{"numero_id": "ulb-durendal-1900-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 353, "page_fin": 374, "titre_corps": "Guelfes et Gibelins", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Guelfes et Gibelins", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 434, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1403, "texte": "Guelfes et Gibelins\n                              (Suite.)\n\n\n\n\n                                III\n\n                      Au milieu des luttes civiles de la cité,\n                         parmi les vains conflits héréditaires des\n                         familles, les haines sans cesse ravivées par\n                         de nouvelles injures, posthumes à la fois et\n                         actuelles, les rivalités, entre patriciens\n                         d'ancienne race et parvenus enrichis, un\n                         peuple grandissait, peu à peu, laborieux et\n                         subtil, dont les mains fortes et indus-\n                         trieuses, comme celles de la femme de\n                         l'Evangile, élevaient les premières assises\nde la fortune commerciale de Florence et, en même temps, de\nsa liberté et de sa grandeur artistique.\n   L'oisive et turbulente aristocratie, affiliée à un potentat\nétranger et souvent ennemi qui lui distribuait les honneurs et les\nprofits dont elle était insatiable, disparut définitivement, lorsque\nles dépouilles mortelles de l'infortuné et valeureux Manfred,\ndéfait et tué à Benevento (26 février 1:266) par Charles d'Anjou,\neurent été abandonnées, sur les rives du fleuve Verde, aux injures\nde la pluie et du vent (1).\n\n\n (1) Purgatorio III, 130.\n\n                                                             23\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2282, "texte": "354                             DURENDAL\n\n\n\n     Les Gibelins, abattus par ce désastre, appelèrent à Florence,\n à titre d'arbitres de la paix, deux de ces religieux, sybarites que\n la voix populaire flétrissait du nom de frati gaudenti, et qui\n s'étaient donné pour mission ardue la réconciliation des partis.\n La médiation de Catalano et Loderingo n'obtint pas d'autre\n résultat que la déconfiture des Gibelins; aussi le Dante, justicier\nimplacable et gibelin rétrospectif, les écrase-t-il sous le capuchon\n de plomb des hypocrites, quoique leur insuccès s'explique assez\npar les circonstances (1). Les esprits étaient trop surexcités; la\n résistance parut impossible au vicaire de l'Empire, le comte\n Guido, qui prit la fuite avec ses troupes (11 novembre 1266).\n    Les Guelfes restaurèrent immédiatement la constitution répu-\nblicaine, calquée sur celle du Primo popolo, et instituèrent une\nmagistrature de vengeance et de réparation, les capitaines du\nParti Guelfe, chargés de poursuivre la ruine de la faction vaincue\nau profit du peuple victorieux. Les sept Arts majeurs prirent dès\nlors une part prépondérante à la gestion des affaires florentines\net, surtout, le principal d'entre eux, celui de Calimala, composé\nde marchands, rafrineurs et teinturiers de draps de France,\nd'Angleterre et de Flandre, véritable état dans l'État, qui se\ngouvernait par des consuls autonomes, entourés de conseillers.\nLes chefs de l'Art veillaient avec sévérité à la loyauté et à la pro-\nbité de ses membres, tranchaient les litiges qui s'élevaient entre\neux et les membres des autres corporations et sévissaient contre\nles délinquants et les fraudeurs. L'Art de Calimala envoyait des\nreprésentants et des ambassadeurs dans les cours étrangères.\nSelon la judicieuse remarque de Villari, ces puissantes associa-\ntions, cadres solides dans lesquels entrait toute la démocratie\ncitadine,'préservèrent, plus d'une fois, Florence des conséquences\nde l'anarchie fomentée par les troubles qui l'agitaient.\n    Charles d'Anjou visait sournoisement à acquérir la souverai-\nneté de la Toscane; il s'efforçait de s'introniser à Florence, mais\nles astucieux citoyens de celle-ci, sans lui accorder aucun droit,\nusèrent de son appui pour vaincre, une à une, leurs vieilles\n\n\n (1) Inferno X X V I I , 105.\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2149, "texte": "                            GUELFES ET GIBELINS                   355\n\n\n ennemies, Sienne et Pise, et imposer à la rivalité commerciale\n de cette dernière de laisser aux navigateurs florentins la libre\n pratique de l'Arno jusqu'à la mer.\n    L'ambition croissante des Angevins, après le supplice de Con-\n radin, inquiétait les Souverains-Pontifes : Grégoire X et son\n successeur Nicolas III essayèrent de réconcilier les Guelfes et les\n Gibelins de Florence. En 1279, le cardinal Latino, qui posa en\n cette occasion la première pierre de l'église des dominicains,\n S. Maria Novella, négocia une paix générale entre tous les\n habitants de la ville, Guelfes et Gibelins, grands et popolani...\n Des familles divisées par des haines séculaires se réconcilièrent\n solennellement; seuls, les Buondelmonti et « la puissante et\n superbe famille des Uberti », séparés toujours par le cadavre\n de Buondelmonte, récusèrent dédaigneusement toute concorde et\n furent excommuniés et proscrits.\n    Le gouvernement de la cité devait, dorénavant, comprendre\n des adhérents des deux partis; mais la trève ne dura pas long-\n temps.\n   « Les deux partis étant dans la cité, jouissant de la paix, les\n Guelfes, qui étaient les plus puissants, commencèrent de jour en\njour à violer les conventions... en n'observant pas la loi dans les\noffices, en privant les Gibelins de tous les honneurs et bénéfices.\n Quelques citoyens popolani, émus de la situation, se réunirent,\nparmi lesquels, moi, Dino Compagni qui, à cause de mon jeune\nâge, ne connaissais point la gravité des lois, mais (étais poussé) par\nla pureté des intentions et la raison que la cité venait en révolu-\ntion (1). »\n   De nouvelles lois furent portées contre les violences coutu-\nmières des Grands et des Gibelins (juin 1282). L'accès des magis-\ntratures fut réservé uniquement aux membres des Arts, dans\nlesquels un grand nombre de nobles, abdiquant leur origine avec\nleur nom, se firent inscrire pour conserver leur droit d'éligibilité.\nLes nouveaux magistrats reçurent le titre de Prieurs des Arts et\nde la Liberté « et ils vivaient enfermés dans la tour della Casta-\n\n\n (1) DINO COMPAGNI, lib. primo.\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2182, "texte": "356                                  DURENDAL\n\n\n\ngna, près de l'abbaye (la Badia), afin qu'ils ne craignissent point\nles menaces des puissants, et ils pouvaient porter des armes, et\nils eurent d'autres privilèges, et il leur fut donné six familiers ou\ngardes (berrovieri)... »\n     La lutte avec Pise, toujours vaincue, jamais découragée,\nrecommença encore une fois en 1283, puis en 1288, tandis que celle-\nci était accablée en même temps par les Génois et par la tyrannie\nd'Ugolino della Gherardesca ou gouvernée par le belliqueux et\ndur archevêque Ruggieri degli Ubaldini, celui-là môme qui fit\njeter dans l'Arno la clef de la tour dei Gualandi, où Ugolin, ses\nfils et ses neveux, périrent dans les affres de la faim. L'Alighieri\n a cloué côte à côte au pilori tragique de son Enfer (1), et placé\n tous deux dans le cercle des traîtres le bourreau et la victime,\n celle-ci rongeant avec une frénétique avidité la tête palpitante de\n celui-là, châtiment dont l'horreur surpasse même celle du crime.\n     Pise soumise, vint le tour d'Arezzo, trop accueillante aux\nfuoruseiti florentins et dont les destinées gibelines étaient régies\n également par un de ces prélats qui font étrange figure de con­\n dottieri en cette contrée où saint François et saint Antoine de\n  Padoue avaient prodigué l'exemple de la mansuétude et de\n  l'humilité évangéliques.\n     Au chant V du Purgatoire, une troupe d'âmes éplorées entoure\n  soudain le Dante et, comme chez tant d'autres ombres rencon-\n  trées par le poète au cours de son voyage surnaturel, la vue d'un\n  vivant ravive en elles la cuisante nostalgie de ce monde de\n  misère et de plaisir et l'insupportable pensée qu'elles y sont pour\n  toujours oubliées, que leur mémoire est, parmi l'indifférence\n  égoïste des hommes, comme si elles n'avaient jamais existé. Et\n   elles supplient le passant :\n                     Gnarda, se alcun di noi unque vedcsti,\n                     Si che di lui di là novelle porti.\n                     Regarde si jamais tu vis quelqu'un de nous,\n                     Afin que de lui tu portes des nouvelles par delà !\n\n      Mais il ne reconnaît personne, pas même Buonconte di Mon-\n\n   (2) Inferno, XXXIII.\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2213, "texte": "                               GUELFES ET GIBELINS                                357\n\n\ntafeltro, 1e général des Arétins à Campaldino, dont le cadavre\nn'avait pu être retrouvé. Le fougueux évêque Guglielmo degli\nUbertini qui, raconte Dino, ayant la vue basse, avait pris des\nsoldats rangés en bataille et armés de pavois blancs au lys ver-\nmeil pour des murailles, resta parmi les morts. La victoire avait\nété fort disputée; Corso Donati et Vieri de' Cerchi se couvrirent\nde gloire et Dante, jeune combattant, rapportait plus tard ses\nimpressions en ces termes : « J'eus grande crainte et, à la fin,\ngrande allégresse, à cause des péripéties variées de la bataille. »\n(11 j u i n 1289.)\n    L'expulsion totale des Gibelins ne devait point mettre un\n terme aux dissensions florentines; le même esprit de gloriole qui\n les animait survivait dans cette partie de la noblesse qui, bien\n qu'elle fût guelfe, combattait avec violence et ténacité les enri-\nchis, à la tête desquels se plaçait les Cerchi, ceux qui, selon Dino,\n « n'étaient pas nobles de sang, mais dits grands per altri acci-\ndenti ».\n    Il est curieux de marquer que, vers la même époque, les rudes\ncommunes flamandes, arrivées aussi à annihiler l'autorité de\nleurs seigneurs féodaux ou ecclésiastiques, étaient en proie aux\ntroubles suscités par la rivalité, les incompatibles prétentions du\npatriciat, composé de riches bourgeois, oligarques qui avaient\naccaparé l'échevinage, résidaient dans des Steénen crénelés,\nprétendaient combattre à cheval comme les nobles et poursui-\nvaient même des guerres privées, et du commun peuple, des gens\nde métiers opprimés qui flétrissaient leurs maîtres du sobriquet\nde ledichgangers, fainéants (1)!\n   Au nord comme au midi, des causes analogues produisaient les\nmêmes effets; Florence, comme Bruges et Gand, traversait une\npériode de gestation troublée et douloureuse qui devait aboutir,\ndes deux côtés, à une prospérité inouïe, accompagnée de la plus\nmagnifique efflorescence de culture et d'art.\n   Florence déjà s'agrandissait et, se trouvant à l'étroit dans son\nancienne enceinte de murailles, en édifiait une nouvelle dont\n\n\n (1) H. PIRENNI-, Histoire Je Belgique, t. I, pp. 545-348. Bruxelles, Lamertin.\n"}, {"page_pdf": 439, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2207, "texte": "358                               DURENDAL\n\n\n\nl'historien Giovanni Villani dirigeait la construction; la loggia\nd'Or S. Michèle s'élevait dans sa forme primitive; Folco\nPortinari, le père de Béatrice, faisait bâtir l'hôpital et l'église de\nS. Maria Nuova que l'un de ses descendants devait doter,\n150 ans plus tard, de l'admirable Nativité du Gantois Hugo Van\nder Goes, que l'on y voit encore. On travaillait au Palais du\nPodestat (Bargello) et, quelques années plus tard, Arnolfo di\nCambio posait les assises du Palais-Vieux, de l'église des Fran-\nciscains, S. Croce et, pour obéir à un décret célèbre de la\ncommune, celles de S. Maria del Fiore.\n   Mais l'ère du tumulte n'était pas passée encore; coup sur coup,\ndes statuts nouveaux et plus rigoureux furent édictés pour\n abattre la puissance des Grands, insuperbiti, enorgueillis de la\npart qu'ils avaient prise à la victoire de Campaldino et qui\n adoptaient une attitude de plus en plus factieuse.\n   En 1289, la servitude fut abolie « comme contraire à la dignité\nnaturelle de l'homme » (on croirait entendre le langage tenu\n500 ans après par la Constituante!); en 1290, la crainte toujours\nvive de la tyrannie fait réduire d'un an à six mois la durée des\nfonctions du Podestat et prohiber la réélection des Prieurs,\nmoins de trois ans après qu'ils sont sortis de charge; enfin, en\n 1291, il est interdit aux nobles de se targuer de leurs immunités\nféodales pour se soustraire aux lois communes. La cité, toute\nguelfe, se trouvait de nouveau divisée contre elle-même; d'une\npart, les marchands et les artefici, les ouvriers; de l'autre, les\nGrands, les magnats, « lesquels aimaient mieux Florence en\ndiscorde qu'en paix, ou qui obéissaient par peur plutôt que par\namour (!) ». Afin de briser sans retour la résistance de l'orgueil-\nleuse caste, les ordinamenti di giustizia — di tristizia, comme\nles appelèrent ceux qu'ils frappaient — furent promulgués en\n 1293. Cette date suscite également dans l'esprit une coïncidence\net, en réalité, ici comme au siècle dernier, il s'agissait d'une loi\ndes suspects, de la mise hors la loi de toute une catégorie de\ncitoyens, exclus en masse du gouvernement, rendus éventuelle-\n\n\n (1) DINO COMPAGNI, lib. primo.\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2378, "texte": "                          GUELFES ET GIBELINS                         359\n\n\nment solidaires de leurs actes et pour lesquels la ruine, l'exil et\nla mort étaient devenus, selon l'expression frappante de l'histo-\nrien du Tribunal révolutionnaire, « des peines de simple police».\n   Ces lois ont conservé le nom de Giano della Bella, « grand et\npuissant citoyen, sage, vaillant et bon homme, très courageux et\nde bonne race (1) »; mais M. Del Lungo (2) établit clairement\nque s'il participa, en qualité de prieur, à leur rédaction, l'initia-\ntive ne lui en appartint point tout entière. Ces mesures draco-\nniennes, réclamées par le vœu unanime des Arts, furent élaborées\nrégulièrement par les Recteurs, les Prieurs et les sages qui\navaient reçu mandat « de pourvoir à l'union des arts et des arti-\nsans et de faire des décrets et ordonnances et tout ce qui leur\nparaîtrait expédient pour l'affermissement et le bon état des Arts\net des Artisans, du Peuple et de la Commune de Florence ».\n    Si le rôle de Giano avait été vraiment prépondérant, le Dante\nn'eût pas manqué de lui faire une place marquante dans la\nDivine Comédie; or, il se borne à une allusion railleuse parce\nque, à l'heure même où le tribun passait au peuple pour com-\nbattre sa propre classe, il ajoutait un ornement doré aux armes\nde sa famille (Paradiso XVl, 131).\n    Le Gonfalonier de Justice, institué par les ordinamenti, exer-\nçait une terrible et sommaire magistrature. Deux témoins suffi-\nsaient pour condamner un noble. La sentence prononcée, la\ncloche du Podestat sonnait à justice, le Gonfalonier se mettait à\n la tète de sa milice spéciale et, avec le Gonfalon de Justice, à la\ncroix rouge sur champ blanc, se rendait « fortement et puissam-\n ment, à la maison du Grand coupable et la détruisait ». Dino\n Compagni fut investi, l'un des premiers, de ces fonctions :\n  « Peu de méfaits, rapportc-t-il, étaient caches qui ne fussent dénoncés\npar les adversaires; beaucoup furent punis selon la loi. Et les premiers\nqui y succombèrent furent les Galligai. parce que l'un d'eux se rendit cou-\npable d'un méfait en France, sur deux fils d'un marchand réputé, qui\navait nom Ugolino Bcnivicni, avec lesquels il se prit de querelle: et l'un\ndes dits frères fut blessé par ce Galligai et en mourut. Et moi, Dino Com-\n\n\n  (1) DINO COMPAGNI. Lib. primo.\n  (2) DEL LUNGO. Da Bonifazio VIII ad Arrigo VII. — p. 75.\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2154, "texte": "360                                 DURENDAL\n\n\n\npagni, me trouvant Gonfalonicr de Justice en 1293, j'allai à leur maison\net à celles de leurs parents et les fis défaire, selon les lois      Et, ajoute-\nt-il, lorsque les Gonfaloniers détruisaient les biens des coupables, selon\nles lois, le peuple disait qu'ils étaient cruels; et qu'ils étaient lâches, s'ils\nne les détruisaient pas. Et beaucoup altéraient la justice, par crainte du\npeuple (1). »\n\n   Giano della Bella, épris d'une équité idéale, qui ne ferait pas\nacception de personne, prétendait faire poursuivre même les\npopolani qui prévariquaient. Les grands ternirent perfidement le\nmobile de sa conduite, aux yeux de la plèbe, travestirent son\nimpartialité en trahison, avec le secours d'une espèce de déma-\ngogue, le boucher Pecora, qui se posa plus tard en Sauveur de\nla Patrie et dont la popularité était fondée tout entière sur ses\ndéclamations triviales et furibondes. Les ennemis de Giano par-\nvenus à la seigneurie, en février 1295, le condamnèrent à l'exil,\nlui et tous les siens; sa maison fut démolie et ses biens confisqués.\nEnhardis par ce succès, les grands tentèrent, quelques mois\naprès, de faire abolir les ordinamenti, mais en vain ; ils obtinrent\nseulement le droit de se faire inscrire dans les Arts, pour récu-\npérer les prérogatives du citoyen. C'est alors que l'Alighieri se fit\nadmettre dans l'Arte de Medici e Speziali.\n\n\n                                            IV\n\n   Dino Compagni écrit avec une concision extrême, dans un\nlangage nourri de vigueur et de fierté, avec cette vibralezza, cette\nénergie lapidaire du style, où les mots prennent l'éclat tragique et\nprécipité des événements. Ses portraits des acteurs violents du\ndrame dont les péripéties se déroulaient autour de lui sont d'une\nsobriété pleine et incisive. C'est Boniface VIII « qui fut de grande\nhardiesse et de haut esprit, et guidait l'Eglise à sa manière et\nabaissait qui ne lui cédait pas » ; c'est l'agitateur populaire, « le\ngrand boucher Pecora, homme de peu de vérité, de grande\ntaille, hardi et effronté, et grand hâbleur, inconstant et plus cruel\n\n\n (I) La Cronaca fiorentina. — Lib. primo.\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": "                         G U E L F E S E T GIBELINS                    36l\n\n\n que juste », courtier électoral de l'époque, qui dupait tout le\n monde. En quelques lignes, il campe devant nous cette figure,\n tout auréolée de haine, de Corso Donati; chaque trait porte,\n définit davantage le naturel impérieux et féroce de cet aristocrate,\npétri d'audace, de dédain et d'astuce. Et le dernier coup de pin-\nceau : «parea la terra sua » achève la physionomie et comme\nl'image équestre de cet orgueilleux citoyen qui foulait le libre sol\nde la patrie du pas d'un conquérant et d'un dominateur.\n   Dino, comme le Dante et Guido Cavalcanti, appartenait au\nparti des Cerchi, des Blancs; mais il ne partagea pas leur exil,\naprès la défaite. Son humeur pacifique le préserva, peut-être,\nde la proscription, car tous ses efforts, bien superflus, d'ailleurs,\navaient toujours tendu à rétablir la concorde entre les deux frac-\ntions du parti guelfe : — «Seigneurs, s'écriait-il dans une réunion\ndes Noirs, à S. Trinita, Seigneurs, pourquoi voulez-vous con-\nfondre et ruiner une aussi belle cité? Contre qui voulez-vous\ncombattre? Contre vos frères? Quelle victoire obtiendrez-vous?\nAucune autre que des larmes! »\n   Ecoutons le raconter l'origine des dissensions entre les Cerchi\net les Donati, en n'oubliant du reste pas que ces querelles et ces\nfroissements particuliers, comme jadis le meurtre de Buondel-\nmonte, furent le stimulant occasionnel d'une lutte qui devait\nfatalement éclater quelque jour entre les deux fractions du parti\nguelfe, d'essence, l'une populaire, l'autre patricienne :\n   « Les Cerchi achetèrent le palais des comtes Guidi, qui était près de la\nmaison des Donati et des Pazzi, qui étaient d'une origine plus antique,\nmais moins riches. Voyant les Cerchi (qui avaient agrandi le palais et\nmenaient grande vie) s'élever, les Donati commencèrent à avoir grande\nhaine contre eux, laquelle s'accrut beaucoup parce que messer Corso\nDonati, chevalier de grande résolution, sa femme étant morte, en reprit\nune autre, fille de messer Accerito da Gaville. Mais les parents de\ncelle-ci ne consentant pas. parce qu'ils attendaient un héritage (qui\nrevenait à la jeune fille), la mère de cette dernière, voyant Corso très\nbel h o m m e , conclut le mariage contre la volonté des siens. Les Cerchi,\nparents de messer Neri da Gaville, commencèrent à se courroucer et à\ntâcher de frustrer Corso de l'héritage; mais il l'eut pourtant par force,\nde quoi s'engendra beaucoup de scandale et de péril pour la cité et\npour les personnes privées.\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2383, "texte": "362                                DURENDAL\n\n\n  \" Et étant quelques jeunes gens des Cerchi, gardes à titre de caution\ndans la cour du Podestat, comme il est d'usage, il leur fut présenté un\npâté de porc, duquel ceux qui en mangèrent curent de dangereuses\nmaladies et quelques-uns en nioururent, à cause de quoi il y eut grande\nrumeur dans la cité, car ils étaient très aimés; de quel maléfice fut\nbeaucoup accusé messer Corso (1). »\n\n   A défaut de preuves, on ne rechercha pas l'auteur du crime;\nmais, préoccupés de la vengeance, les Cerchi songèrent à se\nrapprocher des popolani : « Les Gibelins les aimaient, parce\nqu'ils leur rendaient des services et ne leur faisaient pas injure;\nle petit peuple, parce que la conjuration faite contre Giano della\nBella leur déplaisait. » L'enterrement d'une dame, auquel\nassistaient les partisans des deux familles, les Cerceschi et les\nDonateschi, ceux-là provoqués par ceux-ci, manqua de les\nmettre aux prises. Les incidents étaient d'ailleurs de tous les\njours :\n\n   « Un jeune homme, fils de messer Cavalcante Cavalcanti, noble\nchevalier, nommé Guido, courtois et hardi, mais dédaigneux et solitaire,\net adonné à l'étude, ennemi de messer Corso, avait plusieurs fois délibéré\nde l'offenser. Messer Corso le craignait, car il le connaissait d'un caractère\nrésolu; et il chercha à l'assassiner, Guido allant en pèlerinage à Saint-\nJacques (de Compostelle); mais son projet échoua...\n   » Et étant un jour à cheval en compagnie de quelques-uns des Cerchi,\navec un dard à la main, Guido éperonna son cheval contre messer Corso,\ncroyant être suivi des Cerchi pour soutenir sa querelle; et, tandis que\nle cheval courait, il lança le dard, qui tomba en vain. Il y avait là, avec\nmesser Corso, Simone, son fils, fort et courageux jeune homme, et\nCecchino de' Bardi et beaucoup d'autres avec des épées, et qui lui\ncoururent sus; mais, ne le rejoignant pas, il lui jetèrent des pierres ; et\non lui en jeta des fenêtres, de telle façon qu'il fut blessé à la main.\n   » Commença pour cela la haine à multiplier; et messer Corso déblatérait\nbeaucoup messer Vieri, l'appelant l'âne de Porta, parce qu'il était très\nbel homme, mais de peu de malice, ni de beau langage; et pour cela il\ndisait souvent : « L'ànc de Porta a-t-il brait aujourd'hui? (1) »\n\n   L'humeur un peu molle des Cerchi ne s'émouvait pas de\n\n\n (1) La Cronaca fiorenlina. — Lib. primo.\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2301, "texte": "                      GUELFES E T GIBELINS                     363\n\n\n ces brocards, mais ils commirent la maladresse insigne de se\n vanter de leurs intelligences avec les Pisans et les Arétins,\n gibelins et ennemis persévérants de Florence, ce dont les\n Donati profitèrent pour les représenter comme ligués avec les\n adversaires irréconciliables de la République et du Saint-Siège.\n    L'animosité, sans cesse attisée par de futiles conflits, éclata\n d'une manière plus grave à la fête du Printemps et à la fête\n de la vigile patronale de Saint-Jean, 1300. Les antagonistes en\nvinrent aux mains et, en cette dernière occasion, troublèrent la\nsolennité religieuse, au cours de laquelle toute la Seigneurie se\n rendait en procession, escortée des Arts, au Baptistère.\n    En ce même temps, Pistoia, déchirée par la rivalité des\nmembres de la famille des Cancellieri, scindés en Blancs et en\n Noirs, sollicita l'intervention de Florence pour imposer la paix\nà ses habitants; les Cerchi et les Donati briguèrent également\nles fonctions de Podestat dans la cité voisine, y transportèrent\nla fureur qui les animait les uns contre les autres et s'étant,\nnaturellement, rangés, les Cerchi du côté des Blancs, les Donati\nde celui des Noirs, ils rapportèrent à Florence ces nouvelles\ndénominations qui leur restèrent.\n   Après le scandale de la veille de Saint-Jean, les Prieurs,\nparmi lesquels siégeait le Dante, bannirent les principaux des\ndeux partis, mais, peu après, les Blancs, beaucoup moins belli-\nqueux que les Noirs, obtinrent de rentrer. Guido Cavalcanti,\nmortellement atteint par son séjour forcé en une contrée mal-\nsaine, succomba quelques mois plus tard. C'était l'ami, de\nl'AIighieri, poète comme lui; il n'usait que de la langue vulgaire\net la littérature italienne lui doit, en quelque sorte, la Divine\nComédie, qu'il détourna le Dante d'écrire en latin.\n   Nous avons vu ce dernier converser avec Farinata degli\nUberti, et non sans âpreté, dans le cercle des Epicuriens. Le\npère de Guido, Cavalcante de' Cavalcanti expie là aussi son\nincrédulité et, en voyant passer le compagnon le plus cher de\nson enfant, il l'interpelle en pleurant : — « Si dans cette aveugle\n— prison tu vas (tu as été admis) à cause de la hauteur de ton\ngénie — mon fils, où est-il? et pourquoi n'est-il pas avec toi?\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2017, "texte": "364                                DURENDAL\n\n\n\n                   Mio figlio   ov' è? e perche     non è teco?\n\n   « — ... Je ne vais pas de moi-même : — celui qui attend là\n(Virgile) et me mène ici — peut-être votre Guido l'eût-il dédai-\ngné?... « Eût-il... s'exclame douloureusement Cavalcante,\nn'est-il plus au nombre des vivants? la douce lumière ne frappe-\nt-elle plus ses yeux? (!) »\n                                      ... Corne\n                 Dicesti. Egli ebbe? non vv' egli ancora?\n                 Non Jiere gli occhi suoi lo dolce lome ?\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n   Ciacco, ce parasite florentin, dont la gloutonnerie est châtiée\ndans les ténèbres de l'Enter, où il chemine sous une glaciale et\nmonotone pluie éternelle, entretient aussi le poète des troubles\nde la patrie, où « l'orgueil, l'envie et l'avarice » ont enflammé\nles cœurs.\n   « Après longue contention, — ils en viendront au sang,\net le parti sauvage (2) — chassera l'autre avec beaucoup de\ndommages — puis ensuite, il convient que celui-là tombe — après\ntrois soleils et que l'autre prévale. » Et, pour terminer, il for-\nmule aussi cette touchante prière des damnés, dont le crime est\nsans ignominie et qui, du fond de leur désespoir, sollicitent le\nrafraîchissement du souvenir : « Mais quand tu seras dans le\ndoux monde — je te prie que tu me rappelles à la pensée de\nmes amis. (3) »\n   Les Blancs se trouvaient avoir expulsé les Noirs, mais ils\nne surent ni profiter de leur succès ni le consolider. On les a\ncomparés aux Girondins et, en effet, comme ceux-ci, ils étaient\npusillanimes, sans le courage de s'opposer aux atrocités qu'ils\n réprouvaient et victimes, à la fin, de leurs temporisations, de\n leurs hostilités timides vis-à-vis d'un parti déterminé et sans\n scrupules. La généralité des citoyens était dévouée aux Cerchi;\n\n\n  (') Inferno. X, 58 et suiv.\n  (-) Les Cerchi, parce qu'ils étaient originaires de la campagne.\n  O Inferno. VI, 64 et suiv.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2049, "texte": "                           GUELFES ET GIBELINS                365\n\n\nmais, comme toujours, la classe modérée, imbue d'idées saines et\nlibérales, respectueuse de la légalité jusqu'à l'immolation, inca-\npable d'un mouvement résolu, d'un geste unanime de force, livra\nses chefs pieds et poings liés aux volontés factieuses de la mino-\nrité. Le pouvoir appartient aux plus audacieux, qui savent, au\nmoins, ce qu'ils veulent et poursuivent leur dessein sans tergi-\nversations, tandis que les hésitants et les scrupuleux se tiennent\nsur une stérile — et, finalement, — désastreuse défensive. Leçon\nréitérée de l'histoire, et toujours vaine , car les hommes\nobéissent davantage à leur tempérament qu'aux enseignements\ndu passé.\n   Corso Donati, cependant, toujours proscrit, se rendit à Rome\net persuada au Pape que les Gibelins avaient reconquis\nl'autorité à Florence et Boniface VIII désigna le frère de\nPhilippe le Bel, Charles de Valois, pour tenir l'office de Paciaire\nen Toscane. Mais, Florence, soupçonnant que la mission de ce\nprince consistait, surtout, à favoriser la rentrée des Noirs,\nenvoya à celui que l'Alighieri stigmatise du nom de « prince\ndes nouveaux Pharisiens (1) » trois ambassadeurs, au nombre\ndesquels figurait le poète lui-même. Le pape, courroucé, leur\ntint ce discours : — « Pourquoi etes-vous aussi obstinés? Humi-\nliez-vous devant nous : je vous dis, en vérité, que je n'ai d'autre\nintention que votre paix. Que deux d'entre vous retournent à\nFlorence et qu'ils aient ma bénédiction, s'ils agissent de façon\nà ce que ma volonté soit faite (2). »\n   Le Dante resta seul à Rome. Il n'a pas manqué, comme on\npense, de flétrir Boniface VIII et Charles de Valois pour la\npart qu'ils prirent à la chute des Blancs. Au passage du poète\net de son guide, Nicolas III, qui endure la peine de sa simonie,\ns'imagine voir survenir son successeur et lui crie : — « Es-tu\ndéjà là, Boniface? (3) »\n   Quant à la maison royale de France, dont la brutale et per-\n\n\n (1) Inferno. XXV1I, 85.\n (2) Dino Compagni. Lib. primo.\n (3) Inferno. XIX, 53.\n"}, {"page_pdf": 447, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2095, "texte": " 366                                  DURENDAL\n\n\n fide intrusion dans les affaires italiennes devint également funeste\nà l'Empire, à la maison de Souabe et même à la Papauté,\ntransportée à Avignon et asservie aux injonctions de Philippe\nle Bel, c'est dans la bouche de son chef que le poète place le\njugement sévère qu'il porte sur elle. Hugues le Grand, père de\nHugues Capet, lui dit : « Je fus la racine de la mauvaise plante —\nqui couvre de son ombre délétère la terre chrétienne. » Il lui\nparle avec amertume de Charles d'Anjou, le conquérant féroce\nde la Pouille et de la Sicile, le bourreau de Conradin ; puis de\ncet autre Charles, le paciaire de Boniface VIII, qui, par ruse et\nfourberie, et parjure à ses serments, réintroduira les Noirs à\nFlorence et, se souvenant que le Pape l'avait envoyé « alle fonte\ndell' oro » — à la source de l'or — ne quittera la cité que gorgé\nde ses libéralités forcées :\n   « Pour se faire mieux connaître lui et les siens — il sort sans armes\n(de France) et seulement avec la lance — à l'aide de laquelle joûta Judas ;\net il la pointe — si bien qu'à Florence il fait crever la panse. — Et il n'y\ngagnera point de terre, mais le péché et la honte. »\n   Et Hugues, poursuivant la revue des méfaits de ses descen-\ndants, faisant allusion aux avanies infligées à Boniface VIII, par\nSciarra Colonna et l'émissaire du roi de France, Nogaret, s'écrie :\n— « Je vois à Anagni entrer la fleur de lys. — Et, dans son\nvicaire, le Christ emprisonné (1). »\n                    Veggio in Alagna entrar lo fiordaliso,\n                    E nel vicario suo Cristo essai' catto.\n\n   La même indignation inspire à Dino son éloquente invoca-\ntion : — « O bon roi Louis, qui tant craignit Dieu, où est la\nféauté de la maison royale de France, tombée par mauvais\nconseil, sans crainte de la honte (2). »\n   Charles n'avait été admis dans la ville que sur le consentement\nrésigné des Arts, les boulangers exceptés, qui déclarèrent vouloir\n« qu'il ne fût reçu ni honoré, parce qu'il venait pour détruire la\nCité ».\n\n\n (1) Purgatorio, XX.\n (2) La Cronaca fiorantina, lib, secondo.\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2232, "texte": "                       GUELFES ET GIBELINS                         367\n\n\n     Parole bien avisée; mais la résistance parut impossible et\n  le prince fut accueilli après avoir juré « qu'il n'usurperait aucune\n juridiction, aucun honneur dans la ville, ni au nom de l'Empire,\n ni pour une autre raison, et qu'il n'en changerait ni les usages,\n ni les lois ».\n     Les Blancs, indécis et apeurés, tentèrent les voies de la con-\n ciliation. Les sages du peuple et des Arts, réunis dans l'église de\n Saint-Bernard, Dino leur parla « humblement et avec grande\n tendresse du salut de la Cité », qui commandait de faire place\n aux Noirs dans la seigneurie. Mais ces derniers, à peine élus,\n réclamèrent avec arrogance la majorité, prétention que Com-\npagni repoussa énergiquement, en leur répliquant « qu'avant de\nse prêter à une telle trahison, il donnerait ses enfants à manger\naux chiens ».\n    Mais, mal satisfaits de ces essais de concorde, les Noirs vou-\nlaient pousser les choses à l'extrémité, expulser, à leur tour, leurs\nennemis. Les Cerchi, poltrons et avares, au lieu de s'armer, se\ntenaient cois, attendant les événements, espérant on ne sait quel\nsecours. Le capitaine de guerre, Schiatta Amati Cancellieri,\n« homme beaucoup plus apte au repos et à la paix qu'à la guerre »,\nne bougeait point ; la seigneurie faisait faire des processions\npour sauver la République des tribulations, « ce dont beaucoup\nse moquaient, disant qu'il eût mieux valu aiguiser les armes ».\nDes défections se produisaient parmi les nobles Blancs, séduits\npar les Noirs qui leur promettaient l'abolition des ordinamenti\ndi Giustizia, « cette chaîne que le peuple avait mise au cou des\nGrands ».\n   Mis en possession d'une partie de la ville, Charles de Valois\nl'ouvre sur le champ aux bannis; Corso Donati rentre en même\ntemps. Le Paciaire se fait livrer des otages des deux partis et,\naussitôt qu'ils sont entre ses mains, il relâche les seuls Noirs.\nLa Seigneurie lit sonner la cloche, mais l'intimidation régnait et\npersonne ne répondit à l'appel.