{"numero_id": "ulb-durendal-1900-livraison11", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 673, "page_fin": 687, "titre_corps": "L’Héritage de la Mère Labouvolle : Conte écrit pour les Enfants", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Eugène Demolder", "ancre_debut": "L Héritage de la Mère Labouvolle", "ancre_fin": "E U G E N E DEMOLDER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 803, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1026, "texte": "L'Héritage de la Mère Labouvolle\n\n\n                 Conte écrit pour les Enfants\n\n\n\n\n               LE brave et doux père Joseph était menuisier.\n                  Il se levait chaque jour avant l'aurore, dont la\n                  lumière, pendant l'été, éclairait ses pas sonores\n                  par les rues endormies : il les traversait gaîment\n                  pour gagner l'atelier où l'attendaient, sur l'établi\n                  de chêne, son rabot au cœur d'acier et sa scie\n                  aux dents avides de mordre la belle planche\n                  d'érable déjà serrée dans l'étau.\n   D'ordinaire le père Joseph prenait mille précautions de\nsilence quand il se levait, pour ne point réveiller les enfants\ndormant encore autour de lui : il savait que si les grands ont\ndroit à la vie dure, les petits pour devenir grands ont besoin de\nla chaleur caressante du nid, que ce nid soit de plumes comme\ncelui des oiseaux, de duvet comme celui des princes, de balle\n d'avoine ou de fougère comme celui des paysans.\n"}, {"page_pdf": 804, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2341, "texte": "674                          DURENDAL\n\n\n\n    Le nid où reposaient les enfants du père Joseph était de\nsimples copeaux, mais de copeaux aussi dorés que les boucles\n des anges. De plus, étant de sapin, ces copeaux sentaient la\n résine : ce qui suscite de beaux rêves aux petits qui dorment\n leur premier dodo, et aussi aux vieux qui font leur dernier\nsomme : car on a choisi le sapin parfumé pour construire le\ncoffre du grand voyage qui conduit aux pays bienheureux.\n   Mais ce matin-là (le huitième jour d'octobre, le ciel pleurait,\nde pitié sans doute, car c'était chez les pauvres le jour du terme !)\nle père Joseph ordonna à son monde de sortir du lit alors que\nle premier rayon du soleil n'avait pas encore essayé de percer\nles nuages au-dessus de Paris.\n   — Allons! Hop, les petiots! Il faut déménager!\n   Le père Joseph se hausse sur la pointe des pieds pour\nregarder, à travers les carreaux de la fenêtre dont il essuie la\nbuée d'un revers de main, la voiture à bras, « qui sera bien\npetite pour contenir tout le butin! »\n   Il habite un sous-sol, le pauvre menuisier, et pour arriver à\nson taudis le jour passe sous le perron de la maison, où, plus\nheureux que les locataires déshérités de la cave, des volubilis\ngrimpant le long des barreaux boivent à plein calice la lumière.\n   Ah! ce n'est pas le sort des enfants du père Joseph : ceux-ci\nn'ont du jardinet que l'humidité : elle coule, rosée malfaisante,\nle long des quatre murs nus.\n   Et c'est elle qui chasse le père Joseph !\n   Il a pensé que pour travailler — et il travaille pour six! — il\nne faut pas être perclus. Déjà l'hiver dernier, il a senti son bras\nlourd à l'ouvrage : il a raboté plus vite, cloué plus fort, et le mal\na cédé; mais il ne veut plus courir ces chances ! Aussi a-t-il\ntrouvé un autre gîte, et il se réjouit d'y entrer.\n   — Allons vite! la femme, les petits, levez-vous!\n   Et c'est par la chambre le trottinement de pieds nus, un va-\net-vient de petites palettes blanches sur des chairs roses et\npotelées. Quelques menottes frottent des yeux mal éveillés,\npendant que la grande Toinette, la vieille! — elle a dix ans!\n— transporte déjà dans la voiture un paquet de hardes et une\nchaise dont elle s'est coiffée. Toto (huit ans!) tient avec de\ngrandes précautions une cage où sautille un serin affolé. Loulou\nsuit, portant fièrement un vase de nuit.\n"}, {"page_pdf": 805, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2229, "texte": "                L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                           675\n\n\n   P e n d a n t que le père et la mère, sur la voiture, équilibrent le\nbuffet le long de leur bois de lit, arrivent ainsi d'innombrables\n« baluchons » noués aux quatre coins. Chaque enfant en amène :\nc'est incalculable ce que les pauvres gens ont de paquets : toute\nleur misère y tient !\n   — A h ! la voiture est pleine, dit le père Joseph.\n  Aux brancards la mère enfile par l'anse la m a r m i t e à ventre\nnoir, le seau, le p a n i e r ; enfin elle y attache le balai chauve.\n   T o t o , qui sait lire, épèle à h a u t e voix : l-o lo, c-a ca, t-i ti,\no-n on, d-e de, v-o-i voi, t-u tu, r-e-s res, a b-r-a-s bras. C'est m a r q u é\nen lettres blanches sur une planche rouge aux parois de la petite\nvoiture verte. E t il y a m ê m e : 0 fr.20 c. L ' H E U R E .\n   Alors le père Joseph passe à son cou la bricole de cuir et l'on\nse met en route, laissant au logis vide les copeaux et les puces.\nT o i n e t t e qui porte le bouquet de mariage de ses parents suit la\nmère : toutes deux j e t t e n t un regard de regret à la maison fleurie\nde volubilis. Elle avait l'air cossu et gai ! Mais les enfants pas\nplus que les oiseaux ne peuvent vivre d a n s les caves!\n  A peine sortie, la petite caravane en croise u n e autre.\n   — L e s nouveaux locataires !\n   — C'est libre! crie le père Joseph.\n   — Merci, l'ancien.\n   Curieusement on se regarde, puis l'on passe.\n   E t l'on va, à travers les rues, qui se réveillent et s'animent :\nles premiers fiacres sortent, avec des cochers proprement\nbrossés, les fruitières ouvrent leurs boutiques, alignent des\njournaux fraîchement plies — édition du m a t i n ! — au-dessus\ndes carottes et des salades ; la voile rouge d'un teinturier\nvolète au coin d'un carrefour, des volets claquent, et les\nAuvergnats se mettent en route, déjà noirs de charbon, avec\nleur marchandise.\n   M a i n t e n a n t toute la famille pousse la voiture. L e père Joseph\na fort à faire : la rue monte ! E t il penche le front vers les pavés.\nMais au bout, dans une voie latérale au chemin de fer, qui siffle\net ronfle au fond de ses tunnels, il s'arrête devant une petite\nmaison à façade décrépite.\n   — C'est ici, dit-il.\n"}, {"page_pdf": 806, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2169, "texte": "676                        DURENDAL\n\n\n\n   — Ah ! s'écrie Toinette regardant la nouvelle habitation,\nelle n'est pas aussi belle que l'autre !\n   Au rez-de-chaussée une blanchisseuse repasse du linge, com-\npliquant les plis avec art. Elle sort à demi le corps par la\nfenêtre, qu'elle tient toujours ouverte à cause de la chaleur, et\nelle crie à ses futurs voisins qu'elle a vu arrêtés autour de leur\nmaigre bagage :\n   — Eh mais ! vous savez, vous ne pouvez pas emménager, la\nmère Labouvolle n'est pas encore enterrée? C'est avant-hier seu-\nlement qu'elle est tombée malade en criant : la noix verte ! par\nun temps à ne pas mettre un chien dehors. Elle s'est mise à\ntousser, la pauvre vieille, que c'était pitié de l'entendre !\nQuand elle est rentrée avec sa marchandise, elle ne pouvait\nplus se traîner. C'est moi qui l'ai aidée à remonter ses paniers\net à se mettre au lit. Mais elle avait le coup de la mort : elle a\npassé. On allait vous prévenir, mais vous êtes trop matineux !\n   D'étonnement le père Joseph lâcha les brancards et la voiture\ntomba à cul : il y eut un bruit de pots cassés, la marmite et le\nseau s'entre-choquèrent.\n    — Où aller! s'écria le père Joseph.\n    — Retournez chez vous, répondit la blanchisseuse en appro-\n chant un fer de sa joue pour voir s'il n'était point trop brûlant.\n    — La place est déjà prise, dit Joseph atterré.\n    — Dame ! fit la blanchisseuse.\n    Alors Madame Joseph se mit à pleurer.\n    — Que devenir? Où coucher?\n    Toinette comprenant la détresse se mit à sangloter : ses\n larmes arrosaient les fleurs de cire du bouquet de mariage. Et\n les petits versèrent des larmes pour faire comme tout le monde.\n    — Tonnerre! dit le père Joseph.\n    Mais une grosse commère s'était approchée : apitoyée elle\n  regarda la marmaille :\n    — Les pauvrets! Les pauvrets! murmura-t-elle, en hochant\n  sa tête où paradait un bonnet clair qu'elle venait de prendre\n  chez la blanchisseuse.\n    Alors elle s'informa. Et instruite de ce qui se passait elle dit\n  d'une voix calme à la mère douloureuse :\n     — Ecoutez, madame, la maison n'est pas grande chez nous :\n  juste une chambre pour moi et mon mari, qui est charretier, et\n"}, {"page_pdf": 807, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2219, "texte": "               L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                        677\n\n\nla cuisine où couche mon fils Adjutor, charretier comme son\npère. T o u t de m ê m e , si vous voulez entrer, vous serez mieux\nici q u e dehors pour passer la journée. Q u a n t à la nuit, nous\naviserons à ne pas vous laisser coucher à la belle étoile.\n  — Vous êtes bien bonne, m a d a m e , dit le père Joseph.\n   — P o u r la mangeaille, reprit la commère après avoir réflé-\nchi, je pourrai bien ajouter un peu d'eau et un grain de sel à\nla soupe : il y en aura pour t o u t le m o n d e ! Mais comme lit, je\nne peux vous offrir que des bottes de paille dans l'écurie ! Les\nchevaux ne sont pas méchants. E t puis une nuit, c'est vite fini!\n  A ces mots les pleurs cessèrent. Des regards brillant d'espé-\nrance percèrent même les tignasses dorées, comme des bluets\ndans les blés mûrs :\n  — P a p a ! P a p a ! Dis o u i ! On va coucher avec les chevaux!\n  — Moi, je monterai dessus, cria T o t o .\n  — Moi, je toucherai sa queue sans qu'il me voie, reprit L u l u .\n  — J e pourrai le caresser t o u t doucement? d e m a n d a T o i n e t t e\nsoudain consolée.\n   Lili se cramponna à sa sœur pour bien montrer qu'elle voulait\nêtre de la partie.\n  U n bon sourire de reconnaissance éclaira le visage du père\nJoseph : il accepta.\n   C o m m e la pluie commençait à t o m b e r à nouveau (elle avait\ninterrompu sa chute, Dieu merci ! lors du d é p a r t de la famille)\nla petite voiture fut abritée sous un hangar, près d'un vieux\ntombereau effondré. Aussitôt, réunissant deux chaînes qui pen-\ndaient le long des brancards, T o t o en fit u n e balançoire : cela\nfit trouver le mauvais temps plus court.\n     L a grosse commère, qui s'appelait M a d a m e Paisier, offrit une\nt a r t i n e pour les enfants. Ils refusèrent bien poliment (on ne\nvoulait pas abuser!). Alors elle retourna à son travail le cœur\ncontent d'avoir bien commencé la j o u r n é e . Son b o n h o m m e\ngrognerait peut-être un peu, mais il n'était pas plus méchant\nqu'elle au fond! Adjutor serait heureux, lui, de se trouver des\ncamarades : le jeune charretier n'avait pas cessé d'être enfant :\nle dimanche il se reposait du métier d ' h o m m e en jouant à la\ntoupie.\n"}, {"page_pdf": 808, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1784, "texte": "678                        DURENDAL\n\n\n\n  Le père Joseph, après avoir encore remercié, regagna aussi\nson ouvrage; joyeux d'être tiré d'embarras, il trouva son bois\nplus brillant que d'habitude et se prit à chanter en maniant\nle rabot.\n  Seuls avec la mère, les enfants se dirent :\n  — Si l'on s'amusait ?\n   D'ailleurs, pourquoi garder rancune au ciel qui souriait main-\ntenant ? Et jusqu'au soir avaient-ils d'autre toit que ce fir-\nmament, devenu si bleu ?\n  — Si l'on allait manger sur l'herbe au bois de Boulogne?\nproposa la mère.\n   Comme des pantins, les enfants se mirent à danser en battant\ndes mains.\n   — Oh ! oui !\n   — Quel bonheur !\n   — Verra-t-on des moutons avec un berger? demanda Lili.\n   — C'est un vrai bois, avec des loups ? dit Toto.\n   Toinette y était allée un jour, en compagnie de son père. Elle\nexpliqua que c'était un bois où il n'y avait que des belles dames\navec « plein de fleurs » sur leurs chapeaux et des robes à den-\ntelles; et aussi de superbes voitures, qui brillaient aussi fort\nqu'un miroir, des caniches avec des rubans noués à leurs\n« cheveux » et des bracelets à leurs pattes !\n   — Allons vite voir les chiens ! pleura Loulou en tirant sa\nmère par la jupe.\n   On partit, emportant un panier vide. Chez le boulanger il\nfut empli à demi de pain chaud qui sentait la brioche. Un peu\nplus loin un charcutier vendit à Toinette, « qui faisait les com-\nmissions comme une grande », des saucisses dorées de cha-\npelure.\n   La petite troupe suivit une belle et large avenue : il y avait à\nl'un de ses bouts un immense tombeau avec des statues et de\ncolossales portes sans battants :\n  — L'Arc de Triomphe ! dit Toinette.\n  Sur l'allée passaient des équipages qui étonnaient les enfants\npar leur allure arrogante et riche; puis c'était des messieurs à\n"}, {"page_pdf": 809, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2281, "texte": "              L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                  679\n\n\n\ncheval, quelques-uns en soldat, avec des pantalons rouges et de\nl'or à leur képi :\n   — Des chefs, expliqua Toinette.\n    On arriva au Bois. La verdure, bronzée par l'automne, était\ntranspercée par les petites baguettes du soleil : la pluie qui avait\nmouillé les arbres scintillait encore aux feuilles.\n    Déjà régnait une jolie animation, plus familière, plus cordiale\nque celle de l'après-midi, qui est de pose et d'apparat.\n    Par une élégante allée, des bambins sous la garde d'une\nnourrice à rubans, organisaient un jeu de cache-cache. Les pau-\nvrets les regardèrent un instant avec admiration. Comme une\nvolée d'oiseaux, les joueurs quittèrent tout à coup leur cachette :\n une grande s'empêtra dans Lili que traînait Toinette : la\n « demoiselle » fut « prise ». Alors, furieuse, elle cria :\n    — Voulez-vous vous sauver, petits mendiants !\n    Honteux, les petits se glissèrent dans le premier buisson\n venu. Les ronces, surprises par cette invasion subite, se défen-\n dirent et griffèrent les intrus ; puis, les voyant à peine couverts,\n elles eurent pitié de leur détresse, firent pattes de velours et\n offrirent leurs fruits sauvages, de belles mûres au sang noir.\n    Malgré cet âpre régal, la faim sonna bientôt aux creux de tous\n les petits estomacs vides.\n    — Maman, nous avons faim !\n    — Donne les saucisses, dis?\n    Il était dix heures. La mère s'assit sur un arbre abattu, les\n enfants s'installèrent à l'entour. Elle tenait sur ses genoux le\n panier : tous les yeux étaient fixés sur ce tabernacle de vie, où\n le bon pain remplaçait le bon Dieu.\n     Les deux anses retombèrent mollement et la main sèche de la\n  mère eut une douceur infinie quand elle souleva le couvercle\n  mystérieux. Puis la distribution se fit et, sous les branches, les\n  miches et les saucisses furent dévorées à belles et mignonnes\n  quenottes. En regardant les petits qui mangeaient, les pinsons\n  se turent, envieux de la joie de cette famille sans ailes. Après\n  son départ, ils becquetèrent les miettes tombées dans l'herbe\n  et chantèrent doucement les louanges du pain blanc.\n     Au cours de l'après-midi, les enfants, très heureux de se\n trouver en plein air, dans la senteur pénétrante des sous-bois,\n"}, {"page_pdf": 810, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1909, "texte": "680                           DURENDAL\n\n\n\njouèrent « à chat perché », aux « quatre coins », puis à la\nmarelle, ce qui les fit sauter à cloche-pied derrière des pierres\nplates. Dans une clairière ils grimpèrent aux arbres cherchant\nd'introuvables écureuils. Enfin ils firent des parties, de\n« champ-champ Larinette », et ce fut Toinette qui la première\ns'avança en chantant :\n\n                    Je suis dans ton champ, Larinette,\n                          Jusqu'à demain midi,\n                                Mon ami.\n\n\n   Au retour, la route fut longue : toutes les petites têtes blondes\nsous le soleil, étaient maintenant brunies par l'ombre. Et puis\nla faim, qui va et vient, était rentrée en son logis : pourtant ce\nsoir il n'y avait ni feu ni cheminée pour faire de la bonne soupe !\n   La mère, suivie des enfants, frappa timidement à la porte de\nMadame Paisier. Ils perçurent à l'intérieur le son des cuillers\ndans les assiettes pleines : un clapotis de rames en pleine eau.\nToinëtte, qui avait l'oreille fine, entendit bien qu'on avalait\nbruyamment.\n   — Entrez ! dit une voix rauque, qui les fit tous reculer.\n   Les petits pensèrent :\n   — C'est peut-être un ogre, et papa n'est pas là !\n   La mère fut si troublée qu'elle tourna la clef a rebours,\nemmêla la serrure. De l'intérieur on esseya d'ouvrir. En vain !\nLa grosse voix gronda :\n   — Nous voilà enfermés !\n   Madame Joseph entendit même un gros juron qui la terrifia,\ncar elle était assez bigote ; tous les petits se sauvèrent, telle une\ncompagnie de moineaux qui reçoit des pierres. Au même instant\nune fenêtre s'ouvrit et un grand garçon sauta dans la rue. Il dit :\n   — C'est trop dur pour vous, Madame !\n   Afin de rassurer la pauvre femme qui s'excusait de sa mala-\ndresse :\n   — La serrure est rouillée, ajouta-t-il, il faut savoir la manœu-\nvrer ! Ça me connaît !\n   Il n'eut pas plutôt mis la main sur la clef que la porte s'ouvrit.\n"}, {"page_pdf": 811, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2039, "texte": "              L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LAROUVOLLE                   68l\n\n\n. Les enfants attirés par la lumière arrivèrent tous et entrèrent\nen faisant cortège à leur mère.\n   L e vieux charretier Paisier était assis devant la table, à la\nlueur d'une lampe, à côté de sa femme. IL fit un léger salut,\npuis il prit le plus petit des marmots, le posa sur ses genoux,\net, riant, lui fourra sa cuiller pleine entre les lèvres.\n  — C'est bon ! dit le gamin.\n  P u i s il ouvrit toute grande la bouche.\n   — Dirait-on pas un pierrot qui d e m a n d e la becquée?\ns'exclama le charretier, plus fier que s'il avait dompté un\ncheval rétif.\n   L a mère Joseph s'excusait encore auprès du fils Paisier,\nAdjutor, le jeune h o m m e qui avait ouvert la porte, et elle faisait\ndes politesses à la grasse m a d a m e :\n   — Vraiment, vous êtes trop bonne, et comme on vous\ndérange !\n   — Mais non ! mais non ! c'est de tout cœur !\n   Dans les assiettes creuses en faïence brune, l'excellente\n hôtesse versait une soupe aux choux fumante. De crainte de se\n'brûler la langue, chacun s'étant installé souffla trois fois dans\n sa cuiller avant d'en avaler le contenu.\n    On se familiarisa bientôt. L a gaité régnait. Paisier raconta\n une belle histoire, où il y avait des singes qui volaient ses bon-\n nets de coton à un colporteur endormi dans une forêt vierge :\n les sapajous avaient mis les bonnets sur leur tête, comme le\n négociant a m b u l a n t .\n    — E t l'homme les a repris ? d e m a n d a L i l i .\n     — O u i , dit Paisier, les singes imitent toujours les gens. A son\n réveil le marchand a glissé son bonnet de nuit dans sa sacoche,\n il s'est éloigné un instant, et tous les singes ont replie le leur et\n l'ont replacé là où ils l'avaient dérobé.\n     Paisier avait à peine terminé l'historiette que le père Joseph\n  arriva : il fut t o u t surpris de voir sa famille attablée :\n     — Vous n'êtes pas gênés, dit-il.\n     Il déposa sur le plancher son sac, qu'il portait sur l'épaule.\n  P u i s il l'ouvrit en disant :\n     — J'avais le dîner !\n"}, {"page_pdf": 812, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2157, "texte": "682                         DTJRENDAL\n\n\n   Et il exhiba une demi-tête de porc qu'il plaça au milieu de la\ntable, sur le beau papier qui l'avait enveloppée et où tremblaient\ndes bribes de gelée transparente.\n   La maîtresse du logis lui ayant indiqué une place près d'elle,\nle père Joseph ne se fit pas prier et bientôt tout le monde\ndéclara n'avoir de longtemps aussi bien soupe.\n   Lorsqu'on eut partagé plusieurs pommes que Madame Paisier\navait été prendre dans son armoire au dernier moment, Adjutor\nsortit de sa poche un vieux bouton d'os percé de cinq trous;\npuis, tirant une lame de son couteau, il tailla en pointe le bout\nd'une allumette et l'enfonça dans le trou du milieu : la\n« pirouette » était construite ! Il la lança sur la table où elle\ntourna éperdue et bourdonna comme une abeille. Emerveillés,\nles petits arrachèrent immédiatement des boutons à leur culotte\net les donnèrent à Adjutor pour qu'il fit d'autres toupies. Il ne\nsuffisait pas à les jeter sur la piste : elles tournaient, s'entre-\nchoquaient, grisées par les cris et les rires des enfants. Il y eut\ndes chutes et des bousculades, qui furent applaudies autant que\ndes combats de clowns au cirque.\n   Le jeu durerait encore, si le père Joseph, qui savait que la\nnuit est brève aux travailleurs réveillés par l'aurore, n'eût\ndéclaré :\n   — Il est l'heure de se coucher!\n   — Avec les chevaux! avec les chevaux! criaient les enfants\nenchantés comme à la nuit de Noël.\n   Tous suivirent M. Paisier : il portait une vieille lanterne et\npar un verre brisé le vent fait danser la lumière et fumer la\nmèche. Le bonhomme déverrouilla la porte, les rayons entrèrent\navec lui dans l'écurie et en firent une sorte de nef, dorée à terre\npar la paille des litières, aux murs par celle des rateliers.\n   — Oh ! les chevaux ! cria le charretier.\n   Trois hennissements de plaisir l'accueillirent et aussitôt il se\nsentit saisi par son vêtement de toile : c'était les petits : impa-\ntients de voir et peureux, pour approcher des bêtes ils se met-\ntaient sous la protection du maître.\n   — N'ayez pas peur! dit Paisier. Ils n'écraseraient pas une\nsouris. Ici, toi, Toto, viens!\n   Toto approcha.\n"}, {"page_pdf": 813, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2117, "texte": "             L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                683\n\n\n   — Arrière, Julie, reprit Paisier, en donnant une lourde claque\nsur la croupe blanche d'une bête, qui s'était retournée et regar-\ndait d'un grand œil étonné ses visiteurs nocturnes. Docile, elle\nbougea un peu, remit le nez au râtelier et ne parut pas s'aper-\ncevoir que le charretier venait de lui camper un gamin à cali-\nfourchon sur le dos.\n    — Je veux monter sur le gros noir ! criait Loulou en s'accro-\nchant à Adjutor. Celui-ci l'enleva comme une plume; puis,\n d'une main le tenant en selle, de l'autre il mit Lili en croupe à\n côté de Loulou : l'énorme timonier ne fit pas plus attention à\n cette charge inattendue qu'à deux mouches posées sur son poil.\n     Ces ascensions finies, M. Paisier dit :\n     — Je vais laisser la lanterne comme veilleuse.\n     Il la fixa à un grand clou qui sortait du mur.\n     Puis il ajouta :\n     — Maintenant arrangez-vous et attention à la marmaille !\n  Parce que les bêtes, c'est toujours des bêtes ! Couchez les petits\n  dans ce coin-là, et vous, Joseph, mettez-vous auprès de Julie,\n  c'est le meilleur !\n      Et il dit en manière de plaisanterie :\n     — A moins qu'elle ne se vautre sur vous, vous serez encore\n  en vie demain matin. Bonsoir !\n      Il s'esquiva, mais au moment de fermer la porte :\n      — Prenez les couvertures, si vous n'avez pas le nez trop\n   délicat, dit-il.\n      Une heure après tout le monde dormait sur la paille brillante\n   et fine que Madame Paisier avait préparée avec soin. Seul, le\n   père de famille luttait contre le sommeil. De temps en temps,\n   lorsqu'un coup de sabot de la jument résonnait sur les gros pavés\n   inégaux, sa voix criait dans le silence :\n       — Julie! si tu bouges!\n       Cela dura jusqu'à ce que le coq chanta : alors la mère\n   s'éveilla et l'homme prit un léger repos.\n       Vers cinq heures Paisier et son fils vinrent soigner les\n    chevaux.\n       — Avez-vous bien dormi, au moins?\n       Ces paroles sortirent avec peine du gosier rugueux du charre-\n    tier. On eût dit le grognement d'un ours : c'était la voix de\n    la bonté.\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2431, "texte": "684                            DURENDAL\n\n\n    — L e s petits n'ont fait qu'un somme, répondit le menui-\nsier. Je crois bien que l'étable de Nazareth n'a pas été plus\ndouce au petit Jésus et à sa Mère. Quant à moi, je suis\nsaint Joseph lui-même. A h ! je n'oublierai jamais cette nuit-là!\nD ' a u t a n t plus que la prochaine nous la fera regretter davantage.\n E n t r e nous, j ' a i m e mieux sentir le fumier que l'odeur des morts.\n    — C'est plus sain, dit judicieusement le charretier. Moi qui\nvous parle, avant de me marier, je n'avais j a m a i s couché dans\nun lit et je ne m'en portais pas plus mal! Si vous m'en croyez,\npour laisser à votre logement le temps de prendre l'air, vous\ndormirez encore ici ce soir. Ça ne vous coûtera pas plus cher.\n    P o u r tout remerciement le père Joseph lui serra fortement\nla main : c'était convenu!\n    D u r a n t ce colloque Adjutor étrillait les chevaux et ceux-ci,\npour ne point rester à rien faire, mangèrent goulument leur\navoine : cela faisait le bruit d'un moulin qui tourne, engouffre\net broie le grain. Les enfants furent éveillés. T o u s s'assirent\nsur leur litière; les yeux écarquillés dans un demi-jour, dans\nun demi-rêve, ils regardèrent Adjutor passer à la blanche Julie\nun énorme collier recouvert d'une peau de mouton bleue. P u i s ,\nprenant la queue de la bête docile, l'homme la passa dans la\ncroupière. Juste à ce moment éclatèrent des rires frais, et purs\ncomme le cristal, car des crotins roulèrent sur la paille, ainsi\nque des œufs d'or : il en tombait encore et toujours : T o t o qui\ns'était levé en compta douze!\n    P u i s on redevint grave lorsque Adjutor, après avoir mis la\ntêtière à la jument, glissa le mors brillant entre les grandes dents\njaunes de l'animal. Les enfants tinrent le fils du charretier\npour un invincible d o m p t e u r . T o t o passa sa culotte, noua ses\nsouliers et ne quitta plus Adjutor qu'au moment où, en tête de\nses lourds chevaux, colossalement grandi par le prestige de son\nfouet qui cinglait l'air et par l'ample collet de sa limousine aux\nrayures multicolores, le garçon s'en alla s'écriant:\n    — Hue!\n    Petit à petit, T o t o le regarda disparaître, effacé par les\nbrumes matinales, qui ne laissèrent plus voir que les grandes\nroues du chariot.\n    U n peu plus tard, les enfants qui jouaient sur le pauvre seuil\nde M a d a m e Paisier entrèrent en se bousculant:\n   — Les croque-morts! Voilà les croque-morts !\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2164, "texte": "             L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                 685\n\n\n\n  C'était pour Madame Labouvolle!\n   La mère Joseph sortit pour s'informer. On allait partir tout\nde suite au cimetière. Une vieille boiteuse, la sœur de la morte,\najouta:\n   — On n'attend plus personne. Elle n'avait que moi.\n    Et toute seule la pauvre se mit derrière le corbillard. Elle\npleurait, pleurait.\n    — Nous suivrons aussi, dit Madame Joseph apitoyée par la\n vivante plutôt que par la morte, qui n'avait plus besoin de\n personne en ce monde.\n     L'excellente femme courut au hangar, prit dans la petite\n voiture à bras un paquet d'où elle tira des casquettes aplaties,\n des chapeaux informes; elle en mit un sur sa tête et distribua\n les autres aux enfants, qui s'en coiffèrent comiquement.\n     Puis tous, ils rejoignirent le cortège; il s'était augmenté de la\n  blanchisseuse : son bonnet blanc chantait faux dans cette\n  harmonie grise de la misère.\n      On marcha longtemps, longtemps. Toto s'amusait à regarder\n  les hommes qui se découvraient à l'approche de la mère\n  Labouvolle! Pauvre mère Labouvolle! Bien sur que de toute\n  sa vie elle n'était jamais allée autant en voiture! Car le cime-\n   tière se trouvait bien loin!\n       La claudication de la vieille pleureuse s'accélérait tellement\n    qu'on eût dit, derrière le corbillard, une cloche affolée sonnant\n    un glas.\n       Mais les choses tristes ont une fin.\n       Au retour on ne pensait plus qu'à la vie ! Et malgré une\n    certaine fatigue on marcha plus allègrement.\n       — Les gens ne nous saluent plus, fit observer Toto.\n        Une marchande de pommes de terre frites était embusquée au\n     coin d'une rue : la graisse sentait bon. La boiteuse s'approcha\n     de la petite boutique, tirade sa poche une poignée de sous et\n     les donna à la marchande : alors celle-ci par six fois plongea\n     son écumoir dans la friture crépitante pour emplir de jolis\n      cornets de papier jaune en forme de petits bateaux. Au fur et à\n      mesure qu'ils étaient enfaîtés de pommes croustillantes, la\n      femme les salait prestement et les déposait dans les menottes\n      qui se tendaient, impatientes !\n"}, {"page_pdf": 816, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2297, "texte": "686                           DURENDAL\n\n\n  L e repas eut lieu sur un banc, près d'un petit marronnier de\nboulevard, qui roussissait déjà et semait ses feuilles. Quelles\ndélices ! Car le repos fut autant goûté que les fritures! Et les\nenfants donnèrent chacun une de leurs pommes au toutou\nmaigre, qui passait et ne voulut plus quitter la compagnie.\n    Q u a n d il fallut repartir, la sœur de la mère Labouvolle,\nqui prétendait faire grandement les choses, héla l'omnibus.\nT o u t le monde g r i m p a sur l'impériale, m ê m e la boiteuse qui,\n en branle de marche en marche, eut l'air d'une vieille cloche\n regagnant son clocher. Quel consolant voyage ! L a misère des\n pauvrets dominait la foule, qui vue de haut prête plus à rire\n qu'à pleurer. Ils regardaient les vitrines et surtout celles où\n's'étageaient des jouets ou des pâtisseries.\n  On arriva enfin à la maison d'où le cortège était parti.\n  L e soleil pénétrait à pleins rayons dans le t a u d i s de la\nmorte quand la petite famille y entra sur les pas de la boiteuse.\n  — P a u v r e héritage ! P a u v r e héritage ! geignait la vieille en\nregardant le grabat, la table aussi bancale qu'elle même, les\nchaises défoncées et quelques misérables hardes accrochées à\ndes clous.\n   Des tas couverts de toiles d'airaignées gisaient au-dessous\nd'une ancienne horloge au cadran peint qui tictaquait encore\ngaîment le long du m u r où pendaient ses poids d'airain.\n   — Elle marche bien, dit la vieille. J e vous la laisse en recon-\nnaissance du délai que vous avez accordé à ma pauvre sœur\npour son dernier déménagement. Gardez aussi ces trois paniers\nde noix : les enfants ont de meilleures dents que moi : et comme\nje vous donne le meilleur, il est juste que vous acceptiez le plus\nmauvais. L e chiffonnier p r e n d r a le reste.\n   Ellejeta encore u n regard circulaire par la chambre.\n   P u i s elle embrassa les enfants.\n   — Adieu, dit-elle. E t si vous trouvez son boursicaut, c'est\nDieu qui vous le donne !\n   Q u a n d le père Joseph rentra au soir, il vit la maison en\nordre. Son lit brillait sous l'horloge inconnue qui gardait\nle mystère des heures futures. Sur le buffet luisait une vaisselle\nde faïence où des fleurs rouges et jaunes s'épanouissaient. C'était\nles assiettes de la mère Labouvolle, retrouvées en un coin et\n"}, {"page_pdf": 817, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 610, "texte": "                 L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                      687\n\n\ndont les ornements apparaissaient au jour après avoir dormi\ndix ans sous la poussière.\n  U n écu d'or tout neuf qu'on découvrit au fond d'un bas fit\nconnaître aux enfants Napoléon I e r : il scintillait au milieu de\nbeaucoup de sous noirs. Ceux-ci, Toinette les compta : il y en\navait cent vingt.\n   Quant aux noix, on renonça à en connaître le nombre : tout\nl'hiver on en mangea, toute la vie on en parla.\n\n\n                                               E U G È N E DEMOLDER.\n\n\n\n (Extrait d'un livre inédit : Le Cœur des Pauvres.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 688, "page_fin": 693, "titre_corps": "L’Ultime Souffrance", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Édouard Schuré", "ancre_debut": "L Ultime souffrance", "ancre_fin": "EDOUARD SCHURE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 818, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2048, "texte": "L'Ultime souffrance (1)\n\n\n                     LE roman de l'institutrice a largement défrayé la littérature\n                       anglaise, depuis le j o u r où Charlotte Broutée souleva u n e\n                       si vive émotion d a n s toute l'Angleterre par son beau\n                       récit de J a n e E y r e . E n F r a n c e , l'institutrice a moins\n                       souvent tenté les romanciers que les dramaturges, et cepen-\n                        dant le sujet est inépuisable. Cela pour deux raisons. De\n                        toutes les femmes l'institutrice est celle qui se trouve le\n                        plus facilement dans u n e situation romanesque, et c'est\n                        aussi celle qui écrit le plus volontiers des r o m a n s . L a fémi-\nniste fait presque toujours de sa cause un sport fastidieux, où il entre plus de\np a r a d o x e que de sincérité, plus de prétention que de passion. Q u a n t à la\nfemme du m o n d e , elle n'écrit guère des romans que pour se consoler de n'en\nplus vivre. L'institutrice est obligée par sa position à observer b e a u c o u p et à\nsouffrir davantage. Elle est à la fois plus i n d é p e n d a n t e que la jeune fille et\nplus rivée à sa chaîne, parfois courtisée, souvent molestée, sourdement\nexcitée par le spectacle des passions qu'elle devine autour d'elle et forcée de\nrefréner ses propres sentiments. Que si, plus naïve ou plus habile, elle\ncède aux tentations qui l'assiègent, son cas tournera facilement à l'aventure\nou au drame. P o u r toutes ces raisons, l'institutrice est aussi bien u n\npersonnage de roman qu'une romancière de profession. Ajoutons que son\nrôle augmente en importance à mesure que la femme s'émancipe et que les\nproblèmes d'éducation passent au premier rang des questions sociales.\n  L e roman qui vient de paraître sous ce titre : L'Ultime Souffrance, fournit une\ncontribution intéressante à l'histoire des institutrices malheureuses et de\n\n\n  (1) Roman par GEORGES HÉRY ; chez Alphonse Lemerre. Paris, 1900.\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3507, "texte": "                            L'ULTIME SOUFFRANCE                                689\n\n l'égoïsme masculin. Œuvre de début, ce récit renferme quelques scènes pathé-\n tiques et abonde en belles descriptions. Sous le pseudonyme Georges\n Héry, je soupçonnerais la plume d'une femme, si à une grande délicatesse\n de touche, dans la peinture des sentiments féminins, l'auteur ne joignait une\n pensée virile et un style aussi ferme que brillant. Nous croyons devoir\n signaler cette œuvre à la curiosité de nos lecteurs non seulement pour ses\n qualités littéraires, mais encore à cause d'un problème psychologique capital\n qu'il soulève.\n    Marthe Lacaze est une orpheline pauvre, appartenant à une famille de\n bourgeoisie ancienne. Elle a grandi dans une vieille maison d'un village de\n Beauce, sous un grand-père autoritaire et une grand'mère silencieuse. Son\nenfance s'est écoulée entre sa bonne sœur Anicette, un frère égoïsteetsa cousine\nAndrée, amie intelligente et fidèle qui habite Paris, seul rayon de soleil dans\ncette enfance abandonnée et triste. Marthe est une nature naïve, tendre,\ngénéreuse, toujours prête à s'effacer devant les autres. Elle a cependant le\nrespect de son âme avec le besoin de vivre de sa vie propre et cet obscur\n mais puissant instinct de bonheur qui est au fond de toutes les créatures. Au\nprofond mécontentement de ses grands-parents, elle refuse plusieurs mariages\nde raison. Sa situation commence à se gâter, lorsqu'une amie de couvent la\nrecommande à son cousin, gentilhomme anglais, de la gentry catholique du\nStaffordshire. Marthe devient l'institutrice de Hetty, aimable petit feu follet,\nélevé par une vieille gouvernante au bord du lac Majeur. La transplantation\nsubite d'une petite cour de la rue Férou dans la splendide villa Dora, qui se\ndresse sur cinq étages de terrasses, en face de ce lac, où la richesse de la nature\nitalienne s'étale au premier plan, sous la magnificence lointaine des cimes\nalpestres, produit une véritable révolution dans la jeune fille de vingt-deux\nans. Marthe, au sortir d'une enfance étroite et morne, se laisse aller pour la\npremière fois au bonheur de vivre et à la joie de la beauté. Ce coup de soleil\nd'Italie dans l'âme fraîche d'une jeune fille, dont les sens et l'esprit s'éveillent\nà la fois, est décrit en couleurs savoureuses. Il enveloppe de son reflet doré le\ndébut du livre et Marthe elle-même, que le conteur décrit ainsi : « Ses\ncheveux légers et lisses, luisants comme du satin, avaient des reflets tour à\ntour argentés et dorés. Ses yeux, très grands, brillaient d'une vie si intense\nque de loin on les croyait noirs. Ils étaient du bleu chaud de la fleur de lin,\nprofonds et pourtant d'une merveilleuse transparence, à la fois foncés et\nlimpides, comme une eau de source à l'ombre. »\n   Arnold Clareville, qui vit séparé de sa femme, une ridicule poupée\nmondaine, a contracté une liaison sérieuse avec une comtesse hongroise.\nIl ne fait que de rares séjours au lac Majeur pour revoir sa fille Hetty. On\ndevine que l'apparition du gentilhomme à la villa Dora sera l'événement\ncapital dans la vie de Marthe et que l'histoire de sa passion pour'lui est le\nsujet même du roman. Laissons à l'auteur le plaisir de nous présenter son\nhéros après son héroïne. « Le sang méridional de sa mère se révélait dans la\npâleur dorée de sa peau, au grain serré, lisse comme le marbre, et ses\ncheveux étaient d'un brun mat voisin du noir. Par un contraste, où\ns'affirmait la dualité des races, ses yeux très pâles étaient bleus, non point\n"}, {"page_pdf": 820, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3637, "texte": " 690                                   DURENDAL\n\n\n d'un bleu de fleur, mais comme le disait u n jour Priska, en s'amusant à\nécrire u n portrait de son a m a n t : « de ce bleu indécis des ciels froids d'hiver\nqu'on entrevoit près de l'horizon, presque confondu dans le gris des b r u m e s . »\n Q u a n t au caractère, Clareville n'est pas u n séducteur de profession, mais u n\naimable égoïste, u n fainéant raffiné, incapable de passion profonde c o m m e\nd u m o i n d r e effort de volonté, assez sensible cependant et surtout assez\nimaginatif pour se d o n n e r à lui-même l'illusion de l'amour sans en être d u p e .\nSa situation sociale, son c h a r m e extérieur, sa culture esthétique suffisent\na m p l e m e n t pour éblouir la crédulité enfantine de M a r t h e . Il j o u e en artiste\nexpert de ce cœur naïf et s'entend à y faire vibrer tour à tour la curiosité,\nl'amour-propre et la tendresse. Les premières révoltes, les rêveries, les\némotions involontaires de Marthe sont peintes en touches u n peu timides,\nmais fines et justes — jusqu'au m o m e n t où l'amour éperdu l'envahit et la\nmaîtrise. Clareville a guetté cette h e u r e froidement, en connaisseur expéri-\nm e n t é . U n e brouille violente avec Priska de S o n n e n b e r g vient à son a i d e .\nSon isolement m o m e n t a n é , sa tristesse réelle le servent à point p o u r api-\ntoyer la j e u n e fille et se donner à lui-même le luxe d'une demi-sincérité.\nU n départ simulé et u n retour imprévu d a n s la c h a m b r e de Marthe, dont les\nnerfs sont brisés par u n e séparation qu'elle a cru éternelle, lui suffisent pour\ns'assurer de sa proie. Marthe se d o n n e sans plus réfléchir et le couple part\npour Venise.\n    L'idylle n e saurait durer longtemps, et la fin en est prévue. « Marthe\nn'avait pas été créée pour le duel habile et perfide; elle n e soupçonnait\na u c u n e des ruses par lesquelles les femmes triomphent du sexe adverse.\nL'idée de lutte, de guerre, ou même simplement d'effort restait étrangère à\nson esprit. Son cœur était u n ardent et p u r foyer, fait pour rayonner en\ntendresse d'épouse ou de mère, d a n s l'oubli de soi, dans le don joyeux et\nconstant d'elle-même. L a g r a n d e u r de son amour, le sentiment d'adoration\nqui la prosternait devant Arnold lui inspiraient u n e humilité exagérée; elle\navait u n e telle conviction de la supériorité de son a m a n t que toutes ses\nressources d'intelligence en étaient presque a n é a n t i e s . » Clareville, déjà\nlassé de son caprice, rencontre par h a s a r d P r i s k a de S o n n e n b e r g à Inter-\nlaken. Il est aussitôt repris par son ancienne passion et se débarrasse à peu de\nfrais de sa maîtresse improvisée. Il part en voyage et lui dit dans u n e lettre\nhypocritement respectueuse : « Il y a u n e femme qui m'a tout sacrifié et qui\na sur ma vie les droits les plus sacrés. C'est à tort que j'ai cru pouvoir dis-\nposer de m o i - m ê m e . » P u i s , après avoir assuré Marthe de sa « reconnais-\nsance éternelle », il disparaît.\n   Ici commence la seconde partie du récit, la plus poignante, mais aussi la\nplus osée au point de vue du caractère de la femme. Marthe tombée du h a u t\nde son rêve, le cœur broyé, est rentrée en grâce auprès de sa famille et m è n e\nune vie passive auprès de sa cousine, dans la tranquille rue F é r o u . D a n s\nl'intervalle de quelques années, Clareville a perdu à la fois sa maîtresse et sa\nfortune. Priska de S o n n e n b e r g , devenue veuve p a r la mort d e son mari, au\nlieu d'épouser l'amant qui s'est ruiné pour elle, trouve plus pratique\nd'accepter la main d'un principicule allemand très vieux et très riche.\n"}, {"page_pdf": 821, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3585, "texte": "                             L'ULTIME SOUFFRANCE                                 691\n\n\n  Arnold, criblé de dettes et réduit aux extrémités, est forcé de vivre, dans la\n  gêne, d'une petite pension de son frère. Pendant un séjour de passage à Paris,\n  sa fille Hetty, qui n'a cessé d'aimer Marthe, demande à la revoir. Celle-ci\n  hésite longtemps et finit par consentir à recevoir son ancienne élève chez\n  elle et par l'accompagner dans ses promenades. Arnold a la curiosité de revoir\n  son ancienne maîtresse, assise auprès de sa fille sur un banc du Luxembourg.