{"numero_id": "ulb-durendal-1900-03-n3", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-03-n3-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 161, "page_fin": 179, "titre_corps": "Nos Luttes et nos Espérances", "titre_sommaire": "Nos Luttes et nos Espérances", "signature_source": "Jozef Janssens", "ancre_debut": "Nos luttes et nos espérances", "ancre_fin": "Jozef JANSSENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 206, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1678, "texte": "Nos luttes et nos espérances\n\n\n                L'ART religieux  se m e u r t , dit-on. On a même écrit qu'il\n                   est mort depuis longtemps. Certains chroniqueurs\n                   artistiques se sont fait une spécialité de prononcer son\n                   oraison funèbre et convient les fidèles de leur chapelle\n                   à vénérer ses reliques. Tout cela se fait avec une\n                   douleur affectée. Mais les chants lugubres de ces\n                   pleureurs sonnent faux et leurs capuchons de deuil\n                   laissent percer le bout de l'oreille.\n   Et voilà qu'en plein Bruxelles, l'art religieux ouvre une exposition et\nfait preuve d u n e vitalité étonnante pour beaucoup. Il est malade\ncependant ; sa maladie a été très sérieuse et elle l'est encore, mais elle\nn'est pas mortelle, grâce à Dieu, et les mouvements de vie que nous\nconstatons sont autre chose que les soubressauts d'un cadavre galvanisé.\nL'art religieux ne meurt pas, pas plus que la foi dont il émane. Cette\nfoi vivra tant que vivra le monde, nous en avons la promesse, et tous\nceux qui croient aimeront à chanter leur foi, car c'est elle qui met au\ncœur la vraie joie de vivre.\n   L'exposition d'art religieux vient bien à son heure. Sous un patro-\nnage auguste, des hommes courageux et éclairés en ont pris 1'initiative\net nous leur devons une profonde reconnaissance.\n   Ils ont compris que le moment était venu de grouper beaucoup de\nbonnes volontés et d'efforts épars, d'orienter cette nouvelle envolée\nvers l'idéal qui se manifeste dans tous les domaines de la vie intellec-\n                                                                    11\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "162                            DURENDAL\n\n\n\ntuelle et qu'on essaierait en vain de nier. Le fait est si patent qu'il est\npresque banal de le constater une fois de plus. Beaucoup d'hommes\nsont las de matérialisme, ils se sentent suffoqués sous les miasmes du\nbourbier ténébreux; ils désirent respirer l'air pur et contempler la\nlumière. E t j'aime à redire ici les paroles éloquentes par lesquelles un\n jeune et brillant orateur termine l'exorde du discours qu'il prononça à\n la séance solennelle de rentrée de la Conférence du jeune barreau\n d'Anvers en octobre dernier :\n  « Dans tous les domaines, l'Idéalisme se réveille. Etroitement lié\n» au mouvement intellectuel de ces dernières années, il prend dans le\n» cortège des idées une place de plus en plus prépondérante. Une\n» grande partie de la jeunesse lui fait escorte ; elle claironne son\n» retour, tandis que la fée de l'Idéal secoue sur toutes les fleurs du\n» chemin sa buée bienfaisante, comme l'aurore verse au matin ses\n» perles de rosée sur les pétales et les corolles qui boivent ses larmes,\n» son or et sa vie. »\n    Beaucoup de ceux qui n'ont pas le bonheur de croire en conviennent\n et sont eux-mêmes saisis des premiers tressaillements de cette fièvre\n de résurrection. Seulement, ils s'imaginent avoir découvert une\n lumière nouvelle. Ils l'appellent de tous les noms. Quelques-uns\n croient aux forces de l'ocultisme, d'autres recherchent un mysticisme\n nouveau et se perdent dans le dédale panthéiste. Mais ils rendent u n\n certain hommage à la lumière de l'Idéal. S'ils sont sincères et coura-\n geux, ils auront tôt fini de suivre les feux follets qui ne s'élèvent que\n faiblement au-dessus du marécage et, après les anxiétés de cette longue\n  nuit, ils verront se lever sur eux la véritable aurore : Lumen     Christi,\n  et reconnaissant le soleil de la Résurrection, ils entonneront l'Exsultet\n  triomphant de la veillée pascale.\n     Nous n'en sommes pas encore là, je le sais bien, et à l'heure actuelle\n  nous devons nous contenter de quelques heureux pronostics. E t p a m i\n  les artistes, parmi ceux à qui il est donné de pouvoir mieux que\n  d'autres célébrer la Beauté, parmi ceux qui chantent la nature avec le\n  plus de talent, combien y en a-t-il qui remontent de cette nature à son\n   auteur? Que d'efforts stériles, de déceptions et de désespérances chez\n   ceux qui n'aiment la nature que pour elle-même? Que d'orgueil, de\n   bassesse et de grossière sensualité chez ceux qui ne l'aiment que pour\n   eux-mêmes!\n     Voir dans la création un reflet de la beauté divine, aimer la nature\n   pour Dieu, voilà le partage du croyant. Les œuvres de l'artiste croyant\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2684, "texte": "                 NOS L U T T E S E T NOS ESPÉRANCES                     163\n\n\nseront empreintes de ses sentiments de foi et constitueront comme telles\nun hommage à la Divinité. Mais son travail peut devenir une vraie\nprière, un acte d'adoration, de reconnaissance et de contemplation\ncapable de diriger bien des regards vers l'Idéal chrétien, et c'est là la\nmission de l'art religieux. Cette mission, comment pourra-t-il la remplir\nà l'heure actuelle ? Quelle est la situation de l'art religieux en ce mo-\nment et que peut-on faire pour le relever? E n d'autres mots, quelles\nsont nos luttes et quelles peuvent être nos espérances?\n   J e n'ai nullement la prétention de donner ici une réponse péremp-\ntoire et de poser des axiomes devant des questions aussi complexes.\nJe me bornerai à vous soumettre, en toute simplicité et franchise, le\nrésultat de mes réflexions et d'un peu d'expérience et, ce faisant, je ne\nferai que paraphraser trop imparfaitement l'éloquent a appel aux\nartistes » que le comité de rédaction de Durendal, initiateur de cette\nexposition, nous fit parvenir il y a quelques mois.\n   E t d'abord : Dans quelle situation se trouve l'art religieux ? Quels\nennemis a-t-il à combattre ?\n   Cette situation, nous l'avons déjà dit, est celle d'un malade ou, si\nvous le voulez, d'un convalescent trop faible encore pour sortir beau-\ncoup et qui, malheureusement, n'est pas toujours très bien soigné chez\nlui. P o u r l'artiste chrétien, l'ennemi est au dehors et au dedans.\nComme chrétien, ne pouvant et ne voulant rien sacrifier de ses convic-\ntions, il se sent mal à l'aise dans le monde artistique actuel. Il y appa-\nraît comme un revenant, un reproche, un fâcheux et un gêneur, et\nd'un autre côté, comme artiste, il est souvent regardé de travers quand\nil entre à l'église. On nourrit à son égard certaines préventions, on se\nméfie de ses allures un peu trop personnelles, on semble toujours\ncraindre quelque petit scandale. Mais, comme on l'aime bien au fond\net qu'on a quelque peu besoin d'artistes pour rehausser l'éclat du\nculte, on voudrait leur faire endosser un uniforme très décent sans\ndoute, mais d'un archaïsme trop étriqué, paralysant leurs moindres\nmouvements. Si d'aucuns se refusent à y entrer, on les remercie poli-\nment et on en trouvera d'autres plus dociles. Ces autres seront peut-\nêtre aussi bons chrétiens que les premiers, mais certainement moins\nartistes.\n  Oui, vous le disiez bien, Messieurs, entre la Religion et l'art d'au-\njourd'hui, il s'est produit comme un divorce. Mais n'y a-t-il au fond\nqu'un malentendu, comme vous l'ajoutiez? Il y a plus que cela, me\nparaît-il. Du côté de l'art, il y a eu prévarication et infidélité manifeste,\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2736, "texte": "164                            DURENDAL\n\n\net on peut tout au plus reprocher à la Religion appauvrie un peu de\nfroideur et de défiance. Mais n'importe, la réconciliation se fera. Sous\nl'inspiration de la Religion, la fécondité de l'art a été merveilleuse et\nil leur naît encore, grâce à Dieu, des enfants dignes de l'amour de\nl'une et de l'autre.\n    Quelles furent les causes de la rupture ? P o u r bien comprendre la\nsituation actuelle, il est indispensable de les examiner de plus près.\n    Il ne m'appartient pas d'examiner ici la marche de l'art religieux à\ntravers l'histoire, ni de débrouiller ce qui pouvait être la part de la\nreligion dans l'art païen. Toujours est-il qu'aux grandes époques de\nl'art antique, l'expression de l'idée religieuse semble avoir été le prin-\ncipal, sinon l'unique objectif des artistes. L'image appelait si directe-\nment l'idée du culte que, par crainte d'idolâtrie, il était défendu au\npeuple de Dieu de représenter la figure humaine. Mais voici que\nl'heure de la Rédemption a sonné, Dieu lui-même revêt la nature\nh u m a i n e et le christianisme permet de représenter l'homme et, partant,\n Dieu lui-même. E t voilà que depuis les premiers temps de l'église,\n depuis les premiers essais dans les catacombes jusqu'à l'épanouisse-\n ment grandiose de l'art dans nos cathédrales, l'image est devenue\n sacrée. Elle a servi de livre aux fidèles, d'instruction aux ignorants\n et de méditation aux savants et aux saints. Oui, on peut le dire, l'art\n de peindre et de sculpter des images fait en quelque sorte partie du\n trésor de l'église, et ceux qui le pratiquent sont, dans une certaine\n mesure, associés à son sacerdoce. Avec quelle foi et quel amour cet art\n n'a-t-il pas été exercé au cours des siècles? Que de moines pieux ne s'y\n sont pas adonnés et quels chefs-d'œuvre de grâce naïve parmi leurs en-\n luminures, leurs sculptures et leurs premières fresques! Quelle magni-\n fique efflorescence que celle de la peinture dans nos écoles du Nord,\n  aussi bien qu'en Italie, vers la fin du moyen âge. L'art et le sentiment\n religieux avaient tout pénétré, transformé tout ce qu'ils touchaient,\n  jusqu'aux menus objets du culte et de la vie usuelle. L'observation\n  constante de la nature et l'étude rationnelle des modèles antiques\n  même ne faisaient plus défaut, mais tout cela tendait au même b u t\n  d'instruction et d'édification des fidèles. Certes, il restait des progrès\n  à réaliser, il en reste toujours, mais jamais l'art n'avait atteint une\n  expression aussi intense.\n   La renaissance païenne allait 'changer la face des choses. L'étude des\n chefs-d'œuvre antiques, fort licite en elle-même et qui n'eût dû servir\n qu'à perfectionner les moyens d'expression, fit dévoyer l'art chrétien\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2741, "texte": "                 NOS L U T T E S ET NOS ESPERANCES                        l65\n\n\net ce qui ne devait être q u ' u n moyen devint le but. On se préoc-\ncupa moins d'édifier, mais avant tout de se faire admirer. Même en\npeignant les grandes scènes de la vie du Christ, l'artiste songea moins à\nson sujet qu'à sa propre glorification. Le désir de charmer les sens\nremplaça celui de parler aux âmes. Souvent des peintures destinées à\nl'église se distinguaient à peine, par le sujet, des scènes les plus\nscabreuses de la mythologie. C'est de cette infidélité que date le\ncommencement de la r u p t u r e entre l'art et la religion. T o u t cela ne se\nproduisit pas du coup et il serait injuste de condamner les chefs-\nd'œuvre datant de cette époque, mais ils contiennent déjà un germe\nde décadence. Il serait certes bien exagéré de prétendre qu'on a cessé\ndepuis lors de faire des œuvres d'art réellement religieuses. Le XVIe\nou même leXVIIesiècle nous ont légué des pages sublimes au point de\nvue de l'expression religieuse. Mais il n'en est pas moins vrai de dire\nqu'à la suite de la forme antique, l'esprit païen avait gagné les arts et\nque le grand mouvement d'art vraiment chrétien, acquis durant le\nmoyen âge, s'il ne s'arrêta pas du coup, alla toujours se ralentissant,\npour s'éteindre complètement au XVIIIe siècle.\n   Un grand nombre de peuples, en se détachant de l'église vers\nl'époque de la Renaissance, réprouva le culte des images et les artistes\ncessant de regarder le ciel ne firent plus que se peindre eux-mêmes en\npeignant leurs semblables. L e u r s œuvres gagnèrent en précision de la\nsurface ce qu'elles avaient perdu en profondeur et en s'éloignant de\nl'idéal, il leur fut plus facile de se rapprocher de la nature.\n   Cessant d'être une prière, l'art était devenu un amusement, un luxe\nou plutôt non, entre les mains d'hommes de génie, il n'a jamais été un\nsimple amusement, ils l'érigent en culte. L'art pour l'art est leur\ndevise. Mais au fond, c'est l'art pour l'homme, p o u r la satisfaction et\nl'exaltation de celui qui le pratique. L ' h o m m e s'y glorifie lui-même.\nC'est bien là le retour au paganisme. Quoique sculptant des dieux, les\nGrecs ne faisaient que se porter eux-mêmes sur les autels et ils s'ado-\nraient dans leurs dieux avec leurs vertus et leurs vices. Les néo païens\nen sont là, avec cette différence, qu'ils ont l'audace d'y ajouter leur\nlaideur.\n   Le beau c'est le laid est un aphorisme bien moderne. Ont-ils compris\npeut-être que le culte du beau conduit nécessairement à un certain\nspiritualisme, et que le spiritualisme s'éclaire trop facilement des\nlumières chrétiennes? Le vrai, le bien et le beau sont trois rayons de\nla même lumière, et celui qui ne croit plus à la vérité et n'espère plus\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "166                               DURENDAL\n\n\nles biens éternels ne peut plus aimer la beauté ; il en perd même la\nnotion exacte. L'art veut être indépendant, se suffire à lui-même et\nn'avoir à se préoccuper ni de dogme, ni de morale, être son propre\nmaître. Non serviam !\n   C'est l'art inspiré par l'esprit d'orgueil et de révolte. Son influence\nest presque générale a u j o u r d ' h u i ; elle pénètre partout et les meilleurs\nen sont atteints.\n   Elle agit par les expositions, par la critique dans les journaux, par\nle courant imprimé à l'opinion de mille manières.\n   Nous disions plus h a u t que le tableau sincèrement religieux qui\nse risque aujourd'hui dans une exposition publique y paraît démodé\net gênant. Les croyants même ont Je sentiment qu'il n'y est pas à sa\nplace. Lisez les chroniques artistiques de presque tous les organes de\nla presse, souvent même de ceux qui veulent combattre le bon combat\n sur tous les terrains où se transporte la lutte. Une page d'art religieux\n n'est admise que si elle s'écarte le plus possible de la saine tradition\n chrétienne. Du moment qu'on y découvre une piété sincère et une\n émotion ascétique, l'œuvre est classée parmi les articles de Bondieuserie,\n quelles quesoient d'ailleurs lesqualités qui la distinguent de cesfabricats\n malsains dont nous aurons l'occasion de reparler tout à l'heure. On\n n'ose plus même la défendre. A h ! la piperie des mots et la tyrannie de\n la m o d e !\n   On excuse facilement, on admire même la grossièreté dans le fond et\ndans la forme. Une tendance au blasphème est très appréciée, il faut\nde l'étonnant à tout prix, du troublant! T o u t ce qui aspire à la beauté\nsereine est traité de joli et de fadasse.\n   Que de snobisme dans les appréciations de ces esthètes ! Avec quel\nempressement les moutons de P a n u r g e sautent la barrière à la suite\nde quelque bélier de marque sans savoir ce qu'ils vont trouver de\nl'autre côté ! C'est bien porté de passer par là. Ils auront l'air bien\nsavants vis-à-vis de ceux qui préfèrent ne pas aller admirer ce qu'ils\nne comprennent pas. Il faut craindre avant tout d'admirer ce qui plaît\nau public et ce qui serait la saine manifestation des meilleurs\nsentiments. Il faut aussi établir une confusion complète entre les\ndifférents genres d'art et n'accorder aucune préséance à ce qui a\ntoujours paru le plus grand et le plus noble sur ce qui ne restera\njamais que l'accessoire.\n   Ne parvenant pas encore à bannir complètement l'art religieux de la\nvie publique, on aura soin de donner de préférence l'estampille\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2675, "texte": "                   NOS LUTTES ET NOS ESPÉRANCES                                  167\n\n\nofficielle aux œuvres d'un sentiment faussé ou même hostile et on se\npâmera devant 1'audace de ce mâle qui, abordant un sujet religieux, ne\ncraint pas de heurter le dogme ou d'étaler quelque saleté. On appellera\nl'œuvre originale, parce qu'il y a des originalités de mauvais goût.\n   Il ne faut pas seulement écarter l'art religieux et plus spécialement\nl'art pieux de la vie publique, mais dans la famille même et dans la\nmaison particulière, on le poursuit aussi loin que possible. T o u t au\nplus, lui accorde-t-on la chambre à coucher. Après tout, c'est peut-être\nun symbole, la religion de beaucoup de gens étant profondément\nendormie. Quant à admettre un tableau ou une statue religieuse dans\nses salons, a h ! non, c'est contraire à tous les principes du bourgeois\nqui se respecte. Il connaît du reste son Louis XV, son Louis XVI et\nson Empire et il sait que les objets pieux ne cadrent pas avec ces grands\nstyles.\n   T o u t au plus pourra-t-il supporter un ivoire ou une dinanderie,\nreprésentant une scène religieuse, dans un appartement de style\nflamand, mais il faut absolument que ce soient des objets anciens.\nLes nouveaux pourraient faire croire qu'on les a placés là par\nsentiment et c'est simplement à titre de curiosité ou de bibelot qu'on\nles y conserve. C'était dans le goût de l'époque.\n  Notez que je n'exagère rien et que je ne parle pas ici d'intérieurs\nmécréants, mais de maisons chrétiennes, et que dans ces mêmes\nplaces où un Christ ou une madone seraient moins tolérés q u ' u n e\ntoile d'araignée, on prie encore la moitié du temps avant les repas et\nqu'on y réunit des comités d'œuvres pies.\n   Oui, l'influence sourdement hostile aux objets d'art religieux a\nobtenu ce résultat. J e sais bien que plusieurs familles réagissent sans\naucun respect humain contre un pareil état de choses, mais c'est\nl'exception. L o r s q u ' o n se risque p r u d e m m e n t à combattre cette préven-\ntion vieillote qui sent aussi moisi que la p o u d r e d'une vieille perruque\nà marteau, on est généralement mal accueilli.\n  « Comment donc, mon cher Monsieur, » me répondit-on un jour,\n» placer des tableaux religieux ou des articles de sainteté dans mes\n» salons? Je sais que quelques excentriques le font, mais y songez-vous?\n  P o u r moi, je trouve que c'est un étalage presqu'inconvenant de ce\n» qu'on a de plus intime et de plus cher devant des étrangers, qui\n» n'apprécient guère et qu'on choque peut-être inutilement. E t puis,\n» en général, cela n'est pas plus gai qu'un enterrement vos scènes\n» religieuses, cela doit empêcher les gens de s'amuser. Non, ce n'est\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2635, "texte": "168                             DURENDAL\n\n\n» pas là l'endroit, j'ai mon crucifix et mes objets pieux dans ma\n» chambre à coucher. »\n   Il était difficile d'argumenter, ou il eût fallu trop dire... et à une\ndame encore..., mais je ne pus m empêcher de penser qu'à certaines\nfêtes, j'avais vu dans ses salons des étalages de choses passablement\nintimes et qui me semblaient tout autant du domaine de la chambre\nà coucher, et cela aussi devant des étrangers qui n'appréciaient pas\ntoujours. E t puis je me disais qu'il y a bien des façons de s'amuser,\net des meilleures, parfaitement compatibles avec l'idée de la présence\nde Dieu, et que dans les salons d'une maison chrétienne et connue\ncomme telle, une belle madone serait tout aussi naturellement à sa\nplace que des Vénus et des Adonis antiques ou modernes.\n   Ce discrédit jeté sur l'art religieux dans la vie publique aussi bien\nque dans la vie privée, et qui n'est en aucun rapport, il faut bien le\nreconnaître, avec l'état des esprits encore fort religieux dans notre pays,\nest cause que beaucoup d'artistes ayant au fond du cœur la vocation et\nle désir de faire de l'art religieux, mais ne se sentant pas taillés p o u r\nla lutte, l'abandonnent et préfèrent peindre des paysages et des natures\nmortes. Ils font bien, mais ils auraient pu faire mieux.\n   Oui, je le répète, la théorie néfaste de l'art pour l'art, de l'art qui\nveut être à lui-même sa propre fin, sans n'avoir à tenir compte d'aucune\nloi dogmatique ou morale et qui finit par exclure tout acte d'adoration\nou de soumission à la Divinité, exerce aujourd'hui une influence\npresqu'universelle et beaucoup de chrétiens influents s'en font les\nauxiliaires, quelques-uns par mollesse, d'autres par vanité ou par\nfausse impartialité.\n   Voilà le puissant ennemi du dehors! C'est contre lui qu'il faut\nsoutenir la grande lutte.\n   E n face de cet art qui à la suite de l'ange déchu, s'écrie : je\nne servirai pas, nous voulons maintenir l'art serviteur, mais serviteur\nde Dieu. Car, notons le bien, l'indépendance tant pronée n'existe pas.\nEn dehors du service de Dieu, il n'y a qu'esclavage, esclavage de\nl'esprit du mal et de nos propres passions. A cet esclavage, nous preférons\nle service de Celui, cui servira regnare est, de qui découle toute beauté\net vers qui remonte comme à son but définitif tout hymne d'admiration.\n   Quel que soit le sujet qu'il traite, quel que soit l'angle sous lequel il\nadmire la création, l'artiste devrait remonter à son auteur. S'il en est\nainsi même dans l'exercice de l'art profane, est-il besoin de dire que\ncelui qui fait de l'art religieux doit avant tout être un croyant sincère?\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2683, "texte": "                  NOS LUTTES ET NOS ESPÉRANCES                              l69\n\n\n  On objectera que l'artiste trouve des sujets d'inspiration partout, et\nqu'il n'est pas nécessaire d'être chrétien pour être sensible à la poésie\nchrétienne. On citera même des noms illustres et l'exemple de renégats\nqui ne cessèrent pas, après avoir perdu la foi, de faire des œuvres tout\nimprégnées de sentiments religieux.\n   L'observateur exercé et délicat pourra cependant découvrir la diffé-\nrence, et n'oublions pas que les hommes dont il s'agit vivaient à une\népoque où le courant général de l'art était tout à fait chrétien et que\nleurs œuvres ont bénéficié d'une force d'expansion non encore épuisée.\n   A u j o u r d ' h u i , il n'en est plus ainsi. Celui qui veut faire de l'art\nreligieux sincère doit remonter le courant, il doit lutter contre des\nidées généralement admises clans le monde artistique. Comment le\nfera-t-il, sans croyance et sans conviction? Il pourra, certes, saisir les\ncôtés poétiques et pittoresques d'une situation, faire une œuvre sédui-\nsante, s'imposant par le talent du rendu et le charme de l'exécution,\nmais qui ne sera religieuse et chrétienne qu'à la surface.\n   Il en est de l'artiste comme du prédicateur, qui ne pourra convaincre\net édifier que si son cœur est le véritable inspirateur de sa parole.\nL'absence de conviction est ici une lacune que l'art le plus consommé\nne pourrait combler.\n   Enseigner et édifier en parlant à l'âme par les yeux, faire désirer la\nbeauté des biens éternels par la contemplation de la beauté, que\nl'Auteur divin a répandus comme un avant-goùt dans sa création. Faire\nen sorte que l'admiration toute instinctive que l'homme ressent sous\nl'effet de la splendeur qui se dégage de l'ordre dans la figure humaine,\nsoit rapportée avant tout à celui qui en est la source et en qui seront\nappelés à revivre éternellement ces corps transfigurés, nourrir en nous\nles élans vers un monde meilleur, tout cela, l'artiste ne pourra le faire\nque s'il a le bonheur de croire et la volonté de travailler pour la gloire\nde son Dieu.\n   Gardons-nous toutefois de trop de sévérité et admettons largement\nle concours de toutes les bonnes volontés.\n   Le regret de la foi perdue est déjà capable d'inspirer une belle œuvre,\net ce regret est généralement suivi du retour. Comme le fils prodigue,\nl'art, emportant au loin la part d'héritage que le Père attristé lui laissa\nsans discuter, dépensa ses talents avec les courtisanes, et lorsque\ndénudé, malade et désabusé, il en est réduit à garder les pourceaux,\nil se rappelle le bonheur et l'abondance qui règnent dans la maison\npaternelle. — J'irai à mon P è r e ! — Rappelons-nous la joie avec\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2497, "texte": "170                             DURENDAL\n\n\nlaquelle le bon Père accueillit ce premier mouvement de retour.\n   L'art religieux a un champ d'action très vaste. Tous les genres de\ntalents y trouvent place. Je devrais pouvoir parler plus longuement,\nici, sur le rôle de l'art religieux au sein de la famille, sur les ressources\nqu'offrent les sujets si variés puisés dans l'histoire et la légende des'\nsaints, tour à tour héroïques, dramatiques, gracieuses et combien poé-\ntiques !\n   Quel puissant auxiliaire pour le professeur et l'éducateur qu'une\napplication pratique de l'art sur les m u r s de nos écoles et de nos\ncollèges! Ne fut-ce que pour servir parfois, à ces jeunes yeux affamés\nde formes et de couleurs, autre chose que la nourriture saine et abon-\ndante du lait de chaux, et au risque de heurter cet antique principe\nd'éducation qui veut que l'école évoque, autant que possible, l'idée de\nprison.\n    Quelle belle mission ne serait-ce pas aussi, pour l'art religieux,\nd'apporter quelque consolation aux pauvres malades, dans ces tristes\nsalles d'hôpitaux.\n    L'art religieux trouve sa place partout, mais sa place d'honneur est\nle temple, l'église.\n    L'église fait la part très large à l'art, nous en avons déjà dit un mot.\nL'architecture y trouve tout naturellement sa plus haute expression,\nl'éloquence, la poésie, la musique, la peinture et tous les autres arts y\napportent leur tribut comme sur une table d'offrande du génie\nh u m a i n . N'y portons que ce que nous avons de meilleur.\n   Il faut que l'œuvre d'art, à l'église, inspire un vrai respect aux fidèles\ncomme aux simples visiteurs. Elle doit être vraiment artistique en\nmême temps que pieuse. Ceci est de l'essence même du respect que\nnous devons à tout ce qui touche au culte.\n   On a dit que la musique religieuse est la prière chantée; la peinture,\nà l'église, doit être une méditation.\n    Que l'artiste, en franchissant le seuil du temple qu'il est appelé à\norner, jette les yeux sur le baptistère et se rappelle le triple renonce-\nment qui a précédé son baptême. Que l'intention la plus pure guide\ntoujours son pinceau et son ciseau; qu'il renonce, de gaieté de cœur,\nà tout ce q u ' u n art trop mondain pourrait lui procurer de plaisir et de\nlouanges, au détriment de l'observation la plus stricte de la morale\nchrétienne.\n   E t maintenant, voyons quelles difficultés l'artiste rencontrera à\nl'église. Quels sont les ennemis du dedans, comment pourra-t-il les\nvaincre et tâcher même de s'en faire des alliés?\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2838, "texte": "                 NOS L U T T E S ET NOS ESPÉRANCES                      171\n\n\n\n    Il s'entourera de toutes les précautions voulues pour ne pas\nenfreindre les lois établies par la tradition iconographique. La congré-\ngation des rites a proscrit certaines façons de représenter les personnes\nsacrées comme contraires à l'esprit du dogme; il faut les connaître.\nMais en dehors de cela, l'art reste libre, et il doit sauvegarder cette\nliberté contre le zèle exagéré de ceux qui, s'arrogeant une autorité à\nlaquelle ils n'ont pas droit, voudraient prescrire des recettes et en\narriver à tout codifier dans l'art religieux, à faire des images stéréoty-\npées et estampillées, conformes et authentiques, nous mener à l'icono-\ngraphie russe. L'église catholique a toujours répudié cette tendance\nqui tuerait, du reste, tout essor artistique.\n     Voilà donc un premier petit ennemi à combattre. Il n'est pas très\nméchant, mais il est obstiné, parce que maniaque.\n     Pour être digne de se faire l'auxiliaire de l'église enseignante — en\nreprésentant les mystères sacrés de notre foi, en retraçant les scènes de\n la vie du Christ, les fastes de l'Eglise et l'histoire si émouvante de ses\n plus illustres enfants — on ne saurait assez se préparer par l'étude des\n livres saints et de l'esprit de l'Eglise. Et combien cette étude n'est-elle\n pas négligée! Elle est pourtant de toute première nécessité. C'est par\n elle que l'artiste apprendra à respecter et à aimer ce qu'il est appelé à\n peindre. Avec cette base solide, l'imagination n'aura pas d'écarts\n regrettables et sera toujours nourrie sûrement. Il s'habituera à la mé-\n ditation de son sujet et aura vécu, au-dedans de lui, la scène à repré-\n senter, avant d'en fixer et d'en extérioriser la forme. L'œuvre sera vrai-\n ment originale; elle frappera le spectateur parce qu'elle aura commencé\n par empoigner tout entier celui qui l'a conçue. On ne se bornera pas,\n  comme trop souvent, hélas! à jouer un air, plus ou moins varié, sur\n  un thème connu. Il est bon de voir ce que les autres ont fait; mais\n  alors même que vous n'avez aucun espoir de faire mieux, ne faut-il pas\n  pasticher ? Un artiste médiocrement doué, mais sincèrement épris de\n  son sujet, peut émouvoir; tandis que 1'habileté la plus consommée\n  pourra, tout au plus, étonner et intéresser. L'art religieux doit, avant\n  tout, parler à l'âme et émouvoir. Loin de moi l'idée de prêcher une\n  recherche outrée de l'originalité. La véritable originalité procède du\n  fond de l'être ; elle ne se contrefait pas. L'artiste, négligeant les petits\n  moyens, doit s'absorber dans son sujet et laisser de côté toute préoccu-\n  pation de vanité. Ce dévoûment absolu au but de sa mission lui\n   demandera de sacrifier, parfois, quelque chose de sa personnalité, lors-\n   qu'elle se trouverait être une entrave au bien à réaliser.\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2704, "texte": "172                             DURENDAL\n\n\n\n   L'art à l'église s'adresse à tous. C'est donc un art largement démo-\ncratique qu'il faut clans cette véritable maison du peuple où tous les\nrangs de la société se confondent. E t notez que pour être accessible à\ntous, il n'en doit pas être moins parfait, mais il doit s'attacher à l'essen-\ntiel et éviter tout ce qui sentirait un raffinement maladif, qui ferait\nque la grande masse ne comprendrait rien et que le livre que vous\nécrivez resterait lettre morte pour elle.\n   Les plus grands chefs-d'œuvre de tous les temps sont accessibles à\ntous, par certains côtés. Ils renferment, certes, des beautés que les\ninitiés et les esthètes seuls pourront goûter, mais il en reste encore\nassez pour ces légions d'àmes simples, mais sensibles au rayonnement\ndu beau. Ces compositions nuageuses, ces rébus artistiques, façonnés\npour l'ébahissement de quelques décadents, ne trouveront donc\njamais place à l'église. L'église n'est pas le champ d'expérience pour\ncette race particulière de sincères qui voyaient tout en bleu, il y a\ndeux ans, et qui voient tout orange ou mauve à l'heure qu'il est, avec\nla même sincérité, parce qu'il a plu, à l'un ou l'autre h o m m e de talent,\nde faire une pochade dans une de ces notes, et qu'un grand critique\nl'a proclamée une révélation. Non, cet art fait de toutes les changeantes\nsubtilités de la mode, et pour la description duquel il faut inventer\ndes mots nouveaux à chaque salon, ne sera jamais cligne d'exprimer\ndes choses immuables.\n   Réfractaire aux caprices de la mode, l'art religieux n'en pourra pas\nmoins être moderne et actuel, dans la large acception du terme. Ici, je\nm'aventure, je le sais, sur un terrain brûlant ; mais il faut aller de\nl'avant puisqu'ici aussi il y a une lutte à livrer et, mieux encore, une\nréconciliation à opérer.\n   Ayant constaté que le divorce entre l'art et la religion datait de la\nRenaissance, des hommes ont cru qu'il fallait reprendre l'art à l'état où\nil se trouvait avant et renier tout ce qui avait été fait depuis. Cette\nidée a des côtés fort séduisants. Le moyen âge nous a légué des tré-\nsors. Les chefs-d'œuvre immortels et inimitables de cette époque sont\nbien faits pour faire regretter que la Renaissance soit venue inter-\nrompre ou fausser ce merveilleux épanouissement des arts inspirés\nplus uniquement par la foi chrétienne. Je tiens à le repéter bien haut :\nles œuvres de nos anciennes écoles du Nord, aussi bien que celles des\ngrands maîtres de l'Italie avant et au début de la Renaissance, resteront\nnos grands modèles, et on ne pourra jamais assez s'imprégner de\nl'atmosphère de sincérité et de piété qui s'en dégage. Ce fut la grande\népoque de l'Art religieux.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2709, "texte": "                 NOS LUTTES ET NOS ESPÉRANCES                           173\n\n\n  L'école néo-gothique eut le grand mérite, comme l'ont fort bien dit\nceux qui nous ont convoqué ici, de remettre en honneur les bonnes\nméthodes d'alors et de revivifier de bons principes d'enseignement\nartistique. Les architectes formés à cette école ont doté notre pays d'un\ngrand nombre de constructions du plus h a u t intérêt; l'art, dans les\nmétiers, a été enseigné d'après des principes plus rationnels et plus\nféconds qu'on ne l'avait fait depuis longtemps Mais, est-il prudent,\njuste ou même simplement possible de faire abstraction du mouvement\nartistique de quatre siècles et des nécessités modernes qui en sont\nnées? P o u r la sculpture et la peinture en particulier, ne conviendrait-il\npas, du moins, de puiser aux sources auxquelles les artistes qu'on se\ncontente d'imiter ont puisé eux-mêmes ? Et, dans les œuvres de ces\nartistes, nous voyons une étude constante, consciencieuse de la nature.\nLes hommes, du reste, n'ont jamais créé ni forme, ni couleur, pas plus\nqu'autre chose : la nature fournit tous les éléments, et le style consiste\nà les choisir et à les combiner. Quelle que soit la manière dont on veut\nstyliser son œuvre, l'observation et l'étude de la nature sont néces-\nsaires. Elles constitueront toujours le fond de tout enseignement des\narts plastiques.\n  Aussi, est-ce moins une préoccupation artistique, je pense, que la\ncrainte d'exposer les jeunes gens au danger des études d'après le mo-\ndèle vivant, qui fait reculer des maîtres dévoués à leurs élèves et\nsoucieux de la conservation de leur vertu. Cette préoccupation est\néminemment louable. T o u s ceux qui ont passé par les académies\npubliques savent un peu ce qui en est. Mais ces difficultés ne sup-\npriment pas la nécessité de l'étude. Lorsqu'il s'agit d'élèves qu'on\nreconnaît avoir suffisamment de vocation artistique, leur opiniâtreté\nau travail et sa difficulté même enlèvent une bonne partie du danger.\nLe travail, qui est la punition du péché, contient aussi un germe de\nrédemption.\n   Certes, il faut veiller et prier, et ne pas s'exposer inutilement à une\ntentation redoutable, mais un défaut d'étude et de science serait une\ncause d'infériorité manifeste, et cela ne peut pas être. Le chrétien doit\nrester fidèle, quoiqu'il sache et parce qu'il sait. E t puis, le but élevé\nque l'artiste se propose l'invitera à louer Dieu en contemplant la plus\nbelle de ses œuvres dans le monde matériel. — Un célèbre anatomiste,\nen terminant un ouvrage où il avait décrit le merveilleux mécanisme\n du corps h u m a i n , s'écria : J e viens de chanter le plus bel hymne à la\n gloire du Créateur! Que ne pourra pas dire le peintre lorsque, non\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2674, "texte": "  174                             DURENDAL\n\n\n content de reproduire l'image de ces perfections matérielles, il lui sera\n donné, en plus, de vivifier cet ensemble par l'expression d'un état\n d'âme, et d'éterniser, dans un regard, ce quelque chose que les mots\n ne suffisent pas à rendre et qui constitue comme un point de contact\n avec le monde immatériel, une échapée sur les horizons de l'au-\n delà.\n    Mais ceci n'est qu'un des côtés de la question. Plusieurs craignent\n que l'étude, d'après la nature, telle que nous l'avons sous les yeux,\n n'écarte les artistes du style consacré par l'époque, qu'ils admirent\n exclusivement et qu'ils voudraient faire revivre. Quels que soient nos\n regrets et nos désirs de faire revivre une époque disparue, ce regret\n et ce désir sont stériles. Nous ne vivons pas au moyen âge, et alors\n même que nous puissions réussir à satisfaire les exigences des archéo-\n logues, au point de leur présenter une imitation relativement parfaite,\n ce ne serait là qu'une œuvre morte. Il ne faut pas vouloir imiter servi-\n lement, on aboutit fatalement à la caricature.\n    Bien des choses que nous admirons sans restriction chez les primitifs\n ne seraient plus admissibles aujourd'hui. Un mot adorablement naïf\n sorti de la bouche d'un enfant pourra nous remuer le cœur, mais si un\n vieux pécheur se met à le répéter pour son compte, quel effet pro-\n duira-t-il?\n   Faisons ce que les artistes du moyen âge feraient, s'ils revivaient\nde nos jours avec l'esprit d'initiative et de progrès qui distingue leurs\nœuvres. Ils ont été si complètement de leur temps, qu'ils ont même\nexagéré le modernisme au point de prêter des bliauts et des hauts-de-\nchausses aux personnages bibliques. A u j o u r d ' h u i , ils ne peindraient\npas des Pharisiens en chapeau buse (quoique les modèles ne leur man-\nqueraient pas), ni les saintes femmes avec des faces à main, parce que,\nétant donné l'esprit de notre temps, cela ne leur paraîtrait plus ni sin-\ncère, ni respectueux; mais, bien moins encore leur viendrait-il à l'idée\nde copier les manières reconnues erronées d'une époque disparue et\nde faire ainsi des œuvres conventionnelles à la seconde puissance.\n    Il y a plus. Si vous parlez au public une langue qui n'est plus la\n'sienne et qu'il trouve vieillie, il sera facilement amené à croire que les\nidées que vous lui représentez sous cette forme ont vieilli aussi. Ne\ncraignez-vous pas que le peuple, qui ne verrait les mystères de la\nfoi et les scènes religieuses que revêtus de ces formes surannées et sou-\nvent défectueuses, ne serait pas plus facilement disposé à suivre ceux\nqui lui disent tous les jours que ces croyances là sont surannées aussi.\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2673, "texte": "                 NOS LUTTES ET NOS ESPÉRANCES                           175\n\n\n Non, le plaisir de satisfaire les archéologues ne vaut pas que nous cour-\n rions ce danger-là.\n    A d m i r o n s sincèrement les chefs-d'œuvre du moyen âge et péné-\n trons-nous surtout de l'esprit qui anima leurs auteurs; mais puisque\n nous vivons à la fin du XIXe siècle, mettons à profit le temps qui nous\nest donné maintenant, nous n'avons, du reste, que celui-là à notre dis-\nposition : Ecce mine tempus acceptabile; ecce mine dies salutis!