{"numero_id": "ulb-durendal-1900-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 737, "page_fin": 749, "titre_corps": "Le Conteur", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Édouard Ducoté", "ancre_debut": "Le Conteur", "ancre_fin": "EDOUARD DUCOTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 877, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1287, "texte": "Le Conteur\n\n\n              D'UN froncement de ses noirs sourcils, le sultan\n                Messaoud faisait trembler une moitié des deux\n                grands continents, et par delà la mer les puis-\n                sants princes chrétiens eux-mêmes prononçaient\n                avec crainte son nom abhorré.\n                   Messaoud était toujours en guerre, soit pour\n                maintenir ses frontières, soit pour les accroître.\n                 Ses armées promenaient sous tous les climats\nleurs hordes etincelantes ; ses étendards cramoisis s'inclinaient\ntantôt sous les cèdres et tantôt sous les palmiers. Les housses\nde soie de sa cavalerie avaient balayé la poussière du désert\ncomme les prairies en fleurs. A quelques pas devant les musi-\nciens dont la cornemuse et le tambourin composaient une\nharmonie grave et monotone, Messaoud s'avançait tout seul.\nSur la haute selle de velours broché il se tenait immobile, enve-\nloppé d'un manteau rouge et couronné du t u r b a n ; et il portait\nhaut son visage olivâtre aux joues creuses et au menton saillant\noù frisait un poil plus sombre que la nuit. De ses yeux durs\nil semblait fixer son rêve de domination fanatique. I1 était\ncourageux et impitoyable, aussi dur envers lui-même qu'en-\nvers tous.\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "738                          DURENDAL\n\n\n\n   Ce conquérant barbare dédaignait le repos. Il avait bien\nquelque part une capitale à son immense empire et un palais ;\nmais sa véritable capitale se trouvait là où était dressé le camp\net son palais là où s'élevait sa tente. Au lendemain des expédi-\ntions il arrivait dans sa ville, escorté de caravanes chargées de\nbutin, mais c'était pour aussitôt repartir. E t nul, aux alentours\nde sa demeure, ne se plaignait de ses trop rapides séjours, car\nla terreur était dans son ombre. Ses femmes elles-mêmes étaient\ncontraintes en sa présence, et le harem toujours bruyant de\nbabillages et de rires devenait subitement silencieux. T a n d i s\nque, Messaoud au loin, les citoyens menaient leur vie paisible-\nment sous le gouvernement d'un vieux vizir, et les femmes\nétaient comme des oiseaux de luxe dans une cage dorée.\n   L e Sultan n'avait point de fils, et il en nourrissait une ran-\ncune contre ses épouses et contre les filles qu'elles lui avaient\ndonné. Mais, par un caprice d'un cœur longtemps fermé à l'affec-\ntion, il se prit à chérir la dernière-née de ses enfants. Du plus\nlointain de ses Etats, il tournait sa pensée vers sa chère Fali,\net il songeait aux changements qu'il trouverait en elle à son\nretour. E t il ne m a n q u a i t jamais de lui rapporter un présent\nchoisi : u n coffret d'argent ciselé, ou un tapis aux arabesques\nbigarrées, ou une parure, ou quelque animal singulier. U n e fois\n— elle venait d'avoir seize ans — il lui envoya un conteur d'his-\ntoires, comme la plus agréable des surprises.\n   A cette époque, Messaoud s'était arrêté dans la métropole\nd'une de ses provinces d'Afrique. C o m m e il aimait à se rendre\ncompte p a r lui-même de l'état d'esprit de ses sujets, il lui arri-\nvait souvent de sortir seul pendant la nuit, vêtu d'un burnous\ngrossier, et il se mêlait à la foule qui, profitant de la fraîcheur\ntardive, s'assied sur des nattes à la porte des marchands de café.\nCe soir-là, il avait pris place dans un cercle de gens occupés à\nouïr un de ces bavards qui, d'une voix rapide et nuancée,\ndébitent des contes dont le dénoûment recule sans cesse devant\nla curiosité. L e conteur narrait une de ces merveilleuses\nlégendes où des Génies rivaux luttent de ruse pour se vaincre,\net n'y parviennent qu'après des péripéties interminables tour à\ntour tragiques et bouffonnes. Les auditeurs, bouche bée,\npalpitaient d'étonnement et d'anxiété; parfois un rire détendait\n leurs lèvres et secouait leur poitrine, puis ils retombaient dans une\n"}, {"page_pdf": 879, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2477, "texte": "                              LE CONTEUR                             739\n\n\nattente fébrile. Messaoud qui dans sa vie n'avait guère de\ntemps pour écouter des balivernes, se prit à désirer la fin du\nrécit; sur cette épreuve, il conclut, non sans raison, que le con-\nteur était bien habile dans son métier, et il pensa au plaisir que\nF a l i aurait eu à l'entendre. Aussi le lendemain, dès le matin,\nil m a n d a cet homme ; il lui compta une grosse somme d'argent,\npuis il l'expédia sous escorte à sa fille.\n   L e conteur était tout jeune encore, mais il portait sur son\nvisage amaigri les traces d'une longue misère; l'expérience pré-\ncoce des chagrins avait assombri son front et fané ses paupières.\nA l'aubaine inattendue qui lui survenait, il se crut au bout de\nses tribulations et, le long du voyage, il laissa une consolante\nespérance pénétrer son âme. Il ne se doutait pas à quel prix il\npayerait l'honneur de pénétrer dans l'enceinte réservée du\npalais. Aucun h o m m e , sinon le Sultan, n'a le droit de contem-\npler les prisonnières du harem. Les musiciens qui charment les\népouses ont tous été privés de la vue, ou par la naissance, ou\npar un accident nécessaire. Il ne serait point fait d'exception\npour un conteur; la beauté de Fali ne l'éblouirait pas. L ' h o m m e\neut les yeux crevés.\n   L a maturité précoce des filles de son pays avait rendu Fali\nsemblable à une femme. Mais, en dépit de sa taille, elle restait\nune enfant de seize ans, et sans doute le serait-elle toujours comme\nles autres créatures qui remplissaient les appartements de leur\ndésœuvrement puéril. Ignorante de tout, insouciante et comblée,\nson petit esprit considérait l'existence comme une fête facile.\nElle avait un égoïsme ingénu, et son cœur ne battait jamais que\npour un plaisir nouveau. Elle se réjouit à l'annonce de l'arrivée\ndu conteur, et le supplice qu'il avait subi avant de paraître ne\nl'émut pas, car c'était pour Fali une chose toute naturelle q u ' u n\nhomme ne se montrât point devant elle avec des yeux vivants.\nLes baladins n'ont pas de regard comme les esclaves n'ont pas\nde joyaux.\n   Sans s'apitoyer à l'aspect lamentable du nouveau venu, elle\nlui fit un riant accueil ; elle lui d e m a n d a son nom, elle l'obligea\nà goûter à des friandises qu'elle avait préparées, et elle le mena\ns'asseoir sur un coussin de soie. L'aveugle sentit cette jeune\ngaîté passer sur lui comme une brise réconfortante.\n   — Et'maintenant, dit-elle, je t'ouvre mes oreilles. Quelle belle\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "740                             DURENDAL\n\n\nhistoire vas-tu me raconter? Il paraît que personne au monde\nn'en connaît autant que toi, ni de plus surprenantes. Mon père\nfut bien inspiré en te donnant à moi. Commence, Kaïs; je\nt'écoute.\n    Fali avait pour le Sultan toute la tendresse dont elle était\ncapable, c'est-à-dire de la reconnaissance pour le dispensateur\ndes cadeaux. Elle jugeait qu'il était bon, puisqu'il la gâtait; et\nelle n'était pas fille à suspendre un éclat de rire devant le sou-\nverain le plus redoutable. Q u a n t à Kaïs, il eut une amère gri-\nmace au rappel de l'heureuse inspiration du tyran qui l'avait\nprivé de la vue, et avec un tremblement dans la voix, il parla :\n    — Je vous obéis, ô princesse. E t d'abord je vous raconterai\nl'histoire de la princesse Fortunée.\n     « F o r t u n é e était la fille d'un puissant émir qui possédait en\n pièces d'or dix fois le nombre de ses sujets dont le peuple cou-\nvrait une moitié de la terre. Elle habitait un palais construit avec\n des marbres précieux, à l'intérieur duquel s'élevait une forêt de\n grêles colonnades, supportant des plafonds au stuc fouillé\n comme un feuillage. T o u t ce que l'homme connaît de magni-\n fique et de rare s'entassait dans les salles à sa disposition ; elle\n n'avait q u ' u n désir à former, et cent esclaves s'empressaient\n pour la servir et pour la contenter.\n     » Se baigner dans de fraîches vasques, écouter des joueurs\n de flûte, courir dans les jardins, renouveler ses vêtements et ses\n parures, échanger avec les épouses de l'émir de pompeuses\n visites, croquer des gourmandises, rire et jouer, c'étaient là les\n occupations quotidiennes de F o r t u n é e . . . »\n      U n bâillement de F a l i interrompit ce p r é a m b u l e .\n     — Suspends ce récit, dit-elle ; je n'entendis jamais rien de plus\n  ennuyeux. Ce n'est pas un conte que tu me fais. C'est ma vie,\n  c'est la vie que tu me débites. A quoi bon les contes s'ils ne nous\n  transportent pas dans un monde différent du nôtre? Cherche\n  autre chose dans ta mémoire.\n      Kaïs se recueillit un instant, et reprit :\n      — Qu'il soit fait selon votre volonté. Je vous dirai donc\n   l'histoire de H a m i d a . Elle est à l'opposé de celle de F o r t u n é e .\n      « H a m i d a naquit dans une oasis du grand désert qui est\n   comme une île au milieu d'un océan desséché. C'est un pays\n   maudit où l'eau pourrit sous le soleil et où l'homme\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "                             LE CONTEUR                              741\n\n\nexténué n'a plus la force d'éloigner de son visage les mouches qui\nle rongent. Des bouquets de palmiers baignent leurs racines\ndans une vase pestilentielle. Les maisons de terre du village se\nfendent à la chaleur. L e s habitants sont pauvres et malades.\nH a m i d a était le fils unique d'un malheureux d'entre les plus\nmisérables.\n   » Il passa son enfance à remplir l'office de l'âne qui m a n q u a i t\nau logis pour charrier le bois et porter les cruches d'eau. Il\nétait tout meurtri et courbé par le dur travail. Il n'avait d'autre\nplaisir que de souffler, pendant ses moments de repos, dans un\nroseau troué. Dans sa treizième année, il perdit son père; sa\nmère était déjà sous un tertre ; et il resta seul sans aucun avoir.\n     » U n vieillard charitable, qui possédant cinquante palmiers\nétait un riche dans l'oasis, eut pitié de lui ; il le prit à sa charge\net il le traita comme son enfant. H a m i d a l'aidait à cultiver son\nj a r d i n . Mais la fortune du vieillard lui avait suscité des envieux ;\non prétendait qu'il cachait un trésor. U n e nuit, deux mar-\nchands de ses voisins pénétrèrent dans sa maison et regor-\n gèrent. L'orphelin dormait dans la chambre de son bienfaiteur;\n réveillé par le bruit, il fut témoin de la fuite des criminels\n déçus. Il ne pouvait venger son maître qu'en les dénonçant; et\n dès la pointe du j o u r il courut chez le cadi. Celui-ci connaissait\n les marchands, et les tenait pour incapables d'un forfait. Il ne\n voulut pas croire leur accusateur, et les protestations des assas-\n sins le raffermirent dans sa conviction. H a m i d a fut lui-même\n soupçonné du meurtre, mais, faute de preuves, le cadi se con-\n tenta de le condamner pour faux témoignage et de le jeter dans\n une prison où il fut oublié en compagnie d'un voleur.\n   » Ce voleur n'était pas un méchant h o m m e . Il avait commencé\npar être maître d'école, très versé dans les livres. A la suite de\nnombreux hasards, il était tombé dans la pauvreté qui lui avait\nsoufflé de mauvais conseils. Et voici son histoire telle qu'il la\nraconta à son compagnon... »\n   Mais Fali, qui n'était pas habituée à cet art des conteurs qui\nenchevêtre les récits les uns dans les autres pour en prolonger\nl'intérêt, s'écria :\n   — Laisse là l'histoire du voleur, cher Kaïs, c'est H a m i d a\nqui m'intéresse. J'ai hâte de savoir comment il se tira de pri-\nson et ce qui lui advint ensuite.\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "742                           DURENDAL\n\n\n    — « Je vous ai dit, ô princesse, que le voleur était versé dans\nla connaissance des livres. Q u a n d il eut achevé la relation de\nsa vie, H a m i d a le pria de lui rapporter, pour combattre l'ennui,\nles nombreuses histoires de légende et de poésie qu'il avait lues\net apprises. L e voleur qui, depuis longtemps prisonnier, avait\nd'autant plus envie de parler qu'il était verbeux naturellement,\nse prêta de bonne grâce au désir de son compagnon. Or, ces\nhistoires étaient si prodigieuses que H a m i d a oubliait son infor-\nt u n e à les e n t e n d r e ; et il y en avait chaque jour de nouvelles.\n    » Après des mois et des mois, le cadi fit relaxer H a m i d a ; mais\nle jeune h o m m e sentit son cœur se fendre en disant adieu au\nvoleur qui, lui, n'était pas encore au terme de sa peine. Rien ne\nsuscite l'amitié autant q u ' u n e misère commune. Au surplus\nla liberté n'était pas un bienfait pour H a m i d a . Il allait se trou-\nver plus a b a n d o n n é et plus dénué que jamais, souillé par une\ncondamnation, et poursuivi par la haine des assassins qu'il\navait dénoncés. Il sortit tristement de prison, et ses pas le\nmenèrent vers le milieu du village, sur la place où se tenait\n le marché.\n   » Il y avait là un rassemblement de gens d'une tribu loin-\ntaine qui venaient chaque année en grande caravane vendre\nles produits de leur industrie. Ils s'apprêtaient à s'en retour-\nner et ils chargaient leurs chameaux avec les sacs de dattes\nacquis en échange de leurs marchandises. H a m i d a contemplait\nleurs préparatifs, et il se prit à envier ceux qui allaient s'éloi-\ngner, tandis q u e lui resterait attaché à une terre où il ne récol-\nterait que du malheur; mais, en même temps, il éprouva\n combien l'homme est l'esclave du lieu qui l'a vu naître et\n souffrir. Après avoir perdu ses parents, et son bienfaiteur et son\n ami le voleur, devait-il perdre encore sa patrie ! Si douloureuse\n que fut cette nouvelle séparation, il dut pourtant s'y con-\n traindre, et il alla prier le chef de la caravane de le prendre\n parmi ses serviteurs. Celui-ci, satisfait de l'état de ses affaires,\n était alors enclin à la bienveillance, il accepta; mais c'était une\n nature fantasque dont l'humeur sautait aux extrêmes. L e len-\n demain, il regretta de s'être embarrassé de H a m i d a , et il l'acca-\n bla de mauvais traitements.\n    » H a m i d a avait, à travers des larmes, vu les maisons du\n village confondre leur couleur terreuse avec le sable, et les plus\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2328, "texte": "                           LE CONTEUR                           743\n\nhautes cimes des palmiers s'enfoncer derrière les dunes. Mais\nce n'était que le commencement de sa désolation. Celui qui est\nmaltraité par le maître reçoit des coups de tous les serviteurs.\nE t il s'apercevait qu'il n'avait pas échangé sa condition pour un\nmeilleur sort.\n   » Il arriva que la caravane fut attaquée en route par des pil-\nlards nomades ; il y eut un grand massacre, et H a m i d a , blessé,\nresta pour mort au milieu des cadavres. Il n'était cependant\nqu'affaibli par la perte de son sang, et il fut bien étonné\nquand, revenu de son évanouissement, il découvrit auprès\nde lui des visages nouveaux et secourables... »\n   A ce point du récit, Fali, que cette accumulation d'infor-\ntunes avait, fort impressionnée, ne se retint pas de manifester\nson contentement.\n   — Ce pauvre H a m i d a , dit-elle, il est comme mon ami.\nJ'espère que le voilà sauvé pour tout de bon.\n   — H é l a s ! soupira Kaïs ; puis il continua :\n   « L e jeune homme avait été recueilli par un cheik, qui, suivi\nd'une petite escorte, avait traversé la lande ensanglantée\nquelques heures après la bataille. On lui donna des soins et de\nla nourriture. Le cheik recherchait les bonnes actions; il se\nrendait en pèlerinage au tombeau du Prophète, et pour ne pas\nabandonner le blessé, il l'emmena parmi sa suite.\n  » L e voyage était long. E t H a m i d a , encouragé par la bonté\ndu cheik, eut l'idée de lui raconter quelques-unes des histoires\nqu'il avait apprises du voleur; cela aiderait à passer les heures\nmonotones. Or, le pèlerin y prit tant de plaisir que la compa-\ngnie de H a m i d a lui devint indispensable; il lui promit de\ngrandes récompenses au retour de L a Mecque. Cette amitié\ndont H a m i d a s'honorait et se réjouissait devait bientôt causer\nsa perte. L e cheik avait avec lui un de ses neveux, nommé\nYaya, l'homme le plus orgueilleux et envieux qui fut jamais\nné. Exaspéré de la faveur dont un misérable étranger, ramassé\npar charité, jouissait auprès de son oncle, il résolut de se\ndéfaire de lui.\n  » Les voyageurs atteignirent une grande ville au bord de la\nmer, où ils devaient s'embarquer, et ils descendirent passer la\nnuit dans un caravansérail. L e départ devait avoir lieu le len-\ndemain au lever du soleil. H a m i d a s'endormait quand Yaya\n"}, {"page_pdf": 884, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2466, "texte": "744                           DURENDAL\n\n\nvint le secouer pour le prévenir que le départ était remis de\nplusieurs heures, le vent étant contraire.\n   » H a m i d a referma voluptueusement les yeux, fort heureux\nde ce surcroit de sommeil sous un toit, après tant de nuits\nrapides sous la tente. Il se réveilla le lendemain au grand\njour. Quelle fut sa surprise en découvrant que le cheik et son\nescorte avaient déjà quitté le caravansérail! Mais un domes-\ntique le rassura en lui disant que le cheik l'attendait au\nsouk des tailleurs où il s'était rendu pour quelques achats.\n H a m i d a courut au souk, mais il s'égara dans un dédale de\nruelles et perdit beaucoup de temps à se retrouver. P u i s il s'in-\nforma de boutique en boutique sans qu'aucun marchand pût le\nrenseigner. Alors, éclairé par un pressentiment, il s'élança du\ncôté du port. Il était trop t a r d ; le navire qui emportait son pro-\ntecteur avait déjà pris le large.\n    » Désespéré, H a m i d a revint au caravansérail. Il apprit\nqu'au moment de s'embarquer, le cheik, étonné de ne pas\nl'apercevoir, était revenu le chercher, p e n d a n t le temps que lui\ncourait au souk. Yaya, qui avait machiné tout cela, avait per-\nsuadé à son oncle que son protégé avait pris la fuite pour\nn'avoir pas à endurer la traversée; et le cheik, pressé par le\ncapitaine du vaisseau, était reparti en maudissant l'ingrat.\n    » Aux moqueries des serviteurs, H a m i d a s'éloigna. E t o u r d i\n par ce coup imprévu, il rôda tout le jour à travers la ville, sans\n arriver à se convaincre de la réalité. Mais, après le crépuscule,\n se voyant sans vivre et sans abri, il t o m b a dans un accable-\n ment tel, qu'au milieu de tous ses malheurs passés, il n'avait\n pas encore éprouvé le pareil. L e hasard le conduisit devant\n la porte d'un café, où, au milieu d'une nombreuse assistance\n pérorait un conteur. Et du dehors H a m i d a écouta machinale-\n ment des bribes du récit, j u s q u ' à ce que soudain, comme porté\n par la nécessité, il se trouvât dans l'intérieur du café, apostro-\n phant les gens assemblés.\n    — « E t moi aussi, leur disait-il, je connais des histoires\n » merveilleuses auprès desquelles celles-ci ne sont que radotage\n » et bâillement! »\n    » Il imposa le silence au conteur décontenancé, et, à l'ap-\n plaudissement des spectateurs amusés par cette scène, il se mit\n à parler. L a veillée se prolongea très t a r d . H a m i d a avait con-\n quis son auditoire; il fit une quête fructueuse.\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "                            LE CONTEUR                             745\n\n   » A partir de ce soir-là, il devint le conteur favori de la ville,\net il exerçait ce métier, tantôt dans les maisons, tantôt au milieu\ndes places publiques. Il vivait à son aise, et il bénissait son\nancien compagnon de captivité qui, l'ayant instruit, lui avait\nfourni un état.\n   » Il était écrit que le bonheur ne devait jamais dorer long-\ntemps l'existence de H a m i d a . L e Sultan qui régnait sur le\npays se cachait souvent sous un déguisement parmi la foule des\ncitoyens afin d'épier leurs propos ; un jour, il s'arrêta dans\nl'endroit où le conteur discourait, et il se dit en lui-même :\n— Ce conteur n'a pas son semblable; sa place n'est pas ici\np a r m i le peuple, mais dans mon palais où il réjouira les oreilles\nde ma fille. E t le Sultan m a n d a l'homme et il l'envoya à sa\nfille. Mais comme il n'est pas permis de regarder en face les\népouses et les héritières du Sultan, H a m i d a eut les yeux crevés.\n    » Ainsi finit l'histoire, car il est mort parmi les vivants\n celui qui ne jouit plus de la lumière... »\n    L a voix de Kaïs, de plus en plus enrouée, s'éteignit dans un\n gémissement. Des larmes roulaient sur ses j o u e s ; mais Fali ne\n les voyait pas, car elle avait posé ses mains contre son visage\n comme pour contenir les siennes.\n     Bientôt le mobile esprit de la jeune fille se rasséréna; elle\n releva la tête, et dit en souriant :\n     — Vraiment, mon père ne s'était pas t r o m p é . T u es le pre-\n mier des conteurs. L e s aventures de H a m i d a m'ont tenue hale-\n tante, et je n'ai pu m'empêcher de pleurer devant la triste fin\n d'une vie si mal partagée. Suis-je sotte! T o u t cela n'était q u ' u n\n conte inventé pour mon plaisir.\n     — Que n'est-ce un conte, dit Kaïs ! Il ne me ferait pas pleurer\n  moi-même.\n      Fali éclata de rire : — Si ce n'est un conte, qu'est-ce donc?\n  Dans quel pays y a-t-il des hommes aussi malheureux que\n  H a m i d a ? Jamais une pareille histoire ne s'est déroulée sur la\n  terre.\n      — Je vous ai rapporté ma propre vie, princesse F a l i . Kaïs et\n  H a m i d a sont le même h o m m e .\n      L a fille de Messaoud ne comprit pas d'abord. Elle s'imaginait\n  que tout le monde ici-bas était comme elle, et que des palais\n  abritaient partout des existences fortunées. Peut-être m ê m e\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2390, "texte": "746                           DURENDAL\n\n\nne s'imaginait-elle rien, n'ayant jamais réfléchi à quoi que ce\nfût. L a révélation que lui apportait l'étranger bouleversait son\nesprit, et y mettait autant de désordre que si elle avait entendu\nsa gazelle familière lui adresser la parole. Elle interrogea Kaïs,\net, ne parvenant pas à s'avouer qu'il lui racontait la vérité, elle\ncroyait entendre des fables. E t elle ne se lassait pas de le faire\nparler, car la vie est une intarissable source d'où ne jaillissent\npas deux goutte ? d'eau semblables.\n   Persuadée du mensonge, Fali apprit ainsi à connaître la\nréalité, mais, à cette connaissance, son cœur se formait, et,\nquand il fut devenu un véritable cœur de femme, il cessa de se\ntromper. Reconnaissante envers Kaïs de tout ce qu'il lui avait\nenseigné, elle se prit à l'aimer pour tout ce qu'il avait souffert.\nL'aveugle, réconforté par cette tendresse, s'abandonnait à\nchérir celle dont il entendait la voix musicale et douce, mais\ndont il ne connaissait pas les traits.\n   Sur ces entrefaites, on reçut u n message du Sultan : il annon-\nçait son arrivée. Ce fut, comme chaque fois, un grand émoi dans\nla ville. L e vizir, pour témoigner de son zèle, fit exécuter en\nhâte quelques criminels que sa mansuétude avait oubliés en\nprison. Les épouses prirent des mines contrites, et les h a b i t a n t s\nse tinrent dans la crainte. Pour la première fois le front de Fali\nse rembrunit. C'est qu'aujourd'hui Messaoud n'était plus le\nmême h o m m e devant sa fille, le géant bourru et généreux,\nc'était un t y r a n cruel, régnant sur des millions de malheureux,\nun chacal se réjouissant des cadavres.\n  L e Sultan fit bientôt son entrée. Il apportait à Fali de riches\nagrafes ornées de perles, mais, comme il ne l'avait pas vue\ndepuis qu'il lui avait envoyé Kaïs, il s'informa d'abord si ce\nprésent avait été le bienvenu. Elle répondit sur ce sujet avec-\nun plaisir si manifeste que Messaoud lut très satisfait de lui-\nmême.\n   — E h bien! dit-il, chère Fali, c'était aussi un peu pour moi\nque je t'avais d o n n é ce conteur. J'avais deviné que ses récits te\ndivertiraient; et je songeais que plus tard tu pourrais distraire\nles loisirs de ton père en lui racontant quelqu'une de ces\nhistoires qui passant par t a bouche deviendrait plus captivante\nencore. Laquelle veux-tu me dire? Celle de l'orfèvre du Caire,\nou celle de l'alouette et du lion?\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2367, "texte": "                            LE CONTEUR                           747\n\n    Fali, qui avait beaucoup médité sur cette entrevue avec le\nSultan, répondit d'un ton assuré :\n   — Mon père, Kaïs n'a pas eu à m'apprendre ces histoires-là;\nil en savait de plus étonnantes qui sont la vérité même et non le\nfruit de l'imagination. Si vous le voulez, je vous dirai l'histoire\nde Kaïs, et votre barbe sera baignée de larmes.\n    — S t u p i d e langage! s'écria Messaoud; le maudit bavard\nt'a tourné l'esprit : il aura la tête tranchée.\n    — Vous me condamnerez donc avec lui, dit Fali avec fermeté,\ncar je l'aime et je me suis juré d'être son épouse dans la vie et\ndans la mort.\n    Messaoud qui d e m a n d a i t une aventure extraordinaire ne\ns'attendait pas à être aussi bien servi. Il entra dans une épou-\nvantable fureur, et tout le palais retentit de ses cris et de ses\nmenaces. Cependant son affection paternelle ne se résolut pas\ntout de suite au châtiment; il hésitait à frapper la seule créature\n pour qui son âme avait été jusqu'alors h u m a i n e .\n    Mais sa colère se répandit indistinctement autour de lui, et\n les innocents tremblaient a u t a n t que les coupables. Ne pouvant\n arriver à prendre une détermination, le Sultan repartit en\n guerre. Il n'avait pas voulu revoir sa fille, mais il lui fit savoir\n qu'elle eût à chasser Kaïs d'ici son prochain retour, car il serait\n impitoyable si elle ne lui avait pas obéi.\n     Messaoud ne revint p a s ; il connut la défaite dans un combat\n et périt par l'épée. C o m m e il n'avait point d'héritier mâle, il\n s'ensuivit des compétitions entre ses frères. Des luttes civiles\n déchirèrent le pays. L a populace exaspérée se vengea des\n cruautés du Sultan sur les femmes inoffensives qui habitaient\n  son ancienne d e m e u r e . Les épouses furent chassées et le palais\n  saccagé. Fali prit la fuite, conduisant par la main le conteur\n  aveugle, mais elle n'avait pas eu le temps de sauver du pillage\n  la moindre pièce d'or.\n     E t Kaïs dit à sa compagne :\n     — Conduis-moi dans quelque lieu où des hommes vivent\n  rassemblés. Je reprendrai mon ancien métier, et nous ne mour-\n  rons pas de faim.\n     Mais les temps n'étaient pas aux contes; on écoutait distraite-\n  ment l'aveugle, et ses collectes étaient dérisoires. Kaïs, lui, avait\n  l'habitude de la misère; il n'en souffrait que pour sa Fali bien-\n"}, {"page_pdf": 888, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2130, "texte": "748                           DURENDAL\n\n\naimée; mais, celle-ci, à qui jamais rien n'avait été refusé, se\nflétrissait et dépérissait comme une fleur délicate soumise à\nl'intempérie. Elle se roidissait p o u r t a n t afin que son ami ne\ns'inquiétât point, et, au lieu de se plaindre, elle affectait une\nhumeur endurante.\n   U n jour qu'ils marchaient dans une large rue le long des\nremparts, et qu'ils étaient exposés aux ardeurs du soleil, Fali\nsentit ses forces l'abandonner tout à fait.\n   — Je suis un peu lasse, dit-elle. Asseyons-nous un moment ici.\n    Ils s'assirent à terre, contre le rempart, à côté de la porte de\nla ville. E t Fali dit faiblement :\n   — Mon cher Kaïs, raconte-moi une de tes histoires pour me\nfaire oublier ma fatigue.\n   — J e te raconterai l'histoire de la princesse F o r t u n é e que\njadis, tu t'en souviens, tu ne voulais pas écouter.\n    E t il commença :\n    « Fortunée était la fille d'un puissant émir qui possédait en\n pièces d'or dix fois le nombre de ses sujets dont le peuple cou-\n vrait une moitié de la terre. Elle habitait un palais construit\n avec des marbres précieux à l'intérieur duquel s'élevait une forêt\n de grêles colonnades, supportant des plafonds au stuc fouillé\n comme un feuillage... »\n    Fali souriait à ce récit évocateur de sa féerique existence\n d'autrefois; et son âme s'échappa légèrement d'entre ses lèvres.\n Sa tête retomba sur l'épaule du conteur qui, la supposant\n endormie, se t u t .\n    A ce moment, un cavalier qui, suivi d'une petite escorte,\n venait de franchir la porte de la ville, arrêta son cheval devant\n Kaïs et mit pied à terre. Il examina l'aveugle avec u n e stupé-\n faction émue, et il s'écria :\n     — Est-ce bien toi, Kaïs l'ingrat, que je revois dans cet état?\n     Et Kaïs reconnaissant la voix du bon cheik qui l'avait autre-\n fois recueilli, s'écria joyeusement :\n     — C'est lui-même, ô mon m a i t r e ; on vous avait t r o m p é et on\n m'empêcha de prendre la mer avec vous.\n     E t il dit dans l'oreille insensible de sa compagne : — Eveille-\n toi, F a l i , et lève-toi. Saluons le noble cheik dont le perfide Yaya\n m'avait séparé.\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1237, "texte": "                             LE CONTEUR                              749\n\n   Yaya, pâle de rage, s'avança : — N'écoute pas cet imposteur,\ndit-il à son oncle; ta bonté s'apitoie trop vite.\n   Mais le cheik découvrait que la compagne du conteur était\nun corps inanimé. Il s'exclama :\n   — Cette femme est morte, Kaïs, à qui tu parles. As-tu perdu\nla raison?\n   Kaïs jeta u n cri déchirant; ses mains touchaient des joues\ndéjà glacées.\n   Le cheik fit ensevelir F a l i . Dans sa colère contre l'action de\nson neveu, il le m a u d i t et le chassa. E n s u i t e , il continua son\nvoyage vers son pays où il s'en revenait, après avoir visité le\ntombeau du Prophète. Il emmenait Kaïs avec lui, mais le\nconteur, la raison troublée par l'enchaînement de trop de d o u -\nleurs, avait oublié toutes ses histoires. Il n'en savait plus\nqu'une : celle de la princesse F o r t u n é e qui aima un pauvre\naveugle ; et encore ne parvenait-il jamais à trouver la fin de son\nrécit. Il était devenu comme un enfant.\n   E t , dans le pays du cheik, il vécut longtemps dans le bonheur\nde la démence sans mémoire. On le tenait pour marabout, et\n on l'entourait de soins et de respect.\n\n                                                 EDOUARD D U C O T É .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 750, "page_fin": 750, "titre_corps": "La Poésie", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Poésie", "ancre_fin": "Viens reposer en moi car je suis la plus douce", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 890, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 708, "texte": "La Poésie\n\n\nJe suis la confidente et la compagne douce\nQui jamais ne refuse et jamais ne repousse;\nMon amour est un lac calme et silencieux,\nDiscret comme les bois et pur comme les c i e u x ,\nDont les bords sont remplis de parfums, dont les ondes\nBercent des baisers bleus et des caresses blondes.\nOh ! viens, poète aimé, te baigner dans mes eaux ;\nLa brise chante et change en flûtes les roseaux,\nEt répand sur mon sein les pétales des roses:\nJe suis l'oubli sacré des minutes   moroses,\nL'apaisement divin des cruels désespoirs ;\nAutour de mes bras blancs roule tes cheveux         noirs;\nO mon poète, à l'heure où chacun te repousse,\nViens reposer en moi, car je suis la plus douce !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 751, "page_fin": 751, "titre_corps": "La Musique", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "La Musique", "ancre_fin": "MAURICE OLIVAINT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 891, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 825, "texte": "La Musique\n\n\nCaresse harmonieuse et plaintive des vagues\nQue sur les grèves d'or développe la mer!\nHarpe que fait ployer la main de l'être cher\nSous un capricieux essaim de notes vagues!\n\n\nConcert mélancolique épanché par les nuits!\n0 suaves frissons, sanglots de la musique!\nMystérieux et doux enchantement    des bruits\nQu'exhalent l'âme humaine et le monde physique !\n\n\nRien n'effleure le cœur d'un vol plus triomphant\nQue les sons dégagés du joug de la parole,\nIndécis et subtils comme une écharpe molle,\nBalbutiements d'oiseaux et gazouillis  d'enfant.\n\n\nPoètes, devant vous je me tais et j'admire,\nMais il vous faut des mots afin d'être compris;\nUn soupir de viole emporte les esprits\nDans l'infini des c i e u x , sur l'aile du délire!\n\n                                            MAURICE OLIVAINT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 752, "page_fin": 753, "titre_corps": "La Soirée « Rodenbach » à Gand", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Soirée Rodenbach à Gand", "ancre_fin": "Merci", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 892, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1819, "texte": "La Soirée \" Rodenbach \" à Gand\n\n    Le samedi 10 novembre l'élite intellectuelle de la société gantoise, des\nlittérateurs et des artistes s'étaient donné rendez-vous à la soirée Rodenbach.\nCe fut une belle fête d'art : la troupe du Parc et surtout Mlle Lion, dans le\nrôle de sœur Gudule, et M. Beaulieu, dans le rôle de Jean, mirent en valeur\nla fine et nuancée dentelle sentimentale du Voile. Un choix très heureux de\nfragments avait été fait dans les diverses œuvres du poète, et des récitations\n de vers où la Jeunesse blanche était évoquée à côté du Miroir du ciel natal don-\n nèrent du talent de Georges Rodenbach une idée très complète. Enfin,\n l'à-propos en vers suivant, de notre collaborateur Firmin Van den Bosch,\n fut dit, devant le buste du poète, par Mlle Esther Cladel :\n\n\n\n\n                Parmi les champs de Flandre, au clair soleil d'été,\n                S'éparpillent en touffes, luttant de nuances,\n                Le coquelicot rouge, emblème des     vaillances,\n                Le pâle et doux bleuet, messager de beauté.\n\n                Tu fus un précurseur    ardent et volontaire\n                Par qui nous arriva le glorieux     Revival\n                Et qui, dans les sillons de notre ancienne   terre,\n                Fit germer et lever le moderne    idéal.\n\n                A nos jeunes esprits, lassés des vieilles Lettres,\n                Ta main découvrit le voile d'un art nouveau\n                Et les noms de ces maîtres, qui furent tes maîtres    :\n                Lamartine,   Verlaine, Baudelaire, Hugo !\n\n                 Ton enfance et ta jeunesse   mélancoliques\n                 Se mirèrent, en Flandre, au fil noir des canaux ;\n                 Tu plantas au sommet de nos Beffrois       tragiques\n                 Tes premiers rêves de gloire — tels des drapeaux !\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1948, "texte": "   LA S O I R É E     RODENBACH             A GAND                  753\n\n\n\nToute l'âme de Flandre, éparse dans les choses,\nEaux dormantes, carillons au soir    essorant,\nBlanches cornettes dans le blanc mystère    encloses,\nRuines que le soleil dore de son couchant!\n\nToute l'âme de Flandre, dolente et rêveuse,\nPressentant   l'automne dans l'amour     printanier,\nLasse des vouloirs anciens, cultivant,    songeuse,\nLe désenchantement    jusque dans le baiser;\n\nL'âme de Flandre    était dans ton âme,      Poète!\nTu l'emportas, fidèle, en ta gloire, à Paris.\nSi le laurier de France ombra ta jeune tête,\nTu gardas sur le cœur nos bleus myosotis !\n\nChères fleurs de songe, si frileuses de vivre,\nAux parfums de souvenir et de volupté,\nQui dorment à présent aux pages de ton livre\nE m b a u m é de tes vers, scellé d'éternité.\n\nUn soir d'hiver, tandis que les cloches natales\nSonnaient le rendez-vous   au mystique      Noël,\nLu Mort te fit un signe, et de son geste pâle\nAbattit ta plume sur l'œuvre     essentiel.\n\nEt tes yeux   se fermèrent   où voguaient     nos     brumes,\nTes beffrois de fierté se voilèrent de deuil,\nEt tu t'enveloppas, sans vaines      amertumes,\nDans la pourpre de ton Art, immortel       linceul!\n\n\n\n                                  II\n\n\nTa tombe est à Paris... Gand garde lu mémoire,\nBientôt, dans l'oasis songeuse et recueillie,\nQue pour ton rêve errant notre amour a choisie,\nL'art symbolisera   ta nostalgique   gloire.\nEt la vierge pensive et l'adolescent  fier,\nDans le parfum des /leurs et le frisson des palmes,\nViendront, par lu douceur des soirs pieux et calmes,\nT'offrir le don ému de leur premier  baiser.\nSur le socle d'airain où surgira ton buste,\nSouriante d'orgueil au juvénil rayon —\n— Nimbe blanc de tes vers autour de son vieux front!            —\nLA mère Flandre inscrira de sa main            robuste\nCe salut maternel au fils trop tôt parti :\n« M e s s a g e r de l'ùme de t a R a c e — Merci ! »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 754, "page_fin": 755, "titre_corps": "Le Rêve d’Elsa", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Le Rêve d Eisa", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 894, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 912, "texte": "Le Rêve d'Eisa\n\n\n                          I\n\nDouce et pâle, ses yeux rêveurs levés au ciel,\nElle semble écouter des chansons inconnues ;\nA-t-elle vu glisser dans le calme des nues\nLes chastes séraphins de l'amour     immortel?\n\nLoin du monde mauvais que hante le réel,\nDans un jardin mystique aux longues      avenues,\nQuel aveu fait trembler ses lèvres ingénues\nD'un trouble tout nouveau qu'elle croit éternel?\n\nAu clair séjour d'où sa jeune âme est exilée\nElle aspire un instant les flots du pur bonheur;\nUn prélude d'amour vient charmer sa douleur...\n\nMais le cuivre a lancé son ardente volée\nEt voici, sur le flot qui chante et brille au vent,\nLohengrin,   casqué d'or, dans le soleil levant!\n\n\n                         II\n\nEt la douce rumeur qui monte et se déploie\nSe mêle à la fanfare éclatante des cors,\nUn mystique concert fait de tous les accords\nChante le jour béni de la céleste joie.\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 616, "texte": "                      LE RÊVE D'ELSA                     755\n\nSaint Idéal! rayon de l'ineffable  aurore,\nO Montsalvat des cœurs qu'illumine la foi,\nL'art pur est le chemin qui mène jusqu'à toi\nA travers les douleurs dont toute âme s'honore!\n\nMais les êtres unis par le suprême   amour\nPlanent plus sûrement vers ton calme séjour,\nEt c'est pourquoi l'on entendit des voix étranges\n\nQuand le premier aveu, loin des lèvres, passa\n— Dans un regard divin qui dut ravir les anges —\nDes yeux de Lohengrin aux yeux graves d'Eisa!\n\n                                       CHARLES DE SPRIMONT.\n\n Château de Béclers, août 1900.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 756, "page_fin": 765, "titre_corps": "Albrecht De Vriendt", "titre_sommaire": "", "signature_source": "F. Verhelst", "ancre_debut": "Albrecht De Vriendt", "ancre_fin": "F VERHELST", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 896, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 66, "fin_caractere_exclue": 1672, "texte": "Albrecht De Vriendt\n   Albrecht De Vriendt, dont nous déplorons la perte récente,\nfut un des initiateurs les plus autorisés du mouvement qui se\nmanifeste dans                                             p o m p e u x et\nl'art vers 1860.                                           conventionnel;\nLe retour vers                                             l'intelligence\nles t r a d i t i o n s                                    du style sobre\ndes gothiques                                              et sincère après\nflamands et al-                                            les poncifs des\nlemands, après                                             grandes machi-\ntroissiècles de                                            nes a c a d é m i -\nrenaissance et                                             ques, marquent\nle feu de paille                                           dans l'histoire\ndu r o m a n t i s -                                       de l ' a r t u n e\nme; le goût des                                            heure que l'on\nchoses h u m -                                             pouvait croire\nbles et intimes                                            d é c i s i v e , si\ns u c c é d a n t au                                       l'instabilité in-\n                        A I . B R E C H T DE V R I E N D T\nculte d'un art                                             quiète de notre\népoque ne faisait naitre et disparaître presque aussitôt cent cou-\nrants contraires : modernisme, réalisme, impressionnisme, lumi-\nnisme, symbolisme,... j'ajouterais volontiers je m'enfichisme.\n"}, {"page_pdf": 899, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2391, "texte": "                      ALBRECHT DE VRIENDT                       757\n\n   Il est remarquable que dans ce désarroi de tendances les\nfrères De Vriendt aient gardé une orientation constante, que\nni la vogue des innovations, ni le séjour à l'étranger n'ont pu\ndévier un seul instant. Quoiqu'on puisse dire en faveur des\névolutions nécessaires de l'art, je crois que cette fidélité à un\nidéal sérieux est la garantie d'une carrière féconde. Cette fidé-\nlité, A. De Vriendt la doit à son éducation, aux fortes impres-\nsions qui ont marqué le premier éveil de sa vie artistique.\n\n\n\n    Albrecht De Vriendt naquit à Gand, le 6 décembre 1843.\n Son père, Jean De Vriendt, était peintre-décorateur et paysa-\n giste de talent. C'était vraiment un enthousiaste de l'art, profon-\n dément épris des gothiques, grand admirateur du retable de Van\n Eyck, l'Adoration de l'Agneau, que possède Saint-Bavon de Gand.\n   Albrecht De Vriendt débuta dans l'art professé par son père,\n et cette circonstance dut n'être pas sans influence sur sa future\n carrière. Les deux frères aiment du reste à reporter l'honneur de\n leur première initiation aux leçons et aux discours enthousiastes\nde leur père. Cette flamme naissante s'alimentait à de longues et\npassionnées causeries d'art avec des camarades d'école aux\nbelles ambitions; et puis au travail et à la lecture, où les romans\nde Conscience avaient une bonne part. C'est dans cette littéra-\nture si parfaitement nationale qu'Albrecht De Vriendt dut puiser\nl'amour de notre histoire, le culte de nos communiers flamands,\navec la gravité douce et familiale, le charme de poésie intime que\nleur prête notre immortel romancier. Parmi les différences que\nnous relèverons entre Leys et A. De Vriendt, il faudra signaler\ncette note tendre, cette fleur de poésie, un peu féminine peut-être,\nmais à coup sur très captivante, qu'on ne trouve jamais chez\n Leys, mais dont A. De Vriendt a subi le charme dans les\nhéroïnes de Conscience.\n   linfin, si la contemplation des chefs-d'œuvre est souvent la\nsource d'une vocation, De Vriendt dut certainement la sienne à\nl'admiration qu'il partagea avec son père et son frère pour le\njetable de Van Eyck. Tous les dimanches il allait s'en remplir\nles yeux et le cœur, en une longue extase, découvrant toujours\ndes perfections nouvelles dans ces placides théories de saints\nqui font cortège à l'Agneau, avec leurs physionomies graves où\n"}, {"page_pdf": 900, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2252, "texte": "758                         DURENDAL\n\n\n\nle sourire de la béatitude idéalise l'individualité de types si\nvraiment humains, presque des portraits.\n    Dès le début de sa carrière d'artiste, A. De Vriendt révèle ses\ntendances et sa personnalité, dans trois tableaux dont le sujet\nest emprunté à la vie de la chère sainte Elisabeth.\n    Le premier de ces tableaux date de 1862. Il représente\nSainte Elisabeth en prière. Elle est assise sous une espèce de\nloggia romane, dont la baie à double cintre s'ouvre sur un\npaysage très simple : quelques toits rouges dans des massifs de\nverdure. La sainte est vue de profil. Son visage menu, encadré\ndu béguin et d'un long voile, s'incline doucement; ses pau-\npières s'abaissent; un sourire presque triste effleure ses lèvres.\n Les mains jointes sont étendues sur un livre ouvert, et ces\n petites mains graciles, dont les doigts seuls apparaissent, raidis\n en leur attitude de prière, parlent de douceur et de pureté.\n    Cette petite toile d'un grand charme de jeunesse et de can-\n deur est pieusement conservée par M me Albrecht De Vriendt.\n    De 1869 date le premier voyage des frères De Vriendt en\n Allemagne. Dès lors s'affirme définitivement chez Albrecht la\n vocation de peintre d'histoire. Citons ici quelques œuvres qui\n marquent les étapes de sa carrière :\n    Jacqueline de Bavière, implorant de Philippe le Bon la grâce\n de son époux (1871);\n     Richilde de Gavre (1872) ;\n     Charles-Quint au couvent de Saint-Juste (1874) ;\n     L'excommunication de Bouchard d'Avesne (1877);\n     Philippe le Beau armant son fils, Charles de Luxembourg,\n  chevalier de la Toison d'Or (1880).\n     En 1880, Albrecht visite l'Italie. Florence et Venise l'intéres-\n  sent plus que Rome. On conçoit qu'il juge les maîtres, non en\n  éclectique ondoyant, mais avec la conviction d'un maître qui\n  s'est tracé sa route irrévocablement.\n     Vers la fin de 1880, les deux De Vriendt réalisent le rêve de\n  tant d'artistes : voir l'Orient. Heureusement la griserie de\n  l'exotisme, n'eut aucun effet sur le tempérament d'Albrecht.\n  Au contraire, son style si personnel s'épure et grandit dans\n  deux admirables toiles, dont la première — Paul III devant le\n  portrait de Luther — se trouve au musée d'Anvers (1883), et la\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1378, "texte": "                                 ALBRECHT DE VRIENDT                                         759\n\n seconde — Comment ceux de Gand rendirent hommage à Charles-\n Quint enfant — au musée de Bruxelles (1885).\n     Cette dernière œuvre acheva de consacrer la renommée du\n maître, et les distinctions officielles vinrent récompenser son\n labeur. Peu après il entreprit une décoration murale pour\n l'hôtel de ville de F u r n e s (1887). De cette même époque datent\n les premières négo-\n ciations pour la dé-\n coration de l'hôtel\n de ville de Bruges.\n    E n 1891, il succéda\nà Charles Verlat\ncomme directeur de\nl ' A c a d é m i e royale\ndes Beaux-Arts d'An-\nvers. Cette promo-\ntion est d'autant plus\nsignificative qu'elle\nv e n a i t interrompre\nune lignée d'Anver-\nsois détenant la di-\nrection de la célèbre\nécole depuis un siè-\ncle. Il est vrai que\ncette intrusion lui\nvalut, de la part de\nquelques esprits cha-\ngrins, peut-être en-\nvieux, un accueil plu-\ntôt froid avec les\ndésagréments d'une\nc o n f r a t e r n i t é dou-\nteuse.\n    Il est oiseux, me\nparaît-il, d'enumérer\nles honneurs officiels          A N V E R S . — TOUR N O T R E - D A M E E T S T A T U E DE R U B E N S\net académiques qu'il\nd u t un peu à sa position, surtout à son talent. Qu'il suffise de\nmentionner le plus envié de tous : le titre de membre corres-\np o n d a n t de l'Institut de F r a n c e (1894).\n"}, {"page_pdf": 902, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2339, "texte": "760                          DURENDAL\n\n\n   C'est pendant son séjour à Anvers que A. D e Vriendt\npeignit pour la chapelle de S a i n t - L u c de l'église Notre-Dame\nun important retable d'une belle ordonnance et d'un grand\ncharme poétique. L e présent numéro donne la reproduction\ndu panneau central de cet ouvrage. Si je ne me trompe, c'est la\nseule peinture religieuse d'A. De Vriendt ayant une destination\nliturgique.\n   Enfin, c'est en pleine gloire qu'un mal imprévu et implacable\nvint clore cette carrière si féconde et encore si pleine de pro-\nmesses. Albrecht De Vriendt est mort le 14 octobre 1900, remet-\ntant pieusement entre les mains de Dieu son âme immortelle,\nqu'il sut préserver, dans l'intégrité de sa vie profondément hon-\nnête et chrétienne, des faiblesses trop fréquentes dans le monde\nde l'art.\n\n\n   L'évolution du talent d'Albrecht D e Vriendt est d'une remar-\nquable harmonie. Ses merveilleuses aptitudes de peintre et\nd'historien sont en germe dans ses premières œuvres. Il n'a\njamais subi les sautes brusques, au hasard d'un voyage, dont la\ncarrière de maint artiste offre l'exemple. Il s'est abstenu de\nfaire montre de virtuosité en abordant des genres opposés.\nS'il fut personnel, c'était sans cette recherche puérile de l'inédit,\nqui n'aboutit souvent qu'aux pires extravagances. Son art\ns'inspira toujours d'une conviction ferme, d'une étude sincère\nde la nature, d'une admiration réfléchie de notre histoire\nnationale, mûrie par le travail des recherches patientes et con-\nsciencieuses. Bien que son esprit fût libéralement ouvert à\ntoutes les manifestations de l'art, et que sa large tolérance eût eu à\n défendre en plus d'une circonstance des artistes épris de nou-\nveauté contre l'obstination de vieux conservateurs, il s'astreignit\nà marcher lui-même dans une direction uniforme, bornant son\nambition à gravir une côte toujours ascendante.\n   L ' a r t d'Albrecht De Vriendt est essentiellement décoratif,\nmême en ses tableaux de chevalet. S'il d e m a n d a i t le sujet de\nses œuvres au moyen âge, c'est parce qu'il aimait cette époque\npour ses constructions pittoresque, le charme de ses intérieurs,\nla somptuosité de ses costumes, la beauté de la forme r é p a n d u e\ndans le moindre ouvrage de ce t e m p s . Toutefois il ne s'est pas\nborné à n'être, selon le mot piquant d'un critique, qu'un réta-\n"}, {"page_pdf": 903, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "                      ALBRECHT DE VRIENDT                        761\n\n\nmeur de vieux casques, un ressemeleur de vieilles bottes; ses\ntableaux, fort intéressants par le charme du détail, le sont\nbien plus par les grandes qualités de l'art, la beauté de la com-\nposition, les groupements neufs et harmonieux, l'intérêt souve-\nrain du décor (ce lut sa préoccupation constante), la distribution\ndes taches colorées, où la finesse des tons clairs s'allie si mer-\nveilleusement aux transparences sombres et chaudes des fonds.\n   Le dessin du maître est toujours impeccable. Chaque figure\nest étudiée isolément, avec une telle application que ces frag-\nments deviennent de vrais tableaux très achevés. Chaque per-\nsonnage a été étudié sur le nu. De là le naturel parfait des\nattitudes, l'absence des gaucheries que l'on rencontre fréquem-\nment chez les peintres pressés ou dédaigneux de l'académie.\n   A. De Vriendt fut aussi un coloriste de premier ordre. Dans\nses tableaux de chevalet, les tons se font remarquer par leur\nfinesse, les carnations, surtout dans les figures de femmes, par\nleur aristocratique distinction. Il avait l'habitude, si je ne me\ntrompe, d'exécuter entièrement ses tableaux en grisaille très\nfinie, superposant ensuite la couleur, souvent en glacis transpa-\nrent, où le fond mettait des harmonies surprenantes. Dans la\npeinture murale, le procédé se simplifiait. La tache de couleur\ns'étendait en large nappe, presque uniforme, d'un ton long-\ntemps cherché, rompu quoique puissant, et qui ne prenait sa\nvaleur que par la juxtaposition des tons voisins. Ses fresques\nont cette qualité essentielle de décorer, d'embellir les plans, non\nde les trouer, ou de les encombrer d'un relief fâcheux. Ce sont\ncomme des tapisseries, harmonisant les tonalités les plus\nfranches en un ensemble doux et distingué.\n  Mais cela n'est encore que le côté extérieur de l'art. S'il s'y fût\nborné, A. De Vriendt n'eût été qu'un peintre de genre pour\nlequel le moyen âge n'est qu'un prétexte. Il fut, dans la grande\nacception du mot, un peintre d'histoire, un artiste doublé d'un\nsavant et d'un penseur. Ceux que ce mot démodé — peintre\nd'histoire! — fait sourire, oublient sans doute au prix de quel\nlabeur s'opère la reconstitution d'un monde disparu, si diffé-\nrent du nôtre, mais qui réserve à ceux qui y pénètrent, le charme\ndes choses imprévues et lointaines. D'ailleurs, pour l'artiste qui\nne s'arrête pas à la surface du détail pittoresque, au bibelot\narchéologique, pour atteindre l'homme, mieux encore l'âme\n"}, {"page_pdf": 904, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2476, "texte": "762                         DURENDAL\n\n\nhumaine, le dehors même, le costume, l'accessoire, le décor\nprennent un sens spirituel et parlent un langage élevé, en vertu\ndes affinités qui existent entre l'homme et le milieu où il respire.\n    Dans ses tableaux et ses fresques, A. De Vriendt a rendu,\nsinon toute la vie, au moins le côté poétique du moyen âge. Ses\ntypes vrais, personnels et d'un grand caractère, révèlent des\nhommes bons et généreux, dont les passions peuvent être fortes\nmais jamais violentes. Ses figures de femmes sont gracieuses\nsans mièvrerie, aristocratiques sans affectation. Au reste, dans\nsa conception psychologique du moyen âge, A. De Vriendt\ns'écarte diamétralement de son prédécesseur H. Leys. Celui-ci\névoque un moyen âge sombre, empreint d'une tristesse gran-\ndiose, presque tragique. C'est le XVIe siècle se débattant\ndans le drame farouche des guerres de religion. Si le caractère\ndéfinitif de Leys est la puissance un peu fruste, voisine de la\nlaideur physique et de la charge, l'âme d'A. De Vriendt a des\nvisions plus sereines. Chez lui, rien de l'âpre huguenot. Son\nimagination se peuple d'images triomphales, de cortèges ruti-\n lants où l'éparpillement des oriflammes rit dans le ciel bleu, ou\nparmi les frondaisons des beaux arbres de Flandre, pendant que\n l'air bourdonne du murmure d'une foule heureuse, et que les\n beffrois, baignant dans la lumière dorée du soleil, chantent\n l'éternelle chanson des joies populaires.\n  Au début de ce travail, je citais l'influence probable de Con-\nscience sur le génie d'A. De Vriendt. C'est bien le génie du\nromancier flamand que l'on retrouve dans la page capitale où\nDe Vriendt résume sa carrière artistique : Le retour des Flamands\naprès la bataille de Groeningen, cette admirable chevauchée qui\ndécore un des grands panneaux de la salle de l'hôtel de ville de\nBruges. Tout le XIIIe siècle héroïque et fier, tel que l'a rcvé\nConscience dans son Lion de Flandre, revit en cette scène impres-\nsionnante. Ces chevaliers cuirassés d'or, emportés au galop de\nleurs chevaux caparaçonnés d'or — flamboiement d'or au centre\ndu panneau — ce sont les chevaliers de Flandre et le comte de\nNamur sous les murailles brugeoises, au lendemain de cette fan-\ntastique journée de Groeningevelt,où l'élite de la chevalerie fran-\nçaise tomba sous les goedendags flamands; personnages presque\nsurnaturels de notre épopée nationale, dont le prestige s'accroît\nencore ici du voisinage d'un bel adolescent, qui chevauche à\n"}, {"page_pdf": 905, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1212, "texte": "                     ALBRECHT DE VRIENDT                      763\n\n\ncôté des chevaliers, en tunique blanche, la tête couronnée de\nroses. Et plus loin, ce moine soldat monté sur un magnifique\npalefroi, brandissant l'épée tandis que son regard extatique\ncherche le ciel, n'est-ce pas l'image de la religion si chère au\ncœur de ces vaillants? N'est-ce pas le symbole de l'union de ces\ndeux grands amours générateurs des peuples de héros : l'amour\nde Dieu et l'amour de la patrie? Et du tumulte de cette foule\noù se confondent les vainqueurs d'hier, les mères et les épouses\nanxieuses, les riches bourgeois et les gens du peuple, il semble\nque l'on entende surgir la clameur triomphale : Vlaenderen die\nLeu, Vlaenderen die Leu, où vibre cet impérissable amour de la\nliberté et de la patrie flamande, qui fit de ces gens-là des héros\nlégendaires.\n\n\n\n\n                     L'HÔTEL DE VILLE DE BRUGES\n\n\n  Je terminerai cette étude, malheureusement incomplète, par\nquelques détails sur la décoration de l'hôtel de ville de Bruges.\nJe dois à la bienveillante intervention de M me Albrecht De\nVriendt la bonne fortune d'avoir pu admirer à loisir cette œuvre\nencore inachevée, où l'on n'admet guère les visiteurs. Qu'il me\n"}, {"page_pdf": 906, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "                           DURENDAL\n764\n\nsoit permis de lui offrir ici le témoignage de ma respectueuse\ngratitude.\n    La grande salle de l'hôtel de ville de Bruges s'étend en lar-\ngeur de la façade. Elle reçoit par cinq baies élancées une lumière\nabondante, adoucie par un vitrage moderne remplaçant heureu-\nsement — sur les conseils du peintre — de lourdes verrières\ncolorées du milieu de ce siècle. La paroi latérale de gauche est\nornée d'une cheminée monumentale. Celle de droite d'une large\nporte ogivale. Faisant face aux fenêtres, une longue paroi percée\nde trois portes d'inégale dimension et interrompue vers son\nmilieu d'une tribune à balcon. De part et d'autre de la cheminée,\ndans l'intervalle des fenêtres, dans le vide des parois libres,\nl'artiste a ménagé une suite de treize panneaux à hauteur de\n lambris, où se trouvent représentés des épisodes glorieux ou\ncaractéristiques de l'histoire de Bruges. Au-dessus de ces pan-\n neaux une frise décorative que surmontent les figures isolées des\n comtes de Flandre.\n    Voici les sujets des panneaux.\n     De part et d'autre de la cheminée :\n     1° L'installation de la Toison d'Or; 2° la réception du Saint-\n Sang;\n     3° Entre la paroi latérale et la première fenêtre, un panneau\n étroit, en hauteur, représente une salle de l'hôpital Saint-Jean.\n A l'avant-plan, l'élégante silhouette d'une religieuse garde-\n malade.\n     4° A l'autre extrémité du même mur de façade, entre la fenêtre\n et le mur de chevet, un panneau de même dimension nous\n montre le poète Jacob Van Maerlant dans son intérieur. Cette\n  figure isolée, dans un cadre exquis, est du plus noble caractère.\n     Suite de panneaux entre les fenêtres :\n     5° Franchise octroyée en 1360 aux commerçants allemands;\n     6° Proclamation des lois et coutumes par le comte Philippe\n (1190);\n   7° Visite de l'atelier de Jan Van Eyck par le bourgmestre de\n Bruges (1433) ;\n   8° La librairie de Jan Brito en 1446 ;\n   9° Pose de la première pierre de la maison Scabinale en 1376;\n   Tous ces panneaux sont terminés.\n"}, {"page_pdf": 909, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1419, "texte": "                       ALBRECHT DE VRIENDT                         765\n\n\n    IO°-I i° L e mur de chevet, faisant face à la cheminée, est décoré\n d'une grande scène divisée en deux compartiments par la porte.\n Elle représente la foire de Bruges au XIIIe siècle. L ' u n de\nces panneaux a quelques figures seulement ébauchées. L ' a u t r e\npeut être considéré comme t e r m i n é . Quoi qu'il en soit, la néces-\nsité de pousser l'ouvrage plus avant ne se fait pas sentir au point\nde vue décoratif.\n    12° L a moitié du mur faisant face aux fenêtres est occupée\npar la chevauchée dont j'ai essayé de donner une idée. Ce pan-\nneau admirable est terminé.\n    13° L a seconde partie du même mur, moins large que la pre-\nmière, reste vide. Il me semble que le souci de l'homogénéité\nd a n s la décoration de la salle, le respect aussi de l'œuvre du\nregretté maître, interdisent d'orner ce panneau autrement que\nd'un travail purement ornemental.\n    Qu'il me soit permis d'émettre le vœu que les cartons de ce\nbeau travail de Bruges, qui compte parmi les plus belles œuvres\ndécoratives exécutées en ce siècle, deviennent la propriété de\nl'un de nos musées nationaux. Cet h o m m a g e est dû au talent\nconsciencieux d'un artiste qui honore l'école belge de peinture,\net dont l'œuvre sérieuse nous d é d o m m a g e de tant d'extrava-\ngances contemporaines.\n\n                                                    F.   VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 766, "page_fin": 766, "titre_corps": "Trépassés", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Edgard Bonehill", "ancre_debut": "Trépassés", "ancre_fin": "EDGARD BONEHILL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 910, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 833, "texte": "Trépassés\n\nL'homme a le morne sort des oiseaux et des roses;\nL'homme, après quelques ans rapides et moroses\nS'achemine dolent vers l'horreur du tombeau :\nIl se courbe vers lui comme un saule vers l'eau.\n\nLes rigides hivers ont neigé sur sa tête\nEt glacé dans son cœur les rouges flux d'amour.\nLa précoce vieillesse, ainsi qu'un noir  vautour,\nDévore par lambeaux sa pauvre âme inquiète.\n\nIl trépasse. A jamais sombre son vieil orgueil.\nCe qui reste de lui souille un étroit cercueil.\nL'aile du grand oubli plane sur chaque tombe\nEt, malgré la splendeur des couronnes, y tombe.\n\nIl trépasse. Son or, après lui, brille seul.\nSa gloire, dans la nuit commune du linceul\nS'effondre. Son nom gît sur une croix de pierre\nEt s'évanouit sous les grimaces du lierre.\n\n                                        EDGARD BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 767, "page_fin": 772, "titre_corps": "Les Fantômes de Jeunesse : VI. Le Journal de Rodolphe", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Fantômes de Jeunesse", "ancre_fin": "lui sourit", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "VII Installation du Curé Mirande", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 911, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1011, "texte": "Les Fantômes de Jeunesse\n                            Derniers Fragments1)\n\n\n\n                                          VI\n\n\n                         Le Journal de Rodolphe\n\n\n    11 août. — Ce besoin de se raconter, et dans le calme confiant\ndu soir de dire sa journée au cahier banal dans un petit grince-\nment de plume!... Me suis-je assez moqué jadis de l'exquis bas\nbleu d'Eugénie de Guérin et le Journal des Goncourt me gàta-t-il\nassez Sœur Philomène !... Et me voici à mon tour pris, bien pris\nau piège de la confidence devenue une chère nécessité et du\ndélicieux charme de cette heure nocturne où l'on revêt des\nteintes mélancoliques du souvenir, un passé d'il y a quelques\nmoments à peine.\n   ... Une enfant est apparue à l'horizon de ma vie; c'était l'autre\nmatin, un matin lilial avec des nuages vaporeux dans le ciel\n\n  (1) Des circonstances indépendantes de la volonté de l'auteur ont retardé trop long\ntemps la publication de cette dernière partiedes Fantômes de Jeunesse (N. D. L. R.).\n"}, {"page_pdf": 912, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "708                            DURENDAL\n\n\nbleuâtre, des nuages changeants et indécis, comme des rêves,\ndans un ciel profond d'espoir; très fine et très nette, sa silhouette\nse profilait sur la mer d ' é m e r a u d e ; à ses pieds, les flots défer-\nlaient en blanche dentelle d'écume et parsemaient la grève\nh u m i d e de coquillages où le soleil mettait un reflet; vers ces\npetites choses nacrées, elle se pencha curieuse, d'un geste de\ngrâce, en ramassa une, et lentement la porta à son oreille; et\nses yeux de bluets se voilèrent de songe et ses lèvres d'un rose\npâle s'ouvrirent clans un vague sourire — et le vent effleura ses\ncheveux blonds, de la blondeur des épis m û r s . . .\n    Chaque jour tant de silhouettes féminines divinement atti-\nrantes passent sur la digue, ou apparaissent aux fenêtres des\nvillas, messagères de curiosités et d ' i n q u i é t u d e s ; pourquoi,\nM adeleine, cette enfant de beauté simple, est-elle entrée dans mon\nsouvenir — ineffaçable ; par elle quelque chose d'ignoré, de grave\net d'exquis s'est fait jour en m o i ; les claires conceptions de m a\nvie cérébrale s'obnubilent de rêve; tout mon besoin d'énergie se\n dissout en sentiment, l'action m'est odieuse, les livres parlent\n faux, et les ressources de la solitude me sont révélées.\n\n\n   15 août. — « Veux-tu voir un R e m b r a n d t ? » — E t c'est au\ncrépuscule Derval qui m'entraine, par les ruelles tortueuses qui\ndégringolent du port, j u s q u ' à u n e petite place silencieuse où se\ndétache entre d'anodines demeures bourgeoises, une archaïque\nmaisonnette flamande aux persiennes d'un rouge criard... U n e\nvieille servante sournoise vient ouvrir et nous introduit, au fond\ndu corridor, dans une grande pièce enfumée : sur toutes les\nchaises des paperasses et des livres; aux murs des estampes que\nle soir t o m b a n t rend confuses; sur la cheminée, dans un globe\nde verre, un christ d'ivoire raide, froid et b l a n c ; parmi tout cet\nensemble de demi-teintes équivoques, un rutilant crépuscule\nd'été darde, par la baie vitrée au fond de l'appartement, une\nbarre de lumière chaude et brutale — le rayon de la Ronde de\nNuit! — qui éclaire et met en saisissant relief une tête caracté-\nristique de vieillard, profil osseux et anguleux d'oiseau de proie\nsous l'adoucissante couronne des cheveux blancs; d'un geste sec\nil nous i n d i q u e un siège et nous causons...\n   U n mystère enveloppe la vie de cet homme ; les uns le disent\n préoccupé de haute m y s t i q u e et en conversation perpétuelle avec\n"}, {"page_pdf": 913, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": "                       LES FANTOMES DE JEUNESSE                             769\n\n\n les Saint-Jean de la Croix et les Angèle de Foligno; d'autres\n l'affirment passionné d'une alchimie toute spéciale et se com-\nplaisant dans l'étude des phénomènes terribles et inquiétants\nque présente en notre temps l'interversion religieuse.\n    Cette fois encore sa conversation déroute par sa double et\ncontradictoire tendance : il nous parle d'enthousiasme d'une\njeune stigmatisée qu'il vient d'aller voir et dont le flanc saigne\ntous les vendredis au coup de trois heures; puis aussitôt il nous\nchuchote les pratiques infernales d'une nouvelle secte boud-\ndhiste dont le chef lui a fait visite; et à petits traits lents, il nous\ndistille l'émotion et le frisson et q u a n d ceux-ci atteignent\nau paroxysme, b r u s q u e m e n t il les dissipe et les dissout par un\nmot drôle, une anecdote gamine, un aperçu bizarre — soulignés\nd'un joyeux et b r u y a n t éclat de rire...\n    E n sortant Derval me dit : « E h bien, le R e m b r a n d t ? . . . »\n    — « Oh ! tout à fait ! Oui le R e m b r a n d t du Musée Pitti, tu sais,\nl'alchimiste courbé sur ses cornues dans un sourire é n i g m a t i q u e . . .\nSeulement celui-ci qu'agite-t-il dans ses cornues ? » interro-\ngeai-je, un peu troublé.\n    Derval haussa les épaules :\n    — « R i e n ! . . . L'eau claire de la mystification! C'est T a r t a r i n ,\nretour de P a t h m o s ! . . . »\n\n\n   18 août. — E n pique-nique.\n   Elle et Lui, à l'écart, assis sur le sable clair des dunes, parmi\nle frôlement des hautes herbes gris vert.\n   Elle. — O h ! pas ambitieux, mon rêve : une petite maison\ndans de la verdure, des tournesols devant la porte, des poules\net des coqs caquetant au matin, un grand chien très propre et\ntrès doux, des chambres très claires, des meubles très simples,\nl'hiver un grand feu de bois où jouent les diablotins, et quelques\nbeaux livres; chaque année un petit voyage : siroter une graniti\nsur la place Saint-Marc à Venise, quelques soirées à P a r i s ou\nune excursion en H o l l a n d e sur une belle route claire...\n   Lui. — Joli c a d r e ! . . . E t la toile?\n   Elle. — L e reste vient par surcroit.\n   Lui. — Mais la verdure jaunit, les fleurs s'effeuillent, les\nmeubles se craquèlent, les chambres s'enfument, les livres et\nles voyages lassent, le chien devient galeux!... E t alors...\n"}, {"page_pdf": 914, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1676, "texte": "                                 DURENDAL\n770\n\n  Elle. — Alors?\n  Lui. — Alors le reste s'en va par surcroît.\n  Elle. — Quel reste?\n  Lui. — E h ! l'amour... A cadre vieilli, toile passée!\n  Elle. — Taisez-vous!... L e s hommes sont des déséquilibrés.\n  Lui. — D a m e , vous leur avez pris une côte.\n  Elle. — Plaignez-vous : Dieu en fit la femme.\n  Lui. — C'était la bonne côte... la côte d'azur.\n  Elle. — De l'esprit?... Vous êtes à giffler!\n  Lui. — Faites si cela se rend en baiser.\n  Elle. — G a m i n !\n  Lui. — Mademoiselle!\n  Des voix hélèrent les retardataires pour un tewnis sur la\nplage encore h u m i d e , devant les face-à-main observateurs des\nchaperons.\n\n\n    3o août. — Au Kursaal. Causerie de l'abbé Troclet — le con-\nférencier à la mode.\n    L e long de la digue, Maaeleine esquisse son portrait : un\nprêtre à figure très douce et très souriante; de jolies boucles\nt i m i d e m e n t grisonnantes; et u n e voix... a h ! une jolie voix très\ninsinuante et très moelleuse, disant des phrases très harmo-\nnieuses et très chantantes, illustrées de gestes très lents et très\nétudiés...\n\n\n  A la sortie :\n  — E h bien! comment le trouvez-vous, notre conférencier?\n  — F a d a s s e , confit et p r a l i n é ! . . . U n dîner où il n'y aurait eu\nque des friandises.\n  — Vous n'aimez pas les friandises?\n  — S i . . , à condition que ce soit après le reste.\n  — Vous êtes m é c h a n t . . . Taisez-vous.\n  — Volontiers... L e bon abbé T r o c l e t ne vaut pas, dites, que\nnous nous brouillions à propos de ses dragées oratoires?\n\n\n   4 septembre. — Bal au Kursaal. Je l'ai cherchée en vain dans\nla chatoyante cohue des soies, des chairs et des bijoux. Désil-\n"}, {"page_pdf": 915, "page_imprimee": 771, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2209, "texte": "                    LES FANTOMES DE JEUNESSE\n                                                                 771\n\n lusion de ne la point revoir. Mais n'eûs-je souffert davantage si\n elle s'était exposée aux promiscuités banales et aux frôlements\néquivoques — marguerite de candeur au milieu de perverses\norchidées?\n   La divine nuit! — au sortir de cette serre fumeuse, avec la\ncaresse rafraîchissante de l'air salin sur les tempes et les espoirs\net les projets s'essorant vers les azurs augustes, au rythme de la\nvaste palpitation de la mer, dans les capricieuses spirales aro-\nmatiques de la cigarette... Et un à un les cafés se fermaient, les\nlumières s'éteignaient aux maisons: plus de passants : douceur\nde rester seul avec son rêve — sous les regards des étoiles.\n\n\n\n   13 septembre. — Je flâne par les dunes rosées de couchant —\n un couchant qui saigne au loin sur la mer... Et me voilà rejoint\npar Ulric Ravenne, le jeune poète mystique : une tête d'enfant\nparmi de longs cheveux noirs, le buste serré dans un veston de\nvelours brun sur lequelbat des ailes la La Vallière sacramentelle,\ndes yeux de rêve, des gestes lents en balancements d'encensoirs\n— un gavroche visionnaire!... Il m'explique, avec une ardente\nvolubilité, sa conception de l'art; elle est toute dans l'interpréta-\ntion de l'hymne universel que les êtres et les choses chantent à\nDieu. Je lui objecte timidement : « C'est un peu simpliste et\nmonotone! » — « Monotone?... Dieu aussi est monotone! » —\nEt il proféra cela avec une netteté si cassante et un tel défi du\nregard que je me le tins pour dit...\n   Comme nous rentrions — il s'adoucit, et me parle de la vie\nde Verlaine avec une admiration attendrie : ce serait la vie qu'il\nrêverait — sans la boue et l'alcool... « Sagesse, ajoute-t-il, est\nmon Art poétique et mon livre de prière! »\n\n\n\n   15 septembre. — La petite église a des voûtes crevassées et des\npiliers caducs ; l'humidité a tacheté ses murs de grandes plaques\nrousses, mais le clair soleil irradie à travers les nuages d'encens;\nles vitraux projettent des reflets de rêve et de gloire, l'orgue a\ndes exaltations graves, et là-bas aux côtés de sa mère, Madeleine\nen sa délicieuse robe d'aube, prie très dévotement.\n"}, {"page_pdf": 916, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 280, "texte": "772                        DURENDAL\n\n\n  E t jamais la lumière ne me parut meilleure et plus consciente\ncomme d'une fraîcheur reconquise, et toute vibrante d'un désir\nqui va à la rencontre d'un autre désir, le cherche, l'implore et\nlui sourit...\n\n\n\n\n                               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 772, "page_fin": 777, "titre_corps": "Les Fantômes de Jeunesse : VII. Installation du Curé Mirande", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Installation du Curé Mirande", "ancre_fin": "prend le thé chez Baudelaire", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 916, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 301, "fin_caractere_exclue": 2017, "texte": "Installation du Curé Mirande\n\n    L e village s'était éveillé dans la fine lumière argentée d'une\njournée d'octobre, toute égayée d'un dernier baiser de l'été.\n    P a r les abat-sons de la massive tour gothique mutilée de sa\nflèche et échancrée de vieillesse, la cloche clamait la fête; une\n activité fiévreuse dépêchait de tous côtés des gars chargés de\njeunes sapins coupés dans la forêt proche, tout humides encore\n de rosée et que les femmes enguirlandaient de festons en papier\npeint préparés aux veillées ; la perspective des rues était barrée\nde banderoles éclatantes; aux façades des maisons s'arboraient\n des chronogrammes encadrés de verdure : souhaits de bienvenue\n au pasteur nouveau, entremêlés parfois d'une subtile réclame\n de boutiquière ou d'aubergiste; les portes des écuries s'ouvraient\n au passage de rudes chevaux de labour lavés et peignés de frais,\n la queue enrubannée et que montaient, dans un épanouissement\n de fierté, des paysans vigoureux au masque énergique et hâlé,\n le buste ceint au-dessus de leur sarrau d'une large ceinture\n écarlate ; au seuil des cabarets, les lazzis clairs des filles\n saluaient les cavaliers, et un grouillis d'enfants leur faisait\n  escorte.