{"numero_id": "ulb-durendal-1901-02-n2", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 73, "page_fin": 74, "titre_corps": "Une Préface", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Eugène Demolder", "ancre_debut": "Une Préface", "ancre_fin": "EUGENE DEMOLDER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Fin du Père Lasacoclie", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 96, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": "Une Préface\n\nA                    vous qui prenez les chemins de la vie, enfants, s'adressent\n                     . ces contes. Vos regards sont faits d'innocence, comme\n                      vos chairs sont formées de lait. Tout est pur en vous, tout\n                      est chaste, tout est divin. Vos âmes sont fraîches ainsi que\n                      les sources, pures ainsi que le ciel sans nuage, et pleines\n                      d'espoir ainsi que le premier rayon du soleil. L'existence\n                      humaine s'ouvre : et vous allez, mes doux troupeaux aux\n                      prunelles claires, comme les cortèges qui se mettent en\n                      marche aux sons des orchestres qui s'animent : la fatigue\n n'a point encore rompu vos jarrets, la désillusion n'a pas encore séché votre\n cervelle; vous ne voyez devant vous que la fête !\n    Mais tandis que vos cœurs sont encore malléables, qu'aucun durillon ne\n les marque, laissez-moi essayer d'y mettre une empreinte très douce et très\n bonne.\n    Vous rencontrerez des gens hâves et vêtus de guenilles. Ils se glissent dans\n les villes, dans les villages ou le long des arbres des routes; ils entrent dans\nles usines, ils en sortent par des soirs tristes, et ils sont alors souvent noirs\ncomme la nuit; ils habitent des masures couvertes de chaume ou des cités\nsinistres, quand ils ne logent pas dans des briqueteries, des hôpitaux ou des\nprisons.\n    Ce sont les Pauvres.\n   Trop souvent les riches et les bourgeois les méprisent ou en ont peur. On\nles a trop appelés, tantôt des manants, tantôt des prolétaires.\n\n\n  (1) Nous sommes heureux de donner, inédite, la préface du nouveau livre d'Eugène\nDemolder : le Cœur des Pauvres. Ce livre paraîtra bientôt illustré par Couturier, au Mer-\ncure de France, la nouvelle qui suit et celle que nous avons publiée en novembre font\npartie de ce livre.\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 851, "texte": " 74                              DURENDAL\n\n\n    Ce sont des Hommes.\n    Et vous, les jeunes, qui êtes sans haine et sans futile crainte, allez aux\n Pauvres : vous sentirez davantage la grande âme humaine que le Destin fait\ns'épanouir sur le monde, comme la nuit, quand il est triste et noir, on sent\n mieux l'Univers.\n    Ils ne sont pas méchants, les Pauvres, ils ne sont pas vils. Je les ai fré­\nquentés, je les ai bien connus. Et c'est pour que vous les aimiez comme je\nles aime que j'ai écrit ces contes, que je vous offre.\n   J'y narre, oh ! sans prétention, sans grande phrase — simplement, comme\nsi je tenais l'un de vous sur mes genoux — des histoires véridiques, non pas\nimaginées, mais prises dans la vie des Pauvres : et je tâche d'y montrer leur\nCœur.\n                                                       EUGÈNE DEMOLDER.\n\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 74, "page_fin": 83, "titre_corps": "La Fin du Père Lasacoche : Conte écrit pour les enfants", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Eugène Demolder", "ancre_debut": "La Fin du Père Lasacoclie", "ancre_fin": "EUGENE DEMOLDER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 97, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 851, "fin_caractere_exclue": 1741, "texte": "La Fin du Père Lasacoclie\n\n                   Conte écrit pour les enfants\n\n                                     A MON PETIT AMI ROBERT COUROUBLE.\n\n\n  Peaux de lapins! Peaux de lapins ! Chiffons, ferraille à vendre!\n\n   Chaque matin, ce cri poussé d'une voix sonore monte dans la\ngrande cour comme un oiseau qui se cognerait aux fenêtres et\nréveillerait les marmots et les vieux encore endormis dans la cité\nouvrière. Car il n'y a plus, à cette heure pourtant encore\npénétrée d'un reste d'aurore, que des enfants et des vieillards\ndans le grand bâtiment parfois si grouillant, et les soirs, aux\nlumières, actif comme une ruche. Tous ceux qui ont l'âge de\ntravailler sont déjà partis vers les usines noires, dont les che­\nminées fument à l'horizon, vers les appels des cloches, qui\nattristent l'aube au seuil des fabriques.\n\n  Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre!\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2094, "texte": "                   LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                    75\n\n\n   A ce refrain, des fenêtres s'ouvrent, et apparaissent, à côté\nd'une fleur de géranium ou d'un fuschia maigre, des perruques\ngrises et des têtes blondes, également ébouriffées.\n   — Par ici, marchand! crie une vieille femme.\n   — E h ! Peau de lapin! voulez-vous monter ! reprend une\nfillette en guenilles.\n    L'homme qui achète les peaux est un robuste gaillard, qui\nporte son demi-siècle comme une plume de pinson. Il a l'air\nd'un bon meunier, avec une figure fraîche et ronde, imberbe\nsous des cheveux gris. Il cache sous une blouse bleue, brodée\nde blanc aux épaules, le luxe d'un « complet » confortable en\ndrap.\n    — J'arrive ! J'arrive !\n    Et il laisse sa voiture et son petit cheval dans la cour, près\nd'un monceau de détritus où gisent au-dessus des épluchures\nune casserole trouée et un pot vert brisé. La carriole est jaune\net cheval pie. A l'un des coins du véhicule pend un paquet de\ndépouilles raides, tachées de sang et bordées de fourrures.\n   L'homme monte l'escalier.\n    Par toutes les gueules noires des corridors sortent des\ngrand'mères, encore vaillantes, appuyées sur des cannes.\n   Entre ces vieilles se faufilent de petits bambins, aussi chan­\ncelants qu'elles. Pour ne point tomber, ils ont besoin d'appui :\nils cherchent : une main ridée se tend : et près des ancêtres\ncourbées, le marchand se réjouit de voir des marmots avec leurs\nsourires barbouillés dans leurs frimousses roses où s'épanouit la\nsève d'une jeune fleur humaine.\n   Des portes s'ouvrent encore, et voilà des fillettes. Elles ont\ndouze ans, un peu plus, un peu moins : dans les ménages indi­\ngents, elles remplacent les mères, qui sont assises devant un\nmétier, au fond d'une usine. Les fillettes ont l'air préoccupé :\ndéjà se dessine au milieu de leur front le pli qu'on voit aux\nfemmes des pauvres et qui est comme la cicatrice de leur\nmisère.\n   Tout ce monde crie :\n   — Bonjour, père Lasacoche !\n   — Bonjour les petites pratiques! répond-il aux enfants.\n   Et il se tourne vers les vieilles :\n   — Bonjour, la jeunesse!\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2209, "texte": "76                           DURENDAL\n\n\n    On rit, en montrant des quenottes ou des chicots. Et le père\n Lasacoche continue sa tournée par les corridors qui exhalent\n des odeurs de langes qui sèchent, de lampes à pétrole et de pipi\n de chat. Parfois il ouvre une lucarne, dans la cage de l'escalier :\n    — Donnez-vous de l'air, dit-il.\n    Il fait ses petites affaires, achetant, marchandant, cher­\n chant de la monnaie au fond de la grande sacoche en cuir qui\n lui vaut son surnom. Le coude bleu de sa blouse se blanchit\n aux murs crépits à la chaux. Parfois sa large carrure disparaît en\nun recoin sombre de la vaste maison, parfois une grande et\nfroide fenêtre fait tomber une lumière vive sur les trois chapeaux\nde feutre superposés qu'il porte au-dessus de ses oreilles — cha­\npeaux, verdis par les averses, qu'il vient d'acheter et qu'il a m i s\npour faire rire la marmaille.\n   Enfin il revient : un tas de chiffons bleus, bruns, pourpres,\njaunes, mais tous déteints comme s'ils avaient essuyé les sueurs\nde dix générations, se ballotte sur son dos.\n   — Comment peut-il porter tout cela? dit une vieille.\n   Et de la main droite il tient une grande casserole de cuivre\nqui cache son métal brillant sous une couche de noir de fumée.\nAujourd'hui il ne faut éblouir personne, mais demain, recurée,\naguichante, elle tirera l'oeil du client dans la boutique du bric-\nà-brac. En attendant cette gloire, la voilà dans la voiture, près\ndes chaussures effondrées, des chapeaux raffalés, des guenilles\nqui furent de hautes nouveautés en leur temps et qui sont tristes\ncomme tout ce qui a passé par les doigts secs de la navrante\nMisère.\n   Autour de la carriole les gamins sont rassemblés, les poings\ndans les poches. Les plus grands apportent au cheval du pain :\nils se retirent vivement, aussitôt la miche empoignée par le\n bidet, et disent aux petits :\n   — Tu vois, j'ai pas peur !\n    — Prends garde qu'il prenne ton doigt pour un radis ! crie le\n marchand.\n    Il défait le noeud des guides et s'apprête à partir. Le cheval\nsecoue la tête, fait tinter le grelot de son collier.\n   — En marche, Rigolo! commande le père Lasacoche.\n    Mais il n'a pas fini.\n   — Attendez! Attendez! crie une voix cassée.\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2117, "texte": "                   LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                      77\n\n    Une vieille arrive et présente au père Lasacoche une robe à\n volants, dont les ramages fleuris lui rappelaient, dit-elle, sa\njeunesse. Mais elle a songé qu'un peu de feu serait plus de\n saison : les souvenirs réchauffent le cœur, mais ne font pas\n bouillir la marmite!\n    L'homme offre vingt sous.\n   Elle sursaute :\n   — Vingt sous ! Ce n'est pas le prix du poivre que j'ai mis\n dedans pour la préserver des mites pendant quarante ans!\n   Cette bonne raison fait qu'elle obtient deux francs — une\n pièce toute ronde qu'elle soupèse.\n   Et comme elle part avec une toux plus forte que d'habitude,\nles voisins disent :\n   — Elle n'en a plus pour longtemps !\n   Maintenant c'est un vieux berceau qu'on apporte. Cela étonne\nqu'un berceau puisse être vieux! Oh! si vous voyiez celui-là! Il\nvous ferait pitié! Une bribe de rideau reste accrochée à sa flèche\ntordue, et l'on y distingue encore de petits oiseaux bleus qui\nchantent dans les ombres de laperse salie. Entre les mailles du\nfilet, l'étoffe crevée sous la moisissure apparaît brune par\nendroits et laisse voir de petits matelas privés de leurs toiles. Un\nhorrible polichinelle pendu à une ficelle au « col de cygne »\ngigote : ses bras se détachent, il ne lui reste qu'un pied; livide\nsous une perruque jadis « sucre d'orge », sa figure de pantin\nmort grimace.\n   Tout cela est moins mélancolique que la maigre femme qui\ntraîne la dépouille. Elle approche. On lui fait place. Elle est si\nmalade, toute pâle, avec des joues creuses et une poitrine qui\ns'enfonce !\n   — Combien me donnez-vous? dit-elle.\n   — Cela ne vaut pas deux sous, répond le marchand. C'est\nencombrant et le mioche qu'on mettrait dedans ne serait guère\nen sûreté. Les oiseaux n'accrochent pas leurs nids aux branches\npourries, la mère! Et puis votre enfant n'est pas mort! Il sera\naussi bien couché là dedans que par terre !