{"numero_id": "ulb-durendal-1900-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 481, "page_fin": 483, "titre_corps": "Au Village (Instantané) : La Fileuse", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Paul Cuylits", "ancre_debut": "AU VILLAGE", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 579, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1194, "texte": "AU VILLAGE\n                          (Instantané)\n\n\n                          LA PILEUSE\n\n\n\n               LA première fois que je l'aperçus, à travers la vitre\n                  verdàtre, elle était à son rouet. U n vrai rouet\n                  avec une vraie fileuse! Naïf comme un citadin,\n                  je me croyais au temps de la reine Berthe.\n                     Depuis lors je fis attention à elle et je\n                  remarquai que ma filandière était toujours la\n                  première à l'église.\n                     A petits pas, avec cette lente démarche de\nbête fatiguée, obèse sous ses multiples jupons de paysanne\nfrileuse, encapuchonnée de noir, dès que la cloche matinale\ntinte, Margina ouvre la porte de la petite ferme, trottine le long\nde la chaussée déserte et par le parc du château pénètre dans\nle cimetière et l'église, qui sont les seuls endroits de la terre où\nelle fainéantise. L a première, oui, et la dernière aussi! au\ncimetière où dort son mari, à l'église où elle marmotte d'inter-\nminables chapelets.\n   Les paysans disent qu'elle est folle depuis qu'on lui a ramené\nle cadavre de son « h o m m e » tué net d'un coup de foudre.\n"}, {"page_pdf": 580, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2248, "texte": "482                         DURENDAL\n\n\n\nFolle? non. Mais au fond de ses yeux d'un bleu très pâle, sur\nsa figure cireuse et résiliée de rides, dans sa voix très douce et\nblanche on remarque je ne sais quoi de candide, de très primi-\ntif, on devine que la femme est redevenue enfant.\n    Il y a quelque chose d'indéfinissable dans le mélange de\npitié, de mépris et de superstitieux respect dont le villageois\ntrès religieux enveloppe Margina. N e passe-t-elle pas les jours\net les longues nuits d'hiver à prier ce Dieu dont il craint aussi la\nfoudre, dont il sent partout la redoutable et mystérieuse main?\n  Cela faisait à la fileuse une sorte d'auréole; et je fus la\nvisiter.\n  Précisément la voilà à son rouet et dans un cadre à souhait.\n   L a chambre est basse et sent le navet. Aux voliges noires de\nsuie pendent cinq cages avec des oiseaux qui s'égosillent;\npartout où il y a de la place, au manteau de la cheminée, sur\nles deux armoires tout un paradis de saints criardement colo-\nriés et propres sous leurs globes de verre empoussiérés ; à tous\nles endroits éclairés du m u r des estampes pieuses ; un poêle long\ndont les cuivres brillent; dans un coin un entant sale et bien\nportant qui joue avec le chat; sur la table la vaisselle sommaire\nd'un sommaire repas et, contre la petite fenêtre garnie de deux\ngéraniums, Margina avec sa quenouille et son rouet qui chante\nmélancoliquement.\n   — Bonjour, Margina?\n  — Bonjour, monsieur le Curé, donnez-vous la peine de vous\nasseoir.\n  P u i s un de ces longs silences faits de fatigue physique et de\nparesse intellectuelle pendant lequel cette vieille femme avec\nson vieil outil me replace au temps de ma grand-grand'mère.\n   — Margina, vous avez dû rencontrer le « lodder » ?\n   — Oui, Monsieur, me dit-elle, en se retournant vers moi et\ntâchant avec ses yeux lavés de deviner mon sourire sceptique.\nVous autres, gens de la ville, riez volontiers de ce que disent\nles petits paysans, mais je l'ai vu, comme je vous vois, monsieur\nle Curé. J e le vois encore, tant le souvenir me restera précis.\nIl y a pourtant bien des années. L a vieille Margina était alors\nbien jeune et j'étais folle, comme on l'est à cet âge. C'était dans\nle mois court; et j'étais restée jaser trop longtemps sur le seuil\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2052, "texte": "                            AU VILLAGE                          483\n\n\n  avec mon défunt Jean. La maison était là où maintenant est le\n  moulin. « Margina, me dit Jean, voilà que 8 heures sonnent à\n  Borgt-Lombeek. » Il faisait noir, il pleuvait; je relève ma jupe\n  sur la tète et je me mets à courir vers la maison. Pas bien\n  longtemps. Car, voilà que sur le travers de la route, je vois un\n  cochon rouge comme du feu, qui me regarde avec des prunelles\n ardentes. Mes jambes sont comme faites de bois, ma langue ne\n sait plus crier; seule, mon âme peut encore promettre un pèle-\n rinage à Notre-Dame de Hal. Alors le cochon disparut...\n    A ce moment de son récit, la filandière se signa dévotement.\n     — Je ne sais, monsieur le Curé, combien de temps je restai\n foudroyée par la peur; mais il était bien g heures quand je\n rentrai chez mes parents, blanche comme une morte. Mes\n parents ne me battirent point; et j'ai fait avec Jean le pèleri-\n nage. Depuis lors, je n'ai plus vu Lodder; mais, quand la nuit\n tombe, je dis le chapelet pour ceux qui peuvent le rencontrer.\n    Tout cela était dit avec une voix douce infiniment et un long\n regard de rêve où je suivais et la vieille chaumière, et les jeunes\n et rustiques amours, et le cochon d'enfer, et le naïf pèlerinage,\n et tout cet horizon très court, très blanc et très simple où vit et\n meurt cette âme primitive. Or, la nuit tombait. L'occident avait\n des lueurs tragiques d'incendie, cependant que l'autre\nhémisphère était d'une ardoise presque noire, avec, çà et là, des\nmamelonnements rougeâtres.\n    Je pris le sentier où tourne le moulin. Instinctivement,\nderrière les haies automnales, je cherchais curieusement et\ncraintivement la diabolique bête. Rien n'apparut. Mais quand\nje fus en lieu sûr, près des chaumines, mélancoliquement, je\nsongeai que l'hiver allait peut-être de ses dents de neige happer\nla douce et vieille Margina et momifier les derniers revenants\nen même temps que la dernière fileuse de Strythem.\n\n                                                 PAUL CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 484, "page_fin": 499, "titre_corps": "Épreuves... d’Imprimerie", "titre_sommaire": "", "signature_source": "J. Esquirol", "ancre_debut": "Epreuves d Imprimerie", "ancre_fin": "J ESQUIROL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 582, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1981, "texte": "Epreuves... d'Imprimerie\n                                      (Suite et fin)\n\n\n\n\n                   Au! qu'il est plus facile d'écrire (de réussir? h u m ! h u m ! autre\n                      chanson!) a h ! qu'il est plus facile d'écrire u n roman\n                     burlesque qu'un roman sérieux! Jacques en fit l'agréable\n                      expérience. E n rien de temps, le manuscrit franchit l'étape\n                      de la première enfance gringalette, prit du corps, du\n                      ventre, de l'obésité, devint é n o r m e . Les pages succédaient\n                      aux pages, les chapitres aux chapitres! E h hardi d o n c !\n                      amusons-nous!\n                      300, 350, 400, 445 p a g e s !\n  Cela formait u n e de ces liasses colossales, élastiques et silencieuses,\nsur lesquelles, sans crissement, sans crainte de jamais percer le papier, le\ngrattoir peut racler avec fureur.\n   Mais, du reste, pourquoi manœuvrer cet horrible instrument, pourquoi\nbifFer la m o i n d r e de ces plaisanteries c h a r m a n t e s (?) qui tenaient Jacques en\njoie perpétuelle, et lui donnaient de longs fous rires solitaires — les plus\nirréfrenables — aux trépidations desquelles pantelait son rocking-chair?\n    Quel tas de choses il racontait, ce manuscrit ! Il y avait un chapitre intitulé :\nl'lmplaquable Athalie, avec, en renfort, cette épigraphe tout indiquée, tirée de\nRacine : « Un poignard à la main, l'implacable Athalie... »... Il y avait certain\népisode n a r r a n t en u n style pastiché de l'antique l'odyssée d'une vieille Sirène\n— u n e vraie; en queue et en os — qui, fatiguée de courir les mers, s'établis-\nsait à P a r i s , ouvrait sur la Seine u n établissement de bains pour dames, et\ndonnait des leçons de natation. U n Centaure cul-de-jatte, que cette cruelle\ninfirmité contraignait aussi d'habiter parmi les h o m m e s , finissait par l'épou-\nser. E t ces deux vieux débris se consolaient entre e u x . . .\n"}, {"page_pdf": 583, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3068, "texte": "                          ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                           485\n\n     Qu'y avait-il encore? — Le monsieur qui s'efforçait de réduire au même\n  dénominateur les fractions suivantes : demi-vierge, demi-mondaine, légitime\n  moitié, tiers-état, quart d'agent de change, Oscar, quart d'œil, et douzième\n  provisoire.\n     Le blason de l'artilleur retour de permission : gueule de bois sur champ\n  de tir.\n     Le serpent qui faisait des pieds et des mains pour travailler au bonheur de\n  la collectivité reptilienne.\n     La question d'Orient résolue par l'invention du Balkan dirigeable.\n     La charge du Mandement de Carême : « A ces causes, après en avoir\n  conféré avec nos vénérables frères, les doyen et chanoines de notre chapitre\n  primatial, avons décidé et décidons ce qui suit :\n     « Article premier : Autorisons l'usage du pétrole au repas principal, et du\n  cambouis à la collation.\n     Art. 2 : Nous disons le cambouis et non le jus des viandes. »\n     Le bonhomme posant pour l'histoire de l'art, et brouillant tous les noms;\n parlant de l'Herpès de Praxitèle, et de l'Hercule-Far...niente, disant Nicolo\n  de l'âne bâté pour Nicolo dell' abbate..., — j'en passe, et des... moins\n  bonnes (?!) — et s'écriant, à Bologne, devant un Carrache : « O noble, ô fou-\n  gueux Annibal Caran d'Ache, dès mon retour à Paris je vais tenter limpos-\n sible pour avoir l'honneur de l'être présenté! \"\n     Le collégien brossant à l'usage des familles un bulletin trimestriel débutant\n ainsi : « La nature ordinairement si avare de ses dons s'est complu à réunir\n dans l'esprit et le cœur de cet admirable jeune homme... » et finissant par\n cette perle — Santé : hélas ! un peu délicate.\n     Le nabot, mais de figure agréable, murmurant devant son miroir :\n « O nature ! deux pouces de plus, et ton œuvre eût été parfaite ! o...\n    Le pochard, échoué à la gare sous l'affiche de l'œuvre « L'amie de la jeune\nfille », et, d'un air amènable, disant à chaque passante : « C'est moi, c'est moi\n qui suis « l'ami de la jeune fille! ».\n    Et autres épisodes.\n    Enfin il y avait des « à peu près », nombreux comme les grains de sable\n du rivage, sur toutes espèces de sujets ; sur les noms de lignes d'omnibus,\n par exemple (un numéro pour la Villice-Saint-Sulpette, je vous prie?), et\nprincipalement sur les titres de livres célèbres. — De ce dernier truc, encore\ninexploité (vous avez inventé un nouveau frisson!... Vive Edgar Poë !)\nJacques était très-fier (!) — Quelles listes! quelles longues listes! Autant,\ndans l'ami Rabelais, certains catalogues bouffons de bibliothèques :\n    D'Anatole France : la Rosserie de la Reine Pédauque, le Lys-courge(etle Trèfle-\npoire, d'Henri de Régnier... — quod Deus conjunxit, homo non separet!).\nDe d'Annunzio : les Vierges aux cochers. De Shakespeare : Otella, on la Morue\nde Venise. De Feydau : Maximes de chez la Dame. De Catulle Mendès : le Cher­\ncheur de tares (mémoires d'un employé des poids et mesures). De Charles Dickens :\nL'anis commun; Bombe et fils; Canapé rude. De Jules Verne : l'agent gaga; cinq\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": "486                                          DURENDAL\n\n\nsemaines en boulots. De P i e r r e L o u y s : Affreux, dites?; les Chansons de Willy fils;\nla femme et le patin. De Maupassant : Soulaud. De P i e r r e L o t i : Matelas; Mon\nfrire ivre; Oh! baroque !; Madame crie sans trève (Récit d'une domestique). De D u b u s t\nde la Forêt : la Bombonne à tout faire. De P . Bourget : F...! M...! (notes sur l'Amé-\nrique). De V. H u g o : Œuf et Salades. De Gorgohnet: la Grande Manière. D'Alphonse\n D a u d e t : Prose et Tinette ; Froment jaune et riz vert de l'année; Les Oies en exil.\n Des frères Margueritte : Pommes Nouvelles. De Marcel Prévost : ....\n   Mais, etc., etc., excès t a i r a s : . . .\n   Ah ! c'était c h a r m a n t ! véritablement charmant !... S e u l e m e n t . . . s e u l e m e n t . . .\nil n ' y avait qu'un léger défaut : à l'exception de J a c q u e s , tout le m o n d e\nétait d'avis contraire !\n   E t avec u n e ampleur !\n    Ses amis crevaient c o m m e des abcès, l'abreuvaient d'outrages, l'éclabous-\nsaient de fiel. Il y eut des séances de lecture mouvementées, où l'humoriste\n malencontreux p u t se documenter à loisir sur les diverses formes de critiques\n — depuis l'étincelant b a d i n a g e : « b ê t e , idiot, stupide, crétin ! « j u s q u ' a u\n reproche genre Bouvard et P é c u c h e t : « Malheureux, tu te dégrades toi-même!\n tu fais la honte du village qui t'a vu naître! » ou genre Jules Laforgue : «Hommes,\nfemmes, ô race humaine — vous me faites bien de la peine ! », en passant par l'égrati-\n gnure plus cuisante : « O h ! oui, cher, on voit tout de suite q u e vous n e\n cultivez pas le steeple-chase. C'est une véritable course de « plat »!... Con-\n clusion ; chœur final :\n  — Ah ça ! nous espérons d u moins que tu n'auras pas le courage de sou-\n mettre au « patron » ce n o u v e a u chef-d'œuvre?\n     (Le patron, c'était Savère, qui, de fait, avait assez patronné J a c q u e s p o u r que\n celui-ci n'ait pas été surpris du qualificatif tôt d o n n é par son entourage au\n g r a n d écrivain)...\n    H é b i e n ! si : J a c q u e s persévéra diaboliquement, et « soumit au patron le\n n o u v e a u chef-d'œuvre ».\n     A d o n c q u e s , d a n s le m ê m e ordre — mais avec u n d é n o u e m e n t quelque\n p e u modifié — redéfilèrent les scènes de naguère.\n     Scène première : Départ pour P a r i s .\n    Scène seconde : Visite à Savère. Exposition (volontairement très floue, p o u r ne\n pas le mettre trop en défiance) du sujet du manuscrit. — « H e i n ? . . . a h ? . . .\n tiens?... », ponctue de-ci de-là le patron, d'une voix plutôt énigmatique.\n N ' e m p ê c h e ; il consent obligeamment à la lecture :\n     — Justement, conclut-il, j'ai du temps cette semaine. Venez donc déjeuner\n samedi prochain. J ' a u r a i terminé votre affaire, et vous dirai ce q u e j'en\n p e n s e . (Exit J a c q u e s , charmé de l'invitation... encore que subodorant vague-\n ment des catastrophes)...\n    Scène troisième : L e théâtre représente u n cabinet de travail. Savère écrit...\n  Midi moins vingt-cinq... On sonne à la p o r t e . . . E n t r é e de J a c q u e s . . .\n  Saluts, poignées de m a i n , installation, fauteuil, cigarettes, m a d è r e . . . E t\n  conversation j o y e u s e . . . sur tout autre chose que le manuscrit. De celui-ci,\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2754, "texte": "                         ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            487\n\n — pourtant à l'air libre au coin de la tablette de la cheminée (hum! sinistre\n place pour un manuscrit!) — rien, pas un traître mot!... Mauvais signe!\n Oh! bien mauvais signe!\n    A tel point que Jacques, comprenant subitement ce qui lui pend au nez,\n s'efforce de reculer l'abattage, en lançant la conversation sur des sujets de\n plus en plus... centrifuges. « Au premier silence, se dit-il, gare dessous!\n Par conséquent, parlons, parlons, parlons ! »\n   Et il s'en donne ! Tout y passe : depuis les questions d'art — et con-\n nexes — jusqu'à Mimi, le chat de la maison, un splendide angora, fourré\n de gris soyeux, qui fait ron-ron sur une chaise voisine...\n   Puis, tout à coup, changement d'objectif! Ma foi, à la grâce de Dieu!\n autant recevoir immédiatement son paquet ! Et Jacques laisse tomber la\n conversation.\n   Une pause... Le patron ne dit mot...\n   Graduellement la pause devient point d'orgue... Celte fois, ça y est ! Il va\n parler du manuscrit... Si nous relancions un épisode ? Mais non ; retenons-\n nous; mieux vaut être fixé !... Time!\n   Alors Savère, lentement, dans le silence :\n   — A propos, j'ai lu votre affaire.\n   — Ah! fait Jacques, qui se sent verdir. Hé bien?\n   Pas manqué! Du tac au tac:\n   — Oh! mon cher... non... vrai... c'est de la démence! c'est au-dessous de\ntout !... encore plus faible que les livres de..., déjà pourtant misérables, mais\nqui, eux du moins, se sauvent un peu par je ne sais quelle tour de patte,\nquelle drôlerie de blague parisienne... tandis que le vôtre! — épais, terne,\nvieux jeu, suranné, « coco » !\n  Serait-ce par association d'idées que Jacques rit si jaune?... Les pommettes\ndouloureuses, la commissure des lèvres crispée, il écoute piteusement le\npatron.\n   — Vous avez eu le courage de tout lire? demande-t-il enfin, d'un ton pres-\n qu'aussi altéré que... celui d'un morceau de musique moderne trois mesures\n après le début. Songez donc, en effet ! Assister à pareil effondrement de ses\nespérances!\n   — Mais oui, répond Savère, j'ai tout lu, Je continuais, je continuais !\ncurieux de voir jusqu'où vous étiez allé dans le genre « commis voyageur ».\n   La domestique, l'excellente Madame Bavoil, qui vient annoncer le déjeu-\nner, fait diversion.\n   A table, d'un accord tacite, on écarte la question manuscrit, mais, aux\ncigares, Jacques la remet sur... la nappe, lorsqu'il croit Savère adouci par\nles grands vins et la bonne chère. Seulement, va te faire fiche ! Toujours\naussi intraitable, le patron ! Et de préciser victorieusement critiques et\nreproches ! Tant qu'au bout du compte, ce diable d'homme, absolu comme...\nun ablatif, finit par conseiller à Jacques de brûler le peccamineux manuscrit.\n"}, {"page_pdf": 586, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2657, "texte": "488                              DURENDAL\n\n\n   — Oh ! voyons ! voyons ! proteste le disciple récalcitrant. Alors, avoir\ntravaillé six mois pour des prunes ?\n   — Qu'y puis-je ? répond Savère. Vous n'avez cependant pas, j'imagine, la\nprétention de trouver un éditeur ?\n  — Pourquoi non ? Ne m'écriviez-vous pas vous-même, l'an dernier, que\nPalais s'engageait d'avance à faire paraître mes livres futurs ?\n  — Des livres, d'accord ; des fantaisies du calibre de la présente, jamais !...\nCroyez-moi, mon cher, insiste Savère, ne vous coulez pas auprès de Palais.\nVotre premier volume n'a pas trop mal marché, surtout pour une œuvre de\ndébut, par conséquent tâchez d'être sage et de ne pas compromettre, mala-\ndroitement, les résultats acquis.\n  Allons, soit ! Jacques n'est pourtant point tellement aveuglé sur les mérites\nde son manuscrit que ces paroles ne le fassent réfléchir. Après moult ergo-\ntages, il finit donc, en dernier ressort par se ranger aux sages avis du patron :\nentendu ! puisqu'il le faut, renonçons à Palais.\n  Par contre, le diable ne l'empêcherait pas de prendre la diagonale suivante :\nsoumettre à quelque professionnel de l'humorisme, au célèbre Fermeuse, par\nexemple, les pages, objet du présent litige.\n  — Fermeuse ? dit Savère. Mon pauvre ami « ce n'est guère votre genre de\ngaieté qu'il opère » ! Enfin, du moment que vous y tenez, consultez-le...\nSeulement, pas de bêtise : que ni lui, ni personne, ne sache jamais que vous\nêtes à la fois l'auteur du livre édité chez Palais l'année dernière et du manus-\ncrit d'aujourd'hui. Cela vous nuirait trop pour l'avenir...\n Sapristi ! faut-il tout de même que le patron gobe assez peu la nouvelle\nœuvre de Jacques !\n Celui-ci, du reste — encore que plutôt défrisé — n'en fait pas moins contre\nmauvaise fortune bon cœur :\n   — Je serai quitte, dit-il, pour changer de pseudonyme. Quant à mon véri-\ntable nom, quelle apparence que Fermeuse, ou les éditeurs éventuels,\ns'avisent de dénicher ses rapports avec celui de Gabriel Hébert, sous lequel a\nparu mon premier livre ?\n  ... « Malheureusement, songe Jacques, cette façon de procéder nous\nreplonge dans tous les aléas d'un début !... Enfin !... Puis, qui sait, Fermeuse\nconsentira peut-être à m'appuyer ? . . »\n   Et les choses ainsi arrangées — sinon à la satisfaction générale, du moins\n selon les conseils de l'expérience — disciple et patron se disent au revoir.\n   — Me permettrez-vous, demande Jacques, de venir vous raconter mes\n démarches ?\n   — Mais certainement... Voyons, quand comptez-vous aller chez Fermeuse?\n   -— Demain, je pense.\n   — Bon. Hé bien, je vous attendrai ici après-demain soir.\n   — Convenu. A après-demain.\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2566, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            489\n\n   Et Jacques s'en va, portant mélancoliquement le manuscrit couvert de tant\nd'éloges, et sensiblement moins gaillard qu'à la suite de ses précédentes\nvisites à Savère.\n  Scène quatrième : Les événements (? !) se précipitent ! (Enchaînons, enchaî-\nnons!)\n   De Fermeuse — toujours : « Monsieur est sorti » — Jacques ne vit jamais\nque l'appartement, et le secrétaire. (Car Fermeuse, l'auteur gai, a un secré-\ntaire. L'humorisme serait il donc besogne si accablante ?)\n   L'appartement : au dernier étage d'une maison trop neuve, non loin du\nparc Monceau (plantes vertes dans l'escalier, tapis rouges, essai de grande\nrebiffe, quoi!) une installation moderne style, genre., celui du maître de céans :\npetit salon papillotant, large divan criblé de coussins, affiches, bibelots, buste\nde femme, fanfreluches diverses... Et soit dit entre parenthèses, comme l'ins-\ntallation de Savère est d'un goût plus artistique !\n   Le secrétaire: Positivement, la bonne l'appelle Napoléon ! Jacques voudrait\ndemander à cette fille s'il a bien compris, mais il n'ose pas... Attendons-nous\nà quelque colosse légende de l'aigle!... Eh bien ! non; heureusement! C'est un\njeune homme, 28-30 ans à peine, fluet, barbe noire en pointe, l'air indolent\nun peu, et l'affabilité même, ce qui surpasse assurément tous les panaches\npremier Empire :\n   — Oui, Monsieur Fermeuse est sorti. Mais vous le trouverez peut-être\ndemain. En tout cas, je crois pouvoir vous affirmer qu'il ne refusera pas de\nlire votre manuscrit...\n   Scène cinquième : Le lendemain, Jacques n'a garde de manquer le semi-ren-\ndez-vous... Zut! Fermeuse est encore sorti !... Enfin, l'obligeant Napoléon\nle remplace :\n  — Ah ! voilà votre manuscrit ?\n  — Voilà mon manuscrit. Pensez-vous que Monsieur Fermeuse mettra\nbeaucoup de temps à le lire?\n  — Heu... Mon Dieu, repassez dans une quinzaine.\n  Scène sixième : Quinze jours après... Quelle guigne! Fermeuse « est encore\nsorti». Jacques commence à comprendre l'utilité des secrétaires: ça sert à\nrecevoir les raseurs qui viennent vous embêter à domicile.\n  — Monsieur Fermeuse n'a pas complètement terminé votre manuscrit.\nMais dans huit jours... Comptez-y... Pour sûr! affirme Napoléon.\n  — Ah? ah! il l'a commencé ? Hé bien, qu'en pense-t-il? Alors il vous en\na parlé ?\n  — Oui... non... c'est-à-dire... oui, murmure l'infortuné secrétaire assez...\nembarrassé.\n  Jacques entend défiler de vagues « se lit très bien » « fort amusant» « vrai-\nment très drôle »...\n  ( H u m ! hum !! hum!!!)\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2684, "texte": "490                               DURENDAL\n\n\n  Scène septième : La semaine suivante :\n   — Toujours pas fini!... Une fatalité!... Monsieur Fermeuse extrêmement\noccupé tous ces temps-ci... Revenez dans huit jours... tenez, dimanche matin\nà 10 heures. Cette fois-là, sans faute!\n   Jacques s'en va, dubitatif.. Que fredonne-t-il donc ? Ah ! oui; certaine chan-\nson — jadis célèbre — sur les «bureaux de placement »... Du reste, en\nl'espèce, ce n'est plus : avons arrivez trop tard » mais: «vous arrivez trop tôt))...\nPuis — naturellement — point de « faut me laisser quarante sous »... A part ça...\n  Seine huitième : Le dimanche fixé :\n  — Monsieur Fermeuse est sorti, dit la bonne.\n  — Sans doute, répond Jacques. Mais son secrétaire, monsieur, monsieur..\n  — ... Monsieur Paul Eon...\n  (Héon? — . . . Ehon?... ah! tout s'élucide!)\n  — ... m'a donné rendez-vous pour ce matin.\n  La bonne semble étonnée; l'auxiliaire de son maître, explique-t-elle, n'étant\npas à la maison, et n'y venant guère le dimanche.\n   — Enfin, puisqu'il a donné rendez-vous à Monsieur,.. si Monsieur veut\nattendre...\n   Au salon, Jacques partage son temps entre l'étude graphologique du carac-\ntère de Tristan Bernard (un exemplaire, dédicacé, des Mémoires d'un jeune\nhomme rangé se trouvant sur la table) et les vagues réminiscences de la philoso-\nphie alexandrine que le mot d'éon lui remit en mémoire... L'ensemble n'est\nmême pas follement, follement récréatif!\n  Heureusement qu'on sonne à la porte, et qu'un instant après survient le\nvéritable Héon, émanation du dieu Fermeuse.\n   Il commence par s'excuser fort aimablement de son retard. Puis il déplore\nl'absence du maître humoriste. L'autre jour, dit-il, il avait cru que Monsieur\nFermeuse serait à la maison ce dimanche matin, mais il s'était trompé dans\nses prévisions : Monsieur Fermeuse est sorti. Et à Jacques, mumurant : « je\nsais... je sais...» avec un sourire un peu incrédule :\n   — Sincèrement, répond en souriantaussi le secrétaire, je vous affirme que\nMonsieur Fermeuse est sorti. Cette année il a son portrait au Salon de pein-\nture, et comme c'est aujourd'hui le vernissage, il est allé voir l'effet de la\ntoile en place.\n   (Chapitre des compensations ! se dit Jacques. A défaut de Fermeuse l'invi-\nsible en chair et en os, j'aurai du moins la joie de contempler son image !)\n   Le secrétaire continue :\n   — Monsieur Fermeuse m'a chargé de vous rendre votre manuscrit. Il l'a lu,\net beaucoup apprécié.\n   Suit une pluie d'éloges... dont Jacques n'est pourtant pas assez naïf pour\ncroire le premier mot. Eloges trop vagues, en effet, trop généraux. Phrases\ntoutes faites pouvant caractériser n'importe quel livre gai. Nul détail. Nulle\n"}, {"page_pdf": 591, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2817, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            491\n\ncritique... Puis enfin, si Fermeuse avait véritablement aimé le manuscrit, il\naurait bien trouvé moyen d'attendre Jacques, et de le lui rendre en personne.\nBref, c'est clair : l'expert n'a même pas regardé l'objet à évaluer.\n   Du reste, résolu malgré tout à courir les éditeurs, Jacques se garde d'in-\nstruire Monsieur Paul Éon de ses pensées intimes. Au contraire, il feint\nd'abord de croire aux éloges, demande s'il peut se recommander de Monsieur\nFermeuse auprès des éditeurs (— mais certainement! comment donc!),\nlesquels il conviendrait d'interwiever (— Un tel, un tel, ou un tel. Ah ! par\nexemple, si vous allez aux éditions de la Revue Claire n'y parlez pas de Mon-\nsieur Fermeuse. L'Affaire les a brouillés. — Oui, je savais. On me l'avait dit) ;\nbref la conversation ne languit pas une minute.\n  A la fin pourtant le secrétaire y met un terme. — Que je vous rende main-\ntenant votre manuscrit, dit-il en se levant.\n   Et marchant vers le fond du salon, il ouvre une porte communiquant avec\nla chambre de Fermeuse. A distance, Jacques levoit farfouiller sur des chaises\nencombrées de paperasses de toutes sortes, puis, après quelques tâtonne-\nments, en exhumer le manuscrit. Dans ce capharnaüm, loin du bureau et de\ntout endroit propice à la lecture, comme c'est bien la place de pages soi-\ndisant à peine finies de la veille ! Sans compter que lorsque Jacques les tient,\nces pages, il n'est pas jusqu'aux boucles de la ficelle attachant le paquet qu'il\nne lui semble reconnaître. Oui, ce sont posilivement les boucles par lui faites\nun mois auparavant, et la liasse n'a pas été ouverte.\n  Cependant le secrétaire — cette fois questionné — n'en veut point\nconvenir :\n  — Ecoutez, dit-il, sur les instances de Jacques l'adjurant de s'exprimer\nsans détours, je ne sais trop, pour parler net, si Monsieur Fermeuse a com-\nplètement terminé votre manuscrit, mais je vous affirme du moins qu'il l'a\nparcouru.\n  — Voyons; vrai? là, sincèrement?\n   — Oui; vrai; sincèrement.\n   — Bon. Alors il en a lu vaguement dix ou quinze pages, les a trouvées\nstupides, et comme c'est toujours ennuyeux de faire aux gens de mauvais\ncompliments, vous a chargé de me renvoyer avec des éloges?\n  — Quelle idée! réplique M. Paul Ehon. Ah ça! vous avez donc si\nmauvaise opinion de votre ouvrage ?\n  — H é ! qu'en sais-je ! Je ne demande pas mieux, croyez bien, de le tenir\npour un pur chef-d'œuvre...\n   Les deux interlocuteurs éclatent de rire.\n  —... seulement, tous mes amis — tous! sans exception ! — m'en ayant dit\npis que pendre, vous comprenez que dans ces conditions...\n  — Oh 1 vous savez... les amis!...\n   (Tiens! les mêmes mots, doublés du même geste, que jadis Savère sur le\nmême sujet! Ils sont bien sceptiques, messieurs les Parisiens!)\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3136, "texte": "492                                 DURENDAL\n\n\n  — Dites-moi, r e p r e n d le secrétaire, vous n'avez          encore   jamais rien\npublié ?\n  — N o n ; jamais rien. (Suivons les conseils patronaux.)\n  — Allons... B o n n e chance donc avec les éditeurs.\n   — Merci. E t p a r d o n de tout le temps que je vous ai fait p e r d r e . Vous avez\nété si c o m p l a i s a n t . . .\n  Là-dessus,     échange    ordinaire    des   banalités    mondaines,     salutations,\nadieux :\n  — Monsieur...\n  — Monsieur...\n    E t J a c q u e s — du reste parfaitement sincère dans ses sentiments de grati-\nt u d e envers l'homme affable qui fut toujours p o u r lui la courtoisie m ê m e —\nregagne lentement la fidèle rive gauche, harcelé par ces deux points d'inter-\nrogation : F e r m e u s e a-t-il lu? F e r m e u s e n'a-t-il pas lu le manuscrit?\n   — T o u t bien pesé, finit-il par conclure, je crois qu'il a dû au moins l'ou-\nvrir, ne fût-ce que par curiosité du titre, mais en revanche je parierais ma\ntête qu'il n'en a pas ingéré vingt pages. Et, d'ailleurs, ce qu'à sa place j'aurais\nfait de même ! Car enfin l'on n'estcependant p a s , que je sache, aux ordres du\npremier fâcheux venu, auquel il plait de vous choisir entre mille pour vous\nembocquer sa p r o s e ! . . Ce qui, par contre, me prouve u n e fois de plus\nl'extrême obligeance de S a v è r e . . . E n tout cas, m o n ami Jacques, tes deux\npatrons possèdent au moins cette similitude que ni l'un ni l'autre ne paraissent\nfollement entichés de ton nouveau livre.\n  « T e s deux patrons » ! C'est p o u r t a n t vrai : J a c q u e s cumule Savère et\nFermeuse !\n  L a constatation le divertit u n instant, mais il revient vite à des pensées\nplus mornes, s u r a b o n d a m m e n t justifiées par le souvenir des grondées du\npremier, l'ambiguïté du second, les échecs à droite et à gauche, bref par la\nguigne persistante dont il jouit depuis u n mois, et qui, de semaine en\nsemaine, lui a rendu le séjour de Paris plus insupportable.\n   Allez donc, en effet, vous abstraire d'un manuscrit de Damoclès à la chute\ni m m i n e n t e ! Profitez donc des musées, des théâtres, des concerts, alors qu'un\ninvisible et perpétuel cortège de soucis vous y fait escorte, et que vous devi-\nnez prochains de nouveaux déboires! (Ah! sans doute, sans doute, d a n s la\nsuite Jacques se plaisantera d'avoir p u , pour d'aussi factices préoccupations,\nse mettre sottement martel en tête, mais en a t t e n d a n t . . . ) .\n    E t la vie d'hôtel ! Oh ! par exemple, à elle le record de l'affreux, de l'intolé-\nr a b l e ! A h ! retrouver L y o n , le home, les amis, le calme Saint-Jean, cette cathé-\ndrale u n i q u e , extrême, dont la moindre chapelle a plus d' « âme » que n'im-\nporte lequel des sanctuaires parisiens, obligeamment à Jacques indiqués par\nSavère! H a b i t e r u n e maison complètement à soi; n'être plus forcé de trim-\nballer des clefs et des bougeoirs tiquetés de n u m é r o s ! E n rentrant, la nuit,\nne plus subir le p a n o r a m a des chaussures alignées aux portes le long du\ncouloir! Jouer sur un bon p i a n o , oublier l e . . . sépulcre verni, confident de la\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3458, "texte": "                         ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                               493\n\ngérante! N e plus manger au r e s t a u r a n t ; ne plus errer de café en café; ne\nplus voir de caissières !\n   E t retrouver des domestiques qui vous souhaitent le bonjour et le bonsoir...\npuis surtout qui cousent vos b o u t o n s , brossent vos habits — oh ! la boue\nparisienne! blanche, tenace, indélébile! — en u n mot qui fassent à peu près\nvotre service ! (Il possédait assurément tous ces confortables, l'homme élé-\ngant, aperçu l'autre matin sortant d'une allée du quai Voltaire — la sienne,\nbien évidemment — astiqué, pimpant, tiré à quatre épingles, le teint reposé\npar de probables iubs, le large pardessus discrètement fleuri de violettes, le\npantalon relevé très h a u t sur des souliers étincelants découvrant les coins de\nfines chaussettes. H e u r e u x mortel ! ) . . .\n    E t la lecture! cette grande berceuse, cette consolatrice toujours efficace\ndes heures moroses. Allez d o n c y recourir hors de chez vous! Lire en\nv o y a g e ! Mais o ù ? D a n s u n e c h a m b r e ou u n salon d'hôtel également\nspleeniques? D a n s des cafés bruyants? D a n s les bibliothèques publiques ? Où\nl'on ne peut même pas fumer, n'est-ce pas !\n    D e h o r s : au parc Monceau, au Bois, au L u x e m b o u r g ? Charmant, l'été;\nmais des séances de lecture, par le vent, la pluie d'un p r i n t e m p s hargneux,\ny pensez-vous ! Restent, du moins, les b o u q u i n é e s rapides aux étalages des\nquais ? Cela, oui, peut-être; seulement, depuis que Jacques y a trouvé son\npremier livre, en u n bel exemplaire presque tout neuf, pas dix pages de\ncoupées, (ô l'inutilité des services de presse! car il est dédicacé, l'exemplaire:\nHommage respectueux de l'auteur à Monsieur... — ici u n trou dans la feuille de\ngarde, ledit monsieur ayant eu pourtant la p u d e u r d'enlever son nom —)\nJ a c q u e s n'ose plus regarder dans les boîtes. C'est u n sentiment complexe —\net stupide, à coup sûr — mais c'est comme cela !\n    A h ! puis du reste, la lecture...\n   — Savoir, se d e m a n d e soudain J a c q u e s , que ses infructueuses visites à\nF e r m e u s e ont décidément rendu de mauvaise h u m e u r , savoir si je ne me\nsuis pas à tout jamais, du seul fait d'avoir moi-même essayé d'écrire, gâté\ncette g r a n d e distraction de la lecture? Autrefois, en effet, lorsque je lisais\nquelque belle œ u v r e , je me laissais empoigner tout de go, sans m'emberli-\nfiquoter plus que cela de coupage de cheveux en quatre et de commentaires;\ntandis qu'à présent... ! A présent le côté métier surtout m'intéresse. Malgré\nmoi, je m'efforce de dévisser les trucs de composition, de style ; je remarque\nl'enchaînement des scènes, l'ordonnancement général, les digressions, le\nbâti des dialogues, que sais-je! tout le fourbis technique! Bref, j'analyse mon\nplaisir; lequel, fatalement, devient alors b e a u c o u p moins vif, puisque l'inten-\nsité d'une émotion est en raison directe du degré de passivité de qui la subit,\net que, dans l'espèce, il en va de la cuisine littéraire comme de la cuisine\nordinaire : on aime mieux m a n g e r sans savoir...\n    E t je ne parle ni des inévitables retours sur soi-même — encore u n infail-\n lible moyen d'empoisonner ses lectures! — (X, Y, Z, quels grands artistes,\n quels prestigieux évocateurs! Ah ç a ! qu'ont-ils d o n c dans le ventre, ces vei-\n n a r d s là, pour pouvoir créer semblables chefs-d'œuvre? Ce seradonc toujours\n"}, {"page_pdf": 594, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2644, "texte": "                                  DURENDAL\n494\n\nà eux, jamais à moi, d'y parvenir? Ah! misère de misère!...); ni de la bizarre\nassociation d'idées, qui veut qu'à force de tarentule littérâtre il m'arrive à\nprésent, lorsque je lis, de voir non plus le texte imprimé mais le texte à la\nmain, imaginant le genre de calligraphie de l'auteur, les surcharges, les ratures,\netc., parfois même sautant involontairement le verso des pages, comme si je\ntenais un manuscrit préparé pour l'édition au lieu d'un volume livré au\npublic. Ah! oui, je me suis gâché la lecture!... Et j'en ai tellement assez de\nParis, conclut Jacques, revenant brusquement au point de départ de son\nmonologue.\n   Enfin, songe-t-il en manière de consolation, cette fois-ci la petite comédie\ns'approche sérieusement du dénouement : plus que les courses chez les édi-\nteurs — car à tant faire de m'être ainsi avancé, j'aurais positivement tort de\nne pas aller jusqu'au bout du « jardin des supplices » — et, sitôt la corvée\naccomplie... prssstt! : en voiture, messieurs les voyageurs pour Lyon, en\nvoiture!.. Aussi bien, qui sait ? Fermeuse n'a peut-être pas été complète-\nment insincère dans ses louanges par procuration ; et ne se pourrait-il,\nd'aventure, que quelque brave éditeur ne gobât mon manuscrit?.\n  (Oui! compte là-dessus, mon garçon!)\n  Seine neuvième : Une librairie du quartier de l'Odéon. Petite rue déserte.\nInstallation provisoire. Poussière. Commis affairés. Désordre. Parloir sombre,\nau fond duquel trône l'éditeur : un grand vieux, maigre, jaune de peau,\nblanc de poil, et surtout l'air de ne pas rigoler tous les jours. (Et dire cepen-\ndant qu'il édite les \" auteurs gais \" !... Ben vrai !.. )\n   Jacques, affreusementintimidé, entre avec la mine d'un chien qu'on fouette,\net commence un vague boniment : «manuscrit.. Monsieur Fermeuse l'a lu...\nle trouve très bien.., m'a permis de me recommander de lui auprès de vous...\nalors si vous...»\n  Soudain, le grand vieux coupe le bafouillage :\n  — Vous n'avez encore jamais rien fait paraître ?\n  — Non, jamais rien.\n  — Alors, inutile d'insister. Ma maison n'édite que les auteurs connus.\n  — Ah? Pourtant... J'espérais...\n  Mais déjà 1' « Ogre maigre » s'est dressé :\n  — Oui, oui, c'est comme cela : je n'édite que les auteurs connus I Adieu...\nadieu...\n  Et il expulse à peu près Jacques. Certainement l'entrevue n'a pas duré cinq\nminutes...\n  Crebleu de crebleu! pour un début encourageant, voilà un début encoura-\ngeant !\n  Et, le soir, le patron qui se tient les côtes au récit de l'algarade :\n   — Je vous l'avais dit, mon petit! Mais poursuivez, poursuivez l'expérience,\net qu'elle vous serve de leçon !\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2645, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                           495\n\n  Scène dixième : Identique à la précédente, avec cette différence, toutefois,\nqu'elle se passe dans une librairie de la rive droite, et que le refus — encore\nque basé sur le même motif — est infiniment moins brutal.\n  Jacques sort en remerciant.\n  (— Pas de quoi, mon ami ! doit penser l'éditeur)...\n  Scène onzième : Une dernière tentative. Après celle-ci, j'y renonce !\n   Et Jacques se dirige — sans enthousiasme... (oh! oui!) — vers certaine\nlibrairie connue, où s'édite aussi le genre «auteurs gais»...\n   Diable! le mode Fermeusien va-t-il recommencer? Car il n'y est jamais,\nl'éditeur X... et ses commis ne font certes pas oublier M. Paul Ehon :\n   — Revenez demain. Aujourd'hui M. X... est sorti.\n   Le lendemain : — Revenez dans deux heures.\n   Deux heures après : — Revenez demain, l'après-midi.\n   Le lendemain, à l'heure indiquée:— M. X... est encore sorti, mais il\nrentrera sûrement vers les 4 heures. Etc.\n   Oh ! l'ennui des ballades entreprises sans but, au hasard, uniquement pour\ntuer le temps vous séparant d'un entretien chimérique avec un improbable\néditeur! Se traîner d'églises en cafés (vagues prières, vagues bocks, vagues\njournaux), ressortir, allumer le cinquième cigare de la journée, regarder les\nmagasins, parcourir n'importe quelles rues, consulter sa montre : comment! à\npeine 3 heures ? encore une heure avant de pouvoir utilement se représen-\nter chez X... ? alors, retournons voir les Robbia du Louvre... et pourtant non\nc'est trop loin... entrons plutôt à Saint-Eustache — ah! quelle scie! quelle\nscie!...\n    Oui; mais Jacques ne regrette pas sa persévérance lorsqu'il rencontre\nenfin l'éditeur X.. : jeune, grand, mince, belle barbe à reflets roux, timbre de\nvoix extrêmement sympathique vous donnant tout de suite confiance. Et, par\nle fait, la conversation marche comme sur des roulettes, ou peut-être bien\n comme sur des... boulettes, puisque Jacques (ma foi, allons-y! la suprême\nhabileté consiste parfois à n'en point avoir!) se lance à raconter ses inutiles\nvisites à Fermeuse, et les doutes que malgré les éloges rapportés par le secré-\n taire il conçut sur la mise en lecture de son ouvrage.\n  — Cependant, dit X..., l'autre jour M. Fermeuse m'a positivement parlé\nde certain manuscrit qu'on venait de lui soumettre.\n  — Bah? Alors ce serait le mien ? fait Jacques, maladroitement, d'un air\nabsolument étonné.\n  Au surplus, l'éditeur ne semble pas s'inquiéter outre mesure de l'opinion\nde Fermeuse.\n  — Votre manuscrit? demande-t-il à Jacques. Récit continu ou histoires\ndétachées?\n  — Récit continu.\n  — Très bien..,\n"}, {"page_pdf": 596, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2781, "texte": "496                                DURENDAL\n\n\n   Et à l'exultation de Jacques :\n   — ... Alors envoyez-le moi. J'aurai vite fait devoir s'il me convient,et vous\nécrirai dans la quinzaine.\n   Ouf! ça y est !\n   Jacques en croit à peine ses oreilles. Il donne l'adresse de son hôtel. Plus\nquestion maintenant de quitter Paris! Et ce qu'il jubile! Et ce qu'il remercie\nl'éditeur!\n   Avec tant d'animation que celui-ci, fort aimablement, se défend d'avoir\nrien fait d'extraordinaire :\n   — N'est-ce pas notre métier, dit-il, de prendre connaissance des œuvres\nnouvelles?