\n    Au coup de dix heures, le clergé sortit de l'église précédé de\n la croix, entouré des bannières des congrégations d'un or passé\n sur un rouge déteint et suivi d'un frais et azuré essaim de fil-\n lettes porteuses de fleurs ou d'emblèmes et d'un bataillon de\n petits zouaves guillerets et espiègles ; les chevaux de la garde\n d'honneur s'ébranlèrent dans un piaffement sonore ; le conseil\n communal s'avança de toute la solennité exceptionnelle des\n hauts de forme et des casquettes de soie; la musique gémit dans\n"}, {"page_pdf": 917, "page_imprimee": 773, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "                  LES FANTOMES DE JEUNESSE                   773\n\nles cuivres, le canon tonna et tout le cortège marcha vers les\nconfins du village où l'attendait, entouré de ses amis, Monsieur\nle curé Mirande.\n    Lorsque les surplis blancs et les robes rouges des enfants de\nchœur apparurent au coude de la route, Derval se pencha vers\nRodolphe : « Vois donc Mirande, dit-il, il pâlit de bonheur...\nC'est tout le rêve de sa vie qui s'en vient là-bas au-devant de\nlui : être curé, se sentir son propre maître, goûter la joie des\ninitiatives, ne relever que de sa conscience et de Dieu, pouvoir\ndire « mes paroissiens », « mes pauvres », « mon église », créer\nenfin autour de soi un rayonnement d'influence religieuse qui\nn'est que le prolongement harmonieux de sa propre personnalité;\nprêcher comme il lui plaît ! »\n    Le nouveau curé venait de se joindre au cortège qui retourna\nvers le village; à côté du Doyen en somptueuse chape d'or,\n Mirande marchait, la symbolique houlette d'argent à la main,\n distribuant à la foule massée au passage des sourires bienveil-\n lants; le vent faisait voleter autour de lui les fleurs et les\n paillettes jonchant le chemin; au loin s'élevait une lente\n mélodie liturgique, ponctuée du son grave des cloches ; des\n effluves d'encens se mêlaient à l'air vierge du matin.\n    Les quatre amis fermaient la marche : Marc de Vriès humait\n les grisantes délices d'une jeune popularité dans les commen-\n taires de la foule saluant la présence du député de la démo-\n cratie ; Jacques Danou s'amusait en citadin étonné des naïfs et\n touchants détails de l'ornementation des rues; Franz Derval,\n ayant lié connaissance avec un notable fermier, le confessait\n sur la topographie du pays et se préoccupait du nom des vil-\n lages signalés à l'horizon par les flèches des églises; Rodolphe\n songeait...\n     Que l'idéal artistique qui dominait souverainement son intel-\n ligence et tenait dans sa vie une place si absorbante, paraissait\n  donc au jeune homme une petite chose puérile, égoïste et vaine,\n  quand il le comparait à l'idéal apostolique qui faisait en ce\n  moment battre le cœur et mouillait les yeux de Mirande en\n  partance conquérante vers les âmes nouvelles confiées à ses\n  vigilances et à ses soins.\n     Tout le dur labeur de la terre avec ses privations, ses tris-\n  tesses, ses épuisements jalonnait la route, le long du cortège,\n"}, {"page_pdf": 918, "page_imprimee": 774, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "774                         DURENDAL\n\n\ndans ces faces hâves, anguleuses, tôt flétries et fatalement tristes\ndes campagnards; pour eux, certes, Rodolphe se sentait un\nintérêt curieux et une vague fraternité ; mais de leur dire, dans\nune tonalité juste, le mot qui réconforte, console et relève, il\ns'avouait incapable; le souci excessif de sa personnalité dans le\nculte de l'idée rare l'avait orienté loin de ces âmes simples et\nfrustes, vers une sorte d'aristocratisme intellectuel, qui se\nrésolvait devant la souffrance vécue et réelle, non en dédain,\nmais en impuissance... Tandis que Mirande!... Demain, dès\nl'aube, il visiterait ces métairies éparses dans les champs, il\npasserait le seuil de ces branlantes cabanes, et pour toutes les\ndouleurs, pour toutes les joies, pour tous les doutes, il trouverait\nd'instinct la parole qu'il faut et l'accent qui touche; instantané-\nment son âme de prêtre communierait avec ces âmes de paysans\nauxquelles, sous tous les acquêts d'art et de science, elle était\nrestée si semblable. Et le soir venu, dans sa cure silencieuse, il\nse reposerait des fatigues de la journée par la lecture de\nquelques beaux livres et savourerait un dilettantisme sans\n remords.\n    « Oh ! posséder en soi une parcelle de ce prosélytisme de\n charité, se dit Rodolphe ; avoir la volonté et l'occasion de faire\n un peu de bien à quelque âme, s'astreindre à descendre parfois\n de la hautaine tour d'ivoire de l'Art dans l'immense vallée où\n peine toute l'humanité!... »\n    A l'église à présent, bondée d'une assistance recueillie et\n curieuse, se déroulaient les rites liturgiques de l'installation :\n le Doyen prêcha et en une belle langue claire et forte, plus sou-\n cieuse de vérité que préoccupée d'images, il dit les devoirs\n réciproques du pasteur et des ouailles ; quelques comparaisons\n tirées de la vie des champs et l'un et l'autre souvenir personnel\n fleurissaient d'endroits cette sévère harangue d'un théologien\n pétri de science et magnifiquement ancré dans la certitude;\n puis processionnellement l'abbé Mirande fut conduit au confes-\n  sionnal, où il exercerait ses mystérieuses et clémentes fonctions\n  de juge des âmes; à la chaire de vérité où chaque semaine il\n  distribuerait à ses paroissiens l'idéal viatique compensateur des\n  matérialités de l'existence; sous le clocher, vigie granitique de la\n  foi séculaire, où se balançait le câble d'appel que le nouveau\n  curé tira d'un beau geste d'énergie et de commandement.\n"}, {"page_pdf": 919, "page_imprimee": 775, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "                      LES FANTOMES DE JEUNESSE                           775\n\n\n  E t sous les voûtes de la petite église de village, dans un exal-\ntant accompagnement d'orgue, s'éleva l'hymne de la gratitude et\nde la glorification : Te Deum laudamus !\n   L a cérémonie est t e r m i n é e ; la foule se rue b r u y a n t e au\ndehors; sur la grand'place, dans un encombrement fou, sta-\ntionnent des voitures de toutes formes et de tout âge, venues des\nvillages d'alentour pour suivre et rehausser le cortège; des\nbandes joyeuses s'engouffrent aux cabarets et les voix se mêlent\naux cliquetis des verres; sous les tentes de toile grise les forains\nclament leurs p r o d u i t s ; des fillettes aux cheveux bouclés se\nhâtent toutes frissonnantes dans leurs blanches robes trop\nlégères ; des sons de trompettes cinglent l'air, des pétarades\néclatent ; c'est toute une sonore et vivante et furieuse kermesse\nde Teniers — que traverse, la canne sous le bras, le képi sur\nl'oreille, l'air bon enfant et le regard paternel, le garde\nchampêtre...\n   U n e heure plus tard, les invités se retro uvèrent pour le b a n q u e t ,\ndans le local de la congrégation, blanche salle aux vitres\nhautes, toute riante de verdures et d'oriflammes et qui résonna\nbientôt, dans un fumet de gigots et de pintades, des éclats entre-\ncroisés d'une conversation fouettée par les bons crus ; le\nchanoine, délégué de Monseigneur, présidait la fête; derrière le\nvoile des lunettes, ses petits yeux gris se promenaient inquisi-\nteurs parmi l'assistance et parfois s'arrêtaient sur quelque jeune\nprêtre qui interrompu dans une phrase animée frissonnait et\nbalbutiait sous ce regard de l'autorité ; plus loin le commissaire\nd'arrondissement dans un joli contraste de sa physionomie mali-\ncieuse et de son uniforme roide, expliquait la nouvelle législa-\ntion électorale à un Père Jésuite qui, le nez sur son assiette,\nagitait a u t o m a t i q u e m e n t la tête en dodelinements affîrmatifs;\nl'aumônier militaire de la ville voisine discutait le service per-\nsonnel avec de Vriès et affirmait b r u y a m m e n t « qu'il fallait que\ncela finisse »; Derval interpellait Mirande sur la statistique des\npains de Saint-Antoine, tandis que Danou et Rodolphe échan-\ngeaient des idées sur l'art avec le vicaire de la paroisse : c'était\nun h o m m e d'une quarantaine d'années, avec des yeux pétillant\ndans une figure de bonhomie et aux plis des lèvres un trait\nrévélateur de railleuse finesse; professeur jadis, il avait échangé\nle calme de l'étude contre l'activité de l'apostolat, sans cesser\n"}, {"page_pdf": 920, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2146, "texte": "776                           DURENDAL\n\n\npourtant de se préoccuper avec une curiosité très éveillée de\ntoutes les formes de l'intellectualité, recherchant peut-être de\npréférence les émotions esthétiques que donnent la méthode,\nla puissance, la c l a r t é ; Michel-Ange l'enthousiasmait, il détes-\ntait W a g n e r avec compétence et mettait dans les citations de\nBrunetière une onction réservée jusque-là aux seuls textes\névangéliques.\n    A ce nom de Brunetière, le chanoine délégué de Mon-\nseigneur s'évada b r u s q u e m e n t de son jeu habituel d'observa-\ntion, et d'une voix forte, voulant ramener à lui les attentions\n tantôt dispersées à présent déférentes, il d e m a n d a :\n     — « E h bien, messieurs, que pensez-vous de la conversion de\n Monsieur Brunetière ?...»\n     Les mots aussitôt partirent en fusées.\n     — « L e concessionnaire de chemin de D a m a s ! » dit de Vriès.\n     — « F e r d i n a n d le Catholique! » cria Derval.\n     — « U n pion de génie! » clama Danou.\n     — « Mais pion tout de m ê m e ! » acheva Rodolphe.\n     Q u a n d l'avalanche des qualificatifs fut passée, le Père\n  Jésuite intervint timidement.\n     — « Ces messieurs me paraissaient sévères pour Monsieur\n  Brunetière          Depuis saint Augustin c'est certes la plus belle\n  conquête que le catholicisme ait faite...»\n     E t le chanoine délégué de Monseigneur ajouta :\n     — « J'ai lu son discours : c'est l'hommage d'une âme naturel-\n  lement chrétienne. »\n     — « C o m m e dit Corneille ! » interrompit ironiquement\n   Derval.\n      — « J'allais l'ajouter ! » répondit le chanoine d'un ton pincé.\n      L e P è r e Jésuite reprit : « E t puis quel style choisi ; quel art\n   de la période !... Ce n'est pas comme M. H u y s m a n s » — et il\n   leva les mains au ciel en geste de pitié et de scandale...\n      — « Non, non, celui-là n'a pas le style c a t h o l i q u e ! »\n   proféra le chanoine et ces mots étaient prononcés avec une\n   décision souveraine d'Encyclique qui défiait toute réplique.\n\n\n\n    L e crépuscule maintenant enveloppait la campagne de ses\n  yelums de brumes ; tous les invités étaient partis, et escorté de\n"}, {"page_pdf": 921, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2124, "texte": "                   LES FANTOMES DE JEUNESSE                   777\n\nquelques intimes, Mirande rentra à la cure; dans la grande\nchambre claire, un feu de bois flambait haut sur les murs se\ndéroulaient, en théorie de souvenirs, des estampes, des gravures\net des portraits; au centre de la cheminée, devant une grande\nstatue de Notre-Dame de Lourdes, un bouquet de chrysan-\nthèmes se mourait dans un vase de porcelaine bleue ; la table\nétait encombrée de cartes de visite, d'images et de bons de\npains.\n   Autour de fumantes tasses de thé que la vieille servante\napporta avec la dignité de son grade nouveau, les conversations\ns'élevèrent animées et bruyantes; longuement on tisonna les\nrappels des choses anciennes, des joies communes, des pro-\njets mort-nés, des témérités abolies; en cette minute suprême\nde communion intellectuelle et avant la définitive dispersion,\nil semblait que d'instinct tous ces servants d'une même idée\nvoulussent revivre en raccourci tant d'heures généreusement\npassionnées de leur jeunesse; et venus vers eux du fond du\npassé, les beaux rêves d'art de jadis, blancs oiseaux chimé-\nriques, leur frôlaient le front de leurs ailes, avant la migration\nirrémédiable.\n   Et commencée dans la gaité, cette soirée s'acheva dans la\ntristesse... Au départ et après des étreintes émues de mains, la\nsilhouette de Mirande apparut une dernière fois violemment\néclairée dans l'encadrement de la porte — et son geste et sa\nvoix s'unirent vers ses amis dans un « au revoir » où la mâle\nénergie du prêtre défaillait un peu dans les regrets mélan-\ncoliques de la séparation.\n   Et ce fut le retour silencieux par la nuit froide; au grand\nsaphir sombre du ciel s'incrustaient de rares étoiles ; et leur\nclignottement énigmatique évoquait les yeux en détresse des\ndisparus...\n   Et tous pensaient à Jean Frécheux.\n   Un pas lourd résonna derrière eux.\n   Frissonnants, ils ralentirent simultanément la marche.\n   Un paysan les distança en marmottant un « bonsoir ».\n   Et brusquement revenu à la gouaillerie, Derval dit : « Je\nsavais bien que ce pouvait être Frécheux; en ce moment il\nprend le thé chez Baudelaire. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 778, "page_fin": 781, "titre_corps": "Les Fantômes de Jeunesse : VIII. Épilogue", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Epilogue", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 922, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 112, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": "Epilogue\n\n  Quatre ans plus   tard...\n\n   L a soirée était d'une exquise et tiède douceur, tout\ne m b a u m é e de lilas; les ors tendres, les bleus mourants, les\nverts pâles s'harmonisaient au ciel en une symphonie délicate\net discrète; la vie s'était retirée derrière les volets clos des\nvieilles demeures; l'heure était au rêve, la nature conviait aux\nconfidences...\n   Rodolphe se penchant vers Jacques Danou, le compagnon\naimé de sa batailleuse adolescence évoqua les jours de lutte de\njadis : « Reporte-toi, Jacques, à l'aube bénie et lumineuse de\nnotre jeunesse... Notre enthousiasme était un pur métal en\nfusion sans mesquin alliage d'intérêt... Nous ne demandions\nqu'à pouvoir le dilapider sans compter au service du Maître\ndont la claire et pure vision ne s'était point obscurcie en nous\ndepuis son souverain lever sur nos âmes au matin radieux de la\npremière communion... Au-devant des foules, des hommes\nportaient l'emblème de ce Maître, comme une promesse de\njustice... Nous nous sommes joints à l'armée du Christ en\nhumbles conscrits et avons été de toutes les étapes, rudes par-\nfois mais inoubliablement chères, de cette victorieuse croi-\nsade... Mais Jérusalem conquise, pourquoi se contenta-t-on\nde faire flotter l'étendard de la croix au haut des créneaux — en\nmême temps qu'on laissait le tombeau du Christ au pouvoir des\ninfidèles?... Notre enthousiasme s'était mis en marche dès\nl'aube dans la certitude qu'avant la halte du crépuscule quelque\ninjustice eût été redressée, quelque misère soulagée, quelque\nrévolte apaisée... Vanité de l'illusion : l'emblème de la Rénova-\ntion chrétienne se transforma soudain à nos yeux déçus en\nparavent d'iniquités et toutes les spontanéités combatives\nfurent confisquées au profit de l'immuable et stagnant passé...\nA quoi bon dès lors agir, lutter, se battre, puisqu'à l'idéal du\nprogrès, frappé de stérilisantes suspicions, s'était substitué\n"}, {"page_pdf": 923, "page_imprimee": 779, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2456, "texte": "                      LES FANTOMES DE JEUNESSE                          779\n\nl'idéal de la conservation... Avec le regret de tant d'heures\ninutilement dépensées, notre jeunesse déserta l'action pour se\nréfugier dans le Rêve...\n     « Ah ! le Rêve, le Rêve consolant et régénérateur aux grands\nhorizons illimités... Qui donc ira parler de son inanité? Il n'est\nplus pour nous la petite jouissance égoïstement personnelle et\npassionnelle des r o m a n t i q u e s . . . T o u r d'ivoire encore, certes,\nmais dressée au promontoire le plus altier de l'esprit avec, en\nperspective, les plus lointaines, les plus insoupçonnées et les plus\naventureuses vallées de l'Idée... L ' A r t a cessé d'être une soli-\ntaire volupté pour devenir un apostolat prosélytique... Certes\nil d e m e u r e toujours — c'est son essence — le culte du Moi,\nmais d'un Moi perpétuellement agrandi par l'alluvion des\nconceptions nouvelles qui se lèvent et se précisent aux hori-\nzons de demain — chimères apparentes, futures réalités!... E t\nlà est ie rôle de l'Art — puisque la débâcle de l'action voue les\nneuves générations actuelles à ne donner corps à aucune de\nleurs hautes aspirations : les vêtir de beauté immortelle et\nsplendide et les léguer à l'avenir novateur, comme des fiancées\nprédestinées, des fécondes épousées, des divinités rédemp-\ntrices... Car les générations humaines se relient entre elles par\nles anneaux des causes et des effets, des espoirs et des réalisa-\nt i o n s . . . Les fières illusions que nous cultivions aux parterres\nde nos âmes, d'autres viendront qui tenteront de les implanter\ndans la vie; d'autres captureront et tiendront dans leurs\nmains les blancs messagers de salvation, qui passent au ciel\ninaccessible de nos songes... Ayons les yeux là-haut : guettons-y\nla migration des promesses régénératrices qui viennent du côté\nde l'aube et soyons-leur fraternels.., »\n  — « L e rêve est noble, s'écria J a c q u e s , — et sa voix trem-\nblait d'une communiante émotion... Mais entre t a n t d'idées\nnouvelles qui se lèvent — drue floraison — aux champs de la\npensée, à quoi reconnaître celles vouées aux réalisations\nfutures?...»\n  R o d o l p h e arrêta son ami : « E h ! n'avons-nous pas, dit-il, la\ndouble mesure souveraine de la Justice et de la Beauté?... »\n  Avec un geste découragé et las, Jacques m u r m u r a pensif :\n« Qu'est-ce que la Justice? Qu'est-ce que la Beauté?... »\n   E t élevant la voix : « Vois comme en des camps rivaux et\n"}, {"page_pdf": 924, "page_imprimee": 780, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2427, "texte": "780                            DURENDAL\n\n\ncontraires des hommes également sincères prétendent détenir\nici le monopole de la Justice, là le monopole de la B e a u t é . . . »\n   — « C'est une prétention parfois fondée et souvent de bonne\nfoi, répondit Rodolphe. Si nombreuses sont les contingences\nd'égoïsmes, de rivalités, de passions qui obscurcissent en nous,\nvis-à-vis des idées d'aujourd'hui, la lumineuse clarté des prin-\ncipes ! Mais vis-à-vis des idées nouvelles, s'exhaussant des\nbrumes du devenir en leur blanche et virginale nudité, ces con-\ntingences n'existent point... E t nous pourrons les juger, ces\nidées, avec cette h a u t e et décisive garantie d'impartialité et de\nvérité : le désintéressement... Projetons vers elle, orientons\nvers les matins où elles surgissent, le meilleur et le plus sacré\nde notre personnalité; car la Justice est en nous et en nous la\nB e a u t é ; sous le lourd et vain mausolée des compromis sociaux\net des conventions artistiques, elles dorment en nous, ces\nimmortelles Reines du Cœur et de la P e n s é e , et il suffit pour\nqu'elles s'éveillent et se dressent en leur initiale splendeur,\nd'un souffle et d'un rayon venus de l'Eldorado des idéals\ninviolés... Ainsi ne les as-tu point senti tressaillir en toi au\nsouffle d'absolue fraternité que Tolstoï a fait passer sur les con-\nsciences, comme aussi sous la caresse du rayon d'absolu\nmysticisme qui irradie du frontispice                     d'En Route de\nJ.-K. H u y s m a n s . . . E t n'est-ce point alors, en dépit du canniba-\nlisme social qui nous cerne et de la cuistrerie littéraire qui nous\nenveloppe, comme un renouveau de première communion et\nne nous paraît-il point que la Justice vient seulement de nous\nêtre révélée et que l'intuition de la Beauté vient de nous être\ndépartie? »\n  — « Alors, d e m a n d a Jacques, vivre dans l'avenir... »\n  E t Rodolphe de l'interrompre : « Oui vivons dans l'avenir,\nvivons avec l'avenir, vivons selon l'avenir... Appareillons nos\nâmes vers lui comme vers le havre consolateur des banales\npetitesses ambiantes et réalisateur de nos immenses espérances\nrédemptrices... C'est là la T e r r e promise où fleuriront — tar-\ndives pour nous — les lys rouges de la Justice et les lys blancs\nde la B e a u t é , dont les graines germent confusément en les\nderniers venus de ce t e m p s . . . « Il n'y a de vrai dans la vie, dit\nBarbey d'Aurevilly, que les chimères que nous rêvons... »\n"}, {"page_pdf": 925, "page_imprimee": 781, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 904, "texte": "                  LES FANTOMES DE JEUNESSE                    781\n\n    Les deux amis s'étaient levés ; à un détour du chemin,\nl'Enfant vint vers eux une touffe de lilas à la main... Rodolphe\nle souleva dans ses bras, écarta ses flottantes et soyeuses boucles\nblondes et plongeant d'un regard anxieux au fond de ses deux\nyeux d'azur et de clarté, il murmura : « L'avenir est en ces tous\npetits; ils portent déjà en eux la vision claire de nos tâton-\nnantes ébauches, l'aboutissement définitif de nos songes épars;\naimons-les, car ils perfectionneront en eux le meilleur de notre\nêtre moral et intellectuel; vénérons-les, car ils approcheront\n plus près que nous de la Grande Lumière — but éternel de\n l'éternelle marche de l'humanité ; mieux que nous ils pratique-\n ront la Justice; plus que nous ils honoreront la Beauté. »\n\n                                       FIRMIN VANDEN BOSCH.\n   Septembre 1900.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 782, "page_fin": 784, "titre_corps": "Les Matinées littéraires du Théâtre Molière : Conférence de M. Georges Eekhoud", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Les Matinées littéraires", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 926, "page_imprimee": 782, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2055, "texte": "Les Matinées littéraires\n                   du Théâtre Molière\n\n                  Conférence de M. Georges Eekhoud\n\n\n                   TOUS les lettrés connaissent les travaux de M. Georges\n                       E e k h o u d sur la Renaissance anglaise; sa traduction de\n                       la Duchesse de Malfi, de W e b s t e r ; celle de Philaster, de\n                       B e a u m o n t et Fletcher, représentée, jadis, avec succès,\n                       sur le théâtre de la rue de L a e k e n ; traductions auxquelles\n                       la sympathie ardente de l'artiste a su conserver tout le\n                       relief et la saveur de l'original; le cours, enfin, qu'il p r o -\n                       fesse à l'Université nouvelle.\n                            L'écrivain, instinctif, à la fois, et subtil, qu'est\nM. Georges E e k h o u d devait s'éprendre des poètes de la Renaissance\nanglaise; il consacra, naguère, à ce siècle passionnant et passionné, u n e\nétude où l'époque revit dans sa chatoyance, son i m p r o m p t u cruel et raffiné,\nsauvage et s o m p t u e u x , dans ce bizarre amalgame de grâce presque italienne\net de brutalité saxonne qui m a r q u e et distingue toute la littérature c o n t e m -\nporaine, ce sombre drame, la Duchesse de Malfi, par exemple, tout en éclats\nforcenés, en noirceurs venimeuses, en perfidies, et dont les personnages\nmanient le madrigal m u s q u é et le poignard avec la m ê m e élégance désinvolte !\n   L a prédilection de l'auteur du Cycle Patibulaire, de cet évocateur de vie\npuissante et fiévreuse jusqu'à la morbidité, qui exprime à l'aide d ' u n verbe\npassionnément personnel et retors des visions si outrancières et si spéciales,\nest allée naturellement à u n e période d'exubérance, de force et d'excès d a n s\nla force. Excès d a n s tous les sens, d'ailleurs : dans l'énergie qui va jusqu'à\nla férocité; — dans la grâce qui va jusqu'à l'afféterie puérile, la r e d o n d a n c e\nalambiquée et fleurie... T o u t , les âmes et les m œ u r s , sont, dirait-on, d a n s le\n"}, {"page_pdf": 927, "page_imprimee": 783, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3481, "texte": "          LES MATINÉES LITTÉRAIRES DU THÉÂTRE MOLIÈRE                        783\n\n\nstyle flamboyant! Depuis deux siècles l'Italie rayonnait sur toute l'Europe;\ndès longtemps les relations commerciales entre Londres, Florence, Gênes,\nVenise avaient mis l'Angleterre en présence de la civilisation plus haute de\nla Péninsule ; mais, absorbée par des querelles intestines, elle ne commença à\ny être attentive réellement, et à s'en éprendre, qu'à l'heure, précisément, où\ncette culture approchait de la décadence.\n   Le grand âge littéraire de l'Italie est antérieur à la seconde Renaissance,\nc'est leXIVesiècle, le siècle du Dante, de Pétrarque, de Dino Compagni, de\nBoccace. L'Arioste et le Tasse sont singulièrement inférieurs à l'Alighieri,\net, en somme, les idées plus ou moins bien comprises de l'antiquité devaient\ns'épanouir, en Italie, surtout dans les arts plastiques. Il est curieux, en effet,\nde constater que l'efflorescence dans les lettres, de l'esprit de la seconde\nRenaissance ne se produisit point dans la Péninsule, dont toute la littérature,\nalors, émane presque entièrement de compilateurs, d'imitateurs plats et de\nprétentieux exégètes, mais bien chez des nations jeunes, capables d'ajouter\nleur propre et bouillante énergie à ces idées vieillies, pour les recréer et les\nrendre fécondes : l'Angleterre, auXVIesiècle; la France, au XVIIe.\n   La littérature dramatique anglaise revêt les couleurs italiennes, mais il ne\nfaut pass'y méprendre: elle estfoncièrementanglo-saxonne : la finesse, l'allure\nnoble, la grâce dans le crime et le cynisme, la beauté souple et nerveuse qui\nparent d'une sorte d'auréole diabolique des êtres tels que César Borgia ; tout\ncela hausse de plusieurs tons, grossit et s'exagère, fréquemment, en passant\nsur la scène anglaise. Ces hommes-ci sont trop vigoureux, trop exclusifs,\ntrop violents, trop livrés à leurs impulsions, trop nourris, aussi, de bière\nforte et de viande rôtie, pour ne pas déchirer, parfois, de leurs gestes inat-\ntendus et de leurs fortes mains le costume de civilisation suprême qu'ils ont\nrevêtu. L'outrance préméditée, l'appétit effréné et sans scrupule, mais\ndirigé et de sang-froid, de la vie, qui est la caractéristique des Italiens du\nXVIe siècle, devient chez les Anglais une espèce de ruée sauvage\net magnifique. Encore une fois, les chefs barbares des hordes germaines se\nparent des honneurs obtenus de la Cour impériale; ils s'efforcent de plier\nleurs rudes compagnons au cérémonial suranné de la Cour des Césars, de\ngarder eux-mêmes l'attitude et la dignité souveraines, mais, à tout moment,\nleur véritable nature perce et bouscule la belle ordonnance qu'ils voudraient\ns'imposer.\n   Il en est de même chez les dramaturges anglais, malgré une compréhension\nvive et singulière des mœurs italiennes, évoquées dans ce théâtre dont la\nmatière est empruntée, presque toute, aux chroniqueurs et nouvellistes trans-\nalpins; ce sont bien des Anglo-Saxons qui apparaissent sur la scène, sous des\nnoms à désinence étrangère ; ce sont des âmes excessives, mais non cor-\nrompues; elles sont douées d'une fraîcheur de sensibilité et d'imagination\ntout à fait inconnue à la littérature italienne du temps.\n   Les noms des prédécesseurs, des précurseurs de Shakespaere, ceux de ses\nconcurrents et de ses disciples, Marlowe, Ben Jonson, Webster, Beaumont et\n Fletcher, si grands qu'ils soient à des degrés différents, ont été offusqués\ndans l'irradiation de la gloire de l'auteur d'Hamlet, de Macbeth et du Roi Lear.\n"}, {"page_pdf": 928, "page_imprimee": 784, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "784                               DURENDAL\n\n\nForcément, la mémoire de la postérité abrège, afin de ne succomber point\nsous le faix. Elle est obligée d'élire les hautes œuvres synthétiques d'une\népoque, pour laisseraux érudits la joie deressusciter les ouvrages oubliés des\nautres artistes contemporains — émules ou rivaux de l'homme de génie,\nsatellites qui, bientôt, dans la distance, se confondent avec l'astre dont ils\nempruntaient la lumière. Ronsard nous résume, ainsi, toute la Pléiade; Cor-\nneille, Racine et Molière, tout le théâtre du grand siècle, et, fatalement, dans\nl'avenir, le Romantisme ne s'appellera plus que Chateaubriand et Hugo.\nCertes, il y a là quelque injustice, le regrettable oubli de créations, sinon plus\nbelles que celles dont la célébrité s'est perpétuée, au moins, quelquefois, plus\nsingulières et captivantes, auxquelles le poète a donné un accent trop person-\nnel et égoïste pour qu'elles deviennent susceptibles d'une diffusion considé-\nrable.\n   Tel, du reste, n'est point le cas pour les dramaturges anglais du XVIe siècle.\nViolemment tragique, mélange fébrile de lyrisme et de trivialité, leur théâtre,\nla plupart du temps, découpe les événements en épisodes saccadés ; met en\naction, en dialogues forcenés, transporte tels quels sur la scène, le récit\nou le conte — chronique ou fiction — qu'il a pris pour sujet. Aucun incident,\naucune parole, si répugnants qu'ils soient, ou si atroces, ne soulèvent ses\nscrupules; il va son chemin énergique parmi les massacres, les supplices, les\nignominies, sans honte et sans dégoût, et n'hésite même point à lever son\nrideau sur un salon de prostitution ! Défauts — ou qualités — selon l'idéal\n esthétique que chacun porte en soi; défauts que Shakespeare même n'a pas\n évités, non plus que les cascades de concetti alambiqués,les joutes euphuistes,\nles assauts d'escrime rhétorique, d'images et de métaphores merveilleu-\nsement précieuses et factices. Fioritures de la mode, éphélides, taches de\nrousseur dont la splendeur de l'œuvre du vieux Will ne souffre pas davan-\n tage que de la boursouflure où, parfois, il se laissa entraîner, mais qui\n deviennent des tares périlleuses là où ces excroissances et ces pathétiques\n monstruosités constituent le fond et comme la substance du drame. Nous\n avons revu un phénomène analogue dans ces œuvres théâtrales toutes en\n lacunes, pour ainsi dire, en cris, en interjections, en onomatopées d'épou-\nvante et de sang, en phrases inachevées — plis-accordéon de la littérature,\n que la vogue emportera comme ceux-ci!...\n   La renommée de certains contemporains de Shakespeare s'éclipsa, parce\n que, au lieu d'enseigner la beauté à la foule, ils dressèrent leur théâtre de\n plain-pied avec elle, flattèrent ses appétences déréglées et son goût grossier.\n Simplement, avec la science supérieure, avec la sure vision de la réalité,\n naturelles au grand poète qu'il était, Shakespeare se logea plus haut — et il y\n est resté...\n    La parole véhémente et pittoresque, d'une expression incisive, de M. Georges\n Eekhoud a fait revivre, en traits caractéristiques, toute cette époque\n mouvementée et brillante. Son succès a été très vif, de même que celui des\n scènes de la Duchesse de Malfi, traduites par lui, qui ont été lues ensuite.\n                                                              ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 785, "page_fin": 786, "titre_corps": "Le Sillon", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Henry Vaes", "ancre_debut": "Le Sillon", "ancre_fin": "HENRY VAES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 929, "page_imprimee": 785, "debut_caractere": 38, "fin_caractere_exclue": 2082, "texte": "Le Sillon\n\n\n                     Le portrait et le paysage font à peu près tous les frais de\n                         l'exposition d u Sillon. Il est curieux de constater que le\n                         tableau historique tend à disparaître. On se confine d a n s\n                         l'étude la plus p é n é t r a n t e de la réalité. Il faut s'en louer.\n                         Car si la peinture historique se soutient encore, c'est grâce\n                         à la documentation sérieuse q u e lui fournissent les impres-\n                         sionnistes, les réalistes, les peintres du grand air et de la\n                         nature.\n                            N o u s nous trouvons ici en présence de luministes\nenthousiastes. L a plupart des œuvres exposées affirment une tendance très\nheureuse vers une lumière plus fine, plus délicate, plus claire C'est ce qui\nressort n o t a m m e n t des impressions de P a r i s de BASTIEN, des paysages de\nfeu JEAN D E G R E E F , des é t u d e s , u n peu hâtives, de G É O B E R N I E R .\n   Si la perception de la lumière, la c o m p r é h e n s i o n de l'atmosphère devient\nde jour e n jour plus nette, se débarrasse d e s effets de bitume et d'ocre\nchez ces peintres, ils se soucient peu de faire un tableau. Ce sont de ravis-\nsantes impressions, mais que d'imperfections u n travail sérieux eût évitées.\n   Ce sont des poèmes de lumière, que le pont, le chemin ensoleillé, la ferme\nreflétée dans l'Etang de BASTIEN, pages d'étude sincère des effets de soleil et\ndes caprices de l'ombre. Les paysages de MAURICE BLIECK ont des ciels extra-\nordinaires, sillonnés d'épais n u a g e s , tachant de leurs ombres des paysages\naux lignes tourmentées, aux reliefs b i t u m i n e u x , aux lointains trop d u r s . L a\nrecherche de l'effet est trop évidente dans ces toiles, et n'est rachetée que p a r\nla fougue du pinceau.\n   U n charme délicieux se dégage de la nuit de DELGOUFFRE. U n e teinte gri-\nsâtre enveloppe tout le paysage a u x lignes calmes, baigné dans le brouillard\n"}, {"page_pdf": 930, "page_imprimee": 786, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1756, "texte": "786                             DURENDAL\n\n\nqui se lève, illuminé là-haut par une lune claire, frangée de légers nuages\neffilés. Les autres œuvres exposées par le même peintre sont moins intéres-\nsantes. Le portrait de l'artiste est magistralement peint par JEAN GOUWELOOS.\n   PAUL VERDUSSEN expose une vingtaine de ses très délicates impressions de\nforêt, conçues dans des teintes étouffées et vaporeuses. H. DEGLUME rappelle\nun peu les teintes laiteuses de Heymans. Avec un peu plus de vigueur et de\nsincérité, il arrivera à un art très clair et savoureux.\n   Je note, en passant, les paysages de SERVAIS-DETILLEUX, le presbytère, le\nvieux mur de FRANS SMEERS, qui dénotent une notion très exacte de la\nlumière.\n   Parmi les portraits, il faut signaler ceux de Mme BERNIER-HOPPÊ conçus dans\nune tonalité rare et discrète, ce sont deux bijoux, ceux de BLIECK et le por-\ntrait de Mme Bastin, très vivant. Les personnages dans les deux portraits mili-\ntaires de WAGEMANS et BERNIER sont bien traités, mais le fond ne les fait pas\nassez ressortir, et il y a des détails de costume déplorables comme tonalité et\ncomme dessin.\n    Les croquis de VICTOR MIGNOT sont d'un dessin curieux, ondulé, résultat\nd'une étude approfondie des trottoirs parisiens.\n    En opposition avec cet art si vivant, si actuel, voici les compositions\n curieuses de GUSTAVE-MAX STEVENS, entre autres le château de Freyr, avec\n ses paysages si anthropomorphiques, qui harmonisées en teintes étouffées\nsuscitent des images d'antan : couples amoureux de marquises poudrées et\n gentils seigneurs enrubannés, déambulant au travers des allées rectilignes,\nle long des viviers où pleurent des fontaines perpétuelles.\n                                                               HENRY VAES.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-013", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 787, "page_fin": 790, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "C DE S", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 931, "page_imprimee": 787, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "LES LIVRES\n\nL E ROMAN          :\n\nL a Charpente,         roman par J.-H.    ROSNY.   — (Paris, Editions de la\n  Revue Blanche.)\n   Il serait fort malaisé d'établir une classification systématique, par genres\net espèces, des romans dont les écrivains d'aujourd'hui nous gratifient si\nlibéralement. Autant d'auteurs renommés, autant d'écoles distinctes, ayant\nleurs initiés et leurs admirateurs. Et certes, on ne conçoit pas de choses\ndifférant davantage qu'un roman de Bourget et un roman d'Anatole France, et\nil serait oiseux d'affirmer que les lecteurs de Loti n'ont d'ordinaire pas la\nmême psychologie que ceux de Zola.\n   Parmi cet encombrement de genres personnels, les Rosny ont réussi à se\ncréer une manière tellement originale qu'il est impossible de ne pas la remar-\nquer. Appliquant à tous les phénomènes de la vie la rigoureuse critique des\nsciences exactes, ils tendent plutôt à généraliser qu'à spécialiser. C'est dire\nqu'il faut rechercher dans leurs ouvrages le côté collectif de préférence au\ncôté individuel Pour eux, l'homme est avant tout un membre de l'espèce\nhumaine, quantité peu importante en soi, mais capitale si l'on veut bien\nconsidérer que dans le cycle de sa vie elle offre en raccourci le spectacle des\nluttes et des conquêtes, des douleurs et des joies, bref, le processus complet\nde la race. Darwinistes, ils montrent les lois puissantes de la sélection natu-\nrelle, de la lutte pour l'existence et de l'adaptation au milieu, régir les des-\ntinées de l'humanité, sans tenir compte des souffrances de l'individu qu'elles\nsacrifient impitoyablement aux intérêts de l'évolution générale.\n   Ainsi, malgré les millénaires qui les séparent, Vamireh, Eyrima, Elem,\ndes romans préhistoriques, sont les frères inférieurs des Alice, des Duhamel,\ndes Delafon de la Charpente. Les uns et les autres agissent selon les impul-\nsions de la nature, prenant pour domaine de la liberté le pressentiment\nd'un avenir qu'ils ne peuvent empêcher de se réaliser un jour.