\n   « Sous toi périt une noble cité », osa dire un clerc juré à Charles\nde Valois, mais celui-ci, laissant agir les donateschi, restait\nenfermé dans son palais, « et ne voulait rien savoir ». Une croix\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2073, "texte": "368                                 DURENDAL\n\n\nvermeille surgit dans le ciel, au-dessus du palais des Prieurs,\n « et les gens qui la virent et moi (Dino) qui la vis, clairement\n pûmes comprendre que Dieu était fortement irrité contre notre\n cité » (1).\n    Maîtres de la ville, les Noirs la traitèrent en vaincue, la\nlivrèrent au saccage et à l'incendie, exercèrent sur leurs ennemis\nd'implacables vengeances ; ce fut, pendant huit jours, une orgie\nde meurtre, de viols et de rapines. Dès que le nouveau gouver-\nnement fut constitué (novembre 1301), il s'occupa de dresser des\nlistes de proscription : parmi les 1,600 Florentins qui furent\nexilés, en mars 1302, figurent Ser Petracco di Ser Parenzo dell'\nAncisa, le père de Pétrarque, et Dante Alighieri, qui était\nambassadeur à Rome. Et, pour achever l'iniquité, l'édit de ban-\nnissement, qui envoyait tant de citoyens « peiner par le monde,\nqui ici, qui là », comprenait dans le même ostracisme les guelfes\n blancs et d'anciens Gibelins, les Uberti, par exemple, afin de\ncréer, au détriment des premiers, une confusion dans l'esprit\npublic et à les transformer en partisans de l'Empire abhorré —\nGhibellini fatti per forza, Gibelins par force, comme les appelle\ntrès justement Dino Compagni.\n    Le Dante commença alors ses courses errantes et doulou-\nreuses dans les couvents et à la cour des petits tyrans du nord\nde l'Italie, « montrant contre sa volonté, en sa personne, un\nexemple des injures de la fortune » (2), très pauvre et très fier,\nfinalement devenu Gibelin par l'excès de sa rancœur, par les\nespérances presque désespérées de l'exil.\n    « En le rangeant parmi les Gibelins, observe judicieusement\nM. Del Lungo (3), la tradition et l'histoire ont infligé au poète\nla même violence qu'il avait subie de la part des Noirs. » Les\nvaines et malhabiles tentatives des Blancs pour reconquérir la\npatrie, leurs discussions mesquines et leurs contradictoires pré-\ntentions eurent bientôt révolté l'Alighieri, qui les abandonna.\n\n\n (') La Cronaca fiorentina, lib. seconde\n (a) Il convito.\n (3) Ouvrage cité, p. 280.\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2291, "texte": "                                GUELFES ET GIBELINS                       369\n\n\n   Cacciaguida, l'ancêtre qu'il retrouve au Paradis, lui retrace\n prophétiquement ces péripéties funestes :\n   « Tu éprouveras combien est amer — le pain d'autrui et quel dur\nchemin — est de descendre et de monter l'escalier d'autrui. — Et ce qui\nte déplaira davantage — sera la compagnie méchante et imbécile — avec\nlaquelle tu choiras en cette misère... De sa bestialité, sa conduite— fera\nla preuve, de sorte qu'il te sera honorable — de t'ètre fait un parti de\ntoi seul (1). »\n   Cette plainte, ce regret de l'exil immérité, se fait jour à toutes\nles pages de l'œuvre du poète, cri poignant d'un chagrin toujours\nravivé où le sentiment de son innocence, l'indignation inconsolée\nde l'injustice se mélangent à la douleur plus incurable, peut-être,\nde souffrir l'opprobre inattendu de la main vénérée et chère de\nla patrie. Son âme frémissante ne connaît pas la haute sérénité\nd'un Socrate, non pas impassible, mais calme et, jusque devant\nle peuple aveuglé et la ciguë inique, libre... L'imagination et la\nsensibilité l'emportent, chez lui, et le poussent à de vindicatives\nbravades :\n                     L'esilio che m' è dato, onor mi tegno...\n\n   « L'exil qui m'est donné, je le tiens à honneur. — Et si la\nsentence ou la force du destin — veulent que le monde abatte —\nles blanches fleurs, — tomber parmi les bons est pourtant digne\nde louange (2). »\n  Unis pour la conquête et la spoliation, les Noirs ne tardèrent\npoint à se diviser lorsqu'il s'agit d'en recueillir les fruits :\n   « Peu après naquit entre les Noirs la discorde, parce que messer\nRosso della Tosa, messer Pazzino de Pazzi et messer Geri Spini, avec\nleurs adhérents du popolo grasso, détenaient la seigneurie et les hon-\nneurs de la cité. Messer Corso Donati (très vaillant chevalier en toutes les\nchoses qu'il voulait entreprendre), qui s'en tenait plus digne qu'eux, lui\nparaissant qu'il n'en avait point sa part, manœuvra pour les abaisser et\nenlever leurs offices aux Prieurs, pour s'élever lui et ses amis à leur place.\nEt il commença à semer les discordes et, sous couleur de justice et de\n\n\n (1) Paradiso. XVII, 58-63, 67-69.\n (2) Canzoniere di Dante.\n\n                                                                        24\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2177, "texte": "370                                   DURËNDAL\n\n\npitié, il disait en cette manière : — « Les pauvres gens sont troublés et\n» dépouillés de leurs biens par les impôts et d'aucuns s'en remplissent les\n» poches (1). »\n\n    Eternelle manœuvre des ambitieux, qui s'appuyent sur la sim-\nplicité du peuple pour le subjuguer; les Médicis, plus tard,\nn'useront pas d'un autre moyen, mais avec un meilleur succès.\nRosso della Tosa ruminait, aussi, le projet d'usurper le principat,\nen s'appuyant sur le popolo grasso qui, selon l'image pittoresque\nde Dino, « devait lui servir de tenailles pour manier le fer qu'il\ntenait chaud ». Corso, lui, avec son irascibilité hautaine, son\norgueil sans souplesse, ne s'abaissait point à faire la cour aux\nbourgeois, aux popolani qui le détestaient autant qu'il les mépri-\nsait. Il feignait de défendre le petit peuple contre la rapacité\noligarchique de la classe moyenne et, en même temps, essayait\nde rallier les grands autour de lui en leur représentant qu'ils\nétaient tenus « en servitude par cette gent populaire — ces chiens\n— qui les dominaient en leur enlevant leurs honneurs » (2).\n    Le successeur de Boniface VIII, Benoit XIII, frère prêcheur,\n « homme de sang humble, constant et honnête, discret et saint »,\ntenta, à son tour, la chimérique entreprise de ramener la paix à\n Florence. Son légat, messer Nicolao, cardinal et frère prêcheur,\n réunit, de nouveau, tout le peuple sur la place S. Maria Novella,\n théâtre ordinaire de ces fugitives concordes. On jura tout ce qu'il\n voulut, avec accompagnement de feux de joie, de sonneries de\n cloches et distribution de rameaux d'olivier aux ennemis récon-\n ciliés.\n     Aux calendes de mai, pour célébrer l'événement, la Compagnie\n de S. Friano organisa avec le concours de quelques peintres,\n parmi lesquels Buonamico Buffalmacco, célèbre par ses facé-\n ties, un mystère qui devait être joué sur l'Arno et représenter\n  l'Enfer, les damnés harcelés par les diables, au milieu des tour-\n  ments et des flammes... La foule accourue pour assister au\n  spectacle était tellement considérable sur le pont alla carraja,\n\n\n   (1) DINO COMFAGNI, lib. secondo.\n   (2) DINO COMFAGNI, lib. secondo.\n"}, {"page_pdf": 452, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "                             GUELFES ET GIBELINS                       371\n\n que celui-ci s'écroula et plusieurs, dit Villani, « allèrent savoir\n des nouvelles de l'autre monde » qu'ils étaient venus contempler.\n    La duplicité des Noirs rendit fallacieuse la paix conclue; les\n Blancs qui étaient rentrés, se sentant menacés, prirent la fuite et,\n avec eux, le légat qui, avant de partir, apostropha les perturba-\n teurs en ces termes : « Puisque vous voulez être en guerre et en\n malédiction et ne voulez écouter le messager du Vicaire de Dieu,\n ni avoir ni repos ni paix entre vous, restez avec la malédiction\nde Dieu et avec celle de la Sainte Eglise. » (Juin 1304.)\n    Les Donati et les della Tosa s'attaquèrent aux Cavalcanti,\namis des Cerchi, dont l'opulence les offusquait. Ils incendièrent\nleurs propriétés et le feu, propagé de proche en proche, détruisit\n 1,900 maisons, la loggia d'Orto S. Michele, les entrepôts (fon-\ndachi) de Calimala, toutes les boutiques du Mercato vecehio au\nMercato nuovo... Les Cavalcanti, ruinés, « perdirent en ce jour\nle cœur et le sang (1). »\n   Plusieurs fois les Blancs se réunirent en armes pour tâcher de\npénétrer dans Florence; « ces ahuris », quell' ammaliati, comme\nles qualifie ironiquement Villani, qui appartenait au parti noir,\néchouèrent toujours par leur propre étourderie. Un jour, pour-\ntant, il s'en fallut de très peu qu'ils ne se rendissent maîtres de la\nville et les politiques déjà apprêtaient prudemment leur con-\nversion :\n   « Souvent l'occasion est la pierre de touche des hommes qui, non par\nvertu, mais par leur langage, sont grands. Et cela se vit en ce jour où les\nBlancs vinrent à la terre... Ceux qui le plus superbement avaient cou-\ntume de parler contre les bannis changèrent de langage, disant par les\nplaces et par les autres lieux que ce serait une chose louable qu'ils ren-\ntrassent dans leurs maisons... Mais, lorsque les Blancs furent partis, ils\nrecommencèrent à user de leurs premières paroles iniques, incendiaires\net menteuses... (') »\n\n  L'élection au sacré-pontificat de Clément V, « ce gascon...\npasteur sans loi (2) », eut une influence décisive sur l'orientation\n\n\n (1) DINO COMPAGNI, lib. terzo.\n (2) Inferno. X, 83.\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2181, "texte": "372                              DURENDAL\n\n\ndu parti blanc. Philippe le Bel « tenait le Pape presque de force »\n(Dino) et l'obligeait à résider en France. L'appréhension de\nl'accroissement démesuré de l'influence française dans la Pénin-\nsule cimenta plus étroitement l'alliance des bannis Gibelins et\nGuelfes. Leurs affaires étaient d'ailleurs dans le plus piteux état.\n   Au milieu de la septième bolgia, Dante reconnaît Vanni Fucci,\n« homme de sang et de corruption», voleur sacrilège, et celui-ci,\nfurieux d'avoir été aperçu par le poète dans l'humiliation et le\nsupplice, se venge en lui prédisant la chute de Pistoia, dernier\nrefuge des Gibelins, et la dispersion définitive des Blancs : « Et je\nl'ai dit, ajoute-t-il, parce que cela te sera douloureux... (3). »\n    Pistoia tomba le 10 avril 13o6. Au printemps de l'année sui-\nvante, les Blancs tentèrent un dernier effort qui avorta. Les\nproscrits se séparèrent alors, sans plus d'espoir; contumaces\n épars à l'étranger, « désolés et défiants de l'avenir. Et ils ne se\n réunirent jamais plus (1) ».\n    L'âpreté des querelles entre les Noirs était venue à son\n comble. Corso Donati, déterminé à supplanter Rosso della Tosa,\n médita une espèce de coup d'état qui tourna à sa confusion. Ses\n adversaires, plus prompts que lui, le condamnèrent et levèrent\n le gonfalon sinistre de la justice contre sa maison. Dans sa fuite,\n il tomba de cheval, resta accroché à l'étrier et, rejoint par ses\n ennemis qui le poursuivaient, il fut tué près de S. Salvi\n (6 octobre 1308).\n    Dino, non sans une secrète admiration pour cette créature de\n volonté et de force, trace ce portrait de Corso :\n   « Ce fut un chevalier de grand nom et de grand courage, noble de sang\net de manières, très beau de corps jusque dans sa vieillesse, les traits déli-\ncats, la peau blanche. Plaisant et sage et élégant orateur; appliqué tou-\njours à de grandes choses, familier de grands seigneurs et de nobles\nhommes, et de grande alliance et fameux par toute l'Italie. Il fut ennemi\ndes gens du peuple et des popolani, aimé des soldats, plein de malicieux\npensers, coupable et astucieux (2). »\n\n\n\n  (1) Inferno. XXIV, 125.\n  (2) DINO COMPAGNI, loc. Cit.\n"}, {"page_pdf": 454, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2110, "texte": "                                 GUELFES ET GIBELINS            373\n\n\n     Dans ses pérégrinations au Purgatoire, l'Alighieri aperçoit,\n  parmi ces âmes qui « chantent en pleurant — che piangendo\n  canta », Forese, le frère de Corso. Le poète lui demande où est\n  sa sœur Piccarda, entrée dans l'ordre de sainte Claire pour\n  racheter les crimes de sa famille et que Corso, alors podestat à\n Bologne, arracha de force au monastère, pour la marier, ce\n dont elle mourut : « Elle triomphe, répond Foresa, dans les\n hauteurs de l'Olympe », et il achève en prédisant la fin tragique\n de Corso «traîné à la queue d'une bête — vers la vallée où jamais\n l'on ne se justifie » (1).\n                                Queis che più n'ha colpa\n                       Vegg'io a coda d'una bestia tratto\n                       Verso la valle, ove mai non si scolpa.\n\n    Trois ans plus tard, les parents de Corso déterrèrent son\n cadavre et lui firent des obsèques solennelles différées jusqu'au\n jour où il aurait été vengé ! Ses mânes irrités avaient été enfin\n consolés par le meurtre de Betto Brunelleschi, un de ses assas-\n sins. C'est ce Betto qui, en qualité d'orateur du parti noir,\n répondit aux envoyés de l'empereur Henri VII, venus à Flo-\n rence pour réclamer l'hommage, que « jamais, pour aucun\nseigneur, les Florentins n'inclineraient la tête (la corna) ».\nAttaqué et blessé par deux jeunes Donati, « après quelques jours,\nenragé, sans pénitence ou satisfaction à Dieu ou au monde, et\navec grand mépris de beaucoup de citoyens, il mourut miséra-\nblement, de laquelle mort beaucoup se réjouirent, car il fut un\ntrès mauvais citoyen ».\n   La dernière espérance de Dante et de Dino Compagni, le\npremier pour regagner sa patrie, le second pour en apaiser les\ndiscordes, reposait dans l'intervention de Henri VII. Ce mo-\nnarque alla tristement s'éteindre à Bonconvénto, près de Sienne,\nle 13 août 1313, sans avoir réussi à rien.\n   Il avait voulu « redresser l'Italie avant qu'elle n'y fût dis-\nposée » (2). A ses menaces, Florence avait répliqué par de\n\n (1) Purgalorio, XXIV, 82-8.1.\n (2) Paradiso, XXX, 136-1 ;8.\n"}, {"page_pdf": 455, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1230, "texte": "374                        DURENDAL\n\n\nnouveaux exils; le Dante fut, une fois de plus, mis au ban de la\nRépublique. Il est vrai que, dans le dépit et la douleur de sa\ndéception, il s'était abandonné aux invectives les plus virulentes\ncontre la cité, « nid de vipères à écraser — covo di vipere da\nschiacciare », qu'il désigne à la vindicte impériale.\n    Plus tard, il fut autorisé à revenir, moyennant une demande\nde rémission, à laquelle, innocent, il se refusa.\n    Dino Compagni mourait à Florence, le 26 février 1323, pré-\nservé de la proscription, sans doute, par la modération et la\nprudence de sa conduite; moins heureux, l'inventeur sublime de\nla Divine Comédie s'était éteint, accablé de travaux et de tribu-\nlations, le 1er septembre 1321, à Ravenne qui, depuis, garde\n jalousement sa dépouille.\n  Quelques années après la disparition des principaux acteurs du\ndrame, les noms de Blancs et de Noirs, emblèmes des luttes d'un\ndemi-siècle, tombaient déjà en désuétude, et l'éternelle rivalité\ndes riches et des prolétaires, des patrons et des ouvriers, du\ncapital et du travail recommençait sous d'autres noms — appa-\nrences nouvelles d'un conflit inépuisable.\n\n                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 375, "page_fin": 377, "titre_corps": "La Cataracte glacée", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "La Cataracte glacée", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 456, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 808, "texte": "La Cataracte glacée\n\n\n\n\nLà-bas, dans la stupeur de la forêt arctique,\nEntre deux murs taillés en plein roc granitique\nDes monts sombres creusés en défilés béants,\nGonflé du flux fangeux de sa dernière crue,\n          Un énorme fleuve se rue\nVers le sépulcre ouvert des profonds océans.\n\nIl semble qu'un déluge est en marche, et l'armée\nInnombrable des flots roule, comme lamée\nD'un étincellement d'écailles et de nuit,\nEt le désert sacré des étoiles écoute\n         Crouler la hurlante déroute\nDe l'onde monstrueuse et qui brame, et qui fuit.\n\nElle passe, affouillant sa route séculaire,\nUsant en vains défis son obscure colère,\nDéracinant les troncs échevelés, que mord\nL'impuissance obstinée et triste de sa haine,\n       Sous l'indifférence sereine\nDe sept astres muets tournant au fond du Nord.\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1535, "texte": "376                     DURENDAL\n\n\n      Elle va, nivelant le coteau, comblant l'antre,\n      Inconsciente des continents qu'elle éventre,\n      Des artères de l'or ou des peines du fer,\n      Ignorant quels sommets elle ronge à la base ;\n           Sous son propre poids qui l'écrase,\n      Elle agonise comme agonise une mer.\n\n      L'énorme fleuve court à l'abîme, où l'emporte,\n      En de stridents remous noyés dans l'ombre morte,\n      La fatalité de l'aveugle pesanteur,\n      Où la masse des eaux oscillantes surplombe\n           Un instant le mur de sa tombe,\n      Et plonge d'un bond au gouffre dévorateur.\n\n      Mais voici qu'aux solitudes que l'Ourse éclaire,\n      Se lève le vent pur de la plaine polaire :\n      Il vient, et tourbillonne, et siffle par endroit,\n      Et saisit, troupeau las de houles fugitives,\n           Le chaos des vagues rétives,\n      Sous les mille réseaux invisibles du froid.\n\n      Et l'âpre cataracte aux formidables nappes,\n      Sous ses glaçons rugueux, reflétant dans leurs grappes\n      L'impassibilité flamboyante du ciel,\n      Rébellion tonnante aux vapeurs de vertige,\n           Se tait, et, d'un seul bloc, se fige\n      Dans l'immobile paix du silence et du gel.\n\n       Ainsi, lorsque jaillit, en gerbes éclatantes,\n       L'impérieux appel de nos strophes chantantes,\n       L'Esprit dominateur, et qui dormait en nous,\n       S'éveille, et descendant des cimes foudroyées,\n            Fond, les deux ailes éployées,\n       Sur les grondantes eaux de notre âme en courroux.\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 361, "texte": "            LA CATARACTE GLACÉE                       377\n\n\nEt, ce qui sous nos fronts reste encore invincible,\nStérile désespoir ou révolte impossible,\nL'élément en tumulte ou l'orage irrité,\nS'apaise au souffle pur du Verbe, et la pensée\n          Le fixe enfin, glacée\nEn son inaltérable attitude, ô Beauté!\n\n\n                     SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 378, "page_fin": 391, "titre_corps": "Épreuves... d’Imprimerie", "titre_sommaire": "", "signature_source": "J. Esquirol", "ancre_debut": "Epreuves d Imprimerie", "ancre_fin": "J ESQUIROL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 459, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1460, "texte": "Epreuves..... d'Imprimerie\n\n                                    (Suite)\n\n\n\n\n                                       III\n\n\n                     SUR l'angle du piano, où le domestique avait accoutumé\n                         de placer les journaux et le courrier, une lettre, ce\n                         matin, était déposée.\n                            L'entête imprimée de l'enveloppe portait ces mots :\n                         H.-B. Palais, libraire-éditeur, 109, 110, 111, arcades du\n                         Théâtre-National, complétés par la vignette tradition-\n                         nelle représentant le génie familier de la maison, —\n                         une jeune personne râblée, vêtue... d'une faucille, et\n                          en menaçant un arbre.\n   Jacques, qui entrait dans la chambre, ne fit qu'un bond jusqu'à la\nlettre.\n   Enfin, enfin, il allait savoir!\n   Oh! ces lettres, d'où va dépendre l'incertaine issue d'un rêve long-\ntemps caressé, comme elles vous bouleversent!\n   Les mains soudain fébriles, tâtonnantes, Jacques se mit à décacheter\nl'enveloppe.\n   Et, c e p e n d a n t , — machinalement — il s'analysait, regardant passer\nles alternatives de crainte et d'espoir, les. impressions, les idées qui\ntraversent'. — « évidemment. Palais m'écrit qu'il ne veut rien savoir. Le\ncontraire serait trop de chance... Oui, mais alors, pourquoi ne m'a-\n dresse-t-il pas aussi le manuscrit ? Un autre courrier, sans doute? Non\n"}, {"page_pdf": 460, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2775, "texte": "                     ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                     379\n\nlogiquement, les deux envois seraient partis ensemble... D'ailleurs, il y a\nde bonnes pages dans mon bouquin. Savère me l'a dit, je... je ne suis\npas, moi-même, sans m'en être aperçu, adoncques il se peut très bien\nque Palais ait partagé cette opinion... Et pourtant, Taxier...\n   Est-ce assez bête d'avoir la langue trop longue ! Quelqu'un qui garde-\nrait pour soi ses propres affaires se moquerait presque de n'importe\nquelle lettre-tuile. Au lieu de cela, j'ai été sottement fourrer dans mes\nhistoires une dizaine d'amis qu'il va falloir instruire de mon camouflet.\nQuelle gaffe!... Et puis, après tout, je m'en fiche, n'est-ce pas? Hop!\nAllons-y! Nous allons bien voir... Maudite enveloppe! ah ça! mais\nelle est donc indécachetable ! »\n   Opération césarienne, éventrement. Qui mit au jour la lettre courte\net bonne, dont la première phrase suffit à convertir en allégresse\nl'inquiétude de Jacques :\n   « Monsieur, lui mandait Palais, j'ai lu de vous un manuscrit que m'a\nprésenté M. Savère, et suis tout disposé à l'éditer... »\n   Après cela, qu'importait le reste de la missive. Jacques ne toucherait\nde droits d'auteur qu'au fur et à mesure de l'épuisement de chaque\nédition; la première serait tirée à 1,650 exemplaires — pourquoi pas\nà 3,000, pendant qu'on y était! — et autres stipulations, qu'est-ce que\ntous ces détails pouvaient lui faire?\n   L'essentiel était de paraître ; et, dans sa joie, il courut au télégraphe\nexpédier sur l'heure une de ces dépêches naïvement exultantes, dont\non se plaisante à tête reposée :\n   « Accepte avec enthousiasme. Remerciements empressés. Lettre\nsuit. »\n   Réplique de Palais, arrangements fermes, échange de signatures,\ndouble traité sur papier timbré ; entretemps aussi lettre de Savère: et,\nfinalement, arrivage d'un premier paquet d'épreuves.\n   Quelle drôle de sensation de voir sa prose imprimée !\n   On a tellement l'habitude du texte à la main que cette métamor-\nphose vous dérégïone. On cherche les ratures, les surcharges, devenues\nà la longue familières à l'œil. Pour un peu, l'on croirait lire le livre\nd'un autre. Puis, cette illusion d'extranéité dissipée, c'est soudain.\ndevant la nouvelle incarnation de l'œuvre, une griffe de trouble.\npresque d'angoisse. Désormais, en effet, close l'ère des lectures indul-\ngentes en tête-à-tête avec soi-même, adieu les appréciations toujours\nplus ou moins édulcorées des amis compatissants ; et par contre, en\navant les critiques discourtoises, les railleries des inconnus, ou surtout\ndes hostiles, auxquels on va bénévolement, par la publication du livre,\nfournir des verges pour se faire battre!... — Diable! étais-jc bien de\ntaille à écrire? Hum!... Vilaine aventure, peut-être? Et quelque peu\n"}, {"page_pdf": 461, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2865, "texte": "380                             DURENDAL\n\n\ntard pour rebrousser chemin. Ah! puis, zut! Cuirassons-nous de bonne\nhumeur et voyons venir...\n    D'autant que. soit à cause de l'insolite netteté du texte enfin sans\ncoutures, soit à cause d'un je ne sais quoi de metteur en valeur inhérent\nà l'impression — comme telle, dirait le jargon philosophique — l'en-\nsemble paraît mieux venu, plus satisfaisant... Seulement, voilà, ne se\nleurre-t-on pas? « Nul n'est bon juge en sa propre cause » convient\nsurtout à l'écrivain, qui — veut, ne veut pas — à force de lire et de\nrelire son œuvre, finit par la voir sous un angle spécial en modifiant\ntoutes les lignes, ou plutôt avec des yeux de daltonique la peignant de\ncouleurs mensongères. Aussi, à quelques mois d'intervalle, combien\nsouvent désenchantante une nouvelle lecture, alors que l'esprit désim-\nprégné d'inévitables suggestions remet les choses au point! Heureuse,\ntelle ou telle page? intéressant, tel ou tel épisode? Oui, parlons-en! Ah\n ça! mais, à l'époque, comment, diantre, ai-je pu laisser passer semblables\n erreurs !...\n    Du reste, Jacques n'en était pas encore là, et, somme toute, la correc-\n tion des épreuves le divertit. Très drôle, la gamme des signes à laquelle\n il faut s'initier pour pouvoir indiquer au typographe les biffages, les\n retouches, les mots sautés, les fautes d'impression quelconques. A\n l'encre rouge, dont s'égaient les marges du papier fruste, précurseur\n du beau papier définitif, ce vous prend de faux airs de grimoires caba-\n listiques, qui ne vont pas sans pittoresque.\n    En tout cas, pittoresque ou non, le travail fut mené rondement. Il le\n fallait. L'approche de l'été — saison néfaste, parait-il, aux nouvelles\n publications — aiguillonnait auteur et imprimeur. Courrier par courrier,\n Jacques retournait les épreuves corrigées, d'autres lui arrivaient du\n tac au tac, bref, assez rapidement, le volume fut prêt pour les vitrines\n et mur pour la vente.\n    Qu'il s'agissait maintenant d'amorcer par les petits trucs ordinaires.\n     « Monsieur, écrivait Palais, votre livre est achevé d'imprimer. Le\n service de presse aura lieu d'aujourd'hui en huit, c'est-à-dire mardi pro-\n  chain, 14 courant. Sauf empêchement de votre part, je vous attends\n donc à cette date. Dans l'intervalle, faites-moi tqnir aussi, je vous prie,\n quelques lignes — une dizaine au plus — d'annonce-réclame pour les\n journaux... »\n    Le service de presse, Jacques savait ce que c'était. Savère le lui avait\n jadis appris : l'envoi aux critiques littéraires les plus marquants d'exem-\n  plaires dédicacés. Mais le coup de l'annonce-réclame était imprévu.\n  Comment! les tartines ampoulées accompagnant la naissance des livres\n  nouveaux, et chantant brutalement leur gloire, émanaient des auteurs\n  eux-mêmes? Tiens, mais elle était roulante, celle-là, et l'aventure frisait\n  le haut comique !\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2856, "texte": "                       ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                       381\n\n\n     Alors, ma foi, h é ! allez donc! il n'est pas... ou plutôt : ne suis-je pas\n  son père ! A vous, là-bas, les cymbales et la grosse caisse! Bien ensemble;\n  une, deux, partez! Dzzim! bboum ! bbboum !\n     Et, pouffant de rire, Jacques brossa gaillardement quelques lignes de\n  boniment tonitruant, par lesquelles — ou peu s'en faut — il défiait le\n  ciel et la terre de pouvoir décider qui l'emportait, dans son œuvre, de\n la profondeur du fond ou de la beauté de la forme. Un instant même,\n il eut envie de vaticiner que ladite œuvre serait le plus grrrand succès\n  littéraire de la saison — vlan! dans l'œil! — et que, de ce fait, l'éditeur\n  Palais— ce favori des d i e u x ! — allait encaisser l'enorrrrme galette.\n Mais il se retint, ne voulant pourtant pas exagérer la bouffonnerie, et,\n le prospectus-tartine recopié d'une belle écriture et mis à la poste,\n passa à d'autres préoccupations.\n     Ce service de presse le tracassait. Allait-il falloir varier chaque fois la\n formule des dédicaces et en pondre, comme cela, de chic, une centaine\n de différentes, sous les yeux d'un éditeur inconnu? Et cet éditeur lui-\n même, que serait-il? Aimable, ou poseur et intimidant? Pas toutes récréa-\n tives, en somme, les diverses cérémonies précédant la publication d'un\n livre !\n     Heureusement pour Jacques qu'un billet de Savère vint lui remonter\n le moral.\n     « Cher Monsieur, disait le grand écrivain, je vous attends, le matin\nde votre service de presse, à la maison. Nous y déjeunerons à la galopade,\npuis irons ensemble chez Palais, où, comme vous n'avez pas l'habitude\nde ces inutiles corvées, je vous aiderai en vieux routier. Bien cordiale-\nment à vous, Savèrc. »\n    L'excellenthommc, et les bonnes paroles réconfortantes! Jacques en était\ntout ému. Allons ! il y avait encore de braves gens sur la terre : et, dans\nces conditions, la fugue à Paris, nécessitée par le service de presse, cessait\nd'être une inquiétude pour devenir un plaisir.\n    En fait, cette semaine fut, à certains égards, la plus charmante peut-\nêtre que Jacques eût jamais vécue.\n    Elle débuta chez Savèrc par le déjeuner, qui, contrairement au billet\nd'invitation, ne se passa pas à la galopade. Non certes! — Dans la salle\nà manger remplie d'objets d'art, sous les petits yeux malins du Bouddha\nventru de faïence vous dévisageant du fond de sa niche, la joie de pro-\nlonger longuement la conversation, le café servi, les cigares allumés, et\nles liqueurs connues alternant avec des mixtures exotiques, dont la moins\npittoresque — sinon la meilleure — n'était pas certain alcool vert comme\nde l'émeraudc, et sentant la térébenthine !\n    Et maintenant, départ pour le service de presse. Dire que Jacques avait\nappréhendé cet épisode ! Mais ce fut très drôle au contraire, et fécond\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2777, "texte": "382                             DURENDAL\n\n\nen distractions ! Est-ce sot tout de même de se tourmenter par avance !\n   D'abord, il eut le plaisir de voir son livre enfin paginé, et très pimpant\nvêtu de clair. Les dix exemplaires, surtout, tirés sur papier de Hollande,\nétaient du dernier chic, avec leurs marges immenses et non ébarbées\ndépassant en un double biseau la couverture. — Sans parler de la sensa-\ntion cocasse assaillant le malheureux auteur à l'aspect de toute l'édition\nde son œuvre empilée dans la même pièce.\n   Elle n'était pas grande cette pièce, une sorte de parloir attenant à la\nlibrairie, et les volumes étaient 1.650! Aussi quels tas, quels tas, mes\nseigneurs ! I1 y en avait partout : sur le bureau, sur la cheminée, sur les\nfauteuils, même par terre échalïaudés en pyramides chancelantes. Vrai !\ncela vous estomaque, vous donne... comment dire? une gêne comique,\npresque de... la h o n t e ! Etre cause de pareil encombrement! quel abus,\nquelle brutalité, quel manque de discrétion! Et la vente? la vente?\nAvant que le public ait absorbé semblable stock! Enfin, qui vivrait\nverrait! —\n   D'ailleurs. Palais ne semblait pas partager cette inquiétude. Très jeune,\n35, 38 ans peut-être, pas pontifiant pour deux sous, sourire franc dans\nune barbe noire, vigoureux shakc-hands de bienvenue vous mettant à\nl'aise, bref, l'accueillance faite éditeur, Jacques le trouva tout de suite\nsympathique. C'est égal, combien cet homme, dont le bon garçonnisme\nformait évidemment le fond du caractère, devait souffrir, engagé aussi\ndélibérément qu'il l'était dans certaine Affaire ! Jacques se faisait cette\nréflexion, tandis que Palais, le regard et la voix soudain sérieux, leur\nmontrait à Savère et à lui des liasses reçues de lettres d'injures, aux\nadresses rageuses, sans Monsieur ni formules ordinaires — Palais, Paris;\ntout sec — des imprimes zébrés à la main de basses invectives et autres\naménités anonymes. — « Doux pays », en vérité, que celui où s'accli-\nmatent de tels procédés de discussion et où l'on confond ainsi les idées\navec les personnes !\n   Au surplus, la conversation s'aiguilla vite sur une voie de garage et,\nsans transition, reparut, souriant, le Palais première manière :\n   — Connaissez-vous la nouvelle pièce d'un franc? dit-il à Savère, en lui\ntendant un spécimen de la Semeuse, encore toute récente à l'époque.\nOn m'a donné celle-ci ce matin et je la garde pour la collection de ma\nfillette...\n   Puis à Jacques :\n   — Voyons, cher Monsieur, commençons donc ce service de presse?...\nInstallez-vous là, à m o n bureau. Vous n'aurez qu'à piocher dans le tas\nde volumes, et voici des listes de gens à qui envoyer...\n   — Dois-je varier les dédicaces? demanda Jacques.\n   — Ah! Dieu non! répondit Savèrc. Ce serait du temps perdu. Les trois\n"}, {"page_pdf": 464, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2756, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                           383\n\n\n   quarts des types auxquels vous adressez votre œuvre ne l'ouvriront\n  même pas et n'auront rien de plus pressé que de la revendre aux bou-\n  quinistes des quais. Vous regarderez dans les boites, la semaine pro-\n   chaine...\n      Et riant de l'air de Jacques involontairement rembruni :\n     — Que voulez-vous! continua-t-il. C'est toujours ainsi que cela se\n  passe. Ces services de presse ne servent pour ainsi dire à rien. N'est-ce\n  pas, Palais?\n     Revenant à Jacques :\n     — Fourrez n'importe quelle dédicace : A Monsieur Tartempion.\n  h o m m a g e de l'auteur; et votre signature.\n     — Mais comment? pas plus admiratif ? h o m m a g e de l'auteur? sans\n autres guirlandes? Allons, je mets au moins : Hommage respectueux?\n     — Respectueux, soit ! si vous y tenez ! — il souriait de ce sourire invin-\n ciblement communicatif que Jacques lui connaissait si bien. — E t main-\n tenant, en avant! Je vous passe les volumes !\n     La manœuvre commença.\n     Ces listes, quelle fantasque macédoine de noms ! Le tout-Paris littéraire\n y était représenté. Les opinions les plus antithétiques y caravanaicnt\n dans une bigarrure exhilarante de pêle-mêle savoureusement moderne.\n Le Père Turqueu, des Travaux religieux et littéraires — vu le sujet du\n livre de Jacques, on faisait aussi un service de presse religieuse — et Chas-\n semerle, du Bi-Mensuel, coudoyaient Béninçal, directeur de l'Aube, Sar-\n scèneàfaire, de l'Époque, et Certain, du Santillane. Puis, c'étaient des\n femmes : Mme Latour-Damour, la Rechigne, de l'Hermès de Gaule,\n Mme Unetelle, de l'Arbalète ; puis des ecclésiastiques de marque : l'abbé\nHermel, l'abbé Fourgnier. — Par inadvertance, Jacques adjoignit même\nce qualificatif d'abbé au nom d'un bonhomme tout ce qu'il y avait de plus\nlaïc, et, paraît-il, d'anticlérical! Heureusement, que Palais s'en aperçut à\ntemps... — Puis venaient des étrangers : Belges, Italiens, Hollandais,\npuis la gamme chromatique des grands auteurs et des critiques arrivés,\nconnus, des Revues célèbres : Régis Durmac, de la Revue des Deux-Hémi­\nsphères, Aimé Faguile, de la Revue de Lutèce, etc., etc., auxquels on\nenvoyait un exemplaire par acquit de conscience, mais sans compter sur\nle moindre bout d'article de pontes aussi importants...