{"numero_id": "ulb-durendal-1900-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 417, "page_fin": 420, "titre_corps": "Dom Didier Lenz et la Beuroner Kunstschule", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Dom Laurent Janssens O. S. B.", "ancre_debut": "DOM DIDIER LENZ", "ancre_fin": "DOM LAURENT JANSSENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 507, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1288, "texte": "DOM DIDIER LENZ\n                               ET LA\n\n\n\n\n                   BEURONER KUNSTSCHULE\n\n\n\n              ENTRE Sigmaringen et Beuron, en face du roman-\n                tique château de Wildenstein, nid de vautour\n                perché sur son piédestal de roches calcaires,\n                le touriste s'étonne de voir tout à coup, au\n                tournant du Danube, émerger d'une touffe de\n                noirs sapins une blanche évocation des bords\n                du Nil.\n                   C'est la Mauruskapelle, campée là comme un\ndéfi par un homme extraordinaire, taillé lui-même, dirait-on,\ndans une de ces monumentales carrières d'Egypte.\n   La Mauruskapelle est petite de dimension, mais les propor-\ntions en sont exquises, et les parois tant en dehors qu'au\ndedans revêtues de fresques d'une simplicité et d'une grandeur\nsurprenantes. On y trouve en germe toute l'école de Beuron,\ndont ce sanctuaire est comme le berceau.\n   L'espace me manque pour retracer ici l'épopée artistique de\nla Beuroner Kunstschule. L'exode de ces trois hommes, passés\nd'abord du protestantisme au catholicisme, puis de la Ville\nEternelle à la vie austère mais idéale du cloître bénédictin,\nrestera un des plus séduisants chapitres de l'histoire de l'art au\nXIXesiècle.\n"}, {"page_pdf": 508, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2314, "texte": "418                          DURENDAL\n\n\n   La Providence les avait bien choisis. Dom Didier Lenz,\n Dom Gabriel Wüger et Dom Luc Steiner formaient une\ntrilogie complète, une heureuse synthèse esthétique. Entre la\nforce créatrice, la majesté presque écrasante, l'angulosité hiéra-\ntique de Dom Lenz, chef de l'école, et la douceur contemplative\net mystique, un peu timide, de Dom Steiner, le Benjamin ;\nDom Wüger représentait la technique objective, la précision\nde la forme, la finesse du détail; entre la fougue de l'Action,\net le repos de l'Onction, il figurait la règle et la sûreté de la\nRaison. Je dis il figurait, car Dom Gabriel Wüger n'est plus là\npour parfaire ce précieux équilibre. L'appel d'en haut l'a surpris\nau milieu de ses travaux, ou plutôt l'a trouvé prompt à la\nsuprême envolée, au Mont-Cassin même, où s'étalent, touchant\ntrophée, autour de sa tombe, les plus accomplis de ses chefs-\nd'œuvre.\n   Au moment où j'écris ces lignes, Dom Didier Lenz, avec un\ngroupe de ses élèves, est retourné là, préparer la restauration de\nla crypte de saint Benoît et de saint Scholastique sous la cou-\npole de la basilique. Dom Luc Steiner, lui, cruellement éprouvé\npar une langueur précoce, ne quitte plus guère Beuron, que\npour se rendre, sur les heures du soir, vers sa chère Mauraskapelle.\nAssis sur la terrasse de l'ermitage, égrenant son rosaire, il\naime à contempler dans le silence du souvenir cette Madone\nblanche sur fond d'azur, dont les grands yeux majestueux et\ndoux ne se lassent pas de regarder les ondes du Danube,\ncaressant le coude rocheux légères, rapides, avec un murmure\nde sourire et de prière.\n   L'œuvre de l'Ecole de Beuron peut déjà s'appeler immense.\nIl me suffira d'en citer les principales : la décoration des\nmonastères de Beuron, d'Emaus et de Seckau, les fresques de\nla chapelle de Saint-Conrad dans le dôme de Constance, le\nsanctuaire de la Torretta du Mont-Cassin, l'église des Béné-\ndictines de Saint-Gabriel à Prague, le Chemin de la Croix de\nStuttgart, sans parler d'un grand nombre d'images religieuses\nrépandues dans tous les pays.\n  L'abbaye de Maredsous doit également à l'influence de\nBeuron ce que les fresques de sa somptueuse église ont de\nmeilleur. Et certes, si les circonstances avaient permis aux\nmoines de n'écouter que leur impulsion artistique, la décoration\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "         DOM DIDIER LENZ ET LA BEURONER KUNSTSCHULE             419\n\n\n\n de cet édifice eût été plus homogène encore et plus monumen-\ntale.\n   Les caractères dominants de la Beuroner Kunstschule sont la\nsimplicité, la grandeur, la pureté et le calme. La pondération\ndes masses y suit les lois d'une rigoureuse statique. Les lignes\nse combinent avec une harmonieuse clarté. Aucune superfé-\ntation,; plutôt une certaine pauvreté, mais manifestement\nvoulue et souvent imposante. Les accessoires sont impitoyable-\nment subordonnés à l'ensemble. Peu de mouvement; et, si\npossible, rien de violent. De là, — cela va sans dire, — plus\nde bonheur d'expression dans les scènes d'un caractère contem-\nplatif. L'esprit domine la forme et la soumet à son empire.\nNon pas à la manière d'une certaine école qui semble confondre\nle surnaturel avec la contrefaçon de la nature. Non! les Béné-\ndictins de Beuron professent par leur art, que la nature et la\ngrâce ne se détruisent point. Mais cette beauté des formes qu'ils\nrecherchent avec un goût si éclairé, ils évitent scrupuleusement\nde la mettre jamais dans la sensualité. L à est peut-être le plus\ngrand triomphe de cette école. Voyez ces visages, comme ils\nsont bien dessinés, comme ils reluisent de cette beauté supé-\nrieure! Et en même temps quel parfum de chasteté!\n   Si j'insiste sur ce point, c'est que l'un des plus douloureux\nspectacles de cette fin de siècle est l'éclosion — le mot n'est-il\npas trop frais? — d'une certaine école qui se pique de néo-\nspiritualisme et dont les créations sont à l'esprit ce que la\nsoi-disant théosophie est à la vraie religion. C'est l'accord de la\nchair avec l'esprit peut-être, mais en abaissant l'esprit au niveau\nde la chair. Procédé d'autant plus dangereux, qu'il s'autorise\nd'une terminologie plus sonore et, en apparence, plus respec-\ntueuse des choses de la foi et de l'âme. Le plus vulgaire Teniers,\nle plus charnu Rubens sont moins hostiles au spiritualisme\nvrai que ce renouveau fallacieux : art spirite, peut-être; mais\nspiritualiste, allons donc!\n   Aussi entre ce modernisme prétendument néo-chrétien et\nl'Ecole de Beuron l'antagonisme est-il absolu, presque farouche.\n   Dans leur recherche des quatre qualités maîtresses énumérées\nplus haut, les moines-artistes de Beuron ne sont-ils pas allés\njusqu'à un excès de raideur, jusqu'à une certaine froideur solen-\nnelle, plus ou moins monotone? Leur style a-t-il assez profité\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1172, "texte": "420                         DURENDAL\n\n\n\nde l'époque la plus belle de l'art chrétien, celle des préraphaé-\nlites? N'y a-t-il pas trop peu de cette joie simple et naïve qui\ndifférencie la Loi nouvelle de la Loi ancienne? Etait-il bien\nnécessaire à Dom Didier Lenz d'évoquer à tel point l'art des\n Pharaons pour obtenir les résultats voulus par son génie?\n    C'est pour n'avoir pas à répondre à ces questions, trop déli-\ncates pour moi, que j'aurais voulu me dérober à ces pages.\n    Quoi qu'il soit, la première rencontre que j'eus au Mont-\n Cassin avec ce trio de maîtres, il y a de cela vingt-quatre ans,\nen compagnie d'un jeune artiste belge, qui faisait alors déjà\npressentir ses conquêtes sur le terrain de l'art religieux, cette\n rencontre, dis-je, demeure l'un des plus beaux souvenirs de ma\njeunesse. Et si j'eus le bonheur, bientôt après, d'aspirer à la fra-\n ternité de ces vaillants de l'art et du cloître, l'idéal entrevu en\n compagnie de Dom Didier Lenz, de Dom Gabriel Wüger et de\n Dom Luc Steiner, ne fut certes pas étranger à mon exode.\n    Trahit sua quemque voluptas.\n                           DOM LAURENT JANSSENS O. S.          B.-\nRome, 29 mars 1900.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 421, "page_fin": 422, "titre_corps": "Sagesse", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "Sagesse", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 511, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 973, "texte": "Sagesse\n\n\n\nComme j'errais, au gré des vagues     rêveries,\nPar cet heureux pays de bois et de prairies\nOù le printemps parait plus suave      qu'ailleurs,\nQuel attrait m'a conduit vers ton logis en fleurs,\nO Gallus? En songeant au simple qui l'habite,\nJe m'arrête, saisi par la douceur du site\nQue couronne un si pur et si noble horizon,\nEt je dis dans mon cœur : « C'est bien là sa maison...         »\n\n\n\nLe soir s'en vient... Avec le soleil qui décline\nUne fraîcheur descend de la forêt voisine,\nEt le calme logis s'environne de paix.\nJe songe, en souriant, à mes propres        souhaits,\nEt le regret m'emplit de sa vaine     tristesse...\nL'après-midi doré, prolongeant sa caresse,\nSemble porter aux fleurs le tendre adieu du jour,\nAux fleurs, qui sont la joie de cet humble         séjour...\nTout s'endort, par degrés, dans la clarté vermeille;\nMais le silence est plein d'un murmure        d'abeille,\nEt parfois un ramier roucoule dans les bois.\n"}, {"page_pdf": 512, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1108, "texte": "422                          DURENDAL\n\n\n      Tu peux louer le ciel : tout pauvre que tu sois,\n      Ta demeure, ô poète, est le rêve d'un sage;\n      Lorsqu'on revient, déçu, du douloureux        voyage,\n      Il est réconfortant de trouver au foyer .\n      La paix que donne seul un travail      familier.\n      Que n'ai-je suivi mieux les leçons de la vie !\n      J'aurais su, comme toi, modérer mon envie;\n      Comme toi, tour à tour méditant et priant,\n      J'opposerais au sort un défi souriant ;\n       Car je n'aurais cherché mon bonheur qu'en         moi-même...\n\n\n\n      Quand je relis le tendre et radieux poème\n      Où ton âme s'épanche en sa simplicité,\n      O Gallus, je bénis cet asile enchanté\n      Que n'atteint nul écho de nos rumeurs     confuses.\n      Tu t'es réfugié dans le bois cher aux Muses;\n      Car, tu le sais, les chants qui nous consoleront\n      Veulent être conçus dans un secret profond\n      Et n'éclosent qu'aux lieux que sacre leur présence;\n      Et ce n'est pas en vain qu'on aime le silence...\n\n                                                  FERNAND SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 423, "page_fin": 433, "titre_corps": "Frédéric Chopin : Causerie préparatoire à une audition de ses œuvres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Frédéric Chopin", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 513, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1345, "texte": "Frédéric Chopin\n\nCauserie Préparatoire à une Audition de ses Œuvres\n                      donnée à Bruxelles     en présence\n               de S. A. R. Madame la Comtesse de         Flandre\n\n\n\n\n              ALTESSE ROYALE,\n              MESDAMES, MESSIEURS,\n\n\n   Ayant eu l'honneur d'être invité par M. de Pénaranda à interpréter\ndevant vous des œuvres caractéristiques de Frédéric Chopin, je voudrais\navant de me mettre au piano, vous adresser quelques mots destinés tant à\néclairer mon interprétation qu'à vous faire pénétrer dans le monde des senti-\nments qui dictèrent au grand poète polonais ces belles pages.\n   Laissez-moi tout d'abord vous dire que si dans ces derniers temps Chopin\na été discuté, c'est qu'il n'est rien dont l'homme se lasse plus vite que de\nl'admiration. En littérature comme en art, les profonds enthousiasmes sont\npresque toujours suivis de vives réactions. Lorsqu'une œuvre a été longtemps\nexaltée, le moment ne tarde pas où l'adoration la plus passionnée fait place\nau dédain et à l'oubli, puis après cette passagère éclipse de gloire, les grands\nnoms prennent leur revanche définitive dans la Postérité, reconquièrent\nl'honneur qui leur est dû et se gravent en lettres d'or aux Fastes de l'Im-\nmortalité. Et quelle serait donc la cause de ces oscillations étranges du goût\net de la critique?\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3363, "texte": "424                               DURENDAL\n\n\n   D'une façon générale, la voici. Les œuvres les plus géniales ne soulève-\nront jamais qu'un coin du voile qui recouvre les splendeurs aveuglantes de\nl'éternelle Beauté et si, précieux miroirs, elles nous en communiquent\nquelque vague reflet, elles laisseront toujours entrevoir certaines traces de\ndéfaillances, trahissant ainsi par quelque côté leur humaine origine dont elles\nportent le caractère indélébile. Le Soleil a ses taches mais on ne les aperçoit\npoint tout d'abord. On ne songe qu'à s'abreuver, à se délecter de ses sublimes\nrayons d'or et ces taches sont d'ailleurs si petites. Mais lorsqu'elles appa-\nraissent souillant l'astre vermeil de leur boue déshonorante, voilà que le\nregard (ô mystère incompréhensible) semble hypnotisé par elles, il n'aper-\nçoit plus autre chose, elles grandissent, les petites taches, elles deviennent\nmonstrueuses, le Soleil n'est plus d'or, il est de boue, l'œuvre artistique tant\nchérie est honnie et méprisée. Puis le caractère excessif de la critique en\ndévoile l'erreur et l'on rentre naturellement dans la vérité.\n   Il y a le grand et le petit Chopin, comme il y a le grand et le petit\nBeethoven, le grand et le petit Schumann. Celui qui n'a vu dans l'œuvre de\nChopin qu'un ait de délicatesses et de raffinements n'a point pénétré en son\nessence intime l'âme d'un grand poète, il a admiré le métal précieux de la\ncoupe sans vouloir savourer la liqueur exquise qu'elle renferme. On rabaisse\ntrop volontiers Chopin aux misérables proportions d'un pianiste de boudoir.\nA nous il apparaît comme l'Intuitif par excellence, comme un des plus élo-\nquents poètes de la Douleur, mais les pages où il s'est surtout révélé sont\ngénéralement négligées des virtuoses, parce qu'elles ne leur prêtent pas suffi-\nsamment l'occasion d'étaler la prestesse de leurs doigts. Oui l'œuvre de Cho-\npin est immortelle parce qu'essentiellement humaine, elle est aussi génialement\nsincère.\n  J'éprouve ici le désir de faire une observation générale bien qu'elle n'ait\navec mon sujet qu'un rapport indirect. Le culte absolu de la forme, sorte de\nnéo-classicisme dont le maximum d'intensité se rattache en littérature à la\npériode parnassienne, n'a-t-il point certains excès à se reprocher ? Loin de\nmoi la pensée d'amoindrir en quoi que ce soit des génies de l'envergure de\nFlaubert ou de Leconte de Lisle. Mon admiration et mon respect pour eux\nsont sans bornes. Le côté excessif et condamnable de cette tendance est sim-\nplement de vouloir placer à l'arrière-plan les grands Intuitifs de la première\nmoitié du XIXe siècle, Lamartine, Hugo, Musset, dont les défaillances for-\nmelles sont d'autant plus fréquentes que leur âme vibrait d'émotions plus\nintenses et plus impérieuses.\n   Chopin lui aussi occupe une place glorieuse parmi les grands Intuitifs.\nVous savez comment il composait. Il écrivait un Nocturne ou un Prélude\nd'un seul trait. Puis commençaient des scènes de véritable désespoir que\nnous a retracées George Sand. Il pleurait, il se désolait, transcrivait de nou-\nveau son poème, puis recommençait, remettait vingt fois son œuvre sur le\nmétier, et après toutes ces indicibles souffrances, il était contraint de revenir\nà l'inspiration telle qu'elle s'était présentée en son jet primitif, se reconnais-\nsant souverainement impuissant à améliorer. Il était peut-être encore plus\n"}, {"page_pdf": 515, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3051, "texte": "                             FRÉDÉRIC CHOPIN                                425\n\n\npoète qu'artiste, mais c'est là une distinction subtile que je ne puis qu'in-\ndiquer, car entrer dans des développements à ce sujet m'entraînerait trop\nloin.\n   Dans le cours de cette causerie je passerai très rapidement sur la biogra-\nphie de Chopin d'ailleurs fort connue, et m'attacherai plus spécialement à\nl'œuvre que j'analyserai plutôt au point de vue poétique qu'au point de vue\nmusical pur. Je ne puis cependant m'abstenir de remarquer dans cet ordre\nd'idées que Chopin est un des plus féconds initiateurs, un des rénovateurs\nles plus puissants. Indépendamment de sa valeur intrinsèque, son œuvre a\nexercé une influence décisive sur la conception esthétique et les procédés\nharmoniques tant des contemporains que de ceux qui suivirent. A ce point\nde vue, les grands romantiques du XIXe siècle, Schumann et Wagner,\ndoivent autant et peut-être encore plus au maître polonais qu'à Beethoven\nlui-même. Il est tel et tel poème de Chopin dont « Tristan et Yseult» semble\ncomme la paraphrase gigantesque.\n\n\n                                      *   *\n\n\n   Le Génie est une plante qui croît et se développe sur des rivages battus\npar la Tempête. Dans son voyage ascensionnel vers les cimes de l'Idéal, il a\nun compagnon inséparable, le Malheur. C'est Haydn enfant manquant de\ntout, mourant presque de faim et cherchant de par les rues de Vienne les\nchiffons de papier où il pourra noter ses inspirations. C'est Beethoven trahi\ndans ses plus chères affections, perdant l'ouïe et frappé ainsi de l'infortune\nla plus épouvantable qu'on puisse imaginer pour ce musicien grand entre\nles grands. C'est Schumann dont le génie après avoir longtemps plané en de\nradieuses sphères, finitpar sombrer dans le noir abîme de la Folie. Si Chopin\nne connut point ces grands revers, cependant, on peut le dire, il ne goûta le\nbonheur que par intermittences clairsemées. Son enfance s'écoula\nheureuse aux côtés d'une mère et de sœurs qui l'adoraient. Servi par une\nintelligence merveilleuse, par une faculté d'assimilation incomparable, il\ntriompha sans effort de toutes les difficultés qui d'ordinaire rebutent un si\ngrand nombre. Son père, un Lorrain de Nancy, s'était établi à Varsovie.\nA cela rien d'étonnant. Des liens constants rattachaient à cette époque le\nroyaume de Pologne et. le duché de Lorraine où régnait le roi Stanislas\nLeczinsky. Nicolas Chopin était un homme d'un profond savoir, il avait été\nprécepteur de Marie Laczinska, celle qui plus tard sous le nom de comtesse\nWalewska devait ranger à ses pieds le vainqueur de l'Europe. Il ouvrit une\nmaison d'éducation à Varsovie et, secondé par de puissantes influences, il ne\ntarda pas de jouir d'une confiance que justifiaient ses grandes capacités. Les\njeunes gens portant les noms les plus illuslres de la Pologne passèrent leurs\npremières années dans la maison de Nicolas Chopin. Faut-il attribuer à ce\nfait la distinction aristocratique qui, au dire de tous, caractérisait à un degré\nsi éminent l'auteur de Ballades?\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3604, "texte": "426                               DURENDAL\n\n\n    Pour apprécier l'atmosphère vraiment intellectuelle où vivait cette famille,\nrappelons que des trois sœurs de Chopin les deux aînées Louise et Isabelle\npublièrent en collaboration, divers écrits de valeur et notamment des travaux\nremarquables sur les moyens pratiques de relever la condition matérielle et\nmorale des classes ouvrières. Quant à la petite Emilie Chopin dont la beauté\négalait le talent, ce fut une enfant extraordinaire. Les biographes polonais\nracontent qu'elle était la joie et la lumière de la maison. On a d'elle des\npoésies originales écrites en diverses circonstances, exquises de forme et\nd'harmonie, et des traductions polonaises d'un poète allemand Salzman.\nEmilie Chopinserait devenuesans douteune des plus pures gloiresde la littéra-\n ture polonaise. La phtisie la terrassa à 14 ans, juste au moment où la fleur\nallait s'épanouir. Quand elle vit je désespoir de ses parents réunis autour de\nsa couche, elle composa un distique charmant dont voici la traduction:\n « L'homme a vraiment conscience de la tristesse de son sort sur la terre,\nlorsqu'il s'aperçoit qu'il est une source de douleur pour ceux qu'il aime. »\n Ainsi mourut cette aimable et géniale enfant et ce fut une ombre immense\n sur la vie des parents de Chopin et sur l'âme du jeune Frédéric.\n     Les livres les plus à recommander sur la vie de notre compositeur, sont le\n recueil de ses lettres, dont Karasowsky nous a donné une traduction alle-\n mande et qui révèlent un Chopin adorablement bon vouant à ses parents\n un véritable culte et déversant les trésors d'affection de son âme dans le\n cœur de Titus Voïcikowsky, son ami le plus intime. Un autre livre inté-\n  ressant, écrit celui-ci en français, est intitulé : Les trois Romans de Frédéric\n  Chopin. Il nous raconte l'amour du maître pour Marie Wodzinska, jeune fille\n aussi belle que bonne et qui semblait toute créée pour unir sa vie à celle de\n  notre grand poète. Chopin l'aimait depuis son enfance et sa jeunesse fut\n  bercée et éclairée par ce songe vermeil tout lumineux d'espoir. La jeune fille\n  lui rendait son amour. Eut-elle jamais pu rencontrer une nature plus affinée,\n  plus délicate, plus élevée? Mais elle appartenait à une race illustre de la\n  Pologne et ses parents possédaient une des plus considérables fortunes ter-\n  riennes du pays. Chopin; ne pouvait lui offrir que les trésors de son cœur et\n  de son génie et le grand artiste, à l'âme si aimante, s'aperçut trop tard qu'il\n  s'était nourri pendant dix ans d'une chimère; que ce sentiment fécond au\n  souffle duquel avaient germé tant de poèmes radieux, devait être pour lui la\n   source d'une immense douleur. — Ce fut un déchirement. — Marie Wod-\n   zinska épousa le comte de Skarbeck, fils de l'ancien élève de Nicolas Chopin.\n   Cette union ne fut d'ailleurs pas heureuse. Il y eut sans doute quelques\n   rayons de bonheur dans la vie de Chopin. Ce furent les premières années de\n   son séjour à Paris. Sa modestie charmante rehaussant en lui les plus purs\n   dons du génie, lui avait concilié l'estime, l'amour et l'admiration de tout ce\n   qui à cette époque portait à Paris un nom dans la littérature ou dans l'art.\n   Mais la Phtisie était là, monstre impitoyable guettant sa proie dans l'ombre.\n   Je ne m'attarderai pas à vous décrirela tristesse des dernières années où consumé\n   par cette atroce maladie qui ne pardonne point, il voyait la Mort s'approcher\n   à grands pas et cela juste au moment où la Gloire lui souriait, le comblant de\n   ses caresses; au moment où dans la plénitude de son génie il sentait qu'il\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": "                             FRÉDÉRIC CHOPIN                                 427\n\n\navait encore tant de choses à dire au monde. Mais l'arrêt était irrévocable, il\nfallait mourir, et il mourut en chrétien, admirable de résignation et plein\nd'espoir en Dieu. Ainsi Chopin nous apparaît, dans le Panthéon de l'Art,\ncomme une des figures les plus hautement sympathiques. Écoutez comment\nLiszt esquisse son caractère :\n   « Ayant toujours conservé une exquise pureté intérieure que les orages de\nla vie ont peu troublé, jamais souillé, car ils n'ébranlèrent jamais en lui le\ngoût du bien, l'inclination vers l'honnête, le respect de la vertu, la foi en la\nsainteté, Chopin ne perdait jamais cette naïveté juvénile qui permet de se\ntrouver agréablement dans un cercle dont la vertu, l'honnêteté font les prin-\ncipaux frais et le plus grand charme. Il aimait les causeries des gens qu'il\nestimait, il se complaisait aux plaisirs enfantins des jeunes personnes. Il\npassait volontiers des soirées entières à jouer au colin-maillard avec des\njeunes filles, à leur conter des histoires amusantes ou cocasses, à les faire\nrire de ces rires fous de la jeunesse qui font encore plus plaisir à entendre\nque le chant de la fauvette. Tout cela réuni faisait que Chopin, si intimement\nlié avec quelques-unes des personnalités les plus marquantes du mouvement\nartistique et littéraire d'alors que leurs existences semblaientn'en faire qu'une,\nresta néanmoins un étranger au milieu d'elles. Son individualité ne se fondit\navec aucune autre. Personne d'entre les Parisiens n'était à même de com-\nprendre cette réunion, accomplie dans les plus hautes régions de l'être, entre\n les aspirations du génie et la pureté des désirs. »\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n  Mais j'ai hâte de vous soumettre quelques considérations sur l'œuvre de\nChopin en général et spécialement sur celles que je vais interpréter.\n   Des liens étroits rattachent toute œuvre artistique aux circonstances exté-\nrieures qui entourèrent son éclosion, la rendant pour ainsi dire dépendante et\ntributaire du milieu, du temps où elle vit le jour, des tendances et des préoc-\ncupations qui présidèrent à son élaboration; et c'est de ce principe primor-\ndial que doit s'inspirer toute critique éclairée.\n   Chopin c'est le chantre des malheurs de son pays et de son époque. Au\nmoment où l'antique royaume de Pologne s'effondrait, du fond de ses ruines\narrosées d'un sang héroïque, s'élevait une voix tendre et triste comme un\nadieu, ayant parfois des accents tourmentés comme les sanglots de l'Orage\ndéchaîné dans la forêt, parfois aussi la majestueuse sérénité de l'âme ouvrant\nses ailes vers le ciel. Et s'il est vrai qu'un des caractères essentiels de l'œuvre\nde Chopin est qu'elle chante les malheurs de la Pologne, ajoutons qu'elle le\nfait en une langue merveilleusement appropriée, car les thèmes qu'elle expose\nétant pour la plupart puisés dans le trésor mélodique du Folklore populaire,\nelle paraît ainsi emprunter comme la voix même de la Patrie. A ce point de\nvue, je ne pense point qu'il existe dans toute la littérature musicale d'œuvre\nplus éminemment nationale, plus imbibée du milieu ambiant. En toute cette\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3437, "texte": "428                              DURENDAL\n\n\nmusique c'est l'Ame de la Pologne qui plane immense, qui vibre et\npleure, portant le deuil de sa gloire flétrie, mais se relevant parfois comme\npar le soubresaut rapide d'un orgueil révolté et célébrant alors dans des\naccents héroïques les inoubliables grandeurs d'un lointain passé.\n   L'œuvre de Chopin retrace aussi d'une façon générale les tristesses de\nl'époque, époque d'inquiétude, de malaise, d'anarchie intellectuelle et morale\ndont l'évolution romantique reflète les profondes et lancinantes douleurs. Le\nXVIIIe siècle a accompli son œuvre de désagrégation et de mort, l'Idéal s'est\nvoilé, le matérialisme dont le contact déprimant avait souillé les trônes les\nplus éclatants de la vieille Europe, a descendu insensiblement les échelons\nsuccessifs de l'organisme social. L'âme humaine souffre, elle se sent suspendue\ndans le vide, enveloppée d'obscurité, se heurtant aux plus effrayants mystères,\net le romantisme n'est que l'expression dans l'art de ce drame intérieur, fleur\nétrange qui contrairement aux lois de la nature semble éclose au souffle\nd'une formidable tourmente. Pour reproduire en toute son intensité cette\ntragique agitation de l'âme moderne, l'artiste a senti l'impérieuse nécessité\nde secouer les vieilles entraves, de briser le moule usé des formules tradition-\nnelles. Et ici je puis marquer un trait distinctif de l'art de Chopin qui, comme\nje le disais tantôt, est essentiellement novateur.\n   Il faut donc distinguer dans l'œuvre du maître un élément national et un\nélément humain. L'élément national est surtout traduit dans les œuvres\nrythmées et dansantes, et précisément à cause de cela, on a longtemps appelé\nChopin l'auteur des Polonaises et des Mazurkas. Liszt, dans la biographie\nassez déclamatoire qu'il nous a donnée de Chopin, consacre près de cent pages\nsur les trois cents de son livre, à nous décrire par le menu les mouvements\nde ces danses où les belles princesses de Varsovie déployaient leurs grâces de\npatriciennes, donnant par là une preuve évidente de ses intimes préférences.\nA cela rien qui doive nous surprendre. Si Liszt a été le plus extraordinaire\nvirtuose du XIXe siècle, s'il a amélioré en certains points la technique de son\ninstrument, il faut reconnaître que son art, original en quelques Rhapsodies et\ncertaines pièces descriptives, est un art extérieur, tout de surface, dénué\nd'émotion et de profondeur. Comment donc eut-il pu goûter le subtil et dis-\ncret parfum des Préludes et des Nocturnes, poèmes si impressionnants dans\nleur cadre restreint, apparaissant tantôt comme des méditations recueillies,\ntantôt comme des drames tout palpitants de vie intérieure?\n   Chopin est le type le plus complet du poète musicien. Il rêve, il souffre, il\nprie. A cette triple orientation de son âme correspond un triple caractère,\ntrès visible surtout dans ses Nocturnes. Ou bien ce sont de douces cantilènes\nplaintivement amoureuses, d'une mélodie exquise et raffinée qui charme\ninvinciblement. C'est à ces poèmes que s'adresse plus spécialement le reproche\nde mélancolie maladive, reproche que nous repoussons énergiquement, car\nsi ces nocturnes de par le tour moelleux et la tendresse de la phrase mélo-\ndique sont évidemment des poèmes élégiaques, le sentiment dont ils s'ins-\npirent et qu'ils traduisent n'a rien de morbidement voluptueux; c'est un senti-\nment doux, élevé, chaste qui réprouve tout rapprochement avec les caresses\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3375, "texte": "                             FRÉDÉRIC CHOPIN                                429\n\nsensuelles de la poésie de Musset, rapprochement que presque tous les cri-\ntiques se sont plu à établir. Au point de vue musical pur, ces nocturnes tra-\nhissent l'influence italienne et ce n'est naturellement pas à eux que vont mes\npréférences.\n   Les nocturnes de la seconde catégorie réapparaissent fort supérieurs. La\ncantilène italienne en est presque totalement absente et la portée philoso-\nphique de l'œuvre transparaît déjà, nous livrant le secret de l'âme du poète.\n   Ecoutez dans le Nocturne en fa (celui que j'exécute le premier) les deux\nparties nettement distinctes, la phrase initiale racontant les songes d'or qui\nleurrent la pauvre âme humaine, puis l'ouragan de désespoir qui lui succède\nsoufflant impitoyablement sur ces apparitions charmantes, explosion de pas-\nsion après laquelle le poète se calme de nouveau, bien que sous ce calme\ntrompeur continue de couver une douleur sourde et contenue.\n   Mais Chopin n'est pas seulement le chantre de l'amour et le berceur de nos\nvagues tristesses. Je viens de le dire : Il rêve, il souffre, il prie, et se mani-\nfeste aussi fréquemment comme un génie religieux. Plusieurs de ses Nocturnes,\nnaturellement les plus complets, sont d'incomparables prières. Tristes et\nsombres au début, ils se résolvent en une sorte d'expansion sereine, résignée\net quasi séraphique qui en constitue le couronnement. Sous ce point de vue\nle Nocturne en sol mineur que j'exécute en second lieu est un des plus frappants.\nPar ses trois parties nettement caractérisées, phrase de rêve et de mystère,\ndéchaînement d'angoisse et de désespoir, calme religieux symbolisé dans le\nchoral en fa, il nous semble être au même titre que la fantaisie en fa mineur,\nun résumé complet de l'œuvre de Chopin. Ce petit poème c'est l'histoire de\nl'homme en deux pages, notre destinée étant de désirer et de poursuivre un\nIdéal qu'il nous est impossible d'atteindre sur la terre, d'où la Souffrance;\npuis, du moins pour ceux qui savent réfléchir, sinon le bonheur en tout cas\nle calme issu de la méditation religieuse.\n   La Fantaisie en fa mineur est une œuvre lyrique de la plus haute portée,\nracontant si fidèlement l'âme de Chopin sous ses divers aspects qu'on ne\nsaurait absolument point la passer sous silence, dans une audition destinée à\nfaire connaître les éléments essentiels de l'esthétique du maître. C'est avant\ntout une fantaisie dans le sens le plus strict du mot, car nul plan déterminé\nn'est venu en coordonner les parties disjointes, nulle idée directrice ne semble\ngouverner l'inspiration du poète dont l'imagination débridée vole à travers les\nrégions les plus distantes l'une de l'autre.\n   Chopin nous ouvre d'abord la porte sur une scène de deuil. C'est un des\nhéros de 1830 qui vient de mourir. En entendant ces accords mouillés de\npleurs, on sent qu'on pénètre dans la région sacrée du Mystère. Ce n'est\ncependant pas la voix atroce du désespoir qui y retentit, non, c'est cette dou-\nleur indéfinissable tempérée d'une joie latente, dont le symbole le plus sug-\ngestif serait celui qui nous ferait apparaître la Mort telle qu'une vierge d'une\nradieuse beauté, de qui les traits divins seraient recouverts d'un voile noir si\népais que nous pleurerions à la pensée de ne pouvoir le soulever. Et la\n Marche funèbre sonne, se déroule, fière et lente.\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3236, "texte": "430                             DURENDAL\n\n\n  Tout à coup de ces abîmes de la mort jaillit une phrase d'amour qui s'élève\ncomme une spirale immense, toute gonflée des soupirs des mères, des pleurs\ndes fiancées, prenant parfois l'allure tumultueuse des luttes épiques du champ\nde bataille et qui, parvenue au summum de la passion, éclate dans une fan-\nfare héroïque que suit un choral de voix lointaines... La scène change.\nL'accord du sol bémol se résout comme en un nuage de sonorités étince-\nlantes... Ne serait-ce pas l'âme transfigurée qui vole dans le rayonnement de\nDieu? Le calme est venu, calme surhumain que soulignent certains accords\nprésageant Wagner... On prie... Puis la phrase de passion reprend, suivie\nde la fanfare et du choral, et le tout se termine dans une atmosphère de paix,\nde résignation et de tendresse       Et voilà la fantaisie en fa mineur.\n   Les Études, à part celles d'un caractère purement technique, doivent aussi\ncompter parmi les inspirations les plus élevées du maître polonais. J'ai choisi\nquatre des plus belles et si l'on me demande de quel droit je me suis permis\nsur mon programme de leur adjoindre des dénominations complémentaires,\nje répondrai que je me base sur la conception de Chopin plus poète encore\nque musicien, contemplant d'abord dans l'intuition du rêve, puis traduisant\ndans la langue des sons l'idéale contemplation.\n   C'est Schumann même qui a baptisé l'Étude en ha bémol du surnom de\nVision... Matériellement, ce n'est qu'une série de modulations oscillant autour\nde l'accord en La bémol; mais l'auteur de Manfred y voit la vision du poète\nque l'inspiration a effleurée de son aile de flamme. D'abord imprécise et\nembrumée, elle se traduit au piano par des sonorités douces, vagues et loin-\ntaines. Puis accusant ses contours l'image devient plus nette. Au milieu des\nflots harmonieux qui se pressent et s'illuminent, une touchante voix de ténor\ns'est élevée, esquissant un chant passionné. C'est le poète qui vibre d'enthou-\nsiasme et voudrait étreindre la chère image. Mais ce chant du ciel est bientôt\ninterrompu, car la vision fugitive s'effaçant progressivement s'est envolée\nbien loin dans la nuit.\n   Dans l'Étude en fa m'attache à ce que la ciselure de l'étude proprement\ndite n'apparaisse qu'au second plan, subordonnée à la hantise du souffle\nhéroïque qui la domine d'un bout à l'autre.\n   L'étude en ut dièse mineur m'apparaît un sublime dialogue. On y distingue\nen effet comme les appels de deux voix qui se répondent, l'une mâle, grave\net sévère, l'autre aux accents pathétiques, tendres et doux. C'est comme\nquelque grande douleur qui aurait assombri l'âme d'un héros et qui subsis-\nterait entière, malgré les paroles émues d'une femme aimante et consolatrice.\nA mon sens cette page est un des sommets de l'œuvre de Chopin; plus que\ncela, une des plus pures, des plus hautes manifestations de l'art en général.\nJe la considère comme la réfutation la plus péremptoire de cette critique qui\nconteste à Chopin la grandeur.\n    Une autre étude, celle que j'appelle le Chant des Vagues, est remarquable par-\n sa puissance de féalisation pittoresque. C'est une peinture marine où; les\n arpèges qui scintillent figurent les vagues tantôt câressantes, tantôt furieuses,\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3330, "texte": "                             FRÉDÉRIC CHOPIN                               431\n\n\ns'enlaçant à un chant soutenu qui est comme la plainte \" éternelle de\nl'Océan.\n   J'ai choisi le Scherzo en ut dièse comme le type le plus grand, le plus com-\nplet, le plus symphonique où cette forme de poème soit représentée en\nl'œuvre de Chopin, me plaçant toujours à ce point de vue qui consiste à con-\nsidérer le piano, non comme un clavecin extrêmement perfectionné, mais\ncomme un orchestre réduit, point de vue qui élève le piano à une dignité\nsuréminente. L'idée que Chopin se forme du Scherzo se rapproche plus de\nla conception de Beethoven que de la conception de Schumann Je m'explique :\nSchumann si incomparablement tragique, quand il s'inspire d'un sujet\ndouloureux, sait aussi chanter le bonheur. Mais alors, dans sa musique on ne\ndécouvre plus que lumière dorée, harmonies angéliques, parfums suaves,\néchos du Paradis. Le ciel est inaltérablement bleu. Rappelez-vous l'ineffable\nNoyer et une notable part des joyaux qui constellent cet écrin précieux entre\ntous qu'on appelle l'Amour du Poète. Pareillement le Scherzo dans Schumann .\nrépond absolument à l'idée que nous nous en formons de prime abord,\nœuvre de bonheur et de soleil. Chopin au contraire conçoit cette forme de\npoème d'une façon beaucoup plus fantaisiste. Même lorsqu'il semble vouloir\ns'abandonner à la joie, la tristesse vient l'enlacer soudain dans son crêpe. S'il\nsourit ce sourire trahit bien plus l'ironie douloureuse que la paix bienfaisante,\net sereine. Au fond le Scherzo en ut dièse, comme celui en si bémol mineur,\nsont des œuvres déroutantes, puissantes et originales au premier chef mais\nqui n'ont du Scherzo que le nom. Ne pourrait-on pas en dire autant des\nScherzos de Beethoven du moins dans sa dernière manière ?\n   Et voici maintenant le prélude de la Goutte d'eau. Lorsque les premières\natteintes de son mal commençaient à se faire sentir Chopin se trouvait un.\nsoir enfermé dans sa chambre de travail. C'était en novembre, et une fine\npluie pleurant mélancoliquement sur les vitres berçait sa rêverie. Tout à\ncoup des accents funèbres retentissent au loin, puis s'enflent et se rap-\nprochent. Chopin entr'ouvre sa fenêtre. C'est un enterrement qui défile et qui\npasse. Et pendant le sombre défilé on continue de percevoir distinctement\nle bruit de la goutte d'eau qui, dans la fièvre de l'hallucination, se transforme\net revêt des dimensions hors nature. C'est comme un gigantesque marteau\nd'acier qui sonnerait dans l'infini sur une enclume de douleur et dont les\ncoups réguliers, implacables, ébranleraient de tout leur poids l'âme du\npoète. Les chants de deuil se perdent ensuite dans l'éloignement et au milieu\ndu silence qui règne de nouveau, la pluie seule fait gémir sur les vitres ses\nplaintives gouttes de cristal.\n   Que vous dirai-je du Prélude en mi mineur! C'est la page la plus doulou-\nreuse que Chopin ait écrite. Comment parvenir à en rendre l'impression ?\nVous êtes-vous jamais trouvé un soir seul sur quelque cime alpestre, le\nregard plongé dans les horizons infinis? Là-bas, tout là-bas, perdu dans\nl'abîme de la vallée, dort un village au clocher rustique et la voix lointaine\nde la cloche, messagère divine, a monté jusqu'aux régions du silence. Le glas\npleure à des intervalles mesurés et solennels, aussi doux que le gémisse-,\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3550, "texte": "432                                      DURENDAL\n\n\nm e n t d'un petit oiseau blessé, mais les bouffées de vent a m è n e n t parfois à\nvotre oreille anxieuse des renforcements, des renflements de son prodigieux.\nIl semble alors que l'Ange de la Mort a quitté la vallée, qu'il plane et passe\npar-dessus votre tête. E t le son s'affaiblit, puis se renforce, puis s'éteint de\nnouveau         Voilà le P r é l u d e en mi mineur.\n    N o u s arrivons enfin à la Barcarolle qui de tous les morceaux de m o n pro-\ng r a m m e est celui qui me semble avoir le plus besoin de c o m m e n t a i r e .\nD'inspiration peut-être moins piïmesautière que les autres, il n'en a p a s\nmoins u n e portée d'art tout aussi g r a n d e . Il se rattache à cette époque où\nChopin au déclin de sa vie cherchait à se renouveler. Il m a r q u e d o n c\ncomme u n e transition, une étape, u n prélude à u n e suite de chefs-d'œuvre\ninsoupçonnés, malheureusement inéclos d a n s l'imagination du g r a n d artiste.\n    L a Barcarolle c'est une vision de Venise assombrie, p e r ç u e c o m m e au tra-\nvers d'un voile de tristesse, p a r u n h o m m e qui se sent mourir. L a Gondole q u e\ncaresse de ses baisers l'onde d'azur, côtoie les radieux palais couronnés du\nprestige des siècles envolés. L ' a t m o s p h è r e de miel baigne l'âme de volupté,\net le poète jette u n regard de tristesse sur ces p a y s de lumière qu'il va quitter\np o u r toujours...\n    P u i s la scène se transforme, ce qu'indique u n changement de ton très sen-\nsible. L e bercement de la gondole est devenu b e a u c o u p plus accusé, il semble\nqu'on soit arrivé en cette partie des lagunes où l'Adriatique commence à\nr e p r e n d r e ses droits. Des fusées de notes jaillissant d'une façon i m p r é v u e ,\npeignent l'agitation de l'onde. — Est-ce Réalité, est-ce Symbole?