\n  « Elle était si changée dans sa pâleur maladive; son visage s'allongeait, si\n  amaigri, sous les bandeaux en formes d'ailes voilant à demi les joues fines;\n  son corsage flottait sur un si frêle buste que Clareville n'avait point la sensa-\n tion de revoir la maîtresse d'autrefois, et quoi qu'il eût bien pu penser que la\n souffrance était la cause de cette transformation, ce lui fut un soulagement\n cette révélation d'une créature nouvelle dont la gracile figure ne ressuscitait\n rien du passé. »\n     La bonne Marthe est incapable de rancune. En revoyant Arnold ruiné,\n malade, vieilli et découragé, elle se sent prise d'une immense pitié. Elle avait\n juré de ne pas le revoir. Mais, à la prière de Clareville de l'accompagner, à\n Dinard, « sa résolution fléchit comme une muraille minée par l'eau ». En\n Bretagne, le cadet de famille qui, à ce moment semble n'avoir plus rien à\n attendre de la vie, réussit une seconde fois à s'emparer du cœur de Marthe.\n Il lui donne à entendre qu'il l'a toujours aimée et qu'en la sacrifiant à un\n devoir ancien il a été victime d'une duperie. Marthe écoute avec un naïf\n plaisir ce qu'elle désire entendre. Elle en croirait bien d'autres ! Si cette fois-ci\n elle cède encore jusqu'au complet abandon d'elle-même, jusqu'au sacrifice\n entier de sa personne et de sa destinée, ce n'est plus par un entraînement des\n sens et de l'imagination, mais par une pitié sans bornes. « A l'image de cette\ncomplète infélicité, une tendresse infinie lui pénétrait l'âme et elle s'y aban-\n donnait sans scrupule. Son sentiment pour Arnold s'était spiritualisé en un\namour d'une bonté sans limites, un saint amour d'épouse, de sœur, de mère,\ntout ce qu'un cœur de femme peut contenir de miséricorde et d'abnégation. »\n    C'est ainsi que la pauvre Marthe consent à nouveau à suivre Clareville en\n Italie. Hetty est allée rejoindre sa tante en Angleterre. Le gentillâtre décavé\ntrouve agréable de se laisser dorlotter par l'institutrice déclassée, qui se lance\nde plus belle en ses chères illusions. Ils recommencent, dans un cadre plus\npauvre et moins gai, l'idylle d'autrefois, qui bientôt tourne à l'aigre et menace\nde prendre une fin tragique. Pendant un triste hiver, passé dans la solitude\ndu lac Orta, la femme de Clareville meurt. Le voilà libre, A ce moment, il\npourrait enfin récompenser Marthe de tout son dévouement en l'épousant. Il\nlui avait laissé entrevoir un tel désir alors qu'il l'avait persuadée à le suivre\nune seconde fois. Il avait alors laissé tomber cette parole : « Que ne puis-je\nvous offrir mon nom ! »\n    Mais maintenant il a pris en dégoût sa vie solitaire. A cela vient s'ajouter\nqu'il rentre en possession d'une grande fortune par la mort de son frère,\nqu'un riche mariage et un siège au Parlement viennent briller à son horizon.\nIl n'en faudrait pas autant pour lui faire prendre en dédain son humble com-\npagne. Marthe est si extraordinairement aveugle qu'elle a besoin d'être mise\nau fait de la situation par un ami d'Arnold, qui joue auprès d'elle le rôle du\n"}, {"page_pdf": 822, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3715, "texte": "692                                   DURENDAL\n\n\npère Duval au 3me acte de la Dame aux Camélias U n e explication définitive s'en\nsuit. L'aveuglement de Marthe est tenace. Elle propose à Clareville de le\nsuivre en Angleterre et de vivre à l'écart p e n d a n t qu'il rentrera en possession\nde ses droits et de son d o m a i n e . Mais Arnold lui fait c o m p r e n d r e qu'il ne\nl'entendait pas ainsi et qu'il espérait une séparation définitive. S u r quoi la\nmalheureuse laisse enfin éclater son désespoir et reproche à Clareville de ne\nplus l'aimer, alors qu'elle lui a tout sacrifié, sa vie, sa santé, sa réputation et\njusqu'à l'affection de sa famille. P o u s s é à bout, Arnold trahit enfin le fond de\nson misérable caractère en reprochant à Marthe de s'être jetée à sa tête alors\nqu'il se souciait d'elle « comme d ' u n e guigne » et insinue qu'il n'y a pas g r a n d\nmérite à céder à u n rappel d'amour physique ou à u n calcul d'aventurière.\nL e s yeux de M a r t h e sont enfin descillés. Consternée d'horreur, l'âme brisée\npour le reste de ses jours, elle quitte enfin cet h o m m e , auquel elle a sauvé la\nvie et chez lequel son départ n'excite d'autre sentiment que « la joie de la\ndélivrance ».\n    L e s deux principaux personnages de ce r o m a n ne sont que trop réels, c'est-\nà-dire taillés dans la c o m m u n e faiblesse h u m a i n e , ainsi q u e le roman contem-\nporain n o u s y a habitués. Ils m a n q u e n t peut-être u n peu de développement.\nM. Georges H é r y parle de la dualité d a n s le caractère de Clareville. Mais il\nn'y a de dualité que là où il y a lutte. Or Clareville n'hésite jamais, entre son\nsentiment et son intérêt, entre son plaisir et son devoir. C'est un égoïste faible\net lâche, avec u n e sensibilité de surface qui n'est à vrai dire qu'un vernis de\nculture et de b o n n e c o m p a g n i e . Dès que Marthe le pousse, il enfreint m ê m e\nbrutalement son code de gentilhomme. L'intérêt d u roman réside d a n s le\ncaractère s y m p a t h i q u e de Marthe. On a si souvent compliqué la femme en\nces derniers temps que cette naïveté sans mélange, cette « plénitude de c o n -\nfiance, séparée d u m o n d e p a r u n voile de candeur » a quelque chose de\nreposant. C o m m e on voudrait à Clareville u n p e u plus de noblesse, on v o u -\ndrait à Marthe u n peu plus de fierté. Lorsqu'elle retrouve son séducteur mal-\nh e u r e u x , on s'attendrait à voir la femme trompée montrer devant l'homme\nv a i n c u par la vie u n e supériorité morale qui seule pourrait lui imposer le\nrespect, et, lorsqu'il a b a n d o n n e à nouveau sa proie reconquise, on souffre de\nne pas voir le lâche b o u r r e a u écrasé sous le mépris de sa victime. Mais peut-\nêtre M. Georges H é r y a-t-il voulu nous prouver que l'amour complet,\nl'amour absolu, l'amour de la femme qui se d o n n e sans réserve, qui s'humilie\net s'immole, m ê m e inutilement, excite toujours notre sympathie et garde p a r\nson obstination m ê m e u n e certaine g r a n d e u r jusque d a n s l'abdication du\ncaractère — p a r cela seul qu'il est — l'Amour.\n  Si l'auteur s'est proposé ce but, il a réussi. Toutefois le plus g r a n d c h a r m e\ndu livre est d a n s l'évocation des paysages variés du lac Majeur. On s'y pro-\nmène sur ces rives touffues, où l'orange d'or mûrit d a n s les feuillages sombres,\nparmi les forêts de roses qui recouvrent les terrasses des villas et d a n s ces\nparcs taillés qui forment « des cloîtres d e verdure ». On y peut admirer le\nmirage des montagnes qui se répètent dans le lac « avec leurs baies arrondies\net leurs promontoires gazonneux, y créant tout u n m o n d e m a g i q u e de\nnaïades et de sirènes n. O n s'attarde avec l'amoureuse Marthe « aux teintes\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3413, "texte": "                            L'ULTIME SOUFFRANCE                                693\n\n\n mauves tendres ou bleu-rosées des cimes où la lumière se vaporise, pendant\n que le lac, amolli par la chaleur du jour, rêve et semble reposer dans une\n somnolence de langueur ».\n   Mais j'oubliais que M. Georges Héry a donné pour épigraphe à son roman\ncette pensée de Guy de Maupassant : « Elle vit bien que nul jamais n'a pu ou\nne pourra briser cette invisible barrière qui met les êtres dans la vie aussi\nloin l'un de l'autre que les étoiles du ciel. » Cette idée, l'auteur la formule lui-\nmême, en manière de conclusion, à la fin de son récit : « Oh! détresse infinie\nde l'impénétrabilité des êtres si durement sentie et tant de fois exprimée!\nSavoir que l'amour, sauf de rares exceptions d'un bonheur miraculeux — qui\npeut-être même est illusoire — n'est qu'une superficielle union, et que l'être\nadoré demeure à jamais inconnu et inaccessible. Mais — plus cruelle amer-\ntume encore — oui, bien plus cruelle, ultime douleur de la douloureuse vie\n— de ne pouvoir se communiquer à lui dans la réalité de son essence. » Ainsi,\nl'impossibilité de comprendre le fond de l'être aimé et de lui communiquer le\nsien, l'irrémédiable impénétrabilité des âmes, voilà, selon notre auteur,\nl'ultime souffrance.\n     Que M. Georges Héry me pardonne de ne point partager son pessimisme\n  et de protester contre sa conclusion hâtive. Pour nous prouver que les âmes\n  humaines ne peuvent point se pénétrer, il eût fallu choisir des êtres plus haut\n placés sur l'échelle de l'évolution intellectuelle et morale que Clareville et\n même que Marthe. La victime certes est bien supérieure au bourreau puis-\n qu'elle sait aimer, mais l'un et l'autre n'ont guère approfondi leur conscience\n ni développé leur volonté. Les âmes ne peuvent se pénétrer que par ce qu'elles\n ont de divin, c'est-à-dire par la suprême Bonté et la suprême intelligence du\n Vrai, par la conscience de l'Amour et la volonté du Bien. Par leur surface\n instinctive, égoïste et âprement personnelle, elles ne peuvent que se heurter\n durement et se repousser. Un Guy de Maupassant décrète l'imperméabilité\n des âmes. Un Maurice Barrès et un Anatole France la confirmera peut-être.\n Mais qu'est-ce que cela prouve ? Ont-ils tout sondé et tout vécu ? En vérité, il\n est d'immenses régions de l'âme et de l'esprit qui leur sont totalement incon-\n nues et, parce qu'ils sont incapables de s'y hausser, ils proclament qu'elles\n n'existent pas. Que savent-ils des grandeurs de l'amitié, des splendeurs de\n l'enthousiasme et des miracles de l'amour? Rien : car, avec tout leur talent,\nils ne sont jamais sortis de la sphère de l'instinct et d'une intellectualité de\ndilettantes. Tel n'est point le cas de notre romancier. Non seulement il aspire\naux sphères supérieures, mais il s'y élève souvent dans son saisissant récit.\n Lorsqu'on peut ressentir avec cette intensité « l'ultime souffrance » de l'in-\ncompréhension en amour, on est susceptible des hautes compréhensions.\nVoilà ce qui ressort de l'œuvre de M. Georges Héry. Sa sensibilité nous paraît\ntrès au-dessus de sa conclusion, et nous ne serions pas surpris que, dans\nun livre prochain, il nous parlât de cette éducation de la conscience et de\nla volonté, qui pose tant de problèmes à la vie et offre à l'art un champ si\nnouveau et encore inexploré.\n                                                           EDOUARD SCHURÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 694, "page_fin": 708, "titre_corps": "Discours sur l’Art décoratif", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Henry Carton de Wiart", "ancre_debut": "Discours sur l Art décoratif", "ancre_fin": "H E N R Y CARTON DE W I A R T", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 824, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1765, "texte": "Discours sur l'Art décoratif\n\n\n                       MESDAMES,      MESSIEURS,\n\n\n\n   On raconte qu'au plus beau temps de L o u i s X I V , le doge de Gênes fut u n\njour admis, avec d'autres étrangers, à contempler dans la grande galerie de\nVersailles, le faste d'une réception solennelle. E t tandis qu'à ses côtés,\nd'autres demeuraient c o m m e éblouis dans le r a y o n n e m e n t du Roi-Soleil et de\nsa cour, p e n d a n t qu'ils s'extasiaient sur la richesse de cette majestueuse\nperspective, déployant de croisée en croisée et d'arcade en arcade ses pilastres,\nses sculptures, ses trophées, p e n d a n t qu'ils exaltaient à l'envi l'art p o m p e u x\nd'un L e b r u n et d'un Coysevox, — le Gênois, pour traduire ses impressions\nintimes, n e trouva que ces mots : « Ce qui m'étonne le plus ici, c'est de m'y\nvoir. »\n   A m o n tour, appelé à cette cérémonie non seulement en spectateur, mais\n en acteur, invité à p r e n d r e la parole à cette place occupée naguère par des\norateurs éminents, je devrais, pour imiter leur exemple, évoquer tout d'abord,\ncomme elle mérite de l'être, l'initiative si heureuse prise, il y a tantôt quarante\nans, par u n J e a n B é t h u n e et u n frère Marès, dire toute la g r a n d e u r de leur\nœuvre qui renoua dans notre pays la chaîne des plus belles traditions des arts\net des métiers, je devrais commencer par saluer ces générations de bons\nartistes et de b o n s artisans formés par ces maîtres d'élite qui s'appellent les\nfrères des Ecoles chrétiennes, je devrais louer le mérite social de la tâche à\nlaquelle ces amis du p e u p l e ont voué leur vie... Mais u n autre sentiment\n\n\n  (1) Discours prononcé à la distribution des prix de l'école Saint-Luc, le 30 juillet 1900,\npar M. H. Carton de Wiart.\n"}, {"page_pdf": 825, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3129, "texte": "                         DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                                695\n\n\n    refoule en moi, malgré moi, tous ces sentiments, et lorsqueje devrais admirer\n   votre dévoûment, vous qui êtes les maîtres, et votre ardeur, vous qui êtes les\n   disciples, ce qui m'étonne le plus ici, c'est de m'y voir...\n       A ceux d'entre vous qui partageraien: cet étonnement, en me rencontrant à\n   ce poste d'honneur sans aucun droit, sans aucun titre pour l'occuper, il faut\n   bien que je livre mon excuse, qui est la seule et qui est la bonne : c'est que\n   les Frères, d'ordinaire mieux inspirés, l'ont voulu.\n       C'est donc à eux qu'il faut vous en prendre si je m'impose, ou plutôt si je\n   m'expose à votre attention. Et si votre attention est déçue, sur eux seuls, selon\n   toute équité, devra en peser la responsabilité entière.\n      Encore, si, m'appelant à cette tribune, ils m'avaient suggéré ce que j'aurais\n  à y dire!.. Car, en vérité, que veulent-ils que je vous apporte? Des éloges?\n  des exhortations? des conseils? Mais vous n'avez que faire de mes éloges et il\n  serait outrecuidant de ma part de vous donner des conseils.\n      Je vous apporterai donc, tout simplement, faute de mieux, les réflexions\n  d'un passant, — un passant qui, perdu dans la foule, partageant souvent ses\n  passions, voire ses préjugés, s'est intéressé avec bien d'autres à toutes les\n  recherches, à toutes les expériences, à tous les conflits dont se forment le\n  mouvement social et le mouvement artistique de notre époque, — un passant\n  que les remous de cette masse vivante et sa propre curiosité ont entraîné par-\n fois vers d'autres phares que le vôtre, mais qu'un sûr instinct, plus fort que\n les influences contraires, a toujours ramené à l'art chrétien, comme l'oiseau\n migrateur, fatigué des aventures et des pays exotiques, revient toujours à son\n ciel natal...\n     Ailleurs, c'est le mirage, c'est l'incertitude, c'est la fièvre! Ici, c'est la claire\n lumière, c'est la logique solide, c'est la santé, avec ses deux compagnes : sim-\n plicité et bonne humeur, fruits savoureux du vieux terroir flamand.\n\n                                            *\n\n\n   Il y a quelques années, on crut qu'un art décoratif nouveau venait de\nnaître.\n   Tandis qu'à l'ombre de vos écoles et de vos ateliers, vous poursuiviez discrè-\ntement, mes chersFrères, sans éclat extérieur et sans réclame, le développement\nde vos méthodes fondamentales, initiant vos élèves aux difficultés du dessin,\ncette probité de l'art, étudiant avec eux les matériaux et la construction, vous\nattachant à former des artisans complets, des hommes de métier, dignes suc-\ncesseurs des ouvriers chrétiens du moyen âge, — dans un pays voisin, en\nAngleterre, fleurissait une école nouvelle, qui avait adopté quelques-uns de\nvos principes, et proclamait plusieurs des vérités que vous aviez proclamées\nvous-mêmes.\n   Vis-à-vis des prétentions outrées de la peinture et de la statuaire, ces nova-\nteurs revendiquaient pour les industries d'art la dignité dont les derniers\nsiècles les avaient fait déchoir. L'art, disaient-ils, n'est pas destiné seulement à\n"}, {"page_pdf": 826, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3502, "texte": "696                                     DURENDAL\n\n\nfaire goûter à quelques raves élus des sensations et des impressions raffinées.\nIl peut et doit descendre d a v a n t a g e d a n s la vie, s'associer à nos moindres\nactions, devenir le bon c o m p a g n o n de chaque jour, r é v é l e r a tous l'émotion\nlibératrice du sentiment esthétique. Son domaine est infini. L a rue lui appar-\ntient comme le musée. L a maison c o m m e la cathédrale. Destiné à tous, le Beau\naccueille les services de tous. T o u t ouvrier peut être un artisan, sinon u n\nartiste. T o u t artisan doit manifester des vertus morales supérieures à celles\ndu c o m m u n .\n     Révélées par le prosélytisme d'un R u s k i n , vulgarisées par les écrits ou les\nœuvres d'un D a n t e - G a b r i e l Rossetti et d'un William Morris, ces idées sédui-\nsantes, pavées de bonnes intentions, a p p a r u r e n t à b e a u c o u p comme le signal\nd'une renaissance décisive.\n     L'Angleterre les avait reçues avec faveur. Sur le continent où elles trou-\nvèrent des auxiliaires d a n s le snobisme toujours orienté vers les produits\nd'Outre-Manche et dans cette soif générale de nouveauté qui caractérise\nnotre t e m p s , elles furent accueillies avec enthousiasme.\n     N o s critiques d'avant-garde se chargèrent de claironner la b o n n e nouvelle\npréraphaélite sur le ton de la quatrième Eglogue de Virgile. Ainsi préparée,\nbénéficiant de l'équivoque, c o m m e n ç a l'invasion des meubles anglais, des\n velours anglais, des papiers anglais. L e s magasins suivirent la mode des\nsalonnets. Les demeures privées suivirent la mode des magasins.\n     A la vérité, devant ces objets aux lignes imprévues, à la signification ambi-\n guë, le premier mouvement du public, du « bon public » fut l'ahurissement.\n « Mais il faut se méfier du premier mouvemsnt, disait ce scélérat de Talley-\n r a n d , parce q u e c'est le b o n . » L e public se méfia d o n c d e sa première\n impression. Il s'accusa plutôt, tout bas, d'être insuffisamment initié. Mais il\nn e voulut pas, en confessant ses préventions, s'avouer profane et s'exposer au\n grave reproche d'ignorer les n o r m e s de la Beauté et de l'Esthétique.\n     E t ce fut, d a n s toute la force d u terme, u n succès fou.\n     E n Belgique surtout, où notre bon sens u n peu trop vanté n'est pas toujours\n en garde contre les e m b a l l e m e n t s , — que ce soit l'effet de notre infériorité numé-\n rique, ou cette crainte plus prétentieuse q u e modeste de passer pour rétro-\n g r a d e s , — le genre anglais triompha et exagéra victorieusement et sans rete-\n n u e ses défauts originaires.\n     Style anglais ! style m o d e r n e ! style esthétique ! On n'en voulut point\n d'autre !\n     P l u s d'art d'imitation, surtout! Nous ne subirons plus les mauvaises copies\n des buffets H e n r i I I , des commodes L o u i s X V I , des canapés P r e m i e r\n E m p i r e , des armoires à glace L o u i s - P h i l i p p e , à plus forte raison, des dres-\n  soirs et des b a h u t s gothiques ! Libérons-nous de l'influence des morts. L e\n temps est venu d'être enfin personnels et d'œuvrer p o u r les besoins de l'heure\n  présente.\n      P r o d u c t e u r s et consommateurs suivirent en vrais moutons de P a n u r g e .\n      Ceux pour qui le métier consistait,la veille-encore, à copier tout b o n n e m e n t\n  les modèles classiques que leur envoyait u n e publication périodique d'ameu-\n  blement, s'érigèrent, du jour au lendemain, en fabricants de style m o d e r n e et,\n"}, {"page_pdf": 827, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3065, "texte": "                          DISCOURS SUR L'ART DECORATIF                             697\n\n\n   sans connaître les lois les plus essentielles de la composition décorative,\n   firent voir le jour à de prétendues créations où se mariaient, dans une union\n   mal assortie, les formes de jadis et les détails à la mode : les rocailles Louis XV\n   et les cartouches Renaissance avec le tibia stylisé et le lotus japonais.\n      Grâce à de telles initiatives, on put lire bientôt aux étalages de nos grands\n   bazars : « Mobilier de salon. Style esthétique. Dernière création de la maison.\n   Les sept pièces, 345 francs! ».\n      Personne ne voulut rester en arrière, ni bouder au modernisme.\n       Le chemisier exproprié remplaça son modeste magasin par des vitrines aux\n   cadres compliqués dont les courbes et les couleurs hardies éclipsèrent tout\n   l'intérêt des cravates et des camisoles de la plus haute fantaisie.\n      L'honnête cabaretier, renonçant à ses solives enfumées et à ses tables\n  massives, multiplia autour du client ébloui des céramiques aux teintes ané-\n  miées et des lustres aux formes menaçantes.\n      Ivres d'originalité, tous les jeunes ménages aspirèrent aux boiseries vert\n  pomme, aux papiers peints rythmés, aux nappes artistiques.\n      Les classes dirigeantes encouragèrent libéralement la multiplication des\n  grès lumineux comme des verres, et des verres opaques comme des grès.\n     Ce bel engoûment dure depuis quelque cinq ans. Mais ne vous semble-t-il\n  pas que le bon public, s'il n'avoue pas encore sa déconvenue, commence à\n  flairer vaguement la vaste mystification dont il a été la victime ?\n      On lui avait annoncé, à coups de tam-tam, du nouveau, de l'original.\n      Or voici qu'il s'aperçoit que ce style, qui n'est pas encore, est devenu déjà\n   singulièrement poncif et banal.\n     Tous ces esprits créateurs, qui s'indignaient à l'idée de reproduire les\n  œuvres des ancêtres, ont entre eux de tels airs de famille qu'il est impossible\n  de savoir lequel a plagié l'autre, tant ces courbes inconsistantes, ces ellipses\n  incertaines, ces lignes molles et macaroniques, toujours semblables à elles-\n mêmes, révèlent d'impersonnalité.\n     Puis, et ceci est beaucoup plus grave, le « bon public » se sent atteint à l'en-\n droit sensible, c'est-à-dire dans ses aises.\n     On lui avait dit que ces meubles modernes étaient nés au pays du confort\n et, à en faire usage, il se promettait, de bonne foi, des jouissances qui feraient\n pâlir la vieille réputation des fauteuils Voltaire et des ganaches à oreillettes.\n    Hélas ! il a fallu déchanter !\n    M. Prudhomme a acquis des chaises esthétiques dont il vante le style à ses\namis. Mais il évite de s'y asseoir: il risquerait en effet de s'accrocher à quelque\nprotubérance ornementale ou d'écraser un visage de femme sculpté dans le\nsiège.\n    M. Prudhomme a fait peindre au chambranle de sa porte un beau numéro\nde forme esthétique dont les chiffres se tortillent comme des salamandres\ndans la flamme. Mais ses amis eux-mêmes ne parviennent pas à déchiffrer\nce rébus.\n"}, {"page_pdf": 828, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2601, "texte": "698                              DURENDAL\n\n\n  M. Prudhomme, épris de vaisselle plate, a fait l'emplette de ces plats d'étain\ndans la matière desquels sont façonnés des poissons ou des dragons. Mais ces\npoissons d'étain ne permettent pas d'y servir la moindre matelote.\n  En prenant place à sa table, — une belle table chantournée qui repose sur\ndes pieds de libellule, — il ne sait jamais si sa table ne va pas s'écrouler, et,\nen ouvrant le tiroir de sa commode genre anglais, si tout ne va pas se décoller.\n   Et je crois bien qu'à part lui, M. Prudhomme commence à regretter ses\nbons vieux meubles d'acajou, tout affreux qu'ils étaient.\n   Et voilà la pire conséquence d'un mouvement d'art inconsidéré, qui, sous\nprétexte de précipiter la renaissance du goût, retarde pour longtemps peut-\nêtre cette renaissance.\n\n\n\n\n   Ah ! je le sais, il serait injuste d'imputer aux nobles promoteurs de ce mou-\nvement, aux Ruskin et aux Morris surtout, la responsabilité de cette\nfaillite. L'industrialisme contemporain doit en prendre sa part. Le public\nveut être servi rapidement et à bon compte. Ceci explique déjà le mauvais\nteint de ces velours imprimés, la fausse élégance de ces petites tables vertes,\nl'incohérence de ces canapés qui sont des bibliothèques et de ces lits qui sont\ndes étagères. Ces objets sont mal dessinés et mal construits parce que la loi du\nbon marché ne permet plus de consacrer des mois à parfaire une table ou à\nbroder une tenture.\n    Mais cette explication est-elle une excuse ?\n    Justifie-t-elle les nouveaux prophètes qui devaient mettre l'art à la portée\nde la foule?\n    S'ils veulent réellement qu'il y ait un art pour les petits, un art populaire,\nne savent-ils point que cet art doit être un art bon marché.\n    Il sera tel ou il ne sera pas.\n    Et l'erreur grossière de la plupart de ces producteurs n'est-elle pas de cal-\nquer l'art pour les petites fortunes sur l'art des riches? C'est parce qu'ils\nveulent livrer à ceux dont les ressources sont modiques des objets semblables\n à des objets de luxe, à des objets rares, qu'ils aboutissent fatalement à ne leur\n livrer qu'une illusion du luxe, une illusion de la rareté.\n    Et quelle illusion? Au lieu de vitraux, des papiers huilés. Au lieu de\n marbres, des papiers qui jouent le marbre. Au lieu de bronzes d'art, des\n zincs d'art!\n     Pour réaliser son programme, l'art décoratif nouveau eût dû, quand il\n s'adressait aux petits, se renfermer dans d'autres ressources, mettre en œuvre\n d'autres matières, se contenter d'autres formes, renoncer à. l'exubérance du\n  détail, se résoudre à valoir par l'ensemble...\n"}, {"page_pdf": 829, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3075, "texte": "                        DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                          699\n\n\n     Quel enseignement d'art populaire les artisans du moyen âge nous ont\n  légué, eux dont l'art enveloppait la vie et les besoins de chacun et qui surent\n  faire descendre l'harmonie de la ligne et de la couleur jusque dans les\n  demeures les plus humbles !\n     Hélas ! ces leçons, il faudra, mes chers Frères, que vous les rappeliez bien\n  haut et sans relâche, car le flot des imitations et de la médiocrité qui nous\n  submerge accuse de plus en plus leur méconnaissance.\n      Et c'est pour avoir méconnu en même temps d'autres principes chers aux\n  gothiques et à votre école, principes de goût, principes de construction, que\n  l'art décoratif nouveau s'est déconsidéré par toutes ces productions hâtives\n  et incommodes dont je dressais tantôt l'inventaire et le réquisitoire.\n     En s'y exerçant, ils auraient pu sans doute, ces décorateurs, ces artisans,\n  reproduire des meubles anciens dont on connaît les mesures, les proportions,\n  la structure intime...\n    Dédaigneux du modèle, ils ont voulu créer.\n    Créer ! Et cela sans avoir appris à connaître la nature des matériaux, leurs\n propriétés, leurs ressources, leurs résistances, sans avoir le souci suffisant\n de l'appropriation de l'objet, de sa convenance, de son adaptation parfaite à\n une utilité déterminée.\n    L'échec était fatal. En décoration, on ne supplée pas à l'insuffisance de\n l'éducation professionnelle par l'imagination.\n    Aussi avons-nous vu des ébénistes, ou plus souvent des dessinateurs,\n inhabiles à exécuter eux-mêmes et qui se bornaient à confier aux praticiens\n leurs étranges élucubrations, vouloir traiter le bois comme de la terre glaise.\n    Nous avons vu des potiers qui, après avoir rejeté l'amphore ou la buire\n comme des modèles poncifs, façonnaient à la douzaine des gourdes défoncées\n et déséquilibrées mille fois plus poncives, et, sans souci de la brutalité de la\n substance, lustraient leur terre d'un simple vernis ou demandaient au seul\n caprice de la flamme une décoration arbitraire et impersonnelle.\n   Celui-ci se livre au travail du verre, mais il oublie que la première qualité\ndu verre est la transparence. Il fait de ses verres des objets brumeux. Il ne\ncraint pas de superposer les couches et de travailler à la roue leur épaisseur.\nSes constructions vitreuses sont d'ailleurs tout à fait impropres à contenir\nle liquide, et leur seule destination est d'être mises sous verre...\n   Celui-ci emploie l'étain, matière grasse et lisse, pour façonner des bibelots\nargentés, aux arêtes coupantes et agressives.\n   Enfin celui-ci imagine des reliures, qui sont des pièces d'orfèvrerie ou des\ntableaux collés sur cuir, et les livres qu'il déguise ainsi sont à jamais exilés\ndes bibliothèques.\n  Dès aujourd'hui, toutes ces aberrations sont jugées.\n  Elles peuvent bénéficier encore du sursis que leur accorde la naïveté de\nquelques-uns, mais elles sont marquées pour la mort. Comme ont passé les\nmanches à gigot et les crinolines, ainsi ce « modem style » passera à son tour.\n"}, {"page_pdf": 830, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2692, "texte": "770                                  DURENDAL\n\n\n  E t qui sait? Peut-être le goût public, corrigé par cette salutaire épreuve,\nva-t-il se ressaisir?\n\n                                           *\n\n    On ne vous a jamais m é n a g é les objections et les reproches, mes chers\nF r è r e s . . . E t je vous en félicite. Car vous savez qu'on peut mesurer lés grandes\nœuvres aux critiques qu'elles provoquent c o m m e on peut mesurer les monu-\nments à l'ombre qu'ils projettent sur le sol.\n    Or, parmi ces reproches, j'ai e n t e n d u qu'on vous adressait parfois celui de\nrester trop obstinément fidèles aux principes de l'art médiéval. La division du\ntravail, les conditions modernes de la production ne s'accommodent plus,\ndisait-on, de cette patiente étude des matériaux, de cette recherche appro-\nfondie des formes qu'ils comportent et des applications auxquelles ils sont\ndestinés.\n    A h ! vous voici bien vengés, et je pense que, malgré votre charité naturelle,\nun sourire un peu narquois vous sera parfois monté aux lèvres.\n   C'est précisément à ces principes de l'art médiéval, aux vôtres, que l'art\ndécoratif, s'il veut survivre, doit revenir après les expériences malheureuses\nauxquelles il vient de se livrer ! C'est à ces principes qu'il reviendra. L a vague\ns'était éloignée d'eux. U n e autre vague s'en r a p p r o c h e . N'est-ce pas u n e loi\néternelle de toutes les b o n n e s causes ?\n\n\n                     L'idéal est fidèle autant que l'Atlantique.\n                     Il fuit pour revenir... Et voici le reflux.\n\n\n    L e reflux! Oui, je l'entends qui monte. J'entrevois p o u r d e m a i n le déve-\nl o p p e m e n t d'un art décoratif et d'un art architectural plus logiques, plus sin-\ncères, — déjà préparés et manifestés par votre enseignement fécond, — et où\nles principes que vous défendez auront reconquis toute leur p r é p o n d é r a n c e .\n    Mais alors, me dira quelqu'un de ces bons critiques, qui n e vous con-\n naissent que par la légende, c'est d o n c à l'archaïsme que vous voulez vouer\n les arts appliqués ?\n   A l'archaïsme... Entendons-nous, et tâchons une fois de plus de dissiper\n ce m a l e n t e n d u !\n   Il y a deux sortes d'archaïsme.\n    L ' u n , qui m'est odieux c o m m e à vous-mêmes. C'est l'archaïsme stérile,\n copiste impuissant et froid qui vole les morts comme le plagiaire vole les\n vivants, sans savoir se servir du produit d u larcin, incapable qu'il est de se\n l'assimiler.\n    L ' a u t r e , au contraire, généreux et fécond, p r e n d sa source d a n s l'amour\n passionné d'un artiste pour les m œ u r s et les formes du passé. Il voit en elles\n u n idéal, avec lequel il s'efforce d'entrer en c o m m u n i o n .\n"}, {"page_pdf": 831, "page_imprimee": 701, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3146, "texte": "                           DISCOURS SUR L'ART DECORATIF                                     701\n\n\n        P o u r celui-ci, le passé, comme le disait superbement notre Godefroid\n  Kurth, est u n principe de vie, n o n u n e routine de mort. Cet archaïsme d o n n e\n  plus qu'il ne p r e n d , car ce qui l'a séduit dans l'art ancien, il l'en extrait pour\n  l ' a p p l i q u e r a la pensée d'aujourd'hui. Ce qu'il voit dans le passé fait m a r c h e r\n  le présent.\n     Cet archaïsme est le vôtre, n'est-ce pas? E n remontant, d'un élan de votre\n  foi, j u s q u ' e n ces âges glorieux où le p u r souffle chrétien faisait éclore sur\n  notre sol les cathédrales et les beffrois c o m m e des fleurs mystiques nées parmi\n  les vaillantes chansons des compagnons, non, vous n'avez point voulu vous\n c o n d a m n e r à copier servilement des lignes et des formes, des ogives et des\n pinacles. Ce qui vous a séduits dans les œuvres de notre glorieux passé, —\n passé religieux, passé national, — c'est l'admirable h a r m o n i e qu'elles\n révèlent entre la matière et les âmes exaltées au même diapason, c'est la con-\n venance parfaite de ces poèmes de pierre, de bois et de fer avec des m œ u r s\n qui n e sont plus, mais d o n t n o u s avons gardé la nostalgie. E t notre t e m p s\n d'anarchie, — anarchie morale, anarchie artistique, — est bien fait pour\n   stifier u n e telle nostalgie. D'autres aussi en ont été émus, ils y ont trouvé\n cette inspiration que J.-K. H u y s m a n s traduisait hier d a n s la Cathédrale et\n que Verlaine confessait dans son beau p o è m e de Sagesse :\n\n\n\n                       C'est vers le moyen Age énorme et délicat\n                       Qu'il faudrait que mon cœur en panne naviguât\n                       Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste!\n\n\n\n  Vous ne prétendez pas, vous ne pouvez pas prétendre ressusciter ce p a s s é .\nLes hommes ne ressuscitent pas les morts. Mais vous voulez, et vous avez\nmille fois raison, en r e p r e n d r e la tradition.\n  Comment continuer cette tradition, sinon en pénétrant votre activité et\nvotre enseignement artistiques des principes dérobés aux anciens âges ?\n  Ces principes, vous n'avez rien à y changer. L e s lois du Beau sont éter-\nnelles. Elles n e relèvent ni de la mode ni des écoles.\n   C'est seulement dans les applications nouvelles de ces principes que la vie\nveut être r e c o n n u e , et qu'elle réclame de votre œuvre comme de toutes les\nœuvres, de l'art chrétien c o m m e de l'Eglise elle-même, cette perpétuelle a d a p -\ntation aux contingences de chaque jour, sans laquelle votre archaïsme ne\nserait que de l'archéologie.\n    L a fidélité à vos principes, l'observance de vos méthodes, le respect des\ntraditions i c o n o g r a p h i q u e s mêmes, ne vous imposent ni stéréotypes ni\nc a n o n s inflexibles.\n   L e s bons ouvriers d'autrefois connaissaient et regardaient aussi les belles\nœuvres dont ils étaient entourés. Mais jamais leur art ne se figea dans l'imi-\ntation. J a m a i s il ne se réduisit à la sèche répétition des œuvres de leurs\ndevanciers. La cathédrale de R e i m s n e reproduit pas la cathédrale de\n"}, {"page_pdf": 832, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3148, "texte": "702                                   DURENDAL\n\n\nChartres... E t vous méconnaîtriez l'exemple de ces bons ouvriers, votre état\nd'âme serait indigne du leur si vous vous borniez à la copie des œuvres qu'ils\nvous ont léguées.\n\n                                               *\n                                           *       *\n\n    P o u r vous comme p o u r eux, la tradition se complète et s'enrichit c h a q u e\nj o u r par la vision de la n a t u r e . N u l art ne fut plus près de la vie que l'ancien\nart gothique. N u l n e puisa plus largement aux sources de l'observation\njudicieuse des êtres.\n   E t l'on ne sait p a s assez à quel point le concours du réel contribua à la\nvitalité et à la popularité de notre art chrétien.\n  P o u r m a p a r t , je l'avoue, je n'ai compris cette vérité, avec toute sa force,\nque par les études si décisives consacrées récemment par M. E . L a m b i n ,\nM. L . Cloquet, M. Joseph Destrée au sens de la nature chez les gothiques.\n    Certes, j'admirais comment les constructeurs du moyen âge avaient su\nassocier à l'hommage de l'homme la création toute entière : la vie de la T e r r e\net la vie du Ciel. Dans cette frondaison si variée des colonnes, d a n s ce peuple\nd'animaux, de monstres, de chimères blottis aux corniches, sur les chapiteaux,\nsous les voûtes, dans ces cortèges de saints et de héros, d a n s ces vices, ces\nvertus, ces passions, ces difformités traduites par la pierre palpitante, dans\ncet é m o u v a n t spectacle de l'univers — êtres et choses — élevant vers Dieu\nl'infini de ses prières, je voyais le vivant symbole de cette cité des âmes où\np r e n d r o n t place dans u n e harmonie définitive nos certitudes et nos doutes,\nnos pensées et nos efforts.\n   Mais j'ignorais que la vie de la pierre fût chez ces maîtres la traduction si\nproche de la vie de chaque jour, que cette flore ornementale fût l'interpréta-\ntion directe, immédiate de la nature, à tel point que les chercheurs\nd'aujourd'hui retrouvent parfois aux pieds d'une a b b a y e ruinée la plante\nlocale qu'ils viennent d'étudier sans la connaître, dans u n détail de ces ruines.\n    Gui, les artistes chrétiens du moyen âge n'ont pas cessé de regarder,\n d'aimer, de traduire la nature, et c'est en elle qu'ils ont trouvé u n des secrets\n de leur impérissable jeunesse.\n    L a décadence de l'art byzantin, c o m m e toutes les décadences, avait\n entraîné l'oubli de la n a t u r e pour le t r i o m p h e des subtilités décoratives,\n toutes d'artifice et de convention. Ce furent les moines de Cluny, b o n s et\n simples artisans, qui commencèrent dès les débuts du XIIe siècle à chercher\n parmi les plantes de leurs bois et de leurs c h a m p s les modèles de l'orne-\n ment, et surtout de l'ornement sculpté auquel la matière elle-même impose\n une ligne plus consciencieuse, un relief plus précis. Ce fut C i m a b u é , et\n après lui, ce furent tous nos grands peintres de l'Italie et d u N o r d qui, rom-\n p a n t avec la routine, animèrent d'une vie intense les m u r s des cloîtres,\n des palais et des demeures comme p o u r consoler l'homme des villes et des\n  monastères d'être exilé de la n a t u r e .\n"}, {"page_pdf": 833, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "                     DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                           703\n\n  Plus il ira se développant, plus l'art du moyen âge exaltera, presque jus-\nqu'à l'excès, l'univers créé.\n  Certes, les Grecs, eux aussi, ont connu la nature.\n   Avez-vous vu, sur les rivages de la Sicile ou de l'Attique, au renflement des\nmonts tout vibrants de soleil, dans leur décor de collines harmonieuses, ces\ntemples doriques qui survivent, à travers les âges et les conquêtes, aux\nenfants de l'Hellade et à leurs cultes abolis? La teinte en est lumineuse, le\ndessin en est pur, tels le dessin et la teinte de ces paysages embrasés dont\nils persistent à refléter la vie sereine.\n   Mais ces temples, loin d'exalter les âmes, semblent les apaiser et les\ncontenir. Loin de s'élever plus haut qu'une terre où leurs dieux ont vécu, ils\ns'y étalent, reproduisant les lignes essentielles du sol et des végétations.\nLeurs entablements puissants, leur calme ordonnance, leurs frises et leurs\nfrontons symétriques, tous les caractères de cette architecture repue,\nadoptée, en vertu de quelque affinité inconsciente, par nos modernes bâtis-\nseurs de Bourses et de Parlements, disent la volupté bornée et la satisfaction\nfacile de ces races pour lesquelles la tyrannie elle-même ne fut pas un joug.\nOuverts à toutes les sensations et à toutes les joies de la matière, ils se\nbornent à les encadrer.\n   Au contraire, nos cathédrales sont l'efiflorescence d'une religion spiri-\ntualisée. Elles appellent la nature, mais pour l'offrir en hommage au\nCréateur. Elles embrassent les végétations et les faunes, mais pour les\nemporter vers la patrie du Ciel, enroulées aux plus hautes tiges de pierres avec\nles pensers et les espoirs humains qui s'en vont mourir aux arcs des ogives dans\nun geste de mains jointes.\n   A la fin duXVesiècle, s'annonce la Renaissance. Orgueilleuse et raisonneuse\nelle méconnaît la bonne nature. Pour elle, la piqûre du compas remplace la\nclaire vision des êtres Sa science froide, géométrique, se complait à l'imita-\ntion des objets artificiels : armures et boucliers bombés, instruments de\nmusique, cartouches sans signification, rubans sans racine et sans tête.\nAprès l'été, ce fut l'hiver.\n\n\n\n\n   L'art est semblable vraiment à Antée, ce géant dont parle la Fable, et qui\nne récupérait sa vigueur qu'en touchant le sol. Ce n'est qu'en reprenant con-\ntact avec la nature qu'il retrouve la vie.\n   Pourquoi? Qui nous le dira? Qui démêlera jamais ces liens mystérieux qui\nattachent nos âmes aux formes et aux couleurs qui nous environnent? Qui\nanalysera leur pouvoir d'attraction et de sympathie ? Qui expliquera la part\nque prennent dans notre existence des aspects et des contours qui n'y exercent\naucune fonction certaine ?\n"}, {"page_pdf": 834, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3336, "texte": "                                     DURENDAL\n704\n\n   A démêler ces liens, le scalpel des sciences reste impuissant. On a décou-\nvert tous les rapports que nous avons avec la nature inanimée ou inférieure,\nhormis l'amour. L a chimie nous dit que les feuilles de cette plante sont occu-\npées à décomposer de l'acide carbonique et à nous préparer de l'oxygène. N o u s\nen revèlet-elle le c h a r m e ? Q u a n d la physique n o u s aura enseigné les lois de\nla pesanteur, nous aura-t-elle fait comprendre pourquoi cette chute d'eau nous\némeut? T o u t e s les opérations du cerveau et des sens ne l'expliquent pas\ndavantage. « R e g a r d e z le lys des c h a m p s », dit l'Evangile. Il n'y a dans ce\nconseil divin, ni science ni idée de science, ni raisonnement ni sensualité.\nR i e n que l'expression d'une s y m p a t h i e à la fois enfantine et profonde.\n   E t pourtant cette sympathie existe. C'est elle qui n o u s fait solidaires du\ndehors. Elle se révèle aux âmes les plus parfaites. Les Saint Benoît, les F r a n -\nçois d'Assise aimèrent à retremper leur vue, aux j o u r s des grandes résolu-\ntions et des grandes épreuves, au spectacle des monts, des eaux et des fleurs.\nE t cette sympathie se manifeste peut-être chez nous d'autant plus vive que\nnotre cœur est plus libre des passions et des envies.\n   Elle joue son rôle dans l'existence des individus et des peuples. Les œuvres\net les passions des h o m m e s reflètent les lignes des paysages que leurs yeux\nont contemplés. L'histoire des sommets de la terre est liée à l'histoire des\nsommets de la pensée divine et h u m a i n e , depuis le mont Sinaï et le S e r m o n\nsur la Montagne.