{"numero_id": "ulb-durendal-1901-01-n1", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 5, "titre_corps": "À Son Altesse Royale Madame la Princesse Albert de Belgique, née Élisabeth de Bavière", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "A Son Altesse Royale", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 16, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1416, "texte": "A Son Altesse Royale\n                                    MADAME\n\n    la Princesse Albert de Belgique\n                           née Elisabeth de Bavière\n\n\n\nL'Eisa rêveuse a u x longs regards d'ombre et d'azur\nSourira donc encore au vieux B r a b a n t qui l'aime.\nAh, qu'en (1) ce jour béni, de son baiser suprême\nUn rayon de soleil caresse le ciel pur!\n\nQue les vives couleurs c h a n t e n t dans les lumières!\nQue l'Automne dolent n ' a t t r i s t e pas ses yeux!\nE t que l'âpre t e r r e offre à ses pas gracieux\nUn pâle et doux tapis fait de roses trémières !\n\nQue l'hymne du Poète é t r a n g e au front songeur\nJoigne, pour accueillir l'épousée en ses voiles,\nL'éclat mélancolique et t e n d r e des étoiles\nAu m u r m u r e câlin du flot qui berce et m e u r t !\n\nNous vous disons, Elsa, les fidèles paroles,\nPrésages de bonheur, gages de loyauté,\nQue le sol patrial par nos lèvres chanté\nNous suggéra du langage de ses corolles.\n\nE t d a n s un cri joyeux de franche et noble ardeur\nDont le vol pacifique ébranle au loin l'espace\nNous vous disons les vœux que notre libre race\nSentit pour vous germer et fleurir dans son cœur!\n\n                                                       CHARLES DE SPRIMONT.\nOctobre 1900.\n\n\n   (1) Ces vers furent écrits en l'AUTOMNE de 1900 à l'occasion de la Joyeuse entrée de Leurs\nAltesses Royales le Prince et la Princesse Albert de Belgique à Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 6, "page_fin": 22, "titre_corps": "Guido Gezelle : Kerkhofblommen. Fleurs de cimetière", "titre_sommaire": "", "signature_source": "L’abbé Auguste Cuppens", "ancre_debut": "Guido Gezelle", "ancre_fin": "AUGUSTE CUPPENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 17, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 102, "fin_caractere_exclue": 1006, "texte": "Guido Gezelle\n                                         (Suite)\n\n             Kerkhofblommen. = Fleurs de cimetière(1)\n\n   Le volume de Gezelle qui porte ce titre austère est celui qui\na été le plus lu en pays flamand. C'est le nécrologe poétique.dé\nla Flandre. La plupart des familles flamandes, pauvres artisans\net riches seigneurs, intellectuels et simples, y trouvent le\nsouvenir de leurs morts — quelques fleurs de deuil poétiques\nsemées sur leurs tombes par le poète des deuils et des joies de\n la West-Flandre.\n    Le volume s'ouvre par un poème exquis, moitié vers, moitié\n prose, consacré par le tout jeune professeur de poésie du sémi­\n naire de Roulers à l'un de ses élèves :\n   « M. Edouard Van den Bussche, né à Staden, en W e s t - F l a n d r e , le 10 j a n ­\nvier 1840 ; élève de poésie et membre de la Congrégation de Marie-Immaculée\n\n  (1) Littéralement : Fleurs du jardin de l'église.\n"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2915, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                   7\n\nau petit séminaire de Roulers, décédé en sa paroisse natale, le 3 mai, l'an de\ngrâce 1858. »\n   Voyons comment Guido Gezelle a su chanter la Mort chré­\ntienne, lui, que nous apprendrons à connaître comme le chantre\npar excellence de la Vie :\n   Si jamais une petite fleur germait — sur la tombe ou tu es couché —\nquelque belle que soit sa floraison : —une fleur pure comme la lumière\ndu soleil — blanche ainsi qu'un lys — scintillante comme le cœur\nd'une rose — humble comme la plante que l'on foule aux pieds — par-\nfumée, riche en miel et — visitée de préférence par l'abeille — elle ne\npourrait aux yeux de quiconque t'a connu — t'être comparé!\n   Edouard Van den Bussche était, de par ses origines, sa vie et ses mœurs,\nsa foi et sa piété, tout son aspect extérieur, un véritable enfant, une vraie\nfleur des champs. Un enfant qui susciterait peut-être aujourd'hui les railleries\nde bien des gens qui lui sont inférieurs de beaucoup aux yeux de Celui pour\nqui les humbles seuls sont grands et dignes de la complaisance divine. Un\nenfant tel, que quand j'en dirais tout le bien imaginable, personne, ni parents\nni maîtres, ni prêtres, ni condisciples, ni amis, ne trouveraient cet éloge exa­\ngéré. C'eût été une peine intime pour nous, ses condisciples de seconde, s'il\nnous eût fallu, à cause de la distance ou de quelque autre motif, nous priver\nde la consolation d'assister à ses obsèques; nous y allâmes.\n\n   C'était l'heure où la douce alouette — interrompt       sa navigation    à\ntravers la mer azurée — pour descendre à terre — y chercher sa sub-\nsistance, mais sans s'attarder un instant, — redéploie les voiles, en\nchantant — et reprend son vol vers le ciel.\n   C'était l'heure où ta voix résonne — babille, rit et siffle — oh ! joyeux\nrossignol; — orgue, que dans l'harmonie des champs — l'on écoute\navec plus d'amour et qui résonne plus longtemps et d'une façon plus\nvibrante — que tout autre langage d'oiseau . —\n   C'était l'heure où le vent se lève, — rafraîchit     et lèche le blé qui\nondule— et le fait doucement frémir; — l'heure où, des champs plan-\ntureux, nous arrive — cet air qui donne la bonne vie — au sang qui\ncircule et bout.\n   C'était l'heure où le paysan s'en va — et fait un signe de croix sur\nson cœur— un signe de croix sur sa terre; prie, pleure et sème en\nmarchant — ce qu'un autre, peut-être, récoltera — et remisera dans sa\ngrange en riant. —\n   La semence! La semence! création merveilleuse            — que      jamais,\nhomme si puissant fût-il, — ne sut faire — qui meurt avant que' de\npouvoir vivre — qui vit, gisant dans la mort, — et vit en mourant\nsans cesse !\n   Nous allions aussi, nous, confier à la terre une noble semence — la\ndépouille mortelle de notre camarade — tous joyeux, et pleurant          tous,\n— la confier à la terre bénie, — et fertile qui, au jour fixé — la rendra.\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3226, "texte": "8                                DURENDAL\n\n\n   Nous approchions de la mortuaire. Le soleil luttait avec le brouillard noc­\nturne, et semblait impuissant à le dissiper; mais les sages paysans, qui nous\nvoyaient passer en travaillant, et échangeaient avec nous leur — « bonjour à\nchacun », nous assuraient, en s'appuyant sur leur expérience journalière des\nvents et du temps que Dieu donne, que Notre-Seigneur allait accorder une\nbelle journée au travailleur. Il en fût ainsi. Nous vîmes surgir bientôt la ferme\nà travers la demi-obscurité du brouillard. Déjà nous apercevions la blanche\ncouverture du chariot qui devait, suivant la vieille coutume flamande, conduire\nle défunt avec la famille en pleurs et en prières à l'église.\n\n   Lentement s'en va le chariot blanc — par la route silencieuse — et\nsous la couverture de lin — l'on pleure et l'on gémit! —\n   Pas à pas vont les chevaux — lents, tristes, taciturnes et muets —\net ils se retournent souvent, — comme en peine, vers le maître; — vers\nle maître, qui, ce matin — tandis qu'il peignait et soignait — sa paire\nde chevaux bien-aimés — leur fit part de la triste nouvelle. — « Baai »,\ndisait-il, « Baai et Blesse, — aujourd'hui il nous faut... hé! ne bougez\npas ! — i/ nous faut aller à la messe d'obsèques — avec le chariot, Blesse\net Baai! » — Puis, ayant trempé sa main — dans l'eau bénite claire —\nil bénit les hautes têtes — des chevaux distraits.— Il les baise tous deux\nen croisant leurs têtes — et dit : « Fous, Blesse et Baai — il vous faut\nconduire un cadavre au cimetière — Baai et Blesse, hé! ne bougez pas,\nmes enfants! — Vous écumeriez et auriez la sueur mauvaise — si je\nvous laissais ignorer la nouvelle, et vous vous échaufferiez — si je ne\n vous donnais la bénédiction ! » — Et lui-même se signe — avant de leur\nmettre le mors — avec l'eau du bénitier suspendu — à côté de sa rude\ncouche. — Car il dort avec ses chers — chevaux et les soigne — plus\namoureusement qu'une mère — ne soignerait son enfant. — Il asperge\navec l'eau — du buis bénit les chevaux et l'étable — pour prémunir le\ncortège funèbre — contre tout danger ou accident. — Ah! qui sait tous\n les dangers — auxquels s'exposent ceux qui, — Dieu les garde! —\n mènent des chevaux. — leurs maîtres!—            Lentement va et roule le\n chariot — tristement il longe la route — et sous la toile qui l'abrite —\n l'on n'entend que pleurs et plaintes. — Pas à pas, vont les chevaux —\n se retournant et regardant le maître; — pas à pas, comme s'ils étaient\n  en peine — lents, tristes, taciturnes et... muets! —\n\n    Les braves campagnards se décidèrent avec peine à renoncer pour cette fois\n à leur vieille coutume, pour nous laisser l'honneur et la consolation de porter\n nous-mêmes, la main dans la main pour ainsi dire, notre ami au cimetière.\n    Lorsque nous arrivâmes enfin, après un court voyage, à la ferme, les têtes\n des premiers arrivants se découvrirent, puis celles des suivants, si bien que\n nous nous trouvâmes réunis tous, dans un profond silence, autour du cercueil,\n en face des grands bras d'une immense croix couchée.\n   Oh! chère foi de la Flandre, perle précieuse de la Patrie! C'est toi seule\n qui as pu inspirer aux diligents campagnards de coucher là une croix, et une\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2982, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                    9\n\ncroix de paille vide! Que tu exprimes merveilleusement et d'une façon lumi­\nneuse, sans paroles, les sentiments de ton cœur, Flamand à l'âme chrétienne!\n   « Priez », dis-tu, « vous tous qui venez à ma ferme, priez et découvrez-\nvous devant la croix du Seigneur, car aujourd'hui même une âme est partie\nd'ici, et elle ne peut plus s'appuyer sur rien, si ce n'est sur ses mérites et sur\nla croix. Priez et réfléchissez, vous qui venez à ma ferme : le Seigneur est\nvenu cueillir son grain et Il a laissé la paille vide que voilà ! Bienheureux le\ngrain, s'il n'a pas été trop léger; bienheureux, si le fléau de la douleur ne l'a\npas froissé, et s'il a été trouvé digne d'être le froment élu du Seigneur! Priez\net réfléchissez, vous tous qui venez ici; priez et réfléchissez, vous qui allez\nsortir de ma ferme, priez et ne foulez pas aux pieds la croix qui apaise toute\ncolère et donne toute joie! »\n   Nous entrâmes, un à un, pour ne pas gêner ces braves gens qui ne nous\nattendaient pas. La mère, une femme très simple, oublia presque, dans son\nhospitalité flamande, que le cadavre de son enfant était là couché dans sa\nmaison, et nous fit toutes sortes d'excuses : tout était sens dessus des­\nsous, ceci et cela manquait, elle se plaignait et ordonnait à tort et à tra­\nvers, sans savoir quoi ni à qui; elle avança elle-même des chaises, mais\nsoudain son cœur se brisa, et elle éclata en un torrent très amer de larmes,\nqu'elle alla pleurer, accroupie, dans les cendres du foyer éteint.\n   Le corps, déjà mis en bière, était placé dans une chambrelte adjacente.\nQuelques-uns de nous y pénétrèrent pour autant que l'exiguïté de la cham­\nbrette le permettait, et les autres s'agenouillèrent de-ci de-là dans la\nmaison.\n\n   De profundis ! retentit la prière — De profundis ! gémit la maison — la\nmaison, et avec elle tous ceux qui étaient agenouillés — en un pieux\nmurmure des voix. —\n   Seigneur, je crie vers vous des profondeurs de l'abime — écoutez ma\nvoix, je vous en supplie! — Daignez tendre votre oreille vers moi — vers\nmoi qui crie : au secours!\n   Si vous considériez tous mes péchés — Seigneur, qui ne périrait pas ?\n— Non, la miséricorde est en vous — et votre parole me tient debout!\n   Je reste debout confiant en votre parole — j'espère en vous,     Seigneur!\n— Depuis la première lueur du matin — jusqu'au retour du soir. —\nCar la compassion est en vous — ainsi que l'adoucissement        des peines\naiguës, — elle l'emporte sur la résistance opiniâtre — et la méchanceté\nd'Israël.\n   Seigneur, qu'il repose en paix — dit le prêtre, et nous lui répon-\ndîmes : — « que dans toutes les éternités — la lumière céleste luise pour\nlui! »\n   De profundis! chanta la prière — De profundis! gémit la maison, —\net gémirent tous ceux qui étaient agenouillés ensemble, — dans un\nmurmure de voix s'éteignant peu à peu.\n\n  Lorsque nous eûmes répandu avec le buis bénit, l'eau sainte sur le cercueil\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3346, "texte": "                                  DURENDAL\n10\n\net sur nous-mêmes, nous vîmes, pour la dernière fois ici-bas, la figuré de notre\naimable camarade. Nous le reconnûmes encore dans le vêtement blanc de\nson innocence; oui, nous te reconnûmes, Edouard, à ce front noble et can­\ndide, à ces yeux profonds, si enfoncés et si fixes, et qui plongeaient dans le\nCiel! —Au Ciel! disait ta physionomie. Au Ciel! s'écriaient nos âmes, et ce cri\nretentissait dans nos cœurs comme un chant de triomphe, lorsque ton\ncercueil se referma.\n    Entretemps arrivaient jusqu'à nous par intervalle, de la chambre d'à côté,\nles cris perçants, les notes les plus amères du chant de la souffrance. De temps\nà autre nous saisissions ces mots : Edouard! ah! mon petit Edouard! Ce cri\nétait chaque fois la finale d'une longue suite de gémissements, de hoquets et\nde plaintes. Edouard! ah! mon petit Edouard!... Des femmes en pleurs nous\nfirent entrer, écartèrent un rideau et... nous vîmes le Père vénérable de la\nfamille, le chef et le roi des champs d'alentour, le campagnard puissant, dur\nà la peine, tournant vers nous ses yeux noyés de larmes et implorant un\nsecours que nous ne pouvions lui donner, car la main du Seigneur l'avait\ntouché.\n    Ainsi se dresse un chêne, célèbre tout à la ronde, Roi de la Forêt; tran­\nquille et paisible, il soutient les nuages sur ses tiges et de ses branches à\nl'ombre immense. Tout à coup l'éclair du Très-Haut brille, il est foudroyé par\nl'orage et il gît, la tète fumante, sur les branches fracassées des bois qui\nl'entourent. Tel, cet homme gisait là, abattu et déraciné, dans toute la force\net la vigueur de ses cinquante années de travail, se reposant sur les soins\ntendres mais vains de sa femme et de ses enfants en larmes.\n   Tu vis jaunir mainte moisson, brave homme ; tu eus pu planter encore maint\nrameau de mai sur tes granges pleines, mais le Seigneur a abrégé les clairs\nde lune que tu compteras encore, tandis que tu es couché et que tu gémis\nsur le lit de la souffrance, brisé par un mal si douleureux ! Et pourquoi, par\nquelle fausse honte ne te nommerais-je pas et contraindrais-je ma langue à\ntaire ton nom, horrible cancer, éclair du Très-Haut, douleur affreuse, mais\nsainte, depuis que le sang du Dieu souffrant a sanctifié et consacré la douleur?\n    Pourquoi ne te nommerais-je pas, Ange au service du Seigneur, exécuteur\nde sa volonté toujours adorable, toi, dont la main a fait monter vers Dieu\ntant d'élans d'amour, tant de paroles de résignation, tant d'aspirations au\nciel, tant d'holocaustes de soi-même, comme autant de fleurs cueillies dans\nla poitrine du Chrétien souffrant ?\n    Oui, celui-là aime vraiment Dieu! qui sait bénir le fléau qui le frappe et\nbaiser la main qui le flagelle. Il avait cette vertu, ce bon père affligé. Il était\n plus vaillant que toi, jeunesse de ce temps, qui ne sais te maîtriser ni dans\n l'intempérance de tes plaisirs coupables, ni quand les châtiments fondent sur\n toi ; mais qui, ou bien foules aux pieds le don de Dieu, la vie, comme si\nelle était un monstre, ou bien traînes tes jours raccourcis, sans t'inquiéter du\n but à atteindre.\n    Nous consolâmes le pauvre homme, ou plutôt il se consola lui-même dans'\nle Seigneur. « Seigneur », disait-il, « Vous me l'aviez donné, je l'aimais tant,\nje Vous le rends ; c'était pourtant un si bon enfant !... Edouard, père te\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                   11\n\n\nsuivra bientôt ; prie pour moi au Ciel !... Ah!... C'est la volonté de Dieu,\nnous-devons quand même le remercier et nous résigner. A h ! . . . Quelle\naffreuse chose ce doit être pour ceux qui n'ont pas de Dieu ! n\n   Là bière était sur le seuil. Peu à peu tout fut prêt pour le départ. Nous\naccueillâmes lé cercueil, tête découverte, et nous l'enveloppâmes pieuse­\nment dans les plis du drap virginal.\n   Ainsi que du champ de bataille on emporte un guerrier, enrobé du drapeau\nsous les plis duquel et pour lequel il est tombé, ainsi nous emportions notre\nami du champ de bataille de ce monde, sous « la croix bleue sur champ de\nblancheur » du drapeau de Marie et sous la triomphale couronne d'argent\nde la virginité. Trois garçonnets, rubiconds de santé, qui attendaient là\ndepuis longtemps, accoururent lorsqu'ils virent sortir de la maison la belle\ncroix parée! Combien tristement ils regardaient dans les yeux rougis par les\nlarmes de la sœur silencieuse, qui cachait leurs menottes sous la blanche\nétoffe dans laquelle ils devaient porter la petite croix. Si leurs yeux pleuraient\nparce qu'ils voyaient pleurer, leur petit cœur tressaillait de joie, à la vue de la\nbelle, la magnifique croix! Souvent encore ils l'admireront avec leurs petits\ncamarades, en jouant et en cueillant des fleurettes au cimetière; ils se la\nmontreront du doigt l'un à l'autre, sans oser en approcher, ni déranger le\ntertre où elle sera plantée.\n  - Chacun avait pris place dans la procession rustique qui allait se développer.\nOn n'avait pas oublié ces croix de paille tressée qui, posées en jalon aux\ncoins des chemins, comme des mendiants solitaires, implorent du passant\nchrétien l'aumône d'un Ave. Le corps fut soulevé, les pieds tournés vers\nl'église. La mère apparut, avec la famille. Le père se leva, riva les yeux sur\nle cercueil et souhaita à son enfant en même temps qu'à nous un déchirant\n « que Dieu vous garde! » Lentement nous quittâmes la ferme, conduits par\n la croix fleurie et brillante.\n\n    Le bois de cette croix était mort et les vents — essémaient — Dieu sait\noù — son feuillage folâtre!—         Jamais plus il ne s'épanouirait ni en\nfeuilles ni en fleurs. — Jamais,... si ce n'est dans les mains de la Foi\nChrétienne. — Le bois était mort, mais le bois revivrait : — la feuille\nétait desséchée, mais la Vierge Chrétienne         — en avait fait   germer\nune fleur— plus belle et meilleure qu'il n'en portait vivant : —\nfleur de Foi dans l'immortalité de l'âme — fleur d'Espérance en un\nbienheureux     au-delà — fleur d'Amour, de cet Amour qui sait se passer\nde tout — pourvu que lui soit laissée la Croix, car la Croix est le par-\n don ! Oh ! Croix, sur laquelle un Dieu répandit son sang-,— Croix, qui\n terrassas Satan,— Croix, qui fermas les portes de l'enfer, — Croix, qui\n ouvris celles du paradis,— Croix, contre laquelle le monde lutte en\n vain — marche en tète du cortège funèbre, comme une bannière : —\n Croix enguirlandée       de fleurs chrétiennes    marche, sois notre ban-\n nière, nous te suivons ! — S'il faut aller au devant de l'enfer — l'Enfer\n fléchirai — s'il faut affronter la mort — mourir n'est rien, — rien que\n les lumières vacillantes d'une nuit qui s'éteint, — lorsque le soleil\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3333, "texte": "12                                DURENDAL\n\n\nreprend sa course ; — s'il faut traverser      cette mer d'esclaves au\ncœur rétréci, — qui ne connaît de la Croix            que son poids et\nnaviguer sur l'océan du monde, — la Croix est au port. — Qu'il faille\npasser par la joie ou par la souffrance — s'il faut lutter et combattre\n— la Croix sera notre cuirasse, elle mettra à l'abri des secousses formi-\ndables de la tempête — celui qui sait mourir pour la Croix et avec la\nCroix — et qui, plutôt que d'abandonner       la Croix et renoncer au\ntriomphe, — marche sur la mort et sans se lasser — chante :\nHosannah ! la bénédiction de Dieu est en nous !\n\n   Ainsi marchions-nous et songions-nous tout le long du chemin. Personne\nne disait mot.\n   Nos yeux et nos cœurs se baignaient si profondément dans la mer infinie\ndu ciel bleu, qui planait elle-même sur une autre mer, celle des champs de\nblés verts, ondulants à perte de vue. Le soleil faisait pleuvoir ses rayons sur\nnos têtes, dans le cœur des bourgeons en germes, dans le tissu des feuilles,\ndans le sein de la terre reconnaissante. Les fleurettes du chemin s'éveillaient\nde leur sommeil et se tournaient vers le Roi du ciel ; la mouche\ndessinait dans l'air en bourdonnant ses cercles gracieux, le ruisseau rieur\ncourait gaîment, et brillait sous l'herbe flottante aux cordons mouvants; baie\net talus retentissaient du chant clair des oiseaux ; les petites plantes le long du\nchemin résonnaient du ronron des abeilles sauvages; — l'alouette secouait la\nrosée de ses ailes et s'en allait chanter son cantique dans le ciel bleu ; — et le\ncoucou nous jetait de loin son doux bonjour.\n   Les petits oiseaux s'élevaient lentement en tournoyant par bandes ; puis\ndescendaient, droit comme des flèches, et se poursuivaient, comme une ban­\nderole vivante, à travers les broussailles et les vieux troncs où ils perchaient\net s'injuriaient à cause d'une mouche qu'ils se disputaient; tandis que dans\nle lointain, le coryphée du grand concert des oiseaux, exhalait plaintive­\nment sa dernière oraison, l'Amen et la fin de ses magnifiques matines. Plantes,\nfossés, prairies et sol humide, tout fumait et se fondait, comme de l'encens\nau feu du soleil, aux chaudes caresses. Les campagnards qui nous voyaient\npasser, moulaient le genou dans le pavé mou du temple immense de l'univers\n et souhaitaient bon voyage au passant en disant : « Au nom du Père et du\n Fils et du Saint-Esprit, que Dieu ait son âme dans le repos éternel, amen! »\n    En ce même instant, là-bas au loin, la ville, étalée sur son tas de pierres,\n gémissait et suait aux feux d'un soleil torride ; les cheminées orgueilleuses\ncrachaient leur fumée noire à la face du ciel ; les ateliers tremblaient sous les\n crampes et les rugissements du géant-vapeur enchaîné dans des liens de feu,\n et hurlaient le grincement des roues, le ronflement des lanières, les insolences,\n les plaintes amères, les rires, les sifflements et — que Dieu leur pardonne — les\n blasphèmes d'une ruche humaine en travail; les rues fourmillaient de gens\n dont les yeux, la langue, l'haleine, les pas pressés, étaient brûlés\n par le désir d'une chose qui leur manquait, d'une chose inaccessible, ou\n leur échappant toujours; tandis que nous — Dieu soit loué ! — nous nous\n promenions paisiblement à travers notre Flandre bien-aimée ; nous, que per-\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3128, "texte": "                                GUIDO GEZELLE                                     13\n\n\nsonne ne voyait, si ce n'est Dieu et nos frères des champs! — Oui, Dieu soit\nloué! — Nous étions et nous nous sentions heureux, et cependant nous\ntransportions un cadavre! Nous poursuivions notre route en suivant les\nméandres du chemin, les yeux fixés sur une étoile qui brillait droit devant\nnous, au sommet de la tour de l'église, tour à tour visible ou éclipsée par\nles têtes touffues des grands arbres.\n    Ainsi scintille l'étoile du soir, lorsque les vaches retournent à l'étable, lentes\net pesantes sous le poids du lait qu'elles ont puisé dans les prairies et qu'elles\nrapportent, bonnes et pacifiques, à la maison.\n    Nous marchions en nous orientant d'après le coq du clocher, qui regardait\nle sentier de l'église tantôt à droite, tantôt à gauche.\n    Enfin, après nous être passé plusieurs fois de mains en mains le corps de\nnotre ami, qui, si léger qu'il fût, devenait de plus en plus difficile à porter,\n nous arrivâmes à la grande chaussée et là, après un repos, il s'éleva, lui, le\nplus humble de nous tous, au-dessus de notre tête, sur nos épaules. Le drap\nblanc et bleu qui le couvrait s'agitait dans le vent autour de nous, comme\nautrefois le défunt nous enveloppait de ses bons exemples; ou bien, nous\n le serrions pieusement dans nos mains, en signe de fidélité, et nous y enseve­\n lissions nos larmes, courbés sous le saint fardeau.\n    Nos pas retentissaient sur les pierres en un rythme triste, interrompu par\n les pleurs et les hoquets de la mère, les plaintes claires de la sœur et les gémis­\n sements sourds du frère de notre ami défunt, de ce frère qui, plus accablé et\n plus en peine que nous, voulait et ne savait pas pleurer.\n\n   Ah ! plaignez celui qui, oppressé — par le poids de la douleur — ne\nsait pas verser une larme — pleurer et être heureux! — Ah ! le pauvre!\ncomme la souffrance — devait transpercer         son cœur d'outre — en\noutre — tandis qu'elle restait en mal d'enfant — et privée du fruit\namer ! —\n   Larmes, fruit amer de la souffrance, — boisson qui rafraîchit le cœur\nbrûlant, — semence de la joie et du bonheur, — qui soulagea Dieu\nmême — tandis qu'il errait sur la terre — et que ses yeux, humectés et\ntristes, répandaient des larmes adorables !\n   Comme à l'heure de midi — la pluie qui rafraîchit        les plantes, —\ncomme la perle d'eau qui ferme la plaie — du pin blessé, — comme la\nfraîche brise du soir — succédant à la chaleur iorride de l'été — vous\nêtes douces, oh! larmes — oui, vous êtes bien plus douces — oh! larmes\namères !\n   Merci! ô Seigneur, parce que vous m'avez—         ouvert la source des\nlarmes, — où si souvent j'ai puisé avec délices — où je suis si souvent\nallé: — si l'ami ou l'ennemi doit encore me verser — la boisson amère\nqui resserre le cœur — oh! alors ne me donnez rien, — rien             d'autre\n que de pouvoir pleurer ! —\n    Fleuve de la tristesse, nobles larmes; — ruisseaux    amers des pleurs,\n — comment pouvez-vous frayer la route — à la consolation?           Qu'avez-\n vous de commun — gouttes de la douleur — avec la rosée mielleuse du\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2811, "texte": "14                               DURENDAL\n\n\ncœur; — pourquoi, lorsqu'il me faut souffrir, — m'êtes-vous si douces,\nah! larmes?\n  Les voies de Dieu sont mystérieuses!   Il fait croître la plante qui\nembaume et guérit — à la même place où le serpent qui va mordre le\npassant — se tient caché : — Rendons grâces à Celui qui sait—       la\nmesure de notre misère — et qui essuie avec des larmes — les pleurs\nqu'elle nous fait verser! —\n\n\n  Nous arrivâmes à l'église en même temps qu'une foule grossissante et\ncurieuse de pieux chrétiens.\n  « Soyez les bienvenus », s'écriaient les cloches dans leur chant frémissant.\n« Soyez les bienvenus », chantait notre Sainte Mère l'Eglise, lorsqu'elle vit\napprocher pour la dernière fois son pauvre enfant porté sur nos épaules.\nAgenouillés à côté du cadavre, tête découverte, nous reçûmes sa bénédiction,\nqui pleuvait en perles d'eau sainte sur nous; la porte s'ouvrit, nous entrâmes\nen chantant, et nous nous arrêtâmes devant le saint tabernacle du Seigneur.\n   Mystère !... Mystère et profondeur insondable, tout ce qui se passa alors.\nMystère... d'abord cette évocation soudaine de toute l'antiquité formidable\ndu christianisme sortant de sa tombe, redevenue vivante. Job, ulcéré de\nplaies et accablé de maux ; David, l'oint du Seigneur, la tête couverte des\ncendres de la pénitence; le vieux roi Ezéchias, Zacharie avec l'encensoir,\nPaul avec le glaive, s'avançaient lentement, s'arrêtaient en silence, se pen­\nchaient sur le catafalque, lui jetaient un regard; puis avec l'accent propre à\nchacun, mais tous d'une voix qui résonnait comme la voix du Très-Haut, ils\nentonnèrent en se répondant mutuellement le chant des plaintes, et gémi­\nrent sur la boue dont nous sommes pétris à notre naissance et sur la poussière\nde notre dernière demeure.\n   Sur la feuille dont se joue le vent, sur la fleur qui à peine épanouie est\nfoulée aux pieds ; sur 1e fil coupé par le tisserand, sur l'ombre fugitive de la\nvie.\n   Sur les nombreux péchés de jeunesse, sur la guérison de la chair.\n   Sur la course de la vie interrompue à mi-chemin... Sur la porte béante\ndu tombeau, du fond duquel on n'entendit plus sortir à la fin que le gémisse­\nment de Job. Miseremini ! Ayez pitié de moi, vous tous qui êtes mes amis, car\nla main du Seigneur m'a touché !\n   Mais la finale de la grande plainte n'était pas encore dite. La parole formi­\ndable passa à la Sainte Eglise. Ceint d'un triple diadème, trois sceptres à la\nmain, apparut un prêtre. Debout au milieu des Pères, qui s'effacèrent devant\nlui comme des ombres, le pape Innocent fit entendre sa voix au milieu des\ntrompettes des Chérubins qui éclataient dans les orgues, trompettes qui\ndoivent un jour faire trembler toute chair. Et le Diesiroeretentit.\n\n\n  Ici le poète place une traduction admirable en vers flamands,\ndu Dies iroe.\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                  15\n\n\n   Puis il continue :\n\n    Mystère !... le nuage d'encens qui s'éleva lentement du cœur incandescent\nde l'argent, et retomba en pluie invisible de parfums, embaumant l'église et\nimprégnant nos vêtements,'comme monte et descend la prière du juste\nexaucé !\n    Mystère!... de Foi éclatante, d'Espérance fixée au Ciel, et d'ardente\nCharité, les flambeaux qui scintillaient autour du catafalque et flattaient\nagréablement la vue.\n    Mystère!... ces lumières plus humbles, qui nous conduisirent à la ren­\ncontre du Prêtre, lorsqu'il descendit de l'autel, pour faire participer la foule\npieuse à l'offrande de la victime non sanglante !\n    Mystère!... le baisement de la patène d'or, autel du Sacrifice, plateau\nd'offrande du saint Agneau du Seigneur ! Tu mérites bien d'être baisé, métal\nroyal, maître partout ailleurs, couché ici humblement comme un esclave sous\nles pieds du Seigneur Jésus, et concourant dans ton innocence à expier,\nsur l'autel du Très-Haut, les péchés innombrables qui se commettent pour\ntoi, avec toi et par toi !\n    Mystère!... le son argentin, trois fois répété de la clochette avertissant le\npeuple distrait, que le prêtre tremblant s'est déjà avancé bien loin dans le\nSaint des Saints !\n    Mystère!... lorsque, à la venue du Seigneur, tout se tut et devint immo­\nbile ; lorsque nos fronts s'effondrèrent dans nos mains, mouillées de larmes,\n et que, dans la haute tour du temple, l'airain lança ses sons vibrants dans le\nsilence formidable, et communiqua ses frémissements aux pierres du temple\net jusqu'aux tombes cachées sous les dalles de marbre!\n    Mystère!... la voix bénie et consolatrice de la cloche, accueillie en amie,\nse perdant à moitié en route, lorsque, ange consolateur, elle alla doucement\nfaire vibrer l'air dans la chambre et autour de la couche du Pèreinfirme, pour\n lui annoncer que Jésus avait souffert et était mort de nouveau, d'une façon\n non sanglante, pour Edouard, son enfant! Les perles de la douleur et de la\n souffrance coulèrent sans doute des yeux du pauvre homme, lorsqu'il entendit\nles sons de la cloche de l'Elévation, mais en même temps qu'elles, les grains\nusés du rosaire glissèrent dans ses doigts joints pour la prière, pendant qu'il\nsongeait à Celui qui mourut sur la Croix, à Celle qui était debout au pied de\nla Croix et vécut cependant, à Lui et à Elle, qui règnent maintenant au Ciel,\n au-dessus de toute douleur.\n    Ah ! qu'il est consolant, lorsqu'on a pieusement admiré ces saints mystères\n et qu'on a fait boire son cœur aux eaux de la prière, enveloppés encore des\n doux parfums de l'encens, de se lever ensemble, la main dans la main\n pour accompagner dans le voyage à la tombe, le frère défunt! Qu'il est con­\nsolant d'entendre la voix de notre vénérable Mère, donnant sa dernière béné­\n diction à son enfant ! Quelle douce consolation ! lorsque les voix de l'orgue\nchantent, les cloches tressaillent, les portes s'ouvrent, la Croix se met en tête,\nle vent fait claquer le drapeau, le corps se retourne, monte et marche, au cri\nd'adieu de la Sainte Eglise, résonnant comme le signal d'un voyage triomphal !\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2996, "texte": "16                               DURENDAL\n\n\n   In Paradisum! Les cœurs sautent dans les poitrines, les joues pâlissent, les\nlarmes obscurcissent la vue, les genoux fléchissent sous le poids du corps.\n   In Paradisum ! On pleure, sans savoir pourquoi ; on pleure, on est joyeux,\non est consolé, on est fier de pleurer ; on se tait, on n'entend plus rien, on\nne pense plus, on est étranger à ce qui se passe, le corps frémit sous la voix\nde l'orgue et l'âme s'épand et monte aux Cieux, à la voix de ce merveilleux in\nParadisumi\n\n   Qu'au Paradis te conduisent les Anges— pars avec les saints Martyrs\n— que des murs bienheureux        de Jérusalem,   — les Chœurs      des\n Séraphins viennent en chantant à ta rencontre ! — Vas, toi qui fus un\njour pauvre et misérable avec Lazare ! — Repose-toi... dans les siècles\n des siècles sans fin !\n\n   Tels étaient nos sentiments, le 5 mai de l'an 1858, à l'heure brûlante de\nmidi, au cimetière de Staden, en plein cœur de la West-Flandre. La croix\ndescendue une dernière fois dans la fosse marqua trois fois le cercueil du\nsigne du salut...\n   C'est ainsi que « Mère » signait jadis ton front, et fermait tes petits yeux en\nles caressant du signe de la croix, après t'avoir — Mère alors pleine d'espé­\nrance — endormi en priant et en chantant, au temps de ta toute première\nenfance, toi qui gis et dors maintenant dans le sein de la terre.\n   Le bruit sourd de la terre que le prêtre jeta sur le cercueil en prononçant\nles paroles saintes, et du grincement des cordes qu'on retirait, s'évanouirent\navec le dernier requiescat, avec la dernière spirale d'encens qui s'élevait dou­\ncement et comme en rampant des braises mourantes et des chaînettes\nd'argent pour se dissiper aussitôt ; tout devint silencieux comme la mort\nelle-même, et on semblait attendre la parole d'adieu. Elle fut dite dans ces\ntermes :\n            « Mes chers et bien-aimés élèves !\n   » Ma charge m'appelle à prendre tous les jours la parole au milieu de vous.\nAujourd'hui, nous sommes réunis non plus dans l'enceinte paisible de l'école\nmais aux bords d'une tombe. Je vais m'acquitter de mon devoir quotidien.\nC'est ici que je vous donnerai ma leçon. Mais! à quoi bon parler, quand tout\nici parle un langage si clair, oui, lorsque le silence de mort du cimetière\nimprègne nos os frémissants!... Parlez donc à ma place, Ange de la Mort,\ndont nous foulons ici le domaine; parlez vous-même, et répétez-nous vos\nleçons données si souvent, tant de fois apprises et autant de fois oubliées.\nParlez surtout, vous, jeune homme vertueux, vous dont les maîtres font cet\néloge « que vous n'avez cessé d'être enfant que pour devenir Ange ! » Parlez,\nmon ami, mon élève et mon enfant : parlez et dites-nous comment loin que\nl'Ange de la Mort ait remporté sur vous une victoire, il vous a au contraire\nenlevé sur ses ailes, au royaume du Ciel. »\n   Parlez, âme, du fond de votre éternité, et dites-nous avec quelle joie Celui\nqui donne tout bien a récompensé vos aimables vertus ; de quel vêtement\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3282, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                   17\n\n\nde gloire céleste il a revêtu votre chasteté, par quel diadème d'honneur il a\ncouronné votre humilité, de quel amour il a payé votre amour, votre vénéra­\ntion pour vos parents et vos maîtres, enfin, quel prix vous a été donné en\nretour de ce don merveilleux et rare du Seigneur, qui vous fit désirer, dès\nvotre plus tendre enfance, la tunique et la couronne, les consolations et les\namertumes du saint sacerdoce. Parlez, oh! notre Ami, parlez et consolez vos\nParents, puisque personne de nous ne peut les consoler! Consolez ce. père,\nqui cachait ses souffrances pour ne pas en accroître les vôtres ; qui offrait sa\nvie à Dieu, pour que Dieu épargnât la vôtre; parlez et dites-nous que bientôt\nvous serez là auprès de sa couche, Ange du Seigneur, pour le soutenir dans\nson agonie et que vous conduirez son âme au Ciel.\n    Parlez et consolez la femme qui vous a conçu, mis au monde, allaité et\nélevé pour le Seigneur; consolez votre mère, qui, durant le jour, simulait la\njoie, de crainte de vous attrister; qui, d'une main, avec une diligence atten­\ntive, recevait la coupe à laquelle son enfant souffrant vient de boire et de\nl'autre offrait un siège au prêtre qui venait le visiter, mais qui, la nuit, seule,\naux pieds de son crucifix, laissait couler le torrent longtemps contenu de ses\nlarmes, et déchargeait son pauvre cœur brisé. Dites-lui : « Mère, vous\ndemandiez un prêtre à Dieu; le Seigneur vous a exaucée; il ne vous a pas\ndonné un prêtre, mais un saint, un Ange au Ciel, qui, sans avoir porté le\nfardeau du sacerdoce, jouit de toutes les délices dont il est la source et qui,\ndans l'Eglise éternelle du Très-Haut à l'Autel même de l'Agneau, prie pour\nvous.\n    Parles aussi maintenant, toi, mon cœur brisé, si tu peux encore parler...\n    Mais non, il est temps que nous nous séparions.\n    Nous nous séparons donc de vous, notre frère, après avoir versé la der­\nnière larme de l'amitié, avoir offert à Dieu pour vous la dernière prière du\nchrétien, avec la dernière bénédiction du prêtre...\n    Et vous, terre chérie des Flandres, notre Patrie, terre bénie du jardin du\nSeigneur, terre sur laquelle ont été construits les murs du temple de Dieu et\ndans laquelle a été planté le pied de la Croix, terre où se reposent les osse­\n ments de tant d'ancêtres dont la poussière sainte est peut-être contenue dans\ncette poignée que je tiens dans ma main, terre que j'embrasse et que j'aime\nparce qu'elle est la terre dont je suis sorti et où je retournerai, terre bénie,\ntombez, mille fois bénie et arrosée de nos larmes, sur ce cadavre sanctifié que\n nous vous confions ! Gardez cette relique jusqu'au jour où l'Ange de la Résur­\nrection viendra frapper ici, criant: « Levez-vous, vous tous qui êtes morts ! »\n Alors vous vous lèverez de nouveau, Edouard, notre ami, dans la gloire de la\n Résurrection avec, dans vosyeux, le même rayon de simplicité et d'innocence,\n avec le même sourire des lèvres, qui souriaient sans cesse de joie intérieure,\n et de candide innocence,\n\n               Qui souriaient d'amour, souriaient    dejoie,\n               Souriaient de pureté parfaite, —\n               Souriaient dans la vie, souriaient dans la mort, —\n               Souriront dans l'éternité! »\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": " 18                                DURENDAL\n\n\n   Nous nous séparâmes ainsi de son corps, tandis que son âme jouissait déjà\ndu bonheur que tant d'ennemis, de luttes et de dangers nous disputent encore;\nmais que nous conquerrons aussi, avec l'aide de Dieu, si nous marchons sur\nles traces de notre Ami, et si nous restons fidèles au serment que nous avons\nfait à Dieu sur sa tombe; enfin, et pour finir par une parole du défunt lui-\nmême, si :\n   « Chacun de nous dort sur son bouclier, l'épée à la main. »\n\n                                        *\n                                       * *\n\n    Voici du même recueil un poème étrange, une ballade d'une\nmélancolie si intense et si vraiment germanique et d'un rythme\nsi impressionnant que beaucoup le considèrent comme un des\nplus purs chefs-d'œuvre de Gezelle, et qu'on n'oublie plus\nquand on l'a lu une fois :\n\n\n  Le petit enfant de la mort. = (Het kindeke van de dood)\n\n   Il eu est qui s'en vont sur le chemin de la vie, — ayant à peine un morceau\nde pain pour se nourrir, — atteignent la vieillesse — qui vivent, malgré la\nMort.\n   Il en est d'autres que la vie chasse — du chemin aisé et joyeux — dès le\npremier instant de leur voyage : — et ce sont les enfants de la Mort.\n   J'en connais, un; sa mère lorsqu'elle — le berçait dans son giron — chan­\ntait et disait : « Mon enfant! » C'était faux! — C'était l'enfant de la Mort.\n   Elle vécut, elle vécut deux fois — lorsqu'elle le pressa contre son cœur, —\net trois fois, lorsqu'elle le nourrit, — son petit enfant... de la Mort.\n   L'enfant but et mangea, à contre-cœur — et contraint par la nécessité, —\nmais quand il mangeait et buvait — il mangeait et buvait la Mort.\n   I1 grandit comme croît la plante, — qui ne voit jamais un rayon de soleil :\n— c'était un enfant élancé et svelte, — fragile comme le roseau.— Les autres\nfleurs, blanches et joyeuses, — riaient autour de lui; — folles de joie, et se\nmoquaient — de sa misérable tige.\n    Il souriait... il levait les yeux vers la mer bleue — du ciel, mais — ces yeux\nretombaient aussitôt vers la terre — et se fixaient là, — toujours — là.\n    Voyez-le, s'appuyant contre la maison, — il repose, et se tenant — tantôt\nsur un pied, tantôt sur l'autre — il reste là, fixé au mur. .\n    Il y est, dès la pointe du jour, — il ne dit pas un mot, — mais son cœur\nparle — et Dieu seul entend ce qu'il dit.\n    Il attend l'heure de midi, — il laisse pendre la tête, il geint — il respire\npéniblement... — mais il ne se piaint jamais : il se tait.\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3064, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                  19\n\n\n   Ainsi tombe, flasque, le feuillage jutteux de sève — sous la brûlure du midi\n— et il expire toute la force, — qui le nourrit;\n   Il se tient là de préférence quand descend le soleil, — globe céleste, — qui\nbrille et regarde sous les arbres, : — et puis il s'en va.\n   Alors il lève sa pupille dilatée — et en laisse choir, comme Une trop\nlourde charge — la perle brillante — que personne ne peut comprendre. Puis\nil s'en va péniblement, il jette en soupirant— avant de rentrer — un dernier\net si long regard — dans le lointain, au delà de la route!\n   Et quand le vent fait gémir la porte,— il se retourne avec tristesse — se\nretourne encore, branle la tête, et écrit, — dans les cendres : « Viens ! »\n   Comme l'enfant songe joyeusement — le soir au compagnon de ses jeux —\net aspire au lendemain. — Ainsi il souhaite la Mort.\n   La Mort est sa parente et son amie — il connaît sa main blanche —son pas\nléger, sa voix — sa faux et son pays.\n   Elle est son amie et sa compagne de jeux, — son cœur la désire ; — oui, la\nmort niche déjà dans ce cœur, et, en écrivant, il s'écrie en soupirant :\n« Viens ! »\n   Elle attendit et il l'attendit si longtemps, — et un jour elle vint tout de\nmême, là où il se tenait — d'habitude, il vint et elle le trouva là; —\n   Elle vint, elle pénétra dans la maison, il la vit — et la suivit : elle monta\net il monta, elle se coucha et il se coucha, — elle sourit... et il lui sourit.\n   Et une femme s'écria : « Oh! il rit! il rit! — Que. lui est-il arrivé? —\nQue fait-il donc, qu'il n'a jamais fait? — notre frère, oh! Seigneur, va-t-il\nguérir. »\n   « Oh! » dit alors une autre femme, — « c'était un rire étrange que celui-\nlà! — C'est ainsi que riait, lorsqu'il-allait mourir — mon pauvre mari et lui...\nhélas! »\n   La peur entra dans la maison,; et chacun tremblait et frissonnait— et\ncourait affolé : — et la tour s'ébranlait, et la cloche tintait — et un cierge\nclair fut allumé.\n   Tout tomba dans le silence... dans un profond silence; — plus rien ne\nbougeait ni ne vivait, — pénétré d'effroi et de vénération —- 'et à cause de la\nvenue du — Seigneur !\n   Et une voix douce dit — lorsqu'elle osa reprendre la parole : — « Que\nya-t-il faire — regardez ! que va-t-il faire, — que fait-il donc, sur sa\npoitrine? »\n   « Ah! » dit une autre femme — tandis qu'elle montrait le Christ : « Vite!\nle crucifix! car il se prépare à partir... — il va mourir ! » Et elle pleurait...\n— Et l'eau bénite tomba sur lui — la croix fut pressée contre ses lèvrés, —\net mainte voix gémit et geignit encore — qui se trouva sans parole.\n   Et il parla,'regardant fixement, droit devant lui — et serrant dans ses\nbras — quoi? : — « Oh! mère, donnes-moi donc une petite croix! » hélas! —\nla mère était morte depuis longtemps!\n    Et l'âme, brisant, dans un long soupir, — ses liens... en deux —..l'âme\ns'enfuit... se sauva dans le sein de sa mère — et laissa le ca,davre      seul.-\n    Il gisait, les yeux mi-clos, la bouche mi-ouverte— il gisait', il riait et\"il\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2472, "texte": "20                              DURENDAL\n\n\nregardait; — et plusieurs de ceux qui le virent, s'écriaient : « Voyez donc! »\n— et ils disaient qu'il ressemblait si bien. —\n   Le paysan s'arrêta au son lugubre — de la cloche qui sonnait le glas, —\net songea, en levant un moment la tête : — C'est pour l'enfant de la\nMort. —\n   Quelque vite que la prière de cet homme juste — montât au ciel, — elle\nn'y arriva pas plus tôt que la petite âme — du petit enfant de la Mort.\n   Et celle, qui ferma un jour — ses yeux mourants sur ce même enfant —\nbaisa au Ciel son bien-aimé...— son... petit enfant... de la Mort.