\n    D e u x épisodes interrompent ici la marche du p o è m e . P r e m i e r épisode :\nU n e sérénade lointaine retentit, ce sont des voix de femmes qui chantent\ncomme des réminiscences de Lucie de Lammermoor. — Second épisode : La\nbrise du soir apporte de la rive les échos d'un glas ce qui inspire à Chopin\nu n e phrase d'exquise tendresse et comme lui seul p e u t en écrire.\n    Après ces deux épisodes le chant d e la barcarolle r e p r e n d , mais soutenu\ncette fois p a r u n a c c o m p a g n e m e n t plus large et c o m m e grandi et se confond\navec les accents joyeux des fêtes vénitiennes où l'on perçoit de nouveau les\nréminiscences de l'opéra de Donizetti. Enfin, et c'est la conclusion de cette\nœuvre extraordinaire, tout le splendide décor extérieur de la cité des Doges\ns'évanouit et la g r a n d e voix intérieure de Chopin retentit seule dans le silence.\nL e ton devient é p i q u e . . . D e s spectres semblent errer d a n s la n u i t . . . Il y a en\neffet quelque chose d'indiciblement fantastique en ces accords macabres,\nhaletants qui s'enfoncent d a n s l'âme comme des épines, enveloppant de leur\nsauvage poésie la plainte s u p r ê m e . . . P u i s le chant de la barcarolle est encore\nv a g u e m e n t perçu une dernière fois, mais si loin, si loin... C'est la chose irré-\nvocablement passée, le feuillet qui s'est détaché du livre de la vie et qu'on ne\nrelit plus u n e seconde fois.\n  Telle m'apparaît la Barcarolle, dont les italianismes voulus ont, comme\nvous le voyez, u n caractère essentiellement épisodique et subsidiaire.\n  C'est ainsi qu'au tréfond de toutes ces œuvres vit une pensée géniale qui\nen est comme la fleur divine. C'est l'âme du poème que l'interprète dégagera,\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "                               FRÉDÉRIC CHOPIN                                   433\n\n\nsi possible, de l'enveloppe matérielle de sons qui la recouvre. Telle une\npierre précieuse qui n'étincelle au regard qu'après avoir été dépouillée de la\ngangue qui la retient prisonnière.\n\n\n\n\n   Me voilà arrivé au terme de la' tâche préparatoire d'initiation que je me\nsuis imposée. J'ai voulu vous faire pénétrer dans le monde des sentiments et\ndes idées que je vais m'efforcer de vous traduire musicalement.\n   Mon interprétation n'a d'autre mérite que sa sincérité absolue. Très\nsubjective, elle ne sera pas 'toujours rigoureusement et mathématiquement\nfidèle au texte écrit. Un peu d'encre vulgaire jetée sur un chiffon de papier\npeut-elle contenir tout le cerveau d'un grand artiste? Il y a dans les profon-\ndeurs de son âme des latences infinies qui implicitement contenues dans\nl'œuvre idéale, ne seront jamais explicitement énoncées dans l'œuvre écrite.\nDieu a dit : La lettre tue et l'esprit vivifie. M'efforçant de dégager l'âme de Chopin\nqui plane sur toute son œuvre, je mettrai cette préoccupation au premier plan\ndutableau, reculant au secondtout lecôté arabesque et traits de piano de façon\nà ce que sans plonger dans le brouillard leurs contours soient cependant\nlégèrement estompés.\n   Il me reste à remercier son Altesse Royale Madame la Comtesse de Flandre,\nqui a daigné rehausser de son auguste présence cette manifestation en l'hon-\nneur de Chopin, et à vous dire en terminant, Mesdames et Messieurs, que\nsi je me sens ici au milieu d'un auditoire souverainement sympathique, c'est\ntoutefois, croyez-le, avec un sentiment de respect et de crainte que je m'ap-\nproche du piano, non que je doute de mon enthousiasme et de mon amour,\nmais parce que ces œuvres m'apparaissent très haut, sur les sommets et que\nje mesure de l'œil la distance à gravir pour les atteindre parce que l'œuvre\nde Chopin est une forme très élevée de l'art et que suivant la définition\nd'un des plus admirables penseurs de notre siècle, Ernest Hello :\n  L'ART EST LE SOUVENIR DE LA PRÉSENCE UNIVERSELLE DE DIEU.\n\n\n                                                          GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                                      4?\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 434, "page_fin": 434, "titre_corps": "Hôpital", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Edgard Bonehill", "ancre_debut": "HOPITAL", "ancre_fin": "EDGARD BONEHILL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 524, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 816, "texte": "HOPITAL\nSur la neige des murs un christ géant trépasse;\nEn chaque lit blanc dort un masque de pâleur.\nPar la vitre un rayon de soleil blafard passe.\nEst-ce Dieu qui sourit à l'austère douleur ?\n\n\nComme un autre sourire, en la dolente tombe\nSurgit une cornette au doux vol de colombe :\nVers une couche blême où meurent deux yeux        froids\nLa pieuse main jette un long signe de croix.\n\n\nUn vieillard assis à la croisée entr'ouverte\n— Un grand vieillard de cire à la barbe d'argent     —\nRegarde le canal couler son onde verte,\nIl regarde passer les bateaux en songeant.\n\n\nUne gorge phtisique, éperdument      halète;\nUn papillon de nuit sur la vitre volète;\nEt voici que l'horloge émue a murmuré\nPour les agonisants un lent miserere.\n\n\n                                          EDGARD BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 435, "page_fin": 439, "titre_corps": "Un Drame d’Ibsen : Peer Gynt, poème dramatique en cinq actes", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Brigode", "ancre_debut": "UN DRAME D IBSEN", "ancre_fin": "GEORGES BRIGODE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 525, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2193, "texte": "UN DRAME D'IBSEN\n                    Peer Gynt; poème dramatique en cinq actes (1)\n\n\n\n\n                    IL y a une ressource utile pour commencer un compte rendu\n                       qui consiste à exposer compendieusement la pièce dans\n                       ce qu'elle a d'essentiel. En quelques lignes le lecteur est\n                      renseigné, et il est donné au critique un fond suffisamment\n                      solide où s'appuyer. Eh bien, vous dire ce que fait\n                      Peer Gynt pendant ces cinq actes, les aventures qu'il\n                      rencontre et les êtres divers avec lesquels il entre en\n                      contact, voilà précisément ce que je n'ai pas dessein\n                      d'entreprendre. Et à cela mieux qu'une excuse, j'ai une\n raison : que c'est proprement impossible. Jetez, je vous prie, un coup\n d'œil sur la table liminaire : j'y relève quarante-deux personnages! et remar-\n quez qu'en plus que Peer, qui dans la pièce a une sorte d'importance\n œcuménique, chacun des autres possède la sienne propre dans l'endroit\n où il apparaît. Cette table effarante nous apprend encore que « l'action com-\n mence dans les premières années du siècle et finit presque de nos jours ».\n Mettons soixante-quinze ans; ceci pour l'unité de temps — que la même\naction « se passe dans le Gulbrandsdal et les fjaëls environnants, sur la\ncôte du Maroc, au Sahara, dans l'Hospice d'aliénés du Caire, sur mer, etc. ».\nCeci pour l'unité de lieu. Quant à l'unité d'action proprement dite il n'y faut\npas songer dans cette pièce kaléidoscopique où tout est développé en tableaux\nsuccessifs dont chacun constitue à lui seul un petit tout indépendant.\nNous sommes par conséquent en présence d'un remarquable exemple de ce\nque j'appellerai : la règle des trois multiplicités.\n   Ces prolégomènes me conduisent à essayer de définir cette « espèce » litté-\nraire qui s'étiquette Peer Gynt. Je pense que c'est d'une certaine importance :\ncar on ne peut logiquement juger une chose qu'après l'avoir nommée. Qu'est-\nce donc que Peer Gynt?. Un poème dramatique, répond la couverture\n\n\n (1) Traduction du comte Prozor. (Paris; Perrin, éditeur.)\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3369, "texte": "436                                DURENDAL\n\n\njaune. Mais si je m'enchante, dans l'œuvre, de beaucoup de poésie, encore\nje l'estime de forme plutôt que de fonds, et pour du drame, par absence de\ntout sérieux conflit de devoirs ou de sentiments, il me paraît qu'il y en a\nfort peu. Je crois qu'on ne peut mieux faire que s'en rapporter à Ibsen\nlui-même : le traducteur lui demandait ce qu'il fallait dire en présentant\nPeer Gynt au public français : « Invitez-le simplement, répondit le maître,\nà passer avec moi une heure de folie! » L'œuvre d'Ibsen est donc une folie\nen cinq actes, en un nombre relativement prodigieux de tableaux, et que\nmènent à sa fin les quarante-deux personnages de plus haut hétéroclites,\nbariolés au possible, parmi lesquels je pique au hasard un Convoi funèbre,\nla Statue de Memnon, une Voix dans les ténèbres, un Fellah, des Gouttes\nde rosée, des Brins de paille, etc. — Voilà au moins un anthropomorphisme\nassez inattendu I\n   Or, cette folie est un chef-d'œuvre de vie, de couleur, d'observation et\nd'esprit. Certes, si l'ensemble affecte une allure débraillée, comme l'écrit le\ncomte Prozor dans sa préface, il n'y a pas à hésiter, c'est là le débraillé du\ngénie et l'on se souvient à propos en lisant Peer Gynt de cette remarque de\nNietzsche que « c'est quand l'art se revêt de l'étoffe la plus râpée qu'on le\nreconnaît le mieux pour l'art ». — Qu'au point de vue de la conception et de\nl'arrangement la pièce soit folle, je le veux; mais de même qu'il se trouve une\nfaçon de se tromper qui est interdite aux imbéciles, ainsi il y a une sorte de\nfolie accessible à la sagesse seule. Si maintenant je voulais distinguer de plus\nprès le genre de l'œuvre, je ne l'appellerais pas tant un poème dramatique\nqu'une espèce de roman en tableaux épisodiques, roman chimérique, humoris-\ntique— car il y a beaucoup d'humour dans ce livre, et de l'esprit, et de l'ironie\nde la meilleure frappe — roman fantastique en vers dont la vie tumultueuse\nde Peer Gynt fait le fond et les frais, roman qui, s'il en prenait la vraie\nforme, ressemblerait beaucoup peut-être, dans son « ton » norwégien, à celui\nde Lesage ou de De Coster.\n   Mais parlons un peu du héros lui-même. Le personnage est singulier. Il\nme semble qu'au carrefour de rues qu'on aurait nommées rue Fallstaff, rue\nThiel Uylenspiegel, rue Gil Bias, Don Juan, Turcaret, Ubu, on ne pourrait\nmieux faire qu'élever une statuette à notre homme. Car il participe de tous\nces héros à rebours. Rien n'est plus effronté que Peer, rien n'est plus couard,\ncynique, hâbleur, dévergondé que Peer. Pourtant il ne déplaît pas. Et il ne\ndéplaît pas pour deux raisons : si Peer est de la sorte bariolé de vices et\nprésente, pour ainsi parler, une véritable marqueterie de défauts et de\ntravers, quelque chose nous le rend involontairement sympathique, je veux\ndire son entrain merveilleux, son imagination grandiloquente et creuse et cet\nhumour excellent, à base de jovialité et de poltronnerie, dont il ne se départit\npoint. On rit malgré 'soi, on est désarmé. La seconde raison, c'est Solveig.\nNotre homme n'est au juste qu'une scintillante fripouille, mais dans cette\nfripouille il n'j' a pas un irréductible de la perversité : Solveig, pure, fidèle,\ncandide s'est donnée d'amour entièrement à lui. Elle est le bon génie, mieux,\nla planche de salut de Peer. Quoiqu'elle apparaisse en somme fort peu dans\n"}, {"page_pdf": 527, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3584, "texte": "                               UN DRAME D'IBSEN                                437\n\nla pièce, on ne peut la nommer épisodique, car elle reste la partie claire de\n l'âme de Peer, pour devenir en fin de compte l'instrument même de sa réno-\n vation. J'indique ici, en passant, le côté le plus philosophique de l'œuvre : la\nrédemption du pêcheur par l'amour pur. Cette conception universellement\nhumaine est surtout en honneur dans les littératures nordiennes; faut-il rap-\npeler Wagner et, par exemple, Tannhaüser et le vaisseau-fantôme? Mais je\nne veux pas insister sur ce point, et voici pourquoi. Avec Ibsen on est trop\ntenté de voir continuellement l'allégorie, la thèse, l'intention morale ou philo-\nsophique là où il n'y en a point. Pour un rien on crie au symbole, et souvent\nparce qu'on n'a pas compris ce qui s'y trouve on veut avoir deviné ce qui n'y\nest pas; c'est un travers, une diathèseibsénienne. Non certes que beaucoup de\nses pièces ne soient foncièrement symboliques; pourtant quelques-unes y\néchappent, telle Nora, et telle Peer Gynt où je me refuse à admirer une portée\nqu'elle n'a pas. Il est vrai, on peut rencontrer dans la multiplicité des tableaux\ncertains où semble sourdre l'allégorie, la leçon morale, mais, à mon avis, il\nne faut pas s'y arrêter. Ils n'ont d'autre raison d'être que de fournir à Peer\nl'occasion de parler, d'agir, de se révéler au lecteur; ils servent à l'auteur pour\npeindre son héros; ils sont un moyen et non un but, ils sont donc accessoires.\n—Toutefois faisons une distinction entre les trois premiers actes et les deux\nsuivants ; ceux-ci revêtent avec insistance une allure plus particulièrement\nsatirique, surtout le quatrième. Or, toute satire qui s'agrandit un peu, forcé-\nment prend une valeur philosophique. En dernière analyse donc, ce serait,\nme semble-t-il, excessif, de chercher dans Peer Gynt d'autre symbole que celui\nqui ressort en quelque manière forcément de n'importe quelle action humaine,\nen ce sens spécial qu'en pressant d'un peu près le plus minine des faits on le\ndécouvre toujours représentatif de quelqu'idée. Et alors Manon Lescaut lui-\nmême est un roman symbolique. Voilà pourquoi je ne vois essentiellement\ndans Peer Gynt qu'une fantaisie de poète, de poète qui dans un moment\nde folie a créé un « type » animé et d'une profonde accentuation person-\nnelle, synthèse, si l'on veut, de l'âme populaire norwégienne, mais conte-\nnant en lui assez de justesse et d'humanité pour être vrai en dépit de toutes\nlongitudes.\n   Je voudrais maintenant indiquer les qualités littéraires spéciales et les\nbeautés nombreuses qui confèrent à l'œuvre d'Ibsen son caractère original,\nsi attachant, peut-être unique. Je devrais dire de quel trait net sont dessinés\nles personnages d'à côté. Telle Aase, la mère de notre héros, en continuel\ngrand dam des frasques de son fils et consacrant à le maudire le temps qu'elle\nn'emploie pas à le défendre, rebiffée et enthousiaste, à la moindre attaque\ncontre lui ou sa réputation. Telle la calme et pure Solveig éternellement\nfidèle à l'élu, qui vieillit en l'attendant et finit par le recueillir dans le havre\nde paix que lui ouvre son amour; Solveig, figure délicieuse, fil d'or parmi\ncette trame bariolée, dont la grâce apaisante apparaît par affleurements dans\ntoute la pièce et en est comme la force et la fraîcheur. Je devrais aussi citer\ndes scènes entières qui sont parfaites d'émotion, de comique ou d'esprit sati-\nrique. S'il me fallait extraire quelques pages choisies dans les 250 de l'œuvre;\nje découperais entre autres cet admirable épisode de la mort d'Aase: Peer avec\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3379, "texte": "438                                DURENDAL\n\n\nun âpre et ingénieux désespoir, penché sur le grabat de la moribonde, lui\nconte une de leurs histoires préférées, le départ à travers le fjaël couvert de\nneige vers le château imaginaire de Soria-Maria. Peer conte, conte, et la\npauvre vieille, transportée sur les ailes de l'hallucination factice dont l'entoure\nson fils, s'éteint lentement dans ses bras. La suprême charité de Peer l'a en\nquelque sorte distraite de mourir. Tout le morceau est d'une beauté qui\nsaisit. On sent passer étrangement, dans cette fantasmagorie de la mort et du\nrêve la vibration énervée du mystère. Je citerais tout le commencement du\nquatrième acte : Peer, que l'Amérique a enrichi fait atterrir son yacht sur la\ncôte du Maroc; là il éblouit et festoie quatre amis de rencontre, destinés du\nreste à le dépouiller complètement dix pages plus loin. Il leur explique sa\nfortune : l'hiver il exportait en Extrême-Orient des idoles bouddhiques —\nvoilà pour son lucre — l'été, sous forme de palliatif, des missionnaires protes-\ntants — voilà pour sa conscience. Tout le dialogue est d'une satire très puis-\nsante; le cynisme, l'effronterie, la grossièreté narquoise, la verve humoris-\ntique de notre personnage y éclatent en traits délicieux ou forts et l'on sent ici\nclairement qu'au travers de Peer, c'est peut-être bien John que l'auteur veut\natteindre.\n   J'aurais à parler de beaucoup de choses encore ; je voudrais transcrire\nquelques fragments de scène pris un peu partout dans l'œuvre et montrer\ncombien le style en est vif, net, mordant. Ce sont là des qualités de forme et\nles cinq actes en sont pleins. Au point de vue « écriture » il faut remarquer\navec quelle souplesse Ibsen varie et ajuste aux circonstances les tous divers de\nson héros; les avatars de Peer sont aussi nombreux qu'indiqués avec justesse.\nPartout le dialogue est excellent, d'une parfaite netteté de dessin, rempli de\nmouvement; le comique y fourmille; les répliques par moments s'entre-\nchoquent et font jaillir, irrésistiblement, l'humour ou la drôlerie ; il a des pages\nd'absolue poésie et, exception faite pour quelques tableaux allégoriques\noù les personnages tiennent des discours un peu abscons, rien ne donne\ndavantage l'impression du serré, du « plein » que le vers d'Ibsen dans\nPeer Gynt.\n   Résumons-nous. Poème dramatique si l'on veut, l'œuvre du maître norwé-\ngien me semble être plutôt un roman fantaisiste ; un roman d'aventures et de\ncaractère tout ensemble que l'auteur aurait écourté et synthétisé pour n'en\nplus garder que le dialogue et les scènes proéminentes. Les touches de sym-\nbolisme — peu nombreuses — les effleurements philosophiques, le ton de haute\nsatire lui confèrent par endroits plus de portée qu'un simple délassement litté-\nraire, mais dans l'ensemble, je pense qu'il faut revenir au mot d'Ibsen lui-\nmême : une heure de folie toute vibrante de vie et d'humour. Que vaut ce\ngenre? il est malaisé de le dire, car il n'a d'autres règles, pour ainsi parler, que\nde n'en avoir point. Ou plutôt si; il en a une, mais bien extérieure quoique\nindispensable : que l'auteur soit un écrivain de génie. L'on sait si Ibsen en\nmanque ! Et il est piquant, à ce propos, de remarquer que Peer Gynt n'est\nque d'un an postérieur à Brand, qui parut en 1866. Brand, le plus rigoriste et\nprofond des drames ibséniens suivi par Peer Gynt débraillé, fantaisiste et\n"}, {"page_pdf": 529, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 656, "texte": "                            UN DRAME D'IBSEN                               439\n\n\nhumoristique! En finissant, j'indique une opposition qui est essentielle dans\nl'œuvre et en constitue peut-être principalement la saveur ; c'est celle entre la\nforme de l'action, la moins liée qu'on puisse trouver, incohérente presque,\ndisons le mot d'un romantisme exacerbé, et le réalisme exact du style. Rien de\nplus net, de plus juste, d'une plus subtile observation que ces dialogues mul-\nticolores. L'auteur de Brand verveux et humoriste !... Mais qui s'en plaindra?\nc'est de l'Ibsen amusant !\n\n                                                         GEORGES BRIGODE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 440, "page_fin": 443, "titre_corps": "Dans l’Île", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "DANS L ILE", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 530, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1486, "texte": "DANS L'ILE\n\n               LA vie nous emprisonne de toutes parts; non point\n                 la vie de la nature, toute fraîcheur et rajeunis-\n                 sement, mais la vie sociale, hâtive et fébrile,\n                 poursuivant dans son activité, fructueuse, quel-\n                 quefois, mais, plus souvent, vaine, quel but?\n                 On ne sait trop et le sait-elle elle-même?\n                 Le gain? le progrès, mirage fuyant de l'hori-\n                 zon? ou, simplement, s'évertue-t-elle à dépenser\nses forces, le surplus de vigueur qui l'étoufferait ?... Qu'im-\nporte, au fond, au rêveur, assis sur une pierre, au bord de la\nroute, et qui voit passer, d'un œil à moitié ironique, à moitié\ncompatissant, la horde tumultueuse des appétits et des concur-\nrences... Il songe que ces rivalités éperdues, ces luttes déses-\npérées pour de l'argent ou des honneurs, également précaires,\nsont, peut-être, qui sait? bonnes et salutaires; mais il pense\nque, puisqu'il doit un jour, bientôt, tomber épuisé sur la\nroute, comme les autres, mieux vaut la parcourir lentement,\nà l'écart, au travers des sentiers et des bois qui la bordent...\nNe pas se mêler à la foule, éviter sa brutalité inconsciente, ne\npas entendre la respiration haletante de tous ces êtres ambi-\ntieux de se dépasser les uns les autres, pour aller à son gré,\npour écouter sa propre pensée qui chante ou qui pleure, et\n\n (1) Un vol. in-18°. Edition de Vie Nouvelle (Larcier).\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2328, "texte": "                            DANS L'ILE                         44I\n\n\nl'écouter seule, dominant la houle incessante et douloureuse du\nmonde... Ce dernier s'imagine que le méditatif poète s'écarte\nde la mêlée par inhabileté, impuissance ou crainte et il le\nprend en pitié de ne savoir point se taire sa place, à l'aide de la\nforce ou de la ruse. Il ne le comprend point... S'il se retire en\nmarge du tumulte, ce n'est point dédain ni mépris, mais, sim-\nplement, excès de clairvoyance... Son regard pénétrant dépasse\nles apparences et aperçoit, sous la brillante inanité des choses,\nle spectre intérieur qui les soutient, illusoire lui-même.\nLe monde n'est pour lui qu'un théâtre dont la splendeur\nempruntée et doublée de misère, pitoyable à la fois et ridicule,\nne lui impose plus; le souffleur crie trop haut pour lui et il\nconnaît d'avance le désespoir, la joie ou la colère des person-\nnages, les paroles qu'ils vont dire et jusqu'à leurs gestes.\n   Cependant, lassé, à la fin, de cette sérieuse et monotone\nparade, il aspire à vivre parmi des créatures qui parleraient\nd'elles-mêmes, exprimeraient leurs propres pensées, véhé-\nmentes et délicieuses, sans verbiage convenu, dans toute leur\npure spontanéité; leurs propres pensées, incandescentes et\nclaires comme une flamme... Qui ne sourirait à des ambitions\naussi téméraires?...\n\n\n   Les héros du livre de Maubel vivent, eux aussi, au bord de\nla route, dans l'île, en une contrée bénie que la mouvante\nceinture vierge des eaux défend contre les intrusions exté-\nrieures. Mais ses habitants n'échappent point aux agitations\ndes hommes, à l'angoisse enivrante et amère du désir, à cette\naspiration vers un inconnu, plus beau, peut-être, que la réalité\ncoutumière, mais certainement plus douloureux.\n   Joël vit dans l'île, entre son père, l'organiste, et sa sœur\nenfant. L'habitude de leur pensée leur fait tout apparaître,\nautour d'eux, sous un aspect de beauté : les paysages, l'église,\nla mer, le phare. Ils en aiment la figure visible, mais donnent\nà celle-ci une valeur de symbole en ne fixant leur attention que\nsur ses traits significatifs. Toute la matérialité de la vie, celle\nmême des choses, s'efface à leurs yeux, pour ne reparaître, au\ntravers du réseau fluide de leurs réflexions ou de leurs entre-\ntiens, que dans les perspectives spirituelles de la pensée. Ils\n"}, {"page_pdf": 532, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2372, "texte": "442                         DURENDAL\n\n\n\nn'échangent que des paroles rares et entrecoupées qui marquent,\nen quelque sorte, les vibrations plus intenses et plus harmo-\nnieuses d'âmes qui résonnent à l'unisson. A quoi bon formuler\nles termes intermédiaires d'un entretien que le silence, non\nseulement n'interrompt point, mais nourrit? Une communion\nsi parfaite et si étroite ne se signifie que par des phrases brèves,\nqui sont comme l'épanouissement dans la lumière de la seule\nconclusion d'une longue série de pensées communes et inex-\nprimées. Et l'impression est, quelquefois, celle de la trajectoire,\ndans la nuit, d'une fusée, dont les flammes de couleur épar-\npillent soudain leur gerbe au firmament, au milieu des pâlis-\nsantes étoiles et de la profondeur illuminée des ténèbres.\n   Le vieil organiste est tout expérience adoucie et indulgente;\nmûri dans la souffrance, il a, finalement, dépouillé avec\nl'égoïsme, la rancune et la passion de la vie. Il n'y a pas de\nscepticisme en lui ; rien d'aride ; mais une compassion souriante\net perspicace, la charité délicate de l'homme qui a appris le\nmystère de déception de la vie, sans en être aigri ni, presque,\nétonné, et qui ne cherche point à désabuser les autres de vivre\net d'espérer.\n   La lassitude du bonheur, et d'un bonheur trop continu,\naccable Joël; sa poitrine se gonfle, ses yeux se mouillent\nau souffle du large qui passe sur l'île, traversant d'un sillon\nd'inconnu sa délicieuse paix monotone. Le passage d'un\nmissionnaire; le souvenir d'une femme et de pays, jadis entre-\nvus, ont laissé dans l'âme du fils de l'organiste les germes\nd'une nostalgie, à laquelle, finalement, il cédera... Son père\nne cherche point à le détourner de son projet; il connaît que\nle repos et la joie ne conviennent point aux cœurs virils, pré-\ndestinés aux affres du rêve et de la douleur; et il lui dit cette\nparole profonde : — « Tu as besoin de souffrir... »\n   Ghislaine, enfin, la fillette rieuse et pensive, accompagne\net égaie la vie songeuse de son père et de son grand frère des\nfleurs ingénues de sa pensée, de la grâce innocente de son\nbabil et de ses jeux; dans sa candeur, elle rit et s'amuse des\npsychélides, les petites fées qui soufflent au cœur des hommes\nl'ambition confuse de l'inaccessible et du nouveau et, frôlée\npar l'haleine du désir, elle en reste inquiète, sans le comprendre\nni le deviner encore...\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1097, "texte": "                             DANS L'ILE                         443\n\n\n   Et le livre ne conclut pas, car pourquoi conclure, alors qu'il\nn'est pas de péripétie définitive, que la vie est toujours irré-\nsolue et puisque l'avenir est en puissance dans les paroles qui\nont été dites, dans les pensées qui se sont manifestées?\n\n\n   J'ai essayé de donner l'idée d'une œuvre singulière et belle?\n mais je crains de l'avoir résumée en traits trop gros et trop\n précis. Maubel est doué de je ne sais quelle vision translucide\n qui situe les choses et les gens, leur aspect, leurs gestes et\nleurs paroles dans une atmosphère plus haute et plus pure que\nla nôtre, et où tout se dessine, vibre et se profile en lignes\nd'harmonie souples, onduleuses, en même temps, et simples.\nTellement qu'il semblerait parfois que l'auteur de Quelqu'un\nd'aujourd'hui ne veuille percevoir de la réalité, dans l'ordre sen-\nsible aussi bien que dans le spirituel, que le rayonnement dont\nelle s'environne, son prolongement immatériel et, en quelque\nsorte, musical.\n\n                                           ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 444, "page_fin": 445, "titre_corps": "Premier Salon de la Société nationale des Aquarellistes et Pastellistes de Belgique", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Henry Vaes", "ancre_debut": "PREMIER SALON", "ancre_fin": "HENRY VAES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 534, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1791, "texte": "PREMIER SALON\nde la Société nationale des Aquarellistes et Pastellistes\n\n                              DE BELGIQUE\n\n\n\n\n                          IL y a un sérieux reproche à adresser à la Commission\n                             de la Société nationale des Aquarellistes et des\n                             Pastellistes, c'est celui d'avoir admis dans leur\n                             premier Salon un certain nombre d'œuvres très\n                             secondaires et indignes d'une exposition. Je sais\n                             bien que l'aquarelle est un genre de peinture\n                             où les amateurs abondent. On s'imagine aisément\n                              que faire une aquarelle est chose facile. C'est une\n                              profonde erreur. C'est dans ces légères pages que\n                              se révèlent les délicatesses de la vision et du pin-\n                              ceau. Je me suis aussi laissé dire qu'on n'avait\n                              pas osé refuser des œuvres. Pourquoi ne pas\n                              mettre l'art au-dessus de ces mesquineries?\n  Si je voulais me représenter la plupart des peintres qui exposent ici, je ne\ncrois pas que je choisirais le type chevelu, le type de l'artiste qui évite la\nfoule, se retire dans la « tour d'ivoire de ses rêves ». Non. J'arriverais à m'ima-\nginer des artistes très « Philistins», aux allures bourgeoises qui ressemblent à\ntout le monde, qui peignent parce qu'ils ont la facilité de copier ce qu'ils\nvoient, parce qu'ils aiment la couleur, et qui mettent en tableaux ce que les\nautres disent en conversation, c'est-à-dire les impressions superficielles reçues\ndevant la nature. Certes, il y en a parmi eux qui voient juste et qui peignent\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3129, "texte": "PREMIER SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE DES AQUARELLISTES 445\n\n\navec chic. Il y en a qui choisissent de jolis sujets et qui ont le sentiment déli-\ncat. Mais aucun ne possède cette maîtrise, cette assurance qui frappe et\narrête le spectateur. Je veux cependant excepter de suite Louise de Hem et\nJef Leempoels, qui se placent au-dessus de tous par la dignité de leur art.\n   Les aquarelles de Boulvin, d'Allard, de Gaillard, d'Edouard Elle, de\nH. Seghers, de Vindevogel sont de délicieux croquis, lestement enlevés, bien\npeints mais qui n'excitent aucune profonde émotion et dont tout le mérite\nrepose sur une copie faite avec brio, d'un paysage quelconque?\n   Il y a cependant dans l'aquarelle plus que la vue à représenter, il y a l'im-\npression, le sentiment du moment à rendre.\n  Bamps, Heins, Hermanus ont des lavis plus expressifs, qui semblent plus\ncomposés en vue de l'effet; Willem Delsaux, Douhaert manifestent dans leurs\npastels cette tendance également, mais la facture et l'aisance leur manquent\nbien un peu; malgré les qualités qu'elles laissent deviner, on retrouve un\npeu chez tous ces aquarellistes l'influence des maîtres du genre en Belgique,\nqui ici sont tous absents. C'est regrettable, car par leurs œuvres ceux-ci\nauraient relevé le niveau du Salon et rendu sa yisite plus intéressante.\n   Les fleurs apportent leur contingent habituel aux expositions d'aquarelles.\nElles sont pour la plupart délicatement peintes et il faut louer les jolis\nsujets de Mlles Art, Stiénon, Meunier, Ronner et Mme Dupré.\n  La touche est fine et légère, les teintes sont très savoureuses, surtout\ndans 1' « Harmonie d'automne » d'Alice Ronner, mais l'expression fait défaut.\n  Si, après avoir regardé les dessins graciles de Privât Livemont, les études de\nRotthier, les burins sérieux et travaillés de Gaudy et les pastels un peu durs de\nMans, vous ajoutez aux paysagistes que j'ai cités plus haut, Jacquet, Outer,\nModave, Saintenoy et Pioch, vous aurez vu les «jolies choses» de l'Exposition.\n  Mais il vous restera à admirer Jcj Leempoels et Louise de Hem. Jef Leempoels\na bien le plus remarquable crayon que je connaisse. Il est souple, fin,\nexpressif. Il sillonne. Il hache. Son «Joueur de flûte» est admirablement\nétudié. Le visage est vivant, mobile. Les autres tableaux sont d'une précision\nanalogue. Peut-être lui reprocherais-je le trop de fini qui enlève un peu du\ncaractère et de l'expression.\n   Quant à Mlle de Hem, je ne puis qu'en dire le plus grand bien. Ses\npastels ont toutes les qualités du genre. Ce sont des ensembles d'une harmonie\nsavoureuse et délicate. Les tonalités, la touche vivante, onduleuse, la disposition\ndes portraits dans de somptueux intérieurs, faits d'étoffes lourdes et cha-\ntoyantes font d'elle un Carolus Duran, avec une pointe de mièvrerie en plus,\net de la grandeur en moins. Il y a chez elle plus de fantaisie et moins de force,\nplus de richesse de tons et un peu moins d'harmonie. Malgré la facture\nquelquefois un peu relâchée, ses œuvres font prévoir pour l'avenir un déve-\nloppement normal de son talent.\n\n                                                                 HENRY VAES,\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 446, "page_fin": 446, "titre_corps": "Fumer est plaisir, plaisir est fumée", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Gaston della Faille de Léverghem", "ancre_debut": "FUMER EST PLAISIR", "ancre_fin": "GASTON DELLA F A I L L E DE LEVERGHEM", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 536, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1050, "texte": "FUMER    EST    PLAISIR\n\n                      PLAISIR        EST    FUMÉE\n\n\n\n\n    La grêle a ravagé rose, lys, réséda,\n    Et, qui pis est, hélas! sapins rare tulipe.\n    — Sa femme l'a quitté. — Son fils se suicida. —\n    Par ces motifs, un vieux bourgeois d'Ulk fait sa lippe.\n\n\n    Un jour qu'il contemplait son ventre, à la Bouddha,\n    Il s'avise du seul remède qui dissipe\n    Un chagrin hollandais : de toi blanche « Gouda »,\n    Alambic de sagesse, ô longue et frêle pipe!\n\n\n    En connaisseur, il palpe, au fond de divers pots,\n    Des tabacs fins et noirs comme ébène en copeaux,\n    Avant d'en choisir un ni sec, ni trop humide.\n\n\n    Il en bourre la noix avec son gros index;\n    Puis, y boute une mèche allumée au silex,\n    Aspire et souffle\n                           - Il fume, et le voilà limpide.\n\n                              GASTON DELLA F A I L L E DE LÉVERGHEM. .\n                                                                     '\n         Juin 1900.\n                                                                     )\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 447, "page_fin": 455, "titre_corps": "Épreuves... d’Imprimerie", "titre_sommaire": "", "signature_source": "J. 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S'engage à vous faire parvenir les appré-\nciations, critiques, éloges, éreintements, bref tout ce qui s'imprime sur votre\nœuvre, et dans n'importe quelle publication du monde. Adresse télégra-\nphique : Courpress, Paris. Prix unique, trente centimes par « topo « transmis,\nqu'il s'agisse d'un simple lambeau de quotidien à un sou, ou de vingt pages\nde compte rendu magistral, cisaillées aux chairs pantelantes de telle grande\nRevue périodique.\n   — Hâtons-nous de rassurer le lecteur : Jacques (et pour cause!) n'eut\njamais à faire pratiquerpar le Courrier de la Presse cette dernièreet cruelle opé-\nration chirurgicale ! — (Les délassements chirurgicaux, galop de bravoure.)\n   Très historiées, les enveloppes du Courpress. Un éventail de vignettes\nétalées en jeu de cartes y- déploie d'affriolants tableautins : direction, lecture;\ndécoupage, départ, cependant qu'au rorid-point de cette «quadruple fête pour\n"}, {"page_pdf": 538, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3103, "texte": " 448                               DURENDAL\n\n\n les yeux», dirait mon coiffeur, trônent — palladium de la maison — de\n magnifiques ciseaux, serrant encore entre leurs lèvres minces un petit carré\n de papier, happé sans doute au Temps ou au Figaro lilliputiens dont s'ennor-\n gueillit le côté gauche de l'enveloppe.\n    O progrès merveilleux de la lithographie! O force évocatrice de l'Art, don-\n nant à qui contemple l'un quelconque des tableautins — celui, par exemple,\n représentant... comment dire? l'atelier? de lecture — de vivre toute la fièvre\n de recherche qui courbe sur cette formidable rangée de pupitres cet aligne-\n ment non moins formidable de crânes pelés ou chevelus. Quelle activité !\n quel travail ! On souffre pour eux. C'est véritablement charmant.\n   Mais au personnage debout le record du pathétique. Car il y a un person-\nnage debout: un homme, médusé, hagard, les yeux rivés sur un journal,\ntoute son attitude clamant le désespoir aigu, la douloureuse surprise de n'y\npoint trouver, dans ce journal, en dépit des recherches les plus minutieuses,\nle moindre entrefilet faisant mention du livre... té ! parbleu, du livre de\nJacques, sans doute !\n   — Et ma foi, plaisanterie à part, pourquoi ne croirait-on pas — naïvement\npeut-être — que les employés du Courpress sympathisent aux diverses vicissi-\ntudes de leurs clients ?... En tout cas, le « personnage debout » de la vignette\ns'inspire évidemment de cet idéal.\n   O personnage debout, continue tes recherches ! Courage ! Pas de défail-\n lances! Qui sait si lu ne finiras par expédier à Jacques des mets plus ravi-\ngotants que la «tartine» ?...\n   Hé bien non !\n   Quinze jours se passent: Jacques reçoit des lettres charmantes — et pré-\ncieuses, certes — de quelques-uns des littérateurs qu'il bombarda de son\nœuvre : G. Brugenbach, L. Descelliers, J. Linguet (tiens, le Théâtre-\nNational jouit donc de la franchise postale?) — entre parenthèses, savoir si\nle petit mot véritablement trop louangeur, trop formule omnibus de son direc-\nteur jouit bien, lui, de l'autre franchise, de celle qui n'est pas uniquement...\npostale?... Hum! — le Père Turqueu, l'abbé Hermel, l'abbé Fourgnier,\nG. Hoyau, Adolphe Nogif, J. Sillonnet, Maurice Gril, Pol Defait... mais\nd'articles, pas l'ombre. Le règne du silence — ô Rodenbach! —... et de la\ntartine, quoi ! Car la tartine — panem nostrum quotidianum ! — règne toujours I\n« Il était une dame tartine — dans son beau palais de beurre frais... » Chanson de\nFrance pour les petits... auteurs. Connaissez, n'est-ce pas?\n   Huit nouveaux jours... Jusqu'à la tartine qui se paie à présent des inter-\nmittences! Au courrier du lundi : rien; mardi : tartine; mercredi, jeudi, ven-\ndredi, samedi : rien; dimanche: carte de Monsieur Béninçal, et tartine...\narrangée à l'italienne — « dell'istesso e'ditore Palais sono a menzionnarsi altri due\nrecentissime publicazioni... » ce qui ne la rend pas plus savoureuse !\n   Et en voilà pour jusqu'au jeudi de la semaine suivante, où l'horrificque —\net toujours rien qu'elle! — refait une miteuse apparition I..\n   Heu ! Plutôt déconfit, le cher Jacques I\n"}, {"page_pdf": 541, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2869, "texte": "                         ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            449\n\n   « Consultons Savère », se dit-il.\n   Lequel répond : «Soyez raisonnable. Votre livre est à peine paru depuis\nun mois. Attendez « le déclanchement de la presse, souvent long à se\nproduire. »\n  Soit; patientons. Au surplus, patiente, ne patiente pas... tu sais, ce serait\ntoujours le même tabac, mon garçon ! (La complainte des jeunes hommes qui\nguettaient la déclanchement de la presse — Sonnet de l'indéclanchable presse. Admi-\nrable matière à mettre en vers... amorphes. Renvoyé à Monsieur Franc-\nNohain.)\n  Cinquième semaine... Et la presse restait toujours indéclanchable...\nPatientons...\n   Sixième semaine... Et la presse restait toujours indéclanchable... Patien-\ntons...\n  Septième semaine... Et la presse restait toujours indéclanchable... Ou du\nmoins se déclanchait si timidement, si timidement : de-ci, delà, dans des\nrecoins de journaux sans gloire, quelques lignes falottes, anonymes, ineffi-\ncaces; un peu plus — à peine — que la mention du titre du livre...\nPatientons...\n  Huitième semaine... Et la presse restait touj...\n   Hé bien, pas du tout! Savère ayant eu la charité d'aider la nature, sous\nforme d'un premier Paris dans l'Echo de Ltttbce, brusquement, l'indéclan-\nchable presse se déclanche comme une petite folle.\n   Et hardi donc! Te déclancheras-tu, — la vertu ! (Vive Franc-Nohain!) en\nrien de temps, le Courrier de la Presses, déjà transmis dix-sept articles !\n   Tout de même — pour revenir au sérieux — quelle puissance qu'un écri-\nvain célèbre disposant d'un grand journal! Sans Savère — et Jacques ne\ns'illusionna jamais sur ce point — ce que son livre eût passé inaperçu !\n   Tandis qu'à présent cela va mieux... Oh! d'ailleurs, ne nous montons pas\nle coup! — à l'exception de l'Echo de Lutice, les très grands journaux, les\ntrès grandes Revues ne veulent absolument rien savoir; mais baste ! Et d'abord\nattendons la suite, puis enfin, sur les dix-sept articles, il en est de gens fort\nconnus, et Jacques n'a pas la moindre peine à se déclarer ravi comme cela.\n   Ces envois du Courpress le tiennent en haleine, lui fournissent un inédit\nsujet d'amusement.\n  Et, par le fait, cette correspondance d'un nouveau genre est émoustillante.\nSon incertitude même en aiguise l'intérêt. Voyons! trouverons-nous ce matin,\nsur l'angle du piano fidèle, quelque enveloppe jaune à vignettes? Oui;\nvictoire! dès la porte, j'en aperçois une! Et grosse, et bosselée! Gageons\nqu'elle contient au moins trois articles! Brave Courpress, va!... Et la\n« petite mort» de la lecture? quelles délices ! Très joli, en effet, de recevoir\ndes articles... seulement faut-il encore que ce ne soient point articles farou-\nches, ni presse déclanchée à la façon d'un couperet de guillotine!.. Mais non!