{"numero_id": "ulb-durendal-1900-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 289, "page_fin": 305, "titre_corps": "Quelques pages sur la Formation chrétienne d’une Femme catholique par Madame Marie du Sacré-Cœur", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Comtesse Ed. de Liedekerke", "ancre_debut": "QUELQUES PAGES", "ancre_fin": "Comtesse E D DE LIEDEKERKE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 360, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1080, "texte": "QUELQUES PAGES\n                            SUR LA\n\n\nFormation chrétienne d'une Femme catholique\n                               PAR\n\n            Madame Marie du Sacré-Cœur\n\n\n                           (Suite et fin)\n\n\n\n         TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE\n                 De l'Education intellectuelle\n\n\n\n             L'ÉDUCATION intellectuelle de la femme a fait de tels\n                progrès depuis quelques années, que bien des\n                personnes seraient disposées à trouver qu'on\n                l'exagère et que l'on devrait en combattre les\n                excès au lieu d'en provoquer le développement.\n                 Il y a loin, cependant, de la femme pédante à la\n                 femme solidement et intelligemment élevée.\n                 « La femme instruite, qui, au lieu d'emmagasi-\n» ner, sans réflexion, des jugements tout formulés et funestes à\n» son originalité, travaille, pense, raisonne, mesurant la limite\n» de ses connaissances et l'immensité de l'inconnu, sait aussi\n                                                          19\n"}, {"page_pdf": 361, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "290                                DURENDAL\n\n\n\n» être aimable et se mettre à la portée des gens et des choses, et\n» surtout de son ménage.\n   » Pourquoi la femme instruite serait-elle forcément mauvaise\n» ménagère et négligente dans ses devoirs ? La femme à laquelle\n» pèse le devoir est celle que passionne la lecture malsaine, celle\n» qui a le culte du chiffon et du cancan, celle qui rêve, celle qui\n» se livre au plaisir facile. La femme qui pense a de la vie une\n» idée plus juste, de ses devoirs, une conception plus vive ; elle\n» apporte à sa tâche toute la supériorité qui distingue son intel-\n» ligence. Ne confondons pas la femme qui sait avec la femme\n» qui lit (1). »\n   Mgr Dupanloup a écrit ces mots qui éclairent la question\nd'une de ces lueurs éclatantes et fixes que rien ne peut altérer :\n« Tous les dons reçus de Dieu pour servir à quelque chose doi-\n  vent être cultivés. L'Ecriture nous le déclare : les âmes comme\n» la terre, quand on les laisse en friche, ne produisent que des\n» fruits sauvages, SPINAS et T R I B U L O S . Et Dieu n'a pas\n» plus fait les âmes de femmes que les âmes d'hommes pour être\n» des terres légères, stériles et malsaines. »\n   L'existence de la femme est très souvent une existence de\ndévouement et de solitude. Je ne parle même pas de la femme\nmalheureuse, délaissée.\n   Les hommes ont des occupations qui les retiennent loin de la\nmaison. Leurs plaisirs sont rarement casaniers. La femme la\nplus aimée se résigne difficilement aux heures d'isolement aux-\nquelles la condamnent les affaires, le cercle, les sports, les\nchasses de son mari. La résignation est une vertu admirable,\nmais elle ne me semble suffisante que lorsqu'on peut la doubler\nd'activité et de travail. Que de bonheur une jeune femme intelli-\ngente trouvera à s'occuper des leçons de ses enfants, de lectures\nsérieuses et instructives. Le temps ne lui paraîtra pas aussi long.\nElle accueillera son mari sans plaintes ni récriminations, mais\navec le plaisir tendre du revoir et la conscience de n'avoir pas\nun instant, pendant son absence, manqué en pensée ou en actes\nau respect qu'elle se doit.\n\n (1) Madame Marie du Sacré-Cœur.\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE            291\n\n\n\n    La désœuvrée (et l'ignorante le sera toujours) n'en dirait pas\nautant. Mais, si l'épouse est malheureuse, si, pour augmenter les\ndangers, sa vie intérieure est manquée, brisée, qui la consolera ?\nQui chassera de son foyer douloureux l'ennui et le désespoir ?\nLes visites, les bavardages, les amis si dangereux, les amies si\ninsuffisantes, les succès mondains? Malheur à elle et à sa famille\nsi ces consolations lui suffisent. Combien il serait préférable de la\nvoir chercher « les joiês pures et sereines de l'intelligence, qui\nseules peuvent la soustraire aux influences terrestres et la conduire\nà Dieu » (1).\n    Heureuse ou malheureuse, mariée ou seule, la femme gagnera\ntoujours à être instruite et à s'intéresser au mouvement intellec-\ntuel. Nous ajouterons que les siens n'y perdront rien.\n    Il ne faut pas mépriser ce qui peut donner à la femme un\nmoyen de s'élever au-dessus des difficultés de sa vie. L'honneur\net la piété ne suffisent pas toujours à combler les vides d'une\nunion sans sympathie, d'un cœur qui a trouvé l'indifférence là\noù il espérait l'amour. La maternité n'a pas été donnée à toutes\nles mères et parfois le berceau abandonné augmente la cruauté\net l'inutilité de la vie, en y ajoutant les souvenirs et les regrets.\nEt enfin, lorsque la femme aura passé l'âge de l'action directe,\nlorsque son rôle dans Ja famille ne sera plus que celui de l'ange\ngardien qui protège, inspire et prie sans se montrer, que fera-\nt-elle de son temps, de son activité ? On répond : il lui reste\nl'église et les œuvres. Oui, mais ni la religion ni la bienfaisance\nne se trouveront bien d'avoir à faire à des ignorantes et à des\nesprits étroits et mesquins.\n   Comme nous l'indiquions dans l'article précédent, quelques\nhommes, modestes ou craintifs, ont prétendu qu'il y avait un\ninconvénient à ce qu'une femme soit supérieure à son mari. I1 me\nsemble que si l'homme est assez éclairé pour constater son infé-\n riorité, le mal n'est pas grand. I1 sera fier de sa femme. Ilproritera\nde son instruction. Il lui facilitera la tache de l'éducation, parce\nqu'il désirera donner à ses enfants les avantages qui lui ont\n\n\n  (') Madame Marie du Sacré-Cœur.\n"}, {"page_pdf": 363, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2403, "texte": "292                          DURENDAL\n\n\nmanqué. Supposons, au contraire, que le mari ne se doute pas de\nla supériorité de sa compagne, quel mécontentement pourra-t-il\nen éprouver ? Si quelqu'un en souffre ce sera la femme, et si elle\nest vraiment distinguée, elle ne cédera pas une parcelle de son\nintelligence et de son amour du beau pour s'épargner une souf-\nfrance. Reste donc la question des enfants, question qui donnera,\ndans les deux cas, le beau rôle et le rôle utile à la mère instruite.\n    L'influence des femmes dans le monde n'est pas à dédaigner.\n La conversation est presque toujours dirigée par elles. Serait-il\n fâcheux qu'un esprit élevé, instruit en éloignât les sujets habi-\n tuels : chevaux, affaires, cancans et petits scandales? Serait-on plus\n ennuyeux parce qu'on oublie pendant quelques temps les mille\n bruits qui courent la ville. Je crois que tout le monde y gagnerait\n et qu'on ne s'ennuierait pas davantage. On ne cause plus, dit-on.\n Mais de quoi causer si les têtes sont vides et les idées confuses?\n     Les lectures sérieuses et les travaux de l'esprit détachent peu\n à peu les jeunes femmes de l'habitude pernicieuse de lire les\n  romans. Il y a quelques années, je prêtais à l'une d'elles, peu\n  accoutumée à s'occuper de choses ennuyeuses, quelques livres,\n  en lui demandant d'y jeter un coup d'œil pour me faire plaisir.\n  Elle me les rapporta en m'en demandant d'autres : « Je ne puis\n  plus lire ces sottes histoires depuis que vous m'avez fait connaître\n  ces œuvres-ci ». Que de femmes en diraient autant, surtout\n  après avoir reçu le bienfait d'une éducation intelligente.\n     Madame Marie du Sacré-Cœur consacre plusieurs pages à une\n  tendance fréquente chez les jeunes filles : le rêve. Il y a certaine-\n  ment là quelque chose de maladif. Une enfant active, bien por-\n  tante, ne sera pas aussi disposée à rêvasser qu'une jeune fille\n  nerveuse et délicate. C'est en tous les cas une maladie mentale\n  qu'il faut enrayer le plus tôt possible. Là encore l'intérêt des\n   grandes études, des belles lectures est un puissant antidote. En\n   alliant l'hygiène à l'éducation, en faisant agir le corps et l'esprit\n   dans une action commune, on triomphera du mal.\n      La jeune fille pratique, telle que Madame Marie du Sacré-\n   Cœur la dépeint dans le paragraphe suivant, est, Dieu merci,\n   bien rare en Belgique. Je crois même ne l'avoir jamais rencon-\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2247, "texte": " LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE           293\n\n\n\n  trée. Il est vrai, ainsi que je l'ai dit au début de cette étude, que\n  je ne puis pas parler des couvents et des pensionnats belges, que\n  je ne connais pas assez.\n     « Dans notre siècle matérialiste et spéculateur, où tout se\n  réduit à acquérir pour jouir, il est certain que rien ne restera\n  de notre éducation, si nous ne pénétrons pas l'âme et l'intelli-\n  gence de nos enfants de surnaturel. »\n     Cette pensée profonde trouve chaque jour son application.\n  On rencontre si souvent sur sa route ce que nous appellerons de\n  bonnes petites femmes, gracieuses, douées de gentilles petites\n vertus et parfaitement dénuées de cette intelligence élevée, large,\n créatrice, qui scrute le passé pour y chercher la manière de\n sauvegarder l'avenir. Pour ces femmes, le présent suffit. Tant\n que le malheur ou la ruine ne frappe pas à leur porte, n'assom-\n brit pas leur vie, n'atteint pas leur bien-être, qu'importe si l'on\n découvre des points noirs à l'horizon? Il y a toujours eu des\n points noirs. On a toujours annoncé des désastres. Cependant,\n le monde tourne encore et on y a de si bons moments! Ces âmes,\nauxquelles le surnaturel est aussi inconnu que l'algèbre, reste-\nront éternellement des âmes inutiles et enfantines. Et si les\ncatastrophes prévues, les bouleversements sociaux arrivent, que\ndeviendront-elles? Que feront-elles? Ne seront-elles pas d'autant\nplus désorientées par la tourmente qu'elles ont été médiocres\ndans le calme?\n    Et cependant, comme en Belgique (ainsi que je l'ai déjà dit),\nla foi et la piété sont plus générales qu'en France, il est à sup-\nposer que chez nous ces natures superficielles trouveraient en\nDieu la force et la consolation. Dans ce cas, l'épreuve aura été\n(ce qu'elle doit être pour le chrétien) la porte du salut.\n    Mais si l'idée chrétienne n'est pas développée, que deviendra\ncette âme faible? Que fera-t-elle en face du premier obstacle\nqui lui barrera la route?\n    Laissons la parole à Madame Marie du Sacré-Cœur. « La\n» pensée de Dieu, vivante dans une âme, est un principe de\n» joie, d'élévation morale; elle illumine toute la vie, la trempe\n» de cette surnaturelle énergie qui la transforme en apôtre. »\n"}, {"page_pdf": 365, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2254, "texte": "294                        DURENDAL\n\n\n   La femme, sans la vie surnaturelle, sera donc toujours une\nforce perdue pour le bien.\n   Qu'on me permette ici de citer longuement l'auteur : « Dieu,\n» Dieu ! Tout est là comme élément de perfection morale, d'édu-\n  cation de l'esprit et du jugement. Que de soutiens ce Dieu si\n» bon n'a-t-il pas donnés à notre faiblesse pour l'éclairer, la\n» conduire, presque la porter : c'est Jésus, le Christ béni; c'est\n  l'Eglise, infaillible dépositaire de cette immuable doctrine,\n» que la raison soumise, mais instruite par l'étude, autant\n» qu'illuminée par la grâce, accepte dans un acte d'amour et\n» de religieuse conviction. C'est la Vierge Marie, type immuable,\n» splendide épanouissement de la nature humaine, arrivée au\n» sommet de la perfection terrestre; Marie, personnalité ravis-\n   sante, passionnante attraction des âmes pures, rêve de l'ado-\n   lescent qui s'endort au parfum des lys, souvenir touchant du\n» vieillard. Marie, charme et consolation de tous, est la suprême\n» espérance à l'heure où nos rêves, nos peines et nos querelles\n» d'enfants cesseront pour faire place à la réalité enivrante\n» d'amour que notre volonté libre aura donnée, comme conclu-\n   sion, à notre voyagère existence.\n  » Qu'elle serait heureuse la vie passée, même dans le monde,\n» dans le mariage, sans autre objectif que la recherche de Dieu.\n  » Qu'elle serait noble, élevée, grande, la pensée qui se nour-\n  rirait habituellement du Dieu d'amour et de vérité!\n  » Qu'il serait généreux, vaillant, bon et fort, le cœur que\n» l'amour de Dieu remplirait; et qu'elle serait heureuse, son\n» influence moralisatrice et sanctifiante. De même que certains\n» arbres des tropiques se révèlent au loin par les émanations\n» dont leurs essences aromatiques saturent l'atmosphère; ainsi,\n» l'âme en qui Dieu habite doit sentir Dieu, répandre autour\n» d'elle des émanations divines, en pénétrer son entourage. Ce\n» charme divin, ce charme de Dieu, toutes les âmes chrétiennes\n» devraient et le sentir et le refléter. Ce n'est pas assez, elles\n» doivent apporter partout l'influence chrétienne, en tout péné-\n  trer. Ces idées d'une chrétienne, sur toutes les questions brû-\n  lantes qui passionnent le monde, ne peuvent être celles d'une\n"}, {"page_pdf": 366, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2296, "texte": "  LA FORMATION C H R É T I E N N E D U N E FEMME CATHOLIQUE      295\n\n\n\n » païenne, d'une mondaine. Il faut que les idées chrétiennes\n » deviennent, par la femme chrétienne, les idées de la société\n » contemporaine, ou cette société continuera sa marche\n » effrayante vers le paganisme.\n    » Pourquoi donc, au lieu de retenir si longtemps nos jeunes\n » filles sur l'histoire antique, grecque ou romaine, ne leur don-\n   nerions-nous pas des notions élémentaires de droit et de légis-\n» lation, étudiées à la lumière des grands principes de justice et\n» d'honnêteté? Pourquoi, aussi, ne les mettrions-nous pas un peu\n» au courant des grandes questions qui sont les causes initiales\n» des secousses actuelles; questions religieuses, questions philo-\n   sophiques, questions sociales, questions d'économie politique?\n» Non pour qu'elles en fassent leur occupation, mais pour que,\n» lorsqu'elles en parleront, puisque tout le monde en parle, elles\n» y apportent des idées saines et justes, pour qu'elles puissent\n» défendre la cause de Dieu, celle de la justice et pour qu'elles\n» ne risquent pas de perdre la foi. »\n    La jeune fille qui perd la foi n'existe heureusement pas en\n Belgique dans le milieu où je vis. Mais un jour pourrait venir\n où les mères regretteraient de n'avoir pas trempé les âmes de\nfaçon à ce qu'elles puissent résister aux torrents d'incrédulité qui\nmonteront ici comme ailleurs. Instruisons nos enfants solide-\nment. Eclairons tous les points obscurs. Dévoilons l'extrême\ninsuffisance des arguments de l'erreur. Apprenons-leur que la\nvie a un but parce qu'elle a une éternité.\n   « Ah! ces jours, ces heures, ces millions de minutes, absor.bés\n» par la vanité, le vague, le néant. Quelle dilapidation de la\n» plus précieuse des richesses : le temps!\n   » Le temps, c'est l'étoffe mystérieuse et sacrée qu'a préparée\n» pour nous la divine sagesse. Etoffe dont l'aunage est mesuré\n» avec la précision inflexible des nombres que la science éter-\n   nelle a comptés. Sur les mailles serrées de ce tissu invisible,\n» chaque être inscrit librement et l'histoire de sa vie, et les con-\n  clusions de l'arrêt final que portera sur lui le juge suprême.\n  » Mu par l'invisible rouage, au mouvement éternel et continu,\n» le temps lentement se déroule, emportant là-bas, où nous les\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2339, "texte": "296                         DURENDAL\n\n\n\n« retrouverons un jour, nos actes, nos pensées, nos désirs.\n   » Il est des heures où nous croyons ne rien écrire. Le tissu\n   mystérieux rentrera, pensons-nous, immaculé dans l'éternité!\n» Erreur! Une main toujours écrit. Est-ce l'ange placé près de\n» nous par Dieu à l'heure de notre conception? Est-ce le fait\n» d'un mécanisme savant, sténographe occulte, enregistreur de\n» nos actes, de nos pensées, de notre farniente ou de nos agita-\n   tions coupables? Qu'importe! Nulle page de nul jour ne va\n» blanche là-bas : tout appelle châtiment ou récompense.\n   » Dans le livre mystérieux, nos pensées sont écrites, nos\n» désirs sont notés, nos actes photographiés, avec cette précision,\n» cette rigueur de vérité qui révèlera éternellement et nos\n » mobiles secrets, et nos calculs pervers, et nos bassesses hon-\n » teuses. Il n'est pas seulement perdu le temps où notre pensée\n » s'éloigne de la vie, de Dieu; il est stérile, peut-être coupable.\n » Mais elle n'est pas perdue aussi, pour l'éternité, l'heure bénie\n » à jamais où notre esprit s'est occupé de Dieu, où notre âme est\n » montée, là-haut, en quête de lumière, de vérité, d'amour.\n » Mais elle n'est pas perdue l'heure où, attentif et bon, nous\n » avons donné à notre frère la parole qui console, où nous avons\n » déversé en lui ce que notre cœur a puisé dans la prière, de\n  » lumière et d'amour. Soulager le pauvre, faire sourire le souf-\n  » frant, consoler l'abandonné, c'est œuvre chrétienne, œuvre\n  » sainte. Que notre vie ait nombre de ces pages, que le temps,\n  » en roulant ses flots profonds, en emporte beaucoup, marquées\n  » de ce sceau, dans l'océan éternel où rien ne se perd ; nous les\n  » retrouverons avec ravissement ; et nous en bénirons la miséri-\n     cordieuse tendresse de Notre Sauveur. Il y eut dans ma vie,\n  » dirons-nous, des heures où Dieu parla à mon cœur si fort que\n  » je dus l'écouter et faire œuvre de bien. »\n    Il y a quelque trente ans, le père de famille, moins absorbé\n par la vie extérieure, s'occupait pratiquement et activement de\n l'éducation de ses enfants et surtout de ses fils. Dans certaines\n familles, il en est peut-être encore ainsi, heureusement. Mais, en\n général, je ne crois pas exagérer en disant que peu de pères\n trouvent le temps de se consacrer à cette grande mission et ce\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2310, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE        297\n\n\n\nsont les mères qui en ont toute la responsabilité. Le mari ne\nparaît à la maison qu'aux heures des repas. Il revient fatigué,\npréoccupé. Quelles que soient ses affaires, quelle que soit sa car-\nrière, il rentre chez lui avec le désir d'avoir un peu de repos et\nde bien-être, de n'entendre que des choses agréables et de jouir\nde ses enfants comme d'un élément de plaisir et de distraction.\nLa femme doit donc nécessairement, si elle veut être à la hauteur\nde la situation (nous croyons l'avoir suffisamment indiqué), être\ninstruite et chrétienne, mais elle doit aussi conduire son ménage\navec ordre, intelligence et conscience. Dans ces conditions, la vie\n mondaine doit n'être qu'un accessoire. Elle s'allie peu avec de\n pareilles exigences. Plus le chef de famille manquera, plus le\n mari abdiquera, plus la vocation de l'épouse sera élevée, plus\n sa mission sera vraiment grande.\n    Voici ce que Madame Marie du Sacré-Cœur dit de cette situa-\n tion. Ne perdons pas de vue qu'elle écrit spécialement pour la\n France, mais songeons aussi que ce qu'elle observe pourra\n devenir absolument juste en Belgique, si nous n'y prenons\n garde :\n    « Celui qui étudie, à la lumière du passé, notre société\n  » contemporaine, ne peut se défendre d'un sentiment d'effroi.\n  » Fatalement, les mêmes causes doivent produire les mêmes\n  » effets; il semble que nous rééditions les dernières pages de\n  » l'histoire des grands peuples qui, sous le nom de Grecs et de\n  » Romains, ont laissé à travers les siècles une traînée de lumière\n  » et de boue. Chez nous, comme chez eux, un flot dévastateur\n  » de philosophie impuissante produit l'athéisme, le tourment et\n  » l'angoisse, auxquels succède le culte facile de la volupté.\n     » Et dans ce milieu l'enfant grandit ; il respire dans Cette\n  » atmosphère; tels sont les exemples et les principes sur lesquels,\n  » par une conséquence naturelle, il modèle sa vie.\n     » L'exemple donné par les hautes classes se répercute à tous\n   » les degrés de l'échelle sociale. La mansarde imite le palais, la\n   » camgagne copie la ville, et bientôt Dieu sera pour le monde\n   » le plus grand des inconnus, la vertu un vain nom, la famille\n   » une chimère et la femme une esclave. Alors, il ne saurait être\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2294, "texte": "2g8                           DURENDAL\n\n\n\n» question d'amour; l'amour, cette chose divine, qui a son siège\n» dans l'âme, ce don que le ciel fit à la terre, pour aider les\n» créatures à supporter le poids de l'exil ; ce composé d'estime,\n» de religion, de sacrifice ne saurait s'acclimater en de telles\n   atmosphères. Et il ne reste plus que l'intérêt égoïste, l'anima-\n» lité, qui traîne après soi des âmes mortes et des cœurs flétris.\n» C'est, à nouveau, le règne du paganisme. Et c'est de paganisme\n   que le monde sature l'âme de l'enfant. »\n    Le développement de cette étude nous ramène au point de\ndépart : la femme forte. Si nous avons prouvé que le bonheur de\nla famille et de la société, leur avenir, se trouvent dans l'éduca-\ntion sérieuse, dans l'instruction solide de la femme, si on est\nd'accord avec nous sur l'importance du rôle qu'elle joue dans\nl'état actuel des nations, si on reconnaît qu'elle est l'élément\nnécessaire à l'existence sociale, pour lui infuser deux principes\nvitaux : la vie de l'âme et la vie intellectuelle, on lira sans sur-\nprise cette phrase de la Bible, déjà citée : Son mari sera le pre­\nmier dans les assemblées. Laissons parler Madame Marie du\nSacré-Cœur. « Pourquoi le premier? Parce que sa femme file\n» le lin, tisse la toile, se lève le matin, se couche tard et distribue\n   le travail et la nourriture des serviteurs? Mais cela encore\n» n'est qu'une conséquence, un effet dont il faut chercher la\n» cause. Le régulateur domestique, l'inspirateur du premier\n» homme dans les assemblées, c'est l'intelligence de sa com-\n   pagne, cette intelligence qui, présidant à la vie matérielle, sait\n» aussi comprendre et conseiller l'homme public, tandis que,\n» près du berceau, elle veille l'âme de son fils et le prépare au\n   rôle de citoyen.\n  » Pour ces multiples fonctions, quelle variété de connais-\n  sances, quelle force morale, quelle raison, quel jugement ne\n» faudrait-il pas à la femme? Et si les échecs sont nombreux\n  dans cette tâche périlleuse d'épouse, de mère, d'éducatrice, la\n» faute n'en est-elle pas à une formation trop souvent incom-\n  plète, sans visée supérieure, sans but positif pour l'avenir? »\n  Si le mari est absorbé par cette lutte pour la vie, par ce besoin\nde gagner de l'argent, qui est maintenant la note dominante de\n"}, {"page_pdf": 370, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2359, "texte": "LA FORMATION CHRÉTIENNE DUNE FEMME CATHOLIQUE                       299\n\n\nl'existence (car les plaisirs eux-mêmes deviennent des affaires et\nse ressentent de cet appât du gain), qui, si ce n'est la femme,\napportera dans la maison le goût des choses élevées, du beau,\nde l'idéal, du vrai, qui mettra dans ces intérieurs, brûlés par le\ncôté matériel, ce grain d'encens qui en purifiera l'aridité? Ce\nrôle a toujours été celui de la femme et remercions Dieu de nous\nl'avoir confié, de nous permettre d'être ici bas les phares rayon-\nnants, dont la cla'rté douce et éclatante selon les besoins illumine\nles ténèbres que le matérialisme, l'intérêt et l'ignorance répan-\ndent sur l'océan de la vie. Ici encore nous rappellerons les idées\nde l'auteur en citant ces mots concernant l'influence des femmes\ndans l'histoire : « Il est parfois des nations qui ressuscitent; le\n » plus souvent, c'est à la femme qu'est dû ce renouveau. Clotilde\n » était près de Clovis à la naissance de la France, Jeanne d'Arc\n » près du Roi à l'heure de la victoire et Marie, la Vierge, au\n » Calvaire le jour de la Rédemption. »\n    Une étude très intéressante nous mène à constater l'influence\n de la femme là où elle est la compagne de l'homme, là où elle\n partage les responsabilités du chef de famille, là où elle n'est pas\nseulement la camarade dans les plaisirs ou la ménagère. Citons\n encore l'auteur, on nous en saura gré :\n    « C'est à la campagne, dans les familles de cultivateurs, que se\n » rencontre le plus d'union et de bonheur conjugal. Pourquoi ?\n » A la campagne l'équilibre serait-il plus parfait entre l'intelli-\n    gence de l'homme et celle de sa compagne? Non. Là, c'est\n » l'épouse qui est l'intelligence, elle qui règle les affaires, elle qui\n » est vraiment le ministre de l'intérieur et, souvent, celui des\n » affaires étrangères; elle qui personnifie le bon sens et la\n » raison, l'homme travaille.\n    » C'est la femme qui a sauvé la classe paysanne de l'abrutis-\n    sement. A côté de cet être toujours peinant, courbé vers la\n » terre, elle a représenté la pensée, la prière, le surnaturel,\n » l'intelligence enfin. La vie des champs est la représentation\n » permanente de l'âge d'or d'une nation ; non de l'âge des gloires\n » artistiques ou littéraires, mais de l'âge heureux où la femme\n  » occupe, dans la famille, la place que Dieu lui a directement\n"}, {"page_pdf": 371, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2254, "texte": "300                         DURENDAL\n\n\n» assignée. A la campagne, la femme apporte à l'œuvre com-\n  mune sa large part de génie organisateur et une somme égale\n» d'intelligence et d'activité. L'homme trouve en elle un aide,\n» un soutien. S'il a jeté la semence, elle recueille la moisson; s'il\n» abattu la gerbe, elle pétrit le pain; si, malgré la pluie qui\n» tombe ou le soleil qui brûle, il a taillé le pampre et tracé le\n» sillon, c'est elle qui, sous le toit béni qu'embaume sa prière,\n» remplit les desseins providentiels, joue son Vrai rôle, le rôle\n» marqué par Dieu, dans l'éducation familiale et le gouverne-\n  ment maternel. Aux jours de l'âge d'or, les académies et les\n» lycées n'étaient pas plus inventés que, de nos jours, au village,\n» ils ne sont fréquentés ; l'enfant était à sa mère et la mère était\n» à l'enfant. Le maître, le seul maître du jeune homme était sa\n» mère. L'histoire nous montre quelle race ces mères ont\n» formée.\n  » Si, dans la classe ouvrière, là où l'identité est complète entre\n» la culture intellectuelle de l'homme et celle de la femme,\n» celle-ci remplit généralement mieux son rôle, pourquoi ne pas\n» la mettre à même de le remplir toujours et partout ?\n  » C'est payer trop cher la toilette, le luxe et le bien-être même,\n» s'il faut donner en échange le plus vrai des joies terrestres :\n» l'intimité de la vie à deux, la communion de pensées et d'intel-\n  ligence avec l'être auquel on a lié son existence. Vraiment\n» alors, l'union n'est plus complète et l'équilibre est rompu.\n» Il s'est fait un vide au foyer; il y manque, pour l'homme, une\n» intelligence capable de comprendre son intelligence, une\n  pensée capable de parler à sa pensée, une âme pour vivre avec\n» son âme. Ce n'est plus le mariage selon l'ordre divin; et\n» l'homme, dans cet intérieur qu'il finira trop souvent par\n» déserter, peut-être aussi seul qu'Adam au paradis terrestre,\n» avant la création de notre première mère.\n  » La femme sera bien plus seule encore. L'homme peut\n» répandre sa vie à l'extérieur; la femme est rivée à sa chaîne.\n» Alors, quelle existence va être la sienne! On parle de femmes\n  revèches; il en existe, nous en connaissons, hélas! Mais, loin\n» de les blâmer, de tout cœur, nous les plaignons, pauvres êtres\n"}, {"page_pdf": 372, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2174, "texte": "LA FORMATION CHRÉTIENNE D'UNE FEMME CATHOLIQUE                   301\n\n\n» qui, trop souvent, ont souffert sans pouvoir trouver, en eux\n» ou autour d'eux, le courage de réagir contre la douleur.\n  » On est mère, on pardonne; pour l'enfant, on reste à\n» l'attache; mais la vie est brisée.\n  » L'homme le plus rangé peut être, pour une âme de femme,\n» une source d'incroyables souffrances; il peut la blesser par tant\n» de côtés! Comment accepter le devoir demain, comme on\n» l'acceptait hier, tandis que toutes les joies sont ensevelies à\n» jamais?.. ..\n  » Que de femmes sont en présence du même problème, mais\n» combien peu savent trouver un travail sanctifiant pour calmer\n» l'agitation, les tortures morales? On arrive à se vaincre, sans\n» doute, mais avec tant de mauvaise grâce que personne\n» n'éprouve, pour ces pauvres âmes blessées, la reconnaissance\n» et la sympathie qu'elles méritent; tout s'éteint en elles et, bien-\n  tôt, elles éteindront tout autour d'elles.\n  » Dans une famille, si l'âme de la femme n'est pas un foyer\n» de lumière, de chaleur, de joie et d'amour, tout languit ; et\n» l'enfant qui grandit dans cette atmosphère Vie souffrance gar-\n  dera toute sa vie les douloureux stigmates d'une jeunesse sans\n» épanouissement. De là, trop souvent, des avenirs brisés, des\n» intelligences arrêtées qui portent le poids écrasant d'une édu-\n  cation étouffée. L'influence de la mère a été nulle; ses souf-\n  frances l'ont absorbée; elle n'a pas compris qu'à vingt ans, à\n» trente ans, une existence n'est pas finie ; que, Dieu aidant, si\n» on veut y mettre du sien, on peut encore trouver du bonheur,\n» on peut surtout en donner à son entourage. Donner du bon-\n  heur peut suffire à l'ambition d'une grande âme et d'un bon\n» cœur. »\n  Ces derniers mots ne suffisent-ils pas pour faire comprendre et\naimer les enseignements de celle qui les a écrits ?\n  Louis XIV, s'adressant à M me de Maintenon, lui disait :\n« Qu'en pense votre Solidité? Quelle est la femme qui ne sent\npas que cet adjectif, choisi par le grand roi, contient des vérités\nbonnes à méditer, car, ainsi que le dit très bien Madame Marie\ndu Sacré-Cœur, M me de Maintenon était peu sympathique\n"}, {"page_pdf": 373, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": "302                          DURENDAL\n\n\nau roi ; sa beauté ne l'attirait pas, il fut captivé par l'intelligence\net le jugement de cette femme supérieure. Il est donc indispen-\nsable de chercher à être la compagne de son mari, si c'est un\nhomme distingué; et s'il ne l'est pas, c'est à nos enfants et à nous-\nmêmes que notre intelligence et notre instruction profiteront.\n   Mgr Dupanloup a dit : « Une femme ne peut rien\n» faire de plus grand, sur la terre, que d'élever un fils. Être\n» mère est beau et bien doux ! Ce nom de mère, au-dessus\n» duquel nous ne voyons que le nom de Dieu, est le plus pro-\n   fond, le plus mystérieusement sublime qu'un être puisse\n» porter sur la terre. Notre-Seigneur, lui-même, a parlé de la\n» joie de mettre au monde un fils ; joie sainte et pure, mais à côté\n» de laquelle se dresse, terrible, effrayante, la responsabilité qui\n» accompagne toute mission divine; jamais la jeune fille n'aura\n» de cette responsabilité un sentiment assez profond... »\n   Sur ce sujet, Vinet a écrit une page bien digne des méditations\nde toute jeune fille se destinant au redoutable ministère de la\nmaternité : « Quiconque a réfléchi sur l'énergie et la durée opi-\n   niâtre de nos premières impressions, quiconque pensera que\n   ces premières impressions sont précisément celles qu'une mère\n» communique ou modifie, n'hésitera pas à reconnaître que la\n» femme porte en ses faibles mains, avec le caractère du peuple\n» qui s'élève, les destinées de la société. Ces premières impres-\n   sions de l'enfant deviennent les passions et quelquefois les\n   principes de l'homme fait; le lait de sa mère s'est moins assi-\n   mile à son sang que les idées de sa mère ne se sont identifiées\n» avec son esprit; il est même de ces idées que tous les soins\n» d'une éducation ne peuvent ni vaincre ni effacer. Tout, les\n» sensations et les images, se grave avec force dans le tissu déli-\n   cat de ce cerveau qui, en se fortifiant, ne fait que les fortifier.\n» Ici la supériorité d'influence emporte aussi la supériorité\n» d'ascendant, en sorte qu'on peut affirmer que la nature, en\n» plaçant l'homme, pendant ses premières années, sous la tutelle\n» de la femme, donne à celle-ci la plus grande part dans la\n» destinée morale des individus et des peuples. »\n  Préparons notre fille à la maternité. Apprenons-lui à aimer les\n"}, {"page_pdf": 374, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "LA FORMATION CHRÉTIENNE DUNE FEMME CATHOLIQUE                     3o3\n\n\nenfants, à s'en occuper, à se dévouer; c'est une semence jetée\npour l'avenir, et une semence qui produira de bons fruits. La\nmère a une mission si haute, si grande à remplir, que l'appren-\ntissage en doit commencer dès la première heure, et je ne cache-\nrai pas que j'ai un faible pour les petites filles qui soignent et\ncâlinent leur poupée, parce que j'y vois l'instinct qui en fera de\nvraies et parfaites petites mamans.\n   L'influence de la mère, dira-t-on, n'est pas toujours en raison\nde sa distinction d'esprit. C'est juste, mais cela s'explique par\nmille causes.\n   Une femme instruite peut ne pas avoir ce charme, cette raison,\ncette sympathie, ce don de persuasion que possédera une per-\nsonne moins remarquable. Sa supériorité peut aussi résider dans\nl'élévation des sentiments religieux que l'autre n'aura qu'insuffi-\nsamment. Mais on peut, sans crainte d'exagération, prétendre\nqu'une femme qui a eu sur ses enfants, en particulier sur ses fils,\nune grande et salutaire action, n'est pas une femme médiocre et\nque sur ce point son cœur du moins, sinon son esprit, a une\nincontestable supériorité. Cette question de l'influence de la mère\nsur ses fils nous fait désirer avec Madame Marie du Sacré-Cœur\nqu'elle leur inspire un amour et un dévouement sans bornes pour\nla patrie. 11 faut, pour obtenir ce résultat si important de nos\njours, qu'elle reçoive une éducation civique ; laissons parler\nl'auteur : « Nous voudrions encore et toujours pour les mêmes\n » raisons, que la femme reçût une éducation civique : qu'en elle\n » on formât l'âme de la citoyenne. Il n'y a là rien qui ressemble\n » soit à certain féminisme, soit à certaine émancipation, bien\n » que ces idées de féminisme et d'émancipation étant appelées à\n » faire du chemin, il est à souhaiter, pour éviter un désastre,\n » que l'église guide le mouvement et le continue dans de justes\n » proportions. Pour nous, nous aimons la femme au foyer où sa\n » place est marquée par Dieu ; et, si nous ne pensons pas qu'elle\n » doive se mêler à la politique, il serait peut-être utile qu'elle se\n » mêlât de politique. Pourquoi n'apprendrait-elle pas, à l'école,\n » les devoirs qui s'imposent à tout homme, dans une société où\n » tout homme est appelé à jouer un rôle politique, quels que\n » soient du reste ses principes et ses opinions?\n"}, {"page_pdf": 375, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2270, "texte": "304                         DURENDAL\n\n\n\n   » A la femme de mettre dans le cœur de ses fils les vertus du\n» patriote et du grand citoyen. Cependant, de ces choses, que\n» sait-elle? Sans doute, dans la direction des affaires, l'homme\n» est son mandataire; mais ce mandataire, nourri de son lait,\n» formé par ses leçons, doit être préparé, par elle, à la vie\n» sociale, aux idées de justice, d'équité, à celles qui font le\n» patriote, afin qu'elle puisse rester toujours sa conseillère, son\n» inspiratrice. L'influence de la femme ainsi ménagée et assurée,\n» il est fort probable que les charges électives échapperaient à la\n» puissance d'un pot de vin, d'une pièce de cent sous, où d'une\n» campagne bien menée.\n  » L'homme politique a des devoirs rigoureux et d'une impor-\n  tance capitale; qui les lui apprendra, qui lui donnera, en dépit\n» de ses intérêts personnels, le courage de les accomplir? Les\n» châtelaines du moyen âge inspiraient aux preux la valeur\n» guerrière et la loyauté chevaleresque et saintJérôme voulait que\n» les Gracques dussent à leur mère leur éloquence et leurs vertus\n« civiques. Pourquoi la Française chrétienne ne préparerait-\n» elle pas les Français de l'avenir? Dans la chrétienne formons\n» la citoyenne; et, grandie par sa responsabilité, la mère donnera\n» à ses fils les vertus dont nous aurons orné son cœur; elle saura\n» inspirer ces généreux dévouements, ce patriotisme vrai, qui\n» préparent le triomphe de la cause de Dieu. »\n   J'approche de la dernière page. Elle s'adresse plus particulière-\nment à la France. Mais, ainsi que je l'ai dit en commençant ce\ntravail, qui oserait affirmer que notre chère patrie n'est pas, elle\naussi, sur le bord d'un abîme? Profitons de la douloureuse leçon\nque nous donne la nation voisine. Ne méprisons pas ce rôle de\ncitoyenne. Ce n'est pas une force négligeable que nous aurions\nlà. Ne nous elirayons pas des plaisanteries et des critiques que\nsubiront nos prétentions d'être des femmes dévotes, fortes et\nsavantes. Glorifions-nous plutôt modestement, si nous méritons\ncette triple couronne. A ce sujet, je citerai encore quelques mots\nde Madame Marie du Sacré-Cœur.\n   « Peut-être une réaction trop brusque et, par la même, exa-\n   gérée, a fait tort à la cause, alarmant, avec juste raison, les\n"}, {"page_pdf": 376, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2343, "texte": "   LA FORMATION CHRÉTIENNE D'UNE FEMME CATHOLIQUE                    3o5\n\n\n    » amis du bon sens; mais cela n'ôte rien de leur valeur aux très\n    » légitimes revendications qui ont frappé les juristes, les penseurs,\n    » les économistes, et qui préparent la voie à de sérieuses\n    » réformes. Le chemin fait par ces idées, outre-Manche et outre-\n   » Océan, nous dit le chemin qu'elles sont appelées à faire chez\n   » nous, et le poids qu'elles peuvent avoir sur les destinées de\n   » notre pays... Sur le champ de bataille, au milieu des mou-\n      rants et des morts, descend une humble fille de la charité. Au\n   » bruit de la mitraille, elle aurait pu s'agenouiller, suppliante,\n   » auprès du tabernacle. Non, telle n'est pas sa mission. Elle\n   » avance. Sans regarder si son pied, si sa robe vont tremper\n  » dans le sang, elle se penche vers les blessés, écarte les vète-\n      ments, panse les plaies. Il n'est question ni de délicatesse ni de\n  » pruderie, il est question de faire son devoir.