\n   La Charpente nous montre, à travers les péripéties d'une affabulation peu\ncompliquée mais passionnante, les diverses structures dont la superposition\nconstitue la société moderne. La bourgeoisie, l'aristocratie, le peuple y sont\n"}, {"page_pdf": 932, "page_imprimee": 788, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3278, "texte": "788                               DURENDAL\n\n\nsuccessivement étudiés et dépeints avec une grande vigueur et beaucoup de\nvérité. L'action que leurs multiples influences exercent sur les protagonistes\ndu drame est fort nettement indiquée.\n   Ainsi, dans le caractère de Madame Duhamel, nous voyons la petite bour-\ngeoisie s'efforcer de calquer la noblesse ; Delafon, au contraire, semble redes-\ncendre de la caste supérieure vers le monde des humbles. Quant à Duhamel\net Alice, ils vivent simplement, selon les poussées diverses de la nature,\ntourmentés par la lutte terrible qui se livre en eux et qui finira par aboutir au\nbonheur commun dont ils sont dignes.\n   On connaît toute la vigueur que les Rosny savent mettre dans leurs des-\ncriptions de la nature. Par le style non moins que par l'idée, la Charpente se\nplace à côté des beaux romans qui l'ont précédée, bien qu'on y trouve quel-\nques indices de relâchement, causés sans doute par la fièvre de travail qui\ndepuis deux ans caractérise les auteurs.\n                                                            CH. DE SPRIMONT.\n\nNotre Père des Bois. La Forêt nuptiale, par RAY NYST. —\n  (2 volumes chez l'éditeur Balat, à Bruxelles.)\n   M. Ray Nyst continue dans la Forêt nuptiale, le poème de l'homme primitif\n commencé il y a deux ans, sous le titre : Notre Pire des Bois. A cette époque\n M. Nyst revenait d'un lointain voyage. Avec ses compagnons de route,\n MM. Buls et René Vauthier, il avait traversé la Congolie jusqu'aux postes\neuropéens les plus avancés dans la brousse, les forêts, le merveilleux paysage\nd'Afrique. Sans doute il revint, imprégné d'images encore vierges, et c'est\nalors que dut chanter en lui la sauvage beauté d'une terre inviolée; il avait\nvu dans le décor magnifique, les premières attitudes de l'ancêtre.\n   Les deux livres de M. Nyst ont une apparence légendaire. Le paysage est\nd'une tonalité toujours riche; des tableaux colorés abondent dans l'œuvre,\nmais c'est l'arbre, le fleuve, le ciel que M. Nyst revêt des opulentes draperies\nde sa syntaxe. La précision dans la ligne du tableau, le détail caractéristique\n(ce qui nous fait voir réellement l'évocation) ne préoccupent guère cet écrivain,\nL'ensemble reste donc diffus. Peut-être ce procédé est-il voulu; en tout cas il\ncontribue à cette apparence légendaire, agrandissant le champ de la vision.\n   L'homme au milieu de l'immensité terrestre n'est encore que le héros de\nforce, — un superbe animal! — Il n'a que les gestes de l'instinct, toutes se9\nluttes n'aspirent qu'au triomphe de sa vie, alors qu'aveugle sur son destin il\nignore même la mort. L'homme est déjà le Roi sous la clarté du ciel, mais\nl'ombre le chasse vers le refuge des cavernes ; celte pensée a fourni à l'écri-\nvain une très belle scène, quand son héros s'endort à l'abri du danger, et\nque la forêt s'éveille dans le rugissement des grands fauves. Cependant,\nmalgré l'incontestable talent de M. Ray Nyst, ces deux livres sont d'une\nlecture souvent fatigante. Tant de pages se ressemblent! C'est l'absence\nd'une action clairement menée, le seul souci descriptif dans les mêmes décors,\nqui en sont la cause.\n    Il appert suffisamment du sujet de ces livres, que ceux-ci sont étrangers à\nl'idée chrétienne. La sublime poésie de la Genèse doit toucher pourtant l'âme\n"}, {"page_pdf": 933, "page_imprimee": 789, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3661, "texte": "                                          LES LIVRES                                             789\n\nd e tout véritable artiste, et on n e refusera p a s cette appellation à M. Ray\n Nyst après avoir lu cette page, choisie parmi bien d'autres aussi belles :\n    « L e vent doux, le vent frais, le vent invisible, animait toute la nature : il\nétait le chant des choses et la vie de la lumière ; la voix m u r m u r a n t e d u\nfleuve, la voix des longs herbages, celle des taillis, la voix des hautes\nr a m u r e s . Il circulait, faisant son œuvre avec joie et douceur, guérissant d'un\nsouffle frais les plaies de l'homme meurtri et n'oubliant rien dans son vaste\nlabeur. D a n s l'immensité, il était le m u r m u r e de toute la terre ronde, la voix\nincessante des nuits et des jours, l'incessante rumeur des flots et des ramures.\nDes flots et des ramures, qui se balançaient sur toute la terre ronde, chan-\ntante et sonore. Il triomphait d a n s le c h a m p des airs; là, poussant les nues\nd'un souffle p u r et entier, comme le fleuve, il était le grand artisan de la\nfécondité d u m o n d e , avec les n u e s . Depuis le matin, elles glissaient dans le\nvent léger, sur l'azur, et il en passait des monts et des monts qui remon-\ntaient, indéfiniment, sans l'obscurcir, vers l'occident. Elles passaient,\ncomme aujourd'hui, avec cette jeunesse éclatante dont elles ornent les\ncieux. Elles passaient au-dessus de la r u m e u r de la terre, par-dessus\nla houle puissante des ramures qui se frôlaient de proche en proche\ndans l'éther infini! Il emplissait l'infini, le vent, de sa vie limpide et\nchantante comme u n cristal ! et toujours soufflant, poussait les nues\nombreuses; et molles elles s'unissaient et se désunissaient en silence, dans les\nchamps de la lumière, sans parvenir à voiler le ciel et disparaissaient, indé-\nfiniment, dans le souffle frais et large de l'occident. »\n                                                                               G. V.\n\nP a r l e f e r e t p a r l e f e u , r o m a n h é r o ï q u e , par HENRYK S I E N K I E W I C Z . —\n   Traduction d u comte W o d z i n s k i et de B . Kozakiewicz. (Paris, éditions\n   de la Revue Blanche.)\n    Ce roman de cape et d'épée est antérieur, dans l'œuvre de Sienkiewicz, à\nQuo Vadis et à Sans Dogme; il n'atteint p a s à leur qualité d'art. Dans son\ngenre plus vulgaire, il apparaît n é a n m o i n s comme u n très vivant et passion-\nn a n t roman d'aventures. L'action se situe d a n s la P o l o g n e du XVIIe siècle,\nsous les rois Ladislas et J e a n - C a s i m i r , de 1647 a 1 6 5 1 . C'est l'époque où\ns'insurge pour la seconde fois contre la R é p u b l i q u e polonaise le fameux\nChmielniecki, hetman des Cosaques, qui entraîne à sa suite les hordes mal\nsoumises de l'Ukraine et s'allie au k h a n de Crimée pour mettre à feu et à sang\nla P o l o g n e . L a ruée d e s Cosaques et d e s T a t a r s à travers l'Ukraine, la résis-\ntance des troupes royales p r e n n e n t ici un aspect grandiose d'épopée. Ce ne\nsont que batailles, sièges, embuscades, pillages, massacres. L e livre est rouge\nde sang et de flammes. U n e histoire d'amour se déroule, tragique et tendre,\ndans ce grand drame national. J e a n Kretuski, lieutenant à la bannière des\nhussards cuirassés du palatin d ' U k r a i n e , s'éprend chevaleresquement de la\nprincesse H é l è n e Kurcewicz, que convoite également le sauvage héros cosaque\nB o h u n . A l'heure où la guerre éclate, Kretuski songe à mettre sa fiancée en\nlieu s û r ; mais son rival le prévient et enlève la jeune fille ; les plus poignantes\npéripéties se succèdent jusqu'au jour où les fiancés, qui n'espéraient plus, se\n"}, {"page_pdf": 934, "page_imprimee": 790, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3172, "texte": "                                     DURENDAL\n790\n\nretrouvent pour marcher à l'autel. L e s types principaux du d r a m e , Kretuski,\nB o h u n , Hélène, sont bellement campés. Autour d'eux s'agitent en foule les\npersonnages pittoresques et vivants, comme Messire J e a n Z a g l o b a , le vieux\ngentilhomme ventripotent et hâbleur, fécond en facéties et e n vantardises,\np r u d e n t de nature et courageux par exaspération, brave h o m m e sensible à ses\nheures, et dont la faconde est la joie du livre; comme encore L o n g i n u s P o d -\n bipieta, l'héroïque et naïf géant lithuanien, à la fois comique et sublime, et\n dont la mort est u n e page s u p e r b e ; tant d'autres, dans la cohue grouillante\n qui traverse le r o m a n . Action rapide, mouvementée, farouche et magnifique;\n récit alerte, nerveux, coloré, habile à mettre en relief les beaux gestes carac-\n téristiques de c h a c u n ; de l'observation et de la fantaisie; de l'esprit et de la\n passion. T o u t ce qu'il faut pour attendrir et pour entraîner.\n                                                                              M. D .\n\n C l a i r e F a n t i n , r o m a n par GUSTAVE VAN ZYPE. — (Bruxelles, G. Balat.)\n     L e s b o n s romans belges sont rares. Il semble que le t e m p é r a m e n t pictural\n et lyrique p r o p r e à notre race dirige exclusivement nos écrivains vers des\n œuvres de description et de poésie p u r e . L'affabulation bien ordonnée, les\n complications de l'intrigue, l'enchaînement des péripéties qui gravitent\n autour d'un denoûment qu'elles doivent préparer, n e sont guère de leur res-\n sort. Aussi la pensée de voir cette constatation contredite p a r u n e belle\n œuvre a doublé le plaisir que nous a causé le récent roman de M. V a n Z y p e .\n     On connaît d'ores et déjà le talent d r a m a t i q u e de l'écrivain qui nous d o n n a\n des comédies représentées avec succès sur nos scènes principales. Son der-\n  nier livre ne peut que confirmer et agrandir la confiance que nous avions\n  depuis longtemps en sa façon d'écrire robuste et franche. Il y conte u n e h i s -\n  toire très simple, située dans u n décor mélancolique et gris de ville de pro-\n  vince. U n e femme jeune, belle, fière, dont la vie trop médiocre, trop pauvre,\n  a fait naître l'indomptable désir d'un milieu plus fastueux, retrouve dans\n  l'amour sincère et dévoué de son mari, dans la caressante affection de ses\n  enfants, le tranquille bonheur qu'une faute à peu près commise a failli com-\n   promettre pour toujours.\n       L e s personnages bien étudiés émeuvent par leur intime souffrance, que\n   l'on sent si fréquente, que l'on devine parfois même sous des regards vague-\n   ment rencontrés. L a morale qui se dégage du livre est saine et forte, prescri-\n   vant le renoncement au rêve de l'impossible, l'acceptation de la vie telle\n   qu'elle est, grandie dans son humilité par le devoir et l'amour.\n       Et si, à toutes ces qualités, nous ajoutons le charme d ' u n style souple\n    et varié, n'avons-nous pas raison de dire que M. Van Zype a fait une belle\n    œuvre?\n                                                                                   C. DE S.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1900-livraison12-014", "volume": "ELB-AML-484382-1900-000-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1900-000-007_f.pdf", "ocr_sha256": "6d51eda7889823dc8783e1c47efccee3ff9704cb510977017d0a31419c607468", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 791, "page_fin": 799, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "mœurs 1897 1900 Paris Plon", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 935, "page_imprimee": 791, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2287, "texte": "NOTULES\n\n\n  Une école d'art répondant aux besoins modernes :\n   Voici encore quelques extraits du merveilleux discours de Vincent d'Indy :\n« Tous, chanteurs et instrumentistes aussi bien que compositeurs, doivent\nétudier de façon plus ou moins approfondie et au moins connaître le chant\ngrégorien, les mélodies liturgiques médiévales et les œuvres religieuses\nde l'époque de la polyphonie vocale. J'estime que nul artiste n'a le droit\nd'ignorer le mode de formation de son art, et, comme il est absolument avéré\nque le principe de tout art, aussi bien de la peinture et de l'architecture que\nde la musique, est d'ordre religieux, les élèves n'auront rien à perdre et tout à\ngagner dans la fréquentation des belles œuvres de ces époques de croyance\ndont l'ensemble sera pour leur esprit comme la souche primitive sur laquelle\nviendront plus tard se greffer les rameaux de l'art social moderne...\n   » Je ne crains pas d'affirmer que rien n'est plus faux, que rien n'est même\nplus vieux-jeu (car nous la retrouvons à toutes les basses époques de l'histoire\nmusicale) que la soi-disant recherche aiguë de la vérité; le rendu du réel n'a\njamais été de l'art; ce qui produit le beau, ce n'est pas la copie servile de la\nnature, mais bien l'impression ressentie se magnifiant, s'idéalisant (je ne\nrépugne point à employer ce terme) dans l'âme de l'artiste pour se réduire\nensuite et se concrétiser en une œuvre.\n   » Cette prétendue réforme ne sert en général qu'à déguiser l'ignorance ou\nl'impuissance de penser hautement. Les compositeurs italiens contemporains\ndans le sillage desquels se meuvent nos véristes français, gagneraient aussi\nbeaucoup à étudier de plus près leurs grands ancêtres et l'on aimerait ren-\ncontrer dans leurs œuvres, fût-ce même au simple titre d'imitation, un peu de\nla noblesse de style d'un Palestrina, du sentiment expressif d'un Carissimi ou\nd'un Monteverde, voire de la forme plastique d'un Scarlatti ou d'un Cimarosa.\n   » Ne soyons pas véristes, contentons-nous d'être vrais. Etpour cela gardons-\nnous bien de viser au succès, disposition des plus néfastes pour le créateur\nqui l'amène fatalement soit à devenir l'homme d'une seule œuvre si son pre-\nmier essai a trop bien réussi, soit à se faire l'esclave de la mode, soit enfin à\n"}, {"page_pdf": 936, "page_imprimee": 792, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3317, "texte": " 792                                  DURENDAL\n\n\nfaire sciemment de mauvaise musique pour capter les suffrages d'une assis-\ntance, toutes conditions indignes de l'artiste véritable d o n t la mission n'est\npas de suivre le public, mais de le précéder et de le guider.\n   » J e ne puis mieux terminer cet exposé de principes qu'en vous exprimant\nu n souhait que je trouve précisément dans le graduel grégorien; c'est le texte\nd'une des admirables antiennes du jeudi saint, qui résume en quelques mots\ntoutes les qualités dont l'artiste doit orner son âme pour passer sans faiblesse\nau milieu des difficultés de sa carrière.\n   » Voici ce texte :\n                         Manrant in vobisfides,spes, caritas,\n                         Tria haec. major autem horum est caritas\n                   Que la foi, l'espérance et l'amour habitent en vous;\n                   Mais de ces trois vertus, la plus grande est l'amour.\n\n    » Ces trois v e r t u s , que le catéchisme appelle théologales, nous pouvons à b o n\ndroit les n o m m e r artistiques parce que, si elles parlent de Dieu, elles parlent\np a r cela m ê m e de l'art, émanation d i v i n e ; ces trois vertus, n o u s devons les\ngarder avec soin si n o u s avons le b o n h e u r de les posséder et chercher de\ntoutes nos forces à les acquérir si n o u s n e les possédons p a s .\n   » Oui, ayons la F o i , la foi en Dieu, la foi en la suprématie du beau, la foi en\nl'Art, car il faut avant tout croire fermement à l'œuvre que l'on écrit ou que\nl'on interprète pour que celle-ci soit durable ou dignement présentée.\n   » Faisons notre soutien de l'Espérance, car, vous le savez, l'artiste digne de\nce nom ne travaille point pour le présent, mais en vue de l'avenir.\n   » Laissons-nous enfin enflammer par l'Amour, par le généreux a m o u r du\nBeau sans lequel il n'est point d'art, par la sublime charité, la plus g r a n d e\ndes trois : major caritas, — seul terme final de la lutte sociale comme de la lutte\nartistique, car l'égoïste qui ne travaille que p o u r soi est presque toujours\nexposé à voir son œuvre stérile et la flamme créatrice ne trouve son véritable\naliment que dans l'Amour et dans le fervent enthousiasme pour la beauté, la\nvérité et le p u r idéal. »\n\n                                           *\n\n   M . C l u y s e n a a r , directeur de la classe des beaux-arts de l'Académie, a fait\nrécemment, paraît-il, une sortie aussi virulente que maladroite et intempestive\ncontre l'art contemporain « qu'il enveloppe de son orgueilleux mépris », mais\nqui ne s'en portera pas moins bien pour cela. Octave Mans le flagelle d'impor-\ntance d a n s l'Art Moderne et lui adresse u n e réponse sans réplique :\n   « T a n d i s que le p a u v r e h o m m e s'époumonne à crier que l'art se meurt, que\nl'art est mort, le radieux cortège des artistes du siècle passé, ses claires ban-\nnières au vent, au bruit des acclamations que ses récentes assises, à la Centen-\nnale de P a r i s , a provoquées d a n s toute l'Europe. E t Delacroix, Corot, Millet,\nD a u m i e r , Manet, Degas, Renoir, Claude Monet, P u v i s de Chavannes et\nvingt autres sourient aux paroles du peintre de Canossa. U n siècle qui, en un\nseul pays, a produit des peintres de cette envergure, après avoir assisté à\nl'épanouissement du père Ingres, a droit au respect de la postérité.\n"}, {"page_pdf": 937, "page_imprimee": 793, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3157, "texte": "                                         NOTULES                                        793\n\n   M Est-ce à la Belgique que l'orateur a entendu limiter ses griefs? Ceux-ci n e\nsemblent pas justifiés davantage q u a n d on évoque la lignée de peintres et de\nsculpteurs qui, dans la diversité de leurs tendances et l'indépendance de leur\nvision, ont illuminé l'horizon artistique d'œuvres sincères, personnelles,\ninspirées par l'humanité contemporaine dont elles expriment souvent avec un\nrare b o n h e u r les sentiments et les sensations. L'exposition rétrospective de\nl'Académie des Beaux-Arts, bien qu'incomplète, d o n n e de l'ensemble de\nl'Ecole belge un aperçu qui inflige au discours de M. Cluysenaar un formel\ndémenti. »\n\n\n     L ' A r t d é c o r a t i f n o u s arrive, en son n u m é r o d'octobre, enrobé d'une\n nouvelle couverture qui fait succéder au dessin linéaire de M. H e n r y Van de\n Velde qui ornait les livraisons précédentes et leur servait d'enseigne, un décor\nfloral, — u n peu quelconque, — de M. M. Dufrène. C'est encore l'Exposition\nqui fait les frais de ce n u m é r o , où nous trouvons des articles sur les bijoux de\n M . Georges Fouquet, les nouveaux produits de la manufacture de Sèvres, les\ndentelles viennoises, etc. Des reproductions nombreuses accompagnent ces\narticles. M. S.-M. J a c q u e s continue aussi ses articles sur le « meuble français »\nà l'Exposition. Il loue la simplicité et la c o n v e n a n c e des types imaginés par\nM M . Ch. P l u m e t et Selmersheim et qui se distinguent dans le tarabiscotage\nprétentieux de l'art nouveau. A signaler aussi les nouvelles gares du Métro­\npolitain de P a r i s , de M . Ilector G u i n a r d , avec leurs marquises de verre relevées\nc o m m e les côtés d'un tricorne. L'aspect de ces verrières est très original et\ntout à fait plaisant. — Au n u m é r o de n o v e m b r e , encore et toujours l'Exposi-\ntion : La peinture décorative à l'Exposition, les petites constructions à l'Ex-\nposition, la H o l l a n d e à l'Exposition. Rien de transcendental. D a n s u n article,\nd'ailleurs discret et modéré, M. S.-M. J a c q u e s défend le \" m o d e m style \"\ncontre ses détracteurs.\n\n\n\n   Comment la simplicité et la beauté peuvent s'allier à\n1 h y g i è n e . — L e Touring-Club de France mène, on le sait, la plus active des\ncampagnes dans le but d'avoir raison de la malpropreté et de l'insalubrité des\nchambres et des water-closets des hôtels de c a m p a g n e et de petites villes,\nlegs d'un autre âge que la déplorable insouciance des hôteliers a fait subsis-\nter jusqu'ici.\n   P a r m i les m o y e n s qu'il emploie, il en est u n qui nous intéresse, car le\nsouci de l'art vrai s'y trouve d'accord avec celui de l'hygiène. C'est le « type\nd e c h a m b r e d'hôtel salubre » exposé par le Touring-Club au pavillon de\nl'hygiène à P a r i s .\n   Cette chambre est aménagée en observant les principes suivants :\n   1° T o u t lavable : parquets, murs, meubles, r i d e a u x .\n   2° Suppression des ciels et rideaux de lit, tentures, portières, tapis fixes.\n   3° L u m i è r e et aération : fenêtres hautes, impostes, suppression des stores\net des jalousies.\n"}, {"page_pdf": 938, "page_imprimee": 794, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3325, "texte": "794                                    DURENDAL\n\n\n   P o u r l'application de ces principes, les m u r s sont peints à l'huile ; la molu-\nration des menuiseries fixes et des corniches est réduite à la plus extrême\nsimplicité et prend des formes calculées en vue de réduire le plus possible les\ndépôts de poussières ; la garniture des fenêtres ne consiste qu'en blancs et\nfrais rideaux; les meubles en pitch-pin ont les formes les plus élémentaires,\ncelles par lesquelles l'entretien est le mieux facilité.\n   N o u s est-il permis de soutenir, sans qu'on crie au paradoxe, que cet\nensemble composé sans la moindre prétention artistique, cette c h a m b r e qu'on\nn'a voulu que faire saine, fraîche et riante, est un service rendu à l'art?\n   Prise pour modèle par les hôteliers, elle contribuera d'abord à déshabituer\nbeaucoup de braves gens de la manie des falbalas qui font l'ornement habituel\nde leurs propres chambres. A force de voir la chose naturelle, ils finiront par\nse dire que le naturel n'est déjà pas si laid. C'est déjà quelque chose.\nE n s u i t e , il se trouvera bien q u e l q u ' u n pour s'aviser que de ces éléments\nsimples on peut faire quelque chose de c h a r m a n t : qu'une décoration picto-\nriale au pochoir, peinte à l'huile sur les murs, p e u t devenir à peu de frais le\nplus bel ornement d'un intérieur, et le plus propre à plaire à ceux qui ne\nsont pas hantés par la manie du bric-à-brac ou les vanités du faux art; que le\nremplacement de tentures dont les dessins insipides s'entassent sur ceux des\npapiers peints, plus insipides encore, par de simples rideaux blancs ou de\nton uni s'harmonisant avec celui des m u r s ne fait que mieux mettre en\nvaleur la décoration de ceux-ci; que des meubles les plus simples on peut\ntirer u n parti admirable pour l'effet d'ensemble si l'on sait les bien choisir. E t\nce quelqu'un fera de la chambre du Touring-Club, qui ne veut être que\nsalubre, u n e chambre délicieuse.\n\n\n\n\n   L a C h a l c o g r a p h i e d u L o u v r e vient de mettre en vente u n e gra-\nvure que les a m a t e u r s se disputeront certainement. Cette gravure, ceuvre de\nM. Achille Jacquet, membre de l'Institut, reproduit les trois parties d'une pré-\ndelle d'autel de Mantegna : le Calvaire, qui est au musée du L o u v r e , le Mont\ndes Oliviers et la Résurrection, qui sont a u musée de T o u r s .\n    I n d é p e n d a m m e n t de sa g r a n d e valeur d'art, cette gravure offre cette inté-\nressante particularité que les trois planches ont été tirées sur u n e seule\nfeuille de papier d'une longueur de 2 mètres. De n o m b r e u x essais ont dû\nêtre faits pour réussir cette délicate opération q u ' o n avait jamais tentée jus-\nqu'à présent, et le papier a été commandé exprès en vue de ce tirage dans\nu n e manufacture du J a p o n .\n    C'est donc un travail u n i q u e à ce j o u r d a n s l'histoire de la chalcographie\ndu L o u v r e et de la gravure en F r a n c e .\n    Il n'est peut-être pas mal à propos de rappeler que la chalcographie d u\n L o u v r e constitue le fond de planches gravées le plus riche qui existe au\n monde : il y en a déjà plus de 6,100 depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos\njours, depuis des vignettes ou des carnets de bal à 10 ou 20 centimes jus-\n qu'aux plus belles épreuves des graveurs contemporains. B e a u c o u p de petites\n"}, {"page_pdf": 939, "page_imprimee": 795, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "                                         NOTULES                                          795\n\nbourses en quête d'estampes pour orner leur demeure ignorent qu'on p e u t s'y\nprocurer d'admirables reproductions en gravure de presque toute la vieille\nécole de peinture française, d'un grand nombre de chefs-d'œuvre des écoles\nitalienne et flamande, enfin, n o m b r e de gravures originales de maîtres renom-\nmés (citons entre autres Daubigny) à des prix insignifiants, l'Etat v e n d a n t ces\ngravures au prix de revient qui, pour u n grand n o m b r e , n e se compose que\nd u prix du papier et du tirage. Quand en fera-t-on autant pour nos musées\nbelges ?\n\n\n    L e C o r r e s p o n d a n t rend à E U G È N E G I L B E R T un h o m m a g e mérité, qui\nle venge bien des mesquines vexations dont il fut l'objet de la part de certain\ncatholique-janséniste de la Revue générale : \" Beaucoup de qualités rarement\nréunies ont fait à E U G È N E GILBERT une place à part. Par-dessus tout, c'est u n\nsincère. Ce catholique ne m a n q u e jamais de signaler les côtés défectueux, a u\npoint de vue moral ou religieux, des livres qu'il analyse. Mais il se refuse à\nfaire de la mention : lisible pour les jeunes filles le critérium de l'estime qu'il leur\ndoit. A juste titre, il pense que s'il fallait stigmatiser comme immorales toutes\nles œuvres de l'histoire et de la littérature catholiques dont les jeunes filles doi-\nvent s'abstenir, ce serait aller vers le d é n û m e n t . D a n s l'œuvre d'un adversaire,\nla part une fois faite aux critiques, il n'hésite pas à relever ce qui est remar-\nquable au point de vue soit de la pensée, soit de la forme, convaincu que\ntoute beauté, d a n s quelque milieu qu'elle éclate, n'émane que d'un christia-\nnisme diffus. Cela est tout l'opposé d'une coopération au mal : c'est fort dif-\nférent d'un dilettantisme sans scrupule. D a n s la renaissance actuelle des\nlettres belges, M. E u g è n e Gilbert s'est fait depuis dix ans la première place\np a r m i les critiques littéraires. N o u s sommes heureux qu'elle ait été conquise\npar u n catholique qui honore du même coup ses fonctions et son art. »\n\n                                              *\n   Le     prix triennal          de littérature d r a m a t i q u e .            — Il con-\n vient de féliciter le j u r y chargé de décerner le prix triennal de littérature\n dramatique en Belgique. Son choix s'est porté sur E M I L E VERHAEREN,\n dont il a couronné Le Cloître. M. Doutrepont, dans son remarquable rapport,\nfait u n bel éloge du chef-d'œuvre de Verhaeren. N o u s y coupons quelques\n'appréciations :\n    « L'œuvre de M. Verhaeren se classe première, au sentiment de la majorité\n du jury, par la conception qui en est forte et d'un tragique saisissant, par la\n vie intense dont elle est animée, par la simplicité et la sobriété des moyens\n mis en œuvre, et par le style qui en est d'une puissante et originale b e a u t é . . .\n Chez Verhaeren, l'exaspération du verbe et du sentiment est la rançon\n m ê m e de ces beautés littéraires qui en ont fait un des maîtres de la poésie\n contemporaine. Avec u n écrivain de sa trempe, avec ce tempérament tout en\n poussées instinctives et violentes, il fallait, du m o m e n t qu'il prenait pareil\n sujet de drame, s'attendre à le voir n o n pas s'essayer à l'étude d'un c œ u r\n lentement et sourdement miné par le repentir, mais étaler le spectacle d'une\n"}, {"page_pdf": 940, "page_imprimee": 796, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3290, "texte": "796                                   DURENDAL\n\n\nconscience où le remords entrerait c o m m e un « vent d'orage », éclaterait avec\nfracas, en bruit de tempête, en cris de passion. E t c'est parce que ces cris de\npassion sont souvent des plus dramatiques et des plus émouvants et qu'autour\nd'eux ils suscitent u n e vie psychologique des plus fortes et b e a u c o u p de vers\nd'une frappe vivement originale que la majorité du jury a jugé Le Cloitre\ndigne du prix t r i e n n a l . . . E n ce qui concerne le style du Cloitre, si elle a cru\ndevoir formuler des réserves, elle a trouvé de quoi justifier sa décision d'attri-\nbuer le prix triennal à M. Verhaeren dans tout ce que ce style a d'éclat\net d e vie, dans tout ce qu'il renferme de solide et durable beauté. L e s vers y\na b o n d e n t qui sont de la plus forte et la plus ferme inspiration, vers qui\ns'ordonnent, q u a n d il le faut, en des tirades d'un r y t h m e remarquablement\nvigoureux et puissant. L o r s même que la phrase pécherait par u n excès de\ncoloris et d'opulence, elle a toujours pour elle d'être écrite par un « éloquent »\npoète, c'est-à-dire qu'elle marche droit, avec, toujours, u n entrain oratoire\nqui la rend théâtrale, p r o p r e à la déclamation. »\n\n\n\n   Les lauréats de l'Académie française. — Parmi les poètes qui\no n t été couronnés cette année par l'Académie française, il importe de signaler\nu n de nos meilleurs poètes belges, Ivan Gilkin, et deux de nos collaborateurs,\nSébastien-Charles Leconte et Maurice Olivaint, dont nos lecteurs ont pu\napprécier par eux-mêmes le beau talent de poète.\n    C'est avec la joie la plus vive que nous avons vu l'Académie couronner\naussi u n prêtre français qui n o u s est cher, l'abbé Félix Klein, de l'Institut\ncatholique de P a r i s , l'ami des jeunes littérateurs catholiques belges, auxquels,\non s'en souvient, il apportat, lors du congrès littéraire de Gand, l'encourage-\nment de sa parole si h a u t e , si vibrante et si enthousiaste. L'abbé Klein a été\nc o u r o n n é p o u r son bel ouvrage sur Mgr Dupont des Loges, évêque de Metz.\n    S . - C H . L E C O N T E a été couronné pour ses livres : Le bouclier d'Arès, L'esprit\nqui passe et Les bijoux de Marguerite, M . OLIVAINT, pour ses Fleurs de Corail,\net IVAN GILKIN, pour ses deux volumes : Prométhée et Le cerisier fleuri.\n   P a r l a n t de ce dernier, M . G a s t o n Boissier a dit u n mot très aimable à\nl'adresse de nos écrivains belges :\n    « M. Gilkin n'est pas n é en F r a n c e , mais il appartient à u n pays qui parle\nfrançais, et deux peuples q u a n d ils se servent de la même langue ne sont pas\nétrangers entre eux.\n    L a Belgique d o n n e depuis quelque temps ce spectacle qu'on y voit naître\nune littérature, fille de la nôtre,'fille assurément très émancipée et qui a\nmarché dans sa voie.\n    E l l e a déjà produit des romanciers fort distingués et qui se font lire à P a r i s\ncomme à 'Bruxelles.\n    E l l e n e m a n q u e pas non plus de poètes, mais l à c o m m e à peu près partout\nles poètes n'ont pas la fortune d'attirer la foule.\n    Ils ne sont guère appréciés que par des lettrés et des connaisseurs. Voilà\npourquoi l'Académie française a jugé bon de leur tendre la m a i n .\n    Il y a deux ans elle avait couronné M . Valère Gille; elle recommence cette\n"}, {"page_pdf": 941, "page_imprimee": 797, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2937, "texte": "                                        NOTULES                                         797\n\nannée. E n plaçant M. Gilkin parmi ses lauréats, elle veut témoigner de\nl'intérêt qu'elle prend à tout ce qui se fait, en dehors de nos frontières comme\nchez nous, pour la défense et la gloire de notre langue menacée. »\n\n\n\n   L e s m a t i n é e s littéraires du M o l i è r e . — Le 28 novembre der-\nnier a eu lieu, devant une très belle salle, la seconde conférence du théâtre\nMolière. M. VALÈRE G I L L E a parlé de T h é o d o r e de Banville. Il l'a fait avec\nune profusion étincelante de métaphores, u n éparpillement de fleurs et de\nfigures peut-être bien u n peu fanées et factices, mais qui n'en ont pas moins\nsemblé charmer le public féminin qui écoutait le poète, très applaudi. Ban-\nville n o u s est a p p a r u comme u n merveilleux jongleur de mots et de rimes,\norfèvre méticuleux de poèmes ciselés dans lesquels s'évoque la vision toute\nspéciale qu'il avait de la nature : perles et rubis, or et p o u r p r e , pourpre et or.\n   L e public a écouté charmé et a fort a p p l a u d i Le Beau Léandre, u n acte du\nmaître, interprété fort joliment par les comédiens du Molière.\n\n\n\n   L e s j e u d i s l i t t é r a i r e s d u P a r c ont d é b u t é par une causerie anec-\ndotique sur George Sand, dite par M m e T h é n a r d , avec les bons procédés de\ndiction qu'on apprécie justement chez elle. L a causerie a été suivie d'une\ntrès b o n n e représentation de François le Champi, le chef-d'œuvre de George\nSand à la scène. L e rôle du Champi, le j e u n e paysan épique digne de Cladel,\nétait remarquablement interprété. L'affluence du public à ces matinées\n(causerie et pièce ont été « jouées » deux fois) témoigne de l'intérêt croissant\nque prend le public aux spectacles littéraires. Si ce « revival » pouvait\ninfluencer u n peu sur le choix des spectacles du soir!\n\n\n\n   A propos du Premier Memorandum de Barbey d'Aurevilly, j ' a i dit, il y a\nu n mois, que l'illustre écrivain y parle de travaux littéraires : Bruno,\nGermaine, demeurés mystérieux. Mlle Louise Read veut bien m'apprendre que\nGermaine devint par la suite Ce qui ne meurt pas, qui vit le jour en 1884, après\navoir été refusé par tous les éditeurs pendant près d'un demi-siècle, et que\nBruno pourrait avoir été l'ébauche du Prêtre marié. Elle m'apprend aussi que\nBarbey d'Aurevilly vient de trouver u n biographe-critique sérieux en la\npersonne d'un jeune N o r m a n d de Granville, qui prépare u n e thèse de doctorat\nsur le laird.\n   M lle R e a d nous laisse espérer la publication prochaine du Second Memo-\nrand uni.\n                                                                           M. D .\n\n\n   M . M a u r i c e W i l m o t t e doit le p l u s clair de sa notoriété aux «gaffes»\nde certain rapport qui fit grand bruit naguère. Voici ce qu'il écrit, dans\nu n récent feuilleton littéraire, à p r o p o s de l'hostilité que témoigna à la Jeune\n"}, {"page_pdf": 942, "page_imprimee": 798, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3171, "texte": "798                                  DURENDAL\n\n\nBelgique feu Gustave Frédérix : « A y réfléchir très froidement et en dehors\ndes partis pris locaux, il (Frédérix) a eu u n e sorte de seconde vue, qui méri-\ntait mieux que les colères juvéniles de quelques écrivains, déjà oubliés.\nJamais révolution, si tel est le mot, n'aura accouché d'un aussi modeste ron-\ngeur que la nôtre. Si l'on compte bien, il surnage quatre ou cinq person-\nnalités intactes et acceptées dans toute leur stalure; mais L e m o n n i e r était\ndéjà arrivé q u a n d éclata l'émeute; Verhaeren s'isola vite, et Maeterlinck\n n'entendit même pas tirer les derniers coups de feu; des insurgés,\n Ivan Gilkin est le seul chez nous qui ait gardé sa p l u m e , aiguisée comme\n une arme blanche. Il n'y eut que R o d e n b a c h , avec lui, pour porter à Paris\n un vague écho de la bataille. Ce sont là des constatations douloureuses, et je\n les fais avec un certain regret. »\n    C'est à croire que l'on rêve. Ainsi M. W i l m o t t e ignore ou feint d'ignorer que\n la renaissance de 1880 nous a valu des écrivains qui se n o m m e n t Giraud,\n Demolder, E e k h o u d , Goffin, Severin. Frédérix, décidément, n'est pas mort.\n\n\n\n     L ' a c a p e l l a g a n t o i s vient d'entrer dans sa seconde année d'exis-\n tence. Nous avons déjà fait l'éloge de cette admirable phalange musicienne.\n Elle doit son succès avant tout à son intelligent et vaillant chef E M I L E H U L -\n LEBROECK. N o u s avons pu constater par nous-mêmes l'an passé la maîtrise\n avec laquelle il dirige ses artistes, lors de la superbe audition palestrinienne\n que cette société donna à notre Salon d'art religieux. L e 9 de ce mois elle a\n d o n n é à Gand u n e audition du plus haut intérêt consacrée aux œuvres de\n  Rolland de L a s s u s . Cette audition a surpassé encore en perfection les exécu-\n  tions de l'an passé. Elle était précédée d'une conférence de M. Jules Buse\n  sur l'œuvre et la vie de Rolland de Lassus. Nous engageons vivement tous\n  nos amis de G a n d à soutenir cette œuvre si digne d'encouragements.\n\n\n\n      A l ' E c o l e d e m u s i q u e d ' I x e l l e s , un récital consacré aux œuvres\n  de Saint-Saëns, réunissait, le jeudi 29 novembre, un nombreux public, E n\n  une claire causerie, M lle M a r i e Biermé a raconté la vie et jugé l'œuvre du\n  maître français. L e récital qui suivit ne pouvait que corroborer les conclusions\n  de la conférence. Mais sans nous attarder à juger Saint-Saëns, disons haute-\n  ment l'impression d'art intense que les exécutants ont su communiquer à leur\n  auditoire.\n\n\n      N o u s faisons nôtre cette remarque très judicieuse du Sillon : « U n usage\n   tend à s'établir (parmi les catholiques) qui consiste à rosser les convertis.