{"numero_id": "ulb-durendal-1900-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 609, "page_fin": 611, "titre_corps": "Un Romancier de la Campine", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Un Romancier de la Campine", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 729, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1445, "texte": "Un Romancier de la Campine\n\n\n                    IL y a un mois, nous étions réunis, quelques amis\n                       et moi, dans le vieux burg de L u m m e n ; il y\n                       avait là l'exquis poète F r a n z Ansel et E d m o n d\n                       Glesener,le savoureux auteur d'Aristide Truffant ;\n                       et tandis que Georges Virrès, d'une voix qui\n                       communiait réellement avec son œuvre, nous\n                        lisait une à une les pages de la Bruyère ardente,\n                       ma pensée, par delà la vigoureuse végétation\ndu P a r c , s'en allait aux coins solitaires et farouches des marais\nde T e r l a m e n et, plus loin encore, parmi les infinis sablonneux de\nla Campine limbourgeoise, si beaux d'aridité et de silence, et\nque seules fleurissent de grâce les pétales mauves de la fleur de\nbruyère — tandis que s'érige à l'horizon, en invincible affirma-\ntion de croyance, quelque vieux clocher granitique.\n    E t je sentais alors que l'écrivain que j ' a v a i s devant moi était\nbien le fils intellectuel de ce coin de terre, resté primitif, et où\nl'instinct et la foi se livrent dans les âmes de frustes et tragiques\nc o m b a t s ; et l'œuvre, en effet, dont les péripéties se déroulaient\ndevant nous avait tantôt la farouche vigueur des sapins, et tantôt\nl'ingénue douceur du serpolet.\n\n  (1) G. VIRRÈS : Bruyère ardente. Bruxelles, Vromant, fr. 3.50\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "610                           DURENDAL\n\n\n   L a belle destinée que Georges Virrès s'est choisie de confesser\nainsi l'âme de sa petite terre natale, et après avoir — dans la\nGlèbe héroïque — prolongé jusqu'à nous et magnifié d'art les\ngestes héroïques de la Guerre des P a y s a n s , de nous mettre face\nà lace, dans la Bruyère ardente, avec les poussées de vie et les\ncandeurs mystiques, les ridicules touchants et les générosités\nspontanées des rustres de Campine.\n   L a lutte entre deux villages rivaux sert de prétexte à\nl'intrigue; et dans ce cadre se déroule l'idylle à la fois pure et\ndramatique de Manus et de M i n a ; Manus, c'est le beau mâle qui\naime a r d e m m e n t et loyalement; il restera fidèle jusqu'au jour\noù surgira devant lui la tentation... E t quelle tentation, la plus\nirrésistible et fatale entre toutes, la tentation de l'étrangère —\nl'étrangère du bourg ennemi, la sœur de l'adversaire mortel de\nson père!... E t Manus succombe et sa faute le mène au malheur.\n   Mina, c'est tout l'éveil exquis du sentiment dans la nature\npropice; son cœur s'ouvre à la vie comme une fleur que l'illusion\népanouit et que l'abandon recroqueville, mais qui garde toujours\nsabelle sérénité souffrante ou joyeuse et s'offre tout naturellement\nen holocauste de réconciliation — vraie figure de sainte qui\nserait trop parfaitement belle si le désir de la volupté, en\nl'effleurant de son aile, ne l'avait h u m a n i s é e .\n   E t autour de cet amour de Manus et de Mina — délicatement\nensoleillé à l'aube et pourpré de sang au crépuscule — voici que\ndes figures se dessinent en saisissant relief : le vieux bourg-\nmestre Vliebers, le terrien sauvagement jaloux de sa terre et de\nson clocher et dont le couchant de vie s'auréole de rude l a b e u r ;\nD e r b a t , séducteur bestial, suivant tête basse, jusqu'au crime, sa\ndestinée de jouisseur; le sacristain D e p u t , un mêle-tout affairé,\nau ton important et impérieux, et affectant des pudibonderies\nrisibles, et d'autres et d'autres. E t puis les foules des rustauds\nse meuvent, ruées par l'instinct bon ou mauvais, foules qui\nétreignent — et ce sont les kermesses — et foules qui cognent —\net ce sont les bagarres.\n   L a finale du livre est d'une vie empoignante et d'une réelle\nintensité d'art : Mina est morte tuée par D e r b a t , et sur sa tombe\nles deux villages rivaux se réconcilient : « L e s paysans commé-\nmoraient la mort de Mina avec des implorations qui prenaient\ndes envols de cantiques et d'hymnes. Elle était déjà la sainte,\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1401, "texte": "                  UN ROMANCIER DE LA CAMPINE                   611\n\n\ncelle que la contrée vénérerait dans la suite des t e m p s . Elle\nsouriait là-haut, parmi les palpitations d'ailes des anges, elle\nécoutait venir les oraisons de son pays, elle se tournait vers Dieu\net toutes les prières des siens émouvaient le maître. L a Campine\nétait aujourd'hui semblable à une châsse d'or vivante pour la\nréception du corps de sa martyre dont le sang régénérait les\nenfants de sa race. »\n\n\n  « Comme dans un retable le village fut une miraculeuse image.\n  » L e soleil au zénith, tel un ostensoir d'or dressé sur la Cam-\npine, ruisselait de gloires eucharistiques. »\n  C'est par cette envolée de viril symbolisme mystique, qui\napporte en offrande au Dieu de la terre patriale, la vie et la\nmort, les joies et les douleurs des créatures que se termine ce\nbeau livre de vérité h u m a i n e artistement idéalisée.\n   Après la Glèbe héroïque — et à un plus h a u t titre encore, car\nl'œuvre nouvelle a une puissance condensée d'idées autrement\ndécisive et une plus grande maîtrise de style — la Bruyère\nardente conquiert à Georges Virrès le titre — que son cœur doit\nambitionner et dont son talent le rend digne — de « Romancier\nde la C a m p i n e ».\n  Qu'il soit permis à un compatriote de s'en réjouir et à un ami\nde l'en féliciter.\n\n                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n  30 septembre.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 612, "page_fin": 613, "titre_corps": "Dimanche Matin", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "Dimanche Matin", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 732, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 779, "texte": "Dimanche Matin\n\n\nL'hiver a fui... Des jours plus indulgents vont naître...\nTu regagnes enfin, las de ta longue erreur,\nLe pays oh, jadis, lu crus à la joie d'être,\nEt tu l''assieds, brisé, sous ses vergers en fleurs.\n\n\nNe sens-tu pas frémir ton âme filiale ?\nRegarde! Comme alors, leur blanche floraison\nPrête aux coteaux aimés sa grâce nuptiale,\nEl la vigne verdoyé au seuil de (a maison.\n\n\nLà-bas, les horizons tremblent dans la lumière;\nTes yeux, qu'ont fatigués tant d'aspects étrangers,\nEn suivent longuement la ligne familière;\nLe temps, qui change tout, ne les a pas changés.\n\n\nTout est en paix... Pourtant, de ces douces collines\nOit, la nuit a laissé son brouillard argentin,\nUne vibration de cloches cristallines\nArrive jusqu'à toi dans la paix du matin...\n"}, {"page_pdf": 733, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 697, "texte": "                  DIMANCHE MATIN                          6l3\n\n\nLe charme évanoui de naguère est en elle !\nTu t'en souviens ! Aux beaux dimanches d'autrefois,\nElle chantait ainsi, joyeuse et solennelle,\nEl ton cœur tremble au son connu de celle voix...\n\n\nCar c'est ici le doux pays de ton enfance...\nLe tendre et cher pays ou ton cœur fut heureux\nAu temps ou ton bonheur était fait d'innocence,\nEl dont l'humble horizon devait borner les vœux...\n\n\nUn souffle, tu le sais, dissipera ce rêve;\nQu'importe, ô malheureux? En tes jours d'abandon,\nTu te ressouviendras de cette heure trop brève\nOu passait, par instants, la douceur dun pardon...\n\n\n                                       FERNAND SÈVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 614, "page_fin": 617, "titre_corps": "Trois petits Poèmes d’Irlande", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "Trois petits Poèmes d Irlande", "ancre_fin": "B L A N C H E ROUSSEAU", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 734, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1179, "texte": "Trois petits Poèmes d'Irlande\n\n\n                                                                 Bantry.\n\n\n               LE petit j a r d i n descend j u s q u ' à la mer par un\n                  escalier fabuleux de ronces et de pierre, entre\n                  les fuchsias et les lys de feu, les anémones du\n                 J a p o n , les résédas, les dahlias ronds — la mer\n                  est douce comme un glaçon entre les montagnes\n                  légères, toutes de cristal et de poussière, cou-\n                  leur de l'air.\n\n   U n e petite fille se balance sous les branches du p o m m i e r ;\nles branches se penchent j u s q u ' à la toucher avec leurs fruits\nmultipliés... Elle est dans une ombre ronde, avec des cheveux\nd'acajou, un grand chapeau, une bouche en fruit dans son\nvisage pâle — elle ne fait pas de bruit et sourit en regardant\nl'eau...\n\n   Peut-être qu'elle songe : « L a d a m e française vient du bout\ndu m o n d e . . . Elle n'a jamais vu de j a r d i n , elle ne connaît pas\nla rosée du matin »... Peut-être qu'elle songe : « L a vie est un\nmensonge » ou, comme dans la chanson : Ships are going to\nLondon! to London! to London!\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1977, "texte": "                TROIS PETITS POÈMES D'IRLANDE                  615\n\n   Non, elle ne songe pas ainsi : Elle s'appelle Kitty et rit à\ntous propos — elle va à la petite école qui est dans la baie, sur\nle bord de l'eau — qui a une cheminée tout entourée de lierre,\nun perron fait de trois pierres, une petite barrière qu'on laisse\nouverte pour les oies, un toit luisant et bleu comme la gorge\nd'un pigeon... une toute petite maison entre des arbres vieux,\navec une prairie verte, une cloche découverte...\n\n   Penses-tu parfois, Kitty, qu'un jour certainement tu mourras...\nque tu descendras lentement le chemin sur la charrette d'un\npaysan, dans les fils étirés des longs bourdonnements... Les\ndigitales douces et fières te salueront... Tu dormiras dans le\nvieux cimetière, tout au bord de la mer, d'arbres hauts, de\nfougères et de lierres — sous les angéliques et les mousses dorées,\nsous les bruyères et les épis, sous la chaleur vibrante des longs\naprès-midi?...\n\n  Et cependant tu te balances, ô petite Greenaway! avec tes\nyeux nostalgiques et frais couleur de l'Atlantique sous un ciel\nbleu — avec tes beaux yeux ronds et doux, fragilement joyeux,\noù ta petite âme apparaît comme une pierre sous une eau,\ncomme un brillant joyau — ou bien, seulement, comme la\nfeuille du houx luisant et doux.\n\n   Lulla! lullaby !... Elle chante, elle se balance au parfum frais\ndu ruisseau... Sa jambe fine oscille dans le vide; son chapeau\nse renverse sur son cou d'abricot... Elle ferme ses yeux de jeune\nchat et se berce entre les pavots... Elle est douce comme le\nsoleil rond, quand il descend à l'horizon pour se noyer dans les\nroseaux.\n\n                                 *\n\n\n\n  Tu dis : Et puis?... Pourquoi? C'était dans une prairie au\nbord de la mer. Toutes les fleurs remuaient, des fleurs légères\ncomme des ombres... Tu regardais vers l'eau avec tes grands\nyeux sombres que je connais — si noirs d'expression et pâles de\ncouleur... Un souffle passait, capricieux et comme lassé, qui\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": "616                           DURENDAL\n\n\n\ndérangeait tes cheveux sur ton front... Nous parlions sans bruit\n— l'heure était musicale et, bien que ce fût vers le soir, pesante\net calme comme un beau midi.\n\n   C'était à marée basse. Je songeais que ton âme se retirait\ncomme la mer — laissant aux grèves ses dons de coquilles et\nd'algues; des plumes nageaient dans l'air... T u dis : un rêve...\nSans achever tu te tournas vers moi. Mais tes yeux se posant\nau delà de mes yeux se fixaient sur les vagues... Je songeais que\nton âme l e n t e m e n t s'éloignait, solitaire et muette, fine et fière\ncomme t a légère silhouette...\n\n   L a mer se balançait comme l'aile d'un oiseau endormi —\nl'odeur des t h y m s flottait, et leurs fleurs mauves se répandaient\nsur les rochers comme un tapis... T u dis : «Ici tout est tristesse.»\nL a tresse d'un nuage se dénouait sur le sommet des mon-\ntagnes d'éther; mon âme inclinait vers la terre... J'obéissais\nsans le savoir aux volontés de ton souci amer... « U n rêve...»\nNous regardions luire, à nos pieds, les pierres noires de la grève.\n\n   T u te p e n c h a s . . . T u ramassas un duvet de mouette... Des\npins et des chênes bizarres dressaient, à l'horizon, leurs sil-\nhouettes noires, leurs cimes tourmentées comme de singuliers\nparasols... L à , le sol appauvri traînait jusqu'à la mer ses marais\net ses tourbières... Des taons volaient; ils se posaient parfois sur\nnos genoux... On n'entendait dans le silence rien d'autre que\nce bruit doux. L e ciel léger planait, de roses et d'ancolies, comme\nun chemin de procession... Nos âmes sans ambition penchaient\nla tète, avec de longs sanglots évanouis...\n\n  T u ramassas encore u n e coquille... T u dis : « Ce sera le sou-\nvenir de nos nostalgies » et tu souris. L a nuit commençait à\nvenir; tu dis : « Il faut partir...» P u i s te penchant vers l'Océan,\ntu dis encore tout bas : Vivre passionnément...\n   Mon amie — nous avons abdiqué ce soir-là!\n\n\n                                                              Glengarriff.\n\n   Les samarres du frêne et les roses mêlés font un buisson\nd'amour sur la mer incliné... J'ai attendu sous les samarres\n— un bateau passerait dans les parfums du soir?...\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1089, "texte": "                 TROIS PETITS POEMES D'IRLANDE                    617\n\n\n\n  Sur ce tapis d'algues dorées nous pourrions dormir enlacés,\nmoi avec lui...\n  Oui lui? — T o i qui m'aimerait, n'importe qui !\n\n  L e ciel n'est que l'haleine azurée de la mer; des mouettes trop\nblanches se suspendent dans l'air...\n  D o r m i r ici et puis mourir... E t puis?\n\n   Les lourds hortensias reposent, comme des sphères bleues et\nroses, dans les pelouses trop bien rasées...\n  Soleil couché!... E t puis la nuit...\n\n   L a cloche du diner linte parmi les houx; les touristes\ns'assemblent... M o u r i r ! ce serait doux... Mourir sous le baiser\nde qui m'aurait a i m é e ! . . .\n\n   Les fuchsias saignent dans les haies comme des lèvres pas-\nsionnées. L a maison s'endort sous les m a g n o l i a s . . .\n   O D i e u ! Rouvrir les yeux et qu'il soit là!\n\n  L e parfum singulier des lierres luisants et noirs se traîne\ndans la baie sur les roses d'ivoire... Mais il ne viendra pas ce\nsoir...\n  Mon cœur! Mon cœur! il se fait tard !\n\n\n                                            B L A N C H E ROUSSEAU.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 618, "page_fin": 618, "titre_corps": "Bonheur", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Bonheur", "ancre_fin": "Qui longe la Maison paisible du Bonheur", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 738, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 749, "texte": "Bonheur\n\n\n                                           A ARSÈNE MATTON\nLes oiseaux se sont tus : pourquoi chanter encor?\nNos cœurs échangeront leurs douces confidences\nAvec des mots très lents de rêve et de silence\nDans la sérénité du crépuscule d'or.\n\n\n\nVois, le ciel s'est paré d'adorables nuances\nEt le grand vaisseau blanc, prêt à quitter le port,\nSemble nous convier dans le jour qui s'endort,\nA quelque long voyage au pays de l'enfance.\n\n\n\nC'est l'heure merveilleuse où l'Amour  apparaît,\nGrave et divin, dans la pénombre des forêts :\nEnfant, nous serons deux pour accueillir cet hôte.\n\n\n\nEt nous lui tresserons des couronnes de /leurs,\nQue nous recueillerons, en gravissant la côte\nQui longe la Maison paisible du Bonheur.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 619, "page_fin": 619, "titre_corps": "Bonheur voilé", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Bonheur voilé", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 739, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 759, "texte": "Bonheur voilé\n\n\nLaisse là le rouet et les fuseaux agiles :\nCe soir nous revivrons un peu de l'autrefois :\nJe croirai rencontrer pour la première fois\nTon cœur dans un baiser sur tes chers doigts     fragiles.\n\n\n\nNous briserons le col des amphores   d'argile\nOù dort le vin pressé par les Nymphes des bois\nEt je modulerai sur la flûte de bois\nQuelques accords rythmant des strophes de Virgile.\n\n\n\nL'Amour viendra guetter nos rêves à travers\nLes baisers qui souvent interrompront les vers\nSoupires par ta voix harmonieuse et tendre.\n\n\n\nEt tu t'endormiras vers la chute du j o u r\nDans mes bras frémissants de bonheur, sans entendre\nLa Mort qui fauche au loin les lys de notre amour.\n\n                                          GEORGES      MARLOW\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 620, "page_fin": 632, "titre_corps": "Une Visite aux Musées de Hollande : Les Peintres de Genre. Les Paysagistes", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Pierre Verhaegen", "ancre_debut": "Une Visite aux Musées de Hollande", "ancre_fin": "PIERRE VERHAEGEN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 740, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1241, "texte": "Une Visite aux Musées de Hollande\n\n\n       LES PEINTRES DE GENRE. = LES PAYSAGISTES\n\n                                   (Suite et fin)\n\n\n\n\n                  LES peintres de genre dont je vais m'occupe:, sont, eux aussi,\n                     des portraitistes, car le sujet de leurs petites compositions\n                     n'est autre chose que l'image exacte, ressemblante de la vie\n                     hollandaise, dans ses aspects les plus divers.\n                         Quelques mots, tout d'abord, sur Philips W o u w e r m a n ,\n                     le peintre par excellence des scènes équestres, l'auteur de\n                     la Grande Bataille et de la Partie de Chasse du Mauritshuis.\n                     Il est le seul Hollandais qui se soit peut-être préoccupé\n                     dans ses tableaux, des sanglants événements dont sa\npatrie était alors journellement le théâtre, le seul qui flatta, dans ses récits\nde batailles, l'amour-propre national. E n c o r e , cela n'est-il pas bien certain.\nCar tous ces tableaux de combat se ressemblent et ne se rattachent à aucun\nsouvenir historique; et vraiment l'on pourrait croire, avec F r o m e n t i n , que\nces rencontres a n o n y m e s ont été peintes par ouï-dire.\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3364, "texte": "                UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                           621\n\n\n   Les tableaux de Wouwerman se distinguent par un sentiment très délicat\ndu pittoresque. Les personnages et surtout les chevaux sont admirablement\ndessinés, la couleur est belle et d'une harmonie grisâtre très soutenue. Remar-\nquez le cheval blanc qui forme la principale tache lumineuse dans presque\ntoutes les œuvres de ce peintre : on le retrouve, à l'avant-plan, dans ses\nbatailles, dans ses intérieurs d'écurie et de relais de poste, dans ces deux\ntableaux d'hôtelleries du Mauritshuis, qui sont parmi ses chefs-d'œuvre. Il\nfaut admirer ici les attitudes si naturelles des chevaux, l'animation qui règne\ndans toute la scène, la fraîcheur du coloris, que fait ressortir un magnifique\nclair-obscur.\n   Wouvverman est une exception dans l'École hollandaise. Plus nombreux\nfurent les peintres qui prirent pour thème le peuple, avec ses mœurs; ses\noccupations, ses plaisirs. Quelques-uns de ceux-ci ont fait à l'Ecole hollan-\ndaise une fort mauvaise réputation de trivialité. J'entendais encore, ces jouis\nderniers, reprocher d'une façon générale aux Hollandais leur manque absolu\nd'idéal, leurs éternelles peintures de cabarets, de choses et de sentiments\ngrossiers.\n   Il est vrai que plusieurs Hollandais n'ont pas précisément péché par excès\nde délicatesse. Encore faut-il les en excuser : ils peignaient le milieu qui leur\nétait familier et habituel ; je dirai même qu'il faut leur en savoir gré, car,\ndans ce genre un peu vulgaire, qu'ils aimaient, les Brauwer, les van Ostade\net surtout les Jean Steen nous ont laissé de purs chefs d'oeuvre.\n  Adrien Brauwer et van Ostade furent tous deux élèves de Frans Hals.\n   Les œuvres du premier sont malheureusement trop rares en Hollande pour\nqu'on puisse les y étudier. Je vous dirai seulement que ce fut un merveilleux\npeintre, — merveilleux surtout par le réalisme si expressif de ses person-\nnages; ses petits tableaux, d'un coloris sobre, puissant, d'une rare largeur de\nfacture, représentent presque tous des gens du peuple pris sur le vif, en train\nde manger et de boire et de se batailler dans d'ignobles orgies.\n   De même que son camarade Brauwer, Adrien van Ostade se fit une\nspécialité des scènes populaires et paysannes. Lui aussi, il régna dans les\nauberges de village, dans les hôtelleries et dans les milieux rustiques. Mais, à\nla différence de son ami, il ne s'attacha point à reproduire des orgies et des\nrixes entre buveurs. Ses héros sont de braves gens, s'abandonnant à unesaine\ngaieté, buvant, chantant et riant juste ce qu'il faut, s'enivrant rarement. Les\nsujets de ses petits tableaux ne sont assurément pas beaux, mais on oublie\ncela, tant leur facture est saine. Les altitudes sont d'un naturel incomparable,\nl'ordonnance toujours pittoresque, les couleurs harmonisées d'une exquise\nfaçon et l'ensemble d'une singulière intensité de vie.\n   Adrien van Ostade eut pour élève un des peintres les plus extraordinaires\nde l'Ecole hollandaise, Jean Steen, qu'on a surnommé parfois le Molière hol-\nlandais. Cette appellation est justifiée. Car Jean Steen fut, à l'égal de Molière\net en même temps que lui, un merveilleux observateur de la vie. Seulement,\nil n'en peignit guère qu'un des côtés, le côté trivial. Son domaine presque\nexclusif ce fut le cabaret, le plus souvent son propre cabaret, comme c'est le\n"}, {"page_pdf": 742, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2978, "texte": " 622                                   DURENDAL\n\n\n cas pour La Maison de Jean Steen du Mauritshuis. Il y passait de longues\nheures à boire et à fumer, avec sa famille et ses clients, et ensuite, sans effort,\nil évoquait ce milieu avec toute sa saveur de terroir.\n   Nul n'a su rendre comme lui une attitude, une expression, un caractère. Il\nexcelle surtout à reproduire les sous-entendus et les aspects comiques de la\n vie. Il peint les jolies filles malades du mal d'amour et qui ont recours au\n Diafoirus de l'endroit pour faire introduire chez elles leur Clitandre. Il peint\nles classes joyeuses où les écoliers tyrannisent leur vieux magister. Il peint\naussi les scènes de famille, les rapprochements curieux entre les vieux et les\njeunes et les anciens usages hollandais tels que la Fête de Saint-Nicolas. Et\npartout ce sont de fines études de mœurs, de spirituelles recherches de phy-\nsionomies. Avec quel art Steen a su rendre, dans sa Fêle de Saint-Nicolas, le\nbonheur des parents, le dépit du fils aîné, la joie des autres enfants et leur\nmalin plaisir à se moquer de celui qui n'a rien reçu !\n   Ce grand humoriste est, de plus, — quand il le veut, — un exécutant d'une\nincomparable adresse. Mais il faut croire qu'il ne le voulut pas toujours, car\nsa peinture, si souvent fine et spirituelle, est parfois pâteuse, lourde et\ntriviale.\n   Ces inégalités dans sa facture s'expliquent, paraît-il, par la vie irrégulière\nque menait Jean Sleen. Car, s'il fut le peintre incontesté de la vie bourgeoise\nd'alors, de cette bonne large vie sans soucis où les parties de boire et de\nmanger étaient si fort en honneur, il ne faut pas oublier que c'était sa propre\nvie que Steen peignait là, et l'histoire raconte que souvent chez lui l'inspi-\nration se ressentait d'un bon festin ou d'une soûlerie consciencieuse. Il aimait\n— c'est le sujet d'un de ses tableaux du musée d'Amsterdam — à se représenter\nau milieu des siens, souriant, fumant et caressant une grosse bouteille. A sa\ngauche, lui bourrant une pipe, se trouve sa femme, cette Marguerite Van\nGoyen, qu'il avait connue chez son père, le peintre de marines, et qu'il avait\nsi bien compromise que le bon Van Goyen s'était trouvé grand'père avant\nd'avoir eu le temps de se choisir un gendre. A droite, au-dessus de la\ncheminée, une pancarte avec cette maxime que Steen a si souvent mise en\ntableau :\n                                So de ouden songen (1),\n                                So pijpen de jongen.\n\n                                            *\n\n\n   Aux peintres qui, comme Steen, B r a u w e r et van Ostade, mirent leur talent\nau service des joies bruyantes et grossières, l'Ecole hollandaise peut en\nopposer d'autres, qui peignirent la vie calme des intérieurs modestes et hon-\nnêtes. A la tête de ce g r o u p e il faut placer deux élèves de R e m b r a n d t , Gérard\nD o u et Nicolas Maes.\n\n\n(1)                           Comme ont chanté les vieux,\n                              Ainsi piaulent lesjeunes.\n"}, {"page_pdf": 743, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2708, "texte": "                    UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                   623\n\n\n    GÉRARD D O U se consacra tout entier aux sujets de la vie domestique. Il se\nfit l'interprète des joies intimes d u home hollandais, le peintre des scènes silen-\ncieuses, des besognes discrètes et tranquilles, des intérieurs paisibles, comme\ncelui où cette Jeune Mère, si douce et si calme, veille avec tendresse sur le ber-\nceau où dort son premier-né (Mauritshuis).\n   Il affectionne les curieux effets de lumière et abuse parfois des éclairages\nfactices. Ainsi, d a n s son Ecole du Soir, d u musée d'Amsterdam, il n'y a pas\nmoins de trois chandelles et d'une lanterne, pour éclairer la scène.\n    D e tous les élèves de R e m b r a n d t , c'est D o u qui m a n i e le plus facilement le\nclair-obscur. Souvent il ressemble a u maître p a r la transparence et la pro-\nfondeur d u coloris. I1 a, d e plus, u n e finesse de facture tout à fait surpre-\nn a n t e et q u i , p o u r t a n t , n e dégénère jamais en sécheresse : après avoir\ntravaillé p e n d a n t cinq jours à u n e main, il disait qu'il achevait seulement de\nla dessiner, et notons q u e ses plus i m p o r t a n t s tableaux mesurent seulement\nsoixante centimètres de h a u t e u r et q u e les autres sont le plus souvent beau-\nc o u p moindres.\n   NICOLAS M A E S se r a p p r o c h a aussi de\nR e m b r a n d t p a r l'éclat avec lequel il\nsut employer la lumière. Ses sujets pré-\nférés furent des intérieurs paisibles et\ntrès simples, illuminés p a r u n e vive\nlueur venant d'en h a u t ou de côté. L e\np l u s souvent il y place u n e vieille\nfemme en train d e lire o u de filer;\nquelquefois, la vieille femme est rem-\nplacée p a r u n e jeune fille a u teint frais\net a u x fossettes gracieuses. D a n s ces\ntableaux d'intérieur, Maes se distingue\npar u n e puissance, une ampleur extraor-\ndinaires et il fait du clair-obscur u n\nsuperbe emploi. Il manie surtout, avec\nune audace et u n b o n h e u r incroyable,\nla couleur rouge et se sert d'ombres\nnoires, très enveloppantes, qui d o n n e n t\nà ses tableaux u n aspect chaud et\nvivant.\n    Parfois aussi il excelle à exprimer         (Musée d'Amsterdam)       (Nicolas               Maes)\ncertains sentiments très profonds, très\nintimes, comme le recueillement, la                                 LE ROUET\np i é t é : il est alors inimitable et il fait\ndes merveilles, telles q u e sa Vieille femme en prière avant le repas, acquisi-\ntion récente d u musée d ' A m s t e r d a m . Ce tableau est peut-être son chef-\nd'œuvre. Il y a dans le visage de la vieille u n e piété si vraie, si convaincue\nqu'il e n est transfiguré ; elle est à ce point absorbée p a r sa prière qu'elle ne\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3106, "texte": "624                                    DURENDAL\n\n\nvoit plus rien d u m o n d e extérieur, pas même le chat qui essaie d'attirer\nson attention en tirant à la n a p p e . J a m a i s on n'a rien peint de plus vrai,\nde plus touchant.\n\n\n\n\n   Après ces deux peintres d'intérieurs modestes, il nous reste à parler d'un\ngroupe d'artistes qui ont pris leurs modèles et leurs sujets dans les rangs plus\nélevés de la société et sont devenus les peintres attitrés des boudoirs et des\nsalons.\n  Au Mauritshuis est u n petit tableau d'un coloris sombre, représentant un\npersonnage de mine u n peu gourmée et légèrement hautaine, q u o i q u e\nempreinte d'urbanité. Sa mise est d'une simplicité pleine de recherche et de\ngoût, son maintien' très digne, c o m m e il convient à u n h o m m e qui sait son\nm o n d e , surtout q u a n d cet h o m m e est le peintre de toutes les élégances, qu'il\npeint son propre portrait et qu'il s'appelle Gérard ter B o r c h .\n  T E R BORCH est le chef incontesté de la classe aristocratique des peintres\nde genre. Vous saurez tout de sa peinture q u a n d je vous aurai dit qu'elle lui\nressemble.\n   N u l ne sut, comme lui, d o n n e r de l'intérêt à des petites scènes insigni-\nfiantes en elles-mêmes, c o m p r e n a n t tout au plus deux ou trois p e r s o n n a g e s .\nD a n s ce genre, le Militaire offrant de l'or à une jeune femme est un des plus beaux\ntableaux de ter Borch et l'un des meilleurs morceaux hollandais qui soit a u\nL o u v r e . On ne sait ce qu'il y faut le plus admirer, du destin si parfait, du coloris\nharmonieux et si profond ou du naturel saisissant des p e r s o n n a g e s . Oncroirait\nassister à l'entrevue de cetta jolie fille, qui fait l'effarouchée, mais qui l'est si\npeu, avec ce galant soudard, dont on devine assez les intentions conqué-\nrantes. Avec cela, rien de trivial, rien qui soit souligné d'une façon cho-\nquante. U n éclat d a n s le petit œil h u m i d e du lansquenet, une rougeur furtive\npour lui r é p o n d r e , u n geste imperceptible de la main qui tend les pièces d'or,\net nous voilà bien loin de la rigoureuse austérité p u r i t a i n e .\n   GABRIEL M E T Z U peut être comparé à ter Borch. D a n s ses jeux d'expres-\nsions il est moins fin, moins spirituel, mais, dans leur ensemble, ses\npetits tableaux sont tout aussi parfaits et chacun d'eux est u n e merveille\nd'arrangement complet et h a r m o n i e u x . E t quelle délicatesse dans le choix des\nsujets. Quel poème que ce Cadeau du Chasseur, où le peintre a représenté u n\ngentilhomme d'âge m û r venant déposer une perdrix, le produit de sa chasse,\naux pieds de son amie, également sur le retour.\n  Parfois Metzu peint des sujets moins relevés et je me rappelle de l u i , au\nmusée d'Amsterdam, certain Buveur radieusement béat entre sa pipe et son\npot de bière. Mais il est cependant avant tout le peintre des gens élégants.\n    Voyez encore, en ce genre, sa Jeune femme recevant un militaire et dites-moi s'il\nn'y a pas un monde d'observation d a n s ce personnage maigre et u n peu\ng a u c h e , qui salue avec cérémonie cette fine personne si sûre d'elle-même,\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "                     UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                 625\n\n  aux bras fluets, aux mains nerveuses, qui le reçoit chez elle et n'y voit pas de\n  mal. Voilà qui r é p o n d , et d'une façon péremptoire, au reproche de trivialité\n  trop légèrement imputé aux peintres des P a y s - B a s .\n      Regardez maintenant, au Louvre,\n  l' Intérieur hollandais de P I E R R E DE\n  H O O C H ; « entrez d a n s ce tableau pro-\n  fond, étouffé, si bien clos, où le j o u r\n  est si tamisé, où il y a du feu, du\n  silence, u n aimable bien-être, u n joli\n  mystère et regardez, près de la femme\n  aux yeux luisants, aux lèvres rouges,\n  aux dents friandes, ce g r a n d garçon\n  u n peu benêt, qui fait penser à Molière,\n  u n fils émancipé de M. Diafoirus, tout\n  droit sur ses j a m b e s en fuseaux, tout\n  gauche en ses grands habits roides,\n tout singulier avec sa rapière, si mala-\n  droit en ses faux a p l o m b s , si bien à\n ce qu'il fait, si merveilleusement créé\n qu'on ne l'oublie plus » (1). Quelle est\n d o n c la science cachée de ce peintre ?\n Où dans ce tableau commence l'art et\n où finit la nature? P e r s o n n e ne pourrait (Musée d'Amsterdam)                    (Gabriel Metzu)\n le dire et c'est ce qui en fait le charme.\n     Avec Vermeer de Delft, dont nous                              LE VIEUX   BUVEUR\n parlerons à l'instant, P i e r r e de Hooch\nfut, par excellence, le peintre des intérieurs hollandais. N u l ne sut, comme\nlui, nous faire p é n é t r e r dans l'atmosphère intime et mystérieuse de ces pièces\nu n peu sombres dont u n brillant rayon de soleil fait resplendir un coin. Les\nintérieurs des autres sont seulement un cadre pour l'action h u m a i n e , chez de\nHooch ils forment presque tout l'intérêt du tableau.\n    C e p e n d a n t , si vous regardez p a r ces fenêtres à moitié closes, vous devinez\n les a r d e u r s du g r a n d j o u r et vous avez comme envie du plein air. C'est\n encore de H o o c h qui vous y conduira en vous m e n a n t dans sa Maison de Cam­\npagne (Amsterdam), mais, cettefois, il sera aussi éclatant, aussi a b o n d a m m e n t\nlumineux et clair que tantôt il était voilé et discret. C'est toujours, si vous\nvoulez, de la peinture d'intérieur; seulement c'est l'intérieur d'une cour au\nlieu de l'intimité d'un a p p a r t e m e n t . L e s habitants de celte Maison de Cam­\npagne qui se m e u v e n t avec u n e si parfaite aisance dans la chaude lumière de\ncette matinée ensoleillée, ont quitté le boudoir pour le préau ; ils ne sont pas\nsortis de chez eux.\n  E t q u a n d ils en seraient sortis, le mal ne serait pas grand, et si vous avez\nvu quelques intérieurs de P i e r r e de H o o c h , vous aurez pu vous convaincre\n\n\n  (1) FROMENTIN, op. cil. p. 229.\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4254, "texte": "         626                                    DURENDAL\n\n\n         que souvent on pourrait en supprimer les silencieux et discrets personnages\n         sans nuire beaucoup à l'intérêt du tableau.\n            Il n'en va pas de même avec les tableaux de VERMEER DE D E L F T .\n             L u i aussi, il peignit avec un art inimitable les intérieurs hollandais, mais\n         il sut en outre les animer par des petites scènes très vivantes et d'un sentiment\n         délicat. U n de ses chefs-d'œuvre en ce genre, c'est ce tableau d u musée\n         d'Amsterdam intitulé La Lettre. Dans u n élégant boudoir, u n e jolie fille remet\n         à u n e jeune servante u n e lettre cachetée. A qui est-elle destinée, la missive\n         que tient cette main si charmante? L e peintre ne le dit pas, mais on devine\n         quel en sera tantôt l'heureux possesseur. Il s'agit d'un personnage important\n         et sa jolie correspondante, qui a longtemps hésité avant de se prêter à cette\n         d é m a r c h e , fait toutes sortes de recommandations à sa soubrette. Celle-ci sourit\n         de l'air entendu et légèrement fripon d'une personne habituée à ces missions\n                                                               de confiance. Mais sa j e u n e\n                                                               maîtresse lance sur elle des\n                                                               regards effarés et avant de lui\n                                                               remettre le poulet si bien clos\n                                                               qu'elle tient à la main, elle\n                                                               regarde u n e dernière fois la\n                                                               servante dans les yeux, comme\n                                                               pour bien s'assurer de sa célé-\n                                                               rité et de sa discrétion.\n                                                                    T a n d i s qu'elle hésite encore,\n                                                                 pénétrez dans cet élégant bou-\n                                                                 doir, observez le soin infini des\n                                                                 détails, le brillant éclat du\n                                                                 plein jour d a n s cette salle\n                                                                 claire, et surtout cet aspect de\n                                                                 vie et de vérité, si frappant\n                                                                 qu'il fait illusion. Rien ici qui\n                                                                 rappelle P i e r r e de H o o c h : au\n                                                                 lieu des larges touches bril-\n                                                                 lantes de son ami, Vermeer se\n                                                                 sert de petites touches très\n                                                                 sobres, qu'il relève de merveil-\n                                                                 leux glacis. L'effet est d'ailleurs\n                                                                 tout aussi b e a u , la g a m m e de\n                                                                 couleurs bien plus riche. Q u a n t\n(Mauritshuis de la Haye)                 (Jean Vermeer de Delft) au dessin, il est, selon l'expres-\n                                                                 sion de F r o m e n t i n , si parfait\n          J E U N E FILLE RENONÇANT AU MONDE\n                                                                 qu'on n e le voit p a s . Admirez\n           aussi, dans notre héroïne, le modelé de ces bras, la r o n d e u r exquise du cou\n           et de cette joue, dont le teint éblouissant se voile à peine d'une o m b r e\n           légère, et dites-moi s'il est possible de produire, en ce genre très fin, quelque\n           chose de plus délicat, de plus attachant?\n"}, {"page_pdf": 749, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3110, "texte": "                   UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                  627\n\n\n   Peut-être vous désirez connaître la fin de l'histoire. Elle se trouve d a n s un\nautre tableau de Vermeer, acquisition toute récente du musée de L a H a y e .\nL'histoire se termine tristement, comme b e a u c o u p de ces histoires-là. U n\nmalheur est survenu. N o u s n e savons au juste lequel, mais ce doit être u n mal\nsans remède, car celle qui en est frappée et que vous avez tantôt\njugée insouciante et peut-être légère, p r e n d une grande résolution : elle\nrenonce au m o n d e qui l'a trompée en la personne de ce qu'elle y avait de plus\ncher, elle le foule aux p i e d s ; le serpent qu'elle avait écouté parfois non sans\nplaisir, elle le terrasse et, tandis qu'il se tord d a n s des convulsions d'agonie,\nelle saisit le calice d'amertume. Rien de p l u s t o u c h a n t que sa d o u l e u r ; et\nm ê m e , elle est encore plus belle ainsi, l'héroïne de Vermeer, élevant vers le\nciel ses beaux y e u x où déjà les larmes ont fait place à la prière et à la\nrésignation.\n   Cette peinture d'un sentiment si profond et qui rappelle si bien, sous la\nforme allégorique, la vie avec ses alternances de soleil et de jours sombres,\nest, peut-être, ce qu'il y a de plus beau au musée de L a H a y e . P a r l'émotion,\nVermeer de Delft s'est élevé ici à la h a u t e u r de R e m b r a n d t et ce tableau est\nde ceux dont on n e peut détacher le regard, parce qu'on y trouve sans cesse\nquelque chose de n o u v e a u . P a r le dessin, le coloris et la belle lumière, c'est\nu n chef-d'œuvre de premier ordre. L ' E c o l e hollandaise n'a jamais fait mieux.\n   Les œuvres de ce grand peintre sont des plus rares et même en Hollande\non n'en trouve presque pas : j ' e n ai vu trois à Amsterdam ; à L a H a y e , il y a\nce tableau-ci et u n e Vue de la ville de Delft, où V e r m e e r se révèle aussi étonnant\npaysagiste qu'il se montre ailleurs beau peintre de genre.