\n     » Le monde actuel est un vaste champ de bataille : les boulets\n  » qui sifflent ce sont les idées qui passent ; le sang qui coule, ce\n  » sont des larmes; les morts qui tombent, ce sont les âmes. Au\n  » nom de Dieu, descendons dans la mêlée, nous y avons notre\n  » place marquée.\n     » Combien connaissent peu les conditions des choses durables,\n » ceux que rebute un ciel chargé d'orages, a dit Lacordaire (1).\n » C'est que, en effet, les heures difficiles sont souvent celles des\n » grandes entreprises. Certains, pour agir, voudraient attendre\n » des jours meilleurs; ils oublient que ces jours meilleurs, c'est à\n » eux, c'est à nous de les préparer. »\n    Qu'ajouter à ces pages si touchantes? Rien, si ce n'est une\nprière pour que Dieu qui a mis de telles pensées, de telles aspi-\nrations dans un cœur de religieuse, les fasse pénétrer, les grave\ndans nos âmes de mères et d'épouses. Puissent les femmes belges\nméditer et aimer ce livre, y puiser le désir et la force de faire leur\ndevoir. Elles seront alors l'espoir de notre pays, la joie de leur\nfoyer, l'ornement de la société : de charmantes femmes et de\ngrandes chrétiennes.\n      Ce 8 décembre 1899\n                               Comtesse E D . DE LIEDEKERKE.\n (') LACORDAIRE, Vie de saint Dominique.\n                                                              20\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 306, "page_fin": 308, "titre_corps": "Élévation", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "ELEVATION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 377, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 951, "texte": "ÉLÉVATION\n                       (Suite)\n\n                                       A M. ARNOLD GOFFIN.\n\n                         XI\n\n                           I\n\nSeigneur ! l'épreuve est rude à ce cœur décevant\nEt les flèches encor le visent, pauvre cible !\n Que reste-t-il?... L'esprit, qui sonde l'invisible,\n Voit l'Espoir au lointain surgir, soleil levant!\nMais l'Espoir, élevant sa radieuse palme,\nDes cieux supérieurs gravit l'immensité.\nIl grandit en puissance, il grandit en clarté...\nMétamorphose ! il est la Certitude calme !\n Et le cœur, souriant à cet astre plus beau,\n A bien soin de laisser l'arme dans la blessure ;\n Car il sait sa lumière et que, l'âme en est sûre !\n Chaque flèche nouvelle est un rayon nouveau !\n\n                                 II\n\n  Elle paraît enfin, l'aube de la pensée. —\n  Vaste élargissement de rayons glorieux,\n  Les aspirations du cœur religieux\n  Font du ciel de l'esprit une plaine embrasée !\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1389, "texte": "                     ELEVATION                          307\n\n\nLa grâce verse à flots l'azur révélateur.\nLe désir soulevé par elle au fond de l'âme\nEt que l'ardente foi soudainement proclame,\nTend au miracle épars du Verbe rédempteur !\nVoyez ! L'âme s'entrouvre et, comme un pur calice,\nEst prête à recevoir le symbole divin,\nL'essence précieuse et vivante du vin\nQue par amour répand l'éternel Sacrifice !\n\n                          III\n\nOh! qu'il est doux, Seigneur, d'avoir les yeux ouverts,\nAvidement ouverts sur la splendeur céleste !\nLa lumière est éclose !... Au loin, l'ombre funeste\nFuit avec le troupeau des fantômes pervers.\nJe vois! L'heure est sereine et le ciel prophétique ;\nLe soleil est plus beau qu'en mes jours de jadis ;\nLa nature me semble un soudain paradis\nD'où s'élève la paix de la flore extatique.\n\n Toute chose ayant pris un aspect ingénu,\n Voici que je ne puis reconnaître la vie\nEt qu'aux yeux étonnés de mon âme ravie,\nJe m'apparais, brillant d'un sourire inconnu !\n\n                         IV\n\nOh, le ciel ! cette énigme où la raison s'abîme\nLorsqu'elle veut monter sans l'aile de la foi!\nSource de nos bonheurs dans le sublime émoi\nQui porte nos élans vers la suprême cime !\n\nJ'ai parcouru l'azur en mes songes abstraits :\nDes rayons sont tombés par gerbes dans mou être ;\nA mes yeux dilatés, ils ont fait apparaître\nL'heureuse vision des célestes secrets.\n"}, {"page_pdf": 379, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1595, "texte": "308                        DURENDAL\n\n\n      Et, comprenant enfin l'avenir de mon âme,\n      Depuis l'heure sacrée où le ciel s'est ouvert,\n      Dans mon désir d'atteindre au paradis offert,\n      Je bats l'éther divin de mes ailes de flamme !\n\n                                V\n      Je m'étais réveillé dans une joie étrange...\n      Mon âme avait plané sur des flots de clarté\n      Et, rentrée en mon être avec lucidité,\n      Elle se souvenait du beau geste de l'Ange.\n      Geste immatériel qu'on ne saurait fixer,\n      Geste d'espoir, et geste infini de prière\n      Qui laissa dans l'azur des sillons de lumière,\n      Route ardente où l'esprit voit le but à viser.\n      Et depuis lors, hanté par la claire traînée\n      En qui mon cœur sourit au sourire du ciel,\n      Je ne puis contempler mon rêve essentiel\n      Sans que bondisse à Dieu mon âme illuminée !\n                                VI\n      0 Seigneur ! inondé de votre amour insigne,\n      Je ne reconnais pas mes rêves d'autrefois;\n      Mon âme ne sait plus qu'écouter votre voix,\n      Et l'esprit ne sait plus que revoir votre signe !\n\n      Votre voix ! — Tous les bruits terrestres se sont tus\n      Car, d'ailleurs insensible à ces rumeurs si vaines,\n      J'ouvris ma vie à vos paroles souveraines\n      Qu'accompagne le chœur des divines vertus.\n\n      Votre signe ! — O rayons! clarté vertigineuse,\n      Qui fit que je ne puis jamais fermer les yeux!\n      N'ai-je pas vu surgir à l'orient des cieux\n      Le symbole puissant de la Croix lumineuse !\n                                               JULIEN ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 309, "page_fin": 325, "titre_corps": "Épreuves... d’Imprimerie", "titre_sommaire": "", "signature_source": "J. 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Ren-\n                      foncé clans son coin, la pipe aux dents, il fumait à\n                      courtes bouffées nerveuses, les yeux machinalement\n                     fixés sur la banlieue lointaine disparaissant aux por-\n                     tières, mais en réalité ne s'inquiétant guère du paysage,\n                     et ne songeant qu'aux avanies multiples de ces six\n                     semaines parisiennes.\n    Seigneur! ce qu'il s'était ennuyé cette fois-là! Et dire que ses amis le\n lui avaient envié, ce voyage à Paris ! Ah oui ! parlons-en de Paris dans ces\n conditions! Récréatif, en vérité, de trimballer de juge littéraire en juge\n littéraire, puis d'éditeur en éditeur, — car tel avait été le plus clair des\n distractions de Jacques, — un enguigonné manuscrit, dont les premiers\n vous disent pis que pendre, et que les seconds refusent tout net de lire,\n — « nous n'éditons que les auteurs connus, Monsieur » — ou vous ren-\n voient quinze jours après avec des phrases obliques : « regrette énormé-\nment »... « pas le genre de ma librairie »... « trouverez plus sûrement\nailleurs le succès que vous devez attendre »... Joli sport, va! Parole\nd'honneur, mieux vaudrait être montreur d'un ours véritable en chair et\nen os ! Ce serait plus original, et sans doute moins décevant; tandis qu'un\nours... de 445 pages...\n  Tout de même, comme on eût étonné Jacques, — le Jacques timide de\nnaguère, — si on lui avait prédit à l'époque qu'il affronterait un jour, de\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2833, "texte": "310                             DURENDAL\n\n\nson plein gré, les rebuffades de messieurs de la librairie parisienne ! Et\ncependant l'événement...\n   Aussi, ç'avait trop bien marché pour le volume de début ayant précédé\ncet avatar. Un retour de fortune était fatal, et l'on n'a pas deux fois\nautant de chance.\n   Jacques se revoyait, trois ans auparavant, s'avisant un beau matin de\nremplir les heures de son existence d'oisif par la composition d'un livre.\nIl avait un sujet : certain jour, il s'était cru la vocation sacerdotale, et\navait passé quelque temps au séminaire. Juste assez pour s'apercevoir de\nson erreur, et pour en rapporter les éléments d'un récit vécu, qui retrace-\nrait les divers épisodes de cette équipée cléricale. Restaient d'ailleurs\ntoute la mise en œuvre des matériaux, le style, les enguirlandements\nnécessaires, quantes choses dont Jacques ne se dissimulait pas la difficulté,\nmais enfin cela c'était affaire de travail, il ne risquait rien d'essayer,\n quitte à s'arrêter en cours de route, et l'écrivain novice se mit allègre-\n ment à l'ouvrage.\n    Allègrement! Bientôt il ne fut plus question d'allégresse. Jamais, au\n grand jamais, Jacques n'aurait imaginé qu'écrire était si difficile. Sa\n phrase cassait à tout coup, ou se contournait en longues périodes aussi\ncompliquées que des mécanismes d'horlogerie, et menant, à travers de\npénibles labyrinthes, à ces terribles culs-de-sac d'où l'on ne s'évade qu'en\ntout raturant.\n   L'ensemble était inextricable, hérissé d'incises, chargé de parenthèses,\nd'hiatus, ignoble. Jacques connut la torture des journées d'énervement\npassées tout entières sur la même demi-page, les yeux fixes, le cerveau\nbarré. Miséricorde ! le dur métier que celui d'écrivain ! Mais enfin\npourquoi ne peut-on pas écrire aussi facilement qu'on parle! Voici,\nje suppose, telle ou telle idée que vous développeriez oralement avec\nla plus grande aisance; vous essayez de la transcrire sur le papier, immé-\ndiatement cela s'embrouille, cela poisse, cela filandre... Ah! les pages\n parfaites des grands écrivains, comme Jacques les admirait davantage,\nmaintenant qu'il pressentait ce qu'elles sous-entendaient d'effort!\n   En attendant, son livre à lui n'avançait guère. C'était toujours le même\n piétinement sur place, les mêmes moignons de chapitres amputés, les\nmêmes épisodes repétris, refondus, retravaillés, dont on finit par être\ntellement saturé qu'ils vous dégoûtent, et qu'on se demande comment un\njour l'on a cru pouvoir en tirer parti. L'inachevablc manuscrit ! Quel cau-\n chemar ! On le sait intégralement par cœur, on en connaît les plus petits\nrecoins, les plus petits accidents, les plus minimes particularités, jusqu'au\ngrain du papier, jusqu'aux grattages de la page 8, jusqu'à la rature au\n crayon bleu de la page 21, jusqu'au caca de mouche de la page 34.\n Seigneur !\n"}, {"page_pdf": 382, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2904, "texte": "                       ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                        3ll\n\n\n   Et le truc bête, cent fois reconnu stupide, et cent fois — machinale-\nment — réemployé !\n   Voyons... ne nous énervons pas... lançons-nous de plus haut, relisons\ndepuis le commencement... la suite viendra tout naturellement... Ah!\nouiche! Compte là-dessus, mon bonhomme!... Ou l'écheveau de gui-\nmauve, alors? S'allongeant par son propre poids? Idiot, va! Comme si\nton style n'était pas déjà trop pâteux!...\n   Et le manuscrit n'avançait pas d'une ligne.\n   De rage, le regret venait à Jacques de besognes matérielles où l'intel-\nligence a peu de part, et que l'on accomplit, pour ainsi dire, sans y pen-\nser. Qu'il eût, par exemple, trouvé plus légères des heures et des heures\nde mécanisme pianistique ! O trop heureux, s'ils connaissaient leur bon-\nheur, — la même chose se peut aussi dire en latin, — les piocheurs de\nCzerny, Falkenberg, et tutti quanti !\n   Et puis, il y avait les conseils contradictoires des amis s'intéressant à\nl'œuvre, certains conseillant blanc, certains conseillant noir, et l'un deux\n— un intrépide celui-ci — finissant par inciter Jacques à relire tout Bossuet,\nla plume à la main :\n   « Bossuet, vous savez... le vrai style... pur... classique... bien français...\nle grand siècle... la seule époque... »\n   Tout Bossuet? vingt volumes? et en prenant des notes encore? Ah! zut\nalors ! Le jeu n'en valait pas la chandelle, et du coup, plantant là son\nattirail littéraire, Jacques s'en était allé faire un petit tour en Italie.\n   Quand il en revint, une inconsciente élaboration s'était produite en son\nesprit. Ce fut quelque chose d'analogue à ces fécondes périodes de repos\nbonifiant l'exécution des morceaux de musique exaspérés par l'étude. Il\nvoyait mieux à présent les grandes lignes, le plan, l'économie générale de\nson sujet. Il écrivait aussi plus aisément, et si toute difficulté n'était pas\nencore disparue, du moins cela ne ressemblait-il point à la torture des\npremiers jours. Au contraire ; cette difficulté ne faisait qu'augmenter l'in-\ntérêt de la partie engagée, et peu à peu, aiguillonné par le livre qui pre-\nnait lentement tournure, Jacques trouvait à sa tâche un plaisir immense.\n   La joie, le matin, en revenant de la messe, de songer aux pages\nachevées de la veille, — mais encore en brouillon — vous attendant sur\nvotre table, et n'ayant plus qu'à être transcrites à la suite du manuscrit\ndéfinitif!... Ne nous pressons pas... soignons la calligraphie... là... les\nvoici au net, ces pages... Maintenant, relisons... h é ! h é ! hé!... ma foi...\npassé par tout... c'est qu'elles ne sont pas déjà si mal venues... (Crois-tu,\nmon gros?...) les ratures qui les labouraient en tous sens leur nuisaient\nhier soir, tandis qu'à présent... Un avant-goût de l'impression, metteuse\nen valeur, quoi !\n   Et les calmes après-midi de travail ; l'hiver, au coin du feu ; ou sur-\n"}, {"page_pdf": 383, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2866, "texte": "3l2                              DURENDAL\n\n\ntout, l'été, dans la grande salle fraîche de la maison à mi-côte, dont les\nlarges fenêtres encadrent un paysage incomparable : la ville allongée au\npied de la colline, avec ses rues, ses places indistinctes, sa cathédrale, ses\néglises, ses monuments,— des toits, des dômes, des clochers, des tours,—\nles méandres du Rhône et de la Saône, la plaine, l'espace infini, les Alpes\nlointaines, là-bas, là-bas— de l'air, du ciel bleu, de la lumière — !... On\nprend son temps. On s'accorde des haltes indulgentes, des pipes fumées\nen contemplant la vie rêveuse, une petite promenade à travers la\n chambre, un coup d'œil aux photographies et aux statues par ci... une\ndemi-heure de piano par là... (Pourquoi l'actuelle manie de déprimer\nMendelssohn? il est, de lui, telles symphonies si pimpantes... A Venise,\nle Tintorct, quelle révélation!)\n   Entretemps, la besogne avance, le manuscrit grossit... aujourd'hui,\npage 200... huit jours après, page 224... courage!...\n   Comme ils vous prennent tout de même, ces manuscrits qui se\ndécident à progresser. On les aime à proportion qu'ils vous ont coûté\nd'efforts. On y a tellement, tellement pensé ! leur souvenir vous a si\nsouvent, si souvent accompagné!... modifiera-t-on ce chapitre?... con-\nservera-t-on ce passage?... oui... non... oui... non... oui... — je t'aime...\nun peu... beaucoup... passionnément... rien du tout... je t'aime — oui,\nconservons-le; au diable les critiques de l'ami Machin!... Et ces indé-\ncisions, ces transes, ces demi-soucis continuels sont quelque chose de\ncharmant, de capiteux, plus agréable que tout autre passe-temps.\n   Les grands auteurs — Huysmans écrivant En Route. d'Annunzio la\n Ville morte ou les Vierges aux rochers — imagincra-t-on jamais leur\nplaisir?\n   En tout cas, pour sa part, Jacques jouait gaillardement son petit grand\nauteur— oh! combien petit ! — et se passionnait ferme au livre presque\nterminé...\n    « Ah ça! songeait-il, le travail serait-il donc le secret du bonheur?\nPeut-être; et cette fois je tiens la formule de la vie r ê v é e : en paix\navec Dieu et avec les hommes, jeune, riche, bien portant, une dizaine\nd'amis intimes, et, pour cimenter l'ensemble, une œuvre en cours de\nfacture, que l'on espère réussir, et dont la préparation occupe agréable-\nment vos après-midi. Or, j'ai tout cela; le reste m'indiffère; par consé-\nquent, remercions le Seigneur... et en avant pour la page 225 ! »\n   225... 272... 293... 300... 338. Le livre était achevé. Une dernière\nsemaine de limage, de pierre-ponce, de mise au point définitive, et,\ncette fois-ci : manuscrit, mon ami, bonsoir!... Le petit frisson spécial\nqui vous saisit alors, quel délice! On s'en plaisante, mais au fond, l'on\ntrouve l'instant presque solennel, et Jacques se souvint toujours de\ncette impression, qui, pour bebête, n'en fut pas moins réelle. Et, mon\n"}, {"page_pdf": 384, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2895, "texte": "                       ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                             3l3\n\n\nDieu, est-ce en somme impression si bébête? On a vécu pendant des\nmois et des mois avec l'espoir de ce moment — lointain, lointain —\nmarquant la fin de l'œuvre, on a peiné pendant plus d'un an sur des\npages dont chaque ligne correspond à des efforts, à des luttes, presque\nà des angoisses — étais-je assez découragé vers la page 114!... et le\ncommencement du livre, ce damné commencement surtout!... refait\ntrois fois !.. — et l'on n'aurait pas le droit, la tâche accomplie, de ressentir\nun peu d'émotion, et se dire : Jacques, mon très cher, je te présente\n mes félicitations les plus sincères... non pour le livre, qui, ne t'en\ndéplaise, est assez faiblard, mais du moins pour les qualités de constance\net d'énergie (ohé! ohé!) dont toi, si paresseux d'ordinaire, fis preuve en\n le menant\" au terme? Allons donc!... (AUUl...ons don...cque ! Registre\nsensiblardo-trémolard du prédicateur attaquant sa péroraison.)\n   D'ailleurs, encore prématurée, l'ère des attendrissements, puisque\nJacques se devait maintenant de communiquer le chef-d'œuvre à\nd'autres juges qu'à ses intimes, et d'attendre, dans le sac et la cendre,\nleur décision sans appel... (Sans appel?... hum!)\n   En conséquence, vite, une lettre au lointain ami Taxier, agrégé en ci,\ndocteur en ça, universitaire, professeur, bref, un averti, s'il en fut.\n   « Mon cher ami, je viens de perpétrer une élucubration littéraire, ou\nsoi-disant telle, dont mon équipée de séminaire a fourni la trame.\nCombien vous serez aimable d'en prendre connaissance, et de m'en dire\nen toute sincérité (« toute sincérité », souligné trois fois) votre senti-\nment... bla... bla... bla... et que si, par chance, elle avait l'heur de vous\nplaire, ne pourriez-vous m'en obtenir l'insertion dans le Bi-Mensuel, auquel\nje sais que vous collaborez... bla... bla... bla... Pardon de la corvée...\nbla... bla... bla... merci d'avance... bla... bla... bla... Tout vôtre, très\naffectueusement, etc., etc.\n                                                      » JACQUES DAQUIN. »\n  Le surlendemain, réponse de Taxier :\n   « Mon cher ami, merci de votre bon souvenir et des choses aimables\nque vous y joignez. Je suis tout à votre disposition pour votre\nmanuscrit, que vous n'avez qu'à m'envoyer ici. Je vous en dirai mon\nsentiment, comme vous voulez bien m'en prier; mais qu'il soit entendu\nque mon avis ne vaudra que ce que vous voudrez. Quant au Bi-Mensuel,\nne vous exagérez pas, s'il vous plaît, mon crédit. Je n'y suis qu'un\nhôte intermittent, et ne puis vous dire qu'une chose à savoir que ce\nque je pourrai faire sera fait. Croyez bien que je n'ai pas de plus grand\nplaisir que de répondre à vos sentiments d'excellente amitié. Vous\nparlez de nous revoir. Comment n'en aurais-jc pas envie, etc., etc.\n                                                          » PAUL TAXIER. »\n"}, {"page_pdf": 385, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2960, "texte": "314                               DURENDAL\n\n\n   Là! songeait Jacques, voici une affaire emmanchée! Ce brave Taxier!\nje n'espérais pas moins de son obligeance. Il ne me reste donc qu'à lui\nexpédier mon manuscrit et à attendre en paix sa réponse...\n   En paix ! Comme si l'on pouvait attendre en paix les lettres impor-\ntantes!\n   Dès la première semaine, Jacques se rongeait d'impatience ; au bout\nde quinze jours, il ne recevait plus le courrier sans palpitations; au\nbout de trois semaines, il concevait le pressentiment très net de ce que\nlui mijotait son ami, à savoir un éreintement formidable, et avec\npreuves à l'appui, de son malheureux livre.\n    Pas manqué! Mais aussi quelle fichue idée d'être allé s'adresser à\nTaxier, l'homme le plus mordant, le plus caustique, le plus paradoxal,\n le plus rosse — comme aussi le plus spirituel — qui fût au monde !\n    En tout cas, telle était la réponse, tracée en cette bizarre écriture que\nJacques reconnaissait si bien, à gros caractères carrés rappelant la forme\ndes lettres hébraïques :\n    « Mon cher ami, foin du préambule ; je commence, et par les éloges\ns'il vous plaît... (aïe! se dit Jacques, sinistre début! Gare tout à\nl'heure!)... Loin de bailler à votre ouvrage, je m'y suis extrêmement\n diverti. Le récit de votre vie au séminaire est plein d'épisodes qui font\nrire aux larmes. — Jacques avait, en effet, quelque peu blagué les petits\n ridicules, dont les séminaires, pas plus que n'importe quelle autre collec-\ntivité, ne sont exempts. — Vous savez l'art de narrer plaisamment les\n choses plaisantes, et de tirer le comique de la platitude (à double tran­\n chant, le compliment, constata Jacques), ce qui n'est pas un mince\n mérite. J'ajoute que la plaisanterie est d'un sel très particulier, générale-\n ment inconnu des Parisiens, et d'autant plus précieux à leurs yeux. C'est\n ce que j'appelle l'humour lyonnais, dont vous me dispenserez de fournir\n une définition abstraite. (Touché! pensa Jacques, très rouge de ces\n louanges cruelles. On ne saurait me dire plus malignement que je ne suis\n qu'un lourdaud ! Et il appelle cela des éloges, l'ami Taxier ! Ah ça ! mais alors\n que vont être les critiques!) Votre définition du séminaire : boîte à bachot,\n est d'un moraliste, et vous avez là, sous une forme légère et plaisante,\n des considérations parfaitement sérieuses. Votre personnage principal\n est très intéressant. Croyez-moi, il est épicurien. Mais quoi ? Jésus-Christ\n n'est pas un tyran. Votre héros l'aime ; alors que peut-on lui reprocher?\n Le premier sauvage qui jeta une peau de mouton sur ses épaules et se\n félicita d'avoir chaud, a-t-il péché par sensualité ? Si non, ce n'est donc\n point péché de prendre les aises qu'on peut avoir. D'ailleurs, vous déve-\n loppez cela mieux que moi, et je parle latin devant les clercs. Autre mérite\n enfin : le cadre du récit ; intéressant de soi, et curieux par l'ignorance\n où nous en sommes. C'est Lyon et votre bourgeoisie lyonnaise, de\n"}, {"page_pdf": 386, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3068, "texte": "                       ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            315\n\n\nlaquelle vous tracez quelque part un portrait trop court mais très décide.\n    » Comment se fait-il qu'avec tous ces atouts vous ayez, en somme,\nperdu la partie ? (Vlan ! on a beau s'y attendre, cela donne toujours un\npetit choc.) Voici mes reproches dont je vous prie de ne faire que le cas\nqu'il vous plaira. (Atttt... ention ! Leçon de canne. Un ! brandir la matraque.\nDeux ! la laisser retomber avec frénésie sur la tête de l'adversaire. Trois,\nquatre ! répétition des mêmes mouvements... Et ainsi de suite jusqu'à la mort\ndu patient !... Commencez !) Vous écrivez la prose plus ou moins décadente,\net, croyez-moi, c'est un grand tort. Cela gâte tout et ne sert à rien. Vous\navez des pages qu'on croirait de Zola ou de Catulle Mendès, et ce n'est\ncertes pas un éloge. Quel effet croyez-vous que fassent vos topos sentimen-\ntaux : « ah ! le moyen âge... a h ! l'art antique!... » et l'emballement\ngrossier des métaphores et tous ces nerfs tendus pour exprimer le néant !\n(Attrape, mon ami Jacques!) En plusieurs endroits, vous tombez dans le\npur galimatias. Pardon ! En d'autres, un désagréable accent de Spectateur\ncatholique se mêle au boum-boum des Rougon-Macquart. La distance de\nX... à Lyon m'oblige à fumer sur un papier inerte qui sera refroidi quand\nil vous parviendra, mais si je vous tenais ici, je vous en dirais de belles...\n    » Vous craignez que votre roman ne soit « bondieusard ». Je ne vous\ncacherai pas que je le trouve tel, mais cela se peut aisément effacer,\nseulement pas en ajoutant des mots baroques — je ne vous en cite\npoint, n'ayant jamais pu faire entrer ce vocabulaire dans ma tête —\nqui n'y font rien, et même y font le contraire. Apprenez, Monsieur le\nLyonnais, que le mouvement décadent est fini, et que rien n'est plus,\nlittérairement, clérical et bondieusard que d'y entrer à présent. C'est l'a\npropos de nos coreligionnaires de se mettre aux nouveautés, quand elles\nsont vieilles et que personne n'en veut plus, comme ils se sont à point\nralliés, dans le temps que le gouvernement commençait à faire mal au\n coeur à tout le monde. »\n    Depuis la phrase Spectateur catholique, Jacques riait tellement qu'il en\noubliait que c'était lui qui servait de tète de turc. « Cet animal de Taxier!\nse disait-il. Est-il assez spirituel ! Aussi bien, si jamais j'arrive à faire un\n livre, ce que je me paierai le luxe de citer sa lettre en belle place ! » Puis\nil poursuivait l'amusante lecture. A présent, justice étant faite de la forme\ndu récit, l'impitoyable critique s'en prenait au fond, chambardait tout,\ndémolissait un à un les personnages — ppif ! ppaf ! aïe donc ! aïe donc !\n gentil, le jeu de massacre ! — saluait leur chute d'un sarcasme, et termi-\nnait ainsi :\n    « Quant au Bi-Mensuel, son secrétaire, auquel j'ai, dimanche, fait lire\n votre ouvrage, a ri comme un fou à certains de ses épisodes, et je me\n suis repris moi-même à m'en divertir comme la première fois. Néan-\n moins, un tiers seulement du volume lui paraît digne d'être conservé.\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2763, "texte": "316                              DURENDAL\n\n\n\nC'est donc vous dire qu'il est dès aujourd'hui certain que la revue ne le\nprendra pas. Au surplus, trop d'abonnés curés ; cette race ne comprend\nguère la plaisanterie et ne tolère point l'ironie sur tous ces sujets qu'avec\nla carrure tranquille d'un croyant solide vous fourragez si joyeusement.\nJe sais ce que ces refus apportent de déception, et vous prie de croire que\nje suis peiné de vous les transmettre.., etc., etc. PAUL TAXIER. »\n\n\n                                       II\n\n   A l'époque, Jacques lut et relut tant de fois la terrible missive qu'il finit\npar la savoir par cœur, et put dans la suite — ainsi qu'il venait de le faire\npour tromper la longueur du trajet commencé de Paris à Lyon — se la\nréciter d'un bout à l'autre. L'évocation de ces souvenirs personnels —\négoïstement — l'amusait ; autant cela que de bailler sur des journaux\ndébordant d'éternelles polémiques ; et ce fut à bride abattue qu'il pour-\nsuivit dans le champ du passé sa cavalcade rétrospective...\n   Règle générale : Un auteur vous soumet-il sa dernière élucubration,\navec prière instante de lui dire en toute sincérité— « toute sincérité » sou-\nligné trois fois — ce que vous en pensez, gardez-vous bien d'accéder\nà sa demande, ou plutôt faites connaître votre sentiment, mais\nne le faites connaître trop... franchement. — Aussi bien, dans\nla vie, l'excès de franchise... h u m ! — Neuf fois sur dix, en effet,\nvous perdez votre temps et votre peine, et vos critiques ne persuaderont\npoint celui qu'elles visent, en admettant encore — les exemples abondent\n— qu'il ne vous prenne en grippe comme porteur de mauvais offices.\nHé là! mon Dieu, à quoi bon contrister les gens! Ce que je pense de\nvotre manuscrit, cher Monsieur? Mais il est très bien; il m'a vivement,\nvivement intéressé ; je l'ai dévoré en une nuit... Des critiques? Des ré-\nréserves ? En vérité, je ne sais trop lesquelles formuler. Cependant...,\nvous permettez, n'est-ce pas..., la phrase par laquelle débute le chapitre\ntroisième m'a semblé un tant soit peu embarrassée... Oh! rien; moins\nque rien, d'ailleurs..., vous l'aurez modifiée en cinq minutes. (A parte :\nnaïf enfant, porte seulement ton petit monstre chez l'éditeur, et tu m'en\ndiras des nouvelles !) Quinze jours après. Comment, cher Monsieur! que\nm'apprenez-vous ! l'éditeur refuse votre ouvrage ! Ah ! ces éditeurs ! Ce\nsera donc sempiternellement la même chose! Tous des traitants, de plats\ncommerçants! Les œuvres vraiment artistiques leur échappent!., et\naustres guitares.\n   Exception : le cas de Jacques et de Taxier; un ami intime vous deman-\ndant des conseils. L'insincérité serait alors criminelle, outrageante, et\nl'on doit carrément faire connaître son avis... Oh ! du reste, en y mettant\n"}, {"page_pdf": 388, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2698, "texte": "                      ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                     317\n\n\n\n des formes, en sachant butiner à droite et à gauche, — tel Taxier, — des\n petits bouts de sucre d'éloge, qui ne coûtent rien, et enroberont de leur\n douceur facilitant l'ingestion de l'amère pilule à base de critique. D'ail-\n leurs, sucre ou pas sucre, vous auriez tort de trop compter sur l'efficacité\n du médicament. Le consultant l'avalera courageusement, rendra même\n hommage au diagnostic du médecin, mais quant à s'assimiler la drogue ?..\n Que voulez-vous! Les estomacs..., les estomacs modernes... Ah!...\n Tous détraqués... Nos pères, autrefois..., vous savez: la vieille ran-\n gaine..., en avaient-ils une santé !... Tandis que nous... Misère!...\n    A preuve ? Jacques venant de lire à ses amis la réponse de Taxier, et\n recevant ainsi leurs condoléances :\n    — Découragé, moi? Pas du tout. Ce monstre de Taxier est infiniment\nspirituel, ses lazzis sont verveux en diable, je lui suis très reconnaissant\nde son immense lettre... Mais, enfin, je ne sache pas qu'il soit infaillible.\nIl n'a vu que du feu à mon bouquin, qui, aussi bien, n'était guère dans\nses cordes et qu'un autre, peut-être, appréciera mieux. Quand on n'en-\ntend qu'une cloche on n'entend qu'un son. Après les classiques, les\nmodernes. En conséquence, je vais filer dare dare à Paris, soumettre mon\nlivre à Savère.\n   Ce fut un concert d'exclamation :\n   — Savère ? L'auteur célèbre ? Ta passion du moment ?\n   — Quelle est cette nouvelle idée ?\n   — Il ne te recevra même pas.\n   — Si. L'on est toujours reçu. Mais il appliquera ton système; pour se\ndébarrasser de toi, il louera vivement ton manuscrit..., et se paiera ta\ntête dans la coulisse.\n   — Qu'en savez-vous ? répliqua Jacques, sans se laisser déconcerter. Il y\na encore de braves gens sur la terre, je pense...\n   — Bon; et toi, qui tout à l'heure légitimais, conseillais l'insincérité ?\n   — Heu... heu..., ai-je vraiment dit si vilaine chose? Oui ? Simple bou-\ntade alors, que je renie, que je déplore, que..., dont... En un mot, faites\naux autres, mais n'approuvez pas qu'on vous fasse !\n   Ils rirent; et bientôt, conquis à l'idée de Jacques, l'encouragèrent dans\nson projet, et lui souhaitèrent bonne chance.\n   — Une observation, cependant, dit l'un des amis. Tu devrais faire\nrecopier ton manuscrit par la machine à écrire. Ce serait ainsi plus conve-\nnable pour Savère. qui n'aurait pas à barbotter dans tes pattes de mouche.\nSans compter qu'un texte au net fait toujours meilleur effet.\n   — T u a s raison, répondit Jacques, seulement...\n   Il s'interrompit, hésitant.\n   — Seulement quoi ?\n   — Tiens ! reprit-il clans un éclat de rire, j'aime mieux l'avouer franche-\n"}, {"page_pdf": 389, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2828, "texte": "318                             DURENDAL\n\n\n ment..., c'est bête, mais c'est comme cela..., jamais je n'oserai faire\n moi-même cette course de la machine à écrire... Toutes ces petites\n femmes lisant mon manuscrit, s'en partageant les feuilles, en potinant\n entre elles, et, sans doute, me regardant d'un air narquois, lorsque je\n viendrais reprendre les épreuves... oh n o n ! tout! n'importe quelle cor-\n vée! n'importe quelle visite intimidante à Savère, ou autres gens célè-\n bres, mais la machine à écrire, jamais !\n    Quinze jours après, l'ami de Jacques, qui avait bien voulu se charger\n de la démarche, lui rapportait le manuscrit recopié. C'était le premier\n contact de l'œuvre avec des étrangers, et Jacques se souvint toujours de\n son impatience à connaître le résultat de la rencontre.\n    — Hé bien, y a-t-il eu des réflexions, des commentaires? demanda-t-il\n à son ami.\n    — Ah ! je crois bien ! répondit celui-ci. Tu aurais dû venir, mon cher.\n C'était impayable. Toutes ces demoiselles semblaient s'être beaucoup\n intéressées et diverties à la lecture de ton livre Elles voulaient absolu-\n ment que j'en fusse l'auteur, m'ont demandé une foule de détails, fait un\n tas de questions : Qui était tel personnage... Qui tel autre... Sérieuse-\n ment, c'est de bon présage pour l'avenir!\n    — O gloire! ô triomphe! déclama Jacques. Avoir le suffrage des\n demoiselles de la machine à écrire, foi muori! Taxier, Taxier, vous\n n'êtes qu'un pédant, ne voyant goutte à la littérature ! Immortel Molière,\n fier de l'approbation de votre domestique, protégez votre imitateur, et\n que... Ouf! tu me fais grâce du reste, n'est-ce pas, cher ami?\n    Au fond, Jacques était enchanté, et ce fut d'un cœur allègre qu'il se\n mit à corriger les épreuves de cette première métamorphose de son\n manuscrit.\n    Non superflu, d'ailleurs, le petit travail; chaque page fourmillant de\nmots estropiés, « coquilles aussi larges que des bénitiers, vastes comme\nla conque d'Aphrodite ». Littérature décadente, voilà de tes coups! On\ncherche le terme rare, l'épithète précieuse, — Taxier dirait « baroque »\n— et puis les gens ne vous comprennent même pas, et défigurent vos plus\nbelles trouvailles. O dure leçon! ô sévère enseignement! ô érudites\ndamoiselles de la machine à écrire!\n    En revanche, un détail enchanta Jacques. Moins que rien ce détail, à\npeine une nuance, et pourtant tellement significatif, si adorablement\n« peuple ». Incidemment, Jacques racontait la mort d'un petit garçon à\nl'hôpital. « Les beaux yeux se vitrent », avait-il écrit. Et la copiste avait\ntranscrit : « Les beaux yeux bleus se vitrent ». Autant, n'est-ce pas,\nl'épisode rapporté par Daudet, dans Sapho : l'ouvrière refusant de lire un\nlivre intitulé Thérèse en disant : « Si seulement ça s'était appelé Pauvre\n Thérèse, je l'aurais lu toute la nuit » ?...\n"}, {"page_pdf": 390, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2784, "texte": "                      ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                       3l9\n\n\n    Mais déjà la correction des épreuves était terminée, et Jacques partait\n pour Paris. Le temps de s'installer à l'hôtel, de trouver l'adresse de\n Savère dans le « Tout Paris », de faire le traditionnel et fin dîner d'arri-\n vée, judicieusement arrosé pour se donner du cœur au ventre, — en\n vérité, ou jamais le cas de le dire! — et à la grâce de Dieu! h o p ! chez le\n grand écrivain!\n   — C'est bien dans cette maison que demeure M. Savère! demanda\nJacques à la concierge.\n   — M. Savère? Au quatrième, porte à droite.\n   — Savez-vous s'il est chez lui ?\n   — As-tu vu sortir M. Savère? questionna la bonne femme, s'adressant\nà quelqu'un au fond de la loge.\n    Puis à Jacques, après une réponse du personnage invisible :\n   — M. Savère n'est pas sorti. Vous pouvez monter.\n    Vlan! Du coup, Jacques se sentait tenaillé d'un trouble, d'une angoisse\n allant presque jusqu'au malaise physique. Cent fois, il s'était dit que\n cette visite à Savère allait être follement intimidante, cent fois, il s'en\n était figuré toutes les étapes, mais jamais il n'aurait cru se trouver si\n désorienté au dernier moment. Et lui qui soutenait que rien n'était\npénible dans la vie que les ennuis survenant à l'improviste et auxquels\non n'eut pas loisir de s'accoutumer par la pensée ! Pleinement vérifiée, la\nthèse ! Ah combien !\n   La tentation lui venait presque de faire machine en arrière et de tout\nenvoyer promener : Savère, manuscrit, littérature et le reste. Ne vaudrait-\nil pas mieux jouir tranquillement d'un guilleret petit séjour à Paris, sans\nl'empoisonner de sottes histoires? A quoi bon s'entêter, puisque Taxier\nlui avait réglé son compte ? Et quel espoir que Savère fût plus encoura-\ngeant? Alors?\n   « Et pourtant, non! se dit-il à la fin. Ce serait vraiment trop ridicule.\nJacques, mon ami, le vin est tiré. Pour amer qu'il soit, il te faut le boire.\nD'ailleurs, après tout, que peut-il t'advenir? Que diable! Savère n'est\ncependant pas un sauvage, et pour sûr il ne t'injuriera pas. Considère\nque ses concierges viennent de t'en parler aussi naturellement que de\nn'importe quel pacifique bourgeois de leur immeuble ; et que ce ratta-\nchement du grand h o m m e à la vie réelle dissipe le trouble de tes esprits.\nS'il te reçoit froidement, s'il te fait comprendre que tu l'horripiles par tes\ndemandes de conseils littéraires, hé bien! mon Dieu, tu n'en mourras pas\net seras quitte pour faire gaillardement demi-tour, emportant au moins\nla satisfaction d'avoir vu dans son intérieur (nos contemporains chez\neux!) celui qu'avec d'Annunzio, Gehbardt, Tolstoï, Anatole France, Villy,\nFranc-Nohain et... Bruant — Seigneur Jésus, quelle salade! — tu pré-\nfères à tous les auteurs encore de ce monde ! »\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2912, "texte": "  320                             DURENDAL\n\n\n       Jacques essayait de blaguer, mais au fond il n'en menait, comme on dit,\n   pas large. Sérieusement, l'aventure ne l'amusait point du tout, et ce fut\n   les jambes molles et la poitrine oppressée qu'il se mit à gravir les\n   étages.\n      Est-ce bête tout de même d'être timide ! Ah ! si les gens célèbres pre-\n   naient la peine de réfléchir aux états d'âme des débutants qui viennent les\n   consulter, ce qu'ils leur feraient souvent plus compatissant accueil!\n      Entresol... premier... second... troisième... quatrième... Une porte à\n   droite... Là... nous y sommes... Chiquenaude à la cravate... un tour de\n   main aux cheveux... boutonnons nos gants... ne nous troublons pas... et\n   maintenant...\n      Jacques tira lentement sur l'anneau de cuivre de la sonnette... rien...