\n   Dès q u ' u n h o m m e d e valeur vient et n o u s dit audacieusement : Je suis des\n   vôtres, nous lui infligeons un passage à tabac. Il y a u n catholicisme du P è r e\n   F o u e t t a r d . Mais, étant d o n n é s ses moyens de propagande, j'espère qu'il ne\n   fera pas de progrès. » Avis à tous les gaffeurs qui ont conspué H u y s m a n s ,\n   lors de sa conversion et, qui, se coiffant de la tiare pontificale, ont excom-\n"}, {"page_pdf": 943, "page_imprimee": 799, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2768, "texte": "                                   NOTULES                                   799\n\nmunie ces deux chefs-d'œuvre catholiques : En Route et La Cathédrale, qui sont,\navec Quo Vadis de Sienkiewicz, les plus belles et plus puissantes pages d'apo-\nlogétique catholique qui aient été écrites en ce siècle.\n\n\n   N o t r e é d i t e u r , CHARLES BULENS, vient de recevoir de S. S. Léon XIII\nla décoration Pro arte et pontifice. Nous en apprenons à l'instant la nouvelle,\navec le plus vif plaisir. Cette distinction est bien méritée. La rédaction de\nDurendal offre à son cher et dévoué éditeur ses plus cordiales félicitations.\n\n\n    P e n s é e d u m o i s . — «Dans la fermentation continuelle des idées, cha-\ncun, sous peine de n'être qu'un pasticheur, doit chercher sa voie, individua-\nliser son art, exprimer ce qu'il ressent selon son tempérament et s'efforcer de\ncommuniquer à autrui les émotions qui ont fait tressaillir son âme?\n     Si la beauté est éternelle, les moyens de l'exprimer varient à l'infini. Evo-\nlution, révolution : ces deux mots caractérisent, dans tous les domaines,\nl'essor de l'humanité. Admirons les œuvres du passé qui le méritent. Gardons-\nnous de les imiter. Tout recommencement est stérile : il amène la stagnation\net la mort. »\n                                                                OCTAVE MAUS.\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : R. STRIVAY : Du cœur à l'âme (Seraing,\nLecomte). HENRY GAUTHIER-VILLARS : Le mariage de Louis XV (Paris,\nPlon). LÉON DAUDET : Les deux étreintes (Paris, Fasquelle). A D . BOSCHOT :\nPoèmes dialogues (Paris, Perrin). H. SIENKIEWICZ : Bartek le Victorieux\n(Paris, Société d'éditions, Libr. Ollendorf). SUPPINO : Sandro Botticelli :\ntraduit de l'italien par De Crozales (Florence, Alinari). GABRIEL FAURÉ :\nRequiem. Réduction pour piano et chant (Paris, Hamelle). R.-P. HART-\nMANN : San Pietro. Oratorio. Partition : piano et chant (Milan, Ricordi).\nA. CONTI : Giorgione (Florence, Alinari). ANT. CANESTRELLI : L'abbazia di\nS. Galgano (Florence, Alinari). H . SIENKIEWICZ : Par le fer et par le feu (Edi-\ntion de la Revue Blanche, Paris). DMITRY-MIREJKOWSKI : La mort des dieux\n(Paris, Calman-Lévy). P . BOURGET : Un homme d'affaires (Paris, Plon).\nO. MIRBEAU : Le calvaire (Paris, Société d'éditions littéraires et artistiques,\nOllendorf). R.-P. LONGHAYE : Dix-neuvième siècle. Esquisses littéraires et\nmorales (Paris, Retaux). H. LAVEDAN : La valse (Paris, Calman-Lévy). P.-A.\nSHEEHAN : Mon nouveau vicaire (Limoges, Dumont). L'OUVREUSE DU CIRQUE\nD'ÉTÉ   : Garçon, l'audition ! (Paris, Simonis-Empis.) EDMOND ROSTAND :\nL'Aiglon (Paris, Fasquelle). G. FRÉDÉRIX : Trente ans de critique, 2 vol.\n(Paris., Hetzel; Bruxelles, Lebègue). H. BORDEAUX : Les écrivains et les\nmœurs, 1897-1900 (Paris, Plon).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 874, "texte": ""}, {"page_pdf": 875, "texte": ""}, {"page_pdf": 876, "texte": ""}, {"page_pdf": 877, "texte": "                       Le Conteur\n\n\n              D'UN froncement de ses noirs sourcils, le sultan\n                Messaoud faisait trembler une moitié des deux\n                grands continents, et par delà la mer les puis-\n                sants princes chrétiens eux-mêmes prononçaient\n                avec crainte son nom abhorré.\n                   Messaoud était toujours en guerre, soit pour\n                maintenir ses frontières, soit pour les accroître.\n                 Ses armées promenaient sous tous les climats\nleurs hordes etincelantes ; ses étendards cramoisis s'inclinaient\ntantôt sous les cèdres et tantôt sous les palmiers. Les housses\nde soie de sa cavalerie avaient balayé la poussière du désert\ncomme les prairies en fleurs. A quelques pas devant les musi-\nciens dont la cornemuse et le tambourin composaient une\nharmonie grave et monotone, Messaoud s'avançait tout seul.\nSur la haute selle de velours broché il se tenait immobile, enve-\nloppé d'un manteau rouge et couronné du t u r b a n ; et il portait\nhaut son visage olivâtre aux joues creuses et au menton saillant\noù frisait un poil plus sombre que la nuit. De ses yeux durs\nil semblait fixer son rêve de domination fanatique. I1 était\ncourageux et impitoyable, aussi dur envers lui-même qu'en-\nvers tous.\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "738                          DURENDAL\n\n\n\n   Ce conquérant barbare dédaignait le repos. Il avait bien\nquelque part une capitale à son immense empire et un palais ;\nmais sa véritable capitale se trouvait là où était dressé le camp\net son palais là où s'élevait sa tente. Au lendemain des expédi-\ntions il arrivait dans sa ville, escorté de caravanes chargées de\nbutin, mais c'était pour aussitôt repartir. E t nul, aux alentours\nde sa demeure, ne se plaignait de ses trop rapides séjours, car\nla terreur était dans son ombre. Ses femmes elles-mêmes étaient\ncontraintes en sa présence, et le harem toujours bruyant de\nbabillages et de rires devenait subitement silencieux. T a n d i s\nque, Messaoud au loin, les citoyens menaient leur vie paisible-\nment sous le gouvernement d'un vieux vizir, et les femmes\nétaient comme des oiseaux de luxe dans une cage dorée.\n   L e Sultan n'avait point de fils, et il en nourrissait une ran-\ncune contre ses épouses et contre les filles qu'elles lui avaient\ndonné. Mais, par un caprice d'un cœur longtemps fermé à l'affec-\ntion, il se prit à chérir la dernière-née de ses enfants. Du plus\nlointain de ses Etats, il tournait sa pensée vers sa chère Fali,\net il songeait aux changements qu'il trouverait en elle à son\nretour. E t il ne m a n q u a i t jamais de lui rapporter un présent\nchoisi : u n coffret d'argent ciselé, ou un tapis aux arabesques\nbigarrées, ou une parure, ou quelque animal singulier. U n e fois\n— elle venait d'avoir seize ans — il lui envoya un conteur d'his-\ntoires, comme la plus agréable des surprises.\n   A cette époque, Messaoud s'était arrêté dans la métropole\nd'une de ses provinces d'Afrique. C o m m e il aimait à se rendre\ncompte p a r lui-même de l'état d'esprit de ses sujets, il lui arri-\nvait souvent de sortir seul pendant la nuit, vêtu d'un burnous\ngrossier, et il se mêlait à la foule qui, profitant de la fraîcheur\ntardive, s'assied sur des nattes à la porte des marchands de café.\nCe soir-là, il avait pris place dans un cercle de gens occupés à\nouïr un de ces bavards qui, d'une voix rapide et nuancée,\ndébitent des contes dont le dénoûment recule sans cesse devant\nla curiosité. L e conteur narrait une de ces merveilleuses\nlégendes où des Génies rivaux luttent de ruse pour se vaincre,\net n'y parviennent qu'après des péripéties interminables tour à\ntour tragiques et bouffonnes. Les auditeurs, bouche bée,\npalpitaient d'étonnement et d'anxiété; parfois un rire détendait\n leurs lèvres et secouait leur poitrine, puis ils retombaient dans une\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "                              LE CONTEUR                             739\n\n\nattente fébrile. Messaoud qui dans sa vie n'avait guère de\ntemps pour écouter des balivernes, se prit à désirer la fin du\nrécit; sur cette épreuve, il conclut, non sans raison, que le con-\nteur était bien habile dans son métier, et il pensa au plaisir que\nF a l i aurait eu à l'entendre. Aussi le lendemain, dès le matin,\nil m a n d a cet homme ; il lui compta une grosse somme d'argent,\npuis il l'expédia sous escorte à sa fille.\n   L e conteur était tout jeune encore, mais il portait sur son\nvisage amaigri les traces d'une longue misère; l'expérience pré-\ncoce des chagrins avait assombri son front et fané ses paupières.\nA l'aubaine inattendue qui lui survenait, il se crut au bout de\nses tribulations et, le long du voyage, il laissa une consolante\nespérance pénétrer son âme. Il ne se doutait pas à quel prix il\npayerait l'honneur de pénétrer dans l'enceinte réservée du\npalais. Aucun h o m m e , sinon le Sultan, n'a le droit de contem-\npler les prisonnières du harem. Les musiciens qui charment les\népouses ont tous été privés de la vue, ou par la naissance, ou\npar un accident nécessaire. Il ne serait point fait d'exception\npour un conteur; la beauté de Fali ne l'éblouirait pas. L ' h o m m e\neut les yeux crevés.\n   L a maturité précoce des filles de son pays avait rendu Fali\nsemblable à une femme. Mais, en dépit de sa taille, elle restait\nune enfant de seize ans, et sans doute le serait-elle toujours comme\nles autres créatures qui remplissaient les appartements de leur\ndésœuvrement puéril. Ignorante de tout, insouciante et comblée,\nson petit esprit considérait l'existence comme une fête facile.\nElle avait un égoïsme ingénu, et son cœur ne battait jamais que\npour un plaisir nouveau. Elle se réjouit à l'annonce de l'arrivée\ndu conteur, et le supplice qu'il avait subi avant de paraître ne\nl'émut pas, car c'était pour Fali une chose toute naturelle q u ' u n\nhomme ne se montrât point devant elle avec des yeux vivants.\nLes baladins n'ont pas de regard comme les esclaves n'ont pas\nde joyaux.\n   Sans s'apitoyer à l'aspect lamentable du nouveau venu, elle\nlui fit un riant accueil ; elle lui d e m a n d a son nom, elle l'obligea\nà goûter à des friandises qu'elle avait préparées, et elle le mena\ns'asseoir sur un coussin de soie. L'aveugle sentit cette jeune\ngaîté passer sur lui comme une brise réconfortante.\n   — Et'maintenant, dit-elle, je t'ouvre mes oreilles. Quelle belle\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "740                             DURENDAL\n\n\nhistoire vas-tu me raconter? Il paraît que personne au monde\nn'en connaît autant que toi, ni de plus surprenantes. Mon père\nfut bien inspiré en te donnant à moi. Commence, Kaïs; je\nt'écoute.\n    Fali avait pour le Sultan toute la tendresse dont elle était\ncapable, c'est-à-dire de la reconnaissance pour le dispensateur\ndes cadeaux. Elle jugeait qu'il était bon, puisqu'il la gâtait; et\nelle n'était pas fille à suspendre un éclat de rire devant le sou-\nverain le plus redoutable. Q u a n t à Kaïs, il eut une amère gri-\nmace au rappel de l'heureuse inspiration du tyran qui l'avait\nprivé de la vue, et avec un tremblement dans la voix, il parla :\n    — Je vous obéis, ô princesse. E t d'abord je vous raconterai\nl'histoire de la princesse Fortunée.\n     « F o r t u n é e était la fille d'un puissant émir qui possédait en\n pièces d'or dix fois le nombre de ses sujets dont le peuple cou-\nvrait une moitié de la terre. Elle habitait un palais construit avec\n des marbres précieux, à l'intérieur duquel s'élevait une forêt de\n grêles colonnades, supportant des plafonds au stuc fouillé\n comme un feuillage. T o u t ce que l'homme connaît de magni-\n fique et de rare s'entassait dans les salles à sa disposition ; elle\n n'avait q u ' u n désir à former, et cent esclaves s'empressaient\n pour la servir et pour la contenter.\n     » Se baigner dans de fraîches vasques, écouter des joueurs\n de flûte, courir dans les jardins, renouveler ses vêtements et ses\n parures, échanger avec les épouses de l'émir de pompeuses\n visites, croquer des gourmandises, rire et jouer, c'étaient là les\n occupations quotidiennes de F o r t u n é e . . . »\n      U n bâillement de F a l i interrompit ce p r é a m b u l e .\n     — Suspends ce récit, dit-elle ; je n'entendis jamais rien de plus\n  ennuyeux. Ce n'est pas un conte que tu me fais. C'est ma vie,\n  c'est la vie que tu me débites. A quoi bon les contes s'ils ne nous\n  transportent pas dans un monde différent du nôtre? Cherche\n  autre chose dans ta mémoire.\n      Kaïs se recueillit un instant, et reprit :\n      — Qu'il soit fait selon votre volonté. Je vous dirai donc\n   l'histoire de H a m i d a . Elle est à l'opposé de celle de F o r t u n é e .\n      « H a m i d a naquit dans une oasis du grand désert qui est\n   comme une île au milieu d'un océan desséché. C'est un pays\n   maudit où l'eau pourrit sous le soleil et où l'homme\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "                             LE CONTEUR                              741\n\n\nexténué n'a plus la force d'éloigner de son visage les mouches qui\nle rongent. Des bouquets de palmiers baignent leurs racines\ndans une vase pestilentielle. Les maisons de terre du village se\nfendent à la chaleur. L e s habitants sont pauvres et malades.\nH a m i d a était le fils unique d'un malheureux d'entre les plus\nmisérables.\n   » Il passa son enfance à remplir l'office de l'âne qui m a n q u a i t\nau logis pour charrier le bois et porter les cruches d'eau. Il\nétait tout meurtri et courbé par le dur travail. Il n'avait d'autre\nplaisir que de souffler, pendant ses moments de repos, dans un\nroseau troué. Dans sa treizième année, il perdit son père; sa\nmère était déjà sous un tertre ; et il resta seul sans aucun avoir.\n     » U n vieillard charitable, qui possédant cinquante palmiers\nétait un riche dans l'oasis, eut pitié de lui ; il le prit à sa charge\net il le traita comme son enfant. H a m i d a l'aidait à cultiver son\nj a r d i n . Mais la fortune du vieillard lui avait suscité des envieux ;\non prétendait qu'il cachait un trésor. U n e nuit, deux mar-\nchands de ses voisins pénétrèrent dans sa maison et regor-\n gèrent. L'orphelin dormait dans la chambre de son bienfaiteur;\n réveillé par le bruit, il fut témoin de la fuite des criminels\n déçus. Il ne pouvait venger son maître qu'en les dénonçant; et\n dès la pointe du j o u r il courut chez le cadi. Celui-ci connaissait\n les marchands, et les tenait pour incapables d'un forfait. Il ne\n voulut pas croire leur accusateur, et les protestations des assas-\n sins le raffermirent dans sa conviction. H a m i d a fut lui-même\n soupçonné du meurtre, mais, faute de preuves, le cadi se con-\n tenta de le condamner pour faux témoignage et de le jeter dans\n une prison où il fut oublié en compagnie d'un voleur.\n   » Ce voleur n'était pas un méchant h o m m e . Il avait commencé\npar être maître d'école, très versé dans les livres. A la suite de\nnombreux hasards, il était tombé dans la pauvreté qui lui avait\nsoufflé de mauvais conseils. Et voici son histoire telle qu'il la\nraconta à son compagnon... »\n   Mais Fali, qui n'était pas habituée à cet art des conteurs qui\nenchevêtre les récits les uns dans les autres pour en prolonger\nl'intérêt, s'écria :\n   — Laisse là l'histoire du voleur, cher Kaïs, c'est H a m i d a\nqui m'intéresse. J'ai hâte de savoir comment il se tira de pri-\nson et ce qui lui advint ensuite.\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "742                           DURENDAL\n\n\n    — « Je vous ai dit, ô princesse, que le voleur était versé dans\nla connaissance des livres. Q u a n d il eut achevé la relation de\nsa vie, H a m i d a le pria de lui rapporter, pour combattre l'ennui,\nles nombreuses histoires de légende et de poésie qu'il avait lues\net apprises. L e voleur qui, depuis longtemps prisonnier, avait\nd'autant plus envie de parler qu'il était verbeux naturellement,\nse prêta de bonne grâce au désir de son compagnon. Or, ces\nhistoires étaient si prodigieuses que H a m i d a oubliait son infor-\nt u n e à les e n t e n d r e ; et il y en avait chaque jour de nouvelles.\n    » Après des mois et des mois, le cadi fit relaxer H a m i d a ; mais\nle jeune h o m m e sentit son cœur se fendre en disant adieu au\nvoleur qui, lui, n'était pas encore au terme de sa peine. Rien ne\nsuscite l'amitié autant q u ' u n e misère commune. Au surplus\nla liberté n'était pas un bienfait pour H a m i d a . Il allait se trou-\nver plus a b a n d o n n é et plus dénué que jamais, souillé par une\ncondamnation, et poursuivi par la haine des assassins qu'il\navait dénoncés. Il sortit tristement de prison, et ses pas le\nmenèrent vers le milieu du village, sur la place où se tenait\n le marché.\n   » Il y avait là un rassemblement de gens d'une tribu loin-\ntaine qui venaient chaque année en grande caravane vendre\nles produits de leur industrie. Ils s'apprêtaient à s'en retour-\nner et ils chargaient leurs chameaux avec les sacs de dattes\nacquis en échange de leurs marchandises. H a m i d a contemplait\nleurs préparatifs, et il se prit à envier ceux qui allaient s'éloi-\ngner, tandis q u e lui resterait attaché à une terre où il ne récol-\nterait que du malheur; mais, en même temps, il éprouva\n combien l'homme est l'esclave du lieu qui l'a vu naître et\n souffrir. Après avoir perdu ses parents, et son bienfaiteur et son\n ami le voleur, devait-il perdre encore sa patrie ! Si douloureuse\n que fut cette nouvelle séparation, il dut pourtant s'y con-\n traindre, et il alla prier le chef de la caravane de le prendre\n parmi ses serviteurs. Celui-ci, satisfait de l'état de ses affaires,\n était alors enclin à la bienveillance, il accepta; mais c'était une\n nature fantasque dont l'humeur sautait aux extrêmes. L e len-\n demain, il regretta de s'être embarrassé de H a m i d a , et il l'acca-\n bla de mauvais traitements.\n    » H a m i d a avait, à travers des larmes, vu les maisons du\n village confondre leur couleur terreuse avec le sable, et les plus\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "                           LE CONTEUR                           743\n\nhautes cimes des palmiers s'enfoncer derrière les dunes. Mais\nce n'était que le commencement de sa désolation. Celui qui est\nmaltraité par le maître reçoit des coups de tous les serviteurs.\nE t il s'apercevait qu'il n'avait pas échangé sa condition pour un\nmeilleur sort.\n   » Il arriva que la caravane fut attaquée en route par des pil-\nlards nomades ; il y eut un grand massacre, et H a m i d a , blessé,\nresta pour mort au milieu des cadavres. Il n'était cependant\nqu'affaibli par la perte de son sang, et il fut bien étonné\nquand, revenu de son évanouissement, il découvrit auprès\nde lui des visages nouveaux et secourables... »\n   A ce point du récit, Fali, que cette accumulation d'infor-\ntunes avait, fort impressionnée, ne se retint pas de manifester\nson contentement.\n   — Ce pauvre H a m i d a , dit-elle, il est comme mon ami.\nJ'espère que le voilà sauvé pour tout de bon.\n   — H é l a s ! soupira Kaïs ; puis il continua :\n   « L e jeune homme avait été recueilli par un cheik, qui, suivi\nd'une petite escorte, avait traversé la lande ensanglantée\nquelques heures après la bataille. On lui donna des soins et de\nla nourriture. Le cheik recherchait les bonnes actions; il se\nrendait en pèlerinage au tombeau du Prophète, et pour ne pas\nabandonner le blessé, il l'emmena parmi sa suite.\n  » L e voyage était long. E t H a m i d a , encouragé par la bonté\ndu cheik, eut l'idée de lui raconter quelques-unes des histoires\nqu'il avait apprises du voleur; cela aiderait à passer les heures\nmonotones. Or, le pèlerin y prit tant de plaisir que la compa-\ngnie de H a m i d a lui devint indispensable; il lui promit de\ngrandes récompenses au retour de L a Mecque. Cette amitié\ndont H a m i d a s'honorait et se réjouissait devait bientôt causer\nsa perte. L e cheik avait avec lui un de ses neveux, nommé\nYaya, l'homme le plus orgueilleux et envieux qui fut jamais\nné. Exaspéré de la faveur dont un misérable étranger, ramassé\npar charité, jouissait auprès de son oncle, il résolut de se\ndéfaire de lui.\n  » Les voyageurs atteignirent une grande ville au bord de la\nmer, où ils devaient s'embarquer, et ils descendirent passer la\nnuit dans un caravansérail. L e départ devait avoir lieu le len-\ndemain au lever du soleil. H a m i d a s'endormait quand Yaya\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "744                           DURENDAL\n\n\nvint le secouer pour le prévenir que le départ était remis de\nplusieurs heures, le vent étant contraire.\n   » H a m i d a referma voluptueusement les yeux, fort heureux\nde ce surcroit de sommeil sous un toit, après tant de nuits\nrapides sous la tente. Il se réveilla le lendemain au grand\njour. Quelle fut sa surprise en découvrant que le cheik et son\nescorte avaient déjà quitté le caravansérail! Mais un domes-\ntique le rassura en lui disant que le cheik l'attendait au\nsouk des tailleurs où il s'était rendu pour quelques achats.\n H a m i d a courut au souk, mais il s'égara dans un dédale de\nruelles et perdit beaucoup de temps à se retrouver. P u i s il s'in-\nforma de boutique en boutique sans qu'aucun marchand pût le\nrenseigner. Alors, éclairé par un pressentiment, il s'élança du\ncôté du port. Il était trop t a r d ; le navire qui emportait son pro-\ntecteur avait déjà pris le large.\n    » Désespéré, H a m i d a revint au caravansérail. Il apprit\nqu'au moment de s'embarquer, le cheik, étonné de ne pas\nl'apercevoir, était revenu le chercher, p e n d a n t le temps que lui\ncourait au souk. Yaya, qui avait machiné tout cela, avait per-\nsuadé à son oncle que son protégé avait pris la fuite pour\nn'avoir pas à endurer la traversée; et le cheik, pressé par le\ncapitaine du vaisseau, était reparti en maudissant l'ingrat.\n    » Aux moqueries des serviteurs, H a m i d a s'éloigna. E t o u r d i\n par ce coup imprévu, il rôda tout le jour à travers la ville, sans\n arriver à se convaincre de la réalité. Mais, après le crépuscule,\n se voyant sans vivre et sans abri, il t o m b a dans un accable-\n ment tel, qu'au milieu de tous ses malheurs passés, il n'avait\n pas encore éprouvé le pareil. L e hasard le conduisit devant\n la porte d'un café, où, au milieu d'une nombreuse assistance\n pérorait un conteur. Et du dehors H a m i d a écouta machinale-\n ment des bribes du récit, j u s q u ' à ce que soudain, comme porté\n par la nécessité, il se trouvât dans l'intérieur du café, apostro-\n phant les gens assemblés.\n    — « E t moi aussi, leur disait-il, je connais des histoires\n » merveilleuses auprès desquelles celles-ci ne sont que radotage\n » et bâillement! »\n    » Il imposa le silence au conteur décontenancé, et, à l'ap-\n plaudissement des spectateurs amusés par cette scène, il se mit\n à parler. L a veillée se prolongea très t a r d . H a m i d a avait con-\n quis son auditoire; il fit une quête fructueuse.\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "                            LE CONTEUR                             745\n\n   » A partir de ce soir-là, il devint le conteur favori de la ville,\net il exerçait ce métier, tantôt dans les maisons, tantôt au milieu\ndes places publiques. Il vivait à son aise, et il bénissait son\nancien compagnon de captivité qui, l'ayant instruit, lui avait\nfourni un état.\n   » Il était écrit que le bonheur ne devait jamais dorer long-\ntemps l'existence de H a m i d a . L e Sultan qui régnait sur le\npays se cachait souvent sous un déguisement parmi la foule des\ncitoyens afin d'épier leurs propos ; un jour, il s'arrêta dans\nl'endroit où le conteur discourait, et il se dit en lui-même :\n— Ce conteur n'a pas son semblable; sa place n'est pas ici\np a r m i le peuple, mais dans mon palais où il réjouira les oreilles\nde ma fille. E t le Sultan m a n d a l'homme et il l'envoya à sa\nfille. Mais comme il n'est pas permis de regarder en face les\népouses et les héritières du Sultan, H a m i d a eut les yeux crevés.\n    » Ainsi finit l'histoire, car il est mort parmi les vivants\n celui qui ne jouit plus de la lumière... »\n    L a voix de Kaïs, de plus en plus enrouée, s'éteignit dans un\n gémissement. Des larmes roulaient sur ses j o u e s ; mais Fali ne\n les voyait pas, car elle avait posé ses mains contre son visage\n comme pour contenir les siennes.\n     Bientôt le mobile esprit de la jeune fille se rasséréna; elle\n releva la tête, et dit en souriant :\n     — Vraiment, mon père ne s'était pas t r o m p é . T u es le pre-\n mier des conteurs. L e s aventures de H a m i d a m'ont tenue hale-\n tante, et je n'ai pu m'empêcher de pleurer devant la triste fin\n d'une vie si mal partagée. Suis-je sotte! T o u t cela n'était q u ' u n\n conte inventé pour mon plaisir.\n     — Que n'est-ce un conte, dit Kaïs ! Il ne me ferait pas pleurer\n  moi-même.\n      Fali éclata de rire : — Si ce n'est un conte, qu'est-ce donc?\n  Dans quel pays y a-t-il des hommes aussi malheureux que\n  H a m i d a ? Jamais une pareille histoire ne s'est déroulée sur la\n  terre.\n      — Je vous ai rapporté ma propre vie, princesse F a l i . Kaïs et\n  H a m i d a sont le même h o m m e .\n      L a fille de Messaoud ne comprit pas d'abord. Elle s'imaginait\n  que tout le monde ici-bas était comme elle, et que des palais\n  abritaient partout des existences fortunées. Peut-être m ê m e\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "746                           DURENDAL\n\n\nne s'imaginait-elle rien, n'ayant jamais réfléchi à quoi que ce\nfût. L a révélation que lui apportait l'étranger bouleversait son\nesprit, et y mettait autant de désordre que si elle avait entendu\nsa gazelle familière lui adresser la parole. Elle interrogea Kaïs,\net, ne parvenant pas à s'avouer qu'il lui racontait la vérité, elle\ncroyait entendre des fables. E t elle ne se lassait pas de le faire\nparler, car la vie est une intarissable source d'où ne jaillissent\npas deux goutte ? d'eau semblables.\n   Persuadée du mensonge, Fali apprit ainsi à connaître la\nréalité, mais, à cette connaissance, son cœur se formait, et,\nquand il fut devenu un véritable cœur de femme, il cessa de se\ntromper. Reconnaissante envers Kaïs de tout ce qu'il lui avait\nenseigné, elle se prit à l'aimer pour tout ce qu'il avait souffert.\nL'aveugle, réconforté par cette tendresse, s'abandonnait à\nchérir celle dont il entendait la voix musicale et douce, mais\ndont il ne connaissait pas les traits.\n   Sur ces entrefaites, on reçut u n message du Sultan : il annon-\nçait son arrivée. Ce fut, comme chaque fois, un grand émoi dans\nla ville. L e vizir, pour témoigner de son zèle, fit exécuter en\nhâte quelques criminels que sa mansuétude avait oubliés en\nprison. Les épouses prirent des mines contrites, et les h a b i t a n t s\nse tinrent dans la crainte. Pour la première fois le front de Fali\nse rembrunit. C'est qu'aujourd'hui Messaoud n'était plus le\nmême h o m m e devant sa fille, le géant bourru et généreux,\nc'était un t y r a n cruel, régnant sur des millions de malheureux,\nun chacal se réjouissant des cadavres.\n  L e Sultan fit bientôt son entrée. Il apportait à Fali de riches\nagrafes ornées de perles, mais, comme il ne l'avait pas vue\ndepuis qu'il lui avait envoyé Kaïs, il s'informa d'abord si ce\nprésent avait été le bienvenu. Elle répondit sur ce sujet avec-\nun plaisir si manifeste que Messaoud lut très satisfait de lui-\nmême.\n   — E h bien! dit-il, chère Fali, c'était aussi un peu pour moi\nque je t'avais d o n n é ce conteur. J'avais deviné que ses récits te\ndivertiraient; et je songeais que plus tard tu pourrais distraire\nles loisirs de ton père en lui racontant quelqu'une de ces\nhistoires qui passant par t a bouche deviendrait plus captivante\nencore. Laquelle veux-tu me dire? Celle de l'orfèvre du Caire,\nou celle de l'alouette et du lion?\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "                            LE CONTEUR                           747\n\n    Fali, qui avait beaucoup médité sur cette entrevue avec le\nSultan, répondit d'un ton assuré :\n   — Mon père, Kaïs n'a pas eu à m'apprendre ces histoires-là;\nil en savait de plus étonnantes qui sont la vérité même et non le\nfruit de l'imagination. Si vous le voulez, je vous dirai l'histoire\nde Kaïs, et votre barbe sera baignée de larmes.\n    — S t u p i d e langage! s'écria Messaoud; le maudit bavard\nt'a tourné l'esprit : il aura la tête tranchée.\n    — Vous me condamnerez donc avec lui, dit Fali avec fermeté,\ncar je l'aime et je me suis juré d'être son épouse dans la vie et\ndans la mort.\n    Messaoud qui d e m a n d a i t une aventure extraordinaire ne\ns'attendait pas à être aussi bien servi. Il entra dans une épou-\nvantable fureur, et tout le palais retentit de ses cris et de ses\nmenaces. Cependant son affection paternelle ne se résolut pas\ntout de suite au châtiment; il hésitait à frapper la seule créature\n pour qui son âme avait été jusqu'alors h u m a i n e .\n    Mais sa colère se répandit indistinctement autour de lui, et\n les innocents tremblaient a u t a n t que les coupables. Ne pouvant\n arriver à prendre une détermination, le Sultan repartit en\n guerre. Il n'avait pas voulu revoir sa fille, mais il lui fit savoir\n qu'elle eût à chasser Kaïs d'ici son prochain retour, car il serait\n impitoyable si elle ne lui avait pas obéi.\n     Messaoud ne revint p a s ; il connut la défaite dans un combat\n et périt par l'épée. C o m m e il n'avait point d'héritier mâle, il\n s'ensuivit des compétitions entre ses frères. Des luttes civiles\n déchirèrent le pays. L a populace exaspérée se vengea des\n cruautés du Sultan sur les femmes inoffensives qui habitaient\n  son ancienne d e m e u r e . Les épouses furent chassées et le palais\n  saccagé. Fali prit la fuite, conduisant par la main le conteur\n  aveugle, mais elle n'avait pas eu le temps de sauver du pillage\n  la moindre pièce d'or.\n     E t Kaïs dit à sa compagne :\n     — Conduis-moi dans quelque lieu où des hommes vivent\n  rassemblés. Je reprendrai mon ancien métier, et nous ne mour-\n  rons pas de faim.\n     Mais les temps n'étaient pas aux contes; on écoutait distraite-\n  ment l'aveugle, et ses collectes étaient dérisoires. Kaïs, lui, avait\n  l'habitude de la misère; il n'en souffrait que pour sa Fali bien-\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "748                           DURENDAL\n\n\naimée; mais, celle-ci, à qui jamais rien n'avait été refusé, se\nflétrissait et dépérissait comme une fleur délicate soumise à\nl'intempérie. Elle se roidissait p o u r t a n t afin que son ami ne\ns'inquiétât point, et, au lieu de se plaindre, elle affectait une\nhumeur endurante.\n   U n jour qu'ils marchaient dans une large rue le long des\nremparts, et qu'ils étaient exposés aux ardeurs du soleil, Fali\nsentit ses forces l'abandonner tout à fait.\n   — Je suis un peu lasse, dit-elle. Asseyons-nous un moment ici.\n    Ils s'assirent à terre, contre le rempart, à côté de la porte de\nla ville. E t Fali dit faiblement :\n   — Mon cher Kaïs, raconte-moi une de tes histoires pour me\nfaire oublier ma fatigue.\n   — J e te raconterai l'histoire de la princesse F o r t u n é e que\njadis, tu t'en souviens, tu ne voulais pas écouter.\n    E t il commença :\n    « Fortunée était la fille d'un puissant émir qui possédait en\n pièces d'or dix fois le nombre de ses sujets dont le peuple cou-\n vrait une moitié de la terre. Elle habitait un palais construit\n avec des marbres précieux à l'intérieur duquel s'élevait une forêt\n de grêles colonnades, supportant des plafonds au stuc fouillé\n comme un feuillage... »\n    Fali souriait à ce récit évocateur de sa féerique existence\n d'autrefois; et son âme s'échappa légèrement d'entre ses lèvres.\n Sa tête retomba sur l'épaule du conteur qui, la supposant\n endormie, se t u t .\n    A ce moment, un cavalier qui, suivi d'une petite escorte,\n venait de franchir la porte de la ville, arrêta son cheval devant\n Kaïs et mit pied à terre. Il examina l'aveugle avec u n e stupé-\n faction émue, et il s'écria :\n     — Est-ce bien toi, Kaïs l'ingrat, que je revois dans cet état?\n     Et Kaïs reconnaissant la voix du bon cheik qui l'avait autre-\n fois recueilli, s'écria joyeusement :\n     — C'est lui-même, ô mon m a i t r e ; on vous avait t r o m p é et on\n m'empêcha de prendre la mer avec vous.\n     E t il dit dans l'oreille insensible de sa compagne : — Eveille-\n toi, F a l i , et lève-toi. Saluons le noble cheik dont le perfide Yaya\n m'avait séparé.\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "                             LE CONTEUR                              749\n\n   Yaya, pâle de rage, s'avança : — N'écoute pas cet imposteur,\ndit-il à son oncle; ta bonté s'apitoie trop vite.\n   Mais le cheik découvrait que la compagne du conteur était\nun corps inanimé. Il s'exclama :\n   — Cette femme est morte, Kaïs, à qui tu parles. As-tu perdu\nla raison?\n   Kaïs jeta u n cri déchirant; ses mains touchaient des joues\ndéjà glacées.\n   Le cheik fit ensevelir F a l i . Dans sa colère contre l'action de\nson neveu, il le m a u d i t et le chassa. E n s u i t e , il continua son\nvoyage vers son pays où il s'en revenait, après avoir visité le\ntombeau du Prophète. Il emmenait Kaïs avec lui, mais le\nconteur, la raison troublée par l'enchaînement de trop de d o u -\nleurs, avait oublié toutes ses histoires. Il n'en savait plus\nqu'une : celle de la princesse F o r t u n é e qui aima un pauvre\naveugle ; et encore ne parvenait-il jamais à trouver la fin de son\nrécit. Il était devenu comme un enfant.\n   E t , dans le pays du cheik, il vécut longtemps dans le bonheur\nde la démence sans mémoire. On le tenait pour marabout, et\n on l'entourait de soins et de respect.\n\n                                                 EDOUARD D U C O T É .\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                    La Poésie\n\n\nJe suis la confidente et la compagne douce\nQui jamais ne refuse et jamais ne repousse;\nMon amour est un lac calme et silencieux,\nDiscret comme les bois et pur comme les c i e u x ,\nDont les bords sont remplis de parfums, dont les ondes\nBercent des baisers bleus et des caresses blondes.\nOh ! viens, poète aimé, te baigner dans mes eaux ;\nLa brise chante et change en flûtes les roseaux,\nEt répand sur mon sein les pétales des roses:\nJe suis l'oubli sacré des minutes   moroses,\nL'apaisement divin des cruels désespoirs ;\nAutour de mes bras blancs roule tes cheveux         noirs;\nO mon poète, à l'heure où chacun te repousse,\nViens reposer en moi, car je suis la plus douce !\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "                   La Musique\n\n\nCaresse harmonieuse et plaintive des vagues\nQue sur les grèves d'or développe la mer!\nHarpe que fait ployer la main de l'être cher\nSous un capricieux essaim de notes vagues!\n\n\nConcert mélancolique épanché par les nuits!\n0 suaves frissons, sanglots de la musique!\nMystérieux et doux enchantement    des bruits\nQu'exhalent l'âme humaine et le monde physique !\n\n\nRien n'effleure le cœur d'un vol plus triomphant\nQue les sons dégagés du joug de la parole,\nIndécis et subtils comme une écharpe molle,\nBalbutiements d'oiseaux et gazouillis  d'enfant.\n\n\nPoètes, devant vous je me tais et j'admire,\nMais il vous faut des mots afin d'être compris;\nUn soupir de viole emporte les esprits\nDans l'infini des c i e u x , sur l'aile du délire!\n\n                                            MAURICE OLIVAINT.\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "    La Soirée \" Rodenbach \" à Gand\n\n    Le samedi 10 novembre l'élite intellectuelle de la société gantoise, des\nlittérateurs et des artistes s'étaient donné rendez-vous à la soirée Rodenbach.\nCe fut une belle fête d'art : la troupe du Parc et surtout Mlle Lion, dans le\nrôle de sœur Gudule, et M. Beaulieu, dans le rôle de Jean, mirent en valeur\nla fine et nuancée dentelle sentimentale du Voile. Un choix très heureux de\nfragments avait été fait dans les diverses œuvres du poète, et des récitations\n de vers où la Jeunesse blanche était évoquée à côté du Miroir du ciel natal don-\n nèrent du talent de Georges Rodenbach une idée très complète. Enfin,\n l'à-propos en vers suivant, de notre collaborateur Firmin Van den Bosch,\n fut dit, devant le buste du poète, par Mlle Esther Cladel :\n\n\n\n\n                Parmi les champs de Flandre, au clair soleil d'été,\n                S'éparpillent en touffes, luttant de nuances,\n                Le coquelicot rouge, emblème des     vaillances,\n                Le pâle et doux bleuet, messager de beauté.\n\n                Tu fus un précurseur    ardent et volontaire\n                Par qui nous arriva le glorieux     Revival\n                Et qui, dans les sillons de notre ancienne   terre,\n                Fit germer et lever le moderne    idéal.\n\n                A nos jeunes esprits, lassés des vieilles Lettres,\n                Ta main découvrit le voile d'un art nouveau\n                Et les noms de ces maîtres, qui furent tes maîtres    :\n                Lamartine,   Verlaine, Baudelaire, Hugo !\n\n                 Ton enfance et ta jeunesse   mélancoliques\n                 Se mirèrent, en Flandre, au fil noir des canaux ;\n                 Tu plantas au sommet de nos Beffrois       tragiques\n                 Tes premiers rêves de gloire — tels des drapeaux !\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": "   LA S O I R É E     RODENBACH             A GAND                  753\n\n\n\nToute l'âme de Flandre, éparse dans les choses,\nEaux dormantes, carillons au soir    essorant,\nBlanches cornettes dans le blanc mystère    encloses,\nRuines que le soleil dore de son couchant!