\n    Ce paysage est probablement le plus m o d e r n e d'allures de toute l'École\nhollandaise. Il règne u n e telle fraîcheur dans ce ciel très clair, la lumière est\nsi vive, la facture si libre, si franche qu'on est déconcerté et, malgré les\nprogrès qu'a fait de nos jours la peinture de paysage, on peut dire\nq u e n o u s ne peignons pas autrement m a i n t e n a n t que Vermeer il y a deux\nsiècles.\n\n\n\n\n   Les peintres hollandais furent les premiers à c o m p r e n d r e que tout, en ce\nm o n d e , à sa vie propre et sa beauté. L e s premiers, ils aimèrent la nature j u s -\nqu'à en reproduire le côté inanimé et ils furent les créateurs du paysage\nmoderne.\n  L e plus grand des paysagistes hollandais fut JACOB VAN RUISDAEL. Fro-\nmentin l'a caractérisé d'un mot heureux lorsqu'il a dit que « Ruisdael est de\ntous les peintres hollandais celui qui ressemble le plus noblement à son p a y s » .\n   Il en a l'ampleur, la tristesse, la placidité un peu morne, le charme mono-\ntone et tranquille. Ce n'est pas un peintre à grands effets. Il peint des choses\nsimples et qu'il a vues, comme ce Moulin au bord d'une rivière. Il ne met pas u n\n"}, {"page_pdf": 750, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3433, "texte": "628                                     DURENDAL\n\n\nêtre vivant dans ses tableaux, du moins sans l'aide de quelqu'un. I1 se com-\nplait dans la nature soi-disant inanimée et les sujets qu'il affectionne ce sont\nles glandes plaines, les rivières, la mer, les torrents, quelquefois u n simple\nbuisson dans la d u n e .\n  L e s couleurs qu'il emploie sont généralement ternes et l'éclairage de ses\ntableaux est rarement le grand soleil. J a m a i s il ne surprend, il déplait m ê m e\nà quelques u n s , qui lui reprochent de n'avoir peint qu'avec du b r u n et du\ngris.\n   Avec tout cela, Ruisdael est unique. On aperçoit d a n s ses paysages un air\nde plénitude, de paix profonde, on y sent une vue d'ensemble, u n e intention\nmaîtresse très élevée et je ne sais quelle hauteur mélancolique qui se soutient\ntoujours. E n effet, Ruisdael voit juste et surtout il voit grand : il saisit en\ntoute chose son caractère de majesté sereine. Dans son Moulin an bord d'une\nrivière, au musée d'Amsterdam, ce qui d o m i n e , c'est ce vaste ciel, aux tona-\nlités puissantes, chargé de nuées grises, avec, au centre, u n e lueur rayon-\nnante qui baigne tout le tableau d'un éclat d o r é .\n   Rappelez-vous aussi la petite Vue de Harlem et la d o n n é e si simple de ce\ntableau : un ciel nuageux coupé tout droit par u n horizon de bois noirâtres\nd'où émerge la ville de H a r l e m ; au premier plan, des prés, des c h a m p s ,\ndes arbres taillés en boule et u n e blanchisserie avec sa lessive étendue. R i e n\nde plus p a u v r e comme sujet, mais aussi rien de plus vrai. P r o m e n e z - v o u s\naux environs de H a r l e m ou d ' A m s t e r d a m ; vous verrez c o n s t a m m e n t des\npaysages semblables, mais peut-être vous ne les regarderez p a s . Il fallait u n\nRuisdael pour saisir la grandeur et la poésie de ce ciel b r u m e u x , de cet avant-\nplan médiocre et pour les relier l'un à l'autre d a n s u n h a r m o n i e u x\nensemble.\n   C'est dans des œuvres pareilles que Ruisdael a fixé pour toujours les traits\nde son p a y s . Car ce tableau, ce n'est pas seulement tel ou tel paysage en par-\nticulier, c'est la Hollande entière, avec son sol détrempé, ses petits bois noirs,\nses immenses ciels blanchâtres, ses horizons pluvieux. E t voilà pourquoi je\nvous disais tantôt que Ruisdael ressemble à son p a y s .\n    Ce grand artiste fut m é c o n n u par ses contemporains. Il végétait misérable-\nment à Amsterdam, h e u r e u x q u a n d il parvenait à tirer q u a r a n t e florins d ' u n e\nde ses toiles. P l u s tard, il se retira en pleine solitude et il alla p e i n d r e en\nNorwège et en Suisse, des sites sauvages et tristes, comme il l'était lui-même ;\nil rechercha dans la nature sss aspects désolés et terrifiants; il peignit les\ntorrents, les ravins, les arbres déracinés, les cascades é c u m a n t e s . Les\ntableaux de cette seconde partie de sa vie gagnent en sens pittoresque, en\nmajesté calme et redoutable, ce qu'ils p e r d e n t parfois en sincérité. C'est tou-\nj o u r s la nature vraie, mais la nature comme sait la voir l'œil profondément\n ému d'un peintre qui regardait plus haut que ses contemporains et qu'il faut\n placer tout à côté de R e m b r a n d t .\n   L e peintre qui ressemble le plus à Ruisdael, c'est HOBBEMA. Comme Ruis-\ndael, H o b b e m a a peint son pays natal, sans y mettre de figures. Il n o u s a\nlaissé des bois avec de merveilleux arbres, des villages joyeusement éclairés\n"}, {"page_pdf": 753, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3451, "texte": "                 UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                             629\n\n\npar le soleil, de pittoresques moulins à eau. Il se distingue de Ruisdael par\nune note plus éclatante, un éclairage plus brillant, plus gai ; parfois il est plus\noriginal, comme dans sa fameuse Avenue du Middelhamis, de la National Gal-\nlery, aux arbres dénudés et si étrangement tordus; il serre aussi de plus près\nla nature dans l'interprétation du feuillage des différents arbres. Souvent il\nest goûté davantage et presque toujours il séduit plus vite que Ruisdael. Mais\ncelui-ci est bien plus élevé et plus poétique, il voit plus et surtout il voit plus\nloin que Hobbema. Ruisdael exprime avec un rien une pensée profonde,\ntandis que Hobbema, avec des coins plus pittoresques en eux-mêmes, nous\napprend beaucoup moins et s'élève à une moindre hauteur. On peut croire\naussi qu'il n'avait pas la passion de son art, car à vingt-neuf ans, il cessa de\npeindre et trouva plus profitable et nullement indigne de devenir jaugeur de\nla ville d'Amsterdam pour les liquides de provenance étrangère!\n   La Hollande du XVIIe siècle eut ses luministes comme nous avons les\nnôtres. Le plus illustre fut ALBERT CUYP et ce fut aussi le plus universel des\npeintres hollandais. Il peignit la figure humaine, le bétail, les chevaux; il\npeignit les montagnes, les plaines et la mer, mais il fut, avant tout, le peintre\nde l'atmosphère et des grandes scèneries lumineuses. Nul ne sut, mieux que\nlui, rendre la fraîcheur embaumée du matin, la lumière chaude et vaporeuse\nd'un midi brûlant, l'ardeur des couchers de soleil et des brillants crépuscules,\nle charme enveloppant les clairs de lune.\n   Il y a un siècle et demi, Cuyp ne plaisait guère aux amateurs de tableaux.\nIl arrivait même dans les ventes publiques, que lorsqu'un tableau ne trouvait\npas d'amateur, le crieur proposait d'ajouter un petit Cuyp par-dessus le\nmarché. Aujourd'hui, ce peintre nous ravit et même, comme pour Hobbema,\non est tenté parfois de préférer ses saillies originales et sa belle lumière au\ngenre sérieux et plus uniforme de Ruisdael. Mais, en fin de compte, mettrez-\nvous Cuyp au-dessus de Ruisdael? Je ne le crois pas. Lorsque vous aurez vu\ndix tableaux de Cuyp, vous ne connaîtrez pas encore à fond le peintre Cuyp ;\nétudiez de près un seul beau Ruisdael et vous les reconnaîtrez tous. C'est\nqu'en effet Cuyp ne personnifie pas en son nom, comme l'a fait Ruisdael,\ntoute une manière de voir et de peindre. Un tableau de Ruisdael c'est un tout;\nun tableau de Cuyp c'est un accident.\n   Un autre luministe fut le peintre de paysage Jean Both. Il ressemble beau-\ncoup à Cuyp par le ton doré dont il baigne ses Paysages italiens.Jeune encore,\nil partit pour l'Italie et y peignit des sites alpestres que son frère André ani-\nmait de personnages et d'animaux. Jean Both rend à merveille les ardeurs du\nsoleil couchant, lorsqu'il se joue sur les rochers abrupts, sur les lacs tran-\nquilles et entre les arbres tortueux. Ses paysages sont littéralement mangés\nde soleil; l'atmosphère en est toute transparente. Mais sa peinture a un\ngrand défaut : c'est qu'on s'en fatigue. Ces vallons gracieusement encaissés,\navec leurs jolis arbres et leur belle lumière sont toujours les mômes, et il est\npermis d'élever des doutes sur l'absolue sincérité du peintre.\n   Un peintre plus vrai est Philippe de Koninck, dont un excellent petit\npaysage fut offert dernièrement au musée de Gand par la Société des Amis du\n"}, {"page_pdf": 754, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3759, "texte": "          630                                    DURENDAL\n\n\n          musée de cette ville : le sujet en est une Vue panoramique des plaines de la\n          Flandre française. Philippe de K o n i n c k , q u i fut élève de R e m b r a n d t , rechercha\n          lui aussi, les effets de lumière, mais, tandis que Cuyp et Both font resplendir\n          l'atmosphère comme d'une poussière d'or, de Koninck obtient ses effets par\n          de belles oppositions, par de très fines dégradations de teintes, qui dénotent\n          peut-être plus de science que d'enthousiasme. Sa peinture qui e m p r u n t e\n          quelque chose au procédé de R e m b r a n d t , est plus sèche que celle de C u y p .\n          E n revanche, la perspective aérienne est excellente, la facture large, le colons\n          très solide.\n\n\n\n\n             Avec les deux GUILLAUME VAN DE V E L D E , je voudrais maintenant vous\n          transporter en mer, à bord d'une de ces coquilles de noix, qui, dans ce temps,\n          faisaient l'office de nos modernes cuirassés. C'est sur ces esquifs d'une sécu-\n                                                  rité relative que s'embarquaient les\n                                                  deux plus célèbres marinistes de l'École\n                                                  des P a y s - B a s , lorsqu'ils voulaient\n                                                  peindre la mer ou retracer les évolu-\n                                                  tions des bâtiments de guerre. Auteurs,\n                                                  l'un et l'autre, de nombreuses scènes\n                                                  navales, où ils représentaient les gloires\n                                                  des flottes anglaise et hollandaise, ils\n                                                  devinrent les artistes les plus popur\n                                                  laires de leur p a y s .\n                                                           P l u s encore que son père, van de\n                                                        Velde le jeune fut le peintre par excel-\n                                                        lence des beautés de la mer. N u l ne\n                                                        sut rendre comme lui le calme ou l'agi-\n                                                        tation des flots de la mer et leurs trans-\n                                                        parences verdâtres, la limpidité des\n                                                        vastes ciels chargés de vapeur d'eau\n                                                        ou irisés de soleil. Il peuple les vastes\n                                                        étendues de mer de bâtiments, de\n                                                        barques de pêche, et, soit qu'il peigne\n(Musée d'Amsterdam)   (Guillaume Van de Velde le jeune) La forte brise qui, au large, fait pencher\n                                                        les frêles esquifs, soit qu'il représente\n                LE COUP DE CANON                        le calme plat du Port d'Amsterdam, avec\n                                                        l'armée imposante des bateaux de com-\n           merce à l'ancre le long des quais, il est toujours également simple, pondéré,\n           aérien.\n            P l u s inégal que les van de Velde, JEAN VAN GOYEN, le promoteur de la\n          peinture de marine en H o l l a n d e , montre souvent u n sentiment plus délicat.\n          Parfois aussi, il est bien plus chaud de coloris, comme dans son admirable\n          Vue du Valkenhof à Nimègue. C'est un des peintres les plus intéressants de\n"}, {"page_pdf": 755, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2671, "texte": "                 UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                               631\n\n\nl'École hollandaise, à cause de l'application toute spéciale qu'il a faite de la\nloi des valeurs. Chez lui, le principe colorant est presque nul, il nes'estpréoccupé\nd'observer que les valeurs des tons, c'est-à-dire la quantité de clair ou\nd'obscur qui s'y trouve contenue,\nindépendamment de leurs cou-\nleurs. Sa peinture est faite avec\nrien : tout est obtenu par des\ndégradés de brun, de gris et\nd'ocre. Aussi est-il assez souvent\nmaigre, volatil, inconsistant, sur-\ntout dans les masses. Mais parfois\ndans ces tableaux, où l'élément\nvaleur prédomine, Van Goyen\nobtient des effets d'une rare\nbeauté. Nous avons vu quelle\nmerveille est, en ce genre, la\nFuite en Egypte, de Rembrandt.\nLa Vue de Nimègue et plusieurs\n                                         (Musée d'Amsterdam)                     (Jean Van Goyen)\nautres paysages, comme les deux\npetites marines de l'académie de                       LE VALKENHOF A NIMÈGUE\nBruges, sont également, en ce\ngenre, des pages de premier ordre\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n\n   Il me reste à vous parler des peintres d'animaux. J'aurais beaucoup àvous\nen dire, car ils furent nombreux en Hollande et plusieurs d'entre eux furent\ndes maîtres excellents, tels les Karel du Jardin, les Adrien van de Velde, les\nBerchem. Mais le temps me fait défaut et je vous parlerai seulement d'un seul\npeintre d'animaux, de Paul Potter.\n   Le Jeune taureau de Paul Potter est l'un des tableaux les plus populaires du\nmonde entier : quand il fut transféré au Louvre par Napoléon, il y reçut les\nhonneurs de l'apothéose. Cette énorme toile, qui couvre aujourd'hui tout un\npanneau du musée de La Haye, m'a laissé absolument froid. Je venais de\nconsidérer longuement un petit intérieur de ter Borch, intitulé la Dépêche,\ntableau nourri, d'une tonalité chaude, rempli d'air, de vie et d'un sentiment\ntrès délicat. Je vis ensuite le Taureau et ce fut tout autre chose. L'ordonnance\nde ce tableau est des plus pauvres, la couleur monotone, l'exécution d'une\nincroyable sécheresse. Le berger, l'arbre et le bétail à côté du taureau sont\ndes découpures presque sans relief, s'enlevant sur un ciel uniformément\nblafard. Bref, l'atmosphère circule bien plus librement dans l'intérieur de\nter Borch que dans le plein air de Potter. Seul, le taureau, qui a donné son\nnom au tableau, s'affirme comme un morceau de tout premier ordre. Le dessin\nest admirable, la facture d'une réalité saisissante, l'attitude bien comprise, je\ndirai plus, profondément sentie. Ce taureau, c'est de la grande peinture, et\n"}, {"page_pdf": 756, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2969, "texte": "632                                   DURENDAL\n\n\ncependant, peut-on dire que ce soit là u n beau tableau? N o n , mais c'est u n e\nmagnifique étude et qui a n n o n c e u n peintre tout-puissant.\n    P a u l Potter avait alors vingt-deux a n s . Il vivait isolé d a n s le plus actif et\nle plus bruyant des foyers d'art, ne d e m a n d a n t de conseils à personne, tra-\nvaillant à mort sa peinture, a p p r e n a n t tout son métier p a r lui-même. Son\nportrait, par van der Helst, au Mauritshuis, le représente tel qu'on se le\nfigure : mélancolique, n o b l e m e n t é m u au spectacle de la nature, l'œil large-\nment ouvert et voyant beau et g r a n d . C'était avant tout u n chercheur et,\np e n d a n t sa courte carrière, on peut dire qu'il ne fit pas autre chose qu'étu-\ndier. Chacun de ses tableaux lui était prétexte à une étude, les moindres\ndétails y sont r e n d u s avec une conscience admirable et p e n d a n t longtemps\nil ignora l'art des sacrifices.\n    Voyez, par exemple, ce tableau du musée de La H a y e : La vache qui se mire.\nIl est d'une sécheresse désespérante en sa teinte jaunâtre. T o u t y est buriné\ncomme par un graveur, les arbres du fond aussi bien que ceux du premier\np l a n ; aussi la perspective aérienne fait-elle presque totalement défaut. Mais\nà côté de cela, quelle sincérité d'observation, quelle correction de dessin, quel\nrespect des formes !\n     Cependant, à force de chercher, Potter arrive à p e i n d r e , et, quatre ans\naprès La vache qui se mire, il peint ce tableau exquis : la Prairie avec bestiaux,\n du musée de La H a y e . L a couleur s'est affermie et le clair-obscur est né de\nl u i - m ê m e . Rappelez-vous combien cette petite scène est déjà plus enveloppée\nque la précédente, comme il y a du fuyant d a n s cet arrière-plan mystérieux,\ncomme l'air circule largement, et imaginez ce qu'aurait pu être P a u l P o t t e r ,\ns'il avait vécu. Mais il m o u r u t à vingt-neuf ans, au m o m e n t où il commençait\n à savoir peindre.\n  P o t t e r fut le plus hollandais des peintres de son temps, car plus qu'aucun\nautre, en cette école honnête, il fut un naïf, un patient, u n a m o u r e u x persé-\nvérant du vrai. Doué d'une constance infatigable dans l'effort, il manifesta\ncomme personne ce qui fut la plus haute qualité de l'Ecole hollandaise : la\nprobité du talent.\n                                            *\n\n  J'arrête ici cet examen très incomplet de la peinture dans les P a y s - B a s . J e\nm'aperçois que j'ai fait, en faveur de ces peintres, u n plaidoyer singulièrement\nénergique et que j'ai montré pour leurs œuvres u n e admiration qui pourrait\npresque sembler de c o m m a n d e . L e plaidoyer, ils n'en avaient pas besoin et,\npour le reste, je ne d e m a n d e à mes lecteurs qu'une chose, c'est de n e pas me\ncroire sur parole, mais d'aller faire, à leur tour, leur pèlerinage d e H o l l a n d e .\n\n                                                               PIERRE    VERHAEGEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 633, "page_fin": 635, "titre_corps": "Le Réveil de Brunehilde", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Le Réveil de Brunehilde", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 757, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 914, "texte": "Le Réveil de Brunehilde\n\n                        I\n\nSubtil, incorruptible et pur, l'Esprit du feu\nGronde sur la colline où repose, endormie\nDans sa virginité la blanche     Walkyrie\nPromise au seul héros qui domptera les dieux.\n\nLe sommeil taciturne a clos les larges yeux\nQui brillaient autrefois de l'éclat des tueries,\nComme un fleuve roulant des ondes       alanguies\nDu casque au cimier d'or ruissellent les cheveux.\n\nLe preux grandi d'avoir forgé le libre glaive\nEt qui rythme sa vie aux splendeurs de son rêve\nDans l'aube ou le couchant n'apparaît pas encor.\n\nEt le vent froid des monts qui siffle et se lamente\nSuscite en la mémoire obscure de l'amante\nL'âcre odeur du carnage et le cri de la mort.\n\n\n                       II\n\nLe joyeux conquérant au regard vif et clair\nQui combat dans un rire et chante dès l'aurore\nA salué les rocs d'un large cri sonore\nOù vibre la santé de l'âme et de la chair.\n"}, {"page_pdf": 758, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1560, "texte": "634                          DURENDAL\n\n\n      La flamme autour de lui gronde comme une mer\n      Et l'ouragan hurleur vient l'attiser encore\n      Et l'armure du preux se rougit et se dore\n      Au souffle du brasier qui lèche et mord le.fer.\n\n      Il s'élance. Ecartant le flot de feu qui roule\n      D'un bond victorieux il traverse la houle...\n      Et voici la dormeuse en sa fière beauté;\n\n      Mais lui, dans sa poitrine où bat une épopée,\n      Sentant naître et grandir l'immense   volupté,\n      La contemple, immobile, appuyé sur l'épée!\n\n\n                            III\n\n\n      La chanson d'un baiser a sonné le réveil;\n      Deux cris de joie ardente ont traversé l'espace;\n      Sous le casque héroïque et la rude cuirasse\n      La guerrière surgit des ombres du sommeil.\n\n      0 dieux libérateurs! ô lumière! ô soleil!\n      Salut! feu qui rugis! salut, ô vent qui passes !\n      Et toi, jeune guerrier, honneur des vieilles races,\n      Dont le sang coule et roule au sang des dieux pareil.'\n\n      Ton rêve triomphal et trop beau pour le monde\n      S'épanouit parmi la clarté qui l'inonde;\n      De nos cœurs réunis naît un autre    univers.\n\n      O joie intarissable! étreinte de deux âmes\n      Que joint dans le profond oubli des maux   soufferts\n      Un amour épuré par le glaive et les flammes!\n\n\n                             IV\n\n      Le soir consolateur descendait    lentement,\n      Emplissant l'horizon de son divin     mystère;\n      La jeunesse héroïque et libre de la terre\n      Reposait dans le calme et le recueillement.\n"}, {"page_pdf": 759, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 592, "texte": "               LE RÉVEIL DE BRUNEHILDE                    635\n\n\nL'amante belliqueuse et le joyeux   amant,\nSaisis par le frisson du crépuscule  austère,\nRegardaient les rayons d'un astre solitaire\nLuire sur leur bonheur au sein du     firmameni.\n\nL'âme errante des dieux consacrait le silence,\nLe sang pur rougissant la pointe de la lance\nAttestait l'ennemi dont Sigurd fut   vainqueur.\n\nEt de la longue étreinte et des lèvres unies\nMontait dans la douceur et la paix     infinies\nL'hymne mélodieux de l'Amour         rédempteur!\n\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 636, "page_fin": 649, "titre_corps": "En Corse", "titre_sommaire": "", "signature_source": "J. 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T o u t\n                 invite au rêve; jusqu'à cette sensation d'accou-\n                 tumance berceuse, presque de monotonie —\n                 mais de monotonie si douce — qui remplaça\n                 les curiosités fébriles du départ.\n                    Peu de bruits : à peine la sourde trépidation\n                  des machines, le frémissement de l'hélice, le\nbouillonnement du sillage, et, contre la tringle du velum de\ncoutil, le choc r y t h m i q u e d'un anneau détaché de sa griffe,\nimperceptible tintement dont la ténuité même semble élargir\nencore l'énormité des ambiances.\n  P a s un souffle d'air.\n   Les effets se prolongent. I m m u a b l e m e n t dardée sur l'extrême\nrégion du cerne liquide, depuis combien de temps cette gerbe\nde soleil effleure-t-elle d'une tangente de feu la convexité du\nglobe? Ce grand navire, là-bas (de quelles Afriques ou de quelles\nEspagnes ? de quelles rives aux noms évocateurs ?), depuis\ncombien de temps peut-on suivre à l'horizon les lourdes\nhaleines de ses chaudières? E t notre paquebot l u i - m ê m e ,\ndepuis combien de temps déroule-t-il par cette Méditerranée\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2336, "texte": "                              EN CORSE                            637\n\n\nd'été, dont les flots semblent noirs à force d'être bleus, le\nlarge ruban mat de son sillage? — trace vite imprécise et pour-\ntant durable, telle une route de songe qui conduirait très loin...\ntrès loin... jusqu'à ces plages chimériques d'où s'élèvent les\ndegrés escaladant la titanesque nuée de cuivre rose que le soir,\npeu à peu, fait surgir de l'abîme, et qui, bientôt, devenue colos-\nsal entablement de lumière solidifiée, rappelle avec sa ligne\nd'arête toute crénelée de silhouettes incomplètes un mont exer-\nguant des ruines.\n   O h ! sur l'orbe saigneux des couchants marins, les fantasma-\ngories de villes mortes, les temples effondrés, les acropoles, les\nhémicycles de colonnades étreignant l'infini, les péristyles\najourés de pourpre, la spire des escaliers d'or, échelons de clarté\nbaignant aux vagues ! Mirages de quelles Atlantides ou de\nquelles Ys méditerranéennes s'évadant un instant du formidable\nsépulcre, et n i m b a n t le ciel immense des simulacres de leurs\nparvis éphémères, que le double linceul de la n u i t et des flots\nva se hâter de réensevelir?...\n   Soudain, d'énormes poissons bondissent. T o u t e une cohorte!\nLancés par le tremplin des vagues, leurs corps luisants et lourds\nsurgissent complètement, décrivent au-dessus de la mer des tra-\njectoires mouillées éparpillant des perles, puis, dans une fulgu-\nration de cuirasses treillissées d'éblouissantes pierreries, qu'avive\nencore la cinglée des jets d'eau sonnant en coups de fouets irisés\nd'écume, pesamment retombent... Des cercles de grands\nremous, des éclatements profonds de bulles d'air: déjà les géants\nont disparu...\n  P o u r ne plus revenir...\n  E t c'est comme d'une hallucination fantasque, cette subite\nruée de monstres d'or, et leur non moins subite évanescence au\ngouffre bleu des vagues...\n  Vers quel demi-jour blême de cryptes sous-marines ? Vers\nquelle morne diaphanéité de cristal, où des chevelures d'algues\nimmenses ondoient dénattées au fil du courant? S'abandonne-\nront-ils, inertes, somnolents, astres désorbités du ciel liquide,\nou vont-ils rôder par les salles des temples engloutis, b r a q u a n t\nleurs yeux glauques à travers les colonnades mystérieuses le\nlong des grands seuils?...\n  Mais voici le crépuscule. L'horizon s'estompe. Les étoiles\n"}, {"page_pdf": 762, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2282, "texte": "638                            DURENDAL\n\n\nnaissent une à une dans la tendre lumière du couchant, que, çà\net là, furtives, laquent encore de brèves incandescences\n   Les villes illusoires chancellent au bord des nuages... Elles\ns'effacent... elles s'effacent... Bientôt le tintement espacé de\nl'anneau du velum — si lointaine, si lointaine cloche d'argent\nsous l'onde calme — restera seul à prolonger leur souvenir.\n   Devant l'étrave de notre vaisseau, dressant, de toute la hau-\nteur de ses cyclopéennes murailles de tôle noire, comme un\nbelvédère aérien planant sur les vagues, la mer se divise en un\nfrisson très doux de soie bruisseuse. E t l'on évoque, « sculptées\naux proues des anciens navires, ces figures méditatives qui ber-\nçaient à la crête des flots leur rêve éternel »...\n\n\n                                   * *\n\n\n  Ajaccio, 5 août, 11 heures du matin. Sous un ciel inten-\nsément bleu, c'est une ardée de lumière crue faisant crépiter\ndans une joyeuse mousqueterie de couleurs toutes les stridences\nde la palette impressionniste. Mélangés par la palpitation\nvisible de l'air, des pointillismes feu-folletés de brèves clartés\ndansantes : taches blanches, vertes, rouges, bleues, soufre, q u e\nsais-je! flagellent, bigarrent, ocellent comme d'une immatérielle\ncriblée de confetti les formes des choses, dont le relief paraît\ndiscontinu, la ligne tremblée — tels, commençant à se fluidifier\ndans une fournaise de soleil, les contours d'une ville de métal,\nqu'iriserait tout entière un arc-en-ciel de ces émaux translucides\nà travers lesquels miroite la lueur aiguë du p l o m b qui b o u t .\n   Les ombres déchiquetées et pâles des énormes dattiers, qui\njalonnent les principales rues de leurs larges troncs fibreux\neffiloqués d'étoupe, dentellent vainement le sol chauffé à blanc.\nLes murailles immaculées des villas du quartier neuf flamboient\nd'une implacable lumière. Dans les venelles sordides de la ville\nbasse, des loques pittoresques s'allongent des fenêtres en\nviolents stalactites de couleurs.\n   Sur la place du D i a m a n t , derrière le m o n u m e n t de Napoléon,\nla nappe de la mer scintille, aveuglante, cruelle, avec la perpé-\ntuelle motilité de ses petites vagues dont chacune est piquetée\n d'une étincelle. Près du rivage, la palissade d'un jardin,\n"}, {"page_pdf": 763, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2260, "texte": "                            EN CORSE                          639\n\n\ntorsadée d'immenses clématites bleu-paon plus larges que la\nmain, est vraiment extraordinaire. Le blanc pulvérulent du\nsable, et les trois bleus acides du ciel, de la mer, et des fleurs\ndardent de telles flammes, qu'à distance, le lattis de bois, çà et\nlà visible entre les lianes, joue la grêle armature, zigzaguée\nd'éclairs, d'une grande pièce de feu d'artifice.\n   Dans les églises, fermées comme en Italie de simples\nrideaux, les yeux éblouis par la lumière du dehors ne ren-\ncontrent d'abord que ténèbres complètes, et, délicieusement,\nse reposent. Puis des points brillants s'avèrent, des formes\nprécises : et c'est une amusante et lente apparition de statues\nbaroques, de tableaux naïfs, de Madones de cire affublées\nd'oripeaux bariolés trônant dans des armoires en vitres. L'en-\nsemble est d'un pittoresque gai, bien « pays chaud », et\nrappelle, mieux encore que les tentures de la porté, certains\ncoins d'églises napolitaines.\n   Et pourtant les allures, les manières d'être générales de la\nfoule — assez nombreuse, au moins dans les quartiers pauvres,\noù des légions d'enfants grouillent devant les seuils — ne sont\nguère méridionales. Trop de gravité, de silence. On penserait\nplutôt à l'Orient.\n   La race est belle : les hommes bien découplés, les femmes\n— encore que de taille moyenne — d'une majesté presque\nsculpturale.\n   Sur les marches des fontaines, elles dressent des groupes\nimmobiles écoutant s'emplir les urnes aux parois sonores\nqui chargeront bientôt les têtes, et que, statues vivantes,\nle torse ininfléchi, les hanches d'aplomb, les pieds —\nsouples et grands — nus dans la poussière, toute l'attitude\nsuperbe de galbe antique, elles rapporteront par les ruelles\nsoleilleuses...\n   Deux enfants, deux fillettes — huit ans peut-être —\ns'amusent à taquiner un ânon attaché non loin de la fontaine.\nElles lui tendent une écorce de pastèque... l'avancent... la\nretirent... Lui — qui semble aussi bébé qu'elles — s'arcboute\nà bout de longe, gratte la terre, pointe et couche tour à tour\nses grandes oreilles de velours blanc, entr'ouvre, dans un\nmufle velu, des lèvres rases... Mais les enfants de reculer\ntoujours!... Et de rire!... Et de recommencer le jeu! — telles,\n"}, {"page_pdf": 764, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2093, "texte": "640                          DURENDAL\n\n\navec l'envol de leurs bras frêles et du tissu léger flottant sur\nleur petit corps nu doré au soleil, de mignonnes         figurines\ntanagréennes...\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Six heures du soir. Les quais du port. U n tableau de Claude\nLorrain. Des dalles de pierre lisse pavant un vaste espace à\npeu près désert, et qui se termine en longs degrés, bas et verdis,\nd'escaliers plongeant dans la mer... Çà et là, des rouleaux de\ncâbles, des chaînes, d'énormes anneaux, des pieux obliquement\nplantés... Quelques voiliers amarrés, d'un type charmant : à\ncarène profonde, mais presque assez relevée de l'avant et de\nl'arrière pour évoquer les anciens encorbellements des châteaux\nde proue et de poupe. P a s un vapeur... Là-bas, côtoyant une\nlangue de terre qui forme môle et porte les massives construc-\ntions d'un fort, un grand trois-mâts s'avance avec lenteur, et\nsur la paix dorée du soir silhouette en traits précis et fins les\nmoindres détails de ses agrès, ses vergues, ses poulies, ses\néchelles de corde grêles et régulières comme les fils d'une t r a m e\narachnéenne... L e soleil se couche...\n  Des verdures moins tailladées, et plus rapprochées des flots\nque les superbes phœnix faisant à l'esplanade adjacente au port\nun cadre de palmes ; le fronton majestueux de quelque édifice\nà colonnes corinthiennes ; des personnages drapés à l'antique ;\nune mer plus verte — et l'évocation du Lorrain serait parfaite.\n   Mais du moins c'est la même atmosphère blonde et trans-\nparente, la même luminosité d ' a m b r e fluide, et surtout, surtout,\nle même adieu du soleil, ce m ê m e faisceau de rayons — doux\ncomme un regard humain chargé de rêve — qui s'allonge du\nfond de l'horizon, glisse mollement de vague en vague, et vient\ninsinuer à l'âme une dernière caresse...\n\n                                    *\n                                *           *\n\n  De-ci de-là, des chapelles funéraires parsèment la campagne\n— les grandes familles corses n'exilant pas leurs morts dans les\ncimetières.\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2270, "texte": "                            EN CORSE                            64I\n\n\n   L ' u n e de ces chapelles — de vastes proportions — reproduit\ntrès exactement un temple grec. Elle doit à peine dater du\nXVIIIe siècle, mais sa corniche ébréchée, ses marches d'escaliers\namincies, son seuil disjoint, ses murailles qui s'effritent, les\npierres de sa façade d'une patine aussi dorée que celle des vieux\nmarbres l'affilient aux m o n u m e n t s marqués du sceau des âges;\net, sur le penchant de la colline dominant la mer, parmi les\noliviers d'argent et les cyprès noirs, en face du golfe d'azur\nrecourbé comme une lyre, elle est souverainement évocatrice,\ncette fiction du passé, et nul autre symbole n'eût mieux cou-\nronné l'apaisant décor de « Vision antique » formé par le\npaysage.\n  Calme temple grec, entouré de ciel clair et de silence!\n  A travers son péristyle, dont les colonnes trapues — comme\ntassées sur leur base élargie — partent directement des dalles,\net dressent de courts fusèlements terminés en chapiteaux\ndoriques, la mer semble plus infinie, l'horizon plus vaste.\n   Cependant, là-bas, cernant d'un a m p l e demi-cercle la radieuse\ncorbeille des flots, de hautes montagnes, à présent clair-voilées\ndes tulles vaporeux du matin, mais qui déploieront avec le soir\nl'arête de leurs sommets aux belles lignes (« il faut prier les\nmontagnes lointaines, car elles sont pures ») restreignent assez\nle panorama du golfe pour lui conserver son intimité de rives\nheureuses.\n   L'air est e m b a u m é d'âpres effluves, parfums d'immortelles\nsauvages, de myrtes, de lavandes et d'autres végétaux aroma-\ntiques, dont la forte senteur est un des traits marquants du\npays corse.\n  U n bois de cyprès et d'oliviers séparant le temple funéraire\nde la route qui conduit à la ville, les bruits du m o n d e expirent\nbien en deçà de la colonnade pensive, où les heures s'écoulent\ntoutes semblables, à peine diversifiées par les jeux chatoyants\nde la lumière...\n  Seuls, parfois, des coups d'ailes précipités se font entendre,\ndes ombres rapides effleurent les dalles ensoleillées, et des\nramiers bleus — de ceux que le printemps voit nicher près des\ntombes — s'abattent dans les cyprès du terre-plein ou sur la\nsaillie des larges corniches. U n instant, le faible piètement de\n"}, {"page_pdf": 766, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "642                            DURENDAL\n\n\nleurs pattes égratigne la poussière... On devine le lustrage d'un\nbec contre une aile... U n flocon de duvet tournoie... P u i s , sou-\ndain, les oiseaux effarouchés s'envolent à grand t u m u l t e , et tout\nretombe dans le silence...\n   P l u s rien...\n   Les cyprès balancent leurs quenouilles flexibles... L e flocon\nde duvet élargit ses cercles, frôle les dalles, s'y pose, reprend\nsa course indécise, disparaît enfin sur un rayon de soleil —\nimage des rêveries berceuses qu'inspirent à l'âme la caresse de\nl'heure qui passe, la lumière du grand ciel bleu, la séduction\ndes vagues lointaines, et le mystère de ce temple grec, dont la\npoésie, faite d'une indéfinissable sensation de sérénité antique\net de paix profonde, s'affine de je ne sais quelle douceur\nsuprême, éclose au voisinage des morts...\n  E t lorsque la symphonie d'argent — qui, chaque soir, com-\nmente l'apparition de la lune derrière les montagnes — s'élève\ndes oliviers pâles, de la colonnade à présent toute blanche, et\nde l'étincellement plus pur des flots transfigurés, il s'impose\ninvinciblement à la mémoire, le souvenir de ces Héros antiques,\ndont les Ombres\n                                         tandis que la nuit illumine\n           L'Archipel radieux et les golfes déserts\n           Ecoutaient du sommet des promontoires clairs\n           Chanter sur les tombeaux la mer de Salamine...\n\n\n\n\n  E n route pour les Calanques de P i a n a . Dix heures de dili-\ngence, et par cet implacable soleil, ce sera dur, mais le pitto-\nresque du paysage abrégera la longueur du trajet, sans parler\nd'un livre de P a u l Bourde : En Corse, qui, dès les premiers\nchapitres, fait présager sur l'île et ses habitants de savoureux\ndétails.\n  Au surplus, après une semaine de séjour, l'intérêt d'Ajaccio...?\nOui, décidément, trop de camelotte napoléonienne, comme\naussi trop de vitrines de magasins remplies de stylets corses et\nde calebasses sculptées. Adoncques, fouette cocher! et instruisez-\nnous, monsieur P a u l B o u r d e !\n"}, {"page_pdf": 767, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "                              EN CORSE                             643\n\n\n  Ainsi, vraiment, non seulement banditisme et vendettas ne\nsciaient point trucs d'agences Cook — genre Tartarin sur les\nAlpes — mais auraient même beaucoup augmenté durant ces\ndernières années?... D i a b l e !\n   L e fait est que plus l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres,\nplus l'on s'aperçoit que la Corse est restée sauvage, pour ne pas\ndire barbare. Presque point de champs cultivés; une brousse\nrabougrie, des landes pierreuses : le m a q u i s . Au relais du col de\nSan-Sebastiano, deux gendarmes, armés de pied en cap, —\nsabre, carabine, revolver — prennent place dans la diligence;\net, depuis Sagone, les rares passants rencontrés — quelques-uns\nm o n t a n t d'admirables petits chevaux fins et nerveux — portent\ntous, ou presque tous, des fusils qui n'ont évidemment rien à\nvoir avec la chasse, et leur donnent des mines positivement\nassez rébarbatives. Les vieillards surtout sont inoubliables.\n   E t cependant, tant de gens se dévouèrent, que dis-je ! se\ndévouent à humaniser la Corse ! O Corse, tressaille d'allégresse !\nVoici que l'un de tes fils (mon voisin de banquette : un jeune\npotache, — élève, si j ' a i bien entendu, du lycée de Marseille —)\ns'en revient sur ton sol sacré passer les vacances, et t'apporte\ndans les plis de sa t u n i q u e la quintessence de la civilisation\ncontinentale!... sous forme des deux scies démodées de café-\nconcert qu'il s'efforce d'enseigner à l'indigène conduisant la\ndiligence.\n   L e maître est zélé, le disciple attentif; aux montées, tous deux\nmarchent à côté de la voiture en b r a m a n t successivement les\nmêmes paroles, et, pendant la plus grande partie du trajet,\nl'Enterrement de belle-maman et les Stances à Manon séviront avec\nune régularité cruelle.\n   A ce petit supplice fait du moins compensation la beauté du\npayage. T r è s longtemps la route en corniche domine la mer, et\nc'est l'inlassable magie des flots sous tous leurs aspects : tantôt\nplaine immense, que laboure le sillon des barques aux voiles\nneigeuses, tantôt lacs déserts, bleus crus entre des caps de\nrochers rouges, tantôt — sur les fonds de sable, et par transpa-\nrence — miroirs d'émeraude éblouissante sertis dans le cadre\nirrégulier des criques.\n   L a campagne est remplie d'aloès, de tamaris, de figuiers de\nBarbarie, d'eucalyptus, profilant, qui leurs sveltes hampes\n"}, {"page_pdf": 768, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "644                            DURENDAL\n\n\nd'étendards, jaillies de la brassée de yatagans des feuilles\nrecourbées; qui le fin réseau de leurs branches délicates; qui\nleurs troncs arides, laissant p e n d r e des lanières d'écorce; qui\nleurs lobes épineux, semblables à de larges pieds griffus de bêtes\nméchantes — tous d'un verdâtre éclat métallique, tranchant en\nteintes maladives sur l'azur franc des vagues.\n   D e loin en loin la route traverse des villages; les uns désolés\n— Sagone, par exemple : quelques masures au fond d'un golfe\ntorride, et près de l'estuaire d'un cours d'eau stagnant dans des\nterres basses où tout sue la fièvre — les autres aérés, bâtis à\nflanc de colline, et surplombant la mer, ainsi Cargèse, ce pitto-\nresque bourg, refuge d'une colonie grecque ayant ses coutumes\nspéciales — sa langue, son église et ses prêtres — au milieu\nd'une population catholique...