{"numero_id": "ulb-durendal-1900-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 545, "page_fin": 549, "titre_corps": "Le Chanoine J. B. Stiernet", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Le Chanoine J B Stiernet", "ancre_fin": "C H A R L E S DE S P R I M O N T", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 653, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1408, "texte": "Le Chanoine J. B. Stiernet\n\n\n               UNE douloureuse nouvelle qui attristera bien des\n                 cœurs vient de nous arriver. L e chanoine Jean-\n                 Baptiste Stiernet, professeur d'histoire et de\n                 littérature à la faculté de Philosophie et lettres\n                 de l'Institut Saint-Louis, est décédé à Hérent,\n                 après une longue maladie, à l'âge de cinquante-\n                 deux ans. Les regrets causés par cette mort\n                 seront, nous n'en doutons pas un instant, una-\nnimes, chez les anciens élèves du défunt. Celui-ci vit passer,\ndurant plus de vingt années, devant sa chaire professorale nombre\nd'hommes dont les noms sont aujourd'hui connus, et qui cer-\ntainement sont redevables pour une part à son enseignement si\nélevé de la situation qu'ils occupent. T o u s , en apprenant le décès\nde celui qui, par la solidité de sa doctrine et la force de son\nesprit, contribua à les former, se sentirent péniblement atteints\ndans leurs plus nobles sentiments d'affection et de recon-\nnaissance.\n   L e chanoine J . - B . Stiernet appartenait à cette pléiade de\nprofesseurs dévoués, actifs et intelligents qui ont porté la faculté\nde philosophie et lettres de l'Institut Saint-Louis à un degré si\nélevé de science et de considération. Esprit d'une logique puis-\nsante, embrassant d'un seul coup d'œil les effets et les causes,\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "546                           DURENDAL\n\n\n\nles motifs et les mobiles, doué de cette pénétration qui permet\nde comprendre les événements en saisissant, derrière les\nprétextes apparents, les raisons profondes et si souvent spécieuses\nde la politique, sachant admirer et louer les grands caractères\ntout en signalant avec franchise les fautes et les faiblesses qui\ndéparent les plus nobles vies, il possédait à un h a u t degré les\nqualités qui font l'historien. Aussi l'on peut regretter que ses\nfonctions professorales l'aient empêché de livrer à la publicité\n un plus grand nombre de travaux; la valeur des œuvres que\n nous possédons de lui nous fait déplorer qu'il n'ait pas écrit\n davantage.\n   N o u s parlerons tantôt de ses ouvrages sur la littérature fran-\nçaise, mais, auparavant, nous aimerions à déterminer les\ncaractères de ses cours d'histoire moderne et d'histoire contem-\nporaine.\n    Ce qui nous frappe surtout quand nous lisons les œuvres de\nplusieurs historiens d'aujourd'hui, c'est le m a n q u e complet de\nméthode, l'absence de ligne directrice, de critère, permettant de\njuger à leur juste valeur les événements et les hommes. De là\nces hésitations, ces tâtonnements, ces contradictions même qu'on\npeut relever dans leurs écrits. P l u s que toute autre, l'étude de\nl'histoire requiert un esprit logique, bien pourvu des facultés\nd'abstraction et de généralisation, sachant déduire les effets des-\ncauses et remonter par induction des conséquences aux actes\nqui les produisirent. L'historien se trouve en présence d'une\nm u l t i t u d e de phénomènes, mais il n'a pas, comme le chimiste\nou le physiologue, la faculté de les soumettre à des lois d û m e n t\nétablies. L e s faits dont il s'occupe ont été déterminés par des\nvolontés libres, et ce sont ces volontés qu'il doit pénétrer. E t a n t\ndonné tel état de choses, tous les hommes se conduiront-ils de\nmême? Assurément non. Les actes seront différents, causés par\n des intentions différentes. On comprend aisément que, pour\n remonter de ces actes à ces intentions, il faille de profondes\nconnaissances psychologiques, permettant de démêler l'écheveau\n si embrouillé des idées et des faits qui parfois se contredisent.\n     C o m m e nous l'avons dit plus haut, le chanoine Stiernet était\n a b o n d a m m e n t pourvu de ces qualités maîtresses qui sont l'apa-\n nage du véritable historien. Il appliquait dans l'examen des\n questions les plus controversées une méthode dont la sûreté lui\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2523, "texte": "                   LR CHANOINE J.-B. STIERNET                    547\n\ngarantissait d'avance l'adhésion de ses auditeurs. L'indépendance\nde ses appréciations ne connaissait pas d'égale et sa robuste\nfranchise le poussait à les émettre carrément, telles qu'il les\navait portées dans la liberté de sa conscience, sans aucun souci\ndu qu'en-dira-t-on. Aussi, malgré sa rudesse apparente, il\ngagnait facilement les cœurs, tant était grand l'attrait exercé\npar ses jugements catégoriques et persuasifs et plus encore par\nla droiture que décelaient ses actes et ses paroles.\n   Maintenant que mon souvenir se reporte vers ces années si\nproches encore où j'étais son élève, je revois chacun de ses traits,\ndans ce n i m b e mystérieux dont la mort entoure les êtres\nrespectés et chéris. Je revois ce visage rudement taillé, où se\nlisaient à la fois, par un contraste singulier, la bonté et l'ironie;\nce sourire un peu narquois qui ponctuait l'expression railleuse;\nces yeux vifs trahissant la netteté de la pensée. H a u t de taille,\nde forte carrure, portant sur de larges épaules sa tête grisonnante,\nil m'apparaît gravissant les degrés de sa chaire et captivant\nd'avance son auditoire d'un seul coup d'œil perçant et domina-\nteur. J'entends son langage un peu fruste, où chaque mot, chaque\nphrase atteignaient leur but, conduits par une intelligence tou-\njours sûre d'elle-même. Parfois, quand une idée contradictoire\nvenait le heurter, il s'animait, s'échauffait et, serrant de près\nl'adversaire, ne l'abandonnait pas sans lui avoir fait rendre les\narmes. Parfois aussi, emporté par son admiration pour quelque\ngrand h o m m e , il laissait libre cours à ses considérations parti-\nculières. Alors surtout se dévoilaient la hauteur et l'originalité\nde sa pensée. Il me souvient l'avoir entendu prononcer, sur\nNapoléon, des paroles inoubliables, qui transportèrent plusieurs\nde ses élèves dans un commun enthousiasme pour l'illustre\nempereur. Au sortir de ses cours, on se sentait réellement plus\nhomme, d'avoir assisté pendant une heure au grand spectacle\nde la vie.\n   E t pourtant, malgré toutes ces qualités si précieuses et si\nrares, l'historien, chez J . - B . Stiernet, n'était pas au-dessus du\nlittérateur. Son principal ouvrage : la Littérature française au\nXVIIe siècle, substance du cours qu'il professait à Saint-Louis,\nest un livre de premier ordre, qui se distingue surtout par la\nclarté de l'exposition, la netteté des aperçus et la profondeur du\njugement. J . - B . Sticrnet avait la véritable science des lettres\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2489, "texte": "548                           DURENDAL\n\n\nclassiques, mais, loin d'admirer aveuglément le grand siècle, il\nsavait faire une juste part à la critique et déplorait Pétroitesse\nde vues qui parfois restreignit l'horizon des plus larges génies.\nA propos de la fameuse question des trois unités, je l'entendis\ndésavouer cette fausse conception de l'art d r a m a t i q u e , qui trop\nsouvent ploya Racine et Corneille sous le joug d'une tyrannie\nconventionnelle.\n   Mais, sauf ces restrictions bien légitimes, son admiration poul-\nies célèbres écrivains du siècle de Louis XVII était digne de tels\ngénies. Il comprenait merveilleusement les vigoureux carac-\ntères, fièrement dressés dans la splendeur de leur immortalité\npar le grand Corneille. Polyeucte, Horace et Rodrigue, Chimène,\nCamille et Pauline, tous ces nobles héros, ces fières héroïnes,\nimmolant librement sur l'autel du devoir leurs amitiés les\nplus chères et leurs plus purs amours, étaient étudiés et compris\npar lui, pénétrés peut-on dire au plus intime de cette âme que\nle poète leur a donnée. Au reste, ces personnages rudes et\nsublimes, gardant leur roide austérité jusque dans les cruels\nsacrifices, s'accommodaient mieux à son caractère que les figures\ndouces ou passionnées de Racine. Son esprit caustique et railleur\nlui faisait apprécier avec justesse L a F o n t a i n e et Molière, ces\nmaîtres de l'ironie. Pascal lui suggérait d'exactes considérations\nsur la société religieuse de l'époque, le Jansénisme et Port-\nRoyal, et il regrettait que le contact de cette froide doctrine, si\nmanifestement contraire au véritable esprit chrétien, ait\nassombri et même, durant les dernières années de sa vie, stéri-\nlisé peut-être le génie de l'auteur des Pensées. Mais, parmi tous\nles écrivains du grand siècle, celui que son admiration réfléchie\net bien équilibrée plaçait le plus haut était Bossuet. Il connais-\nsait dans son intégrité l'œuvre immense et tant ignorée de l'aigle\nde Meaux et les pages qu'il écrivit sur elle sont probablement\nles meilleures de son bel ouvrage.\n   On se tromperait étrangement en s'imaginant que son culte\ndes classiques le portait à dédaigner les écrivains modernes.\nH u g o , L a m a r t i n e , Balzac et autres grands noms qui illuminent\nnotre siècle entraient pour une large part dans ses sympathies\net, bien que les limites de son enseignement l'empêchassent\nd'aborder l'étude des dernières générations littéraires, ceux qui\neurent l'heureuse occasion de l'entendre développer ses théories\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1043, "texte": "                   LE CHANOINE J.-B. STIERNET                           349\n\n\n\ndans un tête-à-tète plus intime que celui des cours, peuvent\nassurer qu'il comprenait et admirait, aussi bien et peut-être\nmieux que tout autre, les maîtres d'aujourd'hui.\n   A présent, le vide laissé par sa mort fait estimer davantage\nla haute valeur de son enseignement. C'est avec un réel serre-\nment de cœur que ces lignes ont été écrites. Au début de la vie\nlittéraire, il est douloureux de voir disparaître les hommes\nauxquels on est redevable des plus solides principes, ceux dont\non ne se pénètre qu'une seule fois et qui pourtant doivent être\nnotre ligne de conduite et notre infrangible appui. E t peut-être\nne songe-t-on pas sans envie à cette noble existence qui mainte-\nnant se poursuit à jamais dans la béatitude suprême, après\ns'être consacrée ici-bas au culte de Dieu et des trois aspects sous\nlesquels il se manifeste à l'âme h u m a i n e : le Vrai, le Bien, le\nBeau !\n\n\n                                        C H A R L E S DE S P R I M O N T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 550, "page_fin": 565, "titre_corps": "Une Visite aux Musées de Hollande : Le XVIe Siècle. Les Maîtres du Portrait", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Pierre Verhaegen", "ancre_debut": "Une Visite aux Musées de Hollande", "ancre_fin": "P I E R R E VERHAEGEN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 658, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1671, "texte": "Une Visite aux Musées de Hollande\n\n        Le XVIe Siècle. = LES MAITRES DU PORTRAIT\n\n\n\n                  L'ÉTUDE des anciennes écoles de peinture est devenue u n e\n                    science, et des plus compliquées. On donne aujourd'hui\n                    des vieux maîtres des explications savantes, on les décrit,\n                    on les c o m m e n t e , on les classifie ; on n'ose presque plus\n                    les admirer sans contrôle, comme u n enfant admire u n\n                    paysage, parce qu'il le trouve beau.\n                           Assurément, un peu de savoir ne nuit pas à l'admiration\n                        et l'étude approfondie d'une école de peinture nous évitera\n                        souvent de passer devant un chef-d'œuvre sans le voir ou\nbien nous fera mieux apprécier ses qualités maîtresses. Mais encore, cette\nétude, tout le m o n d e n'a-t-il pas le loisir ou l'envie de la faire et puis n'est-il\npas très agréable, parfois, d'admirer sans savoir et de découvrir, comme par\nh a s a r d , ce qu'on n'a pas cherché?\n  L a peinture hollandaise est précisément de celles que nous pouvons le\nmieux admirer sans préparation, etje dirai même qu'elle s'impose à l'adoration\nnaïve et spontanée de c h a c u n de n o u s .\n  A première vue, elle nous é m e u t ; de suite on se l'assimile et, sans savoir\npourquoi, on la c o m p r e n d , on la connaît et puis on l'aime. Ses peintres nous\ndeviennent familiers; ils nous apparaissent bientôt comme de vieux amis qui\nse laissent facilement aborder ; devant leurs tableaux on se sent comme chez\nsoi La raison ? elle est bien simple : ces vieux maîtres, nous le v e n o n s , sont\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3386, "texte": "                 UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                 551\n\n\ntout b o n n e m e n t de notre temps, ils nous ressemblent. E n cette fin de siècle,\non enseigne volontiers, à l'ombre de Ruskin, qu'il faut que l'artiste s'incline\ndevant la nature comme devant la source de toute beauté : les Hollandais ont\nreproduit la nature sous toutes ses formes ; — on fait toujours plus large la\npart au réalisme : réalistes, les Hollandais l'ont été, comme jamais on ne le\nfut avant eux. Bref, ils sont les plus modernes parmi les anciens et ils ont eu\nsur nous l'influence la plus décisive.\n  P o u r le montrer, je voudrais refaire ici les différentes étapes d'un récent\npèlerinage aux principaux musées de la H o l l a n d e , et dire les impressions\nrecueillies devant l'œuvre de quelques maîtres, en m'occupant surtout de la\npériode qui fut l'âge d'or de l'école hollandaise ou qui, plutôt, la résume\ntoute entière, le XVIIe siècle.\n   Avant cette époque, il y a en H o l l a n d e , u n certain nombre de peintres,\nmais tous sont plus ou moins influencés par les étrangers, flamands ou\nitaliens. Quelques-uns sont d'ailleurs excellents et sont représentés au musée\nde Bruxelles par des tableaux remarquables.\n   D a n s le genre flamand, notre musée a fait récemment l'acquisition d'une\nDéposition de Croix qui ressemble pas mal à ce qu'on faisait à ce moment dans\nnos provinces. Ce magnifique tableau, c o n n u sous le nom de Triptyque d'Oul-\ntremont, a été attribué p e n d a n t quelque temps à Cornélis van Oostzanen, l'un\ndes meilleurs peintres hollandais du XVIe siècle. Cette attribution paraît peu\njustifiée et certains personnages de ce tableau me semblent rappeler davan-\ntage Thierry Bouts, cet autre Hollandais, qui travailla et vécut à Louvain et\nque ses œuvres rangent parmi les peintres flamands. Quoi qu'il en soit, le\nTriptyque d'Oultremont présente un intérêt considérable et cette œuvre, encore\nflamande par le coloris et le mysticisme, est déjà bien hollandaise par la\nvérité des expressions et le naturel des attitudes.\n   Dans le genre de la Renaissance italienne, il faut citer surtout Antonie\nMore, l'auteur de ce merveilleux Portrait du duc d'Albe que nous avons tous\nadmiré au musée de Bruxelles. Ce peintre ne se contenta pas d'emprunter\naux Italiens ce coloris éclatant qui l'a souvent fait comparer au T i t i e n ; il\nitalianisa jusqu'à son n o m et est plus c o n n u aujourd'hui sous le nom\nd'ANTONIO MORO.\n   A ce moment, il n'y a pas encore, à proprement parler, d'Ecole dans les\nPays-Bas. Il m a n q u e pour cela aux Hollandais u n e certaine confiance dans\nl'avenir, qui est surtout le fait des peuples libres et prospères. Il leur m a n q u e\naussi ces grands centres d é b o r d a n t s de vie, d'activité, de richesse, — foyers\nbrillants qui de tout temps ont attiré les artistes, comme on l'a vu pour les\ncours italiennes, p e n d a n t la Renaissance, pour Bruges, au XVe siècle, pour\nAnvers, q u a n d apparut R u b e n s .\n   L e xvi e siècle est, pour les H o l l a n d a i s , la période d'éducation. Ils sont\nencore trop préoccupés d'imiter les F l a m a n d s et les Italiens pour être bien\npersonnels; mais déjà il se dégage de leur peinture quelque chose qui fait\npressentir ce qu'ils seront plus tard : plusieurs se révèlent réalistes, amou-\nreux de la vie, de la chose vue. Quelle gravité sévère, quelle volonté\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3355, "texte": "552                               DURENDAL\n\n\nimplacable se dégage du portrait du duc d'Albe ! Toute l'expression de\ncette physionomie est contenue dans les plis amers qui creusent les coins de\nla bouche, dans le regard dur, hautain, mais honnête.\n    Parmi les peintres qui sont déjà plus hollandais, rappelez-vous JEAN Mos-\nTAERT et son curieux diptyque du musée de Bruxelles représentant deux épi­\nsodes de la vie de Saint Benoit : avec quel souci de la vérité le peintre a rendu\njusqu'en ses moindres détails cet intérieur de cuisine hollandais, où le saint\nécoute les lamentations de sa nourrice à propos d'un tamis qu'elle vient de\nbriser! Et que d'observation, que de sentiment de la vie réelle dans les\napprêts de ce modeste festin que saint Benoît a préparé pour un abbé du\nvoisinage! Rappelez-vous aussi, dans le même musée, la Danse de la Madeleine\nd'après une gravure de LUCAS DE LEYDE. Ce tableau comme le précédent, est\nd'un curieux réalisme. Le peintre a vu ces bons bourgeois, ses concitoyens,\nje suppose, se promenant ainsi par groupes, le dimanche, dans la campagne\net sanctifiant le jour du Seigneur en se livrant aux plaisirs de la galanterie.\n Il a vu aussi ce paysage, qui serait tout à fait hollandais, n'était un mal-\nheureux rocher dans le goût italien qui émerge à l'arrière-plan. Je croirais\n bien que ce rocher est une invention du peintre, mais il fallait qu'il y fût,\n parce qu'à ce moment on ne concevait pas encore un paysage sans rochers ou\n montagnes.\n    Vers la fin duXVIesiècle, l'initiation artistique, l'éducation des peintres hol-\nlandais était faite ; il fallait uns secousse qui les débarrassât de leur exotisme :\ncette secousse fut la grande révolution qui eut lieu au commencement du\n XVIIesiècle.\n    Une ère nouvelle s'ouvre dès lors pour la Hollande : ère de paix, de pros-\npérité, de richesse. La nation s'épanouit soudainement et l'on voit surgir de\nterreunart magnifique, moins élevé comme aspiration, que celui des Flamands,\ndes Italiens ou des Espagnols, mais qui a le grand mérite d'être original. En\nl'espace de trente ans, ce petit pays, au sol ingrat, désert, au climat rigoureux,\naux mœurs rudes, est le témoin d'une extraordinaire poussée de peintres de\npremier ordre. Il en naît partout et dans les genres les plus divers. Dans\ntoutes les villes des écoles se forment.\n    Si l'on jette maintenant un coup d'œil d'ensemble sur cette peinture, tout\nde suite on reconnaît que ces tableaux font partie d'un tout, qu'ils ont entre\neux je ne sais quelles affinités secrètes, qu'un souffle commun, une inspira-\ntion commune ont animé les auteurs de ces toiles de petit format, de couleur\ngénéralement terne, mais harmonieuse, de facture le plus souvent fine sans\nêtre léchée. Et on emporte l'impression que de toutes les grandes écoles de\npeinture, l'École hollandaise est peut-être celle qui a le plus de personnalité\n et d'unité.\n    En quoi consiste cette personnalité et comment cette unité s'affirme-t-dle?\n    Elles proviennent de ce qu'au commencement du XVIIe siècle, les peintres\n hollandais se sont trouvés dans un cruel embarras et qu'ils ont recouru au\n même moyen pour en sortir. La révolution, en secouant la domination espa-\n gnole, avait fait table rase de ce qui fut ailleurs la plus belle source d'inspi-\n ration et l'élément vital des grandes écoles de la Renaissance : les croyances\n"}, {"page_pdf": 663, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "                    U N E V I S I T E AUX M U S E E S D E H O L L A N D E             553\n\n religieuses, d'une part, les fables de la mythologie, de l'autre. Les églises\n avaient été fermées, les représentations sensibles de l'Évangile systématique-\n ment exclues d'un culte qui ne s'adressait jamais au regard. La peinture reli-\n gieuse, perdant sa raison d'être, cessait, dès lors, d'exister. Quant aux divinités\n de l'Olympe, l'autorité protestante ne pouvait décemment les accueillir après\n avoir chassé de ses temples les saints, les madones et les personnages bibliques.\n Et puis, ces pauvres dieux auraient [été par trop dépaysés et incompris dans\n ces contrées si différentes de leur pays d'origine. Disons aussi qu'ils y auraient\n eu très froid. Il y a au Musée de La Haye un VERMEER D'UTRECHT intitulé :\n Diane à sa toilette. Le coloris 'en est magnifique et singulièrement brillant,\n l'ordonnance des mieux com-\n prises, le modelé superbe, la\n facture large et puissante ;\n mais, ne cherchez pas la déesse\net les nymphes, ses suivantes,\ndans ce groupe de fraîches\np a y s a n n e s hollandaises, au\nteint vif et de robuste carrure,\nabondamment p o u r v u e s de\ntuniques qui n'ont, ma foi, rien\nd'éthéré et rendant à l'une de\nleurs compagnes des soins\nindignes de l'Olympe. Vermeer\nd'Utrecht, pas plus que ses\ncontemporains, n'avait-le sens\nde la mythologie. Ce sujet qui\neût inspiré à Rubens une belle\ndébauche de chairs, de vie\nexubérante et qu'un Italien\neût traduit en un morceau            (Mauritshuis de La Haye)       (Œuvre de Jean Vermeer d'Urecht)\nnoble etgrave, destiné à mettre\n                                                          DIANE A SA T O I L E T T E\nen valeur l'idéale beauté de la\nforme humaine, le peintre hollandais ne l'a exprimé que par les ébats de\nquelques filles de ferme.\n   Donc, plus de grandes scènes décoratives, religieuses ou allégoriques, plus\nde tableaux parlant très fort et de loin à la foule, plus d'art populaire possible,\nsemblet-il. « Jamais pays, dit Fromentin, ne plaça ses artistes dans une alter-\nnative aussi singulière et ne les contraignit plus expressément à être des\nhommes originaux, sous peine de ne pas être. » Car, il fallait trouver pour ce\npeuple bourgeois, pratique, fort peu rêveur, aucunement mystique, avec des\ntraditions rompues, « un art qui lui plût et qui le représentât ». Un homme\nspirituel a dit qu'un pareil peuple n'avait plus qu'à exiger une chose, très\nsimple d'ailleurs : qu'on fit son portrait (i).\n\n\n  (1) FROMENTIN : Les maîtres d'autrefois, p. 172.\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3089, "texte": "554                                       DURENDAL\n\n\n\n    Les peintres hollandais l'ont compris. Pendant un siècle, ils n'ont pas fait\n autre chose que le portrait de la Hollande : portrait des habitants, princes,\n vagabonds, nobles, bourgeois, tantôt seuls, tantôt en groupes; portrait de la\n vie et des mœurs; portrait des habitations, intérieurs paisibles, élégants bou-\n doirs, où de jolies filles se laissent prendre la taille ou écrivent des billets à\n leurs amoureux, — auberges sordides, peuplées de buveurs, fermes plantu-\n reuses, caveaux d'alchimistes; portrait de la nature dans ses aspects les plus\n divers, depuis la mer en furie jusqu'au paisible pâturage, depuis le torrent\n envahisseur jusqu'à la rivière immobile dans le calme de ses rives plates;\nportrait de la nature vivante, bétail, chevaux, basse-cour; portrait de la nature\n morte, du gibier, des fleurs, des accessoires, de tout ce qui tombe dans l'œil\n du peintre, de tout ce qui l'entoure.\n    Tel fut le programme de l'École hollandaise, depuis le premier jour\njusqu'à son déclin.\n    Cet art était tout nouveau. Il fut très sincère : ce fut l'image extérieure,\nexacte, ressemblante, fidèle de la Hollande, sans embellissements, sans\ninterprétations. Ce fut « la manifestation des caractères essentiels d'une race\n et d'un siècle » (1).\n    Les peintres hollandais rendirent ainsi leur art populaire, car le public ne\nleur demandait pas autre chose que des ressemblances, et, d'autre part, ils\nfurent ce qu'ils devaient être, car, leurs tableaux étant des portraits, la\nressemblance était de rigueur.\n    L'idéal que poursuivent les peintres hollandais n'est donc pas de créer un\ntype conventionnel de beauté, savamment choisi, rectifié, embelli. Ce qu'ils\nveulent, ce n'est pas non plus un art qui soit un enseignement pour la foule\nou qui ait une portée philosophique. Ils considèrent que le but de l'art est de\nservir d'intermédiaire entre la Nature et les hommes. Profondément émus au\nspectacle de ce qui les entoure, ils tâchent de faire passer cette émotion dans\nle cœur de leurs compatriotes, sans l'altérer, sans rien ajouter de leur propre\nfonds.\n   De ce qui précède, on peut déduire naturellement les principaux caractères\nde l'Ecole hollandaise. C'est d'abord l'absence totale de la peinture de sujets. Un\nsujet demande à être conçu, imaginé, il exige le travail personnel du peintre,\nl'invention. Les Hollandais n'eurent guère le temps d'inventer, absorbés\nqu'ils étaient par l'imitation. Tout au plus ont-ils reproduit des scènes de la vie\nintime. Rarement ils ont dépassé l'anecdote; et quand ils abordent, par aven-\nture, la peinture d'histoire, c'est avec une insouciante naïveté et un mépris\nabsolu pour ce qu'on est convenu d'appeler la « vérité historique ».\n   De plus, la peinture hollandaise est extérieure : elle ne va pas au fond des\nchoses, elle s'arrête à la surface.\n   A part Rembrandt, aucun maître hollandais ne s'est sérieusement préoc-\ncupé de faire sentir le côté mystérieux, flottant et invisible du monde exté-\n\n\n (1) T A I N E : La Philosophie de l'art dans les   Pays-Bas.\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3166, "texte": "                   UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                    555\n\n\nrieur. L e s peintres reproduisaient ce qu'ils avaient vu, rarement ils disaient\nce qu'ils avaient senti. Ils s'effaçaient devant leur modèle a u point d e n e p a s\noser pénétrer sa vie intime. Faut-il le leur reprocher ? J e n e le crois pas : car\ns'ils avaient tenté d'être plus expressifs, ils auraient peut-être été moins\nsincères.\n  E t c'est précisément la sincérité, l'honnêteté absolue qui est la plus belle\nqualité de l'Ecole hollandaise.\n   C o m m e le dit F r o m e n t i n , « le but était d'imiter ce qui est, de faire aimer ce\nqu'on imite, d'exprimer nettement des sensations simples, vives et justes ».\nL e style avait d o n c pour loi d'être sincère, pour obligation d'être véridique.\nLes H o l l a n d a i s l'ont compris : ils sont restés en adoration devant la N a t u r e ;\nils se sont faits pour elle, humbles, naïfs, patients. Ils n'ont pas cherché leur\nidéal en dehors du vrai, du réel, mais d a n s leur marche constante vers cet\nidéal, ils ont m o n t r é des convictions si sincères, u n e émotion si profondé-\nm e n t sentie, q u e leur art en a acquis u n charme et une g r a n d e u r incompa-\nrables.\n\n                                              *\n\n\n  L e s Hollandais ont surtout excellé d a n s trois branches : le portrait, la\npeinture de genre, le paysage.\n   C o m m e n ç a n t par les maîtres du portrait, je voudrais dire d'abord ce que\nfut le plus grand de tous, REMBRANDT, et transporter le lecteur devant la\nRonde de Nuit, le plus célèbre de ses tableaux (1).\n  L a Ronde de Nuit fait sur le visiteur u n e impression énorme. Peut-être la\nréputation dont elle jouit y est-elle pour quelque chose.\n   P u i s le musée d'Amsterdam, où elle est placée, semble avoir été construit\nen vue de ce tableau. L a partie réservée aux peintures est traversée par u n\nlarge promenoir où aboutissent des petites salles médiocrement éclairées. L a\nRonde de Nuit est placée à l'un des bouts de ce promenoir dans un vaste salon\ncarré, où on l'aperçoit à une distance de 40 mètres. U n puissant éclairage la\nfait comme émerger de l'ombre qui enveloppe le reste de la galerie; déjà on\nse sent attiré, mais lorsqu'on a pénétré sous la tenture de velours noir qui fait\nconverger sur le tableau toute la lumière de la salle où il est exposé, on est\nébloui, fasciné, cloué sur place. Les toiles qui pendent aux autres murs\n— des chefs-d'œuvre pour la plupart — on n e peut les regarder : elles\nparaissent ternes, médiocres. L e spectateur ne voit plus que la Ronde de Nuit.\nIl est absorbé tout entier par cette clarté aveuglante, qui fait croire que Rem-\n\n\n   (1) Nous avons donné, l'an passé, une reproduction de la Rondt; de Nuit de Rembrandt\n(voir l'année 1899, page 50). Nous prévenons, à cette occasion, les personnes qui n'étaient\npas abonnées à Durendal, l'an passé, que nous avons encore quelques collections com-\nplètes des années 1898 et 1899. On peut se les procurer, au prix de 10 francs chacune, en\ns'adressant à la Rédaction, rue du Grand-Cerf, 11, à Bruxelles. Les collections des\nannées antérieures a 1898 sont complètement épuisées.\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "556                               DURENDAL\n\n\nbrandt a peint avec de la lumière, et par cette apparence de la vie, plus\nsaisissante que la vie elle-même, qui fait que les personnages ont l'air de\nsortir du tableau et de marcher vers vous.\n   Rien n'est plus difficile à définir que l'impression causée par ce tableau. On\ns'écrie : « C'est lumineux, c'est vivant, c'est extraordinaire ! » C'est surtout\nextraordinaire, et je crois qu'au début on est saisi, déconcerté, plus qu'on n'est\nporté à admirer.\n   Il n'est point de tableau qui ait donné lieu à plus de discussions. On\ns'est demandé ce que le peintre a voulu représenter, si c'est bien une ronde\nde nuit, éclairée par une lumière spectrale, ou si c'est une scène de jour\nplongée dans l'ombre nocturne chère à Rembrandt. On s'est demandé ce que\nfont ces gens en armes, habillés de costumes baroques, aux altitudes\ndiverses, souvent maladroites, aux gestes avortés ou violents, les uns calmes,\nles autres débraillés.\n   Je laisse de côté ces discussions. On est d'accord aujourd'hui pour dire que\nla scène se passe en plein jour et représente une compagnie d'arquebusiers\ns'apprêtant à faire une sortie.\n  Le sujet de ce tableau était donc simple, presque banal à une époque où\nces portraits en groupe sont fréquents.\n   Rembrandt en a tiré une œuvre étrange, incompréhensible pour beaucoup\net qui a rassuré si peu ses contemporains que le tableau fut refusé par ceux\nqui l'avaient commandé. Aujourd'hui encore les critiques ne lui sont pas\népargnées. On lui reproche la lumière qui absorbe tout au détriment de la\ncoloration, le dessin imprécis, heurté, le décousu de l'ordonnance et sur-\ntout le manque de clarté.\n   Et cependant, aux yeux du gros public, la Ronde de Nuit passe toujours,\nà tort ou à raison, pour une œuvre unique, surnaturelle.\n   Et peut-être n'a-t-il pas tort, le gros public! Quant à moi je ne serais pas\néloigné d'admettre avec lui, que la Ronde de Nuit est l'expression la plus\nextraordinaire d'un des côtés du génie de Rembrandt. Ailleurs, il s'est montré\nplus fort, plus puissant ou plus contenu, suivant les cas : il a été meilleur;\njamais il n'a été davantage lui-même. Dans ce tableau s'affirment son amour\nde ce qu'on ne voit pas, sa préoccupation constante du côté caché et intérieur\nde la vie; son goût pour le merveilleux, pour le fantasque et le brillant s'y\nrévèle et l'absorbe au point de le faire sortir complètement du réel; il\nsacrifie la forme à l'expression et, pour rendre celle-ci plus intense, plus\nfrappante, il baigne tous ses personnages dans une ombre lumineuse et\nchaude, dans cette atmosphère transparente et aérienne qui n'est autre que\nle clair-obscur. Fromentin a dit que Rembrandt est l'expression définitive et\nabsolue du clair-obscur. Ajoutons que celte forme enveloppée et la plus\npittoresque du langage des peintres était la formule nécessaire du génie de\nRembrandt. C'est par l'emploi merveilleux qu'il a su faire du clair-obscur\nque Rembrandt a donné à sa Ronde de Nuit « le caractère idéal d'une vision\net qu'il a réussi à éclairer une scène vraie par une lumière qui ne l'est pas »,\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3261, "texte": "                UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                           557\n\n\nallant ainsi à l'encontie de tous les principes admis par ses contemporains\net les surpassant tous par ce quelque chose qui ne sera jamais expliqué et\nqui est le génie.\n   On me dira que tout cela est en contradiction étrange avec ce que nous\navons vu plus haut sur le caractère de l'Ecole hollandaise. Et l'on aura rai-\nson : Rembrandt est le moins hollandais des peintres de son école.\n   Prenons-le, par exemple, dans ce petit tableau du musée de La Haye,\nintitulé : Siméon au Temple, une merveille de composition et de tonalité\nchaude.\n  D'abord, rien que le choix d'un sujet biblique est en désaccord avec les\nidées de l'Ecole, les Hollandais s'étant presque toujours abstenus de la pein-\nture de sujets.\n    Mais encore, un contemporain de Rembrandt, ayant à traiter pareil sujet,\naurait, en homme épris de la chose vue, reproduit un vrai temple, l'église ou\nla synagogue du voisinage, et il aurait donné à la scène l'éclairage qu'on\ns'attend à trouver dans un édifice de ce genre en plein jour. Rembrandt a\npeint son tableau dans quelque réduit obscur où pénétrait seulement une\n mince clarté spectrale ; le décor étrange et somptueux où il fait mouvoir ses\npersonnages n'existe que dans son imagination et tout, dans ce tableau, tient\ndu surnaturel. C'est que le maître n'avait pas celte sincérité profonde qui,\nnous l'avons vu, est la marque distinctive de son école.\n    J'ai dit aussi que les Hollandais sont extérieurs dans leurs représentations\nde la vie. Ils peignent ce qu'ils voient avec un art infini, mais ils ne peignent\nrien de plus. Rembrandt ne s'attache presque jamais à l'aspect extérieur des\nchoses. Il néglige volontiers l'étude des formes et des couleurs réelles. La\nRonde de Nuit le prouve à suffisance. Ses personnages sont souvent les\n premiers venus, on les dirait parfois choisis au hasard, parmi les derniers\n rangs de la populace. Remarquez, dans ce tableau, les traits quelconques de\n la Vierge, l'expression vulgaire du vieillard Siméon, de son assistant, de\n saint Joseph et de l'Enfant Jésus. Et cependant, l'effet obtenu est admirable.\n La présence de l'Enfant-Dieu au milieu du groupe éveille chez la Vierge\n l'amour maternel, chez les deux rabbins qui se tiennent derrière elle la\n défiance sournoise, chez Siméon un sentiment de foi profonde. On pourrait\n dire que Rembrandt, lui aussi, peint ce qu'il voit, mais il voit autre chose\n que ses contemporains. Ce que son œil a saisi dans la vie c'est le côté inté-\n rieur, flottant et mystérieux, qui leur a échappé; ce qu'il devine, ce sont les\n sentiments intimes et cachés au plus profond du cœur; ce qu'il peint, c'est\n la vie de l'âme.\n     Quant à la vie réelle, celle qu'on peignait avec amour à côté de lui,\n Rembrandt n'en a fait voir le plus souvent que les apparences ; mais telle est\n l'intensité de cette vie factice, qu'il imprime à ses personnages, que presque\n toujours on est tenté de s'écrier, devant ses œuvres, qu'elles sont vivantes.\n    J'ai eu cette impression devant la Leçon d'Anatomie, œuvre de jeunesse du\n peintre, — il avait alors 26 ans, — caractéristique de sa première manière.\n  On n'y voit pas encore les violents partis-pris d'ombre et de clarté, le côté\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3369, "texte": " 558                                  DURENDAL\n\n\n fantastique, la recherche constante des effets, que nous avons r e m a r q u é s\n d a n s la Ronde de Nuit. L e dessin pêche par endroits, surtout dans le raccourci\n du cadavre; les physionomies ne sont pas encore toutes aussi fouilléesqu'elles\nle seront plus tard. Mais quelle puissante sève de vie a n i m e les auditeurs\nattentifs de la leçon du professeur Nicolas T u l p ! J a m a i s je n'oublierai l'impres-\nsion de vie que m'a faite cette œuvre où est représentée la mort, où u n corps\nmort est à l'avant-plan, en pleine lumière. L e cadavre, on l'oublie ; il disparaît,\nce mort, pour faire place aux vivants, et ceux-ci occupent à ce point l'atten-\ntion qu'il semble qu'on soit s u s p e n d u aux lèvres du professeur, qu'on soit\nmêlé à ce groupe d'élèves sérieux et graves, dont plusieurs — ceux du fond\nde la salle — plongent leurs regards dans les vôtres. Regardez-les aussi,\ndans les yeux et aux lèvres, et voyez dans ces physionomies ardentes comme\napparaissent le caractère, les aspirations, les passions de chacun de ces\nh o m m e s et, par dessus tout, ce quelque chose de profondément h u m a i n qui\nleur est c o m m u n à tous.\n    Quelques-uns sont absorbés par l'enseignement du maître, qu'ils suivent\n dans u n grand in-folio placé devant les pieds du cadavre.\n    D'autres, — et ce sont peut-être les plus vrais, — ont ce regard perdu et\n flottant si fréquent chez ceux qui contemplent au fond d'eux-mêmes u n e idée\n ou se laissent bercer par u n rêve. Ils semblent fixer avec attention u n point\ndéterminé dans l'espace; leur œil est rivé sur un détail sans importance et\ncependant ils ne le voient pas, absorbés qu'ils sont par leur vision intérieure.\n Ils sont certainement à mille lieues de la leçon du savant T u l p : ils rêvent...\nà quoi? Nous ne le saurons jamais. R e m b r a n d t l'a voulu ainsi. Son art est fait\nde mystère, comme la vie elle-même. Il ne peut et surtout ne veut pas nous\ndire tout ce qui se passe dans l'âme de ses personnages. Il nous laisse quelque\nchose à deviner comme s'il voulait aviver en n o u s le besoin de pénétrer tou-\njours davantage dans son idée.\n    Q u a n t au professeur T u l p , ce n'est pas pour lui le moment de rêver. L u i\naussi a le regard perdu dans l'espace. Mais ce qu'il y considère, c'est l'idée\nqu'il s'apprête à développer devant son auditoire. Il la voit, cette idée, se\ndétachant en lettres d'or sur le fond obscur de l'amphithéâtre. E n c o r e une\nfois, c'est la vie, avec ses alternances de clarté et de mystère, que R e m b r a n d t\na voulu représenter dans la Leçon d'Anatomie.\n   Ce tableau est donc caractéristique de son génie, parce qu'il m o n t r e le\npeintre face-à-face avec ce redoutable problème de la vie, s u b o r d o n n a n t tout\nà sa solution, s'humiliant m ê m e , à l'occasion, devant ce m o n d e extérieur, dont\nplus tard il se détournera presque toujours.\n   j ' a i dit plus haut quelle fut l'autre face de son génie. N o u s avons vu d a n s\nla Ronde de Nuit, le créateur inspiré, l'inventeur épris de merveilleux, « le\npeintre de la lumière quand même » (1) et qui n'hésite pas à tout lui sacrifier.\n  Il y a eu en effet, dans R e m b r a n d t , deux natures qui se contredisent le plus\nsouvent, deux h o m m e s toujours en lutte, qui ne se réconcilieront que vers la\n\n\n  (1) FROMENTIN, op. cit.\n"}, {"page_pdf": 669, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "                   UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                      559\n\n\nfin; il y a en lui, comme l'a si bien dit Fromentin, « u n penseur qui se plie\nmalaisément aux exigences du vrai, tandis qu'il devient inimitable lorsque\nl'obligation d'être véridique n'est pas là pour gêner sa m a i n ; u n praticien qui\nsait être magnifique q u a n d le visionnaire ne le trouble pas ».\n   Chose étrange ! Ces deux natures se sont développées simultanément et\ntoutes deux ont d o n n é naissance, dans des genres complètement différents, à\nd'impérissables chefs-d'œuvre.\n   Q u a n d l'amour du vrai l'emporte, R e m b r a n d t est u n merveilleux portrai-\ntiste et il laisse loin derrière lui ses meilleurs contemporains. On connaît son\nPortrait de vieille femme, du musée d'Amsterdam, si remarquable par la facture\ndes chairs qu'on doute si l'on a devant soi u n e peinture ou une personne\nvivante. A la vue de ce tableau, un gros Allemand, peut-être un boucher\nenrichi, s'écriait derrière moi, avec conviction : « Das ist fleisch! » (voilà\nbien de la chair) et cette r e m a r q u e , en laquelle se résumait, je suppose, la\nsomme de ses observations, est pleine de vérité.\n   D a n s ses portraits, principalement d a n s ceux du bourgmestre Six et de sa\nfemme et dans plusieurs portraits qu'il fit de lui-même (1), R e m b r a n d t est,\nq u a n d il le veut, absolument supérieur, parce qu'il unit aux plus belles qua-\nlités de l'Ecole hollandaise le fruit de l'expérience personnelle.\n    Mais, le plus souvent, il se laisse aller à sa fantaisie et alors aussi il est\ninimitable. J e n'en veux pour preuve que la Fiancée Juive du musée d'Amster-\nd a m , remarquable par sa liberté d'allure, si attrayante par la richesse du\ncoloris et par cette douceur enveloppante qui atténue l'éclat trop vif des\nétoffes, des colliers, des bijoux étincelants; ou encore, dans u n genre moins\néclatant, mais conçu dans u n e note souverainement harmonieuse, le Repas\nd'Emmaüs (2), du musée du L o u v r e : u n des chefs-d'œuvre du maître pour\nl'émotion religieuse et le sentiment d r a m a t i q u e , que F r o m e n t i n a traduits en\nu n e page admirable.