa clarté nonchalante ;\n"}, {"page_pdf": 977, "texte": "828                       DURENDAL\n\n\n\n      La chanson de mon cœur revêt un rythme amer ;\n      L'irréparable adieu a saigné sur ta lèvre\n      El tu t'éloigneras dans mes songes d'hiver,\n\n      Loin de moi, cher amour, loin de mon cœur en fièvre\n      Et nous resterons seuls, drapés dans notre deuil,\n      Pleurant tout le bonheur dont le destin nous sèvre.\n\n      Le passé douloureux de souffrance et d'orgueil\n      Allait germer soudain des roses d'allégresse,\n      Le sort, dur suzerain, a rebuté son veuil.\n\n      S'il faut que le bonheur tombe, je me redresse,\n      Calme comme un héros je saluerai sa mort,\n      Et je t'aimerai plus encor dans la détresse.\n\n      Yseult! écoute : au loin vibre un appel de cor,\n      C'est le cruel instant ; sur nos lèvres unies\n      Notre amour a juré de prendre son essor,\n\n      Loin de la chair, vers ces délices infinies\n      Qui fleurissent au ciel songeur du cœur blessé\n      Et je m'en vais, plus fort des ivresses bénies,\n\n      Riche de tant d'amour, rentrer dans mon Passé!\n\n\n\n\n                     LE        POÈTE\n\n\n        Sonore comme un hymne impérieux de lyre,\n        Beau de la majesté des antiques vainqueurs,\n        Dans l'orgueil de sa force et de son fier délire,\n        Loin du passéfunèbre où gisent ses rancœurs,.\n"}, {"page_pdf": 978, "texte": "                   LES MENHIRS                         82g\n\n\n  II s'élève éperdu vers la clarté des nues,\n  Il boit le vin de flamme aux coupes du soleil,\n  Il voit s'épanouir des formes inconnues\n  Dans son rêve de gloire immense et sans pareil.\n\n  A d'autres les plaisirs méprisables du monde,\n  La vanité desfaux exploits bons ou pervers !\n  Au souffle illuminé de son âme féconde,\n  Il fait, sur son chemin, naître des univers.\n\n  Il monte encore, il est la force, il est le Prêtre\n  De la Beauté sacrée et du saint Idéal,\n  Dans la splendeur unique et suprême de l'Etre,\n  Il voit son large cœur flamber comme un fanal.\n\n  La matière s'allume au feu de sa pensée,\n  Le verbe se conforme à son vouloir puissant\n  Et par l'œuvre jaillie de son âme embrasée,\n  Il se fixe à jamais dans l'éternel Présent.\n\n\n\n\n           LES          MENHIRS\n\n\nSur le cap de granit rongé par la mer haute,\nDeux menhirs isolés dans les brises du Nord,\nTels des guerriers jumeaux qui rêvent cote à côte\nJettent vers les ceux noirs le cri d'un passé mort.\n\nLes soleils triomphants ont échauffé leur tête,\nL'étreinte de l'hiver a fait craquer leurs os,\nL'océan les cingla du fouet de la tempête\nSans qu'ils aient abdiqué leur calme de héros.\n"}, {"page_pdf": 979, "texte": "830                       DUREN DAL\n\n\n\n      Mais les âges viendront comme de mauvais rêves,\n      Et les flots rongeront le cap tranquille et fier,\n      Et, roidis dans la gloire orgueilleuse des glaives,\n      Les géants fraternels crouleront dans la mer.\n\n      Et vous aussi, mes bras, lourds du poids de l'Épée,\n      Vous tomberez pareils aux deux guerriers d'Armor,\n      Lorsque déferlera sur ma vie emportée\n      La marée implacable et sure de la mort.\n\n\n                                    CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 980, "texte": "                          CONFÉRENCE\n\n\n   Mesdames... Messieurs... et vous... étudiants, mes amis, qui ne pouvez\nêtre appelés ni Messieurs ni Mesdames— par un heureux privilège de\nl'âge et du sexe — je le regrette beaucoup pour vous, car vous avez... en\ngénéral... une physionomie plutôt sympathique... une bonne poire,\ncomme on dit à la S. G. B. D. E. C. (1)... je le regrette donc beaucoup\npour vous... mais vous allez être abominablement volés...\n   Vous êtes venus ici, n'est-ce pas, sur la foi de racontars fallacieux, ouïr\nune conférence du sieur Ernest Hallo, le célèbre académicien.\n   Le célèbre academien,... (saluant une dame) c'est moi, Mademoiselle...\nOui, je l'avoue moi-même, avec une modestie charmante... comme dirait\nM. Pierre Loti.\n   Eh bien, cette conférence, vous ne l'aurez pas!...\n   Une conférence!... mais regardez-moi donc?... Est-ce que j'ai le talent,\nle ventre et l'aplomb de M. Francisque Sarcey?\n   M. Francisque Sarccy, mon illustre maître et modèle,... M. Francisque\nSarcey, notre père à tous?\n   Mon Dieu... je sais bien !... faire une conférence, cela n'a l'air de rien...\ncela paraît tout simple... c'est comme pour faire un canon.\n   On prend un trou et on met du bronze autour.\n   Moi, j'ai bien le trou... un trou superbe... qui pourrait servir de base...\nsi j'ose m'exprimer ainsi... à une conférence magnifique!\n   J'ai le trou!... (se frappant Le front) il est là, mon trou... je le vois très\n bien... mais c'est tout ce que j'ai... il me faut le bronze...\n   M. Francisque Sarcey — notre père à tous ! — ne serait pas embar-\nrassé, lui!...\n\n\n  (1) Société Gémirait: bruxelloise des Étudiants Catholiques.\n"}, {"page_pdf": 981, "texte": "  832                              DURENDAL\n\n\n\n    N'est-ce pas lui qui a défini la conférence — conférence dérive de cir-\n  conférence — « un entretien autour d'un sujet indéterminé? »\n    Dans cet art de parler à côté de son sujet, M. Francisque Sarcey —\n notre père à tous! — est tout bonnement admirable!... Il a le bronze,\n lui... et quelle platine!\n    Moi... je n'ai que le trou... Mais quel trou!\n    Vous allez voir, quand je vous aurai exposé le sujet palpitant dont je\n vais avoir l'honneur de vous entretenir...\n    Ah! mais auparavant... je vous demande pardon... Je viens de m'aper-\n cevoir que dans mon exorde... par insinuations... il y a une lacune... une\n grosse lacune!... Je vais la combler!\n    Car, vous savez, toutes les lacunes demandent à être comblées, comme\n les anguilles veulent être écorchées vives et le lapin préfère attendre...\n Rassurez-vous : ce soir, mon lapin n'attendra pas... d'ailleurs, je le sers à\ntoute heure...\n    Ma lacune, ma grosse lacune, c'est que je ne me suis pas excusé auprès\nde vous, Mesdames et Messieurs, d'être aussi ému que je le suis et comme\nil convient que je le sois devant une aussi brillante assemblée... Oui... je\nne m'en étais pas aperçu d'abord, mais je suis ému... très ému...\n   Vous dites que ça ne se voit pas... c'est possible!... je dissimule... c'est\nde la dissimulation... de l'horrible dissimulation... je cache mon trac\nobligatoire derrière une feinte assurance... Tenez, j'esquisse même un\ngracieux sourire... quand je dis gracieux... enfin... on fait ce qu'on peut,\nn'est-ce pas?... Ah!... si j'étais une de ces demoiselles!... Alors!... mais\nje ne le suis pas... à l'impossible nul n'est tenu...\n   Donc, je suis ému... Plaît-il?... Vous dites que ça vous est égal?... Oui,\nc'est un sentiment que je comprends... un sentiment altruiste... A votre\nplace, je l'aurais aussi... j e ne serais pas ému du tout... et je rigolerais\nmême de voir ma tête... Je ferais tout le contraire de Jules César devant\nle chef du grand Pompée, s'il faut en croire la complainte :\n\n                        Regrettant Pompée aujourd'hui\n                        Les pleurs sillonnent son visage.\n                        Devant sa propre tête à lui\n                        Il eût pleuré bien davantage !\n\n\n  Mais voilà... moi je ne peux pas... je ne peux pas rire... puisque je suis\ntrop ému... c'est très ennuyeux.\n  Et puis, ce qui me donne des sueurs froides, c'est que le bouillant\nM. Van Swieten, le vénérable président de la S. G. B. D. E. C , m'a\ndemandé une conférence plutôt gaie!...\n  Une conférence gaie!... miséricorde!... devant une assemblée comme\n"}, {"page_pdf": 982, "texte": "                               CONFÉRENCE                               833\n\n\n celle-ci, aussi choisie, composée d'éléments aussi distingués... dans tous\n les genres, et par conséquent aussi difficile à contenter...\n    Certainement... je pourrais faire une conférence gaie... mais je dois\n tenir compte de la présence ici de nombreux notaires... de province...\n qu'on a traîtreusement invités à cette cérémonie sous prétexte que je\n donnerais des consultations inédites, par exemple, sur la purge des hypo-\n thèques.\n   Des notaires... vous comprenez... il faut toujours ménager ces\ngens-là !...\n   La purge des hypothèques!...\n   Il y en a beaucoup parmi vous qui haussent les épaules en-dedans et\n qui se disent :\n   — Peuh!.., ça n'est pas très neuf, cette vieille plaisanterie!... Elle a dû\ntraîner dans le Grand double Almanach de Liége de 1852. (La loi hypo-\nthécaire est du 16 décembre 1851... retenez cela, Mademoiselle!... On\ndoit toujours s'instruire quand on le peut!...)\n   Oui... je sais... en effet... cela n'est pas très neuf... mais les notaires\nnon plus... Alors!...\n   Et puis... il n'y a pas que les notaires à contenter... Il y a une foule\nd'intérêts particuliers à satisfaire, une multitude d'attentions très diffé-\nrentes à solliciter et à retenir...\n   L'homme est un être ondoyant et divers!...\n   Et la femme donc !... Ne séparons pas ce que Dieu a uni !\n   Seulement, il faut être juste : si l'homme est ondoyant, divers, la\nfemme, elle, est ondoyante pendant les quatre saisons...\n   Remarquez bien, Mesdames, que je ne dis pas cela pour vous... Je\nparle des femmes du dehors... Vous, vous êtes l'élite, la crème du beau\nsexe!... Vous êtes les mères, les sœurs, les petites cousines! les filles!!\nde toute cette brillante jeunesse estudiantine de là-bas, l'avenir et l'espoir\ndes temps nouveaux!... Il suffit! Cela vous distingue des autres femmes,\nauxquelles vous êtes bien supérieures!... Encore ici, je ne parle que de\nvos qualités d'intelligence... — vous êtes une parenté très spirituelle ! —\net non pas des remarquables attraits physiques dont le Ciel vous a douées\ntoutes sans exception!... Je ne veux excepter personne,— nullement,\nparce que je suis un peu myope ! mais, parce qu'en précisant, j'aurais\npeur de commettre une injustice! Et l'injustice et moi, voyez-vous,\njamais nous ne passerons par la même porte !...\n   Cette digression — qu'aucun de ces messieurs ne me reprochera bien\ncertainement — m'a entraîné un peu loin de mon sujet.\n   Car j'ai hâte de vous le dire... j'ai un sujet... oui, je préfère vous pré-\nvenir... parce que sans cela vous ne vous en seriez peut-être pas aperçu...\nJ'ai un sujet... j'en ai même plusieurs...\n"}, {"page_pdf": 983, "texte": " 834                              DURENDAL\n\n\n    Un conférencier avisé a toujours plusieurs conférences dans son tiroir...\nMême, cela ne laisse pas d'être dangereux... On peut se tromper de petits\npapiers... Quand on s'en aperçoit à temps, ce n'est rien... Mais quand\nc'est au milieu... L'autre jour, je ne m'en suis aperçu qu'à la fin! C'est\ntrès ennuyeux... On a l'air de ne pas savoir ce qu'on dit... Et le public,\nalléché par le titre, et ne voyant rien venir qui s'y rapporte, se dit fort\njustement : « Ce conférencier radote!... » Aussi, je suis devenu malin...\nJe ne mets plus jamais le titre... comme cela, quand je me trompe de\npetits papiers, ça n'a pas d'importance... Mais ce soir, a h ! par exemple,\nil n'en va pas de même... Je possède mon sujet à fond... il est lumineux,\nmon sujet!... J'aurais pu mettre le titre sans inconvénient... mais juste-\nment, comme il est lumineux, vous l'avez déjà tous saisi... ce n'est donc\npas la peine de mettre le titre... ce qui fait qu'en résumé cela revient\nabsolument au même... de le mettre ou de ne pas le mettre...\n   J'ai donc plusieurs sujets... ou un sujet complexe, si vous le préférez...\nCar, vous le savez, le bon conférencier doit contenter tout le monde :\nêtre assez grave pour faire réfléchir les gens d'humeur folâtre, assez\njoyeux pour dérider les gens doués d'humeurs froides; il doit se montrer\nintéressant comme la cote de la Bourse, — ceci pour les messieurs, — fas-\ncinateur comme un étalage de modiste, — ceci pour les dames! Pour\nvous, jeunes gens, dont je connais les ardeurs vers l'étude, il doit se révé-\nler moral comme un sermon du vice-recteur, captivant comme le cours\ndes Pandectes, instructif comme un échec à l'examen! Pour tous, il doit\nêtre aimable, gracieux, érudit, documenté ou paraissant l'être, abondant\nsans prolixité, multiple sans incohérence, éloquent quand il le faut, sub-\ntil quelquefois, spirituel souvent, charmeur toujours !... Diplomate comme\npas un, il doit tenir compte du sexe, de l'âge, du caractère, des positions\nsociales, du tempérament, de la température, de la moustache du voisin,\ndu doux profil de la voisine ; avec des ruses d'Apache, il doit pénétrer les\noreilles distraites, s'insinuer dans les cerveaux prévenus, tâter le pouls à\nses auditeurs, les tenir en haleine, et, loué par les uns, blâmé par les\nautres, flatté des approbations, insensible aux sifflets, se moquant des sots,\nbravant les envieux, riant des uns, des autres et au besoin de lui-même,\nil doit pousser ses arguments, varier ses effets et arriver enfin à force de\nsouplesse et de philosophie à s'emparer des intelligences, à conquérir les\ncœurs, bref, à ne pas embêter son public !