\n  Après Cargèse commence la vraie montagne. U n dernier adieu\nà la mer, que le soleil couchant semble joncher de roses — de\nces roses qui, dans le tableau de Botticelli : la Naissance de\nVénus, s'envolent des lèvres du Z é p h y r e — et le paysage, sou-\ndain, devient farouche. Partout, des combes rocailleuses, de\nprofonds à-pic, d'énormes blocs en saillie troués de porches de\ncavernes, des halliers de ronces, des hérissements de végétaux\nindéfinissables — faisceaux de lances? touffes de dagues? —\nrabougris mais forts, poussés au soleil.\n   L e jour baisse r a p i d e m e n t d a n s les défilés où passe la dili-\ngence avant de s'engager sur les lacis contournant la montagne.\nU n éclairage bizarre, blafarde tombée de lumière venue d'en\nhaut, fait les ambiances plus mystérieuses, les formes plus\ndélicieusement étranges. Seule, à de grandes altitudes, luit\nencore l'améthyste des champs de b r u y è r e . . .\n  E t maintenant, la nuit étant close, plusieurs fois, très distinc-\ntement, des flammes inexplicables, comme d'une torche élevée\npuis abaissée, brillent à la lisière des taillis couronnant la mon-\ntagne... Ah ça! va-t-elle donc se confirmer, la véracité des récits\nde monsieur Bourde, parlant de sentinelles postées par les ban-\ndits pour signaler l'approche des diligences?\n   Mais non; c'est infiniment moins romantique.\n  — Le c a m p e m e n t des terrassiers qui travaillent à la nouvelle\nroute ! fait remarquer le conducteur.\n"}, {"page_pdf": 769, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2142, "texte": "                                 EN CORSE                                 645\n\n\n    E t , sur ce, le forcené braillard de reprendre, pour la centième\nfois peut-être, son refrain favori : « Hier, c'était l'enterrement\n— De ma pauvre belle-maman... », lequel refrain ne s'inter-\nr o m p t plus qu'à P i a n a , où nous arrivons enfin à 10 heures du\nsoir.\n\n\n                                     * *\n\n\n   L e lendemain.\n   Les Calanques. L a mer réapparue, la mer qui remplit de ses\nflots incroyablement bleus, et cercle d'une couronne d'écume\nétincelante des golfes incurvés comme des vasques de porphyre\nentre de formidables rochers rouges.\n   Sur la route s'enroulant à ces rochers, et d o m i n a n t de très\nhaut, les grèves, c'est une solitude si complète, un silence si\nlarge — à peine la voix solennelle de la mer au fond des\nabîmes — qu'en dépit de la clarté du ciel matinal et du\ngrand soleil, je ne sais quelle sensation de mystère, presque\nd'étrangeté, se dégage peu à peu du paysage.\n   D ' a u t a n t que le roc, é t o n n a m m e n t déchiqueté, dresse toute\nune fantasmagorie d'effigies bizarres. On dirait des nuages lapi-\ndifiés, contraints à fixer leur course errante, à matérialiser pour\njamais leur consistance vaine.\n   Des dragons s'étirent en gargouilles de cathédrales. Des corps-\nà-corps furieux mettent aux prises des monstres indéfinissables,\ncabrés sur des arrière-trains de q u a d r u p è d e s , mais d a r d a n t des\ntêtes d'oiseaux à becs crochus et des griffes tranchantes comme\ndes cisailles, les grandes ailes des combattants rebroussées par\nune tempête chimérique ajoutant encore à l'immobile impé-\ntuosité du choc.\n  P l u s on avance, plus nombreux se modèlent aux pentes du\nrocher les simulacres. Voici de nouveaux duels : de lourds\nreplis de serpents étreignant un cygne, dont le col recourbé\nsemble un autre reptile; deux bêtes à carapace s'attaquant avec\nrage, l'une des carapaces à demi-iracassées laissant voir un être\nde cauchemar — croupe pointue, pattes membraneuses — com-\npliqué comme tels de ses pareils d u s à l'imagination d'un\nBoch ou d'un Callot. Voici des animaux gibbeux— dromadaires?\n"}, {"page_pdf": 770, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "646                          DURENDAL\n\n\nbisons? — défilant en chaînes de montagnes. Voici les éléphants\nd'Hamilcar, balançant par dessus la mêlée des tours de guerre.\n   U n e à une, se montrent aussi des figures h u m a i n e s ; d'abord\ntrès imprécises : torses vagues, cariatides frustes; puis plus\nnettes : tout un corps d'homme, fœtus de géant pelotonné clans\nune matrice de pierre. Enfin, brusquement, d'un tournant du\nchemin, les blocs colossaux, qui, là-bas, crénèlent la paroi\nrocheuse, se révèlent mystérieux fantômes. A la vérité, beaucoup\n(quoiqu'en dise le Baedeker) n'offrent pas de contours assez\ndéfinis pour qu'on les puisse sûrement identifier, mais ces formes\nhybrides, et pour ainsi dire arrêtées en cours d'évolution, ne\nlaissent pas d'être impressionnantes ; d'autant que deux au\nmoins s'attestent facilement recormaissables : deux hommes,\ndeux géants assis côte à côte.\n   L e premier, les bras allongés sur les cuisses, dans l'attitude\nhiératique d'un colosse d ' E g y p t e , regarde le large avec une\ntristesse infinie, comme s'il guettait en vain, depuis des millé-\nnaires, la venue d'un libérateur qui le délivrât de cette gangue\nde pierre dont l'a chargé quelque monstrueux sortilège. L e\nsecond — plus suggestif encore — le coude sur un des genoux,\nune main lui voilant à moitié la face, rappelle certaine fameuse\nfigure de réprouvé du Jugement dernier de Michel-Ange. C'est la\nmême pose accablée, la même expression de morne désespérance,\ntraduisant le même sentiment d'horreur éternelle, d'irrémissible\naffliction. Alors que le premier géant s'obstine à croire toujours\npossible l'arrivée de quelque sauveur, celui-ci n'attend plus\nde t e r m e à son angoisse.\n    E t telle est la puissance fascinatrice de ces deux fantômes\nqu'après les avoir une fois démêlés dans le chaos des rocs les\nyeux sont sans cesse attirés vers leur présence silencieuse.\nC'est une hantise, une obsession, comme une énigme formi-\ndable, à laquelle participe tout le paysage, ce paysage torturé\nque les flammes du soleil font maintenant région de l'enfer, et\ndont les pierres, convulsées en de rouges spectres, semblent\na u t a n t de damnés soumis à de muets supplices.\n   Qui déchiffrera l'énigme? lira dans la pensée des deux mau-\ndits enchaînés sur la colline? saura les forcer à parler? saura\ncomprendre l'entretien qu'ils ont peut-être, quand ils écoutent\nmugir le vent du large à travers les nuits d'hiver, ou q u a n d ,\n"}, {"page_pdf": 771, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2257, "texte": "                              EN CORSE                            647\n\nsous l'écrasement des midis de feu, ils découvrent, au lointain\ndu désert, debout à l'orée de quelque caverne, cet être mysté-\nrieux, cet Esprit impur, « qui, lorsqu'il est sorti d'une âme,\nnous dit l'Evangile, s'en va, cherchant du repos mais n'en\ntrouvant point, rôder par les lieux a r i d e s » ? E t quel poète\nappariera, dans un indestructible accord, la morne désolation\nde ce coin de terre et le récit de quelque légende fantastique,\nsur les pages duquel — nostalgiquement — les grands colosses\nsembleraient allonger leurs deux ombres taciturnes?...\n\n                                     *\n                                *        *\n\n   Retour à Ajaccio, en flânant au hasard des bourgades du\nlittoral. Parfois, des oasis de verdure recouvrent la nudité du\nsol. Les pins s'avancent j u s q u ' a u rivage, et sous les arcs noirs\nde leurs rameaux entrelacés le spectacle est idéal des plages\nrousses ourlées du bleu des vagues.\n   Plus souvent, cependant, des falaises abruptes encadrent la\nmer, quelques-unes effilées d'un phare, et le souvenir me revient\nde certaine nuit de pleine lune démesurée, où les flots scintillent\néperduement, follement, comme u n e nappe de mercure,\ntandis que, tout proche, un énorme feu t o u r n a n t promène\nautour de l'horizon — lentement — le q u a d r u p l e regard de ses\nlarges yeux de cristal. L a mer m u r m u r e à peine au pied des\nfalaises ; clans le ciel la voie lactée s'arrondit en une arche\nimmense de voussure r o m a n e ; et sur les eaux se dessine une\nétroite et longue bande moirée qui persiste ineffaçable, très loin.\nCourant? sillage de navire? Sans d o u t e ; et pourtant... qui\nsait?... qui sait si l'onde pieuse, et qui se souvient, ne reproduit\npas — m y s t i q u e commémoration — le chemin qu'autrefois\nsuivit Jésus, dont le doux fantôme va peut-être réapparaître,\nlà-bas, pensif en un nimbe de lune?\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n    Derniers jours, dernières promenades. Encore une soirée au\nt e m p l e grec — à travers le crépuscule, la lente chanson de\npécheur qui passe au fond du golfe, et la mélancolie de ses\ngrandes notes indéfiniment prolongées!...\n"}, {"page_pdf": 772, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "648                           DURENDAL\n\n\n   U n e course à Vizzavona, la villégiature à la mode. Superbe,\nla forêt, mais un peu bien déjà vue. Nous avons mieux en\nD a u p h i n é . Et puis, c'est l'horreur des hôtels chics retrouvés,\ndesfemmes pomponnées, des larbins en habit noir... N'empêche;\nau sortir du bois, devant la cime grisâtre du Monte d'Oro, il\nexiste telle ancienne gendarmerie abandonnée, que l'Etat\nlouerait, me dit-on, pour un morceau de pain, et qui, conforta-\nblement aménagée, aurait bien son pittoresque. Déconseillé\nmalgré tout aux littérateurs. « Lettres d e . . . ma gendarmerie »!\nMânes de D a u d e t , le décevant titre, en effet, sur une couverture\nde v o l u m e ! . . .\n   E t maintenant, en route pour Nice. Mais quelle traversée!\nU n e mer tumultueuse, démontée, soulevée par un vent terrible\nqui, d'ailleurs, rend le soleil plus clair, le ciel plus net, et plus\nintense aussi le bleu des vagues. L e paquebot tangue et roule\naffreusement. Parfois l'hélice semble affolée : emballée à vide,\nhors de l'eau, des lames se cabrant sous la quille. T o u t e s les\ncouleurs sont extraordinaires, double-diésées, pour ainsi dire,\net transposées dans une tonalité bizarre. Des chamarrures\nd'écume baveuse soutachent la mer, exactement noire à force\nd'être bleue, et les caps rutilants des îles Sanguinaires évoquent\nles rochers de certaine toile de Monet au musée du L u x e m -\nbourg...\n    Combien charitables, les quatre heures de relâche à Calvi !\nCalvi, le type de la ville à caractère; en nid d'aigle; tout le\nh a u t quartier ceinturé de murailles que l'on dirait africaines;\ndes escaliers étroits grimpant à l'assaut de venelles ; des détours;\ndes portes; des coudes imprévus; des terrasses dallées; des\narches inexplicables enjambant d'une maison à l'autre; et, toute\nvieille, toute décrépite, la façade d'une église p y r a m i d a n t sur\nl'ensemble.\n   L e vent hurle à travers les lacis des montées en labyrinthe.\nL e soleil se couche. D e larges bandes orangées rayent\nl'horizon. E n bas, dans le port, les navires allument leurs\nfanaux. Vu de la hauteur, notre paquebot semble un long\nfuseau noir. L e s cris se sont tus des pittoresques bouges à\nmatelots qui bordent le quai. U n e tristesse émane des choses.\nAccoudé au parapet de la dernière terrasse, un Arabe, drapé\ndans son burnous (les chefs faits prisonniers lors de la conquête\n"}, {"page_pdf": 773, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 493, "texte": "                             EN CORSE                          649\n\n\nalgérienne sont relégués à Calvi) regarde mélancoliquement\nla mer.\n\n\n\n\n  Après la Corse, âpre et savoureuse, combien Nice, et l'éter-\nnelle «côte d'azur», artificiels, peignés, truqués comme un jardin,\nparaissent insipides! E t Monte-Carlo! Ah! qui dira l'odieux\nspleen du Monte-Carlo d'été... et les perfidies de dame Roulette,\nplus capricieuse que la mer!\n\n                                                  J.   ESQUIROL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 650, "page_fin": 664, "titre_corps": "Gazette d’Exposition", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette d Exposition", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 774, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1622, "texte": "Gazette d'Exposition\n\n\n                                        A Georges Virrès et F e r n a n d Villers.\n\n\n\n\n                                             I\n\n\n    20 septembre.                                                L'avenue des Nations.\n\n   \" Voir la rue des Nations, et p u i s . . . revenir! \" L e conseil est u n peu trop\nsommaire et d'un h o m m e pressé. T o u t de m ê m e , la rue des N a t i o n s est\n\" le clou \", le spectacle caractéristique et original, la belle chose essentielle\net symbolique de cette foire mondiale de 1900.\n   D a n s la fine lumière claire de ces exquis matins d'arrière-printemps, c'est,\npour les y e u x et l'imagination, u n e fête à la fois grandiose et élégante,\nsomptueuse et raffinée : baignant l t u r s bases dans la Seine, les palais de tous\nles peuples mêlent leurs portiques majestueux, leurs colonnades puissantes,\nleurs tours dominatrices ou sveltes, et toute la variété gracieuse et chatoyante\ndes frises et des a r a b e s q u e s ; si l'ensemble est d'une h a r m o n i e émouvante, et\nsi cette allée triomphale de l'art et de la science du XIXe siècle dit magnifique-\nm e n t les conquêtes de tout l'univers, c h a q u e pavillon, observé en soi, porte\nle cachet distinct et révélateur de la psychologie spéciale d'une race. C'est\nl'Allemagne arborant sur un fond d'architecture imposante et sévère, la gloire\n impérieuse et impériale de ses aigles; c'est l'Italie prolongeant à travers les\n siècles la puissance des dômes romains et le rêve ardent et mélancolique des\n ogives vénitiennes et florentines; c'est l'Amérique massive et utilitaire et\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3426, "texte": "                           GAZETTE D'EXPOSITION                              65l\n\n\nl'Angleterre réalisant dans un home confortablement moderne son songe de\npratique esthétique et d'art utile; c'est tout l'Orient et son clinquant tinta-\nmarresque; c'est la Russie redoutable et énigmatique; ce sont tous ces petits\npays, la Suède, la Norwège, la Finlande, patries inviolées d'une primitive\nsimplicité d'âme, et qui vivent, parmi des existences de pâtres et de marins,\nun exquis et pur idéal, tout proche encore de la nature fruste, honnête et\nvirile; c'est enfin la Belgique...\n   J'imagine que les lecteurs habituels de certaines gazettes ont dû, en péné-\ntrant dans le Pavillon belge, éprouver une bien agréable surprise... A-t-on\nassez écrit et répété que notre exposition nationale était mesquine, médiocre\net nullement représentative du génie national ! Or cela est faux et injuste\njusqu'à l'agacement. Bonnes gens de Belgique oyez ceci : non seulement il\nfaut s'arrêter d'admiration devant la pieuse reconstitution de l'hôtel de ville\nd'Audenaerde, qui affirme magnifiquement, dans un cadre inoubliable de\nprestige, toute la vigueur e! aussi toute la finesse, toute la gravité et toute la\ngrâce de notre art patrial, mais à l'intérieur du monument, il faut goûter\net savourer, dans les ameublements, dans les tapisseries, dans les tableaux,\ndans les statues, la représentation adéquate de notre individualité esthétique...\nPar delà les siècles, saluons d'une fierté fervente les deux figures de contraste,\nremémorées ici, de Memlinc et de Rubens — le maître de la grâce mystique\net le maître de l'effort coloré — dont les œuvres de piété et de force nous don-\nnèrent conscience du meilleur et du plus éternel de notre essence... Et\ndénigreurs, chapeau bas !\n   ... Et voici que le soir tombe; le fleuve charrie de l'or et le crépuscule\nbaigne d'une chaude et rose patine les palais de l'avenue des Nations; et la\nvision imaginaire s'impose, au passant, d'un somptueux cortège se déroulant\nau long de ces arcades, et où tous ceux qui, au cours de ce siècle, élaborèrent\npar la plume, la parole ou l'action, la personnalité des différents peuples,\nseraient évoqués. Le prestigieux spectacle — si, en cette fin de jour merveil-\nleuse, tous ce x là, unis par la fraternité de la gloire, s'en venaient vers\nnous, escortés de leurs grands rêves réalisés et de leurs hauts faits\naccomplis !...\n   Soudain un remous se produit dans la foule, et au loin apparaît un escadron\nde soldais à cheval, avec des reflets de pourpre au cœur de leur cuirasse.\n   Est-ce le cortège souhaité ?\n   « Loubet! Loubet ! » crie-t-on de toutes parts. Et dans un landau sévère,\nun petit vieillard gris est assis, le chapeau buse sur les yeux, le regard vague,\nle sourire satisfait d'un doyen de voisinage qu'on promène... C'est le succes-\nseur de François I er , de Louis XIV et de Napoléon qui rentre à l'Elysée!\n   Suivent d'autres voitures : Deschanel, le président de la Chambre, une\nimpeccable et élégante vignette de modes; Waldeck-Rousseau avec une tête\nd'oiseau de proie; Delcassé, le Richelieu du moment, qui a l'air d'un carlin\nnoir à binocle; enfin Millerand, le socialiste à portefeuille, au masque dur et\nméprisant. A son passage des ouvriers s'esclaffent; l'un d'eux glapit : « Les\ncompliments à la patronne. » Du reste, nul enthousiasme parmi le public\nmais de la gouaillerie souvent amusante, parfois spirituelle et aussi grossière.\n"}, {"page_pdf": 776, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2919, "texte": "652                                    DURENDAL\n\n\n   Mais q u a n d passe la fin de l'escorle militaire, des cris nourris éclatent de :\n« Vive l'armée! » entrecoupés d'un « Vive Deroulède; » aussitôt deux sergots\ns'élancent sur le trouble-fête ; un agent en bourgeois descend de bicyclette\net se joint à eux; et le nationaliste est bousculé vers le poste, tandis qu'un\nmitron,son panier au bras, clame railleusement : Vive la liberté! — Interven-\ntion d'un quatrième policier qui, regardant le mitron de haut, lui dit mi-\npaternel, mi-sévère : « Va-t'en vendre tes brioches ailleurs, toi, ou b i e n ! . . . »\n— et d'un geste, il montre la direction du b u r e a u de police...\n\n\n\n                                              II\n\n\n      23 septembre                                                  Les maires de France.\n\n    Dès l'aube, dans la fine b u é e matinale, ils furent reconnus n o m b r e u x\np a r m i la foule, distingués p a r leurs habits solennellement endossés et par\nleurs écharpes orgueilleusement arborées.\n  L e s u n s se prélassaient n o n c h a l a m m e n t en fiacre; d'autres en groupe,\nbéaient aux curiosités, précédés et guidés — comme d'un Baedeker électoral\n— par le député de leur circonscription, qui commentait, expliquait et\ngesticulait, b o m b a n t le buste de fierté toutes les fois qu'au passage u n sergot\nsaluait ses insignes.\n   Voici de jeunes maires aux allures élégantes de snobs et qui semblent sortir\n d'un roman de M. P a u l B o u r g e t ; voici de vieilles barbes de 1848, aux\n chapeaux préhistoriques et qui eussent réjoui l'âme et tenté la verve du bon\n père L a b i c h e .\n   D'aucuns déambulent solitaires et presque mélancoliques, écrasés par le\n bruit et le mouvement de P a r i s ; d'autres traînent derrière eux leur famille,\n femme, sœurs et filles — et bien qu'il ne soit pas onze heures, déjà des\n paquets...\n   A midi, servis par vingt mille garçons, les vingt mille maires ont m a n g é ,\n bu et toasté.\n    E n long cortège noir, se déroulant sur cette admirable place de la Concorde,\n les maires à présent se dirigent vers l'Exposition. Curieux m o n ô m e sombre,\n où les faces congestionnées font tache r o u g e ; b e a u c o u p de coiffures sont sur\n l'oreille, et des exubérances anormales, peu compatibles avec la dignité d e\n m u n i c i p e , se font j o u r ; seuls, raides et graves, habitués aux h o n n e u r s et aux\n bons crus, les préfets ont d e la tenue et u n e solennité apprêtée.\n    E t la foule s'amuse ; les quolibets, les sarcasmes, les blagues s'entre-croisent;\n l'argot parisien, si tapé et si pittoresque, s'éparpille en confettis d'ironie et\n en serpentins gouailleurs a u t o u r de ceux qui représentent — style officiel —\n la g r a n d e famille française...\n    Singulier peuple de gavroches et de loustics chez qui le rire devant toute\n  autorité est c o m m e un besoin et revêt u n e spontanéité quasi maladive !\n"}, {"page_pdf": 777, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2746, "texte": "                            GAZETTE D'EXPOSITION                                   653\n\n\n   « Panem et circences ». Pour réaliser complètement l'adage, après avoir\n gavé l'estomac des maires, la République leur voulut nourrir l'esprit en une\n matinée artistique.\n   Vous imaginez peut-être le programme : un acte de Corneille, de Racine\net de Hugo; des fragments de Gounod, de Berlioz ou de Saint-Saëns; peut-\nêtre une poésie de Lamartine, de Musset ou de Leconte de l'Isle ?\n   Que vous vous trompez !\n   Devant les maïeurs réunis de France, la patrie, si lourde pourtant de\ngrandes gloires artistiques, fut évoquée sous l'image lascive et les gestes équi-\nvoques de danseuses cosmopolites !\n   Au moins les maires eurent-ils l'occasion — et tout le monde en profita avec\neux — de se rafraîchir les yeux par la vision incomparable de l'Exposition\nilluminée: ors, rubis, saphirs, émeraudes, opales, — c'est dans le cadre de\nla nuit ténébreuse, comme une lutte chatoyante de pierres précieuses, tandis\nqu'au loin, la Porte Binet (si horriblement criarde le jour) se détache sur le\nciel en grand anneau d'améthyste...\n   Les maires vont se coucher — les jambes chancelantes, le chapeau en\nrebrousse-poils, l'écharpe fripée...\n\n\n\n                                        III\n\n\n    24. septembre.                                                    Quo vadis.\n\n\n    Dans les milieux lettrés parisiens, le Polonais Sienkiewicz est l'homme du\njour, comme il y a quelques années et tour à tour le Russe Tolstoï, le Norwé-\ngien Ibsen, l'Italien d'Annunzio, notre compatriote Maeterlinck.\n   La couverture « noir sur blanc » de Quo Vadis encombre les devantures des\nlibraires, et chaque semaine, paraît-il, plusieurs éditions sont absorbées.\n   C'est un beau succès pour la Revue Blanche qui a lancé le livre.\n   Cette Revue Blanche fut fondée, il y a dix ans, par un groupe de jeunes gens\nsémites, dans le but d'enrayer la revanche de l'idéal qui alors se levait sur\nl'art; les rédacteurs firent de l'anticléricalisme très sectaire et de la littérature\ntrès faisandée; ce programme primitif s'augmenta, il y a deux ans, d'un anti-\nmilitarisme très agressif; le dreyfusisme vivifia congrûment cette plante restée\nchétive jusque-là et qui a depuis vigoureusement et largement poussé; la\nRevue Blanche s'est doublée aujourd'hui d'une société d'édition ; les intellectuels\nse sont adjoints des commerçants; et — foin des principes ! — ce syndicat est\nà l'aguet de toutes les œuvres, quelles qu'en soient les tendances, qu'il juge\nsusceptibles de succès artistique et de profit commercial.\n   Et voilà un trait qu'Edouard Drumont même n'avait pas prévu : des juifs\ndécouvrant Quo Vadis, roman chrétien !\n   A quoi attribuer la prodigieuse vogue de cette œuvre?\n"}, {"page_pdf": 778, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3394, "texte": "654                                    DURENDAL\n\n\n    L'occasion fut d o n n é e hier de le d e m a n d e r à J.-K. H u y s m a n s . L'écrivain\nd'En route n'a guère c h a n g é ; sa tête d'aigle déplumé a gardé son profil\ninquiétant, et sa pensée reste passionnément tournée vers le mj'Sticisme; il\nachève en ce moment l'Oblat, derniar terme de la trilogie, u n b o u q u i n ,\ndit-il, qui sera moins massif que la Cathédrale et moins troublant qu'En route ;\nle poème de la sérénité conquise !\n    Allongé dans son fauteuil, la cigarette aux doigts, J . - K . H u y s m a n s\nhache menues, en petites phrases saccadées, ses impressions sur Quo Vadis.\n     « Ah ! ces gaillards de la Revue Blanche ont eu du flair...\n    T r è s fort, ce Polonais (comment s'appelle-t-il d o n c ?)...\n    C'est diantrement c a m p é , cette lutte tragique de la blanche aube chrétienne\navec le rouge crépuscule païen. E t les personnages !... E n voilà de la péné-\ntration d a n s la psychologie et du relief dans la forme : L y g i e , cette exquise\n petite Sainte-Cécile de pureté et de grâce, si fragile et si faible, et vainquant\n tout de m ê m e N é r o n , et renversant ce poteau de h o n t e s et de cruautés !...\n N'est-ce pas tout le symbole de l'histoire primitive du Christianisme... E t\n puis, entre les deux principes contraires se disputant l'adhésion des intelli-\n gences, P é t r o n e qui fait la coquette, le joli P é t r o n e , un renanien, quoi ! l'Ana-\n tole F r a n c e d'alors !... E t Vinicius... Ah ! celui-là, je l'aime surtout... Oui,\n d'un a m o u r fraternel... P a s vrai que son histoire est u n peu la mienne ?... E t\n tout cela est c a m p é parmi un cadre a p p r o p r i é : Lygie dans la calme maison\n  d'Aulus — quel P u v i s de Chavannes, hein ?... E t N é r o n donc, c o m m e il est\n  « situé » d a n s le cirque délirant et au milieu de R o m e braséant... E t la mort\n  de P é t r o n e !... Enfin tout, tout !... Oui très fort, ce Polonais !...\n      « Seulement — et le causeur a n n o n ç a d'un sourire malicieux les restric-\n  tions qui allaient venir — W i s e m a n avait déjà tracé la voie à...\n  (sapristi, en ont-ils des n o m s , ces Polonais-là !)... Oui, W i s e m a n , dans\n  Fabiola... C'était moins creusé comme idée et moins fougueux de coloris,\n  moins artistique si l'on veut, mais tout de même, dans ce genre de reconstitu-\n  tion historique, quel important jalon ! E t soyez sûr que l'auteur de Quo Vadis\n  ne l'a pas négligé. »\n      « Mais voilà, W i s e m a n était un curé — u n cardinal, monsieur ! — et\n  comment voulez-vous q u ' u n curé fasse u n e « œuvre esthétique », comme\n  disent les H o m a i s de la critique... Alors on a décrété que Fabiola devait être\n  u n r o m a n p o u r pensionnaires — et le livre a été écrasé sous ce pavé »...\n      « Voulez-vous q u e je vous dise : Quo Vadis ? C'est d u W i s e m a n a u x\n  épices ! »... E t satisfait de ce mot de la fin, J.-K. H u y s m a n s alluma u n e nou-\n   velle cigarette.\n\n                                              IV\n      25 septembre.                                                             Pro Arte.\n\n   L'exposition fait à l'art, en toutes ses expressions, u n e part légitimement\n importante.\n   Art de naguères et art d'aujourd'hui : si la confrontation est intéressante,\n savoureuse et instructive, elle tourne rarement à l'avantage de notre temps.\n"}, {"page_pdf": 779, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3516, "texte": "                          GAZETTE D'EXPOSITION                              655\n\n   On flâne dans les galeries du petit Palais; toutes les richesses esthétiques\nde la vieille France y ont été réunies ; une impression de chaude élégance se\ndégage de ces buffets Renaissance qui ornèrent de féodaux manoirs ; voici un\nexquis clavecin frôlé jadis par de pâles mains de Reine; voici une admirable\narmoire Louis XV, à laquelle la frivole et infortunée Marie-Antoinette confia\nses bijoux ; voici des canapés qui ont tout le confortable d'un siège et toute la\ngrâce d'une gondole... Quelle sensation de pitoyable décadence, de songer\nalors au bric-à-brac hétéroclite et criard qui encombre les compartiments où\nl'ébénisteriefrançaise contemporaine a amoncelé ses produits, bazar de choses\nsans idée et sans style, d'un marasme écœurant et où ne surnagent que quel-\nques meubles dus à l'inspiration anglaise.\n   Au grand Palais, l'exposition centennale de la peinture française est un\nmanuel de l'art de ce siècle et un panorama en raccourci de ses conquêtes et\nde ses évolutions ; comme dans un livre ouvert devant soi et illustré d'authen-\ntiques tableaux, on y peut lire, par exemple, l'ascension du paysage vers la\nlumière vive et réelle, depuis les sites délicieusement conventionnels qui\nforment le décor des fêtes galantes des Watteau et des Fragonard, jusqu'aux\nrendus fougueux et ardents d'un Pissaro et d'un Monet, en passant par les\nâpres clairières de Courbet et les douces mélancolies rêveuses de Corot.\n   Entretemps l'amoureux d'art juge au passage — et pièces à l'appui — la\nlutte si fréquente et toujours renouvelée entre la belle et placide rectitude de\nlignes et l'emportement coloré de l'imagination dont Ingres et Dela-\ncroix furent auXIXesiècle les champions adverses — l'un le maître de la régu-\nlarité classique et du dessin impeccable, l'autre transposant dans des œuvres\nfiévreuses et à l'emporte-pièces toutes ses inquiétudes d'enfant du siècle.\n   Mais, encore une fois, devant ce passé si ingénieusement et si fortement\névoqué — comme la peinture française d'à présent apparaît veule, falote et\ndésemparée ; en face de la Centennale, quelle déception que la Décennale !...\nSans doute, il y a des exceptions, mais dans son ensemble l'école française\nsemble aller à la dérive de la gageure et de la médiocrité — pour ne parler\npoint d'une rosserie voulue et arborée qui en entraîne beaucoup vers un art\nd'hétaïres.\n   Sans faire de la fanfaronnade de clocher, le visiteur belge peut s'enorgueil-\nlir de ceux qui représentent au grand Palais l'art belge ; nos peintres et sculp-\nteurs affirment, par des œuvres personnelles, l'originalité de notre race et de\nnotre façon de voir et de sentir; qui ne serait fier de l'art patrial devant le\npoème doré des bois chanté dans l'Automne de Courtens, devant la santé et la\nlumière éparses dans les œuvres de Claus, devant la mélancolie des vieux\ncoins de Gand si intensement et si fiévreusement rendue par Albert Baertsœn,\ndevant l'hiératique aristocratie de Fernand Knopff, devant toute la force et\ntoute la tristesse aussi des terriens, que Meunier et Laermans évoquent d'une\nfaçon si saisissante...\n    Oh ! les lacunes — involontaires — de cette énumération sommaire et\nhâtive ! Je m'en voudrais tout de même de terminer sans avoir signalé l'ap-\n port du sculpteur Lagae, et parmi cet apport, le buste de Guido Gezelle —\n belle tête de rêve et de souffrance d'où toute l'âme du noble prêtre et du grand\n poète que fut Gezelle, irradie magnifiquement.\n"}, {"page_pdf": 780, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "656                                    DURENDAL\n\n\n                                             V\n\n\n    27 septembre.                                                           Sur la. Hutte.\n\n   De tous temps, en F r a n c e , et sous tous les pouvoirs, à côté de l'opposition\nofficielle et parlementaire, u n e autre opposition s'est fait jour, moins solen-\nnelle et plus m o r d a n t e , moins déclamatoire et plus gouailleuse, moins\nmassive, encore q u e plus redoutable parce que plus caustique et plus spiri-\ntuelle; la Lanterne de Rochefort sapa le colosse impérial et une chanson de\nP a u l u s — qui ne s'en souvient? — mit en danger la troisième R é p u b l i q u e .\n    C'est dans la chanson encore, une chanson drôle, primesaulière et fouet-\ntante, que les adversaires du gouvernement actuel ont cherché et trouvé u n e\na r m e ; le soir venu, aux h a u t e u r s de M o n t m a r t r e , de grandes lanternes aux\nreflets archaïques et pittoresques, signalent au flâneur, d a n s le noir de la rue,\ntous ces cabarets artistiques — Les Tréteaux de T a b a r i n , L e s Q u a t ' z Arts,\nL a Boîte à F u r s y — où, selon la formule des affiches, « l'Elysée et le Minis-\ntère sont c o n g r û m e n t conspués ».\n   On entre et le b a r n u m , cheveux en broussailles et cravate flottante, vous\naccueille d'un salut redondant : « Que les grands-ducs de Russie, beaux\noiseaux du N o r d et hôtes de M m e L o u b e t , soient les b i e n v e n u s . » Sur les\nboiseries sombres de la petite salle se détachent, en clair, des affiches, des\ncaricatures et des charges : voici u n pâle Pierrot de Willette, qui fait gra-\ncieusement la nique à u n vulgaire buste de la M a r i a n n e ; voici u n sultan à\nface hébétée et sinistre, les mains toutes dégouttantes de s a n g ; voici M. Zola\nc o n d u i s a n t u n e voiture de vidange, M. Brunetière en maître d'école,\nM. Coppée en petit caporal de l ' E m p i r e ; voici u n dyptique qui dit très\njoliment la décadence en F r a n c e de l'influence de R e n a n . D a n s le premier\ntableau, le g r a n d maître du scepticisme est représenté, recevant les h o m m a g e s\nd'un g r o u p e d'écrivains où l'on reconnaît aisément M. L e m a î t r e , M. Barrès,\n M. B o u r g e t ; dans le second tableau, le triste a u t e u r de la Vie de Jésus est\nfiguré solitaire et mélancolique, avec ces mots en épigraphe : « Enfin seul ! »\nN'est-ce pas là u n e page d'histoire littéraire d'un p i q u a n t s y m b o l i s m e ? . . .\nOn s'imaginerait à tort que le public qui fréquente ces cabarets n'est com-\nposé que de b o h è m e s et de r a p i n s ; maints écrivains déjà célèbres s'y d o n n e n t\nrendez-vous ; et les équipages cossus qui stationnent devant la porte indiquent\nque le faubourg Saint-Germain lui-même n e d é d a i g n e point de gravir la\n Butte.\n    L a soirée commence par des c h a n s o n s ; naturellement le genre sentimental\n n'est guère en h o n n e u r ; et q u a n d l'un ou l'autre débutant s'essaye d a n s des\n sortes de « Stances à N i n o n » l'auditoire a tôt fait de le rappeler aux habi-\n tudes de la m a i s o n ; et le maître de céans tâche d'excuser l'interprète en\n déclarant « qu'il croyait avoir à faire à... des maires ».\n    C'est la satire politique qui est cultivée s u r t o u t ; et, d a n s ce cadre étroit de\n la c h a n s o n , il faut admirer tout ce que les auteurs savent mettre d'esprit,\n d'originalité et parfois de philosophie; je n'ai, pour ma part, jamais compris\n"}, {"page_pdf": 781, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3387, "texte": "                           GAZETTE D'EXPOSITION                                657\n\nla gloire d'un Béranger et les produits de ce grivois attendri me laissèrent\ntoujours indifférent; dans telle blague de M. Hyspa, que j'ouïs l'autre jour,\n— le Toast du Président, par exemple — il y a plus de vraie littérature que\ndans toute l'œuvre du troubadour du premier empire.\n   M. Loubet particulièrement — à tout seigneur, tout honneur — est le point\nde mire de ces Châtiments en miniature; par allusion à sa qualité de Méri-\ndional, on le qualifie de « Président à l'ail... d'azur », on raille ses discours,\nses équipages et ses ministres; parmi ceux-ci, M. Waldeck-Rousseau surtout\nsert de pelote à épingles; on sait que le président du Conseil, jadis farouche\nopportuniste, est soupçonné avoir pris le pouvoir pour réaliser les desiderata\nsocialistes, ce dans l'espoir, dit-on, de supplanter M. Loubet. Et voilà une\nsource d'amusantes trouvailles pour les frondeurs de Montmartre : la scène\nen exquises ombres chinoises, figure le trottoir roulant de l'Exposition ; la\nfoule marche dans le sens du mouvement, et plusieurs célébrités parisiennes\nse reconnaissent au passage; mais de temps à autre quelques silhouettes\nglissent, marchant dans la direction opposée. Et l'explicateur de s'écrier :\n« Tous ceux qui piétinent dans le sens contraire à la masse du peuple français\npeuvent être pris indifféremment pour M. Waldeck-Rousseau. »\n   Ce qui est admirable, c'est la façon dont les joyeux Juvénal de Montmartre\nsont aux aguets de tout mouvement d'opinion ; à peine une idée nouvelle se\nfait-elle jour, ou une question ancienne revient-elle à flot, que la voilà trans-\nposée en vers, en musique et en images; un matin les journaux annoncent la\nreprise de « l'affaire » et le soir les dreyfusards attrapent leur paquet soigné!...\nCela s'appelle la Tentation de saint Antoine et est emprunté aux vieux maîtres\nflamands; le saint assis, son fidèle compagnon auprès de lui, reçoit la visite\ndes séducteurs contemporains : M. Waldeck-Rousseau (toujours lui) offre les\nbiens des Congrégations; M. Picquart lui présente la croix de la Légion\nd'honneur; M. Zola lui apporte ses éditions millénaires... Le saint ne\nbronche pas et demeure impassible et dédaigneux... Tout à coup, grand\némoi; le « fidèle compagnon » de saint Antoine a disparu; où est-il? On\ncourt, on cherche; mais le saint de rassurer tout le monde et de dire en par-\nfaite sérénité : « Ce n'est rien, il aura par mégarde suivi M. Zola. » Et en\neffet, le cochon revient bientôt... dégoûté.\n   Les chansonniers parisiens ne font point d'oeuvre négative de démolition ;\net leurs spectacles se terminent d'ordinaire par l'apothéose des régimes\ndisparus; parmi le rouge désert, aux pieds du sphinx d'Egypte, tous les\nconquérants passent, tour à tour, dans le faste de leur gloire ; Napoléon\ntermine le défilé et son geste impérieux plane au-dessus de ses armées en\nmarche; un dernier cortège s'annonce, habits noirs, écharpes tricolores et\nchapeaux bossués; ce sont les maires de France; à leur vue, le sphinx\ns'effrite et disparaît — et le barnum de clamer : « Les temps héroïques\nsont clos ! ».\n   Il faut voir alors l'enthousiasme de l'auditoire et entendre ses trépidations !\n   Et ces manifestations — veuillez le croire — ne se limitent pas à un public\nrestreint de mécontents et d'initiés; chaque fois qu'elle en a l'occasion, la\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3486, "texte": " 658                                         DURENDAL\n\n\ng r a n d e foule elle-même y participe ; ainsi au sommet de Montmartre, il a été\nconstruit récemment u n i m m e n s e h i p p o d r o m e qui peut contenir cinq mille\np e r s o n n e s ; chaque soir on y figure somptueusement devant une salle b o n d é e ,\nla conquête des Gaules par César ; et q u a n d Vercingétorix vaincu prédit au\ndictateur romain la future revanche de la F r a n c e et q u e , d a n s u n e vision\nlumineuse, passent J e a n n e d'Arc à la tête d e ses p r e u x et le petit Caporal a u\nmilieu de ses g r e n a d i e r s , l'assistance spontanément se libère en gestes et en\nclameurs et des cris s'entre-croisent de « Vive le Roi » et « Vive l ' E m p e r e u r ».\n    Si le régime, sous lequel la F r a n c e vit à présent, devait disparaître prochai-\nn e m e n t , ne serait-il pas vrai de dire — en généralisant le mot historique —\nque d a n s ce p a y s tout c o m m e n c e et tout finit p a r la c h a n s o n !\n\n\n\n                                                   VI\n\n\n      28 septembre.                                                               Sur fond rouge.\n\n    Au récent Congrès international des socialistes, parmi les marées contraires\n des huées et des acclamations, d a n s l'atmosphère lourde de haines, d'ambi-\n tions et d'enthousiasmes, trois figures se détachèrent en puissant relief :\n M. Jules Guesde, M. Jean Jaurès et M. Emile Vandervelde.\n       Sous sa c o u r o n n e de cheveux blancs et d a n s son buste cassé, M. J u l e s\n\" G u e s d e a gardé u n esprit juvénile et u n e âme farouchement c a n d i d e ; quel-\n  ques axiomes b r u t a u x forment sa théorie révolutionnaire; jalousement il la\n  garde p u r e de tout alliage et la raisonne et la développe avec u n e consé-\n  q u e n t e intransigeance et la plus redoutable logique; vis-à-vis de la b o u r -\n  geoisie ennemie, il se j u g e comme u n général d'armée qui n'a qu'un droit et\n  q u ' u n devoir : se battre et v a i n c r e ; et le drapeau b l a n c du p a r l e m e n t a r i s m e\n  ne fait point partie de ses b a g a g e s ; q u a n d ce vieillard lance son habituel\n  appel aux principes, sa taille courbée se redresse, son front grandit et ses\n  yeux s'illuminent comme devant une vision; que si après cela les mots de\n   « contingences » et d' « opportunités » tombent de ses lèvres, ils y laissent\n  c o m m e u n sillon d'amertume et de mépris ; aucune idée d'organisation pra-\n  t i q u e n'a j a m a i s élu domicile dans ce cerveau bouillant d'idéaliste tragique ;\n  et réellement, l'autre jour, lorsqu'il défendait l'initiale intégrité d u d o g m e\n  socialiste contre les ateimoiements de M. J a u r è s , il apparaissait — poings\n  crispés, yeux désorbités, bouche fulminante — comme le d u r théologien laïc\n  de son parti, u n e sorte d e Savonarole de la destruction économique.