\n   Puis il serre la main de Jacques, et le reconduit jusqu'à l'escalier intérieur,\npar lequel (les bureaux d'X... occupant l'entresol) on redescend à la librairie.\n   Jacques est dans un état violent. Il se rue à Notre-Dame-des-Victoires\nremercier Dieu et la Vierge, donne des pièces blanches aux mendiants, met\ncierge sur cierge, court chez Savère — dont il se refuse à croire les prédic-\ntions pessimistes — exulte, rayonne, écrit à ses amis des lettres claironnantes !\nOnze jours s'écoulent, allègres, légers, car il le gardera, le manuscrit, l'excel-\nlent Monsieur X... Jacques en a le pressentiment, la certitude!                et puis,\nbrouff ! en rentrant à l'hôtel, le soir du douzième jour :\n   — Il est arrivé une lettre et un paquet pour monsieur...\n   Catastrophe! Du premier coup, Jacques reconnaît le gabarit du manuscrit.\nEt la lettre est suffisamment explicite, qu'il décacheté d'une main tremblante,\nà peine enfermé dans sa chambre et sans même prendre le temps de quitter\nson pardessus : «... pas le genre de ma librairie... trouverez plus sûrement ailleurs le\nsuccès que vous devez attendre... regrets... salutations..., etc., etc. X... »\n   — Finita la comedia!... Paris de malheur!... Dès demain je rentre à\nLyon !...\n   (Bigre! c'est ça qui va embêter Paris !)\n   Dénouement : Chez Savère. — Et maintenant, demande le patron, quels sont\nvos projets de livres, vos plans de travail?\n   — Ah ! je n'en sais rien ! Tout me dégoûte !... Hier soir, je pensais un peu\nà faire éditera mes frais mon enguignonné manuscrit...\n   — Mâtin! sursaute Savère, dont l'attitude marque quelque stupeur, mais\nvous êtes têtu, mon cher I\n   — Ma foi... répond Jacques, sans pouvoir s'empêcher de rire. Oh! d'ail-\nleurs, la nuit m'a porté conseil ; ce n'étaient que des velléités ; et, tout bien\nréfléchi, je laisse les choses suivre leur cours... Quant à des idées d'autres\nlivres, ajoute-t-il d'une voix découragée, non seulement je n'en ai point pour\nle moment, mais je suis même absolument convaincu que je n'en aurai plus\njamais. Je me sens vidé, fini...\n   — Ta! ta! ta! interrompt Savère. D'abord, c'est un peu-beaucoup le châti-\nment de vos six mois gaspillés à faire de l'humorisme — au bout de quelque\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3038, "texte": "                         ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            497\n\n\ntemps de vrai travail vous aurez vite repris le dessus; puis enfin tout le monde\npasse par ces phases d'inquiétude, de doute ; après chaque livre on croit qu'on\nn'en réussira plus...\n   — Bah ? Vraiment ? Même à vous, cela fait cette impression ?\n   — Absolument.\n   Et le charitable patron d'encourager le disciple, et de multiplier les bonnes\nparoles de réconfort.\n   Voyons, pourquoi Jacques n'écrirait-il pas quelque chose sur Lyon, cette\nville qu'il connaît bien, qu'il aime, dont il comprend l'âme et la poésie ? Ses\npaysages se prêtent aux descriptions; le caractère — fait de mysticisme et\nde sens pratique — des Lyonnais, véritables gens du Nord égarés dans le\n Midi, est intéressant à étudier; l'ensemble...\n   — Hé ! s'écrie Jacques, je le sais certes bien qu'on peut écrire une belle\nœuvre sur Lyon ! C'est même ce que j'avais tenté dans mes Enracinés — vous\nsavez, ce fœtus de livre avorté dont je vous avais parlé à l'époque — seulement\nce qu'une telle entreprise : bâtir une ville, en somme ! suppose de puissance\ncréatrice, d'observation, de style, de-ci, deçà, en un mot de maîtrise littéraire !\n   Savère approuve d'un hochement de tête.\n   — ... Alors, continue Jacques, dans ces conditions vous comprendrez que\nje me récuse. D'autant que j'en ai déjà tâté de la petite expérience 1 Oh là là !\npas envie de les reprendre, mes Enracinés !\n   — Soit, dit Savère. Mais puisque une étude d'ensemble vous effraie, que\nne vous bornez-vous à mettre en valeur, à isoler quelque côté pittoresque,\nquelque trait bien caractéristique de votre ville : tenez, par exemple, le plus\nsavoureux peut-être — le trait hérésies... Parfaitement, mon cher ! continue\nSavère, souriant de l'air étonné de Jacques. Vous ne semblez pas vous en\ndouter, et pourtant c'est un fait : Lyon est la ville des hérésies. Informez-\nvous, cherchez, regardez autour de vous, je vous affirme que vous trouverez\ndes hérétiques. Et ce que je dis là, je ne le dis pas au hasard, ayant fait moi-\nmême à Lyon d'assez longs séjours.\n   — Mais enfin, comment? murmure Jacques. Des hérétiques? En vérité,\nc'est bien surprenant ?\n   — Néanmoins, je vous le répète, je n'exagère rien. La tonalité générale de\ncette ville, la tournure d'esprit, la pente d'âme de ses habitants, peut-être\nmême l'influence de son climat, autant de dispositions favorables à la survi-\nvance d'hérésies. Et il en survit... Tenez pour certain que Johannès, le prêtre\nsatanique mort à Lyon, il y a quelques années... Vous en avez bien entendu\nparler, n'est-ce pas ?\n   — Oui, répond Jacques. D'ailleurs j'ai lu votre : Au-delà.\n   — ...que Johannès n'a été qu'un pion sur l'échiquier hérésiarque; satanisme,\nhérésie, les deux matières sont corrélatives. Par conséquent, furetez, faites\ndes enquêtes, interwievez de côté et d'autre, assignez-vous en quelque sorte\nune tâche d'agent de police, et je vous prédis découverte d'hérétiques, et\nrécolte d'observations pittoresques dont vous pourrez faire un livre.\n"}, {"page_pdf": 598, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3069, "texte": "498                                          DURENDAL\n\n\n  (Mentalement, Jacques admire la sincérité de documentation de Savère et\ndes romanciers modernes, leur conscience, leur scrupule à ne parler de rien\nqu'ils n'aient vu, fouillé, étudié à fond.)\n   Cependant Savère poursuit avec chaleur le développement de sa p e n s é e .\nAussi sa conviction ne tarde-t-elle pas à se c o m m u n i q u e r à J a c q u e s , qui se\nsent de plus en plus alléché par le parti possible à tirer du sujet e n t r e v u . . .\nU n e dernière amarre de larguée, et vogue l'hérétique !\n  — T r è s tentants, dit J a c q u e s , ces hérétiques ; seulement à propos de quoi y\naboutir? sur quel fond de récit, sur quel canevas d'action broder leurs person-\nnages? J'avoue m o n incapacité radicale à narrer des choses que je n'ai point\nvécues, et alors ! dame, vous comprenez...\n   — Oh ! voyons, voyons, ce n'est pas sérieux ! Vous trouverez bien m o y e n\nd'imaginer u n e histoire quelconque. L a première venue sera la b o n n e . On a\nparfaitement le droit d'écrire des livres dans lesquels il n e se passe rien, d u\nm o m e n t qu'est approfondi le véritable sujet de l'œuvre — en l'espèce, l'étude\nd'hérétiques — auquel le prétexte roman sert de véhicule.\n   — E v i d e m m e n t , dit J a c q u e s . Alors, ma foi, le sort en est jeté, j'essaierai\nl'hérétique!... E n attendant : chœur final! L a pièce est terminée! R i d e a u !\n  E t sur l'air des dernières mesures du c h œ u r des Soldats de Faust « dirige\nnos p a s , enflamme nos cœurs », il se met à fredonner à mi-voix :\n   — Cher-chons — l'hé-ré-tique, cher-chons — l'hé-ré-tique !\n   P u i s à Savère, qui le regarde en riant :\n  — Excusez-moi, mais je ne sais pourquoi j ' a i l'impression, depuis m o n\narrivée à P a r i s , d'être à la fois acteur et spectateur d'une sorte de pièce, dont mes\npremières visites ici, mes courses chez F e r m e u s e , chez les éditeurs, e t c . , e t c . ,\nconstituèrent les différents tableaux, et que termine définitivement l'épilogue\nd'aujourd'hui. U n c h œ u r final serait d o n c bien de circonstance...\n  Quelques instants après, Jacques fait ses adieux à Savère, le remercie de\nses conseils, lui d e m a n d e la permission de le tenir a u courant des pistes\nd'hérétiques.\n   A u n e dernière question :\n   — Alors, vrai, vous ne m'en voulez pas de mes tentatives d'émancipation,\nni d'avoir essayé de faire paraître m o n manuscrit ?\n   U n e dernière réponse, dans u n éclat de rire :\n  — Quelle idée ! D'ailleurs les événements m'ont vengé !\n   E t , le j o u r m ê m e , J a c q u e s p r e n d le train pour L y o n\n\n\n   C'était au cours de ce trajet qu'il avait évoqué ce long défilé de souvenirs.\nE n t r e t e m p s la nuit était venue, les kilomètres avaient succédé aux kilomètres,\nles départements aux départements, et m a i n t e n a n t le terme du voyage se\nfaisait d e plus en plus p r o c h e .\n  U n dîner en coup de vent à Dijon (oh I certain impayable article d u patron\nsur les buffets des gares !) u n café à Châlon, u n e c h a r t r e u s e à Mâcon, les\n"}, {"page_pdf": 599, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "                          ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                                499\n\ndernières pipes de la j o u r n é e reliant cet ensemble, puis ce fut enfin la ban-\nlieue lyonnaise, le paysage reconnu, la Saône miroitante aux rayons de la\nlune, les profils de collines fuyantes, terminées par l'énorme basilique de\nFourvières, un instant aperçue, là-bas, dominant la ville.\n    P a u v r e sainte Vierge ! L u i a-t-on tout de m ê m e assez raté sa nouvelle\nd e m e u r e ! T a n t de millions dépensés pour aboutir à cette silhouette de com-\nm o d e Louis XV à la renverse, ou d'éléphant les j a m b e s en l'air — les deux\nvieilles comparaisons toujours si j u s t e s ! Il est vrai, d'ailleurs, que la disgra-\ncieuse bâtisse peut aussi jouer le château fort, la citadelle, en un mot s'expli-\nquer par une pensée symbolique — turris davidica, et autres textes —légitimant\nle mastoque, l'empâtement de toutes ses formes; mais, n'empêche ! comme\nrésultat final... psttt ! Très louable d'innover, de sortir du roman et du\ngothique ; seulement faudrait-il encore que les nouveaux styles eussent l'air\nde quelque chose et ne parussent point, cependant, par trop lamentables\na u p r è s des anciens...\n  — Au surplus, se dit J a c q u e s , interrompant son monologue, je ferais mieux\nde prier la Vierge...\n    O n entrait en gare. Il serra la main d u domestique qui était venu l'attendre,\nu n brave garçon dont la figure réjouie n'avait, hélas! rien de celle d'un héré-\ntique — si tant est que les hérétiques ne présentent point l'aspect de tout le\nm o n d e — et, quelques m o m e n t s après, les bagages récupérés et chargés sur\nu n fiacre, maître et serviteur s'acheminaient vers leurs pénates, celui-ci\nsouriant d ' u n bon sourire de bienvenue, celui-là croyant distinguer dans les\nbruits de vitres et de ferraille de la g u i m b a r d e je n e sais quel persistant\nc h a h u t gounolâtre : cherchons l'hérétique, cher-chons — l'hé-ré-tique !\n\n\n                                                                     J.   ESQUIROL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison08-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 500, "page_fin": 501, "titre_corps": "Le Visage étranger", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Le Visage Etranger", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 600, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 961, "texte": "Le Visage Étranger\n\n\n\nCouronné de lauriers, de lys et d'immortelles,\nEvocateurs de l'enfant grave que j'étais,\nReviens, ô mon Passé, des ombres éternelles\nOù dorment dans l'oubli les êtres  quej'aimais.\n\n\nViens mirer ton visage aux sources de la vie,\nSous l'azur enflammé les feuillages en fleurs\nDans la compassion des clioses sans envie\nJoncheront de rameaux ta route de douleurs.\n\n\nViens : l'antique forêt où veillent les Chimères,\nPrès du portail géant des augustes      manoirs.\nMêle l'heure joyeuse et les heures amères\nDans la sérénité des lacs aux frais     miroirs.\n\n\nLa lisière sonore au baiser des fontaines\nOffre la majesté de ses hêtres en deuil,\nEt ma lèvre où frémirent les plaintes    hautaines\nVeut boire au flot chanteur l'oubli du vain orgueil.\n\n\nJe me suis approché de l'eau joueuse et folle :\nLe printemps y riait en mirage de fleurs\nEt l'onde nonchalante aux rythmes de viole\nContait le doux mystère enivrant des ailleurs.\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1073, "texte": "                 LE VISAGE ÉTRANGER                         501\n\nFleure grave! Mes yeux que l'éclair des épées\nN'avait jamais ternis dans leur limpidité,\nPlus éblouis qu'au jour des rudes équipées\nLoin du passé défunt s'emplissaient de clarté!\n\n\n« O fontaine! sourire éperdu de lumière\nQui recèles en toi tant d'avril et d'hiver,\nJe veux, avant d'entrer dans l'ombre du mystère,\nTe confier l'image de mon printemps      vert!\n\n\nSi quelque blonde enfant vient mirer dans ton onde\nSa lèvre rouge et ses cheveux flottant au vent,\nJe veux que ma rancœur attriste l'enfant blonde,\nQu'elle rêve d'amour et s'en aille en rêvant! »\n\n\n... Et j'ai courbé mon front vers la vasque d'eau vive;\nHorreur ! dans le flot d'ambre clair et de cristal,\nJe vois — ô face d'ombre, inconnue et pensive! —\nUn jeune archange sombre au sourire fatal!\n\n\nEst-ce là le visage étrange de mon âme\nTransformée au reflet de ses rêves passés?\nQu'importe! 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On a même perfectionné le procédé et les rébarbatifs qui\nvoudraient se soustraire aux interrogatoires, les reçoivent à présent, propre-\nment imprimés, par la poste, à domicile !\n   Dernièrement, Durendal elle-même, demandait ainsi leur sentiment aux\nécrivains belges sur la nécessité d'instaurer à l'Académie nationale une sec-\ntion accessible aux littérateurs. La réponse fut unanimement négative et\nl'unique et, d'ailleurs, précieux résultat de cette enquête fut de nous apprendre\nce détail paradoxal que ladite Académie compte une section des belles-lettres\nouverte à tout venant — sauf aux écrivains !\n   Plus récemment, une autre revue belge s'enquérait par circulaire de la\nquestion de savoir s'il existe, actuellement, des tendances communes aux\nécrivains de nationalité belge, tendances originales et caractéristiques d'une\n école nationale.\n   Encore une fois, l'on vit régner entre tous ceux qui répliquèrent à cette\nindiscrète interrogation, le plus harmonieux accord : ils déclarèrent, d'une\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3369, "texte": "                            LES LETTRES BELGES                                503\n\nseule voix, que les littérateurs belges ne manifestaient d'aucune tendance\ncommune. Certains dirent même pourquoi et qu'ils le regrettaient.\n   En somme, rien de plus vrai. L'âme belge, dont on nous rabattit, jadis, les\noreilles, n'existe point; c'est un mythe, une entité scolastique ou, si l'on pré-\nfère, politique. Elle ne pourra commencer d'être que lorsque la fusion des\ndeux races, flamande et wallonne, sera accomplie; en un mot, jamais. Il\nimporte peu qu'en certaines villes, par exemple Bruxelles — qui doit, en\npartie, à ce fait sa physionomie spéciale — les métis prédominent. Les deux\nrégions du pays n'en conservent pas moins des caractères, des traditions, un\ngénie complètement distincts.\n    On a essayé de définir ou, pour mieux dire, d'inventer l'art wallon. Tenta-\ntive vaine; il y a eu, il y a encore des artistes wallons; d'art wallon, point.\nCelui-ci, sauf quelques particularités, négligeables, du reste, s'est toujours\nconfondu avec l'art des contrées limitrophes, n'a jamais connu d'existence\nindépendante et vraiment originale. Encore aujourd'hui, bien que quelques\nnoms illustres puissent être inscrits à l'actif de la wallonie, la majorité des\nartistes belges est d'origine flamande.\n    Quelle que soit leur filiation, au surplus, nos artistes se distinguent par on\nne sait quelle pesanteur probe de la conception; il semblerait que nos\npeintres et nos écrivains, ceux de souche flamande, surtout, aient besoin de\nplus de couleur et de plus d'adjectifs, de couleurs plus vives et d'adjectifs\nplus voyants que leurs confrères français. Ils ne savent ce que c'est qu'effleu-\nrer, suggérer, esquisser d'un trait subtil et délié ; il est de leur naturel de dire\ntout, avec surabondance et méticulosité. On serait d'ailleurs mal venu à leur\nen faire un reproche; on ne saurait exiger du tempérament plus lymphatique\nque nerveux, de la complexion sanguine et pléthorique du Belge, la promp-\ntitude de perception et la finesse de l'Athénien, du Florentin ou, même, du\n Parisien. Ses impressions intellectuelles lui parviennent lentement; sa\nflegmatique matérialité réclame, pour s'émouvoir, des sensations intenses et\n précipitées, qui ne lui deviennent sensibles, en quelque sorte, qu'à force\n d'éclat, de persistance, voire d'exagération.\n    La Belgique ne possède, en réalité, de véritable mouvement littéraire que\ndepuis 1830; auparavant, régnaient sans conteste les fabricants de cantates\n et de compilations officielles. Les jeunes gens qui débutaient il y a vingt ans\n sont, aujourd'hui, en passe d'être considérés comme des « perruques » par\n les innombrables cadets que leur audace, plus ou moins heureuse, leur a\n suscités.\n    Les compétitions sont devenues vives, les prétentions illimitées et, au\n milieu de la cohue et de la bousculade qui ont succédé, dans les lettres, au\n calme et à l'isolement un peu hautains de naguère, il s'agit de crier vigou-\n reusement, de porter un costume bariolé et insolite pour se signaler à l'atten-\n tion. De là le concours de désorganisation rhétorique, d'excès de style, de\n livres inouïs auquel nous assistâmes. L'art de ne rien dire florissait; rien,\n mais dans une forme retentissante et obscure, dont se délectait le délirant\n intellect des adeptes. A des objections timorées, la fière intransigeance de ces\n"}, {"page_pdf": 604, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3260, "texte": "504                               DURENDAL\n\n\nesthètes répliquait que telle était leur « idiosyncrasie », qu'ils sentaient de\nla sorte, et qu'au surplus, leur aversion pour la syntaxe était atavique.\nIls ne formaient, d'ailleurs, point une école; et chacun d'eux était incorrect,\navec originalité.\n   Cet individualisme, qui avait fini par sévir chez des gens sans individua-\nlité, s'élait montré dès le début chez les initiateurs du mouvement littéraire\nbelge. Unis par des principes généraux fort larges et tolérants — et qui,\nmalgré cela, ne tardèrent pas à paraître trop rigoureux à certains — ils\nrestèrent groupés, longtemps, firent campagne ensemble, mais ils marchèrent\nà distance, pour ainsi dire, parallèlement, chacun dans sa propre voie, isolé\net indépendant.\n   Cette prédisposition ombrageuse des écrivains belges à sauvegarder leur\npropre originalité a trouvé un adjuvant nouveau dans les conditions qui\nétaient faites, à l'origine, à la propagation de leurs œuvres. L'absence, long-\ntemps, d'un public étendu et d'éditeurs sérieux, l'antipathie manifeste de la\npresse quotidienne à l'égard de la littérature indigène, nourrirent chez les\nartistes de lettres le dédain de la publicité, des suffrages incompétents ou\nhostiles. On imprima, quand même, mais en des éditions à très petit\nnombre, tirées sur des papiers rares ou singuliers.\n   Il arriva ainsi que l'art de ces poètes et de ces prosateurs, aristocratique,\ndéjà, d'essence, devint de plus en plus raffiné et subjectif, toujours plus\ninsoucieux d'être apprécié et compris. C'était une littérature, une flore de\nserre, soustraite aux brutalités du soleil et du vent, — un peu maladive et\ncharmante. Il s'agissait bien moins d'être lu que d'exprimer, pour son propre\nsoulagement, dans un langage assorti, la rareté exquise de ses pensées ou de\nses sensations.\n   Mais il s'est trouvé, après quelques années et des tentatives simultanées\ndans tous les domaines, expositions, conférences, matinées littéraires, qu'un\npublic s'est formé, assez nombreux, et qui est à l'affût de toutes les « mani-\nfestations d'art ». Et, comme il est naturel, cette vulgarisation relative,\nl'élargissement du cercle, a entraîné un abaissement correspondant du\nniveau critique. Si l'on peut dire, la capacité de ce public spécial s'est étendue\nen superficie aux dépens de la profondeur.\n   Ce phénomène n'est, au reste, pas particulier à la Belgique et on peut\nl'observer également, en ce moment-ci, en France. La jouissance artistique,\npour la majorité des dilettanti n'est plus la satisfaction d'un goût fin et sur-\ntout intellectuel; c'est une fringale; l'appétence frénétique de sensations\nâpres, fortes, inconnues. Henry Maubel, dans ses Préfaces pour des Musiciens,\nparle ingénieusement des dypsomanes de la musique; les autres arts, la\nlittérature, surtout, ont les leurs, plus dangereux, peut-être, que ceux de la\nmusique et prêts à acclamer toute expression nouvelle, dans l'incohérence\nde laquelle ils se mirent. Et force est de constater que, momentanément, sans\ndoute, c'est aux œuvres de cette catégorie que va le succès. Nous ne le discute-\nrons pas; il est évident que, pour quelques-uns, tout au moins, il se légitime\npar une dépense énorme de talent, ou, plus exactement, de génie, d'un génie\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3104, "texte": "                             LES LETTRES BELGES                                 505\n\nabrupt et désordonné, incapable de refréner ses convulsions, de se plier à\nune logique et à une règle qui le mettraient dans toute sa valeur.\n  Au fond, si l'on voulait absolument classifier nos écrivains, il faudrait les\nsubdiviser en deux grandes écoles : les impulsifs et les réfléchis; les hommes\nde la sensation et ceux de l'intellectualité; les matériels et les spirituels, ou,\npour user de la définition maligne de l'un des plus éminents parmi les pre-\nmiers, les sincères et les gens de lettres !\n  Pas n'est besoin d'ajouter que, parmi les sincères, se rangent, à côté de\nquelques écrivains considérables, tous les déséquilibrés, les partisans de la\ndésarticulation de la langue, ceux pour lesquels la grammaire et, fréquem-\nment, l'orthographe sont — à l'égal du trône et de l'autel !— relégués au rang\ndes superstitions du passé ! Ils font profession d'être outranciers et subversifs\nen toutes choses; ce sont des disciples inattendus de M. Anatole France,\nanarchistes non, à son exemple, par l'artifice destructeur d'une logique spé-\ncieuse, mais d'instinct, avec ignorance et tumulte. Ils ignorent l'ordre et la\nmesure, cette politesse de l'esprit, c'est-à-dire, qu'étant incultes, ils ne connais-\nsent pas que celte qualité existe et leur manque. Leur rôle est de foncer\ntoujours, avec des cris ou d'enthousiastes hurlements, et ils foncent, en avant\nou en arrière, peu importe, pourvu qu'ils déploient l'aveugle et brouillonne\nénergie dont ils débordent.\n   Les autres, les intellectuels, téméraires, aussi, à leurs débuts, volontiers\nnovateurs et audacieux, ont été ramenés de plus en plus par la tendance\nnaturelle de leur esprit, par une culture plus libérale et plus étendue, par une\nplus grande abondance d'idées générales, au culte de la clarté, à l'appréhen-\nsion et presque au mépris des somptuosités superflues de la forme, à la\nrecherche des beautés purement intimes de la pensée qui illuminent la phrase\nd'un éclat noble et discret, étranger au luxe matériel des mots.\n   Cette inclination, exagérée chez quelques-uns, leur est même devenue\nfuneste. Elle a pris chez eux de telles proportions qu'elle les a insensible-\nment amenés à une sorte de scepticisme littéraire, à une telle crainte de\ntoute redondance, de toute expression sentimentale trop exaltée, que leur\nœuvre lyrique en est, depuis, restée interrompue. C'est, évidemment, la ran-\nçon de l'intellectualité trop nourrie d'elle-même ; l'excès de la réflexion\nengendre, parfois, la sécheresse, et une propension plutôt ironique. Et aussi,\nà considérer ses idées sous toutes leurs faces, à les apercevoir accompagnées\nde la contradiction ou du sourire qu'elles peuvent susciter, le poète, découragé,\nsent sa « chère force » l'abandonner...\n   Et c'est, peut-être, ce qui explique que le principal de la production litté-\nraire belge émane actuellement des impulsifs, dont l'inspiration errante et\nirréfléchie ne connaît point le danger de tels scrupules.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 506, "page_fin": 524, "titre_corps": "La Bruyère ardente", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "La Bruyère Ardente", "ancre_fin": "GEORGES VIRRES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 608, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1446, "texte": "La Bruyère Ardente\n\n                      LES deux semaines qui précédèrent l'anniversaire\n                        furent d'activités, de rivalités joyeuses, de\n                        tapages déjà. L a collecte avait été fructueuse.\n                        E n vue d'une remémoration aussi chère au cœur\n                        de tout vrai campinaire de Roek, chacun s'était\n                        piqué d'émulation et contribuait avec largesse\n                        aux dépenses ou travaux nécessités par les\n                        préparatifs de la fête. L e s pauvres diables,\nles mercenaires usés, courbés et tordus comme les saules\nchargés d'ans, avec entre leurs bras les efforts accumulés de\ntâches forcées, soutenues encore chaque jour dans un héroïsme\ntranquille, arrivaient en souriant de leurs mâchoires édentées,\npuis s'entêtaient dans un surcroît d'ouvrage qu'ils voulaient\ns'imposer en l'honneur du bourgmestre. L e u r s quelques\nsous de salaire gagnés après le trimage de la longue journée,\nc'étaient eux, les peekes, les petits vieux, cassés aux genoux,\nt r a î n a n t leurs sabots, salivant en tirant la fumée du court t u y a u\nnoir de la pipe, le contentement se révélant sur la figure par\nl'ovale — arquée depuis le menton jusqu'au nez de chaque côté\n\n\n  (1) Extrait du prochain livrede notre collaborateur M. GEORGES VIRRÈS : La Bruyère\nArdente, un roman de mœurs patriales qui paraîtra le 1 er octobre.\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2103, "texte": "                      LA BRUYÈRE ARDENTE                     507\n\nde la bouche — et qui se creusait en deux lignes plus profondes\nparmi les mille rides de leurs faces jaunies; c'étaient eux, les\npeekes, venant rejoindre ceux qui travaillaient à la décoration\ndes maisons et des rues. Ils avaient des voix qui essayaient de\ngais propos, ainsi que des cloches fêlées qui sonneraient pour\nune fête. Ils soulevaient, à trois et à quatre, de longs poteaux\npeinturlurés, et leurs pantalons rapiécés, étriqués et de cou-\nleurs vagues, se tendaient et se bossuaient sur leurs fesses, car\nde gros os pointaient sous l'étoffe. Ils se hâtaient lorsqu'un\nobjet faisait défaut, ils se hâtaient d'aller le prendre à trébu-\nchantes enjambées, et revenaient portant soit un outil, soit des\nverdures, muets à cause du souffle qui leur manquait mainte-\nnant; et les jeunes leur laissaient ces faciles contentements,\nheureux de cet unisson de tous les cœurs, de l'accord de toutes\n les volontés. Alors le soir envahissait le ciel. Les petits vieux\n pauvres amenaient dans l'heure grise, un renouveau d'entrain,\n et les premières lumières surgissant aux fenêtres, se diffusant\n dans l'obscurité, des appels s'entendaient près des cabarets.\n  — Hé, là-bas! Nolleke! Pierke!\n   Les tâcherons ratatinés clopinaient vers le banc, devant les\nmaisons à boire. Des gars remuaient dans leurs bragues la\nmenuaille des piécettes de nickel. Et, le chef branlant, les vieux\nbuvaient la pinte qui leur était offerte, avec des délices qui\nfaisaient larmoyer leurs yeux. Des femmes rejoignaient les\nhommes. La conversation mêlait les timbres gutturaux des\nvoix.\n   — Il manque vingt pins pour l'ornementation de la rue de\nBeeringen.\n   — C'est Deput qui les donne; nous les prendrons dans son\nbois. N'est-ce pas, Deput?\n   Celui-ci, avec une nonchalance pleine de fierté, répondait\naffirmativement.\n   — Et les drapeaux, vous n'avez pas pensé aux drapeaux,\n Lambert?\n   — Le sacristain a obtenu de monsieur le Curé tous ceux qui\nservent à l'église.\n   — Tous, ajoutait simplement Deput.\n   Ici une opinion émise qui brouillait les avis :\n"}, {"page_pdf": 610, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1778, "texte": "508                          DURENDAL\n\n\n\n    — Ainsi placé cela sera laid!\n    — L'arc de triomphe doit être élevé en face de la maison du\nbourgmestre.\n    — Non! A l'entrée du village. J'ai vu cela à Hasselt, lors des\nfêtes de la Sainte-Vierge.\n    Des filles s'asseyaient auprès des garçons, et les chuchote-\nments des confidences amoureuses les isolaient au milieu des\ndiscussions.\n    Soudain des pas pressés.\n    — Fons! criait-on.\n    Le rousseau se plantait devant les paysans et exhibait un\ngrand paquet, dont la couleur blanchissait l'ombre.\n    Tous s'exclamèrent : « — Les affiches! »\n    — Voilà! dit Fons. Il mouillait ses doigts, et déroulait une\nlongue feuille, qu'il offrait, au hasard, à l'une des vingt dextres\ntendues, impatientes d'agripper le placard.\n    Les paysans se sont levés. Deput ordonne : « — Donnez-moi\nça! » Il étend, sur la table, l'affiche jaune. Déjà deux garçons\nont fait flamber des allumettes. Dans la brève lueur, le titre en\ncaractères énormes barre le haut du programme : Fêtes anniver­\nsaires à Roek.\n    Il y a une émotion dans le groupe.\n    En ce moment le sacristain fut bousculé. Des villageois le\nrepoussèrent, se penchèrent avidement et fixèrent le bas de\n l'affiche.\n    Un instant de petites flammes grésillent.\n    — Paul Vanhout! Lambert Steegmans! Kriekel!... Chaque\nmembre de la commission a lu son nom imprimé au-dessous du\n programme.\n    A peine un silence entoura-t-il les fiertés et les admirations,\n chacun regardant dans sa pensée, que la voix gouailleuse de\n Fons s'éleva sur de hautes notes :\n    — Je garde, mon cher Deput, quinze exemplaires de l'affiche!\n     Le sacristain était bougon : « Il avait rédigé l'ordre des fêtes,\n il disposait du programme. On s'occuperait le lendemain de\n coller les placards. »\n"}, {"page_pdf": 611, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "                    LA BRUYÈRE ARDENTE                     509\n\n  — Alors je les prends sans votre permission !\n  Fons ramassait les papiers. Deput voulut le suivre, tandis\nqu'il gambadait autour du groupe, mais sa bedaine était trop\npesante et l'impertinent garnement trop agile.\n  Les paysans s'amusaient et brocardaient le pauvre lourdaud.\n  Celui-ci s'arrêta; il était furieux :\n  — Je ne m'occupe plus de rien! Cherchez donc un autre\ndirecteur de la fanfare, un autre rédacteur qui parlera de vous\ndans le journal!\n   Ce défi de son importance le soulagea. Il rentra chez lui,\nconvaincu qu'il venait de désoler tout le village.\n\n   Le village! Chaque journée l'embellit de fringants atours.\nDes mâts élèvent vers la nue l'enrubannement des oriflammes.\nElles flottent, allègres, agitant les rudes couleurs nationales,\nnoires, jaunes et rouges; mariant les teintes consacrées à\nMarie, l'azur et le frémissement des lys, ou l'ocre du drapeau\npapal et la flambante bannière pourpre du Très Saint Sacre-\nment. Chaque venelle, plantée de gonfalons, s'irradie dans le\nsoleil de la gaîté multicolore, ou s'étend à l'ombre des sapins,\ndressés devant les maisons, dans la coulée de lumières vertes,\nmais là aussi les étoffes voyantes se balancent sous la brise,\nsuspendues à des cordes qui relient les arbres en une immense\nronde de joie.\n   Des fleurs. Les scabieuses pensives dans la candeur des\ntapis de sarrasin ; les thyms semant les parfums ; les bruyères\n et les abeilles au-dessus d'elles, vibrantes dans des lueurs\n d'améthyste. Ces fleurs bordent l'avenue qui s'ouvre à la\n Grand'Place devant la demeure de Vliebers, et les décors syl-\n vestres s'amalgament aux fleurs. Branches dentelées du chêne;\n feuilles d'aulnes aux dessous d'argent; charmes dont les ver-\n dures se découpent comme des palmes ; friselis des légers\n bouleaux; rigidité des buis; élégances du frêne; et enfin l'arc\n de triomphe, solennellement dressé dans l'apprêt de ses plantes\n rares : des thuyas enlacés s'arrondissent en un dôme, piqué\n  des grands pétales jaunes du tournesol. Un kiosque, monté sur\n  des tonnes mais habillé de cotons guèdés, a été construit au\n  milieu du marché, que bordent d'une part, en demi-cercle, des\n"}, {"page_pdf": 612, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "510                              DURENDAL\n\n\nmaisons claires, de l'autre côté, vers la lande, de hautes haies\nd'acacias.\n    E t le ciel fut bleu. Des caravelles neigeuses traversaient\nquelquefois les flots vermeils du grand astre. Septembre s'attié-\ndissait. L e s fortes haleines de la terre montaient du soc des\ncharrues. L e s horizons pâlissaient. Dans la profondeur des bois\nla nuit demeurait tapie, jusqu'au frissonnement lumineux de\ntout le firmament. L e soir, le chant d'une vachère s'évasait\nsous les scintils d'étoiles, dans les ombres déjà. E t le dernier\njour avant la fête, un samedi, à la vesprée, l'occident se couvrit\nd'ambre, le soleil descendit sous la voussure des ors, et soudain\nl'auréole éclatante se dilua j u s q u ' a u x blondeurs, où t r a n s p a r u t\nl'azur.\n    L e s fenêtres étaient ouvertes, le soir entrait aux logis accueilli\ncomme un ami dont on souhaitait a r d e m m e n t la venue. Accou-\ndés aux châssis, en manches de chemise, dès maintenant rasés\nde frais pour la solennité du lendemain, on voyait des paysans\nréjouis par la certitude du beau temps. C'était l'objet de\nchacune des phrases qu'ils se lançaient. Ceux qui passaient\n dans la rue se rendaient, à leur tour, chez le barbier, — retar-\n dataires ayant dû donner un dernier coup de main à la besogne.\n    L e barbier rasait précisément les bajoues de Deput, q u a n d\n entrèrent dans sa chaumière deux garçons, et soudain, aux\n premiers mots des arrivants, une grosse joie dilata les rates.\n Comme D e p u t avait participé aux rires, ouvrant la bouche toute\ngrande et exhalant des « — H a ! H a ! » l'opérateur le balafra\n d'importance. L e sacristain ne s'en aperçut même pas.\n    « Elle était bonne, celle-là. L ' i m p a y a b l e F o n s ! » D u coup,\n le sacristain lui pardonnait ses insolences de l'autre soir.\n    Les deux garçons revenaient du hameau, et contaient :\n    — F o n s a collé des affiches dans tout Botsem !\n    — Même sur la porte charretière de la métairie à D e r b a t !\n    — E t ça tenait ferme! On a d'abord gratté, puis comme la\n couleur s'enlevait en même temps que le papier, il a fallu\n éponger les affiches avec de l'eau chaude. Il y avait là un\n rassemblement, et des gens osaient rire. J'ai déclaré bien h a u t\n que ça dépassait la permission, car Derbat me regardait de\ntravers, et ses salariés ne demandaient q u ' à venger le baes sur\n mes épaules.\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2330, "texte": "                       LA BRUYÈRE ARDENTE                          511\n\n\n  — Derbat nous a crié : « Dites-leur qu'ils s'en repentiront,\nau village ! »\n   L'hilarité narquoise reprenait avec les réflexions bouffonnes,\nque la bonne farce provoquait à chaque instant.\n  D e p u t « n'avait pas deviné celle-là! » Il remuait les lippes;\nun filet de sang se coagulait sur son menton; il mit son chapeau\nde paille avec un geste résolu et rajusta ses lunettes avec une\nvivacité inhabituelle. Après tout, lui, l'auteur du programme\nde la fête, il pouvait se targuer d'une complicité! Quand il\nsortit de chez le barbier, il s'adonnait déjà à la satisfaction\nintérieure de savourer son coup d'audace. Un quart d'heure\naprès, le village entier était au courant de l'aventure. A la pre-\nmière personne rencontrée, D e p u t avait dit : « — Fons et moi,\nnous avons joué un fameux tour à D e r b a t . . . »\n   Il triomphait encore en se mettant au lit. Cependant\nM a d a m e D e p u t fut réveillée vers minuit. H y a c i n t , sur son\nséant, en proie à un mauvais rêve, s'imaginait que Derbat était\ndevant lui, m u n i d'un gourdin et louchant affreusement en\nretroussant ses manches.\n   L e sacristain, terrifié, joignait les mains et protestait\n  — Ce n'est pas moi, c'est Fons qui est le coupable!\n\n   L e dimanche, selon les prévisions, eut dès l'aurore la joie du\nciel limpide. L'aiguail festonnait les branches de dentelles\nnacrées, la fraîcheur montait parfumée dans l'air tranquille, et\nles gouttelettes s'évaporèrent bientôt dans les rayons du levant.\n   Ce fut d'abord un hommage rendu à D i e u . L a commission\ndes fêtes alla chez J a n Vliebers, le complimenta au nom des\nhabitants, loua le Seigneur qui l'avait conservé à leurs affections\nd u r a n t vingt-cinq années, puis tous se rendirent à l'église, pour\ny dire leurs grâces devant la présence tangible du Maître.\n  L e temple tressaillit dans les échos de l'orgue, dans les accords\ndu Graduale que les chantres rustiques scandaient à pleins pou-\nmons, r y t h m a n t les harmonies latines avec la rudesse de leurs\ngosiers flamands ; malhabiles, mais gonflés de la foi primor-\ndiale et dont le cri avait l'audace des apostolats. Ainsi, comme\nun souffle de son âme c o m m u n e , passaient, au-dessus de la\nfoule prosternée, les résonnances frustes, les cantiques rudoyés\n"}, {"page_pdf": 614, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2492, "texte": "5l2                          DURENDAL\n\n\nsur des timbres sauvages mais élargis j u s q u ' a u x paroles de la\nrace. E t tous priaient, remuaient les lèvres, se sentaient à\nl'unisson pour remercier Dieu et pour l'implorer à nouveau.\nLes pater, les ave, étaient murmurés dans une ferveur, que les\néclats du plain-chant exaltaient j u s q u ' a u x émois brûlants. Il y\navait une volonté de forcer la main du Seigneur, de le con-\ntraindre par la puissance des oraisons à l'octroi de leur suppli-\ncation. J a n Vliebers exposait les mérites des siens. Il était\nagenouillé dans le chœur et levait sa tête blanche vers le\ntabernacle, qu'auréolait la flamme des cierges au travers du\nnuage de l'encens. Mina, près de Manus, attachait son regard\nsur l'autel. Elle imaginait la splendeur celée dans les appa-\nrences sacrées, pâle sous ses cheveux noirs, ses yeux noirs allu-\nmés au feu de ses évangéliques ardeurs. L e prêtre célébrait le\nSacrifice avec les mêmes intentions : afin que la puissance du\nSauveur détournât, de sa Campine, la calamité du triomphe\nde l'étranger. A la fin de la messe, il bénit les fidèles avec\nl'ostensoir d'or. L e Tantum Ergo emporta dans l'envergure de\nl'hymne toutes les voix des assistants. L a prière s'élançait dans\nla nef comme pour un assaut; le chant s'enflait, chargé de\nvaillance, tandis que les mains étaient jointes. E t le geste même\nd'humilité avait le frémissement des muscles. Ils étaient enfants\nde Jésus, mais le fief du Maître s'appelait Roek; les félons de\nsa terre étaient aussi traîtres à Dieu, et la pensée d'un châti-\nment, dont ils seraient les exécuteurs, attisait en leurs cœurs\nles flammes de piété.\n   L e Bourgmestre sortit le dernier de l'église. L a foule s'était\nmassée devant le portail. Q u a n d Vliebers parut, un paysan\nfrappa dans ses mains. Alors tous les hommes crièrent à trois\nreprises : «— Hoezee! Hoezee! Hoezee!» Ils aspiraient chaque fois\nen levant les épaules, puis poussaient les hourras avec une vio-\nlence telle, que leurs blouses remuaient sur leurs ventres.\nLorsque la dernière exclamation eut ricoché contre les murs et\néparpillé ses éclats, les villageois défilèrent devant le Bourgmestre.\nT o u r à tour ils lui serraient la main, la secouaient d'une poigne\nfortement agrippée et disaient : « — Proficiat!» L e u r s regards\ns'unissaient au regard de Vliebers dans une muette éloquence.\n  L a foule s'écoulait, ressaisie par le songe taciturne de son\nsang. Elle reprenait — après l'heure de transports religieux —\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "                      LA BRUYÈRE ARDENTE                        513\n\n\nla rêverie des immensités de paix, l'habituelle communion de\nl'être et des choses sous l'infini du ciel, devant les étendues sans\nbornes. Ainsi ces contemplatifs de la terre flamande. Ils por-\ntaient l'image, impuissants à la formuler. Artistes scellant à\njamais dans leurs cerveaux de primitifs, toute l'émotion d'une\naurore, toute la tragique beauté d'une agonie de lumières, et\nvivant seuls devant de merveilleux trésors. A l'extérieur balourd,\nmâchonnant des mots qui tombent comme des ferrailles, rétifs\naux nuances de l'expression, telle attitude plastique, telle émo-\ntion surgissant des profondeurs de leurs rétines, révèlent soudain\nle poète latent dans le plus massif remueur de terre. E t leurs\nplaisirs seront naïfs, comme ceux des enfants. Ou sous le coup\nde la poussée physique, les joies ventrales des kermesses de\nbeuveries et mangeailles et toutes licences de chair briseront le\nsilence de leurs gestes, ou la colère qui grise comme l'alcool\ns'exacerbera terrible et agitera le drapeau de haine, noir et san-\nglant. Mais la vie coutumière les ramènera aux paroles simples\net d'habitude, à la tradition de leurs actes. Toujours isolés dans\n le tréfonds de leurs cœurs; plus proches de Dieu; envahis par\n la gloire mystérieuse de ses apparences, dont nul verbe de leurs\n lèvres n'a jamais libéré l'effusion.\n\n\n   Les femmes étaient rentrées chez elles, et déjà les cheminées\nfloconnaient  au-dessus des maisons. Les hommes se prome-\nnaient par petits groupes. Ils allaient admirer, encore, l'enfilade\ndes rues pavoisées, toute la joie des couleurs qui s'allumaient\nparmi le matin vermeil. Quelques-uns aussi gagnaient les\nestaminets luisant de recurages, aux briques rouges semées\nd'arabesques de sable fin, et où les étains, tels que des disques,\nbrillaient tout blancs dans la claire journée. L e relent persis-\ntant des bières s'échappait par les fenêtres et, sur le chemin,\ndes garçons aspiraient goulûment l'odeur de la boisson, se pro-\nmettaient des lampées, et le désir leur titillait le gosier. Aux\ndouze coups de m i d i , les paysans commencèrent à regagner\nleurs demeures. Des voix montées de ton résonnaient devant\nles portes. Il y avait des patauds que les premières liba-\ntions surexcitaient un peu. Ils portaient la casquette en arrière,\nsur le sommet du crâne, prenaient des airs conquérants, et\nlançaient le jus de leur chique avec des intentions d'élégance.