\nTous gentils, ces articles, tous louangeurs! Et ma foi... ma foi... il n'y a pas\n"}, {"page_pdf": 542, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": " 450                                   DURENDAL\n\n\nà dire... cela ne laisse pas de faire plaisir... Soyons cynique : cela fait même\nénormément plaisir ! A preuve l'épanouissement de Jacques recevant certain\nextrait de l'Arbalète, et, sans vergogne, y savourant par-ci par-là les phrases\nsuivantes :\n   \" Voici une œuvre de début qui n'est ni mièvre, ni banale; Monsieur Gabriel Hébert\n— le pseudonyme sous lequel Jacques avait fait paraître son livre — sait ce qu'il\ndit, le dit bien, et marche droit, d'une allure franche, vers le but à atteindre. . Songez\ndonc qu'il a pu nous intéresser vivement à l'histoire d'une vocation religieuse ratés, et\ncela sans employer ni l'amour, ni l'adultère, ni les complications de la perversité, ni les\nvingt-cinq pages dépourvues d'alinéas chères aux psychologues... Il possède la franche\ngaieté d'un enfant qu'un rien amuse, car j'ai remarqué avec plaisir que pour fort peu de\nchose, il éclate, il se tord, il se roule... Ce livre m'a tout l'air d'être une autobiographie\ntrès sincère et véritablement très attachante. »\n\n   Anonyme, malheureusement, cet extrait de l'Arbalète, ou du moins le\nCourpress oublia d'en mentionner le signataire, à laquelle, sans cela, Jacques\nse ferait un agréable devoir de transmettre des remerciements et des hom-\nmages. (Saint-Cliché, priez pour nous qui avons recours à vous!...)\n  En revanche, il est signé J. Cornelapagélis, cet article de la Matinée, où —\nsans plus de pudeur que pour celui de l'Arbalète— Jacques déguste lentement\nles petits passages ci-contre : « Le talent de M. Gabriel Hébert réside aussi dans son\nstyle qui est plein, sonore, nerveux, et je dirais presque sans défaut... (enfin! enfin!\nH i p ! hip! Hurra! Un ban pour M. Cornelapagélis!) n'étaient quelques expres­\nsions empruntées à l'antiquité et dont on voudrait faire des néologismes. Cela, d'après\nmoi, dépare le style... (Question.) Ce livre est un livre intéressant, bien fait, et sans\nêtre prophète ou fils de prophète, je pourrais dire que M. Gabriel Hébert, s'il continue\net cultive le talent dont son premier ouvrage nous le montre doué, sera certainement un\njour un de nos romanciers d'élite. C'est un nom à retenir. »\n   Hein ! voilà qui s'appelle parler, je pense ! Jacques a beau se rendre parfai-\ntement compte que «ce n'est pas arrivé », et que, Lyonnais comme lui, Mon-\nsieur Cornelapagélis exagéra la louange par amabilité pour un compatriote,\nn'empêche qu'il se sent tout gaillard, et marque d'une pierre blanche l'encou-\nrageant épisode.\n   Et puis, songez donc ! c'est qu'il n'est pas resté isolé, c'est qu'il s'est repro-\nduit, « l'encourageant épisode » ! Sur vingt-huit articles, maintenant parve-\nnus, vingt-quatre sont laudatifs; et, somme toute, les quatre autres ne\nmordent guère. Le premier, assez incolore, termine le bulletin bibliogra-\nphique d'un grand journal à images; le second, qui voudrait être magistral,\nn'est que pédant ; le troisième, soi-disant d'un abbé, reproduit le précédent\n— textuellement — dans une petite revue lyonnaise; et le quatrième...\nAh! le quatrième... oui, ma foi, ce diable de quatrième est incontestable-\nment très malin — quelques lignes (du Journal des Débats, s'il vous plaît!)\nmais finissant par cette appréciation du livre de Jacques, plus pinçante\nassurément que toutes les férules des cuistres et des sous-cuistres : « Cet\nhonnête ouvrage, d'un bon jeune homme, est digne d'intérêt. »\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3528, "texte": "                               ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                                        451\n\n\n  (Jacques, m o n très cher, n'est-ce pas que c'est embêtant de s'entendre dire\nça dans la figure!... Enfin, qu'y faire ! D'ailleurs, crois-moi, en résumé tu n'as\npas eu, jusqu'à présent, trop mauvaise presse...)\n   D'autant que la série laudative continue. Continue même si bien qu'autour du\ntrente-deuxième article bienveillant Jacques commence « à la faire » à la pose\navec soi-même, au vieux bateau du « désir des sensations neuves ». Qui sait?\nU n bel article d'éreintement, mais, là, violent, tapé, ce serait peut-être\ntrès curieux, très générateur de rares états d'âme?\n   (Attends, m o n gros, j' te vas en f... fournir — ne dirait pas B r u a n t — moi,\ndes bonbons, ou plutôt des « sensations neuves » et de « rares états d'âme !... »\nT u les a voulus, tu les auras !... P r i s au mot!)\n   Un matin, J a c q u e s , tout guilleret, dépouille le Courpress du jour...\n   — O h ! o h ! u n article de l'Hermès de Gaule! Quelle aubaine inespérée! A h !\nça, mais alors ! les revues célèbres se déclancheraient-elles aussi?... Car il est\nfameux l'Hermès de Gaule. Il a d o n n é bon n o m b r e des chefs-d'œuvre modernes ;\nses collaborateurs sont éminents ; le caducée qui barre sa couverture pourrait\njouer les sceptres littéraires; bref, oncques publication plus connue ne s'occupa\nde m o n b o u q u i n . E t l'article est signé Rechigne, le p s e u d o n y m e — illustré par\ndeux livres à succès — de M m e L a t o u r - D a m o u r . T o u t e s les chances, q u o i ! . . .\nMais savourons donc :\n    « . . . Ce journal d'une vocation manquée est extrêmement intéressant... »\n   J a c q u e s commence à sémiller, à se sentir tout h e u r e u x . Seulement... ah !\nseulement... la fin de la phrase le fait tout de suite déchanter... o h ! mais\nd é c h a n t e r ! . . . E t q u a n d il termine l'article, son nez dépasse celui de Cyrano,\net justifie s u r a b o n d a m m e n t la définition célèbre : « L e nez est le manche de\nla figure. »\n    «... Ce journal d'une vocation manquée est extrêmement intéressant par l'effroyable\négoïsme qui s'en dégage. Rien ne peut émouvoir le type de ce triste héros des séminaires,\nsinon la musique le chatouillant à fleur de peau, et la vue de quelques primitifs du\nLouvre — selon l'us !... — Les descriptions de la vie au séminaire d'Issy sont très\nremarquables comme art, cyniques comme résultat religieux... Georges (le personnage\nprincipal du livre, avec lequel Jacques s'est plus que visiblement identifié) est un\nmonsieur malfaisant qui n ' a i m e que lui ; et il est irrévocablement un médiocre, car,\nchose abominable ! il rit, non il \" rigole \" de toutes les choses niaises qui devraient le\nfaire pleurer. On ne saurait croire combien ce rire innocent et fade est atroce tout le long\nde ce livre... L'œuvre elle-même est d'ailleurs loin d'être médiocre. C'est de plus un\nroman sans femme, et il repose, je vous assure... Mais ce Georges ne contient que du\nvent comme les démons très inférieurs... Il se tait sur tout le poème de la chair, et ce\nsilence fait presque peur tellement il n o u s doit cacher de turpitudes... »\n  Tableau I\n    Aussi, plutôt désarçonnant, l'on en conviendra, de s'entendre — sous cou-\nleur de critiques littéraires — accuser brutalement de m œ u r s inavouables.\nL ' a l g a r a d e , p o u r absolument imprévue, n'en est pas plus récréative, et, cette\nfois-ci du moins, « le triste héros des séminaires » — si tant est que jusqu'alors\n"}, {"page_pdf": 544, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3408, "texte": " 452                              DURENDAL\n\n\n« rien ne put l'émouvoir » — ne se sent guère en disposition de rire... ni\nmême de « rigoler ».\n  Mélancoliquement bercé dans un rocking-chair, il fume pipe sur pipe, tout\nen regardant lutter, pêle-mêle, une bousculade de réflexions :\n  — Mon Dieu, comme les gens sont donc méchants! Que lui ai-je fait à\ncette Rechigne pour qu'elle vienne ainsi m'insulter !... Et moi qui, naguère,\nm'ébahissais de certaine remarque de mon fidèle un vilain monsieur : « Si l'on\nne promène pas de temps en temps quelque charmante personne, les conjrires vous attri­\nbuent tout de suite des mœurs inavouables ! » Indirectement, mais cependant pleine-\nment démontrée par ce qui m'arrive aujourd'hui, la justesse de la remarque!...\nA cela près, d'ailleurs, que l'article de 1'Arbalète me faisait au contraire un\nmérite de savoir intéresser le lecteur « sans employer ni l'amour ni l'adultère »,\ncomme il me louait aussi « de posséder la franche gaieté d'un enfant qu'un rien\namuse))! Quantum mutatus... avec Rechigne!... Curieuses, ces différences\nd'appréciations!... Au surplus, chacun son tour! Mon livre contenait des\nchoses désagréables — ah ! certes, pas de l'importance des aménités dont me\ngratifie Rechigne ! — mais enfin des choses assez mortifiantes pour pas mal\nde personnes. A présent, les rôles sont intervertis. C'est justice...\n   Le temps de rallumer sa pipe, et Jacques repart à fond de train :\n   — Quelle phrase ai-je donc lue l'autre jour? Etait-elle de Maurice Barrès\ndans l'Echo de Paris ou d'Octave Mirbeau dans l'Aurore? De Barrès, je crois.\nQuelque chose dans ce genre : « Sur certaines injures on met la dalle pesante,\nlarge, silencieuse du mépris, et l'on passe... » Tout de même, comme on retient\nmieux les articles qui vous concernent! Je puis me réciter textuellement, sans\nchanger un mot, ces... (voyons, combien y en a-t-il donc? une, deux, trois,\nquatre...) ces vingt-six lignes et demie, petites lettres serrées, de Rechigne,\nque je n'ai lues encore que trois fois, et pas moyen de retrouver les termes\nexacts de la courte phrase de Barrès — ou de Mirbeau? — des journaux\nd'avant-hier soir... Oui. le mépris... ce serait évidemment le cas... mais pour\nce que cela console!... Et puis, je ne sais pas... c'est plus fort que moi...\nnon... décidément... le mépris... pas dans mes cordes... J'aime mieux discu-\nter, essayer de convertir les gens...\n    Si j'écrivais à Rechigne, ou me faisais présenter par Savère, qui la connaît\n sans doute, comme il connaît tous les grands manitous de Paris... Avouez,\n Madame, que vous voyez « hors nature » et détraquement un peu à tort et à\n travers. D'accord, je suis un a médiocre » (entre nous, et cela dit sincère-\n ment, sans humilité feinte, je n'avais même pas attendu votre article pour\n m'en apercevoir... Que voulez-vous! on est ce qu'on est; et chacun ne peut\natteindre, comme vous le fîtes, les hauteurs démesurées des sommets de l'in-\ntelligence) mais quant à vos autres accusations... non, vrai, là vous baissez, et\n réputer « turpitudes dissimulées » le silence gardé par mon livre « sur tout le\n.poème de la chair » dénote un juge peu... perspicace. Votre erreur est très\n compréhensible, du reste. Aux antipodes du catholicisme, ne connaissant\n rien des milieux où l'on vit selon ses maximes, comment pourriez-vous croire\n à certaine sincérité? Seulement, ma foi, dans ces conditions, vous seriez\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3583, "texte": "                              ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                                     453\n\npeut-être p l u s . . . habile en n e vous mêlant point de légiférer sur le sujet, parce\nq u ' a u t r e m e n t . . . (parions que vous êtes de mon avis?) tous vos j u g e m e n t s ,\nportés de chic, a u petit b o n h e u r , en pleine ignorance de cause, risquent fort de\nconstituer autant de sottises, et de faire passer pour marotte de Folie le\ncaducée de l'Hermès de Gaule.\n   Regardez donc comme Bourget sait mieux observer.\n    D'autres (avec votre expérience de la littérature contemporaine, vous les\nnommerez facilement, Madame), d'autres, écrivant u n e Physiologie de l'amour\nmoderne, n'eussent pas m a n q u é , je gage, à la faveur de quelque trépidante\napostrophe, de rallier, des quatre coins de l'horizon marin, toute la flotte de\nces vieilles galères avachies, à bord desquelles le maniement de la rame\ndevient une simple variété de battage de flancs, et dont s'époumone à gonfler\nles voiles le souffle court des envolées artificielles... Les envolées artificielles;\nvous savez bien, Madame — ces rangaines, ces déclamations (d'un art si\nfacile) qui épatent encore le bourgeois : « P o è m e de la Chair ! » Souverai-\nneté de l ' a m o u r ! N u l n'échappe à son empire (et autres épiceries), sinon les\nmonstres, les tératologiques, q u i . . . q u e . . . enfin « les êtres malfaisants dont\nl'égoïsme fait presque peur tellement il vous doit cacher de turpitudes »! (Anatole,\nfais-moi peur. — H o u ! hou ! — O h ! tu m'as fait p e u r ! — Mais non, mais\nn o n ! . . . L e s deux voix ensemble : — L a classe ! la classe!)\n   D e p u i s quelques minutes, les pensées de J a c q u e s , presqu'à son insu, ont\névolué dans le sens de la gaieté. Graduellement, la prose rechignienne tend\nà lui apparaître sous un angle de plus en plus bouffon, qui met en relief tout\nle côté délicieusement violent et ridicule de ce petit chef-d'œuvre.\n    A la galopade, et pour ainsi dire par simple vitesse acquise, il termine\nc e p e n d a n t son essai d'argumentation :\n     Où en étions-nous donc, chère M a d a m e ? . . . Ah! o u i . . . Bourget, Physiologie\nde l'amour moderne... Bourget, qui, l u i , ayant remplacé le fla-fla par l'observa-\ntion, reconnaît que le n o m b r e est considérable, en province surtout, des\nj e u n e s gens « se privant de femmes par scrupule religieux », Bourget,\nqui, d'ailleurs, s'il plaisante ces exagérés, leur prédisant « nez rouge et\ncalvitie précoce », bref — et malgré certaine velléité de repêchage —\nles t o u r n a n t assez cruellement en ridicule, du moins ne les accuse pas u n\ninstant de « turpitudes » et d'inavouables compensations. T a n d i s que vous,\nM é d é m e ! Oyez, oyez plutôt!\n    E t J a c q u e s de bondir de son rocking-chair, et, tout en parcourant la\nc h a m b r e , de s'offrir le plaisir de d é c l a m e r — m e n t a l e m e n t ; mais avec de\ncongruentes intonations — la geste de d a m e Rechigne.\n   Cela débute ex abrupto, d'une voix terrible : « Ce journal d'une vocation man-\nquée est extrêmement intéressant par l'effrrroyable égoïsme qui s'en dégage. Rien ne peut\némouvoir le type de ce triste héros des séminaires, sinon... (ici la voix — tout à coup\n— se fait gamine) sinon la musique le chatouillant à fleur de peau (hé! hé! h é ! . . .\ncoquin !) et la vue de quelques Primitifs du Louvre — selon Vus! — (reprise sursau-\ntante de la voix terrible : Varrrus ! V a r r r u s ! rends-moi la « tartine! ») T r è s\nvite, et presque tout bas : « ... Les descriptions de la vie au séminaire d'Issy sont\n"}, {"page_pdf": 546, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3569, "texte": "454                                        DURENDAL\n\n\n\ntris remarquables comme art... » T r è s lentement ; avec force et solennité; u n e\nm a i n réprobatrice levée au ciel : « ... cyniques comme résultat religieux... »\n   Trois mesures pour r i e n ; puis, d'un petit fausset colère, désagréable, aigu,\nglapir en charge de voix féminine le reste de l'article, où, seuls, sans transi-\ntion, seront affolés par les clameurs imprévues d u registre terrible les mots\nen valant la peine : monsieur malfaisant n'aimant que lui », « chose abbbominable! »\n« atrrroce tout le long de ce livre », « silence gardé par l'auteur sur tout le poème de\nla rocking-chair »...\n  — N o n ; « de la chair », rectifie J a c q u e s , u n instant distrait.\n   On le serait à moins. Ainsi vu sous son véritable jour, l'article est tellement\ndélicieux que le F a u n e de m a r b r e (qui, là-bas, dans un angle de la salle,\noreilles pointées, b r a q u e sa face camuse à travers des plantes vertes) semble\nlui-même en goûter la teneur, dont le burlesque fait courir des étincelles en\nses yeux de chèvre folle et des retroussis hilares aux coins de ses lèvres\nglabres. E t q u a n d à J a c q u e s ! . . . A h ! quant à J a c q u e s ! . . . — cahoté dans son\nrocking, se tenant les côtes, il prouve u n e fois de plus qu'il est « un médiocre,\nirrévocablement un médiocre, car, chose abbbominable ! ! il rit, non, il « rigole » — à\ngilet ouvert, à cœur que veux-tu — de l'article R e c h i g n e , spécimen p o u r t a n t\nbien typique « de ces choses niaises qui devraient le f aire pleurer » !...\n    Ce fut l'un des derniers envois du Courpress. Les jours suivants, J a c q u e s n e\nreçut plus que des babioles, à l'exception peut-être d'un assez long article\ndu (de la? des?) Nieuwe Rotterdamsche Courant, qu'il ne fit d'ailleurs jamais tra-\nd u i r e . . . flairant — sans trop savoir pourquoi — l'éreintement sauvage. Assez\nd e « sensations neuves » comme cela! D e p u i s l'avènement d e la petite reine\nW i l h e l m i n e , u n souffle de jeunesse a d û passer sur la H o l l a n d e , et le ton des\nj o u r n a u x s'en ressentir. L e flegme national? la modération traditionnelle?...\nheu! h e u ! . . . pas confiance! P a r conséquent, Nieuwe Rotterdamsche Courant, à\n plus tard, à bien plus tard, la dégustation de ta prose ! Sat prata biberunt :\n n'abusons pas des « rares états d'âme » !\n  E n revanche, certaine lettre de Savère enchanta J a c q u e s , qui n'eût p u\nsouhaiter meilleur épilogue aux envois finissants du Courrier de la Presse. L a\nvente du livre, disait cette lettre, couvrant m a i n t e n a n t les frais de tirage, et,\ndésormais, chaque exemplaire v e n d u devant l'être en gain, P a l a i s , a u g u r a n t\nfavorablement de l'avenir, consentait p a r avance à prendre à sa charge la\npublication des futures œuvres de J a c q u e s . Suivaient quelques lignes de\nréconfort sur le L a g o u b r a n Rechigne.\n   Jacques lut et relut plusieurs fois ces bonnes nouvelles, ému de l'amabilité\nde Savère à les c o m m u n i q u e r lui-même, et ravi de la t o u r n u r e que p r e n a i e n t\nles choses.\n    N o n , pour être sincère, qu'il n'eût certainement préféré l'annonce...?... té !\n parbleu, d'une seconde édition... prélude d'une troisième... d'une quatrième...\n d'une c i n q u i è m e . . . d ' u n e . . . h é ! allez d o n c ! du plus grand n o m b r e d'éditions\n p o s s i b l e ! L e succès n'a jamais rien gâté, n'est-il pas vrai? S a n s compter\n qu'à vingt-cinq louis de droits d'auteur, stipulés par p a q u e t . . . m a foi, c'eût\n"}, {"page_pdf": 547, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2964, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                               455\n\n\nété plutôt gentil I (Ne méprisons point l'humble galette, qu'elle soit de blanche\nmie, de croûte d'or, ou de souple pâte « feuilletée! »... cette expression\ngalette se trouvant d'ailleurs, dans le cas présent, pour le moins équivoque,\nayant l'inconvénient de rappeler je ne sais quelles idées de four, de cuisson au\nfour, mode de préparation radicalement incompatible avec l'obtention du\ngenre de pâtisserie qu'elle prétend cependant ici définir!...)\n   Oui, l'annonce d'une seconde édition eût fort embelli le paysage, et donné\nà Jacques des « sensations neuves », cette fois-là d'un indiscutable charme.\nMais enfin, malgré tout, l'ensemble n'allait pas trop mal. Palais consentant\nà publier les œuvres à venir, c'était le pied à l'étrier, le champ s'ouvrant tout\nlarge où galoper le dada littéraire, lequel, comme chacun sait, ne se plaît\nque par monts et par vaux, le plus loin possible de son écurie, et que\nJacques, enfourchant joyeusement, lança d'enthousiasme en plein steeple-\nchase.\n   Hélas ! la bête rétive n'était-elle pas « mise » aux obstacles ? le cavalier ne\nsavait-il pas 1' « enlever? » Cruelle énigme ! mais, en tout cas, le résultat fut\npalpable : après d'inquiétantes séances, fatigué de jouer inutilement sa peau,\nJacques s'empressa de revenir à des divertissements moins acrobatiques...\nLas! las! calmons-nous, dada littéraire!... Hô, hô!... (Rendez la main,\ncaressez l'encolure)... Il faut t'éperonner jusqu'au sang pour te faire franchir\nle moindre mur, et tu \" refuses \" obstinément les douves, t'arrêtant net, poin-\ntant tout droit, risquant à chaque minute la dangereuse renverse? Par con-\nséquent... en voilà assez, l'indomptable! Bouclé à l'écurie, mon ami ! Je n'ai\nnulle envie de me casser la figure; plus tard nous verrons peut-être à repren-\ndre le dressage; mais, en attendant, je cane, sellons quelque bidet moins\nfarouche !...\n   Pour parler sans métaphore, après de vaines tentatives — ah! radicale-\nment vaines ! — de roman chef-d'œuvral aux vastes aperçus philosophiques,\nsociaux, etc., etc., exergue de ce titre flambard : les Enracinés contenant à lui\nseul tout un alliciant programme, Jacques ayant, comme on dit — et même\ncomme on ne devrait pas dire — « soupe » de rater son petit Barrès, vira\ncap pour cap, et, certain beau matin, se découvrit avec terreur (?) une âme\nd'auteur gai I\n   Alors, ma foi! pas à hésiter ! En avant, guide à droite, marche!... Une,\ndeux! une, deux!...\n   Et cette « marche directe en bataille » (aux côtés de Jacques manœuvraient\naussi ses idées) dura près de six mois, enragée, gaillarde, sans un : « marquer\nle pas ! » sans un : « demi-tour » sans un : « changement de direction » à\ndroite ni à gauche, mais entrecoupée seulement de fréquents : « pas gymnas-\ntique! » accélérant encore la vitesse générale.\n                                                              J.   ESQUIROL.\n    (A continuer.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 456, "page_fin": 458, "titre_corps": "Julien Roman", "titre_sommaire": "", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "JULIEN ROMAN", "ancre_fin": "HENRY MOELLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 548, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 113, "fin_caractere_exclue": 1774, "texte": "JULIEN ROMAN\n\n            Tout ce qui ne vient pas du ciel n'est pas ton   guide.\n                                                              (Elévation.)\n\n\n         Au moment de lancer notre numéro de ce mois, nous\n      apprenons la douloureuse nouvelle de la mort d'un de nos\n      amis et collaborateurs, Julien Roman, dont la bonne et\n      douce âme est retournée à Dieu le 20 de ce mois. Nous\n      le recommandons aux prières de nos amis.\n         Il était égrotant depuis des années, mais aucun de ses\n      amis ne s'attendait à une disparition aussi soudaine. Au\n      contraire, nous espérions tous vivement qu'il se serait\n      remis insensiblement. Il en a plu autrement à la Provi-\n      dence.\n         Ce n'est que dans les derniers temps que je fis la con-\n      naissance de Julien Roman.\n         D'emblée il conquit toutes mes sympathies. Je me\n      souviendrai toujours de l'impression charmante que cette\n      âme exquise fit sur la mienne.\n         Il vint à moi avec tout son grand cœur, ce cœur qu'il\n      appelait si poétiquement, et qui était en réalité : un jardin\n      de lumière. Nous devînmes des amis dès la première\n       heure. Il était de ceux qu'on aime aussitôt.\n          Il me semble encore voir surgir devant moi cette\n       radieuse physionomie, qu'illuminait toujours le sourire\n       de la bonté, même aux jours de souffrance. On lisait sur\n       son beau front, ouvert et franc, toute la candeur de son\n       âme. La sérénité était le trait dominant de cette figure\n       caractéristique. Elle disait la paix, celle d'une conscience\n       nette et droite; elle chantait la joie, non celle du libertin,\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1723, "texte": "                         JULIEN ROMAX\n\n\n\n\nmais celle de l'âme l i m p i d e ; elle affirmait la bonté, cette\nbonté essentielle, foncière, toujours aimable, aimant tous\nles êtres pour ce qu'ils ont de bon en eux; elle s'illuminait\nde tous les enthousiasmes ; elle rayonnait d'un éclat vir-\nginal qui faisait penser aux têtes de saints, telles qu'on les\nvoit d a n s les tableaux des primitifs.\n   C'était une belle, une a d m i r a b l e physionomie, qu'on\nn'oublie plus.\n  Je la verrai toujours devant moi. Je me souviendrai\ntoujours de son beau regard, si pur et si clair, indice de\ncette intégrité d'âme qu'il prisait t a n t et qui lui inspirait\nce beau vers :\n\n      L'âme ne peut aimer que si le cœur est chaste,\n\net de t o u t e sa personne à l'allure presque aristocra-\ntique, reflétant la noblesse d'un beau caractère.\n   Voici comment il se définit lui-même dans une de ses\nElévations :\n\n      Pour moi, chétif enfant né dans un siècle nul,\n      L'amour comme la vie a l'aspect d'un beau songe.\n      Je vois la vie en fleurs et l'amour sans calcul\n      Parmi les infinis où toujours mon œil plonge.\n\n\n   Il était de ceux qui vivent sur la terre comme n'en étant\npas, ne s'inquiétant pas des banalités du monde, planant\nbien haut, au-dessus des platitudes de l'existence, dans\nles sphères de l'idéal, qu'il appelait l'aspect de Dieu, n'ai-\nmant que Dieu et son art, ne vivant que par l'âme, ne\nconnaissant pas d'autres fêtes que celles de l'esprit,\nne s'intéressant qu'à la poésie et, dans l'art, visant tou-\njours à ce qu'il a de plus élevé.\n  Je ne dirai rien de son talent de poète. Les lecteurs de\nDurendal ont pu l'apprécier par eux-mêmes dans les vers,\naux tendances toujours si hautes, qu'il nous donnât.\n"}, {"page_pdf": 550, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1355, "texte": "458                             DURENDAL\n\n\n\n\n      Elévation, c'était le titre général qu'il écrivit au frontispice\n      de son œuvre. Titre adéquat et juste. Car l'idée maîtresse\n      de son poème y est toute entière. Comme la gracieuse\n      alouette, cette âme de poète montait, montait encore,\n      montait toujours, et allait jusqu'à Dieu dont la pensée\n      imprégnait si fortement tous ses vers :\n\n                 .... mon cœur sourit au sourire du ciel,\n            Je ne puis contempler mon rêve essentiel\n            Sans que bondisse à Dieu mon âme illuminée.\n\n         Il comptait poursuivre cette ascension poétique vers\n      Dieu. Il venait à peine de m'en remettre la suite, que je\n      publie plus loin. La mort est venue interrompre son\n      poème. Ou plutôt, non, il est allé l'achever au Ciel et\n      chanter les dernières strophes de son cantique avec les\n      anges, ces poètes d'en Haut, dans le sein de son Dieu,\n      à la gloire de qui il l'avait entonné ici-bas et vers qui\n      il aspirait avec toute son âme :\n\n                 ... c'est surtout pour vous, Être-Dieu, que je   vibre,\n            Et y aspire à l'heure où votre Divinité\n            Recevra mon esprit rayonnant, pur et libre, —\n            Car le but de la vie est votre Éternité!\n\n\n                                       L'abbé   HENRY     MOELLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 459, "page_fin": 462, "titre_corps": "Élévation", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "ELEVATION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 551, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1022, "texte": "ÉLÉVATION\n\n                           (Suite)\n\n\n\n                           XII\n\nO songeur! tu cherchais ce que le ciel proclame\nDans ton désir de voir le but   mystérieux.\nTu doutais... La lumière, en surgissant des cieux,\nMontra la vérité que tout esprit réclame.\n\nEt tu fus inondé de la clarté céleste,\nMais, ne comprenant pas ce miracle inouï,\nAu lieu de regarder le soudain     infini,\nTu t'attardais encor dans l'ornière funeste. —\n\nLe cœur est ainsi fait qu'il se complaît dans l'ombre.\nSous le joug dissolvant du doute et de l'erreur\nIl reste, même quand paraît une splendeur,\nRivé dans la douleur au fond du gouffre sombre,\n\nEt, sans cesse hanté par l'âcre   incertitude,\nDans la dérision de l'abime béant,\nMalgré lui-même épris d'un aveugle       néant,\nSe courbe et ne sait fuir sa morne solitude. —\n\nEt pourtant, enlisé dans tes propres ténèbres,\nTu fus enfin l'objet de soins inattendus :\nN'as-tu pas entrevu des rayons       inconnus?\nN'ont-ils pas mis le trouble en tes pensers funèbres ?\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1714, "texte": "460                          DURENDAL\n\n\n      Comme si c'était peu que ces clartés sublimes,\n      Ame croupie et veule ainsi qu'une eau qui dort,\n      Tu stagnais sans tenter même un timide effort...\n      Il fallut qu'une voix parlât du haut des cimes!\n\n      « Regarde, sombre esprit, la lumière du monde !\n      Elle s'épanche à flots du sacrifice épars,\n      Et, versant ses clartés au sein des cœurs    hagards,\n      Tue, en qui les reçoit, la tristesse inféconde.\n\n      « Heureux celui qui sait entr'ouvrir la paupière\n      Et contempler l'azur en désirant la paix !\n      Il verra tout à coup tomber le voile épais\n      Qui cachait à sa vue une auguste     lumière!\n\n      » Il percevra la vie aux grandeurs     virtuelles\n      Et connaissant bientôt, par le calme du cœur,\n      Ce chemin, la prière, et ce but, le bonheur,\n      Dans un fougueux effort il déploira ses ailes! »\n\n      Bienheureux    ! tu reçus la parole vivante\n      Et son écho puissant palpite encore en toi !\n      Tu sais enfin qu'elle est l'irrésistible loi : —\n      C'était la voix d'amour, cette voix consolante.\n\n      Ton cœur s'est dilaté sous sa grâce absolue\n      Et ton âme moins sombre a regardé le ciel ;\n      Toute vibrante alors d'élan       spirituel,\n      N''a-t-elle pas souri de se sentir élue?\n\n      Car, ô songeur! dressant ton ardente stature\n      Dans le ravissement des claires visions,\n      Tu vois que, dépensé dans les illusions,\n      Tout le passé fuyant n'était qu'une   imposture!\n\n      Obéis, maintenant, à la voix    rédemptrice.\n      Reste dans ta lumière, oublieux du passé;\n      Va vers qui, comme toi, par l'erreur fut froissé :\n      Tu n'atteindras au but que par le sacrifice.\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1452, "texte": "                       ÉLÉVATION                          461\n\n\nPars! Qu''attends-tu? Le ciel est si beau sur la route!\nLes fantômes ont fui, qui saccageaient ton cœur;\nLa vierge liberté, précédant le vainqueur,\nT'aida, flambeaux brandis, à les mettre en déroute!\n\nPars ! El ne les crains pas! ne quitte pas ton astre;\nSonge à l'œuvre idéale, songe au but révélé;\nComble les vœux de tous, car ton vœu fut comblé. —\nQui possède l'amour ne crois plus au désastre.\n\n\n                           XIII\n                             I\n\nDésirant le bonheur sans une vie austère,\nSouviens-toi! tu voulus créer ton idéal!\nInsensé qui croyais échapper à ion mal\nEn demandant un guide à l'ombre de la terre.\n\nSi tu t'imaginas un idéal rêvé\nTu ne pus le dresser qu'à la propre stature :\nAcceptant de l'orgueil la sombre    investiture,\nTu ne t'es pas plus haut que toi-même élevé.\n\nBut toujours décevant et phare    dérisoire!\nL'idéal reculait à chacun de tes pas.\nCar, cherchant au dehors ce qu'on n'y trouve       pas,\nToi-même te fuyant, tu fuyais la victoire.\n\nMais tu sais maintenant la seule intime loi\nEt, rentré dans ton cœur où plus rien ne te navre,\nTu vois grandir la-bàs le feu du divin havre\nQui, loin de s'éloigner, vient au devant de toi.\n\n                             II\n\nTe voici libre enfin devant la voie ouverte.\nEntre... Tu trouveras un accueil     confortant\nEt pourras à loisir puiser à tout instant\nAu bonheur désiré comme à la joie offerte.\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 766, "texte": "462                           DURENDAL\n\n\n      Certes, la route est longue et s'enfonce au lointain,\n      Mais grande est la lumière à l'horizon du monde.\n      Marche! puisque la grâce en ton cœur vierge abonde...\n      Le chemin est rugueux mais le but est certain.\n\n      Le chemin est rugueux pour qui n'a pas la force\n      De regarder toujours le vigilant   fanal.\n      Ferme dans ton désir du céleste idéal,\n      Qu'à lui seul ton cœur songe et vers lui qu'il s'efforce.\n\n      Il se peut qu'une voix te conseille tout bas\n      De tes rêves passés la mollesse    languide;\n      Tout ce qui ne vient pas du ciel n'est pas ton guide :\n      Fais le geste abjurant et raffermis tes pas...\n\n                                                     JULIEN ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 463, "page_fin": 476, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "G DE G", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 555, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1822, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nL e pauvre pécheur,             par ADRIEN MITHOUARD. — (Paris. Editions du\n  Mercure de France.)\n  Saisis par la frénésie de l'amour divin, les grands mystiques, comme\nRuysbroeck et sainte Thérèse d'Avila ont gravi les pics inaccessibles de l'âme\npour plonger plus profondément leurs regards dans l'infini. Leurs ouvrages,\nen nous offrant un reflet du soleil éclatant qui brûla leurs yeux, un souvenir\ndes sublimes délices qui enivrèrent leur cœur, ont allumé dans nos âmes le\nlancinant désir de suivre ces génies dans leur vertigineux voyage. En ce\nmoment surtout, où, comme le dit Maeterlinck, l'âme de l'humanité semble\nse réveiller, le besoin de mysticisme se fait plus que jamais sentir, et c'est à\nlui que nous devons le beau poème de M. Mithouard.\n    Etudier dans une âme tourmentée et incapable de le contenir les stades de\nl'amour céleste, effarant d'autant plus l'esprit qu'il grandit davantage;\nmontrer sa naissance dans la douleur, sa consécration par la prière et son\naboutissement final, le péché étant survenu, au vertige et à la folie; tel est\nl'objet de ce poème qui fait songer tour à tour à l'Imitation de Jésus-Christ et\nau prieur de Groenendael.\n    Tenaillée par la douleur et le remords, l'âme du pauvre pécheur s'effare à\n la pensée qu'elle pourrait ne plus souffrir. Elle se prépare à aimer Marthe,\n l'âme sœur, afin que cette union grandisse chez toutes deux l'amour divin.\n\n          Ma sœur, élevons-nous,     Dieu les fit homme et femme.\n          Comme ils devaient s'aimer, diverse fut leur âme.\n          Aimer, c'est se sentir réunis de plus loin.\n          Plus il tient l'univers entre les cœurs    disjoints,\n          Plus vaste est la beauté qu'ils évoquent d'un cri!\n          Dieu, pour que nous l'aimions, nous jeta loin de lui.\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2248, "texte": "464                                  DURENDAL\n\n\n  Aimer le Christ pour souffrir, souffrir pour aimer le Christ, tel est le désir\ndu pauvre pécheur; et puisque les péchés du monde empêchent le Sauveur\nde descendre de sa croix, il se crucifiera devant celui qui dit :\n\n                  Si mes deux pieds n'étaient   cloués,\n         Je viendrais doucement, pauvre pécheur, vers loi\n         Qui sanglotes et qui sanglotes vers ma croix,\n         Mais j'ai toute la terre attachée à mes pieds.\n\n  Il se dégage de ces entretiens de l'âme avec Dieu une poésie d'une incom-\nparable douceur. Jésus parle :\n\n             Je me fais petit, comme ceux que j'aime,\n             Je suis pour chacun le seigneur qu'il clame,\n             Car je suis le Christ de toutes les âmes.\n\n  Et le pauvre pécheur chante son hymne d'allégresse, auquel se mêle\nparfois un doute mystérieux :\n\n         A moins, pour satisfaire    éperdument       l'esprit,\n          Que ta face ne soit une   géométrie!\n\n  Ainsi, durant tout le livre de l'Amour, ce sont des élans sublimes vers la\nDivinité : les vouloirs de deux êtres tendus vers l'union en Dieu :\n\n          Que nos âmes, en se jouant,       s'identifient.\n          Différons librement dans une volonté\n          Et qu'en vivant de loi je te donne la vie :\n          Chantons à deux, ma sœur, l'hymne de l'unité!\n\n  Mais la surhumaine tension de l'amour a jeté l'âme du pécheur en des\nsphères si hautes que sa raison n'a pu l'y suivre. Il lui faut une union plus\nparfaite, plus matérielle avec son Dieu. Il veut que ses sens soient imprégnés\nde la colère ou de la douceur céleste. Il y a déjà de la folie dans ce terrible\ndialogue après la communion :\n\n      L E PAUVRE PÉCHEUR :\n\n          Tu es son corps, il est le pécheur     que je   suis.\n          Or, notre éternel Dieu n'existe pas deux         fois.\n          Nous ne sommes plus qu'un, puisque        nous deux,           c'est   Lui.\n\n       MARTHE :\n\n          Jésus, j'ai peur d'aller jusqu'au    bout de ma         foi.\n\n    Hélas ! la présence séductrice de l'Eve éparse dans la nature a tenté le\n pauvre pécheur. Sa raison, retenue au sol par l'écrasante pesée de la chair,\n tirée vers le ciel par l'essor fou de l'amour, ne peut résister à ce double\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "                                   LES LIVRES                                 465\n\n\neffort : elle se brise, et c'est la folie. Folie du remords chez le pécheur; folie,\nchez Marthe, causée par l'effroi d'un esprit faible devant l'immensité de\nl'amour divin.\n   Et, de nouveau, Jésus parle au pauvre pécheur :\n\n          La raison de Marthe, un peu de toi-même, a payé ta faute.\n\n   Douces et consolantes paroles, gages de l'éternel pardon !\n   Ainsi s'achève ce livre étrange et captivant, où le tumulte des images,\nentreheurtées comme des flots, soudaines comme des cris de passion ou de\ndétresse, peut à peine suivre la pensée en ces vertigineuses hauteurs où elle\ns'élève. Nous n'hésitons pas à le dire, c'est là de la grande poésie chrétienne,\npuisée aux pures sources du mysticisme, ruisselante des clartés de l'éternel\namour.\n\nL e s t o m b e a u x , par VALÈRE GILLE. — (Bruxelles, Larder.)\n   Les sonnets dont se compose ce recueil glorifient la mémoire des plus purs\nartistes de ce siècle. Tour à tour tendres ou graves, rêveurs ou énergiques,\nils semblent une lente théorie de Choéphores, accomplissant les rites\nfunèbres autour des tombeaux des demi-dieux.\n   Ils se reposent à jamais, les clairs et merveilleux génies, dans les sites\nenchanteurs, sauvages ou taciturnes que pressentait leur sourire et que rêvait\nleur mélancolie. Autour d'eux, toute leur œuvre s'évoque, grande, mysté-\nrieuse, éternelle, — plus belle sous le laurier dont l'a consacrée la mort. Voici\nChénier qui dort, dans la joie pâle d'un crépuscule attique; Chateaubriand\nbercé par la rumeur infinie de la mer; Edgar Poe, écrasé sous le bloc de\nbasalte qu'orne seul son nom!... Sur le marbre qui couvre Baudelaire se\nposent les corbeaux et les aigles ; au seuil funéraire de Delacroix veille un\narchange; la douceur et la lumière enchantent le repos de Gautier et de\nBanville ; sur le stèle de Barbey d'Aurevilly se dresse un vautour. Plus loin,\nVilliers de l'Isle-Adam dort dans une crypte mystérieuse, Richard Wagner\nest couché sous la froide austérité d'une dalle nue, Eros étreint la grille qui\nclôt le mausolée de Burne-Jones.\n  Mais quelques vers de M. Gille en diront plus et mieux que nos phrases.\nCombien peu, parmi nos auteurs contemporains sont capables d'écrire un\nsonnet pareil à celui-ci ?\n\n\n                               BANVILLE\n\n         Une fée aux beaux yeux a protégé sa vie.\n         Il fut heureux. Sans doute un palais enchanté,\n         Où la pourpre et l'ivoire échangeaient leur clarté,\n         Dans un rêve abrita sa jeunesse ravie.\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2873, "texte": "466                                     DURENDAL\n\n\n\n         Amis, ce préféré des Muses nous convie\n         Au culte harmonieux     de la pure Beauté.\n         Le mal, ni la laideur ne l'ont pas attristé ;\n         Le bouvreuil le jalouse et la rose l'envie.\n\n         Mais pourquoi cette plainte, et pourquoi cet adieu ?\n         Il n'est point mort, l'Aède aimé, le jeune dieu;\n         Ne l'entendez-vous   pas qui glisse dans la brise?\n\n          Vous viendrez boire encore à ses lèvres de miel :\n          C'est son âme, divine et de splendeur     éprise,\n          Qui par f urne les fleurs et citante dans le ciel.\n\n  N'est-ce point là de la belle poésie, douce comme le parfum des prés,\nlumineuse comme un rayon de soleil ?            CHARLES DE SPRIMONT.\n\nL e s q u a t r e S a i s o n s , par STUART MERRILL. — (Mercure de France, Paris.)\n   M. Stuart Merrill — qui est Américain — apporte en offrande « à sa mère\nla France » un volume de vers émus. Elle l'accueillera. Car il est devenu très\nFrançais. Il a compris les maisons blanches au seuil desquelles la cigalecrépite,\nles pommes roses, les olives grises et, du printemps à l'hiver, la joie des choses\net des hommes. Aux cerises, aux abeilles, aux vignes et à la neige se mêleront\nintimement les sentiments d'un homme heureux au cours des douze mois.\nSans doute la mort rôdera souvent aux abords des fermes et son haleine souf-\nflera aux trous des serrures. Mais ne pas la redouter et la mêler calmement à\nla vie habituelle, est une preuve de repos. Les enfants chantent des rondes :\nSur le pont d'Avignon ou Gai la marguerite, et tous les blés jaunissent dans les\n champs. Parfois se développent les descriptions décolorées et fadasses d'une\ncampagne artificielle :\n          Les petits   ruisseaux    se sont chuchoté   mille   secrets.