\n   Hommage respectueux... hommage respectueux... hommage resp...\n   — Oh ! par exemple, interrompt soudain Savère, à celui-ci pas\nd' « h o m m a g e respectueux», mon petit! C'est un forban. Vous vous\nferiez moquer de vous si l'on voyait jamais votre signature sous semblable\ndédicace.\n  Et, à l'appui de son dire, il se met à narrer certaine histoire cinglante\ncontre le quidam. Un moment après, nouveau commentaire à propos\n"}, {"page_pdf": 465, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2963, "texte": "384                             DURENDAL\n\n\nd'un nouveau n o m ; bientôt Palais y va aussi de ses souvenirs; tant qu'à\nla fin les cigarettes s'allument d'elles-mêmes au feu roulant d'anecdotes,\nde récits, d'appréciations sur tous et chacun. Par cette chaude après-midi\nde juin, il fait très bon dans le salon de cette librairie installée au retrait\nombreux des arcades du Théâtre-National; le dialogue est alerte, les\nlangues acérées : et Jacques jouit avec délices de cette petite scène pari-\nsienne chez l'éditeur. — Encore qu'un peu défrisé, le naïf provincial !\nVoyons, c'est vrai toutes ces histoires de Savère et de Palais? Alors, plu-\ntôt... mêlé, le monde gens-de-lettres!\n   Mais déjà le soir approche, on s'est mis en retard, et il faut rattraper le\ntemps perdu. Jacques dédicace avec constance. Les « hommages respec-\ntueux » se succèdent aux feuilles de garde. Jusqu'à Savère, qui, pour\nactiver le mouvement, a l'obligeance de prendre une plume et de para-\npher des volumes. Seulement il se trompe, et signe de son nom. On rit.\nTant pis, ce n'est qu'un exemplaire de perdu... Hommage respectueux...\nHommage respectueux... Très drôle, cette formule, sous la plume de\nSavère ! et guère dans son genre ! D'ailleurs, il l'atténue par des moyens à\nlui. Il écrit à bride abattue — dans cette calligraphie mors-aux-dents, la\npseudo-signature de Jacques vous prend une silhouette révolutionnaire\n— il ferme les livres sur de l'encre fraîche — « foin de buvard ! je vous\ndis, mon cher, que c'est déjà sec ! Avançons, avançons! »\n    Aussi, la tâche progresse, les listes se raccourcissent, elles s'épuisent,\nelles s'épuisent, elles sont finies...\n   Ouf! Satisfaction générale, adieux à l'accueillant éditeur qu'on reverra\ndans quelques jours, poignées de main, saluts, compliments réciproques;\net Savère et Jacques mettent le cap sur un bock bien gagné, par lequel\ns'épiloguera dignement le service de presse...\n    Le reste de la semaine fut non moins agréable. Jacques était ravi, qui\ntrouvait un attrait perpétuel à la société de Savère. Ils déjeunaient sou-\nvent ensemble, tantôt chez le grand auteur, tantôt dans un pittoresque\nrestaurant situé sur un des quais de la rive gauche — des salles aux pla-\nfonds bas lambrissées de boiseries claires, suggérant avec la vue du\n fleuve par les fenêtres, le cri des sirènes des remorqueurs, et la frégate\ndont s'ornaient les cartes de menu, je ne sais quelle illusion de repas à\nbord d'un transatlantique... (En tout cas, d'un transatlantique doté de\ncertain Epineuil, ayant bien, ma foi, son petit mérite!...)\n    Le grand plaisir, vraiment, que celui de la causerie ! Jacques n'oubliera\nde longtemps ces heures charmantes, et reverra souvent par la pensée\nl'image de Savère, ses cheveux tondus ras, sa barbiche poivre et sel, ses\nregards aigus, son sourire indéfinissable moitié amer, moitié bon enfant,\net le feu mobile de sa cigarette vitupérante semblant dévider l'étroit\nruban rouge avivant sa boutonnière.\n"}, {"page_pdf": 466, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2773, "texte": "                         ÉPREUVES...     D'IMPRIMERIE                      385\n\n        Ah! c'est qu'il n'y allait pas de main-morte, ce diable d'homme, aussi\n     enragé dans le blâme que dans l'éloge, et Jacques se vit parfois rabroué\n    d'importance : au Louvre, par exemple, quand il avoua son admiration\n    pour les statues grecques et les peintres duXVIIIesiècle.\n       — Comment! s'écria Savère, vous aimez l'art grec! cet art si froid, si\n    embêtant! Voyons, mon cher, convenez que c'est de l'autosuggestion,\n    du montage de coup ! A force de vous hypnotiser sur ces statues, vous\n    finissez par y découvrir un tas d'intentions qui n'y sont pas!\n       — Alors, répartit Jacques, plus curieux de connaître à fond l'opinion\n   de son interlocuteur que de défendre la sienne, même la Victoire de\n   Samothrace ne vous dit rien?\n       — Même la Victoire de Samothrace, dit Savère, dont un vaste sourire\n   égaya les lèvres.\n       — Et la Vénus de Milo? Encore moins, naturellement?\n       — Oh ! celle-ci ! Non ; de grâce ! Parlons d'autre chose !\n       Et il éclata d'un rire si franc, si communicatif, que Jacques — bien\n   que non converti — réciproqua de plein cœur...\n      Peu éclectique, Savère! A h ! oui, plutôt peu! Pour lui, l'art mourait\n  avec le XVe siècle. A partir du XVIe, il n'y avait plus d'œuvres absolument\n  géniales... si, peut-être : quelques peintures et sculptures contempo-\n  raines (mettons huit ou dix en tout, dont Jacques lui entendit faire\n  l'éloge). Le reste n'avait pas d'intérêt. « Cela n'existait pas. »\n      Infortuné Jacques! En encaissa-t-il de ces grondées — de part et\n  d'autre elles désinaient en rires — lui qui, après l'inévitable période d'in-\n  tolérance, avait fini par s'apercevoir qu'il n'est presque forme d'art\n  n'ayant son genre de beauté.\n     — Ce n'est plus de l'éclectisme, bougonnait Savère, votre universelle\n  admiration! C'est de la veulerie, de l'indifférence ! Il faut choisir, que\n diable! Vous prétendez aimer les Primitifs...\n     — Oui. Et beaucoup. Surtout les Primitifs italiens, dont je connais\n presque tout l'œuvre...\n     — Alors, vous ne pouvez aimer en même temps les toiles du XVIIIe\n siècle, ces dessus-de-cheminée misérables, « cette peinture à l'eau de\n bidet »...\n    — Hé! que fait l'eau de bidet! riposta Jacques. Tenez, par exemple,\nnierez-vous que Watteau.., que Watt... eau de bidet, murmura-t-il,\n cédant bêtement à l'attrait d'une plaisanterie facile.\n   — Allons, oui, concéda Savère, je vous accorde que Watteau est inté-\nressant.\n   Mais il n'avait pas encore entièrement désarmé, et repartant sur l'archi-\ntecture :\n   — C'est comme, avant-hier, votre course à Versailles. Ah ça ! mais qu'y\n                                                                    25\n"}, {"page_pdf": 467, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2781, "texte": "386                             DURENDAL\n\n\ntrouvez-vous donc de si beau? Le palais? le parc? pompeusement ternes\nprévus, formulaires comme l'esprit glacé duXVIIesiècle, rasants ! Et vous\ncomprenez le roman, le gothique, les cathédrales?...\n    En littérature, il avait une égale intransigeance, n'admettant pas que\nl'on put entourer d'un même culte des œuvres d'un art contradictoire.\n    Oh oui ! c'était une âme extrême que celle de Savère, et, par là même,\nd'autant plus séduisante — comme aussi d'autant plus curieuse à\nobserver.\n    Ame encore inquiète, inapaisée, avec d'étranges sautes de joie et de\ntristesse, des alternatives de mansuétude et d'agressivité se fondant en\nun dégoût du monde, en un désir — non feint — de solitude et d'oubli.\n     Certain jour qu'il était allé toucher un chèque au Crédit Lyonnais,\n comme une houle de curiosité se propageait dans le hall, à l'appel par le\n caissier du nom du grand auteur, Jacques enviait naïvement cette gloire.\n Avoir réussi, pouvoir se rendre le témoignage que l'on est quelqu'un,\n que l'on a vraiment fait œuvre d'art, quelle fierté légitime, quelle stimu-\n lant, quelle pensée réconfortante aux heures moroses !\n     Mais Savère l'eut tôt détrompé :\n     — Ah ! mon cher, mon cher, lui dit-il, ne parlez pas ainsi ! Si vous\n saviez la misère, le creux de ces satisfactions d'amour-propre ! Si vous\n saviez comme on se blase vite sur leur saveur ! Soit, je suis connu ; et puis\n après? la belle consolation! la belle avance!\n     11 disait cela doucement, sans l'ombre d'emphase, avec une voix un\n peu voilée de tristesse et trop réfléchie pour ne pas être sincère.\n     Cependant Jacques le poussait :\n     — Voyons, voyons ! vous aurez beau dire, la célébrité doit avoir son\n  charme, et j'imagine que, dans votre situation par exemple, le séjour de\n  Paris...\n     — Paris ? coupa Savère. Tenez, mon cher, je donnerais cent Paris pour\n  un seul coin de province, près de quelque abbaye pacifiante, où je n'au-\n  rais plus qu'à m'occuper de Dieu et de mon âme.\n      Et tout naturellement — comme cela, d'ailleurs, arrivait souvent avec\n  Savère, — la causerie s'embranchait sur la religion.\n      Très rarement, — même par des prêtres, même par des moines, —\n  Jacques en avait entendu parler d'un ton plus grave, plus profond, plus\n  humble, et partant plus efficace.\n      Et c'était l'homme dont certains catholiques s'obstinaient encore à\n  discuter la conversion !\n      Ah ! que Jacques avait été mieux inspiré, qui. tout bonnement, tout\n  de confiance, sans tant d'histoires, avait du premier coup, — et vraiment\n  ce n'était pas bien difficile, — compris l'absolue sincérité de Savère, à la\n  lecture de tels ou tels livres de celui-ci clamant d'un accent insimulablc\n   le repentir, la foi, l'amour divin!\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2947, "texte": "                        ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                       387\n\n      Et c'était ces livres, — parfaitement : En chemin, La Basilique, — qu'on\n   parlait de mettre à l'index ! Non ! véritablement, cela côtoyait l'insanité !\n   Alors, pour une fois que la religion trouvait un défenseur puissant, —\n   parce qu'armé à la moderne, — on allait tâcher de le décourager, ce\n   défenseur, de le faire rentrer sous sa tente? Quelle gaffe, bon Dieu!\n   quelle gaffe !\n      Surtout si l'on démêlait les vanités froissées, les rancunes, les haines,\n   s'abritant sous le masque d'austères considérations dogmatiques ou\n   autres pour solliciter cette mise à l'index. Jacques n'en revenait pas, qui\n   n'avait encore jamais vu de près la déconcertante cuisine. Et s'être jus-\n   qu'alors, — candidement — figuré que les condamnations de livres se\n  décidaient en dehors de toute influence humaine, dans une atmosphère\n  épurée, sereine, soustraite aux ordinaires contingences ! Naïf!...\n     Entre-temps, son livre à lui avait du moins paru dans les vitrines. Ce\n  fut à l'étalage d'un libraire des galeries de l'Odéon qu'il le trouva d'abord,\n  entre un Vilain Monsieur, de Willy, et La Ville Morte, de G. d'Annunzio.\n  Il y en avait toute une pile ; de laquelle un jeune flâneur, — tète patibu-\n  laire, cravate et chevelure extravagantes, — venait justement d'aveindre\n  le dernier volume, qu'il parcourait en diagonale, d'un doigt rapide et\n  d'un œil distrait.\n     Et soudain, de voir ainsi son œuvre aux mains de cet inconnu, des sen-\n  sations complexes assaillaient Jacques, parmi lesquelles une sorte de\n  regret, mâtiné de vague honte, tenait incontestablement la première\n  place.\n     Son livre, en effet, s'y était-il assez visiblement identifié avec le per-\n sonnage principal, assez analysé, disséqué coram populo ; n'y célant rien\n de ses sentiments les plus profonds, y déroulant, par le menu, tels\n épisodes de sa vie qu'il n'eût voulu raconter même à ses amis les meil-\n leurs! Et c'étaient ces choses intimes, dont il avait trouvé moyen de faire\n un récit que quiconque maintenant pourrait lire, un récit destiné à\n tomber dans Dieu sait quelles pattes, — à commencer par celles de\n l'éphèbe chevelu, que Jacques surveillait à la dérobée ! — Quelle sensa-\n tion de gêne! quelle pensée déprimante !\n    Sans parler de l'outrecuidance impardonnable qu'il y eut toujours à\n s'être ainsi étalé, mis en scène, à avoir essayé, — car enfin ne bargui-\ngnons pas : ce fut bien cela, — à avoir essayé d'intéresser les autres à ses\nétats d'âme personnels.\n    Mais alors ?\n    « Alors, mon ami, se dit Jacques, les présentes considérations se trou-\nvant au moins superflues, du seul fait de leur arrivée quelque peu tardive,\nje commence par te conseiller vivement de ne point t'en fatiguer davan-\ntage. Quod scripsi scripsi est une devise pleine de charme; et, d'ailleurs,\nla force même des circonstances te l'impose aujourd'hui.\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2982, "texte": "388                              DURENDAI.\n\n\n    Après cela, te faut-il pourtant des raisons ? Ecoute :\n   Primo. Ceux qui trouveront ton livre horripilant, comme ne parlant\nguère que de toi-même, n'auront qu'à ne pas en poursuivre la lecture.\nLe plaisir de déclarer majestueusement qu'il est inconcevable qu'un\nauteur se déshabille ainsi sans vergogne devant le public, — ah! mon\ncher, nous, du moins, ne l'aurions jamais fait ! nous sommes trop déli-\ncats pour cela, trop remplis de tact, etc., etc., — compensera bien les\nfr. 2.75 d'achat, n'cst-il pas vrai?\n   Secundo. On traite les sujets qu'on peut ; et, pour un début surtout, il\nétait tellement plus commode de te raconter toi-même que d'entre-\nprendre un travail d'observation générale! Du reste, tels gens éminents,\n— parmi lesquels ton ami Savère, — soutiennent que la beauté d'un\nlivre est en raison directe du nombre de ses pages vécues en réalité, per-\nsonnellement ressenties. Par conséquent...\n     Tertio. Tu déplores que, grâce à tes confidences bénévoles, des étran-\ngers soient mis au courant du plus intime de ton âme. Mais seront-ils\ndonc si nombreux, ces étrangers, et dirait-on pas vraiment que ton œuvre\n doive avoir des dizaines et des dizaines d'éditions? Considère, en effet,\n quels sont, — neuf fois sur dix, — les lecteurs d'un premier livre. Les\n parents, les amis, l'entourage immédiat de l'écrivain, toutes personnes\n peu intimidantes. Les autres ne se doutent même pas de la publication\n du volume, — un nom d'auteur inconnu n'attirant guère, — ou, s'ils s'en\n doutent... tiens! regarde comme ils le liront de près ton bouquin, les\n étrangers! Ah! tu aurais bien pu y raconter n'importe quoi!... »\n    -Et Jacques, qui, pendant tout ce monologue, n'avait cessé de surveiller\n son voisin, le jouvenceau à la longue chevelure, le vit avec dépit activer\n soudain sa façon déjà vertigineuse de parcourir le livre, en sauter, d'un\n pouce agile, des tranches de plus en plus épaisses, puis, finalement, le\n replacer dédaigneusement sur la pile et faire demi-tour, les lèvres\n entr'ouvertes en un petit bâillement nerveux significatif... Chameau, va !\n     Mais Jacques, lui, ne s'en alla pas encore. Une nouvelle expérience le\n tentait. Parmi tous ces gens occupés à feuilleter les « vient de paraître »,\n quelqu'un finirait certainement par réaboutir au sien. Frimant donc de\n s'absorber dans « Un vilain Monsieur », de Willy. il attendit la rencontre ;\n en apparence tout à sa lecture, en réalité s'en moquant pas mal, et ne\n  cessant de guigner les allants et venants du coin de l'œil.\n     Il lisait machinalement, au hasard, avec l'esprit loin du texte et de\n  fréquents a parle :.\n      « Et si... Si j'ai le bonheur de ne pas voir repousser mes avances... — Oh !\n  ta sœur, marquis !... — Je pense que ce ne seront pas des opérations « intellec­\n tuelles » qui nous... — Gazons! Gazons!— Non, mais est-elle gentille!... »\n     — (Pristi! songeait Jacques, quelqu'un qui n'a pas l'air gentil, par\n"}, {"page_pdf": 470, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2793, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                              389\n\n\n exemple, c'est ce gros bonhomme... bu qui s'avance! Ce large nez jau-\n nâtre dans cette face blême semble un foie gras sur une assiette.\n J'aimerais autant ne pas regarder lire mon bouquin par un type aussi peu\n sympathique... Heureusement qu'il passe!...)\n    « Devant Parville, tout étourdi, Frantz de Lizery s'incline, pavé des inten­\n tions les meilleures. — Aoh! J'espère beaucoup, lui dit ce mari sans prix,\n qu'on aura l'occasion de faire mieux connaissance ensemble... J'ai été si con­\ntent d'apprendre par notre ami Maugis combien nous autres on avait les\nmêmes goûts, indeed ! »\n    — (Tout à l'heure, j'irai voir de plus près sur quelles pages ce très\nvieux monsieur de là-bas médite avec tant d'attention. Pages austères, je\n gage — sciences..., sociologie..., étude historique genre 1815, d'Henry\n Houssaye... O birbe au vénérable chief, si tu pouvais te douter de ce que\n tu négliges en ignorant mon livre à moi ! Si tu pouvais savoir comme il\n te récréerait davantage que tous les 1815 !)\n    « ... Le camarade Eva riste est orné d'une redingote à collet de velours\n étoile de pellicules, dont la longueur de jupe ne s'explique que parce que les\n manches sont trop courtes... »\n    — (Ah ça, il n'attire guère les masses, mon chef-d'œuvre!)\n    « ... Marianni», chanson napolitaine, Marianni, non, mais crois-tu, mon\nami Frantz, que le mari a une bonne tête de coca ? Marianni! — Je t'en prie,\ntais-toi; tu parles tout haut. — Moi ? T'as bu! C'est à peine si je m'entends\n moi-même ! »\n   — (Tiens, un abbé qui tourne le coin de la galerie..., un petit jeune,-\ncomplique d'une serviette d'étudiant .. Lui aussi regarde les livres...\nViendra..., viendra pas jusqu'au mien... Il en feuillette un...)\n    « ... De l'orgueil envahit Robert. Le fait est que ça n'avait pas traîné. »\n   — (L'abbé non plus ne traîne pas... Déjà refermé, son roman?)\n    « ... Mais le terrain était bien préparé, si bien qu'à défaut de Parville... »\n    — (... Idem, un second?)\n   « ... Maugis eût peut-être réussi. Seulement, vous auriez dit ça à Robert\nqu'il ne... »\n   — (... Idem, un troisième?... Viendra alors... Parfaitement... Viendra\nbel et bien... Le voici... Pas d'erreur!... Arrive..., ar...rivc..., est\nar...Ri...VÉ!)\n   Effectivement, l'abbé se trouve maintenant le voisin de Jacques, pour\nle livre duquel, après une seconde d'hésitation, il finit machinalement par\nse décider. Quant à Jacques, il s'efforce plus que jamais de paraître abstrait\n dans Willy, tout en continuant, plus que jamais aussi, ses soliloques :\n   « — Voyons, se dit-il, suis-jc assez enfant de me sentir tellement inti-\nmidé! Que diable, cet abbé ne peut pourtant pas se douter que j'écrivis\nles pages qu'il parcourt ! Alors? »\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2662, "texte": "390                              DURENDAL\n\n\n   Cinq minutes se passent. L'abbé ne bronche pas, persiste dans sa\n lecture.\n   « — Lui qui n'a fait qu'ouvrir et refermer les précédents ouvrages!...\n Hé, h é ! ça biche, ça biche! »\n   Huit minutes. L'abbé tire un lorgnon, se carre comme pour une longue\n séance.\n   « — Allright! Parfait! De mieux en mieux!... Aussi bien, c'était à pré-\n voir : ces ragots de séminaire devaient fatalement l'emoustiller !... »\n   Douze minutes :\n   — Qu'a-t-il donc à s'agiter ainsi, à tant tripoter le volume?\n   Jacques risque un coup d'oeil direct et savoure l'épisode :\n   « — Ah, ah! mon gaillard, je comprends : tu es tombé sur un passage\nqui t'intéresse; seulement, voilà..., le bouquin n'étant pas coupé, tu n'en\npeux connaître la suite... Et monsieur entrebâille les pages avec le doigt,\nles courbe en tunnels, monsieur écarquille les yeux, monsieur présente\nle livre au jour et autres trucs similaires!... Peine inutile, mon ami ! C'est\ndejà incommode pour les feuillets qui ne joignent que sur un seul côté,\nmais pour ceux formant sac..., des pommes! Sans compter que ta ser-\nviette t'embarrasse... Voyons, décidons-nous, un petit effort! Il n'y a\npas cinquante-six partis à prendre. Que fait-on lorsqu'un livre... Alors\nquoi? Ne nous gênons plus maintenant, déchiquetons le condamné,\nmassacrons le brochage! ... Mon vieux, gare tout à l'heure si le libraire\nt'aperçoit!... »\n   Mais déjà (voyez formule) : l'abbé termine par où il eût dû com-\nmencer. Comprenant enfin l'impossibilité de lire un livre non coupé, il\navise un commis surveillant l'étalage et lui fait empaqueter le volume,\nqu'il paie à la caisse et glisse dans sa serviette.\n   — Une, deux, trois ! passez muscade ! premier exemplaire de vendu !\n   Et comme les bonnes idées sont contagieuses, Jacques achète l'ouvrage\nde Willy qui, désormais, s'associera toujours dans sa mémoire au sou-\nvenir de ses premières sensations d'auteur.\n   Pour s'en aller, il suit une dernière fois les galeries.\n   — A propos, songc-t-il, arrivé vers le très vieux monsieur de tout à\nl'heure, lisant encore avec la même dévotion le volume que, de loin,\nJacques essaya vainement d'identifier, vérifions donc le titre... Tiens...,\nnon..., ce n'est pas le 1815 d'Henry Houssaye... Quoiqu'à vrai dire, il\ns'agisse bien là d'une étude historique... Historique?... Enfin, oui, si l'on\nveut..., mais, en tout cas, dans une autre gamme : Aphrodite, de Pierre\nLouys\n   Quelques jours après, Jacques regagnait Lyon. Cette semaine à Paris\nl'avait amusé ferme. Toutes ces ambiances littéraires : service de presse,\ncourses chez l'éditeur, dîners avec Savère, flâneries aux vitrines des\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 889, "texte": "                      É P R E U V E S . . D'IMPRIMERIE                   391\n\n\n\nlibraires et ma foi, pourquoi ne pas l'avouer, surtout le petit chatouille-\nment d'y trouver son œ u v r e — j'ai élevé un monument plus durable...\nqu'un manchon de bec Auer! — (cette fois, la même chose ne se peut\naussi dire en latin) lui laissaient d'excellents souvenirs.\n   Et lorsqu'il prit congé de Savère (— Voulez-vous me permettre de\nvous embrasser, cher monsieur; vous avez été si bon, si bon! — Allons,\n« embrassez l'ancêtre ! »), il se sentit tout à coup ému à en pleurer, ayant\nconscience de clore une de ces heureuses périodes d'existence, comme on\nn'en retrouve guère, et dont on se dit plus tard avec mélancolie : Ah!\nc'était le bon temps!... Comme c'est vieux!... Mon Dieu, comme c'est\nvieux !...\n\n  (A   continuer.)\n                                                            J.   ESQUIROL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 392, "page_fin": 393, "titre_corps": "La Guirlande de sourires : Pressentiment", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Guirlande de sourires", "ancre_fin": "Et l ombre tend ses fils sur son rêve enchanté", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "IDYLLE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 473, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1003, "texte": "La Guirlande de sourires\n\n\n                                               A Mademoiselle ALINE MERTENS.\n\n\n\n\n                              PRESSENTIMENT\n\n        Le ciel semble se fondre en un divin baiser :\n        Sous les lilas en fleur que l'aurore a rosés\n        Sommeille, les doigts joints en un geste ineffable,\n        L'Enfant dont j'ai tracé le doux nom sur le sable\n        Parmi les conques d'or où la mer vient chanter :\n        Sa robe de linon la vêt d'une clarté\n        Si merveilleuse et si sereine que la rose,\n        Qui tremble à son corsage, ouvre son urne rose\n        Pour ravir les rayons qui filtrent de ses yeux.\n        Ses longs cheveux, baignés d'arômes précieux,\n        S'entremêlent aux fleurs qui s'inclinent vers Elle,\n        Jalouses de son âme où rayonne, éternelle\n        La Fleur du pur Amour qui brave les hivers.\n        Elle est comme un grand lys sous lesfeuillages verts,\n\nCes vers sont extraits d'un volume qui paraîtra sous ce titre.\n"}, {"page_pdf": 474, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 708, "texte": "                LA GUIRLANDE DE SOURIRES                    393\n\n\n     Où des oiseaux d'azur, de pourpre et d'émeraude,\n     Festonnent de leurs chants l'aile du vent qui rôde.\n     Un sourire, parfois, entr'ouvre ses yeux bleus\n     Et son rêve la mène aux pays fabuleux,\n     Où Lohengrin enfant, pressentant l'aube insigne\n     Qui le dirigera sous l'égide d'un cygne,\n     Vers Elsa, s'agenouille aux pieds de Parsifal...\n    Elle s'éveille alors, tandis qu'au fond du pal\n     Un cor épand au ciel sa détresse infinie...\n    Et soudain, dans son cœur, c'est comme une agonie :\n    Quelque chose sanglote après avoir chanté\n    Et l'ombre tend ses fils sur son rêve enchanté.\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 393, "page_fin": 393, "titre_corps": "La Guirlande de sourires : Idylle", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "IDYLLE", "ancre_fin": "Sur ces fleurs de bonheur un peu de sa beauté", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 474, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 708, "fin_caractere_exclue": 1678, "texte": "IDYLLE\n   Sans qu'un sourire ait lui derrière la feuillée.\n   Je devine parmi les fleurs ensoleillées\n  Du parterre, où tantôt nous devisions encor,\n  La Nymphe aux yeux divins, dont le cothurne d'or\n  Aime à fouler les fleurs frémissantes d'abeilles\n  Et les fruits que le vent fait tomber des corbeilles.\n  L'oiseau qui nous suivait s'est envolé soudain,\n  Nous laissant, seul à seul, dans la paix du jardin,\n Et sa chanson joyeuse, à travers les ramures,\n Semble rythmer l'émoi de quelque doux murmure\n Qui se mêle au frisson des fontaines en pleurs.\n Joignons nos mains : la Nymphe en effeuillant les fleurs\n Sentira palpiter au fond de leurs corolles\n Auxquelles notre amour a mis une auréole,\n Ton sourire adorable et mes baisers tremblants :\nSon cœur s'enchantera de leurs aveux troublants\nEt, pour diviniser nos heures bien-aimées\nQui l'enlacent de leurs caresses parfumées,\nElle fera neiger en flocons de clarté,\nSur ces fleurs de bonheur, un peu de sa beauté.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 394, "page_fin": 394, "titre_corps": "La Guirlande de sourires : L’Étang", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L ETANG", "ancre_fin": "Par un baiser qu enchante un sourire infini", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES YEUX PURS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 475, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 64, "fin_caractere_exclue": 1040, "texte": "L'ÉTANG\n      J'ouvre les yeux : le soir s'enroule en anneaux d'or\n      Autour de tes doigts fins qui s'unissent encor\n      Aux miens, tandis qu'au loin ton regard de lumière\n      Suit les jeux du soleil sur les roses trémières,\n      Prêtes à couronner nos cheveux emmêlés.\n       Ta lèvre où s'éternise un aveu modulé,\n       Naguère d'une voix harmonieuse et tendre,\n       Ebauche an clair sourire auquel se laissent prendre\n       Comme au parfum troublant d'un œillet frémissant,\n       Les papillons de mes longs baisers innocents.\n       L'heure est divine : au ciel nuancé d'améthyste,\n       La lune, dévidant sa pâle laine triste\n       Sous les doigts d'un archange invisible, frémit\n       Au-dessus de l'étang qui, las, s'est endormi,\n        Gardant jalousement parmi ses vaguelines,\n        Que seul un vent léger cajole et dodeline,\n        Le reflet de nos deux visages réunis\n        Par un baiser qu'enchante un sourire infini.\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 394, "page_fin": 395, "titre_corps": "La Guirlande de sourires : Les Yeux purs", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES YEUX PURS", "ancre_fin": "Parmi des lys parmi des cygnes et des rêves", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "MATIN", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 475, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 1040, "fin_caractere_exclue": 1701, "texte": "LES YEUX       PURS\n       Laisse-moi contempler le ciel clair de tes yeux :\n       Une aube en fleur les pare et le soir soucieux\n       Fuit leur sérénité qu'un sourire angélise :\n       Chers yeux d'enfant où ma tristesse s'indécise\n       Au point de ressembler à ce bonheur rêvé,\n       Dont l'astre glorieux en moi s'était levé\n       Jadis quand tu passais sans me connaître encore :\n       O mes flambeaux d'amour baignés dans une aurore,\n        Que n'ai-je devant vous la sublime beauté\n        De ceux qui vont mourir avant d'avoir été,\n        De tous ces doux élus dont s'enchantent nos rêves\n        Et que le monde en deuil outrage de son glaive\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1202, "texte": "           LA GUIRLANDE DE SOURIRES                     395\n\n\n Parce que leur splendeur irrite son ennui...\n  Vous avez éclairé ma douloureuse nuit,\n Et dans votre lumière éblouissante et pure,\n Dont le prestigieux éclat me transfigure,\n J'ai cueilli mainte fleur que j'aurais dédaigné,\n Parce que sa corolle en pleurs avait saigné\n Sous le baiser cruel de la vie offensée.\n Par vous, j'ai vu surgir au fond de ma pensée\nLes anges de l'Espoir qui de leurs blanches mains\nLaissent tomber des lys d'argent sur les chemins,\nEn effleurant d'un geste à la fois doux et calme\nLes enfants qui s'en vont deux à deux sous les palmes\nEt dont la voix s'unit à celle des oiseaux...\nPar vous, ô mes yeux d'or, j'ai brisé les réseaux\nQue ma détresse, hélas, avait tissé dans l'ombre\nOù mon âme attendait le bel archange sombre\nQui devait la conduire aux pays défendus...\nAh ! de quels chants d'amour, de quels cris éperdus,\nDe quelles oraisons frémissantes de grâce\nOù mes vœux ingénus et tremblants s'entrelacent\nAu miracle éternel de vos illusions\nComme des fleurs cherchant à s'unir aux rayons,\nVous saluer, flambeaux allumés sur la grève,\nParmi des lys, parmi des cygnes et des rêves?...\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 395, "page_fin": 396, "titre_corps": "La Guirlande de sourires : Matin", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "MATIN", "ancre_fin": "Qui salueront bientôt la naissance du jour", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "FIANCAILLES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 476, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 1202, "fin_caractere_exclue": 1572, "texte": "MATIN\n\nL'eau s'indécise sous une aube d'aquarelle\nAu point de dérober les rieuses querelles\nDes nénuphars et des roseaux qui, tour à tour,\nTremblent sous les baisers que les ailes à jour\nDes libellules d'or enroulent à leurs tiges :\nPrestes comme des fleurs joyeuses qui voltigent,\nDes papillons moirés de sinople ou d'azur,\nSelon les jeux divins du matin tiède et pur,\n"}, {"page_pdf": 477, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 493, "texte": "396                       DURENDAL\n\n\n\n       Recherchent vainement dans la brume légère\n       Qui flotte sur l'étang entouré de fougères,\n       Les clairs iris d'or mauve au fond desquels le ciel\n       Dissimule à la fois sa rosée et son miel\n       Tout rêve encor : au loin, les nymphes sourieuses\n       Enroulent leur écharpe aux branches des yeuses,\n       Et leur chœur alterné prélude aux chants d'amour\n       Qui salueront bientôt la naissance du jour.\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 396, "page_fin": 397, "titre_corps": "La Guirlande de sourires : Fiançailles", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "FIANCAILLES", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 477, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 493, "fin_caractere_exclue": 1806, "texte": "FIANÇAILLES\n      Je t'aime : Autour de nous frémissent mille voix :\n      Voix d'aujourd'hui, voix de demain, voix d'autrefois\n      Dont le chœur s'entremêle aux chansons de nos âmes\n      Et, comme à l'horizon enrubanné de flammes,\n       L'Etoile qui préside à l'échange des vœux,\n       Frissonne au souvenir de nos chastes aveux,\n       Ta main, qu'un clair anneau me rend plus chère encore,\n       Comme une fleur d'amour qu'un songe a fait éclore,\n       S'incline vers ma main qui l'accueille en tremblant :\n       Car le don ingénu de ton rêve troublant\n       Me semble si divin que j'ose à peine y croire :\n        Tu m'étais apparue en un nimbe de gloire,\n        Reine d'un doux pays où n'appareillent pas\n        Les navires porteurs de nos espoirs si las,\n        Chaste Lys qu'offensait la blancheur de la neige,\n        Astre miraculeux dont le pur sortilège\n        S'éparpille en rayons sur les seuls séraphins,\n        Ame aux vœux immortels, Cœur aux frissons divins,\n        Enfant prédestinée aux missions célestes\n        Devant qui nos désirs, nos rêves et nos gestes\n        Se tordent vainement en groupes douloureux...\n        Et quand ta chère voix berce d'un songe heureux\n        Mon cœur émerveillé que tu daignas surprendre,\n        Je ne sais où trouver de vocable assez tendre\n"}, {"page_pdf": 478, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 859, "texte": "           LA GUIRLANDE DE SOURIRES               397\n\n\nPour célébrer l'amour royal qui chante en moi!\nTrouble inconnu, frisson béni, magique émoi,\nSur ma lèvre où pourtant germent mille paroles,\nQui ne sont à tes yeux que de pâles corolles\nDont tu te raillerais si tu ne m'aimais pas,\nSur ma lèpre, ces fleurs d'amour meurent tout bas,\n Tant leur humilité tremble dans ta lumière...\nO mon Enfant, ma belle Reine        familière,\nMon Génie et mon Guide au cœur trop grand pour moi,\nMa Force et mon Bonheur, mon Espoir et ma Foi,\nMon Ange qu'un sourire infini sanctifie,\n\"Si tu m'as répété les splendeurs de la pie\nEn m'effleurant un soir de tes lèpres de miel,\nNe m'as-tu pas mené pers les chemins du ciel,\nEn dégageant, enfin, ton beau front de ses voiles\nPour me f aire mirer dans les yeux, ces étoiles?\n\n                                 GEORGES   MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-010", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 398, "page_fin": 400, "titre_corps": "Henry Maubel", "titre_sommaire": "", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "Henry Maubel", "ancre_fin": "HENRY M Œ L L E R", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 479, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1347, "texte": "Henry Maubel\n\n                                     « Je suis l'éveilleur... J'éveille les cœurs\n                                       et je dis le chemin des pays merveil-\n                                       leux. » (Nany à la fenêtre?)