\n   — Il sera mieux, la nuit, près de moi, dit tristement la femme.\nLa fièvre, ça tient chaud !\n   Ces paroles décidèrent l'homme à conclure une mauvaise\naffaire. Il donna vingt sous en disant :\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1918, "texte": "78                          DURENDAL\n\n\n   — J'aime mieux les peaux de lapin !\n   — Eh bien, en voilà encore !\n   On a dit aux environs : « le marchand est là » ! Dix mains\ntendent des peaux, avec le poil en dedans. De ces peaux, les\nunes sont sèches et rigides, comme la baudruche ou la vieille\nmorue, les autres, fraîches, pendent flasques et gluantes; les\nplus soigneusement conservées sont bourrées de paille, à éclater.\nCelles-ci passent pour les plus belles : elles vont jusqu'à\nquatre sous ! Et il faut voir avec quelle attention le marchand\nregarde la marchandise! Une déchirure, il n'en veut pas du\ntout ! Une patte arrachée, cela ne vaut plus qu'un sou ! Suivant\nles beautés du poil, deux ou trois.\n   Une fillette arrive, très fi ère :\n   — Une peau de lapin russe, dit-elle.\n   La figure du marchand s'éclaire. Il donne une petite pièce\nd'argent.\n   — Ça vaut bien ça, affirme-t-il. On en fait du chinchilla.\n   Tout le monde est content. Oh! c'est un bon marchand, un\nbon marchand!\n   — Hue! Rigolo!\n   Le cheval pie reprend son pas, cahin-caha. Et la voiture\nsecoue le vieux berceau, qui berce éperdûment son petit pendu.\nLe marchand est heureux : car cela fait rire les enfants et\nattire les mères aux fenêtres.\n\n  — Peaux de lapins ! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre!\n\n   Le cri plane dans l'air : et comme si la misère tombait du\nciel, il pleut dans la voiture des loques, de la ferraille et des\npeaux : le marchand achète même des os : il y en a de gros,\nsans moelle, qui font songer à des lunettes d'approche.\n   — Ah! ça marche!\n   Aussi le cheval est gras, bien soigné, et l'homme chante par­\nfois au coin des rues. A midi, quand il se trouve aux environs,\nil s'arrête au cabaret du Petit Ramponneau, fameux pour ses\ngibelottes et ses tripes à la mode de Caen.\n   — Ah ! ça marche !\n\n  Mais il y a longtemps de cela ! Et petit à petit tout a changé,\ncar tout se modifie dans le monde.\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2059, "texte": "                   LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                     79\n\n\n   Maintenant les guenilleux peuvent faire du feu avec leurs\nguenilles! Cela ne se vend plus : la Norvège, sur d'immenses\nbateaux, couche ses grands sapins : grâce à eux se fabrique\ndu papier aussi blanc que celui qu'on faisait jadis avec de\nbeaux pans de chemise! La ferraille, d'autre part, a perdu sa\nvaleur : elle arrive de tous les pays, par wagons sur la terre;\nsur l'eau les péniches en sont lourdes à couler!\n   Comment voulez-vous faire la concurrence, alors, avec un\nvieux cheval, poussif, une charrette qui grince faute de graisse !\nCe n'est pas possible !\n   Il y a bien les peaux de lapin, qui sont en hausse! Mais plus\nmoyen de les avoir depuis qu'on en fait des jaquettes de loutre !\nSavez-vous qu'on vend des lapins écorchés à la livre? Le vieux\nmarchand a même entendu dire qu'à Paris, pour tenter le\npauvre monde, chez les grands épiciers, on vend le civet\ntout cuit !\n   — Des histoires à troubler la cervelle! pense-t-il.\n   Et il suit les grand'routes, qui se bordent à présent d'une\nfoule de villas en briques rouges, avec des grilles qui ne\ns'ouvrent jamais à son approche, et des balcons où n'apparaît\npersonne.\n   Le vieux marchand crie tout de même, par acquit de\nconscience :\n\n  — Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre!\n\n   Mais, hélas! Plus jamais d'aubaine! Une peau par-ci, une\npeau par-là ; pas moyen de vivre avec si peu et de nourrir sa\nbête!\n  Aussi le vieux cheval pie en eut bientôt assez de voir les\nroutes blanches s'allonger malignement devant lui sans un brin\nd'herbe à l'horizon.\n  — Ce n'est pas juste, après tout, pensa-t-il. La luzerne ne\npousse-t-elle que pour les ânes?\n  Et le voilà qui se révolte et se chagrine, gagne la jaunisse et\nmeurt, bien tristement, un soir, dans la cour d'une auberge.\n  — Il te sera plus utile crevé que vivant, dit au père Lasa­\ncoche le patron du cabaret. T u pourras le vendre à Péquaris­\nseur et il ne te coûtera plus d'avoine.\n  Mais Lasacoçhe fut triste. Il regarda longtemps la bête\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2110, "texte": "80                          DURENDAL\n\n\n\ndéfunte qui gisait sur le pavé et qui lui rappelait ses années\nprospères, et il versa une larme.\n   — Pauvre Rigolo ! Pauvre Rigolo! bégayait-il.\n   Mais il prit vite son parti, céda sa carriole et accomplit ses\ntournées avec un sac au dos.\n   Dame! Un sac suffisait pour un aussi maigre commerce!\nBientôt il fut trop grand! La journée passait, le soir tombait:\non le voyait presque aussi plat sur l'échiné du bonhomme. Si\nLasacoche se courbait, c'était sous le poids de l'ennui et de la\nvieillesse. Ses cheveux blanchissaient et tombaient, ses joues d e ,\nmeunier joyeux se ridaient, pâlissaient, ses yeux clairs deve­\nnaient jaunes et pleuraient; il manquais des dents à ses rares\nsourires.\n   De jour en jour la vie du pauvre ambulant s'assombrit.\nQuand il entrait par habitude dans la grande cour, où tout\nétait changé (en vingt ans qu'est-ce qui ne change pas?), il n'était\nplus reconnu que par trois vieilles.\n   Ah! ces vieilles! comme trois chats, elles ronronnaient de\ntout sur les ordures qu'elles poussaient avec leurs balais de\nbruyère, avant que les boueux ne passent. Elles se souvenaient\nd'avoir connu Lasacoche au temps prospère où chaque dimanche\non faisait sauter un lapin : la bête avait été écorchée avec soin,\ncar on pensait au marchand qui payerait la peau deux fois : de\nbeaux gros sous d'abord et puis d'un compliment à la commère.\n   — Maintenant qui pense à nous féliciter sur nos belles mines?\ndit une des vieilles.\n   Elle était dodue, rouge et ronde comme la lune quand elle\nbat son plein et s'élève aux cieux ainsi qu'un gros ballon. Elle\najouta :\n   — N'est-ce pas rare de conserver ma fraîcheur à mon âge?\nEh bien! Qui m'en parle?\n   — Ah! Rose, reprit d'une voix de fausset une petite vieille à\nla peau tannée et ridée en tous sens comme un vieux bas trop\nreprisé où se perd la symétrie du point, telle que vous me\nvoyez, malgré mes soixante-dix printemps, hier encore j'essayais\nun corsage que je mettais lorsque j'étais jeune fille. Il m'allait\ncomme un gant! Et il y a beau jour qu'on ne m'invite plus à la\ndanse au Salon des Muses !\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1931, "texte": "                   LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                     81\n\n\n   La svelte pauvresse semblait valser en s'appuyant, légère, sur\nle balai, dans un nuage de poussière.\n   — Oui, oui, les bons s'en vont! grommela la troisième, dont la\njupe se relevait par devant, à cause de son gros ventre. Heu­\nreusement que nous restons, pour nous rappeler le temps où\nnous étions les trois plus belles! Tiens, voilà le père Lasacoche!\nDemandons-lui s'il se souvient de notre beau temps?\n   Et les sorcières attendirent Lasacoche appuyées sur leurs\nbalais.\n   Il haletait, en montant la côte, la tête basse, cramponné à son\nbâton de chêne. Voyant les commères il soupira, chevrotant :\n   — Peaux de lapins! Peaux de lapins !\n   — Bonjour, père Lasacoche! dirent en choeur les vieilles.\n   — Bonjour, bonjour, la jeunesse! répondit machinalement\nl'homme, en passant vite.\n   Très fières, les vieilles sourirent :\n   — Il nous reconnaît, le farceur!\n   — Nous n'avons pas changé tant que cela!\n   — Bast! Quand on a bon pied, bon œil ! ,\n   Une odeur nauséabonde montait de la fange qu'elles avaient\nremuée.\n\n  Lasacoche continua sa route.\n\n   Un soir, bien las et plus triste que de coutume, il rentra, le\nsac et le ventre vides. Et sur les couvertures trouées qui lui\nservaient de couche en son taudis il tomba, pleurant. Il pleu­\nrait, il pleurait! On n'eût pas cru que d'un pauvre corps si sec il\npût sortir autant de larmes ! Mais n'avait-il pas le droit de\npleurer, sa porte close, lui qui ne se plaignait à personne?\n   Et on ne sait quel bon ange vint le consoler cette nuit. Mais le\nlendemain matin il s'éveilla fort gai : il riait à tout venant, et\nfaisait des saluts de la main.\n   Il entra chez le boulanger.\n  — Du pain, du pain! dit-il.\n   On le servit, et sans sortir de la boutique il mangea gou­\nlûment, et donnant des baisers à la mie blanche :\n  — C'est du sucre, du sucre, du sucre! disait-il.\n   Et il léchait la croûte.\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1903, "texte": "82                            DURENDAL\n\n\n\n   Alors il désigna d'un doigt tremblant une brosse à manche\nqui pendait à côté du comptoir :\n   — J'offre vingt francs de cette peau de lapin, dit-il.\n   Et frappant, hilare, sur sa cuisse, il sortif sans payer son\npain.\n   — Il est fou ! se dit le mitron.\n   Il se mit sur sa porte et regarda le père Lasacoche qui mar­\nchait très vite sur le trottoir, et mal d'aplomb. Ses pas s'emmê­\nlaient comme ceux des très petits marmots, mais il ne tombait\npas. Ses yeux clairs semblaient suivre de beaux oiseaux le long\ndes toits.\n   — Il est fou ! répétèrent les voisins.\n   Effectivement le père Lasacoche avait perdu la raison. Mais\ncomme il souriait à tout le monde, tout le monde lui sourit.\nD'ailleurs il n'était plus le même homme, qu'on voyait toujours\ntaciturne et consterné par sa misère. Il paraissait guilleret. Il\nfaisait de grands saluts aux bonnes et aux concierges, caressait\nles chiens en les appelant :\n   — Mes petits Rigolos ! Mes petits Rigolos !\n   Il sortait avec cinq chapeaux sans fonds, superposés sur sa\ntête, ce qui le faisait suivre par les gamins.\n   11 prenait les mêmes rues qu'auparavant : mais elles lui\nparaissaient moins longues, car la folie lui tenait compagnie et\nl'égayait de ses discours.\n   Devant la grande maison ouvrière, il s'arrêta, sembla se sou­\nvenir qu'il y avait de bonnes gens parmi les malheureux.\n   Il entra et cria :\n\n     — Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre!\n\n   Il attendit longtemps, parlant aux chiens et aux enfants,\nl'heure où les ouvriers, sortis de la fabrique, rentrent pour\ndéjeuner.\n   Certains reconnurent le père Lasacoche : il leur avait donné\njadis des sous pour de vieux clous. Quelques-uns même lui\ndevaient un gâteau ou des billes.\n   Reconnaissants ils se dirent simplement que, la soupe étant\nchaude, le bonhomme en recevrait sa part. Un vieil enfant,\nparbleu!\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 854, "texte": "                      LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                    83\n\n   On lui apporta des assiettes où nageaient du lard et des\ncroûtes de pain.\n   — Bon! bon! bon! disait-il.\n   Il mangea dans la cour, heureux comme à la belle époque ;\npuis il revint souvent. Son sac ne le quittait jamais et toujours\nil avait en main une ou deux peaux de lapins que lui donnaient\nles ouvriers compatissants avec un sou ou deux, les jours de\npaie.