{"numero_id": "ulb-durendal-1900-02-n2", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 97, "page_fin": 102, "titre_corps": "L’Oratorio « San Pietro » du P. Hartmann", "titre_sommaire": "L’Oratorio « San Pietro » du P. Hartmann", "signature_source": "Dom Laurent Janssens, O. S. 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Quel sujet plus dramatique\n que Saint Pierre, depuis la vocation du pêcheur de Galilée\n jusqu'à sa mort héroïque au pied du Janicule.\n    De cette immense épopée, le San Pietro n'embrasse que le\ndébut : le choix de Simon comme chef de l'Eglise. Mais cette\nthèse, d'un caractère plutôt dogmatique, est développée dans une\ngradation pleine de force et de vie.\n    L'œuvre comprend trois parties. La première, intitulée La\n Vocazione, raconte la scène du Jourdain, alors que le Précurseur\nsignale le Messie à ses disciples, et qu'André et Simon suivent le\nSauveur.\n   La seconde, moins étendue, dépeint la pêche miraculeuse et\nsymbolique, à la suite de laquelle Jésus distingue Simon d'entre\nles autres disciples et le destine à devenir le Pêcheur d'hommes.\nAprès la vocation, c'est l'Elezione.\n                                                              i\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2067, "texte": "98                           DURENDAL\n\n\n\n   La Confessione et la Promessa complètent la trilogie. Au nom\ndes disciples, Pierre affirme la divinité du Maître, et celui-ci le\nproclame, en retour, Pierre fondamentale de son Eglise et lui\npromet les clefs du royaume des cieux.\n   Voilà la trame dans sa grandiose simplicité. Rien que des\ntextes de l'Ecriture et de la liturgie. Pour leur donner tout leur\néclat, il fallait un revêtement musical plein de vie, d'ampleur et\nde majesté.\n   Le P. Hartmann s'est admirablement pénétré du sujet; il l'a\ntraduit dans une langue harmonieuse, nourrie, splendide, débor-\ndante de foi et d'enthousiasme.\n\n                                  * *\n\n   Dès le prélude, on sent le maître.\n   Le motif de Saint-Pierre, inspiré du chant grégorien, est\nd'abord mystérieusement et lentement insinué par les violon-\ncelles; le crescendo monte, et bientôt tout l'orchestre amplifie la\npensée en larges arcades mélodiques d'une saveur wagnérienne,\nmais avec plus de sobriété dans l'usage des effets chromatiques.\n   Une salve d'applaudissements souligne cette belle introduction,\ndès la première audition. Le triomphe est aisé à prévoir, malgré\nl'assistance relativement peu nombreuse.\n   Après les succès remportés par le maestro Perosi — succès que\nj'ai motivés ici même l'an dernier — beaucoup avaient accueilli\navec froideur l'annonce du San Pietro. Même certain public\nitalien semblait plutôt craindre un succès que le désirer. Bref,\ncette première audition devait être décisive : de là l'intérêt tout\n particulier qui s'y attachait.\n    Détail charmant, qui montre à quel point l'amitié unit les deux\n maîtres : l'auteur de la Resurrezione di Cristo s'était offert à diriger\n lui-même l'exécution du San Pietro. Un empêchement survint, et\n cette tâche délicate fut confiée, pour les deux premières soirées,\n au vaillant maëstro Bossi de Venise.\n    Sous sa conduite serrée, l'interprétation fut dès l'abord pleine\n d'entrain et d'assurance. Un choral limpide, pour voix de\n femmes, ouvre la partie vocale. C'est la strophe Non fuit vasti,\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": "                    L'ORATORIO SAN P I E T R O                  99\n\n\n\n de l'hymne de Saint-Jean-Baptiste. Les récitatifs et les dialogues\n se pressent ensuite, rendus avec âme, surtout par la Storia,\n Madame Hedinger, la célèbre cantatrice allemande de l'école de\n Bayreuth.\n    L'Ecce Agnus Dei, trois fois répété sur une mélodie ascen-\n dante et délicieusement encadrée par l'orchestre, produit un effet\n superbe. C'est la joie longtemps attendue du Nouveau Testa-\n ment qui se lève. Avec les mots : Quid quœritis ? le Christ entre\n en scène. Ici il faut signaler un procédé d'un effet admirable.\n Les paroles de Jésus ne sont jamais accompagnées par l'orchestre,\n mais par l'orgue, qui les introduit par un court prélude de voix\ncélestes. L'artiste chargé du rôle du Sauveur ne se trouve pas\nmêlé aux autres solistes, mais chante du haut de la tribune de\nl'orgue. Le prestige mystérieux et divin du Christ gagne beau-\ncoup à cette disposition aussi ingénieuse que simple.\n   Le motif de Saint-Pierre, déjà redit par la Storia au moment\nde nommer l'apôtre, reparaît plus insistant sur les paroles du\nMaître : Tu es Simon, filius Jona, tu vocaberis Petrus.\n   A ce moment le chœur éclate : Confiteantur Domino miseri-\ncordiœ ejus, ou pour mieux dire, trois chœurs se succèdent ; le\npremier et le dernier sonores, pompeux, magnifiques; le second,\npour voix de femmes seules : Posait fiumina in desertum, d'une\nsuavité toute imitative et d'une remarquable fraîcheur mélo-\ndique. Les harpes et le violon solo contribuent à donner à ce\nchœur du milieu un caractère transparent, presque éthéré.\n   Repris sur un vibrant motif fugué, le Confiteantur Domino\nclôt cette première partie, avec des éclats et des gradations irré-\nsistibles, où la facture savante le dispute au dessin mélodique et\nà la fougue de l'enthousiasme.\n   Voilà de bien belles pages.\n   Aussi, le modeste frate est-il l'objet d'une véritable ovation.\n\n                              *   *\n\n   La deuxième partie offre avec la première un reposant con-\ntraste : elle est courte, mais pleine de saveur poétique. Nous\nsommes au bord du lac de Genésareth. Un prélude insinuant,\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "100                         DURENDAL\n\n\ntrès imitatif, fait entendre la cadence des vagues mourant sur la\ngrève ou caressant les barques de pèche.\n   Jésus monte dans celle de Pierre et prononce la parole sym-\nbolique : Duc in altum ! Au moment où l'apôtre achève la\nparole : In verbo tuo laxabo rete, après le premier bruit sec du\nfilet frappant la surface de l'eau, l'orchestre s'agite soudain. On\n entend le sourd tumulte des poissons se pressant, se pressant,\n jusqu'à former cette pêche miraculeuse qui fait exclamer Pierre :\n Exi a me, quia homopeccator sum, Domine.\n    Un très beau chœur en forme de canon : Statuit eum Dominus\n testamentum pacis, clôt cette partie. Une mélodie très simple et\n très douce débute avec calme et s'enfle jusqu'à prendre des\n ampleurs polyphonales magnifiques, pour s'effacer lentement\n dans un vague smorzando.\n                                    *\n                                +       *\n\n   Le début de la troisième partie est quelque peu inattendu. Un\nmouvement, d'abord léger, bientôt plus grave, enfin solennel et\nhéroïque, symbolise la marche de Jésus à travers la Palestine,\nou, la marche de la Papauté à travers les siècles.\n   Que de choses à signaler dans cette partie, la plus importante\nde l'œuvre. Le chœur des disciples : Alii Joannem Baptistam,\npour voix d'hommes a capella, est d'un brio, d'un enchevêtré\ntrès impressionnant. La confession de Saint-Pierre : Tu es Chris­\ntus, filius Dei pipi, se répète par trois fois, en haussant d'un ton\nchaque fois, comme l'Ecce Agnus Dei, procédé liturgique, qui\narrivera bientôt à toute son éloquence dans la Promessa.\nL'orchestre accompagne la confession de l'apôtre en reprenant\nle motif du prélude la troisième fois avec la force et la majesté\nd'une marche triomphale.\n   Les paroles fatidiques du Sauveur au futur premier pape for-\nment la climax de l'oratorio. Pour donner à l'oracle du Maître\nplus de solennité et de portée, l'auteur a fait entrer en scène le\nchœur à la façon contemplative des Grecs. Doucement d'abord\ncomme un léger murmure, puis avec plus d'insistance, enfin\navec un élan extatique, il répète la grande formule : Tu es Petrus;\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1944, "texte": "                     L'ORATORIO SAN PIETRO                101\nle tout sur le motif caractéristique de Saint-Pierre, de plus en\nplus épanoui.\n   A remarquer la magnificence — le terme n'est pas excessif —\ndu chœur a capella : Et portœ inferi. On sent que l'auteur a voulu\ncondenser dans cette page l'ardeur de son génie et de\nsa foi.\n   Le chœur final : Tu es Petrus Pastor opium, avec la fugue :\n Tu es Petrus, alleluia, renchérit encore en vigueur et en éclat\nsur tous les précédents. Le leitmotiv de San Pietro acquiert ici\nla plénitude de son ampleur et de son enthousiasme. Comme\nprogression rythmique, comme effets harmoniques, comme\nrichesse de contrepoint, c'est une page magistrale.\n   Tout cela est rehaussé par une orchestration nourrie et ner-\nveuse.\n   Inutile d'ajouter que le succès ne resta pas en arrière du\nmérite; un succès d'autant plus significatif qu'il n'avait rien d'un\nemballement a priori. Au contraire, ce fut une victoire rem-\nportée sur une certaine apathie mêlée de défiance.\n   La reine Marguerite, excellente musicienne comme on sait,\nprésente à la deuxième audition, eut pour l'auteur un compli-\nment fort bien tourné :\n   « Je suis heureuse de vous féliciter, R. P. Hartmann. Jeune\n» comme vous êtes, renfermé dans votre cellule de franciscain,\n» vous ne pourriez écrire de telles pages, si vous n'aviez pour\n» inspirateur Dieu lui-même. »\n   Cette rencontre de la Souveraine avec l'humble religieux eût\nété partout ailleurs une scène charmante. A Rome, dans une\néglise surtout, elle avait quelque chose de délicat et d'embar-\nrassant.\n                               *   *\n   Je ne m'arrêterai pas à décrire le genre musical du San\nPietro. Un mot suffira : c'est du grand style. On y trouve un\nrare ensemble de qualités maîtresses. La musique du P. Hart-\nmann rappelle ces paysages attachants du Tyrol, si pleins à la\nfois de grâce et de majesté. Ainsi doit chanter un fleuve qui tra-\nverse cette belle nature.\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1293, "texte": "102                             DUREN DAL\n\n\n\n   Le soir de la cinquième et dernière audition, les membres du\nComité et quelques critiques d'art se réunirent à l'hôtel Ger-\nmania, où un banquet fut offert à l'auteur. Dans un des toasts,\nun ami du maestro rappela les gloires de l'art flamand, et lui sou-\nhaita de voir bientôt son SAN Pietro acclamé à Bruxelles.\n   L'idée plut et je viens la soumettre sans retard.\n   Le P. Hartmann estime beaucoup la patrie de Gevaert et pro-\nfesse une grande admiration pour l'auteur de Godoleva.\n   Pour la partie orchestrale, à Bruxelles on dépassera, je pense,\nl'exécution de San Carlo ; mais arrivera-t-on à donner aux\n chœurs une égale sonorité ?\n    Si je puis risquer un conseil : qu'on invite Madame Hedinger.\n  Elle chante admirablement.\n    A la fin du banquet, le P. Hartmann, répondant aux diffé-\n rents orateurs, se borna à ces simples paroles : « Dans toute\n  » œuvre, il y a un mélange de lumière et d'ombre. Vous avez\n  » bien voulu vous complaire dans ce que mon San Pietro vous\n  » a paru avoir de lumineux. C'est un effet de votre charité ; je\n  » vous en remercie du fond du cœur. »\n     Toute la modestie du frate se trouve dans ces mots.\n\n                                Dom   LAURENT JANSSENS, O. S. B.\n\n      Rome.   6 Janvier 1900.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 103, "page_fin": 104, "titre_corps": "Sanctuaire défunt", "titre_sommaire": "Sanctuaire défunt", "signature_source": "A. Lebraz", "ancre_debut": "SANCTUAIRE DEFUNT", "ancre_fin": "A LEBRAZ", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 132, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 714, "texte": "SANCTUAIRE                  DÉFUNT\n\n\n J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire\n Aux trois quarts, hélas! ruiné,\n Où, sur un pauvre autel de pierre,\n Des fleurs achèvent de faner.\n\n J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire...\n Voici beau temps qu'on n'y vient plus,\n Au matin, dire la prière\n Et, le soir, tinter l'Angelus.\n\n Jadis, pareilles à des vierges,\n En de claires processions,\n  Vous incliniez ici vos cierges,\n 0 mes blanches illusions!\n\n Mais, par les routes des collines,\n J'ai vu, là-bas, dans les lointains.\n Fuir les dernières pèlerines...\n Et les cierges se sont éteints.\n\n  Plus de fêtes, plus de grand'messes,\n  Plus de cantiques, de Pardons!\n  Jusqu'au tabernacle en détresse\n  Monte l'herbe de l'abandon.\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1456, "texte": "104                               DURENDAL\n\n\n                                     *o * *\n\n                 J'ai dans l'âme un pieux sanctuaire...\n                 Toutes les dalles du pavé\n                 Portent le « ci-gît » mortuaire\n                 Des grands rêpes jadis rêvés.\n\n                 Ils sont là, couchés, les mains jointes,\n                 Comme des preux de l'ancien temps,\n                 Appuyant leurs souliers à pointes\n                 Aux chimères de mes pingt ans.\n                                       *\n\n                 Et, de leurs niches descendues,\n                 Les images que j'adorai,\n                 Le peuple des chères statues,\n                 L'une après l'autre ont émigré.\n\n                 Elles ont émigré, les Saintes,\n                 Dont mes jeunes dépotions\n                 Baisèrent, sur les vitres peintes,\n                 Les doigts prolongés en rayons!\n\n                 Oh ! les madones, les Maries,\n                 D'autres encore, aux noms très doux,\n                 Roses d'antan, fleurs défleuries,\n                 Je POUS cherche!... Où donc êtes-pous?\n                 Oit sont les flèches de lumière\n                 Que dardaient pos regards aimés?...\n                 J'ai dans l'âme un pieux sanctuaire.\n                 Ses dieux sont morts. Il s'est fermé.\n\n                                                      A.    LEBRAZ.\n\n      Quimper, Stang-ar-L'hoat,   décembre 1899.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 105, "page_fin": 120, "titre_corps": "Richard Wagner : À propos de deux livres récents", "titre_sommaire": "Richard Wagner : À propos de deux livres récents", "signature_source": "Charles Martens", "ancre_debut": "RICHARD WAGNER", "ancre_fin": "CHARLES MARTENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 136, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1723, "texte": "RICHARD WAGNER\n              A PROPOS DE DEUX LIVRES RÉCENTS (1)\n\n\n\n                                              L'artiste se trouve en face de son oeuvre\n                                                  comme devant une énigme.\n                                                                      WAGNER\n\n\n                      DEUXouvrages récents, de haute importance, jettent\n                  une vive lumière sur l'œuvre du maître de Bay-\n                  reuth. L'un est le Richard Wagner de M. Cham-\n                  berlain, paru en 1896, à Munich, aussitôt traduit\n                  en anglais, et qui vient d'être présenté au public\n                  français par l'auteur lui-même avec le concours\n                  de M. A. Dufour. L'autre est une étude plus\n                  considérable et plus spécialement philosophique,\n due à M. Lichtenberger, professeur à l'Université de Nancy, déjà\nconnu par un très beau livre sur le Poème et la Légende des\nNibelungen. Sans vouloir entrer dans la discussion étendue et\ndétaillée que ces deux importantes études, et surtout la première,\nne manqueront pas de provoquer, nous voudrions en quelques\npages indiquer leur valeur et préciser leur portée.\n   M. Chamberlain est actuellement considéré par beaucoup\ncomme le grand pontife du wagnérisme; les fidèles reçoivent ses\nenseignements avec une déférence et une estime particulières.\n\n  (1) HOUSTON STEWART CHAMBERLAIN, Richard Wagner, sa vie et ses œuvres, traduit\nde l'allemand. Paris, Perrin, 1899, in-12 de 400 pages (fr. 3.50).\n  HENRI LICHTENBERGER, Richard Wagner poète et penseur, 2e éd., Paris, Alcan, 1898, in-8° de\n500 pages (10 fr.). L'ouvrage a été aussitôt traduit en allemand.\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "106                                      DURENDAL\n\n\n\nL'auteur du Drame wagnérien (Paris, 1894) doit cette considé-\nration à d'incontestables mérites : une information de premier\nordre, une connaissance approfondie de la vie, de la person-\nnalité et des œuvres du Poète-musicien; un esprit très philoso-\nphique, habile à saisir les nébuleuses spéculations d'Outre-Rhin\net, chose plus notable, à les exposer clairement ; un sens très\nartiste surtout, prompt à concevoir des rapprochements et des\naperçus aussi originaux qu'inattendus ; enfin, une admiration\nsans bornes pour l'œuvre de Wagner, admiration qui s'étend\nmême, et sans réserves, à la personne, au caractère et à la vie\nintime de l'homme (1). Son défaut est un excès d'originalité, une\ntendance au paradoxe qui l'amène à présenter quelquefois sous\nune forme intransigeante et inadmissible des opinions contenant\nune grande part de vérité.\n   Le nouveau livre de l'éminent critique débute par une esquisse\nbien tracée de la vie de Wagner. Ensuite vient la partie la plus\nimportante : un exposé systématique de ses écrits et de ses\ncroyances politiques, philosophiques, artistiques, religieuses ;\nsignalons en particulier deux chapitres remarquables sur la\ndoctrine de la Régénération et la doctrine artistique. Dans une\ntroisième partie, l'auteur examine les œuvres d'art, spécialement\nau point de vue psychologique et doctrinal. Suivent un épilogue\nsur les Festspiele de Bayreuth et enfin un catalogue complet,\ntrès utile, des écrits de Wagner et de ses œuvres artistiques.\n   Dans la biographie du grand artiste, M. Chamberlain note des\nharmonies et des parallélismes chronologiques assez curieux.\nCelui qui devait faire triompher si complètement l'art allemand\nnaît en 1813, l'année où l'Allemagne s'affranchit victorieusement\ndu joug étranger. Il meurt en i883, et cette vie de soixante-dix\nans (durée normale de la vie humaine, d'après le Psalmiste) se\npartage en deux moitiés égales par la révolution saxonne de\n\n  (1) V. pp. 35 et 100. Puisque M. Chamberlain nous amène sur ce terrain qui n'appartient\nguère à la critique, disons de suite, et très nettement, que si le caractère artistique de Richard\nWagner, sa probité, sa sincérité, son culte passionné et désintéressé pour l'Art nous apparais-\nsent dignes de toute admiration, son caractère personnel et sa vie sont loin de nous inspirer\nune aussi absolue estime.\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2355, "texte": "                        RICHARD WAGNER                          107\n\n\n\n184g, qui marque pour lui le début de la grande période de\ncréation. Dès lors, le poète exilé, rompant tous les liens qui le\nrattachaient au monde artistique officiel, ne vit plus que pour\ndonner le jour à ses chefs-d'œuvre. Et le critique s'amuse à\ndécouper chacune de ces moitiés de vie en périodes symétriques,\nsans attacher d'ailleurs à cette classification d'autre importance\nque celle d'un aide-mémoire.\n    La partie essentielle du livre de M. Chamberlain, celle qui\ntraite des écrits et de la doctrine de Wagner, sollicite surtout\nnotre attention. Tout se tient dans cet universel cerveau, les\nconceptions artistiques, morales, sociales. En politique d'abord,\ncomme en philosophie et en art, Wagner professe des idées bien\nallemandes. « Un roi absolu, un peuple libre », telle est sa\n formule étrangement antinomique ; elle fait sentir en quel sens\n spécial et restreint il peut être appelé révolutionnaire et, surtout\n si l'on en rapproche ses idées sur la nécessité sociale de la reli-\n gion, on voit combien il était éloigné du socialisme et de l'anar-\n chisme auxquels certains le rattachent avec complaisance. Tout\n en s'affirmant nettement antiaristocratique, « il n'a jamais pu\n être un vrai démocrate parce que, comme il le dit lui-même,\n l'idée démocratique n'est absolument pas allemande ».\n     Mais quelles furent les idées philosophiques de Wagner et dans\n quelle mesure a-t-il subi les influences des penseurs de son\n temps, spécialement de Feuerbach et de Schopenhauer ? Telle\n  est la question intéressante au premier chef que se pose tout\n  critique, tout biographe du Maître. Dans les réponses à cette\n  question, deux tendances contraires se manifestent. Les uns\n  reconnaissent la transformation évidente, l'évolution des idées\n  de Wagner. Les autres affirment que foncièrement ses idées\n  n'ont pas changé, que les divergences alléguées sont superfi-\n  cielles, que les influences intellectuelles ne furent nullement\n  déterminantes. M. Chamberlain est le champion le plus décidé\n  et le plus intransigeant de cette « théorie unitaire ». Il montre\n  fort bien, et en cela tous lui donneront raison, que le développe-\n   ment intellectuel de Wagner fut avant tout intérieur et spontané\n   et en rapport avec celui de son instinct artistique. Essentielle-\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2267, "texte": "108                                  DURENDAL\n\n\n\nment poète, en philosophie comme en art, plus apte à l'intuition,\nà la vision intérieure qu'à la cognition abstraite et consciente,\nne pouvant complètement s'exprimer qu'en œuvres d'art, ainsi\nqu'il l'avoue lui-même, il est mal à l'aise dans les formules\nabstraites ou, pour employer ses paroles, « dans les schémas\nphilosophiques qu'il a trop précipitamment adoptés ». De là, de\nfréquents désaccords entre sa pensée réelle et le sens scolastique\ndes termes employés. Il en résulte que les divergences d'opinion\nque ses écrits révèlent avant, pendant et après la période révo-\nlutionnaire de 1840 sont moins profondes qu'elles ne le parais-\n sent à première vue. S'il professe une vive admiration pour\n Feuerbach d'abord, pour Schopenhauer ensuite, c'est qu'il a\ncru reconnaître dans leurs doctrines une expression juste de ses\npropres tendances mais, en réalité, il n'adhère nullement à l'en-\nsemble de leurs systèmes. « Il est certain, dit très bien\nM. Chamberlain, qu'à un moment donné, la pensée philoso-\nphique de Wagner se meut dans l'orbite de Feuerbach, à un\nautre, dans celle de Schopenhauer ; mais l'influence de\nFeuerbach ne l'entama que très superficiellement, et même\nSchopenhauer clarifia, plus qu'il ne la moula, cette pensée. »\n   L'examen de ses œuvres artistiques donne à cet égard des\nrésultats curieux et, chose bizarre, sensiblement différents de\nceux que pourrait donner l'étude isolée de ses écrits.\n   Il se fait qu'en réalité Wagner était plus schopenhauérien\navant de connaître Schopenhauer qu'après l'avoir connu. La\ntendance pessimiste, qui domine toute l'œuvre wagnérienne\nprise dans son ensemble, — l'idée du renoncement, de la pitié, —\ns'affirme et règne en maîtresse dès ses premières œuvres\noriginales : Le Vaisseau Fantôme, Tannhaüser,          Lohengrin.\nDans l'Anneau du Nibelung même, cette œuvre colossale\nconçue en pleine période révolutionnaire, sous l'influence opti-\nmiste et athée de Feuerbach (1), dans ce poème étonnamment\ncomplexe qui chante la chute des anciens dieux et la régénéra-\ntion de l'Humanité par l'Amour, les deux tendances sont, pour\n\n  (1) Le poème de l'Anneau citait imprimé en 1853, environ un an avant que Wagner n'étu-\ndiât les ouvrages de Schopenhauer.\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2375, "texte": "                         RICHARD WAGNER                           109\n\n\nainsi parler, en conflit. La note pessimiste, jaillie directement\ndu tempérament de Wagner, y est aussi frappante que celle qui\nse dégage de la conclusion de l'œuvre et qui atteste les préoccu-\npations philosophiques du moment. Ne semble-t-il pas que la\ntragique ligure de Wotan y projette plus d'ombre que la joyeuse\nligure de Siegfried n'y répand de lumière'? — Au contraire, après\nque le poète se fut enthousiasmé pour le philosophe de Franc-\nfort, ses œuvres continuent sans doute à porter cette marque\ncaractéristique du pessimisme, mais ce pessimisme s'écarte de\nplus en plus de celui de Schopenhauer. Tristan et Iseut affir-\nment éperdument leur volonté de vivre et la pitié leur est étran-\ngère. Et, ainsi que l'observe M. Chamberlain, dans Parsifal, où\n règne la pitié active sans nulle trace de négation de la volonté,\n « le renoncement strictement pessimiste (que devait exprimer\n l'œuvre des Vainqueurs, restée inachevée) fait place à l'action, au\n déploiement de l'énergie».\n    Ces aperçus sont très vrais et l'auteur a raison de ne point se\n contenter des interprétations simplistes à propos de telles œuvres,\n si étrangement complexes et profondes. Mais il ne se borne pas\n à mettre en lumière cette face intéressante de l'exégèse de l'An­\n neau, de Tristan, de Parsifal : il ne voit qu'elle. Il ne se borne\n pas à montrer les idées fondamentales qui ont toujours inspiré\n sa philosophie et qu'on retrouve dans toutes ses conceptions\n artistiques; il ne veut pas voir les autres,— celles, tout aussi\n fondamentales, dont la transformation est évidente et qui don-\n nent, en définitive, une physionomie si différente à Tannhäuser,\n à Lohengrin, à l'Anneau, à Tristan et à Parsifal. Au cours de\n  son étude sommaire sur les œuvres d'art de Wagner, dans la\n  troisième partie de son livre, l'auteur s'interrompt brusquement\n  « pour faire de la polémique » et tomber l'opinion dite « évolution-\n  niste ». Après avoir, dans l'ardeur de son plaidoyer, donné à cette\n  opinion une forme inexacte et inadmissible, que ses tenants\n  sérieux repousseraient énergiquement, en lui faisant dire que\n  « Wagner aurait changé tous les deux ans sa conception de\n  l'univers », il écrit : « Il n'y a pas là un atome de vérité, ni chro-\n  nologique, ni biographique, ni psychologique, ni surtout artis-\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2334, "texte": "110                                     DURENDAL\n\n\n\ntique... L'œuvre entière de Wagner, dans ses trente dernières\nannées, forme un tout indivisible... Un homme, d'ailleurs, ne\nsaurait changer sa vision universelle des choses (?)... Cette vision\nuniverselle des choses, telle qu'elle se manifeste dans Parsifal, est\nexactement la même que celle qui se révèle dans l'Anneau du\nNibelung (!) ». Déjà M. Chamberlain avait émis dans la Revue\n Wagnérienne (2e année, p, 225) cet étonnant aphorisme : « Il\nn'y a pas plus de christianisme dans Parsifal qu'il n'y a de\npaganisme dans Tristan. » La première affirmation est aussi\nfausse que la seconde est vraie. A coup sûr, il n'y a pas un atome\nde paganisme dans Tristan. Cette œuvre, unique en l'histoire de\nl'art, qui exprime avec une incroyable puissance le Désir humain,\nl'aspiration éperdue de l'âme moderne, christianisée, vers l'Absolu,\nest aussi éloignée que possible de la sérénité antique, de l'idéal\npaïen. Mais Parsifal l'est tout autant et plus encore. Si j'ose ainsi\nparler, Tristan est implicitement chrétien, Parsifal l'est explici-\ntement.\n    Erreur et sophisme donc, qui s'évanouissent à l'examen impartial\ndes faits. Au point de vue chronologique d'abord, le reproche de\n« jongler avec les chiffres» adressé par le trop subtil critique à ses\nadversaires pourrait bien se retourner contre lui. Peu importent\nles dates de la composition musicale des œuvres. Tout le monde\nsait que Tristan a été entrepris (poème et musique), pendant\nla composition de Siegfried, en 1857; mais le poème de l'Anneau\nétait terminé et imprimé dès 1853. Il est vrai qu'on trouve déjà\nmentionnée, dans une lettre de l'année suivante (décembre 1854),\nl'intention de faire un Tristan et vers la même époque la figure\ndu Pur Simple apparut au poète pour la première fois. Mais sous\nquel aspect les entrevit-il? et comment eût-il compris ces sujets\ns'il les avait traités alors? Il est impossible de le savoir et nous\nne pouvons, pour observer la pensée wagnérienne, que compa-\nrer entre eux les poèmes de 1853, 1857 et 1877 (1). Or, — je le\ndemande à tout lecteur non prévenu, — Tannhaüser, le Ring,\n\n  (1) Une première esquisse de l'Anneau (ut tracée en 1848. Un premier projet du poème\ncomplet de Parsijal date de 1865. Pour tous ces chiffres, voir l'excellent appendice du livre de\nM. Chamberlain.\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2694, "texte": "                               RICHARD        WAGNER                                   11 1\n\n\n\nTristan, Parsifal dégagent-ils la même impression morale?\nrévèlent-ils le même état d'âme, la même vision des choses? Le\ncaractère naïvement chrétien de Tannhaïtser est manifeste et n'a\npas besoin de commentaire. Malgré les liens étroits qui relient\nentre eux les trois grands drames de la seconde période,— Tris­\ntan et Parsifal surtout — malgré l'identité de certaines idées\nfondamentales, on ne peut nier que la conception dominante de\nl'Anneau du Nibelung soit optimiste et, en un certain sens,\npaïenne, très éloignée du christianisme de Tannhaüser et du\npessimisme de Lohengrin, comme de celui de Tristan (1). On\nne peut nier, au contraire, que cette soif d'amour et de mort qui\ndévore Tristan et Iseut exprime l'impuissance du désir humain\nà atteindre ici-bas la suprême et paisible joie : idée profondément\n pessimiste et très proche de la conception chrétienne du monde.\n Et Parsifal enfin, quoi qu'en puissent dire les critiques en mal\n d'originalité et de paradoxe, n'est-ce point, avant tout, un chef-\n d'œuvre d'art chrétien? Parsifal, le héros simple comme Sieg-\n fried, merveilleuse fleur de nature comme lui, mais surnatura-\n lisé et parvenu, par le renoncement et la pitié active, à la sainteté\n rédemptrice, Parsifal nous apparaît une des plus radieuses\n figures que l'art religieux ait conçues. L'œuvre n'atteste point,\n certes, une adhésion formelle du Maître à la Foi chrétienne —\n nous savons bien qu'aucune croix n'ombrage sa tombe et nous\n avons, comme tant d'autres, senti notre cœur se serrer devant\n l'immense pierre sans nom qui recouvre ses restes à la Wahn-\n  fried de Bayreuth; — elle n'en constitue pas moins un hommage\n suprême à la religion du Christ et tel peut-être qu'aucun artiste\n chrétien n'en a jamais rendu. Contester que Wagner, en écrivant\n Parsifal, fût chrétien de cœur et de désir, c'est oublier son\n\n   (1) Et cela paraît plus frappant encore si l'on considère la première esquisse du Ring où\nla figure de Siegfried dominait complètement. « Le dénouement du drame, dit M. Lichtenber-\nger, dans le beau livre dont nous parlerons tantôt, dut, en raison de l'importance nouvelle\ndonnée au personnage de Wotan, subir une complète modification. Dans l'esquisse de 1848,\nle règne des dieux de lumière était assuré pour toujours par le dévouement de Siegfried et\nl'âge d'or commençait pour l'univers racheté. La rédaction définitive de l'Anneau se dénoue\nau contraire par le « Crépuscule des dieux », par la mort de Wotan et des dieux du Walhall\nqui, leur règne terminé, s'abîment dans le néant, laissant le champ libre à l'humanité victo-\nrieuse (p. 267). »\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2394, "texte": "1 12                                     DURENDAL\n\n\n\nadmirable sincérité artistique et vouloir nier l'évidente ascension\nde son âme, dans la seconde période de sa vie, vers la Lumière\net l'Amour infinis.\n    D'ailleurs si, quittant le domaine de ses œuvres d'art, nous\nvoulons consulter ses écrits et observer, de 1848 à 1880, son atti-\ntude philosophique envers le Christianisme — excellente pierre\nde touche pour apprécier la situation intellectuelle d'un penseur\n — cette évolution semble évidente. Sans doute, dans le fond de sa\nnature morale et sentimentale, Wagner fut toujours et profondé-\n ment religieux. Ce qu'on a appelé, dans sa vie, « la crise révolu-\ntionnaire 3) fut une erreur plutôt passagère, un état d'esprit en\n désaccord avec ses instinctives convictions morales. Il n'en est\n pas moins réel et eut sa répercussion en ses œuvres. Dans le seul\n discours politique qu'il prononça,— à Dresde, devant l'assemblée\n patriotique de 1848,— il affirme encore sa foi et sa confiance en\n Dieu; il parle de l'accomplissement de la pure doctrine du Christ.\n Mais, bientôt après, ce mot de religion, dont il ne cesse de parler\n comme du fondement de la Société et de l'Art, perd toute signi-\n fication déiste dans son esprit. La religion, pour lui, devient un\n vague idéal, une foi en la Nature immortelle et en l'Homme\n régénéré par l'amour; et, au moment où il conçoit cette belle pen-\n sée qu'il entendra, par la suite, dans un sens plus précis et plus\n élevé : « L'œuvre d'art est la religion rendue sensible sous une\nforme pipante », c'est ainsi alors qu'il l'entend. Il suffit de par-\n courir les écrits de cette époque : l'Œuvre d'art de l'avenir (1848),\n l'Art et la Révolution (184g), Opéra et drame ( 1851 ), de lire\n la curieuse lettre à Liszt, du 13 avril 1853 (1), pour voir combien,\n à ce moment de sa vie, Wagner était hostile au Christianisme et\n éloigné, en général, des idées religieuses. M. Chamberlain ne\n peut donc pas dire (p. 127) que « de tout temps Wagner a\n reconnu, dans la foi en Dieu, dans la religion, la seule base nor-\n male et possible de la vie sociale ».\n\n  (1) I1 faut lire cette curieuse lettre en entier. Elle a été reproduite, entr'autres, par M. Lich-\ntenberger, op. cit. p. 199, et par M. Marcel Hébert, Le sentiment religieux dans l'œuvre de\nR. Wagner (Paris 1895), p. 81. Ce petit livre est un des meilleurs que nous connaissions sur\nce sujet.\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "                                 RICHARD WAGNER                113\n\n\n\n   Au contraire, lisez l'opuscule État et religion, écrit en 1864,\népoque à laquelle il ébauchait le poème de Parsifal et surtout\nReligion et art (1880); vous serez frappé della différence de ton.\nSans doute, les vues erronées et fantaisistes sur la doctrine chré-\ntienne et sur l'Eglise y abondent encore; l'auteur se tient nette-\nment éloigné du dogme « judéo-chrétien », comme il l'appelle ;\nmais avec quel respect, avec quelle vénération enthousiaste il\nparle du Christ et de sa doctrine ! En 1849, déjà, il avait composé\nune esquisse de drame sur Jésus de Nazareth, uniquement con-\nsidéré au point de vue humain, mettant dans la bouche du\nSauveur les discours révolutionnaires et réformateurs, les idées\nanarchistes sur l'Amour qui lui remplissaient l'esprit. Mais, s'il\ntraçait alors la Sainte Figure avec un respect sincère, il honorait\nen même temps « Jésus qui souffrit pour l'humanité » et « Apol-\nlon qui lui conféra la souriante noblesse ». Quelques années\nplus tard, en 1854, dans sa correspondance avec Liszt et Röckel,\non le voit encore mettre sur le même pied le Christianisme et le\n Brahmanisme. Parcourez maintenant le Religion und Kunst\nde 1880. Wagner y professe que la religion chrétienne, telle que\nJésus l'apporta au monde et la « vécut », est, de toutes les reli-\ngions, la plus simple et la plus sublime. « Son fondateur, dit-il,\nn'était pas un sage, mais un dieu; son dogme était un acte, l'ac-\n ceptation volontaire de la souffrance : croire en lui voulait dire\nl'imiter ; espérer la rédemption voulait dire chercher à s'unir\nà lui. Les pauvres d'esprit n'avaient pas besoin d'une explication\n métaphysique du monde ; la souffrance universelle pouvait être\nsentie par chacun : tout ce que le divin Rédempteur ordonnait\n aux croyants, c'était de ne pas fermer leur cœur à ce senti-\n ment (1). » Lisez encore cette admirable pensée : « Que l'état\nproduit par une régénération du genre humain soit aussi paisible\nqu'on voudra, grâce à l'apaisement de la conscience, encore\nest-il que, dans la nature qui nous environne, dans la violence\ndes éléments, dans les manifestations invariables de volontés\n inférieures, agissant parmi nous et près de nous, dans la mer\n comme dans le désert, bien plus, dans l'insecte, dans le ver que\n\n (1) Cité par Lichtenberger, op. cit., p. 425.\n                                                               8\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": "114                                      DURENDAL\n\n\n\nnous écrasons sans nous en douter, le tragique effroyable de\nl'existence universelle nous restera sensible, et, tous les jours, il\nnous faudra bien lever les yeux vers le Rédempteur crucifié\ncomme vers le dernier et suprême abri (1) ».\n   Telle est donc, selon nous, l'impression que provoque nette-\nment la dernière et la plus haute œuvre de Richard Wagner, et\ncette impression est différente de celle qu'éveille Tristan, profon-\ndément différente surtout de celle qu'éveille l' Anneau du Nibe-\nlung. Mais, répétons-le, nous ne prétendons pas — et qui le pré-\ntend ? — que ces œuvres profondes qui sont, avant tout,\nd'instinctives créations d'art et non des exposés philosophiques,\n— s'expriment en formules fixes et ne peuvent pas être envisagées\nsous d'autres faces, revêtir d'autres aspects, acquérir même des\nsignifications inattendues, sensiblement différentes les unes des\nautres. Chose bizarre : le poète lui-même, cherchante mettre ses\ncompositions antérieures en rapport avec ses opinions présentes,\na quelquefois attribué, à tel de ses drames, diverses significa-\ntions. Le Wagner révolutionnaire et optimiste de 1851, ne se\n reconnaissant plus en son Tannhaüser de 1843, s'efforce d'expli-\n quer, dans la Communication à mes amis, qu'on ne doit pas\n entendre cette œuvre dans un sens chrétien et pessimiste, qu'il\n n'a pas voulu condamner l'amour et la vie terrestre, mais seule-\n ment la vie moderne et l'amour tel que notre monde corrompu\n le conçoit. Cinq ans plus tard, le Wagner en train de redevenir\n pessimiste, et empruntant ses formules à Schopenhauer, écrit\n à Röckel que, pour lui, le Hollandais Volant,              Tannhaüser,\n Lohengrin reposent sur une intuition pessimiste de l'univers.