\n\n\n\n                     A Blanche Rousseau.\n\n              VOULEZ-vous savoir ce que c'est qu'une âme de\n                 poète et tout le trésor de pensées, de sentiments,\n                 d'imagination, qu'une âme d'artiste renferme?\n                 Lisez les charmantes œuvres de Maubel, ou\n                 plutôt méditez-les, pensez-les, vivez-les avec lui.\n                 Une lecture ne suffit pas. Vous n'en retireriez\n                  qu'une impression superficielle. Et, de même\n                  que Maubel paraît superficiel à ceux qui ne\npensent point, il donne aux penseurs l'impression exactement\ncontraire, c'est-à-dire celle d'un esprit profond, allant au fond\ndes êtres, scrutant et éveillant l'âme des choses, ne voyant dans\ncelles-ci que ce qu'elles renferment d'éternel.\n  Je ne connais pas d'esprit plus fin et plus délicat que Maubel.\n  Tout en lui est pensée et poésie. Ses œuvres dénotent une vie\nintérieure intense. On dirait qu'il ne connaît point la vie exté-\nrieure, qu'elle n'existe pas pour lui. En tous cas, il ne s'y arrête\npas. Elle lui est indifférente.\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": "                           HENRY MAUBEL                          399\n\n\n    C'est un esprit qui pense, c'est un cœur qui aime, c'est une\n âme qui chante.\n    La vie extérieure pour lui n'est qu'un symbole. Et personne\n ne saisit plus vivement et n'évoque plus merveilleusement que\n lui ce que l'on a si bien appelé l'âme des êtres. Toutes les choses\nont une âme pour Maubel, et comme il est lui-même tout âme,\nsi je puis m'exprimer ainsi, c'est l'âme qu'il voit avant tout; ce\nn'est, pour ainsi dire, qu'elle qu'il perçoit; c'est avec elle qu'il\nvit; c'est elle qu'il fait voir â ceux qui savent vivre de la vie\ncontemplative qui est la seule vraie vie de l'homme.\n    J'aime Maubel, parce qu'il me donne dans ses œuvres préci-\nsément la seule chose qui m'intéresse et que je cherche dans les\nlivres d'art : le rêve, dans le sens profond que les poètes donnent\nà ce mot, dans quel sens il est la plus puissante des réalités, la\nseule intéressant le penseur.\n    Et l'impression qu'il provoque dans l'esprit n'est point une\nimpression passagère, fugitive, artificielle. C'est l'impression\njuste. Il a une intuition étonnante de tout ce qu'il y a de plus\nessentiel dans l'être. En le lisant, je me rappelle la définition\nque donne de l'âme humaine le plus grand penseur du Moyen\nAge, Thomas d'Aquin, lorsqu'il dit dans sa Somme: L'objet\ndirect de l'âme humaine, c'est la contemplation de l'essence des\nchoses.\n   L'homme est avant tout une âme, un esprit. Il est fait pour\nl'idée. Penser, c'est sa vie. Vivre, c'est penser. Et comme la\npensée de l'objet en engendre l'amour, ainsi que le dit encore le\ngrand Thomas d'Aquin, cette vie de pensée trouve son complé-\nment dans l'amour. L'homme est un être qui pense et qui aime.\nEt quand il est poète, et toute âme élevée l'est essentiellement, il\ns'enthousiasme dans la contemplation de l'objet de son amour\net il en chante les charmes et la beauté, en des accents qui\n« éveillent les cœurs » et font vibrer les âmes.\n   Cette impression que j'ai éprouvée à la lecture de tous les livres\nde Maubel, je viens de l'éprouver encore en méditant sa dernière\nœuvre : Dans l'Ile (1). Je ne veux pas l'analyser. Je craindrais de\n\n (1) Bruxelles, Larcier.\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2113, "texte": "400                         DURENDAL\n\n\nla déflorer. On n'analyse pas des livres pareils. On ne peut que\ndire aux amoureux de la pensée, aux esprits méditatifs, aux\naffamés d'idéal : prenez et lisez. Mais, quand je dis : lisez,\nj'entends dire : méditez. Les œuvres de Mauhel sont avant tout\ndes livres de méditation. Celui qui ne sait pas penser ne doit pas\nles lire. Ils ne sont pas faits pour lui. Il les trouvera vides parce\nqu'il est vide lui-même.\n    Voulez-vous vous faire une idée de l'étonnante puissance d'évo-\ncation de Maubel, lisez donc la méditation sur la semaine sainte\nqu'il écrivit jadis, il n'y a pas bien longtemps, au Messager de\nBruxelles. J'ai rarement lu une page plus suggestive sur ce\ndrame catholique émouvant au premier chef, que l'on appelle la\n Grande Semaine dans la liturgie catholique, dont Maubel, plus\n que n'importe qui, a saisi la formidable poésie. C'est dans ces\npages que Maubel écrit cette chose si vraie et si profonde :\n « L'Evangile est un des plus beaux livres de poésie qui soit. »\n    Ceci n'est point un commentaire du dernier livre de Maubel.\n Ses livres ne supportent pas de commentaires. On les lit, on les\n savoure, on s'en nourrit l'âme, l'esprit et le cœur. Comme\n l'abeille, l'âme doit descendre dans le calice de ces fleurs toutes\n parfumées de rêve qu'il lui ouvre et sucer lentement, pour le\n savourer pleinement, tout le miel de poésie qu'elles renferment.\n    C'est à vous, Blanche Rousseau, que tout naturellement je\n dédie cette page écrite à l'éloge de celui à qui vous êtes apparenté\n non seulement par la destinée, mais par des traits de ressem-\n blance d'âme absolument étonnants. Votre chef-d'œuvre, Nany\n à la Fenêtre, qu'est-ce autre chose aussi sinon une méditation\n douce et poétique sur l'âme des êtres et sur l'âme des choses.\n    Je ne pouvais séparer vos deux noms dans ces quelques lignes\n d'hommage bien imparfait consacrées à l'exaltation de Maubel,\n pas plus que je ne sépare votre souvenir dans mes sentiments\n affectueux, vos œuvres dans mon admiration enthousiaste.\n                                       L'abbé HENRY M Œ L L E R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-011", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 401, "page_fin": 402, "titre_corps": "Tristesse", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "TRISTESSE", "ancre_fin": "MAURICE OLIVAINT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 484, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1005, "texte": "TRISTESSE\n\n\n                            I\n\nOrgueilleux diamant sur le front clair du jour,\nLe soleil se ternit aux doigts du crépuscule;\nSous de longs voiles blancs, au bord des flots, ondule\nUn vol triste et muet dames veuves d'amour;\nDevant l'astre mourant, le noir cortège pleure\nDes regrets sans espoir et des espoirs déçus;\nEl les illusions, déchirant leurs tissus,\nMontrent à nu leur sein dont le charme est un leurre.\nLes suprêmes rayons s'écroulent dans la mer ;\nOh ! vois-les s'y dissoudre ainsi que la poussière\nD'un rêve qui se brise au fond d'un cœur amer!\nNous unirons nos mains dans la même prière\nQuand la nuit jettera sur ce morne, décor\nSon manteau d'azur sombre aux mille agrafes d'or.\n\n                           II\n\nLe ciel berce, le soir, une voix pâle et douce;\nOh! tends pour l'écouter l'oreille de ton cœur!\nPuisqu'hélas! il n:est rien que misère et rancœur,\nSois l'ange qui console et jamais ne repousse.\n                                                     26\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1263, "texte": "402                          DURENDAL\n\n\n      Sois lange de l'amour et de la charité;\n      La lune se lamente et le nuage flotte\n      Comme un long vêtement de femme qui sanglote\n      Lève vers l'azur noir les yeux de ta bonté,\n      Oh ! lève tes regards vers les pleurs des étoiles !\n      Reçois-les dans ton sein; sois attentive aux bruits\n      Que laissent lentement sur nous tomber les nuits :\n      Qui sait quel désespoir se cache sous leurs voiles!\n\n      Qui sait quel désespoir plane au-dessus de nous !\n      La tristesse s'étend sur la nature entière ;\n      Elle effleure nos fronts et roule à nos genoux;\n      Je la vois se glisser souvent sous ta paupière.\n\n      Notre intime bonheur ne l'en garantit pas,\n      Car elle est la compagne austère de la vie;\n      Mais Ion plus sombre jour serait digne d'envie\n      Pour ceux qui sont dans l'ombre et qui pleurent en bas.\n\n      Aussi, prodigue-leur les larmes, ton sourire;\n      Entends-tu? Les maudits, malheureux ou pervers,\n      Ne semblent qu'un seul cœur immense qui soupire\n      Elargis ton amour sur ce commun martyre :\n      Que ta pitié recueille entre ses bras ouverts\n      La gerbe de douleurs éparse en l'univers!\n                                           MAURICE OLIVAINT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-012", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 403, "page_fin": 404, "titre_corps": "Les Expositions d’Art : I. Jean-Baptiste Meunier", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "CES EXPOSITIONS D ART", "ancre_fin": "Jusqu au bout j espère pouvoir travailler", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "II Anvers Les Scalden Art industriel", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 486, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1897, "texte": "CES EXPOSITIONS D'ART\n\n\n                   I. — Jean-Baptiste Meunier\n\n                  UN « grand artiste, sincère, loyal et profond. » Ainsi le\n                   glorifie le programme de l'Exposition que la piété filiale\n                   lui consacra en mars, au Cercle Artistique. Les œuvres\n                   remarquables exposées dans ce salon posthume per-\n                   mettaient d'apprécier l'épanouissement du talent et la\n                   progression de l'art de ce bel artiste. Il est rare de trouver\n                   chez un graveur un pareil ensemble de qualités : sûreté\n                   de main extraordinaire, science profonde du burin et\n                  de la taille douce, vie intense, interprétation parfaite\n des œuvres; telle fut la caractéristique de Meunier. Il se rattache par\n le coloris et la touche aux graveurs rubéniens, avec u n peu moins de\n fougue et une certaine raideur classique qui l'apparente aux Italiens.\n Meunier faisait souvent plus qu'interpréter. Il transfigurait. Voyez\ncomme il a grandi sur le cuivre le tableau de Ooms, comme les chairs\nde la jeune fille y sont devenues palpitantes, l'attitude du vieillard plus\nvraie, le clair-obscur plus profond. Ses études de jeunesse rappellent la\npremière Ecole belge, les Madou, les Navez, les Gallait. Ce sont bien là\nles figures romantiques et rêveuses, privées d'énergie. Mais bientôt le\nstyle s'affirme, le dessin se précise, les hachures se simplifient et\ndeviennent plus expressives. Les œuvres de Meunier sont sans faiblesse,\ndepuis le commencement jusqu'à la fin de sa vie. On les sent\ntravaillées, soigneusement étudiées. Les dessins préparatoires, qui\nvoisinaient avec les œuvres définitives au Cercle Artistique, le prouvent\nsuffisamment. Les portraits sont nerveux et fouillés. Quelle vigueur,\nquel sentiment dans le portrait de Rubens. Quelle douceur dans les gra-\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 492, "texte": "404                            DUREN DAL\n\n\nvures. d'après Madou. Quel charme dans ses mezzo-tintes. Quelle deli-\ncatesse dans son Saint-Sebetstien. d'après le Sodoma. Quelle sobriété et\nquelle profondeur dans ses études de physionomie, pensives comme des\nHolbein.\n   Les dates inscrites sous les cadres, prouvent que Meunier a toujours\ntravaillé avec la même loyauté et le même souci d'art, avec cette volonté\nqui faisait dire à Taine : « Jusqu'au bout, j'espère pouvoir travailler ».\n\n\n\n\n   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-013", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 404, "page_fin": 404, "titre_corps": "Les Expositions d’Art : II. Anvers. Les Scalden. Art industriel", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Henry Vaes", "ancre_debut": "II Anvers Les Scalden Art industriel", "ancre_fin": "HENRY VAES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 487, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 492, "fin_caractere_exclue": 1594, "texte": "II — Anvers. — Les Scalden. — Art industriel\n  Dans le hall de l'ancien Musée, un salon d'art très élégamment amé-\nnagé. A la cimaise de jolis dessins, de beaux lavis d'architecture, des\nprojets d'affiches. des ferronneries délicates. Au milieu, des vitrines\nétalant des reliures, des étains et des poteries colorées, des meubles\nvineux signés Henry Van de Velde. Un coup d'ceil charmant, un régal\npour les yeux. Les plans des architectes Van Averbeke et Diehl, merveil-\nleusement conçus dans des gammes rousses et bleues, montrent des\nfaçades très neuves et de très jolis meubles modernes. Les compositions\nd'Alfred Van N'este sont décoratives, les dessins d'Edmond Van Offel,\nfouillés et symboliques, les conceptions de Karel Collens d'une vive\noriginalité et d'une vision évoquant Breughel le Vieux, des illustrations\nde Kassale. très anglaises et pittoresques, des dessins savoureux et des\npastels discrets de Eugène Van Mieghem. Dans l'ensemble, un exquis\ncachet de modernisme raisonnable et d'un caractère local prononcé.\n\n                                                           HENRY   VAES.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-014", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 405, "page_fin": 407, "titre_corps": "Les Dernières Matinées littéraires", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Ch. de S.", "ancre_debut": "Les dernières matinées littéraires", "ancre_fin": "Ch DE S", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 488, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2125, "texte": "Les dernières matinées littéraires\n\n\n    Conférence de M. André Hallays sur la condition des artistes au XIXe siècle.\n  — Dans sa causerie précédente, M. André Ilallays avait montré comment,\n  vers 1830, le romantique et le bourgeois n'avaient pu s'entendre, séparés\n  qu'ils étaient par des préjugés différents. Ces préjugés, élevés au rang de\n  principes par les écrivains, et, grâce à l'influence prépondérante de\n  ceux-ci, aveuglement suivis par tous les artistes, ne tardèrent pas à être\n déracinés. Entre l'art pur, trop fier pour descendre de ses hauteurs\n sereines et se mêler à la foule, et le bourgeois, trop terre à terre encore\n pour monter jusqu'à lui, se plaça un nouveau type d'artiste qui récon-\n cilia peu à peu les deux adversaires. Balzac, avec sa hauteur de vues habi-\n tuelle, nous montre, dans un de ses contes, l'union de l'art et de la bour-\n geoisie par le mariage. Grâce au portrait qui flatte la vanité des hommes\n et à la peinture anecdotique qui les amuse, l'artiste rentra dans la vie\n sociale et put espérer arriver un jour à la fortune. L'ambition se mit de\n la partie, et, pour obtenir de la foule, suprême dispensatrice de toutes\nles faveurs, l'hommage officiel d'une décoration, les artistes adulèrent\nceux qu'ils eussent scalpés en 1830.\n    Mais heureusement pour l'intégrité de l'Art, de grands peintres et de\ngrands poètes se refusèrent à accepter ce compromis. Loin de la foule\nqui ne voulait pas comprendre les sereines beautés de leur œuvre, ils se\nréfugièrent, dédaigneux des louanges ou de la critique, dans le rêve con-\nsolateur. C'est à Delacroix, à Flaubert, à Leconte de Lisle que les artistes\nd'aujourd'hui doivent la fierté qui les caractérise. Sans doute, il est juste\nde souhaiter avec M. Hallays un art plus populaire, plus fraternel, dont\nles littératures du Nord offrent l'exemple, mais on ne peut imposer à\nl'artiste de sacrifier, pour de misérables questions de succès, une seule\ndes strictes lois du beau. Si l'artiste doit descendre vers le peuple, c'est\npour le prendre par la main et le conduire aux cîmes lumineuses, non\npas pour s'arrêter en route.\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2674, "texte": "406                              DURENDAL\n\n\n\n\n   Conférence de M. Fierens-Gevaert sur Dante et l'Art. — L'autorité incon-\ntestée de M. Fierens-Gevaert, acquise par les articles pleins de pensée\n vive et profonde, qu'il signe au Figaro et aux Débats, et plus encore par\nson récent ouvrage : La Tristesse contemporaine, augmentait pour nous\nl'attrait, si naturellement captivant, d'une causerie sur Dante et l'art\nitalien.\n   Les tercets immortels de la Divine Comédie nous éblouissent encore de\nleur splendeur éclatante et terrible. Ils exercèrent, au cours des siècles,\nsur l'âme des artistes une fascination telle que nombre de peintres, sculp-\nteurs et poètes eussent cru leur œuvre incomplète et leur gloire diminuée\nsi quelque puissant reflet du rêve dantesque ne s'y fut trouvé. Les affi-\nnités profondes qui relient tous les arts, surélevés vers un même idéal\npar l'effort créateur, M. Fierens-Gevaert nous les a montrées en prenant\ncomme exemple l'influence exercée par le Dante sur l'art de son temps\net des époques qui le suivirent.\n   Génial évocateur de l'idéal chrétien du Moyen Age, ce sublime Flo-\nrentin s'inspira du monde à la fois violent et tendre, qui tourbillonnait\n autour de lui.\n   Avec le sang des guerres et l'horreur des tortures, la douceur des pri-\nmitifs et la prière passionnée des mystiques, il élabora ce gigantesque\npoème, où tout un siècle vibre et palpite. Préoccupés du même idéal,\nles sculpteurs et les imagiers du XIIIe siècle l'influencèrent sans doute,\nmais son imitation fut créatrice, et, s'il s'est inspiré de son temps, il lui a\nrendu en retour une œuvre qui le consacre à jamais.\n   Giotto, poussé par l'admiration et l'amitié, fut un des premiers élèves\nde la poésie dantesque ; il prouva sa filiation intellectuelle dans les fres-\nques qui décorent Ravenne, Florence, Assise, mais il manquait de cette\ntechnique qui rend les tercets du maître plus indestructibles que l'airain.\nAprès lui, plusieurs peintres tentèrent d'illustrer la Divine Comédie.\nMais, au lieu d'interpréter, ils imitèrent trop matériellement les puissants\ntableaux du poète. Jusqu'à Signorelli, aucun ne sut rendre cette horreur\nsacrée qui se dégage, palpitante, du douloureux voyage dans la cité des\npleurs.\n   Le tendre Angelico passa, bien loin de ces terreurs, comme un séra-\nphin de lumière tellement sublimé par l'amour divin qu'il ne connaît pas\nla souffrance et les larmes.\n   Mais avec Michel-Ange, l'homme de la Renaissance, privé de la naïveté\nclaire des primitifs, comprit l'amertume de la vie et refit le triste pèleri-\nnage dans l'enfer de son propre cœur. Gloires impérissables de l'Italie, les\ngénies de Dante et de Michel-Ange sont frères.\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 458, "texte": "               LES DERNIÈRES MATINÉES LITTÉRAIRES                    407\n\n\n  De nos jours, Gustave Doré sut exprimer l'horreur des paysages infer-\nnaux. On peut apparenter aussi au poète Florentin Delacroix lac de sang\nhanté des mauvais anges (') Ingres et Rodin, dont la Porte de l'Enfer est\ntoute frisonnante du rêve d'Alighieri.\n                                                              Ch. DE S.\n\n\n\n\n (') C11. BAUDELAIRE, Fleurs du Mal : les Phares.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-015", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 408, "page_fin": 410, "titre_corps": "Le Concours V. Alinari", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Gerspach", "ancre_debut": "Le Concours V Alinari", "ancre_fin": "GERSPACH", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L illustration du Dante", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 491, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1829, "texte": "Le Concours V. Alinari\n\n\n                 DE toutes les cités d'Italie. Florence est celle qui présente\n                    au plus haut degré l'aspect d'un Musée Public.\n                       Les rues, les places, les églises, les couvents, les ora-\n                    toires, les façades des monuments offrent aux fidèles et\n                    aux passeggeri de nombreuses œuvres d'art.\n                        Les grands Musées de l'Europe seraient fiers d'en\n                     posséder de pareilles. Sans doute, la seigneurie de la\n                     République florentine a eu sa part dans cette produc-\n                     tion incomparable: mais bien plus efficace fut l'action\nde l'initiative privée, soit des citoyens groupés en associations laïques ou\nreligieuses, soit des individus.\n   Nous devons aux Arti, corporations d'arts et métiers, le dôme de Sainte-\nMarie des fleurs, le Baptistère de Saint-Jean, San Miniato, Or San\nMichèle, les Innocenti: aux Franciscains, Santa Crocc ; aux Dominicains,\nSanta Maria Novella.\n   Les familles patriciennes faisaient appel aux premiers artistes du temps\n pour décorer leurs chapelles patronales. Les associations laïques ont\n voulu avoir leurs Labernacolo sur rues, même celles qu'on fut obligé de\n dissoudre à cause de leurs débauches, telle la Reame di Beliemme. qui\n comprenait la pire canaille de Florence. Elle a élevé, en 1522, l'important\n tabernacolo dalle Fonticine.\n    Et que d'autres tabernacles dans les quartiers riches ou pauvres, dus à\n quelques citoyens groupes clans ce but unique et à des personnes isolées,\n unis par la piété, quelques-uns par la rivalité et la vanité, tous par le goût\n inné des arts et le plaisir de contribuer au decoro pubblico de la cité !\n    Mais,insensiblement, l'espritd'initiative, auquel Florence doitengrande\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": "                       LE CONCOURS V. ALINARI                            409\n\n\npartie sa parure, s'affaiblit. On prit, en général, l'habitude d'abandonner\nà l'Etat et au Municipe les encouragements aux arts et les embellissements\ndes cités.\n   J'ai dit, en général, car à Florence, cet esprit d'iniative ne disparut pas\ncomplètement. Nous en avons la preuve dans la façade de Sainte-Marie\ndes Fleurs et ses portes de bronze, dues à l'intervention particulière des\ncitoyens et dans d'autres manifestations.\n   Récemment, M. le Cav. Victor Alinari prit une initiative rare et à ma\nconnaissance unique. I1 organisa de son propre mouvement et à ses frais\nun concours de peinture. Il a poussé le désintéressement jusqu'à aban-\ndonner à des œuvres de bienfaisance le produit intégral de la recette des\nentrées de l'exposition.\n   Le programme du concours comprenait, ou bien une Madone et le Bam­\nbino, ou une Mère avec son Enfant, c'est-à-dire un m ê m e sujet, mais traité\nsoit au point de vue religieux, soit au point de vue laïque.\n   Le prix est de 1,500 francs, le tableau restant la propriété du peintre,\nM. le Cav. Alinari se réservant simplement le droit de reproduction pho-\ntographique, publicité dont sont friands les artistes même les plus\nrenommés.\n   Cent et huit tableaux ont été envoyés ; nonante par des peintres\nitaliens; les autres par des étrangers.\n   L'utilité des concours publics est discutable. Je n'en suis pas partisan.\n   Rarement ils ont donné de bons résultats. Le plus souvent, ils ont\néchoué et n'ont servi qu'à aigrir les concurrents.\n   J'admets le système suivi quelquefois sous la République Florentine.\nLorsqu'il fut question de faire la porte du nord du Baptistère de Saint-\nJean, l'Arte della Lana ouvrit un concours, en 1401 mais elle n'y admit\nque six sculpteurs choisis parmi les plus fameux et encore, de ceux-ci\ndeux seulement purent prendre part à l'épreuve définitive : Ghiberti et\nBrunellesco. Ce dernier se retira spontanément à la vue de l'épreuve de\nGhiberti.\n   M. le Cav. Alinari a été plus libéral et plus démocratique.\n   Non seulement il a ouvert son concours à tous, mais il n'a même pas\nconstitué de jury d'admission, comme cela se voit généralement.\n   A Turin, pour le concours de la tête du Christ, l'an passé, il y eut un\njury qui refusa une cinquantaine d'œuvres.\n   M. le Cav. Alinari a exposé tout ce qui lui a été envoyé : aussi y a-t-il\ndans les salles un trop grand nombre d'œuvres qui dénotent chez les\nauteurs d'étranges illusions au sujet de leur talent. Ces œuvres font tort à\nl'Exposition. — De sa nature, le public est porté à la critique, si bien\nqu'un mauvais tableau fait plus de mal à l'ensemble que dix bons tableaux\nne font de bien.\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1857, "texte": "410                              DURENDAL\n\n\n   Parmi les tableaux que le jury aurait accepté, il en est d'honorables.\nBien peu se distinguent par le sentiment ou l'originalité.\n   On remarquera aisément que dans plusieurs la distinction entre l'art\nsacré et l'art profane ne réside que dans des accessoires. Telle Madone\navec son bambino pourrait aussi bien passer pour une Mère et son enfant.\nIl suffit d'effacer les nimbes.\n   Dans d'autres, au contraire, la distinction est nette. M. Buchi (Silvio),\npar exemple, a fait une vraie Madone, chrétienne et chaste, dans un\nélégant style oriental. M. Fonlana (Ernest) a envoyé une belle jeune\nfemme, tout à fait moderne, fort attrayante avec sa poitrine et ses bras\nnus, qui joue gracieusement avec son enfant.\n   Certes, on ne peut attendre de nos contemporains ces admirables types\nde Madones créées par les quattrocentistes italiens. Ce fut alors l'âge\nd'or de l'art chrétien.\n   Mais les artistes de notre temps peuvent créer d'autres types d'un\ncaractère moderne, qui n'exclut nullement le sentiment.\n   Témoin la belle, touchante et sympathique Madone par Barabino, que,\ndans son goût si éclairé pour les arts, S. M. la Reine Margherita a\nacquise.\n   Cette Madone est fort justement devenue populaire. Il n'a pas été\nnécessaire, pour la produire, d'avoir recours à un concours public.\n   Disons-le en toute franchise : le concours Alinari n'a pas répondu aux\nespérances du promoteur, l'idée n'en fait pas moins honneur à son\ninitiative et à sa libéralité.\n   C'est un essai. Si M. le Cav. Alinari le renouvelait, je me permettrais\nde lui conseiller de faire un règlement plus sévère, surtout en ce qui\nconcerne les admissions.\n   Il s'en trouvera bien et les artistes et le public n'auront qu'à s'en louer.\n\n                                                                 GERSPACH.\n\n\n\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-016", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 410, "page_fin": 411, "titre_corps": "L’Illustration du Dante", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L illustration du Dante", "ancre_fin": "à leurs risques et périls", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 493, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 1857, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": "L'illustration du Dante\n\n   Encouragé par le succès du concours dont nous parlons plus haut,\nM. Victor Alinari, propriétaire de l'établissement photographique des\nfrères Alinari, de Florence, en organise un nouveau, auquel sont conviés\nles artistes tant étrangers qu'italiens. Nous reproduisons ci-après le\nprogramme de ce concours :\n"}, {"page_pdf": 494, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1162, "texte": "                     L'ILLUSTRATION DU DANTE                         411\n\n\n   Les concurrents devront présenter l'illustration de deux chants de\nl'Enfer à leur choix, savoir deux compositions de deux ou de plusieurs\nfigures, à reproduire hors texte, deux têtes et deux fins de chapitre se\nrapportant au contenu des chants illustrés. Ils ont entière liberté pour\nl'exécution du travail, qui pourtant doit être adapté à la reproduction\ngraphique.\n   Deux primes seront décernées, une de 500 francs; la seconde de 250.\nLes dessins primés restant l'absolue propriété de M. Alinari, celui-ci\nse réserve de traiter avec les intéressés pour l'achat des autres dessins\nnon primés, présentés au concours, ou de traiter avec les artistes qui y\nont pris part, pour l'exécution de l'illustration des autres chants de\nl'Enfer.\n   Les œuvres devront être remises à M. Alinari, 8, Via Nazioiale. à Flo-\nrence, au plus tard le 30 mars 1901. Il sera fait une exposition publique\ndes œuvres présentées au concours. Le jury sera nommé par les artistes\nconcurrents. L'envoi des œuvres, leur transport aller et retour, etc.,\nseront à charge des auteurs et à leurs risques et périls.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-017", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 412, "page_fin": 413, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Hip. Herman", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "Hip HERMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 495, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1836, "texte": "LES LIVRES\n\n\nL'Évêque de Metz. — Vie de Mgr Dupont des Loges, 1804-1886,\n  par l'abbé FÉLIX KLEIN, professeur à l'Institut Catholique de Paris.\n  (Paris, POUSSIELGUE:, 1899, in-8°, pp. XI-500).\n   C'est une imposante et touchante figure que celle de Mgr Dupont des\nLoges, évèque de Metz, et M. l'abbé Klein, qui a pris à cœur de la\nburiner cure perennius, en a saisi tous les traits avec une grande vigueur\nde conception et un rare bonheur d'expression.\n   Le livre qu'il vient d'écrire, est un modèle achevé de biographie.\nD'une part, les graves allures de l'histoire vraie et sérieuse, qui vise à\ncomprendre, jusque dans les nuances, la personne du héros présenté à\nnotre admiration; de l'autre, tous les charmes et toutes les séductions\nqu'un esprit délicat et une âme sensible peuvent répandre sur le récit\nd'une noble et belle existence.\n   Ecritc clans cette langue sobre, mais finement distinguée, qui trahit un\nmaître, la Vie de Mgr Dupont des Loges, grande dans sa simplicité, révèle\ntoute la beauté de l'antique. Nous sommes devant un évèquc catholique,\nselon la valeur du terme. Quel réconfort pour notre temps, fertile en\nbassesses et en mesquineries de tout genre, que cette carrière toute\nimprégnée de l'esprit du devoir admirablement compris et accompli\nsans défaillance d'aucune sorte, à travers des épreuves bien amères et\ndans les situations les plus délicates ! Et si Mgr Dupont des Loges se\ntrouva, en toute circonstance, à la hauteur de sa sublime mission, son\nbiographe dévoile, d'une main sûre, le secret de cette grandeur morale.\nIl n'y eut rien d'humain, rien de personnel, aucune recherche de soi dans\nl'admirable vie de l'évêque de Metz. L'amour de Dieu et des âmes, la\npure charité du Christ, voilà le seul mobile qui inspira cette noble\n existence, tout entière vouée à l'apostolat.\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1871, "texte": "                                LES LIVRES                             413\n\n\n   Nous ne chercherons pas à analyser le beau livre de M. l'abbé Klein.\nIl est de ceux dont il faut dire : Toile, lege. Signalons pourtant, dès le\ndébut, le ravissant tableau d'une de ces éducations d'autrefois, si douces\net si fermes, si profondément chrétiennes, bien différentes, hélas ! d'un\ntrop grand nombre de celles dont les familles contemporaines offrent le\nlamentable spectacle. Mais, aussi, l'éducation d'autrefois engendrait des\nhommes.\n   L'année 1870 marqua, dans la vie de Mgr Dupont, une heure doulou-\nreuse : l'armée prussienne envahit sa ville épiscopale et son diocèse fut\nannexé à l'Empire allemand. Dans les chapitres qui racontent ces poi-\ngnantes épreuves, la pensée et le langage de l'auteur s'élèvent de plus\nen plus, pour monter, avec son héros, au diapason de la grandeur\nd'âme que l'évèque de Metz déploya en ces circonstances. On admire\nsurtout la fermeté avec laquelle il interdit aux vainqueurs les portes de\nla cathédrale et le patriotisme qui lui lit refuser l'Ordre royal de la Cou-\nronne, offert par l'empereur d'Allemagne. Devant l'attitude si rière de\ncet évèque, Léon Gambetta lui-même, l'auteur du farouche cri de\nralliement: « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » s'inclina, et envoya à\nMgr Dupont des Loges sa carte, avec ces mots : « Merci, au nom de la\npatrie française tout entière. »\n   Nous n'en finirions pas si nous voulions relever tout ce que la Vie de\nMgr Dupont renferme d'intéressant, soit dans les faits eux-mêmes, soit\ndans la façon dont l'auteur les présente. Encore une fois, il faut redire à\nnos lecteurs : Prenez ce livre, lisez-le, et vous saurez ce que c'est qu'une\ngrande âme. De plus, vous aurez lu un beau livre, admirablement conçu\net supérieurement écrit.\n                                                            Hip. HERMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison06-018", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 414, "page_fin": 416, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Gilkin", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 497, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1709, "texte": "NOTULES\n\n\n  Une notule d'un de nos derniers numéros — communication d'un abonné\n— relative au monument que la ville de Bruges se propose d'élever à\nGuido Gezelle, nous a valu plusieurs lettres alarmées et indignées.\n   Il paraît qu'il n'existe à Bruges nuls tiraillements entre les admirateurs\ndu poète et que l'accord le plus parfait règne — contrairement aux affir-\nmations de notre correspondant.\n   Il paraît en outre que Gezelle a été estimé à Bruges, toujours et par\ntous, à sa vraie et haute valeur et que calomniateur est celui qui oserait\nprétendre que le poète du Tijdkrans ait jamais connu à Bruges la mécon-\nnaissance ou l'humiliation.\n   De tout quoi nous donnons acte aux protestataires — en leur faisant\nremarquer seulement qu'ils sont en désaccord, pour ce qui regarde la\nseconde de leurs rectifications, avec des amis anciens, fidèles et autorisés\ndu grand poète et notamment avec le docteur Verriest et l'abbé Verriest\n(voir, dans la Dietsche Warande en Belfort, leurs si décisives contributions\nsur Gezelle) et aussi avec M. le chanoine Rommel : celui-ci, dans une\nintéressante brochure parue ces jours-ci : Un poète prêtre, applique à\nl'existence de Gezelle ce vers de la Fille de Roland :\n                  « L'arbre de vérité ne croit que sur les tombes »\n    Si donc Durendal s'est trompé, c'est en flatteuse et honorable com-\npagnie.