\n   C'est elle, cette sympathie mystérieuse, qui nous incite à protéger la n a t u r e\naimée, et sa virginité, contre les attentats de l'industrialisme et de la bêtise\nau front de taureau. C'est elle qui suscite nos protestations, lorsque nous\nvoyons, pour les plus problématiques avantages, l'ingénieur d'aujourd'hui\nbousculer, sans ménagements, nos rochers et nos vallons et lancerses locomo-\ntives à travers les ruines de nos a b b a y e s .\n   Qu'on ne raille pas cette sollicitude !\n   E n sauvegardant un beau site, nous défendons tous ceux, h u m b l e s ou\nriches, pour lesquels sa beauté peut éclairer d'un peu de poésie u n e existence\nbanale et t e r n e .\n    L e sentiment religieux lui-même en subira la b o n n e influence. Car l'âme\nh u m a i n e , qui a u r a éprouvé la beauté de la création, n'accueillera plus u n e\nexplication du m o n d e et de ses lois, de ses origines et de ses destinées qui\nblessera en elle le sens de cette Beauté. Si on lui dit que le h a s a r d a tout fait,\nil faudra lui expliquer comment le pouvoir du h a s a r d n'est pas seulement\ntrès g r a n d , mais aussi artistique. Or, si l'on peut à la rigueur imaginer u n e\nmécanique sans mécanicien, il est u n peu plus difficile de considérer u n\ntableau de maître et de nier qu'il y ait u n maître. « Chaque fois, dit M. de la\nSizeranne, que la Science p r é t e n d r a fermer la porte de l'inconnu, le problème\n de la Beauté la rouvrira. »\n    E t de m ê m e q u e le sentiment religieux, le sentiment du patriotisme y\n trouvera u n aliment. Car le sentiment patriotique est fait p o u r u n e b o n n e\n part de la contemplation d e ces horizons familiers, qui réservent parfois aux\n"}, {"page_pdf": 837, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2901, "texte": "                      DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                              705\n\nseuls enfants du solleurcharme intime, parce que, beaux ou médiocres, ils sont\nle décor de leur vie où, après leurs aïeux, ils ont eux mêmes vécu, aimé et\nsouffert. Respecter et faire respecter les traits de la nature, c'est ainsi respecter\net perpétuer l'idée de la patrie, c'est faire mieux connaître et faire mieux\naimer la patrie elle-même.\n   C'est pourquoi, héritier des âges glorieux où la communion entre la nature\net l'art fut si profonde, l'artiste chrétien dans ses œuvres aimera la nature. Il\nla respectera dans les restaurations des monuments anciens, s'oubliant lui-\nmême pour leur conserver la poésie dont les ont revêtus les générations qui\nles élevèrent et qui en firent usage.\n   C'est pourquoi peintre, sculpteur, décorateur, l'artiste chrétien se tiendra\nentre la nature et nous pour pénétrer son charme et nous le faire goûter.\n\n\n\n                                        *   *\n\n\n\n    Est-ce à dire que la nature doit être pour lui l'inspiratrice unique, étouffer\n en lui la tradition, la méditation, l'étude?\n    Dieu me garde d'un tel blasphème! Non seulement j'exècre, comme il le\n mérite, l'odieux naturalisme dont nous avons récemment souffert et que\n Barbey d'Aurevilly, avec sa superbe, appelait v une doctrine de marcassins\n et de glands tombés », mais j'entends réprouver, au même titre que l'imitation\n servile de n'importe quel modèle, l'imitation servile de la nature.\n    La production contemporaine nous fournit parfois de ces exemples, qui\npeuvent, à la façon des ilotes de Sparte, inspirer des leçons salutaires.\n    A l'Exposition de Paris, en bordure de la voie monumentale qui tra-\nverse l'Esplanade des Invalides, se dresse un Palais destiné à la décora-\ntion et au mobilier des nations étrangères. L'architecte qui l'a construit, le\nsculpteur qui l'a orné, ont voulu faire vivre dans leur œuvre le végétal, non\npas raidi comme la feuille d'acanthe grecque, non pas stylisé comme le\nchardon gothique, mais « au naturel » . Des bouquets de marguerites plus vraies\nque nature s'épanouissent sur la panse des balcons, enlacent les chapiteaux\nde leurs volutes, laissent choir sur les fûts leurs branches étoilées. Ailleurs\ndes brassées de pavots encadrent les portes. Des branches de marronniers et\nde pommiers garnissent les terrasses. Des volubilis, des boutons d'or et, je\ncrois, quelques pivoines complètent cette débauche de jardinage qui eût fait\nfrémir Calchas... C'est absurde, et de telles tentatives, si elles se multi-\npliaient, justifieraient, en guise de réaction, l'exclusivisme de celte école\nnouvelle qui proscrit absolument le décor floral et prétend lui substituer la\nsécheresse des formes linéaires.\n   L'art est la vérité, sans doute, mais « la vérité choisie », suivant le mot\nd'Alfred de Vigny, la vérité appliquée à une matière, destinée à un usage\nprécis.\n"}, {"page_pdf": 838, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2877, "texte": "706                               DURENDAl,\n\n\n   Vous ne trouverez jamais chez les gothiques, même chez les flamboyants,\ncet emploi irrationnel de l'ornement.\n   La décoration n'est jamais chez eux que le développement de la pensée\ncréatrice de l'architecte Elle fait corps avec les organes qu'elle revêt, elle est\nrégie par les lignes de ces organes. Chaque détail est un morceau de\nl'ensemble. Ou ne pourrait l'amputer sans blesser celui-ci jusqu'aux sources\nde la vie. C'est une masse fondue d'un jet avec ses irrégularités, ses excrois-\nsances, ses cavités. Vienne la Renaissance, les saillies seront des superféta-\ntions. Ce ne seront plus les traits du visage, mais des taches de beauté ou des\nverrues. Le décorateur se bornera souvent à dessiner sur les surfaces, quelles\nqu'elles soient, des attributs parasitaires. Et c'est encore la faute des pré-\ntendus novateurs d'aujourd'hui qui prodiguent indifféremment le même\ntournesol sur le plan d'une façade, le dos d'une chaise, le manche d'un para-\npluie et le tissu d'un mouchoir.\n   Non, ce n'est point ainsi que l'art doit faire appel à la nature, en reprodui-\nsant sans discernement ses fantaisies. Il faut travailler avec elle, synthétiser\ndans les lignes et les formes les exemples qu'elle fournit, façonner les maté-\nriaux dans le sens qu'elle indique.\n   C'est ce qu'Emerson nous enseigne dans sa belle parabole du charpentier :\n    « Le charpentier, n'est-ce pas, s'il doit dégrossir une poutre, ne la place\npas au-dessus de sa tête, mais sous ses pieds, et ainsi, à chaque coup de\nhache qu'il donne, ce n'est plus lui seul qui travaille. Ses forces musculaires\nsont insignifiantes. Mais c'est la terre entière qui travaille avec lui. En se\nmettant dans la position qu'il a prise, il appelle à son secours toute la force\nde gravitation, et l'univers approuve et multiplie le moindre mouvement de\nses muscles. Il en est ainsi de l'artiste. Et chaque mouvement de sa pensée\ndoit être approuvé et multiplié par la force de gravitation de la pensée unique\n et éternelle. »\n   C'est-à-dire : Travaillez avec la nature. Travaillez avec Dieu.\n\n\n\n                                       *   *\n\n\n   Et voici que cette parole, qui évoque votre idéal, refoulant tout à coup\ndans l'ombre de ma pensée les problèmes de technique auxquels je me suis\nattardé avec trop de complaisance, me rappelle impérieusement un autre\ncôté, le côté supra-terrestre de votre œuvre.\n   En vérité, mes Frères, il s'agit d'autre chose dans votre œuvre que d'architec-\nture et de décor. Vous voulez faire de bons artisans, c'est vrai, mais vous\nvoulez aussi, surtout, former des hommes de caractère et des chrétiens.\n   Dans ces esprits et ces cœurs ouverts à vos leçons, vous transfusez non\nseulement votre science et votre art; vous transfusez la foi, don d'amour et\nd'enthousiasme, la foi, le seul argument du devoir moral et social qui, dans\n"}, {"page_pdf": 839, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3191, "texte": "                          DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                                     707\n\n l'infinie complexité des soucis quotidiens, sauvera vos disciples des défail-\n lances et conservera à leur vie cette forte unité et cette h a r m o n i e qui sont la\n pure atmosphère des enfants de Dieu.\n   P o u r cette œuvre féconde et sacrée, pour ce retour aux m œ u r s vaillantes et\n simples d'autrefois, mes F r è r e s , soyez bénis.\n    Et vous, mes frères aussi, jeunes gens en qui je devine toutes les ardeurs\n chêres à ma propre jeunesse, bons artisans, bons ouvriers dont la première\n formation vient d'être achevée, je vous d e m a n d e comme à l'apôtre : Quo Vadis?\n Où allez-vous?\n   Vous allez au travail, vous allez au devoir.\n   E t certes, le travail ne vous effraie point. P o u r avoir obéi déjà à cette loi\nde la vie, vous en savez la g r a n d e u r . Celui-là peut trouver médiocre et rebu-\ntant le petit labeur journalier qui mesure ce labeur à l'aune de ses songes\ngrandioses et stériles ! Mais celui que a goûté l'âpre jouissance du travail l'a\nreconnue supérieure à tous les jeux et à toutes les vanités de la pensée.\nE t à son sentiment, le rude forgeron qui martèle le fer, l'humble paysan qui\nfait pousser des grains de blé, où il n'en poussait q u ' u n avant lui, valent\ntous les névrosés du m o n d e .\n   Vous allez au travail, confiants d a n s l'avenir. Attendez-vous c e p e n d a n t\naux mécomtes et aux obstacles. Ils sont fatals. L'illusion est la fleur qui\ndoit tomber qour que naisse le fruit. E t lorsque dans vos velléités de bien\nfaire, vous subirez les rudes bourrasques de la vie, appelez votre foi à votre\naide. Elle vous sauvera des déformations qui dépriment tant d'âmes incon-\nsistantes.\n   Attendez-vous aux attaques. C'est le pain quotidien du chrétien. E t la fidé-\nlité à vos traditions religieuses vous vaudra, sans nulle doute, les sarcasmes\net l'hostilité des mauvais bergers qui s'irriteront de vous trouver sourds à\nleurs conseils de haine et de révolte.\n   Attendez-vous à l'épreuve. L e s résultats fuiront peut-être longtemps devant\nvos efforts !\n   Attendez-vous à la douleur, cette mystérieuse passante embusquée au\ndétour de nos chemins. E t résistez-lui. La douleur peut fendre l'âme chré-\ntienne c o m m e toute âme d'homme, mais c'est p o u r l'élargir et n o n pour la\nbriser.\n   Tels que les voyageurs résolus, qui se sont levés avant le jour, je vous vois\nsur la m o n t a g n e , prêts a entreprendre u n g r a n d v o y a g e .\n   E t voici que l'aurore annonce le matin. L à - b a s , d a n s u n éloignement pro-\ndigieux, c'est d'abord u n e lueur pâle qui surgit du mystère des ténèbres.\nR é p o n d a n t à cette étincelle de vie, l'un après l'autre, les monts qui dormaient\ndans le silence, émergent de l'ombre et grandissent dans la m ê m e clarté.\nP a r m i les nuages et les vapeurs, apparaissent mille formes confuses et char-\nmeresses qui sont nos rêves d'idéal et de vertu, les visions de vos luttes et de\nvos victoires. De proche en proche, des cimes aux versants, la lumière enfle\nle d é b o r d e m e n t de sa haute m a r é e , elle i n o n d e enfin la nature de ses vagues\nirrésistibles et joyeuses.\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1433, "texte": "708                                   DURENDAL\n\n\n  C'est le jour, c'est la vie qui accourt à vous. Le t e m p s est venu de faire\nservir à vos destinées, à l'utilité des h o m m e s et à la gloire de Dieu, toutes les\nénergies, tous les enthousiasmes dont les réserves gonflent vos â m e s . Debout !\nRegardez la vie en face, avec confiance et b r a v o u r e ! E t redites, en vous\nmettant en m a r c h e , ces vers du poète adolescent :\n\n                 A peine la blancheur du matin nous éclaire.\n                 Xous avons tout un jour, tout un jour pour bien faire,\n                 Et nous continuerons le combat jusqu'au soir.\n\n\n\n                                                        H E N R Y CARTON DE W I A R T .\n\n\n\n\n   Nous rappelons une fois de plus à nos lecteurs, à l'occasion de la publication de ce\ndiscours, ce que nous avons rappelé l'an passé, à l'occasion des articles de M. Mœller sur\nl'école Saint-Luc : chacun des rédacteurs, comme aussi des collaborateurs de Durendal,\nn'accepte d'autre responsabilité que celle des articles qu'il a signés et garde son indépen-\ndance personnelle. Nous considérons cette règle comme capitale. Elle est une des condi-\ntions essentielles d'existence et de progrès d'une publication qui n'est point l'organe d'une\nécole ou 1'expression d'une pensée unique, mais bien un recueil d'oeuvres ou d'apprécia-\ntions, librement publiées par des écrivains qui les signent de leur nom.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 709, "page_fin": 716, "titre_corps": "Pages de Province (Fragment)", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "PAGES DE PROVINCE", "ancre_fin": "GEORGES VIRRES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 841, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1268, "texte": "PAGES DE PROVINCE\n                            (Fragment)\n\n\n\n\n                                      A   MAURICE    DULLAERT.\n\n\n\n               MADEMOISELLE Rose sortit de la masure qui tout au\n                      bout de la ruelle, devant un terrain clôturé de\n                      planches, touchait la plaine. Déjà des seigles se\n                      balançaient sous le vent; la campagne s'épa-\n                      nouissait dans l'attente de l'été. A cette heure,\n                      le soleil poudroyait sur l'étendue. C'était un\n                      grand éclat d'or que la terre renvoyait au ciel.\n                      Mademoiselle Rose ferma presque les yeux.\nAlors elle vit se dessiner les champs lointains, les terres brunes\nencore, les labourages aux légères transparences vertes, et puis\nle r e m u e m e n t des premiers blés qui annonçaient, là-bas aussi,\nl'approche de la saison nouvelle. Mademoiselle Rose rouvrit\nles y e u x . Devant son regard de m y o p e , le paysage se brouilla;\nelle ne percevait plus que l'onde lumineuse qui noyait les con-\ntours de la plaine comme une mer en fusion. Elle se détourna\nlentement, et reprit le chemin de sa demeure, trottinant, à pas\nm e n u s et timides, sur les mauvais pavés de la ruelle.\n"}, {"page_pdf": 842, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2080, "texte": "710                            DURENDAL\n\n\n   — Bonjour, mon a m i ! Ainsi répondait-elle à l'homme qui la\nsaluait, du seuil d'une bicoque.\n   — Mademoiselle! Mademoiselle!\n   Elle s'arrêta, indécise, ne sachant d'où venait cet appel.\nC'était la voix d'une femme, une pauvresse qui avançait en\nfroissant un tablier malpropre; écartant de son front une mèche\nde cheveux noirs, elle parla, un peu haletante :\n   — Mademoiselle, voilà : J'ai cinq enfants, le plus petit est\nâgé de dix mois. Nous sommes très pauvres. Pourriez-vous\nnous aider? Si la « Société » voulait me donner un lit... Mon\nhomme...\n   Rose l'interrompit, craignant des détails i n t i m i d a n t s ; elle la\nquestionnait :\n   — Vous vous appelez?\n   — Elisa Dewyn.\n   — Que gagne votre mari?\n   — U n franc cinquante, et le loyer nous coûte cher.\n   Mademoiselle avait tiré de sa poche un calepin, elle écrivit\nles déclarations de la femme, nota son adresse :\n ' — Je vous recommanderai... je tâcherai d'obtenir ce que\nvous demandez... Si les renseignements qui me parviendront\nsur votre compte sont bons.\n   — Oh ! Quant à cela, je ne crains rien, je ne crains rien !\naffirma la pauvresse, tandis que Mademoiselle s'éloignait d'une\nmarche oscillante, sur les aspérités du pavé.\n   Rose ne songeait plus au beau printemps qui s'étalait tantôt\ndevant ses, yeux. Sa préoccupation de ces jours derniers la\nreprenait. U n mois s'était écoulé depuis que les auxiliatrices\nde l ' Œ u v r e des Églises Pauvres avaient fondé cette nouvelle\nsociété pieuse et charitable : l ' Œ u v r e des Dames de la Miséri-\ncorde Chrétienne. A combien d'efforts, de luttes, elles avaient\ndû se livrer! Mademoiselle Rose repassa dans sa mémoire\ntoutes les péripéties de l'entreprise. L'opposition avait été vive\nsurtout chez ces Messieurs de Saint-Vincent de P a u l . Ceux-ci ne\nprétendaient pas se dessaisir de la faculté d'octroyer à l'indigent,\nau surplus des secours alimentaires, des dons de vêtements et\nde meubles. Monsieur le Doyen (auquel Rose ne pensait jamais\nsans une émotion filiale) avait le premier résolu de scinder la\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "                       PAGES DE PROVINCE                      711\n\n\ndistribution des secours. Dans d'autres villes, on agissait ainsi;\nles pauvres y gagnaient plus d'assiduité dans les visites, une\npréoccupation plus vive de leurs besoins temporels et moraux.\nMademoiselle Rose, présidente de l'Œuvre des Eglises Pauvres,\nfut derechef promue à cette dignité dans l'œuvre nouvelle. Elle\nn'accepta point sans de grandes appréhensions. C'avait été,\nchez les sociétaires de Saint-Vincent de Paul, une colère qui se\ndébrida presque dans des invectives. Le clergé même fut divisé.\nAh! les orageuses séances du début, avec l'intrusion des adver-\nsaires de l'œuvre! Elle se les rappelait, éprouvant une angoisse\nmêlée de satisfaction. Cependant les dames s'étaient bravement\nmises en campagne, et chaque jour les préventions diminuaient.\nCe n'était pas une besogne de femmes, objectait-on; elles distri-\nbueraient les secours à tort et à travers, incapables de discerner\nla misère véritable de la pauvreté trompeuse,.. Et voilà que les\nnécessiteux louaient à l'envi leurs nouvelles visiteuses, et qu'à\nla retraite prêchée par les Révérends Pères Rédemptoristes, il\nn'y avait jamais eu une pareille affluence de peuple!\n   « La femme Elisa Dewyn... » Mademoiselle Rose se ressou-\nvenait de ce nom. « Oui, c'était bien cela... Elisa avait été\nservante chez leurs voisins, les Laton... Elle pourrait se rensei-\ngner tout de suite. »\n   Car au fur et à mesure de son initiation dans la pratique de\nla charité, elle voulait agir avec une circonspection, une pru-\ndence, grandissantes. Ce qui la gênait encore, c'était sa timidité\nnative; une retenue, la faisant rougir avant qu'elle parlât,\nquand un conseil devait paraître sévère. Lorsqu'il fallait vrai-\nment réprimander, elle ne se surmontait qu'avec une souffrance.\nAinsi tantôt, dans la dernière maison de la ruelle, elle trouva\nau logis une jeune fille lisant un livre, et le livre était un\nroman. Cette jeune fille avait les cheveux frisés; un ruban\nvert entourait sa collerette. Mademoiselle avait été obligée,\no-bli-gée de la réprimander (et sa voix tremblait, pendant que\nsa main se crispait sur le dossier d'une chaise).\n   — Bonjour, Mademoiselle Aubrie !\n   Le gros homme qui la saluait bruyamment, avec un large\ncoup de chapeau, elle le reconnaissait aussitôt.\n   — Monsieur l'Echevin, murmura-t-elle, s'inclinant, révéren-\ncieuse. En dépit de sa modestie, elle goûtait les hommages.\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2378, "texte": "712                         DURENDAL\n\n\n\nCette réserve qui l'isolait dans la petite ville, entre son frère,\nsa sœur et leurs rares amis d'intimité, s'accommodait de la défé-\nrence qu'elle sentait chez les autres, à son égard. Elle eut\nmême un geste de coquetterie, rajusta le large nœud que for-\nmaient, sous le menton, les rubans de son chapeau; elle se\nsouvint que le soleil la hâlait vite. Elle ouvrit son ombrelle, se\nretroussa un peu.\n    Rose traversait le marché; près de l'église, elle baissa la tête,\net récita une oraison jaculatoire.\n    Dans la principale rue menant au faubourg, où habitaient\nles Aubrie, des bourgeois qui venaient un instant respirer l'air\nneuf de ce printemps, sur le pas de leur porte, la regardaient\nsympathiquement. Chaque passant descendait du trottoir,\ndevant elle.\n    Vis-à-vis de la vitrine de la librairie catholique, elle s'arrêta\npour essayer de saisir le sujet d'un tableau religieux. Malgré\nqu'elle se collât presque contre la glace, elle ne put y parvenir.\n    « Je devrais porter des lunettes », songea-t-elle. « A mon\nâge... je devrais m'y résigner. » Mais immédiatement elle pensa\nà l'exclamation de Monsieur Demans, le vieil ami de la famille,\nla première fois qu'elle s'en était affublée : « Ma chère demoi-\nselle, je vous en prie, non, je ne reconnais plus vos yeux... »\n Il ne se moquait pas, il implorait presque. Mademoiselle Rose\nen avait été remuée. Et pourtant... oui, depuis les années qu'elle\nl'affectionnait, depuis les années, où secrètement, avant de\nchoisir l'étoffe d'une robe nouvelle, elle s'interrogeait ; « Cette\n couleur lui plairait-elle...? » Monsieur Demans n'avait eu que\n des paroles si passagères de douceur ! Et celles-là, elle les avait\n retenues, toutes !\n    Rose allait plus vite; pour atteindre le faubourg, elle gravis-\n sait les degrés de la passerelle jetée au-dessus de la voie du\n chemin de fer. Quand elle fut sur la passerelle, la campagne\n ensoleillée s'offrit de nouveau à son regard charmé. Elle eut\n peine à s'arracher au spectacle des champs, ondulant dans la\n grande lumière. Son âme s'élargit; elle aspira l'air, ses lèvres\n tremblèrent. Sa figure poupine, dans l'atmosphère tiède tissée\n de fils d'or, parut empreinte d'une grâce alanguie. Ses yeux\n  humides s'immobilisèrent sur son rêve intérieur, pendant\n  qu'elle reprenait sa marche. Le corsage de sa robe grise se\n  gonfla...\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1970, "texte": "                         PAGES DE PROVINCE                       713\n\n\n      Maintenant Rose approchait de sa maison. Elle ralentissait\n   son retour. Comme elle dépassait un groupe de personnes\n   qui se promenaient de l'autre côté de la rue, elle s'entendit\n   appeler :\n     — Mademoiselle Rose !\n     Un tressaillement la secoua. Elle se retourna, les paupières\n   papillotantes :\n     — Monsieur Demans !\n     — Lui-même, Mademoiselle! Et il approchait, suivi de\n   Monsieur Aubrie et de Mademoiselle Zoé.\n     Celle-ci, tout de suite, d'un ton un peu pincé :\n     —• Ma chère sœur, les pauvres vous ont retenue longtemps!\n     Et tout à la joie de la belle journée, le nez en l'air, une main\n  dans sa poche, l'autre appuyée fortement sur une canne,\n  Monsieur Aubrie sifflotait. Ce qui était l'indice d'une sérénité\n  parfaite.\n     Rose ne disait rien, troublée, ravie pourtant. Elle prenait\n  les devants.\n     — Pas si vite, pas si vite... protesta Monsieur Aubrie. La\n vertu vous donne des ailes, ma chère!\n    Zoé parlait avec autorité : — Nous irons aux tumulus.\n Jusqu'à cinq heures... nous avons le temps; j'ai retardé le goû-\n ter aujourd'hui.\n    Puis Zoé, s'adressant à Monsieur Demans, reprit le cours de la\n conversation que l'arrivée de Rose avait interrompu.\n    Ils approchaient des champs ; les maisons s'espaçaient le\nlong de la rue du faubourg. Rose et son frère, marchant derrière,\n les autres, ne se disaient rien.'\n    — Tiens! Madame Laton! s'écria soudain Zoé.\n    Une grosse personne, le chapeau posé de travers sur un volu-\nmineux chignon, la figure mouillée de transpiration, s'arrêtait\nprès d'eux, serrant les mains, s'épongeant, et parlant immédia-\ntement de façon considérable :\n    — La bonne surprise! Comme vous avez l'air bien portants!\nJe ne vous avais plus aperçus depuis huit jours! Cela me réjouit\nde vous revoir! Figurez-vous, je suis à la recherche d'une ser-\nvante. La nôtre nous a quittés, ou plutôt, nous l'avons mise à\n"}, {"page_pdf": 846, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2122, "texte": "714                         DURENDAL\n\n\nla porte. Elle avait un amoureux. Toutes les mêmes, ces filles.\nMon Dieu, que j'ai chaud! Permettez-moi de vous accompa-\ngner. Une promenade tranquille... cela me reposera !\n    Elle rétablissait l'équilibre de son chapeau, remit son mou\nchoir en poche et, marchant à côté de Rose, elle reprenait :\n    — Puisse votre œuvre améliorer tout ce monde-là !\n    Rose lui demanda :\n    — Vous avez eu à votre service la nommée Elisa Dewyn?\n    — Ne m'en parlez pas ! Ne m'en parlez pas ! Celle-là sortait\nla nuit. J'entends un soir du bruit dans la maison ; je n'avais\npas dormi encore, vous savez mes migraines. Ah! je paye mon\ntribut à la douleur! Et le médecin m'assure qu'il n'existe pas de\nremède...\n    Monsieur Aubrie frappait le sol du bout ferré de sa canne. Ce\nprintemps le rendait gaillard. Ses petits yeux frétillaient. Il\ns'arrêta un peu, deux fossettes se creusaient autour de sa bouche,\n dans sa peau parcheminée :\n    — Elle était jeune, votre Elisa, et c'était un beau brin de\n fille!\n     Madame Laton se récriait. Aubrie l'amenait à lui confier tous\nses griefs contre la servante, et chaque révélation l'amusait\n prodigieusement.\n     Rose s'était rapprochée de Monsieur Demans :\n    — Comme la journée est belle...!\n    Zoé lui jeta un regard mécontent, et railleuse :\n    — Vous garderez un cœur de petite fille, toute votre vie!\n     Monsieur Demans qui se trouvait entre les deux sœurs, se\n retira pour laisser cette place à l'aînée, Mademoiselle Zoé. Alors\n celle-ci l'accapara de nouveau, le poussant petit à petit vers la\n droite.\n     Rose contemple la joie du ciel et de la terre, et se sent triste.\n Les tumulus semblent indiquer, avec leurs masses verdoyantes,\n les trois points d'un triangle immense sur la plaine romaine, et\n enclore le souvenir de César entre les tombes de ses soldats.\n     « César...! Il était grand! Il avait conquis des terres et des\n terres ! Et cependant s'il n'avait pas connu l'amour, que vaudrait\n sa vie? » Mademoiselle Rose s'exaltait sur des pensées étran-\n ges. « Et ceux qui reposaient sous les tertres guerriers, n'avaient-\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "                               PAGES DE PROVINCE                               715\n\n\n   ils pas tous frémi sous le baiser, comme sous les plis de l'éten-\n   d a r d ? » Elle se surprit à rougir, mais son cœur battait d'une\n   vie vaillante. « A h ! se dévouer pour celui que l'on aime! »\n      L e s plis de la redingote de Monsieur D e m a n s                 flottaient,\n   allègres. Sa carrure paraissait énorme, à côté des aspects angu-\n   leux de Zoé. Il se retourna, son regard rencontra celui de Rose.\n      T o u s s'arrêtaient pour rebrousser chemin. Zoé, sans accorder\n   la moindre attention au rayonnant paysage, élevait sa voix\n   dominatrice :\n      — Nous devons nous hâter, afin d'être rentrés à cinq heures!\n      T o u s marchaient m a i n t e n a n t sur une m ê m e ligne. Monsieur\n  Aubrie avait pris le bras de Monsieur D e m a n s ; ils parlaient\n  politique. P u i s Zoé, près de M a d a m e L a t o n , écoutait celle-ci\n  et plaçait, quelquefois, une r e m a r q u e nette et brève. Rose\n  n'écoutait personne.\n     L e s choses si belles, un peu pâlissantes déjà dans le lointain,\n  lui c o m m u n i q u a i e n t à présent une a m e r t u m e . Elle goûta la\n  tristesse d'être seule devant le nouveau p r i n t e m p s de la t e r r e ;\n  ce jour l'avait enivrée, il lui tirait presque des larmes en ce\n  m o m e n t . « E t ce sera toujours a i n s i . . . » P u i s , soudain, elle\n  prétendit surmonter sa faiblesse. Des voix, chères aussi, avaient\n  prôné la beauté des renonciations, la vie des charités morales\n et matérielles, les œuvres enfin de la religion chrétienne.\n Monsieur le Doyen... son doux sourire... le geste de sa main\n blanche qui caressait d'un b a u m e les confidences de la vieille\n fille... à ces rappels, elle secoua courageusement les mollesses\n de sa pensée.\n     On rentrait en ville.\n     Deux femmes indigentes les croisèrent. Rose s'enquit, auprès\n de M a d a m e L a t o n , de leur moralité. L a réponse ne fut pas\n satisfaisante. Rose ne dit rien, mais elle trouva, mentalement,\n dès excuses à la conduite de ces pauvresses. Zoé, au contraire,\nrenchérissait sur les blâmes. Rose s'impatientait :\n    — Mais, Zoé! protesta-t-elle.\n    Zoé fut stupéfaite à la témérité de sa sœur. Elle la toisa. L a\nligne de ses lèvres se courbait aux commissures; elle ouvrit la\nbouche, avec un léger claquement de la langue. Ces paroles\ntombèrent :\n    — Vraiment, les messieurs de Saint-Vincent de P a u l qui\n"}, {"page_pdf": 848, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1716, "texte": "716                            DURENDAL\n\n\n\ndénonçaient d'avance vos errements ne se trompaient pas. Nous\nen verrons de belles, ma chère! Ah! l'heureux choix qu'ont fait\nces dames de la Miséricorde, en vous désignant pour les\nprésider!\n   M a d a m e L a t o n eut un rire approbatif. Monsieur Aubrie\nsifflota. L ' a t t i t u d e de Monsieur D e m a n s fut celle d'un indif-\nférent.\n     Chacun parut méditer l'apostrophe de Zoé, car on se t u t\nj u s q u ' à la d e m e u r e des Aubrie qui était d'ailleurs proche.\n     Devant la porte, u n chien flairait le seuil. Zoé brandit son\n ombrelle et frappa le chien qui s'enfuit en hurlant.\n     U n e joie franche éclata chez les hommes et M a d a m e L a t o n .\n     — Ma sœur a toujours eu de la poigne, fit Monsieur Aubrie\n qui introduisait, avec un tremblement, la clé dans la serrure.\n E t la porte s'ouvrant, chacun s'inclina u n e dernière fois.\n      Dès qu'elle fut dans la maison, Zoé cria :\n      — L e café ! le café !\n      U n e servante sortait de la cuisine, portant un plateau.\n      Aubrie se mettait déjà à table.\n      — J e n'ai pas faim... déclara Mademoiselle Rose.\n      Zoé haussa les épaules, p e n d a n t que sa sœur quittait la salle\n  à manger.\n      Rose monta à sa chambre. « Il lui avait à peine pressé la\n  main... »\n       Des moineaux que le printemps rendait paillards, s'égo-\n  sillaient, se poursuivaient dans un cerisier, sous sa fenêtre.\n       Elle ferma la fenêtre, et vint s'asseoir devant un petit bureau\n   en acajou, recouvert d'une toile cirée verte.\n       E n soupirant, elle ouvrit le'livre de compte des D a m e s de la\n   Miséricorde Chrétienne.\n\n                                                  GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 717, "page_fin": 720, "titre_corps": "Les Expositions : I. 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Le Salon Triennal\n\n\n\n\n                   Si ce Salon officiel ne passe pas inaperçu c'est grâce à\n                      l'importance qui a été d o n n é e à la sculpture, et à la p r é -\n                      sence de quelques toiles de valeur, que le hasard seul\n                      peut d'ailleurs faire découvrir dans la mosaïque de croûtes\n                      insolemment étalées à la cimaise.\n                         E n principe, pour q u ' u n Salon soit intéressant et utile,\n                      il faut en exclure impitoyablement tout tableau médiocre\n                      et réduire le nombre d'exposants, afin de permettre aux\n                      altistes sérieux de montrer un ensemble de leurs œ u v r e s .\nC o m m e n t juger un artiste, si l'on ne peut étudier son talent que sous une\nde ses faces et si on est contrarié par un voisinage exaspérant ?\n   Si cette double condition a été négligée p o u r la peinture, la sculpture par\ncontre réunit un ensemble d'oeuvres de choix. L'installation est superbe, l'éclai-\nrage parfait et la disposition des statues h a r m o n i e u s e . L e s œuvres sont déli-\ncieusement encadrées de plantes ornementales et relevées par un décor discret\net de bon goût. E n général, les sculptures exposées affirment une belle\ninspiration, et un travail sérieux.\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3513, "texte": "718                                  DURENDAL\n\n\n   Il y a des œuvres de tout premier ordre et il n'y a pas lieu de s'en étonner.\nNotre école belge de sculpture n'est-elle pas célèbre? Quels noms les autres\nnations pourraient-elles opposer à ceux de L a g a e , van Biesbroeck, de Vreese,\nVinçotte, Meunier, Jef L a m b e a u x et autres ? On constate avec joie la prédo-\nminance de la vraie source d'inspiration artistique, l'étude de la vie réelle,\nqui remplace heureusement l'étude de cette vie factice de l'olympe avec ses\ndieux calmes et placides, toujours les mêmes, éternellement proposés en\nmodèles par les académies.\n    L a sculpture doit, aussi bien que la peinture, exprimer l'humanité existante\navec ses sentiments, ses imperfectious, ses joies et ses douleurs. Certes il ne\nfaut pas rejeter tout idéalisme, ni interdire au sculpteur l'invention. Mais\non trouve précisément d a n s la vie ordinaire, d a n s les représentations les plus\nc o m m u n e s de l'existence quotidienne, l'expression des sentiments les plus\nélevés. Ce principe est affirmé ici avec énergie et d'une façon caractéristique.\n    Signalons tout d'abord le Monument aux morts de J U L E S VAN BIESBROECK.\nC'est du Constantin Meunier avec u n peu de douceur en plus et u n p e u\nmoins de rudesse, du Van der Stappen avec quelque chose de plus énergique\net de plus populaire. On ne peut le regarder sans émotion. Ces h o m m e s et\nces femmes qui pleurent, appuyés au socle de la statue, émeuvent par la\nvérité de leurs attitudes. L a précision des détails accentue l'expression;\nla tristesse est atténuée par les figures d'enfants qui s'y mêlent et y appor-\n tent, avec leur naïve joie de vivre, une sorte de calme et de douleur vague-\n ment adoucie. Cette œuvre révèle chez l'artiste u n sentiment profond et\n délicat de la nature h u m a i n e , et u n e notion exacte de la bonté et de la simpli-\n cité du peuple. Si dans ce m o n u m e n t on apprécie surtout la beauté inté-\n rieure, on admire l'expression de l'énergie physique, d a n s le support de mât\n électrique où trois h o m m e s tendent leurs m e m b r e s et font jaillir leurs\n muscles d'une façon puissante.\n    L e talent de VAN DER STAPPEN lui permet d'aborder n ' i m p o r t e quel sujet\navec u n e égale aisance. L e métier est toujours impeccable, l'expression sûre,\nl'impression aristocratique. Dans les Bâtisseurs de ville, l'attitude du repos,\nsemblable à u n écrasement sous lequel succombent ces misérables, est par-\nfaite. Q u a n t aux bronzes qui glorifient l'Infinie bonté, on ne sait ce qu'il\nfaut le plus admirer, ou l'Humilité, ou la Source, ou le délicieux groupe de la\nMaternité, où l'artiste a si tendrement r e n d u la douceur de la mère, et les\n gestes m e n u s et hésitants de l'enfant?\n     CONSTANTIN M E U N I E R reste le merveilleux évocateur du m o n d e des ouvriers\n et des travailleurs. S o n buste Anvers est impressionnant et synthétise magis-\n tralement la force brutale du débardeur. Son Semeur a le geste large et serein.\n U n e tristesse poignante se dégage de son Christ au tombeau.\n     L a Dimeter de VICTOR ROUSSEAU est bien délicate.\n     L e s petits Gerardy de CRACO sont u n ingénieux portrait double bien\n r e n d u . Les autres compositions de cet artiste sont étranges et fantasques.\n     L e s hallucinations gothiques de BAUDRENGHIEN sont intéressantes et\n témoignent, spécialement d a n s le groupe des saintes femmes, d'une inspira-\n  tion du XVe siècle allemand, servie par un ciseau habile et personnel.\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3589, "texte": "                                 LES EXPOSITIONS                                    719\n\n\n   L a Douleur maternelle de GUILLAUME CHARLIER est vraie et é m o u v a n t e .\n    L a Dentellière et la Vieille femme de GODEFROID DE V R E E S E sont bien étudiées\net dégagent un exquis parfum provincial. Les compositions voluptueuses de\nJ U L E S HERBAYS, à qui il faut reconnaître, en dépit d ' u n m a n q u e de précision\nd a n s la conception, u n e rare souplesse de ciseau et u n e recherche heureuse\nde formes opulentes qui se c o n d e n s e n t en des masses bien équilibrées, sont\nd'un jet hardi et sinueux. L a Résurrection de DESENFANS est d ' u n e belle ligne\net ne m a n q u e pas de grandeur. L a Nymphe et la Pensée d'EDWARD DECKERS\nsont bien travaillées, mais l'artiste devrait a b a n d o n n e r des sujets aussi acadé-\nm i q u e s . L e s Animaux et le Jeune Bangala de JOSUÉ DUPON sont bien campés\net bien vivants. L e buste de LAGAE est consciencieux et p r o b e . Les sculptures\nd e ROMBAUX, de SAMUEL, de SPRINGAEL sont des œuvres soignées et savantes.\nEnfin la délicate et très fine Vierge en croix d'EDMOND L E F E V E R attire l'atten-\ntion et veut être a d m i r é e .\n   Il n'y a, d a n s la Section de P e i n t u r e , q u e p e u d'œuvres remarquables à\nsignaler. E n c o r e plusieurs ont-elles été déjà vues d a n s de précédents Salons.\nL e s pages sérieuses et vécues d'EvENEPOEL ont suffisamment attiré l'attention\ndu public à la Libre Esthétique et n o u s avons déjà dit notre admiration pour ce\nprestigieux artiste. THÉODORE BARON fut révélé ailleurs cet hiver d'une façon\nplus complète et plus intéressante qu'ici. Si n o u s parcourons les salles affec-\ntées aux tableaux, nous ne découvrons des maîtres que des toiles uniques,\nparfois m ê m e imparfaites. Ainsi COURTENS, qui a si souvent enthousiasmé le\npublic, est ici inférieur à lui-même. S o n faire est alourdi, ses teintes sont\népaisses. J e n'admire pas les Vaches à Vétable. L a composition est nonchalante\net la lumière imprécise. THÉODORE VERSTRAETE expose des études assez faibles.\nL e s paysages de VERHEYDEN ne sont qu'imparfaitement compensés p a r u n\nessai de portraits tout à fait digne d'attention. P u i s q u e nous en sommes aux\npaysagistes, j e m'empresse de dire m o n admiration pour la ferme d'EMILE\nCLAUS. C'est aussi beau que son troupeau de bœufs de l'Exposition de Paris et\nc'est peut-être plus fin. L ' a t m o s p h è r e y est d'une ténuité vibrante et savou-\nreuse. L e s plaques d'ombres et de lumières semblent se mouvoir sur les\nondulations du chemin, s'accrocher aux barrières, a u x plantes et se jouer sur\nle dos des animaux venus de l'étable voisine. E n face d u tableau de Claus,\nje note la jolie impression vespérale d'ANNA DE W E E R T . N'est-elle pas u n e\nélève de Claus ?\n\n    L e s œuvres de B I N J É montrent le talent remarquable de ce peintre. L e\ncoloris est ferme, le dessin net. L e s masses d'ombre habilement disposées\nd a n s ses paysages sont le résultat d'une étude sérieuse de la lumière.\n   L e s claires Campines de FRANZ VAN LEEMPUTTEN sont débordantes de vie et\nde clarté. L'Aurore de VERDYEN est savoureuse dans son lactéisme. L e s essais\nd'EDMOND VERSTRAETEN semblent enfin s'affirmer dans u n e g a m m e sérieuse.\nAvant d'abandonner les paysagistes il faut encore regarder attentivement les\nhorizons de Marcette et d'Arden, les campagnes d ' H e r m a n u s , de Mathieu, de\nViérin, de M me W y t s m a n et surtout le Vieux canal de F e r d i n a n d Willaert,\ndont le coloris est si juste et si i m p r e s s i o n n a n t .\n"}, {"page_pdf": 852, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3101, "texte": "720                                    DURENDAL\n\n\n   L a poésie des vieilles maisons, le myslère des pauvres d e m e u r e s , qui ont\ntant de douceur et de mélancolie, sont bien comprises et exprimées par R e n é\nJanssens d a n s le tryptique du Vieux-Logis, par les intérieurs d'Alfred\nVerhaeren, et par les curieux croquis très fouillés de J a c o b Smits et d'Alfred\nDelaunois.\n    Il y a, hélas ! trop de tableaux et trop d'oeuvres médiocres p o u r qu'on puisse\nles apprécier tous. Préférant omettre ceux que je critiquerais peut-être avec\nviolence, et laissant de côté tout ce qui est pastel, aquarelle ou gravure, je\nn'aurai plus que quelques noms à citer. Voici d'abord FIRMIN B A E S . L e s\nPorteuses de trèfle, d a n s un paysage de tons doux et harmonieux, sont impression-\nn a n t e s . L'atmosphère calme et paisible, drapée des voiles du brouillard ves-\npéral, le ciel p u r c o m m u n i q u a n t aux choses u n e simplicité voulue, donne a u\ntableau u n caractère symbolique, parfaitement en accord avec l'idée de tra-\nvail et de tranquillité qu'éveille le labeur de ces c a m p a g n a r d e s . Bien diffé-\nrentes, de technique et de pensée, les Ramasseuses de cendres, d'ARTHUR\n L E F È V R E . Celui-ci émeut par la représentation brutale de la réalité, mais avec\n une vérité et u n effort d a n s la composition et dans l'harmonie des tons abso-\n l u m e n t remarquables et qu'il importe de signaler.\n   D'un genre tout spécial, à tendances mi-réaliste, mi-synthétique, sont les\n œuvres d'AUGUSTE LEVÈQUE. Sa psychologie est intéressante. Son portrait\n de P i c a r d pensif est tout à fait r e m a r q u a b l e .\n    A signaler aussi le portrait de Madame Bastien, véritable lave de coloris, le\n Georges Eeckhoud de Maurice Blieck, l'onctueux Devant le Calvaire de\n M l l e de H e m , qui cette fois n'a pas exposé un seul de ses distingués pastels,\n l'Escrimeur de Fichefet, l'intérieur de Watelet, très chaud et très fondu, les\n figures sévères de de la H o e s e , les essais de la B a r o n n e L a m b e r t , et enfin le\n tryptique : La pomme de terre, œuvre u n peu hâtive et diffuse de J o s e p h\n  Horenbaut.\n   Il faudrait parler encore de l'art distingué d ' E m i l e W A U T E R S , chez qui un\n merveilleux arrangement des personnages, d'ingénieuses draperies parfaite-\n ment rendues, compensent l'absence de psychologie et d é t u d e approfondie\n du sujet et des portraits de J E F LEEMPOELS, trop finis, trop colorés, et trop\n peu vivants. L ' u n et l'autre sont c o n n u s .\n    J e ne puis terminer cette rapide chronique sans exprimer le regret que les\n envois étrangers, offrant généralement l'occasion d'une étude comparative si\n intéressante, à cause de la diversité qu'ils présentent avec notre art national,\n tant au point de vue de la vision qu'au point de vue de la technique et de\n l'idéal, se soient b o r n é s au profil vaporeux de femme de J o h n Lavery, à la\n maternité endeuillée de Cottet, à la Venise d'or de L a t o u c h e , et à la tête\n curieuse, devenue presque banale, d'une Méduse étrange et hallucinante\n  de F r a n z Stück.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 721, "page_fin": 721, "titre_corps": "Les Expositions : II. 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On constate sans doute\nchez ces artistes u n t e m p é r a m e n t servi par u n e palette fougueuse et habile.