\n Ce qui fait leur grandeur, c'est « la poésie tragique du renonce-\n ment, la négation fatale et libératrice du Vouloir-vivre » (2).\n Même revirement curieux à propos de l'Anneau du Nibelung.\n En 1852, « sa vision du monde y trouve sa plus parfaite expres-\n sion artistique », et cette vision est « hellénistico-optimiste» ; deux\n\n   (1) Cité par Chamberlain, p. 198.\n   (2) Voir Lichtenberger, p. m . « Il y avait une contradiction, ajoute l'auteur, dont il\nn'avait pas conscience, entre ses convictions philosophiques et ses intuitions d'artiste. Il créait\nspontanément, grâce à son instinct d'artiste, des drames pessimistes qu'il s'efforçait ensuite,\nans grand succès, d'interpréter à l'aide des formules d'une philosophie optimiste. »\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2628, "texte": "                                  RICHARD WAGNER                                           ll5\n\n\n\nans plus tard, il y découvre, avec la même assurance, l'expres-\nsion de la philosophie germano-pessimistique ! (1)\n   Richard Wagner a écrit une étrange et profonde parole qui\nouvre au penseur des horizons immenses : « L'artiste se trouve,\nen face de son œuvre, comme devant une énigme. » M. Chamber-\nlain commente heureusement cette belle idée : « Shakespeare\nécrivit son Henri IV dans le but d'adapter à la scène l'histoire\nd'un roi médiocre et, par là, créa une trilogie d'une insondable\nprofondeur; Jean-Sébastien Bach pensait écrire un livre d'exer-\ncices pour des débutants pianistes, et ainsi il écrivit le Clavecin\nbien tempéré; on commanda à Wagner un opéra pour des Bré-\nsiliens et il produisit Tristan et Iseut! Mais, même les concepts,\nles notions rationnelles auxquelles l'artiste peut rendre hommage\nau moment où il les crée sont, par rapport à cette création,\n quelque chose d'extérieur; aussi, même là où il croit leur obéir,\n souvent il ne le fait pas. » Mais l'auteur a tort d'ajouter : « Voilà\n ce que n'ont pas compris les auteurs de la théorie des phases. »\n Nous n'attribuons pas à cette idée la portée excessive que lui\n donne M. Chamberlain. Il n'en résulte nullement qu'on ne\n puisse dégager, avec une certaine précision, la signification géné-\n rale d'un chef-d'œuvre. Seulement, pour nous servir d'une heu-\n reuse expression de M. Hébert, cette interprétation « n'épuisera\n pas la richesse de la pensée créatrice » et ne doit pas être enten-\n due de façon trop exclusive. Le jour où l'on trouvera l'interpré-\n tation définitive de Faust ou d'Hamlet, ce jour-là aussi l'Œuvre\n Wagnérienne aura dévoilé tous ses secrets (2).\n                                                 *\n                                             *       *\n  S'il fallait proportionner les deux parties de cet article à la\nvaleur respective des deux ouvrages qui en font l'objet, nous\ndevrions parler au moins aussi longuement du livre de\n\n    (1) Voir Chamberlain, p. 160.\n    (2) Nous n'avons plus, avant d'abandonner M. Chamberlain, qu'un reproche encore à lui\n adresser : pourquoi ce dédain étrange et peu discret pour tous les critiques wagnériens qui l'ont\n précédé? Dans sa préface, il cite avec éloge cinq noms : Franz Liszt; le Frédéric Nietzsche,\n première manière, auteur de Richard Wagner à Bayreuth ; C.-F. Glasenapp, le grand bio-\n graphe du Maître ; Heinrich de Stem et Hans von Wolzogen. Et c'est tout. Dans le cours du\n livre, nous n'avons nulle part remarqué ceux d'Ernst, de Kufferath, de Schuré, d'Hébert, etc.\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2346, "texte": "116                                       DURENDAL\n\n\n\nM. Lichtenberger que de celui de M. Chamberlain ; mais, pour\nnous borner et ne pas revenir sur les mêmes points à propos de\ncette belle étude, dont nous avons déjà cité plusieurs extraits,\nnous ne ferons qu'en dire brièvement les mérites et la portée.\nSans doute elle n'a pas l'originalité brillante qui séduit le\nlecteur de M. Chamberlain; mais, je n'hésite pas à le dire, il\nest plus solide, plus vraiment instructif, plus sûrement objectif,\nen un mot, il inspire plus de confiance. Le distingué professeur\nde Nancy a conçu son travail dans un plan plus simple que celui\nde son confrère et très différent. Il a suivi l'ordre rigoureusement\nchronologique, exposant simultanément la genèse des œuvres et\nle développement spirituel de Wagner. Cette façon de procéder\ndonne une juste impression de l'évolution intellectuelle de\nl'artiste, mieux, nous semble-t-il, que ne le font des chapitres\nsynthétiques, où l'écrivain est plus instinctivement porté à\ngrouper les documents selon son pointdevue. Et cette impression\nnaissant ainsi de l'impartial exposé des faits est nettement\ncontraire aux conclusions de M. Chamberlain. Elle dépasse\nmême les conclusions trop timides de M. Lichtenberger. Celui-ci,\nen effet, admet la transformation des idées wagnériennes, mais\navec combien de réserves ! Et, tout compte fait, il semble, par\nmoments, être du même avis que son confrère. Il écrit (p. 428) :\n« Le sentiment religieux ne paraît guère avoir varié chez Wagner\ndepuis sa jeunesse jusqu'à sa mort... Wagner a pu modifier sa\nconception de l'au-delà : il l'a imaginé d'abord comme un\n « royaume des cieux » mystérieux et supraterrestre, puis comme\nune « société de l'avenir » immédiatement réalisable sur la\nterre, plus tard encore comme le nirwâna des bouddhistes et de\n Schopenhauer, enfin comme l'avènement glorieux et lointain\nd'une humanité régénérée (1). Mais toutes ces variations portent\nplutôt sur la représentation rationnelle qu'il se faisait de ses\ncroyances que sur sa foi religieuse elle-même. (?) Cette foi est\ntoujours restée la même... et on ne voit pas ce qui empêcherait\n\n\n  (1) Il eut fallu ajouter... « par la foi en le Sauveur crucifié, source merveilleuse de la pitié et\nde l'amour ». — Eh ! mais, voilà bien, nous semble-t-il, des variations religieuses assez\ncaractérisées.\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2322, "texte": "                         RICHARD WAGNER                           117\n\n\n\nun bouddhiste ou un libre-penseur de parvenir à un état d'âme\ntout à fait analogue. »\n    La conclusion réelle du livre de M. Lichtenberger, celle qui\ndécoule des documents si clairement et si impartialement pré-\nsentés, est certes plus radicale et plus précise.\n    S'il nous fallait faire une réserve à propos de l'esprit général\nde ce bel ouvrage, nous serions tentés de lui adresser un reproche\nabsolument opposé à celui que nous paraissait mériter le livre\nde M. Chamberlain. Il s'y manifeste un excès d'impersonnalité,\nun souci peut-être exagéré d'objectivité qui vous a même quelque-\nfois un vague air de scepticisme. Et l'auteur aurait pu, nous sem-\n ble-t-il, sans rien enlever à la valeur de son livre, sans en faire un\nvain panégyrique, se montrer un peu moins froid dans certaines\nappréciations. Il prend soin d'avouer dès l'abord au lecteur,\n afin de lui permettre de rectifier au besoin ses conclusions,\n « qu'il goûte et admire profondément l'œuvre de \"Wagner et\n incline à une indulgence peut-être excessive pour l'art germa-\n nique ». Dans son chapitre final, il discute, avec trop de bonté\n vraiment, les incroyables attaques d'un M. Nordau ou d'un\n Nietzsche, et trouve « fort sérieux » le reproche de mysticisme\n adressé à Wagner. On sait que pour M. Nordau, comme pour\n Fr. Nietzsche (seconde manière), Richard Wagner est le type du\n dégénéré moderne, de l'absolu comédien, une sorte de fou éroto-\n mane et mystique présentant les symptômes morbides de l'hys-\n térie physique et morale : mégalomanie, délire de la persécution,\n graphomanie, émotivité désordonnée, etc. C'est d'une stupidité\n amusante! Et l'on voit que le docteur Nordau a certainement\n emprunté ces belles théories à son illustre confrère, le docteur\n Tribulat Bonhomet, qui était, lui aussi, un grand savant.\n   Le cas de ce féroce insulteur de Wagner est vraiment curieux et\ntout aussi digne d'observation que celui des dégénérés dont il\nparle. On se ferait de l'auteur de Dégénérescence une représenta-\ntion incomplète en le jugeant : un crétin, sans plus, — uniquement\nd'après ses idées sur l'art et la religion, ou d'après son chapitre\nsur Richard Wagner, qui est du pur délire. Son livre, écrit\nd'ailleurs avec une verve endiablée très amusante, offre un\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2408, "texte": "118                          DURENDAL\n\n\nétonnant mélange de bon sens et de sottise, d'idées saines et déli-\nrantes. Il atteste l'état mental d'un homme qui, dans certaine\nsphère, voit généralement juste, alors qu'il déraisonne en toute\nsérénité sur certains points seulement ; et il ne faut pas être\naliéniste pour savoir que tel cas se rencontre fort souvent. On\ntrouve dans ces deux gros volumes mainte observation pleine\nde justesse. Voyez les pages sur Zola, sur Nietzsche, sur tel sym-\nboliste, diabolique ou mage dont l'auteur souligne avec esprit et\nsagacité les traits morbides. Mais il exagère ridiculement ce\nprocédé pseudo-scientifique, parlant à tout bout de champ\nd' « écholalie » ou autres manies semblables des idiots, à propos\ndu plus innocent artifice littéraire. Et il ne voit plus rien du\ntout, il déraisonne totalement dès que le mysticisme (dans son\nsens général) et la tendance idéaliste en art lui apparaissent. A\npreuve, ses jugements sur Ruskin, Rosetti et surtout l'incroyable\n chapitre intitulé : Le culte de Richard Wagner. Cette incom-\npréhension n'a rien de surprenant de la part d'un homme\n convaincu que « l'art et la poésie sont destinés à devenir de purs\n atavismes et à n'être plus cultivés que par la partie la plus émo-\ntionnelle de l'humanité : les femmes, la jeunesse, peut-être\n même l'enfance » (11,536). En attendant cet heureux temps, il\nfaut rabaisser le plus possible l'idéal artistique en prêchant que\nles mystiques, comme les égotistes et les orduriers pseudo-\nréalistes sont des ennemis de la société de la pire espèce (II, 560).\nQuant au sentiment religieux, c'est une forme de mysticisme et\ndes plus funestes. La « Science » y reconnaît une marque sûre\nd'imbécilité, de morbidesse intellectuelle, de même que dans le\n sadisme, l'érotomanie, les aberrations sexuelles qui l'accom-\npagnent ordinairement. (Voyez Baudelaire, Verlaine, Péladan,\netc.) Certains fous ignobles, observés dans les cliniques, mani-\nfestent des instincts mystico-religieux très caractérisés ; d'autres\n aiment à la folie la musique de Wagner. Alors, vous comprenez,\n la conclusion s'impose. Inutile de dire que notre savant docteur\nest un anticlérical intense, très irrité contre les jésuites et leurs\nélèves, cette « franc-maçonnerie noire », et qu'il perd complète-\nment la tête lorsqu'il s'en prend à ceux qui, naguère, eurent\nl'audace de dénoncer la « banqueroute de la Science ».\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "                              RICHARD WAGNER                                     119\n\n\n\n   Pour l'auteur de Dégénérescence, comme pour cet étrange cer-\nveau de Frédéric Nietzsche, qui devait bientôt sombrer dans la\nfolie totale, les sentiments de la pitié, de l'amour désintéressé, du\nrenoncement sont des signes non équivoques de déséquilibre\nmoral. Et le sentiment religieux, qui en est la source la plus pure\net la plus féconde, leur paraît malsain, funeste entre tous et le\nplus antisocial des instincts humains. La fureur de Nietszche\ncontre Wagner, dont toute l'œuvre a précisément pour effet\nd'exalter dans les âmes de tels sentiments, n'a guère d'autre\ncause (1). On sait avec quelle amertume il reprochait à l'auteur\nde Parsifal sa prétendue conversion au catholicisme. En vérité,\nla haine de tels hommes consacre à jamais le génie et la gloire\nde Richard Wagner.\n    Nous ne nous contenterons donc point de la timide conclusion\n de M. Lichtenberger (p. 497) : « Il est difficile, pour l'instant,\nde formuler sur l'œuvre de Wagner un jugement définitif, et cela\nparce que ce jugement dépend, partiellement au moins, de la\n solution donnée à quelques-uns des grands problèmes qui\n divisent et sans doute diviseront longtemps encore l'humanité\n pensante. Selon la place qu'on accordera, dans l'échelle des\n valeurs, à la foi religieuse, à l'art, à la raison, à la science\n positive, on inclinera à voir dans le maître de Bayreuth un\n esprit réactionnaire ou un prophète inspiré, un décadent ou un\n réformateur. » Pour nous, le jugement définitif est prononcé\n depuis longtemps. Nous considérons Richard Wagner comme\n le plus authentique génie de l'art contemporain, le plus grand\n créateur de beauté de notre temps, celui qui, par son art, a le\n plus élevé et ennobli les âmes d'aujourd'hui. De nombreux\n esprits, à raison de dispositions provenant d'une éducation\n artistique toute différente ou à raison de diversités de tempéra-\n ment et de race, lui demeurent encore fermés : leur hostilité,\n très naturelle, ne mérite certes ni colère, ni mépris. Mais quant\n aux pauvres penseurs que d'aveugles préjugés antireligieux\n\n\n  (1) Sur Nietzsche et ses rapports avec Wagner, consulter l'instructif petit volume de\n M.Lichtenberger, La Philosophie de Nietzsche (Paris, Alcan, 1898).\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 294, "texte": "120                        DURENDAL\n\n\n\nrendent inaptes à comprendre l'Œuvre wagnérienne, leur\nopinion est dénuée de valeur et leurs aphorismes n'ont d'intérêt\nque pour ceux qui, comme Flaubert, s'amusent à collectionner\nla bêtise humaine.\n                                    CHARLES   MARTENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 121, "page_fin": 123, "titre_corps": "Choses de Mai", "titre_sommaire": "Choses de Mai", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "CHOSES DE MAI", "ancre_fin": "EDGAR BONEHILL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 154, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1029, "texte": "CHOSES                DE     MAI\n\n\n                                I\n\nOh! les fils de la vierge ont blanchi les mésanges!\nIl fait si bleu qu'on rêve au bleu des lacs chinois.\nLes rouges enfants vont en bandes, par le bois,\nSonner les grelots d'or de leurs clairs rires d'anges.\nLes saules ont verdi leurs squelettes sournois ;\nLe soleil glisse un long frisson blanc sur les franges\nDes noisetiersfollets riant au coin des granges;\nLes cerfs-volants troués tressautent sur les toits.\n\nLes fleurettes ont peur des pâles mains de vierges;\nDans le sommeil du flot, mirant leurs teints de cierges,\nDes bohémiens assis songent près des étangs ;\n\nLeur chaumine s'endort, lassée, à la grand'route ;\nUn enfant tend les bras vers le bleu du printemps\nA la vitre, et sourit au vieux cheval qui broute.\n\n                               II\n\nOn se signe en passant ; il est expiatoire\nLe calvaire efflanqué du ravin : aux minuits\nSur les rocs noirs de foudre et les chênes détruits\nGémit le spectre errant d'un voleur de ciboire.\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1509, "texte": "122                        DURENDAL\n\n\n\n Au mur sombre un grand Christ souffre. Le dérisoire\n Manteau de pourpre saigne en les mortels ennuis\n Du long corps où s'épand une pâleur d'ivoire.\n — J'ai vu sur le manteau la tristesse des nuits\n  Glisser par le vitrail un pur regard de lune\n  Blanche, qui déplorait la divine infortune.\n  Tandis que le printemps écoutait la rumeur\n\n  D'oiseaux s'éteindre aux nids, vers les bois, très lointaine,\n  La lampe qui râlait sa prière incertaine,\n  Et moi, nous regardions le christ rouge qui meurt.\n\n                               III\n  Le vieux soleil couchant va boire à la fontaine.\n  Il regarde le corps roide et noir d'un pendu,\n  Là, sous la frondaison printanière d'un chêne;\n  Et le soleil envole au lourd front éperdu\n\n  Le frissonnant baiser de sa pitié sereine.\n  Oh! voici venir boire un triste chien perdu\n  Hurlant à l'amoureuse et rose cantilène\n  Des rossignols. Le globe embrasé s'est fondu\n  Vers la forêt verte en une mare sanglante.\n  Les arbres ont frémi sous la clarté troublante ;\n  Les grands oiseaux ont fui vers un calme sommeil.\n\n  La hiératique voix des rossignols s'est tue;\n  Sur un rocher s'érige une femme mi-nue,\n  Une folle envoyant des baisers au soleil.\n\n                                IV\n  Tout le pré s'assoupit au lutrin des cigales.\n  Il neige de la lune autour des grands bœufs roux,\n  L'un rêve près du bois : Passe-t-il des garous ?\n  Il beugle aux sapins noirs, et sur les herbes pâles\n  Regarde son profil énorme s'allonger.\n"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 871, "texte": "                     CHOSES DE MAI                        123\n\n\nDeux sont étendus, mous, et tout las de plonger\nLeur œil large au-delà d'une lointaine étoile;\nSur les galons fraîchis que le luisant étoile,\nA lourds bruits leurs naseaux fument. Trois sont debout\nA la grille; au travers de ce saule qui bouge\n\nIls ont vu s'allumer les yeux perts d'un hibou.\n Tout ruisselants de lune et cabrés dans l'eau rouge\nD'autres brisent les joncs affolés de l'étang,\nPuis galopent au pré, des branches à la dent.\nD'autres, les plus doux, eux, les pieux pensifs s'endorment\n\nPrès du pommier tordu que les chancres déforment.\n— Voici qu'au sentier passe un couple chuchoteur :\nTous levant leursfronts lourds, à gravités égales,\nTournent de grands yeux doux là-bas, avec lenteur.\nEt le pré se rendort au lutrin des cigales.\n\n                                         EDGAR   BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 124, "page_fin": 134, "titre_corps": "Le Livre des douze Béguines", "titre_sommaire": "Le Livre des douze Béguines", "signature_source": "Jean Ruusbroec", "ancre_debut": "Le Livre des douze Béguines", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 157, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1801, "texte": "Le Livre des douze Béguines\n                             (DE JEAN RUUSBROEC)\n\n\n\n\n                                  (Suite et fin)\n\n\n\n                               CHAPITRE XIV\n\n                  IL EST quatre modes d'aimer, où se trouve toute sainteté.\n                     Le premier est de précepte et il appartient aux amis.\n                     Le second est de conseil et il appartient aux âmes\n                     éclairées qui vivent d'après les conseils de Dieu. Le\n                     troisième n'est ni dans les commandements ni dans les\n                     conseils, il appartient aux fils de Dieu, ceux qui souffrent\n                     l'action de Dieu dans l'amour nu. Le quatrième consiste\n                     à être un avec Dieu dans l'amour.\n                        Maintenant comprends-moi bien. La première ma-\nnière d'aimer, c'est craindre et aimer Dieu par-dessus toute chose et lui\nobéir et croire en la sainte Église comme un bon chrétien, être vertueux\net faire toutes sortes de bonnes œuvres. Ceux-là sont les amis de Dieu,\nqui lui plaisent dans le plus bas degré où l'on puisse vivre de la vie divine.\n   Vient ensuite la seconde manière d'aimer, celle où l'on vit en Dieu\ndans l'esprit et dans la vérité. Cela est lorsque ce brave homme, dont je\nviens de parler, plus aime et contemple Dieu qu'il ne fait de bonnes\nœuvres extérieures pour Dieu; dès lors, il est touché et invité par\nl'Esprit de Notre Seigneur à l'aimer toujours davantage ; et plus il aime,\nplus il est purifié. Et il arrive ainsi à sentir quelque chose de salutaire et\nd'immesuré, qui est d'aimer sans limites: grâce à cela et à ne regarder\nque ce mode d'amour, il devient un pur esprit et se colle à Dieu d'un\namour sans mode ; et il se vide à toute heure jusqu'à ce qu'il soit arrivé\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3035, "texte": "                   LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                             125\n\n\n\nà la vacuité. Et lors il sent de nouveaux attouchements et s'expulse de\nnouveau, jusqu'à ce que ses forces défaillent dans cet amour sans\nmesure. Et cela est aimer Dieu et en être aimé; car ce que l'amour est\nen lui-même, on ne peut pas le comprendre, mais telles sont ses opéra-\ntions : amour donne plus qu'on ne peut recevoir et réclame plus qu'on\nne peut payer.\n   L'attouchement pressant de l'amour est, dans l'âme, une flamme ardente\ndu cœur qui désire, dans le corps, une commotion et une impatience,\ndans l'esprit, un vautour affamé et consumant. Cette faim d'amour\ndigère les œuvres de l'esprit en une vacuité simple de soi-même. Vois-tu,\nlà commencent : et une contemplation intellectuelle et une amoureuse\ninclination dans une atmosphère douce et salutaire ; là se parfait l'amour\nimmesuré. Car, contempler intellectuellement et s'incliner amoureuse-\nment, ce sont là deux pipeaux célestes qui chantent sans besoin de notes\net de t o n ; ils progressent sans retours et sans écarts dans cette vie\néternelle ; se tiennent en harmonie et d'accord avec tout le reste de la\nsainte Eglise, c'est le Saint-Esprit qui leur donne le vent qui chante en\neux, et ils se trouvent entre l'amour sans mesure et l'amour nu et vide.\n   Suit alors le troisième mode d'aimer, élevé, illuminé, dans une fulgu-\nration de divine lumière. L'esprit est dans ce mode comme vide et nu et\nsoulevé, par delà les œuvres, dans une compréhension simple et une\naffection dépouillée.\n    L'on ne travaille pas, mais l'on est travaillé par l'Esprit du Seigneur, et\nl'on est, à ne prendre que ce que l'on éprouve, soi-même la grâce et\nl'amour, et on les appelle les Fils de Dieu, ceux qui sont morts à eux-mêmes\n en Dieu, et ont immolé toute volonté propre dans la très chère Volonté de\n Dieu. Leur vie est cachée avec le Christ en Dieu, et ils sont entièrement\n et à nouveau nés de l'Esprit-Saint, fils choisis de l'amour divin : et par\ndelà la grâce et les œuvres de la grâce, ils s'anéantissent et se fondent\n dans l'amour; car ils sont déiformes, et ils sont transformés et supra-\n formés en l'Esprit du Seigneur, comme un fer incandescent est supra-\n formé et unifié avec le feu. Aussi loin qu'il y a fer, on voit le feu. et aussi\n loin que va le feu, il reste fer, et pourtant le fer ne devient point feu et le\n feu ne devient point fer, mais chacun conserve sa nature et sa substance.\n Ainsi l'esprit de l'homme ne devient point Dieu, mais il est déiforme et\n il se sent largeur, longueur, hauteur et profondeur et aussi loin que\n Dieu est Dieu, aussi loin est uni à lui par l'amour l'esprit amoureux.\n    Et par conséquent, le quatrième mode d'aimer est un état de vide, où\n l'on est uni à Dieu par un amour nu et dans une lumière divine, libre et\n vide de toute pratique amoureuse, par delà les œuvres et les exercices de\n piété ; simple et pur amour, qui consume et anéantit en lui-même l'âme\n humaine, de telle sorte que l'on ne songe plus ni à soi-même, ni à Dieu,\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3123, "texte": "126                                     DURENDAL\n\n\n\nni à quelque chose de créé, rien qu'aimer! ce qu'il goûte, ce qu'il ressent,\nce qu'il possède dans la pure nudité ! (1)\n   Il se sent une largeur dans cet amour, qui est sans limite, qui comprend\ntoute chose et demeure inrenfermable. Il se sent un avec l'éternelle\nlongueur qui, sans commencement et sans fin, précédant et suivant toute\nchose créée est impondérable. Il se sent élevé avec Dieu dans une hauteur\nqui règne et gouverne au ciel, sur la terre et en tous lieux. Il se voit\naussi en profondeur et exalté dans une supra-essence qui est l'essence de\nDieu. Là il se trouve une béatitude sans fond avec Dieu et tous ses saints,\nbéatitude qui en Dieu est essentielle, en lui supra-essentielle. Cela est\nau-dessus de tout et en-dessous de tout; et cela est un fondement sans\nappui qui soutient sans soutien et Dieu et toutes les choses créées ; et\ncela n'est perçu par rien d'autre que par sa propre entité ; et cela est à\nDieu une connaissance quiète et essentielle, et à nous, une incogniscible\nnon-science.\n   Et nous, là où nous connaissons et savons, là nous sommes heureux\net unis à Dieu par l'amour: mais là où nous ne connaissons plus, là nous\nsommes avec Dieu une quiète béatitude qui dépasse notre essence\n créée : là nous sommes perdus dans l'extase, privés de tout sentiment,\n extériorisés dans notre béatitude supra-essentielle, en Dieu, par delà\n notre moi, dans un abîme sans fond qui est l'être de Dieu, que jamais\n n'émeuvent ni Dieu ni les créatures.\n    Par conséquent, nous comprenons une séparation et une différence,\n suivant notre raison, entre Dieu et la divinité, entre le travail et la quié-\n tude.\n    Cette fécondité des personnes divines, trinité dans l'unité et unité\n\n\n   (1) Un autre mystique, saint Bonaventure, soucieux comme la plupart des thérapeutes\nd'envelopper sa doctrine d'un symbole scripturistique, remarque qu'il y a six degrés d'amour\ncomme il y avait six degrés au trône de Salomon.\n   « On n'est pas parvenu à cet amour parfait du prochain, si l'on n'est parvenu auparavant\n» au parfait amour de Dieu, pour qui seul le prochain est aimé, et doit être aimé; et pour\n» comprendre la perfection dans l'amour de Dieu, il faut savoir qu'il y a six degrés par lesquels\n» on y arrive successivement et peu à peu. Le premier, c'est la douceur; le second, l'avidité;\n» le troisième, la satiété; le quatrième, l'ivresse; le cinquième, la sécurité; le sixième, la\n» tranquillité.\n   » Incendie de l'amour, ch. II,§6. »\n   Et plus loin :\n   « Le sixième degré est la vraie et pleine tranquillité, dans laquelle l'âme goûte une paix\n» si profonde, qu'elle semble endormie, et comme placée dans l'arche de Noé, tant rien ne\n» saurait la troubler. Car qui peut inquiéter une âme que nul désir n'inquiète et que nulle\n» crainte n'agite. Dans cette âme est la paix suprême, et là repose le vrai Salomon, parce que\n» son trône est dans la paix.... (Ibid., § 8.) »\n   Cet extrait est donné dans le seul but de montrer que si l'ordonnance varie d'un voyant\nà l'autre, le fond du tableau reste toujours invariable ; la variété dans l'unité.\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3102, "texte": "                      LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                        127\n\n\n\ndans la trinité, travaille toujours dans une vivante différenciation. Mais\nl'être simple de Dieu, parce que simple être, est ce en quoi repose d'un\nrepos éternel et Dieu et les créatures : Là, quant à notre supra-essence,\nnous sommes tous dans une béatitude sans limites, sans différences, béa-\ntitude qui, en Dieu est essentielle, en nous supra-essentielle; là nous\nsommes par de là notre essence créée ; là nous sommes perdus dans\nl'extase, privés de tout sentiment, extériorisés dans notre béatitude\nsupra-essentielle qui est sans limites et n'est perçue par rien d'autre que\npar sa propre entité.\n    Et bien que nous soyons tous, dans notre supra-essence et au-dessus\nde la nature, unis avec Dieu éternellement en repos et sans travail, nous\nsommes néanmoins aussi avec Dieu, la féconde trinité des personnes\ndivines, vivante et agissante par delà et par-dessus toutes les choses\ncréées. Nous nous comprenons une vie éternelle, ensemble avec le Père\ncéleste qui est notre origine, qui nous a créés. Nous nous trouvons aussi\nune vivante vérité dans le Fils, qui est notre modèle, en qui nous vivons\nde la vie surnaturelle, nous tous créés séparément, ordonnés et connus\néternellement dans sa divine et perpétuelle sagesse. Nous nous sentons\naussi dans le Saint-Esprit, qui nous a aimés, de toute éternité a voulu\nque nous fussions ornés de tous les dons et que nous fussions un avec lui\ndans l'amour. Cet Esprit nous envoie tout plein de grâces et de dons pour\n accomplir sa volonté par toutes sortes de bonnes œuvres et de bonnes\n actions, pour vivre suivant son très amoureux désir, pour suivre le Christ\n dans la mesure de nos connaissances et de nos puissances.\n    De même que le Père nous a envoyé son fils Jésus-Christ pour nous\n servir, pour vivre, pour mourir pour nous, de même Jésus-Chrit nous\n envoie son Fils et nous donne son Esprit, afin que nous vivions dans\n l'exercice de toutes les vertus, bonnes œuvres et charités. Ainsi sommes-\n nous des disciples si nous gardons sa loi et ses commandements, et\n l'amour mutuel, et la fidélité réciproque : ainsi pouvons-nous croître et\n nous perfectionner dans les grâces, les vertus, et faire ressembler notre\n vie à celle de Notre Seigneur Jésus-Christ ; et ainsi croît en nous de plus\n en plus la grâce de Dieu, et la faim et la soif de la vertu et de la vérité,\n comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire en parlant du commencement\n de la vie sainte (1).\n\n   (1) Ce chapitre XIV est simplement vertigineux. Il donne l'impression de l'ivresse ou de\nl'extase, cette ivresse, divine, dont a déjà parlé notre Ruusbrœc et que décrit admirablement\nsaint Bonaventure, dans son Elixir d'amour, y partie, chap. 4.\n   Pour trouver une page qui puisse soutenir la comparaison avec celles qu'on vient de lire, il\nfaut chercher loin et chez les meilleurs. En voici une que j'emprunte à saint Bonaventure,\ncelui que le moyen âge a baptisé « le docteur séraphique ».\n   « L'homme se change en Dieu alors qu'il choisit d'être haï, qu'il préfère d'aimer Dieu\n"}, {"page_pdf": 161, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4334, "texte": "128                                       DURENDAL\n\n\n                                       CHAPITRE XV\n\n  Bien plus, comme cet Esprit du Seigneur nous inspire de vivre entiè-\nrement dans la vertu et les bonnes œuvres, de même, intérieurement, il\n\nexclusivement, ne veut s'affecter que de ce qui concerne Dieu seul, se retranche et s'isole dans\ncet unique sentiment, ne se préoccupe absolument que de Dieu et n'éprouve d'autre soif que\nde voir le Seigneur son Dieu honoré par lui et par les autres.\n   » O échange désirable! Car celui-là a certainement échangé les plaies du péché contre celles\ndu Christ, l'infection de son esprit contre la bonté de Dieu, sa bassesse contre la majesté\ndivine, sa méchanceté contre la clémence de Dieu, l'amertume du cœur contre la douceur du\nCréateur. Car il est tout en Dieu et ne cherche rien que Dieu. Son cœur est plein de Dieu; il\nse dépouille et revêt Dieu. Par zèle pour Dieu, il se fait la guerre à lui-même comme à un\ncruel ennemi. Si tel est le caractère de cet échange, pourquoi tardes-tu de le consommer, mau-\nvais serviteur, infidèle esclave, inutile créature ?\n   » Prenez garde d'y procéder avec torpeur, le cœur pesant, la poitrine inquiète, l'esprit in-\nsensible. Il faut plutôt y apporter une âme avide, une intention fervente, un amour immense,\nsurtout qu'il n'y a rien de plus utile à l'homme, de plus délectable, de plus noble. Si donc vous\nvous dépouillez de vous-mêmes et, par ce moyen, entrez en Dieu, prenez garde que, de quelque\nfaçon que ce soit, on ne puisse vous rencontrer hors de lui. Et si, par négligence ou par quelque\ninfirmité d'esprit il vous arrive d'en sortir, retournez-y aussitôt avec larmes, suppliez-le avec\ninstances de vous pardonner, de daigner recevoir un esclave fugitif, et alors prenez en votre\ncœur la ferme résolution de ne plus en sortir: Je, ne dis pas, néanmoins, de former un tel\nengagement qui pût vous entraîner à une nouvelle faute, car nous sommes fragiles et incon-\nstants. Mais en fussiez-vous sorti mille fois, il faut revenir autant de fois à Lui. »\n   Elixir de l'amour divin, y partie, ch. 2, §§ 2 et 3.\n   C'est bien la même idée et c'est bien le langage d'un amoureux, mais qui osera nier que le\nmystique de Vauvert, presque inconnu et profondément oublié même par ses compatriotes,\nmême par ceux dont c'est la vocation d'étudier le mysticisme, plane plus haut que le fameux\nbiographe de saint François ?\n   Et puisque j'en suis à citer et à comparer deux amoureux, qu'on me permette encore de citer\n quelques lignes de Bonaventure simplement à titre de document sur le langage de la passion\nchez un italien, et pour qu'on ne me reproche pas de tricher.\n   « O aimables plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Car comme je m'y glissais pour ainsi\ndire les yeux ouverts, mes veux même furent remplis de sang; et ainsi n'apercevant rien\nd'autre, j'ai commencé à entrer, tâtant de la main, enfin je suis parvenu jusqu'au fond des\nentrailles de sa charité, elles m'ont enveloppé de toutes parts et je n'ai pas pu rebrousser\nchemin.\n   » C'est pourquoi j'y séjourne, je me nourris des aliments dont il se nourrit et je m'y enivre\nde son breuvage. Là si abondantes sont mes délices que je ne puis, je ne saurais les raconter. Et\ncelui qui fut jadis dans un sein virginal pour les pécheurs daigne maintenant me porter, moi\nson esclave, dans ses entrailles. Mais je crains beaucoup que le terme de la gestation n'arrive\net que je ne sois déchu des délices dont je jouis. Toutefois s'il m'enfante, il devra certainement\ncomme une mère m'allaiter de ses mamelles, me soulever de ses mains, me porter dans ses\nbras, me baiser de ses lèvres, me réchauffer dans son sein. Ou bien, à coup sûr, je sais ce que\nje ferai. Aussi souvent qu'il m'enfantera, comme je sais que ses plaies sont toujours ouvertes,\npar elles je rentrerai dans ses entrailles et je réitérerai autant de fois qu'il sera nécessaire pour\nque je sois incorporé à lui d'une manière inséparable.\n   Ibid.,1repartie, ch.1er,§ 4.\n   Comme cette lecture évoque la célèbre apostrophe de Musset :\n                       Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,\n                      C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer!...\n                      Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices\n                      Vous buviez à pleins cœurs, moines mystérieux I\n"}, {"page_pdf": 162, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3005, "texte": "                   LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                            129\n\n\n\nnous attire à des exercices internes ; et il nous sollicite, et il nous ordonne\nde remercier Dieu, de le louer, de l'aimer et de l'honorer perpétuelle-\nment et de plus en plus, comme je l'ai enseigné auparavant.\n    Et plus nous le connaissons et plus nous l'aimons, plus nous désirons\nle connaître et l'aimer, et ainsi nous dépassons et sortons de la vie\nsensitive. Cet Esprit du Seigneur nous tire à l'intérieur de nous-mêmes\net nous fait voir l'aspect de cet amour, et nous rend libres et vides,\nindifférents à ce que les choses nous soient propices ou contraires, nous\ndonne l'entiereté de ses grâces et nous apprend à pratiquer un exercice\nd'amour plus parfait, c'est-à-dire la contemplation mutuelle de Dieu et\n de l'homme, se goûter et se connaître mutuellement, se plaire et\n se complaire, se fondre et se volatiliser dans l'amour.\n    Car Dieu se donne à nous, mais nous ne pouvons pas le comprendre.\n De Lui découlent en nous de si nombreux dons pour l'âme, pour le\n corps, pour le cœur, pour le sens, en un mot, partout!\n    Nous goûtons et sentons la consolation et la douceur de son amour.\n Il mange et boit avec nous et nous avec lui. Cela est par dessus la\n compréhension des sens. Plus nous mangeons, plus nous désirons, plus\n nous buvons, plus nous avons soif, mais l'amour paie l'écot. Les\n propres dons de Dieu et consomment et nourrissent, car ils sont eux-\n mêmes nourriture et boisson. Ils débordent et remplissent tous nos\n vases : et pourtant il nous reste toujours une mystérieuse faim et soif;\n car nous soupirons et bâillons vers ce bien qui est l'amour même,\n au-dessus de tous les dons, sans mesure. Voilà la manière dont l'Esprit\n de Dieu se donne à nous, puissions-nous le comprendre!\n    Il nous attire aussi à l'intérieur de lui-même et exige que nous\n soyons un en lui dans l'amour. Et toutes les paroles de J.-C. peuvent\n se réaliser. Et Il désirait et Il priait son Père céleste, afin que nous\n devinssions un avec lui et avec son Père, de la même façon qu'il était\n lui-même, dans son humanité, un avec Dieu le Père dans l'amour, un\n père non par la nature, mais par la grâce. Et Il désirait et voulait aussi\n que nous fussions là où il est, afin que nous vissions la gloire et l'hon-\n neur qui lui ont été donnés par son Père Céleste.\n    Dans ces paroles, tu remarqueras six choses que nous allons consi-\n dérer avec soin, parce que là dedans consiste la plus haute connaissance\n entre nous et Dieu.