\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": "514                         DURENDAL\n\n\n\n Quelquefois une ménagère impatientée hélait son mari et ses\n fils qui s'attardaient devant une ornementation dont ils étaient\n les auteurs. Tous, en se quittant, se donnaient rendez-vous aux\nréjouissances de l'après-dînée. Le village, comme un bouquet,\ns'épanouit silencieusement pendant l'heure des repas. Les\ntâcherons, à table, prièrent devant les assiettées, avec un courage\nqui refoulait les pensées étrangères à l'oraison, les pensées allant\nà l'envie des plats remplis des ragoûts de kermesse. Puis les\nfourchettes piquèrent à même les portions, et les mâchoires\njouèrent, les papilles se dilatèrent, les joues se gonflèrent. Le\nplaisir de savourer les tranches de viande et les boudins roulés\nentre les choux odoriférants, la reconnaissance des savoureux\nfumets, retrouvés après les maigres pitances journalières, occu-\npaient les rustiques à l'exclusion de tout propos qui aurait trou-\nblé cette jouissance profonde. La plupart des paysans osaient ces\nprodigalités aux quatre grandes fêtes de l'année. Chez les très pau-\nvres, aujourd'hui, Vliebers avait distribué les quartiers de porcs\ntuésàleursintentions. Des petiots, pour la première fois, goûtaient\navec étonnement ces nourritures sapides qui glissaient une dou-\nceur sous le palais. Les parents voulaient calmer leurs appétits\nde jeunes loups, aiguisés par ces mangeailles neuves et si délec-\ntables; la mère enlevait à temps de suffisants reliefs qui devaient\nêtre reservis le lendemain. Les villageois les plus cossus\ns'offraient les meilleures volailles de leurs basses-cours. Les\npoulets rissolés étaient déposés sur la nappe; le beurre les\nlustrait d'appétissants reflets ; d'avance chacun guignait son\nmorceau préféré. Mais aucune cabane ne se privait des crêpes\nde sarrasin — la « bouquette » de Campine — qui excitait des\naffections jalouses. C'était le mets du pays, celui que les gens de\n Hesbaye ne sauront jamais apprécier. Il était des agapes excep-\ntionnelles comme des repas piteux, où souvent il tenait lieu de\ntout autre aliment. C'était le fruit même de la contrée, de la\nterre des sables et des genêts, et il était prisé à l'égal d'une\nfriandise. Il avait le parfum âpre du sol; quand on l'enduisait\nde sirop, sa pâte exhalait l'odeur de la lande fleurie. Des tartes\naussi réjouissaient les tables. Les unes dorées, chargées de riz\njaunis au safran, d'autres noires, faites de pruneaux écrasés,\ntoutes d'une immense circonférence et grosses de trois doigts.\nAvec le dessert, les estomacs étant pleins, les pots à bière étant\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2542, "texte": "                         LA BRUYÈRE ARDENTE                           5l5\n\n\nvides, les langues se déliaient. Si les pensées s'enlisaient dans\nla douceur des digestions, machinalement, des garçons enton-\nnaient q u a n d même les romances. Les filles avaient des voix\naigres et perçantes qui, au refrain, brodaient de fausses fioritures\nsur le chant grave des h o m m e s . Dejà des paysannes secouaient\nl'indolence qui s'appesantissait sur leurs membres et faisait\ncligner leurs yeux. Elles levaient les plats de dessus la table,\nréclamaient l'aide des enfants, engageaient un chacun à leur\ndonner un coup de m a i n . L e s j e u x populaires devaient avoir\nlieu à quatre heures, les maisonnées au complet désiraient jouir\nde ces amusements.\n    L a fanfare traversa la G r a n d ' P l a c e , s'engagea dans l'avenue\nfleurie qui conduisait à la maison du bourgmestre. Les instru-\nments stridents scandaient un pas-redoublé. D e p u t marchait\nfièrement près du premier rang des musiciens ; il s'épongeait,\nm a r q u a i t le pas comme u n troupier, et, en mesure, grimaçait\ndes lèvres à chaque temps de la m u s i q u e . Les blousiers accou-\nraient, se pressaient les uns contre les autres, pour mieux voir.\nJ a n Vliebers apparut sur le seuil de sa demeure. L a commis-\nsion des fêtes le congratula de nouveau, mais le tapage des\ncuivres rendait toute parole illusoire. Manus, à son tour, sortit\nde la maison. Derrière lui, Mina souriait doucement. L e père\net son fils se joignirent au groupe organisateur. Les commis-\nsaires ouvrirent leur rang. Ils donnèrent la place d'honneur au\nbourgmestre, qui se trouvait ainsi au milieu d'eux. Pénétrés de\nleur importance, ils avançaient, levant la tête, faisant bomber la\npoitrine sur laquelle s'étalait un sautoir rouge qui passait au-\ndessus de l'épaule et dont les bouts étaient noués sous le bras\ndroit. L a musique suivait immédiatement et, dans un nuage\nopaque de poussière, tout Roek se précipitait à la suite du cortège.\n   U n e estrade avait été élevée à l'entrée du village, au milieu\nde la route vers Botsem. L e chemin s'élargissait à cet endroit.\nD e chaque côté le gravier s'étendait en une surface plane, et\nc'était là l'emplacement choisi pour les jeux populaires. U n e\ncorde, attachée à des poteaux plantés en cercle, délimitait\nl'emplacement des joutes. J a n Vliebers monta les degrés de\nl'estrade, et aussitôt le signal des réjouissances fut donné.\n   Les plus francs lurons du village bondirent dans l'enceinte.\nFons-le-rousseau provoqua d'emblée la débâcle des retenues.\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2535, "texte": "516                           DURENDAL\n\n\n\n Des rires et des cris saluèrent son premier exploit. Successive-\n ment il avait infligé des crocs-en-jambe à cinq concurrents qui\n mesuraient le sol, battant des pieds et des mains. Comme ils se\nrelevaient, furieux, et déguisaient des protestations, le drille\ns'était précipité vers un récipient posé près d'une m a n n e pleine\nde plumes, au centre de l'arène. Il s'empara de la louche plon-\ngée dans le vase, il la retira chargée d'une pâte sirupeuse. Il\ncourait de l'un à l'autre, leur enduisant consciencieusement la\nfigure. Les hommes étaient affreux; les visages étaient violâtres,\nbouffis comme si une lèpre les eût mangés. Des trépignements\nagitaient la masse des spectateurs. Les garçons s'offraient à\ntous les regards, tournaient de toutes parts leurs têtes masquées\nde cette substance gélatineuse qui déglutinait le long des joues,\net ils s'efforçaient par leurs grimaces d'exalter encore l'enthou-\nsiasme de la foule. F o n s , à son tour, s'oignit; sur son nez il\néchafauda une p y r a m i d e luisante. T o u s l'interpellaient, échan-\ngaient des suppositions, espéraient de lui une nouvelle farce,\ndont l'attente agitait déjà leurs épigastres. U n e clameur monta,\ns'élargit dans le ciel, répercuta le cri immense de la liesse :\nF o n s , tout à coup, s'était jeté vers les spectateurs. Il avait saisi\nla taille d'une grosse villageoise qui se trouvait au premier\nrang, et il la serrait contre lui, il l'embrassait à pleine bouche,\net son nez se promenait amoureusement sur la lace potelée de\nla rustaude.\n\n   Les autres joueurs s'étaient approchés de la m a n n e aux\nplumes. Au fond de celle-ci se trouvait cachée une pièce d'argent\nqu'il s'agissait de prendre avec les dents. Les garçons plon-\ngèrent dans le panier, retenant leur respiration. On voyait\nremuer leurs épaules. Quand ils se redressaient, ils avaient le\nchef empenné. Ils semblaient être de chimériques oiseaux de\nrêve. Mais le peuple ne s'intéressait qu'au résultat de ce jeu.\nL e temps des grimaces était passé. E u x aussi, les concurrents,\nsongeaient uniquement à l'écu de cinq francs qu'il fallait dispu-\nter à des rivaux. Enfin il y en eut un qui fit un geste de la main ;\nil montrait sa bouche, il prit la pièce et leva le bras très haut.\nU n e question courait la foule. « — Qui est-ce? — Qui est-ce? »\nL e vainqueur passa sa manche sur la figure. On ne le recon-\nnaissait pas encore. Il se frotta des deux m a i n s ; les plumes se\nfixaient à ses doigts, il essuyait ceux-ci à sa veste. « — C'est Jef\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "                      LA BRUYÈRE ARDENTE                         517\n\n\nde chez les Voskes! — C'est Jef de chez les Voskes ! » L e gars\nplissait dans un sourire sa figure gluante. Sentant l'admiration\nqui s'attachait à son adresse, il quitta l'arène, lentement, se\ntenant raide, tel q u ' u n automate. Il marchait un peu troublé,\nvoyant tout le monde et ne reconnaissant personne. U n e fillette\nl'arrêta. Ses yeux parlèrent avant ses lèvres. « — Och Jefke! »\nIl se ressaisit et mit sa p a u m e collante dans celle de la petite\nvillageoise qui tressaillit d'émoi.\n     L e programme des plaisirs se déroulait emmi la joyeuse\nattention. On devait maintenant enlever, au haut d'un mât\nenduit de savon, le « mai » de fleurs et de verdures. U n cochon\nde lait était réservé au triomphateur. Traditionnel exercice de\ntoute kermesse ! U n rustaud, en grimpant, frottait sans relâche\ndu sable à l'entour de la perche pour rendre celle-ci moins lisse.\nAprès avoir vidé ses poches, il allait aboutir au succès de ses\npeines. F o n s , cramponné au mât, essayait en vain de le\nrejoindre, et, dans un effort plus violent que les autres, il ne se\npriva pas d'être très incongru. L e malheureux, qui croyait\ndécrocher la timbale, sentit ses muscles se détendre dans un fou\nr i r e ; il glissa subitement le long de l'arbre, poussant sous lui\nson rival malhonnête. Encore une fois, la liesse se débrida.\nCeux qui avaient entendu criaient grassement le motif de se\ntordre. L'hilarité avait des houles; elle s'apaisait un instant, et\npuis plus formidable s'exaspérait dans des clameurs. Les cor-\nsages s'enflaient ; des commères en perdaient la respiration ; les\nenfants tapageaient en dansant; les hommes, pliés aux reins, se\nfrappaient les cuisses, et ils étaient secoués de hoquets, et tout\nhurlaient leur joie en renouvelant l'explication de la chute.\nCertains gonflaient leurs joues et imitaient le malotru. Non,\nrien ne leur valut une jouissance aussi totale! Au-dessus des\nderniers exercices — la drôlatique course aux brouettes por-\ntant la grenouille avec laquelle il s'agissait d'arriver au but, ou\nla lutte aux vessies sur l'équilibre instable d'une longue branche\n— le souvenir du rousseau malappris, seul, allumait la traînée\ndes ébaudissements.\n   L a mémoire des événements mauvais s'était dissipée. Un ciel\nde joie dominait Roek au déclin du premier jour de fête.\nL e bal s'annonçait sur la G r a n d ' P l a c e . Des lumignons trem-\nblaient dans les ballons de papier peint suspendus au kiosque.\n"}, {"page_pdf": 620, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "518                             DURENDAL\n\n\nLes premiers accords de l'orchestre donnèrent le branle. Manus\nvint avec Mina. J a m a i s on ne les avait rencontrés aux plaisirs\nde la danse. Ils se promenaient parmi les couples massifs qui\ns'efforçaient de ne point les bousculer.\n    Mais les heures de la nuit s'amoncelèrent dans la ténèbre\nardente. L e s instruments rauquaient. U n e folie s'irruait à\nprésent d a n s la sauterie des rustres. Les cabarets brûlaient\nl'ombre. Fouettés d'alcool, les hommes éructaient des paroles\nsauvages qui frappaient aux vitres. Des cris de femmes\nsecouaient la nuit énervée. Q u a n d , au levant, les nues pâlirent,\nl'ivresse s'attardait encore entre les brocs déversés, et les pro-\nmises pantelantes regardaient s'éloigner, dans l'aube blanche,\nceux qui emportaient leur cœur.\n\n\n    L a nouvelle journée naît au ciel comme un enfant souriant;\nu n peu de chair rose tressaille à l'orient, et le cri vermeil de\nl'astre remue la terre comme l'appel d'un nouveau-né. L'enfan-\nt e m e n t des clartés monte vers le zénith. D e l'urne lumineuse\ndébordent les ruissellements des ors amassés p e n d a n t la\nnuitée amoureuse. Cette fois encore les blanches scintillent,\ntoutes les gemmes allumées d a n s l'onde du soleil. L e s ori-\nflammes se tendent, leurs couleurs miroitent revivifiées sous\nle r a y o n n e m e n t du ciel. U n e à u n e , les fenêtres des chaumières\ns'ouvrent au jour, comme des yeux déclos après ce sommeil\nprolongé du lendemain des fêtes. J a n Vliebers voit l'avenue\nfleurie où l'ombre est criblée de tachettes lumineuses qui\ns'agitent sur le sol, ainsi qu'une étoffe précieuse aussi lamée\nq u ' u n e chasuble. Déjà le digne curé de Roek lui a rendu\nvisite. L e prêtre déversa tous les soucis de son brave cœur.\n« Il n'avait cessé d'agir. Il envoyait journellement quantité de\nmissives à toutes les personnes capables d'arrêter l'action néfaste\ndes ennemis de son cher village. » Dans son entrain à la salu-\ntaire besogne il tournait vivement la tête en tous sens, ses\ncheveux voletaient, leur blondeur rendue plus pâle par les\ntransparences du crâne. E n un instant, devant l'image des fidé-\nlités affirmées la veille, un rire heureux éclatait, et toutes ses\ncraintes paraissaient puériles. « O u i ! le bon Dieu serait avec\neux! » L e curé était entré dans la maison du bourgmestre, l'âme\ntourmentée, il en sortait, après la persuasion de ses seuls discours,\n"}, {"page_pdf": 621, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "                       LA BRUYÈRE ARDENTE                        519\n\nl'âme légère et gaie, à l'unisson de ce matin large ouvert\nà la vie, qui chante dans le ciel et sur la terre. Vliebers le regarda\ns'éloigner. Ses coudes se mouvaient, il foulait le tapis où les\nbroderies du soleil remuent au caprice de la brise, et sur sa\nsoutane glissait le jeu des rayons dorés.\n   Le vieux Jan se vêt de son sarrau le plus neuf, qui a des plis\nroides et luisants, et dont la toile d'un bleu obscur tombe jusqu'à\nses genoux. Il allume la pipe à tête calcinée et au long tuyau de\nmérisier, qu'il ne fume que les dimanches. Quand il est dans la\nrue, à peine depuis quelques moments, des gens qui l'ont\naperçu de l'intérieur des maisons sortent et, levant leur cas-\nquette, lui lancent un retentissant « Bonjour, bourgmestre! »\nQuelques hommes s'approchent, timides, la tête nue, puis\nbrusquement chassent la gêne, en une phrase bouffonne. Ils\nexaltent la valeur des cochons gras que le bourgmestre offrit à\neux, les pauvres. Les souvenirs des repas les rendent éloquents.\nIls rient de leurs plaisanteries, s'encouragent les uns les autres,\net leurs gestes vont de la bouche à l'estomac, comiques et tou-\nchants. Vliebers, à son tour, excite leur plaisir avec des paroles\njoyeuses. Les facéties, dans sa bouche, deviennent pour les\npauvres diables, l'exceptionnelle aubaine d'un esprit supérieur\nqui condescend à se rendre leur égal. Au milieu du groupe, le\nvieillard se tient très droit, souriant avec bonhomie. Il a pris,\ndans sa poche, un petit sac en cuir qui contient du tabac. Il\nouvre la blague et la tend au plus âgé de ses interlocuteurs, qui\ns'approche et bourre longuement sa pipe, car il presse fort le\ntabac. Puis les autres en font autant.\n   Comme Deput passe, très affairé, des partitions sous le bras,\nVliebers le hèle. Pendant quelques instants le sacristain\ns'oriente; ses yeux clignotent derrière ses lunettes; il baisse ses\npaupières, les fermant presque, et reconnaît le bourgmestre.\nCelui-ci marche vers lui.\n   Deput confie qu'une dernière répétition pour la fanfare a été\njugée nécessaire. « Mais aussi le concert sera tel, qu'il pourra se\nvanter, lui, le directeur, d'être seul à diriger une phalange\nd'amateurs de cette force! » Quand ils s'arrêtent devant l'école\ncommunale, ils entendent une horrible cacophonie : chaque\nmusicien répète, avec une patience inlassable, les traits les plus\ndifficiles des morceaux du programme, sans se laisser distraire\npar l'application identique de son voisin.\n"}, {"page_pdf": 622, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "520                            DURENDAL\n\n\n   Vliebers rencontre Manus et Mina. L a jeune fille se donne\nau charme de la journée. Sur sa figure, souvent grave, un clair\nreflet de bonheur, aujourd'hui, arrête son lustre. Elle se donne\nau vent qui l'effleure d'une caresse, aux choses, et vers elle\nmonte l'exhalaison des petites âmes muettes de la fleur, de l'épi,\nde la branche coupée, qui meurent dans les parfums. Mina s'en-\nvole avec l'oiseau au travers du flux éclatant dont les nues\ns'inondent. E t puis sa poitrine palpite à la bonté du regard\nd'un chien, arrêté au milieu de la route, qui remue la queue\nen levant le museau. A l'infini, devant elle, dans la buée de\nl'extrême horizon, le chemin s'imprécise et semble s'élever vers\nle ciel, porté par des ailes blanches de séraphins. E t Dieu l u i -\nmême se mire en la terre, et sa voix s'entend dans le bruit de sa\ncréation. Mina a entr'ouvert ses lèvres humides, son regard\ns'alanguit sous l'ombre de ses cils, elle serre le bras de son aimé.\n   — Comme je suis heureuse!\n   Surpris de son émoi, étranger au souffle de l'heure passant\nsur elle, le gars ne sent pas les battements de ce cœur mystique\npâmé à l'hymne vivant qui les entoure. Il a eu le sang remué\npar la veillée, pendant laquelle, au milieu de la folie d'amour,\nsa jeunesse aussi trépida de fièvres. E t une lassitude pèse sur\nlui. Ses yeux se détournent de l'émerveillement du ciel et, la\ntête basse, il marche à côté de Mina, ne démêlant pas la tris-\ntesse vague qui rampe près de lui et s'immisce dans le paysage\nfleuri de sourires.\n   Ils revinrent chez eux. A la G r a n d ' P l a c e , sur le kiosque, des\npaysans rangeaient déjà les pupitres, disposaient les chaises.\nE t bientôt, les repas étant achevés, le marché réunit la masse\ndes pacants qui voulaient s'enorgueillir à l'écoute des musi-\nciens de Roek. Encore une suprématie pour le village, un motif\nde fierté dont ils ne pouvaient pas se prévaloir là-bas, à Botsem!\nOn s'entassait autour du kiosque. L e s musiciens s'installaient\ndevant les partitions. Deput, fiévreux, donnait les derniers\nconseils; il essuyait ses lunettes; il rétablissait l'équilibre du\npupitre directorial, que bousculait la proéminence de son\nventre. Il avait chaud dès à présent; son front luisait comme un\nmiroir. Il eut soudain conscience de sa valeur, il se rappela la\ndignité dont il était investi. Avant de lever la baguette qui\nallait faire éclater le premier accord, il se retourna et promena\n"}, {"page_pdf": 623, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2660, "texte": "                         LA BRUYÈRE ARDENTE                             521\n\n\nun regard protecteur sur le public. L à , toutes les têtes se dres-\nsaient, les mentons étaient levés au-dessus des cous t e n d u s .\nL e s lèvres contre l'embouchure des instruments, l'oeil dirigé\nvers le chef, les exécutants attendaient le signal. D e p u t agitait\nses bajoues, et brusquement sa main dessina la première mesure.\nL e s cuivres s'emplirent des souffles, lancèrent les notes vibrantes\nd'un air de bravoure. L e sacristain hachait l'indication du\nr y t h m e avec une vigueur qui déterminait un frémissement de\nsa corpulence. Il pliait les genoux selon les nuances, aux piano\n il se rapetissait, aux forte il grandissait soudain, dressé sur le\n bout de ses souliers. L'approbation fut unanime après cette\n exécution. E t le second numéro du concert porta son charme\n sur la foule. C'était une valse lente, p e n d a n t laquelle le sacris-\n tain eut des remous qui inclinaient son torse, à gauche, à droite.\n  Les auditeurs manifestaient des contentements à voix calfeu-\n  trée : « — Comme ils sont forts ! » « — Vous allez entendre\n  mieux encore ! » U n vieux se laissait emporter au fil de la\n  mélodie. Il chantait avec les pistons qui détachaient la sim-\n  plesse du thème sur l'accompagnement profond des basses.\n  Il était béat, hors du monde, tout entier à l'ivresse des sons.\n  O n voulut l'obliger à se taire. Il n'entendait pas. « — T r a l a ,\n  trala, la la la... » Il reçut u n e t a p e sur la tête. Comme un\n  h o m m e qui s'éveille, le paysan demeurait ébahi et se frottait\n   l'occiput. U n e fioriture brillante perlait avant la reprise du\n   motif principal, les villageois se regardaient, quelques-uns\n   levaient la main, m o m e n t a n é m e n t inquiets q u a n t à la réussite\n   du trait, et puis la valse reprenait ses molles cadences, et leurs\n   bonnes faces se réjouissaient. Enfin on allait attaquer le mor-\n   ceau joué par les « Guides ». D e p u t , enivré du succès, ne dou-\n   tait plus que ses élèves s'en tirassent avec honneur. Il se grisait\n    dans l'attente. Il prouverait ce dont il était capable : on enten-\n    drait une musique de village se révélant à l'instar du meilleur\n    corps d'harmonie militaire. L e journal imprimerait cela, il\n    citerait son nom ! L e sacristain se lança d'un geste magnifique\n    dans la mêlée des cuivres et, tel q u ' u n conquérant, il mena lui-\n    même son t r i o m p h e !\n\n    Soudain, dominant les éclats de la fanfare, un vent siffla,\n  déferla, chargé de toutes les stridences de l'ouragan. U n e stu-\n  peur cloua les h o m m e s . A travers les arbres immobiles filèrent,\n"}, {"page_pdf": 624, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2476, "texte": " 522                         DURENDAL\n\n\naigus, des grincements qui térébraient ainsi que des vrilles. U n\ncharivari vacarma. Maintenant tous les bruits de l'insulte\nétaient perçus. L e village comprit. L e s musiciens dégringo-\nlèrent du kiosque. Les flèches déchirantes volaient, le tapage\ns'était augmenté du bruit t u m u l t u e u x de huées, de la discor-\ndance de chaudrons ou poêles que des bras devaient assommer\navec rage. Dans les remous du peuple, la colère s'égarait.\nToujours la volée déchirante de l'outrage passait, invisible et\ntenace, comme un ricanement vainqueur. Des gars, sans con-\nscience de leurs actes, couraient devant les maisons, revenaient\nsur leurs pas, repartaient, mais déjà vers la lande un courant\nentraînait la foule ; les gens traversaient la haie des acacias et,\nde l'autre côté, la mêlée des vociférations hourvarait; tout le\nvillage se précipitait à son appel rageur.\n    Manus Vliebers était arrivé l'un des premiers près de la\n manifestation de l'insulte. Il recula, stupéfait. Devant lui, il\n ne trouvait que des femmes. L e s paysannes de Botsem, les\n bras brandis, les poitrines haletantes, s'exaspéraient dans le cri\n de leur haine. Au premier rang, leurs visages étant rouges\ncomme le sang, elles sifflaient la fureur, les yeux hors de\nl'orbite. Q u a n d se montrèrent les villageois, elles avancèrent,\nencore plus provoquantes. Celles qui frappaient sur des mar-\nmites et traînaient et agitaient des tôles en un branle-bas de\ncombat, poussaient les autres. L e s autres, sous le nez des\npaysans, sifflaient, sifflaient, et la recrudescence de cette bordée\nfaisait gicler, comme d'un corps lardé de flèches, le sang des\nrancœurs, et toute cette masse de rustres devait enfin céder à\nla provocation. Déjà des garçons heurtaient les femelles en\ndélire; les cheveux des femmes tombaient des coiffes, se\ndénouaient en flammes blondes et rousses; les vêtements se\ndéchiraient aux prises des m a i n s ; dans le corps-à-corps les\npaysannes mordaient et griffaient, saoules de la douleur\nqu'elles pouvaient arracher aux rustres. A bout maintenant\nde toute patience, la lutte violente bandait les muscles des\nh o m m e s . Débarrassés de contraintes, les derniers arrivants fon-\ncèrent, les poings levés, et les coups pleuvaient sans merci et,\nstoïques, forcées par le nombre des ennemis, les femmes n'aban-\ndonnaient le combat que sous l'irrésistible ruée des pacants,\nfous, hallucinés, les cœurs tressautant à cette incroyable besogne.\n"}, {"page_pdf": 625, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2008, "texte": "                      LA BRUYÈRE ARDENTE                         523\n\n\n   Manus s'était retiré de la mêlée; une humiliation s'accrochait\nà lui. U n voile se déroulait entre son regard et les choses. L a\nscène confuse se cabrait dans sa cervelle, agrandie dans l'incer-\ntitude de ses contours, et la souffrance de ce rêve qu'il vivait,\npoigne par le ressentiment et la honte, cerclait son front et\nfouaillait sa figure.\n   Il n'entendait plus les cris qui, tels que des oiseaux blessés,\nmontaient encore parfois dans le ciel.\n   Alors une femme accourut. Elle s'était échappée furtivement\nde la b a n d e qui battait en retraite. Elle se précipita vers Manus,\nle bouscula, planta ses yeux dans les yeux de Vliebers, et ayant\nmis entre ses lèvres le sifflet que ses doigts crispés et tremblants\ncachaient, la fille lança de nouveau l'appel aux soulèvements\ndes violences.\n    Ils étaient seuls.\n    Manus reculait. Elle avançait et, impitoyable, la stridence\nde son insulte broyait les airs, secouait le gars, l'éveillait à la\nréalité de l'outrage.\n    Il mâchait son irritation.\n    Elle le frappa au visage.\n    Il sentit une bouffée chaude qui lui envahissait la face.\n    — Va-t'en !\n    L a femme regardait en lui. Il eut un frisson. Il baissait les\npaupières.\n     — Lâche ! L â c h e !\n     Manus brusquement soutint l'éclat de ses prunelles. Il fris-\nsonna encore. Il eut conscience de la beauté de la fille qui\n s'épandait en rayons, de ces deux yeux aimantés à tout son être\n tendu soudain vers elle.\n     C o m m e la main de la paysanne se levait pour la deuxième\n fois, il ferma les yeux. Il saisit la femme. Sa voix était ardente.\n     — Va-t'en!\n     Il lui rudoyait les poignets. Elle résistait à ses efforts et ses\n genoux glissaient entre ceux du gars. Il sentit battre une\n  poitrine, ses lèvres frôlaient des cheveux. U n e langueur descen-\n  dit de ses épaules, caressa ses reins, palpita le long de ses\n j a m b e s . Manus serra la fille presque éperdûment. Il gémit :\n     — Va-t'en...\n"}, {"page_pdf": 626, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 884, "texte": "524                           DURENDAL\n\n\n   Il dit doucement :\n   — Va-t'en.\n   Il ne lâchait pas ses bras. Ce fut elle qui se dégagea de son\nemprise nerveuse.\n   E t elle s'en allait; elle ne le regardait p l u s ; elle partait, la\ntête baissée. Il vit ses joues pourprées. Il demeurait immobile.\nIl la voyait courir dans l'envolement de sa r o b e ; ses mouve-\nments ondulaient dans la fuite, ourlés d'une volupté affolante.\n  Alors il apostropha deux paysans qui le contemplaient, stu-\npides. Sa colère montait; il se senlit pareil à un d é m e n t ; il\nhurla :\n  — Qui est-elle?\n  Les rustres aussi hurlèrent à sa d e m a n d e . On eût dit un\nblasphème qu'ils envoyaient avec la conscience de l'horrible\npéché. E n même temps leurs voix jetèrent :\n  — Julie!\n  — L a sœur de Derbat!\n\n      (Chapitre   IV.)\n\n                                                 GEORGES V I R R È S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 525, "page_fin": 529, "titre_corps": "Éducation et Psychologie", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "EDUCATION ET PSYCHOLOGIE", "ancre_fin": "HENRI MAZEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 627, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1928, "texte": "ÉDUCATION ET PSYCHOLOGIE\n\n\n\n\n                C'EST un heureux symptôme qu'un livre puisse paraître\n                  sous le titre : Esquisse d'un enseignement basé sur la psycho­\n                  logie de l'enfant. Ces pauvres potaches seraient-ils à la\n                  veille d'être délivrés de cette pédagogie « pour grandes\n                   tailles » dont les « Bon-marché » universitaires les affublent\n                   sans pitié? Souhaitons-le, et en attendant, examinons la\n                   coupe de l'uniforme nouveau que préconise M. Paul\n                    Lacombe.\n                       Il est séduisant; étoffes souples, chaudes, confortables.\nQuittons les métaphores. Appel fait à la curiosité, à l'amour-propre, à la\nforce du bon exemple. Pas de punitions; l'enfant insupportable renvoyé\nchez lui, voilà tout. Le maître, un ami plus âgé qui provoque les questions,\njoue l'étonné même, avoue parfois ne pas savoir, se laisse courir après bien\nplus qu'il ne devance. Les sujets d'enseignement tirés de tout ce qui\n entoure l'enfant, paysage, images, objets divers. Les connaissances néces-\n saires présentées dans un ordre logique et du simple au complexe, le chant\n avant la lecture musicale, le dessin et le chiffre avant la lettre, l'écriture\n en même temps, donc, que la lecture. Puis, concurremment les sciences\n physiques d'une part, les sciences morales de l'autre, mais les unes et les\n  autres, sans appareil de pédantisme, au gré des curiosités de l'enfant,\n  réponses à ses questions, et lectures, beaucoup de lectures; de la déclama-\n  tion plutôt que de la récitation ; peu de langues vivantes, et pas de langues\n  mortes; des arts, des arts manuels, du sport; les élèves s'enseignant les uns\n  les autres, apprenant ce qu'ils préfèrent, et par la vie commune de la classe\n   et de la recréation faisant l'apprentissage de la vie sociale qu'ils mèneront\n   plus tard, voilà.\n"}, {"page_pdf": 628, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3396, "texte": " 526                              DURENDAL\n\n\n    Tout cela est fort louable. Et s'il y avait à choisir entre le système actuel\n d'éducation, et celui que propose M. Lacombe, on ne devrait pas hésiter un\n instant. Mais du moment que nous raffinons sur l'idéal, ne pourrions-nous\n pas concevoir encore des améliorations? On ne discute bien que sur des\n nuances, a-t-on dit.\n   Et d'abord le plan que je viens de résumer a le tort de demander trop aux\nmaîtres; que de petites habiletés, que de souples finesses il leur faudrait\ndéployer! l'ancien système supposait tous les enfants aptes au travail le plus\naride et le plus abstrait, le nouveau exige de tous les maîtres une patience et\nune intelligence qui ne seront certainement le lot que de quelques-uns. Le\npère de famille seul serait capable, pour ses enfants, de cette sollicitude\ningénieuse, de cette finesse toujours en éveil. Il est vrai que la première\néducation, la seule vraiment digne de ce nom devrait être le fait du père de\nfamille et non du maître d'école, ou, suivant le mot de Michelet qui revient\nau même, l'éducation devrait être le fait de tous.\n   En outre, l'enfant dont notre auteur fait la psychologie est le petit enfant.\nC'est avant 7 ans que notre curiosité est insatiable : Papa, pourquoi ceci?\nPapa pourquoi cela ? Rien de mieux que de se servir alors de cette curiosité,\nde la provoquer, de la satisfaire en la piquant encore, etc. A partir de 7 ans,\nil se fait un changement dans l'esprit de l'enfant; sa curiosité est émoussée\npar la répétition de certains spectacles et par la satisfaction complète ou non\nque lui ont donnée déjà des réponses. L'enfant qui voit tout d'abord une\nlocomotive, demande : Comment ça marche-t-il? On lui répond : Il y a une\nmécanique dedans. Ça lui suffit; sa curiosité n'est pas celle du savant.\nD'autre part, l'amour propre naît, l'enfant questionne moins, parce qu'il veut\nmoins avoir l'air d'ignorer. Souvent, l'enfant se forge pour lui-même des\nréponses. Pour tous ces motifs, je crois qu'il serait imprudent de continuer à\ncompter sur sa soif scientifique après 7 ans, et qu'on peut user, avec discré-\ntion, dans l'enseignement de l'exposé et de la démonstration directe.\n   En troisième lieu, il est louable de chercher à rendre le travail aussi\nattrayant que possible, mais il ne faudrait pas se bercer de l'espoir qu'on y\narrivera toujours; moins encore faudrait-il supprimer le travail sous prétexte\nqu'il ne serait pas agréable. Pour apprendre n'importe quel instrument de\nmusique, il faut se délier les doigts par des exercices assez fastidieux. Pour\napprendre n'importe quelle langue, n'importe quelle science, il faut se\nrésigner à un certain nombre d'efforts de mémoire. C'est une question de\nmesure, mais il me semble que M. Lacombe a un peu trop l'effroi du pénible.\nPour l'enfant, tout travail est pénible en comparaison du jeu.\n   En quatrième lieu, M. Lacombe, à côté de mesures diverses tout à fait\nlouables, propose (et c'est là le gros morceau de sa réforme) de maintenir les\nsciences et de supprimer les langues. Je crains que, même à son point de vue\npsychologique, ce soit un mauvais troc, car le temps laissé libre du côté des\nlangues serait certainement reporté sur les sciences; les élèves feraient plus\nde problèmes, apprendraient plus de théorèmes, verraient faire plus d'expé-\nriences, auraient peut-être une teinture d'un plus grand nombre de sciences\n"}, {"page_pdf": 629, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3499, "texte": "                       ÉDUCATION ET PSYCHOLOGIE                             527\n\nspéciales, et je ne vois pas très bien quel profit beaucoup plus considérable\nils en retireraient, mais par contre ils ne sauraient plus un mot d'anglais ou\nd'allemand, et plus tard, certainement, le regretteraient.\n     M. Lacombe fait remarquer fort justement que l'éducation ne doit pas être\nun apprentissage particulier, mais une préparation générale à la vie. Il vaut\ndonc mieux apprendre au collège ce qui, plus tard, pourra être le plus utile.\n Or, les sciences sont moins utiles dans la vie que les langues; je n'ai jamais\n occasion d'extraire une racine carrée ou d'appliquer le principe d'Archimède,\n alors qu'à toute heure, pour lire un livre, pour correspondre, pour voyager,\n pour répondre à une question que me pose un étranger dans la rue, je suis\n bien aise de connaître une ou plusieurs langues. J'ajoute, ce qui est bien à\n considérer, que les sciences s'apprennent vite, et que si je ne sais pas le pre-\n mier mot de la trigonométrie ou de la cosmographie, je peux en quelques\n jours acquérir une idée générale de la science, tandis que pour parler passa-\n blement une langue, ou même seulement pour la lire de façon un peu\n courante, il faut je ne sais combien de semaines et de mois ; or ce n'est qu'au\n collège qu'on dispose de tant de temps, ce n'est qu'au collège qu'on a la\n mémoire assez fraîche pour emmagasiner tout un vocabulaire.\n     A ce point de vue, comme le travail scolaire est mal conçu ! Pendant six\n  ou sept ans, les personnes de mon âge ont appris chaque jour une dizaine\n  de vers latins, grecs, allemands, etc. C'est ce qu'on appelait la récitation des\n  leçons par quoi s'ouvrait toute classe qui se respectait; cela fait 7 ou 800,000\n  mots étrangers qui sont entrés dans notre mémoire, et d'ailleurs en sont\n  sortis. Etant donné que pour savoir une langue, il ne faut pas connaître plus\n  de 5,ooo mots, dont la moitié au plus à retenir solidement pour son parler\n  usuel, on voit qu'il y avait de quoi nous apprendre une quarantaine de\n  langues, plus qu'il n'en est parlé, certes, dans le monde civilisé I\n      Si M. Lacombe est l'adversaire des langues vivantes, à plus forte raison\n   est-il l'ennemi des mortes. Avec une ironie courtoise il se borne à « proposer\n   quelques doutes » sur les avantages qu'on prétend retirer du latin. Et il se\n   peut qu'il ait raison, mais il se peut aussi qu'on n'ait pas tout à fait tort de\n   douter de ses doutes.\n      Pour bien écrire en français, dit-on, il faut savoir le latin. Erreur, répond\n   M. Lacombe, voyez les dames! Il y aurait fort à dire ici, mais j'accorde la\n   chose. Le «bien écrire » (dans le sens des professeurs de style) est chose assez\n   futile; et surtout on peut véritablement bien écrire sans être latiniste. Pectus\n   est, etc.; à pédant, pédant et demi.\n      Le latin est une source incomparable de beautés artistiques. M. Lacombe\n   se gausse de l'argument. Il a raison. Au collège, nous vibrons plus à un vers\n    de Hugo ou de Musset, ou même à un feuilleton deDumas qu'à tout le bagage\n    gréco-latin.\n       La littérature ancienne est une mine incomparable de pensées. Ici\n    M. Lacombe triomphe encore (nos philosophes ! nos savants! nos hommes\n    d'État!) mais trop facilement et trop à côté. La question (beaucoup plus\n    subtile) est de savoir si justement par son éloignement, par son désintéresse-\n    ment, par sa consécration, la pensée antique n'est pas plus propre que notie\n"}, {"page_pdf": 630, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3778, "texte": "528                                    DURENDAL\n\n\nbouillonnante et fumeuse pensée moderne, à exciter sans l'affoler l'esprit\nd'un j e u n e élève. Il y aura toujours plus de sérénité dans H o m è r e et P l a t o n\nque d a n s Bossuet et Voltaire. L a différence d'impressions n'est comparable à\ncelles qu'éveilleront la n u d i t é statuaire et la nudité vivante. Loin de penser\nque la civilisation antique est trop loin de n o u s , je trouverais qu'elle n'est pas\nassez loin, et que nous avons encore à nous plaindre de tels r a p p r o c h e -\nments, ceux des mots respublica, populus, etc. A u n autre point de vue, je crois\navec Stuart Mill qu'il est excellent pour l'enfant de vivre u n peu d a n s cette\natmosphère a n t i q u e ; c'est justement parce que nous sommes attendris par\ndix-huit siècles de christianisme qu'il faut nous baigner d'abord dans la rudesse\nénergique des p a ï e n s ; j'attribue même en grande partie notre civilisation à\nla persistance de la synthèse psychologique qui résulta de là. Vivre trop dans\nl'antiquité est u n tort, à preuve tous les jeunes gens de la Révolution. N ' y\nvivre pas du tout serait un autre défaut.\n     Enfin, étudier le grec et le latin constitue p o u r l'esprit u n e g y m n a s t i q u e\nexcellente, la meilleure m ê m e qui soit. C'est en effet le grand a r g u m e n t , et\nM. L a c o m b e s'efforce de le ruiner. L e thème? a p p r e n d r e des mots, ce n'est\nque de la mémoire ; a p p r e n d r e des tournures différentes, que retranché ou\nautres, cela assouplit u n peu l'esprit, mais si p e u ! et cela le meuble-t-il, le\nfortifie-t-il? L a version? « je crois bien qu'elle m'exerce, je ne vois pas qu'elle\nm'accroisse », et puis si l'auteur raisonne mal, c'est mal aussi que j'exerce m a\nraison pour le traduire. D'ailleurs s'il est utile de traduire, mieux vaudrait\ntraduire une langue vivante. « Cent fois j'ai rencontré l'assertion que l'étude\ndu latin exerce mieux l'intelligence que cellede l'allemand, pas u n e seule fois\nu n e preuve ou un essai de p r e u v e . »\n     Il est toujours e n n u y e u x d'avoir à prouver le mouvement, parce que les\nmétaphysiciens, si vous marchez, haussent les épaules en disant que ça ne\nprouve rien. Toutefois si M. L a c o m b e avait à traduire, d'une part, n'importe\n quelle phrase de langue vivante : Lasciate ogni speranza, voi ck'entrate ou to be or\n not to be, that is the question, et d'autre p a r t telle phrase latine Pater is est quem\n nuptiœ demonstrant ou Ituri in aciem, et majores et posteras cogitate, il verrait vite\n qu'il est obligé de tourner et retourner sa plume b e a u c o u p plus p o u r la\n langue synthétique que pour la langue analytique. Dira-t-il que cela n'exerce\n toujours pas la raison ? assurément pas comme l'exercerait la reconstitution\n spontanée de la géométrie, à la Pascal, ou l'établissement d'un système du\n cosmos, à la Leibnitz, mais il s'agit de jeunes élèves. E t ceci posé, j ' a v a n c e\n que m ê m e l'étude de l'enchaînement des trente-deux premières propositions\n d ' E u c l i d e ou de l'harmonieuse connexité des diverses parties de la monado-\n logie, exercera moins l'esprit, le goût, la personnalité de l'enfant que le fait\n d e traduire u n e phrase latine difficile; je ne dis pas u n e phrase obscure, mais\n u n e phrase délicate à rendre. Chacun peut en faire l'expérience sur lui-même.\n Voici u n mot de Tacite ; Dignus imperare nisi imperasset. Il s'agit de Claude\n qui avait toutes les qualités pour c o m m a n d e r jusqu'au jour où, monté sur le\n  trône, on vit qu'il ne les avait pas, ou qu'il avait un défaut qui les paralysait\n  toutes. L'idée de Tacite est très claire, mais je viens de l'exprimer en trois\n  lignes où il a mis quatre m o t s . Comment dire? Digne du trône s'il n'y était\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2319, "texte": "                      ÉDUCATION ET PSYCHOLGOIE                            529\n\n\npas monté? Un trône à Rome, non; digne de l'empire s'il n'avait pas été\nempereur? il n'est pas précisément question d'imperator ; digne de commander\ns'il n'avait pas commandé? platitude et obscurité. Il avait tout pour com-\nmander, sauf le commandement? paraphase. Excellent futur empereur, mais\nfutur? Espoir de l'empire, mais trompeur? L'idéal des Césars, s'il n'eût pas\nété César? Bon candidat, mauvais titulaire? Non, non, non, tout cela est\nmauvais; que M. Lacombe continue le jeu (il est piquant d'ailleurs) et qu'il\nme trouve dans n'importe quelle langue vivante une phrase de quatre mots\ndemandant autant de simagrées et je me déclarerai à mon tour convaincu.\n    Car il faut toujours en revenir là. Remplacer le latin par les sciences, ce\nn'est pas précisément substituer un ordre de connaissances pratiques,\nmodernes, admirables, à l'étude d'une langue que les clercs eux-mêmes ne\nparlent plus, c'est, allons au fond des choses, remplacer la version latine,\nexercice amusant, intelligent, délicat, inépuisable en points de vue nouveaux,\npar la récitation (et qu'importe que ce soit un traité de physique ou de\ngéométrie au lieu d'être le chant II de l'Enéide) et par le problème, exercice\nqui devient vite machinal. Sans compter que le latin est à l'abri du gonflement\ndes programmes; alors que, tout enseignement basé sur les sciences tendra\nau mémento; il faudra, en vue de l'examen, voir tous les théorèmes, toutes les\néquations, toutes les expériences, toutes les formules.