{"numero_id": "ulb-durendal-1900-04-n4", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 225, "page_fin": 226, "titre_corps": "Le Bossu", "titre_sommaire": "Le Bossu", "signature_source": "", "ancre_debut": "LE BOSSU", "ancre_fin": "le carillon sonnait joyeux et clair", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "EN FORET Gavre", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 282, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1409, "texte": "LE BOSSU\n\n\n               LA nuit s'était levée; elle planait splendide.\n                     Les pâles liserons du soir s'ouvraîent lente-\n                  ment aux troublants effluves des sèves prima-\n                  nières.\n                     La lune, immense, irradiait de son intense\n                  rayonnement tout un coin du ciel, et dans cette\n                  zone de lumière, les étoiles pâlissaient effacées.\n                    L'eau menteuse faisait de la lune un serpent\nblanc, et les étoiles tressaillantes semblaient des flammes\nétranges.\n   L'ombre des arbres se dessinait, très précise et très noire,\nsur la terre toute éclairée de rayons lunaires.\n   Le vent du soir faisait parler les feuilles.\n   Le cœur calme, heureuse de jouir de cette sérénité, je regar-\ndais courir l'eau, j'écoutais chanter les feuilles, quand un\nbruit de pas, sur le chemin, me fit tourner la tête.\n   Un être s'avançait. Je pouvais le voir comme à la clarté du\njour. Ses jambes, grêles et cagneuses, portaient un corps trapu,\naux épaules larges et carrées. La poitrine était bombée, le\ndos chargé d'une énorme bosse.\n   L'ombre du bossu, une ombre longue et mince, le suivait\nfidèle, et formait avec lui un contraste frappant.\n   L'homme marchait péniblement, balançant ses longs bras,\nqui touchaient presque terre.\n                                                              15\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1468, "texte": "226                        DURENDAL\n\n\n    Il semblait fatigué, la tête penchée sur la poitrine, dans une\nattitude découragée et lasse.\n    Le malheureux s'épongeait le front, avec un mouchoir qu'il\ntenait à la main, le bras démesuré de l'ombre remontait\nbrusquement jusqu'au front.\n    Intéressé, amusé peut-être, qui sait, le bossu s'ingéniait à\ndonner à son ombre une allure plus baroque, plus étrange\nencore.\n     Cette mimique, qui m'eût sans doute semblé grotesque en\n d'autres moments, m'impressionnait et m'intriguait...\n     Le bossu étendait les bras, balançait la tête. Tout à coup,\n oh ! cruel mirage, étrange caprice de la destinée, l'ombre\n devint une silhouette d'homme bien découplé, d'homme fort et\n bien bâti, grand, large de torse, la tête haute. Figé dans la\n même pose, le bossu s'était arrêté, il regardait.\n     Tout était horriblement calme. La nature suspendue sem-\n blait guetter dans la cervelle de ce déshérité le moment de\n révolte et de malédiction !\n      Le silence m'oppressait.\n     Alors monta vers moi une sourde exclamation de saisisse-\n  ment douloureux. Puis un sanglot éclata.\n      Le malheureux reprit brusquement sa marche difficile et\n  cahotante, et plus loin je l'entendis pleurer, d'une voix pointue,\n  d'une voix de bossu qui rit.\n      Et la lune rayonnait toujours. Le zéphir faisait bruire les\n  vertes frondaisons des platanes. L'eau passait mystérieuse. Et\n   le carillon sonnait joyeux et clair.\n\n\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 226, "page_fin": 229, "titre_corps": "En Forêt (Gavre)", "titre_sommaire": "En Forêt (Gavre)", "signature_source": "Hélène Canivet", "ancre_debut": "EN FORET Gavre", "ancre_fin": "HELENE CANIVET", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 283, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 1468, "fin_caractere_exclue": 1706, "texte": "EN FORÊT (Gavre)\n\n    Les champs s'étendent à perte de vue, de chaque côté du\n  sentier dur, où résonnent les pas.\n    Le soleil emplit l'espace de son pesant rayonnement; ses\n  rayons tombent fixes et brûlants, sur la campagne assoupie.\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2060, "texte": "                              EN FORÊT                             227\n\n\n\n     Le blé mouvant dort d'un sommeil agité.\n     Le chant de l'alouette vibre dans l'air lourd.\n     Un étincellement de lumière noie la campagne endormie.\n     Un plant de coquelicots, aux rouges chatoyants, frissonne\n pâmé, et semble un lac de sang clair.\n     Puis le lin en fleurs, qui au loin fond, avec l'azur pâle du ciel,\n le ton clair de ses pétales bleus.\n     Le trèfle vigoureux, fleuri de ses fleurs mauves, vit du vol des\n abeilles actives et du bruissement des gros bourdons.\n    Plantée sur un léger talus, au haut du chemin, la forêt\n majestueuse ouvre ses portes de silence.\n    En sa fraîcheur tiède et moite, s'élèvent les arbres géants, se\n meuvent et rampent les plantes parasites, dont les volûtes lente-\n ment montent aux faîtes des grands troncs.\n    Dans l'ombre suggestive de mystères, des hautes voûtes de\n feuillage, l'odeur chaude des fleurs sauvages, la senteur verte\n des fougères, l'arome des rétines forment une atmosphère\n étrange, qui assoupit et trouble.\n    Les sentiers ombrés de bleu s'enfoncent au plus touffu des\n buissons, dont rien ne réveille le reposant silence.\n    Seul, un cri d'oiseau s'élève de temps en temps du fond des\n taillis, ou descend du faîte des arbres, et fait sonner l'écho d'un\nappel confus.\n    Isolé en ce labyrinthe de troncs et de feuilles, perdu en ce\nfoullis, ce tumulte de plantes, l'esprit songe vaguement, et l'on\ncherche un endroit où reposer son bien-être las.\n    Et c'est avec l'idée de repos que l'on continue sa marche. Tout\nest calme, et cependant, quelle vie dans tout ce mutisme!\n   Que l'on se sent petit, perdu, oublié, parmi toute cette vie\nimmobile.\n   L'on s'avance, infime comme un insecte, on entre dans un\nfourré, on y découvre un sentier, le sentier s'élargit, c'est une\nroute qui se forme, de hauts chênes la bordent, une herbe drue\nl'enrichit de sa verdure veloutée.\n   Le chemin s'allonge, et tout au bout, en une apothéose, deux\normeaux unissent leurs branches; ils forment au-dessus de la\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2116, "texte": "228                         DURENDAL\n\n\nroute une ogive basse qui semble l'entrée d'une grotte lumi-\nneuse...\n    Le soleil, en minces rayons, innonde la clairière... elle est\ndans une légère excavation du sol, plantée de rares bouleaux,\naux troncs blancs, éblouissants, fiers et droits, dont la fraîche et\nlégère frondaison voile le ciel doucement.\n    Dans un jet de soleil passent, lumières aux mille teintes, dans\nla lumière d'or, les mouches et les insectes, amis de la forêt.\n    Une vive petite source court entre les troncs, et sur ses bords\nl'herbe haute forme une digue suffisante à la force de ses eaux.\n    Elle franchit la clairière, et le temple aux arches vivantes la\nconduit entre deux hautes berges moussues, l'entraîne en ses\nprofondeurs, et c'est à peine si de loin en loin, on perçoit sa\ncourse incertaine.\n    Un sapin, à la sombreverdure en éventail, étend ses branches\nvertes, et son ombre d'un azur foncé, jusqu'aux fougères du\ntalus... un peu plus loin, dans le chemin qui serpente, un saule\npleureur épend sa claire et somptueuse chevelure, comme un\n rideau mouvant.\n    D'arbre en arbre, la forêt devient plus épaisse, la route se perd,\n ce ne sont plus que sombres taillis de noisetiers, buissons\n épineux de framboisiers sauvages, où sont tendues, merveilleuses\n soieries, de grandes toiles d'araignées.\n    Bientôt le taillis s'écarte, de fantastiques hêtres, au feuillage\n d'un rouge cramoisi, étouffent de leur ombre tragique et sombre\n là lumière du jour; c'est une nuit profonde, angoissante... de\n toutes parts s'étendent leurs bras énormes, dont les rameaux\n semblent des mains agrippantes... on écoute le silence, il semble\n que ces ténèbres cachent en leurs voiles les mauvais esprits de\n la forêt, et que soudain, en une ronde grimaçante, de vilains\n  faunes velus, et des chèvres fantasques, à tête humaine, viendront\n  nous entourer de leur joie redoutable...\n     L'on erre, fébrile, et c'est avec un sentiment de réelle déli-\n  vrance que le chemin se retrouve, clair et gai.\n     Et l'allée smetend, verdoyante, en un pays de rêve fécond\n  d'oubli et d'heureuses chimères.\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1134, "texte": "                             EN FORÊT                            229\n\n\n\n     Soudain, venant de très loin, très loin, se perçoit faiblement\n  la sonnerie triste et grave du cor...\n     L'appel se multiplie, la plainte sourde vibre; c'est un chant\n désolé que reprend la forêt, que clament les troncs rugueux,.,\n c'est une voix étrange, qui meurt et reprend, un chant de gloire,\n un chant éperdu de mort, l'adieu désolé, le cri de victoire!\n    La mélodie puissante, de force et de triomphe, emplit la forêt,\n naguère silencieuse, qui répond en sourdine, mélancolique et\n sombre.\n    C'est une plainte, un regret, elle pleure, de sa haute voix,\n confuse et lente, la mort de l'un de ses êtres...\n    Puis le silence se fait, le cor s'est tu.\n    Le frisson de la mort a feit vibrer les feuilles. Un recueille-\nment plein de mystère plane dans le jour assombri. Un léger\nbrouillard monte de la terre refroidie et mouille les herbes\ntendres. Et tandis que le coucou module lentement son chant\ntriste et uniforme, le feu rouge du soir teinte la forêt d'une\nlueur sanglante.\n\n                                           HÉLÈNE     CANIVET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 230, "page_fin": 230, "titre_corps": "La Mandoline : I. Les Roses sous les étoiles", "titre_sommaire": "La Mandoline : I. 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Il comprit que l'idéal de la Beauté\n                  et l'idéal de la Vérité remontant et se confondant\n                  en une Source unique d'où ils dérivent, une\n                  œuvre sera d'autant plus suréminente en art\n                  qu'elle contiendra plus de parcelles de la Vérité\n                  éternelle. Et cet apostolat de saine esthétique,\ndont l'influence précieuse émancipa la musique de tant de rou-\ntines stériles, doit être prisé d'autant plus qu'il s'est exercé au\nprofit d'une forme d'art intéressante au premier chef, la forme\nde l'opéra ou, pour nous mieux expliquer, la forme du drame\nlyrique que Gluck a conçue en ses traits généraux, intuitif pré-\ncurseur de Weber, de Berlioz, de Wagner, avec de profondes\ndivergences de style, de forme et d'inspiration que nous signale-\nrons tantôt.\n   A part Armide, toutes les œuvres capitales de Gluck ont puisé\nleur inspiration au trésor des lettres grecques. S'il est vrai que la\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2236, "texte": "234                                DURENDAL.\n\n\n\nlittérature est le miroir des civilisations, dans l'organisme social\naux ressorts peu nombreux et peu compliqués que présentait\nl'antique Hellade devait éclore une forme de drame appropriée,\nempreinte de cette simplicité qui est l'attribut de l'enfant, mais\naussi l'attribut de Dieu, une forme de drame qui, dépourvue de\ncontingences superflues, exempte d'accidents et d'épisodes, tra-\nduirait l'âme humaine, avec ses souffrances et ses passions, en\ndes poèmes d'une moelle savoureuse et d'une éloquente conci-\nsion. Gluck sentit quelle mine féconde il y avait là à exploiter, la\n musique ne pouvant exprimer profondément que les impressions\nvagues ou les grands sentiments généraux, mais impuissante à\ntraduire les nuances trop précises de la pensée qui analyse. Il\n comprit merveilleusement que le drame grec allait lui donner\n l'occasion de réaliser son rêve : associer la poésie et la musique\n dans une union si intime, dans une compénétration si substan-\n tielle, qu'il arriverait de la sorte à créer un être lyrique distinct,\n le drame musical, issu de leur fusion. Et c'est ici que Gluck nous\n apparaît apôtre d'unité, de cette Unité dont un admirable pen-\n seur de notre siècle disait qu'elle se confond avec la Vie et avec\n l'Amour :\n     « Celui qui vit est celui qui aime ; il est réuni et il réunit. Celui\n qui ne vit pas n'aime pas; il est séparé et il sépare.\n     La Vie, l'Amour, l'Unité se tiennent donc, ou plutôt ne font\n  qu'un. La mort, l'indifférence et la séparation sont trois mots\n  synonymes » (1).\n     Mais outre cette empreinte de vérité divine dont il illustre tous\n  ses poèmes, outre ce visible caractère d'unité vivifiante qui trans-\n  paraît en toute son œuvre, ce qui distingue encore le génie de\n  Gluck, c'est la pondération parfaite, le souci constant de noblesse\n  dans le style et dans l'expression des caractères. Et c'est tout\n  juste, car les sentiments qu'il traduit, les passions qu'il développe\n  s'agitent au milieu d'un peuple de dieux, de rois et de héros.\n     Dans l'lphigénie en Aulide notamment, ce caractère de\n  noblesse essentiel à toute l'œuvre de Gluck ne fléchit jamais un\n\n   (1) ERNEST HELLO, De l'Homme. Chapitre sur l'Unité.\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "                         GLUCK E T WAGNER                         235\n\n\n instant. Il serait oiseux de récapituler ici toutes les merveilles de\n la partition. D'un bout à l'autre, les protagonistes de la pièce ont\n des accents parfaitement appropriés à leur caractère particulier,\n et, au milieu de cette profonde diversité, chacun d'eux conserve\n la gravité noble et émue du drame antique. En conformité avec\n les vues si élevées que Verhaeren développait il y a quelques\n mois en son absolument magistrale conférence, nous sommes\n de ceux qui s'inclineront toujours devant le grand Racine dont\n l'lphigénie, au môme titre et pour les mêmes motifs que celle\n d'Euripide, nous apparaît un radieux chef-d'œuvre. Quoi qu'il en\n soit, M. Gevaert a jugé opportun de modifier le dénouement,\n afin de reproduire plus fidèlement l'impression du drame grec,\n et il a réalisé ce tour de force d'une façon admirable qui fait\n autant d'honneur à l'érudit qu'au musicien inspiré.\n    Dans une tâche aussi périlleuse, il y a, en effet, un double\nécueil à éviter, Je pastiche d'une part, l'imitation fantaisiste et\napproximative de l'autre. Or, non seulement la partie écrite par\nGevaert est absolument dans le style de Gluck, mais loin d'être\nde glace comme l'est d'ordinaire tout pastiche, elle est imbibée\nde cette flamme intérieure qu'allume l'Inspiration. En un mot,\nelle devient partie intégrante du tout et n'a nullement l'aspect\nd'un tronçon séparé. L'interprétation du Conservatoire a été\nremarquable en ses lignes maîtresses. Dufranne a incarné Aga-\nmemnon avec grandeur. Seguin a déployé en son rôle toute son\nautorité habituelle. Mlle Collet a été gracieuse et touchante. Enfin\nM me Bastien s'est révélée un tempérament dramatique servi par\nune rare intelligence artistique.\n    Gluck, disions-nous tantôt, fut le précurseur de Wagner. Il a été\naussi le prophète de l'esthétique de l'avenir. Ces vues profondes\nqui donnent un relief si puissant à la personnalité de Gluck sont\nexprimées dans une lettre célèbre adressée au grand-duc de\nToscane. Elle montre en Gluck non seulement le voyant, l'hal-\nluciné d'art, mais le philosophe, l'analyste qui se rend parfaite-\nment compte de la signification et de la portée de la réforme\nqu'il médite, frappant trait d'analogie avec le poète de Bayreuth.\n« Je m'efforçais, dit-il, de diriger la musique vers son but véri-\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2549, "texte": "236                                  DURENDAL\n\n\n\ntable, c'est-à-dire de la subordonner à la poésie, tant au point\nde vue de l'expression qu'au point de vue du développement des\nsituations, sans briser l'action ou l'affadir par des ornements\nsuperflus. Je pensais que la musique devait être pour la poésie\nce que la vivacité des couleurs et ce que l'art du clair-obscur\nsont pour un dessin parfait et bien ordonné; ils insufflent la vie\naux figures, sans nuire à la netteté de leurs contours... La\nsimplicité, la vérité et le naturel sont les fondamentales assises\nde la Beauté dans toutes les créations d'art (1). »\n   Oui, chantre d'Orphée, d'Iphigénie et d'Alceste, nous te\ndevons l'hommage de notre admiration la plus profonde et de\nnotre reconnaissance éternelle, car, sans toi, qui sait si la cathé-\ndrale symbolique de Parsifal eût dressé ses tours pacifiques sur\nla déclivité de notre siècle ravagé? Sans doute, Wagner a\naffranchi le drame des murailles conventionnelles où l'opéra de\nGluck était encore étouffé. Les airs, récitatifs et chœurs, futiles\nbarrières à l'expansion d'un génie conscient de sa grandeur, ont\ndisparu de l'œuvre nouvelle. Mais ce n'est là qu'un pur détail,\nl'absence de ces formes déterminées constituant une différence\nplutôt qu'un progrès en soi. Ce qui donne à l'œuvre de Wagner\nl'envergure d'un oiseau colossal planant dans les infinis roses,\nce qui fait que, dans la cité de l'art éternel, les monuments de\nBayreuth dressent leur cime sourcilleuse au-dessus des temples\nqu'a ciselés la muse de Gluck, c'est la source d'inspiration à\nlaquelle a été s'alimenter l'auteur de Parsifal. Il s'élance, agile\ncomme la foudre, jusqu'aux pures régions du Mythe et du Sym-\nbole où les contingences s'évanouissent comme des spectres. Il\npénètre jusqu'aux entrailles de l'âme humaine, dont il raconte\n\n\n  (1) Ich bestrebte mich daher, die Musik auf ihre wahre Bestimmung zurückzuführen\nnämlich der Poesie für den Ausdruck und die Situationen des Gegenstandes zu dienen, ohne\ndie Handlung zu unterbrechen, oder sie durch unnütze, überflüssige Verzierungen abzusch-\nwächen. Ich meinte, die Musik müsse für die Dichtung das sein, was für eine correcte, wohl\nangelegte Zeichnung die Lebendigkeit der Farben und der wohl vertheilte Contrast von Licht\nund Schatten sind, welche dazu dienen, die Gestalten zu beleben, ohne ihre Umrisse zu\nschädigen       Einfachkeit, Wahrheit und Natürlichkeit sind die grossen Grundbedingungen\ndes Schönen in allen Schöpfungen der Kunst.\n  (Extrait de la lettre de Gluck au grand-duc de Toscane.)\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2305, "texte": "                       GLUCK ET WAGNER                          237\n\n\nfortement la vie mystérieuse et agitée. Gluck est l'homme de la\ncivilisation antique, dont la formule est le culte de la Beauté\nnaturelle et sensible. Dans Wagner fulgure la formulé nouvelle,\nse dégageant de la civilisation du Christ. C'est l'ASPIRATION,\ninconnue avant Bethléem.. J'entends par là l'élévation instinctive\nvers des régions plus hautes, plus sereines où l'on n'osait point\nauparavant porter son regard et qui, pour se fixer dans une\nforme d'art quelconque, exigera un langage bien plus touffu\nque l'Idée et le Sentiment de l'Hellade. En Wagner, le poète et\nle musicien se confondent encore beaucoup plus complètement\nque dans Gluck. Si la musique des drames de Bayreuth pénètre\nsi profondément jusqu'aux arcanes les plus reculés de notre être\nintime, c'est qu'elle est le prolongement naturel, l'expression\nabsolue, spontanée, le reflet exquisement coloré d'une poésie\nplus haute et plus divine.\n   Laissez-moi vous dire ici toute la grandeur du drame lyrique.\nIl est l'expression d'art suprême et totale. C'est le détour du\nsentier de l'Infini où la Poésie et la Musique se rencontrent,\ns'enlacent et se confondent, saisissant la créature humaine,\nvaincue et ravie par toutes ses capacités sensibles, spirituelles et\naffectives. La Poésie intégrale qui est synonynie de création\nunit l'Idée à l'Image, et illuminée ainsi par le rayonnement de\nla couleur, prend possession de notre intelligence qui embrasse\nl'Essence, de notre imagination qui saisit le Phénomène, de\nnotre cœur qui a soif de Beauté. Puis la Musique vient se\nreposer et replier ses ailes d'ange sur l'Œuvre poétique, l'informe,\nla divinise, parle directement à nos sens attendris, et, mystère\ninsondable, apparaissant comme une simple vibration des nerfs\némotifs, demeure cependant l'impression maîtresse de l'être\nhumain, le plongeant tout entier en cette région des Idées Arché-\ntypes, des Normes éternelles qu'aucun rapport prochain ou\néloigné ne relie aux opacités contingentes des sens et du temps.\nCéleste élaboration justifiant la plus haute des philosophies !\nLa puissance de la musique atteint les sens directement et des\nfils mystérieux communiquent ces impressions de chair aux\nfaîtes de notre nature, transmuant pour ainsi dire leur essence\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 857, "texte": "238                         DURENDAL\n\n\ndans l'alambic de l'Eternité. Tant la compénétration des deux\néléments de notre être, suivant le magistral enseignement du\nXIIIe siècle, est intime et substantielle. Tant il est vrai que\nl'homme n'est pas plus cette essence géante rêvée par Fichte,\ncréant un Univers-Songe dépourvu d'objectivité, que la brute\nsensuelle et maladive décrite par ce pauvre et aveugle Zola,\nmais bien plutôt un être dont les harmonies, se dérobant discrè-\ntement dans le demi-jour du Mystère, ne seront jamais acces-\n sibles aux vaines philosophies, un être dont la synthèse lumi-\n neuse resplendit au frontispice d'un livre unique en des mots de\n flamme, que je transcris ici sans fleurs ni superfétations pédantes:\n L'homme est une âme immortelle U N I E à un corps mortel.\n\n                                         GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 239, "page_fin": 240, "titre_corps": "L’Aveu guerrier", "titre_sommaire": "L’Aveu guerrier", "signature_source": "", "ancre_debut": "L AVEU GUERRIER", "ancre_fin": "Pour le suprême amour dont les aïeux sont morls", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "PRELUDE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 296, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 788, "texte": "L'AVEU            GUERRIER\n\n\n\n\nVers les jardins d'amour que fleurit ton sourire,\nComme un riche vaisseau s'abandonne à la mer.\nDans un puissant concert d'olifant et de lyre\nMarche mon jeune orgueil, lourd d'hermine el de fer.\n\nIl tend vers toi la pointe ardente de l'épée,\nIl lance à tes échos l'appel cuivré du cor,\nEt les noirs étalons de sa folle équipée\nVers ton manoir en deuil hennissent à la mort.\n\nSur les lacs alanguis où nagent de grands cygnes.\nParmi le calme vert des larges nénuphars,\nLa nacelle vouée aux conquérants insignes\nRêve de soirs en feu, de sang el d'étendards.\n\nEt dans ton vieux castel, qu'alourdissent les âges,\nLe fer se rouille au poing des gardes endormis,\nLe hardi paladin, sacré par les présages,\nViendra-l-il accomplir ses fiers destins promis?\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 531, "texte": "240                         DURENDAL\n\n\n  Les chênes ont tremblé d'un long frisson de gloire,\n  Vers les cieux triomphaux les cygnes ont chanté,\n  Et les galops des étalons à robe noire\n  Emeuvent le silence où rêve ta beauté.\n\n  Ne crains pas. Le soleil rit aux porteurs d'épée;\n  C'est la voix de l'été qui gronde dans les cors,\n  Reine, et je t'ai choisie en ma folle éguipée\n  Pour le suprême amour dont les aïeux sont morls!\n\n                                  *\n                                 * *\n\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 240, "page_fin": 242, "titre_corps": "Prélude", "titre_sommaire": "Prélude", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "PRELUDE", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 297, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 531, "fin_caractere_exclue": 1155, "texte": "PRÉLUDE\n\n\n                                  I\n\n      Puisque les bleus printemps ne sont plus qu'un beau rêve\n      En mon âme où jadis souriait leur clarté ;\n      Puisque j'ai pu mourir les roses de l'été\n      Et se rouiller la lame héroïque du glaive ;\n\n      Puisque l'horloge est taciturne depuis l'heure\n      Où l'aiguille implacable a sur le cadran d'or\n      Marqué l'instant de la douleur ; puisque la Mort\n      Grave s'est arrêtée au seuil de ma demeure ;\n\n      Puisque rien n'est plus rien de ce qui fut jadis\n      La vie heureuse avec ses rires et ses charmes,\n      Et que seul le regret de calmes paradis\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1345, "texte": "                        PRÉLUDE                             241\n\n\nFait briller, dans la paix d'un jour qui va finir,\nDe la rosée aux fleurs et du sang sur les armes,\nJ'écouterai ta voix lointaine, o souvenir !\n\n                           II\n\nHéros mystérieux quifouliez d'autres plages\nOù le soleil plus pur donne des jours plus doux,\nVous dont l'épée ardente a servi les courroux,\nDans la lutte enfiévrée, au vent des cris sauvages ;\n\n Valeureux chevaliers partis vers les là-bas\nSur une mer de songe aux vagues opalines,\nPour réveiller du long sommeil les héroïnes,\nA travers lefracas farouche des combats !\n\nAu cor retentissant votre lèvre sanglante\nArrachait dans la mort un si terrible appel\nQue la rumeur en gronde encore sous le ciel ;\n\nDormez dans vos tombeaux près de la mer qui chante.\nConquérants massacrés dont nous portons le deuil,\nMagnifiques aïeux de nos rêves d'orgueil !\n\n                          III\n\nEt vous, preux paladins de la mélancolie,\nVoyageurs attardés aux jardins de l'amour,\nDans la nuit nonchalante et la pourpre du jour\nPour chercher la contrée heureuse où l'on oublie ;\n\nVous dont claquait au vent le pennon de douleurs\nSur votre nef cinglant aux lointains de légende\nVers Thulé pâle et la verte Brocéliande\nOu Viviane dort dans le sommeil des fleurs !\n                                                       16\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 409, "texte": "242                          DURENDAL\n\n\n\n      De mes tristesses vos rancœurs sont les aïeules,\n      Puisque je porte auprès des clairs lions de gueules\n      La pensée amoureuse où fléchit ma fierté.\n\n      Et mon âme, autrefois prisonnière des fées,\n      A connu les douceurs du 'manoir enchanté,\n      0 héros de l'Amour, du Rêve et de l'Epée !\n\n                                     CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-009", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 243, "page_fin": 259, "titre_corps": "Guelfes et Gibelins", "titre_sommaire": "Guelfes et Gibelins", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Guelfes et Gibelins", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 302, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1415, "texte": "Guelfes et Gibelins\n\n                        Les dissensions intestines qui enfiévrèrent\n                           Florence durant tout le moyen âge, et\n                          presque jusqu'au moment où les sauvages\n                          armées de Charles-Quint abattirent la\n                          frémissante république, émasculée, désor-\n                          mais, et appauvrie, aux pieds des héri-\n                         tiers détestés de Cosme et de Laurent de\n                          Médias, prirent toujours leur origine\n                         dans l'irréductible dualisme du peuple\n                          industrieux et turbulent et de la noblesse,\net, après l'expulsion violente de celle-ci, de l'aristocratie de\nl'argent et des armes qui, peu à peu, s'était substituée a elle —\npopolo grasso, « gent nouvelle » à laquelle le Dante reprochait\navec tant de véhémence « les gains rapides qui avaient engendré\nl'orgueil et l'excès » dans la cité (1).\n   A certains points de vue, les événements florentins du XIIIe\nau XIVe siècle offrent une image anticipée et réduite, mais, peut-\nêtre, d'autant plus saisissante, de ceux dont les conséquences se\ndéveloppent actuellement sous nos yeux : — aujourd'hui comme\nalors, l'opulente bourgeoisie parvenue, après avoir dépossédé\nles privilégiés, décimé leurs rangs, spolié leurs biens, leurs titres\n\n\n (1) Inferno, XVI, 73-75\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2181, "texte": "244                                 DURENDAL\n\n\n\net leurs honneurs, pour usurper leur place dans le gouvernement\ndu monde, se voit, à son tour, inquiétée dans la tranquille\njouissance de sa conquête, par les descendants des collaborateurs\npopulaires de la révolution accomplie, dociles instruments de\ncarnage, de rapine et d'épouvante, grisés de pompeuses périodes\nsonores, mais que l'on avait oubliés à l'heure du partage!...\n   Toute l'histoire de Florence, en ces temps héroïques pleins de\ngloire et de tumulte, est inscrite dans les rimes lapidaires de\nl'Alighieri. Le poète juge, béatifie ou exécute amis et ennemis,\navec l'orthodoxie de sa foi, mais aussi avec la passion de sa\npartialité et de sa colère, et, parmi les inoubliables figures qui\nestampent de leur farouche silhouette ces pages imprégnées à la\nfois de dureté implacable et d'immortelle pitié, il n'en est guère\n de plus saisissante que celle du vieux chef gibelin, Farinata\n degli Uberti, debout en son sépulcre incandescent, comme une\n statue du mépris et du sarcasme, impénitent damné, l'âme aussi\n roidie au milieu des affres du châtiment éternel, qu'à l'heure du\n plus emporté de ses triomphes terrestres.\n    Avec Farinata, l'ancienne tradition gibeline termine sa\n destinée à Florence ; sa mort précède de bien peu la chute défi-\n nitive du parti. D'autres éléments, sous des noms renouvelés ou,\n même, sous des noms usuels dont la signification a changé, vont\n continuer la lutte.\n    Corso Donati, guelfe, celui-là, plus orgueilleux encore que\n Farinata, et qui marchait dans les rues de la cité avec le faste et\n l'allure d'un conquérant, résume en sa personne les derniers et\n vains efforts du patriciat pour maintenir sa prépondérance poli-\n tique sur la démocratie florentine. Entre tous les fauteurs de\n troubles, dit le Dante, au bannissement duquel il contribua,\n d'ailleurs, ce fut « le plus coupable » (1).\n    M. Del Lungo vient de publier à Milan (2) un livre excellent,\n  consacré à la période bouleversée des annales florentines, qui\n\n\n  (1)    P7irgatorio,XX.lV,S2.\n  (2) D A BONIFAZIO VIII AD ARRIGO VII. — Pagine di Sloriafwrentinaper   la. vita di Dante.\n Milano, Ulrico Hoepli, in-18.\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2072, "texte": "                              GUELFES ET GIBELINS                             245\n\n\n  vit apparaître sur la scène le nuovo popolo et le tribun Giano\n della Bella, l'inspirateur de ces statuts inflexibles, les Ordina-\n menti di giustizia, qui transformèrent les grands en parias\n civils, indignes des magistratures. Rigueur outrée qui déchaîna\n les querelles des guelfes noirs et des guelfes blancs, des Donati\n et des Cerchi, la défaite et l'ostracisme de ces derniers, y com-\n pris le Dante; l'intervention de Boniface VIII dans les affaires\n toscanes et la stérile descente de l'empereur Henri VII en\n Italie.\n    Après M. P. Villari, qui en a retracé les péripéties en de si\n attachantes études (1), M. Del Lungo évoque, avec une éloquence\nappropriée à la grandeur du sujet, ces années pendant lesquelles\ns'enfantait en quelque sorte, parmi les convulsions dernières\nde l'esprit despotique, sous l'impulsion de ses arts, de ses corpo-\nrations puissantes et unies, la libre, souveraine et prospère\nFlorence du XIVe et de la première moitié duXVesiècle qui, dès\nlors, — pour user du langage harmonieux du Boccace, — tra le\naltre città italiane più nobile, la plus noble d'entre les cités\nitaliennes, inaugurait avec le Dante, Arnolfo di Cambio,\nCimabue et Giotto, une ère radieuse d'art et de beauté.\n\n\n                                             I\n\n   La fiction grecque a abrégé dans la prestigieuse épopée\nd'Homère, dans le récit rapsodique des combats livrés au rivage\nasiatique, à la suite du rapt de « l'argienne Hélène, pour laquelle\ntant d'Akhaiens sont morts devant Troie, loin de la chère patrie»,\nles phases originelles de l'histoire hellénique, les mouvements\ndes peuples éoliens et doriens refoulés par l'afflux des migra-\ntions vers les rivages continentaux de la mer; leurs expéditions\ndans les îles de l'archipel et aux bords orientaux de la mer Egée,\noù les poussait l'obscure nostalgie, le souvenir fabuleux, légué\npar les ancêtres, d'une terre plus riche et plus heureuse.\n\n\n (1) Iprimi due secolidellastoria di Firenze Firenze, Sansoni 2 vol. in-8°.\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "246                                     DURENDAL\n\n\n\n   Avec la même facile et neuve imagination, cette inconsciente\ntendance à une espèce de localisation symbolique, propres aux\nraces juvéniles, 'les chroniqueurs florentins synthétisent égale-\nment et volontiers les causes complexes et immémoriales des\n successives révolutions de la République, en quelque incident\n éclatant, en quelque pittoresque anecdote tragique. Il semble\n que ce soit comme l'illustration à demi légendaire, l'embléma-\n tique haut-relief de l'antagonisme ouvert ou latent, dont l'ora-\n geuse Cité du Lys fut constamment agitée.\n     A les en croire, ce fut une femme, aussi — une simple mor-\n  telle, il est vrai, et non la fille de Zeus! — l'abandon d'une\n  fiancée, qui fomenta la division parmi les Florentins, les par-\n  tagea en guelfes et en gibelins :\n\n    Et de cela fut cause, écrit Dino Compagni ('), qu'un noble jeune citadin, nommé lîuondel-\n  monte de Buondelmonti, avait promis de prendre pour femme une fille de messer Oderigo\n. Giantruffetti. Passant ensuite un jour devant la maison des Donati, une noble dame (appelée\n  dame Aldruda, femme de messer Forteguerra Donati, qui avait deux filles très belles), étant au\n  balcon de son palais, le vit passer et l'appela et lui montra une des dites filles, et lui dit : —\n  « Qui as-tu pris pour femme ? je te réservais celle-ci », laquelle regardant, elle lui plut beaucoup\n  et il répondit : — « Je ne.puis plus me dédire, à présent». Dame Aldruda répondit : « Oui, tu le\n  peux, car je paierai la peine pour toi ». Et Buondelmonte répondit : « Je la veux ».