\n    La première est comment nous sommes un avec Dieu dans l'amour\n et dans l'Esprit Saint. Le second point, comment nous sommes autre\n chose que Dieu dans les grâces et vertus. Le troisième, comment nous\n nous unissons à Dieu par delà notre être. Le quatrième point, comment\n nous demeurons en nous-mêmes et ne pouvons nous élever au-dessus\n de notre être. Le cinquième, comment nous sommes dans notre être,\n                                                                           9\n"}, {"page_pdf": 163, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2824, "texte": "130                            DURENDAL\n\n\nassoiffés et affamés et ne pouvons comprendre Dieu. Le sixième,\ncomment nous sommes, par delà notre être, saouls et surabondants et\nheureux dans l'éternel amour.\n    Observe bien avec attention ces six points; je vais te les dénouer et\nexpliquer.\n    Remarque maintenant et vois, nous sommes une vie en Dieu, en\nnotre prototype naturel, au-dessus de notre être créé. Nous sommes\naussi une humanité que Dieu a créée, et nous sommes une seule nature\nhumaine, en laquelle Dieu a imprimé son image de la Trinité et que,\npar amour, il a revêtue, de telle sorte qu'il est avec nous Dieu et\n h o m m e . Et cela tous les hommes l'ont reçu en même temps, tant les\n bons que les mauvais ; car c'est là la noblesse et la grandeur de notre\n nature. Et avec cela, nous ne sommes ni saints ni heureux.\n    Mais quand la grâce et les vertus nous élèvent et nous amènent au\n vide nu et quiète de notre esprit, vide dans lequel Dieu règne,\n là nous nous trouvons un avec Dieu et tous ses saints et là aussi nous\n sommes tous consommés dans un amour qui est Dieu lui-même, le\n principe et la source de notre vie éternelle.\n     Ensuite, nous sommes différenciés de Dieu et ne pouvons point nous\n unifier avec lui, mais éternellement demeurer autre chose que lui, c'est-\n  à-dire quand nous restons dans notre être, chacun demeurant une\n  personnalité distincte. Et là Dieu nous a fait dans notre pure nature,\n  semblables à lui, selon la mesure de nos puissances supérieures; mais\n  cette ressemblance que Dieu nous a donnée à tous indistinctement, elle ne\n  nous rend ni saints ni heureux ; mais les grâces et les dons de Dieu, qui\n  descendent d'en haut sur nous, ceux-là nous font une vie vertueuse, et\n  ainsi Dieu vit en nous et nous en lui. Et ainsi nous sommes semblables\n  à Dieu, au-dessus de notre nature, et ainsi nous demeurons semblables\n  à Dieu en grâces et en gloires.\n     Vient après le troisième point, comment nous sommes un avec Dieu,\n  par delà notre être, et comment dans notre être, nous lui restons perpé-\n  tuellement semblables. Et cela nous est enseigné par le contact de Dieu,\n   qui éclaire notre raison, et nous extériorise, et nous sollicite à mener\n   une vie vertueuse, et nous attire en nous-mêmes et nous commande de\n   nous unir à Dieu. Et si nous obéissons également à ces deux solliciteurs,\n   nous vivons selon la très chère volonté de Dieu. Et ce contact est un\n   intermédiaire éternel et vivant entre Dieu et nous, de telle sorte que\n   nous demeurons éternellement, dans notre être, semblables, et par delà\n   la ressemblance, un avec Dieu.\n      Après cela vient le quatrième point. Par l'attachement de l'Esprit-\n   Saint, nous sommes en même temps remués à l'intérieur et nous\n   gagnons un insatiable désir et un goût affamé que ni la raison ni aucun\n"}, {"page_pdf": 164, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2894, "texte": "                  LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                        131\n\n\nêtre créé ne peuvent ou comprimer ou rassasier. Car cet esprit de Dieu\npresse notre esprit à sortir de nous-mêmes pour nous donner en Dieu\net aussi à comprendre et renfermer Dieu en nous : et ces deux choses\nnous sont impossibles. Car nous ne pouvons sortir de nous-mêmes pour\nentrer en Dieu et perdre notre nature et, par conséquent, nous devons\néternellement demeurer des êtres différents de Dieu et des êtres créés;\ncar aucune créature ne peut se transformer en Dieu, ni Dieu en sa\ncréature. Nous ne pouvons non plus comprendre en nous Dieu, car il\nest grandeur sans limites. Egalement, nous ne pouvons le suivre ou le\nraconter, car Il est longueur sans bout, profondeur sans fond, hauteur\nau-dessus de tout ce qu'il a créé.\n   Mais ce qui est impossible à nous est bien possible à lui ; parce que\nlà où notre esprit et nos forces défaillent à leur besogne, là, travaille\nl'Esprit de Notre-Seigneur, par delà nos forces et par delà nos œuvres;\net là nous sommes mus par l'Esprit de Notre-Seigneur et nous laissons\nfaire ses œuvres par delà nos œuvres : et dans cette réceptivité, nous le\ncomprenons et nous en sommes compris.\n   Dans nos œuvres propres, nous défaillons toujours et nous ne pouvons\nle comprendre; mais, par delà nos actions, là où Lui travaille et nous\nlaissons faire, là nous le comprenons en laissant faire ses œuvres par\ndelà nos œuvres : et cela est comprendre Dieu d'une manière incompré-\nhensible, c'est-à-dire passivement et en ne le comprenant pas.\n   Vient ensuite le cinquième point, qui nous parfait dans l'exercice de\nl'éternel amour, comme je l'ai déjà dit, c'est-à-dire que par delà notre\nactivité, nous sommes mis en mouvement par l'esprit de Notre-Seigneur;\nlà, nous sommes vides de nous-mêmes et de toute créature, et unis\nà Dieu en l'amour. Mais entre nous et Dieu, cette unité se renouvelle\nsans arrêt ; parce que l'esprit de Dieu est à la fois éployant et concen-\ntrant, et il remue et attouchc notre esprit et nous presse de vivre la\ntrès chère volonté de Dieu. Et il nous prie d'aimer Dieu comme II le\nmérite.\n   Ce contact, qui nous relie à Dieu, ce n'est point par lui que nous\narrivons. Ce qu'est ce contact, dans son fond, et ce qu'est amour en\nsoi, nous ne pouvons le savoir. Où nous nous épuisons à travailler, nous\nrecommençons à nouveau, parce que les dons de Dieu ne nous per-\nmettent pas de rester les mains vides. Cette effusion du Saint-Esprit\nnous rend riches, remplit nos vases avides avec ses dons divins, avec une\nnourriture éternelle et une spirituelle boisson ; néanmoins, cette faim et\ncette soif et ce désir éternel continuent à poursuivre et à désirer\nd'obtenir Celui qui est sans mesures ; et cela nous est impossible.\n   Et c'est pourquoi nous devons toujours faire des efforts et demeurer\nConstamment dans nos œuvres perpétuellement des assoiffés et des\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2941, "texte": "132                              DURENDAL\n\n\n\naffamés. Et quoique nous vivions de Dieu, que nuit et jour nous le man-\ngions, bâillions et désirions après, nous ne pouvons cependant le com-\nprendre, l'avaler et le digérer. Toujours nous devons travailler dans cette\nnon-permanence; la faim, la soif et l'éternel désir ne peuvent se taire.\n    Mais, de même que Dieu extérieurement, grâce à tous ses dons, nous\npermet de vivre sa très chère volonté, de même son esprit nous attire\naussi à l'intérieur et nous fait l'aimer comme il le mérite. Et ce même\nmérite presse l'esprit qui est en nous de l'aimer sans mesure, parce que\nlui-même, il est sans mesure et il nous aime en même temps que lui-\n m ê m e , comme il est. Et son amour est si terrible, si entraînant, si\n consumant tout ce qu'il touche !\n     Et là où nous éprouvons ces sentiments, là c'est un domaine supra-\n rationnel, là notre amour est sans mode et sans manière, car nous ne\n pouvons savoir comment répondre à son amour, lequel est si brûlant\n qu'il dévore et digère en sa substance tout ce qui l'approche.\n     A cet amour doit céder notre amour, car nous ne pouvons guère nous\n bouger, parce que là notre amour devient purement nu. vide et sans\n activité.\n     Et cet amour de Dieu est un feu dévorant qui nous dévore hors de\n  nous-mêmes et nous engloutit avec Dieu en l'unité. Vois, là nous\n  sommes soûls et débordants et avec Dieu, au-dessus de nous-mêmes,\n  une plénitude éternelle : pourtant nous demeurons, en nous-mêmes,\n  toujours affamés parce que nous vivons en autrui et aimons les préceptes\n  de la vertu. Et encore un coup, nous sommes toujours soûls, au-dessus\n  de nous-mêmes, avec Dieu dans l'unité ; en nous-mêmes par contre où\n  nous aimons et vivons la vie de justice, nous sommes assoiffés.\n      De telle sorte donc nous sommes soûls et assoiffés, nous travaillons et\n   jouissons, et vivons dans la vérité.\n      Au-dessus de cela est le sixième point, c'est-à-dire la jouissance, la\n   fruition en elle-même. Cette fruition de Dieu et cette fruition suressen-\n   tielle de nous tous qui sommes unis avec lui, elle est une unité quiète,\n    glorieuse, essentielle, au-dessus de la différenciation des personnes : là, il\n    n'y a de la part de Dieu, ni effluer au dehors, ni attirer vers l'intérieur,\n    mais ces personnes sont là en repos et unies dans l'amour fruitif lequel\n    est une quiète et glorieuse unité des personnes. Là le repos ou quiétude,\n    la fruition et la joie, sans mesures. Là toutes les âmes aimantes, selon\n    leur être surnaturel sont avec Dieu une seule jouissance sans différencia-\n    tion. Cette fruition de Dieu est unité des personnes, pure quiétude, joie\n    débordante, béatitude illimitée, la couronne et la louange de l'amour le\n    plus parfait dans l'éternité.\n       Là où nous sommes unis à Dieu en l'amour, grâce à sa grâce et à nos\n    bonnes œuvres, là chacun reçoit de spéciales grâces et gloires, tantôt\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2909, "texte": "                        LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                        133\n\n\nplus et tantôt moins, selon qu'il le mérite et l'a gagné par ses vertus, avec\nla grâce de Dieu. Vois-tu, là nous sommes groupés et chacun reçoit\nparticulièrement en grâces, en mérites, en ordre et en gloire d'après la\njustice et la sage ordonnance de Dieu, notre supra-essence. Mais là\nnous sommes unis avec Dieu, sans intermédiaire, au-dessus de toute\nchose étrangère ; là Dieu est notre jouissance et la sienne propre, dans\nune béatitude éternelle et sans limites (1).\n   Tu sauras que, bien que, suivant notre manière de voir, nous donnions\nà Dieu beaucoup de noms, son essence est une en trois personnes\ndifférentes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, une nature féconde en la\ntrinité des personnes. Vois-tu, c'est ainsi que nous comprenons, que nous\nsentons, que nous vivons. C'est pour cela que Dieu a créé et appelé tout\nce qui est né de la semence d'Adam. Mais les juifs et les païens et les\nincrédules repoussent cet appel de Dieu et c'est pour cela qu'ils sont\nmaudits. Les mauvais chrétiens qui vivent en état de péché mortel et les\nhypocrites qui paraissent de braves gens, demeurent et meurent de cette\nfaçon, sont également rejetés de Dieu et maudits ; pourtant ces chrétiens\nqui ont été baptisés dans le sang du Christ sont tous appelés et invités à\njouir de l'éternelle joie de Dieu. Mais, voulons-nous être choisis pour être\nreçus dans cette éternelle joie de Dieu, alors nous devons être revêtus de\nla vie de N.-S. J.-C. et unis avec lui en nous-mêmes, grâce au concours\nde sa grâce et de nos bonnes œuvres : c'est ainsi qu'il vit en nous et nous\nen Lui, dans la mesure de ses grâces et de notre sainte vie. Et nous\ndevons aussi, surnaturellement, être unis avec Dieu dans l'amour\net la fruition, c'est ainsi que nous sommes unis avec lui, c'est ainsi que\nnous sommes un amour et une fruition avec lui, débordants dans une\nbéatitude éternelle. Entre cette ressemblance qui nous est propre et cette\nunité qui est en Dieu, se place la vivante étincelle de notre âme, l'Esprit\nSaint qui est lumière et chaleur. Cette lumière nous montre que nous\nsommes unis avec Dieu dans l'amour et dans la fruition, et semblables à\nLui grâce à ses dons et à nos œuvres. Cette chaleur du Saint-Esprit\nbrûle et consume toute ressemblance et nous conserve, immuablement\ndans la connaissance et dans l'amour, et nous verse des consolations et\nnous donne un avant-goût de la gloire de Dieu, et nous rassure sur notre\néternelle béatitude.\n  Ceux qui comprennent tout cela, vivent d'après cela et ressentent tout\ncela, ils sont les braves gens choisis.\n  Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit, un seul vrai Dieu en trois per-\n\n\n\n  (1) Il faut lire ce chapitre après avoir lu le chapitre IV de l'Apolypse. C'en est un éloquent\ncommentaire. Ruusbroec donne l'impression du prophète : a. a. a., Domine, nescio loqui.\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3829, "texte": "134                                       DURENDAL\n\n\n\nsonnes, qui est notre récompense et notre couronne, nous l'accorde à\nnous tous ! Ainsi-soit-il.\n  Ici s'en vont les XII béguines (1).\n\n                                                                    24 novembre. 1897,\n                                                            Fête de Saint-Jean de la Croix.\n                                                                    L'abbé PAUL CUYLITS.\n\n\n    (1) Il ne sera peut-être pas inutile d'éclairer la pensée de notre grand mystique par la lumière\nd'un docteur de l'Eglise. Tout le chapitre XII du 6me livre du Traité de Famour de Dieu, par\nsaint François de Sales, devrait être cité. Pour être bref, donnons-en la conclusion :\n    « Mays comme se fait cet escoulement sacre de l'ame en son Bien ayme? Une extreme\ncomplaisance de l'amant en la chose aymee produit une certaine impuissance spirituelle qui\nfait que l'ame ne se sent plus aucun pouvoir de demeurer en soy mesme ; c'est pourquoy,\ncomme un baume fondu, qui n'a plus de fermete ni de solidite, elle se laisse aller et escouler\nen ce qu'elle ayme; elle ne se jette pas par maniere d'eslancement, ni elle ne se serre pas par\nmaniere d'union, mais elle se va doucement coulant comme une chose liquide et fluide,\ndedans la divinite qu'elle ayme. Et comme nous voyons que les nuees espaissies par le vent de\nMidy, se fondant et convertissant en pluie ne peuvent plus demeurer en elles mesmes, ains\ntumbent et s'escoulent en bas, se meslant si intimement avec la terre qu'elles destrempent,\nqu'elles ne sont plus qu'une mesme chose avec icelle.\n     » Ainsy l'ame laquelle, quoy qu'amante, demeurait encor en elle mesme, sort par cet escou-\n lement sacre et fluidite sainte, et se quitte soy mesme, non seulement pour s'unir au Bien-\n ayme, mais pour se mesler toute et se destremper avec luy.\n     » Vous voyes donq bien, Theotime, que l'escoulement d'une ame en son Dieu n'est autre\n chose qu'une veritable extase, par laquelle l'ame est toute hors des bornes de son maintien\n naturel, toute meslee, absorbee et engloutie en son Dieu; dont il arrive que ceux qui parvien-\n nent a ce saint exces de l'amour divin, estans par apres revenuz a eux, ne voyent rien en la\n terre qui les contente et vivans en un extreme aneantissement d'eux mesmes, demeurent fort\n  alangouris en tout ce qui appartient aux sens, et ont perpetuellement au cœur la maxime de la\n  bienheureuse Vierge Therese de Jesus : « Ce qui n'est pas Dieu ne m'est r i e n . Et semble que\n  telle fut la passion amoureuse de ce grand ami du Bienayme, qui disait : « Je vis, mais non pas\n  moy, ains Jesus-Christ vit en moy » ; et : « Nostre vie est cachee avec Jesus-Christ en Dieu ».\n  Car dites-moi, je vous prie, Theotime, si une goutte d'eau elementaire jettee dans un ocean\n  d'eau naphe estoit vivante et qu'elle peust parler et dire Testat auquel elle seroit, ne crieroit\n  elle pas de grande joye : O mortelz, je vis voirement, mais je ne vis pas moy mesme, ains cet\n  ocean vit en moy et ma vie est cachee en cet abisme.\n      » L'ame escoulee en Dieu ne meurt pas; car, comme pourroit-elle mourir d'estre abismee\n  en la vie ? Mais elle vit sans vivre en elle-mesme, parce que, comme les estoiles, sans perdre\n  leur lumiere, ne luisent plus en la presence du soleil, ains le soleil luit en elles et sont cachees en\n  la lumiere du soleil, ainsi l'ame, sans perdre sa vie, ne vit plus estant meslee avec Dieu, ains\n  Dieu vit en elle. Telz furent, je pense, les sentimens des grans bienheureux Philippe Nerius et\n  François Xavier, quand, accables des consolations celestes, ils demandoyent a Dieu qu'il se\n  retirast pour un peu d'eux, puisqu'il vouloit que leur vie parust aussi encore un peu au monde,\n   ce qui ne se pouvoit tandis qu'elle estoit toute cachee et absorbee en Dieu. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 135, "page_fin": 137, "titre_corps": "J.-J. Van Ysendyck", "titre_sommaire": "J.-J. Van Ysendyck", "signature_source": "Edm. 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C'est une sorte d'équivalent de l'œuvre des jours, notre partici-\npation d'art à la divine création, une collaboration à laquelle le Créateur\nadmet ses enfants. Pareille intimité avec l'univers en tant qu'expression\natteste les rapports si souvent reconnus entre l'architecture et la musique,\nvoix secrète du monde, cri de ses plus harmoniques déchirements.\nPour le philosophe, l'architecture est une musique pétrifiée; vraiment,\nsur la musique fugace comme sur la musique monumentale, plane la vie\nsecrète et sublime du Nombre, ultime frémissement de l'Être Triple et\nUn dans la gloire de sa création.\n   Et voilà sans doute pourquoi le christianisme seul a conquis et créé\nune architecture à la fois humaine et divine comme le Verbe qu'elle\nadore. Voyez le temple grec : il atteste seulement le domaine du dieu\nqui l'habite sur un paysage de lignes harmonieuses. Les sanctuaires de\nl'Inde s'élèvent en monts pénibles ou se creusent selon l'infini vague\ndes abîmes panthéistiques. L'église chrétienne s'empare de l'arc, con-\nstruit la coupole, met déjà une royauté d'astre rond dans cet art byzantin\nque les catholiques d'aujourd'hui devraient revendiquer plus fièrement.\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3016, "texte": " 136                            DURENDAL\n\n\n\n  Enfin, surgit un art complètement étranger à tout ce qu'il transforma,\n pourtant, de sa nouveauté totale. C'est l'âme de l'espace conquise, la\n légèreté stable donnée à la matière, en sorte que l'édifice ne semble plus\n monter de la terre, mais descendre du ciel comme la fiancée divine. La\n cathédrale est le christianisme devenu forme, beauté; comme elle est le\n suprême effort du possible pour l'incroyant, pour le fidèle, l'ultime\n floraison de l'âme en Dieu. Huysmans ayant dit le pittoresque de la\n cathédrale, qui nous en dira la grandeur? Elle est de vie, de chair, si on\n peut dire, surnaturelle; voyez : pour régner et dominer sur la ville, elle\n n'a besoin ni de recul, ni d'espace alentour. Les maisons, jadis, se\n poussaient sur les plis de sa robe; mais tant de royauté est en celle-ci,\n qu'on la voit toujours également bien, comme une reine parmi la foule\n dominée de sa grâce essentielle. Ce n'est plus l'équilibre de la forme\n humaine qui nombre son rythme, mais celui de la prière, l'élan de l'âme\n vers Dieu, l'ascension de l'Homme-Dieu. Peut-être est-ce de là que les\n géniaux maçons de jadis prirent ces initiations mystérieuses qui\n devinrent à quelques-uns vertige de chute, comme chez les anges tombés\n des plus hautes cimes du ciel.\n    De ces maîtres anciens, l'âme revit un peu dans l'art subtil et sur de\n Van Ysendyck. Comme pour eux, la pierre lui est la suggestion puissante\n de la page blanche au poète. Il sait son intimité, les lignes enfermées en\n elle et les possibilités infinies de leurs rapports; il sait comment la\n combinaison du poids avec la forme peut dénouer son esclavage, en un\n jaillissement de force épanouie. Ses croquis le montrent dans la con-\n science et l'habileté de ses recherches comme les édifices construits dans\n l'agilité de sa réalisation. Deux achèvements d'édifices anciens sont ici\n exposés par des photographies, des dessins, des documents nombreux.\n C'est, d'abord, l'église Saint-Pierre d'Anderlecht, cette merveille connue\n de notre style médiéval. La flèche, dont on osa heureusement achever la\ntour (pourtant déjà si royale dans un arrêt analogue à celui de la tour\nSaint-Rombaut), ne pèse et n'énerve pas; les couronnes n'entravent\npas l'essor vertical; et les fleurs ne chargent pas la ligne. Le grand saint\nque tenta la nostalgie du lointain doit reposer doucement sous ce doux\nédifice, maître de l'horizon.\n    Vient ensuite la restauration de l'église Notre-Dame du Sablon, une des\nœuvres où le tremblement de toucher aux impérieuses marques du jadis\ndoit être le plus angoissant. Les différents projets qui furent établis\nfigurent auprès de celui dont s'achève la réalisation; leur si utile et\ninstructive exposition n'était pas nécessaire, cependant, pour attester la\nvaleur de celui-ci. Ce qu'on en peut dire de plus décisif dès l'abord est\nqu'il console de perdre l'inimitable charme de vétusté, le mélange des\nstyles écrivant dans l'édifice les siècles de sa vie comme par les rides d'un\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 696, "texte": "                          J.-J. VAN YSENDYCK                             137\n\n\nvisage. Les tourelles surabondamment riches de la façade antérieure, la\nflèche si légère projetée au transept, les savantes façades latérales nous\ndonneront ce que sans doute la fin du style ogival voulut léguer aux\nsiècles revenus vers sa magnificence après l'inutile effort des classicismes\nartificiels. L'église d'Alsembcrg, restaurée avec tant de bonheur, devenue\nun véritable tabernacle de l'image sainte, témoignant des miséricordes de\nNotre-Dame la Très-Sainte-Mère de Dieu, oblige à espérer encore une\nœuvre vraiment érudite et artiste.\n\n                                                            EDM. JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 138, "page_fin": 140, "titre_corps": "La Légende du Blé noir", "titre_sommaire": "La Légende du Blé noir", "signature_source": "Albert Berthel", "ancre_debut": "LA LEGENDE DU BLE NOLR", "ancre_fin": "ALBERT BERTHEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 173, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 707, "texte": "LA LÉGENDE              DU BLÉ                NOLR\n\n\n\n\n                               A GEORGES RAMAEKERS.\n\n    Quatre semeurs, un clair matin,\n    Portant sur le dos un sac plein\n    Du bon blé qui fait le bon pain\n    S'en allaient par les routes grises.\n\n    Ils allaient là-bas,... vers le champs,\n    Près du bois où l'or du couchant\n    Se mêlait au cristal des chants\n\n    Dans le souffle alangui des brises.\n\n    Mais, le chemin étant très long,\n    D'ennui les quatre compagnons\n    Baillaient de la ferme au vallon\n\n    Et du vallon jusqu'à la plaine!\n\n    Puis là, rien qui puisse servir\n    A donner un peu de plaisir\n    Et l'on entendait les soupirs\n    Dont leurs poitrines étaient pleines !\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 966, "texte": "     LA LÉGENDE DU BLÉ NOIR             l39\n\n\nRien, rien!... Si, pourtant ! là-bas\nUn toit rouge sur des murs bas!\nLes semeurs hâtèrent le pas\nLe cœur lourd d'une ardeur nouvelle!\n\nMais d'ainsi se précipiter\nIls eurent chaud, comme en été!\nEt quand ils y furent, c'était...\n\nC'était une pauvre chapelle!\n\nAlors au lieu d'être joyeux,\nLes gas, le courroux dans les yeux,\nProférèrent contre les cieux\n\nDes injures et des blasphèmes\n\nEt puis, reprenant leur sac plein\nDu bon blé qui fait le bon pain,\nIls s'en furent par le chemin\n\nTout gris et vert dans l'aube blême!\n\nMarchant à grands pas continus,\nBientôt après étant venus\nDevant la terre aux sillons nus\n\nQu'ils devaient cribler de semailles,\n\nLes gas, de fatigue accablés,\nOuvrirent le gros sac... Troublés,\nIls ont vu les blés noirs, les blés\n\nComme le drap des funérailles!\n\nAlors, tourmentés de remords,\nIls ont, et très vite et très fort,\nJeté les blés couleur de mort!\n\nEt puis sont partis loin du monde...\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 737, "texte": "140                 DUREN DAL\n\n\n\n      Mais lorsque l'été vint, alors\n      Que tous les champs se couvraient d'or\n      Et que le vent de Messidor\n      Murmurait    dans la moisson blonde,\n\n      Sur le sol des quatre semeurs\n      On vit des épis de malheur\n      Etaler leurs sombres couleurs.\n\n      (Blés endeuillés de pailles grises!)\n\n      Puis, un jour, ils sont revenus\n      Et les semeurs se sont pendus\n      A l'arbre le plus haut qui fut !\n                            *\n                        *       *\n\n      C'était, là-bas, au bord du champ,\n      Dans le bois où l'or du couchant\n      Se mêlait au cristal des chants\n\n      Dans le souffle alangui des brises.\n\n                                    ALBERT   BERTHEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 141, "page_fin": 144, "titre_corps": "Les Conférences du mois", "titre_sommaire": "Les Conférences du mois", "signature_source": "Ch. de S.", "ancre_debut": "Les Conférences du mois", "ancre_fin": "C", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 176, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": "Les' Conférences du mois\n\n\n\n\n    MATINÉES LITTÉRAIRES : Conférences de MM. Edouard Rod sur le roman\n d'amour et Denis Cochin sur saint Anselme.\n    Le mercredi 21 janvier. M. Edouard Rod a ouvert la série des matinées\n littéraires par une conférence sur le roman d'amour. Le charme du\n sujet et le renom de romancier à psychologie raffinée, de critique subtil\n dont jouit l'auteur de la Course à la mort, donnaient à cette causerie un\nintérêt tout particulier. Le roman est, en effet, à l'heure actuelle, le\ngenre littéraire dont l'influence agit le plus puissamment sur la société.\n En étudier les qualités et les défauts constitue donc une incursion dans le\ndomaine de la morale, aussi bien que dans celui de l'esthétique et de la\npsychologie.\n    M. Rod a restreint son étude à deux questions principales : Pourquoi\nle roman fait-il une si large place à l'amour, et spécialement à l'amour\nirrégulier, réprouvé par les lois divines et humaines ? Des œuvres entou-\nrant le mal des séductions de la poésie sont-elles dangereuses ?\n    A première vue, il semble que la fréquence des situations passionnelles\ndans le roman ait pour cause l'intérêt que les péripéties de l'amour ont le\ndon d'éveiller en nous. Mais ce n'est là qu'une raison apparente.\n    Au lieu d'analyser une vie dans ses détails les plus infimes, comme le\nfont les Anglais et les Russes, les écrivains français ont, de tout temps,\npréféré synthétiser l'existence en son événement capital. Guidés par le\ngénie de leur race, affamés à la fois d'intensité dans la situation et d'unité\ndans la conception, ils ont ramené les différentes phases d'une vie à son\ninstant le plus caractéristique. Or, c'est au moment de l'amour, durant la\ncrise passionnelle, que l'être humain se manifeste le plus adéquatement\nà lui-même, dans la plénitude de ses facultés. Aussi, les amours irrégu-\nlières, grâce au stimulant que les obstacles dont elles sont traversées\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2903, "texte": " 142                             DURENDAL\n\n\n fournissent aux énergies, contiennent un élément d'intérêt beaucoup plus\npuissant que la banale histoire des amants heureux.\n    Cependant, si le récit des amours coupables présente tant de charmes,\nn'est-il pas pour Tordre social la cause de sérieux dangers, et la morale ne\ndoit-elle pas s'élever contre lui au nom de ses principes violés? La ques-\ntion est difficile à résoudre, et M. Rod, en subtil romancier, n'a garde de\ns'interdire, par un jugement trop décisif, toute une source d'émotions\n précieuses; il déclare donc le problème insoluble, et se contente\nd'énoncer l'avis très catégorique de Manzoni, qui prohibe la peinture de\nla passion, et l'opinion mitigée de Foggazaro, qui distingue entre le bon\n et le mauvais amour.\n    Dans son sublime pèlerinage à travers les régions de la douleur éter-\nnelle, parmi ceux qui, au delà du seuil fatal, ont pour toujours dit adieu\nà l'espérance, le Dante a vu les âmes de Francesca et de Paolo damnées\npour s'être laissées entraîner par le charme d'un roman d'amour.\n    C'est dans ce tableau du génial florentin que nous chercherons la vraie\nsolution du problème. Pardonnerons-nous ses dangers au roman\nd'amour, en considération de sa beauté ? Ici encore l'intuition du poète\ns'est plus approchée de la vérité que ne le feront jamais toutes les disser-\ntations des critiques.\n   Le public très « select » des matinées littéraires n'a pas ménagé ses\napplaudissements à M. Rod. Pourtant, comme il avait trouvé trop\nabstraites certaines considérations de ce dernier, il pouvait sembler\nredoutable de le transporter en pleine métaphysique sur les traces du\npuissant génie de saint Anselme. Cette tâche difficile, de rendre acces-\nsibles et intéressantes pour tous les plus hautes conceptions de la philo-\nsophie, a été remplie à merveille par M. Denis Cochin.\n   Le savant conférencier a étudié tour à tour en saint Anselme\nl'homme et le penseur. Il a dépeint d'une façon vive, saisissante, —\ndirai-je humoristique? — l'existence tantôt paisible et tantôt tourmentée\nde celui qui fut successivement prieur de l'abbaye Sainte-Marie du Bec et\narchevêque de Cantorbery. I1 l'a montré à la Cour d'Angleterre, luttant\navec une indomptable énergie pour la défense des droits de l'Église\ncontre les empiètements des rois Guillaume le Roux et Henri Beauclerc.\nEnsuite, abordant la partie capitale de son sujet, il a su, par une exposi-\ntion claire et captivante, initier son auditoire aux conceptions abstraites\ndu Monologium et du Proslogium.\n   Philosophe profond et subtil, saint Anselme s'est efforcé d'élever la\nraison par la foi jusqu'à la conscience parfaite de la vérité. C'est là le sens\nde la devise de ses écrits : Fides quaerens intellectum. Tandis que Descartes\nne voit en l'homme qu'une raison et que Schopenhauer le considère uni-\nquement comme volonté, l'archevêque de Cantorbcry reconnaît que l'acte\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2997, "texte": "                     LES CONFÉRENCES DU MOIS                               143\n\n\nd'adhésion au vrai est à la fois une intellection et une détermination.\nFort de cette idée, il entreprend de démontrer par des arguments philo-\nsophiques les mystères de la foi.\n   C'est dans le Proslogium que se trouve formulée la fameuse preuve de\nl'existence de Dieu. De l'idée d'une perfection unique, inégalement\nrépartie parmi les êtres, nous nous élevons, dit saint Anselme, à l'idée\nd'un être plus parfait que les autres. Or, dans l'idée même de cet être est\nimpliquée son existence réelle, car, s'il n'existait pas, il serait moins\nparfait qu'un autre être possédant l'existence parmi ses perfections.\n   Cet argument ne satisfait pas entièrement la raison. Aussi, du vivant\nmême de saint Anselme, il fut vivement critiqué par le moine Gaunilon\nde Marmoutiers. Saint Thomas le rejeta, disant que notre faible intelli-\ngence humaine est incapable de concevoir la perfection absolue.\nDescartes, prouvant l'existence d'un être parfait par l'innéité de l'idée\nque nous en avons, dut se rappeler l'argument d'Anselme.\n   Quoi qu'il en soit, le philosophe de Cantorbery réalisa son but en\naidant la raison à gravir, sous la direction de la volonté, la cime escarpée\nau sommet de laquelle resplendit la vérité absolue. Comme Platon et\nDescartes, avant de raisonner sur Dieu et le monde, il a fait silence, il a\nsu se dégager des préoccupations ordinaires où s'épuise l'énergie des\nhommes, et c'est pourquoi les penseurs éprouvent devant son œuvre le\nmystérieux frisson qui saisit et transporte l'âme à l'approche du Vrai.\n                                                                C H . DE   S.\n                                        *\n                                    *       *\n   Jeudis littéraires du Parc. — Vraiment, il faut savoir gré à M. Maurice\nChômé de l'initiative qu'il a prise en organisant ces spectacles nouveaux,\ntour à tour dédiés à l'une des gloires des lettres françaises, et qui\nnous donnent en même temps l'occasion d'apprécier, comme conféren-\nciers, quelques-uns de nos meilleurs écrivains belges.\n   La matinée du 25 janvier a été consacrée à Alfred de Vigny, ce très\ngrand et très noble esprit, que Théophile Gautier comparait à « une de\nces nébuleuses, gouttes de lait sur le sein bleu du ciel, qui brillent moins\nque les autres étoiles, parce qu'elles sont placées plus haut et plus loin ».\n   M. Albert Giraud nous en a parlé, dans une conférence qui joignait à\nl'intérêt d'aperçus nouveaux, profonds et délicats, le mérite d'être dite à\nravir. M. Albert Giraud a parlé de l'homme, du prosateur et du poète,\nfaisant revivre ce caractère fier et passionné sous des apparences de\nmisanthropie. Il nous a dit sa vie et son œuvre, établissant un judicieux\ndépart entre des poèmes de valeur inégale, relevant çà et là des faiblesses,\nsignalant plus souvent des beautés trop ignorées. Après cette conférence,\nquelques lectures ont renouvelé, pour les amis d'Alfred de Vigny, l'exal-\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2918, "texte": "144                             DURENDAL\n\n\n\ntation de Moïse et de la Colère de Samson. On ne pouvait mieux choisir.\n   La matinée s'est terminée par la représentation d'un proverbe très\nspirituel de Vigny : Quitte pour la peur. La donnée en est singulièrement\nhardie. I1 semble que le poète, en choisissant ce sujet, ait résolu d'accom-\nplir quelque gageure. Il triomphe d'ailleurs de la difficulté par l'esprit\net le tact du dialogue. Il faut louer la grâce parfaite de Mme Van Doren,\nune très bonne comédienne décidément, et la bonhomie de M. Haury,\ndans le rôle de Tronchin. Quant à M. Rouyer, il confond trop la désin-\nvolture avec la vulgarité.\n   Le 8 février, c'était au tour de Corneille, du grand Corneille. M. Ernest\nVerlant, le directeur des Beaux-Arts, avait assumé la tâche de le présenter\nau public des matinées. Tâche malaisée, quand il s'agit d'une gloire aussi\n « classique » que celle de Corneille. M. Ernest Verlant s'en est acquitté\navec le sens critique très indépendant et très original qu'on lui connaît.\nDirons-nous qu'il n'a pas un peu dédoré l'idole, pour ceux qui ne le con-\nnaissaient que par les traités et les chrestomathies ? Oui et non. D'une\npart, il nous a révélé un « bonhomme Corneille » beaucoup moins « bon-\nh o m m e » qu'on ne se le figurait, — une sorte de procureur normand,\nnullement étranger au souci des profits et au souci de la renommée.\n Au surplus, il est peut-être temps d'en finir avec cette réputation de\nmodestie qu'on inflige à quelques grands hommes. Le génie cesserait\nsans doute d'être le génie s'il ignorait sa valeur, — et lorsqu'il la connaît,\npourquoi mentirait-il en la cachant au monde? M. Ernest Verlant a joué\nau grand tragique un tour plus cruel, en insistant sur ses préfaces, ses\ndédicaces et ses lettres au Roi — dont plusieurs sont d'une platitude qui\ntouche à la bassesse. C'étaient les mœurs du grand siècle, et il ne faut\npoint trop s'en étonner. D'autre part, le conférencier a mis en valeur\ntoute une partie de l'œuvre de Corneille qui, trop peu connue, exilée du\nrépertoire et des « œuvres choisies », reste riche en beautés grandioses.\nNicomède, Rodogune, Don Sanche, d'autres tragédies encore, furent ainsi\nréhabilitées. Il caractérisa aussi très justement la psychologie de Cor-\nneille, qui est moins préoccupe de moraliser ses auditeurs que de\ntraduire l'attraction qu'exercent sur son âme la grandeur et la noblesse,\nqu'il voit volontiers surhumaines. Et ce qu'il admire surtout dans la\ngrandeur, ce sont les victoires qu'elle remporte sur elle-même. Accompa-\ngnée de citations probantes, émaillée d'aperçus ingénieux, mais sans\nrecherche de paradoxe, dite d'une voix un peu incolore, mais séduisante,\ncette conférence a été très applaudie. Elle fut suivie de la lecture du\npremier acte, singulièrement pathétique, de Don Sanche d'Aragon par\nles artistes du Parc.\n                                                                      C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-009", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 145, "page_fin": 146, "titre_corps": "La Suprême Rencontre", "titre_sommaire": "La Suprême Rencontre", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "LA SUPREME RENCONTRE", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 180, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 988, "texte": "LA SUPRÊME                    RENCONTRE\n\n\n                        I\nTon âme est un parterre en deuil de roses mortes\nQui se pâmaient jadis aux lèvres d'or du jour;\nMon âme est un manoir dont j'ai muré les portes\nEl que j'habite seul, au faîte de la tour.\n\nPar les nuits de terreur où gronde la tempête,\nDans les ouragans sourds et le fracas du vent,\nAux sonores piliers de la salle de fête\nUne harpe parfois gémit lointainement.\nAux jardins désolés où traîne ta pensée,\nQuand la brise pleureuse éveille les tombeaux,\nParfois un faible appel de jeunesse épuisée\nNaît, monte, se prolonge et s'achève en sanglots.