\n   Ce cerveau épris de chimères atteint parfois les sommets de l'art dans ses\nvisions les plus déconcertantes. Rappelons-nous le Repos pendant la fuite en\nEgypte, du musée de L a H a y e . Cette grotte aux d é c o u p u r e s bizarres, ces\nbâtiments à moitié en ruine, cette lumière aveuglante qui sort d'un rocher, à\ndroite du tableau, pour éclairer le groupe misérable de ceux qui fuient, cet\nh o m m e , vu de dos, — leur guide sans doute, — qui se détache en masse sombre\nsur le foyer lumineux, personne n'avait vu cela avant R e m b r a n d t ; personne\nn'avait saisi le côté profondément tragique de cette scène avant lui. L'effet\nobtenu est éblouissant. T o u t , jusqu'à l'idée de ce repos p e n d a n t la fuite, con-\ncourt à d o n n e r l'impression de la fatigue accablante. C'est unecourse précipitée\ndevant un péril imminent qui a conduit les fugitifs à chercher d a n s cet antre\nu n e retraite provisoire et peu sûre. L'attitude inquiète de Joseph et de la\n\n\n   (1) Un portrait de Rembrandt, fait par lui-même, a été reproduit dans la collection de\nl'année 1899 (page 46) de Durendal.\n   (2) Voir la reproduction que nous avons donnée de ce tableau dans la collection de\nDurendal de l'année 1899, page 48.\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4023, "texte": "         560                                    DURENDAL\n\n\n         Vierge, le profil du veilleur qui semble dresser l'oreille aux bruits du dehors\n         n o u s avertissent que le danger n'est pas loin. Ce petit tableau d'un effet si\n         prodigieux est fait avec un rien : des jaunes, des bistres, des gris bleuâtres,\n         des b r u n s rehaussés de quelques ocres plus c h a u d s . L e tout a été saupoudré\n         d'une espèce de poudre dorée : et par ce c o u p d'audace, qui chez lui était u n\n         coup de maître, R e m b r a n d t a enveloppé d'air la scène entière et a fait\n         circuler partout cette lueur tamisée qui se joue dans les plus obscurs recoins.\n             D a n s les Syndics des Drapiers, R e m b r a n d t a enfin trouvé la solution du pro-\n         blème qui l'a passionné pendant toute sa vie. Il a su allier la vérité à la fiction\n                                                                           et à ce titre « il est\n                                                                           deux fois lui-même\n                                                                           dans ce tableau, qui\n                                                                           est le résumé de\n                                                                           toutes ses acquisi-\n                                                                           tions a n t é r i e u -\n                                                                           res (1) ». L e s per-\n                                                                           sonnages, les chefs\n                                                                           de la corporation\n                                                                           des drapiers d'Am-\n                                                                           sterdam, s o n t v r a i s ,\n                                                                           naturels. On sent\n                                                                           que ces bourgeois\n                                                                           cossus et graves de-\n                                                                           vaient être ainsi.\n                                                                           Les chairs sont\n                                                                           d ' u n e belle tonalité\n(Musée            d'Amsterdam)           [ (Œuvre du Rembrandt Van Rijn)   fauve, les noirs ont\n                                                                           des transparences\n                   LES SYNDICS DES DRAPIERS\n                                                                           rousses qui débor-\n         dent sur la blancheur des neiges, toute la toile resplendit et dénote une maîtrise\n         qui désormais se possède et n'a plus rien à a p p r e n d r e . Mais, en même temps,\n         ces drapiers sont comme dévorés par une flamme intérieure ; leurs yeux\n         brillent et parlent ce langage mystérieux qui était celui de R e m b r a n d t .\n         E t malgré le respect dont le maître fait preuve, cette fois, p o u r les formes\n         réelles, c'est encore la recherche de l'expression morale qui le préoccupe\n         avant tout et bien plus que la reproduction des aspects extérieurs.\n            L à est le secret de R e m b r a n d t , là est la cause de ses imperfections comme\n         le principe de sa force. R e m b r a n d t était avant tout u n idéologue, un spiri-\n         tualiste ; « sa langue était celle des idées » ; tout naturellement, il faisait parler\n         cette langue par ses personnages et, au lieu de s'effacer devant eux, il les\n         absorbait si complètement, que presque toujours il se substituait à eux et se\n         peignait lui-même, avec les inquiétudes et les passions de son âme ardente.\n\n\n\n           (1) FROMENTIN, op. cit.\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3522, "texte": "                    UXE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                   56l\n\n\n    R a r e m e n t il sut se plier aux exigences de son sujet au point de s'effacer\ndevant lui, et ses contemporains, m ê m e ceux qui l'admiraient, lui mani-\nfestèrent toujours de la défiance. Il rencontra peu d'amis sur son chemin.\nIl vivait d'ailleurs isolé, tout entier à son art, fuyant les peintres de son temps,\nqui affectaient de ne pas le connaître. Il vécut d'abord dans la p r o s p é r i t é ,\npuis d a n s la misère et, après u n e faillite où ses œuvres lurent vendues sur le\nseuil de sa porte, il dut quitter le palais fastueux où il vivait dans un luxe\noriental, pour l'échanger avec u n bouge du quartier juif d'Amsterdam.\nIl eut une femme charmante, Saskia, et ce fut « le seul rayon dans le per-\npétuel clair-obscur de sa vie ». Elle m o u r u t jeune et laissa un vide immense\ndans l'existence de R e m b r a n d t . Cependant le malheur ne put l'abattre et il\ncontinua de travailler sans relâche jusqu'à son dernier jour. Ses élèves furent\nn o m b r e u x ; il eut quelques bons imitateurs; personne ne recueillit l'étin-\ncelle de son génie.\n                                                *\n                                            *       *\n    R e m b r a n d t eut de n o m b r e u x élèves p a r m i , les peintres de genre et nous\nparlerons tantôt de quelques-uns des meilleurs. D a n s le genre du portrait, il\neut surtout deux élèves remarquables, Govaert F l i n c k e t F e r d i n a n d Bol.\n    Il y a au musée d'Amsterdam u n beau tableau de GOVAERT FLINCK : une\nCompagnie d'arbalétriers d'Amsterdam. Le g r o u p e m e n t est h e u r e u x , la couleur\nchatoyante, l'exécution large, rappelant par certains côtés celle de Van Dyck.\nQuel abîme pourtant entre R e m b r a n d t et son élève! Dans le tableau de Flinck,\non retrouve quelque chose du procédé du maître. Mais combien tout, d a n s\ncette toile correcte, est plus froid que dans la Ronde de Nuit! R e m a r q u e z cette\ncoloration d'une valeur presque uniforme r é p a n d u e sur tous les personnages,\nqui, par suite, semblent être au m ê m e p l a n . E t comprenez maintenant quel\nadmirable ressource fut pour R e m b r a n d t le clair-obscur. Comparez aussi les\nexpressions des arbalétriers de Flinck avec celles des personnages du maître.\nVoyez ces yeux qui ne disent rien, ces bouches qui toujours resteront muettes,\nces attitudes impassibles, et dites-moi qui vous d o n n e le mieux le frisson de la\nvie, l'élève peignant les choses dans leur réalité objective, ou le maître don-\nnant u n corps à ses imaginations de visionnaire?\n    FERDINAND B O L est plus profond que Flinck. Il excella dans le portrait et\nnous a laissé dans ce genre quelques morceaux vraiment rares. Son portrait\nde l'Amiral de Ruyter, au Mauritshuis, est u n e œuvre de grand caractère.\nR e m a r q u e z la physionomie énergique et calme de ce marin qui, à ses heures,\ndevait être h o m m e de cour. L a pose est noble et naturelle, le décor simple,\nle paysage du fond d'une transparence c h a r m a n t e .\n   L e portrait de Roelof Meuleneer, à Amsterdam, également par F e r d i n a n d\nBol, n e le cède en rien à celui de l'amiral. C'est une œuvre pleine de vérité,\nde vie; on se représente ainsi les bourgeois de la grande cité commerciale\nqu'était alors Amsterdam : calmes, sans autres soucis que ceux des affaires,\nconscients de leur force et légèrement vaniteux de leur prospérité, têtes\nsolides sur des corps qui n e le sont pas moins.\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3200, "texte": "562                               DURENDAL\n\n\n    Il y a à côté de la Ronde de Nuit une immense toile qui ne mesure pas moins\nde cinq mètres et demi en longueur : c'est le plus célèbre mais non le meilleur\ntableau d'un peintre qui occupe une des premières places parmi les portrai-\ntistes hollandais du XVIIe siècle : BARTHÉLEMY VAN DER HELST. Le tableau\nreprésente : un Banquet des gardes-civiques d'Amsterdam, ou, si l'on veut, les\n gardes-civiques d'Amsterdam dans l'exercice d'une de leurs fonctions\npréférées.\n    Barthélemy van der Helst fit le portrait toute sa vie durant. Les confréries\n d'arbalétriers, de régents, de gardes-civiques, les corporations d'archers, les\npersonnages officiels et ceux qui ne l'étaient pas mais passaient néanmoins\npour des personnages, tel fut le domaine où s'exerça l'activité de ce grand\npeintre.\n    Je n'apprendrai rien à personne en disant que van der Helst fut goûté des\n contemporains et qu'à leurs yeux il éclipsa Rembrandt. Avec lui, point de\n mécomptes. On était sûr, lorsqu'on lui commandait une de ces vastes compo-\n sitions, où vingt, trente personnages devaient trouver place, que tout le monde\n en aurait pour son argent, que chacun serait représenté en belle lumière, avec\n sa physionomie, son maintien et les insignes particuliers de son rang. On avait\n confiance dans cette peinture claire, précise et ressemblante.\n    Le Banquet des gardes-civiques est une de ces œuvres dont on peut dire qu'elle\n est parfaite. On n'y trouve pas une faute de dessin, pas une négligence; on\n dit souvent qu'on pourrait couper toutes les mains et toutes les têtes, les\njeter dans un panier, et qu'on ne serait point embarrassé ensuite pour restituer\n les mains et les têtes à leurs propriétaires.\n    Rien n'est plus vrai et cependant il manque à van der Helst quelque chose :\nil ne sait pas nous émouvoir. Cette belle correction nous laisse froids; quand\non a bien considéré ce tableau on retourne inévitablement à la Ronde de Nuit :\net les lumineuses effluves qui se dégagent de cette œuvre inoubliable vous\nenvahissent tout entier et vous font oublier le reste.\n    Dans le même musée, mais en dehors du terrible voisinage qui fait pâlir\nles gardes-civiques, est placée une autre œuvre de van der Helst, le Portrait de\nGérard Bicker, bourgmestre d'Amsterdam. Cette petite toile, de dimensions\nmédiocres, si vivante, d'un coloris si beau, si distingué, m'a infiniment séduit.\nJe ne crois pas que les qualités de l'Ecole hollandaise aient jamais été mieux\nappliquées.\n    Rien ne ressemble moins au talent grave, sobre, contenu de Barthélemy\nvan der Helst que le talent vivant, emporté, primesautier de FRANS HALS.\nLe premier n'exprime rien qu'il n'ait soigneusement contrôlé sur le modèle,\nle second se laisse entraîner par sa verve étonnante. Il s'emporte, il déborde,\nil donne libre cours à son besoin d'improvisation et il n'est pas de liberté qu'il\nne se permette.\n   Tandis que van der Helst communique à ses personnages cet air de vérité\ncalme dont son âme sereine était empreinte, Hals met dans tous les siens\ncette joie de vivre, cette gaieté pleine de bonhomie, qui faisait le fond de\n son caractère et que l'on a prise à tort pour de l'insouciance\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3341, "texte": "                UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                           563\n\n\n   Rappelez-vous, à Amsterdam, ce portrait que le peintre a fait de lui-même\net de sa femme, et dites-moi si cet homme joyeux et d'humeur facile pouvait\ns'astreindre à la gravité d'un van der Helst. Le bonheur intime et sans\nmélange qui régnait dans son ménage était fait pour tenter son pinceau.\nVoyez ce couple heureux : ils ne sont plus jeunes; ils sont au milieu de la\nvie; et la bonne Lysbeth écoute, avec des yeux d'espiègle, les propos de son\nmari, dont le visage est éclairé d'un rire jovial. Sans doute, ils étaient souvent\nainsi, et c'est au cours d'une de ces conversations à bâtons rompus que Frans\nHals aura saisi ses pinceaux et peint, comme en se jouant, cette merveilleuse\ntoile. Jamais peut-être il n'a été plus heureusement inspiré, plus brillant, plus\ndélicat de sentiments. Ce tableau est le reflet fidèle d'une idylle conjugale\naussi touchante que rare, à cette période de la vie.\n   A ce moment Frans Hals est presque à l'apogée de son talent. Il s'aban-\ndonne à toutes les audaces de sa verve et peint son Fou jouant de la Guitare.\nComme une lyre vibrant à tous les souffles de l'air, Frans Hals se laisse\nimpressionner par tous les aspects de la vie. Sa gamme de couleurs est si\nprodigieusement variée, qu'elle semble ne connaître point de frein.\n   Il se distingue par un œil d'une justesse admirable, par un goût exquis,\npar une sûreté de main et de facture qui ne sera plus dépassée. Et ainsi dans\nses plus exubérantes fantaisies, Frans Hals est parfois le plus heureux et le\nplus universellement apprécié.\n   C'est à Harlem qu'il faut l'étudier pour le bien connaître et se rendre\ncompte du développement de son talent. Dans la grande salle de l'Académie\nde cette ville, — pittoresque entre toutes les cités de la Hollande, — Frans\nHals est représenté par huit toiles, dont les dimensions varient entre\ndeux mètres et demi et quatre mètres. Ce sont des repas ou réunions\nd'officiers des corps d'archers, de régents ou de régentes d'hôpital. Ces\ntableaux appartiennent à tous les moments de la vie de Frans Hals et\nnous le montrent depuis ses débuts, à 32 ans, jusqu'à l'âge extrême de\n80 ans, nous faisant embrasser ainsi cinquante années d'un travail d'artiste\net nous permettant de le juger d'après ce qu'il a fait de plus important\net de meilleur.\n   J'ai remarqué tout spécialement le Repas des Officiers de Saint-Georges, le\nsecond, en ordre de date, des grands tableaux que Frans Hals peignit à\nHarlem. Le peintre a 43 ans : il est dans sa fleur. Une ordonnance\ntrès pittoresque, un magnifique jeu de draperies de soie, d'étendards\net de riches étoffes donnent à ce tableau un cachet de saine abondance et de\nvitalité, qui séduit irrésistiblement. La couleur est franche, variée, puissante\ngrâce à ses dessous grisâtres et ses harmonies noires. Comme facture, c'est\nd'une largeur, d'une élégance suprêmes. Peu de tableaux donnent une idée\naussi satisfaisante de l'extraordinaire habileté de main de Frans Hals. On\npeut dire, d'ailleurs, quand on l'a étudié à Harlem, que ce maître n'a pas\nde secrets; on l'aurait vu peindre qu'on n'en saurait pas plus long sur son\nmétier.\n   Le Portrait des Archers de Saint-Adrien est de la même année que le tableau\nprécédent. La scène se passe dans une chambre éclairée également de tous\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3574, "texte": "564                                      DURENDAL\n\n\n  côtés; il n'y est fait nul emploi de clair-obscur : de là q u e l q u e s t o n s entre les\n  tons que rien ne relie et quelque chose de moins ample, de plus sec que d a n s\n  les Officiers de Saint-Georges. E n revanche, que de morceaux délicieux d a n s\n  cette composition ! Q u e de vérité dans ces attitudes et d a n s ces physiono-\n  mies expressives et é t o n n a m m e n t individuelles !\n      F r a n s H a l s est tout entier dans ces têtes souriantes et si finement obser-\n vées qu'on ne les oublie plus. E t cependant, il fera encore mieux quelques\n années plus tard, lorsqu'il exécutera le Portrait des officiers des archers de Saint-\n  Adrieu.\n      C'est son œuvre maîtresse et la plus séduisante, la plus incomparablement\n belle. Peut-être, prises individuellement, les physionomies sont-elles moins\n  spirituelles que dans le tableau précédent. Peut-être y a-t-il moins de\n  g r a n d e u r et d'originalité que d a n s les deux derniers portraits de Régents et de\n Régentes, qu'il exécuta, d'une main déjà tremblante, à l'âge de 80 a n s . Mais\n par l'art de grouper ses p e r s o n n a g e s , par la profondeur et la chaleur des\n tons, par le choix et la délicatesse du coloris, F r a n s H a l s s'est montré ici\n  absolument supérieur.\n      D a n s les tableaux de H a r l e m , ce qu'il faut admirer surtout, c'est le tact\n  merveilleux de ce peintre. Il sait tirer parti d'un sujet banal et peu relevé,\n  et jamais il n'est exagéré ou vulgaire ; sa palette est la plus riche qui ait\n jamais existé, et cependant il harmonise ses couleurs et les oppose entre elles\n sans que jamais elles se contrarient; il sait traiter chaque chose selon son\n intérêt et sa n a t u r e propre, il d o n n e à c h a q u e détail sa valeur et n'en sacrifie\n a u c u n ; il improvise avec une audace i n c o n n u e jusqu'alors et il n'en reste\n  pas moins u n portraitiste c o n s o m m é , bien plus fin, bien plus élégant que\n  van der Helst.\n      D a n s le tableau des Régents de l'Hôpital des Vieillards n o u s apparaît un\n  F r a n s H a l s tout autre, mais non meilleur. P o u r se conformer à la gravité du\n  sujet, il entre cette fois d a n s une g a m m e nouvelle, entièrement noire, grise\n  ou b r u n e . C'est d'ailleurs u n tableau magnifique d a n s sa forte simplicité.\n' L e s figures y sont en belle lumière et le coloris est riche, malgré la sobriété\n  des tons. L'intérêt de ce tableau, c'est que le peintre a concentré tout son\n  effort sur les têtes. Celles-ci sont de toute beauté et il faut savoir gré à F r a n s\n  H a l s de ce que rien n'en distrait l'attention.\n       Ce tableau en évoque u n autre que je pourrais me dispenser de nommer,\n  car le r a p p r o c h e m e n t est trop évident entre les Régents de F r a n s H a l s et les\n  Syndics de R e m b r a n d t . U n personnage surtout, celui du centre, appelle des\n  comparaisons frappantes.\n       D a n s ces toiles, l'opposition entre les deux peintres saute aux yeux :\n   F r a n s H a l s reproduit à la perfection les traits extérieurs de la vie; R e m b r a n d t\n  recherche d a n s les physionomies leur côté invisible et mystérieux; le pre-\n   mier se livre tout entier et ne nous laisse pas grand'chose à deviner ; le\n   second se replie sur lui-même et il nous reste encore mille choses à découvrir\n   sous l'exécution extérieure.\n       F r a n s H a l s devait éblouir ses contemporains par sa merveilleuse facilité :\n   il forma de n o m b r e u x élèves mais n'eut pas d'imitateurs. Il eut mieux : il eut\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3302, "texte": "                    UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                      565\n\n\nune imitatrice d'un talent si semblable a u sien qu'on a souvent confondu ses\ntableaux avec ceux d u maître. J ' a i n o m m é JUDITH LEYSTER, l'auteur d ' u n\nexquis tableau du musée d'Amsterdam : le Portrait d'un buveur. P a r l'ampleur\net la hardiesse de l'exécution, la vigueur du\ncoloris et u n e certaine jovialité d a n s les con-\nceptions, J u d i t h Leyster se rapproche éton-\nn a m m e n t de l'auteur d u Fou iouant de la\nGuitare.\n    L o n g t e m p s , on a attribué le Fou de F r a n s\nH a l s et le Buveur de J u d i t h L e y s t e r à u n e\nseule main et cependant le Buveur d e la\ngrande artiste est reconnaissable à u n mono-\ng r a m m e que l'on peut voir à la h a u t e u r des\nyeux de ce personnage. Ce m o n o g r a m m e est\ncomposé des lettres J . L . et d'une petite\nétoile : gracieuse allusion au nom de l'artiste :\nLey-ster : (étoile conductrice).\n    Avant de quitter H a r l e m , nous devons dire\nu n m o t d ' u n autre artiste d e talent, JEAN\nDE BRAY, l'auteur de deux grands tableaux\n                                                          (Musée d'Amsterdam)         (Œuvre de Judith Leysten\nde Régents et de Régentes d'Hôpital . Après F r a n s\n Hals et dans u n e g a m m e moins c h a u d e et                            LE BUVEUR\nmoins ferme, de B r a y a peint des portraits\nsouvent admirables de vérité et de finesse. U n e heureuse distribution d e s\ngroupes, u n dessin parfait et une remarquable intensité d'expressions font\nd e ces toiles distinguées mais u n peu froides, des œuvres c h a r m a n t e s . Bien\nqu'ils soient voisins des chefs-d'œuvre de F r a n s H a l s , on regarde ces tableaux\navec plaisir et c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire.\n    Quelques mots, enfin, sur deux peintres dont j'aurais dû parler au début, parce\nqu'ils furent les promoteurs de la peinture de portraits en H o l l a n d e : Michel van\nMierevelt et T h o m a s de Keyzer. T o u s deux sont nés p e n d a n t la seconde moitié\ndu XVIe siècle, mais par leurs œuvres ils a p p a r t i e n n e n t à la g r a n d e époque.\n    MIEREVELT, dont j e me rappelle surtout un Portrait de Guillaume d'Orange, a u\nMauritshuis, fut u n peintre riche et estimé. S a peinture mince, propre, u n\npeu froide mais très ressemblante était faite p o u r plaire à son élégante clien-\ntèle ; ce fut lui qui généralisa, dans les Pays-Bas, l'habitude de se faire\nportraire. Il obtint dans ce genre un succès sans précédent et u n chroniqueur\nva jusqu'à dire qu'il aurait peint dix mille portraits.\n    DE KEYSER, dont le Portrait d'homme de La H a y e est peut être le chef-d'œuvre,\nfut supérieur à Mierevelt. Sa peinture, d'une couleur franche et vive, d'une\ntouche hardie, d'une puissance peu c o m m u n e , le judicieux emploi qu'il fait\ndu clair-obscur, l'accent de vérité qu'il sait mettre dans ses physionomies le\nplacent a u premier rang des portraitistes hollandais.\n    J ' a u r a i s voulu parler de s o n excellent contemporain Ravesteyn et de\nplusieurs autres maîtres d u portrait ; mais il me faut, à regret, abréger cette\nliste déjà longue et passer à la peinture de genre.\n   (A continuer.)                                                    P I E R R E VERHAEGEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 566, "page_fin": 573, "titre_corps": "Quo vadis", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Maurice Dullaert", "ancre_debut": "QUO VADIS", "ancre_fin": "MAURICE DULLAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 678, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1724, "texte": "QUO VADIS\n\n                AVANT de pénétrer  chez nous, la renommée de ce\n                  roman des temps néroniens avait, en un lustre,\n                 accompli presque le tour du monde civilisé.\n                  L'accueil fut partout et reste triomphal. E n\n                 vingt langues diverses l'applaudissement réflé-\n                  chi de l'élite consacra l'enthousiasme spontané\n                  des foules. Si la chronique dit vrai, l'on cher-\n                  cherait en vain le livre moderne qui dispute à\nQuo Vadis la palme du succès. Quel enfant gâté de la vogue ne\nfait four piteusement devant ce prodige : l'Amérique s'arra-\nchant, seule, mille éditions de l'épopée romanesque de H e n r y k\nSienkiewicz?\n   L a réussite assurément, si éclatante soit-elle, ne prouve point\nl'œuvre, et la popularité la plus lucrative ne saurait, sauf aux\nyeux des nigauds, passer pour le critère du génie. A côté de\nprospères négociants de lettres, que grise j u s q u ' à l'insolence une\nprovisoire fortune et que le juste avenir destine au néant, nous\nsavons qu'il se rencontre de fiers et subtils artistes que leur\nintransigeante aristocratie voue presque fatalement à la solitude,\nà l'obscurité, voire à la misère. D a n s le vaste empire de\nla Beauté, ils habitent, avec quelques fidèles qui les escortent\nd'un respect jaloux, de très lointaines provinces interdites pour\njamais à la plèbe. L a postérité les venge : elle leur apporte, à\ndéfaut du succès que distribuent les foules, cette gloire que dis-\npense éternellement la seule élite.\n\n  (1) HENRYK SIENKIEWICZ : Quo Vadis, roman des temps néroniens. Traduction de\nB. Kozakiewicz et J.-L. Janasz. Paris, éditions de la Revue Blanche.\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "                                QUO VADIS                                567\n\n\n   On ne peut se défendre, pour peu qu'on ait l'âme délicate, de\nréserver à ces hautains solitaires ce que M. de Montesquiou\nnomme des autels privilégiés. Gardons-nous, cependant, d'imiter\nle travers de certains qui, érigeant en dogme l'injustice de la\nrenommée, ne reconnaissent systématiquement le génie qu'au\nsalon des refusés. F r é q u e n t e dans les cénacles, cette puérile\naffectation, qui va chez plus d'un jusqu'à la manie, est à coup\nsûr u n e des plus curieuses variétés du snobisme. Il arrive heu-\nreusement, et ce livre en témoigne après cent autres, que le\ntalent s'achète, que la fortune magnifique de l'œuvre s'égale au\nrare mérite de l'ouvrier. Si le spectacle est moins banal qu'on ne\nle souhaite, c'est une raison de l'applaudir davantage.\n   Réjouissons-nous surtout q u a n d l'œuvre unanimement\nacclamée, bonne d'aventure a u t a n t que belle, ravit au même\ndegré, comme celle du maître polonais, l'esthète et le croyant.\nJe n'ignore pas que, tout en louant les intentions droites de\nl'auteur, quelques jansénistes de la critique, toujours les mêmes,\nse sont p u d i q u e m e n t alarmés de certaines pages de Quo Vadis,\noù s'évoque en sa réalité peu vertueuse la Rome païenne des\nCésars. A les entendre, tout ce qui est susceptible, dans l'his-\ntoire, dans la science ou dans la vie, d'étonner l'ignorance d'une\ningénue de quinze ans est matière défendue, et les contes de cet\nexcellent chanoine Schmid devraient suffire à tous nos festins\nlittéraires. T o u t leur est pierre d ' a c h o p p e m e u t et de scandale.\nSans cesse et hors de propos, ils déploient largement, devant\nleurs yeux offensés, le mouchoir de Tartuffe. Ils prétendent fer-\nmer à l'écrivain catholique le domaine entier de la passion. De\nl'homme, esprit et chair, l'art tel qu'ils le conçoivent ne peut,\nmutilant la nature, connaître que l'esprit. L a force les épouvante.\nL e u r rêve est une littérature d'eunuques.\n   Si le romancier les eût consultés, sans doute il nous eût offert,\nmalgré Tacite, un Pétrone austère de mœurs et invariablement\nhonnête en ses propos, un Néron pour demoiselles et une Poppée\nad usum Delphini. Et, dépouillée des rares peintures, si discrètes,\nsur lesquelles on l'ose chicaner et qui, impuissantes à troubler\nles âmes pures, sont essentielles à sa vérité, à sa grandeur, à\nson sens même, l'œuvre eût été détruite. Il en faut prendre son\nparti : le roman n'est pas un prêche, il porte en lui-même, comme\nun tableau, comme un marbre, son enseignement. Les faits y\n"}, {"page_pdf": 682, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2400, "texte": " 568                         DURENDAL\n\n\n parlent, non l'auteur. E t comment mettraient-ils en lumière,\n dans Quo Vadis, la beauté morale du Christianisme à son aurore,\n si, interdisant à l'artiste les effets merveilleux du contraste, on\n lui enjoint de jeter un voile o p a q u e sur l'ignominie du monde\n païen?\n    L o i n de nous associer à des vitupérations ridicules, louons\n Sienkiewicz de n'avoir pas cédé, en pénétrant dans la Rome\n néronienne, à la tentation si commune aujourd'hui de remuer\n inutilement de la boue. L e roman historique, passablement\n discrédité naguère, a retrouvé quelque vogue, on le sait, en\n ces dernières années; et l'on applaudirait volontiers à la renais-\n sance d'un genre qui, sans échapper à toute critique, offre aux\nimaginations lettrées un charme singulier. P a r malheur, la plu-\n part des romanciers qui s'y exercent n'ont prétexté l'évocation\n des siècles défunts que pour ouvrir aux curiosités perverses,\navec une complaisance qui ressemble trop à du calcul, le musée\nsecret de l'histoire. Du passé, c'est la pourriture surtout qui\nsollicite leur observation. P a s un des fumiers — et Dieu sait leur\nn o m b r e ! — où se vautra, au cours des siècles, le très lamen-\ntable pourceau h u m a i n n'a été négligé. U n e érudition et un art\nénormes ont été dépensés à ressusciter pour la joie des vicieux,\nles plus immondes priapées. On compterait sans peine, surtout\nparmi ceux qui, récemment, évoquèrent l'antiquité grecque ou\nlatine, les romans historiques qui méritent de n'être pas relé-\ngués, sous triple serrure, dans l'enfer des bibliothèques. L e\nmeilleur d'entre eux, celui qui honore le plus, chez son auteur,\nl'artiste et l'homme, le talent et la conscience, est assurément\nQuo Vadis.\n   Mais la Rome des Césars n'eut pas que des vices ; tout n'est\npoint opprobre et honte dans l'antiquité. E t je veux signaler ici\nun autre mérite de Sienkiewicz. L e souci d'opposer les tares du\npaganisme à la splendeur divine de l'Eglise naissante ne lui a\npoint fermé les yeux sur ce qu'avait créé de Beauté la civili-\nsation antique.\n   Antre de crime et de folie, la Rome néronienne, où revivait\nBabylone pire, n'en demeurait pas moins la Ville, impératrice\ndu monde. Quelle imagination ne s'enivre à lacontempler? H u i t\nsiècles prodigieux d'histoire la revêtaient de majesté. E n elle\nrespirait l'univers. Les sept collines centralisaient toute gloire,\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2481, "texte": "                                  QUO VADIS                                 569\n\n\ntoute splendeur, toute puissance. L à , résidaient la force qui\ndompte et l'esprit qui gouverne. T o u t ordre sur terre émanait\nd'elle. Quoi qu'elle fasse, infâme ou vertueuse, elle apparaît\ngigantesque. Elle ne connaît ni la mesquine vertu, ni le vice\nridicule. Des gouffres les plus profonds elle bondit aux plus\nradieux sommets. Sublime ou monstrueuse, elle reste toujours,\nafin d'étonner et d'émouvoir, tragique.\n   A l'heure où sombre dans presque toutes les consciences la\nfière vertu romaine, Rome, qui doit aux chrétiens dispersés mys-\ntérieusement dans Suburre de n'être pas vide de beauté morale,\ngarde encore, pour éblouir l'artiste, le prestige de sa beauté\nplastique. Athènes lui avait enseigné le culte des formes et\nl'élégance intellectuelle. T o u t ce qui peut orner matériellement\nla vie y était rassemblé. Son faste était fait des dépouilles d'un\nmonde. Ce n'étaient que temples de marbre, palais, théâtres,\nportiques, jardins, arcs de triomphe. U n e cohue grouillante,\npittoresque, bariolée, animait ses rues, ses carrefours, le F o r u m .\nRien n'égalait la magnificence de ces fêtes impériales où défi-\nlaient, au Palatin, des cortèges de femmes semblables à des\ndéesses, d'hommes beaux comme des statues. Quel spectacle\npour un œil sensible à la magie des couleurs, à la grâce des\nlignes!\n   Cette Rome grandiose, Sienkiewicz l'a évoquée, dans Quo Vadis,\navec un art puissant et délicat, inoubliablement. Elle y res-\nsuscite d'une telle beauté tragique et plastique qu'en dépit de\nsa t u r p i t u d e on reste fasciné. Même souillée, sa pourpre est\nauguste. U n sanctuaire profané a droit encore au respect.\n   C'est un épisode miraculeux de la vie de saint Pierre qui a\nfourni son titre au roman. Comme l'apôtre fuyait avec le jeune\nNazaire la ville inondée de sang chrétien, il rencontra sur la\nvoie Appicnne son Maître divin. Je laisse la parole au romancier\nqui raconte, en un chapitre admirable, le miracle de cette\napparition :\n   L e soleil émergea de dessous une c r o u p e de montagnes, et un spectacle\nétrange vint frapper les yeux de l'Apôtre. Il lui sembla que la sphère blonde,\nau lieu de s'élever dans les cieux, avait glissé du haut des monts et suivait le\nprofil de la route. Pierre s'arrêta et dit :\n   — T u vois cette clarté qui s'avance vers nous ?\n   — Je ne vois rien, dit Nazaire.\n   Mais Pierre abrita ses j e u x de sa main, et, après un moment :\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2587, "texte": "570                                DÜRENDAL\n\n\n   — Un homme vient vers nous dans le rayonnement du soleil.\n   Pourtant le son de pas ne parvenait point à leurs oreilles. A l'entour,\nc'était le silence absolu. Nazaire voyait seulement que dans le lointain les\narbres frissonnaient, comme agités par une main invisible, et que sur la\nplaine s'épandait, toujours plus ample, la clarté. Et il regarda l'Apôtre avec\nsurprise.\n   — Rabbi! qu'as-tu donc ? s'écria-t-il d'une voix anxieuse. Des mains de\nPierre, le bourdon avait glissé sur le chemin, ses yeux regardaient fixement\ndevant lui ; sa bouche était entr'ouverte, et son visage reflétait la stupeur,\nla joie, le ravissement... Il se jeta à genoux, les mains tendues. Et de sa\nbouche jaillit :\n   — Christ! Christ!\n   Et il s'abattit, la tête contre terre, comme s'il eût baisé des pieds invisibles.\nLongtemps le silence régna. Puis la voix du vieillard s'éleva, brisée de\nsanglots :\n   — Quo Vadis, Domine ?...\n   Et la réponse ne fut point entendue de Nazaire. Mais aux oreilles de\nl'Apôtre parvint une voix triste et douce, qui disait :\n   — Lorsque tu abandonnes mon peuple, je vais à Rome... pour qu'une\nfois encore on me crucifie.\n   L'Apôtre restait étendu sur la route, le visage dans la poussière, sans un\ngeste, sans un mot. Nazaire pensait déjà qu'il avait perdu connaissance ou\nqu'il avait expiré. Mais lui se leva enfin, reprit dans ses mains tremblantes\nson bâton de pèlerin et, sans parler, se retourna et fit face aux sept collines.\nLe jeune garçon, alors, répéta comme un écho :\n   — Quo Vadis, Domine ?\n   — A Rome, dit doucement l'Apôtre. Et il revint vers Rome.\n   Et quel titre conviendrait mieux à l'œuvre qui, en face du\nmonde païen sombrant dans la tyrannie, dans l'épicurisme, dans\nla luxure et dans la folie sanguinaire, dresse, phare éternel de\nsalut, la Croix? Cette question, que posent à l'orgueilleuse\nhumanité moderne, insurgée contre Dieu, tant d'événements\ninquiétants, Sienkiewicz la lui pose à son tour; et son livre la\nrésout en montrant l'issue logique et fatale des deux voies entre\nlesquelles les âmes de tous les temps ont à choisir.\n   L'action romanesque est simple, banale même et, si l'on con-\nsidère l'ampleur du drame colossal qui se déroule dans Quo\n Vadis, très accessoire.\n   Le tribun militaire Vinicius, neveu de Pétrone, s'est au retour\nd'une campagne épris de la plus violente passion pour une\njeune étrangère, fille de roi et otage de Rome, qu'il a vue chez\nAulus Plautius. Comme Pomponia, épouse de celui-ci, Lygie,,\nélevée dans cette vertueuse maison, est chrétienne et, prête à\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "                               OUO VADIS                             571\n\n\naimer, ne s'unira p o u r t a n t q u ' à un chrétien. Désireux de satis-\nfaire sans retard une passion que tout obstacle irrite, le subtil\nPétrone, dont le scepticisme ignore tout scrupule, imagine de\nsignaler la jeune fille à Néron, qui la réclame à ses parents\nd'adoption, pour la livrer à Vinicius. Résister à l'ordre de César,\nsi menaçant qu'il soit pour la vierge, serait vouer à la mort ses\nbienfaiteurs : après de poignants adieux, Lygie se résigne à\nsuivre les prétoriens. Du Palatin, où Vinicius ivre l'épouvante,\nau milieu d'une orgie impériale, par l'odieuse brutalité de son\ndésir, L y g i e était emmenée, le l e n d e m a i n , sous bonne escorte,\nvers la maison de son ravisseur, lorsque le fidèle et herculéen\n Ursus, chrétien lui aussi, l'arrache avec l'aide de ses coreligion-\nnaires aux esclaves de Vinicius et l'emporte dans Suburre, où\nles chrétiens lui donnent asile.\n  C e p e n d a n t le tribun, fou de colère et de désespoir, jure de\nreconquérir sa proie à tout prix et, grâce au Grec Chilon,\nretrouve sa trace. A la suite du jeune patricien, qui nous avait\nconduits, en compagnie de Pétrone, au palais de Néron, nous\npénétrons, cette fois, dans les milieux chrétiens de R o m e ; nous\nassistons aux assemblées mystérieuses des adeptes, à l'Ostrianum;\nnous écoutons les apôtres Pierre et P a u l répandre, avec l'histoire\nterrestre du Sauveur, la parole de paix. E t ce sont d'inou-\nbliables chapitres.\n    Blessé par Ursus au cours d'une t e n t a t i v e nouvelle d'enlève-\nment, Vinicius est recueilli par les protecteurs de L y g i e et\nveillé par la vierge elle-même, qui lui pardonne et qui l'aime.\nA cette révélation inouïe de la vertu chrétienne, qui rend le\nbien pour le mal, ignore la vengeance et inaugure la charité, la\nstupeur du païen d'abord est sans bornes. Peu à peu, cependant,\nson âme ravie s'ouvre à la lumière. Il se métamorphose, non\nsans trouble et sans révolte. Sa passion d'hier, qui ne poursui-\nvait en Lygie qu'une proie splendide offerte à ses sens, s'épure\nj u s q u ' à l'amour. Il convoitait; maintenant que Dieu s'est révélé,\nil aime. Ce qu'il veut de Lygie, c'est, infiniment plus belle que\n le corps, l'âme. Et c'est son âme aussi, mâle, vaillante et droite,\nqu'il lui donne.\n    Un homme nouveau surgit en Vinicius. Pétrone et son neveu,\n ne parlant plus la même langue, ont cessé de se comprendre :\n c'est d'un œil si différent qu'ils voient désormais la vie. T a n d i s\n"}, {"page_pdf": 686, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "572                         DURENDAL\n\n\nque le voluptueux dilettante, incurable aveugle de l'esprit, s'en\ntient à son idéal d'élégance sceptique, le soldat, initié par Paul\nde Tarse à la doctrine chrétienne, marche d'un pas ferme dans\nla voie où l'engagea son amour, où le pousse la grâce. Pierre lui-\nmême a béni les fiancés. Vienne la persécution sanglante,\nVinicius est prêt désormais, comme Lygie, pour tout héroïsme.\nAu seuil même du péril, il s'arme du baptême. Quand les\nmuscles herculéens du fidèle Ursus auront sauvé de la mort,\ndans l'amphithéâtre où la devait déchirer la corne d'un aurochs\nsauvage, Lygie évanouie, Vinicius lui-même, bravant en face\nNéron, surgira dans l'arène pour réclamer du peuple et obtenir\nla vie de son aimée.\n   Ce drame intense, tendre et farouche, où l'aventure indivi-\nduelle disparaît dans l'immensité des événements, met aux\nprises deux mondes, l'antique, incarné dans César tout-puissant,\net le nouveau, vagissant encore dans l'ombre de l'Ostrianum.\nLa terre n'a point vu et ne verra point de plus sublime et de\nplus pathétique spectacle que ce duel, qui dura trois siècles, du\nChrist et de Jupiter; et nul poète ne l'évoqua, je pense, depuis\nChateaubriand, avec autant de puissance que le maître polonais.\n   Tout vit dans cette œuvre touffue où l'érudition discrète, qui\nse révèle sans cesse, jamais ne s'étale. S'il arrive que la marche\ndu drame se ralentisse, ce n'est point à cause de cette manie\ndescriptive qu'engendre, chez certains, la richesse de la docu-\nmentation, mais parce que le psychologue, soucieux de montrer\nsous tous leurs aspects les types qu'il étudie, se délecte un peu\ntrop par moments à les voir agir, à les entendre disserter : avant\nde les entraîner plus vite vers la catastrophe, il prend plaisir à\nflâner un instant en leur compagnie.\n   Empruntées à l'histoire ou enfantées par l'imagination, un très\ngrand nombre de figures traversent et animent, de leur pitto-\nresque diversité, l'œuvre. Sublimes ou infâmes, élégantes ou\ngrossières, vertus cachées dans Suburre ou vices trônant au\nPalatin, celles qui ressuscitent du passé, celles qui naissent du\nrêve, toutes attestent la virtuosité de l'artiste et la perspicacité\nde l'observateur. Lygie, héroïque et charmante, qui mêle tant\nde pudeur à tant de tendresse, délicate merveille de chair\nhabitée par une âme radieuse, s'égale aux plus nobles vierges\nde l'art. Patricien sauvé de la mollesse épicurienne par la vie\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1777, "texte": "                              QUO VADIS                              573\n\n\ndes camps, Vinicius a de la vieille Rome la fougue et la rudesse,\nla droiture et l'intrépidité; les vertus qu'il ignore, il est apte à\nles c o m p r e n d r e ; vienne la grâce, il sera, au service du Christ,\nmais h u m b l e désormais, le soldat valeureux qu'il fut au ser-\nvice de Rome.