\n\n                          O Buondelmonte, quanto mal fuggisti\n                          Le nozze sue per gli altrui conforti !\n\n                          Ma conveniasi a quella pietra sccma\n                          Che guarda 'l ponte, che Fiorenza fesse\n                          Vittima nella sua pace postrema.\n\n      O Buondelmonte, méchamment tu as fui — les noces à l'exhortation d'autrui !... Mais il\n    convenait qu'à cette pierre mutilée — qui garde le Pont, Florence fit— une victime en ses\n    derniers jours de paix (2).\n\n        Le jour de Pâques, 1215, Buondelmonte revenait d'au-delà\n      de l'Arno, à cheval, en costume de fête, la tête couronnée d'une\n      guirlande de fleurs. Au moment où il atteignait l'extrémité du\n      Pont-Vieux, aux approches de la statue de Mars, à moitié dé-\n      truite lors de la chute du pont, en novembre 1178, il fut assailli\n\n        (1) La cronaca florentin a., lib. I.\n        (2) Paradiso XVI, 140-141 ; 145-147.\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2265, "texte": "                                     GUELFES ET GIBELINS                  247\n\n\n    par les parents de la jeune fille outragée, renversé d'un coup de\n    masse et achevé à coups de couteau.\n       L'immolation du jeune et beau patricien devant la statue du\n    dieu latin que les légionnaires de Sylla, fondateurs de la cité,\n    lui avaient donné comme protecteur, ne laissa point d'impres-\n    sionner les esprits superstitieux, d'autant plus que cette effigie,\n   investie, aux yeux des citoyens, du caractère d'un palladium,\n   était vénérée comme le mémorial visible de l'antiquité de la\n   ville. Buondelmonte semblait être tombé ainsi qu'une victime\n   vouée aux dieux déchus, aux obscures et vindicatives puis-\n   sances fatidiques, replongées au néant par le christianisme.\n      Le pacifique Saint-Jean-Baptiste avait remplacé la belliqueuse\n   divinité païenne : Florence « a changé son premier patron, et\n  c'est pourquoi Mars, par son art, l'attristera toujours » (1).\n      « Et ceci montre bien, conclut, de son côté, Villani (2), que\n  l'ennemi des générations humaines (le Démon), par les péchés\n  des Florentins, eut puissance en cette idole de Mars, puisque\n  aux pieds de cette image se commit un tel homicide, d'où tant\n de mal a suivi pour notre cité de Florence. »\n     Dans les bolge infernales où les artisans de discorde souffrent\n la géhenne, apparaît au Dante, les deux mains coupées et la face\n souillée de sang, Mosca degliUberti, l'instigateur du meurtre de\n Buondelmonte. Il avait excité les Giantruffetti et les Amadei à\n cette irréparable violence, arguant que la haine serait identique,\n que l'on tuât le parjure ou que l'on se bornât à le blesser : —\n Cosa fatta capo ha! avait-il ajouté : «une chose faite à une\ntète », c'est-à-dire elle est accomplie sans retour.\n    A la surprenante vue de ce visiteur auquel doit encore être\ndonné de revoir les splendeurs du soleil et de la douce terre\nitalienne, il s'écrie :\n                          ... Ricordera'ti anche del Mosca,\n                          Che dissi, lasso ! : Capo ha cosa fatta ;\n                          Chefu 'l mal seme per la gente tosca.\n                          Ed io v'aggiunsi ; : E. morte di tua schiatta\n\n (1) Inferno X, 144-145\n(2); VILLANI, lib.   V.\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2306, "texte": "248                                    DURENDAL\n\n\n\n   Tu te souviendras aussi de Mosca, — moi qui dis, hélas ! « chose faite à une tète » — ce qui\nfut l'origine des maux des peuples toscans » — Et j'ajoutai : « Et de la destruction de ta\n race » (1)\n\n    Les dénominations de Guelfe et de Gibelin provenaient, à la\nvérité, d'Allemagne et désignaient à Florence des partis existant\nbien antérieurement au « fait de Buondelmonte ?. Dès long-\ntemps, les citoyens vivaient en deux camps armés, toujours\nprêts à en « venir au sang » : — d'un côté, les nobles, posses-\n seurs arrogants et déprédateurs de territoires et de châteaux dans\n le Val d'Arno ; de l'autre, la bourgeoisie travailleuse et commer-\n çante, les véritables ouvriers de la richesse de la cité, dont les\n bandes communières avaient soumis les patriciens, détruit leurs\n  asiles fortifiés, pour les astreindre à résider à l'intérieur des\n  murs et à plier leur humeur batailleuse aux lois communes.\n       La conciliation était impossible : deux races se trouvaient en\n  présence, qui avaient, chacune, une conception différente de\n   leurs droits et de leurs devoirs, les nobles, descendants des\n   envahisseurs lombardo-francs et la masse du peuple, de souche\n   indigène. Cette diversité d'origine mettait en éternel conflit\n   l'esprit féodal et celui du municipe; la tradition germanique et\n    la latine; les prétentions suzeraines de l'Empire qui légitimaient\n    celles de l'aristocratie vassale de la Toscane, et la dévotion du\n    peuple au Saint-Siège, les intérêts mêmes de la liberté et du\n     commerce florentins.\n         La cité devait donc fatalement combattre sans trêve, jusqu'au\n     jour où elle réussirait à évincer de l'organisme faussé de ses insti-\n     tutions cette caste supérieure, vaniteuse et insolente qui, se\n      targuant, à l'exemple des Uberti, de descendre de princes alle-\n      mands, s'insurgeait contre les lois, traitait les citoyens comme\n      des vaincus et des manants, prétendait instaurer une oligarchie\n       exclusive et, grâce à son aptitude aux armes, opprimer la bour-\n       geoisie et le peuple.\n          Tous les écrivains florentins rappellent avec orgueil la filiation\n        romaine de la cité et c'est, à leurs yeux, comme si celle-ci s'en-\n\n         (1) Inferno XXVIII,106-109.\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1932, "texte": "                                 GUELFES ET GIBELINS                     249\n\n\n  veloppait, glorifiée, dans un lambeau de la pourpre déchirée des\n  Césars.\n     Le système politique de la République, issu directement de la\n  conception antique de l'Etat, confisquait, pour ainsi dire, l'indi-\n vidu et sa libre volonté, au profit de la collectivité, qui, seule,\n était indépendante. La constitution, compliquée, sans cesse, par\n la défiance et la crainte de là tyrannie, morcelait le pouvoir\n entre divers organes et conseils, renouvelés tous les deux mois et\n qui se contrebalançaient et se surveillaient les uns les autres. Le\n Podestat et le capitaine du Peuple, représentants visibles de la\n majesté de la République, toujours étrangers, ne restaient en\n fonctions que six mois.\n    C'est ainsi que Florence eut, quelques jours, en 1283, pour\n capitaine du Peuplé et conservateur de la Paix, ce Paolo il bello,\namant de sa belle-sœur Francesca qu'il avait épousée à\n Ravenne, en 1275, par procuration de son frère, le disgracieux\net féroce Gianciotto Malatesta de Rimini : — Tristan italien\ndont la mémoire plaintive fut immortalisée avec celle de son\nYseult par le généreux Alighieri. Le philtre enchanté de l'amour\nillicite s'était trouvé, pour eux aussi, receler les germes subtils\nde la mort, et, ombres jumelles, inséparables même dans le châ-\ntiment, ils surgissent ensemble aux yeux du Dante et, ensemble,\nlui révèlent la destinée de leur coupable faiblesse :\n\n                           Amor conclusse noi ad una morte.\n\n                        L'amour nous conduisit à une mort commune (1).\n\n\n\n                                             II\n\n   Frédéric II trouva, dans sa longue lutte contre Rome, d'ar-\ndents auxiliaires à Florence, où, selon la coutume ancienne de\nl'Empire et malgré la désaffection grandissante, il envoyait\nencore des vicaires pour tenir l'office de Podestat. Les Guelfes\n\n\n (1) Inferno, V, l06.\n"}, {"page_pdf": 309, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2155, "texte": "250                         DURENDAL\n\n\n\nimpatientés, en 1249, de cette marque d'une suprematie déniée,\nse soulevèrent. On se battait dans les rues, avec des chances\ndiverses, lorsque la survenue de Frédéric, fils de l'Empereur, à\nla tète de soudards teutons, décida la défaite de la faction popu-\nlaire.\n   .Résolus à s'exiler, les principaux Guelfes voulurent, avant\nd'abandonner le sol de la patrie, procéder aux funérailles d'un\nde leurs chefs, Rustico Marignolli, tué dans ces rencontres. Pen-\ndant la nuit de la Chandeleur (2 février), le peuple en foule et les\ncombattants armés escortèrent le corps porté, à la lueur des tor-\nches, par les chefs vaincus et derrière lequel on traînait la ban-\nnière glorieuse quoique abattue du parti. Enivrante veillée\nd'armes, héroïque et funèbre, dont les bannis emportèrent avec\neux l'exaltant et vindicatif souvenir.\n    Ils se réfugièrent dans ces mêmes-châteaux du Val d'Arno,\nd'où, jadis, ils avaient débusqués leurs adversaires. Les Gibelins,\neux, célébraient leurs triomphes par l'exaction et l'avanie, inau-\nguraient ces déprédations, trop bien imitées, plus tard, à leurs\npropres dépens, en détruisant les maisons de leurs ennemis,\nentre autres le palais de la famille Tosinghi, l'un des plus beaux\nde Florence, construit à la mode pisane et revêtu de la base au\nfaite de colonnettes de marbre. Harcelés constamment parles exi-\nlés, détestés par le peuple, ils ne se maintenaient qu'à grand'peine,\nmalgré leurs succès militaires.\n    La fortune desservait les Hohenstaufen. Le roi Enzo, fils natu-\n rel de l'Empereur, battu à Fosalta (26 mai 1249) par les gens de\n Bologne, reste leur prisonnier. Le déconcertant Frédéric II,\nétrange excommunié, rebelle à l'autorité du Pape et qui, à la\nfois, la craignait ; sceptique que Dante à placé, avec Farinata\ndegli Uberti, en Enfer, et que l'on vit se croiser pour aller pour-\nfendre ces musulmans, parmi lesquels il recrutait ses troupes\nles plus fidèles; le libéral et cruel Frédéric II, l'ultima pos-\nsanza (1), le dernier Empereur de la maison de Souabe, meurt le\n 13 décembre 1250, dans l'abrupt repaire fortifié de Lucera, en-\n\n (1) Paradiso, VIII, 120.\n"}, {"page_pdf": 310, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "                        GUELFES E T GIBELINS                      251\n\n\n\n   louré de ses maures, mécréants insensibles aux interdits aposto-\n   liques et fanatiquement dévoués à leur maître.\n      Ces événements précipitèrent la ruine du parti gibelin, accablé,\n   d'ailleurs, d'une animadversion inextinguible, non seulement à\n  cause de ses ambitions effrénées et de ses atrocités, mais parce\n  que, à l'exemple de l'Empereur dont la cour à moitié asiatique de\n  Païenne servait de refuge aux matérialistes, aux averroïstes, à\n  tous les aventuriers de la pensée et de la morale du temps, il\n  protégeait de sa faveur les Patarins, légataires des théories héré-\n  tiques et dissolvantes des Albigeois.\n     La rapide propagation dans la Péninsule des deux ordres men-\n diants, franciscain et dominicain, l'accession enthousiaste du\n peuple aux deux tiers-ordres, dont les statuts, par la prohibition\n de porter les armes, sinon pour la défense de l'Eglise et de la Cité,\n sauvegardaient les adhérents contre leurs propres inclinations\n violentes et, en même temps, par l'irrésistible énergie pacifica-\n trice d'une association puissante, contre l'oppression environ-\n nante, devinrent funestes à la cause impériale : « Ils ont brisé nos\n droits et nous ont réduits au néant » constate avec amertume un\n rapport adressé à Pierre des Vignes, chancelier de Frédéric II.\n     Une insurrection heureuse modifia le gouvernement florentin,\nen 1250. La nouvelle constitution, appelée du Primo popolo,\nparce qu'elle signalait l'avènement de la souveraineté populaire,\nréduisit les pouvoirs du Podestat resté, jusque là, lé complaisant\ninstrument de l'aristocratie. A côté de lui devait sièger, désor-\nmais, le Capitaine du Peuple, qualifié plus tard, aussi, Défen-\nseur des Arts et du Peuple, qui commandait les milices bour-\ngeoises, gardait leur gonfalon blanc et vermeil et avait charge de\nréprimer les crimes et les attentats des grands. Il assumait à peu\nprès le rôle du Tribun du peuple de l'ancienne Rome, vis-à-vis\ndu Consul, le Podestat, chef de la Commune et général de la\ncavalerie, composée presque uniquement de nobles. Chacun des\nmagistrats habitait un palais et était secondé par des Conseils\ndont, seuls, ceux du Podestat admettaient des patriciens.\n  En somme, la République était régie par deux autorités, à peu\nprès ennemies, affrontées l'une à l'autre, toujours sur le point\n"}, {"page_pdf": 311, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2222, "texte": "252                            DÜRENDAL\n\n\n\n de se défier; source naturelle de conflits sans cesse renouvelés.\n Cependant, au cours des années suivantes, distinguées sous le\n nom d'années des victoires, elle établit sa prépondérance en Tos-\n cane, vainquit, tour à tour, avec l'aide de ses alliées guelfes\n (Orvieto, Gènes et Lucques), les irréconciliables cités de Pistoia,\n Volterra, Arezzo, Sienne et Pise, acharnées gibelines, par haine\n contre Florence, par envie de sa prospérité commerciale et de\n sa grandeur croissante, plutôt que par affection pour l'Empire.\n    Lors de l'expédition contre Pistoia, les Gibelins non exclus\nencore de la cité, et parmi eux les Uberti et les Lamberti, ayant\n refusé le devoir militaire, furent proscrits et se joignirent, pour\n combattre leur patrie, aux autres bannis. Comme les ligueurs et\n les protestants qui guerroyaient, sous les derniers Valois, contre\n la Couronne, au nom du Roi, ils arborèrent la bannière de la\n République, le lys blanc sur champ rouge, et celle-ci, interver-\n tissant les couleurs de ses étendards, adopta alors ses actuelles\n armoiries, d'argent au lys de gueules. Cacciaguida, l'ancêtre\n retrouvé par le Dante au Paradis, fait allusion à cet épisode\n célèbre, lorsqu'il vante la concorde qui régnait dans la cité à\nl'époque où « le lys n'était pas encore, à cause des divisions,\ndevenu vermeil — 'l giglio non era... per division fatto ver-\nmiglio (1) ».\n    L'avènement, à la mort de Conrad (1255), d'un autre fils de\nFrédéric II, l'entreprenant et hardi Manfred, suscita de grandes\nespérances chez les Gibelins florentins qui, à l'appel de ce prince,\ntentèrent une conjuration, immédiatement découverte, et dont le\nseul résultat fut l'exil de Farinata degli Uberti, véritable chef de\nguerre, puissante et magnanime créature, remplie de l'orgueil\nde son sang et de sa race et née pour le commandement.\n    Sienne lui offrit l'hospitalité, en dépit de ses traités avec Flo-\nrence. Celle-ci mit en branle sa cloche de guerre, la Martinella ;\nles citoyens coururent aux armes, attaquèrent Sienne et rempor-\ntèrent devant la porte Camollia une petite victoire, éphémère\nsuccès compensé bientôt par une désastreuse défaite.\n\n (1) Paradiso, XVI, 152-154.\n"}, {"page_pdf": 312, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2072, "texte": "                              GUELFES E T GIBELINS                                  253\n\n\n    Au Purgatoire, dans le cercle des orgueilleux, parmi les\n ombres languissantes qui cheminent — semblables à des caria-\n tides écrasées par le poids de l'ensablement — la tête courbée\n sous la charge d'une pierre lourde et dure, le Dante découvre\n Provenzano Salvani, relégué en ce lieu expiatoire « perché fit\npresiintuoso — A recar Siena tutta alle sue mani — parce qu'il\n fut assez présomptueux — pour vouloir réunir Sienne tout\n entière dans ses mains », — Sienne « où il était seigneur, lorsque\n — à Montaperti — fut détruite la rage florentine (1)».\n    Bienheureux encore d'avoir esquivé la peine suprême, à cause\nde l'unique acte d'humilité et de charité auquel sa vanité con-\ndescendit jamais.\n   L'Enfer attendait ce magnifique seigneur s'il n'avait racheté\ntoute une vie de superbe par une heure de charité et d'humilité,\nquand, pour réunir la rançon d'un ami, menacé de mort par\nCharles d'Anjou, il mendia au milieu du Campo de Sienne.\n   Le tyran gibelin est désigné à l'attention du poète par Oderisi\nde Gubbio, l'enlumineur de Boniface VIII, qui expie lui-même\nsa naïve et désintéressée vanité d'artiste, et soupire encore en son-\ngeant à Franco Bolognese, son rival favorisé par le Pape :\n\n                       O vana gloria dell' nmane posse.\n                       Com' poco verde su la cima dura.\n                       Se non è giunta dell' ètati grosse!\n\n  O vaine gloire du génie humain! — Combien peu dure sa floraison. — S'il n'est suivi de\ntemps grossiers !\n\n   Cimabue, aussi, jouissait d'une grande célébrité que son\néblouissant élève, Giotto, a obscurcie... De même, Guido Guini-\ncelli, de Bologne, le père des poètes italiens, vit le souvenir de\nses « douces et gracieuses rimes d'amour — rime d'amore,...\ndolci e leggiadre (2) effacé par la renommée de celles de Guido\nCavalcanti, l'ami de l'Alighieri et le compagnon de son exil. Il\navait ravi au premier Guido « la gloire de la langue » vulgaire,\n\n (1) Purgatorio, XI.\n (2) Purgatorio XXVI, 99.\n"}, {"page_pdf": 313, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2223, "texte": "254                                DURENDAL\n\n\n\nmais, qui sait? « peut-être est-il né celui qui lès chassera tous\ndeux du nid » — celui dont l'irradiant génie voilera, aux yeux de\nla postérité, le plus modeste éclat de ses précurseurs... N'est-il\npas étrange de voir l'austère Dante se laisser envahir par\nl'orgueil à l'heure même où il vient d'en décrire l'effroyable\nchâtiment?\n    Satisfaits de leur réussite à la Porte Camollia, les Florentins\nse souciaient peu de continuer la guerre, mais, remplis de la\nfureur de la revanche et stimulés par Farinata degli Uberti, for-\ntifiés d'un contingent de mercenaires allemands, les Siennois\nusèrent d'un stratagème, auquel deux frères mineurs servirent\nd'inconscients instruments.\n    Abusé par les renseignements trompeurs fournis par ces con-\nfiants émissaires, le conseil florentin décida de rouvrir les hosti-\nlités sans désemparer, malgré l'énergique opposition de certains\nnobles, mieux avisés ou instruits de la réalité des choses. Il fal-\nlut user d'intimidation pour imposer silence à Tegghiaio Aldo-\nbrandi degli Adimari (1) et à Cece Gherardini. Celui-ci, frappé\nd'amendes successives de 100, 200 et 300 lires, parce qu'il\ns'obstinait à combattre le projet, malgré l'ordre des Anciens,\nsous prétexte « qu'il voulait payer, mais, aussi, parler », ne se\ntut, finalement, que devant la menace d'avoir la tête tranchée.\n    L'armée guelfe, fortifiée des contingents de Bologne, Orvieto\net Pérouse, et comptant 30,000 fantassins et 3,000 cavaliers, se\nmit en marche avec le Carroccio et la Martinella. Aux approches\nde Sienne, se fiant aux dires fallacieux des frères mineurs, les\nFlorentins envoyèrent des ambassadeurs pour exiger la reddi-\ntion de la ville. Accueillis en grande pompe et solennité par les\nSignori Ventiquattro, par les Vingt-quatre, les députés s'acquit-\ntèrent de leur insolent message, auquel il fut répliqué « qu'ils\nrecevraient la réponse à leur demande sur le champ de bataille ! »\n    Les belligérants se rencontrèrent à Montaperti, près de la\nrivière Arbia. Les milices populaires, très courageuses mais peu\n\n (1) È Thegghiaio Aldobrandi, la cui voce\n     Nel mondo su dovrebbe esser gradita.\n                             {Inferno, XVI, 41-42.)\n"}, {"page_pdf": 314, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2105, "texte": "                            GUELFES   ET'GIBELINS              255\n\n\n  aguerries, qui composaient la majeure partie de l'armée floren-\n  tine, commandée par le podestat Iacopino Rangoni, étaient\n  malheureusement sous les ordres d'officiers inexperts. Elles\n  résistèrent avec ténacité et valeur aux troupes siennoises, aux\n  attaques impétueuses des bannis dirigés par le comte Guido\n  Novello et Farinata et aux charges des mercenaires allemands\n  de Manfred. Au crépuscule, cependant, fatiguées d'avoir com-\n  battu sans relâche depuis le 'matin, assaillies soudain en flanc,\n par la réserve gibeline, elles se débandèrent. La déroute devint\n complète lorsqu'une partie de la cavalerie noble, qui était de\n connivence avec l'ennemi, prit une fuite précipitée, après que\n Bocca degli Abati, « malvagio traditor, — méchant traître » (1),\n eut tranché la main du porte-bannière Iacopo de Pazzi. La garde\n du carroccio, à laquelle appartenait Brunetto Alighieri, l'oncle\n du Dante, se fit intrépidement tuer en défendant le drapeau de\n la République.\n    Les pertes des Florentins, exagérées sans mesure par les chro-\n niqueurs adversaires, furent cependant énormes; tellement, que\nVillani a pu dire que le popolo vecchio disparut dans ce désastre\n (3 septembre 1260).\n    Les gibelins rentrèrent dans la cité, avec leur ordinaire cor-\ntège de vexations, de bouleversements politiques et de haines.\nBrunetto Latini, dans la bouche duquel'son disciple met une\nimprécation si violente contre les Florentins, race avare, envieuse\net superbe, — gente avara, invidiosa e superba (2), Ser Brunetto,\nbanni, alla mourir en France. L'avide Sienne reçut comme\nsalaire les territoires cédés, jadis, à son antagoniste victorieuse\net, pour donnera l'allégresse de son triomphe inespéré la consé-\ncration de sa piété, elle associa étrangement le nom de la Reine\nde douleur et de mansuétude à la commémoration sanglante de\ncette guerre civile; elle se voua à la Sainte-Vierge et compléta,\ndésormais, l'exergue Sena petits de ses monnaies par ces mots :\ncivitas virginis.\n\n\n (1) Inferno, XXXII, 110.\n (2) Inferno, XV, 70.\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2184, "texte": "256                                     DURENDAL\n\n\n\n    Les survivants guelfes de la bataille prirent, à leur tour, la\nroute amère de l'étranger, mais l'animosité des gibelins n'était\npas assouvie. Ils connaissaient que leur autorité à Florence, ce\n« nid éternel » d'ennemis de l'empire et des grands, ne serait\njamais qu'éphémère et contestée, à la merci d'un revers de\nManfred ou d'un mouvement plébéien.\n    Réunis à Empoli, ils délibéraient sur les moyens de plier la\n République à un joug durable, lorsque l'un d'eux proposa de\ndétruire la malfaisante cité de fond en comble, de raser ses mu-\nrailles, pour ne laisser subsister sur les rives désolées de l'Arno\n qu'un inoffensif village. Mais l'impétueux Farinata degli Uberti,\n en l'âme duquel bouillonnait ce généreux amour exalté de la\n patrie, qui s'exhale, chez le plus illustre des fuorusciti, en accents\n d'une si indicible éloquence : tendres et nostalgiques regrets;\n plaintes fières; invectives âpres et envenimées; — Farinata se\n leva et, mettant la main sur la garde de son épée, s'écria avec\n véhémence « qu'il avait combattu non pour perdre, mais pour\n  ravoir sa patrie et qu'il était prêt à la défendre contre ceux qui\n  voulait la détruire, avec plus de valeur qu'il n'en avait mis à\n  combattre les guelfes » (l).\n     Le grand chef gibelin mourut au milieu de la prospérité de\n  son parti; il ne fut pas témoin de la définitive expulsion des\n  gibelins de Florence, de la lamentable disparition des derniers\n  héritiers de Frédéric II : Manfred défait, tué et laissé sans\n  sépulture à Benevento (2) et le puéril et valeureux Conradin,\n   décapité sur l'échafaud dressé par Charles d'Anjou, après avoir\n   lancé parmi la foule des spectateurs, comme un appel de défi et\n   de vengeance à l'avenir, un gant qui ne devait plus être relevé...\n   ou qui, plutôt, selon la prédiction à la fois profonde et sardo-\n   nique de Henri Heine, ne devait être relevé que six siècles plus\n   tard.\n      L'année suivante (1265) naissait à l'ombre du Baptistère, le\n   poète dont l'œuvre, toute palpitante de vie frénétique et endo-\n\n      (1) P. VILLARI, ouvrage cité, t. 1,189.\n      (2) Purgalorio, III, 115 et suivants.\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "                          GUELFES ET GIBELINS                        257\n\n\n     lorie, devait envelopper des plis sculpturaux de ses vers, fixer\n     dans la plastique concision de ses tercets, l'histoire des luttes\n     intestines de Florence et en immortaliser les acteurs.\n        Au cours de leur périple angoissé dans le Royaume de la\n     peine et du gémissement, J'Alighieri et son guide parviennent\n     devant une plaine toute parsemée de tombes ouvertes, environ-\n     nées de flammes (1). Cette partie de l'Enfer, apprend Virgile au\n    poète florentin, renferme Epicure et ses sectateurs, ceux qui,\n    l'intelligence obscurcie par l'éclat et la fascination de la matière,\n    ont cru à l'anéantissement simultané de l'âme et du corps. Fré-\n    déric est ici, et Cavalcante Cavalcanti, le père du poète, et ce\n    cardinal degli Ubaldini, pontife sacrilège qui s'écria un jour : —\n    « Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les Gibelins! »\n       Soudain, une voix s'élève du fond de l'un des sépulcres :\n    « O Toscan qui, vivant, par la cité du feu — t'en va ainsi,\n   parlant modestement — qu'il te plaise t'arrêter en ce lieu. — Ton\n   accent rend manifeste que tu appartiens — à cette noble patrie\n   — à laquelle, peut-être, je fus trop funeste. »\n      Et, proférant ces paroles, l'orgueilleux et toujours insoumis\n   Farinata se dresse hors de sa fosse, de toute sa hauteur, et consi-\n  dère l'Enfer avec l'indifférent mépris de sa supériorité. Puis,\n  reportant ses regards dédaigneux sur le Dante : « Qui furent tes\n  ancêtres? —Chifur gli maggior tui? » Et, à la réponse du pèle-\n  rin : « Cruellement, ils nous combattirent — moi. mes aïeux et\n mon parti — tellement que, par deux fois, je les dispersai. » —\n « S'ils furent chassés, ils rentrèrent — réplique le poète, l'une et\n l'autre fois; — mais les vôtres n'apprirent pas bien cet art. —\n ma i vostri non appreser ben quell'arte. »\n    Mais le sarcasme laisse Farinata imperturbable; inflexible\n dans sa superbe, immobile, le héros, que la damnation éternelle\nn'a pu faire plier, répond à l'ironique réflexion du visiteur par\nune prédiction néfaste et ne s'attendrit, enfin, et ne se désole\nqu'en songeant au sort de ses descendants, bannis du sol vénéré,\nexcommuniés des joies de l'incomparable patrie : — « Ils ont,\n\n (1) Inferno, X.\n\n                                                             17\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "258                           DURENDAL\n\n\ndit-il, mal appris cet art — et cela me tourmente plus que le lit\n(de flammes) » — mais cinquante mois ne s'écouleront pas « que\ntu ne saches combien cet art est pénible. — Et si jamais tu\nretournes sur la douce terre — dis-moi, pourquoi ce peuple est si\ncruel — envers les miens, dans chacune de ses lois? »\n                E, se tu mai nel dolce mondo regge,\n              Dimmi, perché quel popoio è si empio\n              Incontr' a' miei in ciascuna sua legge ?\n\n   Pourquoi les Uberti sont, toujours, exceptés nominativement\nde tous les décrets d'amnistie et de rémission?\n   Le motif de leur ressentiment, répartit le Dante, c'est la défaite\nde Montaperti, c'est « le massacre et le grand carnage qui\nteignirent l'Arbia en rouge ».\n                ... Lo strazio e 'l grande scempio\n                Che fece l'Arbia colorata in rosso...\n\n  A ces mots, Farinata secoue la tête en soupirant : — Je n'étais\npas seul là, ni sans raison ; « mais là où chacun souffrit que l'on\ndétruisit Florence, je fus le seul qui la défendit à visage décou-\nvert ».\n                 Ma fu' io sol colà, dove sofferto\n                 Fu per ciascuno di tôr via Fiorenza,\n                 Colui, che la difese a viso aperto.\n\n    Nous devons à l'énergique génie d'Andrea del Castagno,\n peintre héroïque et rude, merveilleusement propre à retracer\n avec vigueur et majesté de telles images, une effigie de Farinata\n qui faisait partie de cet étrange panthéon florentin de la villa\n Legnaia où Boccace, Pétrarque et le Dante voisinaient avec\n l'aventurier Filippo degli Scolari, restaurateur de la monarchie\n hongroise et grand occiseur d'infidèles, la Sibylle de Cumes,\n la reine Esther et la reine Thomyris! La reconnaissante inscrip-\n tion placée sous le portrait de Farinata :\n\n       DOMINVS FARINATA DEVBRTIS SUE PATRIE LIBERATOR\n\n paraît, quand même, légèrement paradoxale.\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 536, "texte": "                     GUELFES ET GIBELINS                      259\n\n\n   Mâle figure, éclairée par de larges yeux ardents et domina-\nteurs; dans son attitude altière, le geste de ses mains appuyées,\nl'une sur sa hanche, l'autre sur sa large épée, il nous apparaît\nbien comme la personnification presque légendaire de cette aris-\ntocratie pétrie d'arrogance et de courage également frénétiques,\net dont Florence s'enorgueillissait tout en la combattant sans\nmerci.\n                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-010", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 260, "page_fin": 265, "titre_corps": "En Andalousie", "titre_sommaire": "En Andalousie", "signature_source": "Aristide Dupont", "ancre_debut": "EN ANDALOUSIE", "ancre_fin": "ARISTIDE DUPONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 319, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1755, "texte": "EN ANDALOUSIE\n\n\n                  LA MER pénètre dans la baie d'Huelva par un chenal étroit\n                    puis, s'étalant en deux branches, elle forme, à l'abri\n                    des vents du large, un grand lac aux eaux calmes où\n                     les flottes de guerre de toute l'Europe pourraient\n                     trouver place.\n                        Ses derniers flots vont se perdre bien loin en des\n                     marais salants recouverts d'une épaisse végétation\n                     d'herbes roussâtres.\n                        D'un côté s'élève Huelva. le port minier de prospérité\nsi récente où de nombreux navires embarquent constamment les mine-\nrais du Rio-Tinto, de Tharsis, d'Agitas Ttnidas et de tant d'autres gîtes\nfaisant la fortune de cette « Californie du cuivre ».\n   Palos, petit port de pèche, d'où sortirent les caravelles de Colomb, est\nsitué sur l'autre branche, formée par le Rio-Tinto. le fleuve rouge dont la\nreine des mines d'Europc emprunte le nom.\n    A l'entrée de la double baie. le couvent de la Rabida et le monument de\nColomb se dressent sur une colline sablonneuse.\n    Ce beau jour de Pâques, I luelva est plongée dans un repos comparable\nà celui de la belle au bois dormant.\n    Abandonnant cette ville assoupie, nous descendons dans une barque\ndont le patron s'engage, moyennant quelques piécettes, à nous conduire\n au couvent de la Rabida et peut-être à Palos.\n    L'esquif est de forme coquette et quand sa voile latine s'ouvre au vent,\n elle semble l'aile d'un oiseau nageur.\n    Dans la baie tranquille comme un lac. nous contournons les navires à\n l'ancre, noirs et silencieux, et nous voguons sous une bonne brise tantôt\n en pleine eau, tantôt en longeant les rives.\n"}, {"page_pdf": 320, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2872, "texte": "                               EN ANDALOUSIE                              261\n\n\n\n       Autour de nous, les collines s'abaissent avec mollesse jusqu'aux terres\n    marécageuses, nous enfermant en une sorte de cirque tout baigné de\n    lumière.\n      Ce pays participe de la marisma du Guadalquivir et de l'Algarve portu-\n    gaise plus sèche et brûlée que la côte d'Afrique elle-même.\n      Les teintes sont violentes, les palmiers, les plantes grasses poussent à\n   merveille et l'atmosphère est si claire que la Rabida nous apparaît déjà\n   avec une étonnante précision de détails.\n      Les contours des choses sont nettement tracés et les profils se décou-\n   pent avec sécheresse sur le ciel. Le règne du soleil est despotique et dur\n   dans ce pays d'extrême Europe: il prétend que le monde des plantes\n   croisse, fleurisse, fructifie à la hâte, en quelques semaines, puis il fait\n   passer sur la contrée un grand manteau de sécheresse couleur peau de\n   chamois uniforme et triste.\n     Même en ce printemps si pur, je ne sais quelle mélancolie se dégage\n  des prairies à demi noyées que cotoie notre barque; je les trouve\n  lugubres, ces boues rouges couvertes d'herbes rudes d'où une foule\n  d'oiseaux de mer se lèvent avec des cris désolés.\n     Sur un banc de sable où des pins parasols balancent leurs cimes, nous\n  apercevons une singulière tour en forme de tonneau qui sans doute\n  gardait jadis le chenal contre l'audace des pirates barbaresques. Obli-\n  quant sur la gauche, nous abordons à quelque distance du pied de la\n  colline supportant la Rabida.\n     Sur la grève se trouvent de grandes coquilles, qui semblent fraîche-\n ment séparées de l'être vivant abrité sous leur test et qui cependant\n appartiennent à des espèces fossiles éteintes depuis des milliers d'années.\n Leur état de conservation et la bizarrerie de leurs formes nous étonne.\n Chemin faisant, je m'amuse à en ramasser de ci de là au milieu de jolis\n iris nains et de glaïeuls roses. Nous montons par une avenue large et\n raide que bordent d'abord des bouquets de poivriers au feuillage plu-\n meux ; puis, dépassant ces arbres gracieux, nous nous trouvons au milieu\n d'un vrai parterre. Des myriades de fleurettes étroitement serrées\n forment, par places, des tapis d'un rose éclatant. Ailleurs, ce sont des\n buissons de plantes diverses, entre autres d'une sorte de pavot blanc\ntaché de rouge et de grandes clématites pourprées.\n    Le couvent de la Rabida s'élève au milieu de ces fleurs: il est jaune,\nbas et d'une extrême simplicité. Demi-monastère et demi-forteresse, il\nabritait des hommes rigides, affranchis du souci des biens de la terre et\ndédaigneux d'orner l'asile de leurs corps mortels. Aujourd'hui, les moines\nont disparu et des guides grossiers nous promènent dans ces salles\nriches de souvenirs.