\n    Je crois donc que M. Paul Lacombe se trompe ici du tout au tout, et qu'un\nenseignement basé sur la psychologie de l'enfant devrait s'abstenir absolu-\nment de sciences et ne comprendre que des langues, et des arts. C'était\nd'ailleurs l'avis d'Auguste Comte. Mais sur les autres points, et sauf les\nréserves que j'ai faites en commençant, M. Lacombe a raison. Puisse-t-il\nconvaincre beaucoup de pédagogues! Voltaire disait: «Nos petits enfants\nseront heureux, ils verront de belles choses! » Jusqu'ici nous n'en voyons pas\nde si belles que cela. Mais repassons l'espoir à notre postérité : « Nos petitr\nenfants seront heureux, on leur épargnera l'encyclopédomanie scolaire.\n\n                                                             HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 530, "page_fin": 540, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "J B", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 632, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1971, "texte": "LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\nL e L i v r e d e s B é n é d i c t i o n s , par THOMAS BRAUN. —(Bruxelles, Oscar\n  Schepens.)\n\n   « La poésie doit être une émanation de la vie simple et sainte; le génie est\nl'expression de la vérité; mais peu de gens sont assez grands pour tout admirer».\nAinsi parla Francis Jammes, au récent Salon de la Libye Esthétique, et déjà\nM. Thomas Braun avait fait pressentir, en une harmonieuse et claire confé-\nrence, cette haute théorie de la simplicité dans l'art. Aujourd'hui, appliquant\nles méthodes si bellement enseignées, il nous donne, en son Livre des Béné­\ndictions, délicieusement imprimé par Buschman, d'Anvers, une œuvre simple\net pure, puisée aux sources intarissables et si peu connues de la liturgie\nchrétienne.\n   Mots graves et doux, drapant la haute pensée, mots gais ou naïfs, disant la\njoie de la foi populaire, y alternent, selon queles bénédictions du ciel implorées\npar le poète, sanctifient l'anneau nuptial, la maison, le pain, la bière, les fro-\nmages, les presses d'imprimerie. Les lecteurs de Durendal connaissent d'ores\net déjà nombre de ces poèmes. Ils ont pu en apprécier la saveur de terroir,\nque pimente encore, par endroits, une naïve apparition de mots flamands. De\nlongues citations seraient donc inutiles. Au reste, nous serions fort gênés de\ndevoir choisir. Elirions-nous la Bénédiction de l'enfant, émue et grave ?\n               Qu'il grandisse sans fard, sans haine, sans envie,\n               compatissant      à l'infinie douleur des bêtes,\n               s'émouvant des forêts, de la mer, des tempêtes,\n               du ciel clair, des blés murs, des fleuves, des chemins,\n               des poissons de corail aux vasques des bassins,\n               des ballons verts, des acrobates, des tortues,\n               de la fierté sereine et blanche des statues,\n               et que, mêlant alors son cœur à l'univers,\n               il en laissejaillir     la musique des vers !\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3118, "texte": "                                  LES LIVRES                                  53l\n\n\n  Ou bien faudrait-il transcrire la Bénédiction de la mer, où se trouvent ces beaux\nvers :\n                Pour établir, Seigneur, l'équilibre des terres,\n                vous avez fait, entre le Zwyn et l'Angleterre,\n                surgir la mer du Nord. Elle est verte et salée.\n                Les eaux du Pôle et du Tropique y sont mêlées.\n                Nous entendons au creux de ses conques nacrées\n                la voix mathématique et grave des marées.\n   Ces deux bénédictions sont, à notre avis, celles où le talent de M. Thomas\nBraun se manifeste le plus entièrement. Et pourtant, parmi les autres pièces\ndu recueil, que de détails piquants, de phrases harmonieuses à noter! Le\npoète semble professer pour l'énumération un véritable culte, qui l'incite à\nnommer, au cours de son œuvre, le plus possible de plantes, d'oiseaux, de\nfleurs, voire même de fromages. Lui erons-nous un grief de ce procédé sans\ndoute un peu naïf? Avant de lui reprocher tel ou tel abus, il importe de se\nrappeler la formule en quoi se résout sa doctrine poétique : être vrai. Pour-\ntant, qu'il ne s'y trompe pas, rien n'est plus loin de la simplicité que l'affec-\ntation d'être simple, et Francis Jammes, qu'il semble considérer comme un\nmaître, nous apparaît parfois assez compliqué! Mais cette remarque — plutôt\namicalement préventive que réelle critique — n'atteint nullement les Béné­\ndictions de M. Thomas Braun.\n   Celles-ci sont véritablement simples, dans le bon sens du mot. L'âme des\nenlumineurs, des jongleurs naïfs, des doux franciscains parlant aux plantes et\naux bêtes, les traverse et les vivifie. Aussi sont-elles un précieux témoignage\nde la beauté de nos liturgies catholiques, qui emportent toute chose, sur les\nailes de la prière, vers le trône du Créateur. — Et ce livre, qui s'ouvre sur la\nBénédiction de l'anneau nuptial, fut dédié à la fiancée, afin que le bonheur de\nl'œuvre d'art terminée s'unît étroitement au plus doux bonheur de la vie.\n   Il nous reste, pour que l'éloge soit parfait, à rappeler que M. Henri Braun\nayant gravé pour les Bénédictions de délicieuses images, une partie du charme\nqu'exerce le livre est due au dessinateur.\n\n\nV e i l l e s e t L e n d e m a i n s , poèmes par ROBERT VAN DER ELST. — (Paris,\n  Ollendorf.)\n\n   Voici un livre qui, s'il n'atteint pas, tant s'en faut, à la perfection de forme\nqui caractérise les grandes œuvres, se distingue néanmoins de la multitude de\nproductions hâtives que tant de jeunes poètes ont coutume de nous prodiguer\nOn y trouve des pensées et, ce qui est mieux que de la simple virtuosité, la\nsincère étude psychologique d'une suite d'états d'âme. Tristesses brèves, joies\nfugitives, nostalgies de lointains plus heureux reculés dans l'espace et la durée,\ny sont subtilement analysées. Ceci pourtant ne suffirait pas à donner au livre\nun caractère bien particulier, si l'auteur, dans sa préface, ne nous eût avertis\nqu'il avait voulu écrire des poèmes « témoignant d'un effort artistique unique-\nment consacré à des amours sans trouble et sans vertige ».\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "532                                DURENDAL\n\n\n   De telles intentions méritent qu'on s'arrête à l'œuvre par quoi elles tâchèrent\nde se réaliser. « Ce qui nous divinise, écrit encore M. Van der Elst, c'est de\ncollaborer au plan du Créateur; et ce qui nous trahit dans certaines étreintes,\nc'est qu'au lieu d'y puiser une éternelle ivresse, nous contraignons l'amour à\nn'être plus qu'un serviteur de la chair. »\n   Voici donc un jeune poète qui, délibérément, bannit toute impression trou-\nblante des sources de son œuvre, et cela, à une époque où le frisson d'amour\nfait vibrer plus fortement que jamais les cordes des lyres. N'est-ce pas là un\npeu un acte de courage, qui doit paraître doublement beau à des chrétiens?\n    Les lecteurs de Durendal se souviennent d'avoir lu dernièrement un subtil\npoème de M. Van der Elst : Musiques. Nous nous abstiendrons donc de faire\nde longues citations. Au reste, les vers de M. Van der Elst valent plutôt par\nl'idée souvent belle et toujours chrétienne, que par la forme relâchée montrant\nl'inexpérience de l'auteur. Transcrivons néanmoins ces strophes, impression\nd'un cimetière sous la vague clarté du soir :\n\n               L'horizon se dérobe et les morts sont plus près,\n               Des souffles anxieux passent dans la bruyère,\n               La lune par instants jette dans les cyprès\n               Des flèches d'émeraude aux ailes de lumière.\n\n               Et la terre se livre aux caresses des cieux ;\n               Les souffles de la tombe ont des échos étranges,\n               On perçoit des baisers dans l'air silencieux\n               Et le dernier passant craint de troubler les anges.\n\n                                                         CHARLES DE SPRIMONT.\n\n\n\n\nP o é s i e s , par ERNEST   RAYNAUD.    — (Paris, Bibliothèque artistique et\n  littéraire : La Plume.)\n\n   M. Ernest Raynaud est un de ces poètes qui, il y a quelques années déjà,\nfondèrent l'école romane, dans le but de réagir contre les influences septen-\ntrionales en ramenant la poésie française vers ses origines latines. Cette\nécole, rentrée dans l'oubli, comme tant d'autres, après une escarmouche\nlittéraire assez vive, à son apparition, eut pour mérite de faire connaître de\nbons et purs poètes, tels que MM. Moréas, du Plessys et de la Tailhède,\nsans oublier celui dont nous parlons aujourd'hui.\n    Pareil en ce point à son maître Ronsard, M. E. Raynaud ne sait pas suffi-\nsamment se modérer et écrit facilement dix vers là où il n'en faudrait pas\nmême deux. Aussi son livre, réduit au tiers des poèmes qui le composent,\nn'en vaudrait que mieux. Mais ce tiers renferme de si délicieux passages que\nla joie de les lire nous fait accepter le reste. Bien que M. Raynaud se réclame\nde Ronsard et de la Pléiade, nous trouvons que les meilleurs passages de\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2458, "texte": "                                     LES LIVRES                                       533\n\nson livre sont ceux où il se ronsardise le moins, et nous préférons de beau-\ncoup à ses odes pindariques certaines strophes sur Versailles et quelques\npetits poèmes, d'une note plutôt verlainienne, que nos lecteurs apprécieront\ncertainement.\n\n                               BERCEUSE\n                J'ai ce besoin qu'ont les enfants d'être bercé,\n                De sentir sur mon front la caresse       endormante\n                Ou d'une mère, ou d'une sœur, ou d'une amante,\n                Et de dormir, de deux bras chers       entrelacé.\n\n\n                Il me faut la voix douce et la main     vigilante\n                Qui s'offre dans la vie amère à     traverser,\n                Et cette émotion qui flatte, intime et lente,\n                Au désir contenu de larmes à verser.\n\n                Je veux les longs baisers au front, longs sans      brûlures,\n                Les doigts fins promenés dans l'or des    chevelures,\n                Et l'automne, la causerie au coin du feu,\n\n\n                El cette vie à deux, discrète, et quelque peu\n                Morose, mais du moins sans trouble et d'où    s'exhale\n                Comme un parfum très adouci de rose pâle.\n\n                                                                         C . DE S .\n\n\nH e r m e r o s , par   ROBERT SCHEFFER.         — (Paris, Edition du Mercure de\n  France.)\n\n   De jolies chansons, subtiles et raffinées, rythmées par l'éphèbe Néos, devant\nla fuite nonchalante des ondes, au clair de lune; des idylles ténues pleines de\nlongs vers harmonieux drapantdes penséesgraves ou tristes, composent ce petit\nvolume d'où se dégage une réelle impression de poésie pénétrante. Citons ces\nquelques vers, véritablement beaux d'émotion puissante :\n\n                O soleil, fruit sanglant des matins ! Sur la mer\n                Regarde qui s'en va dans la brume      égaré!\n                A la proue du navire est-ce que part mon rêve?\n                Et dis vers quel mirage, et dis vers quelle grève\n                Où je ne serai point ? Et verse enpleurs de sang\n                Ta pitié sur la mer, ô soleil   impuissant!\n\n\nLes Filles d'Éros, poème par TONNY-LÉRIS. — (Toulouse, Edition de\n   la Revue Gallia.)\n\n   Par une nuit bleue de l'Attique, profonde et lumineuse, l'hymne des cour-\ntisanes monte tranquillement vers les étoiles. A certains moments, un vrai\n"}, {"page_pdf": 636, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2305, "texte": "534                                 DURENDAL\n\n\nfrisson d'éloquence soulève les strophes de ce court poème, auquel nous ne\nreprocherons rien, sinon son sujet, un peu banalisé par tant d'écrivains, natu-\nristes ou autres.\n\n\nL e s G l a i v e s , par MAURICE BOUE DE VILLIERS. — (Paris, C. Benard,\n  éditeur.)\n\n   En dépit de la terminologie qui les rend parfois obscurs pour de simples\nentendements non initiés, les vers de M. Boué de Villiers, nobles et hiéra-\ntiques, sont parfois empreints d'une véritable grandeur. La pensée vigoureuse\ns'y drape royalement de la pourpre des strophes, et c'est pour tout artiste un\nréel plaisir que de lire de tels vers :\n\n                Pour défendre ta coupe empare-toi du glaive\n                Et brandis dans la nuit la splendeur de ton rêne\n                Comme un astre sanglant éclos de ta douleur.\n\n\n                Par la lame flambante où ion vouloir     ruisselle,\n                Si tu faiblis, élève ou transperce ton cœur,\n                Ta mort fera jaillir une vie éternelle!\n\n                                                             CHARLES DE SPRIMONT.\n\n\n\n\nLE ROMAN :\n\n M e r v e i l l e s e t M o r a l i t é s , par EDOUARD DUCOTÉ. — (Paris, Edition\n  du Mercure de France. )\n\n   Les lecteurs de Durendal connaissent depuis longtemps déjà l'agréable et\nfin talent de M. Ducoté, qui signa dans celte revue un léger conte de prin-\ntemps : Bluetie, et la très suggestive : Relation d'un voyageur portugais. Ces pages\nse retrouvent dans le volume qui nous occupe en ce moment, auprès de\nnombreux autres contes, de récits imprégnés d'ironie et même d'une tragédie\nantique : Calypso, dont nous admirons l'ampleur de lignes et la pureté\nde style.\n   M. Ducoté est essentiellement un écrivain latin, épris de correction et de\nlumineuse clarté. Volontiers, pour la beauté du langage, le modelé des\n phrases et même la tournure d'esprit un tant soit peu sceptique, nous le com-\nparerions à M. Anatole France. S'apparenter à l'heureux génie qui nous\n donna Le Lys rouge, Thaïs, l'Orme du Mail et tant d'autres subtils chefs-d'œuvre,\n met déjà un homme au-dessus de la vulgaire banalité. Mais M. Ducoté a\n aussi du sien. Le Roman d'Hélène, mélange inouï de bon sens et de bouffon-\n nerie, assaisonné de merveilleux anachronismes de mœurs, et surtout les\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2270, "texte": "                                 LES LIVRES                                  535\n\npages fortement pensées qui composent le chapitre des esclaves, portent la\nmarque d'un esprit tout particulier, dont l'originalité ne peut que s'affirmer\nde plus en plus.\n  C'est le souhait que nous formons — et que formeront avec nous tous ceux\nauxquels Merveilles et Moralités auront apporté un délassement agréable\nautant qu'instructif.\n\n\nM l S S D o r a , nouvelle, par ROSE LIMA. —(Bruxelles, Oscar Schepens.)\n\n  Ce livre est le récit de la banale aventure qui unit en justes noces un officier\ndes guides, bête et sentimental, et une jeune Américaine flirteuse et coquette,\nau cours d'une villégiature à Spa. Bien que le monsieur et la demoiselle soient\ndéjà passablement naïfs, le style de ce petit bouquin l'est encore plus.\n\n\nL e v a l e t d e B é a t r i x , roman par M. TELLIER. — (Bruxelles, Oscar\n  Schepens.)\n\n   Les petits romans inconnus nous révèlent parfois de surprenantes histoires.\nCelui-ci nous montre un grand seigneur de nos jours faisant boire un narco-\ntique à son valet pour lui fouiller les poches! Le nœud des péripéties étant\nassez compliqué, nous engageons l'auteur à tirer de son roman un drame\npopulaire de nature à arracher des sanglots à tous les Bruxellois, présents et\nà venir.\n                                                                   C. DE S.\n\n\n\nL'HISTOIRE :\n\nL'Eglise aux tournants de l'Histoire, par GODEFROID KURTH. —\n   (1 vol. Bruxelles, Société belge de librairie.)\n\n   Les « tournants de l'histoire ». Expression imagée, dont on a un peu abusé\nen ces derniers temps, mais qui a le mérite de signifier brièvement les lentes\névolutions dans les faits ou dans les idées qui déterminèrent les phases déci-\nsives de la civilisation.\n   M. Kurth, dans la brillante série de conférences qu'il vient de publier sous\nce titre, envisage le rôle de l'Eglise vis-à-vis de la Féodalité, de l'Empire\ngermanique, de la Renaissance et de la Révolution, c'est-à-dire au cours des\npériodes organiques de l'Europe moderne.\n   Les passionnantes péripéties de la longue lutte de l'Empire et du Saint-\nSiège sont connues, et il n'est plus d'historien impartial pour méconnaître\nque, dans ce conflit, l'Eglise combattit pour la liberté. Le moyen âge était\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "536                               DURENDAL\n\n\nplein des souvenirs fastueux et sinistres de l'Empire romain, fantôme dès\nlongtemps évanoui, mais dont l'ombre couvrait encore le monde de son\nsurvivant prestige. Les nouveaux Césars teutons qui disputaient aux impuis-\nsants et formalistes potentats byzantins l'hérédité du principat lalin, préten-\ndirent courber les peuples et l'Eglise sous le niveau de leur tyrannie ; ceux-là,\nencouragés et guidés par celle-ci, lésistèrent et firent s'effondrer dans la ruine\nla puissance, plus apparente qu'effective, des Hohenstaufen.\n   Dès lors florissait une école de juristes, férus du droit romain et qui\nopposait son absolutisme rectiligne à la législation, en réalité embrouillée et\nconfuse, issue de la coutume populaire et du droit chrétien. L'étude de l'anti-\nquité ne se restreignait, d'ailleurs, point à ce domaine, mais s'étendait de telle\nsorte que, comme le constate M. Kurlh, la Renaissance desxv c et xvic siècles\nfut, à proprement parler, une erflorescence, le final épanouissement d'un\nmouvement dont les racines plongeaient dans les siècles antérieurs. Ce qui\nétait réellement nouveau, c'était l'esprit libertin, sectaire, d'impiété fanatique\ndans lequel les enseignements de la tradition grecque et de la latine, mal con-\nnues, au reste, et souvent confondues, étaient formulés.\n   Nous avons essayé de montrer dernièrement ici même quelle influence\nfuneste la seconde Renaissance avait exercée sur le développement libre et\nspontané de l'art : au jugement des esthéticiens du xvi° siècle, les Romains\navaient fixé le canon, l'archétype inaltérable du « beau idéal », et les géné-\nrations venues à leur suite ne pouvaient que se vouer à l'imitation servile et\nperpétuelle de leurs œuvres! Et celte opinion, criante d'absurdité, en oppo'\nsition avec toutes les lois de l'évolution, a cependant, fait autorité jusqu'aux\npremières années de notre siècle !\n    Mais les conceptions démoralisantes, en antagonisme direct avec la pensée\nchrétienne, déduites de leur familiarité avec l'antiquité par des hommes qui\ny cherchaient bien moins les règles d'une saine philosophie, que des excuses\nà leurs tendances épicuriennes, entraîna dans les consciences un bien autre\nravage, dont toute l'histoire du temps et dss siècles suivants porte la visible\n trace.\n   Ce n'est pas à dire, au surplus, que l'enthousiasme qui emportait tous les\nesprits ne contint de précieux germes, de fécondes ressources pour le progrès\nde l'humanité; et l'Église le comprit admirablement : « Citer les noms de\nPie H, de Nicolas V, de Jules II et de Léon X, dit excellemment M. Kurth,\nc'est évoquer le souvenir de la plus puissante et de la plus efficace protection\nque la vie intellectuelle du genre humain ait jamais reçue d'une autorité\nsouveraine. »\n   La série d'études de M. Kurth se conclut par une conférence sur l'Eglise et\nla Révolution : l'éminent historien analyse avec son habituelle sûreté les\norigines de la perturbation spirituelle et morale, propagée contagieusement\ndes sommets sociaux jusque dans la masse, et qui aboutit au cataclysme de\n1789. En réalité, l'esprit révolutionnaire, l'esprit de destruction et de subver-\nsion s'infiltrait dans le vieil édifice de l'ancien régime depuis la Renaissance ;\ndès lors, il en minait sournoisement les assises, en ébranlait les fondements,\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3235, "texte": "                                   LES LIVRES                                     537\n\nles contreforts. Le dévergondage effréné d a n s les m œ u r s , le libertinage dans\nla pensée qui caractérisent le XVIIIe siècle ont, évidemment, u n e source com-\nmune.\n    L a Renaissance, la Révolution firent également table rase, l'une dans\nl'ordre artistique, l'autre dans l'ordre politique, des traditions locales et\nnationales, des antécédents héréditaires, de la longue formation, a u travers\nles siècles, de la personnalité des peuples : l'influence de la première sur les\ndestinées de l'art, on la connaît assez; la seconde a voué l'ordre social, en\nF r a n c e surtout, à des m a u x persistants et à des convulsions périodiques.\n    Il serait oiseux de faire l'éloge de la nouvelle oeuvre de l'auteur des\nOrigines de la civilisation moderne, œuvre de vulgarisation où l'historien a\nc o n d e n s é en quelques tableaux synthétiques, avec u n talent et u n e vigueur\nachevés, toute l'évolution de la société e u r o p é e n n e , depuis l'aube de l'ère\nm o d e r n e jusqu'à nos j o u r s . Documentées par la science la mieux informée et\nla plus perspicace, les études de M. Kurth revêtent cette forme colorée et\nvivante, pleine de relief et d'images saisissantes, qui prête u n charme si\npersuasif à ses ouvrages antérieurs.\n\n                                                                 ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nHistoire de France au moyen âge, Philippe-Auguste et\n saint Louis, par J. M I C H E L E T .\n    Signalons l'apparition d'un nouveau volume de l'histoire de Michelet,\nrééditée par Calmann L é v y , Michelet est u n des écrivains les plus féconds,\nles plus brillants de la période romantique. Si toutefois il peut compter\np a r m i les grands historiens du siècle, c'est plus p a r ses qualités littéraires\np r o p r e m e n t dites que par u n e riche et sérieuse documentation, par sa puis-\nsance d'analyse philosophique des faits et de leurs causes. Son histoire de\nF r a n c e est très inégale. De la Renaissance, de la Réforme, de la Révolution,\nen u n mot de tout ce qu'il aime, il n o u s a tracé des tableaux pleins de vie et\nde couleur mais, en revanche, son œuvre qui est c o m m e un h y m n e vibrant\nen l'honneur de la liberté, de l'égalité et de la tolérance, est parfois entachée\nde vues bien étroites. On commence à s'en apercevoir depuis que les a d m i -\nrables travaux critiques d'un T a i n e ont illuminé tant de points obscurs.\n  L e volume en question nous retrace les phases sanglantes de la guerre des\nVaudois et des Albigeois, le drame des Vêpres Siciliennes, la lutte du Sacer-\ndoce et de la R o y a u t é , il nous fait assister, d'autre part, à l'affermissement\ngraduel de la puissance royale, à l'agrandissement progressif et au dévelop-\npement du r o y a u m e de F i a n c e . C e p e n d a n t on ne comprend guère que le\npoète auquel on doit ces beaux ouvrages : L'Oiseau, La Mer, L'Amour, ait\nparlé en termes aussi froids et aussi concis du règne de saint L o u i s , de ce\nmerveilleux XIIIe siècle dont Montalembert nous donna u n e évocation autre-\nment puissante et nous découvrit le véritable esprit.\n\n                                                                       G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "538                                DURENDAL\n\n\nLE DROIT :\nL e D r o i t P u r , par EDMOND PICARD. — (Bruxelles, Larcier.)\n\n    M. Edmond Picard vient de publier un ouvrage à grande allure sous ce\ntitre : Le Droit Pur. L'éminent avocat connaît, « ce sentiment fraternel qui\ns'alimente du désir de servir le milieu humain qui l'a produit et élevé », et\nil s'est imposé la tâche de condenser en un volume la synthèse de ses\nrecherches et de ses méditations juridiques. M. Picard nous révèle qu'il s'est\nappliqué pendant sa carrière à dégager du chaos créé par la multiplicité et\nla variété des phénomènes du droit, et la confusion de leurs détails ce qui lui\nparait constituer les règles essentielles, celles qui subsistent malgré l'espace\net le temps. Il s'est ingénié à découvrir et à décrire l'édifice du droit dans les\nPermanences de sa puissante construction. Il eut ainsi en écrivant l'impres-\nsion qu'il faisait son testament juridique, « c'est-à-dire le legs et l'attribution\ndu patrimoine intellectuel accumulé par son labeur au cours d'une existence\nprolongée, et parfois excentrique, de lutte et de travail ».\n   M. Picard nous dit que son livre embrasse « les vérités permanentes et\nabstraites de cette grande force sociale qu'est le Droit, de ce qui appartient à\ntous les systèmes juridiques, aussi bien aux systèmes rudimentaires et pri-\nmitifs des sociétés peu civilisées, qu'aux systèmes plus avancés et plus\ndéveloppés de celles parvenues à une culture raffinée ; de même que les\nphotographies composites, retenant et superposant les traits principaux des\nvisages ou des êtres d'une même catégorie, forment un type symbolique qui\nappartient à tous sans se confondre avec aucun, et résume, en réalité, l'Espèce\nen une image concentrée ».\n   Allons-nous suivre l'auteur dans les développements de son ouvrage.\nQuelle tentation! Et comment résister au désir d'exposer la contribution de\nM. Picard à l'accroissement de cette propriété commune de l'humanité que\nconstitue la science.\n   Combien de cerveaux sont à même d'unir comme lui tant de science à\ntant d'art. Ces 500 pages portent chacune l'empreinte de l'esprit du maître.\nIl sonde les contingences pour découvrir sous les formes l'ossature, l'essence\ndes choses ; il apprécie avec originalité les résultats de ces recherches et les\ncoordonne en un exposé méthodique et lucide.\n   Il serait impossible dans un simple compte rendu d'analyser dans tous les\ndétails un ouvrage aussi vaste. Il faut savoir se limiter : nous nous bornerons\ndonc à indiquer quelques grandes lignes du livre.\n   M. Picard recherche avant tout la caractéristique du droit. Il le reconnaît\nà la contrainte sociale qui l'accompagne nécessairement en satellite fidèle. Un\nobstacle momentané peut l'écarter un instant : ainsi en est-il du droit inter-\nnational public que les principes de la souveraineté des puissances privent\nde l'appui d'une contrainte effective ; néanmoins il y a là un droit qui persiste,\nparce que l'on conçoit qu'en principe la contrainte lui appartient; qu'elle\nexiste pour lui subjectivement et qu'un obstacle objectivement survenu ne la\nlui enlève pas en raison, mais seulement en fait et passagèrement.\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3324, "texte": "                                 LES LIVRES                                 539\n\n\n   Quand l'auteur est ainsi en possession du talisman, il va rechercher le droit\n« partout où il est, où il agit dans la multiplicité tragique et majestueuse de la\nvaste vie du monde », et il le disséquera pour en découvrir les éléments essen-\ntiels et en classer ensuite les espèces.\n   Dans la cinquième partie de l'ouvrage, M. Picard entame un ordre d'idées\nnouveau et non des moins intéressants.\n   Il nous montre le droit en mouvement, disciplinant les irrégularités de la\nvie humaine; puis il nous l'expose constituant une grande force de civilisation\n qui vise l'avenir, se modifiant et s'adaptant aux besoins nouveaux, à tous les\n changements salutaires, s'efforçant de les préparer et de les soutenir.\n   Quelles belles pages l'auteur a consacré au combat pour le Droit qui est à\nl'état permanent dans l'humanité et apparaît comme une loi de sa vie collec-\ntive. Il compare le droit à un édifice sans cesse achevé d'un côté et en répa-\nration ou en reconstruction d'un autre.\n    La lutte pour le droit est ardente. La vie des peuples doit arracher sans\n interruption le Droit nouveau à la Législature et à la Jurisprudence, qui\n semblent par préférence stagnantes. « Tous les êtres humains contribuent au\n combat, par une conspiration universelle, consciemment ou inconsciemment,\n  dans des proportions variables, selon leurs moyens et leurs aptitudes, puisque\n  le Droit n'est pas une création arbitraire des législateurs, mais une éruption\n  naturelle qu'on ne peut ni comprimer ni faire rétrograder, pour l'étouffer dans\n  l'organisme d'où elle jaillit. Le Droit fonctionne comme les forces chimiques,\n  physiques, biologiques, physiologiques, avec leur entêtement et leur taciturne\n   puissance. »\n    Les plus énergiques des combattants sont ceux qui sont privés de la part\n  du droit qu'ils croient leur revenir : ils « font de l'espace pour le Droit nou-\n  veau. Leurs adversaires sont ceux « qui ayant obtenu la situation juridique\n  convenant à leurs individualités égoïstes, ne veulent pas qu'on la change ».\n      La lutte se poursuit tantôt pacifiquement, tantôt par la violence, la guerre\n  et les insurrections; mais elle amène un droit passager stable qui crée la paix\n  juridique.\n      Féconde dans ses effets, cette paix crée ce sentiment populaire non seule-\n  ment que le Droit est pratiqué et respecté, mais aussi qu'usera réformé quand\n   la Justice le réclamera ; elle entraîne les avantages économiques dérivant de\n   la sécurité des rapports sociaux et de l'équité des transactions, de la tranquil-\n   lité dans la jouissance des biens équitablement distribués, de la discipline\n   générale observée sans anéantir la liberté individuelle.\n     Les peuples qui éprouvent ce sentiment de sûreté acquièrent une dignité\n   grave, une force, une harmoniesévère particulières. Au contraire, écrit l'auteur,\n   « l'impression est désastreuse quand l'opinion se répand qu'on ne peut plus\n   avoir confiance dans l'esprit de légalité, de la collectivité ou du pouvoir judi-\n   ciaire, c'est-à-dire quand la dynamique interne de la juricité faiblit et se\n   ralentit comme une horloge qu'on a oublié de remonter et qui en est aux der-\n   nières pulsations de son ressort, aux dernières pesées de ses poids. Il semble\n"}, {"page_pdf": 642, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1877, "texte": "540                              DURENDAL\n\n\nqu'alors tout se dissout et craque, que les liens sociaux se distendent et vont\nse rompre, qu'une désassociation universelle se produit ».\n   La huitième partie de l'ouvrage est consacrée à l'examen des facteurs de\nl'évolution juridique. L'auteur déclare que leur étude montre « avec évidence\nl'erreur de ceux qui croient pouvoir tirer de leur cerveau une législation de\ntoutes pièces... On ne corrige pas le Droit à coups de décrets théoriques ».\n   Dans les dernières parties de l'ouvrage M. Picard examine la cause et le but\ndu Droit. Ces dernières pages fournissent à l'auteur l'occasion d'exposer ses\ndoctrines sociales. Ce serait dépasser le cadre d'une notice bibliographique\nque d'en décrire le détail et d'entamer une controverse à leur sujet comme il y\naurait lieu. Notre compte rendu est un simple résumé du livre d'E. Picard.\n   Il va sans dire que nous faisons toutes nos réserves au sujet de la conception\nphilosophique du droit tel que l'auteur l'entend. Ses idées, notamment en ce\nqui concerne le droit naturel, ne sont pas les nôtres. Ne partageant pas notre\nidéal religieux, il n'est pas étonnant que l'auteur se soit trompé, à notre avis,\nsur le principe primordial du droit, qu'il faut faire remonter jusqu'à Dieu. Un\npenseur de haute envergure, l'abbé Maurice De Baets, a dans un livre remar-\nquable développé d'une façon magistrale la thèse catholique du droit. Nous\nengageons ceux qui liront le livre d'E. Picard à étudier aussi : Les bases de la\nMorale et du Droit de l'abbé De Baets.\n   Cette divergence d'opinion essentielle qui nous sépare de M. Picard, ne nous\nempêche pas de rendre hommage à son talent de penseur, de jurisconsulte et\nd'artiste, et de dire qu'à ce triple point de vue son livre est des plus intéres-\nsants.\n                                                                          J. B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 541, "page_fin": 544, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Il s ouvrira le i5 septembre", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 643, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1974, "texte": "NOTULES\n\n\n   M. Kufferath, le distingué rédacteur en chef de la revue Le Guide Musical,\na publié récemment dans cette revue un court mais substantiel article sur\nl'immortel génie musical, Jean-Sébastien Bach. Nous nous faisons un devoir\nde reproduire un passage de l'admirable étude de notre confrère :\n   « Une légende profondément absurde encore répandue dans bien des\nclasses soi-disant musicales, prétend que la musique de Bach est froide,\ncompassée, inexpressive, purement scolastique, en somme ennuyeuse. Elle\nl'était, en effet, il y a une trentaine d'années, lorsqu'elle était jouée par cer-\ntains virtuoses ou maîtres d'écoles qui n'en comprenaient ni l'esprit, ni le\nsens profondément expressif et pathétique. Ils s'imaginaient qu'il suffisait de\njouer les notes, de les exécuter toutes, telles qu'elles étaient écrites et le plus\nvite possible. Alors, évidemment, cette musique, après tout très compliquée,\nproduisait sur l'auditoire l'effet d'une douche aux mille gouttelettes glacées ;\ndans ce tourbillon de sonorités, de rythmes et d'harmonies, on ne distinguait\naucun dessin, nul accent expressif ne se dégageait; on avait l'impression\nd'une musique d'horlogerie déroulant automatiquement ses petits airs et ses\nrythmes grêles. Mais, depuis, sont venus les grands interprètes Liszt,\n Rubinstein, Mmes Schumann, Hans de Bulow, et surtout cet admirable\npoète du violon, le chantre de génie dont l'Allemagne fêtait récemment le\ncinquantenaire artistique, le grand violoniste Joachim. Ces artistes d'excep-\ntion nous ont révélé Bach, comme ils nous ont initiés aux dernières œuvres\n de Beethoven; et d'eux la génération présente a appris ce qu'ignorait celle\n qui la précéda, elle a appris à chanter Bach.\n  » Oui, chanter, j'insiste sur le mot, car tout est là. Bach n'est pas seulement\nun maître merveilleux au point de vue de la forme, il est aussi un grand\npoète, un lyrique plein de tendresse, de feu et de passion, dont la mélodie\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3398, "texte": "542                              DURENDAL\n\n\ntantôt s'élève à l'accent le plus pathétique, tantôt s'alanguit en de caressantes\nmodulations, ou bien encore s'exalte en d'éclatantes et joyeuses jubilations.\nSi vous voulez un jour vous amuser musicalement, lisez la cantate qu'il com-\nposa en l'honneur du Café, on le petit acte comique qui s'intitule Le défi de\nPhasbus et de Pan. Vous trouverez là des plaisanteries musicales et un humour\nqui annoncent les Maîtres Chanteurs de Richard Wagner et qui surpassent,\npour le mordant et l'imprévu de la verve, quelques-unes des inventions les\nplus cocasses du génie bouffe de Jacques Offenbach.\n   » Cet homme extraordinaire est complet. Il n'est si grand que parce qu'il ne\nlui a manqué rien de ce qui fait le génie humain intégral. Nul n'a su donner\ncomme lui, — sauf peut-être Hœndel son contemporain, — la sensation du\ngrandiose et du puissant en musique et nul n'a su éveiller en nous aussi pro-\nfondément les sensibilités les plus délicates.\n   » Dans ses fameux Chorals, simples transcriptions harmonisées des mélodies\npopulaires et religieuses en usage dans l'église protestante, il nous transporte\ndans l'exaltation mystique la plus complète, et nous ramène aussitôt après\naux sensations humaines les plus authentiques. La même main qui a écrit la\npage tragique de la mort de Jésus sur la croix, dans la Passion selon saint\nMathieu, — une page comparable au Crucifiement de Rubens, pour le pathé-\ntique de l'émotion, — cette même main a signé l'exquise berceuse que chante\nla voix d'alto au pied de la crèche, et ce tableau symphonique du coloris et\ndu charme le plus délicieux, la Veillée des bergers, par lequel s'ouvre la Cantate\nde Noël. Ce petit intermède d'orchestre est une chose précieuse et rare, un\nbijou ciselé de main de maître, un chef-d'œuvre d'inspiration tendrement\némue et de réalisation technique. On n'a jamais plus délicieusement instru-\nmenté, et la délicatesse de touche avec laquelle Bach oppose ici les différentes\ncatégories d'instruments : les cordes et les bois, les flûtes et les hautbois\nd'amour, égale et surpasse les artifices les plus ingénieux de notre habileté\ninstrumentale moderne.\n    » Sans aller chercher bien loin, nos lecteurs ont certainement dans leur\nbibliothèque le recueil de Quarante-huit préludes et Fugues qu'il publia sous le\ntitre de Le Clavecin bien tempéré. Bach est là tout entier; tantôt grave et majes-\ntueux, ou tendrement passionné, ou mystique et profondément religieux, ou\nbien encore jovial et enjoué s'amusant à enrichir de ses riches harmonies et\ndes mille artifices du contrepoint de simples thèmes de chansons populaires,\nvoire même des rythmes de polka ; dans cette œuvre se trouvent condensés de\nla plus miraculeuse façon les divers aspects de son génie. Ce recueil est non\nseulement demeuré jusqu'aujourd'hui le livre de chevet de tous les pianistes,\nmais il a même été, en quelque sorte, le bréviaire de la plupart des maîtres\nmodernes, depuis Beethoven jusqu'à Chopin, Schumann, Brahms, Gou-\nnod, etc. Historiquement, il offre ce très grand intérêt d'avoir été le point de\ndépart de toute la technique moderne du piano, car c'est dans ce recueil que\nBach a appliqué systématiquement les procédés nouveaux qu'il avait intro-\nduits dans le doiglé du clavecin, réformant ainsi la technique du clavier, qui\ndéveloppée ensuite par ses deux fils, Philippe-Emmanuel et Wilhem-Friede-\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3022, "texte": "                                   NOTULES                                    543\n\nmann, a formé l'école d'où devaient sortir Mozart, Czerny, Hummel et tous les\nvirtuoses du piano. Les fugues que contient ce recueil ne sont pas moins\nbelles et moins parfaites que celles pour orgue; mais dans celles-ci les res-\nsources qu'offre l'instrument, la variété des timbres qui permettait de renou-\nveler incessamment la physionomie et la couleur des mêmes thèmes, la\npuissance de sonorité qu'on pouvait obtenir, tout cela devait nécessairement\ninciter le maître à donner aux fugues pour l'orgue un développement que n'ont\npoint celles pour clavecin. En revanche, dans les Préludes du Clavecin bien tem­\npéré il s'est donné tout entier, et c'est merveille de voir quel monde de\nsentiments et d'idées il sait évoquer au moyen des maigres sonorités de\nl'instrument.\n   » Dans tous les genres dans lesquels il s'est essayé, Bach nous a laissé des\npages maîtresses qui sont tout au sommet de la littérature spéciale de chaque\ninstrument. Dans ces dernières années notre grand violoniste Eugène Ysaye,\nqui a du reste puisé à l'école de Joachim la compréhension de Bach, a remis\nen honneur trois de ses concertos pour violon et ça été, dans le public, une\nvéritable stupeur d'admiration en découvrant dans ces œuvres, qu'on croyait\ndémodées, des effusions lyriques de la plus sublime beauté. De même ses\nconcertos de piano, ses sonates pour divers instruments, ses suites d'orchestre\nparmi lesquelles la Suite en ré d'où est tiré une Aria célèbre ; il suffit d'ouvrir\nn'importe quel volume de ses œuvres pour y découvrir des pages exquises ou\npuissantes. Et cela sans parler de ses grandes œuvres maîtresses : ses can-\ntates d'église au nombre de deux cent soixante-six, où le chanteur trouvera\ndes chants de la plus pénétrante saveur; sans parler de ses deux Passions,\nchefs-d'œuvre uniques, drames sacrés profondément émouvants dont il n'y a\nl'équivalent à aucune époque, ni dans aucun autre art : sa grande Messe en\nsi mineur, véritable cathédrale sonore. Rien que l'énumération de cette\nœuvre immense confond l'esprit et nous laisse muets d'étonnement et d'admi-\nration. On est saisi d'une sorte de terreur en parcourant la liste invraisem-\nblable de ses ouvrages, en feuilletant au hasard ces quarante volumes in-folio,\nen s'arrêtant sur une quelconque de ces pages où le moindre dessin paraît\ntoujours longuement médité et voulu, sur lesquelles l'idée plane toujours\noriginale ou profonde. »\n\n\n\n\n   Nous félicitons avec enthousiasme notre ami HENRY CARPAY, l'intelligent,\nmais trop modeste directeur des Chanteurs de Saint-Boniface, pour le magnifique\nsuccès qu'il a remporté à Paris, le 23 juillet, avec les Orphéonistes de Valenciennes,\ndont il n'a pris la direction que depuis cinq mois.\n   Cette société a pris part au concours national de chant d'ensemble qui a eu\nlieu dans la grande salle du Trocadéro. Elle a eu à lutter avec des concur-\nrents des plus sérieux. Les plus fortes sociétés chorales de France concou-\nraient.\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2007, "texte": "544                              DURENDAL\n\n\n   La société de Valenciennes, sous la direction de M. Carpay, a eu un succès\ntel que le premier prix d'excellence et le grand prix d'honneur lui ont été\ndécernés à l'unanimité.\n\n\n   Le Comité de l'Ecole de musique et de déclamation d'Ixelles nous ayant gracieu-\nsement invité à assister à ses concours annuels, nous ne pouvons que nous\nféliciter d'avoir profité parfois de ces invitations. Le dimanche 29 juillet, les\nclasses de chant d'ensemble et de piano d'ensemble ont très bien exécuté un\ncramignon de Paul Gilson, des chants suédois, finnois et bas-bretons, et de\nvieux Noëls flamands d'Henri Thiébaut.\n   Le concours de déclamation du 2 août nous a montré que les élèves de\nl'Ecole d'Ixelles ne dédaignent pas de choisir des poèmes de nos meilleurs\npoètes contemporains — notamment E. Verhaeren — et s'entendent merveilleu-\nsement à les interpréter. C'est là une chose dont nous devons à juste litre les\nféliciter.\n\n\n\n   Une nouvelle édition de la belle traduction des Fioretti, de notre collabora-\nteur ARNOLD GOFFIN, paraîtra dans peu de jours. Un autre de nos collabo-\nrateurs, GEORGES VIRRÈS, revoit en ce moment les épreuves d'un roman de\nmœurs patriales : La Bruyère Ardente, qui paraîtra le I er octobre.\n\n                                      *\n\n   Nombre de nos lecteurs seront désireux de posséder le joli petit livre\nintitulé : La Poésie du Bréviaire, de M. C. ALBIN, dont ils ont lu le compte\nrendu dans Durendal au mois de février. Par faveur spéciale pour les abonnés\nde Durendal, en s'adressant à notre bureau de rédaction, ils obtiendront ce\nvolume au prix de 3 francs au lieu de 5 francs.