\n   Mais, à côté de ces protagonistes du roman, d'autres figures\ndominent l'épopée : ce sont, incarnant le paganisme, Néron, le\npitre monstrueux, le fou lubrique et féroce; Pétrone, l'arbitre\ndes élégances, l'esthète sceptique et raffiné, qui rachète un\nincurable épicurisme par la vaillance rare de son esprit qui ne\ndésarme pas devant César. L e u r s portraits sont d'un maître.\nCeux de Pierre et de P a u l , les deux apôtres dont les figures\ninspirées se dressent, dans Quo Vadis, avec une grandeur incom-\nparable et une majesté presque s u r h u m a i n e , révèlent en outre\nl'enthousiasme profond d'un croyant.\n   Quelles fresques imposantes, vivantes et tragiques que le\nfestin chez Néron, la fête sur l'étang d'Agrippa, l'assemblée des\nchrétiens à l'Ostrianum, l'incendie de Rome, les milliers de\ntorches hurlantes illuminant les jardins de César, les chrétiens\nlivrés aux bêtes et crucifiés en foule d a n s le cirque, le martyre\ndes apôtres! L'on sort frémissant d'une telle rencontre avec le\nsublime.\n   L ' œ u v r e chante, tout entière, l'hymne qui résonna dans\nl'amphithéâtre, pour la première fois, entonné par les martyrs\nextasiés qui attendaient la dent des lions : Christus regnat. E n\nvérité, je ne crois pas que, depuis Chateaubriand, aucun écrivain\nd'imagination ait dressé, à la gloire du Christianisme, un tel\nmonument.\n                                             MAURICE      DULLAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 574, "page_fin": 587, "titre_corps": "À bord du « Tonkin »", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "A bord du Tonkin", "ancre_fin": "MAURICE OLIVAINT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 688, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 973, "texte": "A bord du \" Tonkin „\n\n\n                          I\n\n\nSaïgon disparaissait aux clartés du matin.\nA petite vapeur, le transport le « Tonkin »\nPar les méandres bleus descendait la rivière.\nEn côtoyant la plate et maussade     rizière\nEntrevue à travers les longs palétuviers\nAvec ses marabouts, ses hérons, ses pluviers,\nEt ses vautrements gris de buffles dans les flaques.\nLe navire bientôt doubla le cap     Saint-Jacques\nQui découpe son dôme en noir sur le ciel clair,\nEt, dans le champ mobile et vaste de la mer,\nOù semblaient resplendir des rayons        d'espérance.\nIl creusa comme un soc son sillon vers la France.\nCependant que le cap éloignait ses brisants,\nJe vis sur la dunette une enfant de quinze ans,\nAux grands beaux yeux d'azur, au teint blanc de créole;\n La candeur encadrait d'une auguste auréole\n Son front, d'où les cheveux coulaient en fleuve d'or.\n Elle regardait fuir, au loin, Poulo-Condor\n Dont les palmiers, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui passe,\n"}, {"page_pdf": 689, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1833, "texte": "                  A BORD DU « TONKIN »                            5v5\n\n\nBalançaient un essor de palmes dans l'espace.\nEt tout d'un coup, joyeuse, un rire dans la voix :\n« J'ai voyagé déjà sur le \" Tonkin\" trois fois,\nMonsieur; je le connais du spardeck à la cale!\nNous avons, savez-vous? une nouvelle escale :\nC'est Obock. Quel bonheur! Je veux tant voir Obock! »\nElle battit des mains. — Comme on jetait le loch,\nQui déroulait sa corde aux cent nœuds de couleuvre.\nLégère, elle courut contempler la manœuvre,\nEn faisant de la tête un signe      gracieux\n Vers une femme en deuil qui la mangeait des yeux.\nLa femme s'approcha : « C'est ma fille, dit-elle.\nChère enfant! » Une larme obscurcit sa prunelle.\n\" Voyez! qu'elle est charmante!       — Et quels airs     triomphants'.\n C'est mon aînée. — Hélas ! j'ai trois autres    enfants,\nSi faibles que l'effroi de les perdre me hante.\n Mais j'ai pu conserver celle-ci bien portante,\n Malgré nos durs séjours dans ces pays       maudits.\n Ma fille, voyez-vous, c'est tout mon paradis! »\n Des sanglots étouffés gonflèrent sa poitrine,\n Et j'appris que le père, officier de marine,\n Ayant déjà vu l'un de ses enfants       mourir,\n Pour sauver le restant brisait son avenir,\n Et, quoique jeune encor, demandait sa retraite.\n\n\n\n                              II\n\n\n Le « Tonkin » reconnut, après deux jours de traite,\n Malacca, la presqu'île au sinueux      contour,\n Et la reine des mers d'Orient,     Singapour,\n Au-dessus des palmiers dressant sa tête blanche.\n Près de Poulo-Pinang,    pour fêter le dimanche,\n La jeune fille orna son front de frêles fleurs\n Qui depuis le départ flétrissaient leurs couleurs.\n En face d'un autel appuyé sur la lisse,\n L'aumônier célébrait le divin sacrifice.\n Dans un recueillement chaste, calme et pieux,\n Longtemps elle pencha l'azur de ses doux yeux\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1758, "texte": "576                         DURENDAL\n\n\n      Dont palpitaient les cils ainsi qu'un essor d'ailes.\n      Et, l'office accompli, comme des hirondelles\n      Avaient jonché le pont de lourds vols épuisés,\n      Elle prit les oiseaux, les couvrit de baisers,\n      Et, gaiment, les lança dans l'argent du sillage.\n      Ses parents souriaient à cet      enfantillage,\n      Haussant l'épaule avec indulgence et fierté.\n      Et, conquis par sa grâce et sa naïveté,\n      Tous les cœurs respiraient un parfum           d'innocence.\n      A l'heure où la splendeur de la phosphorescence\n      Sur la robe des flots sème ses diamants,\n      Et quand mille regards d'astres clairs et charmants\n      Illuminent d'extase et d'amour le poète,\n      Elle questionna, tout d'un coup inquiète,\n      Sur un événement dont s'émouvait le bord,\n      Car le « 'Tonkin » stoppait pour immerger un mort,\n      Le préservant ainsi du suprême calice\n      D'être pris et broyé par les dents de l'hélice,\n      Et, tremblante, elle dil, les deux mains sur son cœur :\n      « Mourir en mer'. — On peut mourir ainsi ! — J'ai peur! »\n\n\n                                III\n\n\n      Or, dès le lendemain, cherchant ma jeune amie,\n      Je rencontrai son père, et j'appris  qu'endormie\n      Seulement quand le front des étoiles pâlit,\n      Un peu souffrante enfin, l'enfant gardait le lit.\n\n\n                                IV\n\n\n      Sumatra fil paraître, à l'aurore, ses côtes\n      Roses, et ses grands bois, et ses montagnes   hautes\n      Dominant un essaim gracieux d'ilots verts.\n      Le « Tonkin » double Achem, et s'élance à travers\n      L'Océan Indien, solitude infinie\n      Qui lasse de mollesse et de monotonie\n      Les heure dont le cours glisse languissamment     ;\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1777, "texte": "                 A BORD DU « TONKIN »                            577\n\nEt c'est un paresseux et très doux bercement\nDe corps et de pensée, un bercement sans trêve\nSur le rêve des flots et sur les flots du rêve.\nL'épanouissement      renaissant du soleil,\nSalué des clairons qui sonnent le réveil,\nDu bout de l'horizon ruisselle en large flamme;\nIl s'étend, il conquiert l'onde lame par lame,\nEt soudain, assaillant le navire à bâbord,\nS'épanche en radieux torrents par le sabord,\nInondant le carré de joie et de lumière;\nEt le regard mi-clos, à travers la paupière\nOù filtrent, affaiblis, les caressants      rayons,\nAu sortir du sommeil voit courir des sillons\nFauves, le long de la carène        illuminée;\nEt bientôt l'énervante et torride journée!\nL'accablement que chants, gais propos, jeux divers\n Tâchent en vain de vaincre, et le rythme du vers\nQui parfois cependant vient mordre la pensée,\nComme un coup de fouet cingle une bête lassée'.\nPuis, la mort du soleil, l'adieu teinté de sang\n Que l'immense splendeur laisse en disparaissant\nDans la tombe d'azur qui se ferme sur elle,\n Tandis que l'aumônier, droit sur la passerelle,\nPrononce à haute voix la prière du soir!\nEt la lune dressée, ainsi qu'un        ostensoir,\nEntre les astres d'or, brillants comme des cierges\n Que tendraient vers les c i e u x des mains pures de vierges!\nEt la nuit claire et douce, aux mystiques           senteurs,\n Où l'on semble oublier la vie et ses rigueurs,\nEt qu'un grain de l'épi de douleurs qu'elle égrène\n Peut germer et grandir sous la clarté sereine!\n\n\n                             V\n\n\nAinsi le temps coulait. — Chaque nouveau soleil\nRayonnait sur un jour au précédent pareil,\nComme aux flancs du navire, en fuyant par l'espace,\nLa mer apporte un flot pareil au flot qui passe.\n"}, {"page_pdf": 692, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1915, "texte": "578                            DURENDAL\n\n\n      Mais dans le monotone et tranquille décor\n      N'avait pas reparu la jeune fille encor.\n      Le père, prévenant une question prête,\n      Maintenant secouait plus tristement la tête,\n      — Souvent mieux que les mots le silence répond! —\n      La mère traversait hâtivement le pont,\n      Les yeux rouges, traînant sa famille au teint hâve,\n      Et je compris alors que le cas était grave.\n      Quel mal la consumait, la gracieuse    enfant\n      Dont naguère le cœur joyeux et triomphant\n      Venait s'épanouir sur sa lèvre rieuse?\n      C'est une chose, hélas ! sombre et mystérieuse\n      Que ce mal qui de l'ange ayant encor les yeux\n      Remplis de l'innocence inneffable des c i e u x ,\n      A l'âge où, plus ardent, le sang brûle et pétille,\n      Fait éclore la pâle et frêle jeune fille.\n      De ces doux anges-là beaucoup ne veulent pas\n      Ternir tant de blancheur aux fanges d'ici-bas,\n      Et leurs âmes d'enfant retournent,        indignées,\n      Aux sphères, de lumière et de pudeur         baignées,\n      Où fleurit, dans l'éclat immuable du jour,\n      Un immatériel et ravissant       amour.\n\n\n                                 VI\n\n\n      Et voici qu'un soleil d'allégresse se lève\n      Sur une île de fleurs, de parfums et de rêve;\n      Ceylan montre son front couronné de palmiers.\n      Sauvage et chevelu comme aux âges premiers\n      Où grondaient dans les bois des bêtes embusquées;\n      L'air s'imprègne soudain de ces odeurs       musquées\n      Dont s'enivre le souffle aux pays d'Orient ;\n      Et Colombo parait dans le matin      riant,\n      Abritant sous la paix des merveilleux       ombrages\n      Les cases des Indous et ces charmants       cottages\n      Que le confort anglais transporte en tous climats.\n      Tandis que le « Tonkin » mouille parmi les mâts\n      Qui mêlent dans l'azur leurs vergues dépouillées\n"}, {"page_pdf": 693, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2014, "texte": "                  A RORD DU « TONKIN »                          579\n\n Aux grands arbres remplis d'ailes et de feuillées,\n Pirogues et canots, s'accrochant à son flanc,\n Le couvrent d'un essaim joyeux et ruisselant\n D'Indous au corps bronzé, ceints de langoutis         roses,\n Qui, prenant sur le pont d'harmonieuses         poses,\n Avec un beau sourire offrent aux passagers\n Des perles, du santal, et ces bijoux légers\n Que les vieux Cynghalais cisèlent dans l'ivoire.\n M'étant approché d'eux, pour choisir en mémoire\n De ce port indien, quelque futile objet,\n Je vis la triste mère acheter un coffret,\n En disant à mi-voix : « Ce sera pour ma fille! »\n Et je songeai : « Pour voir ce clair soleil qui brille\n Sur la gaîté des bois et le rire des flots,\n Peut-être la malade, entr'ouvrant     les hublots,\n Dans un pénible effort un instant se redresse,\nEt sur le morne lit retombe avec détresse.\nPeut-être à son oreille arrive-t-il, ce chant\nD'ivresse et de désir, si simple et si touchant,\nCe chant de l'Indienne, innocent et frivole,\nQui, rapide et léger comme un oiseau, s'envole\nAu-dessus des manguiers berçant leur            frondaison.\nPâle martyre, hélas! quelle      comparaison\nS'impose à ton cœur pur soudain mordu            d'envie\nPour la fille aspirant à pleins poumons la vie,\nQui lance son appel vers l'amour, sans remord.\nDans cet air radieux, où plane aussi la mort! »\nEcoute, pauvre enfant, la chanson molle et douce\nQue dans les bois ombreux et tapissés de mousse\nChante la jeune Indoue en séparant de fleurs ;\nEnfant, soulève-toi sur le lit des douleurs;\nOh ! longuement regarde, et remplis ta prunelle\nDes beautés que répand la nature        éternelle!\nRegarde ces maisons si paisibles, ces nids\nQue la mer vient baiser de ses flots infinis;\nRegarde-les longtemps, ces maisons du rivage\nCachant sous l'épaisseur jalouse du feuillage\nDes vierges au front blanc, aux grands yeux, comme toi,\nMais des vierges, hélas! qui marchent sans effroi,\nLe corps droit, le port fier, et la face ravie,\n"}, {"page_pdf": 694, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2036, "texte": "580                           DURENDAL\n\n\n      Vers les riants trésors que leur offre la vie;\n      Regarde, pauvre enfant, ces beaux arbres si verts\n      Que n'a jamais flétris le souffle des hivers ;\n      Regarde ces forêts qui balancent leurs palmes\n      Harmonieusement       parmi les brises calmes,\n      Tandis que, dans l'azur, des gazouillis       d'oiseaux\n      Se fondent aux soupirs caressants des roseaux;\n      Enfant, remplis longtemps ton regard, ton oreille;\n      Regarde, écoute encor; le navire        appareille;\n      Il part, et ce qu'il laisse, hélas! derrière lui\n      Pour la dernière fois pour loi peut-être a lui !\n\n\n\n                                  VII\n\n\n      Pour la dernière fois ! — L'horrible traversée !\n      Pourtant insoucieux de la douleur bercée\n      Par les vagues en pleurs, à l'abri de ses flancs,\n      Le « Tonkin » s'avançait par les flots ruisselants\n      Dont bondissait l'écume en blanchissant          l'étrave.\n      Le malheur suspendu n'apportait nulle entrave\n      Aux travaux des marins, aux jeux des passagers\n      Qui dépensaient les jours en entretiens         légers;\n      Le soleil, se dressant aux claires sonneries,\n      Egrenait ses rayons sur les ondes fleuries;\n      El les astres brillaient dans l'immuable         azur;\n      Et tout semblait très doux, très tranquille et très pur\n      Au sein de l'éternelle et froide      Indifférente.\n      Qu'importent les douleurs d'une vierge           mourante'!\n      Elles peuvent meurtrir à volonté son corps\n      Sans que rien soit troublé dans les secrets accords,\n      Sans qu'au dôme du ciel une étoile pâlisse,\n      Et sans qu'un vaisseau perde un tour de son hélice.\n      Hélas! on n'osait plus abandonner          l'enfant.\n      Dans l'étroite cabine, en cet air étouffant\n       Que surchauffait    encor l'odeur de la machine,\n       Ses frères, fronts flétris au soleil     d'Indo-Chine,\n       Recevaient de ce front le reflet de la mort,\n       Et dans le jour blafard que versait le sabord,\n"}, {"page_pdf": 695, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1668, "texte": "                 A BORD DU          \"      TONKIN        \"         58l\n\n\nEt dans l'affaissement de leur être immobile\nLeur teint semblait plus pâle et leur corps plus débile,\nEt l'on voyait errer dans leurs pauvres grands        yeux\nCe regard triste et doux, ce regard        anxieux\nOù tremble la douleur vaguement          pressentie.\nLorsqu'elle s'arrachait à sa morne apathie,\nTragique effort de vie en ces cruels       moments,\nLa jeune fille avait d'étranges mouvements ;\nSes doigts blancs et maigris crispaient sa couverture,\nEt, dévorant des yeux la mouvante         verdure\nDes flots qui sanglotaient sur les flancs du bateau,\nElle disait : « Maman, donne-moi de celte eau'.\nQu'elle est belle et limpide! — Oh ! que j'en voudrais boire ! »\nParfois elle pressait un crucifix     d'ivoire,\nEl le baisait avec une tendre     ferveur.\nElle priait : \" Mon Dieu ! Mon unique        Sauveur!\nEn toi seul maintenant je mets mon espérance!\nOh !je veux vivre encor ! — Je veux revoir la France ! »\nEt ses yeux, agrandis par l'effroi du trépas,\nBrillaient d'une clarté qui n'est plus d'ici-bas.\n\n\n                           VIII\n\n\nNous étions à deux jours de la côte d'Afrique\nQuand l'aumônier porta le sacré viatique.\n\n\n                            IX\n\n\nC'était dans la douceur ineffable du soir.\nA l'heure où pénétra l'immense     désespoir,\nL'astre, resplendissant de sa splendeur     dernière,\nSinistrement joyeux, versa plus de lumière\nAu hublot du sabord ouvert sur le couchant.\nUn rayon calme et pur baisa le front touchant,\nPlein de rêve autrefois, désormais sans pensée.\nDe cette vierge, hélas! par la mort enlacée.\nQue ne reviendrait plus caresser nul soleil.\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2022, "texte": "582                           DURENDAL\n\n\n      Mais de ce front pâli le beau rayon vermeil\n      Brusquement    se retire, et le globe d'or sombre\n      Dans la mer qui se voile et dont s'élargit    l'ombre,\n      Et l'âme de l'enfant s'envole dans la nuit,\n      Dans la tranquille nuit que seul trouble le bruit\n      De la machine énorme aux ronflements         funèbres\n      Entraînant le navire au travers des ténèbres.\n      Et bientôt vers le ciel un chant clair s'élevait,\n      Et venait tristement s'abattre à ce chevet,\n      Un chant que des marins, étendus sur des voiles,\n      Ignorant celle mort, adressaient aux étoiles.\n\n\n\n                                   X\n\n\n      Hélas! qui n'a connu ces profondes douleurs ?\n      Qui n'a, près d'un foyer, vu la famille en pleurs,\n      Dans son adversité plus tendrement         unie,\n      Se serrer plus étroite autour d'une agonie,\n      Trouvant moins d'amertume au chagrin             abrité\n      Sous la douce chaleur de cette intimité?\n      Les larmes, que nul œil étranger ne contemple,\n      Se font au plus secret de la demeure un temple,\n       Un temple inviolable et jalousement      clos\n       Où le cœur sans contrainte exhale ses sanglots.\n       Mais de quel désespoir plus sinistre est remplie\n       L'âme qu'une pudeur rend muette et replie,\n       Craignant d'être entendue, et n'osant         s'épancher!\n       Oh ! les cris étouffés, les pleurs qu'on veut cacher,\n       De peur d'importuner       la dure  indifférence\n       Par une explosion d'indiscrète       souffrance!\n       Oh! le drame enfermé dans ce morne réduit\n       Que pousse en frémissant l'hélice par la nuit!\n        Oh ! ce groupe immobile et tragiquement         pâle\n        Agenouillant    sa plainte horrible comme un râle\n        Aux pieds de ce corps roide en ses vêtements blancs!\n        Oh! ce bruit d'océan fuyant le long des flancs\n        Du navire, ce bruit si douloureux des lames!\n        Oh! le son rauque et sourd qu'ont leurs sanglots de femmes!\n"}, {"page_pdf": 697, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1750, "texte": "                 A BORD DU « TONKIN »                       583\n\n\nAinsi la nuit terrible entière s'écoula.\nPuis, sur l'immense mer, le soleil ruissela;\nEt, triomphalement,      pour proclamer     l'aurore,\nLe clairon fit jaillir sa fanfare   sonore;\nEt voici, se croisant, les appels sur le pont,\nLe nom joyeux auquel un autre nom répond,\nLes cris aigres des coqs caquetant dans les cages,\nLe bétail qui mugit ainsi qu'en des pacages,\nLes beuglements, les voix, les rires et les chants\nRappelant la gaîté d'un réveil dans les champs.\nHélas! sur le vaisseau que la vapeur emporte\nNul clairon ne pourra réveiller cette morte\nAux traits, hier si purs, déjà décomposés\nComme par le contact d'effroyables baisers !\nOn mit, dès le matin, son corps de vierge frêle\nDans un cercueil cloué hâtivement pour elle.\nDirai-je ces deux jours d'amertume et de deuil?\nCette mère exhalant, auprès de ce cercueil,\nSans honte désormais, sa douleur insensée,\nDans la chambre de mort, qu'on entretient         glacée,\nDans l'ombre, dans le froid, tandis que le soleil,\nLe beau soleil d'Afrique, insolemment        vermeil,\nProdigue sur la mer radieuse et ravie\nSes trésors de chaleur, de lumière et de vie !\nL'épanouissement,      en haut, du grand ciel clair,\nEn haut, sur le gaillard, le rire égayant l'air ;\nEn bas, tout ce que peut contenir de silence\nEt d'effrayante nuit une douleur        immense;\nEt la rude machine, aux soupirs        haletants,\nTraînant, avec la marche implacable du temps\nDont l'heure sans arrêt dans l'éternité tombe,\nLa morte vers un sol plein d'horreur, vers la tombe !\n\n\n\n                            XI\n\n\nOh! le sol de la tombe! O sépulcre d'Obock!\nNul sourire de fleurs : rien que sable et que roc!\nFaut-il y vivre encor la morne matinée?\n"}, {"page_pdf": 698, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2137, "texte": "584                           DURENDAL\n\n\n      Au bas de la montagne aride et calcinée,\n      Voici la rade d'or où rôdent les requins,\n      Les navires ancrés, les cotres africains\n      Inclinant vers le quai, par petites bordées,\n      Le vol capricieux de leurs voiles ondées ;\n      Je revois les canots pagayes par des noirs\n      Aux corps étincelants comme de bruns          miroirs.\n      Et, Ici-bas, dans le fond, sur l'argent de la plage,\n      Les cases des colons dominant le village,\n      La blanche rue arabe, et les huiles de peaux\n      Que dressent les Gallas auprès de leurs troupeaux ;\n      Comme je la revois, l'escale     douloureuse,\n      Si désirée, hélas! et que la vierge    heureuse\n      Naguère me disait ne pas connaître encor !\n      Comme je le revois, le lugubre décor\n      Préparé pour l'horreur de la scène prochaine !\n      Lorsqu'au milieu du port l'ancre eut filé sa chaine,\n       Et lorsque fut armé le canot à vapeur,\n       La mère, qu'effondrait maintenant la torpeur,\n       Bondit sur ses deux pieds, et, comme une insensée,\n       Fit retentir un cri de lionne blessée ;\n       Elle étreignit soudain, de ses deux bras      nerveux,\n       Le cercueil, sur lequel glissèrent ses cheveux,\n       Follement répandus, si noirs et si funèbres\n       Qu'ils semblaient protéger d'un voile de ténèbres\n       Ce pauvre corps éteint qu'on voulait emporter ;\n      Puis, voyant qu'il faudrait,    trop faible pour     lutter,\n      An bout de ses' efforts, lâcher la chère    proie,\n      Un rire d'épouvante, oh ! la sinistre joie!\n      Un rire rauque et fou s'échappa de son sein.\n      Avant que l'on eût pu prévenir son dessein,\n      Tragique, elle assembla ses fils, dont la chair mate\n      Portait les désespoirs prochains comme un stigmate,\n      Autour de ce cercueil gisant dans le carré,\n      Et, le montrant du doigt à leur groupe effaré :\n        Venez voir votre sœur avant qu'on ne l'emporte!\n       Vous ne la verrez plus! — Regardez        : elle est morte !\n       Me les prendrez-vous    tous, anges du paradis? »\n       Douce et triste, la mer, de ses flots   attiédis,\n"}, {"page_pdf": 699, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "                   A BORD DU \" TONKIN                  \"     585\n\n\nCaressait mollement la coque du navire.\nTous les cœurs se gonflaient devant l'affreux    délire\nCoupé par des sanglots funèbres comme un glas,\nEt des pleurs, de ces pleurs que l'on ne retient pas.\nSilencieusement   s'écoulaient sur la joue\nDe ceux dont l'existence à toute heure se joue\nSur le tapis sanglant, comme un enjeu mesquin,\nDes soldats qui venaient de combattre au Tonkin.\nDégagé de l'angoisse à ses parois crispée,\nLe fragile cercueil glissa par la coupée,\nAvec des chocs perçus à travers la stupeur.\nUn canot, remorqué par le petit vapeur,\nL'emporta vers l'horrible escale, la dernière!\nLes passagers suivaient, dans une baleinière,\nEt, sombre, se forma, près de l'apponlement,\nLe cortège. — O sinistre et dur     cheminement\nDans ce désert baigné par le soleil torride!\nOh! le lugubre lieu, le cimetière aride,\nSans marbres, sans oiseaux, sans verdure ni fleurs!\nLe sable, qui jamais n'est arrosé de pleurs,\nSol maudit où du ciel nulle larme ne tombe,\nEst parsemé de croix qui marquent chaque tombe;\nMais ces signes, plantés sur des tertres      mouvants\nQu'effondre et que déplace un caprice des vents\nAvec un continu balancement de vagues,\nAux regards indécis offrent des tombeaux          vagues.\nQue l'on foule souvent du pied, par piété\nEnvers leur apparence arrondie à côté;\nLes bois de croix manchots, les lettres effacées\nAttestent à quel point, hélas ! sont délaissées\nLes dépouilles de ceux que le sable marin\nRecouvrit lentement de son manteau         d'airain.\nTandis qu'ils revenaient des campagnes         lointaines.\nIl allait donc, parmi les tombes     incertaines,\nCe corps frêle aux contours délicats et charmants,\nMêler ses ossements avec tant     d'ossements,\nEt l'adorable chair roulerait    éperdue\nDans cette frisonnanle et livide étendue\nQui prend, soulève et plonge au creux du même pli\n Tous ces restes épars qu'attend le même oubli ;\n"}, {"page_pdf": 700, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2137, "texte": "586                            DURENDAL\n\n\n      El si, dans quelques mois, la douleur    paternelle\n      Revenait recueillir ce qui resterait d'elle,\n      Que lui rendriez-vous, sables, mouvantes     mers,\n      Des trésors entraînés parmi vos flots amers?\n      Que ta pauvre âme, hélas! devait être oppressée\n      Par la désespérante et terrible pensée,\n      O triste père, à l'heure où, conduisant le deuil,\n      Tu vis à tout jamais s'engloutir le cercueil?\n      Il l'eût voulu cacher, la pensée accablante,\n      A celle qui, courbant son front comme une plante\n      Trop frêle que frôla le dur souffle du Nord,\n      S'abîmait près du lit qu'avait vidé la mort.\n      Mais elle dit : « Je veux voir si la pauvre amie,\n      Si ma fille est, là-bas, doucement endormie! »\n      A cette heure implacable et morne, où le soleil\n       S'écoule, en fusion, sur le brasier vermeil\n       Du sable, que jamais un nuage        n'ombrage,\n       Elle fit à son tour, avec un froid    courage,\n       Le chemin sans espoir parcouru le matin\n       Par l'étroite litière où sombre tout destin.\n       Elle vit à son tour les tombes ravagées\n       Roulant dans l'abandon des barques        naufragées,\n       Et les croix, dont le vent dispersait les morceaux,\n       Epaves qui semblaient des vergues de vaisseaux\n       Qu'emporte loin du bord la vague qui recule;\n       Le père lui montra le petit monticule,\n       El les bras noirs dressés vers le bleu firmament\n       De la croix toute neuve au nom peint fraîchement ;\n        Le simoun soulevait, sur la tombe grossière,\n        Par légers tourbillons, de fins grains de poussière\n        Dont le vol tournoyait un instant par les airs\n        Avant de disparaître au profond des déserts.\n        La pauvre femme alors effleura de sa bouche\n        Les bords déjà croulants de la fragile    couche,\n       El, tirant un coffret, — celui de Colombo! —\n       Pieuse, recueillit   le subie du   tombeau.\n       El longtemps,    bien longtemps,    la douloureuse   mère\n       Versa sur ce tombeau ses pleurs et sa prière,\n       Et tout son cœur meurtri brûlant de s'épancher,\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1468, "texte": "                  A BORD DU \" TONKIN                 \"        587\n\n\nAmère volupté dont on dut     l'arracher!\nEl la nuit répandait sur la terre son ombre\nQuand à bord du « Tonkin » rentra le couple         sombre.\nPuis le vaisseau, sortant de ce sinistre port,\nPartit, Obock en poupe et le cap sur le Nord.\n\n\n                            XII\n\n\nIl partit, reprenant la route de la France.\nC'était une nuit bleue, où planait     l'espérance.\nDans celle nuit si douce, où souriaient les c i e u x ,\nS'éveillaient à Paris des bals clairs et joyeux,\nDes bals pleins de parfums et de rose lumière,\nOù des vierges en fleur, abaissant la paupière\nPour modérer l'éclat de leurs yeux de velours,\nEcoutaient la chanson des premières amours ;\nDans cette même nuit, si molle et si       charmante,\nLà-bas, à l'Orient, dans l'Inde, mainte      amante\nGuettait, lente et furtive, un pas sous les palmiers\nOù roucoulent les cœurs ainsi que des ramiers,\nEt la fille au sein roux, frémissante et ravie,\nRespirait la santé, la volupté, la vie!\nDans celle même nuit, derrière nous, plus près,\nLe lieu lugubre et nu, sans marbres ni cyprès,\nL'immense mer de sable, arrondie et mouvante,\nRoulait sinistrement des os pleins d'épouvante,\nEt le corps délicat de la morte avait peur\nTandis qu'insoucieux,     au vol de sa vapeur,\nLe « Tonkin », sous le ciel dont scintillaient les voiles,\nContinuait sa roule aux clartés des étoiles.\n\n                                          MAURICE OLIVAINT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison09-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 588, "page_fin": 595, "titre_corps": "Au Fond des Bois", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Maurice des Ombiaux", "ancre_debut": "Au Fond des Bois", "ancre_fin": "M A U R I C E DES OMBIAUX", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 702, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1336, "texte": "Au Fond des Bois\n\n\n             LA moisson s'achevait. Les derniers chariots traînés\n                par des attelées de cinq chevaux entraient dans\n                la grande cour carrée de la ferme. Au sommet\n                de l'un d'eux, debout dans l'or des pailles, la\n                grande Aline, la mesquenne des étables, une\n                belle fille aux chairs roses, aux cheveux blonds\n                comme les épis, coiffée du grand chapeau de\n                joncs, se dressait, et, en un geste a n t i q u e , le\nbras droit étendu elle tenait le rateau de bois fixé dans les\nbottes. Sur un fond de guérets, de prairies, de bois et de ciel\nempourpré par le couchant, elle semblait être la déesse même\nde la fécondité.\n   Au moment de franchir le seuil de la porte d'entrée, elle per-\ndit l'équilibre et s'abattit en riant dans le blé aux acclamations\nde tous les moissonneurs.\n   L e char triomphal traversa la grange déjà bondée de récoltes\net entra au verger où déjà se dressaient deux ou trois meules.\n   Mais le censier et moi nous n'assistâmes point au rituel du\ndéchargement, car nous venions d'apercevoir le D a u p h i n qui\ntraversait la cour pour entrer au logis.\n   — Voilà le garde du baron, me dit le fermier, il vient pour\nme parler de la chasse. Arrive, je veux que tu fasses avec lui ton\n"}, {"page_pdf": 703, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2264, "texte": "                         AU FOND DES BOIS                         589\n\n\napprentissage sans plus tarder, car je tiens à ce que tu m'accom-\npagnes à l'ouverture prochaine et dans les grandes battues de\ncet hiver.\n    Mon compagnon et protecteur était le dernier de quatre céli-\nbataires propriétaires de la ferme. Les trois autres, ses oncles,\nqui se partageaient les travaux et qui l'avaient élevé, étaient\nmorts lui laissant la charge de soixante hectares de bonnes\nterres, dix hectares de bois et l'ancienne ferme seigneuriale. De\nleur vivant, l'un dirigeait la culture et peinait dur comme un\npremier valet, l'autre dirigeait la distillerie installée dans les\nanciennes bergeries. Il buvait à même du genièvre de grains à\nune tèle qu'il absorbait entièrement chaque après-diner. L e\ntroisième chassait et avait soigneusement initié son neveu à tous\nles secrets de l'art très noble de la vénerie. A son tour, le vieux\ng e n t i l h o m m e fermier voulait former un élève digne de lui. Je\nlui plaisais par mon espièglerie, mon adresse aux exercices du\ncorps et mon audace. Il m'avait enseigné l'équitation et comme\nj'avais profité de ses leçons de manière à justifier l'espoir qu'il\navait mis en moi, depuis longtemps il me disait :\n  — Q u a n d tu auras l'âge d'avoir un permis de chasse, je te\ndonnerai un Lefaucheux, tu feras le coup de fusil avec moi et\ntu seras mon invité chez le baron.\n   Etre son invité chez le baron! j'avais, toute fraîche dans\nl'esprit, l'histoire racontée par le plus vieux des domestiques,\nd'un hallali auquel il avait assisté dans la cour même de la\nferme. La bête traquée y était entrée, avait été acculée par les\nchiens contre le mur, sous le hangar de la machine à battre.\nUne troupe brillante en habit bleu de ciel à boutons d'or,\nencadrée de piqueurs en veste rouge suivait la meute. Les\ncors sonnaient. L e baron avait levé la main pour arrêter un\ninstant la fanfare.\n  — A vous la bête, monsieur Robert, nous l'avons forcée\nensemble, mais elle est chez vous.\n   — A vous, monsieur Gaston, avait répondu le maître, vous\nêtes chez moi.\n  Alors le baron était descendu de cheval, avait ouvert son\ngrand couteau de chasse pour le planter au cœur de la bête. Les\ncors s'étaient remis à jouer l'hallali à terre et les honneurs du\n"}, {"page_pdf": 704, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2069, "texte": "590                          DURENDAL\n\n\npied. On avait ensuite festoyé jusqu'à la nuit. P u i s la troupe\nbrillante était repartie au son atténué du cor et du trot des\nchevaux.\n   C'était l'événement le plus mémorable de toute la vie de\nl'ancien serviteur. L'admiration et le respect avec lequel il en\nparlait me faisaient rêver.\n   Aussi y avait-il pour moi l'espoir de fêtes semblables dans la\npromesse du vieux chasseur. Je n'étais pourtant pas exempt\nd'inquiétudes quant à la réalisation de ce rêve. Mon père, qui\nm e destinait aux études, ne voyait pas d'un bon œil mon ardeur\ncynégétique.\n   — Si ce goût se développe en lui, disait-il en p a r l a n t de moi,\nil ne sera plus possible d'en tirer autre chose.\n  Mais heureusement, ses objections n'avaient guère de succès\nauprès de son ami le fermier. Celui-ci, sec comme un manche\nde fouet et droit comme lui malgré ses soixante-dix ans passés,\nregardait mon père de son œil bleu clair autoritaire, auquel\npersonne ne résistait.\n   — Si tu crois que cela empêchera ton fils de suivre sa voie et\nd'être quelqu'un, fais dès à présent ton deuil de tous tes projets,\nil ne sera j a m a i s rien. S'il faut transformer les hommes en\nfemmelettes pour qu'ils deviennent quelque chose, m a l h e u r\naux prochaines générations ! U n e pareille pusillanimité de ta\npart me fait croire que tu as perdu ton ancienne énergie. F i\ndonc, mon cher, je ne te reconnais plus.\n   L a sévérité de mon père fléchissait. L a franchise de mon ami\nle désarmait et cette affection qui les unissait depuis leur\njeunesse. L e gentilhomme était l'aîné et il avait toujours con-\nservé sur mon père, depuis leurs jeunes années, l'ascendant de\nl'âge.\n   Ils transigeaient donc à mon sujet, j ' a u r a i s la permission de\nchasser chaque fois que j ' a u r a i s obtenu un bon bulletin de\nclasse. L e g e n t i l h o m m e campagnard cédait à son tour sur ce\npoint, non sans dire à son ancien camarade :\n  — J e n'ai point comme toi appris le grec, le latin et le code.\nMais n'ai-je point vécu pour cela ma vie, telle que je devais la\nvivre?\n"}, {"page_pdf": 705, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2071, "texte": "                         AU FOND DES BOIS                       591\n\n\n   Bref, mes désirs touchaient à leur réalisation. Je marchais à\ncôté de mon bon ami, en proie à u n e grosse émotion, regardant\navec une joie enthousiaste son visage parcheminé, sa courte\nmoustache blanche, son nez en bec d'aigle, son regard impé-\nrieux ombragé par d'épais sourcils.\n   Il ne paraissait point s'apercevoir de mon exaltation, ne se\ndépartant jamais des allures brusques et rudes que lui avait\ndonné une longue pratique de l'autorité. C'était un h o m m e\njuste et bon, mais féodal comme tout campagnard.\n  N o u s entrâmes dans la grande salle pleine de trophées où\nétait le g a r d e .\n   — Bonjour, D a u p h i n !\n   — E h bien, s'écria-t-il en me voyant, est-ce pour cette fois-ci,\nmonsieur Robert?\n   Il était au courant des projets du censier à mon égard et\nm'avait pris en affection à cause de cela.\n   — Oui, D a u p h i n , dit le censier. Mais voyons ce qui vous\namène. Rosalie, des verres.\n   — Je viens de la part de M. le Baron qui est aux eaux.\nIl ne peut revenir avant l'époque de la chasse et a écrit à son\nintendant qu'il s'en remettait à vous pour tous les préparatifs et\nles ordres à donner.\n  — Bien, dit le censier, nous verrons ce qu'il y a à faire.\n  — Je viens aussi pour vous dire que le sevrage commence\npour les chevreuils. Comme ils sont nombreux cette année, il\nnous faudrait bien quelques hommes en plus pour surveiller le\nbois en attendant que les chevrotins soient un peu aguerris. On\npourrait venir nous les prendre.\n  J'étais tout oreille à ce langage que je ne comprenais guère.\n  — J e vous enverrai demain le Borain, dit mon ami, et après\ndemain le Frisé. Et je dirai au bourgmestre d'ordonner aux\ngendarmes de faire quelques tournées du côté des F o n d s . Il me\nsemble que les chevreuils sont en avance cette année.\n   — Oui, il a fait bon. J'ai déjà vu quelques voies de chevro-\ntins non accompagnés de la mère.\n   — Ah ! voilà un beau début pour le jeune homme, dit le cen-\nsier en se tournant vers moi. Vous allez l'emmener, D a u p h i n ;\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2235, "texte": "592                          DURENDAL\n\n\nvous verrez bien, d'ici à demain, s'il n'y a pas une chevrette qui\nest disposée à courir en rond avec son jeune.\n   Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés :\n  — O u i , mon gaillard, tu vas faire la connaissance des bêtes\ndu bois. T u verras comment la femelle s'y prend pour sevrer son\npetit et se débarrasser de lui q u a n d elle le juge capable de subve-\nnir seul à ses besoins. C'est un spectacle curieux. Va te préparer.\n  Je ne fus pas long à m'apprêter, ce qui plut à mon vieil ami\nqui n'aimait pas les lambins. Quand un ouvrier se présentait\npour travailler à la ferme, il avait coutume, avant de l'embaucher,\nde le faire asseoir à table, à l'heure du repas. Si l'homme mettait\ntrop de temps à absorber la nourriture, le gentilhomme lui\ndisait :\n   — Je n'ai pas besoin de vous. Long mangeur, long travail-\nleur.\n   Je partis donc avec le D a u p h i n .\n   C'était un petit homme trapu et roux, au visage enluminé et\napoplectique au milieu duquel pétillaient deux petits yeux,\npleins de gaieté, de naïveté et de malice. Il était rusé comme\nles bêtes du bois dont il se plaisait à me narrer les habitudes.\nC'était un vivant traité de vénerie. Il me parlait comme des\npersonnes de sa famille et comme si je les eusse connus aussi\nbien que lui, des fauves, des noires, des rousses carnassières,\ndes puantes et du menu poil. Il m'expliquait comment on recon-\nnaissait leur âge et leur sexe à l'empreinte, aux fumées et aux\nportées. Les fumées, il me les dessinait, du bout de son bâton\ndans la poussière de la route, en formées, en trochées ou en\nplateaux.\n   N o u s arrivâmes vers la tombée du jour à la maison du garde.\nU n sentier y menait à travers des bouquets d'arbres et des\ntaillis. Elle était toute couverte de lierre. On ne voyait que les\npetites fenêtres au milieu de la verdure et la cheminée au\nsommet, dont la fumée filait droit dans l'air.\n  Après avoir mangé l'omelette, nous repartîmes avec des vivres\npour la nuit au bois. Nous fîmes un grand tour dans les ténèbres\ncompactes. Je suivais le D a u p h i n qui marchait à pas lents,\nétouffant dans la mousse le bruit de ses pas. Je le sentais écouter.\nJe connaissais à merveille toutes les voix du bois, car les bruits\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2306, "texte": "                           AU FOXD DES ROIS.                         593\n\n\nproches qui me faisaient sursauter le laissaient indifférent tant\nils lui étaient familiers. Je croyais à chaque instant voir un\nennemi se dresser devant nous, mais son calme me rassurait. Il\nentendait à de grandes distances comme les fauves. A ce qu'on\nracontait, les meilleurs des limiers n'eussent pas senti la proie\naussi bien qu'il devinait la présence du braconnier ou de la\nbête qu'il cherchait.\n   Nous marchions dans les forts parfums qui montaient de la\nterre jonchée de feuilles, de la mousse et des buissons. De temps\nen temps des étoiles apparaissaient dans l'entrelac des branches.\nNous contournâmes une clairière pour arriver à une espèce de\nhutte faite de branchages entre deux parois de rochers.\n   — Selon mes prévisions, dit le D a u p h i n , il se pourrait que\ndemain, une chevrette vint dans la clairière pour y sevrer son\npetit. T o u s les ans, il y en a quelques-unes qui viennent ici.\nElles affectionnent cet endroit. J e vais vous laisser reposer pen-\ndant que je finirai ma tournée. Où je vais, on peut toujours\nessuyer un coup de feu et cela ne vous avancerait guère. Restez\ndonc ici, couchez-vous et dormez si vous voulez, mais ne sortez\npas et faites le moins de bruit possible. Allumez votre pipe si\ncela vous fait plaisir, il n'y a rien de meilleur au bois la nuit.\nJe viendrai vous retrouver tout à l'heure. Allons, le bonsoir.