\n    Les cloîtres ne sont pas sans beauté avec leurs coins sombres et\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2890, "texte": "262                             DURENDAL\n\n\n\nl'éblouissante tombée de lumière sur le fouillis de plantes poussées sans\nculture dans la cour intérieure.\n   I1 devait faire bon songer et prier sous ces arceaux, très loin des villes\net des affaires humaines.\n    L'esprit de la croisade passait sur ces sommets, d'où l'on voyait les\ncorsaires marocains guetter menaçants les points faibles de la côte.\n    L'âme chrétienne recevait ici, au contact du péril musulman, une\ntrempe plus fine qu'ailleurs et se trouvait gardée contre la mollesse et\nl'indifférence.\n    L'on comprend que Colomb se soit si bien trouvé de cette existence\n monastique, après tant d'orages et de luttes. Par les étroites fenêtres, il\n admirait, comme nous, la sauvage mélancolie de la brousse, véritable\n désert interposé entre le monde et lui. Si ses yeux se tournaient de l'autre\n côté, il pouvait, par delà l'étendue des flots, donner le vol à ses rêves\n vers les terres qu'il avait affirmées. Diverses parties du couvent ont été\n modifiées au cours des siècles, mais l'aspect général de cette calme\n retraite est resté ce qu'il était au temps de Ferdinand et d'Isabelle.\n    L'envahissante compagnie anglaise de Rio-Tinto a trouvé bon de sceller\n dans les murs de ce sanctuaire une plaque de cuivre où sont gravées des\n  banalités maladroites.\n     En ce pays où sa domination s'affirme avec insolence, elle semble par\n là mettre le grappin sur le patrimoine de souvenirs, dernier lambeau des\n  gloires de l'Espagne.\n     C'est aussi une réclame, car on prend soin de nous avertir que ce\n  cuivre est extrait des propres mines de la compagnie.\n     Je ne sais si beaucoup d'Espagnols se rendent compte qu'en aliénant\n  en 1874, pour une centaine de millions, ces gîtes précieux qui aujourd'hui,\n  au cours de la Bourse, valent près d'un milliard, leur patrie a subi une\n  perte plus grave que si une province avait été vendue à l'étranger.\n     L'Angleterre est maîtresse de Gibraltar, mais la possession du Rio-Tinto\n  vaut pour elle bien davantage. Par là, les Anglais tiennent tout un pan de\n  la péninsule et cette domination financière leur procure une sphère\n  d'influence d'une utilité plus tangible que la propriété du rocher de\n  Gibraltar. L'évolution rapide de la puissance économique, poussant à côté\n   de la domination politique et bien près de l'éclipser, est un des faits les\n   plus saillants de la fin du siècle. La force de la finance internationale\n   devient terrifiante. Elle tient dans ses mains la presse des deux mondes,\n   les moyens d'information, de production, de transport et d'échange; elle\n   garde les clefs de la pensée comme de l'action des hommes. Déjà elle fait\n   la guerre sous le transparent pseudonyme de républiques, de royaumes\n   quelconques. Des hommes sont morts pour les porteurs de fonds turcs,\n   d'autres pour le syndicat américain des sucres ; un plus grand nombre\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2985, "texte": "                                EN ANDALOUSIE                             263\n\n\n    versera son sang pour la CHARTEREU. Un jour prochain verra peut-être la\n    souveraineté effective du monde dévolue à quelque émanation des grands\n    trusts.\n       Après tout, Colomb lui-même n'a-t-il pas poursuivi le rêve d'acquérir\n   de fabuleuses richesses dont la possession lui eût permis d'accomplir une\n   grande œuvre chrétienne : le rachat du Saint-Sépulcre?\n      Si un peu de ce noble esprit habite encore le monastère où il fut con-\n   solé aux heures de détresse, ce signe de la puissance de l'or, pour le bien\n   comme pour le mal, doit-il nécessairement lui déplaire?\n      Un soir, il vint frapper à la porte du couvent, accompagné de son\n   jeune fils Diego, presque mourant de faim et de soif.\n      Las de luttes vaines, de tergiversations, de basses intrigues et de ce\n   mot « demain » toujours opposé à ses projets et à ses offres, il avait\n   décidé de quitter la terre des rois catholiques. Le fil qui l'y rattachait\n   encore était à l'instant d'être rompu, quand la main charitable du prieur\n   de la Rabida retint le Gênois. L'Espagne dut au pauvre moine la gloire\n   de la découverte d'un nouveau monde. Son intervention toute désinté-\n  ressée et l'ardeur qu'il mit au service d'une cause, que presque seul alors\n  il avait su comprendre, furent décisives et assurèrent la victoire de\n  Colomb.\n     Quand on lance l'anathème contre l'œuvre des ordres religieux en\n  Espagne, il serait au moins juste de se demander si d'autres églises ont\n eu pour prêtres beaucoup d'hommes d'esprit aussi large et d'un cœur\n aussi admirable que le prieur de la Rabida.\n     Du moins, dans les monastères, l'on pensait et on lisait, tandis qu'à\n présent, dans toute l'Andalousie, l'on ne pense ni ne lit guère. Les ordres\nreligieux encadraient, en quelque sorte, le peuple et donnaient une direc-\n tion ferme et réfléchie à la vie nationale. Aujourd'hui, l'esprit de suite\n fait totalement défaut, il n'y a plus ni chef, ni frein, et tout s'en va à la\n dérive. L'on m'a conté de tristes choses sur le degré de moralité où en\nest arrivé le peuple, dans les villes industrielles du Sud de l'Espagne.\nChaque nation y a greffé ses vices sur une corruption déjà suffisante et si\ncertaines parties du pays gardent, avec leur religion sévère, les mœurs\nd'autrefois, il faut reconnaître que, dans l'ensemble, ces provinces sont\nfrappées d'une véritable décadence morale.\n     Nous dérangeons, en sortant, des Anglais ivres, achevant de s'alcooliser\nen société de filles du pays vêtues de cette robe de percale à fleurs, d'usage\ngénéral chez les filles de joie andalouses. Sur un banc, au dehors, des\nEspagnols de la plus basse classe mangent silencieusement des salades\ncrues. Ils ont l'air fâché d'enfants mis en pénitence. Ces dames les\nauraient-elles abandonnés pour ces rougeauds d'Anglais ? Tout ce monde\nnous regarde d'une façon singulièrement malveillante et marmote de\nvagues injures.\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2875, "texte": "264                              DURENDAL\n\n\n    Laissant ce monastère souillé d'ignobles présences, nous rentrons dans\n notre barque et, faute de vent, nous décidons de renoncer à Palos.\n    Le retour même à Huelva devient bien difficile, car toute brise est\n tombée et notre esquif n'a qu'une seule rame, mais cette lenteur est\n charmante à l'heure exquise, entre toutes, de la tombée du soir.\n    La ville nous apparaît maintenant, comme un éparpillement de cubes,\nd'une blancheur extrême, avec ça et là des clochers ou la tache noire de\nquelqu'usine.\n   Des lignes de chemins de fer, s'écartant en éventail, vont chercher le\ncuivre, le fer, le manganèse dans les sierras prochaines et se prolongent\njusqu'au milieu de la baie, par de grands embarcadères d'acier.\n   A mesure que le soleil s'abaisse, les terres marécageuses, violemment\nteintées par les oxydes, semblent briller d'un feu interne, tant s'accuse\nl'intensité de leur coloration.\n   Les rayons obliques se jouent dans les rides de l'eau sur la grève,\ndonnant la singulière illusion d'un liséré de sang bordant toute la baie.\n    Cette teinte de pourpre sombre envahit tout le paysage et sur ces\nreflets d'incendie, les grands vaisseaux à l'ancre et un vieux navire\n sombré sur les bas-fonds érigent leurs masses sombres.\n    Dans le grand assoupissement du soir, nul son ne se fait entendre,\n hormis des cris joyeux et des chants venant d'une barque voisine, où\nde jeunes étrangers fêtent, paraît-il, leur prochain retour au pays natal.\n    Et voilà que de cette barque nous arrive, glissant sur l'eau, une mélopée\n andalouse, un de ces chants léthargiques, leg de l'Arabie, si éloignés de\nnos traditions musicales, que nous ne parvenons guère à les fixer dans\nnotre mémoire. La simplicité de ces chants égale leur tristesse indicible.\n    Ils s'ouvrent brusquement par un cri profond, désolé, qui saisit d'emblée\n je ne sais quels fibres inconnues d'une sensibilité plutôt animale qu'hu-\n maine. C'est la plainte d'un être vivant, h o m m e ou bête, agonisant sous\n la brusque étreinte d'une terreur ou d'une souffrance sans nom.\n    Cette plainte émouvante suscite la vision d'un animal inoffensif du\n désert, qu'une bête de proie tient pantelante sous sa dent.\n    Les Andalous ne veulent pas d'autres chants et le soir, dans les salles\n de concert, on les voit, les yeux en extase, boire aux lèvres du chanteur\n ces poignantes mélopées.\n    Ils adorent se plonger ainsi jusqu'au fond du rêve énervant des Arabes\n vaincus, reprendre la tradition là où ils l'ont laissée et suivre en tout\n fidèlement ceux dont la ruine eut dû leur être un enseignement d'énergie.\n    L'Espagne s'est laissée fasciner par des chimères et. pareille au bon\n chevalier de la Manche, elle s'est agitée dans un monde factice, fait au\n gré de ses songes.\n    La vie de ce peuple, comblé des dons de l'esprit, s'est déroulée durant\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1264, "texte": "                                EN ANDALOUSIE                             265\n\n\n   des siècles, avec la même incohérence et d'aussi lamentables disgrâces\n   que celles des malheureux que l'opium ou le hachisch tiennent sous\n   leur empire.\n     Maintenant la nuit tombe et sous le pier de Rio-Tinto. formidable\n  structure profilée sur le couchant rougeàtre, nous nous souvenons que\n  les fils des vainqueurs de Lépante sont au nombre des nations menacées\n  par la cupidité anglaise.\n     L'Etat brigand dont les flottes, au XVIe siècle, pillaient en pleine paix\n  les navires des Rois catholiques et dont la reine, toujours vierge!! empo-\n chait sans honte sa part de piraterie, marque à présent comme sienne\n toute terre dont les mines ont quelque valeur.\n     Nation de proie, elle reprend la suite de ses agressions sauvages et\n lord Salisbury vient de parler en termes peu équivoques du « prochain\n héritage des nations mourantes ».\n    Cette griffe colossale d'acier noir, unissant le sol d'Espagne aux océans\nuniversellement britanniques, n'est-elle pas l'inquiétant symbole des\ndangers de demain ?\n    L'Espagne a double le monde et sauvé la chrétienté, mais qui sauvera\nl'Espagne ?\n\n                                                       ARISTIDE DUPONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-011", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 266, "page_fin": 271, "titre_corps": "À la mémoire de Joseph Dupont", "titre_sommaire": "À la mémoire de Joseph Dupont", "signature_source": "L. 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Main-\n                     tenant qu'il n'est plus, nous sentons tous ce que nous\navons perdu. Mieux que de son vivant, nous nous rendons compte de\nl'impulsion puissante qu'il a su donner au mouvement musical de notre\nville, par sa vitalité et son intelligente initiative.\n   Qu'il me soit permis de retracer ici brièvement l'activité musicale de\nDupont, de montrer ce que nous lui devons de jouissances artistiques, et\nde faire voir le haut enseignement qui se dégageait de tout un ensemble\nd'œuvres supérieurement exécutées sous sa direction nerveuse et entraî-\nnante.\n   Joseph Dupont est né à Ensival, le 3 janvier 1838. Son père, violon-\ncelliste, organiste et même compositeur de quelque mérite, lui donna les\npremières leçons de musique. Très jeune, il entra au Conservatoire de\nLiége où il apprit le violon et l'harmonie. I1 fit bientôt partie de l'orchestre\ndu Théâtre Royal de Liége, comme timbalier, où il entra dans le but\nd'étudier â fond l'orchestration.\n   En 1861. son frère Auguste, déjà professeur au Conservatoire de\nBruxelles, le rît admettre au cours de violon de Léonard et au cours\nde composition de Fétis. Pendant les dix-huit mois qu'il resta dans cet\nétablissement, il fut à l'orchestre de la Monnaie, sous la direction de\n Charles Hansscn, en qualité de premier violon.\n   Il obtint le premier prix de violon en 1861 : la même année, il entra en\nloge pour le concours du Prix de Rome et obtint le deuxième prix, —\n"}, {"page_pdf": 328, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2630, "texte": "                    A LA MÉMOIRE DE JOSEPH DUPONT                                        267\n\n\nle premier ne fut pas décerné, — avec la cantate Agar dans le désert. Au\nconcours suivant, en 1863, Dupont obtint le premier prix avec sa cantate\nPaul et Virginie, qui lui donnait droit à une pension annuelle de 4,000\nfrancs pendant quatre ans.\n   Il partit aussitôt pour l'Italie. Cette terre classique des arts l'enthou-\nsiasma.\n   Les lettres qu'il écrivit alors à son frère Auguste, et qui ont été pieu-\nsement conservées par la famille de celui-ci, disent la réceptivité, la sen-\nsibilité de son âme et nous initient au développement de son éducation\nartistique. Il étudia les musées et la littérature italienne; travailla avec les\nmaîtres : fut admis souvent dans l'intimité de Verdi et se lia avec les\ncompositeurs de la jeune école, notamment avec Ponchielli, l'auteur de\nGioconda, et Boïto, l'auteur de Mefislofele, qu'il fit représenter à la Mon-\nnaie. Après avoir passé en Italie plusieurs années, il partit pour l'Alle-\nmagne, où il paracheva ses études. A Berlin, Mme Viardot le présenta à\nMerelli, directeur des théâtres italiens de Varsovie et de Moscou. Celui-ci\nl'engagea en qualité de premier chef d'orchestre de ces deux théâtres,\ndont les saisons se suivirent sans interruption de 1867 à 1871.\n   A Moscou, Dupont fit, entre autres, la connaissance de Nicolas Rubin-\nstein, à peu près aussi grand pianiste que son frère Antoine et directeur\nde l'école de musique de la Ville Sainte de Russie.\n   Rentré en Belgique en 1872, il fut nommé professeur d'harmonie théo-\nrique au Conservatoire de Bruxelles et, peu de temps après, Avrillon lui\ndonna la succession de Singeléc, comme premier chef d'orchestre de la\nMonnaie, poste d'honneur qu'il occupa sans interruption jusqu'au\n4 mai 1889.\n   Joseph Dupont avait débuté triomphalement en dirigeant Guillaume\n Tell; il termina sa carrière théâtrale par Lohengrin au milieu d'ovations\ndont Bruxelles n'a pas perdu le souvenir.\n   Dès son arrivée au pupitre de la Monnaie, il fut nommé directeur de\nl'Association des artistes musiciens, des concerts du Jardin Zoologique,\npuis de ceux du Waux-Hall, et en 1873, il succéda à Henri Vieuxtemps\ndans la direction des Concerts Populaires. De 1881 à 1884, Gye lui confia\nla direction des grandes saisons musicales de Covent-Garden (1).\n\n\n\n  Dès sa rentrée à Bruxelles, en 1872. Joseph Dupont déploie une activité\nconsidérable, comme professeur au Conservatoire, comme chef d'orchestre\n\n\n   (') Je dois i l'obligeance de mon ami et confrère, Ferdinand Labarre, les renseignements de\nla partie documentaire de cette petite notice.\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2958, "texte": "268                              DURENDAL\n\n\nde l'Opéra et des concerts. Et on ne sait ce qu'il faut admirer le plus en\nlui, ou sa compréhension étonnante des œuvres lyriques dont il dirigea\nsi magistralement l'exécution, ou son talent d'initier notre public aux\ncompositions du grand répertoire symphonique moderne.\n   Celui qui n'a pas connu le public bruxellois d'il y a trente ans. ne peut\nse figurer combien ce grand artiste lui a été utile, combien son initiative\na été bienfaisante, combien elle a été nécessaire au développement de\nnotre goût et de notre compréhension du mouvement musical actuel.\n   Autrefois, il fallait avoir un certain courage pour se dire wagnérien et\nl'affirmer avec fermeté.\n   Notre héros fut wagnérien dès la première heure, à une époque où il y\navait du mérite à l'être et à s'affirmer tel. Il fut le premier d'entre les chefs\nd'orchestre qui, en dehors de l'Allemagne, se sont consacrés corps et\nâme à l'exécution des partitions immortelles du maître de Bayreuth.\n   Dès son arrivée à la direction des Concerts populaires, il nous fit\nentendre d'importants fragments, voire même des actes entiers des\nMaîtres Chanteurs, de Parsifal, de la Walkyrie, de Siegfried, de Tristan,\net ce, bien avant qu'on eût songé à les aborder à Paris et à Londres.\n   Son wagnérisme, quoique ardent et convaincu, n'était rien moins\nqu'exclusif. Témoin ces beaux programmes des Concerts populaires où\ntoutes les écoles sont représentées avec une rare intelligence : l'école\n Scandinave avec Grieg et Svendsen; l'école russe avec César Cui, Tchay-\nkowsky, Borodine, Rubinstein, Moussorysky, Balakireff, Rinsky-Korsa-\nkoff ; l'école française avec Saint-Saëns, Bizet, Guiraud, Massenet, Lalo,\n César Franck, Duparc, d'Indy, Chausson, Chabrier; l'école allemande\n avec Schumann, Brahms, Max Bruch, Raff, Richard Strauss, Goldmarck,\n Humperdinck; l'école tchèque avec Dvorak et Smetana.\n    Mais si Dupont a été attentif au mouvement musical de l'étranger, il ne\n fut pas pour cela indifférent à l'égard des auteurs de son pays et sut faire\n une belle place aux compositeurs tels que Benoît, Tinel, Huberti, Gilson,\n Blockx, Mathieu, Jehin, Raway, De Greef, Servais.\n    Grâce aux Concerts populaires, il nous a été permis d'entendre une\n foule de virtuoses de l'archet et du clavier, des cantatrices et chanteurs\n les uns débutant à peine dans leur carrière, les autres déjà précédés\n d'une réputation dûment acquise. Quel magnifique défilé! Rose Caron,\n d'Albert, Saint-Saëns, Sarasote, Thomson, Busoni, Van Roy, De Greef,\n Ysaye, Ernest Van Dyck et combien d'autres encore !\n    La liste sommaire des ouvrages lyriques qui passèrent à la Monnaie\n sous sa direction inoubliable avec Lapissida (de 1886 à 1889) est intéres-\n sante au premier chef : La Gwendoline de Chabrier. Lakmé de Delibes. Les\n Contes d'Hoffmann d'Offenbach, la première exécution en français de la\n  Walkyrie, Le Pécheur de Perles de Bizet. Gioconda. de Ponchielli, Jocelin.\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3011, "texte": "                 A LA MEMOIRE DE JOSEPH DUPONT                            26\n\n\n  le Roi l'a dit, Richilde, de Mathieu, le Roi d'Ys de Lalo, Fidelio de Beetho-\n  ven, avec le récitatif de F.-A. Gevaert. les Maîtres Chanteurs, les ballets\n  Milenka et Sylvia, etc. Dupont clôtura sa direction par le Saint-François de\n  Tinel. Soit cinquante-huit actes nouveaux ou inédits.\n     En plus de ces grandes fêtes artistiques, nous lui devons d'autres jouis-\n  sances non moins hautes. Si d'une part il nous tint si souvent sous le\n  charme de sa magistrale direction, d'autre part, le premier en Europe, il\n fit appel pour la direction des concerts aux virtuoses de l'orchestre tels\n que Hans Richter, Mottl, Hermann Levy, Rimsky-Korsakoff, Richard\n Strauss, Saint-Saëns. N'est-ce pas là encore un beau titre de gloire? Savoir\n se mettre au-dessus des mesquineries et des calculs personnels, subordon-\n ner son moi en se plaçant volontairement en quelque sorte en sous-ordre\n comme simple préparateur, n'avoir uniquement en vue qu'un idéal d'art\n à réaliser, cela n'est certes pas le fait de tout le monde. Un acte pareil\n exige de la part de celui qui le pose un sentiment de réel désintéresse-\n ment, une rare abnégation. Il ne s'explique même chez Dupont que par\n son désir constant d'initier notre public aux géniales interprétations des\n grandes œuvres. I1 partait de cette idée très juste que toute composition\n est susceptible de plusieurs interprétations les unes, non moins belles, non\n moins intéressantes, que les autres.\n    Celui qui a entendu l'ouverture de Tannhäuser, dirigée successivement\n par Mottl et Weingartner, en conviendra.\n    Nous savons, ici à Bruxelles, par quelles intrigues le sceptre de la\n Monnaie fût ravi à celui qui a su faire, de ce théâtre, la première des\n scènes lyriques où l'on chante en français. Depuis ce temps-là. notre\n opéra n'a fait que déchoir du haut rang auquel l'avait porté Dupont, pour\ntomber au niveau des théâtres de province.\n    Joseph Dupont qui, à juste titre, tenait à la Monnaie de toutes les\nforces de son âme, l'ayant illustré par son talent, souffrit vivement de\ncette iniquité, qui fut en réalité la cause principale, sinon unique, de son\ndépérissement graduel.\n    Rien ne pouvait l'en consoler. Ni les offres brillantes qui lui arrivèrent\nde l'étranger : une tournée en Amérique avec la Melba, la direction de\nl'orchestre du théâtre de Buda-Pesth, voire la direction du grand Opéra\nde Paris. Ni les consolations de ses amis et les sympathies du public. Il\ndéclina obstinément toutes les offres qu'on lui lit.\n    A ce vaillant porion musical, il fallait sa fosse, et non une autre.\n    Ses ennemis, non contents d'avoir triomphé misérablement, machi-\nnèrent de nouvelles intrigues. Ils essayèrent de lui faire enlever le droit de\ndonner des Concerts populaires en la salle de la Monnaie. C'eût été la\nmort de cette institution célèbre. Et bien que cette nouvelle machination\nfut déjouée, le chagrin qui en résulta pour Dupont vint se greffer sur le\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2796, "texte": " 270                            DURENDAL\n\n\n\n  premier, et ne fit que hâter un dépérissement qui. de plus en plus, alar-\n  mait ses amis et ses admirateurs.\n    La dernière joie qui illumina le déclin de ses jours fut sa nomination\n  comme membre effectif de l'Académie royale de Belgique, distinction\n  qui n'était, d'ailleurs, qu'un strict hommage rendu à sa haute valeur et la\n récompense d'innombrables services rendus à l'art musical de sa patrie.\n    La fin de Dupont a été celle d'un sage, en parfait accord avec sa\n conscience, la conscience d'un déiste convaincu.\n    Cette charmante nature, bien qu'un peu exclusive, a su se créer de\n nombreuses amitiés, chaudes, dévouées, inaltérables, parmi l'élite intel-\n lectuelle de Bruxelles et de l'étranger. Mais aucun de ses amis ne fut pour\n lui ce qu'a été son frère aîné. Auguste Dupont. Ces deux natures, égale-\n ment distinguées et éminemment douées, s'aimaient d'affection tendre ;\n leur bonne entente, leur amitié étaient quasi proverbiales.\n    Peu d'artistes ont eu des débuts de carrière aussi difficiles, aussi durs\n qu'Auguste Dupont. Lorsque, grâce à son talent, à son intelligence, à sa\n persévérance, il parvint à se créer, à Bruxelles, une position en vue\n comme virtuose, professeur de piano et compositeur, il songea aussitôt à\n son frère Joseph, voulant lui aplanir la route qui fut si escarpée pour lui.\n Auguste exerça sur son frère une influence on ne peut plus bienfaisante,\n en contribuant dans la plus large mesure à son développement intel-\n lectuel et artistique.\n    On peut dire que l'affection de l'aîné a été presque paternelle, celle du\n cadet en quelque sorte filiale.\n    Une influence non moins heureuse sur Dupont fut celle de François-\n Auguste Gevaert, l'illustre directeur de notre Conservatoire.\n    Parmi ses amis les plus dévoués, il faut citer, en première ligne, Léon\nd'Aoust, son fidèle compagnon d'armes, à qui l'institution des Concerts\npopulaires doit une éternelle reconnaissance.\n   N'oublions pas non plus Louis Brassin. l'un des promoteurs du wagné-\nrisme à Bruxelles.\n   Il serait superflu de citer d'autres noms encore; nous les connaissons\nbien, Fritz Rotier, Ferdinand Labarre. Maurice Kufferath. Guillaume\nGuidé, Joseph Jacob, etc., etc.\n   Dupont n'était pas seulement un artiste dans toute l'acception du terme,\nc'était aussi un homme très instruit : il possédait plusieurs langues,\nl'allemand, l'italien, l'anglais, il connaissait même un peu le russe ; il\nlisait les philosophes et les historiens avec passion. Sa conversation était\nspirituelle et substantielle.\n   Les bons chefs d'orchestre sont rares, en général, même dans les pays\nplus grands que la Belgique, par exemple en France. A quoi cela tient-il?\nProbablement à ce que l'instrument dont un virtuose de ce genre doit se\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1068, "texte": "                A LA MÉMOIRE DE JOSEPH              DUPONT                271\n\n\n\nservir n'est pas aisé à trouver et coûte fort cher. Pour faire ses gammes\net exercices, le pianiste, le violoniste, etc., n'ont pas grand'peine ù se pro-\ncurer l'instrument voulu ; ils peuvent donc travailler tout leur saoul, seul\nmoyen d'atteindre à la maîtrise. Mais l'orchestre, quel organisme rare et\ncompliqué! Il faut que des circonstances exceptionnelles permettent au\nvirtuose d'en trouver un sérieux, de s'en emparer et de le manier à sa\nguise. Nous avons vu que notre héros n'a pas négligé les occasions de se\nrendre maître de l'orchestre et nous bénissons les circonstances grâce\nauxquelles il nous a été donné de posséder, parmi nous, un chef\nd'orchestre, un virtuose di primo carlello, doublé d'un intelligent et dévoué\néducateur du public bruxellois.\n   Joseph Dupont était décoré de plusieurs ordres. Ces distinctions\nn'ajoutent rien à sa mémoire qui ne vivra qu'en raison de ses mérites\npersonnels.\n\n                                                         L.   WALLNER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-012", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 272, "page_fin": 274, "titre_corps": "Les Conférences du mois", "titre_sommaire": "Les Conférences du mois", "signature_source": "A. G.", "ancre_debut": "Les Conférences du mois", "ancre_fin": "Ch DE S", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 333, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1923, "texte": "Les Conférences du mois\n\n\n   Frédéric Chopin, causerie récital par M. Georges de Golesco (soirée orga-\nnisée au profit des œuvres de Saint-Vincent-de-Paul, dans la salle de la\nrue de l'Equateur, le 20 mars dernier).\n   M. de Golesco n'a pu, malheureusement, à cause de son état de conva-\nlescence, lire lui-même l'étude remplie d'émotion et de pénétrante cri-\ntique qu'il avait consacrée à Chopin. Elle nous a aidés à mieux com-\nprendre et à aimer davantage ce maître très inégal, à l'inspiration un peu\nsaccadée, superficiel, parfois, mais aussi et souvent, singulièrement\nincisif et poignant.\n   M. de Golesco nous a fait passer, ensuite, avec le musicien génial dont\nil interprétait l'œuvre d'une façon puissante, à la fois, et exquise, par\ntoutes les phases de l'extase, de l'hallucination, de la rêverie tendre ou\ndésolée... Il a joué une dizaine de morceaux, parmi lesquels nous avons\nretenu surtout l'étude en la bémol et le prélude en ré bémol, empreints\nd'une délicieuse majesté de songe triste.\n                                                                     A. G.\n\n\n   Jeudis littéraires du Parc. —La série de matinées littéraires organisées au\nthéâtre du Parc par M. Chomé s'est close, de la façon la plus brillante,\npar les conférences de M. Ernest Verlant sur Corneille et de M. Henry\nMaubel sur Baudelaire.\n   Après avoir défini avec une grande noblesse d'expression, en paroles à\nla fois fortes et fines, le vieux Corneille, dans sa traditionnelle attitude\nd'héroïsme un peu forcené, de roide fierté intransigeante, de vertu à toute\noutrance, M. Verlant s'est attaché à nous apprendre le poète inconnu ou\nméconnu, le sentimental, tendre, retors et mélancolique qui apparaît\nsurtout dans les pages les moins fréquentées de l'auteur du Cid.\n   Baudelaire, aussi, a sa légende, à laquelle, d'ailleurs, ennemis et admi-\nrateurs ont également contribué. M. Maubel s'était donné pour tâche de\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2733, "texte": "                      LES CONFÉRENCES DU MOIS                                273\n\n\nrétablir la vraie physionomie, si noble et si haute, du grand poète, d'en\neffacer les traits factices ou exagérés dont on l'avait, à plaisir, défigurée.\nEt sa démonstration, illustrée d'une analyse profonde et perspicace des\nFleurs du Mal, des Petits poèmes en prose, etc., a été aussi complète\nqu'éloquente.\n   Le succès dont le public a récompensé l'initiative intelligente de\nM. Chomé, nous vaudra, espérons-le, une nouvelle série de matinées\nl'hiver prochain.\n                                                                      A. G.\n                                      *\n                                    * *\n   Matinées littéraires. — Le mercredi 14 février, l'élégant public des mati­\nnées littéraires a entendu une conférence de M. Valère Gille, le poète\nde la Cithare et du Collier d'Opales, parlant du don Juan en littéra­\nture. Le sujet était attrayant. Etudier les différents types de don Juan,\ntels que les a enfantés la puissante imagination des poètes, en noter les\ntraits communs et les différences caractéristiques constituent une incur-\nsion sur le domaine de toutes les littératures. Car l'histoire sanglante et\npassionnée de don Juan fait partie du patrimoine littéraire universel.\nUne magie fascinatrice se dégage du nom du terrible amant, de ce nom\n\n                  Si vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète\n                  Qui ne l'ait soulevé dans son coeur et sa tête,\n                  Et pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand (1).\n\n   Les beaux vers de l'éclatante apostrophe adressée par le poète des\nNuits à don Juan chantent encore dans toutes les mémoires, et ce nom\nmystérieux suffit pour évoquer, auprès de la douce figure de Mozart, les\ngénies plus austères de Molière et de Byron.\n   M. Valère Gille s'est attaché, dans son intéressante causerie, à montrer\ncomment chaque littérature a conçu le personnage de don Juan à son\npoint de vue caractéristique. Passant du Railleur de Séville de Tirso de\nMolina, au Festin de Pierre de Molière et au Don juan de Byron, il a\nexpliqué les variations introduites par ces divers poètes dans le type de\nl'amant d'Elvire, d'après la théorie du milieu. Avec un guide tel que\nValère Gille, cette promenade à travers les littératures ne pouvait man-\nquer d'être intéressante et instructive. Entre autres agréments, elle nous\na fait faire la connaissance d'un don Juan russe que nous ignorions com-\nplètement.\n   Le mercredi suivant, le curieux « flâneur » du Journal des Débats,\nM. André Hallays, nous entretint d'un sujet plus austère, en commen-\n\n\n (') ALFRED DE MUSSET : Namouna.\n\n                                                                        18\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1446, "texte": "274                            DURENDAL\n\n\nçant une série de conférences sur la condition des artistes au XIXe siècle.\nNonobstant sa fine ironie, le conférencier a laissé transparaître un sincère\namour de l'Art, qu'il voudrait voir imprégner, pour les embellir, les rela-\ntions des hommes entre eux.\n   Son idéal semble être celui de Ruskin: son désir, l'élévation de l'hu-\nmanité par l'universelle compréhension du beau.\n   Aussi, M. Hallays s'élève-t-il avec force contre la tendance égoïste de\nl'art contemporain. Mais il se trompe étrangement, à notre avis, quand il\nfait remonter la source de cette tendance à l'école romantique. De tout\ntemps, l'art a été le propre d'une élite: la glorieuse recherche de la\nbeauté isole les esprits des poètes et en forme l'aristocratie intellectuelle\nde l'humanité. Sans doute, l'œuvre d'art parfaite doit enlever les hommes\ndans un élan 'spontané d'admiration unanime, mais l'artiste, en la com-\nposant, ne peut, s'il est sincère, considérer un seul instant ses rapports\nultérieurs avec la société. Une des grandeurs de l'art est son indépen-\ndance, et les poètes qui se cloîtrèrent dans leur tour d'ivoire resplendi-\nront encore, alors que les fervents de l'art social dormiront depuis long-\ntemps dans l'oubli. Les intérêts et les besoins de l'homme se modifient,\n se transforment sans cesse : seul, le beau absolu est éternel.\n\n                                                                Ch. 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L'im-\n                    pressionnisme de Signac ne nous laisse plus voir que\n                   des notations en cobalt, vermillon et terre de sienne,\n                    qu'une touriste anglaise en mal de peinture dédaigne-\n                   rait de signer.\n   Les sujets sont d'un ordre intéressant et élevé. Pas d'étalages de nudi-\ntés grossières, pas de compositions d'une inspiration douteuse. Mais des\nscènes populaires, des études de types, des paysages aux lignes calmes,\naux clartés joyeuses, aux tonalités chaudes. La peinture historique ou\n« la peinture de style » n'est pas représentée. Qui s'en plaindra? Ne\nsommes-nous pas tous saturés de toutes ces immenses toiles allégoriques\nqui encombrent régulièrement la cimaise de nos expositions triennales\net des scènes classiques qui glacent le spectateur? Les œuvres actuelles\névoquent la nature sous des facettes claires et vivantes, l'homme dans ses\ntravaux et ses joies et sous les aspects réels et vrais de la vie.\n   Parmi les paysagistes, aussitôt après le vibrant, le scintillant Clans, il\nfaut louer les nombreuses toiles de Georges Buysse. Le beau paysagiste\nque voilà ! Souple, sur de son métier, coloris exubérantde vie. Ses tableaux\nsont pleins de lumière, baignés dans une atmosphère limpide. Les tona-\nlités sont profondes, distinguées. La touche est solide. Les sujets sent\nexquis : chapelles rouges, éclairées par les rayons étincelants d'un soleil\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3027, "texte": "276                              DURENDAL\n\n\noblique, allumant des ors dans les fenêtres et jouant dans les accidents\ndu terrain; sous-bois piqués de taches lumineuses; routes dans la gloire\ndes midis; canaux tristes dans l'atmosphère hivernale. J'appelle spéciale-\nment l'attention sur le curieux Canal à Gand, où l'air froid, humide d'un\njour de neige, déprimant à faire pleurer, et l'horreur d'une eau glacée,\nsans vie. sont exprimés adéquatement par de larges touches plates, ne\nsoulignant aucun détail.\n    La vision de Heymans reste claire, blanche, savonneuse. Sans doute, ce\nne sont pas les couleurs superbes et rutilantes de l'Ecole flamande. Ici,\nce sont des paysages à la lumière papillottante, aux teintes douces et\nclaires à en souffrir. On voudrait peut-être un coloris plus vivant} un\nsoleil plus intense, des contrastes plus impressionnants. Cependant, on\nne peut pas ne pas admirer les teintes lunaires du Parc et le vaporeux\nClair soleil matinal, évoquant si délicatement les aurores de juin.