\n   Et quelqu'un pour qui la vie ne fut pas une joyeuse route, chanta : -\n« J'espère en une vie meilleure — que cette vie de Mort. Oh 1 que je me con­\ntenterais, sur le chemin de la vie — d'une bribe de pain; — si je pouvais aller\ndroit au Ciel — comme — le petit enfant de la Mort ! »\n\n                                     ■   *\n\n\n\n                                    * *\n\n   La majeure partie des kerkhofblommen se compose des cent\nsoixante-deux petites poésies que le poète écrivit à la demande\ndes parents et amis des défunts, pour ces souvenirs mortuaires\nqu'on distribue, en Flandre, pendant les obsèques. Ces zielge­\ndichtjes sont d'une lecture aussi attrayante qu'édifiante. On ne\npourrait rien offrir de plus consolant aux cœurs en deuil de\nleurs bien-aimés, que ces poésies tout embaumées du parfum de\nla pensée chrétiennement humaine, profonde, grave, mais\ntrès douce du saint prêtre et du cœur d'or qu'était l'illustre\nGuido Gezelle. Quel bien il a fait autour de lui, l'ascète misé­\nricordieux de l'humble « Mariastrate » de Courtrai! Que de\npères, de mères, d'enfants en deuil il a réconfortés par sa haute\nparole de poète, d'un poète qui savait compatir à toutes les souf­\nfrances humaines et à chaque souffrance en particulier; qui\navait un cœur vaste et profond comme la Mer, où toutes les dou­\nleurs trouvaient un abri et étaient bercées avec les tendresses\nintuitives de la Mère!...\n   Les graves leçons de la Mort sont prêchées sous toutes les\nformes dans ces poésies d'un sage et d'un philosophe, qui ne\ns'avilît jamais jusqu'à enfouir la Vérité chrétienne sous les fleurs\nvite fanées et vaines de la consolation trompeuse et fallacieuse\ndu Monde...\n   La lecture des Zielgedichtjes est instructive, et bienfaisante\npour quiconque veut regarder la Mort en face. C'est un livre de\nméditation poétique qui inspire au chrétien sérieux, non la peur,\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2584, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                    21\n\n\nmais la crainte que tout homme réfléchi doit avoir de l'inévi­\ntable... Intruse.\n   Les Zielgedichtjes de Gezelle sont souvent d'une délica­\ntesse exquise, comme le suivant; sur la mort d'un petit enfant:\n\n  Un enfant trépassa : — qui le sait — si ce n'est le cœur de la Mère, — et\nJésus, qui l'a ravi — et ne le perdra plus jamais ?\n\n  Parfois ces poésies pénètrent intimement dans le Mystère\ngrandiose de la Mort, comme celle-ci, qui fut imprimée sur le\nsouvenir mortuaire d'une religieuse :\n\n  Anges, portez au Ciel le trésor précieux — enseveli et caché dans la bure\ndu cloître! — Savez-vous ce que vous portez?— C'est notre enfant — issu\nde père et de mère — c'est une partie de nous-même... Non! c'était l'enfant\nde Dieu, et Dieu ordonna — qu'ayant à peine vécu, il se flétrirait dans la\nMort! —\n   Oh I les moments amers qu'une mère passe lorsqu'elle donne la vie ; —\noh I les moments amers, lorsque l'enfant à peine né — retrouve, en mourant,\nla vie dans la mort ! Car la tombe et le berceau sont une et même chose ; —\nle drap mortuaire est le voile du berceau — sous lequel la Toute-Puis­\nsance de Dieu affirme que l'immortalité sort du tombeau — et que la mort,\nqui trompe tout le monde, — berce de sa propre main de joyeux enfants pour\nDieu. —\n\n  Beaucoup de ces poésies sont écrites en un style lapidaire et\nrésument, en quelques vers, tout un caractère.\n  Celle-ci, par exemple, sur le baron Félix-A.-J. Béthune,mort\nen 1880, presque centenaire :\n\n  J'ai connu ce blanc vieillard, cet homme puissant, bon et d'humeur douce;\n— ce joyeux vieillard, cet homme vaillant — courageux et noble, ce chrétien !\n— Je ne me rappelle pas un seul jour de ma vie — où je ne l'aie connu\ntoujours vert et jeune de cœur, — quoique vieux, il paraissait éternel.\nOui, éternel est l'amour — qu'il éveilla et qui le suivra, surtout maintenant\n— qu'il est parti et qu'il a laissée, vide, — cette grande place que son nom\ntenait; — maintenant que, confirmé par Dieu et à son avantage — mais non,\nhélas! au nôtre, il est parti, beaucoup trop tôt! —\n   Il vécut presque un siècle, comme Pie, qu'il vénérait — et qui à son tour\nconnaissant et estimant son vieux fils — honora et enrichit son_blason royal\n— de la couronne comtale de Rome, la Ville du Monde. — Il ne mourut\npoint; il disparut; il ne fut pas malade, mais, silencieux — tout à coup, il\nparut ravi en extase, écoutant — une voix qui lui parlait, voix imperceptible\n pour les autres... puis exhalant un soupir il s'en alla, lui, c'est-à-dire la meil-\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2260, "texte": "22                                DURENDAL\n\n\nleure partie de lui, — son âme noble et loyale ! — Adieu donc, vieux père —\nallez, allez au bonheur que nous vous souhaitons, inondés — de larmes, et\ncependant joyeux : allez à Dieu pour toujours — et restez-nous unis en Lui,\nimmortel !\n\n   Plusieurs de ces poésies sont consacrées à de pauvres femmes,\nà d'humbles ouvriers. Gezelle avait une haute idée des pauvres\net des ouvriers, comme le prouve cette pièce choisie entre un\ngrand nombre d'autres semblables, consacrée à la mémoire\nd'un ouvrier mort à la peine :\n\n   Les soldats qui, encore jeunes, au milieu de la pluie des obus — exposent\nleur vie, le fer assassin à la main, — on les glorifie comme des héros, on les\nadmire : — et leur nom honore leur pays pour l'écernité. —\n   Pourquoi? Et, si cet honneur est mérité, comment oublier donc — ces\nbraves pères de famille, qui prêts à donner leur vie — pour leur femme et\nleurs enfants, le jour comme la nuit — mangent leur pauvre pitance —\nignorant où la Mort les attend à l'improviste ? —\n   Ce sont des héros, ceux-là : leur Femme et leurs Enfants peuvent\nmarcher — la tête haute : et celui qui les laisserait mendier leur pain — ou\nrefuserait, quand il le peut, de sécher leurs larmes — ne mériterait pas le nom\nd'homme ni de chrétien.\n\n   Ecoutez, pour finir, cette apostrophe d'un cœur d'apôtre que\nle poète adresse au grand compositeur flamand, Pieter Benoit,\nlors du décès de sa bonne vieille mère qu'il aimait et vénérait\nen fils modèle :\n\n   La Mère de Pieter Benoit :\n   Quand l'éternité se lève pour l'homme, — que te reste-t-il de mieux à faire —\nà toi qui as moissonné — les honneurs du monde ; toi, dont le nom illustre —\nest sur les lèvres de l'humanité entière ?\n   Je suis morte en paix, avec la confiante espérance — (tu sais si je connais\nton cœur!)— que tu seras fort contre — la tyrannie et la domination du\nMonde — contre ses chaînes d'or qui — pèsent si lourdement et rivent\nà la terre !\n   Lèves-toi I suis ta mère — chantre doué par Dieu — chantre immortel et\nsouviens-toi de ma prière! — Viens faire entendre ta voix — dans les chœurs\njoyeux du Paradis — à celle qui jadis chantait ta Berceuse.\n                                                  L'abbé AUGUSTE CUPPENS.\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 23, "page_fin": 24, "titre_corps": "Pour un tableau de Saint Benoît", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Pour un tableau de Saint Benoît", "ancre_fin": "Miséricordieux sévère et taciturne", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A une Bénédictine", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 36, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 821, "texte": "Pour un tableau de Saint Benoît\n\n                                        A L'ABBÉ H.      MŒLLER.\n\n\n\n Le visage éclairé par des prunelles d'aigle ;\n En un silence auguste et comme      égyptien;\n Portant sur tes genoux l'irréfragable    Règle\n\n\n Bénissant d'une main rigide, sans que rien\n Dérange dans ses plis ta grande serge obscure ;\n Assis mystiquement  sur le fond d'or ancien;\n\n\n Tu saisis l'avenir, que d'avance      inaugure\n La fixe vision de ton regard     savant,\n Patriarche voilé, sybilline   figure.\n\n\n Dans ses hauteurs l'Esprit t'a retiré vivant,\n Et ne respirant plus pour les choses mortelles\n Qui sont misère et nuit, qui sont poussière et vent ;\n\n\n Autour de toi sentant passer les souffles d'ailes\n Des farouches Chérubs tout couverts d'yeux ardents ;\n Epris d'aller où sont leurs Légions fidèles ;\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 266, "texte": "24                           DURENDAL\n\n\n     Loi des Contemplateurs, Lampe des Pénitents,\n     Tu suis le cours des flots épanchés de ton urne\n     Aux lointains horizons de l'Espace et du Temps,\n\n\n     Miséricordieux,   sévère et   taciturne.\n\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 24, "page_fin": 25, "titre_corps": "À une Bénédictine", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "A une Bénédictine", "ancre_fin": "Hildegarde Mechtilde et Gertrude la Grande", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A Albert Samain", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 37, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 266, "fin_caractere_exclue": 1232, "texte": "À une Bénédictine\n\n     Toi qui, parée encor des fleurs de ton matin,\n     En ta simplicité vins, toute   rougissante,\n     Implorer pour ton front le joug     bénédictin.\n\n\n     Des fêtes de la terre, ô bienheureuse absente,\n     Ton âme abandonnée à ses élancements,\n     Angélique déjà, contemple, prie et chante.\n\n\n     Va, d'un pas recueilli, sous les cloîtres dormants   :\n     Dis l'office et, dès l'aube ayant reçu l'hostie,\n     Demeure les yeux clos dans tes enivrements.\n\n\n     Mais, sœur toujours joyeuse en Dieu, sois avertie\n     Que, dans l'exil terrestre, il est des jours moins doux,\n     Des jours pleins du regret de l'extase partie!\n\n\n     Demain, creusant le dur pavé, de tes genoux,\n     Et criant vers le Ciel sans que le Ciel réponde,\n     Ma sœur, tu connaîtras l'absence de l'Epoux.\n\n\n     Précieuse agonie et souffrance   féconde,\n     Grandeur d'être broyée et beauté de s'offrir,\n     Indicibles rachats, pleurs qui sauvent le monde!...\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 563, "texte": "                  A UNE BÉNÉDICTINE                          25\n\n\nLes roses du martyre, en toi pourront fleurir,\nEt, du sang le plus pur de ton âme, vermeilles,\nAuront tous leurs parfums quand il faudra mourir.\n\nAlors viendra l'Epoux récompenser tes veilles :\n« Ah ! dira-t-il, ma Sœur et ma Colombe, accours\nPartager avec Moi mes royales merveilles! »\n\nEt, du seuil de Sion la sainte, aux claires tours,\nDescendront sur ses pas en tressant la guirlande\nDont l'éclat nuptial ceindra ton front toujours\n\nHildegarde, Mechtilde et Gertrude la Grande.\n\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 25, "page_fin": 25, "titre_corps": "À Albert Samain", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Louis Le Cardonnel", "ancre_debut": "A Albert Samain", "ancre_fin": "Louis LE CAHDONNEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 38, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 563, "fin_caractere_exclue": 1292, "texte": "À Albert Samain\nChanteur mystérieux, dont les chastes douleurs\nFaisaient trembler si lente et si douce la phrase,\nToi dont un feu secret, plus d'une fois embrase\nLa discrète élégie aux fuyantes pâleurs,\n\nTu savais qu'au nectar se mêle un goût de pleurs\nMalgré la ciselure errante aux flancs du vase,\nEt que toutes les fleurs du printemps plein d'extase\nNe sont que l'ombre froide et vaine d'autres fleurs.\n\nSur ta vie et ton œuvre, avant l'heure finies,\nSi l'amitié te doit de gémir ses nénies,\nSois envié, Poète, autant que regretté.\n\nCar, après la tristesse et les larmes des choses,\nL'Automne pur t'ouvrit l'immarcescible Eté,\nOù tu respireras les véritables Roses.\n\n                                      Louis L E CAHDONNEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 26, "page_fin": 33, "titre_corps": "La Main qui frappe", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Édouard Ned", "ancre_debut": "La Main qui frappe", "ancre_fin": "EDOUARD NED", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 39, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1238, "texte": "La Main qui frappe\n\n\n                                I\n\n\n\n              C'EST dans la douceur tiède d'un clair commence­\n                  ment d'automne. L'immense forêt, sous le\n                  sourire du soleil, étend vers un infini très loin­\n                  tain les vagues mourantes de son feuillage encore\n                  vert, où çà et là émergent des îlots de rouille.\n                  Tout est calme, c'est le recueillement mysté­\n                  rieux qui précède l'agonie des êtres. Parfois un\n                  chant d'oiseau jaillit comme une fusée d'or,\ntraverse les voûtes feuillues et va mourir lentement sur une\nfeuille déjà morte. Un lièvre, étonné du silence, s'arrête sur la\nroute blanche, tend les oreilles vers le vent, puis se remet à\nbrouter les herbes odorantes des accotements, jusqu'à ce que le\nbruissement d'une feuille qui tombe l'arrache à son repas.\n    Sur la route, la vieille Grite s'en va songeuse et lente, menant\n par la main le dernier de ses petits enfants, un bambin joli aux\n cheveux d'or, comme dans les légendes. C'est qu'elle est vieille,\n la bonne Grite, très vieille. Les plus vieux l'ont toujours connue\n telle, avec son front creusé de rides, ses yeux profondément\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "                       LA MAIN QUI FRAPPE                        27\n\nenfoncés dans les orbites, et sa bouche édentée dont les lèvres\nfines murmurent machinalement des mots lointains comme des\nprières.\n   Elle va songeuse, et le petit bambin évite de faire du bruit\navec ses sabots contre les pierres du chemin, de peur de troubler\nle silence méditatif de la mère-grand. Ses grands yeux la regar­\ndent parfois en une interrogation muette. Mais elle est close.\nElle ne voit pas le soleil qui joue parmi les branches comme\nun enfant espiègle. Elle n'entend pas le bruissement des\nfeuilles qui disent « mère Grite! mère Grite! », car tous les\narbres la connaissent depuis si longtemps. Elle ne prend point\ngarde aux merles familiers qui l'interrogent : « pourquoi es-tu\ntriste? pourquoi es-tu triste?» Elle ne s'étonne point de voir\nle coude de la route lui faire signe, l'invitant à marcher\ngaiement, plus vite. Elle ne vit point au dehors, la vie s'est\nconcentrée dans son cœur où passent comme vers un cimetière\ndes pensées de deuil. La bonne mère Grite est triste et songeuse,\nelle va par la route avec le petit qui tient sa jupe.\n   — Grand'mère Grite, dit soudain la timide voix de l'enfant,\nveux-tu, nous irons chercher des faînes dans la forêt.\n   — Non, petit, il n'y aura point de faînes, cette année ; il n'y\naura point de fruits, la terre est trop amère, les arbres mourront\ntous, s'ils ne s'en vont pas.\n   — Qui ça, grand'mère?\n   -Qui?\n   Elle ne répondit point. Mais dans son imagination de vieille\npassa la vision inquiète de l'invasion, des hordes sanguinaires\nviolant sacrilègement la Forêt, culbutant les croyances de la\nglèbe, brûlant les églises et les monastères, traquant les prêtres\ncomme des fauves, arrachant de leurs calvaires de bois ou de\npierre les pauvres christs pantelants de douleur. Elle se souve­\nnait. Elle avait entendu raconter par ceux qui lisaient les vieux\nlivres, qu'au commencement, des empereurs avaient torturé les\nfidèles du Christ. Elle savait les victimes des bêtes, les tenailles\nde feu, les grils fumants, les torches humaines. Elle était prête\natout cela, elle croyait ces temps mauvais revenus. Mais elle\nsavait aussi que cela ne pourrait durer et qu'on n'arracherait pas\nla Forêt entière, la Forêt qui croyait depuis si longtemps.\n   Bientôt la mère Grite quitta l'accotement fleuri de thym, tra-\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2445, "texte": "28                          DURENDAL\n\n\n versa le blanc ruban de la route, soulevant de ses sabots de petits\n nuages de poussière fine et se dirigea avec le bambin vers un\n chêne géant, au croisement des chemins. Ce chêne était le plus\n ancien de la forêt. Tous les terriens et les forestiers le con­\nnaissaient, en étaient fiers; c'était leur chêne. Son tronc énorme\nridé de crevasses moussues et lépreuses se divisait en branches\ngrosses comme des arbres, et qui se nouaient de mille façons.\nA deux mètres du sol, pendait un christ, le bon Dieu de Pitié,\ncloué là par quelque ancien moine, voué à la garde de la Forêt\net à l'édification des voyageurs. Et d'avoir été choisi pour sup­\nporter le Fort des forts, le chêne semblait plus puissant, sacré\npour tous; et le gui des anciens druides léchait les pieds du\n Crucifié.\n   C'était un vieux christ de bois, tel que ceux des calvaires de\nBretagne et d'Ardenne, sculpté grossièrement par une main\ninhabile au ciseau. Il n'était point de ceux-là qui sur leur visage\némacié et sur tout leur corps douloureux ont une expression de\npaix sereine et de douce mansuétude. Les christs des montagnes\nd'Ardenne ont un masque d'une douleur paroxysée, d'une dou­\nleur qui fait mal et incite à la pénitence. Les naïfs moines\nd'Orval qui les ciselèrent presque tous, voulurent impressionner\nl'esprit des rudes forestiers en exaltant surtout la souffrance.\nCar ils étaient de ceux qui fulminent et qui accusent.\n   La vieille Grite s'est agenouillée sur la mousse, avec son petit\nà côté d'elle. Pour qui sont les prières de ces deux êtres? La\nvieille n'a jamais accompli que le bien, le petit n'a pas encore\neu le temps de malfaire. Et cependant, à l'expression ardente du\nvisage de Grite, à l'effondrement pieux de tout son être, on sent\nqu'elle s'abîme dans une supplication fervente. Elle prie. Elle\nprie pour tous les chrétiens des montagnes, elle prie pour tous\nles arbres de la Forêt. Et c'est la Justice qu'elle invoque et la\nVindicte suprême.\n   Tout à coup le silence se martèle du galop rythméd'un cheval\nqui se devine dans un nuage de poussière, tout au loin, là-bas,\nau tournant de la route. Le cavalier est pressé sans doute ; car il\nprécipite la course de sa monture et bientôt il apparaît distinc­\ntement. Grite regarde. Elle connaît ce chapeau de feutre couleur\nde terre, cette blouse bleue aux larges plis que le vent gonfle, et\nce long sabre de cavalerie qui ballotte au flanc de la monture.\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1980, "texte": "                       LA MAIN QUI FRAPPE                       29\n\n\n   — Le Gallinet, dit-elle.\n   Et dans son exclamation passe un frisson de terreur. Debout\nmaintenant au pied du chêne, le bambin blotti dans ses jupes,\nla vieille regarde l'homme et le défie.\n   — Hé! hé! bonjour, la mère!\n   La vieille ne répond pas. Elle branle nerveusement la tête,\ntandis que le bambin regarde étonné le cavalier dont les yeux\nvont alternativement vers le christ et vers la vieille. Et c'est en\nricanant qu'il continue :\n   — Tu n'es pas enchantée de me voir, ce me semble ; mais, par\nSamson ! je suis heureux de passer par ici afin de dévaler ce\nChrist de notre chêne. Car il est temps que disparaisse de la\nForêt libre ce signe de l'ignorance et de la tyrannie.\n   — Oh ! tu ne feras pas cela, s'écrie Grite. Non, on en a assez\ndescendus de ces pauvres « bons Dieu ». T u es du pays, toi, tu\nn'oseras pas, tu ne le feras pas.\n   — Par la tête des tyrans, je le ferai.\n   Et sa main chercha la garde du sabre. Mais la mère Grite,\nappuyée contre l'arbre, les bras étendus en geste de protection,\ncriait : « Malheur! Malheur! »\n   Gallinet parut se calmer. Puis, ricanant, les yeux rivés à\nl'arbre, il dit :\n   — Or donc, citoyen Christ, je repasserai ce soir par ici, et, si\ntu n'es pas descendu de ton chêne pour monter la garde et me\nsaluer, comme doit faire tout bon citoyen devant un officier de\nla République, je te dévalerai, foi de Gallinet.\n   Et il reprit sa course.\n   La mère Grite affalée sur la mousse, pleurait. Le bambin la\ntira par la jupe disant tout bas :\n   — Grand'mère Grite, allons-nous-en. Il y a quelqu'un, dans\nle buisson, là, quelqu'un qui bouge, avec de grands yeux. Sau­\nvons-nous.\n   Elle suivit docile l'enfant dont les dents claquaient. Au\nloin le galop du cheval sonnait le glas, sur la route.\n\n                                II\n\n  A l'orée du bois, Gallinet ralentit la marche de son cheval.\nLa campagne était encore belle. En longues et étroites bandes,\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2369, "texte": "30                         DURENDAL\n\n\ndes champs de blés et d'avoines couraient paresseux sous leurs\nhoules d'or. Çà et là, au milieu des lacs jaunes, l'acier des faux\nluisait et les cornettes blanches des javelleuses semblaient de\nblanches mouettes cueillant des épis. Dans les prés, où fleurait\nbon le regain coupé, de lourdes vaches paissaient tranquille­\nment sous la garde du petit bouvier qui, couché le dos dans\nl'herbe et la casquette sur les yeux, sifflait un refrain joyeux.\nSur la route, croisant le cavalier, cahotaient les lourds chariots\nconduits par des terriens alertes.\n   Gallinet passait, répondant à peine aux bonjours des cam­\npagnards qui le saluaient par crainte, il le savait, et en grom­\nmelant. On n'aimait pas le commissaire de la République. A sa\nvue, des colères s'éveillaient dans les cœurs, hurlantes, mais ne\ns'échappaient pas des lèvres closes. On avait peur de la déla­\ntion. Gallinet, terrien lui-même, comprenait les silences des\nterriens, mais il était de ceux que le danger fascine et qu'une\nrage rend aveugles. Le jour, où il s'était jeté dans les bras de\nl'invasion pour la guider à travers la Forêt et la mettre au ser­\nvice de ses haines, il avait résolu d'aller jusqu'au bout de sa\ntrahison. Et, ce qui n'était point pour lui déplaire, les républi­\ncains avaient récompensé ses services en le nommant maire de\nson village, après l'avoir félicité de son civisme'. Il lui avait\nsuffi pour cela de faire la chasse aux prêtres et aux moines,\nqu'on envoyait à l'île de Ré, après les avoir fait mourir peu à\npeu dans les cachots de Luxembourg, et de dénoncer au Comité\ndu Salut public les chrétiens trop zélés, ceux qui cachaient\n leurs pasteurs dans leurs greniers ou dans leurs caves.\n   Les paysans, voyant Gallinet se diriger vers Etalle, où\nsiégeait le terrible Comité, se demandaient : « Qui va-t-il\ndénoncer aujourd'hui? »\n   Gallinet en effet avait découvert la retraite d'un prêtre qui\navait l'audace de dire la messe dans une carrière de pierres\nabandonnée et il venait demander des soldats pour arrêter\nl'insoumis. Quand il eut fait sa déclaration et qu'on lui eut\npromis des hommes, il sortit de la mairie avec quelques\nmembres du Comité qui le conduisirent au cabaret voisin « à la\nDéesse Raison ». Là, ils burent là blonde bière et l'eau-dé-vie\nfrelatée au salut de la République et à la santé de Samson, le\nbourreau.\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2215, "texte": "                       LA MAIN QUI FRAPPE                       3l\n\n\n   Gallinet raconta la scène de la forêt, et la sommation faite\npar lui au Christ de Pitié, disant que ce serait bien drôle, si le\nChrist avait trouvé bon d'obéir.\n   — Pour sûr, dit l'un, ça serait drôle! et une vision d'épou­\nvante s'évoqua dans ses yeux.\n   — Tu aurais peur, je gage, lança un autre.\n   — Dame, dit un troisième, la situation serait nouvelle. Que\nferais-tu, Gallinet?\n   — Ce que je ferais? — Ah! ça — et Gallinet tourna lente­\nment la tête fixant tour à tour ses amis avec un regard de\nsuprême dédain. — On me connaît, je pense. Suis-je homme à\nreculer devant des mômeries? — Puis il éclata de rire et ajouta\naprès avoir lampe son verre : En effet, ça serait drôle, drôle...\ndrôle.\n   Il s'assura que son sabre jouait dans le fourreau, serra les\nmains des camarades et sauta sur son cheval.\n   — Allons ! citoyens, au revoir!\n   — A demain, alors! dit l'homme à qui Gallinet avait indiqué\nla retraite du prêtre.\n   — A demain !\n   Lorsqu'il sortit du village rempli de cris d'enfants qui jouent\nde beuglements d'animaux qui regagnent l'étable, d'appels\nlointains de moissonneurs et de glaneuses, la nuit tombait\nsilencieuse et calme sur la campagne désertée. L'occident, là-\nbas, du côté de la France, était rouge des feux du couchant. Le\nsoleil avait disparu derrière les collines boisées. Une longue\ncoulée de sang barrait l'horizon vers lequel la forêt portait ses\nhoules grises. Gallinet songea que le sang n'avait point encore\nassez coulé, qu'il fallait encore saigner la Forêt jusque dans ses\nracines, la grande Forêt dont les arbres suçaient la foi avec les\nsèves. Et de penser qu'il était un des principaux ouvriers de ce\ntravail, son cœur s'emplit de satisfaction.\n   Il était maintenant dans le bois qu'emplissait la nuit. Une\npaix très douce et religieusement belle enveloppait les arbres\net les choses. Le silence rêveur aux mille voix ténues, le froufrou\nsoyeux dès feuilles qui s'endorment, le cri-cri des grillons qui\nparlent aux vers luisants, la clarté mystérieuse et pâle de la\nlune qui. rêve, tout cela, toute cette langueur infinie qui noie\nles sens délicieusement passait à côté de Gallinet sans l'émou-\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2279, "texte": "32                           DURENDAL\n\n\n\nvoir. Son âme était autre en ce moment que l'âme de la nuit.\nAucun fil ne reliait l'une à l'autre. Le commissaire de la Répu­\nblique sentait à côté de lui chevaucher ses projets criminels,\navec qui il s'entretenait, s'excitant à la rage par dés paroles\nincohérentes et des gestes brusques.\n   Peut-être voulait-il aussi chasser la peur qui s'avançait vers\nson âme avec la nuit. Pourquoi tressaillait-il d'un jeu d'ombre\nsur la route, d'une tombée de feuilles sur les buissons? Les\nparoles de la mère Grite revenaient, lancinantes : « Malheur!\nMalheur! » Ne la disait-on pas un peu sorcière, cette vieille?\nPuis il se ressaisissait. Folie, pure folie ! qu'avait-il à craindre?\nIl était armé. Et pourtant il dut reconnaître que des frissons\ncinglaient comme des lanières sa peau dure de paysan hâlé.\nUn sentier détourné l'invitait ; il eut un instant le désir de s'y\nengager, de ne pas aller vers ce christ dont la vision l'obsédait\nd'une souffrance.\n   Mais il se rappela les membres du Comité d'Etalle. Leur\ndirait-il sa peur? Il se vit l'objet de leur dérision. Non, cela ne\nserait pas, cela ne pouvait pas être. La mère Grite, elle-\nmême, en serait trop heureuse. La rage lui monta affolante\ncontre ce christ qui l'avait un instant courbé sous la peur et\nforcé au remord. Il mit son cheval au galop, traversé quand\nmême d'un frisson. La vue du chêne, où pantelait le Crucifié,\nle blêmit davantage et le mordit d'une rage qui s'exhala en\nparoles baveuses.\n   Sous la clarté pâle qui l'enveloppait d'un suaire de lumière,\nle vieux christ de bois semblait plus douleureux, plus humain.\nUsé, jauni par le frôlement des siècles, son bois suait la souf­\nfrance par tous ses pores. Ainsi apparu dans le silence de la\nnuit, au milieu du mystère qui rôdait affolant, il évoqua dans\nl'esprit du nouveau déicide les siècles qui avaient invoqué sa\ndouleur et marché en procession vers sa souffrance. La toute-\npuissance resplendit. Gallinet douta un instant. S'il était vrai\npourtant que ce Christ existât et qu'il fût le Fort!\n   Mais soudain de sa voix reconquise, le paysan cria :\n   — Christ descends, je te l'ordonne.\n   Au pied du chêne, le buisson remua, sembla vivre. L'âme de\nla lune parut animer le bois douloureux. La voix impérieuse se\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1564, "texte": "                       LA MAIN QUI FRAPPE                        33\n\n\nperdit dans la forêt. Gallinet, ricanant, — penser qu'il avait eu\npeur! — sauta de cheval, dégaina et d'un bond...\n   — Damnation !\n   Au pied du chêne, blême comme l'ivoire, diaphane sous\nla clarté lunaire, un homme, debout, les bras en croix, était\ndressé. De longs cheveux blonds coulaient sur ses épaules nues.\nUn suaire ceignait ses reins. Ses yeux doux fixaient Gallinet\nblanc d'effroi.\n   Un éclair d'acier! A la place où la lame avait pénétré, une\ncoulée rouge ruissela et brusquement le supplicié s'affala dans\nun râle.\n   Gallinet s'enfuit maintenant soudainement dégrisé de sa\nfolie. Le Christ, il a tué le Christ! Derrière lui il entend la\ncourse muette de pieds nus sur la poussière du chemin. Les\nbranches des arbres ont des mains qui se tendent vers lui pour\nl'arrêter. Dans les fourrés surgissent des spectres hideux entre­\nvus. Des hoquets s'étranglent dans sa gorge. Hardi! le cheval!\nLa course vertigineuse s'accélère encore semant sur la route des\ntaches de bave marbrée de filets rouges.\n   Le village enfin! Au seuil de la maison le cheval épuisé\ns'écrase et râle sa mort, et Gallinet qu'on a relevé inanimé près\nde la bête est porté dans sa chambre où il agonise dans un\nblasphème.\n\n                               III\n\n  Le lendemain, la mère Grite qui passait, trouva au pied du\nchêne, étendu tout nu avec une blessure large au flanc le fou\nJean Morel, dont les chairs se déchiraient aux épines du\nbuisson.\n                                               EDOUARD N E D .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 34, "page_fin": 34, "titre_corps": "La Guirlande de Sourires : Camée", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Guirlande de Sourires", "ancre_fin": "Fit 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infiniment troublante où se devine\n     Dans l'eau que vient baiser l'émoi du soir fleuri,\n     L'harmonieux     reflet d'une Forme divine.\n\n     Ange ou femme au sourire vague, endolori\n     Par le frisson cruel d'une étoile orpheline,\n     L'Ombre dont l'eau songeuse et câline s'éprit,\n     Cueille un iris vermeil qui vers elle s'incline.\n\n     Puis, levant vers le ciel la fleur aux reflets d'or,\n     Elle tressaille et prie. — O Sainte Eucharistie ! —\n     Mais son front lumineux semble plus triste encor.\n\n     Le rossignol s'est tu dans la forêt : tout dort\n     Et sur la fleur que vient frôler son baiser mort,\n     La Lune doucement descend, magique hostie.\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-011", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": 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distrait un rayon qui s'avise\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 465, "texte": "             LA GUIRLANDE DE SOURIRES                            37\n\n\nDe chercher noise au vin dont elle a savouré\nVoici quelques instants le doux arome ambré.\nSon bichon pomponné s'est assoupi près d'elle\nSur un léger coussin de cygne et de dentelle :\nMais comme elle préfère au pauvre amant       transi\nLa bestiole qui dort, heureuse et sans souci,\nRieuse, elle reprend son éventail d'écaillé\nEt lasse de rêver, ferme son cœur et bâille.\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-012", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 37, "page_fin": 37, "titre_corps": "La Guirlande de Sourires : Fleur de Rêve", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Fleur de Rêve", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 52, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 465, "fin_caractere_exclue": 1104, "texte": "Fleur de Rêve\n                                     A M. L'ABBÉ M Œ L L E R .\n\n    Fleur de songe éclose au matin\n    Parmi des colliers de rosée\n    Fleur de clarté, comme rosée\n    Par un cher souvenir   lointain,.\n\n    Dans l'allée où l'aube badine\n    Avec l'écharpe de la nuit,\n    Ton parfum doucement      s'affine\n    Aux caresses du vent qui fuit.\n    Née un soir du baiser d'un ange,\n    Tu vas mourir sous mon baiser\n    Qui sur ton urne s'est posé\n\n    Sans souci de ta gloire   étrange,\n    O fleur souveraine, fleur d'or\n    Sainte comme l'Amour, belle comme la Mort.\n                                          GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-013", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 38, "page_fin": 46, "titre_corps": "Les Aquarellistes", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Pierre Verhaegen", "ancre_debut": "Les Aquarellistes", "ancre_fin": "PIERRE VERHAEGEN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 53, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2182, "texte": "Les Aquarellistes\n\n                  LE quarante et unième Salon de la Société Royale des Aqua­\n                     rellistes est, on peut le dire sans craindre d'être taxé\n                     d'exagération, très intéressant. Des artistes qui affirment\n                     leur personnalité, qui vont de l'avant et restent eux-mêmes,\n                     sans s'inquiéter de ce qui se fait à côté d'eux en matière\n                     d'aquarelle, telle est la note caractéristique du Salon.\n                     Aussi les genres les plus divers y sont-ils représentés :\n                     luministes, impressionnistes, clair-obscuristes, miniatu­\n                     ristes sollicitent tour à tour l'admiration des visiteurs.\n   Les procédés sont encore plus différents, bien que le nom d'aquarellistes soit\nde nature à faire supposer aux gens simples et de bon sens que la peinture à\nl'eau est seule admise ici.\n    Voyez, par exemple, Lybaert et Claus, deux ouvriers de la dernière heure,\nen matière d'aquarelle. Ils sont à des pôles complètement opposés.\n    THÉOPHILE LYBAERT a exposé des gouaches d'une finesse extraordinaire :\nSa Sentinelle et sa Tite de mulâtre sont tellement achevées qu'il ne nous reste\nplus rien à deviner dans ces Orientaux un peu las, au regard triste et mou.\n    Pas un pli des figures, pas une ride, pas un détail des costumes ou des\n accessoires qui ne soit peint avec la même exactitude scrupuleuse. Il semble\n qu'on pourrait compter jusqu'au dernier des cheveux du mulâtre et même,\n une conséquence inattendue de cette finesse, c'est que ces cheveux sont en\n réalité très épais, surtout si l'on tient compte de ce que leur propriétaire n'est\n pas peint en grandeur naturelle.\n     Comme me le faisait remarquer, ces jours derniers, un très fin critique, en\n parlant des aquarelles de Lybaert; « si ce n'est pas là le comble de l'art, c'est\n  du, moins le comble de la facture ».\n     Nous passons sous silence la Sortie du bain du même artiste, petite étude de\n plein air faite entièrement à l'atelier, où l'on voit une baigneuse aux jambes\n  tordues et aux mouvements avortés se hâter vers sa cabine. Le Bibliomane est\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3599, "texte": "                              LES AQUARELLISTES                                39\n\nincontestablement ce qu'il y a de meilleur dans l'envoi de Lybaert et avec\n ce vieillard futé, passionné d'in-folios, nous rentrons dans la note qui est\n chère à l'artiste gantois : la peinture de types et de choses du passé par des\n procédés qui rappellent le passé.\n     Il nous souvient qu'un jour EMILE CLAUS mit un jeune homme qui lui\n demandait conseil au défi « de faire du Claus à l'aquarelle ». Voulait-il, qu'on\n nous passe l'expression, se payer la tête de l'artiste en travail ou bien faut-il\n voir dans sa participation au Salon une de ces inconséquences dont il n'y a\n pas lieu de s'offusquer de la part du joyeux maître d'Astene? Le fait est qu'il a\n tenté l'impossible et qu'il y a réussi. Il a renoncé — il le fallait bien — aux\n empâtements et aux grattages et dans des lavis fluides et minces, à peine\n retouchés, il est resté l'impressionniste ému, l'observateur sincère et vrai de la\n Nature, que nous connaissons tous. Dans les aquarelles qu'il expose sous le\n titre d'Automne, il n'a pas encore cette assurance triomphante qui lui permet\n de tout aborder. Sa lisière de forêt irisée de soleil est une tache orange pres­\n que uniforme, où les troncs noirs des arbres sont à peine esquissés, et qui\n ressort mal sur l'arrière-plan embrumé. Dans le grand sous-bois, la sym­\n  phonie des verts et des mauves est peut-être trop accentuée et nous y aurions\n voulu plus de profondeur, et aussi un peu de mystère. Mais quelle poésie se\n  dégage de ces grands hêtres tout verts de mousse, quelle finesse et quelle,\n  variété dans ces tons ! Et comme tout cela est franchement brossé et, surtout,.\n parfaitement dessiné ! Comme perfection de modèle et comme étude : de p h y ­\n sionomie, le buste d'une petite fille, à côté du sous-bois, est un délicieux,\n morceau, admirablement poussé, et que déparent seulement, par leur éclat\n trop vif, les grandes feuilles rousses d'un châtaignier, encadrant la tête de\n  l'enfant.\n     Mais qu'importent, au surplus, ces différences de style et de facture, si de\n quelques-unes des œuvres exposées se dégage une impression vraie et forte.\n  Or, dans plusieurs de ces œuvres s'affirme la volonté de produire une pareille\n  impression ; cette recherche de l'impression domine, toute-puissante, et c'est\n  ce qui fait l'intérêt de ce Salon.\n      Dans les Travailleurs de la mer de CONSTANTIN MEUNIER, ce qui domine,\n  c'est l'impressionde force. Deux chevaux sont attelés à une pierre énorme, qui\n  doit servir à renforcer une jetée ; ils s'avancent vers la mer qui déferle et mar­\n chent dans les flots jaunâtres. Leurs têtes noires sont courbées sous l'effort,\n les muscles de leur dos et de leurs croupes sombres se tendent et leurs jambes\n  nerveuses s'arcboutent. Les hommes crient; l'un d'eux excite les chevaux;\n  l'autre, armé d'un marteau-pilon, frappe de grands coups sur la jetée, que la\n  mer envahit. Les hurlements du vent, les mugissements de la mer, les cris\n  des hommes, le bruit sourd du marteau dans la tempête, on entend tout cela;\n  dans le ciel blanc, une mince nuée grise inclinée sur l'horizon accentue\n  l'idée dominante de mouvement et de lutte contre la rafale. Rien de plus\n. simple que le procédé de cette gouache, qui est presque une sépia, animée\n  de quelques jaunes et de gris mornes, mais aussi rien de plus puissant ; placés\n  entre deux aquarelles de Cesare dell' Acqua, d'un faire mou, d'un coloris\n  désagréable, les Travailleurs delamer, par la vigueur, la solidité et la fougue,\n  sont peut-être la page maîtresse du Salon.\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3461, "texte": "40                                DURENDAL\n\n\n   Dans ses vieux coins de villes flamandes, ALBERT BAERTSOEN nous donne\nune exquise impression de calme, de poésie mélancolique. Ce Soir dans la\nVille, à Gand, ce Vieux Pont, si vrai, si décoratif, en même temps, et surtout\nces Vieilles maisons sur la rivière, tout cela est vécu et, qui plus est, profondé­\nment senti. L'artiste gantois a compris et aimé ces sites pittoresques de sa\nville natale; il a compris la poésie du vieux Gand et dans ces grands fusains\nà peine relevés de lavis et de quelques frottis de pastel, si bien observés, si\nprofondément fouillés, il a fait passer toute son âme. La Grand'Place, à Aude­\nnarde, avec sa massive collégiale se découpant sur un gros nuage blanc et\nses petites maisons claires, incrustées dans le colosse de pierre grise, nous a\nplu infiniment; tout cela est solidement construit, le dessin, serré de près,\ndonnant sa forme à chaque détail, à chaque pierre, et le procédé, — une\ntrouvaille de Baertsoen, — avive cette impression de charme paisible et soli­\ntaire qu'évoquent en l'âme des plus modernistes, nos vieilles cités, souvenirs\nvivants de notre passé.\n   FERNAND KNOPFF, encore que l'impression qu'il produit soit voulue, éveille\nen nous, avec une acuité rare, cette maladive curiosité du mystère, cet attrait\ndes choses incomprises et inquiétantes qui a toujours caractérisé son art subtil\net raffiné. Sa Recluse est toute pénétrée de ce que les Italiens appelaient si bien\nla morbidezza. Ses grands yeux gris clair, d'une étrange fixité, semblent vou­\nloir sortir de son visage pâle, qu'encadrent d'épais cheveux noirs. Les coudes\nposés sur une table, elle appuie son menton sur ses mains délicates et blan­\nches jointes en un geste rare, et des lys au feuillage maigre tordent devant elle\nleurs pétales roussâtres, tandis qu'à ses côtés s'ouvrent des échappées sur un\ncloître silencieux. Le coloris est en accord avec le sujet; pas une note gaie ne\nrompt la tristesse de cette composition — funèbre ainsi qu'un enterrement —\net la facture très fine contribue à lui donner l'aspect irréel d'une vision.\n    De Knopff encore, un exquis Profil anglais à la sanguine: dans ce type simple\net franc de jeune fille, l'expression serait tout à fait saine, n'était un léger\nvoile de tristesse qui passe dans les prunelles vertes. Signalons enfin Une\nmusicienne, — dessin relevé de quelques touches de couleur brillante, d'une\njolie finesse de facture, détaillé, ciselé comme une miniature de Gustave\n Moreau.\n    Après cet examen des purs impressionnistes que sont Baertsoen, Claus,\n Meunier et Knopff, c'est avec plaisir qu'on revient aux vétérans de l'aquarelle,\n à ceux dont la note sincère et franche n'a pas varié depuis qu'ils ont pris droit\n de cité dans nos salons annuels : j'ai nommé Uytterschaut, van Leemputten,\n Titz et Hagemans.\n    J'entends, dire parfois qu'UYTTERSCHAUT est passé de mode, qu'il reste\n toujours le même : c'est précisément ce qui me charme dans cet excellent\n artiste. C'est vrai qu'il n'a pas varié sa manière et que ses vergers ensoleillés,\n ses pittoresques chaumières, ses sous-bois jaunissants le font reconnaître\n entre mille ;. mais n'est-ce pas chose remarquable que d'arriver à une note\n personnelle, lorsqu'on a borné l'ambition de sa vie à être seulement sincère\n et vrai, et ne faut-il pas savoir gré à Uytterschaut qu'il nous fasse voir sans\n cesse les mêmes humbles coins de nature, puisqu'il sait en dégager la souve»\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3506, "texte": "                            LES AQUARELLISTES                                 41\n\n\nrains beauté? Pour saisir ce que son art contient d'observation émue, il faut\nvoir son Etang à Rouge-Cloître, si fin de tons, si vaporeux, si grand, il faut se\npromener sous les hêtres sans feuilles de ses Environs d'Utrecht, au printemps,\nil faut surtout le suivre En Flandre, sur ce chemin de terre bordé d'arbres\npittoresquement tordus et de petites maisons à toits rouges, littéralement\n « noyées » dans là verdure.\n   FRANS VAN LEEMPUTTEN continue d'interpréter dans une note lumineuse et\nfraîche nos paisibles campagnes flamandes. A noter, de l'artiste anversois,\nquelques excellents effets de jour : deux Récoltes de pommes de terre, la première,\nun crépuscule coupé de blanches spirales de fumée s'élevant toute droite des\ntas de racines symétriquement disposés et se perdant dans le ciel blanchâtre,\npar delà une rangée de maisons curieusement découpées ; l'autre, prise au\nmatin, et irradiée des ardeurs naissantes d'un soleil pâle et aveuglant, qui\ndore de son rayonnement les glaneuses courbées sur les sillons. Le Retour\nvers labergerie, gai, solide, d'une perspective très originale, chère à l'artiste,\net le Troupeau en Campine, page d'observation attentive, étonnamment lumi­\nneuse, complètent cette étude syntéthique d'un coin de pays.\n   Les aquarelles de Louis TITZ se rapprochent de celles de van Leem­\nputten et surtout d'Uytterschaut, et dénotent chez cet artiste un progrès con­\nstant. Sa vue d'Automne au parc d'Enghien est bien établie et intéresse par la\nfinesse des tons, les curieuses harmonies de jaunes, de roux, de violet et la\njolie touche de couleur que fait, à l'avant-plan, une dame en noir s'apprêtant\nà gravir le perron du château. Nous préférons cependant, pour la franchise du\ncoloris et la solidité des masses, trois autres études, qui sont davantage dans le\ngenre de Titz : A Stockel, un tournant de ruisseau, où de grands buissons sans\nfeuilles, s'enlevant sur un ciel de rafale, reflètent leurs fines branches noires,\ntraitées dans une note un peu trop dure ; Au bord de la Woluwe, une échappée\nsur un coin de prés bien verts, coupés d'un filet d'eau sinueux et gai, avec,\nau fond, un ciel vigoureusement brossé, tout cela dans une note franche,\nmoelleuse, très simple; puis enfin, un brillant effet de soleil éclairant à con­\ntre-jour un Moulin dans les Dunes et projetant sur le sable blanc l'ombre violette\nd'un champ de colza tout jaune.\n   HAGEMANS, encore un qui est resté lui-même et nous revient cette année\navec ses grandes gouaches lumineuses, si décoratives. L a Source sous bois est\nune page bien venue, où il y a du mystère, du silence, de la solitude ; la pré­\nsence d'une femme, près de la source, nous fait mieux encore sentir la solitude\nde ce sous-bois humide, où s'annonce déjà l'automne jaunissant, mais que dépare\nmalheureusement un de ces taillis fait de « chic » par lesquels Hagemans a si\nsouvent gâté ses avant-plans. Nous préférons à cette grande composition\ndeux paysages traités dans une même gamme claire, grise et très harmonieuse :\ndeux vues de rivière au matin, encore noyées dans la brume et déjà mangées\nde soleil; l'une d'elles, intitulée Matinée de septembre à Chooz, avec ses vaches\ndans les hautes herbes et ses arbres étrangement découpés, qui s'enlèvent,\nvaporeux, sur le ciel blanchâtre, me fait songer à l'un des plus merveilleux\nCorot qui soient au Louvre.\n   A ces anciens de l'aquarelle il faut en ajouter deux qui évoluent : STACQUET\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3363, "texte": "42                                DURENDAL\n\n\na, aujourd'hui, presque complètement renoncé à ses vues de plein air incon­\nsistantes et sans chaleur. Son Port de Veere, d'un ton froid et désagréable,\nd'une facture volatile, sans solidité, est le seul et déplorable exemple de\ncette première manière. La Marine à Scheveninghe est déjà meilleure, mais la\nmer est encore crayeuse et sans transparence. E n revanche, les intérieurs de\nStacquet sont des morceaux délicieux : la Vieille chapelle à Terdech, dans sa\nsimplicité de facture, et le respect scrupuleux de son décor, est l'évocation\némue d'un reste du passé auquel se rattache quelque cher souvenir; le\nBénédicité, si chaud de tons, si intime, si enveloppé, nous fait comprendre le\ncharme pénétrant d'une fin de jour dans une chambre étroite, où une vieille\nfemme est en prière devant une pauvre table éclairée par la lueur mourante\nde l'unique fenêtre.