\n\n\n\n   On peut également se procurer à la Rédaction les livres suivants :\nLes Mémoires de la Comtesse Rœderer, publiés par la Comtesse DE LIDDEKERKE,\net Veillées et Lendemains, poèmes de notre ami ROBERT VAN DER ELST.\n\n\n\n  Le prochain Salon triennal des Beaux-Arts sera installé cette année aux halls\ndu Cinquantenaire. Il s'ouvrira le i5 septembre.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 575, "texte": ""}, {"page_pdf": 576, "texte": ""}, {"page_pdf": 577, "texte": ""}, {"page_pdf": 578, "texte": ""}, {"page_pdf": 579, "texte": "                   AU VILLAGE\n                          (Instantané)\n\n\n                          LA PILEUSE\n\n\n\n               LA première fois que je l'aperçus, à travers la vitre\n                  verdàtre, elle était à son rouet. U n vrai rouet\n                  avec une vraie fileuse! Naïf comme un citadin,\n                  je me croyais au temps de la reine Berthe.\n                     Depuis lors je fis attention à elle et je\n                  remarquai que ma filandière était toujours la\n                  première à l'église.\n                     A petits pas, avec cette lente démarche de\nbête fatiguée, obèse sous ses multiples jupons de paysanne\nfrileuse, encapuchonnée de noir, dès que la cloche matinale\ntinte, Margina ouvre la porte de la petite ferme, trottine le long\nde la chaussée déserte et par le parc du château pénètre dans\nle cimetière et l'église, qui sont les seuls endroits de la terre où\nelle fainéantise. L a première, oui, et la dernière aussi! au\ncimetière où dort son mari, à l'église où elle marmotte d'inter-\nminables chapelets.\n   Les paysans disent qu'elle est folle depuis qu'on lui a ramené\nle cadavre de son « h o m m e » tué net d'un coup de foudre.\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "482                         DURENDAL\n\n\n\nFolle? non. Mais au fond de ses yeux d'un bleu très pâle, sur\nsa figure cireuse et résiliée de rides, dans sa voix très douce et\nblanche on remarque je ne sais quoi de candide, de très primi-\ntif, on devine que la femme est redevenue enfant.\n    Il y a quelque chose d'indéfinissable dans le mélange de\npitié, de mépris et de superstitieux respect dont le villageois\ntrès religieux enveloppe Margina. N e passe-t-elle pas les jours\net les longues nuits d'hiver à prier ce Dieu dont il craint aussi la\nfoudre, dont il sent partout la redoutable et mystérieuse main?\n  Cela faisait à la fileuse une sorte d'auréole; et je fus la\nvisiter.\n  Précisément la voilà à son rouet et dans un cadre à souhait.\n   L a chambre est basse et sent le navet. Aux voliges noires de\nsuie pendent cinq cages avec des oiseaux qui s'égosillent;\npartout où il y a de la place, au manteau de la cheminée, sur\nles deux armoires tout un paradis de saints criardement colo-\nriés et propres sous leurs globes de verre empoussiérés ; à tous\nles endroits éclairés du m u r des estampes pieuses ; un poêle long\ndont les cuivres brillent; dans un coin un entant sale et bien\nportant qui joue avec le chat; sur la table la vaisselle sommaire\nd'un sommaire repas et, contre la petite fenêtre garnie de deux\ngéraniums, Margina avec sa quenouille et son rouet qui chante\nmélancoliquement.\n   — Bonjour, Margina?\n  — Bonjour, monsieur le Curé, donnez-vous la peine de vous\nasseoir.\n  P u i s un de ces longs silences faits de fatigue physique et de\nparesse intellectuelle pendant lequel cette vieille femme avec\nson vieil outil me replace au temps de ma grand-grand'mère.\n   — Margina, vous avez dû rencontrer le « lodder » ?\n   — Oui, Monsieur, me dit-elle, en se retournant vers moi et\ntâchant avec ses yeux lavés de deviner mon sourire sceptique.\nVous autres, gens de la ville, riez volontiers de ce que disent\nles petits paysans, mais je l'ai vu, comme je vous vois, monsieur\nle Curé. J e le vois encore, tant le souvenir me restera précis.\nIl y a pourtant bien des années. L a vieille Margina était alors\nbien jeune et j'étais folle, comme on l'est à cet âge. C'était dans\nle mois court; et j'étais restée jaser trop longtemps sur le seuil\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": "                            AU VILLAGE                          483\n\n\n  avec mon défunt Jean. La maison était là où maintenant est le\n  moulin. « Margina, me dit Jean, voilà que 8 heures sonnent à\n  Borgt-Lombeek. » Il faisait noir, il pleuvait; je relève ma jupe\n  sur la tète et je me mets à courir vers la maison. Pas bien\n  longtemps. Car, voilà que sur le travers de la route, je vois un\n  cochon rouge comme du feu, qui me regarde avec des prunelles\n ardentes. Mes jambes sont comme faites de bois, ma langue ne\n sait plus crier; seule, mon âme peut encore promettre un pèle-\n rinage à Notre-Dame de Hal. Alors le cochon disparut...\n    A ce moment de son récit, la filandière se signa dévotement.\n     — Je ne sais, monsieur le Curé, combien de temps je restai\n foudroyée par la peur; mais il était bien g heures quand je\n rentrai chez mes parents, blanche comme une morte. Mes\n parents ne me battirent point; et j'ai fait avec Jean le pèleri-\n nage. Depuis lors, je n'ai plus vu Lodder; mais, quand la nuit\n tombe, je dis le chapelet pour ceux qui peuvent le rencontrer.\n    Tout cela était dit avec une voix douce infiniment et un long\n regard de rêve où je suivais et la vieille chaumière, et les jeunes\n et rustiques amours, et le cochon d'enfer, et le naïf pèlerinage,\n et tout cet horizon très court, très blanc et très simple où vit et\n meurt cette âme primitive. Or, la nuit tombait. L'occident avait\n des lueurs tragiques d'incendie, cependant que l'autre\nhémisphère était d'une ardoise presque noire, avec, çà et là, des\nmamelonnements rougeâtres.\n    Je pris le sentier où tourne le moulin. Instinctivement,\nderrière les haies automnales, je cherchais curieusement et\ncraintivement la diabolique bête. Rien n'apparut. Mais quand\nje fus en lieu sûr, près des chaumines, mélancoliquement, je\nsongeai que l'hiver allait peut-être de ses dents de neige happer\nla douce et vieille Margina et momifier les derniers revenants\nen même temps que la dernière fileuse de Strythem.\n\n                                                 PAUL CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "         Epreuves... d'Imprimerie\n                                      (Suite et fin)\n\n\n\n\n                   Au! qu'il est plus facile d'écrire (de réussir? h u m ! h u m ! autre\n                      chanson!) a h ! qu'il est plus facile d'écrire u n roman\n                     burlesque qu'un roman sérieux! Jacques en fit l'agréable\n                      expérience. E n rien de temps, le manuscrit franchit l'étape\n                      de la première enfance gringalette, prit du corps, du\n                      ventre, de l'obésité, devint é n o r m e . Les pages succédaient\n                      aux pages, les chapitres aux chapitres! E h hardi d o n c !\n                      amusons-nous!\n                      300, 350, 400, 445 p a g e s !\n  Cela formait u n e de ces liasses colossales, élastiques et silencieuses,\nsur lesquelles, sans crissement, sans crainte de jamais percer le papier, le\ngrattoir peut racler avec fureur.\n   Mais, du reste, pourquoi manœuvrer cet horrible instrument, pourquoi\nbifFer la m o i n d r e de ces plaisanteries c h a r m a n t e s (?) qui tenaient Jacques en\njoie perpétuelle, et lui donnaient de longs fous rires solitaires — les plus\nirréfrenables — aux trépidations desquelles pantelait son rocking-chair?\n    Quel tas de choses il racontait, ce manuscrit ! Il y avait un chapitre intitulé :\nl'lmplaquable Athalie, avec, en renfort, cette épigraphe tout indiquée, tirée de\nRacine : « Un poignard à la main, l'implacable Athalie... »... Il y avait certain\népisode n a r r a n t en u n style pastiché de l'antique l'odyssée d'une vieille Sirène\n— u n e vraie; en queue et en os — qui, fatiguée de courir les mers, s'établis-\nsait à P a r i s , ouvrait sur la Seine u n établissement de bains pour dames, et\ndonnait des leçons de natation. U n Centaure cul-de-jatte, que cette cruelle\ninfirmité contraignait aussi d'habiter parmi les h o m m e s , finissait par l'épou-\nser. E t ces deux vieux débris se consolaient entre e u x . . .\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "                          ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                           485\n\n     Qu'y avait-il encore? — Le monsieur qui s'efforçait de réduire au même\n  dénominateur les fractions suivantes : demi-vierge, demi-mondaine, légitime\n  moitié, tiers-état, quart d'agent de change, Oscar, quart d'œil, et douzième\n  provisoire.\n     Le blason de l'artilleur retour de permission : gueule de bois sur champ\n  de tir.\n     Le serpent qui faisait des pieds et des mains pour travailler au bonheur de\n  la collectivité reptilienne.\n     La question d'Orient résolue par l'invention du Balkan dirigeable.\n     La charge du Mandement de Carême : « A ces causes, après en avoir\n  conféré avec nos vénérables frères, les doyen et chanoines de notre chapitre\n  primatial, avons décidé et décidons ce qui suit :\n     « Article premier : Autorisons l'usage du pétrole au repas principal, et du\n  cambouis à la collation.\n     Art. 2 : Nous disons le cambouis et non le jus des viandes. »\n     Le bonhomme posant pour l'histoire de l'art, et brouillant tous les noms;\n parlant de l'Herpès de Praxitèle, et de l'Hercule-Far...niente, disant Nicolo\n  de l'âne bâté pour Nicolo dell' abbate..., — j'en passe, et des... moins\n  bonnes (?!) — et s'écriant, à Bologne, devant un Carrache : « O noble, ô fou-\n  gueux Annibal Caran d'Ache, dès mon retour à Paris je vais tenter limpos-\n sible pour avoir l'honneur de l'être présenté! \"\n     Le collégien brossant à l'usage des familles un bulletin trimestriel débutant\n ainsi : « La nature ordinairement si avare de ses dons s'est complu à réunir\n dans l'esprit et le cœur de cet admirable jeune homme... » et finissant par\n cette perle — Santé : hélas ! un peu délicate.\n     Le nabot, mais de figure agréable, murmurant devant son miroir :\n « O nature ! deux pouces de plus, et ton œuvre eût été parfaite ! o...\n    Le pochard, échoué à la gare sous l'affiche de l'œuvre « L'amie de la jeune\nfille », et, d'un air amènable, disant à chaque passante : « C'est moi, c'est moi\n qui suis « l'ami de la jeune fille! ».\n    Et autres épisodes.\n    Enfin il y avait des « à peu près », nombreux comme les grains de sable\n du rivage, sur toutes espèces de sujets ; sur les noms de lignes d'omnibus,\n par exemple (un numéro pour la Villice-Saint-Sulpette, je vous prie?), et\nprincipalement sur les titres de livres célèbres. — De ce dernier truc, encore\ninexploité (vous avez inventé un nouveau frisson!... Vive Edgar Poë !)\nJacques était très-fier (!) — Quelles listes! quelles longues listes! Autant,\ndans l'ami Rabelais, certains catalogues bouffons de bibliothèques :\n    D'Anatole France : la Rosserie de la Reine Pédauque, le Lys-courge(etle Trèfle-\npoire, d'Henri de Régnier... — quod Deus conjunxit, homo non separet!).\nDe d'Annunzio : les Vierges aux cochers. De Shakespeare : Otella, on la Morue\nde Venise. De Feydau : Maximes de chez la Dame. De Catulle Mendès : le Cher­\ncheur de tares (mémoires d'un employé des poids et mesures). De Charles Dickens :\nL'anis commun; Bombe et fils; Canapé rude. De Jules Verne : l'agent gaga; cinq\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "486                                          DURENDAL\n\n\nsemaines en boulots. De P i e r r e L o u y s : Affreux, dites?; les Chansons de Willy fils;\nla femme et le patin. De Maupassant : Soulaud. De P i e r r e L o t i : Matelas; Mon\nfrire ivre; Oh! baroque !; Madame crie sans trève (Récit d'une domestique). De D u b u s t\nde la Forêt : la Bombonne à tout faire. De P . Bourget : F...! M...! (notes sur l'Amé-\nrique). De V. H u g o : Œuf et Salades. De Gorgohnet: la Grande Manière. D'Alphonse\n D a u d e t : Prose et Tinette ; Froment jaune et riz vert de l'année; Les Oies en exil.\n Des frères Margueritte : Pommes Nouvelles. De Marcel Prévost : ....\n   Mais, etc., etc., excès t a i r a s : . . .\n   Ah ! c'était c h a r m a n t ! véritablement charmant !... S e u l e m e n t . . . s e u l e m e n t . . .\nil n ' y avait qu'un léger défaut : à l'exception de J a c q u e s , tout le m o n d e\nétait d'avis contraire !\n   E t avec u n e ampleur !\n    Ses amis crevaient c o m m e des abcès, l'abreuvaient d'outrages, l'éclabous-\nsaient de fiel. Il y eut des séances de lecture mouvementées, où l'humoriste\n malencontreux p u t se documenter à loisir sur les diverses formes de critiques\n — depuis l'étincelant b a d i n a g e : « b ê t e , idiot, stupide, crétin ! « j u s q u ' a u\n reproche genre Bouvard et P é c u c h e t : « Malheureux, tu te dégrades toi-même!\n tu fais la honte du village qui t'a vu naître! » ou genre Jules Laforgue : «Hommes,\nfemmes, ô race humaine — vous me faites bien de la peine ! », en passant par l'égrati-\n gnure plus cuisante : « O h ! oui, cher, on voit tout de suite q u e vous n e\n cultivez pas le steeple-chase. C'est une véritable course de « plat »!... Con-\n clusion ; chœur final :\n  — Ah ça ! nous espérons d u moins que tu n'auras pas le courage de sou-\n mettre au « patron » ce n o u v e a u chef-d'œuvre?\n     (Le patron, c'était Savère, qui, de fait, avait assez patronné J a c q u e s p o u r que\n celui-ci n'ait pas été surpris du qualificatif tôt d o n n é par son entourage au\n g r a n d écrivain)...\n    H é b i e n ! si : J a c q u e s persévéra diaboliquement, et « soumit au patron le\n n o u v e a u chef-d'œuvre ».\n     A d o n c q u e s , d a n s le m ê m e ordre — mais avec u n d é n o u e m e n t quelque\n p e u modifié — redéfilèrent les scènes de naguère.\n     Scène première : Départ pour P a r i s .\n    Scène seconde : Visite à Savère. Exposition (volontairement très floue, p o u r ne\n pas le mettre trop en défiance) du sujet du manuscrit. — « H e i n ? . . . a h ? . . .\n tiens?... », ponctue de-ci de-là le patron, d'une voix plutôt énigmatique.\n N ' e m p ê c h e ; il consent obligeamment à la lecture :\n     — Justement, conclut-il, j'ai du temps cette semaine. Venez donc déjeuner\n samedi prochain. J ' a u r a i terminé votre affaire, et vous dirai ce q u e j'en\n p e n s e . (Exit J a c q u e s , charmé de l'invitation... encore que subodorant vague-\n ment des catastrophes)...\n    Scène troisième : L e théâtre représente u n cabinet de travail. Savère écrit...\n  Midi moins vingt-cinq... On sonne à la p o r t e . . . E n t r é e de J a c q u e s . . .\n  Saluts, poignées de m a i n , installation, fauteuil, cigarettes, m a d è r e . . . E t\n  conversation j o y e u s e . . . sur tout autre chose que le manuscrit. De celui-ci,\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "                         ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            487\n\n — pourtant à l'air libre au coin de la tablette de la cheminée (hum! sinistre\n place pour un manuscrit!) — rien, pas un traître mot!... Mauvais signe!\n Oh! bien mauvais signe!\n    A tel point que Jacques, comprenant subitement ce qui lui pend au nez,\n s'efforce de reculer l'abattage, en lançant la conversation sur des sujets de\n plus en plus... centrifuges. « Au premier silence, se dit-il, gare dessous!\n Par conséquent, parlons, parlons, parlons ! »\n   Et il s'en donne ! Tout y passe : depuis les questions d'art — et con-\n nexes — jusqu'à Mimi, le chat de la maison, un splendide angora, fourré\n de gris soyeux, qui fait ron-ron sur une chaise voisine...\n   Puis, tout à coup, changement d'objectif! Ma foi, à la grâce de Dieu!\n autant recevoir immédiatement son paquet ! Et Jacques laisse tomber la\n conversation.\n   Une pause... Le patron ne dit mot...\n   Graduellement la pause devient point d'orgue... Celte fois, ça y est ! Il va\n parler du manuscrit... Si nous relancions un épisode ? Mais non ; retenons-\n nous; mieux vaut être fixé !... Time!\n   Alors Savère, lentement, dans le silence :\n   — A propos, j'ai lu votre affaire.\n   — Ah! fait Jacques, qui se sent verdir. Hé bien?\n   Pas manqué! Du tac au tac:\n   — Oh! mon cher... non... vrai... c'est de la démence! c'est au-dessous de\ntout !... encore plus faible que les livres de..., déjà pourtant misérables, mais\nqui, eux du moins, se sauvent un peu par je ne sais quelle tour de patte,\nquelle drôlerie de blague parisienne... tandis que le vôtre! — épais, terne,\nvieux jeu, suranné, « coco » !\n  Serait-ce par association d'idées que Jacques rit si jaune?... Les pommettes\ndouloureuses, la commissure des lèvres crispée, il écoute piteusement le\npatron.\n   — Vous avez eu le courage de tout lire? demande-t-il enfin, d'un ton pres-\n qu'aussi altéré que... celui d'un morceau de musique moderne trois mesures\n après le début. Songez donc, en effet ! Assister à pareil effondrement de ses\nespérances!\n   — Mais oui, répond Savère, j'ai tout lu, Je continuais, je continuais !\ncurieux de voir jusqu'où vous étiez allé dans le genre « commis voyageur ».\n   La domestique, l'excellente Madame Bavoil, qui vient annoncer le déjeu-\nner, fait diversion.\n   A table, d'un accord tacite, on écarte la question manuscrit, mais, aux\ncigares, Jacques la remet sur... la nappe, lorsqu'il croit Savère adouci par\nles grands vins et la bonne chère. Seulement, va te faire fiche ! Toujours\naussi intraitable, le patron ! Et de préciser victorieusement critiques et\nreproches ! Tant qu'au bout du compte, ce diable d'homme, absolu comme...\nun ablatif, finit par conseiller à Jacques de brûler le peccamineux manuscrit.\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "488                              DURENDAL\n\n\n   — Oh ! voyons ! voyons ! proteste le disciple récalcitrant. Alors, avoir\ntravaillé six mois pour des prunes ?\n   — Qu'y puis-je ? répond Savère. Vous n'avez cependant pas, j'imagine, la\nprétention de trouver un éditeur ?\n  — Pourquoi non ? Ne m'écriviez-vous pas vous-même, l'an dernier, que\nPalais s'engageait d'avance à faire paraître mes livres futurs ?\n  — Des livres, d'accord ; des fantaisies du calibre de la présente, jamais !...\nCroyez-moi, mon cher, insiste Savère, ne vous coulez pas auprès de Palais.\nVotre premier volume n'a pas trop mal marché, surtout pour une œuvre de\ndébut, par conséquent tâchez d'être sage et de ne pas compromettre, mala-\ndroitement, les résultats acquis.\n  Allons, soit ! Jacques n'est pourtant point tellement aveuglé sur les mérites\nde son manuscrit que ces paroles ne le fassent réfléchir. Après moult ergo-\ntages, il finit donc, en dernier ressort par se ranger aux sages avis du patron :\nentendu ! puisqu'il le faut, renonçons à Palais.\n  Par contre, le diable ne l'empêcherait pas de prendre la diagonale suivante :\nsoumettre à quelque professionnel de l'humorisme, au célèbre Fermeuse, par\nexemple, les pages, objet du présent litige.\n  — Fermeuse ? dit Savère. Mon pauvre ami « ce n'est guère votre genre de\ngaieté qu'il opère » ! Enfin, du moment que vous y tenez, consultez-le...\nSeulement, pas de bêtise : que ni lui, ni personne, ne sache jamais que vous\nêtes à la fois l'auteur du livre édité chez Palais l'année dernière et du manus-\ncrit d'aujourd'hui. Cela vous nuirait trop pour l'avenir...\n Sapristi ! faut-il tout de même que le patron gobe assez peu la nouvelle\nœuvre de Jacques !\n Celui-ci, du reste — encore que plutôt défrisé — n'en fait pas moins contre\nmauvaise fortune bon cœur :\n   — Je serai quitte, dit-il, pour changer de pseudonyme. Quant à mon véri-\ntable nom, quelle apparence que Fermeuse, ou les éditeurs éventuels,\ns'avisent de dénicher ses rapports avec celui de Gabriel Hébert, sous lequel a\nparu mon premier livre ?\n  ... « Malheureusement, songe Jacques, cette façon de procéder nous\nreplonge dans tous les aléas d'un début !... Enfin !... Puis, qui sait, Fermeuse\nconsentira peut-être à m'appuyer ? . . »\n   Et les choses ainsi arrangées — sinon à la satisfaction générale, du moins\n selon les conseils de l'expérience — disciple et patron se disent au revoir.\n   — Me permettrez-vous, demande Jacques, de venir vous raconter mes\n démarches ?\n   — Mais certainement... Voyons, quand comptez-vous aller chez Fermeuse?\n   -— Demain, je pense.\n   — Bon. Hé bien, je vous attendrai ici après-demain soir.\n   — Convenu. A après-demain.\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "        L'ANNONCIATION\n(ŒUVRE DE CATHERINE WEEKES DE LONDRES)\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": ""}, {"page_pdf": 589, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            489\n\n   Et Jacques s'en va, portant mélancoliquement le manuscrit couvert de tant\nd'éloges, et sensiblement moins gaillard qu'à la suite de ses précédentes\nvisites à Savère.\n  Scène quatrième : Les événements (? !) se précipitent ! (Enchaînons, enchaî-\nnons!)\n   De Fermeuse — toujours : « Monsieur est sorti » — Jacques ne vit jamais\nque l'appartement, et le secrétaire. (Car Fermeuse, l'auteur gai, a un secré-\ntaire. L'humorisme serait il donc besogne si accablante ?)\n   L'appartement : au dernier étage d'une maison trop neuve, non loin du\nparc Monceau (plantes vertes dans l'escalier, tapis rouges, essai de grande\nrebiffe, quoi!) une installation moderne style, genre., celui du maître de céans :\npetit salon papillotant, large divan criblé de coussins, affiches, bibelots, buste\nde femme, fanfreluches diverses... Et soit dit entre parenthèses, comme l'ins-\ntallation de Savère est d'un goût plus artistique !\n   Le secrétaire: Positivement, la bonne l'appelle Napoléon ! Jacques voudrait\ndemander à cette fille s'il a bien compris, mais il n'ose pas... Attendons-nous\nà quelque colosse légende de l'aigle!... Eh bien ! non; heureusement! C'est un\njeune homme, 28-30 ans à peine, fluet, barbe noire en pointe, l'air indolent\nun peu, et l'affabilité même, ce qui surpasse assurément tous les panaches\npremier Empire :\n   — Oui, Monsieur Fermeuse est sorti. Mais vous le trouverez peut-être\ndemain. En tout cas, je crois pouvoir vous affirmer qu'il ne refusera pas de\nlire votre manuscrit...\n   Scène cinquième : Le lendemain, Jacques n'a garde de manquer le semi-ren-\ndez-vous... Zut! Fermeuse est encore sorti !... Enfin, l'obligeant Napoléon\nle remplace :\n  — Ah ! voilà votre manuscrit ?\n  — Voilà mon manuscrit. Pensez-vous que Monsieur Fermeuse mettra\nbeaucoup de temps à le lire?\n  — Heu... Mon Dieu, repassez dans une quinzaine.\n  Scène sixième : Quinze jours après... Quelle guigne! Fermeuse « est encore\nsorti». Jacques commence à comprendre l'utilité des secrétaires: ça sert à\nrecevoir les raseurs qui viennent vous embêter à domicile.\n  — Monsieur Fermeuse n'a pas complètement terminé votre manuscrit.\nMais dans huit jours... Comptez-y... Pour sûr! affirme Napoléon.\n  — Ah? ah! il l'a commencé ? Hé bien, qu'en pense-t-il? Alors il vous en\na parlé ?\n  — Oui... non... c'est-à-dire... oui, murmure l'infortuné secrétaire assez...\nembarrassé.\n  Jacques entend défiler de vagues « se lit très bien » « fort amusant» « vrai-\nment très drôle »...\n  ( H u m ! hum !! hum!!!)\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "490                               DURENDAL\n\n\n  Scène septième : La semaine suivante :\n   — Toujours pas fini!... Une fatalité!... Monsieur Fermeuse extrêmement\noccupé tous ces temps-ci... Revenez dans huit jours... tenez, dimanche matin\nà 10 heures. Cette fois-là, sans faute!\n   Jacques s'en va, dubitatif.. Que fredonne-t-il donc ? Ah ! oui; certaine chan-\nson — jadis célèbre — sur les «bureaux de placement »... Du reste, en\nl'espèce, ce n'est plus : avons arrivez trop tard » mais: «vous arrivez trop tôt))...\nPuis — naturellement — point de « faut me laisser quarante sous »... A part ça...\n  Seine huitième : Le dimanche fixé :\n  — Monsieur Fermeuse est sorti, dit la bonne.\n  — Sans doute, répond Jacques. Mais son secrétaire, monsieur, monsieur..\n  — ... Monsieur Paul Eon...\n  (Héon? — . . . Ehon?... ah! tout s'élucide!)\n  — ... m'a donné rendez-vous pour ce matin.\n  La bonne semble étonnée; l'auxiliaire de son maître, explique-t-elle, n'étant\npas à la maison, et n'y venant guère le dimanche.\n   — Enfin, puisqu'il a donné rendez-vous à Monsieur,.. si Monsieur veut\nattendre...\n   Au salon, Jacques partage son temps entre l'étude graphologique du carac-\ntère de Tristan Bernard (un exemplaire, dédicacé, des Mémoires d'un jeune\nhomme rangé se trouvant sur la table) et les vagues réminiscences de la philoso-\nphie alexandrine que le mot d'éon lui remit en mémoire... L'ensemble n'est\nmême pas follement, follement récréatif!\n  Heureusement qu'on sonne à la porte, et qu'un instant après survient le\nvéritable Héon, émanation du dieu Fermeuse.\n   Il commence par s'excuser fort aimablement de son retard. Puis il déplore\nl'absence du maître humoriste. L'autre jour, dit-il, il avait cru que Monsieur\nFermeuse serait à la maison ce dimanche matin, mais il s'était trompé dans\nses prévisions : Monsieur Fermeuse est sorti. Et à Jacques, mumurant : « je\nsais... je sais...» avec un sourire un peu incrédule :\n   — Sincèrement, répond en souriantaussi le secrétaire, je vous affirme que\nMonsieur Fermeuse est sorti. Cette année il a son portrait au Salon de pein-\nture, et comme c'est aujourd'hui le vernissage, il est allé voir l'effet de la\ntoile en place.\n   (Chapitre des compensations ! se dit Jacques. A défaut de Fermeuse l'invi-\nsible en chair et en os, j'aurai du moins la joie de contempler son image !)\n   Le secrétaire continue :\n   — Monsieur Fermeuse m'a chargé de vous rendre votre manuscrit. Il l'a lu,\net beaucoup apprécié.\n   Suit une pluie d'éloges... dont Jacques n'est pourtant pas assez naïf pour\ncroire le premier mot. Eloges trop vagues, en effet, trop généraux. Phrases\ntoutes faites pouvant caractériser n'importe quel livre gai. Nul détail. Nulle\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            491\n\ncritique... Puis enfin, si Fermeuse avait véritablement aimé le manuscrit, il\naurait bien trouvé moyen d'attendre Jacques, et de le lui rendre en personne.\nBref, c'est clair : l'expert n'a même pas regardé l'objet à évaluer.\n   Du reste, résolu malgré tout à courir les éditeurs, Jacques se garde d'in-\nstruire Monsieur Paul Éon de ses pensées intimes. Au contraire, il feint\nd'abord de croire aux éloges, demande s'il peut se recommander de Monsieur\nFermeuse auprès des éditeurs (— mais certainement! comment donc!),\nlesquels il conviendrait d'interwiever (— Un tel, un tel, ou un tel. Ah ! par\nexemple, si vous allez aux éditions de la Revue Claire n'y parlez pas de Mon-\nsieur Fermeuse. L'Affaire les a brouillés. — Oui, je savais. On me l'avait dit) ;\nbref la conversation ne languit pas une minute.\n  A la fin pourtant le secrétaire y met un terme. — Que je vous rende main-\ntenant votre manuscrit, dit-il en se levant.\n   Et marchant vers le fond du salon, il ouvre une porte communiquant avec\nla chambre de Fermeuse. A distance, Jacques levoit farfouiller sur des chaises\nencombrées de paperasses de toutes sortes, puis, après quelques tâtonne-\nments, en exhumer le manuscrit. Dans ce capharnaüm, loin du bureau et de\ntout endroit propice à la lecture, comme c'est bien la place de pages soi-\ndisant à peine finies de la veille ! Sans compter que lorsque Jacques les tient,\nces pages, il n'est pas jusqu'aux boucles de la ficelle attachant le paquet qu'il\nne lui semble reconnaître. Oui, ce sont posilivement les boucles par lui faites\nun mois auparavant, et la liasse n'a pas été ouverte.\n  Cependant le secrétaire — cette fois questionné — n'en veut point\nconvenir :\n  — Ecoutez, dit-il, sur les instances de Jacques l'adjurant de s'exprimer\nsans détours, je ne sais trop, pour parler net, si Monsieur Fermeuse a com-\nplètement terminé votre manuscrit, mais je vous affirme du moins qu'il l'a\nparcouru.\n  — Voyons; vrai? là, sincèrement?\n   — Oui; vrai; sincèrement.\n   — Bon. Alors il en a lu vaguement dix ou quinze pages, les a trouvées\nstupides, et comme c'est toujours ennuyeux de faire aux gens de mauvais\ncompliments, vous a chargé de me renvoyer avec des éloges?\n  — Quelle idée! réplique M. Paul Ehon. Ah ça! vous avez donc si\nmauvaise opinion de votre ouvrage ?\n  — H é ! qu'en sais-je ! Je ne demande pas mieux, croyez bien, de le tenir\npour un pur chef-d'œuvre...\n   Les deux interlocuteurs éclatent de rire.\n  —... seulement, tous mes amis — tous! sans exception ! — m'en ayant dit\npis que pendre, vous comprenez que dans ces conditions...\n  — Oh 1 vous savez... les amis!...\n   (Tiens! les mêmes mots, doublés du même geste, que jadis Savère sur le\nmême sujet! Ils sont bien sceptiques, messieurs les Parisiens!)\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "492                                 DURENDAL\n\n\n  — Dites-moi, r e p r e n d le secrétaire, vous n'avez          encore   jamais rien\npublié ?\n  — N o n ; jamais rien. (Suivons les conseils patronaux.)\n  — Allons... B o n n e chance donc avec les éditeurs.\n   — Merci. E t p a r d o n de tout le temps que je vous ai fait p e r d r e . Vous avez\nété si c o m p l a i s a n t . . .\n  Là-dessus,     échange    ordinaire    des   banalités    mondaines,     salutations,\nadieux :\n  — Monsieur...\n  — Monsieur...\n    E t J a c q u e s — du reste parfaitement sincère dans ses sentiments de grati-\nt u d e envers l'homme affable qui fut toujours p o u r lui la courtoisie m ê m e —\nregagne lentement la fidèle rive gauche, harcelé par ces deux points d'inter-\nrogation : F e r m e u s e a-t-il lu? F e r m e u s e n'a-t-il pas lu le manuscrit?\n   — T o u t bien pesé, finit-il par conclure, je crois qu'il a dû au moins l'ou-\nvrir, ne fût-ce que par curiosité du titre, mais en revanche je parierais ma\ntête qu'il n'en a pas ingéré vingt pages. Et, d'ailleurs, ce qu'à sa place j'aurais\nfait de même ! Car enfin l'on n'estcependant p a s , que je sache, aux ordres du\npremier fâcheux venu, auquel il plait de vous choisir entre mille pour vous\nembocquer sa p r o s e ! . . Ce qui, par contre, me prouve u n e fois de plus\nl'extrême obligeance de S a v è r e . . . E n tout cas, m o n ami Jacques, tes deux\npatrons possèdent au moins cette similitude que ni l'un ni l'autre ne paraissent\nfollement entichés de ton nouveau livre.\n  « T e s deux patrons » ! C'est p o u r t a n t vrai : J a c q u e s cumule Savère et\nFermeuse !\n  L a constatation le divertit u n instant, mais il revient vite à des pensées\nplus mornes, s u r a b o n d a m m e n t justifiées par le souvenir des grondées du\npremier, l'ambiguïté du second, les échecs à droite et à gauche, bref par la\nguigne persistante dont il jouit depuis u n mois, et qui, de semaine en\nsemaine, lui a rendu le séjour de Paris plus insupportable.\n   Allez donc, en effet, vous abstraire d'un manuscrit de Damoclès à la chute\ni m m i n e n t e ! Profitez donc des musées, des théâtres, des concerts, alors qu'un\ninvisible et perpétuel cortège de soucis vous y fait escorte, et que vous devi-\nnez prochains de nouveaux déboires! (Ah! sans doute, sans doute, d a n s la\nsuite Jacques se plaisantera d'avoir p u , pour d'aussi factices préoccupations,\nse mettre sottement martel en tête, mais en a t t e n d a n t . . . ) .\n    E t la vie d'hôtel ! Oh ! par exemple, à elle le record de l'affreux, de l'intolé-\nr a b l e ! A h ! retrouver L y o n , le home, les amis, le calme Saint-Jean, cette cathé-\ndrale u n i q u e , extrême, dont la moindre chapelle a plus d' « âme » que n'im-\nporte lequel des sanctuaires parisiens, obligeamment à Jacques indiqués par\nSavère! H a b i t e r u n e maison complètement à soi; n'être plus forcé de trim-\nballer des clefs et des bougeoirs tiquetés de n u m é r o s ! E n rentrant, la nuit,\nne plus subir le p a n o r a m a des chaussures alignées aux portes le long du\ncouloir! Jouer sur un bon p i a n o , oublier l e . . . sépulcre verni, confident de la\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "                         ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                               493\n\ngérante! N e plus manger au r e s t a u r a n t ; ne plus errer de café en café; ne\nplus voir de caissières !\n   E t retrouver des domestiques qui vous souhaitent le bonjour et le bonsoir...\npuis surtout qui cousent vos b o u t o n s , brossent vos habits — oh ! la boue\nparisienne! blanche, tenace, indélébile! — en u n mot qui fassent à peu près\nvotre service ! (Il possédait assurément tous ces confortables, l'homme élé-\ngant, aperçu l'autre matin sortant d'une allée du quai Voltaire — la sienne,\nbien évidemment — astiqué, pimpant, tiré à quatre épingles, le teint reposé\npar de probables iubs, le large pardessus discrètement fleuri de violettes, le\npantalon relevé très h a u t sur des souliers étincelants découvrant les coins de\nfines chaussettes. H e u r e u x mortel ! ) . . .\n    E t la lecture! cette grande berceuse, cette consolatrice toujours efficace\ndes heures moroses. Allez d o n c y recourir hors de chez vous! Lire en\nv o y a g e ! Mais o ù ? D a n s u n e c h a m b r e ou u n salon d'hôtel également\nspleeniques? D a n s des cafés bruyants? D a n s les bibliothèques publiques ? Où\nl'on ne peut même pas fumer, n'est-ce pas !\n    D e h o r s : au parc Monceau, au Bois, au L u x e m b o u r g ? Charmant, l'été;\nmais des séances de lecture, par le vent, la pluie d'un p r i n t e m p s hargneux,\ny pensez-vous ! Restent, du moins, les b o u q u i n é e s rapides aux étalages des\nquais ? Cela, oui, peut-être; seulement, depuis que Jacques y a trouvé son\npremier livre, en u n bel exemplaire presque tout neuf, pas dix pages de\ncoupées, (ô l'inutilité des services de presse! car il est dédicacé, l'exemplaire:\nHommage respectueux de l'auteur à Monsieur... — ici u n trou dans la feuille de\ngarde, ledit monsieur ayant eu pourtant la p u d e u r d'enlever son nom —)\nJ a c q u e s n'ose plus regarder dans les boîtes. C'est u n sentiment complexe —\net stupide, à coup sûr — mais c'est comme cela !\n    A h ! puis du reste, la lecture...\n   — Savoir, se d e m a n d e soudain J a c q u e s , que ses infructueuses visites à\nF e r m e u s e ont décidément rendu de mauvaise h u m e u r , savoir si je ne me\nsuis pas à tout jamais, du seul fait d'avoir moi-même essayé d'écrire, gâté\ncette g r a n d e distraction de la lecture? Autrefois, en effet, lorsque je lisais\nquelque belle œ u v r e , je me laissais empoigner tout de go, sans m'emberli-\nfiquoter plus que cela de coupage de cheveux en quatre et de commentaires;\ntandis qu'à présent... ! A présent le côté métier surtout m'intéresse. Malgré\nmoi, je m'efforce de dévisser les trucs de composition, de style ; je remarque\nl'enchaînement des scènes, l'ordonnancement général, les digressions, le\nbâti des dialogues, que sais-je! tout le fourbis technique! Bref, j'analyse mon\nplaisir; lequel, fatalement, devient alors b e a u c o u p moins vif, puisque l'inten-\nsité d'une émotion est en raison directe du degré de passivité de qui la subit,\net que, dans l'espèce, il en va de la cuisine littéraire comme de la cuisine\nordinaire : on aime mieux m a n g e r sans savoir...\n    E t je ne parle ni des inévitables retours sur soi-même — encore u n infail-\n lible moyen d'empoisonner ses lectures! — (X, Y, Z, quels grands artistes,\n quels prestigieux évocateurs! Ah ç a ! qu'ont-ils d o n c dans le ventre, ces vei-\n n a r d s là, pour pouvoir créer semblables chefs-d'œuvre? Ce seradonc toujours\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "                                  DURENDAL\n494\n\nà eux, jamais à moi, d'y parvenir? Ah! misère de misère!...); ni de la bizarre\nassociation d'idées, qui veut qu'à force de tarentule littérâtre il m'arrive à\nprésent, lorsque je lis, de voir non plus le texte imprimé mais le texte à la\nmain, imaginant le genre de calligraphie de l'auteur, les surcharges, les ratures,\netc., parfois même sautant involontairement le verso des pages, comme si je\ntenais un manuscrit préparé pour l'édition au lieu d'un volume livré au\npublic. Ah! oui, je me suis gâché la lecture!... Et j'en ai tellement assez de\nParis, conclut Jacques, revenant brusquement au point de départ de son\nmonologue.\n   Enfin, songe-t-il en manière de consolation, cette fois-ci la petite comédie\ns'approche sérieusement du dénouement : plus que les courses chez les édi-\nteurs — car à tant faire de m'être ainsi avancé, j'aurais positivement tort de\nne pas aller jusqu'au bout du « jardin des supplices » — et, sitôt la corvée\naccomplie... prssstt! : en voiture, messieurs les voyageurs pour Lyon, en\nvoiture!.. Aussi bien, qui sait ? Fermeuse n'a peut-être pas été complète-\nment insincère dans ses louanges par procuration ; et ne se pourrait-il,\nd'aventure, que quelque brave éditeur ne gobât mon manuscrit?.\n  (Oui! compte là-dessus, mon garçon!)\n  Seine neuvième : Une librairie du quartier de l'Odéon. Petite rue déserte.\nInstallation provisoire. Poussière. Commis affairés. Désordre. Parloir sombre,\nau fond duquel trône l'éditeur : un grand vieux, maigre, jaune de peau,\nblanc de poil, et surtout l'air de ne pas rigoler tous les jours. (Et dire cepen-\ndant qu'il édite les \" auteurs gais \" !... Ben vrai !.. )\n   Jacques, affreusementintimidé, entre avec la mine d'un chien qu'on fouette,\net commence un vague boniment : «manuscrit.. Monsieur Fermeuse l'a lu...\nle trouve très bien.., m'a permis de me recommander de lui auprès de vous...\nalors si vous...»\n  Soudain, le grand vieux coupe le bafouillage :\n  — Vous n'avez encore jamais rien fait paraître ?\n  — Non, jamais rien.\n  — Alors, inutile d'insister. Ma maison n'édite que les auteurs connus.\n  — Ah? Pourtant... J'espérais...\n  Mais déjà 1' « Ogre maigre » s'est dressé :\n  — Oui, oui, c'est comme cela : je n'édite que les auteurs connus I Adieu...\nadieu...\n  Et il expulse à peu près Jacques. Certainement l'entrevue n'a pas duré cinq\nminutes...\n  Crebleu de crebleu! pour un début encourageant, voilà un début encoura-\ngeant !\n  Et, le soir, le patron qui se tient les côtes au récit de l'algarade :\n   — Je vous l'avais dit, mon petit! Mais poursuivez, poursuivez l'expérience,\net qu'elle vous serve de leçon !\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "                        ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                           495\n\n  Scène dixième : Identique à la précédente, avec cette différence, toutefois,\nqu'elle se passe dans une librairie de la rive droite, et que le refus — encore\nque basé sur le même motif — est infiniment moins brutal.\n  Jacques sort en remerciant.\n  (— Pas de quoi, mon ami ! doit penser l'éditeur)...\n  Scène onzième : Une dernière tentative. Après celle-ci, j'y renonce !\n   Et Jacques se dirige — sans enthousiasme... (oh! oui!) — vers certaine\nlibrairie connue, où s'édite aussi le genre «auteurs gais»...\n   Diable! le mode Fermeusien va-t-il recommencer? Car il n'y est jamais,\nl'éditeur X... et ses commis ne font certes pas oublier M. Paul Ehon :\n   — Revenez demain. Aujourd'hui M. X... est sorti.\n   Le lendemain : — Revenez dans deux heures.\n   Deux heures après : — Revenez demain, l'après-midi.\n   Le lendemain, à l'heure indiquée:— M. X... est encore sorti, mais il\nrentrera sûrement vers les 4 heures. Etc.\n   Oh ! l'ennui des ballades entreprises sans but, au hasard, uniquement pour\ntuer le temps vous séparant d'un entretien chimérique avec un improbable\néditeur! Se traîner d'églises en cafés (vagues prières, vagues bocks, vagues\njournaux), ressortir, allumer le cinquième cigare de la journée, regarder les\nmagasins, parcourir n'importe quelles rues, consulter sa montre : comment! à\npeine 3 heures ? encore une heure avant de pouvoir utilement se représen-\nter chez X... ? alors, retournons voir les Robbia du Louvre... et pourtant non\nc'est trop loin... entrons plutôt à Saint-Eustache — ah! quelle scie! quelle\nscie!...\n    Oui; mais Jacques ne regrette pas sa persévérance lorsqu'il rencontre\nenfin l'éditeur X.. : jeune, grand, mince, belle barbe à reflets roux, timbre de\nvoix extrêmement sympathique vous donnant tout de suite confiance. Et, par\nle fait, la conversation marche comme sur des roulettes, ou peut-être bien\n comme sur des... boulettes, puisque Jacques (ma foi, allons-y! la suprême\nhabileté consiste parfois à n'en point avoir!) se lance à raconter ses inutiles\nvisites à Fermeuse, et les doutes que malgré les éloges rapportés par le secré-\n taire il conçut sur la mise en lecture de son ouvrage.\n  — Cependant, dit X..., l'autre jour M. Fermeuse m'a positivement parlé\nde certain manuscrit qu'on venait de lui soumettre.\n  — Bah? Alors ce serait le mien ? fait Jacques, maladroitement, d'un air\nabsolument étonné.\n  Au surplus, l'éditeur ne semble pas s'inquiéter outre mesure de l'opinion\nde Fermeuse.\n  — Votre manuscrit? demande-t-il à Jacques. Récit continu ou histoires\ndétachées?\n  — Récit continu.\n  — Très bien..,\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "496                                DURENDAL\n\n\n   Et à l'exultation de Jacques :\n   — ... Alors envoyez-le moi. J'aurai vite fait devoir s'il me convient,et vous\nécrirai dans la quinzaine.\n   Ouf! ça y est !\n   Jacques en croit à peine ses oreilles. Il donne l'adresse de son hôtel. Plus\nquestion maintenant de quitter Paris! Et ce qu'il jubile! Et ce qu'il remercie\nl'éditeur!\n   Avec tant d'animation que celui-ci, fort aimablement, se défend d'avoir\nrien fait d'extraordinaire :\n   — N'est-ce pas notre métier, dit-il, de prendre connaissance des œuvres\nnouvelles?\n   Puis il serre la main de Jacques, et le reconduit jusqu'à l'escalier intérieur,\npar lequel (les bureaux d'X... occupant l'entresol) on redescend à la librairie.