\n    Bussy expose deux pastels étoffés, lumineux et bien fondus ; Hasledine,\ndes paysages convenables ; Hart-Nibbrig, des vuestrès précises et très fouil-\nlées qui, avec les délicats pastels de Morren, chantent les façades sour-\nnoises, les toits rouges et les vergers odorants de la Zélande. Franz\nMelchers évoque des paysages de rêve et montre un portrait de jeune fille\n délicieusement laid. Mais où a-t-il cherché la lumière jaune qui enve-\n loppe un de ses Parcs? Comment ses arbres sont-ils bâtis? Ruskin disait\n qu'un peintre ne devait pas corriger la nature, mais l'imiter. Melchers ne\n semble-t-il pas vouloir lui imposer des formes par trop spéciales et fan-\n taisistes. La véritable valeur de ses tableaux réside en ce qu'ils ont de\n prétentieux. La composition n'y est sauvée, ni par la correction du dessin,\n ni par l'harmonie des teintes.\n     Les études de Max Luce, malgré le soin qu'il y apporte et le travail\n qu'elles décèlent, ne parviennent pas à m'enthousiasmer. Il voit le pays\n noir sous un ensemble de couleurs de cobalt, de carmin évidemment\n faux, qui ne donne pas l'impression triste et pesante de ces contrées, où\n  l'industrie a étouffé tout pittoresque et toute joie du paysage. Meunier,\n  certes, comprend mieux leur caractère.\n     Jean Delville est sobre, distingué et très aristocratique dans l'Amour des\n  âmes. Son œuvre émeut par la grâce et la beauté des lignes, par l'équi-\n  libre des deux corps souples enveloppés dans une atmosphère éthéréenne.\n  Ensor est déséquilibré et douloureux à regarder. Léon Frédéric fait admi-\n  rer son coloris presque linéaire et ses chaires roses à reflets bleus. Huk-\n  lenbrok expose une Visite automnale de tonalité riche, étoffée et de facture\n  soignée. Kamerlingh Onnes est un limpide aquarelliste. Laermans déter-\n  mine le voulu de ses attitudes en un découpage saisissant de personnages.\n  D'Alfred Verhaeren une Nature morte de toute beauté, très savoureuse et\n  d'un beau métier. De Delvin de rouges Picadors, constituant une impies-\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2857, "texte": "        SEPTIÈME EXPOSITION DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                      277\n\n\n sion saisissante des combats de taureaux. Mais que dire d'Evenepoel et de\nZuloaga, qui constituent par leurs nombreuses œuvres un des principaux\nintérêts du Salon.\n    On ne peut sans regret contempler les tableaux d'Evenepoel. Quel dom-\nmage qu'un pareil talent soit si tôt enlevé à l'art belge. Avec quelle\nintensité de vie Evenepoel a saisi et fixé le caractère de la banlieue pari-\nsienne, avec ses mœurs, ses habitudes, ses plaisirs. Il évoque avec une\nsûreté de dessin et de palette tout à fait étonnante les dimanches dans\n les faubourgs, les amusements sous les tonnelles des guinguettes, la\ncaractéristique spéciale des individus qui se coudoient dans ces foules\nbruyantes.\n    Voyez donc ce Dimanche au Bois de Boulogne. Admirez l'étoffé du\ntableau, le coloris si bien rendu, la lumière poussiéreuse qui embrouil-\nlarde les passants. Voyez l'attitude vivante du militaire et de la femme\nhabillée de rose, le geste correct de l'homme qui les croise. C'est d'une\nvérité admirable.\n    Tout à côté, l'Espagnol à Paris, dont la silhouette longue et noire se\ndécoupe sur le fond précis de maisons parisiennes. L'harmonie de ce\ntableau, conçue dans une gradation d'ocrEs et de bruns est excellente.\nLa toile est sans défaillance, ni hésitations. C'est une œuvre maîtresse, où\nse révèle toute l'acuité de la vision d'Evenepoel, égalée par une sûreté de\nmain et une loyauté d'expression rares.\n   N'incruste-t-il cependant pas trop ses personnages dans la toile? Ils\nsont tous un peu comme des marionnettes, un peu raides. Ils manquent\nde relief. Ce sont là des défauts, dont cet artiste se serait bientôt débar-\nrassé si, hélas! la mort ne l'avait fauché avant le temps.\n   Comme Evenepoel a représenté le peuple parisien, ainsi Zuloaga\ns'attache aux types de la race espagnole. Paysans, danseuses, jeunes filles,\nnaine au visage horrible, sont évoqués d'une façon précise par son pin-\nceau. Quel étonnant portrait que celui du Maire de Riomoro. Les lignes\ndu visage sont intenses d'expression astucieuse et sournoise, les yeux\nd'une volonté et d'une fixité extraordinaires. La pose du maire, drapé\ndans l'orgueil d'un manteau troué, noblement rejeté sur l'épaule, est\nmagnifique. L'étude du visage est, dans toutes les œuvres, poussée à fond.\nLe dessin est net et ferme. Zuloaga est plus dessinateur que coloriste.\nVu le but qu'il poursuit, représenter les types de la race espagnole est\nbien le genre qui lui convient. La teinte grise qui baigne ses œuvres, ces\nfonds de paysage plats, sans relief, ces tonalités étouffées laissent toute\nl'expression aux lignes, au dessin, ce qui est d'une importance capitale\ndans le portrait.\n   La Course dans mon village est du Breughel moderne. L'assemblée des\npaysans sur la place, clôturée par une antique construction faisant fond\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1032, "texte": "278                            DURENDAL\n\n\nde tableau, est d'une vie intense. C'est un coin de l'Espagne évoqué avec\ntoute la sûreté d'un observateur parfait et d'un peintre fidèle.\n   Et cependant, malgré toutes les qualités de Zuloaga comme d'Evene-\npoel, on se prend à regretter que des artistes d'un tel talent ne choi-\nsissent pas des types plus intéressants, des figures plus nobles, des sujets\nplus élevés, des scènes qui feraient moins apprécier le métier peut-être,\nmais feraient rêver et vibrer nos âmes trop souvent diminuées par la vie\nmatérielle.\n   L'art industriel offre à notre admiration, à côté des fantaisies écheve-\nlées de Serrurier, les bijoux harmonieusement dessinés et les orfèvreries\naux lignes parfaites de Van de Velde. Les bibelots, les porcelaines, les\nreliures des vitrines artistiques, tous objets délicieux, sont vraiment\ntentants pour quiconque a du goût et l'amour des choses jolies et\n délicates.\n                                                            HENRY VAES.\n\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-014", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 278, "page_fin": 281, "titre_corps": "Septième Exposition de la Libre Esthétique : II. Les Conférences", "titre_sommaire": "Septième Exposition de la Libre Esthétique : II. 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Ils ont parlé l'un de l'autre, et même de quelques\n confrères, avec une chaude cordialité et une admiration nullement pro-\ntectrice, ce qui n'est pas une médiocre marque de simplicité chez des\n littérateurs. Mais j'oublie qu'ils ne sont point ou, du moins, ne veulent\n pas être des littérateurs et j'aime cette « rare candeur ». pour parler\n comme Fernand Scverin, un simple selon mon cœur, qu'aucun des\n conférenciers, naturellement, n'a cité. Il est vrai que M. Jamme a fait\n une jolie révérence en passant à « l'angélique Mme Blanche Rousseau »,\n le conteur exquis de Nany à la fenêtre, moins simple, peut-être, qu'il n'en\n a l'air (1), mais enfin simple, et à d'autres simples un peu déconcertants\n et imprévus, Lemonnier, par exemple, et Mallarmé!\n\n\n\n   (1) HENDRIK IBSEN!\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2991, "texte": "        SEPTIÈME EXPOSITION DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                        279\n\n\n   M. Jammc a confessé, avec beaucoup d'abandon et de méridionale\nmalice, que, quoiqu'il en eût, la simplicité le fuyait, qu'il se sentait déjà\nvictime de l'envoûtement du verbe, inapte à vivre naïvement la vie, sans\nla traduire en phrases charmantes et cadencées; et, à la vérité, cette\nconfession était bien superflue, il suffisait d'entendre le ton ravi et extasié\ndont il parlait de la simplicité, pour connaître qu'elle n'était plus, pour\nlui, que le lyrique mirage par quoi les choses lui apparaissent embellies...\nEn somme, quoi qu'il veuille et quoi qu'il die, M. Jammc est un poète,\ndoué de particulières facultés de vision, dont le rôle est de nous com-\nmuniquer la sensation par des mots. Et l'on devinait bien qu'il n'ignore\npas y exceller, en l'écoutant réciter les lettres qu'il a échangées avec son\nami Gide, d'une voix exaltée et joyeuse, où perçait une espèce d'étonne-\nment sacré — mélangé d'une modeste vénération pour la muse qui les lui\navait inspirées — d'avoir, un jour faste, écrit d'aussi belles et délicieuses\n choses !\n    « Soyons simples », nous adjurait M. Thomas Braun. Volontiers, mais\n de quelle simplicité ? de celle de M. Jammc, qui serait donc la simplicité\n par excellence, l'essentielle simplicité? Mais ma simplicité n'est point la\n sienne; il s'en faut même de beaucoup! « Soyons simples », n'est-ce pas\n à dire : « Soyons simplement et uniquement ce que notre milieu, la vie\n et nos inclinations natives nous ont faits? » et pourra-t-on dire que nous\n ne soyions pas simples, mais de vulgaires ajusteurs de vocables, de\n piteux mandarins, parce que les conditions de notre existence ont été\n différentes de celles où a flori M. Jammc?\n    En réalité, l'orchidée et le paon ne sont pas moins simples et naturels\n que la marguerite ou le passereau ; et il n'y a là aucune hiérarchie. Dès\n lors, une véritable œuvre d'art est toujours simple et naturelle, si elle\n exprime et manifeste sincèrement la pensée et le tempérament de son\n auteur. Et justement, c'est ce qui nous met en défiance devant la simpli-\n cité des imitateurs de M. Jammc, car, enfin, ce n'est plus être simple (au\n moins, comme nous le comprenons), que de l'être à la suite et sur le\n modèle d'un autre.\n    Quant à lui-même, il est simple, soit ! mais il l'est éperdûment, ce qui\n n'est pas une façon ordinaire de l'être, ni commune. Ses poèmes, à cause\n de l'art qu'il y a mis, du secret qu'il possède de modeler les phrases et\n les vers au contour émerveillé de son rêve, exercent sur nous un charme\n spécial et qui n'appartient qu'à lui, tandis que le morceau de la bonne\n vieille dame, dont il a illustré sa conférence, pour démontrer la beauté\n que peut rec2ler une recette de cuisine ou d'apiculture écrite avec can-\n deur, ne prenait une précaire et paradoxale apparence d'intérêt que\n d'être dit, avec un accent de griserie et d'éblouissemcnt, par un poète,\n sincère, peut-être, mais narquois.\n"}, {"page_pdf": 343, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2725, "texte": " 280                             DURENDAL\n\n\n\n\n   M. Gide, que l'on avait réservé pour le bouquet de ce feu d'artifice de\n simplicité, n'a fait aucune allusion à celle-ci, par la raison qu'il n'est pas\n simple et, je pense, qu'il ne prétend ni ne désire l'être.\n   Il a écrit quelques livres qui comptent de passionnés admirateurs; je\nne jurerais pas qu'ils ne soient capables, comme les fervents stèndha-\nliens, de réciter impromptu la suite de n'importe quelle période citée du\nmaître. J'avoue ne point ressentir un pareil enthousiasme ; j'ai lu les\npages de M. Gide avec le respect que mérite l'œuvre de tout artiste, mais\naussi avec quelque froideur et une certaine méfiance ; et j'en ai aimé\nsurtout la langue aisée et souple, se pliant à toutes les modulations du\nrêve et de l'ironie.\n   Il dit quelque part « qu'un livre est toujours une collaboration » avec\nle lecteur; « qu'il contient une part d'inconscient — la part de Dieu ». Et\ncela est juste, mais encore ne faut-il pas faire la part trop large au pré-\nsomptueux lecteur — ou laissera Dieu la plus grande part de la besogne!\n   Je pense, mais c'est une opinion et nullement une théorie, que le\npoète doit imposer sa vision au lecteur, agir vraiment sur lui et non lui\nproposer, comme c'est, je présume, le dessein de M. Gide, un canevas de\nsongerie sur lequel il brodera selon son humeur ou sa fantaisie. Certes\nl'auteur, parfois, s'il est devenu l'excitateur d'une intelligence profonde\net fastueuse, se sera acquis un admirateur reconnaissant de ce qu'il l'ait\naidé à apercevoir qu'il avait tant d'esprit; mais il y a bien du hasard à\ncourir une telle chance.\n   Il est évident que la beauté de tel visage fascinant du Vinci, de telle\nsymphonie de Beethoven, de tel poème de Poe s'accroît selon la capacité\nd'âme du contemplateur, de l'auditeur, du lecteur; cependant le peintre,\nle musicien, le poète ne se sont pas contentés d'une esquisse confuse,\nespèce d'allusion lointaine à l'objet de leur pensée ; ils ont, autant qu'il\nétait en leur pouvoir, exprimé tous les aspects de, beauté dont ils ambi-\ntionnaient imposer l'admiration. Leurs œuvres sont des fenêtres ouvertes\nsur l'intimité et la gloire de leur esprit, non des miroirs offerts à la\nfatuité des passants.\n   Ceux-ci, dans leur fatigue des œuvres décisives et impérieuses, aux-\nquelles il faut se conformer, ont fait le succès de Redon. Et en avons-\nnous eu, depuis, en peinture et en littérature, de ces ouvrages semblables\naux pâles tapisseries, traversées d'arbitraires hiéroglyphes, d'une chambre\nde malade? Portées chatoyantes d'une musique splendide ou niaise,\nselon la qualité de collaboration du valétudinaire !\n   Ce sont là des œuvres femelles, si l'on peut dire, qui attendent qu'une\n"}, {"page_pdf": 344, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2309, "texte": "        SEPTIÈME EXPOSITION DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                         281\n\n\naccolade virile achève de les créer; mais, le plus souvent, elles restent\ndans un perpétuel devenir.\n   A ce point de vue, les livres de M. Gide me paraissent trop chargés\nd'imagination personnelle, et trop pénétrants; ils portent l'empreinte\nd'une âme d'artiste passionnée et inconstante, trop originale pour le rôle\nauquel leur auteur voudrait les restreindre.\n   Au fond, tout art est allusionniste, comme celui de M. Gide, mais non\ndans la même mesure. Et, pour aller plus loin, tout nous est signe, tout\nallusion ; nous sommes les prisonniers des choses et des gens qui nous\nentourent, non tant dans leur matérialité, que dans la signification qui,\nincessamment, émane d'eux et qui crée l'atmosphère morale au milieu\nde laquelle nous évoluons. Le Voyage d'Urien n'a pas d'autre sens : ses\npersonnages fuyent le décor habituel de leur vie, pour se soustraire à\nl'accoutumance tyrannique du passé ; ils fuyent, mais ce n'est que pour\naccumuler d'autres souvenirs', plus renouvelés et plus fugitifs, et qui,\npourtant, à leur tour, les oppriment.\n\n    M. Gide a entretenu le public, à la Libre Esthétique, des influences en\nlittérature. Il partage les écrivains en influencés et en influenceurs,\nceux-ci doués, seuls, des facultés d'énergie et d'intellectualité d'où naissent\ndes écoles. (Faut-il ajouter que toute la gent de lettres, moi compris, qui\nassistait à cette conférence, s'est rangée dans cette dernière catégorie,\nd'un geste unanime ?)\n    L'idée n'est point neuve, ni saisissante; mais, sans doute, n'y a-t-il pas\nd'idées neuves et leur unique nouveauté réside-t-elle dans la manière de\nles commenter, de montrer quelle figure elles ont dans nôtre esprit ?\nM. Gide a fait cela de façon la plus attrayante. Il parle, et il semble que\nles mouvements de sa tète soulignent les sinuosités de sa pensée ; et le\ndéveloppement de sa parole, d'un ton lyrique, enivré de spiritualité et\nqui conclut sur un mot bref et comme découragé, fait songer à ces\nphrases du Voyage d'Urien, lourdes d'images et de rêve et qui, tout à\ncoup, aboutissent à une interjection ironique, à une constatation de\nréalité qui coupe, brusquement, le fil dérivé du songe.\n\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-015", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 282, "page_fin": 284, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 345, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1789, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nIWAN GILKIN. Prométhée,   poème dramatique. Paris (FISCHBACHER).\n   Les vrais poètes ne se reconnaissent pas tant à l'ampleur des sujets\nqu'ils choisissent qu'au mystérieux frisson dont ils savent animer leurs\nœuvres. Dédoublant leur personnalité par un énergique et superbe\neffort, ils se situent eux-mêmes dans le décor qu'ils ont choisi, sous le\nvoile de leur fiction hardie, et expriment, par le verbe, les impressions\nque leur suggère ce rêve créateur. Plus ce rêve est élevé, plus ils\nplanent, inaccessibles, au-dessus de la foule, plus ils se révèlent comme\nles hautains porte-flambeaux de l'Idéal et de la Beauté. Leur œuvre se\nmesure à la part d'éternité qu'elle contient, à la splendeur du symbole\nqui la recouvre, à l'harmonie de la forme dont ils drapent autour de la\nstatue les plis merveilleux.\n   Filles du lointain passé, les fictions n'ont pas toutes pour le poète\nun égal attrait. Mais parmi celles qui d'âge en âge le fascinent et le\ntourmentent de leur obsession irrésistible, la plus splendide, peut-être,\nest celle de Prométhée. Depuis qu'Eschyle rugit l'hymne de liberté du\nTitan fauve, tous les poètes, qui façonnèrent selon leur personnalité le\nmythe antique du voleur du feu, comptent parmi les plus grands.\nDois-jc citer Calderon, Gœthe, Percy Shelley, noms illustres, sacrés\n par l'admiration des hommes pour l'immortalité.\n   Pour oser aborder un tel sujet après de tels génies, M. Iwan Gilkin\n devait non seulement être sur de son inspiration, mais encore avoir la\n conviction d'apporter clans le symbole du Titan un élément nouveau,\n de donner ù la fable tant de fois interprétée la marque caractéristique\n de sa personnalité. Nous espérons prouver qu'il a merveilleusement\n accompli cette tache difficile.\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "                                 LES LIVRES                             283\n\n\n   La théorie philosophique qui se dégage du Prométhée de M. Gilkin\nest le panthéisme, tel que le conçut Baruch Spinosa. Esprit profond et\nchercheur, le poète de la Nuit aime à objectiver dans ses poèmes les\ndifférents systèmes enfantés par la raison humaine dans sa douloureuse\nrecherche du vrai. Après avoir exploré les régions mystérieuses de\nl'occultisme, il s'est arrêté devant cette étrange et fausse conception de\nl'identité de la nature avec son auteur, et en a fait le fond, la substance\nmême de son poème. C'est ce caractère panthéistique bien déterminé qui\ndonne à son Prométhée un cachet réellement original.\n   La grande crise du drame se débat entre Zeus, l'être unique, fin et\nloi de soi-même, et Prométhée, essor du dieu qui, dispersé dans les\ncontingences, aspire à remonter vers son absolu. Par sa force expan-\nsive, la divinité a créé le monde et ses apparences. Arrivée au fond de\nla matière insensible, disséminée entre les objets, elle retcurne par un\neffort continuel à l'unité primitive, mais elle n'y peut atteindre que par\nla douleur. Tel est le sens des paroles que Prométhée adresse à Zeus, à\nla fin du drame :\n                C'est toi qui dans mon cœur cherchais l'Être suprême,\n                Car je suis ton effort palpitant vers toi-même,\n                          Unique, immense volonté,\n                          Qui te disperses dans le monde,\n                          Et qui, souffrant d'être le monde,\n                          Reviens en pleurs à l'unité.\n\n   Après avoir traversé les évolutions successives de l'âme éparse dans\nla nature, l'esprit du Titan a créé l'homme par un acte de pur amour.\nAinsi, il a dérangé le cours éternel des choses, il a troublé l'ordre établi\ndans l'univers; il devra donc payer la rançon des souffrances. Au reste,\nla douleur est nécessaire. Seule, elle rend l'homme conscient de lui-\nmême et de son éternité.\n\n                        La douleur, c'est la marche sainte\n                        De la sainte sélection\n                        Dans la sainte évolution,\n                        Où, par l'intelligence atteinte,\n                        Nous attend la divinité\n                        De l'universelle unité.\n\n  Depuis l'acte créateur jusqu'à la fin de son long supplice au sommet\ndu Caucase, Prométhée a connu tout ce que, dans sa chair et dans son\nâme, l'homme peut souffrir. I1 a éprouvé l'horrible tourment de voir\nson œuvre imparfaite, il a subi l'ingratitude de ceux que son amour\navait tirés du néant. Nu sur le roc, son corps a été déchiré par le fouet\ndes brises, tenaillé par le froid de l'hiver, et l'aigle sanglant de Zeus a\ndévoré sans cesse son foie toujours, renaissant. Après son rêve d'ef-\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1966, "texte": "284                               DURENDAL\n\n\n\nfroyable torture, il se réveille dans la douceur et l'harmonie; il recon-\nnaît que les dieux détestés par lui n'étaient que le miroir de sa propre\ncolère; il comprend que l'amour est le guide qui mène à l'unité divine\nla pluralité des êtres. A ses oreilles chantent les murmures du monde :\n\n                   Innombrables soleils, astres des nuits obscures,\n                   O Zeus, dévoile-toi dans chaque créature!\n                   Rose lotus des lacs, violette des bois.\n                   Dans chaque créature, ô Zeus, dévoile-toi !\n\n                   Poisson qui sous les eaux nages à l'aventure.\n                   O Zeus, dévoile-toi dans chaque créature!\n                   Lion roux du désert, hirondelle des toits,\n                   Dans chaque créature, ô Zeus, dévoile-toi !\n                   Lait des seins maternels et grain des roches dures,\n                   O Zeus, dévoile-toi dans chaque créature!\n\n                   Savant, poète, amant, martyr, esclave, roi,\n                   Dans chaque créature, ô Zeus, dévoile-toi!\n\n   Alors, au milieu de cette harmonie grandissante, qui remplit en\ns'élargissant la terre et les cieux, évanoui dans l'amour qui le dévore, le\nTitan s'abîme au sein de Zeus, sous « le baiser de Dieu qu'on appelle la\nmort », tandis que le chœur des anges chante l'hymne mystique du\nretour à l'unité.\n   Il se dégage du Prométhèe de M. Gilkin un frisson de grandeur qui\nsaisit et qui transporte. Les vers sont énergiques et gonflés de pensée.\nLes périodes, tantôt se déroulant avec la majesté de l'Olympe, tantôt\nse précipitant comme des torrents rapides, supportent magnifiquement\nla splendeur de l'idée souveraine. Une profonde conception centrale,\nexprimée dans le plus merveilleux symbole par un poète tel que\nM. Gilkin : n'en voilà-t-il pas bien assez pour constituer une belle\nœuvre?\n\n                                                         CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-04-n4-016", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 285, "page_fin": 288, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "d une volonté bien équilibrée", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 348, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1957, "texte": "NOTULES\n\n\n   Nous reproduisons avec joie l'éloge que prodigue à si juste titre à notre\ndistinguée et sympathique collaboratrice, Hélène Vacaresco, La Réforme\nde Bucarest :\n   « L'œuvré déjà si considérable d'Hélène Vacaresco promet d'être, dans\nl'avenir, un impérissable monument élevé, par cette fille d'une antique\net noble Maison roumaine, à la gloire et au génie de notre Peuple.\n   » Hélène Vacaresco est la petite-fille du poète Jean Vacaresco\nqui a laissé tant d'œuvres charmantes et une traduction du Britannicus\nde Racine, en vers roumains, dont beaucoup sont aussi magnifique-\nment beaux que ceux de l'original. Elle est l'arrière petite-fille du\npremier Ienake Vacaresco, dont le nom figure sur la coupole de l'Athénée\net qui laissa à ses descendants ce testament fameux et populaire :\n\n                     .1 Vous, mes descendants,\n                     Je lègue l'amour de notre langue\n                     Et l'amour de la Patrie.\n\n   » Elle est l'héritière des qualités de patriotisme, d'intelligence, de cou-\nrage, de culture devançant l'époque, d'une superbe race de boyards qui\na fièrement inscrit son nom, dans l'histoire de ce pays, avec le plus pur\nde son sang et de ses hautes vertus !\n   » Cette jeune gloire a fleuri, d'une façon toute naturelle, sur le vieux\ntronc tant de fois frappé par la foudre, au cours des orages historiques\nqui ont ravagé notre race, sans la vaincre et sans la décourager. Mais,\nsans qu'elle s'en doute elle-même, ses chants, d'un bout à l'autre de son\nœuvre, sont pleins des échos mélancoliques d'une poésie populaire, bien\nnationale, dont le fond est la tristesse même dans l'héroïsme.\n   » Ceux qui n'ont pas chassé l'outarde dans le baragan d'antan, avant\nqu'il ne fût sillonné de chaussées et de chemins de fer avec, pour seul\ncompagnie, la société de quelque simple paysan, fin chasseur et grand\nchanteur de nos vieilles ballades populaires, ceux-là ne sauraient se faire\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2714, "texte": "286                             DURENDAL\n\n\nune idée complète de l'irrésistible séduction que peut exercer, sur le\ncœur et l'imagination, un de ces chants, au rythme monotone et triste,\naux paroles fières et poétiques s'envolant, d'une bouche harmonieuse et\nnaïve, dans la solitude de nos grandes plaines, aux dernières lueurs,\nempourprées d'un de nos magiques couchers de soleil, ou sous la douce\net limpide clarté d'un de ces clairs de lune d'automne, comme je n'en ai\nvu que chez nous. Voilà le secret de l'enthousiasme que provoque, chez\nles plus grands littérateurs des autres pays, la poésie d'Hélène Vacaresco :\n— c'est l'âme même de la patrie qui vibre, chante, souffre, aime et\npleure, sur la lyre de cette poétesse nationale, fleur de notre sol, puis-\nsamment nourrie de sa sève.\n   » Lcconte de Lisle, à qui elle se plaignait qu'on l'accusât (!!), devant la\nrichesse et la beauté de ses poésies populaires, d'en être elle seule l'au-\nteur, lui répondait, en souriant : « Acceptez toujours, seulement ne comptez\n» pas que les littérateurs et les poètes vrais s'y trompent. Vous seriez un\n» monstre, plus encore qu'un génie, si vous étiez l'auteur d'un pareil\n» volume. »\n   » M. Edouard Schuré,dans une longue et magistrale étude sur le Rhap­\nsode de la Dimbovita, qui a paru dans la Revue bleue du 14 octobre 1899,\nécrivait : « L'auteur des Poèmes barbares a raison : les chants du Rhapsode\n » de la Dimbovita sont l'œuvre d'une nation et non pas d'un seul poète. »\n   » Ce n'est pas, certes, le seul titre d'Hélène Vacaresco à la reconnais-\nsance de ses compatriotes, mais qu'on sache bien que c'est à elle, et\naussi à Carmen Sylva, que nous devons cet immense courant de sympa-\nthie et d'admiration qui a entraîné la curiosité, puis le cœur, de tous les\npoètes et de tous les littérateurs étrangers vers notre Roumanie. Les\nincomparables trésors de notre folklore seraient, sans Mlles, restés encore\n enfouies, Dieu sait combien de temps, ainsi que le sont les richesses\n métalliques et minérales dont notre sol abonde.\n   » Le Rhapsode de la Dimbovita est donc un livre d'une grande portée\n nationale, un livre qui devrait déjà être traduit en roumain, comme on\nest en train de le traduire dans toutes les autres langues, et mis entre les\nmains des jeunes générations qui grandissent, pour les pénétrer du génie\net de la fierté de leur race. »\n\n\n\n\n  Un festival national, à Gand. — La seconde séance du Cercle des\nConcerts d'hiver, qui a eu lieu le 3 février, au Grand Théâtre, présentait\nun intérêt exceptionnel ; elle mérite d'être signalée tout particulière-\nment comme une solennité artistique de notable importance. M. Boedri\nn'avait mis au programme, cette fois, que des œuvres d'auteurs belges\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2891, "texte": "                                  NOTULES                                 287\n\n\ncontemporains. A côté des noms de Mathieu, Gilson, Raway, des renom-\nmées plus jeunes s'affirmaient : J. Ryelandt, A. Morel de Westgaver,\nJ. Vandermeulen. La présence, au pupitre, de chaque compositeur ren-\ndait les exécutions plus intéressantes et plus vivantes.\n   Parlons d'abord du Concerto pour violon et orchestre, d'Emile Mathieu.\nC'est une des meilleures compositions de l'auteur de Freyhir. Nous\nl'avons entendu exécuter superbement, à Louvain et à Bruxelles, dans\nl'hiver de 1896-97, par Mlle Irma Sèthe qui, ce même 3 février, vient de\nremporter un succès triomphal â Berlin. M. Johan Smit, qui joua le\nconcerto au Concert gantois, n'a point les qualités exceptionnelles de\nla jeune et célèbre artiste, son jeu empoignant et, en quelque sorte,\n« électrique ». Son interprétation fut néanmoins remarquable et mit bien\nen lumière les hautes beautés de cette œuvre, très originalement conçue\net habilement construite. La première partie, la plus étendue, intitulée\n(on ne sait pourquoi) « Archanges de combat (?) » est, à notre avis, de\nbeaucoup, la plus belle; elle est bâtie sur trois motifs : un motif domi-\nnant, troublant et tourmenté, un second empreint d'une émotion sereine\net profonde, un troisième sentimental et doux. La seconde partie,\n« Eaux dormantes, Cygnes de rêve », qui répond bien à son titre, respire\nune mélancolie intense, évoque une rêverie délicieuse. Enfin éclate la\n« Ballade matinale » : la joie du soleil, de la brise, des fleurs, des oiseaux,\ndes bois et des plaines, à l'heure divine du réveil des choses, par une\nbelle matinée de printemps.\n   Le prélude du premier acte d'Alvar atteste à nouveau les brillantes qua-\nlités de coloriste de Paul Gilson. Ce morceau est d'une tristesse mordante;\nles thèmes principaux sont empruntés à un Minnelied du XVIe siècle,\nattribué à Marguerite d'Autriche.\n  Les Scènes hindoues, de M. Raway, ont une couleur, une vivacité d'ex-\npression pittoresque vraiment remarquables. Une troublante impression\nd'orient s'en dégage. C'est de la musique sincère, vivante et vraie.\n  Les jeunes maintenant. Le concert devait débuter par la Symphonie\nen si bémol, de M. Ryelandt, qui promettait d'être un des plus intéres-\nsants morceaux du programme. Une importune influenza est venue, au\ndernier moment, empêcher le jeune compositeur brugeois de diriger\nson œuvre. Grâce au dévouement aimable et à l'habileté consommée\nde M. Mathieu, qui a bien voulu accepter, au pied levé, de conduire les\ndeux premières parties de cette symphonie, le public gantois a pu du\nmoins en avoir une idée. Elle nous avait fait à Anvers, en 1897, une très\nvive impression. Cette fois encore, et dans des conditions aussi défavo-\nrables, nous l'avons trouvée vraiment remarquable, de conception\nrobuste et saine, d'inspiration claire, d'écriture élégante et riche, très\n"}, {"page_pdf": 351, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2234, "texte": "  288                             DURENDAL\n\n\n  distinguée. L'andante surtout est impressionnant : il exprime une tris-\n  tesse profonde et tragique qui émeut.\n    La pièce symphonique Efflorescence, de M. Morel de Westgaver, mérite\n  une mention des plus élogieuses. C'est une œuvre délicate et charmante,\n attestant du goût et de l'originalité. Par contre, le conte symphonique\n de M. J. Vandermeulen : Sheherazada (pas confondre avec la Shéhérazade\n de Rimski-Korsakow), nous a paru pâle et sans intérêt, quoiqu'assez bien\n écrit. L'un des thèmes principaux, qui revient à deux reprises, rappelle\n — un peu trop, vraiment ! — le motif du désir de Tristan et heult,\n    A propos de M. Ryelandt, signalons encore l'exécution, très applaudie,\n de ses deux sonates pour cor et pour violoncelle, au concert du 17 février,\n au Cercle Catholique gantois. Nous avons déjà parlé de cette dernière\n œuvre : la Sonate en fa pour violoncelle et piano, et dit tout le bien que\n nous en pensions.\n                                                                    C. M.\n\n\n\n Conseils sur l'éducation (Bruxelles. CHARLER-BULENS, 22, rue de l'Escalier).\n    Quel problème plus redoutable et propre à susciter chez les parents\n de légitimes angoisses que la formation du caractère de leurs enfants.\n L'inclination qu'ils auront reçue dans leur puérilité n'influera-t-elle\n point sur toute leur vie ; leurs dispositions héréditaires ou natives,\n selon qu'elles seront combattues ou favorisées, laissées en friche ou\ncultivées, ne leur feront-elles point un avenir heureux ou coupable,\nun avenir noble et fertile ou une existence bassement végétative?...\n   Et cependant, combien la pédagogie-moderne, celle, surtout, qui se\ntrouve sous la direction de l'Etat, néglige la formation morale des\nenfants, on le sait assez !\n   Les rédacteurs des Conseils sur l'éducation, un nouveau périodique,\ndont le premier fascicule, très bien composé, vient de paraître, se sont\npréoccupés de cette situation et ont entrepris de faire comprendre au\npublic, aux parents, le prix infini d'une éducation vraiment sérieuse,\ncapable de développer chez l'enfant la conscience religieuse et l'énergie\nd'une volonté bien équilibrée.\n\n\n\n\n                                  *\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 280, "texte": "                         DURENDAL\n      REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n\n                                1900 — 7 e Année\n\n\n\n\n              Sommaire du n 4                         (Avril)\n\n\nHÉLÈNE CANIVET. — Le bossu     .                                        225\n                    En forêt (Gavre)                            .   .   226\nFRANZ ANSEL. — La Mandoline :\n                        I. Les Roses so'ùs les étoiles .                 230\n                       II. Fuis-moi!    . . . . .                       231\n                      III. Chanson d'hiver (poésies) .                  231\nGEORGES DE GOLESCO. — Gluck et Wagner                  .                233\nCHARLES DE SPRIMONT. — L'aveu guerrier.             .                   239\n                             Prélude (poésies) -.                       240\nARNOLD GOFFIN. — Guelfes et Gibelins . .                                