\nMais sont ce des œuvres qu'ils exposent? Ce sont tout au plus des études, des\nimpressions. Cela sent trop l'absence de travail.\n    J'engage les artistes d u Labeur à étudier l'œuvre sérieuse d u j e u n e artiste\nA r t h u r Lefèvre : Les ramasseuses de cendres, exposée au Salon T r i e n n a l . Cette\nœuvre montre combien u n travail sérieux, u n e pénétration approfondie du\n sujet peuvent d o n n e r d'expression et intensifier la valeur émotive d'un\n tableau.\n     J e constate n é a n m o i n s chez les artistes du Labeur un ensemble de qualités\n essentielles a u b o n peintre. Ce sont p o u r la plupart d'excellents coloristes. Ils\n emploient avec brio les teintes les plus audacieuses et rendent parfois avec\n b o n h e u r les effets et les contrastes.\n     Ainsi BAÜMER est r e m a r q u a b l e par sa sincérité et la fermeté de sa couleur.\n L o u i s CAMBIER plaît par ses jolies et fines Mares automnales u n p e u trop\n  « brossées » toutefois. R E N É DE BEAUGNIES trouve d'heureuses tonalités,\n mais diminuées par un métier lâche. MADIOL expose u n h a r m o n i e u x Intérieur\n  en Brabant avec d'autres œuvres très décousues. L'Oostwest t' huis best de M E L -\n  SEN est intéressant, malgré ses imperfections de dessin. ANTOINE DAENS subit\n  certaines influences. Il est précis à l'instar de F r é d é r i c et est hanté par les\n  tonalités chaudes et profondes de Van Dyck. AUGUSTE O L E F F E n'est-il pas\n  obsédé par le souvenir d'Evenepoel et ses personnages, presque tous campés\n  de profil, ne rappellent-ils pas L a e r m a n s ? Le simplisme de VAN DEN HOUTEN\n  est déplorable et les études de WERLEMANN sont complétées par d'excellents\n  croquis et dessins.\n      L a sculpture étale au milieu du hall les formes voluptueuses et exagé-\n  r é m e n t tourmentées d'un g r o u p e de HERBAYS, ainsi que les intéressants tra-\n  vailleurs des c h a m p s , les hiercheuses de BAUDRENGHIEN. Sa vision u n peu\n  trop médiévale jadis s'atténue pour faire place à une conception plus originale\n   affirmée par un ciseau très personnel.\n\n                                                                         HENRY VAES.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 722, "page_fin": 723, "titre_corps": "Les Matinées littéraires du Théâtre Molière : Conférence de M. Ernest Verlant", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "LES MATINEES LITTERAIRES DU THEATRE MOLIERE", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 856, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1812, "texte": "LES MATINÉES LITTERAIRES DU THEATRE MOLIÉRE\n\n                  Conférence de M. Ernest Verlant\n\n\n\n                  LA première des matinées organisées, au théâtre Molière, par\n                     M. Chomé, a eu lieu le 8 novembre dernier. M. E R N E S T\n                     VERLANT y a parlé de Marivaux dans la forme diserte,\n                     claire et substantielle qui lui est habituelle.\n                           Il a excellemment défini l'art de Marivaux, t o u t en\n                        nuances fines, en dégradations de tons, scrupules déliés\n                        et presque imperceptibles, subtilités du cœur, inflexions\n                        légères du sentiment, art adorable et singulièrement\n                        précis, minutieux et, cependant, rempli de puissance,\nsouvent, et d'émotion profonde. L e style de Marivaux a fait créer ce terme\nd é n i g r a n t de \" marivaudage \", inventé, sans doute, par quelque lourd et\nfroid encyclopédiste, gonflé de systèmes utopiques pour le b o n h e u r rationnel\nd'une inexistante h u m a n i t é et auquel les notations délicates de vie de\nl'auteur des Jeux de l'amour et du hasard semblaient purement oiseuses et\nfrivoles.\n   Il nous semble que l'on ne saurait m ê m e dire qu'il y ait de la préciosité chez\nlui : les acteurs de ses pièces sont toujours des personnes « de considération »,\ndouées de la discrétion et de la sensibilité natives chez les âmes bien nées, et\nl'exquisfté raffinée de leur langage n'est que la forme nécessaire des senti-\nments rares qu'elles expriment. Au reste, l'analyse incisive et perspicace des\nsentiments de l'amour ne paraîtra-t-elle pas toujours précieuse et alambiquée\nà ceux dont le cœur plus simple n'a pas connu tous les troubles délicieux et\ndéchirants qu'ils sont susceptibles d'engendrer?\n"}, {"page_pdf": 857, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2978, "texte": "         LES MATINÉES LITTÉRAIRES DU THÉÂTRE MOLIÈRE                           723\n\n\n   Marivaux a étudié, dans son théâtre, toutes les phases de l'amour, tous ses\nmodes, jusqu'à la passion, d'autant plus vibrante, chez lui, que ses accents\nsont plus contenus. Ses créations féminines — ainsi que l'a fort bien dit\nM. Verlant — sont à la fois réelles et féeriques, elles semblent être sur la lisière\ndu monde et de la fiction, elles apparaissent à l'imagination sous l'aspect\nde ces ravissantes figures, volages ou songeuses, on ne sait! — sylphides,\ndéesses vêtues de soie changeante, qui errent dans les parcs, hantés de rêves\net de mélodies évaporées, de Watteau ; elles s'apparentent aussi aux héroïnes\ndes comédies de Shakespeare, qui vont dans une espèce d'irréalité vivante, en\néparpillant autour d'elles, comme des pétales de roses, des paroles chan-\ntantes, tendres ou passionnées, qui marient spécieusement la tristesse à la\njoie...\n   Après avoir esquissé à grands traits, et en citant quelques anecdotes carac-\ntéristiques, la vie de Marivaux; défini rapidement la partie de son œuvre\nétrangère au théâtre, ses romans, où il se montre comme un précurseur\ningénieux de nos écrivains d'observation exacte; ses travaux moraux et phi-\nlosophiques qui nous font voir en lui un « réfléchisseur », préoccupé de pro-\nblèmes de tout ordre, M. Verlant a étudié son théâtre même, reflet d'une\ncertaine société, la société la plus polie de l'époque, représentée par des spéci-\nmens choisis, chez lesquels la finesse clairvoyante du tact et la capacité de\nl'analyse intime n'ont pas déterminé encore la sécheresse ou le cynisme.\n   Sous le pétillement capiteux des mots, le cliquetis des reparties, le jeu des\nripostes alertes, des feintes, de la stratégie amoureuse, c'est souvent un jaillis-\nsement d'émotion vive et claire et presque ingénue qui se révèle dans une\nréplique, dans un mot ou un sourire. Le sentiment chez Marivaux est quin-\ntescencié, mais c'est comme un élixir de vérité et d'humanité; c'est du senti-\nment porté à son paroxysme d'intensité et de puissance pénétrante, par la\nfaçon dont il se manifeste.\n   Au fond, Marivaux, dans son théâtre, est un poète qui interprète la vie, en\ndonnant aux sentiments individuels une acception plus haute, de façon à en\nfaire le symbole significatif de toute une catégorie de sentiments analogues.\nSon œuvre scénique est comme une fleur de vie ou même, parfois, comme le\nparfum seulement de la vie, sans la matérialité des fleurs, tel qu'on le respire\ndans Shakespeare, dans quelques épisodes de Wilhelm Meister, dans telles\ncomédies de Musset ou de Banville.\n   L'auditoire fort nombreux a fait le plus vif succès à l'attrayante conférence\n de M. Ernest Verlant; elle a été complétée par la représentation d'un acte de\n Marivaux, les Sincères, mis pour la première fois à la scène, et très honorable-\n ment joué par les comédiens du Molière.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 724, "page_fin": 730, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "M D", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 858, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1571, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\n\nL'Ombre          a m o u r e u s e , par EDMOND BLANGUERNON. — (Lille, E d i t i o n\n  du Beffroi.)\n\n    M. E . Blanguernon chante en strophes somptueuses les décors de La\nn a t u r e et la joie des amours. Son vers est riche et coloré, sa phrase poétique se\nconforme d'ordinaire avec grâce aux subtilités de la pensée, s o n r y t h m e s'alan-\nguit ou sautille selon les hasards de l'inspiration. On pourrait lui reprocher\nparfois des défaillances de technique, parfois aussi des vulgarités d'expres-\nsion. Hâtons-nous cependant de dire que ces réserves, n'empêchent pas\nl'Ombre amoureuse de renfermer mieux que de simples promesses.\n\n\nL e H a m e a u v e r t , par PROSPER ROIDOT. — (Bruxelles, Oscar Schepens.)\n\n   D a n s la candeur recueillie d'un paysage flamand sourit la ferme douce,\ntoute e m b a u m é e de tendres souvenirs. Les sapinières et les vergers lui font\nu n cadre propice aux rêveries apaisantes. Aussi, avec quel émoi le poète y\nm u r m u r e à l'oreille de la fiancée la chanson du pur et jeune a m o u r !\n\n                                                  Notre amour\n                    A peur de trop de joie et de trop de grand jour\n                    Comme un enfant très doux qu'épouvante la vie;\n                    Il aime la campagne lorsque le grave automne\n                    A jeté sur les bois son grand geste attendri.\n\n  Ce nouveau recueil de M. Roidot m a r q u e u n grand progrès sur ses Aubes et\nCrépuscules. Les sentiments plus franchement simples y sont mieux exprimés\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2866, "texte": "                                 LES LIVRES                                 725\n\n\npar des vers moins amorphes. Ces poèmes rappellent Francis Jammes, dont\nils ont la naïveté, rendue plus charmeuse encore par la sincérité qu'ils respi-\nrent. Mais pourquoi donc ces délicats impressionnistes, parmi lesquels nous\nrangeons M. Roidot, croient-ils de leur devoir de manquer si souvent, com-\nplètement, de rythme et de mesure?\n\n\nL a R e n c o n t r e d e s R o i s M a g e s , Mystère évangélique en vers, par\n  GASTON DELLA FAILLE DE LEVERGHEM. — (Louvain, Polleunis et Ceuterik.)\n\n   En une luxueuse plaquette, M. Gaston della Faille publie quelques scènes\nqui semblent une harmonieuse transposition du beau conte de M. O.-G. Des-\ntrée, paru ici-même. Les vers sont bien frappés, sonores et imagés; nous leur\nreprocherons peut-être parfois un léger manque de couleur locale et un peu de\nlaisser-aller. Ces réserves faites, nous ne pouvons qu'applaudir aux beaux\npassages que ce poème renferme, surtout aux diverses ballades que nous\navons tout particulièrement remarquées.\n                                                                   C. DE S.\n\n\n\nLE ROMAN :\n\nS a n s D o g m e , par H . SIENKIEWICZ, traduit par le comte WODZINSKI. —\n   (Paris, Calmann Lévy, éditeur.)\n\n   C'est la traduction de ce roman qui, cinq ans avant le triomphe de Quo\n Vadis, révéla pour la première fois au public français l'œuvre de Sienkiewicz.\n Le succès fut médiocre, et il fallut l'éclat prodigieux jeté sur le nom du maître\n polonais pour ramener vers Sans Dogme l'attention publique. On ne rencontre\n point, dans ce livre, ce qui captiva le plus, dans l'épopée néronienne, la\n curiosité de la foule : le cadre est moins large, les événements ne sont point\n de ceux qui bouleversent le monde, le peintre y cède presque entièrement la\n place au psychologue. La portée de Sans Dogme est très haute, néanmoins,\n puisque, par l'analyse d'une âme sans boussole, l'œuvre ne tend à rien moins\n qu'à montrer la nécessité de la Foi.\n    On pourrait intituler ce roman: le journal d'un sceptique. Léon Ploszowski,\n le héros, qui s'y raconte, est un patricien viveur et blasé. Très cultivé, épris\n d'art, apte aux plus grands rôles, il rôde à l'aventure dans la vie, parce que\n le doute universel, né du criticisme contemporain, en le privant de toute\n règle, anéantit en lui toute volonté. L'état de son esprit se résume en ce\n mot : J'ignore. « Oui, dit-il à la philosophie, j'admire ta lucidité, la rigueur\n de ton analyse; mais tu n'en es pas moins la source de mes maux. Tu n'as\n pas, ainsi que tu le confesses toi-même, le pouvoir de résoudre les questions\n que je te pose, et tu en as assez pour miner la foi que j'avais vouée à la\n science, à cette science qui répondait, non seulement d'une manière décisive\n à mes doutes, mais qui me réconfortait et me calmait. Ne pense pas m'abuser\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": "726                                         DURENDAL\n\n\ndavantage en me disant que, c o m m e tu n'affirmes rien, tu me laisses la liberté\nde tout croire. T u m e n s ! T a m é t h o d e , tes tendances, ta raison d'être, en u n\nmot, ne sont que criticisme et que doute. Cette méthode, ce scepticisme, tu\nles as inoculés à m o n âme ; tu m'en as fait u n e seconde nature. T u as passé\nla pierre infernale sur toutes les fibres de mes croyances les p l u s intimes, de\nsorte que si je voulais croire aujourd'hui, je n'en trouverais plus la force. T u\nadmets que j'aille m'agenouiller à la messe pour peu qu'il m'en p r e n n e la fan-\ntaisie, mais tu m ' a s empoisonné du venin du doute, au point que je me sens\ndésormais sceptique vis-à-vis de toi-même, vis-à-vis de m o n p r o p r e scepti-\ncisme. E t j ' i g n o r e ! j'ignore! j ' i g n o r e ! et je m e d é b a t s ! et mes esprits s'égarent\na u milieu de ces ténèbres. »\n   L e s événements sont rares d a n s ce livre où le drame est tout intérieur :\nPloszowski, aimé de sa cousine Angèle, joue de cette â m e ingénue et con-\nfiante. Au m o m e n t décisif, ayant moralement engagé sa foi, il recule devant\nle devoir et frappe Angèle au cœur en l'abandonnant à un épouseur vulgaire.\nA peine a-t-elle cessé de lui appartenir, qu'il la veut et s'acharne à sa conquête.\nCette poursuite poignante, ce duel d'une passion et d'une chasteté, est magis-\ntralement dit. Lorsqu'Angèle, droite et pure j u s q u ' a u bout, meurt, Ploszowski\nse tue.\n  Ce qui est admirable en tout point, c'est la pénétration psychologique de\nce livre, le dédoublement de son héros, dont l'un des « moi » contemple,\nanalyse, dissèque et juge sans cesse l'autre avec u n e lucidité implacable.\n\n\nL e V œ u d ' ê t r e c h a s t e , p a r E M I L E POUVILLON. — (Editions de la Revue\n  Blanche.)\n\n    « Bazerque ! U n e grappe de toits rouges au pied d'une église, des j a r d i n s\nd'arbres fruitiers mêlés aux maisons, et au-dessus du village, la colline, u n e\nforme d'argile n u e sans un arbre, sans u n e broussaille, sans a u t r e o r n e m e n t\nque les stries régulières tracées comme au flanc d'une a m p h o r e p a r le creux\ndes sillons. L a rue, une rue calme, avec des siestes de pigeons sur les toits,\ndes sommeils de chats roulés en boule au seuil des portes, avec des jeux\nd'enfants, des rondes dans la poussière b l a n c h e . O h ! cette odeur de pain\nc h a u d qui sortait de la boulangerie, et cette cadence du métier de tisserand,\nce vol léger de la navette dans l'ombre du sous-sol moisi, tapissé d'images\n peintes. »\n    C'est dans ce minuscule et pittoresque village du Lauragais que M. P o u -\nvillon a situé le r o m a n de m œ u r s cléricales où il prend la succession de Fer-\nd i n a n d F a b r e . L'abbé Gilbert N o h è d e s , qui vient y passer, a p r è s u n e année\nde piété, de recueillement et de travail, ses premières vacances d e séminariste,\nn'est pas un lévite ordinaire : avant d'être touché par la grâce, il a quelque\npeu « fait la noce ». E t ce n'est pas sans appréhension qu'en arrivant chez le\ncuré de Bazerque, dont il sera l'hôte pendant deux mois, il songe aux\népreuves que réserve le m o n d e à sa vertu. Sortant de l'atmosphère pieuse\nqu'il r e s p i r a i t a u g r a n d s é m i n a i r e , que deviendrait-il, exposé derechef aux périls\n"}, {"page_pdf": 861, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3286, "texte": "                                        LES LIVRES                                          727\n\nde la nature? L a chair l'inquiète; il redoute u n réveil du vieil h o m m e . Préci-\nsément, il retrouve à B a z e r q u e sa grande amie de jadis, sa c o m p a g n e\nd'enfance et d'adolescence, Claire Mériel, fiancée depuis peu à un insignifiant\nbellâtre qu'elle n'aime guère. E n f a n t gâtée, cervelle légère, créature de nerfs\net de caprice, charmante et despotique, coquette et passionnée, Claire se prend\nà rêver un roman avec Gilbert, l'ami de naguère, dont elle s'est follement\néprise. C'est à g r a n d ' p e i n e que le jeune séminariste, après avoir frisé l'abîme,\néchappe à 'a sirène et s'enfuit. C o m m e d'ailleurs, la p l u p a r t des prêtres ren-\ncontrés au cours de ces vacances, le déçurent, qui par sa vulgarité, qui par sa\ngourmandise, qui m ê m e par la trahison lamentable de ses vœux, Gilbert, con-\nvaincu qu'il ne saurait, dans le m o n d e , t r i o m p h e r de la tentation et réaliser\nl'idéal, se sauve à la T r a p p e .\n   L e s types délicieusement vrais, croqués avec esprit, les descriptions savou-\nreuses et fraîches a b o n d e n t dans cette œuvre nouvelle de l'auteur de Césette;\nl'observateur exact et amoureux de la vie rustique du Midi languedocien s'y\nrévèle psychologue émouvant et subtil. S'il fallait voir, dans le Vœu d'être chaste,\nu n e thèse, celle du cé'ibat relégué dans le cloître, nous regretterions vivement\nla voie où ce r o m a n engage un écrivain dont l'art délicat nous est cher. Mais\nil sied, pensons-nous, et tout le passé littéraire de M. Pouvillon nous y con-\nvie, de ne voir, dans ce livre nouveau, q u ' u n e assez scabreuse aventure exqui-\nsement contée, que l'étude discrète d'un cas psychologique périlleux : on peut\na d m i r e r , dès lors, sans grande inquiétude.\n                                                                           M. D .\n\n\nI s i s , par VILLIERS DE L'ISLE-ADAM. — P a r i s et Bruxelles, Librairie Inter-\n    nationale.)\n\n   Œ u v r e de jeunesse de l'auteur des Contes cruels, intéressante par endroits au\npoint de vue de la genèse de la pensée de l'écrivain, de l'éclosion de certains\nthèmes qui ont trouvé u n e forme définitive dans ses ouvrages postérieurs.\nIsis est donc une ébauche imparfaite et d'ailleurs i n a c h e v é e ; une esquisse,\nvague en certaines parties, trop accusée en d'autres, de ce que l'auteur expri-\nmera plus tard avec u n e haute et puissante précision. On y trouve aussi toute\nune machination, un engin mélodramatique, des imaginations naïvement\noccultes dont Villiers s'est heureusement débarrassé par la suite. L a langue,\nmaladroite, souvent, et comme provinciale, n'y fait pas encore pressentir le\nstyle subtil et somptueux, l'écriture souple et frémissante, toute en sugges-\ntions et en reflets des pages admirables de la maturité. U n document, en\nsomme.\n                                                                            A. G.\n\n C'était l'été... , par CAMILLE L E M O N N I E R . — (Paris, Société d ' E d i t i o n s\n   littéraires et artistiques. Ollendorf.)\n\n   P a r m i ces treize contes, émus et simples, lumineux ou sombres, qui tous\n ont leur c h a r m e , d o n t certains sont exquis et d'autres p o i g n a n t s , il faut mettre\n"}, {"page_pdf": 862, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3047, "texte": "728                                     DURENDAL\n\n\nhors de pair les pages intenses d'Une Mère, l'histoire du nègre Gèm et les deux\ncontes où s'évoque, dans le soleil, l'âme délicieuse de Veere. Ceci révèle\nu n maître.\n                                                                      M. D .\n\n\nŒ u v r e s c o m p l è t e s de P A U L BOURGET. — T o m e I I I . L e s R o m a n s :\n Cruelle Enigme. Crime d'amour. André Cornelis. — (Paris, P l o n . )\n\n    L'intérêt de ce troisième volume des Œuvres complètes de P . Bourget, si\nsoigneusement rééditées par la maison P i o n , n'est point seulement dans la\nréapparition des trois essais psychologiques et moraux qui établirent jadis d'une\nfaçon immédiate et définitive la gloire de leur a u t e u r ; l'intérêt est aussi d a n s\nla préface dont l'auteur fait précéder ses trois premiers r o m a n s , et par laquelle\nil s'efforce de les rattacher à ses écrits postérieurs et de prouver ainsi l'unité\nde son œ u v r e ; l'ambition est noble et bien digne d'un artiste de la qualité\nintellectuelle et de la valeur morale de P a u l B o u r g e t ; certes on a pu lui\nreprocher, épars dans ses livres, du dilettantisme et quelque snobisme; peut-\nêtre aussi sacrifie-l-il trop souvent à l'agaçante et encombrante mode de\nl'intrigue d'adultère, mais ces torts et ces défauts sont compensés par la noble\ninquiétude de la destinée h u m a i n e et par « cette religion de la souffrance »\nqui d o n n e n t à son œuvre tant de hauteur et à sa vie d'artiste tant de\nrespectabilité.\n   L e s journaux prononcèrent, à p r o p o s de cette récente préface, le mot de\nconversion.\n   C'est aller un peu vite : P a u l Bourget, et il le déclare franchement lui-\nm ê m e , n'a point la foi ni la pratique catholique.\n   Mais analyste de l'amour et de la douleur, il est arrivé progressivement à\ncette conviction que les lois de la sensibilité et de la volonté, telles que les\nformula la Révélation, concordent absolument avec les observations et les\ndéductions de l'histoire de mœurs c o n t e m p o r a i n e s .\n   Voilà ce que dit cette préface retentissante, rien de plus, mais rien d e\nmoins : ce n'est point une conversion, mais c'est un jalon posé vers la\ncroyance intégrale, c'est le premier pas dans u n e voie au terme de laquelle\nl'esprit loyal et logique de l'auteur d u Disciple doit rencontrer le Christ.\n\n                                                                                     F.   V.\n\n\nC r o q u i s d e F r a n c e e t d ' O r i e n t , p a r R E N É BAZIN. — (Paris, C a l m a n n\n  Lévy.)\n\n   M. R e n é Bazin, l'auteur à la fois robuste et subtil de tant de belles œ u v r e s ,\nparmi lesquelles La Terre qui meurt se distingue tout particulièrement, a publié\nun volume de contes et d'impressions fort diverses dont une sérieuse qualité\nsera de charmer l'universalité de ses lecteurs, en offrant à chacun d'eux un\ntrait préféré de son talent. T a n t ô t spirituel et finement ironique, tantôt péné-\ntré d'une véritable émotion joyeuse ou triste, tantôt léger impressionniste\n"}, {"page_pdf": 863, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3180, "texte": "                                      LES LIVRES                                       729\n\n\nesquissant de frêles paysages, il semble avoir réuni d a n s ce recueil tous les\ncaractères qui font de lui un des meilleurs conteurs d'à présent. F r a n c h e m e n t\nspiritualiste, il aime à laisser apparaître l'âme au travers des réalités sensibles,\net ce n'est pas là le moindre avantage de son œuvre, en ces temps où de si\nhautes intelligences s'attachent, poussées par on ne sait quelle force pertuba-\ntrice, à glorifier la matière. Patriote, mais sans être le moins du m o n d e affecté\nde ce chauvinisme qui trop souvent tendit à ridiculiser ce beau mot, il sait, à\nl'occasion, écrire de nobles pages sur la décadence et le relèvement certain de\n« ce merveilleux pays de F r a n c e , cent fois désespéré par les médecins de\nl ' E u r o p e et sauvé par un autre qui ne dit pas son n o m ». Aussi, ses impres-\nsions sur le théâtral pèlerinage de conquête du César allemand en Orient,\nsont-elles pénétrées d'une belle émotion sincère qui nous fait aimer davan-\ntage son b e a u pays, pour lequel il rêve voir se rétablir le rôle large et chrétien\ndes anciens jours : Gesta Dei per Francos.\n     N o u s ne saurions mieux déterminer la douce magie du style de M. Bazin,\nqu'en transcrivant ces notations sur le clair de lune : « L e lever de la pleine\nlune est u n événement. Elle apparaît à la v a n n e de l'étang, au-dessus de la\ncolline, entre les basses branches des chênes. Elle est monstrueuse et toute\nrouge. Elle n'éclaire point et elle fait peur à tout ce qui vit. Les chevaux de\n ferme lèvent la tête et se mettent à trotter le long des haies mouillées; il y a\n des effarouchements d a n s les feuilles; les derniers g r a n d s insectes, posés sur\nles n é n u p h a r s et les sagittaires, quittent ces îles, et, d'un trait, se réfugient sur\n les b o r d s en rayant l'eau de leur vol. L e s chiens se taisent u n moment d a n s\n les courtils. Et s'il reste une fleur entr'ouverte près de vous, attardée, trompée\n par la brise encore molle du jour, regardez comme elle va r a p p r o c h e r\n promptement les pointes de ses pétales, afin de protéger l'étamine, son âme\n vivante et fragile. »\n                                                                               C. DE S.\n\n\n\nLA CRITIQUE :\n\nV o l u p t u e u x e t h o m m e s d ' a c t i o n , par ACHILLE SÉGARD.— (Paris,\n   P a u l Ollendorf.)\n\n   Les voluptueux sont : Anatole F r a n c e , Pierre L o ü y s et Jean L o r r a i n ;\nles h o m m e s d'action sont : F e r d i n a n d Brunetière, Maurice Barrès, E d m o n d\nPicard.\n   L e parquage est exact ; mais le livre de M. Ségard a plus de largeur et\nplus d'envergure que le titre dont l'auteur l'affubla ; n'envisager l'œuvre litté-\nraire de F r a n c e et de Brunetière (je p r e n d s les deux maîtres les plus consé-\nquents) que sous le seul angle d'une antithèse de la volupté et de l'action eut\nété faire œuvre aisée, banale et i n c o m p l è t e ; M. Ségard a fait à l'étiquette de\nson volume des infidélités constantes et d o n t n o u s le louons : particulière-\nment sa contribution sur Barrès est très fouillée, et les étonnantes évolutions\n"}, {"page_pdf": 864, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3055, "texte": "730                                      DURENDAL\n\n\nde ce sceptique initial vers u n sens apostolique de la vie ont été sagacement\nsenties et r e n d u e s ; l'étude aussi sur M. P i c a r d plaira b e a u c o u p ; et c'est bien\nla première fois qu'un Français prouve qu'il a compris et saisi la personnalité\npuissante, complexe et originale du maître du Juré, d'Imogène et de Pro Arte.\n   J e chercherai volontiers querelle à M. Ségard à propos de maintes négli-\ngences de style qui arrêtent l'admiration au seuil des meilleures pages ; mais\nenfin comme le fond m a n q u e le moins, le reste viendra par surcroît.\n\n                                                                                        F.     V.\n\nPremier Memorandum (I836-I838), par BARBEY-D'AUREVILLY. —\n   (Paris, Lemerre.)\n\n    Il y a dix-sept ans déjà que parurent, avec une préface très belle de B o u r -\nget, les Memoranda de Barbey-d'Aurevilly. Les deux fragments de journal\npubliés sous ce titre livraient quelques jours de la maturité du g r a n d écrivain,\nde l'époque de sa vie qui fut le plus féconde en œuvres. C'est une partie de sa\njeunesse qui nous est livrée aujourd'hui. Moins attachant pour ceux dont la\ncuriosité s'attache à l'écrivain, ce Premier Memorandum mérite l'attention de\nceux qu'intéresse l'homme. L a vie littéraire n'y commence qu'aux dernières\n pages : on y voit apparaître les premières études critiques et le début de ce\nRyno, qui deviendra, longtemps après, la Vieille Maîtresse. Barbey y parle en\n passant d'autres travaux littéraires, contes ou romans, d'un Bruno, d'une Ger­\n maine, « cette désolation des désolations », œuvres demeurées mystérieuses.\n A part ses lectures, qui sont considérables, sérieuses et très diverses, le jeune\n h o m m e ne paraît s'être livré, en 1836 et en 1837, à aucun travail. C'est la vie\n m o n d a i n e qui absorbe presque toute son activité. Barbey-d'Aurevilly se révèle\n un lion, soucieux d'élégance, accaparé par mille riens, toilette, dîners, visites,\n correspondances, galanteries. Les folies succèdent aux fatuités, les passions\n aux caprices. L ' e n n u i perpétuel ronge le disciple morose et blasé de B y r o n .\n B e a u c o u p de femmes traversent ces pages. De l'esprit, des paradoxes partant\n en fusées, des jugements originaux et piquants sur les hommes et les livres,\n de la psychologie amoureuse brillante et parfois cynique un p e u . « J'ai joué\n l'Alcibiade tout ce temps », écrit-il un j o u r ; et le fait est qu'il ne cesse guère\n  de le jouer. Ce n'est qu'aux dernières pages, q u a n d les nécessités de la vie le\n contraignent au choix d'une « posiiion »,que des préoccupations plus graves\n  prennent le dessus. Des livres comme ceux-ci excitent, sans la satisfaire, la\n  curiosité : on regrette davantage, après les avoir lus, que l'auteur d u Prêtre\n  marié n'ait pas encore — car on ne peut compter pour u n e biographie-critique\n  définitive le volume bâclé de Buet — d'historien.\n                                                                                             M. D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 731, "page_fin": 736, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Laurent LE Medicis nos lecteurs auront rectifié d eux mêmes", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 865, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1660, "texte": "NOTULES\n\n\n\n\n  L ' A r t M o d e r n e a reproduit récemment l'admirable discours prononcé\npar le grand artiste VINCENT D'INDY à l'ouverture des cours de la Schola\nCantorum de P a r i s . E n voici quelques beaux passages :\n  « L'Art n'est pas u n métier.\n  » U n e école d'art ne p e u t pas, ne doit pas être u n e école professionnelle.\n   » Il faudrait bien se garder de croire, en effet, que pour être musicien il\nsuffise de savoir jouer, m ê m e très bien, d'un instrument ou de pouvoir écrire\ntrès correctement u n e fugue ou u n e c a n t a t e ; ces études font évidemment\npartie de l'enseignement musical, mais elles n e constituent point l'art; j'ose-\nrai m ê m e dire que pour celui qui s'arrête à ce degré d'instruction sans\nchercher l'art véritable, les connaissances acquises deviennent funestes et\nd'autant plus pernicieuses qu'il s'imagine être suffisamment armé pour pro-\nduire ou interpréter de grandes œuvres.\n  » C'est en raison de cette regrettable équivoque que d a n s la foule, toujours\ncroissante, des professionnels, il en est malheureusement beaucoup, même\ndoués d'un certain talent, qui ne sont pas, qui ne seront jamais artistes.\n   » Au cours de ma carrière il m'est arrivé parfois d'observer l'effet produit\nsur u n e salle de concert ou de théâtre par l'audition d'une belle œuvre et j'ai\np u constater avec une certaine stupéfaction, je l'avoue, que le bon public, celui\nqui est susceptible d'émotion en face d'un chef-d'œuvre, se divise en auditeurs\nayant la connaissance approfondie de l'art — c'est le très petit nombre — et\nen assistants, ceux-là fort nombreux, totalement dépourvus de science et\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3238, "texte": "732                                DURENDAL\n\n\njuchés d'ordinaire aux places à bon marché, mais se laissant simplement,\nnaïvement, sincèrement aller à leur impression ; quant au mauvais public, celui\nqui ratiocine sur l'œuvre sans même l'écouter, il ne se compose que d'une seule\ncatégorie d'individus, les gens qui ont appris l'harmonie. Ceux-ci n'étant point\nassez naïfs, parce qu'ils se croient savants, pour se laisser impressionner et\nn'étant pas assez savants pour juger sainement, ne sont capables ni de sentir\nni de comprendre.\n    » Il en est des étudiants en musique comme des publics ; ceux qui s'en\ntiennent à l'acquisition du seul métier ont bien des chances pour rester des\nêtres inutiles, je dirai même nuisibles au progrès de la m u s i q u e . Que le ciel\nn o u s préserve des demi-artistes comme des demi-savants; il vaudrait mieux\npour eux... et pour l'art, qu'ils ne fussent jamais nés !\n    » Mais, hélas! cette race tend à devenir légion et, depuis le compositeur\nAdolphe Adam avouant à ses élèves que la musique ne procurait à son esprit\na u c u n e jouissance et qu'il n'en composait que parce qu'on ne lui avait pas\nappris à faire autre chose, jusqu'à u n célèbre ténor jugeant ex professa de la\nvaleur d'une partition d'après la fréquence des si bémol, b e a u c o u p usurpent le\nnoble nom d'artiste qui auraient fait bien meilleure figure sous les espèces\nd'un employé de b a n q u e , d'un h o m m e politique ou d'un commis voyageur en\nvins de B o r d e a u x .\n   » L o r s q u e j'avançais tout à l'heure que l'art n'est pas u n métier, loin de\nmoi l'opinion, encore répandue chez quelques gens du m o n d e , que l'inspira-\ntion suffit à tout et que l'homme inspiré n'a nul besoin d'apprendre la compo-\nsition ou l'exécution.\n   » Il y a dans l'art u n e partie métier qu'il est nécessaire, qu'il est\nindispensable de posséder à fond lorsqu'on se croit appelé à la carrière\nartistique. T o u t instrumentiste, tout chanteur, tout compositeur doit, avant\ntoutes choses, se rendre maître de son instrument, de sa voix, de son écriture\nmusicale; j'indiquerai tout à l'heure la méthode que je crois devoir être\nemployée à cette fin. Mais lorsqu'on en est arrivé là, lorsqu'on est capable de\nse tirer sans accroc de concertos émaillés des traits les plus scabreux, de\nvoltiger avec succès au travers des vocalises les plus compliquées, d'aligner\nd'une façon congrue les contrepoints les plus sévères et même de mettre sur\npied u n e fugue correcte, il faudrait bien se g a r d e r de croire que c'est là le\nterme de l'éducation et que pour avoir surmonté, souvent avec peine, toutes\nces difficultés, on soit devenu un artiste consommé ; c'est précisément le con-\ntraire et si l'on s'arrête à ce point, qui n'est, à proprement parler, qu'à moitié\nroute, on risque, neuf fois sur dix, de rester toute sa vie u n demi-savant,\npartant u n médiocre.\n   » Mais, là où finit le métier, l'art commence.\n   » Et c'est alors que la tâche des professeurs sera, non plus d'exercer les\n doigts, le larynx, l'écriture des élèves de façon à leur rendre familier l'oulil\n qu'ils auront à manier, mais de former leur esprit, leur intelligence, leur\n cœur, afin que cet outil soit employé à une besogne saine et élevée et que le\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2573, "texte": "                                        NOTULES                                     733\n\nmétier acquis puisse ainsi contribuer à la g r a n d e u r et au développement de\nl'art musical.\n    » N e nous y t r o m p o n s p o i n t ; ce que nous devons chercher d a n s nos tra-\nvaux d'art, ce n'esl pas le profit, laissons ce négoce aux trop n o m b r e u x sémites\nqui encombrent la m u s i q u e depuis que celle-ci est susceptible de devenir une\naffaire; ce n'est pas m ê m e la gloire personnelle, résultat éphémère et sans\nportée; n o n , nous devons viser plus haut, nous devons voir plus loin ; le vrai\nb u t de l'art est d'enseigner, délever graduellement l'esprit de l'humanité, de\nservir, en u n mot, dans le sens du sublime « dienen » que W a g n e r met d a n s\nla bouche de Kundry repentante au troisième acte de Parsifal.\n   » E t je ne crois pas qu'il existe au m o n d e u n e missiou plus belle, plus\ngrande, plus réconfortante que celle de l'artiste comprenant de cette façon le\nrôle qu'il est appelé à jouer ici-bas. »\n\n\n\n\n   L e Beffroi, de Lille, consacre u n numéro spécial à son collaborateur\nAlbert Samain. Outre d'intéressantes études sur l'œuvre, vers et prose, du\npoète défunt, divers h o m m a g e s à sa mémoire et u n portrait de l'auteur\nd'Au Jardin de l'Infante, nous y trouvons trois poèmes inédits de Samain.\nVoici l'un d'eux :\n\n\n                                LE BERCEAU\n\n                 Dans la chambre paisible où tout bas lu veilleuse\n                 Palpite comme une âme humble et            mystérieuse,\n                 Le père, en étouffant ses pas, s'est     approché\n                 Du petit lil candide où l'enfant est couché ;\n                 Et sur celle faiblesse et ces douceurs de neige\n                 l'ose un regard profond qui couve et qui protège,\n                  Un souffle imperceptible    aux lèvres, l'enfant dort\n                 Penchant la tète ainsi qu'un petit oiseau mort.\n                 Et les doigts repliés au creux de ses mains          closes,\n                 Laisse à travers le lit traîner ses bras de roses.\n                 D'un fin poudroiement     d'or ses cheveux l'ont nimbé\n                  Un peu de moiteur perle à son beau front         bombé,\n                 Les pieds ont repoussé les draps, la couverture,\n                  Et, libre maintenant, nu jusqu'à la ceinture,\n                 Il laisse voir, ainsi qu'unlys       éblouissant,\n                  La pure nudité de sa chair      d'innocent.\n                  Le père le contemple, ému jusqu'aux          entrailles...\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2326, "texte": "734                                DURENDAL\n\n\n               La veilleuse agrandit les ombres aux murailles ;\n               Et soudain, dans le calme immense de la nuit,\n               Sous un souffle venu des siècles jusqu'à lui,\n               Il sent, plein d'un bonheur que nul verbe ne nomme.\n               Le grand frisson du sang passer dans son cœur     d'homme.\n\n\n\n\n   Notre ami E u g è n e Gilbert a publié d a n s la Revue Générale une étude superbe\ndu roman Quo Vadis, de Sienkiewicz. N o u s sommes d'accord avec lui q u a n d\nil écrit :\n   « Quo Vadis n'est pas u n e lecture de famille, et ce, par la nécessité du sujet\nqui projette, en face du christianisme rayonnant des plus pures splendeurs,\nles lueurs croupissantes et marécageuses qu'exhale en mourant ce grand\ncorps à demi décomposé déjà de la R o m e néronienne. Mais l'œuvre restera,\navec, entre autres, l'Honnête femme de L o u i s Veuillot et les Bagatelles d u\nR. P . Luis Coloma, de la Compagnie de Jésus, — qui, toutes différences\nobservées, ne sont pas des lectures de famille non plus, — l'œuvre restera,\n dis-je, parmi les chefs-d'œuvre dont s'enorgueillit le patrimoine inaliénable\n du roman chrétien. \"\n\n\n\n\n   Le samedi 3 novembre, M. Sander P i e r r o n , le sympathique auteur de\n plusieurs œuvres remarquées, a donné, au Salon du Labeur, u n e intéressante\n causerie sur les séjours que firent à Bruxelles, à cinquante ans d'intervalle,\n deux maîtres de la sculpture française : F . R u d e et A. R o d i n .\n    Il semble q u ' u n lien mystérieux ait uni, à travers le temps, les destinées\n de ces g r a n d s artistes. T o u s deux en effet connurent dans notre pays les\n pires jours de misère, furent méconnus de ceux qui eussent dû les accueillir,\n et pourtant vécurent cette vie de travail âpre et d'émotion féconde, d o n t la\n puissante influence se fait longuement ressentir. Ils virent éclore chez n o u s\n l'aube de leur génie et, p a r un fatal hasard, ne laissèrent que peu de souve-\n nirs. Des incendies successifs à la Monnaie, au Palais de la N a t i o n , au\n château de T e r v u e r e n , anéantirent les œuvres dont R u d e nous avait dotés.\n   Q u a n t à Rodin, les premières productions de son génie furent signées de\n noms plus c o n n u s alors, mais combien moins glorieux et aussi combien\n oubliés à présent.\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2551, "texte": "                                          NOTULES                                           735\n\n   L e n o m b r e u x public, que la présence de plusieurs esthètes du pinceau ren-\ndait pittoresque, a vivement applaudi le conférencier, dont le principal\nmérite fut d'exprimer en u n e langue simplement savoureuse des choses\nintéressantes et peu connues.\n\n\n\n\n   On ne connaît pas assez l'admirable œuvre de l'Extension universitaire\npour les femmes fondée à Anvers, grâce à plusieurs dames intelligentes\nde la métropole commerciale, parmi lesquelles il faut citer en tout premier\nlieu Mademoiselle Belpaire. Cette œuvre entre dans sa quatrième année\nd'existence.\n  N o u s en parlerons un jour plus longuement. P o u r en donner une idée,\nvoici le p r o g r a m m e des cours de cette a n n é e :\n\n  M U S I Q U E . — Professeur : M. W A L L N E R , de Bruxelles. Les Écoles de\nChant: I. L'école italienne. — II. L'école allemande. — I I I . L'école française.\n— I V . L'école slave. — V. L'école Scandinave. — V I . L a chanson\npopulaire.\n\n  L'IRLANDE JADIS E T AUJOURD'HUI.                               — Professeur : M. V L I E -\nBERGH. — Ce cours se d o n n e en flamand.\n\n   P H I L O S O P H I E . — Professeur : M. F . DESCHAMPS, de Bruxelles. His­\ntoire de la philosophie moderne : I. L a Renaissance. — Réaction contre la philo-\nsophie du moyen âge. — L e s humanistes. — L e réveil des systèmes de\nl'antiquité. — I I . Les débuts de la philosophie m o d e r n e . — L a question de\nMéthode. — Bacon. — Descartes. — I I I et I V . Les systèmes rationalistes\net idéalistes. — V. Progrès des sciences naturelles. — L e s systèmes sensua-\nlistes et matérialistes. — V I . Le mouvement néo-thomiste. — Historique. —\nSa portée e t son avenir.\n\n   H I S T O I R E D E L ' A R T . — Professeur : M. JOZEF JANSSENS, artiste-peintre\n à Anvers. La peinture depuis ses origines.\n\n    L I T T É R A T U R E F R A N Ç A I S E . — Professeur : M. l'abbé LECIGNE,\n professeur de littérature aux Facultés de Lille. Poètes et romanciers contempo­\n rains : I. René Bazin. — I I . S u l l y - P r u d ' h o m m e . — I I I . Anatole F r a n c e . —\n IV. J . - M . de H e r e d i a . — V. P a u l Bourget. — V I . H e n r i de Bornier.\n\n   H I S T O I R E . — Professeur : M. MOELLER, de l'Université de L o u v a i n .\n La Révolution française en 1789 : L e prologue : les assemblées préparatoires\n aux Etats généraux. — L a révolution parlementaire, d u 5 mai au 27 j u i n . —\n Naissance de l'assemblée nationale. — L a révolution populaire : le 14 juillet\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1894, "texte": "736                                DURENDAL\n\n\nà Paris et le contre-coup dans les provinces. — Le débat monarchique à la\nConstituante (août et septembre). — La catastrophe : les journées des 5 et\n6 octobre à Versailles. — L'épilogue : l'évasion et l'arrestation du roi à\nVarennes (juin 1791). — Le bilan de la révolution, d'après M. Taine.\n  Pour tous renseignements, il faut s'adresser à Mademoiselle Belpaire,\navenue Marckgrave, 44, à Anvers.\n\n\n\n  Nous recommandons vivement à nos lecteurs les deux ouvrages suivants\nde deux de nos collaborateurs :\n  I FIORETTI. Les petites fleurs de la vie du petit pauvre de Jésus-Christ\nSaint François d'Assise. Traduction d'ARNOLD GOFFIN. Nouvelle édition\nsoigneusement revue par l'auteur. (On peut se procurer ce livre en s'adressant\nà M. Goetgebuer, rue de Lausanne, 44, à Bruxelles.)