\n    T o u t en tenant compte des données générales d'harmonie du monu-\n ment que nous sommes appelés à décorer, faisons en sorte que les\n œuvres d'art de nos églises ne soient pas entachées de certains défauts\ngrossiers, qu'on ne supporterait plus nulle part ailleurs.\n   Il est certain qu'un travail de restauration ou de reconstitution dans\nu n m o n u m e n t ancien devra se faire en suivant aussi scrupuleusement\nque possible les traces anciennes. Ici, il ne s'agit pas de faire œuvre per-\nsonnelle.\n   Mais, lorsqu'il s'agit de placer un travail nouveau dans un cadre\nancien, que faudra-t-il faire? La question se présente souvent. Il faut\nrespecter le monument même dans les détails de son ameublement,\nmais faut-il que la peinture et la sculpture, ces arts éminemment didac-\ntiques, si je puis m'exprimer ainsi, ayant leur mission propre d'ins-\ntruction ou d'édification, passent par toutes les exigences des archéo-\nlogues, qui ne mesurent le mérite d'un tableau et d'une statue placés\ndans ces conditions, que d'après la ressemblance matérielle avec les\nœuvres anciennes? — Non. Quelque respectueux que soit l'artiste du\nm o n u m e n t ancien, pour lequel il travaille, il faut qu'il conserve une\ncertaine liberté d'expression et son travail, tout en s'adaptant au milieu\nqu'il est appelé à décorer, doit être vital et par là même actuel.\n   J e me suis promis de ne citer aucun nom, mais certains artistes ont\nprouvé que la question peut être résolue. Les peintures murales en\nvoie d'achèvement dans la grande salle de l'hôtel de ville de Bruges\net encore certains rétables sculptés par un vénérable artiste anversois,\nque je regrette de ne pas nommer ici, en font foi.\n   Dans les églises modernes, mais p a r d o n , nous n'avons pas encore\nd'églises modernes, je dirai donc dans les églises néo-romanes, néo-\ngothiques, on aura nécessairement une plus grande liberté d'allures.\n   N'est-ce pas vinculer complètement l'artiste, que de vouloir l'as-\ntreindre à imiter servilement le style de tel siècle, de telle moitié de\nsiècle et qui varie encore de ville en ville.\n   Rappelons ici le mot que prononça un jour, dans une séance de\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2584, "texte": "176                              DURENDAL\n\n\ncommission, un de nos meilleurs architectes, mort depuis peu d'années :\n« Messieurs, un peu moins d'archéologie s'il vous plaît et u n peu plus\nd'art ! »\n   L'exigence outrée, dont nous parlions, n'a-t-elle pas fait émigrer un\ngrand nombre d'artistes de nos églises, et si elle devenait plus tyran-\nnique encore, n'arriverait-elle pas à les bannir tous?\n   Cette exigence est une des dernières pièces qui me restaient à vous\ndécrire de cet uniforme étriqué, qu'on veut endosser aux artistes et que\nla plupart trouvent trop gênant.\n   Aussi trouve-t-on actuellement dès bazars où le curé, qui a bâti une\néglise, peut se mettre en ménage dans le courant d'une après-diner. Il\ny a là tout ce qu'il peut rêver, dans tous les genres, style garanti et à\ndes prix variables. Il y a le bon ordinaire, le demi-riche, le riche et le\nMunich. Ceci est le suprême du genre p o u r la peinture des statues. On\ny trouve de tout, depuis les bénitiers jusqu'à la croix d'autel, et pas-\nsant par les chemins de croix et les statues de toutes les dimensions et\ndes coeurs en verre rouge, dans lesquels on allume des veilleuses. S'il\ny a moins de demande pour un saint, un peu passé de mode, on peut\nfaire des hasards. Cette tendance un peu maladive aux dévotions nou-\nvelles et que l'autorité religieuse tâche p r u d e m m e n t d'enrayer, produit\naussi la plus détestable influence. Chaque fois qu'une nouvelle dévo-\ntion éclate, les fabriquants ont vite fait de lancer leurs articles, et beau-\ncoup,'beaucoup d'argent se perd dans des niaiseries sans profit sérieux\np o u r la vraie piété.\n   Ce qui se dépense en girandoles de fonte dorée ou de cuivre poli, les\nunes plus laides que les autres, en fleurs artificielles et en colifichets du\ngoût le plus dépravé, est inimaginable.\n   Qu'on me pardonne d'être entré dans ces détails, mais le mal est\nréel. J e ne voudrais manquer de respect à personne et j'ai hâte d'ajou-\nter q u e le très grand nombre des membres du clergé réagit de toutes\nses forces à l'heure qu'il est, et comprend de mieux en mieux la vraie\nmission de l'art à l'église. C'est au prêtre qu'il appartient de chasser\nces vendeurs du temple..\n   Quelles que soient du reste nos différentes façons de voir dans les\nquestions de detail, laissons à chacun l'interprétation qui sera le mieux\nen rapport avec ses aptitudes et ne perdons pas nos forces en luttes\nfratricides. Nous avons un assez puissant ennemi commun à combattre,\npour ne pas gaspiller nos munitions.\n   A h ! si toutes les forces vives, dont nous disposons, pouvaient s'unir\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "                    NOS L U T T E S ET NOS ESPÉRANCES                      177\n\n\n\n    dans un nouvel élan vers l'idéal, que ne ferait-on pas avec les éléments\n   que les inventions récentes ont mis à notre disposition. On se prend à\n   rêver parfois à ce que pourraient devenir nos temples sous cette impul-\n   sion. Le style nouveau, qu'on pressent déjà, nous vaudra des créations\n   aussi étonnantes que le furent les cathédrales au moyen âge, alors que\n   transportant la voûte bien haut dans les airs, comme par un élan de\n  leur aspiration mystique, les francs-maîtres bâtisseurs firent éclater les\n  m u r s qui leur paraissaient trop matériels, les jetèrent à l'extérieur sous\n  forme de contreforts et d'arcs-boutants, pour les remplacer par ces scin-\n  tillantes verrières où les saints du Paradis nous apparaissent tout ruis-\n  selants de topazes, de rubis, de saphirs et d'améthystes.\n   Cette fois, c'est la voûte opaque qui disparaîtra et c'est là que l'art\n du verrier se donnera libre cours et que le ferronnier tracera ses arabes-\n ques en soutenant les coupoles ajourées.\n     La lumière venant directement du ciel sera la vraie lumière symbo-\n  lique. Alors, les m u r s n'étant plus percés de trous, pourront être con-\n  struits avec des parois intérieures, complètement à l'abri de 1'humidité,\n et voilà un champ inaltérable p o u r la peinture monumentale. E t les\n m u r s pourront parler, et tout ce qu'on y mettra, sculpture, peinture,\n céramiques, émaux, mosaïque, recevra un jour prestigieux; mais je\n m'arrête, car ceci n'est qu'un rêve, faisant partie de nos plus lointaines\n espérances.\n    Certes, ces fleurs nouvelles ne s'ouvriront pas. au soleil de l'Idéal,\n avant que le terrain, d'où elles doivent pousser, n'ait été profondément\nremué et arrosé peut-être de sang et de larmes. Mais nos fils ou nos\npetits-fils verront des transformations semblables. Ils verront des\nhommes de génie et de foi se servir de toutes les découvertes de la\nscience p o u r créer un style nouveau, aussi chrétien que celui que\nles siècles écoulés ont vu naître, et tous les arts plastiques, trouvant leur\nchamp d'action élargi, reprendront une vigueur nouvelle.\n    Dans l'état actuel de la société, il ne peut être question d'un bien large\népanouissement de l'art religieux.\n   Ceux qui en conservent la tradition et l'amour passent de longues\nheures de tristesse et d'isolement, mais l'espérance, la certitude de voir\nse lever cette aurore, dont les premières lueurs semblent déjà éclairer\nles sommets, doit soutenir leur courage.\n   Les œuvres, auxquelles ils consacrent leurs travaux, leurs veilles,\nseront peut-être ignorées du public, mais alors même qu'elles reste-\n                                                                      12\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "178                            DURENDAL\n\n\nraient un simple acte de contemplation, ne suffit-ilpas que l'encens de la\nprière s'en échappe et que Dieu les agrée?\n    Mais on peut aussi nourrir l'espérance fondée de faire du bien\nà beaucoup d a m e s .\n    P l u s l'œuvre sera pénétrée de l'esprit de l'évangile, plus elle aura,\ncomme les textes sacrés eux-mêmes, le don de s'adapter à la situation\nde chacune en particulier.\n    Et cette œuvre reste : elle continuera à consoler, à faire prier même\naprès la mort de son auteur. C'est un livre ouvert à tous les regards.\n    Les scènes, tour à tour joyeuses, douloureuses et glorieuses des\nmystères sacrés, embrassent si complètement l'ensemble des sentiments\n h u m a i n s , qu'en les représentant, vous trouverez toujours de l'écho\ndans les cœurs.\n    T o u s y trouvent de quoi annoblir leurs joies, adoucir leurs peines et\n diriger leurs aspirations.\n     Dans l'histoire de l'humanité toute entière et de l'art de tous les\n peuples, il ne se trouve rien qui puisse entrer en parallèle avec ce\n double type que l'incarnation du verbe nous légua. L a Vierge mère\n et son divin Fils. Bethléem, Nazareth, Tibériade, le T h a b o r , le\n Cénacle, Gethsemani, Golgotha et le Mont des Oliviers rayonnent sur\n l'humanité toute entière d'un éclat supraterrestre et c'est la gloire la\n plus pure de l'art d'en avoir, autant et peut-être plus que les écrits des\n savants et les discours des orateurs, fixé l'histoire dans le souvenir\n  reconnaissant des peuples.\n    Oui, malgré les tentations du doute et du découragement de cette\n époque troublée, sursum corda! malgré les difficultés et le délaisse-\n ment de l'heure présente, élevons nos cœurs remplis d'espérance.\n    Remercions Dieu de nous avoir donné, quoique si profondément\n indignes, de pouvoir célébrer sa grandeur, sa bonté et sa beauté par\n notre art. Certes, aucun génie, si puissant soit-il, ne sera jamais digne\n d'une pareille mission. Mais Dieu ne mesure le mérite que d'après\n l'usage que nous aurons fait de ses dons. E t ceci est une pensée à\n laquelle je m'arrête toujours consolé. P o u r faire le bien, pas n'est\n besoin de génie transcendant.\n   Il n'y a pas que l'aigle audacieux s'élançant vers le soleil qui\n appelle nos regards Là-haut, mais aussi le vol un peu tremblotant mais\n constamment ascensionnel de la petite alouette. Elle aussi, on aime à\n la suivre quand elle s élève de la terre, chantant ses notes un peu\n monotones, mais si enthousiastes et comme lancées par un cœur gonflé\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 573, "texte": "                 NOS L U T T E S ET NOS ESPÉRANCES                       179\n\n\n\nde joie extatique. Et si les forces lui lont défaut et qu'elle tombe, c'est\npour remonter d'un nouvel essor avec une nouvelle confiance. Com-\nbien de spectateurs, d'abord indifférents, se sont laissés émouvoir et\nque de regards, en suivant les battements d'ailes de ce petit chanteur,\nsont montés plus haut et plus haut encore, jusqu'à Celui vers qui\ndoivent tendre tous les élans de nos âmes et tous nos chants d'amour.\n\n                                                     Jozef   JANSSENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-03-n3-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 180, "page_fin": 186, "titre_corps": "Guido Gezelle", "titre_sommaire": "Guido Gezelle", "signature_source": "L’abbé Auguste Cuppens", "ancre_debut": "Guido Gezelle", "ancre_fin": "AUGUSTE CUPPENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 229, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1251, "texte": "Guido Gezelle\n                            (Suite.)\n\n\n\n\n                 La première oeuvre poétique de G. Gezelle parut\n                 en 1858, sous le titre très modeste de Dichtoefe­\n                  ningen (exercices poétiques). Le poète avait alors\n                  vingt-huit ans.\n                     Ce recueil renferme un assez grand nombre\n                  de poésies, de valeur très inégale. C'est le cas\n                  pour la plupart des volumes de Gezelle.\n                     Car c'est un poète d'une rare sincérité, se\ndonnant tout entier, sans prétention et sans arrière-pensée.\n   Ses critiques lui ont reproché, et ses admirateurs ont regretté\nla facilité avec laquelle notre poète publia, à côté de poésies\nmarquées du cachet indéniable du génie, un grand, un trop\ngrand nombre de pièces de circonstance de toutes sortes, rimées\nau pied levé, à l'occasion de premières communions, premières\nmesses, décès, etc.\n   Il est clair que l'inspiration n'est pas une chose de commande\net l'on dit que la bonté extraordinaire de Gezelle lui a toujours\ninterdit le refus aux quémandeurs de pièces de circonstance, qui\nle harcelaient de partout.\n   Toutefois, outre que certaines de ces pièces sont de purs chefs-\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2098, "texte": "                         GUIDO GEZELLE                          l8l\n\n\n\nd'œuvre de délicatesse et de grâce, on lit et on relit la plupart\navec un vrai plaisir.\n   Dans toutes ces poésies, nécessairement un peu banales, on\nrencontre maintes fois tel tour de phrase, telle forme rythmique,\ntelle pensée très belle et très originale, qui s'y trouvent comme\ndes perles égarées, et qui pour la jouissance artistique qu'elles\nprocurent récompensent suffisamment le lecteur, s'il se donne la\npeine de les chercher. A mon sens, on a trop légèrement\ncondamné ces petites pièces. Elles portent, quoi qu'on dise, la\nmarque très personnelle de leur auteur. Et je ne voudrais pas\nplus me contenter d'une édition « épurée » de Gezelle, que je ne\nsupporterais qu'on détruise les esquisses ou les ébauches d'un\nRubens ou d'un Rembrandt.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Il y a dans l'œuvre de jeunesse de l'illustre poète, plusieurs\npièces d'une beauté et d'une perfection de facture telles, qu'il les\na rarement surpassées au temps de sa maturité.\n   Telle : Het Schrijverke (Gyrinus natans), ce charmant petit\npoème, où le poète a réussi, grâce à la légèreté du rythme, à la\nmélodie de ces frêles diminutifs, qui sont une des beautés du\nflamand, au balancement harmonique des vers, à faire vivre\nsous nos yeux le minuscule insecte qu'il décrit et fait tournoyer\nsur l'eau « écrivant et écrivant encore » sur l'onde pure « le saint\nnom de Dieu ». Telle : De Waterspegel (Le Miroir de l'eau),\npoésie d'une limpidité cristalline. Ou          Pachthofschilderinge\n(Esquisse de ferme), où l'on voit défiler tour à tour poules et\npoussins piaillants, lourds canards, charmantes et simples\ncolombes, orgueilleux chapons, tout le peuple si animé d'une\nbasse-cour de ferme, dépeint au moyen de la parole vivante qui,\nchez Gezelle, crée formes, couleurs et vie, avec une précision\nmerveilleuse.\n   Quelques longueurs, surabondances d'une nature artistique\ntrop exubérante ou trop jeune, déparent cependant quelques-uns\ndes morceaux les plus exquis de ce premier recueil.\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2917, "texte": "182                                     DURENDAL\n\n\n\n   Ce n'est certes pas le cas pour ce joyau poétique, ces strophes\nd'une douceur infinie, ce poème de la mélancolie et de l'humilité,\nque le poète consacra au « svelte roseau », et qui fut classique en\nFlandre aussitôt que paru. Les six strophes de cette poésie\nexquise suffiraient pour assurer l'immortalité à leur auteur.\n   Je m'en voudrais, si le lecteur flamand, qui ne connaît pas\nencore Gezelle, devait juger cette pièce merveilleuse sur une tra-\nduction. Traduction est nécessairement trahison en l'occurrence.\n   La voici dans sa splendeur originale, avec la traduction\nlittérale :\n\n\n         O 'TRUISCHEN                     VAN     HET       RANKE             RIET\n                     (Oh! le murmure du svelte roseau.)\n\n\n\n\n  O! 'truischen van het ranke riet!             Oh ! le murmure frémissant du svelte roseau ! —\n  O wist ik toch uw droevig lied!               Oh ! si je savais pourtant ta triste chanson ! —\n   Wanneer de wind voorbij u voert              lorsque le vent passe près de toi —\n  en buigend uwe halmen roert,                  et agite tes tiges qu'il fait fléchir, —\n  gij buigt, ootmoedig nijgend, neer,           tu fléchis, te courbant humblement, —\n  staat op en buigt ootmoedig weer,             te relèves et fléchis derechef, humblement, —\n  en zingt al buigen 't droevig lied,           et chantes, en fléchissant, la triste chanson —\n  dat ik beminne, o ranke riet!                 que j'aime, ó svelte roseau!\n\n\n\n  0 ! 't ruischen van het ranke riet !          Oh ! le murmure frémissant du svelte roseau !\n  Hoc dikwijls, dikwijls zat ik niet            que de fois et de fois je fus assis, —\n  nabij den stillen waterboord                  au bord tranquille de l'eau,—\n  alleen en van geen mensch gestoord,           seul et non troublé par âme qui vive, —\n  en lonkte 't rimplend water na,               et j'épiais l'eau dans ses rides, —\n  en sloeg uw zwakke stafjes ga,                et je contemplais tes frêles liges, —\n  en luisterde op het lieve lied,               et j'écoutais la gracieuse chanson —\n  dat gij mij zongt, o ruisckend riet !         que tu me chantais, ô roseau frémissant! —\n\n\n\n   O! 't ruischen van het ranke riet!            Oh! le murmure frémissant du svelte roseau ! —\n   Hoc menig mensch aanschouwt u niet            maint et maint homme te voit —\n   en hoort uw' zingend' harmonij,               et entend ta mélodie harmonieuse, —\n   doch luistert niet en gaat voorbij!           mais n'écoute pas et passe outre! —\n   voorbij al waar hem 't herte jaagt,           passe outre, là où le cœur le chasse, —\n   voorbij waar klinkend goud hem plaagt ;       passe outre, là où l'or tintant le tourmente, —\n   maar uw geluid verstaat hij niet,             mais il n'entend pas le son de ton murmure, —\n   o mijn beminde ruischend riet.                ô mon bien-aimé roseau frémissant.\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3529, "texte": "                                     GUIDO        GEZELLE                                        183\n\n\n  Nochtans, o ruischend ranke riet,                Pourtant, oh ! svelte roseau au doux murmure,\n  uw stem is zoo veracktlik niet!                 ta voix n'est pas si méprisable ! —\n  God schiep den stroom, God schiep uw stam,      Dieu créa la rivière, Dieu créa ta tige, —\n  God zeide : « Waait!...» en 't windtje kwam,    Dieu dit : « Souffles... » et le doux vent vint,—\n  en 't windtje woei, en wabberde om              et le doux vent souffla et toucha langoureu-\n  uw stam, die op en neder klom !                                                            sement —\n  God luisterde... en uw droevig lied             ta tige qui se balança, se dressant et fléchis-\n  behaagde God, o ruischend riet!                                                s a n t tour à tour! —\n                                                  Dieu écouta... et ta triste chanson —\n                                                  plut à Dieu, ô roseau frémissant !\n\n\n  O neen toch, ranke ruischend riet,             Mais non, mais non, svelte roseau frémissant, -\n  mijn ziel misacht uw tale niet ;               mon âme ne méconnaît pas ton langage, —\n  mijn ziel, die van den zelven God              mon âme, qui du même Dieu —\n  't gevoel ontving, op zijn gebod,              reçut le sentiment, sur son ordre,—\n  't gevoel dat uw geruisch verstaat,            le sentiment qui comprend ton murmure —\n  wanneer gij op en neder gaat :                 lorsque tu te dresses et fléchis tour à tour, —\n  o neen, o neen toch, ranke riet,               mais non, mais non, svelte roseau, —\n  mijn ziel misacht uw tale niet !               mon âme ne méconnaît pas ton langage!\n\n\n  O! 't ruischen van het ranke riet              O h ! que le murmure frémissant du svelte\n wcèrgalleme in mijn droevig lied,                                                        [roseau —\n en klagend kome't voor uw voel,                 se répète dans ma triste chanson, —\n gij, die ons beiden leven doet!                 et, plaintif, vienne à tes pieds, —\n  O Gij, die zelf de kranke taal                 toi, qui nous fais vivre tous deux! —\n bemint van cenen rieten staal,                  o Toi, qui aimes même le pauvre langage —\n verwerp toch ook mijn klachte niet.             d'une tige de roseau, —\n ik! arme, kranke, klagend riet!                 ne rejette donc pas non plus ma plainte : —\n                                                 ma plainte à moi, qui suis un pauvre, faible et\n                                                                                   [plaintif roseau !\n\n\n   Le dernier vers de ce poème du roseau m'amène tout naturel-\nlement à parler du symbolisme de Guido Gezelle.\n   Il est, ainsi que tous les vrais et grands poètes, un symboliste,\ndans ce sens qu'il considère les choses comme faisant partie d'un\ntout harmonique où chaque être individuel, quelque inférieur\nqu'il soit, a une place et une signification marquées, conçues\net voulues par l'Intelligence infinie qui a créé l'Univers.\n   Il voit dans la Création à la fois l'image et la réalité.\n   A la fin de son Esquisse de ferme, ne dit-il pas :\n   Bienheureux celui qui écoute — la voix claire de la nature —\nvoix de la nature qui est celle de Dieu. — Bienheureux celui\nqui n'est pas trop orgueilleux — pour apprendre les leçons —\nécrites par Dieu — soit avec des fleurs, soit avec des étoiles,\n— soit ici, près de nous, soit là-bas, — au loin, qu'elles soient\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2035, "texte": "184                         DURENDAL\n\n\nparlées ou qu'elles soient muettes, — toutes les voix qui sortent\n— de l'éclat de la rose ou du raisin, — de la simplicité de la\ncolombe, — de l'insolence du coq, — de la sottise du chapon, —\nde tout ce qui, pour quiconque veut écouter, — explique douce-\nment au cœur — l'être, l'œuvre, le commandement — du Dieu\nbon et grand.\n   Guido Gezelle, qu'une voix autorisée proclama « homme\nsage », du haut de la chaire de la cathédrale de Bruges, le jour\nde ses obsèques triomphales, méritait pleinement ce titre glo-\nrieux.\n   Sa vaste intelligence, illuminée par la foi pure et ardente du\nsaint prêtre, lisait dans les profondeurs des choses et devinait\ndans celles-ci le vrai sens symbolique que le Créateur leur a\ndonné.\n   Son symbolisme n'était pas ce que j'appellerai orgueilleusement\nsubjectif, incertain et mouvant, comme l'est celui de certains\npoètes modernes qui voguent sans boussole sur la mer du\nMystère. Il respectait trop religieusement la vérité des choses\npour oser leur attribuer des sens qu'une fantaisie corrompue\nleur a prêtés trop souvent, en ces derniers temps.\n   Il me paraît être le type du poète symbolique chrétien.\n   Ecoutez comment, dès 1858, alors qu'on n'entendait guère\nparler de ce symbolisme, que certains modernes croient avoir\ninventé, mais qui est aussi vieux que la Bible, il sentait et perce-\n vait le « sens symbolique » de l'alouette des champs :\n\n                 A l'alouette dans les airs\n   Ma chère alouette grise — gracieuse et douce chanteuse —\nqui, l'aile humide de rosée, — de ton pied toujours immaculé —\npousses la terre, et montée — plus haut que mon œil ne porte —\nlà, dans les sphères bleues du ciel — plains ta plainte à Dieu ; —\nlà où tu vois le jour percer, — te promenant sur la voie des\nnuages, — comtemplant les régions dorées — avant que le soleil\nse lève, — chantant, à ses premiers regards, — ta chanson ravie\nd'oiseau, — buvant à longs traits — le tout premier rayon du\n matin; — je t'ai souvent poursuivie du regard — mais en vain,\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2143, "texte": "                         GUIDO   GEZELLE                       185\n\n\nen ta haute envolée, — et j'ai comparé mon âme au vol de\nl'alouette. — Déploie mon âme, déploie tes ailes ; — prête à\nmonter au Ciel, — ne languis pas plus longtemps ici, je te prie.\n— Sus donc, bien-aimée, au Ciel ! — Fuis tout ce qui peut\nt'alourdir; — jette-le, secoue-le, rejette-le bas; — n'épargne\naucun des dons — que Dieu lui-même, ô mon âme, te donna! —\nLaisse-les donc, ceux qui aiment cette terre, — aller joyeuse-\nment leurs chemins, — courant après ce qui apaise les sens, —\nles sens si vains; — maint oiseau grouille toute sa vie, — et\njoyeusement, dans la boue, — toi, tu planeras avec l'alouette, —\ndans les hauteurs bleues du royaume céleste. — Là, tu contem-\npleras, par-dessus collines et vallées, — l'Orient d'or, — et tu te\nbaigneras dans les rayons du matin, — dans cette mer d'espé-\nrance et de consolation ! — De consolation pour le cœur qui\ntoujours pleure — et qui ne demande jamais que joie: — de\nconsolation pour la douleur irréconciliable — qui te ronge et\nronge sans cesse, — jusqu'au jour où tu te reposeras — dans la\njouissance tranquille du bonheur, — dans cette mer qui n'a ni\nfond, — ni rivages, en Dieu !...\n\n\n   Nous aurons à constater bien des fois, au cours de ces notes,\nle sens délicat du symbole que Gezelle possède plus qu'aucun\nautre poète de ce siècle.\n   La faculté merveilleuse de comprendre le langage des oiseaux\net des fleurs, d'interpréter toutes les voix de la nature, faculté\nque les légendes des peuples ont attribuée à certains êtres privi-\nlégiés, Gezelle l'a reçue au suprême degré.\n   Savant autant que poète, il a fait ses délices d'étudier et de\ncontempler sans cesse les beautés de la Création, les analysant\ndans leurs moindres détails, essayant de comprendre l'être et le\nsens spécial de chaque créature individuelle. Et ainsi il joint\ndans ses poésies, à un réalisme étonnant, un symbolisme égale-\nment admirable.\n   I1 a célébré maintes fois les oiseaux, qu'il paraît avoir aimés\nd'un amour de prédilection, surtout l'alouette et le rossignol.\n   Les poésies consacrées à l'alouette se distinguent toutes par\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 756, "texte": "186                         DURENDAL\n\n\n\nun rythme allongé, par des vers qui s'enjambent et se fondent en\nune mélopée à peine interrompue, imitant merveilleusement le\nchant quasi infini de cet oiseau. Lorsqu'au contraire il chante\nle rossignol, qu'il a glorifié dans des poésies magnifiques, c'est\nen strophes bien frappées, bien séparées, luttant avec le roi des\noiseaux chanteurs, et copiant pour ainsi dire ses mélodies admi-\nrables qui sont comme figées dans ses strophes.\n   Cette fidélité scrupuleuse à respecter la vérité des choses dans\nleur variété infinie, donne aux poésies du maître une richesse,\nune originalité et une variété qu'on ne se lasse pas d'admirer.\n\n                                L'Abbé AUGUSTE      CUPPENS.\n\n      (A continuer.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-03-n3-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 187, "page_fin": 197, "titre_corps": "Le Roman picaresque et la Littérature espagnole", "titre_sommaire": "Le Roman picaresque et la Littérature espagnole", "signature_source": "Émile Fermaud", "ancre_debut": "Le roman picaresque et la littérature espagnole", "ancre_fin": "Emile FERMAUD", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 236, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1890, "texte": "Le roman picaresque et la littérature espagnole\n\n                                                  I\n\n\n                 ON a dit que la littérature espagnole était une littérature\n                    chevaleresque et romanesque. C'est, en effet, ce qui la\n                    distingue des autres littératures modernes de l'Europe,\n                    et, à ce point de vue, la définition qu'en donne M. Bru-\n                    netière (1) est exacte. Cependant, l'Espagne a produit le\n                    roman picaresque, et le roman picaresque, c'est le roman\n                    de mœurs. L'observation exacte, la peinture vraie et\n                    minutieuse des phénomènes les plus ordinaires et les\n                    plus familiers de la vie en font, en outre, le roman réa-\nliste par excellence. On oppose donc volontiers le roman picaresque au\nroman chevaleresque, qui est romanesque par-dessus le marché et dont\nl'influence sur la littérature espagnole est incontestable. Mais il se pour-\nrait que ce ne fût là qu'une distinction, non certes arbitraire, mais com-\nmode pour le classement dans une « Bibliothèque d'auteurs espagnols ».\nLes époques littéraires sont caractérisées par des tendances qui se parta-\ngent le goût du public et des écrivains, malgré les différences de genres,\net il y a peut-être moins loin de Descartes à Corneille que de Corneille à\nRacine, par exemple. Peut-être aussi qu'un examen attentif de la ques-\ntion aboutirait à la découverte, entre le Lazarille de Tormes et l'Amadis\nde Gaule, de traits communs, moins surprenants qu'on ne supposerait\naprès une lecture rapide. L'intérêt de la question est évident, puisqu'il\ns'agit de préciser le caractère dominant de la littérature espagnole, dont\nle roman picaresque semble contredire la définition donnée au début.,\n\n\n  (1) Eluda   critiques sur l'histoire Je la littérature française, t. IV et V.\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2827, "texte": "188                                     DURENDAL\n\n\n\n   Lorsque parut le Lazarille de Tormes, dont l'auteur est resté inconnu (1),\nvers le milieu du XVIe siècle, le roman chcvalcsque était à son apogée.\nL'original portugais de VAmadis de Gaule date probablement du\nXIVe siècle; mais cet original, dont on a contesté l'existence, est perdu.\nOn n'en connaît que la traduction ou l'adaptation en langue castillane de\nMontalvo, imprimée, suivant Ticknor, entre 1492 et 1504. Ce qui est\ncertain, c'est qu'à cette date, le livre arrivait à son heure. De même que\nles plus belles armures ont été façonnnées en Europe, après que l'inven-\ntion de la poudre à canon les eut rendues à peu près inutiles, de même les\nromans chevaleresques espagnols ont été composés à une époque où ils\nne pouvaient que rappeler les exploits aventureux d'un Cid légendaire,\namplifiés avec Amadis, et agrémentés de tous les incidents que peut\nrêver une imagination exubérante. D'autre part, la croisade de huit\n siècles contre l'envahisseur musulman venait de prendre fin avec la\n conquête du royaume de Grenade; l'Etat s'organisait sous le règne bien-\n faisant d'Isabelle la Catholique; l'ordre dans les finances et dans l'admi-\n nistration succédait à l'anarchie dont la turbulence des grands avait\n atteint l'extrême limite sous le règne dégradant de Henri IV; la paix\n enfin, naguère simple accident, devenait la règle d'un bout à l'autre de\n la Péninsule. Mais si les prétextes manquaient aux exploits individuels\n et aux aventures, l'esprit aventurier s'était conservé intact, et, pour quel-\n ques-uns, allait même trouver à s'exercer dans le domaine pratique, en\n  Europe d'abord, à la suite des armées de Charles-Quint, et dans cette\n  Amérique, champ ouvert aux conquistadores. Le roman chevaleresque\n  répondait donc aux besoins d'une élite mal préparée au nouvel ordre de\n  choses, et vouée à une inaction forcée, dont elle se consolait par le récit\n  de merveilleuses équipées.\n\n\n\n\n    A l'autre extrémité de la société, le résultat était différent. Les cadres,\n fermés, laissaient en dehors une foule de petites gens, simples hidalgos,\n ruinés et affamés (1), ou soldats sans emploi, incapables par nature de\n s'astreindre à une occupation suivie et régulière, dont leurs parents ne\n leur avaient légué ni. la tradition ni le goût. D'ailleurs, la décadence du\n commerce et de l'industrie, après l'expulsion des Juifs, devait contribuer\n\n\n    (1) On l'a, pendant très longtemps, attribué à Hurtado de Mendoza. M Morel-Fatio (Études\n  sur l'Espagne, tome I) a démontré l'arbitraire de cette paternité.\n     ( 2 ) mais toujours fiers. Voyez le détour qu'emploie le maître de Lazarille pour le forcer à lui\n  donner un pied de bœuf, déjà à moitié rongé par le valet. I1 est impossible de concilier plus de\n  souci de sa dignité avec plus d'appétit.\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3047, "texte": "LE ROMAN      PICARESQUE ET LA L I T T É R A T U R E     ESPAGNOLE        189\n\n\n\nà grossir le nombre de ces déshérités. Et, par malheur, la découverte de\nl'Amérique vint à point pour faire obstacle à un développement écono-\nmique au moins progressif. L'affluence de l'or américain, acquis sans\nautre travail que la peine de le recueillir, fut l'origine de fortunes subites\net démesurées, qui s'élevèrent au grand détriment de la production natio-\nnale, et ne contribuèrent pas peu à amener une prompte et sûre démora-\nlisation. Il y eut désormais une partie de la nation, la moins favorisée,\noccupée uniquement à vivre aux dépens de l'autre. Celle-ci fut mise en\ncoupe réglée, expoitée et volée par la tourbe des filous, coupe-jarrets,\nchevaliers d'industrie, ou simplement picaros, dont les exploits ont fourni\nla matière du roman picaresque. L'apparition et le nombre chaque jour\ngrossissant de ces filous fut donc le résultat pratique de circonstances qui\navaient, dans le domaine de l'imagination, enfanté les héros du roman\nchevaleresque, et, pour le dire en passant, du roman pastoral, dont la\nDiane de Montemayor reste le modèle le plus achevé. L'image idéale\ndes bienfaits de la paix, que personnifièrent des bergers et des bergères\noccupés à s'aimer tout le long du jour, était une conception qui reposait\ndes images guerrières ; et l'on sait que Don Quichotte lui-même se laisse\nprendre un moment aux douceurs de la vie pastorale. Mais, pour en\nrevenir aux romans picaresques, on comprend que les auteurs n'avaient\npas tout à imaginer ici, puisque les acteurs étaient sous leurs yeux. De là\nle caractère réaliste de ces romans.\n   En fait, ce sont bien des peintures de m œ u r s ; et la série est assez\ncomplète pour qu'on pût en extraire un dictionnaire de la vie à cette\népoque. La société tout entière défile devant nous, depuis le grand de\nCastille jusqu'au simple mendiant, en passant par tous les degrés inter-\nmédiaires. Rien n'est omis de ce qui a trait au mobilier, au costume,\naux mille usages de la vie ordinaire de chacun; et chacun a l'esprit et\nle langage de sa condition.\n   Mais, si le roman picaresque n'était que réaliste, et même parfois\nnaturaliste (en dehors de toute définition d'école), par la crudité de cer-\ntains détails, il ne serait pas picaresque, et c'est précisément le choix et\nla nature du protagoniste qui a donné son nom au genre. Or, c'est ici\nque la question devient délicate. Certes, les picaros étaient des êtres bien\nvivants, qu'on pouvait peindre d'après les originaux, comme les autres\npersonnages du roman. Les auteurs n'ont pas manqué d'en reproduire\nles traits essentiels; ils nous montrent les picaros opérant partout, sur\nla place publique, à l'église, dans les maisons privées, faisant tous les\nmétiers, ou plutôt faisant toujours le leur dans n'importe quelle condi-\ntion, et sous n'importe quel habillement. Leurs pratiques avaient fini par\nconstituer une sorte de profession : « Me voyant sans ressources, dit\nGuzman, j'abordai la profession (oficio) lucrative de picaro. » Il y avait\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2839, "texte": " 190                                      DURENDAL\n\n\n\ndes maîtres pour apprendre le métier aux jeunes ; on se reconnaissait à\ncertaines marques infaillibles, on recourait fréquemment l'un à l'autre\npour les coups à faire ou les entreprises à tenter. On allait même jusqu'à\nfonder, dans les grandes villes, des associations permanentes sous\nl'autorité d'un chef. La cour de Monipodio, à Séville, dans le « Rinconete\net Cortadillo » de Cervantes, a peut-être servi de modèle à Victor Hugo,\npour la cour des Miracles, de Notre-Dame de Paris. Tout cela est parfai-\ntement observé et décrit.\n\n                                                11\n\n   Est-il exagéré, néanmoins, de prétendre que les auteurs prêtent à leurs\nmodèles, comme on prête aux riches, une foule d'actions et d'aventures,\ndont la dixième partie aurait suffi à remplir la vie d'un seul? N'est-on pas\nfondé à affirmer qu'ils ajoutent certainement à leur ingéniosité, à leur\nprésence d'esprit, à leur immoralité, — que dis-je?— à leur manque\nabsolu de conscience (1) ? « Il n'est pas naturel, dit Aribau (2), que\nGuzman raconte le vol de l'épicier de Madrid et le tour joué à ses parents\nde Gênes, sans une pointe de remords, sans un aveu de honte, ou, tout\nau moins, sans y ajouter le récit du châtiment, comme une conséquence\nlogique de la faute, où intervient clairement la main de Dieu. » — Evidem-\nment. Et cela ne prouve rien, sinon la part faite à l'imagination dans des\nromans, réalistes par essence si l'on veut, mais non par système, car à\ncette époque, il n'y avait point d'école réaliste. Mais il y a mieux. Ces\ninconscients ont la bouche pleine de préceptes et de doctrines qui révè-\nlent la morale la plus pure. Cela est si choquant, et en contradiction si\nabsolue avec leurs actes, que Lesage, traduisant librement le Guzman\nd'Alfarache, de Mateo Aleman, en supprima délibérément la partie qu'on\npourrait appeler dogmatique, « comme superflue ». Lesage eut raison, et\nson exemple a été suivi dans quelques éditions récentes de l'original.\nMais qu'est-ce à dire ? Car si l'œuvre d'art est susceptible de gagner à\nl'amputation de ces excroissances, il va de soi que l'auteur avait son idée\nen intercalant dans son livre ce qui peut nous paraître superflu. Aleman,\ndans sa préface, donne à entendre qu'il l'a fait dans un but d'édification (3).\nNe nous hâtons pas de le contredire. Mais voyons ce qui peut expliquer,\nsinon justifier le choix d'un pareil interprète pour édifier son public.\n\n\n\n  (1) Surtout dans le cas où c'est le picaro lui-même qui raconte son histoire, c'est-à-dire à peu\nprès dans tous les cas.\n  (2) Introduction à l'édition Rivadeneyra des Novelislas antiriores à Cervantes.\n  (3) — \" No es todo de mi aljaba; mucho escogi de doctos varones y santos : eso le alabo y\nvendo. » — (Aventuras y vida de Guzman de Alfarache : al discreto leclor.)