243\nARISTIDE DUPONT. — En Andalousie                                        260\nLÉOPOLD WALLNER. — A la mémoire de Joseph Dupont.                       266\nA. G. et CH. DE S P . — Les conférences du mois . .                     272\nSeptième exposition de la Libre Esthétique :\nHENRY VAES. —      I. L'exposition . .                                  275\nARNOLD GOFFIN. — II. Les conférences .                                  278\nLes Livres . . .                                                        282\nNotules                                                                 285\nIllustrations : Portrait de Joseph Dupont.\n                Farinata Degli Uberti, par ANDREA DEL CASTAGNO.\n                Adoration de l'Agneau, par VAN EYCK.\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": ""}, {"page_pdf": 282, "texte": "                       LE BOSSU\n\n\n               LA nuit s'était levée; elle planait splendide.\n                     Les pâles liserons du soir s'ouvraîent lente-\n                  ment aux troublants effluves des sèves prima-\n                  nières.\n                     La lune, immense, irradiait de son intense\n                  rayonnement tout un coin du ciel, et dans cette\n                  zone de lumière, les étoiles pâlissaient effacées.\n                    L'eau menteuse faisait de la lune un serpent\nblanc, et les étoiles tressaillantes semblaient des flammes\nétranges.\n   L'ombre des arbres se dessinait, très précise et très noire,\nsur la terre toute éclairée de rayons lunaires.\n   Le vent du soir faisait parler les feuilles.\n   Le cœur calme, heureuse de jouir de cette sérénité, je regar-\ndais courir l'eau, j'écoutais chanter les feuilles, quand un\nbruit de pas, sur le chemin, me fit tourner la tête.\n   Un être s'avançait. Je pouvais le voir comme à la clarté du\njour. Ses jambes, grêles et cagneuses, portaient un corps trapu,\naux épaules larges et carrées. La poitrine était bombée, le\ndos chargé d'une énorme bosse.\n   L'ombre du bossu, une ombre longue et mince, le suivait\nfidèle, et formait avec lui un contraste frappant.\n   L'homme marchait péniblement, balançant ses longs bras,\nqui touchaient presque terre.\n                                                              15\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "226                        DURENDAL\n\n\n    Il semblait fatigué, la tête penchée sur la poitrine, dans une\nattitude découragée et lasse.\n    Le malheureux s'épongeait le front, avec un mouchoir qu'il\ntenait à la main, le bras démesuré de l'ombre remontait\nbrusquement jusqu'au front.\n    Intéressé, amusé peut-être, qui sait, le bossu s'ingéniait à\ndonner à son ombre une allure plus baroque, plus étrange\nencore.\n     Cette mimique, qui m'eût sans doute semblé grotesque en\n d'autres moments, m'impressionnait et m'intriguait...\n     Le bossu étendait les bras, balançait la tête. Tout à coup,\n oh ! cruel mirage, étrange caprice de la destinée, l'ombre\n devint une silhouette d'homme bien découplé, d'homme fort et\n bien bâti, grand, large de torse, la tête haute. Figé dans la\n même pose, le bossu s'était arrêté, il regardait.\n     Tout était horriblement calme. La nature suspendue sem-\n blait guetter dans la cervelle de ce déshérité le moment de\n révolte et de malédiction !\n      Le silence m'oppressait.\n     Alors monta vers moi une sourde exclamation de saisisse-\n  ment douloureux. Puis un sanglot éclata.\n      Le malheureux reprit brusquement sa marche difficile et\n  cahotante, et plus loin je l'entendis pleurer, d'une voix pointue,\n  d'une voix de bossu qui rit.\n      Et la lune rayonnait toujours. Le zéphir faisait bruire les\n  vertes frondaisons des platanes. L'eau passait mystérieuse. Et\n   le carillon sonnait joyeux et clair.\n\n\n\n                EN FORÊT (Gavre)\n\n    Les champs s'étendent à perte de vue, de chaque côté du\n  sentier dur, où résonnent les pas.\n    Le soleil emplit l'espace de son pesant rayonnement; ses\n  rayons tombent fixes et brûlants, sur la campagne assoupie.\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                              EN FORÊT                             227\n\n\n\n     Le blé mouvant dort d'un sommeil agité.\n     Le chant de l'alouette vibre dans l'air lourd.\n     Un étincellement de lumière noie la campagne endormie.\n     Un plant de coquelicots, aux rouges chatoyants, frissonne\n pâmé, et semble un lac de sang clair.\n     Puis le lin en fleurs, qui au loin fond, avec l'azur pâle du ciel,\n le ton clair de ses pétales bleus.\n     Le trèfle vigoureux, fleuri de ses fleurs mauves, vit du vol des\n abeilles actives et du bruissement des gros bourdons.\n    Plantée sur un léger talus, au haut du chemin, la forêt\n majestueuse ouvre ses portes de silence.\n    En sa fraîcheur tiède et moite, s'élèvent les arbres géants, se\n meuvent et rampent les plantes parasites, dont les volûtes lente-\n ment montent aux faîtes des grands troncs.\n    Dans l'ombre suggestive de mystères, des hautes voûtes de\n feuillage, l'odeur chaude des fleurs sauvages, la senteur verte\n des fougères, l'arome des rétines forment une atmosphère\n étrange, qui assoupit et trouble.\n    Les sentiers ombrés de bleu s'enfoncent au plus touffu des\n buissons, dont rien ne réveille le reposant silence.\n    Seul, un cri d'oiseau s'élève de temps en temps du fond des\n taillis, ou descend du faîte des arbres, et fait sonner l'écho d'un\nappel confus.\n    Isolé en ce labyrinthe de troncs et de feuilles, perdu en ce\nfoullis, ce tumulte de plantes, l'esprit songe vaguement, et l'on\ncherche un endroit où reposer son bien-être las.\n    Et c'est avec l'idée de repos que l'on continue sa marche. Tout\nest calme, et cependant, quelle vie dans tout ce mutisme!\n   Que l'on se sent petit, perdu, oublié, parmi toute cette vie\nimmobile.\n   L'on s'avance, infime comme un insecte, on entre dans un\nfourré, on y découvre un sentier, le sentier s'élargit, c'est une\nroute qui se forme, de hauts chênes la bordent, une herbe drue\nl'enrichit de sa verdure veloutée.\n   Le chemin s'allonge, et tout au bout, en une apothéose, deux\normeaux unissent leurs branches; ils forment au-dessus de la\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "228                         DURENDAL\n\n\nroute une ogive basse qui semble l'entrée d'une grotte lumi-\nneuse...\n    Le soleil, en minces rayons, innonde la clairière... elle est\ndans une légère excavation du sol, plantée de rares bouleaux,\naux troncs blancs, éblouissants, fiers et droits, dont la fraîche et\nlégère frondaison voile le ciel doucement.\n    Dans un jet de soleil passent, lumières aux mille teintes, dans\nla lumière d'or, les mouches et les insectes, amis de la forêt.\n    Une vive petite source court entre les troncs, et sur ses bords\nl'herbe haute forme une digue suffisante à la force de ses eaux.\n    Elle franchit la clairière, et le temple aux arches vivantes la\nconduit entre deux hautes berges moussues, l'entraîne en ses\nprofondeurs, et c'est à peine si de loin en loin, on perçoit sa\ncourse incertaine.\n    Un sapin, à la sombreverdure en éventail, étend ses branches\nvertes, et son ombre d'un azur foncé, jusqu'aux fougères du\ntalus... un peu plus loin, dans le chemin qui serpente, un saule\npleureur épend sa claire et somptueuse chevelure, comme un\n rideau mouvant.\n    D'arbre en arbre, la forêt devient plus épaisse, la route se perd,\n ce ne sont plus que sombres taillis de noisetiers, buissons\n épineux de framboisiers sauvages, où sont tendues, merveilleuses\n soieries, de grandes toiles d'araignées.\n    Bientôt le taillis s'écarte, de fantastiques hêtres, au feuillage\n d'un rouge cramoisi, étouffent de leur ombre tragique et sombre\n là lumière du jour; c'est une nuit profonde, angoissante... de\n toutes parts s'étendent leurs bras énormes, dont les rameaux\n semblent des mains agrippantes... on écoute le silence, il semble\n que ces ténèbres cachent en leurs voiles les mauvais esprits de\n la forêt, et que soudain, en une ronde grimaçante, de vilains\n  faunes velus, et des chèvres fantasques, à tête humaine, viendront\n  nous entourer de leur joie redoutable...\n     L'on erre, fébrile, et c'est avec un sentiment de réelle déli-\n  vrance que le chemin se retrouve, clair et gai.\n     Et l'allée smetend, verdoyante, en un pays de rêve fécond\n  d'oubli et d'heureuses chimères.\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                             EN FORÊT                            229\n\n\n\n     Soudain, venant de très loin, très loin, se perçoit faiblement\n  la sonnerie triste et grave du cor...\n     L'appel se multiplie, la plainte sourde vibre; c'est un chant\n désolé que reprend la forêt, que clament les troncs rugueux,.,\n c'est une voix étrange, qui meurt et reprend, un chant de gloire,\n un chant éperdu de mort, l'adieu désolé, le cri de victoire!\n    La mélodie puissante, de force et de triomphe, emplit la forêt,\n naguère silencieuse, qui répond en sourdine, mélancolique et\n sombre.\n    C'est une plainte, un regret, elle pleure, de sa haute voix,\n confuse et lente, la mort de l'un de ses êtres...\n    Puis le silence se fait, le cor s'est tu.\n    Le frisson de la mort a feit vibrer les feuilles. Un recueille-\nment plein de mystère plane dans le jour assombri. Un léger\nbrouillard monte de la terre refroidie et mouille les herbes\ntendres. Et tandis que le coucou module lentement son chant\ntriste et uniforme, le feu rouge du soir teinte la forêt d'une\nlueur sanglante.\n\n                                           HÉLÈNE     CANIVET.\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "  LA MANDOLINE\n\n\n\nLES ROSES SOUS LES            ÉTOILES\n\nLes étoiles, dans l'ombre écloses,\nPalpitaient ainsi que des yeux;\nNous allâmes cueillir des roses\nSous les astres mystérieux.\n\nComme eux, tes yeux pleins de mystère\nNe me regardaient que de loin...\nMon cœur se posait, ver de terre.\nSur ta bouche, rose de juin !\n\n Tu semblais, à travers les voiles\n De ta fiere virginité,\n Plus lointaine que les étoiles\n Qui tremblaient dans l'immensité.\n\n Et tu demeurais si farouche\n Que je n'osai, ce soir joyeux,\n Cueillir la rose de ta bouche\n Sous les étoiles de tes yeux!\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "            LA MANDOLINE                231\n\n\n\n             FUIS-MOI!\n\nFuis-moi! je porte dans mon cœur\nUn mal plus ardent que les fièvres :\nUne enfant se meurt de langueur\nPour avoir effleuré mes lèpres.\n\nFuis-moi! je ne sais que meurtrir\nLa main tendre qui me caresse :\nMon baiser te ferait souffrir\nD'une inguérissable détresse.\n\nEloigne-toi de ma maison,\nLaisse-moi seul avec mes peines :\nMon amour est un lent poison\nQui brûle le cœur et les veines.\n\nPars donc, et laisse-moi mourir\nDans ma solitaire demeure :\nJe souffre, — mais je veux souffrir\nSans qu'un être innocent en meure!\n\n                      *\n                  *       *\n\n\n      CHANSON                 D'HIVER\n\nL'Hiver tend ses voiles épais,\nSes longs voiles couleur de cendre...\nJe ne sais quelle triste paix\nJe sens au fond de moi descendre.\n\nLes concerts des nids se sont tus,\nLe bois se dévêt feuille à feuille...\nNul rave, en moi, ne chante plus,\nMon âme frisson ne et s'endeuille.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": "232                DURENDAL\n\n\n      Le ruisseau, prisonnier du gel,\n      Pleure de ne plus être libre...\n      Sens-tu, mon cœur, ce froid mortel\n      Qui te pénètre fibre à fibre?\n\n      Le jardin est enseveli\n      Sous un paisible et doux suaire...\n      Je pais m'endormir dans l'oubli,\n      Comme en un linceul mortuaire.\n\n                                           FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                GLUCK ET WAGNER\n\n            ESSAI    D'ESTHÉTIQUE            COMPARÉE\n\n\n\n Gluck apôtre de vérité et d'unité. — Iphigénie en Aulide. —\n   Rapports et différences entre l'œuvre de Gluck et l'œuvre de\n   Wagner. — Grandeur suréminente du drame lyrique.\n\n                GLUCK fut un créateur inspiré qui, apôtre de vérité\n                  et d'unité, ouvrit à l'art des voies absolument\n                  nouvelles. Il comprit que l'idéal de la Beauté\n                  et l'idéal de la Vérité remontant et se confondant\n                  en une Source unique d'où ils dérivent, une\n                  œuvre sera d'autant plus suréminente en art\n                  qu'elle contiendra plus de parcelles de la Vérité\n                  éternelle. Et cet apostolat de saine esthétique,\ndont l'influence précieuse émancipa la musique de tant de rou-\ntines stériles, doit être prisé d'autant plus qu'il s'est exercé au\nprofit d'une forme d'art intéressante au premier chef, la forme\nde l'opéra ou, pour nous mieux expliquer, la forme du drame\nlyrique que Gluck a conçue en ses traits généraux, intuitif pré-\ncurseur de Weber, de Berlioz, de Wagner, avec de profondes\ndivergences de style, de forme et d'inspiration que nous signale-\nrons tantôt.\n   A part Armide, toutes les œuvres capitales de Gluck ont puisé\nleur inspiration au trésor des lettres grecques. S'il est vrai que la\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "234                                DURENDAL.\n\n\n\nlittérature est le miroir des civilisations, dans l'organisme social\naux ressorts peu nombreux et peu compliqués que présentait\nl'antique Hellade devait éclore une forme de drame appropriée,\nempreinte de cette simplicité qui est l'attribut de l'enfant, mais\naussi l'attribut de Dieu, une forme de drame qui, dépourvue de\ncontingences superflues, exempte d'accidents et d'épisodes, tra-\nduirait l'âme humaine, avec ses souffrances et ses passions, en\ndes poèmes d'une moelle savoureuse et d'une éloquente conci-\nsion. Gluck sentit quelle mine féconde il y avait là à exploiter, la\n musique ne pouvant exprimer profondément que les impressions\nvagues ou les grands sentiments généraux, mais impuissante à\ntraduire les nuances trop précises de la pensée qui analyse. Il\n comprit merveilleusement que le drame grec allait lui donner\n l'occasion de réaliser son rêve : associer la poésie et la musique\n dans une union si intime, dans une compénétration si substan-\n tielle, qu'il arriverait de la sorte à créer un être lyrique distinct,\n le drame musical, issu de leur fusion. Et c'est ici que Gluck nous\n apparaît apôtre d'unité, de cette Unité dont un admirable pen-\n seur de notre siècle disait qu'elle se confond avec la Vie et avec\n l'Amour :\n     « Celui qui vit est celui qui aime ; il est réuni et il réunit. Celui\n qui ne vit pas n'aime pas; il est séparé et il sépare.\n     La Vie, l'Amour, l'Unité se tiennent donc, ou plutôt ne font\n  qu'un. La mort, l'indifférence et la séparation sont trois mots\n  synonymes » (1).\n     Mais outre cette empreinte de vérité divine dont il illustre tous\n  ses poèmes, outre ce visible caractère d'unité vivifiante qui trans-\n  paraît en toute son œuvre, ce qui distingue encore le génie de\n  Gluck, c'est la pondération parfaite, le souci constant de noblesse\n  dans le style et dans l'expression des caractères. Et c'est tout\n  juste, car les sentiments qu'il traduit, les passions qu'il développe\n  s'agitent au milieu d'un peuple de dieux, de rois et de héros.\n     Dans l'lphigénie en Aulide notamment, ce caractère de\n  noblesse essentiel à toute l'œuvre de Gluck ne fléchit jamais un\n\n   (1) ERNEST HELLO, De l'Homme. Chapitre sur l'Unité.\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                         GLUCK E T WAGNER                         235\n\n\n instant. Il serait oiseux de récapituler ici toutes les merveilles de\n la partition. D'un bout à l'autre, les protagonistes de la pièce ont\n des accents parfaitement appropriés à leur caractère particulier,\n et, au milieu de cette profonde diversité, chacun d'eux conserve\n la gravité noble et émue du drame antique. En conformité avec\n les vues si élevées que Verhaeren développait il y a quelques\n mois en son absolument magistrale conférence, nous sommes\n de ceux qui s'inclineront toujours devant le grand Racine dont\n l'lphigénie, au môme titre et pour les mêmes motifs que celle\n d'Euripide, nous apparaît un radieux chef-d'œuvre. Quoi qu'il en\n soit, M. Gevaert a jugé opportun de modifier le dénouement,\n afin de reproduire plus fidèlement l'impression du drame grec,\n et il a réalisé ce tour de force d'une façon admirable qui fait\n autant d'honneur à l'érudit qu'au musicien inspiré.\n    Dans une tâche aussi périlleuse, il y a, en effet, un double\nécueil à éviter, Je pastiche d'une part, l'imitation fantaisiste et\napproximative de l'autre. Or, non seulement la partie écrite par\nGevaert est absolument dans le style de Gluck, mais loin d'être\nde glace comme l'est d'ordinaire tout pastiche, elle est imbibée\nde cette flamme intérieure qu'allume l'Inspiration. En un mot,\nelle devient partie intégrante du tout et n'a nullement l'aspect\nd'un tronçon séparé. L'interprétation du Conservatoire a été\nremarquable en ses lignes maîtresses. Dufranne a incarné Aga-\nmemnon avec grandeur. Seguin a déployé en son rôle toute son\nautorité habituelle. Mlle Collet a été gracieuse et touchante. Enfin\nM me Bastien s'est révélée un tempérament dramatique servi par\nune rare intelligence artistique.\n    Gluck, disions-nous tantôt, fut le précurseur de Wagner. Il a été\naussi le prophète de l'esthétique de l'avenir. Ces vues profondes\nqui donnent un relief si puissant à la personnalité de Gluck sont\nexprimées dans une lettre célèbre adressée au grand-duc de\nToscane. Elle montre en Gluck non seulement le voyant, l'hal-\nluciné d'art, mais le philosophe, l'analyste qui se rend parfaite-\nment compte de la signification et de la portée de la réforme\nqu'il médite, frappant trait d'analogie avec le poète de Bayreuth.\n« Je m'efforçais, dit-il, de diriger la musique vers son but véri-\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "236                                  DURENDAL\n\n\n\ntable, c'est-à-dire de la subordonner à la poésie, tant au point\nde vue de l'expression qu'au point de vue du développement des\nsituations, sans briser l'action ou l'affadir par des ornements\nsuperflus. Je pensais que la musique devait être pour la poésie\nce que la vivacité des couleurs et ce que l'art du clair-obscur\nsont pour un dessin parfait et bien ordonné; ils insufflent la vie\naux figures, sans nuire à la netteté de leurs contours... La\nsimplicité, la vérité et le naturel sont les fondamentales assises\nde la Beauté dans toutes les créations d'art (1). »\n   Oui, chantre d'Orphée, d'Iphigénie et d'Alceste, nous te\ndevons l'hommage de notre admiration la plus profonde et de\nnotre reconnaissance éternelle, car, sans toi, qui sait si la cathé-\ndrale symbolique de Parsifal eût dressé ses tours pacifiques sur\nla déclivité de notre siècle ravagé? Sans doute, Wagner a\naffranchi le drame des murailles conventionnelles où l'opéra de\nGluck était encore étouffé. Les airs, récitatifs et chœurs, futiles\nbarrières à l'expansion d'un génie conscient de sa grandeur, ont\ndisparu de l'œuvre nouvelle. Mais ce n'est là qu'un pur détail,\nl'absence de ces formes déterminées constituant une différence\nplutôt qu'un progrès en soi. Ce qui donne à l'œuvre de Wagner\nl'envergure d'un oiseau colossal planant dans les infinis roses,\nce qui fait que, dans la cité de l'art éternel, les monuments de\nBayreuth dressent leur cime sourcilleuse au-dessus des temples\nqu'a ciselés la muse de Gluck, c'est la source d'inspiration à\nlaquelle a été s'alimenter l'auteur de Parsifal. Il s'élance, agile\ncomme la foudre, jusqu'aux pures régions du Mythe et du Sym-\nbole où les contingences s'évanouissent comme des spectres. Il\npénètre jusqu'aux entrailles de l'âme humaine, dont il raconte\n\n\n  (1) Ich bestrebte mich daher, die Musik auf ihre wahre Bestimmung zurückzuführen\nnämlich der Poesie für den Ausdruck und die Situationen des Gegenstandes zu dienen, ohne\ndie Handlung zu unterbrechen, oder sie durch unnütze, überflüssige Verzierungen abzusch-\nwächen. Ich meinte, die Musik müsse für die Dichtung das sein, was für eine correcte, wohl\nangelegte Zeichnung die Lebendigkeit der Farben und der wohl vertheilte Contrast von Licht\nund Schatten sind, welche dazu dienen, die Gestalten zu beleben, ohne ihre Umrisse zu\nschädigen       Einfachkeit, Wahrheit und Natürlichkeit sind die grossen Grundbedingungen\ndes Schönen in allen Schöpfungen der Kunst.\n  (Extrait de la lettre de Gluck au grand-duc de Toscane.)\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                       GLUCK ET WAGNER                          237\n\n\nfortement la vie mystérieuse et agitée. Gluck est l'homme de la\ncivilisation antique, dont la formule est le culte de la Beauté\nnaturelle et sensible. Dans Wagner fulgure la formulé nouvelle,\nse dégageant de la civilisation du Christ. C'est l'ASPIRATION,\ninconnue avant Bethléem.. J'entends par là l'élévation instinctive\nvers des régions plus hautes, plus sereines où l'on n'osait point\nauparavant porter son regard et qui, pour se fixer dans une\nforme d'art quelconque, exigera un langage bien plus touffu\nque l'Idée et le Sentiment de l'Hellade. En Wagner, le poète et\nle musicien se confondent encore beaucoup plus complètement\nque dans Gluck. Si la musique des drames de Bayreuth pénètre\nsi profondément jusqu'aux arcanes les plus reculés de notre être\nintime, c'est qu'elle est le prolongement naturel, l'expression\nabsolue, spontanée, le reflet exquisement coloré d'une poésie\nplus haute et plus divine.\n   Laissez-moi vous dire ici toute la grandeur du drame lyrique.\nIl est l'expression d'art suprême et totale. C'est le détour du\nsentier de l'Infini où la Poésie et la Musique se rencontrent,\ns'enlacent et se confondent, saisissant la créature humaine,\nvaincue et ravie par toutes ses capacités sensibles, spirituelles et\naffectives. La Poésie intégrale qui est synonynie de création\nunit l'Idée à l'Image, et illuminée ainsi par le rayonnement de\nla couleur, prend possession de notre intelligence qui embrasse\nl'Essence, de notre imagination qui saisit le Phénomène, de\nnotre cœur qui a soif de Beauté. Puis la Musique vient se\nreposer et replier ses ailes d'ange sur l'Œuvre poétique, l'informe,\nla divinise, parle directement à nos sens attendris, et, mystère\ninsondable, apparaissant comme une simple vibration des nerfs\némotifs, demeure cependant l'impression maîtresse de l'être\nhumain, le plongeant tout entier en cette région des Idées Arché-\ntypes, des Normes éternelles qu'aucun rapport prochain ou\néloigné ne relie aux opacités contingentes des sens et du temps.\nCéleste élaboration justifiant la plus haute des philosophies !\nLa puissance de la musique atteint les sens directement et des\nfils mystérieux communiquent ces impressions de chair aux\nfaîtes de notre nature, transmuant pour ainsi dire leur essence\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "238                         DURENDAL\n\n\ndans l'alambic de l'Eternité. Tant la compénétration des deux\néléments de notre être, suivant le magistral enseignement du\nXIIIe siècle, est intime et substantielle. Tant il est vrai que\nl'homme n'est pas plus cette essence géante rêvée par Fichte,\ncréant un Univers-Songe dépourvu d'objectivité, que la brute\nsensuelle et maladive décrite par ce pauvre et aveugle Zola,\nmais bien plutôt un être dont les harmonies, se dérobant discrè-\ntement dans le demi-jour du Mystère, ne seront jamais acces-\n sibles aux vaines philosophies, un être dont la synthèse lumi-\n neuse resplendit au frontispice d'un livre unique en des mots de\n flamme, que je transcris ici sans fleurs ni superfétations pédantes:\n L'homme est une âme immortelle U N I E à un corps mortel.\n\n                                         GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "          L'AVEU            GUERRIER\n\n\n\n\nVers les jardins d'amour que fleurit ton sourire,\nComme un riche vaisseau s'abandonne à la mer.\nDans un puissant concert d'olifant et de lyre\nMarche mon jeune orgueil, lourd d'hermine el de fer.\n\nIl tend vers toi la pointe ardente de l'épée,\nIl lance à tes échos l'appel cuivré du cor,\nEt les noirs étalons de sa folle équipée\nVers ton manoir en deuil hennissent à la mort.\n\nSur les lacs alanguis où nagent de grands cygnes.\nParmi le calme vert des larges nénuphars,\nLa nacelle vouée aux conquérants insignes\nRêve de soirs en feu, de sang el d'étendards.\n\nEt dans ton vieux castel, qu'alourdissent les âges,\nLe fer se rouille au poing des gardes endormis,\nLe hardi paladin, sacré par les présages,\nViendra-l-il accomplir ses fiers destins promis?\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "240                         DURENDAL\n\n\n  Les chênes ont tremblé d'un long frisson de gloire,\n  Vers les cieux triomphaux les cygnes ont chanté,\n  Et les galops des étalons à robe noire\n  Emeuvent le silence où rêve ta beauté.\n\n  Ne crains pas. Le soleil rit aux porteurs d'épée;\n  C'est la voix de l'été qui gronde dans les cors,\n  Reine, et je t'ai choisie en ma folle éguipée\n  Pour le suprême amour dont les aïeux sont morls!\n\n                                  *\n                                 * *\n\n\n\n\n                        PRÉLUDE\n\n\n                                  I\n\n      Puisque les bleus printemps ne sont plus qu'un beau rêve\n      En mon âme où jadis souriait leur clarté ;\n      Puisque j'ai pu mourir les roses de l'été\n      Et se rouiller la lame héroïque du glaive ;\n\n      Puisque l'horloge est taciturne depuis l'heure\n      Où l'aiguille implacable a sur le cadran d'or\n      Marqué l'instant de la douleur ; puisque la Mort\n      Grave s'est arrêtée au seuil de ma demeure ;\n\n      Puisque rien n'est plus rien de ce qui fut jadis\n      La vie heureuse avec ses rires et ses charmes,\n      Et que seul le regret de calmes paradis\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                        PRÉLUDE                             241\n\n\nFait briller, dans la paix d'un jour qui va finir,\nDe la rosée aux fleurs et du sang sur les armes,\nJ'écouterai ta voix lointaine, o souvenir !\n\n                           II\n\nHéros mystérieux quifouliez d'autres plages\nOù le soleil plus pur donne des jours plus doux,\nVous dont l'épée ardente a servi les courroux,\nDans la lutte enfiévrée, au vent des cris sauvages ;\n\n Valeureux chevaliers partis vers les là-bas\nSur une mer de songe aux vagues opalines,\nPour réveiller du long sommeil les héroïnes,\nA travers lefracas farouche des combats !\n\nAu cor retentissant votre lèvre sanglante\nArrachait dans la mort un si terrible appel\nQue la rumeur en gronde encore sous le ciel ;\n\nDormez dans vos tombeaux près de la mer qui chante.\nConquérants massacrés dont nous portons le deuil,\nMagnifiques aïeux de nos rêves d'orgueil !\n\n                          III\n\nEt vous, preux paladins de la mélancolie,\nVoyageurs attardés aux jardins de l'amour,\nDans la nuit nonchalante et la pourpre du jour\nPour chercher la contrée heureuse où l'on oublie ;\n\nVous dont claquait au vent le pennon de douleurs\nSur votre nef cinglant aux lointains de légende\nVers Thulé pâle et la verte Brocéliande\nOu Viviane dort dans le sommeil des fleurs !\n                                                       16\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "242                          DURENDAL\n\n\n\n      De mes tristesses vos rancœurs sont les aïeules,\n      Puisque je porte auprès des clairs lions de gueules\n      La pensée amoureuse où fléchit ma fierté.\n\n      Et mon âme, autrefois prisonnière des fées,\n      A connu les douceurs du 'manoir enchanté,\n      0 héros de l'Amour, du Rêve et de l'Epée !\n\n                                     CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "FARINATA        DEGLI          UBERTI\n Convent de Sant'Apollonia, Florence\n   (Oeuvre d'Andrea del Castagno)\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": ""}, {"page_pdf": 302, "texte": "                Guelfes et Gibelins\n\n                        Les dissensions intestines qui enfiévrèrent\n                           Florence durant tout le moyen âge, et\n                          presque jusqu'au moment où les sauvages\n                          armées de Charles-Quint abattirent la\n                          frémissante république, émasculée, désor-\n                          mais, et appauvrie, aux pieds des héri-\n                         tiers détestés de Cosme et de Laurent de\n                          Médias, prirent toujours leur origine\n                         dans l'irréductible dualisme du peuple\n                          industrieux et turbulent et de la noblesse,\net, après l'expulsion violente de celle-ci, de l'aristocratie de\nl'argent et des armes qui, peu à peu, s'était substituée a elle —\npopolo grasso, « gent nouvelle » à laquelle le Dante reprochait\navec tant de véhémence « les gains rapides qui avaient engendré\nl'orgueil et l'excès » dans la cité (1).\n   A certains points de vue, les événements florentins du XIIIe\nau XIVe siècle offrent une image anticipée et réduite, mais, peut-\nêtre, d'autant plus saisissante, de ceux dont les conséquences se\ndéveloppent actuellement sous nos yeux : — aujourd'hui comme\nalors, l'opulente bourgeoisie parvenue, après avoir dépossédé\nles privilégiés, décimé leurs rangs, spolié leurs biens, leurs titres\n\n\n (1) Inferno, XVI, 73-75\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "244                                 DURENDAL\n\n\n\net leurs honneurs, pour usurper leur place dans le gouvernement\ndu monde, se voit, à son tour, inquiétée dans la tranquille\njouissance de sa conquête, par les descendants des collaborateurs\npopulaires de la révolution accomplie, dociles instruments de\ncarnage, de rapine et d'épouvante, grisés de pompeuses périodes\nsonores, mais que l'on avait oubliés à l'heure du partage!...\n   Toute l'histoire de Florence, en ces temps héroïques pleins de\ngloire et de tumulte, est inscrite dans les rimes lapidaires de\nl'Alighieri. Le poète juge, béatifie ou exécute amis et ennemis,\navec l'orthodoxie de sa foi, mais aussi avec la passion de sa\npartialité et de sa colère, et, parmi les inoubliables figures qui\nestampent de leur farouche silhouette ces pages imprégnées à la\nfois de dureté implacable et d'immortelle pitié, il n'en est guère\n de plus saisissante que celle du vieux chef gibelin, Farinata\n degli Uberti, debout en son sépulcre incandescent, comme une\n statue du mépris et du sarcasme, impénitent damné, l'âme aussi\n roidie au milieu des affres du châtiment éternel, qu'à l'heure du\n plus emporté de ses triomphes terrestres.\n    Avec Farinata, l'ancienne tradition gibeline termine sa\n destinée à Florence ; sa mort précède de bien peu la chute défi-\n nitive du parti. D'autres éléments, sous des noms renouvelés ou,\n même, sous des noms usuels dont la signification a changé, vont\n continuer la lutte.\n    Corso Donati, guelfe, celui-là, plus orgueilleux encore que\n Farinata, et qui marchait dans les rues de la cité avec le faste et\n l'allure d'un conquérant, résume en sa personne les derniers et\n vains efforts du patriciat pour maintenir sa prépondérance poli-\n tique sur la démocratie florentine. Entre tous les fauteurs de\n troubles, dit le Dante, au bannissement duquel il contribua,\n d'ailleurs, ce fut « le plus coupable » (1).\n    M. Del Lungo vient de publier à Milan (2) un livre excellent,\n  consacré à la période bouleversée des annales florentines, qui\n\n\n  (1)    P7irgatorio,XX.lV,S2.\n  (2) D A BONIFAZIO VIII AD ARRIGO VII. — Pagine di Sloriafwrentinaper   la. vita di Dante.\n Milano, Ulrico Hoepli, in-18.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                              GUELFES ET GIBELINS                             245\n\n\n  vit apparaître sur la scène le nuovo popolo et le tribun Giano\n della Bella, l'inspirateur de ces statuts inflexibles, les Ordina-\n menti di giustizia, qui transformèrent les grands en parias\n civils, indignes des magistratures. Rigueur outrée qui déchaîna\n les querelles des guelfes noirs et des guelfes blancs, des Donati\n et des Cerchi, la défaite et l'ostracisme de ces derniers, y com-\n pris le Dante; l'intervention de Boniface VIII dans les affaires\n toscanes et la stérile descente de l'empereur Henri VII en\n Italie.\n    Après M. P. Villari, qui en a retracé les péripéties en de si\n attachantes études (1), M. Del Lungo évoque, avec une éloquence\nappropriée à la grandeur du sujet, ces années pendant lesquelles\ns'enfantait en quelque sorte, parmi les convulsions dernières\nde l'esprit despotique, sous l'impulsion de ses arts, de ses corpo-\nrations puissantes et unies, la libre, souveraine et prospère\nFlorence du XIVe et de la première moitié duXVesiècle qui, dès\nlors, — pour user du langage harmonieux du Boccace, — tra le\naltre città italiane più nobile, la plus noble d'entre les cités\nitaliennes, inaugurait avec le Dante, Arnolfo di Cambio,\nCimabue et Giotto, une ère radieuse d'art et de beauté.\n\n\n                                             I\n\n   La fiction grecque a abrégé dans la prestigieuse épopée\nd'Homère, dans le récit rapsodique des combats livrés au rivage\nasiatique, à la suite du rapt de « l'argienne Hélène, pour laquelle\ntant d'Akhaiens sont morts devant Troie, loin de la chère patrie»,\nles phases originelles de l'histoire hellénique, les mouvements\ndes peuples éoliens et doriens refoulés par l'afflux des migra-\ntions vers les rivages continentaux de la mer; leurs expéditions\ndans les îles de l'archipel et aux bords orientaux de la mer Egée,\noù les poussait l'obscure nostalgie, le souvenir fabuleux, légué\npar les ancêtres, d'une terre plus riche et plus heureuse.\n\n\n (1) Iprimi due secolidellastoria di Firenze Firenze, Sansoni 2 vol. in-8°.