\n    Mais le thème se hausse bientôt comme dans Les Portes où les clefs de la\nfoi, de l'esprit, de l'espoir et du désir ouvrent le logis, la grange, l'écurie,\nl'étable et le cœur, qu'avait fermés le triste automne; le Veilleur des Graines\n         évoque tour à tour, selon le rythme de l'année,\n         la saison ensoleillée où les verts brins de blé,\n         parmi les cerisiers parés comme pour           l'amour,\n         percent à peine les mottes que gonfle la bonne pluie\n         et celle, la plus belle, hélas ! si tôt enfuie\n         où les épis, navettes d'or, tissent un voile de fêle\n         au front des collines mélodieuses     d'alouettes,\n         puis celle où, sous la lune qui argenté les herbes\n         les moissonneurs    ayant lié en chantant toutes les            gerbes,\n         reviennent au gai village pour danser sur l'aire,\n          enfin, celle, la sacrée, où du sein des      corbeilles\n          les grains   d'or tombent,    brûlants   comme des        abeilles\n          sur le sein ensanglanté      de notre mère la    Terre,\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "                                    LES LIVRES                                467\n\net les poings à la porte, le poète, une nuit d'hiver, entend des poings qui frappent\nà sa porte et se demande si ce sont ceux de ses amis, des vagabonds ou du\nChrist vêtu de lin :\n\n         si c'est lui, je prendrai le bâton de voyage,\n         la coupe pour ma soif, la besace pour ma faim,\n         et confondant dans la neige mes pas de pèlerin\n         avec ceux des multitudes sans nombre et sans âge\n         qui suiuent le Rédempteur vers les destins    meilleurs,\n         j'irai, heureux enfin de croire à mon âme,\n         sous le signe céleste de ténèbres et de flammes\n         qui annonce la mort ou la vie aux      veilleurs,\n         détruire pour les rebâtir, les remparts trop vieux\n         où se déferleront demain les étendards de Dieu.\n\n   Ces deux passages donnent une idée très nette du talent de M. Merrill qui\nsait joindre une phrase très musicienne et très mélodieuse à telle autre brus-\nquée et heurtée, comme une pensée charmante, ingénieuse et subtile à telle\nautre banalement catégorique.\n   Nous n'y rechercherons pas l'influence possible de son ciel natal ou de sa\npatrie adoptée, heureux avant tout de découvrir dans le dernier d'entre eux —\ncomme dans plusieurs autres de ses poèmes — une inspiration chrétienne très\nfervente, l'aube roseau bout de sa route.\n                                                                     TH. B.\n\n\nL E ROMAN :\n\nL e Gardien        d u F e u , par A. L E BRAZ. — (Calmann Lévy, éditeur,\n  Paris.)\n\n   Le délicieux poète de la Chanson de la Bretagne nous révèle en ce livre un\naspect tout nouveau de son talent. Le sombre drame d'amour qu'il retrace en\nces pages émouvantes dont les dernières atteignent le paroxysme de la terreur,\nest bien l'œuvre d'un romancier d'envergure, possédant à fond l'art de peindre\net de développer des caractères, de créer des personnages vivants : Goulven\nDénès, l'homme fort, calme, affectueux, mais de qui la colère une fois\néveillée devient une fureur qui ne connaît point de bornes; Hervé Louarn,\ndont l'esprit scintillant et la souplesse féline contrastent avec la rude et un\npeu fruste naïveté de Goulven; Adèle Lézurec, la fatale sirène, esprit roma-\nnesque et léger, nourri de toute la littérature féerique de la contrée, et qui\nglisse pour ainsi dire inconsciemment sur la pente du crime; enfin l'Ilienne,\nfigure diabolique et grimaçante, rappelant par certains côtés la Malgaigne de\nBarbey d'Aurevilly. Ce sont là, je le répète, des personnages vivants dont\nl'âme nous est connue tout entière, non de ces êtres décrits superficiellement\nqu'un seul trait de physionomie ou de caractère grave en notre souvenir,\ncomme le cas se présente si souvent dans les récits de romanciers, pourtant\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3291, "texte": "468                              DURENDAL\n\n\ntrès renommés. Il n'est pour ainsi dire point de personnages épisodiques,\ntous sont de premier plan ; aussi l'action est peu compliquée et le récit, dans\nsa belle concision, court plein de couleur et de mouvement. Nous ne saurions\nassez louer la réserve pleine de tact avec laquelle M. Le Braz glisse sur le\nsupplice atroce des coupables que neuf romanciers sur dix n'auraient pas\nmanqué de décrire avec complaisance. Un seul mot, terrible, il est vrai, nous\nmet au courant, c'est « cette odeur étrange, indéfinissable qui, d'heure en\nheure, se fait plus envahissante et plus nauséabonde ».\n     J'ai loué le romancier. Et maintenant le tour du poète. Son livre est émaillé\nd'évocatives descriptions pleines d'ampleur et de majesté, où Le Braz chante\navec amour les merveilles de la mer bretonne. Voyez le soleil se lever sur les\n lointains de l'Océan :\n     « Comme j'étais de garde en haut, je le vis se lever, dans les au-delà de la\npointe, d'abord couleur de réséda pâle, puis, de lilas, puis, de rose vif. Un\nvrai ciel en fleur, pareil à quelque féerique jardin de Syrie, d'où le soleil\njaillit, éclata, ainsi qu'un gigantesque fruit d'or. Des frémissements de brise\n coururent, venant de terre. L'étendue palpita. De tous les points de l'horizon,\n des voiles surgirent : barques de Molène et de l'Iroise, aussi prestes que des\n hirondelles de mer, sous leurs fines ailes brunes, croisées en forme de ciseaux;\n gabarres de Sein, décorées à la proue d'une guirlande de lièges et de casiers;\n chalutiers de Tréboul, d'Andierne, de Penmarc'h, avec leurs misaines d'un\n roux si ardent qu'on eût dit des flammes; enfin, dans le sud, les thoniers de\n  Groix, semblables à de grands insectes des eaux, leurs sveltes tangons de\n pêche harmonieusement recourbés en guise d'antennes... »\n     Citerai-je encore, comme modèle de puissance descriptive, cette nuit ora-\n  geuse où une troupe de gigantesques oiseaux migrateurs, « trombe de fan-\n  tômes, tourbillon de formes apocalyptiques », vient se heurter aux étages\n  supérieurs du phare, souillant ses parois de débris de cervelles, de touffes de\n  duvet sanglant? Ou, dans un autre ordre d'idées, ce superbe morceau lyrique\n  dans lequel Goulven, le cœur rongé de désespoir, invoque le Phare, la\n   « veilleuse des eaux immenses, la lampe de l'infini » qui, recouvrant l'indi-\n  cible châtiment des coupables, va « tel qu'un cierge d'hymen, flamboyer\n  au-dessus de ces noces d'éternité ».\n      Avec toute la richesse, tout l'éclat de la palette de Loti, le style de Le\n   Braz, d'un contour plus précis, d'une ligne plus harmonieuse, est en même\n   temps plus vivant, plus ailé, bien que tout aussi pictural. Nous le rapproche-\n   rions volontiers de celui d'A. France, dont il possède la sobriété et l'exquise\n   pureté, s'il n'était constamment échauffé par celte flamme d'émotion inté-\n   rieure et sincère, qui fait si fréquemment défaut au brillant disciple de Mon-\n   taigne et de Renan.                                                 G. DE G.\n\n L a M o r t d e C o r i n t h e , par ANDRÉ LICHTENBERGER. —(Paris, Plon,\n   éditeur.)\n\n   « Tels étaient les temps redoutables où Dioclès, fils de Speusippe l'Athé-\n nien, se demandait s'il n'aimait point Joné, fille de Diœos, Corinthien, ou\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3291, "texte": "                                 LES LIVRES                                469\n\n\nsi peut-être il l'aimait. Toute chose déclinait en Grèce par soubresauts\nbrusques ou par chutes insensibles. Et c'est au milieu des luttes dernières,\ndes dernières trahisons et des derniers dévouements que fleurit la pousse\nfrêle de leur amour tragique. »\n   Ces lignes, que précède le tableau, peint par Diodote de Salamine, de la\ndécrépitude et des discordes qui préparèrent, Alexandre disparu, la mort\nd'Hellas, ferment le premier chapitre du roman nouveau de M. André Lich-\ntenberger. Elles résument l'œuvre.\n   Corinthe, on le sait, fut prise et brûlée, en 146 avant l'ère chrétienne, par\nMummius, consul de Rome. La République corinthienne était en proie,\ndepuis longtemps, aux querelles des partis aristocratique et démagogique :\nelle périt par ses dissensions. M. Lichtenberger évoque avec grandeur les\nsuprêmes épisodes de ces luttes fratricides, puis de la résistance désespérée\ncontre l'envahisseur romain. L'on a voulu voir, et peut-être a-t-on vu avec\nraison, dans ce récit parfois âprement ironique, un rappel discret d'événe-\nments, de situations et de périls plus proches de nous.\n   Mêlée à ces désastres publics, l'idylle gracieuse, pure, sanglante enfin, se\ndéroule. Dioclès, l'aristocratique Athénien, frivole, égoïste, capricieux,\nindécis, rachète par une mort glorieuse des aventures peu nobles et de lon-\ngues pusillanimités devant l'amour. La vierge Corinthienne Joné est exquise\nde grâce, de fierté, de pureté, de dévouement, de vaillance : pour cette seule\nfigure, peinte avec une délicatesse admirable, le livre excellent de M. Lichten-\nberger mériterait de vivre.\n   Les écrivains qui, ces temps derniers, se sont voués en assez grand nombre\nau roman historique, demandèrent presque tous à la description facile de\nbasses débauches une part de leur succès. Il faut louer vivement M. Lichten-\nberger d'avoir résisté à cette tentation et d'avoir évoqué une civilisation\npaïenne avec vérité dans un livre qui peut être mis dans presque toutes les\nmains.                                                                   M. D.\n\nD r a m e s d e F a m i l l e , par PAUL BOURGET. — (Paris, Plon.)\n   Il y a quelques années, ceux qui signalèrent dans l'œuvre de Bourget la\ncourbe rentrante du dilettante vers une conception artistique où le souci de la\nresponsabilité morale se faisait soudain jour — c'était à propos du Disciple —\nfurent raillés par les uns et pris en pitié par les autres. Dans le tournant que\nl'écrivain venait d'imprimer à ses idées, la plupart ne voulurent considérer\nqu'un jeu de snob aux aguets des exigences variées de la mode et du caprice.\nEntretemps la tendance s'accentuait dans Cosmopolis et dans Terre promise et\nelle vient d'aboutir dans Drames de famille, sans entamer du reste en rien\nla maîtrise d'observation et de style du romancier a des pages de vie, telle\nl'Echéance, qui sont par excellence, vis-à-vis de la morale chrétienne, des\nhommages éminents et vécus d'une âme naturellement chrétienne.\n   Drames de famille est la dernière étape d'une belle et sincère âme d'artiste,\navant la définitive lumière.\n   C'est une œuvre d'art émouvante et comme un baptême de désir.\n                                                                         F. V.\n"}, {"page_pdf": 562, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3106, "texte": "                                   DURENDAL\n\n\nL a R o m a n c e du T e m p s présent, par LÉON DAUDET. — (Paris,\n  Charpentier.)\n\n    M. Léon Daudet célébrait récemment la victoire du lyrisme, fait d'ingénuité\net d'intensité, unissant l'analyse à la légende. A la sensibilité lyrique, s'écriait-\nil, tout est éveil et clarté. Il suffit, pour qu'elle s'exalte, d'un tour dans la rue.\nChaque passant lui est un monde. Chaque aspect des choses lui est nouveau.\nLa joie qu'apporte au lyrique la vie, plus elle est harmonieuse et normale,\nrenouvelle d'autant mieux sa vigueur. « Il se nourrit du pain quotidien, qui\nne le lasse jamais, parce qu'il sait retrouver, évoquer dans ce pain les goûts\nles plus divers et les plus savoureux. »\n    Ces lignes semblent le commentaire du nouveau roman de M. Léon Dau-\ndet : La Romance du temps présent, ingénieux et fantasque, débordant de poésie\nalerte et vivante. François Albevane, homme de lettres, rencontre, un dimanche\nde mai, une pure et splendide créature, Jacquemine, pauvre fille d'un passeur\nde Seine. Par son charme sincère et naturel, Jacquemine lui fait oublier ses\nliaisons anciennes et son âme de naguère, complexe et pessimiste. Il voulut\nvivre avec elle, loin des brumes et des nuages, sous le ciel clair, au soleil\nchaud. Par elle, il revient à la santé française. Jacquemine incarne, dans le\nlivre, l'âme populaire; en elle fleurissent la légende plus belle que l'histoire,\nla poésie plus précieuse que la science. Ce roman où, plus que l'observation\nmalicieuse et fine en maint portrait, abondent l'imagination et la fantaisie,\ndépasse l'anecdote : il y faut voir une parabole allégorique, une invitation à\nrépudier les spectres blêmes, qui au nom de la psychologie, de l'analyse, et\nautres vains prétextes, nous ont empêchés si longtemps, à ce qu'assure\nM. Gaston Deschamps, de voir l'azur joli du ciel de France.\n\n\nContes      Surhumains,          par VICTOR-EMILE MICHELET. — (Chamuel,\n Paris.)\n\n   Ce livre qu'ouvre une prière aux divins poètes, fils d'Hermès, se termine\npar une incantation magique. C'est assez dire pour en dévoiler le caractère\noccultiste. Pourtant, que cette constatation n'effarouche pas le lecteur; les\ncontes de M. Michelet, en dépit d'une terminologie à prime-abord décevante,\nrenferment de réelles beautés. Citerai-je l'Amour en Erreur, l'Ile de la Joie, le\nMystère d'une incarnation et surtout la Rédemptrice ? Mais l'étrange poème dialo-\ngué : Sardanapale constitue la partie capitale de l'ouvrage. Après avoir cherché\nen vain le repos et la certitude dans l'amour de la femme, la science du Mage,\nle génie du poète, le dynaste désabusé rencontre l'épouse rêvée \" incarnation\nétonnée de tout ce qu'il a aimé dans la vie » et, trop orgueilleux désormais\npour accepter l'existence, consacre son hymen par une mort éblouissante.\n    Ceci se rapproche en quelque sorte de la conclusion d'Axiël. Villiers de\nl'Isle-Adam est, du reste, un des maîtres que M. Michelet semble admirer\navant tout. Ce n'est pas nous qui songerions à l'en blâmer.\n                                                                        C. DE S.\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": "                                      LES LIVRES                                      471\n\n\nL e D o u b l e . — T h é â t r e d e l ' â m e , par EDOUARD SCHURÉ. — (Paris,\n  Perrin.)\n   M. E d o u a r d S c h u r é est l'inventeur d'un idéalisme tout spécial, mélange,\nsemble-t-il, d u sentimentalisme gandiloquent de Chateaubriand et du mysti-\ncisme inquiétant de Maurice Maeterlinck... J'ai apprécié fort cette méthode\nde penser et de jouir q u a n d M. S c h u r é l'appliqua — dans Sanctuaires d'Orient\n— à la résurrection d'idées lointaines et mélancoliques, et qu'il donna ainsi à\nde très anciennes façons de sentir un exquis parfum de renouveau.\n   J e doute davantage que le roman et le théâtre puissent être régénérés par\nla seule intervention, dans u n e intrigue d'ailleurs éternellement quelconque,\nde quelque élément mystérieux et vague, e m p r u n t é à l'occultisme ou à la théo-\nrie du pressentiment — cette ananké contemporain.\n   Le Double est u n r o m a n d'art et de mondanité brossé avec beaucoup de\ntalent; le Théâtre de l'âme renferme des scènes fort d r a m a t i q u e s ; il ne faudrait\npourtant point s'imaginer q u e grâce à ces deux livres, deux formes nouvelles\nd'art nous seront n é e s ; M. Schuré est u n e belle individualité littéraire; il serait\nexcessif de le glorifier comme un chef d'école.\n\nL ' A p p e l a u S o l d a t , p a r MAURICE BARRÈS. — (Paris, Charpentier.)\n   Retour de la politique et du journalisme, qui retinrent trop longuement, à\nnotre gré, cet esprit créé pour l'enfantement d'œuvres subtiles, exquises et défi-\nnitives, voici que M. Barrès nous revient en compagnie de ses Lorrains\n« déracinés » et nous promène, avec ces contemporains d'intellectualité si\ndivers et si n u a n c é s , à travers les péripéties du Boulangisme — illusoire\narc-en-ciel de gloire avant les boues réalistes du P a n a m a .\n   U n r o m a n ? . . . N o n , de l'histoire — mais de l'histoire vivifiée de sentiment,\nde personnalité et de philosophie; la puissance évocative de Michelet, la mer-\nveilleuse finesse historique de T a i n e se fusionnent chez Barrès avec le sens\nle plus bienfaisant et, disons le mot, le plus apostolique des réalités et des\nnécessités d'aujourd'hui; ne se souvenant de son maître R e n a n que pour\nrivaliser avec lui dans le culte de la phrase ondoyante et parfumée, celui qui fut\njadis — est-ce bien le même? — l'auteur du Jardin de Bérénice, analyse, dis-\nsèque et retourne cette incroyable aventure boulangiste avec le dominant et\nnoble souci d'y chercher, pour son pays désorbité, u n e orientation d'avenir\net u n pronostic de salut.\n   Œ u v r e de politique nationale et bienfaisante — a qui est donnée par sur-\ncroit, comme une récompense méritée et u n signalement glorieux, l'auréole\nd'une extraordinaire puissance épique et d ' u n beau style émouvant et sobre.\n                                                                                  F . V.\nLA CRITIQUE :\nLe    Corrège,       sa   vie   et   Son    œuvre,       par    MARGUERITE      ALBANA.\n  Précédé d'un Essai biographique sur Marguerite Albana, par EDOUARD\n  SCHURÉ. — ( L i b r a i r i e Perrin, Paris.)\n  E d o u a r d Schuré est u n e personnalité bien sympathique de ces derniers\n"}, {"page_pdf": 564, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": "472                                DURENDAL\n\n\ntemps. En son œuvre déjà si considérable et qui s'inspire constamment d'un\nidéal très noble, il pénètre, explorateur familier, dans les domaines les plus\nélevés de la philosophie, de l'art et de l'histoire. Pour ne parler que d'un\nseul point, les théories qu'il développe en son Drame musical sur l'évolution\nde l'art, sur l'orientation de la poésie et de la musique au cours des siècles,\ndonnent toute la mesure de cet esprit aux larges perspectives, nourri de cette\nrayonnante civilisation hellénique qui nous a légué tant d'impérissables types\nde beauté. Mais, à côté du philosophe aux belles ordonnances synthétiques,\nil y a encore en Schuré un poète de race, ému, vibrant et spontané. Doué de\ncette intuition qui en est le plus caractéristique apanage, c'est lui qui, il y a\nquelques vingt ans, révélait à ses compatriotes aveugles l'épopée wagnérienne,\nles introduisant dans ce temple d'immortelle Beauté vers lequel, à cette\népoque, toute la France s'obstinait à ne point lever le regard. Ce serait un\ntitre suffisant à notre gratitude.\n   Le poète qu'est Schuré, nous pouvons l'apprécier une fois de plus dans la\npréface qui décore le frontispice du livre de Marguerite Albana sur le\nCorrège, expression de reconnaissance envers une femme distinguée qui\nexerça une influence décisive sur sa vie et toute sa carrière littéraire. Les\n extraits des mémoires de Marguerite Albana ainsi que son étude sur le Cor-\nrège révèlent d'incontestables dons d'intelligence artistique, le souci constant\n de voir le fond des choses, une persévérance et une virilité d'efforts peu\ncommunes. Nous ne saurions souscrire à son jugement en ce qui concernerait\nla prééminence du Corrège sur les trois grands maîtres de la Seconde Renais-\n sance, mais apprécions certaines vues originales de Marguerite Albana sur\ndivers points de l'œuvre d'Allegri : la sérénité qui la caractérise et le rôle\nprépondérant de la lumière en cette peinture, le don que posséda le Corrège\n de s'assimiler également la civilisation hellénique et l'esprit du Christianisme,\n son indépendance très complète du milieu où il vécut, enfin la fusion parfaite\n du naturalisme et de l'idéalisme en son génie.\n                                                                      G. DE G.\n\n   U n m a n u e l d e l i t t é r a t u r e (*). — Le R. P . VEREST, de la Compa-\ngnie de Jésus, s'est rendu notoire par une intervention combative et impérieuse\ndans la querelle des « classiques chrétiens » ; préposé, au Noviciat de Tron-\nchiennes, à la formation des jeunes gens qui s'éparpillent annuellement, en\néducateurs, à travers les différents collèges des Jésuites, le P . Verest fut\nconsterné un jour et indigné que l'abbé Guillaume osât entamer de ses\ncritiques et rogner de ses réformes le bloc réputé intangible des programmes\net des modes d'enseignement; et il fonça sur son adversaire avec la dialec-\ntique, la science et l'âpreté d'un Brunetière... en soutane; la lutte fut vive,\nun peu amère parfois — de ce fiel dont parle quelque part Nicolas Boileau.\n   Dans le débat entre l'abbé Guillaume et le P . Verest, nos sympathies\nallèrent plutôt au premier (bien que nous ayons reproché souvent au vaillant\nprotagoniste des « classiques chrétiens » un manque de logique évident et de\n\n   (*) J. VEREST, S. J. —Manuel de littérature (Bruxelles. — Schepens).\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3531, "texte": "                                      LES LIVRES                                      473\n\nne pas dresser à la fois ses revendications réformatrices contre le classicisme\npaïen de l'antiquité et contre le néo-paganisme classique du XVIIe siècle);\nmais encore que revêches aux alarmes du P . Verest, clamant à la faillite\nprochaine de la haute culture, parce que le graveleux Horace eut été évincé\npar un lyrique chrétien, n o u s n'avons jamais refusé à ce défenseur autorisé\nde l'antiquité classique l'hommage dû à une érudition remarquable, à u n e\nrare sagacité critique et à une méthode de discussion ou une féline sou-\nplesse s'alliait à u n e rigoureuse argumentation.\n    Œ u v r e d'un écrivain de cette valeur, un \" Manuel de littérature \" mérite\nd'attirer l'attention et requiert u n loyal examen.\n    Non point certes que nous nous fassions grande illusion encore sur l'utilité\npratique de ce genre de publications; le véritable enseignement littéraire,\nbienfaisant et vivant, doit surgir, à notre sens, de l'analyse spontanée et\nparlée du professeur aux prises, devant ses élèves, avec les beautés d'un\nchef-d'œuvre, et non de l'élude à froid de quelque Cauderlier artistique,\nrangeant l'esthétique en recettes de sauces et de crèmes... Qui de nous ne\nl'attestera, le premier frisson de la beauté nous advint non à la froide et\nsèche audition de formules mais au contact de telle page de Bossuet ou de\nR a c i n e a d é q u a t e m e n t commentée... A h ! la vanité et la stérilité des défini-\ntions, des distinctions et des raisonnements, à côté de la leçon animée qui\nirradie de l'œuvre d'art elle-même ; la beauté est sentie et c'est puérilité de la\nvouloir réduire en de logiques et arides t h é o r è m e s !\n    Je sais infiniment gré au R. P . Verest d'avoir, dans son livre, limité à un\nstrict m i n i m u m la part de l'aprioisme; les affirmations coutumières, plus\nautoritaires qu'autorisées, sur le beau et le laid, sur le bon et le mauvais\ngoût ont disparu ; et l'auteur a préféré tirer des œuvres d'art elles-mêmes les\nrègles qui doivent guider l'appréciation de l'élève ; la méthode est nouvelle\net excellente : les écrits des maîtres ne sont plus abaissés au rang subalterne\nd'exemples d'une théorie préalablement et souvent contrairement établie,\nmais ils deviennent eux-mêmes la base d'une esthétique et comme la source\nd'où découlent les préceptes.\n    E t comme le R . P . Verest n'a point circoncrit son c h a m p d'expériences\naux habituels « Songe d'Athalie », \" Récit de T h e r a m è n e » et « Mort de\nJ e a n n e d'Arc » qu'il l'a ouvert aux productions littéraires de tous les siècles,\nsa méthode en acquiert d'autant plus de justesse et de prix.\n    Sans doute le classique très passionné qu'est l'auteur perce partout, et sa\ntenace conviction de l'absolue supériorité de l'antiquité et du XVIIe siècle\nl'incite volontiers à étiquetter d'erreur les évolutions postérieures de l'art,\nmais outre qu'il sait rendre justice à l'occasion à des formes d'art qu'il n'aime\np a s , n'est-ce point déjà une g r a n d e conquête que le modernisme soit, sinon\nglorifié, du moins discuté devant la jeunesse?\n    On ne peut demander à u n manuel de littérature, qui est une œuvre\nsommaire par son essence, de s'expliquer d'une façon détaillée et complète,\navec le pour et contré d'une critique a b o n d a n t e et minutieuse, sur les mouve-\nments de la pensée d'un siècle qui fut abondant, mobile et fécond entre tous ;\nce qu'il faut, ce qui est utile et pratique, c'est que ces manifestations diverses\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "474                              DURENDAL\n\n\nde là pensée moderne soient présentées à l'adolescent en raccourcis substan-\ntiels et frappants qui jalonnent de points de repère la route intellectuelle que\nson esprit aura à parcourir.\n   Le P . Verest est un guide littéraire aimable, discret et informé, et on peut\nrecommander son manuel comme le meilleur modèle d'un genre difficile\nentre tous.\n\n\nLe Rappel         des    O m b r e s , par le V e E.-M. DE VOGUÉ. — (Paris,\n Colin.)\n   M. le vicomte Melchior de Vogué est un grand seigneur de lettres d'une\nsomptueuse mélancolie; il a la religion du passé et le culte du souvenir; et\nc'est là chez lui, mieux qu'une attitude, un sentiment profond, sincère et\nému ; et comme ce sentiment est servi par un don incomparable d'évocation\net un style puissamment pictural, il y a grand charme et grand profit à\nl'accompagner dans les nécropoles de l'histoire et de l'art où il aime à con-\nverser avec les ombres illustres de ceux qui élaborèrent la pensée et la\nsensation moderne — depuis Lamartine et Chateaubriand jusque Lassalle\net Bismarck.\n   Le Rappel des Ombres est, au déclin du siècle, un hommage qui va à\nceux qui furent les artisans principaux et divers de sa grandeur.\n                                                                      F.V.\n\n\nDIVERS :\nNotice et Souvenirs de famille, par la Comtesse RŒDERER, publiés\n  par sa petite-fille la Comtesse de Liedekerke (I). — (Cie d'éditions, Lyon.\n  Claesen, Bruxelles.)\n   Ce livre n'est pas à proprement parler une œuvre littéraire. I1 est écrit sans\nprétentions, avec cette bonne simplicité de nos pères, qui ne manque pas de\ncharmes. C'est une mère qui lègue à ses enfants l'histoire de sa vie, celle de\nson entourage et un peu celle de son temps.\n   J'ai lu ces mémoires d'antan avec un vrai plaisir. Est ce à cause de la sym-\npathie, de l'affection et je devrais ajouter, de la vénération que je porte à une\ndes descendantes de cette belle famille Rœderer? Peut-être. Mais ce livre\nm'a intéressé vivement en lui-même aussi. Il donne en quelque sorte le vivant\nportrait de la vraie aristocratie de jadis, de celle qui n'a jamais déchu de son\nrang, noble non seulement de race mais de caractère. Il ressuscite sous nos\nyeux, une de ces vieilles bonnes familles aux mœurs patriarchales et chré-\ntiennes, dévouées, parfois jusqu'à l'héroïsme, à Dieu et à son Eglise, à la\npatrie et à son Roy.\n\n\n  (1) On peut se procurer cet ouvrage à la Rédaction de Durendal, ou chez SCHEPENS,\n Treurenberg, 16, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3259, "texte": "                                   LES LIVRES                                   475\n\n    Q u e de types admirables de loyauté, d'honnêteté et de magnanimité d'âme\nces mémoires n'évoquent-ils pas souvent. Des femmes distinguées, aux\nm œ u r s austères, aux sentiments élevés et généreux ; des enfants charmants\nde grâce exquise et de naïve gentillesse; des soldats vaillants presque jusqu'à\nla témérité dans leur zèle à défendre leur pays; des esprits ouverts au beau\ndans l'art, les lettres et la religion ; enfin des âmes de saints, comme cet éton-\nn a n t marquis de Vidaud, u n e des plus séduisantes physionomies de ces\nmémoires.\n    E t quel courage devant la mort lorsqu'une brutale et grotesque révolution\nvient faucher les plus belles fleurs de cette élite de l'aristocratie de l'époque,\nque l'on voulait supprimer n o n point à cause d'un crime défini, mais tout\nbêtement parce qu'elle était l'aristocratie.\n    Ce livre est tantôt l'histoire douce et paisible d'un charmant intérieur de\nfamille tout ouaté d'affection, de délicatesse de sentiments, de vraie et sereine\npiété, tantôt u n e histoire de deuils cruels provoqués, soit par les guerres entre-\nprises pour l'affranchissement de la domination des brutes révolutionnaires,\nsoit par les ignobles tueries dont fut ensanglantée cette époque néfaste. Vrais\nassassinats! Ils sont à eux seuls la condamnation de la révolution. Ils ont\naffaibli la F r a n c e au point de lui enlever pour longtemps toute énergie\nmorale et sociale.\n    Ces mémoires montrent à l'évidence quelles ressources on eut trouvé dans\ncette élite de l'aristocratie, si on eut voulu et si on eut su se servir, pour l'hon-\nneur de Dieu et le bien du pays, des éléments de vitalité qu'elle renfermait\nencore. L e s iniquités et les infamies de la révolution ont d o n n é à la belle et\ndouce F r a n c e de saint Louis u n coup mortel. Elle ne s'en est pas encore\nrelevé. Dieu sait! si elle s'en relèvera j a m a i s .\n                                                       L abbé HENRY MŒLLER.\n\nD a n s le Levant,         par CYRILLE VAN OVERBERGH. — (Bruxelles, Oscar\n  Schepens.)\n\n   A la source de tout art et de toute philosophie, comme si sa participation\nétait nécessaire à la beauté de l'œuvre h u m a i n e , se dresse le génie hellénique.\nL a mère harmonieuse des héros et des dieux a pu être stérilisée par le contact\ndes musulmans barbares ; ce qui fit autrefois sa splendeur et sa puissance\nsubsiste encore dans la mémoire des peuples. Les immortels chefs-d'œuvre\nde l'Art grec ont exercé au cours des âges u n e telle fascination sur l'humanité\nqu'on ne pourrait se soutraire à l'empire des règles qu'ils ont suggérées sans\nretourner à la barbarie.\n   Aussi, de cette terre sacrée qui vit naître, pour la défendre, Thémistocle et\nPericlès et que chantèrent les divins génies d'Eschyle et de Sophocle, se\ndégage un irrésistible attrait. E t quand un h o m m e de sentiment et de pensée,\nqui, au milieu des mille soucis de la vie contemporaine, souvent si peu\nesthétique, a conservé son intime idéal de beauté, se trouve transporté au\ncœur même de l'Hellade, devant l'Acropole et les Propylées, il éprouve, à ce\ncontact de l'âme de toute u n e race, u n e indicible admiration, mêlée peut-\nêtre d'un vague orgueil.\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2588, "texte": "476                               DURENDAL\n\n\n   M. Van Overbergh a visité cette sainte patrie de l'Art et il publie aujour-\nd'hui les impressions que lui a laissées son merveilleux voyage. C'est en\nartiste sincèrement épris de l'idéal qu'il a contemplé les richesses d'Athènes\net de Byzance ; aussi son livre est-il pénétré de ce frisson de la beauté\ncomprise et admirée qu'un artiste seul pouvait y mettre.\n   Nous avons lu le livre de M. Van Overbergh avec cet intérêt qui ne\ns'attache qu'à bien peu d'ouvrages. Ses descriptions d'un style vif et cha-\ntoyant exercent un véritable charme, tandis que ses dissertations sur la civili-\nsation et l'art hellénique révèlent un profond penseur. Naviguer de Marseille\nà Itea sur les flots bleus de la Méditerranée et visiter, sous la conduite de\nsavants experts, remplaçant combien avantageusement le Baedecker abhorré,\nDelphes, Olympie, Argos, Mycènes, Athènes enfin; aborder ensuite une\nautre civilisation, un autre monde et voir le sultan fatal escorté de ses gardes,\nauprès de la Sainte-Sophie de Justinien, quel rêve! et comme on est recon-\nnaissant à celui qui par la magie du style et la force de la pensée vous le\nfait partager!\n   Un des plus grands attraits du livre de M. Van Overbergh réside dans la\nprofusion de souvenirs classiques qu'évoquèrent, en son esprit de fin lettré,\nles paysages et les monuments de la Grèce. Ses considérations sur la litté-\nrature et les arts sont peut-être la partie capitale de son ouvrage, celle qui lui\ndonne sa vraie et durable valeur. Venant du zélé et savant directeur de l'en-\nseignement supérieur, elles ne pouvaient nous étonner. Pourtant, alors que\nnous eussions pu n'y voir que la marque d'un esprit pénétrant, nous y avons\ntrouvé l'émotion d'un véritable artiste, et c'est avec une grande joie que nous\n le constatons.\n                                                       CHARLES DE SPRIMONT.\n\nL'Anatomie des instruments de musique, par ERNESTINE-\n   ANDRÉ VAN HASSELT. — (Georges Balat, éditeur,        Bruxelles.)\n   Voilà un petit livre instructif, condensant en quelques pages l'histoire et\nl'anatomie de tous les instruments de musique, dont Mme Van Hasselt nous\nraconte l'origine, puis les transformations et le développement à travers le\ntemps et chez les nations diverses. Remplie d'anecdotes charmantes, de sou-\nvenirs intéressants, cette œuvrette plaira à tous ceux qui aiment la musique.\nMaints détails poétiqnes et le charme d'un style délicat font oublier la séche-\nresse d'un sujet plutôt aride.\n                                                                   G. DE G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison07-013", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 477, "page_fin": 480, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "peintres italiens du XVe siècle", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 569, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2146, "texte": "NOTULES\n\n  Il faut citer à l'ordre du jour des belles pages et des bonnes actions, ces\nremarques d'Eugène Gilbert à propos du roman et de la critique catholiques :\n   « Je suis le premier à reconnaître combien la « responsabilité » est une\nquestion d'ordre délicat, primordial et grave. Mais il faut se garder qu'il y a\nlà un spectre dont il est facile de jouer, et que les incompréhensifs, les oppo-\nsants de parti-pris, les esprits jansénistes auraient beau jeu s'il fallait toujours\nles croire. En Belgique tout particulièrement, où les lettres ont eu pendant\nlongtemps cette mauvaise fortune d'exciter contre elles toutes les défiances,\nde n'arriver à l'applaudissement que par le dur chemin des dénigrements\nsystématiques et préalables, de soulever à chaque pas l'attention jalouse et\nchagrine des enquêteurs de l'Envie, il importe de délimiter en ses justes fron-\ntières la responsabilité de l'écrivain. Il importe tout autant de prémunir les\nlecteurs contre une interprétation étrangement faussée des devoirs qui en\ndécoulent.\n   Et, puisque la sincérité demeure, après tout, l'inattaquable noblesse de\ncelui qui, par la voix des presses gémissantes, parle à ses contemporains,\npourquoi ne serions-nous sincères qu'à demi? Pourquoi taire les décourage-\nments qui fuient tentés avec une persévérance jamais ralentie? De ces\ndécouragements, d'ailleurs, les artistes et les écrivains catholiques pour-\nraient rendre témoignage, car chacun d'eux, je gage, pourrait aussi parler\nd'expérience. Ils diraient si nous trouvons toujours, chez ceux-là précisément\ndont nous défendons l'idéal et les idées, — puisqu'aussi bien ce sont nos\nfrères en la Foi et en convictions morales, — si nous trouvons toujours, dis-je,\nl'appui si précieux à certaines heures, la compréhension loyale des doutes,\ndes luttes, des difficultés entre lesquelles tout artiste chrétien doit parfois se\ndébattre ?\n  Voici, par exemple, l'éternel malentendu dont il faut bien exposer les\ndonnées.\n   Des conteurs et des romanciers, d'une orthodoxie sûre, d'une absolue\nloyauté d'intention, sont en but à l'hostilité d'un grand nombre d'excellentes\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3336, "texte": "478                                DURENDAL\n\n\npersonnes, parce qu'ils croient devoir à la sincérité de l'Art de ne point tran-\nsiger avec la réalité de la. vie. Des passions existent dont les ravages sont\nnéfastes, et dont il importe de dénoncer la pernicieuse puissance. Ces passions\nont des dehors séduisants, des attraits secrets et perfides, qui font leur force.\nDonc, voulant décrire, au profit du Bien, la lutte entre le Mal et le Bien, ces\nromanciers croient, comme le crut Barbey d'Aurevilly, mais sans aller\ncomme lui jusqu'à outrepasser leur droit, avoir mission de signaler ces\ndehors séduisants, de décrire ces parfums énervants, de montrer que ces\ndangers ont une force sérieuse. « Le grand malheur des écrivains chrétiens,\nnon pas seulement de désir mais de foi positive, fait remarquer M. Paul\nBourget, a été le manque d'audace dans la peinture des passions. Ceux qui\nles ont lus n'y ont pas reconnu leur cœur. »\n   Or, c'est ici que l'on agite le spectre de la responsabilité. Au nom des\nignorances de l'enfance et de la jeunesse, au nom de l'inexpérience des\nadolescents, au nom même de la faiblesse des volontés et de la puissance des\nmauvais instincts, certains moralistes prétendent défendre au romancier chré-\ntien la peinture de toute passion, de tout amour qui n'est pas la tranquille\nflamme de l'ingénue pour « l'échappé de chez les Pères ».\n   Mais, puisque j'ai entrepris de livrer ici quelques réflexions inspirées par\nla vie littéraire en Belgique, pourquoi ne serrerais-je pas la vérité de plus\nprès? Pourquoi ne dirais-je pas que cette façon incolore et vague de com-\nprendre le roman, certaines personnes, certes d'importance, la voudraient\nappliquer aussi à la critique littéraire, qui pourtant ne s'adresse pas à l'en-\nfance? Et, pour tout dire, quel motif de cacher que l'on fait parfois au\ncritique catholique un grief de ce que lui-même estime être l'honneur de son\ntravail ?\n   La tâche du critique catholique est par elle-même déjà fort épineuse. Tout\nd'abord, dit M. G. Aubray, dans le Mois (revue excellente fondée par les\nPères Assomptionnistes), « il doit être consciencieux, ce que les autres sont\nquelquefois, mais ce qu'ils ne sont pas forcés d'être. Il lit les ouvrages dont\nil parle; cela est rare, cela ne va pas sans beaucoup de peine, dans un temps\noù la production littéraire est si féconde. Mais il y est obligé : prenant au\nsérieux sa fonction, ayant charge d'âmes, il faut qu'il visite jusqu'à la dernière\npage, de peur qu'en quelque coin ne se soit glissée une phrase dangereuse\nou qui appelle des réserves ».\n   Or, s'il faut une conscience et une probité absolues au critique catholique,\nil lui faut avoir, au même degré, la compréhension et la largeur prudente\ndes idées. Cela, sous peine d'enlever tout crédit à des travaux que leur\ncaractère confessionnel met déjà en suspicion auprès de certaines gens dont\nl'opinion pourtant doit compter. Et puis, parce que la probité est non pas\nétroite et sectaire, mais large sans faiblesse. Se figure-t-on que cette tâche\nsoit si aisée, si agréable, si féconde en profits? La critique catholique pour-\ntant l'accomplit avec fierté, et avec une certaine vaillance, parce qu'il estime\nremplir son devoir, et, dans le concert des intellectualités où il vit, maintenir\nles droits de la vérité. Mais, voici que, parmi les encouragements des\n"}, {"page_pdf": 571, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3348, "texte": "                                    NOTULES                                   479\n\nhommes éclairés, parmi l'approbation des religieux même les plus réservés et\nles plus prudents, des voix discordantes s'élèvent. Ces voix, inspirées sans\ndoute de celle qui naguère prétendit faire aux catholiques un devoir de\n« nier le mérite littéraire des écrivains mauvais », refusent au critique catho-\nlique le droit d'occuper ses lecteurs d'œuvres qui seraient en contradiction\navec la foi ou avec la morale chrétienne. Elles lui dénient, si d'aventure il\navait l'audace de parler de tel écrit, le droit de dire : « Ce récit malsain est\nd'autant plus dangereux que l'auteur est un artiste, que sa phrase est souple,\nadroite, classique, que la forme enfin de cette œuvre néfaste est plus sédui-\nsante. »\n  A les entendre, il faudrait faire sur ces écrits, cette conspiration du silence,\ntoujours mesquine en elle-même et si dérisoire aujourd'hui que la presse\ndispose de mille voix empressées à l'exaltation des pires écrits ! \" Vous ne\npouvez, dit-on au critique, me parler de tel roman, de telle nouvelle, ou, si\nvous m'en parlez, vous ne pouvez louer ses qualités littéraires, car ce serait\nexposer « tel jeune homme » à la tentation d'acheter ce livre ou de le lire.\nBien plus, en disant que l'œuvre est audacieuse, vous le pousseriez à la\ndévorer ! »\n   Se peut-il concevoir une notion plus étroite, plus rapetissante, plus infé-\nrieure de la critique littéraire ? Tout ce qui est honnête et loyal dans l'âme du\nlettré le plus chrétien, le plus persuadé des prudences nécessaires, des\nréserves indispensables, ne se révolte-t-il pas contre ces préceptes puérils et\nqui aboutiraient à laisser sans riposte et sans contre-partie les apologies les\nplus exaltées des œuvres licencieuses ? Ainsi donc la critique ne serait plus\nqu'un guide à l'usage des pauvres imbéciles qui ne peuvent ouvrir les yeux\net regarder en face la vie! Vous avez entrepris la tâche d'analyser et d'appré-\ncier les œuvres de l'esprit, ce qui est après tout bien votre droit, et vous seriez\nligotté par la pensée que tel collégien, en cachette nourri de la moelle des\npetits volumes verts du docteur Hayès et des gros volumes jaunes du docteur\nGuyot, pourra s'emparer de vos flétrissures et les considérer comme des\namorces! Il vous sera interdit de prémunir les gens éclairés contre le danger\nd'œuvres attrayantes, parce que les chercheurs de truffes vous guettent ! Et\nle devoir absolu de la probité, qui consiste à dire la vérité simplement et sans\nautre préoccupation que celle d'être juste, ce devoir, il sera interdit au lettré\ncatholique de le remplir? Allons donc!