\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3293, "texte": "LE ROMAN PICARESQUE E T LA L I T T É R A T U R E ESPAGNOLE                                   191\n\n\n\n\n   Car le picaro n'est pas seulement, clans Aleman, ou dans Janez ou\nEspinel, un docteur en morale; il est, en dehors de sa profession, un\ncritique, et quelquefois acerbe, des gens qui l'entourent. Comme c'est\ntoujours lui qui parle, grâce a la forme auto-biographique du roman, il\ncommence par peindre les gens en laid, puis les juge, les raille, ou laisse\nconclure le lecteur, quand le tableau lui paraît suffisamment démons-\ntratif. Rarement, il décerne un éloge mérité, ou inspiré par un sentiment\nde flatterie ou de prudence; et si nous jugeons la société de ce temps\npar les romans picaresques, il faut avouer qu'elle était bien méprisable,\nou que les couleurs ont été poussées au noir, de parti pris. Cela ne laisse\npas d'être très observé, très réel, mais cela peut sembler aussi exagéré,\nou tout au moins incomplet. Le roman picaresque n'est pas un roman\npsychologique; et ce qui est vrai, c'est qu'il est, à certains égards, une\nsatire. Laissons de côté, si on veut, le Gran Tacano, de Quevedo, comme\nune preuve trop facile : La bouffonnerie est amère dans ce livre d'un\ngrand esprit pessimiste, et l'ironie y tourne au sarcasme. On sent que la\nnote ici est forcée. Mais, si d'autre part, dans le Guzman d'Alfarache, la\nsatire ne dépasse pas, en général, les limites de la bonne comédie de\nmœurs, on n'en peut dire autant du Lazarille de Tonnes, le premier en\ndate, le meilleur et le plus imité des romans picaresques. On sait que\nl'Inquisition dut intervenir pour faire retrancher de toutes les éditions, à\npartir de celle de 1573, les passages concernant la vie licencieuse de\nquelques membres du clergé, et l'abus des miracles fictifs pour stimuler\nle zèle des croyants. Dans le Donado hablador, de Janez, un ancien picaro,\nAlonso, converti et entré en religion, raconte ses méfaits et en endosse\ntranquillement la responsabilité au monde, dont il fait un portrait aussi\npeu flatté que possible. Le Marcos de Obregon et 1' Estèbanille Gonzalez ne\ndemeurent pas en reste avec Alonso. Ces exemples suffisent; et l'on voit\nmaintenant à quoi servent les doctrines morales, dont la plupart des\nauteurs émaillent leurs ouvrages; c'est la partie dogmatique de cette\nsatire perpétuelle qui s'exerce au moyen d'exemples vivants. Le picaro,\nporte-parole des romanciers, jouerait donc ainsi le rôle de Diable prédica­\nteur (1). Mais le picaro est-il. bien le diable pour eux ? C'est ce qu'il nous\nreste à examiner.\n\n   (1) — C'est le titre d'une amusante comédie du XVIIe siècle, longtemps attribuée à\nPhilippe IV lui-même. — Satan, s'étant donné pour mission de faire partir de Lucques des\nfranciscains, dont la dévote propagande le gêne, anime de son mauvais esprit toute la popu-\nlation, qui refuse soudain aux moines l'aumône dont ils ont besoin pour vivre, et finit par\nleur jeter des pierres. Le gouverneur est même sur le point de les expulser, lorsque saint Michel\napparaît à Satan, et lui donne l'ordre de revêtir l'habit de saint François, afin de réparer, sous\nce costume, tout le mal qu'il a fait. Le Diable, forcé d'obéir, exécute la consigne en rechignant,\net rien n'est comique comme ses réticences, ses apartés et ses erreurs involontaires dans un\nrôle si nouveau pour lui.\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3133, "texte": "192                                   DURENDAL\n\n\n\n    Il faut distinguer ici entre le picaro qui est le protagoniste du roman et\nceux, en assez grand nombre, qu'on rencontre en sa compagnie. Ceux-ci,\nmendiants de profession, brigands, ponteurs, escrocs, spadassins, coupe-\njarrets, et tout ce que l'on peut ajouter, sont des picaros achevés,\nendurcis, impénitents. Ce sont les maîtres ès-arts de la profession, et\nl'auteur ne les ménage pas ; il les englobe, avec les autres personnages\ndu roman, dans la satire générale des vices. Quant au héros, à celui qui\nraconte son histoire, les auteurs n'approuvent certes pas ses méfaits,\nmais ils lui découvrent des circonstances atténuantes. En ce sens, c'est à\nlui que s'applique ce que j'indiquais plus haut, que le picaro de roman\nest, en grande partie, un être imaginaire. En premier lieu, il n'est ni\nathée, — cela va sans dire, — ni assassin, ni même libertin, ni surtout\nhypocrite; il se borne, en général, à être menteur, voleur et gourmand.\nMême il ne l'est pas toujours : il a quelquefois des accès de fran-\n chise, des poussées d'honnêteté, des élans de générosité qui étonnent, car\nnous avons vu qu'à certains moments il est pour le mal un simple\ninconscient. Je ne me charge pas de concilier ces contradictions : elles\n permettent aux auteurs de nous montrer chez un seul homme, et suivant\n les cas, un scélérat endurci et un professeur de morale. Mais cela ne suf-\n firait pas à expliquer pourquoi les auteurs ne se sentent pas choqués tout\n les premiers lorsqu'ils sont entraînés à lui laisser prendre ce dernier rôle.\n Il faut pousser plus loin l'investigation, et rechercher quelles autres cir-\n constances atténuantes militent de façon décisive en faveur des picaros.\n\n\n   Nous n'aurons pas grande peine à les découvrir. Le picaro qu'on nous\nmontre est toujours jeune, joli garçon, intelligent, éveillé et spirituel.\nAvec ces attributs, il prévient en sa faveur, et dispose les esprits à l'indul-\ngence. Un des maîtres de Guzman, cardinal romain, s'amuse de ses vols\nsubtils, commis aux dépens des autres serviteurs, et à son propre préju-\ndice. Il lui dit, en lui montrant un petit baril, plein de fruits confits dans\ndu sirop : « Si dans huit jours, tu es assez habile pour me voler quelques-\nunsde ces fruits, sans qu'il y paraisse, je te les donne, et une quantité égale\nen sus ; autrement, tu te soumettras au châtiment que je t'imposerai. » —\n« Lazarille, fait remarquer Aribau, est généreux, spirituellement facétieux,\net endurant. » En somme, le fond est bon : c'est presque le « mauvaise tête\net bon cœur » dont on a abusé depuis (1). Ajoutez que le picaro, ainsi com-\n\n   (1) On entend aujourd'hui, à chaque instant, des mères dire à leurs bambins, dont\nl'espiéglerie révèle l'intelligence : « A h ! picaro!» C'est un compliment. Les jeunes filles\nemploient le même terme avec leurs fiancés, en guise de doux reproche. Rarement, le\nmot picaro est pris dans l'acception qu'il avait au XVIe et au XVIIe siècles ; on se sert de\nl'équivalent pillo ou limante Ce sont évidemment les auteurs picaresques qui ont contri-\nbué à défigurer ainsi le sens primitif du mot.\n"}, {"page_pdf": 242, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2972, "texte": "LE ROMAN PICARESQUE ET LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE                             193\n\n\npris, et malgré sa rouerie, conserve la naïveté et la crédulité du jeune\nâge : il est au moins aussi souvent dupé que dupeur ; on lui fait des farces\ndans le genre de celles que les étudiants de Salamanque infligent à Pablo\nde Ségovie; il a tout ce qu'il faut pour être malheureux, réduit parfois à\ncoucher sur la dure, vêtu de haillons, dévoré de vermine, battu de temps\nen temps. Il n'en perd pas pour cela sa belle humeur, sa jovialité et son\nesprit. Les mauvaises fréquentations l'ont perdu, et il n'a pas dépendu\nde lui de les éviter; il est, à l'origine, ou un bâtard, ou un pauvre enfant\nélevé à la pire des écoles, par des parents aussi peu recommandables que\npossible, qui l'exploitent honteusement, ou s'en débarrassent à la première\noccasion. Sa responsabilité est donc fort atténuée; il finit par devenir\npresque intéressant. Et s'il est intéressant, comme nous l'avons vu, pour\nses maîtres, et pour le lecteur, à plus forte raison l'est-il pour l'auteur, qui\na provoqué ce mouvement en sa faveur. Disons tout : il lui est franche-\nment sympathique. Et c'est pourquoi un Mateo Aleman, par exemple,\naprès quelques préparations oiseuses pour justifier le talent de son\nGuzman, nous le montre sans plus de scrupules sous les espèces d'un\nexpert savant en matière de morale. Si nous en sommes choqués aujour-\nd'hui, cela tient à ce que la supposition nous paraît tout de même un\npeu forte, et surtout, à ce que cela gène notre plaisir, et coupe malen-\ncontreusement le fil de la narration.\n\n                                      III\n\n   Nous voilà loin, en apparence, du roman chevaleresque, et cependant\nnous n'avons cessé de nous en rapprocher, et nous touchons presque a\nla conclusion. Résumons-nous. Nous avons été choqués de trouver,\ndans un roman réaliste, des maximes, et parfois, un véritable traité de\nmorale, que, par un surcroit d'invraisemblance, les auteurs mettent\ndans la bouche du picaro lui-même. Cette préoccupation des auteurs\nnous a amenés à en rechercher les causes, et nous avons vu d'abord que\nle roman picaresque était une satire autant qu'une peinture de mœurs ;\nun satirique a le droit d'exposer la théorie en vertu de laquelle il flagelle\nles vices. Et quant au choix de l'interprète, nous avons découvert que\nles auteurs commencent par le détacher de la foule crapuleuse de ses\ncongénères, pour en faire, malgré sa friponnerie, un garçon presque\nsympathique. L'invraisemblance n'est pas sauvée, mais on est moins\nchoqué. Et maintenant, laissons de côté cette morale, qui nous a mis\nsur la voie de la satire; remarquons que cette satire ne va jamais au\nprotagoniste, mais à ceux qui l'entourent, c'est-à-dire à tout le reste de\nla société; que le héros a toutes sortes de raisons pour solliciter l'indul-\ngence ; qu'il est, depuis le Lazaritlle de Tormes, un type convenu, adopté\n\n                                                                       13\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2776, "texte": " 194                                    DUREN DAL\n\n\n\n par les auteurs qui ont suivi ; enfin, que ce type reproduit le côté,\n séduisant pour l'imagination, de la vie supposée des picaros, vie errante,\nlibre, ouverte à l'imprévu, semées d'aventure, ennoblie par le danger.\n Et comment ne pas saisir, après cela, chez les auteurs, une tendresse\ninavouée, mais trop visible, pour un genre de vie, qui n'était plus, mais\nqui avait été celui des ancêtres des picaros? I1 y a là comme un regret\ndu passé, de ce passé récent où les pères, non réduits à une existence\nignominieuse, étaient de bons et loyaux serviteurs des gens de guerre;\nélevés, par le métier des armes, au-dessus des compromissions, des\nvices, de la lâcheté et de l'hypocrisie des gens sédentaires, surtout s'ils\nsont riches (1). Cette conception de la vie, qui détermine la sympathie\ndes auteurs pour leur héros, réduit par les circonstances à être fripon,\nfait abstraction du travail, source de vertus aussi estimables que celles dont\nla vie errante et militaire offre des exemples. Mais quand on voit aujour-\nd'hui encore, en Espagne, des auteurs vivants (1) célébrer « l'heureuse\nincapacité » de l'Espagnol à se plier aux servitudes de la vie industrielle,\non ne peut vraiment se montrer plus exigeant pour l'Espagnol du\nXVIe siècle, qui ne vivait pas dans une société industrielle, en avait à\npeine l'idée et conservait intact l'idéal chevaleresque transmis par les\naïeux.\n\n\n\n   En conclusion, le roman picaresque, roman réaliste et satirique, est\naussi, comme le roman chevaleresque, et peut-être dans le fond, un\nroman d'aventures. Il ne faudrait pas aller plus loin, et, par amour du\nparadoxe, établir un parallèle entre Lazarille et Amadis. Ce serait se\ntromper du tout au tout. Le chevalier, lancé malencontreusement dans\nun monde réel existe : c'est Don Quichotte. Le picaro de roman n'a rien\nde Don Quichotte ; surtout, il ne prend pas des moulins à vent pour des\ngéants ; il voit les choses et les hommes tels qu'ils sont, et si on peut\nlui reprocher quelque erreur, c'est d'exagérer leur difformité. Mais le\npicaro n'a rien non plus de Sancho Pança, qui est un paysan; et ceci a\nson importance. Le Don Quichotte, venu après les romans chevaleresques,\net après le Lazarille et le Guzman, a ridiculisé, non seulement l'ingénieux\nhidalgo, mais encore, et peut-être plus, son trivial écuyer. Il y avait\n\n\n   (1) « Tel pauvre, dit Guzman, avec ses haillons et sa misère, entretient la femme que. le\nriche se borne à convoiter ; et la femme préfère celui qui l'entretient et la respecte à celui\nqui la déshonore. »\n   (2) Je crois que c'est M. Menendez y Pelayo; je n'ai pas sous la main les notes qui me\npermettraient de vérifier ; mais que ce soit lui ou un autre, je garantis l'exactitude de la\ncitation.\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3117, "texte": " LE ROMAN PICARESQUE ET LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE                           195\n\n\n  une raison : donnez pour écuycr à Don Quichotte Lazarillc ou Guzman;\n  la plupart des aventures où il échoue piteusement tournent à son\n  avantage, e t le but n'eût pas été atteint. Un écuycr ne se borne pas à\n  escorter son maître et à partager avec lui fortune et périls : il a, de plus,\n  à sa charge, la préparation des expéditions, la connaissance des chemins,\n  le souci de l'équipement, de la nourriture et du gîte, en un mot, le. côté\n pratique de l'aventure; et voilà où je voulais en venir. De même que\n  Guzman, éveillé, actif et intelligent, au service de Don Quichotte, ne\n  serait pas ridicule; de même, écuycr sans maître, il peut bien être four-\n voyé dans une société fixée au sol et de goûts sédentaires, mais non\n être ridicule. Or, le picaro de roman est un écuyer sans chevalier. Il lui\n faut un maître à qui se dévouer, et il ne le trouve pas. Il passe de l'un\n à l'autre, parce que son genre de services, joint à son indélicatesse,\n native ou acquise, n'est pas apprécié, ou parce que son h u m e u r inquiète\n ne s'accommode pas des seuls maîtres qu'il a sous la main : « Il y a, dit\n Guzman, des hommes assez ânes pour charger leurs épaules d'un bât,\n afin d'épargner du travail aux autres, et mériter ainsi une pinte de plus\n de vin. » Et ainsi, il n'y a pas de raison pour que cela finisse, parce que\n le malentendu est éternel. Aussi, les romans picaresques ne finissent\n pas, ou ont un dénouement postiche. N'oublions pas enfin que le roman\npicaresque est si peu en opposition avec le roman chevaleresque, et si\n loin d'en être, comme on supposerait à tort, une parodie, que le\nXVIesiècle, qui vit paraître et lut avec avidité le Lazarillc et le Guzman,\nfut aussi la belle et grande époque pour l'Amadis et toute sa descen-\ndance. Les deux genres co-existèr,ent, comme auraient pu le faire le\nchevalier et son écuyer, séparés l'un de l'autre, et livrés, le premier à\nson imagination débridée, le second, faute du maître idéal, à son instinct\nde conservation', qui le fait verser dans la friponnerie.\n    Je devrais terminer ici cette étude. Mais j'ai prononcé le nom Don\nQuichotte, et je ne voudrais pas laisser un doute dans l'esprit de mes\nlecteurs. On a dit que Don Quichotte avait tué le roman chevaleresque.\nC'est vrai. Ticknor, à la suite de beaucoup d'autres, fait remarquer qu'à\npartir de 1605, date de l'apparition de la première partie du Don Quichotte,\nil ne se publia plus un seul roman de chevalerie. Ce que n'avaient pu les\nordonnances de Charles-Quint, alarmé de l'esprit dangereux de ces\nromans sur l'esprit de ses sujets, Cervantes le réalisa par la seule puissance\nde son génie. Mais il ne faut pas être dupe des apparences. Le roman\nchevaleresque fut tué comme genre; mais il revécut en esprit dans\npresque toutes les branches de la littérature espagnole, et, en ce sens,\non peut dire qu'il en détermina et fixa le caractère général. Amadis,\nchassé de son palais de rêve, se mit à la recherche de son écuycr, plus\nrésistant que lui, mais qui ne put faire moins que de suivre son maître\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2840, "texte": "196                                     DURENDAL\n\n\n\nretrouvé. Tous deux se glissèrent dans le Théâtre et bientôt le dominèrent\nentièrement; l'un fut le galan irrésistible, le jaloux héroïque, le conqué-\nrant, le saint, le mystique, le rêveur; l'autre, fut le gracioso, modèle des\nvalets qui encombrèrent bientôt la scène espagnole, et la scène française,\npar imitation (1). Dans la comédie de mœurs, le gracioso a souvent le\nprincipal rôle et raille les travers de son maître ou de sa maîtresse. Car\nAmadis, avec ses qualités apporta aussi ses défauts, ses discours fleuris,\nmétaphysiques et alambiqués, ses pointes, en un mot tout ce que Gongora\nallait collectionner pour en extraire la fine fleur du cultisme ou du gongo-\nrisme. Lope de Vega et Calderon, tout en raillant le cultisme, pratiquent\nle genre, qui avait le goût du public, et lui servent trop souvent ce mets\nraffiné. La poésie et la prose n'échappèrent pas à la contagion, malgré\nles efforts de Quevedo, le digne successeur de Cervantes au XVIIe siècle,\net qui échoua comme lui. Quant au roman picaresque, en raison même\nde son influence combinée avec celle du roman chevaleresque (et subor-\ndonnée à la sienne) sur le reste de la littérature, il finit par perdre sa\nspontanéité, son naturel, et jusqu'à son caractère de réalité, pour verser\ndans l'affectation, le maniéré et le cynisme le plus révoltant. La Picara\nJustina et la Garduna de Sevilla, marquent la décadence du genre, qui ne\nfleurit plus en Espagne. Sa sève n'était pourtant pas épuisée; et l'arbre\ntransplanté en terre étrangère allait encore revivre entre les mains de\nLesage, quoique légèrement transformé, sous le nom de Gil Blas.\n\n\n\n\n   J'ai fini. Je ne parlerai pas de Gil Blas comme couronnement d'une\nétude sur le roman picaresque. Ce sujet ne saurait être traité en quelques\nlignes. La matière du roman picaresque n'a d'ailleurs été ici qu'effleurée :\nLe Lazarille de Tormes, le Güzman d'Alfarache, le Rinconete et Cortadillo,\nle Gran Tacano, le Donado hablador, le Marcos de Obrtgon méritent d'être\nexaminés et étudiés à part. On peut du moins en recommander la lecture,\n(autant que possible dans l'original) comme un passe-temps à la fois\ninstructif et agréable. Il me suffit, pour l'instant, d'avoir essayé de\ndémontrer les attaches réelles, en dépit de la forme, qui unissent le\nroman picaresque au roman chevaleresque, et l'influence de ce dernier\nsur la littérature espagnole, qui lui doit beaucoup de ses défauts, mais\n\n\n\n   (1) Influence combinée dans la comédie française duXVIIesièle, et surtout chez Molière,\navec celles des Scapins et des Arlequins d'Italie. AuXVIIIesiècle, les Pasquin, Crispin,Frontin,\nentre Gil Blas et Figaro, et comme eux, ont incontestablement des ancêtres picaresques.\nQuant aux Scapins italiens, ils dérivent en droite ligne des Daves de l'ancienne comédie\nlatine.\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 382, "texte": "LE ROMAN PICARESQUE ET LA LITTERATURE ESPAGNOLE                        197\n\n\naussi sa grandeur et son originalité attestée par des chefs-d'œuvre où\nrevit, dans une langue arrivée à son point de maturité et de perfection,\ntout ce qui pouvait être conservé de l'idéal du moyen âge.\n\n    Vitoria, 9 janvier   1900.\n\n                                                    Emile   FERMAUD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-03-n3-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", 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notre isolement,\nécouté retentir l'appel d'une compagne,\nnous n'avons pas nié le charme qui nous gagne ;\nnous avons exalté l'attente, simplement.\n\nNous ne nous flattons pas, au fond des solitudes,\nd'avoir appris l'éclat du véritable amour;\nl'aube n'a lui sur nous que pour léguer au jour\nun songe exempt d'éveil et pur de lassitudes.\n\n                          *   *\n\nSouviens-toi de nos jours d'épreuves et d'espoirs\ndans cette chambre calme et depuis lors déserte\noù nous nous abreuvions par la fenêtre ouverte\n          de l'effluve embaumé des soirs.\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1542, "texte": "                         MUSIQUES                      199\n\nJe ne sais quel parfum d'exil et de province\nse mêlait aux frissons de l'air sous le ciel noir :\net, sur la crête d'un nuage, on pouvait voir\n          flotter la lune jaune et mince.\n\nTon âme alors avec ta voix prenait l'essor\nau gré des doigts errant sur de mourants arpèges\nvers l'ombre des forêts où, de pièges en pièges,\n         sanglotait la douleur d'un cor ;\n\nvers la pente prochaine où s'alignaient des tombes\nblanches, comme les dents d'un sourire cruel,\nvers l'infini du songe et l'infini du ciel\n           d'où redescendaient des colombes.\nLa musique doublait l'ivresse des parfums ;\nBeethoven orchestrait tous les souffles nocturnes\net pleurait tout l'encens qui s'exhale des urnes\n          des lys candides et défunts.\n\nRobert Schumann rythmait les graduels coups d'aile\nde ce prophète oiseau pâle comme la nuit\net lent comme un rayon de l'aube, qu'il poursuit\n          d'un vol fantastique et fidèle.\n\nL'attrait de la douleur précipitait Chopin\nen des gouffres de fièvre où la valse délire :\ndes gammes de cristal montaient de son martyre\n          comme des échelles sans fin.\n\nBerlioz, au pays où s'échangent les rêves,\nchantait l'angoisse en pleur des coeurs immaculés,\net, dans la coupe d'or de toutes les Thulés,\n          nous faisait boire aux flots sans grèves.\nPuis tout à coup un son semblait, du piano,\nfaire éclore un désert de neige aux sourdes landes :\nvers l'horizon troublant des lointaines légendes\n          Grieg faisait tinter son traîneau...\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1498, "texte": "200                         MUSIQUES\n\n\n\n      Un clocher de Norvège en sa blancheur émerge\n      d'un vertige d'accords nostalgiques et frais ;\n      et le témoin ravi pour qui tu déchiffrais\n                comprit qu'un artiste fût vierge.\n              Il devina que l'art vainqueur\n              comme l'amour offre des ailes\n              vers les demeures éternelles\n              où tous nos vœux montent en chœur.\n              Comme toi-même, au sein des fièvres\n              dont son cœur avait dû souffrir,\n              ce qu'il avait voulu guérir\n              ce n'était pas la soif des lèvres,\n\n              et ce qu'il avait convoité\n              dans la nuit même des orgies,\n              ce n'étaient pas des fleurs rougies\n              aux coupes de la volupté.\n               Comme toi, c'étaient les ivresses\n               d'un immatériel désir;\n               il voulait, comme toi, saisir\n               un infini dans ses caresses.\n\n               Mais, dupe du premier essor\n               de sa virginité féconde,\n               sur tous les mirages du monde\n               il avait brisé son trésor.\n\n               Ah ! si son âme enthousiaste\n               au monde éthéré des accords\n               bien loin de la fange des corps\n               eût pénétré fougueuse et chaste,\n               si, dès l'abord, il avait su\n               capter de l'art la source exquise,\n               la saveur eût été conquise\n               du philtre qu'il avait conçu ;\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1040, "texte": "              MUSIQUES                      201\n\n\n\nil aurait assouvi l'ivresse\nde ses élans passionnés ;\nl'aile des sphinx questionnés\nn'aurait point doublé sa détresse.\nMais tu fis renaître s,a foi\nen sa force obstinément vierge;\nton flambeau rallumant son cierge,\nil parut aussi pur que toi.\n\nTon art le toucha de sa gloire :\ntu lui tendis en un moment\npour réparer son long tourment\nla clé de ton clavier d'ivoire;\n\net, du sein de l'âpre combat\noù mille voluptés jalouses\nau futur baiser des épouses\ndisputent notre célibat,\n\nsubitement tu fis éclore\nl'accord pacifique et touchant\nde son extase et de ton chant\ndans l'air virginal et sonore.\n\nEnfin guéri par l'art vengeur\nde ses défaillances charnelles,\nvers des conquêtes éternelles\nil se tourna fier et songeur.\n\nIl rêvait les âmes unies\npar delà le frisson des sens\ndans les voluptueux accents\ndes surhumaines harmonies.\nIl te saluait en un jour\ncomme son apôtre et son juge :\ntu ne jugeas 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202, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 954, "texte": "OUELOUES PAGES\n                             SUR LA\n\n\nFormation chrétienne d'une Femme catholique\n                                PAR\n\n             Madame Marie du Sacré-Cœur\n\n\n                              (Suite.)\n\n\n\n      DEUXIÈME PARTIE : Education et Instruction.\n\n\n\n              UNE question se présente à l'esprit de Madame\n                Marie du Sacré-Cœur au début de la seconde\n                partie de son livre :\n                   « Doit-on séparer l'instruction de l'éducation,\n                l'instituteur de l'éducateur? »\n                   Dans l'éducation des princes, type où l'on a\n                cherché à atteindre la perfection, le précepteur\n                était distinct du professeur. Le précepteur —\nAristote, Fénelon, Bossuet, Frayssinous — était chargé de la for-\nmation générale de l'intelligence de l'élève, le professeur de l'en-\nseignement d'une branche spéciale dans laquelle il était passé\nmaitre.\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE            203\n\n\n\n     La mère (ou l'institutrice) ne peut séparer aussi entièrement\n ces deux fonctions de l'éducation. Elle doit surveiller l'âme,\n l'esprit et le corps de l'enfant. Aucun détail n'est à négliger dans\n l'accomplissement de ce devoir, dont elle est responsable devant\n Dieu.. Il n'en est pas de même dans les couvents et dans les pen-\n sionnats. Mais notre but n'est pas d'éclairer des religieuses et des\n directrices de pensionnats. Qu'il nous soit permis cependant de\n formuler un vœu qui nous parait juste et logique et que l'expé-\n rience de l'auteur rend si sérieux: c'est que les surveillantes soient\n choisies, non parmi les plus ignorantes et les moins intelligentes\n des maîtresses, mais parmi celles qui sont à même d'avoir de\n l'autorité sur les jeunes filles.\n    Citons à ce sujet quelques lignes de notre auteur, intéressantes\n et utiles à tous.\n    « D'un geste, presque en souriant, une femme intelligente\n » rétablit l'ordre, on se range d'instinct. Avec une femme médio-\n    cre, on discute, le ton de la voix s'élève, et l'habitude prise de\n » crier, de punir donne à tout un pensionnat un genre détestable.\n » Ce genre, trop vite adopté, la jeune fille, devenue femme,\n » l'apportera dans son ménage comme système administratif,\n » l'appliquera à la correction de ses enfants, à la solution des\n » petits incidents domestiques, où elle s'exposera à la défaite,\n» faute d'avoir su diplomatiquement tourner une difficulté, pré-\n    voir une discussion. »\n    Qui ne reconnaîtra la vérité de cette peinture? Que de mères\npourraient se l'appliquer! Que de gouvernantes s'usent en récri-\nminations parce qu'elles ne savent pas imposer le respect! Il est\ndonc nécessaire de remédier à un état de choses trop fréquent et\nj'aimerais à ce que les jeunes femmes, qui n'ont encore à faire\nqu'à des bonnes, surveillassent déjà leur manière d'être avec les\nenfants, pour supprimer les raisonnements et les discussions. Il\nserait aussi très nécessaire qu'elles ne diminuassent pas l'autorité\nde ces personnes, en en parlant imprudemment devant ceux qui\nleur doivent obéissance.\n    Le rôle de la mère dans l'éducation peut être comparé à celui\nde la maîtresse de division dans un couvent. C'est elle qui doit\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2252, "texte": "204                          DURENDAL\n\n\n\ns'occuper du côté élevé, intellectuel ; qui doit diriger les disposi-\ntions et reconnaître les aptitudes; écouter les questions, y\nrépondre et en profiter pour sonder ces profondeurs et satisfaire\nces curiosités qui existent chez toutes les jeunes filles. C'est elle\naussi qui constatera les progrès des études, de la réflexion, de\nl'intelligence; les bonnes ou les mauvaises tendances qu'on\ndonne à cet esprit, à ce cœur. Elle se réjouira de chaque petite\nvictoire remportée sur le caractère, la mollesse, l'impertinence.\nC'est elle, enfin, qui dirigera tout ce qui touche à la religion et qui\nsurveillera la santé.\n    Elle aura aussi à s'occuper du choix des professeurs. Les études\nactuelles demandent la collaboration de plusieurs personnes.\n Chaque maître, même en restant sur le terrain spécial de son\n enseignement, touche à des questions vitales. Tout a son impor-\ntance lorsqu'on prépare l'avenir d'une femme.\n    Les anciens comprenaient parfaitement l'extrême grandeur de\n cette mission. Platon disait : «Que votre cordonnier soit mauvais\n ouvrier et vous fasse de mauvaises chaussures ou qu'il se donne\n pour cordonnier sans l'être, vous n'en éprouverez pas grand\n dommage; mais que les éducateurs de votre fils ne le soient que\n de nom, ne voyez-vous pas qu'ils entraîneront votre famille à sa\n ruine, et que, d'eux seuls, dépend votre consolation et votre\n bonheur? »\n    Ce n'est pas seulement vis-à-vis de la famille que les mères et\n les institutrices sont responsables. L'avenir de la société est entre\n leurs mains. En créant des femmes vraiment fortes et vraiment\n chrétiennes, elles préparent à la patrie des générations saines\n d'esprit et de corps.\n    Le programme des études fait, en général, une part trop effacée\n à l'histoire sacrée. On la sacrifie à l'histoire naturelle, à la phy-\n sique et même à la mythologie. Il faut réagir contre cet ordre de\n choses. La femme doit être ferrée sur les questions que soulèvent\n les adversaires de la religion. On parle trop de la bible pour\n négliger son étude et l'histoire de l'église ne doit pas être aban-\n donnée, comme on le fait si souvent : « C'est notre histoire, dit\n  » Madame Marie du Sacré-Cœur, l'histoire de la civilisation du\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2313, "texte": "LA FORMATION CHRÉTIENNE D'UNE FEMME CATHOLIQUE                    205\n\n\n» monde, de sa régénération; devant elle passent, autour d'elle\n» s'agitent les esprits, les peuples et les nations; car l'âme de cette\n» histoire, c'est le Verbe de Dieu. »\n   Nous passerons rapidement sur les pages suivantes qui n'inté-\nressent pas autant les mères. Ce que l'auteur dit de la méthode a\nplus d'importance, à mon sens, au couvent que dans la famille,\nnon que je veuille en rabaisser l'utilité, mais une mère de famille\nintelligente se forme elle-même son plan d'action et ce plan, elle\nle modifiera selon la nature des enfants, leur âge, leurs aptitudes,\nselon les circonstances. Tel n'est pas le cas dans les pensionnats,\noù il faut chercher ce qui convient au plus grand nombre, et où\nl'exception s'incline devant le règlement.\n   Que l'on se garde bien de la méthode qui consiste à instruire\nl'enfant en l'amusant : « Méthode qui pourrait avoir du bon en\n» soi, si elle n'allait jusqu'à méconnaître combien l'effort et la\n» lutte sont nécessaires à la vie. Rendre à l'enfant toute tâche\n» facile, n'est-ce pas le rendre, par là même, moins apte à vivre\n» parmi les hommes ?\n    « Sans doute, la méthode importera toujours moins que la pra-\n » tique. On a vu des méthodes très défectueuses obtenir, grâce à\n \" un maître intelligent qui les rendaient originales et fécondes,\n » des résultats inespérés. » Puisse cette phrase convaincre les\n mères de la gravité du choix des instituteurs et des professeurs.\n    Ici notre auteur consacre quelques pages remarquables à la\n formation de l'épouse et de la mère dans la jeune fille. Cette\n question est moins capitale dans la vie de famille que dans un\n pensionnat. L'enfant, entourée de frères, de sœurs, de cousins,\n n'ignore pas les soins à donner à ce petit monde, elle voit sa\n mère, les bonnes, les nourices, se dévouer à chaque instant. Elle\n est mélée aux joies, aux inquiétudes, aux préoccupations. Si la\n mère est à la hauteur de sa mission, elle aura bien vite appris à\n sa fille l'obligation du sacrifice. Dans ce milieu du home, la\n jeune fille se transforme naturellement et devient femme et mère\n par un apprentissage continu.\n     L'enfant apporte un véritable capital à ceux qui l'élèvent.\n  C'est à eux à l'exploiter, à le mettre en valeur. Voici ce qu'en dit\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2264, "texte": "206                          DURENDAL\n\n\n\n Madame Marie du Sacré-Cœur : « Mais quelles sont les ten-\n    dances, nous dirions volontiers, les instincts de l'enfant qui\n » offrent un point d'appui pour l'éducation? On peut les réduire à\n » quatre: l'imitation, l'observation, l'activité, le besoin de comp-\n    ter pour quelque chose, c'est-à-dire le moi. »\n    L'imitation. Tout enfant est imitateur. C'est ainsi qu'il se déve-\n loppe. C'est ainsi qu'il apprend dès le berceau tout ce qu'il sait.\n Il est donc nécessaire de l'entourer de personnes bien élevées, qui\nne puissent ni lui donner de mauvais exemples, ni fausser son\njugement, ni ternir sa pureté. Cette influence de l'entourage\nest considérable. On n'y pense pas toujours assez. Peut-être y\nfait-on plus attention aux manières et à l'accent qu'aux principes\net aux pensées.\n    « L'observation, dit Madame Marie du Sacré-Cœur, est\n » comme la raison de l'imitation. L'enfant imite parce qu'il voit.\n» Cependant, il imite d'abord, chose facile à constater, par\n» influence plus que par réflexion.... Aux maîtres intelligents de\n» tirer parti de cette tendance observatrice, des puissances d'as-\n    similation qu'elle renferme, de la développer, de la régler,\n» enfin, de la transformer en jugement.... L'enfant se développe\n» en agissant ; aidons l'enfant à agir, à comprendre, à raison-\n    ner. »\n    La méthode par le raisonnement à fait son chemin en Bel-\ngique. Le plus humble écolier du village comme l'enfant élevé\ndans un château en ont profité. Nous pouvons en parler après\ntrente années d'expérience. Je ne suis donc pas étonnée que l'au-\nteur lui accorde une page éloquente qu'elle termine ainsi : « En\n« résumé, nous réclamons l'application du système éducatif par\n» les yeux, par la pensée, par l'observation, nous voudrions le\n» voir appliqué partout : nous voudrions ne rien enseigner à l'en-\n    fant qu'il n'ait vu d'abord et compris, faisant d'ailleurs de\n» l'idée de Dieu, qui serait ainsi constamment présente à l'intelli-\n» gence de l'enfant, le pivot absolu de tout le système. »\n    L'activité. Je ne pense pas qu'on puisse nier l'activité de l'en-\nfant. Qui n'en a subi la fatigue ? Ces petits corps semblent de fer.\nCes membres mignons ont une résistance que les nôtres ne con-\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2384, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE            207\n\n\n\nnaissent plus. Ces langues toujours en mouvement ont souvent\népuisé nos forces d'attention et de réflexion, tandis que ces esprits\néveillés nous surprenaient par l'extrême vivacité de leurs\nimpressions, l'originalité de leurs conceptions et la justesse de\nleurs observations. « L'enfant inactif, dit Madame Marie du\nSacré-Cœur, est malade.» Elle dit vrai. Il faut toujours se méfier\nde l'état de santé d'un enfant qui reste étranger à ce qui se fait\nautour de lui et qui ne s'occupe pas. Profitons donc de cette\nexhubérance de vitalité intellectuelle et physique pour instruire\net former l'enfant. Cette pensée inspirait l'auteur quand elle\nécrivait: « Nous croyons qu'en utilisant ces deux instincts, obser-\n   vation et activité naturelle, nous pourrions obtenir de surpre-\n   nants effets. I1 suffirait presque d'intéresser l'enfant. L'intéres-\n   ser serait le faire vouloir ; or, faire vouloir est le secret de\n» l'action, c'est-à-dire le moteur pour la lutte. Supprimer la\n» lutte serait illogique, antiprovidentiel. Tout est lutte sur notre\n» route: lutte contre nous-mêmes, contre les événements, contre\n» les hommes, contre les choses ; lutte de toute heure, lutte du\n» berceau à la tombe. Mais cette lutte n'est pas contre nature :\n» l'enfant l'accepte ; en naissant il en fait l'essai : dans ses jeux,\n» il escalade une muraille, il grimpe à un arbuste ; et si les\n» obstacles n'existent pas, il en crée de chimériques pour le plai-\n   sir de les renverser. Dans ses volontaires illusions, le petit\n» garçon chasse le sanglier absent ; pour un imaginaire point\n» d'honneur, il rompt une lance avec un adversaire invisible; sur\n» le sable devenu océan, il s'embarque pour l'Amérique : la\n» petite fille, coule, à grand effort de bras, une lessive sans eau ;\n» un chiffon sera pour elle le bébé pleurant qu'elle va endormir\n» et consoler de ses chants, avec d'infinies sollicitudes ; cette\n» poupée, pour elle vivante, elle lui parle, elle l'entend, ce sont\n» des causeries sans fin, des soins maternels, des fatigues\n» énormes. Donc, activité développée, réglée, utilisée pratique-\n  ment, d'une façon sérieuse et méthodique pour donner de\n» bonne heure à l'enfant des habitudes, des vues précises, des\n» goûts élevés et purs, les ambitions personnelles et fortes, qui\n» sont nécessaires à la vie. »\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2274, "texte": "208                         DURENDAL\n\n\n\n   Le Moi. « Le Moi, nous dit Pascal, est haïssable. » N'y a-t-il\npas, cependant, mille manières de le rendre aimable, bon et\ngénéreux?\n   C'est en élevant les aspirations de l'enfant, en lui montrant le\nbien qu'il peut faire, les services qu'il peut rendre, en lui faisant\ncomprendre la beauté et la joie du sacrifice, l'héroïsme de l'abné-\ngation, en lui faisant sentir la valeur de ce mot Moi, non pour\nlui seul mais pour les autres, qu'on fera du Moi, non pas\nl'expression de l'égoïsme, mais le résumé du sentiment de la\nvaleur personnelle.\n   Madame Mariedu Sacré-Cœur consacreau travail manuel une\npage qui m'a fait un extrême plaisir. Il y a longtemps que je le\nregarde comme une sauvegarde contre l'ennui et tous les maux\nqui en découlent. Je citerai tout ce passage : « Sans vouloir explo-\n   rer ici le champ si vaste, si beau des travaux manuels, nous\n» voulons dire, du moins, que nous les tenons en grand honneur.\n» Dieu n'a pas donné à la femme les doigts agiles de la fée unique-\n   ment pour tapoter sur un piano avec plus ou moins de caco-\n   phonie, toute femme n'est pas née artiste: cultiver les arts sans\n» de particulières dispositions est une sottise. Mais toute femme,\n» grâce à son aiguille, a la facilité de faire de l'art, qui, tour à\n» tour, s'appellera agrément : broderie, tapisserie ; utilité : coupe\n» de vêtements, lingerie ; ou charité : service des pauvres. »\n   Une critique très juste de l'éducation moderne se trouve dans\nles pages suivantes où Madame Marie du Sacré-Cœur se plaint\ndes phénomènes. « Aujourd'hui, on commence plus tôt que jadis à\n» faire travailler les petits; certains phénomènes de cinq ans\n» répètent en perroquets des mots incompréhensibles pour leur\n \" âge, d'où la phrase courante : il n'y a plus d'enfants. C'est une\n» erreur. L'enfance, de nos jours, se prolonge, même au-delà des\n» limites permises; nul siècle n'a produit un plus grand nombre\n» de prodiges destinés, suivant le mot cruel de M. de Talley-\n   rand, « à rester jusqu'à la tombe des enfants de grande espé-\n   rance », car nul siècle n'a, comme le nôtre, le culte idolâtre de\n» l'enfance, et n'a plus traité l'enfant en enfant. Jadis, on le\n» nourrissait, très jeune, des solides aliments qui font les âmes\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": " LA FORMATION CHRÉTIENNE D'UNE FEMME CATHOLIQUE                      209\n\n\n  \" fortes; maintenant, le progrès veut que, pour lui, on écrive\n  » des livres spéciaux, qu'on crée des bibliothèques, des théâtres,\n  » que sais-je? On l'amuse vingt ans. Cela repose des nomencla-\n     tures classiques, sèches et odieuses. Et c'est là ce que nous\n  » appelons former l'intelligence, le cœur, le caractère et préparer\n  » à la vie des hommes et des femmes! Et lorsque, enfin, l'heure\n  » est venue d'aborder les auteurs sérieux, que nous fréquentions,\n  » nous, à neuf ou dix ans, l'adolescent n'en a plus le temps. Son\n  » éducation est finie, la vie l'entraîne, le pratique, le vulgaire,\n  » la banalité le saisissent ; le livre sérieux, auquel il n'est pas\n  » habitué, est repoussé, le roman a toutes ses faveurs. »\n     Mgr Dupanloup était déjà frappé de ces inconvénients de notre\n système actuel, il remarquait qu'on n'apprenait ni à réfléchir, ni\n à comparer, ni à raisonner juste. Que fera cependant dans le\n monde la femme qui ne possèdera pas ces qualités?