\n    L'évolution de CASSIERS est moins sensible. Il est resté le peintre des\ncoquettes cités zélandaises et de leurs fraîches habitantes ; mais son procédé\ns'est élargi et, sans rien perdre de son éclat, le coloris est devenu moelleux,\naérien,surtout dans En Zélande et Sur la Digue. La sortie de l'église, le Dimanche,\nrappelle le Cassiers d'antan, un peu sec peut-être, mais si énergique de\ndessin, et si frais, si propre! Le soir dans un Vieux port hollandais a fourni à\n Cassiers une page émue, la perle de la série. Des baraquements, des maisons\nde pêcheurs, que baigne une eau mourante, deux barques de rivière piquant\nleur note verte dans la masse grise des maisons, un ciel blanc jaunâtre sur\nlequel un moulin profile ses ailerons fantastiques.\n    L'évolution, ou même la transformation complète a du bon, surtout quand\n elle a pour conséquence d'abolir un genre faux et une routine parfois odieuse.\nA ce titre, l'on ne peut que souhaiter de voir évoluer sans retard quelques\nartistes dont je ne veux citer ici les noms que pour exprimer l'espoir de les\n voir remplacer bientôt par des jeunes, voire même par des révolutionnaires.\n D E MOL, PUTTAERT et STROOBANT représentent, par ses plus mauvais côtés,\nl'art de 1850. Les deux premiers nous font des arbres et des sous-bois sans\nchaleur ni poésie, le troisième peint des vues de villes dans une couleur pain-\nd'épice et avec un manque d'originalité qui fait songer aux plus mauvais\n chromos.\n    En regard de ces tristes survivants d'un procédé qui n'offre plus même un\n intérêt rétrospectif, nous aimons à saluer ici le nom de quelques jeunes, dont\n l'avenir paraît plein de promesses.\n    MADAME GILSOUL-HOPPE, presque une débutante de l'aquarelle, a encore\n accentué la vigueur de son coloris.\n    On se souvient de ces fleurs si hardiment jetées sur le papier, si brillantes\n et veloutées, qu'elle exposa l'an dernier. Elle nous revient encore, cette\n année, avec deux études de fleurs, moins heureusement venues que les précé­\n dentes, plus ternes et comme perdues dans les détails d'un cadre trop com­\n pliqué. Mais elle aborde en même temps la peinture de genre et les belles\n qualités de son début s'affirment à nouveau dans sa Vieille Cour et surtout dans\n son Intérieur, si franc de tons, si profond et intime : cette petite aquarelle\n dénote un talent désormais sûr de lui-même et qui se possède, et aussi une\n originalité très grande dans le choix du sujet. Madame Gilsoul a désormais\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3484, "texte": "                            LES AQUARELLISTES                                 43\n\n\nsa voie tracée : souhaitons-lui de la suivre et de ne pas tomber, sous le pré­\ntexte de faire du neuf, dans les errements d'ALFRED DELAUNOIS. Autant nous\navons admiré et admirons encore celui-ci dans ses peintures d'intérieur,\nautant nous le trouvons médiocre dans les deux vues de plein air qu'il\nintitule : Au pays monastique. Dans ces grandes gouaches, qui, ma foi, n'ont\nde monastique que le nom, il n'y a ni dessin, ni perspective aérienne, ni\nbeauté de coloris; les champs sont bizarrement étalés en longues traînées\nvertes, mauves et rousses, les ombres, crues et fausses. Par contre, Après les\n Vêpres est une magnifique étude d'intérieur d'église; la perspective est excel­\nlente, l'harmonie des blancs et des noirs d'une rare finesse et entre les colonnes\ngothiques circule un jour tamisé, une atmosphère de recueillement dont le\nrendu est extraordinaire. Très personnelle aussi, et très profonde, cette aqua­\nrelle où Delaunois nous conduit Chez la morte : un long corridorsombre, étouffé,\naux murs blancs, dallé de rouge ; par-dessus la porte close, un mince filet de\njour qui jette une lueur vague sur les murs et sur les dalles ; à l'avant-plan, une\nfemme en manteau noir montant avec lenteur un escalier de trois marches :\nla visiteuse qui va voir la morte. Rien de plus simple et de plus impression­\nnant que cet intérieur bourgeois : c'est du Pieter de Hooch compliqué de\nmystère et de drame.\n   Si cependant nous avions à donner la palme à l'un des jeunes, c'est à\nJACOB SMITS que nous la donnerions, pour son Garçon à la canne. Encore u n\nchercheur, Jacob Smits, et qui a fini par trouver. Ce gamin campinois si\nvivant, au regard intelligent et doux, qui s'appuie d'un air crâne sur une\ncanne presque aussi haute que lui-même et dont les grands yeux bien ouverts\nvous regardent en face, est lui-même une trouvaille. Un fond obscur, où\nrayonnent des ombres transparentes et très chaudes, fait admirablement res­\nsortir la figure de l'enfant et donne à cette vaste aquarelle un cachet sédui­\nsant, infiniment distingué et, surtout, très personnel.\n    Mentionnons encore les aquarelles de CHARLET, d'un faire hésitant, qui tend\nvisiblement à se rapprocher de l'Anglais Bartlett, les vues de Londres de\n HOETERICKX, tout imprégnées de brouillard et de cette vie commerciale intense,\nparticulière à la Cité, qui a son pittoresque, elle aussi; puis, avant de parler\n des étrangers qui exposent cette année à Bruxelles, disons un mot de ceux\n qui ne sont plus, Albrecht De Vriendt et Franz Binjé, l'un et l'autre représen­\n tés ici par quelques œuvres.\n    L'éminent directeur de l'Académie d'Anvers n'était pas, à proprement\n parler, aquarelliste. ALBRECHT D E VRIENDT se servit de la peinture à l'eau\n pour les études préparatoires de ses tableaux et de ses fresques; mais,\n quelle puissance, quel caractère dans ces simples esquisses! Paul III\n devant le portrait de Luther est un modèle de difficulté vaincue et Ton n'a\n pas mieux appliqué la loi des valeurs que dans cette petite peinture où la\n robe du pape, le tapis de la chambre, le mobilier et la table semblent faits\n d'une même pièce d'étoffe rouge cramoisie et gardent cependant leur valeur\n propre. Plus caractéristique encore, une étude de six têtes de moines, profon­\n dément fouillées, presque des morceaux de sculpture, tant est poussé le des­\n sin des muscles et des moindres méplats des visages; ici, aucun parti-pris\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3131, "texte": "44                               DURENDAL\n\n\nd'éclairage, tout l'effort du peintre s'est concentré sur l'étude des formés, la\nrecherche des physionomies et des caractères.\n   De BINJÉ nous avons revu avec plaisir et non sans un regret du passé,\nquelques-unes de ces jolies impressions d'Automne, de Printemps, de Neige,\nhumides et lumineuses, où l'artiste aimait à faire passer comme un souffle de\nmélancolie.                      '\n\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n\n   Les étrangers sont peu nombreux au Salon. CHARLES-W. BARTLETT expose\ndes pages zélandaises, où l'on retrouve la fraîcheur d'impressions, la douceur\nde coloris, la facture fine, enveloppée, que nous admirons depuis deux ans\ndans ses aquarelles. Il revit surtout, tel que nous l'avons connu, dans cette\ndélicieuse enfant de la campagne, assise sur l'herbe maigre de la Côte de\nZélande, à côté de l'agneau blanc dont elle a la garde.\n   Par contre, l'Enterrement de Bartlett est sinistre. Dans le brouillard, un\ncortège funèbre s'avance, déployant sur une vaste plaine de neige un étrange\net sombre zigzag. L'interminable file se perd dans la brume, tandis que les\npremiers personnages sont coupés par le cadre. Les femmes sont assises dans\ndes chariots verts, à barreaux espacés, les hommes marchent à côté, drapés\ndans de longues houpelandes noires, la tête coiffée de curieux couvre-chefs\ndéfraîchis, rappelant nos modernes tuyaux de poêle. Leurs visages couperosés\nse détachent en notes vives sur les noirs opaques ou sur la neige bleuâtre ; ils\nont froid et, les mains dans les poches, luttant contre le vent, ils marchent,\nindifférents, mornes, ayant l'air d'accomplir une corvée, tandis que les femmes\nse blotissent l'une contre l'autre dans leurs carrioles et tiennent la tête\nbaissée. Le corbillard est en avant; on ne le voit pas; le peintre a porté\ntoute son attention sur les pleureurs, les amis qui suivent le mort par conve­\nnance et la cruelle ironie de cet hommage transformé en routine lui a fourni\nla matière d'une profonde étude de mœurs.\n   Très remarquable aussi l'envoi des Hollandais. Nico JUNGMAN, qui fut\nlongtemps l'inséparable de Bartlett et participa à sa vision des choses de la\n Hollande, expose cette année trois profils de femmes d'une grâce énigma­\ntique et inattendue de la part de ce véridique observateur des marins et des\npaysannes de son pays. Est-ce le moyen âge qui lui a donné l'idée de ce\n Chapeau bleu et de ce Chapeau noir ou bien faut-il voir dans ces fins visages\nde femmes, coiffées de bandeaux étranges et curieusement parées, quelqu'unes\ndes sept princesses de. Maurice Maeterlinck ? Comme facture, rien de\nplus fin, de plus distingué ; c'est toujours du dessin colorié, mais qu'elles sont\njolies les couleurs de Jungman, et si heureusement mariées, surtout dans la\n Vierge : son teint est rose et blanc et la ligne mince du front élevé, du nez\ndroit et de la bouche petite se découpe sur un fond mauve; ses cheveux\nsont d'un blond vineux et sa robe bleue s'ouvre sur un corsage vert clair ;\ntout cela dans une note tendre et naïve, qui charme infiniment.\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3508, "texte": "                           LES AQUARELLISTES                                45\n\n\n   Les Philosophes de village de PAUL RINK nous font rentrer dans le monde\nréel. Ils sont peut-être un peu courts sur jambes, ces trois discoureurs en\nhaillons, mais l'étude de leurs physionomies est un monde d'observation\nspirituelle et nous met en présence de véritables types de paysans retors :\nl'un goguenard et futé, espèce de gamin de quarante ans, l'autre obtus et\nrebelle aux explications de ses deux camarades, qu'il subit, les mains dans les\npoches,le troisième, avisé et faisant valoir, avec une manière d'air supérieur,\nses arguments de taverne. Au surplus, étude pleine de vie et de relief, où la\nlumière se joue en réflexions discrètes sur les visages plissés de rides, sur les\nhabits loqueteux et rapiécés.\n   NICOLAS VAN DER WAAY a conservé sa facture large et lumineuse, son coloris\npuissant, admirable de moelleux. Sa Grève de ballerines est presque une répli­\nque de ses Coulisses de théâtre, exposées ici l'an dernier : la composition y est\nexcellente, les attitudes parfaitement comprises, tous les personnages vécus,\ndepuis la première danseuse, qui a quitté le groupe de ses compagnes pour\nnégocier des conditions de la paix, jusqu'au directeur du théâtre, visiblement\naffolé à l'idée de sa représentation compromise et qui arrive, le cigare en\nbouche, sans prendre garde aux habitués assis au fond de la salle. On peut\nregretter toutefois de voir un talent aussi sérieux s'attacher à des thèmes\naussi peu relevés et à des symboles aussi mesquins de notre civilisation. Le\nmême reproche s'adresse à la Baigneuse de Rink, superbe étude de chairs,\néblouissante de lumière et de vie, mais qui n'est, après tout, qu'une étude,\ndont la place est avant tout à l'atelier. En revanche, sa Jeune orpheline, avec\nles mêmes qualités de largeur et d'éclat, dénote une réelle fraîcheur d'impres­\nsion. Cette jolie Hollandaise, qui achève de revêtir le pittoresque costume\nnational noir et rouge, est un modèle de peinture simple et saine et nous fait\nadmirer une fois de plus en Rink un praticien d'une rare habileté.\n   De WYSMULLER, quelques jolis paysages villageois, habilement disposés,\nmais d'un ton uniformément rougeâtre et peu consistant dans les avant-\nplans.\n   L'Allemand VON BARTELS expose une grande gouache réaliste, la Mendiante\nde harengs, où il y a de bons morceaux : le visage ridé de la vieille femme,\nses grands bras maigres, qu'elle tend vers la barque de pêche, expriment bien\nl'attente et l'espoir du menu fretin. Le reste est d'une venue moins heureuse.\n   Des trois aquarelles de GASTON L A TOUCHE, une nous a plu, le Portrait\nd'Octave Uzanne. Le littérateur est représenté assis devant sa table de travail;\nsa physionomie d'homme qui pense est bien fouillée et joliment mise en\nlumière; la tête surtout ressort, vivement éclairée, dans l'appartement sombre\net traité dans une couleur très chatoyante. Par contre, L'alcool et la Tasse de\nthé sont des peintures veules, indignes de l'artiste qui exposait l'an dernier,\nau Salon d'art religieux de Durendal, le Christ aux outrages. Un cabaretignoble,\nune femme d'ouvrier, son enfant sur le bras, debout près du comptoir souillé\net tendant ardemment son verre, un aubergiste qui, d'un geste avorté, lui\nverse la liqueur empoisonnée, tel est le sujet de L'alcool. Le seul personnage\nde la Tasse de thé, une odieuse créature, qui a fait la vie, ne vaut guère mieux\nque la mère de famille de L'alcool. Le demi-jour de l'appartement où elle s'est\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 604, "texte": "46                             DURENDAL\n\n\naffalée est bien rendu en sa tonalité jaunâtre; mais les mains sont mal\ndessinées, et l'impression générale est fade.\n   Pour compléter la série des étrangers, signalons enfin quelques très per­\nsonnelles Pochades vénitiennes de Madame CLARA MONTALBA, embarcations fan­\ntastiques noyées dans une atmosphère de rêve, coquilles de noix aux cou­\nleurs étranges, qui semblent suspendues entre l'eau et le ciel, tandis que des\nvols de mouettes tournoient à l'entour, dans la brume couleur d'or.\n\n                                                     PIERRE VERHAEGEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-014", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 47, "page_fin": 49, "titre_corps": "Notes musicales", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Notes Musicales", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2239, "texte": "Notes Musicales\n\n  La M e s s e en Ré de Beethoven au Théâtre de la Mon-\nnaie. — Les manifestations musicales du mois de décembre ont été d'ordre\nsupérieur et de valeur exceptionnelle.\n   La Messe en Ri nous a été donnée par M. Sylvain Dupuis dans des condi­\ntions de perfection rarement atteintes jusqu'à ce jour, si ce n'est aux auditions\ndes concerts rhénans. A part quelques faiblesses du quatuor, les chœurs,\nsuperbes d'homogénéité, d'élan, de puissance, et l'orchestre admirablement\ndisciplinés n'ont pas eu une défaillance au cours de cette pieuse restitution du\nsublime testament de Beethoven. La vérité est qu'une œuvre d'une poly­\nphonie aussi opulente reste toujours obscure, surchargée et énigmatique\njusqu'au moment où la lumière jaillit d'une interprétation supérieure, sachant\nallier la clarté et la plasticité du détail symphonique à la vie, au mouvement,\nà la couleur, en un mot à la grande intuition de l'ensemble. Alors, dépouillée\ndes nuages qui la recouvrent, la splendeur du poème apparaît en même\ntemps que son sens profond et éternel. A travers et au-dessus des éblouisse­\nments de la structure formelle se révèle la vie intérieure qui l'anime, et c'est\nlà l'impression que nous a laissé l'exécution du chef-d'œuvre sous la direction\nde l'éminent chef d'orchestre qu'est Dupuis.\n   On connaît le mot de Beethoven, à propos de cette messe : « Jamais, dit-il,\nplus grande œuvre d'art ne fut conçue dans des circonstances de vie plus\nmalheureuses. » Ce témoignage du Génie conscient de sa puissance n'a été\nque tardivement ratifié par la Postérité, mais actuellement il n'est plus per­\nsonne pour contester que la Messe en Ré soit un des plus rayonnants sommets\nde l'Art. Nous ne saurions cependant y voir un chef-d'œuvre absolu au sens\nstrict de la musique religieuse.\n   La fantaisie du poète y a en effet trop de part, les proportions énormes du\nmonument n'ont pas toujours l'équilibre des choses de Dieu, certains dévelop­\npements y apparaissent trop forcés.\n   La religion est un rapport de deux termes, un lien (re-ligio) entre Dieu et\nl'homme, et il y a peut-être trop d'humanité dans l'œuvre de Beethoven, pas\nassez de grandeur vraiment divine. La Messe en Si mineur de Bach nous semble\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3287, "texte": "48                                DURENDAL\n\n\nplus purement, plus harmonieusement belle, plus proche aussi de la vérité\néternelle, car si Dieu consent à s'abaisser momentanément jusqu'à nos\nmisères, c'est pour nous élever bientôt jusqu'à Lui, dans l'Union sereine et\njoyeuse. Nous l'avons déjà dit d'ailleurs, en dehors de son caractère évident\nd'absolue et par conséquent d'immortelle beauté, la musique de\nBeethoven s'offre à nous par certains côtés comme le reflet de son époque,\nune des plus troublées qui furent jamais. Cet art raconte une vie et surtout\nune période de l'histoire de l'Humanité,\n   Tristan et Yseult à « la Monnaie». — Les mêmes éloges\ndoivent être accordés sans réserve à M. Dupuis pour la maîtrise dont il a fait\npreuve dans la conduite des représentations de Tristan et Yseult à la Mon­\nnaie. Ce drame immense qui, avec Parslfal, constitue le triomphal couronne­\nment de l'œuvre wagnérienne a été rendu d'une façon supérieure à tous\négards. Orchestre et interprètes n'ont pas joué mais vécu et souffert le drame\ndans toute son intensité. Ainsi peut se résumer l'impression maîtresse de ces\nbelles représentations. La vie coulait à pleins flots au travers de la trame\norchestrale, toute en lumière, où les thèmes tour à tour majestueux et tendres,\nentrecroisant à l'infini leur étincelant lacis, se dessinaient avec une merveil­\nleuse netteté. Mme Litvinne, dont les progrès réalisés depuis deux ans ont été\nétonnants, a mis ses éminentes qualités de chanteuse et d'interprète au service\ndu rôle le plus écrasant qui existe au théâtre. Elle a soulevé l'enthousiasme\ntant par le charme de sa voix aussi puissante qu'expressive que par la compo­\nsition de son personnage au point de vue poétique et scénique. Les rôles de\nTristan, de Kourwenald, de Brangaine et de Marke ont été tous tenus par\ndes interprètes admirablement intelligents, conscients et convaincus de l'infi­\nnie portée d'art du chef-d'œuvre qu'ils avaient mission de traduire. Merci à\ntous les interprètes et en première ligne à M. Kufferath qui a été visiblement\nen tout ceci le guide et l'inspirateur, la lumière et la flamme.\n\n   L e C o n c e r t W a g n e r . — Il a été pour nous la source de pures et\nprofondes émotions. En ces quelques notes brèves nous n'avons pas le loisir\nd'entrer dans des détails. Qu'il nous soit permis seulement de signaler deux\npoints.\n   Le prélude de Lohengrin dont Mottl traduit la pensée avec une ampleur et\nune poésie incomparables. Qui n'a pas entendu sous sa direction cette page\ndivine n'en a qu'une idée très incomplète. C'est comme un souffle embaumé\ndu Paradis inondant l'âme de ses effluves et de ses caresses. C'est une voix\ncharmante et ineffable, s'élevant des lointaines contrées qui ont Dieu pour\nSoleil, et qui tendrement pénètre ainsi qu'un fleuve de miel aux ultimes\nprofondeurs de notre être, laissant, dans ses alternatives de puissance et de\ndouceur, une seule et même impression, celle d'un bercement exquis au pays\ndes Séraphins.\n   Et Van Rooyl Ah, le noble, le pur artiste, préoccupé avant tout de vivre\nson rôle, de ne jamais sacrifier à l'effet la vérité d'interprétation. C'est vrai­\nment le chanteur de l'expression par-dessus tout. La voix est souple et émue,\ncolorée de nuances ravissantes, conduite avec un art suprême, soutenue par\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2581, "texte": "                                NOTES MUSICALES                                  49\n\nune diction d'une merveilleuse clarté. Ce n'est pas Van Rooy, nous disait à la\nsortie un fin et subtil critique, ce n'est pas Van Rooy que nous avons entendu,\nce sont Wolfram et Wotan eux-mêmes qui nous ont apparu ce soir en toute\nleur majesté.\n    A r m i d e a u C o n s e r v a t o i r e . — M. Gevaert professe une admi­\nration toute spéciale pour Gluck, et il a cent fois raison. Gluck occupe dans\nl'histoire de l'art une place très éminente. A la fin du siècle dernier, et presque\nen même temps que Mozart, ce fier génie a projeté, ses rayons sur toute\nl'évolution de leur musique moderne (1). En associant ici les noms de ces\ndeux illustres musiciens, remarquons néanmoins que si l'imagination plus\npurement musicale de Mozart fut mieux douée sous le rapport de l'abondance\ndes idées, de la richesse mélodique et peut-être aussi de la finesse d'inspira­\ntion, en revanche Gluck possède au suprême degré une qualité qui manqua\nconstamment et totalement à Mozart, la grandeur. La noblesse est le fond\nmême du génie de Gluck, le trait le plus essentiel de son esthétique, se reflé­\ntant limpidement en un style qui, toujours grave et pur, n'est cependant\njamais entaché de pompe. Armide est la seule parmi les œuvres capitales du\nmaître qui ne soit pas empruntée à l'Antiquité. La partition ne se soutient\npas d'un bout à l'autre à la hauteur des authentiques chefs-d'œuvre ayant\nnom Orphie, Iphigénie en Aulide, Iphigénie en Tauride. On y relève des longueurs,\ndes traces de fatigue, certains contre-sens poétiques et même quelques bana­\nlités. On a dit que le génie de Gluck était trop sévère, trop chaste pour\npeindre en sa musique les mollesses de l'amour sensuel. Quoi qu'il en soit,\nArmide renferme d'éclatantes beautés et, à cet égard, il faut citer en toute\npremière ligne l'admirable scène qui clôt le poème. Mme Bastien s'y est\nrévélée l'artiste consommée, la tragédienne vibrante que nous avons déjà\nappris à connaître dans les autres œuvres de Gluck. D'une façon générale\nd'ailleurs, l'exécution d'Armide a été un pur rêve de grâce et de poésie. Les\nairs de ballet, joyaux délicatement ciselés, ont apparu aussi fins que les plus\nexquis pastels de Van Loo ou de Boucher. Et comment en serait-il autrement\nquand il se trouve aux pupitres de l'orchestre des artistes de l'envergure de\nThomson, de Guidé et d'Anthoni ?\n\n                                                            GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n  (1) Voir notre article sur Gluck paru dans Durendal, livraison d'avril 1900.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-015", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 50, "page_fin": 54, "titre_corps": "Gazette des Faits et des Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Faits et des Livres", "ancre_fin": "FIRMIN VAN DEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 67, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1890, "texte": "Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                            Décembre 1900.\n\n   Le souvenir de feu Gustave Frédérix, critique à l'Indépendance belge,\nbénéficia ces temps derniers d'un double rappel : un buste au cimetière et\nla publication d'un choix de chroniques (1).\n   Trente ans de critique 1... Pendant trente ans, en effet, M. Frédérix tint\nen Belgique, avec plus de solennité que de grâce, le sceptre de la critique ;\nson autorité fut réelle et incontestée parce qu'elle était unique; il fut\nlongtemps le critique national, et ses arrêts littéraires faisaient jurisprudence ;\npour conquérir aujourd'hui un tel prestige, il serait nécessaire à un écrivain\nd'avoir derrière soi quelqu'œuvre forte et approfondie; or M. Frédérix ne\nlaisse que des articles ; il fut un articlier dans tout ce que le mot signifie de\nléger, d'éphémère et de superficiel ; ce « Sainte-Beuve belge » — comme on\nle qualifia un jour dans un accès de bouffonne flagornerie — n'a pas écrit, sur\nun auteur quelconque, une étude générale et complète, situant l'homme\ncroqué et l'œuvre analysée dans l'évolution des idées artistiques de son temps ;\net en réunissant ses écrits en deux volumes, ses amis n'ont pu offrir au\npublic que des appréciations fragmentaires de livres, des chroniques théâ­\ntrales brassées entre minuit et une heure, et de hâtives nécrologies griffonnées\n sur le marbre d'imprimerie.\n    M. Frédérix fut un journaliste prompt et agréable; il sut enterrer très\nproprement les morts illustres ; il renseigna intelligemment les familles sur la\n valeur littéraire et morale des nouveautés de l'art dramatique; enfin il profita\nhabilement de quelques amitiés illustres, et les anecdotes qu'il rapporta de\n leur contact sont ce qu'il y a de plus personnel dans ses livres.\n\n\n  (1) GUSTAVE FRÉDÉRIX : Trente ans de critique; deux volumes. Bruxelles, Lebègue.\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3217, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                                5l\n\n\n   « Trente ans de critique » — en deux volumes I — prouvent que dans la\ncritique d'il y a trente ans, on pouvait, en Belgique, passer grand homme —\nà très bon marché.\n                                            *\n                                        *       *\n\n   J'ai gardé, de mes lectures de jadis, une heureuse impression de la Théorie\ndes belles-lettres du R. P . Longhaye; dans un genre que je juge vain et peu\nprobant, c'est une œuvre très supportable et d'ailleurs fort bien écrite;\nlorsque, plusieurs années après, ce Jésuite très informé, très érudit et maniant\nla plume avec une progressive maîtrise, appliqua à l'étude de là littérature\nclassique, l'étalon de ses préceptes, son Histoire de la Littérature au XVIIe siècle\napparut comme un document historique et littéraire de toute première valeur,\net qui peut rivaliser de netteté et d'envergure avec les meilleurs « tableaux »\nde M. Brunetière.\n   A présent voici que le R. P . Longhaye aborde le Dix-neuvième siècle (1).\nEt c'est pour lui, pour son beau talent et sa notoriété naissante, le moment\nd'épreuve et le quart d'heure difficile; et plus d'un, certes, de ceux qui l'aiment\net le suivent comme un des maîtres des lettres françaises et chrétiennes, s'est\ndemandé en recevant le volume nouveau : que va faire le P . Longhaye ;\ngravitera-t-il à son tour dans l'orbite traditionnelle des pitoyables contemp­\nteurs de la modernité dont le R. P . Cornut, auteur des Malfaiteurs de la\nplume, reste le protétype ridicule — ou bien s'orientera-t-il vers un éclectisme\nraisonné et clairvoyant qui, sans rien sacrifier des essentiels principes, sait\ncomprendre, goûter et mettre en relief ce qu'il y a de beauté réelle, originale\net durable dans l'art de ce temps ?\n   L'énigme était cruelle; elle le restera encore aussi longtemps que nous ne\npourrons juger dans son ensemble l'œuvre du R. P . Longhaye; des trois\nvolumes projetés, seul le premier a paru — et il est consacré au « Renouveau\nchrétien ( 1800-1830) ».\n   Le Romantisme alors? Non, l'auteur place la période romantique de 1830\nà 1850; il la personnifie en Hugo et en biffe Chateaubriand, Madame de\nStaël et Lamartine !... Singulière façon et très arbitraire d'écrire l'histoire et\nd'arranger les dates, et qui semble avoir pour objectif d'exclure Hugo du\nbénéfice de tout ce que le Romantisme apporta de novation glorieuse et bien­\nfaisante... Faire du maître des Contemplations et de la Légende des Siècles le\n« pelé et le galeux » d'où vient tout le mal à la littérature de nôtre siècle —\nvoyons, mon Père, laissez donc à d'autres cette mesquine et rancunière\nbesogne ; vous avez écrit sur Chateaubriand des pages belles et fortes\n— encore qu'un peu sévères pour la mélancolie de René; vous avez porté\nsur Lamennais un jugement motivé et définitif, et votre appréciation sur\nLamartine est d'une compréhension sympathique et large; votre autorité de\ncritique est grande déjà, elle mérite de grandir encore ; de grâce, ne descendez\npoint de ces hauteurs de la juste sérénité et de l'admiration loyale pour\n\n\n  (1) Dix-neuvième Siècle ; Esquisses littéraires et morales, par Longhaye. Paris, Retaux.\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3097, "texte": "52                                DURENDAL\n\n\npartager, contre l'auteur des Châtiments, les animosités et les haines des\npoliticiens; malgré ses petitesses, ses erreurs et ses fautes, Hugo a écrit sur\nle Livre d'or du siècle une page incomparablement majestueuse et géniale,\net lorsqu'aux horizons de l'art de notre époque, son formidable profil de\ngéant est évoqué, tous ceux qui aiment les Lettres, tous ceux qui tiennent une\nplume lui doivent bien, n'est-ce pas, un coup de chapeau — ce chapeau\nfût-il un tricorne!\n                                       *\n                                      * *\n\n    L'autre soir, dans un salon, où émergent de l'habituelle cancannerie\nquelques préoccupations littéraires, la causerie était à la conversion de\n M. Paul Bourget; et une vieille dame de dire, mi-sévère, mi-triomphante :\n « Enfin, il va écrire des choses convenables »; tandis qu'une jeune dame\nmurmurait, dans une délicieuse moue : « Hélas ! il va écrire des choses\n ennuyeuses ! »...\n    Mes deux interlocutrices partaient d'un point de vue psychologique\ndifférent, mais leurs réflexions étaient la conséquence de cet identique et\néternel préjugé qu'en art, le domaine passionnel est interdit à tout auteur qui\nse réclame du catholicisme.\n    La parfaite bêtise ! — que le jansénisme de nos critiques et la haute\nautorité soudain conquise par ce nouveau Père de l'Église, qu'est M. Bru­\nnetière, érigèrent à la dignité d'un principe !\n    La destinée de M. Paul Bourget demeure celle d'un ingénieux sagace et\némouvant « démêleur » de complications sentimentales; les anomalies\nsociales qu'entraîne — comme un châtiment et une rédemption — le péché\nd'amour sollicitèrent dès l'abord son observation ; on peut lui reprocher, au\ntemps de sa jeunesse, d'avoir rendu trop attrayant le péché, trop bénin le\nchâtiment et trop facile la rédemption; mais depuis lors et à partir de la Terre\npromise, sa vision des choses s'est conformée de plus en plus aux exigences de\nla morale véritable ; et actuellement s'il serait inconvenant de demander à\nM. Bourget ses sentiments intimes et personnels sur la religion, il doit être\npermis de constater que les « moralités » de ses plus récents livres ne sont\n que des transpositions très artistiques de la Révélation.\n    La dernière œuvre de M. Bourget souligne péremptoirement cette consta­\ntation (1); sous l'agréable et vivante forme de contes, voilà scrutées, débattues\n et analysées les plus poignantes situations que peut créer le désordre moral\n — et la réparation mise en balance avec la faute ; l'innocente jeune fille qui,\n pour racheter la faiblesse de sa mère, brise héroïquement et silencieusement\n dans son cœur le plus exquis des amours; la courtisane qui compense sa vie\n de luxe et de plaisirs par les angoisses les plus tragiques pour la vertu de son\nfils et exhale, en moins déclamatoires formules, les affres du Quasimodo de\n Hugo; l'adolescent viril qui se guérit d'une affection coupable en se rabais­\n sant volontairement aux yeux de celle qui l'aime — tous ces êtres qu'on sent\n\n\n  (1) PAUL BOURGET : Un Homme d'affaires. Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3198, "texte": "                   GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                             53\n\nvécus, réels et modernes, disent mieux et au moins aussi éloquemment que\nbien des sermons, la nécessité d'une vie conforme à l'ordre moral qui se\nrencontre, du reste, avec l'esprit de l'Evangile...\n   M. Paul Bourget approprie admirablement le Décalogue aux accidents de\nla psychologie contemporaine ; c'est un apologiste indirect, mais de quelle\nprofonde bienfaisance I Au contact de la vie et de l'idéal chrétien entrevu,\nsa pensée s'est renouvelée de vigueur et d'envergure, et le haut problème de\nla responsabilité auquel il voua toujours les prédilections de son magistral\ntalent s'est éclairé pour lui de lumières nouvelles.\n   Cela nous suffit, n'est-ce pas? — et laissons à d'autres l'impertinence de\nlui demander son billet de confession.\n\n                                         *\n\n\n   Et voilà rouvert le débat sur l'Art chrétien — amorcé par la conférence de\nmon vaillant ami Henry Carton de Wiartl J'aime ce discours pour sa\nforme nerveuse et primesautière, et pour la bousculade entreprise à travers\nles mobiliers dits esthétiques; mais mon vieux compagnon de luttes me par­\ndonnera de ne point partager son optimisme vis-à-vis de l'Ecole néo-gothique.\nLes plus beaux principes et les intentions les meilleures ne peuvent rien\ncontre les faits ; et les faits les voici : si l'école néo-gothique a admirablement\nréussi en architecture — et le baron Béthune n'eût-il réalisé que l'abbaye de\nMaredsous, que son nom encore mériterait de survivre dans la gratitude des\nartistes catholiques — et si, dans le mobilier, elle a trouvé un type heureux\nencore qu'un peu monotone, qui peut contester que les tentatives de sculp­\ntures et de peintures secundum Lucam ont abouti à la plus déplorable faillite\nartistique I\n   Non, on ne me fera jamais admettre que le dédain de l'anatomie, le mépris\ncaricatural de ce chef-d'œuvre de Dieu qu'est le corps humain, le torticolis et\nla grimace soient des éléments essentiels de l'art catholique !\n   Contre ces cauchemars pétrifiés et coloriés, la réaction, du reste, s'affirme\nde jour en jour davantage; il me fut donné dernièrement d'en constater un\nheureux symptôme.\n   Le hasard m'avait amené à Eyndhoven, l'exquise et proprette ville hollan­\ndaise, aux claires maisons enrubannées d'eau et égayées de verdure, et que\ndominent les sveltes clochers de plusieurs églises gothiques modernes; l'une\nd'elles surtout m'a laissé un souvenir inoubliable; située dans un lointain\nfaubourg et toute voisine des champs et des pâturages, elle élève vers le ciel\nsa symbolique prière de granit, de toute la légère et pure hardiesse de ses\nogives ; nulle fresque criarde, nulle erreur de mobilier ne viennent rompre\nl'impression à la fois précise et artistique de ces nefs grandioses et sveltes\nque le clair-obscur d'un prestigieux crépuscule teintait comme d'une patine\nséculaire; au cours de ma visite, me voici soudain arrêté par une blanche\nstatue de Sainte Anne, avec la Vierge-enfant à ses côtés : en sa longue robe,\nsobre de plis, la mère avait toute la sévère et expressive beauté des vieux\nmaîtres flamands, et la fillette était toute candeur et toute fraîcheur ; dans\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3181, "texte": " 54                                  DURENDAL\n\n\n   l'attitude et le regard de l'une il y avait l'anxiété implorante des douleurs\n   entrevues, tandis que le geste d'amour de l'autre était comme un poème de\n   soumission ingénue... L'émouvante œuvre en vérité — si religieuse d'idée et\n   si humaine de réalisation 1\n      Je demandai le nom du statuaire : (« Les frères Custers, me fut-il répondu;\n  ils habitent tout près d'ici... »\n      Le lendemain nous sonnions à une coquette villa en pierres de taille ; à\n  travers un corridor aux dalles miroitantes, on nous conduisit au seuil d'un\n  grand hangar d'où nous arrivèrent soudain des chants mâles et lents : une\n  dizaine de jeunes gens, en longues blouses blanches de sculpteurs, travail­\n  laient là fiévreusement, parmi les projets en terre glaise, les maquettes de\n plâtre, les débris de moulage : ici s'ébauche d'un bloc de bois une tête de\n  Christ bellement souffrante; là un Saint François d'Assise étend les bras\n dans une extase éperdue ; plus loin sur un coin de chaire de vérité se dérou­\n lent, en une théorie pleine d'énergie et de vie, les patriarches de l'ancien Tes­\n tament d'une part et les Apôtres d'autre part; et tout cela, qu'il s'agisse de\n travaux en genèse ou de travaux achevés, tout cela profère la double carac­\n téristique qui nous frappa dans la Sainte Anne et la Vierge vue la veille : la foi\n et l'art, l'idéalité et la forme s'harmonisent, se parachèvent et se façonnent en\n des œuvres qui suscitent l'édification et l'admiration.\n     Au milieu de leurs apprentis, donnant ici une indication, là un coup de\nmain, expliquant et discutant, affables et fraternels, Jan et Alfons Custers cir­\nculent, l'un silencieux, portant sur son masque tourmenté le stigmate des\nlongues cogitations d'art, l'autre tout en dehors, avec une fine tête à la Van\nDyck, et clamant haut, dans un joli geste de sa cigarette, son enthousiasme\nesthétique.\n     En surprenant ainsi dans leur travail les frères Custers, en les écoutant\nparler, je crus deviner le secret de leur profonde originalité d'artistes chré­\ntiens : c'est la collaboration d'une pensée intimement imbue de croyance avec\nune imagination ardente et créatrice ; ici les concepts de la foi éternelle sont\nrenouvelés, dans leur expression, par une technique qui ne désavoue et ne\ndédaigne aucune des ressources de la vie; ces deux sculpteurs se complètent\nl'un l'autre, et les principes essentiels emportés par l'un des enseignements de\nl'Ecole Saint-Luc à Gand aboutissent, grâce à la personnalité instinctive de\nl'autre — épanouie dans un milieu de tendances plus contemporaines — a\ndes réalisatives où l'apostolat religieux est secondé de toutes les conquêtes\nde la modernité.\n     Et voilà l'heureuse découverte que me valut un vagabondage de vacances\nen Hollande — et que je promis de faire partager aux lecteurs de Durendal ;\ndes initiatives semblables à celles des frères Custers sont trop rares et trop\nméritoires pour ne pas valoir d'être mises à l'ordre du jour (1).\n\n                                                      FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n (1) Nous espérons reproduire bientôt dans Durendal l'une ou l'autre œuvre des frères\nCusters.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-016", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 55, "page_fin": 57, "titre_corps": "Les Matinées littéraires du Théâtre Molière", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Les Matinées littéraires", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 72, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2075, "texte": "Les Matinées littéraires\n                   du Théâtre Molière\n\n  Conférence de M. Fierens-Gevaert. — La thèse principale\nde l'excellente conférence de M. Fierens-Gevaert tendait à prouver que\nFlaubert n'avait pas réussi, et ne pouvait réussir, à s'abstraire — comme\nc'était sa prétention — de son œuvre, à n'y rien laisser transparaître de\nlui-même. Ambition évidemment absurde ! Aucun effort, aucune contor­\nsion de pensée, aucune contrainte pourraient-ils faire qu'un artiste, doué\nd'originalité, ne se reflète, avec sa vision et sa conscience de la vie, dans\nses créations? De quel souffle s'animeraient ses personnages, sinon du\nsien? L'historien, même, qui croit ne conclure que sur des faits authen­\ntiques qu'il n'invente pas, se laisse, inconsciemment, guider par ses\ntendances philosophiques, ses sympathies ou ses répulsions dans le choix des\néléments dont il se sert, et cela quel que soit son souci d'impartialité ; à plus\nforte raison, une fiction, dont les combinaisons dépendent uniquement de\nl'auteur, ne saurait-elle rester indépendante de la personnalité de celui-ci.\nChimère fallacieuse à l'égal de celle de l'art pour l'art — de laquelle Flaubert\nétait également engoué — et d'où est issu l'art d'aujourd'hui, art de cénacle,\nésotérique, accessible aux seuls adeptes et initiés, hors du large courant de la\nvie et des hommes et qu'aussi ceux-ci ne connaissent plus...\n   L'art grec, de même que, jusqu'auXVIesiècle, l'art moderne, était populaire\net s'adressait à la foule : les tragédies d'Eschyle et de Sophocle étaient\napplaudies par tout le peuple assemblé à l'occasion des féeries helléniques ;\nles citoyens de Florence et de Sienne faisaient cortège d'allégresse et de\ntriomphe à la Vierge de Cimabue ou à celle de Duceio; toute la cité du Lys\nétait en effervescence lors du placement des portes de Ghiberti au Baptistère ;\nles canzone du Dante étaient chantés par les gamins des rues.\n   L'art des Primitifs n'avait pas divorcé d'avec la vie ; il sublimait la langue\nmême du peuple au milieu duquel il florissait; il s'inspirait, pour la traduire\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3488, "texte": "56                                DURENDAL\n\n\nen beauté, de la seule réalité. Mais on lui fit connaître, bientôt, que son lan­\ngage était barbare, qu'il devrait y renoncer et adopter celui d'une civilisation\nmorte; on lui apprit que la réalité était grossière et que la beauté idéale exis­\ntait, et le « grand art »... Le peuple, cessant de comprendre, se désintéressa\nd'un art, objet de luxe, destiné uniquement, sans doute, aux lettrés, aux\nsavants, aux riches. Le malentendu n'a cessé de s'accroître depuis; et les\nartistes, à présent, forment une sorte de caste hiératique, sacerdotale, gar­\ndienne de rites obscurs. Ils ne comprennent pas plus la foule que celle-ci ne\nles comprend ; ils considéreraient comme une dégradante déchéance d'en être\ncompris et cependant, souffrent, en même temps, et déversent sur elle la\nmajesté de leur mépris souverain — parce qu'elle ne les comprend' pas !\n   Flaubert a dépensé sa vie à vitupérer le bourgeois; ses lettres abondent en\nimprécations contre lui; c'est une convulsion perpétuelle et pénible, affligeante\net, quelquefois, ridicule...Si l'on vit dans sa « tour d'ivoire », qu'importent la\ngrossièreté et la physionomie des badauds qui errent aux alentours? Non con­\ntent d'épancher sa haine atrabilaire du monde médiocre, au milieu duquel\nrien, d'ailleurs, ne l'obligeait à vivre, il en sature son œuvre : Madame Bovery,\nVEducation Sentimentale où surabondent les personnages odieux, sordides ou\nimbéciles; et enfin, cette encyclopédie inouïe de la platitude, cette œuvre de\nvengeance frénétique et maniaque, Bouvard et Pécucket!...Il vivait, en quelque\nsorte, de son dégoût ; car, en somme, pourquoi, puisque le coudoiement de tels\nêtres dans son existence réelle lui donnait la nausée, perpétuait-il sa ran­\ncœur en les évoquant dans sa vie intellectuelle...\n   Saurait-on tenir, dès lors, Flaubert pour un peintre vraiment compréhen­\nsif de la vie contemporaine qu'il a regardée avec les yeux de la rancune,\navides de n'en voir que les tares, les laideurs, les infamies? Sont-elles bien\njustifiées, ces épithètes de « demi-dieu » et de « penseur » dont l'honore\nM. Fierens-Gevaert, alors que l'on chercherait vainement dans la partie capi­\ntale de son œuvre les accents de haute pitié, de large et compatissante com­\npréhension humaine qui donnent à l'œuvre d'un Balzac, d'un Dostoïewsk3r,\nd'un Tolstoï une portée si supérieure?\n   Le monde, vraiment, n'est pas uniquement peuplé de créatures hideuses ou\nstupides comme le couple Bovery et les amants d'Emma; tous les libres-\npenseurs ne ressemblent, peut-être, pas à Homais. On dirait que les natura­\nlistes ont cette conviction innée que l'ignoble seul est vraisemblable et —\nnaturel ! M. Zola, ce virtuose puissant et grossier de l'abjection, ce « malheu­\n reux — pour emprunter la dure mais équitable sentence de M. Anatole France\n —: ce malheureux, dont on peut dire qu'il vaudrait mieux pour lui n'être pas\nné », ne veut-il pas que la société moderne se reconnaisse dans le miroir\n souillé des Rougon-Macquart?\n    Flaubert, au moins, s'évada, parfois de la sentine où grouillaient ses\n bourgeois ; il a rêvé superbement Salammbô, les Trois Contes, la Tentation de\n saint Antoine. Cependant, il serait difficile, pensons-nous, d'apercevoir une\n inspiration vraiment mystique, comme le voudrait M. Fierens-Gevaert,\n dans la Légende de saint Julien l'Hospitalier et dans la Tentation. Le dessein de\n celle-ci semble plutôt de destruction ironique et de ruine ; et celle-là, une des\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2979, "texte": "         LES MATINÉES LITTÉRAIRES DU THÉÂTRE MOLIÈRE                           57\n\n\npages les plus accomplies du maître, est surtout pittoresque et, faut-il le dire?\nd'une splendeur verbale trop continûment éclatante.\n   La rançon de ce style si parfait, si travaillé, où rien n'est abandonné au\nhasard est qu'il semble souvent figé, qu'il revêt les apparences immobiles et\npolies de la mosaïque ; qu'il étonne sans parvenir à émouvoir. A force de\nvivre avec ses phrases, de les remanier, de les « gueuler », comme il disait,\nde vouloir les courber aux règles qu'il s'était tracées, le velouté délicat de\nl'inspiration se froissait, l'imprévu disparaissait, et tout ce qu'il y a de fris­\nsonnante palpitation, de spontané dans la vie. Le style de Flaubert a la con­\nsistance et l'éclat du marbre, mais, comme celui-ci, il est glacé.\n   M. Fierens-Gevaert a marqué, en quelques mots seulement, à la fin de sa\nconférence, les réserves que l'on doit faire quant à la manière acerbe dont,\ndu fond de la misanthropie de sa douloureuse existence solitaire, le grand\nécrivain a envisagé la vie. Craignant, sans doute, l'ire posthume de l'auteur\nde Madame Bovary et son aversion pour la race abominable des critiques, il a\nsurtout montré ce qu'il y a d'admirable chez lui ; nous sommes tombés dans\nl'excès contraire : que Flaubert nous pardonne en faveur de notre\n infimité !\n    La causerie de M. Fierens-Gevaert a été fort applaudie, de même que la\n lecture de la Légende de saint Julien l'Hospitalier, à laquelle M. Chomé a donné\nbeaucoup de relief et de chaleur.\n\n    Conférence de M. Ed. Ned. - La cinquième conférence du\nthéâtre Molière a été consacrée à MOLIÈRE. Le conférencier, M. Edouard Ned,\ns'est surtout attaché à tracer la physionomie morale du grand comique.