\n   Certains,dimanches une des trois vieilles venait, en cachette\ndes autres, offrir un petit coup de vin à Lasacoche et lui disait :\n   — C'était moi la plus belle !\n   Alors il riait plus fort et sans savoir il répondait :\n   — Oui, la jeunesse!\n   Et la vieille, contente, partait riant aussi:\n\n                                                   EUGÈNE DEMOLDER.\n\n  (Extrait d'un livre inédit : Le Cœur des Pauvres.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 84, "page_fin": 103, "titre_corps": "La Légende du Page Guy : Un Mystère en deux tableaux", "titre_sommaire": "", "signature_source": "J. Wappers", "ancre_debut": "La Légende du Page Guy", "ancre_fin": "J WAPPERS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 107, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1310, "texte": "La Légende du Page Guy\n                       Un Mystère en deux tableaux\n\n\n                                       « Golden gifts for all the rest,\n                                       Sorrow of hart for the king's daughter. »\n                                                                 SWINBURNE.\n\n\n\n                       PERSONNAGES           du premier tableau :\n\n                 LE PAGE GUY.\n                 LA PETITE PRINCESSE GYSÈLE.\n                 LA FÉE ANHAILDÉ, marraine de Guy et de Gysèle.\n                 L'ESPRIT DES AIRS.\n                 L'ESPRIT DES EAUX\n                 L'ESPRIT DES FLEURS.\n                 PREMIER RÉCITANT (roix d'homme).\n                 DEUXIÈME RÉCITANT (voix de femme),\n                 TROISIÈME RÉCITANT (voix d'enfant)\n\n\n\n\n                              PREMIER        TABLEAU\n\n   Une prairie ensoleillée, toute pleine de fleurs. A droite, rochers surplombant un peu la\npelouse. Fond lointain et vaporeux. Profil de château. Printemps. Les trois esprits\ncueillent, groupent des rameaux fleuris et se poursuivent et s'amusent.\n\n                                PREMIER RÉCITANT\n\n   L e s lacs reflètent en m u r m u r e l'hymne bariolé des longs rameaux fleuris.\nL e s lacs boivent en feux et couleurs l'épanouissement solaire. L e s lacs,\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2065, "texte": "                        LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                      85\n\n\nimmobiles sous le ciel c o m m e d'immenses fleurs d'azur épanouies, reflètent,\nboivent et m u r m u r e n t , en cent accents, et mille parfums l'émotion fragile\net c h a n t a n t e d o n t s'imprègnent les a i r s . . .\n\n      LES TROIS ESPRITS (ensemble, soulevant une énorme gerbe de fleurs\n                         qui retombe sur eux)\n\n                                Au p r i n t e m p s !\n\n                            DEUXIÈME RÉCITANT\n\n  L a petite princesse Gysèle court d a n s les gazons verts, et doucement ses\npieds d a n s les mousses humides comme deux tourtereaux d a n s les moiteurs\ndu nid, se cachent frissonnants et tour à tour s'envolent, doucement, ses petits\npieds dans les mousses h u m i d e s . . .\n\n                              L'ESPRIT DES AIRS\n\n                                L'air est p u r I\n\n                            L'ESPRIT DES FLEURS\n\n                   P a r t o u t , joyeuses, les fleurs encensent\n                   A pleins calices, les prés, les eaux, l'azur...\n\n                             L'ESPRIT DES EAUX\n\n                  L ' e a u bruissante sautille et c h a n t o n n e ! . . .\n                — L e s lacs immobiles, c o m m e de g r a n d s lotus bleus\n                  Étalent sous les cieux, leurs clairs épanouissements...\n\n                                   TOUS TROIS\n\n                                Salut au p r i n t e m p s !\n\n                             PREMIER RÉCITANT\n\n                        Là-bas s'en vient solitaire rêveur,\n                        P a r le creux des routes fleuries\n                        L e p a g e Guy, a u rendez-vous !\n\n                            TROISIÈME RÉCITANT\n\n                        G u y , G u y , p a g e G u y sous ton chaperon b l e u ,\n                        O ù vas-tu, d e si g r a n d m a t i n ?\n\n                             PREMIER RÉCITANT\n\n                        Il vient a u rendez-vous promis\n                        A la petite princesse Gysèle.\n"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1451, "texte": "86                  DURENDAL\n\n\n              DEUXIÈME RÉCITANT\n\n          Gysèle court là-bas dans les prés\n          Avec la fée Anhaïldé...\n\n             L'ESPRIT DES FLEURS\n\n     Partout joyeuses les fleurs encensent\n     A pleins calices, les prés, les eaux, l'azur...\n\n          LA VOIX LOINTAINE DE GUY\n\n     J'ai cru voir ce matin dans ses yeux de paresse\n     Monter les larmes de sa tristesse...\n     Ses yeux sont les plus doux yeux !\n\n     Ce midi j'ai cru voir des larmes de joie\n     Briller à sa gorgerette de soie...\n     Ses yeux sont les plus grands yeux !\n\n     Mais ce soir, j'ai cru voir ses larmes d'amour\n     Brûler et couler toujours et toujours...\n     Ses yeux sont les plus beaux yeux !\n                                              (Un oiseau chante.)\n\n                L'ESPRIT DES AIRS\n\n          Voici venir le page Guy\n          Avec ses flûtes et ses fleurs !\n\n                LES DEUX AUTRES\n\n               Salut au printemps !\n               Voici Guy,\n               Quel bonheur!\n                                (Ils se rejoignent et l'attendent.)\n\n              GUY (chantant au dehors)\n\n         Hô! Lâlâhé! Lâlâhô! Làhé!\n     Ses beaux doux grands yeux ont pleuré !\n                                                        (Il paraît.)\n           — Bonjour, bon matin\n             Mes petits amis !\n             Contez-moi vite vos nouvelles.\n\n                LES TROIS ESPRITS\n\n                 Au printemps...\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1710, "texte": "                       LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                     87\n\n                              L'ESPRIT DES AIRS\n\n                                L'air est pur !\n\n                           L'ESPRIT DES FLEURS\n\n                  Partout joyeuses les fleurs encensent\n                  A pleins calices les prés, les eaux, l'azur...\n\n                             L'ESPRIT DES EAUX\n\n                  L'eau bruissante fourmille et ruisselle...\n\n                                         GUY\n\n                       Salut aux bonnes nouvelles !\n                  — Et maintenant cueillez des fleurs ;\n                  Je consacre au printemps mes amours et mon cœur !\n                       Cueillons des fleurs, pour Elle.\n                                             (Tous quatre s'en vont cueillant.)\n\n                            PREMIER RÉCITANT\n\n L'adroite fée Anhaïldé avec la petite Gysèle, se promènent la main dans la\nmain, le long du chemin...\n\n                           DEUXIÈME RÉCITANT\n\n  Anhaïldé regarde l'enfant et songe au beau filleul, au page bleu, son page\naux grands y e u x . . .\n\n                           TROISIÈME RÉCITANT\n\n        Guy cueille sans doute des fleurs pour elle...\n        Voici, la main dans la main, Anhaïldé, la princesse Gysèle...\n\n                            L'ESPRIT DES AIRS\n\n                       H é ! Lahé! Guy! voici venir\n                       Ta petite amie Gysèle..\n\n                            L'ESPRIT DES EAUX\n\n                       A v e c la fée.\n                       Anhaïldé...\n\n                                         GUY\n\n                       A h ! Ah! vraiment?\n                       Quel bonheur ! C'est charmant ! —\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1700, "texte": "88                   DURENDAL\n\n\n      Allez, amis, cueillez toujours,\n      Mon cœur a de plus chères amours\n         Q u e la princesse Gysèle...\n      Vos fleurs ne seront pas pour elle...\n     Mais que vous importe? Cueillez toujours.\n                                      (Il sort et reparaît bientôt, au\n                                           sommet du rocher, où il\n                                           s'est allongé, regardant la\n                                           prairie.)\n              DEUXIÈME RÉCITANT\n\n       P a u v r e marraine aux doigts fuselés\n       T e s rêves d'azur s'en sont allés :\n       G u y bleu n'aime plus ta Gysèle..\n\n             TROISIÈME RÉCITANT\n\n      Chère amoureuse, petite princesse\n      Dis ta prière plaintive et ne cesse...\n      Ton page est à jamais perdu\n            Gysèle si belle,\n      Qu'on lui croit des ailes,\n      Guy, ne t'aimera plus...\n           (Anhaïldé et la petite Gysèle entrent se tenant par la main.\n               Toutes deux sont vêtues de longues robes, la princesse\n              en blanc, la fée en drap d'or et d'argent.)\n                                                 (L'oiseau chante.)\n                      GYSÈLE\n\n           Dites-moi donc pourquoi,\n                    Anhaïldé,\n           L a brise est si légère\n     P a r m i les iris et les fougères,\n                    Anhaïldé,\n               Au fond des bois !\n\n               L'ESPRIT DES AIRS\n\n         Quelle mignonne petite...\n\n                      GYSÈLE\n\n        Dites-moi donc pourquoi,\n                Anhaïldé.\n        L'eau coule si rapide\n     Avec de petits cris et des rides...\n                Anhaïldé,\n            Répondez-moi !\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1463, "texte": "      LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                                89\n\n            L'ESPRIT DES EAUX\n\n      Quelle fragile petite...\n\n                     GYSÈLE\n\n        Dites-moi d o n c p o u r q u o i ,\n                Anhaïldé,\n       L e s fleurs ainsi parfument,\n       Roses, jasmins et lilas se rallument?\n                Anhaïldé,\n            Dites, p o u r q u o i ?\n\n           L'ESPRIT DES FLEURS\n\n       Quelle invisible petite...\n\n                   ANHAILDÉ\n\nT a voix est plus molle et plus vibrante\nQu'autrefois, ma Gysèle, ma fleur,\nL e P r i n t e m p s a parfumé ton cœur,\nAvec ses doigts de rose et d ' a m a r a n t h e . . .\n\n                     GYSÈLE\n\nL'air est si troublé, tout c h a n t e . . .\n                                                              (Un temps.)\n         O h ! Dites-moi, A n h a ï l d é !\nP o u r q u o i , p o u r q u o i , mon G u y , n e vient p a s !\n\n           ANHAÏLDÉ (appelant)\n\n               Hallalaï!\n               Page !\n               Volage !\nOù d o n c restes-tu, petit Guy ?\n                          (L'oiseau chante et continue pendant que\n                              Guy souffle en ses flûtes de roseaux\n                              un air mélancolique.)\n\n           PREMIER RÉCITANT\n\nSes yeux sont les p l u s grands y e u x !\n\n          DEUXIÈME RÉCITANT\n\nJ'ai cru voir cette nuit ses larmes d'amour\nBrûler et couler toujours, toujours,\nSes y e u x sont les plus beaux yeux !\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1404, "texte": "90                     DURENDAL\n\n\n              ANHAILDÉ (apercevant Guy)\n\n      A h ! c'est lui qui fait cette m u s i q u e . . .