\n    M. J e a n J a u r è s fut, au temps de sa jeunesse, un fort en t h è m e ; \"nourri de\n la pure moelle classique, il apporta au parti ouvrier français u n e parole auto-\n risée de professeur, en même temps qu'une habileté louvoyante et tortueuse\n de tactique, recueillie sur les b a n c s de l'école opportuniste française, où sa\n destinée et son ambition le firent asseoir tout d'abord, sous la férule de\n G a m b e t t a ; l ' h o m m e est d o u b l e : il y a d'abord le rhéteur s e m a n t d a n s la foule\n la lave brûlante des excitations; il y a ensuite le politique, pliant ou dépliant\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2833, "texte": "                           GAZETTE D'EXPOSITION                                 659\n\n\nson programme selon les besoins, le présentant tantôt comme un épouvantail,\ntantôt comme un appât, le nuançant de modération et le colorant de courti-\nsanerie et, en un mot, pratiquant avec une virtuosité consommée et une\nmaestria qui ne manque point d'art, ce « socialisme de salon » dont le pre-\nmier mot contente la masse, tandis que le second rassure les adversaires. Si\n M. Jules Guesde est le Savonarole du collectivisme français, M. Jean Jaurès\nen est le Machiavel.\n   Au centre du champ-clos, entre ces frères ennemis, M. Emile Vandervelde\nse posa en arbitre.\n   La poitrine bombée, le geste d'attaque, le verbe rauque et sec, les yeux\nbrillants de colère, il entreprit tout d'abord — et il réussit — à tourner ces\ndeux haines, qui se menaçaient l'une l'autre, vers l'ennemi commun : le\ncapitalisme. Et l'halali sonné eut dans la salle un unanime retentissement.\n   Puis la voix s'apaisa en caresse, les yeux se voilèrent de sympathie, le geste\ndevint bénisseur, et tour à tour le leader belge distribua des éloges à M.Jules\nGuesde et des flatteries à M. Jaurès; en périodes ondulantes et harmonieuses,\nen comparaisons empruntées à tous les arts, la phrase de M. Vandervelde\névoluait entre les deux pôles opposés, les restrictions corrigeant les affirma-\ntions, les principes s'enlaçant d'opportunités, et toutes discussions semblant\nfinalement se fondre, se dissoudre et disparaître dans quelque somptueux et\nnuageux symbole wagnérien, que l'orateur en une attitude inspirée, évoquait\nsolennellement.\n   Une fois de plus le bon La Fontaine eut raison; « l'Huître et les Plaideurs »\nvenait de se jouer en chanson de gestes — et M. Guesde et M. Jaurès s'en\nallèrent chacun avec une écaille.\n\n\n\n                                      VII\n\n\n    29 septembre.                                           L'Orient à Paris.\n\n   Septembre a des après-midi de juillet dardantes et torrides. Le soleil tape\ndroit sur les blanches tourelles, les blanches coupoles et les murs blancs des\npavillons exotiques du Trocadéro ; le sable crayeux des allées a des reflets\nbrûlants et le ciel surplombe comme un grand saphir sans alliage. Des\naromes pénétrants d'essence saturent l'air, et des musiques bizarres clament\nleur joie crispée et leur mélancolie drôle; des gens au visage bistré passent,\nenveloppés du burnous clair ou ceinturés de soies voyantes.\n  Toute l'illusion de l'Orient ! — quand on veut faire abstraction de la grouil-\nlante foule cosmopolite et de la hideuse ferraille de la Tour Eiffel, en per-\nspective sur l'horizon.\n  Accablé par la chaleur, on pénètre — comme en une oasis — sous les\nvoûtes fraîches de la rue d'Alger ou du quartier tunisien : invites des mar-\nchands, bimbeloteries naïves et amusantes, parfums du bois et des tapis.\n"}, {"page_pdf": 784, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3180, "texte": "660                              DURENDAL\n\n\nchants dolents et étranges, aimées nonchalantes se préparant à la danse et\nqui, comme la vache de Hugo, « vaguement regardent quelque part » ;\nchatoiement des étoffes multicolores, barrées et croisées d'or, et jusqu'au fond\nd'un réduit de planches, derrière un rideau fané, une vieille somnambule,\nParque ou sorcière de Macbeth, qui, accroupie et somnolente, attend la\nclientèle, un vieux jeu de cartes graisseuses à ses pieds!\n   Grâce à la température complice, la transposition est d'un réel effet; il\nsemble qu'on vive quelque page de Loti — et l'on est presque étonné de ne\npas coudoyer Rarahu et Madame Chrysanthème.\n   Je ne conteste point que dans le nombreux personnel de ces exhibitions\nétrangères et coloniales, il ne se soit glissé quelque nègre de Montmartre ou\ndes Batignolles, mais il suffit de regarder et d'observer pour se convaincre\nque la masse porte le cachet indéniable de l'authenticité : il serait difficile à\nun Parisien « d'attraper » la face noire et lippue d'un Indo-Chinois et, quelque\nbonne volonté et quelqu'élixir capillaire qu'on y mette, la tête et la tresse\nd'un Chinois ne sont pas à imiter.\n   Le souvenir obsédé des charniers fangeux de Pékin, que ces coquets\npavillons chinois, épars dans la verdure, si frais de couleurs laquées et si\nsveltes de formes, paraissent d'une railleuse antithèse ; tout y parle de paix,\nde frivolité et de sérénité, surtout dans les jolis jardins suspendus aux fou-\ngères retombantes et aux palmiers hiératiques, ou de calmes jets d'eaux s'opa-\nlisent aux rayons du soleil... Et le rappel du sinistre et sanglant mystère\nlointain ne vient au visiteur que par la présence, de-ci, de-là, de quelques\npauvres hères à la face sombre et fruste, l'œil fuyant et l'échiné courbée à la\nfaçon de chiens qui redoutent le fouet.\n   Toutes proches, les petites Japonaises les regardent de leurs grands yeux\nen amandes, à la fois doux et malicieux; sous une haute tente en bambou\ntressé, elles sont là tout un groupe, les unes brodant, les autres peignant,\nd'autres lisant, détachées et insoucieuses du public qui passe, et silhouettant,\nsur le vert-clair des arbres d'alentour, un délicieux et vivant écran.\n   Des fifres guerriers les ont fait tressaillir soudain, et simultanément elles\nlèvent la tête et regardent et écoutent, discrètement amusées, la fanfare guer-\nrière du Cambodge, qui regagne son palais.\n   Ce palais est sombre, massif et bitumeux; il tient à la fois du temple et de\nla citadelle ; sur une base formidable de granit, ses colonnes se dressent en\nmusculatures de géants, soutenant un dôme cyclopéen d'où émergent de\ntoutes part des figures de dieux courroucées et menaçantes.\n   Dans les braises du crépuscule, ce symbole de pierre des religions fatalistes\net cruelles de l'Orient revêt une beauté profonde et sinistre, et son ombre\nnoire pèse comme une angoisse sur les folles, légères et brillantes fantaisies\nd'alentour.\n   La nuit est venue et les façades bizarres des pavillons exotiques s'éclairent\nd'une floraison lumineuse aux reflets équivoques : œillets sanglants, pâles\ntubéreuses, iris mauves — et tout là-bas, dans un creux ondulant du jardin,\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2776, "texte": "                             GAZETTE D'EXPOSITION                                 661\n\n\n   le sable pourpre simule un marais stagnant mirant la lune rousse, et où\n   éclosent un à un de blancs nénuphars — vénéneux comme un poème de\n   Baudelaire.\n\n\n                                         VIII\n\n\n      30 septembre.                                               Deux   tragédies.\n\n\n    Polyeucte et la Kesa.\n     Le vieux chef-d'œuvre fiançais au granit de beauté fleuri de lyrisme;\n  en même temps, parmi les tragédies de Corneille, la plus haute par l'idée et\n  la seule où la psychologie féminine soit fortement creusée dans cet admirable\n  type de Pauline dont l'inconsciente sensualité se purifie progressivement de\n  dévoùment et de mysticisme; et cette transformation s'opère avec un souci des\n  nuances et un scrupule des gradations qui mettent cette pièce tout à fait à\n part dans le théâtre cornélien... Cornélien, Polyeucte lui l'est bien, si belle-\n  ment emballé, et qui apparaît, dans la provocante crânerie de sa certitude,\n comme le Cid de la Religion nouvelle; il est héroïque presque à l'excès et avec\n monotonie et on est tenté de lui souhaiter parfois une faiblesse ou un regret;\n mais non, « il marche debout dans son rêve étoile » et ni les douceurs du\n baiser ni l'ambition tentatrice ne peuvent l'en détourner; dans leur contraste\n même, les deux personnages se complètent et donnent à cette œuvre une\n saveur toute particulière de force et de grâce, de nobles affirmations et de si\n humains atermoiements.\n    Au Théâtre-Français, par sa blanche silhouette de Christ enthousiaste et\nvisionnaire, Mounet-Sully prolonge jusqu'à nous un peu de l'absolutisme\nardent du Polyeucte initial, tel qu'il sortit du moule génial et créateur; et la\nDudlay, qui sait prendre telle attitude noblement sculpturale de statue\ngrecque et ne point sacrifier l'hiératisme classique à des émois de femme à qui\nl'être aimé est ravi, eût plu à Corneille, comme une correction de son œuvre\ndans le sens de l'héroïsme et en réaction contre la nature faible, chancelante et\ndésarmée devant la douleur...\n\n\n\n   La Kesa après Polyeucte; la petite bonbonnière fantasque de la Loïe Foeller\n après la salle solennellement décolletée et cravatée de blanc de la Comédie-\n Française; la petite tranche frétillante de vie après le noble et somptueux\nconventionnalisme du XVIIe siècle...\n   La Kesa ? Un petit conte d'ingénuité et d'horreur, de grâce et d'épouvante:\ndes brigands enlèvent une jolie fillette; un chevalier la délivre et obtient la\npromesse de sa main; quelques années se passent; Kesa est mariée à un autre;\nà cette nouvelle le fiancé berné entre en fureur, et pour le calmer l'infidèle,\navec une tranquille simplicité, lui promet d'être à lui, s'il veut tuer son époux;\n"}, {"page_pdf": 786, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3288, "texte": "662                                    DURENDAL\n\n\nl'offre est acceptée, et voici Morito (c'est le n o m de l'amoureux) entrant le soir\nd a n s la c h a m b r e conjugale; mais Kesa qui, par un joli contraste psychologique,\nest éprise de son mari et veut en même temps rester esclave de la parole\nd o n n é e , éloigne l'homme qu'elle a livré et prend sa place dans le lit; Morito\ntue Kesa en croyant tuer son rival ; puis découvrant son erreur, il se suicide\nsur le cadavre de sa bien-aimée.\n   L'histoire est banale et enfantine; travaillée en Occident, fût-ce par\nM. Sardou, elle parviendrait difficilement à se faire tolérer même par les habi-\ntués d'un Ambigu-comique. E t voilà qu'interprétée sur un petit tréteau d'Ex-\nposition, par quelques acteurs japonais, elle charme et é m e u t ; elle donne la\njoie d'une chose délicate et le frisson d'une chose qui fait peur — écran en\ndyptique où l'exquise élégance fait face au cauchemar affolant. D ' o ù cette\nintensité d'impression ? C'est que ce théâtre, primitif encore, est plus de la vie\nmimée que de la littérature écrite; la phrase y est réduite au strict nécessaire\net elle est suppléée par le geste, le cri, le jeu des yeux et de la physionomie ;\npar suite, la part des acteurs, subalterne en somme dans notre art d r a m a t i q u e\ntrès achevé, devient bien plus i m p o r t a n t e ; ils n'interprètent plus seulement\nl'œuvre, mais la complètent, et de truchements ils sont transformés en colla-\nborateur de l'écrivain ; cette fusion entre l'auteur et l'exécutant produit un effet\n réellement saisissant et tout à fait original de conviction et de vérité; elle\n explique le succès de cette petite S a r a h B e r n h a r d t jaune d o n t les gestes de\n grâce frêle, la voix d'or si fébrilement mobile et les longs yeux noirs d'une\n beauté de lac calme ou d'océan tragique, ont m e n é en laisse les admirations\n de notre Latinité blasée de rhétorique clinquante et sonore.\n    Seulement, délicieuse S a d a Yacco, u n e fois l'Exposition close, retournez au\nJ a p o n bien vite; à ceux qui vous ouïrent et vous virent, fine porcelaine de\nsonge et d'angoisse, que votre souvenir demeure définitivement comme celui\nd'une artiste tout près de la nature et spontanée j u s q u e dans sa complexité et\nsimple même d a n s son m a n i é r i s m e ; défiez-vous des b a r n u m s et des i m p r é -\nsarios, et préservez-nous de toutes les petites rouées qui déjà méditent de vous\nimiter — et qui auraient vite fait de rabaisser votre gloire au renom cosmo-\npolite d'une O t e r o . . .\n  P r e n e z garde : les Folies-Bergère, le Casino de P a r i s et le N o u v e a u -\nCirque vous guettent et vous convoitent... R e t o u r n e z , retournez au J a p o n !\n\n\n\n                                             IX\n\n\n      1er octobre.                                                                  Rodin.\n\n    Six h e u r e s . Au Pavillon R o d i n . L e soir m a s q u e d e ses velums d'ombre la\ntrop criarde coquetterie de ces salonnets qui eussent mieux convenu à u n e\nexhibition de statuettes italiennes; de toutes parts les poings crispés, les bras\nt e n d u s , les torses contorsionnés, épaves d'une âme en tempête, tirant, de leur\nblancheur en relief, l'atmosphère grise ; ces débris de statues a b a n d o n n é e s ,\n"}, {"page_pdf": 787, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3026, "texte": "                                   GAZETTE D'EXPOSITION                                      663\n\n\nces fragments de groupes futurs portent la marque tragique d'une genèse\nlaborieuse; ils semblent se chercher désespérément et tendre leurs énergies\néparses vers la fusion en l'œuvre totale...\n   L a tête vers les genoux et le buste ployant sous le faix de l'angoisse,\n« le Penseur » médite — nu et souffrant symbole d'une race où les muscles\nfaiblissent dans l'excès du terme intellectuel ; gracilement et tendrement\nironique, à quelques pas de là, le Baiser objecte l'éternelle jeunesse de l'amour :\nCanovas d o n n e la réplique à Michel-Ange ! E t du haut de son socle, Octave\nMirbeau assiste au débat — avec de l'étonnement d a n s les yeux et de l'amer-\ntume aux plis des lèvres...\n   D e leurs fronts souverains, H u g o et Balzac d o m i n e n t ; l'un dédaigneuse-\nment indifférent aux ambiances et le regard en d e d a n s écoute mugir d a n s les\nlointaines vagues de Guernesey quelqu'épique Légende des siècles; l'autre de\nson masque inspiré et méprisant, magnifiquement défie la vie, tandis que ses\nbras, devinés seulement sous les lignes rudes et sommaires d u m a r b r e ,\nsemblent frémir de la fébrile impatience d'étreindre la joie, la souffrance et\nla volupté et de les pétrir en les épopées tragiques de la Comédie humaine.\n    D a n s le Pavillon envahi par la nuit, u n h o m m e se p r o m è n e c o m m e en\ns o n g e ; ses traits ont u n e pâleur d i a p h a n e ; parmi sa longue barbe ses lèvres\ndisent la lassitude et la r é s i g n a t i o n ; ses yeux baignent d a n s des b r u m e s de\nrêve; sa tête ploie comme sous des peines trop lourdes; tout son être dit\nl'énervement et la fièvre de l'artiste journellement en lutte avec la Beauté :\nc'est R o d i n .\n\n\n\n                                                     X\n\n    3 octobre.                                                                Carte illustrée.\n\n   C'est u n e n c o m b r e m e n t , u n e folie, u n e d é b a u c h e .\n   Les vitrines en regorgent, les camelots vous en harcèlent, les trottoirs eux- ;\nm ê m e s en offrent\n   E t la mode sévit des collections de cartes postales, comme jadis de timbres-\nposte, des cachets héraldiques et des papillons. L e s mères en réclament p o u r\nleurs filles, les jeunes gens pour leurs sœurs, et les j e u n e s filles pour leurs\nalbums.\n     Il y en a de jolies et de hideuses, de b a n a l e s et d'esthétiques, de graves et\nd ' a m u s a n t e s ; d'aucunes ont les teintes passées de toiles anciennes,\nd'autres arborent les couleurs criardes des chromos d'Epinal ; l'imagerie\nde Saint-Sulpice fraternise avec les évaporisations de Montmartre ; côte à côte\nM. L o u b e t et la reine Victoria se congratulent; le J u d a s d'Oberammergau et\nDreyfus se font p e n d a n t — en se complétant. E t puis des vues de ville et\ndes sites de c a m p a g n e qu'on découvre sur le papier — alors qu'on les connais-\nsait de vieille date — et que la photographie et la couleur transfigurent et\n"}, {"page_pdf": 788, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2739, "texte": " 664                                     DURENDAL\n\n\nrehaussent! Est-il nature et joli ce mot d'un vieux Gantois devant u n e repro-\nduction de son vieil hôtel de ville : « J e n'aurais jamais cru que cela fût si\nbeau » ! E t c'est peut-être u n premier mérite des cartes postales illustrées de\ndonner conscience aux gens de la valeur artistique des m o n u m e n t s et des\npaysages de leur pays.\n   P u i s des échanges instructifs se font de province à province et de contrée\nà c o n t r é e ; le matin à son déjeuner, le Méridional découvre le N o r d d'un coup\nd'oeil, comme, en Belgique, le L u x e m b o u r g e o i s saisit la beauté des F l a n d r e s ;\nl'Allemagne et la F r a n c e , l'Italie et la Russie, l'Amérique et l'Europe\ns'envoient réciproquement et en raccourcis leurs œuvres d'art, et voilà des\nexpositions p e r m a n e n t e s , autrement et plus généralement influentes que de\nrares « salons » que les amateurs et les snobs seuls fréquentent.\n   Il y a ceci de plus : u n e des joies du voyage, c'est de faire participer ceux\nqu'on aime à ses admirations et à ses enthousiasmes — et quel meilleur mes-\nsage alors que ces m e n u s billets coloriés qui souvent r e n d e n t si bien\nles impressions reçues; une autre joie, c'est, rentré chez soi, de revivre d'une\nfaçon p o s t h u m e , ses sensations de nature et d'art — et c'est un délice encore\nde les retrouver si vivantes et si justes sur ces petits carrés de papier d'un sou\nqui réalisent réellement ce q u e M. P i c a r d a appelé la « socialisation de la\nbeauté ».\n    Qui ne se souvient — il y a quelques années à peine — de ces vues gros-\nsières, informes et approximatives, déroulant leurs feuillets en agaçants\nh a r m o n i c a s , et qui se vendaient en souvenirs de fêtes ou d'Expositions? Si on\nles compare aux albums et aux cartes d'aujourd'hui, quel progrès ne constate-\nt-on p a s ! Avec u n peu de discernement et de recherche, en écartant les\nspécimens survivants des horreurs anciennes, le visiteur actuel de l'Exposition\nd e P a r i s peut se choisir u n e collection de vignettes qui corrigent la froide\nexactitude du r e n d u par ce quelque chose de vague et d'inachevé qui produit\nl'impression artistique.\n   Q u e les cartes postales illustrées soient d o n c les bienvenues, n'est-ce pas :\npar les timbres, les jeunes filles jadis apprirent la g é o g r a p h i e ; si l'héraldique\npeut-être leur donna des illusions de duchesses, les papillons leur en ensei-\ngneront la fragilité; qu'à présent la carte postale leur suggère quelque frisson\nd'art, ce sera tant mieux — et le j o u r venu, le rôti, soyez-en sûr, ne sera pas\nmoins cuit à p o i n t .\n\n                                                              FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 665, "page_fin": 669, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "F V", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 789, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "LES LIVRES\n\n\n LE ROMAN :\nL e s D e u x R o b e s , par MAURICE DE WALEFFES. — (Bruxelles, Balat.)\n     M. Maurice Cartuyvels débuta dans les lettres, jeune. Il était élève encore\n au collège des Jésuites de Liège, quand il fit paraître dans feu le Magasin\n littéraire quelques vers qui révélaient une imagination ardente et un style\n personnel ; entré plus tard à la Jeune Belgique, il subit fortement l'influence à\n la fois de M. Iwan Gilkin et de M. Albert Giraud et les trop rares vers qu'il\n publia semblèrent comme de la bouillante lave de sensibilité emprisonnée\n dans le moule impeccable d'une prosodie trop méthodiquement régulière.\n     Dans un dernier sonnet voluptueux et plastique, M. Maurice Cartuyvels\n mourut pour l'art — tandis que naissait M. Maurice de Waleffes.\n     M. Maurice de Waleffes est reporter, chroniqueur, conférencier et roman-\n cier; délégué par VEtoile belge aux fêtes nuptiales de Munich il troussa de chic\n quelques croquis exquis, impertinents et amusants, soulignés de-ci de-là\n d'une discrète note de sentiment; la Vie à Bruxelles que l'Indépendance publia\n naguère hebdomadairement, indiquait un journaliste d'observation alerte et\n d'écriture à facettes, très expert en l'art d'accommoder les menus colifichets de\n l'actualité au goût des snobs et des caillettes; une conférence sur Musset posa\n M. de Waleffes en élégant chiffonnier de l'histoire littéraire, très habile en\n l'art de colliger, relier et égrener des anecdotes, conteur délicieux sinon\n critique profond ; reste le romancier — et voici les Deux Robes.\n    L'œuvre situe son intrigue sur un steamer qui fait la traversée d'Anvers à\n Matadi et emmène les invités du gouverneur à l'inauguralion du chemin\nde fer transafricain; ce cadre semblerait convier à des impressions de nature\nauxquelles du reste M. de Waleffes s'est subtilement dérobé, préférant se\ncomplaire en des reportages d'horreurs nègres, en des chroniques sur le corset\nà travers les âges et en des conférences sur l'incinération — hors-d'œuvre\noù paradent et plastronnent un diplomate gaga et un autre conquérant, un\njournaliste très requin et un explorateur naturellement cynique, comparses\n"}, {"page_pdf": 790, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3341, "texte": "666                                     DURENDAL\n\n\npeu appuyés du reste et qui ne sortent point d'une falote grisaille. Seuls deux\npersonnages ont du relief et de l'allure psychologique : R o l a n d e d ' I , gouver-\nnante du Congo, et le cardinal Châtelain, archevêque de l'Afrique nouvelle\n— robe de femme et robe de prêtre.\n   R o l a n d e d'I est u n e sensuelle et u n e ambitieuse — sensuelle peut-être\nparce qu'ambitieuse, et qui en tous cas met ses baisers au service de l'influence\nde son m a r i ; cette dualité psychologique est déduite avec une ingénieuse\nfinesse, gâtée seulement par la perspective finale : cette mort au vapori-\nsateur qui est réellement d'une invention trop facile et qui fait sourire comme\ndu Lucrèce Borgia... pour garçons coiffeurs.\n   Vous vous rappelez le Guitrel d'Anatole F r a n c e dans l'Anneau d'Améthyste?\nMonseigneur Châtelain renchérit sur Guitrel ; c'est u n « arriviste » de moindre\nadresse et de m o i n d r e d é c e n c e ; d a n s une fringale p e r m a n e n t e de vanité, il\nsacrifie à la gloriole de sa pourpre cardinalice et les principes dont il est le\ndépositaire et la morale dont il a la g a r d e ; je n e songe point à contester la\nmaestria avec laquelle M. de Waleffes a drapé cette robe de prélat et il y a plus\nque de l'habileté — un véritable talent — dans la manière dont l'auteur fait agir\net parler ce très médiocre prêtre; mais quelque soit la valeur artistique de ,\ncette partie du roman, est-il admissible q u ' u n écrivain, s'étant d o n n é à tâche\nde démêler les tissus d'âme de ceux qu'attire et tente la fascination du conti-\nnent noir, n'ait pu inventer, pour symboliser l'effort libérateur de la religion,\nque cet odieux et grotesque et équivoque p a n t i n .\n   N'est-ce point Octave Feuillet qui écrivait jadis d a n s la Morte (je cite de\n mémoire) : « J e comprends que l'on perde la foi; ce que je ne c o m p r e n d s pas,\nc'est qu'après s'être agenouillé, p e n d a n t son enfance, devant la Croix, à côté\n de sa mère, on ne respecte pas à jamais dans cette Croix son enfance et sa\n rnère. »\n\n B a s i l e u s e t S o p h i a , par P A U L ADAM. — (Paris, Ollendorf.)\n\n  D a n s un ardent décor byzantin, aux reflets de phosphore et aux parfums\npervers, s'encadrent des tableaux d'équivoques voluptés.\n  Livre de talent certes — M. P a u l Adam ayant une puissance incomparable\nde rétrospection historique — mais livre malsain ; nous d e m a n d o n s à l'auteur\nde revenir à la mâle et belle énergie de la Force — et de laisser en monopole\nà M. J e a n Lorrain l'exploitation des faisanderies antiques.\n\n                                                                FIRMIN VANDEN BOSCH.\n L e s P r i n c e s s e s d ' a m o u r , par JUDITH GAUTIER.    (Paris, Ollendorf.)\n    L e s héroïnes de ce r o m a n , qui chante comme u n poème, sont H d'artificielles\n princesses, choisies p a r m i les beautés les plus rares, élevées dans tous les\n raffinements du goût aristocratique, instruites des rites et de l'étiquette;\n jeunes, toutes ! passionnées, dangereuses, enivrantes et... accessibles. F l e u r s\n de luxe, de charme et de beauté, qu'on cultive encore aujourd'hui, et qui\n seront bientôt les seuls vestiges d u J a p o n splendide d'autrefois ». C'est ainsi\n que les définit, avec une indulgence toute païenne, le vieux daïmio de Kama-\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2981, "texte": "                                LES LIVRES                                 667\n\nKoura. Elles portent, en pays chrétien, un nom infiniment moins poétique;\net ce sont, pour tout dire, les courtisanes qui peuplent, à Tokio, le Yosi-\nWara ou Champ des Roseaux, où les établit, voici deux siècles, par poli-\ntique, — parfaitement, par politique, — un Usurpateur.\n   Comment le jeune prince San-Daï, pâle de s'adonner trop passionnément à\nl'étude, fut conduit par son ami Yamato, sur l'ordre de son père et pour\n« s'amuser », au Yosi-Wara, s'y éprit de Hana-Dori, l'Oiseau-Fleur, une\nmerveilleuse vierge égarée parmi les marchandes de sourires, et l'épousa\nlorsqu'il eut été reconnu qu'elle n'était autre que la princesse d'Ako, volée et\nvendue enfant; telle est l'aventure incroyable et touchante contée avec\ninfiniment de grâce et de charme par Mme Judith Gautier. Assemblées un\njour, à la manière des dames du Décaméron, dans la demeure de l'Oiseau-\nFleur, des princesses d'amour rappellent, chacune à son tour, l'histoire\ntragique de quelqu'une de leurs sœurs : l'un de ces récits, qui nous dit le\n Glaive Noir, courtisane par fidélité et par vengeance, est d'une poésie sauvage\net superbe.\n   J'ai dit déjà, ici-même, la haute estime littéraire où il faut tenir\n Mme Judith Gautier, à qui l'on doit cette merveille : la Sœur du Soleil. L'on\n retrouve, dans les Princessesd'amour,les dons que célébra naguère, en d'autres\nlivres de Mme Gautier, M. Anatole France : l'imagination héroïque, la pureté\n romanesque, la chasteté fière, — précieuse surtout en un roman qui eût été si\n aisément scabreux, — un style éclatant et limpide.\n\nClaudine à l'école, par WILLY. — (Paris, Ollendorf.)\n   Un journal de jeune fille, assure gravement la préface de M. Willy, et je\nne l'en crois guère ; mais non pour jeunes filles, ajoute-t-elle, et je l'en crois\nvolontiers. Ces mémoires d'une élève d'école laïque sont une satire alerte,\nspirituelle, joyeuse et féroce de l'éducation moderne dans les lycées de filles.\nPeu banale assurément, l'écolière Claudine, petite personne narquoise, lucide,\nsauvage, trop instruite d'infiniment de choses; et peu banale aussi, l'école où\ns'exerce sur des élèves vicieuses, sur des maîtres et des maîtresses vaniteux,\nnuls ou pervers, son observation railleuse. Claudine, par les yeux de Willy,\nvoit tout et trop : à côté de scènes d'un comique intense et vrai, son manus-\ncrit a des notations terriblement scabreuses. On voudrait douter qu'une\nécole même laïque réunît souvent tant de vice et de canaillerie; on nous\nassure pourtant que ce serait désobliger M. Willy que de ne pas prendre cette\ncharge amusante pour une photographie : Claudine à l'école ne montre, paraît-il,\nque des choses vues.\n                                                                         M. D.\n L'HISTOIRE :\nEssai sur Laurent le Médicis, par ANDRÉ LEBEY. — (Paris,\n   Librairie Perrin et Cie.)\n  M. Lebey intitule son livre : Essai, mais, certes, ce n'est pas un coup\nde maître.\n"}, {"page_pdf": 792, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3511, "texte": "668                                  DURENDAL\n\n\n   Cet ouvrage est u n panégyrique des Médicis, outré, la plupart du temps,\nmaladroit souvent, et qui témoigne, parfois, de la plus singulière ignorance.\nSa caractéristique est u n e admiration pour le paganisme et un anticléricalisme\négalement sectaires et imbéciles. Ajoutons que le style, alternativement plat\net prétentieusement fleuri, semble déceler, comme l'esprit m ê m e de l'œuvre,\nun Suisse, et un Suisse protestant.\n   Citons quelques exemples : parlant de Filelfo, u n des humanistes à la\nsolde de Cosme de Médicis, il dit sa « méchanceté naturelle, son insuppor-\ntable fatuité » et il ajoute : « C'était u n prêtre, dans toute l'acception du m o t » !\nIl qualifie Savonarole de « misérable » et de « moine i m m o n d e » ! Il représente\nCosme de Médicis c o m m e le promoteur des travaux de Ghiberti au Baptistère\net de Brunelleschi à Santa Maria del Fiore, alors que l'entier mérite en appar-\ntient à la R é p u b l i q u e et aux Albizzi.\n    Q u a n d M. L e b e y est touché par l'aile de la Muse de l'histoire, il s'élève à\nu n e rare éloquence. Détachons ce passage : « L o r e n z o possédait trop d e\nfacultés différentes et toutes trop puissantes chacune pour se guinder en un\nseul costume, s'y raidir, s'y façonner, s'y complaire avec soin et présenter aux\nb a d a u d s ce qu'on appelle à tort une tenue de caractère, comme si cette tenue\nn'était pas au contraire de monter sans cesse, de se baigner dans tous les vents\net d'imiter le cyprès qui, tout en gardant u n e direction unique au long de son\nfuseau sombre, augmente l'ascension de ses petites branches serrées vers\nl'effort de leur cime pointue vers le ciel. » !!!\n    L'auteur raconte, fort mal, d'ailleurs, le siège et le sac de Volterra, p u n i e\nd'avoir résisté aux prétentions cupides de L a u r e n t . E l il termine son récit :\n« Lorenzo y vint, la guerre finie. Il s'y montra h u m a i n , bon et fit de son mieux;\nil désirait qu'on oubliât des brutalités qu'il n'avait pu empêcher (!) et la vio-\nlence d'une annexion dont il reconnaissait lui-même l'injustice tout en l'ayant\ncommise (sic). »\n    P l u s loin, l'essayiste esquisse une description de Santa Maria del Fiore :\n « Les h o m m e s s'arrêtent devant le portrait de H a w k o o d (Hawkwood) par\nP a o l o Ucello (Uccello), d'autres devant celui de Marucci (Maruzzi) de Tolen-\ntino par le Castagno; tous tournent AUTOUR de l'énorme statue EN TERRE VERTE de\nGiovanni Acuto, capitaine, mort en 1393 (1394), et bien peu remarquent que le cheval,\nvivant, ne pourrait guère se tenir ainsi levant Us deux pieds du même côté... »\n    Cette dernière remarque, fine et originale, montre que rien n'échappe à\n M. L e b e y . Cependant, que l'on ne s'y m é p r e n n e point. H a w k w o o d et Gio-\nvanni Acuto ne sont qu'un seul et même personnage ; le portrait par Uccello\net « l'énorme statue en terre verte » ne sont qu'une seule et m ê m e œ u v r e ! !\n— effigie peinte, comme les fresques du cloître vert de Santa Maria Novella,\ndu même artiste, en camaïeu vert — en terra verde!!\n                                                                   ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL e Fils de L o u i s          X V I , par LÉON BLOY. — (Paris, Société d u Mer­\n  cure de France. )\n   Comme Villiers de l'Isle-Adam, et peut-être pour les mêmes raisons,\nM. L é o n Bloy croit fermement à la survivance : l'évasion du T e m p l e et l'iden-\ntité du D a u p h i n avec Naundorff ne font pour lui aucun doute. Ce n'est pas\n"}, {"page_pdf": 793, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3059, "texte": "                                   LES LIVRES                                 669\n\n\nmoi qui déciderai s'il a tort. Sur ce mystère historique, dont l'intérêt, quoi\nqu'en dise l'éloquent écrivain, n'est plus aujourd'hui que de curiosité, il\nm'est arrivé, comme à tout le monde, de lire mainte étude : aucune ne m'a\npleinement convaincu soit de la mort, soit de l'évasion du duc de Normandie.\nLe livre de M. Bloy ne m'a point tiré du doute. Il ne se soucie, du reste, que\ntrès peu de prouver une vérité qu'il considère comme péremptoirement\ndémontrée par les travaux de MM. Otto Friedrichs et Henri Provins; et c'est\nà peine si l'on rencontre, au cours de son livre, quelques documents. Son\nœuvre, à lui, consiste à conter sommairement l'iniquité dont souffrit ici-bas\nl'héritier méconnu des Lys, à en montrer l'horreur, à en fixer le sens.\n   Je n'ai pas besoin de dire que l'imagination de M. Léon Bloy gonfle singu-\nlièrement l'importance historique de ce déni de justice. A l'entendre, le siècle\ntout entier est sorti de Louis XVII : « On peut dire que tout ce qui s'est\naccompli en Europe, à partir du 8 juin 1795, est une suite rigoureuse,\nnécessaire, de l'épouvantable comédie des funérailles de l'Enfant-Roi. Toutes\nles combinaisons élaborées par les galériens de la politique, pendant quatre\ngénérations, ne sont rien de plus que l'effort identique et sans cesse renouvelé\ndes cuisiniers de nos catastrophes, en vue de continuer le mensonge qui les\nengendra, et les cent années d'imposture se sont assises, l'une après l'autre,\ndans l'amphithéâtre, pour contempler l'agonie d'un homme. »\n  Un tel thème peut mener loin, et nul ne s'étonnera qu'il ait mené très loin\nM. Léon Bloy. L'éloquence du voyant demeure, ici, fulminante. Ceux qui\naiment le pathétique, splendide et terrible écrivain du Désespéré admireront,\ndans le Fils de Louis XVI, bien des pages.\n                                                                          M. D.\n\n\nLA CRITIQUE :\n\nL a V i e e t l e s L i v r e s , par GASTON DESCHAMPS. — (Paris, Colin.)\n\n   Ces séries de pages critiques que publie périodiquement M. Gaston\nDeschamps ont l'attrait animé et amusant d'une sorte de cinématographe\nlittéraire; il n'y faut point chercher certes de grandes théories longue-\nment et minutieusement déduites; quand M. Deschamps entame parfois\nquelque abstraite dissertation de principe, il tourne rapidement bride et revient\nà ce qui paraît être le but de ces chroniques diverses et contrastantes : fixer\nd'une façon vivante l'effort artistique des derniers mois en des tableautins leste-\nment et agréablement brossés, et où l'analyse du livre sert de cadre à de\nfines observations sur la psychologie de l'auteur; M. Gaston Deschamps est\nun analyste sagace d'oeuvres, doublé d'un menu historien d'âmes.\n  A lire surtout « les Trois Etapes de M. Anatole France », et l'Etude sur\nM. de Vogué, romancier : la comparaison de ces deux fragments démontre\ntoute l'ingénieuse souplesse du talent de M. Gaston Deschamps.\n                                                                   F. V.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison10-011", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 670, "page_fin": 672, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "notre ami Juliaan De Vriendt", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 794, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2085, "texte": "NOTULES\n\n\n  L ' a l b u m du S a l o n d'art religieux de D u r e n d a l . — La Com-\npagnie générale d'éditions vient de publier, avec notre autorisation, un album\ncontenant trente-deux reproductions d'œuvres exposées dans notre premier\nSalon d'art religieux.\n   Il est précédé d'une préface de l'abbé Henry Moeller. Le prix de l'album\ncontenant trente-deux planches, dans un élégant cartonnage, est de 10 francs\nseulement. Les personnes qui désirent se le procurer peuvent s'adresser à\nM. Goetgebuer, libraire, 44, rue de Lausanne, à Bruxelles. L'album n'ayant\nété tiré qu'à un nombre très restreint d'exemplaires, nous engageons ceux qui\ndésirent l'acquérir à se presser.\n\n\n\n   Le fascicule d'octobre de la Revue générale contient un article remarquable de\nnotre ami Arnold Goffin sur le Salon Triennal. Nous aimons à en citer un\npassage, au sujet de l'art religieux, qui correspond bien à nos idées :\n   « M. Jean Delville, artiste de talent, mais d'un talent un peu diffus et\ntumultueux, est, comme on sait, le héraut de 1' « art idéaliste universel »\ndestiné, selon lui, à se substituer à l'art religieux. Il attribue lindéniable\ndécadence de celui-ci à la proscription du nu et à ce fait « que sa source\nd'inspiration se banalise au concept dogmatique et conventionnel de l'Église\ncontemporaine » (M. Delville est occultiste; son langage s'en ressent). On\npourrait objecter, timidement, que l'on chercherait vainement trace du nu\ndans les œuvres apparues dans la pleine efflorescence de l'art chrétien, aux\nXIVe etXVesiècles, en Flandre, en Allemagne, en Italie; et la déchéance géné-\nrale de l'art date précisément de l'époque où le nu, le « grand art », le « beau\nidéal » ont établi leur préjugé dans l'esprit des artistes. D'un autre côté, il ne\nsemble pas que le génie des primitifs italiens ou de nos gothiques ait subi\nquelque préjudice pour avoir dû se pliera la tradition iconographique sacrée\nou aux indications fort strictes et aux programmes qui leur étaient imposés.\n Raphaël même ou Michel-Ange acceptaient de telles nécessités parce que,\n"}, {"page_pdf": 795, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "                                    NOTULES                                    671\n\npensant avec simplicité, ils les comprenaient et ne voyaient pas que la\nreligion fût trop étroite pour que leur inspiration pût s'y trouver à l'aise! Le\nprogrès aidant, il n'en va plus de même, aujourd'hui : et le catholicisme devra,\nou s'élargir, ou se passer du concours de M. Jean Delville... »\n   Cette réponse de notre ami aux reproches adressés par J. Delville à\nl'Eglise, à propos d'art religieux, est sans réplique.\n\n                                        *\n\n   Tout le monde se rappelle l'admirable dessin : l'Adoration des humbles, exposé\nà notre Salon d'art religieux, par Arthur Lefever, un jeune artiste de grand\ntalent et d'une belle personnalité. Il a exposé au Salon Triennal une œuvre très\nintéressante. Voici en quels termes Octave Maus, le fin et distingué critique\nde l'Art Moderne, dont on connaît la haute compétence en art, fait l'éloge de\ncette nouvelle œuvre de notre ami : «A signaler pour la finesse de la vision, la\ncorrection du dessin et l'harmonie d'un coloris délicat, réalisé dans une\ngamme peut-être trop assourdie, les Ramasseuses de cendres de M. Arthur\nLefever, dont un beau dessin, d'un sentiment grave et recueilli, figura au\nSalon d'art religieux. Cette petite toile, bien composée dans une gamme discrète,\nse rattache par d'évidentes affinités à celle du groupe de peintres qui innova\nnaguère, en haine des traditions académiques, le mode gris, et dont l'Aube\nde Charles Hermans demeure, avec certaines toiles de Léopold Speekaert,\nl'expression la plus caractéristique. »\n\n\n\n\n   Matinées littéraires du Théâtre Molière. — Le 8 novembre\nrecommenceront au théâtre Molière les jeudis littéraires, qui eurent tant de\nsuccès l'an dernier, grâce au zèle et à l'intelligente direction de M. Chomé\nqui les organise encore cette année. La première séance sera consacrée à\nMarivaux dont les œuvres seront étudiées par M. Verlant, directeur des Beaux-\nArts. Viendront ensuite, dans l'ordre où nous les donnons, les conférences de\nM. Valère Gille sur Théodore de Banville (22 novembre); de Georges\nEeckhoud sur Shakespeare (6 décembre); de Fierens-Gevaert sur Flaubert\n(20 décembre); d'Edouard Ned sur Molière (10 janvier); de Henri Maubel\nsur la vie dans les œuvres littéraires (24 janvier) ; d'Albert Giraud sur Gau-\ntier (7 février); de Fernand Séverin sur Lamartine (21 février); de Van Zype\nsur Emile Zola (7 mars) et de Verharen sur Hugo (21 mars). D'après cette\nliste on peut juger de l'intérêt que présenteront les jeudis littéraires de cet hiver\net nous ne pouvons qu'engager nos lecteurs à les suivre.\n\n\n\n\n  Mlle V. Claesens (lauréate, médaille d'or de l'Académie des Beaux-Arts)\nnous prie d'annoncer qu'elle ouvre à Bruxelles, rue Africaine, 11 (chaussée\n"}, {"page_pdf": 796, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2182, "texte": "672                                   DURENDAL\n\n\nde Charleroi), un cours de dessin et de peinture à l'huile, aquarelles, pastels,\npour dames et jeunes fill s, ainsi qu'un cours spécial pour enfants.\n\n\n\n\n   Vient de paraître :\n   « I Fioretti ». Les petites fleurs de la vie d u petit pauvre de Jésus-\nChrist, saint François d'Assise. Récits d'un Frère mineur du XIVe siècle,\ntraduits de l'italien, accompagnés d'une introduction et de notes, par Arnold\nGoffin, 2 e édition, revue et a u g m e n t é e ; u n volume grand in-8° d'environ\n200 pages, prix 3 francs. L e livre est en vente chez M. Goetgebuer, rue de\nL a u s a n n e , 44, à Bruxelles.