\n   Est-ce que vous comprenez à présent, Mesdames et Messieurs, combien\nest difficile l'art de donner une conférence?\n   Ah! qu'il avait raison le grand Bossuet quand, deux cents ans avant le\nCarnaval de Venise, il s'écriait avec amertume dans son Histoire des Varia-\ntions : «     « Mais non, ça ne vous intéresserait pas... C'est un peu sévère...\net puis c'est un peu... enfin, ça ne vous intéresserait pas !\n"}, {"page_pdf": 984, "texte": "                                CONFÉRENCE                                  835\n\n\n   Encore une fois, ceci m'éloigne de mon sujet... et j'ai hâte d'y revenir.\n   L'unité ! voyez-vous, l'unité ! il n'y a que ça !... la suite dans les idées...\n dans des idées pondérées, équilibrées, harmonieuses... L'unité dans l'har-\n monie !... C'est une bien jolie formule !\n   Marcel Lefèvre vous donnera tout à l'heure de l'harmonie que vous vous\nen lécherez les oreilles, si toutefois cette figure ne vous effarouche pas.\nLui, il fait l'harmonie... Moi, je suis pour l'unité... comme vous voyez!...\nA nous deux, nous nous complétons très bien...\n   Je reviens donc à mon sujet... Vous allez voir, il est très neuf... Ce n'est\npas banal de trouver un sujet très neuf... Encore quelque chose que j'allais\noublier ! car il ne suffit pas d'avoir un sujet capable d'intéresser les gens\nde tout poil, il faut encore que ce sujet ils ne le connaissent pas... ou pas\nassez... Si je vous démontrais un quart d'heure durant que ce plafond est\nblanc... cela vous ennuierait parce que vous le savez... parce que vous le\nvoyez... Il faut donc vous présenter quelque chose de neuf... que vous ne\nsavez pas... c'est très difficile, quand on a affaire à des gens intelligents...\nJe ne m'en suis jamais aperçu comme ce soir... Vous aussi, sans doute.\n   Ce quelque chose, le voici :\n   Ah ! mais auparavant... je dois vous prévenir que mon sujet effarouchera\npeut-être certaines personnes dont la pudeur est particulièrement suscep-\ntible, bien qu'éminemment respectable : âmes immaculées, qui tel\nun beau lys, se dessèchent sur leur tige... j'ai nommé les vieilles\ndemoiselles.\n   Aussi, s'il y avait parmi vous quelques vieilles demoiselles, je les prierais\ntrès humblement de bien vouloir sortir pendant quelques minutes.\nPour qu'on ne les remarque pas, elles pourraient sortir à l'anglaise...\nPersonne ne bouge?... Il n'y a donc pas de vieilles demoiselles?... Eh bien,\nvous me croirez si vous voulez... je le savais !\n   Et maintenant nous pouvons marcher.\n   Mais vous voyez n'est-ce pas, jeunes gens, comme il est difficile d'être\nconférencier... et quelles multiples, précautions oratoires il faut prendre\npour réussir,.\n   Au fond, tout ça c'est des affaires de trucs, comme dit élégamment mon\nillustre maître et modèle, M. Francisque Sarcey, notre père à tous!\n   Vous ne l'avez peut-être pas entendu M. Sarcey... pas tous du moins...\nvous êtes trop nombreux !... Ah! il est extraordinaire!... Il a une voix\ngaie... un geste gai... un aspect gai... et il dit des choses sérieuses... c'est\ntrès rare... Coquelin est gai aussi, mais ce n'est pas.le même genre... il est\ngai... et il dit des choses gaies... Galipaux est gai comme tout, mais il\nraconte des histoires farces... Eh bien. Sarcey pas ! il expose des choses\ngraves et il est gai tout de même... C'est extrêmement rare.\n   L'inverse est plus fréquent... Il y a des gens d'aspect grave qui au dedans\n"}, {"page_pdf": 985, "texte": " 836                             DURENDAL\n\n\n sont souvent très rigolo... les croque-morts, par exemple... Mais Sarcey\nn'est pas un croque-mort... au contraire!... Ça fait que ma comparaison\nn'est pas tout à fait juste... je le reconnais bien volontiers... j'aurais pu\nm'en passer...\n   Enfin... la gaîté... c'est une force... une force énorme... une force\nsociale... Et maintenant que j'y réfléchis, c'est une très bonne idée qu'il\na eue là, votre président, de me demander de vous donner une confé-\nrence gaie... je ne vous la donne pas... non... mais c'est une bonne idée\ntout de même !\n   A h ! la gaîté, jeunes gens, la gaîté, quelle grande chose! quelle puis-\nsance ! quel univers !\n   L'apôtre saint Jean, plus qu'octogénaire, s'en allait répétant à qui vou-\nlait l'entendre : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ! Sans\nirrévérencieux rapprochement, moi, je vous dis : Jeunes gens, soyez\ngais !... soyez gais ! !... soyez gais !!!...\n   La gaîté, c'est la santé de l'âme, mens sana in corpore sano, la gaîté, c'est\nle parfum du bonheur ! La gaîté, c'est le phare de la vertu ! Et plût au\nCiel que les dames ne s'en missent jamais d'autre sur la figure !\n   La gaîté, voyez-vous, c'est le rayon d'espoir qui nous ramène vers l'Eden\nperdu, c'est un gage de la prédilection céleste et de l'éternelle béatitude...\nC'est le reflet de la gloire divine. Interrogez les hagiographies... Tous les\nsaints sont gais! Lisez leurs vies !... Regardez leurs images! Aux pages\ndes vieux missels naïfs, sur les vitraux de nos cathédrales gothiques, vous\nles voyez sourire agréablement dans leur nimbe d'argent ou d'or ! Ils\nsont gais ! Ils sont heureux! Faites comme eux! Malgré les privations, les\nrenoncements, les durs devoirs accomplis, ils rient, ils rient, — « comme\ndes bienheureux ! » — Ils sont gais... gais jusqu'au sacrifice, gais jusqu'au\nmartyre !...\n   Allez donc et faites de même !\n   Défiez-vous des gens tristes, jeunes gens, des empêcheurs de danser en\nrond... fuyez-les comme la peste !... La tristesse est l'apanage des faibles,\ndes impuissants, des ratés, des âmes envieuses et basses; la tristesse cache\ntoujours une maladie morale... Grattez l'homme triste, vous trouverez le\ncriminel... Le criminel ne rit jamais : il ricane ! Le criminel n'est jamais\ngai : il s'étourdit...\n   Imaginez Caïn gai ! vous ne pourriez pas !\n   Représentez-vous Judas rieur : je vous en défie !\n   Qui dit gaîté, dit pureté de conscience', innocence, ingénuité... Voyez\nles petits enfants... Les petits enfants sont gais... Quand ils viennent au\nmonde, avant de pleurer... j'entends pleurer de vraies larmes, ils rient...\nLe petit enfant sourit dès le trentième jour, il ne pleure que le septantième,\nmême si on le bat. Plus tard, la santé de l'enfant, c'est sa gaîté.\n"}, {"page_pdf": 986, "texte": "                                 CONFÉRENCE                                837\n\n  Je fais appel aux mamans ici présentes ! N'est-il pas vrai, Mesdames?\nquand vous voyez vos enfants tristes, c'est qu'ils sont malades!... Et vous\nles soignez !\n  Jeunes gens, si vous êtes tristes, il faut vous soigner : vous êtes\nmalades !... Allez vous coucher !\n   Je le sais bien : la tristesse et la mélancolie ont été fort à la mode. La\nmélancolie est d'invention relativement nioderne : elle date de la fin du\nXVIIIe siècle et du début de celui-ci. Elle consiste dans une aspiration plus\nou moins vague vers l'Infini. C'est la mélancolie de René, de Werther, de\nJoseph Delorme, de beaucoup de romantiques et de la plupart des poètes.\n   La recette est bien simple. Elle nous est donnée par René de M. de\nChateaubriand... On va s'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive,\nou entendre la pluie tomber sur le feuillage. Et là dessus, on rêve, on rêve\nencore, on rêve toujours. Voilà la mélancolie, le mal dt René.\n  Joseph Delorme s'en explique en des vers très 1830 (ils datent de 1829),\ndont vous savourerez l'archaïsme carameleux et chevillard :\n\n\n                              L'ENFANT RÊVEUR :\n\n\n                 Où vas-tu, bel enfant? Tous les jours je te vois,\n                 Au matin, t'échapper par la porte du bois\n                 Et, déjà renonçant aux jeux du premier âge,\n                 Chercher dans le taillis un solitaire ombrage;\n                 Et le soir, quand bien tard, nous te croyons perdu,\n                 Répondant à regret au signal entendu,\n                 Tu reviens lentement par la plus longue allée\n                 La face de cheveux et de larmes voilée...\n                               Qu'as-tu fait si longtemps?...\n\n\n  On n'ose pas se le demander ! Le poète s'en explique : .\n\n                L'autre jour, je passais; assis contre un tilleul,\n                Le front sur tes genoux, sur les yeux tes mains blanches\n                Dans tes cheveux noyé comme un tronc dans ses branches,\n                Emu profondément, tu gémissais tout bas!...\n\n                O jeune enfant, prends garde : il en est temps encore,\n                Ne reviens pas au lac tous les jours dès l'aurore!\n                Loin de ta mère, enfant, ne viens pas jusqu'au soir\n                Te mirer, écouter et pleurer sans savoir...\n\n\n Pleurer sans savoir, tout est là.\n\n                Car un jour te viendra l'Age d'homme, et pour lors\n                Tu verras en ces eaux naître et fuir de beaux corps.\n"}, {"page_pdf": 987, "texte": " 838                                DURENDAL\n\n\n\n - Tu voudras les atteindre, poursuit le poète, tu plongeras et alors, au lieu\n\n                                                des bosquets de corail,\n                  Des nymphes aux yeux verts assises en serail...\n                  Qu'as-tu vu sous les eaux ? précipices sans fond,\n                  Arêtes de rochers, sable mouvant qui fond,\n                  Monstres de toute forme entrelacés en groupé,\n                  Serpents des mers (déjà!), dragons à tortueuse croupe,\n                  Crocodiles vomis du rivage africain\n                  Et plus affreux que tous, le vorace requin!\n\n   Ce vorace requin qui se promène dans un lac avec des crocodiles et le\ngrand serpent des mers n'engendre pourtant pas la mélancolie !\n   Cette mélancolie, qui a la prétention de «sonder les abîmes de l'âme»,\nest une vraie maladie mentale et contagieuse. Elle offre ceci de dange-\nreux, qu'elle se développe dans le sujet sous l'empire des causes même\nqui sembleraient devoir l'anéantir. Tel ce bon Werther qui devient plus\nnuageux que jamais, à la vue des tartines de fromage distribuées par la\nblonde Charlotte. Que voulez-vous? On prend son vague à l'âme où on\npeut !\n   Cette infirmité affecte presque exclusivement les adolescents de quinze\nà vingt ans. C'est une sorte de maladie des jeunes chiens. Peut-être avons-\nnous en ce moment quelques malades ici... Et si vous permettez un sou-\nvenir personnel, moi, cela m'a pris à l'époque de mes humanités, vers ma\ntroisième latine.\n   Je me souviens parfaitement que le soir j'entrais dans des méditations\nprofondes en contemplant la lune dans un ciel sans nuages. La lune est\nun accessoire indispensable de ce genre d'infirmité. Je lui adressais des\napostrophes pleines de lyrisme, et au fond, de véritable philosophie : elle\nm'éclairait en ce moment dans le grand jardin, à la campagne... et je\nsongeais qu'elle voyait en ce même instant tant de choses et tant de gens,\nsi loin et si près, qu'elle en avait déjà vu tant, et qu'elle en verrait encore,\net que toujours elle garderait sa sérénité ! Et que tant d'âmes comme la\nmienne la regardaient qui resteraient toujours étrangères l'une à l'autre,\net que quand je serais mort, dans cent ans, dans mille ans, la lune con-\ntinuerait à éclairer le monde de la même manière, en se fichant pas mal\nde ma contingence relative... Ah! c'était d'un philosophique et d'un\ntriste à pleurer?... Je me sentais perdu dans l'Infini... Et j'entendais les\n voix mystérieuses du vent dans les grands arbres du jardin, et les rumeurs\n vagues de la ville lointaine... Je poussais des soupirs à fendre l'âme... Et\n je ne comprenais pas, rentrant dans le salon de famille, le calme de mon\n père lisant son journal sous la lampe... E h ! qu'importaient les chiens\n écrasés et la lutte de Mac-Mahon contre les 363, quand la lune était là,\n dehors, insoucieuce de nos mesquines agitations, calme et brillante\n"}, {"page_pdf": 988, "texte": "                                CONFERENCE                               839\n\n comme elle le serait dans un siècle ! Qu'est-ce qui resterait alors du\n maréchal et de Gambetta? Vanité des vanités ! Les chiens écrasés sont\n plus éternels !