\nDes créneaux de la tour où je vis, solitaire,\nJe vois, Ici-bas, par les sentiers abandonnés,\nTon âme douloureuse errer à fleur de terre,\nLoin du bonheur divin pour qui nous étions nés.\nEl la harpe se plaint alors dans ma nuit blême,\nEt la pensée en pleurs revit les anciens jours;\nIl passe un long frisson de toi-même à moi-même,\nPauvres enfants perdus, sevrés de tels amours!\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1161, "texte": "146                       DURENDAL\n\n\n\n                              II\n\n      Je descendrai vers loi de mon grand manoir sombre,\n      A l'heure où le soleil saignera sur la mer,\n      Roidi dans mon orgueil, tranquille comme une ombre\n      El les deux poings crispés à mon glaive de fer.\n      Et tu viendras à moi du funèbre parterre\n      Où souriait jadis la beauté de les fleurs.\n      Grave comme la nuit, plus sainte qu'un mystère,\n      Avec tes lys de neige aux royales pâleurs.\n      J'entendrai le murmure alangui de les voiles\n      Frôlant les sables clairs et le jeune gazon,\n      El lu verras sous la lumière des étoiles\n      Mon spectre de héros grandir et l'horizon.\n      S'effondre le manoir dans l'ombre envahissante!\n      Croulent avec fracas ses créneaux et ses tours!\n      Meurenl les douces fleurs aux caprices des sentes!\n      Puisque l'heure divine a sacré nos amours!\n      Dans l'éternel repos des cimes réunies,\n      Après tant de douleurs, destin pur et si beau,\n      De nous voir enlacés et l'occident des vies.\n      Près du jardin fatal où senlr'ouvre un tombeau!\n                                   CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-010", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 147, "page_fin": 151, "titre_corps": "Chronique artistique", "titre_sommaire": "Chronique artistique", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "Chronique artistique", "ancre_fin": "EDMOND JOLY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 184, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1878, "texte": "Chronique artistique\n\n\n\n\n    Salon du cercle « Pour l'Art ». — L'ordre alphabétique est un peu l'ex-\npédient, pour un compte rendu, des chevaliers de la Table-Ronde. On\nsait l'origine de la légende. Pour qu'aucune préséance ne vint blesser\ndes preux égaux en valeur, il fut décidé qu'une table ronde les réunirait\ndans son égalité géométrique. Suivre l'ordre du catalogue est un procédé\nd'inspiration analogue; jamais il ne fut mieux en situation. Le cercle\n« Pour l'Art » est d'un individualisme sincère et travailleur, qui oblige\nenvers tous à. la même attention, sinon à la même louange.\n   Se dégageant chaque année de l'influence magistrale de Frédériq,\nFirmin Baes obtient le plus vif succès avec une grande toile : les Tireurs\nà l'arc, pleine de lumière acide et d'une animation rêveuse bien flamande.\nUn portrait, des fusains délicats, parfois nobles, attestent une jeune\nmaîtrise. Prosper Colmant a voulu, sans aucun doute, l'étonnement qui\ns'accumule en remous autour de ses violences. Il n'est pas très facile de\ndistinguer la force véritable dans ces gestes tumultueux. Notons seule-\nment des harmonies rousses et grises, des lignée volontairement déce-\nvantes et exaspérées.\n   Omcr Coppens, délaissant les nuits lactées de naguère, raconte déli-\ncieusement la vie des vieilles maisons de Nieuport et de Bruges, sous les\nhautes flèches des tours argentées par le vent marin. Du recueillement\ndes chambres flamandes, il est attiré vers la solennité vétusté des parcs,\ndont les portes se reflètent au saut de loup plein d'eau noire. C'est le\nXVIIIe siècle retouché de mort que vit Verlaine.\n                      Dans le vieux parc solitaire et glacé,\n                      Deux spectres ont évoqué le passé...\n   Léon Dardenne reste bon peintre devant le grave pays noir; une préci-\nsion un peu sèche deviendra sans doute charme de légende chez\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2904, "texte": "148                             DURENDAL\n\n\nFrançois Dehaspe. Tout l'enchantement du gris et du noir, du double\nphiltre de rêve, d'amour et de mort, luit doucement dans les lumières\ndorées qu'Henri Duhem excelle à noyer de crépuscule. C'est un art\npieux et profond clans une technique parfaite.\n    L'étrangeté du dessin, le colons souvent désagréable, ne peuvent\nempêcher Emile Fabry d'être un artiste véritable. Il va d'instinct aux\nsymboles de couleurs: il a la forme noble et sa Création d'Eve est une\nchose grande et pure, subtilement. Ce que nous aimons le mieux dans\nl'envoi de Georges Fichefet est un portrait d'escrimeur non sans élégance ;\nles paysages d'Adolphe Hamesse n'ont rien d'imprévu.\n    Bruges est une merveille d'art réel, on ne nous l'a que trop prouvé !\nMais Alex. Hannotiau, qui l'interprète avec tant de constance, la renou-\nvelle par un procédé de synthétisation absolument remarquable. Comme\nMithouard inventa l'Iris exaspéré, il exaspère Bruges par la multiplication\nde ses motifs légendaires dans la suppression des contingences modernes.\nC'est absolument curieux et charmeur. Sans aller au-delà d'une interpré-\ntation recueillie, René Janssens, très en progrès, donne l'émotion des\nlieux de rêve du vieux Bruxelles : églises, sacristies, anciennes demeures,\njardins malades. Notre-Dame de la Solitude rend bien l'émoi profond de\n cette madone de la Soledad mémorant la solitude mortelle de la Vierge\n après le Calvaire et qui émeut si pittoresquement dans l'église de Notre-\n Dame de la Chapelle.\n    Le frissonnement des pâtes colorées ravit Mme Cl. Lacroix, dont les\n œuvres vivantes et robustes sont des plus captivantes. Nous avons étudié\n ici naguère, très longuement, l'admirable artiste qu'est Eugène Laer-\n mans, sommaire et profond, subtil et brutal, tragique et enfantin, expert\n aux teintes de marbres somptueux. Les trois œuvres exposées cette fois\n accusent l'effort déjà admiré.\n    Un charme d'anecdote clans une prestesse de lignes efficaces et de tons\n harmonieux caractérise l'exquis peintre et « illustrateur » Amédée Lyncn.\n L'inventaire pictural d'un remous de fleuve; un paysage hanté de vent\n sont surtout parfaits. Le prestige des Grands jets d'eau sveltes parmi les\n marbres est accompagné, chez Henri Ottevaere, par des études de figure,\n des compositions religieuses d'inspiration toujours élevée. Une note\n également romantique, mais avec des recherches de tons vifs, caractérise\n  les beaux effets de soirs et de nuit de Hyacinthe Smits.\n     Une atmosphère transparente jusqu'à volatiliser les objets traverse\n  les Frondaisons de Jean Van den Eeckhoudt; rien n'est plus précieux que\n  cette fluidité presque excessive.\n     Nous voici aux deux toiles d'Alfred Verhaeren, dont il ne faudrait parler\n  qu'en un verbe d'or, comme l'âme de sa vision. Vraiment, la sacristie,\n  prise si souvent comme thème de ses mysticités somptueuses, s'y révèle\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2697, "texte": "                        CHRONIQUE      ARTISTIQUE                        149\n\n\n symbole, situant son art à côté du temple, dans un lieu où il faut parler\n bas comme à l'église, mais où plus d'intimité unit les richesses divines\n aux misères humaines qu'elles consolent. D'incomparables bleus-verts,\ndes bruns de cuirs de Cordouc, des pulvérisations d'or baignent les\nimages saintes et les fidèles implorants, comme dans une atmosphère où\n la prière et la grâce, les soupirs de l'homme et le souffle de Dieu, brûlent\nsplendidement.\n    Les impressions forestières de Richard Viandier frissonnent comme il\nfaut, tandis que s'immobilisent les soirs d'Emmanuel Viérin, très attentif,\npour de belles pâtes brunes ou bleues, au décor vespéral des villes de\nFlandre.\n    En sculpture, un Calvaire de Henri Boucquet; un très solide fragment\nde Pierre Braccke, auquel nous préférons encore un buste très délicat,\nplus le récit des Suppliantes: et nous voilà à la perle du salon, l'envoi de\nVictor Rousseau. Qu'il ait le dilettantisme de véritables coquetteries\nacadémiques, qu'il approche la ciselure par la précision délicate, qu'il\nmêle le sommaire au fini, toujours il est exquis de finesse profonde, de\nforce subtile. Son buste de Mmc Baes montre comment le réel lui donne\nl'efficacité dont il anime les œuvres d'idéalité pure ; le haut-relief de\nChantre et Penseur : Devant les Etoiles...\n   Une série de dessins sombres et déjà puissants indiquent comment\nAntoine Springael conçoit ses sculptures, très « dessinées » en effet. Le\nportrait de Mlle X ' \" est aussi délicat que les Chemineux sont frustes,\ncomme il sied.\n   En art appliqué (très inutile classification), de fort belles broderies et\napplications de Mme Isidore Derudder pour la salle du Conseil provincial\nde la Flandre Orientale et des bijoux de PhilippeWolfers, affranchis des\nsouvenirs de Lalique et très délicatement coloristes.\n\n\n\n\n   La Maison d'Art aime, — avec combien de justesse ! — les expositions\nqui rassemblent assez de toiles d'un seul artiste pour exprimer sa per-\nsonnalité entière. Voici l'œuvre d'un maître, l'admirable paysagiste\nA.-J. Heymans, nous montrant l'évolution d'une grande nature d'artiste\ntoujours fidèlement attentive à la nature, à sa vue d'amour. Il est curieux\nde voir comment, dès les premiers ou, plutôt, les lointains efforts des\ntoiles doucement sombres, le peintre s'orientait vers cette rechcrche de\nla lumière profonde qu'à travers les logiques affinements de la technique,\nil a si puissamment conquise aujourd'hui ! Le n° 46, Chasseurs la Nuit,\nmontre le même souci des étoiles irradiantes et des ombres claires dont\nenchante, en apparition de légende, l'admirable Ville la Nuit d u n ° 8 i .\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2680, "texte": "150                            DURENDAL\n\n\nLa composition des sites, l'architecture des arbres, un sentiment si vif\nde la nature que les personnages y paraissent inutiles s'accordent aujour-\nd'hui avec la puissance du coloris harmonieux et clair, imaginablement,\npour des œuvres totales comme la majeure partie de celles qui consti-\ntuent à elles seules d'importantes collections.\n\n\n\n\n    Le Cercle Artistique continue la série de ses expositions réunissant, à\nl'ordinaire, pendant une huitaine, les œuvres de trois ou quatre artistes.\nQuelques débuts heureux, sinon sensationnels, se sont manifestés parmi\nle défilé des noms connus. L'encombrement pictural appellerait d'ingé-\nnieuses remarques que, du reste, lui-même nous empêchera de dire... La\nplace devant faire défaut aussi bien dans nos pages que dans les salon-\nnets débordants !\n    Le sculpteur A. Désenfans fait apprécier par de nouvelles œuvres ce\n contour souple et svelte, composé parfois en groupes toujours aristocra-\ntiques d'allure, qui décèlent sa personnalité connue. En même temps', le\npeintre L. Herremans se caractérisait à nouveau de clartés roses et grises\npour des villes et des intérieurs; tandis que l'aquarelliste L. Allart se\n montrait ferme et sobre dans le souvenir de nos maîtres préférés.\n    La divine parabole de l'Enfant Prodigue a été illustrée en quatre\n grandes toiles par C. Jacoby, selon une vue moderne et « située » en\n Flandre. Peinture solide, composition ingénieuse où frappent surtout\n quelques belles têtes agrestes. En contraste, les aquarelles précises au\n charme connu de Paul Thémon.\n    M. Blick, avec d'autres « jeunes », s'est révélé naguère, on le sait, par\n un retour audacieux; mais dangereux, vers le bitume horrifique, le souci\n des « belles pâtes », l'effet de lumière. Malgré les périls du procédé, le\n tempérament de l'artiste est vainqueur, et ses portraits, aussi bien que\n  ses paysages, parfois sommaires, ont une séduction indéniable. Des por-\n traits de F.-G. Lemmers révèlent chez le jeune artiste un souci d'élégance\n  presque britannique, servi par une facture habile et émue ; les paysages\n  de C.-F. Werlemann, un peu durs ou sommaires parfois, s'atténuent en\n  nuit verte profondément religieuse. Le Cimetière à Droogenbosch est\n  d'une haute piété.\n     Des projets décoratifs, des esquisses, des tableaux ont donné la joie\n  paradoxale de trouver chez 1' « académique » maître Stallaert une jeu-\n  nesse de vouloir, une sincérité de vision absolument modernes. Joignez à\n  ce charme d'antithèse la science profonde, l'habileté traditionnelle, et\n  vous comprendrez l'intérêt spécial qui releva cette affirmation nouvelle\n   d'une réputation consacrée.\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1161, "texte": "                        CHRONIQUE ARTISTIQUE                            l5l\n\n\n   Mlles de Bourtzoff ont « sororalemcnt » composé une exposition aux\ntons fins, aux impressions délicates. De Mlle Nathalie de Bourtzoff. il\nfaut louer surtout Roses de Xice, une corbeille de raisins subtilement\napparentée au bleu; de Mlle Sophie de Bourtzoff. deux études de têtes et\nla Prière, doux profil de jeune fille sur des gris et des noirs fort beaux.\nMlle Mathilde Demanet Veut un faire velouté aux atténuations d'atmo-\nsphère; et Albert Sohie s'inspire des environs de Bruxelles pour des\nintérieurs et effets rustiques tantôt clairs, tantôt brumeux. Franz Gaillard\nqui raconte fort bien et communique l'émotion de scènes habilement\nvues.\n   Mais ce n'est pas tout le Cercle Artistique ne peut suffire à la ferveur\nde nos peintres... Signalons au Rubens-Club, rue Royale, les pay-\nsages d'or fauve de J. Caron. les aquarelles de A. Douhaerdt. enfin les\nœuvres de Jean Eyckelbosch. dont une Vierge d'après la prophétie de\nsaint Siméon, et un fusain. l'Histoire, d'une véritable puissance symbo-\nlique.\n\n                                                         EDMOND JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-011", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 152, "page_fin": 157, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFTX", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 189, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1732, "texte": "LES LIVRES\n\n\n\nLA CRITIQUE :\nLe Protestantisme         contemporain, par le R. P. Dom              URBAIN\n  BALTUS, O. S. B. (Namur, DOUXFILS).\n\n   On pourrait dire que le protestantisme est fondé sur une antinomie,\n sur les postulats contradictoires et qui se ruinent réciproquement, de la\nfoi et du libre-examen. Aussi, à l'heure actuelle comme à ses débuts, au\ntemps de Luther, de Zwingle, de Mélanchton et de Calvin, se débat-il\ncontre les conséquences de ses propres doctrines, cssaie-t-il vainement\nde déterminer non seulement la croyance de ses sectes, devenues innom-\nbrables, mais le credo commun d'adeptes qui, nominalement, se réclament\nde la même église ! On connaît assez les furieuses querelles originelles des\nluthériens et des calvinistes, en Allemagne, leurs injures et leurs violences;\nleurs excommunications mutuelles : les partisans de chacun des réforma-\nteurs se subdivisaient d'ailleurs eux-mêmes à l'infini, pour suivre le sen-\ntiment de quelque théologien local que l'exemple des initiateurs de\nl'hérésie encourageait à proposer et à faire prévaloir son interprétation\npersonnelle. Et ces frères ennemis ne furent jamais d'accord que dans\nleurs campagnes d'invectives et de calomnies contre Rome et, cela va\nsans dire, pour mettre la main sur les richesses et les bénéfices de leurs\nadversaires catholiques.\n   Au fond, les travaux historiques les plus récents l'ont établi à l'évi-\ndence, la conversion de l'Allemagne fut bien moins spontanée et enthou-\nsiaste que les protestants ne l'ont donné à croire. Trop souvent, l'illumi-\nnation de la grâce luthérienne ne fut, pour les princes ecclésiastiques ou\nlaïques ruinés par leur prodigalité, que le moyen de refaire leurs finances\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2991, "texte": "                                 LES LIVRES                                153\n\n\nà l'aide du pillage et de la spoliation; que l'occasion de satisfaire leurs con-\nvoitises, leur appétit de lucre et de domination aux dépens des biens et de\nla liberté de leurs sujets. Ils se croyaient, du reste, tout permis :\nn'étaient-ils pas devenus souverains spirituels, chacun dans ses Etats, et\nLuther n'était-il pas toujours prêt à leur fournir des sophismes et des\narguments pour légitimer tous leurs actes, comme, par exemple, la\nbigamie de Philippe de Messe ? Les chevaliers-brigands et les princes,\nouvriers intéressés du schisme, se souciaient médiocrement, on le\nconçoit, de controverses spirituelles et de débats dogmatiques, mais ils\naperçurent, dès l'abord, les gains de l'apostasie et qu'il n'y avait pas à\nbalancer entre leurs scrupules et la fortune. Bon gré mal gré, les peuples\ndurent se ranger, à peine d'exil ou de destruction, à la confession de leurs\ntyrans, car ceux-ci entendaient, non servir le « nouvel Evangile ». mais\nbien s'en servir.\n   C'est ce que firent toujours, avec un rare esprit de suite, les Ilohen-\nzollern dont la prodigieuse fortune provient, en grande partie, de l'usur-\npation du grand-maître de l'Ordre Teutonique, Albert de Brandebourg,\nqui « éclairé par son ambition autant que par la parole de Luther », selon\nM. Ernest Lavisse, embrassa la Réforme et naturellement transforma\nson titre électif et viager en celui de duc héréditaire de Prusse ; de sorte\nque le pèlerinage du guerrier mystique Guillaume II, à Jérusalem, prend\nl'apparence d'une visite reconnaissante au berceau des grandeurs de sa\nfamille, au théâtre des exploits des moines-chevaliers dont les dépouilles,\nfinalement, constituèrent le patrimoine des Mohenzollern !\n   Si la cupidité devint, dans le Nord de l'Europe, l'un des stimulants les\nplus énergiques de la Réforme, ses origines, en Angleterre, furent plus\nhonteuses encore : la seule concupiscence de l'obèse Henri VIII voua ses\nsujets à l'hérésie et ce Barbe-Bleue pédant, à la fois, et sanguinaire, pro-\nfitant de la leçon contenue dans les événements d'Allemagne, s'empressa\nde distribuer les dépouilles de l'Eglise à ses favoris pour s'en faire des\ncomplices.\n   Le protestantisme, quelque nom qu'il prenne, continue à porter la\npeine de son vice originel. Il s'émiette en scissions perpétuelles, en une\nespèce de poussière de religion et l'Eglise anglicane, notamment, ne\nmaintient sa précaire et apparente cohésion qu'en évitant soigneusement\nde s'expliquer sur les termes exacts de sa croyance, en pratiquant une\ntolérance étendue jusqu'au rationalisme le plus avéré. Aussi les âmes un\npeu hautes, dégoûtées d'un culte sans substance et inefficace, altérées de\nvie spirituelle et de véritable ferveur, désertent-elles l'aridité de leur\nconfession natale pour passer au catholicisme.\n   Aujourd'hui comme jadis, ainsi que le dit le R. P. Urbain Baltus. le\n« seul point de ralliement de toutes les communions protestantes est la\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "154                              DURENDAL\n\n\nprotestation à jet continu contre l'Eglise catholique », contre Rome à\nlaquelle les furibonds théologiens allemands et anglais appliquent, à\nl'imitation de leurs ancêtres du XVIe siècle, toutes les figures désagréables\nde l'Apocalypse ! Piètre nourriture et propre à engendrer une rapide\nnausée chez des fidèles vraiment pieux et anxieux de vérité et de\ncertitude.\n   La brochure du R. P. Urbain Baltus est, en quelque sorte, l'illustration\nvive et perspicace de cette thèse ; l'auteur examine, tour à tour, la doc-\ntrine, le culte et la morale du protestantisme et démontre, par des\ncitations extraites des travaux des réformés eux-mêmes, l'anarchie qui\nrègne à cet égard entre eux.\n   L'heure est venue depuis longtemps, que Luther avait prédite, l'heure\n« où l'on verra ceux qui prétendent mesurer et régenter l'Ecriture au\nmoyen d'une raison sophistiquée et de subtilités raffinées, en venir à.\nnier la divinité du Christ ». Comment l'insurgé de Wittemberg pouvait-il\nne point apercevoir que l'erreur grandissante et la désagrégation gisaient\nen germe dans les principes par lui-même proclamés ? Tellement qu'ac-\ntuellement on se demande ce qui reste de christianisme dans des confes-\nsions dont les membres les plus autorisés nient la divinité du Christ et\nrepoussent le surnaturel. Le R. P. Urbain reproduit, sur ces points, les\nopinions de Lipsius. de Ritschl, etc., toutes diverses et qui, toutes,\néludent misérablement, par des arguties scolastiques, la nécessité de\nproclamer la filiation du Sauveur.\n   Le substantiel travail du R. P. Urbain Baltus, solidement documenté,\nenrichi d'une bonne bibliographie des sources, constitue une excellente\nœuvre apologétique. Dans une forme habile et toujours courtoise, il\ns'attaque hardiment à toutes les fallacieuses imputations contre l'Église\ncatholique, le sacrement de pénitence, etc., dont le protestantisme a cou-\ntume d'éblouir l'esprit des ignorants.\n                                                         ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL'abbé CÉLESTIN ALBIN. L a P o é s i e du B r é v i a i r e . Tome I. Les Hymnes\n  (Imprimerie IMBERT. GRASSE (A.-M.).\n\n   Le bréviaire, merveilleux cycle liturgique qui, chaque année, fait par-\ncourir au chrétien toute la carrière du Sauveur, le rend témoin de sa\nnaissance et de sa jeunesse, le transforme en compagnon soumis des\napôtres et des disciples, lui donne d'écouter avec-eux les enseignements\nde l'Homme-Dieu, de gémir aux affres de son supplice et de partager la\njoie de sa résurrection.\n   Et, périodiquement, aussi, il fait réapparaître à l'horizon catholique,\ndatant l'éphéméride, conférant à l'heure frivole, bientôt passée et que l'on\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2961, "texte": "                                 LES LIVRES                              155\n\n\ndépense futilement ou vicieusement, un sens éternel, immuable, les\nfériés de la Sainte-Vierge et le cortège glorifié des saints, martyrs, con-\nfesseurs, évêques; nobles figures ensanglantées ou fleuries qui surgissent,\nauréolées, du fond de l'ère, du lointain des temps pour se dresser en\nexemples de suavité, en modèles de grâce et de charité — perpétuels.\n    Suaviter et for titer, cette monastique inscription, cette funéraire leçon\nd'une pulvérulente pierre tombale de l'abbaye de Villers, définirait bien,\ndans son expressive concision, le genre de secours, pressant à la fois et\ndoux, impérieux et persuasif, que l'on puise dans le bréviaire.\n    C'est comme le trésor de la foi vivante et agissante, accumulé par\n les Pères, les grands évêques, les docteurs et les moines des siècles pri-\n mitifs ; le reliquaire de la pensée de l'Église, un incomparable florilège\n mystique, l'équivalent, plus extasié encore (et moins tardif, aussi) de l'art\n des architectes, des sculpteurs et des peintres du moyen âge.\n    L'effroi du péché, le repentir comme la béatitude des fidèles chan-\n taient, naturellement, alors ; la simple parole ne suffisait pas à exprimer la\n véhémence de leur foi, les extases inouïes de leur dévotion ; il leur fallait\n une effusion retentissante et passionnée. Ce sont des âmes neuves ou\n renouvelées dont les sentiments enthousiastes et reconnaissants cher-\n  chent une issue et, ignorants ou instruits, ils chantent comme l'illettré\n  bouvier saxon Cœdmon des chants à la fois rudes et tendres, improvisés\n  au souffle de l'Esprit, ou, comme l'envoyé évangélique de saint Grégoire\n  le Grand, l'apôtre de la Grande-Bretagne, saint Augustin, en débarquant\n  sur les rivages farouches du Kent, des cantiques, pour appeler la béné-\n  diction et la paix du Christ sur cette terre vouée encore aux sanguinaires\n  divinités de la Germanie...\n   Pour ne parler que des Hymnes — puisque l'ouvrage de M. l'abbé\n Albin ne concerne que cette partie du bréviaire — quelle poésie pourrait\n être mise en parallèle avec l'Ave maris stella et le Pange lingua, attribués\n à saint Fortunat; avec le Salve Regina et l'Alma Redemptoris, d'Hermanus\n Contractus; avec le délicieux Salve te, flores martyrum, de Prudence, où\n le poète nous montre les Saints Innocents jouant avec leurs palmes et\n leurs couronnes de martyrs.\n    Le bon Corneille traduit, un peu précieusement :\n\n                    Tendre escadron mourant aussitôt que mortel,\n                    Vous vous jouez ensemble, aux marches de l'autel.\n                    De ces mêmes lauriers qui couronnent vos tètes?\n\n     Faut-il citer encore l'Ave regina cœloritm, qui nous vient du bréviaire\n  franciscain ; le splendide et triomphant office du Saint-Sacrement, sur-\n  tout le Tantum ergo, de saint Thomas d'Aquin; enfin, cet ineffable poème\n  de gloire et de douleur, le Stabat Mater, de Jacopone de Todi?\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2798, "texte": "156                             DURENDAL\n\n\n   Tous les siècles ont collaboré à ce recueil unique, dont l'origine\nremonte aux sources même du christianisme. La langue et la prosodie,\nsavantes en même temps et barbares, des hymnographes empruntèrent\nleurs éléments simultanément au latin classique et au latin populaire qui\nconcoururent, d'ailleurs, presque également à la formation des idiomes\nvulgaires. Ils modulèrent leurs chants, tantôt selon la métrique, tantôt\nselon la syntonic, usitées toutes deux par les Romains.\n   L'ignorant et audacieux pédantisme de la seconde Renaissance se devait,\névidemment, de soumettre le bréviaire à la réforme aveuglément clas-\nsique qu'il poursuivait dans tous les domaines, sans respect de l'œuvre\nfervente et inspirée du passé. Léon X confia à un prélat érudit le soin de\ncomposer un hymnaire nouveau, conforme à la tablature des Beck-\nmessers du temps et destiné à supplanter l'œuvre des Saint-Ambroisc, des\nSaint-Grégoire, des Saint-Thomas d'Aquin, e t c ; mais, terminé, le travail\nparut tellement insolite que, prudemment, on renonça à le publier !\n   Le résultat de ces tendances était facile à prévoir et correspondit, du\nreste, exactement à celui que l'on obtint, par la suite, clans l'art religieux\ntout entier :\n   « Sous l'influence du retour à la poésie et aux mètres de l'ancienne\nRome, dit très bien M. l'abbé Albin, le goût se perdit peu à peu des\nprières liturgiques : avec la prière s'envola l'inspiration.\n   » On s'explique avec peine comment les savants humanistes de\nl'époque en vinrent jusqu'à ignorer, non seulement les lois, mais\nl'existence même de la prosodie syntonique des mélodies ; ils ne virent\nbientôt que des fautes d'ignorance — des erreurs de copistes, disaient les\nplus réservés — dans les vers qui ne concordaient point avec les règles\nde la prosodie classique. »\n   Après le concile de Trente, Pie V avait promulgué l'usage universel\ndu bréviaire romain, sans changements aux textes anciens; mais le\nXVIIesiècle, sans s'apercevoir plus que le XVIe de sa méprise et de son\nabsurdité, fit subir à un grand nombre de poèmes liturgiques des\nmodifications pour les soumettre, de gré ou de force, aux règles despo-\ntiques de la métrique.\n   Urbain VIII rendit cette nouvelle version obligatoire, malgré l'oppo-\nsition d'une partie du clergé, particulièrement de celui des basiliques\nromaines de Saint-Pierre et de Saint-Jean de Latran, qui obtint la licence\nde continuer à se servir du bréviaire antique.\n   Aujourd'hui, un mouvement marque existe vers la restauration des\n vénérables textes primitifs, affaiblis et édulcorés par les remaniements,\nmouvement qui sera très heureusement secondé par des publications du\ngenre de celle de M. l'abbé Albin.\n   L'ouvrage est on ne peut mieux entendu pour satisfaire toutes les exi-\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "                                 LES LIVRES                                   157\n\n\ngences et faciliter les recherches et les comparaisons; chaque hymne est\nprésentée clans son texte ancien et dans son texte revisé, accompagnée\nde notes abondantes, d'une traduction en vers français de Corneille, de\nRacine, de M. de Sacy, etc., et d'une traduction littérale.\n   Malgré notre révérence pour ces grands noms, nous devons avouer que\nles traductions en vers de Corneille, comme celles de M. M. de Port Royal,\ny compris Racine, nous paraissent singulièrement froides et languis-\nsantes vis-à-vis de la concision effervescente du latin ; les traductions de\nM. l'abbé Albin sont plus fidèles quoique, parfois, elles soient un peu\ntrop verbeuses et restent inaptes à communiquer l'impression d'énergie\nconcentrée et pleine de l'original.\n   M. Remy de Gourmont, jadis, dans ses attachantes études sur le Latin\nmystique, essaya de transférer dans le français la puissance substantielle,\nl'imposante et grave sonorité des séquences latines et souvent il y réussit.\n   M. l'abbé Albin emprunte, parfois, des traductions en vers au XVIe siècle\net il en est qui sont charmantes. Nous ne résistons pas au plaisir de citer,\npour terminer, quelques strophes d'une version de l'Ave maris stella,\nextraite des « Heures de Notre-Dame, translatées du latin en français et\nmises en rimes », Paris, 1527 :\n\n                    Mare de Dieu, ô estoile de mer,\n                    Salut te rends, toujours es vierge heureuse,\n                    Porte du ciel que l'on doit estimer,\n                    A tes servans, très loyale amoureuse.\n                    En recevant et prenant le salut\n                    De par la bouche à Gabriel, nous fonde\n                    En bonne paix; pour nous, muer voulut\n                    Le nom d'Eva en Ave pur et monde\n                    Oste liens aux pécheurs tes vassaulx,\n                    Donne lumière aux aveugles. Marie,\n                    Déchasse hors nos vices et nos maulx.\n                    Impétre nous tout bien et je t'en prie.\n\n                    O noble dame et vierge singulière\n                    Très débonnaire entre toutes, fais-nous\n                    De nos péchés délivrer en manière\n                    Que sovons laits humbles, chastes et doulx.\n\n\n                                                                   ARNOLD GOFFTX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-02-n2-012", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 158, "page_fin": 160, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "nos meilleurs vœux de longévité", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 195, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2025, "texte": "NOTULES\n\n\n   Nous attendons avec impatience l'ouverture du prochain Salon de la\nLibre Esthétique, qui. chaque année, sous l'intelligente direction d'Octave\nMaus, offre à notre admiration des œuvres du plus haut intérêt,\nenvoyées par les princes de l'art de tous les pays.\n   Outre les expositions collectives de MM. A.-J. Heymans. II. Evene-\npoel, M. Luce et Zuloag-a. le Salon de la Libre Esthétique réunira cette\nannée des œuvres récentes de MM. E. Claus, L. Frédéric, E. Laermans,\nJ. Ensor, A. Verhaeren, J. Delvin, G. Buysse, G. Morren, Ch. Doudelet.\nR. Picard, J. Delville, H. Huklenbrok, G. Lebrun, M. Pirenne, C. Meu-\nnier, P. Du Bois. H. Vande Velde, G. Serrurier,MmesDestrée, E. Verwée,\nLéo Jo, H. Cornette, etc. (Belgique): Albert André, L.Yaltat, K.-X. Rous-\nsel, P. Signac, S. Bussy, Ch. Milcendeau, E. Bourdelle. A. Charpentier.\nL. Dejean, F. Aubert. etc. (France); Isaac Israels. S.-H. Breitner, Hart\nNibbrig, Kamerlingh Onnes, F. Verster, J. Toorop, Van Hoytema,\nW.-O.-J. Nieuwenkamp, etc. (Pays-Bas): W. Mac-Adam, G. Pirie.\nJ.-W. Morrice, A.-V.-C. Hazledine (Angleterre): R. Schuster-Woldan.\nMmeSchmidt-Pecht (Allemagne), etc.\n   La plupart des invités étrangers n'ayant pas encore exposé à Bruxelles,\nle Salon, qui s'ouvrira au Musée Moderne le 1er mars, promet d'offrir\nun attrait particulier de nouveauté.\n   La direction de la Libre Esthétique s'est, pour les conférences qui seront\ndonnées au cours de son Salon, assuré le concours des poètes Francis\nJammes, André Gide et Tristan Klingsor. Dans une conférence prépara-\ntoire, notre ami et collaborateur Thomas Braun les présentera au public\nbruxellois. Ces quatre intéressantes causeries se succéderont tous les\njeudis, du 8 au 29 mars.\n\n\n  Un de nos amis, M. du Chastain, vient d'inaugurer une série de confé-\nrences sur l'art et la littérature, dont voici l'intéressant programme :\nPrincipes généraux d'Esthétique. — L'Idée et sa réalisation. — L'Art du\n  développement.— Les Lois de la proportion.— La Ligne. La Mélodie. —\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": "                                 NOTULES                                   159\n\n\n  L'Harmonie en art. — La Clarté. — Le Rire. — La Parodie. — Le Joli\n  et le Beau. — Le Sublime. — Le Symbolisme. — La Métaphysique dans\n  l'art. Wagner. — Le But de l'art.\n   Ces conférences auront lieu les jeudis, à 2 1/2 heures, rue Faider. 75.\nles 8, 15, 22 février; 1 er , 8, 15, 22, 29 m a r s : 5, 26 avril: 3 et 10 mai.\n   Le prix de l'abonnement pour toutes les séances est de 30 francs.\n   S'adresser à M. du Chastain. rue Faider, 75.\n\n\n  Le parquet de Bruges vient de faire saisir, pour cause d'immoralité, le\nJardin des Supplices, d'Octave Mirbeau. Il aurait pu mieux choisir... Les\nboutiques de nos bouquinistes et les kiosques de nos marchands de jour-\nnaux sont assez riches en authentiques pornographies pour que la'justice\nn'aille point précisément dénicher, quand elle s'avise de faire de la morale,\ndes œuvres écrites par des artistes sincères, qu'il n'est point permis de\nconfondre avec les habituels fournisseurs pour chercheurs de truffes !\n\n\n   Nous recommandons à nos lecteurs l'excellente petite revue men-\nsuelle le Messager de Saint-Benoît,  publiée par des RR. P P . Béné-\ndictins de l'Abbaye de Maredsous. Le Messager constitue une véri-\ntable œuvre de propagande populaire; il contient nombre d'arti-\ncles substantiels, de récits hagiographiques, consacrés, surtout, aux\nhéros de l'Ordre Bénédictin; une chronique des événements qui se\nproduisent dans les diverses branches de celui-ci; des correspondances\ndes missionnaires, etc. Ajoutons que la modicité du prix de l'abonne-\nment (1 fr. 10 pour la Belgique) le met à la portée de tout le\n monde.\n   Lés moines de Maredsous publient également sous le titre : Revue Béné­\ndictine, une autre revue, extrêmement importante, consacrée surtout aux\nétudes historiques et dont les principaux collaborateurs sont dom\nGermain Morin et dom Ursmer Berlière, deux savants historiens de toute\npremière valeur.\n\n\n   Deux méritoires revues flamandes, le Dietsche Warande et le Belfort,\nviennent de fusionner en un périodique nouveau et plus vivant.\n   Le premier numéro, qui vient de nous arriver, indique que l'art et la\nscience, placés sous l'égide de la religion, formeront le champ de culture\ndes efforts des écrivains flamands qui dorénavant dirigeront le Dietsche\nWarande en Belfort.\n   Parmi ces écrivains, nous remarquons les noms de tous ceux qui hono-\nrent les lettres flamandes catholiques: Alberdingh Thym, Hilda Ram,\nle doyen de Gryse, A. Siffer, l'abbé Cuppens, etc.\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2104, "texte": "160                            DURENDAL\n\n\n   Nous souhaitons de tout cœur bienvenue et succès a notre consœur\nflamande : la littérature belge a une double expression — flamande et\nfrançaise — qui forment à elles deux notre esprit national ; de part et\nd'autre, nous n'avons rien à gagner à des excommunications vaincs et à\ndes polémiques irritantes; et entre catholiques tout particulièrement,\nces ferraillcries de plume sont oiseuses et créent de fâcheuses équivoques.\n   L'art et la religion ne peuvent rien gagner à ce que périodiquement\n nous échangions les qualitifs de « Leliaert » et de « flamingants ».\n\n\n   Le grand poète. Guido Gezelle, aura bientôt en Flandre deux monu-\nments)\n   Le premier se dressera dans un coin poétique de Courtrai.\n   Le second sera élevé à Bruges.\n   Pour ce dernier, il y a du tirage.\n   Des tas de gens, qui fuyaient et méprisaient Gezelle vivant, se disputent\nà présent sa gloire.\n   Et les comités se drossent contre les comités.\n    Et la bagarre a lieu au nom de l'art !\n    L'art n'est que le prétexte.\n    Il s'agit de savoir qui, des groupes politiques en présence, aura devant\n les baes de cabaret le bénéfice d'une inauguration de statuer à la prochaine\n kermesse!\n    Pauvre et grand génie de Gezelle transforme en drapeau électoral!\n    Bruges est déjà très port de mer : on y échange des vocables de pois-\n sardes et des gros mots de débardeurs — à propos de l'hommage à rendre\n à un poète.\n    Décidément, le délicat Georges Rodcnbach eut été gêné en ce milieu.\n     Et Gezelle aussi sera mieux honoré à Courtrai où furent ses véritables\n et dévoués admirateurs — et qui ne songent point à monnayer sa gloire\n en gros sous électoraux.\n     S'il en est parmi nos lecteurs qui désirent participer à l'hommage que\n  Courtrai rendra à l'immortel poète, nous les engageons à transmettre\n  leur obole au Révérend Monsieur de Gryse. curé-doyen à Courtrai.