\n\nToute l'âme de Flandre, dolente et rêveuse,\nPressentant   l'automne dans l'amour     printanier,\nLasse des vouloirs anciens, cultivant,    songeuse,\nLe désenchantement    jusque dans le baiser;\n\nL'âme de Flandre    était dans ton âme,      Poète!\nTu l'emportas, fidèle, en ta gloire, à Paris.\nSi le laurier de France ombra ta jeune tête,\nTu gardas sur le cœur nos bleus myosotis !\n\nChères fleurs de songe, si frileuses de vivre,\nAux parfums de souvenir et de volupté,\nQui dorment à présent aux pages de ton livre\nE m b a u m é de tes vers, scellé d'éternité.\n\nUn soir d'hiver, tandis que les cloches natales\nSonnaient le rendez-vous   au mystique      Noël,\nLu Mort te fit un signe, et de son geste pâle\nAbattit ta plume sur l'œuvre     essentiel.\n\nEt tes yeux   se fermèrent   où voguaient     nos     brumes,\nTes beffrois de fierté se voilèrent de deuil,\nEt tu t'enveloppas, sans vaines      amertumes,\nDans la pourpre de ton Art, immortel       linceul!\n\n\n\n                                  II\n\n\nTa tombe est à Paris... Gand garde lu mémoire,\nBientôt, dans l'oasis songeuse et recueillie,\nQue pour ton rêve errant notre amour a choisie,\nL'art symbolisera   ta nostalgique   gloire.\nEt la vierge pensive et l'adolescent  fier,\nDans le parfum des /leurs et le frisson des palmes,\nViendront, par lu douceur des soirs pieux et calmes,\nT'offrir le don ému de leur premier  baiser.\nSur le socle d'airain où surgira ton buste,\nSouriante d'orgueil au juvénil rayon —\n— Nimbe blanc de tes vers autour de son vieux front!            —\nLA mère Flandre inscrira de sa main            robuste\nCe salut maternel au fils trop tôt parti :\n« M e s s a g e r de l'ùme de t a R a c e — Merci ! »\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "              Le Rêve d'Eisa\n\n\n                          I\n\nDouce et pâle, ses yeux rêveurs levés au ciel,\nElle semble écouter des chansons inconnues ;\nA-t-elle vu glisser dans le calme des nues\nLes chastes séraphins de l'amour     immortel?\n\nLoin du monde mauvais que hante le réel,\nDans un jardin mystique aux longues      avenues,\nQuel aveu fait trembler ses lèvres ingénues\nD'un trouble tout nouveau qu'elle croit éternel?\n\nAu clair séjour d'où sa jeune âme est exilée\nElle aspire un instant les flots du pur bonheur;\nUn prélude d'amour vient charmer sa douleur...\n\nMais le cuivre a lancé son ardente volée\nEt voici, sur le flot qui chante et brille au vent,\nLohengrin,   casqué d'or, dans le soleil levant!\n\n\n                         II\n\nEt la douce rumeur qui monte et se déploie\nSe mêle à la fanfare éclatante des cors,\nUn mystique concert fait de tous les accords\nChante le jour béni de la céleste joie.\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "                      LE RÊVE D'ELSA                     755\n\nSaint Idéal! rayon de l'ineffable  aurore,\nO Montsalvat des cœurs qu'illumine la foi,\nL'art pur est le chemin qui mène jusqu'à toi\nA travers les douleurs dont toute âme s'honore!\n\nMais les êtres unis par le suprême   amour\nPlanent plus sûrement vers ton calme séjour,\nEt c'est pourquoi l'on entendit des voix étranges\n\nQuand le premier aveu, loin des lèvres, passa\n— Dans un regard divin qui dut ravir les anges —\nDes yeux de Lohengrin aux yeux graves d'Eisa!\n\n                                       CHARLES DE SPRIMONT.\n\n Château de Béclers, août 1900.\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                                    ANVERS\n\n\n\n\n                   Albrecht De Vriendt\n   Albrecht De Vriendt, dont nous déplorons la perte récente,\nfut un des initiateurs les plus autorisés du mouvement qui se\nmanifeste dans                                             p o m p e u x et\nl'art vers 1860.                                           conventionnel;\nLe retour vers                                             l'intelligence\nles t r a d i t i o n s                                    du style sobre\ndes gothiques                                              et sincère après\nflamands et al-                                            les poncifs des\nlemands, après                                             grandes machi-\ntroissiècles de                                            nes a c a d é m i -\nrenaissance et                                             ques, marquent\nle feu de paille                                           dans l'histoire\ndu r o m a n t i s -                                       de l ' a r t u n e\nme; le goût des                                            heure que l'on\nchoses h u m -                                             pouvait croire\nbles et intimes                                            d é c i s i v e , si\ns u c c é d a n t au                                       l'instabilité in-\n                        A I . B R E C H T DE V R I E N D T\nculte d'un art                                             quiète de notre\népoque ne faisait naitre et disparaître presque aussitôt cent cou-\nrants contraires : modernisme, réalisme, impressionnisme, lumi-\nnisme, symbolisme,... j'ajouterais volontiers je m'enfichisme.\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": ""}, {"page_pdf": 898, "texte": "                LA   VIERGE\n\n(CATHÉDRALE   D'ANVERS   ALBRECHIT DE   VRIENDT)\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": "                      ALBRECHT DE VRIENDT                       757\n\n   Il est remarquable que dans ce désarroi de tendances les\nfrères De Vriendt aient gardé une orientation constante, que\nni la vogue des innovations, ni le séjour à l'étranger n'ont pu\ndévier un seul instant. Quoiqu'on puisse dire en faveur des\névolutions nécessaires de l'art, je crois que cette fidélité à un\nidéal sérieux est la garantie d'une carrière féconde. Cette fidé-\nlité, A. De Vriendt la doit à son éducation, aux fortes impres-\nsions qui ont marqué le premier éveil de sa vie artistique.\n\n\n\n    Albrecht De Vriendt naquit à Gand, le 6 décembre 1843.\n Son père, Jean De Vriendt, était peintre-décorateur et paysa-\n giste de talent. C'était vraiment un enthousiaste de l'art, profon-\n dément épris des gothiques, grand admirateur du retable de Van\n Eyck, l'Adoration de l'Agneau, que possède Saint-Bavon de Gand.\n   Albrecht De Vriendt débuta dans l'art professé par son père,\n et cette circonstance dut n'être pas sans influence sur sa future\n carrière. Les deux frères aiment du reste à reporter l'honneur de\n leur première initiation aux leçons et aux discours enthousiastes\nde leur père. Cette flamme naissante s'alimentait à de longues et\npassionnées causeries d'art avec des camarades d'école aux\nbelles ambitions; et puis au travail et à la lecture, où les romans\nde Conscience avaient une bonne part. C'est dans cette littéra-\nture si parfaitement nationale qu'Albrecht De Vriendt dut puiser\nl'amour de notre histoire, le culte de nos communiers flamands,\navec la gravité douce et familiale, le charme de poésie intime que\nleur prête notre immortel romancier. Parmi les différences que\nnous relèverons entre Leys et A. De Vriendt, il faudra signaler\ncette note tendre, cette fleur de poésie, un peu féminine peut-être,\nmais à coup sur très captivante, qu'on ne trouve jamais chez\n Leys, mais dont A. De Vriendt a subi le charme dans les\nhéroïnes de Conscience.\n   linfin, si la contemplation des chefs-d'œuvre est souvent la\nsource d'une vocation, De Vriendt dut certainement la sienne à\nl'admiration qu'il partagea avec son père et son frère pour le\njetable de Van Eyck. Tous les dimanches il allait s'en remplir\nles yeux et le cœur, en une longue extase, découvrant toujours\ndes perfections nouvelles dans ces placides théories de saints\nqui font cortège à l'Agneau, avec leurs physionomies graves où\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "758                         DURENDAL\n\n\n\nle sourire de la béatitude idéalise l'individualité de types si\nvraiment humains, presque des portraits.\n    Dès le début de sa carrière d'artiste, A. De Vriendt révèle ses\ntendances et sa personnalité, dans trois tableaux dont le sujet\nest emprunté à la vie de la chère sainte Elisabeth.\n    Le premier de ces tableaux date de 1862. Il représente\nSainte Elisabeth en prière. Elle est assise sous une espèce de\nloggia romane, dont la baie à double cintre s'ouvre sur un\npaysage très simple : quelques toits rouges dans des massifs de\nverdure. La sainte est vue de profil. Son visage menu, encadré\ndu béguin et d'un long voile, s'incline doucement; ses pau-\npières s'abaissent; un sourire presque triste effleure ses lèvres.\n Les mains jointes sont étendues sur un livre ouvert, et ces\n petites mains graciles, dont les doigts seuls apparaissent, raidis\n en leur attitude de prière, parlent de douceur et de pureté.\n    Cette petite toile d'un grand charme de jeunesse et de can-\n deur est pieusement conservée par M me Albrecht De Vriendt.\n    De 1869 date le premier voyage des frères De Vriendt en\n Allemagne. Dès lors s'affirme définitivement chez Albrecht la\n vocation de peintre d'histoire. Citons ici quelques œuvres qui\n marquent les étapes de sa carrière :\n    Jacqueline de Bavière, implorant de Philippe le Bon la grâce\n de son époux (1871);\n     Richilde de Gavre (1872) ;\n     Charles-Quint au couvent de Saint-Juste (1874) ;\n     L'excommunication de Bouchard d'Avesne (1877);\n     Philippe le Beau armant son fils, Charles de Luxembourg,\n  chevalier de la Toison d'Or (1880).\n     En 1880, Albrecht visite l'Italie. Florence et Venise l'intéres-\n  sent plus que Rome. On conçoit qu'il juge les maîtres, non en\n  éclectique ondoyant, mais avec la conviction d'un maître qui\n  s'est tracé sa route irrévocablement.\n     Vers la fin de 1880, les deux De Vriendt réalisent le rêve de\n  tant d'artistes : voir l'Orient. Heureusement la griserie de\n  l'exotisme, n'eut aucun effet sur le tempérament d'Albrecht.\n  Au contraire, son style si personnel s'épure et grandit dans\n  deux admirables toiles, dont la première — Paul III devant le\n  portrait de Luther — se trouve au musée d'Anvers (1883), et la\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": "                                 ALBRECHT DE VRIENDT                                         759\n\n seconde — Comment ceux de Gand rendirent hommage à Charles-\n Quint enfant — au musée de Bruxelles (1885).\n     Cette dernière œuvre acheva de consacrer la renommée du\n maître, et les distinctions officielles vinrent récompenser son\n labeur. Peu après il entreprit une décoration murale pour\n l'hôtel de ville de F u r n e s (1887). De cette même époque datent\n les premières négo-\n ciations pour la dé-\n coration de l'hôtel\n de ville de Bruges.\n    E n 1891, il succéda\nà Charles Verlat\ncomme directeur de\nl ' A c a d é m i e royale\ndes Beaux-Arts d'An-\nvers. Cette promo-\ntion est d'autant plus\nsignificative qu'elle\nv e n a i t interrompre\nune lignée d'Anver-\nsois détenant la di-\nrection de la célèbre\nécole depuis un siè-\ncle. Il est vrai que\ncette intrusion lui\nvalut, de la part de\nquelques esprits cha-\ngrins, peut-être en-\nvieux, un accueil plu-\ntôt froid avec les\ndésagréments d'une\nc o n f r a t e r n i t é dou-\nteuse.\n    Il est oiseux, me\nparaît-il, d'enumérer\nles honneurs officiels          A N V E R S . — TOUR N O T R E - D A M E E T S T A T U E DE R U B E N S\net académiques qu'il\nd u t un peu à sa position, surtout à son talent. Qu'il suffise de\nmentionner le plus envié de tous : le titre de membre corres-\np o n d a n t de l'Institut de F r a n c e (1894).\n"}, {"page_pdf": 902, "texte": "760                          DURENDAL\n\n\n   C'est pendant son séjour à Anvers que A. D e Vriendt\npeignit pour la chapelle de S a i n t - L u c de l'église Notre-Dame\nun important retable d'une belle ordonnance et d'un grand\ncharme poétique. L e présent numéro donne la reproduction\ndu panneau central de cet ouvrage. Si je ne me trompe, c'est la\nseule peinture religieuse d'A. De Vriendt ayant une destination\nliturgique.\n   Enfin, c'est en pleine gloire qu'un mal imprévu et implacable\nvint clore cette carrière si féconde et encore si pleine de pro-\nmesses. Albrecht De Vriendt est mort le 14 octobre 1900, remet-\ntant pieusement entre les mains de Dieu son âme immortelle,\nqu'il sut préserver, dans l'intégrité de sa vie profondément hon-\nnête et chrétienne, des faiblesses trop fréquentes dans le monde\nde l'art.\n\n\n   L'évolution du talent d'Albrecht D e Vriendt est d'une remar-\nquable harmonie. Ses merveilleuses aptitudes de peintre et\nd'historien sont en germe dans ses premières œuvres. Il n'a\njamais subi les sautes brusques, au hasard d'un voyage, dont la\ncarrière de maint artiste offre l'exemple. Il s'est abstenu de\nfaire montre de virtuosité en abordant des genres opposés.\nS'il fut personnel, c'était sans cette recherche puérile de l'inédit,\nqui n'aboutit souvent qu'aux pires extravagances. Son art\ns'inspira toujours d'une conviction ferme, d'une étude sincère\nde la nature, d'une admiration réfléchie de notre histoire\nnationale, mûrie par le travail des recherches patientes et con-\nsciencieuses. Bien que son esprit fût libéralement ouvert à\ntoutes les manifestations de l'art, et que sa large tolérance eût eu à\n défendre en plus d'une circonstance des artistes épris de nou-\nveauté contre l'obstination de vieux conservateurs, il s'astreignit\nà marcher lui-même dans une direction uniforme, bornant son\nambition à gravir une côte toujours ascendante.\n   L ' a r t d'Albrecht De Vriendt est essentiellement décoratif,\nmême en ses tableaux de chevalet. S'il d e m a n d a i t le sujet de\nses œuvres au moyen âge, c'est parce qu'il aimait cette époque\npour ses constructions pittoresque, le charme de ses intérieurs,\nla somptuosité de ses costumes, la beauté de la forme r é p a n d u e\ndans le moindre ouvrage de ce t e m p s . Toutefois il ne s'est pas\nborné à n'être, selon le mot piquant d'un critique, qu'un réta-\n"}, {"page_pdf": 903, "texte": "                      ALBRECHT DE VRIENDT                        761\n\n\nmeur de vieux casques, un ressemeleur de vieilles bottes; ses\ntableaux, fort intéressants par le charme du détail, le sont\nbien plus par les grandes qualités de l'art, la beauté de la com-\nposition, les groupements neufs et harmonieux, l'intérêt souve-\nrain du décor (ce lut sa préoccupation constante), la distribution\ndes taches colorées, où la finesse des tons clairs s'allie si mer-\nveilleusement aux transparences sombres et chaudes des fonds.\n   Le dessin du maître est toujours impeccable. Chaque figure\nest étudiée isolément, avec une telle application que ces frag-\nments deviennent de vrais tableaux très achevés. Chaque per-\nsonnage a été étudié sur le nu. De là le naturel parfait des\nattitudes, l'absence des gaucheries que l'on rencontre fréquem-\nment chez les peintres pressés ou dédaigneux de l'académie.\n   A. De Vriendt fut aussi un coloriste de premier ordre. Dans\nses tableaux de chevalet, les tons se font remarquer par leur\nfinesse, les carnations, surtout dans les figures de femmes, par\nleur aristocratique distinction. Il avait l'habitude, si je ne me\ntrompe, d'exécuter entièrement ses tableaux en grisaille très\nfinie, superposant ensuite la couleur, souvent en glacis transpa-\nrent, où le fond mettait des harmonies surprenantes. Dans la\npeinture murale, le procédé se simplifiait. La tache de couleur\ns'étendait en large nappe, presque uniforme, d'un ton long-\ntemps cherché, rompu quoique puissant, et qui ne prenait sa\nvaleur que par la juxtaposition des tons voisins. Ses fresques\nont cette qualité essentielle de décorer, d'embellir les plans, non\nde les trouer, ou de les encombrer d'un relief fâcheux. Ce sont\ncomme des tapisseries, harmonisant les tonalités les plus\nfranches en un ensemble doux et distingué.\n  Mais cela n'est encore que le côté extérieur de l'art. S'il s'y fût\nborné, A. De Vriendt n'eût été qu'un peintre de genre pour\nlequel le moyen âge n'est qu'un prétexte. Il fut, dans la grande\nacception du mot, un peintre d'histoire, un artiste doublé d'un\nsavant et d'un penseur. Ceux que ce mot démodé — peintre\nd'histoire! — fait sourire, oublient sans doute au prix de quel\nlabeur s'opère la reconstitution d'un monde disparu, si diffé-\nrent du nôtre, mais qui réserve à ceux qui y pénètrent, le charme\ndes choses imprévues et lointaines. D'ailleurs, pour l'artiste qui\nne s'arrête pas à la surface du détail pittoresque, au bibelot\narchéologique, pour atteindre l'homme, mieux encore l'âme\n"}, {"page_pdf": 904, "texte": "762                         DURENDAL\n\n\nhumaine, le dehors même, le costume, l'accessoire, le décor\nprennent un sens spirituel et parlent un langage élevé, en vertu\ndes affinités qui existent entre l'homme et le milieu où il respire.\n    Dans ses tableaux et ses fresques, A. De Vriendt a rendu,\nsinon toute la vie, au moins le côté poétique du moyen âge. Ses\ntypes vrais, personnels et d'un grand caractère, révèlent des\nhommes bons et généreux, dont les passions peuvent être fortes\nmais jamais violentes. Ses figures de femmes sont gracieuses\nsans mièvrerie, aristocratiques sans affectation. Au reste, dans\nsa conception psychologique du moyen âge, A. De Vriendt\ns'écarte diamétralement de son prédécesseur H. Leys. Celui-ci\névoque un moyen âge sombre, empreint d'une tristesse gran-\ndiose, presque tragique. C'est le XVIe siècle se débattant\ndans le drame farouche des guerres de religion. Si le caractère\ndéfinitif de Leys est la puissance un peu fruste, voisine de la\nlaideur physique et de la charge, l'âme d'A. De Vriendt a des\nvisions plus sereines. Chez lui, rien de l'âpre huguenot. Son\nimagination se peuple d'images triomphales, de cortèges ruti-\n lants où l'éparpillement des oriflammes rit dans le ciel bleu, ou\nparmi les frondaisons des beaux arbres de Flandre, pendant que\n l'air bourdonne du murmure d'une foule heureuse, et que les\n beffrois, baignant dans la lumière dorée du soleil, chantent\n l'éternelle chanson des joies populaires.\n  Au début de ce travail, je citais l'influence probable de Con-\nscience sur le génie d'A. De Vriendt. C'est bien le génie du\nromancier flamand que l'on retrouve dans la page capitale où\nDe Vriendt résume sa carrière artistique : Le retour des Flamands\naprès la bataille de Groeningen, cette admirable chevauchée qui\ndécore un des grands panneaux de la salle de l'hôtel de ville de\nBruges. Tout le XIIIe siècle héroïque et fier, tel que l'a rcvé\nConscience dans son Lion de Flandre, revit en cette scène impres-\nsionnante. Ces chevaliers cuirassés d'or, emportés au galop de\nleurs chevaux caparaçonnés d'or — flamboiement d'or au centre\ndu panneau — ce sont les chevaliers de Flandre et le comte de\nNamur sous les murailles brugeoises, au lendemain de cette fan-\ntastique journée de Groeningevelt,où l'élite de la chevalerie fran-\nçaise tomba sous les goedendags flamands; personnages presque\nsurnaturels de notre épopée nationale, dont le prestige s'accroît\nencore ici du voisinage d'un bel adolescent, qui chevauche à\n"}, {"page_pdf": 905, "texte": "                     ALBRECHT DE VRIENDT                      763\n\n\ncôté des chevaliers, en tunique blanche, la tête couronnée de\nroses. Et plus loin, ce moine soldat monté sur un magnifique\npalefroi, brandissant l'épée tandis que son regard extatique\ncherche le ciel, n'est-ce pas l'image de la religion si chère au\ncœur de ces vaillants? N'est-ce pas le symbole de l'union de ces\ndeux grands amours générateurs des peuples de héros : l'amour\nde Dieu et l'amour de la patrie? Et du tumulte de cette foule\noù se confondent les vainqueurs d'hier, les mères et les épouses\nanxieuses, les riches bourgeois et les gens du peuple, il semble\nque l'on entende surgir la clameur triomphale : Vlaenderen die\nLeu, Vlaenderen die Leu, où vibre cet impérissable amour de la\nliberté et de la patrie flamande, qui fit de ces gens-là des héros\nlégendaires.\n\n\n\n\n                     L'HÔTEL DE VILLE DE BRUGES\n\n\n  Je terminerai cette étude, malheureusement incomplète, par\nquelques détails sur la décoration de l'hôtel de ville de Bruges.\nJe dois à la bienveillante intervention de M me Albrecht De\nVriendt la bonne fortune d'avoir pu admirer à loisir cette œuvre\nencore inachevée, où l'on n'admet guère les visiteurs. Qu'il me\n"}, {"page_pdf": 906, "texte": "                           DURENDAL\n764\n\nsoit permis de lui offrir ici le témoignage de ma respectueuse\ngratitude.\n    La grande salle de l'hôtel de ville de Bruges s'étend en lar-\ngeur de la façade. Elle reçoit par cinq baies élancées une lumière\nabondante, adoucie par un vitrage moderne remplaçant heureu-\nsement — sur les conseils du peintre — de lourdes verrières\ncolorées du milieu de ce siècle. La paroi latérale de gauche est\nornée d'une cheminée monumentale. Celle de droite d'une large\nporte ogivale. Faisant face aux fenêtres, une longue paroi percée\nde trois portes d'inégale dimension et interrompue vers son\nmilieu d'une tribune à balcon. De part et d'autre de la cheminée,\ndans l'intervalle des fenêtres, dans le vide des parois libres,\nl'artiste a ménagé une suite de treize panneaux à hauteur de\n lambris, où se trouvent représentés des épisodes glorieux ou\ncaractéristiques de l'histoire de Bruges. Au-dessus de ces pan-\n neaux une frise décorative que surmontent les figures isolées des\n comtes de Flandre.\n    Voici les sujets des panneaux.\n     De part et d'autre de la cheminée :\n     1° L'installation de la Toison d'Or; 2° la réception du Saint-\n Sang;\n     3° Entre la paroi latérale et la première fenêtre, un panneau\n étroit, en hauteur, représente une salle de l'hôpital Saint-Jean.\n A l'avant-plan, l'élégante silhouette d'une religieuse garde-\n malade.\n     4° A l'autre extrémité du même mur de façade, entre la fenêtre\n et le mur de chevet, un panneau de même dimension nous\n montre le poète Jacob Van Maerlant dans son intérieur. Cette\n  figure isolée, dans un cadre exquis, est du plus noble caractère.\n     Suite de panneaux entre les fenêtres :\n     5° Franchise octroyée en 1360 aux commerçants allemands;\n     6° Proclamation des lois et coutumes par le comte Philippe\n (1190);\n   7° Visite de l'atelier de Jan Van Eyck par le bourgmestre de\n Bruges (1433) ;\n   8° La librairie de Jan Brito en 1446 ;\n   9° Pose de la première pierre de la maison Scabinale en 1376;\n   Tous ces panneaux sont terminés.\n"}, {"page_pdf": 907, "texte": "         LA RÉCEPTION DU SAINT-SANG\n(HÔTEL           DE VILLE DE B R U G E S — ALBRECHT   DE   VRIENDT)\n"}, {"page_pdf": 908, "texte": ""}, {"page_pdf": 909, "texte": "                       ALBRECHT DE VRIENDT                         765\n\n\n    IO°-I i° L e mur de chevet, faisant face à la cheminée, est décoré\n d'une grande scène divisée en deux compartiments par la porte.\n Elle représente la foire de Bruges au XIIIe siècle. L ' u n de\nces panneaux a quelques figures seulement ébauchées. L ' a u t r e\npeut être considéré comme t e r m i n é . Quoi qu'il en soit, la néces-\nsité de pousser l'ouvrage plus avant ne se fait pas sentir au point\nde vue décoratif.\n    12° L a moitié du mur faisant face aux fenêtres est occupée\npar la chevauchée dont j'ai essayé de donner une idée. Ce pan-\nneau admirable est terminé.\n    13° L a seconde partie du même mur, moins large que la pre-\nmière, reste vide. Il me semble que le souci de l'homogénéité\nd a n s la décoration de la salle, le respect aussi de l'œuvre du\nregretté maître, interdisent d'orner ce panneau autrement que\nd'un travail purement ornemental.\n    Qu'il me soit permis d'émettre le vœu que les cartons de ce\nbeau travail de Bruges, qui compte parmi les plus belles œuvres\ndécoratives exécutées en ce siècle, deviennent la propriété de\nl'un de nos musées nationaux. Cet h o m m a g e est dû au talent\nconsciencieux d'un artiste qui honore l'école belge de peinture,\net dont l'œuvre sérieuse nous d é d o m m a g e de tant d'extrava-\ngances contemporaines.\n\n                                                    F.   VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 910, "texte": "                  Trépassés\n\nL'homme a le morne sort des oiseaux et des roses;\nL'homme, après quelques ans rapides et moroses\nS'achemine dolent vers l'horreur du tombeau :\nIl se courbe vers lui comme un saule vers l'eau.\n\nLes rigides hivers ont neigé sur sa tête\nEt glacé dans son cœur les rouges flux d'amour.\nLa précoce vieillesse, ainsi qu'un noir  vautour,\nDévore par lambeaux sa pauvre âme inquiète.\n\nIl trépasse. A jamais sombre son vieil orgueil.\nCe qui reste de lui souille un étroit cercueil.\nL'aile du grand oubli plane sur chaque tombe\nEt, malgré la splendeur des couronnes, y tombe.\n\nIl trépasse. Son or, après lui, brille seul.\nSa gloire, dans la nuit commune du linceul\nS'effondre. Son nom gît sur une croix de pierre\nEt s'évanouit sous les grimaces du lierre.\n\n                                        EDGARD BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 911, "texte": "            Les Fantômes de Jeunesse\n                            Derniers Fragments1)\n\n\n\n                                          VI\n\n\n                         Le Journal de Rodolphe\n\n\n    11 août. — Ce besoin de se raconter, et dans le calme confiant\ndu soir de dire sa journée au cahier banal dans un petit grince-\nment de plume!... Me suis-je assez moqué jadis de l'exquis bas\nbleu d'Eugénie de Guérin et le Journal des Goncourt me gàta-t-il\nassez Sœur Philomène !... Et me voici à mon tour pris, bien pris\nau piège de la confidence devenue une chère nécessité et du\ndélicieux charme de cette heure nocturne où l'on revêt des\nteintes mélancoliques du souvenir, un passé d'il y a quelques\nmoments à peine.\n   ... Une enfant est apparue à l'horizon de ma vie; c'était l'autre\nmatin, un matin lilial avec des nuages vaporeux dans le ciel\n\n  (1) Des circonstances indépendantes de la volonté de l'auteur ont retardé trop long\ntemps la publication de cette dernière partiedes Fantômes de Jeunesse (N. D. L. R.).\n"}, {"page_pdf": 912, "texte": "708                            DURENDAL\n\n\nbleuâtre, des nuages changeants et indécis, comme des rêves,\ndans un ciel profond d'espoir; très fine et très nette, sa silhouette\nse profilait sur la mer d ' é m e r a u d e ; à ses pieds, les flots défer-\nlaient en blanche dentelle d'écume et parsemaient la grève\nh u m i d e de coquillages où le soleil mettait un reflet; vers ces\npetites choses nacrées, elle se pencha curieuse, d'un geste de\ngrâce, en ramassa une, et lentement la porta à son oreille; et\nses yeux de bluets se voilèrent de songe et ses lèvres d'un rose\npâle s'ouvrirent clans un vague sourire — et le vent effleura ses\ncheveux blonds, de la blondeur des épis m û r s . . .\n    Chaque jour tant de silhouettes féminines divinement atti-\nrantes passent sur la digue, ou apparaissent aux fenêtres des\nvillas, messagères de curiosités et d ' i n q u i é t u d e s ; pourquoi,\nM adeleine, cette enfant de beauté simple, est-elle entrée dans mon\nsouvenir — ineffaçable ; par elle quelque chose d'ignoré, de grave\net d'exquis s'est fait jour en m o i ; les claires conceptions de m a\nvie cérébrale s'obnubilent de rêve; tout mon besoin d'énergie se\n dissout en sentiment, l'action m'est odieuse, les livres parlent\n faux, et les ressources de la solitude me sont révélées.\n\n\n   15 août. — « Veux-tu voir un R e m b r a n d t ? » — E t c'est au\ncrépuscule Derval qui m'entraine, par les ruelles tortueuses qui\ndégringolent du port, j u s q u ' à u n e petite place silencieuse où se\ndétache entre d'anodines demeures bourgeoises, une archaïque\nmaisonnette flamande aux persiennes d'un rouge criard... U n e\nvieille servante sournoise vient ouvrir et nous introduit, au fond\ndu corridor, dans une grande pièce enfumée : sur toutes les\nchaises des paperasses et des livres; aux murs des estampes que\nle soir t o m b a n t rend confuses; sur la cheminée, dans un globe\nde verre, un christ d'ivoire raide, froid et b l a n c ; parmi tout cet\nensemble de demi-teintes équivoques, un rutilant crépuscule\nd'été darde, par la baie vitrée au fond de l'appartement, une\nbarre de lumière chaude et brutale — le rayon de la Ronde de\nNuit! — qui éclaire et met en saisissant relief une tête caracté-\nristique de vieillard, profil osseux et anguleux d'oiseau de proie\nsous l'adoucissante couronne des cheveux blancs; d'un geste sec\nil nous i n d i q u e un siège et nous causons...\n   U n mystère enveloppe la vie de cet homme ; les uns le disent\n préoccupé de haute m y s t i q u e et en conversation perpétuelle avec\n"}, {"page_pdf": 913, "texte": "                       LES FANTOMES DE JEUNESSE                             769\n\n\n les Saint-Jean de la Croix et les Angèle de Foligno; d'autres\n l'affirment passionné d'une alchimie toute spéciale et se com-\nplaisant dans l'étude des phénomènes terribles et inquiétants\nque présente en notre temps l'interversion religieuse.\n    Cette fois encore sa conversation déroute par sa double et\ncontradictoire tendance : il nous parle d'enthousiasme d'une\njeune stigmatisée qu'il vient d'aller voir et dont le flanc saigne\ntous les vendredis au coup de trois heures; puis aussitôt il nous\nchuchote les pratiques infernales d'une nouvelle secte boud-\ndhiste dont le chef lui a fait visite; et à petits traits lents, il nous\ndistille l'émotion et le frisson et q u a n d ceux-ci atteignent\nau paroxysme, b r u s q u e m e n t il les dissipe et les dissout par un\nmot drôle, une anecdote gamine, un aperçu bizarre — soulignés\nd'un joyeux et b r u y a n t éclat de rire...\n    E n sortant Derval me dit : « E h bien, le R e m b r a n d t ? . . . »\n    — « Oh ! tout à fait ! Oui le R e m b r a n d t du Musée Pitti, tu sais,\nl'alchimiste courbé sur ses cornues dans un sourire é n i g m a t i q u e . . .\nSeulement celui-ci qu'agite-t-il dans ses cornues ? » interro-\ngeai-je, un peu troublé.\n    Derval haussa les épaules :\n    — « R i e n ! . . . L'eau claire de la mystification! C'est T a r t a r i n ,\nretour de P a t h m o s ! . . . »\n\n\n   18 août. — E n pique-nique.\n   Elle et Lui, à l'écart, assis sur le sable clair des dunes, parmi\nle frôlement des hautes herbes gris vert.\n   Elle. — O h ! pas ambitieux, mon rêve : une petite maison\ndans de la verdure, des tournesols devant la porte, des poules\net des coqs caquetant au matin, un grand chien très propre et\ntrès doux, des chambres très claires, des meubles très simples,\nl'hiver un grand feu de bois où jouent les diablotins, et quelques\nbeaux livres; chaque année un petit voyage : siroter une graniti\nsur la place Saint-Marc à Venise, quelques soirées à P a r i s ou\nune excursion en H o l l a n d e sur une belle route claire...\n   Lui. — Joli c a d r e ! . . . E t la toile?\n   Elle. — L e reste vient par surcroit.\n   Lui. — Mais la verdure jaunit, les fleurs s'effeuillent, les\nmeubles se craquèlent, les chambres s'enfument, les livres et\nles voyages lassent, le chien devient galeux!... E t alors...\n"}, {"page_pdf": 914, "texte": "                                 DURENDAL\n770\n\n  Elle. — Alors?\n  Lui. — Alors le reste s'en va par surcroît.\n  Elle. — Quel reste?\n  Lui. — E h ! l'amour... A cadre vieilli, toile passée!\n  Elle. — Taisez-vous!... L e s hommes sont des déséquilibrés.\n  Lui. — D a m e , vous leur avez pris une côte.\n  Elle. — Plaignez-vous : Dieu en fit la femme.\n  Lui. — C'était la bonne côte... la côte d'azur.\n  Elle. — De l'esprit?... Vous êtes à giffler!\n  Lui. — Faites si cela se rend en baiser.\n  Elle. — G a m i n !\n  Lui. — Mademoiselle!\n  Des voix hélèrent les retardataires pour un tewnis sur la\nplage encore h u m i d e , devant les face-à-main observateurs des\nchaperons.\n\n\n    3o août. — Au Kursaal. Causerie de l'abbé Troclet — le con-\nférencier à la mode.\n    L e long de la digue, Maaeleine esquisse son portrait : un\nprêtre à figure très douce et très souriante; de jolies boucles\nt i m i d e m e n t grisonnantes; et u n e voix... a h ! une jolie voix très\ninsinuante et très moelleuse, disant des phrases très harmo-\nnieuses et très chantantes, illustrées de gestes très lents et très\nétudiés...\n\n\n  A la sortie :\n  — E h bien! comment le trouvez-vous, notre conférencier?\n  — F a d a s s e , confit et p r a l i n é ! . . . U n dîner où il n'y aurait eu\nque des friandises.\n  — Vous n'aimez pas les friandises?\n  — S i . . , à condition que ce soit après le reste.\n  — Vous êtes m é c h a n t . . . Taisez-vous.\n  — Volontiers... L e bon abbé T r o c l e t ne vaut pas, dites, que\nnous nous brouillions à propos de ses dragées oratoires?\n\n\n   4 septembre. — Bal au Kursaal. Je l'ai cherchée en vain dans\nla chatoyante cohue des soies, des chairs et des bijoux. Désil-\n"}, {"page_pdf": 915, "texte": "                    LES FANTOMES DE JEUNESSE\n                                                                 771\n\n lusion de ne la point revoir. Mais n'eûs-je souffert davantage si\n elle s'était exposée aux promiscuités banales et aux frôlements\néquivoques — marguerite de candeur au milieu de perverses\norchidées?\n   La divine nuit! — au sortir de cette serre fumeuse, avec la\ncaresse rafraîchissante de l'air salin sur les tempes et les espoirs\net les projets s'essorant vers les azurs augustes, au rythme de la\nvaste palpitation de la mer, dans les capricieuses spirales aro-\nmatiques de la cigarette... Et un à un les cafés se fermaient, les\nlumières s'éteignaient aux maisons: plus de passants : douceur\nde rester seul avec son rêve — sous les regards des étoiles.\n\n\n\n   13 septembre. — Je flâne par les dunes rosées de couchant —\n un couchant qui saigne au loin sur la mer... Et me voilà rejoint\npar Ulric Ravenne, le jeune poète mystique : une tête d'enfant\nparmi de longs cheveux noirs, le buste serré dans un veston de\nvelours brun sur lequelbat des ailes la La Vallière sacramentelle,\ndes yeux de rêve, des gestes lents en balancements d'encensoirs\n— un gavroche visionnaire!... Il m'explique, avec une ardente\nvolubilité, sa conception de l'art; elle est toute dans l'interpréta-\ntion de l'hymne universel que les êtres et les choses chantent à\nDieu. Je lui objecte timidement : « C'est un peu simpliste et\nmonotone! » — « Monotone?... Dieu aussi est monotone! » —\nEt il proféra cela avec une netteté si cassante et un tel défi du\nregard que je me le tins pour dit...\n   Comme nous rentrions — il s'adoucit, et me parle de la vie\nde Verlaine avec une admiration attendrie : ce serait la vie qu'il\nrêverait — sans la boue et l'alcool... « Sagesse, ajoute-t-il, est\nmon Art poétique et mon livre de prière! »\n\n\n\n   15 septembre. — La petite église a des voûtes crevassées et des\npiliers caducs ; l'humidité a tacheté ses murs de grandes plaques\nrousses, mais le clair soleil irradie à travers les nuages d'encens;\nles vitraux projettent des reflets de rêve et de gloire, l'orgue a\ndes exaltations graves, et là-bas aux côtés de sa mère, Madeleine\nen sa délicieuse robe d'aube, prie très dévotement.\n"}, {"page_pdf": 916, "texte": "772                        DURENDAL\n\n\n  E t jamais la lumière ne me parut meilleure et plus consciente\ncomme d'une fraîcheur reconquise, et toute vibrante d'un désir\nqui va à la rencontre d'un autre désir, le cherche, l'implore et\nlui sourit...\n\n\n\n\n                               VII\n\n\n               Installation du Curé Mirande\n\n    L e village s'était éveillé dans la fine lumière argentée d'une\njournée d'octobre, toute égayée d'un dernier baiser de l'été.\n    P a r les abat-sons de la massive tour gothique mutilée de sa\nflèche et échancrée de vieillesse, la cloche clamait la fête; une\n activité fiévreuse dépêchait de tous côtés des gars chargés de\njeunes sapins coupés dans la forêt proche, tout humides encore\n de rosée et que les femmes enguirlandaient de festons en papier\npeint préparés aux veillées ; la perspective des rues était barrée\nde banderoles éclatantes; aux façades des maisons s'arboraient\n des chronogrammes encadrés de verdure : souhaits de bienvenue\n au pasteur nouveau, entremêlés parfois d'une subtile réclame\n de boutiquière ou d'aubergiste; les portes des écuries s'ouvraient\n au passage de rudes chevaux de labour lavés et peignés de frais,\n la queue enrubannée et que montaient, dans un épanouissement\n de fierté, des paysans vigoureux au masque énergique et hâlé,\n le buste ceint au-dessus de leur sarrau d'une large ceinture\n écarlate ; au seuil des cabarets, les lazzis clairs des filles\n saluaient les cavaliers, et un grouillis d'enfants leur faisait\n  escorte.\n    Au coup de dix heures, le clergé sortit de l'église précédé de\n la croix, entouré des bannières des congrégations d'un or passé\n sur un rouge déteint et suivi d'un frais et azuré essaim de fil-\n lettes porteuses de fleurs ou d'emblèmes et d'un bataillon de\n petits zouaves guillerets et espiègles ; les chevaux de la garde\n d'honneur s'ébranlèrent dans un piaffement sonore ; le conseil\n communal s'avança de toute la solennité exceptionnelle des\n hauts de forme et des casquettes de soie; la musique gémit dans\n"}, {"page_pdf": 917, "texte": "                  LES FANTOMES DE JEUNESSE                   773\n\nles cuivres, le canon tonna et tout le cortège marcha vers les\nconfins du village où l'attendait, entouré de ses amis, Monsieur\nle curé Mirande.