\n\n\n\n\n  L e superbe roman de notre ami Georges Virrès : Bruyère ardente, dont nous\navons d o n n é u n des plus merveilleux chapitres dans notre fascicule d'août,\nvient de sortir des presses de la maison Vromant et Cie.\n\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n : J. C H O T : Cunroth le Scandinave (Bruxelles,\nBalat). PROSPER ROIDOT : Le h a m e a u vert (Bruxelles, Schepens). G. VAN\nZypE : Claire Fantin (Bruxelles, Balat). E U G È N E H E R D I E S : L'exil d e W a m m e\n(Bruxelles, Balat). MARIUS RENARD : T e r r e de misère (Bruxelles, Balat). RAY\nN Y S T : N o t r e père des bois (Bruxelles, Balat). RAY N Y S T : L a forêt nuptiale\n(Bruxelles, Balat). P A U L BOURGET : Œ u v r e s complètes. R o m a n : I. Cruelle\nénigme. U n crime d'amour. A n d r é Cornélis (Paris, Plon). J O S É HENNEBICQ :\nL ' a m o u r P h é n i x (Paris, Edition de l ' H u m a n i t é nouvelle). E . POUVILLON :\nL e vœu d'être chaste. (Paris, Edition de la Revue Blanche). IVAN GILKIN :\nJ o n a s (Bruxelles, Lamertin). E . BLANGUERNON : L ' o m b r e amoureuse (Lille,\nEdition du Beffroi). G. TOUDOUZÜ : L e s chiennes des ténèbres (Paris, Plon).\nL . W A U T H Y : Feuilles éparses (Bruxelles, V r o m a n t ) . M. DES OMBIAUX :\nMaison d'or (Paris, Ollendorf)\n\n\n\n\n   Au moment de paraître nous a p p r e n o n s la douloureuse nouvelle de la mort\nd e l'artiste peintre ALBRECHT D E VRIENDT, le directeur de l'Académie des\nBeaux-Arts d'Anvers. N o u s présentons nos plus sympathiques condoléances\nà son frère, notre ami Juliaan De V r i e n d t .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 725, "texte": ""}, {"page_pdf": 726, "texte": ""}, {"page_pdf": 727, "texte": ""}, {"page_pdf": 728, "texte": ""}, {"page_pdf": 729, "texte": "       Un Romancier de la Campine\n\n\n                    IL y a un mois, nous étions réunis, quelques amis\n                       et moi, dans le vieux burg de L u m m e n ; il y\n                       avait là l'exquis poète F r a n z Ansel et E d m o n d\n                       Glesener,le savoureux auteur d'Aristide Truffant ;\n                       et tandis que Georges Virrès, d'une voix qui\n                       communiait réellement avec son œuvre, nous\n                        lisait une à une les pages de la Bruyère ardente,\n                       ma pensée, par delà la vigoureuse végétation\ndu P a r c , s'en allait aux coins solitaires et farouches des marais\nde T e r l a m e n et, plus loin encore, parmi les infinis sablonneux de\nla Campine limbourgeoise, si beaux d'aridité et de silence, et\nque seules fleurissent de grâce les pétales mauves de la fleur de\nbruyère — tandis que s'érige à l'horizon, en invincible affirma-\ntion de croyance, quelque vieux clocher granitique.\n    E t je sentais alors que l'écrivain que j ' a v a i s devant moi était\nbien le fils intellectuel de ce coin de terre, resté primitif, et où\nl'instinct et la foi se livrent dans les âmes de frustes et tragiques\nc o m b a t s ; et l'œuvre, en effet, dont les péripéties se déroulaient\ndevant nous avait tantôt la farouche vigueur des sapins, et tantôt\nl'ingénue douceur du serpolet.\n\n  (1) G. VIRRÈS : Bruyère ardente. Bruxelles, Vromant, fr. 3.50\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "610                           DURENDAL\n\n\n   L a belle destinée que Georges Virrès s'est choisie de confesser\nainsi l'âme de sa petite terre natale, et après avoir — dans la\nGlèbe héroïque — prolongé jusqu'à nous et magnifié d'art les\ngestes héroïques de la Guerre des P a y s a n s , de nous mettre face\nà lace, dans la Bruyère ardente, avec les poussées de vie et les\ncandeurs mystiques, les ridicules touchants et les générosités\nspontanées des rustres de Campine.\n   L a lutte entre deux villages rivaux sert de prétexte à\nl'intrigue; et dans ce cadre se déroule l'idylle à la fois pure et\ndramatique de Manus et de M i n a ; Manus, c'est le beau mâle qui\naime a r d e m m e n t et loyalement; il restera fidèle jusqu'au jour\noù surgira devant lui la tentation... E t quelle tentation, la plus\nirrésistible et fatale entre toutes, la tentation de l'étrangère —\nl'étrangère du bourg ennemi, la sœur de l'adversaire mortel de\nson père!... E t Manus succombe et sa faute le mène au malheur.\n   Mina, c'est tout l'éveil exquis du sentiment dans la nature\npropice; son cœur s'ouvre à la vie comme une fleur que l'illusion\népanouit et que l'abandon recroqueville, mais qui garde toujours\nsabelle sérénité souffrante ou joyeuse et s'offre tout naturellement\nen holocauste de réconciliation — vraie figure de sainte qui\nserait trop parfaitement belle si le désir de la volupté, en\nl'effleurant de son aile, ne l'avait h u m a n i s é e .\n   E t autour de cet amour de Manus et de Mina — délicatement\nensoleillé à l'aube et pourpré de sang au crépuscule — voici que\ndes figures se dessinent en saisissant relief : le vieux bourg-\nmestre Vliebers, le terrien sauvagement jaloux de sa terre et de\nson clocher et dont le couchant de vie s'auréole de rude l a b e u r ;\nD e r b a t , séducteur bestial, suivant tête basse, jusqu'au crime, sa\ndestinée de jouisseur; le sacristain D e p u t , un mêle-tout affairé,\nau ton important et impérieux, et affectant des pudibonderies\nrisibles, et d'autres et d'autres. E t puis les foules des rustauds\nse meuvent, ruées par l'instinct bon ou mauvais, foules qui\nétreignent — et ce sont les kermesses — et foules qui cognent —\net ce sont les bagarres.\n   L a finale du livre est d'une vie empoignante et d'une réelle\nintensité d'art : Mina est morte tuée par D e r b a t , et sur sa tombe\nles deux villages rivaux se réconcilient : « L e s paysans commé-\nmoraient la mort de Mina avec des implorations qui prenaient\ndes envols de cantiques et d'hymnes. Elle était déjà la sainte,\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "                  UN ROMANCIER DE LA CAMPINE                   611\n\n\ncelle que la contrée vénérerait dans la suite des t e m p s . Elle\nsouriait là-haut, parmi les palpitations d'ailes des anges, elle\nécoutait venir les oraisons de son pays, elle se tournait vers Dieu\net toutes les prières des siens émouvaient le maître. L a Campine\nétait aujourd'hui semblable à une châsse d'or vivante pour la\nréception du corps de sa martyre dont le sang régénérait les\nenfants de sa race. »\n\n\n  « Comme dans un retable le village fut une miraculeuse image.\n  » L e soleil au zénith, tel un ostensoir d'or dressé sur la Cam-\npine, ruisselait de gloires eucharistiques. »\n  C'est par cette envolée de viril symbolisme mystique, qui\napporte en offrande au Dieu de la terre patriale, la vie et la\nmort, les joies et les douleurs des créatures que se termine ce\nbeau livre de vérité h u m a i n e artistement idéalisée.\n   Après la Glèbe héroïque — et à un plus h a u t titre encore, car\nl'œuvre nouvelle a une puissance condensée d'idées autrement\ndécisive et une plus grande maîtrise de style — la Bruyère\nardente conquiert à Georges Virrès le titre — que son cœur doit\nambitionner et dont son talent le rend digne — de « Romancier\nde la C a m p i n e ».\n  Qu'il soit permis à un compatriote de s'en réjouir et à un ami\nde l'en féliciter.\n\n                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n  30 septembre.\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "            Dimanche Matin\n\n\nL'hiver a fui... Des jours plus indulgents vont naître...\nTu regagnes enfin, las de ta longue erreur,\nLe pays oh, jadis, lu crus à la joie d'être,\nEt tu l''assieds, brisé, sous ses vergers en fleurs.\n\n\nNe sens-tu pas frémir ton âme filiale ?\nRegarde! Comme alors, leur blanche floraison\nPrête aux coteaux aimés sa grâce nuptiale,\nEl la vigne verdoyé au seuil de (a maison.\n\n\nLà-bas, les horizons tremblent dans la lumière;\nTes yeux, qu'ont fatigués tant d'aspects étrangers,\nEn suivent longuement la ligne familière;\nLe temps, qui change tout, ne les a pas changés.\n\n\nTout est en paix... Pourtant, de ces douces collines\nOit, la nuit a laissé son brouillard argentin,\nUne vibration de cloches cristallines\nArrive jusqu'à toi dans la paix du matin...\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "                  DIMANCHE MATIN                          6l3\n\n\nLe charme évanoui de naguère est en elle !\nTu t'en souviens ! Aux beaux dimanches d'autrefois,\nElle chantait ainsi, joyeuse et solennelle,\nEl ton cœur tremble au son connu de celle voix...\n\n\nCar c'est ici le doux pays de ton enfance...\nLe tendre et cher pays ou ton cœur fut heureux\nAu temps ou ton bonheur était fait d'innocence,\nEl dont l'humble horizon devait borner les vœux...\n\n\nUn souffle, tu le sais, dissipera ce rêve;\nQu'importe, ô malheureux? En tes jours d'abandon,\nTu te ressouviendras de cette heure trop brève\nOu passait, par instants, la douceur dun pardon...\n\n\n                                       FERNAND SÈVERIN.\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "        Trois petits Poèmes d'Irlande\n\n\n                                                                 Bantry.\n\n\n               LE petit j a r d i n descend j u s q u ' à la mer par un\n                  escalier fabuleux de ronces et de pierre, entre\n                  les fuchsias et les lys de feu, les anémones du\n                 J a p o n , les résédas, les dahlias ronds — la mer\n                  est douce comme un glaçon entre les montagnes\n                  légères, toutes de cristal et de poussière, cou-\n                  leur de l'air.\n\n   U n e petite fille se balance sous les branches du p o m m i e r ;\nles branches se penchent j u s q u ' à la toucher avec leurs fruits\nmultipliés... Elle est dans une ombre ronde, avec des cheveux\nd'acajou, un grand chapeau, une bouche en fruit dans son\nvisage pâle — elle ne fait pas de bruit et sourit en regardant\nl'eau...\n\n   Peut-être qu'elle songe : « L a d a m e française vient du bout\ndu m o n d e . . . Elle n'a jamais vu de j a r d i n , elle ne connaît pas\nla rosée du matin »... Peut-être qu'elle songe : « L a vie est un\nmensonge » ou, comme dans la chanson : Ships are going to\nLondon! to London! to London!\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": "                TROIS PETITS POÈMES D'IRLANDE                  615\n\n   Non, elle ne songe pas ainsi : Elle s'appelle Kitty et rit à\ntous propos — elle va à la petite école qui est dans la baie, sur\nle bord de l'eau — qui a une cheminée tout entourée de lierre,\nun perron fait de trois pierres, une petite barrière qu'on laisse\nouverte pour les oies, un toit luisant et bleu comme la gorge\nd'un pigeon... une toute petite maison entre des arbres vieux,\navec une prairie verte, une cloche découverte...\n\n   Penses-tu parfois, Kitty, qu'un jour certainement tu mourras...\nque tu descendras lentement le chemin sur la charrette d'un\npaysan, dans les fils étirés des longs bourdonnements... Les\ndigitales douces et fières te salueront... Tu dormiras dans le\nvieux cimetière, tout au bord de la mer, d'arbres hauts, de\nfougères et de lierres — sous les angéliques et les mousses dorées,\nsous les bruyères et les épis, sous la chaleur vibrante des longs\naprès-midi?...\n\n  Et cependant tu te balances, ô petite Greenaway! avec tes\nyeux nostalgiques et frais couleur de l'Atlantique sous un ciel\nbleu — avec tes beaux yeux ronds et doux, fragilement joyeux,\noù ta petite âme apparaît comme une pierre sous une eau,\ncomme un brillant joyau — ou bien, seulement, comme la\nfeuille du houx luisant et doux.\n\n   Lulla! lullaby !... Elle chante, elle se balance au parfum frais\ndu ruisseau... Sa jambe fine oscille dans le vide; son chapeau\nse renverse sur son cou d'abricot... Elle ferme ses yeux de jeune\nchat et se berce entre les pavots... Elle est douce comme le\nsoleil rond, quand il descend à l'horizon pour se noyer dans les\nroseaux.\n\n                                 *\n\n\n\n  Tu dis : Et puis?... Pourquoi? C'était dans une prairie au\nbord de la mer. Toutes les fleurs remuaient, des fleurs légères\ncomme des ombres... Tu regardais vers l'eau avec tes grands\nyeux sombres que je connais — si noirs d'expression et pâles de\ncouleur... Un souffle passait, capricieux et comme lassé, qui\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "616                           DURENDAL\n\n\n\ndérangeait tes cheveux sur ton front... Nous parlions sans bruit\n— l'heure était musicale et, bien que ce fût vers le soir, pesante\net calme comme un beau midi.\n\n   C'était à marée basse. Je songeais que ton âme se retirait\ncomme la mer — laissant aux grèves ses dons de coquilles et\nd'algues; des plumes nageaient dans l'air... T u dis : un rêve...\nSans achever tu te tournas vers moi. Mais tes yeux se posant\nau delà de mes yeux se fixaient sur les vagues... Je songeais que\nton âme l e n t e m e n t s'éloignait, solitaire et muette, fine et fière\ncomme t a légère silhouette...\n\n   L a mer se balançait comme l'aile d'un oiseau endormi —\nl'odeur des t h y m s flottait, et leurs fleurs mauves se répandaient\nsur les rochers comme un tapis... T u dis : «Ici tout est tristesse.»\nL a tresse d'un nuage se dénouait sur le sommet des mon-\ntagnes d'éther; mon âme inclinait vers la terre... J'obéissais\nsans le savoir aux volontés de ton souci amer... « U n rêve...»\nNous regardions luire, à nos pieds, les pierres noires de la grève.\n\n   T u te p e n c h a s . . . T u ramassas un duvet de mouette... Des\npins et des chênes bizarres dressaient, à l'horizon, leurs sil-\nhouettes noires, leurs cimes tourmentées comme de singuliers\nparasols... L à , le sol appauvri traînait jusqu'à la mer ses marais\net ses tourbières... Des taons volaient; ils se posaient parfois sur\nnos genoux... On n'entendait dans le silence rien d'autre que\nce bruit doux. L e ciel léger planait, de roses et d'ancolies, comme\nun chemin de procession... Nos âmes sans ambition penchaient\nla tète, avec de longs sanglots évanouis...\n\n  T u ramassas encore u n e coquille... T u dis : « Ce sera le sou-\nvenir de nos nostalgies » et tu souris. L a nuit commençait à\nvenir; tu dis : « Il faut partir...» P u i s te penchant vers l'Océan,\ntu dis encore tout bas : Vivre passionnément...\n   Mon amie — nous avons abdiqué ce soir-là!\n\n\n                                                              Glengarriff.\n\n   Les samarres du frêne et les roses mêlés font un buisson\nd'amour sur la mer incliné... J'ai attendu sous les samarres\n— un bateau passerait dans les parfums du soir?...\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": "                 TROIS PETITS POEMES D'IRLANDE                    617\n\n\n\n  Sur ce tapis d'algues dorées nous pourrions dormir enlacés,\nmoi avec lui...\n  Oui lui? — T o i qui m'aimerait, n'importe qui !\n\n  L e ciel n'est que l'haleine azurée de la mer; des mouettes trop\nblanches se suspendent dans l'air...\n  D o r m i r ici et puis mourir... E t puis?\n\n   Les lourds hortensias reposent, comme des sphères bleues et\nroses, dans les pelouses trop bien rasées...\n  Soleil couché!... E t puis la nuit...\n\n   L a cloche du diner linte parmi les houx; les touristes\ns'assemblent... M o u r i r ! ce serait doux... Mourir sous le baiser\nde qui m'aurait a i m é e ! . . .\n\n   Les fuchsias saignent dans les haies comme des lèvres pas-\nsionnées. L a maison s'endort sous les m a g n o l i a s . . .\n   O D i e u ! Rouvrir les yeux et qu'il soit là!\n\n  L e parfum singulier des lierres luisants et noirs se traîne\ndans la baie sur les roses d'ivoire... Mais il ne viendra pas ce\nsoir...\n  Mon cœur! Mon cœur! il se fait tard !\n\n\n                                            B L A N C H E ROUSSEAU.\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                     Bonheur\n\n\n                                           A ARSÈNE MATTON\nLes oiseaux se sont tus : pourquoi chanter encor?\nNos cœurs échangeront leurs douces confidences\nAvec des mots très lents de rêve et de silence\nDans la sérénité du crépuscule d'or.\n\n\n\nVois, le ciel s'est paré d'adorables nuances\nEt le grand vaisseau blanc, prêt à quitter le port,\nSemble nous convier dans le jour qui s'endort,\nA quelque long voyage au pays de l'enfance.\n\n\n\nC'est l'heure merveilleuse où l'Amour  apparaît,\nGrave et divin, dans la pénombre des forêts :\nEnfant, nous serons deux pour accueillir cet hôte.\n\n\n\nEt nous lui tresserons des couronnes de /leurs,\nQue nous recueillerons, en gravissant la côte\nQui longe la Maison paisible du Bonheur.\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "               Bonheur voilé\n\n\nLaisse là le rouet et les fuseaux agiles :\nCe soir nous revivrons un peu de l'autrefois :\nJe croirai rencontrer pour la première fois\nTon cœur dans un baiser sur tes chers doigts     fragiles.\n\n\n\nNous briserons le col des amphores   d'argile\nOù dort le vin pressé par les Nymphes des bois\nEt je modulerai sur la flûte de bois\nQuelques accords rythmant des strophes de Virgile.\n\n\n\nL'Amour viendra guetter nos rêves à travers\nLes baisers qui souvent interrompront les vers\nSoupires par ta voix harmonieuse et tendre.\n\n\n\nEt tu t'endormiras vers la chute du j o u r\nDans mes bras frémissants de bonheur, sans entendre\nLa Mort qui fauche au loin les lys de notre amour.\n\n                                          GEORGES      MARLOW\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": " Une Visite aux Musées de Hollande\n\n\n       LES PEINTRES DE GENRE. = LES PAYSAGISTES\n\n                                   (Suite et fin)\n\n\n\n\n                  LES peintres de genre dont je vais m'occupe:, sont, eux aussi,\n                     des portraitistes, car le sujet de leurs petites compositions\n                     n'est autre chose que l'image exacte, ressemblante de la vie\n                     hollandaise, dans ses aspects les plus divers.\n                         Quelques mots, tout d'abord, sur Philips W o u w e r m a n ,\n                     le peintre par excellence des scènes équestres, l'auteur de\n                     la Grande Bataille et de la Partie de Chasse du Mauritshuis.\n                     Il est le seul Hollandais qui se soit peut-être préoccupé\n                     dans ses tableaux, des sanglants événements dont sa\npatrie était alors journellement le théâtre, le seul qui flatta, dans ses récits\nde batailles, l'amour-propre national. E n c o r e , cela n'est-il pas bien certain.\nCar tous ces tableaux de combat se ressemblent et ne se rattachent à aucun\nsouvenir historique; et vraiment l'on pourrait croire, avec F r o m e n t i n , que\nces rencontres a n o n y m e s ont été peintes par ouï-dire.\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "                UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                           621\n\n\n   Les tableaux de Wouwerman se distinguent par un sentiment très délicat\ndu pittoresque. Les personnages et surtout les chevaux sont admirablement\ndessinés, la couleur est belle et d'une harmonie grisâtre très soutenue. Remar-\nquez le cheval blanc qui forme la principale tache lumineuse dans presque\ntoutes les œuvres de ce peintre : on le retrouve, à l'avant-plan, dans ses\nbatailles, dans ses intérieurs d'écurie et de relais de poste, dans ces deux\ntableaux d'hôtelleries du Mauritshuis, qui sont parmi ses chefs-d'œuvre. Il\nfaut admirer ici les attitudes si naturelles des chevaux, l'animation qui règne\ndans toute la scène, la fraîcheur du coloris, que fait ressortir un magnifique\nclair-obscur.\n   Wouvverman est une exception dans l'École hollandaise. Plus nombreux\nfurent les peintres qui prirent pour thème le peuple, avec ses mœurs; ses\noccupations, ses plaisirs. Quelques-uns de ceux-ci ont fait à l'Ecole hollan-\ndaise une fort mauvaise réputation de trivialité. J'entendais encore, ces jouis\nderniers, reprocher d'une façon générale aux Hollandais leur manque absolu\nd'idéal, leurs éternelles peintures de cabarets, de choses et de sentiments\ngrossiers.\n   Il est vrai que plusieurs Hollandais n'ont pas précisément péché par excès\nde délicatesse. Encore faut-il les en excuser : ils peignaient le milieu qui leur\nétait familier et habituel ; je dirai même qu'il faut leur en savoir gré, car,\ndans ce genre un peu vulgaire, qu'ils aimaient, les Brauwer, les van Ostade\net surtout les Jean Steen nous ont laissé de purs chefs d'oeuvre.\n  Adrien Brauwer et van Ostade furent tous deux élèves de Frans Hals.\n   Les œuvres du premier sont malheureusement trop rares en Hollande pour\nqu'on puisse les y étudier. Je vous dirai seulement que ce fut un merveilleux\npeintre, — merveilleux surtout par le réalisme si expressif de ses person-\nnages; ses petits tableaux, d'un coloris sobre, puissant, d'une rare largeur de\nfacture, représentent presque tous des gens du peuple pris sur le vif, en train\nde manger et de boire et de se batailler dans d'ignobles orgies.\n   De même que son camarade Brauwer, Adrien van Ostade se fit une\nspécialité des scènes populaires et paysannes. Lui aussi, il régna dans les\nauberges de village, dans les hôtelleries et dans les milieux rustiques. Mais, à\nla différence de son ami, il ne s'attacha point à reproduire des orgies et des\nrixes entre buveurs. Ses héros sont de braves gens, s'abandonnant à unesaine\ngaieté, buvant, chantant et riant juste ce qu'il faut, s'enivrant rarement. Les\nsujets de ses petits tableaux ne sont assurément pas beaux, mais on oublie\ncela, tant leur facture est saine. Les altitudes sont d'un naturel incomparable,\nl'ordonnance toujours pittoresque, les couleurs harmonisées d'une exquise\nfaçon et l'ensemble d'une singulière intensité de vie.\n   Adrien van Ostade eut pour élève un des peintres les plus extraordinaires\nde l'Ecole hollandaise, Jean Steen, qu'on a surnommé parfois le Molière hol-\nlandais. Cette appellation est justifiée. Car Jean Steen fut, à l'égal de Molière\net en même temps que lui, un merveilleux observateur de la vie. Seulement,\nil n'en peignit guère qu'un des côtés, le côté trivial. Son domaine presque\nexclusif ce fut le cabaret, le plus souvent son propre cabaret, comme c'est le\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": " 622                                   DURENDAL\n\n\n cas pour La Maison de Jean Steen du Mauritshuis. Il y passait de longues\nheures à boire et à fumer, avec sa famille et ses clients, et ensuite, sans effort,\nil évoquait ce milieu avec toute sa saveur de terroir.\n   Nul n'a su rendre comme lui une attitude, une expression, un caractère. Il\nexcelle surtout à reproduire les sous-entendus et les aspects comiques de la\n vie. Il peint les jolies filles malades du mal d'amour et qui ont recours au\n Diafoirus de l'endroit pour faire introduire chez elles leur Clitandre. Il peint\nles classes joyeuses où les écoliers tyrannisent leur vieux magister. Il peint\naussi les scènes de famille, les rapprochements curieux entre les vieux et les\njeunes et les anciens usages hollandais tels que la Fête de Saint-Nicolas. Et\npartout ce sont de fines études de mœurs, de spirituelles recherches de phy-\nsionomies. Avec quel art Steen a su rendre, dans sa Fêle de Saint-Nicolas, le\nbonheur des parents, le dépit du fils aîné, la joie des autres enfants et leur\nmalin plaisir à se moquer de celui qui n'a rien reçu !\n   Ce grand humoriste est, de plus, — quand il le veut, — un exécutant d'une\nincomparable adresse. Mais il faut croire qu'il ne le voulut pas toujours, car\nsa peinture, si souvent fine et spirituelle, est parfois pâteuse, lourde et\ntriviale.\n   Ces inégalités dans sa facture s'expliquent, paraît-il, par la vie irrégulière\nque menait Jean Sleen. Car, s'il fut le peintre incontesté de la vie bourgeoise\nd'alors, de cette bonne large vie sans soucis où les parties de boire et de\nmanger étaient si fort en honneur, il ne faut pas oublier que c'était sa propre\nvie que Steen peignait là, et l'histoire raconte que souvent chez lui l'inspi-\nration se ressentait d'un bon festin ou d'une soûlerie consciencieuse. Il aimait\n— c'est le sujet d'un de ses tableaux du musée d'Amsterdam — à se représenter\nau milieu des siens, souriant, fumant et caressant une grosse bouteille. A sa\ngauche, lui bourrant une pipe, se trouve sa femme, cette Marguerite Van\nGoyen, qu'il avait connue chez son père, le peintre de marines, et qu'il avait\nsi bien compromise que le bon Van Goyen s'était trouvé grand'père avant\nd'avoir eu le temps de se choisir un gendre. A droite, au-dessus de la\ncheminée, une pancarte avec cette maxime que Steen a si souvent mise en\ntableau :\n                                So de ouden songen (1),\n                                So pijpen de jongen.\n\n                                            *\n\n\n   Aux peintres qui, comme Steen, B r a u w e r et van Ostade, mirent leur talent\nau service des joies bruyantes et grossières, l'Ecole hollandaise peut en\nopposer d'autres, qui peignirent la vie calme des intérieurs modestes et hon-\nnêtes. A la tête de ce g r o u p e il faut placer deux élèves de R e m b r a n d t , Gérard\nD o u et Nicolas Maes.\n\n\n(1)                           Comme ont chanté les vieux,\n                              Ainsi piaulent lesjeunes.\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "                    UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                   623\n\n\n    GÉRARD D O U se consacra tout entier aux sujets de la vie domestique. Il se\nfit l'interprète des joies intimes d u home hollandais, le peintre des scènes silen-\ncieuses, des besognes discrètes et tranquilles, des intérieurs paisibles, comme\ncelui où cette Jeune Mère, si douce et si calme, veille avec tendresse sur le ber-\nceau où dort son premier-né (Mauritshuis).\n   Il affectionne les curieux effets de lumière et abuse parfois des éclairages\nfactices. Ainsi, d a n s son Ecole du Soir, d u musée d'Amsterdam, il n'y a pas\nmoins de trois chandelles et d'une lanterne, pour éclairer la scène.\n    D e tous les élèves de R e m b r a n d t , c'est D o u qui m a n i e le plus facilement le\nclair-obscur. Souvent il ressemble a u maître p a r la transparence et la pro-\nfondeur d u coloris. I1 a, d e plus, u n e finesse de facture tout à fait surpre-\nn a n t e et q u i , p o u r t a n t , n e dégénère jamais en sécheresse : après avoir\ntravaillé p e n d a n t cinq jours à u n e main, il disait qu'il achevait seulement de\nla dessiner, et notons q u e ses plus i m p o r t a n t s tableaux mesurent seulement\nsoixante centimètres de h a u t e u r et q u e les autres sont le plus souvent beau-\nc o u p moindres.\n   NICOLAS M A E S se r a p p r o c h a aussi de\nR e m b r a n d t p a r l'éclat avec lequel il\nsut employer la lumière. Ses sujets pré-\nférés furent des intérieurs paisibles et\ntrès simples, illuminés p a r u n e vive\nlueur venant d'en h a u t ou de côté. L e\np l u s souvent il y place u n e vieille\nfemme en train d e lire o u de filer;\nquelquefois, la vieille femme est rem-\nplacée p a r u n e jeune fille a u teint frais\net a u x fossettes gracieuses. D a n s ces\ntableaux d'intérieur, Maes se distingue\npar u n e puissance, une ampleur extraor-\ndinaires et il fait du clair-obscur u n\nsuperbe emploi. Il manie surtout, avec\nune audace et u n b o n h e u r incroyable,\nla couleur rouge et se sert d'ombres\nnoires, très enveloppantes, qui d o n n e n t\nà ses tableaux u n aspect chaud et\nvivant.\n    Parfois aussi il excelle à exprimer         (Musée d'Amsterdam)       (Nicolas               Maes)\ncertains sentiments très profonds, très\nintimes, comme le recueillement, la                                 LE ROUET\np i é t é : il est alors inimitable et il fait\ndes merveilles, telles q u e sa Vieille femme en prière avant le repas, acquisi-\ntion récente d u musée d ' A m s t e r d a m . Ce tableau est peut-être son chef-\nd'œuvre. Il y a dans le visage de la vieille u n e piété si vraie, si convaincue\nqu'il e n est transfiguré ; elle est à ce point absorbée p a r sa prière qu'elle ne\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "624                                    DURENDAL\n\n\nvoit plus rien d u m o n d e extérieur, pas même le chat qui essaie d'attirer\nson attention en tirant à la n a p p e . J a m a i s on n'a rien peint de plus vrai,\nde plus touchant.\n\n\n\n\n   Après ces deux peintres d'intérieurs modestes, il nous reste à parler d'un\ngroupe d'artistes qui ont pris leurs modèles et leurs sujets dans les rangs plus\nélevés de la société et sont devenus les peintres attitrés des boudoirs et des\nsalons.\n  Au Mauritshuis est u n petit tableau d'un coloris sombre, représentant un\npersonnage de mine u n peu gourmée et légèrement hautaine, q u o i q u e\nempreinte d'urbanité. Sa mise est d'une simplicité pleine de recherche et de\ngoût, son maintien' très digne, c o m m e il convient à u n h o m m e qui sait son\nm o n d e , surtout q u a n d cet h o m m e est le peintre de toutes les élégances, qu'il\npeint son propre portrait et qu'il s'appelle Gérard ter B o r c h .\n  T E R BORCH est le chef incontesté de la classe aristocratique des peintres\nde genre. Vous saurez tout de sa peinture q u a n d je vous aurai dit qu'elle lui\nressemble.\n   N u l ne sut, comme lui, d o n n e r de l'intérêt à des petites scènes insigni-\nfiantes en elles-mêmes, c o m p r e n a n t tout au plus deux ou trois p e r s o n n a g e s .\nD a n s ce genre, le Militaire offrant de l'or à une jeune femme est un des plus beaux\ntableaux de ter Borch et l'un des meilleurs morceaux hollandais qui soit a u\nL o u v r e . On ne sait ce qu'il y faut le plus admirer, du destin si parfait, du coloris\nharmonieux et si profond ou du naturel saisissant des p e r s o n n a g e s . Oncroirait\nassister à l'entrevue de cetta jolie fille, qui fait l'effarouchée, mais qui l'est si\npeu, avec ce galant soudard, dont on devine assez les intentions conqué-\nrantes. Avec cela, rien de trivial, rien qui soit souligné d'une façon cho-\nquante. U n éclat d a n s le petit œil h u m i d e du lansquenet, une rougeur furtive\npour lui r é p o n d r e , u n geste imperceptible de la main qui tend les pièces d'or,\net nous voilà bien loin de la rigoureuse austérité p u r i t a i n e .\n   GABRIEL M E T Z U peut être comparé à ter Borch. D a n s ses jeux d'expres-\nsions il est moins fin, moins spirituel, mais, dans leur ensemble, ses\npetits tableaux sont tout aussi parfaits et chacun d'eux est u n e merveille\nd'arrangement complet et h a r m o n i e u x . E t quelle délicatesse dans le choix des\nsujets. Quel poème que ce Cadeau du Chasseur, où le peintre a représenté u n\ngentilhomme d'âge m û r venant déposer une perdrix, le produit de sa chasse,\naux pieds de son amie, également sur le retour.\n  Parfois Metzu peint des sujets moins relevés et je me rappelle de l u i , au\nmusée d'Amsterdam, certain Buveur radieusement béat entre sa pipe et son\npot de bière. Mais il est cependant avant tout le peintre des gens élégants.\n    Voyez encore, en ce genre, sa Jeune femme recevant un militaire et dites-moi s'il\nn'y a pas un monde d'observation d a n s ce personnage maigre et u n peu\ng a u c h e , qui salue avec cérémonie cette fine personne si sûre d'elle-même,\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "                     UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                 625\n\n  aux bras fluets, aux mains nerveuses, qui le reçoit chez elle et n'y voit pas de\n  mal. Voilà qui r é p o n d , et d'une façon péremptoire, au reproche de trivialité\n  trop légèrement imputé aux peintres des P a y s - B a s .\n      Regardez maintenant, au Louvre,\n  l' Intérieur hollandais de P I E R R E DE\n  H O O C H ; « entrez d a n s ce tableau pro-\n  fond, étouffé, si bien clos, où le j o u r\n  est si tamisé, où il y a du feu, du\n  silence, u n aimable bien-être, u n joli\n  mystère et regardez, près de la femme\n  aux yeux luisants, aux lèvres rouges,\n  aux dents friandes, ce g r a n d garçon\n  u n peu benêt, qui fait penser à Molière,\n  u n fils émancipé de M. Diafoirus, tout\n  droit sur ses j a m b e s en fuseaux, tout\n  gauche en ses grands habits roides,\n tout singulier avec sa rapière, si mala-\n  droit en ses faux a p l o m b s , si bien à\n ce qu'il fait, si merveilleusement créé\n qu'on ne l'oublie plus » (1). Quelle est\n d o n c la science cachée de ce peintre ?\n Où dans ce tableau commence l'art et\n où finit la nature? P e r s o n n e ne pourrait (Musée d'Amsterdam)                    (Gabriel Metzu)\n le dire et c'est ce qui en fait le charme.\n     Avec Vermeer de Delft, dont nous                              LE VIEUX   BUVEUR\n parlerons à l'instant, P i e r r e de Hooch\nfut, par excellence, le peintre des intérieurs hollandais. N u l ne sut, comme\nlui, nous faire p é n é t r e r dans l'atmosphère intime et mystérieuse de ces pièces\nu n peu sombres dont u n brillant rayon de soleil fait resplendir un coin. Les\nintérieurs des autres sont seulement un cadre pour l'action h u m a i n e , chez de\nHooch ils forment presque tout l'intérêt du tableau.\n    C e p e n d a n t , si vous regardez p a r ces fenêtres à moitié closes, vous devinez\n les a r d e u r s du g r a n d j o u r et vous avez comme envie du plein air. C'est\n encore de H o o c h qui vous y conduira en vous m e n a n t dans sa Maison de Cam­\npagne (Amsterdam), mais, cettefois, il sera aussi éclatant, aussi a b o n d a m m e n t\nlumineux et clair que tantôt il était voilé et discret. C'est toujours, si vous\nvoulez, de la peinture d'intérieur; seulement c'est l'intérieur d'une cour au\nlieu de l'intimité d'un a p p a r t e m e n t . L e s habitants de celte Maison de Cam­\npagne qui se m e u v e n t avec u n e si parfaite aisance dans la chaude lumière de\ncette matinée ensoleillée, ont quitté le boudoir pour le préau ; ils ne sont pas\nsortis de chez eux.\n  E t q u a n d ils en seraient sortis, le mal ne serait pas grand, et si vous avez\nvu quelques intérieurs de P i e r r e de H o o c h , vous aurez pu vous convaincre\n\n\n  (1) FROMENTIN, op. cil. p. 229.\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "         626                                    DURENDAL\n\n\n         que souvent on pourrait en supprimer les silencieux et discrets personnages\n         sans nuire beaucoup à l'intérêt du tableau.\n            Il n'en va pas de même avec les tableaux de VERMEER DE D E L F T .\n             L u i aussi, il peignit avec un art inimitable les intérieurs hollandais, mais\n         il sut en outre les animer par des petites scènes très vivantes et d'un sentiment\n         délicat. U n de ses chefs-d'œuvre en ce genre, c'est ce tableau d u musée\n         d'Amsterdam intitulé La Lettre. Dans u n élégant boudoir, u n e jolie fille remet\n         à u n e jeune servante u n e lettre cachetée. A qui est-elle destinée, la missive\n         que tient cette main si charmante? L e peintre ne le dit pas, mais on devine\n         quel en sera tantôt l'heureux possesseur. Il s'agit d'un personnage important\n         et sa jolie correspondante, qui a longtemps hésité avant de se prêter à cette\n         d é m a r c h e , fait toutes sortes de recommandations à sa soubrette. Celle-ci sourit\n         de l'air entendu et légèrement fripon d'une personne habituée à ces missions\n                                                               de confiance. Mais sa j e u n e\n                                                               maîtresse lance sur elle des\n                                                               regards effarés et avant de lui\n                                                               remettre le poulet si bien clos\n                                                               qu'elle tient à la main, elle\n                                                               regarde u n e dernière fois la\n                                                               servante dans les yeux, comme\n                                                               pour bien s'assurer de sa célé-\n                                                               rité et de sa discrétion.\n                                                                    T a n d i s qu'elle hésite encore,\n                                                                 pénétrez dans cet élégant bou-\n                                                                 doir, observez le soin infini des\n                                                                 détails, le brillant éclat du\n                                                                 plein jour d a n s cette salle\n                                                                 claire, et surtout cet aspect de\n                                                                 vie et de vérité, si frappant\n                                                                 qu'il fait illusion. Rien ici qui\n                                                                 rappelle P i e r r e de H o o c h : au\n                                                                 lieu des larges touches bril-\n                                                                 lantes de son ami, Vermeer se\n                                                                 sert de petites touches très\n                                                                 sobres, qu'il relève de merveil-\n                                                                 leux glacis. L'effet est d'ailleurs\n                                                                 tout aussi b e a u , la g a m m e de\n                                                                 couleurs bien plus riche. Q u a n t\n(Mauritshuis de la Haye)                 (Jean Vermeer de Delft) au dessin, il est, selon l'expres-\n                                                                 sion de F r o m e n t i n , si parfait\n          J E U N E FILLE RENONÇANT AU MONDE\n                                                                 qu'on n e le voit p a s . Admirez\n           aussi, dans notre héroïne, le modelé de ces bras, la r o n d e u r exquise du cou\n           et de cette joue, dont le teint éblouissant se voile à peine d'une o m b r e\n           légère, et dites-moi s'il est possible de produire, en ce genre très fin, quelque\n           chose de plus délicat, de plus attachant?\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": ""}, {"page_pdf": 748, "texte": "V U E D'UN M O U L I N AU BORD D ' U N E R I V I È R E\n\n     ( J A C O BVANK U I S D A E L   MUSÉE   D'AMSTERDAM)\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "                   UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                                  627\n\n\n   Peut-être vous désirez connaître la fin de l'histoire. Elle se trouve d a n s un\nautre tableau de Vermeer, acquisition toute récente du musée de L a H a y e .\nL'histoire se termine tristement, comme b e a u c o u p de ces histoires-là. U n\nmalheur est survenu. N o u s n e savons au juste lequel, mais ce doit être u n mal\nsans remède, car celle qui en est frappée et que vous avez tantôt\njugée insouciante et peut-être légère, p r e n d une grande résolution : elle\nrenonce au m o n d e qui l'a trompée en la personne de ce qu'elle y avait de plus\ncher, elle le foule aux p i e d s ; le serpent qu'elle avait écouté parfois non sans\nplaisir, elle le terrasse et, tandis qu'il se tord d a n s des convulsions d'agonie,\nelle saisit le calice d'amertume. Rien de p l u s t o u c h a n t que sa d o u l e u r ; et\nm ê m e , elle est encore plus belle ainsi, l'héroïne de Vermeer, élevant vers le\nciel ses beaux y e u x où déjà les larmes ont fait place à la prière et à la\nrésignation.\n   Cette peinture d'un sentiment si profond et qui rappelle si bien, sous la\nforme allégorique, la vie avec ses alternances de soleil et de jours sombres,\nest, peut-être, ce qu'il y a de plus beau au musée de L a H a y e . P a r l'émotion,\nVermeer de Delft s'est élevé ici à la h a u t e u r de R e m b r a n d t et ce tableau est\nde ceux dont on n e peut détacher le regard, parce qu'on y trouve sans cesse\nquelque chose de n o u v e a u . P a r le dessin, le coloris et la belle lumière, c'est\nu n chef-d'œuvre de premier ordre. L ' E c o l e hollandaise n'a jamais fait mieux.\n   Les œuvres de ce grand peintre sont des plus rares et même en Hollande\non n'en trouve presque pas : j ' e n ai vu trois à Amsterdam ; à L a H a y e , il y a\nce tableau-ci et u n e Vue de la ville de Delft, où V e r m e e r se révèle aussi étonnant\npaysagiste qu'il se montre ailleurs beau peintre de genre.