\n   Sans lâcher l'anneau, il amena la tige un peu plus bas... rien... Encore\n   plus bas... rien toujours... Pas commodes, ces vieux systèmes! Décidé-\n  ment, l'électricité vaut mieux... Allons bien! à présent voilà la tige grip-\n  pée!... Dégrippons-la doucement et tâchons de la remonter progres-\n  sivem... Dieu du ciel ! soudain, tout le système se déclanchait comme un\n  tonnerre, l'anneau cognait violemment l'arrêt de cuivre, et le plus formi-\n  dable des carillons retentissait... Miséricorde !...\n     Jacques avait ceci de bon que, très intimidé au dedans, il n'en laissait\n  rien paraître à l'extérieur. Aussi fut-ce avec une aisance parfaite —à peine\n  un brin de raucité dans la voix — qu'il s'excusa de cette entrée bruyante\n auprès du maître de céans, venu lui-même ouvrir — plutôt grand,\n maigre, nez légèrement arqué, barbe poivre et sel effilée, regards aigus,\n large crâne en coupole sous des cheveux tondus très ras (assez ressem-\n blantes, vraiment, les photographies) — puis sollicita l'honneur d'un\n entretien.\n    Et, presque tout de suite, il se plaisantait intérieurement de ses\n affres de l'escalier. En effet, quel h o m m e bienveillant — au moins pour\n son visiteur — ce Savère, charmant de naturel, exempt d'affectation, de\nmorgue, de pose au monsieur célèbre! Et gai, ma foi — lui si anxieux\ndans ses livres, dont Jacques à présent lui parlait — carrément très gai,\navec un rire communicatif... tempérant de-ci de-là des appréciations\nbarbelées, décochées contre Pierre ou contre Paul : « la misère de telle\nou telle chose! »... « Machin, ce que je lui ai dit son fait! » — Hum! pas\nprécisément un Philinte, Savère, et ne devant guère se laisser embêter!\n— D'ailleurs si intéressant! Il avait offert une cigarette à Jacques, en avait\npris une, et, comme la fumée bleue diagonalée de soleil, la causerie s'en-\nlaçait aux sujets qu'ils aimaient l'un et l'autre : art, religion, litté-\nrature.\n    Le logis était idéal, que Jacques regardait du coin de l'œil : des livres,\ndes livres, beaucoup de livres (vies de saints ; ouvrages des auteurs mys-\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3077, "texte": "                       ÉPREUVES...     D'IMPRIMERIE                         321\n\n\n\n  tiques: monographies d'art), des statues (plusieurs bois, dont une admi-\n  rable Vierge, sans doute de l'école italienne; un Saint-Dcnys: un buste du\n   maître de la maison; la femme joignant les mains, du Monument aux\n  Morts de Bartholomé...), des photographies de Primitifs, des toiles, des\n  gravures, des dessins avec dédicaces d'auteurs — celui-ci, adroite, devait\n  être un Forain. — Sur la cheminée, entre des touffes de branches vertes,\n  des orfèvreries d'église négrées par le temps : calice, reliquaire, osten-\n  soir, auxquels, là-bas, fixés au mur, répondaient une chasuble à croix\n  blanche et un lourd encensoir de cuivre curieusement dégauchi.\n     Malgré les Forain, la dominante était austère et pourtant non rébarba-\n  tive, avec la gamme bigarrée des reliures de la bibliothèque, et le ton\n  chaud des étoffes rouges tendant uniformément les trois chambres en\n  enfilade. On devait être bien ici pour travailler, dans la paix de ce quar-\n  tier « rive gauche » rempli de couvents espaçant de lentes sonneries\n  d'offices, et l'on se serait cru transporté loin de Paris, au calme de quel-\n  que douce cité provinciale, ou même revenu à de mortes époques, que\n  ressuscitaient les paroles de Savère évoquant maintenant les saints d'au-\n  trefois et l'art du moyen âge. puis enfin — questionné sur le plus trou-\n  blant de ses livres par son interlocuteur enhardi peu à peu — contant\n d'extraordinaires choses du satanisme ancien et moderne.\n    — Quels heureux pourtant, songeait Jacques, ces gens arrivés !\n    Et comme il s'occupait de chiromancie, il regardait furtivement la main\n gauche de Savère à demi ouverte. Pas manqué ! Sans un accroc, sans\n une brisure, une splendide ligne de chance y nervurait sa ride ininfléchie.\n En revanche, si jamais Jacques devenait plus intime avec le grand écri-\n vain, il se promettait bien de lui déconseiller les voyages sur mer, cer-\n taine croix qu'il avait au mont de Neptune présageant des naufrages, et\n contredisant ainsi — du moins quant à cette occurence spéciale — une\n indication très nette de chance générale.\n    D'ailleurs, pour le moment, il ne s'agissait guère de chiromancie. Le\ntemps passait. Jacques sentit qu'une visite plus longue serait indiscrète.\nSe résolvant donc à mettre enfin les fers au feu, il fit à Savère l'aveu de\nses essais littéraires, et lui demanda de vouloir bien prendre connaissance\nde son manuscrit.\n    O veine ! La bienveillance de l'excellent homme ne se démentait pas.\nI1 s'enquérait du sujet, paraissait tout de suite s'y intéresser et, consen-\ntant à ce que Jacques lui apportât l'ouvrage, prenait rengagement d'en\navoir achevé la lecture, non à une date indéterminée, mais dans trois\nsemaines.\n    — Revenez me voir, dit-il lentement, en consultant un calendrier...\nRevenez... Voyons... Par exemple, le jeudi 7, achcva-t-il. Je vous atten-\ndrai de deux ù. quatre, et vous dirai ce que je pense de votre œuvre.\n                                                                       21\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "322                            DURENDAL\n\n\n    Une minute après, Jacques, au comble de ses vœux, et dont les remer-\nciements n'avaient pas eu de peine à être sincères, dégringolait les esca-\nliers plus allègrement qu'il ne les avait gravis tout à l'heure. L'heureuse\nréussite de cette première démarche lui paraissait de bon augure; aussi\nfut-ce sans trop d'angoisse qu'il attendit le verdict final d'où dépendrait\nle sort de son livre.\n    Ces pressentiments favorables ne devaient pas être déçus.\n    Lorsqu'au bout des trois semaines fixées, il se représenta chez Savère,\ncelui-ci terminait à peine le manuscrit dont, sur l'heure, presque dès le\nseuil, il se mit à féliciter l'auteur :\n    — Hé bien, dit-il, mais c'est qu'il n'est pas mal du tout votre livre !\n    — Non?' Vrai ? répondit Jacques, enchanté, aux anges — comme aussi\nfortement incrédule, encore que ne demandant pas mieux de se laisser\npersuader.— Sincèrement, vous nedites pas cela pour plaisanter? Pour me\nfaire plaisir ?\n    — Mais pas le moins du monde. Je vous affirme que votre récit m'a\nempoigné. Il est très senti, très vécu, et c'est encore ce qui fait le vrai\nmérite d'une œuvre. Sans parlcrde vos descriptions, dont la plupart sont\nexcellentes.\n    Jacques ne savait trop que penser.\n    — Pourtant, reprit-il, un ami auquel j'ai soumis ma petite histoire ne\n l'a guère cotée. Le style surtout lui a particulièrement déplu.\n    — Oh ! vous savez, coupa Savère, les amis...\n    Et il acheva sa pensée par un geste, significatif.\n    — Permettez, protesta Jacques. Celui dont je parle est d'une grande\ncompétence : agrégé en philosophie, docteur ès-lettres, professeur...\n    Du coup, Savère se mit à rire :\n    — Comment ! Vous croyez encore aux universitaires ?\n    — Mais... Ma foi...\n    — Allons, allons !\n    Et, en cinq sec. messieurs de l'Université, tant au point de vue de leur\ngoût artistique que littéraire, furent impitoyablement passés à tabac.\n    Les expressions étaient plutôt acerbes — Savère. apparemment, tel\n l'abbé Coignard. « n'ayant pas le sens du respect et ne faisant rien pour\n l'acquérir » — mais le sourire très lin, joint aux regards amusés, presque\n gamins, qui commentaient les paroles, enlevait à l'attaque ce qu'elle eût\n eu de trop cruel. Jacques n'aurait pas donné sa place pour cher. Son\ninterlocuteur l'intéressait énormément, et puis... et puis... c'était la\nrevanche sur Taxier-à-la-lettre — fé...rosse, qu'il se promettait bien de\n plaisanter ferme, en lui servant tout chaud, dès première occasion, cet\n éreintement motivé du docte corps universitaire.\n    En attendant, les choses tournaient de mieux en mieux. Maintenant,\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2787, "texte": "                        ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                       323\n\n\n  Savère affirmait que le manuscrit valait la peine d'être édité. Et concluait\n  tout à coup par ces paroles absolument inattendues :\n     — Sur ma recommandation, Palais, chez qui paraissent mes livres,\n  consentirait peut-être à se charger du vôtre.\n     Après ceci, le moyen pour Jacques de douter de la sincérité des pré-\n  cédents éloges. Il eut un moment de joie intense, extrême, dispropor-\n  tionnée sans doute avec l'événement, mais c'était son premier livre, et\n  tous les jeunes auteurs ont plus ou moins connu ces états d'âme.\n     Aussi bien, jamais, même en mettant les choses au mieux, il n'eût osé\n  rêver semblable chance. Un encouragement, des conseils, un mot\n  aimable sur son manuscrit, Jacques n'espérait pas davantage, et voici que\n Savère cmpaumait l'œuvre, la patronnait, s'offrait à la chauffer auprès\n d'un éditeur; voici que lui, l'écrivain célèbre, l'un de ces gros seigneurs\n que l'on craint toujours d'importuner, épaulait ainsi l'inconnu de la\n  veille, prenait en main la cause du petit provincial quelconque, se pré-\n sentant de confiance, sans aboutissant, sans recommandation d'aucune\n  sorte. Ah! le brave cœur!\n    Jacques se débondait en paroles incohérentes :\n    — Mais comme vous êtes bon! Comme je vous remercie!... Vous ne\n pouvez pas vous figurer ce que je suis content!... Vrai, du diable si je\n m'attendais à pareille veine!... Alors, vous allez pistonner ma machine\n chez votre éditeur?'\n    — Hé oui: quoi? acquiesca Savère, souriant de cette jeune allégresse.\n (Il avait l'air de trouver le service rendu tout naturel!) . D'ailleurs, conti-\n nua-t-il, arriverai-je à décider Palais ?\n    — Certainement, certainement! affirma Jacques, qui ne doutait plus\nde rien. Parlez-lui seulement et l'affaire est faite.\n    — Pas sûr. Enfin, nous verrons bien. En tout cas, la réponse sera\npeut-être lente à venir. Tenez, par exemple..., l'éditeur a gardé un an\net demi le manuscrit de mon premier livre, appuyé cependant par\nGorgon, déjà aussi célèbre qu'aujourd'hui. Chaque semaine, j'allais aux\nnouvelles ; et ce qu'elles étaient crucifiantes ces poses en solliciteur dans\nune librairie bourrée de clients!... Aussi bien, vous n'aurez pas à gravir\nsemblable calvaire. Regagnez tranquillement Lyon. Laissez-moi votre\nmanuscrit. Je le présenterai moi-même à Palais, et, si tôt sa réponse don-\nnée, vous la ferai connaître.\n   Allons! Quand Savère se mêlait d'une chose, il ne s'en mêlait pas à\nmoitié !\n   Jacques épuisait les paroles de remerciements, mais sa figure rayon-\nnante en disait plus long que toutes les formules.\n    Une circonstance pourtant le titillait : Savère n'avait pas fait au manu-\nscrit le moindre reproche. Il fallait en avoir le cœur net :\n"}, {"page_pdf": 395, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2605, "texte": "324                             DURENDAL\n\n\n\n   — Et maintenant, dit Jacques, combien je vous serais reconnaissant,\ncher Monsieur, de passer au chapitre des critiques. Car enfin, j'imagine,\nvous n'avez cependant pas trouvé mon œuvre parfaite?\n   — Parfaite ? Oh non, certainement ! abonda Savère.\n   Et il commença ses observations, qui se résumaient en une, il est vrai,\nd'importance : les cinquante dernières pages, c'est-à-dire toute la fin du\nlivre... « n'existaient pas ». (A pic! Juste un des rares passages ayant eu\nl'heur de plaire à Taxier! D'ailleurs, c'était fatal, mais caractéristique\ntout de même cette directe antinomie de deux jugements.)\n   Puis, au bout d'un moment, se dessinèrent des incursions sur les autres\nterritoires, d'abords réservés, de l'œuvre. Peu à peu l'envahisseur avan-\nçait, avançait!\n   — Fichtrrre! songeait Jacques, qui dressait l'oreille, vires acquirit\neundo! Aurais-jc eu tort de le remuer, et va-t-il à présent réfléchir, et\nplaquer mon pauvre bouquin ?\n   Non. Heureusement. Fausse alerte! En fin de compte, le ciel se rassé-\nrénait, et Savère n'exigeait même pas que la terminaison du livre fut\nrefaite.\n   — Ecoutez, lui disait Jacques, j'ai déjà tant et tant de fois brassé et\nrebrassé, mallaxé et remallaxé tout ce récit qu'il me soulève le cœur.\nLa seule idée d'avoir à m'en occuper encore, même pour une refonte\npartielle, me rend malade. Tant pis; j'en conviens, les derniers chapitres\nsont ratés, mais, ma foi, ne croyez-vous pas qu'ils passeront avec le\nreste ?\n   Sur ce, le tribunal ayant ri et abandonné l'accusation. Jacques — pru-\ndemment — s'esquivait de l'audience et prenait congé.\n   De nouveaux remerciements, une poignée de main dans laquelle il eût\nvoulu mettre toute son âme. puis les rues, ces mêmes rues qui, tout à\nl'heure, lui paraissaient banales, et qu'il associait maintenant à sa joie, les\ntrouvant soudain idéalisées, plus pittoresques, plus belles, avec je ne sais\nquel air de fête.\n   Dix minutes d'église pour remercier Dieu de la grande chance; trois\nquarts d'heure de café (histoire de se rafraîchir et d'écrire à un jeune\nménage lyonnais, les Sermaize, ses meilleurs amis, une lettre triom-\nphante où, taisant à peu près complètement le côté critiques — on a de\nces distractions clans la vie! — Jacques ne parlait guère que des éloges\ndécernés par Savère à son manuscrit), puis il reprenait sa promenade\ninterrompue.\n   Jamais Paris ne lui avait semblé si beau.\n   Et, par le fait, elle était exquise la grande ville, en cette pure soirée\nd'avril déjà tiède.\n   Des urnes du couchant délicat, poli comme une immense conque de\n"}, {"page_pdf": 396, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 974, "texte": "                      ÉPREUVES...     D'IMPRIMERIE                      325\n\n\n\n corail translucide, s'épanchait une lumière affinée, dièzant tous les tons,\n les poussant jusqu'à leurs valeurs extrêmes, et baignant mollement les\n nobles architectures qui sertissent d'une prestigieuse couronne murale\nle divin panorama des quais de la Seine... La douceur des eaux répon-\ndait à la douceur du ciel. Leur surface étincelante, gercée de mille plis.\ns'émaillait de nuances mobiles, allant des pourpres clairs aux jaspes\nveinés d'ors... Le long de la berge, là-bas. impalpables comme une pou-\ndrée de cendre verte, les premiers bourgeons diapraient les saules...\nAvec le crépuscule attentif, toute la magie du printemps naissant passait\nsur la terre...\n   Et pour Jacques, revivant encore les flatteuses paroles de Savére. ces\nheures fugitives s'essoraient inoubliables, que nimbaient de jeunes\nespoirs...\n\n  (A continuer.)                                            J. ESQUROL..\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 326, "page_fin": 326, "titre_corps": "Vers pour Ophélie", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "VERS POUR OPHELIE", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 397, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 990, "texte": "VERS POUR                  OPHÉLIE\n\n                                     A HENRY MAUBEL\n\nLe soir : Et c'est an fond du ciel comme un sourire\nA la fois doux et grave où de l'amour expire.\nL'heure est divine : On peu de mon rêve s'étend\nAux fleurs que vient choyer l'eau grise de l'étang.\nElles tendent vers loi leurs coupes de folie,\n0 ma sœur en l'ennui, triste et pâle Ophélie\nTandis qu'Hamlet divague en son parc d'Elseneur,\nPrès d'elles, tu viendras prier pour son bonheur.\nEl lassée à la fin des humaines paroles,\nTu t'émerveilleras aux chansons des corolles.\nCar si les chers aveux le furent refusés,\nLes fleurs t'enchanteront de suprêmes baisers.\nLes lys parfumeront ton âme immaculée\nEt les roses ta frêle chair inviolée..,\nMais tout en le perdant à jamais dans la nuit,\nBien qu'il soit loin de toi, lu seras près de lui...\nLe soir : Et c'est au fond du ciel comme un sourire\nA la fois doux et grave où de l'amour expire...\n                                     GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 327, "page_fin": 331, "titre_corps": "Fernand Séverin", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "F E R N A N D S E V E R I N", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 400, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1659, "texte": "F E R N A N D S É V E R I N (1)\n\n\n\n                  VOICI un livre avec lequel il faut vivre. I1 n'est point de\n                  ceux dont la lecture s'accommode d'une heure hâtive de\n                  loisir distrait, au milieu des préoccupations de notre\n                  existence précipitée, d'une halte précaire dans le mou-\n                  vement tumultueux et vide de choses et de gens qui\n                  nous emporte, quoique nous en ayons.\n                    Il faudrait le prendre et l'ouvrir lorsque, las du bruit\n                 morose de la vie, las de nous-mêmes et de notre pensée,\n                  avertis, plus qu'à l'ordinaire, du secret de mélancolie et\nde regret que nous voile la fuite inaperçue du temps et la multiplicité\ndes objets où notre attention s'égare, nous sentons avec une douloureuse\nintensité le poids de nos aspirations inexaucées, le fardeau toujours accru\nde déceptions, de hautes ambitions meurtries que nous traînons après\nnous, sans plus l'espoir ni. peut-être, le désir d'en poursuivre l'utopique\nréalisation.\n  Espérances mort-nées: amours dont l'ardeur mélangée d'une fierté\ntrop ombrageuse ne s'est jamais exprimée: tendres figures, émerveil-\nlantes de jeunesse et de candeur, fantômes effacés aussitôt qu'apparus,\net dont l'imagination du rêveur a fait le centre d'un songe doux et\nfabuleux: indicibles et pures paroles que personne, jamais, n'a su ou\nvoulu entendre, ou. qui. proférées, ne seraient, sans doute, qu'un vain\nson pour les oreilles frivoles qui les écouteraient...\n  Ah! le sort à la fois pitoyable et sublime du poète! les mots puissants\n\n\n    Poèmes ingénus. Paris. Fischbacher.\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": " 328                               DURENDAL\n\n\n et magiques, les sentiments profonds et exquis dont il voudrait com-\n muniquer la compréhension à une créature : ces confidences, ces aveux,\n l'exaltant mystère de son délire taciturne, tout cela que, malgré tant de\n déconvenues, il aspire à transporter clans la vie, avec quelle amertume\n et, aussi, quel déchirant dédain, il aperçoit, une fois de plus, que ces\n choses ne sont pas faites pour le commerce ordinaire des h o m m e s : que\nnul n'existe, digne de les entendre, et qu'elles ne paraîtront naturelles et\nsupportables que dans les pages d'un livre chimérique.\n    Le ciel l'a doué de dons contradictoires car, chez lui, la jeunesse\ntoujours reflorissante de la sensation s'apparie au perpétuel désenchan-\ntement de l'expérience; il est investi de ce fatal pouvoir de confronter\nle rêve avec la réalité, et celle-ci, sans cesse, s'évanouit à ses yeux, comme\nune fragile et éphémère apparence, comme le pâle et oblique reflet d'une\ndécevante splendeur disparue. Il est en mission parmi nous, loin de sa\npatrie spirituelle et, s'il laisse deviner sa nature et son origine, ce n'est\nque pour aussitôt repartir, malgré l'amour et la pitié et la voix chère qui\nl'implore :\n                  Que vous ai-je donc fait qui rappelle vos cygnes?\n                  Ah ! laissez-les sans vous retourner sur la mer.\n\n\n\n\n    Les Poèmes ingénus sont comme les épisodes lyriques de l'histoire\n d'une âme d'une délicatesse et d'une discrétion exaltées, contenue jusque\n dans l'inspiration, et qui ne cède à l'enivrement de celle-ci qu'en dépit\n d'elle-même, interdite et confuse parfois de confessions auxquelles elle\n s'est abandonnée. Car, il n'est donné qu'aux poètes auguraux d'oublier,\n en descendant du trépied, le sens des paroles qu'ils y ont prononcées.\n    Le vers de Séverin n'est pas éclatant, mais nombreux et paré d'on ne\n sait quelle lumineuse eurythmie; le timbre de sa voix est si pur et si\n clair, les nuances en sont tellement déliées que la moindre inflexion\ntendre ou plaintive acquiert l'éloquence pénétrante de l'accent le plus\ntragique et le plus passionné. Et, quelquefois, l'émotion incisive- du\npoète ne se marque que par une palpitation du vers, une réticence de\nla pensée, intimidée de s'être trop complètement dévoilée.\n    Son art est épris de simplicité dans les lignes, dans le geste, dans la\nparole. Les âmes qui s'évoquent dans ses poèmes sont toutes parfumées\nde haute modestie et de touchante réserve, faibles comme les enfants de\nla femme, mais, dans leur grandeur native et ignorante d'elle-même,\nincapables d'une pensée moins pure.\n   Et leur décor familier, celui qui s'apparie à leur attitude de peine ou\nd'allégresse également ingénue, ce sont les bois, les champs, loin des\n"}, {"page_pdf": 402, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2757, "texte": "                             FERNAND         SEVERIN                     329\n\n\n villes, loin du monde artificiel et menteur qui fait grimacer la pensée, la\n guindé ou la pétrifie. Elles recherchent les paysages sylvestres, l'indi-\n cible beauté des eaux, des arbres et des fleurs, toute l'harmonie qu'épan-\n dent sur le charme de la terre et la lisière sacrée des bois les rayons\n endoloris et pourprés du soleil d'automne: la terre maternelle et chari-\n table que l'on sent vibrer de la pulsation invisible de la vie réparatrice;\n les vastes horizons et la bonté compatissante du monde passif qui, se\n conformant à notre humeur, s'attristent de notre deuil ou sourient à\nnotre joie. Et toutes les apparitions qui traversent le cadre lyrique de\n ces sites agrestes — incarnations successives du songe du poète — sont\n comme les phases de la vie sentimentale d'un être doux et, à force de\n conscience et de scrupules, un peu farouche, livré en proie à la fasci-\nnation d'un impossible bonheur, à toutes les outrances d'une sensibilité\net d'une tendresse trop généreuses, trop insolites pour n'effrayer point\nla sympathie : — un être au cœur éperdu et reconnaissant qui, tout\npénétré du sentiment exquis de son indignité, accueille l'amour « en pur\ndon », bonheur qu'il s'imagine immérité et dont son humilité reste et\nsurprise et ravie.\n   Les héros de la fable et de l'art deviennent comme des reflets de ses\nagitations ; ils s'incorporent dans son rêve et ils y passent, le front courbé\nsous leur tragique destinée, semblables à eux-mêmes, tout à la fois, et\ndifférents, car ils transportent leur âme endolorie sur ce nouveau théâtre\npour assumer de nouvelles douleurs. C'est Yseult, Elsa et Eurydice,\nTristan, Lohengrin et Orphée qui nous réapparaissent dans les transes\nterribles et délicieuses de la passion, avec\n\n                  Les vœux trop liants, la vaine et folle impatience\n                  Ht tous les maux naissant de plus de conscience\n\nvictimes affolées par l'insoluble énigme de l'amour et de la mort, et\nséparées, bientôt, parce qu'elles ont cédé au désir fatal de se comprendre\net de se connaître.\n\n                                       *    *\n\n   En vérité, il nous semble qu'il ne s'agisse point ici d'une œuvre litté-\nraire ou, pour préciser ce que nous prétendons dire, de l'œuvre d'un\nlittérateur. Presque dès ses débuts, Séverin s'est révélé sous l'aspect,\navec la physionomie morale que la sélection des Poùmcs ingénus ne fait\nque fixer. Tellement que, si chacune des pièces de ce recueil ne portait\nsa date, on s'apercevrait à peine qu'elles soient d'époques diverses. C'est\nqu'elles sont l'interprétation parfaite, dans le fond comme dans la forme,\nde la personnalité de l'écrivain : une effusion de poésie absolue, c'est-à-\n"}, {"page_pdf": 403, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2945, "texte": "330                              DURENDAL\n\n\ndire qui n'a de source que l'âme même du poète, et qui l'exprime\nelle seule et elle tout entière.\n   La taciturne adoration d'un esprit méditatif, rempli, d'ailleurs, des\nexaltants souvenirs de l'antiquité hellénique, imprègne les premières\nparties du livre d'une espèce de paganisme mystique. Ce panthéisme, si\nmême on peut définir de ce terme une communion aussi rare, ce pan-\nthéisme ne répond à aucune philosophie et, moins encore, à celui de\nHugo qui, visionnaire de la matière, dégage de l'enivrement des phéno-\nmènes sereins ou malfaisants de la vie universelle, une sorte d'obscure\nreligion rudimentaire, faite d'épouvante et de vertige. Le panthéisme de\nSéverin est purement subjectif: c'est, pour ainsi dire, l'expansion extra-\nvasée des modes sentimentaux de sa pensée sur le monde extérieur.\n Nous ne connaissons pas actuellement de poète dont l'inspiration ait un\n caractère plus intime, ait jailli ainsi des profondeurs secrètes de l'âme: de\n poète plus strictement» élégiaque » et dont l'art emprunte moins au pitto-\n resque, à la magie illusionnante des mots. Et comme il est inévitable\n chez un esprit aussi nativement lyrique, il est essentiellement religieux:\n incrédule encore, sans doute, mais non sceptique, et mainte page nous le\n révèle, souffrant de l'incapacité de croire.\n    Il connaît l'hostilité des hommes pour ceux qui marchent dans la vie,\n guidés par un idéal trop altier, leur hostilité ou leur indifférence, et que\n même le silence de la résignation ou de la modestie souvent leur est\n comme une insulte. Et il s'est retourné vers la nature, cruelle, elle aussi,\n mais ignorante, mais émue d'une éternelle aspiration destinée à rencon-\n trer un déchirant écho dans le cœur inassouvi du poète. Il sait, cepen-\n  dant d'avance, que la solitude des bois restera inefficace à lui commu-\n  niquer sa paix, mais la contemplation en associant la beauté des choses\n  à sa propre douleur et à ses désirs prêtera à ceux-ci un aspect et des\n  accents nouveaux, plus intenses et plus solennels : le chœur des forêts et\n  des champs répondra à la plainte du passant et n'en sera-t-elle point à\n  moitié consolée ?\n     La nature, clans la grâce naïve de sa majesté, calme l'exagération\n  égoïste des sentiments du poète, en les faisant rentrer clans l'harmonie\n  des phénomènes. Sa mélancolie s'exalte et s'ennoblit à respirer sous le\n  ciel; elle erre aux bords fastueux des lacs ou, nostalgique, revient\n  chercher des paysages commémoratifs d'autres douleurs à demi oubliées,\n   pour se griser d'elle-même, se troubler davantage, se multiplier en res-\n  suscitant la chère hallucination des souvenirs, des regrets et des remords\n  impérissables.\n      Il sent bien que, seul, son regard anime et vivifie cette beauté,\n   qu'elle serait morte si elle n'achevait sa signification dans l'esprit où elle\n   se réverbère, et que l'émerveillement joyeux ou désolé du site est tout\n"}, {"page_pdf": 404, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1749, "texte": "                             FERNAND        SEVERIN                              33l\n\n\ndans l'âme du contemplateur. Le destin des arbres, des rieurs et des\nbêtes est tracé, et il est innocent: qui jugera l'homme, à son tour,\nl'homme rempli de maximes et de sentences, et dira s'il a parcouru\nl'orbe de sa destinée avec la même pureté, mais consciente et volontaire,\nque les choses?\n   On pensera, peut-être, que la douceur du soleil, la gloire des bois et\ndes tleurs sont l'habituel sujet des discours des poètes et que, donc, ceci\nn'est pas nouveau. L'amour, non plus, ni la douleur ne sont des nou-\nveautés dans le monde : mais ils n'ont de vertu que selon l'âme qu'ils\nbouleversent et nous ne voyons personne qui, mieux que Fernand Séve-\nrin, et plus simplement, nous en ait traduit la poignante grandeur.\n   Nous devrions parler encore, et longuement, de la dernière partie des\nPoèmes ingénus : les Malins angéliques, de ces belles inspirations d'une\nfoi encore hésitante ou, seulement, d'un désir de foi: de ces poèmes où\ns'évoque, à nos yeux, le pays béni, l'Ombrie ineffable et charmante, et\nqui ont l'accent humble et réconcilié d'une prière...\n\n                  Puissé-je vivre là sans penser à la vie !\n                  Et, le céleste espoir peuplant mes solitudes,\n                  Comme un prédestiné, goûter, sans autre envie\n                  L'attrait, durable seul, des saintes habitudes!\n\n   Mais le lecteur nous sera reconnaissant de lui laisser le plaisir d'explo-\nrer complètement le livre de Séverin.\n  Ceci, d'ailleurs, n'est point un article critique, mais un commentaire\nun peu diffus sur une œuvre, un fraternel hommage à un poète aimé.\n\n                                                                    ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 332, "page_fin": 332, "titre_corps": "Calme", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Gonzague de Reynold", "ancre_debut": "CA LM E", "ancre_fin": "GONZAGUE DE REYNOLD", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 405, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 710, "texte": "CA LM E\n\n\nLe brouillard plane sur la pille.\nBlanc dans la nuit : tout est tranquille.\nIl a neige : l'on n'entend pas\nSur le pavé le bruit des pas.\nDans mon âme quelle tristesse,\nComme un brouillard plane sans cesse?\nCe n'est pas même le chagrin,\nNi le désir, ni le dédain.\nCe n'est pas même la souffrance :\nMélancolie ou souvenance.\nSans violence et sans douleur,\nLa tristesse envahit mon cœur.\n Dans les ravins la brume fume,\n Et mon cœur est plein d'amertume.\n Un flocon s'envole léger\n Et mon cœur voudrait s'alléger.\n Sur la neige, un rayon livide :\n Mon Dieu! tout est vain, tout est vide.\n On voit courir une clarté :\n Mon Dieu, tout n'est que vanité!\n\n                  GONZAGUE DE REYNOLD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 333, "page_fin": 336, "titre_corps": "Un Roman chrétien", "titre_sommaire": "", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "UN ROMAN CHRETIEN", "ancre_fin": "HENRY MOELLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 406, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1638, "texte": "UN ROMAN CHRÉTIEN\n\n\n    Résurrection. Tel est le titre du nouveau chef-d'œuvre de Tolstoï. Livre\n superbe et comme toujours parfaitement traduit par M. de Wyzewa.\n    Rarement avons-nous lu un roman plus attachant, aux pensées plus\n hautes, aux sentiments plus tiers, plus magnifiquement conçu et plus\n vigoureusement écrit.\n    Le personnage principal du roman est tout simplement un héros. Il a\n fauté, c'est vrai. Mais combien sublime son repentir! Avec quelle fer-\n veur, avec quelle passion, dirai-je, il rachète sa faute.\n    « Un misérable, voilà ce que tu es! — se dit-il à lui-même. — Peu\nimporte comment les autres te jugent; tu penses tromper les autres,\nmais non te tromper toi-même... » Ce disant! il s'arrête. Son exaltation\nintérieure grandissait de minute en minute. Soudain, il joignit les mains,\ncomme il faisait dans son enfance: il leva les yeux et dit : Seigneur, viens\nà mon aide, instruis-moi. pénètre en moi pour me purifier!\n   Neckhludor priait. Il demandait à Dieu de pénétrer en lui pour le puri-\nfier, et cependant le miracle qu'il demandait dans sa prière s'était déjà\naccompli. Dieu, qui vivait en lui, avait repris possession de sa conscience.\nLt Nelvhludor non seulement sentait la liberté, la beauté, la joie de la\nvie: il sentait encore que tout était possible au bien. Tout le bien qu'un\nh o m m e pouvait faire, il se sentait en état de le faire. Lt des larmes appa-\nraissaient dans ses yeux, des larmes de bonheur, provoquées par\nL'EVEIL DE CET ETRE S U P E R I E U R QUI DURANT DES ANNEES.\n\n\n (1) Résurrection, par le comte TOLSTOÏ, traduit par I. DE WYZEWA (Paris, Perrin, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 407, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2795, "texte": "334                             DURENDAL\n\n\nAVAIT DORMI EN LUI... Il s'avança vers la fenêtre et l'ouvrit. La fenêtre\ndonnait sur le jardin. La nuit était fraîche, claire, silencieuse. Sous la\nfenêtre, l'ombre d'un grand peuplier dénudé se dessinait sur le sable de\nl'allée et sur le gazon. A gauche, le toit de la remise paraissait tout blanc\nsous les rayons de la lune. Et Neckhludor considérait le jardin, rempli\nd'une douce lumière argentée: il aspirait le souffle vivifiant de la nuit.\nComme il fait beau ! mon Dieu! comme il fait beau ! MAIS C'ETAIT DANS\nSON AME SURTOUT QU'IL FAISAIT BEAU!\n   Ce passage, qui termine le chapitre VII de ce merveilleux roman, en\nrenferme toute la genèse.\n    Neckhludor, terrassé par la grâce du repentir et virilement décidé à\ntout sacrifier pour racheter sa faute et la réparer, poussera l'héroïsme du\nrepentir jusqu'au martyre. Il se sacrifiera lui-même.\n    La femme qu'il a séduite et abandonnée après la séduction, est tombée\ndans la fange et, de chute en chute, en est arrivée au dernier degré de\nl'abjection.\n    N'importe, c'est lui qui est la cause de son infamie. N'a-t-il pas, en la\nséduisant dans la fleur de son innocence, posé le premier jalon de toute\nune vie de désordre et pour lui et pour elle.\n    Elle est injustement condamnée en cour d'assise. 11 a juré de la délivrer.\nIl va la trouver en prison et ici se passe une lutte admirable entre la vic-\ntime et le séducteur. Lui veut la réhabiliter à tout prix. Dans un élan\n superbe, il se jette à ses pieds, il lui demande pardon de sa faute.\n   ,« Cette faute, je veux la réparer, lui dit-il, et la réparer non par des\nparoles mais par des actes... Je suis résolu à me marier avec vous !... J'ai\n le sentiment que DEVANT DIEU JE DOIS LE FAIRE. »\n    Mais la victime le repousse : « Moi je suis une fille publique, une con-\ndamnée au bagne, lui répond-elle. Vous êtes un prince. Vous n'avez rien\nà faire avec moi... Vous auriez mieux fait de penser à Dieu autrefois...\nTu as conscience de ta fauter Tu n'en avais pas conscience quand tu m'as\n glissé ces cent roubles!... Va-t-cn d'ici, je te déteste... Oh! pourquoi ne\n suis-je pas morte dans ce temps-là! » et elle fond en larmes. Nekhludor\n veut lui parler, mais il ne le put. La vue de ces larmes lui déchirait le\n cœur.\n    En dépit des résistances de la malheureuse qui repousse son sacrifice,\n Nekhludor est bien décidé à le faire quand même. « L'utilité de ma vie,\n je ne la comprends pas, se dit-il à lui-même,... comprendre l'œuvre du\n Maître n'est pas en ma puissance. Mais ACCOMPLIR SA VOLONTÉ\n TELLE QU'ELLE EST ÉCRITE DANS MON COEUR, cela est dans ma\n puissance et je sais que je le dois. Et il n'y aura de repos pour moi que\n quand je l'aurai accompli. »\n    Ce devoir, il l'accomplit envers et contre tout, marchant contre\n"}, {"page_pdf": 408, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2908, "texte": "                          UN ROMAN       CHRÉTIEN                         335\n\nvents et marées, bousculant tous les préjugés du monde, n'ayant plus\ndevant les yeux que ce grand principe du devoir, seul régulateur désor-\nmais de toute sa vie, seul inspirateur de tous ses actes.\n   Un jour que sa sœur le supplie de renoncer à son généreux dessein de\nmarier la condamnée au bagne, lui disant : « Mais est-ce que vraiment tu\npeux avoir l'espoir de ramener cette créature au bien, après la vie qu'elle\na menée? » il lui fait, l'âme plus remplie que jamais d'une joie tranquille,\ncette réponse sublime dans sa simplicité : « Je n'ai pas à la ramener au\nbien, mais à y revenir moi-même. » — « Mais je suis sûre, réplique sa sœur,\nque ce mariage fera ton malheur! » — « Je n'ai pas à m'occuper de mon\nbonheur », lui répond-il. — « Oui, je comprends, reprend sa sœur, mais\nelle, si elle a du cœur, un tel mariage ne peut la rendre heureuse, elle ne\npeut le souhaiter. » — « Aussi ne le souhaitc-t-elle pas », lui répond-il.\n— « Mais, enfin... la vie... »— « Eh bien? » —« La vie exige autre chose. »\n— « LA VIE N'EXIGE AUTRE CHOSE SINON QUE NOUS FASSIONS\nNOTRE DEVOIR », répond Nekhludor.\n   Tels sont les sentiments chevaleresques et chrétiens à la fois, d'une\nbeauté toute évangélique, dont Tolstoï a imprégné l'âme grandiose de\nson héros.\n   Et ces sentiments se développent et se soutiennent jusqu'à la fin de cet\nadmirable roman, que l'on pourrait appeler le roman du devoir.\n   La malheureuse est condamnée à l'exil en Sibérie. Nekhludor ne par-\nvient pas à faire casser le jugement inique qui l'a condamnée. Sa résolu-\ntion est bien vite prise. Il n'hésite pas. Il part pour la Sibérie avec elle. Il\nsuit le convoi des déportés, partageant leurs angoisses et leurs souf-\nfrances inénarrables jusqu'au bout.\n   Peines inutiles : il ne parvient pas à persuader la condamnée à se marier\navec lui et il doit bien se résigner à ne pas pousser le sacrifice jusqu'au\nbout. Mais il ne se résigne pas à abandonner la voie du devoir où le\nrepentir t'a fait rentrer. Et prenant en mains les Evangiles, il se mit à les\nméditer et songeait en lui-même : « Nous vivons tous dans la croyance\nque NOUS SOMMES NOUS-MÊMES LES MAITRES DE NOTRE ME\nET QUE CELLE-CI NE NOUS A ÉTÉ DONNÉE QUE POUR NOTRE\nPLAISIR! Or, c'est une croyance insensée! L'homme n'est pas venu au\nmonde de son plein gré : quelqu'un doit l'y avoir envoyé et pour quelque\nmotif. Mais nous, nous avons décidé d'oublier cette évidence et de nous\nimaginer que nous n'avions à vivre que pour notre plaisir. Et nous nous\nétonnons après cela de souffrir et de nous sentir mal à l'aise comme si ce\nn'était point la conséquence fatale de notre situation d'ouvriers se refu-\nsant à accomplir la volonté de leur maître. Et la volonté de notre maître,\nelle est exprimée dans ce petit livre! CHERCHEZ LE ROYAUME DE\nDIEU ET LE RESTE VOUS SERA DONNÉ PAR SURCROIT. Et nous.\n"}, {"page_pdf": 409, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 921, "texte": "336                             DURENDAL\n\n\nc'est le SURCROIT que nous cherchons et nous nous étonnons de ne\npouvoir le trouver! Oui. c'est bien cela qu'a été ma vie! Mais désormais\ncette vie est finie et une autre commence ! »\n   Ainsi se termine ce splendide roman de Tolstoï, un des plus beaux\nlivres peut-être après : A la recherche du bonheur, que cet admirable écri-\nvain ait composé dans sa vie. un des plus hauts d'inspiration, de senti-\nments et d'idées de toute la littérature contemporaine.\n   On peut ne pas partager toutes les idées sociales et philosophiques de\nTolstoï, mais il est impossible de ne pas se sentir épris de l'admiration la\nplus enthousiaste et la plus sympathique pour l'auteur d'un chef-d'œuvre\naussi transcendantal. aussi sain, aussi réconfortant et en même temps\naussi artistique que celui que nous venons d'analyser.