\n   Je n'osais pourtant pas parler, et cela augmentait ma souffrance, car je\n sentais que si je parlais, mon père, esprit judicieux, m'aurait fait mettre\n au lit avec une tasse de bonne tisane.\n   C'est pourtant pour cela, Mesdames et Messieurs, que les René et les\n Werther se tuent !\n   Heureusement, depuis 1830, la mélancolie s'est transformée. Elle a\nquitté la forêt et les lacs remplis de requins pour entrer dans les salons.\nElle y a apporté nécessairement la pâleur de son teint et les nuages de\nson front. Les jeunes romantiques ont l'air sombre, fatal, byronien ; ils\n ont les yeux pleins de flammes, la bouche amère, les cheveux longs, le\n visage vert et le gilet rouge. Vous connaissez trop Théophile Gauthier\npour que j'insiste et vous n'ignorez rien des phases du romantisme.\n   On a paru de nos jours vouloir revenir à cet idéal de désenchantement\net de désillusion où se complaisent certains pessimistes qui se sont eux-\nmêmes proclamés décadents. Heureusement, le vieux fond gaulois a\nréagi une fois encore ! Et dans ces derniers temps est née toute une école\nqui érige la gaîté à la hauteur d'un dogme. Je veux parler des « h u m o -\nristes » ou, si vous voulez, des « auteurs gais ».\n   Ecole ! dogme ! ce sont là de biens grands mots qui pourraient faire\nsupposer de grandes prétentions. Grâce au ciel, les Humoristes n'en\nont guère. Ils font rire, simplement, parce que le rire est le propre de\nl'homme et parce qu'il faut se dépêcher de rire des choses par crainte de\ndevoir en pleurer. Châtier les mœurs en riant, ils n'y songent point; ils\nlaissent ce souci moralisateur aux auteurs dramatiques. Eux, ils sont gais,\nparce que leur fonction est d'être gai, comme la fonction de Pierrot est\nd'être blanc. Dites-leur que leur ironie est une méthode, que leur gaîté\nest un système, trouvez-leur une philosophie, ils vous répondront : tant\nmieux... ou tant pis ! enchantés de l'apprendre ! » L'essentiel est qu'ils\ndivertissent et dérident leurs contemporains, comme ils ont commencé\nà se divertir eux-mêmes, au son de leurs propres flûtes. Et tant pis pour\nle pessimisme, l'égotisme, le symbolisme, et autres rougeoles littéraires.\n   Enfantillages! puérilités ! A quoi cela sert-il? diront les « gens sérieux »\nen lisant tel récit bien loufoque d'Alphonse Allais, tel conte non moins\namorphe de Franc-Nohain... Car je n'ai pas besoin de vous nommer\ntoute la pléiade des auteurs gais : Alfred Capus, Courteline, Georges\n Auriol, Goudetzki, les Veber, Mac-Nab — un précurseur, celui-là! —\n Willy, Xanrof, Charles Leroy, et surtout Gros-Claude, Jules Renard,\nTristan Bernard qui, pour parler le langage cher à M. de Fénelon,\ndominent les autres comme un vieux cerf dans une forêt porte son bois\n"}, {"page_pdf": 989, "texte": "  840                            DURENDAL\n\n\n majestueux au-dessus de la troupe des jeunes faons dont il est suivi...\n    A quoi cela sert, juste ciel! Mais à faire rire les honnêtes gens !\n    Et n'est-ce point assez, je vous le demande? — Voyons, vous savez\n Molière par cœur :\n    — Qu'est-ce que tu fais quand tu dis U ? demande M. Jourdain à\n Nicole.\n    — Quoi? répond Nicole.\n    — Dis un peu U pour voir.\n    — Eh bien : U.\n    — Qu'est-ce que tu fais ?\n    — Je dis U.\n    — Oui, mais quand tu dis U, qu'est-ce que tu fais?\n    — Je fais ce que vous me dites.\n    — Oh! l'étrange chose que d'avoir affaire à des bêtes !\n    A mon tour, je vous demande : Savez-vous ce que c'est que rire ?\n Savez-vous ce que vous faites quand vous riez ?\n    Quand vous riez, vous affirmez cette vérité que vous êtes des hommes,\n c'est-à-dire le seul être intelligent et libre, le roi de la création. Quand\n vous riez, vous appréciez en un même instant, par un de ces prodiges de\n rapidité propres à l'intelligence, qu'une imperfection s'offre à vous, vous\n dédaignez ceux qui en sont victimes, vous vous délectez d'en être\n exempts et vous formez le ferme propos d'en demeurer indemnes à\njamais ! Quand vous riez, vous endiguez le flot de vos passions tumul-\n tueuses, et dans le ,calme des primitives consciences, vous sentez s'affir-\n mer en vous le principe social de la fraternité humaine ! Le tout, grâce\n à la contemplation de l'Idéal Absolu et de la Perfection Divine !\n    « Et voilà pourquoi votre fille est muette ! »\n   Quoi, tant de choses dans le rire, direz-vous !\n   En vérité, n'êtes-vous pas tentés de vous écrier : Quelle langue admi-\nrable que ce turc où cacaracamonchen veut dire : ma chère âme! et Bel-\nmen : Allez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie afin de voir ensuite\nvotre fille et de conclure le mariage !\n   Oui, le rire est « comme cela ! »\n   Et je vais vous le démontrer en quelques mots, car il me serait pénible\nde laisser vos âmes se débattre dans les affres du doute à l'endroit de mes\nvéridiques affirmations !\n   Le rire est un phénomène de la sensibilité : c'est une agitation muscu-\nlaire qui accompagne un sentiment particulier de plaisir.\n   L'homme, être intelligent et libre, devait pouvoir marquer son con-\ntentement à l'extérieur.\n   Nous verrions pourquoi, si nous avions le temps d'envisager le rire\ncomme instrument de civilisation et de propagande sociale. D'une\n"}, {"page_pdf": 990, "texte": "                              CONFERENCE                              841\n\n\nmanière générale, disons-le, il eût été blessant pour la supériorité\nhumaine que nous fussions semblables aux poissons, animaux taciturnes,\nincapables de manifester leur émotion autrement qu'en sautillant dans\nune poêle, — ce qui devient pour l'homme une hypothèse problématique,\ndepuis la disparition de l'anthropophagie.\n   Comment dès lors le Créateur allait-il organiser la manifestation de\nnotre joie ?\n   Cruelle énigme !\n   Allions-nous faire le gros dos comme les chats ? Mais tous les hommes\nn'ont pas l'échiné également souple. Contracter les lèvres en découvrant\nles gencives, comme divers singes ? Que seraient devenues les femmes\nqui ont de laides dents ? Les éléphants, il est vrai, remuent les oreilles;\nmais chez ces grosses bêtes, avec des pavillons d'une aune de diamètre,\npareille agitation peut être suffisamment démonstrative ; elle serait\nmesquine chez l'homme.\n   Alors quoi ?\n   Certains sauvages, en pareil cas, ont adopté l'usage de se frotter le\nnez contre celui de leurs voisins. Mais cette méthode présente, parmi\nd'autres inconvénients, celui d'être peu pratique entre gens qui ne se\nconnaissent pas, et totalement irréalisable pour les moines, les prison-\nniers cellulaires, les condamnés à mort et en général tous ceux qu'un\naccès d'hilarité viendrait surprendre dans la solitude.\n   Tout bien pesé, le bon Dieu créa le Rire.\n   Parmi tous les animaux, seul l'homme rit.\n   Comment rit-il ? par quel mécanisme physiologique ? Je ne puis que\nvous renvoyer à Herbert Spencer et à la grande loi de. la permanence des\nforces, sans cesse métamorphosées, mais toujours équivalentes.\n   Pourquoi rions-nous ? Nous rions quand nous apprécions les choses\nsous un aspect spécial qui s'appelle : le plaisant.\n   Qu'est-ce que le plaisant ? Toute chose plaisante réunit trois condi-\ntions: 1° elle doit être un désordre. — Supposez que dans cette salle\npénètre un monsieur en caleçon, avec un monocle... vous rirez; 2° ce\ndésordre ne doit pas être affligeant : le monsieur en caleçon est fou...\nvous ne rirez plus ; 3° il faut que ce désordre soit perçu par nous comme\ndésordre, avec réaction, de notre part, vers l'ordre, c'est-à-dire vers la\nRègle, vers la Perfection, et en définitive vers Dieu, qui est la Perfection\nabsolue ! Imaginez que la mode soit pour les messieurs de se promener\nen caleçon et en monocle, vous ne réagirez plus... vous ne rirez pas !\n   Voilà toute la philosophie du Rire, Mesdames et Messieurs, et\navouez-le à présent, si votre fille de tantôt est toujours muette, c'est\nqu'elle y met de la bonne volonté.\n   Bien entendu, le subjectif et l'objectif jouent un grand rôle ici. Et je\n"}, {"page_pdf": 991, "texte": " 842                               DURENDAL\n\n\nne serai pas démenti par les nombreux philosophes qui m'écoutent, à\nl'usage desquels je parle en ce moment (je tâche, vous le voyez, d'inté-\nresser tout le monde).\n   Le m ê m e individu peut, à divers moments, apprécier les mêmes phé-\nnomènes d'une manière différente. C'est le subjectif et l'objectif. Si je\nsors d'un bon dîner, arrosé de vins généreux, je puis être fort gai : je\nrirai d'un petit bossu tout laid, tout rabougri, et j'irai caresser douce-\nment sa bosse pour avoir la veine ! Le lendemain, dégrisé, je lui don-\nnerai cent sous, ou bien une bonne parole, selon mes moyens. Le\nsubjectif a changé.\n   Ajoutons pour être complet que le plaisant qui réside dans un fait\ns'appelle le comique; celui qui provient de l'idée s'appelle l'esprit.\n   Si la gaîté et le rire sont le reflet de la Perfection divine, dont ils nous\nrapprochent, qui donc oserait encore dire que les « auteurs gais » font\nœuvre néfaste ou inutile ?\n   Magnifier Dieu dans l'homme, sa créature, — involontairement, peut-\nêtre, mais le magnifier tout de même, — estimez-vous donc que ce n'est\nrien.! Et préféreriez-vous, par hasard, les nauséabondes productions du\nnaturalisme, sur le père duquel il semble que la vengeance du Ciel\ns'exerce en ce moment, dès ce monde même ?\n   Non, non... rire, pleurer, boire sans soif, manger sans faim, aimer en\ntous temps, voilà, vous le savez, ce qui distingue l'homme des autres\nbêtes. Gloire aux « auteurs gais » qui exaltent si supérieurement le\npremier de ces attributs !\n   Mais j'entends une interruption : Comment ? La larme, un privilège de\nl'homme? Etes-vous bien sûr que les animaux ne pleurent pas? Avez-\nvous oublié :\n                                       ... le cor au fond des bois\n                   Quand il chante les pleurs de la biche aux abois ?\n\n   Pure légende, Mesdames et Messieurs ! destinée à noircir ou à ridicu-\nliser certains animaux.\n   Tel ce pauvre crocodile, auquel on fait verser des larmes hypocrites\nautant qu'apocryphes.\n   Grâce à cette calomnie, le crocodile a longtemps passé pour le plus\npleurnicheur des animaux.\n   Pourtant, soyons juste : le veau lui disputait avantageusement la\npalme.\n   Scarron disait déjà :\n                Je suis depuis vingt ans atteint d'un mal hideux\n                            Qui m'émeut sans m'abattre;\n                J'en pleure comme un veau, quelquefois comme deux,\n                            Plus souvent comme quatre !\n"}, {"page_pdf": 992, "texte": "                                  CONFÉRENCE                              843\n\n\n  Et La Fontaine ne contribuait pas peu à asseoir la réputation du\npauvre veau, dans l'élégie sur la disgrâce de Fouquet :\n\n                 Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes,\n                 Pleurez, lymphes de Vaux!...\n\n\n  Mais je me hâte de le dire : la réputation de ridicule sensiblerie du\nveau est usurpée. Le veau a le cœur solide ! Je n'en veux pour preuve\nque le verset suivant, tiré certainement d'un livre pieux :\n\n                 Au milieu des douleurs, des épreuves sans termes,\n                 Les cœurs dévots sont toujours fermes!\n\n\n   Voulez-vous que je vous le dise...?\n    La prétendue sensibilité du crocodile et du veau n'est qu'un pur canard,\n derrière lequel s'abrite la sensibilité trop connue, hélas, de la plus belle\n moitié du genre humain. La femme a cherché à donner le change.\n Vainement. Le vieil Euripide le proclamait déjà et soixante siècles d'ex-\n périence n'ont fait que confirmer cette théorie. Comme le poisson est né\n pour l'eau, « la femme est née pour les larmes ».\n    Ce déroutant problème : Quel intérêt la femme peut-elle bien avoir à\npleurer tant que ça? a sollicité beaucoup de bons esprits. Aristote dit\n là-dessus de fort belles choses et un médecin parisien, le docteur\n Petitus, écrivait en... 1661 en un latin de laboratoire : Cur proniores ad\nflendum feminoe ? Pourquoi les femmes sont-elles plus portées à pleurer?\n Et il répondait, sans se compromettre beaucoup : « La cause de ce pen-\n chant est le tempérament, que les femmes ont plus froid et plus\n humide ». Et il ajoutait peu galamment : « Ex variis exemplis intelligitur\n quam imbecilles sint feminoe ad resistendum tristitiœ ! »\n    Imbecilles! h u m ! pas tant que cela : Disons plutôt en style de Diafoirus :\n coquettoe et machiavelicoe !