\n      Descends donc... Quelle mine tragique !\n      Dans tes yeux quel regard singulier?\n\n                  GUY (après un temps)\n\n      E h non, marraine, — tâchez d'oublier... —\n\n                       ANHAILDÉ\n\n     Q u e dis-tu, que veux-tu, mon beau p a g e ?\n\n                           GUY\n\n     J e suis u n étrange personnage,\n     E t j'ai vu déjà tant d'yeux pleurer...\n     Qu'il vaut encor mieux ne pas vous leurrer,\n     Vous qui me dites : page volage...\n\n                 LES TROIS ESPRITS\n\n     Referme d o n c tes blanches ailes\n     P a u v r e , fragile, petite Gysèle...\n\n                ANHAILDÉ (gravement)\n\n     J e ne sais ce que tu voulais dire...\n\n                    GUY (légèrement)\n\n     J'ai voulu vous dire dans u n sourire,\n     Marraine, que l'air est doux aujourd'hui,\n     E t que mon cœur se lamente et soupire\n     P a r c e qu'il aime, pauvre Guy !...\n     J'ai voulu vous dire ceci...\n\n                 LES TROIS ESPRITS\n\n     Voile d o n c tes yeux de lumière,\n     Coupe tes blonds cheveux\n     E t toujours, en pleurant, répète ta prière !\n\n                      ANHAILDÉ\n\n     Beau Guy, descends, je le veux !\n                            (Guy reste couché et rejoue doucement\n                                les coudes à terre.)\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1523, "texte": "             LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                      91\n\n                  DEUXIÈME RÉCITANT\n\n        J'ai cru voir, ce matin, dans ses yeux de paresse\n        Perler les larmes de sa tristesse...\n\n                   PREMIER RÉCITANT\n\n        Ses yeux sont les plus beaux yeux !\n\n                 ANHAILDÉ (avec douceur)\n\n        Veux-tu, mon Guy, viens embrasser Gysèle?\n\n                    L'ESPRIT DES AIRS\n\n        Referme tes blanches ailes...\n\n                           GYSÈLE\n\n        Guy, mon Guy, viens embrasser ta Gysèle...\n                           (Guy reste immobile et joue toujours.)\n\n          GYSÈLE (se jette sanglotante vers la fée)\n\n        Oh! Oh! Anhaïldé! Pourquoi ne m'aime-t-il plus?\n\n                   PREMIER RÉCITANT\n\n                   Tout est perdu.\n\nANHAILDÉ (entourant la petite princesse du bras et lui passant\n               une main sur les cheveux)\n\n         Je t'aime.\n                                                         (Puis durement)\n                        — Guy!\n         J'ai voulu te dire ceci :\n         T u ne sais l'âge de celle qui t'aime,\n         De celle qu'un jour ta main choisit;\n         Quand tu l'auras deux fois toi-même,\n         Hélas ! hélas I tu le sauras,\n         Et sa douleur sur ton front blême,\n         Pour un baiser retombera !...\n         Adieu, adieu...\n                            (Elle sort avec l'enfant qui sanglote encore.)\n         Rouvre tes grands yeux, ma princesse,\n         L'air est si pur, — et ne cessent\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2140, "texte": "92                                   DURENDAL\n\n\n                    L e s chants ni les cris des oiseaux;\n                    U n flot m u r m u r e . . . d a n s . . . les... roseaux...\n                                        (Le page, silencieux, descend du rocher. Les trois\n                                                 esprits lui portent des fleurs.)\n\n                                   GUY (tristement)\n\n                    E t Gysèle s'en va toute en pleurs,\n                    Avec Anhaïldé... Quel... malheur !..            (Il      pleure.)\n\n                               LES TROIS ESPRITS\n\n                   Guy, voici tes fleurs toutes jolies,\n                   L e s fleurs de ton amour...\n\n                               L'ESPRIT DES AIRS\n\n                   P o u r q u o i pleurer, quelle folie !\n\n                              L'ESPRIT DES EAUX\n\n              Qu'as-tu fait de tes yeux, toi, si rieur toujours?\n\n                             L'ESPRIT DES FLEURS\n\n                   G u y , voici tes fleurs toutes cueillies,\n                   L e s fleurs de tes amours...\n\n                                         GUY\n\n                   Allez, jetez vos fleurs par les vents,\n                   Courez, cherchez ma petite princesse...\n                   Demandez-lui pardon bien souvent,\n                   Dites-lui que je pleure et pleure sans cesse,\n                   Vite, oh vite, partez, courez et cherchez-la...\n\n                              PREMIER RÉCITANT\n\n                   Mais la blonde Gysèle entre au cloître déjà.\n                                    (Les cloches du courent sonnent bien loin.\n                                        Les trois esprits disparaissent en courant.\n                                        Guy se laisse tomber et pleure la tête dans\n                                        les mains.)\n\n                              PREMIER RÉCITANT\n\n   L e s lacs reflètent en m u r m u r e l'hymne bariolé des longs rameaux fleuris.\nL e s lacs boivent en feux et couleurs l'épanouissement solaire.\n                                                                (L'oiseau chante.)\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2121, "texte": "                       LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                   93\n\n                           DEUXIÈME RÉCITANT\n\n   Les lacs immobiles sous le ciel — comme d'immenses fleurs d'azur épa­\nnouies, reflètent, boivent et murmurent en cent accents, et mille parfums\nl'émotion fragile et chantante des airs...\n\n                           TROISIÈME RÉCITANT\n\n                   Pauvre Gysèle, petite princesse...\n\n\n\n\n                          D E U X I È M E TABLEAU\n\n                               And as I stooped her own lips rising there\n                               Bubbled with brimming kisses at my mouth.\n                                                  DANTE GABRIEL ROSSETTI.\n\n\n                   PERSONNAGES          du deuxième tableau :\n\n                     ALIX, comtesse de Castellanges.\n                     GUY, son page.\n                     LA VOIX du comte de Castellanges.\n                     PREMIER RÉCITANT (voix d'homme).\n                     DEUXIÈME RÉCITANT (voix de femme)\n                     TROISIÈME RÉCITANT (voix d'enfant).\n\n\n  Salle flamande dans un vieux château. Sur une estrade à trois marches, centre et\nfond, la cathèdre comtale aux armes de Castellanges. A droite, fenêtre losangée, ouverte\nau large. Coussins de cuir et de velours. Impression luxueuse, chaude et intime.\n  Alix, debout près de la fenêtre, regarde dans la cour. A gauche, avant-scène, le page\nassis sur un grand coussin de cuir gaufré, s'absorbe en un travail d'enluminure.\n\n                            PREMIER RÉCITANT\n\n                                    Ho! Hé!\n         Les bois sont vivants ! La dernière neige est fondue !\n         Le torrent bondit en grondant, des rochers, le torrent bondit!\n                        Et l'herbe est reverdie...\n         La terre molle et dégourdie, rêve de fraîches floraisons\n         Sous le ciel bleuissant!\n                        Hô ! Hé ! Les bois sont vivants !\n                                                       (Sonneries de chasse.)\n         Les chevaux harnachés, piaffent dans la cour !\n         Les grands gros molosses jappent et montrent\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1777, "texte": "94                             DURENDAL\n\n\n     L a langue et les d e n t s ! E n chasse!\n                   E n chasse! Au dernier sanglier!\n     L e s chevaux écumants font vibrer 1P. harnois !\n     Ils ont secoué leur joyeuse crinière !\n                                  E n chasse !\n\n                       DEUXIÈME RÉCITANT\n\n     L e sire comte de Castellanges enfourche son palefroi...\n     S o n cher écuyer lui tient l'étrier...\n\n                        PREMIER RÉCITANT\n\n                             E n chasse 1\n\n             LE COMTE DE CASLELLANGES (au dehors)\n\n                            Madame,\n                       Avant que de partir\n               Voici le salut de votre seigneur,\n                      Avant que de partir\n                            Madame,\n               J e vous salue ! Los et h o n n e u r\n               A la très belle châtelaine !\n       Vos yeux, mes yeux, sont les plus beaux yeux\n\n                       LA FOULE (au dehors)\n\n                          L o s et h o n n e u r !\n\n                     ALIX (agitant son voile blanc)\n\n                          A d i e u . . . adieu!..\n                         (On entend le sabot des chevaux sur le pavé. Sonneries.\n                              Aboiements. Peu à peu le bruit diminue et se fond.\n                              Dès que la chasse s'éloigne, Alix rentre dans la\n                              salle, à pas lents...)\n\n                      DEUXIÈME RÉCITANT\n\n             E t là-bas maintenant sur son grand cheval\n             S'en va le sire de Castellanges...\n             Sous son manteau d e velours et de soie,\n             E n courant, en courant,\n             P a r à travers le vent!\n                                                                  (Silence.)\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1885, "texte": "             LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                         95\n\n                                   ALIX\n\n     Il est p a r t i ! . . .\n                                                               (Silence.)\n\n                                (Apercevant Guy, elle s'approche lentement,\n                                   regarde par dessus son épaule.)\n\n                                   ALIX\n\n    Oh                  !...               (et reste en admiration.)\n    Dis-moi quelle est e n son n i m b e d'or,\n    P a r m i ces strophes d'étoiles,\n    Cette pâlotte et fluide enfant\n   Avec sa robe d'albe toile,\n    D a n s ces raideurs de rouges lys ?...\n    S o n petit cœur est tout en o r . . .\n    S o n petit corps est tout en blanc.\nQuelle est, en tristes cheveux, cette enfant,\n                Mon p a g e G u y ?\n\n                                   GUY\n\n    C'est la p a u v r e toute petite princesse\n    D o n t j ' a i transpercé le petit cœur,\n    Au n o m de vos regards m e n s o n g e r s\n    E t du fol espoir de vos rouges baisers...\n           C'est la p a u v r e Gysèle\n           Aussi p u r e , aussi belle,\n           Avec le n i m b e d e sainte Agnès.\n                                           (L'oiseau, dehors, chante.)\n    Son petit cœur est tout en or,\n    Son petit corps est tout en b l a n c . . .\n\n                ALIX (s'en allant vers le fond)\n\n    Quel incompréhensible enfant !...\n                 (Elle s'arrête devant un vase de cuivre plein de\n                     pivoines, en choisit une rouge, énorme, et\n                     rêveusement fixe la fleur sur l'épaule droite de\n                     l'enfant. Guy lève la tête et la regarde au fond\n                     des yeux.)