\n\n                                                L'abbé HENRY MOELLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 337, "page_fin": 338, "titre_corps": "La Schola palestrinienne « a capella » de Gand", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Léopold Soenens", "ancre_debut": "La Schola palestinienne a capella de Gand", "ancre_fin": "LEOPOLD SOENENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 410, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1925, "texte": "La Schola palestinienne \" a capella \"de Gand\n\n\n\n   Un jeune maître gantois, M. Hullebroeck, s'est imposé la tâche\nd'initier le public à l'art Palcstrinien, à cette musique si belle et vraiment\nreligieuse. L'entreprise est hardie. Rien n'est plus ardu comme technique\nque cette musique contrepointée au possible, dont le style, tout aux anti-\npodes des créations modernes (fussent-ce les moins profanes) ne laisse\npas de désorienter, en dépit de la poésie universellement compréhen-\nsible et empoignante qui s'en dégage. A qui juge ou s'émotionne super-\nficiellement, à qui veut le lyrisme éclatant, les sensations violentes que\ndonnent certains genres de musique moderne, le chant religieux paraît\nfroid. On s'effraie de la complication harmonique, du travail prodigieux\ndéployé. On recherche la trame, l'ossature du morceau. Comme l'audi-\ntion est fugace et que mille thèmes s'entrecroisent, et échappent quand\non croit les palper, il se fait que, novice au jeu, on s'égare en de vaines\npoursuites et qu'on revient bredouille, l'esprit lassé.\n   Agir ainsi, c'est jeter la proie pour l'ombre. Le travail est ici génial,\nmais il n'est pas la beauté. Il n'en est que le fond. Conscient de son\nessence et de son rôle, il se dérobe. Les détails, la complication harmo-\nnique et l'enchevêtrement des thèmes concourent à un ensemble magni-\nfique, plus large peut-être que la musique. Il y a dans ces chants une\npoésie intense, une richesse infinie de sentiment calme et de sérénité\ndouce auxquels il faut s'abandonner tout entier pour qu'ils vous ravissent.\n   La tentative de M. Hullebroeck est digne de tous les encouragements,\nen raison de l'élévation et de l'utilité du but qu'il poursuit et qui est de\ndévoiler les trésors d'inspiration que renferment de telles œuvres. Il n'y\na pas que le public qui en tirera son profit. La remise en honneur de cet\nart religieux supérieur exercera une salutaire influence sur les composi-\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1610, "texte": "338                            DURENDAL\n\n\nteurs de musique d'église, dont les œuvres, hélas! à de rares exceptions\nprès, sont dépourvues de toute inspiration, n'ont aucun caractère reli-\ngieux et sont animées plutôt de sentiments absolument profanes. Telle\nest bien, en effet, la musique soi-disant religieuse moderne.\n   Les chanteurs de M. Hullebroeck, au nombre de seize, s'acquittent\nd'une façon absolument remarquable de leur tâche épineuse, avec intel-\nligence et délicatesse, en y mettant ce qu'il faut de nuances pour l'inter-\nprétation des œuvres religieuses, dont l'expression réclame avant toutes\n choses la sobriété dans le lyrisme.\n    Les auditions qui ont déjà eu lieu étaient parfaites. Nous avons entendu\n entr'autres des fragments de deux, trois messes, dont celle du Pape\n Marcel est la perle, ainsi que les deux motets : Dextera domini et O Do­\n mine Jesu Christe, exécutés au premier concert et redemandés au second.\n Rien n'est plus chrétiennement inspiré que la musique palestinienne.\n Il y a là des mélodies divines encadrées des plus riches contextures\n harmoniques et qui se résolvent doucement et logiquement. Ces seize\n  voix, par leur admirable combinaison, donnent, quand on écoute en\n  fermant les yeux, l'impression de grandes masses chorales. I1 y règne\n  par dessus tout ce quelque chose d'impersonnel qui fait l'essence de la\n  musique religieuse, expression d'adoration universelle, comme la grande\n  voix de l'orgue qui fait vibrer les colonnes, chanter les ogives et exulter\n  le temple tout entier.\n                                                       LÉOPOLD SOENENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-009", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 339, "page_fin": 342, "titre_corps": "Pour la Beauté de nos Paysages", "titre_sommaire": "", "signature_source": "J. 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La presse signale chaque semaine\n                     quelque profanation, due à la spéculation ou à la\n                     bêtise : des paysages familiers détériorés par quelque\n                     usine, des vallons déchiquetés, des roches éventrées,\n                     de claires rivières transformées en égoûts, de vieux\nremparts et de vieux arbres mis à bas. Mais le fait même qu'aucune de\n ces profanations ne passe désormais inaperçue, qu'aucune ne laisse le\n public indifférent, témoigne d'un heureux réveil du sentiment des belles\n choses.\n   Il s'est constitué en Belgique, — depuis huit ans, — une Socié/é nationale\npour la protection des sites et des monuments en Belgique. Cette société,\ncontrairement à ce qu'on se figure parfois, n'a aucun caractère officiel.\nConstituée par quelques hommes de bonne volonté, elle fait appel aux\npouvoirs publics et aux particuliers pour chercher à les convertir au\nrespect des belles choses ; elle leur dénonce les actes de vandalisme qui\nse préparent et obtient parfois qu'on les prévienne, elle leur recommande\ntelle mesure de préservation, elle leur suggère le recours à tels types de\nconstructions en vue de sauvegarder un peu cette beauté et le cachet\ndu sol natal, qui mettent à la portée des plus humbles un certain patri-\nmoine d'idéal et qui évoquent, mieux que tous les récits, l'histoire d'une\nprovince et d'une race.\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3064, "texte": "340                             DURENDAL\n\n\n    Cette société nationale s'est doublée, depuis cinq ans, d'une société\nfiliale, la Société pour la protection des sites et des monuments de la province\nde Namur, qui est présidée avec une intelligence et une activité très\nremarquables par M. Paul Thémon, le paysagiste dont les œuvres, si\ncompréhensives de toutes les beautés du paysage namurois, sont annuel-\nlement appréciées au Salon des Aquarellistes.\n     L'assemblée générale de cette florissante société a eu lieu à l'Hôtel de\nville de Namur, le dimanche 11 février. M. Carton de Wiart, député de\n Bruxelles, qui a déjà rompu de nombreuses lances à la Chambre et dans\n la presse en faveur de la protection des sites, et dont l'intervention a\n déjà sauvé plus d'un joli paysage de la pioche des terrassiers ou des\n carriers, y a fait une conférence sur le sentiment du beau dans la nature.\n     Conférence psychologique, d'une philosophie très profonde et d'un\n style très délicat. Il s'y est appliqué à découvrir le secret de cette solli-\n  citude pour la défense de la beauté : Beauté du sol où vibre, dans le\n décor qu'elle anime depuis des siècles, l'âme même de la patrie.\n  Beauté des édifices publics et privés que les générations passées nous\n  ont légués en souvenir de leurs mœurs et de leurs arts. A quel sentiment\n  correspond cette sollicitude? Est-ce à quelque fantaisie d'archéologue\n  ou d'artiste? à quelque sensiblerie de dilettantes? ou à quelque notion\n  plus mystérieuse et plus féconde ?\n      M. Carton de Wiart l'explique par l'effet d'une faculté qui n'est ni\n  l'intelligence, ni la sensibilité, mais bien ce sentiment esthétique « qui\n  nous permet, disait Ruskin, de surprendre l'offre de toute la nature\n   extérieure au cœur des hommes : l'appel du rocher, de la montagne,\n   de la vague, de l'arbre, comme une part de la vie nécessaire de leurs\n   âmes ». Cette faculté joue un rôle insoupçonné dans la vie des individus\n   et des peuples. Ne retrouve-t-on pas dans les œuvres et les passions\n   des hommes les lignes des paysages que leurs yeux ont contemplés?\n   L'histoire des sommets de la terre n'est-elle pas intimement liée à l'his-\n   toire des sommets de la pensée, depuis le mont Sinaï et le sermon sur\n   la montagne, et peut-on refuser d'attribuer aux spectacles montagneux\n   quelque part de ce qui donna le rôle de conducteurs intellectuels parmi\n   les nations de l'Europe, à ces Grecs qui logeaient leurs dieux sur\n   l'Olympe et qui dressèrent leurs théâtres, comme celui de Taornima,\n   sur les contreforts des plus grands sommets, à ciel ouvert, pour associer\n   dans l'âme populaire, aux joies de la musique et de la tragédie, le spec-\n    tacle des plus féeriques horizons de terre et de mer? Ne retrouve-t-on\n    pas dans la contemplation des paysages familiers, dans la communauté\n    qui nous lie à ce paysage qui est le visage de la mère-patrie, une des\n    sources du patriotisme? C'est pourquoi, faire connaître et faire aimer\n    ces traits, les respecter et les perpétuer, c'est respecter et perpétuer\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2922, "texte": "                POUR LA BEAUTÉ DE NOS PAYSAGES                          341\n\n\nl'idée de patrie, c'est faire connaître et aimer la patrie elle-même.\n    Certes, l'œuvre de sauvegarde doit se résigner à faire aujourd'hui la\npart du feu. Sous prétexte de nous mener plus vite aux beaux coins d'un\npays et de nous permettre de les admirer avec plus de confort, on com-\nmence par les défigurer. « Chaque nouvelle ligne de chemin de fer, en se\nprolongeant comme une ride sur le visage de la patrie, efface quelque\nchose de sa beauté. » C'est fatal.\n    Il faut s'y résigner; mais, en même temps, dans la mesure du possible,\nsuggérer aux pouvoirs ou aux particuliers de conserver intactes, quand\nils le peuvent, les beautés dont ils sont détenteurs, leur persuader au\n besoin de racheter quelque site menacé, proposer aux ingénieurs et aux\n architectes des projets respectueux du caractère des paysages où doivent\n opérer leurs compas ou leurs truelles. C'est tout une propagande de\n vulgarisation esthétique, — propagande de chaque jour, — qui fera, du\n même coup, mieux apprécier le charme des beautés naturelles par ceux\n qui, devant elles, passaient hier indifférents. Ainsi, nous enrichirons\n nos frères d'une joie encore inéprouvée! Tâche bienfaisante, vraiment\n sociale, qui établit entre les hommes, dans le domaine du sentiment\n esthétique, cette communauté, cette presque égalité qui ne peut exister\n dans le domaine matériel ou intellectuel.\n     Telles furent les principales thèses développées, avec maints exemples\n à l'appui, et dans une langue vraiment artistique, par M. Carton de\n Wiart.\n     Pour donner, en guise de complément à ce trop pâle compte rendu,\n un aperçu des besognes diverses où s'emploie l'activité de la société\n  pour la protection des sites et monuments, je résume quelques passages\n  de l'excellent rapport du comité namurois pour l'année 1899.\n     La société a cherché, — et elle y réussira, — à obtenir que le tracé\n  d'une route entre Tailfer et Lustin fut modifié de façon à ménager la vue\n  des panoramas sur la Meuse et à conserver intacts les prestigieux\n  rochers de Frêne. Elle a sauvé de la pioche et de la dynamite plusieurs\n  rochers, grâce au concours de quelques propriétaires voisins, ou même\n  des administrations locales.\n      Elle a obtenu le dérochage de quelques vieilles maisons à Namur et\n  réclamé la conservation des vieux vestiges des fortifications.\n      Elle a racheté un arbre historique qui allait être vendu. Elle a dressé,\n   après une enquête minutieuse, l'inventaire de tous les spécimens les plus\n  intéressants de l'arboriculture dans la province.\n      L'année précédente, elle avait exposé des photographies et dessins\n   (depuis reproduits et propagés par la gravure), afin de faire connaître et\n   apprécier les types des constructions nationales : vieux corps de fermes,\n   habitations en matériaux de la région. Elle a pu réagir ainsi, — des con-\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2458, "texte": "342                             DURENDAL\n\n\nstructions récentes le prouvent, — contre la sottise ou la routine des\nparvenus qui semaient dans tous les coins de la vallée mosane d'horribles\nchoses en briques dont les tourelles et les poivrières, empruntées à une\ndiscutable « Renaissance flamande », juraient sur les tons gris et verts\ndes collines.\n   La société insiste aussi avec raison pour que les plans des constructions\nnouvelles dans les villes ainsi que les projets des travaux publics (créa-\ntion de nouvelles voies ferrées, rectification de cours d'eau, etc.) soient\ndésormais soumis, non seulement à des techniciens, mais aussi à des\nhommes ayant souci des beautés de notre paysage et dont l'avis\npourra souvent éviter d'irrémédiables actes de vandalisme.\n   Il est à souhaiter que ces idées qui, peu à peu, conquièrent la presse,\nqui commencent à se traduire dans les assemblées délibérantes, trouvent\nde plus en plus le retentissement et le crédit qui leur permettront enfin\n de triompher.\n   Dans un article sur les Sites, M. Carton de Wiart affirmait avec infini-\nment de raison ces quelques vérités, que je ne puis mieux faire que de\n reproduire comme conclusion de ces lignes :\n    « Ceux-là même, que tous les motifs de l'ordre sentimental laissent\n insensibles, devraient comprendre que les beaux sites constituent un\n capital, un véritable capital, plus solide que tous les fonds d'Etat, capital\n dont des milliers de braves gens : propriétaires, cultivateurs, hôteliers,\n transporteurs, épiciers, palpent l'intérêt de plus en plus rémunérateur.\n    Ailleurs, on comprend mieux que chez nous la moralité de la « poule\n aux œufs d'or ».\n    Ailleurs, on classe les beaux sites comme on classe les monuments\n précieux...\n    Nous en sommes encore à la période des bonnes volontés tâtonnantes...\n\n   Et pourtant, vive Dieu! les beaux arbres et les beaux coins de la\nnature nous sont des beautés et des richesses aussi légitimes et aussi\nsacrées que les beaux tableaux et les belles statues. Des peintures et des\nsculptures, cela se retrouve. Et, comme le dit un adage wallon : « Quand\nil n'y en a plus, il y en a encore »... Mais quand on nous aura dégradé\ntoutes nos vallées, pelé toutes nos forêts, rectifié toutes nos rivières,\nquel est donc, je vous le demande, l'artiste génial ou quel est le mécène\nopulent qui nous les rendra? »\n   On ne pourrait mieux dire.\n                                                               J. TIRIFAYS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-010", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 343, "page_fin": 345, "titre_corps": "Le Septième Salon de la Société des Beaux-Arts", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Henry Vaes", "ancre_debut": "LE SEPTIEME SALON", "ancre_fin": "HENRY VAES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 416, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "LE SEPTIÈME SALON\n                                     DE LA\n\n\n\n           Société des Beaux - Arts\n\n                 L'IDÉE de faire une étude comparative entre l'école belge\n                   et l'école anglaise vient tout naturellement à l'esprit\n                   quand on parcourt le Salon des Beaux-Arts.\n                      Voici une occasion exceptionnelle de les étudier\n                   toutes deux. Si, les Anglais l'emportent par la distinc-\n                   tion et la correction de leurs portraits, les Belges exal-\n                   tent d'une façon prestigieuse dans leurs paysages, les\n                   campagnes ensoleillées. Aucun pays ne possède des\n                   paysagistes plus merveilleux que Courtens. Théo\nVerstraeten, Verheyden, Emile Claus. Les Belges ont toutes les\nqualités essentielles du paysagiste. Ils ont l'amour et le culte de la\nnature; ils la comprennent; ils se sentent humbles devant elle;\nils lui sont fidèles; ils la trouvent tellement belle que la peindre\navec simplicité est pour eux une œuvre d'art élevée. Ils sont coloristes\nparce que Flamands, et habiles à saisir les jeux variés des lumières\net les tonalités savoureuses de nos paysages. Et, remarquez ici la\ndifférence entre l'école belge et l'école anglaise. La première donne\nl'impression exacte de la nature, à l'heure même où elle s'en dégage avec\nle plus d'intensité. On a absolument l'impression de la chose vue et sentie.\nLe coloris est vivant. Le soleil brûle les façades, crible les taillis de ses ors,\nembrase les moissons. Il y a là une façon étonnante de concevoir la nature\nsous son point de vue le plus objectif. L'artiste saisit les moments où la na-\nture parle de la façon la plus éloquente. Le peintre anglais, au contraire,\nincarne les impressions reçues devant un paysage dans le calme matu-\n tinal ou la mélancolie lunaire. Matins gris ou soirs tristes, intéressants\n surtout parce qu'ils éveillent la rêverie. Ils sont donc subjectifs. Tout\n l'art de A.-K. Brown, de Macaulay Stevenson, de Thomas, de Walter Gay\n réside dans cette façon de comprendre le paysage. Dans aucune de leurs\n œuvres ne rayonne gaiement le soleil, ou ne rient des eaux claires. Lçs\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2802, "texte": "344                                       DURENDAL\n\n\n\nteintes sont étouffées et estompées. Voyez, entre autres, le délicat Frosty\nmorning, de Brown, les douloureux bouleaux de Stevenson et les intérieurs\nparfumés du relent des Vieilles choses de Walter Gay. Revenez mainte-\nnant à Clans, à Frédéric, à Verheyden. Quelle vie ! Quelle clarté! Quelle\nexubérance ! Comme Clans est savoureux dans Son jour de nettoyage en\nZélande, comme Courtens s'impose par ses ciels vaporeux et profonds,\ncomme Verheyden est lumineux, surprenant de vérité, dans l'atmosphère\nde sa ferme en Flandre, van Doren décoratif dans son marais à Genck!\nAdmirez le parfait triptyque, le Labourage de Léon Frédéric, véritable\nenchantement pour les yeux, par le précis des détails et l'harmonie des\ncouleurs. Son délicieux Arc-en-Ciel est une des plus jolies et des plus\npoétiques idées que j'ai jamais vu exprimées. Il y a là aussi une mer\npeinte de chic d'Henry Arden, un pastel très intime de Baertsoen, un\npaysage grave de Mlle Beemaert et de vaporeuses toiles de Rosseels.\n   Si l'école belge s'impose à l'admiration par la splendeur de ses\npaysages, il nous faut admirer aussi les portraits des peintres anglais.\nQuel art élevé et complet. Certes, le portraitiste qui l'emporte est John\nSargent (1).\n   Les lignes sont vigoureusement dessinées. La couleur n'est, chez lui,\nqu'accessoire. N'avons-nous pas vu, en étudiant Van Dyck, que le por-\ntrait vaut surtout par le dessin, que le coloris n'est que secondaire?\nAdmirez ici comme les poses sont correctes et bien propres au person-\nnage, comme la touche est adéquate au sujet, comme une impression\nharmonieuse et complète se dégage de ces portraits. Avec quel soin les\ntêtes sont étudiées et caractérisées, les mains disposées, les fonds\ntransparents et creusés de façon à faire saillir le sujet? Je mets hors pail-\nles trois portraits de Sargent, Sir Dawes et Bailie Sinclair de James\nGuthrie, The Blach Dress de G. Henry, si distingué et si exquis de ton,\nla Maternité de G. Sauter, et la Jeune fille anglaise de Walton. Combien\nles portraits de Gilbert paraissent durs à côté de ceux-là!\n   L'art français est représenté par trois peintres très dissemblables.\nGustave Moreau, l'artiste aux couleurs rares, aux scènes fantastiques;\nFantin-Latour, le délicat pastelliste descendant des gracieux peintres du\nXVIIIe siècle, et le curieux Gaston Latouche. Le Noël de Bretagne, de\ncelui-ci, si originalement conçu, est d'une rareté de tonalité remar-\nquable et impressionnante. Les figures féminines de Fantin-Latour sont\nvaporeuses. La technique de ses tableaux est intéressante ; c'est un frottis\nlaissant le tissu de la toile visible, avec des empâtements pour les\nlumières. Cela donne une transparence et un flou admirables et fait\n\n\n (1) Voir Studio, février et mars 1900.\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1079, "texte": "       LE SEPTIÈME SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS                  345\n\n\nressortir les chairs voluptueuses et rosées. Nous aimons son double por-\ntrait, la Lecture, qui laisse une impression durable.\n   L'art de Gustave Moreau est composé d'un ensemble de couleurs\nrares, d'attitudes recherchées et linéaires. Il est relevé par une grande\ndistinction dans le dessin et l'horreur évidente du banal. Certes, il est\ntrop conventionnel. Il est inspiré du byzantin, mais il est remarquable\npar son aristocratie, par sa tendance idéale. N'y a-t-il pas un souvenir\ndes jeux de lumière de Rembrandt dans les pierreries et les ors? Quelles\ndélicieuses chairs aux reflets verts, quels adorables yeux bridés et quelle\nrichesse de tentures !\n   II faut louer encore les très intéressantes études de Charles Mertens,\naffirmant un art élevé et loyal; les riches Natures mortes de Verhaeren et\nde Janssens, et, en sculpture, une harmonieuse Sainte Cécile de Vinçotte\net les beaux plâtres de Lambeau, Lagae et Meunier.\n\n                                                           HENRY VAES.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison05-011", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 346, "page_fin": 352, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "de manuscrits du XIVe et du XVe siècles", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 419, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1623, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\n\nRENAUD STRIVAY. S O U S le g r a n d Ciel (Seraing, PIERRE MARTINO).\n\n   Gracieux poèmes en prose, croquis pris sur le vif, les pages délicates\nqui composent ce petit recueil révèlent en leur auteur « un cœur épris\nd'air pur et de larges espaces ». Sous le grand ciel, parfois bleu comme\nle bonheur et parfois assombri de tristesse, M. Strivay a vu se dérouler\nharmonieusement le lent cortège des saisons et des mois. Au décor\nenchanteur des bois et des campagnes, il a discrètement confié un peu de\nses rêves, et la nature, reconnaissante et douce pour ceux qui l'aiment,\nlui a donné en retour le clair sourire dont ses tableaux sont illuminés.\n\nDÉSIRÉ MORRENT. L e s F u g i t i v e s , poésies. (Seraing, PIERRE MARTINO).\n\n   M. Horrent eut peut-être mieux fait de ne pas donner sitôt l'essor à la\nnichée de ses fugitives. Les sentiments qu'il exprime sont de ceux que\ntout jeune homme éprouve devant le spectacle des choses, à l'heure où\ns'éveille en lui l'amour. Une forme châtiée et dépouillée des hésitations\ndu début pouvait seule en rendre supportable la charmante banalité.\nEn somme, de la bonne poésie de collégien qui a lu Lamartine et Musset\net semble ne pas soupçonner que d'autres poètes aient chanté durant le\ndemi-siècle qui nous sépare de ces deux maîtres.\n\nMARIE-JEANNE. Entre d e u x S i è c l e s , poésies. (Bruxelles, OSCAR SCHEPENS.)\n\n  Ce volumineux recueil foisonne de beaux sentiments, par malheur fort\npiètrement exprimés. On y trouve des fables, des dialogues, des vers à\nLéon XIII, de longues odes au XXe siècle, bref, toute la lyre. Détail\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "                               LES LIVRES                                 347\n\ncurieux : les nécessités de la rime ont uni dans le même sort un illustre\ngénéral et un fromage plus célèbre encore : Canrobert et camembert ;\nhorreur ! Nous n'en doutons pas, Mme ou Mlle Marie-Jeanne est, à tous\npoints de vue, une excellente personne. Mais que lui avons-nous donc\nfait pour qu'elle public ses poèmes ? Franchement, nous l'aimerions\nmieux sans ce défaut !\n\nYVANHOÉ RAMBOSSON. A c t e s , poésies. (Verneuil, J. GENTIL, imprimeur.)\n\n   « Sans posséder la foi, l'auteur de ces Actes fut convaincu que le bon-\nheur ne pouvait se trouver que dans la croyance. Il voulut croire et pra-\ntiqua, pendant quelques mois, l'erreur qu'on pouvait se reposer dans un\nidéal de vie toute faite, légué par le passé. »\n   Telle est la raison d'être de ces courts poèmes, et vraiment il faut\nremercier M. Rambosson de les avoir épargnés. La lecture de son petit\nlivre a été cause pour nous d'un vif plaisir.\n   Nous avons été saisis par le charme qui se dégage de ces prières si\nsimples, pleines d'abandon et de sincérité naïve, et nous avons pensé\nqu'il devait être doux de les avoir murmurées dans la grande paix des\néglises, en la présence mystérieuse de l'hostie, vers laquelle l'âme dou-\nloureuse de Verlaine chanta si divinement son repentir.\n                                                                C. DE S.\n\n\nLE ROMAN :\nRENÉ BOYLESVE.    M a d e m o i s e l l e Cloque (Edition de la Revue Blanche).\n   J'ai dit jadis — à propos de Sainte-Mane-des-Fleurs— que je considérais\nM. René Boylesve comme un des plus beaux espoirs du roman français;\nle second livre de l'auteur, le Parfum des Iles Dorromées, m'avait dérouté\npar d'inattendues complaisances envers la banale et écœurante mode de\nl'adultère — cet agaçant et odieux poncif contemporain — mais voici\nque Mademoiselle Cloque me rassure\n   C'est un beau livre; c'est un livre exquis; c'est un livre puissant.\n   La lutte désespérée de la tradition provinciale, dans sa candeur paci-\nfiante et sa dévoticuse simplicité, contre l'envahissement des modes\nfiévreuses, tapageuses et brillantes, contre aussi la fringale des affaires\net du luxe, a induit M. René Boylesve à la peinture en dyptique d'un\ncalme et primitif milieu de Touraine, où évolue la délicate âme\nancestrale qu'est Mademoiselle Cloque, et d'un centre d'intrigues et de\njouissances où évolue le financier, roi des temps nouveaux.\n   Autour de ces deux personnages principaux gravitent des individua-\nlités secondaires, toutes très bien campées en leurs tics et leurs\n"}, {"page_pdf": 421, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2791, "texte": "348                            DURENDAL\n\n\nmanies, soit qu'elles appartiennent au groupe mélancolique de\nMademoiselle Cloque, soit qu'elles s'agitent dans l'orbite scintillant du\njuif Niort-Caen; mais les deux pivots du livre — Mademoiselle Cloque et\nNiort-Caen — sont des créations de première puissance, extraordinaire-\nment vivantes, très vigoureusement déduites, finement analysées,\nlonguement observées, admirablement éclairées et soulignées d'un style\nadéquat, et atteignant, d'endroits, au prestige de véritables symbôles\nd'un état de civilisation et d'un état d'âme.\n   Sans exagération aucune, on peut évoquer à leur sujet — comme une\nglorieuse récompense pour l'auteur de ce vrai chef-d'œuvre — le nom\nglorieux de Balzac!                                               F. V.\n\nLouis RIBALLIER. Philibert, pages de la trentième année. (Paris,       PLON\n  et NOURRIT.)\n   Philibert Rathelot de Nauciat souffre du mal dont est atteinte sa géné-\nration, rendue pessimiste par un enseignement sans idée et sans Dieu.\nAu seuil de la trentième année, il est las comme un vieillard, et l'inutilité\nde sa vie lui apparaît dans sa terrible réalité. C'est en vain que, par deux\nfois, il a tenté la douloureuse épreuve de l'amour. 11 est revenu déçu de\nces incursions dans le domaine passionnel, avec le lourd poids d'un rêve\nmort sur son cœur. Denise de Prévère, qu'il aimait de toute son âme, l'a\nrejeté, par un de ces caprices de jeune fille qui ne sait pas ce qu'un\nh o m m e peut souffrir. C'est chez Hermance Gérard, jeune ouvrière qu'il\na sauvée, que sa souffrance puise quelque apaisement, bientôt suivi de\nl'inévitable dégoût. Et quand la mort a rompu le lien qui l'unissait à elle,\nil se retrouve seul, devant l'effrayante perspective de la vie à recommen-\ncer, décidé à rester un honnête homme dans une société où ses pareils\nne sont plus rien.\n   Tel est ce roman, de style sobre et vigoureux, plein d'aperçus intéres-\nsants sur la France contemporaine. M. Riballier flagelle, avec une ironie\namère, nos institutions vicieuses dont le contact amollit les plus fortes\nnatures, quand il ne dirige pas vers le mal leurs énergies dépravées. Les\npremières pages de son livre constituent un saisissant tableau de l'histoire\nde ce siècle dans sa plus déplorable réalité.                     C. DE S.\n\nCAMILLE LEMONNIER. Le     B o n A m o u r (Paris, OLLENDORF).\n   Félicitons-nous de pouvoir louer, sans réserves fâcheuses, ce bref\nroman, ému et chaste, de M. Lemonnier. L'aventure est celle d'époux\nqui, s'étant mal aimés jadis dans la fougue des jeunes ans, ont souffert\nl'un pour l'autre et qui. après une très longue séparation, se retrouvent\nà l'improviste, au chevet des malades, dans l'hôpital où, lui médecin,\nelle infirmière, accomplissent l'œuvre divine de charité. Là, les deux\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "                                 LES   LIVRES                                349\n\n\nâmes s'apparaissent enfin et se pénètrent ; et l'amour, qui renaît lente-\nment, plus noble, plus calme, plus recueilli, rapproche les époux dans\nla joie presque religieuse d'un hymen renouvelé. L'œuvre, presque\nuniquement d'analyse, est discrète, délicate et subtile.        M. D.\n\nLA CRITIQUE :\nŒ u v r e s c o m p l è t e s de Paul B o u r g e t . — Tome II. Critique : Eludes\n et Portraits (Paris, librairie PLON).\n    Dans ce second volume des œuvres complètes de Bourget, éditées par\nla librairie Plon, d'une façon si soigneuse et si agréable, nous retrouvons\ntout d'abord les Etudes et Portraits, publiés vers 1885, et où le jeune\nromancier d'alors appliqua la méthode psychologiste au jugement\nd'écrivains de toutes les époques ; et le contact de cette sensibilité juvé-\nnile et ardente avec des œuvres consacrées par le temps nous valut\nla surprise de bien des points de vues nouveaux et insoupçonnés sui-\ndes gloires qu'on croyait figées dans des opinions définitives : à cet\négard, les appréciations sur Pascal et sur La Fontaine sont surtout inté-\nressantes.\n    L'édition primitive des Etudes et Portraits a été complétée surtout par\n des pages sur Flaubert, qui dégagent admirablement la haute probité\net la belle vaillance artistique du maître de Madame Bovary, et aussi par\n diverses contributions sur l'art et la civilisation anglaise ; et ces études\n présentent le grand et attachant intérêt de nous faire saisir combien et\n comment l'esthétique anglaise pénétra et pétrit à une marque spéciale\n l'âme, l'esprit et l'écriture d'un artiste qui doit à la fusion de la fougue\n française et de la correction anglo-saxonne, un des éléments importants\n de son originalité et de son succès.\n\nEUGÈNE GILDERT. E n m a r g e de quelques        p a g e s (Paris, librairie PLON).\n   La réputation dont jouit Eugène Gilbert, l'autorité dont déjà il est\ninvesti, l'amitié et l'admiration dont nous l'entourons tous sont le\nsalaire d'un talent très perspicace mis au service d'une indéfectible\nloyauté.\n   Pour s'être dégagé de la routine, du parti pris et du fanatisme, pour\ns'être refusé à entonner des hosanna s en l'honneur des livres médiocres\nde ses corréligionnaires et à jeter l'éteignoir sur les livres méritoires de\n ses adversaires, pour avoir voulu être juste, en un mot, de cette justice\n qui distribue l'éloge ou le blâme non selon la qualité des personnes,\n mais selon la valeur des œuvres, Eugène Gilbert a mérité ce grand et\n bel éloge d'avoir le plus contribué de tous à réhabiliter l'idée catholique\n avec la critique littéraire moderne.\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2659, "texte": "350                             DURENDAL\n\n\n   Et d'autant plus glorieuse fut cette tâche que les obstacles à surmonter,\nles préjugés à renverser, les amertumes à subir et les attaques à\ndédaigner furent plus nombreuses et plus tenaces.\n   Et certaines pintades de lettres eurent beau caqueter, s'agiter et\ns'ébrouer, le critique de la Revue générale persista, avec un joli calme\nnon exempt parfois de certain dédain, dans la méthode choisie d'intran-\nsigeante et sagace impartialité.\n   J'imagine que c'est avec une réelle joie et quelque légitime orgueil\nqu'il a dressé dans son En marge de quelques pages, le procès-verbal\nde son long et persistant effort vers la parfaite probité littéraire ; la\npréface de M. de Spoelbergh de Lovenjoul est un portique adéquat à\nce livre où toutes les évolutions d'art de ces dix dernières années et\ntoutes les œuvres qui jalonnèrent ces évolutions sont analysées et jugées\navec un souci de vérité et une finesse d'appréciation également admirables.\n   Et puis, à travers tout le volume, quelle encourageante et fraternelle\nbonté éparse et comme la main, qui sait en passant fouailler élégam-\nment un cuistre, se tend bienveillante aux débutants, aux nouveaux-\nvenus, à tous ceux qui s'essaient vers l'art d'une aile tremblante et\nnovice.\n   En marge de quelques pages est un livre excellent et une bonne action.\n   Cela vaut un double proficiat.                                 F. Y.\n\n\nDIVERS :\nL e livre de m a première C o m m u n i o n . Entretiens par Mme GAUTIER.\n  Choix de prières par le R. P. GRAVEZ. Illustrations de Louis Trrz. (Edi-\n  teur, A. VROMANT, à Bruxelles.)\n\n   Voici enfin un livre de prières vraiment beau, absolument artistique.\nVous rappelez-vous les admirables dessins pour livres de prières exposés\npar l'artiste Louis Titz, à notre salon d'art religieux? Ils étaient précisé-\nment destinés à orner Le Livre de ma première Communion. Ce livre vient\nd'être édité par A. Vromant, un des plus sérieux éditeurs de Bruxelles.\nIl fait honneur à sa maison. C'est là une superbe initiative dont il convient\nde louer hautement l'éditeur. M. Vromant ne s'est pas adressé au premier\nvenu pour l'illustration de son livre. Il a fait le choix d'un véritable\nartiste. Les vignettes qui illuminent si joyeusement le frontispice de\nchaque chapitre du livre sont de toute beauté. La plupart des livres de\nprières, quand ils sont illustrés, le sont d'une façon toute archaïque, dont\non finit par se lasser. Les illustrations du présent livre sont d'une origina-\nlité bien personnelle et toute charmante, d'un symbolisme naïf, ravissant,\nà la portée des petites intelligences de nos chers enfants. Chaque chapitre\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2658, "texte": "                                LES LIVRES                              351\n\n\n est surmonté d'une vignette spéciale. Toutes sont jolies à ravir. Pas une\n n'est banale.\n    En plus, le texte du livre a été merveilleusement composé.\n    Le livre s'ouvre par d'aimables entretiens entre une mère et ses enfants\n sur le grand acte de la première communion. Ils sont composés par\n Mme Gautier, la femme du grand écrivain catholique, Louis Gautier, dont\n tout le monde a lu, ou devrait avoir lu, les fines et spirituelles Lettres\n d'un catholique, dont le chapitre sur les abominables images religieuses\n sulpiciennes est un chef-d'œuvre.\n    Ces entretiens sont parfaits. On y donne à l'enfant une nourriture spiri-\n tuelle, forte et en même temps douce, dont toute fadeur ou mièvrerie est\n exclue. L'enfant formé à cette école, imprégné de ces idées et qui y\n conformerait sa conduite ne peut que devenir un chrétien solide et\n fervent, comme il en faudrait des centaines pour le plus grand bien de\nl'Eglise et de la Société.\n   Et ces enseignements sont dits dans un style d'une simplicité exquise\n que tout enfant doit saisir et goûter immédiatement.\n   Nous recommandons avec enthousiasme cet admirable livre à toutes\nles mères de famille, à tous les éducateurs de l'enfance, à tous les prêtres\net religieux. Jamais ils n'auront eu un plus parfait résumé des leçons\nà donner à l'enfance chrétienne, pour la bien disposer au plus grand acte\nde la vie.\n   Et aux enfants se préparant à cet acte angélique, on ne pourrait donner\nun livre plus digne de l'innocence de leurs jeunes âmes et plus à même\nd'épanouir celles-ci et de les imprégner de l'amour de Dieu, de l'Eglise\net du devoir.\n   Nous voudrions voir ce livre entre les mains de tous les enfants se dis-\nposant à faire leur première communion.\n   Puisse ce livre avoir le succès que nous lui souhaitons de tout cœur et\nsans la moindre réserve. Car tout y est parfait : les leçons de la mère\nchrétienne, les prières si bien choisies par le R. P. Gravez et enfin les\nadorables illustrations du grand artiste Louis Titz.\n                                                  L'abbé HENRY MOELLER.\n\nA. GODEFROID KURTII, professeur à l'Université de Liège, à l'occasion\n  du XXVe anniversaire de la fondation de son cours d'histoire. (Liège,\n  1899.) In-8°, 224 pages.\n  Au mois de novembre 1898, on fêtait, à Liège, le vingt-cinquième\nanniversaire de la fondation du cours pratique d'histoire, inauguré par\nM. Kurth. Tous ceux qui ont assisté à cette manifestation, aussi brillante\nque sympathique, n'en perdront pas de sitôt le souvenir.\n  Les organisateurs de la belle fête de 1898 ont voulu en perpétuer la.\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2702, "texte": "352                             DURENDAL\n\n\nmémoire, en publiant le volume dont nous venons de transcrire le titre.\n   Ce volume comprend deux parties : la première publie un travail de\nM. Paul Fredericq, professeur à l'Université de Gand, sur l'origine et les\ndéveloppements des cours pratiques d'histoire en Belgique. Ces cours,\ndepuis leur fondation, en 1874, ont déjà été occupés, dans les quatre uni-\nversités belges, par seize titulaires. M. Fredericq établit, d'une façon\nabsolument impartiale et avec la plus rigoureuse exactitude, le bilan\nscientifique de ces seize cours d'histoire.\n   Dans la seconde partie du volume sont reproduits les discours pro-\nnoncés à la manifestation du 20 novembre 1898, par MM. Pirenne,\nFredericq, Tschoffen, Gérard, Schollaert, ministre de l'Intérieur, et Kurth.\n   Ce dernier discours peint le héros de la fête dont nous parlons, tel que\nle connaissent bien tous ses amis. Cœur chaud dans l'expression émue\nde la reconnaissance qu'il laisse déborder de son â m e ; esprit droit et\nfranc, guidé seulement par la vérité et allant jusqu'au terme logique de\ntoutes ses conséquences, sans atténuation ni faiblesse ; patriote sincère,\nattaché de toutes les forces de son être à la gloire de son pays et au\nbonheur de ses concitoyens; chrétien sans peur et sans reproche.