\nComique! au fond c'est tragique, plutôt, qu'il faudrait dire, car, s'il y a dans\nMolière une verve vraiment plaisante et légère, tout ce qui chez lui relève\ndavantage de la comédie satirique, Tartuffe et le Misanthrope par exemple, est,\nsi l'on y prend garde, grave et triste.\n   En réalité, c'était un mélancolique, une âme de haute et puissante tendresse,\nd'une sensibilité exquise, et destinée, comme toutes les âmes de cette sorte, à\nsouffrir la vie plutôt qu'à la vivre. On peut dire, aussi, qu'il souffrit certaines\nde ses œuvres bien plus qu'il ne les écrivit; et il mettait dans la bouche de ses\npersonnages la douloureuse confidence de l'homme de génie, méconnu et\nmoqué par une frivole femme trop aimée. Il laisse percer le gémissement\nsourd de sa souffrance, mais c'est devant le public, et ses paroles sont des\nrailleries amères ; et, alors, derrière le masque à moitié détaché de ses prota­\ngonistes, apparaît son propre visage, ardent et soucieux.\n   L'auditoire, fort nombreux, comme à l'ordinaire a fait fête à la causerie très\nvivante de M. Ned et aux acteurs du Molière, qui ont joué, ensuite, un acte\ndu Misanthrope,\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-017", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 58, "page_fin": 62, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "H M", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 75, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "LES LIVRES\n LE ROMAN :\n M a i s o n d'Or, roman par MAURICE DES OMBIAUX. — (Paris, Ollendorff.)\n    M. Maurice des Ombiaux, qui s'est diverti naguère à nous dire les aven­\ntures un tantinet rabelaisiennes de saint Dodon, nous offre, en ce roman, un\ndrame familial, discret et poignant, conté avec une émotion vraie et commu­\nnicative. La famille, qu'un désastre a ruinée et dispersée, a reconquis lente­\nment, par le travail et l'économie de tous, l'aisance. Au foyer reconstitué il\nil y aura du bonheur encore pour le vieux père, pour Kate, la sœur sublime,\npour Fred, le frère vaillant, pour la petite Mad, la cadette, qui dut naguère\nchercher au loin son pain et que l'on va rappeler d'exil. Mais Mad n'est plus\nce qu'elle était; la ville lointaine l'a changée; son âme ne vit plus au foyer;\ndes liens mystérieux et que l'on sent coupables l'enchaînent ailleurs. Par\nelle va crouler le rêve de paix et de joie longuement édifié. L'enfant pro­\ndigue ne reviendra que malheureuse et abandonnée au foyer d'où le père à\nson tour, tué par l'oubli d'une enfant ingrate, est parti. Kate, la maison d'or, est\npeinte avec infiniment de tendresse: elle est le centre, la reine de ce beau et\nnoble livre, dont la seconde partie surtout atteste un talent délicat et nuancé,\nune âme ouverte aux sentiments les plus tendres comme aux plus hautes\némotions.\n\nL a V a l s e . — L e s D é p a r t s , par HENRI LAVEDAN, de l'Académie\n   française. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Les dialogues où M. Lavedan railla si férocement la rosserie et le mufiisme\ncontemporains sont, sans doute, la partie la plus populaire et la plus carac­\ntéristique de son œuvre. Les Départs continuent Leurs Sœurs, les Petites Visites,\nles Beaux Dimanches et les autres recueils que chacun sait. La verve est la\nmême; mais l'âpreté d'ironie est moindre. Si l'on y rencontre quelques\nsatires sinistrement vraies, et des scènes où les ridicules, les snobismes et les\nlâchetés sont fouettées cruellement, l'on y voit aussi, plus que précédemment,\nsemble-t-il, des dialogues où l'ironie ne fait qu'effleurer, où la verve s'atten­\ndrit, où la caricature émeut et touche. Quelques nouvelles exquises, alertes et\nsimples ouvrent le volume : l'une d'elles, la Valse, qui donne son titre au\nvolume, ressemble fort à un chef-d'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3238, "texte": "                                    LES LIVRES                                   59\n\n  L a M o r t d e s D i e u x , le roman de Julien l'Apostat, par DMITRY DE\n    MÉREJKOWSKY, traduit du russe par JACQUES SORRÈZE. — (Paris, Calmann-\n    Lévy.)\n     Cette œuvre de M. de Mérejkowsky, qui passe pour l'un des chefs littéraires\n  de la jeune Russie, est, croyons-nous, la première qu'une traduction ait mise\n  à la portée du public français. Hâtons-nous de dire qu'elle justifie la réputa­\n  tion de son auteur. Son caractère diffère étrangement de celui du roman russe\n  que nous révéla M. de Vogué et qui nous apparaît préoccupé de \"morale\n  plus que de littérature, inquiet de vérité plus que d'art. Bien que la hantise\n religieuse soit nécessairement partout dans un livre dont l'empereur Julien\n  est le héros, c'est l'artiste surtout qui s'y affirme. On y sent partout le souci\n plastique, le culte de la forme impeccable, l'influence classique. Il est un de\n ceux qui marquent l'avènement, en Russie, du cosmopolitisme intellectuel et\n du dilettantisme. Aucun des romans russes traduits jusqu'à ce jour ne nous\n avait, s'évadant du milieu national, montré la reconstitution d'un passé histo­\n rique étranger; l'œuvre de M. de Mérejkowsky témoigne d'une conception\n d'art ignorée naguère dans son pays.\n    Le roman s'ouvre au lendemain de la mort de Constantin, à l'heure où\nJulien adolescent végète enfermé, par les ordres de son cousin Constance,\ndans la solitaire forteresse de Macellum. Il accompagne Julien, à travers les\n épisodes connus de sa vie et de son règne, jusqu'au jour où l'Empereur tombe\nmortellement frappé, dans une rencontre avec les Perses. L'Apostat est à peu\nprès l'unique héros du livre; il traverse une série de tableaux, dont les autres\npersonnages sont, pour la plupart, simplement épisodiques. Ce n'est que\ndans sa dernière partie que l'action, à partir de l'avènement de Julien, se lie\net se serre davantage. La psychologie de l'Apostat, aux diverses étapes de\nsa rapide vie, est profondément fouillée; d'autres portraits sont curieuse­\nment vivants et pittoresques. L'époque étrange, compliquée, pédante\net subtile, croyante et sceptique, où se prolonge l'agonie de l'Olympe\nvaincu par le Christ, ressuscite avec un saisissant relief. Bien des chapitres\nsont d'un art achevé, exquis et puissant. Notons que l'auteur n'a pas manqué\nde mettre dans la bouche de Julien expirant l'apostrophe célèbre : « Tu as\nvaincu, Galiléen! » Ce mot à effet, si souvent exploité, est malheureusement\n légendaire, comme la plupart des mots historiques.\n                                                                         M. D.\nL'ART :\nNotes sur les Primitifs italiens et sur quelques Peintres\n   d e s M a r c h e s e t d e l ' O m b r i e , par JULES DESTRÉE, avec deux eaux-\n   fortes de M. Aug. Danse et cinq eaux-fortes de Mme Jules Destrée, 1 vol.\n  in-8°. — (Florence, Alinari; Bruxelles, Dietrich.)\n   M. Jules Destrée poursuit le cours de ses attrayantes études sur les Primitifs\nitaliens, dont nous avons signalé ici même la première série consacrée à\nquelques artistes toscans. Il nous en donne aujourd'hui une nouvelle où il\nréunit de curieuses pages sur les principaux peintres de l'école ombrienne, de\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": " 60                               DURENDAL\n\n\n Boccati da Camerino au Pérugin et sur quelques artistes peu connus, les\nSalimbeni, de San Severino; Giovanni da Oriolo et Leonardo Scaletti, de\n Faenza.\n   M. Destrée connaît, et il redit, avec émotion, la joie des courses esthétiques\nen ces petites cités de gloire, de soleil et de beauté, Pérouse, Foligno, Spello,\nUrbin, Orvieto... le plaisir de la flânerie en de petits musées tranquilles et\ndéserts, que le flot des touristes embrigadés, toujours déferlant à Florence, à\nVenise ou à Rome, n'envahit pas ; le bonheur de la lente assimilation de\nl'œuvre d'un artiste aimé, étudié à loisir dans le silence tiède des salles vides\nou dans les églises dormantes et fraîches ; l'allégresse des découvertes rares,\ndes hypothèses, des rapprochements inattendus, des convictions basées sur\ndes indices lentement accumulés et coordonnés soudain, comme par le coup\nde foudre de l'intuition, à l'aspect de quelque œuvre délaissée ou méconnue.\nIl affectionne signaler des travaux qui, conservés en des endroits écartés,\nhors des grand'routes hantées par la caravane de la critique, ont échappé, ou\npresque, à l'attention de celle-ci, ou ceux d'artistes classés qui dénotent\nquelque aspect négligé de l'auteur : les fresques des San Severinates, Giacomo\net Lorsenzo Salimbeni, à Urbin, citées par Miintz et Rio, mais auxquelles,\nselon M. Destrée, ces écrivains n'ont pas accordé l'importance qu'elles méri­\ntent ; certaines œuvres de Boccati da Camerino, qui montrent chez cet exquis\npeintre de suavité une aptitude singulière à des œuvres de force tragique et à\nune interprétation toute originale et audacieuse de réalités possibles. Pointons\nencore, sous ce rapport, les pages remarquables consacrées à deux peintres\ndont on ne sait à peu près rien, Giovanni da Oriolo, représenté par un\nunique portrait du marquis Lionel d'Esté, conservé à la National Gallery; et\nLeonardo Scaletti, duquel le musée communal de Faenza détient les seules\nœuvres authentiques.\n   Les notes de M. Jules Destrée sont d'Un périégète conscienceux et cher­\ncheur, admirablement informé, mais aussi d'un artiste sensitif, attentif aux\nproblèmes de la technique, à tous les détails qui peuvent aider sa sagacité,\net qui; à la fois, saisit la beauté des œuvres dans leur réalité supérieure, dans\nleur expression profonde et humaine. Il faut marquer spécialement, à cet\négard, les belles pages où il analyse à grands traits l'œuvre du Pinturicchio\net du Pérugin.\n   Il ressent pour l'art du XVe siècle cette tendresse exaltée sans laquelle il\nn'est point de véritable admiration, et de compréhension parfaite. Il entre de\nl'amour dans toute admiration pénétrante. D'autres que nous, qui partageons\nles prédilections passionnées de M. Destrée, diront qu'elles le rendent partial\nvis-à-vis de la seconde Renaissance; nous ne sommes pas de cet avis, mais, au\nfond, c'est possible ; pourtant, n'est-ce pas la rançon de toute conviction forte\net exaltée que d'entraîner quelque exclusivisme? et le communicatif enthou­\nsiasme dont nous émeuvent certaines œuvres est-il susceptible de naître dans\ndes esprits éclectiques ou sceptiques, que leur sang-froid et leur demi-indif­\nférence doit en défendre ?\n   Les études de M. Destrée sont illustrées d'eaux-fortes de Mme Jules Destrée\net de M. Aug. Danse, où ces excellents artistes ont triomphé, à force d'habi-\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3318, "texte": "                                 LES LIVRES                                   61\n\n\nleté et de souplesse, des difficultés que recèle la reproduction par le burin des\nœuvres de la peinture. Il faut louer, surtout, de la première, la saisissante\ntranscription du Calvaire, de Boccati da Camerino, et du second, la très belle\ncopie du merveilleux portrait du Pinturicchio, à Spello.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nL'HISTOIRE          :\n\nL e M a r i a g e d e L o u i s X V , d'après des documents nouveaux et une\n   correspondance inédite de Stanislas Leczinski, par HENRI GAUTHIER-\n   VILLARS. — (Paris, Plon.)\n   Le joyeux Willy faisant la cour à Clio, voilà qui est, certes, inattendu.\nC'est la surprise que nous offre, ici, devenu grave soudain, M. Gauthier-\nVillars. Une bonne fortune ayant mis en sa possession des documents inédits\nqui permettaient d'éclaircir des points demeurés obscurs, de jeter sur d'autres\nune lumière neuve, il a recommencé l'histoire, écrite par beaucoup d'autres\ndéjà, du mariage de Louis XV. C'est une histoire curieuse, mal édifiante et\ncompliquée que celle de cet hymen royal préparé par quatre ans de politique,\nje veux dire de tripotages et de basses intrigues. Le Régent, héritier pour\nlors du trône, demandait au roi d'Espagne, dès 1721, et obtenait, pour le\njeune Louis XV, âgé de onze ans, la main d'une infante qui en avait trois à\npeine. Il comptait, par cette union ridiculement disproportionnée et qui retar­\ndait d'une douzaine d'années la naissance d'un dauphin, ménager les chances\nde sa maison. Conduite en grande pompe à Paris, la petite infante y atten­\ndait l'âge des fiançailles, lorsque le Régent mourut d'apoplexie et fut\nremplacé par Henri de Bourbon-Condé, M. le Duc, amant de cette intri­\ngante célèbre que fut la marquise de Prie. M. le Duc détestait et redoutait\nles Orléans, dont l'avènement l'eût ruiné. Comme il avait tout à craindre de\nla mort du roi sans héritier, il ne songea qu'à pourvoir au plus tôt Louis XV\nd'une épouse d'âge normal. Et rien ne lui fut plus aisé, comme on le pense,\nque de démontrer péremptoirement que les intérêts du royaume étaient\nd'accord avec les siens. On s'empressa donc, à la grande colère de\nPhilippe V, de renvoyer dans sa péninsule la pauvre infante, et de chercher\nailleurs une princesse à marier. D'échec eu échec, on en vint à se résigner à\nMarie Leczinska, fille du roi détrôné de Pologne. Le mariage fut célébré en\n1725. Une enfant timide et dévote, gracieuse et bonne, mais sans beauté,\nsans alliance, sans fortune, dut ainsi le plus beau trône du monde et des\ntristesses sans nombre aux manœuvres intéressées d'une intrigante et d'un\nambitieux. M. Gauthier-Villars continue l'histoire de ce mariage jusqu'à son\ncouronnement, la naissance du Dauphin.\n   Abondamment documenté, alerte et Vivant, son livre se complaît peut-être\nun peu trop volontiers dans l'étalage d'une érudition scabreuse. L'auteur\nestime avec raison que les dessous de l'histoire sont indispensables au\nchercheur que ne saurait satisfaire la correction incomplète, et souvent\ninexacte, des annalistes officiels. Mais il demande, trop souvent, à mon gré,\nson pittoresque aux anecdotes croustillantes et aux Cancans d'alcôve.\n                                                                      M. D.\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3237, "texte": "62                               DURENDAL\n\n\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\nG e d i c h t e n , par GODFRIED HERMANS. — (Jules Van Landschoot, éditeur,\n   Termonde.)\n   Ce recueil de poésies flamandes est le premier essai d'un jeune poète qui\npromet beaucoup pour l'avenir. Le pseudonyme de Godfried Hermans cache\nle nom de M. Louis Dosfel, dont nous avons déjà eu l'occasion d'admirer le beau\ntalent de poète lorsque nous avons parlé des poésies qu'il a publiées dans le\nrecueil de Tijd en Vlijt, la société littéraire flamande de l'Alma Mater de\nLouvain.\n   La première partie du recueil de Godfried Hermans renferme des pages\nd'une originalité puissante et d'une haute envolée. Le poète contemple l'huma­\nnité à son berceau et nous décrit ses visions du passé en des pages parfois\nsuperbes de grandeur et de profondeur. Ainsi sa pièce : Abel doodgevonden\n(Abel trouvé mort) communique au lecteur un frémissement tragique. Il nous\nintroduit au Purgatoire, fait célébrer sous nos yeux la Messe du XIXe siècle,\ndécrit la fin du Monde et le Jugement dernier, etc. Mais il nous paraît que le\njeune poète n'est pas encore assez maître de son sujet. Il ne réussit pas tou­\njours à donner à ses rêves grandioses l'expression adéquate. La forme n'est\npas assez artistique pour nous émouvoir complètement. Le verbe n'enrobe\npas encore la pensée du vêtement resplendissant de l'Art. Qu'il travaille et il\narrivera à maturité, ce jeune rêveur. Qu'il ne se contente pas d'un à-peu près\nde l'expression, et il deviendra un poète de marque, mieux encore, un poète\nchrétien.\n   Dans la seconde partie de ses Gedichten, il se révèle plus artiste que dans la\npremière, où il se montre plutôt penseur. Cette seconde partie renferme des\npoésies plus courtes mais plus achevées. J'admire, par exemple, la pièce inti­\ntulée : De Dichten op Sinaï, et encore plus la pièce exquise de forme et de\npensée : Kinderen (Les Enfants). Elles se distinguent toutes deux par une\nmaîtrise de forme rare chez un poète de vingt ans.\n                                                                         A. C.\nDIVERS :\nBelgique Pittoresque et Monumentale                       (Bruxelles, Charles\n   Bulens, éditeur.)\n   Ce charmant album publié par notre éditeur, Charles Bulens, contient la\nreproduction des plus beaux monuments de la Belgique, tels que nos fas­\ntueuses cathédrales, nos merveilleux hôtels de ville, les admirables maisons\nde corporations de la féerique grand'place de Bruxelles, unique dans le monde\nentier, en un mot tout ce que la Belgique renferme de plus intéressant en\narchitecture, en sites pittoresques, en monuments de tout genre. Le tout bro­\nché en une élégante couverture. C'est l'album le plus complet et le plus gra­\ncieux des monuments belges que l'on ait publié jusqu'ici. Nous saisissons\ncette occasion pour rendre hommage à M. Bulens, notre éditeur. Les lecteurs\nde Dnrendal ont pu constater le soin qu'il apporte à la publication de notre\nrevue, dont tout ce qui concerne l'éditeur, et notamment la partie illustration\nest absolument irréprochable au point de vue esthétique, grâce à M. Bulens.\nIl a rang désormais parmi les éditeurs d'art de tout premier ordre.\n                                                                     H . M.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-01-n1-018", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 63, "page_fin": 72, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "comme à nous", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 80, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1778, "texte": "NOTULES\n\n   Les rédacteurs de \" Durendal \" viennent de s'adjoindre\nc o m m e s e c r é t a i r e leur jeune ami et collaborateur CHARLES DE SPRI­\nMONT, l'auteur des charmants poèmes que nous avons publiés ici-même et\nqui au talent de poète joint celui de parfait prosateur et de très judicieux\ncritique littéraire.\n\n\n\n   J e u n e s M u s i q u e s . — Sous ce titre, VINCENT D'INDY a publié dans\nl'Art Moderne un article remarquable dont nous nous faisons un devoir de\nreproduire un beau passage, qui prouve que cet admirable artiste est aussi\nun profond penseur :\n   « Y a-t-il un vieil art? N'est-ce pas précisément l'un des privilèges les plus\nimprescriptibles et les plus incontestables de l'art, sans qualificatif, de vivre\nen dehors du temps ?\n    » Et les formules? dira-t-on. Oh ! d'accord, les formules peuvent vieillir,\n mais ce serait faire preuve d'un esprit bien étroit que de faire consister l'art\n en une série de formules évidemment sujettes à la mode et à l'usure au même\ntitre qu'un justaucorps à fraise ou un smoking. Pour moi, je resterai toujours\npersuadé que ce qui est d'essence vraiment supérieure, toutes les manifesta­\ntions de tous les temps en lesquelles s'est exprimé intensivement le sincère\nsentiment humain, tout ce qui est beau, en un mot (bien que mot ait le don\nde choquer certains obscurantistes), ne vieillira jamais.\n   » Vieilles sculptures, la Victoire de Samothrace, le portail d'Amiens, la\nstatue de Colleone, mais combien plus jeunes d'art que nombre de sucreries\nen marbre ou de chocolateries en bronze qui encombrent nos squares ou nos\nplaces publiques !\n   » Vieilles peintures, les fresques de Gozzoli à San Gimignano, les Assomp­\ntions du Gréco à Madrid et les Syndics de Rembrandt, mais combien plus\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3221, "texte": "64                                DURENDAL\n\n\n vivaces et plus réconfortantes pour nos esprits modernes que bien des com­\npositions académiques ou hystériques dues à des peintres actuels !\n    » Vieilles musiques, l'antienne grégorienne : Nemo te condemnavit, le motet ;\n O vos omnes de Vittoria, les chorals d'orgue ou les cantates d'église de Sébas­\ntien Bach, mais combien plus expressives et, quoi qu'on dise, plus près de\nnous que tant d'œuvres prétendant orgueilleusement et dogmatiquement\n monopoliser l'expression musicale de notre temps !\n    » Pour moi, la Magdalena du Dialogue de Schiitz, l'Ame pleurant la mort\n du Christ de la Malthœus Passion, l'Armide abandonnée dé Gluck, l'Isolde de\nWagner, ne m'émeuvent pas moins que la charmante Louise de Gustave\n Charpentier ; toutes ces musiques, abstraction faite de leur vêtement de for­\n mules auquel un esprit élevé ne peut attacher' d'importance, sont aussi\nvivantes, aussi passionnantes, tranchons le mot, aussi jeunes l'une que l'autre,\ncar, toutes elles expriment sincèrement et émotionnellement l'âme humaine,\nqui, elle, ne change jamais, sauf en des détails infimes qui ne portent nulle­\nment atteinte, à sa tenue générale et dont il faut être singulièrement étroit\nd'esprit pour tenir compte.\n    » Certes, l'expression d'art doit toujours aller en avant — elle ne pourrait,\ndu reste, faire autrement — et c'est précisément dans le but de fortifier les\njeunes et de leur donner la santé morale nécessaire à l'éclosion de leur\nmoderne personnalité, que je leur prescris l'étude attentive et approfondie de\ntoutes les œuvres belles qui ne vieilliront pas.\n    » Refaire du Palestrina, du Bach ou du Beethoven serait une folie, copier\nn'est pas créer ; en tous cas ce serait de l'art inutile, conséquemment nuisible ;\nmais il est absolument indispensable au créateur modernede connaître ces\nbelles œuvres éternelles et de les aimer, car, sans parler même du point de vue\nmétier (la libre rythmique des productions duXVIesiècle peut être un efficace\nrégénérateur, en ce temps d'arythmie résultant de la néfaste période judaïque\nLouis-Philippe et second empir.e), sans même parler du point de vue métier,\ndis-je, l'artiste moderne n'a point d'autre mission que de continuer à défricher\nla voie unique de l'art ouverte par ses prédécesseurs, et, pour un travail efficace\net personnel, il n'a que deux guides sûrs: la science et la conscience. Oui, certes!\nil doit abandonner le sentier battu, rien ne lui servirait de piétiner sur place,\nmais pour trouver le terrain solide, il doit savoir par où les autres ont\navancé et rattacher les terres conquises par lui à la route que les grands\nanciens ont commencé à tracer, faute de quoi il se perdra inévitablement en\nles fondrières de l'à-côté et ses œuvres vieilliront plus vite que les saines\nproductions sur lesquelles les siècles ont pu passer sans en altérer la puis­\nsance émotive; les vieilles musiques ne sont pas toujours, hélas! celles dont la\ndate est la plus ancienne ! \"\n\n\n\n   U n d i s c o u r s de M . C h a r l e s V a n der S t a p p e n . — Audis­\ncours réactionnaire de M. Cluysenaer, dont nous avons parlé dans notre pré­\ncédent numéro, il importe d'opposer la vibrante et éloquente allocution\n"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3417, "texte": "                                   NOTULES                                      65\n\nadressée par le sympathique et distingué Directeur de notre Académie des Beaux-\nArts à ses élèves, à l'occasion de la distribution des prix aux lauréats de\nl'Académie:\n   « Lorsque, dans les temps futurs, un jugement impartial, définitif, sera\nporté sur le siècle qui s'achève ; lorsque, après avoir établi la somme des\nefforts humains qui se sont exercés non seulement dans les sciences et dans\nl'industrie mais aussi dans l'art, on comparera ce siècle aux siècles précédents,\nil apparaîtra que le nôtre n'a rien à envier à ces derniers. Il marquera sur­\ntout par la volonté, la recherche de la personnalité et l'abandon réalisé des sentiers\nbattus.\n    » L'Exposition du Centenaire de l'Académie montre à quel point cette\nrecherche de l'individualité a été atteinte et prouve que notre Académie n'est\npas un foyer de traditions, ainsi que quelques esprits mal renseignés ou cha­\ngrins ont tenté de le faire croire. Elle n'entend nullement contrarier la person­\nnalité. Son exposition, où sont représentés des genres si divers, des expres­\nsions si opposées, permet à celui qui juge sans passion et sans parti-pris\nd'apprécierla libéralité de son enseignement et le respect qu'elle professe pour\nl'originalité de l'artiste.\n    » Et comment peut-il en être autrement? Dans quel but, par quels moyens\nl'Académie peut-elle être un obstacle au développement et à l'éclosion d'un\nesprit avide de recherches, épris de neuf, passionné pour le Beau et le Vrai\nconçus sous des formes particulières et inusitées ? Disons pour ceux qui\nl'ignorent que 1''Académie royale des Beaux-Arts est une école d'enseignement d'art où\nnotre mission est de vous apprendre le MÉTIER qui vous permettra de traduire matérielle-\nment votre pensée et votre vision, de même que dans les Universités on enseigne au savant,\nà l'avocat, à l'écrivain, la Science, le Droit et l'Eloquence.\n    » En notre pays, une certaine forme d'art, qui lui était très particulière, la\npeinture d'histoire, est délaissée, — fait qui peut s'expliquer parce que le\nrajeunissement des formes et des expressions nouvelles s'est orienté vers les\nchoses de la vie et de la lumière. C'est aux scènes plus simples, et non moins\nexpressives, que vont les tendances, conformément au goût des grandes\népoques, où l'artiste traduisait les choses de son temps; aussi, quelle émotion\nquand de l'œuvre se dégage une immense intensité de vie ou l'impression vive\nd'une humanité qui espère et qui agit !\n    » Mais vous m'avez compris, mes chers élèves. Marchez droit devant vous,\nn'obéissez qu'à votre nature et à votre sentiment d'artiste. Si votre esprit, si vos goûts\nvous portent vers les œuvres puissantes et grandes, exécutez-les. Si votre aspi­\nration vous pousse vers la nature baignée de lumière, traduisez-en les vibrantes\nclartés. Si, plus timides, vous êtes attirés vers l'industrie d'art, soyez les utiles\nartisans de belles et bonnes besognes.\n    » Les exhortations que je vous adresse, dictées par la confiance que je place\nen vous et le devoir que j'ai de vous guider vers les visions hautes, ne sont\nqu'une partie de la tâche qui m'est dévolue.\n    » Comme je vous le disais en commençant, la mission de vos maîtres com­\nporte un enseignement technique sans lequel vos œuvres seraient stériles, et\npar conséquent inutiles. Il importe que vous appreniez votre métier d'art avec\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3141, "texte": " 66                                 DURENDAL\n\n\nconscience; pour communiquer une émotion, il faut pouvoir la produire de\nmanière vraie et complite. Pourquoi restons-nous émerveillés en présence des\nchefs-d'œuvre de la statuaire grecque? Que nous en reste-t-il? Bien souvent\nrien que des fragments, et pourtant quelle impression profonde s'en dégage !\nCe qui nous émeut, c'est l'expression dans le sentiment d'un des plus beaux et des\nplus purs métiers qui soient.\n   » Les manifestations de l'art sontle reflet d'une civilisation intellectuelle. Les\ngrands mouvements d'art de notre époque ont voulu exprimer toutes lés sen­\nsations de la pensée, de la souffrance et de l'espoir et le siècle qui va com­\nmencer réalisera les promesses de celui qui finit. Il reste de grandes choses à\naccomplir; pour les exprimer et lés transmettre, il faudra des artistes. Aussi,\nmes chers élèves, au travail! Soyez de votre race et de votre temps. Soyez les\nélus qui diront aux hommes des temps futurs ce que vous avez VOULU. Grou­\npez-vous autour de votre drapeau et dans le bon combat faites triompher sa\nglorieuse devise : BEAUTÉ MON GRAND souci. »\n\n                                        ***\n\n     L a T r a d u c t i o n d e s F I O R E T T I : les petitesfleursdu Petit Pauvre\n de Jésus-Christ, saint François d'Assise, cette exquise et poétique légende du\nmoyen âge, par notre ami ARNOLD GOFFIN, a inspiré à un collaborateur de\nl'Art Moderne un article charmant de grâce et de délicatesse dont voici quel­\n ques fleurs :\n    « Ces Fioretti nées spontanément au lendemain de la mort corporelle de\nl'héroïque Petit Pauvre, comme pour embaumer sa dépouille chétive stigma­\ntisée d'âpres douleurs, et son âme claire et bénie, il nous est donné à présent\nde les cueillir et de les respirer dans leur fraîcheur intacte et leur suavité can­\ndide. M. Arnold Goffin, avec un art d'une tendresse passionnée, accomplit la\ntraduction en français de l'œuvre de ce moine obscur qui, dans le\nXIVe siècle, plein de souvenir et de foi et presque en façon de prières, « au\nnom de Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié et de sa mère la Vierge Marie »,\npieusement écrivit ces chapitres.\n    » Une très belle étude servant d'introduction au livre des Fioretti éclaire\nl'adorable légende et la replace, comme un cadre précieux, au milieu de\ntant d'autres manifestations émouvantes des arts qui la glorifièrent et la sanc­\ntifièrent, aux yeux mêmes des profanes, par le pinceau de Giotto ou la plume\nd'Alighieri.\n    » M. Arnold Goffin y montre encore de quelle importance historique fut\npour l'Italie et le monde le passage sublime de celui que ses frères avaient\nnommé « l'Homme angélique » et qui vainquit par les mérites de la « très\nsainte Pauvreté » et de la glorieuse « Obéissance ».\n    » Pour parler des Fioretti, cette œuvre plus divine qu'humaine, il faut\npeut-être oublier avant tout qu'il s'agit simplement d'un livre: ceci est autre\nchose et relève de la beauté sans relever de l'art. Autant que le ciel ou la mer,\nou l'herbe sans pensée végétant au soleil, ou L'amour, ou la foi, ou toute\nexpansion de vie, irrésistible, inconsciente et pourtant volontaire.\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3335, "texte": "                                    NOTULES                                     67\n\n   » Aucun miracle n'est plus grand, aucun n'est plus miraculeux en soi que\ncelui de cette âme ineffablement dépourvue qui, ayant rejeté hors d'elle tout\nsentiment humain et n'ayant gardé que l'Extase, par cette extase même\nrecouvra toutes ses puissances centuplées et bénies : l'Amour qui est\nl'héroïsme de l'âme, la Joie quand même, qui est l'héroïsme du cœur,\nl'Humilité parfaite et la Douceur, héroïsme du caractère.\n   » La Foi, cet enthousiasme sacré qui est, dans ses effets, la plus ravis­\nsante vertu, la plus vaillante et la plus pure, cet homme-ci, ce chevalier du\nChrist, l'a possédée dans son entièreté sublime. Il eut, ce Pauvre, ce qu'un\ntrès grand et très noble apôtre moderne, le père Didon, appelle magnifique­\nment l'Amour insensé de Jésus ! Dès l'heure de sa conversion, qui fut surna­\nturelle et foudroyante comme le geste clair de l'épée d'un archange, les actes\nde sa vie furent marqués chacun de cette folie exemplaire qui peut tout ce\nqu'elle veut et qui veut tout le Bien.\n   » Quand saint François prêcha les poissons de la mer et les oiseaux des\narbres; quand, avec frère Massée, il mendia le pain et « parce qu'il était dis­\ngracié, petit de taille, ne recueillit sinon de petits morceaux et lambeaux de\npain sec, tandis qu'à l'autre, qui était grand et beau de corps, de bons mor­\nceaux furent donnés et grands et beaucoup » ; quand « se rendant une fois de\nPérouse à Sainte-Marie-des-Anges, avec frère Léon, par un temps d'hiver\ndont le très grand froid fortement les tourmentait, saint François exposa les\nchoses qui sont la joie parfaite », alors et en tant d'autres lieux où passa l'époux\nmendiant de la très Sainte Pauvreté, des miracles s'épanouirent tout divine­\nment enfantés par un sortilège de grâce dans l'effusion d'une âme aussi\nardente et pure qu'un diamant qui brûle et s'évapore sous le feu des\nlentilles...\n   » Ces choses que Giotto a peintes sur les murs de la basilique d'Assise, les\nFioretti les racontent ou plutôt les peignent aussi en fresques plus durables,\nd'une naïveté plus émouvante encore, d'une suavité inexprimable.\n   » Si cette œuvre apparaît plus haute que les livres, elle est, en tant que\nlivre, d'une incomparable beauté.\n   » Il n'y a nul effort. L'image suit l'image, et le pays s'étend avec sa terre\ndouce et pauvre, avec son ciel où l'on entend voler les anges.\n   » L'image suit l'image, et le poème chante avec ses vocables mystiques, ses\nmots plus fins que des sons de viole, ses noms de villes, d'églises, et de\nsaints, et de saintes, et sa « Vierge Marie » et « Jésus-Christ béni » et le\n« Sauveur très doux » et cette « odeur divine » qui répand à travers tous ces\nchemins d'extase son ivresse mystérieuse.\n   » L'image suit l'image : les visions miraculeuses naissent comme des fleurs\nau rameau de chaque prière qui s'incline et palpite sous le souffle de Dieu.\nEt l'on ne peut choisir, chacune étant multiple et chastement précieuse,\ncomme une rose ouverte en Paradis.\n   » L'admirable et fervent artiste qui sut, avec cette merveilleuse simplicité\nd'accent, refaire en notre langue la légende au doux nom, y ajouta le « can­\ntique des créatures communément dit du frère Soleil », que le bienheureux\nsaint François, déjà près de mourir, composait à Saint-Damien en 1225.\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3199, "texte": "68                                  DURENDAL\n\n\n   » Dans une note inscrite au bas de la page, le traducteur, avant de clore\ncette œuvre rayonnante d'une ineffable paix et d'une céleste splendeur,\nesquisse en quelques traits la scène inoubliable de la mort du très humble\npetit Pauvre. »\n\n                                         ***\n\n   L e j u b i l é de S i e n k i e w i c z à V a r s o v i e . — Voici d'après l'Illus-\ntration le compte rendu de ce jubilité, qui fut, comme on le verra, une fête\navant tout religieuse. Sa Sainteté Léon XIII avait envoyé sa bénédic­\ntion à l'auteur de Quo Vadis. Et tout le clergé, l'évêque en tête, prit la part la\nplus vive, la plus active et la plus enthousiaste à cette fête. « La fête du\n22 décembre s'ouvre par une messe, que Mgr Ruszkiewicz, évêque de Var­\nsovie, célèbre solennellement à l'église de la Sainte-Croix. L'aspect de la\nvieille cathédrale, remplie de monde, est imposant. Les dames sont en toi­\nlette d'apparat, les hommes en habit noir et cravatés de blanc. Le jubilaire et\nses enfants se trouvent placés dans un demi-cercle formé par les assistants.\n   » Des nuages d'encens s'élèvent lentement et la voix d'un orgue invisible\nremplit la nef de ses accents profonds et majestueux.\n   » Nous voici à l'Hôtel de Ville. Dans la grande salle de cérémonie, le même\nmonde qu'à l'église. Une estrade couverte de tapis persans et, au fond, toute\nune forêt de myrtes et de citronniers. La porte de la salle, dite des portraits,\ns'ouvre. D'abord, entrent les membres du Comité jubilaire. Puis, paraît\nSienkiewicz, conduit processionnellement par l'évêque Ruszkiewicz et le\ncomte Félix Czacki. Ils sont suivis par les deux enfants du jubilaire. Une\npluie de fleurs tombe des galeries et des applaudissements éclatent. Un chœur\nde deux cent soixante musiciens entonne une marche triomphale.\n   » Mgr Ruszkiewicz, président du comité, se lève et parle ainsi : « Nous\nvenons de remercier le Très Haut de nous avoir donné en toi un maître de la\nparole, qui est devenu l'orgueil de notre peuple. L'admiration et la recon­\nnaissance nationale se manifestent par un présent qui n'est pas riche, car\nnous ne sommes pas riches, mais qui sera cher à ton cœur, car c'est le don\nde ceux dont l'âme fut ennoblie par ta pensée. Que le Seigneur, Dieu des\nClartés, bénisse à jamais ton labeur, car tu travailles pour le bien et la gloire\ndu pays. »\n   » L'évêque remet à Sienkiewicz un superbe portefeuille orné de bronzes,\nC'est l'acte de donation d'Oblengorek. Quatre petites filles habillées de blanc\napportent quatre albums contenant les noms des souscripteurs.\n   » Vient ensuite le tour des députations. L'abbé Chelmicki, un littérateur très\nconnu, est chargé de la présentation. Sa voix sonne comme une fanfare. On\nsent que cet homme est doublement heureux : fier de la gloire échue à un\ncompatriote et fier du triomphe d'un auteur qui prit toujours la défense de\nl'Evangile et auquel le Saint-Père avait envoyé sa bénédiction. Les délégués\nde l'Académie des sciences de Cracovie arrivent les premiers. Viennent\nensuite les représentants des universités de Jagellon et de Lemberg, des\nsociétés scientifiques du grand-duché de Posen, les moines du monastère de\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3021, "texte": "                                   NOTULES                                    69\n\nCzenstochowa, les représentants des Polonais de Moscou, de Wilna, Witebsk,\nKieff, Gitomir, et d'autres villes de l'Empire. Les députés présentent à\nSienkiewicz leurs adresses de félicitations, couvertes de signatures et\nenfermées dans des cassettes précieuses ou dans des portefeuilles richement\nornés. Après les députés, les délégués des nationalités slaves des terres autri­\nchiennes, ceux de la presse américaine de Chicago, les députations des paysans\npolonais, les différentes sociétés littéraires, scientifiques et artistiques, etc.\nLes damés de l'aristocratie varsovienne, au nombre de soixante, présentent\nune plume en diamants.\n   » Sienkiewicz va parler. Ungrand silence se fait. Sa voix est mâle et chaude.\n« Cette journée, dit-il, est remplie pour moi d'émotions profondes. Jadis, un\npareil triomphe attendait un guerrier vainqueur. Aujourd'hui, la société exige\nde ses serviteurs un labeur paisible, long et patient, et cette société m'en\nrécompense de la façon la plus attendrissante. Je suis aimé entre les miens,\nconnu entre les autres et j'ai gagné, à la sueur de mon front, un certain avoir\nmatériel. Une chose pourtant manquait à mon bonheur : un coin de terre.\nVoici que vous m'appelez et que vous apportez pour moi et pour mes enfants\nune parcelle de cette terre natale que nous aimons et qui nous nourrit, dont\nnous sommes les fils et qui sera éternellement la base de la vie des généra­\ntions. » L'attendrissement se peint sur sa physionomie et il termine son dis­\ncours par ces mots : « Qu'il vive à jamais ce grand cœur national qui sait\nainsi sentir et ainsi récompenser ! »\n   » Les bravos éclatent avec le fracas du tonnerre. Cest une scène d'une\nindescriptible impression. »\n\n\n                                       ***\n\n\n    L a B r u y è r e a r d e n t e , le superbe roman de notre collaborateur\nGEORGES VIRRÈS, est admirablement analysé et justement loué       dans la Justice\nsociale. Voici un extrait de ce beau compte rendu :\n   « Ce roman est, sans contredit, un des plus forts et des plus beaux de ceux\nqu'ont produits notre littérature et notre terroir. A la puissance évocatrice\nqu'atteignirent Lemonnier et Eekhoud dans telles descriptions de nos mœurs\net de nos paysages, il joint des qualités plus profondes et plus saines d'obser­\nvation .\n   » Sa conception est moins aprioriste et plus proche à la fois de la vérité et\nde l'art.\n   » Nos rudes fils de Campine ne sont pas les rustauds que Zola caricatura de\nson crayon fangeux dans la Terre de malodorante mémoire, ni les paysans\népiques dont Cladel exagéra obstinément la grandiloquence, ni les êtres sen­\ntimentaux que George Sand mit un moment à la mode avec François le Champi.\nIl y a chez eux sans; doute de la grossièreté, de la grandeur et du sentimen­\ntalisme. Mais tout cela, mêlé à d'autres alliages encore, et apparaissant sous\ndes formes incompréhensibles pour ceux qui ne sont point de leur race et\nn'ont point vécu de leur vie.\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2997, "texte": "70                                DURENDAL\n\n\n   » Psychologue avisé de ces âmes frustes, mais non vulgaires, — habile à péné­\ntrer ces mentalités campagnardes que l'observation superficielle tient parfois\npour sournoises et animales tandis qu'elles sont, avant tout, réfléchies, —\nM. Georges Virrès n'est pas moins pénétré du sens des paysages amples et\nvivifiants qui sont le décor de cette race.\n   » Ces paysages, dont il retrouve et signale les traits dans les caractères, —\nmanifestement, il en a subi lui aussi l'influence. Il en rend l'impression avec\nla magie d'un style qui, depuis le temps des premiers récits d'En pleine Terre,\ns'est débarrassé de ce qu'il avait parfois de trop exubérant et de trop\nluxuriant.\n   » Oh I les belles matinées de printemps, les chaudes journées demoissons, les\nsous-bois des sapinières et les grands horizons de la lande par lesquels ce\nroman nous promène. Comme on y retrouve la Campine.\n   » Comme on en hume les parfums sauvages et invigorants : les myrtes, les\nbruyères, les lupins...\n   » Il faut, en félicitant Georges Virrès de ce beau et bon livre, qu'on ne peut\nlire sans ce petit frisson d'émotion, qui révèle toujours sûrement la beauté\nartistique, nous réjouir aussi de voir notre école d'écrivains du terroir, — je\nparle de ceux qui cherchent surtout à faire revivre dans leurs ouvrages nos\nmœurs paysannes, — s'enrichir d'un jeune maître qui, ayant la religion\nrobuste de nos campagnards flamands, et vivant parmi eux, saura interpréter\nplus fidèlement et plus noblement leurs pensées et leurs existences...\n   » Ses Campinois, Georges Virrès ne les peint pas « de chic », par curiosité\nde lettré ou d'observateur. Il voit en eux autre chose que de « belles brutes ».\nIl perçoit leur métaphysique. Il les comprend avec leurs défauts et leurs\nvertus et les aime d'une âme fraternelle.\n   » Tout ce que ces paysans ont de bon tressaille en lui-même. Et c'est pour­\nquoi, parmi nos écrivains de langue française, M. Georges Virrès apparaît,\ndès ce livre, comme le peintre le plus complet et le meilleur de la race cam­\npinoise. »\n\n                                      ***\n\n   A l'Ecole de m u s i q u e d ' I x e l l e s . — La distribution des prix de\ncette remarquable école, dont on ne saurait assez faire l'éloge, véritable école\nd'art, magistralement dirigée par son chef, M. THIÉBAUT, a été l'occasion\nd'un superbe concert, auquel assistaient des milliers d'auditeurs. On a entendu\ndans ce concert des chœurs de Bourgault-Ducoudray et d'H. Thiébaut, par­\nfaitement exécutés, un chant populaire persan dont Mlle Weiler a dit le solo\nd'une voix exquise, des solistes, lauréats des classes de piano et de déclama­\ntion, et la Cantate inaugurale de l'exposition de 1897, par Paul Gilson, trans­\ncrite par M. Thiébaut pour voix de femmes et d'enfants. Les airs populaires\nflamands ont été fort bien chantés par tous les élèves de l'école sur un accom­\npagnement de piano, d'harmonium et de célesta.\n\n                                      ***\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2737, "texte": "                                    NOTULES                                      71\n\n\n   Le numéro de Noël du « XXe Siècle ».I1faut féliciter le\nXXe Siècle pour l'intéressant numéro de Noël qu'il a publié cette année. Alors\nque le texte des numéros de ce genre des autres journaux est généralement\nquelconque, les intelligents redacteurs du XXe Siècle ont composé le leur avec\nun vrai souci d'art. Il suffit pour le prouver de citer les noms des principaux\nartistes qui figurent au sommaire : Villiers de l'Isle-Adam, Paul Arène, Dos­\ntoïewski, Pouvillon, Jules Lemaître et Victor Kinon. Nous saisissons cette\noccasion pour féliciter le XXe Siècle pour la part si large qu'il donne dans ses\ncolonnes à l'art et à la littérature. Cela ne nous étonne point de sa part. Il\ncompte parmi ses rédacteurs un de nos collaborateurs, MAURICE DULLAERT,\nqui est un écrivain de première valeur, et GEORGES SYSTERMANS, dont les cri­\ntiques d'art sont absolument exquises, tant quant à ses appréciations des\nœuvres d'art qui dénotent un vrai instinct d'artiste, que quant à la forme toute\ngracieuse et charmante dont il enrobe sa pensée.\n\n\n\n\n   L e c é l è b r e d e s s i n a t e u r F O R A I N vient de se convertir à\nl'abbaye de Ligugé, ainsi que nous l'apprend notre ami J.-K. Huysmans.\nForain alla passer les fêtes de Noël dans la Maison Notre-Dame, ainsi qu'Huys­\nmans appelle si doucement l'ermitage où il s'est réfugié à l'ombre du célèbre\ncloître bénédictin. Le jour de Noël, l'oblat de Ligugé eut la consolation de\nvoir le grand artiste parisien s'asseoir à ses côtés à la Table Sainte dans l'église\nabbatiale. Tous les artistes catholiques se réjouirent de cette nouvelle conver­\nsion. Encore un nom à inscrire sur la liste des convertis célèbres de ces der­\nniers temps, où on lit les noms de : Huysmans, Bourget, Coppée, Brunetière.\nSouhaitons que cette liste s'allonge encore. L'Eglise catholique n'est-elle pas\nle refuge naturel des artistes? Là seul ils trouveront l'assouvissement complet\nde la soif d'idéal qui brûle leurs âmes et qui n'est en dernière analyse que\nla soif de la beauté suprême et infinie, qu'en langage chrétien nous appelons :\nDieu\n\n\n\n\n  A notre ami et collaborateur Henry BORDEAUX, nous\noffrons nos plus cordiales félicitations et les plus affectueux souhaits de\nbonheur de la rédaction de Durendal, à l'occasion de son mariage, célébré à\nThonon-les-Bains le 22 janvier.\n\n                                       ***\n\n  A c c u s e d e r e c e p t i o n : EDMOND PICARD : Monseigneur le Mont-\nBlanc (Bruxelles, Balat). SANDER PIERRON: Les délices du Brabant (Bruxelles,\nLacomblez). BROUSSOLLE : La jeunesse du Pérugin et les origines de l'école\nombrienne (Paris, Oudin). Un siècle. Mouvement du monde de 1800 à 1900\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 597, "texte": "72                              DURENDAL\n\n\n(Paris, Oudin). G. EEKHOUD : La faneuse d'amour (Paris, Editions du Mer-\ncure de France). E. TOOLMIN NICOLLE et J. PENFOLD : Les îles normandes, tra­\nduit de l'anglais par S. OLIVIER (Bruxelles, G. Balat). I. SOTTIAUX : L'effort\ndu sol natal (Namur, Godenne). RENÉ D'AVRIL : Processions dans l'âme\n(Paris, éditions du Mercure).