\n\n        TROISIÈME RÉCITANT (lentement)\n\n    Q u e voulez-vous d o n c , très belle comtesse,\n    P o u r m'avoir d o n n é la r o u g e fleur ?\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1572, "texte": "96                      DURENDAL\n\n\n                       ALIX (gentille)\n\n      G u y , donne-moi la sainte Agnès...\n                                                                (Silence.)\n\n                             GUY\n\n                 E t ne vous ai-je pas,\n                 Déjà,\n                 Donné son cœur?\n\n                            ALIX\n\n     Mon Guy, donne-moi la sainte A g n è s . . .\n\n                            GUY\n\n                 E t ne vous ai-je p a s ,\n                 Déjà,\n                 Donné toute sa vie\n                 E t ma vie?...\n\n                            ALIX\n\n     G u y , mon aimé, la sainte Agnès?...\n                                    (Sonneries de chasse, au loin.)\n\n                            GUY\n\n     L a sainte est pour la sainte sœur\n     Qui pleure et prie au fond du chœur,\n     L a sainte est pour ma sœur Aude,\n     Afin qu'elle prie et m'en veuille pas\n     T a n d i s qu'elle pleure, hélas ! h é l a s !\n     La pauvre petite sœur A u d e . . .\n\n                           ALIX\n\n          P u i s q u e Guy\n          M'a déjà repris\n          Ce que m o n page m'avait d o n n é ,\n          Ma main reprend aussi\n          Ce que mon cœur t'avait d o n n é . . .\n                        (Elle lui arrache la pivoine, remonte en silence,\n                            s'assied et se met à broder une lourde tapisserie.\n                            Guy s'incline sur son travail.)\n\n                  ALIX (s'interrompant)\n\n     J e voudrais bien le faire pleurer,\n     Il est si joli q u a n d il pleure...\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2236, "texte": "                          LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                            97\n\n                                PREMIER RÉCITANT\n\n                   Ainsi femme t r o m p e et leurre\n                   E t n'a qu'un but : faire souffrir,\n                            F a i r e mourir\n                        D'heure en h e u r e . . .\n                                           (La cloche du couvent sonne dix coups )\n\n                                             ALIX\n\n                         Dix h e u r e s . , .\n                                                                               (Silence.)\n                                                      Guy...\n(Silence.)\n                   Mon G u y . . . m o n joli G u y . . .\n(Silence.)\n                   Mon cher petit G u y . . . o h ! viens!\n                                  (Elle rejette l'ouvrage. Sonnerie lointaine.\n                                  Guy relève son visage tout en pleurs, puis la\n                                     voyant si belle et souriante, il apporte la\n                                      miniature qu'il pose sans un mot sur les\n                                     genoux d'Alix. Dehors, l'oiseau tristement\n                                      chante )\n\n                                             ALIX\n\n                   Q u e voudrais-tu q u e je te d o n n e\n                   P o u r ta petite sainte Agnès ?\n\n                                  GUY (après un temps)\n\n                   Me d o n n e r ? . . . — J e voudrais e n c o u r o n n e\n                   L e s fleurs à m o n front, de vos divins b a i s e r s !\n\n                                        ALIX (riant)\n\n                   Ahl A h ! A h ! mon baiser!...\n                                    (Elle lance la miniature au milieu de la salle.)\n                   Garde-la... je veux b i e n ; —\n                   M o n baiser, tu l'auras d e m a i n . . .\n\n                                             GUY\n\n             D e m a i n ! . . . P r e n e z garde, qui sait, oh d e m a i n\n                            P o u r r a i t être u n jour\n                            Si p a u v r e d'amour,\n                   P o u r r a i t n'être qu'un jour\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1760, "texte": "98                        DURENDAL\n\n\n             D'immense chagrin,\n             D e m a i n . . . toujours d e m a i n . . .\n                                    (Il se laisse tomber, pleurant sur un coussin\n                                         aux pieds de la comtesse encore assise.)\n\n                             ALIX\n\n       Il est si joli quand il pleure.\n                                             (Elle le contemple et songe.)\n\n                   PREMIER RÉCITANT\n\n       Bien à genoux, récitant les heures\n       J e vois sous la voûte d'un cloître obscur,\n       U n e pucelle aux yeux d'azur,\n       Qui semble si douce et si fervente\n       Bien à genoux, la récitante...\n\n                 DEUXIÈME RÉCITANT\n\n      Quoniam si voluisscs sacrificium\n           Dedissem utique,\n      Holocaustis non delectaberis !\n                                                                 (Silence.)\n\n                TROISIÈME RÉCITANT\n\n      Ecce ancilla Domini...\n      Fiat mihi secundum verbum tuum!\n                                                                 (Silence.)\n                     ALIX (vaguement)\n\n      E t Guy me raconte u n e belle histoire...\n\n             GUY (se soulevant à demi, effaré)\n\n     A h . . . oui, o u i . . . une belle histoire...\n                            (Alix se reprend à broder. Guy assis, raconte.)\n     Il y avait aux temps jadis,\n     U n sonore jardin, comme u n paradis,\n     Au plus profond des bois.\n     C'est là que vivait un peuple de fleurs,\n     Aux cent familles et mille couleurs,\n     Sous le règne d'un enfant-roi.\n     Dès l'aube, en chantant, le prince mignon\n     Allait rendre visite à ses compagnons,\n     Les coquelicots, les roides pavots,\n     L e s cyclamens, les pivoines de feu,\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1363, "texte": "        LA LÉGENDE DU PAGE GUY                            99\n\n    Les roses rouges, les bleuets bleus\n    Et bien d'autres sur terre et dans l'eau.\n    On le voyait soir et matin\n    Frais et rieur comme un lutin,\n    Près d'un bouquet de centaurée,\n    Murmurant de longues phrases d'amour,\n    Aller, venir, et faire sa cour,\n    Devant une fleur, sa préférée.\n\n            DEUXIÈME RÉCITANT\n\n    La chère fleur, sa préférée ..\n\n                       GUY\n\n    C'est un beau lys au geste blanc\n    Qui doucement parmi le vent\n    Balance sa tête rigide...\n-   Mais certain soir d'automne, hélas !\n    Le petit dieu ne revint pas,\n    Et le lys se ride, livide...\n\n             DEUXIÈME RÉCITANT\n\n    Et se ride le lys...\n\n                           GUY\n\n  Car il aimait une autre fleur\n— Qui sait ? Plus belle ? — et dans son cœur\n  Chantaient déjà les parfums lourds\n  De la perverse et rare fleur\n  En de nouvelles amours\n  Plus belles — oh ! qui le dira ? — mais dans son cœur\n  Était défunt l'unique lys\n  Si grand, si blanc, le lys de jadis...\n— Or donc, comme il errait un matin\n  Sur l'ancien petit chemin\n  Près de la centaurée,\n  Il vit la pauvre tige efflorée...\n  Alors sans doute un reproche muet\n  L'a tourmenté, l'a torturé,\n  Car il foule la tige, de son petit pied..\n\n              DEUXIÈME RÉCITANT\n\n     De son petit pied, il foule la tige...\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2329, "texte": "100                                DURENDAL\n\n\n                                       GUY\n\n                  Mais voilà que soudain\n                 Au bout du chemin,\n               - P e u t - ê t r e avait-il tout épié —\n                 Surgit immense le Dieu des fleurs\n                 E t sur l'enfant blanc de terreur\n                 11 prononce le dam fatidique !\n                 Au loin le petit roi s'encourut...\n                 Depuis ce j o u r il disparut ;\n               - E t cette histoire est véridique...\n\n                           DEUXIÈME RÉCITANT\n\n                 L'histoire, hélas ! est véridique...\n\n                                      GUY\n\n                N u l ne dira s'il est encor vivant,\n                M a d a m e , ni quel amour décevant\n                Causa jadis son sort étrange...\n                Depuis les lys embaument toujours,\n                Mais ils n'auront plus d'autres amours\n                Q u e la fluide caresse des anges !\n                                                (Guy retombe, sanglotant, parmi\n                                                     les coussins. — Silence.)\n\n                                ALIX (pensive)\n\n                Ils n'auront plus d'autres amours\n                Q u e la caresse des anges...\n                                                                       (Silence.)\n (Avec        douceur)          — Guy\n                                                                      (Silence.)\n               O G u y . . . m o n joli Guy.\n                                                                      (Silence.)\n               Mon G u y . . . pourquoi pleures-tu?\n                                 (Elle va chercher une autre pivoine et la fixe sur\n                                     l'épaule gauche de l'enfant.)\n(Doucement)    G u y , m'aimes-tu?\n                              (Alors le page relève la tête et tend les lèvres; Alix\n                                  lui met une main sur l'épaule, l'autre au front\n                                  qu'elle incline en arrière, puis lentement se\n                                   penche vers lui.)\n(Avec tendresse)\n                Oh oui, ne pleure plus,\n                Mon enfant, mon aimé...\n                                                            (L'oiseau chante.)\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1611, "texte": "           LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                           101\n\n\n                 GUY (douloureusement)\n\n                         Oh!..\n\n                              ALIX\n\n    Enfant, la fleur que tu m'as d e m a n d é e ,\n    L ' a r d e n t e fleur, je te la d o n n e r a i . . .\n\n                               GUY\n\n     O h ! . , assez... assez...\n\n                               ALIX\n\n     Mais, ris,\n     Ris d o n c d e ta b o u c h e jolie,\n     P a g e d'amour, m o n page G u y !\n     P u i s q u e t'adore ta g r a n d e a m i e . . .\n\n                        GUY (éperdument)\n\n     T u . . . o h , . . . tu m'aimes !..\n                                                          (Sonneries au loin.)\n\n                               ALIX\n\nO u i , oh I oui, viens, et toujours et q u a n d m ê m e ,\nP o u r q u o i te leurrer plus l o n g t e m p s , m o n chéri,\nP u i s q u ' à tout cœur, à tout b r a s , moi aussi\nJ e te tiens, je te garde, et je t ' a i m e !\n\n                           GUY (extasié)\n\nO b o n h e u r !...\n                       T o n a m o u r !...