\n    Lorsque les surplis blancs et les robes rouges des enfants de\nchœur apparurent au coude de la route, Derval se pencha vers\nRodolphe : « Vois donc Mirande, dit-il, il pâlit de bonheur...\nC'est tout le rêve de sa vie qui s'en vient là-bas au-devant de\nlui : être curé, se sentir son propre maître, goûter la joie des\ninitiatives, ne relever que de sa conscience et de Dieu, pouvoir\ndire « mes paroissiens », « mes pauvres », « mon église », créer\nenfin autour de soi un rayonnement d'influence religieuse qui\nn'est que le prolongement harmonieux de sa propre personnalité;\nprêcher comme il lui plaît ! »\n    Le nouveau curé venait de se joindre au cortège qui retourna\nvers le village; à côté du Doyen en somptueuse chape d'or,\n Mirande marchait, la symbolique houlette d'argent à la main,\n distribuant à la foule massée au passage des sourires bienveil-\n lants; le vent faisait voleter autour de lui les fleurs et les\n paillettes jonchant le chemin; au loin s'élevait une lente\n mélodie liturgique, ponctuée du son grave des cloches ; des\n effluves d'encens se mêlaient à l'air vierge du matin.\n    Les quatre amis fermaient la marche : Marc de Vriès humait\n les grisantes délices d'une jeune popularité dans les commen-\n taires de la foule saluant la présence du député de la démo-\n cratie ; Jacques Danou s'amusait en citadin étonné des naïfs et\n touchants détails de l'ornementation des rues; Franz Derval,\n ayant lié connaissance avec un notable fermier, le confessait\n sur la topographie du pays et se préoccupait du nom des vil-\n lages signalés à l'horizon par les flèches des églises; Rodolphe\n songeait...\n     Que l'idéal artistique qui dominait souverainement son intel-\n ligence et tenait dans sa vie une place si absorbante, paraissait\n  donc au jeune homme une petite chose puérile, égoïste et vaine,\n  quand il le comparait à l'idéal apostolique qui faisait en ce\n  moment battre le cœur et mouillait les yeux de Mirande en\n  partance conquérante vers les âmes nouvelles confiées à ses\n  vigilances et à ses soins.\n     Tout le dur labeur de la terre avec ses privations, ses tris-\n  tesses, ses épuisements jalonnait la route, le long du cortège,\n"}, {"page_pdf": 918, "texte": "774                         DURENDAL\n\n\ndans ces faces hâves, anguleuses, tôt flétries et fatalement tristes\ndes campagnards; pour eux, certes, Rodolphe se sentait un\nintérêt curieux et une vague fraternité ; mais de leur dire, dans\nune tonalité juste, le mot qui réconforte, console et relève, il\ns'avouait incapable; le souci excessif de sa personnalité dans le\nculte de l'idée rare l'avait orienté loin de ces âmes simples et\nfrustes, vers une sorte d'aristocratisme intellectuel, qui se\nrésolvait devant la souffrance vécue et réelle, non en dédain,\nmais en impuissance... Tandis que Mirande!... Demain, dès\nl'aube, il visiterait ces métairies éparses dans les champs, il\npasserait le seuil de ces branlantes cabanes, et pour toutes les\ndouleurs, pour toutes les joies, pour tous les doutes, il trouverait\nd'instinct la parole qu'il faut et l'accent qui touche; instantané-\nment son âme de prêtre communierait avec ces âmes de paysans\nauxquelles, sous tous les acquêts d'art et de science, elle était\nrestée si semblable. Et le soir venu, dans sa cure silencieuse, il\nse reposerait des fatigues de la journée par la lecture de\nquelques beaux livres et savourerait un dilettantisme sans\n remords.\n    « Oh ! posséder en soi une parcelle de ce prosélytisme de\n charité, se dit Rodolphe ; avoir la volonté et l'occasion de faire\n un peu de bien à quelque âme, s'astreindre à descendre parfois\n de la hautaine tour d'ivoire de l'Art dans l'immense vallée où\n peine toute l'humanité!... »\n    A l'église à présent, bondée d'une assistance recueillie et\n curieuse, se déroulaient les rites liturgiques de l'installation :\n le Doyen prêcha et en une belle langue claire et forte, plus sou-\n cieuse de vérité que préoccupée d'images, il dit les devoirs\n réciproques du pasteur et des ouailles ; quelques comparaisons\n tirées de la vie des champs et l'un et l'autre souvenir personnel\n fleurissaient d'endroits cette sévère harangue d'un théologien\n pétri de science et magnifiquement ancré dans la certitude;\n puis processionnellement l'abbé Mirande fut conduit au confes-\n  sionnal, où il exercerait ses mystérieuses et clémentes fonctions\n  de juge des âmes; à la chaire de vérité où chaque semaine il\n  distribuerait à ses paroissiens l'idéal viatique compensateur des\n  matérialités de l'existence; sous le clocher, vigie granitique de la\n  foi séculaire, où se balançait le câble d'appel que le nouveau\n  curé tira d'un beau geste d'énergie et de commandement.\n"}, {"page_pdf": 919, "texte": "                      LES FANTOMES DE JEUNESSE                           775\n\n\n  E t sous les voûtes de la petite église de village, dans un exal-\ntant accompagnement d'orgue, s'éleva l'hymne de la gratitude et\nde la glorification : Te Deum laudamus !\n   L a cérémonie est t e r m i n é e ; la foule se rue b r u y a n t e au\ndehors; sur la grand'place, dans un encombrement fou, sta-\ntionnent des voitures de toutes formes et de tout âge, venues des\nvillages d'alentour pour suivre et rehausser le cortège; des\nbandes joyeuses s'engouffrent aux cabarets et les voix se mêlent\naux cliquetis des verres; sous les tentes de toile grise les forains\nclament leurs p r o d u i t s ; des fillettes aux cheveux bouclés se\nhâtent toutes frissonnantes dans leurs blanches robes trop\nlégères ; des sons de trompettes cinglent l'air, des pétarades\néclatent ; c'est toute une sonore et vivante et furieuse kermesse\nde Teniers — que traverse, la canne sous le bras, le képi sur\nl'oreille, l'air bon enfant et le regard paternel, le garde\nchampêtre...\n   U n e heure plus tard, les invités se retro uvèrent pour le b a n q u e t ,\ndans le local de la congrégation, blanche salle aux vitres\nhautes, toute riante de verdures et d'oriflammes et qui résonna\nbientôt, dans un fumet de gigots et de pintades, des éclats entre-\ncroisés d'une conversation fouettée par les bons crus ; le\nchanoine, délégué de Monseigneur, présidait la fête; derrière le\nvoile des lunettes, ses petits yeux gris se promenaient inquisi-\nteurs parmi l'assistance et parfois s'arrêtaient sur quelque jeune\nprêtre qui interrompu dans une phrase animée frissonnait et\nbalbutiait sous ce regard de l'autorité ; plus loin le commissaire\nd'arrondissement dans un joli contraste de sa physionomie mali-\ncieuse et de son uniforme roide, expliquait la nouvelle législa-\ntion électorale à un Père Jésuite qui, le nez sur son assiette,\nagitait a u t o m a t i q u e m e n t la tête en dodelinements affîrmatifs;\nl'aumônier militaire de la ville voisine discutait le service per-\nsonnel avec de Vriès et affirmait b r u y a m m e n t « qu'il fallait que\ncela finisse »; Derval interpellait Mirande sur la statistique des\npains de Saint-Antoine, tandis que Danou et Rodolphe échan-\ngeaient des idées sur l'art avec le vicaire de la paroisse : c'était\nun h o m m e d'une quarantaine d'années, avec des yeux pétillant\ndans une figure de bonhomie et aux plis des lèvres un trait\nrévélateur de railleuse finesse; professeur jadis, il avait échangé\nle calme de l'étude contre l'activité de l'apostolat, sans cesser\n"}, {"page_pdf": 920, "texte": "776                           DURENDAL\n\n\npourtant de se préoccuper avec une curiosité très éveillée de\ntoutes les formes de l'intellectualité, recherchant peut-être de\npréférence les émotions esthétiques que donnent la méthode,\nla puissance, la c l a r t é ; Michel-Ange l'enthousiasmait, il détes-\ntait W a g n e r avec compétence et mettait dans les citations de\nBrunetière une onction réservée jusque-là aux seuls textes\névangéliques.\n    A ce nom de Brunetière, le chanoine délégué de Mon-\nseigneur s'évada b r u s q u e m e n t de son jeu habituel d'observa-\ntion, et d'une voix forte, voulant ramener à lui les attentions\n tantôt dispersées à présent déférentes, il d e m a n d a :\n     — « E h bien, messieurs, que pensez-vous de la conversion de\n Monsieur Brunetière ?...»\n     Les mots aussitôt partirent en fusées.\n     — « L e concessionnaire de chemin de D a m a s ! » dit de Vriès.\n     — « F e r d i n a n d le Catholique! » cria Derval.\n     — « U n pion de génie! » clama Danou.\n     — « Mais pion tout de m ê m e ! » acheva Rodolphe.\n     Q u a n d l'avalanche des qualificatifs fut passée, le Père\n  Jésuite intervint timidement.\n     — « Ces messieurs me paraissaient sévères pour Monsieur\n  Brunetière          Depuis saint Augustin c'est certes la plus belle\n  conquête que le catholicisme ait faite...»\n     E t le chanoine délégué de Monseigneur ajouta :\n     — « J'ai lu son discours : c'est l'hommage d'une âme naturel-\n  lement chrétienne. »\n     — « C o m m e dit Corneille ! » interrompit ironiquement\n   Derval.\n      — « J'allais l'ajouter ! » répondit le chanoine d'un ton pincé.\n      L e P è r e Jésuite reprit : « E t puis quel style choisi ; quel art\n   de la période !... Ce n'est pas comme M. H u y s m a n s » — et il\n   leva les mains au ciel en geste de pitié et de scandale...\n      — « Non, non, celui-là n'a pas le style c a t h o l i q u e ! »\n   proféra le chanoine et ces mots étaient prononcés avec une\n   décision souveraine d'Encyclique qui défiait toute réplique.\n\n\n\n    L e crépuscule maintenant enveloppait la campagne de ses\n  yelums de brumes ; tous les invités étaient partis, et escorté de\n"}, {"page_pdf": 921, "texte": "                   LES FANTOMES DE JEUNESSE                   777\n\nquelques intimes, Mirande rentra à la cure; dans la grande\nchambre claire, un feu de bois flambait haut sur les murs se\ndéroulaient, en théorie de souvenirs, des estampes, des gravures\net des portraits; au centre de la cheminée, devant une grande\nstatue de Notre-Dame de Lourdes, un bouquet de chrysan-\nthèmes se mourait dans un vase de porcelaine bleue ; la table\nétait encombrée de cartes de visite, d'images et de bons de\npains.\n   Autour de fumantes tasses de thé que la vieille servante\napporta avec la dignité de son grade nouveau, les conversations\ns'élevèrent animées et bruyantes; longuement on tisonna les\nrappels des choses anciennes, des joies communes, des pro-\njets mort-nés, des témérités abolies; en cette minute suprême\nde communion intellectuelle et avant la définitive dispersion,\nil semblait que d'instinct tous ces servants d'une même idée\nvoulussent revivre en raccourci tant d'heures généreusement\npassionnées de leur jeunesse; et venus vers eux du fond du\npassé, les beaux rêves d'art de jadis, blancs oiseaux chimé-\nriques, leur frôlaient le front de leurs ailes, avant la migration\nirrémédiable.\n   Et commencée dans la gaité, cette soirée s'acheva dans la\ntristesse... Au départ et après des étreintes émues de mains, la\nsilhouette de Mirande apparut une dernière fois violemment\néclairée dans l'encadrement de la porte — et son geste et sa\nvoix s'unirent vers ses amis dans un « au revoir » où la mâle\nénergie du prêtre défaillait un peu dans les regrets mélan-\ncoliques de la séparation.\n   Et ce fut le retour silencieux par la nuit froide; au grand\nsaphir sombre du ciel s'incrustaient de rares étoiles ; et leur\nclignottement énigmatique évoquait les yeux en détresse des\ndisparus...\n   Et tous pensaient à Jean Frécheux.\n   Un pas lourd résonna derrière eux.\n   Frissonnants, ils ralentirent simultanément la marche.\n   Un paysan les distança en marmottant un « bonsoir ».\n   Et brusquement revenu à la gouaillerie, Derval dit : « Je\nsavais bien que ce pouvait être Frécheux; en ce moment il\nprend le thé chez Baudelaire. »\n"}, {"page_pdf": 922, "texte": "778                           DURENDAL\n\n\n\n\n                                VIII\n\n\n                              Epilogue\n\n  Quatre ans plus   tard...\n\n   L a soirée était d'une exquise et tiède douceur, tout\ne m b a u m é e de lilas; les ors tendres, les bleus mourants, les\nverts pâles s'harmonisaient au ciel en une symphonie délicate\net discrète; la vie s'était retirée derrière les volets clos des\nvieilles demeures; l'heure était au rêve, la nature conviait aux\nconfidences...\n   Rodolphe se penchant vers Jacques Danou, le compagnon\naimé de sa batailleuse adolescence évoqua les jours de lutte de\njadis : « Reporte-toi, Jacques, à l'aube bénie et lumineuse de\nnotre jeunesse... Notre enthousiasme était un pur métal en\nfusion sans mesquin alliage d'intérêt... Nous ne demandions\nqu'à pouvoir le dilapider sans compter au service du Maître\ndont la claire et pure vision ne s'était point obscurcie en nous\ndepuis son souverain lever sur nos âmes au matin radieux de la\npremière communion... Au-devant des foules, des hommes\nportaient l'emblème de ce Maître, comme une promesse de\njustice... Nous nous sommes joints à l'armée du Christ en\nhumbles conscrits et avons été de toutes les étapes, rudes par-\nfois mais inoubliablement chères, de cette victorieuse croi-\nsade... Mais Jérusalem conquise, pourquoi se contenta-t-on\nde faire flotter l'étendard de la croix au haut des créneaux — en\nmême temps qu'on laissait le tombeau du Christ au pouvoir des\ninfidèles?... Notre enthousiasme s'était mis en marche dès\nl'aube dans la certitude qu'avant la halte du crépuscule quelque\ninjustice eût été redressée, quelque misère soulagée, quelque\nrévolte apaisée... Vanité de l'illusion : l'emblème de la Rénova-\ntion chrétienne se transforma soudain à nos yeux déçus en\nparavent d'iniquités et toutes les spontanéités combatives\nfurent confisquées au profit de l'immuable et stagnant passé...\nA quoi bon dès lors agir, lutter, se battre, puisqu'à l'idéal du\nprogrès, frappé de stérilisantes suspicions, s'était substitué\n"}, {"page_pdf": 923, "texte": "                      LES FANTOMES DE JEUNESSE                          779\n\nl'idéal de la conservation... Avec le regret de tant d'heures\ninutilement dépensées, notre jeunesse déserta l'action pour se\nréfugier dans le Rêve...\n     « Ah ! le Rêve, le Rêve consolant et régénérateur aux grands\nhorizons illimités... Qui donc ira parler de son inanité? Il n'est\nplus pour nous la petite jouissance égoïstement personnelle et\npassionnelle des r o m a n t i q u e s . . . T o u r d'ivoire encore, certes,\nmais dressée au promontoire le plus altier de l'esprit avec, en\nperspective, les plus lointaines, les plus insoupçonnées et les plus\naventureuses vallées de l'Idée... L ' A r t a cessé d'être une soli-\ntaire volupté pour devenir un apostolat prosélytique... Certes\nil d e m e u r e toujours — c'est son essence — le culte du Moi,\nmais d'un Moi perpétuellement agrandi par l'alluvion des\nconceptions nouvelles qui se lèvent et se précisent aux hori-\nzons de demain — chimères apparentes, futures réalités!... E t\nlà est ie rôle de l'Art — puisque la débâcle de l'action voue les\nneuves générations actuelles à ne donner corps à aucune de\nleurs hautes aspirations : les vêtir de beauté immortelle et\nsplendide et les léguer à l'avenir novateur, comme des fiancées\nprédestinées, des fécondes épousées, des divinités rédemp-\ntrices... Car les générations humaines se relient entre elles par\nles anneaux des causes et des effets, des espoirs et des réalisa-\nt i o n s . . . Les fières illusions que nous cultivions aux parterres\nde nos âmes, d'autres viendront qui tenteront de les implanter\ndans la vie; d'autres captureront et tiendront dans leurs\nmains les blancs messagers de salvation, qui passent au ciel\ninaccessible de nos songes... Ayons les yeux là-haut : guettons-y\nla migration des promesses régénératrices qui viennent du côté\nde l'aube et soyons-leur fraternels.., »\n  — « L e rêve est noble, s'écria J a c q u e s , — et sa voix trem-\nblait d'une communiante émotion... Mais entre t a n t d'idées\nnouvelles qui se lèvent — drue floraison — aux champs de la\npensée, à quoi reconnaître celles vouées aux réalisations\nfutures?...»\n  R o d o l p h e arrêta son ami : « E h ! n'avons-nous pas, dit-il, la\ndouble mesure souveraine de la Justice et de la Beauté?... »\n  Avec un geste découragé et las, Jacques m u r m u r a pensif :\n« Qu'est-ce que la Justice? Qu'est-ce que la Beauté?... »\n   E t élevant la voix : « Vois comme en des camps rivaux et\n"}, {"page_pdf": 924, "texte": "780                            DURENDAL\n\n\ncontraires des hommes également sincères prétendent détenir\nici le monopole de la Justice, là le monopole de la B e a u t é . . . »\n   — « C'est une prétention parfois fondée et souvent de bonne\nfoi, répondit Rodolphe. Si nombreuses sont les contingences\nd'égoïsmes, de rivalités, de passions qui obscurcissent en nous,\nvis-à-vis des idées d'aujourd'hui, la lumineuse clarté des prin-\ncipes ! Mais vis-à-vis des idées nouvelles, s'exhaussant des\nbrumes du devenir en leur blanche et virginale nudité, ces con-\ntingences n'existent point... E t nous pourrons les juger, ces\nidées, avec cette h a u t e et décisive garantie d'impartialité et de\nvérité : le désintéressement... Projetons vers elle, orientons\nvers les matins où elles surgissent, le meilleur et le plus sacré\nde notre personnalité; car la Justice est en nous et en nous la\nB e a u t é ; sous le lourd et vain mausolée des compromis sociaux\net des conventions artistiques, elles dorment en nous, ces\nimmortelles Reines du Cœur et de la P e n s é e , et il suffit pour\nqu'elles s'éveillent et se dressent en leur initiale splendeur,\nd'un souffle et d'un rayon venus de l'Eldorado des idéals\ninviolés... Ainsi ne les as-tu point senti tressaillir en toi au\nsouffle d'absolue fraternité que Tolstoï a fait passer sur les con-\nsciences, comme aussi sous la caresse du rayon d'absolu\nmysticisme qui irradie du frontispice                     d'En Route de\nJ.-K. H u y s m a n s . . . E t n'est-ce point alors, en dépit du canniba-\nlisme social qui nous cerne et de la cuistrerie littéraire qui nous\nenveloppe, comme un renouveau de première communion et\nne nous paraît-il point que la Justice vient seulement de nous\nêtre révélée et que l'intuition de la Beauté vient de nous être\ndépartie? »\n  — « Alors, d e m a n d a Jacques, vivre dans l'avenir... »\n  E t Rodolphe de l'interrompre : « Oui vivons dans l'avenir,\nvivons avec l'avenir, vivons selon l'avenir... Appareillons nos\nâmes vers lui comme vers le havre consolateur des banales\npetitesses ambiantes et réalisateur de nos immenses espérances\nrédemptrices... C'est là la T e r r e promise où fleuriront — tar-\ndives pour nous — les lys rouges de la Justice et les lys blancs\nde la B e a u t é , dont les graines germent confusément en les\nderniers venus de ce t e m p s . . . « Il n'y a de vrai dans la vie, dit\nBarbey d'Aurevilly, que les chimères que nous rêvons... »\n"}, {"page_pdf": 925, "texte": "                  LES FANTOMES DE JEUNESSE                    781\n\n    Les deux amis s'étaient levés ; à un détour du chemin,\nl'Enfant vint vers eux une touffe de lilas à la main... Rodolphe\nle souleva dans ses bras, écarta ses flottantes et soyeuses boucles\nblondes et plongeant d'un regard anxieux au fond de ses deux\nyeux d'azur et de clarté, il murmura : « L'avenir est en ces tous\npetits; ils portent déjà en eux la vision claire de nos tâton-\nnantes ébauches, l'aboutissement définitif de nos songes épars;\naimons-les, car ils perfectionneront en eux le meilleur de notre\nêtre moral et intellectuel; vénérons-les, car ils approcheront\n plus près que nous de la Grande Lumière — but éternel de\n l'éternelle marche de l'humanité ; mieux que nous ils pratique-\n ront la Justice; plus que nous ils honoreront la Beauté. »\n\n                                       FIRMIN VANDEN BOSCH.\n   Septembre 1900.\n"}, {"page_pdf": 926, "texte": "Les Matinées littéraires\n                   du Théâtre Molière\n\n                  Conférence de M. Georges Eekhoud\n\n\n                   TOUS les lettrés connaissent les travaux de M. Georges\n                       E e k h o u d sur la Renaissance anglaise; sa traduction de\n                       la Duchesse de Malfi, de W e b s t e r ; celle de Philaster, de\n                       B e a u m o n t et Fletcher, représentée, jadis, avec succès,\n                       sur le théâtre de la rue de L a e k e n ; traductions auxquelles\n                       la sympathie ardente de l'artiste a su conserver tout le\n                       relief et la saveur de l'original; le cours, enfin, qu'il p r o -\n                       fesse à l'Université nouvelle.\n                            L'écrivain, instinctif, à la fois, et subtil, qu'est\nM. Georges E e k h o u d devait s'éprendre des poètes de la Renaissance\nanglaise; il consacra, naguère, à ce siècle passionnant et passionné, u n e\nétude où l'époque revit dans sa chatoyance, son i m p r o m p t u cruel et raffiné,\nsauvage et s o m p t u e u x , dans ce bizarre amalgame de grâce presque italienne\net de brutalité saxonne qui m a r q u e et distingue toute la littérature c o n t e m -\nporaine, ce sombre drame, la Duchesse de Malfi, par exemple, tout en éclats\nforcenés, en noirceurs venimeuses, en perfidies, et dont les personnages\nmanient le madrigal m u s q u é et le poignard avec la m ê m e élégance désinvolte !\n   L a prédilection de l'auteur du Cycle Patibulaire, de cet évocateur de vie\npuissante et fiévreuse jusqu'à la morbidité, qui exprime à l'aide d ' u n verbe\npassionnément personnel et retors des visions si outrancières et si spéciales,\nest allée naturellement à u n e période d'exubérance, de force et d'excès d a n s\nla force. Excès d a n s tous les sens, d'ailleurs : dans l'énergie qui va jusqu'à\nla férocité; — dans la grâce qui va jusqu'à l'afféterie puérile, la r e d o n d a n c e\nalambiquée et fleurie... T o u t , les âmes et les m œ u r s , sont, dirait-on, d a n s le\n"}, {"page_pdf": 927, "texte": "          LES MATINÉES LITTÉRAIRES DU THÉÂTRE MOLIÈRE                        783\n\n\nstyle flamboyant! Depuis deux siècles l'Italie rayonnait sur toute l'Europe;\ndès longtemps les relations commerciales entre Londres, Florence, Gênes,\nVenise avaient mis l'Angleterre en présence de la civilisation plus haute de\nla Péninsule ; mais, absorbée par des querelles intestines, elle ne commença à\ny être attentive réellement, et à s'en éprendre, qu'à l'heure, précisément, où\ncette culture approchait de la décadence.\n   Le grand âge littéraire de l'Italie est antérieur à la seconde Renaissance,\nc'est leXIVesiècle, le siècle du Dante, de Pétrarque, de Dino Compagni, de\nBoccace. L'Arioste et le Tasse sont singulièrement inférieurs à l'Alighieri,\net, en somme, les idées plus ou moins bien comprises de l'antiquité devaient\ns'épanouir, en Italie, surtout dans les arts plastiques. Il est curieux, en effet,\nde constater que l'efflorescence dans les lettres, de l'esprit de la seconde\nRenaissance ne se produisit point dans la Péninsule, dont toute la littérature,\nalors, émane presque entièrement de compilateurs, d'imitateurs plats et de\nprétentieux exégètes, mais bien chez des nations jeunes, capables d'ajouter\nleur propre et bouillante énergie à ces idées vieillies, pour les recréer et les\nrendre fécondes : l'Angleterre, auXVIesiècle; la France, au XVIIe.\n   La littérature dramatique anglaise revêt les couleurs italiennes, mais il ne\nfaut pass'y méprendre: elle estfoncièrementanglo-saxonne : la finesse, l'allure\nnoble, la grâce dans le crime et le cynisme, la beauté souple et nerveuse qui\nparent d'une sorte d'auréole diabolique des êtres tels que César Borgia ; tout\ncela hausse de plusieurs tons, grossit et s'exagère, fréquemment, en passant\nsur la scène anglaise. Ces hommes-ci sont trop vigoureux, trop exclusifs,\ntrop violents, trop livrés à leurs impulsions, trop nourris, aussi, de bière\nforte et de viande rôtie, pour ne pas déchirer, parfois, de leurs gestes inat-\ntendus et de leurs fortes mains le costume de civilisation suprême qu'ils ont\nrevêtu. L'outrance préméditée, l'appétit effréné et sans scrupule, mais\ndirigé et de sang-froid, de la vie, qui est la caractéristique des Italiens du\nXVIe siècle, devient chez les Anglais une espèce de ruée sauvage\net magnifique. Encore une fois, les chefs barbares des hordes germaines se\nparent des honneurs obtenus de la Cour impériale; ils s'efforcent de plier\nleurs rudes compagnons au cérémonial suranné de la Cour des Césars, de\ngarder eux-mêmes l'attitude et la dignité souveraines, mais, à tout moment,\nleur véritable nature perce et bouscule la belle ordonnance qu'ils voudraient\ns'imposer.\n   Il en est de même chez les dramaturges anglais, malgré une compréhension\nvive et singulière des mœurs italiennes, évoquées dans ce théâtre dont la\nmatière est empruntée, presque toute, aux chroniqueurs et nouvellistes trans-\nalpins; ce sont bien des Anglo-Saxons qui apparaissent sur la scène, sous des\nnoms à désinence étrangère ; ce sont des âmes excessives, mais non cor-\nrompues; elles sont douées d'une fraîcheur de sensibilité et d'imagination\ntout à fait inconnue à la littérature italienne du temps.\n   Les noms des prédécesseurs, des précurseurs de Shakespaere, ceux de ses\nconcurrents et de ses disciples, Marlowe, Ben Jonson, Webster, Beaumont et\n Fletcher, si grands qu'ils soient à des degrés différents, ont été offusqués\ndans l'irradiation de la gloire de l'auteur d'Hamlet, de Macbeth et du Roi Lear.\n"}, {"page_pdf": 928, "texte": "784                               DURENDAL\n\n\nForcément, la mémoire de la postérité abrège, afin de ne succomber point\nsous le faix. Elle est obligée d'élire les hautes œuvres synthétiques d'une\népoque, pour laisseraux érudits la joie deressusciter les ouvrages oubliés des\nautres artistes contemporains — émules ou rivaux de l'homme de génie,\nsatellites qui, bientôt, dans la distance, se confondent avec l'astre dont ils\nempruntaient la lumière. Ronsard nous résume, ainsi, toute la Pléiade; Cor-\nneille, Racine et Molière, tout le théâtre du grand siècle, et, fatalement, dans\nl'avenir, le Romantisme ne s'appellera plus que Chateaubriand et Hugo.\nCertes, il y a là quelque injustice, le regrettable oubli de créations, sinon plus\nbelles que celles dont la célébrité s'est perpétuée, au moins, quelquefois, plus\nsingulières et captivantes, auxquelles le poète a donné un accent trop person-\nnel et égoïste pour qu'elles deviennent susceptibles d'une diffusion considé-\nrable.\n   Tel, du reste, n'est point le cas pour les dramaturges anglais du XVIe siècle.\nViolemment tragique, mélange fébrile de lyrisme et de trivialité, leur théâtre,\nla plupart du temps, découpe les événements en épisodes saccadés ; met en\naction, en dialogues forcenés, transporte tels quels sur la scène, le récit\nou le conte — chronique ou fiction — qu'il a pris pour sujet. Aucun incident,\naucune parole, si répugnants qu'ils soient, ou si atroces, ne soulèvent ses\nscrupules; il va son chemin énergique parmi les massacres, les supplices, les\nignominies, sans honte et sans dégoût, et n'hésite même point à lever son\nrideau sur un salon de prostitution ! Défauts — ou qualités — selon l'idéal\n esthétique que chacun porte en soi; défauts que Shakespeare même n'a pas\n évités, non plus que les cascades de concetti alambiqués,les joutes euphuistes,\nles assauts d'escrime rhétorique, d'images et de métaphores merveilleu-\nsement précieuses et factices. Fioritures de la mode, éphélides, taches de\nrousseur dont la splendeur de l'œuvre du vieux Will ne souffre pas davan-\n tage que de la boursouflure où, parfois, il se laissa entraîner, mais qui\n deviennent des tares périlleuses là où ces excroissances et ces pathétiques\n monstruosités constituent le fond et comme la substance du drame. Nous\n avons revu un phénomène analogue dans ces œuvres théâtrales toutes en\n lacunes, pour ainsi dire, en cris, en interjections, en onomatopées d'épou-\nvante et de sang, en phrases inachevées — plis-accordéon de la littérature,\n que la vogue emportera comme ceux-ci!...\n   La renommée de certains contemporains de Shakespeare s'éclipsa, parce\n que, au lieu d'enseigner la beauté à la foule, ils dressèrent leur théâtre de\n plain-pied avec elle, flattèrent ses appétences déréglées et son goût grossier.\n Simplement, avec la science supérieure, avec la sure vision de la réalité,\n naturelles au grand poète qu'il était, Shakespeare se logea plus haut — et il y\n est resté...\n    La parole véhémente et pittoresque, d'une expression incisive, de M. Georges\n Eekhoud a fait revivre, en traits caractéristiques, toute cette époque\n mouvementée et brillante. Son succès a été très vif, de même que celui des\n scènes de la Duchesse de Malfi, traduites par lui, qui ont été lues ensuite.\n                                                              ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 929, "texte": "                                      Le Sillon\n\n\n                     Le portrait et le paysage font à peu près tous les frais de\n                         l'exposition d u Sillon. Il est curieux de constater que le\n                         tableau historique tend à disparaître. On se confine d a n s\n                         l'étude la plus p é n é t r a n t e de la réalité. Il faut s'en louer.\n                         Car si la peinture historique se soutient encore, c'est grâce\n                         à la documentation sérieuse q u e lui fournissent les impres-\n                         sionnistes, les réalistes, les peintres du grand air et de la\n                         nature.\n                            N o u s nous trouvons ici en présence de luministes\nenthousiastes. L a plupart des œuvres exposées affirment une tendance très\nheureuse vers une lumière plus fine, plus délicate, plus claire C'est ce qui\nressort n o t a m m e n t des impressions de P a r i s de BASTIEN, des paysages de\nfeu JEAN D E G R E E F , des é t u d e s , u n peu hâtives, de G É O B E R N I E R .\n   Si la perception de la lumière, la c o m p r é h e n s i o n de l'atmosphère devient\nde jour e n jour plus nette, se débarrasse d e s effets de bitume et d'ocre\nchez ces peintres, ils se soucient peu de faire un tableau. Ce sont de ravis-\nsantes impressions, mais que d'imperfections u n travail sérieux eût évitées.\n   Ce sont des poèmes de lumière, que le pont, le chemin ensoleillé, la ferme\nreflétée dans l'Etang de BASTIEN, pages d'étude sincère des effets de soleil et\ndes caprices de l'ombre. Les paysages de MAURICE BLIECK ont des ciels extra-\nordinaires, sillonnés d'épais n u a g e s , tachant de leurs ombres des paysages\naux lignes tourmentées, aux reliefs b i t u m i n e u x , aux lointains trop d u r s . L a\nrecherche de l'effet est trop évidente dans ces toiles, et n'est rachetée que p a r\nla fougue du pinceau.\n   U n charme délicieux se dégage de la nuit de DELGOUFFRE. U n e teinte gri-\nsâtre enveloppe tout le paysage a u x lignes calmes, baigné dans le brouillard\n"}, {"page_pdf": 930, "texte": "786                             DURENDAL\n\n\nqui se lève, illuminé là-haut par une lune claire, frangée de légers nuages\neffilés. Les autres œuvres exposées par le même peintre sont moins intéres-\nsantes. Le portrait de l'artiste est magistralement peint par JEAN GOUWELOOS.\n   PAUL VERDUSSEN expose une vingtaine de ses très délicates impressions de\nforêt, conçues dans des teintes étouffées et vaporeuses. H. DEGLUME rappelle\nun peu les teintes laiteuses de Heymans. Avec un peu plus de vigueur et de\nsincérité, il arrivera à un art très clair et savoureux.\n   Je note, en passant, les paysages de SERVAIS-DETILLEUX, le presbytère, le\nvieux mur de FRANS SMEERS, qui dénotent une notion très exacte de la\nlumière.\n   Parmi les portraits, il faut signaler ceux de Mme BERNIER-HOPPÊ conçus dans\nune tonalité rare et discrète, ce sont deux bijoux, ceux de BLIECK et le por-\ntrait de Mme Bastin, très vivant. Les personnages dans les deux portraits mili-\ntaires de WAGEMANS et BERNIER sont bien traités, mais le fond ne les fait pas\nassez ressortir, et il y a des détails de costume déplorables comme tonalité et\ncomme dessin.\n    Les croquis de VICTOR MIGNOT sont d'un dessin curieux, ondulé, résultat\nd'une étude approfondie des trottoirs parisiens.\n    En opposition avec cet art si vivant, si actuel, voici les compositions\n curieuses de GUSTAVE-MAX STEVENS, entre autres le château de Freyr, avec\n ses paysages si anthropomorphiques, qui harmonisées en teintes étouffées\nsuscitent des images d'antan : couples amoureux de marquises poudrées et\n gentils seigneurs enrubannés, déambulant au travers des allées rectilignes,\nle long des viviers où pleurent des fontaines perpétuelles.\n                                                               HENRY VAES.\n"}, {"page_pdf": 931, "texte": "                         LES LIVRES\n\nL E ROMAN          :\n\nL a Charpente,         roman par J.-H.    ROSNY.   — (Paris, Editions de la\n  Revue Blanche.)\n   Il serait fort malaisé d'établir une classification systématique, par genres\net espèces, des romans dont les écrivains d'aujourd'hui nous gratifient si\nlibéralement. Autant d'auteurs renommés, autant d'écoles distinctes, ayant\nleurs initiés et leurs admirateurs. Et certes, on ne conçoit pas de choses\ndifférant davantage qu'un roman de Bourget et un roman d'Anatole France, et\nil serait oiseux d'affirmer que les lecteurs de Loti n'ont d'ordinaire pas la\nmême psychologie que ceux de Zola.\n   Parmi cet encombrement de genres personnels, les Rosny ont réussi à se\ncréer une manière tellement originale qu'il est impossible de ne pas la remar-\nquer. Appliquant à tous les phénomènes de la vie la rigoureuse critique des\nsciences exactes, ils tendent plutôt à généraliser qu'à spécialiser. C'est dire\nqu'il faut rechercher dans leurs ouvrages le côté collectif de préférence au\ncôté individuel Pour eux, l'homme est avant tout un membre de l'espèce\nhumaine, quantité peu importante en soi, mais capitale si l'on veut bien\nconsidérer que dans le cycle de sa vie elle offre en raccourci le spectacle des\nluttes et des conquêtes, des douleurs et des joies, bref, le processus complet\nde la race. Darwinistes, ils montrent les lois puissantes de la sélection natu-\nrelle, de la lutte pour l'existence et de l'adaptation au milieu, régir les des-\ntinées de l'humanité, sans tenir compte des souffrances de l'individu qu'elles\nsacrifient impitoyablement aux intérêts de l'évolution générale.\n   Ainsi, malgré les millénaires qui les séparent, Vamireh, Eyrima, Elem,\ndes romans préhistoriques, sont les frères inférieurs des Alice, des Duhamel,\ndes Delafon de la Charpente. Les uns et les autres agissent selon les impul-\nsions de la nature, prenant pour domaine de la liberté le pressentiment\nd'un avenir qu'ils ne peuvent empêcher de se réaliser un jour.\n   La Charpente nous montre, à travers les péripéties d'une affabulation peu\ncompliquée mais passionnante, les diverses structures dont la superposition\nconstitue la société moderne. La bourgeoisie, l'aristocratie, le peuple y sont\n"}, {"page_pdf": 932, "texte": "788                               DURENDAL\n\n\nsuccessivement étudiés et dépeints avec une grande vigueur et beaucoup de\nvérité. L'action que leurs multiples influences exercent sur les protagonistes\ndu drame est fort nettement indiquée.\n   Ainsi, dans le caractère de Madame Duhamel, nous voyons la petite bour-\ngeoisie s'efforcer de calquer la noblesse ; Delafon, au contraire, semble redes-\ncendre de la caste supérieure vers le monde des humbles. Quant à Duhamel\net Alice, ils vivent simplement, selon les poussées diverses de la nature,\ntourmentés par la lutte terrible qui se livre en eux et qui finira par aboutir au\nbonheur commun dont ils sont dignes.\n   On connaît toute la vigueur que les Rosny savent mettre dans leurs des-\ncriptions de la nature. Par le style non moins que par l'idée, la Charpente se\nplace à côté des beaux romans qui l'ont précédée, bien qu'on y trouve quel-\nques indices de relâchement, causés sans doute par la fièvre de travail qui\ndepuis deux ans caractérise les auteurs.\n                                                            CH. DE SPRIMONT.\n\nNotre Père des Bois. La Forêt nuptiale, par RAY NYST. —\n  (2 volumes chez l'éditeur Balat, à Bruxelles.)\n   M. Ray Nyst continue dans la Forêt nuptiale, le poème de l'homme primitif\n commencé il y a deux ans, sous le titre : Notre Pire des Bois. A cette époque\n M. Nyst revenait d'un lointain voyage. Avec ses compagnons de route,\n MM. Buls et René Vauthier, il avait traversé la Congolie jusqu'aux postes\neuropéens les plus avancés dans la brousse, les forêts, le merveilleux paysage\nd'Afrique. Sans doute il revint, imprégné d'images encore vierges, et c'est\nalors que dut chanter en lui la sauvage beauté d'une terre inviolée; il avait\nvu dans le décor magnifique, les premières attitudes de l'ancêtre.