\n\n\n    La Lutte, la revue de nos jeunes amis G. Ramaekers, Ed. Ned et\n  P. Mussche, vient de reparaître, en un élégant format. Toutes nos plus\n  cordiales félicitations et nos meilleurs vœux de longévité.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 122, "texte": "                                  DURENDAL\n          REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n\n                                           1900 — 7e' Année\n\n\n\n\n                  Sommaire                 du n° 2                 (Février)\n\n\nDom LAURENT JANSSENS. — L'Oratorio « San Pietro » du P. Hartmann   97\nANATOLE L E B R A Z . — Sanctuaire\n                            défunt (poésie)                      103\nCharles MARIENS.—Richard Wagner                                  105\nEDGAR BONEHILL.— Choses de Mai (poésie)                                                    121\nL'abbé PAUL CUYLITS. — Le Livre des douze Béguines de Jean Riuus-\n                                        broec (suite e t                    fin)           124\nEDMOND J o l y — J--J-          Van Ysendyck                                               135\nA L B E R T B E R T U E L . — L a légende du blé noir ( p o é s i e )   .   .      .   .   138\nCh. DE S. e t C. — Les Conférences              du mois                                    141\nCHARLES DE S P R I M O N T . — L a suprême          rencontre   (poésie)                   145\nEDMOND J o i . v . — C h r o n i q u e artistique                                          1 17\nLes Livres                                                                                 152\nNotules                                                                                    158\nIllustrations    : Portrait du R. P. HARTMANN.\n                   Eglise du Sablon.\n                    Portrait de ERNST WANTE.\n                    « Il a souffert pour nous » (œuvre de E. WANTE).\n                    Le prophète Elie (œuvre de VON GEBHARDT).\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": ""}, {"page_pdf": 124, "texte": "LE REV. PÈRE HARTMANN'\n Auteur de l'Oratorio San   Pietro\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": ""}, {"page_pdf": 126, "texte": "            L'Oratorio \" San Pieiro \"\n                        DU P.   HARTMANN\n\n\n\n\n              L'ÉVÉNEMENT artistique      de la saison à Rome est\n                   l'œuvre d'un humble religieux franciscain.\n                      Le P. Hartmann von An-der Lan-Hoch-\n                   brunn, tvrolien de naissance, comme son nom\n                   l'indique, a remporté un véritable triomphe\n                   avec son oratorio San Pietro, exécuté cinq fois\n                   à l'église de San Carlo al Corso.\n                      A première vue, le libretto paraît d'une sim-\n plicité excessive, presque monotone. Quel sujet plus dramatique\n que Saint Pierre, depuis la vocation du pêcheur de Galilée\n jusqu'à sa mort héroïque au pied du Janicule.\n    De cette immense épopée, le San Pietro n'embrasse que le\ndébut : le choix de Simon comme chef de l'Eglise. Mais cette\nthèse, d'un caractère plutôt dogmatique, est développée dans une\ngradation pleine de force et de vie.\n    L'œuvre comprend trois parties. La première, intitulée La\n Vocazione, raconte la scène du Jourdain, alors que le Précurseur\nsignale le Messie à ses disciples, et qu'André et Simon suivent le\nSauveur.\n   La seconde, moins étendue, dépeint la pêche miraculeuse et\nsymbolique, à la suite de laquelle Jésus distingue Simon d'entre\nles autres disciples et le destine à devenir le Pêcheur d'hommes.\nAprès la vocation, c'est l'Elezione.\n                                                              i\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "98                           DURENDAL\n\n\n\n   La Confessione et la Promessa complètent la trilogie. Au nom\ndes disciples, Pierre affirme la divinité du Maître, et celui-ci le\nproclame, en retour, Pierre fondamentale de son Eglise et lui\npromet les clefs du royaume des cieux.\n   Voilà la trame dans sa grandiose simplicité. Rien que des\ntextes de l'Ecriture et de la liturgie. Pour leur donner tout leur\néclat, il fallait un revêtement musical plein de vie, d'ampleur et\nde majesté.\n   Le P. Hartmann s'est admirablement pénétré du sujet; il l'a\ntraduit dans une langue harmonieuse, nourrie, splendide, débor-\ndante de foi et d'enthousiasme.\n\n                                  * *\n\n   Dès le prélude, on sent le maître.\n   Le motif de Saint-Pierre, inspiré du chant grégorien, est\nd'abord mystérieusement et lentement insinué par les violon-\ncelles; le crescendo monte, et bientôt tout l'orchestre amplifie la\npensée en larges arcades mélodiques d'une saveur wagnérienne,\nmais avec plus de sobriété dans l'usage des effets chromatiques.\n   Une salve d'applaudissements souligne cette belle introduction,\ndès la première audition. Le triomphe est aisé à prévoir, malgré\nl'assistance relativement peu nombreuse.\n   Après les succès remportés par le maestro Perosi — succès que\nj'ai motivés ici même l'an dernier — beaucoup avaient accueilli\navec froideur l'annonce du San Pietro. Même certain public\nitalien semblait plutôt craindre un succès que le désirer. Bref,\ncette première audition devait être décisive : de là l'intérêt tout\n particulier qui s'y attachait.\n    Détail charmant, qui montre à quel point l'amitié unit les deux\n maîtres : l'auteur de la Resurrezione di Cristo s'était offert à diriger\n lui-même l'exécution du San Pietro. Un empêchement survint, et\n cette tâche délicate fut confiée, pour les deux premières soirées,\n au vaillant maëstro Bossi de Venise.\n    Sous sa conduite serrée, l'interprétation fut dès l'abord pleine\n d'entrain et d'assurance. Un choral limpide, pour voix de\n femmes, ouvre la partie vocale. C'est la strophe Non fuit vasti,\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                    L'ORATORIO SAN P I E T R O                  99\n\n\n\n de l'hymne de Saint-Jean-Baptiste. Les récitatifs et les dialogues\n se pressent ensuite, rendus avec âme, surtout par la Storia,\n Madame Hedinger, la célèbre cantatrice allemande de l'école de\n Bayreuth.\n    L'Ecce Agnus Dei, trois fois répété sur une mélodie ascen-\n dante et délicieusement encadrée par l'orchestre, produit un effet\n superbe. C'est la joie longtemps attendue du Nouveau Testa-\n ment qui se lève. Avec les mots : Quid quœritis ? le Christ entre\n en scène. Ici il faut signaler un procédé d'un effet admirable.\n Les paroles de Jésus ne sont jamais accompagnées par l'orchestre,\n mais par l'orgue, qui les introduit par un court prélude de voix\ncélestes. L'artiste chargé du rôle du Sauveur ne se trouve pas\nmêlé aux autres solistes, mais chante du haut de la tribune de\nl'orgue. Le prestige mystérieux et divin du Christ gagne beau-\ncoup à cette disposition aussi ingénieuse que simple.\n   Le motif de Saint-Pierre, déjà redit par la Storia au moment\nde nommer l'apôtre, reparaît plus insistant sur les paroles du\nMaître : Tu es Simon, filius Jona, tu vocaberis Petrus.\n   A ce moment le chœur éclate : Confiteantur Domino miseri-\ncordiœ ejus, ou pour mieux dire, trois chœurs se succèdent ; le\npremier et le dernier sonores, pompeux, magnifiques; le second,\npour voix de femmes seules : Posait fiumina in desertum, d'une\nsuavité toute imitative et d'une remarquable fraîcheur mélo-\ndique. Les harpes et le violon solo contribuent à donner à ce\nchœur du milieu un caractère transparent, presque éthéré.\n   Repris sur un vibrant motif fugué, le Confiteantur Domino\nclôt cette première partie, avec des éclats et des gradations irré-\nsistibles, où la facture savante le dispute au dessin mélodique et\nà la fougue de l'enthousiasme.\n   Voilà de bien belles pages.\n   Aussi, le modeste frate est-il l'objet d'une véritable ovation.\n\n                              *   *\n\n   La deuxième partie offre avec la première un reposant con-\ntraste : elle est courte, mais pleine de saveur poétique. Nous\nsommes au bord du lac de Genésareth. Un prélude insinuant,\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "100                         DURENDAL\n\n\ntrès imitatif, fait entendre la cadence des vagues mourant sur la\ngrève ou caressant les barques de pèche.\n   Jésus monte dans celle de Pierre et prononce la parole sym-\nbolique : Duc in altum ! Au moment où l'apôtre achève la\nparole : In verbo tuo laxabo rete, après le premier bruit sec du\nfilet frappant la surface de l'eau, l'orchestre s'agite soudain. On\n entend le sourd tumulte des poissons se pressant, se pressant,\n jusqu'à former cette pêche miraculeuse qui fait exclamer Pierre :\n Exi a me, quia homopeccator sum, Domine.\n    Un très beau chœur en forme de canon : Statuit eum Dominus\n testamentum pacis, clôt cette partie. Une mélodie très simple et\n très douce débute avec calme et s'enfle jusqu'à prendre des\n ampleurs polyphonales magnifiques, pour s'effacer lentement\n dans un vague smorzando.\n                                    *\n                                +       *\n\n   Le début de la troisième partie est quelque peu inattendu. Un\nmouvement, d'abord léger, bientôt plus grave, enfin solennel et\nhéroïque, symbolise la marche de Jésus à travers la Palestine,\nou, la marche de la Papauté à travers les siècles.\n   Que de choses à signaler dans cette partie, la plus importante\nde l'œuvre. Le chœur des disciples : Alii Joannem Baptistam,\npour voix d'hommes a capella, est d'un brio, d'un enchevêtré\ntrès impressionnant. La confession de Saint-Pierre : Tu es Chris­\ntus, filius Dei pipi, se répète par trois fois, en haussant d'un ton\nchaque fois, comme l'Ecce Agnus Dei, procédé liturgique, qui\narrivera bientôt à toute son éloquence dans la Promessa.\nL'orchestre accompagne la confession de l'apôtre en reprenant\nle motif du prélude la troisième fois avec la force et la majesté\nd'une marche triomphale.\n   Les paroles fatidiques du Sauveur au futur premier pape for-\nment la climax de l'oratorio. Pour donner à l'oracle du Maître\nplus de solennité et de portée, l'auteur a fait entrer en scène le\nchœur à la façon contemplative des Grecs. Doucement d'abord\ncomme un léger murmure, puis avec plus d'insistance, enfin\navec un élan extatique, il répète la grande formule : Tu es Petrus;\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                     L'ORATORIO SAN PIETRO                101\nle tout sur le motif caractéristique de Saint-Pierre, de plus en\nplus épanoui.\n   A remarquer la magnificence — le terme n'est pas excessif —\ndu chœur a capella : Et portœ inferi. On sent que l'auteur a voulu\ncondenser dans cette page l'ardeur de son génie et de\nsa foi.\n   Le chœur final : Tu es Petrus Pastor opium, avec la fugue :\n Tu es Petrus, alleluia, renchérit encore en vigueur et en éclat\nsur tous les précédents. Le leitmotiv de San Pietro acquiert ici\nla plénitude de son ampleur et de son enthousiasme. Comme\nprogression rythmique, comme effets harmoniques, comme\nrichesse de contrepoint, c'est une page magistrale.\n   Tout cela est rehaussé par une orchestration nourrie et ner-\nveuse.\n   Inutile d'ajouter que le succès ne resta pas en arrière du\nmérite; un succès d'autant plus significatif qu'il n'avait rien d'un\nemballement a priori. Au contraire, ce fut une victoire rem-\nportée sur une certaine apathie mêlée de défiance.\n   La reine Marguerite, excellente musicienne comme on sait,\nprésente à la deuxième audition, eut pour l'auteur un compli-\nment fort bien tourné :\n   « Je suis heureuse de vous féliciter, R. P. Hartmann. Jeune\n» comme vous êtes, renfermé dans votre cellule de franciscain,\n» vous ne pourriez écrire de telles pages, si vous n'aviez pour\n» inspirateur Dieu lui-même. »\n   Cette rencontre de la Souveraine avec l'humble religieux eût\nété partout ailleurs une scène charmante. A Rome, dans une\néglise surtout, elle avait quelque chose de délicat et d'embar-\nrassant.\n                               *   *\n   Je ne m'arrêterai pas à décrire le genre musical du San\nPietro. Un mot suffira : c'est du grand style. On y trouve un\nrare ensemble de qualités maîtresses. La musique du P. Hart-\nmann rappelle ces paysages attachants du Tyrol, si pleins à la\nfois de grâce et de majesté. Ainsi doit chanter un fleuve qui tra-\nverse cette belle nature.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "102                             DUREN DAL\n\n\n\n   Le soir de la cinquième et dernière audition, les membres du\nComité et quelques critiques d'art se réunirent à l'hôtel Ger-\nmania, où un banquet fut offert à l'auteur. Dans un des toasts,\nun ami du maestro rappela les gloires de l'art flamand, et lui sou-\nhaita de voir bientôt son SAN Pietro acclamé à Bruxelles.\n   L'idée plut et je viens la soumettre sans retard.\n   Le P. Hartmann estime beaucoup la patrie de Gevaert et pro-\nfesse une grande admiration pour l'auteur de Godoleva.\n   Pour la partie orchestrale, à Bruxelles on dépassera, je pense,\nl'exécution de San Carlo ; mais arrivera-t-on à donner aux\n chœurs une égale sonorité ?\n    Si je puis risquer un conseil : qu'on invite Madame Hedinger.\n  Elle chante admirablement.\n    A la fin du banquet, le P. Hartmann, répondant aux diffé-\n rents orateurs, se borna à ces simples paroles : « Dans toute\n  » œuvre, il y a un mélange de lumière et d'ombre. Vous avez\n  » bien voulu vous complaire dans ce que mon San Pietro vous\n  » a paru avoir de lumineux. C'est un effet de votre charité ; je\n  » vous en remercie du fond du cœur. »\n     Toute la modestie du frate se trouve dans ces mots.\n\n                                Dom   LAURENT JANSSENS, O. S. B.\n\n      Rome.   6 Janvier 1900.\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "SANCTUAIRE                  DÉFUNT\n\n\n J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire\n Aux trois quarts, hélas! ruiné,\n Où, sur un pauvre autel de pierre,\n Des fleurs achèvent de faner.\n\n J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire...\n Voici beau temps qu'on n'y vient plus,\n Au matin, dire la prière\n Et, le soir, tinter l'Angelus.\n\n Jadis, pareilles à des vierges,\n En de claires processions,\n  Vous incliniez ici vos cierges,\n 0 mes blanches illusions!\n\n Mais, par les routes des collines,\n J'ai vu, là-bas, dans les lointains.\n Fuir les dernières pèlerines...\n Et les cierges se sont éteints.\n\n  Plus de fêtes, plus de grand'messes,\n  Plus de cantiques, de Pardons!\n  Jusqu'au tabernacle en détresse\n  Monte l'herbe de l'abandon.\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "104                               DURENDAL\n\n\n                                     *o * *\n\n                 J'ai dans l'âme un pieux sanctuaire...\n                 Toutes les dalles du pavé\n                 Portent le « ci-gît » mortuaire\n                 Des grands rêpes jadis rêvés.\n\n                 Ils sont là, couchés, les mains jointes,\n                 Comme des preux de l'ancien temps,\n                 Appuyant leurs souliers à pointes\n                 Aux chimères de mes pingt ans.\n                                       *\n\n                 Et, de leurs niches descendues,\n                 Les images que j'adorai,\n                 Le peuple des chères statues,\n                 L'une après l'autre ont émigré.\n\n                 Elles ont émigré, les Saintes,\n                 Dont mes jeunes dépotions\n                 Baisèrent, sur les vitres peintes,\n                 Les doigts prolongés en rayons!\n\n                 Oh ! les madones, les Maries,\n                 D'autres encore, aux noms très doux,\n                 Roses d'antan, fleurs défleuries,\n                 Je POUS cherche!... Où donc êtes-pous?\n                 Oit sont les flèches de lumière\n                 Que dardaient pos regards aimés?...\n                 J'ai dans l'âme un pieux sanctuaire.\n                 Ses dieux sont morts. Il s'est fermé.\n\n                                                      A.    LEBRAZ.\n\n      Quimper, Stang-ar-L'hoat,   décembre 1899.\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "ERNST   WANTE\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": ""}, {"page_pdf": 136, "texte": "                     RICHARD WAGNER\n              A PROPOS DE DEUX LIVRES RÉCENTS (1)\n\n\n\n                                              L'artiste se trouve en face de son oeuvre\n                                                  comme devant une énigme.\n                                                                      WAGNER\n\n\n                      DEUXouvrages récents, de haute importance, jettent\n                  une vive lumière sur l'œuvre du maître de Bay-\n                  reuth. L'un est le Richard Wagner de M. Cham-\n                  berlain, paru en 1896, à Munich, aussitôt traduit\n                  en anglais, et qui vient d'être présenté au public\n                  français par l'auteur lui-même avec le concours\n                  de M. A. Dufour. L'autre est une étude plus\n                  considérable et plus spécialement philosophique,\n due à M. Lichtenberger, professeur à l'Université de Nancy, déjà\nconnu par un très beau livre sur le Poème et la Légende des\nNibelungen. Sans vouloir entrer dans la discussion étendue et\ndétaillée que ces deux importantes études, et surtout la première,\nne manqueront pas de provoquer, nous voudrions en quelques\npages indiquer leur valeur et préciser leur portée.\n   M. Chamberlain est actuellement considéré par beaucoup\ncomme le grand pontife du wagnérisme; les fidèles reçoivent ses\nenseignements avec une déférence et une estime particulières.\n\n  (1) HOUSTON STEWART CHAMBERLAIN, Richard Wagner, sa vie et ses œuvres, traduit\nde l'allemand. Paris, Perrin, 1899, in-12 de 400 pages (fr. 3.50).\n  HENRI LICHTENBERGER, Richard Wagner poète et penseur, 2e éd., Paris, Alcan, 1898, in-8° de\n500 pages (10 fr.). L'ouvrage a été aussitôt traduit en allemand.\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "106                                      DURENDAL\n\n\n\nL'auteur du Drame wagnérien (Paris, 1894) doit cette considé-\nration à d'incontestables mérites : une information de premier\nordre, une connaissance approfondie de la vie, de la person-\nnalité et des œuvres du Poète-musicien; un esprit très philoso-\nphique, habile à saisir les nébuleuses spéculations d'Outre-Rhin\net, chose plus notable, à les exposer clairement ; un sens très\nartiste surtout, prompt à concevoir des rapprochements et des\naperçus aussi originaux qu'inattendus ; enfin, une admiration\nsans bornes pour l'œuvre de Wagner, admiration qui s'étend\nmême, et sans réserves, à la personne, au caractère et à la vie\nintime de l'homme (1). Son défaut est un excès d'originalité, une\ntendance au paradoxe qui l'amène à présenter quelquefois sous\nune forme intransigeante et inadmissible des opinions contenant\nune grande part de vérité.\n   Le nouveau livre de l'éminent critique débute par une esquisse\nbien tracée de la vie de Wagner. Ensuite vient la partie la plus\nimportante : un exposé systématique de ses écrits et de ses\ncroyances politiques, philosophiques, artistiques, religieuses ;\nsignalons en particulier deux chapitres remarquables sur la\ndoctrine de la Régénération et la doctrine artistique. Dans une\ntroisième partie, l'auteur examine les œuvres d'art, spécialement\nau point de vue psychologique et doctrinal. Suivent un épilogue\nsur les Festspiele de Bayreuth et enfin un catalogue complet,\ntrès utile, des écrits de Wagner et de ses œuvres artistiques.\n   Dans la biographie du grand artiste, M. Chamberlain note des\nharmonies et des parallélismes chronologiques assez curieux.\nCelui qui devait faire triompher si complètement l'art allemand\nnaît en 1813, l'année où l'Allemagne s'affranchit victorieusement\ndu joug étranger. Il meurt en i883, et cette vie de soixante-dix\nans (durée normale de la vie humaine, d'après le Psalmiste) se\npartage en deux moitiés égales par la révolution saxonne de\n\n  (1) V. pp. 35 et 100. Puisque M. Chamberlain nous amène sur ce terrain qui n'appartient\nguère à la critique, disons de suite, et très nettement, que si le caractère artistique de Richard\nWagner, sa probité, sa sincérité, son culte passionné et désintéressé pour l'Art nous apparais-\nsent dignes de toute admiration, son caractère personnel et sa vie sont loin de nous inspirer\nune aussi absolue estime.\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                        RICHARD WAGNER                          107\n\n\n\n184g, qui marque pour lui le début de la grande période de\ncréation. Dès lors, le poète exilé, rompant tous les liens qui le\nrattachaient au monde artistique officiel, ne vit plus que pour\ndonner le jour à ses chefs-d'œuvre. Et le critique s'amuse à\ndécouper chacune de ces moitiés de vie en périodes symétriques,\nsans attacher d'ailleurs à cette classification d'autre importance\nque celle d'un aide-mémoire.\n    La partie essentielle du livre de M. Chamberlain, celle qui\ntraite des écrits et de la doctrine de Wagner, sollicite surtout\nnotre attention. Tout se tient dans cet universel cerveau, les\nconceptions artistiques, morales, sociales. En politique d'abord,\ncomme en philosophie et en art, Wagner professe des idées bien\nallemandes. « Un roi absolu, un peuple libre », telle est sa\n formule étrangement antinomique ; elle fait sentir en quel sens\n spécial et restreint il peut être appelé révolutionnaire et, surtout\n si l'on en rapproche ses idées sur la nécessité sociale de la reli-\n gion, on voit combien il était éloigné du socialisme et de l'anar-\n chisme auxquels certains le rattachent avec complaisance. Tout\n en s'affirmant nettement antiaristocratique, « il n'a jamais pu\n être un vrai démocrate parce que, comme il le dit lui-même,\n l'idée démocratique n'est absolument pas allemande ».\n     Mais quelles furent les idées philosophiques de Wagner et dans\n quelle mesure a-t-il subi les influences des penseurs de son\n temps, spécialement de Feuerbach et de Schopenhauer ? Telle\n  est la question intéressante au premier chef que se pose tout\n  critique, tout biographe du Maître. Dans les réponses à cette\n  question, deux tendances contraires se manifestent. Les uns\n  reconnaissent la transformation évidente, l'évolution des idées\n  de Wagner. Les autres affirment que foncièrement ses idées\n  n'ont pas changé, que les divergences alléguées sont superfi-\n  cielles, que les influences intellectuelles ne furent nullement\n  déterminantes. M. Chamberlain est le champion le plus décidé\n  et le plus intransigeant de cette « théorie unitaire ». Il montre\n  fort bien, et en cela tous lui donneront raison, que le développe-\n   ment intellectuel de Wagner fut avant tout intérieur et spontané\n   et en rapport avec celui de son instinct artistique. Essentielle-\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "108                                  DURENDAL\n\n\n\nment poète, en philosophie comme en art, plus apte à l'intuition,\nà la vision intérieure qu'à la cognition abstraite et consciente,\nne pouvant complètement s'exprimer qu'en œuvres d'art, ainsi\nqu'il l'avoue lui-même, il est mal à l'aise dans les formules\nabstraites ou, pour employer ses paroles, « dans les schémas\nphilosophiques qu'il a trop précipitamment adoptés ». De là, de\nfréquents désaccords entre sa pensée réelle et le sens scolastique\ndes termes employés. Il en résulte que les divergences d'opinion\nque ses écrits révèlent avant, pendant et après la période révo-\nlutionnaire de 1840 sont moins profondes qu'elles ne le parais-\n sent à première vue. S'il professe une vive admiration pour\n Feuerbach d'abord, pour Schopenhauer ensuite, c'est qu'il a\ncru reconnaître dans leurs doctrines une expression juste de ses\npropres tendances mais, en réalité, il n'adhère nullement à l'en-\nsemble de leurs systèmes. « Il est certain, dit très bien\nM. Chamberlain, qu'à un moment donné, la pensée philoso-\nphique de Wagner se meut dans l'orbite de Feuerbach, à un\nautre, dans celle de Schopenhauer ; mais l'influence de\nFeuerbach ne l'entama que très superficiellement, et même\nSchopenhauer clarifia, plus qu'il ne la moula, cette pensée. »\n   L'examen de ses œuvres artistiques donne à cet égard des\nrésultats curieux et, chose bizarre, sensiblement différents de\nceux que pourrait donner l'étude isolée de ses écrits.\n   Il se fait qu'en réalité Wagner était plus schopenhauérien\navant de connaître Schopenhauer qu'après l'avoir connu. La\ntendance pessimiste, qui domine toute l'œuvre wagnérienne\nprise dans son ensemble, — l'idée du renoncement, de la pitié, —\ns'affirme et règne en maîtresse dès ses premières œuvres\noriginales : Le Vaisseau Fantôme, Tannhaüser,          Lohengrin.\nDans l'Anneau du Nibelung même, cette œuvre colossale\nconçue en pleine période révolutionnaire, sous l'influence opti-\nmiste et athée de Feuerbach (1), dans ce poème étonnamment\ncomplexe qui chante la chute des anciens dieux et la régénéra-\ntion de l'Humanité par l'Amour, les deux tendances sont, pour\n\n  (1) Le poème de l'Anneau citait imprimé en 1853, environ un an avant que Wagner n'étu-\ndiât les ouvrages de Schopenhauer.\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                         RICHARD WAGNER                           109\n\n\nainsi parler, en conflit. La note pessimiste, jaillie directement\ndu tempérament de Wagner, y est aussi frappante que celle qui\nse dégage de la conclusion de l'œuvre et qui atteste les préoccu-\npations philosophiques du moment. Ne semble-t-il pas que la\ntragique ligure de Wotan y projette plus d'ombre que la joyeuse\nligure de Siegfried n'y répand de lumière'? — Au contraire, après\nque le poète se fut enthousiasmé pour le philosophe de Franc-\nfort, ses œuvres continuent sans doute à porter cette marque\ncaractéristique du pessimisme, mais ce pessimisme s'écarte de\nplus en plus de celui de Schopenhauer. Tristan et Iseut affir-\nment éperdument leur volonté de vivre et la pitié leur est étran-\ngère. Et, ainsi que l'observe M. Chamberlain, dans Parsifal, où\n règne la pitié active sans nulle trace de négation de la volonté,\n « le renoncement strictement pessimiste (que devait exprimer\n l'œuvre des Vainqueurs, restée inachevée) fait place à l'action, au\n déploiement de l'énergie».\n    Ces aperçus sont très vrais et l'auteur a raison de ne point se\n contenter des interprétations simplistes à propos de telles œuvres,\n si étrangement complexes et profondes. Mais il ne se borne pas\n à mettre en lumière cette face intéressante de l'exégèse de l'An­\n neau, de Tristan, de Parsifal : il ne voit qu'elle. Il ne se borne\n pas à montrer les idées fondamentales qui ont toujours inspiré\n sa philosophie et qu'on retrouve dans toutes ses conceptions\n artistiques; il ne veut pas voir les autres,— celles, tout aussi\n fondamentales, dont la transformation est évidente et qui don-\n nent, en définitive, une physionomie si différente à Tannhäuser,\n à Lohengrin, à l'Anneau, à Tristan et à Parsifal. Au cours de\n  son étude sommaire sur les œuvres d'art de Wagner, dans la\n  troisième partie de son livre, l'auteur s'interrompt brusquement\n  « pour faire de la polémique » et tomber l'opinion dite « évolution-\n  niste ». Après avoir, dans l'ardeur de son plaidoyer, donné à cette\n  opinion une forme inexacte et inadmissible, que ses tenants\n  sérieux repousseraient énergiquement, en lui faisant dire que\n  « Wagner aurait changé tous les deux ans sa conception de\n  l'univers », il écrit : « Il n'y a pas là un atome de vérité, ni chro-\n  nologique, ni biographique, ni psychologique, ni surtout artis-\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "110                                     DURENDAL\n\n\n\ntique... L'œuvre entière de Wagner, dans ses trente dernières\nannées, forme un tout indivisible... Un homme, d'ailleurs, ne\nsaurait changer sa vision universelle des choses (?)... Cette vision\nuniverselle des choses, telle qu'elle se manifeste dans Parsifal, est\nexactement la même que celle qui se révèle dans l'Anneau du\nNibelung (!) ». Déjà M. Chamberlain avait émis dans la Revue\n Wagnérienne (2e année, p, 225) cet étonnant aphorisme : « Il\nn'y a pas plus de christianisme dans Parsifal qu'il n'y a de\npaganisme dans Tristan. » La première affirmation est aussi\nfausse que la seconde est vraie. A coup sûr, il n'y a pas un atome\nde paganisme dans Tristan. Cette œuvre, unique en l'histoire de\nl'art, qui exprime avec une incroyable puissance le Désir humain,\nl'aspiration éperdue de l'âme moderne, christianisée, vers l'Absolu,\nest aussi éloignée que possible de la sérénité antique, de l'idéal\npaïen. Mais Parsifal l'est tout autant et plus encore. Si j'ose ainsi\nparler, Tristan est implicitement chrétien, Parsifal l'est explici-\ntement.\n    Erreur et sophisme donc, qui s'évanouissent à l'examen impartial\ndes faits. Au point de vue chronologique d'abord, le reproche de\n« jongler avec les chiffres» adressé par le trop subtil critique à ses\nadversaires pourrait bien se retourner contre lui. Peu importent\nles dates de la composition musicale des œuvres. Tout le monde\nsait que Tristan a été entrepris (poème et musique), pendant\nla composition de Siegfried, en 1857; mais le poème de l'Anneau\nétait terminé et imprimé dès 1853. Il est vrai qu'on trouve déjà\nmentionnée, dans une lettre de l'année suivante (décembre 1854),\nl'intention de faire un Tristan et vers la même époque la figure\ndu Pur Simple apparut au poète pour la première fois. Mais sous\nquel aspect les entrevit-il? et comment eût-il compris ces sujets\ns'il les avait traités alors? Il est impossible de le savoir et nous\nne pouvons, pour observer la pensée wagnérienne, que compa-\nrer entre eux les poèmes de 1853, 1857 et 1877 (1). Or, — je le\ndemande à tout lecteur non prévenu, — Tannhaüser, le Ring,\n\n  (1) Une première esquisse de l'Anneau (ut tracée en 1848. Un premier projet du poème\ncomplet de Parsijal date de 1865. Pour tous ces chiffres, voir l'excellent appendice du livre de\nM. Chamberlain.\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                               RICHARD        WAGNER                                   11 1\n\n\n\nTristan, Parsifal dégagent-ils la même impression morale?\nrévèlent-ils le même état d'âme, la même vision des choses? Le\ncaractère naïvement chrétien de Tannhaïtser est manifeste et n'a\npas besoin de commentaire. Malgré les liens étroits qui relient\nentre eux les trois grands drames de la seconde période,— Tris­\ntan et Parsifal surtout — malgré l'identité de certaines idées\nfondamentales, on ne peut nier que la conception dominante de\nl'Anneau du Nibelung soit optimiste et, en un certain sens,\npaïenne, très éloignée du christianisme de Tannhaüser et du\npessimisme de Lohengrin, comme de celui de Tristan (1). On\nne peut nier, au contraire, que cette soif d'amour et de mort qui\ndévore Tristan et Iseut exprime l'impuissance du désir humain\nà atteindre ici-bas la suprême et paisible joie : idée profondément\n pessimiste et très proche de la conception chrétienne du monde.\n Et Parsifal enfin, quoi qu'en puissent dire les critiques en mal\n d'originalité et de paradoxe, n'est-ce point, avant tout, un chef-\n d'œuvre d'art chrétien? Parsifal, le héros simple comme Sieg-\n fried, merveilleuse fleur de nature comme lui, mais surnatura-\n lisé et parvenu, par le renoncement et la pitié active, à la sainteté\n rédemptrice, Parsifal nous apparaît une des plus radieuses\n figures que l'art religieux ait conçues. L'œuvre n'atteste point,\n certes, une adhésion formelle du Maître à la Foi chrétienne —\n nous savons bien qu'aucune croix n'ombrage sa tombe et nous\n avons, comme tant d'autres, senti notre cœur se serrer devant\n l'immense pierre sans nom qui recouvre ses restes à la Wahn-\n  fried de Bayreuth; — elle n'en constitue pas moins un hommage\n suprême à la religion du Christ et tel peut-être qu'aucun artiste\n chrétien n'en a jamais rendu. Contester que Wagner, en écrivant\n Parsifal, fût chrétien de cœur et de désir, c'est oublier son\n\n   (1) Et cela paraît plus frappant encore si l'on considère la première esquisse du Ring où\nla figure de Siegfried dominait complètement. « Le dénouement du drame, dit M. Lichtenber-\nger, dans le beau livre dont nous parlerons tantôt, dut, en raison de l'importance nouvelle\ndonnée au personnage de Wotan, subir une complète modification. Dans l'esquisse de 1848,\nle règne des dieux de lumière était assuré pour toujours par le dévouement de Siegfried et\nl'âge d'or commençait pour l'univers racheté. La rédaction définitive de l'Anneau se dénoue\nau contraire par le « Crépuscule des dieux », par la mort de Wotan et des dieux du Walhall\nqui, leur règne terminé, s'abîment dans le néant, laissant le champ libre à l'humanité victo-\nrieuse (p. 267). »\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "1 12                                     DURENDAL\n\n\n\nadmirable sincérité artistique et vouloir nier l'évidente ascension\nde son âme, dans la seconde période de sa vie, vers la Lumière\net l'Amour infinis.\n    D'ailleurs si, quittant le domaine de ses œuvres d'art, nous\nvoulons consulter ses écrits et observer, de 1848 à 1880, son atti-\ntude philosophique envers le Christianisme — excellente pierre\nde touche pour apprécier la situation intellectuelle d'un penseur\n — cette évolution semble évidente. Sans doute, dans le fond de sa\nnature morale et sentimentale, Wagner fut toujours et profondé-\n ment religieux. Ce qu'on a appelé, dans sa vie, « la crise révolu-\ntionnaire 3) fut une erreur plutôt passagère, un état d'esprit en\n désaccord avec ses instinctives convictions morales. Il n'en est\n pas moins réel et eut sa répercussion en ses œuvres. Dans le seul\n discours politique qu'il prononça,— à Dresde, devant l'assemblée\n patriotique de 1848,— il affirme encore sa foi et sa confiance en\n Dieu; il parle de l'accomplissement de la pure doctrine du Christ.\n Mais, bientôt après, ce mot de religion, dont il ne cesse de parler\n comme du fondement de la Société et de l'Art, perd toute signi-\n fication déiste dans son esprit. La religion, pour lui, devient un\n vague idéal, une foi en la Nature immortelle et en l'Homme\n régénéré par l'amour; et, au moment où il conçoit cette belle pen-\n sée qu'il entendra, par la suite, dans un sens plus précis et plus\n élevé : « L'œuvre d'art est la religion rendue sensible sous une\nforme pipante », c'est ainsi alors qu'il l'entend. Il suffit de par-\n courir les écrits de cette époque : l'Œuvre d'art de l'avenir (1848),\n l'Art et la Révolution (184g), Opéra et drame ( 1851 ), de lire\n la curieuse lettre à Liszt, du 13 avril 1853 (1), pour voir combien,\n à ce moment de sa vie, Wagner était hostile au Christianisme et\n éloigné, en général, des idées religieuses. M. Chamberlain ne\n peut donc pas dire (p. 127) que « de tout temps Wagner a\n reconnu, dans la foi en Dieu, dans la religion, la seule base nor-\n male et possible de la vie sociale ».\n\n  (1) I1 faut lire cette curieuse lettre en entier. Elle a été reproduite, entr'autres, par M. Lich-\ntenberger, op. cit. p. 199, et par M. Marcel Hébert, Le sentiment religieux dans l'œuvre de\nR. Wagner (Paris 1895), p. 81. Ce petit livre est un des meilleurs que nous connaissions sur\nce sujet.\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                 RICHARD WAGNER                113\n\n\n\n   Au contraire, lisez l'opuscule État et religion, écrit en 1864,\népoque à laquelle il ébauchait le poème de Parsifal et surtout\nReligion et art (1880); vous serez frappé della différence de ton.\nSans doute, les vues erronées et fantaisistes sur la doctrine chré-\ntienne et sur l'Eglise y abondent encore; l'auteur se tient nette-\nment éloigné du dogme « judéo-chrétien », comme il l'appelle ;\nmais avec quel respect, avec quelle vénération enthousiaste il\nparle du Christ et de sa doctrine ! En 1849, déjà, il avait composé\nune esquisse de drame sur Jésus de Nazareth, uniquement con-\nsidéré au point de vue humain, mettant dans la bouche du\nSauveur les discours révolutionnaires et réformateurs, les idées\nanarchistes sur l'Amour qui lui remplissaient l'esprit. Mais, s'il\ntraçait alors la Sainte Figure avec un respect sincère, il honorait\nen même temps « Jésus qui souffrit pour l'humanité » et « Apol-\nlon qui lui conféra la souriante noblesse ». Quelques années\nplus tard, en 1854, dans sa correspondance avec Liszt et Röckel,\non le voit encore mettre sur le même pied le Christianisme et le\n Brahmanisme. Parcourez maintenant le Religion und Kunst\nde 1880. Wagner y professe que la religion chrétienne, telle que\nJésus l'apporta au monde et la « vécut », est, de toutes les reli-\ngions, la plus simple et la plus sublime. « Son fondateur, dit-il,\nn'était pas un sage, mais un dieu; son dogme était un acte, l'ac-\n ceptation volontaire de la souffrance : croire en lui voulait dire\nl'imiter ; espérer la rédemption voulait dire chercher à s'unir\nà lui. Les pauvres d'esprit n'avaient pas besoin d'une explication\n métaphysique du monde ; la souffrance universelle pouvait être\nsentie par chacun : tout ce que le divin Rédempteur ordonnait\n aux croyants, c'était de ne pas fermer leur cœur à ce senti-\n ment (1). » Lisez encore cette admirable pensée : « Que l'état\nproduit par une régénération du genre humain soit aussi paisible\nqu'on voudra, grâce à l'apaisement de la conscience, encore\nest-il que, dans la nature qui nous environne, dans la violence\ndes éléments, dans les manifestations invariables de volontés\n inférieures, agissant parmi nous et près de nous, dans la mer\n comme dans le désert, bien plus, dans l'insecte, dans le ver que\n\n (1) Cité par Lichtenberger, op. cit., p. 425.