\n\n\n   U n bulletin de souscription est intercalé dans ce numéro. Nous\nprions nos amis de l'utiliser pour nous procurer de nouveaux abonnés et\nnous aider ainsi à propager et développer une œuvre qui leur est chère\ncomme à nous.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 13, "texte": "-\n    Janvier 1901.                               8«» Année.                     N*Ï.\n\n\n\n\n                 RkVUE CATHOLIQUE^Mi\n                    ^ E LlTTERATUaÊ^\n\n\n\n\n                                                      • •\n\n                                                               k'V-fî\n                                                                 .•       ••\n\n\n\n\n         •   •\n\n                    •   •   •   •   •   ^   •   « m\n\n\n\n\n                                                                      w\n                                                             < » >\n\n\n\n    BRUXELLES, rue du Grand-Cerf, 14. - PARIS, rue de Boulainvillicrs, 35.\n"}, {"page_pdf": 14, "texte": ""}, {"page_pdf": 15, "texte": "S. A. R. MADAME LA P R I N C E S S E A L B E R T DE B E L G I Q U E\n"}, {"page_pdf": 16, "texte": "                 A Son Altesse Royale\n                                    MADAME\n\n    la Princesse Albert de Belgique\n                           née Elisabeth de Bavière\n\n\n\nL'Eisa rêveuse a u x longs regards d'ombre et d'azur\nSourira donc encore au vieux B r a b a n t qui l'aime.\nAh, qu'en (1) ce jour béni, de son baiser suprême\nUn rayon de soleil caresse le ciel pur!\n\nQue les vives couleurs c h a n t e n t dans les lumières!\nQue l'Automne dolent n ' a t t r i s t e pas ses yeux!\nE t que l'âpre t e r r e offre à ses pas gracieux\nUn pâle et doux tapis fait de roses trémières !\n\nQue l'hymne du Poète é t r a n g e au front songeur\nJoigne, pour accueillir l'épousée en ses voiles,\nL'éclat mélancolique et t e n d r e des étoiles\nAu m u r m u r e câlin du flot qui berce et m e u r t !\n\nNous vous disons, Elsa, les fidèles paroles,\nPrésages de bonheur, gages de loyauté,\nQue le sol patrial par nos lèvres chanté\nNous suggéra du langage de ses corolles.\n\nE t d a n s un cri joyeux de franche et noble ardeur\nDont le vol pacifique ébranle au loin l'espace\nNous vous disons les vœux que notre libre race\nSentit pour vous germer et fleurir dans son cœur!\n\n                                                       CHARLES DE SPRIMONT.\nOctobre 1900.\n\n\n   (1) Ces vers furent écrits en l'AUTOMNE de 1900 à l'occasion de la Joyeuse entrée de Leurs\nAltesses Royales le Prince et la Princesse Albert de Belgique à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "                                 D'après uu cliché de Siffer de Gand.\n\n\n\n\n                            Guido Gezelle\n                                         (Suite)\n\n             Kerkhofblommen. = Fleurs de cimetière(1)\n\n   Le volume de Gezelle qui porte ce titre austère est celui qui\na été le plus lu en pays flamand. C'est le nécrologe poétique.dé\nla Flandre. La plupart des familles flamandes, pauvres artisans\net riches seigneurs, intellectuels et simples, y trouvent le\nsouvenir de leurs morts — quelques fleurs de deuil poétiques\nsemées sur leurs tombes par le poète des deuils et des joies de\n la West-Flandre.\n    Le volume s'ouvre par un poème exquis, moitié vers, moitié\n prose, consacré par le tout jeune professeur de poésie du sémi­\n naire de Roulers à l'un de ses élèves :\n   « M. Edouard Van den Bussche, né à Staden, en W e s t - F l a n d r e , le 10 j a n ­\nvier 1840 ; élève de poésie et membre de la Congrégation de Marie-Immaculée\n\n  (1) Littéralement : Fleurs du jardin de l'église.\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                   7\n\nau petit séminaire de Roulers, décédé en sa paroisse natale, le 3 mai, l'an de\ngrâce 1858. »\n   Voyons comment Guido Gezelle a su chanter la Mort chré­\ntienne, lui, que nous apprendrons à connaître comme le chantre\npar excellence de la Vie :\n   Si jamais une petite fleur germait — sur la tombe ou tu es couché —\nquelque belle que soit sa floraison : —une fleur pure comme la lumière\ndu soleil — blanche ainsi qu'un lys — scintillante comme le cœur\nd'une rose — humble comme la plante que l'on foule aux pieds — par-\nfumée, riche en miel et — visitée de préférence par l'abeille — elle ne\npourrait aux yeux de quiconque t'a connu — t'être comparé!\n   Edouard Van den Bussche était, de par ses origines, sa vie et ses mœurs,\nsa foi et sa piété, tout son aspect extérieur, un véritable enfant, une vraie\nfleur des champs. Un enfant qui susciterait peut-être aujourd'hui les railleries\nde bien des gens qui lui sont inférieurs de beaucoup aux yeux de Celui pour\nqui les humbles seuls sont grands et dignes de la complaisance divine. Un\nenfant tel, que quand j'en dirais tout le bien imaginable, personne, ni parents\nni maîtres, ni prêtres, ni condisciples, ni amis, ne trouveraient cet éloge exa­\ngéré. C'eût été une peine intime pour nous, ses condisciples de seconde, s'il\nnous eût fallu, à cause de la distance ou de quelque autre motif, nous priver\nde la consolation d'assister à ses obsèques; nous y allâmes.\n\n   C'était l'heure où la douce alouette — interrompt       sa navigation    à\ntravers la mer azurée — pour descendre à terre — y chercher sa sub-\nsistance, mais sans s'attarder un instant, — redéploie les voiles, en\nchantant — et reprend son vol vers le ciel.\n   C'était l'heure où ta voix résonne — babille, rit et siffle — oh ! joyeux\nrossignol; — orgue, que dans l'harmonie des champs — l'on écoute\navec plus d'amour et qui résonne plus longtemps et d'une façon plus\nvibrante — que tout autre langage d'oiseau . —\n   C'était l'heure où le vent se lève, — rafraîchit     et lèche le blé qui\nondule— et le fait doucement frémir; — l'heure où, des champs plan-\ntureux, nous arrive — cet air qui donne la bonne vie — au sang qui\ncircule et bout.\n   C'était l'heure où le paysan s'en va — et fait un signe de croix sur\nson cœur— un signe de croix sur sa terre; prie, pleure et sème en\nmarchant — ce qu'un autre, peut-être, récoltera — et remisera dans sa\ngrange en riant. —\n   La semence! La semence! création merveilleuse            — que      jamais,\nhomme si puissant fût-il, — ne sut faire — qui meurt avant que' de\npouvoir vivre — qui vit, gisant dans la mort, — et vit en mourant\nsans cesse !\n   Nous allions aussi, nous, confier à la terre une noble semence — la\ndépouille mortelle de notre camarade — tous joyeux, et pleurant          tous,\n— la confier à la terre bénie, — et fertile qui, au jour fixé — la rendra.\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "8                                DURENDAL\n\n\n   Nous approchions de la mortuaire. Le soleil luttait avec le brouillard noc­\nturne, et semblait impuissant à le dissiper; mais les sages paysans, qui nous\nvoyaient passer en travaillant, et échangeaient avec nous leur — « bonjour à\nchacun », nous assuraient, en s'appuyant sur leur expérience journalière des\nvents et du temps que Dieu donne, que Notre-Seigneur allait accorder une\nbelle journée au travailleur. Il en fût ainsi. Nous vîmes surgir bientôt la ferme\nà travers la demi-obscurité du brouillard. Déjà nous apercevions la blanche\ncouverture du chariot qui devait, suivant la vieille coutume flamande, conduire\nle défunt avec la famille en pleurs et en prières à l'église.\n\n   Lentement s'en va le chariot blanc — par la route silencieuse — et\nsous la couverture de lin — l'on pleure et l'on gémit! —\n   Pas à pas vont les chevaux — lents, tristes, taciturnes et muets —\net ils se retournent souvent, — comme en peine, vers le maître; — vers\nle maître, qui, ce matin — tandis qu'il peignait et soignait — sa paire\nde chevaux bien-aimés — leur fit part de la triste nouvelle. — « Baai »,\ndisait-il, « Baai et Blesse, — aujourd'hui il nous faut... hé! ne bougez\npas ! — i/ nous faut aller à la messe d'obsèques — avec le chariot, Blesse\net Baai! » — Puis, ayant trempé sa main — dans l'eau bénite claire —\nil bénit les hautes têtes — des chevaux distraits.— Il les baise tous deux\nen croisant leurs têtes — et dit : « Fous, Blesse et Baai — il vous faut\nconduire un cadavre au cimetière — Baai et Blesse, hé! ne bougez pas,\nmes enfants! — Vous écumeriez et auriez la sueur mauvaise — si je\nvous laissais ignorer la nouvelle, et vous vous échaufferiez — si je ne\n vous donnais la bénédiction ! » — Et lui-même se signe — avant de leur\nmettre le mors — avec l'eau du bénitier suspendu — à côté de sa rude\ncouche. — Car il dort avec ses chers — chevaux et les soigne — plus\namoureusement qu'une mère — ne soignerait son enfant. — Il asperge\navec l'eau — du buis bénit les chevaux et l'étable — pour prémunir le\ncortège funèbre — contre tout danger ou accident. — Ah! qui sait tous\n les dangers — auxquels s'exposent ceux qui, — Dieu les garde! —\n mènent des chevaux. — leurs maîtres!—            Lentement va et roule le\n chariot — tristement il longe la route — et sous la toile qui l'abrite —\n l'on n'entend que pleurs et plaintes. — Pas à pas, vont les chevaux —\n se retournant et regardant le maître; — pas à pas, comme s'ils étaient\n  en peine — lents, tristes, taciturnes et... muets! —\n\n    Les braves campagnards se décidèrent avec peine à renoncer pour cette fois\n à leur vieille coutume, pour nous laisser l'honneur et la consolation de porter\n nous-mêmes, la main dans la main pour ainsi dire, notre ami au cimetière.\n    Lorsque nous arrivâmes enfin, après un court voyage, à la ferme, les têtes\n des premiers arrivants se découvrirent, puis celles des suivants, si bien que\n nous nous trouvâmes réunis tous, dans un profond silence, autour du cercueil,\n en face des grands bras d'une immense croix couchée.\n   Oh! chère foi de la Flandre, perle précieuse de la Patrie! C'est toi seule\n qui as pu inspirer aux diligents campagnards de coucher là une croix, et une\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                    9\n\ncroix de paille vide! Que tu exprimes merveilleusement et d'une façon lumi­\nneuse, sans paroles, les sentiments de ton cœur, Flamand à l'âme chrétienne!\n   « Priez », dis-tu, « vous tous qui venez à ma ferme, priez et découvrez-\nvous devant la croix du Seigneur, car aujourd'hui même une âme est partie\nd'ici, et elle ne peut plus s'appuyer sur rien, si ce n'est sur ses mérites et sur\nla croix. Priez et réfléchissez, vous qui venez à ma ferme : le Seigneur est\nvenu cueillir son grain et Il a laissé la paille vide que voilà ! Bienheureux le\ngrain, s'il n'a pas été trop léger; bienheureux, si le fléau de la douleur ne l'a\npas froissé, et s'il a été trouvé digne d'être le froment élu du Seigneur! Priez\net réfléchissez, vous tous qui venez ici; priez et réfléchissez, vous qui allez\nsortir de ma ferme, priez et ne foulez pas aux pieds la croix qui apaise toute\ncolère et donne toute joie! »\n   Nous entrâmes, un à un, pour ne pas gêner ces braves gens qui ne nous\nattendaient pas. La mère, une femme très simple, oublia presque, dans son\nhospitalité flamande, que le cadavre de son enfant était là couché dans sa\nmaison, et nous fit toutes sortes d'excuses : tout était sens dessus des­\nsous, ceci et cela manquait, elle se plaignait et ordonnait à tort et à tra­\nvers, sans savoir quoi ni à qui; elle avança elle-même des chaises, mais\nsoudain son cœur se brisa, et elle éclata en un torrent très amer de larmes,\nqu'elle alla pleurer, accroupie, dans les cendres du foyer éteint.\n   Le corps, déjà mis en bière, était placé dans une chambrelte adjacente.\nQuelques-uns de nous y pénétrèrent pour autant que l'exiguïté de la cham­\nbrette le permettait, et les autres s'agenouillèrent de-ci de-là dans la\nmaison.\n\n   De profundis ! retentit la prière — De profundis ! gémit la maison — la\nmaison, et avec elle tous ceux qui étaient agenouillés — en un pieux\nmurmure des voix. —\n   Seigneur, je crie vers vous des profondeurs de l'abime — écoutez ma\nvoix, je vous en supplie! — Daignez tendre votre oreille vers moi — vers\nmoi qui crie : au secours!\n   Si vous considériez tous mes péchés — Seigneur, qui ne périrait pas ?\n— Non, la miséricorde est en vous — et votre parole me tient debout!\n   Je reste debout confiant en votre parole — j'espère en vous,     Seigneur!\n— Depuis la première lueur du matin — jusqu'au retour du soir. —\nCar la compassion est en vous — ainsi que l'adoucissement        des peines\naiguës, — elle l'emporte sur la résistance opiniâtre — et la méchanceté\nd'Israël.\n   Seigneur, qu'il repose en paix — dit le prêtre, et nous lui répon-\ndîmes : — « que dans toutes les éternités — la lumière céleste luise pour\nlui! »\n   De profundis! chanta la prière — De profundis! gémit la maison, —\net gémirent tous ceux qui étaient agenouillés ensemble, — dans un\nmurmure de voix s'éteignant peu à peu.\n\n  Lorsque nous eûmes répandu avec le buis bénit, l'eau sainte sur le cercueil\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "                                  DURENDAL\n10\n\net sur nous-mêmes, nous vîmes, pour la dernière fois ici-bas, la figuré de notre\naimable camarade. Nous le reconnûmes encore dans le vêtement blanc de\nson innocence; oui, nous te reconnûmes, Edouard, à ce front noble et can­\ndide, à ces yeux profonds, si enfoncés et si fixes, et qui plongeaient dans le\nCiel! —Au Ciel! disait ta physionomie. Au Ciel! s'écriaient nos âmes, et ce cri\nretentissait dans nos cœurs comme un chant de triomphe, lorsque ton\ncercueil se referma.\n    Entretemps arrivaient jusqu'à nous par intervalle, de la chambre d'à côté,\nles cris perçants, les notes les plus amères du chant de la souffrance. De temps\nà autre nous saisissions ces mots : Edouard! ah! mon petit Edouard! Ce cri\nétait chaque fois la finale d'une longue suite de gémissements, de hoquets et\nde plaintes. Edouard! ah! mon petit Edouard!... Des femmes en pleurs nous\nfirent entrer, écartèrent un rideau et... nous vîmes le Père vénérable de la\nfamille, le chef et le roi des champs d'alentour, le campagnard puissant, dur\nà la peine, tournant vers nous ses yeux noyés de larmes et implorant un\nsecours que nous ne pouvions lui donner, car la main du Seigneur l'avait\ntouché.\n    Ainsi se dresse un chêne, célèbre tout à la ronde, Roi de la Forêt; tran­\nquille et paisible, il soutient les nuages sur ses tiges et de ses branches à\nl'ombre immense. Tout à coup l'éclair du Très-Haut brille, il est foudroyé par\nl'orage et il gît, la tète fumante, sur les branches fracassées des bois qui\nl'entourent. Tel, cet homme gisait là, abattu et déraciné, dans toute la force\net la vigueur de ses cinquante années de travail, se reposant sur les soins\ntendres mais vains de sa femme et de ses enfants en larmes.\n   Tu vis jaunir mainte moisson, brave homme ; tu eus pu planter encore maint\nrameau de mai sur tes granges pleines, mais le Seigneur a abrégé les clairs\nde lune que tu compteras encore, tandis que tu es couché et que tu gémis\nsur le lit de la souffrance, brisé par un mal si douleureux ! Et pourquoi, par\nquelle fausse honte ne te nommerais-je pas et contraindrais-je ma langue à\ntaire ton nom, horrible cancer, éclair du Très-Haut, douleur affreuse, mais\nsainte, depuis que le sang du Dieu souffrant a sanctifié et consacré la douleur?\n    Pourquoi ne te nommerais-je pas, Ange au service du Seigneur, exécuteur\nde sa volonté toujours adorable, toi, dont la main a fait monter vers Dieu\ntant d'élans d'amour, tant de paroles de résignation, tant d'aspirations au\nciel, tant d'holocaustes de soi-même, comme autant de fleurs cueillies dans\nla poitrine du Chrétien souffrant ?\n    Oui, celui-là aime vraiment Dieu! qui sait bénir le fléau qui le frappe et\nbaiser la main qui le flagelle. Il avait cette vertu, ce bon père affligé. Il était\n plus vaillant que toi, jeunesse de ce temps, qui ne sais te maîtriser ni dans\n l'intempérance de tes plaisirs coupables, ni quand les châtiments fondent sur\n toi ; mais qui, ou bien foules aux pieds le don de Dieu, la vie, comme si\nelle était un monstre, ou bien traînes tes jours raccourcis, sans t'inquiéter du\n but à atteindre.\n    Nous consolâmes le pauvre homme, ou plutôt il se consola lui-même dans'\nle Seigneur. « Seigneur », disait-il, « Vous me l'aviez donné, je l'aimais tant,\nje Vous le rends ; c'était pourtant un si bon enfant !... Edouard, père te\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                   11\n\n\nsuivra bientôt ; prie pour moi au Ciel !... Ah!... C'est la volonté de Dieu,\nnous-devons quand même le remercier et nous résigner. A h ! . . . Quelle\naffreuse chose ce doit être pour ceux qui n'ont pas de Dieu ! n\n   Là bière était sur le seuil. Peu à peu tout fut prêt pour le départ. Nous\naccueillâmes lé cercueil, tête découverte, et nous l'enveloppâmes pieuse­\nment dans les plis du drap virginal.\n   Ainsi que du champ de bataille on emporte un guerrier, enrobé du drapeau\nsous les plis duquel et pour lequel il est tombé, ainsi nous emportions notre\nami du champ de bataille de ce monde, sous « la croix bleue sur champ de\nblancheur » du drapeau de Marie et sous la triomphale couronne d'argent\nde la virginité. Trois garçonnets, rubiconds de santé, qui attendaient là\ndepuis longtemps, accoururent lorsqu'ils virent sortir de la maison la belle\ncroix parée! Combien tristement ils regardaient dans les yeux rougis par les\nlarmes de la sœur silencieuse, qui cachait leurs menottes sous la blanche\nétoffe dans laquelle ils devaient porter la petite croix. Si leurs yeux pleuraient\nparce qu'ils voyaient pleurer, leur petit cœur tressaillait de joie, à la vue de la\nbelle, la magnifique croix! Souvent encore ils l'admireront avec leurs petits\ncamarades, en jouant et en cueillant des fleurettes au cimetière; ils se la\nmontreront du doigt l'un à l'autre, sans oser en approcher, ni déranger le\ntertre où elle sera plantée.\n  - Chacun avait pris place dans la procession rustique qui allait se développer.\nOn n'avait pas oublié ces croix de paille tressée qui, posées en jalon aux\ncoins des chemins, comme des mendiants solitaires, implorent du passant\nchrétien l'aumône d'un Ave. Le corps fut soulevé, les pieds tournés vers\nl'église. La mère apparut, avec la famille. Le père se leva, riva les yeux sur\nle cercueil et souhaita à son enfant en même temps qu'à nous un déchirant\n « que Dieu vous garde! » Lentement nous quittâmes la ferme, conduits par\n la croix fleurie et brillante.\n\n    Le bois de cette croix était mort et les vents — essémaient — Dieu sait\noù — son feuillage folâtre!—         Jamais plus il ne s'épanouirait ni en\nfeuilles ni en fleurs. — Jamais,... si ce n'est dans les mains de la Foi\nChrétienne. — Le bois était mort, mais le bois revivrait : — la feuille\nétait desséchée, mais la Vierge Chrétienne         — en avait fait   germer\nune fleur— plus belle et meilleure qu'il n'en portait vivant : —\nfleur de Foi dans l'immortalité de l'âme — fleur d'Espérance en un\nbienheureux     au-delà — fleur d'Amour, de cet Amour qui sait se passer\nde tout — pourvu que lui soit laissée la Croix, car la Croix est le par-\n don ! Oh ! Croix, sur laquelle un Dieu répandit son sang-,— Croix, qui\n terrassas Satan,— Croix, qui fermas les portes de l'enfer, — Croix, qui\n ouvris celles du paradis,— Croix, contre laquelle le monde lutte en\n vain — marche en tète du cortège funèbre, comme une bannière : —\n Croix enguirlandée       de fleurs chrétiennes    marche, sois notre ban-\n nière, nous te suivons ! — S'il faut aller au devant de l'enfer — l'Enfer\n fléchirai — s'il faut affronter la mort — mourir n'est rien, — rien que\n les lumières vacillantes d'une nuit qui s'éteint, — lorsque le soleil\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "12                                DURENDAL\n\n\nreprend sa course ; — s'il faut traverser      cette mer d'esclaves au\ncœur rétréci, — qui ne connaît de la Croix            que son poids et\nnaviguer sur l'océan du monde, — la Croix est au port. — Qu'il faille\npasser par la joie ou par la souffrance — s'il faut lutter et combattre\n— la Croix sera notre cuirasse, elle mettra à l'abri des secousses formi-\ndables de la tempête — celui qui sait mourir pour la Croix et avec la\nCroix — et qui, plutôt que d'abandonner       la Croix et renoncer au\ntriomphe, — marche sur la mort et sans se lasser — chante :\nHosannah ! la bénédiction de Dieu est en nous !\n\n   Ainsi marchions-nous et songions-nous tout le long du chemin. Personne\nne disait mot.\n   Nos yeux et nos cœurs se baignaient si profondément dans la mer infinie\ndu ciel bleu, qui planait elle-même sur une autre mer, celle des champs de\nblés verts, ondulants à perte de vue. Le soleil faisait pleuvoir ses rayons sur\nnos têtes, dans le cœur des bourgeons en germes, dans le tissu des feuilles,\ndans le sein de la terre reconnaissante. Les fleurettes du chemin s'éveillaient\nde leur sommeil et se tournaient vers le Roi du ciel ; la mouche\ndessinait dans l'air en bourdonnant ses cercles gracieux, le ruisseau rieur\ncourait gaîment, et brillait sous l'herbe flottante aux cordons mouvants; baie\net talus retentissaient du chant clair des oiseaux ; les petites plantes le long du\nchemin résonnaient du ronron des abeilles sauvages; — l'alouette secouait la\nrosée de ses ailes et s'en allait chanter son cantique dans le ciel bleu ; — et le\ncoucou nous jetait de loin son doux bonjour.\n   Les petits oiseaux s'élevaient lentement en tournoyant par bandes ; puis\ndescendaient, droit comme des flèches, et se poursuivaient, comme une ban­\nderole vivante, à travers les broussailles et les vieux troncs où ils perchaient\net s'injuriaient à cause d'une mouche qu'ils se disputaient; tandis que dans\nle lointain, le coryphée du grand concert des oiseaux, exhalait plaintive­\nment sa dernière oraison, l'Amen et la fin de ses magnifiques matines. Plantes,\nfossés, prairies et sol humide, tout fumait et se fondait, comme de l'encens\nau feu du soleil, aux chaudes caresses. Les campagnards qui nous voyaient\npasser, moulaient le genou dans le pavé mou du temple immense de l'univers\n et souhaitaient bon voyage au passant en disant : « Au nom du Père et du\n Fils et du Saint-Esprit, que Dieu ait son âme dans le repos éternel, amen! »\n    En ce même instant, là-bas au loin, la ville, étalée sur son tas de pierres,\n gémissait et suait aux feux d'un soleil torride ; les cheminées orgueilleuses\ncrachaient leur fumée noire à la face du ciel ; les ateliers tremblaient sous les\n crampes et les rugissements du géant-vapeur enchaîné dans des liens de feu,\n et hurlaient le grincement des roues, le ronflement des lanières, les insolences,\n les plaintes amères, les rires, les sifflements et — que Dieu leur pardonne — les\n blasphèmes d'une ruche humaine en travail; les rues fourmillaient de gens\n dont les yeux, la langue, l'haleine, les pas pressés, étaient brûlés\n par le désir d'une chose qui leur manquait, d'une chose inaccessible, ou\n leur échappant toujours; tandis que nous — Dieu soit loué ! — nous nous\n promenions paisiblement à travers notre Flandre bien-aimée ; nous, que per-\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                                GUIDO GEZELLE                                     13\n\n\nsonne ne voyait, si ce n'est Dieu et nos frères des champs! — Oui, Dieu soit\nloué! — Nous étions et nous nous sentions heureux, et cependant nous\ntransportions un cadavre! Nous poursuivions notre route en suivant les\nméandres du chemin, les yeux fixés sur une étoile qui brillait droit devant\nnous, au sommet de la tour de l'église, tour à tour visible ou éclipsée par\nles têtes touffues des grands arbres.\n    Ainsi scintille l'étoile du soir, lorsque les vaches retournent à l'étable, lentes\net pesantes sous le poids du lait qu'elles ont puisé dans les prairies et qu'elles\nrapportent, bonnes et pacifiques, à la maison.\n    Nous marchions en nous orientant d'après le coq du clocher, qui regardait\nle sentier de l'église tantôt à droite, tantôt à gauche.\n    Enfin, après nous être passé plusieurs fois de mains en mains le corps de\nnotre ami, qui, si léger qu'il fût, devenait de plus en plus difficile à porter,\n nous arrivâmes à la grande chaussée et là, après un repos, il s'éleva, lui, le\nplus humble de nous tous, au-dessus de notre tête, sur nos épaules. Le drap\nblanc et bleu qui le couvrait s'agitait dans le vent autour de nous, comme\nautrefois le défunt nous enveloppait de ses bons exemples; ou bien, nous\n le serrions pieusement dans nos mains, en signe de fidélité, et nous y enseve­\n lissions nos larmes, courbés sous le saint fardeau.\n    Nos pas retentissaient sur les pierres en un rythme triste, interrompu par\n les pleurs et les hoquets de la mère, les plaintes claires de la sœur et les gémis­\n sements sourds du frère de notre ami défunt, de ce frère qui, plus accablé et\n plus en peine que nous, voulait et ne savait pas pleurer.\n\n   Ah ! plaignez celui qui, oppressé — par le poids de la douleur — ne\nsait pas verser une larme — pleurer et être heureux! — Ah ! le pauvre!\ncomme la souffrance — devait transpercer         son cœur d'outre — en\noutre — tandis qu'elle restait en mal d'enfant — et privée du fruit\namer ! —\n   Larmes, fruit amer de la souffrance, — boisson qui rafraîchit le cœur\nbrûlant, — semence de la joie et du bonheur, — qui soulagea Dieu\nmême — tandis qu'il errait sur la terre — et que ses yeux, humectés et\ntristes, répandaient des larmes adorables !\n   Comme à l'heure de midi — la pluie qui rafraîchit        les plantes, —\ncomme la perle d'eau qui ferme la plaie — du pin blessé, — comme la\nfraîche brise du soir — succédant à la chaleur iorride de l'été — vous\nêtes douces, oh! larmes — oui, vous êtes bien plus douces — oh! larmes\namères !\n   Merci! ô Seigneur, parce que vous m'avez—         ouvert la source des\nlarmes, — où si souvent j'ai puisé avec délices — où je suis si souvent\nallé: — si l'ami ou l'ennemi doit encore me verser — la boisson amère\nqui resserre le cœur — oh! alors ne me donnez rien, — rien             d'autre\n que de pouvoir pleurer ! —\n    Fleuve de la tristesse, nobles larmes; — ruisseaux    amers des pleurs,\n — comment pouvez-vous frayer la route — à la consolation?           Qu'avez-\n vous de commun — gouttes de la douleur — avec la rosée mielleuse du\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "14                               DURENDAL\n\n\ncœur; — pourquoi, lorsqu'il me faut souffrir, — m'êtes-vous si douces,\nah! larmes?\n  Les voies de Dieu sont mystérieuses!   Il fait croître la plante qui\nembaume et guérit — à la même place où le serpent qui va mordre le\npassant — se tient caché : — Rendons grâces à Celui qui sait—       la\nmesure de notre misère — et qui essuie avec des larmes — les pleurs\nqu'elle nous fait verser! —\n\n\n  Nous arrivâmes à l'église en même temps qu'une foule grossissante et\ncurieuse de pieux chrétiens.\n  « Soyez les bienvenus », s'écriaient les cloches dans leur chant frémissant.\n« Soyez les bienvenus », chantait notre Sainte Mère l'Eglise, lorsqu'elle vit\napprocher pour la dernière fois son pauvre enfant porté sur nos épaules.\nAgenouillés à côté du cadavre, tête découverte, nous reçûmes sa bénédiction,\nqui pleuvait en perles d'eau sainte sur nous; la porte s'ouvrit, nous entrâmes\nen chantant, et nous nous arrêtâmes devant le saint tabernacle du Seigneur.\n   Mystère !... Mystère et profondeur insondable, tout ce qui se passa alors.\nMystère... d'abord cette évocation soudaine de toute l'antiquité formidable\ndu christianisme sortant de sa tombe, redevenue vivante. Job, ulcéré de\nplaies et accablé de maux ; David, l'oint du Seigneur, la tête couverte des\ncendres de la pénitence; le vieux roi Ezéchias, Zacharie avec l'encensoir,\nPaul avec le glaive, s'avançaient lentement, s'arrêtaient en silence, se pen­\nchaient sur le catafalque, lui jetaient un regard; puis avec l'accent propre à\nchacun, mais tous d'une voix qui résonnait comme la voix du Très-Haut, ils\nentonnèrent en se répondant mutuellement le chant des plaintes, et gémi­\nrent sur la boue dont nous sommes pétris à notre naissance et sur la poussière\nde notre dernière demeure.\n   Sur la feuille dont se joue le vent, sur la fleur qui à peine épanouie est\nfoulée aux pieds ; sur 1e fil coupé par le tisserand, sur l'ombre fugitive de la\nvie.\n   Sur les nombreux péchés de jeunesse, sur la guérison de la chair.\n   Sur la course de la vie interrompue à mi-chemin... Sur la porte béante\ndu tombeau, du fond duquel on n'entendit plus sortir à la fin que le gémisse­\nment de Job. Miseremini ! Ayez pitié de moi, vous tous qui êtes mes amis, car\nla main du Seigneur m'a touché !\n   Mais la finale de la grande plainte n'était pas encore dite. La parole formi­\ndable passa à la Sainte Eglise. Ceint d'un triple diadème, trois sceptres à la\nmain, apparut un prêtre. Debout au milieu des Pères, qui s'effacèrent devant\nlui comme des ombres, le pape Innocent fit entendre sa voix au milieu des\ntrompettes des Chérubins qui éclataient dans les orgues, trompettes qui\ndoivent un jour faire trembler toute chair. Et le Diesiroeretentit.\n\n\n  Ici le poète place une traduction admirable en vers flamands,\ndu Dies iroe.\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                  15\n\n\n   Puis il continue :\n\n    Mystère !... le nuage d'encens qui s'éleva lentement du cœur incandescent\nde l'argent, et retomba en pluie invisible de parfums, embaumant l'église et\nimprégnant nos vêtements,'comme monte et descend la prière du juste\nexaucé !\n    Mystère!... de Foi éclatante, d'Espérance fixée au Ciel, et d'ardente\nCharité, les flambeaux qui scintillaient autour du catafalque et flattaient\nagréablement la vue.\n    Mystère!... ces lumières plus humbles, qui nous conduisirent à la ren­\ncontre du Prêtre, lorsqu'il descendit de l'autel, pour faire participer la foule\npieuse à l'offrande de la victime non sanglante !\n    Mystère!... le baisement de la patène d'or, autel du Sacrifice, plateau\nd'offrande du saint Agneau du Seigneur ! Tu mérites bien d'être baisé, métal\nroyal, maître partout ailleurs, couché ici humblement comme un esclave sous\nles pieds du Seigneur Jésus, et concourant dans ton innocence à expier,\nsur l'autel du Très-Haut, les péchés innombrables qui se commettent pour\ntoi, avec toi et par toi !\n    Mystère!... le son argentin, trois fois répété de la clochette avertissant le\npeuple distrait, que le prêtre tremblant s'est déjà avancé bien loin dans le\nSaint des Saints !\n    Mystère!... lorsque, à la venue du Seigneur, tout se tut et devint immo­\nbile ; lorsque nos fronts s'effondrèrent dans nos mains, mouillées de larmes,\n et que, dans la haute tour du temple, l'airain lança ses sons vibrants dans le\nsilence formidable, et communiqua ses frémissements aux pierres du temple\net jusqu'aux tombes cachées sous les dalles de marbre!\n    Mystère!... la voix bénie et consolatrice de la cloche, accueillie en amie,\nse perdant à moitié en route, lorsque, ange consolateur, elle alla doucement\nfaire vibrer l'air dans la chambre et autour de la couche du Pèreinfirme, pour\n lui annoncer que Jésus avait souffert et était mort de nouveau, d'une façon\n non sanglante, pour Edouard, son enfant! Les perles de la douleur et de la\n souffrance coulèrent sans doute des yeux du pauvre homme, lorsqu'il entendit\nles sons de la cloche de l'Elévation, mais en même temps qu'elles, les grains\nusés du rosaire glissèrent dans ses doigts joints pour la prière, pendant qu'il\nsongeait à Celui qui mourut sur la Croix, à Celle qui était debout au pied de\nla Croix et vécut cependant, à Lui et à Elle, qui règnent maintenant au Ciel,\n au-dessus de toute douleur.\n    Ah ! qu'il est consolant, lorsqu'on a pieusement admiré ces saints mystères\n et qu'on a fait boire son cœur aux eaux de la prière, enveloppés encore des\n doux parfums de l'encens, de se lever ensemble, la main dans la main\n pour accompagner dans le voyage à la tombe, le frère défunt! Qu'il est con­\nsolant d'entendre la voix de notre vénérable Mère, donnant sa dernière béné­\n diction à son enfant ! Quelle douce consolation ! lorsque les voix de l'orgue\nchantent, les cloches tressaillent, les portes s'ouvrent, la Croix se met en tête,\nle vent fait claquer le drapeau, le corps se retourne, monte et marche, au cri\nd'adieu de la Sainte Eglise, résonnant comme le signal d'un voyage triomphal !\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "16                               DURENDAL\n\n\n   In Paradisum! Les cœurs sautent dans les poitrines, les joues pâlissent, les\nlarmes obscurcissent la vue, les genoux fléchissent sous le poids du corps.\n   In Paradisum ! On pleure, sans savoir pourquoi ; on pleure, on est joyeux,\non est consolé, on est fier de pleurer ; on se tait, on n'entend plus rien, on\nne pense plus, on est étranger à ce qui se passe, le corps frémit sous la voix\nde l'orgue et l'âme s'épand et monte aux Cieux, à la voix de ce merveilleux in\nParadisumi\n\n   Qu'au Paradis te conduisent les Anges— pars avec les saints Martyrs\n— que des murs bienheureux        de Jérusalem,   — les Chœurs      des\n Séraphins viennent en chantant à ta rencontre ! — Vas, toi qui fus un\njour pauvre et misérable avec Lazare ! — Repose-toi... dans les siècles\n des siècles sans fin !\n\n   Tels étaient nos sentiments, le 5 mai de l'an 1858, à l'heure brûlante de\nmidi, au cimetière de Staden, en plein cœur de la West-Flandre. La croix\ndescendue une dernière fois dans la fosse marqua trois fois le cercueil du\nsigne du salut...\n   C'est ainsi que « Mère » signait jadis ton front, et fermait tes petits yeux en\nles caressant du signe de la croix, après t'avoir — Mère alors pleine d'espé­\nrance — endormi en priant et en chantant, au temps de ta toute première\nenfance, toi qui gis et dors maintenant dans le sein de la terre.\n   Le bruit sourd de la terre que le prêtre jeta sur le cercueil en prononçant\nles paroles saintes, et du grincement des cordes qu'on retirait, s'évanouirent\navec le dernier requiescat, avec la dernière spirale d'encens qui s'élevait dou­\ncement et comme en rampant des braises mourantes et des chaînettes\nd'argent pour se dissiper aussitôt ; tout devint silencieux comme la mort\nelle-même, et on semblait attendre la parole d'adieu. Elle fut dite dans ces\ntermes :\n            « Mes chers et bien-aimés élèves !\n   » Ma charge m'appelle à prendre tous les jours la parole au milieu de vous.\nAujourd'hui, nous sommes réunis non plus dans l'enceinte paisible de l'école\nmais aux bords d'une tombe. Je vais m'acquitter de mon devoir quotidien.\nC'est ici que je vous donnerai ma leçon. Mais! à quoi bon parler, quand tout\nici parle un langage si clair, oui, lorsque le silence de mort du cimetière\nimprègne nos os frémissants!... Parlez donc à ma place, Ange de la Mort,\ndont nous foulons ici le domaine; parlez vous-même, et répétez-nous vos\nleçons données si souvent, tant de fois apprises et autant de fois oubliées.\nParlez surtout, vous, jeune homme vertueux, vous dont les maîtres font cet\néloge « que vous n'avez cessé d'être enfant que pour devenir Ange ! » Parlez,\nmon ami, mon élève et mon enfant : parlez et dites-nous comment loin que\nl'Ange de la Mort ait remporté sur vous une victoire, il vous a au contraire\nenlevé sur ses ailes, au royaume du Ciel. »\n   Parlez, âme, du fond de votre éternité, et dites-nous avec quelle joie Celui\nqui donne tout bien a récompensé vos aimables vertus ; de quel vêtement\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": ""}, {"page_pdf": 29, "texte": ""}, {"page_pdf": 30, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                   17\n\n\nde gloire céleste il a revêtu votre chasteté, par quel diadème d'honneur il a\ncouronné votre humilité, de quel amour il a payé votre amour, votre vénéra­\ntion pour vos parents et vos maîtres, enfin, quel prix vous a été donné en\nretour de ce don merveilleux et rare du Seigneur, qui vous fit désirer, dès\nvotre plus tendre enfance, la tunique et la couronne, les consolations et les\namertumes du saint sacerdoce. Parlez, oh! notre Ami, parlez et consolez vos\nParents, puisque personne de nous ne peut les consoler! Consolez ce. père,\nqui cachait ses souffrances pour ne pas en accroître les vôtres ; qui offrait sa\nvie à Dieu, pour que Dieu épargnât la vôtre; parlez et dites-nous que bientôt\nvous serez là auprès de sa couche, Ange du Seigneur, pour le soutenir dans\nson agonie et que vous conduirez son âme au Ciel.\n    Parlez et consolez la femme qui vous a conçu, mis au monde, allaité et\nélevé pour le Seigneur; consolez votre mère, qui, durant le jour, simulait la\njoie, de crainte de vous attrister; qui, d'une main, avec une diligence atten­\ntive, recevait la coupe à laquelle son enfant souffrant vient de boire et de\nl'autre offrait un siège au prêtre qui venait le visiter, mais qui, la nuit, seule,\naux pieds de son crucifix, laissait couler le torrent longtemps contenu de ses\nlarmes, et déchargeait son pauvre cœur brisé. Dites-lui : « Mère, vous\ndemandiez un prêtre à Dieu; le Seigneur vous a exaucée; il ne vous a pas\ndonné un prêtre, mais un saint, un Ange au Ciel, qui, sans avoir porté le\nfardeau du sacerdoce, jouit de toutes les délices dont il est la source et qui,\ndans l'Eglise éternelle du Très-Haut à l'Autel même de l'Agneau, prie pour\nvous.\n    Parles aussi maintenant, toi, mon cœur brisé, si tu peux encore parler...\n    Mais non, il est temps que nous nous séparions.\n    Nous nous séparons donc de vous, notre frère, après avoir versé la der­\nnière larme de l'amitié, avoir offert à Dieu pour vous la dernière prière du\nchrétien, avec la dernière bénédiction du prêtre...\n    Et vous, terre chérie des Flandres, notre Patrie, terre bénie du jardin du\nSeigneur, terre sur laquelle ont été construits les murs du temple de Dieu et\ndans laquelle a été planté le pied de la Croix, terre où se reposent les osse­\n ments de tant d'ancêtres dont la poussière sainte est peut-être contenue dans\ncette poignée que je tiens dans ma main, terre que j'embrasse et que j'aime\nparce qu'elle est la terre dont je suis sorti et où je retournerai, terre bénie,\ntombez, mille fois bénie et arrosée de nos larmes, sur ce cadavre sanctifié que\n nous vous confions ! Gardez cette relique jusqu'au jour où l'Ange de la Résur­\nrection viendra frapper ici, criant: « Levez-vous, vous tous qui êtes morts ! »\n Alors vous vous lèverez de nouveau, Edouard, notre ami, dans la gloire de la\n Résurrection avec, dans vosyeux, le même rayon de simplicité et d'innocence,\n avec le même sourire des lèvres, qui souriaient sans cesse de joie intérieure,\n et de candide innocence,\n\n               Qui souriaient d'amour, souriaient    dejoie,\n               Souriaient de pureté parfaite, —\n               Souriaient dans la vie, souriaient dans la mort, —\n               Souriront dans l'éternité! »\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": " 18                                DURENDAL\n\n\n   Nous nous séparâmes ainsi de son corps, tandis que son âme jouissait déjà\ndu bonheur que tant d'ennemis, de luttes et de dangers nous disputent encore;\nmais que nous conquerrons aussi, avec l'aide de Dieu, si nous marchons sur\nles traces de notre Ami, et si nous restons fidèles au serment que nous avons\nfait à Dieu sur sa tombe; enfin, et pour finir par une parole du défunt lui-\nmême, si :\n   « Chacun de nous dort sur son bouclier, l'épée à la main. »\n\n                                        *\n                                       * *\n\n    Voici du même recueil un poème étrange, une ballade d'une\nmélancolie si intense et si vraiment germanique et d'un rythme\nsi impressionnant que beaucoup le considèrent comme un des\nplus purs chefs-d'œuvre de Gezelle, et qu'on n'oublie plus\nquand on l'a lu une fois :\n\n\n  Le petit enfant de la mort. = (Het kindeke van de dood)\n\n   Il eu est qui s'en vont sur le chemin de la vie, — ayant à peine un morceau\nde pain pour se nourrir, — atteignent la vieillesse — qui vivent, malgré la\nMort.\n   Il en est d'autres que la vie chasse — du chemin aisé et joyeux — dès le\npremier instant de leur voyage : — et ce sont les enfants de la Mort.\n   J'en connais, un; sa mère lorsqu'elle — le berçait dans son giron — chan­\ntait et disait : « Mon enfant! » C'était faux! — C'était l'enfant de la Mort.\n   Elle vécut, elle vécut deux fois — lorsqu'elle le pressa contre son cœur, —\net trois fois, lorsqu'elle le nourrit, — son petit enfant... de la Mort.\n   L'enfant but et mangea, à contre-cœur — et contraint par la nécessité, —\nmais quand il mangeait et buvait — il mangeait et buvait la Mort.\n   I1 grandit comme croît la plante, — qui ne voit jamais un rayon de soleil :\n— c'était un enfant élancé et svelte, — fragile comme le roseau.— Les autres\nfleurs, blanches et joyeuses, — riaient autour de lui; — folles de joie, et se\nmoquaient — de sa misérable tige.\n    Il souriait... il levait les yeux vers la mer bleue — du ciel, mais — ces yeux\nretombaient aussitôt vers la terre — et se fixaient là, — toujours — là.\n    Voyez-le, s'appuyant contre la maison, — il repose, et se tenant — tantôt\nsur un pied, tantôt sur l'autre — il reste là, fixé au mur. .\n    Il y est, dès la pointe du jour, — il ne dit pas un mot, — mais son cœur\nparle — et Dieu seul entend ce qu'il dit.\n    Il attend l'heure de midi, — il laisse pendre la tête, il geint — il respire\npéniblement... — mais il ne se piaint jamais : il se tait.\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                  19\n\n\n   Ainsi tombe, flasque, le feuillage jutteux de sève — sous la brûlure du midi\n— et il expire toute la force, — qui le nourrit;\n   Il se tient là de préférence quand descend le soleil, — globe céleste, — qui\nbrille et regarde sous les arbres, : — et puis il s'en va.\n   Alors il lève sa pupille dilatée — et en laisse choir, comme Une trop\nlourde charge — la perle brillante — que personne ne peut comprendre. Puis\nil s'en va péniblement, il jette en soupirant— avant de rentrer — un dernier\net si long regard — dans le lointain, au delà de la route!\n   Et quand le vent fait gémir la porte,— il se retourne avec tristesse — se\nretourne encore, branle la tête, et écrit, — dans les cendres : « Viens ! »\n   Comme l'enfant songe joyeusement — le soir au compagnon de ses jeux —\net aspire au lendemain. — Ainsi il souhaite la Mort.\n   La Mort est sa parente et son amie — il connaît sa main blanche —son pas\nléger, sa voix — sa faux et son pays.\n   Elle est son amie et sa compagne de jeux, — son cœur la désire ; — oui, la\nmort niche déjà dans ce cœur, et, en écrivant, il s'écrie en soupirant :\n« Viens ! »\n   Elle attendit et il l'attendit si longtemps, — et un jour elle vint tout de\nmême, là où il se tenait — d'habitude, il vint et elle le trouva là; —\n   Elle vint, elle pénétra dans la maison, il la vit — et la suivit : elle monta\net il monta, elle se coucha et il se coucha, — elle sourit... et il lui sourit.\n   Et une femme s'écria : « Oh! il rit! il rit! — Que. lui est-il arrivé? —\nQue fait-il donc, qu'il n'a jamais fait? — notre frère, oh! Seigneur, va-t-il\nguérir. »\n   « Oh! » dit alors une autre femme, — « c'était un rire étrange que celui-\nlà! — C'est ainsi que riait, lorsqu'il-allait mourir — mon pauvre mari et lui...\nhélas! »\n   La peur entra dans la maison,; et chacun tremblait et frissonnait— et\ncourait affolé : — et la tour s'ébranlait, et la cloche tintait — et un cierge\nclair fut allumé.\n   Tout tomba dans le silence... dans un profond silence; — plus rien ne\nbougeait ni ne vivait, — pénétré d'effroi et de vénération —- 'et à cause de la\nvenue du — Seigneur !\n   Et une voix douce dit — lorsqu'elle osa reprendre la parole : — « Que\nya-t-il faire — regardez ! que va-t-il faire, — que fait-il donc, sur sa\npoitrine? »\n   « Ah! » dit une autre femme — tandis qu'elle montrait le Christ : « Vite!\nle crucifix! car il se prépare à partir... — il va mourir ! » Et elle pleurait...\n— Et l'eau bénite tomba sur lui — la croix fut pressée contre ses lèvrés, —\net mainte voix gémit et geignit encore — qui se trouva sans parole.\n   Et il parla,'regardant fixement, droit devant lui — et serrant dans ses\nbras — quoi? : — « Oh! mère, donnes-moi donc une petite croix! » hélas! —\nla mère était morte depuis longtemps!\n    Et l'âme, brisant, dans un long soupir, — ses liens... en deux —..l'âme\ns'enfuit... se sauva dans le sein de sa mère — et laissa le ca,davre      seul.-\n    Il gisait, les yeux mi-clos, la bouche mi-ouverte— il gisait', il riait et\"il\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "20                              DURENDAL\n\n\nregardait; — et plusieurs de ceux qui le virent, s'écriaient : « Voyez donc! »\n— et ils disaient qu'il ressemblait si bien. —\n   Le paysan s'arrêta au son lugubre — de la cloche qui sonnait le glas, —\net songea, en levant un moment la tête : — C'est pour l'enfant de la\nMort. —\n   Quelque vite que la prière de cet homme juste — montât au ciel, — elle\nn'y arriva pas plus tôt que la petite âme — du petit enfant de la Mort.\n   Et celle, qui ferma un jour — ses yeux mourants sur ce même enfant —\nbaisa au Ciel son bien-aimé...— son... petit enfant... de la Mort.