\n\n\n\n  Voici en quels termes élogieux et enthousiastes L'art tModerne rend\ncompte de la récente conférence-récital consacrée par notre ami et colla-\nborateur Georges de Golesco à Chopin :\n  « M. de Golesco. Une séance consacrée à Chopin. — L'homme et l'œuvre\nnous ont révélé en M. Georges de Golesco l'interprète le plus par-\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2415, "texte": "                                     NOTULES                                  415\n\n\n     fait qu'il nous ait été donné d'écouter. I1 fait oublier le piano, la tech-\n     nique de l'instrument, et la salle, et toute la matérialité destructive de\n     l'impression d'art. La poésie pénétrante de sa compréhension dépasse\n    l'expression littérale. Elle enveloppe l'auditeur de caresses et de songes.\n    — Deux nocturnes, quatre études, le Scherzo, deux préludes (la Goutte\n    d'eau et le Glas) ont tour à tour emporté le public dans les plus hautes\n    régions de l'art. Ce fut très beau, d'une sérénité idéale, loin et au-dessus\n   de toute pensée d'analyse et de critique. »\n       Nous publierons prochainement l'intéressante conférence dans laquelle\n   Georges de Golesco a présenté à son auditoire l'immortel Chopin, dont\n   il a si lumineusement interprété l'œuvre au piano.\n\n\n\n\n     Mlle Marguerite Van de Wiele a donné il y a quelque temps une très\n  intéressante conférence à l'école de musique d'Ixelles, si bien dirigée par\n  M. Thiébaut. Sujet de la conférence : L'art et la femme. Celle-ci, comme\n  l'a exposé Mlle Van de Wiele, a un rôle spécial à jouer dans le domaine .\n de l'art, rôle que lui dictent sa nature de femme, la grâce qui lui est\n particulière et la vivacité de son imagination. Parmi les femmes qui se\n sont distinguées à cet égard, il faut citer, avec la conférencière, Marie\n de France et la sœur des Van Eyck. Cette conférence a été vivement\n applaudie par un public nombreux et sympathique.\n\n\n\n\n   M. Emile Hullebroeck n'est pas seulement le fondateur et l'organisateur\n habile de la belle phalange palestrinienne gantoisc, dont nous avons eu na-\n guère une si intéressante audition à notre Salon d'art religieux — initiative\nadmirable qui mérite les applaudissements et les encouragements de\ntous les artistes — c'est encore un compositeur de talent, auteur de mélo-\ndies d'une inspiration un peu facile, mais limpide et agréable. Le duo\nRenouveau, qu'il a eu l'amabilité de nous cnvoyer, rend bien cette note\nlégère et aimable. L'allégretto en 3/4 en est la meilleure partie.\n\n\n\n\n   Le mardi 22 mai, à 8 1/2 heures, un charmant public se réunissait à la\nsalle Erard pour assistera l'audition d'œuvres des jeunes écoles française\net belge, organisée par la chorale de dames, dont Mme la Comtesse Ed. de\nLiedekerke est la présidente d'honneur. Ce fut là une délicieuse fête d'art\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 677, "texte": "416                           DURENDAL\n\n\nintime. Mme A. Cousin, professeur de piano à l'Ecole de musique d'Ixelles,\njoua avec l'habileté d'un talent consomme des morceaux bien choisis de\nDupuis. Radoux. Vincent d'Indy et Chabrier. Mme Marguerite Radoux\nfut captivante dans sa suggestive interprétation des mélodies d'Henri\nThicbaut et des jolies chansons d'enfants de Ch. Radoux. La sonate de\nLekeu et des morceaux de Fauré et Ropartz furent parfaitement rendus\npar M. Lambert. 1er prix de violon du Conservatoire de Liége. Enfin.\nMlle Antonia Guilleaume déclama, avec une merveilleuse justesse d'ex-\npression, des poèmes de Leconte de Lisle. Richepin. Maeterlinck et\n Gilkin.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 428, "texte": ""}, {"page_pdf": 429, "texte": ""}, {"page_pdf": 430, "texte": ""}, {"page_pdf": 431, "texte": ""}, {"page_pdf": 432, "texte": "CORSO DONATI DANTE & BRUNETTO LATINI\n       Palais du Podestat (Barzello) Florence\n                (Oeuvre de Giotto)\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": ""}, {"page_pdf": 434, "texte": "                 Guelfes et Gibelins\n                              (Suite.)\n\n\n\n\n                                III\n\n                      Au milieu des luttes civiles de la cité,\n                         parmi les vains conflits héréditaires des\n                         familles, les haines sans cesse ravivées par\n                         de nouvelles injures, posthumes à la fois et\n                         actuelles, les rivalités, entre patriciens\n                         d'ancienne race et parvenus enrichis, un\n                         peuple grandissait, peu à peu, laborieux et\n                         subtil, dont les mains fortes et indus-\n                         trieuses, comme celles de la femme de\n                         l'Evangile, élevaient les premières assises\nde la fortune commerciale de Florence et, en même temps, de\nsa liberté et de sa grandeur artistique.\n   L'oisive et turbulente aristocratie, affiliée à un potentat\nétranger et souvent ennemi qui lui distribuait les honneurs et les\nprofits dont elle était insatiable, disparut définitivement, lorsque\nles dépouilles mortelles de l'infortuné et valeureux Manfred,\ndéfait et tué à Benevento (26 février 1:266) par Charles d'Anjou,\neurent été abandonnées, sur les rives du fleuve Verde, aux injures\nde la pluie et du vent (1).\n\n\n (1) Purgatorio III, 130.\n\n                                                             23\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "354                             DURENDAL\n\n\n\n     Les Gibelins, abattus par ce désastre, appelèrent à Florence,\n à titre d'arbitres de la paix, deux de ces religieux, sybarites que\n la voix populaire flétrissait du nom de frati gaudenti, et qui\n s'étaient donné pour mission ardue la réconciliation des partis.\n La médiation de Catalano et Loderingo n'obtint pas d'autre\n résultat que la déconfiture des Gibelins; aussi le Dante, justicier\nimplacable et gibelin rétrospectif, les écrase-t-il sous le capuchon\n de plomb des hypocrites, quoique leur insuccès s'explique assez\npar les circonstances (1). Les esprits étaient trop surexcités; la\n résistance parut impossible au vicaire de l'Empire, le comte\n Guido, qui prit la fuite avec ses troupes (11 novembre 1266).\n    Les Guelfes restaurèrent immédiatement la constitution répu-\nblicaine, calquée sur celle du Primo popolo, et instituèrent une\nmagistrature de vengeance et de réparation, les capitaines du\nParti Guelfe, chargés de poursuivre la ruine de la faction vaincue\nau profit du peuple victorieux. Les sept Arts majeurs prirent dès\nlors une part prépondérante à la gestion des affaires florentines\net, surtout, le principal d'entre eux, celui de Calimala, composé\nde marchands, rafrineurs et teinturiers de draps de France,\nd'Angleterre et de Flandre, véritable état dans l'État, qui se\ngouvernait par des consuls autonomes, entourés de conseillers.\nLes chefs de l'Art veillaient avec sévérité à la loyauté et à la pro-\nbité de ses membres, tranchaient les litiges qui s'élevaient entre\neux et les membres des autres corporations et sévissaient contre\nles délinquants et les fraudeurs. L'Art de Calimala envoyait des\nreprésentants et des ambassadeurs dans les cours étrangères.\nSelon la judicieuse remarque de Villari, ces puissantes associa-\ntions, cadres solides dans lesquels entrait toute la démocratie\ncitadine,'préservèrent, plus d'une fois, Florence des conséquences\nde l'anarchie fomentée par les troubles qui l'agitaient.\n    Charles d'Anjou visait sournoisement à acquérir la souverai-\nneté de la Toscane; il s'efforçait de s'introniser à Florence, mais\nles astucieux citoyens de celle-ci, sans lui accorder aucun droit,\nusèrent de son appui pour vaincre, une à une, leurs vieilles\n\n\n (1) Inferno X X V I I , 105.\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                            GUELFES ET GIBELINS                   355\n\n\n ennemies, Sienne et Pise, et imposer à la rivalité commerciale\n de cette dernière de laisser aux navigateurs florentins la libre\n pratique de l'Arno jusqu'à la mer.\n    L'ambition croissante des Angevins, après le supplice de Con-\n radin, inquiétait les Souverains-Pontifes : Grégoire X et son\n successeur Nicolas III essayèrent de réconcilier les Guelfes et les\n Gibelins de Florence. En 1279, le cardinal Latino, qui posa en\n cette occasion la première pierre de l'église des dominicains,\n S. Maria Novella, négocia une paix générale entre tous les\n habitants de la ville, Guelfes et Gibelins, grands et popolani...\n Des familles divisées par des haines séculaires se réconcilièrent\n solennellement; seuls, les Buondelmonti et « la puissante et\n superbe famille des Uberti », séparés toujours par le cadavre\n de Buondelmonte, récusèrent dédaigneusement toute concorde et\n furent excommuniés et proscrits.\n    Le gouvernement de la cité devait, dorénavant, comprendre\n des adhérents des deux partis; mais la trève ne dura pas long-\n temps.\n   « Les deux partis étant dans la cité, jouissant de la paix, les\n Guelfes, qui étaient les plus puissants, commencèrent de jour en\njour à violer les conventions... en n'observant pas la loi dans les\noffices, en privant les Gibelins de tous les honneurs et bénéfices.\n Quelques citoyens popolani, émus de la situation, se réunirent,\nparmi lesquels, moi, Dino Compagni qui, à cause de mon jeune\nâge, ne connaissais point la gravité des lois, mais (étais poussé) par\nla pureté des intentions et la raison que la cité venait en révolu-\ntion (1). »\n   De nouvelles lois furent portées contre les violences coutu-\nmières des Grands et des Gibelins (juin 1282). L'accès des magis-\ntratures fut réservé uniquement aux membres des Arts, dans\nlesquels un grand nombre de nobles, abdiquant leur origine avec\nleur nom, se firent inscrire pour conserver leur droit d'éligibilité.\nLes nouveaux magistrats reçurent le titre de Prieurs des Arts et\nde la Liberté « et ils vivaient enfermés dans la tour della Casta-\n\n\n (1) DINO COMPAGNI, lib. primo.\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "356                                  DURENDAL\n\n\n\ngna, près de l'abbaye (la Badia), afin qu'ils ne craignissent point\nles menaces des puissants, et ils pouvaient porter des armes, et\nils eurent d'autres privilèges, et il leur fut donné six familiers ou\ngardes (berrovieri)... »\n     La lutte avec Pise, toujours vaincue, jamais découragée,\nrecommença encore une fois en 1283, puis en 1288, tandis que celle-\nci était accablée en même temps par les Génois et par la tyrannie\nd'Ugolino della Gherardesca ou gouvernée par le belliqueux et\ndur archevêque Ruggieri degli Ubaldini, celui-là môme qui fit\njeter dans l'Arno la clef de la tour dei Gualandi, où Ugolin, ses\nfils et ses neveux, périrent dans les affres de la faim. L'Alighieri\n a cloué côte à côte au pilori tragique de son Enfer (1), et placé\n tous deux dans le cercle des traîtres le bourreau et la victime,\n celle-ci rongeant avec une frénétique avidité la tête palpitante de\n celui-là, châtiment dont l'horreur surpasse même celle du crime.\n     Pise soumise, vint le tour d'Arezzo, trop accueillante aux\nfuoruseiti florentins et dont les destinées gibelines étaient régies\n également par un de ces prélats qui font étrange figure de con­\n dottieri en cette contrée où saint François et saint Antoine de\n  Padoue avaient prodigué l'exemple de la mansuétude et de\n  l'humilité évangéliques.\n     Au chant V du Purgatoire, une troupe d'âmes éplorées entoure\n  soudain le Dante et, comme chez tant d'autres ombres rencon-\n  trées par le poète au cours de son voyage surnaturel, la vue d'un\n  vivant ravive en elles la cuisante nostalgie de ce monde de\n  misère et de plaisir et l'insupportable pensée qu'elles y sont pour\n  toujours oubliées, que leur mémoire est, parmi l'indifférence\n  égoïste des hommes, comme si elles n'avaient jamais existé. Et\n   elles supplient le passant :\n                     Gnarda, se alcun di noi unque vedcsti,\n                     Si che di lui di là novelle porti.\n                     Regarde si jamais tu vis quelqu'un de nous,\n                     Afin que de lui tu portes des nouvelles par delà !\n\n      Mais il ne reconnaît personne, pas même Buonconte di Mon-\n\n   (2) Inferno, XXXIII.\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                               GUELFES ET GIBELINS                                357\n\n\ntafeltro, 1e général des Arétins à Campaldino, dont le cadavre\nn'avait pu être retrouvé. Le fougueux évêque Guglielmo degli\nUbertini qui, raconte Dino, ayant la vue basse, avait pris des\nsoldats rangés en bataille et armés de pavois blancs au lys ver-\nmeil pour des murailles, resta parmi les morts. La victoire avait\nété fort disputée; Corso Donati et Vieri de' Cerchi se couvrirent\nde gloire et Dante, jeune combattant, rapportait plus tard ses\nimpressions en ces termes : « J'eus grande crainte et, à la fin,\ngrande allégresse, à cause des péripéties variées de la bataille. »\n(11 j u i n 1289.)\n    L'expulsion totale des Gibelins ne devait point mettre un\n terme aux dissensions florentines; le même esprit de gloriole qui\n les animait survivait dans cette partie de la noblesse qui, bien\n qu'elle fût guelfe, combattait avec violence et ténacité les enri-\nchis, à la tête desquels se plaçait les Cerchi, ceux qui, selon Dino,\n « n'étaient pas nobles de sang, mais dits grands per altri acci-\ndenti ».\n    Il est curieux de marquer que, vers la même époque, les rudes\ncommunes flamandes, arrivées aussi à annihiler l'autorité de\nleurs seigneurs féodaux ou ecclésiastiques, étaient en proie aux\ntroubles suscités par la rivalité, les incompatibles prétentions du\npatriciat, composé de riches bourgeois, oligarques qui avaient\naccaparé l'échevinage, résidaient dans des Steénen crénelés,\nprétendaient combattre à cheval comme les nobles et poursui-\nvaient même des guerres privées, et du commun peuple, des gens\nde métiers opprimés qui flétrissaient leurs maîtres du sobriquet\nde ledichgangers, fainéants (1)!\n   Au nord comme au midi, des causes analogues produisaient les\nmêmes effets; Florence, comme Bruges et Gand, traversait une\npériode de gestation troublée et douloureuse qui devait aboutir,\ndes deux côtés, à une prospérité inouïe, accompagnée de la plus\nmagnifique efflorescence de culture et d'art.\n   Florence déjà s'agrandissait et, se trouvant à l'étroit dans son\nancienne enceinte de murailles, en édifiait une nouvelle dont\n\n\n (1) H. PIRENNI-, Histoire Je Belgique, t. I, pp. 545-348. Bruxelles, Lamertin.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "358                               DURENDAL\n\n\n\nl'historien Giovanni Villani dirigeait la construction; la loggia\nd'Or S. Michèle s'élevait dans sa forme primitive; Folco\nPortinari, le père de Béatrice, faisait bâtir l'hôpital et l'église de\nS. Maria Nuova que l'un de ses descendants devait doter,\n150 ans plus tard, de l'admirable Nativité du Gantois Hugo Van\nder Goes, que l'on y voit encore. On travaillait au Palais du\nPodestat (Bargello) et, quelques années plus tard, Arnolfo di\nCambio posait les assises du Palais-Vieux, de l'église des Fran-\nciscains, S. Croce et, pour obéir à un décret célèbre de la\ncommune, celles de S. Maria del Fiore.\n   Mais l'ère du tumulte n'était pas passée encore; coup sur coup,\ndes statuts nouveaux et plus rigoureux furent édictés pour\n abattre la puissance des Grands, insuperbiti, enorgueillis de la\npart qu'ils avaient prise à la victoire de Campaldino et qui\n adoptaient une attitude de plus en plus factieuse.\n   En 1289, la servitude fut abolie « comme contraire à la dignité\nnaturelle de l'homme » (on croirait entendre le langage tenu\n500 ans après par la Constituante!); en 1290, la crainte toujours\nvive de la tyrannie fait réduire d'un an à six mois la durée des\nfonctions du Podestat et prohiber la réélection des Prieurs,\nmoins de trois ans après qu'ils sont sortis de charge; enfin, en\n 1291, il est interdit aux nobles de se targuer de leurs immunités\nféodales pour se soustraire aux lois communes. La cité, toute\nguelfe, se trouvait de nouveau divisée contre elle-même; d'une\npart, les marchands et les artefici, les ouvriers; de l'autre, les\nGrands, les magnats, « lesquels aimaient mieux Florence en\ndiscorde qu'en paix, ou qui obéissaient par peur plutôt que par\namour (!) ». Afin de briser sans retour la résistance de l'orgueil-\nleuse caste, les ordinamenti di giustizia — di tristizia, comme\nles appelèrent ceux qu'ils frappaient — furent promulgués en\n 1293. Cette date suscite également dans l'esprit une coïncidence\net, en réalité, ici comme au siècle dernier, il s'agissait d'une loi\ndes suspects, de la mise hors la loi de toute une catégorie de\ncitoyens, exclus en masse du gouvernement, rendus éventuelle-\n\n\n (1) DINO COMPAGNI, lib. primo.\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                          GUELFES ET GIBELINS                         359\n\n\nment solidaires de leurs actes et pour lesquels la ruine, l'exil et\nla mort étaient devenus, selon l'expression frappante de l'histo-\nrien du Tribunal révolutionnaire, « des peines de simple police».\n   Ces lois ont conservé le nom de Giano della Bella, « grand et\npuissant citoyen, sage, vaillant et bon homme, très courageux et\nde bonne race (1) »; mais M. Del Lungo (2) établit clairement\nque s'il participa, en qualité de prieur, à leur rédaction, l'initia-\ntive ne lui en appartint point tout entière. Ces mesures draco-\nniennes, réclamées par le vœu unanime des Arts, furent élaborées\nrégulièrement par les Recteurs, les Prieurs et les sages qui\navaient reçu mandat « de pourvoir à l'union des arts et des arti-\nsans et de faire des décrets et ordonnances et tout ce qui leur\nparaîtrait expédient pour l'affermissement et le bon état des Arts\net des Artisans, du Peuple et de la Commune de Florence ».\n    Si le rôle de Giano avait été vraiment prépondérant, le Dante\nn'eût pas manqué de lui faire une place marquante dans la\nDivine Comédie; or, il se borne à une allusion railleuse parce\nque, à l'heure même où le tribun passait au peuple pour com-\nbattre sa propre classe, il ajoutait un ornement doré aux armes\nde sa famille (Paradiso XVl, 131).\n    Le Gonfalonier de Justice, institué par les ordinamenti, exer-\nçait une terrible et sommaire magistrature. Deux témoins suffi-\nsaient pour condamner un noble. La sentence prononcée, la\ncloche du Podestat sonnait à justice, le Gonfalonier se mettait à\n la tète de sa milice spéciale et, avec le Gonfalon de Justice, à la\ncroix rouge sur champ blanc, se rendait « fortement et puissam-\n ment, à la maison du Grand coupable et la détruisait ». Dino\n Compagni fut investi, l'un des premiers, de ces fonctions :\n  « Peu de méfaits, rapportc-t-il, étaient caches qui ne fussent dénoncés\npar les adversaires; beaucoup furent punis selon la loi. Et les premiers\nqui y succombèrent furent les Galligai. parce que l'un d'eux se rendit cou-\npable d'un méfait en France, sur deux fils d'un marchand réputé, qui\navait nom Ugolino Bcnivicni, avec lesquels il se prit de querelle: et l'un\ndes dits frères fut blessé par ce Galligai et en mourut. Et moi, Dino Com-\n\n\n  (1) DINO COMPAGNI. Lib. primo.\n  (2) DEL LUNGO. Da Bonifazio VIII ad Arrigo VII. — p. 75.\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "360                                 DURENDAL\n\n\n\npagni, me trouvant Gonfalonicr de Justice en 1293, j'allai à leur maison\net à celles de leurs parents et les fis défaire, selon les lois      Et, ajoute-\nt-il, lorsque les Gonfaloniers détruisaient les biens des coupables, selon\nles lois, le peuple disait qu'ils étaient cruels; et qu'ils étaient lâches, s'ils\nne les détruisaient pas. Et beaucoup altéraient la justice, par crainte du\npeuple (1). »\n\n   Giano della Bella, épris d'une équité idéale, qui ne ferait pas\nacception de personne, prétendait faire poursuivre même les\npopolani qui prévariquaient. Les grands ternirent perfidement le\nmobile de sa conduite, aux yeux de la plèbe, travestirent son\nimpartialité en trahison, avec le secours d'une espèce de déma-\ngogue, le boucher Pecora, qui se posa plus tard en Sauveur de\nla Patrie et dont la popularité était fondée tout entière sur ses\ndéclamations triviales et furibondes. Les ennemis de Giano par-\nvenus à la seigneurie, en février 1295, le condamnèrent à l'exil,\nlui et tous les siens; sa maison fut démolie et ses biens confisqués.\nEnhardis par ce succès, les grands tentèrent, quelques mois\naprès, de faire abolir les ordinamenti, mais en vain ; ils obtinrent\nseulement le droit de se faire inscrire dans les Arts, pour récu-\npérer les prérogatives du citoyen. C'est alors que l'Alighieri se fit\nadmettre dans l'Arte de Medici e Speziali.\n\n\n                                            IV\n\n   Dino Compagni écrit avec une concision extrême, dans un\nlangage nourri de vigueur et de fierté, avec cette vibralezza, cette\nénergie lapidaire du style, où les mots prennent l'éclat tragique et\nprécipité des événements. Ses portraits des acteurs violents du\ndrame dont les péripéties se déroulaient autour de lui sont d'une\nsobriété pleine et incisive. C'est Boniface VIII « qui fut de grande\nhardiesse et de haut esprit, et guidait l'Eglise à sa manière et\nabaissait qui ne lui cédait pas » ; c'est l'agitateur populaire, « le\ngrand boucher Pecora, homme de peu de vérité, de grande\ntaille, hardi et effronté, et grand hâbleur, inconstant et plus cruel\n\n\n (I) La Cronaca fiorentina. — Lib. primo.\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                         G U E L F E S E T GIBELINS                    36l\n\n\n que juste », courtier électoral de l'époque, qui dupait tout le\n monde. En quelques lignes, il campe devant nous cette figure,\n tout auréolée de haine, de Corso Donati; chaque trait porte,\n définit davantage le naturel impérieux et féroce de cet aristocrate,\npétri d'audace, de dédain et d'astuce. Et le dernier coup de pin-\nceau : «parea la terra sua » achève la physionomie et comme\nl'image équestre de cet orgueilleux citoyen qui foulait le libre sol\nde la patrie du pas d'un conquérant et d'un dominateur.\n   Dino, comme le Dante et Guido Cavalcanti, appartenait au\nparti des Cerchi, des Blancs; mais il ne partagea pas leur exil,\naprès la défaite. Son humeur pacifique le préserva, peut-être,\nde la proscription, car tous ses efforts, bien superflus, d'ailleurs,\navaient toujours tendu à rétablir la concorde entre les deux frac-\ntions du parti guelfe : — «Seigneurs, s'écriait-il dans une réunion\ndes Noirs, à S. Trinita, Seigneurs, pourquoi voulez-vous con-\nfondre et ruiner une aussi belle cité? Contre qui voulez-vous\ncombattre? Contre vos frères? Quelle victoire obtiendrez-vous?\nAucune autre que des larmes! »\n   Ecoutons le raconter l'origine des dissensions entre les Cerchi\net les Donati, en n'oubliant du reste pas que ces querelles et ces\nfroissements particuliers, comme jadis le meurtre de Buondel-\nmonte, furent le stimulant occasionnel d'une lutte qui devait\nfatalement éclater quelque jour entre les deux fractions du parti\nguelfe, d'essence, l'une populaire, l'autre patricienne :\n   « Les Cerchi achetèrent le palais des comtes Guidi, qui était près de la\nmaison des Donati et des Pazzi, qui étaient d'une origine plus antique,\nmais moins riches. Voyant les Cerchi (qui avaient agrandi le palais et\nmenaient grande vie) s'élever, les Donati commencèrent à avoir grande\nhaine contre eux, laquelle s'accrut beaucoup parce que messer Corso\nDonati, chevalier de grande résolution, sa femme étant morte, en reprit\nune autre, fille de messer Accerito da Gaville. Mais les parents de\ncelle-ci ne consentant pas. parce qu'ils attendaient un héritage (qui\nrevenait à la jeune fille), la mère de cette dernière, voyant Corso très\nbel h o m m e , conclut le mariage contre la volonté des siens. Les Cerchi,\nparents de messer Neri da Gaville, commencèrent à se courroucer et à\ntâcher de frustrer Corso de l'héritage; mais il l'eut pourtant par force,\nde quoi s'engendra beaucoup de scandale et de péril pour la cité et\npour les personnes privées.\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "362                                DURENDAL\n\n\n  \" Et étant quelques jeunes gens des Cerchi, gardes à titre de caution\ndans la cour du Podestat, comme il est d'usage, il leur fut présenté un\npâté de porc, duquel ceux qui en mangèrent curent de dangereuses\nmaladies et quelques-uns en nioururent, à cause de quoi il y eut grande\nrumeur dans la cité, car ils étaient très aimés; de quel maléfice fut\nbeaucoup accusé messer Corso (1). »\n\n   A défaut de preuves, on ne rechercha pas l'auteur du crime;\nmais, préoccupés de la vengeance, les Cerchi songèrent à se\nrapprocher des popolani : « Les Gibelins les aimaient, parce\nqu'ils leur rendaient des services et ne leur faisaient pas injure;\nle petit peuple, parce que la conjuration faite contre Giano della\nBella leur déplaisait. » L'enterrement d'une dame, auquel\nassistaient les partisans des deux familles, les Cerceschi et les\nDonateschi, ceux-là provoqués par ceux-ci, manqua de les\nmettre aux prises. Les incidents étaient d'ailleurs de tous les\njours :\n\n   « Un jeune homme, fils de messer Cavalcante Cavalcanti, noble\nchevalier, nommé Guido, courtois et hardi, mais dédaigneux et solitaire,\net adonné à l'étude, ennemi de messer Corso, avait plusieurs fois délibéré\nde l'offenser. Messer Corso le craignait, car il le connaissait d'un caractère\nrésolu; et il chercha à l'assassiner, Guido allant en pèlerinage à Saint-\nJacques (de Compostelle); mais son projet échoua...\n   » Et étant un jour à cheval en compagnie de quelques-uns des Cerchi,\navec un dard à la main, Guido éperonna son cheval contre messer Corso,\ncroyant être suivi des Cerchi pour soutenir sa querelle; et, tandis que\nle cheval courait, il lança le dard, qui tomba en vain. Il y avait là, avec\nmesser Corso, Simone, son fils, fort et courageux jeune homme, et\nCecchino de' Bardi et beaucoup d'autres avec des épées, et qui lui\ncoururent sus; mais, ne le rejoignant pas, il lui jetèrent des pierres ; et\non lui en jeta des fenêtres, de telle façon qu'il fut blessé à la main.\n   » Commença pour cela la haine à multiplier; et messer Corso déblatérait\nbeaucoup messer Vieri, l'appelant l'âne de Porta, parce qu'il était très\nbel homme, mais de peu de malice, ni de beau langage; et pour cela il\ndisait souvent : « L'ànc de Porta a-t-il brait aujourd'hui? (1) »\n\n   L'humeur un peu molle des Cerchi ne s'émouvait pas de\n\n\n (1) La Cronaca fiorenlina. — Lib. primo.\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                      GUELFES E T GIBELINS                     363\n\n\n ces brocards, mais ils commirent la maladresse insigne de se\n vanter de leurs intelligences avec les Pisans et les Arétins,\n gibelins et ennemis persévérants de Florence, ce dont les\n Donati profitèrent pour les représenter comme ligués avec les\n adversaires irréconciliables de la République et du Saint-Siège.\n    L'animosité, sans cesse attisée par de futiles conflits, éclata\n d'une manière plus grave à la fête du Printemps et à la fête\n de la vigile patronale de Saint-Jean, 1300. Les antagonistes en\nvinrent aux mains et, en cette dernière occasion, troublèrent la\nsolennité religieuse, au cours de laquelle toute la Seigneurie se\n rendait en procession, escortée des Arts, au Baptistère.\n    En ce même temps, Pistoia, déchirée par la rivalité des\nmembres de la famille des Cancellieri, scindés en Blancs et en\n Noirs, sollicita l'intervention de Florence pour imposer la paix\nà ses habitants; les Cerchi et les Donati briguèrent également\nles fonctions de Podestat dans la cité voisine, y transportèrent\nla fureur qui les animait les uns contre les autres et s'étant,\nnaturellement, rangés, les Cerchi du côté des Blancs, les Donati\nde celui des Noirs, ils rapportèrent à Florence ces nouvelles\ndénominations qui leur restèrent.\n   Après le scandale de la veille de Saint-Jean, les Prieurs,\nparmi lesquels siégeait le Dante, bannirent les principaux des\ndeux partis, mais, peu après, les Blancs, beaucoup moins belli-\nqueux que les Noirs, obtinrent de rentrer. Guido Cavalcanti,\nmortellement atteint par son séjour forcé en une contrée mal-\nsaine, succomba quelques mois plus tard. C'était l'ami, de\nl'AIighieri, poète comme lui; il n'usait que de la langue vulgaire\net la littérature italienne lui doit, en quelque sorte, la Divine\nComédie, qu'il détourna le Dante d'écrire en latin.\n   Nous avons vu ce dernier converser avec Farinata degli\nUberti, et non sans âpreté, dans le cercle des Epicuriens. Le\npère de Guido, Cavalcante de' Cavalcanti expie là aussi son\nincrédulité et, en voyant passer le compagnon le plus cher de\nson enfant, il l'interpelle en pleurant : — « Si dans cette aveugle\n— prison tu vas (tu as été admis) à cause de la hauteur de ton\ngénie — mon fils, où est-il? et pourquoi n'est-il pas avec toi?\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "364                                DURENDAL\n\n\n\n                   Mio figlio   ov' è? e perche     non è teco?\n\n   « — ... Je ne vais pas de moi-même : — celui qui attend là\n(Virgile) et me mène ici — peut-être votre Guido l'eût-il dédai-\ngné?... « Eût-il... s'exclame douloureusement Cavalcante,\nn'est-il plus au nombre des vivants? la douce lumière ne frappe-\nt-elle plus ses yeux? (!) »\n                                      ... Corne\n                 Dicesti. Egli ebbe? non vv' egli ancora?\n                 Non Jiere gli occhi suoi lo dolce lome ?\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n   Ciacco, ce parasite florentin, dont la gloutonnerie est châtiée\ndans les ténèbres de l'Enter, où il chemine sous une glaciale et\nmonotone pluie éternelle, entretient aussi le poète des troubles\nde la patrie, où « l'orgueil, l'envie et l'avarice » ont enflammé\nles cœurs.\n   « Après longue contention, — ils en viendront au sang,\net le parti sauvage (2) — chassera l'autre avec beaucoup de\ndommages — puis ensuite, il convient que celui-là tombe — après\ntrois soleils et que l'autre prévale. » Et, pour terminer, il for-\nmule aussi cette touchante prière des damnés, dont le crime est\nsans ignominie et qui, du fond de leur désespoir, sollicitent le\nrafraîchissement du souvenir : « Mais quand tu seras dans le\ndoux monde — je te prie que tu me rappelles à la pensée de\nmes amis. (3) »\n   Les Blancs se trouvaient avoir expulsé les Noirs, mais ils\nne surent ni profiter de leur succès ni le consolider. On les a\ncomparés aux Girondins et, en effet, comme ceux-ci, ils étaient\npusillanimes, sans le courage de s'opposer aux atrocités qu'ils\n réprouvaient et victimes, à la fin, de leurs temporisations, de\n leurs hostilités timides vis-à-vis d'un parti déterminé et sans\n scrupules. La généralité des citoyens était dévouée aux Cerchi;\n\n\n  (') Inferno. X, 58 et suiv.\n  (-) Les Cerchi, parce qu'ils étaient originaires de la campagne.\n  O Inferno. VI, 64 et suiv.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                           GUELFES ET GIBELINS                365\n\n\nmais, comme toujours, la classe modérée, imbue d'idées saines et\nlibérales, respectueuse de la légalité jusqu'à l'immolation, inca-\npable d'un mouvement résolu, d'un geste unanime de force, livra\nses chefs pieds et poings liés aux volontés factieuses de la mino-\nrité. Le pouvoir appartient aux plus audacieux, qui savent, au\nmoins, ce qu'ils veulent et poursuivent leur dessein sans tergi-\nversations, tandis que les hésitants et les scrupuleux se tiennent\nsur une stérile — et, finalement, — désastreuse défensive. Leçon\nréitérée de l'histoire, et toujours vaine , car les hommes\nobéissent davantage à leur tempérament qu'aux enseignements\ndu passé.\n   Corso Donati, cependant, toujours proscrit, se rendit à Rome\net persuada au Pape que les Gibelins avaient reconquis\nl'autorité à Florence et Boniface VIII désigna le frère de\nPhilippe le Bel, Charles de Valois, pour tenir l'office de Paciaire\nen Toscane. Mais, Florence, soupçonnant que la mission de ce\nprince consistait, surtout, à favoriser la rentrée des Noirs,\nenvoya à celui que l'Alighieri stigmatise du nom de « prince\ndes nouveaux Pharisiens (1) » trois ambassadeurs, au nombre\ndesquels figurait le poète lui-même. Le pape, courroucé, leur\ntint ce discours : — « Pourquoi etes-vous aussi obstinés? Humi-\nliez-vous devant nous : je vous dis, en vérité, que je n'ai d'autre\nintention que votre paix. Que deux d'entre vous retournent à\nFlorence et qu'ils aient ma bénédiction, s'ils agissent de façon\nà ce que ma volonté soit faite (2). »\n   Le Dante resta seul à Rome. Il n'a pas manqué, comme on\npense, de flétrir Boniface VIII et Charles de Valois pour la\npart qu'ils prirent à la chute des Blancs. Au passage du poète\net de son guide, Nicolas III, qui endure la peine de sa simonie,\ns'imagine voir survenir son successeur et lui crie : — « Es-tu\ndéjà là, Boniface? (3) »\n   Quant à la maison royale de France, dont la brutale et per-\n\n\n (1) Inferno. XXV1I, 85.\n (2) Dino Compagni. Lib. primo.\n (3) Inferno. XIX, 53.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": " 366                                  DURENDAL\n\n\n fide intrusion dans les affaires italiennes devint également funeste\nà l'Empire, à la maison de Souabe et même à la Papauté,\ntransportée à Avignon et asservie aux injonctions de Philippe\nle Bel, c'est dans la bouche de son chef que le poète place le\njugement sévère qu'il porte sur elle. Hugues le Grand, père de\nHugues Capet, lui dit : « Je fus la racine de la mauvaise plante —\nqui couvre de son ombre délétère la terre chrétienne. » Il lui\nparle avec amertume de Charles d'Anjou, le conquérant féroce\nde la Pouille et de la Sicile, le bourreau de Conradin ; puis de\ncet autre Charles, le paciaire de Boniface VIII, qui, par ruse et\nfourberie, et parjure à ses serments, réintroduira les Noirs à\nFlorence et, se souvenant que le Pape l'avait envoyé « alle fonte\ndell' oro » — à la source de l'or — ne quittera la cité que gorgé\nde ses libéralités forcées :\n   « Pour se faire mieux connaître lui et les siens — il sort sans armes\n(de France) et seulement avec la lance — à l'aide de laquelle joûta Judas ;\net il la pointe — si bien qu'à Florence il fait crever la panse. — Et il n'y\ngagnera point de terre, mais le péché et la honte. »\n   Et Hugues, poursuivant la revue des méfaits de ses descen-\ndants, faisant allusion aux avanies infligées à Boniface VIII, par\nSciarra Colonna et l'émissaire du roi de France, Nogaret, s'écrie :\n— « Je vois à Anagni entrer la fleur de lys. — Et, dans son\nvicaire, le Christ emprisonné (1). »\n                    Veggio in Alagna entrar lo fiordaliso,\n                    E nel vicario suo Cristo essai' catto.