\n   J e restai seul, plein d'émotion. L e silence velouté des grands\nbois m'environnait. A travers les branchages, je distinguais la\nclairière. U n e vague clarté qui bleuissait clans la profondeur en\nfaisait apparaître les hautes herbes et les buissons; les arbres,\nindécis, entremêlaient leurs ramures et je ne savais pas si ce\nn'étaient pas des n y m p h e s folâtrant à la clarté argentée de la\nlune, ou de ces blanches dames qui passent sans même fouler\nle gazon sous leurs pas.\n  U n tel bonheur sortait des choses, inconnu de moi, que je fus\nlongtemps à m'assoupir. E t le sommeil même n'interrompit\npoint cette vision.\n  J e fus réveillé par la rude main du D a u p h i n qui s'était abattue\nsur mon épaule.\n   U n jour laiteux s'étendait sur la clairière déserte. Il passait\nentre les branches, se glissait sous les feuilles et venait se jouer\nsur nos visages.\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2283, "texte": "594                            DURENDAL\n\n\n   U n matin vermeil illuminait le ciel.\n  L e D a u p h i n tira les vivres de sa carnassière, il sentait bon\ntoute la fraîcheur du bois et de la nuit et des hallicrs. E t nous\ncassâmes la croûte avec un plaisir indicible.\n   Je venais de terminer ce frugal repas lorsque mon compa-\ngnon, qui mangeait encore, dressa l'oreille.\n    — A terre et silence, murmura-t-il, la chevrette arrive.\n    N o u s nous couchâmes sur la mousse.\n    L a gracieuse bête déboucha d'un fourré et s'élança dans la\nclairière accompagnée du chevrotin plus gracieux encore. Ils\nétaient d'un fauve doré qui devenait blanc sous le corps et gris\nsur le poitrail et le col.\n    L a chevrette s'arrêta, sembla écouter si rien ne tressaillait\ndans l'alentour, elle h u m a aussi l'air pour sentir si le vent\nn'apportait pas une odeur de danger. Elle s'avançait prudem-\nment, inspectant m i n u t i e u s e m e n t l'espace découvert qu'elle\navait choisi. Tranquillisée, elle se mit à jouer avec sa progéni-\nt u r e . Elle l'excitait aux cabrioles, l'agaçait, la l u t i n a i t , se\nsauvait pour se faire suivre. L'autre la rejoignait par bonds,\npuis était de nouveau distancé. Ainsi, tout en g a m b a d a n t , ils\n parcoururent l'étendue de la clairière.\n   Q u a n d la mère eut mis à point son rejeton, elle se mit à\ncourir en rond de toute sa vitesse, suivie de près par lui. Elle\ntourna, elle tourna, rétrécissant les tours jusqu'au moment où\nle faon étourdi, enivré par ce tournoiement, chancela et se\nlaissa choir sur le sol. Elle s'approcha de lui, le lécha un\ninstant, puis s'éloigna vers la lisière du bois.\n    Je voulus me relever.\n    — N e bougez pas, me dit le D a u p h i n , ce n'est pas fini. Elle\n n'est point partie, elle a t t e n d là-bas dans ce bouquet d'arbres.\n Je vois même son museau. Elle a t t e n d le réveil du chevrotin.\n S'il pleure et l'appelle, elle reviendra, restera avec lui quelques\n jours encore et recommencera le manège que vous venez de\n voir jusqu'à ce qu'il sache se passer d'elle. A voir tous les jeux\n auxquels elle s'est livrée avant de le saouler je crois bien que ce\n n'est pas la première fois qu'elle essaye de le sevrer. Il est rare\n  cependant que cela ne réussisse pas tout de suite. Mais voilà\n  qu'il bouge.\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1541, "texte": "                          AU FOND DES DOIS                          595\n\n\n    Le chevrotin, en effet, ne tarda pas à sortir de sa torpeur, il\nse dressa, fit quelques sauts d'une exquise mignardise, regarda\nautour de lui étonné, puis se mit à brouter.\n    Au léger bruit que nous fîmes en nous remettant sur nos\nj a m b e s , il releva la tête et dressa l'oreille et partit comme une\nflèche vers le bois.\n    N o u s bûmes un grand coup à la gourde de genièvre, nous\nallumâmes la savoureuse pipe du matin et nous partîmes.\n    Nous traversâmes la clairière pour voir la trace des bêtes.\n    — C'est ainsi, me dit le garde, que nous connaissons à un\nou deux près, le nombre de jeunes chevreuils de chaque année.\nAutant de ronds a u t a n t de chevrotins, car une chevrette ne\ntournera jamais dans les traces d'une autre.\n  J'admirais la science profonde de mon compagnon, je le con-\nsidérais maintenant avec respect. Je ne m'étais jamais douté\njusque-là que ce qui était recouvert de cette tignasse rousse sut\ndes choses si mystérieuses sur les jolies bêtes du bon Dieu.\n   — Du temps que les bêtes parlaient et qu'elles comprenaient\nnotre langage, ajouta le Dauphin qui contait à ses heures, les\nchevreuils auront dû entendre, en venant butiner autour d'une\nchaumière, un soir d'hiver, à travers les volets clos, énumérer\nles moyens employés par les parents du Petit Poucet pour se\ndébarrasser de leurs enfants et ils n'auront point voulu être en\nreste vis-à-vis des hommes.\n\n                                       M A U R I C E DES OMBIAUX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 596, "page_fin": 602, "titre_corps": "L’Art religieux (Deuxième article)", "titre_sommaire": "", "signature_source": "F. 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A côté d'œuvres sérieuses, s'ali-\n                           gnaient à la cimaise des bizarreries fausses, des œuvres\n                           symboliques indéchiffrables, ou fades à l'égal de l'imagerie\n                           sulpicienne, ou d'un sens douteux, des œuvres sensuelles,\n                          vrais bibelots de boudoir, des tableaux-affiches en style\nj a p o n a i s , des ombres chatnoiiesques, toute la lyre enfin du néo-christianisme\ndescendu du Mont-Salvat, dont W a g n e r est le prophète (1). Ce qui aggrave\nle gâchis, c'est le désarroi de la critique. Où vont les admirations? Générale-\nm e n t à tout ce qui a la prétention d'être neuf, sans plus. J e ne sais quel\ncritère guide le j u g e m e n t des littérateurs qui dispensent aux artistes l'éloge\net le b l â m e . Toujours est-il qu'ils ont p e r d u de vue les conditions essentielles\nd'une œuvre d'art religieux. J e voudrais rappeler ici ces conditions, en m'inspi-\nrant du b u t que cet art doit poursuivre. L e s moyens sont contingents et\nvariables, mais l'essence de cet art m ê m e est éternel, comme le vrai chris-\n tianisme.\n\n\n  (1) Nous avons en effet accepté dans notre Salon des œuvres dont l'exécution était\nloin d'atteindre l'idéal de l'art religieux, tel que nous le concevons. Mais cela était néces-\nsaire pour atteindre le but que nous nous proposions. Nous voulions, dans un premier\nSalon, donner une idée aussi complète que possible de l'état de l'art religieux contem-\nporain avec ses qualités et ses tares.                                                H. M.\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3490, "texte": "                               L'ART RELIGIEUX                                  597\n\n   Il est essentiel de rappeler d'abord que l'œuvre d'art religieux a généra-\nlement une destination architecturale. Le retable, la fresque, la sculpture\nconcourent à un ensemble dont on ne peut raisonnablement les isoler.\nCertaines œuvres, essentiellement liées à leur destination, ne pourraient\njamais figurer en un Salon d'art. C'est en place qu'il faut les voir et les juger,\ndans leur éclairage, à leur distance, sous leur angle visuel. D'autres, conçues\net achevées dans l'atelier, et très agréables à voir, peuvent devenir insigni-\nfiantes et difformes en u n e place déterminée. C'est le cas pour bien des\nstatues qui décorent nos m o n u m e n t s .\n   A ce point de vue de l'effet d'ensemble, les sculpteurs et les peintres verriers\ndu moyen âge nous ont laissé des modèles que nous n'avons pas encore\négalés. Rien n'est impressionnant comme les statues d'apôtres, ainsi que le\nChrist m o n u m e n t a l , qui décorent le grand porche d'Amiens. Ces physiono-\nmies frustes, taillées à larges coups de ciseau, n e perdent rien à être rongées\net noircies par le temps. Elles vivent en leurs lignes essentielles, si savantes\net si expressives, malgré les mutilations. Il en est de m ê m e des personnages\ndes verrières. Quelques traits sobres, quelques ombres puissantes, admira-\nblement en place et accusées souvent par le trait noir du p l o m b , suffisent à\ndessiner u n e figure dont l'intense expression fait oublier le défaut de grâce.\n   L'art monumental exige cette étude de la simplification des formes. Sans\nconsidérer que le fini du détail se perd dans l'éloignement et que le trait,\npour porter, doit être exagéré, il est incontestable que le caractère de gran-\ndeur solennelle, propre à l'art religieux, se dégage mieux d'une interpré-\ntation très simple. P a r m i les modernes, P u v i s de Chavannes a poussé fort\nloin l'art de la synthèse des lignes. Toutefois, pour des raisons que je déve-\nlopperai plus loin, je ne puis admettre Puvis de Chavannes comme modèle\npour l'artiste chrétien. Je lui préfère F l a n d r i n , malgré le caractère déclama-\ntoire et trop conventionnel d e ses compositions. Il est vrai que Flandrin est\ntrop vieux jeu pour nos critiques m o d e r n e s . A bon droit, toutefois, ils ont\ndaigné louer les œuvres des moines de Beuron, en quoi ils ont eu raison.\nL'école de B e u r o n est d'ailleurs la seule actuelle qui procède de principes\nrationnels, s'inspire d'une foi sincère et d'un art très sérieux. Il est probable\nque les traditions léguées par son pieux et habile fondateur fructifieront\nencore dans l'avenir.\n     On ne peut assez le répéter, le but que se propose l'art religieux, c'est\n l'édification des fidèles. S'il raconte à la manière de la peinture d'histoire, ce\n n'est pas pour faire admirer le jeu des passions humaines dans les grandes\n âmes héroïques ou tragiques, moins encore pour évoquer la vision pitto-\n resque des époques disparues; c'est pour faire revivre aux yeux des chrétiens,\n lettrés ou ignorants, les actes de la vie terrestre du Sauveur et des Saints,\n objets d e notre culte, modèles de notre vie. L'art religieux est donc une\n prédication qui pénètre jusqu'à l'âme par le sens de la vue. Mais afin que ce\n langage des lignes et des couleurs atteigne toute son éloquence, il doit être\n exempt des défauts capables de l'amoindrir. Ces défauts proviennent soit de\n  l'absence, soit d'un excès d'habileté technique.\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3578, "texte": "598                                  DURENDAL\n\n\n   D'abord, il faut convenir que si la vue est choquée, d a n s u n tableau, par\nde grossières fautes de dessin, l'impression essentielle s'en dégagera diffici-\nlement. J ' a v o u e rester très froid devant les rudimentaires e n l u m i n u r e s de\ncertains de nos néo-gothiques; les traits émaciés de leurs saints, les doigts\nfuselés, les orteils laminés, les yeux chavirés ne suffisent pas à faire naître\nl'idée de la vie spirituelle. Ils dédaignent, disent-ils, la beauté corporelle,\nparce que celle-ci incite plus ou moins au péché, et que toute la beauté\nchrétienne est dans le reflet de l'âme. D'accord; mais comment voulez-vous\nque j'aperçoive ce reflet de beauté surnaturelle dans des physionomies\nirréelles. Car enfin, l'être qui sent et d o n t il faut évoquer l'âme, c'est l'homme.\nReprésentez donc des h o m m e s et non pas des chimères!\n   Que l'on ne. se réclame pas des gothiques. Ceux-ci ont cherché la correction\ndes formes ; les maîtres l'ont rencontrée souvent, et leurs œuvres les plus\ncomplètement belles sont aussi les plus correctes au point de vue de la forme.\nIls ont compris, il est vrai, que la beauté des physionomies n'est pas seule-\nment ce qu'on appelle la beauté plastique, c'est-à-dire u n certain canon\npresque architectural. Ils ont compris qu'un visage aux traits irréguliers,\nmais humains pourtant, peut devenir admirable quand il s'illumine d'un senti-\nment profond. Mais je défie tout artiste de répandre un sentiment quelconque\nsur u n e physionomie qui n'a plus rien d'humain. Des yeux qui ne voient pas,\nune b o u c h e dont les lèvres ne peuvent s'ouvrir et où l'on ne soupçonne pas\nqu'un souffle puisse passer, ne peuvent être le miroir d'une âme aimante ou\nsouffrante. D a n s ces p r é t e n d u e s images de saints, laides, borgnes et déhan-\nchées, je ne vois qu'un crayon vacillant et de la pâte de couleur r é p a n d u e .\nOù l'ait est absent, l'émotion est presque toujours nulle.\n     L'archéologie peut-elle suppléer à l'art? La question semble oiseuse, et\ncependant on fait grâce à bien des œuvres d o n t le seul mérite est de plagier\nplus ou moins adroitement des modèles anciens. L'archaïsme peut flatter la\nmanie des savants et des conservateurs de musées, mais, outre que l'édifi-\ncation des fidèles n'y trouve pas son compte, le bon goût et le bon sens en\nsont souvent oITensés. Au nom de quelle loi esthétique devrait-on, d a n s la\ndécoration d'un temple, adopter les types plastiques de son époque architec-\nturale? U n e église romane ne souffre-t-elle que des personnages passés au\nlaminoir avec des yeux en boule de loto? U n e église du quinzième siècle\nexige-t-elle impérieusement des bourgeois en pourpoint et des légionnaires\nl a n s q u e n e t s ? T o u t cela n'estqu'un engouement d'archaïsme dont on reviendra.\n     L'art religieux doit d o n c être u n art vivant et personnel. Toutefois l'artiste\ndoit éviter de distraire l'attention des fidèles par u n e ostentation inutile de\nvirtuosité. Il doit, plus qu'ailleurs, éviter la recherche, la préciosité, la décla-\nmation, le souci d u détail, du pittoresque, de la couleur, de peur d'amoindrir\nl'impression essentielle. T r o p de virtuosité conduit souvent à la sécheresse\ndu sentiment. L a poursuite de l'inédit, les sensations rares, les bizarreries où\nse complaisent tant d'artistes modernes, sont des poisons mortels pour l'art\nreligieux. Il en est de m ê m e d e la couleur locale poussée aux extrêmes.\nJ ' a d m e t s que le peintre évoque le sentiment des cieux de la J u d é e , mais u n e\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3400, "texte": "                                L'ART RELIGIEUX                                   599\n\n\nindication doit suffire. L'orientalisme outrancier n'arrive qu'à dérouter les\nfidèles, et les faire rêver de bédouins, plutôt que de choses saintes.\n    Si les artistes du moyen âge habillaient les personnages évangéliques à la\nmode de leur époque, c'était pour eux la manière la plus naturelle de se faire\nc o m p r e n d r e . Q u a n d nous les imitons, nous procédons d'un principe tout\nopposé. N o u s faisons de l'archéologie, qui est la science la moins populaire.\nP o u r imiter leur esprit, n o u s devrions transposer les scènes de l'Evangile\ndans notre milieu actuel. Faut-il louer cette tendance ? Je ne le pense pas,\ncar, par une autre voie, nous aboutirions au même effet : déconcerter les\nfidèles. Exotisme, excès de couleur locale, excès d'archéologie ou de néologie,\ntout cela est également à rejeter comme contraire au but essentiel de l'art\nreligieux.\n   Il faut rejeter aussi les procédés insolites, parti-pris plus ou moins extra-\nvagants, comme celui des tableaux-affiches de style esthétique (?), des\ngrisailles à la P u v i s d e Chavannes, ou des b r u m e s complaisantes de Carrière.\nT o u t cela n'est-il pas u n peu affaire de vogue, comme autrefois le zézaiement\ndes Incroyables? Sait-on si nos descendants n e feront pas des gorges-chaudes\nde ce fameux Calvaire de Carrière, où les snobs de la critique moderne ont\ndécouvert u n m o n d e ? Admettons encore (pure hypothèse) que cet art\ns'adresse à des raffinés, à u n e élite de voyants; en tous cas, ce n'est pas de\nl'art populaire, ni, par suite, de l'art religieux.\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n    P é n é t r o n s plus avant dans l'essence m ê m e de l'art chrétien. Ce qui le\ncaractérise, c'est son idéal surnaturel, l'idéal de l'Evangile, en bien des points\no p p o s é à l'idéal du monde païen. Ce dernier, c'est la beauté naturelle, l'har-\nmonie plastique des corps, le charme de la lumière et des ombres, la volupté\nsubtile de tout ce qui est sensible. A peine l'art a n t i q u e entrevoit-il le senti-\nment ou la passion; toujours est-il qu'il les endigue jalousement, de peur\nq u ' u n e émotion trop intense ne détruise la noble harmonie du visage. Ces\nfleurs délicates de l'âme que nous appelons pureté, candeur, innocence,\nhumilité, modestie, n'existent pas dans l'art a n t i q u e . L e sens de la souffrance\nsurtout lui fait défaut, parce que la souffrance p o u r le païen, c'est ce qu'il faut\nfuir, c'est le mal. L'art antique est donc incapable d'éveiller le sentiment le\nplus cher à nos âmes chrétiennes : la compassion. Si le théâtre grec inspire la\nterreur, celle-ci provient de la crainte des dieux et du sombre destin. Mais\nl'amour des hommes, source de la divine compassion, est un sentiment\ninconnu des anciens. Au reste, dans leurs œuvres plastiques il semble qu'ils\ns'efforcent d'échapper à cette terrible malédiction du malheur qui pèse sur\nl'humanité, pour se réfugier dans u n idéal de jouissance élyséenne.\n   L'Evangile nous a révélé le sens de la souffrance, et l'a fait aimer, parce\nque c'est l'expiation, le pardon, la ressemblance surtout du Divin Crucifié,\nmort d'amour pour nous. D a n s les âmes m o d e r n e s , chrétiennes après tout,\nm ê m e sans le savoir, l'amour des vertus évangéliques, des vertus humbles et\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3216, "texte": "600                              DURENDAL\n\n\npures, l'amour de la souffrance aussi a survécu souvent aux ruines de la foi,\nsinon pour elles-mêmes, au moins comme attitude. Toutefois, en dehors des\ncroyances chrétiennes cet amour n'a point de racines, et dans le retour actuel\nvers l'idéal païen, qui se manifeste en littérature et en art, l'humilité, la\nchasteté, l'amour de la souffrance n'ont plus de place.\n   Or, Puvis de Chavannes me semble entraîné dans ce courant de néo-paga-\nnisme, c'est pourquoi je ne puis l'admettre comme modèle d'art religieux. Je\nne veux point contester ses admirables qualités d'artiste; j'accepte encore son\ninstinctive répulsion pour tout ce qui est bas et animal. C'est le Platon peut-\nêtre de l'art moderne, mais c'est néanmoins un païen. Puvis de Chavannes est\nl'artiste de la forme subtilement belle et harmonieuse, des nudités qu'en un\nlangage trop complaisant on nomme chastes, de la quintessence enfin des\nchoses de la nature et des sens, transposées en rêves presque irréels. Mais\nenfin, tout, chez lui, procède de la forme; l'âme humaine n'est que le souffle\nqui anime ces beaux corps; pas d'émotion poignante, nul drame, rien qu'une\nparfaite eurythmie de gestes.\n   Puvis de Chavannes a laissé peu d'oeuvres religieuses, si l'on excepte son\nhistoire légendaire de sainte Geneviève. Mais supposons-le aux prises avec\nun sujet essentiellement chrétien, par exemple la représentation du ciel.\nDans un paysage aux grandes lignes reposées, il aurait groupé des ombres\nheureuses, en des attitudes d'une savante simplicité, drapées de péplums\nantiques qui laissent deviner la nudité des corps. Nulle expression, si ce\nn'est celle d'une sereine placidité, comme le sourire qui erre aux lèvres des\ndéesses. Une douce clarté lunaire s'épandrait sur les groupes et baignerait le\npaysage. Ce serait un rêve délicieux de félicité, mais de félicité naturelle, de\nvolupté subtile et charmante, plutôt un Elysée païen que le séjour des saints.\n   Voyons maintenant comment l'Angelico conçoit la même scène. Sur un\ntrône d'or, le Christ rayonne dans sa gloire; il pose le diadème au front de la\nreine des cieux, Marie, sa mère très pure. Autour du trône se pressent en\nthéories profondes les anges et les saints. Leur visage est enflammé d'amour\nsurnaturel. Tout l'intérêt du tableau est dans l'expression de ces regards et de\nces sourires, de ces yeux qui ont pleuré autrefois, et qui s'emplissent mainte-\nnant d'une joie immortelle. Le ciel se hérisse d'instruments de torture ; chaque\nmartyr brandit l'arme qui l'a fait souffrir; saint Pierre porte sa croix ignomi-\nnieuse, saint Paul le glaive, saint Jude la scie, saint Laurent le gril de feu,\nsainte Catherine la roue aux dents farouches, sainte Appoline les tenailles. Le\nChrist lui-même montre à tous les plaies dont les hommes ont foré sa chair.\nTout cela clame les combats d'autrefois, le triomphe dans la mort. On croit\nentendre retentir encore l'inexorable marteau de la souffrance qui façonna à\ngrands coups les pierres vivantes dont la Jérusalem céleste est bâtie. Car ainsi\n chante l'hymne du bréviaire :\n\n                 Cœlestis Urbs Jérusalem,\n                 Beata pacis visio,\n                 Quœ celsa de vivenlibus\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": "                  Saxis ad astra tolleris...\n                  Scalpri sulubris iclibus\n                  El tunsione plurima\n                  Fabri polila malleo\n                  Hanc saxa molem construunt,\n                  Aptisque juneta nexibus\n                  Locantur in fastigio.\n\n   Quelle grandeur dans ce symbolisme, et comme cette peinture du ciel\nincite le chrétien, encore engagé dans les combats terrestres, à mériter un\njour sa part du triomphe ! N'oublions pas cette autre strophe du même hymne,\noù éclate le symbole essentiel en lequel la théologie catholique personnifie\nl'Eglise triomphante comme l'Epouse du Christ :\n\n                  () sorte nupta prospera,\n                  Dotata Patris gloria,\n                  Respersa sponsi gratia,\n                  Regina formosissima,\n                  Christo jugata Principi,\n                  Cœli corusca Civitus !\n\n   Ainsi donc ces ardeurs qui illuminent le visage des élus, ces regards exta-\ntiques qui boivent la félicité dans la contemplation du Christ, c'est une seule\net même flamme, un seul amour, et le plus grand de tous, l'amour de l'Epoux\net de l'Epouse. Quelle distance, grand Dieu, de cette espèce de Nirwana\nsomnolent où glissent les ombres élyséennes, au grand ciel de Dieu, embrasé\nd'amour divin ! Et je conçois que l'Angelico n'a pas eu assez de toutes les\nrutilances de sa palette, de tous les feux de l'or, pour célébrer cette joie, cette\nfête, cette vision de paix bienheureuse, beata, pacis, visio !\n\n\n\n\n   Je ne puis mieux faire comprendre le vrai caractère de l'art chrétien qu'en\nanalysant d'incontestables chefs-d'œuvre où l'émotion atteint toute son inten-\nsité. Arrêtons-nous à l'Ensevelissement du Christ par Roger Van der Weyden\n(Uffizzi, Florence). Deux disciples soutiennent le corps raidi du Maître,\nenveloppé d'un linceul. Le regard est irrésistiblement attiré vers ce poignant\nsymbole de souffrance. La face est émouvante au suprême degré. Elle garde\nla trace des effroyables douleurs qui se sont abattues sur l'innocente victime,\napaisées maintenant dans le soleil de la mort. Marie soutient le bras de son\nFils, d'un geste de mère attendrie. Son pauvre visage, d'où la grâce est\nabsente, est empreint d'une douleur contenue et immense comme son amour;\nses yeux mi-clos ont versé leurs dernières larmes; sa bouche retombe en un\npli qui serait amer si le sourire de l'inépuisable miséricorde ne l'éclairait d'un\nrayon suprême. De l'autre côté saint Jean relève la main du Sauveur pour la\nbaiser, mais il n'ose toucher la chaire divine autrement que dans les plis du\n"}, {"page_pdf": 716, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1958, "texte": "602                                   DUREXDAL\n\n\nlinge blanc. Aux pieds de Jésus, Magdeleine est agenouillée en u n e attitude\nd'extase douloureuse. L a pécheresse repentante adore son Dieu, qui lui a\np a r d o n n é et qui l'a rachetée. Rien, ni dans les attitudes, ni dans l'expression,\nn'est outré. T o u t est contenu, sincère, profondément simple, comme le récit\névangélique. L'art n'apparaît pas, bien qu'il touche presque à la perfection.\nL'anatomie du corps divin est admirable. Chacune des mains est u n chef-\nd'œuvre. Mais on sent que cet art n'est pas de la virtuosité vaine ; chaque\nmuscle, c h a q u e ride, chaque goutte de sang est une voix qui chante la divine\nsouffrance Ce corps rigide et d é c h a r n é est visiblement peint à genoux, avec\nle suprême respect du chrétien, qui fait oublier son art, pour ne faire penser\nqu'à l'objet de son adoration.\n   Tel est l'idéal de l'art religieux : u n e prière assez éloquente p o u r faire\noublier ses propres accents, un récit assez passionnant pour que l'art du nar-\nrateur soit comme absorbé dans l'évocation du drame, u n tableau devant\nlequel le chrétien s'agenouille, tandis que monte s p o n t a n é m e n t à ses lèvres\nce soupir :\n\n                  Jesu, dulcis amor     meus,\n                   Ac s iproesens   sis accedo...\n\n\n   O peintres chrétiens, faites apparaître à mes yeux la douce présence de\nmon Jésus, non pas u n Jésus de fantaisie, lamentable fantôme d'un faux mys-\nticisme, mais le vrai Jésus, le Jésus de l'Évangile, devant lequel vingt siècles\nse sont prosternés, en qui je crois, en qui j'espère, que j'aime de toutes les\nardeurs de mon âme, et qu'il me tarde de contempler au ciel. Ouvrez les yeux :\nJésus est toujours devant vous, car il habite parmi les h o m m e s , et quand vous\nl'aurez reconnu, vous serez écœurés de l'ignoble travestissement dont nos\nesthètes l'ont affublé.\n\n                                                                     F. VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 603, "page_fin": 605, "titre_corps": "Albert Samain", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Maurice Dullaert", "ancre_debut": "Albert Samain", "ancre_fin": "MAURICE DULLAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 717, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1995, "texte": "Albert Samain\n\n\n                           U n e voix harmonieuse entre toutes s'est tue, une\n                         source exquise d'ivresse et de mélancolie vient, brus-\n                         quement, de tarir : Albert Samain est mort.\n                            Son Au Jardin de l'Infante, qui fit sensation naguère,\n                         l'imposa d'emblée au premier rang. Deux livres\n                         avaient suffi pour qu'il fût de la poésie nouvelle\n                         mieux que l'espoir, déjà l'orgueil. N u l ne contestait\n                         sa j t u n e maîtrise. 11 joignait à l'estime des plus\n                         envieux cénacles la faveur m o n d a i n e qu'attestent les\n                         lauriers officiels. La gloire prochaine lui souriait.\n                           E t le voilà soudainement disparu, repris par l'éter-\n                         nel silence. Ceux-là seuls demeureront insensibles à\n                        la tristesse poignante d'un tel départ, qui ne tressail-\nlirent jamais devant u n chef-d'œuvre : ils ne c o m p r e n n e n t point qu'à songer\ntant de beauté promise dont nous frustre la Mort, l'on se sente l'âme en deuil.\nEt leur importe-t-il que peu de stèles aient dit sur une tombe, depuis Chénier,\ndestin plus mutilé ?\n   Albert Samain avait quarante ans passés, et plus d'un s'en étonne qui, se\nrappelant ses débuts, le croyait plus jeune. L a nécessité de vivre l'avait con-\ntraint, adolescent, de quitter les humanités pour demander à un emploi de\nb a n q u e un humble gagne-pain. Des travaux peu favorables à l'éclosion d'un\ntalent poétique avaient longtemps absorbé sa jeunesse. Lentement, et seul, à\nforce de labeur, il s était complété, développé. Sa vocation impérieuse avait\ntriomphé des circonstances hostiles. Ainsi s'explique, de façon très honorable\npour lui et même touchante, la tardiveté relative de sa manifestation litté-\n raire. Il allait rattraper le temps perdu.\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3400, "texte": "604                                      DURENDAL\n\n\n     L o r s q u e sa première œuvre le désigna comme u n des mieux doués p a r m i\nles nouveaux venus de la poésie et l'un des plus habiles en son art, on nota,\ncertains avec u n e surprise joyeuse, d'autres non sans dépit, qu'il n'avait point\ncru nécessaire d'affecter des allures d'anarchiste de lettres. De même qu'aux\njours romantiques, le P a r n a s s e était en pleine insurrection. L'on bafouait les\nmaîtres sans mesure et toutes les règles sans discernement. F o i n de tous les\nj o u g s ! U n individualisme effréné sévissait. P a s u n poétereau qui n'affichât\nde ridicules prétentions de réformateur. L e verslibrisme, qui d'ailleurs eut du\nbon, puisqu'il affranchit de telles contraintes peu motivées le vers plus souple,\ntriomphait, acclamé de tous les éphèbes à crinière comme le régénérateur\nsuprême d e la poésie. A témoigner du m o i n d r e respect pour la tradition, l'on\nrisquait de passer, dans nombre de chapelles, pour u n e simple g a n a c h e .\n   Sans s'asservir plus qu'il ne sied aux conventions vieillies, Albert Samain\nrésista sagement aux engouements de l'heure. Il affirma très h a u t , par son\nvers orthodoxe et traditionnel, par son souci de la composition, que l'ordre\nest, malgré tout, u n élément de la beauté et que ce n'est point la prosodie\nfrançaise qui tue le génie. U n poète de ses amis, M. P i e r r e Quillard, disait\njustement naguère, à son propos : « La sinueuse souplesse du rythme, l'inten-\nsité de l'émotion, l'enchantement des nobles images, valent bien telles\nétranges et informes fantaisies où certains se travaillent à trouver d'indéniables\nchefs-d'œuvre. Ces poèmes seront encore beaux demain comme en ce jour,\nalors que tant de vaines gloires seront définitivement évanouies. »\n   Des influences diverses, très honorables d'ailleurs, se révèlent dans son\nœ u v r e ; celles de L e c o n t e de Lisle et de José-Maria de Heredia ; puis celles\nde Baudelaire et de Verlaine. Il a parfois la somptuosité hiératique et la\nplasticité hautaine des p r e m i e r s ; il a aussi les l a n g u e u r s , les subtilités, demi-\nteintes et sons amortis de l'auteur des Romances sans paroles ; parfois aussi, d a n s\nses débuts, et il le faut regretter, u n e sorte de perversité que b e a u c o u p de\njeunes poètes semblent avoir seule découverte d a n s les Fleurs du Mal et à\nlaquelle presque tous ceux de la génération de Samain crurent devoir\nsacrifier.\n   « Infante aux robes de parade », son âme se plaît aux songes de faste et de\ngloire, parmi les orgueilleux soirs de p o u r p r e . Réfugiée en son palais inté-\nrieur, elle y vit dédaigneuse, s'exaltant parfois un instant, mais tôt calmée\npar la conscience d'une lutte inutile, et redevenue indolente, résignée et\ndouce. L a s s e , très lasse, elle recherche l'amorti, le fané, l'éteint, les parfums\nanciens, les musiques languissantes, les a u t o m n e s et les crépuscules qu'elle\ncontemple, allongée sur des coussins.\n  Qu'il me soit permis de transcrire ici un délicieux morceau non recueilli, je\ncrois, d a n s l'œuvre de Samain et qui le caractérise, à mon sens, parfai-\ntement.\n                J'aime l'aube aux pieds nus qui se coiffe de thym,\n                Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore,\n                Et la persienne ouverte avec un bruit sonore,\n                Pour boire le vent frais qui monte du jardin,\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2685, "texte": "                               ALBERT SAMAIN                                       605\n\n\n            La grand'rue au village un dimanche matin,\n            La vache au bord de l'eau toute rose d'aurore,\n            La fille aux claires dents, la feuille humide encore,\n            Et le divin cristal d'un bel œil enfantin;\n\n            Mais je préfère une âme à l'ombre agenouillée,\n            Les grands bois à l'automne et leur odeur mouillée,\n            La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux,\n\n             La lune dans la chambre à travers les rideaux,\n             Une main pâle et douce et lente qui se pose,\n             Deux grands yeux pleins d'un feu triste; et, sur toute chose,\n\n             Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose...\n\n   O ù trouver ailleurs la grâce langoureuse et fanée de celte âme, cette inquié-\ntude et cette discrétion chuchotante? Sa muse eut aussi des heures de noble\nsérénité : tels poèmes d'Aux Flancs du Vase, le Bonheur, par exemple, et la\nMaison du Matin, l'un d'une gravité si profonde et si douce, l'autre d'une\npureté si légère et si fraîche, sont des pages parfaites. E t lisez ce Soir, que\nl'on peut dire u n chef-d'œuvre :\n\n             Le ciel comme un lac d'or pâle s'évanouit,\n             On dirait que la plaine, au loin déserte, pense;\n             Et dans l'air élargi de vide et de silence\n             S'épanche la grande âme triste de la nuit.\n\n              Pendant que ça et là brillent d'humbles lumières,\n              Les grands bœufs accouplés rentrent par les chemins ;\n              Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains,\n              Respirent le soir calme aux portes des chaumières.\n\n              Le paysage, où tinte une cloche, est plaintif\n              Et simple comme un doux tableau de primitif,\n              Où le Bon Pasteur mène un agneau blanc qui saule\n\n              Les astres au ciel noir commencent a neiger,\n              Et là-bas, immobile au sommet de la côte,\n              Rêve la silhouette antique d'un berger.\n\n   Malade depuis longtemps, le poète de ces beaux vers s'en est allé mourir\n discrètement, dans u n village p e r d u , et voici quelques jours qu'il fut enterré\n à Lille, sa ville natale. Cet a m o u r e u x de solitude et de silence s'en est allé\n avec si peu de bruit que nul ne s'en est aperçu ; ses plus chers amis n'eurent\n pas le temps, avisés trop tard, d'accourirà ses obsèques. U n tel départ mélan-\n colique et discret convenait à sa physionomie de poète. Il ajoute, pour ceux\n qui l'aimaient, u n charme de plus, triste et doux, à son souvenir.\n\n                                                                MAURICE D U L L A E R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 606, "page_fin": 608, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "nationale Paris et Bruxelles", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 720, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2108, "texte": "NOTULES\n\n\n\n    Lorsque nous recevons la Revue Générale, nous en commençons régulière-\nment la lecture par la fin. C'est là que se trouve la partie la plus intéressante\net la plus vivante de la revue. Nous voulons parler de la sagace spiri-\ntuelle, toujours si finement pensée et écrite, revue littéraire mensuelle, de\nnotre ami E u g è n e Gilbert, dont nous partageons absolument et sans réserve\nl'idéal artistique et les vues de critique littéraire.\n   Récemment nous reproduisions ici même un extrait de son magistral\narticle sur les devoirs, la responsabilité et la méthode de la critique catholique\nen matière d'art et de littérature. C'était une étude parfaite et complète de\nla question.\n   Toujours il y a u n e cueillette à faire, dans les critiques littéraires de notre\na m i . T a n t ô t c'est une balle et noble pensés, tantôt u n jugement définitif sur\nun auteur, tantôt une note suggestive à glaner. Volontiers nous proposerions\nE u g è n e Gilbert aux jeunes comme l'idéal du critique littéraire catholique.\n   Au fascicule de septembre encore, nous remarquons cette idée profondé-\nment juste :\n    « Mon Dieu, c'est presque lamentable à dire, mais il faut avouer que, sous\nle titre : Art et Foi, ou des titres analogues, des catholiques de grande valeur\nmorale et m ê m e intellectuelle, n o u s ont fréquemment livré des volumes de\nvers où le traditionnalisme et la convention artistique servaient bien mal de\nnobles pensées et des dons imaginatifs souvent précieux. »\n   Avec E u g è n e Gilbert encore nous signalons à l'attention des lettrés cette\nbelle page de Gaston Deschamps :\n    « Il s'agit de savoir si la littérature française s'enlizera dans l'érotisme bavard,\ndans la confection commerciale, dans u n rabâchage d'historiettes grivoises et\nsottes, ou si elle continuera d'être, comme autrefois, propagatrice de pensées hardies,\nservante des idées générales, messagère de gloire, de liberté et d'amour. L e moment est\nvenu, où tous ceux qui ne sont pas énervés, usés par le dilettantisme, doivent\nprendre nettement position de ce côté ou de l'autre.\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3033, "texte": "                                       NOTULES                                       607\n\n\n   » J e suis pour la sincérité contre le savoir-faire, pour l'art contre la fabri-\ncation, pour le bon ouvrage contre la camelote, pour les lettres bienfaisantes et\nconsolatrices contre les calembredaines d'alcôve et de cabinet particulier. J e sais qu'en\nparlant ainsi, je m'expose à des haines féroces. J'en ai prévu toutes les malices,\nje n ' e n redoute pas les effets et j'en revendique l'honneur. Il ne tenait qu'à\nmoi de me concilier beaucoup de sympathies, en ne rechignant point à ce\nmétier de courte échelle, qui est fort usité dans les syndicats littéraires. J'aime\nmieux rester libre et dire mon avis. N ' a y a n t jamais dépassé, envers qui que\nce soit, les limites de la critiqua permise, résolu d'ailleurs à n'abandonner\naucune parcelle de mon droit, parfaitement décidé à ne point gaspiller en\ncomplicités vulgaires ou en basses querelles un temps que je dois réserver à de\nplus nobles débats, je n'ai d'autre ambition que de défendre, à mon rang et\ndans la mesure de mes forces, la cause de la vérité, de la salubrité publique et de la\n beauté. »\n\n\n\n\n    Sons le titre : Une exposition du Livre belge, E u g è n e Demolder émet, dans\n1''ArtModerne, une idée originale que nous approuvons et dont nous souhaitons\navec lui la réalisation. Voici le résumé très condensé de l'intéressant article de\nnotre confrère :\n    « J'ai émis et développé naguère u n e idée, peut être b o n n e , auprès de quel-\nques littérateurs belges. Certains jeunes h o m m e s de lettres et quelques esthètes\nont l'intention de s'occuper de la chose : il s'agit d'une Exposition du Livre\nbelge.\n    » Bien entendu du livre belge moderne, des livres édités depuis environ\nvingt-cinq a n s . On recueillerait ,tous les livres littéraires, à dater de ceux de\nCharles De Coster et Pirmez jusqu'aux derniers. Cela serait fait impartiale-\nment et complètement, autant que possible. Ce serait intéressant de réunir et\nde condenser ainsi en u n bloc tout l'effort continu, considérable, qui a été fait\nchez nous depuis vingt ans en matière littéraire. On se rendrait compte du tra-\nvail énorme, du combat acharné pour les lettres. A côté des livres, on expose-\nrait les collections de revues, la Jeune Belgique, la Basoche, la Société nouvelle,\nl'Art jeune, l'Art Moderne, le Coq rouge, la Lutte, Durendal, la Wallonie, l'Artiste,\nMagasin littéraire, la Libre Critique, Floréal, le Spectateur catholique, le Journal des\nGens de lettres, le Thyrse. On ferait appel aux éditeurs, et certes la bibliothèque\nserait fortement et noblement fournie.\n    » Sans doute, cette exposition ne fera jaillir ni un beau vers ni une belle\nprose. L e but de l'exposition n'est pas de provoquer la création d ' œ u v r e s . L e\nbut est d'aider à faire lire des œuvres accomplies.\n    » Il faudrait exposer, pour donner du décor, tout ce qui environne le Livre\net concerne les littérateurs. Ainsi, les originaux des dessins ou des gravures\nqui ont servi aux livres belges.\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "608                                DURENDAL\n\n\n   » Et on n'y montrerait pas que des illustrations! Il pourrait être fait une\nsélection d'œuvres inspirées par la littérature, et ici nous trouverions des\nchoses nombreuses d'Amédée Lynen, Georges Lemmen, Charles Doudelet,\n Franz Melchers, Léon Dardenne, Alexandre Hanotiau.\n   « Puis il y aurait les portraits. Des physionomies de nos hommes de lettres\nont été reproduites par H . de Groux,Théo Van Ryselberghe, Lemmen, Ensor,\n De Gouve de Nuncques, Jef Lambeaux, Khnopff, Gustave-Max Stevens et\nd'autres !\n   » A cela ajoutez les caricatures, les menus de banquets, les souvenirs de\nfêtes, etc.\n   » On demandera pour les livres des bibliothèques et des meubles à Horta,\nà Lemmen, à Coppens, à Hobé, à Hankar, à Van de Velve, à Morren, à\nLimbosch... On sollicitera aussi de ces artistes des bureaux de jolis encriers,\ndes porte-plume, de belles reliures, des presse-papier, des buvards, et des\ncoupe-papier.\n     On donnera des conférences et des concerts comme à la Libre Esthétique.\n   » Et pour certains ce sera une joie, douce et triste comme les joies pro-\nfondes, de revoir ces souvenirs éparpillés partout, de revivre un instant des\nluttes, des amitiés passées, des polémiques dont l'odeur de poudre est éventée,\ndes espoirs dont on ne se souvient même plus. »\n\n                                        *\n\n   Lors de la visite du Shah de Perse à Bruxelles, l'Ecole de musique d'Ixelles\navait organisé, en l'honneur du souverain étranger, une séance de musique\nqui a parfaitement réussi, au dire des auditeurs. On y a exécuté des Chants\npersans et quelques œuvres belges dont d'aucunes sont l'œuvre de M.Thiébaut,\ndirecteur de l'école. Le Shah de Perse a vivement félicité celui-ci et les\nartistes et leur a remis à tous une médaille d'or. Parmi les artistes qui se sont\nfait remarquer, dans cette séance, il faut citer surtout Mmes Cousin, Derboven\net Weiler.