\n    11 appert, en effet, de multiples observations que la femme, subordonnée\n à l'homme dans le plan providentiel, n'a qu'une ambition depuis la créa-\n tion du monde : conquérir la suprématie, dominer son seigneur et maître,\n mais cela sans qu'il s'en aperçoive, — car il est le plus fort.\n    Pour assurer victorieusement son empire, la femme a des ressources\n innombrables.\n    Une des plus fécondes est assurément les larmes.\n    C'est ce qu'affirment péremptoirement ces deux vers de mirliton :\n\n                   La femme contre l'homme a de terribles armes,\n                   Ce sont les baisers et les larmes !\n"}, {"page_pdf": 993, "texte": " 844                            DURENDAL\n\n\n   Au cours de sa joute éternelle pour l'hégémonie, la femme trouve\ndans les larmes plusieurs avantages signalés :\n   1° Les pleurs rendent la beauté plus belle, la montrent sous une autre\nforme, moins coutumière : ils en renouvellent l'aspect aux yeux de\nl'homme blasé, et la rendent plus piquante et plus séductrice. Qui\nsaurait résister à ces beaux yeux noyés de pleurs, à ce teint qu'une\nsavante agitation vient animer, à ces soupirs éperdus, à cet air languis-\nsant et charmeur ? — Premier avantage ;\n   2° Deuxième avantage. L'homme s'imaginant grotesquement qu'il\nest le maître, parce qu'il est le plus fort, puise dans ce sentiment la con-\nviction aussi stupide que chevaleresque, qu'il ne peut pas abuser de sa\nforce contre cette faiblesse. L'ennemi est à terre : il pleure. Oh!!.. Et\nl'homme demeure honteux de sa facile victoire, sans s'apercevoir que\ncette honte le met dans un état d'infériorité manifeste, en lui donnant\ndéjà un tort;\n   3° Or, tandis que l'homme reste bouleversé, cela donne à la femme,\npendant qu'elle sanglotte éperdue, tout le temps de réfléchir. Troisième\navantage sur l'homme, lequel en est en ce m o m e n t tout à fait incapable.\n   11 faut pourtant être juste. La femme pleure par calcul, c'est vrai, mais\naussi par habitude et par plaisir, je dirai presque par nécessité.\n   Les larmes sont un exutoire à la sensibilité. (Ne confondez pas larmes\navec douleur, je vous prie.) Les larmes sont déjà une réaction vers la\ngaîté, vers le rire complet. Je vous le démontrerais, si j'en avais le\nloisir... Or, tant que cette réaction ne s'est pas produite, c'est une\nangoisse, un étouffement. Aussi, dès que la femme le sent venir, ce rire\nlointain, quel soulagement, quelle délivrance! Comme elle sanglotte\navec bonheur, avec délices, avec volupté! (La volupté des larmes!)\nComme elle se sent plus légère, plus vivante, plus heureuse après cette\ndécharge ! Quels soupirs de satisfaction elle pousse, quel doux état de\nbéatitude elle respire! Plus débordants ont ruisselé les pleurs, plus pro-\nfonde est l'ivresse de les avoir versés ! C'est comme un ciel plus pur\naprès que la tempête y a passé!... N'est-il pas vrai, Mesdames?... Et\nquelle h u m e u r charmante!... Plus de querelles, de mots vifs, de piqûres\nd'épingle!... Les prévenances redoublent, les chatteries s'accumulent...\nCe n'est plus le mouton enragé, c'est la douce colombe... Voyons, maris\nqui m'entendez, levez-vous ! Dites si ce n'est point là un tableau fidèle !...\n Et vous affirmez sottement : Du côté de la barbe est la toute puissance !\n    Ah! laissez-moi m'écrier avec le grand Massillon : \" O Dieu! où est-elle\n voire hégémonie et que reste-t-il pour votre partage? „\n\n\n  Je ne sais, Mesdames et Messieurs, si vous vous en êtes aperçu, mais\n"}, {"page_pdf": 994, "texte": "                               CONFÉRENCE                              845\n\n\nil y a déjà un petit temps que ma conférence — qui n'en est pas une —\ndisserte sur une multitude de sujets prodigieusement neufs, pour la plus\ngrande satisfaction — laissez-moi cette illusion ! — des gens graves et\ndes gens gais, des prêtres, des ecclésiastiques, des philosophes et des\ndames... Ah!, les dames, il n'est rien que je ne fasse pour leur plaire,\ncomme disait François Ier. Et dans cet ordre d'idées, je me reproche de\nne pas avoir assez parlé d'elles!...\n   Au plus vite, je fais amende honorable et veux émettre quelques con-\nsidérations sur un sujet plus grave encore que tous les autres, plus\ninstructif, plus palpitant, plus universel ! plus neuf surtout : Je veux\nparler de l'amour!\n   J'y trouverai cet avantage de m'attirer l'intérêt de trois classes d'audi-\nteurs, envers qui je déplore de ne pas avoir eu assez d'attentions : les\ndemoiselles, les hommes d'Etat et les célibataires!\n   Pour affronter un sujet aussi délicat et pour en justifier la nécessité\nquand je veux parler des dames, trouvez bon que je m'abrite — prudem-\nment, oh! combien ! — derrière les jupons de deux bas-bleus bien connus.\nMadame de Staël d'abord, qui s'écrie, savamment : « L'amour! c'est\nl'histoire de la vie des femmes ; c'est un épisode dans celle des hommes. »\nMadame de Girardin, qui écrit avec mélancolie : « Pour les hommes,\nl'amour n'est pas un sentiment, c'est une idée! »\n   M. de Girardin se vantait, on le sait, d'avoir une idée par jour.\n   Mais d'abord, qu'est-ce que l'amour? et comment le définir?\n   Le mérite d'une définition est d'être clair. On y a tâché. Jugez-en.\n   « L'amour, dit Stendhal, est la chose indéfinissable par essence. »\n   Michelet est encore plus précis :\n   « L'amour est l'amour, une chose qui ne ressemble à. aucune autre. »\n   Avant lui,Mllede Scudéry avait dit d'une manière très nette :\n   « L'amour est je ne sais quoi, qui vient de je ne sais où et qui finit je\nne sais comment. »\n   Maintenant que nous savons ce que c'est que l'amour, nous compren-\ndrons facilement la profondeur de cette exclamation de Lacordaire :\n« L'amour est l'acte suprême de l'âme et le chef-d'œuvre de l'homme. »\n   D'aucuns parmi vous trouveront plus clair :\n                            L'amour c'est le soleil\n                            Qui n'a pas son pareil!\n\n   Moi, je préfère pourtant la définition suivante, qui n'atteint peut-être\npas comme les autres l'essence même du sujet, mais qui a cet avantage\nde définir très expressément l'amour par ses résultats :\n   « L'amiour est une affection contagieuse, qui atteint ordinairement\nl'homme entre quinze et soixante ans, apporte les plus grands troubles\n"}, {"page_pdf": 995, "texte": " 846                            DURENDAL\n\n\ndans les fonctions du cerveau, de l'estomac et du cœur, et peut amener\nla mort. » (Xanrof.)\n  Nota. — Dans cette définition, l'homme est un terme générique qui\nembrasse la femme.\n  Car, est-il besoin de le dire :\n\n                              Pour être amoureux,\n                              Il faut être deux.\n\n   Il n'y a guère que Narcisse qui ait été amoureux tout seul. Il a mal\nfini ! Il s'est noyé ! Que ce terrible exemple vous serve de leçon, jeunes\ngens des deux sexes !\n   Et puisque j'en suis au chapitre des recommandations, les papas et les\nmamans m'en permettront deux.\n   Jeunes étudiants, quoi qu'il vous arrive, soyez toujours philosophes en\namour, mais ne soyez jamais amoureux en Philosophie!\n   Quant à vous, jeunes filles, méditez souvent l'histoire de votre création.\n(Sous ce rapport, je signale au pouvoir compétent une lacune regret-\ntable dans votre éducation. On ne creuse pas assez les premières pages de\nla Bible dans les pensionnats de demoiselles!) Songez donc à cette vérité\nque si le Créateur, à qui il eut été facile de prendre simplement pour vous\nformer une pincée de poussière, dans le menu tas du limon dont il avait\nfait Adam, a préféré façonner Eve au moyen d'un petit morceau de notre\npremier père, — la partie moins grande que le tout! — c'est pour marquer\nl'éternelle subordination de la femme à l'homme. Songez en même\ntemps, Mesdemoiselles, que le Seigneur aurait pu prendre à cette même\nfin une partie plus éloignée du corps de l'homme, l'orteil, par exemple,\nce qui eut symbolisé encore l'assujettissement de la femme. Il a préféré\nchoisir une côte, parce que la côte de l'homme est voisine de son cœur!\nAimez-nous donc comme nous le méritons!... C'est votre devoir, et\nnotre droit !\n   J'aurais encore une foule de choses intéressantes à vous dire sur l'op-\ntique en amour, cette précieuse faculté qui fait trouver des admirateurs\négalement convaincus aux femmes douées des qualités ou des défauts les\nplus opposés, sur l'admiration, le coup de foudre, la réaction, l'espé-\nrance, la cristallisation, ce curieux phénomène qui fait que l'être amou-\nreux rapproche de l'objet aimé tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent, tout\nce qu'il touche, tout ce qu'il mange, pour déduire chaque fois de ce\nrapprochement que l'objet aimé possède de nouvelles perfections.\n   Mais il faut se borner... Et j'en viens tout de suite au lien logique qui\nréunit les divers éléments d'intérêt au moyen desquels j'ai tenté de capter\nce soir vos attentions bienveillantes.\n"}, {"page_pdf": 996, "texte": "                                CONFÉRENCE                                847\n\n\n    Ce lien le voici : La gaîté, le rire, l'amour sont des forces sociales qu'on\n n'exploite pas assez!... Elles sont pourtant créées pour le bonheur de\n l'homme... L'Etat les délaisse dans un injuste abandon.\n    Car, je vous le demande, Mesdames et Messieurs, sommes-nous heu-\n reux ici-bas? Voyons, qu'est-ce que les pouvoirs publics font pour le\n bonheur de l'homme?.... Et ici, après les jeunes gens et les célibataires,\n je m'adresse enfin aux hommes d'Etat!\n    Ah ! Sans doute, j'admets que l'Etat, en nous dotant des journaux à un\n sou, de la garde civique, de la guillotine et du vote plural, remplit ses\nobligations dans une certaine mesure. Mais ne pourrait-il pas faire\ndavantage? Ne pourrait-il pas notamment contribuer à la félicité morale\ndu peuple en lui procurant les cléments d'une saine gaîté? Un peuple gai\nest un peuple fort. Voyez les Portugais!... Ils ont conquis l'Amérique...\n au XVIe siècle ! Et, d'autre part, puisque l'amour est u n bonheur, pour-\n quoi l'Etat ne s'occuperait-il pas d'en favoriser l'éclosion entre les\n citoyens... et les citoyennes?\n    Utopie ! direz-vous. L'Etat n'a pas à pénétrer dans le domaine moral,\ndans le domaine de la conscience.\n    Utopie? Pas tant que cela ! Est-ce que l'Etat ne s'est pas emparé d'une\ninstitution qui existait avant lui et sans lui : le mariage, et est-ce qu'il\nn'en a pas fait sa base unique et fondamentale ? Le mariage existait avant\nl'Etat, et il s'en passait très bien par parenthèse. Mais l'Etat, en s'empa-\nrant du mariage, en a fait dériver une foule de rapports qu'il a qualifiés\nde légitimes, alors qu'ils l'étaient parfaitement sans lui. Tels les devoirs\nde subordination des enfants aux parents, de la femme au mari, les\ndevoirs d'aliments et de protection.\n   Alors pourquoi l'Etat n'interviendrait-il pas dans l'amour? Est-ce un\ndomaine qui lui est absolument fermé ? Mais il est intervenu dans des\nmatières qui lui paraissaient tout aussi étrangères ! En matière esthétique\nnotamment. Est-ce que Sparte ne faisait pas jeter au Taygète ses enfants\ndifformes, quoique robustes ? Est-ce que l'IIellade entière n'imposait pas\naux futures mères de famille le spectacle des beaux adolescents combat-\ntant dans l'arène? A l'heure actuelle, en Amérique, est-ce que l'Etat\nn'intervient pas dans le domaine de l'amour, en érigeant une barriere\ninfranchissable entre les femmes blanches et les gens de couleur?\n   J'entends : vous me parlez liberté, progrès ! Vous me criez dans ce\ndomaine a u s s i : Laissez faire! Laissez passer! J'en rougis pour cette\nformule par trop économique !\n   Le progrès en amour, ah! parlons-en! Aurions-nous, par hasard, la\nprétention de faire plus, ou mieux que nos ancêtres?\n   Nos sentiments sont-ils plus délicats, ou nos sensations plus vives?\n Qu'avons-nous inventé à cet égard? Approchons-nous des Grecs pour le\n"}, {"page_pdf": 997, "texte": " 848                            DURENDAL\n\n\nculte du beau ou des Romains pour les satisfactions matérielles? De nos\njours, quelle Hélène ferait s'entrechoquer deux cent mille hommes et\nquel Périclès allumerait une guerre du Péloponèse à la flamme des beaux\nyeux d'Aspasie?\n   Nos femmes sont-elles plus belles que Phryné, à l'aspect de qui les\nmagistrats se levaient? Sont-elles plus fidèles que Pénélope, plus spiri-\ntuelles que Mme de Sévigné, plus dévouées que l'épouse d'Hugo Grotius?