\n    Durendal relève surtout cette phrase, où M. Kurth proclame son\n amour de la jeunesse : « Vous le savez, moi aussi, je suis jeune et plein\n d'espoir. La jeunesse et l'espérance sont dans mon cœur comme des\n oiseaux qui ont fait leur nid dans une vieille muraille en ruine et qui,\n du sein de la maçonnerie délabrée, font sortir l'éternelle chanson du\n printemps. »\n    Le volume que nous venons d'analyser porte, en frontispice, le por-\n trait du héros, une superbe héliogravure de Dujardin.\n                                                             J. DE GAND.\n\nLe livre des Prières de Gaston Phébus, comte de Foix, du\n  XIVe siècle (STOCK, Paris).\n   Ce recueil de prières, dont J.-K. Huysmans a si élogieusement parlé\ndans sa Cathédrale, a été réimprimé par les soins de M. de La Brière,\nl'érudit écrivain dont le monde religieux et le monde littéraire ont\nrécemment déploré la perte.\n   Ces oraisons si touchantes dans leurs effusions d'âme et leurs plaintes,\nsi charmantes aussi dans leur naïveté de vieux langage que M. de La\nBrière a su rajeunir et rendre compréhensible, sans en altérer la saveur,\nsera certainement le livre de chevet et le petit bréviaire des catholiques\népris d'art et de mystique.\n   Aux prières de Gaston Phébus, M. de La Brière a joint un certain\nnombre d'oraisons inédites et aussi des traductions des psaumes, tirées\nde manuscrits du XIVe et du XVe siècles.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 354, "texte": ""}, {"page_pdf": 355, "texte": ""}, {"page_pdf": 356, "texte": ""}, {"page_pdf": 357, "texte": ""}, {"page_pdf": 358, "texte": ""}, {"page_pdf": 359, "texte": "DETAIL DE LA FRESQUE DU COLLEGE- SAINT-JEAN BERCHMANS. A ANVERS\n                       (OEUVRE   D'ERNST   WANTE)\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "              QUELQUES PAGES\n                            SUR LA\n\n\nFormation chrétienne d'une Femme catholique\n                               PAR\n\n            Madame Marie du Sacré-Cœur\n\n\n                           (Suite et fin)\n\n\n\n         TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE\n                 De l'Education intellectuelle\n\n\n\n             L'ÉDUCATION intellectuelle de la femme a fait de tels\n                progrès depuis quelques années, que bien des\n                personnes seraient disposées à trouver qu'on\n                l'exagère et que l'on devrait en combattre les\n                excès au lieu d'en provoquer le développement.\n                 Il y a loin, cependant, de la femme pédante à la\n                 femme solidement et intelligemment élevée.\n                 « La femme instruite, qui, au lieu d'emmagasi-\n» ner, sans réflexion, des jugements tout formulés et funestes à\n» son originalité, travaille, pense, raisonne, mesurant la limite\n» de ses connaissances et l'immensité de l'inconnu, sait aussi\n                                                          19\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "290                                DURENDAL\n\n\n\n» être aimable et se mettre à la portée des gens et des choses, et\n» surtout de son ménage.\n   » Pourquoi la femme instruite serait-elle forcément mauvaise\n» ménagère et négligente dans ses devoirs ? La femme à laquelle\n» pèse le devoir est celle que passionne la lecture malsaine, celle\n» qui a le culte du chiffon et du cancan, celle qui rêve, celle qui\n» se livre au plaisir facile. La femme qui pense a de la vie une\n» idée plus juste, de ses devoirs, une conception plus vive ; elle\n» apporte à sa tâche toute la supériorité qui distingue son intel-\n» ligence. Ne confondons pas la femme qui sait avec la femme\n» qui lit (1). »\n   Mgr Dupanloup a écrit ces mots qui éclairent la question\nd'une de ces lueurs éclatantes et fixes que rien ne peut altérer :\n« Tous les dons reçus de Dieu pour servir à quelque chose doi-\n  vent être cultivés. L'Ecriture nous le déclare : les âmes comme\n» la terre, quand on les laisse en friche, ne produisent que des\n» fruits sauvages, SPINAS et T R I B U L O S . Et Dieu n'a pas\n» plus fait les âmes de femmes que les âmes d'hommes pour être\n» des terres légères, stériles et malsaines. »\n   L'existence de la femme est très souvent une existence de\ndévouement et de solitude. Je ne parle même pas de la femme\nmalheureuse, délaissée.\n   Les hommes ont des occupations qui les retiennent loin de la\nmaison. Leurs plaisirs sont rarement casaniers. La femme la\nplus aimée se résigne difficilement aux heures d'isolement aux-\nquelles la condamnent les affaires, le cercle, les sports, les\nchasses de son mari. La résignation est une vertu admirable,\nmais elle ne me semble suffisante que lorsqu'on peut la doubler\nd'activité et de travail. Que de bonheur une jeune femme intelli-\ngente trouvera à s'occuper des leçons de ses enfants, de lectures\nsérieuses et instructives. Le temps ne lui paraîtra pas aussi long.\nElle accueillera son mari sans plaintes ni récriminations, mais\navec le plaisir tendre du revoir et la conscience de n'avoir pas\nun instant, pendant son absence, manqué en pensée ou en actes\nau respect qu'elle se doit.\n\n (1) Madame Marie du Sacré-Cœur.\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE            291\n\n\n\n    La désœuvrée (et l'ignorante le sera toujours) n'en dirait pas\nautant. Mais, si l'épouse est malheureuse, si, pour augmenter les\ndangers, sa vie intérieure est manquée, brisée, qui la consolera ?\nQui chassera de son foyer douloureux l'ennui et le désespoir ?\nLes visites, les bavardages, les amis si dangereux, les amies si\ninsuffisantes, les succès mondains? Malheur à elle et à sa famille\nsi ces consolations lui suffisent. Combien il serait préférable de la\nvoir chercher « les joiês pures et sereines de l'intelligence, qui\nseules peuvent la soustraire aux influences terrestres et la conduire\nà Dieu » (1).\n    Heureuse ou malheureuse, mariée ou seule, la femme gagnera\ntoujours à être instruite et à s'intéresser au mouvement intellec-\ntuel. Nous ajouterons que les siens n'y perdront rien.\n    Il ne faut pas mépriser ce qui peut donner à la femme un\nmoyen de s'élever au-dessus des difficultés de sa vie. L'honneur\net la piété ne suffisent pas toujours à combler les vides d'une\nunion sans sympathie, d'un cœur qui a trouvé l'indifférence là\noù il espérait l'amour. La maternité n'a pas été donnée à toutes\nles mères et parfois le berceau abandonné augmente la cruauté\net l'inutilité de la vie, en y ajoutant les souvenirs et les regrets.\nEt enfin, lorsque la femme aura passé l'âge de l'action directe,\nlorsque son rôle dans Ja famille ne sera plus que celui de l'ange\ngardien qui protège, inspire et prie sans se montrer, que fera-\nt-elle de son temps, de son activité ? On répond : il lui reste\nl'église et les œuvres. Oui, mais ni la religion ni la bienfaisance\nne se trouveront bien d'avoir à faire à des ignorantes et à des\nesprits étroits et mesquins.\n   Comme nous l'indiquions dans l'article précédent, quelques\nhommes, modestes ou craintifs, ont prétendu qu'il y avait un\ninconvénient à ce qu'une femme soit supérieure à son mari. I1 me\nsemble que si l'homme est assez éclairé pour constater son infé-\n riorité, le mal n'est pas grand. I1 sera fier de sa femme. Ilproritera\nde son instruction. Il lui facilitera la tache de l'éducation, parce\nqu'il désirera donner à ses enfants les avantages qui lui ont\n\n\n  (') Madame Marie du Sacré-Cœur.\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "292                          DURENDAL\n\n\nmanqué. Supposons, au contraire, que le mari ne se doute pas de\nla supériorité de sa compagne, quel mécontentement pourra-t-il\nen éprouver ? Si quelqu'un en souffre ce sera la femme, et si elle\nest vraiment distinguée, elle ne cédera pas une parcelle de son\nintelligence et de son amour du beau pour s'épargner une souf-\nfrance. Reste donc la question des enfants, question qui donnera,\ndans les deux cas, le beau rôle et le rôle utile à la mère instruite.\n    L'influence des femmes dans le monde n'est pas à dédaigner.\n La conversation est presque toujours dirigée par elles. Serait-il\n fâcheux qu'un esprit élevé, instruit en éloignât les sujets habi-\n tuels : chevaux, affaires, cancans et petits scandales? Serait-on plus\n ennuyeux parce qu'on oublie pendant quelques temps les mille\n bruits qui courent la ville. Je crois que tout le monde y gagnerait\n et qu'on ne s'ennuierait pas davantage. On ne cause plus, dit-on.\n Mais de quoi causer si les têtes sont vides et les idées confuses?\n     Les lectures sérieuses et les travaux de l'esprit détachent peu\n à peu les jeunes femmes de l'habitude pernicieuse de lire les\n  romans. Il y a quelques années, je prêtais à l'une d'elles, peu\n  accoutumée à s'occuper de choses ennuyeuses, quelques livres,\n  en lui demandant d'y jeter un coup d'œil pour me faire plaisir.\n  Elle me les rapporta en m'en demandant d'autres : « Je ne puis\n  plus lire ces sottes histoires depuis que vous m'avez fait connaître\n  ces œuvres-ci ». Que de femmes en diraient autant, surtout\n  après avoir reçu le bienfait d'une éducation intelligente.\n     Madame Marie du Sacré-Cœur consacre plusieurs pages à une\n  tendance fréquente chez les jeunes filles : le rêve. Il y a certaine-\n  ment là quelque chose de maladif. Une enfant active, bien por-\n  tante, ne sera pas aussi disposée à rêvasser qu'une jeune fille\n  nerveuse et délicate. C'est en tous les cas une maladie mentale\n  qu'il faut enrayer le plus tôt possible. Là encore l'intérêt des\n   grandes études, des belles lectures est un puissant antidote. En\n   alliant l'hygiène à l'éducation, en faisant agir le corps et l'esprit\n   dans une action commune, on triomphera du mal.\n      La jeune fille pratique, telle que Madame Marie du Sacré-\n   Cœur la dépeint dans le paragraphe suivant, est, Dieu merci,\n   bien rare en Belgique. Je crois même ne l'avoir jamais rencon-\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": " LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE           293\n\n\n\n  trée. Il est vrai, ainsi que je l'ai dit au début de cette étude, que\n  je ne puis pas parler des couvents et des pensionnats belges, que\n  je ne connais pas assez.\n     « Dans notre siècle matérialiste et spéculateur, où tout se\n  réduit à acquérir pour jouir, il est certain que rien ne restera\n  de notre éducation, si nous ne pénétrons pas l'âme et l'intelli-\n  gence de nos enfants de surnaturel. »\n     Cette pensée profonde trouve chaque jour son application.\n  On rencontre si souvent sur sa route ce que nous appellerons de\n  bonnes petites femmes, gracieuses, douées de gentilles petites\n vertus et parfaitement dénuées de cette intelligence élevée, large,\n créatrice, qui scrute le passé pour y chercher la manière de\n sauvegarder l'avenir. Pour ces femmes, le présent suffit. Tant\n que le malheur ou la ruine ne frappe pas à leur porte, n'assom-\n brit pas leur vie, n'atteint pas leur bien-être, qu'importe si l'on\n découvre des points noirs à l'horizon? Il y a toujours eu des\n points noirs. On a toujours annoncé des désastres. Cependant,\n le monde tourne encore et on y a de si bons moments! Ces âmes,\nauxquelles le surnaturel est aussi inconnu que l'algèbre, reste-\nront éternellement des âmes inutiles et enfantines. Et si les\ncatastrophes prévues, les bouleversements sociaux arrivent, que\ndeviendront-elles? Que feront-elles? Ne seront-elles pas d'autant\nplus désorientées par la tourmente qu'elles ont été médiocres\ndans le calme?\n    Et cependant, comme en Belgique (ainsi que je l'ai déjà dit),\nla foi et la piété sont plus générales qu'en France, il est à sup-\nposer que chez nous ces natures superficielles trouveraient en\nDieu la force et la consolation. Dans ce cas, l'épreuve aura été\n(ce qu'elle doit être pour le chrétien) la porte du salut.\n    Mais si l'idée chrétienne n'est pas développée, que deviendra\ncette âme faible? Que fera-t-elle en face du premier obstacle\nqui lui barrera la route?\n    Laissons la parole à Madame Marie du Sacré-Cœur. « La\n» pensée de Dieu, vivante dans une âme, est un principe de\n» joie, d'élévation morale; elle illumine toute la vie, la trempe\n» de cette surnaturelle énergie qui la transforme en apôtre. »\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": "294                        DURENDAL\n\n\n   La femme, sans la vie surnaturelle, sera donc toujours une\nforce perdue pour le bien.\n   Qu'on me permette ici de citer longuement l'auteur : « Dieu,\n» Dieu ! Tout est là comme élément de perfection morale, d'édu-\n  cation de l'esprit et du jugement. Que de soutiens ce Dieu si\n» bon n'a-t-il pas donnés à notre faiblesse pour l'éclairer, la\n» conduire, presque la porter : c'est Jésus, le Christ béni; c'est\n  l'Eglise, infaillible dépositaire de cette immuable doctrine,\n» que la raison soumise, mais instruite par l'étude, autant\n» qu'illuminée par la grâce, accepte dans un acte d'amour et\n» de religieuse conviction. C'est la Vierge Marie, type immuable,\n» splendide épanouissement de la nature humaine, arrivée au\n» sommet de la perfection terrestre; Marie, personnalité ravis-\n   sante, passionnante attraction des âmes pures, rêve de l'ado-\n   lescent qui s'endort au parfum des lys, souvenir touchant du\n» vieillard. Marie, charme et consolation de tous, est la suprême\n» espérance à l'heure où nos rêves, nos peines et nos querelles\n» d'enfants cesseront pour faire place à la réalité enivrante\n» d'amour que notre volonté libre aura donnée, comme conclu-\n   sion, à notre voyagère existence.\n  » Qu'elle serait heureuse la vie passée, même dans le monde,\n» dans le mariage, sans autre objectif que la recherche de Dieu.\n  » Qu'elle serait noble, élevée, grande, la pensée qui se nour-\n  rirait habituellement du Dieu d'amour et de vérité!\n  » Qu'il serait généreux, vaillant, bon et fort, le cœur que\n» l'amour de Dieu remplirait; et qu'elle serait heureuse, son\n» influence moralisatrice et sanctifiante. De même que certains\n» arbres des tropiques se révèlent au loin par les émanations\n» dont leurs essences aromatiques saturent l'atmosphère; ainsi,\n» l'âme en qui Dieu habite doit sentir Dieu, répandre autour\n» d'elle des émanations divines, en pénétrer son entourage. Ce\n» charme divin, ce charme de Dieu, toutes les âmes chrétiennes\n» devraient et le sentir et le refléter. Ce n'est pas assez, elles\n» doivent apporter partout l'influence chrétienne, en tout péné-\n  trer. Ces idées d'une chrétienne, sur toutes les questions brû-\n  lantes qui passionnent le monde, ne peuvent être celles d'une\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "  LA FORMATION C H R É T I E N N E D U N E FEMME CATHOLIQUE      295\n\n\n\n » païenne, d'une mondaine. Il faut que les idées chrétiennes\n » deviennent, par la femme chrétienne, les idées de la société\n » contemporaine, ou cette société continuera sa marche\n » effrayante vers le paganisme.\n    » Pourquoi donc, au lieu de retenir si longtemps nos jeunes\n » filles sur l'histoire antique, grecque ou romaine, ne leur don-\n   nerions-nous pas des notions élémentaires de droit et de légis-\n» lation, étudiées à la lumière des grands principes de justice et\n» d'honnêteté? Pourquoi, aussi, ne les mettrions-nous pas un peu\n» au courant des grandes questions qui sont les causes initiales\n» des secousses actuelles; questions religieuses, questions philo-\n   sophiques, questions sociales, questions d'économie politique?\n» Non pour qu'elles en fassent leur occupation, mais pour que,\n» lorsqu'elles en parleront, puisque tout le monde en parle, elles\n» y apportent des idées saines et justes, pour qu'elles puissent\n» défendre la cause de Dieu, celle de la justice et pour qu'elles\n» ne risquent pas de perdre la foi. »\n    La jeune fille qui perd la foi n'existe heureusement pas en\n Belgique dans le milieu où je vis. Mais un jour pourrait venir\n où les mères regretteraient de n'avoir pas trempé les âmes de\nfaçon à ce qu'elles puissent résister aux torrents d'incrédulité qui\nmonteront ici comme ailleurs. Instruisons nos enfants solide-\nment. Eclairons tous les points obscurs. Dévoilons l'extrême\ninsuffisance des arguments de l'erreur. Apprenons-leur que la\nvie a un but parce qu'elle a une éternité.\n   « Ah! ces jours, ces heures, ces millions de minutes, absor.bés\n» par la vanité, le vague, le néant. Quelle dilapidation de la\n» plus précieuse des richesses : le temps!\n   » Le temps, c'est l'étoffe mystérieuse et sacrée qu'a préparée\n» pour nous la divine sagesse. Etoffe dont l'aunage est mesuré\n» avec la précision inflexible des nombres que la science éter-\n   nelle a comptés. Sur les mailles serrées de ce tissu invisible,\n» chaque être inscrit librement et l'histoire de sa vie, et les con-\n  clusions de l'arrêt final que portera sur lui le juge suprême.\n  » Mu par l'invisible rouage, au mouvement éternel et continu,\n» le temps lentement se déroule, emportant là-bas, où nous les\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": "296                         DURENDAL\n\n\n\n« retrouverons un jour, nos actes, nos pensées, nos désirs.\n   » Il est des heures où nous croyons ne rien écrire. Le tissu\n   mystérieux rentrera, pensons-nous, immaculé dans l'éternité!\n» Erreur! Une main toujours écrit. Est-ce l'ange placé près de\n» nous par Dieu à l'heure de notre conception? Est-ce le fait\n» d'un mécanisme savant, sténographe occulte, enregistreur de\n» nos actes, de nos pensées, de notre farniente ou de nos agita-\n   tions coupables? Qu'importe! Nulle page de nul jour ne va\n» blanche là-bas : tout appelle châtiment ou récompense.\n   » Dans le livre mystérieux, nos pensées sont écrites, nos\n» désirs sont notés, nos actes photographiés, avec cette précision,\n» cette rigueur de vérité qui révèlera éternellement et nos\n » mobiles secrets, et nos calculs pervers, et nos bassesses hon-\n » teuses. Il n'est pas seulement perdu le temps où notre pensée\n » s'éloigne de la vie, de Dieu; il est stérile, peut-être coupable.\n » Mais elle n'est pas perdue aussi, pour l'éternité, l'heure bénie\n » à jamais où notre esprit s'est occupé de Dieu, où notre âme est\n » montée, là-haut, en quête de lumière, de vérité, d'amour.\n » Mais elle n'est pas perdue l'heure où, attentif et bon, nous\n » avons donné à notre frère la parole qui console, où nous avons\n » déversé en lui ce que notre cœur a puisé dans la prière, de\n  » lumière et d'amour. Soulager le pauvre, faire sourire le souf-\n  » frant, consoler l'abandonné, c'est œuvre chrétienne, œuvre\n  » sainte. Que notre vie ait nombre de ces pages, que le temps,\n  » en roulant ses flots profonds, en emporte beaucoup, marquées\n  » de ce sceau, dans l'océan éternel où rien ne se perd ; nous les\n  » retrouverons avec ravissement ; et nous en bénirons la miséri-\n     cordieuse tendresse de Notre Sauveur. Il y eut dans ma vie,\n  » dirons-nous, des heures où Dieu parla à mon cœur si fort que\n  » je dus l'écouter et faire œuvre de bien. »\n    Il y a quelque trente ans, le père de famille, moins absorbé\n par la vie extérieure, s'occupait pratiquement et activement de\n l'éducation de ses enfants et surtout de ses fils. Dans certaines\n familles, il en est peut-être encore ainsi, heureusement. Mais, en\n général, je ne crois pas exagérer en disant que peu de pères\n trouvent le temps de se consacrer à cette grande mission et ce\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "LA FORMATION C H R É T I E N N E D'UNE FEMME CATHOLIQUE        297\n\n\n\nsont les mères qui en ont toute la responsabilité. Le mari ne\nparaît à la maison qu'aux heures des repas. Il revient fatigué,\npréoccupé. Quelles que soient ses affaires, quelle que soit sa car-\nrière, il rentre chez lui avec le désir d'avoir un peu de repos et\nde bien-être, de n'entendre que des choses agréables et de jouir\nde ses enfants comme d'un élément de plaisir et de distraction.\nLa femme doit donc nécessairement, si elle veut être à la hauteur\nde la situation (nous croyons l'avoir suffisamment indiqué), être\ninstruite et chrétienne, mais elle doit aussi conduire son ménage\navec ordre, intelligence et conscience. Dans ces conditions, la vie\n mondaine doit n'être qu'un accessoire. Elle s'allie peu avec de\n pareilles exigences. Plus le chef de famille manquera, plus le\n mari abdiquera, plus la vocation de l'épouse sera élevée, plus\n sa mission sera vraiment grande.\n    Voici ce que Madame Marie du Sacré-Cœur dit de cette situa-\n tion. Ne perdons pas de vue qu'elle écrit spécialement pour la\n France, mais songeons aussi que ce qu'elle observe pourra\n devenir absolument juste en Belgique, si nous n'y prenons\n garde :\n    « Celui qui étudie, à la lumière du passé, notre société\n  » contemporaine, ne peut se défendre d'un sentiment d'effroi.\n  » Fatalement, les mêmes causes doivent produire les mêmes\n  » effets; il semble que nous rééditions les dernières pages de\n  » l'histoire des grands peuples qui, sous le nom de Grecs et de\n  » Romains, ont laissé à travers les siècles une traînée de lumière\n  » et de boue. Chez nous, comme chez eux, un flot dévastateur\n  » de philosophie impuissante produit l'athéisme, le tourment et\n  » l'angoisse, auxquels succède le culte facile de la volupté.\n     » Et dans ce milieu l'enfant grandit ; il respire dans Cette\n  » atmosphère; tels sont les exemples et les principes sur lesquels,\n  » par une conséquence naturelle, il modèle sa vie.\n     » L'exemple donné par les hautes classes se répercute à tous\n   » les degrés de l'échelle sociale. La mansarde imite le palais, la\n   » camgagne copie la ville, et bientôt Dieu sera pour le monde\n   » le plus grand des inconnus, la vertu un vain nom, la famille\n   » une chimère et la femme une esclave. Alors, il ne saurait être\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": "2g8                           DURENDAL\n\n\n\n» question d'amour; l'amour, cette chose divine, qui a son siège\n» dans l'âme, ce don que le ciel fit à la terre, pour aider les\n» créatures à supporter le poids de l'exil ; ce composé d'estime,\n» de religion, de sacrifice ne saurait s'acclimater en de telles\n   atmosphères. Et il ne reste plus que l'intérêt égoïste, l'anima-\n» lité, qui traîne après soi des âmes mortes et des cœurs flétris.\n» C'est, à nouveau, le règne du paganisme. Et c'est de paganisme\n   que le monde sature l'âme de l'enfant. »\n    Le développement de cette étude nous ramène au point de\ndépart : la femme forte. Si nous avons prouvé que le bonheur de\nla famille et de la société, leur avenir, se trouvent dans l'éduca-\ntion sérieuse, dans l'instruction solide de la femme, si on est\nd'accord avec nous sur l'importance du rôle qu'elle joue dans\nl'état actuel des nations, si on reconnaît qu'elle est l'élément\nnécessaire à l'existence sociale, pour lui infuser deux principes\nvitaux : la vie de l'âme et la vie intellectuelle, on lira sans sur-\nprise cette phrase de la Bible, déjà citée : Son mari sera le pre­\nmier dans les assemblées. Laissons parler Madame Marie du\nSacré-Cœur. « Pourquoi le premier? Parce que sa femme file\n» le lin, tisse la toile, se lève le matin, se couche tard et distribue\n   le travail et la nourriture des serviteurs? Mais cela encore\n» n'est qu'une conséquence, un effet dont il faut chercher la\n» cause. Le régulateur domestique, l'inspirateur du premier\n» homme dans les assemblées, c'est l'intelligence de sa com-\n   pagne, cette intelligence qui, présidant à la vie matérielle, sait\n» aussi comprendre et conseiller l'homme public, tandis que,\n» près du berceau, elle veille l'âme de son fils et le prépare au\n   rôle de citoyen.\n  » Pour ces multiples fonctions, quelle variété de connais-\n  sances, quelle force morale, quelle raison, quel jugement ne\n» faudrait-il pas à la femme? Et si les échecs sont nombreux\n  dans cette tâche périlleuse d'épouse, de mère, d'éducatrice, la\n» faute n'en est-elle pas à une formation trop souvent incom-\n  plète, sans visée supérieure, sans but positif pour l'avenir? »\n  Si le mari est absorbé par cette lutte pour la vie, par ce besoin\nde gagner de l'argent, qui est maintenant la note dominante de\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "LA FORMATION CHRÉTIENNE DUNE FEMME CATHOLIQUE                       299\n\n\nl'existence (car les plaisirs eux-mêmes deviennent des affaires et\nse ressentent de cet appât du gain), qui, si ce n'est la femme,\napportera dans la maison le goût des choses élevées, du beau,\nde l'idéal, du vrai, qui mettra dans ces intérieurs, brûlés par le\ncôté matériel, ce grain d'encens qui en purifiera l'aridité? Ce\nrôle a toujours été celui de la femme et remercions Dieu de nous\nl'avoir confié, de nous permettre d'être ici bas les phares rayon-\nnants, dont la cla'rté douce et éclatante selon les besoins illumine\nles ténèbres que le matérialisme, l'intérêt et l'ignorance répan-\ndent sur l'océan de la vie. Ici encore nous rappellerons les idées\nde l'auteur en citant ces mots concernant l'influence des femmes\ndans l'histoire : « Il est parfois des nations qui ressuscitent; le\n » plus souvent, c'est à la femme qu'est dû ce renouveau. Clotilde\n » était près de Clovis à la naissance de la France, Jeanne d'Arc\n » près du Roi à l'heure de la victoire et Marie, la Vierge, au\n » Calvaire le jour de la Rédemption. »\n    Une étude très intéressante nous mène à constater l'influence\n de la femme là où elle est la compagne de l'homme, là où elle\n partage les responsabilités du chef de famille, là où elle n'est pas\nseulement la camarade dans les plaisirs ou la ménagère. Citons\n encore l'auteur, on nous en saura gré :\n    « C'est à la campagne, dans les familles de cultivateurs, que se\n » rencontre le plus d'union et de bonheur conjugal. Pourquoi ?\n » A la campagne l'équilibre serait-il plus parfait entre l'intelli-\n    gence de l'homme et celle de sa compagne? Non. Là, c'est\n » l'épouse qui est l'intelligence, elle qui règle les affaires, elle qui\n » est vraiment le ministre de l'intérieur et, souvent, celui des\n » affaires étrangères; elle qui personnifie le bon sens et la\n » raison, l'homme travaille.\n    » C'est la femme qui a sauvé la classe paysanne de l'abrutis-\n    sement. A côté de cet être toujours peinant, courbé vers la\n » terre, elle a représenté la pensée, la prière, le surnaturel,\n » l'intelligence enfin. La vie des champs est la représentation\n » permanente de l'âge d'or d'une nation ; non de l'âge des gloires\n » artistiques ou littéraires, mais de l'âge heureux où la femme\n  » occupe, dans la famille, la place que Dieu lui a directement\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": "300                         DURENDAL\n\n\n» assignée. A la campagne, la femme apporte à l'œuvre com-\n  mune sa large part de génie organisateur et une somme égale\n» d'intelligence et d'activité. L'homme trouve en elle un aide,\n» un soutien. S'il a jeté la semence, elle recueille la moisson; s'il\n» abattu la gerbe, elle pétrit le pain; si, malgré la pluie qui\n» tombe ou le soleil qui brûle, il a taillé le pampre et tracé le\n» sillon, c'est elle qui, sous le toit béni qu'embaume sa prière,\n» remplit les desseins providentiels, joue son Vrai rôle, le rôle\n» marqué par Dieu, dans l'éducation familiale et le gouverne-\n  ment maternel. Aux jours de l'âge d'or, les académies et les\n» lycées n'étaient pas plus inventés que, de nos jours, au village,\n» ils ne sont fréquentés ; l'enfant était à sa mère et la mère était\n» à l'enfant. Le maître, le seul maître du jeune homme était sa\n» mère. L'histoire nous montre quelle race ces mères ont\n» formée.\n  » Si, dans la classe ouvrière, là où l'identité est complète entre\n» la culture intellectuelle de l'homme et celle de la femme,\n» celle-ci remplit généralement mieux son rôle, pourquoi ne pas\n» la mettre à même de le remplir toujours et partout ?\n  » C'est payer trop cher la toilette, le luxe et le bien-être même,\n» s'il faut donner en échange le plus vrai des joies terrestres :\n» l'intimité de la vie à deux, la communion de pensées et d'intel-\n  ligence avec l'être auquel on a lié son existence. Vraiment\n» alors, l'union n'est plus complète et l'équilibre est rompu.\n» Il s'est fait un vide au foyer; il y manque, pour l'homme, une\n» intelligence capable de comprendre son intelligence, une\n  pensée capable de parler à sa pensée, une âme pour vivre avec\n» son âme. Ce n'est plus le mariage selon l'ordre divin; et\n» l'homme, dans cet intérieur qu'il finira trop souvent par\n» déserter, peut-être aussi seul qu'Adam au paradis terrestre,\n» avant la création de notre première mère.\n  » La femme sera bien plus seule encore. L'homme peut\n» répandre sa vie à l'extérieur; la femme est rivée à sa chaîne.\n» Alors, quelle existence va être la sienne! On parle de femmes\n  revèches; il en existe, nous en connaissons, hélas! Mais, loin\n» de les blâmer, de tout cœur, nous les plaignons, pauvres êtres\n"}, {"page_pdf": 372, "texte": "LA FORMATION CHRÉTIENNE D'UNE FEMME CATHOLIQUE                   301\n\n\n» qui, trop souvent, ont souffert sans pouvoir trouver, en eux\n» ou autour d'eux, le courage de réagir contre la douleur.\n  » On est mère, on pardonne; pour l'enfant, on reste à\n» l'attache; mais la vie est brisée.\n  » L'homme le plus rangé peut être, pour une âme de femme,\n» une source d'incroyables souffrances; il peut la blesser par tant\n» de côtés! Comment accepter le devoir demain, comme on\n» l'acceptait hier, tandis que toutes les joies sont ensevelies à\n» jamais?.. ..\n  » Que de femmes sont en présence du même problème, mais\n» combien peu savent trouver un travail sanctifiant pour calmer\n» l'agitation, les tortures morales? On arrive à se vaincre, sans\n» doute, mais avec tant de mauvaise grâce que personne\n» n'éprouve, pour ces pauvres âmes blessées, la reconnaissance\n» et la sympathie qu'elles méritent; tout s'éteint en elles et, bien-\n  tôt, elles éteindront tout autour d'elles.\n  » Dans une famille, si l'âme de la femme n'est pas un foyer\n» de lumière, de chaleur, de joie et d'amour, tout languit ; et\n» l'enfant qui grandit dans cette atmosphère Vie souffrance gar-\n  dera toute sa vie les douloureux stigmates d'une jeunesse sans\n» épanouissement. De là, trop souvent, des avenirs brisés, des\n» intelligences arrêtées qui portent le poids écrasant d'une édu-\n  cation étouffée. L'influence de la mère a été nulle; ses souf-\n  frances l'ont absorbée; elle n'a pas compris qu'à vingt ans, à\n» trente ans, une existence n'est pas finie ; que, Dieu aidant, si\n» on veut y mettre du sien, on peut encore trouver du bonheur,\n» on peut surtout en donner à son entourage. Donner du bon-\n  heur peut suffire à l'ambition d'une grande âme et d'un bon\n» cœur. »\n  Ces derniers mots ne suffisent-ils pas pour faire comprendre et\naimer les enseignements de celle qui les a écrits ?\n  Louis XIV, s'adressant à M me de Maintenon, lui disait :\n« Qu'en pense votre Solidité? Quelle est la femme qui ne sent\npas que cet adjectif, choisi par le grand roi, contient des vérités\nbonnes à méditer, car, ainsi que le dit très bien Madame Marie\ndu Sacré-Cœur, M me de Maintenon était peu sympathique\n"}, {"page_pdf": 373, "texte": "302                          DURENDAL\n\n\nau roi ; sa beauté ne l'attirait pas, il fut captivé par l'intelligence\net le jugement de cette femme supérieure. Il est donc indispen-\nsable de chercher à être la compagne de son mari, si c'est un\nhomme distingué; et s'il ne l'est pas, c'est à nos enfants et à nous-\nmêmes que notre intelligence et notre instruction profiteront.\n   Mgr Dupanloup a dit : « Une femme ne peut rien\n» faire de plus grand, sur la terre, que d'élever un fils. Être\n» mère est beau et bien doux ! Ce nom de mère, au-dessus\n» duquel nous ne voyons que le nom de Dieu, est le plus pro-\n   fond, le plus mystérieusement sublime qu'un être puisse\n» porter sur la terre. Notre-Seigneur, lui-même, a parlé de la\n» joie de mettre au monde un fils ; joie sainte et pure, mais à côté\n» de laquelle se dresse, terrible, effrayante, la responsabilité qui\n» accompagne toute mission divine; jamais la jeune fille n'aura\n» de cette responsabilité un sentiment assez profond... »\n   Sur ce sujet, Vinet a écrit une page bien digne des méditations\nde toute jeune fille se destinant au redoutable ministère de la\nmaternité : « Quiconque a réfléchi sur l'énergie et la durée opi-\n   niâtre de nos premières impressions, quiconque pensera que\n   ces premières impressions sont précisément celles qu'une mère\n» communique ou modifie, n'hésitera pas à reconnaître que la\n» femme porte en ses faibles mains, avec le caractère du peuple\n» qui s'élève, les destinées de la société. Ces premières impres-\n   sions de l'enfant deviennent les passions et quelquefois les\n   principes de l'homme fait; le lait de sa mère s'est moins assi-\n   mile à son sang que les idées de sa mère ne se sont identifiées\n» avec son esprit; il est même de ces idées que tous les soins\n» d'une éducation ne peuvent ni vaincre ni effacer. Tout, les\n» sensations et les images, se grave avec force dans le tissu déli-\n   cat de ce cerveau qui, en se fortifiant, ne fait que les fortifier.\n» Ici la supériorité d'influence emporte aussi la supériorité\n» d'ascendant, en sorte qu'on peut affirmer que la nature, en\n» plaçant l'homme, pendant ses premières années, sous la tutelle\n» de la femme, donne à celle-ci la plus grande part dans la\n» destinée morale des individus et des peuples. »\n  Préparons notre fille à la maternité. Apprenons-lui à aimer les\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "LA FORMATION CHRÉTIENNE DUNE FEMME CATHOLIQUE                     3o3\n\n\nenfants, à s'en occuper, à se dévouer; c'est une semence jetée\npour l'avenir, et une semence qui produira de bons fruits. La\nmère a une mission si haute, si grande à remplir, que l'appren-\ntissage en doit commencer dès la première heure, et je ne cache-\nrai pas que j'ai un faible pour les petites filles qui soignent et\ncâlinent leur poupée, parce que j'y vois l'instinct qui en fera de\nvraies et parfaites petites mamans.\n   L'influence de la mère, dira-t-on, n'est pas toujours en raison\nde sa distinction d'esprit. C'est juste, mais cela s'explique par\nmille causes.\n   Une femme instruite peut ne pas avoir ce charme, cette raison,\ncette sympathie, ce don de persuasion que possédera une per-\nsonne moins remarquable. Sa supériorité peut aussi résider dans\nl'élévation des sentiments religieux que l'autre n'aura qu'insuffi-\nsamment. Mais on peut, sans crainte d'exagération, prétendre\nqu'une femme qui a eu sur ses enfants, en particulier sur ses fils,\nune grande et salutaire action, n'est pas une femme médiocre et\nque sur ce point son cœur du moins, sinon son esprit, a une\nincontestable supériorité. Cette question de l'influence de la mère\nsur ses fils nous fait désirer avec Madame Marie du Sacré-Cœur\nqu'elle leur inspire un amour et un dévouement sans bornes pour\nla patrie. 11 faut, pour obtenir ce résultat si important de nos\njours, qu'elle reçoive une éducation civique ; laissons parler\nl'auteur : « Nous voudrions encore et toujours pour les mêmes\n » raisons, que la femme reçût une éducation civique : qu'en elle\n » on formât l'âme de la citoyenne. Il n'y a là rien qui ressemble\n » soit à certain féminisme, soit à certaine émancipation, bien\n » que ces idées de féminisme et d'émancipation étant appelées à\n » faire du chemin, il est à souhaiter, pour éviter un désastre,\n » que l'église guide le mouvement et le continue dans de justes\n » proportions. Pour nous, nous aimons la femme au foyer où sa\n » place est marquée par Dieu ; et, si nous ne pensons pas qu'elle\n » doive se mêler à la politique, il serait peut-être utile qu'elle se\n » mêlât de politique. Pourquoi n'apprendrait-elle pas, à l'école,\n » les devoirs qui s'imposent à tout homme, dans une société où\n » tout homme est appelé à jouer un rôle politique, quels que\n » soient du reste ses principes et ses opinions?\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": "304                         DURENDAL\n\n\n\n   » A la femme de mettre dans le cœur de ses fils les vertus du\n» patriote et du grand citoyen. Cependant, de ces choses, que\n» sait-elle? Sans doute, dans la direction des affaires, l'homme\n» est son mandataire; mais ce mandataire, nourri de son lait,\n» formé par ses leçons, doit être préparé, par elle, à la vie\n» sociale, aux idées de justice, d'équité, à celles qui font le\n» patriote, afin qu'elle puisse rester toujours sa conseillère, son\n» inspiratrice. L'influence de la femme ainsi ménagée et assurée,\n» il est fort probable que les charges électives échapperaient à la\n» puissance d'un pot de vin, d'une pièce de cent sous, où d'une\n» campagne bien menée.\n  » L'homme politique a des devoirs rigoureux et d'une impor-\n  tance capitale; qui les lui apprendra, qui lui donnera, en dépit\n» de ses intérêts personnels, le courage de les accomplir? Les\n» châtelaines du moyen âge inspiraient aux preux la valeur\n» guerrière et la loyauté chevaleresque et saintJérôme voulait que\n» les Gracques dussent à leur mère leur éloquence et leurs vertus\n« civiques. Pourquoi la Française chrétienne ne préparerait-\n» elle pas les Français de l'avenir? Dans la chrétienne formons\n» la citoyenne; et, grandie par sa responsabilité, la mère donnera\n» à ses fils les vertus dont nous aurons orné son cœur; elle saura\n» inspirer ces généreux dévouements, ce patriotisme vrai, qui\n» préparent le triomphe de la cause de Dieu. »\n   J'approche de la dernière page. Elle s'adresse plus particulière-\nment à la France. Mais, ainsi que je l'ai dit en commençant ce\ntravail, qui oserait affirmer que notre chère patrie n'est pas, elle\naussi, sur le bord d'un abîme? Profitons de la douloureuse leçon\nque nous donne la nation voisine. Ne méprisons pas ce rôle de\ncitoyenne. Ce n'est pas une force négligeable que nous aurions\nlà. Ne nous elirayons pas des plaisanteries et des critiques que\nsubiront nos prétentions d'être des femmes dévotes, fortes et\nsavantes. Glorifions-nous plutôt modestement, si nous méritons\ncette triple couronne. A ce sujet, je citerai encore quelques mots\nde Madame Marie du Sacré-Cœur.