\n\n   La même indignation inspire à Dino son éloquente invoca-\ntion : — « O bon roi Louis, qui tant craignit Dieu, où est la\nféauté de la maison royale de France, tombée par mauvais\nconseil, sans crainte de la honte (2). »\n   Charles n'avait été admis dans la ville que sur le consentement\nrésigné des Arts, les boulangers exceptés, qui déclarèrent vouloir\n« qu'il ne fût reçu ni honoré, parce qu'il venait pour détruire la\nCité ».\n\n\n (1) Purgatorio, XX.\n (2) La Cronaca fiorantina, lib, secondo.\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                       GUELFES ET GIBELINS                         367\n\n\n     Parole bien avisée; mais la résistance parut impossible et\n  le prince fut accueilli après avoir juré « qu'il n'usurperait aucune\n juridiction, aucun honneur dans la ville, ni au nom de l'Empire,\n ni pour une autre raison, et qu'il n'en changerait ni les usages,\n ni les lois ».\n     Les Blancs, indécis et apeurés, tentèrent les voies de la con-\n ciliation. Les sages du peuple et des Arts, réunis dans l'église de\n Saint-Bernard, Dino leur parla « humblement et avec grande\n tendresse du salut de la Cité », qui commandait de faire place\n aux Noirs dans la seigneurie. Mais ces derniers, à peine élus,\n réclamèrent avec arrogance la majorité, prétention que Com-\npagni repoussa énergiquement, en leur répliquant « qu'avant de\nse prêter à une telle trahison, il donnerait ses enfants à manger\naux chiens ».\n    Mais, mal satisfaits de ces essais de concorde, les Noirs vou-\nlaient pousser les choses à l'extrémité, expulser, à leur tour, leurs\nennemis. Les Cerchi, poltrons et avares, au lieu de s'armer, se\ntenaient cois, attendant les événements, espérant on ne sait quel\nsecours. Le capitaine de guerre, Schiatta Amati Cancellieri,\n« homme beaucoup plus apte au repos et à la paix qu'à la guerre »,\nne bougeait point ; la seigneurie faisait faire des processions\npour sauver la République des tribulations, « ce dont beaucoup\nse moquaient, disant qu'il eût mieux valu aiguiser les armes ».\nDes défections se produisaient parmi les nobles Blancs, séduits\npar les Noirs qui leur promettaient l'abolition des ordinamenti\ndi Giustizia, « cette chaîne que le peuple avait mise au cou des\nGrands ».\n   Mis en possession d'une partie de la ville, Charles de Valois\nl'ouvre sur le champ aux bannis; Corso Donati rentre en même\ntemps. Le Paciaire se fait livrer des otages des deux partis et,\naussitôt qu'ils sont entre ses mains, il relâche les seuls Noirs.\nLa Seigneurie lit sonner la cloche, mais l'intimidation régnait et\npersonne ne répondit à l'appel.\n   « Sous toi périt une noble cité », osa dire un clerc juré à Charles\nde Valois, mais celui-ci, laissant agir les donateschi, restait\nenfermé dans son palais, « et ne voulait rien savoir ». Une croix\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": "368                                 DURENDAL\n\n\nvermeille surgit dans le ciel, au-dessus du palais des Prieurs,\n « et les gens qui la virent et moi (Dino) qui la vis, clairement\n pûmes comprendre que Dieu était fortement irrité contre notre\n cité » (1).\n    Maîtres de la ville, les Noirs la traitèrent en vaincue, la\nlivrèrent au saccage et à l'incendie, exercèrent sur leurs ennemis\nd'implacables vengeances ; ce fut, pendant huit jours, une orgie\nde meurtre, de viols et de rapines. Dès que le nouveau gouver-\nnement fut constitué (novembre 1301), il s'occupa de dresser des\nlistes de proscription : parmi les 1,600 Florentins qui furent\nexilés, en mars 1302, figurent Ser Petracco di Ser Parenzo dell'\nAncisa, le père de Pétrarque, et Dante Alighieri, qui était\nambassadeur à Rome. Et, pour achever l'iniquité, l'édit de ban-\nnissement, qui envoyait tant de citoyens « peiner par le monde,\nqui ici, qui là », comprenait dans le même ostracisme les guelfes\n blancs et d'anciens Gibelins, les Uberti, par exemple, afin de\ncréer, au détriment des premiers, une confusion dans l'esprit\npublic et à les transformer en partisans de l'Empire abhorré —\nGhibellini fatti per forza, Gibelins par force, comme les appelle\ntrès justement Dino Compagni.\n    Le Dante commença alors ses courses errantes et doulou-\nreuses dans les couvents et à la cour des petits tyrans du nord\nde l'Italie, « montrant contre sa volonté, en sa personne, un\nexemple des injures de la fortune » (2), très pauvre et très fier,\nfinalement devenu Gibelin par l'excès de sa rancœur, par les\nespérances presque désespérées de l'exil.\n    « En le rangeant parmi les Gibelins, observe judicieusement\nM. Del Lungo (3), la tradition et l'histoire ont infligé au poète\nla même violence qu'il avait subie de la part des Noirs. » Les\nvaines et malhabiles tentatives des Blancs pour reconquérir la\npatrie, leurs discussions mesquines et leurs contradictoires pré-\ntentions eurent bientôt révolté l'Alighieri, qui les abandonna.\n\n\n (') La Cronaca fiorentina, lib. seconde\n (a) Il convito.\n (3) Ouvrage cité, p. 280.\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "                                GUELFES ET GIBELINS                       369\n\n\n   Cacciaguida, l'ancêtre qu'il retrouve au Paradis, lui retrace\n prophétiquement ces péripéties funestes :\n   « Tu éprouveras combien est amer — le pain d'autrui et quel dur\nchemin — est de descendre et de monter l'escalier d'autrui. — Et ce qui\nte déplaira davantage — sera la compagnie méchante et imbécile — avec\nlaquelle tu choiras en cette misère... De sa bestialité, sa conduite— fera\nla preuve, de sorte qu'il te sera honorable — de t'ètre fait un parti de\ntoi seul (1). »\n   Cette plainte, ce regret de l'exil immérité, se fait jour à toutes\nles pages de l'œuvre du poète, cri poignant d'un chagrin toujours\nravivé où le sentiment de son innocence, l'indignation inconsolée\nde l'injustice se mélangent à la douleur plus incurable, peut-être,\nde souffrir l'opprobre inattendu de la main vénérée et chère de\nla patrie. Son âme frémissante ne connaît pas la haute sérénité\nd'un Socrate, non pas impassible, mais calme et, jusque devant\nle peuple aveuglé et la ciguë inique, libre... L'imagination et la\nsensibilité l'emportent, chez lui, et le poussent à de vindicatives\nbravades :\n                     L'esilio che m' è dato, onor mi tegno...\n\n   « L'exil qui m'est donné, je le tiens à honneur. — Et si la\nsentence ou la force du destin — veulent que le monde abatte —\nles blanches fleurs, — tomber parmi les bons est pourtant digne\nde louange (2). »\n  Unis pour la conquête et la spoliation, les Noirs ne tardèrent\npoint à se diviser lorsqu'il s'agit d'en recueillir les fruits :\n   « Peu après naquit entre les Noirs la discorde, parce que messer\nRosso della Tosa, messer Pazzino de Pazzi et messer Geri Spini, avec\nleurs adhérents du popolo grasso, détenaient la seigneurie et les hon-\nneurs de la cité. Messer Corso Donati (très vaillant chevalier en toutes les\nchoses qu'il voulait entreprendre), qui s'en tenait plus digne qu'eux, lui\nparaissant qu'il n'en avait point sa part, manœuvra pour les abaisser et\nenlever leurs offices aux Prieurs, pour s'élever lui et ses amis à leur place.\nEt il commença à semer les discordes et, sous couleur de justice et de\n\n\n (1) Paradiso. XVII, 58-63, 67-69.\n (2) Canzoniere di Dante.\n\n                                                                        24\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "370                                   DURËNDAL\n\n\npitié, il disait en cette manière : — « Les pauvres gens sont troublés et\n» dépouillés de leurs biens par les impôts et d'aucuns s'en remplissent les\n» poches (1). »\n\n    Eternelle manœuvre des ambitieux, qui s'appuyent sur la sim-\nplicité du peuple pour le subjuguer; les Médicis, plus tard,\nn'useront pas d'un autre moyen, mais avec un meilleur succès.\nRosso della Tosa ruminait, aussi, le projet d'usurper le principat,\nen s'appuyant sur le popolo grasso qui, selon l'image pittoresque\nde Dino, « devait lui servir de tenailles pour manier le fer qu'il\ntenait chaud ». Corso, lui, avec son irascibilité hautaine, son\norgueil sans souplesse, ne s'abaissait point à faire la cour aux\nbourgeois, aux popolani qui le détestaient autant qu'il les mépri-\nsait. Il feignait de défendre le petit peuple contre la rapacité\noligarchique de la classe moyenne et, en même temps, essayait\nde rallier les grands autour de lui en leur représentant qu'ils\nétaient tenus « en servitude par cette gent populaire — ces chiens\n— qui les dominaient en leur enlevant leurs honneurs » (2).\n    Le successeur de Boniface VIII, Benoit XIII, frère prêcheur,\n « homme de sang humble, constant et honnête, discret et saint »,\ntenta, à son tour, la chimérique entreprise de ramener la paix à\n Florence. Son légat, messer Nicolao, cardinal et frère prêcheur,\n réunit, de nouveau, tout le peuple sur la place S. Maria Novella,\n théâtre ordinaire de ces fugitives concordes. On jura tout ce qu'il\n voulut, avec accompagnement de feux de joie, de sonneries de\n cloches et distribution de rameaux d'olivier aux ennemis récon-\n ciliés.\n     Aux calendes de mai, pour célébrer l'événement, la Compagnie\n de S. Friano organisa avec le concours de quelques peintres,\n parmi lesquels Buonamico Buffalmacco, célèbre par ses facé-\n ties, un mystère qui devait être joué sur l'Arno et représenter\n  l'Enfer, les damnés harcelés par les diables, au milieu des tour-\n  ments et des flammes... La foule accourue pour assister au\n  spectacle était tellement considérable sur le pont alla carraja,\n\n\n   (1) DINO COMFAGNI, lib. secondo.\n   (2) DINO COMFAGNI, lib. secondo.\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                             GUELFES ET GIBELINS                       371\n\n que celui-ci s'écroula et plusieurs, dit Villani, « allèrent savoir\n des nouvelles de l'autre monde » qu'ils étaient venus contempler.\n    La duplicité des Noirs rendit fallacieuse la paix conclue; les\n Blancs qui étaient rentrés, se sentant menacés, prirent la fuite et,\n avec eux, le légat qui, avant de partir, apostropha les perturba-\n teurs en ces termes : « Puisque vous voulez être en guerre et en\n malédiction et ne voulez écouter le messager du Vicaire de Dieu,\n ni avoir ni repos ni paix entre vous, restez avec la malédiction\nde Dieu et avec celle de la Sainte Eglise. » (Juin 1304.)\n    Les Donati et les della Tosa s'attaquèrent aux Cavalcanti,\namis des Cerchi, dont l'opulence les offusquait. Ils incendièrent\nleurs propriétés et le feu, propagé de proche en proche, détruisit\n 1,900 maisons, la loggia d'Orto S. Michele, les entrepôts (fon-\ndachi) de Calimala, toutes les boutiques du Mercato vecehio au\nMercato nuovo... Les Cavalcanti, ruinés, « perdirent en ce jour\nle cœur et le sang (1). »\n   Plusieurs fois les Blancs se réunirent en armes pour tâcher de\npénétrer dans Florence; « ces ahuris », quell' ammaliati, comme\nles qualifie ironiquement Villani, qui appartenait au parti noir,\néchouèrent toujours par leur propre étourderie. Un jour, pour-\ntant, il s'en fallut de très peu qu'ils ne se rendissent maîtres de la\nville et les politiques déjà apprêtaient prudemment leur con-\nversion :\n   « Souvent l'occasion est la pierre de touche des hommes qui, non par\nvertu, mais par leur langage, sont grands. Et cela se vit en ce jour où les\nBlancs vinrent à la terre... Ceux qui le plus superbement avaient cou-\ntume de parler contre les bannis changèrent de langage, disant par les\nplaces et par les autres lieux que ce serait une chose louable qu'ils ren-\ntrassent dans leurs maisons... Mais, lorsque les Blancs furent partis, ils\nrecommencèrent à user de leurs premières paroles iniques, incendiaires\net menteuses... (') »\n\n  L'élection au sacré-pontificat de Clément V, « ce gascon...\npasteur sans loi (2) », eut une influence décisive sur l'orientation\n\n\n (1) DINO COMPAGNI, lib. terzo.\n (2) Inferno. X, 83.\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": "372                              DURENDAL\n\n\ndu parti blanc. Philippe le Bel « tenait le Pape presque de force »\n(Dino) et l'obligeait à résider en France. L'appréhension de\nl'accroissement démesuré de l'influence française dans la Pénin-\nsule cimenta plus étroitement l'alliance des bannis Gibelins et\nGuelfes. Leurs affaires étaient d'ailleurs dans le plus piteux état.\n   Au milieu de la septième bolgia, Dante reconnaît Vanni Fucci,\n« homme de sang et de corruption», voleur sacrilège, et celui-ci,\nfurieux d'avoir été aperçu par le poète dans l'humiliation et le\nsupplice, se venge en lui prédisant la chute de Pistoia, dernier\nrefuge des Gibelins, et la dispersion définitive des Blancs : « Et je\nl'ai dit, ajoute-t-il, parce que cela te sera douloureux... (3). »\n    Pistoia tomba le 10 avril 13o6. Au printemps de l'année sui-\nvante, les Blancs tentèrent un dernier effort qui avorta. Les\nproscrits se séparèrent alors, sans plus d'espoir; contumaces\n épars à l'étranger, « désolés et défiants de l'avenir. Et ils ne se\n réunirent jamais plus (1) ».\n    L'âpreté des querelles entre les Noirs était venue à son\n comble. Corso Donati, déterminé à supplanter Rosso della Tosa,\n médita une espèce de coup d'état qui tourna à sa confusion. Ses\n adversaires, plus prompts que lui, le condamnèrent et levèrent\n le gonfalon sinistre de la justice contre sa maison. Dans sa fuite,\n il tomba de cheval, resta accroché à l'étrier et, rejoint par ses\n ennemis qui le poursuivaient, il fut tué près de S. Salvi\n (6 octobre 1308).\n    Dino, non sans une secrète admiration pour cette créature de\n volonté et de force, trace ce portrait de Corso :\n   « Ce fut un chevalier de grand nom et de grand courage, noble de sang\net de manières, très beau de corps jusque dans sa vieillesse, les traits déli-\ncats, la peau blanche. Plaisant et sage et élégant orateur; appliqué tou-\njours à de grandes choses, familier de grands seigneurs et de nobles\nhommes, et de grande alliance et fameux par toute l'Italie. Il fut ennemi\ndes gens du peuple et des popolani, aimé des soldats, plein de malicieux\npensers, coupable et astucieux (2). »\n\n\n\n  (1) Inferno. XXIV, 125.\n  (2) DINO COMPAGNI, loc. Cit.\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                                 GUELFES ET GIBELINS            373\n\n\n     Dans ses pérégrinations au Purgatoire, l'Alighieri aperçoit,\n  parmi ces âmes qui « chantent en pleurant — che piangendo\n  canta », Forese, le frère de Corso. Le poète lui demande où est\n  sa sœur Piccarda, entrée dans l'ordre de sainte Claire pour\n  racheter les crimes de sa famille et que Corso, alors podestat à\n Bologne, arracha de force au monastère, pour la marier, ce\n dont elle mourut : « Elle triomphe, répond Foresa, dans les\n hauteurs de l'Olympe », et il achève en prédisant la fin tragique\n de Corso «traîné à la queue d'une bête — vers la vallée où jamais\n l'on ne se justifie » (1).\n                                Queis che più n'ha colpa\n                       Vegg'io a coda d'una bestia tratto\n                       Verso la valle, ove mai non si scolpa.\n\n    Trois ans plus tard, les parents de Corso déterrèrent son\n cadavre et lui firent des obsèques solennelles différées jusqu'au\n jour où il aurait été vengé ! Ses mânes irrités avaient été enfin\n consolés par le meurtre de Betto Brunelleschi, un de ses assas-\n sins. C'est ce Betto qui, en qualité d'orateur du parti noir,\n répondit aux envoyés de l'empereur Henri VII, venus à Flo-\n rence pour réclamer l'hommage, que « jamais, pour aucun\nseigneur, les Florentins n'inclineraient la tête (la corna) ».\nAttaqué et blessé par deux jeunes Donati, « après quelques jours,\nenragé, sans pénitence ou satisfaction à Dieu ou au monde, et\navec grand mépris de beaucoup de citoyens, il mourut miséra-\nblement, de laquelle mort beaucoup se réjouirent, car il fut un\ntrès mauvais citoyen ».\n   La dernière espérance de Dante et de Dino Compagni, le\npremier pour regagner sa patrie, le second pour en apaiser les\ndiscordes, reposait dans l'intervention de Henri VII. Ce mo-\nnarque alla tristement s'éteindre à Bonconvénto, près de Sienne,\nle 13 août 1313, sans avoir réussi à rien.\n   Il avait voulu « redresser l'Italie avant qu'elle n'y fût dis-\nposée » (2). A ses menaces, Florence avait répliqué par de\n\n (1) Purgalorio, XXIV, 82-8.1.\n (2) Paradiso, XXX, 136-1 ;8.\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "374                        DURENDAL\n\n\nnouveaux exils; le Dante fut, une fois de plus, mis au ban de la\nRépublique. Il est vrai que, dans le dépit et la douleur de sa\ndéception, il s'était abandonné aux invectives les plus virulentes\ncontre la cité, « nid de vipères à écraser — covo di vipere da\nschiacciare », qu'il désigne à la vindicte impériale.\n    Plus tard, il fut autorisé à revenir, moyennant une demande\nde rémission, à laquelle, innocent, il se refusa.\n    Dino Compagni mourait à Florence, le 26 février 1323, pré-\nservé de la proscription, sans doute, par la modération et la\nprudence de sa conduite; moins heureux, l'inventeur sublime de\nla Divine Comédie s'était éteint, accablé de travaux et de tribu-\nlations, le 1er septembre 1321, à Ravenne qui, depuis, garde\n jalousement sa dépouille.\n  Quelques années après la disparition des principaux acteurs du\ndrame, les noms de Blancs et de Noirs, emblèmes des luttes d'un\ndemi-siècle, tombaient déjà en désuétude, et l'éternelle rivalité\ndes riches et des prolétaires, des patrons et des ouvriers, du\ncapital et du travail recommençait sous d'autres noms — appa-\nrences nouvelles d'un conflit inépuisable.\n\n                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "         La Cataracte glacée\n\n\n\n\nLà-bas, dans la stupeur de la forêt arctique,\nEntre deux murs taillés en plein roc granitique\nDes monts sombres creusés en défilés béants,\nGonflé du flux fangeux de sa dernière crue,\n          Un énorme fleuve se rue\nVers le sépulcre ouvert des profonds océans.\n\nIl semble qu'un déluge est en marche, et l'armée\nInnombrable des flots roule, comme lamée\nD'un étincellement d'écailles et de nuit,\nEt le désert sacré des étoiles écoute\n         Crouler la hurlante déroute\nDe l'onde monstrueuse et qui brame, et qui fuit.\n\nElle passe, affouillant sa route séculaire,\nUsant en vains défis son obscure colère,\nDéracinant les troncs échevelés, que mord\nL'impuissance obstinée et triste de sa haine,\n       Sous l'indifférence sereine\nDe sept astres muets tournant au fond du Nord.\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "376                     DURENDAL\n\n\n      Elle va, nivelant le coteau, comblant l'antre,\n      Inconsciente des continents qu'elle éventre,\n      Des artères de l'or ou des peines du fer,\n      Ignorant quels sommets elle ronge à la base ;\n           Sous son propre poids qui l'écrase,\n      Elle agonise comme agonise une mer.\n\n      L'énorme fleuve court à l'abîme, où l'emporte,\n      En de stridents remous noyés dans l'ombre morte,\n      La fatalité de l'aveugle pesanteur,\n      Où la masse des eaux oscillantes surplombe\n           Un instant le mur de sa tombe,\n      Et plonge d'un bond au gouffre dévorateur.\n\n      Mais voici qu'aux solitudes que l'Ourse éclaire,\n      Se lève le vent pur de la plaine polaire :\n      Il vient, et tourbillonne, et siffle par endroit,\n      Et saisit, troupeau las de houles fugitives,\n           Le chaos des vagues rétives,\n      Sous les mille réseaux invisibles du froid.\n\n      Et l'âpre cataracte aux formidables nappes,\n      Sous ses glaçons rugueux, reflétant dans leurs grappes\n      L'impassibilité flamboyante du ciel,\n      Rébellion tonnante aux vapeurs de vertige,\n           Se tait, et, d'un seul bloc, se fige\n      Dans l'immobile paix du silence et du gel.\n\n       Ainsi, lorsque jaillit, en gerbes éclatantes,\n       L'impérieux appel de nos strophes chantantes,\n       L'Esprit dominateur, et qui dormait en nous,\n       S'éveille, et descendant des cimes foudroyées,\n            Fond, les deux ailes éployées,\n       Sur les grondantes eaux de notre âme en courroux.\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "            LA CATARACTE GLACÉE                       377\n\n\nEt, ce qui sous nos fronts reste encore invincible,\nStérile désespoir ou révolte impossible,\nL'élément en tumulte ou l'orage irrité,\nS'apaise au souffle pur du Verbe, et la pensée\n          Le fixe enfin, glacée\nEn son inaltérable attitude, ô Beauté!\n\n\n                     SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": "     Epreuves..... d'Imprimerie\n\n                                    (Suite)\n\n\n\n\n                                       III\n\n\n                     SUR l'angle du piano, où le domestique avait accoutumé\n                         de placer les journaux et le courrier, une lettre, ce\n                         matin, était déposée.\n                            L'entête imprimée de l'enveloppe portait ces mots :\n                         H.-B. Palais, libraire-éditeur, 109, 110, 111, arcades du\n                         Théâtre-National, complétés par la vignette tradition-\n                         nelle représentant le génie familier de la maison, —\n                         une jeune personne râblée, vêtue... d'une faucille, et\n                          en menaçant un arbre.\n   Jacques, qui entrait dans la chambre, ne fit qu'un bond jusqu'à la\nlettre.\n   Enfin, enfin, il allait savoir!\n   Oh! ces lettres, d'où va dépendre l'incertaine issue d'un rêve long-\ntemps caressé, comme elles vous bouleversent!\n   Les mains soudain fébriles, tâtonnantes, Jacques se mit à décacheter\nl'enveloppe.\n   Et, c e p e n d a n t , — machinalement — il s'analysait, regardant passer\nles alternatives de crainte et d'espoir, les. impressions, les idées qui\ntraversent'. — « évidemment. Palais m'écrit qu'il ne veut rien savoir. Le\ncontraire serait trop de chance... Oui, mais alors, pourquoi ne m'a-\n dresse-t-il pas aussi le manuscrit ? Un autre courrier, sans doute? Non\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "                     ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                     379\n\nlogiquement, les deux envois seraient partis ensemble... D'ailleurs, il y a\nde bonnes pages dans mon bouquin. Savère me l'a dit, je... je ne suis\npas, moi-même, sans m'en être aperçu, adoncques il se peut très bien\nque Palais ait partagé cette opinion... Et pourtant, Taxier...\n   Est-ce assez bête d'avoir la langue trop longue ! Quelqu'un qui garde-\nrait pour soi ses propres affaires se moquerait presque de n'importe\nquelle lettre-tuile. Au lieu de cela, j'ai été sottement fourrer dans mes\nhistoires une dizaine d'amis qu'il va falloir instruire de mon camouflet.\nQuelle gaffe!... Et puis, après tout, je m'en fiche, n'est-ce pas? Hop!\nAllons-y! Nous allons bien voir... Maudite enveloppe! ah ça! mais\nelle est donc indécachetable ! »\n   Opération césarienne, éventrement. Qui mit au jour la lettre courte\net bonne, dont la première phrase suffit à convertir en allégresse\nl'inquiétude de Jacques :\n   « Monsieur, lui mandait Palais, j'ai lu de vous un manuscrit que m'a\nprésenté M. Savère, et suis tout disposé à l'éditer... »\n   Après cela, qu'importait le reste de la missive. Jacques ne toucherait\nde droits d'auteur qu'au fur et à mesure de l'épuisement de chaque\nédition; la première serait tirée à 1,650 exemplaires — pourquoi pas\nà 3,000, pendant qu'on y était! — et autres stipulations, qu'est-ce que\ntous ces détails pouvaient lui faire?\n   L'essentiel était de paraître ; et, dans sa joie, il courut au télégraphe\nexpédier sur l'heure une de ces dépêches naïvement exultantes, dont\non se plaisante à tête reposée :\n   « Accepte avec enthousiasme. Remerciements empressés. Lettre\nsuit. »\n   Réplique de Palais, arrangements fermes, échange de signatures,\ndouble traité sur papier timbré ; entretemps aussi lettre de Savère: et,\nfinalement, arrivage d'un premier paquet d'épreuves.\n   Quelle drôle de sensation de voir sa prose imprimée !\n   On a tellement l'habitude du texte à la main que cette métamor-\nphose vous dérégïone. On cherche les ratures, les surcharges, devenues\nà la longue familières à l'œil. Pour un peu, l'on croirait lire le livre\nd'un autre. Puis, cette illusion d'extranéité dissipée, c'est soudain.\ndevant la nouvelle incarnation de l'œuvre, une griffe de trouble.\npresque d'angoisse. Désormais, en effet, close l'ère des lectures indul-\ngentes en tête-à-tête avec soi-même, adieu les appréciations toujours\nplus ou moins édulcorées des amis compatissants ; et par contre, en\navant les critiques discourtoises, les railleries des inconnus, ou surtout\ndes hostiles, auxquels on va bénévolement, par la publication du livre,\nfournir des verges pour se faire battre!... — Diable! étais-jc bien de\ntaille à écrire? Hum!... Vilaine aventure, peut-être? Et quelque peu\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "380                             DURENDAL\n\n\ntard pour rebrousser chemin. Ah! puis, zut! Cuirassons-nous de bonne\nhumeur et voyons venir...\n    D'autant que. soit à cause de l'insolite netteté du texte enfin sans\ncoutures, soit à cause d'un je ne sais quoi de metteur en valeur inhérent\nà l'impression — comme telle, dirait le jargon philosophique — l'en-\nsemble paraît mieux venu, plus satisfaisant... Seulement, voilà, ne se\nleurre-t-on pas? « Nul n'est bon juge en sa propre cause » convient\nsurtout à l'écrivain, qui — veut, ne veut pas — à force de lire et de\nrelire son œuvre, finit par la voir sous un angle spécial en modifiant\ntoutes les lignes, ou plutôt avec des yeux de daltonique la peignant de\ncouleurs mensongères. Aussi, à quelques mois d'intervalle, combien\nsouvent désenchantante une nouvelle lecture, alors que l'esprit désim-\nprégné d'inévitables suggestions remet les choses au point! Heureuse,\ntelle ou telle page? intéressant, tel ou tel épisode? Oui, parlons-en! Ah\n ça! mais, à l'époque, comment, diantre, ai-je pu laisser passer semblables\n erreurs !...\n    Du reste, Jacques n'en était pas encore là, et, somme toute, la correc-\n tion des épreuves le divertit. Très drôle, la gamme des signes à laquelle\n il faut s'initier pour pouvoir indiquer au typographe les biffages, les\n retouches, les mots sautés, les fautes d'impression quelconques. A\n l'encre rouge, dont s'égaient les marges du papier fruste, précurseur\n du beau papier définitif, ce vous prend de faux airs de grimoires caba-\n listiques, qui ne vont pas sans pittoresque.\n    En tout cas, pittoresque ou non, le travail fut mené rondement. Il le\n fallait. L'approche de l'été — saison néfaste, parait-il, aux nouvelles\n publications — aiguillonnait auteur et imprimeur. Courrier par courrier,\n Jacques retournait les épreuves corrigées, d'autres lui arrivaient du\n tac au tac, bref, assez rapidement, le volume fut prêt pour les vitrines\n et mur pour la vente.\n    Qu'il s'agissait maintenant d'amorcer par les petits trucs ordinaires.\n     « Monsieur, écrivait Palais, votre livre est achevé d'imprimer. Le\n service de presse aura lieu d'aujourd'hui en huit, c'est-à-dire mardi pro-\n  chain, 14 courant. Sauf empêchement de votre part, je vous attends\n donc à cette date. Dans l'intervalle, faites-moi tqnir aussi, je vous prie,\n quelques lignes — une dizaine au plus — d'annonce-réclame pour les\n journaux... »\n    Le service de presse, Jacques savait ce que c'était. Savère le lui avait\n jadis appris : l'envoi aux critiques littéraires les plus marquants d'exem-\n  plaires dédicacés. Mais le coup de l'annonce-réclame était imprévu.\n  Comment! les tartines ampoulées accompagnant la naissance des livres\n  nouveaux, et chantant brutalement leur gloire, émanaient des auteurs\n  eux-mêmes? Tiens, mais elle était roulante, celle-là, et l'aventure frisait\n  le haut comique !\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": "                       ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                       381\n\n\n     Alors, ma foi, h é ! allez donc! il n'est pas... ou plutôt : ne suis-je pas\n  son père ! A vous, là-bas, les cymbales et la grosse caisse! Bien ensemble;\n  une, deux, partez! Dzzim! bboum ! bbboum !\n     Et, pouffant de rire, Jacques brossa gaillardement quelques lignes de\n  boniment tonitruant, par lesquelles — ou peu s'en faut — il défiait le\n  ciel et la terre de pouvoir décider qui l'emportait, dans son œuvre, de\n la profondeur du fond ou de la beauté de la forme. Un instant même,\n il eut envie de vaticiner que ladite œuvre serait le plus grrrand succès\n  littéraire de la saison — vlan! dans l'œil! — et que, de ce fait, l'éditeur\n  Palais— ce favori des d i e u x ! — allait encaisser l'enorrrrme galette.\n Mais il se retint, ne voulant pourtant pas exagérer la bouffonnerie, et,\n le prospectus-tartine recopié d'une belle écriture et mis à la poste,\n passa à d'autres préoccupations.\n     Ce service de presse le tracassait. Allait-il falloir varier chaque fois la\n formule des dédicaces et en pondre, comme cela, de chic, une centaine\n de différentes, sous les yeux d'un éditeur inconnu? Et cet éditeur lui-\n même, que serait-il? Aimable, ou poseur et intimidant? Pas toutes récréa-\n tives, en somme, les diverses cérémonies précédant la publication d'un\n livre !\n     Heureusement pour Jacques qu'un billet de Savère vint lui remonter\n le moral.\n     « Cher Monsieur, disait le grand écrivain, je vous attends, le matin\nde votre service de presse, à la maison. Nous y déjeunerons à la galopade,\npuis irons ensemble chez Palais, où, comme vous n'avez pas l'habitude\nde ces inutiles corvées, je vous aiderai en vieux routier. Bien cordiale-\nment à vous, Savèrc. »\n    L'excellenthommc, et les bonnes paroles réconfortantes! Jacques en était\ntout ému. Allons ! il y avait encore de braves gens sur la terre : et, dans\nces conditions, la fugue à Paris, nécessitée par le service de presse, cessait\nd'être une inquiétude pour devenir un plaisir.\n    En fait, cette semaine fut, à certains égards, la plus charmante peut-\nêtre que Jacques eût jamais vécue.\n    Elle débuta chez Savèrc par le déjeuner, qui, contrairement au billet\nd'invitation, ne se passa pas à la galopade. Non certes! — Dans la salle\nà manger remplie d'objets d'art, sous les petits yeux malins du Bouddha\nventru de faïence vous dévisageant du fond de sa niche, la joie de pro-\nlonger longuement la conversation, le café servi, les cigares allumés, et\nles liqueurs connues alternant avec des mixtures exotiques, dont la moins\npittoresque — sinon la meilleure — n'était pas certain alcool vert comme\nde l'émeraudc, et sentant la térébenthine !\n    Et maintenant, départ pour le service de presse. Dire que Jacques avait\nappréhendé cet épisode ! Mais ce fut très drôle au contraire, et fécond\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": "382                             DURENDAL\n\n\nen distractions ! Est-ce sot tout de même de se tourmenter par avance !\n   D'abord, il eut le plaisir de voir son livre enfin paginé, et très pimpant\nvêtu de clair. Les dix exemplaires, surtout, tirés sur papier de Hollande,\nétaient du dernier chic, avec leurs marges immenses et non ébarbées\ndépassant en un double biseau la couverture. — Sans parler de la sensa-\ntion cocasse assaillant le malheureux auteur à l'aspect de toute l'édition\nde son œuvre empilée dans la même pièce.\n   Elle n'était pas grande cette pièce, une sorte de parloir attenant à la\nlibrairie, et les volumes étaient 1.650! Aussi quels tas, quels tas, mes\nseigneurs ! I1 y en avait partout : sur le bureau, sur la cheminée, sur les\nfauteuils, même par terre échalïaudés en pyramides chancelantes. Vrai !\ncela vous estomaque, vous donne... comment dire? une gêne comique,\npresque de... la h o n t e ! Etre cause de pareil encombrement! quel abus,\nquelle brutalité, quel manque de discrétion! Et la vente? la vente?\nAvant que le public ait absorbé semblable stock! Enfin, qui vivrait\nverrait! —\n   D'ailleurs. Palais ne semblait pas partager cette inquiétude. Très jeune,\n35, 38 ans peut-être, pas pontifiant pour deux sous, sourire franc dans\nune barbe noire, vigoureux shakc-hands de bienvenue vous mettant à\nl'aise, bref, l'accueillance faite éditeur, Jacques le trouva tout de suite\nsympathique. C'est égal, combien cet homme, dont le bon garçonnisme\nformait évidemment le fond du caractère, devait souffrir, engagé aussi\ndélibérément qu'il l'était dans certaine Affaire ! Jacques se faisait cette\nréflexion, tandis que Palais, le regard et la voix soudain sérieux, leur\nmontrait à Savère et à lui des liasses reçues de lettres d'injures, aux\nadresses rageuses, sans Monsieur ni formules ordinaires — Palais, Paris;\ntout sec — des imprimes zébrés à la main de basses invectives et autres\naménités anonymes. — « Doux pays », en vérité, que celui où s'accli-\nmatent de tels procédés de discussion et où l'on confond ainsi les idées\navec les personnes !\n   Au surplus, la conversation s'aiguilla vite sur une voie de garage et,\nsans transition, reparut, souriant, le Palais première manière :\n   — Connaissez-vous la nouvelle pièce d'un franc? dit-il à Savère, en lui\ntendant un spécimen de la Semeuse, encore toute récente à l'époque.\nOn m'a donné celle-ci ce matin et je la garde pour la collection de ma\nfillette...\n   Puis à Jacques :\n   — Voyons, cher Monsieur, commençons donc ce service de presse?...