\nEt nous-même, Messieurs, sommes-nous aussi passionnés qu'Antoine,\naussi galants que Lauzun, aussi constants que la Rochefoucauld, et en\nest-il un seul parmi vous qui ait la fatuité d'inspirer à sa belle-mère des\ntransports de loin comparables à ceux de Phèdre pour Hippolyte ?\n   Et vous osez parler du progrès en amour!!\n   En vérité, je vous le dis, nous sommes de tristes amoureux, et dans ce\nsiècle d'électricité, l'amour depuis longtemps aurait dû souffler son flam-\nbeau — s'il n'y avait pas, comme chacun sait, les maîtres de forges et\nquelques ingénieurs pour en entretenir pieusement la flamme !\n   Oui... l'amour s'en va!... Que dis-je, il s'en est allé!... Dépêchez-vous\nde le rattraper pendant qu'il en est temps encore, avant que le mariage\nd'argent ne triomphe tout à fait... Car c'est alors que vous regretteriez\nde ne pas avoir fondé, — avec toutes les conditions de prudence qui\ns'indiquent, — de vastes institutions sous le contrôle et la garantie de\nl'Etat, où les jeunes gens des deux sexes apprendraient à se connaître et\nferaient choix de l'élu de leur cœur !\n   Dès lors, plus de ces emballements passagers qui, de nos jours, brisent\nen peu de temps les unions formées sous les plus heureux auspices!\nPlus de mesquins calculs d'intérêt! Plus de barrières élevées au nom\nd'une prétendue aristocratie de rang, d'éducation, de naissance! L'abon-\ndance, la variété des sujets permettraient de judicieuses comparaisons, et\nl'amour, étant le résultat d'une comparaison, procéderait au plus fort de\nla passion avec la clairvoyance d'un juge !\n   Et nunc reges, intelligite ; erudimini, qui judicatis terrain !\n   Puissent nos gouvernants, puissent les dépositaires et dispensateurs du\npouvoir, à qui incombe la périlleuse mission de guider la Société dans\nla voie du bonheur et de la perfection, puissent ces hommes éminents\ns'inspirer des saines traditions de gaîté de nos ancêtres! Puissent-ils\nrendre à l'Amour, ce grand délaissé, son rôle moral et civilisateur, par la\ncréation d'Académies véritablement bienfaisantes, et puissent-ils ainsi,\nen résolvant la question sociale, assurer à notre chère patrie une indéfec-\ntible félicité !\n                                                          ERNEST HALLO.\n"}, {"page_pdf": 998, "texte": "EGLISE DE FANTOFT\n     (NORVÈGE)\n"}, {"page_pdf": 999, "texte": ""}, {"page_pdf": 1000, "texte": "            U n e vieille église norvégienne\n\n                       (SOUVENIR DE VOYAGE)\n\n\n\n                  Tous ceux qui ont quelque peu voyagé ont pu remarquer\n                    combien les images d'une grande partie des choses\n                    qu'ils ont vues, non seulement après plusieurs mois,\n                    mais souvent même presque dès le retour, deviennent\n                    hésitantes et confuses.\n                       Cela n'est pas bien étonnant, lorsqu'on songe au\n                   nombre des villes, à la diversité des contrées où l'on\n                    s'arrête et surtout à la rapidité avec laquelle on les\n                    visite. Mais ce qui l'est davantage, c'est de constater\nqu'après quelques années, les choses que nous nous rappelons le mieux\nne sont pas toujours les plus belles que nous avons contemplées, les plus\nattirantes ou les plus célèbres. Au contraire, celles-ci sont fort souvent\noubliées les premières et ce qui survit le plus nettement dans notre mé-\nmoire, ce sont des coins de paysages, des bouts de chemins, de petits\ntableaux de villes qui, tout d'abord négligés ou presqu'inaperçus, finis-\nsent par former le centre autour duquel se groupent nos souvenirs et\npar synthétiser à la fois tout ce que nous avons vu et tout ce qui nous\na le plus profondément charmé.\n   Cette constatation, je me la suis faite, entr'autres occasions, à propos\nde Bergen, en Norvège. Bergen est une très ancienne ville; elle a de\nvieilles murailles et de vieilles tours, de vieilles barques curieuses où la\npiété craintive des pêcheurs peignit jadis, au-dessus du gouvernail, sous\nune étroite lucarne, des prières dans le genre de celle-ci: «Que Dieu\ndonne toujours du vent derrière ! » ; elle a des maisons du temps de la\nHause. un musée intéressant, devant elle l'Océan aux vagues libres et,\naprès elle, des montagnes superbes, blanches de neige et rapprochées\ncomme les lames durcies d'une autre mer plus énorme.\n  Mais, si je retournais dans cette cité de la cité norvégienne, ce serait\n"}, {"page_pdf": 1001, "texte": "  850                            DURENDAL\n\n\n moins pour toutes ces choses que l'on vante que pour une étrange et fort\n ancienne petite église qui m'a semblée délicieuse.\n    Par une route qui n'est d'abord pas bien gaie, mais qui devient après\n charmante en se faufilant, sur la montagne, entre des roches et des ver-\n dures, on arrive à cette chapelle de Fantoft, dont nous donnons une\n reproduction, et qui est un des plus vieux souvenirs du catholicisme\n Scandinave.\n    Celui-ci fut introduit en Norvège surtout par des Anglais et des Irlan-\n dais qui commencèrent, vers l'an 1000, à élever de petites églises en bois.\n Ils en construisirent beaucoup, mais inhabilement, de sorte que, déjà\n à la fin du XIIe siècle, il fallut en abandonner plusieurs et qu'actuellement\n il n'en reste qu'une couple de cette époque (à Parno et à Urnes). Mais\n on en édifia d'autres plus tard : le pays était alors prospère ; le catholi-\n cisme, en relation directe avec Rome, se développait tellement que, vers\n 1150, le sol des villes et des campagnes se couvrit d'une foule de temples\n nouveaux. On connaît à présent de nom 322 églises faites en bois et\n datant de 1250 ; mais il y en avait davantage, deux fois autant, sans\n doute. Il n'en subsiste plus aujourd'hui qu'une trentaine, dont celle de\n Bongund est, dit-on, une des plus belles.\n    Selon les temps, elles servirent aux catholiques ou aux réformés, mais\n c'est le catholicisme qui les éleva toutes, n'établissant guère de grandes\n différences dans leur aspect et leur donnant, à l'intérieur, la forme de\nnos basiliques, tout en maintenant à l'extérieur les caractères des églises\nanglaises du même genre et des motifs d'ornementation qui se retrou-\nvent dans les plus anciens objets norvégiens.\n    L'église de Fantoft fut probablement construite vers l'an 1200 ; elle\nétait auparavant située à un autre endroit, mais on la transporta où elle\nest maintenant, lors de sa restauration en 1884. Avec ses murs sans fenê-\ntres, tous ses angles rentrant les uns dans les autres, ses deux ou trois\npetits clochetons superposés, ses toits recouverts de bardeaux pareils à\nceux dont encore aujourd'hui l'on se sert beaucoup en Allemagne, elle\na un faux air de. pagode infiniment mystérieux.\n    L'intérieur en est obscur, vide, seulement orné de quelques peintures\ntrès altérées, remontant sans doute à la fin du xvn e siècle.\n   Quand j'ai vu cette petite église, j'ai oublié ce qui m'avait intéressé en\nville, et, maintenant que tout s'est tassé dans m o n souvenir, elle est\npour moi Bergen tout entier. C'est que, pour avoir survécu à tant de\nsiècles malgré ses proportions, la fragilité de ses matériaux et l'âpreté\ndu climat, elle me représente une des choses les plus touchantes que\nj'ai rencontrées. Elle est comme un écho sonore du passé, une relique\nd'un temps de foi flambante et d'efforts jamais épargnés.\n   Mais que rcste-t-il de cet autrefois ? Je me le suis demandé après avoir\n"}, {"page_pdf": 1002, "texte": "                UNE VIEILLE ÉGLISE NORVÉGIENNE                      85 1\n\n\nvu le chœur vide, les murs que ne caresse plus le bruit charmant d'au-\ncune prière et entre lesquels ne s'arrêtent plus que la curiosité vague de\nquelques touristes et la couverture rouge des Baedecker... Et alors une\ntristesse m'a pris, la tristesse insurmontable, décourageante dont on ne\npeut se défendre devant ce qui fut rempli, dans les lointains du temps,\nd'un grand amour, d'une grande puissance ou d'une grande foi. Venise\njadis tragique et amoureuse, Jérusalem livrée à toutes les races, Bruges\nqui commerça avec tous les peuples, l'Escurial d'où on comprima le\nmonde et qui n'est plus qu'un tombeau, avec des nuances diverses, nous\nassombrissent pareillement. Fantoft brûla d'ardeur pieuse — et les\nlampes saintes sont brisées ! L'activité intense, la foi passionnée qui\nbouillonna, peina, travailla, s'est éteinte ; les siècles écoulés furent\nbruyants, et nous ne sommes plus que devant du silence ; la vie fut\nimpétueuse, et nous ne sommes plus que devant la mort ! Et c'est\ndu passé perdu, tout cela, tout cela...\n\n                                                Comte   D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 1003, "texte": "                  L'esthétique de la langue\n\n\n                 Si le beau est partout, si tout ce qui porte l'empreinte de\n                    l'action humaine est susceptible de rayonner quelque\n                    parcelle de beauté, il doit y avoir une esthétique de\n                    n'importe quelle chose, une esthétique de la vie animale\n                    comme une esthétique du langage, et c'est ce que per-\n                    sonne ne niera, mais c'est pourtant ce qu'il importe de\n                    préciser.\n                       Car ceux qui parlent, comme M. Rémy de Gourmont,\n                    de l'esthétique d'une langue (1) ne veulent pas dire\nqu'avec des mots on peut faire naître des idées de beauté, ni même qu'on\npeut, au moyen de ces mots, exprimer une idée d'une façon plus ou\nmoins élégante, mais que les mots en eux-mêmes recèlent une beauté\npropre, et ainsi posée, la question devient délicate.\n   D'abord, il ne peut plus être question ici que d'une beauté spéciale,\nnationaliste, pourrait-on dire, analogue au nez grec ou au pied de chi-\nnoise. Telle combinaison de voyelles ou de consonnes qui semblera har-\nmonieuse à un peuple en choquera un autre. Cette beauté même, que\nscra-t-elle au fond ? Les mots qui nous plaisent le plus sont-ils expres-\nsifs à cause de leur son, ou de l'idée qu'ils éveillent? Il est possible que\nl'esthétique sonore des mots ne soit pas supérieure à leur esthétique\nvisuelle et que ce qu'on croit être la magie des syllabes ne soit guère\nassimilable qu'à une calligraphie. La preuve, c'est que les mêmes syl-\nlabes de ces mots magiques, suffisamment interverties et alors privées\nde sens, n'éveillent plus rien.\n   En outre si, comme le croit tout véritable artiste, le beau vit d'une\nexistence propre, s'il y a un beau archétype dont tous les beaux réalisés\n« ne sont que les miroirs obscurcis et plaintifs », ne faut-il pas tenir en\nmédiocre estime cette chétivité qu'est la beauté d'une langue, et au lieu\n\n\n  (1) Esthétique de la langue française, par RÉMY DE GOURMONT, Paris, 1899, Mercure de\nFrance.\n"}, {"page_pdf": 1004, "texte": "                     L'ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE                               853\n\n\nde conserver la tradition d'une esthétique de chaque dialecte, ne fau-\ndrait-il pas hâter l'avènement d'une langue cosmopolite, d'un sabir\ntumultueux qui forcément fleurirait sa propre beauté ? Nous sourions\naujourd'hui des mots hérissés de consonnes dont s'effarait le bon Nicolas\nau Passage du Rhin, qui sait de même si nos petits neveux ne trouve-\nront pas excessive la répugnance de nos plus fins écrivains pour les mots\nétrangers et s'ils ne se plairont pas à barder et caparaçonner leurs\nphrases de pièces anglaises ou allemandes ?\n   Et ce que je dis des mots pourrait être dit de la syntaxe. Nous autres\nfrançais ne considérons comme beau que l'ordre analytique et logique.\nMais en quoi, au fond, l'est-il plus que l'ordre à variations tortueuses du\ngrec ou de l'allemand ? Qui sait même si cet ordre rigide est dans le\nvéritable génie de notre langue, s'il ne nous a pas été imposé par les\npédants comme les mots polysyllabiques dont' le français s'encombre\ndepuis le XVIe siècle, et si, livré à lui-même, notre langage n'aurait pas\nété un tissu de mots brefs et de tournures elliptiques comme l'anglais?\n   On voit qu'il peut se cacher des questions fort intéressantes sous la\npure grammaire, et ce ne sont pas les seules. M. Rémy de Gourmont en\nsoulève une, à propos de la métaphore, qui plonge au plus profond de\nl'esprit humain, si bien que celui qui la résoudrait saurait le mot des\nreligions primitives. Pourquoi, tout simplement, le roitelet s'appelle-t-il\ndans toutes les langues d'un nom contenant le mot roi, alors que cet\noiseau n'a rien de particulièrement monarchique? Est-ce naissance\nspontanée de la même image dans tant d'esprits différents, est-ce com-\n munication progressive d'une image primitivement trouvée par un seul ?