\n   LA BRUYÈRE ARDENTE, roman par GEORGES VIRRÈS. Bruxelles, Vromant,\néditeur.\n\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : HENDRIK IBSEN : Quand nous nous réveille-\nrons d'entre les morts (Paris, Perrin). R. P . DIDON : Lettres à Mlle Th. V.\n(Paris, Plon). E. HERDIES : L'avenue des Douleurs (Bruxelles, Schepens).\nG. LEBACQ : Irrésolvable (Edition du Thyrse). J. DESTRÉE : Sur quelques\npeintres des Marches et de l'Ombrie (Bruxelles, Dietrich; et Florence,\nAlinari). GEORGES RODENBACH : Le rouet des brumes (Paris, Ollendorf).\n\n                                         *\n\n   R e c t i f i c a t i o n . — En rendant compte, dans notre numéro d'octobre,\nde l'Essai sur Laurent de Médicis (1) de M. Lebey, nous disions : « Le style (de\nce livre) semble déceler, comme l'esprit même de l'œuvre, un Suisse, et un\nSuisse protestant. »\n   M. Lebey nous apprend, et nous nous empressons d'en faire part à nos\nlecteurs, qu'il est « Français et a été élevé dans la religion catholique. »\n\n\n\n\n  (1) On avait imprimé : Laurent LE Mèdicis; nos lecteurs auront rectifié d'eux-mêmes.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 799, "texte": ""}, {"page_pdf": 800, "texte": ""}, {"page_pdf": 801, "texte": ""}, {"page_pdf": 802, "texte": ""}, {"page_pdf": 803, "texte": " L'Héritage de la Mère Labouvolle\n\n\n                 Conte écrit pour les Enfants\n\n\n\n\n               LE brave et doux père Joseph était menuisier.\n                  Il se levait chaque jour avant l'aurore, dont la\n                  lumière, pendant l'été, éclairait ses pas sonores\n                  par les rues endormies : il les traversait gaîment\n                  pour gagner l'atelier où l'attendaient, sur l'établi\n                  de chêne, son rabot au cœur d'acier et sa scie\n                  aux dents avides de mordre la belle planche\n                  d'érable déjà serrée dans l'étau.\n   D'ordinaire le père Joseph prenait mille précautions de\nsilence quand il se levait, pour ne point réveiller les enfants\ndormant encore autour de lui : il savait que si les grands ont\ndroit à la vie dure, les petits pour devenir grands ont besoin de\nla chaleur caressante du nid, que ce nid soit de plumes comme\ncelui des oiseaux, de duvet comme celui des princes, de balle\n d'avoine ou de fougère comme celui des paysans.\n"}, {"page_pdf": 804, "texte": "674                          DURENDAL\n\n\n\n    Le nid où reposaient les enfants du père Joseph était de\nsimples copeaux, mais de copeaux aussi dorés que les boucles\n des anges. De plus, étant de sapin, ces copeaux sentaient la\n résine : ce qui suscite de beaux rêves aux petits qui dorment\n leur premier dodo, et aussi aux vieux qui font leur dernier\nsomme : car on a choisi le sapin parfumé pour construire le\ncoffre du grand voyage qui conduit aux pays bienheureux.\n   Mais ce matin-là (le huitième jour d'octobre, le ciel pleurait,\nde pitié sans doute, car c'était chez les pauvres le jour du terme !)\nle père Joseph ordonna à son monde de sortir du lit alors que\nle premier rayon du soleil n'avait pas encore essayé de percer\nles nuages au-dessus de Paris.\n   — Allons! Hop, les petiots! Il faut déménager!\n   Le père Joseph se hausse sur la pointe des pieds pour\nregarder, à travers les carreaux de la fenêtre dont il essuie la\nbuée d'un revers de main, la voiture à bras, « qui sera bien\npetite pour contenir tout le butin! »\n   Il habite un sous-sol, le pauvre menuisier, et pour arriver à\nson taudis le jour passe sous le perron de la maison, où, plus\nheureux que les locataires déshérités de la cave, des volubilis\ngrimpant le long des barreaux boivent à plein calice la lumière.\n   Ah! ce n'est pas le sort des enfants du père Joseph : ceux-ci\nn'ont du jardinet que l'humidité : elle coule, rosée malfaisante,\nle long des quatre murs nus.\n   Et c'est elle qui chasse le père Joseph !\n   Il a pensé que pour travailler — et il travaille pour six! — il\nne faut pas être perclus. Déjà l'hiver dernier, il a senti son bras\nlourd à l'ouvrage : il a raboté plus vite, cloué plus fort, et le mal\na cédé; mais il ne veut plus courir ces chances ! Aussi a-t-il\ntrouvé un autre gîte, et il se réjouit d'y entrer.\n   — Allons vite! la femme, les petits, levez-vous!\n   Et c'est par la chambre le trottinement de pieds nus, un va-\net-vient de petites palettes blanches sur des chairs roses et\npotelées. Quelques menottes frottent des yeux mal éveillés,\npendant que la grande Toinette, la vieille! — elle a dix ans!\n— transporte déjà dans la voiture un paquet de hardes et une\nchaise dont elle s'est coiffée. Toto (huit ans!) tient avec de\ngrandes précautions une cage où sautille un serin affolé. Loulou\nsuit, portant fièrement un vase de nuit.\n"}, {"page_pdf": 805, "texte": "                L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                           675\n\n\n   P e n d a n t que le père et la mère, sur la voiture, équilibrent le\nbuffet le long de leur bois de lit, arrivent ainsi d'innombrables\n« baluchons » noués aux quatre coins. Chaque enfant en amène :\nc'est incalculable ce que les pauvres gens ont de paquets : toute\nleur misère y tient !\n   — A h ! la voiture est pleine, dit le père Joseph.\n  Aux brancards la mère enfile par l'anse la m a r m i t e à ventre\nnoir, le seau, le p a n i e r ; enfin elle y attache le balai chauve.\n   T o t o , qui sait lire, épèle à h a u t e voix : l-o lo, c-a ca, t-i ti,\no-n on, d-e de, v-o-i voi, t-u tu, r-e-s res, a b-r-a-s bras. C'est m a r q u é\nen lettres blanches sur une planche rouge aux parois de la petite\nvoiture verte. E t il y a m ê m e : 0 fr.20 c. L ' H E U R E .\n   Alors le père Joseph passe à son cou la bricole de cuir et l'on\nse met en route, laissant au logis vide les copeaux et les puces.\nT o i n e t t e qui porte le bouquet de mariage de ses parents suit la\nmère : toutes deux j e t t e n t un regard de regret à la maison fleurie\nde volubilis. Elle avait l'air cossu et gai ! Mais les enfants pas\nplus que les oiseaux ne peuvent vivre d a n s les caves!\n  A peine sortie, la petite caravane en croise u n e autre.\n   — L e s nouveaux locataires !\n   — C'est libre! crie le père Joseph.\n   — Merci, l'ancien.\n   Curieusement on se regarde, puis l'on passe.\n   E t l'on va, à travers les rues, qui se réveillent et s'animent :\nles premiers fiacres sortent, avec des cochers proprement\nbrossés, les fruitières ouvrent leurs boutiques, alignent des\njournaux fraîchement plies — édition du m a t i n ! — au-dessus\ndes carottes et des salades ; la voile rouge d'un teinturier\nvolète au coin d'un carrefour, des volets claquent, et les\nAuvergnats se mettent en route, déjà noirs de charbon, avec\nleur marchandise.\n   M a i n t e n a n t toute la famille pousse la voiture. L e père Joseph\na fort à faire : la rue monte ! E t il penche le front vers les pavés.\nMais au bout, dans une voie latérale au chemin de fer, qui siffle\net ronfle au fond de ses tunnels, il s'arrête devant une petite\nmaison à façade décrépite.\n   — C'est ici, dit-il.\n"}, {"page_pdf": 806, "texte": "676                        DURENDAL\n\n\n\n   — Ah ! s'écrie Toinette regardant la nouvelle habitation,\nelle n'est pas aussi belle que l'autre !\n   Au rez-de-chaussée une blanchisseuse repasse du linge, com-\npliquant les plis avec art. Elle sort à demi le corps par la\nfenêtre, qu'elle tient toujours ouverte à cause de la chaleur, et\nelle crie à ses futurs voisins qu'elle a vu arrêtés autour de leur\nmaigre bagage :\n   — Eh mais ! vous savez, vous ne pouvez pas emménager, la\nmère Labouvolle n'est pas encore enterrée? C'est avant-hier seu-\nlement qu'elle est tombée malade en criant : la noix verte ! par\nun temps à ne pas mettre un chien dehors. Elle s'est mise à\ntousser, la pauvre vieille, que c'était pitié de l'entendre !\nQuand elle est rentrée avec sa marchandise, elle ne pouvait\nplus se traîner. C'est moi qui l'ai aidée à remonter ses paniers\net à se mettre au lit. Mais elle avait le coup de la mort : elle a\npassé. On allait vous prévenir, mais vous êtes trop matineux !\n   D'étonnement le père Joseph lâcha les brancards et la voiture\ntomba à cul : il y eut un bruit de pots cassés, la marmite et le\nseau s'entre-choquèrent.\n    — Où aller! s'écria le père Joseph.\n    — Retournez chez vous, répondit la blanchisseuse en appro-\n chant un fer de sa joue pour voir s'il n'était point trop brûlant.\n    — La place est déjà prise, dit Joseph atterré.\n    — Dame ! fit la blanchisseuse.\n    Alors Madame Joseph se mit à pleurer.\n    — Que devenir? Où coucher?\n    Toinette comprenant la détresse se mit à sangloter : ses\n larmes arrosaient les fleurs de cire du bouquet de mariage. Et\n les petits versèrent des larmes pour faire comme tout le monde.\n    — Tonnerre! dit le père Joseph.\n    Mais une grosse commère s'était approchée : apitoyée elle\n  regarda la marmaille :\n    — Les pauvrets! Les pauvrets! murmura-t-elle, en hochant\n  sa tête où paradait un bonnet clair qu'elle venait de prendre\n  chez la blanchisseuse.\n    Alors elle s'informa. Et instruite de ce qui se passait elle dit\n  d'une voix calme à la mère douloureuse :\n     — Ecoutez, madame, la maison n'est pas grande chez nous :\n  juste une chambre pour moi et mon mari, qui est charretier, et\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": "               L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                        677\n\n\nla cuisine où couche mon fils Adjutor, charretier comme son\npère. T o u t de m ê m e , si vous voulez entrer, vous serez mieux\nici q u e dehors pour passer la journée. Q u a n t à la nuit, nous\naviserons à ne pas vous laisser coucher à la belle étoile.\n  — Vous êtes bien bonne, m a d a m e , dit le père Joseph.\n   — P o u r la mangeaille, reprit la commère après avoir réflé-\nchi, je pourrai bien ajouter un peu d'eau et un grain de sel à\nla soupe : il y en aura pour t o u t le m o n d e ! Mais comme lit, je\nne peux vous offrir que des bottes de paille dans l'écurie ! Les\nchevaux ne sont pas méchants. E t puis une nuit, c'est vite fini!\n  A ces mots les pleurs cessèrent. Des regards brillant d'espé-\nrance percèrent même les tignasses dorées, comme des bluets\ndans les blés mûrs :\n  — P a p a ! P a p a ! Dis o u i ! On va coucher avec les chevaux!\n  — Moi, je monterai dessus, cria T o t o .\n  — Moi, je toucherai sa queue sans qu'il me voie, reprit L u l u .\n  — J e pourrai le caresser t o u t doucement? d e m a n d a T o i n e t t e\nsoudain consolée.\n   Lili se cramponna à sa sœur pour bien montrer qu'elle voulait\nêtre de la partie.\n  U n bon sourire de reconnaissance éclaira le visage du père\nJoseph : il accepta.\n   C o m m e la pluie commençait à t o m b e r à nouveau (elle avait\ninterrompu sa chute, Dieu merci ! lors du d é p a r t de la famille)\nla petite voiture fut abritée sous un hangar, près d'un vieux\ntombereau effondré. Aussitôt, réunissant deux chaînes qui pen-\ndaient le long des brancards, T o t o en fit u n e balançoire : cela\nfit trouver le mauvais temps plus court.\n     L a grosse commère, qui s'appelait M a d a m e Paisier, offrit une\nt a r t i n e pour les enfants. Ils refusèrent bien poliment (on ne\nvoulait pas abuser!). Alors elle retourna à son travail le cœur\ncontent d'avoir bien commencé la j o u r n é e . Son b o n h o m m e\ngrognerait peut-être un peu, mais il n'était pas plus méchant\nqu'elle au fond! Adjutor serait heureux, lui, de se trouver des\ncamarades : le jeune charretier n'avait pas cessé d'être enfant :\nle dimanche il se reposait du métier d ' h o m m e en jouant à la\ntoupie.\n"}, {"page_pdf": 808, "texte": "678                        DURENDAL\n\n\n\n  Le père Joseph, après avoir encore remercié, regagna aussi\nson ouvrage; joyeux d'être tiré d'embarras, il trouva son bois\nplus brillant que d'habitude et se prit à chanter en maniant\nle rabot.\n  Seuls avec la mère, les enfants se dirent :\n  — Si l'on s'amusait ?\n   D'ailleurs, pourquoi garder rancune au ciel qui souriait main-\ntenant ? Et jusqu'au soir avaient-ils d'autre toit que ce fir-\nmament, devenu si bleu ?\n  — Si l'on allait manger sur l'herbe au bois de Boulogne?\nproposa la mère.\n   Comme des pantins, les enfants se mirent à danser en battant\ndes mains.\n   — Oh ! oui !\n   — Quel bonheur !\n   — Verra-t-on des moutons avec un berger? demanda Lili.\n   — C'est un vrai bois, avec des loups ? dit Toto.\n   Toinette y était allée un jour, en compagnie de son père. Elle\nexpliqua que c'était un bois où il n'y avait que des belles dames\navec « plein de fleurs » sur leurs chapeaux et des robes à den-\ntelles; et aussi de superbes voitures, qui brillaient aussi fort\nqu'un miroir, des caniches avec des rubans noués à leurs\n« cheveux » et des bracelets à leurs pattes !\n   — Allons vite voir les chiens ! pleura Loulou en tirant sa\nmère par la jupe.\n   On partit, emportant un panier vide. Chez le boulanger il\nfut empli à demi de pain chaud qui sentait la brioche. Un peu\nplus loin un charcutier vendit à Toinette, « qui faisait les com-\nmissions comme une grande », des saucisses dorées de cha-\npelure.\n   La petite troupe suivit une belle et large avenue : il y avait à\nl'un de ses bouts un immense tombeau avec des statues et de\ncolossales portes sans battants :\n  — L'Arc de Triomphe ! dit Toinette.\n  Sur l'allée passaient des équipages qui étonnaient les enfants\npar leur allure arrogante et riche; puis c'était des messieurs à\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": "              L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                  679\n\n\n\ncheval, quelques-uns en soldat, avec des pantalons rouges et de\nl'or à leur képi :\n   — Des chefs, expliqua Toinette.\n    On arriva au Bois. La verdure, bronzée par l'automne, était\ntranspercée par les petites baguettes du soleil : la pluie qui avait\nmouillé les arbres scintillait encore aux feuilles.\n    Déjà régnait une jolie animation, plus familière, plus cordiale\nque celle de l'après-midi, qui est de pose et d'apparat.\n    Par une élégante allée, des bambins sous la garde d'une\nnourrice à rubans, organisaient un jeu de cache-cache. Les pau-\nvrets les regardèrent un instant avec admiration. Comme une\nvolée d'oiseaux, les joueurs quittèrent tout à coup leur cachette :\n une grande s'empêtra dans Lili que traînait Toinette : la\n « demoiselle » fut « prise ». Alors, furieuse, elle cria :\n    — Voulez-vous vous sauver, petits mendiants !\n    Honteux, les petits se glissèrent dans le premier buisson\n venu. Les ronces, surprises par cette invasion subite, se défen-\n dirent et griffèrent les intrus ; puis, les voyant à peine couverts,\n elles eurent pitié de leur détresse, firent pattes de velours et\n offrirent leurs fruits sauvages, de belles mûres au sang noir.\n    Malgré cet âpre régal, la faim sonna bientôt aux creux de tous\n les petits estomacs vides.\n    — Maman, nous avons faim !\n    — Donne les saucisses, dis?\n    Il était dix heures. La mère s'assit sur un arbre abattu, les\n enfants s'installèrent à l'entour. Elle tenait sur ses genoux le\n panier : tous les yeux étaient fixés sur ce tabernacle de vie, où\n le bon pain remplaçait le bon Dieu.\n     Les deux anses retombèrent mollement et la main sèche de la\n  mère eut une douceur infinie quand elle souleva le couvercle\n  mystérieux. Puis la distribution se fit et, sous les branches, les\n  miches et les saucisses furent dévorées à belles et mignonnes\n  quenottes. En regardant les petits qui mangeaient, les pinsons\n  se turent, envieux de la joie de cette famille sans ailes. Après\n  son départ, ils becquetèrent les miettes tombées dans l'herbe\n  et chantèrent doucement les louanges du pain blanc.\n     Au cours de l'après-midi, les enfants, très heureux de se\n trouver en plein air, dans la senteur pénétrante des sous-bois,\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "680                           DURENDAL\n\n\n\njouèrent « à chat perché », aux « quatre coins », puis à la\nmarelle, ce qui les fit sauter à cloche-pied derrière des pierres\nplates. Dans une clairière ils grimpèrent aux arbres cherchant\nd'introuvables écureuils. Enfin ils firent des parties, de\n« champ-champ Larinette », et ce fut Toinette qui la première\ns'avança en chantant :\n\n                    Je suis dans ton champ, Larinette,\n                          Jusqu'à demain midi,\n                                Mon ami.\n\n\n   Au retour, la route fut longue : toutes les petites têtes blondes\nsous le soleil, étaient maintenant brunies par l'ombre. Et puis\nla faim, qui va et vient, était rentrée en son logis : pourtant ce\nsoir il n'y avait ni feu ni cheminée pour faire de la bonne soupe !\n   La mère, suivie des enfants, frappa timidement à la porte de\nMadame Paisier. Ils perçurent à l'intérieur le son des cuillers\ndans les assiettes pleines : un clapotis de rames en pleine eau.\nToinëtte, qui avait l'oreille fine, entendit bien qu'on avalait\nbruyamment.\n   — Entrez ! dit une voix rauque, qui les fit tous reculer.\n   Les petits pensèrent :\n   — C'est peut-être un ogre, et papa n'est pas là !\n   La mère fut si troublée qu'elle tourna la clef a rebours,\nemmêla la serrure. De l'intérieur on esseya d'ouvrir. En vain !\nLa grosse voix gronda :\n   — Nous voilà enfermés !\n   Madame Joseph entendit même un gros juron qui la terrifia,\ncar elle était assez bigote ; tous les petits se sauvèrent, telle une\ncompagnie de moineaux qui reçoit des pierres. Au même instant\nune fenêtre s'ouvrit et un grand garçon sauta dans la rue. Il dit :\n   — C'est trop dur pour vous, Madame !\n   Afin de rassurer la pauvre femme qui s'excusait de sa mala-\ndresse :\n   — La serrure est rouillée, ajouta-t-il, il faut savoir la manœu-\nvrer ! Ça me connaît !\n   Il n'eut pas plutôt mis la main sur la clef que la porte s'ouvrit.\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": "              L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LAROUVOLLE                   68l\n\n\n. Les enfants attirés par la lumière arrivèrent tous et entrèrent\nen faisant cortège à leur mère.\n   L e vieux charretier Paisier était assis devant la table, à la\nlueur d'une lampe, à côté de sa femme. IL fit un léger salut,\npuis il prit le plus petit des marmots, le posa sur ses genoux,\net, riant, lui fourra sa cuiller pleine entre les lèvres.\n  — C'est bon ! dit le gamin.\n  P u i s il ouvrit toute grande la bouche.\n   — Dirait-on pas un pierrot qui d e m a n d e la becquée?\ns'exclama le charretier, plus fier que s'il avait dompté un\ncheval rétif.\n   L a mère Joseph s'excusait encore auprès du fils Paisier,\nAdjutor, le jeune h o m m e qui avait ouvert la porte, et elle faisait\ndes politesses à la grasse m a d a m e :\n   — Vraiment, vous êtes trop bonne, et comme on vous\ndérange !\n   — Mais non ! mais non ! c'est de tout cœur !\n   Dans les assiettes creuses en faïence brune, l'excellente\n hôtesse versait une soupe aux choux fumante. De crainte de se\n'brûler la langue, chacun s'étant installé souffla trois fois dans\n sa cuiller avant d'en avaler le contenu.\n    On se familiarisa bientôt. L a gaité régnait. Paisier raconta\n une belle histoire, où il y avait des singes qui volaient ses bon-\n nets de coton à un colporteur endormi dans une forêt vierge :\n les sapajous avaient mis les bonnets sur leur tête, comme le\n négociant a m b u l a n t .\n    — E t l'homme les a repris ? d e m a n d a L i l i .\n     — O u i , dit Paisier, les singes imitent toujours les gens. A son\n réveil le marchand a glissé son bonnet de nuit dans sa sacoche,\n il s'est éloigné un instant, et tous les singes ont replie le leur et\n l'ont replacé là où ils l'avaient dérobé.\n     Paisier avait à peine terminé l'historiette que le père Joseph\n  arriva : il fut t o u t surpris de voir sa famille attablée :\n     — Vous n'êtes pas gênés, dit-il.\n     Il déposa sur le plancher son sac, qu'il portait sur l'épaule.\n  P u i s il l'ouvrit en disant :\n     — J'avais le dîner !\n"}, {"page_pdf": 812, "texte": "682                         DTJRENDAL\n\n\n   Et il exhiba une demi-tête de porc qu'il plaça au milieu de la\ntable, sur le beau papier qui l'avait enveloppée et où tremblaient\ndes bribes de gelée transparente.\n   La maîtresse du logis lui ayant indiqué une place près d'elle,\nle père Joseph ne se fit pas prier et bientôt tout le monde\ndéclara n'avoir de longtemps aussi bien soupe.\n   Lorsqu'on eut partagé plusieurs pommes que Madame Paisier\navait été prendre dans son armoire au dernier moment, Adjutor\nsortit de sa poche un vieux bouton d'os percé de cinq trous;\npuis, tirant une lame de son couteau, il tailla en pointe le bout\nd'une allumette et l'enfonça dans le trou du milieu : la\n« pirouette » était construite ! Il la lança sur la table où elle\ntourna éperdue et bourdonna comme une abeille. Emerveillés,\nles petits arrachèrent immédiatement des boutons à leur culotte\net les donnèrent à Adjutor pour qu'il fit d'autres toupies. Il ne\nsuffisait pas à les jeter sur la piste : elles tournaient, s'entre-\nchoquaient, grisées par les cris et les rires des enfants. Il y eut\ndes chutes et des bousculades, qui furent applaudies autant que\ndes combats de clowns au cirque.\n   Le jeu durerait encore, si le père Joseph, qui savait que la\nnuit est brève aux travailleurs réveillés par l'aurore, n'eût\ndéclaré :\n   — Il est l'heure de se coucher!\n   — Avec les chevaux! avec les chevaux! criaient les enfants\nenchantés comme à la nuit de Noël.\n   Tous suivirent M. Paisier : il portait une vieille lanterne et\npar un verre brisé le vent fait danser la lumière et fumer la\nmèche. Le bonhomme déverrouilla la porte, les rayons entrèrent\navec lui dans l'écurie et en firent une sorte de nef, dorée à terre\npar la paille des litières, aux murs par celle des rateliers.\n   — Oh ! les chevaux ! cria le charretier.\n   Trois hennissements de plaisir l'accueillirent et aussitôt il se\nsentit saisi par son vêtement de toile : c'était les petits : impa-\ntients de voir et peureux, pour approcher des bêtes ils se met-\ntaient sous la protection du maître.\n   — N'ayez pas peur! dit Paisier. Ils n'écraseraient pas une\nsouris. Ici, toi, Toto, viens!\n   Toto approcha.\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": "             L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                683\n\n\n   — Arrière, Julie, reprit Paisier, en donnant une lourde claque\nsur la croupe blanche d'une bête, qui s'était retournée et regar-\ndait d'un grand œil étonné ses visiteurs nocturnes. Docile, elle\nbougea un peu, remit le nez au râtelier et ne parut pas s'aper-\ncevoir que le charretier venait de lui camper un gamin à cali-\nfourchon sur le dos.\n    — Je veux monter sur le gros noir ! criait Loulou en s'accro-\nchant à Adjutor. Celui-ci l'enleva comme une plume; puis,\n d'une main le tenant en selle, de l'autre il mit Lili en croupe à\n côté de Loulou : l'énorme timonier ne fit pas plus attention à\n cette charge inattendue qu'à deux mouches posées sur son poil.\n     Ces ascensions finies, M. Paisier dit :\n     — Je vais laisser la lanterne comme veilleuse.\n     Il la fixa à un grand clou qui sortait du mur.\n     Puis il ajouta :\n     — Maintenant arrangez-vous et attention à la marmaille !\n  Parce que les bêtes, c'est toujours des bêtes ! Couchez les petits\n  dans ce coin-là, et vous, Joseph, mettez-vous auprès de Julie,\n  c'est le meilleur !\n      Et il dit en manière de plaisanterie :\n     — A moins qu'elle ne se vautre sur vous, vous serez encore\n  en vie demain matin. Bonsoir !\n      Il s'esquiva, mais au moment de fermer la porte :\n      — Prenez les couvertures, si vous n'avez pas le nez trop\n   délicat, dit-il.\n      Une heure après tout le monde dormait sur la paille brillante\n   et fine que Madame Paisier avait préparée avec soin. Seul, le\n   père de famille luttait contre le sommeil. De temps en temps,\n   lorsqu'un coup de sabot de la jument résonnait sur les gros pavés\n   inégaux, sa voix criait dans le silence :\n       — Julie! si tu bouges!\n       Cela dura jusqu'à ce que le coq chanta : alors la mère\n   s'éveilla et l'homme prit un léger repos.\n       Vers cinq heures Paisier et son fils vinrent soigner les\n    chevaux.\n       — Avez-vous bien dormi, au moins?\n       Ces paroles sortirent avec peine du gosier rugueux du charre-\n    tier. On eût dit le grognement d'un ours : c'était la voix de\n    la bonté.\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "684                            DURENDAL\n\n\n    — L e s petits n'ont fait qu'un somme, répondit le menui-\nsier. Je crois bien que l'étable de Nazareth n'a pas été plus\ndouce au petit Jésus et à sa Mère. Quant à moi, je suis\nsaint Joseph lui-même. A h ! je n'oublierai jamais cette nuit-là!\nD ' a u t a n t plus que la prochaine nous la fera regretter davantage.\n E n t r e nous, j ' a i m e mieux sentir le fumier que l'odeur des morts.\n    — C'est plus sain, dit judicieusement le charretier. Moi qui\nvous parle, avant de me marier, je n'avais j a m a i s couché dans\nun lit et je ne m'en portais pas plus mal! Si vous m'en croyez,\npour laisser à votre logement le temps de prendre l'air, vous\ndormirez encore ici ce soir. Ça ne vous coûtera pas plus cher.\n    P o u r tout remerciement le père Joseph lui serra fortement\nla main : c'était convenu!\n    D u r a n t ce colloque Adjutor étrillait les chevaux et ceux-ci,\npour ne point rester à rien faire, mangèrent goulument leur\navoine : cela faisait le bruit d'un moulin qui tourne, engouffre\net broie le grain. Les enfants furent éveillés. T o u s s'assirent\nsur leur litière; les yeux écarquillés dans un demi-jour, dans\nun demi-rêve, ils regardèrent Adjutor passer à la blanche Julie\nun énorme collier recouvert d'une peau de mouton bleue. P u i s ,\nprenant la queue de la bête docile, l'homme la passa dans la\ncroupière. Juste à ce moment éclatèrent des rires frais, et purs\ncomme le cristal, car des crotins roulèrent sur la paille, ainsi\nque des œufs d'or : il en tombait encore et toujours : T o t o qui\ns'était levé en compta douze!\n    P u i s on redevint grave lorsque Adjutor, après avoir mis la\ntêtière à la jument, glissa le mors brillant entre les grandes dents\njaunes de l'animal. Les enfants tinrent le fils du charretier\npour un invincible d o m p t e u r . T o t o passa sa culotte, noua ses\nsouliers et ne quitta plus Adjutor qu'au moment où, en tête de\nses lourds chevaux, colossalement grandi par le prestige de son\nfouet qui cinglait l'air et par l'ample collet de sa limousine aux\nrayures multicolores, le garçon s'en alla s'écriant:\n    — Hue!\n    Petit à petit, T o t o le regarda disparaître, effacé par les\nbrumes matinales, qui ne laissèrent plus voir que les grandes\nroues du chariot.\n    U n peu plus tard, les enfants qui jouaient sur le pauvre seuil\nde M a d a m e Paisier entrèrent en se bousculant:\n   — Les croque-morts! Voilà les croque-morts !\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": "             L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                 685\n\n\n\n  C'était pour Madame Labouvolle!\n   La mère Joseph sortit pour s'informer. On allait partir tout\nde suite au cimetière. Une vieille boiteuse, la sœur de la morte,\najouta:\n   — On n'attend plus personne. Elle n'avait que moi.\n    Et toute seule la pauvre se mit derrière le corbillard. Elle\npleurait, pleurait.\n    — Nous suivrons aussi, dit Madame Joseph apitoyée par la\n vivante plutôt que par la morte, qui n'avait plus besoin de\n personne en ce monde.\n     L'excellente femme courut au hangar, prit dans la petite\n voiture à bras un paquet d'où elle tira des casquettes aplaties,\n des chapeaux informes; elle en mit un sur sa tête et distribua\n les autres aux enfants, qui s'en coiffèrent comiquement.\n     Puis tous, ils rejoignirent le cortège; il s'était augmenté de la\n  blanchisseuse : son bonnet blanc chantait faux dans cette\n  harmonie grise de la misère.\n      On marcha longtemps, longtemps. Toto s'amusait à regarder\n  les hommes qui se découvraient à l'approche de la mère\n  Labouvolle! Pauvre mère Labouvolle! Bien sur que de toute\n  sa vie elle n'était jamais allée autant en voiture! Car le cime-\n   tière se trouvait bien loin!\n       La claudication de la vieille pleureuse s'accélérait tellement\n    qu'on eût dit, derrière le corbillard, une cloche affolée sonnant\n    un glas.\n       Mais les choses tristes ont une fin.\n       Au retour on ne pensait plus qu'à la vie ! Et malgré une\n    certaine fatigue on marcha plus allègrement.\n       — Les gens ne nous saluent plus, fit observer Toto.\n        Une marchande de pommes de terre frites était embusquée au\n     coin d'une rue : la graisse sentait bon. La boiteuse s'approcha\n     de la petite boutique, tirade sa poche une poignée de sous et\n     les donna à la marchande : alors celle-ci par six fois plongea\n     son écumoir dans la friture crépitante pour emplir de jolis\n      cornets de papier jaune en forme de petits bateaux. Au fur et à\n      mesure qu'ils étaient enfaîtés de pommes croustillantes, la\n      femme les salait prestement et les déposait dans les menottes\n      qui se tendaient, impatientes !\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "686                           DURENDAL\n\n\n  L e repas eut lieu sur un banc, près d'un petit marronnier de\nboulevard, qui roussissait déjà et semait ses feuilles. Quelles\ndélices ! Car le repos fut autant goûté que les fritures! Et les\nenfants donnèrent chacun une de leurs pommes au toutou\nmaigre, qui passait et ne voulut plus quitter la compagnie.\n    Q u a n d il fallut repartir, la sœur de la mère Labouvolle,\nqui prétendait faire grandement les choses, héla l'omnibus.\nT o u t le monde g r i m p a sur l'impériale, m ê m e la boiteuse qui,\n en branle de marche en marche, eut l'air d'une vieille cloche\n regagnant son clocher. Quel consolant voyage ! L a misère des\n pauvrets dominait la foule, qui vue de haut prête plus à rire\n qu'à pleurer. Ils regardaient les vitrines et surtout celles où\n's'étageaient des jouets ou des pâtisseries.\n  On arriva enfin à la maison d'où le cortège était parti.\n  L e soleil pénétrait à pleins rayons dans le t a u d i s de la\nmorte quand la petite famille y entra sur les pas de la boiteuse.\n  — P a u v r e héritage ! P a u v r e héritage ! geignait la vieille en\nregardant le grabat, la table aussi bancale qu'elle même, les\nchaises défoncées et quelques misérables hardes accrochées à\ndes clous.\n   Des tas couverts de toiles d'airaignées gisaient au-dessous\nd'une ancienne horloge au cadran peint qui tictaquait encore\ngaîment le long du m u r où pendaient ses poids d'airain.\n   — Elle marche bien, dit la vieille. J e vous la laisse en recon-\nnaissance du délai que vous avez accordé à ma pauvre sœur\npour son dernier déménagement. Gardez aussi ces trois paniers\nde noix : les enfants ont de meilleures dents que moi : et comme\nje vous donne le meilleur, il est juste que vous acceptiez le plus\nmauvais. L e chiffonnier p r e n d r a le reste.\n   Ellejeta encore u n regard circulaire par la chambre.\n   P u i s elle embrassa les enfants.\n   — Adieu, dit-elle. E t si vous trouvez son boursicaut, c'est\nDieu qui vous le donne !\n   Q u a n d le père Joseph rentra au soir, il vit la maison en\nordre. Son lit brillait sous l'horloge inconnue qui gardait\nle mystère des heures futures. Sur le buffet luisait une vaisselle\nde faïence où des fleurs rouges et jaunes s'épanouissaient. C'était\nles assiettes de la mère Labouvolle, retrouvées en un coin et\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": "                 L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE                      687\n\n\ndont les ornements apparaissaient au jour après avoir dormi\ndix ans sous la poussière.\n  U n écu d'or tout neuf qu'on découvrit au fond d'un bas fit\nconnaître aux enfants Napoléon I e r : il scintillait au milieu de\nbeaucoup de sous noirs. Ceux-ci, Toinette les compta : il y en\navait cent vingt.\n   Quant aux noix, on renonça à en connaître le nombre : tout\nl'hiver on en mangea, toute la vie on en parla.\n\n\n                                               E U G È N E DEMOLDER.\n\n\n\n (Extrait d'un livre inédit : Le Cœur des Pauvres.)\n"}, {"page_pdf": 818, "texte": "                   L'Ultime souffrance (1)\n\n\n                     LE roman de l'institutrice a largement défrayé la littérature\n                       anglaise, depuis le j o u r où Charlotte Broutée souleva u n e\n                       si vive émotion d a n s toute l'Angleterre par son beau\n                       récit de J a n e E y r e . E n F r a n c e , l'institutrice a moins\n                       souvent tenté les romanciers que les dramaturges, et cepen-\n                        dant le sujet est inépuisable. Cela pour deux raisons. De\n                        toutes les femmes l'institutrice est celle qui se trouve le\n                        plus facilement dans u n e situation romanesque, et c'est\n                        aussi celle qui écrit le plus volontiers des r o m a n s . L a fémi-\nniste fait presque toujours de sa cause un sport fastidieux, où il entre plus de\np a r a d o x e que de sincérité, plus de prétention que de passion. Q u a n t à la\nfemme du m o n d e , elle n'écrit guère des romans que pour se consoler de n'en\nplus vivre. L'institutrice est obligée par sa position à observer b e a u c o u p et à\nsouffrir davantage. Elle est à la fois plus i n d é p e n d a n t e que la jeune fille et\nplus rivée à sa chaîne, parfois courtisée, souvent molestée, sourdement\nexcitée par le spectacle des passions qu'elle devine autour d'elle et forcée de\nrefréner ses propres sentiments. Que si, plus naïve ou plus habile, elle\ncède aux tentations qui l'assiègent, son cas tournera facilement à l'aventure\nou au drame. P o u r toutes ces raisons, l'institutrice est aussi bien u n\npersonnage de roman qu'une romancière de profession. Ajoutons que son\nrôle augmente en importance à mesure que la femme s'émancipe et que les\nproblèmes d'éducation passent au premier rang des questions sociales.\n  L e roman qui vient de paraître sous ce titre : L'Ultime Souffrance, fournit une\ncontribution intéressante à l'histoire des institutrices malheureuses et de\n\n\n  (1) Roman par GEORGES HÉRY ; chez Alphonse Lemerre. Paris, 1900.\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "                            L'ULTIME SOUFFRANCE                                689\n\n l'égoïsme masculin. Œuvre de début, ce récit renferme quelques scènes pathé-\n tiques et abonde en belles descriptions. Sous le pseudonyme Georges\n Héry, je soupçonnerais la plume d'une femme, si à une grande délicatesse\n de touche, dans la peinture des sentiments féminins, l'auteur ne joignait une\n pensée virile et un style aussi ferme que brillant. Nous croyons devoir\n signaler cette œuvre à la curiosité de nos lecteurs non seulement pour ses\n qualités littéraires, mais encore à cause d'un problème psychologique capital\n qu'il soulève.\n    Marthe Lacaze est une orpheline pauvre, appartenant à une famille de\n bourgeoisie ancienne. Elle a grandi dans une vieille maison d'un village de\n Beauce, sous un grand-père autoritaire et une grand'mère silencieuse. Son\nenfance s'est écoulée entre sa bonne sœur Anicette, un frère égoïsteetsa cousine\nAndrée, amie intelligente et fidèle qui habite Paris, seul rayon de soleil dans\ncette enfance abandonnée et triste. Marthe est une nature naïve, tendre,\ngénéreuse, toujours prête à s'effacer devant les autres. Elle a cependant le\nrespect de son âme avec le besoin de vivre de sa vie propre et cet obscur\n mais puissant instinct de bonheur qui est au fond de toutes les créatures. Au\nprofond mécontentement de ses grands-parents, elle refuse plusieurs mariages\nde raison. Sa situation commence à se gâter, lorsqu'une amie de couvent la\nrecommande à son cousin, gentilhomme anglais, de la gentry catholique du\nStaffordshire. Marthe devient l'institutrice de Hetty, aimable petit feu follet,\nélevé par une vieille gouvernante au bord du lac Majeur. La transplantation\nsubite d'une petite cour de la rue Férou dans la splendide villa Dora, qui se\ndresse sur cinq étages de terrasses, en face de ce lac, où la richesse de la nature\nitalienne s'étale au premier plan, sous la magnificence lointaine des cimes\nalpestres, produit une véritable révolution dans la jeune fille de vingt-deux\nans. Marthe, au sortir d'une enfance étroite et morne, se laisse aller pour la\npremière fois au bonheur de vivre et à la joie de la beauté. Ce coup de soleil\nd'Italie dans l'âme fraîche d'une jeune fille, dont les sens et l'esprit s'éveillent\nà la fois, est décrit en couleurs savoureuses. Il enveloppe de son reflet doré le\ndébut du livre et Marthe elle-même, que le conteur décrit ainsi : « Ses\ncheveux légers et lisses, luisants comme du satin, avaient des reflets tour à\ntour argentés et dorés. Ses yeux, très grands, brillaient d'une vie si intense\nque de loin on les croyait noirs. Ils étaient du bleu chaud de la fleur de lin,\nprofonds et pourtant d'une merveilleuse transparence, à la fois foncés et\nlimpides, comme une eau de source à l'ombre. »\n   Arnold Clareville, qui vit séparé de sa femme, une ridicule poupée\nmondaine, a contracté une liaison sérieuse avec une comtesse hongroise.\nIl ne fait que de rares séjours au lac Majeur pour revoir sa fille Hetty. On\ndevine que l'apparition du gentilhomme à la villa Dora sera l'événement\ncapital dans la vie de Marthe et que l'histoire de sa passion pour'lui est le\nsujet même du roman. Laissons à l'auteur le plaisir de nous présenter son\nhéros après son héroïne. « Le sang méridional de sa mère se révélait dans la\npâleur dorée de sa peau, au grain serré, lisse comme le marbre, et ses\ncheveux étaient d'un brun mat voisin du noir. Par un contraste, où\ns'affirmait la dualité des races, ses yeux très pâles étaient bleus, non point\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": " 690                                   DURENDAL\n\n\n d'un bleu de fleur, mais comme le disait u n jour Priska, en s'amusant à\nécrire u n portrait de son a m a n t : « de ce bleu indécis des ciels froids d'hiver\nqu'on entrevoit près de l'horizon, presque confondu dans le gris des b r u m e s . »\n Q u a n t au caractère, Clareville n'est pas u n séducteur de profession, mais u n\naimable égoïste, u n fainéant raffiné, incapable de passion profonde c o m m e\nd u m o i n d r e effort de volonté, assez sensible cependant et surtout assez\nimaginatif pour se d o n n e r à lui-même l'illusion de l'amour sans en être d u p e .\nSa situation sociale, son c h a r m e extérieur, sa culture esthétique suffisent\na m p l e m e n t pour éblouir la crédulité enfantine de M a r t h e . Il j o u e en artiste\nexpert de ce cœur naïf et s'entend à y faire vibrer tour à tour la curiosité,\nl'amour-propre et la tendresse. Les premières révoltes, les rêveries, les\némotions involontaires de Marthe sont peintes en touches u n peu timides,\nmais fines et justes — jusqu'au m o m e n t où l'amour éperdu l'envahit et la\nmaîtrise. Clareville a guetté cette h e u r e froidement, en connaisseur expéri-\nm e n t é . U n e brouille violente avec Priska de S o n n e n b e r g vient à son a i d e .\nSon isolement m o m e n t a n é , sa tristesse réelle le servent à point p o u r api-\ntoyer la j e u n e fille et se donner à lui-même le luxe d'une demi-sincérité.\nU n départ simulé et u n retour imprévu d a n s la c h a m b r e de Marthe, dont les\nnerfs sont brisés par u n e séparation qu'elle a cru éternelle, lui suffisent pour\ns'assurer de sa proie. Marthe se d o n n e sans plus réfléchir et le couple part\npour Venise.\n    L'idylle n e saurait durer longtemps, et la fin en est prévue. « Marthe\nn'avait pas été créée pour le duel habile et perfide; elle n e soupçonnait\na u c u n e des ruses par lesquelles les femmes triomphent du sexe adverse.\nL'idée de lutte, de guerre, ou même simplement d'effort restait étrangère à\nson esprit. Son cœur était u n ardent et p u r foyer, fait pour rayonner en\ntendresse d'épouse ou de mère, d a n s l'oubli de soi, dans le don joyeux et\nconstant d'elle-même. L a g r a n d e u r de son amour, le sentiment d'adoration\nqui la prosternait devant Arnold lui inspiraient u n e humilité exagérée; elle\navait u n e telle conviction de la supériorité de son a m a n t que toutes ses\nressources d'intelligence en étaient presque a n é a n t i e s . » Clareville, déjà\nlassé de son caprice, rencontre par h a s a r d P r i s k a de S o n n e n b e r g à Inter-\nlaken. Il est aussitôt repris par son ancienne passion et se débarrasse à peu de\nfrais de sa maîtresse improvisée. Il part en voyage et lui dit dans u n e lettre\nhypocritement respectueuse : « Il y a u n e femme qui m'a tout sacrifié et qui\na sur ma vie les droits les plus sacrés. C'est à tort que j'ai cru pouvoir dis-\nposer de m o i - m ê m e . » P u i s , après avoir assuré Marthe de sa « reconnais-\nsance éternelle », il disparaît.\n   Ici commence la seconde partie du récit, la plus poignante, mais aussi la\nplus osée au point de vue du caractère de la femme. Marthe tombée du h a u t\nde son rêve, le cœur broyé, est rentrée en grâce auprès de sa famille et m è n e\nune vie passive auprès de sa cousine, dans la tranquille rue F é r o u . D a n s\nl'intervalle de quelques années, Clareville a perdu à la fois sa maîtresse et sa\nfortune. Priska de S o n n e n b e r g , devenue veuve p a r la mort d e son mari, au\nlieu d'épouser l'amant qui s'est ruiné pour elle, trouve plus pratique\nd'accepter la main d'un principicule allemand très vieux et très riche.\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "                             L'ULTIME SOUFFRANCE                                 691\n\n\n  Arnold, criblé de dettes et réduit aux extrémités, est forcé de vivre, dans la\n  gêne, d'une petite pension de son frère. Pendant un séjour de passage à Paris,\n  sa fille Hetty, qui n'a cessé d'aimer Marthe, demande à la revoir. Celle-ci\n  hésite longtemps et finit par consentir à recevoir son ancienne élève chez\n  elle et par l'accompagner dans ses promenades. Arnold a la curiosité de revoir\n  son ancienne maîtresse, assise auprès de sa fille sur un banc du Luxembourg.