\n                                                               8\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "114                                      DURENDAL\n\n\n\nnous écrasons sans nous en douter, le tragique effroyable de\nl'existence universelle nous restera sensible, et, tous les jours, il\nnous faudra bien lever les yeux vers le Rédempteur crucifié\ncomme vers le dernier et suprême abri (1) ».\n   Telle est donc, selon nous, l'impression que provoque nette-\nment la dernière et la plus haute œuvre de Richard Wagner, et\ncette impression est différente de celle qu'éveille Tristan, profon-\ndément différente surtout de celle qu'éveille l' Anneau du Nibe-\nlung. Mais, répétons-le, nous ne prétendons pas — et qui le pré-\ntend ? — que ces œuvres profondes qui sont, avant tout,\nd'instinctives créations d'art et non des exposés philosophiques,\n— s'expriment en formules fixes et ne peuvent pas être envisagées\nsous d'autres faces, revêtir d'autres aspects, acquérir même des\nsignifications inattendues, sensiblement différentes les unes des\nautres. Chose bizarre : le poète lui-même, cherchante mettre ses\ncompositions antérieures en rapport avec ses opinions présentes,\na quelquefois attribué, à tel de ses drames, diverses significa-\ntions. Le Wagner révolutionnaire et optimiste de 1851, ne se\n reconnaissant plus en son Tannhaüser de 1843, s'efforce d'expli-\n quer, dans la Communication à mes amis, qu'on ne doit pas\n entendre cette œuvre dans un sens chrétien et pessimiste, qu'il\n n'a pas voulu condamner l'amour et la vie terrestre, mais seule-\n ment la vie moderne et l'amour tel que notre monde corrompu\n le conçoit. Cinq ans plus tard, le Wagner en train de redevenir\n pessimiste, et empruntant ses formules à Schopenhauer, écrit\n à Röckel que, pour lui, le Hollandais Volant,              Tannhaüser,\n Lohengrin reposent sur une intuition pessimiste de l'univers.\n Ce qui fait leur grandeur, c'est « la poésie tragique du renonce-\n ment, la négation fatale et libératrice du Vouloir-vivre » (2).\n Même revirement curieux à propos de l'Anneau du Nibelung.\n En 1852, « sa vision du monde y trouve sa plus parfaite expres-\n sion artistique », et cette vision est « hellénistico-optimiste» ; deux\n\n   (1) Cité par Chamberlain, p. 198.\n   (2) Voir Lichtenberger, p. m . « Il y avait une contradiction, ajoute l'auteur, dont il\nn'avait pas conscience, entre ses convictions philosophiques et ses intuitions d'artiste. Il créait\nspontanément, grâce à son instinct d'artiste, des drames pessimistes qu'il s'efforçait ensuite,\nans grand succès, d'interpréter à l'aide des formules d'une philosophie optimiste. »\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                                  RICHARD WAGNER                                           ll5\n\n\n\nans plus tard, il y découvre, avec la même assurance, l'expres-\nsion de la philosophie germano-pessimistique ! (1)\n   Richard Wagner a écrit une étrange et profonde parole qui\nouvre au penseur des horizons immenses : « L'artiste se trouve,\nen face de son œuvre, comme devant une énigme. » M. Chamber-\nlain commente heureusement cette belle idée : « Shakespeare\nécrivit son Henri IV dans le but d'adapter à la scène l'histoire\nd'un roi médiocre et, par là, créa une trilogie d'une insondable\nprofondeur; Jean-Sébastien Bach pensait écrire un livre d'exer-\ncices pour des débutants pianistes, et ainsi il écrivit le Clavecin\nbien tempéré; on commanda à Wagner un opéra pour des Bré-\nsiliens et il produisit Tristan et Iseut! Mais, même les concepts,\nles notions rationnelles auxquelles l'artiste peut rendre hommage\nau moment où il les crée sont, par rapport à cette création,\n quelque chose d'extérieur; aussi, même là où il croit leur obéir,\n souvent il ne le fait pas. » Mais l'auteur a tort d'ajouter : « Voilà\n ce que n'ont pas compris les auteurs de la théorie des phases. »\n Nous n'attribuons pas à cette idée la portée excessive que lui\n donne M. Chamberlain. Il n'en résulte nullement qu'on ne\n puisse dégager, avec une certaine précision, la signification géné-\n rale d'un chef-d'œuvre. Seulement, pour nous servir d'une heu-\n reuse expression de M. Hébert, cette interprétation « n'épuisera\n pas la richesse de la pensée créatrice » et ne doit pas être enten-\n due de façon trop exclusive. Le jour où l'on trouvera l'interpré-\n tation définitive de Faust ou d'Hamlet, ce jour-là aussi l'Œuvre\n Wagnérienne aura dévoilé tous ses secrets (2).\n                                                 *\n                                             *       *\n  S'il fallait proportionner les deux parties de cet article à la\nvaleur respective des deux ouvrages qui en font l'objet, nous\ndevrions parler au moins aussi longuement du livre de\n\n    (1) Voir Chamberlain, p. 160.\n    (2) Nous n'avons plus, avant d'abandonner M. Chamberlain, qu'un reproche encore à lui\n adresser : pourquoi ce dédain étrange et peu discret pour tous les critiques wagnériens qui l'ont\n précédé? Dans sa préface, il cite avec éloge cinq noms : Franz Liszt; le Frédéric Nietzsche,\n première manière, auteur de Richard Wagner à Bayreuth ; C.-F. Glasenapp, le grand bio-\n graphe du Maître ; Heinrich de Stem et Hans von Wolzogen. Et c'est tout. Dans le cours du\n livre, nous n'avons nulle part remarqué ceux d'Ernst, de Kufferath, de Schuré, d'Hébert, etc.\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "116                                       DURENDAL\n\n\n\nM. Lichtenberger que de celui de M. Chamberlain ; mais, pour\nnous borner et ne pas revenir sur les mêmes points à propos de\ncette belle étude, dont nous avons déjà cité plusieurs extraits,\nnous ne ferons qu'en dire brièvement les mérites et la portée.\nSans doute elle n'a pas l'originalité brillante qui séduit le\nlecteur de M. Chamberlain; mais, je n'hésite pas à le dire, il\nest plus solide, plus vraiment instructif, plus sûrement objectif,\nen un mot, il inspire plus de confiance. Le distingué professeur\nde Nancy a conçu son travail dans un plan plus simple que celui\nde son confrère et très différent. Il a suivi l'ordre rigoureusement\nchronologique, exposant simultanément la genèse des œuvres et\nle développement spirituel de Wagner. Cette façon de procéder\ndonne une juste impression de l'évolution intellectuelle de\nl'artiste, mieux, nous semble-t-il, que ne le font des chapitres\nsynthétiques, où l'écrivain est plus instinctivement porté à\ngrouper les documents selon son pointdevue. Et cette impression\nnaissant ainsi de l'impartial exposé des faits est nettement\ncontraire aux conclusions de M. Chamberlain. Elle dépasse\nmême les conclusions trop timides de M. Lichtenberger. Celui-ci,\nen effet, admet la transformation des idées wagnériennes, mais\navec combien de réserves ! Et, tout compte fait, il semble, par\nmoments, être du même avis que son confrère. Il écrit (p. 428) :\n« Le sentiment religieux ne paraît guère avoir varié chez Wagner\ndepuis sa jeunesse jusqu'à sa mort... Wagner a pu modifier sa\nconception de l'au-delà : il l'a imaginé d'abord comme un\n « royaume des cieux » mystérieux et supraterrestre, puis comme\nune « société de l'avenir » immédiatement réalisable sur la\nterre, plus tard encore comme le nirwâna des bouddhistes et de\n Schopenhauer, enfin comme l'avènement glorieux et lointain\nd'une humanité régénérée (1). Mais toutes ces variations portent\nplutôt sur la représentation rationnelle qu'il se faisait de ses\ncroyances que sur sa foi religieuse elle-même. (?) Cette foi est\ntoujours restée la même... et on ne voit pas ce qui empêcherait\n\n\n  (1) Il eut fallu ajouter... « par la foi en le Sauveur crucifié, source merveilleuse de la pitié et\nde l'amour ». — Eh ! mais, voilà bien, nous semble-t-il, des variations religieuses assez\ncaractérisées.\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                         RICHARD WAGNER                           117\n\n\n\nun bouddhiste ou un libre-penseur de parvenir à un état d'âme\ntout à fait analogue. »\n    La conclusion réelle du livre de M. Lichtenberger, celle qui\ndécoule des documents si clairement et si impartialement pré-\nsentés, est certes plus radicale et plus précise.\n    S'il nous fallait faire une réserve à propos de l'esprit général\nde ce bel ouvrage, nous serions tentés de lui adresser un reproche\nabsolument opposé à celui que nous paraissait mériter le livre\nde M. Chamberlain. Il s'y manifeste un excès d'impersonnalité,\nun souci peut-être exagéré d'objectivité qui vous a même quelque-\nfois un vague air de scepticisme. Et l'auteur aurait pu, nous sem-\n ble-t-il, sans rien enlever à la valeur de son livre, sans en faire un\nvain panégyrique, se montrer un peu moins froid dans certaines\nappréciations. Il prend soin d'avouer dès l'abord au lecteur,\n afin de lui permettre de rectifier au besoin ses conclusions,\n « qu'il goûte et admire profondément l'œuvre de \"Wagner et\n incline à une indulgence peut-être excessive pour l'art germa-\n nique ». Dans son chapitre final, il discute, avec trop de bonté\n vraiment, les incroyables attaques d'un M. Nordau ou d'un\n Nietzsche, et trouve « fort sérieux » le reproche de mysticisme\n adressé à Wagner. On sait que pour M. Nordau, comme pour\n Fr. Nietzsche (seconde manière), Richard Wagner est le type du\n dégénéré moderne, de l'absolu comédien, une sorte de fou éroto-\n mane et mystique présentant les symptômes morbides de l'hys-\n térie physique et morale : mégalomanie, délire de la persécution,\n graphomanie, émotivité désordonnée, etc. C'est d'une stupidité\n amusante! Et l'on voit que le docteur Nordau a certainement\n emprunté ces belles théories à son illustre confrère, le docteur\n Tribulat Bonhomet, qui était, lui aussi, un grand savant.\n   Le cas de ce féroce insulteur de Wagner est vraiment curieux et\ntout aussi digne d'observation que celui des dégénérés dont il\nparle. On se ferait de l'auteur de Dégénérescence une représenta-\ntion incomplète en le jugeant : un crétin, sans plus, — uniquement\nd'après ses idées sur l'art et la religion, ou d'après son chapitre\nsur Richard Wagner, qui est du pur délire. Son livre, écrit\nd'ailleurs avec une verve endiablée très amusante, offre un\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "118                          DURENDAL\n\n\nétonnant mélange de bon sens et de sottise, d'idées saines et déli-\nrantes. Il atteste l'état mental d'un homme qui, dans certaine\nsphère, voit généralement juste, alors qu'il déraisonne en toute\nsérénité sur certains points seulement ; et il ne faut pas être\naliéniste pour savoir que tel cas se rencontre fort souvent. On\ntrouve dans ces deux gros volumes mainte observation pleine\nde justesse. Voyez les pages sur Zola, sur Nietzsche, sur tel sym-\nboliste, diabolique ou mage dont l'auteur souligne avec esprit et\nsagacité les traits morbides. Mais il exagère ridiculement ce\nprocédé pseudo-scientifique, parlant à tout bout de champ\nd' « écholalie » ou autres manies semblables des idiots, à propos\ndu plus innocent artifice littéraire. Et il ne voit plus rien du\ntout, il déraisonne totalement dès que le mysticisme (dans son\nsens général) et la tendance idéaliste en art lui apparaissent. A\npreuve, ses jugements sur Ruskin, Rosetti et surtout l'incroyable\n chapitre intitulé : Le culte de Richard Wagner. Cette incom-\npréhension n'a rien de surprenant de la part d'un homme\n convaincu que « l'art et la poésie sont destinés à devenir de purs\n atavismes et à n'être plus cultivés que par la partie la plus émo-\ntionnelle de l'humanité : les femmes, la jeunesse, peut-être\n même l'enfance » (11,536). En attendant cet heureux temps, il\nfaut rabaisser le plus possible l'idéal artistique en prêchant que\nles mystiques, comme les égotistes et les orduriers pseudo-\nréalistes sont des ennemis de la société de la pire espèce (II, 560).\nQuant au sentiment religieux, c'est une forme de mysticisme et\ndes plus funestes. La « Science » y reconnaît une marque sûre\nd'imbécilité, de morbidesse intellectuelle, de même que dans le\n sadisme, l'érotomanie, les aberrations sexuelles qui l'accom-\npagnent ordinairement. (Voyez Baudelaire, Verlaine, Péladan,\netc.) Certains fous ignobles, observés dans les cliniques, mani-\nfestent des instincts mystico-religieux très caractérisés ; d'autres\n aiment à la folie la musique de Wagner. Alors, vous comprenez,\n la conclusion s'impose. Inutile de dire que notre savant docteur\nest un anticlérical intense, très irrité contre les jésuites et leurs\nélèves, cette « franc-maçonnerie noire », et qu'il perd complète-\nment la tête lorsqu'il s'en prend à ceux qui, naguère, eurent\nl'audace de dénoncer la « banqueroute de la Science ».\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                              RICHARD WAGNER                                     119\n\n\n\n   Pour l'auteur de Dégénérescence, comme pour cet étrange cer-\nveau de Frédéric Nietzsche, qui devait bientôt sombrer dans la\nfolie totale, les sentiments de la pitié, de l'amour désintéressé, du\nrenoncement sont des signes non équivoques de déséquilibre\nmoral. Et le sentiment religieux, qui en est la source la plus pure\net la plus féconde, leur paraît malsain, funeste entre tous et le\nplus antisocial des instincts humains. La fureur de Nietszche\ncontre Wagner, dont toute l'œuvre a précisément pour effet\nd'exalter dans les âmes de tels sentiments, n'a guère d'autre\ncause (1). On sait avec quelle amertume il reprochait à l'auteur\nde Parsifal sa prétendue conversion au catholicisme. En vérité,\nla haine de tels hommes consacre à jamais le génie et la gloire\nde Richard Wagner.\n    Nous ne nous contenterons donc point de la timide conclusion\n de M. Lichtenberger (p. 497) : « Il est difficile, pour l'instant,\nde formuler sur l'œuvre de Wagner un jugement définitif, et cela\nparce que ce jugement dépend, partiellement au moins, de la\n solution donnée à quelques-uns des grands problèmes qui\n divisent et sans doute diviseront longtemps encore l'humanité\n pensante. Selon la place qu'on accordera, dans l'échelle des\n valeurs, à la foi religieuse, à l'art, à la raison, à la science\n positive, on inclinera à voir dans le maître de Bayreuth un\n esprit réactionnaire ou un prophète inspiré, un décadent ou un\n réformateur. » Pour nous, le jugement définitif est prononcé\n depuis longtemps. Nous considérons Richard Wagner comme\n le plus authentique génie de l'art contemporain, le plus grand\n créateur de beauté de notre temps, celui qui, par son art, a le\n plus élevé et ennobli les âmes d'aujourd'hui. De nombreux\n esprits, à raison de dispositions provenant d'une éducation\n artistique toute différente ou à raison de diversités de tempéra-\n ment et de race, lui demeurent encore fermés : leur hostilité,\n très naturelle, ne mérite certes ni colère, ni mépris. Mais quant\n aux pauvres penseurs que d'aveugles préjugés antireligieux\n\n\n  (1) Sur Nietzsche et ses rapports avec Wagner, consulter l'instructif petit volume de\n M.Lichtenberger, La Philosophie de Nietzsche (Paris, Alcan, 1898).\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "120                        DURENDAL\n\n\n\nrendent inaptes à comprendre l'Œuvre wagnérienne, leur\nopinion est dénuée de valeur et leurs aphorismes n'ont d'intérêt\nque pour ceux qui, comme Flaubert, s'amusent à collectionner\nla bêtise humaine.\n                                    CHARLES   MARTENS.\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "« IL A SOUI'T'KRT POUR NOUS »\n      (Œuvre tic lîrnst WANTI-:)\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": ""}, {"page_pdf": 154, "texte": "              CHOSES                DE     MAI\n\n\n                                I\n\nOh! les fils de la vierge ont blanchi les mésanges!\nIl fait si bleu qu'on rêve au bleu des lacs chinois.\nLes rouges enfants vont en bandes, par le bois,\nSonner les grelots d'or de leurs clairs rires d'anges.\nLes saules ont verdi leurs squelettes sournois ;\nLe soleil glisse un long frisson blanc sur les franges\nDes noisetiersfollets riant au coin des granges;\nLes cerfs-volants troués tressautent sur les toits.\n\nLes fleurettes ont peur des pâles mains de vierges;\nDans le sommeil du flot, mirant leurs teints de cierges,\nDes bohémiens assis songent près des étangs ;\n\nLeur chaumine s'endort, lassée, à la grand'route ;\nUn enfant tend les bras vers le bleu du printemps\nA la vitre, et sourit au vieux cheval qui broute.\n\n                               II\n\nOn se signe en passant ; il est expiatoire\nLe calvaire efflanqué du ravin : aux minuits\nSur les rocs noirs de foudre et les chênes détruits\nGémit le spectre errant d'un voleur de ciboire.\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "122                        DURENDAL\n\n\n\n Au mur sombre un grand Christ souffre. Le dérisoire\n Manteau de pourpre saigne en les mortels ennuis\n Du long corps où s'épand une pâleur d'ivoire.\n — J'ai vu sur le manteau la tristesse des nuits\n  Glisser par le vitrail un pur regard de lune\n  Blanche, qui déplorait la divine infortune.\n  Tandis que le printemps écoutait la rumeur\n\n  D'oiseaux s'éteindre aux nids, vers les bois, très lointaine,\n  La lampe qui râlait sa prière incertaine,\n  Et moi, nous regardions le christ rouge qui meurt.\n\n                               III\n  Le vieux soleil couchant va boire à la fontaine.\n  Il regarde le corps roide et noir d'un pendu,\n  Là, sous la frondaison printanière d'un chêne;\n  Et le soleil envole au lourd front éperdu\n\n  Le frissonnant baiser de sa pitié sereine.\n  Oh! voici venir boire un triste chien perdu\n  Hurlant à l'amoureuse et rose cantilène\n  Des rossignols. Le globe embrasé s'est fondu\n  Vers la forêt verte en une mare sanglante.\n  Les arbres ont frémi sous la clarté troublante ;\n  Les grands oiseaux ont fui vers un calme sommeil.\n\n  La hiératique voix des rossignols s'est tue;\n  Sur un rocher s'érige une femme mi-nue,\n  Une folle envoyant des baisers au soleil.\n\n                                IV\n  Tout le pré s'assoupit au lutrin des cigales.\n  Il neige de la lune autour des grands bœufs roux,\n  L'un rêve près du bois : Passe-t-il des garous ?\n  Il beugle aux sapins noirs, et sur les herbes pâles\n  Regarde son profil énorme s'allonger.\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                     CHOSES DE MAI                        123\n\n\nDeux sont étendus, mous, et tout las de plonger\nLeur œil large au-delà d'une lointaine étoile;\nSur les galons fraîchis que le luisant étoile,\nA lourds bruits leurs naseaux fument. Trois sont debout\nA la grille; au travers de ce saule qui bouge\n\nIls ont vu s'allumer les yeux perts d'un hibou.\n Tout ruisselants de lune et cabrés dans l'eau rouge\nD'autres brisent les joncs affolés de l'étang,\nPuis galopent au pré, des branches à la dent.\nD'autres, les plus doux, eux, les pieux pensifs s'endorment\n\nPrès du pommier tordu que les chancres déforment.\n— Voici qu'au sentier passe un couple chuchoteur :\nTous levant leursfronts lourds, à gravités égales,\nTournent de grands yeux doux là-bas, avec lenteur.\nEt le pré se rendort au lutrin des cigales.\n\n                                         EDGAR   BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "              Le Livre des douze Béguines\n                             (DE JEAN RUUSBROEC)\n\n\n\n\n                                  (Suite et fin)\n\n\n\n                               CHAPITRE XIV\n\n                  IL EST quatre modes d'aimer, où se trouve toute sainteté.\n                     Le premier est de précepte et il appartient aux amis.\n                     Le second est de conseil et il appartient aux âmes\n                     éclairées qui vivent d'après les conseils de Dieu. Le\n                     troisième n'est ni dans les commandements ni dans les\n                     conseils, il appartient aux fils de Dieu, ceux qui souffrent\n                     l'action de Dieu dans l'amour nu. Le quatrième consiste\n                     à être un avec Dieu dans l'amour.\n                        Maintenant comprends-moi bien. La première ma-\nnière d'aimer, c'est craindre et aimer Dieu par-dessus toute chose et lui\nobéir et croire en la sainte Église comme un bon chrétien, être vertueux\net faire toutes sortes de bonnes œuvres. Ceux-là sont les amis de Dieu,\nqui lui plaisent dans le plus bas degré où l'on puisse vivre de la vie divine.\n   Vient ensuite la seconde manière d'aimer, celle où l'on vit en Dieu\ndans l'esprit et dans la vérité. Cela est lorsque ce brave homme, dont je\nviens de parler, plus aime et contemple Dieu qu'il ne fait de bonnes\nœuvres extérieures pour Dieu; dès lors, il est touché et invité par\nl'Esprit de Notre Seigneur à l'aimer toujours davantage ; et plus il aime,\nplus il est purifié. Et il arrive ainsi à sentir quelque chose de salutaire et\nd'immesuré, qui est d'aimer sans limites: grâce à cela et à ne regarder\nque ce mode d'amour, il devient un pur esprit et se colle à Dieu d'un\namour sans mode ; et il se vide à toute heure jusqu'à ce qu'il soit arrivé\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                   LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                             125\n\n\n\nà la vacuité. Et lors il sent de nouveaux attouchements et s'expulse de\nnouveau, jusqu'à ce que ses forces défaillent dans cet amour sans\nmesure. Et cela est aimer Dieu et en être aimé; car ce que l'amour est\nen lui-même, on ne peut pas le comprendre, mais telles sont ses opéra-\ntions : amour donne plus qu'on ne peut recevoir et réclame plus qu'on\nne peut payer.\n   L'attouchement pressant de l'amour est, dans l'âme, une flamme ardente\ndu cœur qui désire, dans le corps, une commotion et une impatience,\ndans l'esprit, un vautour affamé et consumant. Cette faim d'amour\ndigère les œuvres de l'esprit en une vacuité simple de soi-même. Vois-tu,\nlà commencent : et une contemplation intellectuelle et une amoureuse\ninclination dans une atmosphère douce et salutaire ; là se parfait l'amour\nimmesuré. Car, contempler intellectuellement et s'incliner amoureuse-\nment, ce sont là deux pipeaux célestes qui chantent sans besoin de notes\net de t o n ; ils progressent sans retours et sans écarts dans cette vie\néternelle ; se tiennent en harmonie et d'accord avec tout le reste de la\nsainte Eglise, c'est le Saint-Esprit qui leur donne le vent qui chante en\neux, et ils se trouvent entre l'amour sans mesure et l'amour nu et vide.\n   Suit alors le troisième mode d'aimer, élevé, illuminé, dans une fulgu-\nration de divine lumière. L'esprit est dans ce mode comme vide et nu et\nsoulevé, par delà les œuvres, dans une compréhension simple et une\naffection dépouillée.\n    L'on ne travaille pas, mais l'on est travaillé par l'Esprit du Seigneur, et\nl'on est, à ne prendre que ce que l'on éprouve, soi-même la grâce et\nl'amour, et on les appelle les Fils de Dieu, ceux qui sont morts à eux-mêmes\n en Dieu, et ont immolé toute volonté propre dans la très chère Volonté de\n Dieu. Leur vie est cachée avec le Christ en Dieu, et ils sont entièrement\n et à nouveau nés de l'Esprit-Saint, fils choisis de l'amour divin : et par\ndelà la grâce et les œuvres de la grâce, ils s'anéantissent et se fondent\n dans l'amour; car ils sont déiformes, et ils sont transformés et supra-\n formés en l'Esprit du Seigneur, comme un fer incandescent est supra-\n formé et unifié avec le feu. Aussi loin qu'il y a fer, on voit le feu. et aussi\n loin que va le feu, il reste fer, et pourtant le fer ne devient point feu et le\n feu ne devient point fer, mais chacun conserve sa nature et sa substance.\n Ainsi l'esprit de l'homme ne devient point Dieu, mais il est déiforme et\n il se sent largeur, longueur, hauteur et profondeur et aussi loin que\n Dieu est Dieu, aussi loin est uni à lui par l'amour l'esprit amoureux.\n    Et par conséquent, le quatrième mode d'aimer est un état de vide, où\n l'on est uni à Dieu par un amour nu et dans une lumière divine, libre et\n vide de toute pratique amoureuse, par delà les œuvres et les exercices de\n piété ; simple et pur amour, qui consume et anéantit en lui-même l'âme\n humaine, de telle sorte que l'on ne songe plus ni à soi-même, ni à Dieu,\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "126                                     DURENDAL\n\n\n\nni à quelque chose de créé, rien qu'aimer! ce qu'il goûte, ce qu'il ressent,\nce qu'il possède dans la pure nudité ! (1)\n   Il se sent une largeur dans cet amour, qui est sans limite, qui comprend\ntoute chose et demeure inrenfermable. Il se sent un avec l'éternelle\nlongueur qui, sans commencement et sans fin, précédant et suivant toute\nchose créée est impondérable. Il se sent élevé avec Dieu dans une hauteur\nqui règne et gouverne au ciel, sur la terre et en tous lieux. Il se voit\naussi en profondeur et exalté dans une supra-essence qui est l'essence de\nDieu. Là il se trouve une béatitude sans fond avec Dieu et tous ses saints,\nbéatitude qui en Dieu est essentielle, en lui supra-essentielle. Cela est\nau-dessus de tout et en-dessous de tout; et cela est un fondement sans\nappui qui soutient sans soutien et Dieu et toutes les choses créées ; et\ncela n'est perçu par rien d'autre que par sa propre entité ; et cela est à\nDieu une connaissance quiète et essentielle, et à nous, une incogniscible\nnon-science.\n   Et nous, là où nous connaissons et savons, là nous sommes heureux\net unis à Dieu par l'amour: mais là où nous ne connaissons plus, là nous\nsommes avec Dieu une quiète béatitude qui dépasse notre essence\n créée : là nous sommes perdus dans l'extase, privés de tout sentiment,\n extériorisés dans notre béatitude supra-essentielle, en Dieu, par delà\n notre moi, dans un abîme sans fond qui est l'être de Dieu, que jamais\n n'émeuvent ni Dieu ni les créatures.\n    Par conséquent, nous comprenons une séparation et une différence,\n suivant notre raison, entre Dieu et la divinité, entre le travail et la quié-\n tude.\n    Cette fécondité des personnes divines, trinité dans l'unité et unité\n\n\n   (1) Un autre mystique, saint Bonaventure, soucieux comme la plupart des thérapeutes\nd'envelopper sa doctrine d'un symbole scripturistique, remarque qu'il y a six degrés d'amour\ncomme il y avait six degrés au trône de Salomon.\n   « On n'est pas parvenu à cet amour parfait du prochain, si l'on n'est parvenu auparavant\n» au parfait amour de Dieu, pour qui seul le prochain est aimé, et doit être aimé; et pour\n» comprendre la perfection dans l'amour de Dieu, il faut savoir qu'il y a six degrés par lesquels\n» on y arrive successivement et peu à peu. Le premier, c'est la douceur; le second, l'avidité;\n» le troisième, la satiété; le quatrième, l'ivresse; le cinquième, la sécurité; le sixième, la\n» tranquillité.\n   » Incendie de l'amour, ch. II,§6. »\n   Et plus loin :\n   « Le sixième degré est la vraie et pleine tranquillité, dans laquelle l'âme goûte une paix\n» si profonde, qu'elle semble endormie, et comme placée dans l'arche de Noé, tant rien ne\n» saurait la troubler. Car qui peut inquiéter une âme que nul désir n'inquiète et que nulle\n» crainte n'agite. Dans cette âme est la paix suprême, et là repose le vrai Salomon, parce que\n» son trône est dans la paix.... (Ibid., § 8.) »\n   Cet extrait est donné dans le seul but de montrer que si l'ordonnance varie d'un voyant\nà l'autre, le fond du tableau reste toujours invariable ; la variété dans l'unité.\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                      LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                        127\n\n\n\ndans la trinité, travaille toujours dans une vivante différenciation. Mais\nl'être simple de Dieu, parce que simple être, est ce en quoi repose d'un\nrepos éternel et Dieu et les créatures : Là, quant à notre supra-essence,\nnous sommes tous dans une béatitude sans limites, sans différences, béa-\ntitude qui, en Dieu est essentielle, en nous supra-essentielle; là nous\nsommes par de là notre essence créée ; là nous sommes perdus dans\nl'extase, privés de tout sentiment, extériorisés dans notre béatitude\nsupra-essentielle qui est sans limites et n'est perçue par rien d'autre que\npar sa propre entité.\n    Et bien que nous soyons tous, dans notre supra-essence et au-dessus\nde la nature, unis avec Dieu éternellement en repos et sans travail, nous\nsommes néanmoins aussi avec Dieu, la féconde trinité des personnes\ndivines, vivante et agissante par delà et par-dessus toutes les choses\ncréées. Nous nous comprenons une vie éternelle, ensemble avec le Père\ncéleste qui est notre origine, qui nous a créés. Nous nous trouvons aussi\nune vivante vérité dans le Fils, qui est notre modèle, en qui nous vivons\nde la vie surnaturelle, nous tous créés séparément, ordonnés et connus\néternellement dans sa divine et perpétuelle sagesse. Nous nous sentons\naussi dans le Saint-Esprit, qui nous a aimés, de toute éternité a voulu\nque nous fussions ornés de tous les dons et que nous fussions un avec lui\ndans l'amour. Cet Esprit nous envoie tout plein de grâces et de dons pour\n accomplir sa volonté par toutes sortes de bonnes œuvres et de bonnes\n actions, pour vivre suivant son très amoureux désir, pour suivre le Christ\n dans la mesure de nos connaissances et de nos puissances.\n    De même que le Père nous a envoyé son fils Jésus-Christ pour nous\n servir, pour vivre, pour mourir pour nous, de même Jésus-Chrit nous\n envoie son Fils et nous donne son Esprit, afin que nous vivions dans\n l'exercice de toutes les vertus, bonnes œuvres et charités. Ainsi sommes-\n nous des disciples si nous gardons sa loi et ses commandements, et\n l'amour mutuel, et la fidélité réciproque : ainsi pouvons-nous croître et\n nous perfectionner dans les grâces, les vertus, et faire ressembler notre\n vie à celle de Notre Seigneur Jésus-Christ ; et ainsi croît en nous de plus\n en plus la grâce de Dieu, et la faim et la soif de la vertu et de la vérité,\n comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire en parlant du commencement\n de la vie sainte (1).\n\n   (1) Ce chapitre XIV est simplement vertigineux. Il donne l'impression de l'ivresse ou de\nl'extase, cette ivresse, divine, dont a déjà parlé notre Ruusbrœc et que décrit admirablement\nsaint Bonaventure, dans son Elixir d'amour, y partie, chap. 4.\n   Pour trouver une page qui puisse soutenir la comparaison avec celles qu'on vient de lire, il\nfaut chercher loin et chez les meilleurs. En voici une que j'emprunte à saint Bonaventure,\ncelui que le moyen âge a baptisé « le docteur séraphique ».\n   « L'homme se change en Dieu alors qu'il choisit d'être haï, qu'il préfère d'aimer Dieu\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "128                                       DURENDAL\n\n\n                                       CHAPITRE XV\n\n  Bien plus, comme cet Esprit du Seigneur nous inspire de vivre entiè-\nrement dans la vertu et les bonnes œuvres, de même, intérieurement, il\n\nexclusivement, ne veut s'affecter que de ce qui concerne Dieu seul, se retranche et s'isole dans\ncet unique sentiment, ne se préoccupe absolument que de Dieu et n'éprouve d'autre soif que\nde voir le Seigneur son Dieu honoré par lui et par les autres.\n   » O échange désirable! Car celui-là a certainement échangé les plaies du péché contre celles\ndu Christ, l'infection de son esprit contre la bonté de Dieu, sa bassesse contre la majesté\ndivine, sa méchanceté contre la clémence de Dieu, l'amertume du cœur contre la douceur du\nCréateur. Car il est tout en Dieu et ne cherche rien que Dieu. Son cœur est plein de Dieu; il\nse dépouille et revêt Dieu. Par zèle pour Dieu, il se fait la guerre à lui-même comme à un\ncruel ennemi. Si tel est le caractère de cet échange, pourquoi tardes-tu de le consommer, mau-\nvais serviteur, infidèle esclave, inutile créature ?\n   » Prenez garde d'y procéder avec torpeur, le cœur pesant, la poitrine inquiète, l'esprit in-\nsensible. Il faut plutôt y apporter une âme avide, une intention fervente, un amour immense,\nsurtout qu'il n'y a rien de plus utile à l'homme, de plus délectable, de plus noble. Si donc vous\nvous dépouillez de vous-mêmes et, par ce moyen, entrez en Dieu, prenez garde que, de quelque\nfaçon que ce soit, on ne puisse vous rencontrer hors de lui. Et si, par négligence ou par quelque\ninfirmité d'esprit il vous arrive d'en sortir, retournez-y aussitôt avec larmes, suppliez-le avec\ninstances de vous pardonner, de daigner recevoir un esclave fugitif, et alors prenez en votre\ncœur la ferme résolution de ne plus en sortir: Je, ne dis pas, néanmoins, de former un tel\nengagement qui pût vous entraîner à une nouvelle faute, car nous sommes fragiles et incon-\nstants. Mais en fussiez-vous sorti mille fois, il faut revenir autant de fois à Lui. »\n   Elixir de l'amour divin, y partie, ch. 2, §§ 2 et 3.\n   C'est bien la même idée et c'est bien le langage d'un amoureux, mais qui osera nier que le\nmystique de Vauvert, presque inconnu et profondément oublié même par ses compatriotes,\nmême par ceux dont c'est la vocation d'étudier le mysticisme, plane plus haut que le fameux\nbiographe de saint François ?\n   Et puisque j'en suis à citer et à comparer deux amoureux, qu'on me permette encore de citer\n quelques lignes de Bonaventure simplement à titre de document sur le langage de la passion\nchez un italien, et pour qu'on ne me reproche pas de tricher.\n   « O aimables plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Car comme je m'y glissais pour ainsi\ndire les yeux ouverts, mes veux même furent remplis de sang; et ainsi n'apercevant rien\nd'autre, j'ai commencé à entrer, tâtant de la main, enfin je suis parvenu jusqu'au fond des\nentrailles de sa charité, elles m'ont enveloppé de toutes parts et je n'ai pas pu rebrousser\nchemin.\n   » C'est pourquoi j'y séjourne, je me nourris des aliments dont il se nourrit et je m'y enivre\nde son breuvage. Là si abondantes sont mes délices que je ne puis, je ne saurais les raconter. Et\ncelui qui fut jadis dans un sein virginal pour les pécheurs daigne maintenant me porter, moi\nson esclave, dans ses entrailles. Mais je crains beaucoup que le terme de la gestation n'arrive\net que je ne sois déchu des délices dont je jouis. Toutefois s'il m'enfante, il devra certainement\ncomme une mère m'allaiter de ses mamelles, me soulever de ses mains, me porter dans ses\nbras, me baiser de ses lèvres, me réchauffer dans son sein. Ou bien, à coup sûr, je sais ce que\nje ferai. Aussi souvent qu'il m'enfantera, comme je sais que ses plaies sont toujours ouvertes,\npar elles je rentrerai dans ses entrailles et je réitérerai autant de fois qu'il sera nécessaire pour\nque je sois incorporé à lui d'une manière inséparable.\n   Ibid.,1repartie, ch.1er,§ 4.\n   Comme cette lecture évoque la célèbre apostrophe de Musset :\n                       Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,\n                      C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer!...\n                      Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices\n                      Vous buviez à pleins cœurs, moines mystérieux I\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "                   LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                            129\n\n\n\nnous attire à des exercices internes ; et il nous sollicite, et il nous ordonne\nde remercier Dieu, de le louer, de l'aimer et de l'honorer perpétuelle-\nment et de plus en plus, comme je l'ai enseigné auparavant.\n    Et plus nous le connaissons et plus nous l'aimons, plus nous désirons\nle connaître et l'aimer, et ainsi nous dépassons et sortons de la vie\nsensitive. Cet Esprit du Seigneur nous tire à l'intérieur de nous-mêmes\net nous fait voir l'aspect de cet amour, et nous rend libres et vides,\nindifférents à ce que les choses nous soient propices ou contraires, nous\ndonne l'entiereté de ses grâces et nous apprend à pratiquer un exercice\nd'amour plus parfait, c'est-à-dire la contemplation mutuelle de Dieu et\n de l'homme, se goûter et se connaître mutuellement, se plaire et\n se complaire, se fondre et se volatiliser dans l'amour.\n    Car Dieu se donne à nous, mais nous ne pouvons pas le comprendre.\n De Lui découlent en nous de si nombreux dons pour l'âme, pour le\n corps, pour le cœur, pour le sens, en un mot, partout!\n    Nous goûtons et sentons la consolation et la douceur de son amour.