\n   Les deux livres de M. Nyst ont une apparence légendaire. Le paysage est\nd'une tonalité toujours riche; des tableaux colorés abondent dans l'œuvre,\nmais c'est l'arbre, le fleuve, le ciel que M. Nyst revêt des opulentes draperies\nde sa syntaxe. La précision dans la ligne du tableau, le détail caractéristique\n(ce qui nous fait voir réellement l'évocation) ne préoccupent guère cet écrivain,\nL'ensemble reste donc diffus. Peut-être ce procédé est-il voulu; en tout cas il\ncontribue à cette apparence légendaire, agrandissant le champ de la vision.\n   L'homme au milieu de l'immensité terrestre n'est encore que le héros de\nforce, — un superbe animal! — Il n'a que les gestes de l'instinct, toutes se9\nluttes n'aspirent qu'au triomphe de sa vie, alors qu'aveugle sur son destin il\nignore même la mort. L'homme est déjà le Roi sous la clarté du ciel, mais\nl'ombre le chasse vers le refuge des cavernes ; celte pensée a fourni à l'écri-\nvain une très belle scène, quand son héros s'endort à l'abri du danger, et\nque la forêt s'éveille dans le rugissement des grands fauves. Cependant,\nmalgré l'incontestable talent de M. Ray Nyst, ces deux livres sont d'une\nlecture souvent fatigante. Tant de pages se ressemblent! C'est l'absence\nd'une action clairement menée, le seul souci descriptif dans les mêmes décors,\nqui en sont la cause.\n    Il appert suffisamment du sujet de ces livres, que ceux-ci sont étrangers à\nl'idée chrétienne. La sublime poésie de la Genèse doit toucher pourtant l'âme\n"}, {"page_pdf": 933, "texte": "                                          LES LIVRES                                             789\n\nd e tout véritable artiste, et on n e refusera p a s cette appellation à M. Ray\n Nyst après avoir lu cette page, choisie parmi bien d'autres aussi belles :\n    « L e vent doux, le vent frais, le vent invisible, animait toute la nature : il\nétait le chant des choses et la vie de la lumière ; la voix m u r m u r a n t e d u\nfleuve, la voix des longs herbages, celle des taillis, la voix des hautes\nr a m u r e s . Il circulait, faisant son œuvre avec joie et douceur, guérissant d'un\nsouffle frais les plaies de l'homme meurtri et n'oubliant rien dans son vaste\nlabeur. D a n s l'immensité, il était le m u r m u r e de toute la terre ronde, la voix\nincessante des nuits et des jours, l'incessante rumeur des flots et des ramures.\nDes flots et des ramures, qui se balançaient sur toute la terre ronde, chan-\ntante et sonore. Il triomphait d a n s le c h a m p des airs; là, poussant les nues\nd'un souffle p u r et entier, comme le fleuve, il était le grand artisan de la\nfécondité d u m o n d e , avec les n u e s . Depuis le matin, elles glissaient dans le\nvent léger, sur l'azur, et il en passait des monts et des monts qui remon-\ntaient, indéfiniment, sans l'obscurcir, vers l'occident. Elles passaient,\ncomme aujourd'hui, avec cette jeunesse éclatante dont elles ornent les\ncieux. Elles passaient au-dessus de la r u m e u r de la terre, par-dessus\nla houle puissante des ramures qui se frôlaient de proche en proche\ndans l'éther infini! Il emplissait l'infini, le vent, de sa vie limpide et\nchantante comme u n cristal ! et toujours soufflant, poussait les nues\nombreuses; et molles elles s'unissaient et se désunissaient en silence, dans les\nchamps de la lumière, sans parvenir à voiler le ciel et disparaissaient, indé-\nfiniment, dans le souffle frais et large de l'occident. »\n                                                                               G. V.\n\nP a r l e f e r e t p a r l e f e u , r o m a n h é r o ï q u e , par HENRYK S I E N K I E W I C Z . —\n   Traduction d u comte W o d z i n s k i et de B . Kozakiewicz. (Paris, éditions\n   de la Revue Blanche.)\n    Ce roman de cape et d'épée est antérieur, dans l'œuvre de Sienkiewicz, à\nQuo Vadis et à Sans Dogme; il n'atteint p a s à leur qualité d'art. Dans son\ngenre plus vulgaire, il apparaît n é a n m o i n s comme u n très vivant et passion-\nn a n t roman d'aventures. L'action se situe d a n s la P o l o g n e du XVIIe siècle,\nsous les rois Ladislas et J e a n - C a s i m i r , de 1647 a 1 6 5 1 . C'est l'époque où\ns'insurge pour la seconde fois contre la R é p u b l i q u e polonaise le fameux\nChmielniecki, hetman des Cosaques, qui entraîne à sa suite les hordes mal\nsoumises de l'Ukraine et s'allie au k h a n de Crimée pour mettre à feu et à sang\nla P o l o g n e . L a ruée d e s Cosaques et d e s T a t a r s à travers l'Ukraine, la résis-\ntance des troupes royales p r e n n e n t ici un aspect grandiose d'épopée. Ce ne\nsont que batailles, sièges, embuscades, pillages, massacres. L e livre est rouge\nde sang et de flammes. U n e histoire d'amour se déroule, tragique et tendre,\ndans ce grand drame national. J e a n Kretuski, lieutenant à la bannière des\nhussards cuirassés du palatin d ' U k r a i n e , s'éprend chevaleresquement de la\nprincesse H é l è n e Kurcewicz, que convoite également le sauvage héros cosaque\nB o h u n . A l'heure où la guerre éclate, Kretuski songe à mettre sa fiancée en\nlieu s û r ; mais son rival le prévient et enlève la jeune fille ; les plus poignantes\npéripéties se succèdent jusqu'au jour où les fiancés, qui n'espéraient plus, se\n"}, {"page_pdf": 934, "texte": "                                     DURENDAL\n790\n\nretrouvent pour marcher à l'autel. L e s types principaux du d r a m e , Kretuski,\nB o h u n , Hélène, sont bellement campés. Autour d'eux s'agitent en foule les\npersonnages pittoresques et vivants, comme Messire J e a n Z a g l o b a , le vieux\ngentilhomme ventripotent et hâbleur, fécond en facéties et e n vantardises,\np r u d e n t de nature et courageux par exaspération, brave h o m m e sensible à ses\nheures, et dont la faconde est la joie du livre; comme encore L o n g i n u s P o d -\n bipieta, l'héroïque et naïf géant lithuanien, à la fois comique et sublime, et\n dont la mort est u n e page s u p e r b e ; tant d'autres, dans la cohue grouillante\n qui traverse le r o m a n . Action rapide, mouvementée, farouche et magnifique;\n récit alerte, nerveux, coloré, habile à mettre en relief les beaux gestes carac-\n téristiques de c h a c u n ; de l'observation et de la fantaisie; de l'esprit et de la\n passion. T o u t ce qu'il faut pour attendrir et pour entraîner.\n                                                                              M. D .\n\n C l a i r e F a n t i n , r o m a n par GUSTAVE VAN ZYPE. — (Bruxelles, G. Balat.)\n     L e s b o n s romans belges sont rares. Il semble que le t e m p é r a m e n t pictural\n et lyrique p r o p r e à notre race dirige exclusivement nos écrivains vers des\n œuvres de description et de poésie p u r e . L'affabulation bien ordonnée, les\n complications de l'intrigue, l'enchaînement des péripéties qui gravitent\n autour d'un denoûment qu'elles doivent préparer, n e sont guère de leur res-\n sort. Aussi la pensée de voir cette constatation contredite p a r u n e belle\n œuvre a doublé le plaisir que nous a causé le récent roman de M. V a n Z y p e .\n     On connaît d'ores et déjà le talent d r a m a t i q u e de l'écrivain qui nous d o n n a\n des comédies représentées avec succès sur nos scènes principales. Son der-\n  nier livre ne peut que confirmer et agrandir la confiance que nous avions\n  depuis longtemps en sa façon d'écrire robuste et franche. Il y conte u n e h i s -\n  toire très simple, située dans u n décor mélancolique et gris de ville de pro-\n  vince. U n e femme jeune, belle, fière, dont la vie trop médiocre, trop pauvre,\n  a fait naître l'indomptable désir d'un milieu plus fastueux, retrouve dans\n  l'amour sincère et dévoué de son mari, dans la caressante affection de ses\n  enfants, le tranquille bonheur qu'une faute à peu près commise a failli com-\n   promettre pour toujours.\n       L e s personnages bien étudiés émeuvent par leur intime souffrance, que\n   l'on sent si fréquente, que l'on devine parfois même sous des regards vague-\n   ment rencontrés. L a morale qui se dégage du livre est saine et forte, prescri-\n   vant le renoncement au rêve de l'impossible, l'acceptation de la vie telle\n   qu'elle est, grandie dans son humilité par le devoir et l'amour.\n       Et si, à toutes ces qualités, nous ajoutons le charme d ' u n style souple\n    et varié, n'avons-nous pas raison de dire que M. Van Zype a fait une belle\n    œuvre?\n                                                                                   C. DE S.\n"}, {"page_pdf": 935, "texte": "                          NOTULES\n\n\n  Une école d'art répondant aux besoins modernes :\n   Voici encore quelques extraits du merveilleux discours de Vincent d'Indy :\n« Tous, chanteurs et instrumentistes aussi bien que compositeurs, doivent\nétudier de façon plus ou moins approfondie et au moins connaître le chant\ngrégorien, les mélodies liturgiques médiévales et les œuvres religieuses\nde l'époque de la polyphonie vocale. J'estime que nul artiste n'a le droit\nd'ignorer le mode de formation de son art, et, comme il est absolument avéré\nque le principe de tout art, aussi bien de la peinture et de l'architecture que\nde la musique, est d'ordre religieux, les élèves n'auront rien à perdre et tout à\ngagner dans la fréquentation des belles œuvres de ces époques de croyance\ndont l'ensemble sera pour leur esprit comme la souche primitive sur laquelle\nviendront plus tard se greffer les rameaux de l'art social moderne...\n   » Je ne crains pas d'affirmer que rien n'est plus faux, que rien n'est même\nplus vieux-jeu (car nous la retrouvons à toutes les basses époques de l'histoire\nmusicale) que la soi-disant recherche aiguë de la vérité; le rendu du réel n'a\njamais été de l'art; ce qui produit le beau, ce n'est pas la copie servile de la\nnature, mais bien l'impression ressentie se magnifiant, s'idéalisant (je ne\nrépugne point à employer ce terme) dans l'âme de l'artiste pour se réduire\nensuite et se concrétiser en une œuvre.\n   » Cette prétendue réforme ne sert en général qu'à déguiser l'ignorance ou\nl'impuissance de penser hautement. Les compositeurs italiens contemporains\ndans le sillage desquels se meuvent nos véristes français, gagneraient aussi\nbeaucoup à étudier de plus près leurs grands ancêtres et l'on aimerait ren-\ncontrer dans leurs œuvres, fût-ce même au simple titre d'imitation, un peu de\nla noblesse de style d'un Palestrina, du sentiment expressif d'un Carissimi ou\nd'un Monteverde, voire de la forme plastique d'un Scarlatti ou d'un Cimarosa.\n   » Ne soyons pas véristes, contentons-nous d'être vrais. Etpour cela gardons-\nnous bien de viser au succès, disposition des plus néfastes pour le créateur\nqui l'amène fatalement soit à devenir l'homme d'une seule œuvre si son pre-\nmier essai a trop bien réussi, soit à se faire l'esclave de la mode, soit enfin à\n"}, {"page_pdf": 936, "texte": " 792                                  DURENDAL\n\n\nfaire sciemment de mauvaise musique pour capter les suffrages d'une assis-\ntance, toutes conditions indignes de l'artiste véritable d o n t la mission n'est\npas de suivre le public, mais de le précéder et de le guider.\n   » J e ne puis mieux terminer cet exposé de principes qu'en vous exprimant\nu n souhait que je trouve précisément dans le graduel grégorien; c'est le texte\nd'une des admirables antiennes du jeudi saint, qui résume en quelques mots\ntoutes les qualités dont l'artiste doit orner son âme pour passer sans faiblesse\nau milieu des difficultés de sa carrière.\n   » Voici ce texte :\n                         Manrant in vobisfides,spes, caritas,\n                         Tria haec. major autem horum est caritas\n                   Que la foi, l'espérance et l'amour habitent en vous;\n                   Mais de ces trois vertus, la plus grande est l'amour.\n\n    » Ces trois v e r t u s , que le catéchisme appelle théologales, nous pouvons à b o n\ndroit les n o m m e r artistiques parce que, si elles parlent de Dieu, elles parlent\np a r cela m ê m e de l'art, émanation d i v i n e ; ces trois vertus, n o u s devons les\ngarder avec soin si n o u s avons le b o n h e u r de les posséder et chercher de\ntoutes nos forces à les acquérir si n o u s n e les possédons p a s .\n   » Oui, ayons la F o i , la foi en Dieu, la foi en la suprématie du beau, la foi en\nl'Art, car il faut avant tout croire fermement à l'œuvre que l'on écrit ou que\nl'on interprète pour que celle-ci soit durable ou dignement présentée.\n   » Faisons notre soutien de l'Espérance, car, vous le savez, l'artiste digne de\nce nom ne travaille point pour le présent, mais en vue de l'avenir.\n   » Laissons-nous enfin enflammer par l'Amour, par le généreux a m o u r du\nBeau sans lequel il n'est point d'art, par la sublime charité, la plus g r a n d e\ndes trois : major caritas, — seul terme final de la lutte sociale comme de la lutte\nartistique, car l'égoïste qui ne travaille que p o u r soi est presque toujours\nexposé à voir son œuvre stérile et la flamme créatrice ne trouve son véritable\naliment que dans l'Amour et dans le fervent enthousiasme pour la beauté, la\nvérité et le p u r idéal. »\n\n                                           *\n\n   M . C l u y s e n a a r , directeur de la classe des beaux-arts de l'Académie, a fait\nrécemment, paraît-il, une sortie aussi virulente que maladroite et intempestive\ncontre l'art contemporain « qu'il enveloppe de son orgueilleux mépris », mais\nqui ne s'en portera pas moins bien pour cela. Octave Mans le flagelle d'impor-\ntance d a n s l'Art Moderne et lui adresse u n e réponse sans réplique :\n   « T a n d i s que le p a u v r e h o m m e s'époumonne à crier que l'art se meurt, que\nl'art est mort, le radieux cortège des artistes du siècle passé, ses claires ban-\nnières au vent, au bruit des acclamations que ses récentes assises, à la Centen-\nnale de P a r i s , a provoquées d a n s toute l'Europe. E t Delacroix, Corot, Millet,\nD a u m i e r , Manet, Degas, Renoir, Claude Monet, P u v i s de Chavannes et\nvingt autres sourient aux paroles du peintre de Canossa. U n siècle qui, en un\nseul pays, a produit des peintres de cette envergure, après avoir assisté à\nl'épanouissement du père Ingres, a droit au respect de la postérité.\n"}, {"page_pdf": 937, "texte": "                                         NOTULES                                        793\n\n   M Est-ce à la Belgique que l'orateur a entendu limiter ses griefs? Ceux-ci n e\nsemblent pas justifiés davantage q u a n d on évoque la lignée de peintres et de\nsculpteurs qui, dans la diversité de leurs tendances et l'indépendance de leur\nvision, ont illuminé l'horizon artistique d'œuvres sincères, personnelles,\ninspirées par l'humanité contemporaine dont elles expriment souvent avec un\nrare b o n h e u r les sentiments et les sensations. L'exposition rétrospective de\nl'Académie des Beaux-Arts, bien qu'incomplète, d o n n e de l'ensemble de\nl'Ecole belge un aperçu qui inflige au discours de M. Cluysenaar un formel\ndémenti. »\n\n\n     L ' A r t d é c o r a t i f n o u s arrive, en son n u m é r o d'octobre, enrobé d'une\n nouvelle couverture qui fait succéder au dessin linéaire de M. H e n r y Van de\n Velde qui ornait les livraisons précédentes et leur servait d'enseigne, un décor\nfloral, — u n peu quelconque, — de M. M. Dufrène. C'est encore l'Exposition\nqui fait les frais de ce n u m é r o , où nous trouvons des articles sur les bijoux de\n M . Georges Fouquet, les nouveaux produits de la manufacture de Sèvres, les\ndentelles viennoises, etc. Des reproductions nombreuses accompagnent ces\narticles. M. S.-M. J a c q u e s continue aussi ses articles sur le « meuble français »\nà l'Exposition. Il loue la simplicité et la c o n v e n a n c e des types imaginés par\nM M . Ch. P l u m e t et Selmersheim et qui se distinguent dans le tarabiscotage\nprétentieux de l'art nouveau. A signaler aussi les nouvelles gares du Métro­\npolitain de P a r i s , de M . Ilector G u i n a r d , avec leurs marquises de verre relevées\nc o m m e les côtés d'un tricorne. L'aspect de ces verrières est très original et\ntout à fait plaisant. — Au n u m é r o de n o v e m b r e , encore et toujours l'Exposi-\ntion : La peinture décorative à l'Exposition, les petites constructions à l'Ex-\nposition, la H o l l a n d e à l'Exposition. Rien de transcendental. D a n s u n article,\nd'ailleurs discret et modéré, M. S.-M. J a c q u e s défend le \" m o d e m style \"\ncontre ses détracteurs.\n\n\n\n   Comment la simplicité et la beauté peuvent s'allier à\n1 h y g i è n e . — L e Touring-Club de France mène, on le sait, la plus active des\ncampagnes dans le but d'avoir raison de la malpropreté et de l'insalubrité des\nchambres et des water-closets des hôtels de c a m p a g n e et de petites villes,\nlegs d'un autre âge que la déplorable insouciance des hôteliers a fait subsis-\nter jusqu'ici.\n   P a r m i les m o y e n s qu'il emploie, il en est u n qui nous intéresse, car le\nsouci de l'art vrai s'y trouve d'accord avec celui de l'hygiène. C'est le « type\nd e c h a m b r e d'hôtel salubre » exposé par le Touring-Club au pavillon de\nl'hygiène à P a r i s .\n   Cette chambre est aménagée en observant les principes suivants :\n   1° T o u t lavable : parquets, murs, meubles, r i d e a u x .\n   2° Suppression des ciels et rideaux de lit, tentures, portières, tapis fixes.\n   3° L u m i è r e et aération : fenêtres hautes, impostes, suppression des stores\net des jalousies.\n"}, {"page_pdf": 938, "texte": "794                                    DURENDAL\n\n\n   P o u r l'application de ces principes, les m u r s sont peints à l'huile ; la molu-\nration des menuiseries fixes et des corniches est réduite à la plus extrême\nsimplicité et prend des formes calculées en vue de réduire le plus possible les\ndépôts de poussières ; la garniture des fenêtres ne consiste qu'en blancs et\nfrais rideaux; les meubles en pitch-pin ont les formes les plus élémentaires,\ncelles par lesquelles l'entretien est le mieux facilité.\n   N o u s est-il permis de soutenir, sans qu'on crie au paradoxe, que cet\nensemble composé sans la moindre prétention artistique, cette c h a m b r e qu'on\nn'a voulu que faire saine, fraîche et riante, est un service rendu à l'art?\n   Prise pour modèle par les hôteliers, elle contribuera d'abord à déshabituer\nbeaucoup de braves gens de la manie des falbalas qui font l'ornement habituel\nde leurs propres chambres. A force de voir la chose naturelle, ils finiront par\nse dire que le naturel n'est déjà pas si laid. C'est déjà quelque chose.\nE n s u i t e , il se trouvera bien q u e l q u ' u n pour s'aviser que de ces éléments\nsimples on peut faire quelque chose de c h a r m a n t : qu'une décoration picto-\nriale au pochoir, peinte à l'huile sur les murs, p e u t devenir à peu de frais le\nplus bel ornement d'un intérieur, et le plus propre à plaire à ceux qui ne\nsont pas hantés par la manie du bric-à-brac ou les vanités du faux art; que le\nremplacement de tentures dont les dessins insipides s'entassent sur ceux des\npapiers peints, plus insipides encore, par de simples rideaux blancs ou de\nton uni s'harmonisant avec celui des m u r s ne fait que mieux mettre en\nvaleur la décoration de ceux-ci; que des meubles les plus simples on peut\ntirer u n parti admirable pour l'effet d'ensemble si l'on sait les bien choisir. E t\nce quelqu'un fera de la chambre du Touring-Club, qui ne veut être que\nsalubre, u n e chambre délicieuse.\n\n\n\n\n   L a C h a l c o g r a p h i e d u L o u v r e vient de mettre en vente u n e gra-\nvure que les a m a t e u r s se disputeront certainement. Cette gravure, ceuvre de\nM. Achille Jacquet, membre de l'Institut, reproduit les trois parties d'une pré-\ndelle d'autel de Mantegna : le Calvaire, qui est au musée du L o u v r e , le Mont\ndes Oliviers et la Résurrection, qui sont a u musée de T o u r s .\n    I n d é p e n d a m m e n t de sa g r a n d e valeur d'art, cette gravure offre cette inté-\nressante particularité que les trois planches ont été tirées sur u n e seule\nfeuille de papier d'une longueur de 2 mètres. De n o m b r e u x essais ont dû\nêtre faits pour réussir cette délicate opération q u ' o n avait jamais tentée jus-\nqu'à présent, et le papier a été commandé exprès en vue de ce tirage dans\nu n e manufacture du J a p o n .\n    C'est donc un travail u n i q u e à ce j o u r d a n s l'histoire de la chalcographie\ndu L o u v r e et de la gravure en F r a n c e .\n    Il n'est peut-être pas mal à propos de rappeler que la chalcographie d u\n L o u v r e constitue le fond de planches gravées le plus riche qui existe au\n monde : il y en a déjà plus de 6,100 depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos\njours, depuis des vignettes ou des carnets de bal à 10 ou 20 centimes jus-\n qu'aux plus belles épreuves des graveurs contemporains. B e a u c o u p de petites\n"}, {"page_pdf": 939, "texte": "                                         NOTULES                                          795\n\nbourses en quête d'estampes pour orner leur demeure ignorent qu'on p e u t s'y\nprocurer d'admirables reproductions en gravure de presque toute la vieille\nécole de peinture française, d'un grand nombre de chefs-d'œuvre des écoles\nitalienne et flamande, enfin, n o m b r e de gravures originales de maîtres renom-\nmés (citons entre autres Daubigny) à des prix insignifiants, l'Etat v e n d a n t ces\ngravures au prix de revient qui, pour u n grand n o m b r e , n e se compose que\nd u prix du papier et du tirage. Quand en fera-t-on autant pour nos musées\nbelges ?\n\n\n    L e C o r r e s p o n d a n t rend à E U G È N E G I L B E R T un h o m m a g e mérité, qui\nle venge bien des mesquines vexations dont il fut l'objet de la part de certain\ncatholique-janséniste de la Revue générale : \" Beaucoup de qualités rarement\nréunies ont fait à E U G È N E GILBERT une place à part. Par-dessus tout, c'est u n\nsincère. Ce catholique ne m a n q u e jamais de signaler les côtés défectueux, a u\npoint de vue moral ou religieux, des livres qu'il analyse. Mais il se refuse à\nfaire de la mention : lisible pour les jeunes filles le critérium de l'estime qu'il leur\ndoit. A juste titre, il pense que s'il fallait stigmatiser comme immorales toutes\nles œuvres de l'histoire et de la littérature catholiques dont les jeunes filles doi-\nvent s'abstenir, ce serait aller vers le d é n û m e n t . D a n s l'œuvre d'un adversaire,\nla part une fois faite aux critiques, il n'hésite pas à relever ce qui est remar-\nquable au point de vue soit de la pensée, soit de la forme, convaincu que\ntoute beauté, d a n s quelque milieu qu'elle éclate, n'émane que d'un christia-\nnisme diffus. Cela est tout l'opposé d'une coopération au mal : c'est fort dif-\nférent d'un dilettantisme sans scrupule. D a n s la renaissance actuelle des\nlettres belges, M. E u g è n e Gilbert s'est fait depuis dix ans la première place\np a r m i les critiques littéraires. N o u s sommes heureux qu'elle ait été conquise\npar u n catholique qui honore du même coup ses fonctions et son art. »\n\n                                              *\n   Le     prix triennal          de littérature d r a m a t i q u e .            — Il con-\n vient de féliciter le j u r y chargé de décerner le prix triennal de littérature\n dramatique en Belgique. Son choix s'est porté sur E M I L E VERHAEREN,\n dont il a couronné Le Cloître. M. Doutrepont, dans son remarquable rapport,\nfait u n bel éloge du chef-d'œuvre de Verhaeren. N o u s y coupons quelques\n'appréciations :\n    « L'œuvre de M. Verhaeren se classe première, au sentiment de la majorité\n du jury, par la conception qui en est forte et d'un tragique saisissant, par la\n vie intense dont elle est animée, par la simplicité et la sobriété des moyens\n mis en œuvre, et par le style qui en est d'une puissante et originale b e a u t é . . .\n Chez Verhaeren, l'exaspération du verbe et du sentiment est la rançon\n m ê m e de ces beautés littéraires qui en ont fait un des maîtres de la poésie\n contemporaine. Avec u n écrivain de sa trempe, avec ce tempérament tout en\n poussées instinctives et violentes, il fallait, du m o m e n t qu'il prenait pareil\n sujet de drame, s'attendre à le voir n o n pas s'essayer à l'étude d'un c œ u r\n lentement et sourdement miné par le repentir, mais étaler le spectacle d'une\n"}, {"page_pdf": 940, "texte": "796                                   DURENDAL\n\n\nconscience où le remords entrerait c o m m e un « vent d'orage », éclaterait avec\nfracas, en bruit de tempête, en cris de passion. E t c'est parce que ces cris de\npassion sont souvent des plus dramatiques et des plus émouvants et qu'autour\nd'eux ils suscitent u n e vie psychologique des plus fortes et b e a u c o u p de vers\nd'une frappe vivement originale que la majorité du jury a jugé Le Cloitre\ndigne du prix t r i e n n a l . . . E n ce qui concerne le style du Cloitre, si elle a cru\ndevoir formuler des réserves, elle a trouvé de quoi justifier sa décision d'attri-\nbuer le prix triennal à M. Verhaeren dans tout ce que ce style a d'éclat\net d e vie, dans tout ce qu'il renferme de solide et durable beauté. L e s vers y\na b o n d e n t qui sont de la plus forte et la plus ferme inspiration, vers qui\ns'ordonnent, q u a n d il le faut, en des tirades d'un r y t h m e remarquablement\nvigoureux et puissant. L o r s même que la phrase pécherait par u n excès de\ncoloris et d'opulence, elle a toujours pour elle d'être écrite par un « éloquent »\npoète, c'est-à-dire qu'elle marche droit, avec, toujours, u n entrain oratoire\nqui la rend théâtrale, p r o p r e à la déclamation. »\n\n\n\n   Les lauréats de l'Académie française. — Parmi les poètes qui\no n t été couronnés cette année par l'Académie française, il importe de signaler\nu n de nos meilleurs poètes belges, Ivan Gilkin, et deux de nos collaborateurs,\nSébastien-Charles Leconte et Maurice Olivaint, dont nos lecteurs ont pu\napprécier par eux-mêmes le beau talent de poète.\n    C'est avec la joie la plus vive que nous avons vu l'Académie couronner\naussi u n prêtre français qui n o u s est cher, l'abbé Félix Klein, de l'Institut\ncatholique de P a r i s , l'ami des jeunes littérateurs catholiques belges, auxquels,\non s'en souvient, il apportat, lors du congrès littéraire de Gand, l'encourage-\nment de sa parole si h a u t e , si vibrante et si enthousiaste. L'abbé Klein a été\nc o u r o n n é p o u r son bel ouvrage sur Mgr Dupont des Loges, évêque de Metz.\n    S . - C H . L E C O N T E a été couronné pour ses livres : Le bouclier d'Arès, L'esprit\nqui passe et Les bijoux de Marguerite, M . OLIVAINT, pour ses Fleurs de Corail,\net IVAN GILKIN, pour ses deux volumes : Prométhée et Le cerisier fleuri.\n   P a r l a n t de ce dernier, M . G a s t o n Boissier a dit u n mot très aimable à\nl'adresse de nos écrivains belges :\n    « M. Gilkin n'est pas n é en F r a n c e , mais il appartient à u n pays qui parle\nfrançais, et deux peuples q u a n d ils se servent de la même langue ne sont pas\nétrangers entre eux.\n    L a Belgique d o n n e depuis quelque temps ce spectacle qu'on y voit naître\nune littérature, fille de la nôtre,'fille assurément très émancipée et qui a\nmarché dans sa voie.\n    E l l e a déjà produit des romanciers fort distingués et qui se font lire à P a r i s\ncomme à 'Bruxelles.\n    E l l e n e m a n q u e pas non plus de poètes, mais l à c o m m e à peu près partout\nles poètes n'ont pas la fortune d'attirer la foule.\n    Ils ne sont guère appréciés que par des lettrés et des connaisseurs. Voilà\npourquoi l'Académie française a jugé bon de leur tendre la m a i n .\n    Il y a deux ans elle avait couronné M . Valère Gille; elle recommence cette\n"}, {"page_pdf": 941, "texte": "                                        NOTULES                                         797\n\nannée. E n plaçant M. Gilkin parmi ses lauréats, elle veut témoigner de\nl'intérêt qu'elle prend à tout ce qui se fait, en dehors de nos frontières comme\nchez nous, pour la défense et la gloire de notre langue menacée. »\n\n\n\n   L e s m a t i n é e s littéraires du M o l i è r e . — Le 28 novembre der-\nnier a eu lieu, devant une très belle salle, la seconde conférence du théâtre\nMolière. M. VALÈRE G I L L E a parlé de T h é o d o r e de Banville. Il l'a fait avec\nune profusion étincelante de métaphores, u n éparpillement de fleurs et de\nfigures peut-être bien u n peu fanées et factices, mais qui n'en ont pas moins\nsemblé charmer le public féminin qui écoutait le poète, très applaudi. Ban-\nville n o u s est a p p a r u comme u n merveilleux jongleur de mots et de rimes,\norfèvre méticuleux de poèmes ciselés dans lesquels s'évoque la vision toute\nspéciale qu'il avait de la nature : perles et rubis, or et p o u r p r e , pourpre et or.\n   L e public a écouté charmé et a fort a p p l a u d i Le Beau Léandre, u n acte du\nmaître, interprété fort joliment par les comédiens du Molière.\n\n\n\n   L e s j e u d i s l i t t é r a i r e s d u P a r c ont d é b u t é par une causerie anec-\ndotique sur George Sand, dite par M m e T h é n a r d , avec les bons procédés de\ndiction qu'on apprécie justement chez elle. L a causerie a été suivie d'une\ntrès b o n n e représentation de François le Champi, le chef-d'œuvre de George\nSand à la scène. L e rôle du Champi, le j e u n e paysan épique digne de Cladel,\nétait remarquablement interprété. L'affluence du public à ces matinées\n(causerie et pièce ont été « jouées » deux fois) témoigne de l'intérêt croissant\nque prend le public aux spectacles littéraires. Si ce « revival » pouvait\ninfluencer u n peu sur le choix des spectacles du soir!\n\n\n\n   A propos du Premier Memorandum de Barbey d'Aurevilly, j ' a i dit, il y a\nu n mois, que l'illustre écrivain y parle de travaux littéraires : Bruno,\nGermaine, demeurés mystérieux. Mlle Louise Read veut bien m'apprendre que\nGermaine devint par la suite Ce qui ne meurt pas, qui vit le jour en 1884, après\navoir été refusé par tous les éditeurs pendant près d'un demi-siècle, et que\nBruno pourrait avoir été l'ébauche du Prêtre marié. Elle m'apprend aussi que\nBarbey d'Aurevilly vient de trouver u n biographe-critique sérieux en la\npersonne d'un jeune N o r m a n d de Granville, qui prépare u n e thèse de doctorat\nsur le laird.\n   M lle R e a d nous laisse espérer la publication prochaine du Second Memo-\nrand uni.\n                                                                           M. D .\n\n\n   M . M a u r i c e W i l m o t t e doit le p l u s clair de sa notoriété aux «gaffes»\nde certain rapport qui fit grand bruit naguère. Voici ce qu'il écrit, dans\nu n récent feuilleton littéraire, à p r o p o s de l'hostilité que témoigna à la Jeune\n"}, {"page_pdf": 942, "texte": "798                                  DURENDAL\n\n\nBelgique feu Gustave Frédérix : « A y réfléchir très froidement et en dehors\ndes partis pris locaux, il (Frédérix) a eu u n e sorte de seconde vue, qui méri-\ntait mieux que les colères juvéniles de quelques écrivains, déjà oubliés.\nJamais révolution, si tel est le mot, n'aura accouché d'un aussi modeste ron-\ngeur que la nôtre. Si l'on compte bien, il surnage quatre ou cinq person-\nnalités intactes et acceptées dans toute leur stalure; mais L e m o n n i e r était\ndéjà arrivé q u a n d éclata l'émeute; Verhaeren s'isola vite, et Maeterlinck\n n'entendit même pas tirer les derniers coups de feu; des insurgés,\n Ivan Gilkin est le seul chez nous qui ait gardé sa p l u m e , aiguisée comme\n une arme blanche. Il n'y eut que R o d e n b a c h , avec lui, pour porter à Paris\n un vague écho de la bataille. Ce sont là des constatations douloureuses, et je\n les fais avec un certain regret. »\n    C'est à croire que l'on rêve. Ainsi M. W i l m o t t e ignore ou feint d'ignorer que\n la renaissance de 1880 nous a valu des écrivains qui se n o m m e n t Giraud,\n Demolder, E e k h o u d , Goffin, Severin. Frédérix, décidément, n'est pas mort.\n\n\n\n     L ' a c a p e l l a g a n t o i s vient d'entrer dans sa seconde année d'exis-\n tence. Nous avons déjà fait l'éloge de cette admirable phalange musicienne.\n Elle doit son succès avant tout à son intelligent et vaillant chef E M I L E H U L -\n LEBROECK. N o u s avons pu constater par nous-mêmes l'an passé la maîtrise\n avec laquelle il dirige ses artistes, lors de la superbe audition palestrinienne\n que cette société donna à notre Salon d'art religieux. L e 9 de ce mois elle a\n d o n n é à Gand u n e audition du plus haut intérêt consacrée aux œuvres de\n  Rolland de L a s s u s . Cette audition a surpassé encore en perfection les exécu-\n  tions de l'an passé. Elle était précédée d'une conférence de M. Jules Buse\n  sur l'œuvre et la vie de Rolland de Lassus. Nous engageons vivement tous\n  nos amis de G a n d à soutenir cette œuvre si digne d'encouragements.\n\n\n\n      A l ' E c o l e d e m u s i q u e d ' I x e l l e s , un récital consacré aux œuvres\n  de Saint-Saëns, réunissait, le jeudi 29 novembre, un nombreux public, E n\n  une claire causerie, M lle M a r i e Biermé a raconté la vie et jugé l'œuvre du\n  maître français. L e récital qui suivit ne pouvait que corroborer les conclusions\n  de la conférence. Mais sans nous attarder à juger Saint-Saëns, disons haute-\n  ment l'impression d'art intense que les exécutants ont su communiquer à leur\n  auditoire.\n\n\n      N o u s faisons nôtre cette remarque très judicieuse du Sillon : « U n usage\n   tend à s'établir (parmi les catholiques) qui consiste à rosser les convertis.\n   Dès q u ' u n h o m m e d e valeur vient et n o u s dit audacieusement : Je suis des\n   vôtres, nous lui infligeons un passage à tabac. Il y a u n catholicisme du P è r e\n   F o u e t t a r d . Mais, étant d o n n é s ses moyens de propagande, j'espère qu'il ne\n   fera pas de progrès. » Avis à tous les gaffeurs qui ont conspué H u y s m a n s ,\n   lors de sa conversion et, qui, se coiffant de la tiare pontificale, ont excom-\n"}, {"page_pdf": 943, "texte": "                                   NOTULES                                   799\n\nmunie ces deux chefs-d'œuvre catholiques : En Route et La Cathédrale, qui sont,\navec Quo Vadis de Sienkiewicz, les plus belles et plus puissantes pages d'apo-\nlogétique catholique qui aient été écrites en ce siècle.\n\n\n   N o t r e é d i t e u r , CHARLES BULENS, vient de recevoir de S. S. Léon XIII\nla décoration Pro arte et pontifice. Nous en apprenons à l'instant la nouvelle,\navec le plus vif plaisir. Cette distinction est bien méritée. La rédaction de\nDurendal offre à son cher et dévoué éditeur ses plus cordiales félicitations.\n\n\n    P e n s é e d u m o i s . — «Dans la fermentation continuelle des idées, cha-\ncun, sous peine de n'être qu'un pasticheur, doit chercher sa voie, individua-\nliser son art, exprimer ce qu'il ressent selon son tempérament et s'efforcer de\ncommuniquer à autrui les émotions qui ont fait tressaillir son âme?\n     Si la beauté est éternelle, les moyens de l'exprimer varient à l'infini. Evo-\nlution, révolution : ces deux mots caractérisent, dans tous les domaines,\nl'essor de l'humanité. Admirons les œuvres du passé qui le méritent. Gardons-\nnous de les imiter. Tout recommencement est stérile : il amène la stagnation\net la mort. »\n                                                                OCTAVE MAUS.\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : R. STRIVAY : Du cœur à l'âme (Seraing,\nLecomte). HENRY GAUTHIER-VILLARS : Le mariage de Louis XV (Paris,\nPlon). LÉON DAUDET : Les deux étreintes (Paris, Fasquelle). A D . BOSCHOT :\nPoèmes dialogues (Paris, Perrin). H. SIENKIEWICZ : Bartek le Victorieux\n(Paris, Société d'éditions, Libr. Ollendorf). SUPPINO : Sandro Botticelli :\ntraduit de l'italien par De Crozales (Florence, Alinari). GABRIEL FAURÉ :\nRequiem. Réduction pour piano et chant (Paris, Hamelle). R.-P. HART-\nMANN : San Pietro. Oratorio. Partition : piano et chant (Milan, Ricordi).\nA. CONTI : Giorgione (Florence, Alinari). ANT. CANESTRELLI : L'abbazia di\nS. Galgano (Florence, Alinari). H . SIENKIEWICZ : Par le fer et par le feu (Edi-\ntion de la Revue Blanche, Paris). DMITRY-MIREJKOWSKI : La mort des dieux\n(Paris, Calman-Lévy). P . BOURGET : Un homme d'affaires (Paris, Plon).\nO. MIRBEAU : Le calvaire (Paris, Société d'éditions littéraires et artistiques,\nOllendorf). R.-P. LONGHAYE : Dix-neuvième siècle. Esquisses littéraires et\nmorales (Paris, Retaux). H. LAVEDAN : La valse (Paris, Calman-Lévy). P.-A.\nSHEEHAN : Mon nouveau vicaire (Limoges, Dumont). L'OUVREUSE DU CIRQUE\nD'ÉTÉ   : Garçon, l'audition ! (Paris, Simonis-Empis.) EDMOND ROSTAND :\nL'Aiglon (Paris, Fasquelle). G. FRÉDÉRIX : Trente ans de critique, 2 vol.\n(Paris., Hetzel; Bruxelles, Lebègue). H. BORDEAUX : Les écrivains et les\nmœurs, 1897-1900 (Paris, Plon).\n"}], "calendrier": {"precision": "annee", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 12, "signet_source": "7ème année - N°12 - Décembre 1900 (?)", "preuve": "Couvertures absentes ; année attestée par le volume ; mois et numéro du signet non confirmés."}}