\n  Ne nous arrêtons point davantage à ces sophismes, qui sont indignes de la\nvaillance chrétienne, laquelle ne recule pas devant les dangers inévitables,\nparce qu'elle a le secret de les vaincre, et citons seulement ces admirables\nparoles d'un des plus noblement chrétiens parmi les lettrés de ce siècle,\nM. Léon Gautier :\n  « Qu'on ne l'oublie pas : chez nos adversaires les plus déclarés il y a des\nvérités et des vertus égarées que nous devons saluer au passage et auxquelles\nnous devons rendre une entière justice... C'est ainsi que nous devons agir,\nsans accepter le moindre compromis avec l'erreur et en conservant très fière-\nment l'intégrité de notre foi. Puis, ne craignons pas de louer dans les œuvres\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1644, "texte": "480                                   DURENDAL\n\n\nde nos adversaires tout ce qu'il est légitime d'y louer : les splendeurs de la\nforme, les beautés du style, l'harmonie de la langue, la sincérité même de la\npensée et la droiture des intentions. Ils en seront émus jusqu'au fond de leur\nconscience et se demanderont si la vérité n'est pas avec ceux qui ont tant de\ncharité. »\n   Voilà quelques bonnes vérités vengeresses que le public de la Revue Générale\nn'est pas habitué à entendre et que quelques-uns de ses dirigeants doivent subir\nen g r o g n a n t !\n\n\n\n  M M . les E d i t e u r s d'art DIETRICH, Montagne de la Cour, à Bruxelles, et\nALINARI, via Nazionale à Florence, mettront en vente, le 15 octobre p r o -\nchain, u n nouveau volume de M. Jules Destrée : S u r q u e l q u e s p e i n -\nt r e s d e s M a r c h e s et d e l ' O m b r i e .\n   Cet ouvrage qui sera consacré aux San Severinatcs, à Boccati da Camerino,\nBonfigli, Giovanni da Oriolo, Melozzo da Forli, Giovanni Santi, Leonardo Scaletti,\nFiorenzo di Lorenzo, Pinturicchio et au Pérugin, sera illustré de sept eaux-fortes\noriginales, deux par M. Auguste Danze et cinq par M m e Jules Destrée. Il\nsera imprimé avec luxe et le tirage sera limité à cent exemplaires. On peut\ny souscrire dès à présent au prix de dix francs, aux b u r e a u x du Durendal,\nrue du Grand-Cerf, 14, à Bruxelles.\n  Celte série fera suite aux notes sur Quelques peintres de Toscane, parues l'an\npassé chez les mêmes éditeurs et dont il ne reste plus que quelques exem-\nplaires. Elle sera suivie d'autres encore et leur ensemble constituera une\nétude complète sur les peintres italiens du XVe siècle.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 501, "texte": ""}, {"page_pdf": 502, "texte": ""}, {"page_pdf": 503, "texte": ""}, {"page_pdf": 504, "texte": ""}, {"page_pdf": 505, "texte": ""}, {"page_pdf": 506, "texte": "DOM DIDIER LENZ. O. S. B.\n  Chef' de l'Ecole Artistique de Beuron\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "               DOM DIDIER LENZ\n                               ET LA\n\n\n\n\n                   BEURONER KUNSTSCHULE\n\n\n\n              ENTRE Sigmaringen et Beuron, en face du roman-\n                tique château de Wildenstein, nid de vautour\n                perché sur son piédestal de roches calcaires,\n                le touriste s'étonne de voir tout à coup, au\n                tournant du Danube, émerger d'une touffe de\n                noirs sapins une blanche évocation des bords\n                du Nil.\n                   C'est la Mauruskapelle, campée là comme un\ndéfi par un homme extraordinaire, taillé lui-même, dirait-on,\ndans une de ces monumentales carrières d'Egypte.\n   La Mauruskapelle est petite de dimension, mais les propor-\ntions en sont exquises, et les parois tant en dehors qu'au\ndedans revêtues de fresques d'une simplicité et d'une grandeur\nsurprenantes. On y trouve en germe toute l'école de Beuron,\ndont ce sanctuaire est comme le berceau.\n   L'espace me manque pour retracer ici l'épopée artistique de\nla Beuroner Kunstschule. L'exode de ces trois hommes, passés\nd'abord du protestantisme au catholicisme, puis de la Ville\nEternelle à la vie austère mais idéale du cloître bénédictin,\nrestera un des plus séduisants chapitres de l'histoire de l'art au\nXIXesiècle.\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "418                          DURENDAL\n\n\n   La Providence les avait bien choisis. Dom Didier Lenz,\n Dom Gabriel Wüger et Dom Luc Steiner formaient une\ntrilogie complète, une heureuse synthèse esthétique. Entre la\nforce créatrice, la majesté presque écrasante, l'angulosité hiéra-\ntique de Dom Lenz, chef de l'école, et la douceur contemplative\net mystique, un peu timide, de Dom Steiner, le Benjamin ;\nDom Wüger représentait la technique objective, la précision\nde la forme, la finesse du détail; entre la fougue de l'Action,\net le repos de l'Onction, il figurait la règle et la sûreté de la\nRaison. Je dis il figurait, car Dom Gabriel Wüger n'est plus là\npour parfaire ce précieux équilibre. L'appel d'en haut l'a surpris\nau milieu de ses travaux, ou plutôt l'a trouvé prompt à la\nsuprême envolée, au Mont-Cassin même, où s'étalent, touchant\ntrophée, autour de sa tombe, les plus accomplis de ses chefs-\nd'œuvre.\n   Au moment où j'écris ces lignes, Dom Didier Lenz, avec un\ngroupe de ses élèves, est retourné là, préparer la restauration de\nla crypte de saint Benoît et de saint Scholastique sous la cou-\npole de la basilique. Dom Luc Steiner, lui, cruellement éprouvé\npar une langueur précoce, ne quitte plus guère Beuron, que\npour se rendre, sur les heures du soir, vers sa chère Mauraskapelle.\nAssis sur la terrasse de l'ermitage, égrenant son rosaire, il\naime à contempler dans le silence du souvenir cette Madone\nblanche sur fond d'azur, dont les grands yeux majestueux et\ndoux ne se lassent pas de regarder les ondes du Danube,\ncaressant le coude rocheux légères, rapides, avec un murmure\nde sourire et de prière.\n   L'œuvre de l'Ecole de Beuron peut déjà s'appeler immense.\nIl me suffira d'en citer les principales : la décoration des\nmonastères de Beuron, d'Emaus et de Seckau, les fresques de\nla chapelle de Saint-Conrad dans le dôme de Constance, le\nsanctuaire de la Torretta du Mont-Cassin, l'église des Béné-\ndictines de Saint-Gabriel à Prague, le Chemin de la Croix de\nStuttgart, sans parler d'un grand nombre d'images religieuses\nrépandues dans tous les pays.\n  L'abbaye de Maredsous doit également à l'influence de\nBeuron ce que les fresques de sa somptueuse église ont de\nmeilleur. Et certes, si les circonstances avaient permis aux\nmoines de n'écouter que leur impulsion artistique, la décoration\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": "         DOM DIDIER LENZ ET LA BEURONER KUNSTSCHULE             419\n\n\n\n de cet édifice eût été plus homogène encore et plus monumen-\ntale.\n   Les caractères dominants de la Beuroner Kunstschule sont la\nsimplicité, la grandeur, la pureté et le calme. La pondération\ndes masses y suit les lois d'une rigoureuse statique. Les lignes\nse combinent avec une harmonieuse clarté. Aucune superfé-\ntation,; plutôt une certaine pauvreté, mais manifestement\nvoulue et souvent imposante. Les accessoires sont impitoyable-\nment subordonnés à l'ensemble. Peu de mouvement; et, si\npossible, rien de violent. De là, — cela va sans dire, — plus\nde bonheur d'expression dans les scènes d'un caractère contem-\nplatif. L'esprit domine la forme et la soumet à son empire.\nNon pas à la manière d'une certaine école qui semble confondre\nle surnaturel avec la contrefaçon de la nature. Non! les Béné-\ndictins de Beuron professent par leur art, que la nature et la\ngrâce ne se détruisent point. Mais cette beauté des formes qu'ils\nrecherchent avec un goût si éclairé, ils évitent scrupuleusement\nde la mettre jamais dans la sensualité. L à est peut-être le plus\ngrand triomphe de cette école. Voyez ces visages, comme ils\nsont bien dessinés, comme ils reluisent de cette beauté supé-\nrieure! Et en même temps quel parfum de chasteté!\n   Si j'insiste sur ce point, c'est que l'un des plus douloureux\nspectacles de cette fin de siècle est l'éclosion — le mot n'est-il\npas trop frais? — d'une certaine école qui se pique de néo-\nspiritualisme et dont les créations sont à l'esprit ce que la\nsoi-disant théosophie est à la vraie religion. C'est l'accord de la\nchair avec l'esprit peut-être, mais en abaissant l'esprit au niveau\nde la chair. Procédé d'autant plus dangereux, qu'il s'autorise\nd'une terminologie plus sonore et, en apparence, plus respec-\ntueuse des choses de la foi et de l'âme. Le plus vulgaire Teniers,\nle plus charnu Rubens sont moins hostiles au spiritualisme\nvrai que ce renouveau fallacieux : art spirite, peut-être; mais\nspiritualiste, allons donc!\n   Aussi entre ce modernisme prétendument néo-chrétien et\nl'Ecole de Beuron l'antagonisme est-il absolu, presque farouche.\n   Dans leur recherche des quatre qualités maîtresses énumérées\nplus haut, les moines-artistes de Beuron ne sont-ils pas allés\njusqu'à un excès de raideur, jusqu'à une certaine froideur solen-\nnelle, plus ou moins monotone? Leur style a-t-il assez profité\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "420                         DURENDAL\n\n\n\nde l'époque la plus belle de l'art chrétien, celle des préraphaé-\nlites? N'y a-t-il pas trop peu de cette joie simple et naïve qui\ndifférencie la Loi nouvelle de la Loi ancienne? Etait-il bien\nnécessaire à Dom Didier Lenz d'évoquer à tel point l'art des\n Pharaons pour obtenir les résultats voulus par son génie?\n    C'est pour n'avoir pas à répondre à ces questions, trop déli-\ncates pour moi, que j'aurais voulu me dérober à ces pages.\n    Quoi qu'il soit, la première rencontre que j'eus au Mont-\n Cassin avec ce trio de maîtres, il y a de cela vingt-quatre ans,\nen compagnie d'un jeune artiste belge, qui faisait alors déjà\npressentir ses conquêtes sur le terrain de l'art religieux, cette\n rencontre, dis-je, demeure l'un des plus beaux souvenirs de ma\njeunesse. Et si j'eus le bonheur, bientôt après, d'aspirer à la fra-\n ternité de ces vaillants de l'art et du cloître, l'idéal entrevu en\n compagnie de Dom Didier Lenz, de Dom Gabriel Wüger et de\n Dom Luc Steiner, ne fut certes pas étranger à mon exode.\n    Trahit sua quemque voluptas.\n                           DOM LAURENT JANSSENS O. S.          B.-\nRome, 29 mars 1900.\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": "                      Sagesse\n\n\n\nComme j'errais, au gré des vagues     rêveries,\nPar cet heureux pays de bois et de prairies\nOù le printemps parait plus suave      qu'ailleurs,\nQuel attrait m'a conduit vers ton logis en fleurs,\nO Gallus? En songeant au simple qui l'habite,\nJe m'arrête, saisi par la douceur du site\nQue couronne un si pur et si noble horizon,\nEt je dis dans mon cœur : « C'est bien là sa maison...         »\n\n\n\nLe soir s'en vient... Avec le soleil qui décline\nUne fraîcheur descend de la forêt voisine,\nEt le calme logis s'environne de paix.\nJe songe, en souriant, à mes propres        souhaits,\nEt le regret m'emplit de sa vaine     tristesse...\nL'après-midi doré, prolongeant sa caresse,\nSemble porter aux fleurs le tendre adieu du jour,\nAux fleurs, qui sont la joie de cet humble         séjour...\nTout s'endort, par degrés, dans la clarté vermeille;\nMais le silence est plein d'un murmure        d'abeille,\nEt parfois un ramier roucoule dans les bois.\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "422                          DURENDAL\n\n\n      Tu peux louer le ciel : tout pauvre que tu sois,\n      Ta demeure, ô poète, est le rêve d'un sage;\n      Lorsqu'on revient, déçu, du douloureux        voyage,\n      Il est réconfortant de trouver au foyer .\n      La paix que donne seul un travail      familier.\n      Que n'ai-je suivi mieux les leçons de la vie !\n      J'aurais su, comme toi, modérer mon envie;\n      Comme toi, tour à tour méditant et priant,\n      J'opposerais au sort un défi souriant ;\n       Car je n'aurais cherché mon bonheur qu'en         moi-même...\n\n\n\n      Quand je relis le tendre et radieux poème\n      Où ton âme s'épanche en sa simplicité,\n      O Gallus, je bénis cet asile enchanté\n      Que n'atteint nul écho de nos rumeurs     confuses.\n      Tu t'es réfugié dans le bois cher aux Muses;\n      Car, tu le sais, les chants qui nous consoleront\n      Veulent être conçus dans un secret profond\n      Et n'éclosent qu'aux lieux que sacre leur présence;\n      Et ce n'est pas en vain qu'on aime le silence...\n\n                                                  FERNAND SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "                    Frédéric Chopin\n\nCauserie Préparatoire à une Audition de ses Œuvres\n                      donnée à Bruxelles     en présence\n               de S. A. R. Madame la Comtesse de         Flandre\n\n\n\n\n              ALTESSE ROYALE,\n              MESDAMES, MESSIEURS,\n\n\n   Ayant eu l'honneur d'être invité par M. de Pénaranda à interpréter\ndevant vous des œuvres caractéristiques de Frédéric Chopin, je voudrais\navant de me mettre au piano, vous adresser quelques mots destinés tant à\néclairer mon interprétation qu'à vous faire pénétrer dans le monde des senti-\nments qui dictèrent au grand poète polonais ces belles pages.\n   Laissez-moi tout d'abord vous dire que si dans ces derniers temps Chopin\na été discuté, c'est qu'il n'est rien dont l'homme se lasse plus vite que de\nl'admiration. En littérature comme en art, les profonds enthousiasmes sont\npresque toujours suivis de vives réactions. Lorsqu'une œuvre a été longtemps\nexaltée, le moment ne tarde pas où l'adoration la plus passionnée fait place\nau dédain et à l'oubli, puis après cette passagère éclipse de gloire, les grands\nnoms prennent leur revanche définitive dans la Postérité, reconquièrent\nl'honneur qui leur est dû et se gravent en lettres d'or aux Fastes de l'Im-\nmortalité. Et quelle serait donc la cause de ces oscillations étranges du goût\net de la critique?\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "424                               DURENDAL\n\n\n   D'une façon générale, la voici. Les œuvres les plus géniales ne soulève-\nront jamais qu'un coin du voile qui recouvre les splendeurs aveuglantes de\nl'éternelle Beauté et si, précieux miroirs, elles nous en communiquent\nquelque vague reflet, elles laisseront toujours entrevoir certaines traces de\ndéfaillances, trahissant ainsi par quelque côté leur humaine origine dont elles\nportent le caractère indélébile. Le Soleil a ses taches mais on ne les aperçoit\npoint tout d'abord. On ne songe qu'à s'abreuver, à se délecter de ses sublimes\nrayons d'or et ces taches sont d'ailleurs si petites. Mais lorsqu'elles appa-\nraissent souillant l'astre vermeil de leur boue déshonorante, voilà que le\nregard (ô mystère incompréhensible) semble hypnotisé par elles, il n'aper-\nçoit plus autre chose, elles grandissent, les petites taches, elles deviennent\nmonstrueuses, le Soleil n'est plus d'or, il est de boue, l'œuvre artistique tant\nchérie est honnie et méprisée. Puis le caractère excessif de la critique en\ndévoile l'erreur et l'on rentre naturellement dans la vérité.\n   Il y a le grand et le petit Chopin, comme il y a le grand et le petit\nBeethoven, le grand et le petit Schumann. Celui qui n'a vu dans l'œuvre de\nChopin qu'un ait de délicatesses et de raffinements n'a point pénétré en son\nessence intime l'âme d'un grand poète, il a admiré le métal précieux de la\ncoupe sans vouloir savourer la liqueur exquise qu'elle renferme. On rabaisse\ntrop volontiers Chopin aux misérables proportions d'un pianiste de boudoir.\nA nous il apparaît comme l'Intuitif par excellence, comme un des plus élo-\nquents poètes de la Douleur, mais les pages où il s'est surtout révélé sont\ngénéralement négligées des virtuoses, parce qu'elles ne leur prêtent pas suffi-\nsamment l'occasion d'étaler la prestesse de leurs doigts. Oui l'œuvre de Cho-\npin est immortelle parce qu'essentiellement humaine, elle est aussi génialement\nsincère.\n  J'éprouve ici le désir de faire une observation générale bien qu'elle n'ait\navec mon sujet qu'un rapport indirect. Le culte absolu de la forme, sorte de\nnéo-classicisme dont le maximum d'intensité se rattache en littérature à la\npériode parnassienne, n'a-t-il point certains excès à se reprocher ? Loin de\nmoi la pensée d'amoindrir en quoi que ce soit des génies de l'envergure de\nFlaubert ou de Leconte de Lisle. Mon admiration et mon respect pour eux\nsont sans bornes. Le côté excessif et condamnable de cette tendance est sim-\nplement de vouloir placer à l'arrière-plan les grands Intuitifs de la première\nmoitié du XIXe siècle, Lamartine, Hugo, Musset, dont les défaillances for-\nmelles sont d'autant plus fréquentes que leur âme vibrait d'émotions plus\nintenses et plus impérieuses.\n   Chopin lui aussi occupe une place glorieuse parmi les grands Intuitifs.\nVous savez comment il composait. Il écrivait un Nocturne ou un Prélude\nd'un seul trait. Puis commençaient des scènes de véritable désespoir que\nnous a retracées George Sand. Il pleurait, il se désolait, transcrivait de nou-\nveau son poème, puis recommençait, remettait vingt fois son œuvre sur le\nmétier, et après toutes ces indicibles souffrances, il était contraint de revenir\nà l'inspiration telle qu'elle s'était présentée en son jet primitif, se reconnais-\nsant souverainement impuissant à améliorer. Il était peut-être encore plus\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "                             FRÉDÉRIC CHOPIN                                425\n\n\npoète qu'artiste, mais c'est là une distinction subtile que je ne puis qu'in-\ndiquer, car entrer dans des développements à ce sujet m'entraînerait trop\nloin.\n   Dans le cours de cette causerie je passerai très rapidement sur la biogra-\nphie de Chopin d'ailleurs fort connue, et m'attacherai plus spécialement à\nl'œuvre que j'analyserai plutôt au point de vue poétique qu'au point de vue\nmusical pur. Je ne puis cependant m'abstenir de remarquer dans cet ordre\nd'idées que Chopin est un des plus féconds initiateurs, un des rénovateurs\nles plus puissants. Indépendamment de sa valeur intrinsèque, son œuvre a\nexercé une influence décisive sur la conception esthétique et les procédés\nharmoniques tant des contemporains que de ceux qui suivirent. A ce point\nde vue, les grands romantiques du XIXe siècle, Schumann et Wagner,\ndoivent autant et peut-être encore plus au maître polonais qu'à Beethoven\nlui-même. Il est tel et tel poème de Chopin dont « Tristan et Yseult» semble\ncomme la paraphrase gigantesque.\n\n\n                                      *   *\n\n\n   Le Génie est une plante qui croît et se développe sur des rivages battus\npar la Tempête. Dans son voyage ascensionnel vers les cimes de l'Idéal, il a\nun compagnon inséparable, le Malheur. C'est Haydn enfant manquant de\ntout, mourant presque de faim et cherchant de par les rues de Vienne les\nchiffons de papier où il pourra noter ses inspirations. C'est Beethoven trahi\ndans ses plus chères affections, perdant l'ouïe et frappé ainsi de l'infortune\nla plus épouvantable qu'on puisse imaginer pour ce musicien grand entre\nles grands. C'est Schumann dont le génie après avoir longtemps plané en de\nradieuses sphères, finitpar sombrer dans le noir abîme de la Folie. Si Chopin\nne connut point ces grands revers, cependant, on peut le dire, il ne goûta le\nbonheur que par intermittences clairsemées. Son enfance s'écoula\nheureuse aux côtés d'une mère et de sœurs qui l'adoraient. Servi par une\nintelligence merveilleuse, par une faculté d'assimilation incomparable, il\ntriompha sans effort de toutes les difficultés qui d'ordinaire rebutent un si\ngrand nombre. Son père, un Lorrain de Nancy, s'était établi à Varsovie.\nA cela rien d'étonnant. Des liens constants rattachaient à cette époque le\nroyaume de Pologne et. le duché de Lorraine où régnait le roi Stanislas\nLeczinsky. Nicolas Chopin était un homme d'un profond savoir, il avait été\nprécepteur de Marie Laczinska, celle qui plus tard sous le nom de comtesse\nWalewska devait ranger à ses pieds le vainqueur de l'Europe. Il ouvrit une\nmaison d'éducation à Varsovie et, secondé par de puissantes influences, il ne\ntarda pas de jouir d'une confiance que justifiaient ses grandes capacités. Les\njeunes gens portant les noms les plus illuslres de la Pologne passèrent leurs\npremières années dans la maison de Nicolas Chopin. Faut-il attribuer à ce\nfait la distinction aristocratique qui, au dire de tous, caractérisait à un degré\nsi éminent l'auteur de Ballades?\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "426                               DURENDAL\n\n\n    Pour apprécier l'atmosphère vraiment intellectuelle où vivait cette famille,\nrappelons que des trois sœurs de Chopin les deux aînées Louise et Isabelle\npublièrent en collaboration, divers écrits de valeur et notamment des travaux\nremarquables sur les moyens pratiques de relever la condition matérielle et\nmorale des classes ouvrières. Quant à la petite Emilie Chopin dont la beauté\négalait le talent, ce fut une enfant extraordinaire. Les biographes polonais\nracontent qu'elle était la joie et la lumière de la maison. On a d'elle des\npoésies originales écrites en diverses circonstances, exquises de forme et\nd'harmonie, et des traductions polonaises d'un poète allemand Salzman.\nEmilie Chopinserait devenuesans douteune des plus pures gloiresde la littéra-\n ture polonaise. La phtisie la terrassa à 14 ans, juste au moment où la fleur\nallait s'épanouir. Quand elle vit je désespoir de ses parents réunis autour de\nsa couche, elle composa un distique charmant dont voici la traduction:\n « L'homme a vraiment conscience de la tristesse de son sort sur la terre,\nlorsqu'il s'aperçoit qu'il est une source de douleur pour ceux qu'il aime. »\n Ainsi mourut cette aimable et géniale enfant et ce fut une ombre immense\n sur la vie des parents de Chopin et sur l'âme du jeune Frédéric.\n     Les livres les plus à recommander sur la vie de notre compositeur, sont le\n recueil de ses lettres, dont Karasowsky nous a donné une traduction alle-\n mande et qui révèlent un Chopin adorablement bon vouant à ses parents\n un véritable culte et déversant les trésors d'affection de son âme dans le\n cœur de Titus Voïcikowsky, son ami le plus intime. Un autre livre inté-\n  ressant, écrit celui-ci en français, est intitulé : Les trois Romans de Frédéric\n  Chopin. Il nous raconte l'amour du maître pour Marie Wodzinska, jeune fille\n aussi belle que bonne et qui semblait toute créée pour unir sa vie à celle de\n  notre grand poète. Chopin l'aimait depuis son enfance et sa jeunesse fut\n  bercée et éclairée par ce songe vermeil tout lumineux d'espoir. La jeune fille\n  lui rendait son amour. Eut-elle jamais pu rencontrer une nature plus affinée,\n  plus délicate, plus élevée? Mais elle appartenait à une race illustre de la\n  Pologne et ses parents possédaient une des plus considérables fortunes ter-\n  riennes du pays. Chopin; ne pouvait lui offrir que les trésors de son cœur et\n  de son génie et le grand artiste, à l'âme si aimante, s'aperçut trop tard qu'il\n  s'était nourri pendant dix ans d'une chimère; que ce sentiment fécond au\n  souffle duquel avaient germé tant de poèmes radieux, devait être pour lui la\n   source d'une immense douleur. — Ce fut un déchirement. — Marie Wod-\n   zinska épousa le comte de Skarbeck, fils de l'ancien élève de Nicolas Chopin.\n   Cette union ne fut d'ailleurs pas heureuse. Il y eut sans doute quelques\n   rayons de bonheur dans la vie de Chopin. Ce furent les premières années de\n   son séjour à Paris. Sa modestie charmante rehaussant en lui les plus purs\n   dons du génie, lui avait concilié l'estime, l'amour et l'admiration de tout ce\n   qui à cette époque portait à Paris un nom dans la littérature ou dans l'art.\n   Mais la Phtisie était là, monstre impitoyable guettant sa proie dans l'ombre.\n   Je ne m'attarderai pas à vous décrirela tristesse des dernières années où consumé\n   par cette atroce maladie qui ne pardonne point, il voyait la Mort s'approcher\n   à grands pas et cela juste au moment où la Gloire lui souriait, le comblant de\n   ses caresses; au moment où dans la plénitude de son génie il sentait qu'il\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "                             FRÉDÉRIC CHOPIN                                 427\n\n\navait encore tant de choses à dire au monde. Mais l'arrêt était irrévocable, il\nfallait mourir, et il mourut en chrétien, admirable de résignation et plein\nd'espoir en Dieu. Ainsi Chopin nous apparaît, dans le Panthéon de l'Art,\ncomme une des figures les plus hautement sympathiques. Écoutez comment\nLiszt esquisse son caractère :\n   « Ayant toujours conservé une exquise pureté intérieure que les orages de\nla vie ont peu troublé, jamais souillé, car ils n'ébranlèrent jamais en lui le\ngoût du bien, l'inclination vers l'honnête, le respect de la vertu, la foi en la\nsainteté, Chopin ne perdait jamais cette naïveté juvénile qui permet de se\ntrouver agréablement dans un cercle dont la vertu, l'honnêteté font les prin-\ncipaux frais et le plus grand charme. Il aimait les causeries des gens qu'il\nestimait, il se complaisait aux plaisirs enfantins des jeunes personnes. Il\npassait volontiers des soirées entières à jouer au colin-maillard avec des\njeunes filles, à leur conter des histoires amusantes ou cocasses, à les faire\nrire de ces rires fous de la jeunesse qui font encore plus plaisir à entendre\nque le chant de la fauvette. Tout cela réuni faisait que Chopin, si intimement\nlié avec quelques-unes des personnalités les plus marquantes du mouvement\nartistique et littéraire d'alors que leurs existences semblaientn'en faire qu'une,\nresta néanmoins un étranger au milieu d'elles. Son individualité ne se fondit\navec aucune autre. Personne d'entre les Parisiens n'était à même de com-\nprendre cette réunion, accomplie dans les plus hautes régions de l'être, entre\n les aspirations du génie et la pureté des désirs. »\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n  Mais j'ai hâte de vous soumettre quelques considérations sur l'œuvre de\nChopin en général et spécialement sur celles que je vais interpréter.\n   Des liens étroits rattachent toute œuvre artistique aux circonstances exté-\nrieures qui entourèrent son éclosion, la rendant pour ainsi dire dépendante et\ntributaire du milieu, du temps où elle vit le jour, des tendances et des préoc-\ncupations qui présidèrent à son élaboration; et c'est de ce principe primor-\ndial que doit s'inspirer toute critique éclairée.\n   Chopin c'est le chantre des malheurs de son pays et de son époque. Au\nmoment où l'antique royaume de Pologne s'effondrait, du fond de ses ruines\narrosées d'un sang héroïque, s'élevait une voix tendre et triste comme un\nadieu, ayant parfois des accents tourmentés comme les sanglots de l'Orage\ndéchaîné dans la forêt, parfois aussi la majestueuse sérénité de l'âme ouvrant\nses ailes vers le ciel. Et s'il est vrai qu'un des caractères essentiels de l'œuvre\nde Chopin est qu'elle chante les malheurs de la Pologne, ajoutons qu'elle le\nfait en une langue merveilleusement appropriée, car les thèmes qu'elle expose\nétant pour la plupart puisés dans le trésor mélodique du Folklore populaire,\nelle paraît ainsi emprunter comme la voix même de la Patrie. A ce point de\nvue, je ne pense point qu'il existe dans toute la littérature musicale d'œuvre\nplus éminemment nationale, plus imbibée du milieu ambiant. En toute cette\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "428                              DURENDAL\n\n\nmusique c'est l'Ame de la Pologne qui plane immense, qui vibre et\npleure, portant le deuil de sa gloire flétrie, mais se relevant parfois comme\npar le soubresaut rapide d'un orgueil révolté et célébrant alors dans des\naccents héroïques les inoubliables grandeurs d'un lointain passé.\n   L'œuvre de Chopin retrace aussi d'une façon générale les tristesses de\nl'époque, époque d'inquiétude, de malaise, d'anarchie intellectuelle et morale\ndont l'évolution romantique reflète les profondes et lancinantes douleurs. Le\nXVIIIe siècle a accompli son œuvre de désagrégation et de mort, l'Idéal s'est\nvoilé, le matérialisme dont le contact déprimant avait souillé les trônes les\nplus éclatants de la vieille Europe, a descendu insensiblement les échelons\nsuccessifs de l'organisme social. L'âme humaine souffre, elle se sent suspendue\ndans le vide, enveloppée d'obscurité, se heurtant aux plus effrayants mystères,\net le romantisme n'est que l'expression dans l'art de ce drame intérieur, fleur\nétrange qui contrairement aux lois de la nature semble éclose au souffle\nd'une formidable tourmente. Pour reproduire en toute son intensité cette\ntragique agitation de l'âme moderne, l'artiste a senti l'impérieuse nécessité\nde secouer les vieilles entraves, de briser le moule usé des formules tradition-\nnelles. Et ici je puis marquer un trait distinctif de l'art de Chopin qui, comme\nje le disais tantôt, est essentiellement novateur.\n   Il faut donc distinguer dans l'œuvre du maître un élément national et un\nélément humain. L'élément national est surtout traduit dans les œuvres\nrythmées et dansantes, et précisément à cause de cela, on a longtemps appelé\nChopin l'auteur des Polonaises et des Mazurkas. Liszt, dans la biographie\nassez déclamatoire qu'il nous a donnée de Chopin, consacre près de cent pages\nsur les trois cents de son livre, à nous décrire par le menu les mouvements\nde ces danses où les belles princesses de Varsovie déployaient leurs grâces de\npatriciennes, donnant par là une preuve évidente de ses intimes préférences.\nA cela rien qui doive nous surprendre. Si Liszt a été le plus extraordinaire\nvirtuose du XIXe siècle, s'il a amélioré en certains points la technique de son\ninstrument, il faut reconnaître que son art, original en quelques Rhapsodies et\ncertaines pièces descriptives, est un art extérieur, tout de surface, dénué\nd'émotion et de profondeur. Comment donc eut-il pu goûter le subtil et dis-\ncret parfum des Préludes et des Nocturnes, poèmes si impressionnants dans\nleur cadre restreint, apparaissant tantôt comme des méditations recueillies,\ntantôt comme des drames tout palpitants de vie intérieure?\n   Chopin est le type le plus complet du poète musicien. Il rêve, il souffre, il\nprie. A cette triple orientation de son âme correspond un triple caractère,\ntrès visible surtout dans ses Nocturnes. Ou bien ce sont de douces cantilènes\nplaintivement amoureuses, d'une mélodie exquise et raffinée qui charme\ninvinciblement. C'est à ces poèmes que s'adresse plus spécialement le reproche\nde mélancolie maladive, reproche que nous repoussons énergiquement, car\nsi ces nocturnes de par le tour moelleux et la tendresse de la phrase mélo-\ndique sont évidemment des poèmes élégiaques, le sentiment dont ils s'ins-\npirent et qu'ils traduisent n'a rien de morbidement voluptueux; c'est un senti-\nment doux, élevé, chaste qui réprouve tout rapprochement avec les caresses\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "                             FRÉDÉRIC CHOPIN                                429\n\nsensuelles de la poésie de Musset, rapprochement que presque tous les cri-\ntiques se sont plu à établir. Au point de vue musical pur, ces nocturnes tra-\nhissent l'influence italienne et ce n'est naturellement pas à eux que vont mes\npréférences.\n   Les nocturnes de la seconde catégorie réapparaissent fort supérieurs. La\ncantilène italienne en est presque totalement absente et la portée philoso-\nphique de l'œuvre transparaît déjà, nous livrant le secret de l'âme du poète.\n   Ecoutez dans le Nocturne en fa (celui que j'exécute le premier) les deux\nparties nettement distinctes, la phrase initiale racontant les songes d'or qui\nleurrent la pauvre âme humaine, puis l'ouragan de désespoir qui lui succède\nsoufflant impitoyablement sur ces apparitions charmantes, explosion de pas-\nsion après laquelle le poète se calme de nouveau, bien que sous ce calme\ntrompeur continue de couver une douleur sourde et contenue.\n   Mais Chopin n'est pas seulement le chantre de l'amour et le berceur de nos\nvagues tristesses. Je viens de le dire : Il rêve, il souffre, il prie, et se mani-\nfeste aussi fréquemment comme un génie religieux. Plusieurs de ses Nocturnes,\nnaturellement les plus complets, sont d'incomparables prières. Tristes et\nsombres au début, ils se résolvent en une sorte d'expansion sereine, résignée\net quasi séraphique qui en constitue le couronnement. Sous ce point de vue\nle Nocturne en sol mineur que j'exécute en second lieu est un des plus frappants.\nPar ses trois parties nettement caractérisées, phrase de rêve et de mystère,\ndéchaînement d'angoisse et de désespoir, calme religieux symbolisé dans le\nchoral en fa, il nous semble être au même titre que la fantaisie en fa mineur,\nun résumé complet de l'œuvre de Chopin. Ce petit poème c'est l'histoire de\nl'homme en deux pages, notre destinée étant de désirer et de poursuivre un\nIdéal qu'il nous est impossible d'atteindre sur la terre, d'où la Souffrance;\npuis, du moins pour ceux qui savent réfléchir, sinon le bonheur en tout cas\nle calme issu de la méditation religieuse.\n   La Fantaisie en fa mineur est une œuvre lyrique de la plus haute portée,\nracontant si fidèlement l'âme de Chopin sous ses divers aspects qu'on ne\nsaurait absolument point la passer sous silence, dans une audition destinée à\nfaire connaître les éléments essentiels de l'esthétique du maître. C'est avant\ntout une fantaisie dans le sens le plus strict du mot, car nul plan déterminé\nn'est venu en coordonner les parties disjointes, nulle idée directrice ne semble\ngouverner l'inspiration du poète dont l'imagination débridée vole à travers les\nrégions les plus distantes l'une de l'autre.\n   Chopin nous ouvre d'abord la porte sur une scène de deuil. C'est un des\nhéros de 1830 qui vient de mourir. En entendant ces accords mouillés de\npleurs, on sent qu'on pénètre dans la région sacrée du Mystère. Ce n'est\ncependant pas la voix atroce du désespoir qui y retentit, non, c'est cette dou-\nleur indéfinissable tempérée d'une joie latente, dont le symbole le plus sug-\ngestif serait celui qui nous ferait apparaître la Mort telle qu'une vierge d'une\nradieuse beauté, de qui les traits divins seraient recouverts d'un voile noir si\népais que nous pleurerions à la pensée de ne pouvoir le soulever. Et la\n Marche funèbre sonne, se déroule, fière et lente.\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "430                             DURENDAL\n\n\n  Tout à coup de ces abîmes de la mort jaillit une phrase d'amour qui s'élève\ncomme une spirale immense, toute gonflée des soupirs des mères, des pleurs\ndes fiancées, prenant parfois l'allure tumultueuse des luttes épiques du champ\nde bataille et qui, parvenue au summum de la passion, éclate dans une fan-\nfare héroïque que suit un choral de voix lointaines... La scène change.\nL'accord du sol bémol se résout comme en un nuage de sonorités étince-\nlantes... Ne serait-ce pas l'âme transfigurée qui vole dans le rayonnement de\nDieu? Le calme est venu, calme surhumain que soulignent certains accords\nprésageant Wagner... On prie... Puis la phrase de passion reprend, suivie\nde la fanfare et du choral, et le tout se termine dans une atmosphère de paix,\nde résignation et de tendresse       Et voilà la fantaisie en fa mineur.\n   Les Études, à part celles d'un caractère purement technique, doivent aussi\ncompter parmi les inspirations les plus élevées du maître polonais. J'ai choisi\nquatre des plus belles et si l'on me demande de quel droit je me suis permis\nsur mon programme de leur adjoindre des dénominations complémentaires,\nje répondrai que je me base sur la conception de Chopin plus poète encore\nque musicien, contemplant d'abord dans l'intuition du rêve, puis traduisant\ndans la langue des sons l'idéale contemplation.\n   C'est Schumann même qui a baptisé l'Étude en ha bémol du surnom de\nVision... Matériellement, ce n'est qu'une série de modulations oscillant autour\nde l'accord en La bémol; mais l'auteur de Manfred y voit la vision du poète\nque l'inspiration a effleurée de son aile de flamme. D'abord imprécise et\nembrumée, elle se traduit au piano par des sonorités douces, vagues et loin-\ntaines. Puis accusant ses contours l'image devient plus nette. Au milieu des\nflots harmonieux qui se pressent et s'illuminent, une touchante voix de ténor\ns'est élevée, esquissant un chant passionné. C'est le poète qui vibre d'enthou-\nsiasme et voudrait étreindre la chère image. Mais ce chant du ciel est bientôt\ninterrompu, car la vision fugitive s'effaçant progressivement s'est envolée\nbien loin dans la nuit.\n   Dans l'Étude en fa m'attache à ce que la ciselure de l'étude proprement\ndite n'apparaisse qu'au second plan, subordonnée à la hantise du souffle\nhéroïque qui la domine d'un bout à l'autre.\n   L'étude en ut dièse mineur m'apparaît un sublime dialogue. On y distingue\nen effet comme les appels de deux voix qui se répondent, l'une mâle, grave\net sévère, l'autre aux accents pathétiques, tendres et doux. C'est comme\nquelque grande douleur qui aurait assombri l'âme d'un héros et qui subsis-\nterait entière, malgré les paroles émues d'une femme aimante et consolatrice.\nA mon sens cette page est un des sommets de l'œuvre de Chopin; plus que\ncela, une des plus pures, des plus hautes manifestations de l'art en général.\nJe la considère comme la réfutation la plus péremptoire de cette critique qui\nconteste à Chopin la grandeur.\n    Une autre étude, celle que j'appelle le Chant des Vagues, est remarquable par-\n sa puissance de féalisation pittoresque. C'est une peinture marine où; les\n arpèges qui scintillent figurent les vagues tantôt câressantes, tantôt furieuses,\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "                             FRÉDÉRIC CHOPIN                               431\n\n\ns'enlaçant à un chant soutenu qui est comme la plainte \" éternelle de\nl'Océan.\n   J'ai choisi le Scherzo en ut dièse comme le type le plus grand, le plus com-\nplet, le plus symphonique où cette forme de poème soit représentée en\nl'œuvre de Chopin, me plaçant toujours à ce point de vue qui consiste à con-\nsidérer le piano, non comme un clavecin extrêmement perfectionné, mais\ncomme un orchestre réduit, point de vue qui élève le piano à une dignité\nsuréminente. L'idée que Chopin se forme du Scherzo se rapproche plus de\nla conception de Beethoven que de la conception de Schumann Je m'explique :\nSchumann si incomparablement tragique, quand il s'inspire d'un sujet\ndouloureux, sait aussi chanter le bonheur. Mais alors, dans sa musique on ne\ndécouvre plus que lumière dorée, harmonies angéliques, parfums suaves,\néchos du Paradis. Le ciel est inaltérablement bleu. Rappelez-vous l'ineffable\nNoyer et une notable part des joyaux qui constellent cet écrin précieux entre\ntous qu'on appelle l'Amour du Poète. Pareillement le Scherzo dans Schumann .\nrépond absolument à l'idée que nous nous en formons de prime abord,\nœuvre de bonheur et de soleil. Chopin au contraire conçoit cette forme de\npoème d'une façon beaucoup plus fantaisiste. Même lorsqu'il semble vouloir\ns'abandonner à la joie, la tristesse vient l'enlacer soudain dans son crêpe. S'il\nsourit ce sourire trahit bien plus l'ironie douloureuse que la paix bienfaisante,\net sereine. Au fond le Scherzo en ut dièse, comme celui en si bémol mineur,\nsont des œuvres déroutantes, puissantes et originales au premier chef mais\nqui n'ont du Scherzo que le nom. Ne pourrait-on pas en dire autant des\nScherzos de Beethoven du moins dans sa dernière manière ?\n   Et voici maintenant le prélude de la Goutte d'eau. Lorsque les premières\natteintes de son mal commençaient à se faire sentir Chopin se trouvait un.\nsoir enfermé dans sa chambre de travail. C'était en novembre, et une fine\npluie pleurant mélancoliquement sur les vitres berçait sa rêverie. Tout à\ncoup des accents funèbres retentissent au loin, puis s'enflent et se rap-\nprochent. Chopin entr'ouvre sa fenêtre. C'est un enterrement qui défile et qui\npasse. Et pendant le sombre défilé on continue de percevoir distinctement\nle bruit de la goutte d'eau qui, dans la fièvre de l'hallucination, se transforme\net revêt des dimensions hors nature. C'est comme un gigantesque marteau\nd'acier qui sonnerait dans l'infini sur une enclume de douleur et dont les\ncoups réguliers, implacables, ébranleraient de tout leur poids l'âme du\npoète. Les chants de deuil se perdent ensuite dans l'éloignement et au milieu\ndu silence qui règne de nouveau, la pluie seule fait gémir sur les vitres ses\nplaintives gouttes de cristal.\n   Que vous dirai-je du Prélude en mi mineur! C'est la page la plus doulou-\nreuse que Chopin ait écrite. Comment parvenir à en rendre l'impression ?\nVous êtes-vous jamais trouvé un soir seul sur quelque cime alpestre, le\nregard plongé dans les horizons infinis? Là-bas, tout là-bas, perdu dans\nl'abîme de la vallée, dort un village au clocher rustique et la voix lointaine\nde la cloche, messagère divine, a monté jusqu'aux régions du silence. Le glas\npleure à des intervalles mesurés et solennels, aussi doux que le gémisse-,\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "432                                      DURENDAL\n\n\nm e n t d'un petit oiseau blessé, mais les bouffées de vent a m è n e n t parfois à\nvotre oreille anxieuse des renforcements, des renflements de son prodigieux.\nIl semble alors que l'Ange de la Mort a quitté la vallée, qu'il plane et passe\npar-dessus votre tête. E t le son s'affaiblit, puis se renforce, puis s'éteint de\nnouveau         Voilà le P r é l u d e en mi mineur.\n    N o u s arrivons enfin à la Barcarolle qui de tous les morceaux de m o n pro-\ng r a m m e est celui qui me semble avoir le plus besoin de c o m m e n t a i r e .\nD'inspiration peut-être moins piïmesautière que les autres, il n'en a p a s\nmoins u n e portée d'art tout aussi g r a n d e . Il se rattache à cette époque où\nChopin au déclin de sa vie cherchait à se renouveler. Il m a r q u e d o n c\ncomme u n e transition, une étape, u n prélude à u n e suite de chefs-d'œuvre\ninsoupçonnés, malheureusement inéclos d a n s l'imagination du g r a n d artiste.