\n  « Elle était si changée dans sa pâleur maladive; son visage s'allongeait, si\n  amaigri, sous les bandeaux en formes d'ailes voilant à demi les joues fines;\n  son corsage flottait sur un si frêle buste que Clareville n'avait point la sensa-\n tion de revoir la maîtresse d'autrefois, et quoi qu'il eût bien pu penser que la\n souffrance était la cause de cette transformation, ce lui fut un soulagement\n cette révélation d'une créature nouvelle dont la gracile figure ne ressuscitait\n rien du passé. »\n     La bonne Marthe est incapable de rancune. En revoyant Arnold ruiné,\n malade, vieilli et découragé, elle se sent prise d'une immense pitié. Elle avait\n juré de ne pas le revoir. Mais, à la prière de Clareville de l'accompagner, à\n Dinard, « sa résolution fléchit comme une muraille minée par l'eau ». En\n Bretagne, le cadet de famille qui, à ce moment semble n'avoir plus rien à\n attendre de la vie, réussit une seconde fois à s'emparer du cœur de Marthe.\n Il lui donne à entendre qu'il l'a toujours aimée et qu'en la sacrifiant à un\n devoir ancien il a été victime d'une duperie. Marthe écoute avec un naïf\n plaisir ce qu'elle désire entendre. Elle en croirait bien d'autres ! Si cette fois-ci\n elle cède encore jusqu'au complet abandon d'elle-même, jusqu'au sacrifice\n entier de sa personne et de sa destinée, ce n'est plus par un entraînement des\n sens et de l'imagination, mais par une pitié sans bornes. « A l'image de cette\ncomplète infélicité, une tendresse infinie lui pénétrait l'âme et elle s'y aban-\n donnait sans scrupule. Son sentiment pour Arnold s'était spiritualisé en un\namour d'une bonté sans limites, un saint amour d'épouse, de sœur, de mère,\ntout ce qu'un cœur de femme peut contenir de miséricorde et d'abnégation. »\n    C'est ainsi que la pauvre Marthe consent à nouveau à suivre Clareville en\n Italie. Hetty est allée rejoindre sa tante en Angleterre. Le gentillâtre décavé\ntrouve agréable de se laisser dorlotter par l'institutrice déclassée, qui se lance\nde plus belle en ses chères illusions. Ils recommencent, dans un cadre plus\npauvre et moins gai, l'idylle d'autrefois, qui bientôt tourne à l'aigre et menace\nde prendre une fin tragique. Pendant un triste hiver, passé dans la solitude\ndu lac Orta, la femme de Clareville meurt. Le voilà libre, A ce moment, il\npourrait enfin récompenser Marthe de tout son dévouement en l'épousant. Il\nlui avait laissé entrevoir un tel désir alors qu'il l'avait persuadée à le suivre\nune seconde fois. Il avait alors laissé tomber cette parole : « Que ne puis-je\nvous offrir mon nom ! »\n    Mais maintenant il a pris en dégoût sa vie solitaire. A cela vient s'ajouter\nqu'il rentre en possession d'une grande fortune par la mort de son frère,\nqu'un riche mariage et un siège au Parlement viennent briller à son horizon.\nIl n'en faudrait pas autant pour lui faire prendre en dédain son humble com-\npagne. Marthe est si extraordinairement aveugle qu'elle a besoin d'être mise\nau fait de la situation par un ami d'Arnold, qui joue auprès d'elle le rôle du\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "692                                   DURENDAL\n\n\npère Duval au 3me acte de la Dame aux Camélias U n e explication définitive s'en\nsuit. L'aveuglement de Marthe est tenace. Elle propose à Clareville de le\nsuivre en Angleterre et de vivre à l'écart p e n d a n t qu'il rentrera en possession\nde ses droits et de son d o m a i n e . Mais Arnold lui fait c o m p r e n d r e qu'il ne\nl'entendait pas ainsi et qu'il espérait une séparation définitive. S u r quoi la\nmalheureuse laisse enfin éclater son désespoir et reproche à Clareville de ne\nplus l'aimer, alors qu'elle lui a tout sacrifié, sa vie, sa santé, sa réputation et\njusqu'à l'affection de sa famille. P o u s s é à bout, Arnold trahit enfin le fond de\nson misérable caractère en reprochant à Marthe de s'être jetée à sa tête alors\nqu'il se souciait d'elle « comme d ' u n e guigne » et insinue qu'il n'y a pas g r a n d\nmérite à céder à u n rappel d'amour physique ou à u n calcul d'aventurière.\nL e s yeux de M a r t h e sont enfin descillés. Consternée d'horreur, l'âme brisée\npour le reste de ses jours, elle quitte enfin cet h o m m e , auquel elle a sauvé la\nvie et chez lequel son départ n'excite d'autre sentiment que « la joie de la\ndélivrance ».\n    L e s deux principaux personnages de ce r o m a n ne sont que trop réels, c'est-\nà-dire taillés dans la c o m m u n e faiblesse h u m a i n e , ainsi q u e le roman contem-\nporain n o u s y a habitués. Ils m a n q u e n t peut-être u n peu de développement.\nM. Georges H é r y parle de la dualité d a n s le caractère de Clareville. Mais il\nn'y a de dualité que là où il y a lutte. Or Clareville n'hésite jamais, entre son\nsentiment et son intérêt, entre son plaisir et son devoir. C'est un égoïste faible\net lâche, avec u n e sensibilité de surface qui n'est à vrai dire qu'un vernis de\nculture et de b o n n e c o m p a g n i e . Dès que Marthe le pousse, il enfreint m ê m e\nbrutalement son code de gentilhomme. L'intérêt d u roman réside d a n s le\ncaractère s y m p a t h i q u e de Marthe. On a si souvent compliqué la femme en\nces derniers temps que cette naïveté sans mélange, cette « plénitude de c o n -\nfiance, séparée d u m o n d e p a r u n voile de candeur » a quelque chose de\nreposant. C o m m e on voudrait à Clareville u n p e u plus de noblesse, on v o u -\ndrait à Marthe u n peu plus de fierté. Lorsqu'elle retrouve son séducteur mal-\nh e u r e u x , on s'attendrait à voir la femme trompée montrer devant l'homme\nv a i n c u par la vie u n e supériorité morale qui seule pourrait lui imposer le\nrespect, et, lorsqu'il a b a n d o n n e à nouveau sa proie reconquise, on souffre de\nne pas voir le lâche b o u r r e a u écrasé sous le mépris de sa victime. Mais peut-\nêtre M. Georges H é r y a-t-il voulu nous prouver que l'amour complet,\nl'amour absolu, l'amour de la femme qui se d o n n e sans réserve, qui s'humilie\net s'immole, m ê m e inutilement, excite toujours notre sympathie et garde p a r\nson obstination m ê m e u n e certaine g r a n d e u r jusque d a n s l'abdication du\ncaractère — p a r cela seul qu'il est — l'Amour.\n  Si l'auteur s'est proposé ce but, il a réussi. Toutefois le plus g r a n d c h a r m e\ndu livre est d a n s l'évocation des paysages variés du lac Majeur. On s'y pro-\nmène sur ces rives touffues, où l'orange d'or mûrit d a n s les feuillages sombres,\nparmi les forêts de roses qui recouvrent les terrasses des villas et d a n s ces\nparcs taillés qui forment « des cloîtres d e verdure ». On y peut admirer le\nmirage des montagnes qui se répètent dans le lac « avec leurs baies arrondies\net leurs promontoires gazonneux, y créant tout u n m o n d e m a g i q u e de\nnaïades et de sirènes n. O n s'attarde avec l'amoureuse Marthe « aux teintes\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": "                            L'ULTIME SOUFFRANCE                                693\n\n\n mauves tendres ou bleu-rosées des cimes où la lumière se vaporise, pendant\n que le lac, amolli par la chaleur du jour, rêve et semble reposer dans une\n somnolence de langueur ».\n   Mais j'oubliais que M. Georges Héry a donné pour épigraphe à son roman\ncette pensée de Guy de Maupassant : « Elle vit bien que nul jamais n'a pu ou\nne pourra briser cette invisible barrière qui met les êtres dans la vie aussi\nloin l'un de l'autre que les étoiles du ciel. » Cette idée, l'auteur la formule lui-\nmême, en manière de conclusion, à la fin de son récit : « Oh! détresse infinie\nde l'impénétrabilité des êtres si durement sentie et tant de fois exprimée!\nSavoir que l'amour, sauf de rares exceptions d'un bonheur miraculeux — qui\npeut-être même est illusoire — n'est qu'une superficielle union, et que l'être\nadoré demeure à jamais inconnu et inaccessible. Mais — plus cruelle amer-\ntume encore — oui, bien plus cruelle, ultime douleur de la douloureuse vie\n— de ne pouvoir se communiquer à lui dans la réalité de son essence. » Ainsi,\nl'impossibilité de comprendre le fond de l'être aimé et de lui communiquer le\nsien, l'irrémédiable impénétrabilité des âmes, voilà, selon notre auteur,\nl'ultime souffrance.\n     Que M. Georges Héry me pardonne de ne point partager son pessimisme\n  et de protester contre sa conclusion hâtive. Pour nous prouver que les âmes\n  humaines ne peuvent point se pénétrer, il eût fallu choisir des êtres plus haut\n placés sur l'échelle de l'évolution intellectuelle et morale que Clareville et\n même que Marthe. La victime certes est bien supérieure au bourreau puis-\n qu'elle sait aimer, mais l'un et l'autre n'ont guère approfondi leur conscience\n ni développé leur volonté. Les âmes ne peuvent se pénétrer que par ce qu'elles\n ont de divin, c'est-à-dire par la suprême Bonté et la suprême intelligence du\n Vrai, par la conscience de l'Amour et la volonté du Bien. Par leur surface\n instinctive, égoïste et âprement personnelle, elles ne peuvent que se heurter\n durement et se repousser. Un Guy de Maupassant décrète l'imperméabilité\n des âmes. Un Maurice Barrès et un Anatole France la confirmera peut-être.\n Mais qu'est-ce que cela prouve ? Ont-ils tout sondé et tout vécu ? En vérité, il\n est d'immenses régions de l'âme et de l'esprit qui leur sont totalement incon-\n nues et, parce qu'ils sont incapables de s'y hausser, ils proclament qu'elles\n n'existent pas. Que savent-ils des grandeurs de l'amitié, des splendeurs de\n l'enthousiasme et des miracles de l'amour? Rien : car, avec tout leur talent,\nils ne sont jamais sortis de la sphère de l'instinct et d'une intellectualité de\ndilettantes. Tel n'est point le cas de notre romancier. Non seulement il aspire\naux sphères supérieures, mais il s'y élève souvent dans son saisissant récit.\n Lorsqu'on peut ressentir avec cette intensité « l'ultime souffrance » de l'in-\ncompréhension en amour, on est susceptible des hautes compréhensions.\nVoilà ce qui ressort de l'œuvre de M. Georges Héry. Sa sensibilité nous paraît\ntrès au-dessus de sa conclusion, et nous ne serions pas surpris que, dans\nun livre prochain, il nous parlât de cette éducation de la conscience et de\nla volonté, qui pose tant de problèmes à la vie et offre à l'art un champ si\nnouveau et encore inexploré.\n                                                           EDOUARD SCHURÉ.\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "           Discours sur l'Art décoratif\n\n\n                       MESDAMES,      MESSIEURS,\n\n\n\n   On raconte qu'au plus beau temps de L o u i s X I V , le doge de Gênes fut u n\njour admis, avec d'autres étrangers, à contempler dans la grande galerie de\nVersailles, le faste d'une réception solennelle. E t tandis qu'à ses côtés,\nd'autres demeuraient c o m m e éblouis dans le r a y o n n e m e n t du Roi-Soleil et de\nsa cour, p e n d a n t qu'ils s'extasiaient sur la richesse de cette majestueuse\nperspective, déployant de croisée en croisée et d'arcade en arcade ses pilastres,\nses sculptures, ses trophées, p e n d a n t qu'ils exaltaient à l'envi l'art p o m p e u x\nd'un L e b r u n et d'un Coysevox, — le Gênois, pour traduire ses impressions\nintimes, n e trouva que ces mots : « Ce qui m'étonne le plus ici, c'est de m'y\nvoir. »\n   A m o n tour, appelé à cette cérémonie non seulement en spectateur, mais\n en acteur, invité à p r e n d r e la parole à cette place occupée naguère par des\norateurs éminents, je devrais, pour imiter leur exemple, évoquer tout d'abord,\ncomme elle mérite de l'être, l'initiative si heureuse prise, il y a tantôt quarante\nans, par u n J e a n B é t h u n e et u n frère Marès, dire toute la g r a n d e u r de leur\nœuvre qui renoua dans notre pays la chaîne des plus belles traditions des arts\net des métiers, je devrais commencer par saluer ces générations de bons\nartistes et de b o n s artisans formés par ces maîtres d'élite qui s'appellent les\nfrères des Ecoles chrétiennes, je devrais louer le mérite social de la tâche à\nlaquelle ces amis du p e u p l e ont voué leur vie... Mais u n autre sentiment\n\n\n  (1) Discours prononcé à la distribution des prix de l'école Saint-Luc, le 30 juillet 1900,\npar M. H. Carton de Wiart.\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "                         DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                                695\n\n\n    refoule en moi, malgré moi, tous ces sentiments, et lorsqueje devrais admirer\n   votre dévoûment, vous qui êtes les maîtres, et votre ardeur, vous qui êtes les\n   disciples, ce qui m'étonne le plus ici, c'est de m'y voir...\n       A ceux d'entre vous qui partageraien: cet étonnement, en me rencontrant à\n   ce poste d'honneur sans aucun droit, sans aucun titre pour l'occuper, il faut\n   bien que je livre mon excuse, qui est la seule et qui est la bonne : c'est que\n   les Frères, d'ordinaire mieux inspirés, l'ont voulu.\n       C'est donc à eux qu'il faut vous en prendre si je m'impose, ou plutôt si je\n   m'expose à votre attention. Et si votre attention est déçue, sur eux seuls, selon\n   toute équité, devra en peser la responsabilité entière.\n      Encore, si, m'appelant à cette tribune, ils m'avaient suggéré ce que j'aurais\n  à y dire!.. Car, en vérité, que veulent-ils que je vous apporte? Des éloges?\n  des exhortations? des conseils? Mais vous n'avez que faire de mes éloges et il\n  serait outrecuidant de ma part de vous donner des conseils.\n      Je vous apporterai donc, tout simplement, faute de mieux, les réflexions\n  d'un passant, — un passant qui, perdu dans la foule, partageant souvent ses\n  passions, voire ses préjugés, s'est intéressé avec bien d'autres à toutes les\n  recherches, à toutes les expériences, à tous les conflits dont se forment le\n  mouvement social et le mouvement artistique de notre époque, — un passant\n  que les remous de cette masse vivante et sa propre curiosité ont entraîné par-\n fois vers d'autres phares que le vôtre, mais qu'un sûr instinct, plus fort que\n les influences contraires, a toujours ramené à l'art chrétien, comme l'oiseau\n migrateur, fatigué des aventures et des pays exotiques, revient toujours à son\n ciel natal...\n     Ailleurs, c'est le mirage, c'est l'incertitude, c'est la fièvre! Ici, c'est la claire\n lumière, c'est la logique solide, c'est la santé, avec ses deux compagnes : sim-\n plicité et bonne humeur, fruits savoureux du vieux terroir flamand.\n\n                                            *\n\n\n   Il y a quelques années, on crut qu'un art décoratif nouveau venait de\nnaître.\n   Tandis qu'à l'ombre de vos écoles et de vos ateliers, vous poursuiviez discrè-\ntement, mes chersFrères, sans éclat extérieur et sans réclame, le développement\nde vos méthodes fondamentales, initiant vos élèves aux difficultés du dessin,\ncette probité de l'art, étudiant avec eux les matériaux et la construction, vous\nattachant à former des artisans complets, des hommes de métier, dignes suc-\ncesseurs des ouvriers chrétiens du moyen âge, — dans un pays voisin, en\nAngleterre, fleurissait une école nouvelle, qui avait adopté quelques-uns de\nvos principes, et proclamait plusieurs des vérités que vous aviez proclamées\nvous-mêmes.\n   Vis-à-vis des prétentions outrées de la peinture et de la statuaire, ces nova-\nteurs revendiquaient pour les industries d'art la dignité dont les derniers\nsiècles les avaient fait déchoir. L'art, disaient-ils, n'est pas destiné seulement à\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": "696                                     DURENDAL\n\n\nfaire goûter à quelques raves élus des sensations et des impressions raffinées.\nIl peut et doit descendre d a v a n t a g e d a n s la vie, s'associer à nos moindres\nactions, devenir le bon c o m p a g n o n de chaque jour, r é v é l e r a tous l'émotion\nlibératrice du sentiment esthétique. Son domaine est infini. L a rue lui appar-\ntient comme le musée. L a maison c o m m e la cathédrale. Destiné à tous, le Beau\naccueille les services de tous. T o u t ouvrier peut être un artisan, sinon u n\nartiste. T o u t artisan doit manifester des vertus morales supérieures à celles\ndu c o m m u n .\n     Révélées par le prosélytisme d'un R u s k i n , vulgarisées par les écrits ou les\nœuvres d'un D a n t e - G a b r i e l Rossetti et d'un William Morris, ces idées sédui-\nsantes, pavées de bonnes intentions, a p p a r u r e n t à b e a u c o u p comme le signal\nd'une renaissance décisive.\n     L'Angleterre les avait reçues avec faveur. Sur le continent où elles trou-\nvèrent des auxiliaires d a n s le snobisme toujours orienté vers les produits\nd'Outre-Manche et dans cette soif générale de nouveauté qui caractérise\nnotre t e m p s , elles furent accueillies avec enthousiasme.\n     N o s critiques d'avant-garde se chargèrent de claironner la b o n n e nouvelle\npréraphaélite sur le ton de la quatrième Eglogue de Virgile. Ainsi préparée,\nbénéficiant de l'équivoque, c o m m e n ç a l'invasion des meubles anglais, des\n velours anglais, des papiers anglais. L e s magasins suivirent la mode des\nsalonnets. Les demeures privées suivirent la mode des magasins.\n     A la vérité, devant ces objets aux lignes imprévues, à la signification ambi-\n guë, le premier mouvement du public, du « bon public » fut l'ahurissement.\n « Mais il faut se méfier du premier mouvemsnt, disait ce scélérat de Talley-\n r a n d , parce q u e c'est le b o n . » L e public se méfia d o n c d e sa première\n impression. Il s'accusa plutôt, tout bas, d'être insuffisamment initié. Mais il\nn e voulut pas, en confessant ses préventions, s'avouer profane et s'exposer au\n grave reproche d'ignorer les n o r m e s de la Beauté et de l'Esthétique.\n     E t ce fut, d a n s toute la force d u terme, u n succès fou.\n     E n Belgique surtout, où notre bon sens u n peu trop vanté n'est pas toujours\n en garde contre les e m b a l l e m e n t s , — que ce soit l'effet de notre infériorité numé-\n rique, ou cette crainte plus prétentieuse q u e modeste de passer pour rétro-\n g r a d e s , — le genre anglais triompha et exagéra victorieusement et sans rete-\n n u e ses défauts originaires.\n     Style anglais ! style m o d e r n e ! style esthétique ! On n'en voulut point\n d'autre !\n     P l u s d'art d'imitation, surtout! Nous ne subirons plus les mauvaises copies\n des buffets H e n r i I I , des commodes L o u i s X V I , des canapés P r e m i e r\n E m p i r e , des armoires à glace L o u i s - P h i l i p p e , à plus forte raison, des dres-\n  soirs et des b a h u t s gothiques ! Libérons-nous de l'influence des morts. L e\n temps est venu d'être enfin personnels et d'œuvrer p o u r les besoins de l'heure\n  présente.\n      P r o d u c t e u r s et consommateurs suivirent en vrais moutons de P a n u r g e .\n      Ceux pour qui le métier consistait,la veille-encore, à copier tout b o n n e m e n t\n  les modèles classiques que leur envoyait u n e publication périodique d'ameu-\n  blement, s'érigèrent, du jour au lendemain, en fabricants de style m o d e r n e et,\n"}, {"page_pdf": 827, "texte": "                          DISCOURS SUR L'ART DECORATIF                             697\n\n\n   sans connaître les lois les plus essentielles de la composition décorative,\n   firent voir le jour à de prétendues créations où se mariaient, dans une union\n   mal assortie, les formes de jadis et les détails à la mode : les rocailles Louis XV\n   et les cartouches Renaissance avec le tibia stylisé et le lotus japonais.\n      Grâce à de telles initiatives, on put lire bientôt aux étalages de nos grands\n   bazars : « Mobilier de salon. Style esthétique. Dernière création de la maison.\n   Les sept pièces, 345 francs! ».\n      Personne ne voulut rester en arrière, ni bouder au modernisme.\n       Le chemisier exproprié remplaça son modeste magasin par des vitrines aux\n   cadres compliqués dont les courbes et les couleurs hardies éclipsèrent tout\n   l'intérêt des cravates et des camisoles de la plus haute fantaisie.\n      L'honnête cabaretier, renonçant à ses solives enfumées et à ses tables\n  massives, multiplia autour du client ébloui des céramiques aux teintes ané-\n  miées et des lustres aux formes menaçantes.\n      Ivres d'originalité, tous les jeunes ménages aspirèrent aux boiseries vert\n  pomme, aux papiers peints rythmés, aux nappes artistiques.\n      Les classes dirigeantes encouragèrent libéralement la multiplication des\n  grès lumineux comme des verres, et des verres opaques comme des grès.\n     Ce bel engoûment dure depuis quelque cinq ans. Mais ne vous semble-t-il\n  pas que le bon public, s'il n'avoue pas encore sa déconvenue, commence à\n  flairer vaguement la vaste mystification dont il a été la victime ?\n      On lui avait annoncé, à coups de tam-tam, du nouveau, de l'original.\n      Or voici qu'il s'aperçoit que ce style, qui n'est pas encore, est devenu déjà\n   singulièrement poncif et banal.\n     Tous ces esprits créateurs, qui s'indignaient à l'idée de reproduire les\n  œuvres des ancêtres, ont entre eux de tels airs de famille qu'il est impossible\n  de savoir lequel a plagié l'autre, tant ces courbes inconsistantes, ces ellipses\n  incertaines, ces lignes molles et macaroniques, toujours semblables à elles-\n mêmes, révèlent d'impersonnalité.\n     Puis, et ceci est beaucoup plus grave, le « bon public » se sent atteint à l'en-\n droit sensible, c'est-à-dire dans ses aises.\n     On lui avait dit que ces meubles modernes étaient nés au pays du confort\n et, à en faire usage, il se promettait, de bonne foi, des jouissances qui feraient\n pâlir la vieille réputation des fauteuils Voltaire et des ganaches à oreillettes.\n    Hélas ! il a fallu déchanter !\n    M. Prudhomme a acquis des chaises esthétiques dont il vante le style à ses\namis. Mais il évite de s'y asseoir: il risquerait en effet de s'accrocher à quelque\nprotubérance ornementale ou d'écraser un visage de femme sculpté dans le\nsiège.\n    M. Prudhomme a fait peindre au chambranle de sa porte un beau numéro\nde forme esthétique dont les chiffres se tortillent comme des salamandres\ndans la flamme. Mais ses amis eux-mêmes ne parviennent pas à déchiffrer\nce rébus.\n"}, {"page_pdf": 828, "texte": "698                              DURENDAL\n\n\n  M. Prudhomme, épris de vaisselle plate, a fait l'emplette de ces plats d'étain\ndans la matière desquels sont façonnés des poissons ou des dragons. Mais ces\npoissons d'étain ne permettent pas d'y servir la moindre matelote.\n  En prenant place à sa table, — une belle table chantournée qui repose sur\ndes pieds de libellule, — il ne sait jamais si sa table ne va pas s'écrouler, et,\nen ouvrant le tiroir de sa commode genre anglais, si tout ne va pas se décoller.\n   Et je crois bien qu'à part lui, M. Prudhomme commence à regretter ses\nbons vieux meubles d'acajou, tout affreux qu'ils étaient.\n   Et voilà la pire conséquence d'un mouvement d'art inconsidéré, qui, sous\nprétexte de précipiter la renaissance du goût, retarde pour longtemps peut-\nêtre cette renaissance.\n\n\n\n\n   Ah ! je le sais, il serait injuste d'imputer aux nobles promoteurs de ce mou-\nvement, aux Ruskin et aux Morris surtout, la responsabilité de cette\nfaillite. L'industrialisme contemporain doit en prendre sa part. Le public\nveut être servi rapidement et à bon compte. Ceci explique déjà le mauvais\nteint de ces velours imprimés, la fausse élégance de ces petites tables vertes,\nl'incohérence de ces canapés qui sont des bibliothèques et de ces lits qui sont\ndes étagères. Ces objets sont mal dessinés et mal construits parce que la loi du\nbon marché ne permet plus de consacrer des mois à parfaire une table ou à\nbroder une tenture.\n    Mais cette explication est-elle une excuse ?\n    Justifie-t-elle les nouveaux prophètes qui devaient mettre l'art à la portée\nde la foule?\n    S'ils veulent réellement qu'il y ait un art pour les petits, un art populaire,\nne savent-ils point que cet art doit être un art bon marché.\n    Il sera tel ou il ne sera pas.\n    Et l'erreur grossière de la plupart de ces producteurs n'est-elle pas de cal-\nquer l'art pour les petites fortunes sur l'art des riches? C'est parce qu'ils\nveulent livrer à ceux dont les ressources sont modiques des objets semblables\n à des objets de luxe, à des objets rares, qu'ils aboutissent fatalement à ne leur\n livrer qu'une illusion du luxe, une illusion de la rareté.\n    Et quelle illusion? Au lieu de vitraux, des papiers huilés. Au lieu de\n marbres, des papiers qui jouent le marbre. Au lieu de bronzes d'art, des\n zincs d'art!\n     Pour réaliser son programme, l'art décoratif nouveau eût dû, quand il\n s'adressait aux petits, se renfermer dans d'autres ressources, mettre en œuvre\n d'autres matières, se contenter d'autres formes, renoncer à. l'exubérance du\n  détail, se résoudre à valoir par l'ensemble...\n"}, {"page_pdf": 829, "texte": "                        DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                          699\n\n\n     Quel enseignement d'art populaire les artisans du moyen âge nous ont\n  légué, eux dont l'art enveloppait la vie et les besoins de chacun et qui surent\n  faire descendre l'harmonie de la ligne et de la couleur jusque dans les\n  demeures les plus humbles !\n     Hélas ! ces leçons, il faudra, mes chers Frères, que vous les rappeliez bien\n  haut et sans relâche, car le flot des imitations et de la médiocrité qui nous\n  submerge accuse de plus en plus leur méconnaissance.\n      Et c'est pour avoir méconnu en même temps d'autres principes chers aux\n  gothiques et à votre école, principes de goût, principes de construction, que\n  l'art décoratif nouveau s'est déconsidéré par toutes ces productions hâtives\n  et incommodes dont je dressais tantôt l'inventaire et le réquisitoire.\n     En s'y exerçant, ils auraient pu sans doute, ces décorateurs, ces artisans,\n  reproduire des meubles anciens dont on connaît les mesures, les proportions,\n  la structure intime...\n    Dédaigneux du modèle, ils ont voulu créer.\n    Créer ! Et cela sans avoir appris à connaître la nature des matériaux, leurs\n propriétés, leurs ressources, leurs résistances, sans avoir le souci suffisant\n de l'appropriation de l'objet, de sa convenance, de son adaptation parfaite à\n une utilité déterminée.\n    L'échec était fatal. En décoration, on ne supplée pas à l'insuffisance de\n l'éducation professionnelle par l'imagination.\n    Aussi avons-nous vu des ébénistes, ou plus souvent des dessinateurs,\n inhabiles à exécuter eux-mêmes et qui se bornaient à confier aux praticiens\n leurs étranges élucubrations, vouloir traiter le bois comme de la terre glaise.\n    Nous avons vu des potiers qui, après avoir rejeté l'amphore ou la buire\n comme des modèles poncifs, façonnaient à la douzaine des gourdes défoncées\n et déséquilibrées mille fois plus poncives, et, sans souci de la brutalité de la\n substance, lustraient leur terre d'un simple vernis ou demandaient au seul\n caprice de la flamme une décoration arbitraire et impersonnelle.\n   Celui-ci se livre au travail du verre, mais il oublie que la première qualité\ndu verre est la transparence. Il fait de ses verres des objets brumeux. Il ne\ncraint pas de superposer les couches et de travailler à la roue leur épaisseur.\nSes constructions vitreuses sont d'ailleurs tout à fait impropres à contenir\nle liquide, et leur seule destination est d'être mises sous verre...\n   Celui-ci emploie l'étain, matière grasse et lisse, pour façonner des bibelots\nargentés, aux arêtes coupantes et agressives.\n   Enfin celui-ci imagine des reliures, qui sont des pièces d'orfèvrerie ou des\ntableaux collés sur cuir, et les livres qu'il déguise ainsi sont à jamais exilés\ndes bibliothèques.\n  Dès aujourd'hui, toutes ces aberrations sont jugées.\n  Elles peuvent bénéficier encore du sursis que leur accorde la naïveté de\nquelques-uns, mais elles sont marquées pour la mort. Comme ont passé les\nmanches à gigot et les crinolines, ainsi ce « modem style » passera à son tour.\n"}, {"page_pdf": 830, "texte": "770                                  DURENDAL\n\n\n  E t qui sait? Peut-être le goût public, corrigé par cette salutaire épreuve,\nva-t-il se ressaisir?\n\n                                           *\n\n    On ne vous a jamais m é n a g é les objections et les reproches, mes chers\nF r è r e s . . . E t je vous en félicite. Car vous savez qu'on peut mesurer lés grandes\nœuvres aux critiques qu'elles provoquent c o m m e on peut mesurer les monu-\nments à l'ombre qu'ils projettent sur le sol.\n    Or, parmi ces reproches, j'ai e n t e n d u qu'on vous adressait parfois celui de\nrester trop obstinément fidèles aux principes de l'art médiéval. La division du\ntravail, les conditions modernes de la production ne s'accommodent plus,\ndisait-on, de cette patiente étude des matériaux, de cette recherche appro-\nfondie des formes qu'ils comportent et des applications auxquelles ils sont\ndestinés.\n    A h ! vous voici bien vengés, et je pense que, malgré votre charité naturelle,\nun sourire un peu narquois vous sera parfois monté aux lèvres.\n   C'est précisément à ces principes de l'art médiéval, aux vôtres, que l'art\ndécoratif, s'il veut survivre, doit revenir après les expériences malheureuses\nauxquelles il vient de se livrer ! C'est à ces principes qu'il reviendra. L a vague\ns'était éloignée d'eux. U n e autre vague s'en r a p p r o c h e . N'est-ce pas u n e loi\néternelle de toutes les b o n n e s causes ?\n\n\n                     L'idéal est fidèle autant que l'Atlantique.\n                     Il fuit pour revenir... Et voici le reflux.\n\n\n    L e reflux! Oui, je l'entends qui monte. J'entrevois p o u r d e m a i n le déve-\nl o p p e m e n t d'un art décoratif et d'un art architectural plus logiques, plus sin-\ncères, — déjà préparés et manifestés par votre enseignement fécond, — et où\nles principes que vous défendez auront reconquis toute leur p r é p o n d é r a n c e .\n    Mais alors, me dira quelqu'un de ces bons critiques, qui n e vous con-\n naissent que par la légende, c'est d o n c à l'archaïsme que vous voulez vouer\n les arts appliqués ?\n   A l'archaïsme... Entendons-nous, et tâchons une fois de plus de dissiper\n ce m a l e n t e n d u !\n   Il y a deux sortes d'archaïsme.\n    L ' u n , qui m'est odieux c o m m e à vous-mêmes. C'est l'archaïsme stérile,\n copiste impuissant et froid qui vole les morts comme le plagiaire vole les\n vivants, sans savoir se servir du produit d u larcin, incapable qu'il est de se\n l'assimiler.\n    L ' a u t r e , au contraire, généreux et fécond, p r e n d sa source d a n s l'amour\n passionné d'un artiste pour les m œ u r s et les formes du passé. Il voit en elles\n u n idéal, avec lequel il s'efforce d'entrer en c o m m u n i o n .\n"}, {"page_pdf": 831, "texte": "                           DISCOURS SUR L'ART DECORATIF                                     701\n\n\n        P o u r celui-ci, le passé, comme le disait superbement notre Godefroid\n  Kurth, est u n principe de vie, n o n u n e routine de mort. Cet archaïsme d o n n e\n  plus qu'il ne p r e n d , car ce qui l'a séduit dans l'art ancien, il l'en extrait pour\n  l ' a p p l i q u e r a la pensée d'aujourd'hui. Ce qu'il voit dans le passé fait m a r c h e r\n  le présent.\n     Cet archaïsme est le vôtre, n'est-ce pas? E n remontant, d'un élan de votre\n  foi, j u s q u ' e n ces âges glorieux où le p u r souffle chrétien faisait éclore sur\n  notre sol les cathédrales et les beffrois c o m m e des fleurs mystiques nées parmi\n  les vaillantes chansons des compagnons, non, vous n'avez point voulu vous\n c o n d a m n e r à copier servilement des lignes et des formes, des ogives et des\n pinacles. Ce qui vous a séduits dans les œuvres de notre glorieux passé, —\n passé religieux, passé national, — c'est l'admirable h a r m o n i e qu'elles\n révèlent entre la matière et les âmes exaltées au même diapason, c'est la con-\n venance parfaite de ces poèmes de pierre, de bois et de fer avec des m œ u r s\n qui n e sont plus, mais d o n t n o u s avons gardé la nostalgie. E t notre t e m p s\n d'anarchie, — anarchie morale, anarchie artistique, — est bien fait pour\n   stifier u n e telle nostalgie. D'autres aussi en ont été émus, ils y ont trouvé\n cette inspiration que J.-K. H u y s m a n s traduisait hier d a n s la Cathédrale et\n que Verlaine confessait dans son beau p o è m e de Sagesse :\n\n\n\n                       C'est vers le moyen Age énorme et délicat\n                       Qu'il faudrait que mon cœur en panne naviguât\n                       Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste!\n\n\n\n  Vous ne prétendez pas, vous ne pouvez pas prétendre ressusciter ce p a s s é .\nLes hommes ne ressuscitent pas les morts. Mais vous voulez, et vous avez\nmille fois raison, en r e p r e n d r e la tradition.\n  Comment continuer cette tradition, sinon en pénétrant votre activité et\nvotre enseignement artistiques des principes dérobés aux anciens âges ?\n  Ces principes, vous n'avez rien à y changer. L e s lois du Beau sont éter-\nnelles. Elles n e relèvent ni de la mode ni des écoles.\n   C'est seulement dans les applications nouvelles de ces principes que la vie\nveut être r e c o n n u e , et qu'elle réclame de votre œuvre comme de toutes les\nœuvres, de l'art chrétien c o m m e de l'Eglise elle-même, cette perpétuelle a d a p -\ntation aux contingences de chaque jour, sans laquelle votre archaïsme ne\nserait que de l'archéologie.\n    L a fidélité à vos principes, l'observance de vos méthodes, le respect des\ntraditions i c o n o g r a p h i q u e s mêmes, ne vous imposent ni stéréotypes ni\nc a n o n s inflexibles.\n   L e s bons ouvriers d'autrefois connaissaient et regardaient aussi les belles\nœuvres dont ils étaient entourés. Mais jamais leur art ne se figea dans l'imi-\ntation. J a m a i s il ne se réduisit à la sèche répétition des œuvres de leurs\ndevanciers. La cathédrale de R e i m s n e reproduit pas la cathédrale de\n"}, {"page_pdf": 832, "texte": "702                                   DURENDAL\n\n\nChartres... E t vous méconnaîtriez l'exemple de ces bons ouvriers, votre état\nd'âme serait indigne du leur si vous vous borniez à la copie des œuvres qu'ils\nvous ont léguées.\n\n                                               *\n                                           *       *\n\n    P o u r vous comme p o u r eux, la tradition se complète et s'enrichit c h a q u e\nj o u r par la vision de la n a t u r e . N u l art ne fut plus près de la vie que l'ancien\nart gothique. N u l n e puisa plus largement aux sources de l'observation\njudicieuse des êtres.\n   E t l'on ne sait p a s assez à quel point le concours du réel contribua à la\nvitalité et à la popularité de notre art chrétien.\n  P o u r m a p a r t , je l'avoue, je n'ai compris cette vérité, avec toute sa force,\nque par les études si décisives consacrées récemment par M. E . L a m b i n ,\nM. L . Cloquet, M. Joseph Destrée au sens de la nature chez les gothiques.\n    Certes, j'admirais comment les constructeurs du moyen âge avaient su\nassocier à l'hommage de l'homme la création toute entière : la vie de la T e r r e\net la vie du Ciel. Dans cette frondaison si variée des colonnes, d a n s ce peuple\nd'animaux, de monstres, de chimères blottis aux corniches, sur les chapiteaux,\nsous les voûtes, dans ces cortèges de saints et de héros, d a n s ces vices, ces\nvertus, ces passions, ces difformités traduites par la pierre palpitante, dans\ncet é m o u v a n t spectacle de l'univers — êtres et choses — élevant vers Dieu\nl'infini de ses prières, je voyais le vivant symbole de cette cité des âmes où\np r e n d r o n t place dans u n e harmonie définitive nos certitudes et nos doutes,\nnos pensées et nos efforts.\n   Mais j'ignorais que la vie de la pierre fût chez ces maîtres la traduction si\nproche de la vie de chaque jour, que cette flore ornementale fût l'interpréta-\ntion directe, immédiate de la nature, à tel point que les chercheurs\nd'aujourd'hui retrouvent parfois aux pieds d'une a b b a y e ruinée la plante\nlocale qu'ils viennent d'étudier sans la connaître, dans u n détail de ces ruines.\n    Gui, les artistes chrétiens du moyen âge n'ont pas cessé de regarder,\n d'aimer, de traduire la nature, et c'est en elle qu'ils ont trouvé u n des secrets\n de leur impérissable jeunesse.\n    L a décadence de l'art byzantin, c o m m e toutes les décadences, avait\n entraîné l'oubli de la n a t u r e pour le t r i o m p h e des subtilités décoratives,\n toutes d'artifice et de convention. Ce furent les moines de Cluny, b o n s et\n simples artisans, qui commencèrent dès les débuts du XIIe siècle à chercher\n parmi les plantes de leurs bois et de leurs c h a m p s les modèles de l'orne-\n ment, et surtout de l'ornement sculpté auquel la matière elle-même impose\n une ligne plus consciencieuse, un relief plus précis. Ce fut C i m a b u é , et\n après lui, ce furent tous nos grands peintres de l'Italie et d u N o r d qui, rom-\n p a n t avec la routine, animèrent d'une vie intense les m u r s des cloîtres,\n des palais et des demeures comme p o u r consoler l'homme des villes et des\n  monastères d'être exilé de la n a t u r e .\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": "                     DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                           703\n\n  Plus il ira se développant, plus l'art du moyen âge exaltera, presque jus-\nqu'à l'excès, l'univers créé.\n  Certes, les Grecs, eux aussi, ont connu la nature.\n   Avez-vous vu, sur les rivages de la Sicile ou de l'Attique, au renflement des\nmonts tout vibrants de soleil, dans leur décor de collines harmonieuses, ces\ntemples doriques qui survivent, à travers les âges et les conquêtes, aux\nenfants de l'Hellade et à leurs cultes abolis? La teinte en est lumineuse, le\ndessin en est pur, tels le dessin et la teinte de ces paysages embrasés dont\nils persistent à refléter la vie sereine.\n   Mais ces temples, loin d'exalter les âmes, semblent les apaiser et les\ncontenir. Loin de s'élever plus haut qu'une terre où leurs dieux ont vécu, ils\ns'y étalent, reproduisant les lignes essentielles du sol et des végétations.\nLeurs entablements puissants, leur calme ordonnance, leurs frises et leurs\nfrontons symétriques, tous les caractères de cette architecture repue,\nadoptée, en vertu de quelque affinité inconsciente, par nos modernes bâtis-\nseurs de Bourses et de Parlements, disent la volupté bornée et la satisfaction\nfacile de ces races pour lesquelles la tyrannie elle-même ne fut pas un joug.\nOuverts à toutes les sensations et à toutes les joies de la matière, ils se\nbornent à les encadrer.\n   Au contraire, nos cathédrales sont l'efiflorescence d'une religion spiri-\ntualisée. Elles appellent la nature, mais pour l'offrir en hommage au\nCréateur. Elles embrassent les végétations et les faunes, mais pour les\nemporter vers la patrie du Ciel, enroulées aux plus hautes tiges de pierres avec\nles pensers et les espoirs humains qui s'en vont mourir aux arcs des ogives dans\nun geste de mains jointes.\n   A la fin duXVesiècle, s'annonce la Renaissance. Orgueilleuse et raisonneuse\nelle méconnaît la bonne nature. Pour elle, la piqûre du compas remplace la\nclaire vision des êtres Sa science froide, géométrique, se complait à l'imita-\ntion des objets artificiels : armures et boucliers bombés, instruments de\nmusique, cartouches sans signification, rubans sans racine et sans tête.\nAprès l'été, ce fut l'hiver.\n\n\n\n\n   L'art est semblable vraiment à Antée, ce géant dont parle la Fable, et qui\nne récupérait sa vigueur qu'en touchant le sol. Ce n'est qu'en reprenant con-\ntact avec la nature qu'il retrouve la vie.\n   Pourquoi? Qui nous le dira? Qui démêlera jamais ces liens mystérieux qui\nattachent nos âmes aux formes et aux couleurs qui nous environnent? Qui\nanalysera leur pouvoir d'attraction et de sympathie ? Qui expliquera la part\nque prennent dans notre existence des aspects et des contours qui n'y exercent\naucune fonction certaine ?\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": "                                     DURENDAL\n704\n\n   A démêler ces liens, le scalpel des sciences reste impuissant. On a décou-\nvert tous les rapports que nous avons avec la nature inanimée ou inférieure,\nhormis l'amour. L a chimie nous dit que les feuilles de cette plante sont occu-\npées à décomposer de l'acide carbonique et à nous préparer de l'oxygène. N o u s\nen revèlet-elle le c h a r m e ? Q u a n d la physique n o u s aura enseigné les lois de\nla pesanteur, nous aura-t-elle fait comprendre pourquoi cette chute d'eau nous\némeut? T o u t e s les opérations du cerveau et des sens ne l'expliquent pas\ndavantage. « R e g a r d e z le lys des c h a m p s », dit l'Evangile. Il n'y a dans ce\nconseil divin, ni science ni idée de science, ni raisonnement ni sensualité.\nR i e n que l'expression d'une s y m p a t h i e à la fois enfantine et profonde.\n   E t pourtant cette sympathie existe. C'est elle qui n o u s fait solidaires du\ndehors. Elle se révèle aux âmes les plus parfaites. Les Saint Benoît, les F r a n -\nçois d'Assise aimèrent à retremper leur vue, aux j o u r s des grandes résolu-\ntions et des grandes épreuves, au spectacle des monts, des eaux et des fleurs.\nE t cette sympathie se manifeste peut-être chez nous d'autant plus vive que\nnotre cœur est plus libre des passions et des envies.\n   Elle joue son rôle dans l'existence des individus et des peuples. Les œuvres\net les passions des h o m m e s reflètent les lignes des paysages que leurs yeux\nont contemplés. L'histoire des sommets de la terre est liée à l'histoire des\nsommets de la pensée divine et h u m a i n e , depuis le mont Sinaï et le S e r m o n\nsur la Montagne.\n   C'est elle, cette sympathie mystérieuse, qui nous incite à protéger la n a t u r e\naimée, et sa virginité, contre les attentats de l'industrialisme et de la bêtise\nau front de taureau. C'est elle qui suscite nos protestations, lorsque nous\nvoyons, pour les plus problématiques avantages, l'ingénieur d'aujourd'hui\nbousculer, sans ménagements, nos rochers et nos vallons et lancerses locomo-\ntives à travers les ruines de nos a b b a y e s .\n   Qu'on ne raille pas cette sollicitude !\n   E n sauvegardant un beau site, nous défendons tous ceux, h u m b l e s ou\nriches, pour lesquels sa beauté peut éclairer d'un peu de poésie u n e existence\nbanale et t e r n e .