\n   Transportée dans le domaine des contes et des légendes, cette question\npose le problème de l'origine des mythes, donc de l'essence même des\nreligions. Si tel rite se trouve à la fois chez les Maoris et chez les Athé-\nniens, si tel symbole se rencontre chez les Aztèques et chez les Egyptiens,\n faut-il conclure à un emprunt ou à une gémellarité ? C'est le débat entre\n bien des équipes de mythologues, entre Andrew Lang et Max Muller en\n ce moment.\n   I1 est vrai, pourrait-on dire, que ce qui est vraisemblable en linguistique\nne l'est plus forcément en mythographie. De ce que tous les paysans des\ndeux mondes ont appelé petit bœuf le bouvreuil, ou petite chienne la\n chenille, ou jolie bête la belette, etc., etc.. il ne s'en suit pas que tous les\n symbolistes des deux ères aient spontanément forgé la même explication\n des éclipses ou des apparitions. Si l'histoire du déluge se retrouve à peu\n près partout, cela peut tenir à des contagions de légendes plus qu'à des\n self-floraisons ; il y a eu toujours des communications, entre les peuples\n les plus antipodes, et il suffit d'un seul naufragé pour expliquer bien\n des choses. Certains vont jusqu'à dire qu'au début des temps, la question\n"}, {"page_pdf": 1005, "texte": " 854                             DURENDAL\n\n\nde l'expression Verbale a dû être le grand travail social, le grand champ\ndes découvertes humaines, qu'il y a eu une phase linguistique de la civi-\nlisation et qu'avant de troquer des produits et des végétaux, les. hommes\nont échangé des mots, des récits et des mythes. Or, qui sait si ce n'est\npas à cette période verbaliste de l'humanité que remontent les noms\ndonnés à tels ou tels oiseaux ou insectes, et si, par suite, il n'y a pas eu\nlà emprunt aussi ? Il importerait peu ici qu'un écrivain isolé retrouvât de\nlui-même telle association subtile d'images entre un lézard et un bras\n(lacertus), un muscle et un petit rat (musculus), car comment savoir si\ncet écrivain n'a pas au fond de son inconscience l'empreinte héréditaire\nde cette association ?\n   Sans aller si loin dans l'hypothèse, et en nous en tenant à la simple\nmétaphore littéraire, n'est-elle pas suggestive, à un autre point de vue,\nla remarque de ce même auteur, M. Rémy de Gourmont, qu'il y a des\ngroupes sémantiques de peuples, et qu'eu égard à la similitude des tropes,\nle français est beaucoup plus rapproché de l'anglais et de l'allemand que\nde l'italien et surtout de l'espagnol ? Voilà qui va faire faire la grimace aux\nfidèles de l'Alliance latine. Et pourtant, pourquoi le mécanisme même\nde la conception ne serait-il pas une meilleure preuve de la parenté que\nla composition du vocabulaire verbal ? Si l'argument ne servait qu'à affir-\nmer que nous autres Français sommes beaucoup plus rapprochés des Alle-\nmands et des Anglais que des Espagnols ou des Portugais, il serait inat-\ntaquable ; les peuples de la péninsule ibérique sont à peine européens ; le\nfond ibèreberbère vientd'Afrique, il a été fortement mélangé de maures et\nde juifs; sauf dans la Catalogne et la Galicie, où il y a des Gaulois, et dans\nl'Andalousie où les Germains ont laissé des traces, la population est très\n sémitisée, d'où sa décadence actuelle parallèle à la décrépitude arabe ; mais\n le troublant de l'argument est qu'il nous éloigne aussi des Italiens, lesquels\n en vérité sont bien nos frères de race; à moins encore que ce soit la séman-\n tique qui ait raison contre les apparences ; l'Italie, à l'exception du bassin\n du Pô, est habitée par des italiotes, des grecs ou des peuples d'origine\n obscure comme les Vénètes et les Etrusques, sans parler des Sardes et des\n Sicules qui semblent de fond sémite ; or, qui sait si nous ne sommes\n pas beaucoup plus rapprochés des Allemands que de tous ces peuples\n pour qui Germains et Gaulois étaient la même chose ? En dépit des\n préjugés, il est très possible que ce soit la même race qui couvre l'Europe\n centrale de l'Elbe à la Garonne et des Grampians aux Apennins ; les\n Saxons qui ont envahi l'Angleterre se sont superposés à des Gaulois\n comme les Germains qui s'établirent dans les vallées du Rhin et du Danube,\n et de leur côté, pendant tout l'Empire, les Gaulois des Gaules se sont ger-\n manisés par l'afflux des captifs d'outre-Rhin, d'où l'établissement si facile\n des Francs et des Burgondes, plus tard. En définitive, rien de plus vrai-\n"}, {"page_pdf": 1006, "texte": "                     L'ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE                           855\n\n\n semblable que la rigoureuse fraternité des Anglais, des Allemands et des\n Français d'aujourd'hui, et rien de moins méprisable que la science,\n fut-ce celle des synecdoches et des métonymies, qui permet de confir-\n mer cette vraisemblance.\n    Laissons-là la psychologie collective et revenons à la littérature qui\nn'est en somme que de l'expression psychologique individuelle. Mais tout\nd'abord, n'est-elle absolument que cela ? Il y a des personnes qui n'ont\npas le don de l'expression; le champ littéraire leur est-il rigoureusement\ninterdit ? Cela, à Vrai dire, dépend de ce qu'on entend par don de l'expres-\nsion ; tels écrivains ne peuvent arriver à se faire comprendre, et n'en font\npas moins quelque figure, dans les histoires littéraires un peu détaillées,\nLycophron, Euphuès ou Mallarmé ; tels autres ne peuvent donner à\nleur forme une note personnelle, et n'en gardent pas moins leur mérite;\nc'est même le cas de tous les auteurs traduits ; aussi n'irai-je pas aussi\n loin que M. Rémy de Gourmont disant que le talent n'existe pas sans\nstyle original ; si je peux percevoir la beauté d'Homère à travers Bitaubé\nou la mélancolie de Virgile à travers Nisard, pourquoi ne serai-je pas\nsensible à la poésie fénelonienne à travers les carreaux dépolis du\n Télémaque ? Ici, je crois que les littérateurs de profession se dupent ; car.\nd'une part, il est certain qu'on peut être un très haut esprit et s'exprimer\npar clichés, comme on peut être un vrai grand h o m m e et être trompé\npar son ami, sa femme ou sa bonne ; et d'autre part, il n'est même pas\ndit qu'on ne puisse être u n grand écrivain qu'à la condition de coiffer des\nmétaphores inédites et des adjectifs tout flambant neuf ; qui sait même\nsi le vrai modèle ne délustre pas à dessein ce qu'il met, et si Bossuet ne\ntouche pas la main, à ce point de vue, à Brummel ? Ceci, si on l'admet-\ntait, remettrait bien des choses au plan ; ce n'est pas la truculence des\nimages qui fait le génie de Shakespeare ni leur modération qui empêche\ncelui de Balzac ; la littérature, Dieu merci, est autre chose que la pour-\nsuite de l'adjectif rare ou de la rime riche, et sans cela comment expli-\nquerait-on que Jules Vallès ne soit pas l'égal de Flaubert, ou Paul de\nSaint-Victor celui de Chateaubriand ?\n   Je préférerai louer M. Rémy de Gourmont, et alors d'une voix forte,\npour tout ce qu'il dit sur la véritable correction. Croire qu'elle consiste\nen l'observation des règles des grammairiens est bécasson, et la perte dans\nla nuit des temps de cette croyance ne prouve que le préhistorique de\ncette bécassonnerie. On peut prendre un désir malicieux à prouver qu'il\nn'y a pas une des fautes de français devant lesquelles les régents de col-\nlège se signent qui n'ait son pendant rigoureux dans les tournures licites;\nles illettrés qui pataquèsent estatues ou cintième s'expriment absolument\ncomme les bien-disants qui profèrent estampes ou tabatière. En réalité, il\nfaudrait avoir le courage de poser le grand principe : Il n'y a.pas de faute\n"}, {"page_pdf": 1007, "texte": "  856                             DURENDAL\n\n\nde langage. Ce langage n'ayant d'autre raison d'être que l'expression de\nl'idée, tout ce qui est clair en prose et expressif en art est correct ; au lieu\nde cataloguer les dites et ne dites pas, de décréter que telles h sont aspirées\n et telles non, telles liaisons légitimes et telles inavouables, les grammai-\nriens (et quel est l'écrivain, quel est même l'homme du monde qui n'est\npas un peu grammairien?) auraient mieux fait de déclarer permises toutes\nles façons de dire; le beau résultat de ne plus pouvoir mettre effluve au\nféminin, comme l'ont fait les meilleurs auteurs jusqu'aujourd'hui ! S'il y\navait eu une règle à conserver ou à poser pour les genres, n'aurait-ce pas\nété ou de les supprimer, comme l'anglais, ou de les distribuer logiquement\net simplement : tous les mots terminés en e muet féminins, tous les autres\nmasculins (pourquoi ne pas dire le fleur et la tonnerre?), liberté d'ailleurs\nlaissée à un chacun de désexuer ses mots, si cela lui plaisait, et de redire\nla tonnerre un peu comme nous pouvons dire le foudre. Le mal qu'a fait à ce\npoint de vue là le Dictionnaire de l'Académie, cet Evangile des cuistres, est\nincalculable; mais à ce propos, quelle ironie de se rappeler qu'en ces\nmatières les Malherbe et les Vaugelas sont d'esprit plus large que les\nRacine et les Hugo !\n   Heureusement, il n'en est pas ainsi de tous les grands poètes, et j'en\nsais au moins un, Ronsard, dont M. Rémy de Gourmont aurait pu s'auto-\nriser. L'auteur de la Défense et Illustration de la langue française (car le\nmanifeste est de Ronsard au moins autant que de Joachim) avait dès l'au-\nrore prôné tous les modes que devait reprendre notre contemporain, le\nretour à la vieille langue, le recours aux argots techniques des ouvriers et\nartisans, l'usage des néologismes, non des mots calqués sur le grec et le\nlatin, mais des mots provignés et des termes inventés, « pourvu qu'ils\nsoient moulés et façonnés sur un patron déjà reçu du peuple ». Il y\najoutait le conseil de puiser à une source dont ne parle pas notre auteur,\nles dialectes locaux, et c'est un regret que son dire n'ait pas été suivi, car\naujourd'hui il est trop tard : les patois wallons et picards, qui par leur\nparenté auraient été si propres à enrichir le français, ont à peu près\ndisparu, et les langues subsistantes, comme le provençal, sont trop\néloignées pour que la transfusion du sang linguistique puisse aisément se\n aire ; pourtant l'exemple d'Alphonse Daudet prouve que bon nombre de\ntermes et de tournures languedociennes pourraient s'acclimater chez\nnous. Ces transplantations-là ont même, en un certain sens, plus de chances\nde réussite que les reprises d'anciens mots trop désuets : jamais ains par\nexemple n'a pu revivre malgré les services qu'il rendrait: ores, emmi, sus,\nonques ont toujours leur air archaïque.\n   C'est au provignement surtout qu'il faudrait, à mon sens, recourir: il\nprésente cet avantage de laisser tout d'abord reconnaître le mot; de\ncauteleux on pourrait réhabiliter cautèle, caulement (J. du Bellay), inventer\n"}, {"page_pdf": 1008, "texte": "                     L'ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE                              857\n\n\ncauteler, cauteliner, cautelin, cautelard: pourquoi pas cauteloïde'? Le nombre\ndes cases à remplir dans la langue est incroyable ; prenez deux mots sim-\nples et analogues, bienfaisant et satisfaisant, par exemple, et voyez le peu\nde dérivés; d'une part, bienfait (substantif) bienfaiteur, bienfaisance, d'autre\npart, satisfaire, satisfait (participe ou adjectif), satisfaction, satisfactoire ;\npourquoi ne pas user de satisfaisance, satisfaiteur, bienfaire, bienfaction\n(pas très joli) bienfactoire (encore moins)? après avoir écrit une phrase\navec les mots relatifs à bienfaisant, essayez de la transposer en mots rela-\ntifs à satisfaisant, vous verrez les périphrases qu'il faudra. Une liberté un\npeu hardie en ces matières serait le seul moyen de nettoyer la langue de\nses lourdeurs. M. Rémy de Gourmont fait remarquer que de deux mille\nmots en sion et tion, il n'y en a pas vingt qui pourraient entrer dans une\nbelle page de prose littéraire, moins encore qu'un poète osât insérer dans\nun vers. Mais pourquoi ne pas se débarrasser de ces poids morts ? Les\nlangues techniques nous donnent l'exemple : il n'est pas ici jusqu'aux\nbiologistes qui ne nous prêteraient agrégat et aux huissiers qui ne nous\nindiqueraient constat: pourquoi ne hasarderait-on pas de même construct,\nrecept, scintil, réparat, etc. Les mots en ment seraient aussi à écheniller,\nsubstantifs et adverbes; Ronsard préconisait l'emploi de l'adjectif pris\n adverbialement, il vole léger, et il avait raison; qui sait si l'emploi du bara-\n gouin franco-anglais que parlent les prospectus des tailors et des hairdres-\nsers n'acclimatera pas l'averbe en ly ; « nous croyons extremely, nous\n prions respectfully nos clients...», cela mettrait du moins quelque variété\n dans nos finales. Ah! si un jour on pouvait supprimer les articles et les\n pronoms !