\n   Jacques est dans un état violent. Il se rue à Notre-Dame-des-Victoires\nremercier Dieu et la Vierge, donne des pièces blanches aux mendiants, met\ncierge sur cierge, court chez Savère — dont il se refuse à croire les prédic-\ntions pessimistes — exulte, rayonne, écrit à ses amis des lettres claironnantes !\nOnze jours s'écoulent, allègres, légers, car il le gardera, le manuscrit, l'excel-\nlent Monsieur X... Jacques en a le pressentiment, la certitude!                et puis,\nbrouff ! en rentrant à l'hôtel, le soir du douzième jour :\n   — Il est arrivé une lettre et un paquet pour monsieur...\n   Catastrophe! Du premier coup, Jacques reconnaît le gabarit du manuscrit.\nEt la lettre est suffisamment explicite, qu'il décacheté d'une main tremblante,\nà peine enfermé dans sa chambre et sans même prendre le temps de quitter\nson pardessus : «... pas le genre de ma librairie... trouverez plus sûrement ailleurs le\nsuccès que vous devez attendre... regrets... salutations..., etc., etc. X... »\n   — Finita la comedia!... Paris de malheur!... Dès demain je rentre à\nLyon !...\n   (Bigre! c'est ça qui va embêter Paris !)\n   Dénouement : Chez Savère. — Et maintenant, demande le patron, quels sont\nvos projets de livres, vos plans de travail?\n   — Ah ! je n'en sais rien ! Tout me dégoûte !... Hier soir, je pensais un peu\nà faire éditera mes frais mon enguignonné manuscrit...\n   — Mâtin! sursaute Savère, dont l'attitude marque quelque stupeur, mais\nvous êtes têtu, mon cher I\n   — Ma foi... répond Jacques, sans pouvoir s'empêcher de rire. Oh! d'ail-\nleurs, la nuit m'a porté conseil ; ce n'étaient que des velléités ; et, tout bien\nréfléchi, je laisse les choses suivre leur cours... Quant à des idées d'autres\nlivres, ajoute-t-il d'une voix découragée, non seulement je n'en ai point pour\nle moment, mais je suis même absolument convaincu que je n'en aurai plus\njamais. Je me sens vidé, fini...\n   — Ta! ta! ta! interrompt Savère. D'abord, c'est un peu-beaucoup le châti-\nment de vos six mois gaspillés à faire de l'humorisme — au bout de quelque\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": "                         ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                            497\n\n\ntemps de vrai travail vous aurez vite repris le dessus; puis enfin tout le monde\npasse par ces phases d'inquiétude, de doute ; après chaque livre on croit qu'on\nn'en réussira plus...\n   — Bah ? Vraiment ? Même à vous, cela fait cette impression ?\n   — Absolument.\n   Et le charitable patron d'encourager le disciple, et de multiplier les bonnes\nparoles de réconfort.\n   Voyons, pourquoi Jacques n'écrirait-il pas quelque chose sur Lyon, cette\nville qu'il connaît bien, qu'il aime, dont il comprend l'âme et la poésie ? Ses\npaysages se prêtent aux descriptions; le caractère — fait de mysticisme et\nde sens pratique — des Lyonnais, véritables gens du Nord égarés dans le\n Midi, est intéressant à étudier; l'ensemble...\n   — Hé ! s'écrie Jacques, je le sais certes bien qu'on peut écrire une belle\nœuvre sur Lyon ! C'est même ce que j'avais tenté dans mes Enracinés — vous\nsavez, ce fœtus de livre avorté dont je vous avais parlé à l'époque — seulement\nce qu'une telle entreprise : bâtir une ville, en somme ! suppose de puissance\ncréatrice, d'observation, de style, de-ci, deçà, en un mot de maîtrise littéraire !\n   Savère approuve d'un hochement de tête.\n   — ... Alors, continue Jacques, dans ces conditions vous comprendrez que\nje me récuse. D'autant que j'en ai déjà tâté de la petite expérience 1 Oh là là !\npas envie de les reprendre, mes Enracinés !\n   — Soit, dit Savère. Mais puisque une étude d'ensemble vous effraie, que\nne vous bornez-vous à mettre en valeur, à isoler quelque côté pittoresque,\nquelque trait bien caractéristique de votre ville : tenez, par exemple, le plus\nsavoureux peut-être — le trait hérésies... Parfaitement, mon cher ! continue\nSavère, souriant de l'air étonné de Jacques. Vous ne semblez pas vous en\ndouter, et pourtant c'est un fait : Lyon est la ville des hérésies. Informez-\nvous, cherchez, regardez autour de vous, je vous affirme que vous trouverez\ndes hérétiques. Et ce que je dis là, je ne le dis pas au hasard, ayant fait moi-\nmême à Lyon d'assez longs séjours.\n   — Mais enfin, comment? murmure Jacques. Des hérétiques? En vérité,\nc'est bien surprenant ?\n   — Néanmoins, je vous le répète, je n'exagère rien. La tonalité générale de\ncette ville, la tournure d'esprit, la pente d'âme de ses habitants, peut-être\nmême l'influence de son climat, autant de dispositions favorables à la survi-\nvance d'hérésies. Et il en survit... Tenez pour certain que Johannès, le prêtre\nsatanique mort à Lyon, il y a quelques années... Vous en avez bien entendu\nparler, n'est-ce pas ?\n   — Oui, répond Jacques. D'ailleurs j'ai lu votre : Au-delà.\n   — ...que Johannès n'a été qu'un pion sur l'échiquier hérésiarque; satanisme,\nhérésie, les deux matières sont corrélatives. Par conséquent, furetez, faites\ndes enquêtes, interwievez de côté et d'autre, assignez-vous en quelque sorte\nune tâche d'agent de police, et je vous prédis découverte d'hérétiques, et\nrécolte d'observations pittoresques dont vous pourrez faire un livre.\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "498                                          DURENDAL\n\n\n  (Mentalement, Jacques admire la sincérité de documentation de Savère et\ndes romanciers modernes, leur conscience, leur scrupule à ne parler de rien\nqu'ils n'aient vu, fouillé, étudié à fond.)\n   Cependant Savère poursuit avec chaleur le développement de sa p e n s é e .\nAussi sa conviction ne tarde-t-elle pas à se c o m m u n i q u e r à J a c q u e s , qui se\nsent de plus en plus alléché par le parti possible à tirer du sujet e n t r e v u . . .\nU n e dernière amarre de larguée, et vogue l'hérétique !\n  — T r è s tentants, dit J a c q u e s , ces hérétiques ; seulement à propos de quoi y\naboutir? sur quel fond de récit, sur quel canevas d'action broder leurs person-\nnages? J'avoue m o n incapacité radicale à narrer des choses que je n'ai point\nvécues, et alors ! dame, vous comprenez...\n   — Oh ! voyons, voyons, ce n'est pas sérieux ! Vous trouverez bien m o y e n\nd'imaginer u n e histoire quelconque. L a première venue sera la b o n n e . On a\nparfaitement le droit d'écrire des livres dans lesquels il n e se passe rien, d u\nm o m e n t qu'est approfondi le véritable sujet de l'œuvre — en l'espèce, l'étude\nd'hérétiques — auquel le prétexte roman sert de véhicule.\n   — E v i d e m m e n t , dit J a c q u e s . Alors, ma foi, le sort en est jeté, j'essaierai\nl'hérétique!... E n attendant : chœur final! L a pièce est terminée! R i d e a u !\n  E t sur l'air des dernières mesures du c h œ u r des Soldats de Faust « dirige\nnos p a s , enflamme nos cœurs », il se met à fredonner à mi-voix :\n   — Cher-chons — l'hé-ré-tique, cher-chons — l'hé-ré-tique !\n   P u i s à Savère, qui le regarde en riant :\n  — Excusez-moi, mais je ne sais pourquoi j ' a i l'impression, depuis m o n\narrivée à P a r i s , d'être à la fois acteur et spectateur d'une sorte de pièce, dont mes\npremières visites ici, mes courses chez F e r m e u s e , chez les éditeurs, e t c . , e t c . ,\nconstituèrent les différents tableaux, et que termine définitivement l'épilogue\nd'aujourd'hui. U n c h œ u r final serait d o n c bien de circonstance...\n  Quelques instants après, Jacques fait ses adieux à Savère, le remercie de\nses conseils, lui d e m a n d e la permission de le tenir a u courant des pistes\nd'hérétiques.\n   A u n e dernière question :\n   — Alors, vrai, vous ne m'en voulez pas de mes tentatives d'émancipation,\nni d'avoir essayé de faire paraître m o n manuscrit ?\n   U n e dernière réponse, dans u n éclat de rire :\n  — Quelle idée ! D'ailleurs les événements m'ont vengé !\n   E t , le j o u r m ê m e , J a c q u e s p r e n d le train pour L y o n\n\n\n   C'était au cours de ce trajet qu'il avait évoqué ce long défilé de souvenirs.\nE n t r e t e m p s la nuit était venue, les kilomètres avaient succédé aux kilomètres,\nles départements aux départements, et m a i n t e n a n t le terme du voyage se\nfaisait d e plus en plus p r o c h e .\n  U n dîner en coup de vent à Dijon (oh I certain impayable article d u patron\nsur les buffets des gares !) u n café à Châlon, u n e c h a r t r e u s e à Mâcon, les\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": "                          ÉPREUVES... D'IMPRIMERIE                                499\n\ndernières pipes de la j o u r n é e reliant cet ensemble, puis ce fut enfin la ban-\nlieue lyonnaise, le paysage reconnu, la Saône miroitante aux rayons de la\nlune, les profils de collines fuyantes, terminées par l'énorme basilique de\nFourvières, un instant aperçue, là-bas, dominant la ville.\n    P a u v r e sainte Vierge ! L u i a-t-on tout de m ê m e assez raté sa nouvelle\nd e m e u r e ! T a n t de millions dépensés pour aboutir à cette silhouette de com-\nm o d e Louis XV à la renverse, ou d'éléphant les j a m b e s en l'air — les deux\nvieilles comparaisons toujours si j u s t e s ! Il est vrai, d'ailleurs, que la disgra-\ncieuse bâtisse peut aussi jouer le château fort, la citadelle, en un mot s'expli-\nquer par une pensée symbolique — turris davidica, et autres textes —légitimant\nle mastoque, l'empâtement de toutes ses formes; mais, n'empêche ! comme\nrésultat final... psttt ! Très louable d'innover, de sortir du roman et du\ngothique ; seulement faudrait-il encore que les nouveaux styles eussent l'air\nde quelque chose et ne parussent point, cependant, par trop lamentables\na u p r è s des anciens...\n  — Au surplus, se dit J a c q u e s , interrompant son monologue, je ferais mieux\nde prier la Vierge...\n    O n entrait en gare. Il serra la main d u domestique qui était venu l'attendre,\nu n brave garçon dont la figure réjouie n'avait, hélas! rien de celle d'un héré-\ntique — si tant est que les hérétiques ne présentent point l'aspect de tout le\nm o n d e — et, quelques m o m e n t s après, les bagages récupérés et chargés sur\nu n fiacre, maître et serviteur s'acheminaient vers leurs pénates, celui-ci\nsouriant d ' u n bon sourire de bienvenue, celui-là croyant distinguer dans les\nbruits de vitres et de ferraille de la g u i m b a r d e je n e sais quel persistant\nc h a h u t gounolâtre : cherchons l'hérétique, cher-chons — l'hé-ré-tique !\n\n\n                                                                     J.   ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 600, "texte": "                Le Visage Étranger\n\n\n\nCouronné de lauriers, de lys et d'immortelles,\nEvocateurs de l'enfant grave que j'étais,\nReviens, ô mon Passé, des ombres éternelles\nOù dorment dans l'oubli les êtres  quej'aimais.\n\n\nViens mirer ton visage aux sources de la vie,\nSous l'azur enflammé les feuillages en fleurs\nDans la compassion des clioses sans envie\nJoncheront de rameaux ta route de douleurs.\n\n\nViens : l'antique forêt où veillent les Chimères,\nPrès du portail géant des augustes      manoirs.\nMêle l'heure joyeuse et les heures amères\nDans la sérénité des lacs aux frais     miroirs.\n\n\nLa lisière sonore au baiser des fontaines\nOffre la majesté de ses hêtres en deuil,\nEt ma lèvre où frémirent les plaintes    hautaines\nVeut boire au flot chanteur l'oubli du vain orgueil.\n\n\nJe me suis approché de l'eau joueuse et folle :\nLe printemps y riait en mirage de fleurs\nEt l'onde nonchalante aux rythmes de viole\nContait le doux mystère enivrant des ailleurs.\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": "                 LE VISAGE ÉTRANGER                         501\n\nFleure grave! Mes yeux que l'éclair des épées\nN'avait jamais ternis dans leur limpidité,\nPlus éblouis qu'au jour des rudes équipées\nLoin du passé défunt s'emplissaient de clarté!\n\n\n« O fontaine! sourire éperdu de lumière\nQui recèles en toi tant d'avril et d'hiver,\nJe veux, avant d'entrer dans l'ombre du mystère,\nTe confier l'image de mon printemps      vert!\n\n\nSi quelque blonde enfant vient mirer dans ton onde\nSa lèvre rouge et ses cheveux flottant au vent,\nJe veux que ma rancœur attriste l'enfant blonde,\nQu'elle rêve d'amour et s'en aille en rêvant! »\n\n\n... Et j'ai courbé mon front vers la vasque d'eau vive;\nHorreur ! dans le flot d'ambre clair et de cristal,\nJe vois — ô face d'ombre, inconnue et pensive! —\nUn jeune archange sombre au sourire fatal!\n\n\nEst-ce là le visage étrange de mon âme\nTransformée au reflet de ses rêves passés?\nQu'importe! Etre songeur et doux comme une         femme,\nJ'offre ma lèvre pâle à tes pâles baisers!\n\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                    LES LETTRES BELGES\n\n\n\n                        L'époque est aux enquêtes et aux interviews, inventés par\n                     quelque malicieux reporter en détresse de copie, et qui\n                     s'est avisé d'un économique moyen de s'en procurer, en\n                     exploitant la vanité de ses victimes, heureuses, au fond,\n                     de prendre devant le public la posture du monsieur dont\n                     les opinions sur les problèmes de la politique, de l'art\n                     ou de la science importent!\n                        Des journalistes, armés de tablettes, vont sonner à la\n                     porte des gens ou, même, les accrochent dans la rue, à.\n                     l'ouverture des expositions, à la sortie des premières, pour\nsolliciter leur avis sur la question du jour ou du lendemain, leur extirper à\nl'improviste de pénibles adjectifs sur les tableaux, l'opéra ou la comédie qu'ils\nviennent de voir. On a même perfectionné le procédé et les rébarbatifs qui\nvoudraient se soustraire aux interrogatoires, les reçoivent à présent, propre-\nment imprimés, par la poste, à domicile !\n   Dernièrement, Durendal elle-même, demandait ainsi leur sentiment aux\nécrivains belges sur la nécessité d'instaurer à l'Académie nationale une sec-\ntion accessible aux littérateurs. La réponse fut unanimement négative et\nl'unique et, d'ailleurs, précieux résultat de cette enquête fut de nous apprendre\nce détail paradoxal que ladite Académie compte une section des belles-lettres\nouverte à tout venant — sauf aux écrivains !\n   Plus récemment, une autre revue belge s'enquérait par circulaire de la\nquestion de savoir s'il existe, actuellement, des tendances communes aux\nécrivains de nationalité belge, tendances originales et caractéristiques d'une\n école nationale.\n   Encore une fois, l'on vit régner entre tous ceux qui répliquèrent à cette\nindiscrète interrogation, le plus harmonieux accord : ils déclarèrent, d'une\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "                            LES LETTRES BELGES                                503\n\nseule voix, que les littérateurs belges ne manifestaient d'aucune tendance\ncommune. Certains dirent même pourquoi et qu'ils le regrettaient.\n   En somme, rien de plus vrai. L'âme belge, dont on nous rabattit, jadis, les\noreilles, n'existe point; c'est un mythe, une entité scolastique ou, si l'on pré-\nfère, politique. Elle ne pourra commencer d'être que lorsque la fusion des\ndeux races, flamande et wallonne, sera accomplie; en un mot, jamais. Il\nimporte peu qu'en certaines villes, par exemple Bruxelles — qui doit, en\npartie, à ce fait sa physionomie spéciale — les métis prédominent. Les deux\nrégions du pays n'en conservent pas moins des caractères, des traditions, un\ngénie complètement distincts.\n    On a essayé de définir ou, pour mieux dire, d'inventer l'art wallon. Tenta-\ntive vaine; il y a eu, il y a encore des artistes wallons; d'art wallon, point.\nCelui-ci, sauf quelques particularités, négligeables, du reste, s'est toujours\nconfondu avec l'art des contrées limitrophes, n'a jamais connu d'existence\nindépendante et vraiment originale. Encore aujourd'hui, bien que quelques\nnoms illustres puissent être inscrits à l'actif de la wallonie, la majorité des\nartistes belges est d'origine flamande.\n    Quelle que soit leur filiation, au surplus, nos artistes se distinguent par on\nne sait quelle pesanteur probe de la conception; il semblerait que nos\npeintres et nos écrivains, ceux de souche flamande, surtout, aient besoin de\nplus de couleur et de plus d'adjectifs, de couleurs plus vives et d'adjectifs\nplus voyants que leurs confrères français. Ils ne savent ce que c'est qu'effleu-\nrer, suggérer, esquisser d'un trait subtil et délié ; il est de leur naturel de dire\ntout, avec surabondance et méticulosité. On serait d'ailleurs mal venu à leur\nen faire un reproche; on ne saurait exiger du tempérament plus lymphatique\nque nerveux, de la complexion sanguine et pléthorique du Belge, la promp-\ntitude de perception et la finesse de l'Athénien, du Florentin ou, même, du\n Parisien. Ses impressions intellectuelles lui parviennent lentement; sa\nflegmatique matérialité réclame, pour s'émouvoir, des sensations intenses et\n précipitées, qui ne lui deviennent sensibles, en quelque sorte, qu'à force\n d'éclat, de persistance, voire d'exagération.\n    La Belgique ne possède, en réalité, de véritable mouvement littéraire que\ndepuis 1830; auparavant, régnaient sans conteste les fabricants de cantates\n et de compilations officielles. Les jeunes gens qui débutaient il y a vingt ans\n sont, aujourd'hui, en passe d'être considérés comme des « perruques » par\n les innombrables cadets que leur audace, plus ou moins heureuse, leur a\n suscités.\n    Les compétitions sont devenues vives, les prétentions illimitées et, au\n milieu de la cohue et de la bousculade qui ont succédé, dans les lettres, au\n calme et à l'isolement un peu hautains de naguère, il s'agit de crier vigou-\n reusement, de porter un costume bariolé et insolite pour se signaler à l'atten-\n tion. De là le concours de désorganisation rhétorique, d'excès de style, de\n livres inouïs auquel nous assistâmes. L'art de ne rien dire florissait; rien,\n mais dans une forme retentissante et obscure, dont se délectait le délirant\n intellect des adeptes. A des objections timorées, la fière intransigeance de ces\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "504                               DURENDAL\n\n\nesthètes répliquait que telle était leur « idiosyncrasie », qu'ils sentaient de\nla sorte, et qu'au surplus, leur aversion pour la syntaxe était atavique.\nIls ne formaient, d'ailleurs, point une école; et chacun d'eux était incorrect,\navec originalité.\n   Cet individualisme, qui avait fini par sévir chez des gens sans individua-\nlité, s'élait montré dès le début chez les initiateurs du mouvement littéraire\nbelge. Unis par des principes généraux fort larges et tolérants — et qui,\nmalgré cela, ne tardèrent pas à paraître trop rigoureux à certains — ils\nrestèrent groupés, longtemps, firent campagne ensemble, mais ils marchèrent\nà distance, pour ainsi dire, parallèlement, chacun dans sa propre voie, isolé\net indépendant.\n   Cette prédisposition ombrageuse des écrivains belges à sauvegarder leur\npropre originalité a trouvé un adjuvant nouveau dans les conditions qui\nétaient faites, à l'origine, à la propagation de leurs œuvres. L'absence, long-\ntemps, d'un public étendu et d'éditeurs sérieux, l'antipathie manifeste de la\npresse quotidienne à l'égard de la littérature indigène, nourrirent chez les\nartistes de lettres le dédain de la publicité, des suffrages incompétents ou\nhostiles. On imprima, quand même, mais en des éditions à très petit\nnombre, tirées sur des papiers rares ou singuliers.\n   Il arriva ainsi que l'art de ces poètes et de ces prosateurs, aristocratique,\ndéjà, d'essence, devint de plus en plus raffiné et subjectif, toujours plus\ninsoucieux d'être apprécié et compris. C'était une littérature, une flore de\nserre, soustraite aux brutalités du soleil et du vent, — un peu maladive et\ncharmante. Il s'agissait bien moins d'être lu que d'exprimer, pour son propre\nsoulagement, dans un langage assorti, la rareté exquise de ses pensées ou de\nses sensations.\n   Mais il s'est trouvé, après quelques années et des tentatives simultanées\ndans tous les domaines, expositions, conférences, matinées littéraires, qu'un\npublic s'est formé, assez nombreux, et qui est à l'affût de toutes les « mani-\nfestations d'art ». Et, comme il est naturel, cette vulgarisation relative,\nl'élargissement du cercle, a entraîné un abaissement correspondant du\nniveau critique. Si l'on peut dire, la capacité de ce public spécial s'est étendue\nen superficie aux dépens de la profondeur.\n   Ce phénomène n'est, au reste, pas particulier à la Belgique et on peut\nl'observer également, en ce moment-ci, en France. La jouissance artistique,\npour la majorité des dilettanti n'est plus la satisfaction d'un goût fin et sur-\ntout intellectuel; c'est une fringale; l'appétence frénétique de sensations\nâpres, fortes, inconnues. Henry Maubel, dans ses Préfaces pour des Musiciens,\nparle ingénieusement des dypsomanes de la musique; les autres arts, la\nlittérature, surtout, ont les leurs, plus dangereux, peut-être, que ceux de la\nmusique et prêts à acclamer toute expression nouvelle, dans l'incohérence\nde laquelle ils se mirent. Et force est de constater que, momentanément, sans\ndoute, c'est aux œuvres de cette catégorie que va le succès. Nous ne le discute-\nrons pas; il est évident que, pour quelques-uns, tout au moins, il se légitime\npar une dépense énorme de talent, ou, plus exactement, de génie, d'un génie\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "                                (Cliché de la maison Buschmann. d'Anvers\n\n\n\nLE VENDREDI SAINT A BRUGES\n            (PASTEL)\n\n    ŒUVRE D'ALEX.   HANNOTIAU\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": ""}, {"page_pdf": 607, "texte": "                             LES LETTRES BELGES                                 505\n\nabrupt et désordonné, incapable de refréner ses convulsions, de se plier à\nune logique et à une règle qui le mettraient dans toute sa valeur.\n  Au fond, si l'on voulait absolument classifier nos écrivains, il faudrait les\nsubdiviser en deux grandes écoles : les impulsifs et les réfléchis; les hommes\nde la sensation et ceux de l'intellectualité; les matériels et les spirituels, ou,\npour user de la définition maligne de l'un des plus éminents parmi les pre-\nmiers, les sincères et les gens de lettres !\n  Pas n'est besoin d'ajouter que, parmi les sincères, se rangent, à côté de\nquelques écrivains considérables, tous les déséquilibrés, les partisans de la\ndésarticulation de la langue, ceux pour lesquels la grammaire et, fréquem-\nment, l'orthographe sont — à l'égal du trône et de l'autel !— relégués au rang\ndes superstitions du passé ! Ils font profession d'être outranciers et subversifs\nen toutes choses; ce sont des disciples inattendus de M. Anatole France,\nanarchistes non, à son exemple, par l'artifice destructeur d'une logique spé-\ncieuse, mais d'instinct, avec ignorance et tumulte. Ils ignorent l'ordre et la\nmesure, cette politesse de l'esprit, c'est-à-dire, qu'étant incultes, ils ne connais-\nsent pas que celte qualité existe et leur manque. Leur rôle est de foncer\ntoujours, avec des cris ou d'enthousiastes hurlements, et ils foncent, en avant\nou en arrière, peu importe, pourvu qu'ils déploient l'aveugle et brouillonne\nénergie dont ils débordent.\n   Les autres, les intellectuels, téméraires, aussi, à leurs débuts, volontiers\nnovateurs et audacieux, ont été ramenés de plus en plus par la tendance\nnaturelle de leur esprit, par une culture plus libérale et plus étendue, par une\nplus grande abondance d'idées générales, au culte de la clarté, à l'appréhen-\nsion et presque au mépris des somptuosités superflues de la forme, à la\nrecherche des beautés purement intimes de la pensée qui illuminent la phrase\nd'un éclat noble et discret, étranger au luxe matériel des mots.\n   Cette inclination, exagérée chez quelques-uns, leur est même devenue\nfuneste. Elle a pris chez eux de telles proportions qu'elle les a insensible-\nment amenés à une sorte de scepticisme littéraire, à une telle crainte de\ntoute redondance, de toute expression sentimentale trop exaltée, que leur\nœuvre lyrique en est, depuis, restée interrompue. C'est, évidemment, la ran-\nçon de l'intellectualité trop nourrie d'elle-même ; l'excès de la réflexion\nengendre, parfois, la sécheresse, et une propension plutôt ironique. Et aussi,\nà considérer ses idées sous toutes leurs faces, à les apercevoir accompagnées\nde la contradiction ou du sourire qu'elles peuvent susciter, le poète, découragé,\nsent sa « chère force » l'abandonner...\n   Et c'est, peut-être, ce qui explique que le principal de la production litté-\nraire belge émane actuellement des impulsifs, dont l'inspiration errante et\nirréfléchie ne connaît point le danger de tels scrupules.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "             La Bruyère Ardente\n\n                      LES deux semaines qui précédèrent l'anniversaire\n                        furent d'activités, de rivalités joyeuses, de\n                        tapages déjà. L a collecte avait été fructueuse.\n                        E n vue d'une remémoration aussi chère au cœur\n                        de tout vrai campinaire de Roek, chacun s'était\n                        piqué d'émulation et contribuait avec largesse\n                        aux dépenses ou travaux nécessités par les\n                        préparatifs de la fête. L e s pauvres diables,\nles mercenaires usés, courbés et tordus comme les saules\nchargés d'ans, avec entre leurs bras les efforts accumulés de\ntâches forcées, soutenues encore chaque jour dans un héroïsme\ntranquille, arrivaient en souriant de leurs mâchoires édentées,\npuis s'entêtaient dans un surcroît d'ouvrage qu'ils voulaient\ns'imposer en l'honneur du bourgmestre. L e u r s quelques\nsous de salaire gagnés après le trimage de la longue journée,\nc'étaient eux, les peekes, les petits vieux, cassés aux genoux,\nt r a î n a n t leurs sabots, salivant en tirant la fumée du court t u y a u\nnoir de la pipe, le contentement se révélant sur la figure par\nl'ovale — arquée depuis le menton jusqu'au nez de chaque côté\n\n\n  (1) Extrait du prochain livrede notre collaborateur M. GEORGES VIRRÈS : La Bruyère\nArdente, un roman de mœurs patriales qui paraîtra le 1 er octobre.\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": "                      LA BRUYÈRE ARDENTE                     507\n\nde la bouche — et qui se creusait en deux lignes plus profondes\nparmi les mille rides de leurs faces jaunies; c'étaient eux, les\npeekes, venant rejoindre ceux qui travaillaient à la décoration\ndes maisons et des rues. Ils avaient des voix qui essayaient de\ngais propos, ainsi que des cloches fêlées qui sonneraient pour\nune fête. Ils soulevaient, à trois et à quatre, de longs poteaux\npeinturlurés, et leurs pantalons rapiécés, étriqués et de cou-\nleurs vagues, se tendaient et se bossuaient sur leurs fesses, car\nde gros os pointaient sous l'étoffe. Ils se hâtaient lorsqu'un\nobjet faisait défaut, ils se hâtaient d'aller le prendre à trébu-\nchantes enjambées, et revenaient portant soit un outil, soit des\nverdures, muets à cause du souffle qui leur manquait mainte-\nnant; et les jeunes leur laissaient ces faciles contentements,\nheureux de cet unisson de tous les cœurs, de l'accord de toutes\n les volontés. Alors le soir envahissait le ciel. Les petits vieux\n pauvres amenaient dans l'heure grise, un renouveau d'entrain,\n et les premières lumières surgissant aux fenêtres, se diffusant\n dans l'obscurité, des appels s'entendaient près des cabarets.\n  — Hé, là-bas! Nolleke! Pierke!\n   Les tâcherons ratatinés clopinaient vers le banc, devant les\nmaisons à boire. Des gars remuaient dans leurs bragues la\nmenuaille des piécettes de nickel. Et, le chef branlant, les vieux\nbuvaient la pinte qui leur était offerte, avec des délices qui\nfaisaient larmoyer leurs yeux. Des femmes rejoignaient les\nhommes. La conversation mêlait les timbres gutturaux des\nvoix.\n   — Il manque vingt pins pour l'ornementation de la rue de\nBeeringen.\n   — C'est Deput qui les donne; nous les prendrons dans son\nbois. N'est-ce pas, Deput?\n   Celui-ci, avec une nonchalance pleine de fierté, répondait\naffirmativement.\n   — Et les drapeaux, vous n'avez pas pensé aux drapeaux,\n Lambert?\n   — Le sacristain a obtenu de monsieur le Curé tous ceux qui\nservent à l'église.\n   — Tous, ajoutait simplement Deput.\n   Ici une opinion émise qui brouillait les avis :\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": "508                          DURENDAL\n\n\n\n    — Ainsi placé cela sera laid!\n    — L'arc de triomphe doit être élevé en face de la maison du\nbourgmestre.\n    — Non! A l'entrée du village. J'ai vu cela à Hasselt, lors des\nfêtes de la Sainte-Vierge.\n    Des filles s'asseyaient auprès des garçons, et les chuchote-\nments des confidences amoureuses les isolaient au milieu des\ndiscussions.\n    Soudain des pas pressés.\n    — Fons! criait-on.\n    Le rousseau se plantait devant les paysans et exhibait un\ngrand paquet, dont la couleur blanchissait l'ombre.\n    Tous s'exclamèrent : « — Les affiches! »\n    — Voilà! dit Fons. Il mouillait ses doigts, et déroulait une\nlongue feuille, qu'il offrait, au hasard, à l'une des vingt dextres\ntendues, impatientes d'agripper le placard.\n    Les paysans se sont levés. Deput ordonne : « — Donnez-moi\nça! » Il étend, sur la table, l'affiche jaune. Déjà deux garçons\nont fait flamber des allumettes. Dans la brève lueur, le titre en\ncaractères énormes barre le haut du programme : Fêtes anniver­\nsaires à Roek.\n    Il y a une émotion dans le groupe.\n    En ce moment le sacristain fut bousculé. Des villageois le\nrepoussèrent, se penchèrent avidement et fixèrent le bas de\n l'affiche.\n    Un instant de petites flammes grésillent.\n    — Paul Vanhout! Lambert Steegmans! Kriekel!... Chaque\nmembre de la commission a lu son nom imprimé au-dessous du\n programme.\n    A peine un silence entoura-t-il les fiertés et les admirations,\n chacun regardant dans sa pensée, que la voix gouailleuse de\n Fons s'éleva sur de hautes notes :\n    — Je garde, mon cher Deput, quinze exemplaires de l'affiche!\n     Le sacristain était bougon : « Il avait rédigé l'ordre des fêtes,\n il disposait du programme. On s'occuperait le lendemain de\n coller les placards. »\n"}, {"page_pdf": 611, "texte": "                    LA BRUYÈRE ARDENTE                     509\n\n  — Alors je les prends sans votre permission !\n  Fons ramassait les papiers. Deput voulut le suivre, tandis\nqu'il gambadait autour du groupe, mais sa bedaine était trop\npesante et l'impertinent garnement trop agile.\n  Les paysans s'amusaient et brocardaient le pauvre lourdaud.\n  Celui-ci s'arrêta; il était furieux :\n  — Je ne m'occupe plus de rien! Cherchez donc un autre\ndirecteur de la fanfare, un autre rédacteur qui parlera de vous\ndans le journal!\n   Ce défi de son importance le soulagea. Il rentra chez lui,\nconvaincu qu'il venait de désoler tout le village.\n\n   Le village! Chaque journée l'embellit de fringants atours.\nDes mâts élèvent vers la nue l'enrubannement des oriflammes.\nElles flottent, allègres, agitant les rudes couleurs nationales,\nnoires, jaunes et rouges; mariant les teintes consacrées à\nMarie, l'azur et le frémissement des lys, ou l'ocre du drapeau\npapal et la flambante bannière pourpre du Très Saint Sacre-\nment. Chaque venelle, plantée de gonfalons, s'irradie dans le\nsoleil de la gaîté multicolore, ou s'étend à l'ombre des sapins,\ndressés devant les maisons, dans la coulée de lumières vertes,\nmais là aussi les étoffes voyantes se balancent sous la brise,\nsuspendues à des cordes qui relient les arbres en une immense\nronde de joie.\n   Des fleurs. Les scabieuses pensives dans la candeur des\ntapis de sarrasin ; les thyms semant les parfums ; les bruyères\n et les abeilles au-dessus d'elles, vibrantes dans des lueurs\n d'améthyste. Ces fleurs bordent l'avenue qui s'ouvre à la\n Grand'Place devant la demeure de Vliebers, et les décors syl-\n vestres s'amalgament aux fleurs. Branches dentelées du chêne;\n feuilles d'aulnes aux dessous d'argent; charmes dont les ver-\n dures se découpent comme des palmes ; friselis des légers\n bouleaux; rigidité des buis; élégances du frêne; et enfin l'arc\n de triomphe, solennellement dressé dans l'apprêt de ses plantes\n rares : des thuyas enlacés s'arrondissent en un dôme, piqué\n  des grands pétales jaunes du tournesol. Un kiosque, monté sur\n  des tonnes mais habillé de cotons guèdés, a été construit au\n  milieu du marché, que bordent d'une part, en demi-cercle, des\n"}, {"page_pdf": 612, "texte": "510                              DURENDAL\n\n\nmaisons claires, de l'autre côté, vers la lande, de hautes haies\nd'acacias.\n    E t le ciel fut bleu. Des caravelles neigeuses traversaient\nquelquefois les flots vermeils du grand astre. Septembre s'attié-\ndissait. L e s fortes haleines de la terre montaient du soc des\ncharrues. L e s horizons pâlissaient. Dans la profondeur des bois\nla nuit demeurait tapie, jusqu'au frissonnement lumineux de\ntout le firmament. L e soir, le chant d'une vachère s'évasait\nsous les scintils d'étoiles, dans les ombres déjà. E t le dernier\njour avant la fête, un samedi, à la vesprée, l'occident se couvrit\nd'ambre, le soleil descendit sous la voussure des ors, et soudain\nl'auréole éclatante se dilua j u s q u ' a u x blondeurs, où t r a n s p a r u t\nl'azur.\n    L e s fenêtres étaient ouvertes, le soir entrait aux logis accueilli\ncomme un ami dont on souhaitait a r d e m m e n t la venue. Accou-\ndés aux châssis, en manches de chemise, dès maintenant rasés\nde frais pour la solennité du lendemain, on voyait des paysans\nréjouis par la certitude du beau temps. C'était l'objet de\nchacune des phrases qu'ils se lançaient. Ceux qui passaient\n dans la rue se rendaient, à leur tour, chez le barbier, — retar-\n dataires ayant dû donner un dernier coup de main à la besogne.\n    L e barbier rasait précisément les bajoues de Deput, q u a n d\n entrèrent dans sa chaumière deux garçons, et soudain, aux\n premiers mots des arrivants, une grosse joie dilata les rates.\n Comme D e p u t avait participé aux rires, ouvrant la bouche toute\ngrande et exhalant des « — H a ! H a ! » l'opérateur le balafra\n d'importance. L e sacristain ne s'en aperçut même pas.\n    « Elle était bonne, celle-là. L ' i m p a y a b l e F o n s ! » D u coup,\n le sacristain lui pardonnait ses insolences de l'autre soir.\n    Les deux garçons revenaient du hameau, et contaient :\n    — F o n s a collé des affiches dans tout Botsem !\n    — Même sur la porte charretière de la métairie à D e r b a t !\n    — E t ça tenait ferme! On a d'abord gratté, puis comme la\n couleur s'enlevait en même temps que le papier, il a fallu\n éponger les affiches avec de l'eau chaude. Il y avait là un\n rassemblement, et des gens osaient rire. J'ai déclaré bien h a u t\n que ça dépassait la permission, car Derbat me regardait de\ntravers, et ses salariés ne demandaient q u ' à venger le baes sur\n mes épaules.\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": "                       LA BRUYÈRE ARDENTE                          511\n\n\n  — Derbat nous a crié : « Dites-leur qu'ils s'en repentiront,\nau village ! »\n   L'hilarité narquoise reprenait avec les réflexions bouffonnes,\nque la bonne farce provoquait à chaque instant.\n  D e p u t « n'avait pas deviné celle-là! » Il remuait les lippes;\nun filet de sang se coagulait sur son menton; il mit son chapeau\nde paille avec un geste résolu et rajusta ses lunettes avec une\nvivacité inhabituelle. Après tout, lui, l'auteur du programme\nde la fête, il pouvait se targuer d'une complicité! Quand il\nsortit de chez le barbier, il s'adonnait déjà à la satisfaction\nintérieure de savourer son coup d'audace. Un quart d'heure\naprès, le village entier était au courant de l'aventure. A la pre-\nmière personne rencontrée, D e p u t avait dit : « — Fons et moi,\nnous avons joué un fameux tour à D e r b a t . . . »\n   Il triomphait encore en se mettant au lit. Cependant\nM a d a m e D e p u t fut réveillée vers minuit. H y a c i n t , sur son\nséant, en proie à un mauvais rêve, s'imaginait que Derbat était\ndevant lui, m u n i d'un gourdin et louchant affreusement en\nretroussant ses manches.\n   L e sacristain, terrifié, joignait les mains et protestait\n  — Ce n'est pas moi, c'est Fons qui est le coupable!\n\n   L e dimanche, selon les prévisions, eut dès l'aurore la joie du\nciel limpide. L'aiguail festonnait les branches de dentelles\nnacrées, la fraîcheur montait parfumée dans l'air tranquille, et\nles gouttelettes s'évaporèrent bientôt dans les rayons du levant.\n   Ce fut d'abord un hommage rendu à D i e u . L a commission\ndes fêtes alla chez J a n Vliebers, le complimenta au nom des\nhabitants, loua le Seigneur qui l'avait conservé à leurs affections\nd u r a n t vingt-cinq années, puis tous se rendirent à l'église, pour\ny dire leurs grâces devant la présence tangible du Maître.\n  L e temple tressaillit dans les échos de l'orgue, dans les accords\ndu Graduale que les chantres rustiques scandaient à pleins pou-\nmons, r y t h m a n t les harmonies latines avec la rudesse de leurs\ngosiers flamands ; malhabiles, mais gonflés de la foi primor-\ndiale et dont le cri avait l'audace des apostolats. Ainsi, comme\nun souffle de son âme c o m m u n e , passaient, au-dessus de la\nfoule prosternée, les résonnances frustes, les cantiques rudoyés\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": "5l2                          DURENDAL\n\n\nsur des timbres sauvages mais élargis j u s q u ' a u x paroles de la\nrace. E t tous priaient, remuaient les lèvres, se sentaient à\nl'unisson pour remercier Dieu et pour l'implorer à nouveau.\nLes pater, les ave, étaient murmurés dans une ferveur, que les\néclats du plain-chant exaltaient j u s q u ' a u x émois brûlants. Il y\navait une volonté de forcer la main du Seigneur, de le con-\ntraindre par la puissance des oraisons à l'octroi de leur suppli-\ncation. J a n Vliebers exposait les mérites des siens. Il était\nagenouillé dans le chœur et levait sa tête blanche vers le\ntabernacle, qu'auréolait la flamme des cierges au travers du\nnuage de l'encens. Mina, près de Manus, attachait son regard\nsur l'autel. Elle imaginait la splendeur celée dans les appa-\nrences sacrées, pâle sous ses cheveux noirs, ses yeux noirs allu-\nmés au feu de ses évangéliques ardeurs. L e prêtre célébrait le\nSacrifice avec les mêmes intentions : afin que la puissance du\nSauveur détournât, de sa Campine, la calamité du triomphe\nde l'étranger. A la fin de la messe, il bénit les fidèles avec\nl'ostensoir d'or. L e Tantum Ergo emporta dans l'envergure de\nl'hymne toutes les voix des assistants. L a prière s'élançait dans\nla nef comme pour un assaut; le chant s'enflait, chargé de\nvaillance, tandis que les mains étaient jointes. E t le geste même\nd'humilité avait le frémissement des muscles. Ils étaient enfants\nde Jésus, mais le fief du Maître s'appelait Roek; les félons de\nsa terre étaient aussi traîtres à Dieu, et la pensée d'un châti-\nment, dont ils seraient les exécuteurs, attisait en leurs cœurs\nles flammes de piété.\n   L e Bourgmestre sortit le dernier de l'église. L a foule s'était\nmassée devant le portail. Q u a n d Vliebers parut, un paysan\nfrappa dans ses mains. Alors tous les hommes crièrent à trois\nreprises : «— Hoezee! Hoezee! Hoezee!» Ils aspiraient chaque fois\nen levant les épaules, puis poussaient les hourras avec une vio-\nlence telle, que leurs blouses remuaient sur leurs ventres.\nLorsque la dernière exclamation eut ricoché contre les murs et\néparpillé ses éclats, les villageois défilèrent devant le Bourgmestre.\nT o u r à tour ils lui serraient la main, la secouaient d'une poigne\nfortement agrippée et disaient : « — Proficiat!» L e u r s regards\ns'unissaient au regard de Vliebers dans une muette éloquence.\n  L a foule s'écoulait, ressaisie par le songe taciturne de son\nsang. Elle reprenait — après l'heure de transports religieux —\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "                      LA BRUYÈRE ARDENTE                        513\n\n\nla rêverie des immensités de paix, l'habituelle communion de\nl'être et des choses sous l'infini du ciel, devant les étendues sans\nbornes. Ainsi ces contemplatifs de la terre flamande. Ils por-\ntaient l'image, impuissants à la formuler. Artistes scellant à\njamais dans leurs cerveaux de primitifs, toute l'émotion d'une\naurore, toute la tragique beauté d'une agonie de lumières, et\nvivant seuls devant de merveilleux trésors. A l'extérieur balourd,\nmâchonnant des mots qui tombent comme des ferrailles, rétifs\naux nuances de l'expression, telle attitude plastique, telle émo-\ntion surgissant des profondeurs de leurs rétines, révèlent soudain\nle poète latent dans le plus massif remueur de terre. E t leurs\nplaisirs seront naïfs, comme ceux des enfants. Ou sous le coup\nde la poussée physique, les joies ventrales des kermesses de\nbeuveries et mangeailles et toutes licences de chair briseront le\nsilence de leurs gestes, ou la colère qui grise comme l'alcool\ns'exacerbera terrible et agitera le drapeau de haine, noir et san-\nglant. Mais la vie coutumière les ramènera aux paroles simples\net d'habitude, à la tradition de leurs actes. Toujours isolés dans\n le tréfonds de leurs cœurs; plus proches de Dieu; envahis par\n la gloire mystérieuse de ses apparences, dont nul verbe de leurs\n lèvres n'a jamais libéré l'effusion.