\nInstallez-vous là, à m o n bureau. Vous n'aurez qu'à piocher dans le tas\nde volumes, et voici des listes de gens à qui envoyer...\n   — Dois-je varier les dédicaces? demanda Jacques.\n   — Ah! Dieu non! répondit Savèrc. Ce serait du temps perdu. Les trois\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                           383\n\n\n   quarts des types auxquels vous adressez votre œuvre ne l'ouvriront\n  même pas et n'auront rien de plus pressé que de la revendre aux bou-\n  quinistes des quais. Vous regarderez dans les boites, la semaine pro-\n   chaine...\n      Et riant de l'air de Jacques involontairement rembruni :\n     — Que voulez-vous! continua-t-il. C'est toujours ainsi que cela se\n  passe. Ces services de presse ne servent pour ainsi dire à rien. N'est-ce\n  pas, Palais?\n     Revenant à Jacques :\n     — Fourrez n'importe quelle dédicace : A Monsieur Tartempion.\n  h o m m a g e de l'auteur; et votre signature.\n     — Mais comment? pas plus admiratif ? h o m m a g e de l'auteur? sans\n autres guirlandes? Allons, je mets au moins : Hommage respectueux?\n     — Respectueux, soit ! si vous y tenez ! — il souriait de ce sourire invin-\n ciblement communicatif que Jacques lui connaissait si bien. — E t main-\n tenant, en avant! Je vous passe les volumes !\n     La manœuvre commença.\n     Ces listes, quelle fantasque macédoine de noms ! Le tout-Paris littéraire\n y était représenté. Les opinions les plus antithétiques y caravanaicnt\n dans une bigarrure exhilarante de pêle-mêle savoureusement moderne.\n Le Père Turqueu, des Travaux religieux et littéraires — vu le sujet du\n livre de Jacques, on faisait aussi un service de presse religieuse — et Chas-\n semerle, du Bi-Mensuel, coudoyaient Béninçal, directeur de l'Aube, Sar-\n scèneàfaire, de l'Époque, et Certain, du Santillane. Puis, c'étaient des\n femmes : Mme Latour-Damour, la Rechigne, de l'Hermès de Gaule,\n Mme Unetelle, de l'Arbalète ; puis des ecclésiastiques de marque : l'abbé\nHermel, l'abbé Fourgnier. — Par inadvertance, Jacques adjoignit même\nce qualificatif d'abbé au nom d'un bonhomme tout ce qu'il y avait de plus\nlaïc, et, paraît-il, d'anticlérical! Heureusement, que Palais s'en aperçut à\ntemps... — Puis venaient des étrangers : Belges, Italiens, Hollandais,\npuis la gamme chromatique des grands auteurs et des critiques arrivés,\nconnus, des Revues célèbres : Régis Durmac, de la Revue des Deux-Hémi­\nsphères, Aimé Faguile, de la Revue de Lutèce, etc., etc., auxquels on\nenvoyait un exemplaire par acquit de conscience, mais sans compter sur\nle moindre bout d'article de pontes aussi importants...\n   Hommage respectueux... hommage respectueux... hommage resp...\n   — Oh ! par exemple, interrompt soudain Savère, à celui-ci pas\nd' « h o m m a g e respectueux», mon petit! C'est un forban. Vous vous\nferiez moquer de vous si l'on voyait jamais votre signature sous semblable\ndédicace.\n  Et, à l'appui de son dire, il se met à narrer certaine histoire cinglante\ncontre le quidam. Un moment après, nouveau commentaire à propos\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "384                             DURENDAL\n\n\nd'un nouveau n o m ; bientôt Palais y va aussi de ses souvenirs; tant qu'à\nla fin les cigarettes s'allument d'elles-mêmes au feu roulant d'anecdotes,\nde récits, d'appréciations sur tous et chacun. Par cette chaude après-midi\nde juin, il fait très bon dans le salon de cette librairie installée au retrait\nombreux des arcades du Théâtre-National; le dialogue est alerte, les\nlangues acérées : et Jacques jouit avec délices de cette petite scène pari-\nsienne chez l'éditeur. — Encore qu'un peu défrisé, le naïf provincial !\nVoyons, c'est vrai toutes ces histoires de Savère et de Palais? Alors, plu-\ntôt... mêlé, le monde gens-de-lettres!\n   Mais déjà le soir approche, on s'est mis en retard, et il faut rattraper le\ntemps perdu. Jacques dédicace avec constance. Les « hommages respec-\ntueux » se succèdent aux feuilles de garde. Jusqu'à Savère, qui, pour\nactiver le mouvement, a l'obligeance de prendre une plume et de para-\npher des volumes. Seulement il se trompe, et signe de son nom. On rit.\nTant pis, ce n'est qu'un exemplaire de perdu... Hommage respectueux...\nHommage respectueux... Très drôle, cette formule, sous la plume de\nSavère ! et guère dans son genre ! D'ailleurs, il l'atténue par des moyens à\nlui. Il écrit à bride abattue — dans cette calligraphie mors-aux-dents, la\npseudo-signature de Jacques vous prend une silhouette révolutionnaire\n— il ferme les livres sur de l'encre fraîche — « foin de buvard ! je vous\ndis, mon cher, que c'est déjà sec ! Avançons, avançons! »\n    Aussi, la tâche progresse, les listes se raccourcissent, elles s'épuisent,\nelles s'épuisent, elles sont finies...\n   Ouf! Satisfaction générale, adieux à l'accueillant éditeur qu'on reverra\ndans quelques jours, poignées de main, saluts, compliments réciproques;\net Savère et Jacques mettent le cap sur un bock bien gagné, par lequel\ns'épiloguera dignement le service de presse...\n    Le reste de la semaine fut non moins agréable. Jacques était ravi, qui\ntrouvait un attrait perpétuel à la société de Savère. Ils déjeunaient sou-\nvent ensemble, tantôt chez le grand auteur, tantôt dans un pittoresque\nrestaurant situé sur un des quais de la rive gauche — des salles aux pla-\nfonds bas lambrissées de boiseries claires, suggérant avec la vue du\n fleuve par les fenêtres, le cri des sirènes des remorqueurs, et la frégate\ndont s'ornaient les cartes de menu, je ne sais quelle illusion de repas à\nbord d'un transatlantique... (En tout cas, d'un transatlantique doté de\ncertain Epineuil, ayant bien, ma foi, son petit mérite!...)\n    Le grand plaisir, vraiment, que celui de la causerie ! Jacques n'oubliera\nde longtemps ces heures charmantes, et reverra souvent par la pensée\nl'image de Savère, ses cheveux tondus ras, sa barbiche poivre et sel, ses\nregards aigus, son sourire indéfinissable moitié amer, moitié bon enfant,\net le feu mobile de sa cigarette vitupérante semblant dévider l'étroit\nruban rouge avivant sa boutonnière.\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": "                         ÉPREUVES...     D'IMPRIMERIE                      385\n\n        Ah! c'est qu'il n'y allait pas de main-morte, ce diable d'homme, aussi\n     enragé dans le blâme que dans l'éloge, et Jacques se vit parfois rabroué\n    d'importance : au Louvre, par exemple, quand il avoua son admiration\n    pour les statues grecques et les peintres duXVIIIesiècle.\n       — Comment! s'écria Savère, vous aimez l'art grec! cet art si froid, si\n    embêtant! Voyons, mon cher, convenez que c'est de l'autosuggestion,\n    du montage de coup ! A force de vous hypnotiser sur ces statues, vous\n    finissez par y découvrir un tas d'intentions qui n'y sont pas!\n       — Alors, répartit Jacques, plus curieux de connaître à fond l'opinion\n   de son interlocuteur que de défendre la sienne, même la Victoire de\n   Samothrace ne vous dit rien?\n       — Même la Victoire de Samothrace, dit Savère, dont un vaste sourire\n   égaya les lèvres.\n       — Et la Vénus de Milo? Encore moins, naturellement?\n       — Oh ! celle-ci ! Non ; de grâce ! Parlons d'autre chose !\n       Et il éclata d'un rire si franc, si communicatif, que Jacques — bien\n   que non converti — réciproqua de plein cœur...\n      Peu éclectique, Savère! A h ! oui, plutôt peu! Pour lui, l'art mourait\n  avec le XVe siècle. A partir du XVIe, il n'y avait plus d'œuvres absolument\n  géniales... si, peut-être : quelques peintures et sculptures contempo-\n  raines (mettons huit ou dix en tout, dont Jacques lui entendit faire\n  l'éloge). Le reste n'avait pas d'intérêt. « Cela n'existait pas. »\n      Infortuné Jacques! En encaissa-t-il de ces grondées — de part et\n  d'autre elles désinaient en rires — lui qui, après l'inévitable période d'in-\n  tolérance, avait fini par s'apercevoir qu'il n'est presque forme d'art\n  n'ayant son genre de beauté.\n     — Ce n'est plus de l'éclectisme, bougonnait Savère, votre universelle\n  admiration! C'est de la veulerie, de l'indifférence ! Il faut choisir, que\n diable! Vous prétendez aimer les Primitifs...\n     — Oui. Et beaucoup. Surtout les Primitifs italiens, dont je connais\n presque tout l'œuvre...\n     — Alors, vous ne pouvez aimer en même temps les toiles du XVIIIe\n siècle, ces dessus-de-cheminée misérables, « cette peinture à l'eau de\n bidet »...\n    — Hé! que fait l'eau de bidet! riposta Jacques. Tenez, par exemple,\nnierez-vous que Watteau.., que Watt... eau de bidet, murmura-t-il,\n cédant bêtement à l'attrait d'une plaisanterie facile.\n   — Allons, oui, concéda Savère, je vous accorde que Watteau est inté-\nressant.\n   Mais il n'avait pas encore entièrement désarmé, et repartant sur l'archi-\ntecture :\n   — C'est comme, avant-hier, votre course à Versailles. Ah ça ! mais qu'y\n                                                                    25\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "386                             DURENDAL\n\n\ntrouvez-vous donc de si beau? Le palais? le parc? pompeusement ternes\nprévus, formulaires comme l'esprit glacé duXVIIesiècle, rasants ! Et vous\ncomprenez le roman, le gothique, les cathédrales?...\n    En littérature, il avait une égale intransigeance, n'admettant pas que\nl'on put entourer d'un même culte des œuvres d'un art contradictoire.\n    Oh oui ! c'était une âme extrême que celle de Savère, et, par là même,\nd'autant plus séduisante — comme aussi d'autant plus curieuse à\nobserver.\n    Ame encore inquiète, inapaisée, avec d'étranges sautes de joie et de\ntristesse, des alternatives de mansuétude et d'agressivité se fondant en\nun dégoût du monde, en un désir — non feint — de solitude et d'oubli.\n     Certain jour qu'il était allé toucher un chèque au Crédit Lyonnais,\n comme une houle de curiosité se propageait dans le hall, à l'appel par le\n caissier du nom du grand auteur, Jacques enviait naïvement cette gloire.\n Avoir réussi, pouvoir se rendre le témoignage que l'on est quelqu'un,\n que l'on a vraiment fait œuvre d'art, quelle fierté légitime, quelle stimu-\n lant, quelle pensée réconfortante aux heures moroses !\n     Mais Savère l'eut tôt détrompé :\n     — Ah ! mon cher, mon cher, lui dit-il, ne parlez pas ainsi ! Si vous\n saviez la misère, le creux de ces satisfactions d'amour-propre ! Si vous\n saviez comme on se blase vite sur leur saveur ! Soit, je suis connu ; et puis\n après? la belle consolation! la belle avance!\n     11 disait cela doucement, sans l'ombre d'emphase, avec une voix un\n peu voilée de tristesse et trop réfléchie pour ne pas être sincère.\n     Cependant Jacques le poussait :\n     — Voyons, voyons ! vous aurez beau dire, la célébrité doit avoir son\n  charme, et j'imagine que, dans votre situation par exemple, le séjour de\n  Paris...\n     — Paris ? coupa Savère. Tenez, mon cher, je donnerais cent Paris pour\n  un seul coin de province, près de quelque abbaye pacifiante, où je n'au-\n  rais plus qu'à m'occuper de Dieu et de mon âme.\n      Et tout naturellement — comme cela, d'ailleurs, arrivait souvent avec\n  Savère, — la causerie s'embranchait sur la religion.\n      Très rarement, — même par des prêtres, même par des moines, —\n  Jacques en avait entendu parler d'un ton plus grave, plus profond, plus\n  humble, et partant plus efficace.\n      Et c'était l'homme dont certains catholiques s'obstinaient encore à\n  discuter la conversion !\n      Ah ! que Jacques avait été mieux inspiré, qui. tout bonnement, tout\n  de confiance, sans tant d'histoires, avait du premier coup, — et vraiment\n  ce n'était pas bien difficile, — compris l'absolue sincérité de Savère, à la\n  lecture de tels ou tels livres de celui-ci clamant d'un accent insimulablc\n   le repentir, la foi, l'amour divin!\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                        ÉPREUVES...      D'IMPRIMERIE                       387\n\n      Et c'était ces livres, — parfaitement : En chemin, La Basilique, — qu'on\n   parlait de mettre à l'index ! Non ! véritablement, cela côtoyait l'insanité !\n   Alors, pour une fois que la religion trouvait un défenseur puissant, —\n   parce qu'armé à la moderne, — on allait tâcher de le décourager, ce\n   défenseur, de le faire rentrer sous sa tente? Quelle gaffe, bon Dieu!\n   quelle gaffe !\n      Surtout si l'on démêlait les vanités froissées, les rancunes, les haines,\n   s'abritant sous le masque d'austères considérations dogmatiques ou\n   autres pour solliciter cette mise à l'index. Jacques n'en revenait pas, qui\n   n'avait encore jamais vu de près la déconcertante cuisine. Et s'être jus-\n   qu'alors, — candidement — figuré que les condamnations de livres se\n  décidaient en dehors de toute influence humaine, dans une atmosphère\n  épurée, sereine, soustraite aux ordinaires contingences ! Naïf!...\n     Entre-temps, son livre à lui avait du moins paru dans les vitrines. Ce\n  fut à l'étalage d'un libraire des galeries de l'Odéon qu'il le trouva d'abord,\n  entre un Vilain Monsieur, de Willy, et La Ville Morte, de G. d'Annunzio.\n  Il y en avait toute une pile ; de laquelle un jeune flâneur, — tète patibu-\n  laire, cravate et chevelure extravagantes, — venait justement d'aveindre\n  le dernier volume, qu'il parcourait en diagonale, d'un doigt rapide et\n  d'un œil distrait.\n     Et soudain, de voir ainsi son œuvre aux mains de cet inconnu, des sen-\n  sations complexes assaillaient Jacques, parmi lesquelles une sorte de\n  regret, mâtiné de vague honte, tenait incontestablement la première\n  place.\n     Son livre, en effet, s'y était-il assez visiblement identifié avec le per-\n sonnage principal, assez analysé, disséqué coram populo ; n'y célant rien\n de ses sentiments les plus profonds, y déroulant, par le menu, tels\n épisodes de sa vie qu'il n'eût voulu raconter même à ses amis les meil-\n leurs! Et c'étaient ces choses intimes, dont il avait trouvé moyen de faire\n un récit que quiconque maintenant pourrait lire, un récit destiné à\n tomber dans Dieu sait quelles pattes, — à commencer par celles de\n l'éphèbe chevelu, que Jacques surveillait à la dérobée ! — Quelle sensa-\n tion de gêne! quelle pensée déprimante !\n    Sans parler de l'outrecuidance impardonnable qu'il y eut toujours à\n s'être ainsi étalé, mis en scène, à avoir essayé, — car enfin ne bargui-\ngnons pas : ce fut bien cela, — à avoir essayé d'intéresser les autres à ses\nétats d'âme personnels.\n    Mais alors ?\n    « Alors, mon ami, se dit Jacques, les présentes considérations se trou-\nvant au moins superflues, du seul fait de leur arrivée quelque peu tardive,\nje commence par te conseiller vivement de ne point t'en fatiguer davan-\ntage. Quod scripsi scripsi est une devise pleine de charme; et, d'ailleurs,\nla force même des circonstances te l'impose aujourd'hui.\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "388                              DURENDAI.\n\n\n    Après cela, te faut-il pourtant des raisons ? Ecoute :\n   Primo. Ceux qui trouveront ton livre horripilant, comme ne parlant\nguère que de toi-même, n'auront qu'à ne pas en poursuivre la lecture.\nLe plaisir de déclarer majestueusement qu'il est inconcevable qu'un\nauteur se déshabille ainsi sans vergogne devant le public, — ah! mon\ncher, nous, du moins, ne l'aurions jamais fait ! nous sommes trop déli-\ncats pour cela, trop remplis de tact, etc., etc., — compensera bien les\nfr. 2.75 d'achat, n'cst-il pas vrai?\n   Secundo. On traite les sujets qu'on peut ; et, pour un début surtout, il\nétait tellement plus commode de te raconter toi-même que d'entre-\nprendre un travail d'observation générale! Du reste, tels gens éminents,\n— parmi lesquels ton ami Savère, — soutiennent que la beauté d'un\nlivre est en raison directe du nombre de ses pages vécues en réalité, per-\nsonnellement ressenties. Par conséquent...\n     Tertio. Tu déplores que, grâce à tes confidences bénévoles, des étran-\ngers soient mis au courant du plus intime de ton âme. Mais seront-ils\ndonc si nombreux, ces étrangers, et dirait-on pas vraiment que ton œuvre\n doive avoir des dizaines et des dizaines d'éditions? Considère, en effet,\n quels sont, — neuf fois sur dix, — les lecteurs d'un premier livre. Les\n parents, les amis, l'entourage immédiat de l'écrivain, toutes personnes\n peu intimidantes. Les autres ne se doutent même pas de la publication\n du volume, — un nom d'auteur inconnu n'attirant guère, — ou, s'ils s'en\n doutent... tiens! regarde comme ils le liront de près ton bouquin, les\n étrangers! Ah! tu aurais bien pu y raconter n'importe quoi!... »\n    -Et Jacques, qui, pendant tout ce monologue, n'avait cessé de surveiller\n son voisin, le jouvenceau à la longue chevelure, le vit avec dépit activer\n soudain sa façon déjà vertigineuse de parcourir le livre, en sauter, d'un\n pouce agile, des tranches de plus en plus épaisses, puis, finalement, le\n replacer dédaigneusement sur la pile et faire demi-tour, les lèvres\n entr'ouvertes en un petit bâillement nerveux significatif... Chameau, va !\n     Mais Jacques, lui, ne s'en alla pas encore. Une nouvelle expérience le\n tentait. Parmi tous ces gens occupés à feuilleter les « vient de paraître »,\n quelqu'un finirait certainement par réaboutir au sien. Frimant donc de\n s'absorber dans « Un vilain Monsieur », de Willy. il attendit la rencontre ;\n en apparence tout à sa lecture, en réalité s'en moquant pas mal, et ne\n  cessant de guigner les allants et venants du coin de l'œil.\n     Il lisait machinalement, au hasard, avec l'esprit loin du texte et de\n  fréquents a parle :.\n      « Et si... Si j'ai le bonheur de ne pas voir repousser mes avances... — Oh !\n  ta sœur, marquis !... — Je pense que ce ne seront pas des opérations « intellec­\n tuelles » qui nous... — Gazons! Gazons!— Non, mais est-elle gentille!... »\n     — (Pristi! songeait Jacques, quelqu'un qui n'a pas l'air gentil, par\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                              389\n\n\n exemple, c'est ce gros bonhomme... bu qui s'avance! Ce large nez jau-\n nâtre dans cette face blême semble un foie gras sur une assiette.\n J'aimerais autant ne pas regarder lire mon bouquin par un type aussi peu\n sympathique... Heureusement qu'il passe!...)\n    « Devant Parville, tout étourdi, Frantz de Lizery s'incline, pavé des inten­\n tions les meilleures. — Aoh! J'espère beaucoup, lui dit ce mari sans prix,\n qu'on aura l'occasion de faire mieux connaissance ensemble... J'ai été si con­\ntent d'apprendre par notre ami Maugis combien nous autres on avait les\nmêmes goûts, indeed ! »\n    — (Tout à l'heure, j'irai voir de plus près sur quelles pages ce très\nvieux monsieur de là-bas médite avec tant d'attention. Pages austères, je\n gage — sciences..., sociologie..., étude historique genre 1815, d'Henry\n Houssaye... O birbe au vénérable chief, si tu pouvais te douter de ce que\n tu négliges en ignorant mon livre à moi ! Si tu pouvais savoir comme il\n te récréerait davantage que tous les 1815 !)\n    « ... Le camarade Eva riste est orné d'une redingote à collet de velours\n étoile de pellicules, dont la longueur de jupe ne s'explique que parce que les\n manches sont trop courtes... »\n    — (Ah ça, il n'attire guère les masses, mon chef-d'œuvre!)\n    « ... Marianni», chanson napolitaine, Marianni, non, mais crois-tu, mon\nami Frantz, que le mari a une bonne tête de coca ? Marianni! — Je t'en prie,\ntais-toi; tu parles tout haut. — Moi ? T'as bu! C'est à peine si je m'entends\n moi-même ! »\n   — (Tiens, un abbé qui tourne le coin de la galerie..., un petit jeune,-\ncomplique d'une serviette d'étudiant .. Lui aussi regarde les livres...\nViendra..., viendra pas jusqu'au mien... Il en feuillette un...)\n    « ... De l'orgueil envahit Robert. Le fait est que ça n'avait pas traîné. »\n   — (L'abbé non plus ne traîne pas... Déjà refermé, son roman?)\n    « ... Mais le terrain était bien préparé, si bien qu'à défaut de Parville... »\n    — (... Idem, un second?)\n   « ... Maugis eût peut-être réussi. Seulement, vous auriez dit ça à Robert\nqu'il ne... »\n   — (... Idem, un troisième?... Viendra alors... Parfaitement... Viendra\nbel et bien... Le voici... Pas d'erreur!... Arrive..., ar...rivc..., est\nar...Ri...VÉ!)\n   Effectivement, l'abbé se trouve maintenant le voisin de Jacques, pour\nle livre duquel, après une seconde d'hésitation, il finit machinalement par\nse décider. Quant à Jacques, il s'efforce plus que jamais de paraître abstrait\n dans Willy, tout en continuant, plus que jamais aussi, ses soliloques :\n   « — Voyons, se dit-il, suis-jc assez enfant de me sentir tellement inti-\nmidé! Que diable, cet abbé ne peut pourtant pas se douter que j'écrivis\nles pages qu'il parcourt ! Alors? »\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": "390                              DURENDAL\n\n\n   Cinq minutes se passent. L'abbé ne bronche pas, persiste dans sa\n lecture.\n   « — Lui qui n'a fait qu'ouvrir et refermer les précédents ouvrages!...\n Hé, h é ! ça biche, ça biche! »\n   Huit minutes. L'abbé tire un lorgnon, se carre comme pour une longue\n séance.\n   « — Allright! Parfait! De mieux en mieux!... Aussi bien, c'était à pré-\n voir : ces ragots de séminaire devaient fatalement l'emoustiller !... »\n   Douze minutes :\n   — Qu'a-t-il donc à s'agiter ainsi, à tant tripoter le volume?\n   Jacques risque un coup d'oeil direct et savoure l'épisode :\n   « — Ah, ah! mon gaillard, je comprends : tu es tombé sur un passage\nqui t'intéresse; seulement, voilà..., le bouquin n'étant pas coupé, tu n'en\npeux connaître la suite... Et monsieur entrebâille les pages avec le doigt,\nles courbe en tunnels, monsieur écarquille les yeux, monsieur présente\nle livre au jour et autres trucs similaires!... Peine inutile, mon ami ! C'est\ndejà incommode pour les feuillets qui ne joignent que sur un seul côté,\nmais pour ceux formant sac..., des pommes! Sans compter que ta ser-\nviette t'embarrasse... Voyons, décidons-nous, un petit effort! Il n'y a\npas cinquante-six partis à prendre. Que fait-on lorsqu'un livre... Alors\nquoi? Ne nous gênons plus maintenant, déchiquetons le condamné,\nmassacrons le brochage! ... Mon vieux, gare tout à l'heure si le libraire\nt'aperçoit!... »\n   Mais déjà (voyez formule) : l'abbé termine par où il eût dû com-\nmencer. Comprenant enfin l'impossibilité de lire un livre non coupé, il\navise un commis surveillant l'étalage et lui fait empaqueter le volume,\nqu'il paie à la caisse et glisse dans sa serviette.\n   — Une, deux, trois ! passez muscade ! premier exemplaire de vendu !\n   Et comme les bonnes idées sont contagieuses, Jacques achète l'ouvrage\nde Willy qui, désormais, s'associera toujours dans sa mémoire au sou-\nvenir de ses premières sensations d'auteur.\n   Pour s'en aller, il suit une dernière fois les galeries.\n   — A propos, songc-t-il, arrivé vers le très vieux monsieur de tout à\nl'heure, lisant encore avec la même dévotion le volume que, de loin,\nJacques essaya vainement d'identifier, vérifions donc le titre... Tiens...,\nnon..., ce n'est pas le 1815 d'Henry Houssaye... Quoiqu'à vrai dire, il\ns'agisse bien là d'une étude historique... Historique?... Enfin, oui, si l'on\nveut..., mais, en tout cas, dans une autre gamme : Aphrodite, de Pierre\nLouys\n   Quelques jours après, Jacques regagnait Lyon. Cette semaine à Paris\nl'avait amusé ferme. Toutes ces ambiances littéraires : service de presse,\ncourses chez l'éditeur, dîners avec Savère, flâneries aux vitrines des\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "                      É P R E U V E S . . D'IMPRIMERIE                   391\n\n\n\nlibraires et ma foi, pourquoi ne pas l'avouer, surtout le petit chatouille-\nment d'y trouver son œ u v r e — j'ai élevé un monument plus durable...\nqu'un manchon de bec Auer! — (cette fois, la même chose ne se peut\naussi dire en latin) lui laissaient d'excellents souvenirs.\n   Et lorsqu'il prit congé de Savère (— Voulez-vous me permettre de\nvous embrasser, cher monsieur; vous avez été si bon, si bon! — Allons,\n« embrassez l'ancêtre ! »), il se sentit tout à coup ému à en pleurer, ayant\nconscience de clore une de ces heureuses périodes d'existence, comme on\nn'en retrouve guère, et dont on se dit plus tard avec mélancolie : Ah!\nc'était le bon temps!... Comme c'est vieux!... Mon Dieu, comme c'est\nvieux !...\n\n  (A   continuer.)\n                                                            J.   ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "                   La Guirlande de sourires\n\n\n                                               A Mademoiselle ALINE MERTENS.\n\n\n\n\n                              PRESSENTIMENT\n\n        Le ciel semble se fondre en un divin baiser :\n        Sous les lilas en fleur que l'aurore a rosés\n        Sommeille, les doigts joints en un geste ineffable,\n        L'Enfant dont j'ai tracé le doux nom sur le sable\n        Parmi les conques d'or où la mer vient chanter :\n        Sa robe de linon la vêt d'une clarté\n        Si merveilleuse et si sereine que la rose,\n        Qui tremble à son corsage, ouvre son urne rose\n        Pour ravir les rayons qui filtrent de ses yeux.\n        Ses longs cheveux, baignés d'arômes précieux,\n        S'entremêlent aux fleurs qui s'inclinent vers Elle,\n        Jalouses de son âme où rayonne, éternelle\n        La Fleur du pur Amour qui brave les hivers.\n        Elle est comme un grand lys sous lesfeuillages verts,\n\nCes vers sont extraits d'un volume qui paraîtra sous ce titre.\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "                LA GUIRLANDE DE SOURIRES                    393\n\n\n     Où des oiseaux d'azur, de pourpre et d'émeraude,\n     Festonnent de leurs chants l'aile du vent qui rôde.\n     Un sourire, parfois, entr'ouvre ses yeux bleus\n     Et son rêve la mène aux pays fabuleux,\n     Où Lohengrin enfant, pressentant l'aube insigne\n     Qui le dirigera sous l'égide d'un cygne,\n     Vers Elsa, s'agenouille aux pieds de Parsifal...\n    Elle s'éveille alors, tandis qu'au fond du pal\n     Un cor épand au ciel sa détresse infinie...\n    Et soudain, dans son cœur, c'est comme une agonie :\n    Quelque chose sanglote après avoir chanté\n    Et l'ombre tend ses fils sur son rêve enchanté.\n\n\n\n                         IDYLLE\n   Sans qu'un sourire ait lui derrière la feuillée.\n   Je devine parmi les fleurs ensoleillées\n  Du parterre, où tantôt nous devisions encor,\n  La Nymphe aux yeux divins, dont le cothurne d'or\n  Aime à fouler les fleurs frémissantes d'abeilles\n  Et les fruits que le vent fait tomber des corbeilles.\n  L'oiseau qui nous suivait s'est envolé soudain,\n  Nous laissant, seul à seul, dans la paix du jardin,\n Et sa chanson joyeuse, à travers les ramures,\n Semble rythmer l'émoi de quelque doux murmure\n Qui se mêle au frisson des fontaines en pleurs.\n Joignons nos mains : la Nymphe en effeuillant les fleurs\n Sentira palpiter au fond de leurs corolles\n Auxquelles notre amour a mis une auréole,\n Ton sourire adorable et mes baisers tremblants :\nSon cœur s'enchantera de leurs aveux troublants\nEt, pour diviniser nos heures bien-aimées\nQui l'enlacent de leurs caresses parfumées,\nElle fera neiger en flocons de clarté,\nSur ces fleurs de bonheur, un peu de sa beauté.\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "394                       DURENDAL\n\n\n\n                          L'ÉTANG\n      J'ouvre les yeux : le soir s'enroule en anneaux d'or\n      Autour de tes doigts fins qui s'unissent encor\n      Aux miens, tandis qu'au loin ton regard de lumière\n      Suit les jeux du soleil sur les roses trémières,\n      Prêtes à couronner nos cheveux emmêlés.\n       Ta lèvre où s'éternise un aveu modulé,\n       Naguère d'une voix harmonieuse et tendre,\n       Ebauche an clair sourire auquel se laissent prendre\n       Comme au parfum troublant d'un œillet frémissant,\n       Les papillons de mes longs baisers innocents.\n       L'heure est divine : au ciel nuancé d'améthyste,\n       La lune, dévidant sa pâle laine triste\n       Sous les doigts d'un archange invisible, frémit\n       Au-dessus de l'étang qui, las, s'est endormi,\n        Gardant jalousement parmi ses vaguelines,\n        Que seul un vent léger cajole et dodeline,\n        Le reflet de nos deux visages réunis\n        Par un baiser qu'enchante un sourire infini.\n\n\n\n                      LES YEUX       PURS\n       Laisse-moi contempler le ciel clair de tes yeux :\n       Une aube en fleur les pare et le soir soucieux\n       Fuit leur sérénité qu'un sourire angélise :\n       Chers yeux d'enfant où ma tristesse s'indécise\n       Au point de ressembler à ce bonheur rêvé,\n       Dont l'astre glorieux en moi s'était levé\n       Jadis quand tu passais sans me connaître encore :\n       O mes flambeaux d'amour baignés dans une aurore,\n        Que n'ai-je devant vous la sublime beauté\n        De ceux qui vont mourir avant d'avoir été,\n        De tous ces doux élus dont s'enchantent nos rêves\n        Et que le monde en deuil outrage de son glaive\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "           LA GUIRLANDE DE SOURIRES                     395\n\n\n Parce que leur splendeur irrite son ennui...\n  Vous avez éclairé ma douloureuse nuit,\n Et dans votre lumière éblouissante et pure,\n Dont le prestigieux éclat me transfigure,\n J'ai cueilli mainte fleur que j'aurais dédaigné,\n Parce que sa corolle en pleurs avait saigné\n Sous le baiser cruel de la vie offensée.\n Par vous, j'ai vu surgir au fond de ma pensée\nLes anges de l'Espoir qui de leurs blanches mains\nLaissent tomber des lys d'argent sur les chemins,\nEn effleurant d'un geste à la fois doux et calme\nLes enfants qui s'en vont deux à deux sous les palmes\nEt dont la voix s'unit à celle des oiseaux...\nPar vous, ô mes yeux d'or, j'ai brisé les réseaux\nQue ma détresse, hélas, avait tissé dans l'ombre\nOù mon âme attendait le bel archange sombre\nQui devait la conduire aux pays défendus...\nAh ! de quels chants d'amour, de quels cris éperdus,\nDe quelles oraisons frémissantes de grâce\nOù mes vœux ingénus et tremblants s'entrelacent\nAu miracle éternel de vos illusions\nComme des fleurs cherchant à s'unir aux rayons,\nVous saluer, flambeaux allumés sur la grève,\nParmi des lys, parmi des cygnes et des rêves?...\n\n\n\n                     MATIN\n\nL'eau s'indécise sous une aube d'aquarelle\nAu point de dérober les rieuses querelles\nDes nénuphars et des roseaux qui, tour à tour,\nTremblent sous les baisers que les ailes à jour\nDes libellules d'or enroulent à leurs tiges :\nPrestes comme des fleurs joyeuses qui voltigent,\nDes papillons moirés de sinople ou d'azur,\nSelon les jeux divins du matin tiède et pur,\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": "396                       DURENDAL\n\n\n\n       Recherchent vainement dans la brume légère\n       Qui flotte sur l'étang entouré de fougères,\n       Les clairs iris d'or mauve au fond desquels le ciel\n       Dissimule à la fois sa rosée et son miel\n       Tout rêve encor : au loin, les nymphes sourieuses\n       Enroulent leur écharpe aux branches des yeuses,\n       Et leur chœur alterné prélude aux chants d'amour\n       Qui salueront bientôt la naissance du jour.\n\n\n\n                         FIANÇAILLES\n      Je t'aime : Autour de nous frémissent mille voix :\n      Voix d'aujourd'hui, voix de demain, voix d'autrefois\n      Dont le chœur s'entremêle aux chansons de nos âmes\n      Et, comme à l'horizon enrubanné de flammes,\n       L'Etoile qui préside à l'échange des vœux,\n       Frissonne au souvenir de nos chastes aveux,\n       Ta main, qu'un clair anneau me rend plus chère encore,\n       Comme une fleur d'amour qu'un songe a fait éclore,\n       S'incline vers ma main qui l'accueille en tremblant :\n       Car le don ingénu de ton rêve troublant\n       Me semble si divin que j'ose à peine y croire :\n        Tu m'étais apparue en un nimbe de gloire,\n        Reine d'un doux pays où n'appareillent pas\n        Les navires porteurs de nos espoirs si las,\n        Chaste Lys qu'offensait la blancheur de la neige,\n        Astre miraculeux dont le pur sortilège\n        S'éparpille en rayons sur les seuls séraphins,\n        Ame aux vœux immortels, Cœur aux frissons divins,\n        Enfant prédestinée aux missions célestes\n        Devant qui nos désirs, nos rêves et nos gestes\n        Se tordent vainement en groupes douloureux...\n        Et quand ta chère voix berce d'un songe heureux\n        Mon cœur émerveillé que tu daignas surprendre,\n        Je ne sais où trouver de vocable assez tendre\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "           LA GUIRLANDE DE SOURIRES               397\n\n\nPour célébrer l'amour royal qui chante en moi!\nTrouble inconnu, frisson béni, magique émoi,\nSur ma lèvre où pourtant germent mille paroles,\nQui ne sont à tes yeux que de pâles corolles\nDont tu te raillerais si tu ne m'aimais pas,\nSur ma lèpre, ces fleurs d'amour meurent tout bas,\n Tant leur humilité tremble dans ta lumière...\nO mon Enfant, ma belle Reine        familière,\nMon Génie et mon Guide au cœur trop grand pour moi,\nMa Force et mon Bonheur, mon Espoir et ma Foi,\nMon Ange qu'un sourire infini sanctifie,\n\"Si tu m'as répété les splendeurs de la pie\nEn m'effleurant un soir de tes lèpres de miel,\nNe m'as-tu pas mené pers les chemins du ciel,\nEn dégageant, enfin, ton beau front de ses voiles\nPour me f aire mirer dans les yeux, ces étoiles?\n\n                                 GEORGES   MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "              Henry Maubel\n\n                                     « Je suis l'éveilleur... J'éveille les cœurs\n                                       et je dis le chemin des pays merveil-\n                                       leux. » (Nany à la fenêtre?)\n\n\n\n                     A Blanche Rousseau.\n\n              VOULEZ-vous savoir ce que c'est qu'une âme de\n                 poète et tout le trésor de pensées, de sentiments,\n                 d'imagination, qu'une âme d'artiste renferme?\n                 Lisez les charmantes œuvres de Maubel, ou\n                 plutôt méditez-les, pensez-les, vivez-les avec lui.