\n\n                                        *\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : CAMILLE LEMONNIER : C'était l'été... (Paris,\nOllendorf). JUDITH GAUTHIER : Princesses d'amour (Paris, Ollendorf).\nH. SIENKIEWICZ : Sans dogme (Paris, Calmann-Lévy). J. BARBEY D'AURE-\nVILLY : Premier mémorandum (Paris, Lemerre). G. DESCHAMPS : La vie et\nles livres (Paris, Colin). ACHILLE SEGARD : Les voluptueux et les hommes\nd'action (Paris, Ollendorf). VILLIERS DE L'ISLE-ADAM : Isis (Librairie inter-\nnationale, Paris et Bruxelles).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 649, "texte": ""}, {"page_pdf": 650, "texte": ""}, {"page_pdf": 651, "texte": ""}, {"page_pdf": 652, "texte": ""}, {"page_pdf": 653, "texte": "          Le Chanoine J. B. Stiernet\n\n\n               UNE douloureuse nouvelle qui attristera bien des\n                 cœurs vient de nous arriver. L e chanoine Jean-\n                 Baptiste Stiernet, professeur d'histoire et de\n                 littérature à la faculté de Philosophie et lettres\n                 de l'Institut Saint-Louis, est décédé à Hérent,\n                 après une longue maladie, à l'âge de cinquante-\n                 deux ans. Les regrets causés par cette mort\n                 seront, nous n'en doutons pas un instant, una-\nnimes, chez les anciens élèves du défunt. Celui-ci vit passer,\ndurant plus de vingt années, devant sa chaire professorale nombre\nd'hommes dont les noms sont aujourd'hui connus, et qui cer-\ntainement sont redevables pour une part à son enseignement si\nélevé de la situation qu'ils occupent. T o u s , en apprenant le décès\nde celui qui, par la solidité de sa doctrine et la force de son\nesprit, contribua à les former, se sentirent péniblement atteints\ndans leurs plus nobles sentiments d'affection et de recon-\nnaissance.\n   L e chanoine J . - B . Stiernet appartenait à cette pléiade de\nprofesseurs dévoués, actifs et intelligents qui ont porté la faculté\nde philosophie et lettres de l'Institut Saint-Louis à un degré si\nélevé de science et de considération. Esprit d'une logique puis-\nsante, embrassant d'un seul coup d'œil les effets et les causes,\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "546                           DURENDAL\n\n\n\nles motifs et les mobiles, doué de cette pénétration qui permet\nde comprendre les événements en saisissant, derrière les\nprétextes apparents, les raisons profondes et si souvent spécieuses\nde la politique, sachant admirer et louer les grands caractères\ntout en signalant avec franchise les fautes et les faiblesses qui\ndéparent les plus nobles vies, il possédait à un h a u t degré les\nqualités qui font l'historien. Aussi l'on peut regretter que ses\nfonctions professorales l'aient empêché de livrer à la publicité\n un plus grand nombre de travaux; la valeur des œuvres que\n nous possédons de lui nous fait déplorer qu'il n'ait pas écrit\n davantage.\n   N o u s parlerons tantôt de ses ouvrages sur la littérature fran-\nçaise, mais, auparavant, nous aimerions à déterminer les\ncaractères de ses cours d'histoire moderne et d'histoire contem-\nporaine.\n    Ce qui nous frappe surtout quand nous lisons les œuvres de\nplusieurs historiens d'aujourd'hui, c'est le m a n q u e complet de\nméthode, l'absence de ligne directrice, de critère, permettant de\njuger à leur juste valeur les événements et les hommes. De là\nces hésitations, ces tâtonnements, ces contradictions même qu'on\npeut relever dans leurs écrits. P l u s que toute autre, l'étude de\nl'histoire requiert un esprit logique, bien pourvu des facultés\nd'abstraction et de généralisation, sachant déduire les effets des-\ncauses et remonter par induction des conséquences aux actes\nqui les produisirent. L'historien se trouve en présence d'une\nm u l t i t u d e de phénomènes, mais il n'a pas, comme le chimiste\nou le physiologue, la faculté de les soumettre à des lois d û m e n t\nétablies. L e s faits dont il s'occupe ont été déterminés par des\nvolontés libres, et ce sont ces volontés qu'il doit pénétrer. E t a n t\ndonné tel état de choses, tous les hommes se conduiront-ils de\nmême? Assurément non. Les actes seront différents, causés par\n des intentions différentes. On comprend aisément que, pour\n remonter de ces actes à ces intentions, il faille de profondes\nconnaissances psychologiques, permettant de démêler l'écheveau\n si embrouillé des idées et des faits qui parfois se contredisent.\n     C o m m e nous l'avons dit plus haut, le chanoine Stiernet était\n a b o n d a m m e n t pourvu de ces qualités maîtresses qui sont l'apa-\n nage du véritable historien. Il appliquait dans l'examen des\n questions les plus controversées une méthode dont la sûreté lui\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "                   LR CHANOINE J.-B. STIERNET                    547\n\ngarantissait d'avance l'adhésion de ses auditeurs. L'indépendance\nde ses appréciations ne connaissait pas d'égale et sa robuste\nfranchise le poussait à les émettre carrément, telles qu'il les\navait portées dans la liberté de sa conscience, sans aucun souci\ndu qu'en-dira-t-on. Aussi, malgré sa rudesse apparente, il\ngagnait facilement les cœurs, tant était grand l'attrait exercé\npar ses jugements catégoriques et persuasifs et plus encore par\nla droiture que décelaient ses actes et ses paroles.\n   Maintenant que mon souvenir se reporte vers ces années si\nproches encore où j'étais son élève, je revois chacun de ses traits,\ndans ce n i m b e mystérieux dont la mort entoure les êtres\nrespectés et chéris. Je revois ce visage rudement taillé, où se\nlisaient à la fois, par un contraste singulier, la bonté et l'ironie;\nce sourire un peu narquois qui ponctuait l'expression railleuse;\nces yeux vifs trahissant la netteté de la pensée. H a u t de taille,\nde forte carrure, portant sur de larges épaules sa tête grisonnante,\nil m'apparaît gravissant les degrés de sa chaire et captivant\nd'avance son auditoire d'un seul coup d'œil perçant et domina-\nteur. J'entends son langage un peu fruste, où chaque mot, chaque\nphrase atteignaient leur but, conduits par une intelligence tou-\njours sûre d'elle-même. Parfois, quand une idée contradictoire\nvenait le heurter, il s'animait, s'échauffait et, serrant de près\nl'adversaire, ne l'abandonnait pas sans lui avoir fait rendre les\narmes. Parfois aussi, emporté par son admiration pour quelque\ngrand h o m m e , il laissait libre cours à ses considérations parti-\nculières. Alors surtout se dévoilaient la hauteur et l'originalité\nde sa pensée. Il me souvient l'avoir entendu prononcer, sur\nNapoléon, des paroles inoubliables, qui transportèrent plusieurs\nde ses élèves dans un commun enthousiasme pour l'illustre\nempereur. Au sortir de ses cours, on se sentait réellement plus\nhomme, d'avoir assisté pendant une heure au grand spectacle\nde la vie.\n   E t pourtant, malgré toutes ces qualités si précieuses et si\nrares, l'historien, chez J . - B . Stiernet, n'était pas au-dessus du\nlittérateur. Son principal ouvrage : la Littérature française au\nXVIIe siècle, substance du cours qu'il professait à Saint-Louis,\nest un livre de premier ordre, qui se distingue surtout par la\nclarté de l'exposition, la netteté des aperçus et la profondeur du\njugement. J . - B . Sticrnet avait la véritable science des lettres\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "548                           DURENDAL\n\n\nclassiques, mais, loin d'admirer aveuglément le grand siècle, il\nsavait faire une juste part à la critique et déplorait Pétroitesse\nde vues qui parfois restreignit l'horizon des plus larges génies.\nA propos de la fameuse question des trois unités, je l'entendis\ndésavouer cette fausse conception de l'art d r a m a t i q u e , qui trop\nsouvent ploya Racine et Corneille sous le joug d'une tyrannie\nconventionnelle.\n   Mais, sauf ces restrictions bien légitimes, son admiration poul-\nies célèbres écrivains du siècle de Louis XVII était digne de tels\ngénies. Il comprenait merveilleusement les vigoureux carac-\ntères, fièrement dressés dans la splendeur de leur immortalité\npar le grand Corneille. Polyeucte, Horace et Rodrigue, Chimène,\nCamille et Pauline, tous ces nobles héros, ces fières héroïnes,\nimmolant librement sur l'autel du devoir leurs amitiés les\nplus chères et leurs plus purs amours, étaient étudiés et compris\npar lui, pénétrés peut-on dire au plus intime de cette âme que\nle poète leur a donnée. Au reste, ces personnages rudes et\nsublimes, gardant leur roide austérité jusque dans les cruels\nsacrifices, s'accommodaient mieux à son caractère que les figures\ndouces ou passionnées de Racine. Son esprit caustique et railleur\nlui faisait apprécier avec justesse L a F o n t a i n e et Molière, ces\nmaîtres de l'ironie. Pascal lui suggérait d'exactes considérations\nsur la société religieuse de l'époque, le Jansénisme et Port-\nRoyal, et il regrettait que le contact de cette froide doctrine, si\nmanifestement contraire au véritable esprit chrétien, ait\nassombri et même, durant les dernières années de sa vie, stéri-\nlisé peut-être le génie de l'auteur des Pensées. Mais, parmi tous\nles écrivains du grand siècle, celui que son admiration réfléchie\net bien équilibrée plaçait le plus haut était Bossuet. Il connais-\nsait dans son intégrité l'œuvre immense et tant ignorée de l'aigle\nde Meaux et les pages qu'il écrivit sur elle sont probablement\nles meilleures de son bel ouvrage.\n   On se tromperait étrangement en s'imaginant que son culte\ndes classiques le portait à dédaigner les écrivains modernes.\nH u g o , L a m a r t i n e , Balzac et autres grands noms qui illuminent\nnotre siècle entraient pour une large part dans ses sympathies\net, bien que les limites de son enseignement l'empêchassent\nd'aborder l'étude des dernières générations littéraires, ceux qui\neurent l'heureuse occasion de l'entendre développer ses théories\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "                   LE CHANOINE J.-B. STIERNET                           349\n\n\n\ndans un tête-à-tète plus intime que celui des cours, peuvent\nassurer qu'il comprenait et admirait, aussi bien et peut-être\nmieux que tout autre, les maîtres d'aujourd'hui.\n   A présent, le vide laissé par sa mort fait estimer davantage\nla haute valeur de son enseignement. C'est avec un réel serre-\nment de cœur que ces lignes ont été écrites. Au début de la vie\nlittéraire, il est douloureux de voir disparaître les hommes\nauxquels on est redevable des plus solides principes, ceux dont\non ne se pénètre qu'une seule fois et qui pourtant doivent être\nnotre ligne de conduite et notre infrangible appui. E t peut-être\nne songe-t-on pas sans envie à cette noble existence qui mainte-\nnant se poursuit à jamais dans la béatitude suprême, après\ns'être consacrée ici-bas au culte de Dieu et des trois aspects sous\nlesquels il se manifeste à l'âme h u m a i n e : le Vrai, le Bien, le\nBeau !\n\n\n                                        C H A R L E S DE S P R I M O N T .\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": " Une Visite aux Musées de Hollande\n\n        Le XVIe Siècle. = LES MAITRES DU PORTRAIT\n\n\n\n                  L'ÉTUDE des anciennes écoles de peinture est devenue u n e\n                    science, et des plus compliquées. On donne aujourd'hui\n                    des vieux maîtres des explications savantes, on les décrit,\n                    on les c o m m e n t e , on les classifie ; on n'ose presque plus\n                    les admirer sans contrôle, comme u n enfant admire u n\n                    paysage, parce qu'il le trouve beau.\n                           Assurément, un peu de savoir ne nuit pas à l'admiration\n                        et l'étude approfondie d'une école de peinture nous évitera\n                        souvent de passer devant un chef-d'œuvre sans le voir ou\nbien nous fera mieux apprécier ses qualités maîtresses. Mais encore, cette\nétude, tout le m o n d e n'a-t-il pas le loisir ou l'envie de la faire et puis n'est-il\npas très agréable, parfois, d'admirer sans savoir et de découvrir, comme par\nh a s a r d , ce qu'on n'a pas cherché?\n  L a peinture hollandaise est précisément de celles que nous pouvons le\nmieux admirer sans préparation, etje dirai même qu'elle s'impose à l'adoration\nnaïve et spontanée de c h a c u n de n o u s .\n  A première vue, elle nous é m e u t ; de suite on se l'assimile et, sans savoir\npourquoi, on la c o m p r e n d , on la connaît et puis on l'aime. Ses peintres nous\ndeviennent familiers; ils nous apparaissent bientôt comme de vieux amis qui\nse laissent facilement aborder ; devant leurs tableaux on se sent comme chez\nsoi La raison ? elle est bien simple : ces vieux maîtres, nous le v e n o n s , sont\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": "                 UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                 551\n\n\ntout b o n n e m e n t de notre temps, ils nous ressemblent. E n cette fin de siècle,\non enseigne volontiers, à l'ombre de Ruskin, qu'il faut que l'artiste s'incline\ndevant la nature comme devant la source de toute beauté : les Hollandais ont\nreproduit la nature sous toutes ses formes ; — on fait toujours plus large la\npart au réalisme : réalistes, les Hollandais l'ont été, comme jamais on ne le\nfut avant eux. Bref, ils sont les plus modernes parmi les anciens et ils ont eu\nsur nous l'influence la plus décisive.\n  P o u r le montrer, je voudrais refaire ici les différentes étapes d'un récent\npèlerinage aux principaux musées de la H o l l a n d e , et dire les impressions\nrecueillies devant l'œuvre de quelques maîtres, en m'occupant surtout de la\npériode qui fut l'âge d'or de l'école hollandaise ou qui, plutôt, la résume\ntoute entière, le XVIIe siècle.\n   Avant cette époque, il y a en H o l l a n d e , u n certain nombre de peintres,\nmais tous sont plus ou moins influencés par les étrangers, flamands ou\nitaliens. Quelques-uns sont d'ailleurs excellents et sont représentés au musée\nde Bruxelles par des tableaux remarquables.\n   D a n s le genre flamand, notre musée a fait récemment l'acquisition d'une\nDéposition de Croix qui ressemble pas mal à ce qu'on faisait à ce moment dans\nnos provinces. Ce magnifique tableau, c o n n u sous le nom de Triptyque d'Oul-\ntremont, a été attribué p e n d a n t quelque temps à Cornélis van Oostzanen, l'un\ndes meilleurs peintres hollandais du XVIe siècle. Cette attribution paraît peu\njustifiée et certains personnages de ce tableau me semblent rappeler davan-\ntage Thierry Bouts, cet autre Hollandais, qui travailla et vécut à Louvain et\nque ses œuvres rangent parmi les peintres flamands. Quoi qu'il en soit, le\nTriptyque d'Oultremont présente un intérêt considérable et cette œuvre, encore\nflamande par le coloris et le mysticisme, est déjà bien hollandaise par la\nvérité des expressions et le naturel des attitudes.\n   Dans le genre de la Renaissance italienne, il faut citer surtout Antonie\nMore, l'auteur de ce merveilleux Portrait du duc d'Albe que nous avons tous\nadmiré au musée de Bruxelles. Ce peintre ne se contenta pas d'emprunter\naux Italiens ce coloris éclatant qui l'a souvent fait comparer au T i t i e n ; il\nitalianisa jusqu'à son n o m et est plus c o n n u aujourd'hui sous le nom\nd'ANTONIO MORO.\n   A ce moment, il n'y a pas encore, à proprement parler, d'Ecole dans les\nPays-Bas. Il m a n q u e pour cela aux Hollandais u n e certaine confiance dans\nl'avenir, qui est surtout le fait des peuples libres et prospères. Il leur m a n q u e\naussi ces grands centres d é b o r d a n t s de vie, d'activité, de richesse, — foyers\nbrillants qui de tout temps ont attiré les artistes, comme on l'a vu pour les\ncours italiennes, p e n d a n t la Renaissance, pour Bruges, au XVe siècle, pour\nAnvers, q u a n d apparut R u b e n s .\n   L e xvi e siècle est, pour les H o l l a n d a i s , la période d'éducation. Ils sont\nencore trop préoccupés d'imiter les F l a m a n d s et les Italiens pour être bien\npersonnels; mais déjà il se dégage de leur peinture quelque chose qui fait\npressentir ce qu'ils seront plus tard : plusieurs se révèlent réalistes, amou-\nreux de la vie, de la chose vue. Quelle gravité sévère, quelle volonté\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "552                               DURENDAL\n\n\nimplacable se dégage du portrait du duc d'Albe ! Toute l'expression de\ncette physionomie est contenue dans les plis amers qui creusent les coins de\nla bouche, dans le regard dur, hautain, mais honnête.\n    Parmi les peintres qui sont déjà plus hollandais, rappelez-vous JEAN Mos-\nTAERT et son curieux diptyque du musée de Bruxelles représentant deux épi­\nsodes de la vie de Saint Benoit : avec quel souci de la vérité le peintre a rendu\njusqu'en ses moindres détails cet intérieur de cuisine hollandais, où le saint\nécoute les lamentations de sa nourrice à propos d'un tamis qu'elle vient de\nbriser! Et que d'observation, que de sentiment de la vie réelle dans les\napprêts de ce modeste festin que saint Benoît a préparé pour un abbé du\nvoisinage! Rappelez-vous aussi, dans le même musée, la Danse de la Madeleine\nd'après une gravure de LUCAS DE LEYDE. Ce tableau comme le précédent, est\nd'un curieux réalisme. Le peintre a vu ces bons bourgeois, ses concitoyens,\nje suppose, se promenant ainsi par groupes, le dimanche, dans la campagne\net sanctifiant le jour du Seigneur en se livrant aux plaisirs de la galanterie.\n Il a vu aussi ce paysage, qui serait tout à fait hollandais, n'était un mal-\nheureux rocher dans le goût italien qui émerge à l'arrière-plan. Je croirais\n bien que ce rocher est une invention du peintre, mais il fallait qu'il y fût,\n parce qu'à ce moment on ne concevait pas encore un paysage sans rochers ou\n montagnes.\n    Vers la fin duXVIesiècle, l'initiation artistique, l'éducation des peintres hol-\nlandais était faite ; il fallait uns secousse qui les débarrassât de leur exotisme :\ncette secousse fut la grande révolution qui eut lieu au commencement du\n XVIIesiècle.\n    Une ère nouvelle s'ouvre dès lors pour la Hollande : ère de paix, de pros-\npérité, de richesse. La nation s'épanouit soudainement et l'on voit surgir de\nterreunart magnifique, moins élevé comme aspiration, que celui des Flamands,\ndes Italiens ou des Espagnols, mais qui a le grand mérite d'être original. En\nl'espace de trente ans, ce petit pays, au sol ingrat, désert, au climat rigoureux,\naux mœurs rudes, est le témoin d'une extraordinaire poussée de peintres de\npremier ordre. Il en naît partout et dans les genres les plus divers. Dans\ntoutes les villes des écoles se forment.\n    Si l'on jette maintenant un coup d'œil d'ensemble sur cette peinture, tout\nde suite on reconnaît que ces tableaux font partie d'un tout, qu'ils ont entre\neux je ne sais quelles affinités secrètes, qu'un souffle commun, une inspira-\ntion commune ont animé les auteurs de ces toiles de petit format, de couleur\ngénéralement terne, mais harmonieuse, de facture le plus souvent fine sans\nêtre léchée. Et on emporte l'impression que de toutes les grandes écoles de\npeinture, l'École hollandaise est peut-être celle qui a le plus de personnalité\n et d'unité.\n    En quoi consiste cette personnalité et comment cette unité s'affirme-t-dle?\n    Elles proviennent de ce qu'au commencement du XVIIe siècle, les peintres\n hollandais se sont trouvés dans un cruel embarras et qu'ils ont recouru au\n même moyen pour en sortir. La révolution, en secouant la domination espa-\n gnole, avait fait table rase de ce qui fut ailleurs la plus belle source d'inspi-\n ration et l'élément vital des grandes écoles de la Renaissance : les croyances\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "ÉPISODES DE LA VIE DE SAINT BENOIT\n(OEUVRE DE JEAN MOSTAERT   MUSÉE DE   BRUXELLES)\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": ""}, {"page_pdf": 663, "texte": "                    U N E V I S I T E AUX M U S E E S D E H O L L A N D E             553\n\n religieuses, d'une part, les fables de la mythologie, de l'autre. Les églises\n avaient été fermées, les représentations sensibles de l'Évangile systématique-\n ment exclues d'un culte qui ne s'adressait jamais au regard. La peinture reli-\n gieuse, perdant sa raison d'être, cessait, dès lors, d'exister. Quant aux divinités\n de l'Olympe, l'autorité protestante ne pouvait décemment les accueillir après\n avoir chassé de ses temples les saints, les madones et les personnages bibliques.\n Et puis, ces pauvres dieux auraient [été par trop dépaysés et incompris dans\n ces contrées si différentes de leur pays d'origine. Disons aussi qu'ils y auraient\n eu très froid. Il y a au Musée de La Haye un VERMEER D'UTRECHT intitulé :\n Diane à sa toilette. Le coloris 'en est magnifique et singulièrement brillant,\n l'ordonnance des mieux com-\n prises, le modelé superbe, la\n facture large et puissante ;\n mais, ne cherchez pas la déesse\net les nymphes, ses suivantes,\ndans ce groupe de fraîches\np a y s a n n e s hollandaises, au\nteint vif et de robuste carrure,\nabondamment p o u r v u e s de\ntuniques qui n'ont, ma foi, rien\nd'éthéré et rendant à l'une de\nleurs compagnes des soins\nindignes de l'Olympe. Vermeer\nd'Utrecht, pas plus que ses\ncontemporains, n'avait-le sens\nde la mythologie. Ce sujet qui\neût inspiré à Rubens une belle\ndébauche de chairs, de vie\nexubérante et qu'un Italien\neût traduit en un morceau            (Mauritshuis de La Haye)       (Œuvre de Jean Vermeer d'Urecht)\nnoble etgrave, destiné à mettre\n                                                          DIANE A SA T O I L E T T E\nen valeur l'idéale beauté de la\nforme humaine, le peintre hollandais ne l'a exprimé que par les ébats de\nquelques filles de ferme.\n   Donc, plus de grandes scènes décoratives, religieuses ou allégoriques, plus\nde tableaux parlant très fort et de loin à la foule, plus d'art populaire possible,\nsemblet-il. « Jamais pays, dit Fromentin, ne plaça ses artistes dans une alter-\nnative aussi singulière et ne les contraignit plus expressément à être des\nhommes originaux, sous peine de ne pas être. » Car, il fallait trouver pour ce\npeuple bourgeois, pratique, fort peu rêveur, aucunement mystique, avec des\ntraditions rompues, « un art qui lui plût et qui le représentât ». Un homme\nspirituel a dit qu'un pareil peuple n'avait plus qu'à exiger une chose, très\nsimple d'ailleurs : qu'on fit son portrait (i).\n\n\n  (1) FROMENTIN : Les maîtres d'autrefois, p. 172.\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "554                                       DURENDAL\n\n\n\n    Les peintres hollandais l'ont compris. Pendant un siècle, ils n'ont pas fait\n autre chose que le portrait de la Hollande : portrait des habitants, princes,\n vagabonds, nobles, bourgeois, tantôt seuls, tantôt en groupes; portrait de la\n vie et des mœurs; portrait des habitations, intérieurs paisibles, élégants bou-\n doirs, où de jolies filles se laissent prendre la taille ou écrivent des billets à\n leurs amoureux, — auberges sordides, peuplées de buveurs, fermes plantu-\n reuses, caveaux d'alchimistes; portrait de la nature dans ses aspects les plus\n divers, depuis la mer en furie jusqu'au paisible pâturage, depuis le torrent\n envahisseur jusqu'à la rivière immobile dans le calme de ses rives plates;\nportrait de la nature vivante, bétail, chevaux, basse-cour; portrait de la nature\n morte, du gibier, des fleurs, des accessoires, de tout ce qui tombe dans l'œil\n du peintre, de tout ce qui l'entoure.\n    Tel fut le programme de l'École hollandaise, depuis le premier jour\njusqu'à son déclin.\n    Cet art était tout nouveau. Il fut très sincère : ce fut l'image extérieure,\nexacte, ressemblante, fidèle de la Hollande, sans embellissements, sans\ninterprétations. Ce fut « la manifestation des caractères essentiels d'une race\n et d'un siècle » (1).\n    Les peintres hollandais rendirent ainsi leur art populaire, car le public ne\nleur demandait pas autre chose que des ressemblances, et, d'autre part, ils\nfurent ce qu'ils devaient être, car, leurs tableaux étant des portraits, la\nressemblance était de rigueur.\n    L'idéal que poursuivent les peintres hollandais n'est donc pas de créer un\ntype conventionnel de beauté, savamment choisi, rectifié, embelli. Ce qu'ils\nveulent, ce n'est pas non plus un art qui soit un enseignement pour la foule\nou qui ait une portée philosophique. Ils considèrent que le but de l'art est de\nservir d'intermédiaire entre la Nature et les hommes. Profondément émus au\nspectacle de ce qui les entoure, ils tâchent de faire passer cette émotion dans\nle cœur de leurs compatriotes, sans l'altérer, sans rien ajouter de leur propre\nfonds.\n   De ce qui précède, on peut déduire naturellement les principaux caractères\nde l'Ecole hollandaise. C'est d'abord l'absence totale de la peinture de sujets. Un\nsujet demande à être conçu, imaginé, il exige le travail personnel du peintre,\nl'invention. Les Hollandais n'eurent guère le temps d'inventer, absorbés\nqu'ils étaient par l'imitation. Tout au plus ont-ils reproduit des scènes de la vie\nintime. Rarement ils ont dépassé l'anecdote; et quand ils abordent, par aven-\nture, la peinture d'histoire, c'est avec une insouciante naïveté et un mépris\nabsolu pour ce qu'on est convenu d'appeler la « vérité historique ».\n   De plus, la peinture hollandaise est extérieure : elle ne va pas au fond des\nchoses, elle s'arrête à la surface.\n   A part Rembrandt, aucun maître hollandais ne s'est sérieusement préoc-\ncupé de faire sentir le côté mystérieux, flottant et invisible du monde exté-\n\n\n (1) T A I N E : La Philosophie de l'art dans les   Pays-Bas.\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "                   UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                    555\n\n\nrieur. L e s peintres reproduisaient ce qu'ils avaient vu, rarement ils disaient\nce qu'ils avaient senti. Ils s'effaçaient devant leur modèle a u point d e n e p a s\noser pénétrer sa vie intime. Faut-il le leur reprocher ? J e n e le crois pas : car\ns'ils avaient tenté d'être plus expressifs, ils auraient peut-être été moins\nsincères.\n  E t c'est précisément la sincérité, l'honnêteté absolue qui est la plus belle\nqualité de l'Ecole hollandaise.\n   C o m m e le dit F r o m e n t i n , « le but était d'imiter ce qui est, de faire aimer ce\nqu'on imite, d'exprimer nettement des sensations simples, vives et justes ».\nL e style avait d o n c pour loi d'être sincère, pour obligation d'être véridique.\nLes H o l l a n d a i s l'ont compris : ils sont restés en adoration devant la N a t u r e ;\nils se sont faits pour elle, humbles, naïfs, patients. Ils n'ont pas cherché leur\nidéal en dehors du vrai, du réel, mais d a n s leur marche constante vers cet\nidéal, ils ont m o n t r é des convictions si sincères, u n e émotion si profondé-\nm e n t sentie, q u e leur art en a acquis u n charme et une g r a n d e u r incompa-\nrables.\n\n                                              *\n\n\n  L e s Hollandais ont surtout excellé d a n s trois branches : le portrait, la\npeinture de genre, le paysage.\n   C o m m e n ç a n t par les maîtres du portrait, je voudrais dire d'abord ce que\nfut le plus grand de tous, REMBRANDT, et transporter le lecteur devant la\nRonde de Nuit, le plus célèbre de ses tableaux (1).\n  L a Ronde de Nuit fait sur le visiteur u n e impression énorme. Peut-être la\nréputation dont elle jouit y est-elle pour quelque chose.\n   P u i s le musée d'Amsterdam, où elle est placée, semble avoir été construit\nen vue de ce tableau. L a partie réservée aux peintures est traversée par u n\nlarge promenoir où aboutissent des petites salles médiocrement éclairées. L a\nRonde de Nuit est placée à l'un des bouts de ce promenoir dans un vaste salon\ncarré, où on l'aperçoit à une distance de 40 mètres. U n puissant éclairage la\nfait comme émerger de l'ombre qui enveloppe le reste de la galerie; déjà on\nse sent attiré, mais lorsqu'on a pénétré sous la tenture de velours noir qui fait\nconverger sur le tableau toute la lumière de la salle où il est exposé, on est\nébloui, fasciné, cloué sur place. Les toiles qui pendent aux autres murs\n— des chefs-d'œuvre pour la plupart — on n e peut les regarder : elles\nparaissent ternes, médiocres. L e spectateur ne voit plus que la Ronde de Nuit.\nIl est absorbé tout entier par cette clarté aveuglante, qui fait croire que Rem-\n\n\n   (1) Nous avons donné, l'an passé, une reproduction de la Rondt; de Nuit de Rembrandt\n(voir l'année 1899, page 50). Nous prévenons, à cette occasion, les personnes qui n'étaient\npas abonnées à Durendal, l'an passé, que nous avons encore quelques collections com-\nplètes des années 1898 et 1899. On peut se les procurer, au prix de 10 francs chacune, en\ns'adressant à la Rédaction, rue du Grand-Cerf, 11, à Bruxelles. Les collections des\nannées antérieures a 1898 sont complètement épuisées.\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "556                               DURENDAL\n\n\nbrandt a peint avec de la lumière, et par cette apparence de la vie, plus\nsaisissante que la vie elle-même, qui fait que les personnages ont l'air de\nsortir du tableau et de marcher vers vous.\n   Rien n'est plus difficile à définir que l'impression causée par ce tableau. On\ns'écrie : « C'est lumineux, c'est vivant, c'est extraordinaire ! » C'est surtout\nextraordinaire, et je crois qu'au début on est saisi, déconcerté, plus qu'on n'est\nporté à admirer.\n   Il n'est point de tableau qui ait donné lieu à plus de discussions. On\ns'est demandé ce que le peintre a voulu représenter, si c'est bien une ronde\nde nuit, éclairée par une lumière spectrale, ou si c'est une scène de jour\nplongée dans l'ombre nocturne chère à Rembrandt. On s'est demandé ce que\nfont ces gens en armes, habillés de costumes baroques, aux altitudes\ndiverses, souvent maladroites, aux gestes avortés ou violents, les uns calmes,\nles autres débraillés.\n   Je laisse de côté ces discussions. On est d'accord aujourd'hui pour dire que\nla scène se passe en plein jour et représente une compagnie d'arquebusiers\ns'apprêtant à faire une sortie.\n  Le sujet de ce tableau était donc simple, presque banal à une époque où\nces portraits en groupe sont fréquents.\n   Rembrandt en a tiré une œuvre étrange, incompréhensible pour beaucoup\net qui a rassuré si peu ses contemporains que le tableau fut refusé par ceux\nqui l'avaient commandé. Aujourd'hui encore les critiques ne lui sont pas\népargnées. On lui reproche la lumière qui absorbe tout au détriment de la\ncoloration, le dessin imprécis, heurté, le décousu de l'ordonnance et sur-\ntout le manque de clarté.\n   Et cependant, aux yeux du gros public, la Ronde de Nuit passe toujours,\nà tort ou à raison, pour une œuvre unique, surnaturelle.\n   Et peut-être n'a-t-il pas tort, le gros public! Quant à moi je ne serais pas\néloigné d'admettre avec lui, que la Ronde de Nuit est l'expression la plus\nextraordinaire d'un des côtés du génie de Rembrandt. Ailleurs, il s'est montré\nplus fort, plus puissant ou plus contenu, suivant les cas : il a été meilleur;\njamais il n'a été davantage lui-même. Dans ce tableau s'affirment son amour\nde ce qu'on ne voit pas, sa préoccupation constante du côté caché et intérieur\nde la vie; son goût pour le merveilleux, pour le fantasque et le brillant s'y\nrévèle et l'absorbe au point de le faire sortir complètement du réel; il\nsacrifie la forme à l'expression et, pour rendre celle-ci plus intense, plus\nfrappante, il baigne tous ses personnages dans une ombre lumineuse et\nchaude, dans cette atmosphère transparente et aérienne qui n'est autre que\nle clair-obscur. Fromentin a dit que Rembrandt est l'expression définitive et\nabsolue du clair-obscur. Ajoutons que celte forme enveloppée et la plus\npittoresque du langage des peintres était la formule nécessaire du génie de\nRembrandt. C'est par l'emploi merveilleux qu'il a su faire du clair-obscur\nque Rembrandt a donné à sa Ronde de Nuit « le caractère idéal d'une vision\net qu'il a réussi à éclairer une scène vraie par une lumière qui ne l'est pas »,\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": "                UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                           557\n\n\nallant ainsi à l'encontie de tous les principes admis par ses contemporains\net les surpassant tous par ce quelque chose qui ne sera jamais expliqué et\nqui est le génie.\n   On me dira que tout cela est en contradiction étrange avec ce que nous\navons vu plus haut sur le caractère de l'Ecole hollandaise. Et l'on aura rai-\nson : Rembrandt est le moins hollandais des peintres de son école.\n   Prenons-le, par exemple, dans ce petit tableau du musée de La Haye,\nintitulé : Siméon au Temple, une merveille de composition et de tonalité\nchaude.\n  D'abord, rien que le choix d'un sujet biblique est en désaccord avec les\nidées de l'Ecole, les Hollandais s'étant presque toujours abstenus de la pein-\nture de sujets.\n    Mais encore, un contemporain de Rembrandt, ayant à traiter pareil sujet,\naurait, en homme épris de la chose vue, reproduit un vrai temple, l'église ou\nla synagogue du voisinage, et il aurait donné à la scène l'éclairage qu'on\ns'attend à trouver dans un édifice de ce genre en plein jour. Rembrandt a\npeint son tableau dans quelque réduit obscur où pénétrait seulement une\n mince clarté spectrale ; le décor étrange et somptueux où il fait mouvoir ses\npersonnages n'existe que dans son imagination et tout, dans ce tableau, tient\ndu surnaturel. C'est que le maître n'avait pas celte sincérité profonde qui,\nnous l'avons vu, est la marque distinctive de son école.\n    J'ai dit aussi que les Hollandais sont extérieurs dans leurs représentations\nde la vie. Ils peignent ce qu'ils voient avec un art infini, mais ils ne peignent\nrien de plus. Rembrandt ne s'attache presque jamais à l'aspect extérieur des\nchoses. Il néglige volontiers l'étude des formes et des couleurs réelles. La\nRonde de Nuit le prouve à suffisance. Ses personnages sont souvent les\n premiers venus, on les dirait parfois choisis au hasard, parmi les derniers\n rangs de la populace. Remarquez, dans ce tableau, les traits quelconques de\n la Vierge, l'expression vulgaire du vieillard Siméon, de son assistant, de\n saint Joseph et de l'Enfant Jésus. Et cependant, l'effet obtenu est admirable.\n La présence de l'Enfant-Dieu au milieu du groupe éveille chez la Vierge\n l'amour maternel, chez les deux rabbins qui se tiennent derrière elle la\n défiance sournoise, chez Siméon un sentiment de foi profonde. On pourrait\n dire que Rembrandt, lui aussi, peint ce qu'il voit, mais il voit autre chose\n que ses contemporains. Ce que son œil a saisi dans la vie c'est le côté inté-\n rieur, flottant et mystérieux, qui leur a échappé; ce qu'il devine, ce sont les\n sentiments intimes et cachés au plus profond du cœur; ce qu'il peint, c'est\n la vie de l'âme.\n     Quant à la vie réelle, celle qu'on peignait avec amour à côté de lui,\n Rembrandt n'en a fait voir le plus souvent que les apparences ; mais telle est\n l'intensité de cette vie factice, qu'il imprime à ses personnages, que presque\n toujours on est tenté de s'écrier, devant ses œuvres, qu'elles sont vivantes.\n    J'ai eu cette impression devant la Leçon d'Anatomie, œuvre de jeunesse du\n peintre, — il avait alors 26 ans, — caractéristique de sa première manière.\n  On n'y voit pas encore les violents partis-pris d'ombre et de clarté, le côté\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": " 558                                  DURENDAL\n\n\n fantastique, la recherche constante des effets, que nous avons r e m a r q u é s\n d a n s la Ronde de Nuit. L e dessin pêche par endroits, surtout dans le raccourci\n du cadavre; les physionomies ne sont pas encore toutes aussi fouilléesqu'elles\nle seront plus tard. Mais quelle puissante sève de vie a n i m e les auditeurs\nattentifs de la leçon du professeur Nicolas T u l p ! J a m a i s je n'oublierai l'impres-\nsion de vie que m'a faite cette œuvre où est représentée la mort, où u n corps\nmort est à l'avant-plan, en pleine lumière. L e cadavre, on l'oublie ; il disparaît,\nce mort, pour faire place aux vivants, et ceux-ci occupent à ce point l'atten-\ntion qu'il semble qu'on soit s u s p e n d u aux lèvres du professeur, qu'on soit\nmêlé à ce groupe d'élèves sérieux et graves, dont plusieurs — ceux du fond\nde la salle — plongent leurs regards dans les vôtres. Regardez-les aussi,\ndans les yeux et aux lèvres, et voyez dans ces physionomies ardentes comme\napparaissent le caractère, les aspirations, les passions de chacun de ces\nh o m m e s et, par dessus tout, ce quelque chose de profondément h u m a i n qui\nleur est c o m m u n à tous.\n    Quelques-uns sont absorbés par l'enseignement du maître, qu'ils suivent\n dans u n grand in-folio placé devant les pieds du cadavre.\n    D'autres, — et ce sont peut-être les plus vrais, — ont ce regard perdu et\n flottant si fréquent chez ceux qui contemplent au fond d'eux-mêmes u n e idée\n ou se laissent bercer par u n rêve. Ils semblent fixer avec attention u n point\ndéterminé dans l'espace; leur œil est rivé sur un détail sans importance et\ncependant ils ne le voient pas, absorbés qu'ils sont par leur vision intérieure.\n Ils sont certainement à mille lieues de la leçon du savant T u l p : ils rêvent...\nà quoi? Nous ne le saurons jamais. R e m b r a n d t l'a voulu ainsi. Son art est fait\nde mystère, comme la vie elle-même. Il ne peut et surtout ne veut pas nous\ndire tout ce qui se passe dans l'âme de ses personnages. Il nous laisse quelque\nchose à deviner comme s'il voulait aviver en n o u s le besoin de pénétrer tou-\njours davantage dans son idée.\n    Q u a n t au professeur T u l p , ce n'est pas pour lui le moment de rêver. L u i\naussi a le regard perdu dans l'espace. Mais ce qu'il y considère, c'est l'idée\nqu'il s'apprête à développer devant son auditoire. Il la voit, cette idée, se\ndétachant en lettres d'or sur le fond obscur de l'amphithéâtre. E n c o r e une\nfois, c'est la vie, avec ses alternances de clarté et de mystère, que R e m b r a n d t\na voulu représenter dans la Leçon d'Anatomie.\n   Ce tableau est donc caractéristique de son génie, parce qu'il m o n t r e le\npeintre face-à-face avec ce redoutable problème de la vie, s u b o r d o n n a n t tout\nà sa solution, s'humiliant m ê m e , à l'occasion, devant ce m o n d e extérieur, dont\nplus tard il se détournera presque toujours.\n   j ' a i dit plus haut quelle fut l'autre face de son génie. N o u s avons vu d a n s\nla Ronde de Nuit, le créateur inspiré, l'inventeur épris de merveilleux, « le\npeintre de la lumière quand même » (1) et qui n'hésite pas à tout lui sacrifier.\n  Il y a eu en effet, dans R e m b r a n d t , deux natures qui se contredisent le plus\nsouvent, deux h o m m e s toujours en lutte, qui ne se réconcilieront que vers la\n\n\n  (1) FROMENTIN, op. cit.\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "                   UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                      559\n\n\nfin; il y a en lui, comme l'a si bien dit Fromentin, « u n penseur qui se plie\nmalaisément aux exigences du vrai, tandis qu'il devient inimitable lorsque\nl'obligation d'être véridique n'est pas là pour gêner sa m a i n ; u n praticien qui\nsait être magnifique q u a n d le visionnaire ne le trouble pas ».\n   Chose étrange ! Ces deux natures se sont développées simultanément et\ntoutes deux ont d o n n é naissance, dans des genres complètement différents, à\nd'impérissables chefs-d'œuvre.\n   Q u a n d l'amour du vrai l'emporte, R e m b r a n d t est u n merveilleux portrai-\ntiste et il laisse loin derrière lui ses meilleurs contemporains. On connaît son\nPortrait de vieille femme, du musée d'Amsterdam, si remarquable par la facture\ndes chairs qu'on doute si l'on a devant soi u n e peinture ou une personne\nvivante. A la vue de ce tableau, un gros Allemand, peut-être un boucher\nenrichi, s'écriait derrière moi, avec conviction : « Das ist fleisch! » (voilà\nbien de la chair) et cette r e m a r q u e , en laquelle se résumait, je suppose, la\nsomme de ses observations, est pleine de vérité.\n   D a n s ses portraits, principalement d a n s ceux du bourgmestre Six et de sa\nfemme et dans plusieurs portraits qu'il fit de lui-même (1), R e m b r a n d t est,\nq u a n d il le veut, absolument supérieur, parce qu'il unit aux plus belles qua-\nlités de l'Ecole hollandaise le fruit de l'expérience personnelle.