\n Il mange et boit avec nous et nous avec lui. Cela est par dessus la\n compréhension des sens. Plus nous mangeons, plus nous désirons, plus\n nous buvons, plus nous avons soif, mais l'amour paie l'écot. Les\n propres dons de Dieu et consomment et nourrissent, car ils sont eux-\n mêmes nourriture et boisson. Ils débordent et remplissent tous nos\n vases : et pourtant il nous reste toujours une mystérieuse faim et soif;\n car nous soupirons et bâillons vers ce bien qui est l'amour même,\n au-dessus de tous les dons, sans mesure. Voilà la manière dont l'Esprit\n de Dieu se donne à nous, puissions-nous le comprendre!\n    Il nous attire aussi à l'intérieur de lui-même et exige que nous\n soyons un en lui dans l'amour. Et toutes les paroles de J.-C. peuvent\n se réaliser. Et Il désirait et Il priait son Père céleste, afin que nous\n devinssions un avec lui et avec son Père, de la même façon qu'il était\n lui-même, dans son humanité, un avec Dieu le Père dans l'amour, un\n père non par la nature, mais par la grâce. Et Il désirait et voulait aussi\n que nous fussions là où il est, afin que nous vissions la gloire et l'hon-\n neur qui lui ont été donnés par son Père Céleste.\n    Dans ces paroles, tu remarqueras six choses que nous allons consi-\n dérer avec soin, parce que là dedans consiste la plus haute connaissance\n entre nous et Dieu.\n    La première est comment nous sommes un avec Dieu dans l'amour\n et dans l'Esprit Saint. Le second point, comment nous sommes autre\n chose que Dieu dans les grâces et vertus. Le troisième, comment nous\n nous unissons à Dieu par delà notre être. Le quatrième point, comment\n nous demeurons en nous-mêmes et ne pouvons nous élever au-dessus\n de notre être. Le cinquième, comment nous sommes dans notre être,\n                                                                           9\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "130                            DURENDAL\n\n\nassoiffés et affamés et ne pouvons comprendre Dieu. Le sixième,\ncomment nous sommes, par delà notre être, saouls et surabondants et\nheureux dans l'éternel amour.\n    Observe bien avec attention ces six points; je vais te les dénouer et\nexpliquer.\n    Remarque maintenant et vois, nous sommes une vie en Dieu, en\nnotre prototype naturel, au-dessus de notre être créé. Nous sommes\naussi une humanité que Dieu a créée, et nous sommes une seule nature\nhumaine, en laquelle Dieu a imprimé son image de la Trinité et que,\npar amour, il a revêtue, de telle sorte qu'il est avec nous Dieu et\n h o m m e . Et cela tous les hommes l'ont reçu en même temps, tant les\n bons que les mauvais ; car c'est là la noblesse et la grandeur de notre\n nature. Et avec cela, nous ne sommes ni saints ni heureux.\n    Mais quand la grâce et les vertus nous élèvent et nous amènent au\n vide nu et quiète de notre esprit, vide dans lequel Dieu règne,\n là nous nous trouvons un avec Dieu et tous ses saints et là aussi nous\n sommes tous consommés dans un amour qui est Dieu lui-même, le\n principe et la source de notre vie éternelle.\n     Ensuite, nous sommes différenciés de Dieu et ne pouvons point nous\n unifier avec lui, mais éternellement demeurer autre chose que lui, c'est-\n  à-dire quand nous restons dans notre être, chacun demeurant une\n  personnalité distincte. Et là Dieu nous a fait dans notre pure nature,\n  semblables à lui, selon la mesure de nos puissances supérieures; mais\n  cette ressemblance que Dieu nous a donnée à tous indistinctement, elle ne\n  nous rend ni saints ni heureux ; mais les grâces et les dons de Dieu, qui\n  descendent d'en haut sur nous, ceux-là nous font une vie vertueuse, et\n  ainsi Dieu vit en nous et nous en lui. Et ainsi nous sommes semblables\n  à Dieu, au-dessus de notre nature, et ainsi nous demeurons semblables\n  à Dieu en grâces et en gloires.\n     Vient après le troisième point, comment nous sommes un avec Dieu,\n  par delà notre être, et comment dans notre être, nous lui restons perpé-\n  tuellement semblables. Et cela nous est enseigné par le contact de Dieu,\n   qui éclaire notre raison, et nous extériorise, et nous sollicite à mener\n   une vie vertueuse, et nous attire en nous-mêmes et nous commande de\n   nous unir à Dieu. Et si nous obéissons également à ces deux solliciteurs,\n   nous vivons selon la très chère volonté de Dieu. Et ce contact est un\n   intermédiaire éternel et vivant entre Dieu et nous, de telle sorte que\n   nous demeurons éternellement, dans notre être, semblables, et par delà\n   la ressemblance, un avec Dieu.\n      Après cela vient le quatrième point. Par l'attachement de l'Esprit-\n   Saint, nous sommes en même temps remués à l'intérieur et nous\n   gagnons un insatiable désir et un goût affamé que ni la raison ni aucun\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                  LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                        131\n\n\nêtre créé ne peuvent ou comprimer ou rassasier. Car cet esprit de Dieu\npresse notre esprit à sortir de nous-mêmes pour nous donner en Dieu\net aussi à comprendre et renfermer Dieu en nous : et ces deux choses\nnous sont impossibles. Car nous ne pouvons sortir de nous-mêmes pour\nentrer en Dieu et perdre notre nature et, par conséquent, nous devons\néternellement demeurer des êtres différents de Dieu et des êtres créés;\ncar aucune créature ne peut se transformer en Dieu, ni Dieu en sa\ncréature. Nous ne pouvons non plus comprendre en nous Dieu, car il\nest grandeur sans limites. Egalement, nous ne pouvons le suivre ou le\nraconter, car Il est longueur sans bout, profondeur sans fond, hauteur\nau-dessus de tout ce qu'il a créé.\n   Mais ce qui est impossible à nous est bien possible à lui ; parce que\nlà où notre esprit et nos forces défaillent à leur besogne, là, travaille\nl'Esprit de Notre-Seigneur, par delà nos forces et par delà nos œuvres;\net là nous sommes mus par l'Esprit de Notre-Seigneur et nous laissons\nfaire ses œuvres par delà nos œuvres : et dans cette réceptivité, nous le\ncomprenons et nous en sommes compris.\n   Dans nos œuvres propres, nous défaillons toujours et nous ne pouvons\nle comprendre; mais, par delà nos actions, là où Lui travaille et nous\nlaissons faire, là nous le comprenons en laissant faire ses œuvres par\ndelà nos œuvres : et cela est comprendre Dieu d'une manière incompré-\nhensible, c'est-à-dire passivement et en ne le comprenant pas.\n   Vient ensuite le cinquième point, qui nous parfait dans l'exercice de\nl'éternel amour, comme je l'ai déjà dit, c'est-à-dire que par delà notre\nactivité, nous sommes mis en mouvement par l'esprit de Notre-Seigneur;\nlà, nous sommes vides de nous-mêmes et de toute créature, et unis\nà Dieu en l'amour. Mais entre nous et Dieu, cette unité se renouvelle\nsans arrêt ; parce que l'esprit de Dieu est à la fois éployant et concen-\ntrant, et il remue et attouchc notre esprit et nous presse de vivre la\ntrès chère volonté de Dieu. Et il nous prie d'aimer Dieu comme II le\nmérite.\n   Ce contact, qui nous relie à Dieu, ce n'est point par lui que nous\narrivons. Ce qu'est ce contact, dans son fond, et ce qu'est amour en\nsoi, nous ne pouvons le savoir. Où nous nous épuisons à travailler, nous\nrecommençons à nouveau, parce que les dons de Dieu ne nous per-\nmettent pas de rester les mains vides. Cette effusion du Saint-Esprit\nnous rend riches, remplit nos vases avides avec ses dons divins, avec une\nnourriture éternelle et une spirituelle boisson ; néanmoins, cette faim et\ncette soif et ce désir éternel continuent à poursuivre et à désirer\nd'obtenir Celui qui est sans mesures ; et cela nous est impossible.\n   Et c'est pourquoi nous devons toujours faire des efforts et demeurer\nConstamment dans nos œuvres perpétuellement des assoiffés et des\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "132                              DURENDAL\n\n\n\naffamés. Et quoique nous vivions de Dieu, que nuit et jour nous le man-\ngions, bâillions et désirions après, nous ne pouvons cependant le com-\nprendre, l'avaler et le digérer. Toujours nous devons travailler dans cette\nnon-permanence; la faim, la soif et l'éternel désir ne peuvent se taire.\n    Mais, de même que Dieu extérieurement, grâce à tous ses dons, nous\npermet de vivre sa très chère volonté, de même son esprit nous attire\naussi à l'intérieur et nous fait l'aimer comme il le mérite. Et ce même\nmérite presse l'esprit qui est en nous de l'aimer sans mesure, parce que\nlui-même, il est sans mesure et il nous aime en même temps que lui-\n m ê m e , comme il est. Et son amour est si terrible, si entraînant, si\n consumant tout ce qu'il touche !\n     Et là où nous éprouvons ces sentiments, là c'est un domaine supra-\n rationnel, là notre amour est sans mode et sans manière, car nous ne\n pouvons savoir comment répondre à son amour, lequel est si brûlant\n qu'il dévore et digère en sa substance tout ce qui l'approche.\n     A cet amour doit céder notre amour, car nous ne pouvons guère nous\n bouger, parce que là notre amour devient purement nu. vide et sans\n activité.\n     Et cet amour de Dieu est un feu dévorant qui nous dévore hors de\n  nous-mêmes et nous engloutit avec Dieu en l'unité. Vois, là nous\n  sommes soûls et débordants et avec Dieu, au-dessus de nous-mêmes,\n  une plénitude éternelle : pourtant nous demeurons, en nous-mêmes,\n  toujours affamés parce que nous vivons en autrui et aimons les préceptes\n  de la vertu. Et encore un coup, nous sommes toujours soûls, au-dessus\n  de nous-mêmes, avec Dieu dans l'unité ; en nous-mêmes par contre où\n  nous aimons et vivons la vie de justice, nous sommes assoiffés.\n      De telle sorte donc nous sommes soûls et assoiffés, nous travaillons et\n   jouissons, et vivons dans la vérité.\n      Au-dessus de cela est le sixième point, c'est-à-dire la jouissance, la\n   fruition en elle-même. Cette fruition de Dieu et cette fruition suressen-\n   tielle de nous tous qui sommes unis avec lui, elle est une unité quiète,\n    glorieuse, essentielle, au-dessus de la différenciation des personnes : là, il\n    n'y a de la part de Dieu, ni effluer au dehors, ni attirer vers l'intérieur,\n    mais ces personnes sont là en repos et unies dans l'amour fruitif lequel\n    est une quiète et glorieuse unité des personnes. Là le repos ou quiétude,\n    la fruition et la joie, sans mesures. Là toutes les âmes aimantes, selon\n    leur être surnaturel sont avec Dieu une seule jouissance sans différencia-\n    tion. Cette fruition de Dieu est unité des personnes, pure quiétude, joie\n    débordante, béatitude illimitée, la couronne et la louange de l'amour le\n    plus parfait dans l'éternité.\n       Là où nous sommes unis à Dieu en l'amour, grâce à sa grâce et à nos\n    bonnes œuvres, là chacun reçoit de spéciales grâces et gloires, tantôt\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                        LE LIVRE DES DOUZE BÉGUINES                                        133\n\n\nplus et tantôt moins, selon qu'il le mérite et l'a gagné par ses vertus, avec\nla grâce de Dieu. Vois-tu, là nous sommes groupés et chacun reçoit\nparticulièrement en grâces, en mérites, en ordre et en gloire d'après la\njustice et la sage ordonnance de Dieu, notre supra-essence. Mais là\nnous sommes unis avec Dieu, sans intermédiaire, au-dessus de toute\nchose étrangère ; là Dieu est notre jouissance et la sienne propre, dans\nune béatitude éternelle et sans limites (1).\n   Tu sauras que, bien que, suivant notre manière de voir, nous donnions\nà Dieu beaucoup de noms, son essence est une en trois personnes\ndifférentes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, une nature féconde en la\ntrinité des personnes. Vois-tu, c'est ainsi que nous comprenons, que nous\nsentons, que nous vivons. C'est pour cela que Dieu a créé et appelé tout\nce qui est né de la semence d'Adam. Mais les juifs et les païens et les\nincrédules repoussent cet appel de Dieu et c'est pour cela qu'ils sont\nmaudits. Les mauvais chrétiens qui vivent en état de péché mortel et les\nhypocrites qui paraissent de braves gens, demeurent et meurent de cette\nfaçon, sont également rejetés de Dieu et maudits ; pourtant ces chrétiens\nqui ont été baptisés dans le sang du Christ sont tous appelés et invités à\njouir de l'éternelle joie de Dieu. Mais, voulons-nous être choisis pour être\nreçus dans cette éternelle joie de Dieu, alors nous devons être revêtus de\nla vie de N.-S. J.-C. et unis avec lui en nous-mêmes, grâce au concours\nde sa grâce et de nos bonnes œuvres : c'est ainsi qu'il vit en nous et nous\nen Lui, dans la mesure de ses grâces et de notre sainte vie. Et nous\ndevons aussi, surnaturellement, être unis avec Dieu dans l'amour\net la fruition, c'est ainsi que nous sommes unis avec lui, c'est ainsi que\nnous sommes un amour et une fruition avec lui, débordants dans une\nbéatitude éternelle. Entre cette ressemblance qui nous est propre et cette\nunité qui est en Dieu, se place la vivante étincelle de notre âme, l'Esprit\nSaint qui est lumière et chaleur. Cette lumière nous montre que nous\nsommes unis avec Dieu dans l'amour et dans la fruition, et semblables à\nLui grâce à ses dons et à nos œuvres. Cette chaleur du Saint-Esprit\nbrûle et consume toute ressemblance et nous conserve, immuablement\ndans la connaissance et dans l'amour, et nous verse des consolations et\nnous donne un avant-goût de la gloire de Dieu, et nous rassure sur notre\néternelle béatitude.\n  Ceux qui comprennent tout cela, vivent d'après cela et ressentent tout\ncela, ils sont les braves gens choisis.\n  Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit, un seul vrai Dieu en trois per-\n\n\n\n  (1) Il faut lire ce chapitre après avoir lu le chapitre IV de l'Apolypse. C'en est un éloquent\ncommentaire. Ruusbroec donne l'impression du prophète : a. a. a., Domine, nescio loqui.\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "134                                       DURENDAL\n\n\n\nsonnes, qui est notre récompense et notre couronne, nous l'accorde à\nnous tous ! Ainsi-soit-il.\n  Ici s'en vont les XII béguines (1).\n\n                                                                    24 novembre. 1897,\n                                                            Fête de Saint-Jean de la Croix.\n                                                                    L'abbé PAUL CUYLITS.\n\n\n    (1) Il ne sera peut-être pas inutile d'éclairer la pensée de notre grand mystique par la lumière\nd'un docteur de l'Eglise. Tout le chapitre XII du 6me livre du Traité de Famour de Dieu, par\nsaint François de Sales, devrait être cité. Pour être bref, donnons-en la conclusion :\n    « Mays comme se fait cet escoulement sacre de l'ame en son Bien ayme? Une extreme\ncomplaisance de l'amant en la chose aymee produit une certaine impuissance spirituelle qui\nfait que l'ame ne se sent plus aucun pouvoir de demeurer en soy mesme ; c'est pourquoy,\ncomme un baume fondu, qui n'a plus de fermete ni de solidite, elle se laisse aller et escouler\nen ce qu'elle ayme; elle ne se jette pas par maniere d'eslancement, ni elle ne se serre pas par\nmaniere d'union, mais elle se va doucement coulant comme une chose liquide et fluide,\ndedans la divinite qu'elle ayme. Et comme nous voyons que les nuees espaissies par le vent de\nMidy, se fondant et convertissant en pluie ne peuvent plus demeurer en elles mesmes, ains\ntumbent et s'escoulent en bas, se meslant si intimement avec la terre qu'elles destrempent,\nqu'elles ne sont plus qu'une mesme chose avec icelle.\n     » Ainsy l'ame laquelle, quoy qu'amante, demeurait encor en elle mesme, sort par cet escou-\n lement sacre et fluidite sainte, et se quitte soy mesme, non seulement pour s'unir au Bien-\n ayme, mais pour se mesler toute et se destremper avec luy.\n     » Vous voyes donq bien, Theotime, que l'escoulement d'une ame en son Dieu n'est autre\n chose qu'une veritable extase, par laquelle l'ame est toute hors des bornes de son maintien\n naturel, toute meslee, absorbee et engloutie en son Dieu; dont il arrive que ceux qui parvien-\n nent a ce saint exces de l'amour divin, estans par apres revenuz a eux, ne voyent rien en la\n terre qui les contente et vivans en un extreme aneantissement d'eux mesmes, demeurent fort\n  alangouris en tout ce qui appartient aux sens, et ont perpetuellement au cœur la maxime de la\n  bienheureuse Vierge Therese de Jesus : « Ce qui n'est pas Dieu ne m'est r i e n . Et semble que\n  telle fut la passion amoureuse de ce grand ami du Bienayme, qui disait : « Je vis, mais non pas\n  moy, ains Jesus-Christ vit en moy » ; et : « Nostre vie est cachee avec Jesus-Christ en Dieu ».\n  Car dites-moi, je vous prie, Theotime, si une goutte d'eau elementaire jettee dans un ocean\n  d'eau naphe estoit vivante et qu'elle peust parler et dire Testat auquel elle seroit, ne crieroit\n  elle pas de grande joye : O mortelz, je vis voirement, mais je ne vis pas moy mesme, ains cet\n  ocean vit en moy et ma vie est cachee en cet abisme.\n      » L'ame escoulee en Dieu ne meurt pas; car, comme pourroit-elle mourir d'estre abismee\n  en la vie ? Mais elle vit sans vivre en elle-mesme, parce que, comme les estoiles, sans perdre\n  leur lumiere, ne luisent plus en la presence du soleil, ains le soleil luit en elles et sont cachees en\n  la lumiere du soleil, ainsi l'ame, sans perdre sa vie, ne vit plus estant meslee avec Dieu, ains\n  Dieu vit en elle. Telz furent, je pense, les sentimens des grans bienheureux Philippe Nerius et\n  François Xavier, quand, accables des consolations celestes, ils demandoyent a Dieu qu'il se\n  retirast pour un peu d'eux, puisqu'il vouloit que leur vie parust aussi encore un peu au monde,\n   ce qui ne se pouvoit tandis qu'elle estoit toute cachee et absorbee en Dieu. »\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "EGLISE DE NOTRE DAME DU SABLON. A BRUXELLES\n                   PORTAIL\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": ""}, {"page_pdf": 170, "texte": "            J.-J. VAN Y S E N D Y C K\n\n\n\n\n   Dans le salonnet du Cercle artistique, entre de louables peintures de\nHamesse et de consciencieuses sculptures de Dillens, de grandes feuilles\nde papier chargées de dessins géométriques et des pierres taillées,\ngothiquement.\n   Parmi les joliesses des arts de reproduction s'éveille, ainsi, l'envol de\nl'art direct, pure traduction des relativités expressives. Les premiers ont\ncoutume de reproduire l'un ou l'autre objet pour enclore daas cette vaine\nimage l'expression intime, le symbole, qui seul importe ; l'architecture\ncrée directement le rapport d'un organisme à l'espace, l'essence d'une\nforme. C'est une sorte d'équivalent de l'œuvre des jours, notre partici-\npation d'art à la divine création, une collaboration à laquelle le Créateur\nadmet ses enfants. Pareille intimité avec l'univers en tant qu'expression\natteste les rapports si souvent reconnus entre l'architecture et la musique,\nvoix secrète du monde, cri de ses plus harmoniques déchirements.\nPour le philosophe, l'architecture est une musique pétrifiée; vraiment,\nsur la musique fugace comme sur la musique monumentale, plane la vie\nsecrète et sublime du Nombre, ultime frémissement de l'Être Triple et\nUn dans la gloire de sa création.\n   Et voilà sans doute pourquoi le christianisme seul a conquis et créé\nune architecture à la fois humaine et divine comme le Verbe qu'elle\nadore. Voyez le temple grec : il atteste seulement le domaine du dieu\nqui l'habite sur un paysage de lignes harmonieuses. Les sanctuaires de\nl'Inde s'élèvent en monts pénibles ou se creusent selon l'infini vague\ndes abîmes panthéistiques. L'église chrétienne s'empare de l'arc, con-\nstruit la coupole, met déjà une royauté d'astre rond dans cet art byzantin\nque les catholiques d'aujourd'hui devraient revendiquer plus fièrement.\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": " 136                            DURENDAL\n\n\n\n  Enfin, surgit un art complètement étranger à tout ce qu'il transforma,\n pourtant, de sa nouveauté totale. C'est l'âme de l'espace conquise, la\n légèreté stable donnée à la matière, en sorte que l'édifice ne semble plus\n monter de la terre, mais descendre du ciel comme la fiancée divine. La\n cathédrale est le christianisme devenu forme, beauté; comme elle est le\n suprême effort du possible pour l'incroyant, pour le fidèle, l'ultime\n floraison de l'âme en Dieu. Huysmans ayant dit le pittoresque de la\n cathédrale, qui nous en dira la grandeur? Elle est de vie, de chair, si on\n peut dire, surnaturelle; voyez : pour régner et dominer sur la ville, elle\n n'a besoin ni de recul, ni d'espace alentour. Les maisons, jadis, se\n poussaient sur les plis de sa robe; mais tant de royauté est en celle-ci,\n qu'on la voit toujours également bien, comme une reine parmi la foule\n dominée de sa grâce essentielle. Ce n'est plus l'équilibre de la forme\n humaine qui nombre son rythme, mais celui de la prière, l'élan de l'âme\n vers Dieu, l'ascension de l'Homme-Dieu. Peut-être est-ce de là que les\n géniaux maçons de jadis prirent ces initiations mystérieuses qui\n devinrent à quelques-uns vertige de chute, comme chez les anges tombés\n des plus hautes cimes du ciel.\n    De ces maîtres anciens, l'âme revit un peu dans l'art subtil et sur de\n Van Ysendyck. Comme pour eux, la pierre lui est la suggestion puissante\n de la page blanche au poète. Il sait son intimité, les lignes enfermées en\n elle et les possibilités infinies de leurs rapports; il sait comment la\n combinaison du poids avec la forme peut dénouer son esclavage, en un\n jaillissement de force épanouie. Ses croquis le montrent dans la con-\n science et l'habileté de ses recherches comme les édifices construits dans\n l'agilité de sa réalisation. Deux achèvements d'édifices anciens sont ici\n exposés par des photographies, des dessins, des documents nombreux.\n C'est, d'abord, l'église Saint-Pierre d'Anderlecht, cette merveille connue\n de notre style médiéval. La flèche, dont on osa heureusement achever la\ntour (pourtant déjà si royale dans un arrêt analogue à celui de la tour\nSaint-Rombaut), ne pèse et n'énerve pas; les couronnes n'entravent\npas l'essor vertical; et les fleurs ne chargent pas la ligne. Le grand saint\nque tenta la nostalgie du lointain doit reposer doucement sous ce doux\nédifice, maître de l'horizon.\n    Vient ensuite la restauration de l'église Notre-Dame du Sablon, une des\nœuvres où le tremblement de toucher aux impérieuses marques du jadis\ndoit être le plus angoissant. Les différents projets qui furent établis\nfigurent auprès de celui dont s'achève la réalisation; leur si utile et\ninstructive exposition n'était pas nécessaire, cependant, pour attester la\nvaleur de celui-ci. Ce qu'on en peut dire de plus décisif dès l'abord est\nqu'il console de perdre l'inimitable charme de vétusté, le mélange des\nstyles écrivant dans l'édifice les siècles de sa vie comme par les rides d'un\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                          J.-J. VAN YSENDYCK                             137\n\n\nvisage. Les tourelles surabondamment riches de la façade antérieure, la\nflèche si légère projetée au transept, les savantes façades latérales nous\ndonneront ce que sans doute la fin du style ogival voulut léguer aux\nsiècles revenus vers sa magnificence après l'inutile effort des classicismes\nartificiels. L'église d'Alsembcrg, restaurée avec tant de bonheur, devenue\nun véritable tabernacle de l'image sainte, témoignant des miséricordes de\nNotre-Dame la Très-Sainte-Mère de Dieu, oblige à espérer encore une\nœuvre vraiment érudite et artiste.\n\n                                                            EDM. JOLY.\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "LA LÉGENDE              DU BLÉ                NOLR\n\n\n\n\n                               A GEORGES RAMAEKERS.\n\n    Quatre semeurs, un clair matin,\n    Portant sur le dos un sac plein\n    Du bon blé qui fait le bon pain\n    S'en allaient par les routes grises.\n\n    Ils allaient là-bas,... vers le champs,\n    Près du bois où l'or du couchant\n    Se mêlait au cristal des chants\n\n    Dans le souffle alangui des brises.\n\n    Mais, le chemin étant très long,\n    D'ennui les quatre compagnons\n    Baillaient de la ferme au vallon\n\n    Et du vallon jusqu'à la plaine!\n\n    Puis là, rien qui puisse servir\n    A donner un peu de plaisir\n    Et l'on entendait les soupirs\n    Dont leurs poitrines étaient pleines !\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "     LA LÉGENDE DU BLÉ NOIR             l39\n\n\nRien, rien!... Si, pourtant ! là-bas\nUn toit rouge sur des murs bas!\nLes semeurs hâtèrent le pas\nLe cœur lourd d'une ardeur nouvelle!\n\nMais d'ainsi se précipiter\nIls eurent chaud, comme en été!\nEt quand ils y furent, c'était...\n\nC'était une pauvre chapelle!\n\nAlors au lieu d'être joyeux,\nLes gas, le courroux dans les yeux,\nProférèrent contre les cieux\n\nDes injures et des blasphèmes\n\nEt puis, reprenant leur sac plein\nDu bon blé qui fait le bon pain,\nIls s'en furent par le chemin\n\nTout gris et vert dans l'aube blême!\n\nMarchant à grands pas continus,\nBientôt après étant venus\nDevant la terre aux sillons nus\n\nQu'ils devaient cribler de semailles,\n\nLes gas, de fatigue accablés,\nOuvrirent le gros sac... Troublés,\nIls ont vu les blés noirs, les blés\n\nComme le drap des funérailles!\n\nAlors, tourmentés de remords,\nIls ont, et très vite et très fort,\nJeté les blés couleur de mort!\n\nEt puis sont partis loin du monde...\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "140                 DUREN DAL\n\n\n\n      Mais lorsque l'été vint, alors\n      Que tous les champs se couvraient d'or\n      Et que le vent de Messidor\n      Murmurait    dans la moisson blonde,\n\n      Sur le sol des quatre semeurs\n      On vit des épis de malheur\n      Etaler leurs sombres couleurs.\n\n      (Blés endeuillés de pailles grises!)\n\n      Puis, un jour, ils sont revenus\n      Et les semeurs se sont pendus\n      A l'arbre le plus haut qui fut !\n                            *\n                        *       *\n\n      C'était, là-bas, au bord du champ,\n      Dans le bois où l'or du couchant\n      Se mêlait au cristal des chants\n\n      Dans le souffle alangui des brises.\n\n                                    ALBERT   BERTHEL.\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                 Les' Conférences du mois\n\n\n\n\n    MATINÉES LITTÉRAIRES : Conférences de MM. Edouard Rod sur le roman\n d'amour et Denis Cochin sur saint Anselme.\n    Le mercredi 21 janvier. M. Edouard Rod a ouvert la série des matinées\n littéraires par une conférence sur le roman d'amour. Le charme du\n sujet et le renom de romancier à psychologie raffinée, de critique subtil\n dont jouit l'auteur de la Course à la mort, donnaient à cette causerie un\nintérêt tout particulier. Le roman est, en effet, à l'heure actuelle, le\ngenre littéraire dont l'influence agit le plus puissamment sur la société.\n En étudier les qualités et les défauts constitue donc une incursion dans le\ndomaine de la morale, aussi bien que dans celui de l'esthétique et de la\npsychologie.\n    M. Rod a restreint son étude à deux questions principales : Pourquoi\nle roman fait-il une si large place à l'amour, et spécialement à l'amour\nirrégulier, réprouvé par les lois divines et humaines ? Des œuvres entou-\nrant le mal des séductions de la poésie sont-elles dangereuses ?\n    A première vue, il semble que la fréquence des situations passionnelles\ndans le roman ait pour cause l'intérêt que les péripéties de l'amour ont le\ndon d'éveiller en nous. Mais ce n'est là qu'une raison apparente.\n    Au lieu d'analyser une vie dans ses détails les plus infimes, comme le\nfont les Anglais et les Russes, les écrivains français ont, de tout temps,\npréféré synthétiser l'existence en son événement capital. Guidés par le\ngénie de leur race, affamés à la fois d'intensité dans la situation et d'unité\ndans la conception, ils ont ramené les différentes phases d'une vie à son\ninstant le plus caractéristique. Or, c'est au moment de l'amour, durant la\ncrise passionnelle, que l'être humain se manifeste le plus adéquatement\nà lui-même, dans la plénitude de ses facultés. Aussi, les amours irrégu-\nlières, grâce au stimulant que les obstacles dont elles sont traversées\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": " 142                             DURENDAL\n\n\n fournissent aux énergies, contiennent un élément d'intérêt beaucoup plus\npuissant que la banale histoire des amants heureux.\n    Cependant, si le récit des amours coupables présente tant de charmes,\nn'est-il pas pour Tordre social la cause de sérieux dangers, et la morale ne\ndoit-elle pas s'élever contre lui au nom de ses principes violés? La ques-\ntion est difficile à résoudre, et M. Rod, en subtil romancier, n'a garde de\ns'interdire, par un jugement trop décisif, toute une source d'émotions\n précieuses; il déclare donc le problème insoluble, et se contente\nd'énoncer l'avis très catégorique de Manzoni, qui prohibe la peinture de\nla passion, et l'opinion mitigée de Foggazaro, qui distingue entre le bon\n et le mauvais amour.\n    Dans son sublime pèlerinage à travers les régions de la douleur éter-\nnelle, parmi ceux qui, au delà du seuil fatal, ont pour toujours dit adieu\nà l'espérance, le Dante a vu les âmes de Francesca et de Paolo damnées\npour s'être laissées entraîner par le charme d'un roman d'amour.\n    C'est dans ce tableau du génial florentin que nous chercherons la vraie\nsolution du problème. Pardonnerons-nous ses dangers au roman\nd'amour, en considération de sa beauté ? Ici encore l'intuition du poète\ns'est plus approchée de la vérité que ne le feront jamais toutes les disser-\ntations des critiques.\n   Le public très « select » des matinées littéraires n'a pas ménagé ses\napplaudissements à M. Rod. Pourtant, comme il avait trouvé trop\nabstraites certaines considérations de ce dernier, il pouvait sembler\nredoutable de le transporter en pleine métaphysique sur les traces du\npuissant génie de saint Anselme. Cette tâche difficile, de rendre acces-\nsibles et intéressantes pour tous les plus hautes conceptions de la philo-\nsophie, a été remplie à merveille par M. Denis Cochin.\n   Le savant conférencier a étudié tour à tour en saint Anselme\nl'homme et le penseur. Il a dépeint d'une façon vive, saisissante, —\ndirai-je humoristique? — l'existence tantôt paisible et tantôt tourmentée\nde celui qui fut successivement prieur de l'abbaye Sainte-Marie du Bec et\narchevêque de Cantorbery. I1 l'a montré à la Cour d'Angleterre, luttant\navec une indomptable énergie pour la défense des droits de l'Église\ncontre les empiètements des rois Guillaume le Roux et Henri Beauclerc.\nEnsuite, abordant la partie capitale de son sujet, il a su, par une exposi-\ntion claire et captivante, initier son auditoire aux conceptions abstraites\ndu Monologium et du Proslogium.\n   Philosophe profond et subtil, saint Anselme s'est efforcé d'élever la\nraison par la foi jusqu'à la conscience parfaite de la vérité. C'est là le sens\nde la devise de ses écrits : Fides quaerens intellectum. Tandis que Descartes\nne voit en l'homme qu'une raison et que Schopenhauer le considère uni-\nquement comme volonté, l'archevêque de Cantorbcry reconnaît que l'acte\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                     LES CONFÉRENCES DU MOIS                               143\n\n\nd'adhésion au vrai est à la fois une intellection et une détermination.\nFort de cette idée, il entreprend de démontrer par des arguments philo-\nsophiques les mystères de la foi.\n   C'est dans le Proslogium que se trouve formulée la fameuse preuve de\nl'existence de Dieu. De l'idée d'une perfection unique, inégalement\nrépartie parmi les êtres, nous nous élevons, dit saint Anselme, à l'idée\nd'un être plus parfait que les autres. Or, dans l'idée même de cet être est\nimpliquée son existence réelle, car, s'il n'existait pas, il serait moins\nparfait qu'un autre être possédant l'existence parmi ses perfections.\n   Cet argument ne satisfait pas entièrement la raison. Aussi, du vivant\nmême de saint Anselme, il fut vivement critiqué par le moine Gaunilon\nde Marmoutiers. Saint Thomas le rejeta, disant que notre faible intelli-\ngence humaine est incapable de concevoir la perfection absolue.\nDescartes, prouvant l'existence d'un être parfait par l'innéité de l'idée\nque nous en avons, dut se rappeler l'argument d'Anselme.\n   Quoi qu'il en soit, le philosophe de Cantorbery réalisa son but en\naidant la raison à gravir, sous la direction de la volonté, la cime escarpée\nau sommet de laquelle resplendit la vérité absolue. Comme Platon et\nDescartes, avant de raisonner sur Dieu et le monde, il a fait silence, il a\nsu se dégager des préoccupations ordinaires où s'épuise l'énergie des\nhommes, et c'est pourquoi les penseurs éprouvent devant son œuvre le\nmystérieux frisson qui saisit et transporte l'âme à l'approche du Vrai.\n                                                                C H . DE   S.\n                                        *\n                                    *       *\n   Jeudis littéraires du Parc. — Vraiment, il faut savoir gré à M. Maurice\nChômé de l'initiative qu'il a prise en organisant ces spectacles nouveaux,\ntour à tour dédiés à l'une des gloires des lettres françaises, et qui\nnous donnent en même temps l'occasion d'apprécier, comme conféren-\nciers, quelques-uns de nos meilleurs écrivains belges.\n   La matinée du 25 janvier a été consacrée à Alfred de Vigny, ce très\ngrand et très noble esprit, que Théophile Gautier comparait à « une de\nces nébuleuses, gouttes de lait sur le sein bleu du ciel, qui brillent moins\nque les autres étoiles, parce qu'elles sont placées plus haut et plus loin ».\n   M. Albert Giraud nous en a parlé, dans une conférence qui joignait à\nl'intérêt d'aperçus nouveaux, profonds et délicats, le mérite d'être dite à\nravir. M. Albert Giraud a parlé de l'homme, du prosateur et du poète,\nfaisant revivre ce caractère fier et passionné sous des apparences de\nmisanthropie. Il nous a dit sa vie et son œuvre, établissant un judicieux\ndépart entre des poèmes de valeur inégale, relevant çà et là des faiblesses,\nsignalant plus souvent des beautés trop ignorées. Après cette conférence,\nquelques lectures ont renouvelé, pour les amis d'Alfred de Vigny, l'exal-\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "144                             DURENDAL\n\n\n\ntation de Moïse et de la Colère de Samson. On ne pouvait mieux choisir.\n   La matinée s'est terminée par la représentation d'un proverbe très\nspirituel de Vigny : Quitte pour la peur. La donnée en est singulièrement\nhardie. I1 semble que le poète, en choisissant ce sujet, ait résolu d'accom-\nplir quelque gageure. Il triomphe d'ailleurs de la difficulté par l'esprit\net le tact du dialogue. Il faut louer la grâce parfaite de Mme Van Doren,\nune très bonne comédienne décidément, et la bonhomie de M. Haury,\ndans le rôle de Tronchin. Quant à M. Rouyer, il confond trop la désin-\nvolture avec la vulgarité.\n   Le 8 février, c'était au tour de Corneille, du grand Corneille. M. Ernest\nVerlant, le directeur des Beaux-Arts, avait assumé la tâche de le présenter\nau public des matinées. Tâche malaisée, quand il s'agit d'une gloire aussi\n « classique » que celle de Corneille. M. Ernest Verlant s'en est acquitté\navec le sens critique très indépendant et très original qu'on lui connaît.\nDirons-nous qu'il n'a pas un peu dédoré l'idole, pour ceux qui ne le con-\nnaissaient que par les traités et les chrestomathies ? Oui et non. D'une\npart, il nous a révélé un « bonhomme Corneille » beaucoup moins « bon-\nh o m m e » qu'on ne se le figurait, — une sorte de procureur normand,\nnullement étranger au souci des profits et au souci de la renommée.\n Au surplus, il est peut-être temps d'en finir avec cette réputation de\nmodestie qu'on inflige à quelques grands hommes. Le génie cesserait\nsans doute d'être le génie s'il ignorait sa valeur, — et lorsqu'il la connaît,\npourquoi mentirait-il en la cachant au monde? M. Ernest Verlant a joué\nau grand tragique un tour plus cruel, en insistant sur ses préfaces, ses\ndédicaces et ses lettres au Roi — dont plusieurs sont d'une platitude qui\ntouche à la bassesse. C'étaient les mœurs du grand siècle, et il ne faut\npoint trop s'en étonner. D'autre part, le conférencier a mis en valeur\ntoute une partie de l'œuvre de Corneille qui, trop peu connue, exilée du\nrépertoire et des « œuvres choisies », reste riche en beautés grandioses.\nNicomède, Rodogune, Don Sanche, d'autres tragédies encore, furent ainsi\nréhabilitées. Il caractérisa aussi très justement la psychologie de Cor-\nneille, qui est moins préoccupe de moraliser ses auditeurs que de\ntraduire l'attraction qu'exercent sur son âme la grandeur et la noblesse,\nqu'il voit volontiers surhumaines. Et ce qu'il admire surtout dans la\ngrandeur, ce sont les victoires qu'elle remporte sur elle-même. Accompa-\ngnée de citations probantes, émaillée d'aperçus ingénieux, mais sans\nrecherche de paradoxe, dite d'une voix un peu incolore, mais séduisante,\ncette conférence a été très applaudie. Elle fut suivie de la lecture du\npremier acte, singulièrement pathétique, de Don Sanche d'Aragon par\nles artistes du Parc.\n                                                                      C.