\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "246                                     DURENDAL\n\n\n\n   Avec la même facile et neuve imagination, cette inconsciente\ntendance à une espèce de localisation symbolique, propres aux\nraces juvéniles, 'les chroniqueurs florentins synthétisent égale-\nment et volontiers les causes complexes et immémoriales des\n successives révolutions de la République, en quelque incident\n éclatant, en quelque pittoresque anecdote tragique. Il semble\n que ce soit comme l'illustration à demi légendaire, l'embléma-\n tique haut-relief de l'antagonisme ouvert ou latent, dont l'ora-\n geuse Cité du Lys fut constamment agitée.\n     A les en croire, ce fut une femme, aussi — une simple mor-\n  telle, il est vrai, et non la fille de Zeus! — l'abandon d'une\n  fiancée, qui fomenta la division parmi les Florentins, les par-\n  tagea en guelfes et en gibelins :\n\n    Et de cela fut cause, écrit Dino Compagni ('), qu'un noble jeune citadin, nommé lîuondel-\n  monte de Buondelmonti, avait promis de prendre pour femme une fille de messer Oderigo\n. Giantruffetti. Passant ensuite un jour devant la maison des Donati, une noble dame (appelée\n  dame Aldruda, femme de messer Forteguerra Donati, qui avait deux filles très belles), étant au\n  balcon de son palais, le vit passer et l'appela et lui montra une des dites filles, et lui dit : —\n  « Qui as-tu pris pour femme ? je te réservais celle-ci », laquelle regardant, elle lui plut beaucoup\n  et il répondit : — « Je ne.puis plus me dédire, à présent». Dame Aldruda répondit : « Oui, tu le\n  peux, car je paierai la peine pour toi ». Et Buondelmonte répondit : « Je la veux ».\n\n                          O Buondelmonte, quanto mal fuggisti\n                          Le nozze sue per gli altrui conforti !\n\n                          Ma conveniasi a quella pietra sccma\n                          Che guarda 'l ponte, che Fiorenza fesse\n                          Vittima nella sua pace postrema.\n\n      O Buondelmonte, méchamment tu as fui — les noces à l'exhortation d'autrui !... Mais il\n    convenait qu'à cette pierre mutilée — qui garde le Pont, Florence fit— une victime en ses\n    derniers jours de paix (2).\n\n        Le jour de Pâques, 1215, Buondelmonte revenait d'au-delà\n      de l'Arno, à cheval, en costume de fête, la tête couronnée d'une\n      guirlande de fleurs. Au moment où il atteignait l'extrémité du\n      Pont-Vieux, aux approches de la statue de Mars, à moitié dé-\n      truite lors de la chute du pont, en novembre 1178, il fut assailli\n\n        (1) La cronaca florentin a., lib. I.\n        (2) Paradiso XVI, 140-141 ; 145-147.\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                                     GUELFES ET GIBELINS                  247\n\n\n    par les parents de la jeune fille outragée, renversé d'un coup de\n    masse et achevé à coups de couteau.\n       L'immolation du jeune et beau patricien devant la statue du\n    dieu latin que les légionnaires de Sylla, fondateurs de la cité,\n    lui avaient donné comme protecteur, ne laissa point d'impres-\n    sionner les esprits superstitieux, d'autant plus que cette effigie,\n   investie, aux yeux des citoyens, du caractère d'un palladium,\n   était vénérée comme le mémorial visible de l'antiquité de la\n   ville. Buondelmonte semblait être tombé ainsi qu'une victime\n   vouée aux dieux déchus, aux obscures et vindicatives puis-\n   sances fatidiques, replongées au néant par le christianisme.\n      Le pacifique Saint-Jean-Baptiste avait remplacé la belliqueuse\n   divinité païenne : Florence « a changé son premier patron, et\n  c'est pourquoi Mars, par son art, l'attristera toujours » (1).\n      « Et ceci montre bien, conclut, de son côté, Villani (2), que\n  l'ennemi des générations humaines (le Démon), par les péchés\n  des Florentins, eut puissance en cette idole de Mars, puisque\n  aux pieds de cette image se commit un tel homicide, d'où tant\n de mal a suivi pour notre cité de Florence. »\n     Dans les bolge infernales où les artisans de discorde souffrent\n la géhenne, apparaît au Dante, les deux mains coupées et la face\n souillée de sang, Mosca degliUberti, l'instigateur du meurtre de\n Buondelmonte. Il avait excité les Giantruffetti et les Amadei à\n cette irréparable violence, arguant que la haine serait identique,\n que l'on tuât le parjure ou que l'on se bornât à le blesser : —\n Cosa fatta capo ha! avait-il ajouté : «une chose faite à une\ntète », c'est-à-dire elle est accomplie sans retour.\n    A la surprenante vue de ce visiteur auquel doit encore être\ndonné de revoir les splendeurs du soleil et de la douce terre\nitalienne, il s'écrie :\n                          ... Ricordera'ti anche del Mosca,\n                          Che dissi, lasso ! : Capo ha cosa fatta ;\n                          Chefu 'l mal seme per la gente tosca.\n                          Ed io v'aggiunsi ; : E. morte di tua schiatta\n\n (1) Inferno X, 144-145\n(2); VILLANI, lib.   V.\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "248                                    DURENDAL\n\n\n\n   Tu te souviendras aussi de Mosca, — moi qui dis, hélas ! « chose faite à une tète » — ce qui\nfut l'origine des maux des peuples toscans » — Et j'ajoutai : « Et de la destruction de ta\n race » (1)\n\n    Les dénominations de Guelfe et de Gibelin provenaient, à la\nvérité, d'Allemagne et désignaient à Florence des partis existant\nbien antérieurement au « fait de Buondelmonte ?. Dès long-\ntemps, les citoyens vivaient en deux camps armés, toujours\nprêts à en « venir au sang » : — d'un côté, les nobles, posses-\n seurs arrogants et déprédateurs de territoires et de châteaux dans\n le Val d'Arno ; de l'autre, la bourgeoisie travailleuse et commer-\n çante, les véritables ouvriers de la richesse de la cité, dont les\n bandes communières avaient soumis les patriciens, détruit leurs\n  asiles fortifiés, pour les astreindre à résider à l'intérieur des\n  murs et à plier leur humeur batailleuse aux lois communes.\n       La conciliation était impossible : deux races se trouvaient en\n  présence, qui avaient, chacune, une conception différente de\n   leurs droits et de leurs devoirs, les nobles, descendants des\n   envahisseurs lombardo-francs et la masse du peuple, de souche\n   indigène. Cette diversité d'origine mettait en éternel conflit\n   l'esprit féodal et celui du municipe; la tradition germanique et\n    la latine; les prétentions suzeraines de l'Empire qui légitimaient\n    celles de l'aristocratie vassale de la Toscane, et la dévotion du\n    peuple au Saint-Siège, les intérêts mêmes de la liberté et du\n     commerce florentins.\n         La cité devait donc fatalement combattre sans trêve, jusqu'au\n     jour où elle réussirait à évincer de l'organisme faussé de ses insti-\n     tutions cette caste supérieure, vaniteuse et insolente qui, se\n      targuant, à l'exemple des Uberti, de descendre de princes alle-\n      mands, s'insurgeait contre les lois, traitait les citoyens comme\n      des vaincus et des manants, prétendait instaurer une oligarchie\n       exclusive et, grâce à son aptitude aux armes, opprimer la bour-\n       geoisie et le peuple.\n          Tous les écrivains florentins rappellent avec orgueil la filiation\n        romaine de la cité et c'est, à leurs yeux, comme si celle-ci s'en-\n\n         (1) Inferno XXVIII,106-109.\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                                 GUELFES ET GIBELINS                     249\n\n\n  veloppait, glorifiée, dans un lambeau de la pourpre déchirée des\n  Césars.\n     Le système politique de la République, issu directement de la\n  conception antique de l'Etat, confisquait, pour ainsi dire, l'indi-\n vidu et sa libre volonté, au profit de la collectivité, qui, seule,\n était indépendante. La constitution, compliquée, sans cesse, par\n la défiance et la crainte de là tyrannie, morcelait le pouvoir\n entre divers organes et conseils, renouvelés tous les deux mois et\n qui se contrebalançaient et se surveillaient les uns les autres. Le\n Podestat et le capitaine du Peuple, représentants visibles de la\n majesté de la République, toujours étrangers, ne restaient en\n fonctions que six mois.\n    C'est ainsi que Florence eut, quelques jours, en 1283, pour\n capitaine du Peuplé et conservateur de la Paix, ce Paolo il bello,\namant de sa belle-sœur Francesca qu'il avait épousée à\n Ravenne, en 1275, par procuration de son frère, le disgracieux\net féroce Gianciotto Malatesta de Rimini : — Tristan italien\ndont la mémoire plaintive fut immortalisée avec celle de son\nYseult par le généreux Alighieri. Le philtre enchanté de l'amour\nillicite s'était trouvé, pour eux aussi, receler les germes subtils\nde la mort, et, ombres jumelles, inséparables même dans le châ-\ntiment, ils surgissent ensemble aux yeux du Dante et, ensemble,\nlui révèlent la destinée de leur coupable faiblesse :\n\n                           Amor conclusse noi ad una morte.\n\n                        L'amour nous conduisit à une mort commune (1).\n\n\n\n                                             II\n\n   Frédéric II trouva, dans sa longue lutte contre Rome, d'ar-\ndents auxiliaires à Florence, où, selon la coutume ancienne de\nl'Empire et malgré la désaffection grandissante, il envoyait\nencore des vicaires pour tenir l'office de Podestat. Les Guelfes\n\n\n (1) Inferno, V, l06.\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": "250                         DURENDAL\n\n\n\nimpatientés, en 1249, de cette marque d'une suprematie déniée,\nse soulevèrent. On se battait dans les rues, avec des chances\ndiverses, lorsque la survenue de Frédéric, fils de l'Empereur, à\nla tète de soudards teutons, décida la défaite de la faction popu-\nlaire.\n   .Résolus à s'exiler, les principaux Guelfes voulurent, avant\nd'abandonner le sol de la patrie, procéder aux funérailles d'un\nde leurs chefs, Rustico Marignolli, tué dans ces rencontres. Pen-\ndant la nuit de la Chandeleur (2 février), le peuple en foule et les\ncombattants armés escortèrent le corps porté, à la lueur des tor-\nches, par les chefs vaincus et derrière lequel on traînait la ban-\nnière glorieuse quoique abattue du parti. Enivrante veillée\nd'armes, héroïque et funèbre, dont les bannis emportèrent avec\neux l'exaltant et vindicatif souvenir.\n    Ils se réfugièrent dans ces mêmes-châteaux du Val d'Arno,\nd'où, jadis, ils avaient débusqués leurs adversaires. Les Gibelins,\neux, célébraient leurs triomphes par l'exaction et l'avanie, inau-\nguraient ces déprédations, trop bien imitées, plus tard, à leurs\npropres dépens, en détruisant les maisons de leurs ennemis,\nentre autres le palais de la famille Tosinghi, l'un des plus beaux\nde Florence, construit à la mode pisane et revêtu de la base au\nfaite de colonnettes de marbre. Harcelés constamment parles exi-\nlés, détestés par le peuple, ils ne se maintenaient qu'à grand'peine,\nmalgré leurs succès militaires.\n    La fortune desservait les Hohenstaufen. Le roi Enzo, fils natu-\n rel de l'Empereur, battu à Fosalta (26 mai 1249) par les gens de\n Bologne, reste leur prisonnier. Le déconcertant Frédéric II,\nétrange excommunié, rebelle à l'autorité du Pape et qui, à la\nfois, la craignait ; sceptique que Dante à placé, avec Farinata\ndegli Uberti, en Enfer, et que l'on vit se croiser pour aller pour-\nfendre ces musulmans, parmi lesquels il recrutait ses troupes\nles plus fidèles; le libéral et cruel Frédéric II, l'ultima pos-\nsanza (1), le dernier Empereur de la maison de Souabe, meurt le\n 13 décembre 1250, dans l'abrupt repaire fortifié de Lucera, en-\n\n (1) Paradiso, VIII, 120.\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "                        GUELFES E T GIBELINS                      251\n\n\n\n   louré de ses maures, mécréants insensibles aux interdits aposto-\n   liques et fanatiquement dévoués à leur maître.\n      Ces événements précipitèrent la ruine du parti gibelin, accablé,\n   d'ailleurs, d'une animadversion inextinguible, non seulement à\n  cause de ses ambitions effrénées et de ses atrocités, mais parce\n  que, à l'exemple de l'Empereur dont la cour à moitié asiatique de\n  Païenne servait de refuge aux matérialistes, aux averroïstes, à\n  tous les aventuriers de la pensée et de la morale du temps, il\n  protégeait de sa faveur les Patarins, légataires des théories héré-\n  tiques et dissolvantes des Albigeois.\n     La rapide propagation dans la Péninsule des deux ordres men-\n diants, franciscain et dominicain, l'accession enthousiaste du\n peuple aux deux tiers-ordres, dont les statuts, par la prohibition\n de porter les armes, sinon pour la défense de l'Eglise et de la Cité,\n sauvegardaient les adhérents contre leurs propres inclinations\n violentes et, en même temps, par l'irrésistible énergie pacifica-\n trice d'une association puissante, contre l'oppression environ-\n nante, devinrent funestes à la cause impériale : « Ils ont brisé nos\n droits et nous ont réduits au néant » constate avec amertume un\n rapport adressé à Pierre des Vignes, chancelier de Frédéric II.\n     Une insurrection heureuse modifia le gouvernement florentin,\nen 1250. La nouvelle constitution, appelée du Primo popolo,\nparce qu'elle signalait l'avènement de la souveraineté populaire,\nréduisit les pouvoirs du Podestat resté, jusque là, lé complaisant\ninstrument de l'aristocratie. A côté de lui devait sièger, désor-\nmais, le Capitaine du Peuple, qualifié plus tard, aussi, Défen-\nseur des Arts et du Peuple, qui commandait les milices bour-\ngeoises, gardait leur gonfalon blanc et vermeil et avait charge de\nréprimer les crimes et les attentats des grands. Il assumait à peu\nprès le rôle du Tribun du peuple de l'ancienne Rome, vis-à-vis\ndu Consul, le Podestat, chef de la Commune et général de la\ncavalerie, composée presque uniquement de nobles. Chacun des\nmagistrats habitait un palais et était secondé par des Conseils\ndont, seuls, ceux du Podestat admettaient des patriciens.\n  En somme, la République était régie par deux autorités, à peu\nprès ennemies, affrontées l'une à l'autre, toujours sur le point\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": "252                            DÜRENDAL\n\n\n\n de se défier; source naturelle de conflits sans cesse renouvelés.\n Cependant, au cours des années suivantes, distinguées sous le\n nom d'années des victoires, elle établit sa prépondérance en Tos-\n cane, vainquit, tour à tour, avec l'aide de ses alliées guelfes\n (Orvieto, Gènes et Lucques), les irréconciliables cités de Pistoia,\n Volterra, Arezzo, Sienne et Pise, acharnées gibelines, par haine\n contre Florence, par envie de sa prospérité commerciale et de\n sa grandeur croissante, plutôt que par affection pour l'Empire.\n    Lors de l'expédition contre Pistoia, les Gibelins non exclus\nencore de la cité, et parmi eux les Uberti et les Lamberti, ayant\n refusé le devoir militaire, furent proscrits et se joignirent, pour\n combattre leur patrie, aux autres bannis. Comme les ligueurs et\n les protestants qui guerroyaient, sous les derniers Valois, contre\n la Couronne, au nom du Roi, ils arborèrent la bannière de la\n République, le lys blanc sur champ rouge, et celle-ci, interver-\n tissant les couleurs de ses étendards, adopta alors ses actuelles\n armoiries, d'argent au lys de gueules. Cacciaguida, l'ancêtre\n retrouvé par le Dante au Paradis, fait allusion à cet épisode\n célèbre, lorsqu'il vante la concorde qui régnait dans la cité à\nl'époque où « le lys n'était pas encore, à cause des divisions,\ndevenu vermeil — 'l giglio non era... per division fatto ver-\nmiglio (1) ».\n    L'avènement, à la mort de Conrad (1255), d'un autre fils de\nFrédéric II, l'entreprenant et hardi Manfred, suscita de grandes\nespérances chez les Gibelins florentins qui, à l'appel de ce prince,\ntentèrent une conjuration, immédiatement découverte, et dont le\nseul résultat fut l'exil de Farinata degli Uberti, véritable chef de\nguerre, puissante et magnanime créature, remplie de l'orgueil\nde son sang et de sa race et née pour le commandement.\n    Sienne lui offrit l'hospitalité, en dépit de ses traités avec Flo-\nrence. Celle-ci mit en branle sa cloche de guerre, la Martinella ;\nles citoyens coururent aux armes, attaquèrent Sienne et rempor-\ntèrent devant la porte Camollia une petite victoire, éphémère\nsuccès compensé bientôt par une désastreuse défaite.\n\n (1) Paradiso, XVI, 152-154.\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": "                              GUELFES E T GIBELINS                                  253\n\n\n    Au Purgatoire, dans le cercle des orgueilleux, parmi les\n ombres languissantes qui cheminent — semblables à des caria-\n tides écrasées par le poids de l'ensablement — la tête courbée\n sous la charge d'une pierre lourde et dure, le Dante découvre\n Provenzano Salvani, relégué en ce lieu expiatoire « perché fit\npresiintuoso — A recar Siena tutta alle sue mani — parce qu'il\n fut assez présomptueux — pour vouloir réunir Sienne tout\n entière dans ses mains », — Sienne « où il était seigneur, lorsque\n — à Montaperti — fut détruite la rage florentine (1)».\n    Bienheureux encore d'avoir esquivé la peine suprême, à cause\nde l'unique acte d'humilité et de charité auquel sa vanité con-\ndescendit jamais.\n   L'Enfer attendait ce magnifique seigneur s'il n'avait racheté\ntoute une vie de superbe par une heure de charité et d'humilité,\nquand, pour réunir la rançon d'un ami, menacé de mort par\nCharles d'Anjou, il mendia au milieu du Campo de Sienne.\n   Le tyran gibelin est désigné à l'attention du poète par Oderisi\nde Gubbio, l'enlumineur de Boniface VIII, qui expie lui-même\nsa naïve et désintéressée vanité d'artiste, et soupire encore en son-\ngeant à Franco Bolognese, son rival favorisé par le Pape :\n\n                       O vana gloria dell' nmane posse.\n                       Com' poco verde su la cima dura.\n                       Se non è giunta dell' ètati grosse!\n\n  O vaine gloire du génie humain! — Combien peu dure sa floraison. — S'il n'est suivi de\ntemps grossiers !\n\n   Cimabue, aussi, jouissait d'une grande célébrité que son\néblouissant élève, Giotto, a obscurcie... De même, Guido Guini-\ncelli, de Bologne, le père des poètes italiens, vit le souvenir de\nses « douces et gracieuses rimes d'amour — rime d'amore,...\ndolci e leggiadre (2) effacé par la renommée de celles de Guido\nCavalcanti, l'ami de l'Alighieri et le compagnon de son exil. Il\navait ravi au premier Guido « la gloire de la langue » vulgaire,\n\n (1) Purgatorio, XI.\n (2) Purgatorio XXVI, 99.\n"}, {"page_pdf": 313, "texte": "254                                DURENDAL\n\n\n\nmais, qui sait? « peut-être est-il né celui qui lès chassera tous\ndeux du nid » — celui dont l'irradiant génie voilera, aux yeux de\nla postérité, le plus modeste éclat de ses précurseurs... N'est-il\npas étrange de voir l'austère Dante se laisser envahir par\nl'orgueil à l'heure même où il vient d'en décrire l'effroyable\nchâtiment?\n    Satisfaits de leur réussite à la Porte Camollia, les Florentins\nse souciaient peu de continuer la guerre, mais, remplis de la\nfureur de la revanche et stimulés par Farinata degli Uberti, for-\ntifiés d'un contingent de mercenaires allemands, les Siennois\nusèrent d'un stratagème, auquel deux frères mineurs servirent\nd'inconscients instruments.\n    Abusé par les renseignements trompeurs fournis par ces con-\nfiants émissaires, le conseil florentin décida de rouvrir les hosti-\nlités sans désemparer, malgré l'énergique opposition de certains\nnobles, mieux avisés ou instruits de la réalité des choses. Il fal-\nlut user d'intimidation pour imposer silence à Tegghiaio Aldo-\nbrandi degli Adimari (1) et à Cece Gherardini. Celui-ci, frappé\nd'amendes successives de 100, 200 et 300 lires, parce qu'il\ns'obstinait à combattre le projet, malgré l'ordre des Anciens,\nsous prétexte « qu'il voulait payer, mais, aussi, parler », ne se\ntut, finalement, que devant la menace d'avoir la tête tranchée.\n    L'armée guelfe, fortifiée des contingents de Bologne, Orvieto\net Pérouse, et comptant 30,000 fantassins et 3,000 cavaliers, se\nmit en marche avec le Carroccio et la Martinella. Aux approches\nde Sienne, se fiant aux dires fallacieux des frères mineurs, les\nFlorentins envoyèrent des ambassadeurs pour exiger la reddi-\ntion de la ville. Accueillis en grande pompe et solennité par les\nSignori Ventiquattro, par les Vingt-quatre, les députés s'acquit-\ntèrent de leur insolent message, auquel il fut répliqué « qu'ils\nrecevraient la réponse à leur demande sur le champ de bataille ! »\n    Les belligérants se rencontrèrent à Montaperti, près de la\nrivière Arbia. Les milices populaires, très courageuses mais peu\n\n (1) È Thegghiaio Aldobrandi, la cui voce\n     Nel mondo su dovrebbe esser gradita.\n                             {Inferno, XVI, 41-42.)\n"}, {"page_pdf": 314, "texte": "                            GUELFES   ET'GIBELINS              255\n\n\n  aguerries, qui composaient la majeure partie de l'armée floren-\n  tine, commandée par le podestat Iacopino Rangoni, étaient\n  malheureusement sous les ordres d'officiers inexperts. Elles\n  résistèrent avec ténacité et valeur aux troupes siennoises, aux\n  attaques impétueuses des bannis dirigés par le comte Guido\n  Novello et Farinata et aux charges des mercenaires allemands\n  de Manfred. Au crépuscule, cependant, fatiguées d'avoir com-\n  battu sans relâche depuis le 'matin, assaillies soudain en flanc,\n par la réserve gibeline, elles se débandèrent. La déroute devint\n complète lorsqu'une partie de la cavalerie noble, qui était de\n connivence avec l'ennemi, prit une fuite précipitée, après que\n Bocca degli Abati, « malvagio traditor, — méchant traître » (1),\n eut tranché la main du porte-bannière Iacopo de Pazzi. La garde\n du carroccio, à laquelle appartenait Brunetto Alighieri, l'oncle\n du Dante, se fit intrépidement tuer en défendant le drapeau de\n la République.\n    Les pertes des Florentins, exagérées sans mesure par les chro-\n niqueurs adversaires, furent cependant énormes; tellement, que\nVillani a pu dire que le popolo vecchio disparut dans ce désastre\n (3 septembre 1260).\n    Les gibelins rentrèrent dans la cité, avec leur ordinaire cor-\ntège de vexations, de bouleversements politiques et de haines.\nBrunetto Latini, dans la bouche duquel'son disciple met une\nimprécation si violente contre les Florentins, race avare, envieuse\net superbe, — gente avara, invidiosa e superba (2), Ser Brunetto,\nbanni, alla mourir en France. L'avide Sienne reçut comme\nsalaire les territoires cédés, jadis, à son antagoniste victorieuse\net, pour donnera l'allégresse de son triomphe inespéré la consé-\ncration de sa piété, elle associa étrangement le nom de la Reine\nde douleur et de mansuétude à la commémoration sanglante de\ncette guerre civile; elle se voua à la Sainte-Vierge et compléta,\ndésormais, l'exergue Sena petits de ses monnaies par ces mots :\ncivitas virginis.\n\n\n (1) Inferno, XXXII, 110.\n (2) Inferno, XV, 70.\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "256                                     DURENDAL\n\n\n\n    Les survivants guelfes de la bataille prirent, à leur tour, la\nroute amère de l'étranger, mais l'animosité des gibelins n'était\npas assouvie. Ils connaissaient que leur autorité à Florence, ce\n« nid éternel » d'ennemis de l'empire et des grands, ne serait\njamais qu'éphémère et contestée, à la merci d'un revers de\nManfred ou d'un mouvement plébéien.\n    Réunis à Empoli, ils délibéraient sur les moyens de plier la\n République à un joug durable, lorsque l'un d'eux proposa de\ndétruire la malfaisante cité de fond en comble, de raser ses mu-\nrailles, pour ne laisser subsister sur les rives désolées de l'Arno\n qu'un inoffensif village. Mais l'impétueux Farinata degli Uberti,\n en l'âme duquel bouillonnait ce généreux amour exalté de la\n patrie, qui s'exhale, chez le plus illustre des fuorusciti, en accents\n d'une si indicible éloquence : tendres et nostalgiques regrets;\n plaintes fières; invectives âpres et envenimées; — Farinata se\n leva et, mettant la main sur la garde de son épée, s'écria avec\n véhémence « qu'il avait combattu non pour perdre, mais pour\n  ravoir sa patrie et qu'il était prêt à la défendre contre ceux qui\n  voulait la détruire, avec plus de valeur qu'il n'en avait mis à\n  combattre les guelfes » (l).\n     Le grand chef gibelin mourut au milieu de la prospérité de\n  son parti; il ne fut pas témoin de la définitive expulsion des\n  gibelins de Florence, de la lamentable disparition des derniers\n  héritiers de Frédéric II : Manfred défait, tué et laissé sans\n  sépulture à Benevento (2) et le puéril et valeureux Conradin,\n   décapité sur l'échafaud dressé par Charles d'Anjou, après avoir\n   lancé parmi la foule des spectateurs, comme un appel de défi et\n   de vengeance à l'avenir, un gant qui ne devait plus être relevé...\n   ou qui, plutôt, selon la prédiction à la fois profonde et sardo-\n   nique de Henri Heine, ne devait être relevé que six siècles plus\n   tard.\n      L'année suivante (1265) naissait à l'ombre du Baptistère, le\n   poète dont l'œuvre, toute palpitante de vie frénétique et endo-\n\n      (1) P. VILLARI, ouvrage cité, t. 1,189.\n      (2) Purgalorio, III, 115 et suivants.\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "                          GUELFES ET GIBELINS                        257\n\n\n     lorie, devait envelopper des plis sculpturaux de ses vers, fixer\n     dans la plastique concision de ses tercets, l'histoire des luttes\n     intestines de Florence et en immortaliser les acteurs.\n        Au cours de leur périple angoissé dans le Royaume de la\n     peine et du gémissement, J'Alighieri et son guide parviennent\n     devant une plaine toute parsemée de tombes ouvertes, environ-\n     nées de flammes (1). Cette partie de l'Enfer, apprend Virgile au\n    poète florentin, renferme Epicure et ses sectateurs, ceux qui,\n    l'intelligence obscurcie par l'éclat et la fascination de la matière,\n    ont cru à l'anéantissement simultané de l'âme et du corps. Fré-\n    déric est ici, et Cavalcante Cavalcanti, le père du poète, et ce\n    cardinal degli Ubaldini, pontife sacrilège qui s'écria un jour : —\n    « Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les Gibelins! »\n       Soudain, une voix s'élève du fond de l'un des sépulcres :\n    « O Toscan qui, vivant, par la cité du feu — t'en va ainsi,\n   parlant modestement — qu'il te plaise t'arrêter en ce lieu. — Ton\n   accent rend manifeste que tu appartiens — à cette noble patrie\n   — à laquelle, peut-être, je fus trop funeste. »\n      Et, proférant ces paroles, l'orgueilleux et toujours insoumis\n   Farinata se dresse hors de sa fosse, de toute sa hauteur, et consi-\n  dère l'Enfer avec l'indifférent mépris de sa supériorité. Puis,\n  reportant ses regards dédaigneux sur le Dante : « Qui furent tes\n  ancêtres? —Chifur gli maggior tui? » Et, à la réponse du pèle-\n  rin : « Cruellement, ils nous combattirent — moi. mes aïeux et\n mon parti — tellement que, par deux fois, je les dispersai. » —\n « S'ils furent chassés, ils rentrèrent — réplique le poète, l'une et\n l'autre fois; — mais les vôtres n'apprirent pas bien cet art. —\n ma i vostri non appreser ben quell'arte. »\n    Mais le sarcasme laisse Farinata imperturbable; inflexible\n dans sa superbe, immobile, le héros, que la damnation éternelle\nn'a pu faire plier, répond à l'ironique réflexion du visiteur par\nune prédiction néfaste et ne s'attendrit, enfin, et ne se désole\nqu'en songeant au sort de ses descendants, bannis du sol vénéré,\nexcommuniés des joies de l'incomparable patrie : — « Ils ont,\n\n (1) Inferno, X.\n\n                                                             17\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": "258                           DURENDAL\n\n\ndit-il, mal appris cet art — et cela me tourmente plus que le lit\n(de flammes) » — mais cinquante mois ne s'écouleront pas « que\ntu ne saches combien cet art est pénible. — Et si jamais tu\nretournes sur la douce terre — dis-moi, pourquoi ce peuple est si\ncruel — envers les miens, dans chacune de ses lois? »\n                E, se tu mai nel dolce mondo regge,\n              Dimmi, perché quel popoio è si empio\n              Incontr' a' miei in ciascuna sua legge ?\n\n   Pourquoi les Uberti sont, toujours, exceptés nominativement\nde tous les décrets d'amnistie et de rémission?\n   Le motif de leur ressentiment, répartit le Dante, c'est la défaite\nde Montaperti, c'est « le massacre et le grand carnage qui\nteignirent l'Arbia en rouge ».\n                ... Lo strazio e 'l grande scempio\n                Che fece l'Arbia colorata in rosso...\n\n  A ces mots, Farinata secoue la tête en soupirant : — Je n'étais\npas seul là, ni sans raison ; « mais là où chacun souffrit que l'on\ndétruisit Florence, je fus le seul qui la défendit à visage décou-\nvert ».\n                 Ma fu' io sol colà, dove sofferto\n                 Fu per ciascuno di tôr via Fiorenza,\n                 Colui, che la difese a viso aperto.\n\n    Nous devons à l'énergique génie d'Andrea del Castagno,\n peintre héroïque et rude, merveilleusement propre à retracer\n avec vigueur et majesté de telles images, une effigie de Farinata\n qui faisait partie de cet étrange panthéon florentin de la villa\n Legnaia où Boccace, Pétrarque et le Dante voisinaient avec\n l'aventurier Filippo degli Scolari, restaurateur de la monarchie\n hongroise et grand occiseur d'infidèles, la Sibylle de Cumes,\n la reine Esther et la reine Thomyris! La reconnaissante inscrip-\n tion placée sous le portrait de Farinata :\n\n       DOMINVS FARINATA DEVBRTIS SUE PATRIE LIBERATOR\n\n paraît, quand même, légèrement paradoxale.\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "                     GUELFES ET GIBELINS                      259\n\n\n   Mâle figure, éclairée par de larges yeux ardents et domina-\nteurs; dans son attitude altière, le geste de ses mains appuyées,\nl'une sur sa hanche, l'autre sur sa large épée, il nous apparaît\nbien comme la personnification presque légendaire de cette aris-\ntocratie pétrie d'arrogance et de courage également frénétiques,\net dont Florence s'enorgueillissait tout en la combattant sans\nmerci.\n                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "                 EN ANDALOUSIE\n\n\n                  LA MER pénètre dans la baie d'Huelva par un chenal étroit\n                    puis, s'étalant en deux branches, elle forme, à l'abri\n                    des vents du large, un grand lac aux eaux calmes où\n                     les flottes de guerre de toute l'Europe pourraient\n                     trouver place.\n                        Ses derniers flots vont se perdre bien loin en des\n                     marais salants recouverts d'une épaisse végétation\n                     d'herbes roussâtres.\n                        D'un côté s'élève Huelva. le port minier de prospérité\nsi récente où de nombreux navires embarquent constamment les mine-\nrais du Rio-Tinto, de Tharsis, d'Agitas Ttnidas et de tant d'autres gîtes\nfaisant la fortune de cette « Californie du cuivre ».\n   Palos, petit port de pèche, d'où sortirent les caravelles de Colomb, est\nsitué sur l'autre branche, formée par le Rio-Tinto. le fleuve rouge dont la\nreine des mines d'Europc emprunte le nom.\n    A l'entrée de la double baie. le couvent de la Rabida et le monument de\nColomb se dressent sur une colline sablonneuse.\n    Ce beau jour de Pâques, I luelva est plongée dans un repos comparable\nà celui de la belle au bois dormant.\n    Abandonnant cette ville assoupie, nous descendons dans une barque\ndont le patron s'engage, moyennant quelques piécettes, à nous conduire\n au couvent de la Rabida et peut-être à Palos.\n    L'esquif est de forme coquette et quand sa voile latine s'ouvre au vent,\n elle semble l'aile d'un oiseau nageur.\n    Dans la baie tranquille comme un lac. nous contournons les navires à\n l'ancre, noirs et silencieux, et nous voguons sous une bonne brise tantôt\n en pleine eau, tantôt en longeant les rives.\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                               EN ANDALOUSIE                              261\n\n\n\n       Autour de nous, les collines s'abaissent avec mollesse jusqu'aux terres\n    marécageuses, nous enfermant en une sorte de cirque tout baigné de\n    lumière.\n      Ce pays participe de la marisma du Guadalquivir et de l'Algarve portu-\n    gaise plus sèche et brûlée que la côte d'Afrique elle-même.\n      Les teintes sont violentes, les palmiers, les plantes grasses poussent à\n   merveille et l'atmosphère est si claire que la Rabida nous apparaît déjà\n   avec une étonnante précision de détails.\n      Les contours des choses sont nettement tracés et les profils se décou-\n   pent avec sécheresse sur le ciel. Le règne du soleil est despotique et dur\n   dans ce pays d'extrême Europe: il prétend que le monde des plantes\n   croisse, fleurisse, fructifie à la hâte, en quelques semaines, puis il fait\n   passer sur la contrée un grand manteau de sécheresse couleur peau de\n   chamois uniforme et triste.\n     Même en ce printemps si pur, je ne sais quelle mélancolie se dégage\n  des prairies à demi noyées que cotoie notre barque; je les trouve\n  lugubres, ces boues rouges couvertes d'herbes rudes d'où une foule\n  d'oiseaux de mer se lèvent avec des cris désolés.\n     Sur un banc de sable où des pins parasols balancent leurs cimes, nous\n  apercevons une singulière tour en forme de tonneau qui sans doute\n  gardait jadis le chenal contre l'audace des pirates barbaresques. Obli-\n  quant sur la gauche, nous abordons à quelque distance du pied de la\n  colline supportant la Rabida.\n     Sur la grève se trouvent de grandes coquilles, qui semblent fraîche-\n ment séparées de l'être vivant abrité sous leur test et qui cependant\n appartiennent à des espèces fossiles éteintes depuis des milliers d'années.\n Leur état de conservation et la bizarrerie de leurs formes nous étonne.\n Chemin faisant, je m'amuse à en ramasser de ci de là au milieu de jolis\n iris nains et de glaïeuls roses. Nous montons par une avenue large et\n raide que bordent d'abord des bouquets de poivriers au feuillage plu-\n meux ; puis, dépassant ces arbres gracieux, nous nous trouvons au milieu\n d'un vrai parterre. Des myriades de fleurettes étroitement serrées\n forment, par places, des tapis d'un rose éclatant. Ailleurs, ce sont des\n buissons de plantes diverses, entre autres d'une sorte de pavot blanc\ntaché de rouge et de grandes clématites pourprées.