\n    Mais, le plus souvent, il se laisse aller à sa fantaisie et alors aussi il est\ninimitable. J e n'en veux pour preuve que la Fiancée Juive du musée d'Amster-\nd a m , remarquable par sa liberté d'allure, si attrayante par la richesse du\ncoloris et par cette douceur enveloppante qui atténue l'éclat trop vif des\nétoffes, des colliers, des bijoux étincelants; ou encore, dans u n genre moins\néclatant, mais conçu dans u n e note souverainement harmonieuse, le Repas\nd'Emmaüs (2), du musée du L o u v r e : u n des chefs-d'œuvre du maître pour\nl'émotion religieuse et le sentiment d r a m a t i q u e , que F r o m e n t i n a traduits en\nu n e page admirable.\n   Ce cerveau épris de chimères atteint parfois les sommets de l'art dans ses\nvisions les plus déconcertantes. Rappelons-nous le Repos pendant la fuite en\nEgypte, du musée de L a H a y e . Cette grotte aux d é c o u p u r e s bizarres, ces\nbâtiments à moitié en ruine, cette lumière aveuglante qui sort d'un rocher, à\ndroite du tableau, pour éclairer le groupe misérable de ceux qui fuient, cet\nh o m m e , vu de dos, — leur guide sans doute, — qui se détache en masse sombre\nsur le foyer lumineux, personne n'avait vu cela avant R e m b r a n d t ; personne\nn'avait saisi le côté profondément tragique de cette scène avant lui. L'effet\nobtenu est éblouissant. T o u t , jusqu'à l'idée de ce repos p e n d a n t la fuite, con-\ncourt à d o n n e r l'impression de la fatigue accablante. C'est unecourse précipitée\ndevant un péril imminent qui a conduit les fugitifs à chercher d a n s cet antre\nu n e retraite provisoire et peu sûre. L'attitude inquiète de Joseph et de la\n\n\n   (1) Un portrait de Rembrandt, fait par lui-même, a été reproduit dans la collection de\nl'année 1899 (page 46) de Durendal.\n   (2) Voir la reproduction que nous avons donnée de ce tableau dans la collection de\nDurendal de l'année 1899, page 48.\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "         560                                    DURENDAL\n\n\n         Vierge, le profil du veilleur qui semble dresser l'oreille aux bruits du dehors\n         n o u s avertissent que le danger n'est pas loin. Ce petit tableau d'un effet si\n         prodigieux est fait avec un rien : des jaunes, des bistres, des gris bleuâtres,\n         des b r u n s rehaussés de quelques ocres plus c h a u d s . L e tout a été saupoudré\n         d'une espèce de poudre dorée : et par ce c o u p d'audace, qui chez lui était u n\n         coup de maître, R e m b r a n d t a enveloppé d'air la scène entière et a fait\n         circuler partout cette lueur tamisée qui se joue dans les plus obscurs recoins.\n             D a n s les Syndics des Drapiers, R e m b r a n d t a enfin trouvé la solution du pro-\n         blème qui l'a passionné pendant toute sa vie. Il a su allier la vérité à la fiction\n                                                                           et à ce titre « il est\n                                                                           deux fois lui-même\n                                                                           dans ce tableau, qui\n                                                                           est le résumé de\n                                                                           toutes ses acquisi-\n                                                                           tions a n t é r i e u -\n                                                                           res (1) ». L e s per-\n                                                                           sonnages, les chefs\n                                                                           de la corporation\n                                                                           des drapiers d'Am-\n                                                                           sterdam, s o n t v r a i s ,\n                                                                           naturels. On sent\n                                                                           que ces bourgeois\n                                                                           cossus et graves de-\n                                                                           vaient être ainsi.\n                                                                           Les chairs sont\n                                                                           d ' u n e belle tonalité\n(Musée            d'Amsterdam)           [ (Œuvre du Rembrandt Van Rijn)   fauve, les noirs ont\n                                                                           des transparences\n                   LES SYNDICS DES DRAPIERS\n                                                                           rousses qui débor-\n         dent sur la blancheur des neiges, toute la toile resplendit et dénote une maîtrise\n         qui désormais se possède et n'a plus rien à a p p r e n d r e . Mais, en même temps,\n         ces drapiers sont comme dévorés par une flamme intérieure ; leurs yeux\n         brillent et parlent ce langage mystérieux qui était celui de R e m b r a n d t .\n         E t malgré le respect dont le maître fait preuve, cette fois, p o u r les formes\n         réelles, c'est encore la recherche de l'expression morale qui le préoccupe\n         avant tout et bien plus que la reproduction des aspects extérieurs.\n            L à est le secret de R e m b r a n d t , là est la cause de ses imperfections comme\n         le principe de sa force. R e m b r a n d t était avant tout u n idéologue, un spiri-\n         tualiste ; « sa langue était celle des idées » ; tout naturellement, il faisait parler\n         cette langue par ses personnages et, au lieu de s'effacer devant eux, il les\n         absorbait si complètement, que presque toujours il se substituait à eux et se\n         peignait lui-même, avec les inquiétudes et les passions de son âme ardente.\n\n\n\n           (1) FROMENTIN, op. cit.\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "                    UXE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                   56l\n\n\n    R a r e m e n t il sut se plier aux exigences de son sujet au point de s'effacer\ndevant lui, et ses contemporains, m ê m e ceux qui l'admiraient, lui mani-\nfestèrent toujours de la défiance. Il rencontra peu d'amis sur son chemin.\nIl vivait d'ailleurs isolé, tout entier à son art, fuyant les peintres de son temps,\nqui affectaient de ne pas le connaître. Il vécut d'abord dans la p r o s p é r i t é ,\npuis d a n s la misère et, après u n e faillite où ses œuvres lurent vendues sur le\nseuil de sa porte, il dut quitter le palais fastueux où il vivait dans un luxe\noriental, pour l'échanger avec u n bouge du quartier juif d'Amsterdam.\nIl eut une femme charmante, Saskia, et ce fut « le seul rayon dans le per-\npétuel clair-obscur de sa vie ». Elle m o u r u t jeune et laissa un vide immense\ndans l'existence de R e m b r a n d t . Cependant le malheur ne put l'abattre et il\ncontinua de travailler sans relâche jusqu'à son dernier jour. Ses élèves furent\nn o m b r e u x ; il eut quelques bons imitateurs; personne ne recueillit l'étin-\ncelle de son génie.\n                                                *\n                                            *       *\n    R e m b r a n d t eut de n o m b r e u x élèves p a r m i , les peintres de genre et nous\nparlerons tantôt de quelques-uns des meilleurs. D a n s le genre du portrait, il\neut surtout deux élèves remarquables, Govaert F l i n c k e t F e r d i n a n d Bol.\n    Il y a au musée d'Amsterdam u n beau tableau de GOVAERT FLINCK : une\nCompagnie d'arbalétriers d'Amsterdam. Le g r o u p e m e n t est h e u r e u x , la couleur\nchatoyante, l'exécution large, rappelant par certains côtés celle de Van Dyck.\nQuel abîme pourtant entre R e m b r a n d t et son élève! Dans le tableau de Flinck,\non retrouve quelque chose du procédé du maître. Mais combien tout, d a n s\ncette toile correcte, est plus froid que dans la Ronde de Nuit! R e m a r q u e z cette\ncoloration d'une valeur presque uniforme r é p a n d u e sur tous les personnages,\nqui, par suite, semblent être au m ê m e p l a n . E t comprenez maintenant quel\nadmirable ressource fut pour R e m b r a n d t le clair-obscur. Comparez aussi les\nexpressions des arbalétriers de Flinck avec celles des personnages du maître.\nVoyez ces yeux qui ne disent rien, ces bouches qui toujours resteront muettes,\nces attitudes impassibles, et dites-moi qui vous d o n n e le mieux le frisson de la\nvie, l'élève peignant les choses dans leur réalité objective, ou le maître don-\nnant u n corps à ses imaginations de visionnaire?\n    FERDINAND B O L est plus profond que Flinck. Il excella dans le portrait et\nnous a laissé dans ce genre quelques morceaux vraiment rares. Son portrait\nde l'Amiral de Ruyter, au Mauritshuis, est u n e œuvre de grand caractère.\nR e m a r q u e z la physionomie énergique et calme de ce marin qui, à ses heures,\ndevait être h o m m e de cour. L a pose est noble et naturelle, le décor simple,\nle paysage du fond d'une transparence c h a r m a n t e .\n   L e portrait de Roelof Meuleneer, à Amsterdam, également par F e r d i n a n d\nBol, n e le cède en rien à celui de l'amiral. C'est une œuvre pleine de vérité,\nde vie; on se représente ainsi les bourgeois de la grande cité commerciale\nqu'était alors Amsterdam : calmes, sans autres soucis que ceux des affaires,\nconscients de leur force et légèrement vaniteux de leur prospérité, têtes\nsolides sur des corps qui n e le sont pas moins.\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "562                               DURENDAL\n\n\n    Il y a à côté de la Ronde de Nuit une immense toile qui ne mesure pas moins\nde cinq mètres et demi en longueur : c'est le plus célèbre mais non le meilleur\ntableau d'un peintre qui occupe une des premières places parmi les portrai-\ntistes hollandais du XVIIe siècle : BARTHÉLEMY VAN DER HELST. Le tableau\nreprésente : un Banquet des gardes-civiques d'Amsterdam, ou, si l'on veut, les\n gardes-civiques d'Amsterdam dans l'exercice d'une de leurs fonctions\npréférées.\n    Barthélemy van der Helst fit le portrait toute sa vie durant. Les confréries\n d'arbalétriers, de régents, de gardes-civiques, les corporations d'archers, les\npersonnages officiels et ceux qui ne l'étaient pas mais passaient néanmoins\npour des personnages, tel fut le domaine où s'exerça l'activité de ce grand\npeintre.\n    Je n'apprendrai rien à personne en disant que van der Helst fut goûté des\n contemporains et qu'à leurs yeux il éclipsa Rembrandt. Avec lui, point de\n mécomptes. On était sûr, lorsqu'on lui commandait une de ces vastes compo-\n sitions, où vingt, trente personnages devaient trouver place, que tout le monde\n en aurait pour son argent, que chacun serait représenté en belle lumière, avec\n sa physionomie, son maintien et les insignes particuliers de son rang. On avait\n confiance dans cette peinture claire, précise et ressemblante.\n    Le Banquet des gardes-civiques est une de ces œuvres dont on peut dire qu'elle\n est parfaite. On n'y trouve pas une faute de dessin, pas une négligence; on\n dit souvent qu'on pourrait couper toutes les mains et toutes les têtes, les\njeter dans un panier, et qu'on ne serait point embarrassé ensuite pour restituer\n les mains et les têtes à leurs propriétaires.\n    Rien n'est plus vrai et cependant il manque à van der Helst quelque chose :\nil ne sait pas nous émouvoir. Cette belle correction nous laisse froids; quand\non a bien considéré ce tableau on retourne inévitablement à la Ronde de Nuit :\net les lumineuses effluves qui se dégagent de cette œuvre inoubliable vous\nenvahissent tout entier et vous font oublier le reste.\n    Dans le même musée, mais en dehors du terrible voisinage qui fait pâlir\nles gardes-civiques, est placée une autre œuvre de van der Helst, le Portrait de\nGérard Bicker, bourgmestre d'Amsterdam. Cette petite toile, de dimensions\nmédiocres, si vivante, d'un coloris si beau, si distingué, m'a infiniment séduit.\nJe ne crois pas que les qualités de l'Ecole hollandaise aient jamais été mieux\nappliquées.\n    Rien ne ressemble moins au talent grave, sobre, contenu de Barthélemy\nvan der Helst que le talent vivant, emporté, primesautier de FRANS HALS.\nLe premier n'exprime rien qu'il n'ait soigneusement contrôlé sur le modèle,\nle second se laisse entraîner par sa verve étonnante. Il s'emporte, il déborde,\nil donne libre cours à son besoin d'improvisation et il n'est pas de liberté qu'il\nne se permette.\n   Tandis que van der Helst communique à ses personnages cet air de vérité\ncalme dont son âme sereine était empreinte, Hals met dans tous les siens\ncette joie de vivre, cette gaieté pleine de bonhomie, qui faisait le fond de\n son caractère et que l'on a prise à tort pour de l'insouciance\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": ""}, {"page_pdf": 674, "texte": "LES ARCHERS DE S A I N T A D R I E N\n  (OEUVRE          DE F R A N SHALSDE H A R L E M )\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "                UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                           563\n\n\n   Rappelez-vous, à Amsterdam, ce portrait que le peintre a fait de lui-même\net de sa femme, et dites-moi si cet homme joyeux et d'humeur facile pouvait\ns'astreindre à la gravité d'un van der Helst. Le bonheur intime et sans\nmélange qui régnait dans son ménage était fait pour tenter son pinceau.\nVoyez ce couple heureux : ils ne sont plus jeunes; ils sont au milieu de la\nvie; et la bonne Lysbeth écoute, avec des yeux d'espiègle, les propos de son\nmari, dont le visage est éclairé d'un rire jovial. Sans doute, ils étaient souvent\nainsi, et c'est au cours d'une de ces conversations à bâtons rompus que Frans\nHals aura saisi ses pinceaux et peint, comme en se jouant, cette merveilleuse\ntoile. Jamais peut-être il n'a été plus heureusement inspiré, plus brillant, plus\ndélicat de sentiments. Ce tableau est le reflet fidèle d'une idylle conjugale\naussi touchante que rare, à cette période de la vie.\n   A ce moment Frans Hals est presque à l'apogée de son talent. Il s'aban-\ndonne à toutes les audaces de sa verve et peint son Fou jouant de la Guitare.\nComme une lyre vibrant à tous les souffles de l'air, Frans Hals se laisse\nimpressionner par tous les aspects de la vie. Sa gamme de couleurs est si\nprodigieusement variée, qu'elle semble ne connaître point de frein.\n   Il se distingue par un œil d'une justesse admirable, par un goût exquis,\npar une sûreté de main et de facture qui ne sera plus dépassée. Et ainsi dans\nses plus exubérantes fantaisies, Frans Hals est parfois le plus heureux et le\nplus universellement apprécié.\n   C'est à Harlem qu'il faut l'étudier pour le bien connaître et se rendre\ncompte du développement de son talent. Dans la grande salle de l'Académie\nde cette ville, — pittoresque entre toutes les cités de la Hollande, — Frans\nHals est représenté par huit toiles, dont les dimensions varient entre\ndeux mètres et demi et quatre mètres. Ce sont des repas ou réunions\nd'officiers des corps d'archers, de régents ou de régentes d'hôpital. Ces\ntableaux appartiennent à tous les moments de la vie de Frans Hals et\nnous le montrent depuis ses débuts, à 32 ans, jusqu'à l'âge extrême de\n80 ans, nous faisant embrasser ainsi cinquante années d'un travail d'artiste\net nous permettant de le juger d'après ce qu'il a fait de plus important\net de meilleur.\n   J'ai remarqué tout spécialement le Repas des Officiers de Saint-Georges, le\nsecond, en ordre de date, des grands tableaux que Frans Hals peignit à\nHarlem. Le peintre a 43 ans : il est dans sa fleur. Une ordonnance\ntrès pittoresque, un magnifique jeu de draperies de soie, d'étendards\net de riches étoffes donnent à ce tableau un cachet de saine abondance et de\nvitalité, qui séduit irrésistiblement. La couleur est franche, variée, puissante\ngrâce à ses dessous grisâtres et ses harmonies noires. Comme facture, c'est\nd'une largeur, d'une élégance suprêmes. Peu de tableaux donnent une idée\naussi satisfaisante de l'extraordinaire habileté de main de Frans Hals. On\npeut dire, d'ailleurs, quand on l'a étudié à Harlem, que ce maître n'a pas\nde secrets; on l'aurait vu peindre qu'on n'en saurait pas plus long sur son\nmétier.\n   Le Portrait des Archers de Saint-Adrien est de la même année que le tableau\nprécédent. La scène se passe dans une chambre éclairée également de tous\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "564                                      DURENDAL\n\n\n  côtés; il n'y est fait nul emploi de clair-obscur : de là q u e l q u e s t o n s entre les\n  tons que rien ne relie et quelque chose de moins ample, de plus sec que d a n s\n  les Officiers de Saint-Georges. E n revanche, que de morceaux délicieux d a n s\n  cette composition ! Q u e de vérité dans ces attitudes et d a n s ces physiono-\n  mies expressives et é t o n n a m m e n t individuelles !\n      F r a n s H a l s est tout entier dans ces têtes souriantes et si finement obser-\n vées qu'on ne les oublie plus. E t cependant, il fera encore mieux quelques\n années plus tard, lorsqu'il exécutera le Portrait des officiers des archers de Saint-\n  Adrieu.\n      C'est son œuvre maîtresse et la plus séduisante, la plus incomparablement\n belle. Peut-être, prises individuellement, les physionomies sont-elles moins\n  spirituelles que dans le tableau précédent. Peut-être y a-t-il moins de\n  g r a n d e u r et d'originalité que d a n s les deux derniers portraits de Régents et de\n Régentes, qu'il exécuta, d'une main déjà tremblante, à l'âge de 80 a n s . Mais\n par l'art de grouper ses p e r s o n n a g e s , par la profondeur et la chaleur des\n tons, par le choix et la délicatesse du coloris, F r a n s H a l s s'est montré ici\n  absolument supérieur.\n      D a n s les tableaux de H a r l e m , ce qu'il faut admirer surtout, c'est le tact\n  merveilleux de ce peintre. Il sait tirer parti d'un sujet banal et peu relevé,\n  et jamais il n'est exagéré ou vulgaire ; sa palette est la plus riche qui ait\n jamais existé, et cependant il harmonise ses couleurs et les oppose entre elles\n sans que jamais elles se contrarient; il sait traiter chaque chose selon son\n intérêt et sa n a t u r e propre, il d o n n e à c h a q u e détail sa valeur et n'en sacrifie\n a u c u n ; il improvise avec une audace i n c o n n u e jusqu'alors et il n'en reste\n  pas moins u n portraitiste c o n s o m m é , bien plus fin, bien plus élégant que\n  van der Helst.\n      D a n s le tableau des Régents de l'Hôpital des Vieillards n o u s apparaît un\n  F r a n s H a l s tout autre, mais non meilleur. P o u r se conformer à la gravité du\n  sujet, il entre cette fois d a n s une g a m m e nouvelle, entièrement noire, grise\n  ou b r u n e . C'est d'ailleurs u n tableau magnifique d a n s sa forte simplicité.\n' L e s figures y sont en belle lumière et le coloris est riche, malgré la sobriété\n  des tons. L'intérêt de ce tableau, c'est que le peintre a concentré tout son\n  effort sur les têtes. Celles-ci sont de toute beauté et il faut savoir gré à F r a n s\n  H a l s de ce que rien n'en distrait l'attention.\n       Ce tableau en évoque u n autre que je pourrais me dispenser de nommer,\n  car le r a p p r o c h e m e n t est trop évident entre les Régents de F r a n s H a l s et les\n  Syndics de R e m b r a n d t . U n personnage surtout, celui du centre, appelle des\n  comparaisons frappantes.\n       D a n s ces toiles, l'opposition entre les deux peintres saute aux yeux :\n   F r a n s H a l s reproduit à la perfection les traits extérieurs de la vie; R e m b r a n d t\n  recherche d a n s les physionomies leur côté invisible et mystérieux; le pre-\n   mier se livre tout entier et ne nous laisse pas grand'chose à deviner ; le\n   second se replie sur lui-même et il nous reste encore mille choses à découvrir\n   sous l'exécution extérieure.\n       F r a n s H a l s devait éblouir ses contemporains par sa merveilleuse facilité :\n   il forma de n o m b r e u x élèves mais n'eut pas d'imitateurs. Il eut mieux : il eut\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "                    UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                      565\n\n\nune imitatrice d'un talent si semblable a u sien qu'on a souvent confondu ses\ntableaux avec ceux d u maître. J ' a i n o m m é JUDITH LEYSTER, l'auteur d ' u n\nexquis tableau du musée d'Amsterdam : le Portrait d'un buveur. P a r l'ampleur\net la hardiesse de l'exécution, la vigueur du\ncoloris et u n e certaine jovialité d a n s les con-\nceptions, J u d i t h Leyster se rapproche éton-\nn a m m e n t de l'auteur d u Fou iouant de la\nGuitare.\n    L o n g t e m p s , on a attribué le Fou de F r a n s\nH a l s et le Buveur de J u d i t h L e y s t e r à u n e\nseule main et cependant le Buveur d e la\ngrande artiste est reconnaissable à u n mono-\ng r a m m e que l'on peut voir à la h a u t e u r des\nyeux de ce personnage. Ce m o n o g r a m m e est\ncomposé des lettres J . L . et d'une petite\nétoile : gracieuse allusion au nom de l'artiste :\nLey-ster : (étoile conductrice).\n    Avant de quitter H a r l e m , nous devons dire\nu n m o t d ' u n autre artiste d e talent, JEAN\nDE BRAY, l'auteur de deux grands tableaux\n                                                          (Musée d'Amsterdam)         (Œuvre de Judith Leysten\nde Régents et de Régentes d'Hôpital . Après F r a n s\n Hals et dans u n e g a m m e moins c h a u d e et                            LE BUVEUR\nmoins ferme, de B r a y a peint des portraits\nsouvent admirables de vérité et de finesse. U n e heureuse distribution d e s\ngroupes, u n dessin parfait et une remarquable intensité d'expressions font\nd e ces toiles distinguées mais u n peu froides, des œuvres c h a r m a n t e s . Bien\nqu'ils soient voisins des chefs-d'œuvre de F r a n s H a l s , on regarde ces tableaux\navec plaisir et c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire.\n    Quelques mots, enfin, sur deux peintres dont j'aurais dû parler au début, parce\nqu'ils furent les promoteurs de la peinture de portraits en H o l l a n d e : Michel van\nMierevelt et T h o m a s de Keyzer. T o u s deux sont nés p e n d a n t la seconde moitié\ndu XVIe siècle, mais par leurs œuvres ils a p p a r t i e n n e n t à la g r a n d e époque.\n    MIEREVELT, dont j e me rappelle surtout un Portrait de Guillaume d'Orange, a u\nMauritshuis, fut u n peintre riche et estimé. S a peinture mince, propre, u n\npeu froide mais très ressemblante était faite p o u r plaire à son élégante clien-\ntèle ; ce fut lui qui généralisa, dans les Pays-Bas, l'habitude de se faire\nportraire. Il obtint dans ce genre un succès sans précédent et u n chroniqueur\nva jusqu'à dire qu'il aurait peint dix mille portraits.\n    DE KEYSER, dont le Portrait d'homme de La H a y e est peut être le chef-d'œuvre,\nfut supérieur à Mierevelt. Sa peinture, d'une couleur franche et vive, d'une\ntouche hardie, d'une puissance peu c o m m u n e , le judicieux emploi qu'il fait\ndu clair-obscur, l'accent de vérité qu'il sait mettre dans ses physionomies le\nplacent a u premier rang des portraitistes hollandais.\n    J ' a u r a i s voulu parler de s o n excellent contemporain Ravesteyn et de\nplusieurs autres maîtres d u portrait ; mais il me faut, à regret, abréger cette\nliste déjà longue et passer à la peinture de genre.\n   (A continuer.)                                                    P I E R R E VERHAEGEN.\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                    QUO VADIS\n\n                AVANT de pénétrer  chez nous, la renommée de ce\n                  roman des temps néroniens avait, en un lustre,\n                 accompli presque le tour du monde civilisé.\n                  L'accueil fut partout et reste triomphal. E n\n                 vingt langues diverses l'applaudissement réflé-\n                  chi de l'élite consacra l'enthousiasme spontané\n                  des foules. Si la chronique dit vrai, l'on cher-\n                  cherait en vain le livre moderne qui dispute à\nQuo Vadis la palme du succès. Quel enfant gâté de la vogue ne\nfait four piteusement devant ce prodige : l'Amérique s'arra-\nchant, seule, mille éditions de l'épopée romanesque de H e n r y k\nSienkiewicz?\n   L a réussite assurément, si éclatante soit-elle, ne prouve point\nl'œuvre, et la popularité la plus lucrative ne saurait, sauf aux\nyeux des nigauds, passer pour le critère du génie. A côté de\nprospères négociants de lettres, que grise j u s q u ' à l'insolence une\nprovisoire fortune et que le juste avenir destine au néant, nous\nsavons qu'il se rencontre de fiers et subtils artistes que leur\nintransigeante aristocratie voue presque fatalement à la solitude,\nà l'obscurité, voire à la misère. D a n s le vaste empire de\nla Beauté, ils habitent, avec quelques fidèles qui les escortent\nd'un respect jaloux, de très lointaines provinces interdites pour\njamais à la plèbe. L a postérité les venge : elle leur apporte, à\ndéfaut du succès que distribuent les foules, cette gloire que dis-\npense éternellement la seule élite.\n\n  (1) HENRYK SIENKIEWICZ : Quo Vadis, roman des temps néroniens. Traduction de\nB. Kozakiewicz et J.-L. Janasz. Paris, éditions de la Revue Blanche.\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "HENRYK   SIENKIEWICZ\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": ""}, {"page_pdf": 681, "texte": "                                QUO VADIS                                567\n\n\n   On ne peut se défendre, pour peu qu'on ait l'âme délicate, de\nréserver à ces hautains solitaires ce que M. de Montesquiou\nnomme des autels privilégiés. Gardons-nous, cependant, d'imiter\nle travers de certains qui, érigeant en dogme l'injustice de la\nrenommée, ne reconnaissent systématiquement le génie qu'au\nsalon des refusés. F r é q u e n t e dans les cénacles, cette puérile\naffectation, qui va chez plus d'un jusqu'à la manie, est à coup\nsûr u n e des plus curieuses variétés du snobisme. Il arrive heu-\nreusement, et ce livre en témoigne après cent autres, que le\ntalent s'achète, que la fortune magnifique de l'œuvre s'égale au\nrare mérite de l'ouvrier. Si le spectacle est moins banal qu'on ne\nle souhaite, c'est une raison de l'applaudir davantage.\n   Réjouissons-nous surtout q u a n d l'œuvre unanimement\nacclamée, bonne d'aventure a u t a n t que belle, ravit au même\ndegré, comme celle du maître polonais, l'esthète et le croyant.\nJe n'ignore pas que, tout en louant les intentions droites de\nl'auteur, quelques jansénistes de la critique, toujours les mêmes,\nse sont p u d i q u e m e n t alarmés de certaines pages de Quo Vadis,\noù s'évoque en sa réalité peu vertueuse la Rome païenne des\nCésars. A les entendre, tout ce qui est susceptible, dans l'his-\ntoire, dans la science ou dans la vie, d'étonner l'ignorance d'une\ningénue de quinze ans est matière défendue, et les contes de cet\nexcellent chanoine Schmid devraient suffire à tous nos festins\nlittéraires. T o u t leur est pierre d ' a c h o p p e m e u t et de scandale.\nSans cesse et hors de propos, ils déploient largement, devant\nleurs yeux offensés, le mouchoir de Tartuffe. Ils prétendent fer-\nmer à l'écrivain catholique le domaine entier de la passion. De\nl'homme, esprit et chair, l'art tel qu'ils le conçoivent ne peut,\nmutilant la nature, connaître que l'esprit. L a force les épouvante.\nL e u r rêve est une littérature d'eunuques.\n   Si le romancier les eût consultés, sans doute il nous eût offert,\nmalgré Tacite, un Pétrone austère de mœurs et invariablement\nhonnête en ses propos, un Néron pour demoiselles et une Poppée\nad usum Delphini. Et, dépouillée des rares peintures, si discrètes,\nsur lesquelles on l'ose chicaner et qui, impuissantes à troubler\nles âmes pures, sont essentielles à sa vérité, à sa grandeur, à\nson sens même, l'œuvre eût été détruite. Il en faut prendre son\nparti : le roman n'est pas un prêche, il porte en lui-même, comme\nun tableau, comme un marbre, son enseignement. Les faits y\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": " 568                         DURENDAL\n\n\n parlent, non l'auteur. E t comment mettraient-ils en lumière,\n dans Quo Vadis, la beauté morale du Christianisme à son aurore,\n si, interdisant à l'artiste les effets merveilleux du contraste, on\n lui enjoint de jeter un voile o p a q u e sur l'ignominie du monde\n païen?\n    L o i n de nous associer à des vitupérations ridicules, louons\n Sienkiewicz de n'avoir pas cédé, en pénétrant dans la Rome\n néronienne, à la tentation si commune aujourd'hui de remuer\n inutilement de la boue. L e roman historique, passablement\n discrédité naguère, a retrouvé quelque vogue, on le sait, en\n ces dernières années; et l'on applaudirait volontiers à la renais-\n sance d'un genre qui, sans échapper à toute critique, offre aux\nimaginations lettrées un charme singulier. P a r malheur, la plu-\n part des romanciers qui s'y exercent n'ont prétexté l'évocation\n des siècles défunts que pour ouvrir aux curiosités perverses,\navec une complaisance qui ressemble trop à du calcul, le musée\nsecret de l'histoire. Du passé, c'est la pourriture surtout qui\nsollicite leur observation. P a s un des fumiers — et Dieu sait leur\nn o m b r e ! — où se vautra, au cours des siècles, le très lamen-\ntable pourceau h u m a i n n'a été négligé. U n e érudition et un art\nénormes ont été dépensés à ressusciter pour la joie des vicieux,\nles plus immondes priapées. On compterait sans peine, surtout\nparmi ceux qui, récemment, évoquèrent l'antiquité grecque ou\nlatine, les romans historiques qui méritent de n'être pas relé-\ngués, sous triple serrure, dans l'enfer des bibliothèques. L e\nmeilleur d'entre eux, celui qui honore le plus, chez son auteur,\nl'artiste et l'homme, le talent et la conscience, est assurément\nQuo Vadis.\n   Mais la Rome des Césars n'eut pas que des vices ; tout n'est\npoint opprobre et honte dans l'antiquité. E t je veux signaler ici\nun autre mérite de Sienkiewicz. L e souci d'opposer les tares du\npaganisme à la splendeur divine de l'Eglise naissante ne lui a\npoint fermé les yeux sur ce qu'avait créé de Beauté la civili-\nsation antique.\n   Antre de crime et de folie, la Rome néronienne, où revivait\nBabylone pire, n'en demeurait pas moins la Ville, impératrice\ndu monde. Quelle imagination ne s'enivre à lacontempler? H u i t\nsiècles prodigieux d'histoire la revêtaient de majesté. E n elle\nrespirait l'univers. Les sept collines centralisaient toute gloire,\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": "                                  QUO VADIS                                 569\n\n\ntoute splendeur, toute puissance. L à , résidaient la force qui\ndompte et l'esprit qui gouverne. T o u t ordre sur terre émanait\nd'elle. Quoi qu'elle fasse, infâme ou vertueuse, elle apparaît\ngigantesque. Elle ne connaît ni la mesquine vertu, ni le vice\nridicule. Des gouffres les plus profonds elle bondit aux plus\nradieux sommets. Sublime ou monstrueuse, elle reste toujours,\nafin d'étonner et d'émouvoir, tragique.\n   A l'heure où sombre dans presque toutes les consciences la\nfière vertu romaine, Rome, qui doit aux chrétiens dispersés mys-\ntérieusement dans Suburre de n'être pas vide de beauté morale,\ngarde encore, pour éblouir l'artiste, le prestige de sa beauté\nplastique. Athènes lui avait enseigné le culte des formes et\nl'élégance intellectuelle. T o u t ce qui peut orner matériellement\nla vie y était rassemblé. Son faste était fait des dépouilles d'un\nmonde. Ce n'étaient que temples de marbre, palais, théâtres,\nportiques, jardins, arcs de triomphe. U n e cohue grouillante,\npittoresque, bariolée, animait ses rues, ses carrefours, le F o r u m .\nRien n'égalait la magnificence de ces fêtes impériales où défi-\nlaient, au Palatin, des cortèges de femmes semblables à des\ndéesses, d'hommes beaux comme des statues. Quel spectacle\npour un œil sensible à la magie des couleurs, à la grâce des\nlignes!\n   Cette Rome grandiose, Sienkiewicz l'a évoquée, dans Quo Vadis,\navec un art puissant et délicat, inoubliablement. Elle y res-\nsuscite d'une telle beauté tragique et plastique qu'en dépit de\nsa t u r p i t u d e on reste fasciné. Même souillée, sa pourpre est\nauguste. U n sanctuaire profané a droit encore au respect.\n   C'est un épisode miraculeux de la vie de saint Pierre qui a\nfourni son titre au roman. Comme l'apôtre fuyait avec le jeune\nNazaire la ville inondée de sang chrétien, il rencontra sur la\nvoie Appicnne son Maître divin. Je laisse la parole au romancier\nqui raconte, en un chapitre admirable, le miracle de cette\napparition :\n   L e soleil émergea de dessous une c r o u p e de montagnes, et un spectacle\nétrange vint frapper les yeux de l'Apôtre. Il lui sembla que la sphère blonde,\nau lieu de s'élever dans les cieux, avait glissé du haut des monts et suivait le\nprofil de la route. Pierre s'arrêta et dit :\n   — T u vois cette clarté qui s'avance vers nous ?\n   — Je ne vois rien, dit Nazaire.\n   Mais Pierre abrita ses j e u x de sa main, et, après un moment :\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "570                                DÜRENDAL\n\n\n   — Un homme vient vers nous dans le rayonnement du soleil.\n   Pourtant le son de pas ne parvenait point à leurs oreilles. A l'entour,\nc'était le silence absolu. Nazaire voyait seulement que dans le lointain les\narbres frissonnaient, comme agités par une main invisible, et que sur la\nplaine s'épandait, toujours plus ample, la clarté. Et il regarda l'Apôtre avec\nsurprise.\n   — Rabbi! qu'as-tu donc ? s'écria-t-il d'une voix anxieuse. Des mains de\nPierre, le bourdon avait glissé sur le chemin, ses yeux regardaient fixement\ndevant lui ; sa bouche était entr'ouverte, et son visage reflétait la stupeur,\nla joie, le ravissement... Il se jeta à genoux, les mains tendues. Et de sa\nbouche jaillit :\n   — Christ! Christ!\n   Et il s'abattit, la tête contre terre, comme s'il eût baisé des pieds invisibles.\nLongtemps le silence régna. Puis la voix du vieillard s'éleva, brisée de\nsanglots :\n   — Quo Vadis, Domine ?...\n   Et la réponse ne fut point entendue de Nazaire. Mais aux oreilles de\nl'Apôtre parvint une voix triste et douce, qui disait :\n   — Lorsque tu abandonnes mon peuple, je vais à Rome... pour qu'une\nfois encore on me crucifie.\n   L'Apôtre restait étendu sur la route, le visage dans la poussière, sans un\ngeste, sans un mot. Nazaire pensait déjà qu'il avait perdu connaissance ou\nqu'il avait expiré. Mais lui se leva enfin, reprit dans ses mains tremblantes\nson bâton de pèlerin et, sans parler, se retourna et fit face aux sept collines.\nLe jeune garçon, alors, répéta comme un écho :\n   — Quo Vadis, Domine ?\n   — A Rome, dit doucement l'Apôtre. Et il revint vers Rome.\n   Et quel titre conviendrait mieux à l'œuvre qui, en face du\nmonde païen sombrant dans la tyrannie, dans l'épicurisme, dans\nla luxure et dans la folie sanguinaire, dresse, phare éternel de\nsalut, la Croix? Cette question, que posent à l'orgueilleuse\nhumanité moderne, insurgée contre Dieu, tant d'événements\ninquiétants, Sienkiewicz la lui pose à son tour; et son livre la\nrésout en montrant l'issue logique et fatale des deux voies entre\nlesquelles les âmes de tous les temps ont à choisir.\n   L'action romanesque est simple, banale même et, si l'on con-\nsidère l'ampleur du drame colossal qui se déroule dans Quo\n Vadis, très accessoire.\n   Le tribun militaire Vinicius, neveu de Pétrone, s'est au retour\nd'une campagne épris de la plus violente passion pour une\njeune étrangère, fille de roi et otage de Rome, qu'il a vue chez\nAulus Plautius. Comme Pomponia, épouse de celui-ci, Lygie,,\nélevée dans cette vertueuse maison, est chrétienne et, prête à\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "                               OUO VADIS                             571\n\n\naimer, ne s'unira p o u r t a n t q u ' à un chrétien. Désireux de satis-\nfaire sans retard une passion que tout obstacle irrite, le subtil\nPétrone, dont le scepticisme ignore tout scrupule, imagine de\nsignaler la jeune fille à Néron, qui la réclame à ses parents\nd'adoption, pour la livrer à Vinicius. Résister à l'ordre de César,\nsi menaçant qu'il soit pour la vierge, serait vouer à la mort ses\nbienfaiteurs : après de poignants adieux, Lygie se résigne à\nsuivre les prétoriens. Du Palatin, où Vinicius ivre l'épouvante,\nau milieu d'une orgie impériale, par l'odieuse brutalité de son\ndésir, L y g i e était emmenée, le l e n d e m a i n , sous bonne escorte,\nvers la maison de son ravisseur, lorsque le fidèle et herculéen\n Ursus, chrétien lui aussi, l'arrache avec l'aide de ses coreligion-\nnaires aux esclaves de Vinicius et l'emporte dans Suburre, où\nles chrétiens lui donnent asile.\n  C e p e n d a n t le tribun, fou de colère et de désespoir, jure de\nreconquérir sa proie à tout prix et, grâce au Grec Chilon,\nretrouve sa trace. A la suite du jeune patricien, qui nous avait\nconduits, en compagnie de Pétrone, au palais de Néron, nous\npénétrons, cette fois, dans les milieux chrétiens de R o m e ; nous\nassistons aux assemblées mystérieuses des adeptes, à l'Ostrianum;\nnous écoutons les apôtres Pierre et P a u l répandre, avec l'histoire\nterrestre du Sauveur, la parole de paix. E t ce sont d'inou-\nbliables chapitres.\n    Blessé par Ursus au cours d'une t e n t a t i v e nouvelle d'enlève-\nment, Vinicius est recueilli par les protecteurs de L y g i e et\nveillé par la vierge elle-même, qui lui pardonne et qui l'aime.\nA cette révélation inouïe de la vertu chrétienne, qui rend le\nbien pour le mal, ignore la vengeance et inaugure la charité, la\nstupeur du païen d'abord est sans bornes. Peu à peu, cependant,\nson âme ravie s'ouvre à la lumière. Il se métamorphose, non\nsans trouble et sans révolte. Sa passion d'hier, qui ne poursui-\nvait en Lygie qu'une proie splendide offerte à ses sens, s'épure\nj u s q u ' à l'amour. Il convoitait; maintenant que Dieu s'est révélé,\nil aime. Ce qu'il veut de Lygie, c'est, infiniment plus belle que\n le corps, l'âme. Et c'est son âme aussi, mâle, vaillante et droite,\nqu'il lui donne.\n    Un homme nouveau surgit en Vinicius. Pétrone et son neveu,\n ne parlant plus la même langue, ont cessé de se comprendre :\n c'est d'un œil si différent qu'ils voient désormais la vie. T a n d i s\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "572                         DURENDAL\n\n\nque le voluptueux dilettante, incurable aveugle de l'esprit, s'en\ntient à son idéal d'élégance sceptique, le soldat, initié par Paul\nde Tarse à la doctrine chrétienne, marche d'un pas ferme dans\nla voie où l'engagea son amour, où le pousse la grâce. Pierre lui-\nmême a béni les fiancés. Vienne la persécution sanglante,\nVinicius est prêt désormais, comme Lygie, pour tout héroïsme.\nAu seuil même du péril, il s'arme du baptême. Quand les\nmuscles herculéens du fidèle Ursus auront sauvé de la mort,\ndans l'amphithéâtre où la devait déchirer la corne d'un aurochs\nsauvage, Lygie évanouie, Vinicius lui-même, bravant en face\nNéron, surgira dans l'arène pour réclamer du peuple et obtenir\nla vie de son aimée.\n   Ce drame intense, tendre et farouche, où l'aventure indivi-\nduelle disparaît dans l'immensité des événements, met aux\nprises deux mondes, l'antique, incarné dans César tout-puissant,\net le nouveau, vagissant encore dans l'ombre de l'Ostrianum.\nLa terre n'a point vu et ne verra point de plus sublime et de\nplus pathétique spectacle que ce duel, qui dura trois siècles, du\nChrist et de Jupiter; et nul poète ne l'évoqua, je pense, depuis\nChateaubriand, avec autant de puissance que le maître polonais.\n   Tout vit dans cette œuvre touffue où l'érudition discrète, qui\nse révèle sans cesse, jamais ne s'étale. S'il arrive que la marche\ndu drame se ralentisse, ce n'est point à cause de cette manie\ndescriptive qu'engendre, chez certains, la richesse de la docu-\nmentation, mais parce que le psychologue, soucieux de montrer\nsous tous leurs aspects les types qu'il étudie, se délecte un peu\ntrop par moments à les voir agir, à les entendre disserter : avant\nde les entraîner plus vite vers la catastrophe, il prend plaisir à\nflâner un instant en leur compagnie.\n   Empruntées à l'histoire ou enfantées par l'imagination, un très\ngrand nombre de figures traversent et animent, de leur pitto-\nresque diversité, l'œuvre. Sublimes ou infâmes, élégantes ou\ngrossières, vertus cachées dans Suburre ou vices trônant au\nPalatin, celles qui ressuscitent du passé, celles qui naissent du\nrêve, toutes attestent la virtuosité de l'artiste et la perspicacité\nde l'observateur. Lygie, héroïque et charmante, qui mêle tant\nde pudeur à tant de tendresse, délicate merveille de chair\nhabitée par une âme radieuse, s'égale aux plus nobles vierges\nde l'art. Patricien sauvé de la mollesse épicurienne par la vie\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "                              QUO VADIS                              573\n\n\ndes camps, Vinicius a de la vieille Rome la fougue et la rudesse,\nla droiture et l'intrépidité; les vertus qu'il ignore, il est apte à\nles c o m p r e n d r e ; vienne la grâce, il sera, au service du Christ,\nmais h u m b l e désormais, le soldat valeureux qu'il fut au ser-\nvice de Rome.