\n   Un autre principe serait à poser : Il n'y a pas de faute   d'orthographe,\nmais il se heurte aux mêmes obstacles. Combien de lecteurs ne sauraient\npas, abstraction faite de la grammaire, si un livre est bien écrit? Et à\nquel saint se voueraient les examinateurs si on soustrayait à leur férule\nl'observance des canons orthographiques? Le mal doit être sans remède,\npuisque l'Académie elle-même n'a pas poursuivi sa tentative de réforme ;\nc'est que la clé du problème n'est pas dans les mains des immortels,\nmais dans celles des instituteurs et des protes; le jour où le typographe\nconsentira à imprimer batême si j'ai manuscrit batême, l'orthographe sera\nmorte. Le malheur est qu'ici on aurait à faire non seulement aux cer-\nbères de l'actuel saint des saints, mais aux futurs cerbères du saint des\nsaints réformé; les phonétistes qui voudraient m'obliger à écrire forma-\ntion sont aussi sots que les grimauds qui me défendent d'écrire phantôme.\nNe vaudrait-il pas mieux orthographier à sa guise, comme les honnêtes\ngens d'autrefois? Mme de Sévigné ou M. de Saint-Simon valaient bien\n Noël et Chapsal. M. Rémy de Gourmont m e semble donner dans l'excès\n quand il propose de n'adopter que sinfonie, quilo et surtout liste (pour\n"}, {"page_pdf": 1009, "texte": " 858                             DURENDAL\n\n\nphtysie ou ftisie) ; pourquoi ne pas laisser les gens libres d'écrire sym-\n phonie et, s'ils le veulent, de hérisser leurs mots de lettres fantaisistes,\nd'écrire comme Rabelais ungzième et escript? Ces lettres ne sont pas si\nvaines que cela ; essayez d'enlever son h à cathédrale, autant abattre la\nflèche de Notre-Dame; du moins, en laissant libre un chacun, acquerrait-\n on l'avantage de différencier les mots homophones, et de ne plus risquer\nde confondre les téories des philosophes avec les théories des servantes de\nla déesse.\n   Je parlais des phonétistes. Un argument qu'on n'a pas fait, je crois,\nvaloir contre eux est que leur succès même boucherait l'expansion, fort\ncompromise hélas! du français; un Anglais qui devine à peu près tous les\nmots de notre langue ne les reconnaîtrait plus sous leur, déguisement\nphonétiste; à plus forte raison, nous autres ne verrions-nous plus goutte\nà l'anglais s'il prenait fantaisie aux sujets du roi Shakespeare d'orthogra-\nphier phonétiquement à leur point d'ouïe leur langue et d'écrire poleace\npour police. Je ne suis pas, en effet, trop opposé aux pénétrations réci-\nproques des langues voisines, notamment à celles de l'anglais et du fran-\nçais. Il s'en est fallu de peu que les Anglais ne parlent aujourd'hui français;\nsi les successeurs du Conquérant avaient suivi la politique décidée de\nleur ancêtre pendant trois ou quatre générations, on se comprendrait des\nPyrénées aux Orcades ; même tel qu'il est, l'anglais, en dépit des appa-\nrences, est une langue latine ; s'il avait plu à un syndicat de prosateurs\nd'Outre-Manche de latiniser leur langue depuis un ou deux siècles, elle\nserait aussi rapprochée du français que l'italien ou l'espagnol. Même\naujourd'hui, la tentative serait intéressante. L'écrivain anglais qui arri-\nverait à faire passer dans sa langue notre mot on, par exemple, rendrait\nà ses compatriotes un service précieux. Pourquoi la contrepartie n'en\nserait-elle pas vraie pour nous ? L'acclimatation du prolixe self, qui se fait\nen ce moment, est excellente, bec de gaz self-allumeur, régime de self-\ngouvernement, il n'y a rien là que de très légitime. C'est aboutir à un\npatois, dira-t-on; mais tout patois est une langue, et qui sait si le patois\nanglo-français ne sera pas la langue de l'avenir?\n   On pourrait écrire longtemps encore à propos du livre de M. Rémy de\nGourmont. Mais l'art d'écrire n'est-il pas, ô Nicolas, l'art de se borner?\n L'important d'ailleurs, pour un ouvrage comme celui-ci, est de mettre\n en relief l'idée-base ; or, je crois l'avoir fait. Il n'y a pas, n'en déplaise à\nM. Deschanel, de déformations de la langue, il n'y a que des transforma-\ntions. Si la prononciation de métingue et de tramvé prend le dessus, ce\nseront les concierges qui auront eu raison et les beaux messieurs qui\nauront eu tort. Ayons donc le courage de conclure : I1 n'y a pas de faute\nde grammaire, et, a fortiori, il n'y a pas de faute d'orthographe.\n                                                             HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 1010, "texte": "        Notre Salon d'Art religieux\n\n                 LE 16 décembre de cette année, Durendal ouvrira au Musée\n                    Royal son premier salon d'art religieux. Nous disons :\n                   son premier salon, avec intention, car si cette première\n                   tentative réussit, nous comptons bien organiser, à des\n                   dates plus ou moins rapprochées, des expositions d'art\n                    religieux. Ce serait, à notre avis, le plus merveilleux\n                    moyen, le moyen le plus efficace de réaliser un des buts\n                    les plus élevés de notre programme, une de nos idées\n                    de prédilection, à savoir : la résurrection du véritable\nart religieux, d'un art religieux sincère, convaincu, vrai, ayant toutes les\nqualités d'un art véritable et partant en même temps d'une inspiration\nfoncièrement et profondément religieuse.\n   Notre première exposition ne sera peut-être pas parfaite sous ce double\nrapport. Mais on serait mal venu de nous en faire un grief. Celui qui\nnous ferait un tel reproche n'aurait pas saisi la pensée qui nous a\ndominés en organisant ce premier salon.\n   Je crois opportun d'exposer cette pensée en quelques lignes. Il y a\nactuellement en notre monde moderne, si intéressant par tant de côtés,\nune vie artistique intense, un mouvement d'art étonnant. Ce mouvement\ns'affirme en tous les domaines, depuis les plus élevés jusqu'aux plus\nmodestes que l'art peut embrasser. L'art pénètre partout. Il s'empare des\nchoses les plus humbles. On ne l'aperçoit pas seulement dans le monu-\nment, où sa place est toute naturelle. Il pénètre même dans les habita-\ntions particulières. Et nous ne désespérons pas de le voir illuminer et\nréchauffer des rayons de la beauté la chaumière du cher petit pauvre.\n   On ne se contente plus d'introduire l'art dans le livre. Mais l'affiche\nelle-même, oui l'affiche, cette chose si banale en elle-même,— qui l'aurait\ncru il y a quelques années, — l'affiche, qui s'étale sur nos murs et dont la\nvie est si éphémère, puisqu'elle est lacérée après quelques jours, est\ndevenue artistique. Et comme nous avions jadis les maîtres de la pein-\n ture et de la sculpture, il y a actuellement les maîtres de l'affiche!\n"}, {"page_pdf": 1011, "texte": " 860                             DURENDAL\n\n\n   Un besoin d'art intense se manifeste donc partout. Les salons d'art\nsuccèdent aux salons d'art. Chaque année, de nouvelles associations\nd'artistes s'affirment au beau soleil. Tous les efforts ne sont pas heureux,\nmais beaucoup sont intéressants, presque tous sont sincères. La plupart\nméritent d'être encouragés.\n   En parcourant les diverses expositions d'art, nous fûmes souvent\ndouloureusement émus en nous apercevant que l'idéal religieux, le plus\ntranscendant de tous, semblait presque complètement négligé par les\nartistes. Et si sortant du temple de l'art, nous entrions dans le temple de\nDieu, dans l'espoir bien naturel d'y trouver là au moins, dans sa vraie\nplace, l'art religieux, nous n'y trouvions à notre grande déception que sa\ncaricature.\n   Déception cruelle s'il en fut. Où l'art avait régné en souverain dans tous\nles sièclespassés, domine maintenant en maître le           je ne parviens pas\nà trouver un mot, pour définir ce que l'on a substitué à l'art religieux\ndans nos églises. Cela n'a pas de nom.. Cela est indéfinissable. C'est tout\nce que l'on veut, excepté de l'art.\n   Quelle désillusion affreuse pour toute âme chrétienne un peu artiste, et\ntoute âme chrétienne devrait l'être, puisque l'art et le christianisme, aux\ngrandes époques de foi se pénétraient d'une façon tellement intime.\n   L'atelier d'art religieux d'antan a été remplacé par la fabrique, par\nl'usine d'objets que l'on dit religieux, mais qui ne le sont pas. Car une\nœuvre laide est essentiellement antireligieuse. La laideur c'est le péché.\n   Une réforme s'impose de la façon la plus urgente. Nous ne cessons de\nnous le dire les uns aux autres et de l'entendre dire par tous les vrais\nartistes chrétiens.\n   Des tentatives ont été essayées, soit par des artistes, soit par des écoles,\nles unes heureuses parce qu'elles étaient sincères et vraiment artistiques,\nles autres fausses parce que le point de départ étant faux, la bonne\nvolonté n'a pas abouti.\n   Cette réforme si impérieuse de l'art religieux nous hantait dès la fonda-\ntion de Durendal. Une exposition d'art religieux nous paraissait un des\nplus puissants remèdes à la situation désolante actuelle.. Mais les\ndifficultés de la réalisation de notre idée nous la faisait toujours différer.\nOn vçrra enfin prochainement dans l'exposition qui va s'ouvrir les\nrésultats de nos premiers efforts.\n   Nous ne prétendons point avoir réalisé l'idéal.. Loin de là. Mais nous\n croyons cependant qu'il y avait quelque chose à faire, et ce quelque\n chose, si faible et si modeste soit-il, nous croyons l'avoir fait.\n   Sans doute, les œuvres que l'on pourra voir à notre salon ne seront pas\n toutes des chefs-d'œuvre. Evidemment certaines laisseront à désirer au\n point de vue artistique. Elles ne seront point parfaites. D'autres manquer\n"}, {"page_pdf": 1012, "texte": "                   NOTRE SÀL0N D'ART RELIGEUX                         861\n\n\nront peut-être de souffle, d'inspiration en ce qui concerne le sentiment\nreligieux.\n   Mais nous croyons pouvoir l'affirmer, toutes dénoteront un effort sin-\ncère-. Et la sincérité c'est beaucoup, c'est énorme, c'est presque tout dans\nune œuvre d'art, comme le disait si bien un admirable, un grand artiste,\nVincent d'Indy.\n   Or, voilà précisément ce que nous avons voulu : réunir dans un salon\ntous les artistes qui de bonne foi — certains se trompent peut-être, mais\non ne peut reprocher à une âme de bonne foi son erreur — s'efforcent de\nfaire de l'art religieux.\n   A ce point de vue, nous croyons que notre salon sera excessivement\ncurieux, intéressant et instructif.\n   Des artistes partis de régions — j'entends intellectuelles — absolument\ndifférentes voisineront chez nous. On pourra y faire des études compara-\ntives hautement instructives, à notre avis. Les défauts à éviter en art\nreligieux, les qualités à atteindre, les tendances à modifier, se montreront\nd'une façon utile et suggestive au plus haut point.\n   Nous avons fait appel à tous les artistes ayant fait, ou désirant faire\nœuvre d'art religieux. D'aucuns auront peut-être été oubliés. Qu'ils nous\nle pardonnent. D'autres ont dû être écartés par suite de manque\nd'espace. Qu'ils prennent patience. Nous aurons soin, à notre prochain\nsalon, nous le souhaitons le plus prochain possible, de réparer et ces\noublis involontaires et ces exclusions forcées, en leur ouvrant largement\nles portes de notre future exposition.\n\n                                                 L'abbé HENRY MOELLER.\n"}, {"page_pdf": 1013, "texte": "             ÉLÉVATION\n\n                      (Suite.)\n\n\n\n\n                       VIII\nMaintenant que notre âme a vaincu le tumulte\nQue soulevait en nous le désir ennemi,\nEt, du vil spectre au dard par septfois affermi,\nRepoussé l'assaut rude et la puissance occulte,\n\nNous pouvons, réfraçtaire à la fatale insulte.\nLes yeux fixés sur l'astre et le cœur abonni,\nSuivre joyeusement le destin aplani\nVers le divin bonheur que pressent notre culte.\n\n— Libéré de l'obstacle, ivre d'éternité.\nNotre esprit, ptérien dans sa mysticité,\nGuidé par l'ange à la présence coutumière,\n\nExplore l'infini de l'invisible ciel,\nGrandit et, palpitant à la vierge lumière,\nS'unit dans un sourire au Cœur essentiel.