\n\n\n   Les femmes étaient rentrées chez elles, et déjà les cheminées\nfloconnaient  au-dessus des maisons. Les hommes se prome-\nnaient par petits groupes. Ils allaient admirer, encore, l'enfilade\ndes rues pavoisées, toute la joie des couleurs qui s'allumaient\nparmi le matin vermeil. Quelques-uns aussi gagnaient les\nestaminets luisant de recurages, aux briques rouges semées\nd'arabesques de sable fin, et où les étains, tels que des disques,\nbrillaient tout blancs dans la claire journée. L e relent persis-\ntant des bières s'échappait par les fenêtres et, sur le chemin,\ndes garçons aspiraient goulûment l'odeur de la boisson, se pro-\nmettaient des lampées, et le désir leur titillait le gosier. Aux\ndouze coups de m i d i , les paysans commencèrent à regagner\nleurs demeures. Des voix montées de ton résonnaient devant\nles portes. Il y avait des patauds que les premières liba-\ntions surexcitaient un peu. Ils portaient la casquette en arrière,\nsur le sommet du crâne, prenaient des airs conquérants, et\nlançaient le jus de leur chique avec des intentions d'élégance.\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "514                         DURENDAL\n\n\n\n Quelquefois une ménagère impatientée hélait son mari et ses\n fils qui s'attardaient devant une ornementation dont ils étaient\n les auteurs. Tous, en se quittant, se donnaient rendez-vous aux\nréjouissances de l'après-dînée. Le village, comme un bouquet,\ns'épanouit silencieusement pendant l'heure des repas. Les\ntâcherons, à table, prièrent devant les assiettées, avec un courage\nqui refoulait les pensées étrangères à l'oraison, les pensées allant\nà l'envie des plats remplis des ragoûts de kermesse. Puis les\nfourchettes piquèrent à même les portions, et les mâchoires\njouèrent, les papilles se dilatèrent, les joues se gonflèrent. Le\nplaisir de savourer les tranches de viande et les boudins roulés\nentre les choux odoriférants, la reconnaissance des savoureux\nfumets, retrouvés après les maigres pitances journalières, occu-\npaient les rustiques à l'exclusion de tout propos qui aurait trou-\nblé cette jouissance profonde. La plupart des paysans osaient ces\nprodigalités aux quatre grandes fêtes de l'année. Chez les très pau-\nvres, aujourd'hui, Vliebers avait distribué les quartiers de porcs\ntuésàleursintentions. Des petiots, pour la première fois, goûtaient\navec étonnement ces nourritures sapides qui glissaient une dou-\nceur sous le palais. Les parents voulaient calmer leurs appétits\nde jeunes loups, aiguisés par ces mangeailles neuves et si délec-\ntables; la mère enlevait à temps de suffisants reliefs qui devaient\nêtre reservis le lendemain. Les villageois les plus cossus\ns'offraient les meilleures volailles de leurs basses-cours. Les\npoulets rissolés étaient déposés sur la nappe; le beurre les\nlustrait d'appétissants reflets ; d'avance chacun guignait son\nmorceau préféré. Mais aucune cabane ne se privait des crêpes\nde sarrasin — la « bouquette » de Campine — qui excitait des\naffections jalouses. C'était le mets du pays, celui que les gens de\n Hesbaye ne sauront jamais apprécier. Il était des agapes excep-\ntionnelles comme des repas piteux, où souvent il tenait lieu de\ntout autre aliment. C'était le fruit même de la contrée, de la\nterre des sables et des genêts, et il était prisé à l'égal d'une\nfriandise. Il avait le parfum âpre du sol; quand on l'enduisait\nde sirop, sa pâte exhalait l'odeur de la lande fleurie. Des tartes\naussi réjouissaient les tables. Les unes dorées, chargées de riz\njaunis au safran, d'autres noires, faites de pruneaux écrasés,\ntoutes d'une immense circonférence et grosses de trois doigts.\nAvec le dessert, les estomacs étant pleins, les pots à bière étant\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "                         LA BRUYÈRE ARDENTE                           5l5\n\n\nvides, les langues se déliaient. Si les pensées s'enlisaient dans\nla douceur des digestions, machinalement, des garçons enton-\nnaient q u a n d même les romances. Les filles avaient des voix\naigres et perçantes qui, au refrain, brodaient de fausses fioritures\nsur le chant grave des h o m m e s . Dejà des paysannes secouaient\nl'indolence qui s'appesantissait sur leurs membres et faisait\ncligner leurs yeux. Elles levaient les plats de dessus la table,\nréclamaient l'aide des enfants, engageaient un chacun à leur\ndonner un coup de m a i n . L e s j e u x populaires devaient avoir\nlieu à quatre heures, les maisonnées au complet désiraient jouir\nde ces amusements.\n    L a fanfare traversa la G r a n d ' P l a c e , s'engagea dans l'avenue\nfleurie qui conduisait à la maison du bourgmestre. Les instru-\nments stridents scandaient un pas-redoublé. D e p u t marchait\nfièrement près du premier rang des musiciens ; il s'épongeait,\nm a r q u a i t le pas comme u n troupier, et, en mesure, grimaçait\ndes lèvres à chaque temps de la m u s i q u e . Les blousiers accou-\nraient, se pressaient les uns contre les autres, pour mieux voir.\nJ a n Vliebers apparut sur le seuil de sa demeure. L a commis-\nsion des fêtes le congratula de nouveau, mais le tapage des\ncuivres rendait toute parole illusoire. Manus, à son tour, sortit\nde la maison. Derrière lui, Mina souriait doucement. L e père\net son fils se joignirent au groupe organisateur. Les commis-\nsaires ouvrirent leur rang. Ils donnèrent la place d'honneur au\nbourgmestre, qui se trouvait ainsi au milieu d'eux. Pénétrés de\nleur importance, ils avançaient, levant la tête, faisant bomber la\npoitrine sur laquelle s'étalait un sautoir rouge qui passait au-\ndessus de l'épaule et dont les bouts étaient noués sous le bras\ndroit. L a musique suivait immédiatement et, dans un nuage\nopaque de poussière, tout Roek se précipitait à la suite du cortège.\n   U n e estrade avait été élevée à l'entrée du village, au milieu\nde la route vers Botsem. L e chemin s'élargissait à cet endroit.\nD e chaque côté le gravier s'étendait en une surface plane, et\nc'était là l'emplacement choisi pour les jeux populaires. U n e\ncorde, attachée à des poteaux plantés en cercle, délimitait\nl'emplacement des joutes. J a n Vliebers monta les degrés de\nl'estrade, et aussitôt le signal des réjouissances fut donné.\n   Les plus francs lurons du village bondirent dans l'enceinte.\nFons-le-rousseau provoqua d'emblée la débâcle des retenues.\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "516                           DURENDAL\n\n\n\n Des rires et des cris saluèrent son premier exploit. Successive-\n ment il avait infligé des crocs-en-jambe à cinq concurrents qui\n mesuraient le sol, battant des pieds et des mains. Comme ils se\nrelevaient, furieux, et déguisaient des protestations, le drille\ns'était précipité vers un récipient posé près d'une m a n n e pleine\nde plumes, au centre de l'arène. Il s'empara de la louche plon-\ngée dans le vase, il la retira chargée d'une pâte sirupeuse. Il\ncourait de l'un à l'autre, leur enduisant consciencieusement la\nfigure. Les hommes étaient affreux; les visages étaient violâtres,\nbouffis comme si une lèpre les eût mangés. Des trépignements\nagitaient la masse des spectateurs. Les garçons s'offraient à\ntous les regards, tournaient de toutes parts leurs têtes masquées\nde cette substance gélatineuse qui déglutinait le long des joues,\net ils s'efforçaient par leurs grimaces d'exalter encore l'enthou-\nsiasme de la foule. F o n s , à son tour, s'oignit; sur son nez il\néchafauda une p y r a m i d e luisante. T o u s l'interpellaient, échan-\ngaient des suppositions, espéraient de lui une nouvelle farce,\ndont l'attente agitait déjà leurs épigastres. U n e clameur monta,\ns'élargit dans le ciel, répercuta le cri immense de la liesse :\nF o n s , tout à coup, s'était jeté vers les spectateurs. Il avait saisi\nla taille d'une grosse villageoise qui se trouvait au premier\nrang, et il la serrait contre lui, il l'embrassait à pleine bouche,\net son nez se promenait amoureusement sur la lace potelée de\nla rustaude.\n\n   Les autres joueurs s'étaient approchés de la m a n n e aux\nplumes. Au fond de celle-ci se trouvait cachée une pièce d'argent\nqu'il s'agissait de prendre avec les dents. Les garçons plon-\ngèrent dans le panier, retenant leur respiration. On voyait\nremuer leurs épaules. Quand ils se redressaient, ils avaient le\nchef empenné. Ils semblaient être de chimériques oiseaux de\nrêve. Mais le peuple ne s'intéressait qu'au résultat de ce jeu.\nL e temps des grimaces était passé. E u x aussi, les concurrents,\nsongeaient uniquement à l'écu de cinq francs qu'il fallait dispu-\nter à des rivaux. Enfin il y en eut un qui fit un geste de la main ;\nil montrait sa bouche, il prit la pièce et leva le bras très haut.\nU n e question courait la foule. « — Qui est-ce? — Qui est-ce? »\nL e vainqueur passa sa manche sur la figure. On ne le recon-\nnaissait pas encore. Il se frotta des deux m a i n s ; les plumes se\nfixaient à ses doigts, il essuyait ceux-ci à sa veste. « — C'est Jef\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "                      LA BRUYÈRE ARDENTE                         517\n\n\nde chez les Voskes! — C'est Jef de chez les Voskes ! » L e gars\nplissait dans un sourire sa figure gluante. Sentant l'admiration\nqui s'attachait à son adresse, il quitta l'arène, lentement, se\ntenant raide, tel q u ' u n automate. Il marchait un peu troublé,\nvoyant tout le monde et ne reconnaissant personne. U n e fillette\nl'arrêta. Ses yeux parlèrent avant ses lèvres. « — Och Jefke! »\nIl se ressaisit et mit sa p a u m e collante dans celle de la petite\nvillageoise qui tressaillit d'émoi.\n     L e programme des plaisirs se déroulait emmi la joyeuse\nattention. On devait maintenant enlever, au haut d'un mât\nenduit de savon, le « mai » de fleurs et de verdures. U n cochon\nde lait était réservé au triomphateur. Traditionnel exercice de\ntoute kermesse ! U n rustaud, en grimpant, frottait sans relâche\ndu sable à l'entour de la perche pour rendre celle-ci moins lisse.\nAprès avoir vidé ses poches, il allait aboutir au succès de ses\npeines. F o n s , cramponné au mât, essayait en vain de le\nrejoindre, et, dans un effort plus violent que les autres, il ne se\npriva pas d'être très incongru. L e malheureux, qui croyait\ndécrocher la timbale, sentit ses muscles se détendre dans un fou\nr i r e ; il glissa subitement le long de l'arbre, poussant sous lui\nson rival malhonnête. Encore une fois, la liesse se débrida.\nCeux qui avaient entendu criaient grassement le motif de se\ntordre. L'hilarité avait des houles; elle s'apaisait un instant, et\npuis plus formidable s'exaspérait dans des clameurs. Les cor-\nsages s'enflaient ; des commères en perdaient la respiration ; les\nenfants tapageaient en dansant; les hommes, pliés aux reins, se\nfrappaient les cuisses, et ils étaient secoués de hoquets, et tout\nhurlaient leur joie en renouvelant l'explication de la chute.\nCertains gonflaient leurs joues et imitaient le malotru. Non,\nrien ne leur valut une jouissance aussi totale! Au-dessus des\nderniers exercices — la drôlatique course aux brouettes por-\ntant la grenouille avec laquelle il s'agissait d'arriver au but, ou\nla lutte aux vessies sur l'équilibre instable d'une longue branche\n— le souvenir du rousseau malappris, seul, allumait la traînée\ndes ébaudissements.\n   L a mémoire des événements mauvais s'était dissipée. Un ciel\nde joie dominait Roek au déclin du premier jour de fête.\nL e bal s'annonçait sur la G r a n d ' P l a c e . Des lumignons trem-\nblaient dans les ballons de papier peint suspendus au kiosque.\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "518                             DURENDAL\n\n\nLes premiers accords de l'orchestre donnèrent le branle. Manus\nvint avec Mina. J a m a i s on ne les avait rencontrés aux plaisirs\nde la danse. Ils se promenaient parmi les couples massifs qui\ns'efforçaient de ne point les bousculer.\n    Mais les heures de la nuit s'amoncelèrent dans la ténèbre\nardente. L e s instruments rauquaient. U n e folie s'irruait à\nprésent d a n s la sauterie des rustres. Les cabarets brûlaient\nl'ombre. Fouettés d'alcool, les hommes éructaient des paroles\nsauvages qui frappaient aux vitres. Des cris de femmes\nsecouaient la nuit énervée. Q u a n d , au levant, les nues pâlirent,\nl'ivresse s'attardait encore entre les brocs déversés, et les pro-\nmises pantelantes regardaient s'éloigner, dans l'aube blanche,\nceux qui emportaient leur cœur.\n\n\n    L a nouvelle journée naît au ciel comme un enfant souriant;\nu n peu de chair rose tressaille à l'orient, et le cri vermeil de\nl'astre remue la terre comme l'appel d'un nouveau-né. L'enfan-\nt e m e n t des clartés monte vers le zénith. D e l'urne lumineuse\ndébordent les ruissellements des ors amassés p e n d a n t la\nnuitée amoureuse. Cette fois encore les blanches scintillent,\ntoutes les gemmes allumées d a n s l'onde du soleil. L e s ori-\nflammes se tendent, leurs couleurs miroitent revivifiées sous\nle r a y o n n e m e n t du ciel. U n e à u n e , les fenêtres des chaumières\ns'ouvrent au jour, comme des yeux déclos après ce sommeil\nprolongé du lendemain des fêtes. J a n Vliebers voit l'avenue\nfleurie où l'ombre est criblée de tachettes lumineuses qui\ns'agitent sur le sol, ainsi qu'une étoffe précieuse aussi lamée\nq u ' u n e chasuble. Déjà le digne curé de Roek lui a rendu\nvisite. L e prêtre déversa tous les soucis de son brave cœur.\n« Il n'avait cessé d'agir. Il envoyait journellement quantité de\nmissives à toutes les personnes capables d'arrêter l'action néfaste\ndes ennemis de son cher village. » Dans son entrain à la salu-\ntaire besogne il tournait vivement la tête en tous sens, ses\ncheveux voletaient, leur blondeur rendue plus pâle par les\ntransparences du crâne. E n un instant, devant l'image des fidé-\nlités affirmées la veille, un rire heureux éclatait, et toutes ses\ncraintes paraissaient puériles. « O u i ! le bon Dieu serait avec\neux! » L e curé était entré dans la maison du bourgmestre, l'âme\ntourmentée, il en sortait, après la persuasion de ses seuls discours,\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": "                       LA BRUYÈRE ARDENTE                        519\n\nl'âme légère et gaie, à l'unisson de ce matin large ouvert\nà la vie, qui chante dans le ciel et sur la terre. Vliebers le regarda\ns'éloigner. Ses coudes se mouvaient, il foulait le tapis où les\nbroderies du soleil remuent au caprice de la brise, et sur sa\nsoutane glissait le jeu des rayons dorés.\n   Le vieux Jan se vêt de son sarrau le plus neuf, qui a des plis\nroides et luisants, et dont la toile d'un bleu obscur tombe jusqu'à\nses genoux. Il allume la pipe à tête calcinée et au long tuyau de\nmérisier, qu'il ne fume que les dimanches. Quand il est dans la\nrue, à peine depuis quelques moments, des gens qui l'ont\naperçu de l'intérieur des maisons sortent et, levant leur cas-\nquette, lui lancent un retentissant « Bonjour, bourgmestre! »\nQuelques hommes s'approchent, timides, la tête nue, puis\nbrusquement chassent la gêne, en une phrase bouffonne. Ils\nexaltent la valeur des cochons gras que le bourgmestre offrit à\neux, les pauvres. Les souvenirs des repas les rendent éloquents.\nIls rient de leurs plaisanteries, s'encouragent les uns les autres,\net leurs gestes vont de la bouche à l'estomac, comiques et tou-\nchants. Vliebers, à son tour, excite leur plaisir avec des paroles\njoyeuses. Les facéties, dans sa bouche, deviennent pour les\npauvres diables, l'exceptionnelle aubaine d'un esprit supérieur\nqui condescend à se rendre leur égal. Au milieu du groupe, le\nvieillard se tient très droit, souriant avec bonhomie. Il a pris,\ndans sa poche, un petit sac en cuir qui contient du tabac. Il\nouvre la blague et la tend au plus âgé de ses interlocuteurs, qui\ns'approche et bourre longuement sa pipe, car il presse fort le\ntabac. Puis les autres en font autant.\n   Comme Deput passe, très affairé, des partitions sous le bras,\nVliebers le hèle. Pendant quelques instants le sacristain\ns'oriente; ses yeux clignotent derrière ses lunettes; il baisse ses\npaupières, les fermant presque, et reconnaît le bourgmestre.\nCelui-ci marche vers lui.\n   Deput confie qu'une dernière répétition pour la fanfare a été\njugée nécessaire. « Mais aussi le concert sera tel, qu'il pourra se\nvanter, lui, le directeur, d'être seul à diriger une phalange\nd'amateurs de cette force! » Quand ils s'arrêtent devant l'école\ncommunale, ils entendent une horrible cacophonie : chaque\nmusicien répète, avec une patience inlassable, les traits les plus\ndifficiles des morceaux du programme, sans se laisser distraire\npar l'application identique de son voisin.\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": "520                            DURENDAL\n\n\n   Vliebers rencontre Manus et Mina. L a jeune fille se donne\nau charme de la journée. Sur sa figure, souvent grave, un clair\nreflet de bonheur, aujourd'hui, arrête son lustre. Elle se donne\nau vent qui l'effleure d'une caresse, aux choses, et vers elle\nmonte l'exhalaison des petites âmes muettes de la fleur, de l'épi,\nde la branche coupée, qui meurent dans les parfums. Mina s'en-\nvole avec l'oiseau au travers du flux éclatant dont les nues\ns'inondent. E t puis sa poitrine palpite à la bonté du regard\nd'un chien, arrêté au milieu de la route, qui remue la queue\nen levant le museau. A l'infini, devant elle, dans la buée de\nl'extrême horizon, le chemin s'imprécise et semble s'élever vers\nle ciel, porté par des ailes blanches de séraphins. E t Dieu l u i -\nmême se mire en la terre, et sa voix s'entend dans le bruit de sa\ncréation. Mina a entr'ouvert ses lèvres humides, son regard\ns'alanguit sous l'ombre de ses cils, elle serre le bras de son aimé.\n   — Comme je suis heureuse!\n   Surpris de son émoi, étranger au souffle de l'heure passant\nsur elle, le gars ne sent pas les battements de ce cœur mystique\npâmé à l'hymne vivant qui les entoure. Il a eu le sang remué\npar la veillée, pendant laquelle, au milieu de la folie d'amour,\nsa jeunesse aussi trépida de fièvres. E t une lassitude pèse sur\nlui. Ses yeux se détournent de l'émerveillement du ciel et, la\ntête basse, il marche à côté de Mina, ne démêlant pas la tris-\ntesse vague qui rampe près de lui et s'immisce dans le paysage\nfleuri de sourires.\n   Ils revinrent chez eux. A la G r a n d ' P l a c e , sur le kiosque, des\npaysans rangeaient déjà les pupitres, disposaient les chaises.\nE t bientôt, les repas étant achevés, le marché réunit la masse\ndes pacants qui voulaient s'enorgueillir à l'écoute des musi-\nciens de Roek. Encore une suprématie pour le village, un motif\nde fierté dont ils ne pouvaient pas se prévaloir là-bas, à Botsem!\nOn s'entassait autour du kiosque. L e s musiciens s'installaient\ndevant les partitions. Deput, fiévreux, donnait les derniers\nconseils; il essuyait ses lunettes; il rétablissait l'équilibre du\npupitre directorial, que bousculait la proéminence de son\nventre. Il avait chaud dès à présent; son front luisait comme un\nmiroir. Il eut soudain conscience de sa valeur, il se rappela la\ndignité dont il était investi. Avant de lever la baguette qui\nallait faire éclater le premier accord, il se retourna et promena\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": "                         LA BRUYÈRE ARDENTE                             521\n\n\nun regard protecteur sur le public. L à , toutes les têtes se dres-\nsaient, les mentons étaient levés au-dessus des cous t e n d u s .\nL e s lèvres contre l'embouchure des instruments, l'oeil dirigé\nvers le chef, les exécutants attendaient le signal. D e p u t agitait\nses bajoues, et brusquement sa main dessina la première mesure.\nL e s cuivres s'emplirent des souffles, lancèrent les notes vibrantes\nd'un air de bravoure. L e sacristain hachait l'indication du\nr y t h m e avec une vigueur qui déterminait un frémissement de\nsa corpulence. Il pliait les genoux selon les nuances, aux piano\n il se rapetissait, aux forte il grandissait soudain, dressé sur le\n bout de ses souliers. L'approbation fut unanime après cette\n exécution. E t le second numéro du concert porta son charme\n sur la foule. C'était une valse lente, p e n d a n t laquelle le sacris-\n tain eut des remous qui inclinaient son torse, à gauche, à droite.\n  Les auditeurs manifestaient des contentements à voix calfeu-\n  trée : « — Comme ils sont forts ! » « — Vous allez entendre\n  mieux encore ! » U n vieux se laissait emporter au fil de la\n  mélodie. Il chantait avec les pistons qui détachaient la sim-\n  plesse du thème sur l'accompagnement profond des basses.\n  Il était béat, hors du monde, tout entier à l'ivresse des sons.\n  O n voulut l'obliger à se taire. Il n'entendait pas. « — T r a l a ,\n  trala, la la la... » Il reçut u n e t a p e sur la tête. Comme un\n  h o m m e qui s'éveille, le paysan demeurait ébahi et se frottait\n   l'occiput. U n e fioriture brillante perlait avant la reprise du\n   motif principal, les villageois se regardaient, quelques-uns\n   levaient la main, m o m e n t a n é m e n t inquiets q u a n t à la réussite\n   du trait, et puis la valse reprenait ses molles cadences, et leurs\n   bonnes faces se réjouissaient. Enfin on allait attaquer le mor-\n   ceau joué par les « Guides ». D e p u t , enivré du succès, ne dou-\n   tait plus que ses élèves s'en tirassent avec honneur. Il se grisait\n    dans l'attente. Il prouverait ce dont il était capable : on enten-\n    drait une musique de village se révélant à l'instar du meilleur\n    corps d'harmonie militaire. L e journal imprimerait cela, il\n    citerait son nom ! L e sacristain se lança d'un geste magnifique\n    dans la mêlée des cuivres et, tel q u ' u n conquérant, il mena lui-\n    même son t r i o m p h e !\n\n    Soudain, dominant les éclats de la fanfare, un vent siffla,\n  déferla, chargé de toutes les stridences de l'ouragan. U n e stu-\n  peur cloua les h o m m e s . A travers les arbres immobiles filèrent,\n"}, {"page_pdf": 624, "texte": " 522                         DURENDAL\n\n\naigus, des grincements qui térébraient ainsi que des vrilles. U n\ncharivari vacarma. Maintenant tous les bruits de l'insulte\nétaient perçus. L e village comprit. L e s musiciens dégringo-\nlèrent du kiosque. Les flèches déchirantes volaient, le tapage\ns'était augmenté du bruit t u m u l t u e u x de huées, de la discor-\ndance de chaudrons ou poêles que des bras devaient assommer\navec rage. Dans les remous du peuple, la colère s'égarait.\nToujours la volée déchirante de l'outrage passait, invisible et\ntenace, comme un ricanement vainqueur. Des gars, sans con-\nscience de leurs actes, couraient devant les maisons, revenaient\nsur leurs pas, repartaient, mais déjà vers la lande un courant\nentraînait la foule ; les gens traversaient la haie des acacias et,\nde l'autre côté, la mêlée des vociférations hourvarait; tout le\nvillage se précipitait à son appel rageur.\n    Manus Vliebers était arrivé l'un des premiers près de la\n manifestation de l'insulte. Il recula, stupéfait. Devant lui, il\n ne trouvait que des femmes. L e s paysannes de Botsem, les\n bras brandis, les poitrines haletantes, s'exaspéraient dans le cri\n de leur haine. Au premier rang, leurs visages étant rouges\ncomme le sang, elles sifflaient la fureur, les yeux hors de\nl'orbite. Q u a n d se montrèrent les villageois, elles avancèrent,\nencore plus provoquantes. Celles qui frappaient sur des mar-\nmites et traînaient et agitaient des tôles en un branle-bas de\ncombat, poussaient les autres. L e s autres, sous le nez des\npaysans, sifflaient, sifflaient, et la recrudescence de cette bordée\nfaisait gicler, comme d'un corps lardé de flèches, le sang des\nrancœurs, et toute cette masse de rustres devait enfin céder à\nla provocation. Déjà des garçons heurtaient les femelles en\ndélire; les cheveux des femmes tombaient des coiffes, se\ndénouaient en flammes blondes et rousses; les vêtements se\ndéchiraient aux prises des m a i n s ; dans le corps-à-corps les\npaysannes mordaient et griffaient, saoules de la douleur\nqu'elles pouvaient arracher aux rustres. A bout maintenant\nde toute patience, la lutte violente bandait les muscles des\nh o m m e s . Débarrassés de contraintes, les derniers arrivants fon-\ncèrent, les poings levés, et les coups pleuvaient sans merci et,\nstoïques, forcées par le nombre des ennemis, les femmes n'aban-\ndonnaient le combat que sous l'irrésistible ruée des pacants,\nfous, hallucinés, les cœurs tressautant à cette incroyable besogne.\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": "                      LA BRUYÈRE ARDENTE                         523\n\n\n   Manus s'était retiré de la mêlée; une humiliation s'accrochait\nà lui. U n voile se déroulait entre son regard et les choses. L a\nscène confuse se cabrait dans sa cervelle, agrandie dans l'incer-\ntitude de ses contours, et la souffrance de ce rêve qu'il vivait,\npoigne par le ressentiment et la honte, cerclait son front et\nfouaillait sa figure.\n   Il n'entendait plus les cris qui, tels que des oiseaux blessés,\nmontaient encore parfois dans le ciel.\n   Alors une femme accourut. Elle s'était échappée furtivement\nde la b a n d e qui battait en retraite. Elle se précipita vers Manus,\nle bouscula, planta ses yeux dans les yeux de Vliebers, et ayant\nmis entre ses lèvres le sifflet que ses doigts crispés et tremblants\ncachaient, la fille lança de nouveau l'appel aux soulèvements\ndes violences.\n    Ils étaient seuls.\n    Manus reculait. Elle avançait et, impitoyable, la stridence\nde son insulte broyait les airs, secouait le gars, l'éveillait à la\nréalité de l'outrage.\n    Il mâchait son irritation.\n    Elle le frappa au visage.\n    Il sentit une bouffée chaude qui lui envahissait la face.\n    — Va-t'en !\n    L a femme regardait en lui. Il eut un frisson. Il baissait les\npaupières.\n     — Lâche ! L â c h e !\n     Manus brusquement soutint l'éclat de ses prunelles. Il fris-\nsonna encore. Il eut conscience de la beauté de la fille qui\n s'épandait en rayons, de ces deux yeux aimantés à tout son être\n tendu soudain vers elle.\n     C o m m e la main de la paysanne se levait pour la deuxième\n fois, il ferma les yeux. Il saisit la femme. Sa voix était ardente.\n     — Va-t'en!\n     Il lui rudoyait les poignets. Elle résistait à ses efforts et ses\n genoux glissaient entre ceux du gars. Il sentit battre une\n  poitrine, ses lèvres frôlaient des cheveux. U n e langueur descen-\n  dit de ses épaules, caressa ses reins, palpita le long de ses\n j a m b e s . Manus serra la fille presque éperdûment. Il gémit :\n     — Va-t'en...\n"}, {"page_pdf": 626, "texte": "524                           DURENDAL\n\n\n   Il dit doucement :\n   — Va-t'en.\n   Il ne lâchait pas ses bras. Ce fut elle qui se dégagea de son\nemprise nerveuse.\n   E t elle s'en allait; elle ne le regardait p l u s ; elle partait, la\ntête baissée. Il vit ses joues pourprées. Il demeurait immobile.\nIl la voyait courir dans l'envolement de sa r o b e ; ses mouve-\nments ondulaient dans la fuite, ourlés d'une volupté affolante.\n  Alors il apostropha deux paysans qui le contemplaient, stu-\npides. Sa colère montait; il se senlit pareil à un d é m e n t ; il\nhurla :\n  — Qui est-elle?\n  Les rustres aussi hurlèrent à sa d e m a n d e . On eût dit un\nblasphème qu'ils envoyaient avec la conscience de l'horrible\npéché. E n même temps leurs voix jetèrent :\n  — Julie!\n  — L a sœur de Derbat!\n\n      (Chapitre   IV.)\n\n                                                 GEORGES V I R R È S .\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "                ÉDUCATION ET PSYCHOLOGIE\n\n\n\n\n                C'EST un heureux symptôme qu'un livre puisse paraître\n                  sous le titre : Esquisse d'un enseignement basé sur la psycho­\n                  logie de l'enfant. Ces pauvres potaches seraient-ils à la\n                  veille d'être délivrés de cette pédagogie « pour grandes\n                   tailles » dont les « Bon-marché » universitaires les affublent\n                   sans pitié? Souhaitons-le, et en attendant, examinons la\n                   coupe de l'uniforme nouveau que préconise M. Paul\n                    Lacombe.\n                       Il est séduisant; étoffes souples, chaudes, confortables.\nQuittons les métaphores. Appel fait à la curiosité, à l'amour-propre, à la\nforce du bon exemple. Pas de punitions; l'enfant insupportable renvoyé\nchez lui, voilà tout. Le maître, un ami plus âgé qui provoque les questions,\njoue l'étonné même, avoue parfois ne pas savoir, se laisse courir après bien\nplus qu'il ne devance. Les sujets d'enseignement tirés de tout ce qui\n entoure l'enfant, paysage, images, objets divers. Les connaissances néces-\n saires présentées dans un ordre logique et du simple au complexe, le chant\n avant la lecture musicale, le dessin et le chiffre avant la lettre, l'écriture\n en même temps, donc, que la lecture. Puis, concurremment les sciences\n physiques d'une part, les sciences morales de l'autre, mais les unes et les\n  autres, sans appareil de pédantisme, au gré des curiosités de l'enfant,\n  réponses à ses questions, et lectures, beaucoup de lectures; de la déclama-\n  tion plutôt que de la récitation ; peu de langues vivantes, et pas de langues\n  mortes; des arts, des arts manuels, du sport; les élèves s'enseignant les uns\n  les autres, apprenant ce qu'ils préfèrent, et par la vie commune de la classe\n   et de la recréation faisant l'apprentissage de la vie sociale qu'ils mèneront\n   plus tard, voilà.\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": " 526                              DURENDAL\n\n\n    Tout cela est fort louable. Et s'il y avait à choisir entre le système actuel\n d'éducation, et celui que propose M. Lacombe, on ne devrait pas hésiter un\n instant. Mais du moment que nous raffinons sur l'idéal, ne pourrions-nous\n pas concevoir encore des améliorations? On ne discute bien que sur des\n nuances, a-t-on dit.\n   Et d'abord le plan que je viens de résumer a le tort de demander trop aux\nmaîtres; que de petites habiletés, que de souples finesses il leur faudrait\ndéployer! l'ancien système supposait tous les enfants aptes au travail le plus\naride et le plus abstrait, le nouveau exige de tous les maîtres une patience et\nune intelligence qui ne seront certainement le lot que de quelques-uns. Le\npère de famille seul serait capable, pour ses enfants, de cette sollicitude\ningénieuse, de cette finesse toujours en éveil. Il est vrai que la première\néducation, la seule vraiment digne de ce nom devrait être le fait du père de\nfamille et non du maître d'école, ou, suivant le mot de Michelet qui revient\nau même, l'éducation devrait être le fait de tous.\n   En outre, l'enfant dont notre auteur fait la psychologie est le petit enfant.\nC'est avant 7 ans que notre curiosité est insatiable : Papa, pourquoi ceci?\nPapa pourquoi cela ? Rien de mieux que de se servir alors de cette curiosité,\nde la provoquer, de la satisfaire en la piquant encore, etc. A partir de 7 ans,\nil se fait un changement dans l'esprit de l'enfant; sa curiosité est émoussée\npar la répétition de certains spectacles et par la satisfaction complète ou non\nque lui ont donnée déjà des réponses. L'enfant qui voit tout d'abord une\nlocomotive, demande : Comment ça marche-t-il? On lui répond : Il y a une\nmécanique dedans. Ça lui suffit; sa curiosité n'est pas celle du savant.\nD'autre part, l'amour propre naît, l'enfant questionne moins, parce qu'il veut\nmoins avoir l'air d'ignorer. Souvent, l'enfant se forge pour lui-même des\nréponses. Pour tous ces motifs, je crois qu'il serait imprudent de continuer à\ncompter sur sa soif scientifique après 7 ans, et qu'on peut user, avec discré-\ntion, dans l'enseignement de l'exposé et de la démonstration directe.\n   En troisième lieu, il est louable de chercher à rendre le travail aussi\nattrayant que possible, mais il ne faudrait pas se bercer de l'espoir qu'on y\narrivera toujours; moins encore faudrait-il supprimer le travail sous prétexte\nqu'il ne serait pas agréable. Pour apprendre n'importe quel instrument de\nmusique, il faut se délier les doigts par des exercices assez fastidieux. Pour\napprendre n'importe quelle langue, n'importe quelle science, il faut se\nrésigner à un certain nombre d'efforts de mémoire. C'est une question de\nmesure, mais il me semble que M. Lacombe a un peu trop l'effroi du pénible.\nPour l'enfant, tout travail est pénible en comparaison du jeu.\n   En quatrième lieu, M. Lacombe, à côté de mesures diverses tout à fait\nlouables, propose (et c'est là le gros morceau de sa réforme) de maintenir les\nsciences et de supprimer les langues. Je crains que, même à son point de vue\npsychologique, ce soit un mauvais troc, car le temps laissé libre du côté des\nlangues serait certainement reporté sur les sciences; les élèves feraient plus\nde problèmes, apprendraient plus de théorèmes, verraient faire plus d'expé-\nriences, auraient peut-être une teinture d'un plus grand nombre de sciences\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "                       ÉDUCATION ET PSYCHOLOGIE                             527\n\nspéciales, et je ne vois pas très bien quel profit beaucoup plus considérable\nils en retireraient, mais par contre ils ne sauraient plus un mot d'anglais ou\nd'allemand, et plus tard, certainement, le regretteraient.\n     M. Lacombe fait remarquer fort justement que l'éducation ne doit pas être\nun apprentissage particulier, mais une préparation générale à la vie. Il vaut\ndonc mieux apprendre au collège ce qui, plus tard, pourra être le plus utile.\n Or, les sciences sont moins utiles dans la vie que les langues; je n'ai jamais\n occasion d'extraire une racine carrée ou d'appliquer le principe d'Archimède,\n alors qu'à toute heure, pour lire un livre, pour correspondre, pour voyager,\n pour répondre à une question que me pose un étranger dans la rue, je suis\n bien aise de connaître une ou plusieurs langues. J'ajoute, ce qui est bien à\n considérer, que les sciences s'apprennent vite, et que si je ne sais pas le pre-\n mier mot de la trigonométrie ou de la cosmographie, je peux en quelques\n jours acquérir une idée générale de la science, tandis que pour parler passa-\n blement une langue, ou même seulement pour la lire de façon un peu\n courante, il faut je ne sais combien de semaines et de mois ; or ce n'est qu'au\n collège qu'on dispose de tant de temps, ce n'est qu'au collège qu'on a la\n mémoire assez fraîche pour emmagasiner tout un vocabulaire.\n     A ce point de vue, comme le travail scolaire est mal conçu ! Pendant six\n  ou sept ans, les personnes de mon âge ont appris chaque jour une dizaine\n  de vers latins, grecs, allemands, etc. C'est ce qu'on appelait la récitation des\n  leçons par quoi s'ouvrait toute classe qui se respectait; cela fait 7 ou 800,000\n  mots étrangers qui sont entrés dans notre mémoire, et d'ailleurs en sont\n  sortis. Etant donné que pour savoir une langue, il ne faut pas connaître plus\n  de 5,ooo mots, dont la moitié au plus à retenir solidement pour son parler\n  usuel, on voit qu'il y avait de quoi nous apprendre une quarantaine de\n  langues, plus qu'il n'en est parlé, certes, dans le monde civilisé I\n      Si M. Lacombe est l'adversaire des langues vivantes, à plus forte raison\n   est-il l'ennemi des mortes. Avec une ironie courtoise il se borne à « proposer\n   quelques doutes » sur les avantages qu'on prétend retirer du latin. Et il se\n   peut qu'il ait raison, mais il se peut aussi qu'on n'ait pas tout à fait tort de\n   douter de ses doutes.\n      Pour bien écrire en français, dit-on, il faut savoir le latin. Erreur, répond\n   M. Lacombe, voyez les dames! Il y aurait fort à dire ici, mais j'accorde la\n   chose. Le «bien écrire » (dans le sens des professeurs de style) est chose assez\n   futile; et surtout on peut véritablement bien écrire sans être latiniste. Pectus\n   est, etc.; à pédant, pédant et demi.\n      Le latin est une source incomparable de beautés artistiques. M. Lacombe\n   se gausse de l'argument. Il a raison. Au collège, nous vibrons plus à un vers\n    de Hugo ou de Musset, ou même à un feuilleton deDumas qu'à tout le bagage\n    gréco-latin.\n       La littérature ancienne est une mine incomparable de pensées. Ici\n    M. Lacombe triomphe encore (nos philosophes ! nos savants! nos hommes\n    d'État!) mais trop facilement et trop à côté. La question (beaucoup plus\n    subtile) est de savoir si justement par son éloignement, par son désintéresse-\n    ment, par sa consécration, la pensée antique n'est pas plus propre que notie\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "528                                    DURENDAL\n\n\nbouillonnante et fumeuse pensée moderne, à exciter sans l'affoler l'esprit\nd'un j e u n e élève. Il y aura toujours plus de sérénité dans H o m è r e et P l a t o n\nque d a n s Bossuet et Voltaire. L a différence d'impressions n'est comparable à\ncelles qu'éveilleront la n u d i t é statuaire et la nudité vivante. Loin de penser\nque la civilisation antique est trop loin de n o u s , je trouverais qu'elle n'est pas\nassez loin, et que nous avons encore à nous plaindre de tels r a p p r o c h e -\nments, ceux des mots respublica, populus, etc. A u n autre point de vue, je crois\navec Stuart Mill qu'il est excellent pour l'enfant de vivre u n peu d a n s cette\natmosphère a n t i q u e ; c'est justement parce que nous sommes attendris par\ndix-huit siècles de christianisme qu'il faut nous baigner d'abord dans la rudesse\nénergique des p a ï e n s ; j'attribue même en grande partie notre civilisation à\nla persistance de la synthèse psychologique qui résulta de là. Vivre trop dans\nl'antiquité est u n tort, à preuve tous les jeunes gens de la Révolution. N ' y\nvivre pas du tout serait un autre défaut.\n     Enfin, étudier le grec et le latin constitue p o u r l'esprit u n e g y m n a s t i q u e\nexcellente, la meilleure m ê m e qui soit. C'est en effet le grand a r g u m e n t , et\nM. L a c o m b e s'efforce de le ruiner. L e thème? a p p r e n d r e des mots, ce n'est\nque de la mémoire ; a p p r e n d r e des tournures différentes, que retranché ou\nautres, cela assouplit u n peu l'esprit, mais si p e u ! et cela le meuble-t-il, le\nfortifie-t-il? L a version? « je crois bien qu'elle m'exerce, je ne vois pas qu'elle\nm'accroisse », et puis si l'auteur raisonne mal, c'est mal aussi que j'exerce m a\nraison pour le traduire. D'ailleurs s'il est utile de traduire, mieux vaudrait\ntraduire une langue vivante. « Cent fois j'ai rencontré l'assertion que l'étude\ndu latin exerce mieux l'intelligence que cellede l'allemand, pas u n e seule fois\nu n e preuve ou un essai de p r e u v e . »\n     Il est toujours e n n u y e u x d'avoir à prouver le mouvement, parce que les\nmétaphysiciens, si vous marchez, haussent les épaules en disant que ça ne\nprouve rien. Toutefois si M. L a c o m b e avait à traduire, d'une part, n'importe\n quelle phrase de langue vivante : Lasciate ogni speranza, voi ck'entrate ou to be or\n not to be, that is the question, et d'autre p a r t telle phrase latine Pater is est quem\n nuptiœ demonstrant ou Ituri in aciem, et majores et posteras cogitate, il verrait vite\n qu'il est obligé de tourner et retourner sa plume b e a u c o u p plus p o u r la\n langue synthétique que pour la langue analytique. Dira-t-il que cela n'exerce\n toujours pas la raison ? assurément pas comme l'exercerait la reconstitution\n spontanée de la géométrie, à la Pascal, ou l'établissement d'un système du\n cosmos, à la Leibnitz, mais il s'agit de jeunes élèves. E t ceci posé, j ' a v a n c e\n que m ê m e l'étude de l'enchaînement des trente-deux premières propositions\n d ' E u c l i d e ou de l'harmonieuse connexité des diverses parties de la monado-\n logie, exercera moins l'esprit, le goût, la personnalité de l'enfant que le fait\n d e traduire u n e phrase latine difficile; je ne dis pas u n e phrase obscure, mais\n u n e phrase délicate à rendre. Chacun peut en faire l'expérience sur lui-même.\n Voici u n mot de Tacite ; Dignus imperare nisi imperasset. Il s'agit de Claude\n qui avait toutes les qualités pour c o m m a n d e r jusqu'au jour où, monté sur le\n  trône, on vit qu'il ne les avait pas, ou qu'il avait un défaut qui les paralysait\n  toutes. L'idée de Tacite est très claire, mais je viens de l'exprimer en trois\n  lignes où il a mis quatre m o t s . Comment dire? Digne du trône s'il n'y était\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "                      ÉDUCATION ET PSYCHOLGOIE                            529\n\n\npas monté? Un trône à Rome, non; digne de l'empire s'il n'avait pas été\nempereur? il n'est pas précisément question d'imperator ; digne de commander\ns'il n'avait pas commandé? platitude et obscurité. Il avait tout pour com-\nmander, sauf le commandement? paraphase. Excellent futur empereur, mais\nfutur? Espoir de l'empire, mais trompeur? L'idéal des Césars, s'il n'eût pas\nété César? Bon candidat, mauvais titulaire? Non, non, non, tout cela est\nmauvais; que M. Lacombe continue le jeu (il est piquant d'ailleurs) et qu'il\nme trouve dans n'importe quelle langue vivante une phrase de quatre mots\ndemandant autant de simagrées et je me déclarerai à mon tour convaincu.\n    Car il faut toujours en revenir là. Remplacer le latin par les sciences, ce\nn'est pas précisément substituer un ordre de connaissances pratiques,\nmodernes, admirables, à l'étude d'une langue que les clercs eux-mêmes ne\nparlent plus, c'est, allons au fond des choses, remplacer la version latine,\nexercice amusant, intelligent, délicat, inépuisable en points de vue nouveaux,\npar la récitation (et qu'importe que ce soit un traité de physique ou de\ngéométrie au lieu d'être le chant II de l'Enéide) et par le problème, exercice\nqui devient vite machinal. Sans compter que le latin est à l'abri du gonflement\ndes programmes; alors que, tout enseignement basé sur les sciences tendra\nau mémento; il faudra, en vue de l'examen, voir tous les théorèmes, toutes les\néquations, toutes les expériences, toutes les formules.\n    Je crois donc que M. Paul Lacombe se trompe ici du tout au tout, et qu'un\nenseignement basé sur la psychologie de l'enfant devrait s'abstenir absolu-\nment de sciences et ne comprendre que des langues, et des arts. C'était\nd'ailleurs l'avis d'Auguste Comte. Mais sur les autres points, et sauf les\nréserves que j'ai faites en commençant, M. Lacombe a raison. Puisse-t-il\nconvaincre beaucoup de pédagogues! Voltaire disait: «Nos petits enfants\nseront heureux, ils verront de belles choses! » Jusqu'ici nous n'en voyons pas\nde si belles que cela. Mais repassons l'espoir à notre postérité : « Nos petitr\nenfants seront heureux, on leur épargnera l'encyclopédomanie scolaire.