\n                                         Toujours,...\n                                                    Quand même !\n                            (Pendant ces derniers mots, la cloche du couvent\n                                sonne onze heures. Au coup suprême, Guy\n                                retombe en arrière sur le coussin.)\n\n                            ALIX (riant)\n\n                          Qu'as-tu?\n       P o u r q u o i fermer tes grands yeux ?\n       Vas-tu,\n       Vas-tu pleurer, encore ?\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "102                                   DURENDAL\n\n\n                    A h ! Ah ! riez mon page d'aurore,\n                    Riez, riez, mon page bleu,\n                    Puisque votre dame, à la folie,\n                    Puisque votre grande amie\n                    Vous...\n                                                              (Le soulevant, effrayée.)\n                    Guy!\n                                                                            (Silence.)\n  (Criant)\n                   Guy I\n                   Ciel, oh, qu'as-tu?\n                   Tes mains sont pâles, pâles... pâles...\n                   Guy 1 Mon amour, Guy, m'entends-tu ?\n                   Oh, tu ne parles, tu ne souris plus,\n                   Dieu ! Dieu ! qu'est-il arrivé...\n                   T u ne bouges plus, tu ne parles plus.\n                   Mon D i e u ! qu'est-il arrivé?...\n                   T u parleras, tu souriras\n                   Mon page, ah! ah !\n  (Rire forcé)\n                   Mon page d'aurore,\n                   Tu m'aimeras encore,\n                                Ah ! Ah!\n                                                                            (Silence.\n                        Mais, es-tu fou!\n                        Relève-toi...\n                        Je te donnerai tout\n                        Ce que tu voudras...\n                                                      (Sonneries. Alix demeure comme\n                                                          pétrifiée avec le page entre ses\n                                                          bras.)\n\n                              PREMIER RÉCITANT\n\n                  J'ai voulu te dire ceci :\n                  T u ne sais l'âge de celle qui t'aime,\n                  De celle qu'un jour ta main choisit;\n                  Quand tu l'auras deux fois toi-même,\n                  Hélas! hélas! tu le sauras\n                  Et sa douleur sur ton front blême,\n                  Pour un baiser, retombera.\n                                                                  (L'oiseau chante.)\n\n                 ALIX (se jette en sanglots sur le corps de l'enfant)\n\n                                 Oh! oh! oh!...\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 549, "texte": "LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                           103\n\n\n    DEUXIÈME RÉCITANT\n\n  De désir en désir,\n  Comme il en fut toujours,\n  L e t e m p s fuit en s o u p i r s\n  E t l'on meurt sans a m o u r . . .\n                     (La cloche du couvent tinte tristement.)\n\n   TROISIÈME RÉCITANT\n\n          Lilium Mysticum !\n                                                    (Silence.)\nSancta Agnès! Ora pro nobis!\n                                  (L'oiseau chante encore.)\n\n\n\n                                               J.   WAPPERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 104, "page_fin": 107, "titre_corps": "Les Primitifs italiens : I. Le Pérugin", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Primitifs Italiens", "ancre_fin": "s il est bien réellement le Fils de Dieu", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "II Sandro Botticelli", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 129, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1581, "texte": "Les Primitifs Italiens\n\n                                       I\n\n\n                                Le Pérugin\n\n\n\n                 EN terminant son Histoire de la Peinture en Italie, Stendhal\n                    dresse une liste des peintres les plus célèbres de la Pénin­\n                    sule, et à côté du nom de chacun d'eux place un chiffre\n                    qui indique le rang relatif qu'il lui attribue. Ce libre et\n                    génial esprit, si délié et si perspicace professait, en matière\n                    de beaux-arts, des idées singulières, mélange de concep­\n                    tions hardies et clairvoyantes et de préjugés. Si difficile\n                    qu'il soit de concilier de telles opinions avec le caractère\n                    de son œuvre littéraire, avec le réalisme de ses romans,\nil était resté inféodé à l'esthétique de la seconde Renaissance, au beau idéal,\net considérait l'imitation de la nature ainsi qu'une erreur et une barbarie.\nAussi, ne s'étonnera-t-on point de voir dans-la liste dont nous parlons les\nnoms de Masaccio, Ghirlandaio et Filippo Lippi enfermés dans une accolade\nsuivie de cette mention dédaigneuse : « Intérêt historique ! » De Botticelli,\nnulle mention ; le Pérugin — inscrit, d'ailleurs, dans l'école romaine — y\nreçoit la note 4, alors que les imitateurs de Raphaël ou de Michel-Ange,\nJules Romain ou Polydore de Caravage, obtiennent la note 2 ou 3 et que les\nBolonais, Annibal Carrache, le Dominiquin et Guido Reni, sont placés\nhors de pair, tout comme le Vinci, Raphaël et Michel-Ange !\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3446, "texte": "                          LES PRIMITIFS ITALIENS                               105\n\n\n   Combien les dogmes esthétiques, les idées préconçues peuvent aveugler les\nyeux les plus attentifs I Ne croirait-on pas rêver en lisant ce titre d'un chapitre\nde l'ouvrage de Beyle : « Caractère des peintres de Florence. Bon dessin,\nstyle minutieux, peu de beauté, point d'expression ! »\n    Peut-être, il est vrai, avons-nous simplement charge de préjugés ! Au fond,\nqui regardons-nous dans les œuvres de l'art, sinon nous-mêmes, notre âme,\nnotre pensée ? Nous admirons précisément celles qui donnent une forme\nprécise et magnifique à nos confuses aspirations ; celles qui sont, pour ainsi\ndire, dans le sillage de notre sensibilité. Au début du XIXe siècle,\nrégnait une sensibilité plutôt sentimentale; la nôtre est plutôt nerveuse;\nde là, semble-t-il, avec une infinité d'autres causes, le discrédit où sont tombés\nles maîtres de Bologne, qui nous paraissent langoureux et emphatiques,\net notre prédilection pour la naïveté forte et ressentie du XIVe siècle, pour l'art\nachevé et suggestif du XVe siècle.\n    Il va de soi que Stendhal ignore absolument Gentile da Fabriano, Otta­\nviano Nelli, Piero della Francesca, Buonfigli, etc., les compatriotes, les\n maîtres et les émules du Pérugin. Longtemps, d'ailleurs, le seul nom de ce\n dernier a résumé toute l'école ombrienne et, jusqu'ici, nous ne possédions\n sur l'histoire et le développement de celle-ci que des travaux fragmentaires.\n     Nous parlions récemment ici des notes substantielles (1) publiées à ce\n sujet par M. Jules Destrée; voici un nouvel ouvrage (2) très étendu, très com­\n plet et d'autant plus intéressant qu'il a été écrit d'une plume enthousiaste et\n charmée par un fervent_de l'Ombrie et de ses artistes — un fervent tellement\n épris même de son étude que, parfois, il en devient quelque peu prolixe.\n Mais flâner avec lui ne fatigue guère, car ses digressions abondent en idées\n ingénieuses, en aperçus inattendus et aboutissent, presque toujours, comme\n dit J.-K. Huysmans dans son amusante et verveuse préface, « à d'insi­\n nuantes suppositions qui laissent d'abord perplexe, puis finissant, sinon par\n vous persuader complètement, au moins par vous séduire assez pour que l'on\n ne veuille pas se donner le regret, en lui retournant trop, de n'y plus croire ».\n     M. l'abbé Broussolle s'est attaché, surtout, dans ce volume — le suivant,\n annoncé par l'auteur, sera consacré à la maturité du Pérugin — à démêler\n les antécédents de l'école ombrienne et, en étudiant soigneusement les prédé­\n cesseurs et les contemporains de Pietro Vannucci, à dissiper l'obscurité dont\n  s'enveloppe la première partie de la carrière de celui-ci jusqu'à l'époque où,\n  déjà renommé, évidemment, il fut appelé à Rome, pour participer avec Ghir­\n  landaio, Botticelli, etc., à la décoration à fresque de la Sixline. Cette\n  période de l'existence du Pérugin est fertile en questions presque insolubles :\n  quel a été son maître : Buonfigli? Piero della Francesca? Verrocchio, dans\n  l'atelier duquel, selon Vasari, il travailla en même temps que Léonard et\n  Lorenzo di Credi ? Où sont les œuvres qu'il a, certainement, produites avant\n\n\n  (1) Sur quelques peintres des Marches et de l'Ombrie, un vol. in-8°, illustré. Bruxelles,\n Dietrich; Florence, Alinari.\n  (2) ABBÉ BROUSSOLLE : La Jeunesse du Pérugin et les origines de l'école ombrienne. Paris,\n H. Oudin. Un vol. illustré,VIII-551pages.\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3476, "texte": "106                              DURENDAL\n\n\n1482, moment de son départ pour Rome? Sont-elles détruites comme les\nfresques qu'il avait peintes chez les Jésuites de Florence?\n   M. l'abbé Broussolle distrait de l'œuvre existante de l'artiste un certain\nnombre de tableaux qu'il considère comme datant de sa jeunesse ; et ses con­\njectures sont plausibles, mais il me semble moins heureux lorsqu'il veut\ndonner au Pérugin l'Adoration des Mages, attribuée à Fiorenzo di Lorenzo, à\nla Pinacothèque de Pérouse : peut-être n'est-elle point de ce dernier, mais,\nà coup sûr, on chercherait en vain parmi les ouvrages de Vannucci quelque\nsimilitude avec elle.\n   L'auteur de la Jeunesse du Pérugin n'est pas fort tendre pour l'artiste qu'il\nétudie si diligemment ; il lui reproche assez durement d'avoir oublié, dans\nses idées ambitieuses, qu'il n'était qu'un artisan plus habile que ses confrères!\nIl ne laisse pas grand'chose à Fiorenzo di Lorenzo de l'œuvre disparate et\ncomposite que les exégètes lui ont constituée et il n'est pas sans malmener\nGentile da Fabriano, au dépens duquel il exalte Ottaviano Nelli, l'illustrateur\nun peu rude de la chapelle du Palais Trinci, à Poligno.\n   Au fond, M. l'abbé Broussolle croit, avec raison, que pour mystique ou reli­\ngieux qu'il soit, l'artiste ne saurait sans dommage s'éloigner de l'étude assidue\nde la nature, qu'il doit lui emprunter tous les éléments de beauté, transfigurés\npar lui et élevés à la hauteur de symboles. Il faut que, par quelque endroit, il\ntouche toujours terre, afin de se renouveler, de ne point tomber dans le féti­\nchisme d'une forme stéréotypée, dans la répétition de plus en plus privée de\nvie de lui-même, comme il advint de l'art byzantin, momifié, finalement, dans\nses expressions hiératiques. La communion constante avec la réalité donnera,\nseule, à l'artiste de faire confluer, si l'on peut dire, ses inspirations idéales\navec la vérité de la vie, d'interpréter les songes contemplatifs de sa pensée\ndans le simple et persuasif langage qui sera compris de la foule.