\n   Et quelqu'un pour qui la vie ne fut pas une joyeuse route, chanta : -\n« J'espère en une vie meilleure — que cette vie de Mort. Oh 1 que je me con­\ntenterais, sur le chemin de la vie — d'une bribe de pain; — si je pouvais aller\ndroit au Ciel — comme — le petit enfant de la Mort ! »\n\n                                     ■   *\n\n\n\n                                    * *\n\n   La majeure partie des kerkhofblommen se compose des cent\nsoixante-deux petites poésies que le poète écrivit à la demande\ndes parents et amis des défunts, pour ces souvenirs mortuaires\nqu'on distribue, en Flandre, pendant les obsèques. Ces zielge­\ndichtjes sont d'une lecture aussi attrayante qu'édifiante. On ne\npourrait rien offrir de plus consolant aux cœurs en deuil de\nleurs bien-aimés, que ces poésies tout embaumées du parfum de\nla pensée chrétiennement humaine, profonde, grave, mais\ntrès douce du saint prêtre et du cœur d'or qu'était l'illustre\nGuido Gezelle. Quel bien il a fait autour de lui, l'ascète misé­\nricordieux de l'humble « Mariastrate » de Courtrai! Que de\npères, de mères, d'enfants en deuil il a réconfortés par sa haute\nparole de poète, d'un poète qui savait compatir à toutes les souf­\nfrances humaines et à chaque souffrance en particulier; qui\navait un cœur vaste et profond comme la Mer, où toutes les dou­\nleurs trouvaient un abri et étaient bercées avec les tendresses\nintuitives de la Mère!...\n   Les graves leçons de la Mort sont prêchées sous toutes les\nformes dans ces poésies d'un sage et d'un philosophe, qui ne\ns'avilît jamais jusqu'à enfouir la Vérité chrétienne sous les fleurs\nvite fanées et vaines de la consolation trompeuse et fallacieuse\ndu Monde...\n   La lecture des Zielgedichtjes est instructive, et bienfaisante\npour quiconque veut regarder la Mort en face. C'est un livre de\nméditation poétique qui inspire au chrétien sérieux, non la peur,\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                    21\n\n\nmais la crainte que tout homme réfléchi doit avoir de l'inévi­\ntable... Intruse.\n   Les Zielgedichtjes de Gezelle sont souvent d'une délica­\ntesse exquise, comme le suivant; sur la mort d'un petit enfant:\n\n  Un enfant trépassa : — qui le sait — si ce n'est le cœur de la Mère, — et\nJésus, qui l'a ravi — et ne le perdra plus jamais ?\n\n  Parfois ces poésies pénètrent intimement dans le Mystère\ngrandiose de la Mort, comme celle-ci, qui fut imprimée sur le\nsouvenir mortuaire d'une religieuse :\n\n  Anges, portez au Ciel le trésor précieux — enseveli et caché dans la bure\ndu cloître! — Savez-vous ce que vous portez?— C'est notre enfant — issu\nde père et de mère — c'est une partie de nous-même... Non! c'était l'enfant\nde Dieu, et Dieu ordonna — qu'ayant à peine vécu, il se flétrirait dans la\nMort! —\n   Oh I les moments amers qu'une mère passe lorsqu'elle donne la vie ; —\noh I les moments amers, lorsque l'enfant à peine né — retrouve, en mourant,\nla vie dans la mort ! Car la tombe et le berceau sont une et même chose ; —\nle drap mortuaire est le voile du berceau — sous lequel la Toute-Puis­\nsance de Dieu affirme que l'immortalité sort du tombeau — et que la mort,\nqui trompe tout le monde, — berce de sa propre main de joyeux enfants pour\nDieu. —\n\n  Beaucoup de ces poésies sont écrites en un style lapidaire et\nrésument, en quelques vers, tout un caractère.\n  Celle-ci, par exemple, sur le baron Félix-A.-J. Béthune,mort\nen 1880, presque centenaire :\n\n  J'ai connu ce blanc vieillard, cet homme puissant, bon et d'humeur douce;\n— ce joyeux vieillard, cet homme vaillant — courageux et noble, ce chrétien !\n— Je ne me rappelle pas un seul jour de ma vie — où je ne l'aie connu\ntoujours vert et jeune de cœur, — quoique vieux, il paraissait éternel.\nOui, éternel est l'amour — qu'il éveilla et qui le suivra, surtout maintenant\n— qu'il est parti et qu'il a laissée, vide, — cette grande place que son nom\ntenait; — maintenant que, confirmé par Dieu et à son avantage — mais non,\nhélas! au nôtre, il est parti, beaucoup trop tôt! —\n   Il vécut presque un siècle, comme Pie, qu'il vénérait — et qui à son tour\nconnaissant et estimant son vieux fils — honora et enrichit son_blason royal\n— de la couronne comtale de Rome, la Ville du Monde. — Il ne mourut\npoint; il disparut; il ne fut pas malade, mais, silencieux — tout à coup, il\nparut ravi en extase, écoutant — une voix qui lui parlait, voix imperceptible\n pour les autres... puis exhalant un soupir il s'en alla, lui, c'est-à-dire la meil-\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "22                                DURENDAL\n\n\nleure partie de lui, — son âme noble et loyale ! — Adieu donc, vieux père —\nallez, allez au bonheur que nous vous souhaitons, inondés — de larmes, et\ncependant joyeux : allez à Dieu pour toujours — et restez-nous unis en Lui,\nimmortel !\n\n   Plusieurs de ces poésies sont consacrées à de pauvres femmes,\nà d'humbles ouvriers. Gezelle avait une haute idée des pauvres\net des ouvriers, comme le prouve cette pièce choisie entre un\ngrand nombre d'autres semblables, consacrée à la mémoire\nd'un ouvrier mort à la peine :\n\n   Les soldats qui, encore jeunes, au milieu de la pluie des obus — exposent\nleur vie, le fer assassin à la main, — on les glorifie comme des héros, on les\nadmire : — et leur nom honore leur pays pour l'écernité. —\n   Pourquoi? Et, si cet honneur est mérité, comment oublier donc — ces\nbraves pères de famille, qui prêts à donner leur vie — pour leur femme et\nleurs enfants, le jour comme la nuit — mangent leur pauvre pitance —\nignorant où la Mort les attend à l'improviste ? —\n   Ce sont des héros, ceux-là : leur Femme et leurs Enfants peuvent\nmarcher — la tête haute : et celui qui les laisserait mendier leur pain — ou\nrefuserait, quand il le peut, de sécher leurs larmes — ne mériterait pas le nom\nd'homme ni de chrétien.\n\n   Ecoutez, pour finir, cette apostrophe d'un cœur d'apôtre que\nle poète adresse au grand compositeur flamand, Pieter Benoit,\nlors du décès de sa bonne vieille mère qu'il aimait et vénérait\nen fils modèle :\n\n   La Mère de Pieter Benoit :\n   Quand l'éternité se lève pour l'homme, — que te reste-t-il de mieux à faire —\nà toi qui as moissonné — les honneurs du monde ; toi, dont le nom illustre —\nest sur les lèvres de l'humanité entière ?\n   Je suis morte en paix, avec la confiante espérance — (tu sais si je connais\nton cœur!)— que tu seras fort contre — la tyrannie et la domination du\nMonde — contre ses chaînes d'or qui — pèsent si lourdement et rivent\nà la terre !\n   Lèves-toi I suis ta mère — chantre doué par Dieu — chantre immortel et\nsouviens-toi de ma prière! — Viens faire entendre ta voix — dans les chœurs\njoyeux du Paradis — à celle qui jadis chantait ta Berceuse.\n                                                  L'abbé AUGUSTE CUPPENS.\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "Pour un tableau de Saint Benoît\n\n                                        A L'ABBÉ H.      MŒLLER.\n\n\n\n Le visage éclairé par des prunelles d'aigle ;\n En un silence auguste et comme      égyptien;\n Portant sur tes genoux l'irréfragable    Règle\n\n\n Bénissant d'une main rigide, sans que rien\n Dérange dans ses plis ta grande serge obscure ;\n Assis mystiquement  sur le fond d'or ancien;\n\n\n Tu saisis l'avenir, que d'avance      inaugure\n La fixe vision de ton regard     savant,\n Patriarche voilé, sybilline   figure.\n\n\n Dans ses hauteurs l'Esprit t'a retiré vivant,\n Et ne respirant plus pour les choses mortelles\n Qui sont misère et nuit, qui sont poussière et vent ;\n\n\n Autour de toi sentant passer les souffles d'ailes\n Des farouches Chérubs tout couverts d'yeux ardents ;\n Epris d'aller où sont leurs Légions fidèles ;\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "24                           DURENDAL\n\n\n     Loi des Contemplateurs, Lampe des Pénitents,\n     Tu suis le cours des flots épanchés de ton urne\n     Aux lointains horizons de l'Espace et du Temps,\n\n\n     Miséricordieux,   sévère et   taciturne.\n\n\n\n\n                  À une Bénédictine\n\n     Toi qui, parée encor des fleurs de ton matin,\n     En ta simplicité vins, toute   rougissante,\n     Implorer pour ton front le joug     bénédictin.\n\n\n     Des fêtes de la terre, ô bienheureuse absente,\n     Ton âme abandonnée à ses élancements,\n     Angélique déjà, contemple, prie et chante.\n\n\n     Va, d'un pas recueilli, sous les cloîtres dormants   :\n     Dis l'office et, dès l'aube ayant reçu l'hostie,\n     Demeure les yeux clos dans tes enivrements.\n\n\n     Mais, sœur toujours joyeuse en Dieu, sois avertie\n     Que, dans l'exil terrestre, il est des jours moins doux,\n     Des jours pleins du regret de l'extase partie!\n\n\n     Demain, creusant le dur pavé, de tes genoux,\n     Et criant vers le Ciel sans que le Ciel réponde,\n     Ma sœur, tu connaîtras l'absence de l'Epoux.\n\n\n     Précieuse agonie et souffrance   féconde,\n     Grandeur d'être broyée et beauté de s'offrir,\n     Indicibles rachats, pleurs qui sauvent le monde!...\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                  A UNE BÉNÉDICTINE                          25\n\n\nLes roses du martyre, en toi pourront fleurir,\nEt, du sang le plus pur de ton âme, vermeilles,\nAuront tous leurs parfums quand il faudra mourir.\n\nAlors viendra l'Epoux récompenser tes veilles :\n« Ah ! dira-t-il, ma Sœur et ma Colombe, accours\nPartager avec Moi mes royales merveilles! »\n\nEt, du seuil de Sion la sainte, aux claires tours,\nDescendront sur ses pas en tressant la guirlande\nDont l'éclat nuptial ceindra ton front toujours\n\nHildegarde, Mechtilde et Gertrude la Grande.\n\n\n\n\n           À Albert Samain\nChanteur mystérieux, dont les chastes douleurs\nFaisaient trembler si lente et si douce la phrase,\nToi dont un feu secret, plus d'une fois embrase\nLa discrète élégie aux fuyantes pâleurs,\n\nTu savais qu'au nectar se mêle un goût de pleurs\nMalgré la ciselure errante aux flancs du vase,\nEt que toutes les fleurs du printemps plein d'extase\nNe sont que l'ombre froide et vaine d'autres fleurs.\n\nSur ta vie et ton œuvre, avant l'heure finies,\nSi l'amitié te doit de gémir ses nénies,\nSois envié, Poète, autant que regretté.\n\nCar, après la tristesse et les larmes des choses,\nL'Automne pur t'ouvrit l'immarcescible Eté,\nOù tu respireras les véritables Roses.\n\n                                      Louis L E CAHDONNEL.\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "               La Main qui frappe\n\n\n                                I\n\n\n\n              C'EST dans la douceur tiède d'un clair commence­\n                  ment d'automne. L'immense forêt, sous le\n                  sourire du soleil, étend vers un infini très loin­\n                  tain les vagues mourantes de son feuillage encore\n                  vert, où çà et là émergent des îlots de rouille.\n                  Tout est calme, c'est le recueillement mysté­\n                  rieux qui précède l'agonie des êtres. Parfois un\n                  chant d'oiseau jaillit comme une fusée d'or,\ntraverse les voûtes feuillues et va mourir lentement sur une\nfeuille déjà morte. Un lièvre, étonné du silence, s'arrête sur la\nroute blanche, tend les oreilles vers le vent, puis se remet à\nbrouter les herbes odorantes des accotements, jusqu'à ce que le\nbruissement d'une feuille qui tombe l'arrache à son repas.\n    Sur la route, la vieille Grite s'en va songeuse et lente, menant\n par la main le dernier de ses petits enfants, un bambin joli aux\n cheveux d'or, comme dans les légendes. C'est qu'elle est vieille,\n la bonne Grite, très vieille. Les plus vieux l'ont toujours connue\n telle, avec son front creusé de rides, ses yeux profondément\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                       LA MAIN QUI FRAPPE                        27\n\nenfoncés dans les orbites, et sa bouche édentée dont les lèvres\nfines murmurent machinalement des mots lointains comme des\nprières.\n   Elle va songeuse, et le petit bambin évite de faire du bruit\navec ses sabots contre les pierres du chemin, de peur de troubler\nle silence méditatif de la mère-grand. Ses grands yeux la regar­\ndent parfois en une interrogation muette. Mais elle est close.\nElle ne voit pas le soleil qui joue parmi les branches comme\nun enfant espiègle. Elle n'entend pas le bruissement des\nfeuilles qui disent « mère Grite! mère Grite! », car tous les\narbres la connaissent depuis si longtemps. Elle ne prend point\ngarde aux merles familiers qui l'interrogent : « pourquoi es-tu\ntriste? pourquoi es-tu triste?» Elle ne s'étonne point de voir\nle coude de la route lui faire signe, l'invitant à marcher\ngaiement, plus vite. Elle ne vit point au dehors, la vie s'est\nconcentrée dans son cœur où passent comme vers un cimetière\ndes pensées de deuil. La bonne mère Grite est triste et songeuse,\nelle va par la route avec le petit qui tient sa jupe.\n   — Grand'mère Grite, dit soudain la timide voix de l'enfant,\nveux-tu, nous irons chercher des faînes dans la forêt.\n   — Non, petit, il n'y aura point de faînes, cette année ; il n'y\naura point de fruits, la terre est trop amère, les arbres mourront\ntous, s'ils ne s'en vont pas.\n   — Qui ça, grand'mère?\n   -Qui?\n   Elle ne répondit point. Mais dans son imagination de vieille\npassa la vision inquiète de l'invasion, des hordes sanguinaires\nviolant sacrilègement la Forêt, culbutant les croyances de la\nglèbe, brûlant les églises et les monastères, traquant les prêtres\ncomme des fauves, arrachant de leurs calvaires de bois ou de\npierre les pauvres christs pantelants de douleur. Elle se souve­\nnait. Elle avait entendu raconter par ceux qui lisaient les vieux\nlivres, qu'au commencement, des empereurs avaient torturé les\nfidèles du Christ. Elle savait les victimes des bêtes, les tenailles\nde feu, les grils fumants, les torches humaines. Elle était prête\natout cela, elle croyait ces temps mauvais revenus. Mais elle\nsavait aussi que cela ne pourrait durer et qu'on n'arracherait pas\nla Forêt entière, la Forêt qui croyait depuis si longtemps.\n   Bientôt la mère Grite quitta l'accotement fleuri de thym, tra-\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "28                          DURENDAL\n\n\n versa le blanc ruban de la route, soulevant de ses sabots de petits\n nuages de poussière fine et se dirigea avec le bambin vers un\n chêne géant, au croisement des chemins. Ce chêne était le plus\n ancien de la forêt. Tous les terriens et les forestiers le con­\nnaissaient, en étaient fiers; c'était leur chêne. Son tronc énorme\nridé de crevasses moussues et lépreuses se divisait en branches\ngrosses comme des arbres, et qui se nouaient de mille façons.\nA deux mètres du sol, pendait un christ, le bon Dieu de Pitié,\ncloué là par quelque ancien moine, voué à la garde de la Forêt\net à l'édification des voyageurs. Et d'avoir été choisi pour sup­\nporter le Fort des forts, le chêne semblait plus puissant, sacré\npour tous; et le gui des anciens druides léchait les pieds du\n Crucifié.\n   C'était un vieux christ de bois, tel que ceux des calvaires de\nBretagne et d'Ardenne, sculpté grossièrement par une main\ninhabile au ciseau. Il n'était point de ceux-là qui sur leur visage\némacié et sur tout leur corps douloureux ont une expression de\npaix sereine et de douce mansuétude. Les christs des montagnes\nd'Ardenne ont un masque d'une douleur paroxysée, d'une dou­\nleur qui fait mal et incite à la pénitence. Les naïfs moines\nd'Orval qui les ciselèrent presque tous, voulurent impressionner\nl'esprit des rudes forestiers en exaltant surtout la souffrance.\nCar ils étaient de ceux qui fulminent et qui accusent.\n   La vieille Grite s'est agenouillée sur la mousse, avec son petit\nà côté d'elle. Pour qui sont les prières de ces deux êtres? La\nvieille n'a jamais accompli que le bien, le petit n'a pas encore\neu le temps de malfaire. Et cependant, à l'expression ardente du\nvisage de Grite, à l'effondrement pieux de tout son être, on sent\nqu'elle s'abîme dans une supplication fervente. Elle prie. Elle\nprie pour tous les chrétiens des montagnes, elle prie pour tous\nles arbres de la Forêt. Et c'est la Justice qu'elle invoque et la\nVindicte suprême.\n   Tout à coup le silence se martèle du galop rythméd'un cheval\nqui se devine dans un nuage de poussière, tout au loin, là-bas,\nau tournant de la route. Le cavalier est pressé sans doute ; car il\nprécipite la course de sa monture et bientôt il apparaît distinc­\ntement. Grite regarde. Elle connaît ce chapeau de feutre couleur\nde terre, cette blouse bleue aux larges plis que le vent gonfle, et\nce long sabre de cavalerie qui ballotte au flanc de la monture.\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                       LA MAIN QUI FRAPPE                       29\n\n\n   — Le Gallinet, dit-elle.\n   Et dans son exclamation passe un frisson de terreur. Debout\nmaintenant au pied du chêne, le bambin blotti dans ses jupes,\nla vieille regarde l'homme et le défie.\n   — Hé! hé! bonjour, la mère!\n   La vieille ne répond pas. Elle branle nerveusement la tête,\ntandis que le bambin regarde étonné le cavalier dont les yeux\nvont alternativement vers le christ et vers la vieille. Et c'est en\nricanant qu'il continue :\n   — Tu n'es pas enchantée de me voir, ce me semble ; mais, par\nSamson ! je suis heureux de passer par ici afin de dévaler ce\nChrist de notre chêne. Car il est temps que disparaisse de la\nForêt libre ce signe de l'ignorance et de la tyrannie.\n   — Oh ! tu ne feras pas cela, s'écrie Grite. Non, on en a assez\ndescendus de ces pauvres « bons Dieu ». T u es du pays, toi, tu\nn'oseras pas, tu ne le feras pas.\n   — Par la tête des tyrans, je le ferai.\n   Et sa main chercha la garde du sabre. Mais la mère Grite,\nappuyée contre l'arbre, les bras étendus en geste de protection,\ncriait : « Malheur! Malheur! »\n   Gallinet parut se calmer. Puis, ricanant, les yeux rivés à\nl'arbre, il dit :\n   — Or donc, citoyen Christ, je repasserai ce soir par ici, et, si\ntu n'es pas descendu de ton chêne pour monter la garde et me\nsaluer, comme doit faire tout bon citoyen devant un officier de\nla République, je te dévalerai, foi de Gallinet.\n   Et il reprit sa course.\n   La mère Grite affalée sur la mousse, pleurait. Le bambin la\ntira par la jupe disant tout bas :\n   — Grand'mère Grite, allons-nous-en. Il y a quelqu'un, dans\nle buisson, là, quelqu'un qui bouge, avec de grands yeux. Sau­\nvons-nous.\n   Elle suivit docile l'enfant dont les dents claquaient. Au\nloin le galop du cheval sonnait le glas, sur la route.\n\n                                II\n\n  A l'orée du bois, Gallinet ralentit la marche de son cheval.\nLa campagne était encore belle. En longues et étroites bandes,\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "30                         DURENDAL\n\n\ndes champs de blés et d'avoines couraient paresseux sous leurs\nhoules d'or. Çà et là, au milieu des lacs jaunes, l'acier des faux\nluisait et les cornettes blanches des javelleuses semblaient de\nblanches mouettes cueillant des épis. Dans les prés, où fleurait\nbon le regain coupé, de lourdes vaches paissaient tranquille­\nment sous la garde du petit bouvier qui, couché le dos dans\nl'herbe et la casquette sur les yeux, sifflait un refrain joyeux.\nSur la route, croisant le cavalier, cahotaient les lourds chariots\nconduits par des terriens alertes.\n   Gallinet passait, répondant à peine aux bonjours des cam­\npagnards qui le saluaient par crainte, il le savait, et en grom­\nmelant. On n'aimait pas le commissaire de la République. A sa\nvue, des colères s'éveillaient dans les cœurs, hurlantes, mais ne\ns'échappaient pas des lèvres closes. On avait peur de la déla­\ntion. Gallinet, terrien lui-même, comprenait les silences des\nterriens, mais il était de ceux que le danger fascine et qu'une\nrage rend aveugles. Le jour, où il s'était jeté dans les bras de\nl'invasion pour la guider à travers la Forêt et la mettre au ser­\nvice de ses haines, il avait résolu d'aller jusqu'au bout de sa\ntrahison. Et, ce qui n'était point pour lui déplaire, les républi­\ncains avaient récompensé ses services en le nommant maire de\nson village, après l'avoir félicité de son civisme'. Il lui avait\nsuffi pour cela de faire la chasse aux prêtres et aux moines,\nqu'on envoyait à l'île de Ré, après les avoir fait mourir peu à\npeu dans les cachots de Luxembourg, et de dénoncer au Comité\ndu Salut public les chrétiens trop zélés, ceux qui cachaient\n leurs pasteurs dans leurs greniers ou dans leurs caves.\n   Les paysans, voyant Gallinet se diriger vers Etalle, où\nsiégeait le terrible Comité, se demandaient : « Qui va-t-il\ndénoncer aujourd'hui? »\n   Gallinet en effet avait découvert la retraite d'un prêtre qui\navait l'audace de dire la messe dans une carrière de pierres\nabandonnée et il venait demander des soldats pour arrêter\nl'insoumis. Quand il eut fait sa déclaration et qu'on lui eut\npromis des hommes, il sortit de la mairie avec quelques\nmembres du Comité qui le conduisirent au cabaret voisin « à la\nDéesse Raison ». Là, ils burent là blonde bière et l'eau-dé-vie\nfrelatée au salut de la République et à la santé de Samson, le\nbourreau.\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                       LA MAIN QUI FRAPPE                       3l\n\n\n   Gallinet raconta la scène de la forêt, et la sommation faite\npar lui au Christ de Pitié, disant que ce serait bien drôle, si le\nChrist avait trouvé bon d'obéir.\n   — Pour sûr, dit l'un, ça serait drôle! et une vision d'épou­\nvante s'évoqua dans ses yeux.\n   — Tu aurais peur, je gage, lança un autre.\n   — Dame, dit un troisième, la situation serait nouvelle. Que\nferais-tu, Gallinet?\n   — Ce que je ferais? — Ah! ça — et Gallinet tourna lente­\nment la tête fixant tour à tour ses amis avec un regard de\nsuprême dédain. — On me connaît, je pense. Suis-je homme à\nreculer devant des mômeries? — Puis il éclata de rire et ajouta\naprès avoir lampe son verre : En effet, ça serait drôle, drôle...\ndrôle.\n   Il s'assura que son sabre jouait dans le fourreau, serra les\nmains des camarades et sauta sur son cheval.\n   — Allons ! citoyens, au revoir!\n   — A demain, alors! dit l'homme à qui Gallinet avait indiqué\nla retraite du prêtre.\n   — A demain !\n   Lorsqu'il sortit du village rempli de cris d'enfants qui jouent\nde beuglements d'animaux qui regagnent l'étable, d'appels\nlointains de moissonneurs et de glaneuses, la nuit tombait\nsilencieuse et calme sur la campagne désertée. L'occident, là-\nbas, du côté de la France, était rouge des feux du couchant. Le\nsoleil avait disparu derrière les collines boisées. Une longue\ncoulée de sang barrait l'horizon vers lequel la forêt portait ses\nhoules grises. Gallinet songea que le sang n'avait point encore\nassez coulé, qu'il fallait encore saigner la Forêt jusque dans ses\nracines, la grande Forêt dont les arbres suçaient la foi avec les\nsèves. Et de penser qu'il était un des principaux ouvriers de ce\ntravail, son cœur s'emplit de satisfaction.\n   Il était maintenant dans le bois qu'emplissait la nuit. Une\npaix très douce et religieusement belle enveloppait les arbres\net les choses. Le silence rêveur aux mille voix ténues, le froufrou\nsoyeux dès feuilles qui s'endorment, le cri-cri des grillons qui\nparlent aux vers luisants, la clarté mystérieuse et pâle de la\nlune qui. rêve, tout cela, toute cette langueur infinie qui noie\nles sens délicieusement passait à côté de Gallinet sans l'émou-\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "32                           DURENDAL\n\n\n\nvoir. Son âme était autre en ce moment que l'âme de la nuit.\nAucun fil ne reliait l'une à l'autre. Le commissaire de la Répu­\nblique sentait à côté de lui chevaucher ses projets criminels,\navec qui il s'entretenait, s'excitant à la rage par dés paroles\nincohérentes et des gestes brusques.\n   Peut-être voulait-il aussi chasser la peur qui s'avançait vers\nson âme avec la nuit. Pourquoi tressaillait-il d'un jeu d'ombre\nsur la route, d'une tombée de feuilles sur les buissons? Les\nparoles de la mère Grite revenaient, lancinantes : « Malheur!\nMalheur! » Ne la disait-on pas un peu sorcière, cette vieille?\nPuis il se ressaisissait. Folie, pure folie ! qu'avait-il à craindre?\nIl était armé. Et pourtant il dut reconnaître que des frissons\ncinglaient comme des lanières sa peau dure de paysan hâlé.\nUn sentier détourné l'invitait ; il eut un instant le désir de s'y\nengager, de ne pas aller vers ce christ dont la vision l'obsédait\nd'une souffrance.\n   Mais il se rappela les membres du Comité d'Etalle. Leur\ndirait-il sa peur? Il se vit l'objet de leur dérision. Non, cela ne\nserait pas, cela ne pouvait pas être. La mère Grite, elle-\nmême, en serait trop heureuse. La rage lui monta affolante\ncontre ce christ qui l'avait un instant courbé sous la peur et\nforcé au remord. Il mit son cheval au galop, traversé quand\nmême d'un frisson. La vue du chêne, où pantelait le Crucifié,\nle blêmit davantage et le mordit d'une rage qui s'exhala en\nparoles baveuses.\n   Sous la clarté pâle qui l'enveloppait d'un suaire de lumière,\nle vieux christ de bois semblait plus douleureux, plus humain.\nUsé, jauni par le frôlement des siècles, son bois suait la souf­\nfrance par tous ses pores. Ainsi apparu dans le silence de la\nnuit, au milieu du mystère qui rôdait affolant, il évoqua dans\nl'esprit du nouveau déicide les siècles qui avaient invoqué sa\ndouleur et marché en procession vers sa souffrance. La toute-\npuissance resplendit. Gallinet douta un instant. S'il était vrai\npourtant que ce Christ existât et qu'il fût le Fort!\n   Mais soudain de sa voix reconquise, le paysan cria :\n   — Christ descends, je te l'ordonne.\n   Au pied du chêne, le buisson remua, sembla vivre. L'âme de\nla lune parut animer le bois douloureux. La voix impérieuse se\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                        (D'après unCLICHÉDEla maison Buschmann d ' A n v e r s )\n\n\n        LE   MUSICIEN\n\n(ANTON VAN WELIE        DR B O I S - L E - D U C )\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": ""}, {"page_pdf": 48, "texte": "                       LA MAIN QUI FRAPPE                        33\n\n\nperdit dans la forêt. Gallinet, ricanant, — penser qu'il avait eu\npeur! — sauta de cheval, dégaina et d'un bond...\n   — Damnation !\n   Au pied du chêne, blême comme l'ivoire, diaphane sous\nla clarté lunaire, un homme, debout, les bras en croix, était\ndressé. De longs cheveux blonds coulaient sur ses épaules nues.\nUn suaire ceignait ses reins. Ses yeux doux fixaient Gallinet\nblanc d'effroi.\n   Un éclair d'acier! A la place où la lame avait pénétré, une\ncoulée rouge ruissela et brusquement le supplicié s'affala dans\nun râle.\n   Gallinet s'enfuit maintenant soudainement dégrisé de sa\nfolie. Le Christ, il a tué le Christ! Derrière lui il entend la\ncourse muette de pieds nus sur la poussière du chemin. Les\nbranches des arbres ont des mains qui se tendent vers lui pour\nl'arrêter. Dans les fourrés surgissent des spectres hideux entre­\nvus. Des hoquets s'étranglent dans sa gorge. Hardi! le cheval!\nLa course vertigineuse s'accélère encore semant sur la route des\ntaches de bave marbrée de filets rouges.\n   Le village enfin! Au seuil de la maison le cheval épuisé\ns'écrase et râle sa mort, et Gallinet qu'on a relevé inanimé près\nde la bête est porté dans sa chambre où il agonise dans un\nblasphème.\n\n                               III\n\n  Le lendemain, la mère Grite qui passait, trouva au pied du\nchêne, étendu tout nu avec une blessure large au flanc le fou\nJean Morel, dont les chairs se déchiraient aux épines du\nbuisson.\n                                               EDOUARD N E D .\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "    La Guirlande de Sourires\n                        Camée\n                                        A VALÈRE GILLE.\n\nElles rêvaient, ce soir, blanches âmes heureuses\nSous les saules nimbés dé clartés vaporeuses\nA l'ineffable amour des oiseaux pour les fleurs :\nMais l'une ayant baigné dans la rosée en pleurs\nSes mains fines où l'or des bagues ciselées\nFait éclore au soleil mille étoiles ailées,\nSoucieuse, cueillit un lys déjà fermé :\nPuis, inclinant un peu le calice embaumé\nSur l'herbe où souriaient ses sœurs agenouillées\nFit choir de l'urne blanche une oiselle mouillée.\n\n\n                       Odelette\n                                   A EDMOND EECKAUTTE.\n\n           La nuit aux longs voiles\n               D'un pas diligent.\n           Sème des étoiles\n               Dans le ciel d'argent.\n\n           Seule, ta voix chante\n               Dans l'immensité\n           Et mon cœur s'enchante\n               Devant ta beauté.\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "             LA GUIRLANDE DE SOURIRES                      35\n\n           0 douceur de vivre\n               Quand tout semble mort!\n           Mon esprit s'enivre\n              De doux rêves d'or.\n\n          Je sens dans mon âme\n              Eclore et grandir\n          Une noble flamme\n              Qui ne peut mourir.\n\n          Et la nuit fait place\n              A ux fêtes du jour\n          Sans que je me lasse\n              De chanter l'amour.\n\n\n\n\n             Les violons chantaient...\n                                          A IWAN GlLKIN.\n\nLes violons chantaient : le ciel extasié\nEnroulait du soleil aux tiges des rosiers\nDont les fleurs tour à tour tremblantes et charmées\nS'offraient en grappes d'or aux doigts des Bien-aimées\nQui passaient en rêvant dans la joie du matin :\nDes senteurs imprégnaient les robes de satin\nDe baisers que la brise apportait sur ses ailes\nEt le charme indécis de cette heure immortelle\nBaignait ainsi les cœurs de doux songes d'amour.\nO sourire du monde aux premiers chants du jour!\nDes voix, vagues encor, s'éveillaient dans les branches\nQue la brume enlaçait de ses écharpes blanches,\nL'aurore éparpillait ses colliers de clarté :\nTout vibrait, tout songeait en ce matin d'été :\nLes Lys mêlaient leur neige à la neige des Cygnes\nEt plus belles encor sous le soleil insigne\nLes âmes pressentaient le moment des aveux...\nDes violons chantaient : Et dans le ciel en feu\nSoudain, fleuri d'espoir, de bonheur et de gloire\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "36                          DURENDAL\n\n\n     L'Amour aux yeux de flamme, aux ailes de victoire\n     Surgit: Et souriant au 'matin      frémissant,\n     Fit naître sous ses pas mille rosiers de sang\n     Dont les fleurs tour à tour tremblantes et charmées\n     S'offraient en grappes d'ombre aux doigts des Bien-aimées.\n\n\n\n                        Messe Nocturne\n                                              A ALBERT GIRAUD.\n\n     Un rossignol prélude au loin : le ciel sourit :\n     C'est l'heure infiniment troublante où se devine\n     Dans l'eau que vient baiser l'émoi du soir fleuri,\n     L'harmonieux     reflet d'une Forme divine.\n\n     Ange ou femme au sourire vague, endolori\n     Par le frisson cruel d'une étoile orpheline,\n     L'Ombre dont l'eau songeuse et câline s'éprit,\n     Cueille un iris vermeil qui vers elle s'incline.\n\n     Puis, levant vers le ciel la fleur aux reflets d'or,\n     Elle tressaille et prie. — O Sainte Eucharistie ! —\n     Mais son front lumineux semble plus triste encor.\n\n     Le rossignol s'est tu dans la forêt : tout dort\n     Et sur la fleur que vient frôler son baiser mort,\n     La Lune doucement descend, magique hostie.\n\n\n\n                        Bibelot de Saxe\n                                               A Louis    MOREELS.\n\n     Minuscule et jolie à soumettre à sa loi\n     Le plus cruel et le plus beau des fils du Roy,\n     En robe de satin broché de pierreries\n     Qu'embellit au corsage une rose chérie,\n     La Marquise que trouble un instant le baiser\n     Adorablement chaste et timide posé\n     Sur ses doigts frêles par Lindor qui la courtise,\n     Suit d'un regard distrait un rayon qui s'avise\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "             LA GUIRLANDE DE SOURIRES                            37\n\n\nDe chercher noise au vin dont elle a savouré\nVoici quelques instants le doux arome ambré.\nSon bichon pomponné s'est assoupi près d'elle\nSur un léger coussin de cygne et de dentelle :\nMais comme elle préfère au pauvre amant       transi\nLa bestiole qui dort, heureuse et sans souci,\nRieuse, elle reprend son éventail d'écaillé\nEt lasse de rêver, ferme son cœur et bâille.\n\n\n\n\n                    Fleur de Rêve\n                                     A M. L'ABBÉ M Œ L L E R .\n\n    Fleur de songe éclose au matin\n    Parmi des colliers de rosée\n    Fleur de clarté, comme rosée\n    Par un cher souvenir   lointain,.\n\n    Dans l'allée où l'aube badine\n    Avec l'écharpe de la nuit,\n    Ton parfum doucement      s'affine\n    Aux caresses du vent qui fuit.\n    Née un soir du baiser d'un ange,\n    Tu vas mourir sous mon baiser\n    Qui sur ton urne s'est posé\n\n    Sans souci de ta gloire   étrange,\n    O fleur souveraine, fleur d'or\n    Sainte comme l'Amour, belle comme la Mort.\n                                          GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "                     Les Aquarellistes\n\n                  LE quarante et unième Salon de la Société Royale des Aqua­\n                     rellistes est, on peut le dire sans craindre d'être taxé\n                     d'exagération, très intéressant. Des artistes qui affirment\n                     leur personnalité, qui vont de l'avant et restent eux-mêmes,\n                     sans s'inquiéter de ce qui se fait à côté d'eux en matière\n                     d'aquarelle, telle est la note caractéristique du Salon.\n                     Aussi les genres les plus divers y sont-ils représentés :\n                     luministes, impressionnistes, clair-obscuristes, miniatu­\n                     ristes sollicitent tour à tour l'admiration des visiteurs.\n   Les procédés sont encore plus différents, bien que le nom d'aquarellistes soit\nde nature à faire supposer aux gens simples et de bon sens que la peinture à\nl'eau est seule admise ici.\n    Voyez, par exemple, Lybaert et Claus, deux ouvriers de la dernière heure,\nen matière d'aquarelle. Ils sont à des pôles complètement opposés.\n    THÉOPHILE LYBAERT a exposé des gouaches d'une finesse extraordinaire :\nSa Sentinelle et sa Tite de mulâtre sont tellement achevées qu'il ne nous reste\nplus rien à deviner dans ces Orientaux un peu las, au regard triste et mou.\n    Pas un pli des figures, pas une ride, pas un détail des costumes ou des\n accessoires qui ne soit peint avec la même exactitude scrupuleuse. Il semble\n qu'on pourrait compter jusqu'au dernier des cheveux du mulâtre et même,\n une conséquence inattendue de cette finesse, c'est que ces cheveux sont en\n réalité très épais, surtout si l'on tient compte de ce que leur propriétaire n'est\n pas peint en grandeur naturelle.\n     Comme me le faisait remarquer, ces jours derniers, un très fin critique, en\n parlant des aquarelles de Lybaert; « si ce n'est pas là le comble de l'art, c'est\n  du, moins le comble de la facture ».\n     Nous passons sous silence la Sortie du bain du même artiste, petite étude de\n plein air faite entièrement à l'atelier, où l'on voit une baigneuse aux jambes\n  tordues et aux mouvements avortés se hâter vers sa cabine. Le Bibliomane est\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                              LES AQUARELLISTES                                39\n\nincontestablement ce qu'il y a de meilleur dans l'envoi de Lybaert et avec\n ce vieillard futé, passionné d'in-folios, nous rentrons dans la note qui est\n chère à l'artiste gantois : la peinture de types et de choses du passé par des\n procédés qui rappellent le passé.\n     Il nous souvient qu'un jour EMILE CLAUS mit un jeune homme qui lui\n demandait conseil au défi « de faire du Claus à l'aquarelle ». Voulait-il, qu'on\n nous passe l'expression, se payer la tête de l'artiste en travail ou bien faut-il\n voir dans sa participation au Salon une de ces inconséquences dont il n'y a\n pas lieu de s'offusquer de la part du joyeux maître d'Astene? Le fait est qu'il a\n tenté l'impossible et qu'il y a réussi. Il a renoncé — il le fallait bien — aux\n empâtements et aux grattages et dans des lavis fluides et minces, à peine\n retouchés, il est resté l'impressionniste ému, l'observateur sincère et vrai de la\n Nature, que nous connaissons tous. Dans les aquarelles qu'il expose sous le\n titre d'Automne, il n'a pas encore cette assurance triomphante qui lui permet\n de tout aborder. Sa lisière de forêt irisée de soleil est une tache orange pres­\n que uniforme, où les troncs noirs des arbres sont à peine esquissés, et qui\n ressort mal sur l'arrière-plan embrumé. Dans le grand sous-bois, la sym­\n  phonie des verts et des mauves est peut-être trop accentuée et nous y aurions\n voulu plus de profondeur, et aussi un peu de mystère. Mais quelle poésie se\n  dégage de ces grands hêtres tout verts de mousse, quelle finesse et quelle,\n  variété dans ces tons ! Et comme tout cela est franchement brossé et, surtout,.\n parfaitement dessiné ! Comme perfection de modèle et comme étude : de p h y ­\n sionomie, le buste d'une petite fille, à côté du sous-bois, est un délicieux,\n morceau, admirablement poussé, et que déparent seulement, par leur éclat\n trop vif, les grandes feuilles rousses d'un châtaignier, encadrant la tête de\n  l'enfant.\n     Mais qu'importent, au surplus, ces différences de style et de facture, si de\n quelques-unes des œuvres exposées se dégage une impression vraie et forte.\n  Or, dans plusieurs de ces œuvres s'affirme la volonté de produire une pareille\n  impression ; cette recherche de l'impression domine, toute-puissante, et c'est\n  ce qui fait l'intérêt de ce Salon.\n      Dans les Travailleurs de la mer de CONSTANTIN MEUNIER, ce qui domine,\n  c'est l'impressionde force. Deux chevaux sont attelés à une pierre énorme, qui\n  doit servir à renforcer une jetée ; ils s'avancent vers la mer qui déferle et mar­\n chent dans les flots jaunâtres. Leurs têtes noires sont courbées sous l'effort,\n les muscles de leur dos et de leurs croupes sombres se tendent et leurs jambes\n  nerveuses s'arcboutent. Les hommes crient; l'un d'eux excite les chevaux;\n  l'autre, armé d'un marteau-pilon, frappe de grands coups sur la jetée, que la\n  mer envahit. Les hurlements du vent, les mugissements de la mer, les cris\n  des hommes, le bruit sourd du marteau dans la tempête, on entend tout cela;\n  dans le ciel blanc, une mince nuée grise inclinée sur l'horizon accentue\n  l'idée dominante de mouvement et de lutte contre la rafale. Rien de plus\n. simple que le procédé de cette gouache, qui est presque une sépia, animée\n  de quelques jaunes et de gris mornes, mais aussi rien de plus puissant ; placés\n  entre deux aquarelles de Cesare dell' Acqua, d'un faire mou, d'un coloris\n  désagréable, les Travailleurs delamer, par la vigueur, la solidité et la fougue,\n  sont peut-être la page maîtresse du Salon.\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "40                                DURENDAL\n\n\n   Dans ses vieux coins de villes flamandes, ALBERT BAERTSOEN nous donne\nune exquise impression de calme, de poésie mélancolique. Ce Soir dans la\nVille, à Gand, ce Vieux Pont, si vrai, si décoratif, en même temps, et surtout\nces Vieilles maisons sur la rivière, tout cela est vécu et, qui plus est, profondé­\nment senti. L'artiste gantois a compris et aimé ces sites pittoresques de sa\nville natale; il a compris la poésie du vieux Gand et dans ces grands fusains\nà peine relevés de lavis et de quelques frottis de pastel, si bien observés, si\nprofondément fouillés, il a fait passer toute son âme. La Grand'Place, à Aude­\nnarde, avec sa massive collégiale se découpant sur un gros nuage blanc et\nses petites maisons claires, incrustées dans le colosse de pierre grise, nous a\nplu infiniment; tout cela est solidement construit, le dessin, serré de près,\ndonnant sa forme à chaque détail, à chaque pierre, et le procédé, — une\ntrouvaille de Baertsoen, — avive cette impression de charme paisible et soli­\ntaire qu'évoquent en l'âme des plus modernistes, nos vieilles cités, souvenirs\nvivants de notre passé.\n   FERNAND KNOPFF, encore que l'impression qu'il produit soit voulue, éveille\nen nous, avec une acuité rare, cette maladive curiosité du mystère, cet attrait\ndes choses incomprises et inquiétantes qui a toujours caractérisé son art subtil\net raffiné. Sa Recluse est toute pénétrée de ce que les Italiens appelaient si bien\nla morbidezza. Ses grands yeux gris clair, d'une étrange fixité, semblent vou­\nloir sortir de son visage pâle, qu'encadrent d'épais cheveux noirs. Les coudes\nposés sur une table, elle appuie son menton sur ses mains délicates et blan­\nches jointes en un geste rare, et des lys au feuillage maigre tordent devant elle\nleurs pétales roussâtres, tandis qu'à ses côtés s'ouvrent des échappées sur un\ncloître silencieux. Le coloris est en accord avec le sujet; pas une note gaie ne\nrompt la tristesse de cette composition — funèbre ainsi qu'un enterrement —\net la facture très fine contribue à lui donner l'aspect irréel d'une vision.\n    De Knopff encore, un exquis Profil anglais à la sanguine: dans ce type simple\net franc de jeune fille, l'expression serait tout à fait saine, n'était un léger\nvoile de tristesse qui passe dans les prunelles vertes. Signalons enfin Une\nmusicienne, — dessin relevé de quelques touches de couleur brillante, d'une\njolie finesse de facture, détaillé, ciselé comme une miniature de Gustave\n Moreau.\n    Après cet examen des purs impressionnistes que sont Baertsoen, Claus,\n Meunier et Knopff, c'est avec plaisir qu'on revient aux vétérans de l'aquarelle,\n à ceux dont la note sincère et franche n'a pas varié depuis qu'ils ont pris droit\n de cité dans nos salons annuels : j'ai nommé Uytterschaut, van Leemputten,\n Titz et Hagemans.\n    J'entends, dire parfois qu'UYTTERSCHAUT est passé de mode, qu'il reste\n toujours le même : c'est précisément ce qui me charme dans cet excellent\n artiste. C'est vrai qu'il n'a pas varié sa manière et que ses vergers ensoleillés,\n ses pittoresques chaumières, ses sous-bois jaunissants le font reconnaître\n entre mille ;. mais n'est-ce pas chose remarquable que d'arriver à une note\n personnelle, lorsqu'on a borné l'ambition de sa vie à être seulement sincère\n et vrai, et ne faut-il pas savoir gré à Uytterschaut qu'il nous fasse voir sans\n cesse les mêmes humbles coins de nature, puisqu'il sait en dégager la souve»\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "               (D'après une photographie d'Alinan de Florence\n\n\nLA DESCENTE DE LA CROIX\n\n      DE   BOTTICELI.I\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": ""}, {"page_pdf": 58, "texte": "                            LES AQUARELLISTES                                 41\n\n\nrains beauté? Pour saisir ce que son art contient d'observation émue, il faut\nvoir son Etang à Rouge-Cloître, si fin de tons, si vaporeux, si grand, il faut se\npromener sous les hêtres sans feuilles de ses Environs d'Utrecht, au printemps,\nil faut surtout le suivre En Flandre, sur ce chemin de terre bordé d'arbres\npittoresquement tordus et de petites maisons à toits rouges, littéralement\n « noyées » dans là verdure.\n   FRANS VAN LEEMPUTTEN continue d'interpréter dans une note lumineuse et\nfraîche nos paisibles campagnes flamandes. A noter, de l'artiste anversois,\nquelques excellents effets de jour : deux Récoltes de pommes de terre, la première,\nun crépuscule coupé de blanches spirales de fumée s'élevant toute droite des\ntas de racines symétriquement disposés et se perdant dans le ciel blanchâtre,\npar delà une rangée de maisons curieusement découpées ; l'autre, prise au\nmatin, et irradiée des ardeurs naissantes d'un soleil pâle et aveuglant, qui\ndore de son rayonnement les glaneuses courbées sur les sillons. Le Retour\nvers labergerie, gai, solide, d'une perspective très originale, chère à l'artiste,\net le Troupeau en Campine, page d'observation attentive, étonnamment lumi­\nneuse, complètent cette étude syntéthique d'un coin de pays.\n   Les aquarelles de Louis TITZ se rapprochent de celles de van Leem­\nputten et surtout d'Uytterschaut, et dénotent chez cet artiste un progrès con­\nstant. Sa vue d'Automne au parc d'Enghien est bien établie et intéresse par la\nfinesse des tons, les curieuses harmonies de jaunes, de roux, de violet et la\njolie touche de couleur que fait, à l'avant-plan, une dame en noir s'apprêtant\nà gravir le perron du château. Nous préférons cependant, pour la franchise du\ncoloris et la solidité des masses, trois autres études, qui sont davantage dans le\ngenre de Titz : A Stockel, un tournant de ruisseau, où de grands buissons sans\nfeuilles, s'enlevant sur un ciel de rafale, reflètent leurs fines branches noires,\ntraitées dans une note un peu trop dure ; Au bord de la Woluwe, une échappée\nsur un coin de prés bien verts, coupés d'un filet d'eau sinueux et gai, avec,\nau fond, un ciel vigoureusement brossé, tout cela dans une note franche,\nmoelleuse, très simple; puis enfin, un brillant effet de soleil éclairant à con­\ntre-jour un Moulin dans les Dunes et projetant sur le sable blanc l'ombre violette\nd'un champ de colza tout jaune.\n   HAGEMANS, encore un qui est resté lui-même et nous revient cette année\navec ses grandes gouaches lumineuses, si décoratives. L a Source sous bois est\nune page bien venue, où il y a du mystère, du silence, de la solitude ; la pré­\nsence d'une femme, près de la source, nous fait mieux encore sentir la solitude\nde ce sous-bois humide, où s'annonce déjà l'automne jaunissant, mais que dépare\nmalheureusement un de ces taillis fait de « chic » par lesquels Hagemans a si\nsouvent gâté ses avant-plans. Nous préférons à cette grande composition\ndeux paysages traités dans une même gamme claire, grise et très harmonieuse :\ndeux vues de rivière au matin, encore noyées dans la brume et déjà mangées\nde soleil; l'une d'elles, intitulée Matinée de septembre à Chooz, avec ses vaches\ndans les hautes herbes et ses arbres étrangement découpés, qui s'enlèvent,\nvaporeux, sur le ciel blanchâtre, me fait songer à l'un des plus merveilleux\nCorot qui soient au Louvre.