\n\n                                     JULIEN ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 1014, "texte": "                        LES LIVRES\n\n\nLA MUSIQUE :\n  C h a n s o n s du p a y s d'Ath. — Collection de 25 mélodies wallonnes,\nrecueillies et harmonisées par LÉON JOURET. Adaptations rythmiques de\nG. ANTHEUNIS et GUSTAVE LAGYE (Schott, frères, Éditeurs, Bruxelles).\n  Voici un recueil de mélodies que nous avons lues avec un réel plaisir.\nBien que d'inspirations très diverses, tous ces chants se rattachent entre\neux par un trait commun, la sincérité simple et émue. Pour vous en\nconvaincre, lisez les deux Cantiques de Noël, la Toussaint, la Sieste et,\nd'autre part, Fin de Moisson, Vie Rustique, le Violoneux.\n   Ce sont d'aimables et frais paysages où se trouve esquissée la vie du\ncampagnard et de l'ouvrier. Retraçant, en un style primesautier tout le\ncycle de leurs joies et de leurs douleurs, ils nous apparaissent de petits\ntableaux fort complets et pleins de vie où les sentiments les plus simples.\nexprimés non moins simplement, touchent cependant d'une manière\ninvincible parce que l'accent en est aussi vrai que pénétrant. Ces poèmes\nexprimant l'âme populaire sont naturellement d'un art quelque peu\nenfantin. Mais que nous nous garderons de les en blâmer. Là, au con-\ntraire, est leur intérêt incontestable.\n   C'est précisément ce parfum d'émotion discrète et naïve qui en est le\ncharme constitutif et qui sauvegarde cette musique contre tout reproche\nde banalité.\n   Avec tact, M. Jouret s'est contenté d'un simple travail d'harmonisation.\nCes chansons gracieuses, tendres et délicates fleurs, eussent risqué d'être\nécrasées sous le poids d'un accompagnement trop touffu. MM. Jouret,\nAntheunis et Lagye ont fait œuvre d'artistes, et nous les en félicitons\nsincèrement.\n                                                               G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 1015, "texte": " 864                            DURENDAL\n\n\n\nL'HISTOIRE :\n  Histoire du moyen âge depuis la chute de l'empire romain\njusqu'à la fin de l'époque romaine (476-950 après J.-C), par\nCHARLES   MOELLER,professeur d'histoire générale à l'Université           de\nLouvain. — Louvain, 1898, 1 vol. in-8°, 260 p.\n\n   Le compte rendu d'un austère livre d'histoire dans Durendal! lui voilà\nune idée !\n   Et pourquoi n o n ? Toutes les muses sont sœurs et doivent se prêter\nmutuel appui. L'artiste a besoin de l'histoire, il ne peut vivre éternelle-\nment du fonds de ses inspirations personnelles. Poète, une situation\ndramatique, comme l'histoire en raconte par centaines, fera couler le\ntorrent de vos vers. Êtcs-vous peintre, l'histoire vous fournira une mine\ninépuisable de sujets pour vos tableaux. Musiciens, vous aurez plaisir\nà évoquer en vos chants quelque scène grandiose du passé.\n   Je sais bien, artistes, que la légende vous séduira plus souvent que\nl'histoire; il n'en est pas moins vrai que, si vous le voulez, l'histoire vous\nrendra bon et loyal service. D'ailleurs, quand vous voulez faire sérieuse\nbesogne, que de fois vous allez sonner à la porte des historiens pour vous\ndocumenter sur les sujets que vous avez à traiter.\n   Artistes, étudiez l'histoire et voici un bon guide qui vous introduira\ndans une des époques les plus dramatiques et les plus fécondes en épi-\nsodes intéressants ou inspirations esthétiques : le moyen âge !\n   M. le professeur Mœller nous donne dès l'abord une idée suggestive\nde la formation laborieuse des nations chrétiennes du moyen âge. Il\ntrouve à la base « un élément national, ici germanique, là celtique, ail-\nleurs slave. Sur ce fond primitif et persistant vient se superposer un\nélément romain..., enfin le christianisme a donné à tous cette supériorité\nreligieuse et morale qui les distingue des peuples les plus célèbres et les\n plus intelligents de l'antiquité. »\n    De cette conception, aussi vive que féconde, découle logiquement le\n plan de cette nouvelle histoire du moyen âge. Successivement,\n M. Mœller traite des Celtes, des Slaves ou des Germains, puis il décrit\n le monde romain, alors en pleine décadence, et jetant ses derniers feux\n à l'horizon de l'histoire ; ensuite, il esquisse les débuts de l'Église chré-\n tienne qui, dans un élan vigoureux, va donner au monde décrépit une\n nouvelle jeunesse.\n    Après ces études préliminaires sur les éléments de la société au moyen\n âge, M. Mœller nous montre ces éléments de l'œuvre. Les barbares\n s'agitent et se ruent à l'assaut de la vieille civilisation. Rome succombe\n sous leurs coups. Clovis et les Germains s'emparent de la Gaule, et dans\n"}, {"page_pdf": 1016, "texte": "                              LES LIVRES                             865\n\n\nce choc d'événements, que de situations saisissantes, de physionomies\nattachantes défilent aux regards ! Quelle épopée !\n  Tandis que l'Occident s'effondre, l'empire d'Orient subsiste, avec ses\nvicissitudes diverses. M. Mœller s'arrête avec quelque complaisance à la\ngrande figure de l'empereur Justinien, dont le règne « fut la dernière\npériode de splendeur dans l'histoire de l'empire romain ».\n  Mais voici l'Église qui entre en scène. Au milieu de l'effondrement\nuniversel, elle demeure debout: d'une part, elle rallie les populations\nvaincues et de l'autre, elle transforme les nations barbares. Ce sont\nd'abord les Anglo-Saxons, puis les Langobards, les Suèves et les Visi-\ngoths. En Gaule, les Mérovingiens, imitateurs du despotisme byzantin,\nengagent avec l'Église une lutte formidable, pendant que des profon-\ndeurs de l'Arabie surgit « un ennemi nouveau et redoutable qui allait\narracher au christianisme la plus grande partie de l'Asie et mettre en\npéril sa conquête récente en Europe ».\n   Nous avons nommé l'islamisme. M. Mœller consacre à l'histoire de\ncette religion et de sa diffusion la dernière partie de son livre.\n   On voit, par cet aperçu forcément trop court, que de questions inté-\nressantes sont abordées dans l'ouvrage de M. le professeur Mœller.\nFaut-il ajouter qu'elles sont traitées dans le plus rigoureux esprit scien-\ntifique, celui qui puise aux sources mêmes et qui est constamment guidé\npar une saine et sûre critique ?\n                                                                    S. J.\n"}, {"page_pdf": 1017, "texte": "                           NOTULES\n\n\n   N O T R E SALON D'ART R E L I G I E U X . — Nous\nrappelons à ceux de nos abonnés qui désirent prendre\npart à l'organisation de notre exposition, en nous aidant\npar leurs souscriptions à en supporter les frais et qui ne\nnous ont pas encore envoyé leur adhésion, qu'il est abso-\nlument urgent qu'ils nous renvoient sans tarder le bulletin\nde souscription inclus dans ce numéro en indiquant le\nmontant de leur souscription.\n  S'ils ne le font de suite, il ne nous sera plus possible de\nles inscrire sur la liste des souscripteurs qui sera\npubliée en tête de notre catalogue. Nous faisons un\ndernier appel à la générosité de tous ceux de nos lecteurs\nqui ont à cœur, comme nous, la résurrection du grand art\nreligieux, si en honneur dans l'Église, aux siècles passés.\nC'est pour le remettre en honneur aujourd'hui, que nous\navons ouvert ce salon d'art à tous les artistes reli-\ngieux qui s'efforcent d'exprimer sincèrement dans leurs\nœuvres l'idéal le plus élevé qui puisse s'offrir à leur\ninspiration.\n\n\n\n   M. Jules Lemaitre. à propos des funérailles du général Klobb. émet sur\nl'odieuse musique, qu'il eut la mortification (c'en est une pour une âme\nartiste et c'en devrait être une pour toute âme chrétienne) d'entendre à\n"}, {"page_pdf": 1018, "texte": "                                LES LIVRES                               867\n\nl'église à cette occasion, un jugement que nous approuvons en tous\npoints. On ne saurait stigmatiser assez sévèrement cette idiote musique\nprofane et toute mondaine que l'on a substituée dans la plupart des\néglises catholiques, en France et en Belgique, au suave chant Grégorien\net à l'admirable chant Palestrinien. « La cérémonie a été belle et\ntouchante, écrit Jules Lemaitre dans l'Écho de Paris... Mais oserai-jc dire\nmon impression entière sur cette fête funèbre? Nos sentiments étaient si\ngraves que nous nous serions volontiers passés de toute cette musique\nmoderne, et en réalité profane, que le clergé nous a prodiguée, croyant bien\nfaire. Cette musique ressemblait vraiment trop à celle qu'on entend au\nthéâtre ou dans les concerts. Je conçois ces gentillesses à l'enterrement de\nquelque opulent bourgeois. Elles peuvent flatter ses « goûts artistiques ».\nMais, si jamais le plain-chant fut convenable et nécessaire, c'était bien au\nservice funéraire du martyr de Damangar. Pour solenniser la mémoire\nd'un héroïsme inspiré par un de ces sentiments essentiels qui font que\n les peuples durent, il fallait la majesté simple et vingt fois séculaire des\n chants liturgiques. Cela seul eût été « harmonieux ». Hélas! on a déroulé\n en guirlandes prétentieuses, sur le catafalque du héros, des musiques\n habiles peut-être, mais contournées, satisfaites d'elles-mêmes, dépour-\n vues de sérieux et de piété. Il y a eu un Pie Jesus qu'on eût dit fait pour des\n paroles de Scribe, un Libera plein de fatuité et, dans ce Libera, un Dies\n illa dansant, presque badin. Notre collaborateur Huysmans eût bien\n souffert.\n   » Oui, il eût été décent qu'une mort qui, dans son apparente passivité,\négale ou surpasse les plus beaux faits héroïques consignés dans les his-\ntoires des Grecs et des Romains, fût pleurée par ces mélodies d'âge\nimmémorial dont plusieurs nous viennent peut-être, à travers les siècles,\nde l'antique Rome ou de l'Athènes d'Eschyle... Au surplus, je ne com-\nprendrai jamais que le clergé, possédant ce magnifique trésor du chant Gré-\ngorien, ait le mauvais goût d'en admettre d'autres dans ses églises... »\n   Quand donc mettra-t-on fin à ces abus scandaleux et rendra-t-on, dans\nnos églises, à l'art musical religieux de saint Grégoire et de Palestrina, la\nplace que les Papes lui avaient donnée et qui lui a été enlevée par un art\nde saltimbanques?!\n\n\n\n\n  M. Abel Lefranc publie, dans la Revue de Paris, des œuvres inédites\nd'André Chénier, extraites d'un carton déposé, en 1892, à la Bibliothèque\nnationale par la veuve de Gabriel de Chénier, neveu du poète. Ces\nmanuscrits inédits comprennent surtout de nombreux fragments en\nprose destinés à une histoire générale des littératures, dont le poète des\n"}, {"page_pdf": 1019, "texte": " 868                            DURENDAL\n\n\nlambes avait longtemps caressé le projet avec une prédilection toute\nparticulière. Citons ces quelques lignes si justes sur la naïveté dans l'art:\n « Il ne suffit pas dans les arts de ne jamais s'écarter grossièrement de la\nvérité ; il faut être vrai avec force et précision, c'est-à-dire être naïf.\nQuoique plusieurs auteurs estimés aient donné des notions excellentes\n,et écrit les choses les plus sensées sur cette matière, cependant les per-\nsonnes qui n'ont point réfléchi semblent n'entendre par naïveté qu'une\nfranchise innocente et presque enfantine à dire de petites choses. Ce\nn'est pas assez, à beaucoup près : la naïveté est le point de perfection de\ntous les arts et de chaque genre dans tous les arts. Vous pouvez avoir\nun beau choix de mots, des phrases bien arrondies, des périodes sonores\net harmonieuses ; si vous n'êtes point naïf, vous ne toucherez point.\nL'oreille retiendra vos sons, l'âme ne retiendra point vos pensées; elles\nn'iront pas jusqu'à l'âme, elles se perdront dans l'oreille. Vous serez\ncomme le poète Rousseau, toujours pompeux et jamais sublime... Un\nsentiment noble n'est sublime que par naïveté; un sentiment tendre, c'est\npar la naïveté qu'il nous remplit les yeux de larmes ; la naïveté d'une\nplainte la rend déchirante et nous fait souffrir à l'entendre et souffrir\navec délices lorsque nous pouvons l'apaiser. C'est donc la naïveté seule\nqui produit en nous des émotions vives, profondes et rapides. Un peintre,\nun auteur seulement ppmpeux et noble sera copié par tout le monde :\ncelui qui est naïf est à jamais inimitable : sa naïveté est le sceau qu'il\nimprime à toutes ses pensées, à toutes ses expressions, qui fait que son\nouvrage est le sien et ne saurait être celui d'un autre. Vingt autres\npeuvent être aussi naïfs, aussi excellents que lui : ils ne le seront pas\ncomme lui : ce seront de nouveaux originaux. »\n"}, {"page_pdf": 1020, "texte": ""}, {"page_pdf": 1021, "texte": ""}, {"page_pdf": 1022, "texte": ""}, {"page_pdf": 1023, "texte": ""}]}