\n    Il est donc nécessaire d'insister sur l'épanouissement de la\n raison et de la sagesse. Luttons contre l'étourderie, la légèreté,\n l'inexactitude de nos enfants. Demandons leur des efforts soute-\n nus, de la persévérance. Encourageons et récompensons leurs\nprogrès. Ce côté sérieux de l'éducation ne doit pas effrayer une\nmère, car il y a d'infinies douceurs à sentir qu'on a fait monter\nune âme, qu'on l'a préparée à aimer autre chose que la terre,\nqu'on l'a éveillée à la vie surnaturelle.\n    « Ce qui dort, dit Madame Marie du Sacré-Cœur, c'est souvent\n» l'âme elle-même. Et, c'est sublime, le réveil d'une âme.\n» Lorsqu'à notre parole, à la flamme de nos yeux, à l'émotion\n» de notre voix, surtout à la forte logique de nos raisonnements,\n» nous sentons s'émouvoir l'âme de l'enfant, lorsque, entre notre\n» âme et celte âme, un courant sympathique s'est établi et\n» que nous connaissons, enfin, la corde à toucher pour faire\n» vibrer tel son, nous sommes bien coupables, si le divin n'y\n» résonne pas.' Car le divin est là, il y est à l'état latent; si nous\n» ne nous en appercevons pas, c'est que ses vibrations sont trop\n» faibles en nous pour être entendues et répercutées. »\n    L'auteur est d'avis qu'il serait bon de commencer de bonne\nheure l'éducation des jeunes filles. Elle y voit plusieurs avantages\n\n                                                                14\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2302, "texte": "210                        DURENDAL\n\n\n\nparmi lesquels je remarque celui qui répond aux préoccupations\nde tant de mères : « L'étude, prise de bonne heure, d'une façon\n» sérieuse, entrant dans sa vie, éviterait le surmenage forcé\n» d'une préparation d'examen (fait plus rare en Belgique qu'en\n» France, ce qui n'empêche pas la fatigue du coup de feu), dont\n» le plus clair résultat est de ruiner la santé de la jeune fille,\n» parvenue alors à l'âge de quinze à dix-huit ans, c'est-à-dire à\n» l'époque où son plus grand besoin est la distraction et l'épa-\n   nouissement. Il faut qu'à cette heure l'étude soit devenue pour\n» elle habitude et plaisir et non pénible contrainte. Au reste,\n» plus elle est jeune, plus son intelligence est ouverte. »\n   L'auteur a observé souvent qu'une enfant de dix ans, intelli-\ngente, est mieux disposée à écouter les pensées sérieuses et les\nidées générales. « Dieu, l'âme, le mystère, l'astronomie, l'his-\n» toire, tout cela l'intéresse énormément, et intéresse bien moins\n» la grande qui a déjà d'autres idées en tète. » Nous avons sou-\nvent fait la même remarque.\n   Il faut que très tôt l'enfant prenne le goût de ce qui remplira\nplus tard le vide d'une existence qui peut ne pas être heureuse. Il\nfaut qu'elle évite les trois grands écueils que Madame Marie du\nSacré-Cœur trouve souvent sur la route de la femme : La vulga­\nrité, le roman, le rave.\n   I1 y a en ce moment une tendance générale à donner à la\nfemme des notions des sciences. Peut-être pourrait-on critiquer\nle peu de profondeur de ces études et demander s'il ne serait pas\nplus utile de se borner à la connaissance sérieuse, intime des\nchoses qui peuvent et doivent l'intéresser pratiquement ? Cette\ntendance ne pouvant pas être enrayée, il serait utile d'en profiter\npour le bien. Madame Marie du Sacré-Cœur aimerait à voir sur\n ce programme une science qui est, en effet, celle dont nous\n devrions être le plus profondément pénétrées : « Nous voulons\n » parler de l'étude de l'âme. Evidemment, il ne saurait être\n » question ici d'abstractions inintelligibles, ni d'inextricables\n » problèmes métaphysiques. Nous parlons de l'étude de l'âme\n » humaine en tant qu'âme, de ses facultés, de ses puissances, de\n » ses ressources, de ses perfectionnements possibles, au point de\n » vue purement humain.\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2295, "texte": " LA FORMATION C H R É T I E N N E   D'UNE FEMME CATHOLIQUE        211\n\n\n\n     » Est-ce à dire que nous voulions séparer la morale de la reli-\n  » gion, dégager l'âme de Dieu et ne donner à l'homme d'autre\n  » fin que l'homme? Non, certes! mais, comme le disait je ne sais\n  » quel ascète : si dans l'homme il n'y a pas un homme, cora-\n  » ment en ferez-vous un saint? »\n     Le travail qui consiste à séparer l'esprit de la matière, l'âme\n  du corps, la volonté de la faiblesse, la vertu du penchant au\n péché, est un travail de sanctification qui demande une lutte\n quotidienne et qui gagnera à être analysé et compris.\n     On trouvera probablement que c'est beaucoup attendre de\n l'intelligence de si jeunes enfants, et qu'il y en aura peu à la hau-\n teur de pareilles réflexions. Cela ne me semble pas une excuse\n suffisante. L'enfant est apte, sans fatigue, à d'immenses efforts\n intellectuels. 11 s'agit de lui donner une direction élevée au lieu\n de l'user à des niaiseries.\n    Quant à l'objection tirée de l'incapacité de la femme à saisir\n les idées générales, je pense inutile de la discuter. Nous serions\n de par cette insuffisance entièrement exclues de toute action et\n dépourvues de toute valeur, dans le monde religieux, politique et\n littéraire.\n    L'enfant cherche la vérité. Il est, plus souvent qu'on ne le\ncroit, occupé de choses abstraites. Il a même un attrait singulier\npour ce qui dépasse son intelligence. C'est l'aspiration vers\nl'infini, l'ascension du cœur et de l'esprit, germe surnaturel que\nDieu a mis dans l'humanité et que le péché amoindrit ou détruit\nplus tard. En profitant de cet attrait vers l'idéal, qui est une force\ndans la nature innocente, on arrivera progressivement à\ninstruire l'enfant, à lui inculquer les grands et admirables prin-\ncipes d'une science qui complète l'élude du catéchisme et qui y\najoutera ses lumières. On pourra ainsi, en faisant analyser cer-\ntainesœuvres de saint Jérôme, saint Augustin saint Jean Chrystôme,\nBossuet, saint-François de Sales, Bourdaloue, arriver à une com-\nparaison raisonnée et sérieuse de ces auteurs sacrés avec les\nauteurs des œuvres profanes des mêmes siècles, «Ainsi la pensée\n» religieuse, au lieu d'avoir son heure cataloguée, englobera\n» toutes les pensées pour les pénétrer de l'essence chrétienne.\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2234, "texte": "212                         DURENDAL\n\n\n\n» En d'autres termes, présentons comme une science, sous le\n» nom de philosophie, les preuves démonstratives du dogme et\n» de la morale plutôt que de les enseigner exclusivement sous le\n» nom de religion...\n    » A cette étude, l'âme droite, avec la grâce de Dieu, arrivera,\n» non à l'acte de foi vague du déisme, mais au Christianisme\n» intégral. Elle comprendra très vite que l'homme est un être\n» tombé, que la chute originelle est la clef de la mystérieuse\n» complexité humaine, que le but à poursuivre, l'idéal de per-\n    fection demandé à tous les hommes — quel que soit leur credo\n» — ne peut être atteint que par le catholicisme. Elle compren-\n» dra que la morale de cette auguste religion défie la critique et\n » apporte, en même temps, la lumière, la force, l'aptitude à\n     recevoir la grâce surnaturelle dont l'homme le mieux éclairé\n » a besoin pour rester bon et pour se vaincre. Le résultat immé-\n » diat sera une estime plus profonde pour le Christianisme et\n » une connaissance, à la fois certaine et pratique, de la grandeur\n » de l'homme et des ressources presque infinies renfermées dans\n » son cœur. »\n     A l'objection, faite si facilement dès qu'il s'agit d'étendre la\n portée intellectuelle de la femme : Vous voulez en faire des rai-\n sonneuses, des discuteuses ? Madame Marie du Sacré-Cœur\n répond : « Et pourquoi non? Avant tout, nous désirons donner\n  » au monde des apôtres, des défenseurs et des confesseurs de la\n  » foi, et pour cela il est nécessaire d'apprendre à nos enfants l'art\n  » de raisonner. » Les temps où, ignorante et naïve, la femme\n  triomphait par la prière et la vertu seule des pièges d'une nature\n  toujours vicieuse, sont passés. Tout le monde attaque la religion.\n  Tout le monde a la prétention d'en remontrer au Pape. Tout le\n  monde a des théories, quitte à ignorer les faits. La femme ne peut\n  plus se restreindre au domaine intellectuel primitif, qui a suffi\n   à former des saintes bergères. Si les Geneviève, les Jeanne\n   d'Arc, les Germaine Cousin vivaient maintenant, il est probable\n   que leurs armes ne seraient plus la quenouille, la houlette et\n   l'épée.\n      « Nous voudrions que l'enfant apprit à raisonner sa pensée;\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2275, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D U N E FEMME CATHOLIQUE       2l3\n\n\n\n» que d'heure en heure, s'il se peut, on lui montrât son intelli-\n» gence s'élevant sans cesse, et à chaque heure capable de s'éle-\n» ver, de s'embellir encore, en se peuplant de sentiments nobles\n» et généreux. Nous voudrions que l'enfant pressentit jusqu'où\n» peut aller dans sa jeune âme la conception du beau, la vision\n» du bien, le dévouement simple; qu'elle sut à quel point sa vie\n» peut être pénétrée par Dieu et quelle noblesse revêtiraient tous\n» ses actes accomplis sous l'impulsion surnaturelle de la pensée\n» divine.\n   « Avec les données de la science, dévoilons à l'enfant quel peut\n» être le rôle de sa mémoire... L'être dont la mémoire est bien\n» meublée ne s'ennuie jamais; il a tant à voir, tant à revoir, à\n» classer, à comparer, à apprécier, à penser... »\n   Notre but sera donc d'éclairer l'enfant; de lui montrer ce qui\npourrait le guider dans la vie qui s'ouvre devant lui. Evitons-lui\nla douloureuse expérience du mal, en nous souvenant de cette\npensée d'Origène : Chaque péché fait une blessure à l'âme. La\nblessure se ferme, la cicatrice reste. Soyons persuadées que la\nsemence ainsi jetée tombera beaucoup plus souvent sur la bonne\nterre que sur les pierres et au milieu des épines.\n   La raison inspire une belle et persuasive étude à Madame Marie\ndu Sacré-Cœur. Elle fait toucher du doigt l'inconvénient qu'il y a à\nconsidérer la femme comme un être charmant, mais inférieur,\nauquel l'homme — qui semble se réserver le privilège de la\nraison — reconnaît à peine le droit d'en avoir. Cette faculté\nprécieuse se développe chez la femme comme toutes les autres,\net mon impression est qu'elle sera plus facile à acclimater parmi\nnous que dans le sexe qui s'en attribue le monopole, parce qu'il\nfaut souvent y joindre cet esprit de sacrifice, dont on nous laisse\nvolontiers le privilège. Eclairons donc la raison de nos filles et,\nsurtout, prêchons d'exemple. Bien des femmes ignorent le pre-\nmier mot de ce qui peut les encourager à la raison. Mgr Dupan-\nloup voulait qu'elles étudiassent l'économie politique et sociale.\nCela serait et surtout cela sera, dans l'avenir, plus utile que\nl'étude des journaux de modes.\n  La justice. Quel mot immense à proposer à nos méditations\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": "214                          DURENDAL\n\n\n\nmaternelles! Je ne puis résister au plaisir de citerencore l'auteur:\n« La justice, fin de l'âme droite, principe de loyauté, est innée\n» dans le cœur de l'homme, mais souvent dénaturée, presque\n» toujours obscurcie. L'éducation, remontant le courant de\n» l'égoïsme moderne, devrait pétrir de justice l'âme de l'enfant :\n» Justice envers Dieu, le grand créancier de l'homme; justice\n» envers notre âme, qui a droit à la suzeraineté; justice envers\n» nos frères, auxquels nous devons l'exemple qui entraine, la\n» parole qui console, le pain qui nourrit. \"\n     Ici, j'ouvre une parenthèse pour prier ceux qui veulent bien\nsuivre cette analyse de s'arrêter un instant â la phrase que j'ai\nsoulignée dans le texte :« Justice envers nos frères auxquels nous\n devons l'exemple qui entraîne ». Que ce devoir me paraît donc\n oublié! Si on y pensait plus souvent, il y aurait moins de haines\n de classes, moins de mauvais serviteurs et moins de misères\n morales. Pense-t-on assez à la responsabilité de l'exemple? La\n mauvaise pièce qu'on va entendre, le mauvais livre, le journal\n malsain qui traîne sur la table, les conversations imprudentes,\n les excitations au luxe, à la dépense, l'amour insatiable des\n plaisirs, autant de graines empoisonnées qu'on répand autour de\n soi. Si la mère, qui admet pour ses enfants l'importance de\n l'exemple, voulait élargir son salutaire rayonnement, elle serait\n vraiment la femme chrétienne et la femme bienfaisante.\n      La charité est la sœur de la justice, sœur parfois plus aimable,\n  plus indulgente, mais qui gagne souvent â s'appuyer sur elle. .I1\n  y a des cas où la charité et la justice ne font qu'un. On l'oublie\n  trop. Nous n'avons pas le droit de jouir de tout, sans tendre la\n  main à ceux qui n'ont pas toujours le nécessaire. On associe en\n  général l'idée de la charité à l'idée de l'argent. Cela n'est pas\n  absolument vrai. Il y a mille moyens de rendre service à nos\n  frères : aux enfants de Notre Père qui est aux cieux. Lorsque\n  nous leur donnons notre temps, notre travail, notre cœur, nous\n  leur donnons plus qu'en leur ouvrant notre bourse. Tout ceci\n  devrait être exposé clairement à l'enfant et souligné par\n   l'exemple.\n       Le sacrifice. Madame Marie du Sacré-Cœur assure que le\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2048, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE        2l5\n\n\n\nsacrifice étant le fond de la nature féminine, la femme, une\nfois convaincue, n'hésite pas à mettre la théorie en pratique. Si\nl'égoïsme mondain a un peu effacé la vivacité de ce sentiment\ndans le cœur de certaines femmes, nous savons un terrain où on\nle retrouvera toujours dans toute sa vigueur : la mère se sacri-\n fiera sans hésitation pour ses enfants.\n    Madame Marie du Sacré-Cœur résume cette partie de son\nremarquable travail par quelques pages qui éclairent encore\ncette question de la vie de l'âme. « La nature de l'enfant est\n» droite et orientée vers le bien ; le mal l'étonné. »\n    Qui de nous n'a été frappé de ce fait? Nous devons donc pro-\nfiter de cet instinct pour conduire la nature vers le bien, afin\nqu'elle ne s'incline pas vers la médiocrité ou vers le mal. N'ayons\npas peur de monter trop haut. Le niveau ne baisse, hélas, que\ntrop facilement. Un peu d'enthousiasme ne fera jamais de tort\nà personne en ce siècle blasé où nous sommes! Mais tout en\ncultivant l'amour des cimes, n'oublions pas que le temps n'est\npas aux rêves. « Ce ne sont pas des âmes poétiques qu'il nous\n» faut façonner, mais des âmes réfléchies. » Restons dans la\npratique, en l'élargissant par tout ce qui en fera une vertu, au\nlieu d'en faire un triste synonyme d'égoïsme et de prudence\nhumaine. Que Dieu domine notre enseignement. Qu'il soit la\nsource de notre lumière, la flamme qui réchauffera nos cœurs.\nEt si, en faisant la part nécessaire à l'esprit moderne, nous\npouvons introduire dans la société une femme, une mère qui\nla régénère et l'élève, en lui rendant l'idée chrétienne, notre\ntâche, quelque ardue qu'elle ait pu être, aura reçu une récom-\npense ineffable. Car notre divin Maître rend au centuple\nl'obole que nous Lui offrons. Dieu, qui a versé son sang divin\npour les âmes, ne laissera pas sans salaire l'humble travailleuse\nqui aura contribué â y mettre son esprit et son amour.\n\n                              Comtesse E D .   DE LIEDEKERKE.\n  (A   continuer.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-03-n3-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 216, "page_fin": 219, "titre_corps": "Notes musicales", "titre_sommaire": "Notes musicales", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "NOTES MUSICALES", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 267, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1962, "texte": "NOTES              MUSICALES\n\n\nLes œuvres belges : Théo Ysaye. — Jongen. — Raway. — Scheideman-\n  tel. — Zorohayda de Swendsen. — L'audition d'œuvres palestriniennes\n  au Salon d'Art Religieux et à Saint-Boniface. — Les Concertos pour\n  violon de Bach, de Beethoven et de Mendelssohn.— Ysaye et Thom-\n  son. — Kufferath et Guidé. — Joseph Dupont.\n\n     Et d'abord les œuvres belges. La Fantaisie pour piano et orchestre, de\n Théo Ysaye, est une peinture originale où le distingué compositeur a\n  aissé tomber les couleurs les plus chatoyantes de sa palette, mais à\nlaquelle nous préférons cependant sa Rhapsodie wallonne, poème abso-\nl u m e n t parfait en son genre, ainsi que nous le constations dans un précé-\ndent article.\n     A propos de la Symphonie de Jongen, certains critiques se sont permis\nd e s plaisanteries de goût douteux. Cette Symphonie fait grand honneur\n au jeune artiste liégeois. Les deux premières parties sont écrites en un\n style d'une noblesse soutenue et offrent des développements du plus haut\n intérêt. Si l'on peut justement taxer de prolixité l'Allégro final, il faut se\n dire que ce léger reproche n'entame nullement les qualités de fougue et\n  d'originalité qui étincellent en cette dernière partie. M. Jongen est jeune,\n  il se corrigera de la prolixité, mais, si elle laisse place au progrès, sa\n  musique n'en est pas moins vivante, pleine de présages et n'offrant aucun\n  rapport avec tant d'œuvres vides et inertes qu'on prône uniquement à\n  cause de la signature qui se trouve au bas.\n     Mentionnons aussi la Freya, à cause de l'autorité de Raway et de\n  la notable importance artistique de ses œuvres précédentes. Je ne puis\n   formuler d'avis personnel à ce sujet, ne me trouvant malheureusement\n   pas à Bruxelles au moment où elle fut exécutée.\n      Rappelons la glorieuse apparition de Scheidemantel, le prince des chan-\n   teurs actuels, qui joint le style le plus élevé à la compréhension la plus\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3028, "texte": "                           NOTES    MUSICALES                          217\n\n\n\naffinée et à l'émotion la plus profonde ; la Symphonie en si bémol de Schu-\nmann, œuvre de printemps, de lumière et de paix, célébrant le triomphe\nde l'amour, après les luttes si amères dont la conquête de la charmante\nClara Wieck fut le prix; enfin, une œuvre absolument exquise de poésie\net d'émotion, le Zorohayda de Swendsen, que M. Ysaye nous a fait con-\nnaître lors de son dernier concert. Nous ne saurions assez dire l'impres-\nsion que nous en avons ressentie. Illustrant une délicieuse légende de la\nRose de l'Alhambra, cette musique est toute de miel et de parfums.\nSwendsen n'est pas toujours si heureux, mais quand l'inspiration l'excite\nde son fouet d'azur, il dépasse Grieg dont la musique est d'un caractère\nsûrement moins architectural et polyphonique.\n   Signalons encore, au Salon d'Art Religieux, les belles manifestations\nde l'école de musique d'Ixelles, l'intéressant concert où Soubre, Jacobs\net Demest prêtèrent leur précieux concours, puis l'audition d'oeuvres\npalestriniennes dirigée par Hullebroeck, qui met toutes les lumières de\nson intelligence, toutes les forces de son dévouement au service d'une\nidée noble s'il en fut, la glorification et la propagation des chants séra-\nphiques du poète de Préneste.\n    Le m ê m e éloge doit être adressé à l'éminent Directeur des Chanteurs\nde Saint-Boniface, Monsieur Carpay, qui nous a procuré la joie d'entendre\ndernièrement à Saint-Boniface la messe Iste Confessor, de Palestrina, écrite\npour quatre voix. Ce même jour, nous entendions encore un impres-\nsionnant Ave Maria du maître Tinel et un Choral de Bach pour orgue,\nexécuté par M. De Boeck avec son autorité habituelle.\n    Nous arrivons maintenant à la mémorable audition où Ysaye nous fit\ngoûter trois œuvres inégales de valeur, mais incomparablement inter-\nprétées. L'archet d'Ysaye a vraiment des séductions divines, et ce n'est\nencore ici qu'une manière de parler, car ce qui caractérise précisément\nl'incroyable maîtrise du grand artiste, c'est pour ainsi dire la suppression\napparente de l'archet. Fermez les yeux et écoutez : la cantilène s'échappe\nen effluves lyriques, prenant son essor au-dessus du violon, et les sono-\n rités, essences flottant dans l'espace, semblent vierges de tout contact\n matériel. Le Concerto de Bach était l'œuvre maîtresse du programme. Elle\n fut dite par Ysayc avec une pénétration surprenante et un élan superbe.\n Le Concerto de Beethoven, dont la seconde partie nous charme infiniment,\n nous plaît beaucoup moins clans son finale et, nous ne pouvons nous\n empêcher de le proclamer, nous avons goûté certainement plus l'inter-\n prète que l'œuvre. Le Concerto de Mendelssohn est exquis. C'est la fleur du\n romantisme, du moins par ces côtés qui charment les âmes féminines.\n Ce ne sont certainement point les qualités de vigueur qui y dominent,\n mais une grâce souple et voluptueuse, une ligne mélodique d'une\n élégance constante et soutenue, un arome de tristesse à coup sur pas bien\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2957, "texte": "2l8                             DURENDAL\n\n\n\nprofonde, mais de nature à complaire au sentimentalisme des petites\njeunes filles mélancoliques qui n'ont pas encore découvert l'idéal rêvé.\n   César Thomson a inauguré une série de récitals historiques de la litté-\nrature du violon dont je me réserve de parler plus tard en détail et avec\ntoute l'attention que mérite la haute personnalité de l'artiste et l'intérêt\nsi attachant de l'entreprise.\n   Et puisque ces deux noms, Ysaye et Thomson, se trouvent évoqués\nl'un après l'autre en ces lignes, me sera-t-il permis de les réunir tous\ndeux dans un hommage d'admiration et de reconnaissance? Il se trouve\nque des trois plus grands violonistes du monde, Joachim, Thomson\net Ysaye, la Belgique a l'honneur d'en posséder deux.\n    Et il faut que des partis se forment, que des clans s'organisent pour\n exalter l'un aux dépens de l'autre, alors que chacun des deux grands\nviolonistes est trop profondément artiste pour ne point rendre hommage\naux qualités éminentes, bien que diverses, de son émule.\n    Ysaye et Thomson sont arrivés à être des interprètes créateurs, c'est-à-\n dire que les objections qu'ils pourront soulever, étant le résultat d'im-\n pressions purement subjectives, demeurent par le fait même oiseuses.\n Bülow et Rubinstein jouaient la même sonate de Beethoven, également\n admirables, et il semblait cependant qu'on eût entendu deux morceaux\n différents. Qui songea jamais à contester Bülow ou Rubinstein? Pour\n moi, je ne consentirais pas plus à qualifier de fantaisie l'élan, la vibration\n et l'émotion continue d'Ysaye, qu'à taxer de froideur la gravité noble et\n le souci de la ligne qui caractérisent Thomson. Les qualités si diverses\n de ces deux artistes se complètent merveilleusement par le fait même\n qu'ils nous décèlent dans l'œuvre d'art des latences contraires et irré-\n vélées avant eux. Rappelez-vous le joli mot d'Alexandre Dumas au sujet\n de Lamartine : « Je ne le compare pas, disait-il, je le sépare ». De même,\n ne comparons point Ysaye et Thomson. Séparons-les. Puis réunissons-les\n dans un tribut d'admiration commune que nous leur devons à tous deux.\n Quand les verrons-nous apparaître de nouveau, ainsi qu'il y a deux ans,\n sur la même estrade, se donnant la main comme des frères de grand\n art, triomphants au milieu des applaudissements d'une salle enthou-\n  siaste.\n     La nouvelle direction du théâtre de la Monnaie, confiée à Kufferath et\n  Guidé, a réjoui, à Bruxelles, tous les amis de l'art. La Monnaie était, à\n  juste titre, tombée dans un tel discrédit, que les artistes sérieux et les\n  lettrés en avaient oublié le chemin. La nouvelle direction de notre pre-\n  mière scène lyrique changera sûrement, mais non sans difficulté, ce triste\n  état de choses. Kufferath, le commentateur si complet de l'œuvre wagné-\n  rienne, dont l'érudition musicale est aussi vaste que son goût est sévère\n  et affiné, nous donnera un répertoire épuré, débarrassé des lourdeurs\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1595, "texte": "                        NOTES MUSICALES                                219\n\n\n vaines et des banalités dont l'ancienne direction ne, cessait de nous\n gratifier.\n   Ceux qui, à tort, redouteraient le rigorisme exclusif du pénétrant\ninitiateur wagnérien, seront rassurés par la présence de l'aimable Guidé.\nGuidé est un artiste de race, mais un modeste qui n'a pas eu jusqu'à\nprésent et n'a d'ailleurs point cherché les occasions de révéler toute sa\nvaleur. S'il a pris dernièrement avec autorité le bâton de chef d'orchestre\naux Concerts Ysaye, il était encore plus connu par ses interprétations\nsi souverainement poétiques, lorsqu'aux concerts du Conservatoire, le\nhautbois avait une phrase attendrie à nous dire. Nous apprendrons main-\ntenant à connaître Guidé sous un nouveau jour, qui mettra ancore plus\nen relief son intéressante personnalité. Sans trop insister dans cet ordre\nd'idées, de peur de détlorer la surprise, disons qu'il nous a confié des\nprojets charmants pour l'hiver prochain.\n   Saluons, en terminant, la noble figure de Joseph Dupont qui vient de\ns'éteindre entouré de l'estime de tous. Lui aussi fut un vaillant, fut un\nmodeste, dont toute la vie a été consacrée à la glorification du grand art,\nà la tâche si souvent ingrate de former et d'affiner le goût du public de\nBruxelles, qui est ainsi devenu un des premiers publics de l'Europe.\nC'est en grande partie à Dupont qu'il le doit. Aussi, la reconnaissance\nenvers lui vivra dans tous les cœurs épris d'art, couronnant sa mémoire\nd'une auréole d'or.\n\n                                                  GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-03-n3-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 220, "page_fin": 221, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "F. 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Le Cloître (Bruxelles, DEMAN).\n    Les qualités qui font le bon dramaturge et celles qui font le grand\npoète sont autres; et j'imagine que transporté à la scène, le drame nou-\nveau d'Emile Verhaeren apparaîtrait comme d'un intérêt un peu\nmonotone et d'une psychologie trop simpliste.\n   Je concède même que les intrigues autour de la conquête d'une\ncrosse d'abbé — part de l'humaine faiblesse dans les institutions les plus\nhautes — qui sont comme l'encadrement de la tragédie d'âme qui se\ndéroule dans le Cloître, sont d'une invention assez facile et d'un effet\nlégèrement suranné ; ces défauts ou ces insuffisances n'empêchent point\nque l'œuvre récente de Verhaeren n'ajoute un fleuron de plus, et d'une\nintense, originale etdramatique beauté, à la couronne souveraine de notre\nplus grand poète.\n    Car une fois de plus, le génie de Verhaeren — force et tendresse — a\ncréé et proféré, parmi le contraste de silhouettes indécises et falotes,\ndeux caractères, deux tempéraments, deux personnalités : le parricide\ndevenu moine et qui veut se rédimer de son crime dans la logique d'une\npénitence qui dédaigne toutes les prudences et brise toutes les conven-\ntions — et le petit novice, être d'innocence, de prière et de grâce, qui va\n vers ce frère aîné, coupable et maudit, d'un instinct si adorablement et\nsi candidement spontané.\n    Une fois de plus, en ces deux types magistraux, sculptés dans de\n l'humanité pantelante, et qui se complètent en se contredisant, c'est\ntoute l'âme d'Emile Verhaeren qui est symbolisée — cette âme d'ombres\n et de lumières, de crépuscules et d'aurores, pareille à l'âme de Rembrandt\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2346, "texte": "                               LES LIVRES                              221\n\n\n\navec aussi des rayons soudains de pure clarté traversant les dédales\ngrouillants et nocturnes des passions et des remords.\n                                                           F. V.\nLA C R I T I Q U E :\n                                           e\nJULES LEMAITRE. Les Contemporains (7 série).\n   Ce tome nouveau des Contemporains est intéressant surtout parce\nqu'à côté des qualités de subtilité intellectuelle et de virtuosité de style\nhabituelles aux œuvres critiques de Jules Lemaître, il permet de noter\net de suivre l'évolution morale que de récents événements ont imprimé\nà ce très remarquable esprit.\n   A cet égard, les chapitres intitulés Malaise Moral. Casuistique, le Patrio­\ntisme, la Charité, sont particulièrement révélateurs, chez l'ancien disciple\nde Renan, d'un souci de conscience et de responsabilité dont eut souri\nl'Epicure de l'Abbesse de Jouarre.\n   Après Barrès, Lemaître, après Lemaître. Bourget — décidément, le\nrenanisme est en liquidation !\nBaron Cn. VAN BENEDEN. Michel Côme (Bruxelles. CASTAIGNE).\n  Brochure vouée à l'exaltation d'un réformateur religieux, sorte de\nProudhon mystique, délaissé et méconnu à ce qu'il paraît, au fond d'un\npetit village du Luxembourg.\n  Le baron Van Beneden conseille une excursion de ce coté aux « âmes\nvraiment chrétiennes. »\n  Comme encouragement : le site est exquis et superbe !\n                                                             F. V.\nDIVERS :\nERNEST HALLO. Pour dire, lire et rire (Bruxelles, EDG. LYON).\n   Notre Alphonse Allais belge et notre Franc-Nohain national vient\nde réunir en un fort volume les fantaisies délicieuses, spirituelles et\nimpertinentes que les êtres et les choses de ce temps inspirèrent à son\nobservation perspicace et à sa souple ironie.\n   Ce sont de vraies pages de joie — d'une joie bonne et saine, parce\nqu'elle ne s'acoquine jamais à la vulgarité ou à la grivoiserie, d'une joie\nfine et pétillante, mousse de champagne d'une intellectualité prime-sau-\ntière et originale.\n   Ah! la jolie boîte à chiquenaudes et à pieds-de-nez que ce livre, écrit\npar un Figaro qui a su les massacres de Crête, visité l'Exposition de\nBruxelles, entrevu Monsieur Loubet — et fréquenté Edmond Picard.\n                                                                 F. V.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-03-n3-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 222, "page_fin": 224, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "épargner à l Académie un immense ridicule", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 273, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2094, "texte": "NOTULES\n\n\n   Sous le titre « Un grand poète flamand », 1'Osservatore Romano consacre\nà Guido Gezelle les lignes suivantes :\n   La Flandre catholique, célèbre depuis des siècles pour sa puissante\nfécondité artistique, a fait ces derniers jours une perte qu'on peut, sans exa-\ngération, appeler irréparable. Le Rév. M. Guido Gezcllc, le plus grand de\nses poètes, vient de mourir dans la poétique ville de Bruges, qui fut déjà\nchantée par l'immortel Allighieri. Né dans cette même ville, le\n1er mai 1830, d'une famille du peuple, le jeune Gezcllc donna dès sa jeu-\nnesse des preuves incontestables du talent littéraire exceptionnel dont il\nétait doué. Prêtre, il consacra toute sa vie si active à la glorification de\ndeux nobles choses : l'Eglise et la langue maternelle.\n   Humble autant qu'éminent, le Rév. M. Gczelle resta trente ans simple\nvicaire à Courtrai. Gette fonction modeste, dans laquelle il sut gagner\nl'amour des grands et des petits, avait cet avantage qu'elle laissait au\npoète le temps de déployer ses ailes puissantes et de s'élever dans les\nhauteurs.\n   11 possédait une science profonde des mots et tournures de sa langue\nflamande qui est d'une richesse extraordinaire. Il écrivit des ouvrages\nlinguistiques magnifiques. Mais son génie brillait surtout dans ses poé-\nsies, principalement dans la contemplation des beautés de la nature,\nqu'il sentait si profondément, qu'il décrivait avec une telle maîtrise\nque jamais, d'après nous, il n'a été surpassé par aucun poète, pas même\npar ceux qui furent loués et honorés de leur vivant dans le monde\nentier. Toute la douceur de Lamartine, toute la force de Victor Hugo,\ntoute la clarté de Lecomtc de l'Isle étaient réunies en lui. C'était en plus\nun cœur débordant de religion et de piété.\n   Quiconque possède la langue flamande sait combien la langue de\nVondel est riche en harmonie et en couleur. Personne n'a jamais sur-\npassé Gezcllc sous ce rapport.\n   Certaines de ses œuvres, par exemple lesF l e u r sdu Cimetière, sont de\nvrais chefs-d'œuvre clans le sens le plus complet du mot. Telle de ses\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2741, "texte": "                                NOTULES                               223\n\n\n\n petites poésies, comme le Murmure du svelte roseau, sont tellement belles\n qu'elles suffisent à immortaliser leur auteur.\n    L'amour de sa langue maternelle — qui avait été longtemps négligée\n et presque méprisée, mais qui est heureusement remise en honneur et\n placée sur le même pied que la langue française, — poussa Gezelle à\n fonder plusieurs revues flamandes où il écrivait lui-même. Et il apparaît\n là non moins admirable dans sa prose que dans ses vers sans pareils.\n    L'enterrement du grand homme fut princier. On vit tous les littéra-\n teurs célèbres de Flandre y prendre part, en même temps qu'un clergé, au\n cortège infini, qui conduisait le cadavre de l'humble et grand prêtre de\n la chapelle du couvent des Dames Anglaises à la cathédrale de Saint-\n Sauveur.\n    Une foule inombrable salua d'un dernier adieu cet homme du peuple\nqui avait si souvent marché, avec son air bon et sympathique, à travers\n ces rues de Bruges. On avait arboré partout, sur les édifices publics\ncomme sur les maisons privées, des drapeaux endeuillés. Le grand bour-\ndon de la Halle — un des plus beaux du monde — sonnait le glas en\nmême temps que les cloches de Saint-Sauveur. La triste solennité, présidée\npar S. G. Mgr l'évêque, ressemblait à des obsèques nationales. C'était le\ndeuil de la Flandre tout entière pleurant la perte de l'homme qui. par\nson génie merveilleux, avait contribué plus que tout autre à rendre à la\nlangue des vieilles et puissantes communes sa grandeur et ses droits.\n   Sous peu, à Bruges et à Courtrai, le nom de Gezelle sera attaché à une\nrue ou place publique.\n   Il s'est déjà formé un comité pour immortaliser dans le bronze ou dans\nle marbre la noble figure de ce prêtre poète.\n\n\n   Notre ami et collaborateur Georges de Golesco a donné récemment,\nà Louvain, une conférence sur Chopin, dont il a ensuite exécuté\nquelques œuvres. La Gazette de Louvain écrit à ce sujet :\n   « I1 nous a été donné de ressentir, lundi dernier, une de ces impres-\nsions d'art complètes dont le souvenir se conserve longtemps. Nous la\ndevons à notre ami M. Georges de Golesco, qui a eu l'amabilité de\nrépondre avec empressement à l'appel de M. Smolders et est venu\nnous faire entendre une conférence sur Chopin, suivie d'un récital.\n   » Golesco est un type d'artiste d'une nature très rare et une personna-\nlité étrangement originale. Sa causerie charmante sur l'auteur des\nNocturnes révélait en lui non seulement un artiste subtil, mais un très\nfin lettré et surtout un poète, un sincère et délicat poète, ayant saisi\nl'âme même du grand et pauvre Chopin. Après une esquisse biogra-\nphique fort intéressante, il a analysé en détail et avec une compréhen-\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2766, "texte": "224                             DURENDAL\n\n\nsion profonde les œuvres inscrites au programme et qui acquéraient\nainsi un intérêt tout particulier. Cette poétique exégèse était d'autant\nplus utile que les pages choisies formaient vraiment la quintessence de\nl'œuvre chopinienne et paraissaient toutes de la plus haute inspiration.\nLa composition même du programme révélait un souci d'art qui fait\ntrop souvent défaut aux virtuoses de profession. Aucun morceau n'y\nfigurait dans le but de mettre en relief l'habileté et la force de l'exécu-\ntant. Aucun morceau de pure virtuosité n'y avait été intercalé pour la\nconsolation de l'auditeur non-musicien, et plusieurs auront trouvé ce\nrécit monotone. Mais, pour ceux qui avaient saisi la pensée directrice\nde la conférence et le point de vue poétique auquel s'était placé l'artiste,\nquelle jouissance profonde !\n   » Que dire de l'interprétation de ces œuvres admirables, sinon qu'elle\nfut merveilleuse de délicatesse, de passion, d'élan? Avec quel art ému\nGolcsco a rendu les deux Xocturnes en fa et en sol mineur, la fantaisie si\nfantastique et curieusement originale, cette superbe étude en ut mineur\nqu'il avait intitulée le Chant des Vagues, et surtout ces trois œuvres qui\nsont peut-être les plus merveilleuses de toutes les inspirations chopi-\nniennes : Etude en ut dièze et les deux Préludes (la Goutte d'eau et le\n Glas). »\n\n\n   La désastreuse Affaire continue de sévir à l'Académie française. Déjà,\nl'an dernier, sous prétexte que Paul Hervieu, qui a de la tenue, était\nsuspect de dreyfusisme, la droite de l'Académie lui avait préféré Henri\nLavedan, qui n'en a presque pas, mais qui se piquait de nationalisme.\nAprès quoi les immortels bien pensants s'indignèrent assez hypocritement\ndes polissonneries du Vieux Marcheur, que leur vote avait absous, et\ns'offusquèrent des libertés prises, avec infiniment d'esprit, par M. Lave-\ndan dans son discours de réception : ce fut un spectacle très amusant.\n   Cette fois, l'on tenta d'opposer à Paul Hervieu, auteur de deux chefs-\nd'œuvre, Peints par eux-mêmes et l'Armature, un politicien très inconnu\ndans le monde des lettres. Et l'on vit des lettrés, tels Bourgct, Lemaîtrc\net Coppée, que l'on croyait épris du seul talent, s'associer aux ducs et\naux comtes de la politique pour assurer, aux dépens d'un maître\nromancier, le triomphe académique d'un Lamy.\n   Fort heureusement pour l'honneur de la Compagnie, les « dreyfu-\nsards » infâmes, joints à quelques écrivains soucieux, comme Brunetière\net José-Maria de Meredia, de la seule littérature, se sont trouvés assez\nforts, cette fois, pour empêcher le succès de la petite manifestation\n« patriotique » : une voix de majorité leur a permis, en immortalisant\nM. Hervieu, d'épargner à l'Académie un immense ridicule.