\n    Ce paysage est probablement le plus m o d e r n e d'allures de toute l'École\nhollandaise. Il règne u n e telle fraîcheur dans ce ciel très clair, la lumière est\nsi vive, la facture si libre, si franche qu'on est déconcerté et, malgré les\nprogrès qu'a fait de nos jours la peinture de paysage, on peut dire\nq u e n o u s ne peignons pas autrement m a i n t e n a n t que Vermeer il y a deux\nsiècles.\n\n\n\n\n   Les peintres hollandais furent les premiers à c o m p r e n d r e que tout, en ce\nm o n d e , à sa vie propre et sa beauté. L e s premiers, ils aimèrent la nature j u s -\nqu'à en reproduire le côté inanimé et ils furent les créateurs du paysage\nmoderne.\n  L e plus grand des paysagistes hollandais fut JACOB VAN RUISDAEL. Fro-\nmentin l'a caractérisé d'un mot heureux lorsqu'il a dit que « Ruisdael est de\ntous les peintres hollandais celui qui ressemble le plus noblement à son p a y s » .\n   Il en a l'ampleur, la tristesse, la placidité un peu morne, le charme mono-\ntone et tranquille. Ce n'est pas un peintre à grands effets. Il peint des choses\nsimples et qu'il a vues, comme ce Moulin au bord d'une rivière. Il ne met pas u n\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "628                                     DURENDAL\n\n\nêtre vivant dans ses tableaux, du moins sans l'aide de quelqu'un. I1 se com-\nplait dans la nature soi-disant inanimée et les sujets qu'il affectionne ce sont\nles glandes plaines, les rivières, la mer, les torrents, quelquefois u n simple\nbuisson dans la d u n e .\n  L e s couleurs qu'il emploie sont généralement ternes et l'éclairage de ses\ntableaux est rarement le grand soleil. J a m a i s il ne surprend, il déplait m ê m e\nà quelques u n s , qui lui reprochent de n'avoir peint qu'avec du b r u n et du\ngris.\n   Avec tout cela, Ruisdael est unique. On aperçoit d a n s ses paysages un air\nde plénitude, de paix profonde, on y sent une vue d'ensemble, u n e intention\nmaîtresse très élevée et je ne sais quelle hauteur mélancolique qui se soutient\ntoujours. E n effet, Ruisdael voit juste et surtout il voit grand : il saisit en\ntoute chose son caractère de majesté sereine. Dans son Moulin an bord d'une\nrivière, au musée d'Amsterdam, ce qui d o m i n e , c'est ce vaste ciel, aux tona-\nlités puissantes, chargé de nuées grises, avec, au centre, u n e lueur rayon-\nnante qui baigne tout le tableau d'un éclat d o r é .\n   Rappelez-vous aussi la petite Vue de Harlem et la d o n n é e si simple de ce\ntableau : un ciel nuageux coupé tout droit par u n horizon de bois noirâtres\nd'où émerge la ville de H a r l e m ; au premier plan, des prés, des c h a m p s ,\ndes arbres taillés en boule et u n e blanchisserie avec sa lessive étendue. R i e n\nde plus p a u v r e comme sujet, mais aussi rien de plus vrai. P r o m e n e z - v o u s\naux environs de H a r l e m ou d ' A m s t e r d a m ; vous verrez c o n s t a m m e n t des\npaysages semblables, mais peut-être vous ne les regarderez p a s . Il fallait u n\nRuisdael pour saisir la grandeur et la poésie de ce ciel b r u m e u x , de cet avant-\nplan médiocre et pour les relier l'un à l'autre d a n s u n h a r m o n i e u x\nensemble.\n   C'est dans des œuvres pareilles que Ruisdael a fixé pour toujours les traits\nde son p a y s . Car ce tableau, ce n'est pas seulement tel ou tel paysage en par-\nticulier, c'est la Hollande entière, avec son sol détrempé, ses petits bois noirs,\nses immenses ciels blanchâtres, ses horizons pluvieux. E t voilà pourquoi je\nvous disais tantôt que Ruisdael ressemble à son p a y s .\n    Ce grand artiste fut m é c o n n u par ses contemporains. Il végétait misérable-\nment à Amsterdam, h e u r e u x q u a n d il parvenait à tirer q u a r a n t e florins d ' u n e\nde ses toiles. P l u s tard, il se retira en pleine solitude et il alla p e i n d r e en\nNorwège et en Suisse, des sites sauvages et tristes, comme il l'était lui-même ;\nil rechercha dans la nature sss aspects désolés et terrifiants; il peignit les\ntorrents, les ravins, les arbres déracinés, les cascades é c u m a n t e s . Les\ntableaux de cette seconde partie de sa vie gagnent en sens pittoresque, en\nmajesté calme et redoutable, ce qu'ils p e r d e n t parfois en sincérité. C'est tou-\nj o u r s la nature vraie, mais la nature comme sait la voir l'œil profondément\n ému d'un peintre qui regardait plus haut que ses contemporains et qu'il faut\n placer tout à côté de R e m b r a n d t .\n   L e peintre qui ressemble le plus à Ruisdael, c'est HOBBEMA. Comme Ruis-\ndael, H o b b e m a a peint son pays natal, sans y mettre de figures. Il n o u s a\nlaissé des bois avec de merveilleux arbres, des villages joyeusement éclairés\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": ""}, {"page_pdf": 752, "texte": "           LE    MOULIN                                  A EAU\n\nNEINDERT        HOBBEN M U S E E D ' A M S T E R D A M\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": "                 UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                             629\n\n\npar le soleil, de pittoresques moulins à eau. Il se distingue de Ruisdael par\nune note plus éclatante, un éclairage plus brillant, plus gai ; parfois il est plus\noriginal, comme dans sa fameuse Avenue du Middelhamis, de la National Gal-\nlery, aux arbres dénudés et si étrangement tordus; il serre aussi de plus près\nla nature dans l'interprétation du feuillage des différents arbres. Souvent il\nest goûté davantage et presque toujours il séduit plus vite que Ruisdael. Mais\ncelui-ci est bien plus élevé et plus poétique, il voit plus et surtout il voit plus\nloin que Hobbema. Ruisdael exprime avec un rien une pensée profonde,\ntandis que Hobbema, avec des coins plus pittoresques en eux-mêmes, nous\napprend beaucoup moins et s'élève à une moindre hauteur. On peut croire\naussi qu'il n'avait pas la passion de son art, car à vingt-neuf ans, il cessa de\npeindre et trouva plus profitable et nullement indigne de devenir jaugeur de\nla ville d'Amsterdam pour les liquides de provenance étrangère!\n   La Hollande du XVIIe siècle eut ses luministes comme nous avons les\nnôtres. Le plus illustre fut ALBERT CUYP et ce fut aussi le plus universel des\npeintres hollandais. Il peignit la figure humaine, le bétail, les chevaux; il\npeignit les montagnes, les plaines et la mer, mais il fut, avant tout, le peintre\nde l'atmosphère et des grandes scèneries lumineuses. Nul ne sut, mieux que\nlui, rendre la fraîcheur embaumée du matin, la lumière chaude et vaporeuse\nd'un midi brûlant, l'ardeur des couchers de soleil et des brillants crépuscules,\nle charme enveloppant les clairs de lune.\n   Il y a un siècle et demi, Cuyp ne plaisait guère aux amateurs de tableaux.\nIl arrivait même dans les ventes publiques, que lorsqu'un tableau ne trouvait\npas d'amateur, le crieur proposait d'ajouter un petit Cuyp par-dessus le\nmarché. Aujourd'hui, ce peintre nous ravit et même, comme pour Hobbema,\non est tenté parfois de préférer ses saillies originales et sa belle lumière au\ngenre sérieux et plus uniforme de Ruisdael. Mais, en fin de compte, mettrez-\nvous Cuyp au-dessus de Ruisdael? Je ne le crois pas. Lorsque vous aurez vu\ndix tableaux de Cuyp, vous ne connaîtrez pas encore à fond le peintre Cuyp ;\nétudiez de près un seul beau Ruisdael et vous les reconnaîtrez tous. C'est\nqu'en effet Cuyp ne personnifie pas en son nom, comme l'a fait Ruisdael,\ntoute une manière de voir et de peindre. Un tableau de Ruisdael c'est un tout;\nun tableau de Cuyp c'est un accident.\n   Un autre luministe fut le peintre de paysage Jean Both. Il ressemble beau-\ncoup à Cuyp par le ton doré dont il baigne ses Paysages italiens.Jeune encore,\nil partit pour l'Italie et y peignit des sites alpestres que son frère André ani-\nmait de personnages et d'animaux. Jean Both rend à merveille les ardeurs du\nsoleil couchant, lorsqu'il se joue sur les rochers abrupts, sur les lacs tran-\nquilles et entre les arbres tortueux. Ses paysages sont littéralement mangés\nde soleil; l'atmosphère en est toute transparente. Mais sa peinture a un\ngrand défaut : c'est qu'on s'en fatigue. Ces vallons gracieusement encaissés,\navec leurs jolis arbres et leur belle lumière sont toujours les mômes, et il est\npermis d'élever des doutes sur l'absolue sincérité du peintre.\n   Un peintre plus vrai est Philippe de Koninck, dont un excellent petit\npaysage fut offert dernièrement au musée de Gand par la Société des Amis du\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": "          630                                    DURENDAL\n\n\n          musée de cette ville : le sujet en est une Vue panoramique des plaines de la\n          Flandre française. Philippe de K o n i n c k , q u i fut élève de R e m b r a n d t , rechercha\n          lui aussi, les effets de lumière, mais, tandis que Cuyp et Both font resplendir\n          l'atmosphère comme d'une poussière d'or, de Koninck obtient ses effets par\n          de belles oppositions, par de très fines dégradations de teintes, qui dénotent\n          peut-être plus de science que d'enthousiasme. Sa peinture qui e m p r u n t e\n          quelque chose au procédé de R e m b r a n d t , est plus sèche que celle de C u y p .\n          E n revanche, la perspective aérienne est excellente, la facture large, le colons\n          très solide.\n\n\n\n\n             Avec les deux GUILLAUME VAN DE V E L D E , je voudrais maintenant vous\n          transporter en mer, à bord d'une de ces coquilles de noix, qui, dans ce temps,\n          faisaient l'office de nos modernes cuirassés. C'est sur ces esquifs d'une sécu-\n                                                  rité relative que s'embarquaient les\n                                                  deux plus célèbres marinistes de l'École\n                                                  des P a y s - B a s , lorsqu'ils voulaient\n                                                  peindre la mer ou retracer les évolu-\n                                                  tions des bâtiments de guerre. Auteurs,\n                                                  l'un et l'autre, de nombreuses scènes\n                                                  navales, où ils représentaient les gloires\n                                                  des flottes anglaise et hollandaise, ils\n                                                  devinrent les artistes les plus popur\n                                                  laires de leur p a y s .\n                                                           P l u s encore que son père, van de\n                                                        Velde le jeune fut le peintre par excel-\n                                                        lence des beautés de la mer. N u l ne\n                                                        sut rendre comme lui le calme ou l'agi-\n                                                        tation des flots de la mer et leurs trans-\n                                                        parences verdâtres, la limpidité des\n                                                        vastes ciels chargés de vapeur d'eau\n                                                        ou irisés de soleil. Il peuple les vastes\n                                                        étendues de mer de bâtiments, de\n                                                        barques de pêche, et, soit qu'il peigne\n(Musée d'Amsterdam)   (Guillaume Van de Velde le jeune) La forte brise qui, au large, fait pencher\n                                                        les frêles esquifs, soit qu'il représente\n                LE COUP DE CANON                        le calme plat du Port d'Amsterdam, avec\n                                                        l'armée imposante des bateaux de com-\n           merce à l'ancre le long des quais, il est toujours également simple, pondéré,\n           aérien.\n            P l u s inégal que les van de Velde, JEAN VAN GOYEN, le promoteur de la\n          peinture de marine en H o l l a n d e , montre souvent u n sentiment plus délicat.\n          Parfois aussi, il est bien plus chaud de coloris, comme dans son admirable\n          Vue du Valkenhof à Nimègue. C'est un des peintres les plus intéressants de\n"}, {"page_pdf": 755, "texte": "                 UNE VISITE AUX MUSÉES DE HOLLANDE                               631\n\n\nl'École hollandaise, à cause de l'application toute spéciale qu'il a faite de la\nloi des valeurs. Chez lui, le principe colorant est presque nul, il nes'estpréoccupé\nd'observer que les valeurs des tons, c'est-à-dire la quantité de clair ou\nd'obscur qui s'y trouve contenue,\nindépendamment de leurs cou-\nleurs. Sa peinture est faite avec\nrien : tout est obtenu par des\ndégradés de brun, de gris et\nd'ocre. Aussi est-il assez souvent\nmaigre, volatil, inconsistant, sur-\ntout dans les masses. Mais parfois\ndans ces tableaux, où l'élément\nvaleur prédomine, Van Goyen\nobtient des effets d'une rare\nbeauté. Nous avons vu quelle\nmerveille est, en ce genre, la\nFuite en Egypte, de Rembrandt.\nLa Vue de Nimègue et plusieurs\n                                         (Musée d'Amsterdam)                     (Jean Van Goyen)\nautres paysages, comme les deux\npetites marines de l'académie de                       LE VALKENHOF A NIMÈGUE\nBruges, sont également, en ce\ngenre, des pages de premier ordre\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n\n   Il me reste à vous parler des peintres d'animaux. J'aurais beaucoup àvous\nen dire, car ils furent nombreux en Hollande et plusieurs d'entre eux furent\ndes maîtres excellents, tels les Karel du Jardin, les Adrien van de Velde, les\nBerchem. Mais le temps me fait défaut et je vous parlerai seulement d'un seul\npeintre d'animaux, de Paul Potter.\n   Le Jeune taureau de Paul Potter est l'un des tableaux les plus populaires du\nmonde entier : quand il fut transféré au Louvre par Napoléon, il y reçut les\nhonneurs de l'apothéose. Cette énorme toile, qui couvre aujourd'hui tout un\npanneau du musée de La Haye, m'a laissé absolument froid. Je venais de\nconsidérer longuement un petit intérieur de ter Borch, intitulé la Dépêche,\ntableau nourri, d'une tonalité chaude, rempli d'air, de vie et d'un sentiment\ntrès délicat. Je vis ensuite le Taureau et ce fut tout autre chose. L'ordonnance\nde ce tableau est des plus pauvres, la couleur monotone, l'exécution d'une\nincroyable sécheresse. Le berger, l'arbre et le bétail à côté du taureau sont\ndes découpures presque sans relief, s'enlevant sur un ciel uniformément\nblafard. Bref, l'atmosphère circule bien plus librement dans l'intérieur de\nter Borch que dans le plein air de Potter. Seul, le taureau, qui a donné son\nnom au tableau, s'affirme comme un morceau de tout premier ordre. Le dessin\nest admirable, la facture d'une réalité saisissante, l'attitude bien comprise, je\ndirai plus, profondément sentie. Ce taureau, c'est de la grande peinture, et\n"}, {"page_pdf": 756, "texte": "632                                   DURENDAL\n\n\ncependant, peut-on dire que ce soit là u n beau tableau? N o n , mais c'est u n e\nmagnifique étude et qui a n n o n c e u n peintre tout-puissant.\n    P a u l Potter avait alors vingt-deux a n s . Il vivait isolé d a n s le plus actif et\nle plus bruyant des foyers d'art, ne d e m a n d a n t de conseils à personne, tra-\nvaillant à mort sa peinture, a p p r e n a n t tout son métier p a r lui-même. Son\nportrait, par van der Helst, au Mauritshuis, le représente tel qu'on se le\nfigure : mélancolique, n o b l e m e n t é m u au spectacle de la nature, l'œil large-\nment ouvert et voyant beau et g r a n d . C'était avant tout u n chercheur et,\np e n d a n t sa courte carrière, on peut dire qu'il ne fit pas autre chose qu'étu-\ndier. Chacun de ses tableaux lui était prétexte à une étude, les moindres\ndétails y sont r e n d u s avec une conscience admirable et p e n d a n t longtemps\nil ignora l'art des sacrifices.\n    Voyez, par exemple, ce tableau du musée de La H a y e : La vache qui se mire.\nIl est d'une sécheresse désespérante en sa teinte jaunâtre. T o u t y est buriné\ncomme par un graveur, les arbres du fond aussi bien que ceux du premier\np l a n ; aussi la perspective aérienne fait-elle presque totalement défaut. Mais\nà côté de cela, quelle sincérité d'observation, quelle correction de dessin, quel\nrespect des formes !\n     Cependant, à force de chercher, Potter arrive à p e i n d r e , et, quatre ans\naprès La vache qui se mire, il peint ce tableau exquis : la Prairie avec bestiaux,\n du musée de La H a y e . L a couleur s'est affermie et le clair-obscur est né de\nl u i - m ê m e . Rappelez-vous combien cette petite scène est déjà plus enveloppée\nque la précédente, comme il y a du fuyant d a n s cet arrière-plan mystérieux,\ncomme l'air circule largement, et imaginez ce qu'aurait pu être P a u l P o t t e r ,\ns'il avait vécu. Mais il m o u r u t à vingt-neuf ans, au m o m e n t où il commençait\n à savoir peindre.\n  P o t t e r fut le plus hollandais des peintres de son temps, car plus qu'aucun\nautre, en cette école honnête, il fut un naïf, un patient, u n a m o u r e u x persé-\nvérant du vrai. Doué d'une constance infatigable dans l'effort, il manifesta\ncomme personne ce qui fut la plus haute qualité de l'Ecole hollandaise : la\nprobité du talent.\n                                            *\n\n  J'arrête ici cet examen très incomplet de la peinture dans les P a y s - B a s . J e\nm'aperçois que j'ai fait, en faveur de ces peintres, u n plaidoyer singulièrement\nénergique et que j'ai montré pour leurs œuvres u n e admiration qui pourrait\npresque sembler de c o m m a n d e . L e plaidoyer, ils n'en avaient pas besoin et,\npour le reste, je ne d e m a n d e à mes lecteurs qu'une chose, c'est de n e pas me\ncroire sur parole, mais d'aller faire, à leur tour, leur pèlerinage d e H o l l a n d e .\n\n                                                               PIERRE    VERHAEGEN.\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": "     Le Réveil de Brunehilde\n\n                        I\n\nSubtil, incorruptible et pur, l'Esprit du feu\nGronde sur la colline où repose, endormie\nDans sa virginité la blanche     Walkyrie\nPromise au seul héros qui domptera les dieux.\n\nLe sommeil taciturne a clos les larges yeux\nQui brillaient autrefois de l'éclat des tueries,\nComme un fleuve roulant des ondes       alanguies\nDu casque au cimier d'or ruissellent les cheveux.\n\nLe preux grandi d'avoir forgé le libre glaive\nEt qui rythme sa vie aux splendeurs de son rêve\nDans l'aube ou le couchant n'apparaît pas encor.\n\nEt le vent froid des monts qui siffle et se lamente\nSuscite en la mémoire obscure de l'amante\nL'âcre odeur du carnage et le cri de la mort.\n\n\n                       II\n\nLe joyeux conquérant au regard vif et clair\nQui combat dans un rire et chante dès l'aurore\nA salué les rocs d'un large cri sonore\nOù vibre la santé de l'âme et de la chair.\n"}, {"page_pdf": 758, "texte": "634                          DURENDAL\n\n\n      La flamme autour de lui gronde comme une mer\n      Et l'ouragan hurleur vient l'attiser encore\n      Et l'armure du preux se rougit et se dore\n      Au souffle du brasier qui lèche et mord le.fer.\n\n      Il s'élance. Ecartant le flot de feu qui roule\n      D'un bond victorieux il traverse la houle...\n      Et voici la dormeuse en sa fière beauté;\n\n      Mais lui, dans sa poitrine où bat une épopée,\n      Sentant naître et grandir l'immense   volupté,\n      La contemple, immobile, appuyé sur l'épée!\n\n\n                            III\n\n\n      La chanson d'un baiser a sonné le réveil;\n      Deux cris de joie ardente ont traversé l'espace;\n      Sous le casque héroïque et la rude cuirasse\n      La guerrière surgit des ombres du sommeil.\n\n      0 dieux libérateurs! ô lumière! ô soleil!\n      Salut! feu qui rugis! salut, ô vent qui passes !\n      Et toi, jeune guerrier, honneur des vieilles races,\n      Dont le sang coule et roule au sang des dieux pareil.'\n\n      Ton rêve triomphal et trop beau pour le monde\n      S'épanouit parmi la clarté qui l'inonde;\n      De nos cœurs réunis naît un autre    univers.\n\n      O joie intarissable! étreinte de deux âmes\n      Que joint dans le profond oubli des maux   soufferts\n      Un amour épuré par le glaive et les flammes!\n\n\n                             IV\n\n      Le soir consolateur descendait    lentement,\n      Emplissant l'horizon de son divin     mystère;\n      La jeunesse héroïque et libre de la terre\n      Reposait dans le calme et le recueillement.\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": "               LE RÉVEIL DE BRUNEHILDE                    635\n\n\nL'amante belliqueuse et le joyeux   amant,\nSaisis par le frisson du crépuscule  austère,\nRegardaient les rayons d'un astre solitaire\nLuire sur leur bonheur au sein du     firmameni.\n\nL'âme errante des dieux consacrait le silence,\nLe sang pur rougissant la pointe de la lance\nAttestait l'ennemi dont Sigurd fut   vainqueur.\n\nEt de la longue étreinte et des lèvres unies\nMontait dans la douceur et la paix     infinies\nL'hymne mélodieux de l'Amour         rédempteur!\n\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "                      EN CORSE\n\n               Au large. E n t r e Marseille et Ajaccio. L a journée\n                 s'achève. L a mer est d'un calme absolu. T o u t\n                 invite au rêve; jusqu'à cette sensation d'accou-\n                 tumance berceuse, presque de monotonie —\n                 mais de monotonie si douce — qui remplaça\n                 les curiosités fébriles du départ.\n                    Peu de bruits : à peine la sourde trépidation\n                  des machines, le frémissement de l'hélice, le\nbouillonnement du sillage, et, contre la tringle du velum de\ncoutil, le choc r y t h m i q u e d'un anneau détaché de sa griffe,\nimperceptible tintement dont la ténuité même semble élargir\nencore l'énormité des ambiances.\n  P a s un souffle d'air.\n   Les effets se prolongent. I m m u a b l e m e n t dardée sur l'extrême\nrégion du cerne liquide, depuis combien de temps cette gerbe\nde soleil effleure-t-elle d'une tangente de feu la convexité du\nglobe? Ce grand navire, là-bas (de quelles Afriques ou de quelles\nEspagnes ? de quelles rives aux noms évocateurs ?), depuis\ncombien de temps peut-on suivre à l'horizon les lourdes\nhaleines de ses chaudières? E t notre paquebot l u i - m ê m e ,\ndepuis combien de temps déroule-t-il par cette Méditerranée\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": "                              EN CORSE                            637\n\n\nd'été, dont les flots semblent noirs à force d'être bleus, le\nlarge ruban mat de son sillage? — trace vite imprécise et pour-\ntant durable, telle une route de songe qui conduirait très loin...\ntrès loin... jusqu'à ces plages chimériques d'où s'élèvent les\ndegrés escaladant la titanesque nuée de cuivre rose que le soir,\npeu à peu, fait surgir de l'abîme, et qui, bientôt, devenue colos-\nsal entablement de lumière solidifiée, rappelle avec sa ligne\nd'arête toute crénelée de silhouettes incomplètes un mont exer-\nguant des ruines.\n   O h ! sur l'orbe saigneux des couchants marins, les fantasma-\ngories de villes mortes, les temples effondrés, les acropoles, les\nhémicycles de colonnades étreignant l'infini, les péristyles\najourés de pourpre, la spire des escaliers d'or, échelons de clarté\nbaignant aux vagues ! Mirages de quelles Atlantides ou de\nquelles Ys méditerranéennes s'évadant un instant du formidable\nsépulcre, et n i m b a n t le ciel immense des simulacres de leurs\nparvis éphémères, que le double linceul de la n u i t et des flots\nva se hâter de réensevelir?...\n   Soudain, d'énormes poissons bondissent. T o u t e une cohorte!\nLancés par le tremplin des vagues, leurs corps luisants et lourds\nsurgissent complètement, décrivent au-dessus de la mer des tra-\njectoires mouillées éparpillant des perles, puis, dans une fulgu-\nration de cuirasses treillissées d'éblouissantes pierreries, qu'avive\nencore la cinglée des jets d'eau sonnant en coups de fouets irisés\nd'écume, pesamment retombent... Des cercles de grands\nremous, des éclatements profonds de bulles d'air: déjà les géants\nont disparu...\n  P o u r ne plus revenir...\n  E t c'est comme d'une hallucination fantasque, cette subite\nruée de monstres d'or, et leur non moins subite évanescence au\ngouffre bleu des vagues...\n  Vers quel demi-jour blême de cryptes sous-marines ? Vers\nquelle morne diaphanéité de cristal, où des chevelures d'algues\nimmenses ondoient dénattées au fil du courant? S'abandonne-\nront-ils, inertes, somnolents, astres désorbités du ciel liquide,\nou vont-ils rôder par les salles des temples engloutis, b r a q u a n t\nleurs yeux glauques à travers les colonnades mystérieuses le\nlong des grands seuils?...\n  Mais voici le crépuscule. L'horizon s'estompe. Les étoiles\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "638                            DURENDAL\n\n\nnaissent une à une dans la tendre lumière du couchant, que, çà\net là, furtives, laquent encore de brèves incandescences\n   Les villes illusoires chancellent au bord des nuages... Elles\ns'effacent... elles s'effacent... Bientôt le tintement espacé de\nl'anneau du velum — si lointaine, si lointaine cloche d'argent\nsous l'onde calme — restera seul à prolonger leur souvenir.\n   Devant l'étrave de notre vaisseau, dressant, de toute la hau-\nteur de ses cyclopéennes murailles de tôle noire, comme un\nbelvédère aérien planant sur les vagues, la mer se divise en un\nfrisson très doux de soie bruisseuse. E t l'on évoque, « sculptées\naux proues des anciens navires, ces figures méditatives qui ber-\nçaient à la crête des flots leur rêve éternel »...\n\n\n                                   * *\n\n\n  Ajaccio, 5 août, 11 heures du matin. Sous un ciel inten-\nsément bleu, c'est une ardée de lumière crue faisant crépiter\ndans une joyeuse mousqueterie de couleurs toutes les stridences\nde la palette impressionniste. Mélangés par la palpitation\nvisible de l'air, des pointillismes feu-folletés de brèves clartés\ndansantes : taches blanches, vertes, rouges, bleues, soufre, q u e\nsais-je! flagellent, bigarrent, ocellent comme d'une immatérielle\ncriblée de confetti les formes des choses, dont le relief paraît\ndiscontinu, la ligne tremblée — tels, commençant à se fluidifier\ndans une fournaise de soleil, les contours d'une ville de métal,\nqu'iriserait tout entière un arc-en-ciel de ces émaux translucides\nà travers lesquels miroite la lueur aiguë du p l o m b qui b o u t .\n   Les ombres déchiquetées et pâles des énormes dattiers, qui\njalonnent les principales rues de leurs larges troncs fibreux\neffiloqués d'étoupe, dentellent vainement le sol chauffé à blanc.\nLes murailles immaculées des villas du quartier neuf flamboient\nd'une implacable lumière. Dans les venelles sordides de la ville\nbasse, des loques pittoresques s'allongent des fenêtres en\nviolents stalactites de couleurs.\n   Sur la place du D i a m a n t , derrière le m o n u m e n t de Napoléon,\nla nappe de la mer scintille, aveuglante, cruelle, avec la perpé-\ntuelle motilité de ses petites vagues dont chacune est piquetée\n d'une étincelle. Près du rivage, la palissade d'un jardin,\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": "                            EN CORSE                          639\n\n\ntorsadée d'immenses clématites bleu-paon plus larges que la\nmain, est vraiment extraordinaire. Le blanc pulvérulent du\nsable, et les trois bleus acides du ciel, de la mer, et des fleurs\ndardent de telles flammes, qu'à distance, le lattis de bois, çà et\nlà visible entre les lianes, joue la grêle armature, zigzaguée\nd'éclairs, d'une grande pièce de feu d'artifice.\n   Dans les églises, fermées comme en Italie de simples\nrideaux, les yeux éblouis par la lumière du dehors ne ren-\ncontrent d'abord que ténèbres complètes, et, délicieusement,\nse reposent. Puis des points brillants s'avèrent, des formes\nprécises : et c'est une amusante et lente apparition de statues\nbaroques, de tableaux naïfs, de Madones de cire affublées\nd'oripeaux bariolés trônant dans des armoires en vitres. L'en-\nsemble est d'un pittoresque gai, bien « pays chaud », et\nrappelle, mieux encore que les tentures de la porté, certains\ncoins d'églises napolitaines.\n   Et pourtant les allures, les manières d'être générales de la\nfoule — assez nombreuse, au moins dans les quartiers pauvres,\noù des légions d'enfants grouillent devant les seuils — ne sont\nguère méridionales. Trop de gravité, de silence. On penserait\nplutôt à l'Orient.\n   La race est belle : les hommes bien découplés, les femmes\n— encore que de taille moyenne — d'une majesté presque\nsculpturale.\n   Sur les marches des fontaines, elles dressent des groupes\nimmobiles écoutant s'emplir les urnes aux parois sonores\nqui chargeront bientôt les têtes, et que, statues vivantes,\nle torse ininfléchi, les hanches d'aplomb, les pieds —\nsouples et grands — nus dans la poussière, toute l'attitude\nsuperbe de galbe antique, elles rapporteront par les ruelles\nsoleilleuses...\n   Deux enfants, deux fillettes — huit ans peut-être —\ns'amusent à taquiner un ânon attaché non loin de la fontaine.\nElles lui tendent une écorce de pastèque... l'avancent... la\nretirent... Lui — qui semble aussi bébé qu'elles — s'arcboute\nà bout de longe, gratte la terre, pointe et couche tour à tour\nses grandes oreilles de velours blanc, entr'ouvre, dans un\nmufle velu, des lèvres rases... Mais les enfants de reculer\ntoujours!... Et de rire!... Et de recommencer le jeu! — telles,\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "640                          DURENDAL\n\n\navec l'envol de leurs bras frêles et du tissu léger flottant sur\nleur petit corps nu doré au soleil, de mignonnes         figurines\ntanagréennes...\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Six heures du soir. Les quais du port. U n tableau de Claude\nLorrain. Des dalles de pierre lisse pavant un vaste espace à\npeu près désert, et qui se termine en longs degrés, bas et verdis,\nd'escaliers plongeant dans la mer... Çà et là, des rouleaux de\ncâbles, des chaînes, d'énormes anneaux, des pieux obliquement\nplantés... Quelques voiliers amarrés, d'un type charmant : à\ncarène profonde, mais presque assez relevée de l'avant et de\nl'arrière pour évoquer les anciens encorbellements des châteaux\nde proue et de poupe. P a s un vapeur... Là-bas, côtoyant une\nlangue de terre qui forme môle et porte les massives construc-\ntions d'un fort, un grand trois-mâts s'avance avec lenteur, et\nsur la paix dorée du soir silhouette en traits précis et fins les\nmoindres détails de ses agrès, ses vergues, ses poulies, ses\néchelles de corde grêles et régulières comme les fils d'une t r a m e\narachnéenne... L e soleil se couche...\n  Des verdures moins tailladées, et plus rapprochées des flots\nque les superbes phœnix faisant à l'esplanade adjacente au port\nun cadre de palmes ; le fronton majestueux de quelque édifice\nà colonnes corinthiennes ; des personnages drapés à l'antique ;\nune mer plus verte — et l'évocation du Lorrain serait parfaite.\n   Mais du moins c'est la même atmosphère blonde et trans-\nparente, la même luminosité d ' a m b r e fluide, et surtout, surtout,\nle même adieu du soleil, ce m ê m e faisceau de rayons — doux\ncomme un regard humain chargé de rêve — qui s'allonge du\nfond de l'horizon, glisse mollement de vague en vague, et vient\ninsinuer à l'âme une dernière caresse...\n\n                                    *\n                                *           *\n\n  De-ci de-là, des chapelles funéraires parsèment la campagne\n— les grandes familles corses n'exilant pas leurs morts dans les\ncimetières.\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "                            EN CORSE                            64I\n\n\n   L ' u n e de ces chapelles — de vastes proportions — reproduit\ntrès exactement un temple grec. Elle doit à peine dater du\nXVIIIe siècle, mais sa corniche ébréchée, ses marches d'escaliers\namincies, son seuil disjoint, ses murailles qui s'effritent, les\npierres de sa façade d'une patine aussi dorée que celle des vieux\nmarbres l'affilient aux m o n u m e n t s marqués du sceau des âges;\net, sur le penchant de la colline dominant la mer, parmi les\noliviers d'argent et les cyprès noirs, en face du golfe d'azur\nrecourbé comme une lyre, elle est souverainement évocatrice,\ncette fiction du passé, et nul autre symbole n'eût mieux cou-\nronné l'apaisant décor de « Vision antique » formé par le\npaysage.\n  Calme temple grec, entouré de ciel clair et de silence!\n  A travers son péristyle, dont les colonnes trapues — comme\ntassées sur leur base élargie — partent directement des dalles,\net dressent de courts fusèlements terminés en chapiteaux\ndoriques, la mer semble plus infinie, l'horizon plus vaste.\n   Cependant, là-bas, cernant d'un a m p l e demi-cercle la radieuse\ncorbeille des flots, de hautes montagnes, à présent clair-voilées\ndes tulles vaporeux du matin, mais qui déploieront avec le soir\nl'arête de leurs sommets aux belles lignes (« il faut prier les\nmontagnes lointaines, car elles sont pures ») restreignent assez\nle panorama du golfe pour lui conserver son intimité de rives\nheureuses.\n   L'air est e m b a u m é d'âpres effluves, parfums d'immortelles\nsauvages, de myrtes, de lavandes et d'autres végétaux aroma-\ntiques, dont la forte senteur est un des traits marquants du\npays corse.\n  U n bois de cyprès et d'oliviers séparant le temple funéraire\nde la route qui conduit à la ville, les bruits du m o n d e expirent\nbien en deçà de la colonnade pensive, où les heures s'écoulent\ntoutes semblables, à peine diversifiées par les jeux chatoyants\nde la lumière...\n  Seuls, parfois, des coups d'ailes précipités se font entendre,\ndes ombres rapides effleurent les dalles ensoleillées, et des\nramiers bleus — de ceux que le printemps voit nicher près des\ntombes — s'abattent dans les cyprès du terre-plein ou sur la\nsaillie des larges corniches. U n instant, le faible piètement de\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "642                            DURENDAL\n\n\nleurs pattes égratigne la poussière... On devine le lustrage d'un\nbec contre une aile... U n flocon de duvet tournoie... P u i s , sou-\ndain, les oiseaux effarouchés s'envolent à grand t u m u l t e , et tout\nretombe dans le silence...\n   P l u s rien...\n   Les cyprès balancent leurs quenouilles flexibles... L e flocon\nde duvet élargit ses cercles, frôle les dalles, s'y pose, reprend\nsa course indécise, disparaît enfin sur un rayon de soleil —\nimage des rêveries berceuses qu'inspirent à l'âme la caresse de\nl'heure qui passe, la lumière du grand ciel bleu, la séduction\ndes vagues lointaines, et le mystère de ce temple grec, dont la\npoésie, faite d'une indéfinissable sensation de sérénité antique\net de paix profonde, s'affine de je ne sais quelle douceur\nsuprême, éclose au voisinage des morts...\n  E t lorsque la symphonie d'argent — qui, chaque soir, com-\nmente l'apparition de la lune derrière les montagnes — s'élève\ndes oliviers pâles, de la colonnade à présent toute blanche, et\nde l'étincellement plus pur des flots transfigurés, il s'impose\ninvinciblement à la mémoire, le souvenir de ces Héros antiques,\ndont les Ombres\n                                         tandis que la nuit illumine\n           L'Archipel radieux et les golfes déserts\n           Ecoutaient du sommet des promontoires clairs\n           Chanter sur les tombeaux la mer de Salamine...\n\n\n\n\n  E n route pour les Calanques de P i a n a . Dix heures de dili-\ngence, et par cet implacable soleil, ce sera dur, mais le pitto-\nresque du paysage abrégera la longueur du trajet, sans parler\nd'un livre de P a u l Bourde : En Corse, qui, dès les premiers\nchapitres, fait présager sur l'île et ses habitants de savoureux\ndétails.\n  Au surplus, après une semaine de séjour, l'intérêt d'Ajaccio...?\nOui, décidément, trop de camelotte napoléonienne, comme\naussi trop de vitrines de magasins remplies de stylets corses et\nde calebasses sculptées. Adoncques, fouette cocher! et instruisez-\nnous, monsieur P a u l B o u r d e !\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "                              EN CORSE                             643\n\n\n  Ainsi, vraiment, non seulement banditisme et vendettas ne\nsciaient point trucs d'agences Cook — genre Tartarin sur les\nAlpes — mais auraient même beaucoup augmenté durant ces\ndernières années?... D i a b l e !\n   L e fait est que plus l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres,\nplus l'on s'aperçoit que la Corse est restée sauvage, pour ne pas\ndire barbare. Presque point de champs cultivés; une brousse\nrabougrie, des landes pierreuses : le m a q u i s . Au relais du col de\nSan-Sebastiano, deux gendarmes, armés de pied en cap, —\nsabre, carabine, revolver — prennent place dans la diligence;\net, depuis Sagone, les rares passants rencontrés — quelques-uns\nm o n t a n t d'admirables petits chevaux fins et nerveux — portent\ntous, ou presque tous, des fusils qui n'ont évidemment rien à\nvoir avec la chasse, et leur donnent des mines positivement\nassez rébarbatives. Les vieillards surtout sont inoubliables.\n   E t cependant, tant de gens se dévouèrent, que dis-je ! se\ndévouent à humaniser la Corse ! O Corse, tressaille d'allégresse !\nVoici que l'un de tes fils (mon voisin de banquette : un jeune\npotache, — élève, si j ' a i bien entendu, du lycée de Marseille —)\ns'en revient sur ton sol sacré passer les vacances, et t'apporte\ndans les plis de sa t u n i q u e la quintessence de la civilisation\ncontinentale!... sous forme des deux scies démodées de café-\nconcert qu'il s'efforce d'enseigner à l'indigène conduisant la\ndiligence.\n   L e maître est zélé, le disciple attentif; aux montées, tous deux\nmarchent à côté de la voiture en b r a m a n t successivement les\nmêmes paroles, et, pendant la plus grande partie du trajet,\nl'Enterrement de belle-maman et les Stances à Manon séviront avec\nune régularité cruelle.\n   A ce petit supplice fait du moins compensation la beauté du\npayage. T r è s longtemps la route en corniche domine la mer, et\nc'est l'inlassable magie des flots sous tous leurs aspects : tantôt\nplaine immense, que laboure le sillon des barques aux voiles\nneigeuses, tantôt lacs déserts, bleus crus entre des caps de\nrochers rouges, tantôt — sur les fonds de sable, et par transpa-\nrence — miroirs d'émeraude éblouissante sertis dans le cadre\nirrégulier des criques.\n   L a campagne est remplie d'aloès, de tamaris, de figuiers de\nBarbarie, d'eucalyptus, profilant, qui leurs sveltes hampes\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": "644                            DURENDAL\n\n\nd'étendards, jaillies de la brassée de yatagans des feuilles\nrecourbées; qui le fin réseau de leurs branches délicates; qui\nleurs troncs arides, laissant p e n d r e des lanières d'écorce; qui\nleurs lobes épineux, semblables à de larges pieds griffus de bêtes\nméchantes — tous d'un verdâtre éclat métallique, tranchant en\nteintes maladives sur l'azur franc des vagues.\n   D e loin en loin la route traverse des villages; les uns désolés\n— Sagone, par exemple : quelques masures au fond d'un golfe\ntorride, et près de l'estuaire d'un cours d'eau stagnant dans des\nterres basses où tout sue la fièvre — les autres aérés, bâtis à\nflanc de colline, et surplombant la mer, ainsi Cargèse, ce pitto-\nresque bourg, refuge d'une colonie grecque ayant ses coutumes\nspéciales — sa langue, son église et ses prêtres — au milieu\nd'une population catholique...\n  Après Cargèse commence la vraie montagne. U n dernier adieu\nà la mer, que le soleil couchant semble joncher de roses — de\nces roses qui, dans le tableau de Botticelli : la Naissance de\nVénus, s'envolent des lèvres du Z é p h y r e — et le paysage, sou-\ndain, devient farouche. Partout, des combes rocailleuses, de\nprofonds à-pic, d'énormes blocs en saillie troués de porches de\ncavernes, des halliers de ronces, des hérissements de végétaux\nindéfinissables — faisceaux de lances? touffes de dagues? —\nrabougris mais forts, poussés au soleil.\n   L e jour baisse r a p i d e m e n t d a n s les défilés où passe la dili-\ngence avant de s'engager sur les lacis contournant la montagne.