\n    L a Barcarolle c'est une vision de Venise assombrie, p e r ç u e c o m m e au tra-\nvers d'un voile de tristesse, p a r u n h o m m e qui se sent mourir. L a Gondole q u e\ncaresse de ses baisers l'onde d'azur, côtoie les radieux palais couronnés du\nprestige des siècles envolés. L ' a t m o s p h è r e de miel baigne l'âme de volupté,\net le poète jette u n regard de tristesse sur ces p a y s de lumière qu'il va quitter\np o u r toujours...\n    P u i s la scène se transforme, ce qu'indique u n changement de ton très sen-\nsible. L e bercement de la gondole est devenu b e a u c o u p plus accusé, il semble\nqu'on soit arrivé en cette partie des lagunes où l'Adriatique commence à\nr e p r e n d r e ses droits. Des fusées de notes jaillissant d'une façon i m p r é v u e ,\npeignent l'agitation de l'onde. — Est-ce Réalité, est-ce Symbole?\n    D e u x épisodes interrompent ici la marche du p o è m e . P r e m i e r épisode :\nU n e sérénade lointaine retentit, ce sont des voix de femmes qui chantent\ncomme des réminiscences de Lucie de Lammermoor. — Second épisode : La\nbrise du soir apporte de la rive les échos d'un glas ce qui inspire à Chopin\nu n e phrase d'exquise tendresse et comme lui seul p e u t en écrire.\n    Après ces deux épisodes le chant d e la barcarolle r e p r e n d , mais soutenu\ncette fois p a r u n a c c o m p a g n e m e n t plus large et c o m m e grandi et se confond\navec les accents joyeux des fêtes vénitiennes où l'on perçoit de nouveau les\nréminiscences de l'opéra de Donizetti. Enfin, et c'est la conclusion de cette\nœuvre extraordinaire, tout le splendide décor extérieur de la cité des Doges\ns'évanouit et la g r a n d e voix intérieure de Chopin retentit seule dans le silence.\nL e ton devient é p i q u e . . . D e s spectres semblent errer d a n s la n u i t . . . Il y a en\neffet quelque chose d'indiciblement fantastique en ces accords macabres,\nhaletants qui s'enfoncent d a n s l'âme comme des épines, enveloppant de leur\nsauvage poésie la plainte s u p r ê m e . . . P u i s le chant de la barcarolle est encore\nv a g u e m e n t perçu une dernière fois, mais si loin, si loin... C'est la chose irré-\nvocablement passée, le feuillet qui s'est détaché du livre de la vie et qu'on ne\nrelit plus u n e seconde fois.\n  Telle m'apparaît la Barcarolle, dont les italianismes voulus ont, comme\nvous le voyez, u n caractère essentiellement épisodique et subsidiaire.\n  C'est ainsi qu'au tréfond de toutes ces œuvres vit une pensée géniale qui\nen est comme la fleur divine. C'est l'âme du poème que l'interprète dégagera,\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "                               FRÉDÉRIC CHOPIN                                   433\n\n\nsi possible, de l'enveloppe matérielle de sons qui la recouvre. Telle une\npierre précieuse qui n'étincelle au regard qu'après avoir été dépouillée de la\ngangue qui la retient prisonnière.\n\n\n\n\n   Me voilà arrivé au terme de la' tâche préparatoire d'initiation que je me\nsuis imposée. J'ai voulu vous faire pénétrer dans le monde des sentiments et\ndes idées que je vais m'efforcer de vous traduire musicalement.\n   Mon interprétation n'a d'autre mérite que sa sincérité absolue. Très\nsubjective, elle ne sera pas 'toujours rigoureusement et mathématiquement\nfidèle au texte écrit. Un peu d'encre vulgaire jetée sur un chiffon de papier\npeut-elle contenir tout le cerveau d'un grand artiste? Il y a dans les profon-\ndeurs de son âme des latences infinies qui implicitement contenues dans\nl'œuvre idéale, ne seront jamais explicitement énoncées dans l'œuvre écrite.\nDieu a dit : La lettre tue et l'esprit vivifie. M'efforçant de dégager l'âme de Chopin\nqui plane sur toute son œuvre, je mettrai cette préoccupation au premier plan\ndutableau, reculant au secondtout lecôté arabesque et traits de piano de façon\nà ce que sans plonger dans le brouillard leurs contours soient cependant\nlégèrement estompés.\n   Il me reste à remercier son Altesse Royale Madame la Comtesse de Flandre,\nqui a daigné rehausser de son auguste présence cette manifestation en l'hon-\nneur de Chopin, et à vous dire en terminant, Mesdames et Messieurs, que\nsi je me sens ici au milieu d'un auditoire souverainement sympathique, c'est\ntoutefois, croyez-le, avec un sentiment de respect et de crainte que je m'ap-\nproche du piano, non que je doute de mon enthousiasme et de mon amour,\nmais parce que ces œuvres m'apparaissent très haut, sur les sommets et que\nje mesure de l'œil la distance à gravir pour les atteindre parce que l'œuvre\nde Chopin est une forme très élevée de l'art et que suivant la définition\nd'un des plus admirables penseurs de notre siècle, Ernest Hello :\n  L'ART EST LE SOUVENIR DE LA PRÉSENCE UNIVERSELLE DE DIEU.\n\n\n                                                          GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                                      4?\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "                   HOPITAL\nSur la neige des murs un christ géant trépasse;\nEn chaque lit blanc dort un masque de pâleur.\nPar la vitre un rayon de soleil blafard passe.\nEst-ce Dieu qui sourit à l'austère douleur ?\n\n\nComme un autre sourire, en la dolente tombe\nSurgit une cornette au doux vol de colombe :\nVers une couche blême où meurent deux yeux        froids\nLa pieuse main jette un long signe de croix.\n\n\nUn vieillard assis à la croisée entr'ouverte\n— Un grand vieillard de cire à la barbe d'argent     —\nRegarde le canal couler son onde verte,\nIl regarde passer les bateaux en songeant.\n\n\nUne gorge phtisique, éperdument      halète;\nUn papillon de nuit sur la vitre volète;\nEt voici que l'horloge émue a murmuré\nPour les agonisants un lent miserere.\n\n\n                                          EDGARD BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "                   UN DRAME D'IBSEN\n                    Peer Gynt; poème dramatique en cinq actes (1)\n\n\n\n\n                    IL y a une ressource utile pour commencer un compte rendu\n                       qui consiste à exposer compendieusement la pièce dans\n                       ce qu'elle a d'essentiel. En quelques lignes le lecteur est\n                      renseigné, et il est donné au critique un fond suffisamment\n                      solide où s'appuyer. Eh bien, vous dire ce que fait\n                      Peer Gynt pendant ces cinq actes, les aventures qu'il\n                      rencontre et les êtres divers avec lesquels il entre en\n                      contact, voilà précisément ce que je n'ai pas dessein\n                      d'entreprendre. Et à cela mieux qu'une excuse, j'ai une\n raison : que c'est proprement impossible. Jetez, je vous prie, un coup\n d'œil sur la table liminaire : j'y relève quarante-deux personnages! et remar-\n quez qu'en plus que Peer, qui dans la pièce a une sorte d'importance\n œcuménique, chacun des autres possède la sienne propre dans l'endroit\n où il apparaît. Cette table effarante nous apprend encore que « l'action com-\n mence dans les premières années du siècle et finit presque de nos jours ».\n Mettons soixante-quinze ans; ceci pour l'unité de temps — que la même\naction « se passe dans le Gulbrandsdal et les fjaëls environnants, sur la\ncôte du Maroc, au Sahara, dans l'Hospice d'aliénés du Caire, sur mer, etc. ».\nCeci pour l'unité de lieu. Quant à l'unité d'action proprement dite il n'y faut\npas songer dans cette pièce kaléidoscopique où tout est développé en tableaux\nsuccessifs dont chacun constitue à lui seul un petit tout indépendant.\nNous sommes par conséquent en présence d'un remarquable exemple de ce\nque j'appellerai : la règle des trois multiplicités.\n   Ces prolégomènes me conduisent à essayer de définir cette « espèce » litté-\nraire qui s'étiquette Peer Gynt. Je pense que c'est d'une certaine importance :\ncar on ne peut logiquement juger une chose qu'après l'avoir nommée. Qu'est-\nce donc que Peer Gynt?. Un poème dramatique, répond la couverture\n\n\n (1) Traduction du comte Prozor. (Paris; Perrin, éditeur.)\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "436                                DURENDAL\n\n\njaune. Mais si je m'enchante, dans l'œuvre, de beaucoup de poésie, encore\nje l'estime de forme plutôt que de fonds, et pour du drame, par absence de\ntout sérieux conflit de devoirs ou de sentiments, il me paraît qu'il y en a\nfort peu. Je crois qu'on ne peut mieux faire que s'en rapporter à Ibsen\nlui-même : le traducteur lui demandait ce qu'il fallait dire en présentant\nPeer Gynt au public français : « Invitez-le simplement, répondit le maître,\nà passer avec moi une heure de folie! » L'œuvre d'Ibsen est donc une folie\nen cinq actes, en un nombre relativement prodigieux de tableaux, et que\nmènent à sa fin les quarante-deux personnages de plus haut hétéroclites,\nbariolés au possible, parmi lesquels je pique au hasard un Convoi funèbre,\nla Statue de Memnon, une Voix dans les ténèbres, un Fellah, des Gouttes\nde rosée, des Brins de paille, etc. — Voilà au moins un anthropomorphisme\nassez inattendu I\n   Or, cette folie est un chef-d'œuvre de vie, de couleur, d'observation et\nd'esprit. Certes, si l'ensemble affecte une allure débraillée, comme l'écrit le\ncomte Prozor dans sa préface, il n'y a pas à hésiter, c'est là le débraillé du\ngénie et l'on se souvient à propos en lisant Peer Gynt de cette remarque de\nNietzsche que « c'est quand l'art se revêt de l'étoffe la plus râpée qu'on le\nreconnaît le mieux pour l'art ». — Qu'au point de vue de la conception et de\nl'arrangement la pièce soit folle, je le veux; mais de même qu'il se trouve une\nfaçon de se tromper qui est interdite aux imbéciles, ainsi il y a une sorte de\nfolie accessible à la sagesse seule. Si maintenant je voulais distinguer de plus\nprès le genre de l'œuvre, je ne l'appellerais pas tant un poème dramatique\nqu'une espèce de roman en tableaux épisodiques, roman chimérique, humoris-\ntique— car il y a beaucoup d'humour dans ce livre, et de l'esprit, et de l'ironie\nde la meilleure frappe — roman fantastique en vers dont la vie tumultueuse\nde Peer Gynt fait le fond et les frais, roman qui, s'il en prenait la vraie\nforme, ressemblerait beaucoup peut-être, dans son « ton » norwégien, à celui\nde Lesage ou de De Coster.\n   Mais parlons un peu du héros lui-même. Le personnage est singulier. Il\nme semble qu'au carrefour de rues qu'on aurait nommées rue Fallstaff, rue\nThiel Uylenspiegel, rue Gil Bias, Don Juan, Turcaret, Ubu, on ne pourrait\nmieux faire qu'élever une statuette à notre homme. Car il participe de tous\nces héros à rebours. Rien n'est plus effronté que Peer, rien n'est plus couard,\ncynique, hâbleur, dévergondé que Peer. Pourtant il ne déplaît pas. Et il ne\ndéplaît pas pour deux raisons : si Peer est de la sorte bariolé de vices et\nprésente, pour ainsi parler, une véritable marqueterie de défauts et de\ntravers, quelque chose nous le rend involontairement sympathique, je veux\ndire son entrain merveilleux, son imagination grandiloquente et creuse et cet\nhumour excellent, à base de jovialité et de poltronnerie, dont il ne se départit\npoint. On rit malgré 'soi, on est désarmé. La seconde raison, c'est Solveig.\nNotre homme n'est au juste qu'une scintillante fripouille, mais dans cette\nfripouille il n'j' a pas un irréductible de la perversité : Solveig, pure, fidèle,\ncandide s'est donnée d'amour entièrement à lui. Elle est le bon génie, mieux,\nla planche de salut de Peer. Quoiqu'elle apparaisse en somme fort peu dans\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": "                               UN DRAME D'IBSEN                                437\n\nla pièce, on ne peut la nommer épisodique, car elle reste la partie claire de\n l'âme de Peer, pour devenir en fin de compte l'instrument même de sa réno-\n vation. J'indique ici, en passant, le côté le plus philosophique de l'œuvre : la\nrédemption du pêcheur par l'amour pur. Cette conception universellement\nhumaine est surtout en honneur dans les littératures nordiennes; faut-il rap-\npeler Wagner et, par exemple, Tannhaüser et le vaisseau-fantôme? Mais je\nne veux pas insister sur ce point, et voici pourquoi. Avec Ibsen on est trop\ntenté de voir continuellement l'allégorie, la thèse, l'intention morale ou philo-\nsophique là où il n'y en a point. Pour un rien on crie au symbole, et souvent\nparce qu'on n'a pas compris ce qui s'y trouve on veut avoir deviné ce qui n'y\nest pas; c'est un travers, une diathèseibsénienne. Non certes que beaucoup de\nses pièces ne soient foncièrement symboliques; pourtant quelques-unes y\néchappent, telle Nora, et telle Peer Gynt où je me refuse à admirer une portée\nqu'elle n'a pas. Il est vrai, on peut rencontrer dans la multiplicité des tableaux\ncertains où semble sourdre l'allégorie, la leçon morale, mais, à mon avis, il\nne faut pas s'y arrêter. Ils n'ont d'autre raison d'être que de fournir à Peer\nl'occasion de parler, d'agir, de se révéler au lecteur; ils servent à l'auteur pour\npeindre son héros; ils sont un moyen et non un but, ils sont donc accessoires.\n—Toutefois faisons une distinction entre les trois premiers actes et les deux\nsuivants ; ceux-ci revêtent avec insistance une allure plus particulièrement\nsatirique, surtout le quatrième. Or, toute satire qui s'agrandit un peu, forcé-\nment prend une valeur philosophique. En dernière analyse donc, ce serait,\nme semble-t-il, excessif, de chercher dans Peer Gynt d'autre symbole que celui\nqui ressort en quelque manière forcément de n'importe quelle action humaine,\nen ce sens spécial qu'en pressant d'un peu près le plus minine des faits on le\ndécouvre toujours représentatif de quelqu'idée. Et alors Manon Lescaut lui-\nmême est un roman symbolique. Voilà pourquoi je ne vois essentiellement\ndans Peer Gynt qu'une fantaisie de poète, de poète qui dans un moment\nde folie a créé un « type » animé et d'une profonde accentuation person-\nnelle, synthèse, si l'on veut, de l'âme populaire norwégienne, mais conte-\nnant en lui assez de justesse et d'humanité pour être vrai en dépit de toutes\nlongitudes.\n   Je voudrais maintenant indiquer les qualités littéraires spéciales et les\nbeautés nombreuses qui confèrent à l'œuvre d'Ibsen son caractère original,\nsi attachant, peut-être unique. Je devrais dire de quel trait net sont dessinés\nles personnages d'à côté. Telle Aase, la mère de notre héros, en continuel\ngrand dam des frasques de son fils et consacrant à le maudire le temps qu'elle\nn'emploie pas à le défendre, rebiffée et enthousiaste, à la moindre attaque\ncontre lui ou sa réputation. Telle la calme et pure Solveig éternellement\nfidèle à l'élu, qui vieillit en l'attendant et finit par le recueillir dans le havre\nde paix que lui ouvre son amour; Solveig, figure délicieuse, fil d'or parmi\ncette trame bariolée, dont la grâce apaisante apparaît par affleurements dans\ntoute la pièce et en est comme la force et la fraîcheur. Je devrais aussi citer\ndes scènes entières qui sont parfaites d'émotion, de comique ou d'esprit sati-\nrique. S'il me fallait extraire quelques pages choisies dans les 250 de l'œuvre;\nje découperais entre autres cet admirable épisode de la mort d'Aase: Peer avec\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "438                                DURENDAL\n\n\nun âpre et ingénieux désespoir, penché sur le grabat de la moribonde, lui\nconte une de leurs histoires préférées, le départ à travers le fjaël couvert de\nneige vers le château imaginaire de Soria-Maria. Peer conte, conte, et la\npauvre vieille, transportée sur les ailes de l'hallucination factice dont l'entoure\nson fils, s'éteint lentement dans ses bras. La suprême charité de Peer l'a en\nquelque sorte distraite de mourir. Tout le morceau est d'une beauté qui\nsaisit. On sent passer étrangement, dans cette fantasmagorie de la mort et du\nrêve la vibration énervée du mystère. Je citerais tout le commencement du\nquatrième acte : Peer, que l'Amérique a enrichi fait atterrir son yacht sur la\ncôte du Maroc; là il éblouit et festoie quatre amis de rencontre, destinés du\nreste à le dépouiller complètement dix pages plus loin. Il leur explique sa\nfortune : l'hiver il exportait en Extrême-Orient des idoles bouddhiques —\nvoilà pour son lucre — l'été, sous forme de palliatif, des missionnaires protes-\ntants — voilà pour sa conscience. Tout le dialogue est d'une satire très puis-\nsante; le cynisme, l'effronterie, la grossièreté narquoise, la verve humoris-\ntique de notre personnage y éclatent en traits délicieux ou forts et l'on sent ici\nclairement qu'au travers de Peer, c'est peut-être bien John que l'auteur veut\natteindre.\n   J'aurais à parler de beaucoup de choses encore ; je voudrais transcrire\nquelques fragments de scène pris un peu partout dans l'œuvre et montrer\ncombien le style en est vif, net, mordant. Ce sont là des qualités de forme et\nles cinq actes en sont pleins. Au point de vue « écriture » il faut remarquer\navec quelle souplesse Ibsen varie et ajuste aux circonstances les tous divers de\nson héros; les avatars de Peer sont aussi nombreux qu'indiqués avec justesse.\nPartout le dialogue est excellent, d'une parfaite netteté de dessin, rempli de\nmouvement; le comique y fourmille; les répliques par moments s'entre-\nchoquent et font jaillir, irrésistiblement, l'humour ou la drôlerie ; il a des pages\nd'absolue poésie et, exception faite pour quelques tableaux allégoriques\noù les personnages tiennent des discours un peu abscons, rien ne donne\ndavantage l'impression du serré, du « plein » que le vers d'Ibsen dans\nPeer Gynt.\n   Résumons-nous. Poème dramatique si l'on veut, l'œuvre du maître norwé-\ngien me semble être plutôt un roman fantaisiste ; un roman d'aventures et de\ncaractère tout ensemble que l'auteur aurait écourté et synthétisé pour n'en\nplus garder que le dialogue et les scènes proéminentes. Les touches de sym-\nbolisme — peu nombreuses — les effleurements philosophiques, le ton de haute\nsatire lui confèrent par endroits plus de portée qu'un simple délassement litté-\nraire, mais dans l'ensemble, je pense qu'il faut revenir au mot d'Ibsen lui-\nmême : une heure de folie toute vibrante de vie et d'humour. Que vaut ce\ngenre? il est malaisé de le dire, car il n'a d'autres règles, pour ainsi parler, que\nde n'en avoir point. Ou plutôt si; il en a une, mais bien extérieure quoique\nindispensable : que l'auteur soit un écrivain de génie. L'on sait si Ibsen en\nmanque ! Et il est piquant, à ce propos, de remarquer que Peer Gynt n'est\nque d'un an postérieur à Brand, qui parut en 1866. Brand, le plus rigoriste et\nprofond des drames ibséniens suivi par Peer Gynt débraillé, fantaisiste et\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "                            UN DRAME D'IBSEN                               439\n\n\nhumoristique! En finissant, j'indique une opposition qui est essentielle dans\nl'œuvre et en constitue peut-être principalement la saveur ; c'est celle entre la\nforme de l'action, la moins liée qu'on puisse trouver, incohérente presque,\ndisons le mot d'un romantisme exacerbé, et le réalisme exact du style. Rien de\nplus net, de plus juste, d'une plus subtile observation que ces dialogues mul-\nticolores. L'auteur de Brand verveux et humoriste !... Mais qui s'en plaindra?\nc'est de l'Ibsen amusant !\n\n                                                         GEORGES BRIGODE.\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                         DANS L'ILE\n\n               LA vie nous emprisonne de toutes parts; non point\n                 la vie de la nature, toute fraîcheur et rajeunis-\n                 sement, mais la vie sociale, hâtive et fébrile,\n                 poursuivant dans son activité, fructueuse, quel-\n                 quefois, mais, plus souvent, vaine, quel but?\n                 On ne sait trop et le sait-elle elle-même?\n                 Le gain? le progrès, mirage fuyant de l'hori-\n                 zon? ou, simplement, s'évertue-t-elle à dépenser\nses forces, le surplus de vigueur qui l'étoufferait ?... Qu'im-\nporte, au fond, au rêveur, assis sur une pierre, au bord de la\nroute, et qui voit passer, d'un œil à moitié ironique, à moitié\ncompatissant, la horde tumultueuse des appétits et des concur-\nrences... Il songe que ces rivalités éperdues, ces luttes déses-\npérées pour de l'argent ou des honneurs, également précaires,\nsont, peut-être, qui sait? bonnes et salutaires; mais il pense\nque, puisqu'il doit un jour, bientôt, tomber épuisé sur la\nroute, comme les autres, mieux vaut la parcourir lentement,\nà l'écart, au travers des sentiers et des bois qui la bordent...\nNe pas se mêler à la foule, éviter sa brutalité inconsciente, ne\npas entendre la respiration haletante de tous ces êtres ambi-\ntieux de se dépasser les uns les autres, pour aller à son gré,\npour écouter sa propre pensée qui chante ou qui pleure, et\n\n (1) Un vol. in-18°. Edition de Vie Nouvelle (Larcier).\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "                            DANS L'ILE                         44I\n\n\nl'écouter seule, dominant la houle incessante et douloureuse du\nmonde... Ce dernier s'imagine que le méditatif poète s'écarte\nde la mêlée par inhabileté, impuissance ou crainte et il le\nprend en pitié de ne savoir point se taire sa place, à l'aide de la\nforce ou de la ruse. Il ne le comprend point... S'il se retire en\nmarge du tumulte, ce n'est point dédain ni mépris, mais, sim-\nplement, excès de clairvoyance... Son regard pénétrant dépasse\nles apparences et aperçoit, sous la brillante inanité des choses,\nle spectre intérieur qui les soutient, illusoire lui-même.\nLe monde n'est pour lui qu'un théâtre dont la splendeur\nempruntée et doublée de misère, pitoyable à la fois et ridicule,\nne lui impose plus; le souffleur crie trop haut pour lui et il\nconnaît d'avance le désespoir, la joie ou la colère des person-\nnages, les paroles qu'ils vont dire et jusqu'à leurs gestes.\n   Cependant, lassé, à la fin, de cette sérieuse et monotone\nparade, il aspire à vivre parmi des créatures qui parleraient\nd'elles-mêmes, exprimeraient leurs propres pensées, véhé-\nmentes et délicieuses, sans verbiage convenu, dans toute leur\npure spontanéité; leurs propres pensées, incandescentes et\nclaires comme une flamme... Qui ne sourirait à des ambitions\naussi téméraires?...\n\n\n   Les héros du livre de Maubel vivent, eux aussi, au bord de\nla route, dans l'île, en une contrée bénie que la mouvante\nceinture vierge des eaux défend contre les intrusions exté-\nrieures. Mais ses habitants n'échappent point aux agitations\ndes hommes, à l'angoisse enivrante et amère du désir, à cette\naspiration vers un inconnu, plus beau, peut-être, que la réalité\ncoutumière, mais certainement plus douloureux.\n   Joël vit dans l'île, entre son père, l'organiste, et sa sœur\nenfant. L'habitude de leur pensée leur fait tout apparaître,\nautour d'eux, sous un aspect de beauté : les paysages, l'église,\nla mer, le phare. Ils en aiment la figure visible, mais donnent\nà celle-ci une valeur de symbole en ne fixant leur attention que\nsur ses traits significatifs. Toute la matérialité de la vie, celle\nmême des choses, s'efface à leurs yeux, pour ne reparaître, au\ntravers du réseau fluide de leurs réflexions ou de leurs entre-\ntiens, que dans les perspectives spirituelles de la pensée. Ils\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "442                         DURENDAL\n\n\n\nn'échangent que des paroles rares et entrecoupées qui marquent,\nen quelque sorte, les vibrations plus intenses et plus harmo-\nnieuses d'âmes qui résonnent à l'unisson. A quoi bon formuler\nles termes intermédiaires d'un entretien que le silence, non\nseulement n'interrompt point, mais nourrit? Une communion\nsi parfaite et si étroite ne se signifie que par des phrases brèves,\nqui sont comme l'épanouissement dans la lumière de la seule\nconclusion d'une longue série de pensées communes et inex-\nprimées. Et l'impression est, quelquefois, celle de la trajectoire,\ndans la nuit, d'une fusée, dont les flammes de couleur épar-\npillent soudain leur gerbe au firmament, au milieu des pâlis-\nsantes étoiles et de la profondeur illuminée des ténèbres.\n   Le vieil organiste est tout expérience adoucie et indulgente;\nmûri dans la souffrance, il a, finalement, dépouillé avec\nl'égoïsme, la rancune et la passion de la vie. Il n'y a pas de\nscepticisme en lui ; rien d'aride ; mais une compassion souriante\net perspicace, la charité délicate de l'homme qui a appris le\nmystère de déception de la vie, sans en être aigri ni, presque,\nétonné, et qui ne cherche point à désabuser les autres de vivre\net d'espérer.\n   La lassitude du bonheur, et d'un bonheur trop continu,\naccable Joël; sa poitrine se gonfle, ses yeux se mouillent\nau souffle du large qui passe sur l'île, traversant d'un sillon\nd'inconnu sa délicieuse paix monotone. Le passage d'un\nmissionnaire; le souvenir d'une femme et de pays, jadis entre-\nvus, ont laissé dans l'âme du fils de l'organiste les germes\nd'une nostalgie, à laquelle, finalement, il cédera... Son père\nne cherche point à le détourner de son projet; il connaît que\nle repos et la joie ne conviennent point aux cœurs virils, pré-\ndestinés aux affres du rêve et de la douleur; et il lui dit cette\nparole profonde : — « Tu as besoin de souffrir... »\n   Ghislaine, enfin, la fillette rieuse et pensive, accompagne\net égaie la vie songeuse de son père et de son grand frère des\nfleurs ingénues de sa pensée, de la grâce innocente de son\nbabil et de ses jeux; dans sa candeur, elle rit et s'amuse des\npsychélides, les petites fées qui soufflent au cœur des hommes\nl'ambition confuse de l'inaccessible et du nouveau et, frôlée\npar l'haleine du désir, elle en reste inquiète, sans le comprendre\nni le deviner encore...\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "                             DANS L'ILE                         443\n\n\n   Et le livre ne conclut pas, car pourquoi conclure, alors qu'il\nn'est pas de péripétie définitive, que la vie est toujours irré-\nsolue et puisque l'avenir est en puissance dans les paroles qui\nont été dites, dans les pensées qui se sont manifestées?\n\n\n   J'ai essayé de donner l'idée d'une œuvre singulière et belle?\n mais je crains de l'avoir résumée en traits trop gros et trop\n précis. Maubel est doué de je ne sais quelle vision translucide\n qui situe les choses et les gens, leur aspect, leurs gestes et\nleurs paroles dans une atmosphère plus haute et plus pure que\nla nôtre, et où tout se dessine, vibre et se profile en lignes\nd'harmonie souples, onduleuses, en même temps, et simples.\nTellement qu'il semblerait parfois que l'auteur de Quelqu'un\nd'aujourd'hui ne veuille percevoir de la réalité, dans l'ordre sen-\nsible aussi bien que dans le spirituel, que le rayonnement dont\nelle s'environne, son prolongement immatériel et, en quelque\nsorte, musical.\n\n                                           ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                  PREMIER SALON\nde la Société nationale des Aquarellistes et Pastellistes\n\n                              DE BELGIQUE\n\n\n\n\n                          IL y a un sérieux reproche à adresser à la Commission\n                             de la Société nationale des Aquarellistes et des\n                             Pastellistes, c'est celui d'avoir admis dans leur\n                             premier Salon un certain nombre d'œuvres très\n                             secondaires et indignes d'une exposition. Je sais\n                             bien que l'aquarelle est un genre de peinture\n                             où les amateurs abondent. On s'imagine aisément\n                              que faire une aquarelle est chose facile. C'est une\n                              profonde erreur. C'est dans ces légères pages que\n                              se révèlent les délicatesses de la vision et du pin-\n                              ceau. Je me suis aussi laissé dire qu'on n'avait\n                              pas osé refuser des œuvres. Pourquoi ne pas\n                              mettre l'art au-dessus de ces mesquineries?\n  Si je voulais me représenter la plupart des peintres qui exposent ici, je ne\ncrois pas que je choisirais le type chevelu, le type de l'artiste qui évite la\nfoule, se retire dans la « tour d'ivoire de ses rêves ». Non. J'arriverais à m'ima-\nginer des artistes très « Philistins», aux allures bourgeoises qui ressemblent à\ntout le monde, qui peignent parce qu'ils ont la facilité de copier ce qu'ils\nvoient, parce qu'ils aiment la couleur, et qui mettent en tableaux ce que les\nautres disent en conversation, c'est-à-dire les impressions superficielles reçues\ndevant la nature. Certes, il y en a parmi eux qui voient juste et qui peignent\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "PREMIER SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE DES AQUARELLISTES 445\n\n\navec chic. Il y en a qui choisissent de jolis sujets et qui ont le sentiment déli-\ncat. Mais aucun ne possède cette maîtrise, cette assurance qui frappe et\narrête le spectateur. Je veux cependant excepter de suite Louise de Hem et\nJef Leempoels, qui se placent au-dessus de tous par la dignité de leur art.\n   Les aquarelles de Boulvin, d'Allard, de Gaillard, d'Edouard Elle, de\nH. Seghers, de Vindevogel sont de délicieux croquis, lestement enlevés, bien\npeints mais qui n'excitent aucune profonde émotion et dont tout le mérite\nrepose sur une copie faite avec brio, d'un paysage quelconque?\n   Il y a cependant dans l'aquarelle plus que la vue à représenter, il y a l'im-\npression, le sentiment du moment à rendre.\n  Bamps, Heins, Hermanus ont des lavis plus expressifs, qui semblent plus\ncomposés en vue de l'effet; Willem Delsaux, Douhaert manifestent dans leurs\npastels cette tendance également, mais la facture et l'aisance leur manquent\nbien un peu; malgré les qualités qu'elles laissent deviner, on retrouve un\npeu chez tous ces aquarellistes l'influence des maîtres du genre en Belgique,\nqui ici sont tous absents. C'est regrettable, car par leurs œuvres ceux-ci\nauraient relevé le niveau du Salon et rendu sa yisite plus intéressante.\n   Les fleurs apportent leur contingent habituel aux expositions d'aquarelles.\nElles sont pour la plupart délicatement peintes et il faut louer les jolis\nsujets de Mlles Art, Stiénon, Meunier, Ronner et Mme Dupré.\n  La touche est fine et légère, les teintes sont très savoureuses, surtout\ndans 1' « Harmonie d'automne » d'Alice Ronner, mais l'expression fait défaut.\n  Si, après avoir regardé les dessins graciles de Privât Livemont, les études de\nRotthier, les burins sérieux et travaillés de Gaudy et les pastels un peu durs de\nMans, vous ajoutez aux paysagistes que j'ai cités plus haut, Jacquet, Outer,\nModave, Saintenoy et Pioch, vous aurez vu les «jolies choses» de l'Exposition.\n  Mais il vous restera à admirer Jcj Leempoels et Louise de Hem. Jef Leempoels\na bien le plus remarquable crayon que je connaisse. Il est souple, fin,\nexpressif. Il sillonne. Il hache. Son «Joueur de flûte» est admirablement\nétudié. Le visage est vivant, mobile. Les autres tableaux sont d'une précision\nanalogue. Peut-être lui reprocherais-je le trop de fini qui enlève un peu du\ncaractère et de l'expression.\n   Quant à Mlle de Hem, je ne puis qu'en dire le plus grand bien. Ses\npastels ont toutes les qualités du genre. Ce sont des ensembles d'une harmonie\nsavoureuse et délicate. Les tonalités, la touche vivante, onduleuse, la disposition\ndes portraits dans de somptueux intérieurs, faits d'étoffes lourdes et cha-\ntoyantes font d'elle un Carolus Duran, avec une pointe de mièvrerie en plus,\net de la grandeur en moins. Il y a chez elle plus de fantaisie et moins de force,\nplus de richesse de tons et un peu moins d'harmonie. Malgré la facture\nquelquefois un peu relâchée, ses œuvres font prévoir pour l'avenir un déve-\nloppement normal de son talent.\n\n                                                                 HENRY VAES,\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": "FUMER    EST    PLAISIR\n\n                      PLAISIR        EST    FUMÉE\n\n\n\n\n    La grêle a ravagé rose, lys, réséda,\n    Et, qui pis est, hélas! sapins rare tulipe.\n    — Sa femme l'a quitté. — Son fils se suicida. —\n    Par ces motifs, un vieux bourgeois d'Ulk fait sa lippe.\n\n\n    Un jour qu'il contemplait son ventre, à la Bouddha,\n    Il s'avise du seul remède qui dissipe\n    Un chagrin hollandais : de toi blanche « Gouda »,\n    Alambic de sagesse, ô longue et frêle pipe!\n\n\n    En connaisseur, il palpe, au fond de divers pots,\n    Des tabacs fins et noirs comme ébène en copeaux,\n    Avant d'en choisir un ni sec, ni trop humide.\n\n\n    Il en bourre la noix avec son gros index;\n    Puis, y boute une mèche allumée au silex,\n    Aspire et souffle\n                           - Il fume, et le voilà limpide.\n\n                              GASTON DELLA F A I L L E DE LÉVERGHEM. .\n                                                                     '\n         Juin 1900.\n                                                                     )\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": "         Epreuves... d'Imprimerie\n                                      (Suite)\n\n\n\n\n                                       IV\n\n\n   — Satanée tartine .... Encore elle !... Et toujours rien qu'elle!... Gluante,\npoisseuse, collante! La tartine de Nessus, quoi !... «Vient de paraître chez\nl'éditeur Palais...)) Oui, oui... assez... Ferme, ferme!... Connue, va, la suite\ndu prospectus ! Il n'y a pas quinze jours que je l'ai rédigé !\n   Ainsi maugrée Jacques, tout en renfonçant dans son enveloppe la\nseptième — et identique — coupure de journal qu'il vient de recevoir du\nCourrier de la Presse.\n   Le Courrier de la Presse. Savez bien. S'engage à vous faire parvenir les appré-\nciations, critiques, éloges, éreintements, bref tout ce qui s'imprime sur votre\nœuvre, et dans n'importe quelle publication du monde. Adresse télégra-\nphique : Courpress, Paris. Prix unique, trente centimes par « topo « transmis,\nqu'il s'agisse d'un simple lambeau de quotidien à un sou, ou de vingt pages\nde compte rendu magistral, cisaillées aux chairs pantelantes de telle grande\nRevue périodique.\n   — Hâtons-nous de rassurer le lecteur : Jacques (et pour cause!) n'eut\njamais à faire pratiquerpar le Courrier de la Presse cette dernièreet cruelle opé-\nration chirurgicale ! — (Les délassements chirurgicaux, galop de bravoure.)\n   Très historiées, les enveloppes du Courpress. Un éventail de vignettes\nétalées en jeu de cartes y- déploie d'affriolants tableautins : direction, lecture;\ndécoupage, départ, cependant qu'au rorid-point de cette «quadruple fête pour\n"}, {"page_pdf": 538, "texte": " 448                               DURENDAL\n\n\n les yeux», dirait mon coiffeur, trônent — palladium de la maison — de\n magnifiques ciseaux, serrant encore entre leurs lèvres minces un petit carré\n de papier, happé sans doute au Temps ou au Figaro lilliputiens dont s'ennor-\n gueillit le côté gauche de l'enveloppe.\n    O progrès merveilleux de la lithographie! O force évocatrice de l'Art, don-\n nant à qui contemple l'un quelconque des tableautins — celui, par exemple,\n représentant... comment dire? l'atelier? de lecture — de vivre toute la fièvre\n de recherche qui courbe sur cette formidable rangée de pupitres cet aligne-\n ment non moins formidable de crânes pelés ou chevelus. Quelle activité !\n quel travail ! On souffre pour eux. C'est véritablement charmant.\n   Mais au personnage debout le record du pathétique. Car il y a un person-\nnage debout: un homme, médusé, hagard, les yeux rivés sur un journal,\ntoute son attitude clamant le désespoir aigu, la douloureuse surprise de n'y\npoint trouver, dans ce journal, en dépit des recherches les plus minutieuses,\nle moindre entrefilet faisant mention du livre... té ! parbleu, du livre de\nJacques, sans doute !\n   — Et ma foi, plaisanterie à part, pourquoi ne croirait-on pas — naïvement\npeut-être — que les employés du Courpress sympathisent aux diverses vicissi-\ntudes de leurs clients ?... En tout cas, le « personnage debout » de la vignette\ns'inspire évidemment de cet idéal.\n   O personnage debout, continue tes recherches ! Courage ! Pas de défail-\n lances! Qui sait si lu ne finiras par expédier à Jacques des mets plus ravi-\ngotants que la «tartine» ?...\n   Hé bien non !\n   Quinze jours se passent: Jacques reçoit des lettres charmantes — et pré-\ncieuses, certes — de quelques-uns des littérateurs qu'il bombarda de son\nœuvre : G. Brugenbach, L. Descelliers, J. Linguet (tiens, le Théâtre-\nNational jouit donc de la franchise postale?) — entre parenthèses, savoir si\nle petit mot véritablement trop louangeur, trop formule omnibus de son direc-\nteur jouit bien, lui, de l'autre franchise, de celle qui n'est pas uniquement...\npostale?... Hum! — le Père Turqueu, l'abbé Hermel, l'abbé Fourgnier,\nG. Hoyau, Adolphe Nogif, J. Sillonnet, Maurice Gril, Pol Defait... mais\nd'articles, pas l'ombre. Le règne du silence — ô Rodenbach! —... et de la\ntartine, quoi ! Car la tartine — panem nostrum quotidianum ! — règne toujours I\n« Il était une dame tartine — dans son beau palais de beurre frais... » Chanson de\nFrance pour les petits... auteurs. Connaissez, n'est-ce pas?\n   Huit nouveaux jours... Jusqu'à la tartine qui se paie à présent des inter-\nmittences! Au courrier du lundi : rien; mardi : tartine; mercredi, jeudi, ven-\ndredi, samedi : rien; dimanche: carte de Monsieur Béninçal, et tartine...\narrangée à l'italienne — « dell'istesso e'ditore Palais sono a menzionnarsi altri due\nrecentissime publicazioni... » ce qui ne la rend pas plus savoureuse !\n   Et en voilà pour jusqu'au jeudi de la semaine suivante, où l'horrificque —\net toujours rien qu'elle! — refait une miteuse apparition I..\n   Heu ! Plutôt déconfit, le cher Jacques I\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "          SAINTE CECILE\n(Oeuvre    DU S C U L P T E U R VINÇOTTE)\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": ""}, {"page_pdf": 541, "texte": "                         ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            449\n\n   « Consultons Savère », se dit-il.\n   Lequel répond : «Soyez raisonnable. Votre livre est à peine paru depuis\nun mois. Attendez « le déclanchement de la presse, souvent long à se\nproduire. »\n  Soit; patientons. Au surplus, patiente, ne patiente pas... tu sais, ce serait\ntoujours le même tabac, mon garçon ! (La complainte des jeunes hommes qui\nguettaient la déclanchement de la presse — Sonnet de l'indéclanchable presse. Admi-\nrable matière à mettre en vers... amorphes. Renvoyé à Monsieur Franc-\nNohain.)\n  Cinquième semaine... Et la presse restait toujours indéclanchable...\nPatientons...\n   Sixième semaine... Et la presse restait toujours indéclanchable... Patien-\ntons...\n  Septième semaine... Et la presse restait toujours indéclanchable... Ou du\nmoins se déclanchait si timidement, si timidement : de-ci, delà, dans des\nrecoins de journaux sans gloire, quelques lignes falottes, anonymes, ineffi-\ncaces; un peu plus — à peine — que la mention du titre du livre...\nPatientons...\n  Huitième semaine... Et la presse restait touj...\n   Hé bien, pas du tout! Savère ayant eu la charité d'aider la nature, sous\nforme d'un premier Paris dans l'Echo de Ltttbce, brusquement, l'indéclan-\nchable presse se déclanche comme une petite folle.\n   Et hardi donc! Te déclancheras-tu, — la vertu ! (Vive Franc-Nohain!) en\nrien de temps, le Courrier de la Presses, déjà transmis dix-sept articles !\n   Tout de même — pour revenir au sérieux — quelle puissance qu'un écri-\nvain célèbre disposant d'un grand journal! Sans Savère — et Jacques ne\ns'illusionna jamais sur ce point — ce que son livre eût passé inaperçu !\n   Tandis qu'à présent cela va mieux... Oh! d'ailleurs, ne nous montons pas\nle coup! — à l'exception de l'Echo de Lutice, les très grands journaux, les\ntrès grandes Revues ne veulent absolument rien savoir; mais baste ! Et d'abord\nattendons la suite, puis enfin, sur les dix-sept articles, il en est de gens fort\nconnus, et Jacques n'a pas la moindre peine à se déclarer ravi comme cela.\n   Ces envois du Courpress le tiennent en haleine, lui fournissent un inédit\nsujet d'amusement.\n  Et, par le fait, cette correspondance d'un nouveau genre est émoustillante.\nSon incertitude même en aiguise l'intérêt. Voyons! trouverons-nous ce matin,\nsur l'angle du piano fidèle, quelque enveloppe jaune à vignettes? Oui;\nvictoire! dès la porte, j'en aperçois une! Et grosse, et bosselée! Gageons\nqu'elle contient au moins trois articles! Brave Courpress, va!... Et la\n« petite mort» de la lecture? quelles délices ! Très joli, en effet, de recevoir\ndes articles... seulement faut-il encore que ce ne soient point articles farou-\nches, ni presse déclanchée à la façon d'un couperet de guillotine!.. Mais non!