\n    L e sentiment religieux lui-même en subira la b o n n e influence. Car l'âme\nh u m a i n e , qui a u r a éprouvé la beauté de la création, n'accueillera plus u n e\nexplication du m o n d e et de ses lois, de ses origines et de ses destinées qui\nblessera en elle le sens de cette Beauté. Si on lui dit que le h a s a r d a tout fait,\nil faudra lui expliquer comment le pouvoir du h a s a r d n'est pas seulement\ntrès g r a n d , mais aussi artistique. Or, si l'on peut à la rigueur imaginer u n e\nmécanique sans mécanicien, il est u n peu plus difficile de considérer u n\ntableau de maître et de nier qu'il y ait u n maître. « Chaque fois, dit M. de la\nSizeranne, que la Science p r é t e n d r a fermer la porte de l'inconnu, le problème\n de la Beauté la rouvrira. »\n    E t de m ê m e q u e le sentiment religieux, le sentiment du patriotisme y\n trouvera u n aliment. Car le sentiment patriotique est fait p o u r u n e b o n n e\n part de la contemplation d e ces horizons familiers, qui réservent parfois aux\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": "D I M A N C H E AU BOIS DE B O U L O G N E\n\n            ( H E N R I EVENEPOEI.)\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": ""}, {"page_pdf": 837, "texte": "                      DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                              705\n\nseuls enfants du solleurcharme intime, parce que, beaux ou médiocres, ils sont\nle décor de leur vie où, après leurs aïeux, ils ont eux mêmes vécu, aimé et\nsouffert. Respecter et faire respecter les traits de la nature, c'est ainsi respecter\net perpétuer l'idée de la patrie, c'est faire mieux connaître et faire mieux\naimer la patrie elle-même.\n   C'est pourquoi, héritier des âges glorieux où la communion entre la nature\net l'art fut si profonde, l'artiste chrétien dans ses œuvres aimera la nature. Il\nla respectera dans les restaurations des monuments anciens, s'oubliant lui-\nmême pour leur conserver la poésie dont les ont revêtus les générations qui\nles élevèrent et qui en firent usage.\n   C'est pourquoi peintre, sculpteur, décorateur, l'artiste chrétien se tiendra\nentre la nature et nous pour pénétrer son charme et nous le faire goûter.\n\n\n\n                                        *   *\n\n\n\n    Est-ce à dire que la nature doit être pour lui l'inspiratrice unique, étouffer\n en lui la tradition, la méditation, l'étude?\n    Dieu me garde d'un tel blasphème! Non seulement j'exècre, comme il le\n mérite, l'odieux naturalisme dont nous avons récemment souffert et que\n Barbey d'Aurevilly, avec sa superbe, appelait v une doctrine de marcassins\n et de glands tombés », mais j'entends réprouver, au même titre que l'imitation\n servile de n'importe quel modèle, l'imitation servile de la nature.\n    La production contemporaine nous fournit parfois de ces exemples, qui\npeuvent, à la façon des ilotes de Sparte, inspirer des leçons salutaires.\n    A l'Exposition de Paris, en bordure de la voie monumentale qui tra-\nverse l'Esplanade des Invalides, se dresse un Palais destiné à la décora-\ntion et au mobilier des nations étrangères. L'architecte qui l'a construit, le\nsculpteur qui l'a orné, ont voulu faire vivre dans leur œuvre le végétal, non\npas raidi comme la feuille d'acanthe grecque, non pas stylisé comme le\nchardon gothique, mais « au naturel » . Des bouquets de marguerites plus vraies\nque nature s'épanouissent sur la panse des balcons, enlacent les chapiteaux\nde leurs volutes, laissent choir sur les fûts leurs branches étoilées. Ailleurs\ndes brassées de pavots encadrent les portes. Des branches de marronniers et\nde pommiers garnissent les terrasses. Des volubilis, des boutons d'or et, je\ncrois, quelques pivoines complètent cette débauche de jardinage qui eût fait\nfrémir Calchas... C'est absurde, et de telles tentatives, si elles se multi-\npliaient, justifieraient, en guise de réaction, l'exclusivisme de celte école\nnouvelle qui proscrit absolument le décor floral et prétend lui substituer la\nsécheresse des formes linéaires.\n   L'art est la vérité, sans doute, mais « la vérité choisie », suivant le mot\nd'Alfred de Vigny, la vérité appliquée à une matière, destinée à un usage\nprécis.\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "706                               DURENDAl,\n\n\n   Vous ne trouverez jamais chez les gothiques, même chez les flamboyants,\ncet emploi irrationnel de l'ornement.\n   La décoration n'est jamais chez eux que le développement de la pensée\ncréatrice de l'architecte Elle fait corps avec les organes qu'elle revêt, elle est\nrégie par les lignes de ces organes. Chaque détail est un morceau de\nl'ensemble. Ou ne pourrait l'amputer sans blesser celui-ci jusqu'aux sources\nde la vie. C'est une masse fondue d'un jet avec ses irrégularités, ses excrois-\nsances, ses cavités. Vienne la Renaissance, les saillies seront des superféta-\ntions. Ce ne seront plus les traits du visage, mais des taches de beauté ou des\nverrues. Le décorateur se bornera souvent à dessiner sur les surfaces, quelles\nqu'elles soient, des attributs parasitaires. Et c'est encore la faute des pré-\ntendus novateurs d'aujourd'hui qui prodiguent indifféremment le même\ntournesol sur le plan d'une façade, le dos d'une chaise, le manche d'un para-\npluie et le tissu d'un mouchoir.\n   Non, ce n'est point ainsi que l'art doit faire appel à la nature, en reprodui-\nsant sans discernement ses fantaisies. Il faut travailler avec elle, synthétiser\ndans les lignes et les formes les exemples qu'elle fournit, façonner les maté-\nriaux dans le sens qu'elle indique.\n   C'est ce qu'Emerson nous enseigne dans sa belle parabole du charpentier :\n    « Le charpentier, n'est-ce pas, s'il doit dégrossir une poutre, ne la place\npas au-dessus de sa tête, mais sous ses pieds, et ainsi, à chaque coup de\nhache qu'il donne, ce n'est plus lui seul qui travaille. Ses forces musculaires\nsont insignifiantes. Mais c'est la terre entière qui travaille avec lui. En se\nmettant dans la position qu'il a prise, il appelle à son secours toute la force\nde gravitation, et l'univers approuve et multiplie le moindre mouvement de\nses muscles. Il en est ainsi de l'artiste. Et chaque mouvement de sa pensée\ndoit être approuvé et multiplié par la force de gravitation de la pensée unique\n et éternelle. »\n   C'est-à-dire : Travaillez avec la nature. Travaillez avec Dieu.\n\n\n\n                                       *   *\n\n\n   Et voici que cette parole, qui évoque votre idéal, refoulant tout à coup\ndans l'ombre de ma pensée les problèmes de technique auxquels je me suis\nattardé avec trop de complaisance, me rappelle impérieusement un autre\ncôté, le côté supra-terrestre de votre œuvre.\n   En vérité, mes Frères, il s'agit d'autre chose dans votre œuvre que d'architec-\nture et de décor. Vous voulez faire de bons artisans, c'est vrai, mais vous\nvoulez aussi, surtout, former des hommes de caractère et des chrétiens.\n   Dans ces esprits et ces cœurs ouverts à vos leçons, vous transfusez non\nseulement votre science et votre art; vous transfusez la foi, don d'amour et\nd'enthousiasme, la foi, le seul argument du devoir moral et social qui, dans\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "                          DISCOURS SUR L'ART DÉCORATIF                                     707\n\n l'infinie complexité des soucis quotidiens, sauvera vos disciples des défail-\n lances et conservera à leur vie cette forte unité et cette h a r m o n i e qui sont la\n pure atmosphère des enfants de Dieu.\n   P o u r cette œuvre féconde et sacrée, pour ce retour aux m œ u r s vaillantes et\n simples d'autrefois, mes F r è r e s , soyez bénis.\n    Et vous, mes frères aussi, jeunes gens en qui je devine toutes les ardeurs\n chêres à ma propre jeunesse, bons artisans, bons ouvriers dont la première\n formation vient d'être achevée, je vous d e m a n d e comme à l'apôtre : Quo Vadis?\n Où allez-vous?\n   Vous allez au travail, vous allez au devoir.\n   E t certes, le travail ne vous effraie point. P o u r avoir obéi déjà à cette loi\nde la vie, vous en savez la g r a n d e u r . Celui-là peut trouver médiocre et rebu-\ntant le petit labeur journalier qui mesure ce labeur à l'aune de ses songes\ngrandioses et stériles ! Mais celui que a goûté l'âpre jouissance du travail l'a\nreconnue supérieure à tous les jeux et à toutes les vanités de la pensée.\nE t à son sentiment, le rude forgeron qui martèle le fer, l'humble paysan qui\nfait pousser des grains de blé, où il n'en poussait q u ' u n avant lui, valent\ntous les névrosés du m o n d e .\n   Vous allez au travail, confiants d a n s l'avenir. Attendez-vous c e p e n d a n t\naux mécomtes et aux obstacles. Ils sont fatals. L'illusion est la fleur qui\ndoit tomber qour que naisse le fruit. E t lorsque dans vos velléités de bien\nfaire, vous subirez les rudes bourrasques de la vie, appelez votre foi à votre\naide. Elle vous sauvera des déformations qui dépriment tant d'âmes incon-\nsistantes.\n   Attendez-vous aux attaques. C'est le pain quotidien du chrétien. E t la fidé-\nlité à vos traditions religieuses vous vaudra, sans nulle doute, les sarcasmes\net l'hostilité des mauvais bergers qui s'irriteront de vous trouver sourds à\nleurs conseils de haine et de révolte.\n   Attendez-vous à l'épreuve. L e s résultats fuiront peut-être longtemps devant\nvos efforts !\n   Attendez-vous à la douleur, cette mystérieuse passante embusquée au\ndétour de nos chemins. E t résistez-lui. La douleur peut fendre l'âme chré-\ntienne c o m m e toute âme d'homme, mais c'est p o u r l'élargir et n o n pour la\nbriser.\n   Tels que les voyageurs résolus, qui se sont levés avant le jour, je vous vois\nsur la m o n t a g n e , prêts a entreprendre u n g r a n d v o y a g e .\n   E t voici que l'aurore annonce le matin. L à - b a s , d a n s u n éloignement pro-\ndigieux, c'est d'abord u n e lueur pâle qui surgit du mystère des ténèbres.\nR é p o n d a n t à cette étincelle de vie, l'un après l'autre, les monts qui dormaient\ndans le silence, émergent de l'ombre et grandissent dans la m ê m e clarté.\nP a r m i les nuages et les vapeurs, apparaissent mille formes confuses et char-\nmeresses qui sont nos rêves d'idéal et de vertu, les visions de vos luttes et de\nvos victoires. De proche en proche, des cimes aux versants, la lumière enfle\nle d é b o r d e m e n t de sa haute m a r é e , elle i n o n d e enfin la nature de ses vagues\nirrésistibles et joyeuses.\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "708                                   DURENDAL\n\n\n  C'est le jour, c'est la vie qui accourt à vous. Le t e m p s est venu de faire\nservir à vos destinées, à l'utilité des h o m m e s et à la gloire de Dieu, toutes les\nénergies, tous les enthousiasmes dont les réserves gonflent vos â m e s . Debout !\nRegardez la vie en face, avec confiance et b r a v o u r e ! E t redites, en vous\nmettant en m a r c h e , ces vers du poète adolescent :\n\n                 A peine la blancheur du matin nous éclaire.\n                 Xous avons tout un jour, tout un jour pour bien faire,\n                 Et nous continuerons le combat jusqu'au soir.\n\n\n\n                                                        H E N R Y CARTON DE W I A R T .\n\n\n\n\n   Nous rappelons une fois de plus à nos lecteurs, à l'occasion de la publication de ce\ndiscours, ce que nous avons rappelé l'an passé, à l'occasion des articles de M. Mœller sur\nl'école Saint-Luc : chacun des rédacteurs, comme aussi des collaborateurs de Durendal,\nn'accepte d'autre responsabilité que celle des articles qu'il a signés et garde son indépen-\ndance personnelle. Nous considérons cette règle comme capitale. Elle est une des condi-\ntions essentielles d'existence et de progrès d'une publication qui n'est point l'organe d'une\nécole ou 1'expression d'une pensée unique, mais bien un recueil d'oeuvres ou d'apprécia-\ntions, librement publiées par des écrivains qui les signent de leur nom.\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "           PAGES DE PROVINCE\n                            (Fragment)\n\n\n\n\n                                      A   MAURICE    DULLAERT.\n\n\n\n               MADEMOISELLE Rose sortit de la masure qui tout au\n                      bout de la ruelle, devant un terrain clôturé de\n                      planches, touchait la plaine. Déjà des seigles se\n                      balançaient sous le vent; la campagne s'épa-\n                      nouissait dans l'attente de l'été. A cette heure,\n                      le soleil poudroyait sur l'étendue. C'était un\n                      grand éclat d'or que la terre renvoyait au ciel.\n                      Mademoiselle Rose ferma presque les yeux.\nAlors elle vit se dessiner les champs lointains, les terres brunes\nencore, les labourages aux légères transparences vertes, et puis\nle r e m u e m e n t des premiers blés qui annonçaient, là-bas aussi,\nl'approche de la saison nouvelle. Mademoiselle Rose rouvrit\nles y e u x . Devant son regard de m y o p e , le paysage se brouilla;\nelle ne percevait plus que l'onde lumineuse qui noyait les con-\ntours de la plaine comme une mer en fusion. Elle se détourna\nlentement, et reprit le chemin de sa demeure, trottinant, à pas\nm e n u s et timides, sur les mauvais pavés de la ruelle.\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "710                            DURENDAL\n\n\n   — Bonjour, mon a m i ! Ainsi répondait-elle à l'homme qui la\nsaluait, du seuil d'une bicoque.\n   — Mademoiselle! Mademoiselle!\n   Elle s'arrêta, indécise, ne sachant d'où venait cet appel.\nC'était la voix d'une femme, une pauvresse qui avançait en\nfroissant un tablier malpropre; écartant de son front une mèche\nde cheveux noirs, elle parla, un peu haletante :\n   — Mademoiselle, voilà : J'ai cinq enfants, le plus petit est\nâgé de dix mois. Nous sommes très pauvres. Pourriez-vous\nnous aider? Si la « Société » voulait me donner un lit... Mon\nhomme...\n   Rose l'interrompit, craignant des détails i n t i m i d a n t s ; elle la\nquestionnait :\n   — Vous vous appelez?\n   — Elisa Dewyn.\n   — Que gagne votre mari?\n   — U n franc cinquante, et le loyer nous coûte cher.\n   Mademoiselle avait tiré de sa poche un calepin, elle écrivit\nles déclarations de la femme, nota son adresse :\n ' — Je vous recommanderai... je tâcherai d'obtenir ce que\nvous demandez... Si les renseignements qui me parviendront\nsur votre compte sont bons.\n   — Oh ! Quant à cela, je ne crains rien, je ne crains rien !\naffirma la pauvresse, tandis que Mademoiselle s'éloignait d'une\nmarche oscillante, sur les aspérités du pavé.\n   Rose ne songeait plus au beau printemps qui s'étalait tantôt\ndevant ses, yeux. Sa préoccupation de ces jours derniers la\nreprenait. U n mois s'était écoulé depuis que les auxiliatrices\nde l ' Œ u v r e des Églises Pauvres avaient fondé cette nouvelle\nsociété pieuse et charitable : l ' Œ u v r e des Dames de la Miséri-\ncorde Chrétienne. A combien d'efforts, de luttes, elles avaient\ndû se livrer! Mademoiselle Rose repassa dans sa mémoire\ntoutes les péripéties de l'entreprise. L'opposition avait été vive\nsurtout chez ces Messieurs de Saint-Vincent de P a u l . Ceux-ci ne\nprétendaient pas se dessaisir de la faculté d'octroyer à l'indigent,\nau surplus des secours alimentaires, des dons de vêtements et\nde meubles. Monsieur le Doyen (auquel Rose ne pensait jamais\nsans une émotion filiale) avait le premier résolu de scinder la\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "                       PAGES DE PROVINCE                      711\n\n\ndistribution des secours. Dans d'autres villes, on agissait ainsi;\nles pauvres y gagnaient plus d'assiduité dans les visites, une\npréoccupation plus vive de leurs besoins temporels et moraux.\nMademoiselle Rose, présidente de l'Œuvre des Eglises Pauvres,\nfut derechef promue à cette dignité dans l'œuvre nouvelle. Elle\nn'accepta point sans de grandes appréhensions. C'avait été,\nchez les sociétaires de Saint-Vincent de Paul, une colère qui se\ndébrida presque dans des invectives. Le clergé même fut divisé.\nAh! les orageuses séances du début, avec l'intrusion des adver-\nsaires de l'œuvre! Elle se les rappelait, éprouvant une angoisse\nmêlée de satisfaction. Cependant les dames s'étaient bravement\nmises en campagne, et chaque jour les préventions diminuaient.\nCe n'était pas une besogne de femmes, objectait-on; elles distri-\nbueraient les secours à tort et à travers, incapables de discerner\nla misère véritable de la pauvreté trompeuse,.. Et voilà que les\nnécessiteux louaient à l'envi leurs nouvelles visiteuses, et qu'à\nla retraite prêchée par les Révérends Pères Rédemptoristes, il\nn'y avait jamais eu une pareille affluence de peuple!\n   « La femme Elisa Dewyn... » Mademoiselle Rose se ressou-\nvenait de ce nom. « Oui, c'était bien cela... Elisa avait été\nservante chez leurs voisins, les Laton... Elle pourrait se rensei-\ngner tout de suite. »\n   Car au fur et à mesure de son initiation dans la pratique de\nla charité, elle voulait agir avec une circonspection, une pru-\ndence, grandissantes. Ce qui la gênait encore, c'était sa timidité\nnative; une retenue, la faisant rougir avant qu'elle parlât,\nquand un conseil devait paraître sévère. Lorsqu'il fallait vrai-\nment réprimander, elle ne se surmontait qu'avec une souffrance.\nAinsi tantôt, dans la dernière maison de la ruelle, elle trouva\nau logis une jeune fille lisant un livre, et le livre était un\nroman. Cette jeune fille avait les cheveux frisés; un ruban\nvert entourait sa collerette. Mademoiselle avait été obligée,\no-bli-gée de la réprimander (et sa voix tremblait, pendant que\nsa main se crispait sur le dossier d'une chaise).\n   — Bonjour, Mademoiselle Aubrie !\n   Le gros homme qui la saluait bruyamment, avec un large\ncoup de chapeau, elle le reconnaissait aussitôt.\n   — Monsieur l'Echevin, murmura-t-elle, s'inclinant, révéren-\ncieuse. En dépit de sa modestie, elle goûtait les hommages.\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "712                         DURENDAL\n\n\n\nCette réserve qui l'isolait dans la petite ville, entre son frère,\nsa sœur et leurs rares amis d'intimité, s'accommodait de la défé-\nrence qu'elle sentait chez les autres, à son égard. Elle eut\nmême un geste de coquetterie, rajusta le large nœud que for-\nmaient, sous le menton, les rubans de son chapeau; elle se\nsouvint que le soleil la hâlait vite. Elle ouvrit son ombrelle, se\nretroussa un peu.\n    Rose traversait le marché; près de l'église, elle baissa la tête,\net récita une oraison jaculatoire.\n    Dans la principale rue menant au faubourg, où habitaient\nles Aubrie, des bourgeois qui venaient un instant respirer l'air\nneuf de ce printemps, sur le pas de leur porte, la regardaient\nsympathiquement. Chaque passant descendait du trottoir,\ndevant elle.\n    Vis-à-vis de la vitrine de la librairie catholique, elle s'arrêta\npour essayer de saisir le sujet d'un tableau religieux. Malgré\nqu'elle se collât presque contre la glace, elle ne put y parvenir.\n    « Je devrais porter des lunettes », songea-t-elle. « A mon\nâge... je devrais m'y résigner. » Mais immédiatement elle pensa\nà l'exclamation de Monsieur Demans, le vieil ami de la famille,\nla première fois qu'elle s'en était affublée : « Ma chère demoi-\nselle, je vous en prie, non, je ne reconnais plus vos yeux... »\n Il ne se moquait pas, il implorait presque. Mademoiselle Rose\nen avait été remuée. Et pourtant... oui, depuis les années qu'elle\nl'affectionnait, depuis les années, où secrètement, avant de\nchoisir l'étoffe d'une robe nouvelle, elle s'interrogeait ; « Cette\n couleur lui plairait-elle...? » Monsieur Demans n'avait eu que\n des paroles si passagères de douceur ! Et celles-là, elle les avait\n retenues, toutes !\n    Rose allait plus vite; pour atteindre le faubourg, elle gravis-\n sait les degrés de la passerelle jetée au-dessus de la voie du\n chemin de fer. Quand elle fut sur la passerelle, la campagne\n ensoleillée s'offrit de nouveau à son regard charmé. Elle eut\n peine à s'arracher au spectacle des champs, ondulant dans la\n grande lumière. Son âme s'élargit; elle aspira l'air, ses lèvres\n tremblèrent. Sa figure poupine, dans l'atmosphère tiède tissée\n de fils d'or, parut empreinte d'une grâce alanguie. Ses yeux\n  humides s'immobilisèrent sur son rêve intérieur, pendant\n  qu'elle reprenait sa marche. Le corsage de sa robe grise se\n  gonfla...\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": "                         PAGES DE PROVINCE                       713\n\n\n      Maintenant Rose approchait de sa maison. Elle ralentissait\n   son retour. Comme elle dépassait un groupe de personnes\n   qui se promenaient de l'autre côté de la rue, elle s'entendit\n   appeler :\n     — Mademoiselle Rose !\n     Un tressaillement la secoua. Elle se retourna, les paupières\n   papillotantes :\n     — Monsieur Demans !\n     — Lui-même, Mademoiselle! Et il approchait, suivi de\n   Monsieur Aubrie et de Mademoiselle Zoé.\n     Celle-ci, tout de suite, d'un ton un peu pincé :\n     —• Ma chère sœur, les pauvres vous ont retenue longtemps!\n     Et tout à la joie de la belle journée, le nez en l'air, une main\n  dans sa poche, l'autre appuyée fortement sur une canne,\n  Monsieur Aubrie sifflotait. Ce qui était l'indice d'une sérénité\n  parfaite.\n     Rose ne disait rien, troublée, ravie pourtant. Elle prenait\n  les devants.\n     — Pas si vite, pas si vite... protesta Monsieur Aubrie. La\n vertu vous donne des ailes, ma chère!\n    Zoé parlait avec autorité : — Nous irons aux tumulus.\n Jusqu'à cinq heures... nous avons le temps; j'ai retardé le goû-\n ter aujourd'hui.\n    Puis Zoé, s'adressant à Monsieur Demans, reprit le cours de la\n conversation que l'arrivée de Rose avait interrompu.\n    Ils approchaient des champs ; les maisons s'espaçaient le\nlong de la rue du faubourg. Rose et son frère, marchant derrière,\n les autres, ne se disaient rien.'\n    — Tiens! Madame Laton! s'écria soudain Zoé.\n    Une grosse personne, le chapeau posé de travers sur un volu-\nmineux chignon, la figure mouillée de transpiration, s'arrêtait\nprès d'eux, serrant les mains, s'épongeant, et parlant immédia-\ntement de façon considérable :\n    — La bonne surprise! Comme vous avez l'air bien portants!\nJe ne vous avais plus aperçus depuis huit jours! Cela me réjouit\nde vous revoir! Figurez-vous, je suis à la recherche d'une ser-\nvante. La nôtre nous a quittés, ou plutôt, nous l'avons mise à\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "714                         DURENDAL\n\n\nla porte. Elle avait un amoureux. Toutes les mêmes, ces filles.\nMon Dieu, que j'ai chaud! Permettez-moi de vous accompa-\ngner. Une promenade tranquille... cela me reposera !\n    Elle rétablissait l'équilibre de son chapeau, remit son mou\nchoir en poche et, marchant à côté de Rose, elle reprenait :\n    — Puisse votre œuvre améliorer tout ce monde-là !\n    Rose lui demanda :\n    — Vous avez eu à votre service la nommée Elisa Dewyn?\n    — Ne m'en parlez pas ! Ne m'en parlez pas ! Celle-là sortait\nla nuit. J'entends un soir du bruit dans la maison ; je n'avais\npas dormi encore, vous savez mes migraines. Ah! je paye mon\ntribut à la douleur! Et le médecin m'assure qu'il n'existe pas de\nremède...\n    Monsieur Aubrie frappait le sol du bout ferré de sa canne. Ce\nprintemps le rendait gaillard. Ses petits yeux frétillaient. Il\ns'arrêta un peu, deux fossettes se creusaient autour de sa bouche,\n dans sa peau parcheminée :\n    — Elle était jeune, votre Elisa, et c'était un beau brin de\n fille!\n     Madame Laton se récriait. Aubrie l'amenait à lui confier tous\nses griefs contre la servante, et chaque révélation l'amusait\n prodigieusement.\n     Rose s'était rapprochée de Monsieur Demans :\n    — Comme la journée est belle...!\n    Zoé lui jeta un regard mécontent, et railleuse :\n    — Vous garderez un cœur de petite fille, toute votre vie!\n     Monsieur Demans qui se trouvait entre les deux sœurs, se\n retira pour laisser cette place à l'aînée, Mademoiselle Zoé. Alors\n celle-ci l'accapara de nouveau, le poussant petit à petit vers la\n droite.\n     Rose contemple la joie du ciel et de la terre, et se sent triste.\n Les tumulus semblent indiquer, avec leurs masses verdoyantes,\n les trois points d'un triangle immense sur la plaine romaine, et\n enclore le souvenir de César entre les tombes de ses soldats.\n     « César...! Il était grand! Il avait conquis des terres et des\n terres ! Et cependant s'il n'avait pas connu l'amour, que vaudrait\n sa vie? » Mademoiselle Rose s'exaltait sur des pensées étran-\n ges. « Et ceux qui reposaient sous les tertres guerriers, n'avaient-\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": "                               PAGES DE PROVINCE                               715\n\n\n   ils pas tous frémi sous le baiser, comme sous les plis de l'éten-\n   d a r d ? » Elle se surprit à rougir, mais son cœur battait d'une\n   vie vaillante. « A h ! se dévouer pour celui que l'on aime! »\n      L e s plis de la redingote de Monsieur D e m a n s                 flottaient,\n   allègres. Sa carrure paraissait énorme, à côté des aspects angu-\n   leux de Zoé. Il se retourna, son regard rencontra celui de Rose.\n      T o u s s'arrêtaient pour rebrousser chemin. Zoé, sans accorder\n   la moindre attention au rayonnant paysage, élevait sa voix\n   dominatrice :\n      — Nous devons nous hâter, afin d'être rentrés à cinq heures!\n      T o u s marchaient m a i n t e n a n t sur une m ê m e ligne. Monsieur\n  Aubrie avait pris le bras de Monsieur D e m a n s ; ils parlaient\n  politique. P u i s Zoé, près de M a d a m e L a t o n , écoutait celle-ci\n  et plaçait, quelquefois, une r e m a r q u e nette et brève. Rose\n  n'écoutait personne.\n     L e s choses si belles, un peu pâlissantes déjà dans le lointain,\n  lui c o m m u n i q u a i e n t à présent une a m e r t u m e . Elle goûta la\n  tristesse d'être seule devant le nouveau p r i n t e m p s de la t e r r e ;\n  ce jour l'avait enivrée, il lui tirait presque des larmes en ce\n  m o m e n t . « E t ce sera toujours a i n s i . . . » P u i s , soudain, elle\n  prétendit surmonter sa faiblesse. Des voix, chères aussi, avaient\n  prôné la beauté des renonciations, la vie des charités morales\n et matérielles, les œuvres enfin de la religion chrétienne.\n Monsieur le Doyen... son doux sourire... le geste de sa main\n blanche qui caressait d'un b a u m e les confidences de la vieille\n fille... à ces rappels, elle secoua courageusement les mollesses\n de sa pensée.\n     On rentrait en ville.\n     Deux femmes indigentes les croisèrent. Rose s'enquit, auprès\n de M a d a m e L a t o n , de leur moralité. L a réponse ne fut pas\n satisfaisante. Rose ne dit rien, mais elle trouva, mentalement,\n dès excuses à la conduite de ces pauvresses. Zoé, au contraire,\nrenchérissait sur les blâmes. Rose s'impatientait :\n    — Mais, Zoé! protesta-t-elle.\n    Zoé fut stupéfaite à la témérité de sa sœur. Elle la toisa. L a\nligne de ses lèvres se courbait aux commissures; elle ouvrit la\nbouche, avec un léger claquement de la langue. Ces paroles\ntombèrent :\n    — Vraiment, les messieurs de Saint-Vincent de P a u l qui\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "716                            DURENDAL\n\n\n\ndénonçaient d'avance vos errements ne se trompaient pas. Nous\nen verrons de belles, ma chère! Ah! l'heureux choix qu'ont fait\nces dames de la Miséricorde, en vous désignant pour les\nprésider!\n   M a d a m e L a t o n eut un rire approbatif. Monsieur Aubrie\nsifflota. L ' a t t i t u d e de Monsieur D e m a n s fut celle d'un indif-\nférent.\n     Chacun parut méditer l'apostrophe de Zoé, car on se t u t\nj u s q u ' à la d e m e u r e des Aubrie qui était d'ailleurs proche.\n     Devant la porte, u n chien flairait le seuil. Zoé brandit son\n ombrelle et frappa le chien qui s'enfuit en hurlant.\n     U n e joie franche éclata chez les hommes et M a d a m e L a t o n .\n     — Ma sœur a toujours eu de la poigne, fit Monsieur Aubrie\n qui introduisait, avec un tremblement, la clé dans la serrure.\n E t la porte s'ouvrant, chacun s'inclina u n e dernière fois.\n      Dès qu'elle fut dans la maison, Zoé cria :\n      — L e café ! le café !\n      U n e servante sortait de la cuisine, portant un plateau.\n      Aubrie se mettait déjà à table.\n      — J e n'ai pas faim... déclara Mademoiselle Rose.\n      Zoé haussa les épaules, p e n d a n t que sa sœur quittait la salle\n  à manger.\n      Rose monta à sa chambre. « Il lui avait à peine pressé la\n  main... »\n       Des moineaux que le printemps rendait paillards, s'égo-\n  sillaient, se poursuivaient dans un cerisier, sous sa fenêtre.\n       Elle ferma la fenêtre, et vint s'asseoir devant un petit bureau\n   en acajou, recouvert d'une toile cirée verte.\n       E n soupirant, elle ouvrit le'livre de compte des D a m e s de la\n   Miséricorde Chrétienne.\n\n                                                  GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": "                       LES EXPOSITIONS\n\n\n                              I. Le Salon Triennal\n\n\n\n\n                   Si ce Salon officiel ne passe pas inaperçu c'est grâce à\n                      l'importance qui a été d o n n é e à la sculpture, et à la p r é -\n                      sence de quelques toiles de valeur, que le hasard seul\n                      peut d'ailleurs faire découvrir dans la mosaïque de croûtes\n                      insolemment étalées à la cimaise.\n                         E n principe, pour q u ' u n Salon soit intéressant et utile,\n                      il faut en exclure impitoyablement tout tableau médiocre\n                      et réduire le nombre d'exposants, afin de permettre aux\n                      altistes sérieux de montrer un ensemble de leurs œ u v r e s .\nC o m m e n t juger un artiste, si l'on ne peut étudier son talent que sous une\nde ses faces et si on est contrarié par un voisinage exaspérant ?\n   Si cette double condition a été négligée p o u r la peinture, la sculpture par\ncontre réunit un ensemble d'oeuvres de choix. L'installation est superbe, l'éclai-\nrage parfait et la disposition des statues h a r m o n i e u s e . L e s œuvres sont déli-\ncieusement encadrées de plantes ornementales et relevées par un décor discret\net de bon goût. E n général, les sculptures exposées affirment une belle\ninspiration, et un travail sérieux.\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "718                                  DURENDAL\n\n\n   Il y a des œuvres de tout premier ordre et il n'y a pas lieu de s'en étonner.\nNotre école belge de sculpture n'est-elle pas célèbre? Quels noms les autres\nnations pourraient-elles opposer à ceux de L a g a e , van Biesbroeck, de Vreese,\nVinçotte, Meunier, Jef L a m b e a u x et autres ? On constate avec joie la prédo-\nminance de la vraie source d'inspiration artistique, l'étude de la vie réelle,\nqui remplace heureusement l'étude de cette vie factice de l'olympe avec ses\ndieux calmes et placides, toujours les mêmes, éternellement proposés en\nmodèles par les académies.\n    L a sculpture doit, aussi bien que la peinture, exprimer l'humanité existante\navec ses sentiments, ses imperfectious, ses joies et ses douleurs. Certes il ne\nfaut pas rejeter tout idéalisme, ni interdire au sculpteur l'invention. Mais\non trouve précisément d a n s la vie ordinaire, d a n s les représentations les plus\nc o m m u n e s de l'existence quotidienne, l'expression des sentiments les plus\nélevés. Ce principe est affirmé ici avec énergie et d'une façon caractéristique.\n    Signalons tout d'abord le Monument aux morts de J U L E S VAN BIESBROECK.\nC'est du Constantin Meunier avec u n peu de douceur en plus et u n p e u\nmoins de rudesse, du Van der Stappen avec quelque chose de plus énergique\net de plus populaire. On ne peut le regarder sans émotion. Ces h o m m e s et\nces femmes qui pleurent, appuyés au socle de la statue, émeuvent par la\nvérité de leurs attitudes. L a précision des détails accentue l'expression;\nla tristesse est atténuée par les figures d'enfants qui s'y mêlent et y appor-\n tent, avec leur naïve joie de vivre, une sorte de calme et de douleur vague-\n ment adoucie. Cette œuvre révèle chez l'artiste u n sentiment profond et\n délicat de la nature h u m a i n e , et u n e notion exacte de la bonté et de la simpli-\n cité du peuple. Si dans ce m o n u m e n t on apprécie surtout la beauté inté-\n rieure, on admire l'expression de l'énergie physique, d a n s le support de mât\n électrique où trois h o m m e s tendent leurs m e m b r e s et font jaillir leurs\n muscles d'une façon puissante.\n    L e talent de VAN DER STAPPEN lui permet d'aborder n ' i m p o r t e quel sujet\navec u n e égale aisance. L e métier est toujours impeccable, l'expression sûre,\nl'impression aristocratique. Dans les Bâtisseurs de ville, l'attitude du repos,\nsemblable à u n écrasement sous lequel succombent ces misérables, est par-\nfaite. Q u a n t aux bronzes qui glorifient l'Infinie bonté, on ne sait ce qu'il\nfaut le plus admirer, ou l'Humilité, ou la Source, ou le délicieux groupe de la\nMaternité, où l'artiste a si tendrement r e n d u la douceur de la mère, et les\n gestes m e n u s et hésitants de l'enfant?\n     CONSTANTIN M E U N I E R reste le merveilleux évocateur du m o n d e des ouvriers\n et des travailleurs. S o n buste Anvers est impressionnant et synthétise magis-\n tralement la force brutale du débardeur. Son Semeur a le geste large et serein.\n U n e tristesse poignante se dégage de son Christ au tombeau.\n     L a Dimeter de VICTOR ROUSSEAU est bien délicate.\n     L e s petits Gerardy de CRACO sont u n ingénieux portrait double bien\n r e n d u . Les autres compositions de cet artiste sont étranges et fantasques.\n     L e s hallucinations gothiques de BAUDRENGHIEN sont intéressantes et\n témoignent, spécialement d a n s le groupe des saintes femmes, d'une inspira-\n  tion du XVe siècle allemand, servie par un ciseau habile et personnel.\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": "                                 LES EXPOSITIONS                                    719\n\n\n   L a Douleur maternelle de GUILLAUME CHARLIER est vraie et é m o u v a n t e .\n    L a Dentellière et la Vieille femme de GODEFROID DE V R E E S E sont bien étudiées\net dégagent un exquis parfum provincial. Les compositions voluptueuses de\nJ U L E S HERBAYS, à qui il faut reconnaître, en dépit d ' u n m a n q u e de précision\nd a n s la conception, u n e rare souplesse de ciseau et u n e recherche heureuse\nde formes opulentes qui se c o n d e n s e n t en des masses bien équilibrées, sont\nd'un jet hardi et sinueux. L a Résurrection de DESENFANS est d ' u n e belle ligne\net ne m a n q u e pas de grandeur. L a Nymphe et la Pensée d'EDWARD DECKERS\nsont bien travaillées, mais l'artiste devrait a b a n d o n n e r des sujets aussi acadé-\nm i q u e s . L e s Animaux et le Jeune Bangala de JOSUÉ DUPON sont bien campés\net bien vivants. L e buste de LAGAE est consciencieux et p r o b e . Les sculptures\nd e ROMBAUX, de SAMUEL, de SPRINGAEL sont des œuvres soignées et savantes.\nEnfin la délicate et très fine Vierge en croix d'EDMOND L E F E V E R attire l'atten-\ntion et veut être a d m i r é e .\n   Il n'y a, d a n s la Section de P e i n t u r e , q u e p e u d'œuvres remarquables à\nsignaler. E n c o r e plusieurs ont-elles été déjà vues d a n s de précédents Salons.\nL e s pages sérieuses et vécues d'EvENEPOEL ont suffisamment attiré l'attention\ndu public à la Libre Esthétique et n o u s avons déjà dit notre admiration pour ce\nprestigieux artiste. THÉODORE BARON fut révélé ailleurs cet hiver d'une façon\nplus complète et plus intéressante qu'ici. Si n o u s parcourons les salles affec-\ntées aux tableaux, nous ne découvrons des maîtres que des toiles uniques,\nparfois m ê m e imparfaites. Ainsi COURTENS, qui a si souvent enthousiasmé le\npublic, est ici inférieur à lui-même. S o n faire est alourdi, ses teintes sont\népaisses. J e n'admire pas les Vaches à Vétable. L a composition est nonchalante\net la lumière imprécise. THÉODORE VERSTRAETE expose des études assez faibles.\nL e s paysages de VERHEYDEN ne sont qu'imparfaitement compensés p a r u n\nessai de portraits tout à fait digne d'attention. P u i s q u e nous en sommes aux\npaysagistes, j e m'empresse de dire m o n admiration pour la ferme d'EMILE\nCLAUS. C'est aussi beau que son troupeau de bœufs de l'Exposition de Paris et\nc'est peut-être plus fin. L ' a t m o s p h è r e y est d'une ténuité vibrante et savou-\nreuse. L e s plaques d'ombres et de lumières semblent se mouvoir sur les\nondulations du chemin, s'accrocher aux barrières, a u x plantes et se jouer sur\nle dos des animaux venus de l'étable voisine. E n face d u tableau de Claus,\nje note la jolie impression vespérale d'ANNA DE W E E R T . N'est-elle pas u n e\nélève de Claus ?\n\n    L e s œuvres de B I N J É montrent le talent remarquable de ce peintre. L e\ncoloris est ferme, le dessin net. L e s masses d'ombre habilement disposées\nd a n s ses paysages sont le résultat d'une étude sérieuse de la lumière.\n   L e s claires Campines de FRANZ VAN LEEMPUTTEN sont débordantes de vie et\nde clarté. L'Aurore de VERDYEN est savoureuse dans son lactéisme. L e s essais\nd'EDMOND VERSTRAETEN semblent enfin s'affirmer dans u n e g a m m e sérieuse.\nAvant d'abandonner les paysagistes il faut encore regarder attentivement les\nhorizons de Marcette et d'Arden, les campagnes d ' H e r m a n u s , de Mathieu, de\nViérin, de M me W y t s m a n et surtout le Vieux canal de F e r d i n a n d Willaert,\ndont le coloris est si juste et si i m p r e s s i o n n a n t .\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "720                                    DURENDAL\n\n\n   L a poésie des vieilles maisons, le myslère des pauvres d e m e u r e s , qui ont\ntant de douceur et de mélancolie, sont bien comprises et exprimées par R e n é\nJanssens d a n s le tryptique du Vieux-Logis, par les intérieurs d'Alfred\nVerhaeren, et par les curieux croquis très fouillés de J a c o b Smits et d'Alfred\nDelaunois.\n    Il y a, hélas ! trop de tableaux et trop d'oeuvres médiocres p o u r qu'on puisse\nles apprécier tous. Préférant omettre ceux que je critiquerais peut-être avec\nviolence, et laissant de côté tout ce qui est pastel, aquarelle ou gravure, je\nn'aurai plus que quelques noms à citer. Voici d'abord FIRMIN B A E S . L e s\nPorteuses de trèfle, d a n s un paysage de tons doux et harmonieux, sont impression-\nn a n t e s . L'atmosphère calme et paisible, drapée des voiles du brouillard ves-\npéral, le ciel p u r c o m m u n i q u a n t aux choses u n e simplicité voulue, donne a u\ntableau u n caractère symbolique, parfaitement en accord avec l'idée de tra-\nvail et de tranquillité qu'éveille le labeur de ces c a m p a g n a r d e s . Bien diffé-\nrentes, de technique et de pensée, les Ramasseuses de cendres, d'ARTHUR\n L E F È V R E . Celui-ci émeut par la représentation brutale de la réalité, mais avec\n une vérité et u n effort d a n s la composition et dans l'harmonie des tons abso-\n l u m e n t remarquables et qu'il importe de signaler.\n   D'un genre tout spécial, à tendances mi-réaliste, mi-synthétique, sont les\n œuvres d'AUGUSTE LEVÈQUE. Sa psychologie est intéressante. Son portrait\n de P i c a r d pensif est tout à fait r e m a r q u a b l e .\n    A signaler aussi le portrait de Madame Bastien, véritable lave de coloris, le\n Georges Eeckhoud de Maurice Blieck, l'onctueux Devant le Calvaire de\n M l l e de H e m , qui cette fois n'a pas exposé un seul de ses distingués pastels,\n l'Escrimeur de Fichefet, l'intérieur de Watelet, très chaud et très fondu, les\n figures sévères de de la H o e s e , les essais de la B a r o n n e L a m b e r t , et enfin le\n tryptique : La pomme de terre, œuvre u n peu hâtive et diffuse de J o s e p h\n  Horenbaut.\n   Il faudrait parler encore de l'art distingué d ' E m i l e W A U T E R S , chez qui un\n merveilleux arrangement des personnages, d'ingénieuses draperies parfaite-\n ment rendues, compensent l'absence de psychologie et d é t u d e approfondie\n du sujet et des portraits de J E F LEEMPOELS, trop finis, trop colorés, et trop\n peu vivants. L ' u n et l'autre sont c o n n u s .\n    J e ne puis terminer cette rapide chronique sans exprimer le regret que les\n envois étrangers, offrant généralement l'occasion d'une étude comparative si\n intéressante, à cause de la diversité qu'ils présentent avec notre art national,\n tant au point de vue de la vision qu'au point de vue de la technique et de\n l'idéal, se soient b o r n é s au profil vaporeux de femme de J o h n Lavery, à la\n maternité endeuillée de Cottet, à la Venise d'or de L a t o u c h e , et à la tête\n curieuse, devenue presque banale, d'une Méduse étrange et hallucinante\n  de F r a n z Stück.\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": "LES RAMASSEUSES DE CENDRES\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": ""}, {"page_pdf": 855, "texte": "                                 LES EXPOSITIONS                                     72 1\n\n\n\n                                  IL Le Labeur\n\n\n    Certes, il faut louer les jeunes artistes qui p r e n n e n t l'initiative de se grouper\nselon leurs idées ou leur théorie, pour montrer a u public la somme de leurs\nessais et de leurs études. Mais si la pensée d'éveiller l'attention du public peut\nstimuler leur ardeur au travail, elle a, d'autre part, le grave inconvénient\nd'être souvent la cause d'une production trop hâtive. Telle est la réflexion\nque je faisais en visitant le deuxième Salon du Labeur. On constate sans doute\nchez ces artistes u n t e m p é r a m e n t servi par u n e palette fougueuse et habile.\nMais sont ce des œuvres qu'ils exposent? Ce sont tout au plus des études, des\nimpressions. Cela sent trop l'absence de travail.\n    J'engage les artistes d u Labeur à étudier l'œuvre sérieuse d u j e u n e artiste\nA r t h u r Lefèvre : Les ramasseuses de cendres, exposée au Salon T r i e n n a l . Cette\nœuvre montre combien u n travail sérieux, u n e pénétration approfondie du\n sujet peuvent d o n n e r d'expression et intensifier la valeur émotive d'un\n tableau.\n     J e constate n é a n m o i n s chez les artistes du Labeur un ensemble de qualités\n essentielles a u b o n peintre. Ce sont p o u r la plupart d'excellents coloristes. Ils\n emploient avec brio les teintes les plus audacieuses et rendent parfois avec\n b o n h e u r les effets et les contrastes.