\nU n éclairage bizarre, blafarde tombée de lumière venue d'en\nhaut, fait les ambiances plus mystérieuses, les formes plus\ndélicieusement étranges. Seule, à de grandes altitudes, luit\nencore l'améthyste des champs de b r u y è r e . . .\n  E t maintenant, la nuit étant close, plusieurs fois, très distinc-\ntement, des flammes inexplicables, comme d'une torche élevée\npuis abaissée, brillent à la lisière des taillis couronnant la mon-\ntagne... Ah ça! va-t-elle donc se confirmer, la véracité des récits\nde monsieur Bourde, parlant de sentinelles postées par les ban-\ndits pour signaler l'approche des diligences?\n   Mais non; c'est infiniment moins romantique.\n  — Le c a m p e m e n t des terrassiers qui travaillent à la nouvelle\nroute ! fait remarquer le conducteur.\n"}, {"page_pdf": 769, "texte": "                                 EN CORSE                                 645\n\n\n    E t , sur ce, le forcené braillard de reprendre, pour la centième\nfois peut-être, son refrain favori : « Hier, c'était l'enterrement\n— De ma pauvre belle-maman... », lequel refrain ne s'inter-\nr o m p t plus qu'à P i a n a , où nous arrivons enfin à 10 heures du\nsoir.\n\n\n                                     * *\n\n\n   L e lendemain.\n   Les Calanques. L a mer réapparue, la mer qui remplit de ses\nflots incroyablement bleus, et cercle d'une couronne d'écume\nétincelante des golfes incurvés comme des vasques de porphyre\nentre de formidables rochers rouges.\n   Sur la route s'enroulant à ces rochers, et d o m i n a n t de très\nhaut, les grèves, c'est une solitude si complète, un silence si\nlarge — à peine la voix solennelle de la mer au fond des\nabîmes — qu'en dépit de la clarté du ciel matinal et du\ngrand soleil, je ne sais quelle sensation de mystère, presque\nd'étrangeté, se dégage peu à peu du paysage.\n   D ' a u t a n t que le roc, é t o n n a m m e n t déchiqueté, dresse toute\nune fantasmagorie d'effigies bizarres. On dirait des nuages lapi-\ndifiés, contraints à fixer leur course errante, à matérialiser pour\njamais leur consistance vaine.\n   Des dragons s'étirent en gargouilles de cathédrales. Des corps-\nà-corps furieux mettent aux prises des monstres indéfinissables,\ncabrés sur des arrière-trains de q u a d r u p è d e s , mais d a r d a n t des\ntêtes d'oiseaux à becs crochus et des griffes tranchantes comme\ndes cisailles, les grandes ailes des combattants rebroussées par\nune tempête chimérique ajoutant encore à l'immobile impé-\ntuosité du choc.\n  P l u s on avance, plus nombreux se modèlent aux pentes du\nrocher les simulacres. Voici de nouveaux duels : de lourds\nreplis de serpents étreignant un cygne, dont le col recourbé\nsemble un autre reptile; deux bêtes à carapace s'attaquant avec\nrage, l'une des carapaces à demi-iracassées laissant voir un être\nde cauchemar — croupe pointue, pattes membraneuses — com-\npliqué comme tels de ses pareils d u s à l'imagination d'un\nBoch ou d'un Callot. Voici des animaux gibbeux— dromadaires?\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "646                          DURENDAL\n\n\nbisons? — défilant en chaînes de montagnes. Voici les éléphants\nd'Hamilcar, balançant par dessus la mêlée des tours de guerre.\n   U n e à une, se montrent aussi des figures h u m a i n e s ; d'abord\ntrès imprécises : torses vagues, cariatides frustes; puis plus\nnettes : tout un corps d'homme, fœtus de géant pelotonné clans\nune matrice de pierre. Enfin, brusquement, d'un tournant du\nchemin, les blocs colossaux, qui, là-bas, crénèlent la paroi\nrocheuse, se révèlent mystérieux fantômes. A la vérité, beaucoup\n(quoiqu'en dise le Baedeker) n'offrent pas de contours assez\ndéfinis pour qu'on les puisse sûrement identifier, mais ces formes\nhybrides, et pour ainsi dire arrêtées en cours d'évolution, ne\nlaissent pas d'être impressionnantes ; d'autant que deux au\nmoins s'attestent facilement recormaissables : deux hommes,\ndeux géants assis côte à côte.\n   L e premier, les bras allongés sur les cuisses, dans l'attitude\nhiératique d'un colosse d ' E g y p t e , regarde le large avec une\ntristesse infinie, comme s'il guettait en vain, depuis des millé-\nnaires, la venue d'un libérateur qui le délivrât de cette gangue\nde pierre dont l'a chargé quelque monstrueux sortilège. L e\nsecond — plus suggestif encore — le coude sur un des genoux,\nune main lui voilant à moitié la face, rappelle certaine fameuse\nfigure de réprouvé du Jugement dernier de Michel-Ange. C'est la\nmême pose accablée, la même expression de morne désespérance,\ntraduisant le même sentiment d'horreur éternelle, d'irrémissible\naffliction. Alors que le premier géant s'obstine à croire toujours\npossible l'arrivée de quelque sauveur, celui-ci n'attend plus\nde t e r m e à son angoisse.\n    E t telle est la puissance fascinatrice de ces deux fantômes\nqu'après les avoir une fois démêlés dans le chaos des rocs les\nyeux sont sans cesse attirés vers leur présence silencieuse.\nC'est une hantise, une obsession, comme une énigme formi-\ndable, à laquelle participe tout le paysage, ce paysage torturé\nque les flammes du soleil font maintenant région de l'enfer, et\ndont les pierres, convulsées en de rouges spectres, semblent\na u t a n t de damnés soumis à de muets supplices.\n   Qui déchiffrera l'énigme? lira dans la pensée des deux mau-\ndits enchaînés sur la colline? saura les forcer à parler? saura\ncomprendre l'entretien qu'ils ont peut-être, quand ils écoutent\nmugir le vent du large à travers les nuits d'hiver, ou q u a n d ,\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": "                              EN CORSE                            647\n\nsous l'écrasement des midis de feu, ils découvrent, au lointain\ndu désert, debout à l'orée de quelque caverne, cet être mysté-\nrieux, cet Esprit impur, « qui, lorsqu'il est sorti d'une âme,\nnous dit l'Evangile, s'en va, cherchant du repos mais n'en\ntrouvant point, rôder par les lieux a r i d e s » ? E t quel poète\nappariera, dans un indestructible accord, la morne désolation\nde ce coin de terre et le récit de quelque légende fantastique,\nsur les pages duquel — nostalgiquement — les grands colosses\nsembleraient allonger leurs deux ombres taciturnes?...\n\n                                     *\n                                *        *\n\n   Retour à Ajaccio, en flânant au hasard des bourgades du\nlittoral. Parfois, des oasis de verdure recouvrent la nudité du\nsol. Les pins s'avancent j u s q u ' a u rivage, et sous les arcs noirs\nde leurs rameaux entrelacés le spectacle est idéal des plages\nrousses ourlées du bleu des vagues.\n   Plus souvent, cependant, des falaises abruptes encadrent la\nmer, quelques-unes effilées d'un phare, et le souvenir me revient\nde certaine nuit de pleine lune démesurée, où les flots scintillent\néperduement, follement, comme u n e nappe de mercure,\ntandis que, tout proche, un énorme feu t o u r n a n t promène\nautour de l'horizon — lentement — le q u a d r u p l e regard de ses\nlarges yeux de cristal. L a mer m u r m u r e à peine au pied des\nfalaises ; clans le ciel la voie lactée s'arrondit en une arche\nimmense de voussure r o m a n e ; et sur les eaux se dessine une\nétroite et longue bande moirée qui persiste ineffaçable, très loin.\nCourant? sillage de navire? Sans d o u t e ; et pourtant... qui\nsait?... qui sait si l'onde pieuse, et qui se souvient, ne reproduit\npas — m y s t i q u e commémoration — le chemin qu'autrefois\nsuivit Jésus, dont le doux fantôme va peut-être réapparaître,\nlà-bas, pensif en un nimbe de lune?\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n    Derniers jours, dernières promenades. Encore une soirée au\nt e m p l e grec — à travers le crépuscule, la lente chanson de\npécheur qui passe au fond du golfe, et la mélancolie de ses\ngrandes notes indéfiniment prolongées!...\n"}, {"page_pdf": 772, "texte": "648                           DURENDAL\n\n\n   U n e course à Vizzavona, la villégiature à la mode. Superbe,\nla forêt, mais un peu bien déjà vue. Nous avons mieux en\nD a u p h i n é . Et puis, c'est l'horreur des hôtels chics retrouvés,\ndesfemmes pomponnées, des larbins en habit noir... N'empêche;\nau sortir du bois, devant la cime grisâtre du Monte d'Oro, il\nexiste telle ancienne gendarmerie abandonnée, que l'Etat\nlouerait, me dit-on, pour un morceau de pain, et qui, conforta-\nblement aménagée, aurait bien son pittoresque. Déconseillé\nmalgré tout aux littérateurs. « Lettres d e . . . ma gendarmerie »!\nMânes de D a u d e t , le décevant titre, en effet, sur une couverture\nde v o l u m e ! . . .\n   E t maintenant, en route pour Nice. Mais quelle traversée!\nU n e mer tumultueuse, démontée, soulevée par un vent terrible\nqui, d'ailleurs, rend le soleil plus clair, le ciel plus net, et plus\nintense aussi le bleu des vagues. L e paquebot tangue et roule\naffreusement. Parfois l'hélice semble affolée : emballée à vide,\nhors de l'eau, des lames se cabrant sous la quille. T o u t e s les\ncouleurs sont extraordinaires, double-diésées, pour ainsi dire,\net transposées dans une tonalité bizarre. Des chamarrures\nd'écume baveuse soutachent la mer, exactement noire à force\nd'être bleue, et les caps rutilants des îles Sanguinaires évoquent\nles rochers de certaine toile de Monet au musée du L u x e m -\nbourg...\n    Combien charitables, les quatre heures de relâche à Calvi !\nCalvi, le type de la ville à caractère; en nid d'aigle; tout le\nh a u t quartier ceinturé de murailles que l'on dirait africaines;\ndes escaliers étroits grimpant à l'assaut de venelles ; des détours;\ndes portes; des coudes imprévus; des terrasses dallées; des\narches inexplicables enjambant d'une maison à l'autre; et, toute\nvieille, toute décrépite, la façade d'une église p y r a m i d a n t sur\nl'ensemble.\n   L e vent hurle à travers les lacis des montées en labyrinthe.\nL e soleil se couche. D e larges bandes orangées rayent\nl'horizon. E n bas, dans le port, les navires allument leurs\nfanaux. Vu de la hauteur, notre paquebot semble un long\nfuseau noir. L e s cris se sont tus des pittoresques bouges à\nmatelots qui bordent le quai. U n e tristesse émane des choses.\nAccoudé au parapet de la dernière terrasse, un Arabe, drapé\ndans son burnous (les chefs faits prisonniers lors de la conquête\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "                             EN CORSE                          649\n\n\nalgérienne sont relégués à Calvi) regarde mélancoliquement\nla mer.\n\n\n\n\n  Après la Corse, âpre et savoureuse, combien Nice, et l'éter-\nnelle «côte d'azur», artificiels, peignés, truqués comme un jardin,\nparaissent insipides! E t Monte-Carlo! Ah! qui dira l'odieux\nspleen du Monte-Carlo d'été... et les perfidies de dame Roulette,\nplus capricieuse que la mer!\n\n                                                  J.   ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "               Gazette d'Exposition\n\n\n                                        A Georges Virrès et F e r n a n d Villers.\n\n\n\n\n                                             I\n\n\n    20 septembre.                                                L'avenue des Nations.\n\n   \" Voir la rue des Nations, et p u i s . . . revenir! \" L e conseil est u n peu trop\nsommaire et d'un h o m m e pressé. T o u t de m ê m e , la rue des N a t i o n s est\n\" le clou \", le spectacle caractéristique et original, la belle chose essentielle\net symbolique de cette foire mondiale de 1900.\n   D a n s la fine lumière claire de ces exquis matins d'arrière-printemps, c'est,\npour les y e u x et l'imagination, u n e fête à la fois grandiose et élégante,\nsomptueuse et raffinée : baignant l t u r s bases dans la Seine, les palais de tous\nles peuples mêlent leurs portiques majestueux, leurs colonnades puissantes,\nleurs tours dominatrices ou sveltes, et toute la variété gracieuse et chatoyante\ndes frises et des a r a b e s q u e s ; si l'ensemble est d'une h a r m o n i e émouvante, et\nsi cette allée triomphale de l'art et de la science du XIXe siècle dit magnifique-\nm e n t les conquêtes de tout l'univers, c h a q u e pavillon, observé en soi, porte\nle cachet distinct et révélateur de la psychologie spéciale d'une race. C'est\nl'Allemagne arborant sur un fond d'architecture imposante et sévère, la gloire\n impérieuse et impériale de ses aigles; c'est l'Italie prolongeant à travers les\n siècles la puissance des dômes romains et le rêve ardent et mélancolique des\n ogives vénitiennes et florentines; c'est l'Amérique massive et utilitaire et\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": "                           GAZETTE D'EXPOSITION                              65l\n\n\nl'Angleterre réalisant dans un home confortablement moderne son songe de\npratique esthétique et d'art utile; c'est tout l'Orient et son clinquant tinta-\nmarresque; c'est la Russie redoutable et énigmatique; ce sont tous ces petits\npays, la Suède, la Norwège, la Finlande, patries inviolées d'une primitive\nsimplicité d'âme, et qui vivent, parmi des existences de pâtres et de marins,\nun exquis et pur idéal, tout proche encore de la nature fruste, honnête et\nvirile; c'est enfin la Belgique...\n   J'imagine que les lecteurs habituels de certaines gazettes ont dû, en péné-\ntrant dans le Pavillon belge, éprouver une bien agréable surprise... A-t-on\nassez écrit et répété que notre exposition nationale était mesquine, médiocre\net nullement représentative du génie national ! Or cela est faux et injuste\njusqu'à l'agacement. Bonnes gens de Belgique oyez ceci : non seulement il\nfaut s'arrêter d'admiration devant la pieuse reconstitution de l'hôtel de ville\nd'Audenaerde, qui affirme magnifiquement, dans un cadre inoubliable de\nprestige, toute la vigueur e! aussi toute la finesse, toute la gravité et toute la\ngrâce de notre art patrial, mais à l'intérieur du monument, il faut goûter\net savourer, dans les ameublements, dans les tapisseries, dans les tableaux,\ndans les statues, la représentation adéquate de notre individualité esthétique...\nPar delà les siècles, saluons d'une fierté fervente les deux figures de contraste,\nremémorées ici, de Memlinc et de Rubens — le maître de la grâce mystique\net le maître de l'effort coloré — dont les œuvres de piété et de force nous don-\nnèrent conscience du meilleur et du plus éternel de notre essence... Et\ndénigreurs, chapeau bas !\n   ... Et voici que le soir tombe; le fleuve charrie de l'or et le crépuscule\nbaigne d'une chaude et rose patine les palais de l'avenue des Nations; et la\nvision imaginaire s'impose, au passant, d'un somptueux cortège se déroulant\nau long de ces arcades, et où tous ceux qui, au cours de ce siècle, élaborèrent\npar la plume, la parole ou l'action, la personnalité des différents peuples,\nseraient évoqués. Le prestigieux spectacle — si, en cette fin de jour merveil-\nleuse, tous ce x là, unis par la fraternité de la gloire, s'en venaient vers\nnous, escortés de leurs grands rêves réalisés et de leurs hauts faits\naccomplis !...\n   Soudain un remous se produit dans la foule, et au loin apparaît un escadron\nde soldais à cheval, avec des reflets de pourpre au cœur de leur cuirasse.\n   Est-ce le cortège souhaité ?\n   « Loubet! Loubet ! » crie-t-on de toutes parts. Et dans un landau sévère,\nun petit vieillard gris est assis, le chapeau buse sur les yeux, le regard vague,\nle sourire satisfait d'un doyen de voisinage qu'on promène... C'est le succes-\nseur de François I er , de Louis XIV et de Napoléon qui rentre à l'Elysée!\n   Suivent d'autres voitures : Deschanel, le président de la Chambre, une\nimpeccable et élégante vignette de modes; Waldeck-Rousseau avec une tête\nd'oiseau de proie; Delcassé, le Richelieu du moment, qui a l'air d'un carlin\nnoir à binocle; enfin Millerand, le socialiste à portefeuille, au masque dur et\nméprisant. A son passage des ouvriers s'esclaffent; l'un d'eux glapit : « Les\ncompliments à la patronne. » Du reste, nul enthousiasme parmi le public\nmais de la gouaillerie souvent amusante, parfois spirituelle et aussi grossière.\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": "652                                    DURENDAL\n\n\n   Mais q u a n d passe la fin de l'escorle militaire, des cris nourris éclatent de :\n« Vive l'armée! » entrecoupés d'un « Vive Deroulède; » aussitôt deux sergots\ns'élancent sur le trouble-fête ; un agent en bourgeois descend de bicyclette\net se joint à eux; et le nationaliste est bousculé vers le poste, tandis qu'un\nmitron,son panier au bras, clame railleusement : Vive la liberté! — Interven-\ntion d'un quatrième policier qui, regardant le mitron de haut, lui dit mi-\npaternel, mi-sévère : « Va-t'en vendre tes brioches ailleurs, toi, ou b i e n ! . . . »\n— et d'un geste, il montre la direction du b u r e a u de police...\n\n\n\n                                              II\n\n\n      23 septembre                                                  Les maires de France.\n\n    Dès l'aube, dans la fine b u é e matinale, ils furent reconnus n o m b r e u x\np a r m i la foule, distingués p a r leurs habits solennellement endossés et par\nleurs écharpes orgueilleusement arborées.\n  L e s u n s se prélassaient n o n c h a l a m m e n t en fiacre; d'autres en groupe,\nbéaient aux curiosités, précédés et guidés — comme d'un Baedeker électoral\n— par le député de leur circonscription, qui commentait, expliquait et\ngesticulait, b o m b a n t le buste de fierté toutes les fois qu'au passage u n sergot\nsaluait ses insignes.\n   Voici de jeunes maires aux allures élégantes de snobs et qui semblent sortir\n d'un roman de M. P a u l B o u r g e t ; voici de vieilles barbes de 1848, aux\n chapeaux préhistoriques et qui eussent réjoui l'âme et tenté la verve du bon\n père L a b i c h e .\n   D'aucuns déambulent solitaires et presque mélancoliques, écrasés par le\n bruit et le mouvement de P a r i s ; d'autres traînent derrière eux leur famille,\n femme, sœurs et filles — et bien qu'il ne soit pas onze heures, déjà des\n paquets...\n   A midi, servis par vingt mille garçons, les vingt mille maires ont m a n g é ,\n bu et toasté.\n    E n long cortège noir, se déroulant sur cette admirable place de la Concorde,\n les maires à présent se dirigent vers l'Exposition. Curieux m o n ô m e sombre,\n où les faces congestionnées font tache r o u g e ; b e a u c o u p de coiffures sont sur\n l'oreille, et des exubérances anormales, peu compatibles avec la dignité d e\n m u n i c i p e , se font j o u r ; seuls, raides et graves, habitués aux h o n n e u r s et aux\n bons crus, les préfets ont d e la tenue et u n e solennité apprêtée.\n    E t la foule s'amuse ; les quolibets, les sarcasmes, les blagues s'entre-croisent;\n l'argot parisien, si tapé et si pittoresque, s'éparpille en confettis d'ironie et\n en serpentins gouailleurs a u t o u r de ceux qui représentent — style officiel —\n la g r a n d e famille française...\n    Singulier peuple de gavroches et de loustics chez qui le rire devant toute\n  autorité est c o m m e un besoin et revêt u n e spontanéité quasi maladive !\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": "                            GAZETTE D'EXPOSITION                                   653\n\n\n   « Panem et circences ». Pour réaliser complètement l'adage, après avoir\n gavé l'estomac des maires, la République leur voulut nourrir l'esprit en une\n matinée artistique.\n   Vous imaginez peut-être le programme : un acte de Corneille, de Racine\net de Hugo; des fragments de Gounod, de Berlioz ou de Saint-Saëns; peut-\nêtre une poésie de Lamartine, de Musset ou de Leconte de l'Isle ?\n   Que vous vous trompez !\n   Devant les maïeurs réunis de France, la patrie, si lourde pourtant de\ngrandes gloires artistiques, fut évoquée sous l'image lascive et les gestes équi-\nvoques de danseuses cosmopolites !\n   Au moins les maires eurent-ils l'occasion — et tout le monde en profita avec\neux — de se rafraîchir les yeux par la vision incomparable de l'Exposition\nilluminée: ors, rubis, saphirs, émeraudes, opales, — c'est dans le cadre de\nla nuit ténébreuse, comme une lutte chatoyante de pierres précieuses, tandis\nqu'au loin, la Porte Binet (si horriblement criarde le jour) se détache sur le\nciel en grand anneau d'améthyste...\n   Les maires vont se coucher — les jambes chancelantes, le chapeau en\nrebrousse-poils, l'écharpe fripée...\n\n\n\n                                        III\n\n\n    24. septembre.                                                    Quo vadis.\n\n\n    Dans les milieux lettrés parisiens, le Polonais Sienkiewicz est l'homme du\njour, comme il y a quelques années et tour à tour le Russe Tolstoï, le Norwé-\ngien Ibsen, l'Italien d'Annunzio, notre compatriote Maeterlinck.\n   La couverture « noir sur blanc » de Quo Vadis encombre les devantures des\nlibraires, et chaque semaine, paraît-il, plusieurs éditions sont absorbées.\n   C'est un beau succès pour la Revue Blanche qui a lancé le livre.\n   Cette Revue Blanche fut fondée, il y a dix ans, par un groupe de jeunes gens\nsémites, dans le but d'enrayer la revanche de l'idéal qui alors se levait sur\nl'art; les rédacteurs firent de l'anticléricalisme très sectaire et de la littérature\ntrès faisandée; ce programme primitif s'augmenta, il y a deux ans, d'un anti-\nmilitarisme très agressif; le dreyfusisme vivifia congrûment cette plante restée\nchétive jusque-là et qui a depuis vigoureusement et largement poussé; la\nRevue Blanche s'est doublée aujourd'hui d'une société d'édition ; les intellectuels\nse sont adjoints des commerçants; et — foin des principes ! — ce syndicat est\nà l'aguet de toutes les œuvres, quelles qu'en soient les tendances, qu'il juge\nsusceptibles de succès artistique et de profit commercial.\n   Et voilà un trait qu'Edouard Drumont même n'avait pas prévu : des juifs\ndécouvrant Quo Vadis, roman chrétien !\n   A quoi attribuer la prodigieuse vogue de cette œuvre?\n"}, {"page_pdf": 778, "texte": "654                                    DURENDAL\n\n\n    L'occasion fut d o n n é e hier de le d e m a n d e r à J.-K. H u y s m a n s . L'écrivain\nd'En route n'a guère c h a n g é ; sa tête d'aigle déplumé a gardé son profil\ninquiétant, et sa pensée reste passionnément tournée vers le mj'Sticisme; il\nachève en ce moment l'Oblat, derniar terme de la trilogie, u n b o u q u i n ,\ndit-il, qui sera moins massif que la Cathédrale et moins troublant qu'En route ;\nle poème de la sérénité conquise !\n    Allongé dans son fauteuil, la cigarette aux doigts, J . - K . H u y s m a n s\nhache menues, en petites phrases saccadées, ses impressions sur Quo Vadis.\n     « Ah ! ces gaillards de la Revue Blanche ont eu du flair...\n    T r è s fort, ce Polonais (comment s'appelle-t-il d o n c ?)...\n    C'est diantrement c a m p é , cette lutte tragique de la blanche aube chrétienne\navec le rouge crépuscule païen. E t les personnages !... E n voilà de la péné-\ntration d a n s la psychologie et du relief dans la forme : L y g i e , cette exquise\n petite Sainte-Cécile de pureté et de grâce, si fragile et si faible, et vainquant\n tout de m ê m e N é r o n , et renversant ce poteau de h o n t e s et de cruautés !...\n N'est-ce pas tout le symbole de l'histoire primitive du Christianisme... E t\n puis, entre les deux principes contraires se disputant l'adhésion des intelli-\n gences, P é t r o n e qui fait la coquette, le joli P é t r o n e , un renanien, quoi ! l'Ana-\n tole F r a n c e d'alors !... E t Vinicius... Ah ! celui-là, je l'aime surtout... Oui,\n d'un a m o u r fraternel... P a s vrai que son histoire est u n peu la mienne ?... E t\n tout cela est c a m p é parmi un cadre a p p r o p r i é : Lygie dans la calme maison\n  d'Aulus — quel P u v i s de Chavannes, hein ?... E t N é r o n donc, c o m m e il est\n  « situé » d a n s le cirque délirant et au milieu de R o m e braséant... E t la mort\n  de P é t r o n e !... Enfin tout, tout !... Oui très fort, ce Polonais !...\n      « Seulement — et le causeur a n n o n ç a d'un sourire malicieux les restric-\n  tions qui allaient venir — W i s e m a n avait déjà tracé la voie à...\n  (sapristi, en ont-ils des n o m s , ces Polonais-là !)... Oui, W i s e m a n , dans\n  Fabiola... C'était moins creusé comme idée et moins fougueux de coloris,\n  moins artistique si l'on veut, mais tout de même, dans ce genre de reconstitu-\n  tion historique, quel important jalon ! E t soyez sûr que l'auteur de Quo Vadis\n  ne l'a pas négligé. »\n      « Mais voilà, W i s e m a n était un curé — u n cardinal, monsieur ! — et\n  comment voulez-vous q u ' u n curé fasse u n e « œuvre esthétique », comme\n  disent les H o m a i s de la critique... Alors on a décrété que Fabiola devait être\n  u n r o m a n p o u r pensionnaires — et le livre a été écrasé sous ce pavé »...\n      « Voulez-vous q u e je vous dise : Quo Vadis ? C'est d u W i s e m a n a u x\n  épices ! »... E t satisfait de ce mot de la fin, J.-K. H u y s m a n s alluma u n e nou-\n   velle cigarette.\n\n                                              IV\n      25 septembre.                                                             Pro Arte.\n\n   L'exposition fait à l'art, en toutes ses expressions, u n e part légitimement\n importante.\n   Art de naguères et art d'aujourd'hui : si la confrontation est intéressante,\n savoureuse et instructive, elle tourne rarement à l'avantage de notre temps.\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": "                          GAZETTE D'EXPOSITION                              655\n\n   On flâne dans les galeries du petit Palais; toutes les richesses esthétiques\nde la vieille France y ont été réunies ; une impression de chaude élégance se\ndégage de ces buffets Renaissance qui ornèrent de féodaux manoirs ; voici un\nexquis clavecin frôlé jadis par de pâles mains de Reine; voici une admirable\narmoire Louis XV, à laquelle la frivole et infortunée Marie-Antoinette confia\nses bijoux ; voici des canapés qui ont tout le confortable d'un siège et toute la\ngrâce d'une gondole... Quelle sensation de pitoyable décadence, de songer\nalors au bric-à-brac hétéroclite et criard qui encombre les compartiments où\nl'ébénisteriefrançaise contemporaine a amoncelé ses produits, bazar de choses\nsans idée et sans style, d'un marasme écœurant et où ne surnagent que quel-\nques meubles dus à l'inspiration anglaise.\n   Au grand Palais, l'exposition centennale de la peinture française est un\nmanuel de l'art de ce siècle et un panorama en raccourci de ses conquêtes et\nde ses évolutions ; comme dans un livre ouvert devant soi et illustré d'authen-\ntiques tableaux, on y peut lire, par exemple, l'ascension du paysage vers la\nlumière vive et réelle, depuis les sites délicieusement conventionnels qui\nforment le décor des fêtes galantes des Watteau et des Fragonard, jusqu'aux\nrendus fougueux et ardents d'un Pissaro et d'un Monet, en passant par les\nâpres clairières de Courbet et les douces mélancolies rêveuses de Corot.\n   Entretemps l'amoureux d'art juge au passage — et pièces à l'appui — la\nlutte si fréquente et toujours renouvelée entre la belle et placide rectitude de\nlignes et l'emportement coloré de l'imagination dont Ingres et Dela-\ncroix furent auXIXesiècle les champions adverses — l'un le maître de la régu-\nlarité classique et du dessin impeccable, l'autre transposant dans des œuvres\nfiévreuses et à l'emporte-pièces toutes ses inquiétudes d'enfant du siècle.\n   Mais, encore une fois, devant ce passé si ingénieusement et si fortement\névoqué — comme la peinture française d'à présent apparaît veule, falote et\ndésemparée ; en face de la Centennale, quelle déception que la Décennale !...\nSans doute, il y a des exceptions, mais dans son ensemble l'école française\nsemble aller à la dérive de la gageure et de la médiocrité — pour ne parler\npoint d'une rosserie voulue et arborée qui en entraîne beaucoup vers un art\nd'hétaïres.\n   Sans faire de la fanfaronnade de clocher, le visiteur belge peut s'enorgueil-\nlir de ceux qui représentent au grand Palais l'art belge ; nos peintres et sculp-\nteurs affirment, par des œuvres personnelles, l'originalité de notre race et de\nnotre façon de voir et de sentir; qui ne serait fier de l'art patrial devant le\npoème doré des bois chanté dans l'Automne de Courtens, devant la santé et la\nlumière éparses dans les œuvres de Claus, devant la mélancolie des vieux\ncoins de Gand si intensement et si fiévreusement rendue par Albert Baertsœn,\ndevant l'hiératique aristocratie de Fernand Knopff, devant toute la force et\ntoute la tristesse aussi des terriens, que Meunier et Laermans évoquent d'une\nfaçon si saisissante...\n    Oh ! les lacunes — involontaires — de cette énumération sommaire et\nhâtive ! Je m'en voudrais tout de même de terminer sans avoir signalé l'ap-\n port du sculpteur Lagae, et parmi cet apport, le buste de Guido Gezelle —\n belle tête de rêve et de souffrance d'où toute l'âme du noble prêtre et du grand\n poète que fut Gezelle, irradie magnifiquement.\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "656                                    DURENDAL\n\n\n                                             V\n\n\n    27 septembre.                                                           Sur la. Hutte.\n\n   De tous temps, en F r a n c e , et sous tous les pouvoirs, à côté de l'opposition\nofficielle et parlementaire, u n e autre opposition s'est fait jour, moins solen-\nnelle et plus m o r d a n t e , moins déclamatoire et plus gouailleuse, moins\nmassive, encore q u e plus redoutable parce que plus caustique et plus spiri-\ntuelle; la Lanterne de Rochefort sapa le colosse impérial et une chanson de\nP a u l u s — qui ne s'en souvient? — mit en danger la troisième R é p u b l i q u e .\n    C'est dans la chanson encore, une chanson drôle, primesaulière et fouet-\ntante, que les adversaires du gouvernement actuel ont cherché et trouvé u n e\na r m e ; le soir venu, aux h a u t e u r s de M o n t m a r t r e , de grandes lanternes aux\nreflets archaïques et pittoresques, signalent au flâneur, d a n s le noir de la rue,\ntous ces cabarets artistiques — Les Tréteaux de T a b a r i n , L e s Q u a t ' z Arts,\nL a Boîte à F u r s y — où, selon la formule des affiches, « l'Elysée et le Minis-\ntère sont c o n g r û m e n t conspués ».\n   On entre et le b a r n u m , cheveux en broussailles et cravate flottante, vous\naccueille d'un salut redondant : « Que les grands-ducs de Russie, beaux\noiseaux du N o r d et hôtes de M m e L o u b e t , soient les b i e n v e n u s . » Sur les\nboiseries sombres de la petite salle se détachent, en clair, des affiches, des\ncaricatures et des charges : voici u n pâle Pierrot de Willette, qui fait gra-\ncieusement la nique à u n vulgaire buste de la M a r i a n n e ; voici u n sultan à\nface hébétée et sinistre, les mains toutes dégouttantes de s a n g ; voici M. Zola\nc o n d u i s a n t u n e voiture de vidange, M. Brunetière en maître d'école,\nM. Coppée en petit caporal de l ' E m p i r e ; voici u n dyptique qui dit très\njoliment la décadence en F r a n c e de l'influence de R e n a n . D a n s le premier\ntableau, le g r a n d maître du scepticisme est représenté, recevant les h o m m a g e s\nd'un g r o u p e d'écrivains où l'on reconnaît aisément M. L e m a î t r e , M. Barrès,\n M. B o u r g e t ; dans le second tableau, le triste a u t e u r de la Vie de Jésus est\nfiguré solitaire et mélancolique, avec ces mots en épigraphe : « Enfin seul ! »\nN'est-ce pas là u n e page d'histoire littéraire d'un p i q u a n t s y m b o l i s m e ? . . .\nOn s'imaginerait à tort que le public qui fréquente ces cabarets n'est com-\nposé que de b o h è m e s et de r a p i n s ; maints écrivains déjà célèbres s'y d o n n e n t\nrendez-vous ; et les équipages cossus qui stationnent devant la porte indiquent\nque le faubourg Saint-Germain lui-même n e d é d a i g n e point de gravir la\n Butte.\n    L a soirée commence par des c h a n s o n s ; naturellement le genre sentimental\n n'est guère en h o n n e u r ; et q u a n d l'un ou l'autre débutant s'essaye d a n s des\n sortes de « Stances à N i n o n » l'auditoire a tôt fait de le rappeler aux habi-\n tudes de la m a i s o n ; et le maître de céans tâche d'excuser l'interprète en\n déclarant « qu'il croyait avoir à faire à... des maires ».\n    C'est la satire politique qui est cultivée s u r t o u t ; et, d a n s ce cadre étroit de\n la c h a n s o n , il faut admirer tout ce que les auteurs savent mettre d'esprit,\n d'originalité et parfois de philosophie; je n'ai, pour ma part, jamais compris\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": "                           GAZETTE D'EXPOSITION                                657\n\nla gloire d'un Béranger et les produits de ce grivois attendri me laissèrent\ntoujours indifférent; dans telle blague de M. Hyspa, que j'ouïs l'autre jour,\n— le Toast du Président, par exemple — il y a plus de vraie littérature que\ndans toute l'œuvre du troubadour du premier empire.\n   M. Loubet particulièrement — à tout seigneur, tout honneur — est le point\nde mire de ces Châtiments en miniature; par allusion à sa qualité de Méri-\ndional, on le qualifie de « Président à l'ail... d'azur », on raille ses discours,\nses équipages et ses ministres; parmi ceux-ci, M. Waldeck-Rousseau surtout\nsert de pelote à épingles; on sait que le président du Conseil, jadis farouche\nopportuniste, est soupçonné avoir pris le pouvoir pour réaliser les desiderata\nsocialistes, ce dans l'espoir, dit-on, de supplanter M. Loubet. Et voilà une\nsource d'amusantes trouvailles pour les frondeurs de Montmartre : la scène\nen exquises ombres chinoises, figure le trottoir roulant de l'Exposition ; la\nfoule marche dans le sens du mouvement, et plusieurs célébrités parisiennes\nse reconnaissent au passage; mais de temps à autre quelques silhouettes\nglissent, marchant dans la direction opposée. Et l'explicateur de s'écrier :\n« Tous ceux qui piétinent dans le sens contraire à la masse du peuple français\npeuvent être pris indifféremment pour M. Waldeck-Rousseau. »\n   Ce qui est admirable, c'est la façon dont les joyeux Juvénal de Montmartre\nsont aux aguets de tout mouvement d'opinion ; à peine une idée nouvelle se\nfait-elle jour, ou une question ancienne revient-elle à flot, que la voilà trans-\nposée en vers, en musique et en images; un matin les journaux annoncent la\nreprise de « l'affaire » et le soir les dreyfusards attrapent leur paquet soigné!...\nCela s'appelle la Tentation de saint Antoine et est emprunté aux vieux maîtres\nflamands; le saint assis, son fidèle compagnon auprès de lui, reçoit la visite\ndes séducteurs contemporains : M. Waldeck-Rousseau (toujours lui) offre les\nbiens des Congrégations; M. Picquart lui présente la croix de la Légion\nd'honneur; M. Zola lui apporte ses éditions millénaires... Le saint ne\nbronche pas et demeure impassible et dédaigneux... Tout à coup, grand\némoi; le « fidèle compagnon » de saint Antoine a disparu; où est-il? On\ncourt, on cherche; mais le saint de rassurer tout le monde et de dire en par-\nfaite sérénité : « Ce n'est rien, il aura par mégarde suivi M. Zola. » Et en\neffet, le cochon revient bientôt... dégoûté.\n   Les chansonniers parisiens ne font point d'oeuvre négative de démolition ;\net leurs spectacles se terminent d'ordinaire par l'apothéose des régimes\ndisparus; parmi le rouge désert, aux pieds du sphinx d'Egypte, tous les\nconquérants passent, tour à tour, dans le faste de leur gloire ; Napoléon\ntermine le défilé et son geste impérieux plane au-dessus de ses armées en\nmarche; un dernier cortège s'annonce, habits noirs, écharpes tricolores et\nchapeaux bossués; ce sont les maires de France; à leur vue, le sphinx\ns'effrite et disparaît — et le barnum de clamer : « Les temps héroïques\nsont clos ! ».\n   Il faut voir alors l'enthousiasme de l'auditoire et entendre ses trépidations !\n   Et ces manifestations — veuillez le croire — ne se limitent pas à un public\nrestreint de mécontents et d'initiés; chaque fois qu'elle en a l'occasion, la\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": " 658                                         DURENDAL\n\n\ng r a n d e foule elle-même y participe ; ainsi au sommet de Montmartre, il a été\nconstruit récemment u n i m m e n s e h i p p o d r o m e qui peut contenir cinq mille\np e r s o n n e s ; chaque soir on y figure somptueusement devant une salle b o n d é e ,\nla conquête des Gaules par César ; et q u a n d Vercingétorix vaincu prédit au\ndictateur romain la future revanche de la F r a n c e et q u e , d a n s u n e vision\nlumineuse, passent J e a n n e d'Arc à la tête d e ses p r e u x et le petit Caporal a u\nmilieu de ses g r e n a d i e r s , l'assistance spontanément se libère en gestes et en\nclameurs et des cris s'entre-croisent de « Vive le Roi » et « Vive l ' E m p e r e u r ».\n    Si le régime, sous lequel la F r a n c e vit à présent, devait disparaître prochai-\nn e m e n t , ne serait-il pas vrai de dire — en généralisant le mot historique —\nque d a n s ce p a y s tout c o m m e n c e et tout finit p a r la c h a n s o n !\n\n\n\n                                                   VI\n\n\n      28 septembre.                                                               Sur fond rouge.\n\n    Au récent Congrès international des socialistes, parmi les marées contraires\n des huées et des acclamations, d a n s l'atmosphère lourde de haines, d'ambi-\n tions et d'enthousiasmes, trois figures se détachèrent en puissant relief :\n M. Jules Guesde, M. Jean Jaurès et M. Emile Vandervelde.\n       Sous sa c o u r o n n e de cheveux blancs et d a n s son buste cassé, M. J u l e s\n\" G u e s d e a gardé u n esprit juvénile et u n e âme farouchement c a n d i d e ; quel-\n  ques axiomes b r u t a u x forment sa théorie révolutionnaire; jalousement il la\n  garde p u r e de tout alliage et la raisonne et la développe avec u n e consé-\n  q u e n t e intransigeance et la plus redoutable logique; vis-à-vis de la b o u r -\n  geoisie ennemie, il se j u g e comme u n général d'armée qui n'a qu'un droit et\n  q u ' u n devoir : se battre et v a i n c r e ; et le drapeau b l a n c du p a r l e m e n t a r i s m e\n  ne fait point partie de ses b a g a g e s ; q u a n d ce vieillard lance son habituel\n  appel aux principes, sa taille courbée se redresse, son front grandit et ses\n  yeux s'illuminent comme devant une vision; que si après cela les mots de\n   « contingences » et d' « opportunités » tombent de ses lèvres, ils y laissent\n  c o m m e u n sillon d'amertume et de mépris ; aucune idée d'organisation pra-\n  t i q u e n'a j a m a i s élu domicile dans ce cerveau bouillant d'idéaliste tragique ;\n  et réellement, l'autre jour, lorsqu'il défendait l'initiale intégrité d u d o g m e\n  socialiste contre les ateimoiements de M. J a u r è s , il apparaissait — poings\n  crispés, yeux désorbités, bouche fulminante — comme le d u r théologien laïc\n  de son parti, u n e sorte d e Savonarole de la destruction économique.\n    M. J e a n J a u r è s fut, au temps de sa jeunesse, un fort en t h è m e ; \"nourri de\n la pure moelle classique, il apporta au parti ouvrier français u n e parole auto-\n risée de professeur, en même temps qu'une habileté louvoyante et tortueuse\n de tactique, recueillie sur les b a n c s de l'école opportuniste française, où sa\n destinée et son ambition le firent asseoir tout d'abord, sous la férule de\n G a m b e t t a ; l ' h o m m e est d o u b l e : il y a d'abord le rhéteur s e m a n t d a n s la foule\n la lave brûlante des excitations; il y a ensuite le politique, pliant ou dépliant\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": "                           GAZETTE D'EXPOSITION                                 659\n\n\nson programme selon les besoins, le présentant tantôt comme un épouvantail,\ntantôt comme un appât, le nuançant de modération et le colorant de courti-\nsanerie et, en un mot, pratiquant avec une virtuosité consommée et une\nmaestria qui ne manque point d'art, ce « socialisme de salon » dont le pre-\nmier mot contente la masse, tandis que le second rassure les adversaires. Si\n M. Jules Guesde est le Savonarole du collectivisme français, M. Jean Jaurès\nen est le Machiavel.\n   Au centre du champ-clos, entre ces frères ennemis, M. Emile Vandervelde\nse posa en arbitre.\n   La poitrine bombée, le geste d'attaque, le verbe rauque et sec, les yeux\nbrillants de colère, il entreprit tout d'abord — et il réussit — à tourner ces\ndeux haines, qui se menaçaient l'une l'autre, vers l'ennemi commun : le\ncapitalisme. Et l'halali sonné eut dans la salle un unanime retentissement.