\nTous gentils, ces articles, tous louangeurs! Et ma foi... ma foi... il n'y a pas\n"}, {"page_pdf": 542, "texte": " 450                                   DURENDAL\n\n\nà dire... cela ne laisse pas de faire plaisir... Soyons cynique : cela fait même\nénormément plaisir ! A preuve l'épanouissement de Jacques recevant certain\nextrait de l'Arbalète, et, sans vergogne, y savourant par-ci par-là les phrases\nsuivantes :\n   \" Voici une œuvre de début qui n'est ni mièvre, ni banale; Monsieur Gabriel Hébert\n— le pseudonyme sous lequel Jacques avait fait paraître son livre — sait ce qu'il\ndit, le dit bien, et marche droit, d'une allure franche, vers le but à atteindre. . Songez\ndonc qu'il a pu nous intéresser vivement à l'histoire d'une vocation religieuse ratés, et\ncela sans employer ni l'amour, ni l'adultère, ni les complications de la perversité, ni les\nvingt-cinq pages dépourvues d'alinéas chères aux psychologues... Il possède la franche\ngaieté d'un enfant qu'un rien amuse, car j'ai remarqué avec plaisir que pour fort peu de\nchose, il éclate, il se tord, il se roule... Ce livre m'a tout l'air d'être une autobiographie\ntrès sincère et véritablement très attachante. »\n\n   Anonyme, malheureusement, cet extrait de l'Arbalète, ou du moins le\nCourpress oublia d'en mentionner le signataire, à laquelle, sans cela, Jacques\nse ferait un agréable devoir de transmettre des remerciements et des hom-\nmages. (Saint-Cliché, priez pour nous qui avons recours à vous!...)\n  En revanche, il est signé J. Cornelapagélis, cet article de la Matinée, où —\nsans plus de pudeur que pour celui de l'Arbalète— Jacques déguste lentement\nles petits passages ci-contre : « Le talent de M. Gabriel Hébert réside aussi dans son\nstyle qui est plein, sonore, nerveux, et je dirais presque sans défaut... (enfin! enfin!\nH i p ! hip! Hurra! Un ban pour M. Cornelapagélis!) n'étaient quelques expres­\nsions empruntées à l'antiquité et dont on voudrait faire des néologismes. Cela, d'après\nmoi, dépare le style... (Question.) Ce livre est un livre intéressant, bien fait, et sans\nêtre prophète ou fils de prophète, je pourrais dire que M. Gabriel Hébert, s'il continue\net cultive le talent dont son premier ouvrage nous le montre doué, sera certainement un\njour un de nos romanciers d'élite. C'est un nom à retenir. »\n   Hein ! voilà qui s'appelle parler, je pense ! Jacques a beau se rendre parfai-\ntement compte que «ce n'est pas arrivé », et que, Lyonnais comme lui, Mon-\nsieur Cornelapagélis exagéra la louange par amabilité pour un compatriote,\nn'empêche qu'il se sent tout gaillard, et marque d'une pierre blanche l'encou-\nrageant épisode.\n   Et puis, songez donc ! c'est qu'il n'est pas resté isolé, c'est qu'il s'est repro-\nduit, « l'encourageant épisode » ! Sur vingt-huit articles, maintenant parve-\nnus, vingt-quatre sont laudatifs; et, somme toute, les quatre autres ne\nmordent guère. Le premier, assez incolore, termine le bulletin bibliogra-\nphique d'un grand journal à images; le second, qui voudrait être magistral,\nn'est que pédant ; le troisième, soi-disant d'un abbé, reproduit le précédent\n— textuellement — dans une petite revue lyonnaise; et le quatrième...\nAh! le quatrième... oui, ma foi, ce diable de quatrième est incontestable-\nment très malin — quelques lignes (du Journal des Débats, s'il vous plaît!)\nmais finissant par cette appréciation du livre de Jacques, plus pinçante\nassurément que toutes les férules des cuistres et des sous-cuistres : « Cet\nhonnête ouvrage, d'un bon jeune homme, est digne d'intérêt. »\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "                               ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                                        451\n\n\n  (Jacques, m o n très cher, n'est-ce pas que c'est embêtant de s'entendre dire\nça dans la figure!... Enfin, qu'y faire ! D'ailleurs, crois-moi, en résumé tu n'as\npas eu, jusqu'à présent, trop mauvaise presse...)\n   D'autant que la série laudative continue. Continue même si bien qu'autour du\ntrente-deuxième article bienveillant Jacques commence « à la faire » à la pose\navec soi-même, au vieux bateau du « désir des sensations neuves ». Qui sait?\nU n bel article d'éreintement, mais, là, violent, tapé, ce serait peut-être\ntrès curieux, très générateur de rares états d'âme?\n   (Attends, m o n gros, j' te vas en f... fournir — ne dirait pas B r u a n t — moi,\ndes bonbons, ou plutôt des « sensations neuves » et de « rares états d'âme !... »\nT u les a voulus, tu les auras !... P r i s au mot!)\n   Un matin, J a c q u e s , tout guilleret, dépouille le Courpress du jour...\n   — O h ! o h ! u n article de l'Hermès de Gaule! Quelle aubaine inespérée! A h !\nça, mais alors ! les revues célèbres se déclancheraient-elles aussi?... Car il est\nfameux l'Hermès de Gaule. Il a d o n n é bon n o m b r e des chefs-d'œuvre modernes ;\nses collaborateurs sont éminents ; le caducée qui barre sa couverture pourrait\njouer les sceptres littéraires; bref, oncques publication plus connue ne s'occupa\nde m o n b o u q u i n . E t l'article est signé Rechigne, le p s e u d o n y m e — illustré par\ndeux livres à succès — de M m e L a t o u r - D a m o u r . T o u t e s les chances, q u o i ! . . .\nMais savourons donc :\n    « . . . Ce journal d'une vocation manquée est extrêmement intéressant... »\n   J a c q u e s commence à sémiller, à se sentir tout h e u r e u x . Seulement... ah !\nseulement... la fin de la phrase le fait tout de suite déchanter... o h ! mais\nd é c h a n t e r ! . . . E t q u a n d il termine l'article, son nez dépasse celui de Cyrano,\net justifie s u r a b o n d a m m e n t la définition célèbre : « L e nez est le manche de\nla figure. »\n    «... Ce journal d'une vocation manquée est extrêmement intéressant par l'effroyable\négoïsme qui s'en dégage. Rien ne peut émouvoir le type de ce triste héros des séminaires,\nsinon la musique le chatouillant à fleur de peau, et la vue de quelques primitifs du\nLouvre — selon l'us !... — Les descriptions de la vie au séminaire d'Issy sont très\nremarquables comme art, cyniques comme résultat religieux... Georges (le personnage\nprincipal du livre, avec lequel Jacques s'est plus que visiblement identifié) est un\nmonsieur malfaisant qui n ' a i m e que lui ; et il est irrévocablement un médiocre, car,\nchose abominable ! il rit, non il \" rigole \" de toutes les choses niaises qui devraient le\nfaire pleurer. On ne saurait croire combien ce rire innocent et fade est atroce tout le long\nde ce livre... L'œuvre elle-même est d'ailleurs loin d'être médiocre. C'est de plus un\nroman sans femme, et il repose, je vous assure... Mais ce Georges ne contient que du\nvent comme les démons très inférieurs... Il se tait sur tout le poème de la chair, et ce\nsilence fait presque peur tellement il n o u s doit cacher de turpitudes... »\n  Tableau I\n    Aussi, plutôt désarçonnant, l'on en conviendra, de s'entendre — sous cou-\nleur de critiques littéraires — accuser brutalement de m œ u r s inavouables.\nL ' a l g a r a d e , p o u r absolument imprévue, n'en est pas plus récréative, et, cette\nfois-ci du moins, « le triste héros des séminaires » — si tant est que jusqu'alors\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": " 452                              DURENDAL\n\n\n« rien ne put l'émouvoir » — ne se sent guère en disposition de rire... ni\nmême de « rigoler ».\n  Mélancoliquement bercé dans un rocking-chair, il fume pipe sur pipe, tout\nen regardant lutter, pêle-mêle, une bousculade de réflexions :\n  — Mon Dieu, comme les gens sont donc méchants! Que lui ai-je fait à\ncette Rechigne pour qu'elle vienne ainsi m'insulter !... Et moi qui, naguère,\nm'ébahissais de certaine remarque de mon fidèle un vilain monsieur : « Si l'on\nne promène pas de temps en temps quelque charmante personne, les conjrires vous attri­\nbuent tout de suite des mœurs inavouables ! » Indirectement, mais cependant pleine-\nment démontrée par ce qui m'arrive aujourd'hui, la justesse de la remarque!...\nA cela près, d'ailleurs, que l'article de 1'Arbalète me faisait au contraire un\nmérite de savoir intéresser le lecteur « sans employer ni l'amour ni l'adultère »,\ncomme il me louait aussi « de posséder la franche gaieté d'un enfant qu'un rien\namuse))! Quantum mutatus... avec Rechigne!... Curieuses, ces différences\nd'appréciations!... Au surplus, chacun son tour! Mon livre contenait des\nchoses désagréables — ah ! certes, pas de l'importance des aménités dont me\ngratifie Rechigne ! — mais enfin des choses assez mortifiantes pour pas mal\nde personnes. A présent, les rôles sont intervertis. C'est justice...\n   Le temps de rallumer sa pipe, et Jacques repart à fond de train :\n   — Quelle phrase ai-je donc lue l'autre jour? Etait-elle de Maurice Barrès\ndans l'Echo de Paris ou d'Octave Mirbeau dans l'Aurore? De Barrès, je crois.\nQuelque chose dans ce genre : « Sur certaines injures on met la dalle pesante,\nlarge, silencieuse du mépris, et l'on passe... » Tout de même, comme on retient\nmieux les articles qui vous concernent! Je puis me réciter textuellement, sans\nchanger un mot, ces... (voyons, combien y en a-t-il donc? une, deux, trois,\nquatre...) ces vingt-six lignes et demie, petites lettres serrées, de Rechigne,\nque je n'ai lues encore que trois fois, et pas moyen de retrouver les termes\nexacts de la courte phrase de Barrès — ou de Mirbeau? — des journaux\nd'avant-hier soir... Oui. le mépris... ce serait évidemment le cas... mais pour\nce que cela console!... Et puis, je ne sais pas... c'est plus fort que moi...\nnon... décidément... le mépris... pas dans mes cordes... J'aime mieux discu-\nter, essayer de convertir les gens...\n    Si j'écrivais à Rechigne, ou me faisais présenter par Savère, qui la connaît\n sans doute, comme il connaît tous les grands manitous de Paris... Avouez,\n Madame, que vous voyez « hors nature » et détraquement un peu à tort et à\n travers. D'accord, je suis un a médiocre » (entre nous, et cela dit sincère-\n ment, sans humilité feinte, je n'avais même pas attendu votre article pour\n m'en apercevoir... Que voulez-vous! on est ce qu'on est; et chacun ne peut\natteindre, comme vous le fîtes, les hauteurs démesurées des sommets de l'in-\ntelligence) mais quant à vos autres accusations... non, vrai, là vous baissez, et\n réputer « turpitudes dissimulées » le silence gardé par mon livre « sur tout le\n.poème de la chair » dénote un juge peu... perspicace. Votre erreur est très\n compréhensible, du reste. Aux antipodes du catholicisme, ne connaissant\n rien des milieux où l'on vit selon ses maximes, comment pourriez-vous croire\n à certaine sincérité? Seulement, ma foi, dans ces conditions, vous seriez\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "                              ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                                     453\n\npeut-être p l u s . . . habile en n e vous mêlant point de légiférer sur le sujet, parce\nq u ' a u t r e m e n t . . . (parions que vous êtes de mon avis?) tous vos j u g e m e n t s ,\nportés de chic, a u petit b o n h e u r , en pleine ignorance de cause, risquent fort de\nconstituer autant de sottises, et de faire passer pour marotte de Folie le\ncaducée de l'Hermès de Gaule.\n   Regardez donc comme Bourget sait mieux observer.\n    D'autres (avec votre expérience de la littérature contemporaine, vous les\nnommerez facilement, Madame), d'autres, écrivant u n e Physiologie de l'amour\nmoderne, n'eussent pas m a n q u é , je gage, à la faveur de quelque trépidante\napostrophe, de rallier, des quatre coins de l'horizon marin, toute la flotte de\nces vieilles galères avachies, à bord desquelles le maniement de la rame\ndevient une simple variété de battage de flancs, et dont s'époumone à gonfler\nles voiles le souffle court des envolées artificielles... Les envolées artificielles;\nvous savez bien, Madame — ces rangaines, ces déclamations (d'un art si\nfacile) qui épatent encore le bourgeois : « P o è m e de la Chair ! » Souverai-\nneté de l ' a m o u r ! N u l n'échappe à son empire (et autres épiceries), sinon les\nmonstres, les tératologiques, q u i . . . q u e . . . enfin « les êtres malfaisants dont\nl'égoïsme fait presque peur tellement il vous doit cacher de turpitudes »! (Anatole,\nfais-moi peur. — H o u ! hou ! — O h ! tu m'as fait p e u r ! — Mais non, mais\nn o n ! . . . L e s deux voix ensemble : — L a classe ! la classe!)\n   D e p u i s quelques minutes, les pensées de J a c q u e s , presqu'à son insu, ont\névolué dans le sens de la gaieté. Graduellement, la prose rechignienne tend\nà lui apparaître sous un angle de plus en plus bouffon, qui met en relief tout\nle côté délicieusement violent et ridicule de ce petit chef-d'œuvre.\n    A la galopade, et pour ainsi dire par simple vitesse acquise, il termine\nc e p e n d a n t son essai d'argumentation :\n     Où en étions-nous donc, chère M a d a m e ? . . . Ah! o u i . . . Bourget, Physiologie\nde l'amour moderne... Bourget, qui, l u i , ayant remplacé le fla-fla par l'observa-\ntion, reconnaît que le n o m b r e est considérable, en province surtout, des\nj e u n e s gens « se privant de femmes par scrupule religieux », Bourget,\nqui, d'ailleurs, s'il plaisante ces exagérés, leur prédisant « nez rouge et\ncalvitie précoce », bref — et malgré certaine velléité de repêchage —\nles t o u r n a n t assez cruellement en ridicule, du moins ne les accuse pas u n\ninstant de « turpitudes » et d'inavouables compensations. T a n d i s que vous,\nM é d é m e ! Oyez, oyez plutôt!\n    E t J a c q u e s de bondir de son rocking-chair, et, tout en parcourant la\nc h a m b r e , de s'offrir le plaisir de d é c l a m e r — m e n t a l e m e n t ; mais avec de\ncongruentes intonations — la geste de d a m e Rechigne.\n   Cela débute ex abrupto, d'une voix terrible : « Ce journal d'une vocation man-\nquée est extrêmement intéressant par l'effrrroyable égoïsme qui s'en dégage. Rien ne peut\némouvoir le type de ce triste héros des séminaires, sinon... (ici la voix — tout à coup\n— se fait gamine) sinon la musique le chatouillant à fleur de peau (hé! hé! h é ! . . .\ncoquin !) et la vue de quelques Primitifs du Louvre — selon Vus! — (reprise sursau-\ntante de la voix terrible : Varrrus ! V a r r r u s ! rends-moi la « tartine! ») T r è s\nvite, et presque tout bas : « ... Les descriptions de la vie au séminaire d'Issy sont\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "454                                        DURENDAL\n\n\n\ntris remarquables comme art... » T r è s lentement ; avec force et solennité; u n e\nm a i n réprobatrice levée au ciel : « ... cyniques comme résultat religieux... »\n   Trois mesures pour r i e n ; puis, d'un petit fausset colère, désagréable, aigu,\nglapir en charge de voix féminine le reste de l'article, où, seuls, sans transi-\ntion, seront affolés par les clameurs imprévues d u registre terrible les mots\nen valant la peine : monsieur malfaisant n'aimant que lui », « chose abbbominable! »\n« atrrroce tout le long de ce livre », « silence gardé par l'auteur sur tout le poème de\nla rocking-chair »...\n  — N o n ; « de la chair », rectifie J a c q u e s , u n instant distrait.\n   On le serait à moins. Ainsi vu sous son véritable jour, l'article est tellement\ndélicieux que le F a u n e de m a r b r e (qui, là-bas, dans un angle de la salle,\noreilles pointées, b r a q u e sa face camuse à travers des plantes vertes) semble\nlui-même en goûter la teneur, dont le burlesque fait courir des étincelles en\nses yeux de chèvre folle et des retroussis hilares aux coins de ses lèvres\nglabres. E t q u a n d à J a c q u e s ! . . . A h ! quant à J a c q u e s ! . . . — cahoté dans son\nrocking, se tenant les côtes, il prouve u n e fois de plus qu'il est « un médiocre,\nirrévocablement un médiocre, car, chose abbbominable ! ! il rit, non, il « rigole » — à\ngilet ouvert, à cœur que veux-tu — de l'article R e c h i g n e , spécimen p o u r t a n t\nbien typique « de ces choses niaises qui devraient le f aire pleurer » !...\n    Ce fut l'un des derniers envois du Courpress. Les jours suivants, J a c q u e s n e\nreçut plus que des babioles, à l'exception peut-être d'un assez long article\ndu (de la? des?) Nieuwe Rotterdamsche Courant, qu'il ne fit d'ailleurs jamais tra-\nd u i r e . . . flairant — sans trop savoir pourquoi — l'éreintement sauvage. Assez\nd e « sensations neuves » comme cela! D e p u i s l'avènement d e la petite reine\nW i l h e l m i n e , u n souffle de jeunesse a d û passer sur la H o l l a n d e , et le ton des\nj o u r n a u x s'en ressentir. L e flegme national? la modération traditionnelle?...\nheu! h e u ! . . . pas confiance! P a r conséquent, Nieuwe Rotterdamsche Courant, à\n plus tard, à bien plus tard, la dégustation de ta prose ! Sat prata biberunt :\n n'abusons pas des « rares états d'âme » !\n  E n revanche, certaine lettre de Savère enchanta J a c q u e s , qui n'eût p u\nsouhaiter meilleur épilogue aux envois finissants du Courrier de la Presse. L a\nvente du livre, disait cette lettre, couvrant m a i n t e n a n t les frais de tirage, et,\ndésormais, chaque exemplaire v e n d u devant l'être en gain, P a l a i s , a u g u r a n t\nfavorablement de l'avenir, consentait p a r avance à prendre à sa charge la\npublication des futures œuvres de J a c q u e s . Suivaient quelques lignes de\nréconfort sur le L a g o u b r a n Rechigne.\n   Jacques lut et relut plusieurs fois ces bonnes nouvelles, ému de l'amabilité\nde Savère à les c o m m u n i q u e r lui-même, et ravi de la t o u r n u r e que p r e n a i e n t\nles choses.\n    N o n , pour être sincère, qu'il n'eût certainement préféré l'annonce...?... té !\n parbleu, d'une seconde édition... prélude d'une troisième... d'une quatrième...\n d'une c i n q u i è m e . . . d ' u n e . . . h é ! allez d o n c ! du plus grand n o m b r e d'éditions\n p o s s i b l e ! L e succès n'a jamais rien gâté, n'est-il pas vrai? S a n s compter\n qu'à vingt-cinq louis de droits d'auteur, stipulés par p a q u e t . . . m a foi, c'eût\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                               455\n\n\nété plutôt gentil I (Ne méprisons point l'humble galette, qu'elle soit de blanche\nmie, de croûte d'or, ou de souple pâte « feuilletée! »... cette expression\ngalette se trouvant d'ailleurs, dans le cas présent, pour le moins équivoque,\nayant l'inconvénient de rappeler je ne sais quelles idées de four, de cuisson au\nfour, mode de préparation radicalement incompatible avec l'obtention du\ngenre de pâtisserie qu'elle prétend cependant ici définir!...)\n   Oui, l'annonce d'une seconde édition eût fort embelli le paysage, et donné\nà Jacques des « sensations neuves », cette fois-là d'un indiscutable charme.\nMais enfin, malgré tout, l'ensemble n'allait pas trop mal. Palais consentant\nà publier les œuvres à venir, c'était le pied à l'étrier, le champ s'ouvrant tout\nlarge où galoper le dada littéraire, lequel, comme chacun sait, ne se plaît\nque par monts et par vaux, le plus loin possible de son écurie, et que\nJacques, enfourchant joyeusement, lança d'enthousiasme en plein steeple-\nchase.\n   Hélas ! la bête rétive n'était-elle pas « mise » aux obstacles ? le cavalier ne\nsavait-il pas 1' « enlever? » Cruelle énigme ! mais, en tout cas, le résultat fut\npalpable : après d'inquiétantes séances, fatigué de jouer inutilement sa peau,\nJacques s'empressa de revenir à des divertissements moins acrobatiques...\nLas! las! calmons-nous, dada littéraire!... Hô, hô!... (Rendez la main,\ncaressez l'encolure)... Il faut t'éperonner jusqu'au sang pour te faire franchir\nle moindre mur, et tu \" refuses \" obstinément les douves, t'arrêtant net, poin-\ntant tout droit, risquant à chaque minute la dangereuse renverse? Par con-\nséquent... en voilà assez, l'indomptable! Bouclé à l'écurie, mon ami ! Je n'ai\nnulle envie de me casser la figure; plus tard nous verrons peut-être à repren-\ndre le dressage; mais, en attendant, je cane, sellons quelque bidet moins\nfarouche !...\n   Pour parler sans métaphore, après de vaines tentatives — ah! radicale-\nment vaines ! — de roman chef-d'œuvral aux vastes aperçus philosophiques,\nsociaux, etc., etc., exergue de ce titre flambard : les Enracinés contenant à lui\nseul tout un alliciant programme, Jacques ayant, comme on dit — et même\ncomme on ne devrait pas dire — « soupe » de rater son petit Barrès, vira\ncap pour cap, et, certain beau matin, se découvrit avec terreur (?) une âme\nd'auteur gai I\n   Alors, ma foi! pas à hésiter ! En avant, guide à droite, marche!... Une,\ndeux! une, deux!...\n   Et cette « marche directe en bataille » (aux côtés de Jacques manœuvraient\naussi ses idées) dura près de six mois, enragée, gaillarde, sans un : « marquer\nle pas ! » sans un : « demi-tour » sans un : « changement de direction » à\ndroite ni à gauche, mais entrecoupée seulement de fréquents : « pas gymnas-\ntique! » accélérant encore la vitesse générale.\n                                                              J.   ESQUIROL.\n    (A continuer.)\n"}, {"page_pdf": 548, "texte": "456                             DURKNDAL\n\n\n\n\n                                     +\n\n                            JULIEN ROMAN\n\n            Tout ce qui ne vient pas du ciel n'est pas ton   guide.\n                                                              (Elévation.)\n\n\n         Au moment de lancer notre numéro de ce mois, nous\n      apprenons la douloureuse nouvelle de la mort d'un de nos\n      amis et collaborateurs, Julien Roman, dont la bonne et\n      douce âme est retournée à Dieu le 20 de ce mois. Nous\n      le recommandons aux prières de nos amis.\n         Il était égrotant depuis des années, mais aucun de ses\n      amis ne s'attendait à une disparition aussi soudaine. Au\n      contraire, nous espérions tous vivement qu'il se serait\n      remis insensiblement. Il en a plu autrement à la Provi-\n      dence.\n         Ce n'est que dans les derniers temps que je fis la con-\n      naissance de Julien Roman.\n         D'emblée il conquit toutes mes sympathies. Je me\n      souviendrai toujours de l'impression charmante que cette\n      âme exquise fit sur la mienne.\n         Il vint à moi avec tout son grand cœur, ce cœur qu'il\n      appelait si poétiquement, et qui était en réalité : un jardin\n      de lumière. Nous devînmes des amis dès la première\n       heure. Il était de ceux qu'on aime aussitôt.\n          Il me semble encore voir surgir devant moi cette\n       radieuse physionomie, qu'illuminait toujours le sourire\n       de la bonté, même aux jours de souffrance. On lisait sur\n       son beau front, ouvert et franc, toute la candeur de son\n       âme. La sérénité était le trait dominant de cette figure\n       caractéristique. Elle disait la paix, celle d'une conscience\n       nette et droite; elle chantait la joie, non celle du libertin,\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": "                         JULIEN ROMAX\n\n\n\n\nmais celle de l'âme l i m p i d e ; elle affirmait la bonté, cette\nbonté essentielle, foncière, toujours aimable, aimant tous\nles êtres pour ce qu'ils ont de bon en eux; elle s'illuminait\nde tous les enthousiasmes ; elle rayonnait d'un éclat vir-\nginal qui faisait penser aux têtes de saints, telles qu'on les\nvoit d a n s les tableaux des primitifs.\n   C'était une belle, une a d m i r a b l e physionomie, qu'on\nn'oublie plus.\n  Je la verrai toujours devant moi. Je me souviendrai\ntoujours de son beau regard, si pur et si clair, indice de\ncette intégrité d'âme qu'il prisait t a n t et qui lui inspirait\nce beau vers :\n\n      L'âme ne peut aimer que si le cœur est chaste,\n\net de t o u t e sa personne à l'allure presque aristocra-\ntique, reflétant la noblesse d'un beau caractère.\n   Voici comment il se définit lui-même dans une de ses\nElévations :\n\n      Pour moi, chétif enfant né dans un siècle nul,\n      L'amour comme la vie a l'aspect d'un beau songe.\n      Je vois la vie en fleurs et l'amour sans calcul\n      Parmi les infinis où toujours mon œil plonge.\n\n\n   Il était de ceux qui vivent sur la terre comme n'en étant\npas, ne s'inquiétant pas des banalités du monde, planant\nbien haut, au-dessus des platitudes de l'existence, dans\nles sphères de l'idéal, qu'il appelait l'aspect de Dieu, n'ai-\nmant que Dieu et son art, ne vivant que par l'âme, ne\nconnaissant pas d'autres fêtes que celles de l'esprit,\nne s'intéressant qu'à la poésie et, dans l'art, visant tou-\njours à ce qu'il a de plus élevé.\n  Je ne dirai rien de son talent de poète. Les lecteurs de\nDurendal ont pu l'apprécier par eux-mêmes dans les vers,\naux tendances toujours si hautes, qu'il nous donnât.\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "458                             DURENDAL\n\n\n\n\n      Elévation, c'était le titre général qu'il écrivit au frontispice\n      de son œuvre. Titre adéquat et juste. Car l'idée maîtresse\n      de son poème y est toute entière. Comme la gracieuse\n      alouette, cette âme de poète montait, montait encore,\n      montait toujours, et allait jusqu'à Dieu dont la pensée\n      imprégnait si fortement tous ses vers :\n\n                 .... mon cœur sourit au sourire du ciel,\n            Je ne puis contempler mon rêve essentiel\n            Sans que bondisse à Dieu mon âme illuminée.\n\n         Il comptait poursuivre cette ascension poétique vers\n      Dieu. Il venait à peine de m'en remettre la suite, que je\n      publie plus loin. La mort est venue interrompre son\n      poème. Ou plutôt, non, il est allé l'achever au Ciel et\n      chanter les dernières strophes de son cantique avec les\n      anges, ces poètes d'en Haut, dans le sein de son Dieu,\n      à la gloire de qui il l'avait entonné ici-bas et vers qui\n      il aspirait avec toute son âme :\n\n                 ... c'est surtout pour vous, Être-Dieu, que je   vibre,\n            Et y aspire à l'heure où votre Divinité\n            Recevra mon esprit rayonnant, pur et libre, —\n            Car le but de la vie est votre Éternité!\n\n\n                                       L'abbé   HENRY     MOELLER.\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "                  ÉLÉVATION\n\n                           (Suite)\n\n\n\n                           XII\n\nO songeur! tu cherchais ce que le ciel proclame\nDans ton désir de voir le but   mystérieux.\nTu doutais... La lumière, en surgissant des cieux,\nMontra la vérité que tout esprit réclame.\n\nEt tu fus inondé de la clarté céleste,\nMais, ne comprenant pas ce miracle inouï,\nAu lieu de regarder le soudain     infini,\nTu t'attardais encor dans l'ornière funeste. —\n\nLe cœur est ainsi fait qu'il se complaît dans l'ombre.\nSous le joug dissolvant du doute et de l'erreur\nIl reste, même quand paraît une splendeur,\nRivé dans la douleur au fond du gouffre sombre,\n\nEt, sans cesse hanté par l'âcre   incertitude,\nDans la dérision de l'abime béant,\nMalgré lui-même épris d'un aveugle       néant,\nSe courbe et ne sait fuir sa morne solitude. —\n\nEt pourtant, enlisé dans tes propres ténèbres,\nTu fus enfin l'objet de soins inattendus :\nN'as-tu pas entrevu des rayons       inconnus?\nN'ont-ils pas mis le trouble en tes pensers funèbres ?\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "460                          DURENDAL\n\n\n      Comme si c'était peu que ces clartés sublimes,\n      Ame croupie et veule ainsi qu'une eau qui dort,\n      Tu stagnais sans tenter même un timide effort...\n      Il fallut qu'une voix parlât du haut des cimes!\n\n      « Regarde, sombre esprit, la lumière du monde !\n      Elle s'épanche à flots du sacrifice épars,\n      Et, versant ses clartés au sein des cœurs    hagards,\n      Tue, en qui les reçoit, la tristesse inféconde.\n\n      « Heureux celui qui sait entr'ouvrir la paupière\n      Et contempler l'azur en désirant la paix !\n      Il verra tout à coup tomber le voile épais\n      Qui cachait à sa vue une auguste     lumière!\n\n      » Il percevra la vie aux grandeurs     virtuelles\n      Et connaissant bientôt, par le calme du cœur,\n      Ce chemin, la prière, et ce but, le bonheur,\n      Dans un fougueux effort il déploira ses ailes! »\n\n      Bienheureux    ! tu reçus la parole vivante\n      Et son écho puissant palpite encore en toi !\n      Tu sais enfin qu'elle est l'irrésistible loi : —\n      C'était la voix d'amour, cette voix consolante.\n\n      Ton cœur s'est dilaté sous sa grâce absolue\n      Et ton âme moins sombre a regardé le ciel ;\n      Toute vibrante alors d'élan       spirituel,\n      N''a-t-elle pas souri de se sentir élue?\n\n      Car, ô songeur! dressant ton ardente stature\n      Dans le ravissement des claires visions,\n      Tu vois que, dépensé dans les illusions,\n      Tout le passé fuyant n'était qu'une   imposture!\n\n      Obéis, maintenant, à la voix    rédemptrice.\n      Reste dans ta lumière, oublieux du passé;\n      Va vers qui, comme toi, par l'erreur fut froissé :\n      Tu n'atteindras au but que par le sacrifice.\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "                       ÉLÉVATION                          461\n\n\nPars! Qu''attends-tu? Le ciel est si beau sur la route!\nLes fantômes ont fui, qui saccageaient ton cœur;\nLa vierge liberté, précédant le vainqueur,\nT'aida, flambeaux brandis, à les mettre en déroute!\n\nPars ! El ne les crains pas! ne quitte pas ton astre;\nSonge à l'œuvre idéale, songe au but révélé;\nComble les vœux de tous, car ton vœu fut comblé. —\nQui possède l'amour ne crois plus au désastre.\n\n\n                           XIII\n                             I\n\nDésirant le bonheur sans une vie austère,\nSouviens-toi! tu voulus créer ton idéal!\nInsensé qui croyais échapper à ion mal\nEn demandant un guide à l'ombre de la terre.\n\nSi tu t'imaginas un idéal rêvé\nTu ne pus le dresser qu'à la propre stature :\nAcceptant de l'orgueil la sombre    investiture,\nTu ne t'es pas plus haut que toi-même élevé.\n\nBut toujours décevant et phare    dérisoire!\nL'idéal reculait à chacun de tes pas.\nCar, cherchant au dehors ce qu'on n'y trouve       pas,\nToi-même te fuyant, tu fuyais la victoire.\n\nMais tu sais maintenant la seule intime loi\nEt, rentré dans ton cœur où plus rien ne te navre,\nTu vois grandir la-bàs le feu du divin havre\nQui, loin de s'éloigner, vient au devant de toi.\n\n                             II\n\nTe voici libre enfin devant la voie ouverte.\nEntre... Tu trouveras un accueil     confortant\nEt pourras à loisir puiser à tout instant\nAu bonheur désiré comme à la joie offerte.\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "462                           DURENDAL\n\n\n      Certes, la route est longue et s'enfonce au lointain,\n      Mais grande est la lumière à l'horizon du monde.\n      Marche! puisque la grâce en ton cœur vierge abonde...\n      Le chemin est rugueux mais le but est certain.\n\n      Le chemin est rugueux pour qui n'a pas la force\n      De regarder toujours le vigilant   fanal.\n      Ferme dans ton désir du céleste idéal,\n      Qu'à lui seul ton cœur songe et vers lui qu'il s'efforce.\n\n      Il se peut qu'une voix te conseille tout bas\n      De tes rêves passés la mollesse    languide;\n      Tout ce qui ne vient pas du ciel n'est pas ton guide :\n      Fais le geste abjurant et raffermis tes pas...\n\n                                                     JULIEN ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nL e pauvre pécheur,             par ADRIEN MITHOUARD. — (Paris. Editions du\n  Mercure de France.)\n  Saisis par la frénésie de l'amour divin, les grands mystiques, comme\nRuysbroeck et sainte Thérèse d'Avila ont gravi les pics inaccessibles de l'âme\npour plonger plus profondément leurs regards dans l'infini. Leurs ouvrages,\nen nous offrant un reflet du soleil éclatant qui brûla leurs yeux, un souvenir\ndes sublimes délices qui enivrèrent leur cœur, ont allumé dans nos âmes le\nlancinant désir de suivre ces génies dans leur vertigineux voyage. En ce\nmoment surtout, où, comme le dit Maeterlinck, l'âme de l'humanité semble\nse réveiller, le besoin de mysticisme se fait plus que jamais sentir, et c'est à\nlui que nous devons le beau poème de M. Mithouard.\n    Etudier dans une âme tourmentée et incapable de le contenir les stades de\nl'amour céleste, effarant d'autant plus l'esprit qu'il grandit davantage;\nmontrer sa naissance dans la douleur, sa consécration par la prière et son\naboutissement final, le péché étant survenu, au vertige et à la folie; tel est\nl'objet de ce poème qui fait songer tour à tour à l'Imitation de Jésus-Christ et\nau prieur de Groenendael.\n    Tenaillée par la douleur et le remords, l'âme du pauvre pécheur s'effare à\n la pensée qu'elle pourrait ne plus souffrir. Elle se prépare à aimer Marthe,\n l'âme sœur, afin que cette union grandisse chez toutes deux l'amour divin.\n\n          Ma sœur, élevons-nous,     Dieu les fit homme et femme.\n          Comme ils devaient s'aimer, diverse fut leur âme.\n          Aimer, c'est se sentir réunis de plus loin.\n          Plus il tient l'univers entre les cœurs    disjoints,\n          Plus vaste est la beauté qu'ils évoquent d'un cri!\n          Dieu, pour que nous l'aimions, nous jeta loin de lui.\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "464                                  DURENDAL\n\n\n  Aimer le Christ pour souffrir, souffrir pour aimer le Christ, tel est le désir\ndu pauvre pécheur; et puisque les péchés du monde empêchent le Sauveur\nde descendre de sa croix, il se crucifiera devant celui qui dit :\n\n                  Si mes deux pieds n'étaient   cloués,\n         Je viendrais doucement, pauvre pécheur, vers loi\n         Qui sanglotes et qui sanglotes vers ma croix,\n         Mais j'ai toute la terre attachée à mes pieds.\n\n  Il se dégage de ces entretiens de l'âme avec Dieu une poésie d'une incom-\nparable douceur. Jésus parle :\n\n             Je me fais petit, comme ceux que j'aime,\n             Je suis pour chacun le seigneur qu'il clame,\n             Car je suis le Christ de toutes les âmes.\n\n  Et le pauvre pécheur chante son hymne d'allégresse, auquel se mêle\nparfois un doute mystérieux :\n\n         A moins, pour satisfaire    éperdument       l'esprit,\n          Que ta face ne soit une   géométrie!\n\n  Ainsi, durant tout le livre de l'Amour, ce sont des élans sublimes vers la\nDivinité : les vouloirs de deux êtres tendus vers l'union en Dieu :\n\n          Que nos âmes, en se jouant,       s'identifient.\n          Différons librement dans une volonté\n          Et qu'en vivant de loi je te donne la vie :\n          Chantons à deux, ma sœur, l'hymne de l'unité!\n\n  Mais la surhumaine tension de l'amour a jeté l'âme du pécheur en des\nsphères si hautes que sa raison n'a pu l'y suivre. Il lui faut une union plus\nparfaite, plus matérielle avec son Dieu. Il veut que ses sens soient imprégnés\nde la colère ou de la douceur céleste. Il y a déjà de la folie dans ce terrible\ndialogue après la communion :\n\n      L E PAUVRE PÉCHEUR :\n\n          Tu es son corps, il est le pécheur     que je   suis.\n          Or, notre éternel Dieu n'existe pas deux         fois.\n          Nous ne sommes plus qu'un, puisque        nous deux,           c'est   Lui.\n\n       MARTHE :\n\n          Jésus, j'ai peur d'aller jusqu'au    bout de ma         foi.\n\n    Hélas ! la présence séductrice de l'Eve éparse dans la nature a tenté le\n pauvre pécheur. Sa raison, retenue au sol par l'écrasante pesée de la chair,\n tirée vers le ciel par l'essor fou de l'amour, ne peut résister à ce double\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "                                   LES LIVRES                                 465\n\n\neffort : elle se brise, et c'est la folie. Folie du remords chez le pécheur; folie,\nchez Marthe, causée par l'effroi d'un esprit faible devant l'immensité de\nl'amour divin.\n   Et, de nouveau, Jésus parle au pauvre pécheur :\n\n          La raison de Marthe, un peu de toi-même, a payé ta faute.\n\n   Douces et consolantes paroles, gages de l'éternel pardon !\n   Ainsi s'achève ce livre étrange et captivant, où le tumulte des images,\nentreheurtées comme des flots, soudaines comme des cris de passion ou de\ndétresse, peut à peine suivre la pensée en ces vertigineuses hauteurs où elle\ns'élève. Nous n'hésitons pas à le dire, c'est là de la grande poésie chrétienne,\npuisée aux pures sources du mysticisme, ruisselante des clartés de l'éternel\namour.\n\nL e s t o m b e a u x , par VALÈRE GILLE. — (Bruxelles, Larder.)\n   Les sonnets dont se compose ce recueil glorifient la mémoire des plus purs\nartistes de ce siècle. Tour à tour tendres ou graves, rêveurs ou énergiques,\nils semblent une lente théorie de Choéphores, accomplissant les rites\nfunèbres autour des tombeaux des demi-dieux.\n   Ils se reposent à jamais, les clairs et merveilleux génies, dans les sites\nenchanteurs, sauvages ou taciturnes que pressentait leur sourire et que rêvait\nleur mélancolie. Autour d'eux, toute leur œuvre s'évoque, grande, mysté-\nrieuse, éternelle, — plus belle sous le laurier dont l'a consacrée la mort. Voici\nChénier qui dort, dans la joie pâle d'un crépuscule attique; Chateaubriand\nbercé par la rumeur infinie de la mer; Edgar Poe, écrasé sous le bloc de\nbasalte qu'orne seul son nom!... Sur le marbre qui couvre Baudelaire se\nposent les corbeaux et les aigles ; au seuil funéraire de Delacroix veille un\narchange; la douceur et la lumière enchantent le repos de Gautier et de\nBanville ; sur le stèle de Barbey d'Aurevilly se dresse un vautour. Plus loin,\nVilliers de l'Isle-Adam dort dans une crypte mystérieuse, Richard Wagner\nest couché sous la froide austérité d'une dalle nue, Eros étreint la grille qui\nclôt le mausolée de Burne-Jones.\n  Mais quelques vers de M. Gille en diront plus et mieux que nos phrases.\nCombien peu, parmi nos auteurs contemporains sont capables d'écrire un\nsonnet pareil à celui-ci ?\n\n\n                               BANVILLE\n\n         Une fée aux beaux yeux a protégé sa vie.\n         Il fut heureux. Sans doute un palais enchanté,\n         Où la pourpre et l'ivoire échangeaient leur clarté,\n         Dans un rêve abrita sa jeunesse ravie.\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "466                                     DURENDAL\n\n\n\n         Amis, ce préféré des Muses nous convie\n         Au culte harmonieux     de la pure Beauté.\n         Le mal, ni la laideur ne l'ont pas attristé ;\n         Le bouvreuil le jalouse et la rose l'envie.\n\n         Mais pourquoi cette plainte, et pourquoi cet adieu ?\n         Il n'est point mort, l'Aède aimé, le jeune dieu;\n         Ne l'entendez-vous   pas qui glisse dans la brise?\n\n          Vous viendrez boire encore à ses lèvres de miel :\n          C'est son âme, divine et de splendeur     éprise,\n          Qui par f urne les fleurs et citante dans le ciel.\n\n  N'est-ce point là de la belle poésie, douce comme le parfum des prés,\nlumineuse comme un rayon de soleil ?            CHARLES DE SPRIMONT.\n\nL e s q u a t r e S a i s o n s , par STUART MERRILL. — (Mercure de France, Paris.)\n   M. Stuart Merrill — qui est Américain — apporte en offrande « à sa mère\nla France » un volume de vers émus. Elle l'accueillera. Car il est devenu très\nFrançais. Il a compris les maisons blanches au seuil desquelles la cigalecrépite,\nles pommes roses, les olives grises et, du printemps à l'hiver, la joie des choses\net des hommes. Aux cerises, aux abeilles, aux vignes et à la neige se mêleront\nintimement les sentiments d'un homme heureux au cours des douze mois.\nSans doute la mort rôdera souvent aux abords des fermes et son haleine souf-\nflera aux trous des serrures. Mais ne pas la redouter et la mêler calmement à\nla vie habituelle, est une preuve de repos. Les enfants chantent des rondes :\nSur le pont d'Avignon ou Gai la marguerite, et tous les blés jaunissent dans les\n champs. Parfois se développent les descriptions décolorées et fadasses d'une\ncampagne artificielle :\n          Les petits   ruisseaux    se sont chuchoté   mille   secrets.\n    Mais le thème se hausse bientôt comme dans Les Portes où les clefs de la\nfoi, de l'esprit, de l'espoir et du désir ouvrent le logis, la grange, l'écurie,\nl'étable et le cœur, qu'avait fermés le triste automne; le Veilleur des Graines\n         évoque tour à tour, selon le rythme de l'année,\n         la saison ensoleillée où les verts brins de blé,\n         parmi les cerisiers parés comme pour           l'amour,\n         percent à peine les mottes que gonfle la bonne pluie\n         et celle, la plus belle, hélas ! si tôt enfuie\n         où les épis, navettes d'or, tissent un voile de fêle\n         au front des collines mélodieuses     d'alouettes,\n         puis celle où, sous la lune qui argenté les herbes\n         les moissonneurs    ayant lié en chantant toutes les            gerbes,\n         reviennent au gai village pour danser sur l'aire,\n          enfin, celle, la sacrée, où du sein des      corbeilles\n          les grains   d'or tombent,    brûlants   comme des        abeilles\n          sur le sein ensanglanté      de notre mère la    Terre,\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "                                    LES LIVRES                                467\n\net les poings à la porte, le poète, une nuit d'hiver, entend des poings qui frappent\nà sa porte et se demande si ce sont ceux de ses amis, des vagabonds ou du\nChrist vêtu de lin :\n\n         si c'est lui, je prendrai le bâton de voyage,\n         la coupe pour ma soif, la besace pour ma faim,\n         et confondant dans la neige mes pas de pèlerin\n         avec ceux des multitudes sans nombre et sans âge\n         qui suiuent le Rédempteur vers les destins    meilleurs,\n         j'irai, heureux enfin de croire à mon âme,\n         sous le signe céleste de ténèbres et de flammes\n         qui annonce la mort ou la vie aux      veilleurs,\n         détruire pour les rebâtir, les remparts trop vieux\n         où se déferleront demain les étendards de Dieu.