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 202, "texte": "                       DURENDAL\n      REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n                             1900 — 7e Année\n\n\n\n\n              Sommaire          du n° 3           (Mars)\n\n\nJOZEF JANSSENS.— Nos luttes et nos espérances                      161\nL'abbé AUGUSTE CUPPENS. — Guido Gazelle (suite)                     180\nEMILE FERMAUD. — Le roman picaresque et la littérature espagnole .   187\nROUERT VAN DER ElST. — Musiques (poésie)                           198\nComtesse Ed. de LIEDEKERKE. — Quelques pages sur la formation\n                                       chrétienne d'une femme catho­\n                                       lique, par Mme Marie du Sacré-\n                                        Cœur (suite)                  202\nGEORGES DE GOLESCO — Notes musicales                                  216\nLes Livres                                                            220\nNotules                                                               222\nIllustrations : Portrait de JOZEF JANSSENS.\n                Rétable de l'autel de Saint-Roch. )       Œuvres de\n                L'adoration des Mages.             ) JOZEF JANSSENS\n                Le jardin sacré (œuvre de CH. J. MIDDEI.EER).\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": ""}, {"page_pdf": 204, "texte": "JOZEF JANSSENS\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": ""}, {"page_pdf": 206, "texte": "         Nos luttes et nos espérances\n\n\n                L'ART religieux  se m e u r t , dit-on. On a même écrit qu'il\n                   est mort depuis longtemps. Certains chroniqueurs\n                   artistiques se sont fait une spécialité de prononcer son\n                   oraison funèbre et convient les fidèles de leur chapelle\n                   à vénérer ses reliques. Tout cela se fait avec une\n                   douleur affectée. Mais les chants lugubres de ces\n                   pleureurs sonnent faux et leurs capuchons de deuil\n                   laissent percer le bout de l'oreille.\n   Et voilà qu'en plein Bruxelles, l'art religieux ouvre une exposition et\nfait preuve d u n e vitalité étonnante pour beaucoup. Il est malade\ncependant ; sa maladie a été très sérieuse et elle l'est encore, mais elle\nn'est pas mortelle, grâce à Dieu, et les mouvements de vie que nous\nconstatons sont autre chose que les soubressauts d'un cadavre galvanisé.\nL'art religieux ne meurt pas, pas plus que la foi dont il émane. Cette\nfoi vivra tant que vivra le monde, nous en avons la promesse, et tous\nceux qui croient aimeront à chanter leur foi, car c'est elle qui met au\ncœur la vraie joie de vivre.\n   L'exposition d'art religieux vient bien à son heure. Sous un patro-\nnage auguste, des hommes courageux et éclairés en ont pris 1'initiative\net nous leur devons une profonde reconnaissance.\n   Ils ont compris que le moment était venu de grouper beaucoup de\nbonnes volontés et d'efforts épars, d'orienter cette nouvelle envolée\nvers l'idéal qui se manifeste dans tous les domaines de la vie intellec-\n                                                                    11\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "162                            DURENDAL\n\n\n\ntuelle et qu'on essaierait en vain de nier. Le fait est si patent qu'il est\npresque banal de le constater une fois de plus. Beaucoup d'hommes\nsont las de matérialisme, ils se sentent suffoqués sous les miasmes du\nbourbier ténébreux; ils désirent respirer l'air pur et contempler la\nlumière. E t j'aime à redire ici les paroles éloquentes par lesquelles un\n jeune et brillant orateur termine l'exorde du discours qu'il prononça à\n la séance solennelle de rentrée de la Conférence du jeune barreau\n d'Anvers en octobre dernier :\n  « Dans tous les domaines, l'Idéalisme se réveille. Etroitement lié\n» au mouvement intellectuel de ces dernières années, il prend dans le\n» cortège des idées une place de plus en plus prépondérante. Une\n» grande partie de la jeunesse lui fait escorte ; elle claironne son\n» retour, tandis que la fée de l'Idéal secoue sur toutes les fleurs du\n» chemin sa buée bienfaisante, comme l'aurore verse au matin ses\n» perles de rosée sur les pétales et les corolles qui boivent ses larmes,\n» son or et sa vie. »\n    Beaucoup de ceux qui n'ont pas le bonheur de croire en conviennent\n et sont eux-mêmes saisis des premiers tressaillements de cette fièvre\n de résurrection. Seulement, ils s'imaginent avoir découvert une\n lumière nouvelle. Ils l'appellent de tous les noms. Quelques-uns\n croient aux forces de l'ocultisme, d'autres recherchent un mysticisme\n nouveau et se perdent dans le dédale panthéiste. Mais ils rendent u n\n certain hommage à la lumière de l'Idéal. S'ils sont sincères et coura-\n geux, ils auront tôt fini de suivre les feux follets qui ne s'élèvent que\n faiblement au-dessus du marécage et, après les anxiétés de cette longue\n  nuit, ils verront se lever sur eux la véritable aurore : Lumen     Christi,\n  et reconnaissant le soleil de la Résurrection, ils entonneront l'Exsultet\n  triomphant de la veillée pascale.\n     Nous n'en sommes pas encore là, je le sais bien, et à l'heure actuelle\n  nous devons nous contenter de quelques heureux pronostics. E t p a m i\n  les artistes, parmi ceux à qui il est donné de pouvoir mieux que\n  d'autres célébrer la Beauté, parmi ceux qui chantent la nature avec le\n  plus de talent, combien y en a-t-il qui remontent de cette nature à son\n   auteur? Que d'efforts stériles, de déceptions et de désespérances chez\n   ceux qui n'aiment la nature que pour elle-même? Que d'orgueil, de\n   bassesse et de grossière sensualité chez ceux qui ne l'aiment que pour\n   eux-mêmes!\n     Voir dans la création un reflet de la beauté divine, aimer la nature\n   pour Dieu, voilà le partage du croyant. Les œuvres de l'artiste croyant\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                 NOS L U T T E S E T NOS ESPÉRANCES                     163\n\n\nseront empreintes de ses sentiments de foi et constitueront comme telles\nun hommage à la Divinité. Mais son travail peut devenir une vraie\nprière, un acte d'adoration, de reconnaissance et de contemplation\ncapable de diriger bien des regards vers l'Idéal chrétien, et c'est là la\nmission de l'art religieux. Cette mission, comment pourra-t-il la remplir\nà l'heure actuelle ? Quelle est la situation de l'art religieux en ce mo-\nment et que peut-on faire pour le relever? E n d'autres mots, quelles\nsont nos luttes et quelles peuvent être nos espérances?\n   J e n'ai nullement la prétention de donner ici une réponse péremp-\ntoire et de poser des axiomes devant des questions aussi complexes.\nJe me bornerai à vous soumettre, en toute simplicité et franchise, le\nrésultat de mes réflexions et d'un peu d'expérience et, ce faisant, je ne\nferai que paraphraser trop imparfaitement l'éloquent a appel aux\nartistes » que le comité de rédaction de Durendal, initiateur de cette\nexposition, nous fit parvenir il y a quelques mois.\n   E t d'abord : Dans quelle situation se trouve l'art religieux ? Quels\nennemis a-t-il à combattre ?\n   Cette situation, nous l'avons déjà dit, est celle d'un malade ou, si\nvous le voulez, d'un convalescent trop faible encore pour sortir beau-\ncoup et qui, malheureusement, n'est pas toujours très bien soigné chez\nlui. P o u r l'artiste chrétien, l'ennemi est au dehors et au dedans.\nComme chrétien, ne pouvant et ne voulant rien sacrifier de ses convic-\ntions, il se sent mal à l'aise dans le monde artistique actuel. Il y appa-\nraît comme un revenant, un reproche, un fâcheux et un gêneur, et\nd'un autre côté, comme artiste, il est souvent regardé de travers quand\nil entre à l'église. On nourrit à son égard certaines préventions, on se\nméfie de ses allures un peu trop personnelles, on semble toujours\ncraindre quelque petit scandale. Mais, comme on l'aime bien au fond\net qu'on a quelque peu besoin d'artistes pour rehausser l'éclat du\nculte, on voudrait leur faire endosser un uniforme très décent sans\ndoute, mais d'un archaïsme trop étriqué, paralysant leurs moindres\nmouvements. Si d'aucuns se refusent à y entrer, on les remercie poli-\nment et on en trouvera d'autres plus dociles. Ces autres seront peut-\nêtre aussi bons chrétiens que les premiers, mais certainement moins\nartistes.\n  Oui, vous le disiez bien, Messieurs, entre la Religion et l'art d'au-\njourd'hui, il s'est produit comme un divorce. Mais n'y a-t-il au fond\nqu'un malentendu, comme vous l'ajoutiez? Il y a plus que cela, me\nparaît-il. Du côté de l'art, il y a eu prévarication et infidélité manifeste,\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "164                            DURENDAL\n\n\net on peut tout au plus reprocher à la Religion appauvrie un peu de\nfroideur et de défiance. Mais n'importe, la réconciliation se fera. Sous\nl'inspiration de la Religion, la fécondité de l'art a été merveilleuse et\nil leur naît encore, grâce à Dieu, des enfants dignes de l'amour de\nl'une et de l'autre.\n    Quelles furent les causes de la rupture ? P o u r bien comprendre la\nsituation actuelle, il est indispensable de les examiner de plus près.\n    Il ne m'appartient pas d'examiner ici la marche de l'art religieux à\ntravers l'histoire, ni de débrouiller ce qui pouvait être la part de la\nreligion dans l'art païen. Toujours est-il qu'aux grandes époques de\nl'art antique, l'expression de l'idée religieuse semble avoir été le prin-\ncipal, sinon l'unique objectif des artistes. L'image appelait si directe-\nment l'idée du culte que, par crainte d'idolâtrie, il était défendu au\npeuple de Dieu de représenter la figure humaine. Mais voici que\nl'heure de la Rédemption a sonné, Dieu lui-même revêt la nature\nh u m a i n e et le christianisme permet de représenter l'homme et, partant,\n Dieu lui-même. E t voilà que depuis les premiers temps de l'église,\n depuis les premiers essais dans les catacombes jusqu'à l'épanouisse-\n ment grandiose de l'art dans nos cathédrales, l'image est devenue\n sacrée. Elle a servi de livre aux fidèles, d'instruction aux ignorants\n et de méditation aux savants et aux saints. Oui, on peut le dire, l'art\n de peindre et de sculpter des images fait en quelque sorte partie du\n trésor de l'église, et ceux qui le pratiquent sont, dans une certaine\n mesure, associés à son sacerdoce. Avec quelle foi et quel amour cet art\n n'a-t-il pas été exercé au cours des siècles? Que de moines pieux ne s'y\n sont pas adonnés et quels chefs-d'œuvre de grâce naïve parmi leurs en-\n luminures, leurs sculptures et leurs premières fresques! Quelle magni-\n fique efflorescence que celle de la peinture dans nos écoles du Nord,\n  aussi bien qu'en Italie, vers la fin du moyen âge. L'art et le sentiment\n religieux avaient tout pénétré, transformé tout ce qu'ils touchaient,\n  jusqu'aux menus objets du culte et de la vie usuelle. L'observation\n  constante de la nature et l'étude rationnelle des modèles antiques\n  même ne faisaient plus défaut, mais tout cela tendait au même b u t\n  d'instruction et d'édification des fidèles. Certes, il restait des progrès\n  à réaliser, il en reste toujours, mais jamais l'art n'avait atteint une\n  expression aussi intense.\n   La renaissance païenne allait 'changer la face des choses. L'étude des\n chefs-d'œuvre antiques, fort licite en elle-même et qui n'eût dû servir\n qu'à perfectionner les moyens d'expression, fit dévoyer l'art chrétien\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                 NOS L U T T E S ET NOS ESPERANCES                        l65\n\n\net ce qui ne devait être q u ' u n moyen devint le but. On se préoc-\ncupa moins d'édifier, mais avant tout de se faire admirer. Même en\npeignant les grandes scènes de la vie du Christ, l'artiste songea moins à\nson sujet qu'à sa propre glorification. Le désir de charmer les sens\nremplaça celui de parler aux âmes. Souvent des peintures destinées à\nl'église se distinguaient à peine, par le sujet, des scènes les plus\nscabreuses de la mythologie. C'est de cette infidélité que date le\ncommencement de la r u p t u r e entre l'art et la religion. T o u t cela ne se\nproduisit pas du coup et il serait injuste de condamner les chefs-\nd'œuvre datant de cette époque, mais ils contiennent déjà un germe\nde décadence. Il serait certes bien exagéré de prétendre qu'on a cessé\ndepuis lors de faire des œuvres d'art réellement religieuses. Le XVIe\nou même leXVIIesiècle nous ont légué des pages sublimes au point de\nvue de l'expression religieuse. Mais il n'en est pas moins vrai de dire\nqu'à la suite de la forme antique, l'esprit païen avait gagné les arts et\nque le grand mouvement d'art vraiment chrétien, acquis durant le\nmoyen âge, s'il ne s'arrêta pas du coup, alla toujours se ralentissant,\npour s'éteindre complètement au XVIIIe siècle.\n   Un grand nombre de peuples, en se détachant de l'église vers\nl'époque de la Renaissance, réprouva le culte des images et les artistes\ncessant de regarder le ciel ne firent plus que se peindre eux-mêmes en\npeignant leurs semblables. L e u r s œuvres gagnèrent en précision de la\nsurface ce qu'elles avaient perdu en profondeur et en s'éloignant de\nl'idéal, il leur fut plus facile de se rapprocher de la nature.\n   Cessant d'être une prière, l'art était devenu un amusement, un luxe\nou plutôt non, entre les mains d'hommes de génie, il n'a jamais été un\nsimple amusement, ils l'érigent en culte. L'art pour l'art est leur\ndevise. Mais au fond, c'est l'art pour l'homme, p o u r la satisfaction et\nl'exaltation de celui qui le pratique. L ' h o m m e s'y glorifie lui-même.\nC'est bien là le retour au paganisme. Quoique sculptant des dieux, les\nGrecs ne faisaient que se porter eux-mêmes sur les autels et ils s'ado-\nraient dans leurs dieux avec leurs vertus et leurs vices. Les néo païens\nen sont là, avec cette différence, qu'ils ont l'audace d'y ajouter leur\nlaideur.\n   Le beau c'est le laid est un aphorisme bien moderne. Ont-ils compris\npeut-être que le culte du beau conduit nécessairement à un certain\nspiritualisme, et que le spiritualisme s'éclaire trop facilement des\nlumières chrétiennes? Le vrai, le bien et le beau sont trois rayons de\nla même lumière, et celui qui ne croit plus à la vérité et n'espère plus\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "166                               DURENDAL\n\n\nles biens éternels ne peut plus aimer la beauté ; il en perd même la\nnotion exacte. L'art veut être indépendant, se suffire à lui-même et\nn'avoir à se préoccuper ni de dogme, ni de morale, être son propre\nmaître. Non serviam !\n   C'est l'art inspiré par l'esprit d'orgueil et de révolte. Son influence\nest presque générale a u j o u r d ' h u i ; elle pénètre partout et les meilleurs\nen sont atteints.\n   Elle agit par les expositions, par la critique dans les journaux, par\nle courant imprimé à l'opinion de mille manières.\n   Nous disions plus h a u t que le tableau sincèrement religieux qui\nse risque aujourd'hui dans une exposition publique y paraît démodé\net gênant. Les croyants même ont Je sentiment qu'il n'y est pas à sa\nplace. Lisez les chroniques artistiques de presque tous les organes de\nla presse, souvent même de ceux qui veulent combattre le bon combat\n sur tous les terrains où se transporte la lutte. Une page d'art religieux\n n'est admise que si elle s'écarte le plus possible de la saine tradition\n chrétienne. Du moment qu'on y découvre une piété sincère et une\n émotion ascétique, l'œuvre est classée parmi les articles de Bondieuserie,\n quelles quesoient d'ailleurs lesqualités qui la distinguent de cesfabricats\n malsains dont nous aurons l'occasion de reparler tout à l'heure. On\n n'ose plus même la défendre. A h ! la piperie des mots et la tyrannie de\n la m o d e !\n   On excuse facilement, on admire même la grossièreté dans le fond et\ndans la forme. Une tendance au blasphème est très appréciée, il faut\nde l'étonnant à tout prix, du troublant! T o u t ce qui aspire à la beauté\nsereine est traité de joli et de fadasse.\n   Que de snobisme dans les appréciations de ces esthètes ! Avec quel\nempressement les moutons de P a n u r g e sautent la barrière à la suite\nde quelque bélier de marque sans savoir ce qu'ils vont trouver de\nl'autre côté ! C'est bien porté de passer par là. Ils auront l'air bien\nsavants vis-à-vis de ceux qui préfèrent ne pas aller admirer ce qu'ils\nne comprennent pas. Il faut craindre avant tout d'admirer ce qui plaît\nau public et ce qui serait la saine manifestation des meilleurs\nsentiments. Il faut aussi établir une confusion complète entre les\ndifférents genres d'art et n'accorder aucune préséance à ce qui a\ntoujours paru le plus grand et le plus noble sur ce qui ne restera\njamais que l'accessoire.\n   Ne parvenant pas encore à bannir complètement l'art religieux de la\nvie publique, on aura soin de donner de préférence l'estampille\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                   NOS LUTTES ET NOS ESPÉRANCES                                  167\n\n\nofficielle aux œuvres d'un sentiment faussé ou même hostile et on se\npâmera devant 1'audace de ce mâle qui, abordant un sujet religieux, ne\ncraint pas de heurter le dogme ou d'étaler quelque saleté. On appellera\nl'œuvre originale, parce qu'il y a des originalités de mauvais goût.\n   Il ne faut pas seulement écarter l'art religieux et plus spécialement\nl'art pieux de la vie publique, mais dans la famille même et dans la\nmaison particulière, on le poursuit aussi loin que possible. T o u t au\nplus, lui accorde-t-on la chambre à coucher. Après tout, c'est peut-être\nun symbole, la religion de beaucoup de gens étant profondément\nendormie. Quant à admettre un tableau ou une statue religieuse dans\nses salons, a h ! non, c'est contraire à tous les principes du bourgeois\nqui se respecte. Il connaît du reste son Louis XV, son Louis XVI et\nson Empire et il sait que les objets pieux ne cadrent pas avec ces grands\nstyles.\n   T o u t au plus pourra-t-il supporter un ivoire ou une dinanderie,\nreprésentant une scène religieuse, dans un appartement de style\nflamand, mais il faut absolument que ce soient des objets anciens.\nLes nouveaux pourraient faire croire qu'on les a placés là par\nsentiment et c'est simplement à titre de curiosité ou de bibelot qu'on\nles y conserve. C'était dans le goût de l'époque.\n  Notez que je n'exagère rien et que je ne parle pas ici d'intérieurs\nmécréants, mais de maisons chrétiennes, et que dans ces mêmes\nplaces où un Christ ou une madone seraient moins tolérés q u ' u n e\ntoile d'araignée, on prie encore la moitié du temps avant les repas et\nqu'on y réunit des comités d'œuvres pies.\n   Oui, l'influence sourdement hostile aux objets d'art religieux a\nobtenu ce résultat. J e sais bien que plusieurs familles réagissent sans\naucun respect humain contre un pareil état de choses, mais c'est\nl'exception. L o r s q u ' o n se risque p r u d e m m e n t à combattre cette préven-\ntion vieillote qui sent aussi moisi que la p o u d r e d'une vieille perruque\nà marteau, on est généralement mal accueilli.\n  « Comment donc, mon cher Monsieur, » me répondit-on un jour,\n» placer des tableaux religieux ou des articles de sainteté dans mes\n» salons? Je sais que quelques excentriques le font, mais y songez-vous?\n  P o u r moi, je trouve que c'est un étalage presqu'inconvenant de ce\n» qu'on a de plus intime et de plus cher devant des étrangers, qui\n» n'apprécient guère et qu'on choque peut-être inutilement. E t puis,\n» en général, cela n'est pas plus gai qu'un enterrement vos scènes\n» religieuses, cela doit empêcher les gens de s'amuser. Non, ce n'est\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "168                             DURENDAL\n\n\n» pas là l'endroit, j'ai mon crucifix et mes objets pieux dans ma\n» chambre à coucher. »\n   Il était difficile d'argumenter, ou il eût fallu trop dire... et à une\ndame encore..., mais je ne pus m empêcher de penser qu'à certaines\nfêtes, j'avais vu dans ses salons des étalages de choses passablement\nintimes et qui me semblaient tout autant du domaine de la chambre\nà coucher, et cela aussi devant des étrangers qui n'appréciaient pas\ntoujours. E t puis je me disais qu'il y a bien des façons de s'amuser,\net des meilleures, parfaitement compatibles avec l'idée de la présence\nde Dieu, et que dans les salons d'une maison chrétienne et connue\ncomme telle, une belle madone serait tout aussi naturellement à sa\nplace que des Vénus et des Adonis antiques ou modernes.\n   Ce discrédit jeté sur l'art religieux dans la vie publique aussi bien\nque dans la vie privée, et qui n'est en aucun rapport, il faut bien le\nreconnaître, avec l'état des esprits encore fort religieux dans notre pays,\nest cause que beaucoup d'artistes ayant au fond du cœur la vocation et\nle désir de faire de l'art religieux, mais ne se sentant pas taillés p o u r\nla lutte, l'abandonnent et préfèrent peindre des paysages et des natures\nmortes. Ils font bien, mais ils auraient pu faire mieux.\n   Oui, je le répète, la théorie néfaste de l'art pour l'art, de l'art qui\nveut être à lui-même sa propre fin, sans n'avoir à tenir compte d'aucune\nloi dogmatique ou morale et qui finit par exclure tout acte d'adoration\nou de soumission à la Divinité, exerce aujourd'hui une influence\npresqu'universelle et beaucoup de chrétiens influents s'en font les\nauxiliaires, quelques-uns par mollesse, d'autres par vanité ou par\nfausse impartialité.\n   Voilà le puissant ennemi du dehors! C'est contre lui qu'il faut\nsoutenir la grande lutte.\n   E n face de cet art qui à la suite de l'ange déchu, s'écrie : je\nne servirai pas, nous voulons maintenir l'art serviteur, mais serviteur\nde Dieu. Car, notons le bien, l'indépendance tant pronée n'existe pas.\nEn dehors du service de Dieu, il n'y a qu'esclavage, esclavage de\nl'esprit du mal et de nos propres passions. A cet esclavage, nous preférons\nle service de Celui, cui servira regnare est, de qui découle toute beauté\net vers qui remonte comme à son but définitif tout hymne d'admiration.\n   Quel que soit le sujet qu'il traite, quel que soit l'angle sous lequel il\nadmire la création, l'artiste devrait remonter à son auteur. S'il en est\nainsi même dans l'exercice de l'art profane, est-il besoin de dire que\ncelui qui fait de l'art religieux doit avant tout être un croyant sincère?\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                  NOS LUTTES ET NOS ESPÉRANCES                              l69\n\n\n  On objectera que l'artiste trouve des sujets d'inspiration partout, et\nqu'il n'est pas nécessaire d'être chrétien pour être sensible à la poésie\nchrétienne. On citera même des noms illustres et l'exemple de renégats\nqui ne cessèrent pas, après avoir perdu la foi, de faire des œuvres tout\nimprégnées de sentiments religieux.\n   L'observateur exercé et délicat pourra cependant découvrir la diffé-\nrence, et n'oublions pas que les hommes dont il s'agit vivaient à une\népoque où le courant général de l'art était tout à fait chrétien et que\nleurs œuvres ont bénéficié d'une force d'expansion non encore épuisée.\n   A u j o u r d ' h u i , il n'en est plus ainsi. Celui qui veut faire de l'art\nreligieux sincère doit remonter le courant, il doit lutter contre des\nidées généralement admises clans le monde artistique. Comment le\nfera-t-il, sans croyance et sans conviction? Il pourra, certes, saisir les\ncôtés poétiques et pittoresques d'une situation, faire une œuvre sédui-\nsante, s'imposant par le talent du rendu et le charme de l'exécution,\nmais qui ne sera religieuse et chrétienne qu'à la surface.\n   Il en est de l'artiste comme du prédicateur, qui ne pourra convaincre\net édifier que si son cœur est le véritable inspirateur de sa parole.\nL'absence de conviction est ici une lacune que l'art le plus consommé\nne pourrait combler.\n   Enseigner et édifier en parlant à l'âme par les yeux, faire désirer la\nbeauté des biens éternels par la contemplation de la beauté, que\nl'Auteur divin a répandus comme un avant-goùt dans sa création. Faire\nen sorte que l'admiration toute instinctive que l'homme ressent sous\nl'effet de la splendeur qui se dégage de l'ordre dans la figure humaine,\nsoit rapportée avant tout à celui qui en est la source et en qui seront\nappelés à revivre éternellement ces corps transfigurés, nourrir en nous\nles élans vers un monde meilleur, tout cela, l'artiste ne pourra le faire\nque s'il a le bonheur de croire et la volonté de travailler pour la gloire\nde son Dieu.\n   Gardons-nous toutefois de trop de sévérité et admettons largement\nle concours de toutes les bonnes volontés.\n   Le regret de la foi perdue est déjà capable d'inspirer une belle œuvre,\net ce regret est généralement suivi du retour. Comme le fils prodigue,\nl'art, emportant au loin la part d'héritage que le Père attristé lui laissa\nsans discuter, dépensa ses talents avec les courtisanes, et lorsque\ndénudé, malade et désabusé, il en est réduit à garder les pourceaux,\nil se rappelle le bonheur et l'abondance qui règnent dans la maison\npaternelle. — J'irai à mon P è r e ! — Rappelons-nous la joie avec\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "170                             DURENDAL\n\n\nlaquelle le bon Père accueillit ce premier mouvement de retour.\n   L'art religieux a un champ d'action très vaste. Tous les genres de\ntalents y trouvent place. Je devrais pouvoir parler plus longuement,\nici, sur le rôle de l'art religieux au sein de la famille, sur les ressources\nqu'offrent les sujets si variés puisés dans l'histoire et la légende des'\nsaints, tour à tour héroïques, dramatiques, gracieuses et combien poé-\ntiques !\n   Quel puissant auxiliaire pour le professeur et l'éducateur qu'une\napplication pratique de l'art sur les m u r s de nos écoles et de nos\ncollèges! Ne fut-ce que pour servir parfois, à ces jeunes yeux affamés\nde formes et de couleurs, autre chose que la nourriture saine et abon-\ndante du lait de chaux, et au risque de heurter cet antique principe\nd'éducation qui veut que l'école évoque, autant que possible, l'idée de\nprison.\n    Quelle belle mission ne serait-ce pas aussi, pour l'art religieux,\nd'apporter quelque consolation aux pauvres malades, dans ces tristes\nsalles d'hôpitaux.\n    L'art religieux trouve sa place partout, mais sa place d'honneur est\nle temple, l'église.\n    L'église fait la part très large à l'art, nous en avons déjà dit un mot.\nL'architecture y trouve tout naturellement sa plus haute expression,\nl'éloquence, la poésie, la musique, la peinture et tous les autres arts y\napportent leur tribut comme sur une table d'offrande du génie\nh u m a i n . N'y portons que ce que nous avons de meilleur.\n   Il faut que l'œuvre d'art, à l'église, inspire un vrai respect aux fidèles\ncomme aux simples visiteurs. Elle doit être vraiment artistique en\nmême temps que pieuse. Ceci est de l'essence même du respect que\nnous devons à tout ce qui touche au culte.\n   On a dit que la musique religieuse est la prière chantée; la peinture,\nà l'église, doit être une méditation.\n    Que l'artiste, en franchissant le seuil du temple qu'il est appelé à\norner, jette les yeux sur le baptistère et se rappelle le triple renonce-\nment qui a précédé son baptême. Que l'intention la plus pure guide\ntoujours son pinceau et son ciseau; qu'il renonce, de gaieté de cœur,\nà tout ce q u ' u n art trop mondain pourrait lui procurer de plaisir et de\nlouanges, au détriment de l'observation la plus stricte de la morale\nchrétienne.\n   E t maintenant, voyons quelles difficultés l'artiste rencontrera à\nl'église. Quels sont les ennemis du dedans, comment pourra-t-il les\nvaincre et tâcher même de s'en faire des alliés?\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "L'ADOR   ATION DES MAGES\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": ""}, {"page_pdf": 218, "texte": "                 NOS L U T T E S ET NOS ESPÉRANCES                      171\n\n\n\n    Il s'entourera de toutes les précautions voulues pour ne pas\nenfreindre les lois établies par la tradition iconographique. La congré-\ngation des rites a proscrit certaines façons de représenter les personnes\nsacrées comme contraires à l'esprit du dogme; il faut les connaître.\nMais en dehors de cela, l'art reste libre, et il doit sauvegarder cette\nliberté contre le zèle exagéré de ceux qui, s'arrogeant une autorité à\nlaquelle ils n'ont pas droit, voudraient prescrire des recettes et en\narriver à tout codifier dans l'art religieux, à faire des images stéréoty-\npées et estampillées, conformes et authentiques, nous mener à l'icono-\ngraphie russe. L'église catholique a toujours répudié cette tendance\nqui tuerait, du reste, tout essor artistique.\n     Voilà donc un premier petit ennemi à combattre. Il n'est pas très\nméchant, mais il est obstiné, parce que maniaque.\n     Pour être digne de se faire l'auxiliaire de l'église enseignante — en\nreprésentant les mystères sacrés de notre foi, en retraçant les scènes de\n la vie du Christ, les fastes de l'Eglise et l'histoire si émouvante de ses\n plus illustres enfants — on ne saurait assez se préparer par l'étude des\n livres saints et de l'esprit de l'Eglise. Et combien cette étude n'est-elle\n pas négligée! Elle est pourtant de toute première nécessité. C'est par\n elle que l'artiste apprendra à respecter et à aimer ce qu'il est appelé à\n peindre. Avec cette base solide, l'imagination n'aura pas d'écarts\n regrettables et sera toujours nourrie sûrement. Il s'habituera à la mé-\n ditation de son sujet et aura vécu, au-dedans de lui, la scène à repré-\n senter, avant d'en fixer et d'en extérioriser la forme. L'œuvre sera vrai-\n ment originale; elle frappera le spectateur parce qu'elle aura commencé\n par empoigner tout entier celui qui l'a conçue. On ne se bornera pas,\n  comme trop souvent, hélas! à jouer un air, plus ou moins varié, sur\n  un thème connu. Il est bon de voir ce que les autres ont fait; mais\n  alors même que vous n'avez aucun espoir de faire mieux, ne faut-il pas\n  pasticher ? Un artiste médiocrement doué, mais sincèrement épris de\n  son sujet, peut émouvoir; tandis que 1'habileté la plus consommée\n  pourra, tout au plus, étonner et intéresser. L'art religieux doit, avant\n  tout, parler à l'âme et émouvoir. Loin de moi l'idée de prêcher une\n  recherche outrée de l'originalité. La véritable originalité procède du\n  fond de l'être ; elle ne se contrefait pas. L'artiste, négligeant les petits\n  moyens, doit s'absorber dans son sujet et laisser de côté toute préoccu-\n  pation de vanité. Ce dévoûment absolu au but de sa mission lui\n   demandera de sacrifier, parfois, quelque chose de sa personnalité, lors-\n   qu'elle se trouverait être une entrave au bien à réaliser.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "172                             DURENDAL\n\n\n\n   L'art à l'église s'adresse à tous. C'est donc un art largement démo-\ncratique qu'il faut clans cette véritable maison du peuple où tous les\nrangs de la société se confondent. E t notez que pour être accessible à\ntous, il n'en doit pas être moins parfait, mais il doit s'attacher à l'essen-\ntiel et éviter tout ce qui sentirait un raffinement maladif, qui ferait\nque la grande masse ne comprendrait rien et que le livre que vous\nécrivez resterait lettre morte pour elle.\n   Les plus grands chefs-d'œuvre de tous les temps sont accessibles à\ntous, par certains côtés. Ils renferment, certes, des beautés que les\ninitiés et les esthètes seuls pourront goûter, mais il en reste encore\nassez pour ces légions d'àmes simples, mais sensibles au rayonnement\ndu beau. Ces compositions nuageuses, ces rébus artistiques, façonnés\npour l'ébahissement de quelques décadents, ne trouveront donc\njamais place à l'église. L'église n'est pas le champ d'expérience pour\ncette race particulière de sincères qui voyaient tout en bleu, il y a\ndeux ans, et qui voient tout orange ou mauve à l'heure qu'il est, avec\nla même sincérité, parce qu'il a plu, à l'un ou l'autre h o m m e de talent,\nde faire une pochade dans une de ces notes, et qu'un grand critique\nl'a proclamée une révélation. Non, cet art fait de toutes les changeantes\nsubtilités de la mode, et pour la description duquel il faut inventer\ndes mots nouveaux à chaque salon, ne sera jamais cligne d'exprimer\ndes choses immuables.\n   Réfractaire aux caprices de la mode, l'art religieux n'en pourra pas\nmoins être moderne et actuel, dans la large acception du terme. Ici, je\nm'aventure, je le sais, sur un terrain brûlant ; mais il faut aller de\nl'avant puisqu'ici aussi il y a une lutte à livrer et, mieux encore, une\nréconciliation à opérer.\n   Ayant constaté que le divorce entre l'art et la religion datait de la\nRenaissance, des hommes ont cru qu'il fallait reprendre l'art à l'état où\nil se trouvait avant et renier tout ce qui avait été fait depuis. Cette\nidée a des côtés fort séduisants. Le moyen âge nous a légué des tré-\nsors. Les chefs-d'œuvre immortels et inimitables de cette époque sont\nbien faits pour faire regretter que la Renaissance soit venue inter-\nrompre ou fausser ce merveilleux épanouissement des arts inspirés\nplus uniquement par la foi chrétienne. Je tiens à le repéter bien haut :\nles œuvres de nos anciennes écoles du Nord, aussi bien que celles des\ngrands maîtres de l'Italie avant et au début de la Renaissance, resteront\nnos grands modèles, et on ne pourra jamais assez s'imprégner de\nl'atmosphère de sincérité et de piété qui s'en dégage. Ce fut la grande\népoque de l'Art religieux.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                 NOS LUTTES ET NOS ESPÉRANCES                           173\n\n\n  L'école néo-gothique eut le grand mérite, comme l'ont fort bien dit\nceux qui nous ont convoqué ici, de remettre en honneur les bonnes\nméthodes d'alors et de revivifier de bons principes d'enseignement\nartistique. Les architectes formés à cette école ont doté notre pays d'un\ngrand nombre de constructions du plus h a u t intérêt; l'art, dans les\nmétiers, a été enseigné d'après des principes plus rationnels et plus\nféconds qu'on ne l'avait fait depuis longtemps Mais, est-il prudent,\njuste ou même simplement possible de faire abstraction du mouvement\nartistique de quatre siècles et des nécessités modernes qui en sont\nnées? P o u r la sculpture et la peinture en particulier, ne conviendrait-il\npas, du moins, de puiser aux sources auxquelles les artistes qu'on se\ncontente d'imiter ont puisé eux-mêmes ? Et, dans les œuvres de ces\nartistes, nous voyons une étude constante, consciencieuse de la nature.\nLes hommes, du reste, n'ont jamais créé ni forme, ni couleur, pas plus\nqu'autre chose : la nature fournit tous les éléments, et le style consiste\nà les choisir et à les combiner. Quelle que soit la manière dont on veut\nstyliser son œuvre, l'observation et l'étude de la nature sont néces-\nsaires. Elles constitueront toujours le fond de tout enseignement des\narts plastiques.\n  Aussi, est-ce moins une préoccupation artistique, je pense, que la\ncrainte d'exposer les jeunes gens au danger des études d'après le mo-\ndèle vivant, qui fait reculer des maîtres dévoués à leurs élèves et\nsoucieux de la conservation de leur vertu. Cette préoccupation est\néminemment louable. T o u s ceux qui ont passé par les académies\npubliques savent un peu ce qui en est. Mais ces difficultés ne sup-\npriment pas la nécessité de l'étude. Lorsqu'il s'agit d'élèves qu'on\nreconnaît avoir suffisamment de vocation artistique, leur opiniâtreté\nau travail et sa difficulté même enlèvent une bonne partie du danger.\nLe travail, qui est la punition du péché, contient aussi un germe de\nrédemption.\n   Certes, il faut veiller et prier, et ne pas s'exposer inutilement à une\ntentation redoutable, mais un défaut d'étude et de science serait une\ncause d'infériorité manifeste, et cela ne peut pas être. Le chrétien doit\nrester fidèle, quoiqu'il sache et parce qu'il sait. E t puis, le but élevé\nque l'artiste se propose l'invitera à louer Dieu en contemplant la plus\nbelle de ses œuvres dans le monde matériel. — Un célèbre anatomiste,\nen terminant un ouvrage où il avait décrit le merveilleux mécanisme\n du corps h u m a i n , s'écria : J e viens de chanter le plus bel hymne à la\n gloire du Créateur! Que ne pourra pas dire le peintre lorsque, non\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "  174                             DURENDAL\n\n\n content de reproduire l'image de ces perfections matérielles, il lui sera\n donné, en plus, de vivifier cet ensemble par l'expression d'un état\n d'âme, et d'éterniser, dans un regard, ce quelque chose que les mots\n ne suffisent pas à rendre et qui constitue comme un point de contact\n avec le monde immatériel, une échapée sur les horizons de l'au-\n delà.\n    Mais ceci n'est qu'un des côtés de la question. Plusieurs craignent\n que l'étude, d'après la nature, telle que nous l'avons sous les yeux,\n n'écarte les artistes du style consacré par l'époque, qu'ils admirent\n exclusivement et qu'ils voudraient faire revivre. Quels que soient nos\n regrets et nos désirs de faire revivre une époque disparue, ce regret\n et ce désir sont stériles. Nous ne vivons pas au moyen âge, et alors\n même que nous puissions réussir à satisfaire les exigences des archéo-\n logues, au point de leur présenter une imitation relativement parfaite,\n ce ne serait là qu'une œuvre morte. Il ne faut pas vouloir imiter servi-\n lement, on aboutit fatalement à la caricature.\n    Bien des choses que nous admirons sans restriction chez les primitifs\n ne seraient plus admissibles aujourd'hui. Un mot adorablement naïf\n sorti de la bouche d'un enfant pourra nous remuer le cœur, mais si un\n vieux pécheur se met à le répéter pour son compte, quel effet pro-\n duira-t-il?\n   Faisons ce que les artistes du moyen âge feraient, s'ils revivaient\nde nos jours avec l'esprit d'initiative et de progrès qui distingue leurs\nœuvres. Ils ont été si complètement de leur temps, qu'ils ont même\nexagéré le modernisme au point de prêter des bliauts et des hauts-de-\nchausses aux personnages bibliques. A u j o u r d ' h u i , ils ne peindraient\npas des Pharisiens en chapeau buse (quoique les modèles ne leur man-\nqueraient pas), ni les saintes femmes avec des faces à main, parce que,\nétant donné l'esprit de notre temps, cela ne leur paraîtrait plus ni sin-\ncère, ni respectueux; mais, bien moins encore leur viendrait-il à l'idée\nde copier les manières reconnues erronées d'une époque disparue et\nde faire ainsi des œuvres conventionnelles à la seconde puissance.