\n   « Peut-être une réaction trop brusque et, par la même, exa-\n   gérée, a fait tort à la cause, alarmant, avec juste raison, les\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "   LA FORMATION CHRÉTIENNE D'UNE FEMME CATHOLIQUE                    3o5\n\n\n    » amis du bon sens; mais cela n'ôte rien de leur valeur aux très\n    » légitimes revendications qui ont frappé les juristes, les penseurs,\n    » les économistes, et qui préparent la voie à de sérieuses\n    » réformes. Le chemin fait par ces idées, outre-Manche et outre-\n   » Océan, nous dit le chemin qu'elles sont appelées à faire chez\n   » nous, et le poids qu'elles peuvent avoir sur les destinées de\n   » notre pays... Sur le champ de bataille, au milieu des mou-\n      rants et des morts, descend une humble fille de la charité. Au\n   » bruit de la mitraille, elle aurait pu s'agenouiller, suppliante,\n   » auprès du tabernacle. Non, telle n'est pas sa mission. Elle\n   » avance. Sans regarder si son pied, si sa robe vont tremper\n  » dans le sang, elle se penche vers les blessés, écarte les vète-\n      ments, panse les plaies. Il n'est question ni de délicatesse ni de\n  » pruderie, il est question de faire son devoir.\n     » Le monde actuel est un vaste champ de bataille : les boulets\n  » qui sifflent ce sont les idées qui passent ; le sang qui coule, ce\n  » sont des larmes; les morts qui tombent, ce sont les âmes. Au\n  » nom de Dieu, descendons dans la mêlée, nous y avons notre\n  » place marquée.\n     » Combien connaissent peu les conditions des choses durables,\n » ceux que rebute un ciel chargé d'orages, a dit Lacordaire (1).\n » C'est que, en effet, les heures difficiles sont souvent celles des\n » grandes entreprises. Certains, pour agir, voudraient attendre\n » des jours meilleurs; ils oublient que ces jours meilleurs, c'est à\n » eux, c'est à nous de les préparer. »\n    Qu'ajouter à ces pages si touchantes? Rien, si ce n'est une\nprière pour que Dieu qui a mis de telles pensées, de telles aspi-\nrations dans un cœur de religieuse, les fasse pénétrer, les grave\ndans nos âmes de mères et d'épouses. Puissent les femmes belges\nméditer et aimer ce livre, y puiser le désir et la force de faire leur\ndevoir. Elles seront alors l'espoir de notre pays, la joie de leur\nfoyer, l'ornement de la société : de charmantes femmes et de\ngrandes chrétiennes.\n      Ce 8 décembre 1899\n                               Comtesse E D . DE LIEDEKERKE.\n (') LACORDAIRE, Vie de saint Dominique.\n                                                              20\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": "             ÉLÉVATION\n                       (Suite)\n\n                                       A M. ARNOLD GOFFIN.\n\n                         XI\n\n                           I\n\nSeigneur ! l'épreuve est rude à ce cœur décevant\nEt les flèches encor le visent, pauvre cible !\n Que reste-t-il?... L'esprit, qui sonde l'invisible,\n Voit l'Espoir au lointain surgir, soleil levant!\nMais l'Espoir, élevant sa radieuse palme,\nDes cieux supérieurs gravit l'immensité.\nIl grandit en puissance, il grandit en clarté...\nMétamorphose ! il est la Certitude calme !\n Et le cœur, souriant à cet astre plus beau,\n A bien soin de laisser l'arme dans la blessure ;\n Car il sait sa lumière et que, l'âme en est sûre !\n Chaque flèche nouvelle est un rayon nouveau !\n\n                                 II\n\n  Elle paraît enfin, l'aube de la pensée. —\n  Vaste élargissement de rayons glorieux,\n  Les aspirations du cœur religieux\n  Font du ciel de l'esprit une plaine embrasée !\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "                     ELEVATION                          307\n\n\nLa grâce verse à flots l'azur révélateur.\nLe désir soulevé par elle au fond de l'âme\nEt que l'ardente foi soudainement proclame,\nTend au miracle épars du Verbe rédempteur !\nVoyez ! L'âme s'entrouvre et, comme un pur calice,\nEst prête à recevoir le symbole divin,\nL'essence précieuse et vivante du vin\nQue par amour répand l'éternel Sacrifice !\n\n                          III\n\nOh! qu'il est doux, Seigneur, d'avoir les yeux ouverts,\nAvidement ouverts sur la splendeur céleste !\nLa lumière est éclose !... Au loin, l'ombre funeste\nFuit avec le troupeau des fantômes pervers.\nJe vois! L'heure est sereine et le ciel prophétique ;\nLe soleil est plus beau qu'en mes jours de jadis ;\nLa nature me semble un soudain paradis\nD'où s'élève la paix de la flore extatique.\n\n Toute chose ayant pris un aspect ingénu,\n Voici que je ne puis reconnaître la vie\nEt qu'aux yeux étonnés de mon âme ravie,\nJe m'apparais, brillant d'un sourire inconnu !\n\n                         IV\n\nOh, le ciel ! cette énigme où la raison s'abîme\nLorsqu'elle veut monter sans l'aile de la foi!\nSource de nos bonheurs dans le sublime émoi\nQui porte nos élans vers la suprême cime !\n\nJ'ai parcouru l'azur en mes songes abstraits :\nDes rayons sont tombés par gerbes dans mou être ;\nA mes yeux dilatés, ils ont fait apparaître\nL'heureuse vision des célestes secrets.\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": "308                        DURENDAL\n\n\n      Et, comprenant enfin l'avenir de mon âme,\n      Depuis l'heure sacrée où le ciel s'est ouvert,\n      Dans mon désir d'atteindre au paradis offert,\n      Je bats l'éther divin de mes ailes de flamme !\n\n                                V\n      Je m'étais réveillé dans une joie étrange...\n      Mon âme avait plané sur des flots de clarté\n      Et, rentrée en mon être avec lucidité,\n      Elle se souvenait du beau geste de l'Ange.\n      Geste immatériel qu'on ne saurait fixer,\n      Geste d'espoir, et geste infini de prière\n      Qui laissa dans l'azur des sillons de lumière,\n      Route ardente où l'esprit voit le but à viser.\n      Et depuis lors, hanté par la claire traînée\n      En qui mon cœur sourit au sourire du ciel,\n      Je ne puis contempler mon rêve essentiel\n      Sans que bondisse à Dieu mon âme illuminée !\n                                VI\n      0 Seigneur ! inondé de votre amour insigne,\n      Je ne reconnais pas mes rêves d'autrefois;\n      Mon âme ne sait plus qu'écouter votre voix,\n      Et l'esprit ne sait plus que revoir votre signe !\n\n      Votre voix ! — Tous les bruits terrestres se sont tus\n      Car, d'ailleurs insensible à ces rumeurs si vaines,\n      J'ouvris ma vie à vos paroles souveraines\n      Qu'accompagne le chœur des divines vertus.\n\n      Votre signe ! — O rayons! clarté vertigineuse,\n      Qui fit que je ne puis jamais fermer les yeux!\n      N'ai-je pas vu surgir à l'orient des cieux\n      Le symbole puissant de la Croix lumineuse !\n                                               JULIEN ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "         Epreuves... d'Imprimerie\n\n                                         I\n\n\n\n                    DANS le train qui le ramenait de Paris, où il venait de passer\n                      quelques semaines, à Lyon, qu'il habitait d'ordinaire,\n                      Jacques Daquin se tenait des réflexions chagrines. Ren-\n                      foncé clans son coin, la pipe aux dents, il fumait à\n                      courtes bouffées nerveuses, les yeux machinalement\n                     fixés sur la banlieue lointaine disparaissant aux por-\n                     tières, mais en réalité ne s'inquiétant guère du paysage,\n                     et ne songeant qu'aux avanies multiples de ces six\n                     semaines parisiennes.\n    Seigneur! ce qu'il s'était ennuyé cette fois-là! Et dire que ses amis le\n lui avaient envié, ce voyage à Paris ! Ah oui ! parlons-en de Paris dans ces\n conditions! Récréatif, en vérité, de trimballer de juge littéraire en juge\n littéraire, puis d'éditeur en éditeur, — car tel avait été le plus clair des\n distractions de Jacques, — un enguigonné manuscrit, dont les premiers\n vous disent pis que pendre, et que les seconds refusent tout net de lire,\n — « nous n'éditons que les auteurs connus, Monsieur » — ou vous ren-\n voient quinze jours après avec des phrases obliques : « regrette énormé-\nment »... « pas le genre de ma librairie »... « trouverez plus sûrement\nailleurs le succès que vous devez attendre »... Joli sport, va! Parole\nd'honneur, mieux vaudrait être montreur d'un ours véritable en chair et\nen os ! Ce serait plus original, et sans doute moins décevant; tandis qu'un\nours... de 445 pages...\n  Tout de même, comme on eût étonné Jacques, — le Jacques timide de\nnaguère, — si on lui avait prédit à l'époque qu'il affronterait un jour, de\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": "310                             DURENDAL\n\n\nson plein gré, les rebuffades de messieurs de la librairie parisienne ! Et\ncependant l'événement...\n   Aussi, ç'avait trop bien marché pour le volume de début ayant précédé\ncet avatar. Un retour de fortune était fatal, et l'on n'a pas deux fois\nautant de chance.\n   Jacques se revoyait, trois ans auparavant, s'avisant un beau matin de\nremplir les heures de son existence d'oisif par la composition d'un livre.\nIl avait un sujet : certain jour, il s'était cru la vocation sacerdotale, et\navait passé quelque temps au séminaire. Juste assez pour s'apercevoir de\nson erreur, et pour en rapporter les éléments d'un récit vécu, qui retrace-\nrait les divers épisodes de cette équipée cléricale. Restaient d'ailleurs\ntoute la mise en œuvre des matériaux, le style, les enguirlandements\nnécessaires, quantes choses dont Jacques ne se dissimulait pas la difficulté,\nmais enfin cela c'était affaire de travail, il ne risquait rien d'essayer,\n quitte à s'arrêter en cours de route, et l'écrivain novice se mit allègre-\n ment à l'ouvrage.\n    Allègrement! Bientôt il ne fut plus question d'allégresse. Jamais, au\n grand jamais, Jacques n'aurait imaginé qu'écrire était si difficile. Sa\n phrase cassait à tout coup, ou se contournait en longues périodes aussi\ncompliquées que des mécanismes d'horlogerie, et menant, à travers de\npénibles labyrinthes, à ces terribles culs-de-sac d'où l'on ne s'évade qu'en\ntout raturant.\n   L'ensemble était inextricable, hérissé d'incises, chargé de parenthèses,\nd'hiatus, ignoble. Jacques connut la torture des journées d'énervement\npassées tout entières sur la même demi-page, les yeux fixes, le cerveau\nbarré. Miséricorde ! le dur métier que celui d'écrivain ! Mais enfin\npourquoi ne peut-on pas écrire aussi facilement qu'on parle! Voici,\nje suppose, telle ou telle idée que vous développeriez oralement avec\nla plus grande aisance; vous essayez de la transcrire sur le papier, immé-\ndiatement cela s'embrouille, cela poisse, cela filandre... Ah! les pages\n parfaites des grands écrivains, comme Jacques les admirait davantage,\nmaintenant qu'il pressentait ce qu'elles sous-entendaient d'effort!\n   En attendant, son livre à lui n'avançait guère. C'était toujours le même\n piétinement sur place, les mêmes moignons de chapitres amputés, les\nmêmes épisodes repétris, refondus, retravaillés, dont on finit par être\ntellement saturé qu'ils vous dégoûtent, et qu'on se demande comment un\njour l'on a cru pouvoir en tirer parti. L'inachevablc manuscrit ! Quel cau-\n chemar ! On le sait intégralement par cœur, on en connaît les plus petits\nrecoins, les plus petits accidents, les plus minimes particularités, jusqu'au\ngrain du papier, jusqu'aux grattages de la page 8, jusqu'à la rature au\n crayon bleu de la page 21, jusqu'au caca de mouche de la page 34.\n Seigneur !\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": "                       ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                        3ll\n\n\n   Et le truc bête, cent fois reconnu stupide, et cent fois — machinale-\nment — réemployé !\n   Voyons... ne nous énervons pas... lançons-nous de plus haut, relisons\ndepuis le commencement... la suite viendra tout naturellement... Ah!\nouiche! Compte là-dessus, mon bonhomme!... Ou l'écheveau de gui-\nmauve, alors? S'allongeant par son propre poids? Idiot, va! Comme si\nton style n'était pas déjà trop pâteux!...\n   Et le manuscrit n'avançait pas d'une ligne.\n   De rage, le regret venait à Jacques de besognes matérielles où l'intel-\nligence a peu de part, et que l'on accomplit, pour ainsi dire, sans y pen-\nser. Qu'il eût, par exemple, trouvé plus légères des heures et des heures\nde mécanisme pianistique ! O trop heureux, s'ils connaissaient leur bon-\nheur, — la même chose se peut aussi dire en latin, — les piocheurs de\nCzerny, Falkenberg, et tutti quanti !\n   Et puis, il y avait les conseils contradictoires des amis s'intéressant à\nl'œuvre, certains conseillant blanc, certains conseillant noir, et l'un deux\n— un intrépide celui-ci — finissant par inciter Jacques à relire tout Bossuet,\nla plume à la main :\n   « Bossuet, vous savez... le vrai style... pur... classique... bien français...\nle grand siècle... la seule époque... »\n   Tout Bossuet? vingt volumes? et en prenant des notes encore? Ah! zut\nalors ! Le jeu n'en valait pas la chandelle, et du coup, plantant là son\nattirail littéraire, Jacques s'en était allé faire un petit tour en Italie.\n   Quand il en revint, une inconsciente élaboration s'était produite en son\nesprit. Ce fut quelque chose d'analogue à ces fécondes périodes de repos\nbonifiant l'exécution des morceaux de musique exaspérés par l'étude. Il\nvoyait mieux à présent les grandes lignes, le plan, l'économie générale de\nson sujet. Il écrivait aussi plus aisément, et si toute difficulté n'était pas\nencore disparue, du moins cela ne ressemblait-il point à la torture des\npremiers jours. Au contraire ; cette difficulté ne faisait qu'augmenter l'in-\ntérêt de la partie engagée, et peu à peu, aiguillonné par le livre qui pre-\nnait lentement tournure, Jacques trouvait à sa tâche un plaisir immense.\n   La joie, le matin, en revenant de la messe, de songer aux pages\nachevées de la veille, — mais encore en brouillon — vous attendant sur\nvotre table, et n'ayant plus qu'à être transcrites à la suite du manuscrit\ndéfinitif!... Ne nous pressons pas... soignons la calligraphie... là... les\nvoici au net, ces pages... Maintenant, relisons... h é ! h é ! hé!... ma foi...\npassé par tout... c'est qu'elles ne sont pas déjà si mal venues... (Crois-tu,\nmon gros?...) les ratures qui les labouraient en tous sens leur nuisaient\nhier soir, tandis qu'à présent... Un avant-goût de l'impression, metteuse\nen valeur, quoi !\n   Et les calmes après-midi de travail ; l'hiver, au coin du feu ; ou sur-\n"}, {"page_pdf": 383, "texte": "3l2                              DURENDAL\n\n\ntout, l'été, dans la grande salle fraîche de la maison à mi-côte, dont les\nlarges fenêtres encadrent un paysage incomparable : la ville allongée au\npied de la colline, avec ses rues, ses places indistinctes, sa cathédrale, ses\néglises, ses monuments,— des toits, des dômes, des clochers, des tours,—\nles méandres du Rhône et de la Saône, la plaine, l'espace infini, les Alpes\nlointaines, là-bas, là-bas— de l'air, du ciel bleu, de la lumière — !... On\nprend son temps. On s'accorde des haltes indulgentes, des pipes fumées\nen contemplant la vie rêveuse, une petite promenade à travers la\n chambre, un coup d'œil aux photographies et aux statues par ci... une\ndemi-heure de piano par là... (Pourquoi l'actuelle manie de déprimer\nMendelssohn? il est, de lui, telles symphonies si pimpantes... A Venise,\nle Tintorct, quelle révélation!)\n   Entretemps, la besogne avance, le manuscrit grossit... aujourd'hui,\npage 200... huit jours après, page 224... courage!...\n   Comme ils vous prennent tout de même, ces manuscrits qui se\ndécident à progresser. On les aime à proportion qu'ils vous ont coûté\nd'efforts. On y a tellement, tellement pensé ! leur souvenir vous a si\nsouvent, si souvent accompagné!... modifiera-t-on ce chapitre?... con-\nservera-t-on ce passage?... oui... non... oui... non... oui... — je t'aime...\nun peu... beaucoup... passionnément... rien du tout... je t'aime — oui,\nconservons-le; au diable les critiques de l'ami Machin!... Et ces indé-\ncisions, ces transes, ces demi-soucis continuels sont quelque chose de\ncharmant, de capiteux, plus agréable que tout autre passe-temps.\n   Les grands auteurs — Huysmans écrivant En Route. d'Annunzio la\n Ville morte ou les Vierges aux rochers — imagincra-t-on jamais leur\nplaisir?\n   En tout cas, pour sa part, Jacques jouait gaillardement son petit grand\nauteur— oh! combien petit ! — et se passionnait ferme au livre presque\nterminé...\n    « Ah ça! songeait-il, le travail serait-il donc le secret du bonheur?\nPeut-être; et cette fois je tiens la formule de la vie r ê v é e : en paix\navec Dieu et avec les hommes, jeune, riche, bien portant, une dizaine\nd'amis intimes, et, pour cimenter l'ensemble, une œuvre en cours de\nfacture, que l'on espère réussir, et dont la préparation occupe agréable-\nment vos après-midi. Or, j'ai tout cela; le reste m'indiffère; par consé-\nquent, remercions le Seigneur... et en avant pour la page 225 ! »\n   225... 272... 293... 300... 338. Le livre était achevé. Une dernière\nsemaine de limage, de pierre-ponce, de mise au point définitive, et,\ncette fois-ci : manuscrit, mon ami, bonsoir!... Le petit frisson spécial\nqui vous saisit alors, quel délice! On s'en plaisante, mais au fond, l'on\ntrouve l'instant presque solennel, et Jacques se souvint toujours de\ncette impression, qui, pour bebête, n'en fut pas moins réelle. Et, mon\n"}, {"page_pdf": 384, "texte": "                       ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                             3l3\n\n\nDieu, est-ce en somme impression si bébête? On a vécu pendant des\nmois et des mois avec l'espoir de ce moment — lointain, lointain —\nmarquant la fin de l'œuvre, on a peiné pendant plus d'un an sur des\npages dont chaque ligne correspond à des efforts, à des luttes, presque\nà des angoisses — étais-je assez découragé vers la page 114!... et le\ncommencement du livre, ce damné commencement surtout!... refait\ntrois fois !.. — et l'on n'aurait pas le droit, la tâche accomplie, de ressentir\nun peu d'émotion, et se dire : Jacques, mon très cher, je te présente\n mes félicitations les plus sincères... non pour le livre, qui, ne t'en\ndéplaise, est assez faiblard, mais du moins pour les qualités de constance\net d'énergie (ohé! ohé!) dont toi, si paresseux d'ordinaire, fis preuve en\n le menant\" au terme? Allons donc!... (AUUl...ons don...cque ! Registre\nsensiblardo-trémolard du prédicateur attaquant sa péroraison.)\n   D'ailleurs, encore prématurée, l'ère des attendrissements, puisque\nJacques se devait maintenant de communiquer le chef-d'œuvre à\nd'autres juges qu'à ses intimes, et d'attendre, dans le sac et la cendre,\nleur décision sans appel... (Sans appel?... hum!)\n   En conséquence, vite, une lettre au lointain ami Taxier, agrégé en ci,\ndocteur en ça, universitaire, professeur, bref, un averti, s'il en fut.\n   « Mon cher ami, je viens de perpétrer une élucubration littéraire, ou\nsoi-disant telle, dont mon équipée de séminaire a fourni la trame.\nCombien vous serez aimable d'en prendre connaissance, et de m'en dire\nen toute sincérité (« toute sincérité », souligné trois fois) votre senti-\nment... bla... bla... bla... et que si, par chance, elle avait l'heur de vous\nplaire, ne pourriez-vous m'en obtenir l'insertion dans le Bi-Mensuel, auquel\nje sais que vous collaborez... bla... bla... bla... Pardon de la corvée...\nbla... bla... bla... merci d'avance... bla... bla... bla... Tout vôtre, très\naffectueusement, etc., etc.\n                                                      » JACQUES DAQUIN. »\n  Le surlendemain, réponse de Taxier :\n   « Mon cher ami, merci de votre bon souvenir et des choses aimables\nque vous y joignez. Je suis tout à votre disposition pour votre\nmanuscrit, que vous n'avez qu'à m'envoyer ici. Je vous en dirai mon\nsentiment, comme vous voulez bien m'en prier; mais qu'il soit entendu\nque mon avis ne vaudra que ce que vous voudrez. Quant au Bi-Mensuel,\nne vous exagérez pas, s'il vous plaît, mon crédit. Je n'y suis qu'un\nhôte intermittent, et ne puis vous dire qu'une chose à savoir que ce\nque je pourrai faire sera fait. Croyez bien que je n'ai pas de plus grand\nplaisir que de répondre à vos sentiments d'excellente amitié. Vous\nparlez de nous revoir. Comment n'en aurais-jc pas envie, etc., etc.\n                                                          » PAUL TAXIER. »\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": "314                               DURENDAL\n\n\n   Là! songeait Jacques, voici une affaire emmanchée! Ce brave Taxier!\nje n'espérais pas moins de son obligeance. Il ne me reste donc qu'à lui\nexpédier mon manuscrit et à attendre en paix sa réponse...\n   En paix ! Comme si l'on pouvait attendre en paix les lettres impor-\ntantes!\n   Dès la première semaine, Jacques se rongeait d'impatience ; au bout\nde quinze jours, il ne recevait plus le courrier sans palpitations; au\nbout de trois semaines, il concevait le pressentiment très net de ce que\nlui mijotait son ami, à savoir un éreintement formidable, et avec\npreuves à l'appui, de son malheureux livre.\n    Pas manqué! Mais aussi quelle fichue idée d'être allé s'adresser à\nTaxier, l'homme le plus mordant, le plus caustique, le plus paradoxal,\n le plus rosse — comme aussi le plus spirituel — qui fût au monde !\n    En tout cas, telle était la réponse, tracée en cette bizarre écriture que\nJacques reconnaissait si bien, à gros caractères carrés rappelant la forme\ndes lettres hébraïques :\n    « Mon cher ami, foin du préambule ; je commence, et par les éloges\ns'il vous plaît... (aïe! se dit Jacques, sinistre début! Gare tout à\nl'heure!)... Loin de bailler à votre ouvrage, je m'y suis extrêmement\n diverti. Le récit de votre vie au séminaire est plein d'épisodes qui font\nrire aux larmes. — Jacques avait, en effet, quelque peu blagué les petits\n ridicules, dont les séminaires, pas plus que n'importe quelle autre collec-\ntivité, ne sont exempts. — Vous savez l'art de narrer plaisamment les\n choses plaisantes, et de tirer le comique de la platitude (à double tran­\n chant, le compliment, constata Jacques), ce qui n'est pas un mince\n mérite. J'ajoute que la plaisanterie est d'un sel très particulier, générale-\n ment inconnu des Parisiens, et d'autant plus précieux à leurs yeux. C'est\n ce que j'appelle l'humour lyonnais, dont vous me dispenserez de fournir\n une définition abstraite. (Touché! pensa Jacques, très rouge de ces\n louanges cruelles. On ne saurait me dire plus malignement que je ne suis\n qu'un lourdaud ! Et il appelle cela des éloges, l'ami Taxier ! Ah ça ! mais alors\n que vont être les critiques!) Votre définition du séminaire : boîte à bachot,\n est d'un moraliste, et vous avez là, sous une forme légère et plaisante,\n des considérations parfaitement sérieuses. Votre personnage principal\n est très intéressant. Croyez-moi, il est épicurien. Mais quoi ? Jésus-Christ\n n'est pas un tyran. Votre héros l'aime ; alors que peut-on lui reprocher?\n Le premier sauvage qui jeta une peau de mouton sur ses épaules et se\n félicita d'avoir chaud, a-t-il péché par sensualité ? Si non, ce n'est donc\n point péché de prendre les aises qu'on peut avoir. D'ailleurs, vous déve-\n loppez cela mieux que moi, et je parle latin devant les clercs. Autre mérite\n enfin : le cadre du récit ; intéressant de soi, et curieux par l'ignorance\n où nous en sommes. C'est Lyon et votre bourgeoisie lyonnaise, de\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": "                       ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            315\n\n\nlaquelle vous tracez quelque part un portrait trop court mais très décide.\n    » Comment se fait-il qu'avec tous ces atouts vous ayez, en somme,\nperdu la partie ? (Vlan ! on a beau s'y attendre, cela donne toujours un\npetit choc.) Voici mes reproches dont je vous prie de ne faire que le cas\nqu'il vous plaira. (Atttt... ention ! Leçon de canne. Un ! brandir la matraque.\nDeux ! la laisser retomber avec frénésie sur la tête de l'adversaire. Trois,\nquatre ! répétition des mêmes mouvements... Et ainsi de suite jusqu'à la mort\ndu patient !... Commencez !) Vous écrivez la prose plus ou moins décadente,\net, croyez-moi, c'est un grand tort. Cela gâte tout et ne sert à rien. Vous\navez des pages qu'on croirait de Zola ou de Catulle Mendès, et ce n'est\ncertes pas un éloge. Quel effet croyez-vous que fassent vos topos sentimen-\ntaux : « ah ! le moyen âge... a h ! l'art antique!... » et l'emballement\ngrossier des métaphores et tous ces nerfs tendus pour exprimer le néant !\n(Attrape, mon ami Jacques!) En plusieurs endroits, vous tombez dans le\npur galimatias. Pardon ! En d'autres, un désagréable accent de Spectateur\ncatholique se mêle au boum-boum des Rougon-Macquart. La distance de\nX... à Lyon m'oblige à fumer sur un papier inerte qui sera refroidi quand\nil vous parviendra, mais si je vous tenais ici, je vous en dirais de belles...\n    » Vous craignez que votre roman ne soit « bondieusard ». Je ne vous\ncacherai pas que je le trouve tel, mais cela se peut aisément effacer,\nseulement pas en ajoutant des mots baroques — je ne vous en cite\npoint, n'ayant jamais pu faire entrer ce vocabulaire dans ma tête —\nqui n'y font rien, et même y font le contraire. Apprenez, Monsieur le\nLyonnais, que le mouvement décadent est fini, et que rien n'est plus,\nlittérairement, clérical et bondieusard que d'y entrer à présent. C'est l'a\npropos de nos coreligionnaires de se mettre aux nouveautés, quand elles\nsont vieilles et que personne n'en veut plus, comme ils se sont à point\nralliés, dans le temps que le gouvernement commençait à faire mal au\n coeur à tout le monde. »\n    Depuis la phrase Spectateur catholique, Jacques riait tellement qu'il en\noubliait que c'était lui qui servait de tète de turc. « Cet animal de Taxier!\nse disait-il. Est-il assez spirituel ! Aussi bien, si jamais j'arrive à faire un\n livre, ce que je me paierai le luxe de citer sa lettre en belle place ! » Puis\nil poursuivait l'amusante lecture. A présent, justice étant faite de la forme\ndu récit, l'impitoyable critique s'en prenait au fond, chambardait tout,\ndémolissait un à un les personnages — ppif ! ppaf ! aïe donc ! aïe donc !\n gentil, le jeu de massacre ! — saluait leur chute d'un sarcasme, et termi-\nnait ainsi :\n    « Quant au Bi-Mensuel, son secrétaire, auquel j'ai, dimanche, fait lire\n votre ouvrage, a ri comme un fou à certains de ses épisodes, et je me\n suis repris moi-même à m'en divertir comme la première fois. Néan-\n moins, un tiers seulement du volume lui paraît digne d'être conservé.\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": "316                              DURENDAL\n\n\n\nC'est donc vous dire qu'il est dès aujourd'hui certain que la revue ne le\nprendra pas. Au surplus, trop d'abonnés curés ; cette race ne comprend\nguère la plaisanterie et ne tolère point l'ironie sur tous ces sujets qu'avec\nla carrure tranquille d'un croyant solide vous fourragez si joyeusement.\nJe sais ce que ces refus apportent de déception, et vous prie de croire que\nje suis peiné de vous les transmettre.., etc., etc. PAUL TAXIER. »\n\n\n                                       II\n\n   A l'époque, Jacques lut et relut tant de fois la terrible missive qu'il finit\npar la savoir par cœur, et put dans la suite — ainsi qu'il venait de le faire\npour tromper la longueur du trajet commencé de Paris à Lyon — se la\nréciter d'un bout à l'autre. L'évocation de ces souvenirs personnels —\négoïstement — l'amusait ; autant cela que de bailler sur des journaux\ndébordant d'éternelles polémiques ; et ce fut à bride abattue qu'il pour-\nsuivit dans le champ du passé sa cavalcade rétrospective...\n   Règle générale : Un auteur vous soumet-il sa dernière élucubration,\navec prière instante de lui dire en toute sincérité— « toute sincérité » sou-\nligné trois fois — ce que vous en pensez, gardez-vous bien d'accéder\nà sa demande, ou plutôt faites connaître votre sentiment, mais\nne le faites connaître trop... franchement. — Aussi bien, dans\nla vie, l'excès de franchise... h u m ! — Neuf fois sur dix, en effet,\nvous perdez votre temps et votre peine, et vos critiques ne persuaderont\npoint celui qu'elles visent, en admettant encore — les exemples abondent\n— qu'il ne vous prenne en grippe comme porteur de mauvais offices.\nHé là! mon Dieu, à quoi bon contrister les gens! Ce que je pense de\nvotre manuscrit, cher Monsieur? Mais il est très bien; il m'a vivement,\nvivement intéressé ; je l'ai dévoré en une nuit... Des critiques? Des ré-\nréserves ? En vérité, je ne sais trop lesquelles formuler. Cependant...,\nvous permettez, n'est-ce pas..., la phrase par laquelle débute le chapitre\ntroisième m'a semblé un tant soit peu embarrassée... Oh! rien; moins\nque rien, d'ailleurs..., vous l'aurez modifiée en cinq minutes. (A parte :\nnaïf enfant, porte seulement ton petit monstre chez l'éditeur, et tu m'en\ndiras des nouvelles !) Quinze jours après. Comment, cher Monsieur! que\nm'apprenez-vous ! l'éditeur refuse votre ouvrage ! Ah ! ces éditeurs ! Ce\nsera donc sempiternellement la même chose! Tous des traitants, de plats\ncommerçants! Les œuvres vraiment artistiques leur échappent!., et\naustres guitares.\n   Exception : le cas de Jacques et de Taxier; un ami intime vous deman-\ndant des conseils. L'insincérité serait alors criminelle, outrageante, et\nl'on doit carrément faire connaître son avis... Oh ! du reste, en y mettant\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": "                      ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                     317\n\n\n\n des formes, en sachant butiner à droite et à gauche, — tel Taxier, — des\n petits bouts de sucre d'éloge, qui ne coûtent rien, et enroberont de leur\n douceur facilitant l'ingestion de l'amère pilule à base de critique. D'ail-\n leurs, sucre ou pas sucre, vous auriez tort de trop compter sur l'efficacité\n du médicament. Le consultant l'avalera courageusement, rendra même\n hommage au diagnostic du médecin, mais quant à s'assimiler la drogue ?..\n Que voulez-vous! Les estomacs..., les estomacs modernes... Ah!...\n Tous détraqués... Nos pères, autrefois..., vous savez: la vieille ran-\n gaine..., en avaient-ils une santé !... Tandis que nous... Misère!...\n    A preuve ? Jacques venant de lire à ses amis la réponse de Taxier, et\n recevant ainsi leurs condoléances :\n    — Découragé, moi? Pas du tout. Ce monstre de Taxier est infiniment\nspirituel, ses lazzis sont verveux en diable, je lui suis très reconnaissant\nde son immense lettre... Mais, enfin, je ne sache pas qu'il soit infaillible.\nIl n'a vu que du feu à mon bouquin, qui, aussi bien, n'était guère dans\nses cordes et qu'un autre, peut-être, appréciera mieux. Quand on n'en-\ntend qu'une cloche on n'entend qu'un son. Après les classiques, les\nmodernes. En conséquence, je vais filer dare dare à Paris, soumettre mon\nlivre à Savère.\n   Ce fut un concert d'exclamation :\n   — Savère ? L'auteur célèbre ? Ta passion du moment ?\n   — Quelle est cette nouvelle idée ?\n   — Il ne te recevra même pas.\n   — Si. L'on est toujours reçu. Mais il appliquera ton système; pour se\ndébarrasser de toi, il louera vivement ton manuscrit..., et se paiera ta\ntête dans la coulisse.\n   — Qu'en savez-vous ? répliqua Jacques, sans se laisser déconcerter. Il y\na encore de braves gens sur la terre, je pense...\n   — Bon; et toi, qui tout à l'heure légitimais, conseillais l'insincérité ?\n   — Heu... heu..., ai-je vraiment dit si vilaine chose? Oui ? Simple bou-\ntade alors, que je renie, que je déplore, que..., dont... En un mot, faites\naux autres, mais n'approuvez pas qu'on vous fasse !\n   Ils rirent; et bientôt, conquis à l'idée de Jacques, l'encouragèrent dans\nson projet, et lui souhaitèrent bonne chance.\n   — Une observation, cependant, dit l'un des amis. Tu devrais faire\nrecopier ton manuscrit par la machine à écrire. Ce serait ainsi plus conve-\nnable pour Savère. qui n'aurait pas à barbotter dans tes pattes de mouche.\nSans compter qu'un texte au net fait toujours meilleur effet.\n   — T u a s raison, répondit Jacques, seulement...\n   Il s'interrompit, hésitant.\n   — Seulement quoi ?\n   — Tiens ! reprit-il clans un éclat de rire, j'aime mieux l'avouer franche-\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "318                             DURENDAL\n\n\n ment..., c'est bête, mais c'est comme cela..., jamais je n'oserai faire\n moi-même cette course de la machine à écrire... Toutes ces petites\n femmes lisant mon manuscrit, s'en partageant les feuilles, en potinant\n entre elles, et, sans doute, me regardant d'un air narquois, lorsque je\n viendrais reprendre les épreuves... oh n o n ! tout! n'importe quelle cor-\n vée! n'importe quelle visite intimidante à Savère, ou autres gens célè-\n bres, mais la machine à écrire, jamais !\n    Quinze jours après, l'ami de Jacques, qui avait bien voulu se charger\n de la démarche, lui rapportait le manuscrit recopié. C'était le premier\n contact de l'œuvre avec des étrangers, et Jacques se souvint toujours de\n son impatience à connaître le résultat de la rencontre.\n    — Hé bien, y a-t-il eu des réflexions, des commentaires? demanda-t-il\n à son ami.\n    — Ah ! je crois bien ! répondit celui-ci. Tu aurais dû venir, mon cher.\n C'était impayable. Toutes ces demoiselles semblaient s'être beaucoup\n intéressées et diverties à la lecture de ton livre Elles voulaient absolu-\n ment que j'en fusse l'auteur, m'ont demandé une foule de détails, fait un\n tas de questions : Qui était tel personnage... Qui tel autre... Sérieuse-\n ment, c'est de bon présage pour l'avenir!\n    — O gloire! ô triomphe! déclama Jacques. Avoir le suffrage des\n demoiselles de la machine à écrire, foi muori! Taxier, Taxier, vous\n n'êtes qu'un pédant, ne voyant goutte à la littérature ! Immortel Molière,\n fier de l'approbation de votre domestique, protégez votre imitateur, et\n que... Ouf! tu me fais grâce du reste, n'est-ce pas, cher ami?\n    Au fond, Jacques était enchanté, et ce fut d'un cœur allègre qu'il se\n mit à corriger les épreuves de cette première métamorphose de son\n manuscrit.\n    Non superflu, d'ailleurs, le petit travail; chaque page fourmillant de\nmots estropiés, « coquilles aussi larges que des bénitiers, vastes comme\nla conque d'Aphrodite ». Littérature décadente, voilà de tes coups! On\ncherche le terme rare, l'épithète précieuse, — Taxier dirait « baroque »\n— et puis les gens ne vous comprennent même pas, et défigurent vos plus\nbelles trouvailles. O dure leçon! ô sévère enseignement! ô érudites\ndamoiselles de la machine à écrire!\n    En revanche, un détail enchanta Jacques. Moins que rien ce détail, à\npeine une nuance, et pourtant tellement significatif, si adorablement\n« peuple ». Incidemment, Jacques racontait la mort d'un petit garçon à\nl'hôpital. « Les beaux yeux se vitrent », avait-il écrit. Et la copiste avait\ntranscrit : « Les beaux yeux bleus se vitrent ». Autant, n'est-ce pas,\nl'épisode rapporté par Daudet, dans Sapho : l'ouvrière refusant de lire un\nlivre intitulé Thérèse en disant : « Si seulement ça s'était appelé Pauvre\n Thérèse, je l'aurais lu toute la nuit » ?...\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "                      ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                       3l9\n\n\n    Mais déjà la correction des épreuves était terminée, et Jacques partait\n pour Paris. Le temps de s'installer à l'hôtel, de trouver l'adresse de\n Savère dans le « Tout Paris », de faire le traditionnel et fin dîner d'arri-\n vée, judicieusement arrosé pour se donner du cœur au ventre, — en\n vérité, ou jamais le cas de le dire! — et à la grâce de Dieu! h o p ! chez le\n grand écrivain!\n   — C'est bien dans cette maison que demeure M. Savère! demanda\nJacques à la concierge.\n   — M. Savère? Au quatrième, porte à droite.\n   — Savez-vous s'il est chez lui ?\n   — As-tu vu sortir M. Savère? questionna la bonne femme, s'adressant\nà quelqu'un au fond de la loge.\n    Puis à Jacques, après une réponse du personnage invisible :\n   — M. Savère n'est pas sorti. Vous pouvez monter.\n    Vlan! Du coup, Jacques se sentait tenaillé d'un trouble, d'une angoisse\n allant presque jusqu'au malaise physique. Cent fois, il s'était dit que\n cette visite à Savère allait être follement intimidante, cent fois, il s'en\n était figuré toutes les étapes, mais jamais il n'aurait cru se trouver si\n désorienté au dernier moment. Et lui qui soutenait que rien n'était\npénible dans la vie que les ennuis survenant à l'improviste et auxquels\non n'eut pas loisir de s'accoutumer par la pensée ! Pleinement vérifiée, la\nthèse ! Ah combien !\n   La tentation lui venait presque de faire machine en arrière et de tout\nenvoyer promener : Savère, manuscrit, littérature et le reste. Ne vaudrait-\nil pas mieux jouir tranquillement d'un guilleret petit séjour à Paris, sans\nl'empoisonner de sottes histoires? A quoi bon s'entêter, puisque Taxier\nlui avait réglé son compte ? Et quel espoir que Savère fût plus encoura-\ngeant? Alors?\n   « Et pourtant, non! se dit-il à la fin. Ce serait vraiment trop ridicule.\nJacques, mon ami, le vin est tiré. Pour amer qu'il soit, il te faut le boire.\nD'ailleurs, après tout, que peut-il t'advenir? Que diable! Savère n'est\ncependant pas un sauvage, et pour sûr il ne t'injuriera pas. Considère\nque ses concierges viennent de t'en parler aussi naturellement que de\nn'importe quel pacifique bourgeois de leur immeuble ; et que ce ratta-\nchement du grand h o m m e à la vie réelle dissipe le trouble de tes esprits.\nS'il te reçoit froidement, s'il te fait comprendre que tu l'horripiles par tes\ndemandes de conseils littéraires, hé bien! mon Dieu, tu n'en mourras pas\net seras quitte pour faire gaillardement demi-tour, emportant au moins\nla satisfaction d'avoir vu dans son intérieur (nos contemporains chez\neux!) celui qu'avec d'Annunzio, Gehbardt, Tolstoï, Anatole France, Villy,\nFranc-Nohain et... Bruant — Seigneur Jésus, quelle salade! — tu pré-\nfères à tous les auteurs encore de ce monde ! »\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": "  320                             DURENDAL\n\n\n       Jacques essayait de blaguer, mais au fond il n'en menait, comme on dit,\n   pas large. Sérieusement, l'aventure ne l'amusait point du tout, et ce fut\n   les jambes molles et la poitrine oppressée qu'il se mit à gravir les\n   étages.\n      Est-ce bête tout de même d'être timide ! Ah ! si les gens célèbres pre-\n   naient la peine de réfléchir aux états d'âme des débutants qui viennent les\n   consulter, ce qu'ils leur feraient souvent plus compatissant accueil!