\n    Le couvent de la Rabida s'élève au milieu de ces fleurs: il est jaune,\nbas et d'une extrême simplicité. Demi-monastère et demi-forteresse, il\nabritait des hommes rigides, affranchis du souci des biens de la terre et\ndédaigneux d'orner l'asile de leurs corps mortels. Aujourd'hui, les moines\nont disparu et des guides grossiers nous promènent dans ces salles\nriches de souvenirs.\n    Les cloîtres ne sont pas sans beauté avec leurs coins sombres et\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "262                             DURENDAL\n\n\n\nl'éblouissante tombée de lumière sur le fouillis de plantes poussées sans\nculture dans la cour intérieure.\n   I1 devait faire bon songer et prier sous ces arceaux, très loin des villes\net des affaires humaines.\n    L'esprit de la croisade passait sur ces sommets, d'où l'on voyait les\ncorsaires marocains guetter menaçants les points faibles de la côte.\n    L'âme chrétienne recevait ici, au contact du péril musulman, une\ntrempe plus fine qu'ailleurs et se trouvait gardée contre la mollesse et\nl'indifférence.\n    L'on comprend que Colomb se soit si bien trouvé de cette existence\n monastique, après tant d'orages et de luttes. Par les étroites fenêtres, il\n admirait, comme nous, la sauvage mélancolie de la brousse, véritable\n désert interposé entre le monde et lui. Si ses yeux se tournaient de l'autre\n côté, il pouvait, par delà l'étendue des flots, donner le vol à ses rêves\n vers les terres qu'il avait affirmées. Diverses parties du couvent ont été\n modifiées au cours des siècles, mais l'aspect général de cette calme\n retraite est resté ce qu'il était au temps de Ferdinand et d'Isabelle.\n    L'envahissante compagnie anglaise de Rio-Tinto a trouvé bon de sceller\n dans les murs de ce sanctuaire une plaque de cuivre où sont gravées des\n  banalités maladroites.\n     En ce pays où sa domination s'affirme avec insolence, elle semble par\n là mettre le grappin sur le patrimoine de souvenirs, dernier lambeau des\n  gloires de l'Espagne.\n     C'est aussi une réclame, car on prend soin de nous avertir que ce\n  cuivre est extrait des propres mines de la compagnie.\n     Je ne sais si beaucoup d'Espagnols se rendent compte qu'en aliénant\n  en 1874, pour une centaine de millions, ces gîtes précieux qui aujourd'hui,\n  au cours de la Bourse, valent près d'un milliard, leur patrie a subi une\n  perte plus grave que si une province avait été vendue à l'étranger.\n     L'Angleterre est maîtresse de Gibraltar, mais la possession du Rio-Tinto\n  vaut pour elle bien davantage. Par là, les Anglais tiennent tout un pan de\n  la péninsule et cette domination financière leur procure une sphère\n  d'influence d'une utilité plus tangible que la propriété du rocher de\n  Gibraltar. L'évolution rapide de la puissance économique, poussant à côté\n   de la domination politique et bien près de l'éclipser, est un des faits les\n   plus saillants de la fin du siècle. La force de la finance internationale\n   devient terrifiante. Elle tient dans ses mains la presse des deux mondes,\n   les moyens d'information, de production, de transport et d'échange; elle\n   garde les clefs de la pensée comme de l'action des hommes. Déjà elle fait\n   la guerre sous le transparent pseudonyme de républiques, de royaumes\n   quelconques. Des hommes sont morts pour les porteurs de fonds turcs,\n   d'autres pour le syndicat américain des sucres ; un plus grand nombre\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                                EN ANDALOUSIE                             263\n\n\n    versera son sang pour la CHARTEREU. Un jour prochain verra peut-être la\n    souveraineté effective du monde dévolue à quelque émanation des grands\n    trusts.\n       Après tout, Colomb lui-même n'a-t-il pas poursuivi le rêve d'acquérir\n   de fabuleuses richesses dont la possession lui eût permis d'accomplir une\n   grande œuvre chrétienne : le rachat du Saint-Sépulcre?\n      Si un peu de ce noble esprit habite encore le monastère où il fut con-\n   solé aux heures de détresse, ce signe de la puissance de l'or, pour le bien\n   comme pour le mal, doit-il nécessairement lui déplaire?\n      Un soir, il vint frapper à la porte du couvent, accompagné de son\n   jeune fils Diego, presque mourant de faim et de soif.\n      Las de luttes vaines, de tergiversations, de basses intrigues et de ce\n   mot « demain » toujours opposé à ses projets et à ses offres, il avait\n   décidé de quitter la terre des rois catholiques. Le fil qui l'y rattachait\n   encore était à l'instant d'être rompu, quand la main charitable du prieur\n   de la Rabida retint le Gênois. L'Espagne dut au pauvre moine la gloire\n   de la découverte d'un nouveau monde. Son intervention toute désinté-\n  ressée et l'ardeur qu'il mit au service d'une cause, que presque seul alors\n  il avait su comprendre, furent décisives et assurèrent la victoire de\n  Colomb.\n     Quand on lance l'anathème contre l'œuvre des ordres religieux en\n  Espagne, il serait au moins juste de se demander si d'autres églises ont\n eu pour prêtres beaucoup d'hommes d'esprit aussi large et d'un cœur\n aussi admirable que le prieur de la Rabida.\n     Du moins, dans les monastères, l'on pensait et on lisait, tandis qu'à\n présent, dans toute l'Andalousie, l'on ne pense ni ne lit guère. Les ordres\nreligieux encadraient, en quelque sorte, le peuple et donnaient une direc-\n tion ferme et réfléchie à la vie nationale. Aujourd'hui, l'esprit de suite\n fait totalement défaut, il n'y a plus ni chef, ni frein, et tout s'en va à la\n dérive. L'on m'a conté de tristes choses sur le degré de moralité où en\nest arrivé le peuple, dans les villes industrielles du Sud de l'Espagne.\nChaque nation y a greffé ses vices sur une corruption déjà suffisante et si\ncertaines parties du pays gardent, avec leur religion sévère, les mœurs\nd'autrefois, il faut reconnaître que, dans l'ensemble, ces provinces sont\nfrappées d'une véritable décadence morale.\n     Nous dérangeons, en sortant, des Anglais ivres, achevant de s'alcooliser\nen société de filles du pays vêtues de cette robe de percale à fleurs, d'usage\ngénéral chez les filles de joie andalouses. Sur un banc, au dehors, des\nEspagnols de la plus basse classe mangent silencieusement des salades\ncrues. Ils ont l'air fâché d'enfants mis en pénitence. Ces dames les\nauraient-elles abandonnés pour ces rougeauds d'Anglais ? Tout ce monde\nnous regarde d'une façon singulièrement malveillante et marmote de\nvagues injures.\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "264                              DURENDAL\n\n\n    Laissant ce monastère souillé d'ignobles présences, nous rentrons dans\n notre barque et, faute de vent, nous décidons de renoncer à Palos.\n    Le retour même à Huelva devient bien difficile, car toute brise est\n tombée et notre esquif n'a qu'une seule rame, mais cette lenteur est\n charmante à l'heure exquise, entre toutes, de la tombée du soir.\n    La ville nous apparaît maintenant, comme un éparpillement de cubes,\nd'une blancheur extrême, avec ça et là des clochers ou la tache noire de\nquelqu'usine.\n   Des lignes de chemins de fer, s'écartant en éventail, vont chercher le\ncuivre, le fer, le manganèse dans les sierras prochaines et se prolongent\njusqu'au milieu de la baie, par de grands embarcadères d'acier.\n   A mesure que le soleil s'abaisse, les terres marécageuses, violemment\nteintées par les oxydes, semblent briller d'un feu interne, tant s'accuse\nl'intensité de leur coloration.\n   Les rayons obliques se jouent dans les rides de l'eau sur la grève,\ndonnant la singulière illusion d'un liséré de sang bordant toute la baie.\n    Cette teinte de pourpre sombre envahit tout le paysage et sur ces\nreflets d'incendie, les grands vaisseaux à l'ancre et un vieux navire\n sombré sur les bas-fonds érigent leurs masses sombres.\n    Dans le grand assoupissement du soir, nul son ne se fait entendre,\n hormis des cris joyeux et des chants venant d'une barque voisine, où\nde jeunes étrangers fêtent, paraît-il, leur prochain retour au pays natal.\n    Et voilà que de cette barque nous arrive, glissant sur l'eau, une mélopée\n andalouse, un de ces chants léthargiques, leg de l'Arabie, si éloignés de\nnos traditions musicales, que nous ne parvenons guère à les fixer dans\nnotre mémoire. La simplicité de ces chants égale leur tristesse indicible.\n    Ils s'ouvrent brusquement par un cri profond, désolé, qui saisit d'emblée\n je ne sais quels fibres inconnues d'une sensibilité plutôt animale qu'hu-\n maine. C'est la plainte d'un être vivant, h o m m e ou bête, agonisant sous\n la brusque étreinte d'une terreur ou d'une souffrance sans nom.\n    Cette plainte émouvante suscite la vision d'un animal inoffensif du\n désert, qu'une bête de proie tient pantelante sous sa dent.\n    Les Andalous ne veulent pas d'autres chants et le soir, dans les salles\n de concert, on les voit, les yeux en extase, boire aux lèvres du chanteur\n ces poignantes mélopées.\n    Ils adorent se plonger ainsi jusqu'au fond du rêve énervant des Arabes\n vaincus, reprendre la tradition là où ils l'ont laissée et suivre en tout\n fidèlement ceux dont la ruine eut dû leur être un enseignement d'énergie.\n    L'Espagne s'est laissée fasciner par des chimères et. pareille au bon\n chevalier de la Manche, elle s'est agitée dans un monde factice, fait au\n gré de ses songes.\n    La vie de ce peuple, comblé des dons de l'esprit, s'est déroulée durant\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                                EN ANDALOUSIE                             265\n\n\n   des siècles, avec la même incohérence et d'aussi lamentables disgrâces\n   que celles des malheureux que l'opium ou le hachisch tiennent sous\n   leur empire.\n     Maintenant la nuit tombe et sous le pier de Rio-Tinto. formidable\n  structure profilée sur le couchant rougeàtre, nous nous souvenons que\n  les fils des vainqueurs de Lépante sont au nombre des nations menacées\n  par la cupidité anglaise.\n     L'Etat brigand dont les flottes, au XVIe siècle, pillaient en pleine paix\n  les navires des Rois catholiques et dont la reine, toujours vierge!! empo-\n chait sans honte sa part de piraterie, marque à présent comme sienne\n toute terre dont les mines ont quelque valeur.\n     Nation de proie, elle reprend la suite de ses agressions sauvages et\n lord Salisbury vient de parler en termes peu équivoques du « prochain\n héritage des nations mourantes ».\n    Cette griffe colossale d'acier noir, unissant le sol d'Espagne aux océans\nuniversellement britanniques, n'est-elle pas l'inquiétant symbole des\ndangers de demain ?\n    L'Espagne a double le monde et sauvé la chrétienté, mais qui sauvera\nl'Espagne ?\n\n                                                       ARISTIDE DUPONT.\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "     À la mémoire de Joseph Dupont\n\n                  LE nom de Dupont évoque une longue période musicale\n                     bruxelloise, celle que nous venons de traverser. La\n                    disparition prématurée de cet éminent artiste crée un\n                     vide sensible. L'art belge perd en lui une de ses célé-\n                     brités. Qui n'a pas connu et admiré ce merveilleux chef\n                     d'orchestre, ce virtuose remarquable du bâton, à la\n                     silhouette svelte et élégante, conduisant ses vaillantes\n                     troupes à des victoires glorieuses et pacifiques ? Main-\n                     tenant qu'il n'est plus, nous sentons tous ce que nous\navons perdu. Mieux que de son vivant, nous nous rendons compte de\nl'impulsion puissante qu'il a su donner au mouvement musical de notre\nville, par sa vitalité et son intelligente initiative.\n   Qu'il me soit permis de retracer ici brièvement l'activité musicale de\nDupont, de montrer ce que nous lui devons de jouissances artistiques, et\nde faire voir le haut enseignement qui se dégageait de tout un ensemble\nd'œuvres supérieurement exécutées sous sa direction nerveuse et entraî-\nnante.\n   Joseph Dupont est né à Ensival, le 3 janvier 1838. Son père, violon-\ncelliste, organiste et même compositeur de quelque mérite, lui donna les\npremières leçons de musique. Très jeune, il entra au Conservatoire de\nLiége où il apprit le violon et l'harmonie. I1 fit bientôt partie de l'orchestre\ndu Théâtre Royal de Liége, comme timbalier, où il entra dans le but\nd'étudier â fond l'orchestration.\n   En 1861. son frère Auguste, déjà professeur au Conservatoire de\nBruxelles, le rît admettre au cours de violon de Léonard et au cours\nde composition de Fétis. Pendant les dix-huit mois qu'il resta dans cet\nétablissement, il fut à l'orchestre de la Monnaie, sous la direction de\n Charles Hansscn, en qualité de premier violon.\n   Il obtint le premier prix de violon en 1861 : la même année, il entra en\nloge pour le concours du Prix de Rome et obtint le deuxième prix, —\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "JOSEPH DUPONT\n\n\n\n\n                (Cliché de la Maison DUPONT)\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": ""}, {"page_pdf": 328, "texte": "                    A LA MÉMOIRE DE JOSEPH DUPONT                                        267\n\n\nle premier ne fut pas décerné, — avec la cantate Agar dans le désert. Au\nconcours suivant, en 1863, Dupont obtint le premier prix avec sa cantate\nPaul et Virginie, qui lui donnait droit à une pension annuelle de 4,000\nfrancs pendant quatre ans.\n   Il partit aussitôt pour l'Italie. Cette terre classique des arts l'enthou-\nsiasma.\n   Les lettres qu'il écrivit alors à son frère Auguste, et qui ont été pieu-\nsement conservées par la famille de celui-ci, disent la réceptivité, la sen-\nsibilité de son âme et nous initient au développement de son éducation\nartistique. Il étudia les musées et la littérature italienne; travailla avec les\nmaîtres : fut admis souvent dans l'intimité de Verdi et se lia avec les\ncompositeurs de la jeune école, notamment avec Ponchielli, l'auteur de\nGioconda, et Boïto, l'auteur de Mefislofele, qu'il fit représenter à la Mon-\nnaie. Après avoir passé en Italie plusieurs années, il partit pour l'Alle-\nmagne, où il paracheva ses études. A Berlin, Mme Viardot le présenta à\nMerelli, directeur des théâtres italiens de Varsovie et de Moscou. Celui-ci\nl'engagea en qualité de premier chef d'orchestre de ces deux théâtres,\ndont les saisons se suivirent sans interruption de 1867 à 1871.\n   A Moscou, Dupont fit, entre autres, la connaissance de Nicolas Rubin-\nstein, à peu près aussi grand pianiste que son frère Antoine et directeur\nde l'école de musique de la Ville Sainte de Russie.\n   Rentré en Belgique en 1872, il fut nommé professeur d'harmonie théo-\nrique au Conservatoire de Bruxelles et, peu de temps après, Avrillon lui\ndonna la succession de Singeléc, comme premier chef d'orchestre de la\nMonnaie, poste d'honneur qu'il occupa sans interruption jusqu'au\n4 mai 1889.\n   Joseph Dupont avait débuté triomphalement en dirigeant Guillaume\n Tell; il termina sa carrière théâtrale par Lohengrin au milieu d'ovations\ndont Bruxelles n'a pas perdu le souvenir.\n   Dès son arrivée au pupitre de la Monnaie, il fut nommé directeur de\nl'Association des artistes musiciens, des concerts du Jardin Zoologique,\npuis de ceux du Waux-Hall, et en 1873, il succéda à Henri Vieuxtemps\ndans la direction des Concerts Populaires. De 1881 à 1884, Gye lui confia\nla direction des grandes saisons musicales de Covent-Garden (1).\n\n\n\n  Dès sa rentrée à Bruxelles, en 1872. Joseph Dupont déploie une activité\nconsidérable, comme professeur au Conservatoire, comme chef d'orchestre\n\n\n   (') Je dois i l'obligeance de mon ami et confrère, Ferdinand Labarre, les renseignements de\nla partie documentaire de cette petite notice.\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "268                              DURENDAL\n\n\nde l'Opéra et des concerts. Et on ne sait ce qu'il faut admirer le plus en\nlui, ou sa compréhension étonnante des œuvres lyriques dont il dirigea\nsi magistralement l'exécution, ou son talent d'initier notre public aux\ncompositions du grand répertoire symphonique moderne.\n   Celui qui n'a pas connu le public bruxellois d'il y a trente ans. ne peut\nse figurer combien ce grand artiste lui a été utile, combien son initiative\na été bienfaisante, combien elle a été nécessaire au développement de\nnotre goût et de notre compréhension du mouvement musical actuel.\n   Autrefois, il fallait avoir un certain courage pour se dire wagnérien et\nl'affirmer avec fermeté.\n   Notre héros fut wagnérien dès la première heure, à une époque où il y\navait du mérite à l'être et à s'affirmer tel. Il fut le premier d'entre les chefs\nd'orchestre qui, en dehors de l'Allemagne, se sont consacrés corps et\nâme à l'exécution des partitions immortelles du maître de Bayreuth.\n   Dès son arrivée à la direction des Concerts populaires, il nous fit\nentendre d'importants fragments, voire même des actes entiers des\nMaîtres Chanteurs, de Parsifal, de la Walkyrie, de Siegfried, de Tristan,\net ce, bien avant qu'on eût songé à les aborder à Paris et à Londres.\n   Son wagnérisme, quoique ardent et convaincu, n'était rien moins\nqu'exclusif. Témoin ces beaux programmes des Concerts populaires où\ntoutes les écoles sont représentées avec une rare intelligence : l'école\n Scandinave avec Grieg et Svendsen; l'école russe avec César Cui, Tchay-\nkowsky, Borodine, Rubinstein, Moussorysky, Balakireff, Rinsky-Korsa-\nkoff ; l'école française avec Saint-Saëns, Bizet, Guiraud, Massenet, Lalo,\n César Franck, Duparc, d'Indy, Chausson, Chabrier; l'école allemande\n avec Schumann, Brahms, Max Bruch, Raff, Richard Strauss, Goldmarck,\n Humperdinck; l'école tchèque avec Dvorak et Smetana.\n    Mais si Dupont a été attentif au mouvement musical de l'étranger, il ne\n fut pas pour cela indifférent à l'égard des auteurs de son pays et sut faire\n une belle place aux compositeurs tels que Benoît, Tinel, Huberti, Gilson,\n Blockx, Mathieu, Jehin, Raway, De Greef, Servais.\n    Grâce aux Concerts populaires, il nous a été permis d'entendre une\n foule de virtuoses de l'archet et du clavier, des cantatrices et chanteurs\n les uns débutant à peine dans leur carrière, les autres déjà précédés\n d'une réputation dûment acquise. Quel magnifique défilé! Rose Caron,\n d'Albert, Saint-Saëns, Sarasote, Thomson, Busoni, Van Roy, De Greef,\n Ysaye, Ernest Van Dyck et combien d'autres encore !\n    La liste sommaire des ouvrages lyriques qui passèrent à la Monnaie\n sous sa direction inoubliable avec Lapissida (de 1886 à 1889) est intéres-\n sante au premier chef : La Gwendoline de Chabrier. Lakmé de Delibes. Les\n Contes d'Hoffmann d'Offenbach, la première exécution en français de la\n  Walkyrie, Le Pécheur de Perles de Bizet. Gioconda. de Ponchielli, Jocelin.\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                 A LA MEMOIRE DE JOSEPH DUPONT                            26\n\n\n  le Roi l'a dit, Richilde, de Mathieu, le Roi d'Ys de Lalo, Fidelio de Beetho-\n  ven, avec le récitatif de F.-A. Gevaert. les Maîtres Chanteurs, les ballets\n  Milenka et Sylvia, etc. Dupont clôtura sa direction par le Saint-François de\n  Tinel. Soit cinquante-huit actes nouveaux ou inédits.\n     En plus de ces grandes fêtes artistiques, nous lui devons d'autres jouis-\n  sances non moins hautes. Si d'une part il nous tint si souvent sous le\n  charme de sa magistrale direction, d'autre part, le premier en Europe, il\n fit appel pour la direction des concerts aux virtuoses de l'orchestre tels\n que Hans Richter, Mottl, Hermann Levy, Rimsky-Korsakoff, Richard\n Strauss, Saint-Saëns. N'est-ce pas là encore un beau titre de gloire? Savoir\n se mettre au-dessus des mesquineries et des calculs personnels, subordon-\n ner son moi en se plaçant volontairement en quelque sorte en sous-ordre\n comme simple préparateur, n'avoir uniquement en vue qu'un idéal d'art\n à réaliser, cela n'est certes pas le fait de tout le monde. Un acte pareil\n exige de la part de celui qui le pose un sentiment de réel désintéresse-\n ment, une rare abnégation. Il ne s'explique même chez Dupont que par\n son désir constant d'initier notre public aux géniales interprétations des\n grandes œuvres. I1 partait de cette idée très juste que toute composition\n est susceptible de plusieurs interprétations les unes, non moins belles, non\n moins intéressantes, que les autres.\n    Celui qui a entendu l'ouverture de Tannhäuser, dirigée successivement\n par Mottl et Weingartner, en conviendra.\n    Nous savons, ici à Bruxelles, par quelles intrigues le sceptre de la\n Monnaie fût ravi à celui qui a su faire, de ce théâtre, la première des\n scènes lyriques où l'on chante en français. Depuis ce temps-là. notre\n opéra n'a fait que déchoir du haut rang auquel l'avait porté Dupont, pour\ntomber au niveau des théâtres de province.\n    Joseph Dupont qui, à juste titre, tenait à la Monnaie de toutes les\nforces de son âme, l'ayant illustré par son talent, souffrit vivement de\ncette iniquité, qui fut en réalité la cause principale, sinon unique, de son\ndépérissement graduel.\n    Rien ne pouvait l'en consoler. Ni les offres brillantes qui lui arrivèrent\nde l'étranger : une tournée en Amérique avec la Melba, la direction de\nl'orchestre du théâtre de Buda-Pesth, voire la direction du grand Opéra\nde Paris. Ni les consolations de ses amis et les sympathies du public. Il\ndéclina obstinément toutes les offres qu'on lui lit.\n    A ce vaillant porion musical, il fallait sa fosse, et non une autre.\n    Ses ennemis, non contents d'avoir triomphé misérablement, machi-\nnèrent de nouvelles intrigues. Ils essayèrent de lui faire enlever le droit de\ndonner des Concerts populaires en la salle de la Monnaie. C'eût été la\nmort de cette institution célèbre. Et bien que cette nouvelle machination\nfut déjouée, le chagrin qui en résulta pour Dupont vint se greffer sur le\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": " 270                            DURENDAL\n\n\n\n  premier, et ne fit que hâter un dépérissement qui. de plus en plus, alar-\n  mait ses amis et ses admirateurs.\n    La dernière joie qui illumina le déclin de ses jours fut sa nomination\n  comme membre effectif de l'Académie royale de Belgique, distinction\n  qui n'était, d'ailleurs, qu'un strict hommage rendu à sa haute valeur et la\n récompense d'innombrables services rendus à l'art musical de sa patrie.\n    La fin de Dupont a été celle d'un sage, en parfait accord avec sa\n conscience, la conscience d'un déiste convaincu.\n    Cette charmante nature, bien qu'un peu exclusive, a su se créer de\n nombreuses amitiés, chaudes, dévouées, inaltérables, parmi l'élite intel-\n lectuelle de Bruxelles et de l'étranger. Mais aucun de ses amis ne fut pour\n lui ce qu'a été son frère aîné. Auguste Dupont. Ces deux natures, égale-\n ment distinguées et éminemment douées, s'aimaient d'affection tendre ;\n leur bonne entente, leur amitié étaient quasi proverbiales.\n    Peu d'artistes ont eu des débuts de carrière aussi difficiles, aussi durs\n qu'Auguste Dupont. Lorsque, grâce à son talent, à son intelligence, à sa\n persévérance, il parvint à se créer, à Bruxelles, une position en vue\n comme virtuose, professeur de piano et compositeur, il songea aussitôt à\n son frère Joseph, voulant lui aplanir la route qui fut si escarpée pour lui.\n Auguste exerça sur son frère une influence on ne peut plus bienfaisante,\n en contribuant dans la plus large mesure à son développement intel-\n lectuel et artistique.\n    On peut dire que l'affection de l'aîné a été presque paternelle, celle du\n cadet en quelque sorte filiale.\n    Une influence non moins heureuse sur Dupont fut celle de François-\n Auguste Gevaert, l'illustre directeur de notre Conservatoire.\n    Parmi ses amis les plus dévoués, il faut citer, en première ligne, Léon\nd'Aoust, son fidèle compagnon d'armes, à qui l'institution des Concerts\npopulaires doit une éternelle reconnaissance.\n   N'oublions pas non plus Louis Brassin. l'un des promoteurs du wagné-\nrisme à Bruxelles.\n   Il serait superflu de citer d'autres noms encore; nous les connaissons\nbien, Fritz Rotier, Ferdinand Labarre. Maurice Kufferath. Guillaume\nGuidé, Joseph Jacob, etc., etc.\n   Dupont n'était pas seulement un artiste dans toute l'acception du terme,\nc'était aussi un homme très instruit : il possédait plusieurs langues,\nl'allemand, l'italien, l'anglais, il connaissait même un peu le russe ; il\nlisait les philosophes et les historiens avec passion. Sa conversation était\nspirituelle et substantielle.\n   Les bons chefs d'orchestre sont rares, en général, même dans les pays\nplus grands que la Belgique, par exemple en France. A quoi cela tient-il?\nProbablement à ce que l'instrument dont un virtuose de ce genre doit se\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                A LA MÉMOIRE DE JOSEPH              DUPONT                271\n\n\n\nservir n'est pas aisé à trouver et coûte fort cher. Pour faire ses gammes\net exercices, le pianiste, le violoniste, etc., n'ont pas grand'peine ù se pro-\ncurer l'instrument voulu ; ils peuvent donc travailler tout leur saoul, seul\nmoyen d'atteindre à la maîtrise. Mais l'orchestre, quel organisme rare et\ncompliqué! Il faut que des circonstances exceptionnelles permettent au\nvirtuose d'en trouver un sérieux, de s'en emparer et de le manier à sa\nguise. Nous avons vu que notre héros n'a pas négligé les occasions de se\nrendre maître de l'orchestre et nous bénissons les circonstances grâce\nauxquelles il nous a été donné de posséder, parmi nous, un chef\nd'orchestre, un virtuose di primo carlello, doublé d'un intelligent et dévoué\néducateur du public bruxellois.\n   Joseph Dupont était décoré de plusieurs ordres. Ces distinctions\nn'ajoutent rien à sa mémoire qui ne vivra qu'en raison de ses mérites\npersonnels.\n\n                                                         L.   WALLNER.\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "               Les Conférences du mois\n\n\n   Frédéric Chopin, causerie récital par M. Georges de Golesco (soirée orga-\nnisée au profit des œuvres de Saint-Vincent-de-Paul, dans la salle de la\nrue de l'Equateur, le 20 mars dernier).\n   M. de Golesco n'a pu, malheureusement, à cause de son état de conva-\nlescence, lire lui-même l'étude remplie d'émotion et de pénétrante cri-\ntique qu'il avait consacrée à Chopin. Elle nous a aidés à mieux com-\nprendre et à aimer davantage ce maître très inégal, à l'inspiration un peu\nsaccadée, superficiel, parfois, mais aussi et souvent, singulièrement\nincisif et poignant.\n   M. de Golesco nous a fait passer, ensuite, avec le musicien génial dont\nil interprétait l'œuvre d'une façon puissante, à la fois, et exquise, par\ntoutes les phases de l'extase, de l'hallucination, de la rêverie tendre ou\ndésolée... Il a joué une dizaine de morceaux, parmi lesquels nous avons\nretenu surtout l'étude en la bémol et le prélude en ré bémol, empreints\nd'une délicieuse majesté de songe triste.\n                                                                     A. G.\n\n\n   Jeudis littéraires du Parc. —La série de matinées littéraires organisées au\nthéâtre du Parc par M. Chomé s'est close, de la façon la plus brillante,\npar les conférences de M. Ernest Verlant sur Corneille et de M. Henry\nMaubel sur Baudelaire.\n   Après avoir défini avec une grande noblesse d'expression, en paroles à\nla fois fortes et fines, le vieux Corneille, dans sa traditionnelle attitude\nd'héroïsme un peu forcené, de roide fierté intransigeante, de vertu à toute\noutrance, M. Verlant s'est attaché à nous apprendre le poète inconnu ou\nméconnu, le sentimental, tendre, retors et mélancolique qui apparaît\nsurtout dans les pages les moins fréquentées de l'auteur du Cid.\n   Baudelaire, aussi, a sa légende, à laquelle, d'ailleurs, ennemis et admi-\nrateurs ont également contribué. M. Maubel s'était donné pour tâche de\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                      LES CONFÉRENCES DU MOIS                                273\n\n\nrétablir la vraie physionomie, si noble et si haute, du grand poète, d'en\neffacer les traits factices ou exagérés dont on l'avait, à plaisir, défigurée.\nEt sa démonstration, illustrée d'une analyse profonde et perspicace des\nFleurs du Mal, des Petits poèmes en prose, etc., a été aussi complète\nqu'éloquente.\n   Le succès dont le public a récompensé l'initiative intelligente de\nM. Chomé, nous vaudra, espérons-le, une nouvelle série de matinées\nl'hiver prochain.\n                                                                      A. G.\n                                      *\n                                    * *\n   Matinées littéraires. — Le mercredi 14 février, l'élégant public des mati­\nnées littéraires a entendu une conférence de M. Valère Gille, le poète\nde la Cithare et du Collier d'Opales, parlant du don Juan en littéra­\nture. Le sujet était attrayant. Etudier les différents types de don Juan,\ntels que les a enfantés la puissante imagination des poètes, en noter les\ntraits communs et les différences caractéristiques constituent une incur-\nsion sur le domaine de toutes les littératures. Car l'histoire sanglante et\npassionnée de don Juan fait partie du patrimoine littéraire universel.\nUne magie fascinatrice se dégage du nom du terrible amant, de ce nom\n\n                  Si vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète\n                  Qui ne l'ait soulevé dans son coeur et sa tête,\n                  Et pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand (1).\n\n   Les beaux vers de l'éclatante apostrophe adressée par le poète des\nNuits à don Juan chantent encore dans toutes les mémoires, et ce nom\nmystérieux suffit pour évoquer, auprès de la douce figure de Mozart, les\ngénies plus austères de Molière et de Byron.\n   M. Valère Gille s'est attaché, dans son intéressante causerie, à montrer\ncomment chaque littérature a conçu le personnage de don Juan à son\npoint de vue caractéristique. Passant du Railleur de Séville de Tirso de\nMolina, au Festin de Pierre de Molière et au Don juan de Byron, il a\nexpliqué les variations introduites par ces divers poètes dans le type de\nl'amant d'Elvire, d'après la théorie du milieu. Avec un guide tel que\nValère Gille, cette promenade à travers les littératures ne pouvait man-\nquer d'être intéressante et instructive. Entre autres agréments, elle nous\na fait faire la connaissance d'un don Juan russe que nous ignorions com-\nplètement.\n   Le mercredi suivant, le curieux « flâneur » du Journal des Débats,\nM. André Hallays, nous entretint d'un sujet plus austère, en commen-\n\n\n (') ALFRED DE MUSSET : Namouna.\n\n                                                                        18\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "274                            DURENDAL\n\n\nçant une série de conférences sur la condition des artistes au XIXe siècle.\nNonobstant sa fine ironie, le conférencier a laissé transparaître un sincère\namour de l'Art, qu'il voudrait voir imprégner, pour les embellir, les rela-\ntions des hommes entre eux.\n   Son idéal semble être celui de Ruskin: son désir, l'élévation de l'hu-\nmanité par l'universelle compréhension du beau.\n   Aussi, M. Hallays s'élève-t-il avec force contre la tendance égoïste de\nl'art contemporain. Mais il se trompe étrangement, à notre avis, quand il\nfait remonter la source de cette tendance à l'école romantique. De tout\ntemps, l'art a été le propre d'une élite: la glorieuse recherche de la\nbeauté isole les esprits des poètes et en forme l'aristocratie intellectuelle\nde l'humanité. Sans doute, l'œuvre d'art parfaite doit enlever les hommes\ndans un élan 'spontané d'admiration unanime, mais l'artiste, en la com-\nposant, ne peut, s'il est sincère, considérer un seul instant ses rapports\nultérieurs avec la société. Une des grandeurs de l'art est son indépen-\ndance, et les poètes qui se cloîtrèrent dans leur tour d'ivoire resplendi-\nront encore, alors que les fervents de l'art social dormiront depuis long-\ntemps dans l'oubli. Les intérêts et les besoins de l'homme se modifient,\n se transforment sans cesse : seul, le beau absolu est éternel.\n\n                                                                Ch. DE S.\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "L'ADORATION        DE    L'AGNEAU\n    (OEUVRE   DE   VAN   EYCK)\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": ""}, {"page_pdf": 338, "texte": "    Septième Exposition de la Libre Esthétique\n\n\n                         I. — L'Exposition.\n\n                 LE Salon de la Libre Esthétique se présente cette année\n                   sous un aspect des plus intéressants.\n                      Il y a là un ensemble de tableaux fort remarquables.\n                    Les exagérations, les folies picturales d'antan ont\n                   disparu. Le pointillisme se meurt décidément. L'im-\n                    pressionnisme de Signac ne nous laisse plus voir que\n                   des notations en cobalt, vermillon et terre de sienne,\n                    qu'une touriste anglaise en mal de peinture dédaigne-\n                   rait de signer.\n   Les sujets sont d'un ordre intéressant et élevé. Pas d'étalages de nudi-\ntés grossières, pas de compositions d'une inspiration douteuse. Mais des\nscènes populaires, des études de types, des paysages aux lignes calmes,\naux clartés joyeuses, aux tonalités chaudes. La peinture historique ou\n« la peinture de style » n'est pas représentée. Qui s'en plaindra? Ne\nsommes-nous pas tous saturés de toutes ces immenses toiles allégoriques\nqui encombrent régulièrement la cimaise de nos expositions triennales\net des scènes classiques qui glacent le spectateur? Les œuvres actuelles\névoquent la nature sous des facettes claires et vivantes, l'homme dans ses\ntravaux et ses joies et sous les aspects réels et vrais de la vie.