\n\n   Ces deux passages donnent une idée très nette du talent de M. Merrill qui\nsait joindre une phrase très musicienne et très mélodieuse à telle autre brus-\nquée et heurtée, comme une pensée charmante, ingénieuse et subtile à telle\nautre banalement catégorique.\n   Nous n'y rechercherons pas l'influence possible de son ciel natal ou de sa\npatrie adoptée, heureux avant tout de découvrir dans le dernier d'entre eux —\ncomme dans plusieurs autres de ses poèmes — une inspiration chrétienne très\nfervente, l'aube roseau bout de sa route.\n                                                                     TH. B.\n\n\nL E ROMAN :\n\nL e Gardien        d u F e u , par A. L E BRAZ. — (Calmann Lévy, éditeur,\n  Paris.)\n\n   Le délicieux poète de la Chanson de la Bretagne nous révèle en ce livre un\naspect tout nouveau de son talent. Le sombre drame d'amour qu'il retrace en\nces pages émouvantes dont les dernières atteignent le paroxysme de la terreur,\nest bien l'œuvre d'un romancier d'envergure, possédant à fond l'art de peindre\net de développer des caractères, de créer des personnages vivants : Goulven\nDénès, l'homme fort, calme, affectueux, mais de qui la colère une fois\néveillée devient une fureur qui ne connaît point de bornes; Hervé Louarn,\ndont l'esprit scintillant et la souplesse féline contrastent avec la rude et un\npeu fruste naïveté de Goulven; Adèle Lézurec, la fatale sirène, esprit roma-\nnesque et léger, nourri de toute la littérature féerique de la contrée, et qui\nglisse pour ainsi dire inconsciemment sur la pente du crime; enfin l'Ilienne,\nfigure diabolique et grimaçante, rappelant par certains côtés la Malgaigne de\nBarbey d'Aurevilly. Ce sont là, je le répète, des personnages vivants dont\nl'âme nous est connue tout entière, non de ces êtres décrits superficiellement\nqu'un seul trait de physionomie ou de caractère grave en notre souvenir,\ncomme le cas se présente si souvent dans les récits de romanciers, pourtant\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "468                              DURENDAL\n\n\ntrès renommés. Il n'est pour ainsi dire point de personnages épisodiques,\ntous sont de premier plan ; aussi l'action est peu compliquée et le récit, dans\nsa belle concision, court plein de couleur et de mouvement. Nous ne saurions\nassez louer la réserve pleine de tact avec laquelle M. Le Braz glisse sur le\nsupplice atroce des coupables que neuf romanciers sur dix n'auraient pas\nmanqué de décrire avec complaisance. Un seul mot, terrible, il est vrai, nous\nmet au courant, c'est « cette odeur étrange, indéfinissable qui, d'heure en\nheure, se fait plus envahissante et plus nauséabonde ».\n     J'ai loué le romancier. Et maintenant le tour du poète. Son livre est émaillé\nd'évocatives descriptions pleines d'ampleur et de majesté, où Le Braz chante\navec amour les merveilles de la mer bretonne. Voyez le soleil se lever sur les\n lointains de l'Océan :\n     « Comme j'étais de garde en haut, je le vis se lever, dans les au-delà de la\npointe, d'abord couleur de réséda pâle, puis, de lilas, puis, de rose vif. Un\nvrai ciel en fleur, pareil à quelque féerique jardin de Syrie, d'où le soleil\njaillit, éclata, ainsi qu'un gigantesque fruit d'or. Des frémissements de brise\n coururent, venant de terre. L'étendue palpita. De tous les points de l'horizon,\n des voiles surgirent : barques de Molène et de l'Iroise, aussi prestes que des\n hirondelles de mer, sous leurs fines ailes brunes, croisées en forme de ciseaux;\n gabarres de Sein, décorées à la proue d'une guirlande de lièges et de casiers;\n chalutiers de Tréboul, d'Andierne, de Penmarc'h, avec leurs misaines d'un\n roux si ardent qu'on eût dit des flammes; enfin, dans le sud, les thoniers de\n  Groix, semblables à de grands insectes des eaux, leurs sveltes tangons de\n pêche harmonieusement recourbés en guise d'antennes... »\n     Citerai-je encore, comme modèle de puissance descriptive, cette nuit ora-\n  geuse où une troupe de gigantesques oiseaux migrateurs, « trombe de fan-\n  tômes, tourbillon de formes apocalyptiques », vient se heurter aux étages\n  supérieurs du phare, souillant ses parois de débris de cervelles, de touffes de\n  duvet sanglant? Ou, dans un autre ordre d'idées, ce superbe morceau lyrique\n  dans lequel Goulven, le cœur rongé de désespoir, invoque le Phare, la\n   « veilleuse des eaux immenses, la lampe de l'infini » qui, recouvrant l'indi-\n  cible châtiment des coupables, va « tel qu'un cierge d'hymen, flamboyer\n  au-dessus de ces noces d'éternité ».\n      Avec toute la richesse, tout l'éclat de la palette de Loti, le style de Le\n   Braz, d'un contour plus précis, d'une ligne plus harmonieuse, est en même\n   temps plus vivant, plus ailé, bien que tout aussi pictural. Nous le rapproche-\n   rions volontiers de celui d'A. France, dont il possède la sobriété et l'exquise\n   pureté, s'il n'était constamment échauffé par celte flamme d'émotion inté-\n   rieure et sincère, qui fait si fréquemment défaut au brillant disciple de Mon-\n   taigne et de Renan.                                                 G. DE G.\n\n L a M o r t d e C o r i n t h e , par ANDRÉ LICHTENBERGER. —(Paris, Plon,\n   éditeur.)\n\n   « Tels étaient les temps redoutables où Dioclès, fils de Speusippe l'Athé-\n nien, se demandait s'il n'aimait point Joné, fille de Diœos, Corinthien, ou\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "                                 LES LIVRES                                469\n\n\nsi peut-être il l'aimait. Toute chose déclinait en Grèce par soubresauts\nbrusques ou par chutes insensibles. Et c'est au milieu des luttes dernières,\ndes dernières trahisons et des derniers dévouements que fleurit la pousse\nfrêle de leur amour tragique. »\n   Ces lignes, que précède le tableau, peint par Diodote de Salamine, de la\ndécrépitude et des discordes qui préparèrent, Alexandre disparu, la mort\nd'Hellas, ferment le premier chapitre du roman nouveau de M. André Lich-\ntenberger. Elles résument l'œuvre.\n   Corinthe, on le sait, fut prise et brûlée, en 146 avant l'ère chrétienne, par\nMummius, consul de Rome. La République corinthienne était en proie,\ndepuis longtemps, aux querelles des partis aristocratique et démagogique :\nelle périt par ses dissensions. M. Lichtenberger évoque avec grandeur les\nsuprêmes épisodes de ces luttes fratricides, puis de la résistance désespérée\ncontre l'envahisseur romain. L'on a voulu voir, et peut-être a-t-on vu avec\nraison, dans ce récit parfois âprement ironique, un rappel discret d'événe-\nments, de situations et de périls plus proches de nous.\n   Mêlée à ces désastres publics, l'idylle gracieuse, pure, sanglante enfin, se\ndéroule. Dioclès, l'aristocratique Athénien, frivole, égoïste, capricieux,\nindécis, rachète par une mort glorieuse des aventures peu nobles et de lon-\ngues pusillanimités devant l'amour. La vierge Corinthienne Joné est exquise\nde grâce, de fierté, de pureté, de dévouement, de vaillance : pour cette seule\nfigure, peinte avec une délicatesse admirable, le livre excellent de M. Lichten-\nberger mériterait de vivre.\n   Les écrivains qui, ces temps derniers, se sont voués en assez grand nombre\nau roman historique, demandèrent presque tous à la description facile de\nbasses débauches une part de leur succès. Il faut louer vivement M. Lichten-\nberger d'avoir résisté à cette tentation et d'avoir évoqué une civilisation\npaïenne avec vérité dans un livre qui peut être mis dans presque toutes les\nmains.                                                                   M. D.\n\nD r a m e s d e F a m i l l e , par PAUL BOURGET. — (Paris, Plon.)\n   Il y a quelques années, ceux qui signalèrent dans l'œuvre de Bourget la\ncourbe rentrante du dilettante vers une conception artistique où le souci de la\nresponsabilité morale se faisait soudain jour — c'était à propos du Disciple —\nfurent raillés par les uns et pris en pitié par les autres. Dans le tournant que\nl'écrivain venait d'imprimer à ses idées, la plupart ne voulurent considérer\nqu'un jeu de snob aux aguets des exigences variées de la mode et du caprice.\nEntretemps la tendance s'accentuait dans Cosmopolis et dans Terre promise et\nelle vient d'aboutir dans Drames de famille, sans entamer du reste en rien\nla maîtrise d'observation et de style du romancier a des pages de vie, telle\nl'Echéance, qui sont par excellence, vis-à-vis de la morale chrétienne, des\nhommages éminents et vécus d'une âme naturellement chrétienne.\n   Drames de famille est la dernière étape d'une belle et sincère âme d'artiste,\navant la définitive lumière.\n   C'est une œuvre d'art émouvante et comme un baptême de désir.\n                                                                         F. V.\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "                                   DURENDAL\n\n\nL a R o m a n c e du T e m p s présent, par LÉON DAUDET. — (Paris,\n  Charpentier.)\n\n    M. Léon Daudet célébrait récemment la victoire du lyrisme, fait d'ingénuité\net d'intensité, unissant l'analyse à la légende. A la sensibilité lyrique, s'écriait-\nil, tout est éveil et clarté. Il suffit, pour qu'elle s'exalte, d'un tour dans la rue.\nChaque passant lui est un monde. Chaque aspect des choses lui est nouveau.\nLa joie qu'apporte au lyrique la vie, plus elle est harmonieuse et normale,\nrenouvelle d'autant mieux sa vigueur. « Il se nourrit du pain quotidien, qui\nne le lasse jamais, parce qu'il sait retrouver, évoquer dans ce pain les goûts\nles plus divers et les plus savoureux. »\n    Ces lignes semblent le commentaire du nouveau roman de M. Léon Dau-\ndet : La Romance du temps présent, ingénieux et fantasque, débordant de poésie\nalerte et vivante. François Albevane, homme de lettres, rencontre, un dimanche\nde mai, une pure et splendide créature, Jacquemine, pauvre fille d'un passeur\nde Seine. Par son charme sincère et naturel, Jacquemine lui fait oublier ses\nliaisons anciennes et son âme de naguère, complexe et pessimiste. Il voulut\nvivre avec elle, loin des brumes et des nuages, sous le ciel clair, au soleil\nchaud. Par elle, il revient à la santé française. Jacquemine incarne, dans le\nlivre, l'âme populaire; en elle fleurissent la légende plus belle que l'histoire,\nla poésie plus précieuse que la science. Ce roman où, plus que l'observation\nmalicieuse et fine en maint portrait, abondent l'imagination et la fantaisie,\ndépasse l'anecdote : il y faut voir une parabole allégorique, une invitation à\nrépudier les spectres blêmes, qui au nom de la psychologie, de l'analyse, et\nautres vains prétextes, nous ont empêchés si longtemps, à ce qu'assure\nM. Gaston Deschamps, de voir l'azur joli du ciel de France.\n\n\nContes      Surhumains,          par VICTOR-EMILE MICHELET. — (Chamuel,\n Paris.)\n\n   Ce livre qu'ouvre une prière aux divins poètes, fils d'Hermès, se termine\npar une incantation magique. C'est assez dire pour en dévoiler le caractère\noccultiste. Pourtant, que cette constatation n'effarouche pas le lecteur; les\ncontes de M. Michelet, en dépit d'une terminologie à prime-abord décevante,\nrenferment de réelles beautés. Citerai-je l'Amour en Erreur, l'Ile de la Joie, le\nMystère d'une incarnation et surtout la Rédemptrice ? Mais l'étrange poème dialo-\ngué : Sardanapale constitue la partie capitale de l'ouvrage. Après avoir cherché\nen vain le repos et la certitude dans l'amour de la femme, la science du Mage,\nle génie du poète, le dynaste désabusé rencontre l'épouse rêvée \" incarnation\nétonnée de tout ce qu'il a aimé dans la vie » et, trop orgueilleux désormais\npour accepter l'existence, consacre son hymen par une mort éblouissante.\n    Ceci se rapproche en quelque sorte de la conclusion d'Axiël. Villiers de\nl'Isle-Adam est, du reste, un des maîtres que M. Michelet semble admirer\navant tout. Ce n'est pas nous qui songerions à l'en blâmer.\n                                                                        C. DE S.\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "                                      LES LIVRES                                      471\n\n\nL e D o u b l e . — T h é â t r e d e l ' â m e , par EDOUARD SCHURÉ. — (Paris,\n  Perrin.)\n   M. E d o u a r d S c h u r é est l'inventeur d'un idéalisme tout spécial, mélange,\nsemble-t-il, d u sentimentalisme gandiloquent de Chateaubriand et du mysti-\ncisme inquiétant de Maurice Maeterlinck... J'ai apprécié fort cette méthode\nde penser et de jouir q u a n d M. S c h u r é l'appliqua — dans Sanctuaires d'Orient\n— à la résurrection d'idées lointaines et mélancoliques, et qu'il donna ainsi à\nde très anciennes façons de sentir un exquis parfum de renouveau.\n   J e doute davantage que le roman et le théâtre puissent être régénérés par\nla seule intervention, dans u n e intrigue d'ailleurs éternellement quelconque,\nde quelque élément mystérieux et vague, e m p r u n t é à l'occultisme ou à la théo-\nrie du pressentiment — cette ananké contemporain.\n   Le Double est u n r o m a n d'art et de mondanité brossé avec beaucoup de\ntalent; le Théâtre de l'âme renferme des scènes fort d r a m a t i q u e s ; il ne faudrait\npourtant point s'imaginer q u e grâce à ces deux livres, deux formes nouvelles\nd'art nous seront n é e s ; M. Schuré est u n e belle individualité littéraire; il serait\nexcessif de le glorifier comme un chef d'école.\n\nL ' A p p e l a u S o l d a t , p a r MAURICE BARRÈS. — (Paris, Charpentier.)\n   Retour de la politique et du journalisme, qui retinrent trop longuement, à\nnotre gré, cet esprit créé pour l'enfantement d'œuvres subtiles, exquises et défi-\nnitives, voici que M. Barrès nous revient en compagnie de ses Lorrains\n« déracinés » et nous promène, avec ces contemporains d'intellectualité si\ndivers et si n u a n c é s , à travers les péripéties du Boulangisme — illusoire\narc-en-ciel de gloire avant les boues réalistes du P a n a m a .\n   U n r o m a n ? . . . N o n , de l'histoire — mais de l'histoire vivifiée de sentiment,\nde personnalité et de philosophie; la puissance évocative de Michelet, la mer-\nveilleuse finesse historique de T a i n e se fusionnent chez Barrès avec le sens\nle plus bienfaisant et, disons le mot, le plus apostolique des réalités et des\nnécessités d'aujourd'hui; ne se souvenant de son maître R e n a n que pour\nrivaliser avec lui dans le culte de la phrase ondoyante et parfumée, celui qui fut\njadis — est-ce bien le même? — l'auteur du Jardin de Bérénice, analyse, dis-\nsèque et retourne cette incroyable aventure boulangiste avec le dominant et\nnoble souci d'y chercher, pour son pays désorbité, u n e orientation d'avenir\net u n pronostic de salut.\n   Œ u v r e de politique nationale et bienfaisante — a qui est donnée par sur-\ncroit, comme une récompense méritée et u n signalement glorieux, l'auréole\nd'une extraordinaire puissance épique et d ' u n beau style émouvant et sobre.\n                                                                                  F . V.\nLA CRITIQUE :\nLe    Corrège,       sa   vie   et   Son    œuvre,       par    MARGUERITE      ALBANA.\n  Précédé d'un Essai biographique sur Marguerite Albana, par EDOUARD\n  SCHURÉ. — ( L i b r a i r i e Perrin, Paris.)\n  E d o u a r d Schuré est u n e personnalité bien sympathique de ces derniers\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "472                                DURENDAL\n\n\ntemps. En son œuvre déjà si considérable et qui s'inspire constamment d'un\nidéal très noble, il pénètre, explorateur familier, dans les domaines les plus\nélevés de la philosophie, de l'art et de l'histoire. Pour ne parler que d'un\nseul point, les théories qu'il développe en son Drame musical sur l'évolution\nde l'art, sur l'orientation de la poésie et de la musique au cours des siècles,\ndonnent toute la mesure de cet esprit aux larges perspectives, nourri de cette\nrayonnante civilisation hellénique qui nous a légué tant d'impérissables types\nde beauté. Mais, à côté du philosophe aux belles ordonnances synthétiques,\nil y a encore en Schuré un poète de race, ému, vibrant et spontané. Doué de\ncette intuition qui en est le plus caractéristique apanage, c'est lui qui, il y a\nquelques vingt ans, révélait à ses compatriotes aveugles l'épopée wagnérienne,\nles introduisant dans ce temple d'immortelle Beauté vers lequel, à cette\népoque, toute la France s'obstinait à ne point lever le regard. Ce serait un\ntitre suffisant à notre gratitude.\n   Le poète qu'est Schuré, nous pouvons l'apprécier une fois de plus dans la\npréface qui décore le frontispice du livre de Marguerite Albana sur le\nCorrège, expression de reconnaissance envers une femme distinguée qui\nexerça une influence décisive sur sa vie et toute sa carrière littéraire. Les\n extraits des mémoires de Marguerite Albana ainsi que son étude sur le Cor-\nrège révèlent d'incontestables dons d'intelligence artistique, le souci constant\n de voir le fond des choses, une persévérance et une virilité d'efforts peu\ncommunes. Nous ne saurions souscrire à son jugement en ce qui concernerait\nla prééminence du Corrège sur les trois grands maîtres de la Seconde Renais-\n sance, mais apprécions certaines vues originales de Marguerite Albana sur\ndivers points de l'œuvre d'Allegri : la sérénité qui la caractérise et le rôle\nprépondérant de la lumière en cette peinture, le don que posséda le Corrège\n de s'assimiler également la civilisation hellénique et l'esprit du Christianisme,\n son indépendance très complète du milieu où il vécut, enfin la fusion parfaite\n du naturalisme et de l'idéalisme en son génie.\n                                                                      G. DE G.\n\n   U n m a n u e l d e l i t t é r a t u r e (*). — Le R. P . VEREST, de la Compa-\ngnie de Jésus, s'est rendu notoire par une intervention combative et impérieuse\ndans la querelle des « classiques chrétiens » ; préposé, au Noviciat de Tron-\nchiennes, à la formation des jeunes gens qui s'éparpillent annuellement, en\néducateurs, à travers les différents collèges des Jésuites, le P . Verest fut\nconsterné un jour et indigné que l'abbé Guillaume osât entamer de ses\ncritiques et rogner de ses réformes le bloc réputé intangible des programmes\net des modes d'enseignement; et il fonça sur son adversaire avec la dialec-\ntique, la science et l'âpreté d'un Brunetière... en soutane; la lutte fut vive,\nun peu amère parfois — de ce fiel dont parle quelque part Nicolas Boileau.\n   Dans le débat entre l'abbé Guillaume et le P . Verest, nos sympathies\nallèrent plutôt au premier (bien que nous ayons reproché souvent au vaillant\nprotagoniste des « classiques chrétiens » un manque de logique évident et de\n\n   (*) J. VEREST, S. J. —Manuel de littérature (Bruxelles. — Schepens).\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "                                      LES LIVRES                                      473\n\nne pas dresser à la fois ses revendications réformatrices contre le classicisme\npaïen de l'antiquité et contre le néo-paganisme classique du XVIIe siècle);\nmais encore que revêches aux alarmes du P . Verest, clamant à la faillite\nprochaine de la haute culture, parce que le graveleux Horace eut été évincé\npar un lyrique chrétien, n o u s n'avons jamais refusé à ce défenseur autorisé\nde l'antiquité classique l'hommage dû à une érudition remarquable, à u n e\nrare sagacité critique et à une méthode de discussion ou une féline sou-\nplesse s'alliait à u n e rigoureuse argumentation.\n    Œ u v r e d'un écrivain de cette valeur, un \" Manuel de littérature \" mérite\nd'attirer l'attention et requiert u n loyal examen.\n    Non point certes que nous nous fassions grande illusion encore sur l'utilité\npratique de ce genre de publications; le véritable enseignement littéraire,\nbienfaisant et vivant, doit surgir, à notre sens, de l'analyse spontanée et\nparlée du professeur aux prises, devant ses élèves, avec les beautés d'un\nchef-d'œuvre, et non de l'élude à froid de quelque Cauderlier artistique,\nrangeant l'esthétique en recettes de sauces et de crèmes... Qui de nous ne\nl'attestera, le premier frisson de la beauté nous advint non à la froide et\nsèche audition de formules mais au contact de telle page de Bossuet ou de\nR a c i n e a d é q u a t e m e n t commentée... A h ! la vanité et la stérilité des défini-\ntions, des distinctions et des raisonnements, à côté de la leçon animée qui\nirradie de l'œuvre d'art elle-même ; la beauté est sentie et c'est puérilité de la\nvouloir réduire en de logiques et arides t h é o r è m e s !\n    Je sais infiniment gré au R. P . Verest d'avoir, dans son livre, limité à un\nstrict m i n i m u m la part de l'aprioisme; les affirmations coutumières, plus\nautoritaires qu'autorisées, sur le beau et le laid, sur le bon et le mauvais\ngoût ont disparu ; et l'auteur a préféré tirer des œuvres d'art elles-mêmes les\nrègles qui doivent guider l'appréciation de l'élève ; la méthode est nouvelle\net excellente : les écrits des maîtres ne sont plus abaissés au rang subalterne\nd'exemples d'une théorie préalablement et souvent contrairement établie,\nmais ils deviennent eux-mêmes la base d'une esthétique et comme la source\nd'où découlent les préceptes.\n    E t comme le R . P . Verest n'a point circoncrit son c h a m p d'expériences\naux habituels « Songe d'Athalie », \" Récit de T h e r a m è n e » et « Mort de\nJ e a n n e d'Arc » qu'il l'a ouvert aux productions littéraires de tous les siècles,\nsa méthode en acquiert d'autant plus de justesse et de prix.\n    Sans doute le classique très passionné qu'est l'auteur perce partout, et sa\ntenace conviction de l'absolue supériorité de l'antiquité et du XVIIe siècle\nl'incite volontiers à étiquetter d'erreur les évolutions postérieures de l'art,\nmais outre qu'il sait rendre justice à l'occasion à des formes d'art qu'il n'aime\np a s , n'est-ce point déjà une g r a n d e conquête que le modernisme soit, sinon\nglorifié, du moins discuté devant la jeunesse?\n    On ne peut demander à u n manuel de littérature, qui est une œuvre\nsommaire par son essence, de s'expliquer d'une façon détaillée et complète,\navec le pour et contré d'une critique a b o n d a n t e et minutieuse, sur les mouve-\nments de la pensée d'un siècle qui fut abondant, mobile et fécond entre tous ;\nce qu'il faut, ce qui est utile et pratique, c'est que ces manifestations diverses\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "474                              DURENDAL\n\n\nde là pensée moderne soient présentées à l'adolescent en raccourcis substan-\ntiels et frappants qui jalonnent de points de repère la route intellectuelle que\nson esprit aura à parcourir.\n   Le P . Verest est un guide littéraire aimable, discret et informé, et on peut\nrecommander son manuel comme le meilleur modèle d'un genre difficile\nentre tous.\n\n\nLe Rappel         des    O m b r e s , par le V e E.-M. DE VOGUÉ. — (Paris,\n Colin.)\n   M. le vicomte Melchior de Vogué est un grand seigneur de lettres d'une\nsomptueuse mélancolie; il a la religion du passé et le culte du souvenir; et\nc'est là chez lui, mieux qu'une attitude, un sentiment profond, sincère et\nému ; et comme ce sentiment est servi par un don incomparable d'évocation\net un style puissamment pictural, il y a grand charme et grand profit à\nl'accompagner dans les nécropoles de l'histoire et de l'art où il aime à con-\nverser avec les ombres illustres de ceux qui élaborèrent la pensée et la\nsensation moderne — depuis Lamartine et Chateaubriand jusque Lassalle\net Bismarck.\n   Le Rappel des Ombres est, au déclin du siècle, un hommage qui va à\nceux qui furent les artisans principaux et divers de sa grandeur.\n                                                                      F.V.\n\n\nDIVERS :\nNotice et Souvenirs de famille, par la Comtesse RŒDERER, publiés\n  par sa petite-fille la Comtesse de Liedekerke (I). — (Cie d'éditions, Lyon.\n  Claesen, Bruxelles.)\n   Ce livre n'est pas à proprement parler une œuvre littéraire. I1 est écrit sans\nprétentions, avec cette bonne simplicité de nos pères, qui ne manque pas de\ncharmes. C'est une mère qui lègue à ses enfants l'histoire de sa vie, celle de\nson entourage et un peu celle de son temps.\n   J'ai lu ces mémoires d'antan avec un vrai plaisir. Est ce à cause de la sym-\npathie, de l'affection et je devrais ajouter, de la vénération que je porte à une\ndes descendantes de cette belle famille Rœderer? Peut-être. Mais ce livre\nm'a intéressé vivement en lui-même aussi. Il donne en quelque sorte le vivant\nportrait de la vraie aristocratie de jadis, de celle qui n'a jamais déchu de son\nrang, noble non seulement de race mais de caractère. Il ressuscite sous nos\nyeux, une de ces vieilles bonnes familles aux mœurs patriarchales et chré-\ntiennes, dévouées, parfois jusqu'à l'héroïsme, à Dieu et à son Eglise, à la\npatrie et à son Roy.\n\n\n  (1) On peut se procurer cet ouvrage à la Rédaction de Durendal, ou chez SCHEPENS,\n Treurenberg, 16, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "                                   LES LIVRES                                   475\n\n    Q u e de types admirables de loyauté, d'honnêteté et de magnanimité d'âme\nces mémoires n'évoquent-ils pas souvent. Des femmes distinguées, aux\nm œ u r s austères, aux sentiments élevés et généreux ; des enfants charmants\nde grâce exquise et de naïve gentillesse; des soldats vaillants presque jusqu'à\nla témérité dans leur zèle à défendre leur pays; des esprits ouverts au beau\ndans l'art, les lettres et la religion ; enfin des âmes de saints, comme cet éton-\nn a n t marquis de Vidaud, u n e des plus séduisantes physionomies de ces\nmémoires.\n    E t quel courage devant la mort lorsqu'une brutale et grotesque révolution\nvient faucher les plus belles fleurs de cette élite de l'aristocratie de l'époque,\nque l'on voulait supprimer n o n point à cause d'un crime défini, mais tout\nbêtement parce qu'elle était l'aristocratie.\n    Ce livre est tantôt l'histoire douce et paisible d'un charmant intérieur de\nfamille tout ouaté d'affection, de délicatesse de sentiments, de vraie et sereine\npiété, tantôt u n e histoire de deuils cruels provoqués, soit par les guerres entre-\nprises pour l'affranchissement de la domination des brutes révolutionnaires,\nsoit par les ignobles tueries dont fut ensanglantée cette époque néfaste. Vrais\nassassinats! Ils sont à eux seuls la condamnation de la révolution. Ils ont\naffaibli la F r a n c e au point de lui enlever pour longtemps toute énergie\nmorale et sociale.\n    Ces mémoires montrent à l'évidence quelles ressources on eut trouvé dans\ncette élite de l'aristocratie, si on eut voulu et si on eut su se servir, pour l'hon-\nneur de Dieu et le bien du pays, des éléments de vitalité qu'elle renfermait\nencore. L e s iniquités et les infamies de la révolution ont d o n n é à la belle et\ndouce F r a n c e de saint Louis u n coup mortel. Elle ne s'en est pas encore\nrelevé. Dieu sait! si elle s'en relèvera j a m a i s .\n                                                       L abbé HENRY MŒLLER.\n\nD a n s le Levant,         par CYRILLE VAN OVERBERGH. — (Bruxelles, Oscar\n  Schepens.)\n\n   A la source de tout art et de toute philosophie, comme si sa participation\nétait nécessaire à la beauté de l'œuvre h u m a i n e , se dresse le génie hellénique.\nL a mère harmonieuse des héros et des dieux a pu être stérilisée par le contact\ndes musulmans barbares ; ce qui fit autrefois sa splendeur et sa puissance\nsubsiste encore dans la mémoire des peuples. Les immortels chefs-d'œuvre\nde l'Art grec ont exercé au cours des âges u n e telle fascination sur l'humanité\nqu'on ne pourrait se soutraire à l'empire des règles qu'ils ont suggérées sans\nretourner à la barbarie.\n   Aussi, de cette terre sacrée qui vit naître, pour la défendre, Thémistocle et\nPericlès et que chantèrent les divins génies d'Eschyle et de Sophocle, se\ndégage un irrésistible attrait. E t quand un h o m m e de sentiment et de pensée,\nqui, au milieu des mille soucis de la vie contemporaine, souvent si peu\nesthétique, a conservé son intime idéal de beauté, se trouve transporté au\ncœur même de l'Hellade, devant l'Acropole et les Propylées, il éprouve, à ce\ncontact de l'âme de toute u n e race, u n e indicible admiration, mêlée peut-\nêtre d'un vague orgueil.\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "476                               DURENDAL\n\n\n   M. Van Overbergh a visité cette sainte patrie de l'Art et il publie aujour-\nd'hui les impressions que lui a laissées son merveilleux voyage. C'est en\nartiste sincèrement épris de l'idéal qu'il a contemplé les richesses d'Athènes\net de Byzance ; aussi son livre est-il pénétré de ce frisson de la beauté\ncomprise et admirée qu'un artiste seul pouvait y mettre.\n   Nous avons lu le livre de M. Van Overbergh avec cet intérêt qui ne\ns'attache qu'à bien peu d'ouvrages. Ses descriptions d'un style vif et cha-\ntoyant exercent un véritable charme, tandis que ses dissertations sur la civili-\nsation et l'art hellénique révèlent un profond penseur. Naviguer de Marseille\nà Itea sur les flots bleus de la Méditerranée et visiter, sous la conduite de\nsavants experts, remplaçant combien avantageusement le Baedecker abhorré,\nDelphes, Olympie, Argos, Mycènes, Athènes enfin; aborder ensuite une\nautre civilisation, un autre monde et voir le sultan fatal escorté de ses gardes,\nauprès de la Sainte-Sophie de Justinien, quel rêve! et comme on est recon-\nnaissant à celui qui par la magie du style et la force de la pensée vous le\nfait partager!\n   Un des plus grands attraits du livre de M. Van Overbergh réside dans la\nprofusion de souvenirs classiques qu'évoquèrent, en son esprit de fin lettré,\nles paysages et les monuments de la Grèce. Ses considérations sur la litté-\nrature et les arts sont peut-être la partie capitale de son ouvrage, celle qui lui\ndonne sa vraie et durable valeur. Venant du zélé et savant directeur de l'en-\nseignement supérieur, elles ne pouvaient nous étonner. Pourtant, alors que\nnous eussions pu n'y voir que la marque d'un esprit pénétrant, nous y avons\ntrouvé l'émotion d'un véritable artiste, et c'est avec une grande joie que nous\n le constatons.\n                                                       CHARLES DE SPRIMONT.\n\nL'Anatomie des instruments de musique, par ERNESTINE-\n   ANDRÉ VAN HASSELT. — (Georges Balat, éditeur,        Bruxelles.)\n   Voilà un petit livre instructif, condensant en quelques pages l'histoire et\nl'anatomie de tous les instruments de musique, dont Mme Van Hasselt nous\nraconte l'origine, puis les transformations et le développement à travers le\ntemps et chez les nations diverses. Remplie d'anecdotes charmantes, de sou-\nvenirs intéressants, cette œuvrette plaira à tous ceux qui aiment la musique.\nMaints détails poétiqnes et le charme d'un style délicat font oublier la séche-\nresse d'un sujet plutôt aride.\n                                                                   G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "                            NOTULES\n\n  Il faut citer à l'ordre du jour des belles pages et des bonnes actions, ces\nremarques d'Eugène Gilbert à propos du roman et de la critique catholiques :\n   « Je suis le premier à reconnaître combien la « responsabilité » est une\nquestion d'ordre délicat, primordial et grave. Mais il faut se garder qu'il y a\nlà un spectre dont il est facile de jouer, et que les incompréhensifs, les oppo-\nsants de parti-pris, les esprits jansénistes auraient beau jeu s'il fallait toujours\nles croire. En Belgique tout particulièrement, où les lettres ont eu pendant\nlongtemps cette mauvaise fortune d'exciter contre elles toutes les défiances,\nde n'arriver à l'applaudissement que par le dur chemin des dénigrements\nsystématiques et préalables, de soulever à chaque pas l'attention jalouse et\nchagrine des enquêteurs de l'Envie, il importe de délimiter en ses justes fron-\ntières la responsabilité de l'écrivain. Il importe tout autant de prémunir les\nlecteurs contre une interprétation étrangement faussée des devoirs qui en\ndécoulent.\n   Et, puisque la sincérité demeure, après tout, l'inattaquable noblesse de\ncelui qui, par la voix des presses gémissantes, parle à ses contemporains,\npourquoi ne serions-nous sincères qu'à demi? Pourquoi taire les décourage-\nments qui fuient tentés avec une persévérance jamais ralentie? De ces\ndécouragements, d'ailleurs, les artistes et les écrivains catholiques pour-\nraient rendre témoignage, car chacun d'eux, je gage, pourrait aussi parler\nd'expérience. Ils diraient si nous trouvons toujours, chez ceux-là précisément\ndont nous défendons l'idéal et les idées, — puisqu'aussi bien ce sont nos\nfrères en la Foi et en convictions morales, — si nous trouvons toujours, dis-je,\nl'appui si précieux à certaines heures, la compréhension loyale des doutes,\ndes luttes, des difficultés entre lesquelles tout artiste chrétien doit parfois se\ndébattre ?\n  Voici, par exemple, l'éternel malentendu dont il faut bien exposer les\ndonnées.\n   Des conteurs et des romanciers, d'une orthodoxie sûre, d'une absolue\nloyauté d'intention, sont en but à l'hostilité d'un grand nombre d'excellentes\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "478                                DURENDAL\n\n\npersonnes, parce qu'ils croient devoir à la sincérité de l'Art de ne point tran-\nsiger avec la réalité de la. vie. Des passions existent dont les ravages sont\nnéfastes, et dont il importe de dénoncer la pernicieuse puissance. Ces passions\nont des dehors séduisants, des attraits secrets et perfides, qui font leur force.\nDonc, voulant décrire, au profit du Bien, la lutte entre le Mal et le Bien, ces\nromanciers croient, comme le crut Barbey d'Aurevilly, mais sans aller\ncomme lui jusqu'à outrepasser leur droit, avoir mission de signaler ces\ndehors séduisants, de décrire ces parfums énervants, de montrer que ces\ndangers ont une force sérieuse. « Le grand malheur des écrivains chrétiens,\nnon pas seulement de désir mais de foi positive, fait remarquer M. Paul\nBourget, a été le manque d'audace dans la peinture des passions. Ceux qui\nles ont lus n'y ont pas reconnu leur cœur. »\n   Or, c'est ici que l'on agite le spectre de la responsabilité. Au nom des\nignorances de l'enfance et de la jeunesse, au nom de l'inexpérience des\nadolescents, au nom même de la faiblesse des volontés et de la puissance des\nmauvais instincts, certains moralistes prétendent défendre au romancier chré-\ntien la peinture de toute passion, de tout amour qui n'est pas la tranquille\nflamme de l'ingénue pour « l'échappé de chez les Pères ».\n   Mais, puisque j'ai entrepris de livrer ici quelques réflexions inspirées par\nla vie littéraire en Belgique, pourquoi ne serrerais-je pas la vérité de plus\nprès? Pourquoi ne dirais-je pas que cette façon incolore et vague de com-\nprendre le roman, certaines personnes, certes d'importance, la voudraient\nappliquer aussi à la critique littéraire, qui pourtant ne s'adresse pas à l'en-\nfance? Et, pour tout dire, quel motif de cacher que l'on fait parfois au\ncritique catholique un grief de ce que lui-même estime être l'honneur de son\ntravail ?\n   La tâche du critique catholique est par elle-même déjà fort épineuse. Tout\nd'abord, dit M. G. Aubray, dans le Mois (revue excellente fondée par les\nPères Assomptionnistes), « il doit être consciencieux, ce que les autres sont\nquelquefois, mais ce qu'ils ne sont pas forcés d'être. Il lit les ouvrages dont\nil parle; cela est rare, cela ne va pas sans beaucoup de peine, dans un temps\noù la production littéraire est si féconde. Mais il y est obligé : prenant au\nsérieux sa fonction, ayant charge d'âmes, il faut qu'il visite jusqu'à la dernière\npage, de peur qu'en quelque coin ne se soit glissée une phrase dangereuse\nou qui appelle des réserves ».\n   Or, s'il faut une conscience et une probité absolues au critique catholique,\nil lui faut avoir, au même degré, la compréhension et la largeur prudente\ndes idées. Cela, sous peine d'enlever tout crédit à des travaux que leur\ncaractère confessionnel met déjà en suspicion auprès de certaines gens dont\nl'opinion pourtant doit compter. Et puis, parce que la probité est non pas\nétroite et sectaire, mais large sans faiblesse. Se figure-t-on que cette tâche\nsoit si aisée, si agréable, si féconde en profits? La critique catholique pour-\ntant l'accomplit avec fierté, et avec une certaine vaillance, parce qu'il estime\nremplir son devoir, et, dans le concert des intellectualités où il vit, maintenir\nles droits de la vérité. Mais, voici que, parmi les encouragements des\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "                                    NOTULES                                   479\n\nhommes éclairés, parmi l'approbation des religieux même les plus réservés et\nles plus prudents, des voix discordantes s'élèvent. Ces voix, inspirées sans\ndoute de celle qui naguère prétendit faire aux catholiques un devoir de\n« nier le mérite littéraire des écrivains mauvais », refusent au critique catho-\nlique le droit d'occuper ses lecteurs d'œuvres qui seraient en contradiction\navec la foi ou avec la morale chrétienne. Elles lui dénient, si d'aventure il\navait l'audace de parler de tel écrit, le droit de dire : « Ce récit malsain est\nd'autant plus dangereux que l'auteur est un artiste, que sa phrase est souple,\nadroite, classique, que la forme enfin de cette œuvre néfaste est plus sédui-\nsante. »\n  A les entendre, il faudrait faire sur ces écrits, cette conspiration du silence,\ntoujours mesquine en elle-même et si dérisoire aujourd'hui que la presse\ndispose de mille voix empressées à l'exaltation des pires écrits ! \" Vous ne\npouvez, dit-on au critique, me parler de tel roman, de telle nouvelle, ou, si\nvous m'en parlez, vous ne pouvez louer ses qualités littéraires, car ce serait\nexposer « tel jeune homme » à la tentation d'acheter ce livre ou de le lire.\nBien plus, en disant que l'œuvre est audacieuse, vous le pousseriez à la\ndévorer ! »\n   Se peut-il concevoir une notion plus étroite, plus rapetissante, plus infé-\nrieure de la critique littéraire ? Tout ce qui est honnête et loyal dans l'âme du\nlettré le plus chrétien, le plus persuadé des prudences nécessaires, des\nréserves indispensables, ne se révolte-t-il pas contre ces préceptes puérils et\nqui aboutiraient à laisser sans riposte et sans contre-partie les apologies les\nplus exaltées des œuvres licencieuses ? Ainsi donc la critique ne serait plus\nqu'un guide à l'usage des pauvres imbéciles qui ne peuvent ouvrir les yeux\net regarder en face la vie! Vous avez entrepris la tâche d'analyser et d'appré-\ncier les œuvres de l'esprit, ce qui est après tout bien votre droit, et vous seriez\nligotté par la pensée que tel collégien, en cachette nourri de la moelle des\npetits volumes verts du docteur Hayès et des gros volumes jaunes du docteur\nGuyot, pourra s'emparer de vos flétrissures et les considérer comme des\namorces! Il vous sera interdit de prémunir les gens éclairés contre le danger\nd'œuvres attrayantes, parce que les chercheurs de truffes vous guettent ! Et\nle devoir absolu de la probité, qui consiste à dire la vérité simplement et sans\nautre préoccupation que celle d'être juste, ce devoir, il sera interdit au lettré\ncatholique de le remplir? Allons donc!\n  Ne nous arrêtons point davantage à ces sophismes, qui sont indignes de la\nvaillance chrétienne, laquelle ne recule pas devant les dangers inévitables,\nparce qu'elle a le secret de les vaincre, et citons seulement ces admirables\nparoles d'un des plus noblement chrétiens parmi les lettrés de ce siècle,\nM. Léon Gautier :\n  « Qu'on ne l'oublie pas : chez nos adversaires les plus déclarés il y a des\nvérités et des vertus égarées que nous devons saluer au passage et auxquelles\nnous devons rendre une entière justice... C'est ainsi que nous devons agir,\nsans accepter le moindre compromis avec l'erreur et en conservant très fière-\nment l'intégrité de notre foi. Puis, ne craignons pas de louer dans les œuvres\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "480                                   DURENDAL\n\n\nde nos adversaires tout ce qu'il est légitime d'y louer : les splendeurs de la\nforme, les beautés du style, l'harmonie de la langue, la sincérité même de la\npensée et la droiture des intentions. Ils en seront émus jusqu'au fond de leur\nconscience et se demanderont si la vérité n'est pas avec ceux qui ont tant de\ncharité. »\n   Voilà quelques bonnes vérités vengeresses que le public de la Revue Générale\nn'est pas habitué à entendre et que quelques-uns de ses dirigeants doivent subir\nen g r o g n a n t !\n\n\n\n  M M . les E d i t e u r s d'art DIETRICH, Montagne de la Cour, à Bruxelles, et\nALINARI, via Nazionale à Florence, mettront en vente, le 15 octobre p r o -\nchain, u n nouveau volume de M. Jules Destrée : S u r q u e l q u e s p e i n -\nt r e s d e s M a r c h e s et d e l ' O m b r i e .\n   Cet ouvrage qui sera consacré aux San Severinatcs, à Boccati da Camerino,\nBonfigli, Giovanni da Oriolo, Melozzo da Forli, Giovanni Santi, Leonardo Scaletti,\nFiorenzo di Lorenzo, Pinturicchio et au Pérugin, sera illustré de sept eaux-fortes\noriginales, deux par M. Auguste Danze et cinq par M m e Jules Destrée. Il\nsera imprimé avec luxe et le tirage sera limité à cent exemplaires. On peut\ny souscrire dès à présent au prix de dix francs, aux b u r e a u x du Durendal,\nrue du Grand-Cerf, 14, à Bruxelles.\n  Celte série fera suite aux notes sur Quelques peintres de Toscane, parues l'an\npassé chez les mêmes éditeurs et dont il ne reste plus que quelques exem-\nplaires. 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