\n\n                                                             HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                         LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\nL e L i v r e d e s B é n é d i c t i o n s , par THOMAS BRAUN. —(Bruxelles, Oscar\n  Schepens.)\n\n   « La poésie doit être une émanation de la vie simple et sainte; le génie est\nl'expression de la vérité; mais peu de gens sont assez grands pour tout admirer».\nAinsi parla Francis Jammes, au récent Salon de la Libye Esthétique, et déjà\nM. Thomas Braun avait fait pressentir, en une harmonieuse et claire confé-\nrence, cette haute théorie de la simplicité dans l'art. Aujourd'hui, appliquant\nles méthodes si bellement enseignées, il nous donne, en son Livre des Béné­\ndictions, délicieusement imprimé par Buschman, d'Anvers, une œuvre simple\net pure, puisée aux sources intarissables et si peu connues de la liturgie\nchrétienne.\n   Mots graves et doux, drapant la haute pensée, mots gais ou naïfs, disant la\njoie de la foi populaire, y alternent, selon queles bénédictions du ciel implorées\npar le poète, sanctifient l'anneau nuptial, la maison, le pain, la bière, les fro-\nmages, les presses d'imprimerie. Les lecteurs de Durendal connaissent d'ores\net déjà nombre de ces poèmes. Ils ont pu en apprécier la saveur de terroir,\nque pimente encore, par endroits, une naïve apparition de mots flamands. De\nlongues citations seraient donc inutiles. Au reste, nous serions fort gênés de\ndevoir choisir. Elirions-nous la Bénédiction de l'enfant, émue et grave ?\n               Qu'il grandisse sans fard, sans haine, sans envie,\n               compatissant      à l'infinie douleur des bêtes,\n               s'émouvant des forêts, de la mer, des tempêtes,\n               du ciel clair, des blés murs, des fleuves, des chemins,\n               des poissons de corail aux vasques des bassins,\n               des ballons verts, des acrobates, des tortues,\n               de la fierté sereine et blanche des statues,\n               et que, mêlant alors son cœur à l'univers,\n               il en laissejaillir     la musique des vers !\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": "                                  LES LIVRES                                  53l\n\n\n  Ou bien faudrait-il transcrire la Bénédiction de la mer, où se trouvent ces beaux\nvers :\n                Pour établir, Seigneur, l'équilibre des terres,\n                vous avez fait, entre le Zwyn et l'Angleterre,\n                surgir la mer du Nord. Elle est verte et salée.\n                Les eaux du Pôle et du Tropique y sont mêlées.\n                Nous entendons au creux de ses conques nacrées\n                la voix mathématique et grave des marées.\n   Ces deux bénédictions sont, à notre avis, celles où le talent de M. Thomas\nBraun se manifeste le plus entièrement. Et pourtant, parmi les autres pièces\ndu recueil, que de détails piquants, de phrases harmonieuses à noter! Le\npoète semble professer pour l'énumération un véritable culte, qui l'incite à\nnommer, au cours de son œuvre, le plus possible de plantes, d'oiseaux, de\nfleurs, voire même de fromages. Lui erons-nous un grief de ce procédé sans\ndoute un peu naïf? Avant de lui reprocher tel ou tel abus, il importe de se\nrappeler la formule en quoi se résout sa doctrine poétique : être vrai. Pour-\ntant, qu'il ne s'y trompe pas, rien n'est plus loin de la simplicité que l'affec-\ntation d'être simple, et Francis Jammes, qu'il semble considérer comme un\nmaître, nous apparaît parfois assez compliqué! Mais cette remarque — plutôt\namicalement préventive que réelle critique — n'atteint nullement les Béné­\ndictions de M. Thomas Braun.\n   Celles-ci sont véritablement simples, dans le bon sens du mot. L'âme des\nenlumineurs, des jongleurs naïfs, des doux franciscains parlant aux plantes et\naux bêtes, les traverse et les vivifie. Aussi sont-elles un précieux témoignage\nde la beauté de nos liturgies catholiques, qui emportent toute chose, sur les\nailes de la prière, vers le trône du Créateur. — Et ce livre, qui s'ouvre sur la\nBénédiction de l'anneau nuptial, fut dédié à la fiancée, afin que le bonheur de\nl'œuvre d'art terminée s'unît étroitement au plus doux bonheur de la vie.\n   Il nous reste, pour que l'éloge soit parfait, à rappeler que M. Henri Braun\nayant gravé pour les Bénédictions de délicieuses images, une partie du charme\nqu'exerce le livre est due au dessinateur.\n\n\nV e i l l e s e t L e n d e m a i n s , poèmes par ROBERT VAN DER ELST. — (Paris,\n  Ollendorf.)\n\n   Voici un livre qui, s'il n'atteint pas, tant s'en faut, à la perfection de forme\nqui caractérise les grandes œuvres, se distingue néanmoins de la multitude de\nproductions hâtives que tant de jeunes poètes ont coutume de nous prodiguer\nOn y trouve des pensées et, ce qui est mieux que de la simple virtuosité, la\nsincère étude psychologique d'une suite d'états d'âme. Tristesses brèves, joies\nfugitives, nostalgies de lointains plus heureux reculés dans l'espace et la durée,\ny sont subtilement analysées. Ceci pourtant ne suffirait pas à donner au livre\nun caractère bien particulier, si l'auteur, dans sa préface, ne nous eût avertis\nqu'il avait voulu écrire des poèmes « témoignant d'un effort artistique unique-\nment consacré à des amours sans trouble et sans vertige ».\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "532                                DURENDAL\n\n\n   De telles intentions méritent qu'on s'arrête à l'œuvre par quoi elles tâchèrent\nde se réaliser. « Ce qui nous divinise, écrit encore M. Van der Elst, c'est de\ncollaborer au plan du Créateur; et ce qui nous trahit dans certaines étreintes,\nc'est qu'au lieu d'y puiser une éternelle ivresse, nous contraignons l'amour à\nn'être plus qu'un serviteur de la chair. »\n   Voici donc un jeune poète qui, délibérément, bannit toute impression trou-\nblante des sources de son œuvre, et cela, à une époque où le frisson d'amour\nfait vibrer plus fortement que jamais les cordes des lyres. N'est-ce pas là un\npeu un acte de courage, qui doit paraître doublement beau à des chrétiens?\n    Les lecteurs de Durendal se souviennent d'avoir lu dernièrement un subtil\npoème de M. Van der Elst : Musiques. Nous nous abstiendrons donc de faire\nde longues citations. Au reste, les vers de M. Van der Elst valent plutôt par\nl'idée souvent belle et toujours chrétienne, que par la forme relâchée montrant\nl'inexpérience de l'auteur. Transcrivons néanmoins ces strophes, impression\nd'un cimetière sous la vague clarté du soir :\n\n               L'horizon se dérobe et les morts sont plus près,\n               Des souffles anxieux passent dans la bruyère,\n               La lune par instants jette dans les cyprès\n               Des flèches d'émeraude aux ailes de lumière.\n\n               Et la terre se livre aux caresses des cieux ;\n               Les souffles de la tombe ont des échos étranges,\n               On perçoit des baisers dans l'air silencieux\n               Et le dernier passant craint de troubler les anges.\n\n                                                         CHARLES DE SPRIMONT.\n\n\n\n\nP o é s i e s , par ERNEST   RAYNAUD.    — (Paris, Bibliothèque artistique et\n  littéraire : La Plume.)\n\n   M. Ernest Raynaud est un de ces poètes qui, il y a quelques années déjà,\nfondèrent l'école romane, dans le but de réagir contre les influences septen-\ntrionales en ramenant la poésie française vers ses origines latines. Cette\nécole, rentrée dans l'oubli, comme tant d'autres, après une escarmouche\nlittéraire assez vive, à son apparition, eut pour mérite de faire connaître de\nbons et purs poètes, tels que MM. Moréas, du Plessys et de la Tailhède,\nsans oublier celui dont nous parlons aujourd'hui.\n    Pareil en ce point à son maître Ronsard, M. E. Raynaud ne sait pas suffi-\nsamment se modérer et écrit facilement dix vers là où il n'en faudrait pas\nmême deux. Aussi son livre, réduit au tiers des poèmes qui le composent,\nn'en vaudrait que mieux. Mais ce tiers renferme de si délicieux passages que\nla joie de les lire nous fait accepter le reste. Bien que M. Raynaud se réclame\nde Ronsard et de la Pléiade, nous trouvons que les meilleurs passages de\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "                                     LES LIVRES                                       533\n\nson livre sont ceux où il se ronsardise le moins, et nous préférons de beau-\ncoup à ses odes pindariques certaines strophes sur Versailles et quelques\npetits poèmes, d'une note plutôt verlainienne, que nos lecteurs apprécieront\ncertainement.\n\n                               BERCEUSE\n                J'ai ce besoin qu'ont les enfants d'être bercé,\n                De sentir sur mon front la caresse       endormante\n                Ou d'une mère, ou d'une sœur, ou d'une amante,\n                Et de dormir, de deux bras chers       entrelacé.\n\n\n                Il me faut la voix douce et la main     vigilante\n                Qui s'offre dans la vie amère à     traverser,\n                Et cette émotion qui flatte, intime et lente,\n                Au désir contenu de larmes à verser.\n\n                Je veux les longs baisers au front, longs sans      brûlures,\n                Les doigts fins promenés dans l'or des    chevelures,\n                Et l'automne, la causerie au coin du feu,\n\n\n                El cette vie à deux, discrète, et quelque peu\n                Morose, mais du moins sans trouble et d'où    s'exhale\n                Comme un parfum très adouci de rose pâle.\n\n                                                                         C . DE S .\n\n\nH e r m e r o s , par   ROBERT SCHEFFER.         — (Paris, Edition du Mercure de\n  France.)\n\n   De jolies chansons, subtiles et raffinées, rythmées par l'éphèbe Néos, devant\nla fuite nonchalante des ondes, au clair de lune; des idylles ténues pleines de\nlongs vers harmonieux drapantdes penséesgraves ou tristes, composent ce petit\nvolume d'où se dégage une réelle impression de poésie pénétrante. Citons ces\nquelques vers, véritablement beaux d'émotion puissante :\n\n                O soleil, fruit sanglant des matins ! Sur la mer\n                Regarde qui s'en va dans la brume      égaré!\n                A la proue du navire est-ce que part mon rêve?\n                Et dis vers quel mirage, et dis vers quelle grève\n                Où je ne serai point ? Et verse enpleurs de sang\n                Ta pitié sur la mer, ô soleil   impuissant!\n\n\nLes Filles d'Éros, poème par TONNY-LÉRIS. — (Toulouse, Edition de\n   la Revue Gallia.)\n\n   Par une nuit bleue de l'Attique, profonde et lumineuse, l'hymne des cour-\ntisanes monte tranquillement vers les étoiles. A certains moments, un vrai\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "534                                 DURENDAL\n\n\nfrisson d'éloquence soulève les strophes de ce court poème, auquel nous ne\nreprocherons rien, sinon son sujet, un peu banalisé par tant d'écrivains, natu-\nristes ou autres.\n\n\nL e s G l a i v e s , par MAURICE BOUE DE VILLIERS. — (Paris, C. Benard,\n  éditeur.)\n\n   En dépit de la terminologie qui les rend parfois obscurs pour de simples\nentendements non initiés, les vers de M. Boué de Villiers, nobles et hiéra-\ntiques, sont parfois empreints d'une véritable grandeur. La pensée vigoureuse\ns'y drape royalement de la pourpre des strophes, et c'est pour tout artiste un\nréel plaisir que de lire de tels vers :\n\n                Pour défendre ta coupe empare-toi du glaive\n                Et brandis dans la nuit la splendeur de ton rêne\n                Comme un astre sanglant éclos de ta douleur.\n\n\n                Par la lame flambante où ion vouloir     ruisselle,\n                Si tu faiblis, élève ou transperce ton cœur,\n                Ta mort fera jaillir une vie éternelle!\n\n                                                             CHARLES DE SPRIMONT.\n\n\n\n\nLE ROMAN :\n\n M e r v e i l l e s e t M o r a l i t é s , par EDOUARD DUCOTÉ. — (Paris, Edition\n  du Mercure de France. )\n\n   Les lecteurs de Durendal connaissent depuis longtemps déjà l'agréable et\nfin talent de M. Ducoté, qui signa dans celte revue un léger conte de prin-\ntemps : Bluetie, et la très suggestive : Relation d'un voyageur portugais. Ces pages\nse retrouvent dans le volume qui nous occupe en ce moment, auprès de\nnombreux autres contes, de récits imprégnés d'ironie et même d'une tragédie\nantique : Calypso, dont nous admirons l'ampleur de lignes et la pureté\nde style.\n   M. Ducoté est essentiellement un écrivain latin, épris de correction et de\nlumineuse clarté. Volontiers, pour la beauté du langage, le modelé des\n phrases et même la tournure d'esprit un tant soit peu sceptique, nous le com-\nparerions à M. Anatole France. S'apparenter à l'heureux génie qui nous\n donna Le Lys rouge, Thaïs, l'Orme du Mail et tant d'autres subtils chefs-d'œuvre,\n met déjà un homme au-dessus de la vulgaire banalité. Mais M. Ducoté a\n aussi du sien. Le Roman d'Hélène, mélange inouï de bon sens et de bouffon-\n nerie, assaisonné de merveilleux anachronismes de mœurs, et surtout les\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "                                 LES LIVRES                                  535\n\npages fortement pensées qui composent le chapitre des esclaves, portent la\nmarque d'un esprit tout particulier, dont l'originalité ne peut que s'affirmer\nde plus en plus.\n  C'est le souhait que nous formons — et que formeront avec nous tous ceux\nauxquels Merveilles et Moralités auront apporté un délassement agréable\nautant qu'instructif.\n\n\nM l S S D o r a , nouvelle, par ROSE LIMA. —(Bruxelles, Oscar Schepens.)\n\n  Ce livre est le récit de la banale aventure qui unit en justes noces un officier\ndes guides, bête et sentimental, et une jeune Américaine flirteuse et coquette,\nau cours d'une villégiature à Spa. Bien que le monsieur et la demoiselle soient\ndéjà passablement naïfs, le style de ce petit bouquin l'est encore plus.\n\n\nL e v a l e t d e B é a t r i x , roman par M. TELLIER. — (Bruxelles, Oscar\n  Schepens.)\n\n   Les petits romans inconnus nous révèlent parfois de surprenantes histoires.\nCelui-ci nous montre un grand seigneur de nos jours faisant boire un narco-\ntique à son valet pour lui fouiller les poches! Le nœud des péripéties étant\nassez compliqué, nous engageons l'auteur à tirer de son roman un drame\npopulaire de nature à arracher des sanglots à tous les Bruxellois, présents et\nà venir.\n                                                                   C. DE S.\n\n\n\nL'HISTOIRE :\n\nL'Eglise aux tournants de l'Histoire, par GODEFROID KURTH. —\n   (1 vol. Bruxelles, Société belge de librairie.)\n\n   Les « tournants de l'histoire ». Expression imagée, dont on a un peu abusé\nen ces derniers temps, mais qui a le mérite de signifier brièvement les lentes\névolutions dans les faits ou dans les idées qui déterminèrent les phases déci-\nsives de la civilisation.\n   M. Kurth, dans la brillante série de conférences qu'il vient de publier sous\nce titre, envisage le rôle de l'Eglise vis-à-vis de la Féodalité, de l'Empire\ngermanique, de la Renaissance et de la Révolution, c'est-à-dire au cours des\npériodes organiques de l'Europe moderne.\n   Les passionnantes péripéties de la longue lutte de l'Empire et du Saint-\nSiège sont connues, et il n'est plus d'historien impartial pour méconnaître\nque, dans ce conflit, l'Eglise combattit pour la liberté. Le moyen âge était\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "536                               DURENDAL\n\n\nplein des souvenirs fastueux et sinistres de l'Empire romain, fantôme dès\nlongtemps évanoui, mais dont l'ombre couvrait encore le monde de son\nsurvivant prestige. Les nouveaux Césars teutons qui disputaient aux impuis-\nsants et formalistes potentats byzantins l'hérédité du principat lalin, préten-\ndirent courber les peuples et l'Eglise sous le niveau de leur tyrannie ; ceux-là,\nencouragés et guidés par celle-ci, lésistèrent et firent s'effondrer dans la ruine\nla puissance, plus apparente qu'effective, des Hohenstaufen.\n   Dès lors florissait une école de juristes, férus du droit romain et qui\nopposait son absolutisme rectiligne à la législation, en réalité embrouillée et\nconfuse, issue de la coutume populaire et du droit chrétien. L'étude de l'anti-\nquité ne se restreignait, d'ailleurs, point à ce domaine, mais s'étendait de telle\nsorte que, comme le constate M. Kurlh, la Renaissance desxv c et xvic siècles\nfut, à proprement parler, une erflorescence, le final épanouissement d'un\nmouvement dont les racines plongeaient dans les siècles antérieurs. Ce qui\nétait réellement nouveau, c'était l'esprit libertin, sectaire, d'impiété fanatique\ndans lequel les enseignements de la tradition grecque et de la latine, mal con-\nnues, au reste, et souvent confondues, étaient formulés.\n   Nous avons essayé de montrer dernièrement ici même quelle influence\nfuneste la seconde Renaissance avait exercée sur le développement libre et\nspontané de l'art : au jugement des esthéticiens du xvi° siècle, les Romains\navaient fixé le canon, l'archétype inaltérable du « beau idéal », et les géné-\nrations venues à leur suite ne pouvaient que se vouer à l'imitation servile et\nperpétuelle de leurs œuvres! Et celte opinion, criante d'absurdité, en oppo'\nsition avec toutes les lois de l'évolution, a cependant, fait autorité jusqu'aux\npremières années de notre siècle !\n    Mais les conceptions démoralisantes, en antagonisme direct avec la pensée\nchrétienne, déduites de leur familiarité avec l'antiquité par des hommes qui\ny cherchaient bien moins les règles d'une saine philosophie, que des excuses\nà leurs tendances épicuriennes, entraîna dans les consciences un bien autre\nravage, dont toute l'histoire du temps et dss siècles suivants porte la visible\n trace.\n   Ce n'est pas à dire, au surplus, que l'enthousiasme qui emportait tous les\nesprits ne contint de précieux germes, de fécondes ressources pour le progrès\nde l'humanité; et l'Église le comprit admirablement : « Citer les noms de\nPie H, de Nicolas V, de Jules II et de Léon X, dit excellemment M. Kurth,\nc'est évoquer le souvenir de la plus puissante et de la plus efficace protection\nque la vie intellectuelle du genre humain ait jamais reçue d'une autorité\nsouveraine. »\n   La série d'études de M. Kurth se conclut par une conférence sur l'Eglise et\nla Révolution : l'éminent historien analyse avec son habituelle sûreté les\norigines de la perturbation spirituelle et morale, propagée contagieusement\ndes sommets sociaux jusque dans la masse, et qui aboutit au cataclysme de\n1789. En réalité, l'esprit révolutionnaire, l'esprit de destruction et de subver-\nsion s'infiltrait dans le vieil édifice de l'ancien régime depuis la Renaissance ;\ndès lors, il en minait sournoisement les assises, en ébranlait les fondements,\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": "                                   LES LIVRES                                     537\n\nles contreforts. Le dévergondage effréné d a n s les m œ u r s , le libertinage dans\nla pensée qui caractérisent le XVIIIe siècle ont, évidemment, u n e source com-\nmune.\n    L a Renaissance, la Révolution firent également table rase, l'une dans\nl'ordre artistique, l'autre dans l'ordre politique, des traditions locales et\nnationales, des antécédents héréditaires, de la longue formation, a u travers\nles siècles, de la personnalité des peuples : l'influence de la première sur les\ndestinées de l'art, on la connaît assez; la seconde a voué l'ordre social, en\nF r a n c e surtout, à des m a u x persistants et à des convulsions périodiques.\n    Il serait oiseux de faire l'éloge de la nouvelle oeuvre de l'auteur des\nOrigines de la civilisation moderne, œuvre de vulgarisation où l'historien a\nc o n d e n s é en quelques tableaux synthétiques, avec u n talent et u n e vigueur\nachevés, toute l'évolution de la société e u r o p é e n n e , depuis l'aube de l'ère\nm o d e r n e jusqu'à nos j o u r s . Documentées par la science la mieux informée et\nla plus perspicace, les études de M. Kurth revêtent cette forme colorée et\nvivante, pleine de relief et d'images saisissantes, qui prête u n charme si\npersuasif à ses ouvrages antérieurs.\n\n                                                                 ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nHistoire de France au moyen âge, Philippe-Auguste et\n saint Louis, par J. M I C H E L E T .\n    Signalons l'apparition d'un nouveau volume de l'histoire de Michelet,\nrééditée par Calmann L é v y , Michelet est u n des écrivains les plus féconds,\nles plus brillants de la période romantique. Si toutefois il peut compter\np a r m i les grands historiens du siècle, c'est plus p a r ses qualités littéraires\np r o p r e m e n t dites que par u n e riche et sérieuse documentation, par sa puis-\nsance d'analyse philosophique des faits et de leurs causes. Son histoire de\nF r a n c e est très inégale. De la Renaissance, de la Réforme, de la Révolution,\nen u n mot de tout ce qu'il aime, il n o u s a tracé des tableaux pleins de vie et\nde couleur mais, en revanche, son œuvre qui est c o m m e un h y m n e vibrant\nen l'honneur de la liberté, de l'égalité et de la tolérance, est parfois entachée\nde vues bien étroites. On commence à s'en apercevoir depuis que les a d m i -\nrables travaux critiques d'un T a i n e ont illuminé tant de points obscurs.\n  L e volume en question nous retrace les phases sanglantes de la guerre des\nVaudois et des Albigeois, le drame des Vêpres Siciliennes, la lutte du Sacer-\ndoce et de la R o y a u t é , il nous fait assister, d'autre part, à l'affermissement\ngraduel de la puissance royale, à l'agrandissement progressif et au dévelop-\npement du r o y a u m e de F i a n c e . C e p e n d a n t on ne comprend guère que le\npoète auquel on doit ces beaux ouvrages : L'Oiseau, La Mer, L'Amour, ait\nparlé en termes aussi froids et aussi concis du règne de saint L o u i s , de ce\nmerveilleux XIIIe siècle dont Montalembert nous donna u n e évocation autre-\nment puissante et nous découvrit le véritable esprit.\n\n                                                                       G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "538                                DURENDAL\n\n\nLE DROIT :\nL e D r o i t P u r , par EDMOND PICARD. — (Bruxelles, Larcier.)\n\n    M. Edmond Picard vient de publier un ouvrage à grande allure sous ce\ntitre : Le Droit Pur. L'éminent avocat connaît, « ce sentiment fraternel qui\ns'alimente du désir de servir le milieu humain qui l'a produit et élevé », et\nil s'est imposé la tâche de condenser en un volume la synthèse de ses\nrecherches et de ses méditations juridiques. M. Picard nous révèle qu'il s'est\nappliqué pendant sa carrière à dégager du chaos créé par la multiplicité et\nla variété des phénomènes du droit, et la confusion de leurs détails ce qui lui\nparait constituer les règles essentielles, celles qui subsistent malgré l'espace\net le temps. Il s'est ingénié à découvrir et à décrire l'édifice du droit dans les\nPermanences de sa puissante construction. Il eut ainsi en écrivant l'impres-\nsion qu'il faisait son testament juridique, « c'est-à-dire le legs et l'attribution\ndu patrimoine intellectuel accumulé par son labeur au cours d'une existence\nprolongée, et parfois excentrique, de lutte et de travail ».\n   M. Picard nous dit que son livre embrasse « les vérités permanentes et\nabstraites de cette grande force sociale qu'est le Droit, de ce qui appartient à\ntous les systèmes juridiques, aussi bien aux systèmes rudimentaires et pri-\nmitifs des sociétés peu civilisées, qu'aux systèmes plus avancés et plus\ndéveloppés de celles parvenues à une culture raffinée ; de même que les\nphotographies composites, retenant et superposant les traits principaux des\nvisages ou des êtres d'une même catégorie, forment un type symbolique qui\nappartient à tous sans se confondre avec aucun, et résume, en réalité, l'Espèce\nen une image concentrée ».\n   Allons-nous suivre l'auteur dans les développements de son ouvrage.\nQuelle tentation! Et comment résister au désir d'exposer la contribution de\nM. Picard à l'accroissement de cette propriété commune de l'humanité que\nconstitue la science.\n   Combien de cerveaux sont à même d'unir comme lui tant de science à\ntant d'art. Ces 500 pages portent chacune l'empreinte de l'esprit du maître.\nIl sonde les contingences pour découvrir sous les formes l'ossature, l'essence\ndes choses ; il apprécie avec originalité les résultats de ces recherches et les\ncoordonne en un exposé méthodique et lucide.\n   Il serait impossible dans un simple compte rendu d'analyser dans tous les\ndétails un ouvrage aussi vaste. Il faut savoir se limiter : nous nous bornerons\ndonc à indiquer quelques grandes lignes du livre.\n   M. Picard recherche avant tout la caractéristique du droit. Il le reconnaît\nà la contrainte sociale qui l'accompagne nécessairement en satellite fidèle. Un\nobstacle momentané peut l'écarter un instant : ainsi en est-il du droit inter-\nnational public que les principes de la souveraineté des puissances privent\nde l'appui d'une contrainte effective ; néanmoins il y a là un droit qui persiste,\nparce que l'on conçoit qu'en principe la contrainte lui appartient; qu'elle\nexiste pour lui subjectivement et qu'un obstacle objectivement survenu ne la\nlui enlève pas en raison, mais seulement en fait et passagèrement.\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": "                                 LES LIVRES                                 539\n\n\n   Quand l'auteur est ainsi en possession du talisman, il va rechercher le droit\n« partout où il est, où il agit dans la multiplicité tragique et majestueuse de la\nvaste vie du monde », et il le disséquera pour en découvrir les éléments essen-\ntiels et en classer ensuite les espèces.\n   Dans la cinquième partie de l'ouvrage, M. Picard entame un ordre d'idées\nnouveau et non des moins intéressants.\n   Il nous montre le droit en mouvement, disciplinant les irrégularités de la\nvie humaine; puis il nous l'expose constituant une grande force de civilisation\n qui vise l'avenir, se modifiant et s'adaptant aux besoins nouveaux, à tous les\n changements salutaires, s'efforçant de les préparer et de les soutenir.\n   Quelles belles pages l'auteur a consacré au combat pour le Droit qui est à\nl'état permanent dans l'humanité et apparaît comme une loi de sa vie collec-\ntive. Il compare le droit à un édifice sans cesse achevé d'un côté et en répa-\nration ou en reconstruction d'un autre.\n    La lutte pour le droit est ardente. La vie des peuples doit arracher sans\n interruption le Droit nouveau à la Législature et à la Jurisprudence, qui\n semblent par préférence stagnantes. « Tous les êtres humains contribuent au\n combat, par une conspiration universelle, consciemment ou inconsciemment,\n  dans des proportions variables, selon leurs moyens et leurs aptitudes, puisque\n  le Droit n'est pas une création arbitraire des législateurs, mais une éruption\n  naturelle qu'on ne peut ni comprimer ni faire rétrograder, pour l'étouffer dans\n  l'organisme d'où elle jaillit. Le Droit fonctionne comme les forces chimiques,\n  physiques, biologiques, physiologiques, avec leur entêtement et leur taciturne\n   puissance. »\n    Les plus énergiques des combattants sont ceux qui sont privés de la part\n  du droit qu'ils croient leur revenir : ils « font de l'espace pour le Droit nou-\n  veau. Leurs adversaires sont ceux « qui ayant obtenu la situation juridique\n  convenant à leurs individualités égoïstes, ne veulent pas qu'on la change ».\n      La lutte se poursuit tantôt pacifiquement, tantôt par la violence, la guerre\n  et les insurrections; mais elle amène un droit passager stable qui crée la paix\n  juridique.\n      Féconde dans ses effets, cette paix crée ce sentiment populaire non seule-\n  ment que le Droit est pratiqué et respecté, mais aussi qu'usera réformé quand\n   la Justice le réclamera ; elle entraîne les avantages économiques dérivant de\n   la sécurité des rapports sociaux et de l'équité des transactions, de la tranquil-\n   lité dans la jouissance des biens équitablement distribués, de la discipline\n   générale observée sans anéantir la liberté individuelle.\n     Les peuples qui éprouvent ce sentiment de sûreté acquièrent une dignité\n   grave, une force, une harmoniesévère particulières. Au contraire, écrit l'auteur,\n   « l'impression est désastreuse quand l'opinion se répand qu'on ne peut plus\n   avoir confiance dans l'esprit de légalité, de la collectivité ou du pouvoir judi-\n   ciaire, c'est-à-dire quand la dynamique interne de la juricité faiblit et se\n   ralentit comme une horloge qu'on a oublié de remonter et qui en est aux der-\n   nières pulsations de son ressort, aux dernières pesées de ses poids. Il semble\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "540                              DURENDAL\n\n\nqu'alors tout se dissout et craque, que les liens sociaux se distendent et vont\nse rompre, qu'une désassociation universelle se produit ».\n   La huitième partie de l'ouvrage est consacrée à l'examen des facteurs de\nl'évolution juridique. L'auteur déclare que leur étude montre « avec évidence\nl'erreur de ceux qui croient pouvoir tirer de leur cerveau une législation de\ntoutes pièces... On ne corrige pas le Droit à coups de décrets théoriques ».\n   Dans les dernières parties de l'ouvrage M. Picard examine la cause et le but\ndu Droit. Ces dernières pages fournissent à l'auteur l'occasion d'exposer ses\ndoctrines sociales. Ce serait dépasser le cadre d'une notice bibliographique\nque d'en décrire le détail et d'entamer une controverse à leur sujet comme il y\naurait lieu. Notre compte rendu est un simple résumé du livre d'E. Picard.\n   Il va sans dire que nous faisons toutes nos réserves au sujet de la conception\nphilosophique du droit tel que l'auteur l'entend. Ses idées, notamment en ce\nqui concerne le droit naturel, ne sont pas les nôtres. Ne partageant pas notre\nidéal religieux, il n'est pas étonnant que l'auteur se soit trompé, à notre avis,\nsur le principe primordial du droit, qu'il faut faire remonter jusqu'à Dieu. Un\npenseur de haute envergure, l'abbé Maurice De Baets, a dans un livre remar-\nquable développé d'une façon magistrale la thèse catholique du droit. Nous\nengageons ceux qui liront le livre d'E. Picard à étudier aussi : Les bases de la\nMorale et du Droit de l'abbé De Baets.\n   Cette divergence d'opinion essentielle qui nous sépare de M. Picard, ne nous\nempêche pas de rendre hommage à son talent de penseur, de jurisconsulte et\nd'artiste, et de dire qu'à ce triple point de vue son livre est des plus intéres-\nsants.\n                                                                          J. B.\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": "                           NOTULES\n\n\n   M. Kufferath, le distingué rédacteur en chef de la revue Le Guide Musical,\na publié récemment dans cette revue un court mais substantiel article sur\nl'immortel génie musical, Jean-Sébastien Bach. Nous nous faisons un devoir\nde reproduire un passage de l'admirable étude de notre confrère :\n   « Une légende profondément absurde encore répandue dans bien des\nclasses soi-disant musicales, prétend que la musique de Bach est froide,\ncompassée, inexpressive, purement scolastique, en somme ennuyeuse. Elle\nl'était, en effet, il y a une trentaine d'années, lorsqu'elle était jouée par cer-\ntains virtuoses ou maîtres d'écoles qui n'en comprenaient ni l'esprit, ni le\nsens profondément expressif et pathétique. Ils s'imaginaient qu'il suffisait de\njouer les notes, de les exécuter toutes, telles qu'elles étaient écrites et le plus\nvite possible. Alors, évidemment, cette musique, après tout très compliquée,\nproduisait sur l'auditoire l'effet d'une douche aux mille gouttelettes glacées ;\ndans ce tourbillon de sonorités, de rythmes et d'harmonies, on ne distinguait\naucun dessin, nul accent expressif ne se dégageait; on avait l'impression\nd'une musique d'horlogerie déroulant automatiquement ses petits airs et ses\nrythmes grêles. Mais, depuis, sont venus les grands interprètes Liszt,\n Rubinstein, Mmes Schumann, Hans de Bulow, et surtout cet admirable\npoète du violon, le chantre de génie dont l'Allemagne fêtait récemment le\ncinquantenaire artistique, le grand violoniste Joachim. Ces artistes d'excep-\ntion nous ont révélé Bach, comme ils nous ont initiés aux dernières œuvres\n de Beethoven; et d'eux la génération présente a appris ce qu'ignorait celle\n qui la précéda, elle a appris à chanter Bach.\n  » Oui, chanter, j'insiste sur le mot, car tout est là. Bach n'est pas seulement\nun maître merveilleux au point de vue de la forme, il est aussi un grand\npoète, un lyrique plein de tendresse, de feu et de passion, dont la mélodie\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "542                              DURENDAL\n\n\ntantôt s'élève à l'accent le plus pathétique, tantôt s'alanguit en de caressantes\nmodulations, ou bien encore s'exalte en d'éclatantes et joyeuses jubilations.\nSi vous voulez un jour vous amuser musicalement, lisez la cantate qu'il com-\nposa en l'honneur du Café, on le petit acte comique qui s'intitule Le défi de\nPhasbus et de Pan. Vous trouverez là des plaisanteries musicales et un humour\nqui annoncent les Maîtres Chanteurs de Richard Wagner et qui surpassent,\npour le mordant et l'imprévu de la verve, quelques-unes des inventions les\nplus cocasses du génie bouffe de Jacques Offenbach.\n   » Cet homme extraordinaire est complet. Il n'est si grand que parce qu'il ne\nlui a manqué rien de ce qui fait le génie humain intégral. Nul n'a su donner\ncomme lui, — sauf peut-être Hœndel son contemporain, — la sensation du\ngrandiose et du puissant en musique et nul n'a su éveiller en nous aussi pro-\nfondément les sensibilités les plus délicates.\n   » Dans ses fameux Chorals, simples transcriptions harmonisées des mélodies\npopulaires et religieuses en usage dans l'église protestante, il nous transporte\ndans l'exaltation mystique la plus complète, et nous ramène aussitôt après\naux sensations humaines les plus authentiques. La même main qui a écrit la\npage tragique de la mort de Jésus sur la croix, dans la Passion selon saint\nMathieu, — une page comparable au Crucifiement de Rubens, pour le pathé-\ntique de l'émotion, — cette même main a signé l'exquise berceuse que chante\nla voix d'alto au pied de la crèche, et ce tableau symphonique du coloris et\ndu charme le plus délicieux, la Veillée des bergers, par lequel s'ouvre la Cantate\nde Noël. Ce petit intermède d'orchestre est une chose précieuse et rare, un\nbijou ciselé de main de maître, un chef-d'œuvre d'inspiration tendrement\némue et de réalisation technique. On n'a jamais plus délicieusement instru-\nmenté, et la délicatesse de touche avec laquelle Bach oppose ici les différentes\ncatégories d'instruments : les cordes et les bois, les flûtes et les hautbois\nd'amour, égale et surpasse les artifices les plus ingénieux de notre habileté\ninstrumentale moderne.\n    » Sans aller chercher bien loin, nos lecteurs ont certainement dans leur\nbibliothèque le recueil de Quarante-huit préludes et Fugues qu'il publia sous le\ntitre de Le Clavecin bien tempéré. Bach est là tout entier; tantôt grave et majes-\ntueux, ou tendrement passionné, ou mystique et profondément religieux, ou\nbien encore jovial et enjoué s'amusant à enrichir de ses riches harmonies et\ndes mille artifices du contrepoint de simples thèmes de chansons populaires,\nvoire même des rythmes de polka ; dans cette œuvre se trouvent condensés de\nla plus miraculeuse façon les divers aspects de son génie. Ce recueil est non\nseulement demeuré jusqu'aujourd'hui le livre de chevet de tous les pianistes,\nmais il a même été, en quelque sorte, le bréviaire de la plupart des maîtres\nmodernes, depuis Beethoven jusqu'à Chopin, Schumann, Brahms, Gou-\nnod, etc. Historiquement, il offre ce très grand intérêt d'avoir été le point de\ndépart de toute la technique moderne du piano, car c'est dans ce recueil que\nBach a appliqué systématiquement les procédés nouveaux qu'il avait intro-\nduits dans le doiglé du clavecin, réformant ainsi la technique du clavier, qui\ndéveloppée ensuite par ses deux fils, Philippe-Emmanuel et Wilhem-Friede-\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "                                   NOTULES                                    543\n\nmann, a formé l'école d'où devaient sortir Mozart, Czerny, Hummel et tous les\nvirtuoses du piano. Les fugues que contient ce recueil ne sont pas moins\nbelles et moins parfaites que celles pour orgue; mais dans celles-ci les res-\nsources qu'offre l'instrument, la variété des timbres qui permettait de renou-\nveler incessamment la physionomie et la couleur des mêmes thèmes, la\npuissance de sonorité qu'on pouvait obtenir, tout cela devait nécessairement\ninciter le maître à donner aux fugues pour l'orgue un développement que n'ont\npoint celles pour clavecin. En revanche, dans les Préludes du Clavecin bien tem­\npéré il s'est donné tout entier, et c'est merveille de voir quel monde de\nsentiments et d'idées il sait évoquer au moyen des maigres sonorités de\nl'instrument.\n   » Dans tous les genres dans lesquels il s'est essayé, Bach nous a laissé des\npages maîtresses qui sont tout au sommet de la littérature spéciale de chaque\ninstrument. Dans ces dernières années notre grand violoniste Eugène Ysaye,\nqui a du reste puisé à l'école de Joachim la compréhension de Bach, a remis\nen honneur trois de ses concertos pour violon et ça été, dans le public, une\nvéritable stupeur d'admiration en découvrant dans ces œuvres, qu'on croyait\ndémodées, des effusions lyriques de la plus sublime beauté. De même ses\nconcertos de piano, ses sonates pour divers instruments, ses suites d'orchestre\nparmi lesquelles la Suite en ré d'où est tiré une Aria célèbre ; il suffit d'ouvrir\nn'importe quel volume de ses œuvres pour y découvrir des pages exquises ou\npuissantes. Et cela sans parler de ses grandes œuvres maîtresses : ses can-\ntates d'église au nombre de deux cent soixante-six, où le chanteur trouvera\ndes chants de la plus pénétrante saveur; sans parler de ses deux Passions,\nchefs-d'œuvre uniques, drames sacrés profondément émouvants dont il n'y a\nl'équivalent à aucune époque, ni dans aucun autre art : sa grande Messe en\nsi mineur, véritable cathédrale sonore. Rien que l'énumération de cette\nœuvre immense confond l'esprit et nous laisse muets d'étonnement et d'admi-\nration. On est saisi d'une sorte de terreur en parcourant la liste invraisem-\nblable de ses ouvrages, en feuilletant au hasard ces quarante volumes in-folio,\nen s'arrêtant sur une quelconque de ces pages où le moindre dessin paraît\ntoujours longuement médité et voulu, sur lesquelles l'idée plane toujours\noriginale ou profonde. »\n\n\n\n\n   Nous félicitons avec enthousiasme notre ami HENRY CARPAY, l'intelligent,\nmais trop modeste directeur des Chanteurs de Saint-Boniface, pour le magnifique\nsuccès qu'il a remporté à Paris, le 23 juillet, avec les Orphéonistes de Valenciennes,\ndont il n'a pris la direction que depuis cinq mois.\n   Cette société a pris part au concours national de chant d'ensemble qui a eu\nlieu dans la grande salle du Trocadéro. Elle a eu à lutter avec des concur-\nrents des plus sérieux. Les plus fortes sociétés chorales de France concou-\nraient.\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "544                              DURENDAL\n\n\n   La société de Valenciennes, sous la direction de M. Carpay, a eu un succès\ntel que le premier prix d'excellence et le grand prix d'honneur lui ont été\ndécernés à l'unanimité.\n\n\n   Le Comité de l'Ecole de musique et de déclamation d'Ixelles nous ayant gracieu-\nsement invité à assister à ses concours annuels, nous ne pouvons que nous\nféliciter d'avoir profité parfois de ces invitations. Le dimanche 29 juillet, les\nclasses de chant d'ensemble et de piano d'ensemble ont très bien exécuté un\ncramignon de Paul Gilson, des chants suédois, finnois et bas-bretons, et de\nvieux Noëls flamands d'Henri Thiébaut.\n   Le concours de déclamation du 2 août nous a montré que les élèves de\nl'Ecole d'Ixelles ne dédaignent pas de choisir des poèmes de nos meilleurs\npoètes contemporains — notamment E. Verhaeren — et s'entendent merveilleu-\nsement à les interpréter. C'est là une chose dont nous devons à juste litre les\nféliciter.\n\n\n\n   Une nouvelle édition de la belle traduction des Fioretti, de notre collabora-\nteur ARNOLD GOFFIN, paraîtra dans peu de jours. Un autre de nos collabo-\nrateurs, GEORGES VIRRÈS, revoit en ce moment les épreuves d'un roman de\nmœurs patriales : La Bruyère Ardente, qui paraîtra le I er octobre.\n\n                                      *\n\n   Nombre de nos lecteurs seront désireux de posséder le joli petit livre\nintitulé : La Poésie du Bréviaire, de M. C. ALBIN, dont ils ont lu le compte\nrendu dans Durendal au mois de février. Par faveur spéciale pour les abonnés\nde Durendal, en s'adressant à notre bureau de rédaction, ils obtiendront ce\nvolume au prix de 3 francs au lieu de 5 francs.\n\n\n\n   On peut également se procurer à la Rédaction les livres suivants :\nLes Mémoires de la Comtesse Rœderer, publiés par la Comtesse DE LIDDEKERKE,\net Veillées et Lendemains, poèmes de notre ami ROBERT VAN DER ELST.\n\n\n\n  Le prochain Salon triennal des Beaux-Arts sera installé cette année aux halls\ndu Cinquantenaire. Il s'ouvrira le i5 septembre.\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": ""}, {"page_pdf": 648, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": true, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 8, "signet_source": "7ème année - N°8 - Août 1900 (?)", "preuve": "Renvoi explicite à notre fascicule d’août pour La Bruyère ardente, p. 672 du volume, PDF 796."}}