\n   A ces anciens de l'aquarelle il faut en ajouter deux qui évoluent : STACQUET\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "42                                DURENDAL\n\n\na, aujourd'hui, presque complètement renoncé à ses vues de plein air incon­\nsistantes et sans chaleur. Son Port de Veere, d'un ton froid et désagréable,\nd'une facture volatile, sans solidité, est le seul et déplorable exemple de\ncette première manière. La Marine à Scheveninghe est déjà meilleure, mais la\nmer est encore crayeuse et sans transparence. E n revanche, les intérieurs de\nStacquet sont des morceaux délicieux : la Vieille chapelle à Terdech, dans sa\nsimplicité de facture, et le respect scrupuleux de son décor, est l'évocation\némue d'un reste du passé auquel se rattache quelque cher souvenir; le\nBénédicité, si chaud de tons, si intime, si enveloppé, nous fait comprendre le\ncharme pénétrant d'une fin de jour dans une chambre étroite, où une vieille\nfemme est en prière devant une pauvre table éclairée par la lueur mourante\nde l'unique fenêtre.\n    L'évolution de CASSIERS est moins sensible. Il est resté le peintre des\ncoquettes cités zélandaises et de leurs fraîches habitantes ; mais son procédé\ns'est élargi et, sans rien perdre de son éclat, le coloris est devenu moelleux,\naérien,surtout dans En Zélande et Sur la Digue. La sortie de l'église, le Dimanche,\nrappelle le Cassiers d'antan, un peu sec peut-être, mais si énergique de\ndessin, et si frais, si propre! Le soir dans un Vieux port hollandais a fourni à\n Cassiers une page émue, la perle de la série. Des baraquements, des maisons\nde pêcheurs, que baigne une eau mourante, deux barques de rivière piquant\nleur note verte dans la masse grise des maisons, un ciel blanc jaunâtre sur\nlequel un moulin profile ses ailerons fantastiques.\n    L'évolution, ou même la transformation complète a du bon, surtout quand\n elle a pour conséquence d'abolir un genre faux et une routine parfois odieuse.\nA ce titre, l'on ne peut que souhaiter de voir évoluer sans retard quelques\nartistes dont je ne veux citer ici les noms que pour exprimer l'espoir de les\n voir remplacer bientôt par des jeunes, voire même par des révolutionnaires.\n D E MOL, PUTTAERT et STROOBANT représentent, par ses plus mauvais côtés,\nl'art de 1850. Les deux premiers nous font des arbres et des sous-bois sans\nchaleur ni poésie, le troisième peint des vues de villes dans une couleur pain-\nd'épice et avec un manque d'originalité qui fait songer aux plus mauvais\n chromos.\n    En regard de ces tristes survivants d'un procédé qui n'offre plus même un\n intérêt rétrospectif, nous aimons à saluer ici le nom de quelques jeunes, dont\n l'avenir paraît plein de promesses.\n    MADAME GILSOUL-HOPPE, presque une débutante de l'aquarelle, a encore\n accentué la vigueur de son coloris.\n    On se souvient de ces fleurs si hardiment jetées sur le papier, si brillantes\n et veloutées, qu'elle exposa l'an dernier. Elle nous revient encore, cette\n année, avec deux études de fleurs, moins heureusement venues que les précé­\n dentes, plus ternes et comme perdues dans les détails d'un cadre trop com­\n pliqué. Mais elle aborde en même temps la peinture de genre et les belles\n qualités de son début s'affirment à nouveau dans sa Vieille Cour et surtout dans\n son Intérieur, si franc de tons, si profond et intime : cette petite aquarelle\n dénote un talent désormais sûr de lui-même et qui se possède, et aussi une\n originalité très grande dans le choix du sujet. Madame Gilsoul a désormais\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                            LES AQUARELLISTES                                 43\n\n\nsa voie tracée : souhaitons-lui de la suivre et de ne pas tomber, sous le pré­\ntexte de faire du neuf, dans les errements d'ALFRED DELAUNOIS. Autant nous\navons admiré et admirons encore celui-ci dans ses peintures d'intérieur,\nautant nous le trouvons médiocre dans les deux vues de plein air qu'il\nintitule : Au pays monastique. Dans ces grandes gouaches, qui, ma foi, n'ont\nde monastique que le nom, il n'y a ni dessin, ni perspective aérienne, ni\nbeauté de coloris; les champs sont bizarrement étalés en longues traînées\nvertes, mauves et rousses, les ombres, crues et fausses. Par contre, Après les\n Vêpres est une magnifique étude d'intérieur d'église; la perspective est excel­\nlente, l'harmonie des blancs et des noirs d'une rare finesse et entre les colonnes\ngothiques circule un jour tamisé, une atmosphère de recueillement dont le\nrendu est extraordinaire. Très personnelle aussi, et très profonde, cette aqua­\nrelle où Delaunois nous conduit Chez la morte : un long corridorsombre, étouffé,\naux murs blancs, dallé de rouge ; par-dessus la porte close, un mince filet de\njour qui jette une lueur vague sur les murs et sur les dalles ; à l'avant-plan, une\nfemme en manteau noir montant avec lenteur un escalier de trois marches :\nla visiteuse qui va voir la morte. Rien de plus simple et de plus impression­\nnant que cet intérieur bourgeois : c'est du Pieter de Hooch compliqué de\nmystère et de drame.\n   Si cependant nous avions à donner la palme à l'un des jeunes, c'est à\nJACOB SMITS que nous la donnerions, pour son Garçon à la canne. Encore u n\nchercheur, Jacob Smits, et qui a fini par trouver. Ce gamin campinois si\nvivant, au regard intelligent et doux, qui s'appuie d'un air crâne sur une\ncanne presque aussi haute que lui-même et dont les grands yeux bien ouverts\nvous regardent en face, est lui-même une trouvaille. Un fond obscur, où\nrayonnent des ombres transparentes et très chaudes, fait admirablement res­\nsortir la figure de l'enfant et donne à cette vaste aquarelle un cachet sédui­\nsant, infiniment distingué et, surtout, très personnel.\n    Mentionnons encore les aquarelles de CHARLET, d'un faire hésitant, qui tend\nvisiblement à se rapprocher de l'Anglais Bartlett, les vues de Londres de\n HOETERICKX, tout imprégnées de brouillard et de cette vie commerciale intense,\nparticulière à la Cité, qui a son pittoresque, elle aussi; puis, avant de parler\n des étrangers qui exposent cette année à Bruxelles, disons un mot de ceux\n qui ne sont plus, Albrecht De Vriendt et Franz Binjé, l'un et l'autre représen­\n tés ici par quelques œuvres.\n    L'éminent directeur de l'Académie d'Anvers n'était pas, à proprement\n parler, aquarelliste. ALBRECHT D E VRIENDT se servit de la peinture à l'eau\n pour les études préparatoires de ses tableaux et de ses fresques; mais,\n quelle puissance, quel caractère dans ces simples esquisses! Paul III\n devant le portrait de Luther est un modèle de difficulté vaincue et Ton n'a\n pas mieux appliqué la loi des valeurs que dans cette petite peinture où la\n robe du pape, le tapis de la chambre, le mobilier et la table semblent faits\n d'une même pièce d'étoffe rouge cramoisie et gardent cependant leur valeur\n propre. Plus caractéristique encore, une étude de six têtes de moines, profon­\n dément fouillées, presque des morceaux de sculpture, tant est poussé le des­\n sin des muscles et des moindres méplats des visages; ici, aucun parti-pris\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "44                               DURENDAL\n\n\nd'éclairage, tout l'effort du peintre s'est concentré sur l'étude des formés, la\nrecherche des physionomies et des caractères.\n   De BINJÉ nous avons revu avec plaisir et non sans un regret du passé,\nquelques-unes de ces jolies impressions d'Automne, de Printemps, de Neige,\nhumides et lumineuses, où l'artiste aimait à faire passer comme un souffle de\nmélancolie.                      '\n\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n\n   Les étrangers sont peu nombreux au Salon. CHARLES-W. BARTLETT expose\ndes pages zélandaises, où l'on retrouve la fraîcheur d'impressions, la douceur\nde coloris, la facture fine, enveloppée, que nous admirons depuis deux ans\ndans ses aquarelles. Il revit surtout, tel que nous l'avons connu, dans cette\ndélicieuse enfant de la campagne, assise sur l'herbe maigre de la Côte de\nZélande, à côté de l'agneau blanc dont elle a la garde.\n   Par contre, l'Enterrement de Bartlett est sinistre. Dans le brouillard, un\ncortège funèbre s'avance, déployant sur une vaste plaine de neige un étrange\net sombre zigzag. L'interminable file se perd dans la brume, tandis que les\npremiers personnages sont coupés par le cadre. Les femmes sont assises dans\ndes chariots verts, à barreaux espacés, les hommes marchent à côté, drapés\ndans de longues houpelandes noires, la tête coiffée de curieux couvre-chefs\ndéfraîchis, rappelant nos modernes tuyaux de poêle. Leurs visages couperosés\nse détachent en notes vives sur les noirs opaques ou sur la neige bleuâtre ; ils\nont froid et, les mains dans les poches, luttant contre le vent, ils marchent,\nindifférents, mornes, ayant l'air d'accomplir une corvée, tandis que les femmes\nse blotissent l'une contre l'autre dans leurs carrioles et tiennent la tête\nbaissée. Le corbillard est en avant; on ne le voit pas; le peintre a porté\ntoute son attention sur les pleureurs, les amis qui suivent le mort par conve­\nnance et la cruelle ironie de cet hommage transformé en routine lui a fourni\nla matière d'une profonde étude de mœurs.\n   Très remarquable aussi l'envoi des Hollandais. Nico JUNGMAN, qui fut\nlongtemps l'inséparable de Bartlett et participa à sa vision des choses de la\n Hollande, expose cette année trois profils de femmes d'une grâce énigma­\ntique et inattendue de la part de ce véridique observateur des marins et des\npaysannes de son pays. Est-ce le moyen âge qui lui a donné l'idée de ce\n Chapeau bleu et de ce Chapeau noir ou bien faut-il voir dans ces fins visages\nde femmes, coiffées de bandeaux étranges et curieusement parées, quelqu'unes\ndes sept princesses de. Maurice Maeterlinck ? Comme facture, rien de\nplus fin, de plus distingué ; c'est toujours du dessin colorié, mais qu'elles sont\njolies les couleurs de Jungman, et si heureusement mariées, surtout dans la\n Vierge : son teint est rose et blanc et la ligne mince du front élevé, du nez\ndroit et de la bouche petite se découpe sur un fond mauve; ses cheveux\nsont d'un blond vineux et sa robe bleue s'ouvre sur un corsage vert clair ;\ntout cela dans une note tendre et naïve, qui charme infiniment.\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                           LES AQUARELLISTES                                45\n\n\n   Les Philosophes de village de PAUL RINK nous font rentrer dans le monde\nréel. Ils sont peut-être un peu courts sur jambes, ces trois discoureurs en\nhaillons, mais l'étude de leurs physionomies est un monde d'observation\nspirituelle et nous met en présence de véritables types de paysans retors :\nl'un goguenard et futé, espèce de gamin de quarante ans, l'autre obtus et\nrebelle aux explications de ses deux camarades, qu'il subit, les mains dans les\npoches,le troisième, avisé et faisant valoir, avec une manière d'air supérieur,\nses arguments de taverne. Au surplus, étude pleine de vie et de relief, où la\nlumière se joue en réflexions discrètes sur les visages plissés de rides, sur les\nhabits loqueteux et rapiécés.\n   NICOLAS VAN DER WAAY a conservé sa facture large et lumineuse, son coloris\npuissant, admirable de moelleux. Sa Grève de ballerines est presque une répli­\nque de ses Coulisses de théâtre, exposées ici l'an dernier : la composition y est\nexcellente, les attitudes parfaitement comprises, tous les personnages vécus,\ndepuis la première danseuse, qui a quitté le groupe de ses compagnes pour\nnégocier des conditions de la paix, jusqu'au directeur du théâtre, visiblement\naffolé à l'idée de sa représentation compromise et qui arrive, le cigare en\nbouche, sans prendre garde aux habitués assis au fond de la salle. On peut\nregretter toutefois de voir un talent aussi sérieux s'attacher à des thèmes\naussi peu relevés et à des symboles aussi mesquins de notre civilisation. Le\nmême reproche s'adresse à la Baigneuse de Rink, superbe étude de chairs,\néblouissante de lumière et de vie, mais qui n'est, après tout, qu'une étude,\ndont la place est avant tout à l'atelier. En revanche, sa Jeune orpheline, avec\nles mêmes qualités de largeur et d'éclat, dénote une réelle fraîcheur d'impres­\nsion. Cette jolie Hollandaise, qui achève de revêtir le pittoresque costume\nnational noir et rouge, est un modèle de peinture simple et saine et nous fait\nadmirer une fois de plus en Rink un praticien d'une rare habileté.\n   De WYSMULLER, quelques jolis paysages villageois, habilement disposés,\nmais d'un ton uniformément rougeâtre et peu consistant dans les avant-\nplans.\n   L'Allemand VON BARTELS expose une grande gouache réaliste, la Mendiante\nde harengs, où il y a de bons morceaux : le visage ridé de la vieille femme,\nses grands bras maigres, qu'elle tend vers la barque de pêche, expriment bien\nl'attente et l'espoir du menu fretin. Le reste est d'une venue moins heureuse.\n   Des trois aquarelles de GASTON L A TOUCHE, une nous a plu, le Portrait\nd'Octave Uzanne. Le littérateur est représenté assis devant sa table de travail;\nsa physionomie d'homme qui pense est bien fouillée et joliment mise en\nlumière; la tête surtout ressort, vivement éclairée, dans l'appartement sombre\net traité dans une couleur très chatoyante. Par contre, L'alcool et la Tasse de\nthé sont des peintures veules, indignes de l'artiste qui exposait l'an dernier,\nau Salon d'art religieux de Durendal, le Christ aux outrages. Un cabaretignoble,\nune femme d'ouvrier, son enfant sur le bras, debout près du comptoir souillé\net tendant ardemment son verre, un aubergiste qui, d'un geste avorté, lui\nverse la liqueur empoisonnée, tel est le sujet de L'alcool. Le seul personnage\nde la Tasse de thé, une odieuse créature, qui a fait la vie, ne vaut guère mieux\nque la mère de famille de L'alcool. Le demi-jour de l'appartement où elle s'est\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "46                             DURENDAL\n\n\naffalée est bien rendu en sa tonalité jaunâtre; mais les mains sont mal\ndessinées, et l'impression générale est fade.\n   Pour compléter la série des étrangers, signalons enfin quelques très per­\nsonnelles Pochades vénitiennes de Madame CLARA MONTALBA, embarcations fan­\ntastiques noyées dans une atmosphère de rêve, coquilles de noix aux cou­\nleurs étranges, qui semblent suspendues entre l'eau et le ciel, tandis que des\nvols de mouettes tournoient à l'entour, dans la brume couleur d'or.\n\n                                                     PIERRE VERHAEGEN.\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                       Notes Musicales\n\n  La M e s s e en Ré de Beethoven au Théâtre de la Mon-\nnaie. — Les manifestations musicales du mois de décembre ont été d'ordre\nsupérieur et de valeur exceptionnelle.\n   La Messe en Ri nous a été donnée par M. Sylvain Dupuis dans des condi­\ntions de perfection rarement atteintes jusqu'à ce jour, si ce n'est aux auditions\ndes concerts rhénans. A part quelques faiblesses du quatuor, les chœurs,\nsuperbes d'homogénéité, d'élan, de puissance, et l'orchestre admirablement\ndisciplinés n'ont pas eu une défaillance au cours de cette pieuse restitution du\nsublime testament de Beethoven. La vérité est qu'une œuvre d'une poly­\nphonie aussi opulente reste toujours obscure, surchargée et énigmatique\njusqu'au moment où la lumière jaillit d'une interprétation supérieure, sachant\nallier la clarté et la plasticité du détail symphonique à la vie, au mouvement,\nà la couleur, en un mot à la grande intuition de l'ensemble. Alors, dépouillée\ndes nuages qui la recouvrent, la splendeur du poème apparaît en même\ntemps que son sens profond et éternel. A travers et au-dessus des éblouisse­\nments de la structure formelle se révèle la vie intérieure qui l'anime, et c'est\nlà l'impression que nous a laissé l'exécution du chef-d'œuvre sous la direction\nde l'éminent chef d'orchestre qu'est Dupuis.\n   On connaît le mot de Beethoven, à propos de cette messe : « Jamais, dit-il,\nplus grande œuvre d'art ne fut conçue dans des circonstances de vie plus\nmalheureuses. » Ce témoignage du Génie conscient de sa puissance n'a été\nque tardivement ratifié par la Postérité, mais actuellement il n'est plus per­\nsonne pour contester que la Messe en Ré soit un des plus rayonnants sommets\nde l'Art. Nous ne saurions cependant y voir un chef-d'œuvre absolu au sens\nstrict de la musique religieuse.\n   La fantaisie du poète y a en effet trop de part, les proportions énormes du\nmonument n'ont pas toujours l'équilibre des choses de Dieu, certains dévelop­\npements y apparaissent trop forcés.\n   La religion est un rapport de deux termes, un lien (re-ligio) entre Dieu et\nl'homme, et il y a peut-être trop d'humanité dans l'œuvre de Beethoven, pas\nassez de grandeur vraiment divine. La Messe en Si mineur de Bach nous semble\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "48                                DURENDAL\n\n\nplus purement, plus harmonieusement belle, plus proche aussi de la vérité\néternelle, car si Dieu consent à s'abaisser momentanément jusqu'à nos\nmisères, c'est pour nous élever bientôt jusqu'à Lui, dans l'Union sereine et\njoyeuse. Nous l'avons déjà dit d'ailleurs, en dehors de son caractère évident\nd'absolue et par conséquent d'immortelle beauté, la musique de\nBeethoven s'offre à nous par certains côtés comme le reflet de son époque,\nune des plus troublées qui furent jamais. Cet art raconte une vie et surtout\nune période de l'histoire de l'Humanité,\n   Tristan et Yseult à « la Monnaie». — Les mêmes éloges\ndoivent être accordés sans réserve à M. Dupuis pour la maîtrise dont il a fait\npreuve dans la conduite des représentations de Tristan et Yseult à la Mon­\nnaie. Ce drame immense qui, avec Parslfal, constitue le triomphal couronne­\nment de l'œuvre wagnérienne a été rendu d'une façon supérieure à tous\négards. Orchestre et interprètes n'ont pas joué mais vécu et souffert le drame\ndans toute son intensité. Ainsi peut se résumer l'impression maîtresse de ces\nbelles représentations. La vie coulait à pleins flots au travers de la trame\norchestrale, toute en lumière, où les thèmes tour à tour majestueux et tendres,\nentrecroisant à l'infini leur étincelant lacis, se dessinaient avec une merveil­\nleuse netteté. Mme Litvinne, dont les progrès réalisés depuis deux ans ont été\nétonnants, a mis ses éminentes qualités de chanteuse et d'interprète au service\ndu rôle le plus écrasant qui existe au théâtre. Elle a soulevé l'enthousiasme\ntant par le charme de sa voix aussi puissante qu'expressive que par la compo­\nsition de son personnage au point de vue poétique et scénique. Les rôles de\nTristan, de Kourwenald, de Brangaine et de Marke ont été tous tenus par\ndes interprètes admirablement intelligents, conscients et convaincus de l'infi­\nnie portée d'art du chef-d'œuvre qu'ils avaient mission de traduire. Merci à\ntous les interprètes et en première ligne à M. Kufferath qui a été visiblement\nen tout ceci le guide et l'inspirateur, la lumière et la flamme.\n\n   L e C o n c e r t W a g n e r . — Il a été pour nous la source de pures et\nprofondes émotions. En ces quelques notes brèves nous n'avons pas le loisir\nd'entrer dans des détails. Qu'il nous soit permis seulement de signaler deux\npoints.\n   Le prélude de Lohengrin dont Mottl traduit la pensée avec une ampleur et\nune poésie incomparables. Qui n'a pas entendu sous sa direction cette page\ndivine n'en a qu'une idée très incomplète. C'est comme un souffle embaumé\ndu Paradis inondant l'âme de ses effluves et de ses caresses. C'est une voix\ncharmante et ineffable, s'élevant des lointaines contrées qui ont Dieu pour\nSoleil, et qui tendrement pénètre ainsi qu'un fleuve de miel aux ultimes\nprofondeurs de notre être, laissant, dans ses alternatives de puissance et de\ndouceur, une seule et même impression, celle d'un bercement exquis au pays\ndes Séraphins.\n   Et Van Rooyl Ah, le noble, le pur artiste, préoccupé avant tout de vivre\nson rôle, de ne jamais sacrifier à l'effet la vérité d'interprétation. C'est vrai­\nment le chanteur de l'expression par-dessus tout. La voix est souple et émue,\ncolorée de nuances ravissantes, conduite avec un art suprême, soutenue par\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                                NOTES MUSICALES                                  49\n\nune diction d'une merveilleuse clarté. Ce n'est pas Van Rooy, nous disait à la\nsortie un fin et subtil critique, ce n'est pas Van Rooy que nous avons entendu,\nce sont Wolfram et Wotan eux-mêmes qui nous ont apparu ce soir en toute\nleur majesté.\n    A r m i d e a u C o n s e r v a t o i r e . — M. Gevaert professe une admi­\nration toute spéciale pour Gluck, et il a cent fois raison. Gluck occupe dans\nl'histoire de l'art une place très éminente. A la fin du siècle dernier, et presque\nen même temps que Mozart, ce fier génie a projeté, ses rayons sur toute\nl'évolution de leur musique moderne (1). En associant ici les noms de ces\ndeux illustres musiciens, remarquons néanmoins que si l'imagination plus\npurement musicale de Mozart fut mieux douée sous le rapport de l'abondance\ndes idées, de la richesse mélodique et peut-être aussi de la finesse d'inspira­\ntion, en revanche Gluck possède au suprême degré une qualité qui manqua\nconstamment et totalement à Mozart, la grandeur. La noblesse est le fond\nmême du génie de Gluck, le trait le plus essentiel de son esthétique, se reflé­\ntant limpidement en un style qui, toujours grave et pur, n'est cependant\njamais entaché de pompe. Armide est la seule parmi les œuvres capitales du\nmaître qui ne soit pas empruntée à l'Antiquité. La partition ne se soutient\npas d'un bout à l'autre à la hauteur des authentiques chefs-d'œuvre ayant\nnom Orphie, Iphigénie en Aulide, Iphigénie en Tauride. On y relève des longueurs,\ndes traces de fatigue, certains contre-sens poétiques et même quelques bana­\nlités. On a dit que le génie de Gluck était trop sévère, trop chaste pour\npeindre en sa musique les mollesses de l'amour sensuel. Quoi qu'il en soit,\nArmide renferme d'éclatantes beautés et, à cet égard, il faut citer en toute\npremière ligne l'admirable scène qui clôt le poème. Mme Bastien s'y est\nrévélée l'artiste consommée, la tragédienne vibrante que nous avons déjà\nappris à connaître dans les autres œuvres de Gluck. D'une façon générale\nd'ailleurs, l'exécution d'Armide a été un pur rêve de grâce et de poésie. Les\nairs de ballet, joyaux délicatement ciselés, ont apparu aussi fins que les plus\nexquis pastels de Van Loo ou de Boucher. Et comment en serait-il autrement\nquand il se trouve aux pupitres de l'orchestre des artistes de l'envergure de\nThomson, de Guidé et d'Anthoni ?\n\n                                                            GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n  (1) Voir notre article sur Gluck paru dans Durendal, livraison d'avril 1900.\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "       Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                            Décembre 1900.\n\n   Le souvenir de feu Gustave Frédérix, critique à l'Indépendance belge,\nbénéficia ces temps derniers d'un double rappel : un buste au cimetière et\nla publication d'un choix de chroniques (1).\n   Trente ans de critique 1... Pendant trente ans, en effet, M. Frédérix tint\nen Belgique, avec plus de solennité que de grâce, le sceptre de la critique ;\nson autorité fut réelle et incontestée parce qu'elle était unique; il fut\nlongtemps le critique national, et ses arrêts littéraires faisaient jurisprudence ;\npour conquérir aujourd'hui un tel prestige, il serait nécessaire à un écrivain\nd'avoir derrière soi quelqu'œuvre forte et approfondie; or M. Frédérix ne\nlaisse que des articles ; il fut un articlier dans tout ce que le mot signifie de\nléger, d'éphémère et de superficiel ; ce « Sainte-Beuve belge » — comme on\nle qualifia un jour dans un accès de bouffonne flagornerie — n'a pas écrit, sur\nun auteur quelconque, une étude générale et complète, situant l'homme\ncroqué et l'œuvre analysée dans l'évolution des idées artistiques de son temps ;\net en réunissant ses écrits en deux volumes, ses amis n'ont pu offrir au\npublic que des appréciations fragmentaires de livres, des chroniques théâ­\ntrales brassées entre minuit et une heure, et de hâtives nécrologies griffonnées\n sur le marbre d'imprimerie.\n    M. Frédérix fut un journaliste prompt et agréable; il sut enterrer très\nproprement les morts illustres ; il renseigna intelligemment les familles sur la\n valeur littéraire et morale des nouveautés de l'art dramatique; enfin il profita\nhabilement de quelques amitiés illustres, et les anecdotes qu'il rapporta de\n leur contact sont ce qu'il y a de plus personnel dans ses livres.\n\n\n  (1) GUSTAVE FRÉDÉRIX : Trente ans de critique; deux volumes. Bruxelles, Lebègue.\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                                5l\n\n\n   « Trente ans de critique » — en deux volumes I — prouvent que dans la\ncritique d'il y a trente ans, on pouvait, en Belgique, passer grand homme —\nà très bon marché.\n                                            *\n                                        *       *\n\n   J'ai gardé, de mes lectures de jadis, une heureuse impression de la Théorie\ndes belles-lettres du R. P . Longhaye; dans un genre que je juge vain et peu\nprobant, c'est une œuvre très supportable et d'ailleurs fort bien écrite;\nlorsque, plusieurs années après, ce Jésuite très informé, très érudit et maniant\nla plume avec une progressive maîtrise, appliqua à l'étude de là littérature\nclassique, l'étalon de ses préceptes, son Histoire de la Littérature au XVIIe siècle\napparut comme un document historique et littéraire de toute première valeur,\net qui peut rivaliser de netteté et d'envergure avec les meilleurs « tableaux »\nde M. Brunetière.\n   A présent voici que le R. P . Longhaye aborde le Dix-neuvième siècle (1).\nEt c'est pour lui, pour son beau talent et sa notoriété naissante, le moment\nd'épreuve et le quart d'heure difficile; et plus d'un, certes, de ceux qui l'aiment\net le suivent comme un des maîtres des lettres françaises et chrétiennes, s'est\ndemandé en recevant le volume nouveau : que va faire le P . Longhaye ;\ngravitera-t-il à son tour dans l'orbite traditionnelle des pitoyables contemp­\nteurs de la modernité dont le R. P . Cornut, auteur des Malfaiteurs de la\nplume, reste le protétype ridicule — ou bien s'orientera-t-il vers un éclectisme\nraisonné et clairvoyant qui, sans rien sacrifier des essentiels principes, sait\ncomprendre, goûter et mettre en relief ce qu'il y a de beauté réelle, originale\net durable dans l'art de ce temps ?\n   L'énigme était cruelle; elle le restera encore aussi longtemps que nous ne\npourrons juger dans son ensemble l'œuvre du R. P . Longhaye; des trois\nvolumes projetés, seul le premier a paru — et il est consacré au « Renouveau\nchrétien ( 1800-1830) ».\n   Le Romantisme alors? Non, l'auteur place la période romantique de 1830\nà 1850; il la personnifie en Hugo et en biffe Chateaubriand, Madame de\nStaël et Lamartine !... Singulière façon et très arbitraire d'écrire l'histoire et\nd'arranger les dates, et qui semble avoir pour objectif d'exclure Hugo du\nbénéfice de tout ce que le Romantisme apporta de novation glorieuse et bien­\nfaisante... Faire du maître des Contemplations et de la Légende des Siècles le\n« pelé et le galeux » d'où vient tout le mal à la littérature de nôtre siècle —\nvoyons, mon Père, laissez donc à d'autres cette mesquine et rancunière\nbesogne ; vous avez écrit sur Chateaubriand des pages belles et fortes\n— encore qu'un peu sévères pour la mélancolie de René; vous avez porté\nsur Lamennais un jugement motivé et définitif, et votre appréciation sur\nLamartine est d'une compréhension sympathique et large; votre autorité de\ncritique est grande déjà, elle mérite de grandir encore ; de grâce, ne descendez\npoint de ces hauteurs de la juste sérénité et de l'admiration loyale pour\n\n\n  (1) Dix-neuvième Siècle ; Esquisses littéraires et morales, par Longhaye. Paris, Retaux.\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "52                                DURENDAL\n\n\npartager, contre l'auteur des Châtiments, les animosités et les haines des\npoliticiens; malgré ses petitesses, ses erreurs et ses fautes, Hugo a écrit sur\nle Livre d'or du siècle une page incomparablement majestueuse et géniale,\net lorsqu'aux horizons de l'art de notre époque, son formidable profil de\ngéant est évoqué, tous ceux qui aiment les Lettres, tous ceux qui tiennent une\nplume lui doivent bien, n'est-ce pas, un coup de chapeau — ce chapeau\nfût-il un tricorne!\n                                       *\n                                      * *\n\n    L'autre soir, dans un salon, où émergent de l'habituelle cancannerie\nquelques préoccupations littéraires, la causerie était à la conversion de\n M. Paul Bourget; et une vieille dame de dire, mi-sévère, mi-triomphante :\n « Enfin, il va écrire des choses convenables »; tandis qu'une jeune dame\nmurmurait, dans une délicieuse moue : « Hélas ! il va écrire des choses\n ennuyeuses ! »...\n    Mes deux interlocutrices partaient d'un point de vue psychologique\ndifférent, mais leurs réflexions étaient la conséquence de cet identique et\néternel préjugé qu'en art, le domaine passionnel est interdit à tout auteur qui\nse réclame du catholicisme.\n    La parfaite bêtise ! — que le jansénisme de nos critiques et la haute\nautorité soudain conquise par ce nouveau Père de l'Église, qu'est M. Bru­\nnetière, érigèrent à la dignité d'un principe !\n    La destinée de M. Paul Bourget demeure celle d'un ingénieux sagace et\némouvant « démêleur » de complications sentimentales; les anomalies\nsociales qu'entraîne — comme un châtiment et une rédemption — le péché\nd'amour sollicitèrent dès l'abord son observation ; on peut lui reprocher, au\ntemps de sa jeunesse, d'avoir rendu trop attrayant le péché, trop bénin le\nchâtiment et trop facile la rédemption; mais depuis lors et à partir de la Terre\npromise, sa vision des choses s'est conformée de plus en plus aux exigences de\nla morale véritable ; et actuellement s'il serait inconvenant de demander à\nM. Bourget ses sentiments intimes et personnels sur la religion, il doit être\npermis de constater que les « moralités » de ses plus récents livres ne sont\n que des transpositions très artistiques de la Révélation.\n    La dernière œuvre de M. Bourget souligne péremptoirement cette consta­\ntation (1); sous l'agréable et vivante forme de contes, voilà scrutées, débattues\n et analysées les plus poignantes situations que peut créer le désordre moral\n — et la réparation mise en balance avec la faute ; l'innocente jeune fille qui,\n pour racheter la faiblesse de sa mère, brise héroïquement et silencieusement\n dans son cœur le plus exquis des amours; la courtisane qui compense sa vie\n de luxe et de plaisirs par les angoisses les plus tragiques pour la vertu de son\nfils et exhale, en moins déclamatoires formules, les affres du Quasimodo de\n Hugo; l'adolescent viril qui se guérit d'une affection coupable en se rabais­\n sant volontairement aux yeux de celle qui l'aime — tous ces êtres qu'on sent\n\n\n  (1) PAUL BOURGET : Un Homme d'affaires. Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                   GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                             53\n\nvécus, réels et modernes, disent mieux et au moins aussi éloquemment que\nbien des sermons, la nécessité d'une vie conforme à l'ordre moral qui se\nrencontre, du reste, avec l'esprit de l'Evangile...\n   M. Paul Bourget approprie admirablement le Décalogue aux accidents de\nla psychologie contemporaine ; c'est un apologiste indirect, mais de quelle\nprofonde bienfaisance I Au contact de la vie et de l'idéal chrétien entrevu,\nsa pensée s'est renouvelée de vigueur et d'envergure, et le haut problème de\nla responsabilité auquel il voua toujours les prédilections de son magistral\ntalent s'est éclairé pour lui de lumières nouvelles.\n   Cela nous suffit, n'est-ce pas? — et laissons à d'autres l'impertinence de\nlui demander son billet de confession.\n\n                                         *\n\n\n   Et voilà rouvert le débat sur l'Art chrétien — amorcé par la conférence de\nmon vaillant ami Henry Carton de Wiartl J'aime ce discours pour sa\nforme nerveuse et primesautière, et pour la bousculade entreprise à travers\nles mobiliers dits esthétiques; mais mon vieux compagnon de luttes me par­\ndonnera de ne point partager son optimisme vis-à-vis de l'Ecole néo-gothique.\nLes plus beaux principes et les intentions les meilleures ne peuvent rien\ncontre les faits ; et les faits les voici : si l'école néo-gothique a admirablement\nréussi en architecture — et le baron Béthune n'eût-il réalisé que l'abbaye de\nMaredsous, que son nom encore mériterait de survivre dans la gratitude des\nartistes catholiques — et si, dans le mobilier, elle a trouvé un type heureux\nencore qu'un peu monotone, qui peut contester que les tentatives de sculp­\ntures et de peintures secundum Lucam ont abouti à la plus déplorable faillite\nartistique I\n   Non, on ne me fera jamais admettre que le dédain de l'anatomie, le mépris\ncaricatural de ce chef-d'œuvre de Dieu qu'est le corps humain, le torticolis et\nla grimace soient des éléments essentiels de l'art catholique !\n   Contre ces cauchemars pétrifiés et coloriés, la réaction, du reste, s'affirme\nde jour en jour davantage; il me fut donné dernièrement d'en constater un\nheureux symptôme.\n   Le hasard m'avait amené à Eyndhoven, l'exquise et proprette ville hollan­\ndaise, aux claires maisons enrubannées d'eau et égayées de verdure, et que\ndominent les sveltes clochers de plusieurs églises gothiques modernes; l'une\nd'elles surtout m'a laissé un souvenir inoubliable; située dans un lointain\nfaubourg et toute voisine des champs et des pâturages, elle élève vers le ciel\nsa symbolique prière de granit, de toute la légère et pure hardiesse de ses\nogives ; nulle fresque criarde, nulle erreur de mobilier ne viennent rompre\nl'impression à la fois précise et artistique de ces nefs grandioses et sveltes\nque le clair-obscur d'un prestigieux crépuscule teintait comme d'une patine\nséculaire; au cours de ma visite, me voici soudain arrêté par une blanche\nstatue de Sainte Anne, avec la Vierge-enfant à ses côtés : en sa longue robe,\nsobre de plis, la mère avait toute la sévère et expressive beauté des vieux\nmaîtres flamands, et la fillette était toute candeur et toute fraîcheur ; dans\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": " 54                                  DURENDAL\n\n\n   l'attitude et le regard de l'une il y avait l'anxiété implorante des douleurs\n   entrevues, tandis que le geste d'amour de l'autre était comme un poème de\n   soumission ingénue... L'émouvante œuvre en vérité — si religieuse d'idée et\n   si humaine de réalisation 1\n      Je demandai le nom du statuaire : (« Les frères Custers, me fut-il répondu;\n  ils habitent tout près d'ici... »\n      Le lendemain nous sonnions à une coquette villa en pierres de taille ; à\n  travers un corridor aux dalles miroitantes, on nous conduisit au seuil d'un\n  grand hangar d'où nous arrivèrent soudain des chants mâles et lents : une\n  dizaine de jeunes gens, en longues blouses blanches de sculpteurs, travail­\n  laient là fiévreusement, parmi les projets en terre glaise, les maquettes de\n plâtre, les débris de moulage : ici s'ébauche d'un bloc de bois une tête de\n  Christ bellement souffrante; là un Saint François d'Assise étend les bras\n dans une extase éperdue ; plus loin sur un coin de chaire de vérité se dérou­\n lent, en une théorie pleine d'énergie et de vie, les patriarches de l'ancien Tes­\n tament d'une part et les Apôtres d'autre part; et tout cela, qu'il s'agisse de\n travaux en genèse ou de travaux achevés, tout cela profère la double carac­\n téristique qui nous frappa dans la Sainte Anne et la Vierge vue la veille : la foi\n et l'art, l'idéalité et la forme s'harmonisent, se parachèvent et se façonnent en\n des œuvres qui suscitent l'édification et l'admiration.\n     Au milieu de leurs apprentis, donnant ici une indication, là un coup de\nmain, expliquant et discutant, affables et fraternels, Jan et Alfons Custers cir­\nculent, l'un silencieux, portant sur son masque tourmenté le stigmate des\nlongues cogitations d'art, l'autre tout en dehors, avec une fine tête à la Van\nDyck, et clamant haut, dans un joli geste de sa cigarette, son enthousiasme\nesthétique.\n     En surprenant ainsi dans leur travail les frères Custers, en les écoutant\nparler, je crus deviner le secret de leur profonde originalité d'artistes chré­\ntiens : c'est la collaboration d'une pensée intimement imbue de croyance avec\nune imagination ardente et créatrice ; ici les concepts de la foi éternelle sont\nrenouvelés, dans leur expression, par une technique qui ne désavoue et ne\ndédaigne aucune des ressources de la vie; ces deux sculpteurs se complètent\nl'un l'autre, et les principes essentiels emportés par l'un des enseignements de\nl'Ecole Saint-Luc à Gand aboutissent, grâce à la personnalité instinctive de\nl'autre — épanouie dans un milieu de tendances plus contemporaines — a\ndes réalisatives où l'apostolat religieux est secondé de toutes les conquêtes\nde la modernité.\n     Et voilà l'heureuse découverte que me valut un vagabondage de vacances\nen Hollande — et que je promis de faire partager aux lecteurs de Durendal ;\ndes initiatives semblables à celles des frères Custers sont trop rares et trop\nméritoires pour ne pas valoir d'être mises à l'ordre du jour (1).\n\n                                                      FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n (1) Nous espérons reproduire bientôt dans Durendal l'une ou l'autre œuvre des frères\nCusters.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "Les Matinées littéraires\n                   du Théâtre Molière\n\n  Conférence de M. Fierens-Gevaert. — La thèse principale\nde l'excellente conférence de M. Fierens-Gevaert tendait à prouver que\nFlaubert n'avait pas réussi, et ne pouvait réussir, à s'abstraire — comme\nc'était sa prétention — de son œuvre, à n'y rien laisser transparaître de\nlui-même. Ambition évidemment absurde ! Aucun effort, aucune contor­\nsion de pensée, aucune contrainte pourraient-ils faire qu'un artiste, doué\nd'originalité, ne se reflète, avec sa vision et sa conscience de la vie, dans\nses créations? De quel souffle s'animeraient ses personnages, sinon du\nsien? L'historien, même, qui croit ne conclure que sur des faits authen­\ntiques qu'il n'invente pas, se laisse, inconsciemment, guider par ses\ntendances philosophiques, ses sympathies ou ses répulsions dans le choix des\néléments dont il se sert, et cela quel que soit son souci d'impartialité ; à plus\nforte raison, une fiction, dont les combinaisons dépendent uniquement de\nl'auteur, ne saurait-elle rester indépendante de la personnalité de celui-ci.\nChimère fallacieuse à l'égal de celle de l'art pour l'art — de laquelle Flaubert\nétait également engoué — et d'où est issu l'art d'aujourd'hui, art de cénacle,\nésotérique, accessible aux seuls adeptes et initiés, hors du large courant de la\nvie et des hommes et qu'aussi ceux-ci ne connaissent plus...\n   L'art grec, de même que, jusqu'auXVIesiècle, l'art moderne, était populaire\net s'adressait à la foule : les tragédies d'Eschyle et de Sophocle étaient\napplaudies par tout le peuple assemblé à l'occasion des féeries helléniques ;\nles citoyens de Florence et de Sienne faisaient cortège d'allégresse et de\ntriomphe à la Vierge de Cimabue ou à celle de Duceio; toute la cité du Lys\nétait en effervescence lors du placement des portes de Ghiberti au Baptistère ;\nles canzone du Dante étaient chantés par les gamins des rues.\n   L'art des Primitifs n'avait pas divorcé d'avec la vie ; il sublimait la langue\nmême du peuple au milieu duquel il florissait; il s'inspirait, pour la traduire\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "56                                DURENDAL\n\n\nen beauté, de la seule réalité. Mais on lui fit connaître, bientôt, que son lan­\ngage était barbare, qu'il devrait y renoncer et adopter celui d'une civilisation\nmorte; on lui apprit que la réalité était grossière et que la beauté idéale exis­\ntait, et le « grand art »... Le peuple, cessant de comprendre, se désintéressa\nd'un art, objet de luxe, destiné uniquement, sans doute, aux lettrés, aux\nsavants, aux riches. Le malentendu n'a cessé de s'accroître depuis; et les\nartistes, à présent, forment une sorte de caste hiératique, sacerdotale, gar­\ndienne de rites obscurs. Ils ne comprennent pas plus la foule que celle-ci ne\nles comprend ; ils considéreraient comme une dégradante déchéance d'en être\ncompris et cependant, souffrent, en même temps, et déversent sur elle la\nmajesté de leur mépris souverain — parce qu'elle ne les comprend' pas !\n   Flaubert a dépensé sa vie à vitupérer le bourgeois; ses lettres abondent en\nimprécations contre lui; c'est une convulsion perpétuelle et pénible, affligeante\net, quelquefois, ridicule...Si l'on vit dans sa « tour d'ivoire », qu'importent la\ngrossièreté et la physionomie des badauds qui errent aux alentours? Non con­\ntent d'épancher sa haine atrabilaire du monde médiocre, au milieu duquel\nrien, d'ailleurs, ne l'obligeait à vivre, il en sature son œuvre : Madame Bovery,\nVEducation Sentimentale où surabondent les personnages odieux, sordides ou\nimbéciles; et enfin, cette encyclopédie inouïe de la platitude, cette œuvre de\nvengeance frénétique et maniaque, Bouvard et Pécucket!...Il vivait, en quelque\nsorte, de son dégoût ; car, en somme, pourquoi, puisque le coudoiement de tels\nêtres dans son existence réelle lui donnait la nausée, perpétuait-il sa ran­\ncœur en les évoquant dans sa vie intellectuelle...\n   Saurait-on tenir, dès lors, Flaubert pour un peintre vraiment compréhen­\nsif de la vie contemporaine qu'il a regardée avec les yeux de la rancune,\navides de n'en voir que les tares, les laideurs, les infamies? Sont-elles bien\njustifiées, ces épithètes de « demi-dieu » et de « penseur » dont l'honore\nM. Fierens-Gevaert, alors que l'on chercherait vainement dans la partie capi­\ntale de son œuvre les accents de haute pitié, de large et compatissante com­\npréhension humaine qui donnent à l'œuvre d'un Balzac, d'un Dostoïewsk3r,\nd'un Tolstoï une portée si supérieure?\n   Le monde, vraiment, n'est pas uniquement peuplé de créatures hideuses ou\nstupides comme le couple Bovery et les amants d'Emma; tous les libres-\npenseurs ne ressemblent, peut-être, pas à Homais. On dirait que les natura­\nlistes ont cette conviction innée que l'ignoble seul est vraisemblable et —\nnaturel ! M. Zola, ce virtuose puissant et grossier de l'abjection, ce « malheu­\n reux — pour emprunter la dure mais équitable sentence de M. Anatole France\n —: ce malheureux, dont on peut dire qu'il vaudrait mieux pour lui n'être pas\nné », ne veut-il pas que la société moderne se reconnaisse dans le miroir\n souillé des Rougon-Macquart?\n    Flaubert, au moins, s'évada, parfois de la sentine où grouillaient ses\n bourgeois ; il a rêvé superbement Salammbô, les Trois Contes, la Tentation de\n saint Antoine. Cependant, il serait difficile, pensons-nous, d'apercevoir une\n inspiration vraiment mystique, comme le voudrait M. Fierens-Gevaert,\n dans la Légende de saint Julien l'Hospitalier et dans la Tentation. Le dessein de\n celle-ci semble plutôt de destruction ironique et de ruine ; et celle-là, une des\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "         LES MATINÉES LITTÉRAIRES DU THÉÂTRE MOLIÈRE                           57\n\n\npages les plus accomplies du maître, est surtout pittoresque et, faut-il le dire?\nd'une splendeur verbale trop continûment éclatante.\n   La rançon de ce style si parfait, si travaillé, où rien n'est abandonné au\nhasard est qu'il semble souvent figé, qu'il revêt les apparences immobiles et\npolies de la mosaïque ; qu'il étonne sans parvenir à émouvoir. A force de\nvivre avec ses phrases, de les remanier, de les « gueuler », comme il disait,\nde vouloir les courber aux règles qu'il s'était tracées, le velouté délicat de\nl'inspiration se froissait, l'imprévu disparaissait, et tout ce qu'il y a de fris­\nsonnante palpitation, de spontané dans la vie. Le style de Flaubert a la con­\nsistance et l'éclat du marbre, mais, comme celui-ci, il est glacé.\n   M. Fierens-Gevaert a marqué, en quelques mots seulement, à la fin de sa\nconférence, les réserves que l'on doit faire quant à la manière acerbe dont,\ndu fond de la misanthropie de sa douloureuse existence solitaire, le grand\nécrivain a envisagé la vie. Craignant, sans doute, l'ire posthume de l'auteur\nde Madame Bovary et son aversion pour la race abominable des critiques, il a\nsurtout montré ce qu'il y a d'admirable chez lui ; nous sommes tombés dans\nl'excès contraire : que Flaubert nous pardonne en faveur de notre\n infimité !\n    La causerie de M. Fierens-Gevaert a été fort applaudie, de même que la\n lecture de la Légende de saint Julien l'Hospitalier, à laquelle M. Chomé a donné\nbeaucoup de relief et de chaleur.