\n   Et les maîtres ombriens auXVesiècle n'ont, pour la plupart, pas agi autre­\nment, et leurs œuvres les plus tendres et les plus extatiques ont jailli directe­\nment de la vie. Nous ne parlons point, naturellement, de Piero della\nFrancesca, de Melozzo da Forli et de Luca Signorelli, que l'on ne saurait\nrattacher à l'école ombrienne; mais, dans celle-ci, nous ne voyons, d'Ottaviano\n Nelli au Pérugin et au Pinturicchio,- aucun artiste qui ne s'inspire d'une\n étude plus ou moins approfondie de la nature, — oui, même ces délicieux\n lyriques : Boccati da Camerino et Gentile da Fabriano\n    Certes, M. l'abbé Broussolle est injuste pour celui-ci. Il nous semble,\n d'abord, qu'il y ait quelque témérité à le juger si absolument sur ses rares\n œuvres survivantes. Peut-être l'Adoration des Mages n'est-elle qu'une élégie\n exquise, d'une perfection précieuse et raffinée, dans l'œuvre d'un poète dont\n les grandes compositions épiques, aux murailles du Palais des Doges et du\n Latran, ont disparu? Qu'étaient ces fresques? Nous ne savons, mais l'enthou­\n siasme des contemporains, les honneurs et l'argent qui étaient prodigués à\n Gentile à Venise et à Rome témoignent assez qu'il était capable d'œuvres,\n sinon plus belles, au moins plus puissantes que cette merveilleuse enluminure.\n    L'Adoration des Mages est comme une effusion émue et ravie; la magnifique\n page ruisselante d'or et de pierreries, la somptueuse image dans laquelle, en\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2860, "texte": "                           LES PRIMITIFS ITALIENS                           107\n\n\n une heure de vive inspiration enchantée, le doux poète a transcrit son rêve\njuvénile de l'Evangile. Rêve d'une imagination noble et délicate, qui se meut\n naturellement dans la grâce et la splendeur ; rêve, oui, mais tout émané de la\n réalité et dont l'irrésistible séduction ne dissimule aucun défaut.\n   A des degrés inégaux, Gentile et le Pérugio, comme Botticelli et le Vinci,\n ne furent pas uniquement peintres; leur pinceau a su donner une apparence\nsensible à d'indéfinissables sentiments, à des aspirations profondes ; leur\nimagination n'était pas seulement plastique...\n    Quelque chose n'est pas dans l'œuvre, si admirable qu'elle soit, d'un Fra\n Filippo Lippi ou d'un Ghirlandaio, qui est dans la leur : l'âme ardente et\nintuitive en laquelle vibrait avec intensité l'écho des tendances confuses du\ntemps, l'élan mystique des simples, le besoin effervescent de croire, les\nangoisses de la foi défaillante chez les autres, et l'incertitude de la vie\ninflexible, et douloureuse, et ironique... Et c'est pourquoi, aussi, ils nous\némeuvent davantage et ont sur nous une prise plus forte que ceux qui furent\nsurtout d'étonnants ouvriers de couleur, de grandioses et habiles transcrip­\n teurs de réalité.\n   Quels que soient les reproches que l'on peut faire au Pérugin, à propos de\nla négligence, de la sécheresse, de la reproduction presque mécanique de ses\nœuvres dernières, il n'en reste pas moins qu'il a créé le type de beauté qui\nrésume et magnifie, en traits inoubliables, l'âme ombrienne. Il semble que\nle long cri de dévotion effrénée et brûlante du moyen âge retentisse dans son\nœuvre, et qu'il ait pris, chez lui, un accent d'autant plus indicible que les\nesprits étaient plus troublés. Et l'artiste lui-même, mordu par le doute, en\nproie à l'indécision, après la mort inique du Juste, Savonarole, peut-être,\ns'efforçait-il de restaurer la foi en lui-même en traçant ces images pieuses,\net, dans l'anxiété de sa fièvre, leur conférait-il l'étonnante splendeur de tris­\ntesse, de crépuscule et de songe dont elles sont revêtues ?...\n   La Pinacothèque du Vatican renferme une Résurrection que le Pérugin\npeignit durant les dernières années de sa vie et dans laquelle il semble qu'il\nait voulu laisser un monument des affres dont il était tourmenté ; le Christ,\nvictorieux de la mort, sort du tombeau gardé par quatre légionnaires ; trois de\nces soldats sont endormis; le quatrième, auquel l'artiste a donné sa propre\nphysionomie, a été brusquement réveillé.; son visage est empreint d'une\npoignante expression d'incrédulité, de douleur et d'inquiétude, et il semble\nque l'on lise sur ces lèvres, dit Rio, a l'interrogation désespérée d'une âme\nsceptique, qui demande au Christ s'il est bien réellement le Fils de\nDieu ».\n                                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 107, "page_fin": 111, "titre_corps": "Les Primitifs italiens : II. Sandro Botticelli", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Sandro Botticelli", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 134, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 2893, "fin_caractere_exclue": 3138, "texte": "Sandro Botticelli\n  Depuis quelques années la maison Alinari, de Florence, a entrepris un\ngrand nombre de publications d'art d'un intérêt considérable, dues, pour la\nplupart, à des critiques renommés et enrichies d'illustrations empruntées à la\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3149, "texte": " 108                                  DURENDAL\n\n\ncollection unique de reproductions formée par l'éditeur. On ne saurait\nmesurer les services rendus à l'histoire de l'art par la formation de répertoires\nde photographies tels que ceux de la maison Alinari, résultat d'un travail\nénorme et intelligent, résumé en des catalogues qui sont des modèles de\nméthode et d'érudition.\n   Parmi les ouvrages les plus récents et les plus remarquables édités par les\nfrères Alinari, il faut citer l'Histoire de la sculptureflorentine,de Reymond; et\nvoici une nouvelle monographie consacrée à Sandro Botticelli, par\nM. Supino (1), l'auteur d'un intéressant travail sur le Campo-Santo de Pise.\nC'est une œuvre de vulgarisation plutôt que d'érudition et de critique; elle\nrésume dans une langue claire et facile les abondants travaux qui ont été con­\nsacrés au délicieux peintre du Magnificat ; c'est un commentaire substantiel et\nbien informé, aux illustrations nombreuses et choisies qui ornent le volume.\n\n    Botticelli 1 prononcer ce nom, c'est évoquer toute la féerie tendre, exquise et\n triste, et inexprimable, de ses Vierges et de ses Anges. L'ingénuité dou­\n loureuse, la candeur aimante et désolée, l'avenir anxieux ; toute la pureté et\n toute la sagesse ; ce mélange de jeunesse et de maturité qui caractérisent à la\nfois ces visages séraphiques où l'extase s'allie à une étrange inquiétude.\n    C'est la peinture d'un homme d'une sensitivité suraiguë, blessé et meurtri\npar la vie, déconcerté de ne découvrir point le bonheur, et qui finit par aper­\ncevoir qu'il en porte la secrète incapacité en lui. Presque tous ses person­\nnages semblent des souffrants de la vie, qui les froisse et les déchire ; des\nâmes trop vibrantes dans des corps trop fragiles et trop nerveux ; dans le\nsourire de la déesse de Mars et Vénus, comme dans celui de ses anges un\nnavrement indicible s'exprime, un navrcment qui sait la vanité d'impossibles\nconsolations.\n    Botticelli vivait dans cette Florence, modelée à l'image des Médicis,\ndévote et licencieuse, croyante et sceptique, chrétienne et païenne, dans une\nsorte d'éclectisme entre les antiques vertus de la bourgeoisie républicaine et\nla corruption aimable et séduisante des princes. La culture moins profonde\net sérieuse qu'étendue et superficielle était pourtant réelle; les poètes, sauf\nPolitien et, parfois, Laurent de Médicis, étaient plutôt de pénibles érudits\net les philosophes des exégètes ivres de commentaires. Il n'y avait d'artistes,\nen somme, que les peintres, les sculpteurs et les architectes, remplis tous de\nla forte sève du commencement du siècle, admirateurs sans fétichisme de\nl'antiquité, dont ils ne recevaient les enseignements que pour les absorber\ndans l'originalité de leur art personnel.\n    La société, qui entourait Botticelli, brillante et dépravée, courtisane et\nlettrée, sans scrupules, brutale, au fond, sous son vernis de raffinement devait\nêtre fertile en mortifications pour une âme délicate et fière, telle que celle de\nSandro.\n\n\n  (1) I. SUPINO : Sandro Botticelli, traduit de l'italien par M. J. de Crozalo. Un vol.\ngrand in-8°, illustré. Florence, Alinari frères, éditeurs.\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3342, "texte": "                          LES PRIMITIFS ITALIENS                             109\n\n   Nous ne connaissons rien, ou presque, des circonstances intimes de son\n existence, mais que sont les faits de la vie d'un artiste auprès de ce fait\ncapital qui est son œuvre?... Le Vinci n'avait-il pas reconnu en Botticelli une\nâme haute et profonde, sinon égale, au moins congéniale à la sienne, puisque\nc'est le seul peintre dont ses écrits fassent mention, et dans cette forme affec­\ntueuse : « Notre Sandro ».\n   Un sentiment d'insécurité, de catastrophe imminente, le trouble d'une\nappréhension imprécise et grandissante domine la seconde moitié de ce\nsiècle dont le terme devait voir l'ébranlement de la foi, des peuples et des\nprinces : l'Italie envahie et saccagée par les Barbares; l'aventure théocratique\net le supplice de Savonarole; le règne voluptueux et sanglant d'Alexandre VI,\nl'éphémère triomphe de César Borgia, duc de la trahison et du parjure,\nscélérat systématique dont l'élégante et fine cruauté devait être mise en théo­\nrèmes et revêtue par Machiavel de la monstrueuse beauté de l'horreur, atroce\net superbe à l'égal de cette tête de Méduse peinte par Léonard... Toutes les\nidées étaient bouleversées et croulantes; des hommes comme Michel-Ange\ntraduisaient leur aversion pour la fourberie empoisonnée de leur temps, pour\nsa frivolité meurtrière, en des œuvres qui ont l'allure d'un défi, d'une ven­\ngeance, qui retentissent comme la véhémente clameur de malédiction d'un\nJérémie ou d'un Isaïe...\n   Le Vinci passait dédaigneux et insoucieux de la moralité des princes qu'il\nservait, absorbé par la lente élaboration de son œuvre, par ses études et ses\nexpériences, oubliant l'heure et les hommes, ppur servir l'avenir dans l'art\net dans la science. Botticelli, lui, auquel, de même qu'à tous les êtres de trop\nd'amour, il fallait une règle de vie précise et simple, une doctrine incontestée\nde tendresse et de charité; Botticelli retrace dans son œuvre, à l'accent dou­\nloureux et remplie d'extases, d'aspirations et d'élans, la sourde et indicible\nangoisse dont il se sentait la victime. C'est quelque chose d'intraduisible et\nd'ineffable, qui est dans le galbe aminci des visages, dans l'expression\nardente des yeux, dans les attitudes de lys penchés et languissants de ses\nfigures.\n   Et tout l'émoi persistant qui est la souffrance morbide de tant d'âmes\nactuelles, abandonnées à la dérive, sans guide et sans boussole, au milieu du\ndésarroi et des tourmentes de la pensée, apparaissent en traits reconnaissables\ndans l'œuvre de Botticelli; et n'est-ce pas là ce qui en fait le tardif succès,\nl'attrait poignant et spirituel ?...