\n      Entresol... premier... second... troisième... quatrième... Une porte à\n   droite... Là... nous y sommes... Chiquenaude à la cravate... un tour de\n   main aux cheveux... boutonnons nos gants... ne nous troublons pas... et\n   maintenant...\n      Jacques tira lentement sur l'anneau de cuivre de la sonnette... rien...\n   Sans lâcher l'anneau, il amena la tige un peu plus bas... rien... Encore\n   plus bas... rien toujours... Pas commodes, ces vieux systèmes! Décidé-\n  ment, l'électricité vaut mieux... Allons bien! à présent voilà la tige grip-\n  pée!... Dégrippons-la doucement et tâchons de la remonter progres-\n  sivem... Dieu du ciel ! soudain, tout le système se déclanchait comme un\n  tonnerre, l'anneau cognait violemment l'arrêt de cuivre, et le plus formi-\n  dable des carillons retentissait... Miséricorde !...\n     Jacques avait ceci de bon que, très intimidé au dedans, il n'en laissait\n  rien paraître à l'extérieur. Aussi fut-ce avec une aisance parfaite —à peine\n  un brin de raucité dans la voix — qu'il s'excusa de cette entrée bruyante\n auprès du maître de céans, venu lui-même ouvrir — plutôt grand,\n maigre, nez légèrement arqué, barbe poivre et sel effilée, regards aigus,\n large crâne en coupole sous des cheveux tondus très ras (assez ressem-\n blantes, vraiment, les photographies) — puis sollicita l'honneur d'un\n entretien.\n    Et, presque tout de suite, il se plaisantait intérieurement de ses\n affres de l'escalier. En effet, quel h o m m e bienveillant — au moins pour\n son visiteur — ce Savère, charmant de naturel, exempt d'affectation, de\nmorgue, de pose au monsieur célèbre! Et gai, ma foi — lui si anxieux\ndans ses livres, dont Jacques à présent lui parlait — carrément très gai,\navec un rire communicatif... tempérant de-ci de-là des appréciations\nbarbelées, décochées contre Pierre ou contre Paul : « la misère de telle\nou telle chose! »... « Machin, ce que je lui ai dit son fait! » — Hum! pas\nprécisément un Philinte, Savère, et ne devant guère se laisser embêter!\n— D'ailleurs si intéressant! Il avait offert une cigarette à Jacques, en avait\npris une, et, comme la fumée bleue diagonalée de soleil, la causerie s'en-\nlaçait aux sujets qu'ils aimaient l'un et l'autre : art, religion, litté-\nrature.\n    Le logis était idéal, que Jacques regardait du coin de l'œil : des livres,\ndes livres, beaucoup de livres (vies de saints ; ouvrages des auteurs mys-\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "                       ÉPREUVES...     D'IMPRIMERIE                         321\n\n\n\n  tiques: monographies d'art), des statues (plusieurs bois, dont une admi-\n  rable Vierge, sans doute de l'école italienne; un Saint-Dcnys: un buste du\n   maître de la maison; la femme joignant les mains, du Monument aux\n  Morts de Bartholomé...), des photographies de Primitifs, des toiles, des\n  gravures, des dessins avec dédicaces d'auteurs — celui-ci, adroite, devait\n  être un Forain. — Sur la cheminée, entre des touffes de branches vertes,\n  des orfèvreries d'église négrées par le temps : calice, reliquaire, osten-\n  soir, auxquels, là-bas, fixés au mur, répondaient une chasuble à croix\n  blanche et un lourd encensoir de cuivre curieusement dégauchi.\n     Malgré les Forain, la dominante était austère et pourtant non rébarba-\n  tive, avec la gamme bigarrée des reliures de la bibliothèque, et le ton\n  chaud des étoffes rouges tendant uniformément les trois chambres en\n  enfilade. On devait être bien ici pour travailler, dans la paix de ce quar-\n  tier « rive gauche » rempli de couvents espaçant de lentes sonneries\n  d'offices, et l'on se serait cru transporté loin de Paris, au calme de quel-\n  que douce cité provinciale, ou même revenu à de mortes époques, que\n  ressuscitaient les paroles de Savère évoquant maintenant les saints d'au-\n  trefois et l'art du moyen âge. puis enfin — questionné sur le plus trou-\n  blant de ses livres par son interlocuteur enhardi peu à peu — contant\n d'extraordinaires choses du satanisme ancien et moderne.\n    — Quels heureux pourtant, songeait Jacques, ces gens arrivés !\n    Et comme il s'occupait de chiromancie, il regardait furtivement la main\n gauche de Savère à demi ouverte. Pas manqué ! Sans un accroc, sans\n une brisure, une splendide ligne de chance y nervurait sa ride ininfléchie.\n En revanche, si jamais Jacques devenait plus intime avec le grand écri-\n vain, il se promettait bien de lui déconseiller les voyages sur mer, cer-\n taine croix qu'il avait au mont de Neptune présageant des naufrages, et\n contredisant ainsi — du moins quant à cette occurence spéciale — une\n indication très nette de chance générale.\n    D'ailleurs, pour le moment, il ne s'agissait guère de chiromancie. Le\ntemps passait. Jacques sentit qu'une visite plus longue serait indiscrète.\nSe résolvant donc à mettre enfin les fers au feu, il fit à Savère l'aveu de\nses essais littéraires, et lui demanda de vouloir bien prendre connaissance\nde son manuscrit.\n    O veine ! La bienveillance de l'excellent homme ne se démentait pas.\nI1 s'enquérait du sujet, paraissait tout de suite s'y intéresser et, consen-\ntant à ce que Jacques lui apportât l'ouvrage, prenait rengagement d'en\navoir achevé la lecture, non à une date indéterminée, mais dans trois\nsemaines.\n    — Revenez me voir, dit-il lentement, en consultant un calendrier...\nRevenez... Voyons... Par exemple, le jeudi 7, achcva-t-il. Je vous atten-\ndrai de deux ù. quatre, et vous dirai ce que je pense de votre œuvre.\n                                                                       21\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": "322                            DURENDAL\n\n\n    Une minute après, Jacques, au comble de ses vœux, et dont les remer-\nciements n'avaient pas eu de peine à être sincères, dégringolait les esca-\nliers plus allègrement qu'il ne les avait gravis tout à l'heure. L'heureuse\nréussite de cette première démarche lui paraissait de bon augure; aussi\nfut-ce sans trop d'angoisse qu'il attendit le verdict final d'où dépendrait\nle sort de son livre.\n    Ces pressentiments favorables ne devaient pas être déçus.\n    Lorsqu'au bout des trois semaines fixées, il se représenta chez Savère,\ncelui-ci terminait à peine le manuscrit dont, sur l'heure, presque dès le\nseuil, il se mit à féliciter l'auteur :\n    — Hé bien, dit-il, mais c'est qu'il n'est pas mal du tout votre livre !\n    — Non?' Vrai ? répondit Jacques, enchanté, aux anges — comme aussi\nfortement incrédule, encore que ne demandant pas mieux de se laisser\npersuader.— Sincèrement, vous nedites pas cela pour plaisanter? Pour me\nfaire plaisir ?\n    — Mais pas le moins du monde. Je vous affirme que votre récit m'a\nempoigné. Il est très senti, très vécu, et c'est encore ce qui fait le vrai\nmérite d'une œuvre. Sans parlcrde vos descriptions, dont la plupart sont\nexcellentes.\n    Jacques ne savait trop que penser.\n    — Pourtant, reprit-il, un ami auquel j'ai soumis ma petite histoire ne\n l'a guère cotée. Le style surtout lui a particulièrement déplu.\n    — Oh ! vous savez, coupa Savère, les amis...\n    Et il acheva sa pensée par un geste, significatif.\n    — Permettez, protesta Jacques. Celui dont je parle est d'une grande\ncompétence : agrégé en philosophie, docteur ès-lettres, professeur...\n    Du coup, Savère se mit à rire :\n    — Comment ! Vous croyez encore aux universitaires ?\n    — Mais... Ma foi...\n    — Allons, allons !\n    Et, en cinq sec. messieurs de l'Université, tant au point de vue de leur\ngoût artistique que littéraire, furent impitoyablement passés à tabac.\n    Les expressions étaient plutôt acerbes — Savère. apparemment, tel\n l'abbé Coignard. « n'ayant pas le sens du respect et ne faisant rien pour\n l'acquérir » — mais le sourire très lin, joint aux regards amusés, presque\n gamins, qui commentaient les paroles, enlevait à l'attaque ce qu'elle eût\n eu de trop cruel. Jacques n'aurait pas donné sa place pour cher. Son\ninterlocuteur l'intéressait énormément, et puis... et puis... c'était la\nrevanche sur Taxier-à-la-lettre — fé...rosse, qu'il se promettait bien de\n plaisanter ferme, en lui servant tout chaud, dès première occasion, cet\n éreintement motivé du docte corps universitaire.\n    En attendant, les choses tournaient de mieux en mieux. Maintenant,\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "                        ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                       323\n\n\n  Savère affirmait que le manuscrit valait la peine d'être édité. Et concluait\n  tout à coup par ces paroles absolument inattendues :\n     — Sur ma recommandation, Palais, chez qui paraissent mes livres,\n  consentirait peut-être à se charger du vôtre.\n     Après ceci, le moyen pour Jacques de douter de la sincérité des pré-\n  cédents éloges. Il eut un moment de joie intense, extrême, dispropor-\n  tionnée sans doute avec l'événement, mais c'était son premier livre, et\n  tous les jeunes auteurs ont plus ou moins connu ces états d'âme.\n     Aussi bien, jamais, même en mettant les choses au mieux, il n'eût osé\n  rêver semblable chance. Un encouragement, des conseils, un mot\n  aimable sur son manuscrit, Jacques n'espérait pas davantage, et voici que\n Savère cmpaumait l'œuvre, la patronnait, s'offrait à la chauffer auprès\n d'un éditeur; voici que lui, l'écrivain célèbre, l'un de ces gros seigneurs\n que l'on craint toujours d'importuner, épaulait ainsi l'inconnu de la\n  veille, prenait en main la cause du petit provincial quelconque, se pré-\n sentant de confiance, sans aboutissant, sans recommandation d'aucune\n  sorte. Ah! le brave cœur!\n    Jacques se débondait en paroles incohérentes :\n    — Mais comme vous êtes bon! Comme je vous remercie!... Vous ne\n pouvez pas vous figurer ce que je suis content!... Vrai, du diable si je\n m'attendais à pareille veine!... Alors, vous allez pistonner ma machine\n chez votre éditeur?'\n    — Hé oui: quoi? acquiesca Savère, souriant de cette jeune allégresse.\n (Il avait l'air de trouver le service rendu tout naturel!) . D'ailleurs, conti-\n nua-t-il, arriverai-je à décider Palais ?\n    — Certainement, certainement! affirma Jacques, qui ne doutait plus\nde rien. Parlez-lui seulement et l'affaire est faite.\n    — Pas sûr. Enfin, nous verrons bien. En tout cas, la réponse sera\npeut-être lente à venir. Tenez, par exemple..., l'éditeur a gardé un an\net demi le manuscrit de mon premier livre, appuyé cependant par\nGorgon, déjà aussi célèbre qu'aujourd'hui. Chaque semaine, j'allais aux\nnouvelles ; et ce qu'elles étaient crucifiantes ces poses en solliciteur dans\nune librairie bourrée de clients!... Aussi bien, vous n'aurez pas à gravir\nsemblable calvaire. Regagnez tranquillement Lyon. Laissez-moi votre\nmanuscrit. Je le présenterai moi-même à Palais, et, si tôt sa réponse don-\nnée, vous la ferai connaître.\n   Allons! Quand Savère se mêlait d'une chose, il ne s'en mêlait pas à\nmoitié !\n   Jacques épuisait les paroles de remerciements, mais sa figure rayon-\nnante en disait plus long que toutes les formules.\n    Une circonstance pourtant le titillait : Savère n'avait pas fait au manu-\nscrit le moindre reproche. Il fallait en avoir le cœur net :\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "324                             DURENDAL\n\n\n\n   — Et maintenant, dit Jacques, combien je vous serais reconnaissant,\ncher Monsieur, de passer au chapitre des critiques. Car enfin, j'imagine,\nvous n'avez cependant pas trouvé mon œuvre parfaite?\n   — Parfaite ? Oh non, certainement ! abonda Savère.\n   Et il commença ses observations, qui se résumaient en une, il est vrai,\nd'importance : les cinquante dernières pages, c'est-à-dire toute la fin du\nlivre... « n'existaient pas ». (A pic! Juste un des rares passages ayant eu\nl'heur de plaire à Taxier! D'ailleurs, c'était fatal, mais caractéristique\ntout de même cette directe antinomie de deux jugements.)\n   Puis, au bout d'un moment, se dessinèrent des incursions sur les autres\nterritoires, d'abords réservés, de l'œuvre. Peu à peu l'envahisseur avan-\nçait, avançait!\n   — Fichtrrre! songeait Jacques, qui dressait l'oreille, vires acquirit\neundo! Aurais-jc eu tort de le remuer, et va-t-il à présent réfléchir, et\nplaquer mon pauvre bouquin ?\n   Non. Heureusement. Fausse alerte! En fin de compte, le ciel se rassé-\nrénait, et Savère n'exigeait même pas que la terminaison du livre fut\nrefaite.\n   — Ecoutez, lui disait Jacques, j'ai déjà tant et tant de fois brassé et\nrebrassé, mallaxé et remallaxé tout ce récit qu'il me soulève le cœur.\nLa seule idée d'avoir à m'en occuper encore, même pour une refonte\npartielle, me rend malade. Tant pis; j'en conviens, les derniers chapitres\nsont ratés, mais, ma foi, ne croyez-vous pas qu'ils passeront avec le\nreste ?\n   Sur ce, le tribunal ayant ri et abandonné l'accusation. Jacques — pru-\ndemment — s'esquivait de l'audience et prenait congé.\n   De nouveaux remerciements, une poignée de main dans laquelle il eût\nvoulu mettre toute son âme. puis les rues, ces mêmes rues qui, tout à\nl'heure, lui paraissaient banales, et qu'il associait maintenant à sa joie, les\ntrouvant soudain idéalisées, plus pittoresques, plus belles, avec je ne sais\nquel air de fête.\n   Dix minutes d'église pour remercier Dieu de la grande chance; trois\nquarts d'heure de café (histoire de se rafraîchir et d'écrire à un jeune\nménage lyonnais, les Sermaize, ses meilleurs amis, une lettre triom-\nphante où, taisant à peu près complètement le côté critiques — on a de\nces distractions clans la vie! — Jacques ne parlait guère que des éloges\ndécernés par Savère à son manuscrit), puis il reprenait sa promenade\ninterrompue.\n   Jamais Paris ne lui avait semblé si beau.\n   Et, par le fait, elle était exquise la grande ville, en cette pure soirée\nd'avril déjà tiède.\n   Des urnes du couchant délicat, poli comme une immense conque de\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "                      ÉPREUVES...     D'IMPRIMERIE                      325\n\n\n\n corail translucide, s'épanchait une lumière affinée, dièzant tous les tons,\n les poussant jusqu'à leurs valeurs extrêmes, et baignant mollement les\n nobles architectures qui sertissent d'une prestigieuse couronne murale\nle divin panorama des quais de la Seine... La douceur des eaux répon-\ndait à la douceur du ciel. Leur surface étincelante, gercée de mille plis.\ns'émaillait de nuances mobiles, allant des pourpres clairs aux jaspes\nveinés d'ors... Le long de la berge, là-bas. impalpables comme une pou-\ndrée de cendre verte, les premiers bourgeons diapraient les saules...\nAvec le crépuscule attentif, toute la magie du printemps naissant passait\nsur la terre...\n   Et pour Jacques, revivant encore les flatteuses paroles de Savére. ces\nheures fugitives s'essoraient inoubliables, que nimbaient de jeunes\nespoirs...\n\n  (A continuer.)                                            J. ESQUROL..\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "      VERS POUR                  OPHÉLIE\n\n                                     A HENRY MAUBEL\n\nLe soir : Et c'est an fond du ciel comme un sourire\nA la fois doux et grave où de l'amour expire.\nL'heure est divine : On peu de mon rêve s'étend\nAux fleurs que vient choyer l'eau grise de l'étang.\nElles tendent vers loi leurs coupes de folie,\n0 ma sœur en l'ennui, triste et pâle Ophélie\nTandis qu'Hamlet divague en son parc d'Elseneur,\nPrès d'elles, tu viendras prier pour son bonheur.\nEl lassée à la fin des humaines paroles,\nTu t'émerveilleras aux chansons des corolles.\nCar si les chers aveux le furent refusés,\nLes fleurs t'enchanteront de suprêmes baisers.\nLes lys parfumeront ton âme immaculée\nEt les roses ta frêle chair inviolée..,\nMais tout en le perdant à jamais dans la nuit,\nBien qu'il soit loin de toi, lu seras près de lui...\nLe soir : Et c'est au fond du ciel comme un sourire\nA la fois doux et grave où de l'amour expire...\n                                     GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": ""}, {"page_pdf": 399, "texte": "FERNAND SEVERIN\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "       F E R N A N D S É V E R I N (1)\n\n\n\n                  VOICI un livre avec lequel il faut vivre. I1 n'est point de\n                  ceux dont la lecture s'accommode d'une heure hâtive de\n                  loisir distrait, au milieu des préoccupations de notre\n                  existence précipitée, d'une halte précaire dans le mou-\n                  vement tumultueux et vide de choses et de gens qui\n                  nous emporte, quoique nous en ayons.\n                    Il faudrait le prendre et l'ouvrir lorsque, las du bruit\n                 morose de la vie, las de nous-mêmes et de notre pensée,\n                  avertis, plus qu'à l'ordinaire, du secret de mélancolie et\nde regret que nous voile la fuite inaperçue du temps et la multiplicité\ndes objets où notre attention s'égare, nous sentons avec une douloureuse\nintensité le poids de nos aspirations inexaucées, le fardeau toujours accru\nde déceptions, de hautes ambitions meurtries que nous traînons après\nnous, sans plus l'espoir ni. peut-être, le désir d'en poursuivre l'utopique\nréalisation.\n  Espérances mort-nées: amours dont l'ardeur mélangée d'une fierté\ntrop ombrageuse ne s'est jamais exprimée: tendres figures, émerveil-\nlantes de jeunesse et de candeur, fantômes effacés aussitôt qu'apparus,\net dont l'imagination du rêveur a fait le centre d'un songe doux et\nfabuleux: indicibles et pures paroles que personne, jamais, n'a su ou\nvoulu entendre, ou. qui. proférées, ne seraient, sans doute, qu'un vain\nson pour les oreilles frivoles qui les écouteraient...\n  Ah! le sort à la fois pitoyable et sublime du poète! les mots puissants\n\n\n    Poèmes ingénus. Paris. Fischbacher.\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": " 328                               DURENDAL\n\n\n et magiques, les sentiments profonds et exquis dont il voudrait com-\n muniquer la compréhension à une créature : ces confidences, ces aveux,\n l'exaltant mystère de son délire taciturne, tout cela que, malgré tant de\n déconvenues, il aspire à transporter clans la vie, avec quelle amertume\n et, aussi, quel déchirant dédain, il aperçoit, une fois de plus, que ces\n choses ne sont pas faites pour le commerce ordinaire des h o m m e s : que\nnul n'existe, digne de les entendre, et qu'elles ne paraîtront naturelles et\nsupportables que dans les pages d'un livre chimérique.\n    Le ciel l'a doué de dons contradictoires car, chez lui, la jeunesse\ntoujours reflorissante de la sensation s'apparie au perpétuel désenchan-\ntement de l'expérience; il est investi de ce fatal pouvoir de confronter\nle rêve avec la réalité, et celle-ci, sans cesse, s'évanouit à ses yeux, comme\nune fragile et éphémère apparence, comme le pâle et oblique reflet d'une\ndécevante splendeur disparue. Il est en mission parmi nous, loin de sa\npatrie spirituelle et, s'il laisse deviner sa nature et son origine, ce n'est\nque pour aussitôt repartir, malgré l'amour et la pitié et la voix chère qui\nl'implore :\n                  Que vous ai-je donc fait qui rappelle vos cygnes?\n                  Ah ! laissez-les sans vous retourner sur la mer.\n\n\n\n\n    Les Poèmes ingénus sont comme les épisodes lyriques de l'histoire\n d'une âme d'une délicatesse et d'une discrétion exaltées, contenue jusque\n dans l'inspiration, et qui ne cède à l'enivrement de celle-ci qu'en dépit\n d'elle-même, interdite et confuse parfois de confessions auxquelles elle\n s'est abandonnée. Car, il n'est donné qu'aux poètes auguraux d'oublier,\n en descendant du trépied, le sens des paroles qu'ils y ont prononcées.\n    Le vers de Séverin n'est pas éclatant, mais nombreux et paré d'on ne\n sait quelle lumineuse eurythmie; le timbre de sa voix est si pur et si\n clair, les nuances en sont tellement déliées que la moindre inflexion\ntendre ou plaintive acquiert l'éloquence pénétrante de l'accent le plus\ntragique et le plus passionné. Et, quelquefois, l'émotion incisive- du\npoète ne se marque que par une palpitation du vers, une réticence de\nla pensée, intimidée de s'être trop complètement dévoilée.\n    Son art est épris de simplicité dans les lignes, dans le geste, dans la\nparole. Les âmes qui s'évoquent dans ses poèmes sont toutes parfumées\nde haute modestie et de touchante réserve, faibles comme les enfants de\nla femme, mais, dans leur grandeur native et ignorante d'elle-même,\nincapables d'une pensée moins pure.\n   Et leur décor familier, celui qui s'apparie à leur attitude de peine ou\nd'allégresse également ingénue, ce sont les bois, les champs, loin des\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "                             FERNAND         SEVERIN                     329\n\n\n villes, loin du monde artificiel et menteur qui fait grimacer la pensée, la\n guindé ou la pétrifie. Elles recherchent les paysages sylvestres, l'indi-\n cible beauté des eaux, des arbres et des fleurs, toute l'harmonie qu'épan-\n dent sur le charme de la terre et la lisière sacrée des bois les rayons\n endoloris et pourprés du soleil d'automne: la terre maternelle et chari-\n table que l'on sent vibrer de la pulsation invisible de la vie réparatrice;\n les vastes horizons et la bonté compatissante du monde passif qui, se\n conformant à notre humeur, s'attristent de notre deuil ou sourient à\nnotre joie. Et toutes les apparitions qui traversent le cadre lyrique de\n ces sites agrestes — incarnations successives du songe du poète — sont\n comme les phases de la vie sentimentale d'un être doux et, à force de\n conscience et de scrupules, un peu farouche, livré en proie à la fasci-\nnation d'un impossible bonheur, à toutes les outrances d'une sensibilité\net d'une tendresse trop généreuses, trop insolites pour n'effrayer point\nla sympathie : — un être au cœur éperdu et reconnaissant qui, tout\npénétré du sentiment exquis de son indignité, accueille l'amour « en pur\ndon », bonheur qu'il s'imagine immérité et dont son humilité reste et\nsurprise et ravie.\n   Les héros de la fable et de l'art deviennent comme des reflets de ses\nagitations ; ils s'incorporent dans son rêve et ils y passent, le front courbé\nsous leur tragique destinée, semblables à eux-mêmes, tout à la fois, et\ndifférents, car ils transportent leur âme endolorie sur ce nouveau théâtre\npour assumer de nouvelles douleurs. C'est Yseult, Elsa et Eurydice,\nTristan, Lohengrin et Orphée qui nous réapparaissent dans les transes\nterribles et délicieuses de la passion, avec\n\n                  Les vœux trop liants, la vaine et folle impatience\n                  Ht tous les maux naissant de plus de conscience\n\nvictimes affolées par l'insoluble énigme de l'amour et de la mort, et\nséparées, bientôt, parce qu'elles ont cédé au désir fatal de se comprendre\net de se connaître.\n\n                                       *    *\n\n   En vérité, il nous semble qu'il ne s'agisse point ici d'une œuvre litté-\nraire ou, pour préciser ce que nous prétendons dire, de l'œuvre d'un\nlittérateur. Presque dès ses débuts, Séverin s'est révélé sous l'aspect,\navec la physionomie morale que la sélection des Poùmcs ingénus ne fait\nque fixer. Tellement que, si chacune des pièces de ce recueil ne portait\nsa date, on s'apercevrait à peine qu'elles soient d'époques diverses. C'est\nqu'elles sont l'interprétation parfaite, dans le fond comme dans la forme,\nde la personnalité de l'écrivain : une effusion de poésie absolue, c'est-à-\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "330                              DURENDAL\n\n\ndire qui n'a de source que l'âme même du poète, et qui l'exprime\nelle seule et elle tout entière.\n   La taciturne adoration d'un esprit méditatif, rempli, d'ailleurs, des\nexaltants souvenirs de l'antiquité hellénique, imprègne les premières\nparties du livre d'une espèce de paganisme mystique. Ce panthéisme, si\nmême on peut définir de ce terme une communion aussi rare, ce pan-\nthéisme ne répond à aucune philosophie et, moins encore, à celui de\nHugo qui, visionnaire de la matière, dégage de l'enivrement des phéno-\nmènes sereins ou malfaisants de la vie universelle, une sorte d'obscure\nreligion rudimentaire, faite d'épouvante et de vertige. Le panthéisme de\nSéverin est purement subjectif: c'est, pour ainsi dire, l'expansion extra-\nvasée des modes sentimentaux de sa pensée sur le monde extérieur.\n Nous ne connaissons pas actuellement de poète dont l'inspiration ait un\n caractère plus intime, ait jailli ainsi des profondeurs secrètes de l'âme: de\n poète plus strictement» élégiaque » et dont l'art emprunte moins au pitto-\n resque, à la magie illusionnante des mots. Et comme il est inévitable\n chez un esprit aussi nativement lyrique, il est essentiellement religieux:\n incrédule encore, sans doute, mais non sceptique, et mainte page nous le\n révèle, souffrant de l'incapacité de croire.\n    Il connaît l'hostilité des hommes pour ceux qui marchent dans la vie,\n guidés par un idéal trop altier, leur hostilité ou leur indifférence, et que\n même le silence de la résignation ou de la modestie souvent leur est\n comme une insulte. Et il s'est retourné vers la nature, cruelle, elle aussi,\n mais ignorante, mais émue d'une éternelle aspiration destinée à rencon-\n trer un déchirant écho dans le cœur inassouvi du poète. Il sait, cepen-\n  dant d'avance, que la solitude des bois restera inefficace à lui commu-\n  niquer sa paix, mais la contemplation en associant la beauté des choses\n  à sa propre douleur et à ses désirs prêtera à ceux-ci un aspect et des\n  accents nouveaux, plus intenses et plus solennels : le chœur des forêts et\n  des champs répondra à la plainte du passant et n'en sera-t-elle point à\n  moitié consolée ?\n     La nature, clans la grâce naïve de sa majesté, calme l'exagération\n  égoïste des sentiments du poète, en les faisant rentrer clans l'harmonie\n  des phénomènes. Sa mélancolie s'exalte et s'ennoblit à respirer sous le\n  ciel; elle erre aux bords fastueux des lacs ou, nostalgique, revient\n  chercher des paysages commémoratifs d'autres douleurs à demi oubliées,\n   pour se griser d'elle-même, se troubler davantage, se multiplier en res-\n  suscitant la chère hallucination des souvenirs, des regrets et des remords\n  impérissables.\n      Il sent bien que, seul, son regard anime et vivifie cette beauté,\n   qu'elle serait morte si elle n'achevait sa signification dans l'esprit où elle\n   se réverbère, et que l'émerveillement joyeux ou désolé du site est tout\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "                             FERNAND        SEVERIN                              33l\n\n\ndans l'âme du contemplateur. Le destin des arbres, des rieurs et des\nbêtes est tracé, et il est innocent: qui jugera l'homme, à son tour,\nl'homme rempli de maximes et de sentences, et dira s'il a parcouru\nl'orbe de sa destinée avec la même pureté, mais consciente et volontaire,\nque les choses?\n   On pensera, peut-être, que la douceur du soleil, la gloire des bois et\ndes tleurs sont l'habituel sujet des discours des poètes et que, donc, ceci\nn'est pas nouveau. L'amour, non plus, ni la douleur ne sont des nou-\nveautés dans le monde : mais ils n'ont de vertu que selon l'âme qu'ils\nbouleversent et nous ne voyons personne qui, mieux que Fernand Séve-\nrin, et plus simplement, nous en ait traduit la poignante grandeur.\n   Nous devrions parler encore, et longuement, de la dernière partie des\nPoèmes ingénus : les Malins angéliques, de ces belles inspirations d'une\nfoi encore hésitante ou, seulement, d'un désir de foi: de ces poèmes où\ns'évoque, à nos yeux, le pays béni, l'Ombrie ineffable et charmante, et\nqui ont l'accent humble et réconcilié d'une prière...\n\n                  Puissé-je vivre là sans penser à la vie !\n                  Et, le céleste espoir peuplant mes solitudes,\n                  Comme un prédestiné, goûter, sans autre envie\n                  L'attrait, durable seul, des saintes habitudes!\n\n   Mais le lecteur nous sera reconnaissant de lui laisser le plaisir d'explo-\nrer complètement le livre de Séverin.\n  Ceci, d'ailleurs, n'est point un article critique, mais un commentaire\nun peu diffus sur une œuvre, un fraternel hommage à un poète aimé.\n\n                                                                    ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "            CA LM E\n\n\nLe brouillard plane sur la pille.\nBlanc dans la nuit : tout est tranquille.\nIl a neige : l'on n'entend pas\nSur le pavé le bruit des pas.\nDans mon âme quelle tristesse,\nComme un brouillard plane sans cesse?\nCe n'est pas même le chagrin,\nNi le désir, ni le dédain.\nCe n'est pas même la souffrance :\nMélancolie ou souvenance.\nSans violence et sans douleur,\nLa tristesse envahit mon cœur.\n Dans les ravins la brume fume,\n Et mon cœur est plein d'amertume.\n Un flocon s'envole léger\n Et mon cœur voudrait s'alléger.\n Sur la neige, un rayon livide :\n Mon Dieu! tout est vain, tout est vide.\n On voit courir une clarté :\n Mon Dieu, tout n'est que vanité!\n\n                  GONZAGUE DE REYNOLD.\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "               UN ROMAN CHRÉTIEN\n\n\n    Résurrection. Tel est le titre du nouveau chef-d'œuvre de Tolstoï. Livre\n superbe et comme toujours parfaitement traduit par M. de Wyzewa.\n    Rarement avons-nous lu un roman plus attachant, aux pensées plus\n hautes, aux sentiments plus tiers, plus magnifiquement conçu et plus\n vigoureusement écrit.\n    Le personnage principal du roman est tout simplement un héros. Il a\n fauté, c'est vrai. Mais combien sublime son repentir! Avec quelle fer-\n veur, avec quelle passion, dirai-je, il rachète sa faute.\n    « Un misérable, voilà ce que tu es! — se dit-il à lui-même. — Peu\nimporte comment les autres te jugent; tu penses tromper les autres,\nmais non te tromper toi-même... » Ce disant! il s'arrête. Son exaltation\nintérieure grandissait de minute en minute. Soudain, il joignit les mains,\ncomme il faisait dans son enfance: il leva les yeux et dit : Seigneur, viens\nà mon aide, instruis-moi. pénètre en moi pour me purifier!\n   Neckhludor priait. Il demandait à Dieu de pénétrer en lui pour le puri-\nfier, et cependant le miracle qu'il demandait dans sa prière s'était déjà\naccompli. Dieu, qui vivait en lui, avait repris possession de sa conscience.\nLt Nelvhludor non seulement sentait la liberté, la beauté, la joie de la\nvie: il sentait encore que tout était possible au bien. Tout le bien qu'un\nh o m m e pouvait faire, il se sentait en état de le faire. Lt des larmes appa-\nraissaient dans ses yeux, des larmes de bonheur, provoquées par\nL'EVEIL DE CET ETRE S U P E R I E U R QUI DURANT DES ANNEES.\n\n\n (1) Résurrection, par le comte TOLSTOÏ, traduit par I. DE WYZEWA (Paris, Perrin, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": "334                             DURENDAL\n\n\nAVAIT DORMI EN LUI... Il s'avança vers la fenêtre et l'ouvrit. La fenêtre\ndonnait sur le jardin. La nuit était fraîche, claire, silencieuse. Sous la\nfenêtre, l'ombre d'un grand peuplier dénudé se dessinait sur le sable de\nl'allée et sur le gazon. A gauche, le toit de la remise paraissait tout blanc\nsous les rayons de la lune. Et Neckhludor considérait le jardin, rempli\nd'une douce lumière argentée: il aspirait le souffle vivifiant de la nuit.\nComme il fait beau ! mon Dieu! comme il fait beau ! MAIS C'ETAIT DANS\nSON AME SURTOUT QU'IL FAISAIT BEAU!\n   Ce passage, qui termine le chapitre VII de ce merveilleux roman, en\nrenferme toute la genèse.\n    Neckhludor, terrassé par la grâce du repentir et virilement décidé à\ntout sacrifier pour racheter sa faute et la réparer, poussera l'héroïsme du\nrepentir jusqu'au martyre. Il se sacrifiera lui-même.\n    La femme qu'il a séduite et abandonnée après la séduction, est tombée\ndans la fange et, de chute en chute, en est arrivée au dernier degré de\nl'abjection.\n    N'importe, c'est lui qui est la cause de son infamie. N'a-t-il pas, en la\nséduisant dans la fleur de son innocence, posé le premier jalon de toute\nune vie de désordre et pour lui et pour elle.\n    Elle est injustement condamnée en cour d'assise. 11 a juré de la délivrer.\nIl va la trouver en prison et ici se passe une lutte admirable entre la vic-\ntime et le séducteur. Lui veut la réhabiliter à tout prix. Dans un élan\n superbe, il se jette à ses pieds, il lui demande pardon de sa faute.\n   ,« Cette faute, je veux la réparer, lui dit-il, et la réparer non par des\nparoles mais par des actes... Je suis résolu à me marier avec vous !... J'ai\n le sentiment que DEVANT DIEU JE DOIS LE FAIRE. »\n    Mais la victime le repousse : « Moi je suis une fille publique, une con-\ndamnée au bagne, lui répond-elle. Vous êtes un prince. Vous n'avez rien\nà faire avec moi... Vous auriez mieux fait de penser à Dieu autrefois...\nTu as conscience de ta fauter Tu n'en avais pas conscience quand tu m'as\n glissé ces cent roubles!... Va-t-cn d'ici, je te déteste... Oh! pourquoi ne\n suis-je pas morte dans ce temps-là! » et elle fond en larmes. Nekhludor\n veut lui parler, mais il ne le put. La vue de ces larmes lui déchirait le\n cœur.\n    En dépit des résistances de la malheureuse qui repousse son sacrifice,\n Nekhludor est bien décidé à le faire quand même. « L'utilité de ma vie,\n je ne la comprends pas, se dit-il à lui-même,... comprendre l'œuvre du\n Maître n'est pas en ma puissance. Mais ACCOMPLIR SA VOLONTÉ\n TELLE QU'ELLE EST ÉCRITE DANS MON COEUR, cela est dans ma\n puissance et je sais que je le dois. Et il n'y aura de repos pour moi que\n quand je l'aurai accompli. »\n    Ce devoir, il l'accomplit envers et contre tout, marchant contre\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "                          UN ROMAN       CHRÉTIEN                         335\n\nvents et marées, bousculant tous les préjugés du monde, n'ayant plus\ndevant les yeux que ce grand principe du devoir, seul régulateur désor-\nmais de toute sa vie, seul inspirateur de tous ses actes.\n   Un jour que sa sœur le supplie de renoncer à son généreux dessein de\nmarier la condamnée au bagne, lui disant : « Mais est-ce que vraiment tu\npeux avoir l'espoir de ramener cette créature au bien, après la vie qu'elle\na menée? » il lui fait, l'âme plus remplie que jamais d'une joie tranquille,\ncette réponse sublime dans sa simplicité : « Je n'ai pas à la ramener au\nbien, mais à y revenir moi-même. » — « Mais je suis sûre, réplique sa sœur,\nque ce mariage fera ton malheur! » — « Je n'ai pas à m'occuper de mon\nbonheur », lui répond-il. — « Oui, je comprends, reprend sa sœur, mais\nelle, si elle a du cœur, un tel mariage ne peut la rendre heureuse, elle ne\npeut le souhaiter. » — « Aussi ne le souhaitc-t-elle pas », lui répond-il.\n— « Mais, enfin... la vie... »— « Eh bien? » —« La vie exige autre chose. »\n— « LA VIE N'EXIGE AUTRE CHOSE SINON QUE NOUS FASSIONS\nNOTRE DEVOIR », répond Nekhludor.\n   Tels sont les sentiments chevaleresques et chrétiens à la fois, d'une\nbeauté toute évangélique, dont Tolstoï a imprégné l'âme grandiose de\nson héros.\n   Et ces sentiments se développent et se soutiennent jusqu'à la fin de cet\nadmirable roman, que l'on pourrait appeler le roman du devoir.\n   La malheureuse est condamnée à l'exil en Sibérie. Nekhludor ne par-\nvient pas à faire casser le jugement inique qui l'a condamnée. Sa résolu-\ntion est bien vite prise. Il n'hésite pas. Il part pour la Sibérie avec elle. Il\nsuit le convoi des déportés, partageant leurs angoisses et leurs souf-\nfrances inénarrables jusqu'au bout.\n   Peines inutiles : il ne parvient pas à persuader la condamnée à se marier\navec lui et il doit bien se résigner à ne pas pousser le sacrifice jusqu'au\nbout. Mais il ne se résigne pas à abandonner la voie du devoir où le\nrepentir t'a fait rentrer. Et prenant en mains les Evangiles, il se mit à les\nméditer et songeait en lui-même : « Nous vivons tous dans la croyance\nque NOUS SOMMES NOUS-MÊMES LES MAITRES DE NOTRE ME\nET QUE CELLE-CI NE NOUS A ÉTÉ DONNÉE QUE POUR NOTRE\nPLAISIR! Or, c'est une croyance insensée! L'homme n'est pas venu au\nmonde de son plein gré : quelqu'un doit l'y avoir envoyé et pour quelque\nmotif. Mais nous, nous avons décidé d'oublier cette évidence et de nous\nimaginer que nous n'avions à vivre que pour notre plaisir. Et nous nous\nétonnons après cela de souffrir et de nous sentir mal à l'aise comme si ce\nn'était point la conséquence fatale de notre situation d'ouvriers se refu-\nsant à accomplir la volonté de leur maître. Et la volonté de notre maître,\nelle est exprimée dans ce petit livre! CHERCHEZ LE ROYAUME DE\nDIEU ET LE RESTE VOUS SERA DONNÉ PAR SURCROIT. Et nous.\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "336                             DURENDAL\n\n\nc'est le SURCROIT que nous cherchons et nous nous étonnons de ne\npouvoir le trouver! Oui. c'est bien cela qu'a été ma vie! Mais désormais\ncette vie est finie et une autre commence ! »\n   Ainsi se termine ce splendide roman de Tolstoï, un des plus beaux\nlivres peut-être après : A la recherche du bonheur, que cet admirable écri-\nvain ait composé dans sa vie. un des plus hauts d'inspiration, de senti-\nments et d'idées de toute la littérature contemporaine.\n   On peut ne pas partager toutes les idées sociales et philosophiques de\nTolstoï, mais il est impossible de ne pas se sentir épris de l'admiration la\nplus enthousiaste et la plus sympathique pour l'auteur d'un chef-d'œuvre\naussi transcendantal. aussi sain, aussi réconfortant et en même temps\naussi artistique que celui que nous venons d'analyser.\n\n                                                L'abbé HENRY MOELLER.\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "La Schola palestinienne \" a capella \"de Gand\n\n\n\n   Un jeune maître gantois, M. Hullebroeck, s'est imposé la tâche\nd'initier le public à l'art Palcstrinien, à cette musique si belle et vraiment\nreligieuse. L'entreprise est hardie. Rien n'est plus ardu comme technique\nque cette musique contrepointée au possible, dont le style, tout aux anti-\npodes des créations modernes (fussent-ce les moins profanes) ne laisse\npas de désorienter, en dépit de la poésie universellement compréhen-\nsible et empoignante qui s'en dégage. A qui juge ou s'émotionne super-\nficiellement, à qui veut le lyrisme éclatant, les sensations violentes que\ndonnent certains genres de musique moderne, le chant religieux paraît\nfroid. On s'effraie de la complication harmonique, du travail prodigieux\ndéployé. On recherche la trame, l'ossature du morceau. Comme l'audi-\ntion est fugace et que mille thèmes s'entrecroisent, et échappent quand\non croit les palper, il se fait que, novice au jeu, on s'égare en de vaines\npoursuites et qu'on revient bredouille, l'esprit lassé.