\n    Il y a plus. Si vous parlez au public une langue qui n'est plus la\n'sienne et qu'il trouve vieillie, il sera facilement amené à croire que les\nidées que vous lui représentez sous cette forme ont vieilli aussi. Ne\ncraignez-vous pas que le peuple, qui ne verrait les mystères de la\nfoi et les scènes religieuses que revêtus de ces formes surannées et sou-\nvent défectueuses, ne serait pas plus facilement disposé à suivre ceux\nqui lui disent tous les jours que ces croyances là sont surannées aussi.\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                 NOS LUTTES ET NOS ESPÉRANCES                           175\n\n\n Non, le plaisir de satisfaire les archéologues ne vaut pas que nous cour-\n rions ce danger-là.\n    A d m i r o n s sincèrement les chefs-d'œuvre du moyen âge et péné-\n trons-nous surtout de l'esprit qui anima leurs auteurs; mais puisque\n nous vivons à la fin du XIXe siècle, mettons à profit le temps qui nous\nest donné maintenant, nous n'avons, du reste, que celui-là à notre dis-\nposition : Ecce mine tempus acceptabile; ecce mine dies salutis!\n    T o u t en tenant compte des données générales d'harmonie du monu-\n ment que nous sommes appelés à décorer, faisons en sorte que les\n œuvres d'art de nos églises ne soient pas entachées de certains défauts\ngrossiers, qu'on ne supporterait plus nulle part ailleurs.\n   Il est certain qu'un travail de restauration ou de reconstitution dans\nu n m o n u m e n t ancien devra se faire en suivant aussi scrupuleusement\nque possible les traces anciennes. Ici, il ne s'agit pas de faire œuvre per-\nsonnelle.\n   Mais, lorsqu'il s'agit de placer un travail nouveau dans un cadre\nancien, que faudra-t-il faire? La question se présente souvent. Il faut\nrespecter le monument même dans les détails de son ameublement,\nmais faut-il que la peinture et la sculpture, ces arts éminemment didac-\ntiques, si je puis m'exprimer ainsi, ayant leur mission propre d'ins-\ntruction ou d'édification, passent par toutes les exigences des archéo-\nlogues, qui ne mesurent le mérite d'un tableau et d'une statue placés\ndans ces conditions, que d'après la ressemblance matérielle avec les\nœuvres anciennes? — Non. Quelque respectueux que soit l'artiste du\nm o n u m e n t ancien, pour lequel il travaille, il faut qu'il conserve une\ncertaine liberté d'expression et son travail, tout en s'adaptant au milieu\nqu'il est appelé à décorer, doit être vital et par là même actuel.\n   J e me suis promis de ne citer aucun nom, mais certains artistes ont\nprouvé que la question peut être résolue. Les peintures murales en\nvoie d'achèvement dans la grande salle de l'hôtel de ville de Bruges\net encore certains rétables sculptés par un vénérable artiste anversois,\nque je regrette de ne pas nommer ici, en font foi.\n   Dans les églises modernes, mais p a r d o n , nous n'avons pas encore\nd'églises modernes, je dirai donc dans les églises néo-romanes, néo-\ngothiques, on aura nécessairement une plus grande liberté d'allures.\n   N'est-ce pas vinculer complètement l'artiste, que de vouloir l'as-\ntreindre à imiter servilement le style de tel siècle, de telle moitié de\nsiècle et qui varie encore de ville en ville.\n   Rappelons ici le mot que prononça un jour, dans une séance de\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "176                              DURENDAL\n\n\ncommission, un de nos meilleurs architectes, mort depuis peu d'années :\n« Messieurs, un peu moins d'archéologie s'il vous plaît et u n peu plus\nd'art ! »\n   L'exigence outrée, dont nous parlions, n'a-t-elle pas fait émigrer un\ngrand nombre d'artistes de nos églises, et si elle devenait plus tyran-\nnique encore, n'arriverait-elle pas à les bannir tous?\n   Cette exigence est une des dernières pièces qui me restaient à vous\ndécrire de cet uniforme étriqué, qu'on veut endosser aux artistes et que\nla plupart trouvent trop gênant.\n   Aussi trouve-t-on actuellement dès bazars où le curé, qui a bâti une\néglise, peut se mettre en ménage dans le courant d'une après-diner. Il\ny a là tout ce qu'il peut rêver, dans tous les genres, style garanti et à\ndes prix variables. Il y a le bon ordinaire, le demi-riche, le riche et le\nMunich. Ceci est le suprême du genre p o u r la peinture des statues. On\ny trouve de tout, depuis les bénitiers jusqu'à la croix d'autel, et pas-\nsant par les chemins de croix et les statues de toutes les dimensions et\ndes coeurs en verre rouge, dans lesquels on allume des veilleuses. S'il\ny a moins de demande pour un saint, un peu passé de mode, on peut\nfaire des hasards. Cette tendance un peu maladive aux dévotions nou-\nvelles et que l'autorité religieuse tâche p r u d e m m e n t d'enrayer, produit\naussi la plus détestable influence. Chaque fois qu'une nouvelle dévo-\ntion éclate, les fabriquants ont vite fait de lancer leurs articles, et beau-\ncoup,'beaucoup d'argent se perd dans des niaiseries sans profit sérieux\np o u r la vraie piété.\n   Ce qui se dépense en girandoles de fonte dorée ou de cuivre poli, les\nunes plus laides que les autres, en fleurs artificielles et en colifichets du\ngoût le plus dépravé, est inimaginable.\n   Qu'on me pardonne d'être entré dans ces détails, mais le mal est\nréel. J e ne voudrais manquer de respect à personne et j'ai hâte d'ajou-\nter q u e le très grand nombre des membres du clergé réagit de toutes\nses forces à l'heure qu'il est, et comprend de mieux en mieux la vraie\nmission de l'art à l'église. C'est au prêtre qu'il appartient de chasser\nces vendeurs du temple..\n   Quelles que soient du reste nos différentes façons de voir dans les\nquestions de detail, laissons à chacun l'interprétation qui sera le mieux\nen rapport avec ses aptitudes et ne perdons pas nos forces en luttes\nfratricides. Nous avons un assez puissant ennemi commun à combattre,\npour ne pas gaspiller nos munitions.\n   A h ! si toutes les forces vives, dont nous disposons, pouvaient s'unir\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "RETABLE DE L'AUTEL DE SAINT-ROCH\n           JOZEF JANSSENS\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": ""}, {"page_pdf": 226, "texte": "                    NOS L U T T E S ET NOS ESPÉRANCES                      177\n\n\n\n    dans un nouvel élan vers l'idéal, que ne ferait-on pas avec les éléments\n   que les inventions récentes ont mis à notre disposition. On se prend à\n   rêver parfois à ce que pourraient devenir nos temples sous cette impul-\n   sion. Le style nouveau, qu'on pressent déjà, nous vaudra des créations\n   aussi étonnantes que le furent les cathédrales au moyen âge, alors que\n   transportant la voûte bien haut dans les airs, comme par un élan de\n  leur aspiration mystique, les francs-maîtres bâtisseurs firent éclater les\n  m u r s qui leur paraissaient trop matériels, les jetèrent à l'extérieur sous\n  forme de contreforts et d'arcs-boutants, pour les remplacer par ces scin-\n  tillantes verrières où les saints du Paradis nous apparaissent tout ruis-\n  selants de topazes, de rubis, de saphirs et d'améthystes.\n   Cette fois, c'est la voûte opaque qui disparaîtra et c'est là que l'art\n du verrier se donnera libre cours et que le ferronnier tracera ses arabes-\n ques en soutenant les coupoles ajourées.\n     La lumière venant directement du ciel sera la vraie lumière symbo-\n  lique. Alors, les m u r s n'étant plus percés de trous, pourront être con-\n  struits avec des parois intérieures, complètement à l'abri de 1'humidité,\n et voilà un champ inaltérable p o u r la peinture monumentale. E t les\n m u r s pourront parler, et tout ce qu'on y mettra, sculpture, peinture,\n céramiques, émaux, mosaïque, recevra un jour prestigieux; mais je\n m'arrête, car ceci n'est qu'un rêve, faisant partie de nos plus lointaines\n espérances.\n    Certes, ces fleurs nouvelles ne s'ouvriront pas. au soleil de l'Idéal,\n avant que le terrain, d'où elles doivent pousser, n'ait été profondément\nremué et arrosé peut-être de sang et de larmes. Mais nos fils ou nos\npetits-fils verront des transformations semblables. Ils verront des\nhommes de génie et de foi se servir de toutes les découvertes de la\nscience p o u r créer un style nouveau, aussi chrétien que celui que\nles siècles écoulés ont vu naître, et tous les arts plastiques, trouvant leur\nchamp d'action élargi, reprendront une vigueur nouvelle.\n    Dans l'état actuel de la société, il ne peut être question d'un bien large\népanouissement de l'art religieux.\n   Ceux qui en conservent la tradition et l'amour passent de longues\nheures de tristesse et d'isolement, mais l'espérance, la certitude de voir\nse lever cette aurore, dont les premières lueurs semblent déjà éclairer\nles sommets, doit soutenir leur courage.\n   Les œuvres, auxquelles ils consacrent leurs travaux, leurs veilles,\nseront peut-être ignorées du public, mais alors même qu'elles reste-\n                                                                      12\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "178                            DURENDAL\n\n\nraient un simple acte de contemplation, ne suffit-ilpas que l'encens de la\nprière s'en échappe et que Dieu les agrée?\n    Mais on peut aussi nourrir l'espérance fondée de faire du bien\nà beaucoup d a m e s .\n    P l u s l'œuvre sera pénétrée de l'esprit de l'évangile, plus elle aura,\ncomme les textes sacrés eux-mêmes, le don de s'adapter à la situation\nde chacune en particulier.\n    Et cette œuvre reste : elle continuera à consoler, à faire prier même\naprès la mort de son auteur. C'est un livre ouvert à tous les regards.\n    Les scènes, tour à tour joyeuses, douloureuses et glorieuses des\nmystères sacrés, embrassent si complètement l'ensemble des sentiments\n h u m a i n s , qu'en les représentant, vous trouverez toujours de l'écho\ndans les cœurs.\n    T o u s y trouvent de quoi annoblir leurs joies, adoucir leurs peines et\n diriger leurs aspirations.\n     Dans l'histoire de l'humanité toute entière et de l'art de tous les\n peuples, il ne se trouve rien qui puisse entrer en parallèle avec ce\n double type que l'incarnation du verbe nous légua. L a Vierge mère\n et son divin Fils. Bethléem, Nazareth, Tibériade, le T h a b o r , le\n Cénacle, Gethsemani, Golgotha et le Mont des Oliviers rayonnent sur\n l'humanité toute entière d'un éclat supraterrestre et c'est la gloire la\n plus pure de l'art d'en avoir, autant et peut-être plus que les écrits des\n savants et les discours des orateurs, fixé l'histoire dans le souvenir\n  reconnaissant des peuples.\n    Oui, malgré les tentations du doute et du découragement de cette\n époque troublée, sursum corda! malgré les difficultés et le délaisse-\n ment de l'heure présente, élevons nos cœurs remplis d'espérance.\n    Remercions Dieu de nous avoir donné, quoique si profondément\n indignes, de pouvoir célébrer sa grandeur, sa bonté et sa beauté par\n notre art. Certes, aucun génie, si puissant soit-il, ne sera jamais digne\n d'une pareille mission. Mais Dieu ne mesure le mérite que d'après\n l'usage que nous aurons fait de ses dons. E t ceci est une pensée à\n laquelle je m'arrête toujours consolé. P o u r faire le bien, pas n'est\n besoin de génie transcendant.\n   Il n'y a pas que l'aigle audacieux s'élançant vers le soleil qui\n appelle nos regards Là-haut, mais aussi le vol un peu tremblotant mais\n constamment ascensionnel de la petite alouette. Elle aussi, on aime à\n la suivre quand elle s élève de la terre, chantant ses notes un peu\n monotones, mais si enthousiastes et comme lancées par un cœur gonflé\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                 NOS L U T T E S ET NOS ESPÉRANCES                       179\n\n\n\nde joie extatique. Et si les forces lui lont défaut et qu'elle tombe, c'est\npour remonter d'un nouvel essor avec une nouvelle confiance. Com-\nbien de spectateurs, d'abord indifférents, se sont laissés émouvoir et\nque de regards, en suivant les battements d'ailes de ce petit chanteur,\nsont montés plus haut et plus haut encore, jusqu'à Celui vers qui\ndoivent tendre tous les élans de nos âmes et tous nos chants d'amour.\n\n                                                     Jozef   JANSSENS.\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "                    Guido Gezelle\n                            (Suite.)\n\n\n\n\n                 La première oeuvre poétique de G. Gezelle parut\n                 en 1858, sous le titre très modeste de Dichtoefe­\n                  ningen (exercices poétiques). Le poète avait alors\n                  vingt-huit ans.\n                     Ce recueil renferme un assez grand nombre\n                  de poésies, de valeur très inégale. C'est le cas\n                  pour la plupart des volumes de Gezelle.\n                     Car c'est un poète d'une rare sincérité, se\ndonnant tout entier, sans prétention et sans arrière-pensée.\n   Ses critiques lui ont reproché, et ses admirateurs ont regretté\nla facilité avec laquelle notre poète publia, à côté de poésies\nmarquées du cachet indéniable du génie, un grand, un trop\ngrand nombre de pièces de circonstance de toutes sortes, rimées\nau pied levé, à l'occasion de premières communions, premières\nmesses, décès, etc.\n   Il est clair que l'inspiration n'est pas une chose de commande\net l'on dit que la bonté extraordinaire de Gezelle lui a toujours\ninterdit le refus aux quémandeurs de pièces de circonstance, qui\nle harcelaient de partout.\n   Toutefois, outre que certaines de ces pièces sont de purs chefs-\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                         GUIDO GEZELLE                          l8l\n\n\n\nd'œuvre de délicatesse et de grâce, on lit et on relit la plupart\navec un vrai plaisir.\n   Dans toutes ces poésies, nécessairement un peu banales, on\nrencontre maintes fois tel tour de phrase, telle forme rythmique,\ntelle pensée très belle et très originale, qui s'y trouvent comme\ndes perles égarées, et qui pour la jouissance artistique qu'elles\nprocurent récompensent suffisamment le lecteur, s'il se donne la\npeine de les chercher. A mon sens, on a trop légèrement\ncondamné ces petites pièces. Elles portent, quoi qu'on dise, la\nmarque très personnelle de leur auteur. Et je ne voudrais pas\nplus me contenter d'une édition « épurée » de Gezelle, que je ne\nsupporterais qu'on détruise les esquisses ou les ébauches d'un\nRubens ou d'un Rembrandt.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Il y a dans l'œuvre de jeunesse de l'illustre poète, plusieurs\npièces d'une beauté et d'une perfection de facture telles, qu'il les\na rarement surpassées au temps de sa maturité.\n   Telle : Het Schrijverke (Gyrinus natans), ce charmant petit\npoème, où le poète a réussi, grâce à la légèreté du rythme, à la\nmélodie de ces frêles diminutifs, qui sont une des beautés du\nflamand, au balancement harmonique des vers, à faire vivre\nsous nos yeux le minuscule insecte qu'il décrit et fait tournoyer\nsur l'eau « écrivant et écrivant encore » sur l'onde pure « le saint\nnom de Dieu ». Telle : De Waterspegel (Le Miroir de l'eau),\npoésie d'une limpidité cristalline. Ou          Pachthofschilderinge\n(Esquisse de ferme), où l'on voit défiler tour à tour poules et\npoussins piaillants, lourds canards, charmantes et simples\ncolombes, orgueilleux chapons, tout le peuple si animé d'une\nbasse-cour de ferme, dépeint au moyen de la parole vivante qui,\nchez Gezelle, crée formes, couleurs et vie, avec une précision\nmerveilleuse.\n   Quelques longueurs, surabondances d'une nature artistique\ntrop exubérante ou trop jeune, déparent cependant quelques-uns\ndes morceaux les plus exquis de ce premier recueil.\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "182                                     DURENDAL\n\n\n\n   Ce n'est certes pas le cas pour ce joyau poétique, ces strophes\nd'une douceur infinie, ce poème de la mélancolie et de l'humilité,\nque le poète consacra au « svelte roseau », et qui fut classique en\nFlandre aussitôt que paru. Les six strophes de cette poésie\nexquise suffiraient pour assurer l'immortalité à leur auteur.\n   Je m'en voudrais, si le lecteur flamand, qui ne connaît pas\nencore Gezelle, devait juger cette pièce merveilleuse sur une tra-\nduction. Traduction est nécessairement trahison en l'occurrence.\n   La voici dans sa splendeur originale, avec la traduction\nlittérale :\n\n\n         O 'TRUISCHEN                     VAN     HET       RANKE             RIET\n                     (Oh! le murmure du svelte roseau.)\n\n\n\n\n  O! 'truischen van het ranke riet!             Oh ! le murmure frémissant du svelte roseau ! —\n  O wist ik toch uw droevig lied!               Oh ! si je savais pourtant ta triste chanson ! —\n   Wanneer de wind voorbij u voert              lorsque le vent passe près de toi —\n  en buigend uwe halmen roert,                  et agite tes tiges qu'il fait fléchir, —\n  gij buigt, ootmoedig nijgend, neer,           tu fléchis, te courbant humblement, —\n  staat op en buigt ootmoedig weer,             te relèves et fléchis derechef, humblement, —\n  en zingt al buigen 't droevig lied,           et chantes, en fléchissant, la triste chanson —\n  dat ik beminne, o ranke riet!                 que j'aime, ó svelte roseau!\n\n\n\n  0 ! 't ruischen van het ranke riet !          Oh ! le murmure frémissant du svelte roseau !\n  Hoc dikwijls, dikwijls zat ik niet            que de fois et de fois je fus assis, —\n  nabij den stillen waterboord                  au bord tranquille de l'eau,—\n  alleen en van geen mensch gestoord,           seul et non troublé par âme qui vive, —\n  en lonkte 't rimplend water na,               et j'épiais l'eau dans ses rides, —\n  en sloeg uw zwakke stafjes ga,                et je contemplais tes frêles liges, —\n  en luisterde op het lieve lied,               et j'écoutais la gracieuse chanson —\n  dat gij mij zongt, o ruisckend riet !         que tu me chantais, ô roseau frémissant! —\n\n\n\n   O! 't ruischen van het ranke riet!            Oh! le murmure frémissant du svelte roseau ! —\n   Hoc menig mensch aanschouwt u niet            maint et maint homme te voit —\n   en hoort uw' zingend' harmonij,               et entend ta mélodie harmonieuse, —\n   doch luistert niet en gaat voorbij!           mais n'écoute pas et passe outre! —\n   voorbij al waar hem 't herte jaagt,           passe outre, là où le cœur le chasse, —\n   voorbij waar klinkend goud hem plaagt ;       passe outre, là où l'or tintant le tourmente, —\n   maar uw geluid verstaat hij niet,             mais il n'entend pas le son de ton murmure, —\n   o mijn beminde ruischend riet.                ô mon bien-aimé roseau frémissant.\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                                     GUIDO        GEZELLE                                        183\n\n\n  Nochtans, o ruischend ranke riet,                Pourtant, oh ! svelte roseau au doux murmure,\n  uw stem is zoo veracktlik niet!                 ta voix n'est pas si méprisable ! —\n  God schiep den stroom, God schiep uw stam,      Dieu créa la rivière, Dieu créa ta tige, —\n  God zeide : « Waait!...» en 't windtje kwam,    Dieu dit : « Souffles... » et le doux vent vint,—\n  en 't windtje woei, en wabberde om              et le doux vent souffla et toucha langoureu-\n  uw stam, die op en neder klom !                                                            sement —\n  God luisterde... en uw droevig lied             ta tige qui se balança, se dressant et fléchis-\n  behaagde God, o ruischend riet!                                                s a n t tour à tour! —\n                                                  Dieu écouta... et ta triste chanson —\n                                                  plut à Dieu, ô roseau frémissant !\n\n\n  O neen toch, ranke ruischend riet,             Mais non, mais non, svelte roseau frémissant, -\n  mijn ziel misacht uw tale niet ;               mon âme ne méconnaît pas ton langage, —\n  mijn ziel, die van den zelven God              mon âme, qui du même Dieu —\n  't gevoel ontving, op zijn gebod,              reçut le sentiment, sur son ordre,—\n  't gevoel dat uw geruisch verstaat,            le sentiment qui comprend ton murmure —\n  wanneer gij op en neder gaat :                 lorsque tu te dresses et fléchis tour à tour, —\n  o neen, o neen toch, ranke riet,               mais non, mais non, svelte roseau, —\n  mijn ziel misacht uw tale niet !               mon âme ne méconnaît pas ton langage!\n\n\n  O! 't ruischen van het ranke riet              O h ! que le murmure frémissant du svelte\n wcèrgalleme in mijn droevig lied,                                                        [roseau —\n en klagend kome't voor uw voel,                 se répète dans ma triste chanson, —\n gij, die ons beiden leven doet!                 et, plaintif, vienne à tes pieds, —\n  O Gij, die zelf de kranke taal                 toi, qui nous fais vivre tous deux! —\n bemint van cenen rieten staal,                  o Toi, qui aimes même le pauvre langage —\n verwerp toch ook mijn klachte niet.             d'une tige de roseau, —\n ik! arme, kranke, klagend riet!                 ne rejette donc pas non plus ma plainte : —\n                                                 ma plainte à moi, qui suis un pauvre, faible et\n                                                                                   [plaintif roseau !\n\n\n   Le dernier vers de ce poème du roseau m'amène tout naturel-\nlement à parler du symbolisme de Guido Gezelle.\n   Il est, ainsi que tous les vrais et grands poètes, un symboliste,\ndans ce sens qu'il considère les choses comme faisant partie d'un\ntout harmonique où chaque être individuel, quelque inférieur\nqu'il soit, a une place et une signification marquées, conçues\net voulues par l'Intelligence infinie qui a créé l'Univers.\n   Il voit dans la Création à la fois l'image et la réalité.\n   A la fin de son Esquisse de ferme, ne dit-il pas :\n   Bienheureux celui qui écoute — la voix claire de la nature —\nvoix de la nature qui est celle de Dieu. — Bienheureux celui\nqui n'est pas trop orgueilleux — pour apprendre les leçons —\nécrites par Dieu — soit avec des fleurs, soit avec des étoiles,\n— soit ici, près de nous, soit là-bas, — au loin, qu'elles soient\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "184                         DURENDAL\n\n\nparlées ou qu'elles soient muettes, — toutes les voix qui sortent\n— de l'éclat de la rose ou du raisin, — de la simplicité de la\ncolombe, — de l'insolence du coq, — de la sottise du chapon, —\nde tout ce qui, pour quiconque veut écouter, — explique douce-\nment au cœur — l'être, l'œuvre, le commandement — du Dieu\nbon et grand.\n   Guido Gezelle, qu'une voix autorisée proclama « homme\nsage », du haut de la chaire de la cathédrale de Bruges, le jour\nde ses obsèques triomphales, méritait pleinement ce titre glo-\nrieux.\n   Sa vaste intelligence, illuminée par la foi pure et ardente du\nsaint prêtre, lisait dans les profondeurs des choses et devinait\ndans celles-ci le vrai sens symbolique que le Créateur leur a\ndonné.\n   Son symbolisme n'était pas ce que j'appellerai orgueilleusement\nsubjectif, incertain et mouvant, comme l'est celui de certains\npoètes modernes qui voguent sans boussole sur la mer du\nMystère. Il respectait trop religieusement la vérité des choses\npour oser leur attribuer des sens qu'une fantaisie corrompue\nleur a prêtés trop souvent, en ces derniers temps.\n   Il me paraît être le type du poète symbolique chrétien.\n   Ecoutez comment, dès 1858, alors qu'on n'entendait guère\nparler de ce symbolisme, que certains modernes croient avoir\ninventé, mais qui est aussi vieux que la Bible, il sentait et perce-\n vait le « sens symbolique » de l'alouette des champs :\n\n                 A l'alouette dans les airs\n   Ma chère alouette grise — gracieuse et douce chanteuse —\nqui, l'aile humide de rosée, — de ton pied toujours immaculé —\npousses la terre, et montée — plus haut que mon œil ne porte —\nlà, dans les sphères bleues du ciel — plains ta plainte à Dieu ; —\nlà où tu vois le jour percer, — te promenant sur la voie des\nnuages, — comtemplant les régions dorées — avant que le soleil\nse lève, — chantant, à ses premiers regards, — ta chanson ravie\nd'oiseau, — buvant à longs traits — le tout premier rayon du\n matin; — je t'ai souvent poursuivie du regard — mais en vain,\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                         GUIDO   GEZELLE                       185\n\n\nen ta haute envolée, — et j'ai comparé mon âme au vol de\nl'alouette. — Déploie mon âme, déploie tes ailes ; — prête à\nmonter au Ciel, — ne languis pas plus longtemps ici, je te prie.\n— Sus donc, bien-aimée, au Ciel ! — Fuis tout ce qui peut\nt'alourdir; — jette-le, secoue-le, rejette-le bas; — n'épargne\naucun des dons — que Dieu lui-même, ô mon âme, te donna! —\nLaisse-les donc, ceux qui aiment cette terre, — aller joyeuse-\nment leurs chemins, — courant après ce qui apaise les sens, —\nles sens si vains; — maint oiseau grouille toute sa vie, — et\njoyeusement, dans la boue, — toi, tu planeras avec l'alouette, —\ndans les hauteurs bleues du royaume céleste. — Là, tu contem-\npleras, par-dessus collines et vallées, — l'Orient d'or, — et tu te\nbaigneras dans les rayons du matin, — dans cette mer d'espé-\nrance et de consolation ! — De consolation pour le cœur qui\ntoujours pleure — et qui ne demande jamais que joie: — de\nconsolation pour la douleur irréconciliable — qui te ronge et\nronge sans cesse, — jusqu'au jour où tu te reposeras — dans la\njouissance tranquille du bonheur, — dans cette mer qui n'a ni\nfond, — ni rivages, en Dieu !...\n\n\n   Nous aurons à constater bien des fois, au cours de ces notes,\nle sens délicat du symbole que Gezelle possède plus qu'aucun\nautre poète de ce siècle.\n   La faculté merveilleuse de comprendre le langage des oiseaux\net des fleurs, d'interpréter toutes les voix de la nature, faculté\nque les légendes des peuples ont attribuée à certains êtres privi-\nlégiés, Gezelle l'a reçue au suprême degré.\n   Savant autant que poète, il a fait ses délices d'étudier et de\ncontempler sans cesse les beautés de la Création, les analysant\ndans leurs moindres détails, essayant de comprendre l'être et le\nsens spécial de chaque créature individuelle. Et ainsi il joint\ndans ses poésies, à un réalisme étonnant, un symbolisme égale-\nment admirable.\n   I1 a célébré maintes fois les oiseaux, qu'il paraît avoir aimés\nd'un amour de prédilection, surtout l'alouette et le rossignol.\n   Les poésies consacrées à l'alouette se distinguent toutes par\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "186                         DURENDAL\n\n\n\nun rythme allongé, par des vers qui s'enjambent et se fondent en\nune mélopée à peine interrompue, imitant merveilleusement le\nchant quasi infini de cet oiseau. Lorsqu'au contraire il chante\nle rossignol, qu'il a glorifié dans des poésies magnifiques, c'est\nen strophes bien frappées, bien séparées, luttant avec le roi des\noiseaux chanteurs, et copiant pour ainsi dire ses mélodies admi-\nrables qui sont comme figées dans ses strophes.\n   Cette fidélité scrupuleuse à respecter la vérité des choses dans\nleur variété infinie, donne aux poésies du maître une richesse,\nune originalité et une variété qu'on ne se lasse pas d'admirer.\n\n                                L'Abbé AUGUSTE      CUPPENS.\n\n      (A continuer.)\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "Le roman picaresque et la littérature espagnole\n\n                                                  I\n\n\n                 ON a dit que la littérature espagnole était une littérature\n                    chevaleresque et romanesque. C'est, en effet, ce qui la\n                    distingue des autres littératures modernes de l'Europe,\n                    et, à ce point de vue, la définition qu'en donne M. Bru-\n                    netière (1) est exacte. Cependant, l'Espagne a produit le\n                    roman picaresque, et le roman picaresque, c'est le roman\n                    de mœurs. L'observation exacte, la peinture vraie et\n                    minutieuse des phénomènes les plus ordinaires et les\n                    plus familiers de la vie en font, en outre, le roman réa-\nliste par excellence. On oppose donc volontiers le roman picaresque au\nroman chevaleresque, qui est romanesque par-dessus le marché et dont\nl'influence sur la littérature espagnole est incontestable. Mais il se pour-\nrait que ce ne fût là qu'une distinction, non certes arbitraire, mais com-\nmode pour le classement dans une « Bibliothèque d'auteurs espagnols ».\nLes époques littéraires sont caractérisées par des tendances qui se parta-\ngent le goût du public et des écrivains, malgré les différences de genres,\net il y a peut-être moins loin de Descartes à Corneille que de Corneille à\nRacine, par exemple. Peut-être aussi qu'un examen attentif de la ques-\ntion aboutirait à la découverte, entre le Lazarille de Tormes et l'Amadis\nde Gaule, de traits communs, moins surprenants qu'on ne supposerait\naprès une lecture rapide. L'intérêt de la question est évident, puisqu'il\ns'agit de préciser le caractère dominant de la littérature espagnole, dont\nle roman picaresque semble contredire la définition donnée au début.,\n\n\n  (1) Eluda   critiques sur l'histoire Je la littérature française, t. IV et V.\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "188                                     DURENDAL\n\n\n\n   Lorsque parut le Lazarille de Tormes, dont l'auteur est resté inconnu (1),\nvers le milieu du XVIe siècle, le roman chcvalcsque était à son apogée.\nL'original portugais de VAmadis de Gaule date probablement du\nXIVe siècle; mais cet original, dont on a contesté l'existence, est perdu.\nOn n'en connaît que la traduction ou l'adaptation en langue castillane de\nMontalvo, imprimée, suivant Ticknor, entre 1492 et 1504. Ce qui est\ncertain, c'est qu'à cette date, le livre arrivait à son heure. De même que\nles plus belles armures ont été façonnnées en Europe, après que l'inven-\ntion de la poudre à canon les eut rendues à peu près inutiles, de même les\nromans chevaleresques espagnols ont été composés à une époque où ils\nne pouvaient que rappeler les exploits aventureux d'un Cid légendaire,\namplifiés avec Amadis, et agrémentés de tous les incidents que peut\nrêver une imagination exubérante. D'autre part, la croisade de huit\n siècles contre l'envahisseur musulman venait de prendre fin avec la\n conquête du royaume de Grenade; l'Etat s'organisait sous le règne bien-\n faisant d'Isabelle la Catholique; l'ordre dans les finances et dans l'admi-\n nistration succédait à l'anarchie dont la turbulence des grands avait\n atteint l'extrême limite sous le règne dégradant de Henri IV; la paix\n enfin, naguère simple accident, devenait la règle d'un bout à l'autre de\n la Péninsule. Mais si les prétextes manquaient aux exploits individuels\n et aux aventures, l'esprit aventurier s'était conservé intact, et, pour quel-\n ques-uns, allait même trouver à s'exercer dans le domaine pratique, en\n  Europe d'abord, à la suite des armées de Charles-Quint, et dans cette\n  Amérique, champ ouvert aux conquistadores. Le roman chevaleresque\n  répondait donc aux besoins d'une élite mal préparée au nouvel ordre de\n  choses, et vouée à une inaction forcée, dont elle se consolait par le récit\n  de merveilleuses équipées.\n\n\n\n\n    A l'autre extrémité de la société, le résultat était différent. Les cadres,\n fermés, laissaient en dehors une foule de petites gens, simples hidalgos,\n ruinés et affamés (1), ou soldats sans emploi, incapables par nature de\n s'astreindre à une occupation suivie et régulière, dont leurs parents ne\n leur avaient légué ni. la tradition ni le goût. D'ailleurs, la décadence du\n commerce et de l'industrie, après l'expulsion des Juifs, devait contribuer\n\n\n    (1) On l'a, pendant très longtemps, attribué à Hurtado de Mendoza. M Morel-Fatio (Études\n  sur l'Espagne, tome I) a démontré l'arbitraire de cette paternité.\n     ( 2 ) mais toujours fiers. Voyez le détour qu'emploie le maître de Lazarille pour le forcer à lui\n  donner un pied de bœuf, déjà à moitié rongé par le valet. I1 est impossible de concilier plus de\n  souci de sa dignité avec plus d'appétit.\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "LE ROMAN      PICARESQUE ET LA L I T T É R A T U R E     ESPAGNOLE        189\n\n\n\nà grossir le nombre de ces déshérités. Et, par malheur, la découverte de\nl'Amérique vint à point pour faire obstacle à un développement écono-\nmique au moins progressif. L'affluence de l'or américain, acquis sans\nautre travail que la peine de le recueillir, fut l'origine de fortunes subites\net démesurées, qui s'élevèrent au grand détriment de la production natio-\nnale, et ne contribuèrent pas peu à amener une prompte et sûre démora-\nlisation. Il y eut désormais une partie de la nation, la moins favorisée,\noccupée uniquement à vivre aux dépens de l'autre. Celle-ci fut mise en\ncoupe réglée, expoitée et volée par la tourbe des filous, coupe-jarrets,\nchevaliers d'industrie, ou simplement picaros, dont les exploits ont fourni\nla matière du roman picaresque. L'apparition et le nombre chaque jour\ngrossissant de ces filous fut donc le résultat pratique de circonstances qui\navaient, dans le domaine de l'imagination, enfanté les héros du roman\nchevaleresque, et, pour le dire en passant, du roman pastoral, dont la\nDiane de Montemayor reste le modèle le plus achevé. L'image idéale\ndes bienfaits de la paix, que personnifièrent des bergers et des bergères\noccupés à s'aimer tout le long du jour, était une conception qui reposait\ndes images guerrières ; et l'on sait que Don Quichotte lui-même se laisse\nprendre un moment aux douceurs de la vie pastorale. Mais, pour en\nrevenir aux romans picaresques, on comprend que les auteurs n'avaient\npas tout à imaginer ici, puisque les acteurs étaient sous leurs yeux. De là\nle caractère réaliste de ces romans.\n   En fait, ce sont bien des peintures de m œ u r s ; et la série est assez\ncomplète pour qu'on pût en extraire un dictionnaire de la vie à cette\népoque. La société tout entière défile devant nous, depuis le grand de\nCastille jusqu'au simple mendiant, en passant par tous les degrés inter-\nmédiaires. Rien n'est omis de ce qui a trait au mobilier, au costume,\naux mille usages de la vie ordinaire de chacun; et chacun a l'esprit et\nle langage de sa condition.\n   Mais, si le roman picaresque n'était que réaliste, et même parfois\nnaturaliste (en dehors de toute définition d'école), par la crudité de cer-\ntains détails, il ne serait pas picaresque, et c'est précisément le choix et\nla nature du protagoniste qui a donné son nom au genre. Or, c'est ici\nque la question devient délicate. Certes, les picaros étaient des êtres bien\nvivants, qu'on pouvait peindre d'après les originaux, comme les autres\npersonnages du roman. Les auteurs n'ont pas manqué d'en reproduire\nles traits essentiels; ils nous montrent les picaros opérant partout, sur\nla place publique, à l'église, dans les maisons privées, faisant tous les\nmétiers, ou plutôt faisant toujours le leur dans n'importe quelle condi-\ntion, et sous n'importe quel habillement. Leurs pratiques avaient fini par\nconstituer une sorte de profession : « Me voyant sans ressources, dit\nGuzman, j'abordai la profession (oficio) lucrative de picaro. » Il y avait\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": " 190                                      DURENDAL\n\n\n\ndes maîtres pour apprendre le métier aux jeunes ; on se reconnaissait à\ncertaines marques infaillibles, on recourait fréquemment l'un à l'autre\npour les coups à faire ou les entreprises à tenter. On allait même jusqu'à\nfonder, dans les grandes villes, des associations permanentes sous\nl'autorité d'un chef. La cour de Monipodio, à Séville, dans le « Rinconete\net Cortadillo » de Cervantes, a peut-être servi de modèle à Victor Hugo,\npour la cour des Miracles, de Notre-Dame de Paris. Tout cela est parfai-\ntement observé et décrit.\n\n                                                11\n\n   Est-il exagéré, néanmoins, de prétendre que les auteurs prêtent à leurs\nmodèles, comme on prête aux riches, une foule d'actions et d'aventures,\ndont la dixième partie aurait suffi à remplir la vie d'un seul? N'est-on pas\nfondé à affirmer qu'ils ajoutent certainement à leur ingéniosité, à leur\nprésence d'esprit, à leur immoralité, — que dis-je?— à leur manque\nabsolu de conscience (1) ? « Il n'est pas naturel, dit Aribau (2), que\nGuzman raconte le vol de l'épicier de Madrid et le tour joué à ses parents\nde Gênes, sans une pointe de remords, sans un aveu de honte, ou, tout\nau moins, sans y ajouter le récit du châtiment, comme une conséquence\nlogique de la faute, où intervient clairement la main de Dieu. » — Evidem-\nment. Et cela ne prouve rien, sinon la part faite à l'imagination dans des\nromans, réalistes par essence si l'on veut, mais non par système, car à\ncette époque, il n'y avait point d'école réaliste. Mais il y a mieux. Ces\ninconscients ont la bouche pleine de préceptes et de doctrines qui révè-\nlent la morale la plus pure. Cela est si choquant, et en contradiction si\nabsolue avec leurs actes, que Lesage, traduisant librement le Guzman\nd'Alfarache, de Mateo Aleman, en supprima délibérément la partie qu'on\npourrait appeler dogmatique, « comme superflue ». Lesage eut raison, et\nson exemple a été suivi dans quelques éditions récentes de l'original.\nMais qu'est-ce à dire ? Car si l'œuvre d'art est susceptible de gagner à\nl'amputation de ces excroissances, il va de soi que l'auteur avait son idée\nen intercalant dans son livre ce qui peut nous paraître superflu. Aleman,\ndans sa préface, donne à entendre qu'il l'a fait dans un but d'édification (3).\nNe nous hâtons pas de le contredire. Mais voyons ce qui peut expliquer,\nsinon justifier le choix d'un pareil interprète pour édifier son public.\n\n\n\n  (1) Surtout dans le cas où c'est le picaro lui-même qui raconte son histoire, c'est-à-dire à peu\nprès dans tous les cas.\n  (2) Introduction à l'édition Rivadeneyra des Novelislas antiriores à Cervantes.\n  (3) — \" No es todo de mi aljaba; mucho escogi de doctos varones y santos : eso le alabo y\nvendo. » — (Aventuras y vida de Guzman de Alfarache : al discreto leclor.)