\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "LA SUPRÊME                    RENCONTRE\n\n\n                        I\nTon âme est un parterre en deuil de roses mortes\nQui se pâmaient jadis aux lèvres d'or du jour;\nMon âme est un manoir dont j'ai muré les portes\nEl que j'habite seul, au faîte de la tour.\n\nPar les nuits de terreur où gronde la tempête,\nDans les ouragans sourds et le fracas du vent,\nAux sonores piliers de la salle de fête\nUne harpe parfois gémit lointainement.\nAux jardins désolés où traîne ta pensée,\nQuand la brise pleureuse éveille les tombeaux,\nParfois un faible appel de jeunesse épuisée\nNaît, monte, se prolonge et s'achève en sanglots.\nDes créneaux de la tour où je vis, solitaire,\nJe vois, Ici-bas, par les sentiers abandonnés,\nTon âme douloureuse errer à fleur de terre,\nLoin du bonheur divin pour qui nous étions nés.\nEl la harpe se plaint alors dans ma nuit blême,\nEt la pensée en pleurs revit les anciens jours;\nIl passe un long frisson de toi-même à moi-même,\nPauvres enfants perdus, sevrés de tels amours!\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "146                       DURENDAL\n\n\n\n                              II\n\n      Je descendrai vers loi de mon grand manoir sombre,\n      A l'heure où le soleil saignera sur la mer,\n      Roidi dans mon orgueil, tranquille comme une ombre\n      El les deux poings crispés à mon glaive de fer.\n      Et tu viendras à moi du funèbre parterre\n      Où souriait jadis la beauté de les fleurs.\n      Grave comme la nuit, plus sainte qu'un mystère,\n      Avec tes lys de neige aux royales pâleurs.\n      J'entendrai le murmure alangui de les voiles\n      Frôlant les sables clairs et le jeune gazon,\n      El lu verras sous la lumière des étoiles\n      Mon spectre de héros grandir et l'horizon.\n      S'effondre le manoir dans l'ombre envahissante!\n      Croulent avec fracas ses créneaux et ses tours!\n      Meurenl les douces fleurs aux caprices des sentes!\n      Puisque l'heure divine a sacré nos amours!\n      Dans l'éternel repos des cimes réunies,\n      Après tant de douleurs, destin pur et si beau,\n      De nous voir enlacés et l'occident des vies.\n      Près du jardin fatal où senlr'ouvre un tombeau!\n                                   CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "      LE               PROPHETE\nŒuvre duVONGEBHARDT,                 de Dusseldorf\n      (Salon   d'An     Religieux)\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": ""}, {"page_pdf": 184, "texte": "                     Chronique artistique\n\n\n\n\n    Salon du cercle « Pour l'Art ». — L'ordre alphabétique est un peu l'ex-\npédient, pour un compte rendu, des chevaliers de la Table-Ronde. On\nsait l'origine de la légende. Pour qu'aucune préséance ne vint blesser\ndes preux égaux en valeur, il fut décidé qu'une table ronde les réunirait\ndans son égalité géométrique. Suivre l'ordre du catalogue est un procédé\nd'inspiration analogue; jamais il ne fut mieux en situation. Le cercle\n« Pour l'Art » est d'un individualisme sincère et travailleur, qui oblige\nenvers tous à. la même attention, sinon à la même louange.\n   Se dégageant chaque année de l'influence magistrale de Frédériq,\nFirmin Baes obtient le plus vif succès avec une grande toile : les Tireurs\nà l'arc, pleine de lumière acide et d'une animation rêveuse bien flamande.\nUn portrait, des fusains délicats, parfois nobles, attestent une jeune\nmaîtrise. Prosper Colmant a voulu, sans aucun doute, l'étonnement qui\ns'accumule en remous autour de ses violences. Il n'est pas très facile de\ndistinguer la force véritable dans ces gestes tumultueux. Notons seule-\nment des harmonies rousses et grises, des lignée volontairement déce-\nvantes et exaspérées.\n   Omcr Coppens, délaissant les nuits lactées de naguère, raconte déli-\ncieusement la vie des vieilles maisons de Nieuport et de Bruges, sous les\nhautes flèches des tours argentées par le vent marin. Du recueillement\ndes chambres flamandes, il est attiré vers la solennité vétusté des parcs,\ndont les portes se reflètent au saut de loup plein d'eau noire. C'est le\nXVIIIe siècle retouché de mort que vit Verlaine.\n                      Dans le vieux parc solitaire et glacé,\n                      Deux spectres ont évoqué le passé...\n   Léon Dardenne reste bon peintre devant le grave pays noir; une préci-\nsion un peu sèche deviendra sans doute charme de légende chez\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "148                             DURENDAL\n\n\nFrançois Dehaspe. Tout l'enchantement du gris et du noir, du double\nphiltre de rêve, d'amour et de mort, luit doucement dans les lumières\ndorées qu'Henri Duhem excelle à noyer de crépuscule. C'est un art\npieux et profond clans une technique parfaite.\n    L'étrangeté du dessin, le colons souvent désagréable, ne peuvent\nempêcher Emile Fabry d'être un artiste véritable. Il va d'instinct aux\nsymboles de couleurs: il a la forme noble et sa Création d'Eve est une\nchose grande et pure, subtilement. Ce que nous aimons le mieux dans\nl'envoi de Georges Fichefet est un portrait d'escrimeur non sans élégance ;\nles paysages d'Adolphe Hamesse n'ont rien d'imprévu.\n    Bruges est une merveille d'art réel, on ne nous l'a que trop prouvé !\nMais Alex. Hannotiau, qui l'interprète avec tant de constance, la renou-\nvelle par un procédé de synthétisation absolument remarquable. Comme\nMithouard inventa l'Iris exaspéré, il exaspère Bruges par la multiplication\nde ses motifs légendaires dans la suppression des contingences modernes.\nC'est absolument curieux et charmeur. Sans aller au-delà d'une interpré-\ntation recueillie, René Janssens, très en progrès, donne l'émotion des\nlieux de rêve du vieux Bruxelles : églises, sacristies, anciennes demeures,\njardins malades. Notre-Dame de la Solitude rend bien l'émoi profond de\n cette madone de la Soledad mémorant la solitude mortelle de la Vierge\n après le Calvaire et qui émeut si pittoresquement dans l'église de Notre-\n Dame de la Chapelle.\n    Le frissonnement des pâtes colorées ravit Mme Cl. Lacroix, dont les\n œuvres vivantes et robustes sont des plus captivantes. Nous avons étudié\n ici naguère, très longuement, l'admirable artiste qu'est Eugène Laer-\n mans, sommaire et profond, subtil et brutal, tragique et enfantin, expert\n aux teintes de marbres somptueux. Les trois œuvres exposées cette fois\n accusent l'effort déjà admiré.\n    Un charme d'anecdote clans une prestesse de lignes efficaces et de tons\n harmonieux caractérise l'exquis peintre et « illustrateur » Amédée Lyncn.\n L'inventaire pictural d'un remous de fleuve; un paysage hanté de vent\n sont surtout parfaits. Le prestige des Grands jets d'eau sveltes parmi les\n marbres est accompagné, chez Henri Ottevaere, par des études de figure,\n des compositions religieuses d'inspiration toujours élevée. Une note\n également romantique, mais avec des recherches de tons vifs, caractérise\n  les beaux effets de soirs et de nuit de Hyacinthe Smits.\n     Une atmosphère transparente jusqu'à volatiliser les objets traverse\n  les Frondaisons de Jean Van den Eeckhoudt; rien n'est plus précieux que\n  cette fluidité presque excessive.\n     Nous voici aux deux toiles d'Alfred Verhaeren, dont il ne faudrait parler\n  qu'en un verbe d'or, comme l'âme de sa vision. Vraiment, la sacristie,\n  prise si souvent comme thème de ses mysticités somptueuses, s'y révèle\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                        CHRONIQUE      ARTISTIQUE                        149\n\n\n symbole, situant son art à côté du temple, dans un lieu où il faut parler\n bas comme à l'église, mais où plus d'intimité unit les richesses divines\n aux misères humaines qu'elles consolent. D'incomparables bleus-verts,\ndes bruns de cuirs de Cordouc, des pulvérisations d'or baignent les\nimages saintes et les fidèles implorants, comme dans une atmosphère où\n la prière et la grâce, les soupirs de l'homme et le souffle de Dieu, brûlent\nsplendidement.\n    Les impressions forestières de Richard Viandier frissonnent comme il\nfaut, tandis que s'immobilisent les soirs d'Emmanuel Viérin, très attentif,\npour de belles pâtes brunes ou bleues, au décor vespéral des villes de\nFlandre.\n    En sculpture, un Calvaire de Henri Boucquet; un très solide fragment\nde Pierre Braccke, auquel nous préférons encore un buste très délicat,\nplus le récit des Suppliantes: et nous voilà à la perle du salon, l'envoi de\nVictor Rousseau. Qu'il ait le dilettantisme de véritables coquetteries\nacadémiques, qu'il approche la ciselure par la précision délicate, qu'il\nmêle le sommaire au fini, toujours il est exquis de finesse profonde, de\nforce subtile. Son buste de Mmc Baes montre comment le réel lui donne\nl'efficacité dont il anime les œuvres d'idéalité pure ; le haut-relief de\nChantre et Penseur : Devant les Etoiles...\n   Une série de dessins sombres et déjà puissants indiquent comment\nAntoine Springael conçoit ses sculptures, très « dessinées » en effet. Le\nportrait de Mlle X ' \" est aussi délicat que les Chemineux sont frustes,\ncomme il sied.\n   En art appliqué (très inutile classification), de fort belles broderies et\napplications de Mme Isidore Derudder pour la salle du Conseil provincial\nde la Flandre Orientale et des bijoux de PhilippeWolfers, affranchis des\nsouvenirs de Lalique et très délicatement coloristes.\n\n\n\n\n   La Maison d'Art aime, — avec combien de justesse ! — les expositions\nqui rassemblent assez de toiles d'un seul artiste pour exprimer sa per-\nsonnalité entière. Voici l'œuvre d'un maître, l'admirable paysagiste\nA.-J. Heymans, nous montrant l'évolution d'une grande nature d'artiste\ntoujours fidèlement attentive à la nature, à sa vue d'amour. Il est curieux\nde voir comment, dès les premiers ou, plutôt, les lointains efforts des\ntoiles doucement sombres, le peintre s'orientait vers cette rechcrche de\nla lumière profonde qu'à travers les logiques affinements de la technique,\nil a si puissamment conquise aujourd'hui ! Le n° 46, Chasseurs la Nuit,\nmontre le même souci des étoiles irradiantes et des ombres claires dont\nenchante, en apparition de légende, l'admirable Ville la Nuit d u n ° 8 i .\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "150                            DURENDAL\n\n\nLa composition des sites, l'architecture des arbres, un sentiment si vif\nde la nature que les personnages y paraissent inutiles s'accordent aujour-\nd'hui avec la puissance du coloris harmonieux et clair, imaginablement,\npour des œuvres totales comme la majeure partie de celles qui consti-\ntuent à elles seules d'importantes collections.\n\n\n\n\n    Le Cercle Artistique continue la série de ses expositions réunissant, à\nl'ordinaire, pendant une huitaine, les œuvres de trois ou quatre artistes.\nQuelques débuts heureux, sinon sensationnels, se sont manifestés parmi\nle défilé des noms connus. L'encombrement pictural appellerait d'ingé-\nnieuses remarques que, du reste, lui-même nous empêchera de dire... La\nplace devant faire défaut aussi bien dans nos pages que dans les salon-\nnets débordants !\n    Le sculpteur A. Désenfans fait apprécier par de nouvelles œuvres ce\n contour souple et svelte, composé parfois en groupes toujours aristocra-\ntiques d'allure, qui décèlent sa personnalité connue. En même temps', le\npeintre L. Herremans se caractérisait à nouveau de clartés roses et grises\npour des villes et des intérieurs; tandis que l'aquarelliste L. Allart se\n montrait ferme et sobre dans le souvenir de nos maîtres préférés.\n    La divine parabole de l'Enfant Prodigue a été illustrée en quatre\n grandes toiles par C. Jacoby, selon une vue moderne et « située » en\n Flandre. Peinture solide, composition ingénieuse où frappent surtout\n quelques belles têtes agrestes. En contraste, les aquarelles précises au\n charme connu de Paul Thémon.\n    M. Blick, avec d'autres « jeunes », s'est révélé naguère, on le sait, par\n un retour audacieux; mais dangereux, vers le bitume horrifique, le souci\n des « belles pâtes », l'effet de lumière. Malgré les périls du procédé, le\n tempérament de l'artiste est vainqueur, et ses portraits, aussi bien que\n  ses paysages, parfois sommaires, ont une séduction indéniable. Des por-\n traits de F.-G. Lemmers révèlent chez le jeune artiste un souci d'élégance\n  presque britannique, servi par une facture habile et émue ; les paysages\n  de C.-F. Werlemann, un peu durs ou sommaires parfois, s'atténuent en\n  nuit verte profondément religieuse. Le Cimetière à Droogenbosch est\n  d'une haute piété.\n     Des projets décoratifs, des esquisses, des tableaux ont donné la joie\n  paradoxale de trouver chez 1' « académique » maître Stallaert une jeu-\n  nesse de vouloir, une sincérité de vision absolument modernes. Joignez à\n  ce charme d'antithèse la science profonde, l'habileté traditionnelle, et\n  vous comprendrez l'intérêt spécial qui releva cette affirmation nouvelle\n   d'une réputation consacrée.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                        CHRONIQUE ARTISTIQUE                            l5l\n\n\n   Mlles de Bourtzoff ont « sororalemcnt » composé une exposition aux\ntons fins, aux impressions délicates. De Mlle Nathalie de Bourtzoff. il\nfaut louer surtout Roses de Xice, une corbeille de raisins subtilement\napparentée au bleu; de Mlle Sophie de Bourtzoff. deux études de têtes et\nla Prière, doux profil de jeune fille sur des gris et des noirs fort beaux.\nMlle Mathilde Demanet Veut un faire velouté aux atténuations d'atmo-\nsphère; et Albert Sohie s'inspire des environs de Bruxelles pour des\nintérieurs et effets rustiques tantôt clairs, tantôt brumeux. Franz Gaillard\nqui raconte fort bien et communique l'émotion de scènes habilement\nvues.\n   Mais ce n'est pas tout le Cercle Artistique ne peut suffire à la ferveur\nde nos peintres... Signalons au Rubens-Club, rue Royale, les pay-\nsages d'or fauve de J. Caron. les aquarelles de A. Douhaerdt. enfin les\nœuvres de Jean Eyckelbosch. dont une Vierge d'après la prophétie de\nsaint Siméon, et un fusain. l'Histoire, d'une véritable puissance symbo-\nlique.\n\n                                                         EDMOND JOLY.\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "                          LES LIVRES\n\n\n\nLA CRITIQUE :\nLe Protestantisme         contemporain, par le R. P. Dom              URBAIN\n  BALTUS, O. S. B. (Namur, DOUXFILS).\n\n   On pourrait dire que le protestantisme est fondé sur une antinomie,\n sur les postulats contradictoires et qui se ruinent réciproquement, de la\nfoi et du libre-examen. Aussi, à l'heure actuelle comme à ses débuts, au\ntemps de Luther, de Zwingle, de Mélanchton et de Calvin, se débat-il\ncontre les conséquences de ses propres doctrines, cssaie-t-il vainement\nde déterminer non seulement la croyance de ses sectes, devenues innom-\nbrables, mais le credo commun d'adeptes qui, nominalement, se réclament\nde la même église ! On connaît assez les furieuses querelles originelles des\nluthériens et des calvinistes, en Allemagne, leurs injures et leurs violences;\nleurs excommunications mutuelles : les partisans de chacun des réforma-\nteurs se subdivisaient d'ailleurs eux-mêmes à l'infini, pour suivre le sen-\ntiment de quelque théologien local que l'exemple des initiateurs de\nl'hérésie encourageait à proposer et à faire prévaloir son interprétation\npersonnelle. Et ces frères ennemis ne furent jamais d'accord que dans\nleurs campagnes d'invectives et de calomnies contre Rome et, cela va\nsans dire, pour mettre la main sur les richesses et les bénéfices de leurs\nadversaires catholiques.\n   Au fond, les travaux historiques les plus récents l'ont établi à l'évi-\ndence, la conversion de l'Allemagne fut bien moins spontanée et enthou-\nsiaste que les protestants ne l'ont donné à croire. Trop souvent, l'illumi-\nnation de la grâce luthérienne ne fut, pour les princes ecclésiastiques ou\nlaïques ruinés par leur prodigalité, que le moyen de refaire leurs finances\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                                 LES LIVRES                                153\n\n\nà l'aide du pillage et de la spoliation; que l'occasion de satisfaire leurs con-\nvoitises, leur appétit de lucre et de domination aux dépens des biens et de\nla liberté de leurs sujets. Ils se croyaient, du reste, tout permis :\nn'étaient-ils pas devenus souverains spirituels, chacun dans ses Etats, et\nLuther n'était-il pas toujours prêt à leur fournir des sophismes et des\narguments pour légitimer tous leurs actes, comme, par exemple, la\nbigamie de Philippe de Messe ? Les chevaliers-brigands et les princes,\nouvriers intéressés du schisme, se souciaient médiocrement, on le\nconçoit, de controverses spirituelles et de débats dogmatiques, mais ils\naperçurent, dès l'abord, les gains de l'apostasie et qu'il n'y avait pas à\nbalancer entre leurs scrupules et la fortune. Bon gré mal gré, les peuples\ndurent se ranger, à peine d'exil ou de destruction, à la confession de leurs\ntyrans, car ceux-ci entendaient, non servir le « nouvel Evangile ». mais\nbien s'en servir.\n   C'est ce que firent toujours, avec un rare esprit de suite, les Ilohen-\nzollern dont la prodigieuse fortune provient, en grande partie, de l'usur-\npation du grand-maître de l'Ordre Teutonique, Albert de Brandebourg,\nqui « éclairé par son ambition autant que par la parole de Luther », selon\nM. Ernest Lavisse, embrassa la Réforme et naturellement transforma\nson titre électif et viager en celui de duc héréditaire de Prusse ; de sorte\nque le pèlerinage du guerrier mystique Guillaume II, à Jérusalem, prend\nl'apparence d'une visite reconnaissante au berceau des grandeurs de sa\nfamille, au théâtre des exploits des moines-chevaliers dont les dépouilles,\nfinalement, constituèrent le patrimoine des Mohenzollern !\n   Si la cupidité devint, dans le Nord de l'Europe, l'un des stimulants les\nplus énergiques de la Réforme, ses origines, en Angleterre, furent plus\nhonteuses encore : la seule concupiscence de l'obèse Henri VIII voua ses\nsujets à l'hérésie et ce Barbe-Bleue pédant, à la fois, et sanguinaire, pro-\nfitant de la leçon contenue dans les événements d'Allemagne, s'empressa\nde distribuer les dépouilles de l'Eglise à ses favoris pour s'en faire des\ncomplices.\n   Le protestantisme, quelque nom qu'il prenne, continue à porter la\npeine de son vice originel. Il s'émiette en scissions perpétuelles, en une\nespèce de poussière de religion et l'Eglise anglicane, notamment, ne\nmaintient sa précaire et apparente cohésion qu'en évitant soigneusement\nde s'expliquer sur les termes exacts de sa croyance, en pratiquant une\ntolérance étendue jusqu'au rationalisme le plus avéré. Aussi les âmes un\npeu hautes, dégoûtées d'un culte sans substance et inefficace, altérées de\nvie spirituelle et de véritable ferveur, désertent-elles l'aridité de leur\nconfession natale pour passer au catholicisme.\n   Aujourd'hui comme jadis, ainsi que le dit le R. P. Urbain Baltus. le\n« seul point de ralliement de toutes les communions protestantes est la\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "154                              DURENDAL\n\n\nprotestation à jet continu contre l'Eglise catholique », contre Rome à\nlaquelle les furibonds théologiens allemands et anglais appliquent, à\nl'imitation de leurs ancêtres du XVIe siècle, toutes les figures désagréables\nde l'Apocalypse ! Piètre nourriture et propre à engendrer une rapide\nnausée chez des fidèles vraiment pieux et anxieux de vérité et de\ncertitude.\n   La brochure du R. P. Urbain Baltus est, en quelque sorte, l'illustration\nvive et perspicace de cette thèse ; l'auteur examine, tour à tour, la doc-\ntrine, le culte et la morale du protestantisme et démontre, par des\ncitations extraites des travaux des réformés eux-mêmes, l'anarchie qui\nrègne à cet égard entre eux.\n   L'heure est venue depuis longtemps, que Luther avait prédite, l'heure\n« où l'on verra ceux qui prétendent mesurer et régenter l'Ecriture au\nmoyen d'une raison sophistiquée et de subtilités raffinées, en venir à.\nnier la divinité du Christ ». Comment l'insurgé de Wittemberg pouvait-il\nne point apercevoir que l'erreur grandissante et la désagrégation gisaient\nen germe dans les principes par lui-même proclamés ? Tellement qu'ac-\ntuellement on se demande ce qui reste de christianisme dans des confes-\nsions dont les membres les plus autorisés nient la divinité du Christ et\nrepoussent le surnaturel. Le R. P. Urbain reproduit, sur ces points, les\nopinions de Lipsius. de Ritschl, etc., toutes diverses et qui, toutes,\néludent misérablement, par des arguties scolastiques, la nécessité de\nproclamer la filiation du Sauveur.\n   Le substantiel travail du R. P. Urbain Baltus, solidement documenté,\nenrichi d'une bonne bibliographie des sources, constitue une excellente\nœuvre apologétique. Dans une forme habile et toujours courtoise, il\ns'attaque hardiment à toutes les fallacieuses imputations contre l'Église\ncatholique, le sacrement de pénitence, etc., dont le protestantisme a cou-\ntume d'éblouir l'esprit des ignorants.\n                                                         ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL'abbé CÉLESTIN ALBIN. L a P o é s i e du B r é v i a i r e . Tome I. Les Hymnes\n  (Imprimerie IMBERT. GRASSE (A.-M.).\n\n   Le bréviaire, merveilleux cycle liturgique qui, chaque année, fait par-\ncourir au chrétien toute la carrière du Sauveur, le rend témoin de sa\nnaissance et de sa jeunesse, le transforme en compagnon soumis des\napôtres et des disciples, lui donne d'écouter avec-eux les enseignements\nde l'Homme-Dieu, de gémir aux affres de son supplice et de partager la\njoie de sa résurrection.\n   Et, périodiquement, aussi, il fait réapparaître à l'horizon catholique,\ndatant l'éphéméride, conférant à l'heure frivole, bientôt passée et que l'on\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                                 LES LIVRES                              155\n\n\ndépense futilement ou vicieusement, un sens éternel, immuable, les\nfériés de la Sainte-Vierge et le cortège glorifié des saints, martyrs, con-\nfesseurs, évêques; nobles figures ensanglantées ou fleuries qui surgissent,\nauréolées, du fond de l'ère, du lointain des temps pour se dresser en\nexemples de suavité, en modèles de grâce et de charité — perpétuels.\n    Suaviter et for titer, cette monastique inscription, cette funéraire leçon\nd'une pulvérulente pierre tombale de l'abbaye de Villers, définirait bien,\ndans son expressive concision, le genre de secours, pressant à la fois et\ndoux, impérieux et persuasif, que l'on puise dans le bréviaire.\n    C'est comme le trésor de la foi vivante et agissante, accumulé par\n les Pères, les grands évêques, les docteurs et les moines des siècles pri-\n mitifs ; le reliquaire de la pensée de l'Église, un incomparable florilège\n mystique, l'équivalent, plus extasié encore (et moins tardif, aussi) de l'art\n des architectes, des sculpteurs et des peintres du moyen âge.\n    L'effroi du péché, le repentir comme la béatitude des fidèles chan-\n taient, naturellement, alors ; la simple parole ne suffisait pas à exprimer la\n véhémence de leur foi, les extases inouïes de leur dévotion ; il leur fallait\n une effusion retentissante et passionnée. Ce sont des âmes neuves ou\n renouvelées dont les sentiments enthousiastes et reconnaissants cher-\n  chent une issue et, ignorants ou instruits, ils chantent comme l'illettré\n  bouvier saxon Cœdmon des chants à la fois rudes et tendres, improvisés\n  au souffle de l'Esprit, ou, comme l'envoyé évangélique de saint Grégoire\n  le Grand, l'apôtre de la Grande-Bretagne, saint Augustin, en débarquant\n  sur les rivages farouches du Kent, des cantiques, pour appeler la béné-\n  diction et la paix du Christ sur cette terre vouée encore aux sanguinaires\n  divinités de la Germanie...\n   Pour ne parler que des Hymnes — puisque l'ouvrage de M. l'abbé\n Albin ne concerne que cette partie du bréviaire — quelle poésie pourrait\n être mise en parallèle avec l'Ave maris stella et le Pange lingua, attribués\n à saint Fortunat; avec le Salve Regina et l'Alma Redemptoris, d'Hermanus\n Contractus; avec le délicieux Salve te, flores martyrum, de Prudence, où\n le poète nous montre les Saints Innocents jouant avec leurs palmes et\n leurs couronnes de martyrs.\n    Le bon Corneille traduit, un peu précieusement :\n\n                    Tendre escadron mourant aussitôt que mortel,\n                    Vous vous jouez ensemble, aux marches de l'autel.\n                    De ces mêmes lauriers qui couronnent vos tètes?\n\n     Faut-il citer encore l'Ave regina cœloritm, qui nous vient du bréviaire\n  franciscain ; le splendide et triomphant office du Saint-Sacrement, sur-\n  tout le Tantum ergo, de saint Thomas d'Aquin; enfin, cet ineffable poème\n  de gloire et de douleur, le Stabat Mater, de Jacopone de Todi?\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "156                             DURENDAL\n\n\n   Tous les siècles ont collaboré à ce recueil unique, dont l'origine\nremonte aux sources même du christianisme. La langue et la prosodie,\nsavantes en même temps et barbares, des hymnographes empruntèrent\nleurs éléments simultanément au latin classique et au latin populaire qui\nconcoururent, d'ailleurs, presque également à la formation des idiomes\nvulgaires. Ils modulèrent leurs chants, tantôt selon la métrique, tantôt\nselon la syntonic, usitées toutes deux par les Romains.\n   L'ignorant et audacieux pédantisme de la seconde Renaissance se devait,\névidemment, de soumettre le bréviaire à la réforme aveuglément clas-\nsique qu'il poursuivait dans tous les domaines, sans respect de l'œuvre\nfervente et inspirée du passé. Léon X confia à un prélat érudit le soin de\ncomposer un hymnaire nouveau, conforme à la tablature des Beck-\nmessers du temps et destiné à supplanter l'œuvre des Saint-Ambroisc, des\nSaint-Grégoire, des Saint-Thomas d'Aquin, e t c ; mais, terminé, le travail\nparut tellement insolite que, prudemment, on renonça à le publier !\n   Le résultat de ces tendances était facile à prévoir et correspondit, du\nreste, exactement à celui que l'on obtint, par la suite, clans l'art religieux\ntout entier :\n   « Sous l'influence du retour à la poésie et aux mètres de l'ancienne\nRome, dit très bien M. l'abbé Albin, le goût se perdit peu à peu des\nprières liturgiques : avec la prière s'envola l'inspiration.\n   » On s'explique avec peine comment les savants humanistes de\nl'époque en vinrent jusqu'à ignorer, non seulement les lois, mais\nl'existence même de la prosodie syntonique des mélodies ; ils ne virent\nbientôt que des fautes d'ignorance — des erreurs de copistes, disaient les\nplus réservés — dans les vers qui ne concordaient point avec les règles\nde la prosodie classique. »\n   Après le concile de Trente, Pie V avait promulgué l'usage universel\ndu bréviaire romain, sans changements aux textes anciens; mais le\nXVIIesiècle, sans s'apercevoir plus que le XVIe de sa méprise et de son\nabsurdité, fit subir à un grand nombre de poèmes liturgiques des\nmodifications pour les soumettre, de gré ou de force, aux règles despo-\ntiques de la métrique.\n   Urbain VIII rendit cette nouvelle version obligatoire, malgré l'oppo-\nsition d'une partie du clergé, particulièrement de celui des basiliques\nromaines de Saint-Pierre et de Saint-Jean de Latran, qui obtint la licence\nde continuer à se servir du bréviaire antique.\n   Aujourd'hui, un mouvement marque existe vers la restauration des\n vénérables textes primitifs, affaiblis et édulcorés par les remaniements,\nmouvement qui sera très heureusement secondé par des publications du\ngenre de celle de M. l'abbé Albin.\n   L'ouvrage est on ne peut mieux entendu pour satisfaire toutes les exi-\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                                 LES LIVRES                                   157\n\n\ngences et faciliter les recherches et les comparaisons; chaque hymne est\nprésentée clans son texte ancien et dans son texte revisé, accompagnée\nde notes abondantes, d'une traduction en vers français de Corneille, de\nRacine, de M. de Sacy, etc., et d'une traduction littérale.\n   Malgré notre révérence pour ces grands noms, nous devons avouer que\nles traductions en vers de Corneille, comme celles de M. M. de Port Royal,\ny compris Racine, nous paraissent singulièrement froides et languis-\nsantes vis-à-vis de la concision effervescente du latin ; les traductions de\nM. l'abbé Albin sont plus fidèles quoique, parfois, elles soient un peu\ntrop verbeuses et restent inaptes à communiquer l'impression d'énergie\nconcentrée et pleine de l'original.\n   M. Remy de Gourmont, jadis, dans ses attachantes études sur le Latin\nmystique, essaya de transférer dans le français la puissance substantielle,\nl'imposante et grave sonorité des séquences latines et souvent il y réussit.\n   M. l'abbé Albin emprunte, parfois, des traductions en vers au XVIe siècle\net il en est qui sont charmantes. Nous ne résistons pas au plaisir de citer,\npour terminer, quelques strophes d'une version de l'Ave maris stella,\nextraite des « Heures de Notre-Dame, translatées du latin en français et\nmises en rimes », Paris, 1527 :\n\n                    Mare de Dieu, ô estoile de mer,\n                    Salut te rends, toujours es vierge heureuse,\n                    Porte du ciel que l'on doit estimer,\n                    A tes servans, très loyale amoureuse.\n                    En recevant et prenant le salut\n                    De par la bouche à Gabriel, nous fonde\n                    En bonne paix; pour nous, muer voulut\n                    Le nom d'Eva en Ave pur et monde\n                    Oste liens aux pécheurs tes vassaulx,\n                    Donne lumière aux aveugles. Marie,\n                    Déchasse hors nos vices et nos maulx.\n                    Impétre nous tout bien et je t'en prie.\n\n                    O noble dame et vierge singulière\n                    Très débonnaire entre toutes, fais-nous\n                    De nos péchés délivrer en manière\n                    Que sovons laits humbles, chastes et doulx.\n\n\n                                                                   ARNOLD GOFFTX.\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "                           NOTULES\n\n\n   Nous attendons avec impatience l'ouverture du prochain Salon de la\nLibre Esthétique, qui. chaque année, sous l'intelligente direction d'Octave\nMaus, offre à notre admiration des œuvres du plus haut intérêt,\nenvoyées par les princes de l'art de tous les pays.\n   Outre les expositions collectives de MM. A.-J. Heymans. II. Evene-\npoel, M. Luce et Zuloag-a. le Salon de la Libre Esthétique réunira cette\nannée des œuvres récentes de MM. E. Claus, L. Frédéric, E. Laermans,\nJ. Ensor, A. Verhaeren, J. Delvin, G. Buysse, G. Morren, Ch. Doudelet.\nR. Picard, J. Delville, H. Huklenbrok, G. Lebrun, M. Pirenne, C. Meu-\nnier, P. Du Bois. H. Vande Velde, G. Serrurier,MmesDestrée, E. Verwée,\nLéo Jo, H. Cornette, etc. (Belgique): Albert André, L.Yaltat, K.-X. Rous-\nsel, P. Signac, S. Bussy, Ch. Milcendeau, E. Bourdelle. A. Charpentier.\nL. Dejean, F. Aubert. etc. (France); Isaac Israels. S.-H. Breitner, Hart\nNibbrig, Kamerlingh Onnes, F. Verster, J. Toorop, Van Hoytema,\nW.-O.-J. Nieuwenkamp, etc. (Pays-Bas): W. Mac-Adam, G. Pirie.\nJ.-W. Morrice, A.-V.-C. Hazledine (Angleterre): R. Schuster-Woldan.\nMmeSchmidt-Pecht (Allemagne), etc.\n   La plupart des invités étrangers n'ayant pas encore exposé à Bruxelles,\nle Salon, qui s'ouvrira au Musée Moderne le 1er mars, promet d'offrir\nun attrait particulier de nouveauté.\n   La direction de la Libre Esthétique s'est, pour les conférences qui seront\ndonnées au cours de son Salon, assuré le concours des poètes Francis\nJammes, André Gide et Tristan Klingsor. Dans une conférence prépara-\ntoire, notre ami et collaborateur Thomas Braun les présentera au public\nbruxellois. Ces quatre intéressantes causeries se succéderont tous les\njeudis, du 8 au 29 mars.\n\n\n  Un de nos amis, M. du Chastain, vient d'inaugurer une série de confé-\nrences sur l'art et la littérature, dont voici l'intéressant programme :\nPrincipes généraux d'Esthétique. — L'Idée et sa réalisation. — L'Art du\n  développement.— Les Lois de la proportion.— La Ligne. La Mélodie. —\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                                 NOTULES                                   159\n\n\n  L'Harmonie en art. — La Clarté. — Le Rire. — La Parodie. — Le Joli\n  et le Beau. — Le Sublime. — Le Symbolisme. — La Métaphysique dans\n  l'art. Wagner. — Le But de l'art.\n   Ces conférences auront lieu les jeudis, à 2 1/2 heures, rue Faider. 75.\nles 8, 15, 22 février; 1 er , 8, 15, 22, 29 m a r s : 5, 26 avril: 3 et 10 mai.\n   Le prix de l'abonnement pour toutes les séances est de 30 francs.\n   S'adresser à M. du Chastain. rue Faider, 75.\n\n\n  Le parquet de Bruges vient de faire saisir, pour cause d'immoralité, le\nJardin des Supplices, d'Octave Mirbeau. Il aurait pu mieux choisir... Les\nboutiques de nos bouquinistes et les kiosques de nos marchands de jour-\nnaux sont assez riches en authentiques pornographies pour que la'justice\nn'aille point précisément dénicher, quand elle s'avise de faire de la morale,\ndes œuvres écrites par des artistes sincères, qu'il n'est point permis de\nconfondre avec les habituels fournisseurs pour chercheurs de truffes !\n\n\n   Nous recommandons à nos lecteurs l'excellente petite revue men-\nsuelle le Messager de Saint-Benoît,  publiée par des RR. P P . Béné-\ndictins de l'Abbaye de Maredsous. Le Messager constitue une véri-\ntable œuvre de propagande populaire; il contient nombre d'arti-\ncles substantiels, de récits hagiographiques, consacrés, surtout, aux\nhéros de l'Ordre Bénédictin; une chronique des événements qui se\nproduisent dans les diverses branches de celui-ci; des correspondances\ndes missionnaires, etc. Ajoutons que la modicité du prix de l'abonne-\nment (1 fr. 10 pour la Belgique) le met à la portée de tout le\n monde.\n   Lés moines de Maredsous publient également sous le titre : Revue Béné­\ndictine, une autre revue, extrêmement importante, consacrée surtout aux\nétudes historiques et dont les principaux collaborateurs sont dom\nGermain Morin et dom Ursmer Berlière, deux savants historiens de toute\npremière valeur.\n\n\n   Deux méritoires revues flamandes, le Dietsche Warande et le Belfort,\nviennent de fusionner en un périodique nouveau et plus vivant.\n   Le premier numéro, qui vient de nous arriver, indique que l'art et la\nscience, placés sous l'égide de la religion, formeront le champ de culture\ndes efforts des écrivains flamands qui dorénavant dirigeront le Dietsche\nWarande en Belfort.\n   Parmi ces écrivains, nous remarquons les noms de tous ceux qui hono-\nrent les lettres flamandes catholiques: Alberdingh Thym, Hilda Ram,\nle doyen de Gryse, A. Siffer, l'abbé Cuppens, etc.\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "160                            DURENDAL\n\n\n   Nous souhaitons de tout cœur bienvenue et succès a notre consœur\nflamande : la littérature belge a une double expression — flamande et\nfrançaise — qui forment à elles deux notre esprit national ; de part et\nd'autre, nous n'avons rien à gagner à des excommunications vaincs et à\ndes polémiques irritantes; et entre catholiques tout particulièrement,\nces ferraillcries de plume sont oiseuses et créent de fâcheuses équivoques.\n   L'art et la religion ne peuvent rien gagner à ce que périodiquement\n nous échangions les qualitifs de « Leliaert » et de « flamingants ».\n\n\n   Le grand poète. Guido Gezelle, aura bientôt en Flandre deux monu-\nments)\n   Le premier se dressera dans un coin poétique de Courtrai.\n   Le second sera élevé à Bruges.\n   Pour ce dernier, il y a du tirage.\n   Des tas de gens, qui fuyaient et méprisaient Gezelle vivant, se disputent\nà présent sa gloire.\n   Et les comités se drossent contre les comités.\n    Et la bagarre a lieu au nom de l'art !\n    L'art n'est que le prétexte.\n    Il s'agit de savoir qui, des groupes politiques en présence, aura devant\n les baes de cabaret le bénéfice d'une inauguration de statuer à la prochaine\n kermesse!\n    Pauvre et grand génie de Gezelle transforme en drapeau électoral!\n    Bruges est déjà très port de mer : on y échange des vocables de pois-\n sardes et des gros mots de débardeurs — à propos de l'hommage à rendre\n à un poète.\n    Décidément, le délicat Georges Rodcnbach eut été gêné en ce milieu.\n     Et Gezelle aussi sera mieux honoré à Courtrai où furent ses véritables\n et dévoués admirateurs — et qui ne songent point à monnayer sa gloire\n en gros sous électoraux.\n     S'il en est parmi nos lecteurs qui désirent participer à l'hommage que\n  Courtrai rendra à l'immortel poète, nous les engageons à transmettre\n  leur obole au Révérend Monsieur de Gryse. curé-doyen à Courtrai.\n\n\n    La Lutte, la revue de nos jeunes amis G. Ramaekers, Ed. Ned et\n  P. Mussche, vient de reparaître, en un élégant format. Toutes nos plus\n  cordiales félicitations et nos meilleurs vœux de longévité.\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": ""}, {"page_pdf": 199, "texte": ""}, {"page_pdf": 200, "texte": ""}, {"page_pdf": 201, "texte": ""}]}