\n   Mais, à côté de ces protagonistes du roman, d'autres figures\ndominent l'épopée : ce sont, incarnant le paganisme, Néron, le\npitre monstrueux, le fou lubrique et féroce; Pétrone, l'arbitre\ndes élégances, l'esthète sceptique et raffiné, qui rachète un\nincurable épicurisme par la vaillance rare de son esprit qui ne\ndésarme pas devant César. L e u r s portraits sont d'un maître.\nCeux de Pierre et de P a u l , les deux apôtres dont les figures\ninspirées se dressent, dans Quo Vadis, avec une grandeur incom-\nparable et une majesté presque s u r h u m a i n e , révèlent en outre\nl'enthousiasme profond d'un croyant.\n   Quelles fresques imposantes, vivantes et tragiques que le\nfestin chez Néron, la fête sur l'étang d'Agrippa, l'assemblée des\nchrétiens à l'Ostrianum, l'incendie de Rome, les milliers de\ntorches hurlantes illuminant les jardins de César, les chrétiens\nlivrés aux bêtes et crucifiés en foule d a n s le cirque, le martyre\ndes apôtres! L'on sort frémissant d'une telle rencontre avec le\nsublime.\n   L ' œ u v r e chante, tout entière, l'hymne qui résonna dans\nl'amphithéâtre, pour la première fois, entonné par les martyrs\nextasiés qui attendaient la dent des lions : Christus regnat. E n\nvérité, je ne crois pas que, depuis Chateaubriand, aucun écrivain\nd'imagination ait dressé, à la gloire du Christianisme, un tel\nmonument.\n                                             MAURICE      DULLAERT.\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "    A bord du \" Tonkin „\n\n\n                          I\n\n\nSaïgon disparaissait aux clartés du matin.\nA petite vapeur, le transport le « Tonkin »\nPar les méandres bleus descendait la rivière.\nEn côtoyant la plate et maussade     rizière\nEntrevue à travers les longs palétuviers\nAvec ses marabouts, ses hérons, ses pluviers,\nEt ses vautrements gris de buffles dans les flaques.\nLe navire bientôt doubla le cap     Saint-Jacques\nQui découpe son dôme en noir sur le ciel clair,\nEt, dans le champ mobile et vaste de la mer,\nOù semblaient resplendir des rayons        d'espérance.\nIl creusa comme un soc son sillon vers la France.\nCependant que le cap éloignait ses brisants,\nJe vis sur la dunette une enfant de quinze ans,\nAux grands beaux yeux d'azur, au teint blanc de créole;\n La candeur encadrait d'une auguste auréole\n Son front, d'où les cheveux coulaient en fleuve d'or.\n Elle regardait fuir, au loin, Poulo-Condor\n Dont les palmiers, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui passe,\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "                  A BORD DU « TONKIN »                            5v5\n\n\nBalançaient un essor de palmes dans l'espace.\nEt tout d'un coup, joyeuse, un rire dans la voix :\n« J'ai voyagé déjà sur le \" Tonkin\" trois fois,\nMonsieur; je le connais du spardeck à la cale!\nNous avons, savez-vous? une nouvelle escale :\nC'est Obock. Quel bonheur! Je veux tant voir Obock! »\nElle battit des mains. — Comme on jetait le loch,\nQui déroulait sa corde aux cent nœuds de couleuvre.\nLégère, elle courut contempler la manœuvre,\nEn faisant de la tête un signe      gracieux\n Vers une femme en deuil qui la mangeait des yeux.\nLa femme s'approcha : « C'est ma fille, dit-elle.\nChère enfant! » Une larme obscurcit sa prunelle.\n\" Voyez! qu'elle est charmante!       — Et quels airs     triomphants'.\n C'est mon aînée. — Hélas ! j'ai trois autres    enfants,\nSi faibles que l'effroi de les perdre me hante.\n Mais j'ai pu conserver celle-ci bien portante,\n Malgré nos durs séjours dans ces pays       maudits.\n Ma fille, voyez-vous, c'est tout mon paradis! »\n Des sanglots étouffés gonflèrent sa poitrine,\n Et j'appris que le père, officier de marine,\n Ayant déjà vu l'un de ses enfants       mourir,\n Pour sauver le restant brisait son avenir,\n Et, quoique jeune encor, demandait sa retraite.\n\n\n\n                              II\n\n\n Le « Tonkin » reconnut, après deux jours de traite,\n Malacca, la presqu'île au sinueux      contour,\n Et la reine des mers d'Orient,     Singapour,\n Au-dessus des palmiers dressant sa tête blanche.\n Près de Poulo-Pinang,    pour fêter le dimanche,\n La jeune fille orna son front de frêles fleurs\n Qui depuis le départ flétrissaient leurs couleurs.\n En face d'un autel appuyé sur la lisse,\n L'aumônier célébrait le divin sacrifice.\n Dans un recueillement chaste, calme et pieux,\n Longtemps elle pencha l'azur de ses doux yeux\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "576                         DURENDAL\n\n\n      Dont palpitaient les cils ainsi qu'un essor d'ailes.\n      Et, l'office accompli, comme des hirondelles\n      Avaient jonché le pont de lourds vols épuisés,\n      Elle prit les oiseaux, les couvrit de baisers,\n      Et, gaiment, les lança dans l'argent du sillage.\n      Ses parents souriaient à cet      enfantillage,\n      Haussant l'épaule avec indulgence et fierté.\n      Et, conquis par sa grâce et sa naïveté,\n      Tous les cœurs respiraient un parfum           d'innocence.\n      A l'heure où la splendeur de la phosphorescence\n      Sur la robe des flots sème ses diamants,\n      Et quand mille regards d'astres clairs et charmants\n      Illuminent d'extase et d'amour le poète,\n      Elle questionna, tout d'un coup inquiète,\n      Sur un événement dont s'émouvait le bord,\n      Car le « 'Tonkin » stoppait pour immerger un mort,\n      Le préservant ainsi du suprême calice\n      D'être pris et broyé par les dents de l'hélice,\n      Et, tremblante, elle dil, les deux mains sur son cœur :\n      « Mourir en mer'. — On peut mourir ainsi ! — J'ai peur! »\n\n\n                                III\n\n\n      Or, dès le lendemain, cherchant ma jeune amie,\n      Je rencontrai son père, et j'appris  qu'endormie\n      Seulement quand le front des étoiles pâlit,\n      Un peu souffrante enfin, l'enfant gardait le lit.\n\n\n                                IV\n\n\n      Sumatra fil paraître, à l'aurore, ses côtes\n      Roses, et ses grands bois, et ses montagnes   hautes\n      Dominant un essaim gracieux d'ilots verts.\n      Le « Tonkin » double Achem, et s'élance à travers\n      L'Océan Indien, solitude infinie\n      Qui lasse de mollesse et de monotonie\n      Les heure dont le cours glisse languissamment     ;\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "                 A BORD DU « TONKIN »                            577\n\nEt c'est un paresseux et très doux bercement\nDe corps et de pensée, un bercement sans trêve\nSur le rêve des flots et sur les flots du rêve.\nL'épanouissement      renaissant du soleil,\nSalué des clairons qui sonnent le réveil,\nDu bout de l'horizon ruisselle en large flamme;\nIl s'étend, il conquiert l'onde lame par lame,\nEt soudain, assaillant le navire à bâbord,\nS'épanche en radieux torrents par le sabord,\nInondant le carré de joie et de lumière;\nEt le regard mi-clos, à travers la paupière\nOù filtrent, affaiblis, les caressants      rayons,\nAu sortir du sommeil voit courir des sillons\nFauves, le long de la carène        illuminée;\nEt bientôt l'énervante et torride journée!\nL'accablement que chants, gais propos, jeux divers\n Tâchent en vain de vaincre, et le rythme du vers\nQui parfois cependant vient mordre la pensée,\nComme un coup de fouet cingle une bête lassée'.\nPuis, la mort du soleil, l'adieu teinté de sang\n Que l'immense splendeur laisse en disparaissant\nDans la tombe d'azur qui se ferme sur elle,\n Tandis que l'aumônier, droit sur la passerelle,\nPrononce à haute voix la prière du soir!\nEt la lune dressée, ainsi qu'un        ostensoir,\nEntre les astres d'or, brillants comme des cierges\n Que tendraient vers les c i e u x des mains pures de vierges!\nEt la nuit claire et douce, aux mystiques           senteurs,\n Où l'on semble oublier la vie et ses rigueurs,\nEt qu'un grain de l'épi de douleurs qu'elle égrène\n Peut germer et grandir sous la clarté sereine!\n\n\n                             V\n\n\nAinsi le temps coulait. — Chaque nouveau soleil\nRayonnait sur un jour au précédent pareil,\nComme aux flancs du navire, en fuyant par l'espace,\nLa mer apporte un flot pareil au flot qui passe.\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "578                            DURENDAL\n\n\n      Mais dans le monotone et tranquille décor\n      N'avait pas reparu la jeune fille encor.\n      Le père, prévenant une question prête,\n      Maintenant secouait plus tristement la tête,\n      — Souvent mieux que les mots le silence répond! —\n      La mère traversait hâtivement le pont,\n      Les yeux rouges, traînant sa famille au teint hâve,\n      Et je compris alors que le cas était grave.\n      Quel mal la consumait, la gracieuse    enfant\n      Dont naguère le cœur joyeux et triomphant\n      Venait s'épanouir sur sa lèvre rieuse?\n      C'est une chose, hélas ! sombre et mystérieuse\n      Que ce mal qui de l'ange ayant encor les yeux\n      Remplis de l'innocence inneffable des c i e u x ,\n      A l'âge où, plus ardent, le sang brûle et pétille,\n      Fait éclore la pâle et frêle jeune fille.\n      De ces doux anges-là beaucoup ne veulent pas\n      Ternir tant de blancheur aux fanges d'ici-bas,\n      Et leurs âmes d'enfant retournent,        indignées,\n      Aux sphères, de lumière et de pudeur         baignées,\n      Où fleurit, dans l'éclat immuable du jour,\n      Un immatériel et ravissant       amour.\n\n\n                                 VI\n\n\n      Et voici qu'un soleil d'allégresse se lève\n      Sur une île de fleurs, de parfums et de rêve;\n      Ceylan montre son front couronné de palmiers.\n      Sauvage et chevelu comme aux âges premiers\n      Où grondaient dans les bois des bêtes embusquées;\n      L'air s'imprègne soudain de ces odeurs       musquées\n      Dont s'enivre le souffle aux pays d'Orient ;\n      Et Colombo parait dans le matin      riant,\n      Abritant sous la paix des merveilleux       ombrages\n      Les cases des Indous et ces charmants       cottages\n      Que le confort anglais transporte en tous climats.\n      Tandis que le « Tonkin » mouille parmi les mâts\n      Qui mêlent dans l'azur leurs vergues dépouillées\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "                  A RORD DU « TONKIN »                          579\n\n Aux grands arbres remplis d'ailes et de feuillées,\n Pirogues et canots, s'accrochant à son flanc,\n Le couvrent d'un essaim joyeux et ruisselant\n D'Indous au corps bronzé, ceints de langoutis         roses,\n Qui, prenant sur le pont d'harmonieuses         poses,\n Avec un beau sourire offrent aux passagers\n Des perles, du santal, et ces bijoux légers\n Que les vieux Cynghalais cisèlent dans l'ivoire.\n M'étant approché d'eux, pour choisir en mémoire\n De ce port indien, quelque futile objet,\n Je vis la triste mère acheter un coffret,\n En disant à mi-voix : « Ce sera pour ma fille! »\n Et je songeai : « Pour voir ce clair soleil qui brille\n Sur la gaîté des bois et le rire des flots,\n Peut-être la malade, entr'ouvrant     les hublots,\n Dans un pénible effort un instant se redresse,\nEt sur le morne lit retombe avec détresse.\nPeut-être à son oreille arrive-t-il, ce chant\nD'ivresse et de désir, si simple et si touchant,\nCe chant de l'Indienne, innocent et frivole,\nQui, rapide et léger comme un oiseau, s'envole\nAu-dessus des manguiers berçant leur            frondaison.\nPâle martyre, hélas! quelle      comparaison\nS'impose à ton cœur pur soudain mordu            d'envie\nPour la fille aspirant à pleins poumons la vie,\nQui lance son appel vers l'amour, sans remord.\nDans cet air radieux, où plane aussi la mort! »\nEcoute, pauvre enfant, la chanson molle et douce\nQue dans les bois ombreux et tapissés de mousse\nChante la jeune Indoue en séparant de fleurs ;\nEnfant, soulève-toi sur le lit des douleurs;\nOh ! longuement regarde, et remplis ta prunelle\nDes beautés que répand la nature        éternelle!\nRegarde ces maisons si paisibles, ces nids\nQue la mer vient baiser de ses flots infinis;\nRegarde-les longtemps, ces maisons du rivage\nCachant sous l'épaisseur jalouse du feuillage\nDes vierges au front blanc, aux grands yeux, comme toi,\nMais des vierges, hélas! qui marchent sans effroi,\nLe corps droit, le port fier, et la face ravie,\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "580                           DURENDAL\n\n\n      Vers les riants trésors que leur offre la vie;\n      Regarde, pauvre enfant, ces beaux arbres si verts\n      Que n'a jamais flétris le souffle des hivers ;\n      Regarde ces forêts qui balancent leurs palmes\n      Harmonieusement       parmi les brises calmes,\n      Tandis que, dans l'azur, des gazouillis       d'oiseaux\n      Se fondent aux soupirs caressants des roseaux;\n      Enfant, remplis longtemps ton regard, ton oreille;\n      Regarde, écoute encor; le navire        appareille;\n      Il part, et ce qu'il laisse, hélas! derrière lui\n      Pour la dernière fois pour loi peut-être a lui !\n\n\n\n                                  VII\n\n\n      Pour la dernière fois ! — L'horrible traversée !\n      Pourtant insoucieux de la douleur bercée\n      Par les vagues en pleurs, à l'abri de ses flancs,\n      Le « Tonkin » s'avançait par les flots ruisselants\n      Dont bondissait l'écume en blanchissant          l'étrave.\n      Le malheur suspendu n'apportait nulle entrave\n      Aux travaux des marins, aux jeux des passagers\n      Qui dépensaient les jours en entretiens         légers;\n      Le soleil, se dressant aux claires sonneries,\n      Egrenait ses rayons sur les ondes fleuries;\n      El les astres brillaient dans l'immuable         azur;\n      Et tout semblait très doux, très tranquille et très pur\n      Au sein de l'éternelle et froide      Indifférente.\n      Qu'importent les douleurs d'une vierge           mourante'!\n      Elles peuvent meurtrir à volonté son corps\n      Sans que rien soit troublé dans les secrets accords,\n      Sans qu'au dôme du ciel une étoile pâlisse,\n      Et sans qu'un vaisseau perde un tour de son hélice.\n      Hélas! on n'osait plus abandonner          l'enfant.\n      Dans l'étroite cabine, en cet air étouffant\n       Que surchauffait    encor l'odeur de la machine,\n       Ses frères, fronts flétris au soleil     d'Indo-Chine,\n       Recevaient de ce front le reflet de la mort,\n       Et dans le jour blafard que versait le sabord,\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": "                 A BORD DU          \"      TONKIN        \"         58l\n\n\nEt dans l'affaissement de leur être immobile\nLeur teint semblait plus pâle et leur corps plus débile,\nEt l'on voyait errer dans leurs pauvres grands        yeux\nCe regard triste et doux, ce regard        anxieux\nOù tremble la douleur vaguement          pressentie.\nLorsqu'elle s'arrachait à sa morne apathie,\nTragique effort de vie en ces cruels       moments,\nLa jeune fille avait d'étranges mouvements ;\nSes doigts blancs et maigris crispaient sa couverture,\nEt, dévorant des yeux la mouvante         verdure\nDes flots qui sanglotaient sur les flancs du bateau,\nElle disait : « Maman, donne-moi de celte eau'.\nQu'elle est belle et limpide! — Oh ! que j'en voudrais boire ! »\nParfois elle pressait un crucifix     d'ivoire,\nEl le baisait avec une tendre     ferveur.\nElle priait : \" Mon Dieu ! Mon unique        Sauveur!\nEn toi seul maintenant je mets mon espérance!\nOh !je veux vivre encor ! — Je veux revoir la France ! »\nEt ses yeux, agrandis par l'effroi du trépas,\nBrillaient d'une clarté qui n'est plus d'ici-bas.\n\n\n                           VIII\n\n\nNous étions à deux jours de la côte d'Afrique\nQuand l'aumônier porta le sacré viatique.\n\n\n                            IX\n\n\nC'était dans la douceur ineffable du soir.\nA l'heure où pénétra l'immense     désespoir,\nL'astre, resplendissant de sa splendeur     dernière,\nSinistrement joyeux, versa plus de lumière\nAu hublot du sabord ouvert sur le couchant.\nUn rayon calme et pur baisa le front touchant,\nPlein de rêve autrefois, désormais sans pensée.\nDe cette vierge, hélas! par la mort enlacée.\nQue ne reviendrait plus caresser nul soleil.\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": "582                           DURENDAL\n\n\n      Mais de ce front pâli le beau rayon vermeil\n      Brusquement    se retire, et le globe d'or sombre\n      Dans la mer qui se voile et dont s'élargit    l'ombre,\n      Et l'âme de l'enfant s'envole dans la nuit,\n      Dans la tranquille nuit que seul trouble le bruit\n      De la machine énorme aux ronflements         funèbres\n      Entraînant le navire au travers des ténèbres.\n      Et bientôt vers le ciel un chant clair s'élevait,\n      Et venait tristement s'abattre à ce chevet,\n      Un chant que des marins, étendus sur des voiles,\n      Ignorant celle mort, adressaient aux étoiles.\n\n\n\n                                   X\n\n\n      Hélas! qui n'a connu ces profondes douleurs ?\n      Qui n'a, près d'un foyer, vu la famille en pleurs,\n      Dans son adversité plus tendrement         unie,\n      Se serrer plus étroite autour d'une agonie,\n      Trouvant moins d'amertume au chagrin             abrité\n      Sous la douce chaleur de cette intimité?\n      Les larmes, que nul œil étranger ne contemple,\n      Se font au plus secret de la demeure un temple,\n       Un temple inviolable et jalousement      clos\n       Où le cœur sans contrainte exhale ses sanglots.\n       Mais de quel désespoir plus sinistre est remplie\n       L'âme qu'une pudeur rend muette et replie,\n       Craignant d'être entendue, et n'osant         s'épancher!\n       Oh ! les cris étouffés, les pleurs qu'on veut cacher,\n       De peur d'importuner       la dure  indifférence\n       Par une explosion d'indiscrète       souffrance!\n       Oh! le drame enfermé dans ce morne réduit\n       Que pousse en frémissant l'hélice par la nuit!\n        Oh ! ce groupe immobile et tragiquement         pâle\n        Agenouillant    sa plainte horrible comme un râle\n        Aux pieds de ce corps roide en ses vêtements blancs!\n        Oh! ce bruit d'océan fuyant le long des flancs\n        Du navire, ce bruit si douloureux des lames!\n        Oh! le son rauque et sourd qu'ont leurs sanglots de femmes!\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": "                 A BORD DU « TONKIN »                       583\n\n\nAinsi la nuit terrible entière s'écoula.\nPuis, sur l'immense mer, le soleil ruissela;\nEt, triomphalement,      pour proclamer     l'aurore,\nLe clairon fit jaillir sa fanfare   sonore;\nEt voici, se croisant, les appels sur le pont,\nLe nom joyeux auquel un autre nom répond,\nLes cris aigres des coqs caquetant dans les cages,\nLe bétail qui mugit ainsi qu'en des pacages,\nLes beuglements, les voix, les rires et les chants\nRappelant la gaîté d'un réveil dans les champs.\nHélas! sur le vaisseau que la vapeur emporte\nNul clairon ne pourra réveiller cette morte\nAux traits, hier si purs, déjà décomposés\nComme par le contact d'effroyables baisers !\nOn mit, dès le matin, son corps de vierge frêle\nDans un cercueil cloué hâtivement pour elle.\nDirai-je ces deux jours d'amertume et de deuil?\nCette mère exhalant, auprès de ce cercueil,\nSans honte désormais, sa douleur insensée,\nDans la chambre de mort, qu'on entretient         glacée,\nDans l'ombre, dans le froid, tandis que le soleil,\nLe beau soleil d'Afrique, insolemment        vermeil,\nProdigue sur la mer radieuse et ravie\nSes trésors de chaleur, de lumière et de vie !\nL'épanouissement,      en haut, du grand ciel clair,\nEn haut, sur le gaillard, le rire égayant l'air ;\nEn bas, tout ce que peut contenir de silence\nEt d'effrayante nuit une douleur        immense;\nEt la rude machine, aux soupirs        haletants,\nTraînant, avec la marche implacable du temps\nDont l'heure sans arrêt dans l'éternité tombe,\nLa morte vers un sol plein d'horreur, vers la tombe !\n\n\n\n                            XI\n\n\nOh! le sol de la tombe! O sépulcre d'Obock!\nNul sourire de fleurs : rien que sable et que roc!\nFaut-il y vivre encor la morne matinée?\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "584                           DURENDAL\n\n\n      Au bas de la montagne aride et calcinée,\n      Voici la rade d'or où rôdent les requins,\n      Les navires ancrés, les cotres africains\n      Inclinant vers le quai, par petites bordées,\n      Le vol capricieux de leurs voiles ondées ;\n      Je revois les canots pagayes par des noirs\n      Aux corps étincelants comme de bruns          miroirs.\n      Et, Ici-bas, dans le fond, sur l'argent de la plage,\n      Les cases des colons dominant le village,\n      La blanche rue arabe, et les huiles de peaux\n      Que dressent les Gallas auprès de leurs troupeaux ;\n      Comme je la revois, l'escale     douloureuse,\n      Si désirée, hélas! et que la vierge    heureuse\n      Naguère me disait ne pas connaître encor !\n      Comme je le revois, le lugubre décor\n      Préparé pour l'horreur de la scène prochaine !\n      Lorsqu'au milieu du port l'ancre eut filé sa chaine,\n       Et lorsque fut armé le canot à vapeur,\n       La mère, qu'effondrait maintenant la torpeur,\n       Bondit sur ses deux pieds, et, comme une insensée,\n       Fit retentir un cri de lionne blessée ;\n       Elle étreignit soudain, de ses deux bras      nerveux,\n       Le cercueil, sur lequel glissèrent ses cheveux,\n       Follement répandus, si noirs et si funèbres\n       Qu'ils semblaient protéger d'un voile de ténèbres\n       Ce pauvre corps éteint qu'on voulait emporter ;\n      Puis, voyant qu'il faudrait,    trop faible pour     lutter,\n      An bout de ses' efforts, lâcher la chère    proie,\n      Un rire d'épouvante, oh ! la sinistre joie!\n      Un rire rauque et fou s'échappa de son sein.\n      Avant que l'on eût pu prévenir son dessein,\n      Tragique, elle assembla ses fils, dont la chair mate\n      Portait les désespoirs prochains comme un stigmate,\n      Autour de ce cercueil gisant dans le carré,\n      Et, le montrant du doigt à leur groupe effaré :\n        Venez voir votre sœur avant qu'on ne l'emporte!\n       Vous ne la verrez plus! — Regardez        : elle est morte !\n       Me les prendrez-vous    tous, anges du paradis? »\n       Douce et triste, la mer, de ses flots   attiédis,\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "                   A BORD DU \" TONKIN                  \"     585\n\n\nCaressait mollement la coque du navire.\nTous les cœurs se gonflaient devant l'affreux    délire\nCoupé par des sanglots funèbres comme un glas,\nEt des pleurs, de ces pleurs que l'on ne retient pas.\nSilencieusement   s'écoulaient sur la joue\nDe ceux dont l'existence à toute heure se joue\nSur le tapis sanglant, comme un enjeu mesquin,\nDes soldats qui venaient de combattre au Tonkin.\nDégagé de l'angoisse à ses parois crispée,\nLe fragile cercueil glissa par la coupée,\nAvec des chocs perçus à travers la stupeur.\nUn canot, remorqué par le petit vapeur,\nL'emporta vers l'horrible escale, la dernière!\nLes passagers suivaient, dans une baleinière,\nEt, sombre, se forma, près de l'apponlement,\nLe cortège. — O sinistre et dur     cheminement\nDans ce désert baigné par le soleil torride!\nOh! le lugubre lieu, le cimetière aride,\nSans marbres, sans oiseaux, sans verdure ni fleurs!\nLe sable, qui jamais n'est arrosé de pleurs,\nSol maudit où du ciel nulle larme ne tombe,\nEst parsemé de croix qui marquent chaque tombe;\nMais ces signes, plantés sur des tertres      mouvants\nQu'effondre et que déplace un caprice des vents\nAvec un continu balancement de vagues,\nAux regards indécis offrent des tombeaux          vagues.\nQue l'on foule souvent du pied, par piété\nEnvers leur apparence arrondie à côté;\nLes bois de croix manchots, les lettres effacées\nAttestent à quel point, hélas ! sont délaissées\nLes dépouilles de ceux que le sable marin\nRecouvrit lentement de son manteau         d'airain.\nTandis qu'ils revenaient des campagnes         lointaines.\nIl allait donc, parmi les tombes     incertaines,\nCe corps frêle aux contours délicats et charmants,\nMêler ses ossements avec tant     d'ossements,\nEt l'adorable chair roulerait    éperdue\nDans cette frisonnanle et livide étendue\nQui prend, soulève et plonge au creux du même pli\n Tous ces restes épars qu'attend le même oubli ;\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "586                            DURENDAL\n\n\n      El si, dans quelques mois, la douleur    paternelle\n      Revenait recueillir ce qui resterait d'elle,\n      Que lui rendriez-vous, sables, mouvantes     mers,\n      Des trésors entraînés parmi vos flots amers?\n      Que ta pauvre âme, hélas! devait être oppressée\n      Par la désespérante et terrible pensée,\n      O triste père, à l'heure où, conduisant le deuil,\n      Tu vis à tout jamais s'engloutir le cercueil?\n      Il l'eût voulu cacher, la pensée accablante,\n      A celle qui, courbant son front comme une plante\n      Trop frêle que frôla le dur souffle du Nord,\n      S'abîmait près du lit qu'avait vidé la mort.\n      Mais elle dit : « Je veux voir si la pauvre amie,\n      Si ma fille est, là-bas, doucement endormie! »\n      A cette heure implacable et morne, où le soleil\n       S'écoule, en fusion, sur le brasier vermeil\n       Du sable, que jamais un nuage        n'ombrage,\n       Elle fit à son tour, avec un froid    courage,\n       Le chemin sans espoir parcouru le matin\n       Par l'étroite litière où sombre tout destin.\n       Elle vit à son tour les tombes ravagées\n       Roulant dans l'abandon des barques        naufragées,\n       Et les croix, dont le vent dispersait les morceaux,\n       Epaves qui semblaient des vergues de vaisseaux\n       Qu'emporte loin du bord la vague qui recule;\n       Le père lui montra le petit monticule,\n       El les bras noirs dressés vers le bleu firmament\n       De la croix toute neuve au nom peint fraîchement ;\n        Le simoun soulevait, sur la tombe grossière,\n        Par légers tourbillons, de fins grains de poussière\n        Dont le vol tournoyait un instant par les airs\n        Avant de disparaître au profond des déserts.\n        La pauvre femme alors effleura de sa bouche\n        Les bords déjà croulants de la fragile    couche,\n       El, tirant un coffret, — celui de Colombo! —\n       Pieuse, recueillit   le subie du   tombeau.\n       El longtemps,    bien longtemps,    la douloureuse   mère\n       Versa sur ce tombeau ses pleurs et sa prière,\n       Et tout son cœur meurtri brûlant de s'épancher,\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": "                  A BORD DU \" TONKIN                 \"        587\n\n\nAmère volupté dont on dut     l'arracher!\nEl la nuit répandait sur la terre son ombre\nQuand à bord du « Tonkin » rentra le couple         sombre.\nPuis le vaisseau, sortant de ce sinistre port,\nPartit, Obock en poupe et le cap sur le Nord.\n\n\n                            XII\n\n\nIl partit, reprenant la route de la France.\nC'était une nuit bleue, où planait     l'espérance.\nDans celle nuit si douce, où souriaient les c i e u x ,\nS'éveillaient à Paris des bals clairs et joyeux,\nDes bals pleins de parfums et de rose lumière,\nOù des vierges en fleur, abaissant la paupière\nPour modérer l'éclat de leurs yeux de velours,\nEcoutaient la chanson des premières amours ;\nDans cette même nuit, si molle et si       charmante,\nLà-bas, à l'Orient, dans l'Inde, mainte      amante\nGuettait, lente et furtive, un pas sous les palmiers\nOù roucoulent les cœurs ainsi que des ramiers,\nEt la fille au sein roux, frémissante et ravie,\nRespirait la santé, la volupté, la vie!\nDans celle même nuit, derrière nous, plus près,\nLe lieu lugubre et nu, sans marbres ni cyprès,\nL'immense mer de sable, arrondie et mouvante,\nRoulait sinistrement des os pleins d'épouvante,\nEt le corps délicat de la morte avait peur\nTandis qu'insoucieux,     au vol de sa vapeur,\nLe « Tonkin », sous le ciel dont scintillaient les voiles,\nContinuait sa roule aux clartés des étoiles.\n\n                                          MAURICE OLIVAINT.\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                Au Fond des Bois\n\n\n             LA moisson s'achevait. Les derniers chariots traînés\n                par des attelées de cinq chevaux entraient dans\n                la grande cour carrée de la ferme. Au sommet\n                de l'un d'eux, debout dans l'or des pailles, la\n                grande Aline, la mesquenne des étables, une\n                belle fille aux chairs roses, aux cheveux blonds\n                comme les épis, coiffée du grand chapeau de\n                joncs, se dressait, et, en un geste a n t i q u e , le\nbras droit étendu elle tenait le rateau de bois fixé dans les\nbottes. Sur un fond de guérets, de prairies, de bois et de ciel\nempourpré par le couchant, elle semblait être la déesse même\nde la fécondité.\n   Au moment de franchir le seuil de la porte d'entrée, elle per-\ndit l'équilibre et s'abattit en riant dans le blé aux acclamations\nde tous les moissonneurs.\n   L e char triomphal traversa la grange déjà bondée de récoltes\net entra au verger où déjà se dressaient deux ou trois meules.\n   Mais le censier et moi nous n'assistâmes point au rituel du\ndéchargement, car nous venions d'apercevoir le D a u p h i n qui\ntraversait la cour pour entrer au logis.\n   — Voilà le garde du baron, me dit le fermier, il vient pour\nme parler de la chasse. Arrive, je veux que tu fasses avec lui ton\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": "                         AU FOND DES BOIS                         589\n\n\napprentissage sans plus tarder, car je tiens à ce que tu m'accom-\npagnes à l'ouverture prochaine et dans les grandes battues de\ncet hiver.\n    Mon compagnon et protecteur était le dernier de quatre céli-\nbataires propriétaires de la ferme. Les trois autres, ses oncles,\nqui se partageaient les travaux et qui l'avaient élevé, étaient\nmorts lui laissant la charge de soixante hectares de bonnes\nterres, dix hectares de bois et l'ancienne ferme seigneuriale. De\nleur vivant, l'un dirigeait la culture et peinait dur comme un\npremier valet, l'autre dirigeait la distillerie installée dans les\nanciennes bergeries. Il buvait à même du genièvre de grains à\nune tèle qu'il absorbait entièrement chaque après-diner. L e\ntroisième chassait et avait soigneusement initié son neveu à tous\nles secrets de l'art très noble de la vénerie. A son tour, le vieux\ng e n t i l h o m m e fermier voulait former un élève digne de lui. Je\nlui plaisais par mon espièglerie, mon adresse aux exercices du\ncorps et mon audace. Il m'avait enseigné l'équitation et comme\nj'avais profité de ses leçons de manière à justifier l'espoir qu'il\navait mis en moi, depuis longtemps il me disait :\n  — Q u a n d tu auras l'âge d'avoir un permis de chasse, je te\ndonnerai un Lefaucheux, tu feras le coup de fusil avec moi et\ntu seras mon invité chez le baron.\n   Etre son invité chez le baron! j'avais, toute fraîche dans\nl'esprit, l'histoire racontée par le plus vieux des domestiques,\nd'un hallali auquel il avait assisté dans la cour même de la\nferme. La bête traquée y était entrée, avait été acculée par les\nchiens contre le mur, sous le hangar de la machine à battre.\nUne troupe brillante en habit bleu de ciel à boutons d'or,\nencadrée de piqueurs en veste rouge suivait la meute. Les\ncors sonnaient. L e baron avait levé la main pour arrêter un\ninstant la fanfare.\n  — A vous la bête, monsieur Robert, nous l'avons forcée\nensemble, mais elle est chez vous.\n   — A vous, monsieur Gaston, avait répondu le maître, vous\nêtes chez moi.\n  Alors le baron était descendu de cheval, avait ouvert son\ngrand couteau de chasse pour le planter au cœur de la bête. Les\ncors s'étaient remis à jouer l'hallali à terre et les honneurs du\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "590                          DURENDAL\n\n\npied. On avait ensuite festoyé jusqu'à la nuit. P u i s la troupe\nbrillante était repartie au son atténué du cor et du trot des\nchevaux.\n   C'était l'événement le plus mémorable de toute la vie de\nl'ancien serviteur. L'admiration et le respect avec lequel il en\nparlait me faisaient rêver.\n   Aussi y avait-il pour moi l'espoir de fêtes semblables dans la\npromesse du vieux chasseur. Je n'étais pourtant pas exempt\nd'inquiétudes quant à la réalisation de ce rêve. Mon père, qui\nm e destinait aux études, ne voyait pas d'un bon œil mon ardeur\ncynégétique.\n   — Si ce goût se développe en lui, disait-il en p a r l a n t de moi,\nil ne sera plus possible d'en tirer autre chose.\n  Mais heureusement, ses objections n'avaient guère de succès\nauprès de son ami le fermier. Celui-ci, sec comme un manche\nde fouet et droit comme lui malgré ses soixante-dix ans passés,\nregardait mon père de son œil bleu clair autoritaire, auquel\npersonne ne résistait.\n   — Si tu crois que cela empêchera ton fils de suivre sa voie et\nd'être quelqu'un, fais dès à présent ton deuil de tous tes projets,\nil ne sera j a m a i s rien. S'il faut transformer les hommes en\nfemmelettes pour qu'ils deviennent quelque chose, m a l h e u r\naux prochaines générations ! U n e pareille pusillanimité de ta\npart me fait croire que tu as perdu ton ancienne énergie. F i\ndonc, mon cher, je ne te reconnais plus.\n   L a sévérité de mon père fléchissait. L a franchise de mon ami\nle désarmait et cette affection qui les unissait depuis leur\njeunesse. L e gentilhomme était l'aîné et il avait toujours con-\nservé sur mon père, depuis leurs jeunes années, l'ascendant de\nl'âge.\n   Ils transigeaient donc à mon sujet, j ' a u r a i s la permission de\nchasser chaque fois que j ' a u r a i s obtenu un bon bulletin de\nclasse. L e g e n t i l h o m m e campagnard cédait à son tour sur ce\npoint, non sans dire à son ancien camarade :\n  — J e n'ai point comme toi appris le grec, le latin et le code.\nMais n'ai-je point vécu pour cela ma vie, telle que je devais la\nvivre?\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "                         AU FOND DES BOIS                       591\n\n\n   Bref, mes désirs touchaient à leur réalisation. Je marchais à\ncôté de mon bon ami, en proie à u n e grosse émotion, regardant\navec une joie enthousiaste son visage parcheminé, sa courte\nmoustache blanche, son nez en bec d'aigle, son regard impé-\nrieux ombragé par d'épais sourcils.\n   Il ne paraissait point s'apercevoir de mon exaltation, ne se\ndépartant jamais des allures brusques et rudes que lui avait\ndonné une longue pratique de l'autorité. C'était un h o m m e\njuste et bon, mais féodal comme tout campagnard.\n  N o u s entrâmes dans la grande salle pleine de trophées où\nétait le g a r d e .\n   — Bonjour, D a u p h i n !\n   — E h bien, s'écria-t-il en me voyant, est-ce pour cette fois-ci,\nmonsieur Robert?\n   Il était au courant des projets du censier à mon égard et\nm'avait pris en affection à cause de cela.\n   — Oui, D a u p h i n , dit le censier. Mais voyons ce qui vous\namène. Rosalie, des verres.\n   — Je viens de la part de M. le Baron qui est aux eaux.\nIl ne peut revenir avant l'époque de la chasse et a écrit à son\nintendant qu'il s'en remettait à vous pour tous les préparatifs et\nles ordres à donner.\n  — Bien, dit le censier, nous verrons ce qu'il y a à faire.\n  — Je viens aussi pour vous dire que le sevrage commence\npour les chevreuils. Comme ils sont nombreux cette année, il\nnous faudrait bien quelques hommes en plus pour surveiller le\nbois en attendant que les chevrotins soient un peu aguerris. On\npourrait venir nous les prendre.\n  J'étais tout oreille à ce langage que je ne comprenais guère.\n  — J e vous enverrai demain le Borain, dit mon ami, et après\ndemain le Frisé. Et je dirai au bourgmestre d'ordonner aux\ngendarmes de faire quelques tournées du côté des F o n d s . Il me\nsemble que les chevreuils sont en avance cette année.\n   — Oui, il a fait bon. J'ai déjà vu quelques voies de chevro-\ntins non accompagnés de la mère.\n   — Ah ! voilà un beau début pour le jeune homme, dit le cen-\nsier en se tournant vers moi. Vous allez l'emmener, D a u p h i n ;\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "592                          DURENDAL\n\n\nvous verrez bien, d'ici à demain, s'il n'y a pas une chevrette qui\nest disposée à courir en rond avec son jeune.\n   Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés :\n  — O u i , mon gaillard, tu vas faire la connaissance des bêtes\ndu bois. T u verras comment la femelle s'y prend pour sevrer son\npetit et se débarrasser de lui q u a n d elle le juge capable de subve-\nnir seul à ses besoins. C'est un spectacle curieux. Va te préparer.\n  Je ne fus pas long à m'apprêter, ce qui plut à mon vieil ami\nqui n'aimait pas les lambins. Quand un ouvrier se présentait\npour travailler à la ferme, il avait coutume, avant de l'embaucher,\nde le faire asseoir à table, à l'heure du repas. Si l'homme mettait\ntrop de temps à absorber la nourriture, le gentilhomme lui\ndisait :\n   — Je n'ai pas besoin de vous. Long mangeur, long travail-\nleur.\n   Je partis donc avec le D a u p h i n .\n   C'était un petit homme trapu et roux, au visage enluminé et\napoplectique au milieu duquel pétillaient deux petits yeux,\npleins de gaieté, de naïveté et de malice. Il était rusé comme\nles bêtes du bois dont il se plaisait à me narrer les habitudes.\nC'était un vivant traité de vénerie. Il me parlait comme des\npersonnes de sa famille et comme si je les eusse connus aussi\nbien que lui, des fauves, des noires, des rousses carnassières,\ndes puantes et du menu poil. Il m'expliquait comment on recon-\nnaissait leur âge et leur sexe à l'empreinte, aux fumées et aux\nportées. Les fumées, il me les dessinait, du bout de son bâton\ndans la poussière de la route, en formées, en trochées ou en\nplateaux.\n   N o u s arrivâmes vers la tombée du jour à la maison du garde.\nU n sentier y menait à travers des bouquets d'arbres et des\ntaillis. Elle était toute couverte de lierre. On ne voyait que les\npetites fenêtres au milieu de la verdure et la cheminée au\nsommet, dont la fumée filait droit dans l'air.\n  Après avoir mangé l'omelette, nous repartîmes avec des vivres\npour la nuit au bois. Nous fîmes un grand tour dans les ténèbres\ncompactes. Je suivais le D a u p h i n qui marchait à pas lents,\nétouffant dans la mousse le bruit de ses pas. Je le sentais écouter.\nJe connaissais à merveille toutes les voix du bois, car les bruits\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "                           AU FOXD DES ROIS.                         593\n\n\nproches qui me faisaient sursauter le laissaient indifférent tant\nils lui étaient familiers. Je croyais à chaque instant voir un\nennemi se dresser devant nous, mais son calme me rassurait. Il\nentendait à de grandes distances comme les fauves. A ce qu'on\nracontait, les meilleurs des limiers n'eussent pas senti la proie\naussi bien qu'il devinait la présence du braconnier ou de la\nbête qu'il cherchait.\n   Nous marchions dans les forts parfums qui montaient de la\nterre jonchée de feuilles, de la mousse et des buissons. De temps\nen temps des étoiles apparaissaient dans l'entrelac des branches.\nNous contournâmes une clairière pour arriver à une espèce de\nhutte faite de branchages entre deux parois de rochers.\n   — Selon mes prévisions, dit le D a u p h i n , il se pourrait que\ndemain, une chevrette vint dans la clairière pour y sevrer son\npetit. T o u s les ans, il y en a quelques-unes qui viennent ici.\nElles affectionnent cet endroit. J e vais vous laisser reposer pen-\ndant que je finirai ma tournée. Où je vais, on peut toujours\nessuyer un coup de feu et cela ne vous avancerait guère. Restez\ndonc ici, couchez-vous et dormez si vous voulez, mais ne sortez\npas et faites le moins de bruit possible. Allumez votre pipe si\ncela vous fait plaisir, il n'y a rien de meilleur au bois la nuit.\nJe viendrai vous retrouver tout à l'heure. Allons, le bonsoir.\n   J e restai seul, plein d'émotion. L e silence velouté des grands\nbois m'environnait. A travers les branchages, je distinguais la\nclairière. U n e vague clarté qui bleuissait clans la profondeur en\nfaisait apparaître les hautes herbes et les buissons; les arbres,\nindécis, entremêlaient leurs ramures et je ne savais pas si ce\nn'étaient pas des n y m p h e s folâtrant à la clarté argentée de la\nlune, ou de ces blanches dames qui passent sans même fouler\nle gazon sous leurs pas.\n  U n tel bonheur sortait des choses, inconnu de moi, que je fus\nlongtemps à m'assoupir. E t le sommeil même n'interrompit\npoint cette vision.\n  J e fus réveillé par la rude main du D a u p h i n qui s'était abattue\nsur mon épaule.\n   U n jour laiteux s'étendait sur la clairière déserte. Il passait\nentre les branches, se glissait sous les feuilles et venait se jouer\nsur nos visages.\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "594                            DURENDAL\n\n\n   U n matin vermeil illuminait le ciel.\n  L e D a u p h i n tira les vivres de sa carnassière, il sentait bon\ntoute la fraîcheur du bois et de la nuit et des hallicrs. E t nous\ncassâmes la croûte avec un plaisir indicible.