\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "LE ROMAN PICARESQUE E T LA L I T T É R A T U R E ESPAGNOLE                                   191\n\n\n\n\n   Car le picaro n'est pas seulement, clans Aleman, ou dans Janez ou\nEspinel, un docteur en morale; il est, en dehors de sa profession, un\ncritique, et quelquefois acerbe, des gens qui l'entourent. Comme c'est\ntoujours lui qui parle, grâce a la forme auto-biographique du roman, il\ncommence par peindre les gens en laid, puis les juge, les raille, ou laisse\nconclure le lecteur, quand le tableau lui paraît suffisamment démons-\ntratif. Rarement, il décerne un éloge mérité, ou inspiré par un sentiment\nde flatterie ou de prudence; et si nous jugeons la société de ce temps\npar les romans picaresques, il faut avouer qu'elle était bien méprisable,\nou que les couleurs ont été poussées au noir, de parti pris. Cela ne laisse\npas d'être très observé, très réel, mais cela peut sembler aussi exagéré,\nou tout au moins incomplet. Le roman picaresque n'est pas un roman\npsychologique; et ce qui est vrai, c'est qu'il est, à certains égards, une\nsatire. Laissons de côté, si on veut, le Gran Tacano, de Quevedo, comme\nune preuve trop facile : La bouffonnerie est amère dans ce livre d'un\ngrand esprit pessimiste, et l'ironie y tourne au sarcasme. On sent que la\nnote ici est forcée. Mais, si d'autre part, dans le Guzman d'Alfarache, la\nsatire ne dépasse pas, en général, les limites de la bonne comédie de\nmœurs, on n'en peut dire autant du Lazarille de Tonnes, le premier en\ndate, le meilleur et le plus imité des romans picaresques. On sait que\nl'Inquisition dut intervenir pour faire retrancher de toutes les éditions, à\npartir de celle de 1573, les passages concernant la vie licencieuse de\nquelques membres du clergé, et l'abus des miracles fictifs pour stimuler\nle zèle des croyants. Dans le Donado hablador, de Janez, un ancien picaro,\nAlonso, converti et entré en religion, raconte ses méfaits et en endosse\ntranquillement la responsabilité au monde, dont il fait un portrait aussi\npeu flatté que possible. Le Marcos de Obregon et 1' Estèbanille Gonzalez ne\ndemeurent pas en reste avec Alonso. Ces exemples suffisent; et l'on voit\nmaintenant à quoi servent les doctrines morales, dont la plupart des\nauteurs émaillent leurs ouvrages; c'est la partie dogmatique de cette\nsatire perpétuelle qui s'exerce au moyen d'exemples vivants. Le picaro,\nporte-parole des romanciers, jouerait donc ainsi le rôle de Diable prédica­\nteur (1). Mais le picaro est-il. bien le diable pour eux ? C'est ce qu'il nous\nreste à examiner.\n\n   (1) — C'est le titre d'une amusante comédie du XVIIe siècle, longtemps attribuée à\nPhilippe IV lui-même. — Satan, s'étant donné pour mission de faire partir de Lucques des\nfranciscains, dont la dévote propagande le gêne, anime de son mauvais esprit toute la popu-\nlation, qui refuse soudain aux moines l'aumône dont ils ont besoin pour vivre, et finit par\nleur jeter des pierres. Le gouverneur est même sur le point de les expulser, lorsque saint Michel\napparaît à Satan, et lui donne l'ordre de revêtir l'habit de saint François, afin de réparer, sous\nce costume, tout le mal qu'il a fait. Le Diable, forcé d'obéir, exécute la consigne en rechignant,\net rien n'est comique comme ses réticences, ses apartés et ses erreurs involontaires dans un\nrôle si nouveau pour lui.\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "192                                   DURENDAL\n\n\n\n    Il faut distinguer ici entre le picaro qui est le protagoniste du roman et\nceux, en assez grand nombre, qu'on rencontre en sa compagnie. Ceux-ci,\nmendiants de profession, brigands, ponteurs, escrocs, spadassins, coupe-\njarrets, et tout ce que l'on peut ajouter, sont des picaros achevés,\nendurcis, impénitents. Ce sont les maîtres ès-arts de la profession, et\nl'auteur ne les ménage pas ; il les englobe, avec les autres personnages\ndu roman, dans la satire générale des vices. Quant au héros, à celui qui\nraconte son histoire, les auteurs n'approuvent certes pas ses méfaits,\nmais ils lui découvrent des circonstances atténuantes. En ce sens, c'est à\nlui que s'applique ce que j'indiquais plus haut, que le picaro de roman\nest, en grande partie, un être imaginaire. En premier lieu, il n'est ni\nathée, — cela va sans dire, — ni assassin, ni même libertin, ni surtout\nhypocrite; il se borne, en général, à être menteur, voleur et gourmand.\nMême il ne l'est pas toujours : il a quelquefois des accès de fran-\n chise, des poussées d'honnêteté, des élans de générosité qui étonnent, car\nnous avons vu qu'à certains moments il est pour le mal un simple\ninconscient. Je ne me charge pas de concilier ces contradictions : elles\n permettent aux auteurs de nous montrer chez un seul homme, et suivant\n les cas, un scélérat endurci et un professeur de morale. Mais cela ne suf-\n firait pas à expliquer pourquoi les auteurs ne se sentent pas choqués tout\n les premiers lorsqu'ils sont entraînés à lui laisser prendre ce dernier rôle.\n Il faut pousser plus loin l'investigation, et rechercher quelles autres cir-\n constances atténuantes militent de façon décisive en faveur des picaros.\n\n\n   Nous n'aurons pas grande peine à les découvrir. Le picaro qu'on nous\nmontre est toujours jeune, joli garçon, intelligent, éveillé et spirituel.\nAvec ces attributs, il prévient en sa faveur, et dispose les esprits à l'indul-\ngence. Un des maîtres de Guzman, cardinal romain, s'amuse de ses vols\nsubtils, commis aux dépens des autres serviteurs, et à son propre préju-\ndice. Il lui dit, en lui montrant un petit baril, plein de fruits confits dans\ndu sirop : « Si dans huit jours, tu es assez habile pour me voler quelques-\nunsde ces fruits, sans qu'il y paraisse, je te les donne, et une quantité égale\nen sus ; autrement, tu te soumettras au châtiment que je t'imposerai. » —\n« Lazarille, fait remarquer Aribau, est généreux, spirituellement facétieux,\net endurant. » En somme, le fond est bon : c'est presque le « mauvaise tête\net bon cœur » dont on a abusé depuis (1). Ajoutez que le picaro, ainsi com-\n\n   (1) On entend aujourd'hui, à chaque instant, des mères dire à leurs bambins, dont\nl'espiéglerie révèle l'intelligence : « A h ! picaro!» C'est un compliment. Les jeunes filles\nemploient le même terme avec leurs fiancés, en guise de doux reproche. Rarement, le\nmot picaro est pris dans l'acception qu'il avait au XVIe et au XVIIe siècles ; on se sert de\nl'équivalent pillo ou limante Ce sont évidemment les auteurs picaresques qui ont contri-\nbué à défigurer ainsi le sens primitif du mot.\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "LE ROMAN PICARESQUE ET LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE                             193\n\n\npris, et malgré sa rouerie, conserve la naïveté et la crédulité du jeune\nâge : il est au moins aussi souvent dupé que dupeur ; on lui fait des farces\ndans le genre de celles que les étudiants de Salamanque infligent à Pablo\nde Ségovie; il a tout ce qu'il faut pour être malheureux, réduit parfois à\ncoucher sur la dure, vêtu de haillons, dévoré de vermine, battu de temps\nen temps. Il n'en perd pas pour cela sa belle humeur, sa jovialité et son\nesprit. Les mauvaises fréquentations l'ont perdu, et il n'a pas dépendu\nde lui de les éviter; il est, à l'origine, ou un bâtard, ou un pauvre enfant\nélevé à la pire des écoles, par des parents aussi peu recommandables que\npossible, qui l'exploitent honteusement, ou s'en débarrassent à la première\noccasion. Sa responsabilité est donc fort atténuée; il finit par devenir\npresque intéressant. Et s'il est intéressant, comme nous l'avons vu, pour\nses maîtres, et pour le lecteur, à plus forte raison l'est-il pour l'auteur, qui\na provoqué ce mouvement en sa faveur. Disons tout : il lui est franche-\nment sympathique. Et c'est pourquoi un Mateo Aleman, par exemple,\naprès quelques préparations oiseuses pour justifier le talent de son\nGuzman, nous le montre sans plus de scrupules sous les espèces d'un\nexpert savant en matière de morale. Si nous en sommes choqués aujour-\nd'hui, cela tient à ce que la supposition nous paraît tout de même un\npeu forte, et surtout, à ce que cela gène notre plaisir, et coupe malen-\ncontreusement le fil de la narration.\n\n                                      III\n\n   Nous voilà loin, en apparence, du roman chevaleresque, et cependant\nnous n'avons cessé de nous en rapprocher, et nous touchons presque a\nla conclusion. Résumons-nous. Nous avons été choqués de trouver,\ndans un roman réaliste, des maximes, et parfois, un véritable traité de\nmorale, que, par un surcroit d'invraisemblance, les auteurs mettent\ndans la bouche du picaro lui-même. Cette préoccupation des auteurs\nnous a amenés à en rechercher les causes, et nous avons vu d'abord que\nle roman picaresque était une satire autant qu'une peinture de mœurs ;\nun satirique a le droit d'exposer la théorie en vertu de laquelle il flagelle\nles vices. Et quant au choix de l'interprète, nous avons découvert que\nles auteurs commencent par le détacher de la foule crapuleuse de ses\ncongénères, pour en faire, malgré sa friponnerie, un garçon presque\nsympathique. L'invraisemblance n'est pas sauvée, mais on est moins\nchoqué. Et maintenant, laissons de côté cette morale, qui nous a mis\nsur la voie de la satire; remarquons que cette satire ne va jamais au\nprotagoniste, mais à ceux qui l'entourent, c'est-à-dire à tout le reste de\nla société; que le héros a toutes sortes de raisons pour solliciter l'indul-\ngence ; qu'il est, depuis le Lazaritlle de Tormes, un type convenu, adopté\n\n                                                                       13\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": " 194                                    DUREN DAL\n\n\n\n par les auteurs qui ont suivi ; enfin, que ce type reproduit le côté,\n séduisant pour l'imagination, de la vie supposée des picaros, vie errante,\nlibre, ouverte à l'imprévu, semées d'aventure, ennoblie par le danger.\n Et comment ne pas saisir, après cela, chez les auteurs, une tendresse\ninavouée, mais trop visible, pour un genre de vie, qui n'était plus, mais\nqui avait été celui des ancêtres des picaros? I1 y a là comme un regret\ndu passé, de ce passé récent où les pères, non réduits à une existence\nignominieuse, étaient de bons et loyaux serviteurs des gens de guerre;\nélevés, par le métier des armes, au-dessus des compromissions, des\nvices, de la lâcheté et de l'hypocrisie des gens sédentaires, surtout s'ils\nsont riches (1). Cette conception de la vie, qui détermine la sympathie\ndes auteurs pour leur héros, réduit par les circonstances à être fripon,\nfait abstraction du travail, source de vertus aussi estimables que celles dont\nla vie errante et militaire offre des exemples. Mais quand on voit aujour-\nd'hui encore, en Espagne, des auteurs vivants (1) célébrer « l'heureuse\nincapacité » de l'Espagnol à se plier aux servitudes de la vie industrielle,\non ne peut vraiment se montrer plus exigeant pour l'Espagnol du\nXVIe siècle, qui ne vivait pas dans une société industrielle, en avait à\npeine l'idée et conservait intact l'idéal chevaleresque transmis par les\naïeux.\n\n\n\n   En conclusion, le roman picaresque, roman réaliste et satirique, est\naussi, comme le roman chevaleresque, et peut-être dans le fond, un\nroman d'aventures. Il ne faudrait pas aller plus loin, et, par amour du\nparadoxe, établir un parallèle entre Lazarille et Amadis. Ce serait se\ntromper du tout au tout. Le chevalier, lancé malencontreusement dans\nun monde réel existe : c'est Don Quichotte. Le picaro de roman n'a rien\nde Don Quichotte ; surtout, il ne prend pas des moulins à vent pour des\ngéants ; il voit les choses et les hommes tels qu'ils sont, et si on peut\nlui reprocher quelque erreur, c'est d'exagérer leur difformité. Mais le\npicaro n'a rien non plus de Sancho Pança, qui est un paysan; et ceci a\nson importance. Le Don Quichotte, venu après les romans chevaleresques,\net après le Lazarille et le Guzman, a ridiculisé, non seulement l'ingénieux\nhidalgo, mais encore, et peut-être plus, son trivial écuyer. Il y avait\n\n\n   (1) « Tel pauvre, dit Guzman, avec ses haillons et sa misère, entretient la femme que. le\nriche se borne à convoiter ; et la femme préfère celui qui l'entretient et la respecte à celui\nqui la déshonore. »\n   (2) Je crois que c'est M. Menendez y Pelayo; je n'ai pas sous la main les notes qui me\npermettraient de vérifier ; mais que ce soit lui ou un autre, je garantis l'exactitude de la\ncitation.\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": " LE ROMAN PICARESQUE ET LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE                           195\n\n\n  une raison : donnez pour écuycr à Don Quichotte Lazarillc ou Guzman;\n  la plupart des aventures où il échoue piteusement tournent à son\n  avantage, e t le but n'eût pas été atteint. Un écuycr ne se borne pas à\n  escorter son maître et à partager avec lui fortune et périls : il a, de plus,\n  à sa charge, la préparation des expéditions, la connaissance des chemins,\n  le souci de l'équipement, de la nourriture et du gîte, en un mot, le. côté\n pratique de l'aventure; et voilà où je voulais en venir. De même que\n  Guzman, éveillé, actif et intelligent, au service de Don Quichotte, ne\n  serait pas ridicule; de même, écuycr sans maître, il peut bien être four-\n voyé dans une société fixée au sol et de goûts sédentaires, mais non\n être ridicule. Or, le picaro de roman est un écuyer sans chevalier. Il lui\n faut un maître à qui se dévouer, et il ne le trouve pas. Il passe de l'un\n à l'autre, parce que son genre de services, joint à son indélicatesse,\n native ou acquise, n'est pas apprécié, ou parce que son h u m e u r inquiète\n ne s'accommode pas des seuls maîtres qu'il a sous la main : « Il y a, dit\n Guzman, des hommes assez ânes pour charger leurs épaules d'un bât,\n afin d'épargner du travail aux autres, et mériter ainsi une pinte de plus\n de vin. » Et ainsi, il n'y a pas de raison pour que cela finisse, parce que\n le malentendu est éternel. Aussi, les romans picaresques ne finissent\n pas, ou ont un dénouement postiche. N'oublions pas enfin que le roman\npicaresque est si peu en opposition avec le roman chevaleresque, et si\n loin d'en être, comme on supposerait à tort, une parodie, que le\nXVIesiècle, qui vit paraître et lut avec avidité le Lazarillc et le Guzman,\nfut aussi la belle et grande époque pour l'Amadis et toute sa descen-\ndance. Les deux genres co-existèr,ent, comme auraient pu le faire le\nchevalier et son écuyer, séparés l'un de l'autre, et livrés, le premier à\nson imagination débridée, le second, faute du maître idéal, à son instinct\nde conservation', qui le fait verser dans la friponnerie.\n    Je devrais terminer ici cette étude. Mais j'ai prononcé le nom Don\nQuichotte, et je ne voudrais pas laisser un doute dans l'esprit de mes\nlecteurs. On a dit que Don Quichotte avait tué le roman chevaleresque.\nC'est vrai. Ticknor, à la suite de beaucoup d'autres, fait remarquer qu'à\npartir de 1605, date de l'apparition de la première partie du Don Quichotte,\nil ne se publia plus un seul roman de chevalerie. Ce que n'avaient pu les\nordonnances de Charles-Quint, alarmé de l'esprit dangereux de ces\nromans sur l'esprit de ses sujets, Cervantes le réalisa par la seule puissance\nde son génie. Mais il ne faut pas être dupe des apparences. Le roman\nchevaleresque fut tué comme genre; mais il revécut en esprit dans\npresque toutes les branches de la littérature espagnole, et, en ce sens,\non peut dire qu'il en détermina et fixa le caractère général. Amadis,\nchassé de son palais de rêve, se mit à la recherche de son écuycr, plus\nrésistant que lui, mais qui ne put faire moins que de suivre son maître\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "196                                     DURENDAL\n\n\n\nretrouvé. Tous deux se glissèrent dans le Théâtre et bientôt le dominèrent\nentièrement; l'un fut le galan irrésistible, le jaloux héroïque, le conqué-\nrant, le saint, le mystique, le rêveur; l'autre, fut le gracioso, modèle des\nvalets qui encombrèrent bientôt la scène espagnole, et la scène française,\npar imitation (1). Dans la comédie de mœurs, le gracioso a souvent le\nprincipal rôle et raille les travers de son maître ou de sa maîtresse. Car\nAmadis, avec ses qualités apporta aussi ses défauts, ses discours fleuris,\nmétaphysiques et alambiqués, ses pointes, en un mot tout ce que Gongora\nallait collectionner pour en extraire la fine fleur du cultisme ou du gongo-\nrisme. Lope de Vega et Calderon, tout en raillant le cultisme, pratiquent\nle genre, qui avait le goût du public, et lui servent trop souvent ce mets\nraffiné. La poésie et la prose n'échappèrent pas à la contagion, malgré\nles efforts de Quevedo, le digne successeur de Cervantes au XVIIe siècle,\net qui échoua comme lui. Quant au roman picaresque, en raison même\nde son influence combinée avec celle du roman chevaleresque (et subor-\ndonnée à la sienne) sur le reste de la littérature, il finit par perdre sa\nspontanéité, son naturel, et jusqu'à son caractère de réalité, pour verser\ndans l'affectation, le maniéré et le cynisme le plus révoltant. La Picara\nJustina et la Garduna de Sevilla, marquent la décadence du genre, qui ne\nfleurit plus en Espagne. Sa sève n'était pourtant pas épuisée; et l'arbre\ntransplanté en terre étrangère allait encore revivre entre les mains de\nLesage, quoique légèrement transformé, sous le nom de Gil Blas.\n\n\n\n\n   J'ai fini. Je ne parlerai pas de Gil Blas comme couronnement d'une\nétude sur le roman picaresque. Ce sujet ne saurait être traité en quelques\nlignes. La matière du roman picaresque n'a d'ailleurs été ici qu'effleurée :\nLe Lazarille de Tormes, le Güzman d'Alfarache, le Rinconete et Cortadillo,\nle Gran Tacano, le Donado hablador, le Marcos de Obrtgon méritent d'être\nexaminés et étudiés à part. On peut du moins en recommander la lecture,\n(autant que possible dans l'original) comme un passe-temps à la fois\ninstructif et agréable. Il me suffit, pour l'instant, d'avoir essayé de\ndémontrer les attaches réelles, en dépit de la forme, qui unissent le\nroman picaresque au roman chevaleresque, et l'influence de ce dernier\nsur la littérature espagnole, qui lui doit beaucoup de ses défauts, mais\n\n\n\n   (1) Influence combinée dans la comédie française duXVIIesièle, et surtout chez Molière,\navec celles des Scapins et des Arlequins d'Italie. AuXVIIIesiècle, les Pasquin, Crispin,Frontin,\nentre Gil Blas et Figaro, et comme eux, ont incontestablement des ancêtres picaresques.\nQuant aux Scapins italiens, ils dérivent en droite ligne des Daves de l'ancienne comédie\nlatine.\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "LE ROMAN PICARESQUE ET LA LITTERATURE ESPAGNOLE                        197\n\n\naussi sa grandeur et son originalité attestée par des chefs-d'œuvre où\nrevit, dans une langue arrivée à son point de maturité et de perfection,\ntout ce qui pouvait être conservé de l'idéal du moyen âge.\n\n    Vitoria, 9 janvier   1900.\n\n                                                    Emile   FERMAUD.\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "                 MUSIQUES\n\n\n\n                                  A Maxime        Vidal.\nSi ta grave jeunesse et la mienne ont passé\nl'une avec l'autre, ayant pour idéal la vie,\nsi ton cœur et mon cœur se sont clos sans envie\naux fuyantes amours dont plus d'un s'est lassé,\n\nFrère, nous n'avons pas méconnu le domaine\noù les soupirs humains montent pour s'échanger;\nnous n'avons point tenté, dans un monde étranger,\nde faire naître en nous une âme surhumaine.\nSi parfois nous avons, dans notre isolement,\nécouté retentir l'appel d'une compagne,\nnous n'avons pas nié le charme qui nous gagne ;\nnous avons exalté l'attente, simplement.\n\nNous ne nous flattons pas, au fond des solitudes,\nd'avoir appris l'éclat du véritable amour;\nl'aube n'a lui sur nous que pour léguer au jour\nun songe exempt d'éveil et pur de lassitudes.\n\n                          *   *\n\nSouviens-toi de nos jours d'épreuves et d'espoirs\ndans cette chambre calme et depuis lors déserte\noù nous nous abreuvions par la fenêtre ouverte\n          de l'effluve embaumé des soirs.\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                         MUSIQUES                      199\n\nJe ne sais quel parfum d'exil et de province\nse mêlait aux frissons de l'air sous le ciel noir :\net, sur la crête d'un nuage, on pouvait voir\n          flotter la lune jaune et mince.\n\nTon âme alors avec ta voix prenait l'essor\nau gré des doigts errant sur de mourants arpèges\nvers l'ombre des forêts où, de pièges en pièges,\n         sanglotait la douleur d'un cor ;\n\nvers la pente prochaine où s'alignaient des tombes\nblanches, comme les dents d'un sourire cruel,\nvers l'infini du songe et l'infini du ciel\n           d'où redescendaient des colombes.\nLa musique doublait l'ivresse des parfums ;\nBeethoven orchestrait tous les souffles nocturnes\net pleurait tout l'encens qui s'exhale des urnes\n          des lys candides et défunts.\n\nRobert Schumann rythmait les graduels coups d'aile\nde ce prophète oiseau pâle comme la nuit\net lent comme un rayon de l'aube, qu'il poursuit\n          d'un vol fantastique et fidèle.\n\nL'attrait de la douleur précipitait Chopin\nen des gouffres de fièvre où la valse délire :\ndes gammes de cristal montaient de son martyre\n          comme des échelles sans fin.\n\nBerlioz, au pays où s'échangent les rêves,\nchantait l'angoisse en pleur des coeurs immaculés,\net, dans la coupe d'or de toutes les Thulés,\n          nous faisait boire aux flots sans grèves.\nPuis tout à coup un son semblait, du piano,\nfaire éclore un désert de neige aux sourdes landes :\nvers l'horizon troublant des lointaines légendes\n          Grieg faisait tinter son traîneau...\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "200                         MUSIQUES\n\n\n\n      Un clocher de Norvège en sa blancheur émerge\n      d'un vertige d'accords nostalgiques et frais ;\n      et le témoin ravi pour qui tu déchiffrais\n                comprit qu'un artiste fût vierge.\n              Il devina que l'art vainqueur\n              comme l'amour offre des ailes\n              vers les demeures éternelles\n              où tous nos vœux montent en chœur.\n              Comme toi-même, au sein des fièvres\n              dont son cœur avait dû souffrir,\n              ce qu'il avait voulu guérir\n              ce n'était pas la soif des lèvres,\n\n              et ce qu'il avait convoité\n              dans la nuit même des orgies,\n              ce n'étaient pas des fleurs rougies\n              aux coupes de la volupté.\n               Comme toi, c'étaient les ivresses\n               d'un immatériel désir;\n               il voulait, comme toi, saisir\n               un infini dans ses caresses.\n\n               Mais, dupe du premier essor\n               de sa virginité féconde,\n               sur tous les mirages du monde\n               il avait brisé son trésor.\n\n               Ah ! si son âme enthousiaste\n               au monde éthéré des accords\n               bien loin de la fange des corps\n               eût pénétré fougueuse et chaste,\n               si, dès l'abord, il avait su\n               capter de l'art la source exquise,\n               la saveur eût été conquise\n               du philtre qu'il avait conçu ;\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "              MUSIQUES                      201\n\n\n\nil aurait assouvi l'ivresse\nde ses élans passionnés ;\nl'aile des sphinx questionnés\nn'aurait point doublé sa détresse.\nMais tu fis renaître s,a foi\nen sa force obstinément vierge;\nton flambeau rallumant son cierge,\nil parut aussi pur que toi.\n\nTon art le toucha de sa gloire :\ntu lui tendis en un moment\npour réparer son long tourment\nla clé de ton clavier d'ivoire;\n\net, du sein de l'âpre combat\noù mille voluptés jalouses\nau futur baiser des épouses\ndisputent notre célibat,\n\nsubitement tu fis éclore\nl'accord pacifique et touchant\nde son extase et de ton chant\ndans l'air virginal et sonore.\n\nEnfin guéri par l'art vengeur\nde ses défaillances charnelles,\nvers des conquêtes éternelles\nil se tourna fier et songeur.\n\nIl rêvait les âmes unies\npar delà le frisson des sens\ndans les voluptueux accents\ndes surhumaines harmonies.\nIl te saluait en un jour\ncomme son apôtre et son juge :\ntu ne jugeas point ; ton refuge\ns'ouvrit au vaincu de l'amour.\n                     ROBERT VAN DER ELST.\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "              OUELOUES PAGES\n                             SUR LA\n\n\nFormation chrétienne d'une Femme catholique\n                                PAR\n\n             Madame Marie du Sacré-Cœur\n\n\n                              (Suite.)\n\n\n\n      DEUXIÈME PARTIE : Education et Instruction.\n\n\n\n              UNE question se présente à l'esprit de Madame\n                Marie du Sacré-Cœur au début de la seconde\n                partie de son livre :\n                   « Doit-on séparer l'instruction de l'éducation,\n                l'instituteur de l'éducateur? »\n                   Dans l'éducation des princes, type où l'on a\n                cherché à atteindre la perfection, le précepteur\n                était distinct du professeur. Le précepteur —\nAristote, Fénelon, Bossuet, Frayssinous — était chargé de la for-\nmation générale de l'intelligence de l'élève, le professeur de l'en-\nseignement d'une branche spéciale dans laquelle il était passé\nmaitre.\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "  LE J A R D I N SACRÉ\nOeuvre               de M . - J .   MIDDELEEA\n    (Salon d'Art religieux)\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": ""}, {"page_pdf": 254, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE            203\n\n\n\n     La mère (ou l'institutrice) ne peut séparer aussi entièrement\n ces deux fonctions de l'éducation. Elle doit surveiller l'âme,\n l'esprit et le corps de l'enfant. Aucun détail n'est à négliger dans\n l'accomplissement de ce devoir, dont elle est responsable devant\n Dieu.. Il n'en est pas de même dans les couvents et dans les pen-\n sionnats. Mais notre but n'est pas d'éclairer des religieuses et des\n directrices de pensionnats. Qu'il nous soit permis cependant de\n formuler un vœu qui nous parait juste et logique et que l'expé-\n rience de l'auteur rend si sérieux: c'est que les surveillantes soient\n choisies, non parmi les plus ignorantes et les moins intelligentes\n des maîtresses, mais parmi celles qui sont à même d'avoir de\n l'autorité sur les jeunes filles.\n    Citons à ce sujet quelques lignes de notre auteur, intéressantes\n et utiles à tous.\n    « D'un geste, presque en souriant, une femme intelligente\n » rétablit l'ordre, on se range d'instinct. Avec une femme médio-\n    cre, on discute, le ton de la voix s'élève, et l'habitude prise de\n » crier, de punir donne à tout un pensionnat un genre détestable.\n » Ce genre, trop vite adopté, la jeune fille, devenue femme,\n » l'apportera dans son ménage comme système administratif,\n » l'appliquera à la correction de ses enfants, à la solution des\n » petits incidents domestiques, où elle s'exposera à la défaite,\n» faute d'avoir su diplomatiquement tourner une difficulté, pré-\n    voir une discussion. »\n    Qui ne reconnaîtra la vérité de cette peinture? Que de mères\npourraient se l'appliquer! Que de gouvernantes s'usent en récri-\nminations parce qu'elles ne savent pas imposer le respect! Il est\ndonc nécessaire de remédier à un état de choses trop fréquent et\nj'aimerais à ce que les jeunes femmes, qui n'ont encore à faire\nqu'à des bonnes, surveillassent déjà leur manière d'être avec les\nenfants, pour supprimer les raisonnements et les discussions. Il\nserait aussi très nécessaire qu'elles ne diminuassent pas l'autorité\nde ces personnes, en en parlant imprudemment devant ceux qui\nleur doivent obéissance.\n    Le rôle de la mère dans l'éducation peut être comparé à celui\nde la maîtresse de division dans un couvent. C'est elle qui doit\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "204                          DURENDAL\n\n\n\ns'occuper du côté élevé, intellectuel ; qui doit diriger les disposi-\ntions et reconnaître les aptitudes; écouter les questions, y\nrépondre et en profiter pour sonder ces profondeurs et satisfaire\nces curiosités qui existent chez toutes les jeunes filles. C'est elle\naussi qui constatera les progrès des études, de la réflexion, de\nl'intelligence; les bonnes ou les mauvaises tendances qu'on\ndonne à cet esprit, à ce cœur. Elle se réjouira de chaque petite\nvictoire remportée sur le caractère, la mollesse, l'impertinence.\nC'est elle, enfin, qui dirigera tout ce qui touche à la religion et qui\nsurveillera la santé.\n    Elle aura aussi à s'occuper du choix des professeurs. Les études\nactuelles demandent la collaboration de plusieurs personnes.\n Chaque maître, même en restant sur le terrain spécial de son\n enseignement, touche à des questions vitales. Tout a son impor-\ntance lorsqu'on prépare l'avenir d'une femme.\n    Les anciens comprenaient parfaitement l'extrême grandeur de\n cette mission. Platon disait : «Que votre cordonnier soit mauvais\n ouvrier et vous fasse de mauvaises chaussures ou qu'il se donne\n pour cordonnier sans l'être, vous n'en éprouverez pas grand\n dommage; mais que les éducateurs de votre fils ne le soient que\n de nom, ne voyez-vous pas qu'ils entraîneront votre famille à sa\n ruine, et que, d'eux seuls, dépend votre consolation et votre\n bonheur? »\n    Ce n'est pas seulement vis-à-vis de la famille que les mères et\n les institutrices sont responsables. L'avenir de la société est entre\n leurs mains. En créant des femmes vraiment fortes et vraiment\n chrétiennes, elles préparent à la patrie des générations saines\n d'esprit et de corps.\n    Le programme des études fait, en général, une part trop effacée\n à l'histoire sacrée. On la sacrifie à l'histoire naturelle, à la phy-\n sique et même à la mythologie. Il faut réagir contre cet ordre de\n choses. La femme doit être ferrée sur les questions que soulèvent\n les adversaires de la religion. On parle trop de la bible pour\n négliger son étude et l'histoire de l'église ne doit pas être aban-\n donnée, comme on le fait si souvent : « C'est notre histoire, dit\n  » Madame Marie du Sacré-Cœur, l'histoire de la civilisation du\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "LA FORMATION CHRÉTIENNE D'UNE FEMME CATHOLIQUE                    205\n\n\n» monde, de sa régénération; devant elle passent, autour d'elle\n» s'agitent les esprits, les peuples et les nations; car l'âme de cette\n» histoire, c'est le Verbe de Dieu. »\n   Nous passerons rapidement sur les pages suivantes qui n'inté-\nressent pas autant les mères. Ce que l'auteur dit de la méthode a\nplus d'importance, à mon sens, au couvent que dans la famille,\nnon que je veuille en rabaisser l'utilité, mais une mère de famille\nintelligente se forme elle-même son plan d'action et ce plan, elle\nle modifiera selon la nature des enfants, leur âge, leurs aptitudes,\nselon les circonstances. Tel n'est pas le cas dans les pensionnats,\noù il faut chercher ce qui convient au plus grand nombre, et où\nl'exception s'incline devant le règlement.\n   Que l'on se garde bien de la méthode qui consiste à instruire\nl'enfant en l'amusant : « Méthode qui pourrait avoir du bon en\n» soi, si elle n'allait jusqu'à méconnaître combien l'effort et la\n» lutte sont nécessaires à la vie. Rendre à l'enfant toute tâche\n» facile, n'est-ce pas le rendre, par là même, moins apte à vivre\n» parmi les hommes ?\n    « Sans doute, la méthode importera toujours moins que la pra-\n » tique. On a vu des méthodes très défectueuses obtenir, grâce à\n \" un maître intelligent qui les rendaient originales et fécondes,\n » des résultats inespérés. » Puisse cette phrase convaincre les\n mères de la gravité du choix des instituteurs et des professeurs.\n    Ici notre auteur consacre quelques pages remarquables à la\n formation de l'épouse et de la mère dans la jeune fille. Cette\n question est moins capitale dans la vie de famille que dans un\n pensionnat. L'enfant, entourée de frères, de sœurs, de cousins,\n n'ignore pas les soins à donner à ce petit monde, elle voit sa\n mère, les bonnes, les nourices, se dévouer à chaque instant. Elle\n est mélée aux joies, aux inquiétudes, aux préoccupations. Si la\n mère est à la hauteur de sa mission, elle aura bien vite appris à\n sa fille l'obligation du sacrifice. Dans ce milieu du home, la\n jeune fille se transforme naturellement et devient femme et mère\n par un apprentissage continu.\n     L'enfant apporte un véritable capital à ceux qui l'élèvent.\n  C'est à eux à l'exploiter, à le mettre en valeur. Voici ce qu'en dit\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "206                          DURENDAL\n\n\n\n Madame Marie du Sacré-Cœur : « Mais quelles sont les ten-\n    dances, nous dirions volontiers, les instincts de l'enfant qui\n » offrent un point d'appui pour l'éducation? On peut les réduire à\n » quatre: l'imitation, l'observation, l'activité, le besoin de comp-\n    ter pour quelque chose, c'est-à-dire le moi. »\n    L'imitation. Tout enfant est imitateur. C'est ainsi qu'il se déve-\n loppe. C'est ainsi qu'il apprend dès le berceau tout ce qu'il sait.\n Il est donc nécessaire de l'entourer de personnes bien élevées, qui\nne puissent ni lui donner de mauvais exemples, ni fausser son\njugement, ni ternir sa pureté. Cette influence de l'entourage\nest considérable. On n'y pense pas toujours assez. Peut-être y\nfait-on plus attention aux manières et à l'accent qu'aux principes\net aux pensées.\n    « L'observation, dit Madame Marie du Sacré-Cœur, est\n » comme la raison de l'imitation. L'enfant imite parce qu'il voit.\n» Cependant, il imite d'abord, chose facile à constater, par\n» influence plus que par réflexion.... Aux maîtres intelligents de\n» tirer parti de cette tendance observatrice, des puissances d'as-\n    similation qu'elle renferme, de la développer, de la régler,\n» enfin, de la transformer en jugement.... L'enfant se développe\n» en agissant ; aidons l'enfant à agir, à comprendre, à raison-\n    ner. »\n    La méthode par le raisonnement à fait son chemin en Bel-\ngique. Le plus humble écolier du village comme l'enfant élevé\ndans un château en ont profité. Nous pouvons en parler après\ntrente années d'expérience. Je ne suis donc pas étonnée que l'au-\nteur lui accorde une page éloquente qu'elle termine ainsi : « En\n« résumé, nous réclamons l'application du système éducatif par\n» les yeux, par la pensée, par l'observation, nous voudrions le\n» voir appliqué partout : nous voudrions ne rien enseigner à l'en-\n    fant qu'il n'ait vu d'abord et compris, faisant d'ailleurs de\n» l'idée de Dieu, qui serait ainsi constamment présente à l'intelli-\n» gence de l'enfant, le pivot absolu de tout le système. »\n    L'activité. Je ne pense pas qu'on puisse nier l'activité de l'en-\nfant. Qui n'en a subi la fatigue ? Ces petits corps semblent de fer.\nCes membres mignons ont une résistance que les nôtres ne con-\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE            207\n\n\n\nnaissent plus. Ces langues toujours en mouvement ont souvent\népuisé nos forces d'attention et de réflexion, tandis que ces esprits\néveillés nous surprenaient par l'extrême vivacité de leurs\nimpressions, l'originalité de leurs conceptions et la justesse de\nleurs observations. « L'enfant inactif, dit Madame Marie du\nSacré-Cœur, est malade.» Elle dit vrai. Il faut toujours se méfier\nde l'état de santé d'un enfant qui reste étranger à ce qui se fait\nautour de lui et qui ne s'occupe pas. Profitons donc de cette\nexhubérance de vitalité intellectuelle et physique pour instruire\net former l'enfant. Cette pensée inspirait l'auteur quand elle\nécrivait: « Nous croyons qu'en utilisant ces deux instincts, obser-\n   vation et activité naturelle, nous pourrions obtenir de surpre-\n   nants effets. I1 suffirait presque d'intéresser l'enfant. L'intéres-\n   ser serait le faire vouloir ; or, faire vouloir est le secret de\n» l'action, c'est-à-dire le moteur pour la lutte. Supprimer la\n» lutte serait illogique, antiprovidentiel. Tout est lutte sur notre\n» route: lutte contre nous-mêmes, contre les événements, contre\n» les hommes, contre les choses ; lutte de toute heure, lutte du\n» berceau à la tombe. Mais cette lutte n'est pas contre nature :\n» l'enfant l'accepte ; en naissant il en fait l'essai : dans ses jeux,\n» il escalade une muraille, il grimpe à un arbuste ; et si les\n» obstacles n'existent pas, il en crée de chimériques pour le plai-\n   sir de les renverser. Dans ses volontaires illusions, le petit\n» garçon chasse le sanglier absent ; pour un imaginaire point\n» d'honneur, il rompt une lance avec un adversaire invisible; sur\n» le sable devenu océan, il s'embarque pour l'Amérique : la\n» petite fille, coule, à grand effort de bras, une lessive sans eau ;\n» un chiffon sera pour elle le bébé pleurant qu'elle va endormir\n» et consoler de ses chants, avec d'infinies sollicitudes ; cette\n» poupée, pour elle vivante, elle lui parle, elle l'entend, ce sont\n» des causeries sans fin, des soins maternels, des fatigues\n» énormes. Donc, activité développée, réglée, utilisée pratique-\n  ment, d'une façon sérieuse et méthodique pour donner de\n» bonne heure à l'enfant des habitudes, des vues précises, des\n» goûts élevés et purs, les ambitions personnelles et fortes, qui\n» sont nécessaires à la vie. »\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "208                         DURENDAL\n\n\n\n   Le Moi. « Le Moi, nous dit Pascal, est haïssable. » N'y a-t-il\npas, cependant, mille manières de le rendre aimable, bon et\ngénéreux?\n   C'est en élevant les aspirations de l'enfant, en lui montrant le\nbien qu'il peut faire, les services qu'il peut rendre, en lui faisant\ncomprendre la beauté et la joie du sacrifice, l'héroïsme de l'abné-\ngation, en lui faisant sentir la valeur de ce mot Moi, non pour\nlui seul mais pour les autres, qu'on fera du Moi, non pas\nl'expression de l'égoïsme, mais le résumé du sentiment de la\nvaleur personnelle.\n   Madame Mariedu Sacré-Cœur consacreau travail manuel une\npage qui m'a fait un extrême plaisir. Il y a longtemps que je le\nregarde comme une sauvegarde contre l'ennui et tous les maux\nqui en découlent. Je citerai tout ce passage : « Sans vouloir explo-\n   rer ici le champ si vaste, si beau des travaux manuels, nous\n» voulons dire, du moins, que nous les tenons en grand honneur.