\n   Parmi les paysagistes, aussitôt après le vibrant, le scintillant Clans, il\nfaut louer les nombreuses toiles de Georges Buysse. Le beau paysagiste\nque voilà ! Souple, sur de son métier, coloris exubérantde vie. Ses tableaux\nsont pleins de lumière, baignés dans une atmosphère limpide. Les tona-\nlités sont profondes, distinguées. La touche est solide. Les sujets sent\nexquis : chapelles rouges, éclairées par les rayons étincelants d'un soleil\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "276                              DURENDAL\n\n\noblique, allumant des ors dans les fenêtres et jouant dans les accidents\ndu terrain; sous-bois piqués de taches lumineuses; routes dans la gloire\ndes midis; canaux tristes dans l'atmosphère hivernale. J'appelle spéciale-\nment l'attention sur le curieux Canal à Gand, où l'air froid, humide d'un\njour de neige, déprimant à faire pleurer, et l'horreur d'une eau glacée,\nsans vie. sont exprimés adéquatement par de larges touches plates, ne\nsoulignant aucun détail.\n    La vision de Heymans reste claire, blanche, savonneuse. Sans doute, ce\nne sont pas les couleurs superbes et rutilantes de l'Ecole flamande. Ici,\nce sont des paysages à la lumière papillottante, aux teintes douces et\nclaires à en souffrir. On voudrait peut-être un coloris plus vivant} un\nsoleil plus intense, des contrastes plus impressionnants. Cependant, on\nne peut pas ne pas admirer les teintes lunaires du Parc et le vaporeux\nClair soleil matinal, évoquant si délicatement les aurores de juin.\n    Bussy expose deux pastels étoffés, lumineux et bien fondus ; Hasledine,\ndes paysages convenables ; Hart-Nibbrig, des vuestrès précises et très fouil-\nlées qui, avec les délicats pastels de Morren, chantent les façades sour-\nnoises, les toits rouges et les vergers odorants de la Zélande. Franz\nMelchers évoque des paysages de rêve et montre un portrait de jeune fille\n délicieusement laid. Mais où a-t-il cherché la lumière jaune qui enve-\n loppe un de ses Parcs? Comment ses arbres sont-ils bâtis? Ruskin disait\n qu'un peintre ne devait pas corriger la nature, mais l'imiter. Melchers ne\n semble-t-il pas vouloir lui imposer des formes par trop spéciales et fan-\n taisistes. La véritable valeur de ses tableaux réside en ce qu'ils ont de\n prétentieux. La composition n'y est sauvée, ni par la correction du dessin,\n ni par l'harmonie des teintes.\n     Les études de Max Luce, malgré le soin qu'il y apporte et le travail\n qu'elles décèlent, ne parviennent pas à m'enthousiasmer. Il voit le pays\n noir sous un ensemble de couleurs de cobalt, de carmin évidemment\n faux, qui ne donne pas l'impression triste et pesante de ces contrées, où\n  l'industrie a étouffé tout pittoresque et toute joie du paysage. Meunier,\n  certes, comprend mieux leur caractère.\n     Jean Delville est sobre, distingué et très aristocratique dans l'Amour des\n  âmes. Son œuvre émeut par la grâce et la beauté des lignes, par l'équi-\n  libre des deux corps souples enveloppés dans une atmosphère éthéréenne.\n  Ensor est déséquilibré et douloureux à regarder. Léon Frédéric fait admi-\n  rer son coloris presque linéaire et ses chaires roses à reflets bleus. Huk-\n  lenbrok expose une Visite automnale de tonalité riche, étoffée et de facture\n  soignée. Kamerlingh Onnes est un limpide aquarelliste. Laermans déter-\n  mine le voulu de ses attitudes en un découpage saisissant de personnages.\n  D'Alfred Verhaeren une Nature morte de toute beauté, très savoureuse et\n  d'un beau métier. De Delvin de rouges Picadors, constituant une impies-\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "        SEPTIÈME EXPOSITION DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                      277\n\n\n sion saisissante des combats de taureaux. Mais que dire d'Evenepoel et de\nZuloaga, qui constituent par leurs nombreuses œuvres un des principaux\nintérêts du Salon.\n    On ne peut sans regret contempler les tableaux d'Evenepoel. Quel dom-\nmage qu'un pareil talent soit si tôt enlevé à l'art belge. Avec quelle\nintensité de vie Evenepoel a saisi et fixé le caractère de la banlieue pari-\nsienne, avec ses mœurs, ses habitudes, ses plaisirs. Il évoque avec une\nsûreté de dessin et de palette tout à fait étonnante les dimanches dans\n les faubourgs, les amusements sous les tonnelles des guinguettes, la\ncaractéristique spéciale des individus qui se coudoient dans ces foules\nbruyantes.\n    Voyez donc ce Dimanche au Bois de Boulogne. Admirez l'étoffé du\ntableau, le coloris si bien rendu, la lumière poussiéreuse qui embrouil-\nlarde les passants. Voyez l'attitude vivante du militaire et de la femme\nhabillée de rose, le geste correct de l'homme qui les croise. C'est d'une\nvérité admirable.\n    Tout à côté, l'Espagnol à Paris, dont la silhouette longue et noire se\ndécoupe sur le fond précis de maisons parisiennes. L'harmonie de ce\ntableau, conçue dans une gradation d'ocrEs et de bruns est excellente.\nLa toile est sans défaillance, ni hésitations. C'est une œuvre maîtresse, où\nse révèle toute l'acuité de la vision d'Evenepoel, égalée par une sûreté de\nmain et une loyauté d'expression rares.\n   N'incruste-t-il cependant pas trop ses personnages dans la toile? Ils\nsont tous un peu comme des marionnettes, un peu raides. Ils manquent\nde relief. Ce sont là des défauts, dont cet artiste se serait bientôt débar-\nrassé si, hélas! la mort ne l'avait fauché avant le temps.\n   Comme Evenepoel a représenté le peuple parisien, ainsi Zuloaga\ns'attache aux types de la race espagnole. Paysans, danseuses, jeunes filles,\nnaine au visage horrible, sont évoqués d'une façon précise par son pin-\nceau. Quel étonnant portrait que celui du Maire de Riomoro. Les lignes\ndu visage sont intenses d'expression astucieuse et sournoise, les yeux\nd'une volonté et d'une fixité extraordinaires. La pose du maire, drapé\ndans l'orgueil d'un manteau troué, noblement rejeté sur l'épaule, est\nmagnifique. L'étude du visage est, dans toutes les œuvres, poussée à fond.\nLe dessin est net et ferme. Zuloaga est plus dessinateur que coloriste.\nVu le but qu'il poursuit, représenter les types de la race espagnole est\nbien le genre qui lui convient. La teinte grise qui baigne ses œuvres, ces\nfonds de paysage plats, sans relief, ces tonalités étouffées laissent toute\nl'expression aux lignes, au dessin, ce qui est d'une importance capitale\ndans le portrait.\n   La Course dans mon village est du Breughel moderne. L'assemblée des\npaysans sur la place, clôturée par une antique construction faisant fond\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "278                            DURENDAL\n\n\nde tableau, est d'une vie intense. C'est un coin de l'Espagne évoqué avec\ntoute la sûreté d'un observateur parfait et d'un peintre fidèle.\n   Et cependant, malgré toutes les qualités de Zuloaga comme d'Evene-\npoel, on se prend à regretter que des artistes d'un tel talent ne choi-\nsissent pas des types plus intéressants, des figures plus nobles, des sujets\nplus élevés, des scènes qui feraient moins apprécier le métier peut-être,\nmais feraient rêver et vibrer nos âmes trop souvent diminuées par la vie\nmatérielle.\n   L'art industriel offre à notre admiration, à côté des fantaisies écheve-\nlées de Serrurier, les bijoux harmonieusement dessinés et les orfèvreries\naux lignes parfaites de Van de Velde. Les bibelots, les porcelaines, les\nreliures des vitrines artistiques, tous objets délicieux, sont vraiment\ntentants pour quiconque a du goût et l'amour des choses jolies et\n délicates.\n                                                            HENRY VAES.\n\n\n\n\n                        II. — Les Conférences.\n   Quatre poètes sont venus successivement discourir à la Libre Esthé­\ntique : M. Tristan Klingsor, — qui n'a, du reste, rien d'un enchanteur, —\na fait le dénombrement de tous les poètes contemporains, dont les vers\nont été mis en musique; quoiqu'il parlât avec élégance et désinvolture,\nil a paru long, et tous les honneurs de la séance ont été pour la voix pure\net la grâce de Mlle Claire Friche.\n    MM. Braun et Jamme nous ont entretenus de la simplicité; le premier,\navec une ardeur un peu compassée: le second, avec une pittoresque et\nretentissante abondance. Ils ont parlé l'un de l'autre, et même de quelques\n confrères, avec une chaude cordialité et une admiration nullement pro-\ntectrice, ce qui n'est pas une médiocre marque de simplicité chez des\n littérateurs. Mais j'oublie qu'ils ne sont point ou, du moins, ne veulent\n pas être des littérateurs et j'aime cette « rare candeur ». pour parler\n comme Fernand Scverin, un simple selon mon cœur, qu'aucun des\n conférenciers, naturellement, n'a cité. Il est vrai que M. Jamme a fait\n une jolie révérence en passant à « l'angélique Mme Blanche Rousseau »,\n le conteur exquis de Nany à la fenêtre, moins simple, peut-être, qu'il n'en\n a l'air (1), mais enfin simple, et à d'autres simples un peu déconcertants\n et imprévus, Lemonnier, par exemple, et Mallarmé!\n\n\n\n   (1) HENDRIK IBSEN!\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "        SEPTIÈME EXPOSITION DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                        279\n\n\n   M. Jammc a confessé, avec beaucoup d'abandon et de méridionale\nmalice, que, quoiqu'il en eût, la simplicité le fuyait, qu'il se sentait déjà\nvictime de l'envoûtement du verbe, inapte à vivre naïvement la vie, sans\nla traduire en phrases charmantes et cadencées; et, à la vérité, cette\nconfession était bien superflue, il suffisait d'entendre le ton ravi et extasié\ndont il parlait de la simplicité, pour connaître qu'elle n'était plus, pour\nlui, que le lyrique mirage par quoi les choses lui apparaissent embellies...\nEn somme, quoi qu'il veuille et quoi qu'il die, M. Jammc est un poète,\ndoué de particulières facultés de vision, dont le rôle est de nous com-\nmuniquer la sensation par des mots. Et l'on devinait bien qu'il n'ignore\npas y exceller, en l'écoutant réciter les lettres qu'il a échangées avec son\nami Gide, d'une voix exaltée et joyeuse, où perçait une espèce d'étonne-\nment sacré — mélangé d'une modeste vénération pour la muse qui les lui\navait inspirées — d'avoir, un jour faste, écrit d'aussi belles et délicieuses\n choses !\n    « Soyons simples », nous adjurait M. Thomas Braun. Volontiers, mais\n de quelle simplicité ? de celle de M. Jammc, qui serait donc la simplicité\n par excellence, l'essentielle simplicité? Mais ma simplicité n'est point la\n sienne; il s'en faut même de beaucoup! « Soyons simples », n'est-ce pas\n à dire : « Soyons simplement et uniquement ce que notre milieu, la vie\n et nos inclinations natives nous ont faits? » et pourra-t-on dire que nous\n ne soyions pas simples, mais de vulgaires ajusteurs de vocables, de\n piteux mandarins, parce que les conditions de notre existence ont été\n différentes de celles où a flori M. Jammc?\n    En réalité, l'orchidée et le paon ne sont pas moins simples et naturels\n que la marguerite ou le passereau ; et il n'y a là aucune hiérarchie. Dès\n lors, une véritable œuvre d'art est toujours simple et naturelle, si elle\n exprime et manifeste sincèrement la pensée et le tempérament de son\n auteur. Et justement, c'est ce qui nous met en défiance devant la simpli-\n cité des imitateurs de M. Jammc, car, enfin, ce n'est plus être simple (au\n moins, comme nous le comprenons), que de l'être à la suite et sur le\n modèle d'un autre.\n    Quant à lui-même, il est simple, soit ! mais il l'est éperdûment, ce qui\n n'est pas une façon ordinaire de l'être, ni commune. Ses poèmes, à cause\n de l'art qu'il y a mis, du secret qu'il possède de modeler les phrases et\n les vers au contour émerveillé de son rêve, exercent sur nous un charme\n spécial et qui n'appartient qu'à lui, tandis que le morceau de la bonne\n vieille dame, dont il a illustré sa conférence, pour démontrer la beauté\n que peut rec2ler une recette de cuisine ou d'apiculture écrite avec can-\n deur, ne prenait une précaire et paradoxale apparence d'intérêt que\n d'être dit, avec un accent de griserie et d'éblouissemcnt, par un poète,\n sincère, peut-être, mais narquois.\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": " 280                             DURENDAL\n\n\n\n\n   M. Gide, que l'on avait réservé pour le bouquet de ce feu d'artifice de\n simplicité, n'a fait aucune allusion à celle-ci, par la raison qu'il n'est pas\n simple et, je pense, qu'il ne prétend ni ne désire l'être.\n   Il a écrit quelques livres qui comptent de passionnés admirateurs; je\nne jurerais pas qu'ils ne soient capables, comme les fervents stèndha-\nliens, de réciter impromptu la suite de n'importe quelle période citée du\nmaître. J'avoue ne point ressentir un pareil enthousiasme ; j'ai lu les\npages de M. Gide avec le respect que mérite l'œuvre de tout artiste, mais\naussi avec quelque froideur et une certaine méfiance ; et j'en ai aimé\nsurtout la langue aisée et souple, se pliant à toutes les modulations du\nrêve et de l'ironie.\n   Il dit quelque part « qu'un livre est toujours une collaboration » avec\nle lecteur; « qu'il contient une part d'inconscient — la part de Dieu ». Et\ncela est juste, mais encore ne faut-il pas faire la part trop large au pré-\nsomptueux lecteur — ou laissera Dieu la plus grande part de la besogne!\n   Je pense, mais c'est une opinion et nullement une théorie, que le\npoète doit imposer sa vision au lecteur, agir vraiment sur lui et non lui\nproposer, comme c'est, je présume, le dessein de M. Gide, un canevas de\nsongerie sur lequel il brodera selon son humeur ou sa fantaisie. Certes\nl'auteur, parfois, s'il est devenu l'excitateur d'une intelligence profonde\net fastueuse, se sera acquis un admirateur reconnaissant de ce qu'il l'ait\naidé à apercevoir qu'il avait tant d'esprit; mais il y a bien du hasard à\ncourir une telle chance.\n   Il est évident que la beauté de tel visage fascinant du Vinci, de telle\nsymphonie de Beethoven, de tel poème de Poe s'accroît selon la capacité\nd'âme du contemplateur, de l'auditeur, du lecteur; cependant le peintre,\nle musicien, le poète ne se sont pas contentés d'une esquisse confuse,\nespèce d'allusion lointaine à l'objet de leur pensée ; ils ont, autant qu'il\nétait en leur pouvoir, exprimé tous les aspects de, beauté dont ils ambi-\ntionnaient imposer l'admiration. Leurs œuvres sont des fenêtres ouvertes\nsur l'intimité et la gloire de leur esprit, non des miroirs offerts à la\nfatuité des passants.\n   Ceux-ci, dans leur fatigue des œuvres décisives et impérieuses, aux-\nquelles il faut se conformer, ont fait le succès de Redon. Et en avons-\nnous eu, depuis, en peinture et en littérature, de ces ouvrages semblables\naux pâles tapisseries, traversées d'arbitraires hiéroglyphes, d'une chambre\nde malade? Portées chatoyantes d'une musique splendide ou niaise,\nselon la qualité de collaboration du valétudinaire !\n   Ce sont là des œuvres femelles, si l'on peut dire, qui attendent qu'une\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "        SEPTIÈME EXPOSITION DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                         281\n\n\naccolade virile achève de les créer; mais, le plus souvent, elles restent\ndans un perpétuel devenir.\n   A ce point de vue, les livres de M. Gide me paraissent trop chargés\nd'imagination personnelle, et trop pénétrants; ils portent l'empreinte\nd'une âme d'artiste passionnée et inconstante, trop originale pour le rôle\nauquel leur auteur voudrait les restreindre.\n   Au fond, tout art est allusionniste, comme celui de M. Gide, mais non\ndans la même mesure. Et, pour aller plus loin, tout nous est signe, tout\nallusion ; nous sommes les prisonniers des choses et des gens qui nous\nentourent, non tant dans leur matérialité, que dans la signification qui,\nincessamment, émane d'eux et qui crée l'atmosphère morale au milieu\nde laquelle nous évoluons. Le Voyage d'Urien n'a pas d'autre sens : ses\npersonnages fuyent le décor habituel de leur vie, pour se soustraire à\nl'accoutumance tyrannique du passé ; ils fuyent, mais ce n'est que pour\naccumuler d'autres souvenirs', plus renouvelés et plus fugitifs, et qui,\npourtant, à leur tour, les oppriment.\n\n    M. Gide a entretenu le public, à la Libre Esthétique, des influences en\nlittérature. Il partage les écrivains en influencés et en influenceurs,\nceux-ci doués, seuls, des facultés d'énergie et d'intellectualité d'où naissent\ndes écoles. (Faut-il ajouter que toute la gent de lettres, moi compris, qui\nassistait à cette conférence, s'est rangée dans cette dernière catégorie,\nd'un geste unanime ?)\n    L'idée n'est point neuve, ni saisissante; mais, sans doute, n'y a-t-il pas\nd'idées neuves et leur unique nouveauté réside-t-elle dans la manière de\nles commenter, de montrer quelle figure elles ont dans nôtre esprit ?\nM. Gide a fait cela de façon la plus attrayante. Il parle, et il semble que\nles mouvements de sa tète soulignent les sinuosités de sa pensée ; et le\ndéveloppement de sa parole, d'un ton lyrique, enivré de spiritualité et\nqui conclut sur un mot bref et comme découragé, fait songer à ces\nphrases du Voyage d'Urien, lourdes d'images et de rêve et qui, tout à\ncoup, aboutissent à une interjection ironique, à une constatation de\nréalité qui coupe, brusquement, le fil dérivé du songe.\n\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "                          LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nIWAN GILKIN. Prométhée,   poème dramatique. Paris (FISCHBACHER).\n   Les vrais poètes ne se reconnaissent pas tant à l'ampleur des sujets\nqu'ils choisissent qu'au mystérieux frisson dont ils savent animer leurs\nœuvres. Dédoublant leur personnalité par un énergique et superbe\neffort, ils se situent eux-mêmes dans le décor qu'ils ont choisi, sous le\nvoile de leur fiction hardie, et expriment, par le verbe, les impressions\nque leur suggère ce rêve créateur. Plus ce rêve est élevé, plus ils\nplanent, inaccessibles, au-dessus de la foule, plus ils se révèlent comme\nles hautains porte-flambeaux de l'Idéal et de la Beauté. Leur œuvre se\nmesure à la part d'éternité qu'elle contient, à la splendeur du symbole\nqui la recouvre, à l'harmonie de la forme dont ils drapent autour de la\nstatue les plis merveilleux.\n   Filles du lointain passé, les fictions n'ont pas toutes pour le poète\nun égal attrait. Mais parmi celles qui d'âge en âge le fascinent et le\ntourmentent de leur obsession irrésistible, la plus splendide, peut-être,\nest celle de Prométhée. Depuis qu'Eschyle rugit l'hymne de liberté du\nTitan fauve, tous les poètes, qui façonnèrent selon leur personnalité le\nmythe antique du voleur du feu, comptent parmi les plus grands.\nDois-jc citer Calderon, Gœthe, Percy Shelley, noms illustres, sacrés\n par l'admiration des hommes pour l'immortalité.\n   Pour oser aborder un tel sujet après de tels génies, M. Iwan Gilkin\n devait non seulement être sur de son inspiration, mais encore avoir la\n conviction d'apporter clans le symbole du Titan un élément nouveau,\n de donner ù la fable tant de fois interprétée la marque caractéristique\n de sa personnalité. Nous espérons prouver qu'il a merveilleusement\n accompli cette tache difficile.\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "                                 LES LIVRES                             283\n\n\n   La théorie philosophique qui se dégage du Prométhée de M. Gilkin\nest le panthéisme, tel que le conçut Baruch Spinosa. Esprit profond et\nchercheur, le poète de la Nuit aime à objectiver dans ses poèmes les\ndifférents systèmes enfantés par la raison humaine dans sa douloureuse\nrecherche du vrai. Après avoir exploré les régions mystérieuses de\nl'occultisme, il s'est arrêté devant cette étrange et fausse conception de\nl'identité de la nature avec son auteur, et en a fait le fond, la substance\nmême de son poème. C'est ce caractère panthéistique bien déterminé qui\ndonne à son Prométhée un cachet réellement original.\n   La grande crise du drame se débat entre Zeus, l'être unique, fin et\nloi de soi-même, et Prométhée, essor du dieu qui, dispersé dans les\ncontingences, aspire à remonter vers son absolu. Par sa force expan-\nsive, la divinité a créé le monde et ses apparences. Arrivée au fond de\nla matière insensible, disséminée entre les objets, elle retcurne par un\neffort continuel à l'unité primitive, mais elle n'y peut atteindre que par\nla douleur. Tel est le sens des paroles que Prométhée adresse à Zeus, à\nla fin du drame :\n                C'est toi qui dans mon cœur cherchais l'Être suprême,\n                Car je suis ton effort palpitant vers toi-même,\n                          Unique, immense volonté,\n                          Qui te disperses dans le monde,\n                          Et qui, souffrant d'être le monde,\n                          Reviens en pleurs à l'unité.\n\n   Après avoir traversé les évolutions successives de l'âme éparse dans\nla nature, l'esprit du Titan a créé l'homme par un acte de pur amour.\nAinsi, il a dérangé le cours éternel des choses, il a troublé l'ordre établi\ndans l'univers; il devra donc payer la rançon des souffrances. Au reste,\nla douleur est nécessaire. Seule, elle rend l'homme conscient de lui-\nmême et de son éternité.\n\n                        La douleur, c'est la marche sainte\n                        De la sainte sélection\n                        Dans la sainte évolution,\n                        Où, par l'intelligence atteinte,\n                        Nous attend la divinité\n                        De l'universelle unité.\n\n  Depuis l'acte créateur jusqu'à la fin de son long supplice au sommet\ndu Caucase, Prométhée a connu tout ce que, dans sa chair et dans son\nâme, l'homme peut souffrir. I1 a éprouvé l'horrible tourment de voir\nson œuvre imparfaite, il a subi l'ingratitude de ceux que son amour\navait tirés du néant. Nu sur le roc, son corps a été déchiré par le fouet\ndes brises, tenaillé par le froid de l'hiver, et l'aigle sanglant de Zeus a\ndévoré sans cesse son foie toujours, renaissant. Après son rêve d'ef-\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": "284                               DURENDAL\n\n\n\nfroyable torture, il se réveille dans la douceur et l'harmonie; il recon-\nnaît que les dieux détestés par lui n'étaient que le miroir de sa propre\ncolère; il comprend que l'amour est le guide qui mène à l'unité divine\nla pluralité des êtres. A ses oreilles chantent les murmures du monde :\n\n                   Innombrables soleils, astres des nuits obscures,\n                   O Zeus, dévoile-toi dans chaque créature!\n                   Rose lotus des lacs, violette des bois.\n                   Dans chaque créature, ô Zeus, dévoile-toi !\n\n                   Poisson qui sous les eaux nages à l'aventure.\n                   O Zeus, dévoile-toi dans chaque créature!\n                   Lion roux du désert, hirondelle des toits,\n                   Dans chaque créature, ô Zeus, dévoile-toi !\n                   Lait des seins maternels et grain des roches dures,\n                   O Zeus, dévoile-toi dans chaque créature!\n\n                   Savant, poète, amant, martyr, esclave, roi,\n                   Dans chaque créature, ô Zeus, dévoile-toi!\n\n   Alors, au milieu de cette harmonie grandissante, qui remplit en\ns'élargissant la terre et les cieux, évanoui dans l'amour qui le dévore, le\nTitan s'abîme au sein de Zeus, sous « le baiser de Dieu qu'on appelle la\nmort », tandis que le chœur des anges chante l'hymne mystique du\nretour à l'unité.\n   Il se dégage du Prométhèe de M. Gilkin un frisson de grandeur qui\nsaisit et qui transporte. Les vers sont énergiques et gonflés de pensée.\nLes périodes, tantôt se déroulant avec la majesté de l'Olympe, tantôt\nse précipitant comme des torrents rapides, supportent magnifiquement\nla splendeur de l'idée souveraine. Une profonde conception centrale,\nexprimée dans le plus merveilleux symbole par un poète tel que\nM. Gilkin : n'en voilà-t-il pas bien assez pour constituer une belle\nœuvre?\n\n                                                         CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "                             NOTULES\n\n\n   Nous reproduisons avec joie l'éloge que prodigue à si juste titre à notre\ndistinguée et sympathique collaboratrice, Hélène Vacaresco, La Réforme\nde Bucarest :\n   « L'œuvré déjà si considérable d'Hélène Vacaresco promet d'être, dans\nl'avenir, un impérissable monument élevé, par cette fille d'une antique\net noble Maison roumaine, à la gloire et au génie de notre Peuple.\n   » Hélène Vacaresco est la petite-fille du poète Jean Vacaresco\nqui a laissé tant d'œuvres charmantes et une traduction du Britannicus\nde Racine, en vers roumains, dont beaucoup sont aussi magnifique-\nment beaux que ceux de l'original. Elle est l'arrière petite-fille du\npremier Ienake Vacaresco, dont le nom figure sur la coupole de l'Athénée\net qui laissa à ses descendants ce testament fameux et populaire :\n\n                     .1 Vous, mes descendants,\n                     Je lègue l'amour de notre langue\n                     Et l'amour de la Patrie.\n\n   » Elle est l'héritière des qualités de patriotisme, d'intelligence, de cou-\nrage, de culture devançant l'époque, d'une superbe race de boyards qui\na fièrement inscrit son nom, dans l'histoire de ce pays, avec le plus pur\nde son sang et de ses hautes vertus !\n   » Cette jeune gloire a fleuri, d'une façon toute naturelle, sur le vieux\ntronc tant de fois frappé par la foudre, au cours des orages historiques\nqui ont ravagé notre race, sans la vaincre et sans la décourager. Mais,\nsans qu'elle s'en doute elle-même, ses chants, d'un bout à l'autre de son\nœuvre, sont pleins des échos mélancoliques d'une poésie populaire, bien\nnationale, dont le fond est la tristesse même dans l'héroïsme.\n   » Ceux qui n'ont pas chassé l'outarde dans le baragan d'antan, avant\nqu'il ne fût sillonné de chaussées et de chemins de fer avec, pour seul\ncompagnie, la société de quelque simple paysan, fin chasseur et grand\nchanteur de nos vieilles ballades populaires, ceux-là ne sauraient se faire\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": "286                             DURENDAL\n\n\nune idée complète de l'irrésistible séduction que peut exercer, sur le\ncœur et l'imagination, un de ces chants, au rythme monotone et triste,\naux paroles fières et poétiques s'envolant, d'une bouche harmonieuse et\nnaïve, dans la solitude de nos grandes plaines, aux dernières lueurs,\nempourprées d'un de nos magiques couchers de soleil, ou sous la douce\net limpide clarté d'un de ces clairs de lune d'automne, comme je n'en ai\nvu que chez nous. Voilà le secret de l'enthousiasme que provoque, chez\nles plus grands littérateurs des autres pays, la poésie d'Hélène Vacaresco :\n— c'est l'âme même de la patrie qui vibre, chante, souffre, aime et\npleure, sur la lyre de cette poétesse nationale, fleur de notre sol, puis-\nsamment nourrie de sa sève.\n   » Lcconte de Lisle, à qui elle se plaignait qu'on l'accusât (!!), devant la\nrichesse et la beauté de ses poésies populaires, d'en être elle seule l'au-\nteur, lui répondait, en souriant : « Acceptez toujours, seulement ne comptez\n» pas que les littérateurs et les poètes vrais s'y trompent. Vous seriez un\n» monstre, plus encore qu'un génie, si vous étiez l'auteur d'un pareil\n» volume. »\n   » M. Edouard Schuré,dans une longue et magistrale étude sur le Rhap­\nsode de la Dimbovita, qui a paru dans la Revue bleue du 14 octobre 1899,\nécrivait : « L'auteur des Poèmes barbares a raison : les chants du Rhapsode\n » de la Dimbovita sont l'œuvre d'une nation et non pas d'un seul poète. »\n   » Ce n'est pas, certes, le seul titre d'Hélène Vacaresco à la reconnais-\nsance de ses compatriotes, mais qu'on sache bien que c'est à elle, et\naussi à Carmen Sylva, que nous devons cet immense courant de sympa-\nthie et d'admiration qui a entraîné la curiosité, puis le cœur, de tous les\npoètes et de tous les littérateurs étrangers vers notre Roumanie. Les\nincomparables trésors de notre folklore seraient, sans Mlles, restés encore\n enfouies, Dieu sait combien de temps, ainsi que le sont les richesses\n métalliques et minérales dont notre sol abonde.\n   » Le Rhapsode de la Dimbovita est donc un livre d'une grande portée\n nationale, un livre qui devrait déjà être traduit en roumain, comme on\nest en train de le traduire dans toutes les autres langues, et mis entre les\nmains des jeunes générations qui grandissent, pour les pénétrer du génie\net de la fierté de leur race. »\n\n\n\n\n  Un festival national, à Gand. — La seconde séance du Cercle des\nConcerts d'hiver, qui a eu lieu le 3 février, au Grand Théâtre, présentait\nun intérêt exceptionnel ; elle mérite d'être signalée tout particulière-\nment comme une solennité artistique de notable importance. M. Boedri\nn'avait mis au programme, cette fois, que des œuvres d'auteurs belges\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "                                  NOTULES                                 287\n\n\ncontemporains. A côté des noms de Mathieu, Gilson, Raway, des renom-\nmées plus jeunes s'affirmaient : J. Ryelandt, A. Morel de Westgaver,\nJ. Vandermeulen. La présence, au pupitre, de chaque compositeur ren-\ndait les exécutions plus intéressantes et plus vivantes.\n   Parlons d'abord du Concerto pour violon et orchestre, d'Emile Mathieu.\nC'est une des meilleures compositions de l'auteur de Freyhir. Nous\nl'avons entendu exécuter superbement, à Louvain et à Bruxelles, dans\nl'hiver de 1896-97, par Mlle Irma Sèthe qui, ce même 3 février, vient de\nremporter un succès triomphal â Berlin. M. Johan Smit, qui joua le\nconcerto au Concert gantois, n'a point les qualités exceptionnelles de\nla jeune et célèbre artiste, son jeu empoignant et, en quelque sorte,\n« électrique ». Son interprétation fut néanmoins remarquable et mit bien\nen lumière les hautes beautés de cette œuvre, très originalement conçue\net habilement construite. La première partie, la plus étendue, intitulée\n(on ne sait pourquoi) « Archanges de combat (?) » est, à notre avis, de\nbeaucoup, la plus belle; elle est bâtie sur trois motifs : un motif domi-\nnant, troublant et tourmenté, un second empreint d'une émotion sereine\net profonde, un troisième sentimental et doux. La seconde partie,\n« Eaux dormantes, Cygnes de rêve », qui répond bien à son titre, respire\nune mélancolie intense, évoque une rêverie délicieuse. Enfin éclate la\n« Ballade matinale » : la joie du soleil, de la brise, des fleurs, des oiseaux,\ndes bois et des plaines, à l'heure divine du réveil des choses, par une\nbelle matinée de printemps.\n   Le prélude du premier acte d'Alvar atteste à nouveau les brillantes qua-\nlités de coloriste de Paul Gilson. Ce morceau est d'une tristesse mordante;\nles thèmes principaux sont empruntés à un Minnelied du XVIe siècle,\nattribué à Marguerite d'Autriche.\n  Les Scènes hindoues, de M. Raway, ont une couleur, une vivacité d'ex-\npression pittoresque vraiment remarquables. Une troublante impression\nd'orient s'en dégage. C'est de la musique sincère, vivante et vraie.\n  Les jeunes maintenant. Le concert devait débuter par la Symphonie\nen si bémol, de M. Ryelandt, qui promettait d'être un des plus intéres-\nsants morceaux du programme. Une importune influenza est venue, au\ndernier moment, empêcher le jeune compositeur brugeois de diriger\nson œuvre. Grâce au dévouement aimable et à l'habileté consommée\nde M. Mathieu, qui a bien voulu accepter, au pied levé, de conduire les\ndeux premières parties de cette symphonie, le public gantois a pu du\nmoins en avoir une idée. Elle nous avait fait à Anvers, en 1897, une très\nvive impression. Cette fois encore, et dans des conditions aussi défavo-\nrables, nous l'avons trouvée vraiment remarquable, de conception\nrobuste et saine, d'inspiration claire, d'écriture élégante et riche, très\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "  288                             DURENDAL\n\n\n  distinguée. L'andante surtout est impressionnant : il exprime une tris-\n  tesse profonde et tragique qui émeut.\n    La pièce symphonique Efflorescence, de M. Morel de Westgaver, mérite\n  une mention des plus élogieuses. C'est une œuvre délicate et charmante,\n attestant du goût et de l'originalité. Par contre, le conte symphonique\n de M. J. Vandermeulen : Sheherazada (pas confondre avec la Shéhérazade\n de Rimski-Korsakow), nous a paru pâle et sans intérêt, quoiqu'assez bien\n écrit. L'un des thèmes principaux, qui revient à deux reprises, rappelle\n — un peu trop, vraiment ! — le motif du désir de Tristan et heult,\n    A propos de M. Ryelandt, signalons encore l'exécution, très applaudie,\n de ses deux sonates pour cor et pour violoncelle, au concert du 17 février,\n au Cercle Catholique gantois. Nous avons déjà parlé de cette dernière\n œuvre : la Sonate en fa pour violoncelle et piano, et dit tout le bien que\n nous en pensions.\n                                                                    C. M.\n\n\n\n Conseils sur l'éducation (Bruxelles. CHARLER-BULENS, 22, rue de l'Escalier).\n    Quel problème plus redoutable et propre à susciter chez les parents\n de légitimes angoisses que la formation du caractère de leurs enfants.\n L'inclination qu'ils auront reçue dans leur puérilité n'influera-t-elle\n point sur toute leur vie ; leurs dispositions héréditaires ou natives,\n selon qu'elles seront combattues ou favorisées, laissées en friche ou\ncultivées, ne leur feront-elles point un avenir heureux ou coupable,\nun avenir noble et fertile ou une existence bassement végétative?...\n   Et cependant, combien la pédagogie-moderne, celle, surtout, qui se\ntrouve sous la direction de l'Etat, néglige la formation morale des\nenfants, on le sait assez !\n   Les rédacteurs des Conseils sur l'éducation, un nouveau périodique,\ndont le premier fascicule, très bien composé, vient de paraître, se sont\npréoccupés de cette situation et ont entrepris de faire comprendre au\npublic, aux parents, le prix infini d'une éducation vraiment sérieuse,\ncapable de développer chez l'enfant la conscience religieuse et l'énergie\nd'une volonté bien équilibrée.\n\n\n\n\n                                  *\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": ""}, {"page_pdf": 353, "texte": ""}]}