\n   Agir ainsi, c'est jeter la proie pour l'ombre. Le travail est ici génial,\nmais il n'est pas la beauté. Il n'en est que le fond. Conscient de son\nessence et de son rôle, il se dérobe. Les détails, la complication harmo-\nnique et l'enchevêtrement des thèmes concourent à un ensemble magni-\nfique, plus large peut-être que la musique. Il y a dans ces chants une\npoésie intense, une richesse infinie de sentiment calme et de sérénité\ndouce auxquels il faut s'abandonner tout entier pour qu'ils vous ravissent.\n   La tentative de M. Hullebroeck est digne de tous les encouragements,\nen raison de l'élévation et de l'utilité du but qu'il poursuit et qui est de\ndévoiler les trésors d'inspiration que renferment de telles œuvres. Il n'y\na pas que le public qui en tirera son profit. La remise en honneur de cet\nart religieux supérieur exercera une salutaire influence sur les composi-\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "338                            DURENDAL\n\n\nteurs de musique d'église, dont les œuvres, hélas! à de rares exceptions\nprès, sont dépourvues de toute inspiration, n'ont aucun caractère reli-\ngieux et sont animées plutôt de sentiments absolument profanes. Telle\nest bien, en effet, la musique soi-disant religieuse moderne.\n   Les chanteurs de M. Hullebroeck, au nombre de seize, s'acquittent\nd'une façon absolument remarquable de leur tâche épineuse, avec intel-\nligence et délicatesse, en y mettant ce qu'il faut de nuances pour l'inter-\nprétation des œuvres religieuses, dont l'expression réclame avant toutes\n choses la sobriété dans le lyrisme.\n    Les auditions qui ont déjà eu lieu étaient parfaites. Nous avons entendu\n entr'autres des fragments de deux, trois messes, dont celle du Pape\n Marcel est la perle, ainsi que les deux motets : Dextera domini et O Do­\n mine Jesu Christe, exécutés au premier concert et redemandés au second.\n Rien n'est plus chrétiennement inspiré que la musique palestinienne.\n Il y a là des mélodies divines encadrées des plus riches contextures\n harmoniques et qui se résolvent doucement et logiquement. Ces seize\n  voix, par leur admirable combinaison, donnent, quand on écoute en\n  fermant les yeux, l'impression de grandes masses chorales. I1 y règne\n  par dessus tout ce quelque chose d'impersonnel qui fait l'essence de la\n  musique religieuse, expression d'adoration universelle, comme la grande\n  voix de l'orgue qui fait vibrer les colonnes, chanter les ogives et exulter\n  le temple tout entier.\n                                                       LÉOPOLD SOENENS.\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "    Pour la beauté de nos paysages\n\n\n\n\n                   ONcommence peu à peu à comprendre, en Belgique et\n                     ailleurs, que les beaux arbres et les beaux coins de la\n                     nature ont le droit d'être respectés. Certes, l'éducation\n                     esthétique de nos ingénieurs et de nos bâtisseurs n'est\n                     point encore faite. La presse signale chaque semaine\n                     quelque profanation, due à la spéculation ou à la\n                     bêtise : des paysages familiers détériorés par quelque\n                     usine, des vallons déchiquetés, des roches éventrées,\n                     de claires rivières transformées en égoûts, de vieux\nremparts et de vieux arbres mis à bas. Mais le fait même qu'aucune de\n ces profanations ne passe désormais inaperçue, qu'aucune ne laisse le\n public indifférent, témoigne d'un heureux réveil du sentiment des belles\n choses.\n   Il s'est constitué en Belgique, — depuis huit ans, — une Socié/é nationale\npour la protection des sites et des monuments en Belgique. Cette société,\ncontrairement à ce qu'on se figure parfois, n'a aucun caractère officiel.\nConstituée par quelques hommes de bonne volonté, elle fait appel aux\npouvoirs publics et aux particuliers pour chercher à les convertir au\nrespect des belles choses ; elle leur dénonce les actes de vandalisme qui\nse préparent et obtient parfois qu'on les prévienne, elle leur recommande\ntelle mesure de préservation, elle leur suggère le recours à tels types de\nconstructions en vue de sauvegarder un peu cette beauté et le cachet\ndu sol natal, qui mettent à la portée des plus humbles un certain patri-\nmoine d'idéal et qui évoquent, mieux que tous les récits, l'histoire d'une\nprovince et d'une race.\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "340                             DURENDAL\n\n\n    Cette société nationale s'est doublée, depuis cinq ans, d'une société\nfiliale, la Société pour la protection des sites et des monuments de la province\nde Namur, qui est présidée avec une intelligence et une activité très\nremarquables par M. Paul Thémon, le paysagiste dont les œuvres, si\ncompréhensives de toutes les beautés du paysage namurois, sont annuel-\nlement appréciées au Salon des Aquarellistes.\n     L'assemblée générale de cette florissante société a eu lieu à l'Hôtel de\nville de Namur, le dimanche 11 février. M. Carton de Wiart, député de\n Bruxelles, qui a déjà rompu de nombreuses lances à la Chambre et dans\n la presse en faveur de la protection des sites, et dont l'intervention a\n déjà sauvé plus d'un joli paysage de la pioche des terrassiers ou des\n carriers, y a fait une conférence sur le sentiment du beau dans la nature.\n     Conférence psychologique, d'une philosophie très profonde et d'un\n style très délicat. Il s'y est appliqué à découvrir le secret de cette solli-\n  citude pour la défense de la beauté : Beauté du sol où vibre, dans le\n décor qu'elle anime depuis des siècles, l'âme même de la patrie.\n  Beauté des édifices publics et privés que les générations passées nous\n  ont légués en souvenir de leurs mœurs et de leurs arts. A quel sentiment\n  correspond cette sollicitude? Est-ce à quelque fantaisie d'archéologue\n  ou d'artiste? à quelque sensiblerie de dilettantes? ou à quelque notion\n  plus mystérieuse et plus féconde ?\n      M. Carton de Wiart l'explique par l'effet d'une faculté qui n'est ni\n  l'intelligence, ni la sensibilité, mais bien ce sentiment esthétique « qui\n  nous permet, disait Ruskin, de surprendre l'offre de toute la nature\n   extérieure au cœur des hommes : l'appel du rocher, de la montagne,\n   de la vague, de l'arbre, comme une part de la vie nécessaire de leurs\n   âmes ». Cette faculté joue un rôle insoupçonné dans la vie des individus\n   et des peuples. Ne retrouve-t-on pas dans les œuvres et les passions\n   des hommes les lignes des paysages que leurs yeux ont contemplés?\n   L'histoire des sommets de la terre n'est-elle pas intimement liée à l'his-\n   toire des sommets de la pensée, depuis le mont Sinaï et le sermon sur\n   la montagne, et peut-on refuser d'attribuer aux spectacles montagneux\n   quelque part de ce qui donna le rôle de conducteurs intellectuels parmi\n   les nations de l'Europe, à ces Grecs qui logeaient leurs dieux sur\n   l'Olympe et qui dressèrent leurs théâtres, comme celui de Taornima,\n   sur les contreforts des plus grands sommets, à ciel ouvert, pour associer\n   dans l'âme populaire, aux joies de la musique et de la tragédie, le spec-\n    tacle des plus féeriques horizons de terre et de mer? Ne retrouve-t-on\n    pas dans la contemplation des paysages familiers, dans la communauté\n    qui nous lie à ce paysage qui est le visage de la mère-patrie, une des\n    sources du patriotisme? C'est pourquoi, faire connaître et faire aimer\n    ces traits, les respecter et les perpétuer, c'est respecter et perpétuer\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                POUR LA BEAUTÉ DE NOS PAYSAGES                          341\n\n\nl'idée de patrie, c'est faire connaître et aimer la patrie elle-même.\n    Certes, l'œuvre de sauvegarde doit se résigner à faire aujourd'hui la\npart du feu. Sous prétexte de nous mener plus vite aux beaux coins d'un\npays et de nous permettre de les admirer avec plus de confort, on com-\nmence par les défigurer. « Chaque nouvelle ligne de chemin de fer, en se\nprolongeant comme une ride sur le visage de la patrie, efface quelque\nchose de sa beauté. » C'est fatal.\n    Il faut s'y résigner; mais, en même temps, dans la mesure du possible,\nsuggérer aux pouvoirs ou aux particuliers de conserver intactes, quand\nils le peuvent, les beautés dont ils sont détenteurs, leur persuader au\n besoin de racheter quelque site menacé, proposer aux ingénieurs et aux\n architectes des projets respectueux du caractère des paysages où doivent\n opérer leurs compas ou leurs truelles. C'est tout une propagande de\n vulgarisation esthétique, — propagande de chaque jour, — qui fera, du\n même coup, mieux apprécier le charme des beautés naturelles par ceux\n qui, devant elles, passaient hier indifférents. Ainsi, nous enrichirons\n nos frères d'une joie encore inéprouvée! Tâche bienfaisante, vraiment\n sociale, qui établit entre les hommes, dans le domaine du sentiment\n esthétique, cette communauté, cette presque égalité qui ne peut exister\n dans le domaine matériel ou intellectuel.\n     Telles furent les principales thèses développées, avec maints exemples\n à l'appui, et dans une langue vraiment artistique, par M. Carton de\n Wiart.\n     Pour donner, en guise de complément à ce trop pâle compte rendu,\n un aperçu des besognes diverses où s'emploie l'activité de la société\n  pour la protection des sites et monuments, je résume quelques passages\n  de l'excellent rapport du comité namurois pour l'année 1899.\n     La société a cherché, — et elle y réussira, — à obtenir que le tracé\n  d'une route entre Tailfer et Lustin fut modifié de façon à ménager la vue\n  des panoramas sur la Meuse et à conserver intacts les prestigieux\n  rochers de Frêne. Elle a sauvé de la pioche et de la dynamite plusieurs\n  rochers, grâce au concours de quelques propriétaires voisins, ou même\n  des administrations locales.\n      Elle a obtenu le dérochage de quelques vieilles maisons à Namur et\n  réclamé la conservation des vieux vestiges des fortifications.\n      Elle a racheté un arbre historique qui allait être vendu. Elle a dressé,\n   après une enquête minutieuse, l'inventaire de tous les spécimens les plus\n  intéressants de l'arboriculture dans la province.\n      L'année précédente, elle avait exposé des photographies et dessins\n   (depuis reproduits et propagés par la gravure), afin de faire connaître et\n   apprécier les types des constructions nationales : vieux corps de fermes,\n   habitations en matériaux de la région. Elle a pu réagir ainsi, — des con-\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "342                             DURENDAL\n\n\nstructions récentes le prouvent, — contre la sottise ou la routine des\nparvenus qui semaient dans tous les coins de la vallée mosane d'horribles\nchoses en briques dont les tourelles et les poivrières, empruntées à une\ndiscutable « Renaissance flamande », juraient sur les tons gris et verts\ndes collines.\n   La société insiste aussi avec raison pour que les plans des constructions\nnouvelles dans les villes ainsi que les projets des travaux publics (créa-\ntion de nouvelles voies ferrées, rectification de cours d'eau, etc.) soient\ndésormais soumis, non seulement à des techniciens, mais aussi à des\nhommes ayant souci des beautés de notre paysage et dont l'avis\npourra souvent éviter d'irrémédiables actes de vandalisme.\n   Il est à souhaiter que ces idées qui, peu à peu, conquièrent la presse,\nqui commencent à se traduire dans les assemblées délibérantes, trouvent\nde plus en plus le retentissement et le crédit qui leur permettront enfin\n de triompher.\n   Dans un article sur les Sites, M. Carton de Wiart affirmait avec infini-\nment de raison ces quelques vérités, que je ne puis mieux faire que de\n reproduire comme conclusion de ces lignes :\n    « Ceux-là même, que tous les motifs de l'ordre sentimental laissent\n insensibles, devraient comprendre que les beaux sites constituent un\n capital, un véritable capital, plus solide que tous les fonds d'Etat, capital\n dont des milliers de braves gens : propriétaires, cultivateurs, hôteliers,\n transporteurs, épiciers, palpent l'intérêt de plus en plus rémunérateur.\n    Ailleurs, on comprend mieux que chez nous la moralité de la « poule\n aux œufs d'or ».\n    Ailleurs, on classe les beaux sites comme on classe les monuments\n précieux...\n    Nous en sommes encore à la période des bonnes volontés tâtonnantes...\n\n   Et pourtant, vive Dieu! les beaux arbres et les beaux coins de la\nnature nous sont des beautés et des richesses aussi légitimes et aussi\nsacrées que les beaux tableaux et les belles statues. Des peintures et des\nsculptures, cela se retrouve. Et, comme le dit un adage wallon : « Quand\nil n'y en a plus, il y en a encore »... Mais quand on nous aura dégradé\ntoutes nos vallées, pelé toutes nos forêts, rectifié toutes nos rivières,\nquel est donc, je vous le demande, l'artiste génial ou quel est le mécène\nopulent qui nous les rendra? »\n   On ne pourrait mieux dire.\n                                                               J. TIRIFAYS.\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                      LE SEPTIÈME SALON\n                                     DE LA\n\n\n\n           Société des Beaux - Arts\n\n                 L'IDÉE de faire une étude comparative entre l'école belge\n                   et l'école anglaise vient tout naturellement à l'esprit\n                   quand on parcourt le Salon des Beaux-Arts.\n                      Voici une occasion exceptionnelle de les étudier\n                   toutes deux. Si, les Anglais l'emportent par la distinc-\n                   tion et la correction de leurs portraits, les Belges exal-\n                   tent d'une façon prestigieuse dans leurs paysages, les\n                   campagnes ensoleillées. Aucun pays ne possède des\n                   paysagistes plus merveilleux que Courtens. Théo\nVerstraeten, Verheyden, Emile Claus. Les Belges ont toutes les\nqualités essentielles du paysagiste. Ils ont l'amour et le culte de la\nnature; ils la comprennent; ils se sentent humbles devant elle;\nils lui sont fidèles; ils la trouvent tellement belle que la peindre\navec simplicité est pour eux une œuvre d'art élevée. Ils sont coloristes\nparce que Flamands, et habiles à saisir les jeux variés des lumières\net les tonalités savoureuses de nos paysages. Et, remarquez ici la\ndifférence entre l'école belge et l'école anglaise. La première donne\nl'impression exacte de la nature, à l'heure même où elle s'en dégage avec\nle plus d'intensité. On a absolument l'impression de la chose vue et sentie.\nLe coloris est vivant. Le soleil brûle les façades, crible les taillis de ses ors,\nembrase les moissons. Il y a là une façon étonnante de concevoir la nature\nsous son point de vue le plus objectif. L'artiste saisit les moments où la na-\nture parle de la façon la plus éloquente. Le peintre anglais, au contraire,\nincarne les impressions reçues devant un paysage dans le calme matu-\n tinal ou la mélancolie lunaire. Matins gris ou soirs tristes, intéressants\n surtout parce qu'ils éveillent la rêverie. Ils sont donc subjectifs. Tout\n l'art de A.-K. Brown, de Macaulay Stevenson, de Thomas, de Walter Gay\n réside dans cette façon de comprendre le paysage. Dans aucune de leurs\n œuvres ne rayonne gaiement le soleil, ou ne rient des eaux claires. Lçs\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "344                                       DURENDAL\n\n\n\nteintes sont étouffées et estompées. Voyez, entre autres, le délicat Frosty\nmorning, de Brown, les douloureux bouleaux de Stevenson et les intérieurs\nparfumés du relent des Vieilles choses de Walter Gay. Revenez mainte-\nnant à Clans, à Frédéric, à Verheyden. Quelle vie ! Quelle clarté! Quelle\nexubérance ! Comme Clans est savoureux dans Son jour de nettoyage en\nZélande, comme Courtens s'impose par ses ciels vaporeux et profonds,\ncomme Verheyden est lumineux, surprenant de vérité, dans l'atmosphère\nde sa ferme en Flandre, van Doren décoratif dans son marais à Genck!\nAdmirez le parfait triptyque, le Labourage de Léon Frédéric, véritable\nenchantement pour les yeux, par le précis des détails et l'harmonie des\ncouleurs. Son délicieux Arc-en-Ciel est une des plus jolies et des plus\npoétiques idées que j'ai jamais vu exprimées. Il y a là aussi une mer\npeinte de chic d'Henry Arden, un pastel très intime de Baertsoen, un\npaysage grave de Mlle Beemaert et de vaporeuses toiles de Rosseels.\n   Si l'école belge s'impose à l'admiration par la splendeur de ses\npaysages, il nous faut admirer aussi les portraits des peintres anglais.\nQuel art élevé et complet. Certes, le portraitiste qui l'emporte est John\nSargent (1).\n   Les lignes sont vigoureusement dessinées. La couleur n'est, chez lui,\nqu'accessoire. N'avons-nous pas vu, en étudiant Van Dyck, que le por-\ntrait vaut surtout par le dessin, que le coloris n'est que secondaire?\nAdmirez ici comme les poses sont correctes et bien propres au person-\nnage, comme la touche est adéquate au sujet, comme une impression\nharmonieuse et complète se dégage de ces portraits. Avec quel soin les\ntêtes sont étudiées et caractérisées, les mains disposées, les fonds\ntransparents et creusés de façon à faire saillir le sujet? Je mets hors pail-\nles trois portraits de Sargent, Sir Dawes et Bailie Sinclair de James\nGuthrie, The Blach Dress de G. Henry, si distingué et si exquis de ton,\nla Maternité de G. Sauter, et la Jeune fille anglaise de Walton. Combien\nles portraits de Gilbert paraissent durs à côté de ceux-là!\n   L'art français est représenté par trois peintres très dissemblables.\nGustave Moreau, l'artiste aux couleurs rares, aux scènes fantastiques;\nFantin-Latour, le délicat pastelliste descendant des gracieux peintres du\nXVIIIe siècle, et le curieux Gaston Latouche. Le Noël de Bretagne, de\ncelui-ci, si originalement conçu, est d'une rareté de tonalité remar-\nquable et impressionnante. Les figures féminines de Fantin-Latour sont\nvaporeuses. La technique de ses tableaux est intéressante ; c'est un frottis\nlaissant le tissu de la toile visible, avec des empâtements pour les\nlumières. Cela donne une transparence et un flou admirables et fait\n\n\n (1) Voir Studio, février et mars 1900.\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "       LE SEPTIÈME SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS                  345\n\n\nressortir les chairs voluptueuses et rosées. Nous aimons son double por-\ntrait, la Lecture, qui laisse une impression durable.\n   L'art de Gustave Moreau est composé d'un ensemble de couleurs\nrares, d'attitudes recherchées et linéaires. Il est relevé par une grande\ndistinction dans le dessin et l'horreur évidente du banal. Certes, il est\ntrop conventionnel. Il est inspiré du byzantin, mais il est remarquable\npar son aristocratie, par sa tendance idéale. N'y a-t-il pas un souvenir\ndes jeux de lumière de Rembrandt dans les pierreries et les ors? Quelles\ndélicieuses chairs aux reflets verts, quels adorables yeux bridés et quelle\nrichesse de tentures !\n   II faut louer encore les très intéressantes études de Charles Mertens,\naffirmant un art élevé et loyal; les riches Natures mortes de Verhaeren et\nde Janssens, et, en sculpture, une harmonieuse Sainte Cécile de Vinçotte\net les beaux plâtres de Lambeau, Lagae et Meunier.\n\n                                                           HENRY VAES.\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": "                          LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\n\nRENAUD STRIVAY. S O U S le g r a n d Ciel (Seraing, PIERRE MARTINO).\n\n   Gracieux poèmes en prose, croquis pris sur le vif, les pages délicates\nqui composent ce petit recueil révèlent en leur auteur « un cœur épris\nd'air pur et de larges espaces ». Sous le grand ciel, parfois bleu comme\nle bonheur et parfois assombri de tristesse, M. Strivay a vu se dérouler\nharmonieusement le lent cortège des saisons et des mois. Au décor\nenchanteur des bois et des campagnes, il a discrètement confié un peu de\nses rêves, et la nature, reconnaissante et douce pour ceux qui l'aiment,\nlui a donné en retour le clair sourire dont ses tableaux sont illuminés.\n\nDÉSIRÉ MORRENT. L e s F u g i t i v e s , poésies. (Seraing, PIERRE MARTINO).\n\n   M. Horrent eut peut-être mieux fait de ne pas donner sitôt l'essor à la\nnichée de ses fugitives. Les sentiments qu'il exprime sont de ceux que\ntout jeune homme éprouve devant le spectacle des choses, à l'heure où\ns'éveille en lui l'amour. Une forme châtiée et dépouillée des hésitations\ndu début pouvait seule en rendre supportable la charmante banalité.\nEn somme, de la bonne poésie de collégien qui a lu Lamartine et Musset\net semble ne pas soupçonner que d'autres poètes aient chanté durant le\ndemi-siècle qui nous sépare de ces deux maîtres.\n\nMARIE-JEANNE. Entre d e u x S i è c l e s , poésies. (Bruxelles, OSCAR SCHEPENS.)\n\n  Ce volumineux recueil foisonne de beaux sentiments, par malheur fort\npiètrement exprimés. On y trouve des fables, des dialogues, des vers à\nLéon XIII, de longues odes au XXe siècle, bref, toute la lyre. Détail\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                               LES LIVRES                                 347\n\ncurieux : les nécessités de la rime ont uni dans le même sort un illustre\ngénéral et un fromage plus célèbre encore : Canrobert et camembert ;\nhorreur ! Nous n'en doutons pas, Mme ou Mlle Marie-Jeanne est, à tous\npoints de vue, une excellente personne. Mais que lui avons-nous donc\nfait pour qu'elle public ses poèmes ? Franchement, nous l'aimerions\nmieux sans ce défaut !\n\nYVANHOÉ RAMBOSSON. A c t e s , poésies. (Verneuil, J. GENTIL, imprimeur.)\n\n   « Sans posséder la foi, l'auteur de ces Actes fut convaincu que le bon-\nheur ne pouvait se trouver que dans la croyance. Il voulut croire et pra-\ntiqua, pendant quelques mois, l'erreur qu'on pouvait se reposer dans un\nidéal de vie toute faite, légué par le passé. »\n   Telle est la raison d'être de ces courts poèmes, et vraiment il faut\nremercier M. Rambosson de les avoir épargnés. La lecture de son petit\nlivre a été cause pour nous d'un vif plaisir.\n   Nous avons été saisis par le charme qui se dégage de ces prières si\nsimples, pleines d'abandon et de sincérité naïve, et nous avons pensé\nqu'il devait être doux de les avoir murmurées dans la grande paix des\néglises, en la présence mystérieuse de l'hostie, vers laquelle l'âme dou-\nloureuse de Verlaine chanta si divinement son repentir.\n                                                                C. DE S.\n\n\nLE ROMAN :\nRENÉ BOYLESVE.    M a d e m o i s e l l e Cloque (Edition de la Revue Blanche).\n   J'ai dit jadis — à propos de Sainte-Mane-des-Fleurs— que je considérais\nM. René Boylesve comme un des plus beaux espoirs du roman français;\nle second livre de l'auteur, le Parfum des Iles Dorromées, m'avait dérouté\npar d'inattendues complaisances envers la banale et écœurante mode de\nl'adultère — cet agaçant et odieux poncif contemporain — mais voici\nque Mademoiselle Cloque me rassure\n   C'est un beau livre; c'est un livre exquis; c'est un livre puissant.\n   La lutte désespérée de la tradition provinciale, dans sa candeur paci-\nfiante et sa dévoticuse simplicité, contre l'envahissement des modes\nfiévreuses, tapageuses et brillantes, contre aussi la fringale des affaires\net du luxe, a induit M. René Boylesve à la peinture en dyptique d'un\ncalme et primitif milieu de Touraine, où évolue la délicate âme\nancestrale qu'est Mademoiselle Cloque, et d'un centre d'intrigues et de\njouissances où évolue le financier, roi des temps nouveaux.\n   Autour de ces deux personnages principaux gravitent des individua-\nlités secondaires, toutes très bien campées en leurs tics et leurs\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": "348                            DURENDAL\n\n\nmanies, soit qu'elles appartiennent au groupe mélancolique de\nMademoiselle Cloque, soit qu'elles s'agitent dans l'orbite scintillant du\njuif Niort-Caen; mais les deux pivots du livre — Mademoiselle Cloque et\nNiort-Caen — sont des créations de première puissance, extraordinaire-\nment vivantes, très vigoureusement déduites, finement analysées,\nlonguement observées, admirablement éclairées et soulignées d'un style\nadéquat, et atteignant, d'endroits, au prestige de véritables symbôles\nd'un état de civilisation et d'un état d'âme.\n   Sans exagération aucune, on peut évoquer à leur sujet — comme une\nglorieuse récompense pour l'auteur de ce vrai chef-d'œuvre — le nom\nglorieux de Balzac!                                               F. V.\n\nLouis RIBALLIER. Philibert, pages de la trentième année. (Paris,       PLON\n  et NOURRIT.)\n   Philibert Rathelot de Nauciat souffre du mal dont est atteinte sa géné-\nration, rendue pessimiste par un enseignement sans idée et sans Dieu.\nAu seuil de la trentième année, il est las comme un vieillard, et l'inutilité\nde sa vie lui apparaît dans sa terrible réalité. C'est en vain que, par deux\nfois, il a tenté la douloureuse épreuve de l'amour. 11 est revenu déçu de\nces incursions dans le domaine passionnel, avec le lourd poids d'un rêve\nmort sur son cœur. Denise de Prévère, qu'il aimait de toute son âme, l'a\nrejeté, par un de ces caprices de jeune fille qui ne sait pas ce qu'un\nh o m m e peut souffrir. C'est chez Hermance Gérard, jeune ouvrière qu'il\na sauvée, que sa souffrance puise quelque apaisement, bientôt suivi de\nl'inévitable dégoût. Et quand la mort a rompu le lien qui l'unissait à elle,\nil se retrouve seul, devant l'effrayante perspective de la vie à recommen-\ncer, décidé à rester un honnête homme dans une société où ses pareils\nne sont plus rien.\n   Tel est ce roman, de style sobre et vigoureux, plein d'aperçus intéres-\nsants sur la France contemporaine. M. Riballier flagelle, avec une ironie\namère, nos institutions vicieuses dont le contact amollit les plus fortes\nnatures, quand il ne dirige pas vers le mal leurs énergies dépravées. Les\npremières pages de son livre constituent un saisissant tableau de l'histoire\nde ce siècle dans sa plus déplorable réalité.                     C. DE S.\n\nCAMILLE LEMONNIER. Le     B o n A m o u r (Paris, OLLENDORF).\n   Félicitons-nous de pouvoir louer, sans réserves fâcheuses, ce bref\nroman, ému et chaste, de M. Lemonnier. L'aventure est celle d'époux\nqui, s'étant mal aimés jadis dans la fougue des jeunes ans, ont souffert\nl'un pour l'autre et qui. après une très longue séparation, se retrouvent\nà l'improviste, au chevet des malades, dans l'hôpital où, lui médecin,\nelle infirmière, accomplissent l'œuvre divine de charité. Là, les deux\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "                                 LES   LIVRES                                349\n\n\nâmes s'apparaissent enfin et se pénètrent ; et l'amour, qui renaît lente-\nment, plus noble, plus calme, plus recueilli, rapproche les époux dans\nla joie presque religieuse d'un hymen renouvelé. L'œuvre, presque\nuniquement d'analyse, est discrète, délicate et subtile.        M. D.\n\nLA CRITIQUE :\nŒ u v r e s c o m p l è t e s de Paul B o u r g e t . — Tome II. Critique : Eludes\n et Portraits (Paris, librairie PLON).\n    Dans ce second volume des œuvres complètes de Bourget, éditées par\nla librairie Plon, d'une façon si soigneuse et si agréable, nous retrouvons\ntout d'abord les Etudes et Portraits, publiés vers 1885, et où le jeune\nromancier d'alors appliqua la méthode psychologiste au jugement\nd'écrivains de toutes les époques ; et le contact de cette sensibilité juvé-\nnile et ardente avec des œuvres consacrées par le temps nous valut\nla surprise de bien des points de vues nouveaux et insoupçonnés sui-\ndes gloires qu'on croyait figées dans des opinions définitives : à cet\négard, les appréciations sur Pascal et sur La Fontaine sont surtout inté-\nressantes.\n    L'édition primitive des Etudes et Portraits a été complétée surtout par\n des pages sur Flaubert, qui dégagent admirablement la haute probité\net la belle vaillance artistique du maître de Madame Bovary, et aussi par\n diverses contributions sur l'art et la civilisation anglaise ; et ces études\n présentent le grand et attachant intérêt de nous faire saisir combien et\n comment l'esthétique anglaise pénétra et pétrit à une marque spéciale\n l'âme, l'esprit et l'écriture d'un artiste qui doit à la fusion de la fougue\n française et de la correction anglo-saxonne, un des éléments importants\n de son originalité et de son succès.\n\nEUGÈNE GILDERT. E n m a r g e de quelques        p a g e s (Paris, librairie PLON).\n   La réputation dont jouit Eugène Gilbert, l'autorité dont déjà il est\ninvesti, l'amitié et l'admiration dont nous l'entourons tous sont le\nsalaire d'un talent très perspicace mis au service d'une indéfectible\nloyauté.\n   Pour s'être dégagé de la routine, du parti pris et du fanatisme, pour\ns'être refusé à entonner des hosanna s en l'honneur des livres médiocres\nde ses corréligionnaires et à jeter l'éteignoir sur les livres méritoires de\n ses adversaires, pour avoir voulu être juste, en un mot, de cette justice\n qui distribue l'éloge ou le blâme non selon la qualité des personnes,\n mais selon la valeur des œuvres, Eugène Gilbert a mérité ce grand et\n bel éloge d'avoir le plus contribué de tous à réhabiliter l'idée catholique\n avec la critique littéraire moderne.\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "350                             DURENDAL\n\n\n   Et d'autant plus glorieuse fut cette tâche que les obstacles à surmonter,\nles préjugés à renverser, les amertumes à subir et les attaques à\ndédaigner furent plus nombreuses et plus tenaces.\n   Et certaines pintades de lettres eurent beau caqueter, s'agiter et\ns'ébrouer, le critique de la Revue générale persista, avec un joli calme\nnon exempt parfois de certain dédain, dans la méthode choisie d'intran-\nsigeante et sagace impartialité.\n   J'imagine que c'est avec une réelle joie et quelque légitime orgueil\nqu'il a dressé dans son En marge de quelques pages, le procès-verbal\nde son long et persistant effort vers la parfaite probité littéraire ; la\npréface de M. de Spoelbergh de Lovenjoul est un portique adéquat à\nce livre où toutes les évolutions d'art de ces dix dernières années et\ntoutes les œuvres qui jalonnèrent ces évolutions sont analysées et jugées\navec un souci de vérité et une finesse d'appréciation également admirables.\n   Et puis, à travers tout le volume, quelle encourageante et fraternelle\nbonté éparse et comme la main, qui sait en passant fouailler élégam-\nment un cuistre, se tend bienveillante aux débutants, aux nouveaux-\nvenus, à tous ceux qui s'essaient vers l'art d'une aile tremblante et\nnovice.\n   En marge de quelques pages est un livre excellent et une bonne action.\n   Cela vaut un double proficiat.                                 F. Y.\n\n\nDIVERS :\nL e livre de m a première C o m m u n i o n . Entretiens par Mme GAUTIER.\n  Choix de prières par le R. P. GRAVEZ. Illustrations de Louis Trrz. (Edi-\n  teur, A. VROMANT, à Bruxelles.)\n\n   Voici enfin un livre de prières vraiment beau, absolument artistique.\nVous rappelez-vous les admirables dessins pour livres de prières exposés\npar l'artiste Louis Titz, à notre salon d'art religieux? Ils étaient précisé-\nment destinés à orner Le Livre de ma première Communion. Ce livre vient\nd'être édité par A. Vromant, un des plus sérieux éditeurs de Bruxelles.\nIl fait honneur à sa maison. C'est là une superbe initiative dont il convient\nde louer hautement l'éditeur. M. Vromant ne s'est pas adressé au premier\nvenu pour l'illustration de son livre. Il a fait le choix d'un véritable\nartiste. Les vignettes qui illuminent si joyeusement le frontispice de\nchaque chapitre du livre sont de toute beauté. La plupart des livres de\nprières, quand ils sont illustrés, le sont d'une façon toute archaïque, dont\non finit par se lasser. Les illustrations du présent livre sont d'une origina-\nlité bien personnelle et toute charmante, d'un symbolisme naïf, ravissant,\nà la portée des petites intelligences de nos chers enfants. Chaque chapitre\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "                                LES LIVRES                              351\n\n\n est surmonté d'une vignette spéciale. Toutes sont jolies à ravir. Pas une\n n'est banale.\n    En plus, le texte du livre a été merveilleusement composé.\n    Le livre s'ouvre par d'aimables entretiens entre une mère et ses enfants\n sur le grand acte de la première communion. Ils sont composés par\n Mme Gautier, la femme du grand écrivain catholique, Louis Gautier, dont\n tout le monde a lu, ou devrait avoir lu, les fines et spirituelles Lettres\n d'un catholique, dont le chapitre sur les abominables images religieuses\n sulpiciennes est un chef-d'œuvre.\n    Ces entretiens sont parfaits. On y donne à l'enfant une nourriture spiri-\n tuelle, forte et en même temps douce, dont toute fadeur ou mièvrerie est\n exclue. L'enfant formé à cette école, imprégné de ces idées et qui y\n conformerait sa conduite ne peut que devenir un chrétien solide et\n fervent, comme il en faudrait des centaines pour le plus grand bien de\nl'Eglise et de la Société.\n   Et ces enseignements sont dits dans un style d'une simplicité exquise\n que tout enfant doit saisir et goûter immédiatement.\n   Nous recommandons avec enthousiasme cet admirable livre à toutes\nles mères de famille, à tous les éducateurs de l'enfance, à tous les prêtres\net religieux. Jamais ils n'auront eu un plus parfait résumé des leçons\nà donner à l'enfance chrétienne, pour la bien disposer au plus grand acte\nde la vie.\n   Et aux enfants se préparant à cet acte angélique, on ne pourrait donner\nun livre plus digne de l'innocence de leurs jeunes âmes et plus à même\nd'épanouir celles-ci et de les imprégner de l'amour de Dieu, de l'Eglise\net du devoir.\n   Nous voudrions voir ce livre entre les mains de tous les enfants se dis-\nposant à faire leur première communion.\n   Puisse ce livre avoir le succès que nous lui souhaitons de tout cœur et\nsans la moindre réserve. Car tout y est parfait : les leçons de la mère\nchrétienne, les prières si bien choisies par le R. P. Gravez et enfin les\nadorables illustrations du grand artiste Louis Titz.\n                                                  L'abbé HENRY MOELLER.\n\nA. GODEFROID KURTII, professeur à l'Université de Liège, à l'occasion\n  du XXVe anniversaire de la fondation de son cours d'histoire. (Liège,\n  1899.) In-8°, 224 pages.\n  Au mois de novembre 1898, on fêtait, à Liège, le vingt-cinquième\nanniversaire de la fondation du cours pratique d'histoire, inauguré par\nM. Kurth. Tous ceux qui ont assisté à cette manifestation, aussi brillante\nque sympathique, n'en perdront pas de sitôt le souvenir.\n  Les organisateurs de la belle fête de 1898 ont voulu en perpétuer la.\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": "352                             DURENDAL\n\n\nmémoire, en publiant le volume dont nous venons de transcrire le titre.\n   Ce volume comprend deux parties : la première publie un travail de\nM. Paul Fredericq, professeur à l'Université de Gand, sur l'origine et les\ndéveloppements des cours pratiques d'histoire en Belgique. Ces cours,\ndepuis leur fondation, en 1874, ont déjà été occupés, dans les quatre uni-\nversités belges, par seize titulaires. M. Fredericq établit, d'une façon\nabsolument impartiale et avec la plus rigoureuse exactitude, le bilan\nscientifique de ces seize cours d'histoire.\n   Dans la seconde partie du volume sont reproduits les discours pro-\nnoncés à la manifestation du 20 novembre 1898, par MM. Pirenne,\nFredericq, Tschoffen, Gérard, Schollaert, ministre de l'Intérieur, et Kurth.\n   Ce dernier discours peint le héros de la fête dont nous parlons, tel que\nle connaissent bien tous ses amis. Cœur chaud dans l'expression émue\nde la reconnaissance qu'il laisse déborder de son â m e ; esprit droit et\nfranc, guidé seulement par la vérité et allant jusqu'au terme logique de\ntoutes ses conséquences, sans atténuation ni faiblesse ; patriote sincère,\nattaché de toutes les forces de son être à la gloire de son pays et au\nbonheur de ses concitoyens; chrétien sans peur et sans reproche.\n    Durendal relève surtout cette phrase, où M. Kurth proclame son\n amour de la jeunesse : « Vous le savez, moi aussi, je suis jeune et plein\n d'espoir. La jeunesse et l'espérance sont dans mon cœur comme des\n oiseaux qui ont fait leur nid dans une vieille muraille en ruine et qui,\n du sein de la maçonnerie délabrée, font sortir l'éternelle chanson du\n printemps. »\n    Le volume que nous venons d'analyser porte, en frontispice, le por-\n trait du héros, une superbe héliogravure de Dujardin.\n                                                             J. DE GAND.\n\nLe livre des Prières de Gaston Phébus, comte de Foix, du\n  XIVe siècle (STOCK, Paris).\n   Ce recueil de prières, dont J.-K. Huysmans a si élogieusement parlé\ndans sa Cathédrale, a été réimprimé par les soins de M. de La Brière,\nl'érudit écrivain dont le monde religieux et le monde littéraire ont\nrécemment déploré la perte.\n   Ces oraisons si touchantes dans leurs effusions d'âme et leurs plaintes,\nsi charmantes aussi dans leur naïveté de vieux langage que M. de La\nBrière a su rajeunir et rendre compréhensible, sans en altérer la saveur,\nsera certainement le livre de chevet et le petit bréviaire des catholiques\népris d'art et de mystique.\n   Aux prières de Gaston Phébus, M. de La Brière a joint un certain\nnombre d'oraisons inédites et aussi des traductions des psaumes, tirées\nde manuscrits du XIVe et du XVe siècles.\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": ""}, {"page_pdf": 427, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "annee", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 5, "signet_source": "7ème année - N°5-6 - Mai-Juin 1900 (?)", "preuve": "Couvertures PDF 354 à 358 blanches ; année attestée par le titre du volume ; attribution mensuelle du signet non confirmée."}}