\n» Dieu n'a pas donné à la femme les doigts agiles de la fée unique-\n   ment pour tapoter sur un piano avec plus ou moins de caco-\n   phonie, toute femme n'est pas née artiste: cultiver les arts sans\n» de particulières dispositions est une sottise. Mais toute femme,\n» grâce à son aiguille, a la facilité de faire de l'art, qui, tour à\n» tour, s'appellera agrément : broderie, tapisserie ; utilité : coupe\n» de vêtements, lingerie ; ou charité : service des pauvres. »\n   Une critique très juste de l'éducation moderne se trouve dans\nles pages suivantes où Madame Marie du Sacré-Cœur se plaint\ndes phénomènes. « Aujourd'hui, on commence plus tôt que jadis à\n» faire travailler les petits; certains phénomènes de cinq ans\n» répètent en perroquets des mots incompréhensibles pour leur\n \" âge, d'où la phrase courante : il n'y a plus d'enfants. C'est une\n» erreur. L'enfance, de nos jours, se prolonge, même au-delà des\n» limites permises; nul siècle n'a produit un plus grand nombre\n» de prodiges destinés, suivant le mot cruel de M. de Talley-\n   rand, « à rester jusqu'à la tombe des enfants de grande espé-\n   rance », car nul siècle n'a, comme le nôtre, le culte idolâtre de\n» l'enfance, et n'a plus traité l'enfant en enfant. Jadis, on le\n» nourrissait, très jeune, des solides aliments qui font les âmes\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": " LA FORMATION CHRÉTIENNE D'UNE FEMME CATHOLIQUE                      209\n\n\n  \" fortes; maintenant, le progrès veut que, pour lui, on écrive\n  » des livres spéciaux, qu'on crée des bibliothèques, des théâtres,\n  » que sais-je? On l'amuse vingt ans. Cela repose des nomencla-\n     tures classiques, sèches et odieuses. Et c'est là ce que nous\n  » appelons former l'intelligence, le cœur, le caractère et préparer\n  » à la vie des hommes et des femmes! Et lorsque, enfin, l'heure\n  » est venue d'aborder les auteurs sérieux, que nous fréquentions,\n  » nous, à neuf ou dix ans, l'adolescent n'en a plus le temps. Son\n  » éducation est finie, la vie l'entraîne, le pratique, le vulgaire,\n  » la banalité le saisissent ; le livre sérieux, auquel il n'est pas\n  » habitué, est repoussé, le roman a toutes ses faveurs. »\n     Mgr Dupanloup était déjà frappé de ces inconvénients de notre\n système actuel, il remarquait qu'on n'apprenait ni à réfléchir, ni\n à comparer, ni à raisonner juste. Que fera cependant dans le\n monde la femme qui ne possèdera pas ces qualités?\n    Il est donc nécessaire d'insister sur l'épanouissement de la\n raison et de la sagesse. Luttons contre l'étourderie, la légèreté,\n l'inexactitude de nos enfants. Demandons leur des efforts soute-\n nus, de la persévérance. Encourageons et récompensons leurs\nprogrès. Ce côté sérieux de l'éducation ne doit pas effrayer une\nmère, car il y a d'infinies douceurs à sentir qu'on a fait monter\nune âme, qu'on l'a préparée à aimer autre chose que la terre,\nqu'on l'a éveillée à la vie surnaturelle.\n    « Ce qui dort, dit Madame Marie du Sacré-Cœur, c'est souvent\n» l'âme elle-même. Et, c'est sublime, le réveil d'une âme.\n» Lorsqu'à notre parole, à la flamme de nos yeux, à l'émotion\n» de notre voix, surtout à la forte logique de nos raisonnements,\n» nous sentons s'émouvoir l'âme de l'enfant, lorsque, entre notre\n» âme et celte âme, un courant sympathique s'est établi et\n» que nous connaissons, enfin, la corde à toucher pour faire\n» vibrer tel son, nous sommes bien coupables, si le divin n'y\n» résonne pas.' Car le divin est là, il y est à l'état latent; si nous\n» ne nous en appercevons pas, c'est que ses vibrations sont trop\n» faibles en nous pour être entendues et répercutées. »\n    L'auteur est d'avis qu'il serait bon de commencer de bonne\nheure l'éducation des jeunes filles. Elle y voit plusieurs avantages\n\n                                                                14\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "210                        DURENDAL\n\n\n\nparmi lesquels je remarque celui qui répond aux préoccupations\nde tant de mères : « L'étude, prise de bonne heure, d'une façon\n» sérieuse, entrant dans sa vie, éviterait le surmenage forcé\n» d'une préparation d'examen (fait plus rare en Belgique qu'en\n» France, ce qui n'empêche pas la fatigue du coup de feu), dont\n» le plus clair résultat est de ruiner la santé de la jeune fille,\n» parvenue alors à l'âge de quinze à dix-huit ans, c'est-à-dire à\n» l'époque où son plus grand besoin est la distraction et l'épa-\n   nouissement. Il faut qu'à cette heure l'étude soit devenue pour\n» elle habitude et plaisir et non pénible contrainte. Au reste,\n» plus elle est jeune, plus son intelligence est ouverte. »\n   L'auteur a observé souvent qu'une enfant de dix ans, intelli-\ngente, est mieux disposée à écouter les pensées sérieuses et les\nidées générales. « Dieu, l'âme, le mystère, l'astronomie, l'his-\n» toire, tout cela l'intéresse énormément, et intéresse bien moins\n» la grande qui a déjà d'autres idées en tète. » Nous avons sou-\nvent fait la même remarque.\n   Il faut que très tôt l'enfant prenne le goût de ce qui remplira\nplus tard le vide d'une existence qui peut ne pas être heureuse. Il\nfaut qu'elle évite les trois grands écueils que Madame Marie du\nSacré-Cœur trouve souvent sur la route de la femme : La vulga­\nrité, le roman, le rave.\n   I1 y a en ce moment une tendance générale à donner à la\nfemme des notions des sciences. Peut-être pourrait-on critiquer\nle peu de profondeur de ces études et demander s'il ne serait pas\nplus utile de se borner à la connaissance sérieuse, intime des\nchoses qui peuvent et doivent l'intéresser pratiquement ? Cette\ntendance ne pouvant pas être enrayée, il serait utile d'en profiter\npour le bien. Madame Marie du Sacré-Cœur aimerait à voir sur\n ce programme une science qui est, en effet, celle dont nous\n devrions être le plus profondément pénétrées : « Nous voulons\n » parler de l'étude de l'âme. Evidemment, il ne saurait être\n » question ici d'abstractions inintelligibles, ni d'inextricables\n » problèmes métaphysiques. Nous parlons de l'étude de l'âme\n » humaine en tant qu'âme, de ses facultés, de ses puissances, de\n » ses ressources, de ses perfectionnements possibles, au point de\n » vue purement humain.\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": " LA FORMATION C H R É T I E N N E   D'UNE FEMME CATHOLIQUE        211\n\n\n\n     » Est-ce à dire que nous voulions séparer la morale de la reli-\n  » gion, dégager l'âme de Dieu et ne donner à l'homme d'autre\n  » fin que l'homme? Non, certes! mais, comme le disait je ne sais\n  » quel ascète : si dans l'homme il n'y a pas un homme, cora-\n  » ment en ferez-vous un saint? »\n     Le travail qui consiste à séparer l'esprit de la matière, l'âme\n  du corps, la volonté de la faiblesse, la vertu du penchant au\n péché, est un travail de sanctification qui demande une lutte\n quotidienne et qui gagnera à être analysé et compris.\n     On trouvera probablement que c'est beaucoup attendre de\n l'intelligence de si jeunes enfants, et qu'il y en aura peu à la hau-\n teur de pareilles réflexions. Cela ne me semble pas une excuse\n suffisante. L'enfant est apte, sans fatigue, à d'immenses efforts\n intellectuels. 11 s'agit de lui donner une direction élevée au lieu\n de l'user à des niaiseries.\n    Quant à l'objection tirée de l'incapacité de la femme à saisir\n les idées générales, je pense inutile de la discuter. Nous serions\n de par cette insuffisance entièrement exclues de toute action et\n dépourvues de toute valeur, dans le monde religieux, politique et\n littéraire.\n    L'enfant cherche la vérité. Il est, plus souvent qu'on ne le\ncroit, occupé de choses abstraites. Il a même un attrait singulier\npour ce qui dépasse son intelligence. C'est l'aspiration vers\nl'infini, l'ascension du cœur et de l'esprit, germe surnaturel que\nDieu a mis dans l'humanité et que le péché amoindrit ou détruit\nplus tard. En profitant de cet attrait vers l'idéal, qui est une force\ndans la nature innocente, on arrivera progressivement à\ninstruire l'enfant, à lui inculquer les grands et admirables prin-\ncipes d'une science qui complète l'élude du catéchisme et qui y\najoutera ses lumières. On pourra ainsi, en faisant analyser cer-\ntainesœuvres de saint Jérôme, saint Augustin saint Jean Chrystôme,\nBossuet, saint-François de Sales, Bourdaloue, arriver à une com-\nparaison raisonnée et sérieuse de ces auteurs sacrés avec les\nauteurs des œuvres profanes des mêmes siècles, «Ainsi la pensée\n» religieuse, au lieu d'avoir son heure cataloguée, englobera\n» toutes les pensées pour les pénétrer de l'essence chrétienne.\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "212                         DURENDAL\n\n\n\n» En d'autres termes, présentons comme une science, sous le\n» nom de philosophie, les preuves démonstratives du dogme et\n» de la morale plutôt que de les enseigner exclusivement sous le\n» nom de religion...\n    » A cette étude, l'âme droite, avec la grâce de Dieu, arrivera,\n» non à l'acte de foi vague du déisme, mais au Christianisme\n» intégral. Elle comprendra très vite que l'homme est un être\n» tombé, que la chute originelle est la clef de la mystérieuse\n» complexité humaine, que le but à poursuivre, l'idéal de per-\n    fection demandé à tous les hommes — quel que soit leur credo\n» — ne peut être atteint que par le catholicisme. Elle compren-\n» dra que la morale de cette auguste religion défie la critique et\n » apporte, en même temps, la lumière, la force, l'aptitude à\n     recevoir la grâce surnaturelle dont l'homme le mieux éclairé\n » a besoin pour rester bon et pour se vaincre. Le résultat immé-\n » diat sera une estime plus profonde pour le Christianisme et\n » une connaissance, à la fois certaine et pratique, de la grandeur\n » de l'homme et des ressources presque infinies renfermées dans\n » son cœur. »\n     A l'objection, faite si facilement dès qu'il s'agit d'étendre la\n portée intellectuelle de la femme : Vous voulez en faire des rai-\n sonneuses, des discuteuses ? Madame Marie du Sacré-Cœur\n répond : « Et pourquoi non? Avant tout, nous désirons donner\n  » au monde des apôtres, des défenseurs et des confesseurs de la\n  » foi, et pour cela il est nécessaire d'apprendre à nos enfants l'art\n  » de raisonner. » Les temps où, ignorante et naïve, la femme\n  triomphait par la prière et la vertu seule des pièges d'une nature\n  toujours vicieuse, sont passés. Tout le monde attaque la religion.\n  Tout le monde a la prétention d'en remontrer au Pape. Tout le\n  monde a des théories, quitte à ignorer les faits. La femme ne peut\n  plus se restreindre au domaine intellectuel primitif, qui a suffi\n   à former des saintes bergères. Si les Geneviève, les Jeanne\n   d'Arc, les Germaine Cousin vivaient maintenant, il est probable\n   que leurs armes ne seraient plus la quenouille, la houlette et\n   l'épée.\n      « Nous voudrions que l'enfant apprit à raisonner sa pensée;\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D U N E FEMME CATHOLIQUE       2l3\n\n\n\n» que d'heure en heure, s'il se peut, on lui montrât son intelli-\n» gence s'élevant sans cesse, et à chaque heure capable de s'éle-\n» ver, de s'embellir encore, en se peuplant de sentiments nobles\n» et généreux. Nous voudrions que l'enfant pressentit jusqu'où\n» peut aller dans sa jeune âme la conception du beau, la vision\n» du bien, le dévouement simple; qu'elle sut à quel point sa vie\n» peut être pénétrée par Dieu et quelle noblesse revêtiraient tous\n» ses actes accomplis sous l'impulsion surnaturelle de la pensée\n» divine.\n   « Avec les données de la science, dévoilons à l'enfant quel peut\n» être le rôle de sa mémoire... L'être dont la mémoire est bien\n» meublée ne s'ennuie jamais; il a tant à voir, tant à revoir, à\n» classer, à comparer, à apprécier, à penser... »\n   Notre but sera donc d'éclairer l'enfant; de lui montrer ce qui\npourrait le guider dans la vie qui s'ouvre devant lui. Evitons-lui\nla douloureuse expérience du mal, en nous souvenant de cette\npensée d'Origène : Chaque péché fait une blessure à l'âme. La\nblessure se ferme, la cicatrice reste. Soyons persuadées que la\nsemence ainsi jetée tombera beaucoup plus souvent sur la bonne\nterre que sur les pierres et au milieu des épines.\n   La raison inspire une belle et persuasive étude à Madame Marie\ndu Sacré-Cœur. Elle fait toucher du doigt l'inconvénient qu'il y a à\nconsidérer la femme comme un être charmant, mais inférieur,\nauquel l'homme — qui semble se réserver le privilège de la\nraison — reconnaît à peine le droit d'en avoir. Cette faculté\nprécieuse se développe chez la femme comme toutes les autres,\net mon impression est qu'elle sera plus facile à acclimater parmi\nnous que dans le sexe qui s'en attribue le monopole, parce qu'il\nfaut souvent y joindre cet esprit de sacrifice, dont on nous laisse\nvolontiers le privilège. Eclairons donc la raison de nos filles et,\nsurtout, prêchons d'exemple. Bien des femmes ignorent le pre-\nmier mot de ce qui peut les encourager à la raison. Mgr Dupan-\nloup voulait qu'elles étudiassent l'économie politique et sociale.\nCela serait et surtout cela sera, dans l'avenir, plus utile que\nl'étude des journaux de modes.\n  La justice. Quel mot immense à proposer à nos méditations\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "214                          DURENDAL\n\n\n\nmaternelles! Je ne puis résister au plaisir de citerencore l'auteur:\n« La justice, fin de l'âme droite, principe de loyauté, est innée\n» dans le cœur de l'homme, mais souvent dénaturée, presque\n» toujours obscurcie. L'éducation, remontant le courant de\n» l'égoïsme moderne, devrait pétrir de justice l'âme de l'enfant :\n» Justice envers Dieu, le grand créancier de l'homme; justice\n» envers notre âme, qui a droit à la suzeraineté; justice envers\n» nos frères, auxquels nous devons l'exemple qui entraine, la\n» parole qui console, le pain qui nourrit. \"\n     Ici, j'ouvre une parenthèse pour prier ceux qui veulent bien\nsuivre cette analyse de s'arrêter un instant â la phrase que j'ai\nsoulignée dans le texte :« Justice envers nos frères auxquels nous\n devons l'exemple qui entraîne ». Que ce devoir me paraît donc\n oublié! Si on y pensait plus souvent, il y aurait moins de haines\n de classes, moins de mauvais serviteurs et moins de misères\n morales. Pense-t-on assez à la responsabilité de l'exemple? La\n mauvaise pièce qu'on va entendre, le mauvais livre, le journal\n malsain qui traîne sur la table, les conversations imprudentes,\n les excitations au luxe, à la dépense, l'amour insatiable des\n plaisirs, autant de graines empoisonnées qu'on répand autour de\n soi. Si la mère, qui admet pour ses enfants l'importance de\n l'exemple, voulait élargir son salutaire rayonnement, elle serait\n vraiment la femme chrétienne et la femme bienfaisante.\n      La charité est la sœur de la justice, sœur parfois plus aimable,\n  plus indulgente, mais qui gagne souvent â s'appuyer sur elle. .I1\n  y a des cas où la charité et la justice ne font qu'un. On l'oublie\n  trop. Nous n'avons pas le droit de jouir de tout, sans tendre la\n  main à ceux qui n'ont pas toujours le nécessaire. On associe en\n  général l'idée de la charité à l'idée de l'argent. Cela n'est pas\n  absolument vrai. Il y a mille moyens de rendre service à nos\n  frères : aux enfants de Notre Père qui est aux cieux. Lorsque\n  nous leur donnons notre temps, notre travail, notre cœur, nous\n  leur donnons plus qu'en leur ouvrant notre bourse. Tout ceci\n  devrait être exposé clairement à l'enfant et souligné par\n   l'exemple.\n       Le sacrifice. Madame Marie du Sacré-Cœur assure que le\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE        2l5\n\n\n\nsacrifice étant le fond de la nature féminine, la femme, une\nfois convaincue, n'hésite pas à mettre la théorie en pratique. Si\nl'égoïsme mondain a un peu effacé la vivacité de ce sentiment\ndans le cœur de certaines femmes, nous savons un terrain où on\nle retrouvera toujours dans toute sa vigueur : la mère se sacri-\n fiera sans hésitation pour ses enfants.\n    Madame Marie du Sacré-Cœur résume cette partie de son\nremarquable travail par quelques pages qui éclairent encore\ncette question de la vie de l'âme. « La nature de l'enfant est\n» droite et orientée vers le bien ; le mal l'étonné. »\n    Qui de nous n'a été frappé de ce fait? Nous devons donc pro-\nfiter de cet instinct pour conduire la nature vers le bien, afin\nqu'elle ne s'incline pas vers la médiocrité ou vers le mal. N'ayons\npas peur de monter trop haut. Le niveau ne baisse, hélas, que\ntrop facilement. Un peu d'enthousiasme ne fera jamais de tort\nà personne en ce siècle blasé où nous sommes! Mais tout en\ncultivant l'amour des cimes, n'oublions pas que le temps n'est\npas aux rêves. « Ce ne sont pas des âmes poétiques qu'il nous\n» faut façonner, mais des âmes réfléchies. » Restons dans la\npratique, en l'élargissant par tout ce qui en fera une vertu, au\nlieu d'en faire un triste synonyme d'égoïsme et de prudence\nhumaine. Que Dieu domine notre enseignement. Qu'il soit la\nsource de notre lumière, la flamme qui réchauffera nos cœurs.\nEt si, en faisant la part nécessaire à l'esprit moderne, nous\npouvons introduire dans la société une femme, une mère qui\nla régénère et l'élève, en lui rendant l'idée chrétienne, notre\ntâche, quelque ardue qu'elle ait pu être, aura reçu une récom-\npense ineffable. Car notre divin Maître rend au centuple\nl'obole que nous Lui offrons. Dieu, qui a versé son sang divin\npour les âmes, ne laissera pas sans salaire l'humble travailleuse\nqui aura contribué â y mettre son esprit et son amour.\n\n                              Comtesse E D .   DE LIEDEKERKE.\n  (A   continuer.)\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "                NOTES              MUSICALES\n\n\nLes œuvres belges : Théo Ysaye. — Jongen. — Raway. — Scheideman-\n  tel. — Zorohayda de Swendsen. — L'audition d'œuvres palestriniennes\n  au Salon d'Art Religieux et à Saint-Boniface. — Les Concertos pour\n  violon de Bach, de Beethoven et de Mendelssohn.— Ysaye et Thom-\n  son. — Kufferath et Guidé. — Joseph Dupont.\n\n     Et d'abord les œuvres belges. La Fantaisie pour piano et orchestre, de\n Théo Ysaye, est une peinture originale où le distingué compositeur a\n  aissé tomber les couleurs les plus chatoyantes de sa palette, mais à\nlaquelle nous préférons cependant sa Rhapsodie wallonne, poème abso-\nl u m e n t parfait en son genre, ainsi que nous le constations dans un précé-\ndent article.\n     A propos de la Symphonie de Jongen, certains critiques se sont permis\nd e s plaisanteries de goût douteux. Cette Symphonie fait grand honneur\n au jeune artiste liégeois. Les deux premières parties sont écrites en un\n style d'une noblesse soutenue et offrent des développements du plus haut\n intérêt. Si l'on peut justement taxer de prolixité l'Allégro final, il faut se\n dire que ce léger reproche n'entame nullement les qualités de fougue et\n  d'originalité qui étincellent en cette dernière partie. M. Jongen est jeune,\n  il se corrigera de la prolixité, mais, si elle laisse place au progrès, sa\n  musique n'en est pas moins vivante, pleine de présages et n'offrant aucun\n  rapport avec tant d'œuvres vides et inertes qu'on prône uniquement à\n  cause de la signature qui se trouve au bas.\n     Mentionnons aussi la Freya, à cause de l'autorité de Raway et de\n  la notable importance artistique de ses œuvres précédentes. Je ne puis\n   formuler d'avis personnel à ce sujet, ne me trouvant malheureusement\n   pas à Bruxelles au moment où elle fut exécutée.\n      Rappelons la glorieuse apparition de Scheidemantel, le prince des chan-\n   teurs actuels, qui joint le style le plus élevé à la compréhension la plus\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                           NOTES    MUSICALES                          217\n\n\n\naffinée et à l'émotion la plus profonde ; la Symphonie en si bémol de Schu-\nmann, œuvre de printemps, de lumière et de paix, célébrant le triomphe\nde l'amour, après les luttes si amères dont la conquête de la charmante\nClara Wieck fut le prix; enfin, une œuvre absolument exquise de poésie\net d'émotion, le Zorohayda de Swendsen, que M. Ysaye nous a fait con-\nnaître lors de son dernier concert. Nous ne saurions assez dire l'impres-\nsion que nous en avons ressentie. Illustrant une délicieuse légende de la\nRose de l'Alhambra, cette musique est toute de miel et de parfums.\nSwendsen n'est pas toujours si heureux, mais quand l'inspiration l'excite\nde son fouet d'azur, il dépasse Grieg dont la musique est d'un caractère\nsûrement moins architectural et polyphonique.\n   Signalons encore, au Salon d'Art Religieux, les belles manifestations\nde l'école de musique d'Ixelles, l'intéressant concert où Soubre, Jacobs\net Demest prêtèrent leur précieux concours, puis l'audition d'oeuvres\npalestriniennes dirigée par Hullebroeck, qui met toutes les lumières de\nson intelligence, toutes les forces de son dévouement au service d'une\nidée noble s'il en fut, la glorification et la propagation des chants séra-\nphiques du poète de Préneste.\n    Le m ê m e éloge doit être adressé à l'éminent Directeur des Chanteurs\nde Saint-Boniface, Monsieur Carpay, qui nous a procuré la joie d'entendre\ndernièrement à Saint-Boniface la messe Iste Confessor, de Palestrina, écrite\npour quatre voix. Ce même jour, nous entendions encore un impres-\nsionnant Ave Maria du maître Tinel et un Choral de Bach pour orgue,\nexécuté par M. De Boeck avec son autorité habituelle.\n    Nous arrivons maintenant à la mémorable audition où Ysaye nous fit\ngoûter trois œuvres inégales de valeur, mais incomparablement inter-\nprétées. L'archet d'Ysaye a vraiment des séductions divines, et ce n'est\nencore ici qu'une manière de parler, car ce qui caractérise précisément\nl'incroyable maîtrise du grand artiste, c'est pour ainsi dire la suppression\napparente de l'archet. Fermez les yeux et écoutez : la cantilène s'échappe\nen effluves lyriques, prenant son essor au-dessus du violon, et les sono-\n rités, essences flottant dans l'espace, semblent vierges de tout contact\n matériel. Le Concerto de Bach était l'œuvre maîtresse du programme. Elle\n fut dite par Ysayc avec une pénétration surprenante et un élan superbe.\n Le Concerto de Beethoven, dont la seconde partie nous charme infiniment,\n nous plaît beaucoup moins clans son finale et, nous ne pouvons nous\n empêcher de le proclamer, nous avons goûté certainement plus l'inter-\n prète que l'œuvre. Le Concerto de Mendelssohn est exquis. C'est la fleur du\n romantisme, du moins par ces côtés qui charment les âmes féminines.\n Ce ne sont certainement point les qualités de vigueur qui y dominent,\n mais une grâce souple et voluptueuse, une ligne mélodique d'une\n élégance constante et soutenue, un arome de tristesse à coup sur pas bien\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "2l8                             DURENDAL\n\n\n\nprofonde, mais de nature à complaire au sentimentalisme des petites\njeunes filles mélancoliques qui n'ont pas encore découvert l'idéal rêvé.\n   César Thomson a inauguré une série de récitals historiques de la litté-\nrature du violon dont je me réserve de parler plus tard en détail et avec\ntoute l'attention que mérite la haute personnalité de l'artiste et l'intérêt\nsi attachant de l'entreprise.\n   Et puisque ces deux noms, Ysaye et Thomson, se trouvent évoqués\nl'un après l'autre en ces lignes, me sera-t-il permis de les réunir tous\ndeux dans un hommage d'admiration et de reconnaissance? Il se trouve\nque des trois plus grands violonistes du monde, Joachim, Thomson\net Ysaye, la Belgique a l'honneur d'en posséder deux.\n    Et il faut que des partis se forment, que des clans s'organisent pour\n exalter l'un aux dépens de l'autre, alors que chacun des deux grands\nviolonistes est trop profondément artiste pour ne point rendre hommage\naux qualités éminentes, bien que diverses, de son émule.\n    Ysaye et Thomson sont arrivés à être des interprètes créateurs, c'est-à-\n dire que les objections qu'ils pourront soulever, étant le résultat d'im-\n pressions purement subjectives, demeurent par le fait même oiseuses.\n Bülow et Rubinstein jouaient la même sonate de Beethoven, également\n admirables, et il semblait cependant qu'on eût entendu deux morceaux\n différents. Qui songea jamais à contester Bülow ou Rubinstein? Pour\n moi, je ne consentirais pas plus à qualifier de fantaisie l'élan, la vibration\n et l'émotion continue d'Ysaye, qu'à taxer de froideur la gravité noble et\n le souci de la ligne qui caractérisent Thomson. Les qualités si diverses\n de ces deux artistes se complètent merveilleusement par le fait même\n qu'ils nous décèlent dans l'œuvre d'art des latences contraires et irré-\n vélées avant eux. Rappelez-vous le joli mot d'Alexandre Dumas au sujet\n de Lamartine : « Je ne le compare pas, disait-il, je le sépare ». De même,\n ne comparons point Ysaye et Thomson. Séparons-les. Puis réunissons-les\n dans un tribut d'admiration commune que nous leur devons à tous deux.\n Quand les verrons-nous apparaître de nouveau, ainsi qu'il y a deux ans,\n sur la même estrade, se donnant la main comme des frères de grand\n art, triomphants au milieu des applaudissements d'une salle enthou-\n  siaste.\n     La nouvelle direction du théâtre de la Monnaie, confiée à Kufferath et\n  Guidé, a réjoui, à Bruxelles, tous les amis de l'art. La Monnaie était, à\n  juste titre, tombée dans un tel discrédit, que les artistes sérieux et les\n  lettrés en avaient oublié le chemin. La nouvelle direction de notre pre-\n  mière scène lyrique changera sûrement, mais non sans difficulté, ce triste\n  état de choses. Kufferath, le commentateur si complet de l'œuvre wagné-\n  rienne, dont l'érudition musicale est aussi vaste que son goût est sévère\n  et affiné, nous donnera un répertoire épuré, débarrassé des lourdeurs\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                        NOTES MUSICALES                                219\n\n\n vaines et des banalités dont l'ancienne direction ne, cessait de nous\n gratifier.\n   Ceux qui, à tort, redouteraient le rigorisme exclusif du pénétrant\ninitiateur wagnérien, seront rassurés par la présence de l'aimable Guidé.\nGuidé est un artiste de race, mais un modeste qui n'a pas eu jusqu'à\nprésent et n'a d'ailleurs point cherché les occasions de révéler toute sa\nvaleur. S'il a pris dernièrement avec autorité le bâton de chef d'orchestre\naux Concerts Ysaye, il était encore plus connu par ses interprétations\nsi souverainement poétiques, lorsqu'aux concerts du Conservatoire, le\nhautbois avait une phrase attendrie à nous dire. Nous apprendrons main-\ntenant à connaître Guidé sous un nouveau jour, qui mettra ancore plus\nen relief son intéressante personnalité. Sans trop insister dans cet ordre\nd'idées, de peur de détlorer la surprise, disons qu'il nous a confié des\nprojets charmants pour l'hiver prochain.\n   Saluons, en terminant, la noble figure de Joseph Dupont qui vient de\ns'éteindre entouré de l'estime de tous. Lui aussi fut un vaillant, fut un\nmodeste, dont toute la vie a été consacrée à la glorification du grand art,\nà la tâche si souvent ingrate de former et d'affiner le goût du public de\nBruxelles, qui est ainsi devenu un des premiers publics de l'Europe.\nC'est en grande partie à Dupont qu'il le doit. Aussi, la reconnaissance\nenvers lui vivra dans tous les cœurs épris d'art, couronnant sa mémoire\nd'une auréole d'or.\n\n                                                  GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "                        LES LIVRES\n\n\n\nLE T H É Â T R E .\nEMILE VERHAEREN. Le Cloître (Bruxelles, DEMAN).\n    Les qualités qui font le bon dramaturge et celles qui font le grand\npoète sont autres; et j'imagine que transporté à la scène, le drame nou-\nveau d'Emile Verhaeren apparaîtrait comme d'un intérêt un peu\nmonotone et d'une psychologie trop simpliste.\n   Je concède même que les intrigues autour de la conquête d'une\ncrosse d'abbé — part de l'humaine faiblesse dans les institutions les plus\nhautes — qui sont comme l'encadrement de la tragédie d'âme qui se\ndéroule dans le Cloître, sont d'une invention assez facile et d'un effet\nlégèrement suranné ; ces défauts ou ces insuffisances n'empêchent point\nque l'œuvre récente de Verhaeren n'ajoute un fleuron de plus, et d'une\nintense, originale etdramatique beauté, à la couronne souveraine de notre\nplus grand poète.\n    Car une fois de plus, le génie de Verhaeren — force et tendresse — a\ncréé et proféré, parmi le contraste de silhouettes indécises et falotes,\ndeux caractères, deux tempéraments, deux personnalités : le parricide\ndevenu moine et qui veut se rédimer de son crime dans la logique d'une\npénitence qui dédaigne toutes les prudences et brise toutes les conven-\ntions — et le petit novice, être d'innocence, de prière et de grâce, qui va\n vers ce frère aîné, coupable et maudit, d'un instinct si adorablement et\nsi candidement spontané.\n    Une fois de plus, en ces deux types magistraux, sculptés dans de\n l'humanité pantelante, et qui se complètent en se contredisant, c'est\ntoute l'âme d'Emile Verhaeren qui est symbolisée — cette âme d'ombres\n et de lumières, de crépuscules et d'aurores, pareille à l'âme de Rembrandt\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                               LES LIVRES                              221\n\n\n\navec aussi des rayons soudains de pure clarté traversant les dédales\ngrouillants et nocturnes des passions et des remords.\n                                                           F. V.\nLA C R I T I Q U E :\n                                           e\nJULES LEMAITRE. Les Contemporains (7 série).\n   Ce tome nouveau des Contemporains est intéressant surtout parce\nqu'à côté des qualités de subtilité intellectuelle et de virtuosité de style\nhabituelles aux œuvres critiques de Jules Lemaître, il permet de noter\net de suivre l'évolution morale que de récents événements ont imprimé\nà ce très remarquable esprit.\n   A cet égard, les chapitres intitulés Malaise Moral. Casuistique, le Patrio­\ntisme, la Charité, sont particulièrement révélateurs, chez l'ancien disciple\nde Renan, d'un souci de conscience et de responsabilité dont eut souri\nl'Epicure de l'Abbesse de Jouarre.\n   Après Barrès, Lemaître, après Lemaître. Bourget — décidément, le\nrenanisme est en liquidation !\nBaron Cn. VAN BENEDEN. Michel Côme (Bruxelles. CASTAIGNE).\n  Brochure vouée à l'exaltation d'un réformateur religieux, sorte de\nProudhon mystique, délaissé et méconnu à ce qu'il paraît, au fond d'un\npetit village du Luxembourg.\n  Le baron Van Beneden conseille une excursion de ce coté aux « âmes\nvraiment chrétiennes. »\n  Comme encouragement : le site est exquis et superbe !\n                                                             F. V.\nDIVERS :\nERNEST HALLO. Pour dire, lire et rire (Bruxelles, EDG. LYON).\n   Notre Alphonse Allais belge et notre Franc-Nohain national vient\nde réunir en un fort volume les fantaisies délicieuses, spirituelles et\nimpertinentes que les êtres et les choses de ce temps inspirèrent à son\nobservation perspicace et à sa souple ironie.\n   Ce sont de vraies pages de joie — d'une joie bonne et saine, parce\nqu'elle ne s'acoquine jamais à la vulgarité ou à la grivoiserie, d'une joie\nfine et pétillante, mousse de champagne d'une intellectualité prime-sau-\ntière et originale.\n   Ah! la jolie boîte à chiquenaudes et à pieds-de-nez que ce livre, écrit\npar un Figaro qui a su les massacres de Crête, visité l'Exposition de\nBruxelles, entrevu Monsieur Loubet — et fréquenté Edmond Picard.\n                                                                 F. V.\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "                            NOTULES\n\n\n   Sous le titre « Un grand poète flamand », 1'Osservatore Romano consacre\nà Guido Gezelle les lignes suivantes :\n   La Flandre catholique, célèbre depuis des siècles pour sa puissante\nfécondité artistique, a fait ces derniers jours une perte qu'on peut, sans exa-\ngération, appeler irréparable. Le Rév. M. Guido Gezcllc, le plus grand de\nses poètes, vient de mourir dans la poétique ville de Bruges, qui fut déjà\nchantée par l'immortel Allighieri. Né dans cette même ville, le\n1er mai 1830, d'une famille du peuple, le jeune Gezcllc donna dès sa jeu-\nnesse des preuves incontestables du talent littéraire exceptionnel dont il\nétait doué. Prêtre, il consacra toute sa vie si active à la glorification de\ndeux nobles choses : l'Eglise et la langue maternelle.\n   Humble autant qu'éminent, le Rév. M. Gczelle resta trente ans simple\nvicaire à Courtrai. Gette fonction modeste, dans laquelle il sut gagner\nl'amour des grands et des petits, avait cet avantage qu'elle laissait au\npoète le temps de déployer ses ailes puissantes et de s'élever dans les\nhauteurs.\n   11 possédait une science profonde des mots et tournures de sa langue\nflamande qui est d'une richesse extraordinaire. Il écrivit des ouvrages\nlinguistiques magnifiques. Mais son génie brillait surtout dans ses poé-\nsies, principalement dans la contemplation des beautés de la nature,\nqu'il sentait si profondément, qu'il décrivait avec une telle maîtrise\nque jamais, d'après nous, il n'a été surpassé par aucun poète, pas même\npar ceux qui furent loués et honorés de leur vivant dans le monde\nentier. Toute la douceur de Lamartine, toute la force de Victor Hugo,\ntoute la clarté de Lecomtc de l'Isle étaient réunies en lui. C'était en plus\nun cœur débordant de religion et de piété.\n   Quiconque possède la langue flamande sait combien la langue de\nVondel est riche en harmonie et en couleur. Personne n'a jamais sur-\npassé Gezcllc sous ce rapport.\n   Certaines de ses œuvres, par exemple lesF l e u r sdu Cimetière, sont de\nvrais chefs-d'œuvre clans le sens le plus complet du mot. Telle de ses\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                                NOTULES                               223\n\n\n\n petites poésies, comme le Murmure du svelte roseau, sont tellement belles\n qu'elles suffisent à immortaliser leur auteur.\n    L'amour de sa langue maternelle — qui avait été longtemps négligée\n et presque méprisée, mais qui est heureusement remise en honneur et\n placée sur le même pied que la langue française, — poussa Gezelle à\n fonder plusieurs revues flamandes où il écrivait lui-même. Et il apparaît\n là non moins admirable dans sa prose que dans ses vers sans pareils.\n    L'enterrement du grand homme fut princier. On vit tous les littéra-\n teurs célèbres de Flandre y prendre part, en même temps qu'un clergé, au\n cortège infini, qui conduisait le cadavre de l'humble et grand prêtre de\n la chapelle du couvent des Dames Anglaises à la cathédrale de Saint-\n Sauveur.\n    Une foule inombrable salua d'un dernier adieu cet homme du peuple\nqui avait si souvent marché, avec son air bon et sympathique, à travers\n ces rues de Bruges. On avait arboré partout, sur les édifices publics\ncomme sur les maisons privées, des drapeaux endeuillés. Le grand bour-\ndon de la Halle — un des plus beaux du monde — sonnait le glas en\nmême temps que les cloches de Saint-Sauveur. La triste solennité, présidée\npar S. G. Mgr l'évêque, ressemblait à des obsèques nationales. C'était le\ndeuil de la Flandre tout entière pleurant la perte de l'homme qui. par\nson génie merveilleux, avait contribué plus que tout autre à rendre à la\nlangue des vieilles et puissantes communes sa grandeur et ses droits.\n   Sous peu, à Bruges et à Courtrai, le nom de Gezelle sera attaché à une\nrue ou place publique.\n   Il s'est déjà formé un comité pour immortaliser dans le bronze ou dans\nle marbre la noble figure de ce prêtre poète.\n\n\n   Notre ami et collaborateur Georges de Golesco a donné récemment,\nà Louvain, une conférence sur Chopin, dont il a ensuite exécuté\nquelques œuvres. La Gazette de Louvain écrit à ce sujet :\n   « I1 nous a été donné de ressentir, lundi dernier, une de ces impres-\nsions d'art complètes dont le souvenir se conserve longtemps. Nous la\ndevons à notre ami M. Georges de Golesco, qui a eu l'amabilité de\nrépondre avec empressement à l'appel de M. Smolders et est venu\nnous faire entendre une conférence sur Chopin, suivie d'un récital.\n   » Golesco est un type d'artiste d'une nature très rare et une personna-\nlité étrangement originale. Sa causerie charmante sur l'auteur des\nNocturnes révélait en lui non seulement un artiste subtil, mais un très\nfin lettré et surtout un poète, un sincère et délicat poète, ayant saisi\nl'âme même du grand et pauvre Chopin. Après une esquisse biogra-\nphique fort intéressante, il a analysé en détail et avec une compréhen-\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "224                             DURENDAL\n\n\nsion profonde les œuvres inscrites au programme et qui acquéraient\nainsi un intérêt tout particulier. Cette poétique exégèse était d'autant\nplus utile que les pages choisies formaient vraiment la quintessence de\nl'œuvre chopinienne et paraissaient toutes de la plus haute inspiration.\nLa composition même du programme révélait un souci d'art qui fait\ntrop souvent défaut aux virtuoses de profession. Aucun morceau n'y\nfigurait dans le but de mettre en relief l'habileté et la force de l'exécu-\ntant. Aucun morceau de pure virtuosité n'y avait été intercalé pour la\nconsolation de l'auditeur non-musicien, et plusieurs auront trouvé ce\nrécit monotone. Mais, pour ceux qui avaient saisi la pensée directrice\nde la conférence et le point de vue poétique auquel s'était placé l'artiste,\nquelle jouissance profonde !\n   » Que dire de l'interprétation de ces œuvres admirables, sinon qu'elle\nfut merveilleuse de délicatesse, de passion, d'élan? Avec quel art ému\nGolcsco a rendu les deux Xocturnes en fa et en sol mineur, la fantaisie si\nfantastique et curieusement originale, cette superbe étude en ut mineur\nqu'il avait intitulée le Chant des Vagues, et surtout ces trois œuvres qui\nsont peut-être les plus merveilleuses de toutes les inspirations chopi-\nniennes : Etude en ut dièze et les deux Préludes (la Goutte d'eau et le\n Glas). »\n\n\n   La désastreuse Affaire continue de sévir à l'Académie française. Déjà,\nl'an dernier, sous prétexte que Paul Hervieu, qui a de la tenue, était\nsuspect de dreyfusisme, la droite de l'Académie lui avait préféré Henri\nLavedan, qui n'en a presque pas, mais qui se piquait de nationalisme.\nAprès quoi les immortels bien pensants s'indignèrent assez hypocritement\ndes polissonneries du Vieux Marcheur, que leur vote avait absous, et\ns'offusquèrent des libertés prises, avec infiniment d'esprit, par M. Lave-\ndan dans son discours de réception : ce fut un spectacle très amusant.\n   Cette fois, l'on tenta d'opposer à Paul Hervieu, auteur de deux chefs-\nd'œuvre, Peints par eux-mêmes et l'Armature, un politicien très inconnu\ndans le monde des lettres. Et l'on vit des lettrés, tels Bourgct, Lemaîtrc\net Coppée, que l'on croyait épris du seul talent, s'associer aux ducs et\naux comtes de la politique pour assurer, aux dépens d'un maître\nromancier, le triomphe académique d'un Lamy.\n   Fort heureusement pour l'honneur de la Compagnie, les « dreyfu-\nsards » infâmes, joints à quelques écrivains soucieux, comme Brunetière\net José-Maria de Meredia, de la seule littérature, se sont trouvés assez\nforts, cette fois, pour empêcher le succès de la petite manifestation\n« patriotique » : une voix de majorité leur a permis, en immortalisant\nM. Hervieu, d'épargner à l'Académie un immense ridicule.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": ""}, {"page_pdf": 277, "texte": ""}, {"page_pdf": 278, "texte": ""}, {"page_pdf": 279, "texte": ""}]}