\n\n    Conférence de M. Ed. Ned. - La cinquième conférence du\nthéâtre Molière a été consacrée à MOLIÈRE. Le conférencier, M. Edouard Ned,\ns'est surtout attaché à tracer la physionomie morale du grand comique.\nComique! au fond c'est tragique, plutôt, qu'il faudrait dire, car, s'il y a dans\nMolière une verve vraiment plaisante et légère, tout ce qui chez lui relève\ndavantage de la comédie satirique, Tartuffe et le Misanthrope par exemple, est,\nsi l'on y prend garde, grave et triste.\n   En réalité, c'était un mélancolique, une âme de haute et puissante tendresse,\nd'une sensibilité exquise, et destinée, comme toutes les âmes de cette sorte, à\nsouffrir la vie plutôt qu'à la vivre. On peut dire, aussi, qu'il souffrit certaines\nde ses œuvres bien plus qu'il ne les écrivit; et il mettait dans la bouche de ses\npersonnages la douloureuse confidence de l'homme de génie, méconnu et\nmoqué par une frivole femme trop aimée. Il laisse percer le gémissement\nsourd de sa souffrance, mais c'est devant le public, et ses paroles sont des\nrailleries amères ; et, alors, derrière le masque à moitié détaché de ses prota­\ngonistes, apparaît son propre visage, ardent et soucieux.\n   L'auditoire, fort nombreux, comme à l'ordinaire a fait fête à la causerie très\nvivante de M. Ned et aux acteurs du Molière, qui ont joué, ensuite, un acte\ndu Misanthrope,\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "                           LES LIVRES\n LE ROMAN :\n M a i s o n d'Or, roman par MAURICE DES OMBIAUX. — (Paris, Ollendorff.)\n    M. Maurice des Ombiaux, qui s'est diverti naguère à nous dire les aven­\ntures un tantinet rabelaisiennes de saint Dodon, nous offre, en ce roman, un\ndrame familial, discret et poignant, conté avec une émotion vraie et commu­\nnicative. La famille, qu'un désastre a ruinée et dispersée, a reconquis lente­\nment, par le travail et l'économie de tous, l'aisance. Au foyer reconstitué il\nil y aura du bonheur encore pour le vieux père, pour Kate, la sœur sublime,\npour Fred, le frère vaillant, pour la petite Mad, la cadette, qui dut naguère\nchercher au loin son pain et que l'on va rappeler d'exil. Mais Mad n'est plus\nce qu'elle était; la ville lointaine l'a changée; son âme ne vit plus au foyer;\ndes liens mystérieux et que l'on sent coupables l'enchaînent ailleurs. Par\nelle va crouler le rêve de paix et de joie longuement édifié. L'enfant pro­\ndigue ne reviendra que malheureuse et abandonnée au foyer d'où le père à\nson tour, tué par l'oubli d'une enfant ingrate, est parti. Kate, la maison d'or, est\npeinte avec infiniment de tendresse: elle est le centre, la reine de ce beau et\nnoble livre, dont la seconde partie surtout atteste un talent délicat et nuancé,\nune âme ouverte aux sentiments les plus tendres comme aux plus hautes\némotions.\n\nL a V a l s e . — L e s D é p a r t s , par HENRI LAVEDAN, de l'Académie\n   française. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Les dialogues où M. Lavedan railla si férocement la rosserie et le mufiisme\ncontemporains sont, sans doute, la partie la plus populaire et la plus carac­\ntéristique de son œuvre. Les Départs continuent Leurs Sœurs, les Petites Visites,\nles Beaux Dimanches et les autres recueils que chacun sait. La verve est la\nmême; mais l'âpreté d'ironie est moindre. Si l'on y rencontre quelques\nsatires sinistrement vraies, et des scènes où les ridicules, les snobismes et les\nlâchetés sont fouettées cruellement, l'on y voit aussi, plus que précédemment,\nsemble-t-il, des dialogues où l'ironie ne fait qu'effleurer, où la verve s'atten­\ndrit, où la caricature émeut et touche. Quelques nouvelles exquises, alertes et\nsimples ouvrent le volume : l'une d'elles, la Valse, qui donne son titre au\nvolume, ressemble fort à un chef-d'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                    LES LIVRES                                   59\n\n  L a M o r t d e s D i e u x , le roman de Julien l'Apostat, par DMITRY DE\n    MÉREJKOWSKY, traduit du russe par JACQUES SORRÈZE. — (Paris, Calmann-\n    Lévy.)\n     Cette œuvre de M. de Mérejkowsky, qui passe pour l'un des chefs littéraires\n  de la jeune Russie, est, croyons-nous, la première qu'une traduction ait mise\n  à la portée du public français. Hâtons-nous de dire qu'elle justifie la réputa­\n  tion de son auteur. Son caractère diffère étrangement de celui du roman russe\n  que nous révéla M. de Vogué et qui nous apparaît préoccupé de \"morale\n  plus que de littérature, inquiet de vérité plus que d'art. Bien que la hantise\n religieuse soit nécessairement partout dans un livre dont l'empereur Julien\n  est le héros, c'est l'artiste surtout qui s'y affirme. On y sent partout le souci\n plastique, le culte de la forme impeccable, l'influence classique. Il est un de\n ceux qui marquent l'avènement, en Russie, du cosmopolitisme intellectuel et\n du dilettantisme. Aucun des romans russes traduits jusqu'à ce jour ne nous\n avait, s'évadant du milieu national, montré la reconstitution d'un passé histo­\n rique étranger; l'œuvre de M. de Mérejkowsky témoigne d'une conception\n d'art ignorée naguère dans son pays.\n    Le roman s'ouvre au lendemain de la mort de Constantin, à l'heure où\nJulien adolescent végète enfermé, par les ordres de son cousin Constance,\ndans la solitaire forteresse de Macellum. Il accompagne Julien, à travers les\n épisodes connus de sa vie et de son règne, jusqu'au jour où l'Empereur tombe\nmortellement frappé, dans une rencontre avec les Perses. L'Apostat est à peu\nprès l'unique héros du livre; il traverse une série de tableaux, dont les autres\npersonnages sont, pour la plupart, simplement épisodiques. Ce n'est que\ndans sa dernière partie que l'action, à partir de l'avènement de Julien, se lie\net se serre davantage. La psychologie de l'Apostat, aux diverses étapes de\nsa rapide vie, est profondément fouillée; d'autres portraits sont curieuse­\nment vivants et pittoresques. L'époque étrange, compliquée, pédante\net subtile, croyante et sceptique, où se prolonge l'agonie de l'Olympe\nvaincu par le Christ, ressuscite avec un saisissant relief. Bien des chapitres\nsont d'un art achevé, exquis et puissant. Notons que l'auteur n'a pas manqué\nde mettre dans la bouche de Julien expirant l'apostrophe célèbre : « Tu as\nvaincu, Galiléen! » Ce mot à effet, si souvent exploité, est malheureusement\n légendaire, comme la plupart des mots historiques.\n                                                                         M. D.\nL'ART :\nNotes sur les Primitifs italiens et sur quelques Peintres\n   d e s M a r c h e s e t d e l ' O m b r i e , par JULES DESTRÉE, avec deux eaux-\n   fortes de M. Aug. Danse et cinq eaux-fortes de Mme Jules Destrée, 1 vol.\n  in-8°. — (Florence, Alinari; Bruxelles, Dietrich.)\n   M. Jules Destrée poursuit le cours de ses attrayantes études sur les Primitifs\nitaliens, dont nous avons signalé ici même la première série consacrée à\nquelques artistes toscans. Il nous en donne aujourd'hui une nouvelle où il\nréunit de curieuses pages sur les principaux peintres de l'école ombrienne, de\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": " 60                               DURENDAL\n\n\n Boccati da Camerino au Pérugin et sur quelques artistes peu connus, les\nSalimbeni, de San Severino; Giovanni da Oriolo et Leonardo Scaletti, de\n Faenza.\n   M. Destrée connaît, et il redit, avec émotion, la joie des courses esthétiques\nen ces petites cités de gloire, de soleil et de beauté, Pérouse, Foligno, Spello,\nUrbin, Orvieto... le plaisir de la flânerie en de petits musées tranquilles et\ndéserts, que le flot des touristes embrigadés, toujours déferlant à Florence, à\nVenise ou à Rome, n'envahit pas ; le bonheur de la lente assimilation de\nl'œuvre d'un artiste aimé, étudié à loisir dans le silence tiède des salles vides\nou dans les églises dormantes et fraîches ; l'allégresse des découvertes rares,\ndes hypothèses, des rapprochements inattendus, des convictions basées sur\ndes indices lentement accumulés et coordonnés soudain, comme par le coup\nde foudre de l'intuition, à l'aspect de quelque œuvre délaissée ou méconnue.\nIl affectionne signaler des travaux qui, conservés en des endroits écartés,\nhors des grand'routes hantées par la caravane de la critique, ont échappé, ou\npresque, à l'attention de celle-ci, ou ceux d'artistes classés qui dénotent\nquelque aspect négligé de l'auteur : les fresques des San Severinates, Giacomo\net Lorsenzo Salimbeni, à Urbin, citées par Miintz et Rio, mais auxquelles,\nselon M. Destrée, ces écrivains n'ont pas accordé l'importance qu'elles méri­\ntent ; certaines œuvres de Boccati da Camerino, qui montrent chez cet exquis\npeintre de suavité une aptitude singulière à des œuvres de force tragique et à\nune interprétation toute originale et audacieuse de réalités possibles. Pointons\nencore, sous ce rapport, les pages remarquables consacrées à deux peintres\ndont on ne sait à peu près rien, Giovanni da Oriolo, représenté par un\nunique portrait du marquis Lionel d'Esté, conservé à la National Gallery; et\nLeonardo Scaletti, duquel le musée communal de Faenza détient les seules\nœuvres authentiques.\n   Les notes de M. Jules Destrée sont d'Un périégète conscienceux et cher­\ncheur, admirablement informé, mais aussi d'un artiste sensitif, attentif aux\nproblèmes de la technique, à tous les détails qui peuvent aider sa sagacité,\net qui; à la fois, saisit la beauté des œuvres dans leur réalité supérieure, dans\nleur expression profonde et humaine. Il faut marquer spécialement, à cet\négard, les belles pages où il analyse à grands traits l'œuvre du Pinturicchio\net du Pérugin.\n   Il ressent pour l'art du XVe siècle cette tendresse exaltée sans laquelle il\nn'est point de véritable admiration, et de compréhension parfaite. Il entre de\nl'amour dans toute admiration pénétrante. D'autres que nous, qui partageons\nles prédilections passionnées de M. Destrée, diront qu'elles le rendent partial\nvis-à-vis de la seconde Renaissance; nous ne sommes pas de cet avis, mais, au\nfond, c'est possible ; pourtant, n'est-ce pas la rançon de toute conviction forte\net exaltée que d'entraîner quelque exclusivisme? et le communicatif enthou­\nsiasme dont nous émeuvent certaines œuvres est-il susceptible de naître dans\ndes esprits éclectiques ou sceptiques, que leur sang-froid et leur demi-indif­\nférence doit en défendre ?\n   Les études de M. Destrée sont illustrées d'eaux-fortes de Mme Jules Destrée\net de M. Aug. Danse, où ces excellents artistes ont triomphé, à force d'habi-\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                 LES LIVRES                                   61\n\n\nleté et de souplesse, des difficultés que recèle la reproduction par le burin des\nœuvres de la peinture. Il faut louer, surtout, de la première, la saisissante\ntranscription du Calvaire, de Boccati da Camerino, et du second, la très belle\ncopie du merveilleux portrait du Pinturicchio, à Spello.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nL'HISTOIRE          :\n\nL e M a r i a g e d e L o u i s X V , d'après des documents nouveaux et une\n   correspondance inédite de Stanislas Leczinski, par HENRI GAUTHIER-\n   VILLARS. — (Paris, Plon.)\n   Le joyeux Willy faisant la cour à Clio, voilà qui est, certes, inattendu.\nC'est la surprise que nous offre, ici, devenu grave soudain, M. Gauthier-\nVillars. Une bonne fortune ayant mis en sa possession des documents inédits\nqui permettaient d'éclaircir des points demeurés obscurs, de jeter sur d'autres\nune lumière neuve, il a recommencé l'histoire, écrite par beaucoup d'autres\ndéjà, du mariage de Louis XV. C'est une histoire curieuse, mal édifiante et\ncompliquée que celle de cet hymen royal préparé par quatre ans de politique,\nje veux dire de tripotages et de basses intrigues. Le Régent, héritier pour\nlors du trône, demandait au roi d'Espagne, dès 1721, et obtenait, pour le\njeune Louis XV, âgé de onze ans, la main d'une infante qui en avait trois à\npeine. Il comptait, par cette union ridiculement disproportionnée et qui retar­\ndait d'une douzaine d'années la naissance d'un dauphin, ménager les chances\nde sa maison. Conduite en grande pompe à Paris, la petite infante y atten­\ndait l'âge des fiançailles, lorsque le Régent mourut d'apoplexie et fut\nremplacé par Henri de Bourbon-Condé, M. le Duc, amant de cette intri­\ngante célèbre que fut la marquise de Prie. M. le Duc détestait et redoutait\nles Orléans, dont l'avènement l'eût ruiné. Comme il avait tout à craindre de\nla mort du roi sans héritier, il ne songea qu'à pourvoir au plus tôt Louis XV\nd'une épouse d'âge normal. Et rien ne lui fut plus aisé, comme on le pense,\nque de démontrer péremptoirement que les intérêts du royaume étaient\nd'accord avec les siens. On s'empressa donc, à la grande colère de\nPhilippe V, de renvoyer dans sa péninsule la pauvre infante, et de chercher\nailleurs une princesse à marier. D'échec eu échec, on en vint à se résigner à\nMarie Leczinska, fille du roi détrôné de Pologne. Le mariage fut célébré en\n1725. Une enfant timide et dévote, gracieuse et bonne, mais sans beauté,\nsans alliance, sans fortune, dut ainsi le plus beau trône du monde et des\ntristesses sans nombre aux manœuvres intéressées d'une intrigante et d'un\nambitieux. M. Gauthier-Villars continue l'histoire de ce mariage jusqu'à son\ncouronnement, la naissance du Dauphin.\n   Abondamment documenté, alerte et Vivant, son livre se complaît peut-être\nun peu trop volontiers dans l'étalage d'une érudition scabreuse. L'auteur\nestime avec raison que les dessous de l'histoire sont indispensables au\nchercheur que ne saurait satisfaire la correction incomplète, et souvent\ninexacte, des annalistes officiels. Mais il demande, trop souvent, à mon gré,\nson pittoresque aux anecdotes croustillantes et aux Cancans d'alcôve.\n                                                                      M. D.\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "62                               DURENDAL\n\n\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\nG e d i c h t e n , par GODFRIED HERMANS. — (Jules Van Landschoot, éditeur,\n   Termonde.)\n   Ce recueil de poésies flamandes est le premier essai d'un jeune poète qui\npromet beaucoup pour l'avenir. Le pseudonyme de Godfried Hermans cache\nle nom de M. Louis Dosfel, dont nous avons déjà eu l'occasion d'admirer le beau\ntalent de poète lorsque nous avons parlé des poésies qu'il a publiées dans le\nrecueil de Tijd en Vlijt, la société littéraire flamande de l'Alma Mater de\nLouvain.\n   La première partie du recueil de Godfried Hermans renferme des pages\nd'une originalité puissante et d'une haute envolée. Le poète contemple l'huma­\nnité à son berceau et nous décrit ses visions du passé en des pages parfois\nsuperbes de grandeur et de profondeur. Ainsi sa pièce : Abel doodgevonden\n(Abel trouvé mort) communique au lecteur un frémissement tragique. Il nous\nintroduit au Purgatoire, fait célébrer sous nos yeux la Messe du XIXe siècle,\ndécrit la fin du Monde et le Jugement dernier, etc. Mais il nous paraît que le\njeune poète n'est pas encore assez maître de son sujet. Il ne réussit pas tou­\njours à donner à ses rêves grandioses l'expression adéquate. La forme n'est\npas assez artistique pour nous émouvoir complètement. Le verbe n'enrobe\npas encore la pensée du vêtement resplendissant de l'Art. Qu'il travaille et il\narrivera à maturité, ce jeune rêveur. Qu'il ne se contente pas d'un à-peu près\nde l'expression, et il deviendra un poète de marque, mieux encore, un poète\nchrétien.\n   Dans la seconde partie de ses Gedichten, il se révèle plus artiste que dans la\npremière, où il se montre plutôt penseur. Cette seconde partie renferme des\npoésies plus courtes mais plus achevées. J'admire, par exemple, la pièce inti­\ntulée : De Dichten op Sinaï, et encore plus la pièce exquise de forme et de\npensée : Kinderen (Les Enfants). Elles se distinguent toutes deux par une\nmaîtrise de forme rare chez un poète de vingt ans.\n                                                                         A. C.\nDIVERS :\nBelgique Pittoresque et Monumentale                       (Bruxelles, Charles\n   Bulens, éditeur.)\n   Ce charmant album publié par notre éditeur, Charles Bulens, contient la\nreproduction des plus beaux monuments de la Belgique, tels que nos fas­\ntueuses cathédrales, nos merveilleux hôtels de ville, les admirables maisons\nde corporations de la féerique grand'place de Bruxelles, unique dans le monde\nentier, en un mot tout ce que la Belgique renferme de plus intéressant en\narchitecture, en sites pittoresques, en monuments de tout genre. Le tout bro­\nché en une élégante couverture. C'est l'album le plus complet et le plus gra­\ncieux des monuments belges que l'on ait publié jusqu'ici. Nous saisissons\ncette occasion pour rendre hommage à M. Bulens, notre éditeur. Les lecteurs\nde Dnrendal ont pu constater le soin qu'il apporte à la publication de notre\nrevue, dont tout ce qui concerne l'éditeur, et notamment la partie illustration\nest absolument irréprochable au point de vue esthétique, grâce à M. Bulens.\nIl a rang désormais parmi les éditeurs d'art de tout premier ordre.\n                                                                     H . M.\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                            NOTULES\n\n   Les rédacteurs de \" Durendal \" viennent de s'adjoindre\nc o m m e s e c r é t a i r e leur jeune ami et collaborateur CHARLES DE SPRI­\nMONT, l'auteur des charmants poèmes que nous avons publiés ici-même et\nqui au talent de poète joint celui de parfait prosateur et de très judicieux\ncritique littéraire.\n\n\n\n   J e u n e s M u s i q u e s . — Sous ce titre, VINCENT D'INDY a publié dans\nl'Art Moderne un article remarquable dont nous nous faisons un devoir de\nreproduire un beau passage, qui prouve que cet admirable artiste est aussi\nun profond penseur :\n   « Y a-t-il un vieil art? N'est-ce pas précisément l'un des privilèges les plus\nimprescriptibles et les plus incontestables de l'art, sans qualificatif, de vivre\nen dehors du temps ?\n    » Et les formules? dira-t-on. Oh ! d'accord, les formules peuvent vieillir,\n mais ce serait faire preuve d'un esprit bien étroit que de faire consister l'art\n en une série de formules évidemment sujettes à la mode et à l'usure au même\ntitre qu'un justaucorps à fraise ou un smoking. Pour moi, je resterai toujours\npersuadé que ce qui est d'essence vraiment supérieure, toutes les manifesta­\ntions de tous les temps en lesquelles s'est exprimé intensivement le sincère\nsentiment humain, tout ce qui est beau, en un mot (bien que mot ait le don\nde choquer certains obscurantistes), ne vieillira jamais.\n   » Vieilles sculptures, la Victoire de Samothrace, le portail d'Amiens, la\nstatue de Colleone, mais combien plus jeunes d'art que nombre de sucreries\nen marbre ou de chocolateries en bronze qui encombrent nos squares ou nos\nplaces publiques !\n   » Vieilles peintures, les fresques de Gozzoli à San Gimignano, les Assomp­\ntions du Gréco à Madrid et les Syndics de Rembrandt, mais combien plus\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "64                                DURENDAL\n\n\n vivaces et plus réconfortantes pour nos esprits modernes que bien des com­\npositions académiques ou hystériques dues à des peintres actuels !\n    » Vieilles musiques, l'antienne grégorienne : Nemo te condemnavit, le motet ;\n O vos omnes de Vittoria, les chorals d'orgue ou les cantates d'église de Sébas­\ntien Bach, mais combien plus expressives et, quoi qu'on dise, plus près de\nnous que tant d'œuvres prétendant orgueilleusement et dogmatiquement\n monopoliser l'expression musicale de notre temps !\n    » Pour moi, la Magdalena du Dialogue de Schiitz, l'Ame pleurant la mort\n du Christ de la Malthœus Passion, l'Armide abandonnée dé Gluck, l'Isolde de\nWagner, ne m'émeuvent pas moins que la charmante Louise de Gustave\n Charpentier ; toutes ces musiques, abstraction faite de leur vêtement de for­\n mules auquel un esprit élevé ne peut attacher' d'importance, sont aussi\nvivantes, aussi passionnantes, tranchons le mot, aussi jeunes l'une que l'autre,\ncar, toutes elles expriment sincèrement et émotionnellement l'âme humaine,\nqui, elle, ne change jamais, sauf en des détails infimes qui ne portent nulle­\nment atteinte, à sa tenue générale et dont il faut être singulièrement étroit\nd'esprit pour tenir compte.\n    » Certes, l'expression d'art doit toujours aller en avant — elle ne pourrait,\ndu reste, faire autrement — et c'est précisément dans le but de fortifier les\njeunes et de leur donner la santé morale nécessaire à l'éclosion de leur\nmoderne personnalité, que je leur prescris l'étude attentive et approfondie de\ntoutes les œuvres belles qui ne vieilliront pas.\n    » Refaire du Palestrina, du Bach ou du Beethoven serait une folie, copier\nn'est pas créer ; en tous cas ce serait de l'art inutile, conséquemment nuisible ;\nmais il est absolument indispensable au créateur modernede connaître ces\nbelles œuvres éternelles et de les aimer, car, sans parler même du point de vue\nmétier (la libre rythmique des productions duXVIesiècle peut être un efficace\nrégénérateur, en ce temps d'arythmie résultant de la néfaste période judaïque\nLouis-Philippe et second empir.e), sans même parler du point de vue métier,\ndis-je, l'artiste moderne n'a point d'autre mission que de continuer à défricher\nla voie unique de l'art ouverte par ses prédécesseurs, et, pour un travail efficace\net personnel, il n'a que deux guides sûrs: la science et la conscience. Oui, certes!\nil doit abandonner le sentier battu, rien ne lui servirait de piétiner sur place,\nmais pour trouver le terrain solide, il doit savoir par où les autres ont\navancé et rattacher les terres conquises par lui à la route que les grands\nanciens ont commencé à tracer, faute de quoi il se perdra inévitablement en\nles fondrières de l'à-côté et ses œuvres vieilliront plus vite que les saines\nproductions sur lesquelles les siècles ont pu passer sans en altérer la puis­\nsance émotive; les vieilles musiques ne sont pas toujours, hélas! celles dont la\ndate est la plus ancienne ! \"\n\n\n\n   U n d i s c o u r s de M . C h a r l e s V a n der S t a p p e n . — Audis­\ncours réactionnaire de M. Cluysenaer, dont nous avons parlé dans notre pré­\ncédent numéro, il importe d'opposer la vibrante et éloquente allocution\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                                   NOTULES                                      65\n\nadressée par le sympathique et distingué Directeur de notre Académie des Beaux-\nArts à ses élèves, à l'occasion de la distribution des prix aux lauréats de\nl'Académie:\n   « Lorsque, dans les temps futurs, un jugement impartial, définitif, sera\nporté sur le siècle qui s'achève ; lorsque, après avoir établi la somme des\nefforts humains qui se sont exercés non seulement dans les sciences et dans\nl'industrie mais aussi dans l'art, on comparera ce siècle aux siècles précédents,\nil apparaîtra que le nôtre n'a rien à envier à ces derniers. Il marquera sur­\ntout par la volonté, la recherche de la personnalité et l'abandon réalisé des sentiers\nbattus.\n    » L'Exposition du Centenaire de l'Académie montre à quel point cette\nrecherche de l'individualité a été atteinte et prouve que notre Académie n'est\npas un foyer de traditions, ainsi que quelques esprits mal renseignés ou cha­\ngrins ont tenté de le faire croire. Elle n'entend nullement contrarier la person­\nnalité. Son exposition, où sont représentés des genres si divers, des expres­\nsions si opposées, permet à celui qui juge sans passion et sans parti-pris\nd'apprécierla libéralité de son enseignement et le respect qu'elle professe pour\nl'originalité de l'artiste.\n    » Et comment peut-il en être autrement? Dans quel but, par quels moyens\nl'Académie peut-elle être un obstacle au développement et à l'éclosion d'un\nesprit avide de recherches, épris de neuf, passionné pour le Beau et le Vrai\nconçus sous des formes particulières et inusitées ? Disons pour ceux qui\nl'ignorent que 1''Académie royale des Beaux-Arts est une école d'enseignement d'art où\nnotre mission est de vous apprendre le MÉTIER qui vous permettra de traduire matérielle-\nment votre pensée et votre vision, de même que dans les Universités on enseigne au savant,\nà l'avocat, à l'écrivain, la Science, le Droit et l'Eloquence.\n    » En notre pays, une certaine forme d'art, qui lui était très particulière, la\npeinture d'histoire, est délaissée, — fait qui peut s'expliquer parce que le\nrajeunissement des formes et des expressions nouvelles s'est orienté vers les\nchoses de la vie et de la lumière. C'est aux scènes plus simples, et non moins\nexpressives, que vont les tendances, conformément au goût des grandes\népoques, où l'artiste traduisait les choses de son temps; aussi, quelle émotion\nquand de l'œuvre se dégage une immense intensité de vie ou l'impression vive\nd'une humanité qui espère et qui agit !\n    » Mais vous m'avez compris, mes chers élèves. Marchez droit devant vous,\nn'obéissez qu'à votre nature et à votre sentiment d'artiste. Si votre esprit, si vos goûts\nvous portent vers les œuvres puissantes et grandes, exécutez-les. Si votre aspi­\nration vous pousse vers la nature baignée de lumière, traduisez-en les vibrantes\nclartés. Si, plus timides, vous êtes attirés vers l'industrie d'art, soyez les utiles\nartisans de belles et bonnes besognes.\n    » Les exhortations que je vous adresse, dictées par la confiance que je place\nen vous et le devoir que j'ai de vous guider vers les visions hautes, ne sont\nqu'une partie de la tâche qui m'est dévolue.\n    » Comme je vous le disais en commençant, la mission de vos maîtres com­\nporte un enseignement technique sans lequel vos œuvres seraient stériles, et\npar conséquent inutiles. Il importe que vous appreniez votre métier d'art avec\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": " 66                                 DURENDAL\n\n\nconscience; pour communiquer une émotion, il faut pouvoir la produire de\nmanière vraie et complite. Pourquoi restons-nous émerveillés en présence des\nchefs-d'œuvre de la statuaire grecque? Que nous en reste-t-il? Bien souvent\nrien que des fragments, et pourtant quelle impression profonde s'en dégage !\nCe qui nous émeut, c'est l'expression dans le sentiment d'un des plus beaux et des\nplus purs métiers qui soient.\n   » Les manifestations de l'art sontle reflet d'une civilisation intellectuelle. Les\ngrands mouvements d'art de notre époque ont voulu exprimer toutes lés sen­\nsations de la pensée, de la souffrance et de l'espoir et le siècle qui va com­\nmencer réalisera les promesses de celui qui finit. Il reste de grandes choses à\naccomplir; pour les exprimer et lés transmettre, il faudra des artistes. Aussi,\nmes chers élèves, au travail! Soyez de votre race et de votre temps. Soyez les\nélus qui diront aux hommes des temps futurs ce que vous avez VOULU. Grou­\npez-vous autour de votre drapeau et dans le bon combat faites triompher sa\nglorieuse devise : BEAUTÉ MON GRAND souci. »\n\n                                        ***\n\n     L a T r a d u c t i o n d e s F I O R E T T I : les petitesfleursdu Petit Pauvre\n de Jésus-Christ, saint François d'Assise, cette exquise et poétique légende du\nmoyen âge, par notre ami ARNOLD GOFFIN, a inspiré à un collaborateur de\nl'Art Moderne un article charmant de grâce et de délicatesse dont voici quel­\n ques fleurs :\n    « Ces Fioretti nées spontanément au lendemain de la mort corporelle de\nl'héroïque Petit Pauvre, comme pour embaumer sa dépouille chétive stigma­\ntisée d'âpres douleurs, et son âme claire et bénie, il nous est donné à présent\nde les cueillir et de les respirer dans leur fraîcheur intacte et leur suavité can­\ndide. M. Arnold Goffin, avec un art d'une tendresse passionnée, accomplit la\ntraduction en français de l'œuvre de ce moine obscur qui, dans le\nXIVe siècle, plein de souvenir et de foi et presque en façon de prières, « au\nnom de Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié et de sa mère la Vierge Marie »,\npieusement écrivit ces chapitres.\n    » Une très belle étude servant d'introduction au livre des Fioretti éclaire\nl'adorable légende et la replace, comme un cadre précieux, au milieu de\ntant d'autres manifestations émouvantes des arts qui la glorifièrent et la sanc­\ntifièrent, aux yeux mêmes des profanes, par le pinceau de Giotto ou la plume\nd'Alighieri.\n    » M. Arnold Goffin y montre encore de quelle importance historique fut\npour l'Italie et le monde le passage sublime de celui que ses frères avaient\nnommé « l'Homme angélique » et qui vainquit par les mérites de la « très\nsainte Pauvreté » et de la glorieuse « Obéissance ».\n    » Pour parler des Fioretti, cette œuvre plus divine qu'humaine, il faut\npeut-être oublier avant tout qu'il s'agit simplement d'un livre: ceci est autre\nchose et relève de la beauté sans relever de l'art. Autant que le ciel ou la mer,\nou l'herbe sans pensée végétant au soleil, ou L'amour, ou la foi, ou toute\nexpansion de vie, irrésistible, inconsciente et pourtant volontaire.\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                                    NOTULES                                     67\n\n   » Aucun miracle n'est plus grand, aucun n'est plus miraculeux en soi que\ncelui de cette âme ineffablement dépourvue qui, ayant rejeté hors d'elle tout\nsentiment humain et n'ayant gardé que l'Extase, par cette extase même\nrecouvra toutes ses puissances centuplées et bénies : l'Amour qui est\nl'héroïsme de l'âme, la Joie quand même, qui est l'héroïsme du cœur,\nl'Humilité parfaite et la Douceur, héroïsme du caractère.\n   » La Foi, cet enthousiasme sacré qui est, dans ses effets, la plus ravis­\nsante vertu, la plus vaillante et la plus pure, cet homme-ci, ce chevalier du\nChrist, l'a possédée dans son entièreté sublime. Il eut, ce Pauvre, ce qu'un\ntrès grand et très noble apôtre moderne, le père Didon, appelle magnifique­\nment l'Amour insensé de Jésus ! Dès l'heure de sa conversion, qui fut surna­\nturelle et foudroyante comme le geste clair de l'épée d'un archange, les actes\nde sa vie furent marqués chacun de cette folie exemplaire qui peut tout ce\nqu'elle veut et qui veut tout le Bien.\n   » Quand saint François prêcha les poissons de la mer et les oiseaux des\narbres; quand, avec frère Massée, il mendia le pain et « parce qu'il était dis­\ngracié, petit de taille, ne recueillit sinon de petits morceaux et lambeaux de\npain sec, tandis qu'à l'autre, qui était grand et beau de corps, de bons mor­\nceaux furent donnés et grands et beaucoup » ; quand « se rendant une fois de\nPérouse à Sainte-Marie-des-Anges, avec frère Léon, par un temps d'hiver\ndont le très grand froid fortement les tourmentait, saint François exposa les\nchoses qui sont la joie parfaite », alors et en tant d'autres lieux où passa l'époux\nmendiant de la très Sainte Pauvreté, des miracles s'épanouirent tout divine­\nment enfantés par un sortilège de grâce dans l'effusion d'une âme aussi\nardente et pure qu'un diamant qui brûle et s'évapore sous le feu des\nlentilles...\n   » Ces choses que Giotto a peintes sur les murs de la basilique d'Assise, les\nFioretti les racontent ou plutôt les peignent aussi en fresques plus durables,\nd'une naïveté plus émouvante encore, d'une suavité inexprimable.\n   » Si cette œuvre apparaît plus haute que les livres, elle est, en tant que\nlivre, d'une incomparable beauté.\n   » Il n'y a nul effort. L'image suit l'image, et le pays s'étend avec sa terre\ndouce et pauvre, avec son ciel où l'on entend voler les anges.\n   » L'image suit l'image, et le poème chante avec ses vocables mystiques, ses\nmots plus fins que des sons de viole, ses noms de villes, d'églises, et de\nsaints, et de saintes, et sa « Vierge Marie » et « Jésus-Christ béni » et le\n« Sauveur très doux » et cette « odeur divine » qui répand à travers tous ces\nchemins d'extase son ivresse mystérieuse.\n   » L'image suit l'image : les visions miraculeuses naissent comme des fleurs\nau rameau de chaque prière qui s'incline et palpite sous le souffle de Dieu.\nEt l'on ne peut choisir, chacune étant multiple et chastement précieuse,\ncomme une rose ouverte en Paradis.\n   » L'admirable et fervent artiste qui sut, avec cette merveilleuse simplicité\nd'accent, refaire en notre langue la légende au doux nom, y ajouta le « can­\ntique des créatures communément dit du frère Soleil », que le bienheureux\nsaint François, déjà près de mourir, composait à Saint-Damien en 1225.\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "68                                  DURENDAL\n\n\n   » Dans une note inscrite au bas de la page, le traducteur, avant de clore\ncette œuvre rayonnante d'une ineffable paix et d'une céleste splendeur,\nesquisse en quelques traits la scène inoubliable de la mort du très humble\npetit Pauvre. »\n\n                                         ***\n\n   L e j u b i l é de S i e n k i e w i c z à V a r s o v i e . — Voici d'après l'Illus-\ntration le compte rendu de ce jubilité, qui fut, comme on le verra, une fête\navant tout religieuse. Sa Sainteté Léon XIII avait envoyé sa bénédic­\ntion à l'auteur de Quo Vadis. Et tout le clergé, l'évêque en tête, prit la part la\nplus vive, la plus active et la plus enthousiaste à cette fête. « La fête du\n22 décembre s'ouvre par une messe, que Mgr Ruszkiewicz, évêque de Var­\nsovie, célèbre solennellement à l'église de la Sainte-Croix. L'aspect de la\nvieille cathédrale, remplie de monde, est imposant. Les dames sont en toi­\nlette d'apparat, les hommes en habit noir et cravatés de blanc. Le jubilaire et\nses enfants se trouvent placés dans un demi-cercle formé par les assistants.\n   » Des nuages d'encens s'élèvent lentement et la voix d'un orgue invisible\nremplit la nef de ses accents profonds et majestueux.\n   » Nous voici à l'Hôtel de Ville. Dans la grande salle de cérémonie, le même\nmonde qu'à l'église. Une estrade couverte de tapis persans et, au fond, toute\nune forêt de myrtes et de citronniers. La porte de la salle, dite des portraits,\ns'ouvre. D'abord, entrent les membres du Comité jubilaire. Puis, paraît\nSienkiewicz, conduit processionnellement par l'évêque Ruszkiewicz et le\ncomte Félix Czacki. Ils sont suivis par les deux enfants du jubilaire. Une\npluie de fleurs tombe des galeries et des applaudissements éclatent. Un chœur\nde deux cent soixante musiciens entonne une marche triomphale.\n   » Mgr Ruszkiewicz, président du comité, se lève et parle ainsi : « Nous\nvenons de remercier le Très Haut de nous avoir donné en toi un maître de la\nparole, qui est devenu l'orgueil de notre peuple. L'admiration et la recon­\nnaissance nationale se manifestent par un présent qui n'est pas riche, car\nnous ne sommes pas riches, mais qui sera cher à ton cœur, car c'est le don\nde ceux dont l'âme fut ennoblie par ta pensée. Que le Seigneur, Dieu des\nClartés, bénisse à jamais ton labeur, car tu travailles pour le bien et la gloire\ndu pays. »\n   » L'évêque remet à Sienkiewicz un superbe portefeuille orné de bronzes,\nC'est l'acte de donation d'Oblengorek. Quatre petites filles habillées de blanc\napportent quatre albums contenant les noms des souscripteurs.\n   » Vient ensuite le tour des députations. L'abbé Chelmicki, un littérateur très\nconnu, est chargé de la présentation. Sa voix sonne comme une fanfare. On\nsent que cet homme est doublement heureux : fier de la gloire échue à un\ncompatriote et fier du triomphe d'un auteur qui prit toujours la défense de\nl'Evangile et auquel le Saint-Père avait envoyé sa bénédiction. Les délégués\nde l'Académie des sciences de Cracovie arrivent les premiers. Viennent\nensuite les représentants des universités de Jagellon et de Lemberg, des\nsociétés scientifiques du grand-duché de Posen, les moines du monastère de\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                                   NOTULES                                    69\n\nCzenstochowa, les représentants des Polonais de Moscou, de Wilna, Witebsk,\nKieff, Gitomir, et d'autres villes de l'Empire. Les députés présentent à\nSienkiewicz leurs adresses de félicitations, couvertes de signatures et\nenfermées dans des cassettes précieuses ou dans des portefeuilles richement\nornés. Après les députés, les délégués des nationalités slaves des terres autri­\nchiennes, ceux de la presse américaine de Chicago, les députations des paysans\npolonais, les différentes sociétés littéraires, scientifiques et artistiques, etc.\nLes damés de l'aristocratie varsovienne, au nombre de soixante, présentent\nune plume en diamants.\n   » Sienkiewicz va parler. Ungrand silence se fait. Sa voix est mâle et chaude.\n« Cette journée, dit-il, est remplie pour moi d'émotions profondes. Jadis, un\npareil triomphe attendait un guerrier vainqueur. Aujourd'hui, la société exige\nde ses serviteurs un labeur paisible, long et patient, et cette société m'en\nrécompense de la façon la plus attendrissante. Je suis aimé entre les miens,\nconnu entre les autres et j'ai gagné, à la sueur de mon front, un certain avoir\nmatériel. Une chose pourtant manquait à mon bonheur : un coin de terre.\nVoici que vous m'appelez et que vous apportez pour moi et pour mes enfants\nune parcelle de cette terre natale que nous aimons et qui nous nourrit, dont\nnous sommes les fils et qui sera éternellement la base de la vie des généra­\ntions. » L'attendrissement se peint sur sa physionomie et il termine son dis­\ncours par ces mots : « Qu'il vive à jamais ce grand cœur national qui sait\nainsi sentir et ainsi récompenser ! »\n   » Les bravos éclatent avec le fracas du tonnerre. Cest une scène d'une\nindescriptible impression. »\n\n\n                                       ***\n\n\n    L a B r u y è r e a r d e n t e , le superbe roman de notre collaborateur\nGEORGES VIRRÈS, est admirablement analysé et justement loué       dans la Justice\nsociale. Voici un extrait de ce beau compte rendu :\n   « Ce roman est, sans contredit, un des plus forts et des plus beaux de ceux\nqu'ont produits notre littérature et notre terroir. A la puissance évocatrice\nqu'atteignirent Lemonnier et Eekhoud dans telles descriptions de nos mœurs\net de nos paysages, il joint des qualités plus profondes et plus saines d'obser­\nvation .\n   » Sa conception est moins aprioriste et plus proche à la fois de la vérité et\nde l'art.\n   » Nos rudes fils de Campine ne sont pas les rustauds que Zola caricatura de\nson crayon fangeux dans la Terre de malodorante mémoire, ni les paysans\népiques dont Cladel exagéra obstinément la grandiloquence, ni les êtres sen­\ntimentaux que George Sand mit un moment à la mode avec François le Champi.\nIl y a chez eux sans; doute de la grossièreté, de la grandeur et du sentimen­\ntalisme. Mais tout cela, mêlé à d'autres alliages encore, et apparaissant sous\ndes formes incompréhensibles pour ceux qui ne sont point de leur race et\nn'ont point vécu de leur vie.\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "70                                DURENDAL\n\n\n   » Psychologue avisé de ces âmes frustes, mais non vulgaires, — habile à péné­\ntrer ces mentalités campagnardes que l'observation superficielle tient parfois\npour sournoises et animales tandis qu'elles sont, avant tout, réfléchies, —\nM. Georges Virrès n'est pas moins pénétré du sens des paysages amples et\nvivifiants qui sont le décor de cette race.\n   » Ces paysages, dont il retrouve et signale les traits dans les caractères, —\nmanifestement, il en a subi lui aussi l'influence. Il en rend l'impression avec\nla magie d'un style qui, depuis le temps des premiers récits d'En pleine Terre,\ns'est débarrassé de ce qu'il avait parfois de trop exubérant et de trop\nluxuriant.\n   » Oh I les belles matinées de printemps, les chaudes journées demoissons, les\nsous-bois des sapinières et les grands horizons de la lande par lesquels ce\nroman nous promène. Comme on y retrouve la Campine.\n   » Comme on en hume les parfums sauvages et invigorants : les myrtes, les\nbruyères, les lupins...\n   » Il faut, en félicitant Georges Virrès de ce beau et bon livre, qu'on ne peut\nlire sans ce petit frisson d'émotion, qui révèle toujours sûrement la beauté\nartistique, nous réjouir aussi de voir notre école d'écrivains du terroir, — je\nparle de ceux qui cherchent surtout à faire revivre dans leurs ouvrages nos\nmœurs paysannes, — s'enrichir d'un jeune maître qui, ayant la religion\nrobuste de nos campagnards flamands, et vivant parmi eux, saura interpréter\nplus fidèlement et plus noblement leurs pensées et leurs existences...\n   » Ses Campinois, Georges Virrès ne les peint pas « de chic », par curiosité\nde lettré ou d'observateur. Il voit en eux autre chose que de « belles brutes ».\nIl perçoit leur métaphysique. Il les comprend avec leurs défauts et leurs\nvertus et les aime d'une âme fraternelle.\n   » Tout ce que ces paysans ont de bon tressaille en lui-même. Et c'est pour­\nquoi, parmi nos écrivains de langue française, M. Georges Virrès apparaît,\ndès ce livre, comme le peintre le plus complet et le meilleur de la race cam­\npinoise. »\n\n                                      ***\n\n   A l'Ecole de m u s i q u e d ' I x e l l e s . — La distribution des prix de\ncette remarquable école, dont on ne saurait assez faire l'éloge, véritable école\nd'art, magistralement dirigée par son chef, M. THIÉBAUT, a été l'occasion\nd'un superbe concert, auquel assistaient des milliers d'auditeurs. On a entendu\ndans ce concert des chœurs de Bourgault-Ducoudray et d'H. Thiébaut, par­\nfaitement exécutés, un chant populaire persan dont Mlle Weiler a dit le solo\nd'une voix exquise, des solistes, lauréats des classes de piano et de déclama­\ntion, et la Cantate inaugurale de l'exposition de 1897, par Paul Gilson, trans­\ncrite par M. Thiébaut pour voix de femmes et d'enfants. Les airs populaires\nflamands ont été fort bien chantés par tous les élèves de l'école sur un accom­\npagnement de piano, d'harmonium et de célesta.\n\n                                      ***\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                                    NOTULES                                      71\n\n\n   Le numéro de Noël du « XXe Siècle ».I1faut féliciter le\nXXe Siècle pour l'intéressant numéro de Noël qu'il a publié cette année. Alors\nque le texte des numéros de ce genre des autres journaux est généralement\nquelconque, les intelligents redacteurs du XXe Siècle ont composé le leur avec\nun vrai souci d'art. Il suffit pour le prouver de citer les noms des principaux\nartistes qui figurent au sommaire : Villiers de l'Isle-Adam, Paul Arène, Dos­\ntoïewski, Pouvillon, Jules Lemaître et Victor Kinon. Nous saisissons cette\noccasion pour féliciter le XXe Siècle pour la part si large qu'il donne dans ses\ncolonnes à l'art et à la littérature. Cela ne nous étonne point de sa part. Il\ncompte parmi ses rédacteurs un de nos collaborateurs, MAURICE DULLAERT,\nqui est un écrivain de première valeur, et GEORGES SYSTERMANS, dont les cri­\ntiques d'art sont absolument exquises, tant quant à ses appréciations des\nœuvres d'art qui dénotent un vrai instinct d'artiste, que quant à la forme toute\ngracieuse et charmante dont il enrobe sa pensée.\n\n\n\n\n   L e c é l è b r e d e s s i n a t e u r F O R A I N vient de se convertir à\nl'abbaye de Ligugé, ainsi que nous l'apprend notre ami J.-K. Huysmans.\nForain alla passer les fêtes de Noël dans la Maison Notre-Dame, ainsi qu'Huys­\nmans appelle si doucement l'ermitage où il s'est réfugié à l'ombre du célèbre\ncloître bénédictin. Le jour de Noël, l'oblat de Ligugé eut la consolation de\nvoir le grand artiste parisien s'asseoir à ses côtés à la Table Sainte dans l'église\nabbatiale. Tous les artistes catholiques se réjouirent de cette nouvelle conver­\nsion. Encore un nom à inscrire sur la liste des convertis célèbres de ces der­\nniers temps, où on lit les noms de : Huysmans, Bourget, Coppée, Brunetière.\nSouhaitons que cette liste s'allonge encore. L'Eglise catholique n'est-elle pas\nle refuge naturel des artistes? Là seul ils trouveront l'assouvissement complet\nde la soif d'idéal qui brûle leurs âmes et qui n'est en dernière analyse que\nla soif de la beauté suprême et infinie, qu'en langage chrétien nous appelons :\nDieu\n\n\n\n\n  A notre ami et collaborateur Henry BORDEAUX, nous\noffrons nos plus cordiales félicitations et les plus affectueux souhaits de\nbonheur de la rédaction de Durendal, à l'occasion de son mariage, célébré à\nThonon-les-Bains le 22 janvier.\n\n                                       ***\n\n  A c c u s e d e r e c e p t i o n : EDMOND PICARD : Monseigneur le Mont-\nBlanc (Bruxelles, Balat). SANDER PIERRON: Les délices du Brabant (Bruxelles,\nLacomblez). BROUSSOLLE : La jeunesse du Pérugin et les origines de l'école\nombrienne (Paris, Oudin). Un siècle. Mouvement du monde de 1800 à 1900\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "72                              DURENDAL\n\n\n(Paris, Oudin). G. EEKHOUD : La faneuse d'amour (Paris, Editions du Mer-\ncure de France). E. TOOLMIN NICOLLE et J. PENFOLD : Les îles normandes, tra­\nduit de l'anglais par S. OLIVIER (Bruxelles, G. Balat). I. SOTTIAUX : L'effort\ndu sol natal (Namur, Godenne). RENÉ D'AVRIL : Processions dans l'âme\n(Paris, éditions du Mercure).\n\n\n   U n bulletin de souscription est intercalé dans ce numéro. Nous\nprions nos amis de l'utiliser pour nous procurer de nouveaux abonnés et\nnous aider ainsi à propager et développer une œuvre qui leur est chère\ncomme à nous.\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": ""}, {"page_pdf": 91, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "preuve": "Couverture imprimée PDF 13 : Janvier 1901, 8me année, n° 1."}}