\n                 Une lecture ne suffit pas. Vous n'en retireriez\n                  qu'une impression superficielle. Et, de même\n                  que Maubel paraît superficiel à ceux qui ne\npensent point, il donne aux penseurs l'impression exactement\ncontraire, c'est-à-dire celle d'un esprit profond, allant au fond\ndes êtres, scrutant et éveillant l'âme des choses, ne voyant dans\ncelles-ci que ce qu'elles renferment d'éternel.\n  Je ne connais pas d'esprit plus fin et plus délicat que Maubel.\n  Tout en lui est pensée et poésie. Ses œuvres dénotent une vie\nintérieure intense. On dirait qu'il ne connaît point la vie exté-\nrieure, qu'elle n'existe pas pour lui. En tous cas, il ne s'y arrête\npas. Elle lui est indifférente.\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                           HENRY MAUBEL                          399\n\n\n    C'est un esprit qui pense, c'est un cœur qui aime, c'est une\n âme qui chante.\n    La vie extérieure pour lui n'est qu'un symbole. Et personne\n ne saisit plus vivement et n'évoque plus merveilleusement que\n lui ce que l'on a si bien appelé l'âme des êtres. Toutes les choses\nont une âme pour Maubel, et comme il est lui-même tout âme,\nsi je puis m'exprimer ainsi, c'est l'âme qu'il voit avant tout; ce\nn'est, pour ainsi dire, qu'elle qu'il perçoit; c'est avec elle qu'il\nvit; c'est elle qu'il fait voir â ceux qui savent vivre de la vie\ncontemplative qui est la seule vraie vie de l'homme.\n    J'aime Maubel, parce qu'il me donne dans ses œuvres préci-\nsément la seule chose qui m'intéresse et que je cherche dans les\nlivres d'art : le rêve, dans le sens profond que les poètes donnent\nà ce mot, dans quel sens il est la plus puissante des réalités, la\nseule intéressant le penseur.\n    Et l'impression qu'il provoque dans l'esprit n'est point une\nimpression passagère, fugitive, artificielle. C'est l'impression\njuste. Il a une intuition étonnante de tout ce qu'il y a de plus\nessentiel dans l'être. En le lisant, je me rappelle la définition\nque donne de l'âme humaine le plus grand penseur du Moyen\nAge, Thomas d'Aquin, lorsqu'il dit dans sa Somme: L'objet\ndirect de l'âme humaine, c'est la contemplation de l'essence des\nchoses.\n   L'homme est avant tout une âme, un esprit. Il est fait pour\nl'idée. Penser, c'est sa vie. Vivre, c'est penser. Et comme la\npensée de l'objet en engendre l'amour, ainsi que le dit encore le\ngrand Thomas d'Aquin, cette vie de pensée trouve son complé-\nment dans l'amour. L'homme est un être qui pense et qui aime.\nEt quand il est poète, et toute âme élevée l'est essentiellement, il\ns'enthousiasme dans la contemplation de l'objet de son amour\net il en chante les charmes et la beauté, en des accents qui\n« éveillent les cœurs » et font vibrer les âmes.\n   Cette impression que j'ai éprouvée à la lecture de tous les livres\nde Maubel, je viens de l'éprouver encore en méditant sa dernière\nœuvre : Dans l'Ile (1). Je ne veux pas l'analyser. Je craindrais de\n\n (1) Bruxelles, Larcier.\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "400                         DURENDAL\n\n\nla déflorer. On n'analyse pas des livres pareils. On ne peut que\ndire aux amoureux de la pensée, aux esprits méditatifs, aux\naffamés d'idéal : prenez et lisez. Mais, quand je dis : lisez,\nj'entends dire : méditez. Les œuvres de Mauhel sont avant tout\ndes livres de méditation. Celui qui ne sait pas penser ne doit pas\nles lire. Ils ne sont pas faits pour lui. Il les trouvera vides parce\nqu'il est vide lui-même.\n    Voulez-vous vous faire une idée de l'étonnante puissance d'évo-\ncation de Maubel, lisez donc la méditation sur la semaine sainte\nqu'il écrivit jadis, il n'y a pas bien longtemps, au Messager de\nBruxelles. J'ai rarement lu une page plus suggestive sur ce\ndrame catholique émouvant au premier chef, que l'on appelle la\n Grande Semaine dans la liturgie catholique, dont Maubel, plus\n que n'importe qui, a saisi la formidable poésie. C'est dans ces\npages que Maubel écrit cette chose si vraie et si profonde :\n « L'Evangile est un des plus beaux livres de poésie qui soit. »\n    Ceci n'est point un commentaire du dernier livre de Maubel.\n Ses livres ne supportent pas de commentaires. On les lit, on les\n savoure, on s'en nourrit l'âme, l'esprit et le cœur. Comme\n l'abeille, l'âme doit descendre dans le calice de ces fleurs toutes\n parfumées de rêve qu'il lui ouvre et sucer lentement, pour le\n savourer pleinement, tout le miel de poésie qu'elles renferment.\n    C'est à vous, Blanche Rousseau, que tout naturellement je\n dédie cette page écrite à l'éloge de celui à qui vous êtes apparenté\n non seulement par la destinée, mais par des traits de ressem-\n blance d'âme absolument étonnants. Votre chef-d'œuvre, Nany\n à la Fenêtre, qu'est-ce autre chose aussi sinon une méditation\n douce et poétique sur l'âme des êtres et sur l'âme des choses.\n    Je ne pouvais séparer vos deux noms dans ces quelques lignes\n d'hommage bien imparfait consacrées à l'exaltation de Maubel,\n pas plus que je ne sépare votre souvenir dans mes sentiments\n affectueux, vos œuvres dans mon admiration enthousiaste.\n                                       L'abbé HENRY M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "GUIDO GEZELLE\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": ""}, {"page_pdf": 484, "texte": "                   TRISTESSE\n\n\n                            I\n\nOrgueilleux diamant sur le front clair du jour,\nLe soleil se ternit aux doigts du crépuscule;\nSous de longs voiles blancs, au bord des flots, ondule\nUn vol triste et muet dames veuves d'amour;\nDevant l'astre mourant, le noir cortège pleure\nDes regrets sans espoir et des espoirs déçus;\nEl les illusions, déchirant leurs tissus,\nMontrent à nu leur sein dont le charme est un leurre.\nLes suprêmes rayons s'écroulent dans la mer ;\nOh ! vois-les s'y dissoudre ainsi que la poussière\nD'un rêve qui se brise au fond d'un cœur amer!\nNous unirons nos mains dans la même prière\nQuand la nuit jettera sur ce morne, décor\nSon manteau d'azur sombre aux mille agrafes d'or.\n\n                           II\n\nLe ciel berce, le soir, une voix pâle et douce;\nOh! tends pour l'écouter l'oreille de ton cœur!\nPuisqu'hélas! il n:est rien que misère et rancœur,\nSois l'ange qui console et jamais ne repousse.\n                                                     26\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "402                          DURENDAL\n\n\n      Sois lange de l'amour et de la charité;\n      La lune se lamente et le nuage flotte\n      Comme un long vêtement de femme qui sanglote\n      Lève vers l'azur noir les yeux de ta bonté,\n      Oh ! lève tes regards vers les pleurs des étoiles !\n      Reçois-les dans ton sein; sois attentive aux bruits\n      Que laissent lentement sur nous tomber les nuits :\n      Qui sait quel désespoir se cache sous leurs voiles!\n\n      Qui sait quel désespoir plane au-dessus de nous !\n      La tristesse s'étend sur la nature entière ;\n      Elle effleure nos fronts et roule à nos genoux;\n      Je la vois se glisser souvent sous ta paupière.\n\n      Notre intime bonheur ne l'en garantit pas,\n      Car elle est la compagne austère de la vie;\n      Mais Ion plus sombre jour serait digne d'envie\n      Pour ceux qui sont dans l'ombre et qui pleurent en bas.\n\n      Aussi, prodigue-leur les larmes, ton sourire;\n      Entends-tu? Les maudits, malheureux ou pervers,\n      Ne semblent qu'un seul cœur immense qui soupire\n      Elargis ton amour sur ce commun martyre :\n      Que ta pitié recueille entre ses bras ouverts\n      La gerbe de douleurs éparse en l'univers!\n                                           MAURICE OLIVAINT.\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "              CES EXPOSITIONS D'ART\n\n\n                   I. — Jean-Baptiste Meunier\n\n                  UN « grand artiste, sincère, loyal et profond. » Ainsi le\n                   glorifie le programme de l'Exposition que la piété filiale\n                   lui consacra en mars, au Cercle Artistique. Les œuvres\n                   remarquables exposées dans ce salon posthume per-\n                   mettaient d'apprécier l'épanouissement du talent et la\n                   progression de l'art de ce bel artiste. Il est rare de trouver\n                   chez un graveur un pareil ensemble de qualités : sûreté\n                   de main extraordinaire, science profonde du burin et\n                  de la taille douce, vie intense, interprétation parfaite\n des œuvres; telle fut la caractéristique de Meunier. Il se rattache par\n le coloris et la touche aux graveurs rubéniens, avec u n peu moins de\n fougue et une certaine raideur classique qui l'apparente aux Italiens.\n Meunier faisait souvent plus qu'interpréter. Il transfigurait. Voyez\ncomme il a grandi sur le cuivre le tableau de Ooms, comme les chairs\nde la jeune fille y sont devenues palpitantes, l'attitude du vieillard plus\nvraie, le clair-obscur plus profond. Ses études de jeunesse rappellent la\npremière Ecole belge, les Madou, les Navez, les Gallait. Ce sont bien là\nles figures romantiques et rêveuses, privées d'énergie. Mais bientôt le\nstyle s'affirme, le dessin se précise, les hachures se simplifient et\ndeviennent plus expressives. Les œuvres de Meunier sont sans faiblesse,\ndepuis le commencement jusqu'à la fin de sa vie. On les sent\ntravaillées, soigneusement étudiées. Les dessins préparatoires, qui\nvoisinaient avec les œuvres définitives au Cercle Artistique, le prouvent\nsuffisamment. Les portraits sont nerveux et fouillés. Quelle vigueur,\nquel sentiment dans le portrait de Rubens. Quelle douceur dans les gra-\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "404                            DUREN DAL\n\n\nvures. d'après Madou. Quel charme dans ses mezzo-tintes. Quelle deli-\ncatesse dans son Saint-Sebetstien. d'après le Sodoma. Quelle sobriété et\nquelle profondeur dans ses études de physionomie, pensives comme des\nHolbein.\n   Les dates inscrites sous les cadres, prouvent que Meunier a toujours\ntravaillé avec la même loyauté et le même souci d'art, avec cette volonté\nqui faisait dire à Taine : « Jusqu'au bout, j'espère pouvoir travailler ».\n\n\n\n\n   II — Anvers. — Les Scalden. — Art industriel\n  Dans le hall de l'ancien Musée, un salon d'art très élégamment amé-\nnagé. A la cimaise de jolis dessins, de beaux lavis d'architecture, des\nprojets d'affiches. des ferronneries délicates. Au milieu, des vitrines\nétalant des reliures, des étains et des poteries colorées, des meubles\nvineux signés Henry Van de Velde. Un coup d'ceil charmant, un régal\npour les yeux. Les plans des architectes Van Averbeke et Diehl, merveil-\nleusement conçus dans des gammes rousses et bleues, montrent des\nfaçades très neuves et de très jolis meubles modernes. Les compositions\nd'Alfred Van N'este sont décoratives, les dessins d'Edmond Van Offel,\nfouillés et symboliques, les conceptions de Karel Collens d'une vive\noriginalité et d'une vision évoquant Breughel le Vieux, des illustrations\nde Kassale. très anglaises et pittoresques, des dessins savoureux et des\npastels discrets de Eugène Van Mieghem. Dans l'ensemble, un exquis\ncachet de modernisme raisonnable et d'un caractère local prononcé.\n\n                                                           HENRY   VAES.\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "            Les dernières matinées littéraires\n\n\n    Conférence de M. André Hallays sur la condition des artistes au XIXe siècle.\n  — Dans sa causerie précédente, M. André Ilallays avait montré comment,\n  vers 1830, le romantique et le bourgeois n'avaient pu s'entendre, séparés\n  qu'ils étaient par des préjugés différents. Ces préjugés, élevés au rang de\n  principes par les écrivains, et, grâce à l'influence prépondérante de\n  ceux-ci, aveuglement suivis par tous les artistes, ne tardèrent pas à être\n déracinés. Entre l'art pur, trop fier pour descendre de ses hauteurs\n sereines et se mêler à la foule, et le bourgeois, trop terre à terre encore\n pour monter jusqu'à lui, se plaça un nouveau type d'artiste qui récon-\n cilia peu à peu les deux adversaires. Balzac, avec sa hauteur de vues habi-\n tuelle, nous montre, dans un de ses contes, l'union de l'art et de la bour-\n geoisie par le mariage. Grâce au portrait qui flatte la vanité des hommes\n et à la peinture anecdotique qui les amuse, l'artiste rentra dans la vie\n sociale et put espérer arriver un jour à la fortune. L'ambition se mit de\n la partie, et, pour obtenir de la foule, suprême dispensatrice de toutes\nles faveurs, l'hommage officiel d'une décoration, les artistes adulèrent\nceux qu'ils eussent scalpés en 1830.\n    Mais heureusement pour l'intégrité de l'Art, de grands peintres et de\ngrands poètes se refusèrent à accepter ce compromis. Loin de la foule\nqui ne voulait pas comprendre les sereines beautés de leur œuvre, ils se\nréfugièrent, dédaigneux des louanges ou de la critique, dans le rêve con-\nsolateur. C'est à Delacroix, à Flaubert, à Leconte de Lisle que les artistes\nd'aujourd'hui doivent la fierté qui les caractérise. Sans doute, il est juste\nde souhaiter avec M. Hallays un art plus populaire, plus fraternel, dont\nles littératures du Nord offrent l'exemple, mais on ne peut imposer à\nl'artiste de sacrifier, pour de misérables questions de succès, une seule\ndes strictes lois du beau. Si l'artiste doit descendre vers le peuple, c'est\npour le prendre par la main et le conduire aux cîmes lumineuses, non\npas pour s'arrêter en route.\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "406                              DURENDAL\n\n\n\n\n   Conférence de M. Fierens-Gevaert sur Dante et l'Art. — L'autorité incon-\ntestée de M. Fierens-Gevaert, acquise par les articles pleins de pensée\n vive et profonde, qu'il signe au Figaro et aux Débats, et plus encore par\nson récent ouvrage : La Tristesse contemporaine, augmentait pour nous\nl'attrait, si naturellement captivant, d'une causerie sur Dante et l'art\nitalien.\n   Les tercets immortels de la Divine Comédie nous éblouissent encore de\nleur splendeur éclatante et terrible. Ils exercèrent, au cours des siècles,\nsur l'âme des artistes une fascination telle que nombre de peintres, sculp-\nteurs et poètes eussent cru leur œuvre incomplète et leur gloire diminuée\nsi quelque puissant reflet du rêve dantesque ne s'y fut trouvé. Les affi-\nnités profondes qui relient tous les arts, surélevés vers un même idéal\npar l'effort créateur, M. Fierens-Gevaert nous les a montrées en prenant\ncomme exemple l'influence exercée par le Dante sur l'art de son temps\net des époques qui le suivirent.\n   Génial évocateur de l'idéal chrétien du Moyen Age, ce sublime Flo-\nrentin s'inspira du monde à la fois violent et tendre, qui tourbillonnait\n autour de lui.\n   Avec le sang des guerres et l'horreur des tortures, la douceur des pri-\nmitifs et la prière passionnée des mystiques, il élabora ce gigantesque\npoème, où tout un siècle vibre et palpite. Préoccupés du même idéal,\nles sculpteurs et les imagiers du XIIIe siècle l'influencèrent sans doute,\nmais son imitation fut créatrice, et, s'il s'est inspiré de son temps, il lui a\nrendu en retour une œuvre qui le consacre à jamais.\n   Giotto, poussé par l'admiration et l'amitié, fut un des premiers élèves\nde la poésie dantesque ; il prouva sa filiation intellectuelle dans les fres-\nques qui décorent Ravenne, Florence, Assise, mais il manquait de cette\ntechnique qui rend les tercets du maître plus indestructibles que l'airain.\nAprès lui, plusieurs peintres tentèrent d'illustrer la Divine Comédie.\nMais, au lieu d'interpréter, ils imitèrent trop matériellement les puissants\ntableaux du poète. Jusqu'à Signorelli, aucun ne sut rendre cette horreur\nsacrée qui se dégage, palpitante, du douloureux voyage dans la cité des\npleurs.\n   Le tendre Angelico passa, bien loin de ces terreurs, comme un séra-\nphin de lumière tellement sublimé par l'amour divin qu'il ne connaît pas\nla souffrance et les larmes.\n   Mais avec Michel-Ange, l'homme de la Renaissance, privé de la naïveté\nclaire des primitifs, comprit l'amertume de la vie et refit le triste pèleri-\nnage dans l'enfer de son propre cœur. Gloires impérissables de l'Italie, les\ngénies de Dante et de Michel-Ange sont frères.\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "               LES DERNIÈRES MATINÉES LITTÉRAIRES                    407\n\n\n  De nos jours, Gustave Doré sut exprimer l'horreur des paysages infer-\nnaux. On peut apparenter aussi au poète Florentin Delacroix lac de sang\nhanté des mauvais anges (') Ingres et Rodin, dont la Porte de l'Enfer est\ntoute frisonnante du rêve d'Alighieri.\n                                                              Ch. DE S.\n\n\n\n\n (') C11. BAUDELAIRE, Fleurs du Mal : les Phares.\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "        Le Concours V. Alinari\n\n\n                 DE toutes les cités d'Italie. Florence est celle qui présente\n                    au plus haut degré l'aspect d'un Musée Public.\n                       Les rues, les places, les églises, les couvents, les ora-\n                    toires, les façades des monuments offrent aux fidèles et\n                    aux passeggeri de nombreuses œuvres d'art.\n                        Les grands Musées de l'Europe seraient fiers d'en\n                     posséder de pareilles. Sans doute, la seigneurie de la\n                     République florentine a eu sa part dans cette produc-\n                     tion incomparable: mais bien plus efficace fut l'action\nde l'initiative privée, soit des citoyens groupés en associations laïques ou\nreligieuses, soit des individus.\n   Nous devons aux Arti, corporations d'arts et métiers, le dôme de Sainte-\nMarie des fleurs, le Baptistère de Saint-Jean, San Miniato, Or San\nMichèle, les Innocenti: aux Franciscains, Santa Crocc ; aux Dominicains,\nSanta Maria Novella.\n   Les familles patriciennes faisaient appel aux premiers artistes du temps\n pour décorer leurs chapelles patronales. Les associations laïques ont\n voulu avoir leurs Labernacolo sur rues, même celles qu'on fut obligé de\n dissoudre à cause de leurs débauches, telle la Reame di Beliemme. qui\n comprenait la pire canaille de Florence. Elle a élevé, en 1522, l'important\n tabernacolo dalle Fonticine.\n    Et que d'autres tabernacles dans les quartiers riches ou pauvres, dus à\n quelques citoyens groupes clans ce but unique et à des personnes isolées,\n unis par la piété, quelques-uns par la rivalité et la vanité, tous par le goût\n inné des arts et le plaisir de contribuer au decoro pubblico de la cité !\n    Mais,insensiblement, l'espritd'initiative, auquel Florence doitengrande\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                       LE CONCOURS V. ALINARI                            409\n\n\npartie sa parure, s'affaiblit. On prit, en général, l'habitude d'abandonner\nà l'Etat et au Municipe les encouragements aux arts et les embellissements\ndes cités.\n   J'ai dit, en général, car à Florence, cet esprit d'iniative ne disparut pas\ncomplètement. Nous en avons la preuve dans la façade de Sainte-Marie\ndes Fleurs et ses portes de bronze, dues à l'intervention particulière des\ncitoyens et dans d'autres manifestations.\n   Récemment, M. le Cav. Victor Alinari prit une initiative rare et à ma\nconnaissance unique. I1 organisa de son propre mouvement et à ses frais\nun concours de peinture. Il a poussé le désintéressement jusqu'à aban-\ndonner à des œuvres de bienfaisance le produit intégral de la recette des\nentrées de l'exposition.\n   Le programme du concours comprenait, ou bien une Madone et le Bam­\nbino, ou une Mère avec son Enfant, c'est-à-dire un m ê m e sujet, mais traité\nsoit au point de vue religieux, soit au point de vue laïque.\n   Le prix est de 1,500 francs, le tableau restant la propriété du peintre,\nM. le Cav. Alinari se réservant simplement le droit de reproduction pho-\ntographique, publicité dont sont friands les artistes même les plus\nrenommés.\n   Cent et huit tableaux ont été envoyés ; nonante par des peintres\nitaliens; les autres par des étrangers.\n   L'utilité des concours publics est discutable. Je n'en suis pas partisan.\n   Rarement ils ont donné de bons résultats. Le plus souvent, ils ont\néchoué et n'ont servi qu'à aigrir les concurrents.\n   J'admets le système suivi quelquefois sous la République Florentine.\nLorsqu'il fut question de faire la porte du nord du Baptistère de Saint-\nJean, l'Arte della Lana ouvrit un concours, en 1401 mais elle n'y admit\nque six sculpteurs choisis parmi les plus fameux et encore, de ceux-ci\ndeux seulement purent prendre part à l'épreuve définitive : Ghiberti et\nBrunellesco. Ce dernier se retira spontanément à la vue de l'épreuve de\nGhiberti.\n   M. le Cav. Alinari a été plus libéral et plus démocratique.\n   Non seulement il a ouvert son concours à tous, mais il n'a même pas\nconstitué de jury d'admission, comme cela se voit généralement.\n   A Turin, pour le concours de la tête du Christ, l'an passé, il y eut un\njury qui refusa une cinquantaine d'œuvres.\n   M. le Cav. Alinari a exposé tout ce qui lui a été envoyé : aussi y a-t-il\ndans les salles un trop grand nombre d'œuvres qui dénotent chez les\nauteurs d'étranges illusions au sujet de leur talent. Ces œuvres font tort à\nl'Exposition. — De sa nature, le public est porté à la critique, si bien\nqu'un mauvais tableau fait plus de mal à l'ensemble que dix bons tableaux\nne font de bien.\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "410                              DURENDAL\n\n\n   Parmi les tableaux que le jury aurait accepté, il en est d'honorables.\nBien peu se distinguent par le sentiment ou l'originalité.\n   On remarquera aisément que dans plusieurs la distinction entre l'art\nsacré et l'art profane ne réside que dans des accessoires. Telle Madone\navec son bambino pourrait aussi bien passer pour une Mère et son enfant.\nIl suffit d'effacer les nimbes.\n   Dans d'autres, au contraire, la distinction est nette. M. Buchi (Silvio),\npar exemple, a fait une vraie Madone, chrétienne et chaste, dans un\nélégant style oriental. M. Fonlana (Ernest) a envoyé une belle jeune\nfemme, tout à fait moderne, fort attrayante avec sa poitrine et ses bras\nnus, qui joue gracieusement avec son enfant.\n   Certes, on ne peut attendre de nos contemporains ces admirables types\nde Madones créées par les quattrocentistes italiens. Ce fut alors l'âge\nd'or de l'art chrétien.\n   Mais les artistes de notre temps peuvent créer d'autres types d'un\ncaractère moderne, qui n'exclut nullement le sentiment.\n   Témoin la belle, touchante et sympathique Madone par Barabino, que,\ndans son goût si éclairé pour les arts, S. M. la Reine Margherita a\nacquise.\n   Cette Madone est fort justement devenue populaire. Il n'a pas été\nnécessaire, pour la produire, d'avoir recours à un concours public.\n   Disons-le en toute franchise : le concours Alinari n'a pas répondu aux\nespérances du promoteur, l'idée n'en fait pas moins honneur à son\ninitiative et à sa libéralité.\n   C'est un essai. Si M. le Cav. Alinari le renouvelait, je me permettrais\nde lui conseiller de faire un règlement plus sévère, surtout en ce qui\nconcerne les admissions.\n   Il s'en trouvera bien et les artistes et le public n'auront qu'à s'en louer.\n\n                                                                 GERSPACH.\n\n\n\n\n                 L'illustration du Dante\n\n   Encouragé par le succès du concours dont nous parlons plus haut,\nM. Victor Alinari, propriétaire de l'établissement photographique des\nfrères Alinari, de Florence, en organise un nouveau, auquel sont conviés\nles artistes tant étrangers qu'italiens. Nous reproduisons ci-après le\nprogramme de ce concours :\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                     L'ILLUSTRATION DU DANTE                         411\n\n\n   Les concurrents devront présenter l'illustration de deux chants de\nl'Enfer à leur choix, savoir deux compositions de deux ou de plusieurs\nfigures, à reproduire hors texte, deux têtes et deux fins de chapitre se\nrapportant au contenu des chants illustrés. Ils ont entière liberté pour\nl'exécution du travail, qui pourtant doit être adapté à la reproduction\ngraphique.\n   Deux primes seront décernées, une de 500 francs; la seconde de 250.\nLes dessins primés restant l'absolue propriété de M. Alinari, celui-ci\nse réserve de traiter avec les intéressés pour l'achat des autres dessins\nnon primés, présentés au concours, ou de traiter avec les artistes qui y\nont pris part, pour l'exécution de l'illustration des autres chants de\nl'Enfer.\n   Les œuvres devront être remises à M. Alinari, 8, Via Nazioiale. à Flo-\nrence, au plus tard le 30 mars 1901. Il sera fait une exposition publique\ndes œuvres présentées au concours. Le jury sera nommé par les artistes\nconcurrents. L'envoi des œuvres, leur transport aller et retour, etc.,\nseront à charge des auteurs et à leurs risques et périls.\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": "                        LES LIVRES\n\n\nL'Évêque de Metz. — Vie de Mgr Dupont des Loges, 1804-1886,\n  par l'abbé FÉLIX KLEIN, professeur à l'Institut Catholique de Paris.\n  (Paris, POUSSIELGUE:, 1899, in-8°, pp. XI-500).\n   C'est une imposante et touchante figure que celle de Mgr Dupont des\nLoges, évèque de Metz, et M. l'abbé Klein, qui a pris à cœur de la\nburiner cure perennius, en a saisi tous les traits avec une grande vigueur\nde conception et un rare bonheur d'expression.\n   Le livre qu'il vient d'écrire, est un modèle achevé de biographie.\nD'une part, les graves allures de l'histoire vraie et sérieuse, qui vise à\ncomprendre, jusque dans les nuances, la personne du héros présenté à\nnotre admiration; de l'autre, tous les charmes et toutes les séductions\nqu'un esprit délicat et une âme sensible peuvent répandre sur le récit\nd'une noble et belle existence.\n   Ecritc clans cette langue sobre, mais finement distinguée, qui trahit un\nmaître, la Vie de Mgr Dupont des Loges, grande dans sa simplicité, révèle\ntoute la beauté de l'antique. Nous sommes devant un évèquc catholique,\nselon la valeur du terme. Quel réconfort pour notre temps, fertile en\nbassesses et en mesquineries de tout genre, que cette carrière toute\nimprégnée de l'esprit du devoir admirablement compris et accompli\nsans défaillance d'aucune sorte, à travers des épreuves bien amères et\ndans les situations les plus délicates ! Et si Mgr Dupont des Loges se\ntrouva, en toute circonstance, à la hauteur de sa sublime mission, son\nbiographe dévoile, d'une main sûre, le secret de cette grandeur morale.\nIl n'y eut rien d'humain, rien de personnel, aucune recherche de soi dans\nl'admirable vie de l'évêque de Metz. L'amour de Dieu et des âmes, la\npure charité du Christ, voilà le seul mobile qui inspira cette noble\n existence, tout entière vouée à l'apostolat.\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                                LES LIVRES                             413\n\n\n   Nous ne chercherons pas à analyser le beau livre de M. l'abbé Klein.\nIl est de ceux dont il faut dire : Toile, lege. Signalons pourtant, dès le\ndébut, le ravissant tableau d'une de ces éducations d'autrefois, si douces\net si fermes, si profondément chrétiennes, bien différentes, hélas ! d'un\ntrop grand nombre de celles dont les familles contemporaines offrent le\nlamentable spectacle. Mais, aussi, l'éducation d'autrefois engendrait des\nhommes.\n   L'année 1870 marqua, dans la vie de Mgr Dupont, une heure doulou-\nreuse : l'armée prussienne envahit sa ville épiscopale et son diocèse fut\nannexé à l'Empire allemand. Dans les chapitres qui racontent ces poi-\ngnantes épreuves, la pensée et le langage de l'auteur s'élèvent de plus\nen plus, pour monter, avec son héros, au diapason de la grandeur\nd'âme que l'évèque de Metz déploya en ces circonstances. On admire\nsurtout la fermeté avec laquelle il interdit aux vainqueurs les portes de\nla cathédrale et le patriotisme qui lui lit refuser l'Ordre royal de la Cou-\nronne, offert par l'empereur d'Allemagne. Devant l'attitude si rière de\ncet évèque, Léon Gambetta lui-même, l'auteur du farouche cri de\nralliement: « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » s'inclina, et envoya à\nMgr Dupont des Loges sa carte, avec ces mots : « Merci, au nom de la\npatrie française tout entière. »\n   Nous n'en finirions pas si nous voulions relever tout ce que la Vie de\nMgr Dupont renferme d'intéressant, soit dans les faits eux-mêmes, soit\ndans la façon dont l'auteur les présente. Encore une fois, il faut redire à\nnos lecteurs : Prenez ce livre, lisez-le, et vous saurez ce que c'est qu'une\ngrande âme. De plus, vous aurez lu un beau livre, admirablement conçu\net supérieurement écrit.\n                                                            Hip. HERMAN.\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "                           NOTULES\n\n\n  Une notule d'un de nos derniers numéros — communication d'un abonné\n— relative au monument que la ville de Bruges se propose d'élever à\nGuido Gezelle, nous a valu plusieurs lettres alarmées et indignées.\n   Il paraît qu'il n'existe à Bruges nuls tiraillements entre les admirateurs\ndu poète et que l'accord le plus parfait règne — contrairement aux affir-\nmations de notre correspondant.\n   Il paraît en outre que Gezelle a été estimé à Bruges, toujours et par\ntous, à sa vraie et haute valeur et que calomniateur est celui qui oserait\nprétendre que le poète du Tijdkrans ait jamais connu à Bruges la mécon-\nnaissance ou l'humiliation.\n   De tout quoi nous donnons acte aux protestataires — en leur faisant\nremarquer seulement qu'ils sont en désaccord, pour ce qui regarde la\nseconde de leurs rectifications, avec des amis anciens, fidèles et autorisés\ndu grand poète et notamment avec le docteur Verriest et l'abbé Verriest\n(voir, dans la Dietsche Warande en Belfort, leurs si décisives contributions\nsur Gezelle) et aussi avec M. le chanoine Rommel : celui-ci, dans une\nintéressante brochure parue ces jours-ci : Un poète prêtre, applique à\nl'existence de Gezelle ce vers de la Fille de Roland :\n                  « L'arbre de vérité ne croit que sur les tombes »\n    Si donc Durendal s'est trompé, c'est en flatteuse et honorable com-\npagnie.\n\n\n\n  Voici en quels termes élogieux et enthousiastes L'art tModerne rend\ncompte de la récente conférence-récital consacrée par notre ami et colla-\nborateur Georges de Golesco à Chopin :\n  « M. de Golesco. Une séance consacrée à Chopin. — L'homme et l'œuvre\nnous ont révélé en M. Georges de Golesco l'interprète le plus par-\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                                     NOTULES                                  415\n\n\n     fait qu'il nous ait été donné d'écouter. I1 fait oublier le piano, la tech-\n     nique de l'instrument, et la salle, et toute la matérialité destructive de\n     l'impression d'art. La poésie pénétrante de sa compréhension dépasse\n    l'expression littérale. Elle enveloppe l'auditeur de caresses et de songes.\n    — Deux nocturnes, quatre études, le Scherzo, deux préludes (la Goutte\n    d'eau et le Glas) ont tour à tour emporté le public dans les plus hautes\n    régions de l'art. Ce fut très beau, d'une sérénité idéale, loin et au-dessus\n   de toute pensée d'analyse et de critique. »\n       Nous publierons prochainement l'intéressante conférence dans laquelle\n   Georges de Golesco a présenté à son auditoire l'immortel Chopin, dont\n   il a si lumineusement interprété l'œuvre au piano.\n\n\n\n\n     Mlle Marguerite Van de Wiele a donné il y a quelque temps une très\n  intéressante conférence à l'école de musique d'Ixelles, si bien dirigée par\n  M. Thiébaut. Sujet de la conférence : L'art et la femme. Celle-ci, comme\n  l'a exposé Mlle Van de Wiele, a un rôle spécial à jouer dans le domaine .\n de l'art, rôle que lui dictent sa nature de femme, la grâce qui lui est\n particulière et la vivacité de son imagination. Parmi les femmes qui se\n sont distinguées à cet égard, il faut citer, avec la conférencière, Marie\n de France et la sœur des Van Eyck. Cette conférence a été vivement\n applaudie par un public nombreux et sympathique.\n\n\n\n\n   M. Emile Hullebroeck n'est pas seulement le fondateur et l'organisateur\n habile de la belle phalange palestrinienne gantoisc, dont nous avons eu na-\n guère une si intéressante audition à notre Salon d'art religieux — initiative\nadmirable qui mérite les applaudissements et les encouragements de\ntous les artistes — c'est encore un compositeur de talent, auteur de mélo-\ndies d'une inspiration un peu facile, mais limpide et agréable. Le duo\nRenouveau, qu'il a eu l'amabilité de nous cnvoyer, rend bien cette note\nlégère et aimable. L'allégretto en 3/4 en est la meilleure partie.\n\n\n\n\n   Le mardi 22 mai, à 8 1/2 heures, un charmant public se réunissait à la\nsalle Erard pour assistera l'audition d'œuvres des jeunes écoles française\net belge, organisée par la chorale de dames, dont Mme la Comtesse Ed. de\nLiedekerke est la présidente d'honneur. Ce fut là une délicieuse fête d'art\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "416                           DURENDAL\n\n\nintime. Mme A. Cousin, professeur de piano à l'Ecole de musique d'Ixelles,\njoua avec l'habileté d'un talent consomme des morceaux bien choisis de\nDupuis. Radoux. Vincent d'Indy et Chabrier. Mme Marguerite Radoux\nfut captivante dans sa suggestive interprétation des mélodies d'Henri\nThicbaut et des jolies chansons d'enfants de Ch. Radoux. La sonate de\nLekeu et des morceaux de Fauré et Ropartz furent parfaitement rendus\npar M. Lambert. 1er prix de violon du Conservatoire de Liége. Enfin.\nMlle Antonia Guilleaume déclama, avec une merveilleuse justesse d'ex-\npression, des poèmes de Leconte de Lisle. Richepin. Maeterlinck et\n Gilkin.\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "annee", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 6, "signet_source": "7ème année - N°6 - Juin 1900 (?)", "preuve": "Couvertures absentes ; année attestée par le volume ; mois et numéro du signet non confirmés."}}