\n   Puis la voix s'apaisa en caresse, les yeux se voilèrent de sympathie, le geste\ndevint bénisseur, et tour à tour le leader belge distribua des éloges à M.Jules\nGuesde et des flatteries à M. Jaurès; en périodes ondulantes et harmonieuses,\nen comparaisons empruntées à tous les arts, la phrase de M. Vandervelde\névoluait entre les deux pôles opposés, les restrictions corrigeant les affirma-\ntions, les principes s'enlaçant d'opportunités, et toutes discussions semblant\nfinalement se fondre, se dissoudre et disparaître dans quelque somptueux et\nnuageux symbole wagnérien, que l'orateur en une attitude inspirée, évoquait\nsolennellement.\n   Une fois de plus le bon La Fontaine eut raison; « l'Huître et les Plaideurs »\nvenait de se jouer en chanson de gestes — et M. Guesde et M. Jaurès s'en\nallèrent chacun avec une écaille.\n\n\n\n                                      VII\n\n\n    29 septembre.                                           L'Orient à Paris.\n\n   Septembre a des après-midi de juillet dardantes et torrides. Le soleil tape\ndroit sur les blanches tourelles, les blanches coupoles et les murs blancs des\npavillons exotiques du Trocadéro ; le sable crayeux des allées a des reflets\nbrûlants et le ciel surplombe comme un grand saphir sans alliage. Des\naromes pénétrants d'essence saturent l'air, et des musiques bizarres clament\nleur joie crispée et leur mélancolie drôle; des gens au visage bistré passent,\nenveloppés du burnous clair ou ceinturés de soies voyantes.\n  Toute l'illusion de l'Orient ! — quand on veut faire abstraction de la grouil-\nlante foule cosmopolite et de la hideuse ferraille de la Tour Eiffel, en per-\nspective sur l'horizon.\n  Accablé par la chaleur, on pénètre — comme en une oasis — sous les\nvoûtes fraîches de la rue d'Alger ou du quartier tunisien : invites des mar-\nchands, bimbeloteries naïves et amusantes, parfums du bois et des tapis.\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "660                              DURENDAL\n\n\nchants dolents et étranges, aimées nonchalantes se préparant à la danse et\nqui, comme la vache de Hugo, « vaguement regardent quelque part » ;\nchatoiement des étoffes multicolores, barrées et croisées d'or, et jusqu'au fond\nd'un réduit de planches, derrière un rideau fané, une vieille somnambule,\nParque ou sorcière de Macbeth, qui, accroupie et somnolente, attend la\nclientèle, un vieux jeu de cartes graisseuses à ses pieds!\n   Grâce à la température complice, la transposition est d'un réel effet; il\nsemble qu'on vive quelque page de Loti — et l'on est presque étonné de ne\npas coudoyer Rarahu et Madame Chrysanthème.\n   Je ne conteste point que dans le nombreux personnel de ces exhibitions\nétrangères et coloniales, il ne se soit glissé quelque nègre de Montmartre ou\ndes Batignolles, mais il suffit de regarder et d'observer pour se convaincre\nque la masse porte le cachet indéniable de l'authenticité : il serait difficile à\nun Parisien « d'attraper » la face noire et lippue d'un Indo-Chinois et, quelque\nbonne volonté et quelqu'élixir capillaire qu'on y mette, la tête et la tresse\nd'un Chinois ne sont pas à imiter.\n   Le souvenir obsédé des charniers fangeux de Pékin, que ces coquets\npavillons chinois, épars dans la verdure, si frais de couleurs laquées et si\nsveltes de formes, paraissent d'une railleuse antithèse ; tout y parle de paix,\nde frivolité et de sérénité, surtout dans les jolis jardins suspendus aux fou-\ngères retombantes et aux palmiers hiératiques, ou de calmes jets d'eaux s'opa-\nlisent aux rayons du soleil... Et le rappel du sinistre et sanglant mystère\nlointain ne vient au visiteur que par la présence, de-ci, de-là, de quelques\npauvres hères à la face sombre et fruste, l'œil fuyant et l'échiné courbée à la\nfaçon de chiens qui redoutent le fouet.\n   Toutes proches, les petites Japonaises les regardent de leurs grands yeux\nen amandes, à la fois doux et malicieux; sous une haute tente en bambou\ntressé, elles sont là tout un groupe, les unes brodant, les autres peignant,\nd'autres lisant, détachées et insoucieuses du public qui passe, et silhouettant,\nsur le vert-clair des arbres d'alentour, un délicieux et vivant écran.\n   Des fifres guerriers les ont fait tressaillir soudain, et simultanément elles\nlèvent la tête et regardent et écoutent, discrètement amusées, la fanfare guer-\nrière du Cambodge, qui regagne son palais.\n   Ce palais est sombre, massif et bitumeux; il tient à la fois du temple et de\nla citadelle ; sur une base formidable de granit, ses colonnes se dressent en\nmusculatures de géants, soutenant un dôme cyclopéen d'où émergent de\ntoutes part des figures de dieux courroucées et menaçantes.\n   Dans les braises du crépuscule, ce symbole de pierre des religions fatalistes\net cruelles de l'Orient revêt une beauté profonde et sinistre, et son ombre\nnoire pèse comme une angoisse sur les folles, légères et brillantes fantaisies\nd'alentour.\n   La nuit est venue et les façades bizarres des pavillons exotiques s'éclairent\nd'une floraison lumineuse aux reflets équivoques : œillets sanglants, pâles\ntubéreuses, iris mauves — et tout là-bas, dans un creux ondulant du jardin,\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": "                             GAZETTE D'EXPOSITION                                 661\n\n\n   le sable pourpre simule un marais stagnant mirant la lune rousse, et où\n   éclosent un à un de blancs nénuphars — vénéneux comme un poème de\n   Baudelaire.\n\n\n                                         VIII\n\n\n      30 septembre.                                               Deux   tragédies.\n\n\n    Polyeucte et la Kesa.\n     Le vieux chef-d'œuvre fiançais au granit de beauté fleuri de lyrisme;\n  en même temps, parmi les tragédies de Corneille, la plus haute par l'idée et\n  la seule où la psychologie féminine soit fortement creusée dans cet admirable\n  type de Pauline dont l'inconsciente sensualité se purifie progressivement de\n  dévoùment et de mysticisme; et cette transformation s'opère avec un souci des\n  nuances et un scrupule des gradations qui mettent cette pièce tout à fait à\n part dans le théâtre cornélien... Cornélien, Polyeucte lui l'est bien, si belle-\n  ment emballé, et qui apparaît, dans la provocante crânerie de sa certitude,\n comme le Cid de la Religion nouvelle; il est héroïque presque à l'excès et avec\n monotonie et on est tenté de lui souhaiter parfois une faiblesse ou un regret;\n mais non, « il marche debout dans son rêve étoile » et ni les douceurs du\n baiser ni l'ambition tentatrice ne peuvent l'en détourner; dans leur contraste\n même, les deux personnages se complètent et donnent à cette œuvre une\n saveur toute particulière de force et de grâce, de nobles affirmations et de si\n humains atermoiements.\n    Au Théâtre-Français, par sa blanche silhouette de Christ enthousiaste et\nvisionnaire, Mounet-Sully prolonge jusqu'à nous un peu de l'absolutisme\nardent du Polyeucte initial, tel qu'il sortit du moule génial et créateur; et la\nDudlay, qui sait prendre telle attitude noblement sculpturale de statue\ngrecque et ne point sacrifier l'hiératisme classique à des émois de femme à qui\nl'être aimé est ravi, eût plu à Corneille, comme une correction de son œuvre\ndans le sens de l'héroïsme et en réaction contre la nature faible, chancelante et\ndésarmée devant la douleur...\n\n\n\n   La Kesa après Polyeucte; la petite bonbonnière fantasque de la Loïe Foeller\n après la salle solennellement décolletée et cravatée de blanc de la Comédie-\n Française; la petite tranche frétillante de vie après le noble et somptueux\nconventionnalisme du XVIIe siècle...\n   La Kesa ? Un petit conte d'ingénuité et d'horreur, de grâce et d'épouvante:\ndes brigands enlèvent une jolie fillette; un chevalier la délivre et obtient la\npromesse de sa main; quelques années se passent; Kesa est mariée à un autre;\nà cette nouvelle le fiancé berné entre en fureur, et pour le calmer l'infidèle,\navec une tranquille simplicité, lui promet d'être à lui, s'il veut tuer son époux;\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "662                                    DURENDAL\n\n\nl'offre est acceptée, et voici Morito (c'est le n o m de l'amoureux) entrant le soir\nd a n s la c h a m b r e conjugale; mais Kesa qui, par un joli contraste psychologique,\nest éprise de son mari et veut en même temps rester esclave de la parole\nd o n n é e , éloigne l'homme qu'elle a livré et prend sa place dans le lit; Morito\ntue Kesa en croyant tuer son rival ; puis découvrant son erreur, il se suicide\nsur le cadavre de sa bien-aimée.\n   L'histoire est banale et enfantine; travaillée en Occident, fût-ce par\nM. Sardou, elle parviendrait difficilement à se faire tolérer même par les habi-\ntués d'un Ambigu-comique. E t voilà qu'interprétée sur un petit tréteau d'Ex-\nposition, par quelques acteurs japonais, elle charme et é m e u t ; elle donne la\njoie d'une chose délicate et le frisson d'une chose qui fait peur — écran en\ndyptique où l'exquise élégance fait face au cauchemar affolant. D ' o ù cette\nintensité d'impression ? C'est que ce théâtre, primitif encore, est plus de la vie\nmimée que de la littérature écrite; la phrase y est réduite au strict nécessaire\net elle est suppléée par le geste, le cri, le jeu des yeux et de la physionomie ;\npar suite, la part des acteurs, subalterne en somme dans notre art d r a m a t i q u e\ntrès achevé, devient bien plus i m p o r t a n t e ; ils n'interprètent plus seulement\nl'œuvre, mais la complètent, et de truchements ils sont transformés en colla-\nborateur de l'écrivain ; cette fusion entre l'auteur et l'exécutant produit un effet\n réellement saisissant et tout à fait original de conviction et de vérité; elle\n explique le succès de cette petite S a r a h B e r n h a r d t jaune d o n t les gestes de\n grâce frêle, la voix d'or si fébrilement mobile et les longs yeux noirs d'une\n beauté de lac calme ou d'océan tragique, ont m e n é en laisse les admirations\n de notre Latinité blasée de rhétorique clinquante et sonore.\n    Seulement, délicieuse S a d a Yacco, u n e fois l'Exposition close, retournez au\nJ a p o n bien vite; à ceux qui vous ouïrent et vous virent, fine porcelaine de\nsonge et d'angoisse, que votre souvenir demeure définitivement comme celui\nd'une artiste tout près de la nature et spontanée j u s q u e dans sa complexité et\nsimple même d a n s son m a n i é r i s m e ; défiez-vous des b a r n u m s et des i m p r é -\nsarios, et préservez-nous de toutes les petites rouées qui déjà méditent de vous\nimiter — et qui auraient vite fait de rabaisser votre gloire au renom cosmo-\npolite d'une O t e r o . . .\n  P r e n e z garde : les Folies-Bergère, le Casino de P a r i s et le N o u v e a u -\nCirque vous guettent et vous convoitent... R e t o u r n e z , retournez au J a p o n !\n\n\n\n                                             IX\n\n\n      1er octobre.                                                                  Rodin.\n\n    Six h e u r e s . Au Pavillon R o d i n . L e soir m a s q u e d e ses velums d'ombre la\ntrop criarde coquetterie de ces salonnets qui eussent mieux convenu à u n e\nexhibition de statuettes italiennes; de toutes parts les poings crispés, les bras\nt e n d u s , les torses contorsionnés, épaves d'une âme en tempête, tirant, de leur\nblancheur en relief, l'atmosphère grise ; ces débris de statues a b a n d o n n é e s ,\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "                                   GAZETTE D'EXPOSITION                                      663\n\n\nces fragments de groupes futurs portent la marque tragique d'une genèse\nlaborieuse; ils semblent se chercher désespérément et tendre leurs énergies\néparses vers la fusion en l'œuvre totale...\n   L a tête vers les genoux et le buste ployant sous le faix de l'angoisse,\n« le Penseur » médite — nu et souffrant symbole d'une race où les muscles\nfaiblissent dans l'excès du terme intellectuel ; gracilement et tendrement\nironique, à quelques pas de là, le Baiser objecte l'éternelle jeunesse de l'amour :\nCanovas d o n n e la réplique à Michel-Ange ! E t du haut de son socle, Octave\nMirbeau assiste au débat — avec de l'étonnement d a n s les yeux et de l'amer-\ntume aux plis des lèvres...\n   D e leurs fronts souverains, H u g o et Balzac d o m i n e n t ; l'un dédaigneuse-\nment indifférent aux ambiances et le regard en d e d a n s écoute mugir d a n s les\nlointaines vagues de Guernesey quelqu'épique Légende des siècles; l'autre de\nson masque inspiré et méprisant, magnifiquement défie la vie, tandis que ses\nbras, devinés seulement sous les lignes rudes et sommaires d u m a r b r e ,\nsemblent frémir de la fébrile impatience d'étreindre la joie, la souffrance et\nla volupté et de les pétrir en les épopées tragiques de la Comédie humaine.\n    D a n s le Pavillon envahi par la nuit, u n h o m m e se p r o m è n e c o m m e en\ns o n g e ; ses traits ont u n e pâleur d i a p h a n e ; parmi sa longue barbe ses lèvres\ndisent la lassitude et la r é s i g n a t i o n ; ses yeux baignent d a n s des b r u m e s de\nrêve; sa tête ploie comme sous des peines trop lourdes; tout son être dit\nl'énervement et la fièvre de l'artiste journellement en lutte avec la Beauté :\nc'est R o d i n .\n\n\n\n                                                     X\n\n    3 octobre.                                                                Carte illustrée.\n\n   C'est u n e n c o m b r e m e n t , u n e folie, u n e d é b a u c h e .\n   Les vitrines en regorgent, les camelots vous en harcèlent, les trottoirs eux- ;\nm ê m e s en offrent\n   E t la mode sévit des collections de cartes postales, comme jadis de timbres-\nposte, des cachets héraldiques et des papillons. L e s mères en réclament p o u r\nleurs filles, les jeunes gens pour leurs sœurs, et les j e u n e s filles pour leurs\nalbums.\n     Il y en a de jolies et de hideuses, de b a n a l e s et d'esthétiques, de graves et\nd ' a m u s a n t e s ; d'aucunes ont les teintes passées de toiles anciennes,\nd'autres arborent les couleurs criardes des chromos d'Epinal ; l'imagerie\nde Saint-Sulpice fraternise avec les évaporisations de Montmartre ; côte à côte\nM. L o u b e t et la reine Victoria se congratulent; le J u d a s d'Oberammergau et\nDreyfus se font p e n d a n t — en se complétant. E t puis des vues de ville et\ndes sites de c a m p a g n e qu'on découvre sur le papier — alors qu'on les connais-\nsait de vieille date — et que la photographie et la couleur transfigurent et\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": " 664                                     DURENDAL\n\n\nrehaussent! Est-il nature et joli ce mot d'un vieux Gantois devant u n e repro-\nduction de son vieil hôtel de ville : « J e n'aurais jamais cru que cela fût si\nbeau » ! E t c'est peut-être u n premier mérite des cartes postales illustrées de\ndonner conscience aux gens de la valeur artistique des m o n u m e n t s et des\npaysages de leur pays.\n   P u i s des échanges instructifs se font de province à province et de contrée\nà c o n t r é e ; le matin à son déjeuner, le Méridional découvre le N o r d d'un coup\nd'oeil, comme, en Belgique, le L u x e m b o u r g e o i s saisit la beauté des F l a n d r e s ;\nl'Allemagne et la F r a n c e , l'Italie et la Russie, l'Amérique et l'Europe\ns'envoient réciproquement et en raccourcis leurs œuvres d'art, et voilà des\nexpositions p e r m a n e n t e s , autrement et plus généralement influentes que de\nrares « salons » que les amateurs et les snobs seuls fréquentent.\n   Il y a ceci de plus : u n e des joies du voyage, c'est de faire participer ceux\nqu'on aime à ses admirations et à ses enthousiasmes — et quel meilleur mes-\nsage alors que ces m e n u s billets coloriés qui souvent r e n d e n t si bien\nles impressions reçues; une autre joie, c'est, rentré chez soi, de revivre d'une\nfaçon p o s t h u m e , ses sensations de nature et d'art — et c'est un délice encore\nde les retrouver si vivantes et si justes sur ces petits carrés de papier d'un sou\nqui réalisent réellement ce q u e M. P i c a r d a appelé la « socialisation de la\nbeauté ».\n    Qui ne se souvient — il y a quelques années à peine — de ces vues gros-\nsières, informes et approximatives, déroulant leurs feuillets en agaçants\nh a r m o n i c a s , et qui se vendaient en souvenirs de fêtes ou d'Expositions? Si on\nles compare aux albums et aux cartes d'aujourd'hui, quel progrès ne constate-\nt-on p a s ! Avec u n peu de discernement et de recherche, en écartant les\nspécimens survivants des horreurs anciennes, le visiteur actuel de l'Exposition\nd e P a r i s peut se choisir u n e collection de vignettes qui corrigent la froide\nexactitude du r e n d u par ce quelque chose de vague et d'inachevé qui produit\nl'impression artistique.\n   Q u e les cartes postales illustrées soient d o n c les bienvenues, n'est-ce pas :\npar les timbres, les jeunes filles jadis apprirent la g é o g r a p h i e ; si l'héraldique\npeut-être leur donna des illusions de duchesses, les papillons leur en ensei-\ngneront la fragilité; qu'à présent la carte postale leur suggère quelque frisson\nd'art, ce sera tant mieux — et le j o u r venu, le rôti, soyez-en sûr, ne sera pas\nmoins cuit à p o i n t .\n\n                                                              FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "                          LES LIVRES\n\n\n LE ROMAN :\nL e s D e u x R o b e s , par MAURICE DE WALEFFES. — (Bruxelles, Balat.)\n     M. Maurice Cartuyvels débuta dans les lettres, jeune. Il était élève encore\n au collège des Jésuites de Liège, quand il fit paraître dans feu le Magasin\n littéraire quelques vers qui révélaient une imagination ardente et un style\n personnel ; entré plus tard à la Jeune Belgique, il subit fortement l'influence à\n la fois de M. Iwan Gilkin et de M. Albert Giraud et les trop rares vers qu'il\n publia semblèrent comme de la bouillante lave de sensibilité emprisonnée\n dans le moule impeccable d'une prosodie trop méthodiquement régulière.\n     Dans un dernier sonnet voluptueux et plastique, M. Maurice Cartuyvels\n mourut pour l'art — tandis que naissait M. Maurice de Waleffes.\n     M. Maurice de Waleffes est reporter, chroniqueur, conférencier et roman-\n cier; délégué par VEtoile belge aux fêtes nuptiales de Munich il troussa de chic\n quelques croquis exquis, impertinents et amusants, soulignés de-ci de-là\n d'une discrète note de sentiment; la Vie à Bruxelles que l'Indépendance publia\n naguère hebdomadairement, indiquait un journaliste d'observation alerte et\n d'écriture à facettes, très expert en l'art d'accommoder les menus colifichets de\n l'actualité au goût des snobs et des caillettes; une conférence sur Musset posa\n M. de Waleffes en élégant chiffonnier de l'histoire littéraire, très habile en\n l'art de colliger, relier et égrener des anecdotes, conteur délicieux sinon\n critique profond ; reste le romancier — et voici les Deux Robes.\n    L'œuvre situe son intrigue sur un steamer qui fait la traversée d'Anvers à\n Matadi et emmène les invités du gouverneur à l'inauguralion du chemin\nde fer transafricain; ce cadre semblerait convier à des impressions de nature\nauxquelles du reste M. de Waleffes s'est subtilement dérobé, préférant se\ncomplaire en des reportages d'horreurs nègres, en des chroniques sur le corset\nà travers les âges et en des conférences sur l'incinération — hors-d'œuvre\noù paradent et plastronnent un diplomate gaga et un autre conquérant, un\njournaliste très requin et un explorateur naturellement cynique, comparses\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "666                                     DURENDAL\n\n\npeu appuyés du reste et qui ne sortent point d'une falote grisaille. Seuls deux\npersonnages ont du relief et de l'allure psychologique : R o l a n d e d ' I , gouver-\nnante du Congo, et le cardinal Châtelain, archevêque de l'Afrique nouvelle\n— robe de femme et robe de prêtre.\n   R o l a n d e d'I est u n e sensuelle et u n e ambitieuse — sensuelle peut-être\nparce qu'ambitieuse, et qui en tous cas met ses baisers au service de l'influence\nde son m a r i ; cette dualité psychologique est déduite avec une ingénieuse\nfinesse, gâtée seulement par la perspective finale : cette mort au vapori-\nsateur qui est réellement d'une invention trop facile et qui fait sourire comme\ndu Lucrèce Borgia... pour garçons coiffeurs.\n   Vous vous rappelez le Guitrel d'Anatole F r a n c e dans l'Anneau d'Améthyste?\nMonseigneur Châtelain renchérit sur Guitrel ; c'est u n « arriviste » de moindre\nadresse et de m o i n d r e d é c e n c e ; d a n s une fringale p e r m a n e n t e de vanité, il\nsacrifie à la gloriole de sa pourpre cardinalice et les principes dont il est le\ndépositaire et la morale dont il a la g a r d e ; je n e songe point à contester la\nmaestria avec laquelle M. de Waleffes a drapé cette robe de prélat et il y a plus\nque de l'habileté — un véritable talent — dans la manière dont l'auteur fait agir\net parler ce très médiocre prêtre; mais quelque soit la valeur artistique de ,\ncette partie du roman, est-il admissible q u ' u n écrivain, s'étant d o n n é à tâche\nde démêler les tissus d'âme de ceux qu'attire et tente la fascination du conti-\nnent noir, n'ait pu inventer, pour symboliser l'effort libérateur de la religion,\nque cet odieux et grotesque et équivoque p a n t i n .\n   N'est-ce point Octave Feuillet qui écrivait jadis d a n s la Morte (je cite de\n mémoire) : « J e comprends que l'on perde la foi; ce que je ne c o m p r e n d s pas,\nc'est qu'après s'être agenouillé, p e n d a n t son enfance, devant la Croix, à côté\n de sa mère, on ne respecte pas à jamais dans cette Croix son enfance et sa\n rnère. »\n\n B a s i l e u s e t S o p h i a , par P A U L ADAM. — (Paris, Ollendorf.)\n\n  D a n s un ardent décor byzantin, aux reflets de phosphore et aux parfums\npervers, s'encadrent des tableaux d'équivoques voluptés.\n  Livre de talent certes — M. P a u l Adam ayant une puissance incomparable\nde rétrospection historique — mais livre malsain ; nous d e m a n d o n s à l'auteur\nde revenir à la mâle et belle énergie de la Force — et de laisser en monopole\nà M. J e a n Lorrain l'exploitation des faisanderies antiques.\n\n                                                                FIRMIN VANDEN BOSCH.\n L e s P r i n c e s s e s d ' a m o u r , par JUDITH GAUTIER.    (Paris, Ollendorf.)\n    L e s héroïnes de ce r o m a n , qui chante comme u n poème, sont H d'artificielles\n princesses, choisies p a r m i les beautés les plus rares, élevées dans tous les\n raffinements du goût aristocratique, instruites des rites et de l'étiquette;\n jeunes, toutes ! passionnées, dangereuses, enivrantes et... accessibles. F l e u r s\n de luxe, de charme et de beauté, qu'on cultive encore aujourd'hui, et qui\n seront bientôt les seuls vestiges d u J a p o n splendide d'autrefois ». C'est ainsi\n que les définit, avec une indulgence toute païenne, le vieux daïmio de Kama-\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": "                                LES LIVRES                                 667\n\nKoura. Elles portent, en pays chrétien, un nom infiniment moins poétique;\net ce sont, pour tout dire, les courtisanes qui peuplent, à Tokio, le Yosi-\nWara ou Champ des Roseaux, où les établit, voici deux siècles, par poli-\ntique, — parfaitement, par politique, — un Usurpateur.\n   Comment le jeune prince San-Daï, pâle de s'adonner trop passionnément à\nl'étude, fut conduit par son ami Yamato, sur l'ordre de son père et pour\n« s'amuser », au Yosi-Wara, s'y éprit de Hana-Dori, l'Oiseau-Fleur, une\nmerveilleuse vierge égarée parmi les marchandes de sourires, et l'épousa\nlorsqu'il eut été reconnu qu'elle n'était autre que la princesse d'Ako, volée et\nvendue enfant; telle est l'aventure incroyable et touchante contée avec\ninfiniment de grâce et de charme par Mme Judith Gautier. Assemblées un\njour, à la manière des dames du Décaméron, dans la demeure de l'Oiseau-\nFleur, des princesses d'amour rappellent, chacune à son tour, l'histoire\ntragique de quelqu'une de leurs sœurs : l'un de ces récits, qui nous dit le\n Glaive Noir, courtisane par fidélité et par vengeance, est d'une poésie sauvage\net superbe.\n   J'ai dit déjà, ici-même, la haute estime littéraire où il faut tenir\n Mme Judith Gautier, à qui l'on doit cette merveille : la Sœur du Soleil. L'on\n retrouve, dans les Princessesd'amour,les dons que célébra naguère, en d'autres\nlivres de Mme Gautier, M. Anatole France : l'imagination héroïque, la pureté\n romanesque, la chasteté fière, — précieuse surtout en un roman qui eût été si\n aisément scabreux, — un style éclatant et limpide.\n\nClaudine à l'école, par WILLY. — (Paris, Ollendorf.)\n   Un journal de jeune fille, assure gravement la préface de M. Willy, et je\nne l'en crois guère ; mais non pour jeunes filles, ajoute-t-elle, et je l'en crois\nvolontiers. Ces mémoires d'une élève d'école laïque sont une satire alerte,\nspirituelle, joyeuse et féroce de l'éducation moderne dans les lycées de filles.\nPeu banale assurément, l'écolière Claudine, petite personne narquoise, lucide,\nsauvage, trop instruite d'infiniment de choses; et peu banale aussi, l'école où\ns'exerce sur des élèves vicieuses, sur des maîtres et des maîtresses vaniteux,\nnuls ou pervers, son observation railleuse. Claudine, par les yeux de Willy,\nvoit tout et trop : à côté de scènes d'un comique intense et vrai, son manus-\ncrit a des notations terriblement scabreuses. On voudrait douter qu'une\nécole même laïque réunît souvent tant de vice et de canaillerie; on nous\nassure pourtant que ce serait désobliger M. Willy que de ne pas prendre cette\ncharge amusante pour une photographie : Claudine à l'école ne montre, paraît-il,\nque des choses vues.\n                                                                         M. D.\n L'HISTOIRE :\nEssai sur Laurent le Médicis, par ANDRÉ LEBEY. — (Paris,\n   Librairie Perrin et Cie.)\n  M. Lebey intitule son livre : Essai, mais, certes, ce n'est pas un coup\nde maître.\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "668                                  DURENDAL\n\n\n   Cet ouvrage est u n panégyrique des Médicis, outré, la plupart du temps,\nmaladroit souvent, et qui témoigne, parfois, de la plus singulière ignorance.\nSa caractéristique est u n e admiration pour le paganisme et un anticléricalisme\négalement sectaires et imbéciles. Ajoutons que le style, alternativement plat\net prétentieusement fleuri, semble déceler, comme l'esprit m ê m e de l'œuvre,\nun Suisse, et un Suisse protestant.\n   Citons quelques exemples : parlant de Filelfo, u n des humanistes à la\nsolde de Cosme de Médicis, il dit sa « méchanceté naturelle, son insuppor-\ntable fatuité » et il ajoute : « C'était u n prêtre, dans toute l'acception du m o t » !\nIl qualifie Savonarole de « misérable » et de « moine i m m o n d e » ! Il représente\nCosme de Médicis c o m m e le promoteur des travaux de Ghiberti au Baptistère\net de Brunelleschi à Santa Maria del Fiore, alors que l'entier mérite en appar-\ntient à la R é p u b l i q u e et aux Albizzi.\n    Q u a n d M. L e b e y est touché par l'aile de la Muse de l'histoire, il s'élève à\nu n e rare éloquence. Détachons ce passage : « L o r e n z o possédait trop d e\nfacultés différentes et toutes trop puissantes chacune pour se guinder en un\nseul costume, s'y raidir, s'y façonner, s'y complaire avec soin et présenter aux\nb a d a u d s ce qu'on appelle à tort une tenue de caractère, comme si cette tenue\nn'était pas au contraire de monter sans cesse, de se baigner dans tous les vents\net d'imiter le cyprès qui, tout en gardant u n e direction unique au long de son\nfuseau sombre, augmente l'ascension de ses petites branches serrées vers\nl'effort de leur cime pointue vers le ciel. » !!!\n    L'auteur raconte, fort mal, d'ailleurs, le siège et le sac de Volterra, p u n i e\nd'avoir résisté aux prétentions cupides de L a u r e n t . E l il termine son récit :\n« Lorenzo y vint, la guerre finie. Il s'y montra h u m a i n , bon et fit de son mieux;\nil désirait qu'on oubliât des brutalités qu'il n'avait pu empêcher (!) et la vio-\nlence d'une annexion dont il reconnaissait lui-même l'injustice tout en l'ayant\ncommise (sic). »\n    P l u s loin, l'essayiste esquisse une description de Santa Maria del Fiore :\n « Les h o m m e s s'arrêtent devant le portrait de H a w k o o d (Hawkwood) par\nP a o l o Ucello (Uccello), d'autres devant celui de Marucci (Maruzzi) de Tolen-\ntino par le Castagno; tous tournent AUTOUR de l'énorme statue EN TERRE VERTE de\nGiovanni Acuto, capitaine, mort en 1393 (1394), et bien peu remarquent que le cheval,\nvivant, ne pourrait guère se tenir ainsi levant Us deux pieds du même côté... »\n    Cette dernière remarque, fine et originale, montre que rien n'échappe à\n M. L e b e y . Cependant, que l'on ne s'y m é p r e n n e point. H a w k w o o d et Gio-\nvanni Acuto ne sont qu'un seul et même personnage ; le portrait par Uccello\net « l'énorme statue en terre verte » ne sont qu'une seule et m ê m e œ u v r e ! !\n— effigie peinte, comme les fresques du cloître vert de Santa Maria Novella,\ndu même artiste, en camaïeu vert — en terra verde!!\n                                                                   ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL e Fils de L o u i s          X V I , par LÉON BLOY. — (Paris, Société d u Mer­\n  cure de France. )\n   Comme Villiers de l'Isle-Adam, et peut-être pour les mêmes raisons,\nM. L é o n Bloy croit fermement à la survivance : l'évasion du T e m p l e et l'iden-\ntité du D a u p h i n avec Naundorff ne font pour lui aucun doute. Ce n'est pas\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": "                                   LES LIVRES                                 669\n\n\nmoi qui déciderai s'il a tort. Sur ce mystère historique, dont l'intérêt, quoi\nqu'en dise l'éloquent écrivain, n'est plus aujourd'hui que de curiosité, il\nm'est arrivé, comme à tout le monde, de lire mainte étude : aucune ne m'a\npleinement convaincu soit de la mort, soit de l'évasion du duc de Normandie.\nLe livre de M. Bloy ne m'a point tiré du doute. Il ne se soucie, du reste, que\ntrès peu de prouver une vérité qu'il considère comme péremptoirement\ndémontrée par les travaux de MM. Otto Friedrichs et Henri Provins; et c'est\nà peine si l'on rencontre, au cours de son livre, quelques documents. Son\nœuvre, à lui, consiste à conter sommairement l'iniquité dont souffrit ici-bas\nl'héritier méconnu des Lys, à en montrer l'horreur, à en fixer le sens.\n   Je n'ai pas besoin de dire que l'imagination de M. Léon Bloy gonfle singu-\nlièrement l'importance historique de ce déni de justice. A l'entendre, le siècle\ntout entier est sorti de Louis XVII : « On peut dire que tout ce qui s'est\naccompli en Europe, à partir du 8 juin 1795, est une suite rigoureuse,\nnécessaire, de l'épouvantable comédie des funérailles de l'Enfant-Roi. Toutes\nles combinaisons élaborées par les galériens de la politique, pendant quatre\ngénérations, ne sont rien de plus que l'effort identique et sans cesse renouvelé\ndes cuisiniers de nos catastrophes, en vue de continuer le mensonge qui les\nengendra, et les cent années d'imposture se sont assises, l'une après l'autre,\ndans l'amphithéâtre, pour contempler l'agonie d'un homme. »\n  Un tel thème peut mener loin, et nul ne s'étonnera qu'il ait mené très loin\nM. Léon Bloy. L'éloquence du voyant demeure, ici, fulminante. Ceux qui\naiment le pathétique, splendide et terrible écrivain du Désespéré admireront,\ndans le Fils de Louis XVI, bien des pages.\n                                                                          M. D.\n\n\nLA CRITIQUE :\n\nL a V i e e t l e s L i v r e s , par GASTON DESCHAMPS. — (Paris, Colin.)\n\n   Ces séries de pages critiques que publie périodiquement M. Gaston\nDeschamps ont l'attrait animé et amusant d'une sorte de cinématographe\nlittéraire; il n'y faut point chercher certes de grandes théories longue-\nment et minutieusement déduites; quand M. Deschamps entame parfois\nquelque abstraite dissertation de principe, il tourne rapidement bride et revient\nà ce qui paraît être le but de ces chroniques diverses et contrastantes : fixer\nd'une façon vivante l'effort artistique des derniers mois en des tableautins leste-\nment et agréablement brossés, et où l'analyse du livre sert de cadre à de\nfines observations sur la psychologie de l'auteur; M. Gaston Deschamps est\nun analyste sagace d'oeuvres, doublé d'un menu historien d'âmes.\n  A lire surtout « les Trois Etapes de M. Anatole France », et l'Etude sur\nM. de Vogué, romancier : la comparaison de ces deux fragments démontre\ntoute l'ingénieuse souplesse du talent de M. Gaston Deschamps.\n                                                                   F. V.\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "                          NOTULES\n\n\n  L ' a l b u m du S a l o n d'art religieux de D u r e n d a l . — La Com-\npagnie générale d'éditions vient de publier, avec notre autorisation, un album\ncontenant trente-deux reproductions d'œuvres exposées dans notre premier\nSalon d'art religieux.\n   Il est précédé d'une préface de l'abbé Henry Moeller. Le prix de l'album\ncontenant trente-deux planches, dans un élégant cartonnage, est de 10 francs\nseulement. Les personnes qui désirent se le procurer peuvent s'adresser à\nM. Goetgebuer, libraire, 44, rue de Lausanne, à Bruxelles. L'album n'ayant\nété tiré qu'à un nombre très restreint d'exemplaires, nous engageons ceux qui\ndésirent l'acquérir à se presser.\n\n\n\n   Le fascicule d'octobre de la Revue générale contient un article remarquable de\nnotre ami Arnold Goffin sur le Salon Triennal. Nous aimons à en citer un\npassage, au sujet de l'art religieux, qui correspond bien à nos idées :\n   « M. Jean Delville, artiste de talent, mais d'un talent un peu diffus et\ntumultueux, est, comme on sait, le héraut de 1' « art idéaliste universel »\ndestiné, selon lui, à se substituer à l'art religieux. Il attribue lindéniable\ndécadence de celui-ci à la proscription du nu et à ce fait « que sa source\nd'inspiration se banalise au concept dogmatique et conventionnel de l'Église\ncontemporaine » (M. Delville est occultiste; son langage s'en ressent). On\npourrait objecter, timidement, que l'on chercherait vainement trace du nu\ndans les œuvres apparues dans la pleine efflorescence de l'art chrétien, aux\nXIVe etXVesiècles, en Flandre, en Allemagne, en Italie; et la déchéance géné-\nrale de l'art date précisément de l'époque où le nu, le « grand art », le « beau\nidéal » ont établi leur préjugé dans l'esprit des artistes. D'un autre côté, il ne\nsemble pas que le génie des primitifs italiens ou de nos gothiques ait subi\nquelque préjudice pour avoir dû se pliera la tradition iconographique sacrée\nou aux indications fort strictes et aux programmes qui leur étaient imposés.\n Raphaël même ou Michel-Ange acceptaient de telles nécessités parce que,\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": "                                    NOTULES                                    671\n\npensant avec simplicité, ils les comprenaient et ne voyaient pas que la\nreligion fût trop étroite pour que leur inspiration pût s'y trouver à l'aise! Le\nprogrès aidant, il n'en va plus de même, aujourd'hui : et le catholicisme devra,\nou s'élargir, ou se passer du concours de M. Jean Delville... »\n   Cette réponse de notre ami aux reproches adressés par J. Delville à\nl'Eglise, à propos d'art religieux, est sans réplique.\n\n                                        *\n\n   Tout le monde se rappelle l'admirable dessin : l'Adoration des humbles, exposé\nà notre Salon d'art religieux, par Arthur Lefever, un jeune artiste de grand\ntalent et d'une belle personnalité. Il a exposé au Salon Triennal une œuvre très\nintéressante. Voici en quels termes Octave Maus, le fin et distingué critique\nde l'Art Moderne, dont on connaît la haute compétence en art, fait l'éloge de\ncette nouvelle œuvre de notre ami : «A signaler pour la finesse de la vision, la\ncorrection du dessin et l'harmonie d'un coloris délicat, réalisé dans une\ngamme peut-être trop assourdie, les Ramasseuses de cendres de M. Arthur\nLefever, dont un beau dessin, d'un sentiment grave et recueilli, figura au\nSalon d'art religieux. Cette petite toile, bien composée dans une gamme discrète,\nse rattache par d'évidentes affinités à celle du groupe de peintres qui innova\nnaguère, en haine des traditions académiques, le mode gris, et dont l'Aube\nde Charles Hermans demeure, avec certaines toiles de Léopold Speekaert,\nl'expression la plus caractéristique. »\n\n\n\n\n   Matinées littéraires du Théâtre Molière. — Le 8 novembre\nrecommenceront au théâtre Molière les jeudis littéraires, qui eurent tant de\nsuccès l'an dernier, grâce au zèle et à l'intelligente direction de M. Chomé\nqui les organise encore cette année. La première séance sera consacrée à\nMarivaux dont les œuvres seront étudiées par M. Verlant, directeur des Beaux-\nArts. Viendront ensuite, dans l'ordre où nous les donnons, les conférences de\nM. Valère Gille sur Théodore de Banville (22 novembre); de Georges\nEeckhoud sur Shakespeare (6 décembre); de Fierens-Gevaert sur Flaubert\n(20 décembre); d'Edouard Ned sur Molière (10 janvier); de Henri Maubel\nsur la vie dans les œuvres littéraires (24 janvier) ; d'Albert Giraud sur Gau-\ntier (7 février); de Fernand Séverin sur Lamartine (21 février); de Van Zype\nsur Emile Zola (7 mars) et de Verharen sur Hugo (21 mars). D'après cette\nliste on peut juger de l'intérêt que présenteront les jeudis littéraires de cet hiver\net nous ne pouvons qu'engager nos lecteurs à les suivre.\n\n\n\n\n  Mlle V. Claesens (lauréate, médaille d'or de l'Académie des Beaux-Arts)\nnous prie d'annoncer qu'elle ouvre à Bruxelles, rue Africaine, 11 (chaussée\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "672                                   DURENDAL\n\n\nde Charleroi), un cours de dessin et de peinture à l'huile, aquarelles, pastels,\npour dames et jeunes fill s, ainsi qu'un cours spécial pour enfants.\n\n\n\n\n   Vient de paraître :\n   « I Fioretti ». Les petites fleurs de la vie d u petit pauvre de Jésus-\nChrist, saint François d'Assise. Récits d'un Frère mineur du XIVe siècle,\ntraduits de l'italien, accompagnés d'une introduction et de notes, par Arnold\nGoffin, 2 e édition, revue et a u g m e n t é e ; u n volume grand in-8° d'environ\n200 pages, prix 3 francs. L e livre est en vente chez M. Goetgebuer, rue de\nL a u s a n n e , 44, à Bruxelles.\n\n\n\n\n  L e superbe roman de notre ami Georges Virrès : Bruyère ardente, dont nous\navons d o n n é u n des plus merveilleux chapitres dans notre fascicule d'août,\nvient de sortir des presses de la maison Vromant et Cie.\n\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n : J. C H O T : Cunroth le Scandinave (Bruxelles,\nBalat). PROSPER ROIDOT : Le h a m e a u vert (Bruxelles, Schepens). G. VAN\nZypE : Claire Fantin (Bruxelles, Balat). E U G È N E H E R D I E S : L'exil d e W a m m e\n(Bruxelles, Balat). MARIUS RENARD : T e r r e de misère (Bruxelles, Balat). RAY\nN Y S T : N o t r e père des bois (Bruxelles, Balat). RAY N Y S T : L a forêt nuptiale\n(Bruxelles, Balat). P A U L BOURGET : Œ u v r e s complètes. R o m a n : I. Cruelle\nénigme. U n crime d'amour. A n d r é Cornélis (Paris, Plon). J O S É HENNEBICQ :\nL ' a m o u r P h é n i x (Paris, Edition de l ' H u m a n i t é nouvelle). E . POUVILLON :\nL e vœu d'être chaste. (Paris, Edition de la Revue Blanche). IVAN GILKIN :\nJ o n a s (Bruxelles, Lamertin). E . BLANGUERNON : L ' o m b r e amoureuse (Lille,\nEdition du Beffroi). G. TOUDOUZÜ : L e s chiennes des ténèbres (Paris, Plon).\nL . W A U T H Y : Feuilles éparses (Bruxelles, V r o m a n t ) . M. DES OMBIAUX :\nMaison d'or (Paris, Ollendorf)\n\n\n\n\n   Au moment de paraître nous a p p r e n o n s la douloureuse nouvelle de la mort\nd e l'artiste peintre ALBRECHT D E VRIENDT, le directeur de l'Académie des\nBeaux-Arts d'Anvers. N o u s présentons nos plus sympathiques condoléances\nà son frère, notre ami Juliaan De V r i e n d t .\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": ""}, {"page_pdf": 798, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": true, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 10, "signet_source": "7ème année - N°10 - Octobre 1900 (?)", "preuve": "Rectification de notre numéro d’octobre concernant le compte rendu de Laurent de Médicis, p. 736, PDF 870 ; compte rendu présent p. 667-668, PDF 791-792."}}