\n   Je venais de terminer ce frugal repas lorsque mon compa-\ngnon, qui mangeait encore, dressa l'oreille.\n    — A terre et silence, murmura-t-il, la chevrette arrive.\n    N o u s nous couchâmes sur la mousse.\n    L a gracieuse bête déboucha d'un fourré et s'élança dans la\nclairière accompagnée du chevrotin plus gracieux encore. Ils\nétaient d'un fauve doré qui devenait blanc sous le corps et gris\nsur le poitrail et le col.\n    L a chevrette s'arrêta, sembla écouter si rien ne tressaillait\ndans l'alentour, elle h u m a aussi l'air pour sentir si le vent\nn'apportait pas une odeur de danger. Elle s'avançait prudem-\nment, inspectant m i n u t i e u s e m e n t l'espace découvert qu'elle\navait choisi. Tranquillisée, elle se mit à jouer avec sa progéni-\nt u r e . Elle l'excitait aux cabrioles, l'agaçait, la l u t i n a i t , se\nsauvait pour se faire suivre. L'autre la rejoignait par bonds,\npuis était de nouveau distancé. Ainsi, tout en g a m b a d a n t , ils\n parcoururent l'étendue de la clairière.\n   Q u a n d la mère eut mis à point son rejeton, elle se mit à\ncourir en rond de toute sa vitesse, suivie de près par lui. Elle\ntourna, elle tourna, rétrécissant les tours jusqu'au moment où\nle faon étourdi, enivré par ce tournoiement, chancela et se\nlaissa choir sur le sol. Elle s'approcha de lui, le lécha un\ninstant, puis s'éloigna vers la lisière du bois.\n    Je voulus me relever.\n    — N e bougez pas, me dit le D a u p h i n , ce n'est pas fini. Elle\n n'est point partie, elle a t t e n d là-bas dans ce bouquet d'arbres.\n Je vois même son museau. Elle a t t e n d le réveil du chevrotin.\n S'il pleure et l'appelle, elle reviendra, restera avec lui quelques\n jours encore et recommencera le manège que vous venez de\n voir jusqu'à ce qu'il sache se passer d'elle. A voir tous les jeux\n auxquels elle s'est livrée avant de le saouler je crois bien que ce\n n'est pas la première fois qu'elle essaye de le sevrer. Il est rare\n  cependant que cela ne réussisse pas tout de suite. Mais voilà\n  qu'il bouge.\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "                          AU FOND DES DOIS                          595\n\n\n    Le chevrotin, en effet, ne tarda pas à sortir de sa torpeur, il\nse dressa, fit quelques sauts d'une exquise mignardise, regarda\nautour de lui étonné, puis se mit à brouter.\n    Au léger bruit que nous fîmes en nous remettant sur nos\nj a m b e s , il releva la tête et dressa l'oreille et partit comme une\nflèche vers le bois.\n    N o u s bûmes un grand coup à la gourde de genièvre, nous\nallumâmes la savoureuse pipe du matin et nous partîmes.\n    Nous traversâmes la clairière pour voir la trace des bêtes.\n    — C'est ainsi, me dit le garde, que nous connaissons à un\nou deux près, le nombre de jeunes chevreuils de chaque année.\nAutant de ronds a u t a n t de chevrotins, car une chevrette ne\ntournera jamais dans les traces d'une autre.\n  J'admirais la science profonde de mon compagnon, je le con-\nsidérais maintenant avec respect. Je ne m'étais jamais douté\njusque-là que ce qui était recouvert de cette tignasse rousse sut\ndes choses si mystérieuses sur les jolies bêtes du bon Dieu.\n   — Du temps que les bêtes parlaient et qu'elles comprenaient\nnotre langage, ajouta le Dauphin qui contait à ses heures, les\nchevreuils auront dû entendre, en venant butiner autour d'une\nchaumière, un soir d'hiver, à travers les volets clos, énumérer\nles moyens employés par les parents du Petit Poucet pour se\ndébarrasser de leurs enfants et ils n'auront point voulu être en\nreste vis-à-vis des hommes.\n\n                                       M A U R I C E DES OMBIAUX.\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                        L'ART RELIGIEUX\n                                (Deuxième article)\n\n\n\n                              L e premier Salon de Durendal a prouvé ce que j ' a v a n -\n                           çais d a n s un précédent article, à savoir la lutte des courants\n                           multiples qui sollicitent l'artiste contemporain, l'incohé-\n                           rence des efforts individuels suivant trop de directions\n                           opposées, la b a n q u e r o u t e de l'art affranchi des traditions\n                           d'école, enfin le gâchis. A côté d'œuvres sérieuses, s'ali-\n                           gnaient à la cimaise des bizarreries fausses, des œuvres\n                           symboliques indéchiffrables, ou fades à l'égal de l'imagerie\n                           sulpicienne, ou d'un sens douteux, des œuvres sensuelles,\n                          vrais bibelots de boudoir, des tableaux-affiches en style\nj a p o n a i s , des ombres chatnoiiesques, toute la lyre enfin du néo-christianisme\ndescendu du Mont-Salvat, dont W a g n e r est le prophète (1). Ce qui aggrave\nle gâchis, c'est le désarroi de la critique. Où vont les admirations? Générale-\nm e n t à tout ce qui a la prétention d'être neuf, sans plus. J e ne sais quel\ncritère guide le j u g e m e n t des littérateurs qui dispensent aux artistes l'éloge\net le b l â m e . Toujours est-il qu'ils ont p e r d u de vue les conditions essentielles\nd'une œuvre d'art religieux. J e voudrais rappeler ici ces conditions, en m'inspi-\nrant du b u t que cet art doit poursuivre. L e s moyens sont contingents et\nvariables, mais l'essence de cet art m ê m e est éternel, comme le vrai chris-\n tianisme.\n\n\n  (1) Nous avons en effet accepté dans notre Salon des œuvres dont l'exécution était\nloin d'atteindre l'idéal de l'art religieux, tel que nous le concevons. Mais cela était néces-\nsaire pour atteindre le but que nous nous proposions. Nous voulions, dans un premier\nSalon, donner une idée aussi complète que possible de l'état de l'art religieux contem-\nporain avec ses qualités et ses tares.                                                H. M.\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": "                               L'ART RELIGIEUX                                  597\n\n   Il est essentiel de rappeler d'abord que l'œuvre d'art religieux a généra-\nlement une destination architecturale. Le retable, la fresque, la sculpture\nconcourent à un ensemble dont on ne peut raisonnablement les isoler.\nCertaines œuvres, essentiellement liées à leur destination, ne pourraient\njamais figurer en un Salon d'art. C'est en place qu'il faut les voir et les juger,\ndans leur éclairage, à leur distance, sous leur angle visuel. D'autres, conçues\net achevées dans l'atelier, et très agréables à voir, peuvent devenir insigni-\nfiantes et difformes en u n e place déterminée. C'est le cas pour bien des\nstatues qui décorent nos m o n u m e n t s .\n   A ce point de vue de l'effet d'ensemble, les sculpteurs et les peintres verriers\ndu moyen âge nous ont laissé des modèles que nous n'avons pas encore\négalés. Rien n'est impressionnant comme les statues d'apôtres, ainsi que le\nChrist m o n u m e n t a l , qui décorent le grand porche d'Amiens. Ces physiono-\nmies frustes, taillées à larges coups de ciseau, n e perdent rien à être rongées\net noircies par le temps. Elles vivent en leurs lignes essentielles, si savantes\net si expressives, malgré les mutilations. Il en est de m ê m e des personnages\ndes verrières. Quelques traits sobres, quelques ombres puissantes, admira-\nblement en place et accusées souvent par le trait noir du p l o m b , suffisent à\ndessiner u n e figure dont l'intense expression fait oublier le défaut de grâce.\n   L'art monumental exige cette étude de la simplification des formes. Sans\nconsidérer que le fini du détail se perd dans l'éloignement et que le trait,\npour porter, doit être exagéré, il est incontestable que le caractère de gran-\ndeur solennelle, propre à l'art religieux, se dégage mieux d'une interpré-\ntation très simple. P a r m i les modernes, P u v i s de Chavannes a poussé fort\nloin l'art de la synthèse des lignes. Toutefois, pour des raisons que je déve-\nlopperai plus loin, je ne puis admettre Puvis de Chavannes comme modèle\npour l'artiste chrétien. Je lui préfère F l a n d r i n , malgré le caractère déclama-\ntoire et trop conventionnel d e ses compositions. Il est vrai que Flandrin est\ntrop vieux jeu pour nos critiques m o d e r n e s . A bon droit, toutefois, ils ont\ndaigné louer les œuvres des moines de Beuron, en quoi ils ont eu raison.\nL'école de B e u r o n est d'ailleurs la seule actuelle qui procède de principes\nrationnels, s'inspire d'une foi sincère et d'un art très sérieux. Il est probable\nque les traditions léguées par son pieux et habile fondateur fructifieront\nencore dans l'avenir.\n     On ne peut assez le répéter, le but que se propose l'art religieux, c'est\n l'édification des fidèles. S'il raconte à la manière de la peinture d'histoire, ce\n n'est pas pour faire admirer le jeu des passions humaines dans les grandes\n âmes héroïques ou tragiques, moins encore pour évoquer la vision pitto-\n resque des époques disparues; c'est pour faire revivre aux yeux des chrétiens,\n lettrés ou ignorants, les actes de la vie terrestre du Sauveur et des Saints,\n objets d e notre culte, modèles de notre vie. L'art religieux est donc une\n prédication qui pénètre jusqu'à l'âme par le sens de la vue. Mais afin que ce\n langage des lignes et des couleurs atteigne toute son éloquence, il doit être\n exempt des défauts capables de l'amoindrir. Ces défauts proviennent soit de\n  l'absence, soit d'un excès d'habileté technique.\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "598                                  DURENDAL\n\n\n   D'abord, il faut convenir que si la vue est choquée, d a n s u n tableau, par\nde grossières fautes de dessin, l'impression essentielle s'en dégagera diffici-\nlement. J ' a v o u e rester très froid devant les rudimentaires e n l u m i n u r e s de\ncertains de nos néo-gothiques; les traits émaciés de leurs saints, les doigts\nfuselés, les orteils laminés, les yeux chavirés ne suffisent pas à faire naître\nl'idée de la vie spirituelle. Ils dédaignent, disent-ils, la beauté corporelle,\nparce que celle-ci incite plus ou moins au péché, et que toute la beauté\nchrétienne est dans le reflet de l'âme. D'accord; mais comment voulez-vous\nque j'aperçoive ce reflet de beauté surnaturelle dans des physionomies\nirréelles. Car enfin, l'être qui sent et d o n t il faut évoquer l'âme, c'est l'homme.\nReprésentez donc des h o m m e s et non pas des chimères!\n   Que l'on ne. se réclame pas des gothiques. Ceux-ci ont cherché la correction\ndes formes ; les maîtres l'ont rencontrée souvent, et leurs œuvres les plus\ncomplètement belles sont aussi les plus correctes au point de vue de la forme.\nIls ont compris, il est vrai, que la beauté des physionomies n'est pas seule-\nment ce qu'on appelle la beauté plastique, c'est-à-dire u n certain canon\npresque architectural. Ils ont compris qu'un visage aux traits irréguliers,\nmais humains pourtant, peut devenir admirable quand il s'illumine d'un senti-\nment profond. Mais je défie tout artiste de répandre un sentiment quelconque\nsur u n e physionomie qui n'a plus rien d'humain. Des yeux qui ne voient pas,\nune b o u c h e dont les lèvres ne peuvent s'ouvrir et où l'on ne soupçonne pas\nqu'un souffle puisse passer, ne peuvent être le miroir d'une âme aimante ou\nsouffrante. D a n s ces p r é t e n d u e s images de saints, laides, borgnes et déhan-\nchées, je ne vois qu'un crayon vacillant et de la pâte de couleur r é p a n d u e .\nOù l'ait est absent, l'émotion est presque toujours nulle.\n     L'archéologie peut-elle suppléer à l'art? La question semble oiseuse, et\ncependant on fait grâce à bien des œuvres d o n t le seul mérite est de plagier\nplus ou moins adroitement des modèles anciens. L'archaïsme peut flatter la\nmanie des savants et des conservateurs de musées, mais, outre que l'édifi-\ncation des fidèles n'y trouve pas son compte, le bon goût et le bon sens en\nsont souvent oITensés. Au nom de quelle loi esthétique devrait-on, d a n s la\ndécoration d'un temple, adopter les types plastiques de son époque architec-\nturale? U n e église romane ne souffre-t-elle que des personnages passés au\nlaminoir avec des yeux en boule de loto? U n e église du quinzième siècle\nexige-t-elle impérieusement des bourgeois en pourpoint et des légionnaires\nl a n s q u e n e t s ? T o u t cela n'estqu'un engouement d'archaïsme dont on reviendra.\n     L'art religieux doit d o n c être u n art vivant et personnel. Toutefois l'artiste\ndoit éviter de distraire l'attention des fidèles par u n e ostentation inutile de\nvirtuosité. Il doit, plus qu'ailleurs, éviter la recherche, la préciosité, la décla-\nmation, le souci d u détail, du pittoresque, de la couleur, de peur d'amoindrir\nl'impression essentielle. T r o p de virtuosité conduit souvent à la sécheresse\ndu sentiment. L a poursuite de l'inédit, les sensations rares, les bizarreries où\nse complaisent tant d'artistes modernes, sont des poisons mortels pour l'art\nreligieux. Il en est de m ê m e d e la couleur locale poussée aux extrêmes.\nJ ' a d m e t s que le peintre évoque le sentiment des cieux de la J u d é e , mais u n e\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "                                L'ART RELIGIEUX                                   599\n\n\nindication doit suffire. L'orientalisme outrancier n'arrive qu'à dérouter les\nfidèles, et les faire rêver de bédouins, plutôt que de choses saintes.\n    Si les artistes du moyen âge habillaient les personnages évangéliques à la\nmode de leur époque, c'était pour eux la manière la plus naturelle de se faire\nc o m p r e n d r e . Q u a n d nous les imitons, nous procédons d'un principe tout\nopposé. N o u s faisons de l'archéologie, qui est la science la moins populaire.\nP o u r imiter leur esprit, n o u s devrions transposer les scènes de l'Evangile\ndans notre milieu actuel. Faut-il louer cette tendance ? Je ne le pense pas,\ncar, par une autre voie, nous aboutirions au même effet : déconcerter les\nfidèles. Exotisme, excès de couleur locale, excès d'archéologie ou de néologie,\ntout cela est également à rejeter comme contraire au but essentiel de l'art\nreligieux.\n   Il faut rejeter aussi les procédés insolites, parti-pris plus ou moins extra-\nvagants, comme celui des tableaux-affiches de style esthétique (?), des\ngrisailles à la P u v i s d e Chavannes, ou des b r u m e s complaisantes de Carrière.\nT o u t cela n'est-il pas u n peu affaire de vogue, comme autrefois le zézaiement\ndes Incroyables? Sait-on si nos descendants n e feront pas des gorges-chaudes\nde ce fameux Calvaire de Carrière, où les snobs de la critique moderne ont\ndécouvert u n m o n d e ? Admettons encore (pure hypothèse) que cet art\ns'adresse à des raffinés, à u n e élite de voyants; en tous cas, ce n'est pas de\nl'art populaire, ni, par suite, de l'art religieux.\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n    P é n é t r o n s plus avant dans l'essence m ê m e de l'art chrétien. Ce qui le\ncaractérise, c'est son idéal surnaturel, l'idéal de l'Evangile, en bien des points\no p p o s é à l'idéal du monde païen. Ce dernier, c'est la beauté naturelle, l'har-\nmonie plastique des corps, le charme de la lumière et des ombres, la volupté\nsubtile de tout ce qui est sensible. A peine l'art a n t i q u e entrevoit-il le senti-\nment ou la passion; toujours est-il qu'il les endigue jalousement, de peur\nq u ' u n e émotion trop intense ne détruise la noble harmonie du visage. Ces\nfleurs délicates de l'âme que nous appelons pureté, candeur, innocence,\nhumilité, modestie, n'existent pas dans l'art a n t i q u e . L e sens de la souffrance\nsurtout lui fait défaut, parce que la souffrance p o u r le païen, c'est ce qu'il faut\nfuir, c'est le mal. L'art antique est donc incapable d'éveiller le sentiment le\nplus cher à nos âmes chrétiennes : la compassion. Si le théâtre grec inspire la\nterreur, celle-ci provient de la crainte des dieux et du sombre destin. Mais\nl'amour des hommes, source de la divine compassion, est un sentiment\ninconnu des anciens. Au reste, dans leurs œuvres plastiques il semble qu'ils\ns'efforcent d'échapper à cette terrible malédiction du malheur qui pèse sur\nl'humanité, pour se réfugier dans u n idéal de jouissance élyséenne.\n   L'Evangile nous a révélé le sens de la souffrance, et l'a fait aimer, parce\nque c'est l'expiation, le pardon, la ressemblance surtout du Divin Crucifié,\nmort d'amour pour nous. D a n s les âmes m o d e r n e s , chrétiennes après tout,\nm ê m e sans le savoir, l'amour des vertus évangéliques, des vertus humbles et\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "600                              DURENDAL\n\n\npures, l'amour de la souffrance aussi a survécu souvent aux ruines de la foi,\nsinon pour elles-mêmes, au moins comme attitude. Toutefois, en dehors des\ncroyances chrétiennes cet amour n'a point de racines, et dans le retour actuel\nvers l'idéal païen, qui se manifeste en littérature et en art, l'humilité, la\nchasteté, l'amour de la souffrance n'ont plus de place.\n   Or, Puvis de Chavannes me semble entraîné dans ce courant de néo-paga-\nnisme, c'est pourquoi je ne puis l'admettre comme modèle d'art religieux. Je\nne veux point contester ses admirables qualités d'artiste; j'accepte encore son\ninstinctive répulsion pour tout ce qui est bas et animal. C'est le Platon peut-\nêtre de l'art moderne, mais c'est néanmoins un païen. Puvis de Chavannes est\nl'artiste de la forme subtilement belle et harmonieuse, des nudités qu'en un\nlangage trop complaisant on nomme chastes, de la quintessence enfin des\nchoses de la nature et des sens, transposées en rêves presque irréels. Mais\nenfin, tout, chez lui, procède de la forme; l'âme humaine n'est que le souffle\nqui anime ces beaux corps; pas d'émotion poignante, nul drame, rien qu'une\nparfaite eurythmie de gestes.\n   Puvis de Chavannes a laissé peu d'oeuvres religieuses, si l'on excepte son\nhistoire légendaire de sainte Geneviève. Mais supposons-le aux prises avec\nun sujet essentiellement chrétien, par exemple la représentation du ciel.\nDans un paysage aux grandes lignes reposées, il aurait groupé des ombres\nheureuses, en des attitudes d'une savante simplicité, drapées de péplums\nantiques qui laissent deviner la nudité des corps. Nulle expression, si ce\nn'est celle d'une sereine placidité, comme le sourire qui erre aux lèvres des\ndéesses. Une douce clarté lunaire s'épandrait sur les groupes et baignerait le\npaysage. Ce serait un rêve délicieux de félicité, mais de félicité naturelle, de\nvolupté subtile et charmante, plutôt un Elysée païen que le séjour des saints.\n   Voyons maintenant comment l'Angelico conçoit la même scène. Sur un\ntrône d'or, le Christ rayonne dans sa gloire; il pose le diadème au front de la\nreine des cieux, Marie, sa mère très pure. Autour du trône se pressent en\nthéories profondes les anges et les saints. Leur visage est enflammé d'amour\nsurnaturel. Tout l'intérêt du tableau est dans l'expression de ces regards et de\nces sourires, de ces yeux qui ont pleuré autrefois, et qui s'emplissent mainte-\nnant d'une joie immortelle. Le ciel se hérisse d'instruments de torture ; chaque\nmartyr brandit l'arme qui l'a fait souffrir; saint Pierre porte sa croix ignomi-\nnieuse, saint Paul le glaive, saint Jude la scie, saint Laurent le gril de feu,\nsainte Catherine la roue aux dents farouches, sainte Appoline les tenailles. Le\nChrist lui-même montre à tous les plaies dont les hommes ont foré sa chair.\nTout cela clame les combats d'autrefois, le triomphe dans la mort. On croit\nentendre retentir encore l'inexorable marteau de la souffrance qui façonna à\ngrands coups les pierres vivantes dont la Jérusalem céleste est bâtie. Car ainsi\n chante l'hymne du bréviaire :\n\n                 Cœlestis Urbs Jérusalem,\n                 Beata pacis visio,\n                 Quœ celsa de vivenlibus\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": "                  Saxis ad astra tolleris...\n                  Scalpri sulubris iclibus\n                  El tunsione plurima\n                  Fabri polila malleo\n                  Hanc saxa molem construunt,\n                  Aptisque juneta nexibus\n                  Locantur in fastigio.\n\n   Quelle grandeur dans ce symbolisme, et comme cette peinture du ciel\nincite le chrétien, encore engagé dans les combats terrestres, à mériter un\njour sa part du triomphe ! N'oublions pas cette autre strophe du même hymne,\noù éclate le symbole essentiel en lequel la théologie catholique personnifie\nl'Eglise triomphante comme l'Epouse du Christ :\n\n                  () sorte nupta prospera,\n                  Dotata Patris gloria,\n                  Respersa sponsi gratia,\n                  Regina formosissima,\n                  Christo jugata Principi,\n                  Cœli corusca Civitus !\n\n   Ainsi donc ces ardeurs qui illuminent le visage des élus, ces regards exta-\ntiques qui boivent la félicité dans la contemplation du Christ, c'est une seule\net même flamme, un seul amour, et le plus grand de tous, l'amour de l'Epoux\net de l'Epouse. Quelle distance, grand Dieu, de cette espèce de Nirwana\nsomnolent où glissent les ombres élyséennes, au grand ciel de Dieu, embrasé\nd'amour divin ! Et je conçois que l'Angelico n'a pas eu assez de toutes les\nrutilances de sa palette, de tous les feux de l'or, pour célébrer cette joie, cette\nfête, cette vision de paix bienheureuse, beata, pacis, visio !\n\n\n\n\n   Je ne puis mieux faire comprendre le vrai caractère de l'art chrétien qu'en\nanalysant d'incontestables chefs-d'œuvre où l'émotion atteint toute son inten-\nsité. Arrêtons-nous à l'Ensevelissement du Christ par Roger Van der Weyden\n(Uffizzi, Florence). Deux disciples soutiennent le corps raidi du Maître,\nenveloppé d'un linceul. Le regard est irrésistiblement attiré vers ce poignant\nsymbole de souffrance. La face est émouvante au suprême degré. Elle garde\nla trace des effroyables douleurs qui se sont abattues sur l'innocente victime,\napaisées maintenant dans le soleil de la mort. Marie soutient le bras de son\nFils, d'un geste de mère attendrie. Son pauvre visage, d'où la grâce est\nabsente, est empreint d'une douleur contenue et immense comme son amour;\nses yeux mi-clos ont versé leurs dernières larmes; sa bouche retombe en un\npli qui serait amer si le sourire de l'inépuisable miséricorde ne l'éclairait d'un\nrayon suprême. De l'autre côté saint Jean relève la main du Sauveur pour la\nbaiser, mais il n'ose toucher la chaire divine autrement que dans les plis du\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "602                                   DUREXDAL\n\n\nlinge blanc. Aux pieds de Jésus, Magdeleine est agenouillée en u n e attitude\nd'extase douloureuse. L a pécheresse repentante adore son Dieu, qui lui a\np a r d o n n é et qui l'a rachetée. Rien, ni dans les attitudes, ni dans l'expression,\nn'est outré. T o u t est contenu, sincère, profondément simple, comme le récit\névangélique. L'art n'apparaît pas, bien qu'il touche presque à la perfection.\nL'anatomie du corps divin est admirable. Chacune des mains est u n chef-\nd'œuvre. Mais on sent que cet art n'est pas de la virtuosité vaine ; chaque\nmuscle, c h a q u e ride, chaque goutte de sang est une voix qui chante la divine\nsouffrance Ce corps rigide et d é c h a r n é est visiblement peint à genoux, avec\nle suprême respect du chrétien, qui fait oublier son art, pour ne faire penser\nqu'à l'objet de son adoration.\n   Tel est l'idéal de l'art religieux : u n e prière assez éloquente p o u r faire\noublier ses propres accents, un récit assez passionnant pour que l'art du nar-\nrateur soit comme absorbé dans l'évocation du drame, u n tableau devant\nlequel le chrétien s'agenouille, tandis que monte s p o n t a n é m e n t à ses lèvres\nce soupir :\n\n                  Jesu, dulcis amor     meus,\n                   Ac s iproesens   sis accedo...\n\n\n   O peintres chrétiens, faites apparaître à mes yeux la douce présence de\nmon Jésus, non pas u n Jésus de fantaisie, lamentable fantôme d'un faux mys-\nticisme, mais le vrai Jésus, le Jésus de l'Évangile, devant lequel vingt siècles\nse sont prosternés, en qui je crois, en qui j'espère, que j'aime de toutes les\nardeurs de mon âme, et qu'il me tarde de contempler au ciel. Ouvrez les yeux :\nJésus est toujours devant vous, car il habite parmi les h o m m e s , et quand vous\nl'aurez reconnu, vous serez écœurés de l'ignoble travestissement dont nos\nesthètes l'ont affublé.\n\n                                                                     F. VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": "                      Albert Samain\n\n\n                           U n e voix harmonieuse entre toutes s'est tue, une\n                         source exquise d'ivresse et de mélancolie vient, brus-\n                         quement, de tarir : Albert Samain est mort.\n                            Son Au Jardin de l'Infante, qui fit sensation naguère,\n                         l'imposa d'emblée au premier rang. Deux livres\n                         avaient suffi pour qu'il fût de la poésie nouvelle\n                         mieux que l'espoir, déjà l'orgueil. N u l ne contestait\n                         sa j t u n e maîtrise. 11 joignait à l'estime des plus\n                         envieux cénacles la faveur m o n d a i n e qu'attestent les\n                         lauriers officiels. La gloire prochaine lui souriait.\n                           E t le voilà soudainement disparu, repris par l'éter-\n                         nel silence. Ceux-là seuls demeureront insensibles à\n                        la tristesse poignante d'un tel départ, qui ne tressail-\nlirent jamais devant u n chef-d'œuvre : ils ne c o m p r e n n e n t point qu'à songer\ntant de beauté promise dont nous frustre la Mort, l'on se sente l'âme en deuil.\nEt leur importe-t-il que peu de stèles aient dit sur une tombe, depuis Chénier,\ndestin plus mutilé ?\n   Albert Samain avait quarante ans passés, et plus d'un s'en étonne qui, se\nrappelant ses débuts, le croyait plus jeune. L a nécessité de vivre l'avait con-\ntraint, adolescent, de quitter les humanités pour demander à un emploi de\nb a n q u e un humble gagne-pain. Des travaux peu favorables à l'éclosion d'un\ntalent poétique avaient longtemps absorbé sa jeunesse. Lentement, et seul, à\nforce de labeur, il s était complété, développé. Sa vocation impérieuse avait\ntriomphé des circonstances hostiles. Ainsi s'explique, de façon très honorable\npour lui et même touchante, la tardiveté relative de sa manifestation litté-\n raire. Il allait rattraper le temps perdu.\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "604                                      DURENDAL\n\n\n     L o r s q u e sa première œuvre le désigna comme u n des mieux doués p a r m i\nles nouveaux venus de la poésie et l'un des plus habiles en son art, on nota,\ncertains avec u n e surprise joyeuse, d'autres non sans dépit, qu'il n'avait point\ncru nécessaire d'affecter des allures d'anarchiste de lettres. De même qu'aux\njours romantiques, le P a r n a s s e était en pleine insurrection. L'on bafouait les\nmaîtres sans mesure et toutes les règles sans discernement. F o i n de tous les\nj o u g s ! U n individualisme effréné sévissait. P a s u n poétereau qui n'affichât\nde ridicules prétentions de réformateur. L e verslibrisme, qui d'ailleurs eut du\nbon, puisqu'il affranchit de telles contraintes peu motivées le vers plus souple,\ntriomphait, acclamé de tous les éphèbes à crinière comme le régénérateur\nsuprême d e la poésie. A témoigner du m o i n d r e respect pour la tradition, l'on\nrisquait de passer, dans nombre de chapelles, pour u n e simple g a n a c h e .\n   Sans s'asservir plus qu'il ne sied aux conventions vieillies, Albert Samain\nrésista sagement aux engouements de l'heure. Il affirma très h a u t , par son\nvers orthodoxe et traditionnel, par son souci de la composition, que l'ordre\nest, malgré tout, u n élément de la beauté et que ce n'est point la prosodie\nfrançaise qui tue le génie. U n poète de ses amis, M. P i e r r e Quillard, disait\njustement naguère, à son propos : « La sinueuse souplesse du rythme, l'inten-\nsité de l'émotion, l'enchantement des nobles images, valent bien telles\nétranges et informes fantaisies où certains se travaillent à trouver d'indéniables\nchefs-d'œuvre. Ces poèmes seront encore beaux demain comme en ce jour,\nalors que tant de vaines gloires seront définitivement évanouies. »\n   Des influences diverses, très honorables d'ailleurs, se révèlent dans son\nœ u v r e ; celles de L e c o n t e de Lisle et de José-Maria de Heredia ; puis celles\nde Baudelaire et de Verlaine. Il a parfois la somptuosité hiératique et la\nplasticité hautaine des p r e m i e r s ; il a aussi les l a n g u e u r s , les subtilités, demi-\nteintes et sons amortis de l'auteur des Romances sans paroles ; parfois aussi, d a n s\nses débuts, et il le faut regretter, u n e sorte de perversité que b e a u c o u p de\njeunes poètes semblent avoir seule découverte d a n s les Fleurs du Mal et à\nlaquelle presque tous ceux de la génération de Samain crurent devoir\nsacrifier.\n   « Infante aux robes de parade », son âme se plaît aux songes de faste et de\ngloire, parmi les orgueilleux soirs de p o u r p r e . Réfugiée en son palais inté-\nrieur, elle y vit dédaigneuse, s'exaltant parfois un instant, mais tôt calmée\npar la conscience d'une lutte inutile, et redevenue indolente, résignée et\ndouce. L a s s e , très lasse, elle recherche l'amorti, le fané, l'éteint, les parfums\nanciens, les musiques languissantes, les a u t o m n e s et les crépuscules qu'elle\ncontemple, allongée sur des coussins.\n  Qu'il me soit permis de transcrire ici un délicieux morceau non recueilli, je\ncrois, d a n s l'œuvre de Samain et qui le caractérise, à mon sens, parfai-\ntement.\n                J'aime l'aube aux pieds nus qui se coiffe de thym,\n                Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore,\n                Et la persienne ouverte avec un bruit sonore,\n                Pour boire le vent frais qui monte du jardin,\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "                               ALBERT SAMAIN                                       605\n\n\n            La grand'rue au village un dimanche matin,\n            La vache au bord de l'eau toute rose d'aurore,\n            La fille aux claires dents, la feuille humide encore,\n            Et le divin cristal d'un bel œil enfantin;\n\n            Mais je préfère une âme à l'ombre agenouillée,\n            Les grands bois à l'automne et leur odeur mouillée,\n            La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux,\n\n             La lune dans la chambre à travers les rideaux,\n             Une main pâle et douce et lente qui se pose,\n             Deux grands yeux pleins d'un feu triste; et, sur toute chose,\n\n             Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose...\n\n   O ù trouver ailleurs la grâce langoureuse et fanée de celte âme, cette inquié-\ntude et cette discrétion chuchotante? Sa muse eut aussi des heures de noble\nsérénité : tels poèmes d'Aux Flancs du Vase, le Bonheur, par exemple, et la\nMaison du Matin, l'un d'une gravité si profonde et si douce, l'autre d'une\npureté si légère et si fraîche, sont des pages parfaites. E t lisez ce Soir, que\nl'on peut dire u n chef-d'œuvre :\n\n             Le ciel comme un lac d'or pâle s'évanouit,\n             On dirait que la plaine, au loin déserte, pense;\n             Et dans l'air élargi de vide et de silence\n             S'épanche la grande âme triste de la nuit.\n\n              Pendant que ça et là brillent d'humbles lumières,\n              Les grands bœufs accouplés rentrent par les chemins ;\n              Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains,\n              Respirent le soir calme aux portes des chaumières.\n\n              Le paysage, où tinte une cloche, est plaintif\n              Et simple comme un doux tableau de primitif,\n              Où le Bon Pasteur mène un agneau blanc qui saule\n\n              Les astres au ciel noir commencent a neiger,\n              Et là-bas, immobile au sommet de la côte,\n              Rêve la silhouette antique d'un berger.\n\n   Malade depuis longtemps, le poète de ces beaux vers s'en est allé mourir\n discrètement, dans u n village p e r d u , et voici quelques jours qu'il fut enterré\n à Lille, sa ville natale. Cet a m o u r e u x de solitude et de silence s'en est allé\n avec si peu de bruit que nul ne s'en est aperçu ; ses plus chers amis n'eurent\n pas le temps, avisés trop tard, d'accourirà ses obsèques. U n tel départ mélan-\n colique et discret convenait à sa physionomie de poète. Il ajoute, pour ceux\n qui l'aimaient, u n charme de plus, triste et doux, à son souvenir.\n\n                                                                MAURICE D U L L A E R T .\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                             NOTULES\n\n\n\n    Lorsque nous recevons la Revue Générale, nous en commençons régulière-\nment la lecture par la fin. C'est là que se trouve la partie la plus intéressante\net la plus vivante de la revue. Nous voulons parler de la sagace spiri-\ntuelle, toujours si finement pensée et écrite, revue littéraire mensuelle, de\nnotre ami E u g è n e Gilbert, dont nous partageons absolument et sans réserve\nl'idéal artistique et les vues de critique littéraire.\n   Récemment nous reproduisions ici même un extrait de son magistral\narticle sur les devoirs, la responsabilité et la méthode de la critique catholique\nen matière d'art et de littérature. C'était une étude parfaite et complète de\nla question.\n   Toujours il y a u n e cueillette à faire, dans les critiques littéraires de notre\na m i . T a n t ô t c'est une balle et noble pensés, tantôt u n jugement définitif sur\nun auteur, tantôt une note suggestive à glaner. Volontiers nous proposerions\nE u g è n e Gilbert aux jeunes comme l'idéal du critique littéraire catholique.\n   Au fascicule de septembre encore, nous remarquons cette idée profondé-\nment juste :\n    « Mon Dieu, c'est presque lamentable à dire, mais il faut avouer que, sous\nle titre : Art et Foi, ou des titres analogues, des catholiques de grande valeur\nmorale et m ê m e intellectuelle, n o u s ont fréquemment livré des volumes de\nvers où le traditionnalisme et la convention artistique servaient bien mal de\nnobles pensées et des dons imaginatifs souvent précieux. »\n   Avec E u g è n e Gilbert encore nous signalons à l'attention des lettrés cette\nbelle page de Gaston Deschamps :\n    « Il s'agit de savoir si la littérature française s'enlizera dans l'érotisme bavard,\ndans la confection commerciale, dans u n rabâchage d'historiettes grivoises et\nsottes, ou si elle continuera d'être, comme autrefois, propagatrice de pensées hardies,\nservante des idées générales, messagère de gloire, de liberté et d'amour. L e moment est\nvenu, où tous ceux qui ne sont pas énervés, usés par le dilettantisme, doivent\nprendre nettement position de ce côté ou de l'autre.\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "                                       NOTULES                                       607\n\n\n   » J e suis pour la sincérité contre le savoir-faire, pour l'art contre la fabri-\ncation, pour le bon ouvrage contre la camelote, pour les lettres bienfaisantes et\nconsolatrices contre les calembredaines d'alcôve et de cabinet particulier. J e sais qu'en\nparlant ainsi, je m'expose à des haines féroces. J'en ai prévu toutes les malices,\nje n ' e n redoute pas les effets et j'en revendique l'honneur. Il ne tenait qu'à\nmoi de me concilier beaucoup de sympathies, en ne rechignant point à ce\nmétier de courte échelle, qui est fort usité dans les syndicats littéraires. J'aime\nmieux rester libre et dire mon avis. N ' a y a n t jamais dépassé, envers qui que\nce soit, les limites de la critiqua permise, résolu d'ailleurs à n'abandonner\naucune parcelle de mon droit, parfaitement décidé à ne point gaspiller en\ncomplicités vulgaires ou en basses querelles un temps que je dois réserver à de\nplus nobles débats, je n'ai d'autre ambition que de défendre, à mon rang et\ndans la mesure de mes forces, la cause de la vérité, de la salubrité publique et de la\n beauté. »\n\n\n\n\n    Sons le titre : Une exposition du Livre belge, E u g è n e Demolder émet, dans\n1''ArtModerne, une idée originale que nous approuvons et dont nous souhaitons\navec lui la réalisation. Voici le résumé très condensé de l'intéressant article de\nnotre confrère :\n    « J'ai émis et développé naguère u n e idée, peut être b o n n e , auprès de quel-\nques littérateurs belges. Certains jeunes h o m m e s de lettres et quelques esthètes\nont l'intention de s'occuper de la chose : il s'agit d'une Exposition du Livre\nbelge.\n    » Bien entendu du livre belge moderne, des livres édités depuis environ\nvingt-cinq a n s . On recueillerait ,tous les livres littéraires, à dater de ceux de\nCharles De Coster et Pirmez jusqu'aux derniers. Cela serait fait impartiale-\nment et complètement, autant que possible. Ce serait intéressant de réunir et\nde condenser ainsi en u n bloc tout l'effort continu, considérable, qui a été fait\nchez nous depuis vingt ans en matière littéraire. On se rendrait compte du tra-\nvail énorme, du combat acharné pour les lettres. A côté des livres, on expose-\nrait les collections de revues, la Jeune Belgique, la Basoche, la Société nouvelle,\nl'Art jeune, l'Art Moderne, le Coq rouge, la Lutte, Durendal, la Wallonie, l'Artiste,\nMagasin littéraire, la Libre Critique, Floréal, le Spectateur catholique, le Journal des\nGens de lettres, le Thyrse. On ferait appel aux éditeurs, et certes la bibliothèque\nserait fortement et noblement fournie.\n    » Sans doute, cette exposition ne fera jaillir ni un beau vers ni une belle\nprose. L e but de l'exposition n'est pas de provoquer la création d ' œ u v r e s . L e\nbut est d'aider à faire lire des œuvres accomplies.\n    » Il faudrait exposer, pour donner du décor, tout ce qui environne le Livre\net concerne les littérateurs. Ainsi, les originaux des dessins ou des gravures\nqui ont servi aux livres belges.\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "608                                DURENDAL\n\n\n   » Et on n'y montrerait pas que des illustrations! Il pourrait être fait une\nsélection d'œuvres inspirées par la littérature, et ici nous trouverions des\nchoses nombreuses d'Amédée Lynen, Georges Lemmen, Charles Doudelet,\n Franz Melchers, Léon Dardenne, Alexandre Hanotiau.\n   « Puis il y aurait les portraits. Des physionomies de nos hommes de lettres\nont été reproduites par H . de Groux,Théo Van Ryselberghe, Lemmen, Ensor,\n De Gouve de Nuncques, Jef Lambeaux, Khnopff, Gustave-Max Stevens et\nd'autres !\n   » A cela ajoutez les caricatures, les menus de banquets, les souvenirs de\nfêtes, etc.\n   » On demandera pour les livres des bibliothèques et des meubles à Horta,\nà Lemmen, à Coppens, à Hobé, à Hankar, à Van de Velve, à Morren, à\nLimbosch... On sollicitera aussi de ces artistes des bureaux de jolis encriers,\ndes porte-plume, de belles reliures, des presse-papier, des buvards, et des\ncoupe-papier.\n     On donnera des conférences et des concerts comme à la Libre Esthétique.\n   » Et pour certains ce sera une joie, douce et triste comme les joies pro-\nfondes, de revoir ces souvenirs éparpillés partout, de revivre un instant des\nluttes, des amitiés passées, des polémiques dont l'odeur de poudre est éventée,\ndes espoirs dont on ne se souvient même plus. »\n\n                                        *\n\n   Lors de la visite du Shah de Perse à Bruxelles, l'Ecole de musique d'Ixelles\navait organisé, en l'honneur du souverain étranger, une séance de musique\nqui a parfaitement réussi, au dire des auditeurs. On y a exécuté des Chants\npersans et quelques œuvres belges dont d'aucunes sont l'œuvre de M.Thiébaut,\ndirecteur de l'école. Le Shah de Perse a vivement félicité celui-ci et les\nartistes et leur a remis à tous une médaille d'or. Parmi les artistes qui se sont\nfait remarquer, dans cette séance, il faut citer surtout Mmes Cousin, Derboven\net Weiler.\n\n                                        *\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : CAMILLE LEMONNIER : C'était l'été... (Paris,\nOllendorf). JUDITH GAUTHIER : Princesses d'amour (Paris, Ollendorf).\nH. SIENKIEWICZ : Sans dogme (Paris, Calmann-Lévy). J. BARBEY D'AURE-\nVILLY : Premier mémorandum (Paris, Lemerre). G. DESCHAMPS : La vie et\nles livres (Paris, Colin). ACHILLE SEGARD : Les voluptueux et les hommes\nd'action (Paris, Ollendorf). VILLIERS DE L'ISLE-ADAM : Isis (Librairie inter-\nnationale, Paris et Bruxelles).\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": ""}, {"page_pdf": 724, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "annee", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 9, "signet_source": "7ème année - N°9 - Septembre 1900 (?)", "preuve": "Couvertures absentes ; année attestée par le volume ; mois et numéro du signet non confirmés."}}