\n     Ainsi BAÜMER est r e m a r q u a b l e par sa sincérité et la fermeté de sa couleur.\n L o u i s CAMBIER plaît par ses jolies et fines Mares automnales u n p e u trop\n  « brossées » toutefois. R E N É DE BEAUGNIES trouve d'heureuses tonalités,\n mais diminuées par un métier lâche. MADIOL expose u n h a r m o n i e u x Intérieur\n  en Brabant avec d'autres œuvres très décousues. L'Oostwest t' huis best de M E L -\n  SEN est intéressant, malgré ses imperfections de dessin. ANTOINE DAENS subit\n  certaines influences. Il est précis à l'instar de F r é d é r i c et est hanté par les\n  tonalités chaudes et profondes de Van Dyck. AUGUSTE O L E F F E n'est-il pas\n  obsédé par le souvenir d'Evenepoel et ses personnages, presque tous campés\n  de profil, ne rappellent-ils pas L a e r m a n s ? Le simplisme de VAN DEN HOUTEN\n  est déplorable et les études de WERLEMANN sont complétées par d'excellents\n  croquis et dessins.\n      L a sculpture étale au milieu du hall les formes voluptueuses et exagé-\n  r é m e n t tourmentées d'un g r o u p e de HERBAYS, ainsi que les intéressants tra-\n  vailleurs des c h a m p s , les hiercheuses de BAUDRENGHIEN. Sa vision u n peu\n  trop médiévale jadis s'atténue pour faire place à une conception plus originale\n   affirmée par un ciseau très personnel.\n\n                                                                         HENRY VAES.\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "   LES MATINÉES LITTERAIRES DU THEATRE MOLIÉRE\n\n                  Conférence de M. Ernest Verlant\n\n\n\n                  LA première des matinées organisées, au théâtre Molière, par\n                     M. Chomé, a eu lieu le 8 novembre dernier. M. E R N E S T\n                     VERLANT y a parlé de Marivaux dans la forme diserte,\n                     claire et substantielle qui lui est habituelle.\n                           Il a excellemment défini l'art de Marivaux, t o u t en\n                        nuances fines, en dégradations de tons, scrupules déliés\n                        et presque imperceptibles, subtilités du cœur, inflexions\n                        légères du sentiment, art adorable et singulièrement\n                        précis, minutieux et, cependant, rempli de puissance,\nsouvent, et d'émotion profonde. L e style de Marivaux a fait créer ce terme\nd é n i g r a n t de \" marivaudage \", inventé, sans doute, par quelque lourd et\nfroid encyclopédiste, gonflé de systèmes utopiques pour le b o n h e u r rationnel\nd'une inexistante h u m a n i t é et auquel les notations délicates de vie de\nl'auteur des Jeux de l'amour et du hasard semblaient purement oiseuses et\nfrivoles.\n   Il nous semble que l'on ne saurait m ê m e dire qu'il y ait de la préciosité chez\nlui : les acteurs de ses pièces sont toujours des personnes « de considération »,\ndouées de la discrétion et de la sensibilité natives chez les âmes bien nées, et\nl'exquisfté raffinée de leur langage n'est que la forme nécessaire des senti-\nments rares qu'elles expriment. Au reste, l'analyse incisive et perspicace des\nsentiments de l'amour ne paraîtra-t-elle pas toujours précieuse et alambiquée\nà ceux dont le cœur plus simple n'a pas connu tous les troubles délicieux et\ndéchirants qu'ils sont susceptibles d'engendrer?\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "         LES MATINÉES LITTÉRAIRES DU THÉÂTRE MOLIÈRE                           723\n\n\n   Marivaux a étudié, dans son théâtre, toutes les phases de l'amour, tous ses\nmodes, jusqu'à la passion, d'autant plus vibrante, chez lui, que ses accents\nsont plus contenus. Ses créations féminines — ainsi que l'a fort bien dit\nM. Verlant — sont à la fois réelles et féeriques, elles semblent être sur la lisière\ndu monde et de la fiction, elles apparaissent à l'imagination sous l'aspect\nde ces ravissantes figures, volages ou songeuses, on ne sait! — sylphides,\ndéesses vêtues de soie changeante, qui errent dans les parcs, hantés de rêves\net de mélodies évaporées, de Watteau ; elles s'apparentent aussi aux héroïnes\ndes comédies de Shakespeare, qui vont dans une espèce d'irréalité vivante, en\néparpillant autour d'elles, comme des pétales de roses, des paroles chan-\ntantes, tendres ou passionnées, qui marient spécieusement la tristesse à la\njoie...\n   Après avoir esquissé à grands traits, et en citant quelques anecdotes carac-\ntéristiques, la vie de Marivaux; défini rapidement la partie de son œuvre\nétrangère au théâtre, ses romans, où il se montre comme un précurseur\ningénieux de nos écrivains d'observation exacte; ses travaux moraux et phi-\nlosophiques qui nous font voir en lui un « réfléchisseur », préoccupé de pro-\nblèmes de tout ordre, M. Verlant a étudié son théâtre même, reflet d'une\ncertaine société, la société la plus polie de l'époque, représentée par des spéci-\nmens choisis, chez lesquels la finesse clairvoyante du tact et la capacité de\nl'analyse intime n'ont pas déterminé encore la sécheresse ou le cynisme.\n   Sous le pétillement capiteux des mots, le cliquetis des reparties, le jeu des\nripostes alertes, des feintes, de la stratégie amoureuse, c'est souvent un jaillis-\nsement d'émotion vive et claire et presque ingénue qui se révèle dans une\nréplique, dans un mot ou un sourire. Le sentiment chez Marivaux est quin-\ntescencié, mais c'est comme un élixir de vérité et d'humanité; c'est du senti-\nment porté à son paroxysme d'intensité et de puissance pénétrante, par la\nfaçon dont il se manifeste.\n   Au fond, Marivaux, dans son théâtre, est un poète qui interprète la vie, en\ndonnant aux sentiments individuels une acception plus haute, de façon à en\nfaire le symbole significatif de toute une catégorie de sentiments analogues.\nSon œuvre scénique est comme une fleur de vie ou même, parfois, comme le\nparfum seulement de la vie, sans la matérialité des fleurs, tel qu'on le respire\ndans Shakespeare, dans quelques épisodes de Wilhelm Meister, dans telles\ncomédies de Musset ou de Banville.\n   L'auditoire fort nombreux a fait le plus vif succès à l'attrayante conférence\n de M. Ernest Verlant; elle a été complétée par la représentation d'un acte de\n Marivaux, les Sincères, mis pour la première fois à la scène, et très honorable-\n ment joué par les comédiens du Molière.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                            LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\n\nL'Ombre          a m o u r e u s e , par EDMOND BLANGUERNON. — (Lille, E d i t i o n\n  du Beffroi.)\n\n    M. E . Blanguernon chante en strophes somptueuses les décors de La\nn a t u r e et la joie des amours. Son vers est riche et coloré, sa phrase poétique se\nconforme d'ordinaire avec grâce aux subtilités de la pensée, s o n r y t h m e s'alan-\nguit ou sautille selon les hasards de l'inspiration. On pourrait lui reprocher\nparfois des défaillances de technique, parfois aussi des vulgarités d'expres-\nsion. Hâtons-nous cependant de dire que ces réserves, n'empêchent pas\nl'Ombre amoureuse de renfermer mieux que de simples promesses.\n\n\nL e H a m e a u v e r t , par PROSPER ROIDOT. — (Bruxelles, Oscar Schepens.)\n\n   D a n s la candeur recueillie d'un paysage flamand sourit la ferme douce,\ntoute e m b a u m é e de tendres souvenirs. Les sapinières et les vergers lui font\nu n cadre propice aux rêveries apaisantes. Aussi, avec quel émoi le poète y\nm u r m u r e à l'oreille de la fiancée la chanson du pur et jeune a m o u r !\n\n                                                  Notre amour\n                    A peur de trop de joie et de trop de grand jour\n                    Comme un enfant très doux qu'épouvante la vie;\n                    Il aime la campagne lorsque le grave automne\n                    A jeté sur les bois son grand geste attendri.\n\n  Ce nouveau recueil de M. Roidot m a r q u e u n grand progrès sur ses Aubes et\nCrépuscules. Les sentiments plus franchement simples y sont mieux exprimés\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": "                                 LES LIVRES                                 725\n\n\npar des vers moins amorphes. Ces poèmes rappellent Francis Jammes, dont\nils ont la naïveté, rendue plus charmeuse encore par la sincérité qu'ils respi-\nrent. Mais pourquoi donc ces délicats impressionnistes, parmi lesquels nous\nrangeons M. Roidot, croient-ils de leur devoir de manquer si souvent, com-\nplètement, de rythme et de mesure?\n\n\nL a R e n c o n t r e d e s R o i s M a g e s , Mystère évangélique en vers, par\n  GASTON DELLA FAILLE DE LEVERGHEM. — (Louvain, Polleunis et Ceuterik.)\n\n   En une luxueuse plaquette, M. Gaston della Faille publie quelques scènes\nqui semblent une harmonieuse transposition du beau conte de M. O.-G. Des-\ntrée, paru ici-même. Les vers sont bien frappés, sonores et imagés; nous leur\nreprocherons peut-être parfois un léger manque de couleur locale et un peu de\nlaisser-aller. Ces réserves faites, nous ne pouvons qu'applaudir aux beaux\npassages que ce poème renferme, surtout aux diverses ballades que nous\navons tout particulièrement remarquées.\n                                                                   C. DE S.\n\n\n\nLE ROMAN :\n\nS a n s D o g m e , par H . SIENKIEWICZ, traduit par le comte WODZINSKI. —\n   (Paris, Calmann Lévy, éditeur.)\n\n   C'est la traduction de ce roman qui, cinq ans avant le triomphe de Quo\n Vadis, révéla pour la première fois au public français l'œuvre de Sienkiewicz.\n Le succès fut médiocre, et il fallut l'éclat prodigieux jeté sur le nom du maître\n polonais pour ramener vers Sans Dogme l'attention publique. On ne rencontre\n point, dans ce livre, ce qui captiva le plus, dans l'épopée néronienne, la\n curiosité de la foule : le cadre est moins large, les événements ne sont point\n de ceux qui bouleversent le monde, le peintre y cède presque entièrement la\n place au psychologue. La portée de Sans Dogme est très haute, néanmoins,\n puisque, par l'analyse d'une âme sans boussole, l'œuvre ne tend à rien moins\n qu'à montrer la nécessité de la Foi.\n    On pourrait intituler ce roman: le journal d'un sceptique. Léon Ploszowski,\n le héros, qui s'y raconte, est un patricien viveur et blasé. Très cultivé, épris\n d'art, apte aux plus grands rôles, il rôde à l'aventure dans la vie, parce que\n le doute universel, né du criticisme contemporain, en le privant de toute\n règle, anéantit en lui toute volonté. L'état de son esprit se résume en ce\n mot : J'ignore. « Oui, dit-il à la philosophie, j'admire ta lucidité, la rigueur\n de ton analyse; mais tu n'en es pas moins la source de mes maux. Tu n'as\n pas, ainsi que tu le confesses toi-même, le pouvoir de résoudre les questions\n que je te pose, et tu en as assez pour miner la foi que j'avais vouée à la\n science, à cette science qui répondait, non seulement d'une manière décisive\n à mes doutes, mais qui me réconfortait et me calmait. Ne pense pas m'abuser\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "726                                         DURENDAL\n\n\ndavantage en me disant que, c o m m e tu n'affirmes rien, tu me laisses la liberté\nde tout croire. T u m e n s ! T a m é t h o d e , tes tendances, ta raison d'être, en u n\nmot, ne sont que criticisme et que doute. Cette méthode, ce scepticisme, tu\nles as inoculés à m o n âme ; tu m'en as fait u n e seconde nature. T u as passé\nla pierre infernale sur toutes les fibres de mes croyances les p l u s intimes, de\nsorte que si je voulais croire aujourd'hui, je n'en trouverais plus la force. T u\nadmets que j'aille m'agenouiller à la messe pour peu qu'il m'en p r e n n e la fan-\ntaisie, mais tu m ' a s empoisonné du venin du doute, au point que je me sens\ndésormais sceptique vis-à-vis de toi-même, vis-à-vis de m o n p r o p r e scepti-\ncisme. E t j ' i g n o r e ! j'ignore! j ' i g n o r e ! et je m e d é b a t s ! et mes esprits s'égarent\na u milieu de ces ténèbres. »\n   L e s événements sont rares d a n s ce livre où le drame est tout intérieur :\nPloszowski, aimé de sa cousine Angèle, joue de cette â m e ingénue et con-\nfiante. Au m o m e n t décisif, ayant moralement engagé sa foi, il recule devant\nle devoir et frappe Angèle au cœur en l'abandonnant à un épouseur vulgaire.\nA peine a-t-elle cessé de lui appartenir, qu'il la veut et s'acharne à sa conquête.\nCette poursuite poignante, ce duel d'une passion et d'une chasteté, est magis-\ntralement dit. Lorsqu'Angèle, droite et pure j u s q u ' a u bout, meurt, Ploszowski\nse tue.\n  Ce qui est admirable en tout point, c'est la pénétration psychologique de\nce livre, le dédoublement de son héros, dont l'un des « moi » contemple,\nanalyse, dissèque et juge sans cesse l'autre avec u n e lucidité implacable.\n\n\nL e V œ u d ' ê t r e c h a s t e , p a r E M I L E POUVILLON. — (Editions de la Revue\n  Blanche.)\n\n    « Bazerque ! U n e grappe de toits rouges au pied d'une église, des j a r d i n s\nd'arbres fruitiers mêlés aux maisons, et au-dessus du village, la colline, u n e\nforme d'argile n u e sans un arbre, sans u n e broussaille, sans a u t r e o r n e m e n t\nque les stries régulières tracées comme au flanc d'une a m p h o r e p a r le creux\ndes sillons. L a rue, une rue calme, avec des siestes de pigeons sur les toits,\ndes sommeils de chats roulés en boule au seuil des portes, avec des jeux\nd'enfants, des rondes dans la poussière b l a n c h e . O h ! cette odeur de pain\nc h a u d qui sortait de la boulangerie, et cette cadence du métier de tisserand,\nce vol léger de la navette dans l'ombre du sous-sol moisi, tapissé d'images\n peintes. »\n    C'est dans ce minuscule et pittoresque village du Lauragais que M. P o u -\nvillon a situé le r o m a n de m œ u r s cléricales où il prend la succession de Fer-\nd i n a n d F a b r e . L'abbé Gilbert N o h è d e s , qui vient y passer, a p r è s u n e année\nde piété, de recueillement et de travail, ses premières vacances d e séminariste,\nn'est pas un lévite ordinaire : avant d'être touché par la grâce, il a quelque\npeu « fait la noce ». E t ce n'est pas sans appréhension qu'en arrivant chez le\ncuré de Bazerque, dont il sera l'hôte pendant deux mois, il songe aux\népreuves que réserve le m o n d e à sa vertu. Sortant de l'atmosphère pieuse\nqu'il r e s p i r a i t a u g r a n d s é m i n a i r e , que deviendrait-il, exposé derechef aux périls\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": "                                        LES LIVRES                                          727\n\nde la nature? L a chair l'inquiète; il redoute u n réveil du vieil h o m m e . Préci-\nsément, il retrouve à B a z e r q u e sa grande amie de jadis, sa c o m p a g n e\nd'enfance et d'adolescence, Claire Mériel, fiancée depuis peu à un insignifiant\nbellâtre qu'elle n'aime guère. E n f a n t gâtée, cervelle légère, créature de nerfs\net de caprice, charmante et despotique, coquette et passionnée, Claire se prend\nà rêver un roman avec Gilbert, l'ami de naguère, dont elle s'est follement\néprise. C'est à g r a n d ' p e i n e que le jeune séminariste, après avoir frisé l'abîme,\néchappe à 'a sirène et s'enfuit. C o m m e d'ailleurs, la p l u p a r t des prêtres ren-\ncontrés au cours de ces vacances, le déçurent, qui par sa vulgarité, qui par sa\ngourmandise, qui m ê m e par la trahison lamentable de ses vœux, Gilbert, con-\nvaincu qu'il ne saurait, dans le m o n d e , t r i o m p h e r de la tentation et réaliser\nl'idéal, se sauve à la T r a p p e .\n   L e s types délicieusement vrais, croqués avec esprit, les descriptions savou-\nreuses et fraîches a b o n d e n t dans cette œuvre nouvelle de l'auteur de Césette;\nl'observateur exact et amoureux de la vie rustique du Midi languedocien s'y\nrévèle psychologue émouvant et subtil. S'il fallait voir, dans le Vœu d'être chaste,\nu n e thèse, celle du cé'ibat relégué dans le cloître, nous regretterions vivement\nla voie où ce r o m a n engage un écrivain dont l'art délicat nous est cher. Mais\nil sied, pensons-nous, et tout le passé littéraire de M. Pouvillon nous y con-\nvie, de ne voir, dans ce livre nouveau, q u ' u n e assez scabreuse aventure exqui-\nsement contée, que l'étude discrète d'un cas psychologique périlleux : on peut\na d m i r e r , dès lors, sans grande inquiétude.\n                                                                           M. D .\n\n\nI s i s , par VILLIERS DE L'ISLE-ADAM. — P a r i s et Bruxelles, Librairie Inter-\n    nationale.)\n\n   Œ u v r e de jeunesse de l'auteur des Contes cruels, intéressante par endroits au\npoint de vue de la genèse de la pensée de l'écrivain, de l'éclosion de certains\nthèmes qui ont trouvé u n e forme définitive dans ses ouvrages postérieurs.\nIsis est donc une ébauche imparfaite et d'ailleurs i n a c h e v é e ; une esquisse,\nvague en certaines parties, trop accusée en d'autres, de ce que l'auteur expri-\nmera plus tard avec u n e haute et puissante précision. On y trouve aussi toute\nune machination, un engin mélodramatique, des imaginations naïvement\noccultes dont Villiers s'est heureusement débarrassé par la suite. L a langue,\nmaladroite, souvent, et comme provinciale, n'y fait pas encore pressentir le\nstyle subtil et somptueux, l'écriture souple et frémissante, toute en sugges-\ntions et en reflets des pages admirables de la maturité. U n document, en\nsomme.\n                                                                            A. G.\n\n C'était l'été... , par CAMILLE L E M O N N I E R . — (Paris, Société d ' E d i t i o n s\n   littéraires et artistiques. Ollendorf.)\n\n   P a r m i ces treize contes, émus et simples, lumineux ou sombres, qui tous\n ont leur c h a r m e , d o n t certains sont exquis et d'autres p o i g n a n t s , il faut mettre\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": "728                                     DURENDAL\n\n\nhors de pair les pages intenses d'Une Mère, l'histoire du nègre Gèm et les deux\ncontes où s'évoque, dans le soleil, l'âme délicieuse de Veere. Ceci révèle\nu n maître.\n                                                                      M. D .\n\n\nŒ u v r e s c o m p l è t e s de P A U L BOURGET. — T o m e I I I . L e s R o m a n s :\n Cruelle Enigme. Crime d'amour. André Cornelis. — (Paris, P l o n . )\n\n    L'intérêt de ce troisième volume des Œuvres complètes de P . Bourget, si\nsoigneusement rééditées par la maison P i o n , n'est point seulement dans la\nréapparition des trois essais psychologiques et moraux qui établirent jadis d'une\nfaçon immédiate et définitive la gloire de leur a u t e u r ; l'intérêt est aussi d a n s\nla préface dont l'auteur fait précéder ses trois premiers r o m a n s , et par laquelle\nil s'efforce de les rattacher à ses écrits postérieurs et de prouver ainsi l'unité\nde son œ u v r e ; l'ambition est noble et bien digne d'un artiste de la qualité\nintellectuelle et de la valeur morale de P a u l B o u r g e t ; certes on a pu lui\nreprocher, épars dans ses livres, du dilettantisme et quelque snobisme; peut-\nêtre aussi sacrifie-l-il trop souvent à l'agaçante et encombrante mode de\nl'intrigue d'adultère, mais ces torts et ces défauts sont compensés par la noble\ninquiétude de la destinée h u m a i n e et par « cette religion de la souffrance »\nqui d o n n e n t à son œuvre tant de hauteur et à sa vie d'artiste tant de\nrespectabilité.\n   L e s journaux prononcèrent, à p r o p o s de cette récente préface, le mot de\nconversion.\n   C'est aller un peu vite : P a u l Bourget, et il le déclare franchement lui-\nm ê m e , n'a point la foi ni la pratique catholique.\n   Mais analyste de l'amour et de la douleur, il est arrivé progressivement à\ncette conviction que les lois de la sensibilité et de la volonté, telles que les\nformula la Révélation, concordent absolument avec les observations et les\ndéductions de l'histoire de mœurs c o n t e m p o r a i n e s .\n   Voilà ce que dit cette préface retentissante, rien de plus, mais rien d e\nmoins : ce n'est point une conversion, mais c'est un jalon posé vers la\ncroyance intégrale, c'est le premier pas dans u n e voie au terme de laquelle\nl'esprit loyal et logique de l'auteur d u Disciple doit rencontrer le Christ.\n\n                                                                                     F.   V.\n\n\nC r o q u i s d e F r a n c e e t d ' O r i e n t , p a r R E N É BAZIN. — (Paris, C a l m a n n\n  Lévy.)\n\n   M. R e n é Bazin, l'auteur à la fois robuste et subtil de tant de belles œ u v r e s ,\nparmi lesquelles La Terre qui meurt se distingue tout particulièrement, a publié\nun volume de contes et d'impressions fort diverses dont une sérieuse qualité\nsera de charmer l'universalité de ses lecteurs, en offrant à chacun d'eux un\ntrait préféré de son talent. T a n t ô t spirituel et finement ironique, tantôt péné-\ntré d'une véritable émotion joyeuse ou triste, tantôt léger impressionniste\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": "                                      LES LIVRES                                       729\n\n\nesquissant de frêles paysages, il semble avoir réuni d a n s ce recueil tous les\ncaractères qui font de lui un des meilleurs conteurs d'à présent. F r a n c h e m e n t\nspiritualiste, il aime à laisser apparaître l'âme au travers des réalités sensibles,\net ce n'est pas là le moindre avantage de son œuvre, en ces temps où de si\nhautes intelligences s'attachent, poussées par on ne sait quelle force pertuba-\ntrice, à glorifier la matière. Patriote, mais sans être le moins du m o n d e affecté\nde ce chauvinisme qui trop souvent tendit à ridiculiser ce beau mot, il sait, à\nl'occasion, écrire de nobles pages sur la décadence et le relèvement certain de\n« ce merveilleux pays de F r a n c e , cent fois désespéré par les médecins de\nl ' E u r o p e et sauvé par un autre qui ne dit pas son n o m ». Aussi, ses impres-\nsions sur le théâtral pèlerinage de conquête du César allemand en Orient,\nsont-elles pénétrées d'une belle émotion sincère qui nous fait aimer davan-\ntage son b e a u pays, pour lequel il rêve voir se rétablir le rôle large et chrétien\ndes anciens jours : Gesta Dei per Francos.\n     N o u s ne saurions mieux déterminer la douce magie du style de M. Bazin,\nqu'en transcrivant ces notations sur le clair de lune : « L e lever de la pleine\nlune est u n événement. Elle apparaît à la v a n n e de l'étang, au-dessus de la\ncolline, entre les basses branches des chênes. Elle est monstrueuse et toute\nrouge. Elle n'éclaire point et elle fait peur à tout ce qui vit. Les chevaux de\n ferme lèvent la tête et se mettent à trotter le long des haies mouillées; il y a\n des effarouchements d a n s les feuilles; les derniers g r a n d s insectes, posés sur\nles n é n u p h a r s et les sagittaires, quittent ces îles, et, d'un trait, se réfugient sur\n les b o r d s en rayant l'eau de leur vol. L e s chiens se taisent u n moment d a n s\n les courtils. Et s'il reste une fleur entr'ouverte près de vous, attardée, trompée\n par la brise encore molle du jour, regardez comme elle va r a p p r o c h e r\n promptement les pointes de ses pétales, afin de protéger l'étamine, son âme\n vivante et fragile. »\n                                                                               C. DE S.\n\n\n\nLA CRITIQUE :\n\nV o l u p t u e u x e t h o m m e s d ' a c t i o n , par ACHILLE SÉGARD.— (Paris,\n   P a u l Ollendorf.)\n\n   Les voluptueux sont : Anatole F r a n c e , Pierre L o ü y s et Jean L o r r a i n ;\nles h o m m e s d'action sont : F e r d i n a n d Brunetière, Maurice Barrès, E d m o n d\nPicard.\n   L e parquage est exact ; mais le livre de M. Ségard a plus de largeur et\nplus d'envergure que le titre dont l'auteur l'affubla ; n'envisager l'œuvre litté-\nraire de F r a n c e et de Brunetière (je p r e n d s les deux maîtres les plus consé-\nquents) que sous le seul angle d'une antithèse de la volupté et de l'action eut\nété faire œuvre aisée, banale et i n c o m p l è t e ; M. Ségard a fait à l'étiquette de\nson volume des infidélités constantes et d o n t n o u s le louons : particulière-\nment sa contribution sur Barrès est très fouillée, et les étonnantes évolutions\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "730                                      DURENDAL\n\n\nde ce sceptique initial vers u n sens apostolique de la vie ont été sagacement\nsenties et r e n d u e s ; l'étude aussi sur M. P i c a r d plaira b e a u c o u p ; et c'est bien\nla première fois qu'un Français prouve qu'il a compris et saisi la personnalité\npuissante, complexe et originale du maître du Juré, d'Imogène et de Pro Arte.\n   J e chercherai volontiers querelle à M. Ségard à propos de maintes négli-\ngences de style qui arrêtent l'admiration au seuil des meilleures pages ; mais\nenfin comme le fond m a n q u e le moins, le reste viendra par surcroît.\n\n                                                                                        F.     V.\n\nPremier Memorandum (I836-I838), par BARBEY-D'AUREVILLY. —\n   (Paris, Lemerre.)\n\n    Il y a dix-sept ans déjà que parurent, avec une préface très belle de B o u r -\nget, les Memoranda de Barbey-d'Aurevilly. Les deux fragments de journal\npubliés sous ce titre livraient quelques jours de la maturité du g r a n d écrivain,\nde l'époque de sa vie qui fut le plus féconde en œuvres. C'est une partie de sa\njeunesse qui nous est livrée aujourd'hui. Moins attachant pour ceux dont la\ncuriosité s'attache à l'écrivain, ce Premier Memorandum mérite l'attention de\nceux qu'intéresse l'homme. L a vie littéraire n'y commence qu'aux dernières\n pages : on y voit apparaître les premières études critiques et le début de ce\nRyno, qui deviendra, longtemps après, la Vieille Maîtresse. Barbey y parle en\n passant d'autres travaux littéraires, contes ou romans, d'un Bruno, d'une Ger­\n maine, « cette désolation des désolations », œuvres demeurées mystérieuses.\n A part ses lectures, qui sont considérables, sérieuses et très diverses, le jeune\n h o m m e ne paraît s'être livré, en 1836 et en 1837, à aucun travail. C'est la vie\n m o n d a i n e qui absorbe presque toute son activité. Barbey-d'Aurevilly se révèle\n un lion, soucieux d'élégance, accaparé par mille riens, toilette, dîners, visites,\n correspondances, galanteries. Les folies succèdent aux fatuités, les passions\n aux caprices. L ' e n n u i perpétuel ronge le disciple morose et blasé de B y r o n .\n B e a u c o u p de femmes traversent ces pages. De l'esprit, des paradoxes partant\n en fusées, des jugements originaux et piquants sur les hommes et les livres,\n de la psychologie amoureuse brillante et parfois cynique un p e u . « J'ai joué\n l'Alcibiade tout ce temps », écrit-il un j o u r ; et le fait est qu'il ne cesse guère\n  de le jouer. Ce n'est qu'aux dernières pages, q u a n d les nécessités de la vie le\n contraignent au choix d'une « posiiion »,que des préoccupations plus graves\n  prennent le dessus. Des livres comme ceux-ci excitent, sans la satisfaire, la\n  curiosité : on regrette davantage, après les avoir lus, que l'auteur d u Prêtre\n  marié n'ait pas encore — car on ne peut compter pour u n e biographie-critique\n  définitive le volume bâclé de Buet — d'historien.\n                                                                                             M. D.\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "                          NOTULES\n\n\n\n\n  L ' A r t M o d e r n e a reproduit récemment l'admirable discours prononcé\npar le grand artiste VINCENT D'INDY à l'ouverture des cours de la Schola\nCantorum de P a r i s . E n voici quelques beaux passages :\n  « L'Art n'est pas u n métier.\n  » U n e école d'art ne p e u t pas, ne doit pas être u n e école professionnelle.\n   » Il faudrait bien se garder de croire, en effet, que pour être musicien il\nsuffise de savoir jouer, m ê m e très bien, d'un instrument ou de pouvoir écrire\ntrès correctement u n e fugue ou u n e c a n t a t e ; ces études font évidemment\npartie de l'enseignement musical, mais elles n e constituent point l'art; j'ose-\nrai m ê m e dire que pour celui qui s'arrête à ce degré d'instruction sans\nchercher l'art véritable, les connaissances acquises deviennent funestes et\nd'autant plus pernicieuses qu'il s'imagine être suffisamment armé pour pro-\nduire ou interpréter de grandes œuvres.\n  » C'est en raison de cette regrettable équivoque que d a n s la foule, toujours\ncroissante, des professionnels, il en est malheureusement beaucoup, même\ndoués d'un certain talent, qui ne sont pas, qui ne seront jamais artistes.\n   » Au cours de ma carrière il m'est arrivé parfois d'observer l'effet produit\nsur u n e salle de concert ou de théâtre par l'audition d'une belle œuvre et j'ai\np u constater avec une certaine stupéfaction, je l'avoue, que le bon public, celui\nqui est susceptible d'émotion en face d'un chef-d'œuvre, se divise en auditeurs\nayant la connaissance approfondie de l'art — c'est le très petit nombre — et\nen assistants, ceux-là fort nombreux, totalement dépourvus de science et\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "732                                DURENDAL\n\n\njuchés d'ordinaire aux places à bon marché, mais se laissant simplement,\nnaïvement, sincèrement aller à leur impression ; quant au mauvais public, celui\nqui ratiocine sur l'œuvre sans même l'écouter, il ne se compose que d'une seule\ncatégorie d'individus, les gens qui ont appris l'harmonie. Ceux-ci n'étant point\nassez naïfs, parce qu'ils se croient savants, pour se laisser impressionner et\nn'étant pas assez savants pour juger sainement, ne sont capables ni de sentir\nni de comprendre.\n    » Il en est des étudiants en musique comme des publics ; ceux qui s'en\ntiennent à l'acquisition du seul métier ont bien des chances pour rester des\nêtres inutiles, je dirai même nuisibles au progrès de la m u s i q u e . Que le ciel\nn o u s préserve des demi-artistes comme des demi-savants; il vaudrait mieux\npour eux... et pour l'art, qu'ils ne fussent jamais nés !\n    » Mais, hélas! cette race tend à devenir légion et, depuis le compositeur\nAdolphe Adam avouant à ses élèves que la musique ne procurait à son esprit\na u c u n e jouissance et qu'il n'en composait que parce qu'on ne lui avait pas\nappris à faire autre chose, jusqu'à u n célèbre ténor jugeant ex professa de la\nvaleur d'une partition d'après la fréquence des si bémol, b e a u c o u p usurpent le\nnoble nom d'artiste qui auraient fait bien meilleure figure sous les espèces\nd'un employé de b a n q u e , d'un h o m m e politique ou d'un commis voyageur en\nvins de B o r d e a u x .\n   » L o r s q u e j'avançais tout à l'heure que l'art n'est pas u n métier, loin de\nmoi l'opinion, encore répandue chez quelques gens du m o n d e , que l'inspira-\ntion suffit à tout et que l'homme inspiré n'a nul besoin d'apprendre la compo-\nsition ou l'exécution.\n   » Il y a dans l'art u n e partie métier qu'il est nécessaire, qu'il est\nindispensable de posséder à fond lorsqu'on se croit appelé à la carrière\nartistique. T o u t instrumentiste, tout chanteur, tout compositeur doit, avant\ntoutes choses, se rendre maître de son instrument, de sa voix, de son écriture\nmusicale; j'indiquerai tout à l'heure la méthode que je crois devoir être\nemployée à cette fin. Mais lorsqu'on en est arrivé là, lorsqu'on est capable de\nse tirer sans accroc de concertos émaillés des traits les plus scabreux, de\nvoltiger avec succès au travers des vocalises les plus compliquées, d'aligner\nd'une façon congrue les contrepoints les plus sévères et même de mettre sur\npied u n e fugue correcte, il faudrait bien se g a r d e r de croire que c'est là le\nterme de l'éducation et que pour avoir surmonté, souvent avec peine, toutes\nces difficultés, on soit devenu un artiste consommé ; c'est précisément le con-\ntraire et si l'on s'arrête à ce point, qui n'est, à proprement parler, qu'à moitié\nroute, on risque, neuf fois sur dix, de rester toute sa vie u n demi-savant,\npartant u n médiocre.\n   » Mais, là où finit le métier, l'art commence.\n   » Et c'est alors que la tâche des professeurs sera, non plus d'exercer les\n doigts, le larynx, l'écriture des élèves de façon à leur rendre familier l'oulil\n qu'ils auront à manier, mais de former leur esprit, leur intelligence, leur\n cœur, afin que cet outil soit employé à une besogne saine et élevée et que le\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "                                        NOTULES                                     733\n\nmétier acquis puisse ainsi contribuer à la g r a n d e u r et au développement de\nl'art musical.\n    » N e nous y t r o m p o n s p o i n t ; ce que nous devons chercher d a n s nos tra-\nvaux d'art, ce n'esl pas le profit, laissons ce négoce aux trop n o m b r e u x sémites\nqui encombrent la m u s i q u e depuis que celle-ci est susceptible de devenir une\naffaire; ce n'est pas m ê m e la gloire personnelle, résultat éphémère et sans\nportée; n o n , nous devons viser plus haut, nous devons voir plus loin ; le vrai\nb u t de l'art est d'enseigner, délever graduellement l'esprit de l'humanité, de\nservir, en u n mot, dans le sens du sublime « dienen » que W a g n e r met d a n s\nla bouche de Kundry repentante au troisième acte de Parsifal.\n   » E t je ne crois pas qu'il existe au m o n d e u n e missiou plus belle, plus\ngrande, plus réconfortante que celle de l'artiste comprenant de cette façon le\nrôle qu'il est appelé à jouer ici-bas. »\n\n\n\n\n   L e Beffroi, de Lille, consacre u n numéro spécial à son collaborateur\nAlbert Samain. Outre d'intéressantes études sur l'œuvre, vers et prose, du\npoète défunt, divers h o m m a g e s à sa mémoire et u n portrait de l'auteur\nd'Au Jardin de l'Infante, nous y trouvons trois poèmes inédits de Samain.\nVoici l'un d'eux :\n\n\n                                LE BERCEAU\n\n                 Dans la chambre paisible où tout bas lu veilleuse\n                 Palpite comme une âme humble et            mystérieuse,\n                 Le père, en étouffant ses pas, s'est     approché\n                 Du petit lil candide où l'enfant est couché ;\n                 Et sur celle faiblesse et ces douceurs de neige\n                 l'ose un regard profond qui couve et qui protège,\n                  Un souffle imperceptible    aux lèvres, l'enfant dort\n                 Penchant la tète ainsi qu'un petit oiseau mort.\n                 Et les doigts repliés au creux de ses mains          closes,\n                 Laisse à travers le lit traîner ses bras de roses.\n                 D'un fin poudroiement     d'or ses cheveux l'ont nimbé\n                  Un peu de moiteur perle à son beau front         bombé,\n                 Les pieds ont repoussé les draps, la couverture,\n                  Et, libre maintenant, nu jusqu'à la ceinture,\n                 Il laisse voir, ainsi qu'unlys       éblouissant,\n                  La pure nudité de sa chair      d'innocent.\n                  Le père le contemple, ému jusqu'aux          entrailles...\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "734                                DURENDAL\n\n\n               La veilleuse agrandit les ombres aux murailles ;\n               Et soudain, dans le calme immense de la nuit,\n               Sous un souffle venu des siècles jusqu'à lui,\n               Il sent, plein d'un bonheur que nul verbe ne nomme.\n               Le grand frisson du sang passer dans son cœur     d'homme.\n\n\n\n\n   Notre ami E u g è n e Gilbert a publié d a n s la Revue Générale une étude superbe\ndu roman Quo Vadis, de Sienkiewicz. N o u s sommes d'accord avec lui q u a n d\nil écrit :\n   « Quo Vadis n'est pas u n e lecture de famille, et ce, par la nécessité du sujet\nqui projette, en face du christianisme rayonnant des plus pures splendeurs,\nles lueurs croupissantes et marécageuses qu'exhale en mourant ce grand\ncorps à demi décomposé déjà de la R o m e néronienne. Mais l'œuvre restera,\navec, entre autres, l'Honnête femme de L o u i s Veuillot et les Bagatelles d u\nR. P . Luis Coloma, de la Compagnie de Jésus, — qui, toutes différences\nobservées, ne sont pas des lectures de famille non plus, — l'œuvre restera,\n dis-je, parmi les chefs-d'œuvre dont s'enorgueillit le patrimoine inaliénable\n du roman chrétien. \"\n\n\n\n\n   Le samedi 3 novembre, M. Sander P i e r r o n , le sympathique auteur de\n plusieurs œuvres remarquées, a donné, au Salon du Labeur, u n e intéressante\n causerie sur les séjours que firent à Bruxelles, à cinquante ans d'intervalle,\n deux maîtres de la sculpture française : F . R u d e et A. R o d i n .\n    Il semble q u ' u n lien mystérieux ait uni, à travers le temps, les destinées\n de ces g r a n d s artistes. T o u s deux en effet connurent dans notre pays les\n pires jours de misère, furent méconnus de ceux qui eussent dû les accueillir,\n et pourtant vécurent cette vie de travail âpre et d'émotion féconde, d o n t la\n puissante influence se fait longuement ressentir. Ils virent éclore chez n o u s\n l'aube de leur génie et, p a r un fatal hasard, ne laissèrent que peu de souve-\n nirs. Des incendies successifs à la Monnaie, au Palais de la N a t i o n , au\n château de T e r v u e r e n , anéantirent les œuvres dont R u d e nous avait dotés.\n   Q u a n t à Rodin, les premières productions de son génie furent signées de\n noms plus c o n n u s alors, mais combien moins glorieux et aussi combien\n oubliés à présent.\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "                                          NOTULES                                           735\n\n   L e n o m b r e u x public, que la présence de plusieurs esthètes du pinceau ren-\ndait pittoresque, a vivement applaudi le conférencier, dont le principal\nmérite fut d'exprimer en u n e langue simplement savoureuse des choses\nintéressantes et peu connues.\n\n\n\n\n   On ne connaît pas assez l'admirable œuvre de l'Extension universitaire\npour les femmes fondée à Anvers, grâce à plusieurs dames intelligentes\nde la métropole commerciale, parmi lesquelles il faut citer en tout premier\nlieu Mademoiselle Belpaire. Cette œuvre entre dans sa quatrième année\nd'existence.\n  N o u s en parlerons un jour plus longuement. P o u r en donner une idée,\nvoici le p r o g r a m m e des cours de cette a n n é e :\n\n  M U S I Q U E . — Professeur : M. W A L L N E R , de Bruxelles. Les Écoles de\nChant: I. L'école italienne. — II. L'école allemande. — I I I . L'école française.\n— I V . L'école slave. — V. L'école Scandinave. — V I . L a chanson\npopulaire.\n\n  L'IRLANDE JADIS E T AUJOURD'HUI.                               — Professeur : M. V L I E -\nBERGH. — Ce cours se d o n n e en flamand.\n\n   P H I L O S O P H I E . — Professeur : M. F . DESCHAMPS, de Bruxelles. His­\ntoire de la philosophie moderne : I. L a Renaissance. — Réaction contre la philo-\nsophie du moyen âge. — L e s humanistes. — L e réveil des systèmes de\nl'antiquité. — I I . Les débuts de la philosophie m o d e r n e . — L a question de\nMéthode. — Bacon. — Descartes. — I I I et I V . Les systèmes rationalistes\net idéalistes. — V. Progrès des sciences naturelles. — L e s systèmes sensua-\nlistes et matérialistes. — V I . Le mouvement néo-thomiste. — Historique. —\nSa portée e t son avenir.\n\n   H I S T O I R E D E L ' A R T . — Professeur : M. JOZEF JANSSENS, artiste-peintre\n à Anvers. La peinture depuis ses origines.\n\n    L I T T É R A T U R E F R A N Ç A I S E . — Professeur : M. l'abbé LECIGNE,\n professeur de littérature aux Facultés de Lille. Poètes et romanciers contempo­\n rains : I. René Bazin. — I I . S u l l y - P r u d ' h o m m e . — I I I . Anatole F r a n c e . —\n IV. J . - M . de H e r e d i a . — V. P a u l Bourget. — V I . H e n r i de Bornier.\n\n   H I S T O I R E . — Professeur : M. MOELLER, de l'Université de L o u v a i n .\n La Révolution française en 1789 : L e prologue : les assemblées préparatoires\n aux Etats généraux. — L a révolution parlementaire, d u 5 mai au 27 j u i n . —\n Naissance de l'assemblée nationale. — L a révolution populaire : le 14 juillet\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "736                                DURENDAL\n\n\nà Paris et le contre-coup dans les provinces. — Le débat monarchique à la\nConstituante (août et septembre). — La catastrophe : les journées des 5 et\n6 octobre à Versailles. — L'épilogue : l'évasion et l'arrestation du roi à\nVarennes (juin 1791). — Le bilan de la révolution, d'après M. Taine.\n  Pour tous renseignements, il faut s'adresser à Mademoiselle Belpaire,\navenue Marckgrave, 44, à Anvers.\n\n\n\n  Nous recommandons vivement à nos lecteurs les deux ouvrages suivants\nde deux de nos collaborateurs :\n  I FIORETTI. Les petites fleurs de la vie du petit pauvre de Jésus-Christ\nSaint François d'Assise. Traduction d'ARNOLD GOFFIN. Nouvelle édition\nsoigneusement revue par l'auteur. (On peut se procurer ce livre en s'adressant\nà M. Goetgebuer, rue de Lausanne, 44, à Bruxelles.)\n   LA BRUYÈRE ARDENTE, roman par GEORGES VIRRÈS. Bruxelles, Vromant,\néditeur.\n\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : HENDRIK IBSEN : Quand nous nous réveille-\nrons d'entre les morts (Paris, Perrin). R. P . DIDON : Lettres à Mlle Th. V.\n(Paris, Plon). E. HERDIES : L'avenue des Douleurs (Bruxelles, Schepens).\nG. LEBACQ : Irrésolvable (Edition du Thyrse). J. DESTRÉE : Sur quelques\npeintres des Marches et de l'Ombrie (Bruxelles, Dietrich; et Florence,\nAlinari). GEORGES RODENBACH : Le rouet des brumes (Paris, Ollendorf).\n\n                                         *\n\n   R e c t i f i c a t i o n . — En rendant compte, dans notre numéro d'octobre,\nde l'Essai sur Laurent de Médicis (1) de M. Lebey, nous disions : « Le style (de\nce livre) semble déceler, comme l'esprit même de l'œuvre, un Suisse, et un\nSuisse protestant. »\n   M. Lebey nous apprend, et nous nous empressons d'en faire part à nos\nlecteurs, qu'il est « Français et a été élevé dans la religion catholique. »\n\n\n\n\n  (1) On avait imprimé : Laurent LE Mèdicis; nos lecteurs auront rectifié d'eux-mêmes.\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": ""}, {"page_pdf": 872, "texte": ""}, {"page_pdf": 873, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": true, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 11, "signet_source": "7ème année - N°11 - Novembre 1900 (?)", "preuve": "Note de Une Préface, février 1901, p. 73, PDF 96 du volume 1901 : la nouvelle publiée en novembre appartient au Cœur des Pauvres ; L’Héritage de la Mère Labouvolle figure aux pages 673-687 du volume 1900."}}