\n   En réalité, c'est le vrai poète du temps; il n'évoque guère la vie ambiante,\nle faste des marchands et des patriciens, les fêtes de la cour médicéenne\n— comme faisaient Ghirlandaio ou Gozzoli; il peuple quelquefois un tableau\nde portraits, comme sa somptueuse Adoration des Mages, d'une si magni­\nfique coloration, chaude et dorée, des Uffizi ; mais c'est rare. Cependant,\nsi abstrait que l'artiste soit ou veuille être de la vie, elle l'emprisonne de\ntoutes parts, et c'est toujours elle qui, seule, l'inspire. La vie ou, comme chez\nBotticelli, la quintessence de la vie, l'impression réflexe qu'elle produisait\nsur des âmes telles que la sienne, discrète et fine, contristées par le bruit des\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3418, "texte": " 110                                   DURENDAL\n\n\narmes mercenaires, par l'éclat des fêtes sacrilèges, désemparées a u milieu\nd'une société enivrée des plaisirs de la jouissance et de la d o m i n a t i o n .\n   Savonarole survient, et quels sont ceux qui courbent la tête sous le fou­\ndroiement implacable de son verbe ascétique ? quels artistes sont p a r m i ses\ndisciples les plus fervents ? le puissant et taciturne Michel-Ange, dont la\npensée et le génie s'alimenteront, désormais, des paroles virulentes du domi­\nnicain, qui taillera pour les Médicis u n t o m b e a u qui sera c o m m e l'apothéose\néternelle de son m é p r i s ; — le Pérugin, dont la « tête de p o r p h y r e », c o m m e\ndit Vaseri, s'était ouverte aux objurgations violentes du moine et qui produit,\nalors, ses chefs-d'œuvre; — Botticelli, enfin, le tendre Botticelli qui, endolori\npar le supplice du P r i e u r de Saint-Marc, place son image dans plusieurs de ses\ntableaux, n o t a m m e n t dans cette Adoration des Mages, des Uffizi, inachevée,\ndéfigurée par le coloriage insane d'un barbouilleur d u XVIIe siècle, et d a n s\nlaquelle le peintre reconnaissant reproduisit également l'effigie de L a u r e n t le\nMagnifique.\n   Les interprétations païennes de S a n d r o n'ont a u c u n accent de sensualité,\nsont en tout l'opposé des lourdes matérialités qui prévaudront au siècle sui­\nvant. Il est tout grâce, beauté expressive et vibrante; et ses nudités sont\ningénues. Il fait apparaître sur la mer, dans la naïveté d ' u n matin moins\ntimide qu'elle, u n e Vénus innocente et puérile, attendue sur le rivage, à la\nlisière d ' u n bois sacré, par le P r i n t e m p s paré de fleurs juvéniles ; et son Allé-\ngorie du Printemps n'est-elle pas une fête pavoisée de fleurs, de j e u n e s s e et d e\nsourires?\n    E n peignant ses nymphes et ses déesses sous les traits exquis et délicats des\njeunes Florentines, S a n d r o retrouve la beauté faite de charme et de modestie\nde ces Kharites pudiques et gracieuses si souvent représentées en théories har­\nmonieuses sur les vases grecs ou par les coroplastes de T a n a g r a . E t son art a\ntoute la génuinité de celui du cinquième siècle hellénique précisément parce\nque, pour traduire la p e n s é e des poètes dont il s'inspire, il n'a regardé qu'en\nlui-même, il n'a c o n s u l t é que son propre génie ; parce qu'il s'est modelé sur la\nnature vivante et n o n sur l'antiquité morte.\n   Sa fantaisie a ressuscité les mythes séculaires sous un aspect nouveau ; c'est\ncomme u n rajeunissement des divinités vieillies du paganisme. Il les fait\nsurgir d a n s u n e a u r o r e de candeur et de beauté qu'elles n e connaissaient plus,\nd a n s le doux éblouissement d'une imagination qui les a réinventées plus\npures, avec le lustre perdu de leur grâce primitive.\n    Botticelli est p o è t e ; c'est une âme fébrile, u n p e u maladive, toute en émo­\ntions aiguës; elle s'exprime par la couleur et par la ligne, conjuguées, aux\njours les plus heureux de sa vie, en des œuvres d'une eurythmie et d ' u n e\nnoblesse inégalables. L a sensibilité du maître transparaît dans l'attitude de\nces personnages sacrés éperdus de ravissement douloureux, dans la frémis­\nsante adoration de ces anges, dans le deuil navré et la consternation des\nacteurs de sa poignante Déposition de Croix (1).\n\n\n  (1) Galerie Poldi-Pezzoli, Milan. Voir la reproduction de ce tableau dans notre numéro\nde janvier.\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2068, "texte": "                         LES PRIMITIFS ITALIENS                             111\n\n\n   Il se met vraiment tout entier dans son œuvre; il s'y donne avec prodigalité\net l'agitation déconcertée des dernières années de sa vie s'y reflète en traits\nfiévreux : adepte fervent de Savonarole, l'immolation inique du Réformateur\nle bouleverse; sans doute, sa foi ne s'éteint point, comme celle du Pérugin,\navec le feu de ce bûcher, mais son âme aimante et passionnée en reste désor­\nbitée. Il se consacre dès lors presque uniquement à l'illustration de la Divine\nComédie, et ses tableaux, de valeur très inégale, se font rares : M. Supino classe\nparmi ceux de cette époque le Couronnement de la Vierge, de l'Académie de\nFlorence, dur et désagréable dans les figures de saints de la partie inférieure,\nmais merveilleux dans sa partie supérieure : Marie humblement penchée\nrecevant le diadème, dans une gloire d'or et de roses, sur une nuée environnée\ndu vol éblouissant des anges.\n    Les œuvres de ses débuts trahissent l'influence de Fra Filippo Lippi et de\nVerrocchio, ses maîtres, et celle de Pollainolo; mais il se conquiert, bientôt,\nlui-même, et commence à produire cette longue série de peintures presti­\n gieuses, si expressives, et pleines de beaux gestes tremblants de mélancolique\njubilation. Ce ne sont pas des tableaux, mais des cantiques; la couleur qui\n caresse et chatoie, l'attitude extasiée et suave des personnages, le fond de\n paysage triste et doux, et crépusculaire, tout y chante. Et c'est un chant\n ambigu et pénétrant où la joie se marie à la douleur.\n    Il y a à la fois dans la Vierge du Magnificat une fierté divine et une chaste\n modestie, de l'allégresse et de la résignation ; elle courbe la tête, baisse les\n paupières, car chez elle, comme chez les beaux anges, éplorés et ravis, qui\n l'entourent, la prescience transparait, déjà, et l'immense douleur anticipée du\n sacrifice. Et il semble que la couronne suspendue sur sa tête ne soit que la\n parure de l'immolation.\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 112, "page_fin": 114, "titre_corps": "Songe", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Gaston della Faille de Leverghem", "ancre_debut": "Songe", "ancre_fin": "GASTON DELLA F A I L L E DE L E V E R G H E M", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 139, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1273, "texte": "Songe\n\n                                              A EUGÈNE GILBERT.\n\n\n\n  — Dans la solitude et le silence du crépuscule printanier, le\nPoète écoutait sa jeunesse lui murmurer des promesses de bon­\nheur. Et il la croyait, parce que l'expérience ne lui avait pas\nencore appris à se méfier de ses espérances. Et il rêvait grande,\nradieuse, sublime, sa part d'amour ici-bas. . .         . . . .\n\n   — En longue théorie, avec des airs d'ennui ou de tristesse, les\nheures sont venues à lui, se tenant par la main et le faisant pri­\nsonnier de leur ronde. Même celles qui voulaient être joyeuses,\nle saluaient ironiquement au passage et lui montraient le stig­\nmate de leur destin : un trou béant et vide que toutes avaient à\nla place du cœur. Et leur sourire était un mensonge. Lente­\nment elles descendaient l'escalier d'oubli, où, de degré en degré,\nleurs groupes formèrent des semaines           des mois,       des\n années\n   — Il accueillait avec une inlassable sérénité, les nouvelles\nvenues, car il attendait à tout moment l'Envoyé qui disperserait\nce cercle d'ombres mélancoliques, et l'espérance est un miroir\noù la vie penche toujours un visage d'allégresse. Il veillait et\npriait. Et son-âme, pour étancher sa brûlante soif d'harmonies,\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "                                SONGE                              113\n\n\ns'efforçait de saisir, à travers les rumeurs terrestres, cet écho\naffaibli du Verbe que les hommes appellent BEAUTÉ. Et if con­\nnut alors que les jouissances les plus raffinées de l'esprit ne sont\nque cymbales retentissantes : leurs éclats peuvent étourdir,\nmais ils résonnent, lugubres et discords, dans le silence du\ncœur !...\n     — Il espérait l'Envoyé libérateur au retour des hirondelles et\ndes violettes. Les violettes se sont fanées sur la tombe du prin­\ntemps; les hirondelles ont emmené l'été. Voici l'automne, et\nnul encore n'a franchi le seuil défleuri du Poète.\n     — Souvent il gravissait la colline et, la main en visière, fouillait\n du regard l'horizon. Et, chaque fois, il en rapportait une décep­\n tion plus lasse, n'ayant découvert, du haut de ses songes, qu'un\n avenir implacablement désert.\n      — Un jour cependant, béni entre les jours, une colombe fen­\n dit le brouillard et arrêta son vol nacré sur le toit du Poète. O\n bonheur! elle portait un message de l'Hôte en marche par les\n forêts du couchant, et qui s'annonçait pour la nuit.\n      — Tournez! fuyez plus vite, dernières heures de solitude!\n  Celui qui va mettre à vos sœurs leur couronne nuptiale et leur\n  robe de joie, celui qui allumera l'ardent foyer de vie en leur\n  poitrine glacée, l'Amour est proche! Déjà les carillons du soir,\n  tour à tour, chantent la délivrance et sonnent le glas de votre\n  tyrannie !\n      — L'huile et le bois des longues veillées ont rempli la lampe\n  et l'âtre. Entre la table du repas et la claire flambée, s'offre le\n  fauteuil propice aux douces causeries. Et, tandis qu'autour du\n   Poète, sa famille échangeait les menus propos de sa paisible\n  intimité, il se recueillait dans son allégresse, et trompait son\n   impatience, en la berçant de vers amoureux, à l'unisson des\n   mystérieux désirs qui chantaient en lui.\n      — Et, sans qu'il y prit garde maintenant, tournait, tournait\n   la ronde des heures grises. Plus que jamais subreptices en leur\n   fuite, elles entraînèrent, une à une, vers le fatal sommeil, toutes\n   les amitiés qui l'entouraient, jusqu'à ce que, détachant soudain\n   les yeux de sa lecture, il se vit seul parmi les ténèbres, où, lugu­\n   brement, la clepsydre stillait ses gouttes, pareilles à des larmes.\n       — L'huile s'est tarie sous la mèche fumeuse ; la dernière\n    flamme a voltigé au sommet des tisons et le poème est tombé\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2278, "texte": "114                           DURENDAL\n\n\nde ses mains engourdies par le froid. Dieu! quel déchirant\nsoupir une angoisse humaine peut exhaler dans la nuit!...\n    — Le vent a commencé de gémir par la forêt; la pluie a san­\ngloté dans l'âtre et ruisselé aux vitres. Un chien a hurlé, comme\ns'il flairait la mort. Une feuille sèche est entrée par-dessous la\nporte. Et la détresse de l'abandonné pleurait des larmes déses­\npérées !\n   — Puis, au loin, un coq a chanté; une lueur blême a filtré\npar la fente des rideaux : la nuit de délivrance serait-elle donc\nà jamais passée?... Non, non! voici résonner la porte sous les\ncoups du heurtoir!... Oh! comme le coeur du Poète tressaute à\ncet appel! Quelle subite altération en cette voix, qui crie une\npremière et lointaine bienvenue à l'Hôte! Oui, cette minute\nrachète toutes les anxiétés! Il se défend même de leur souvenir,\nafin de n'en pas troubler sa félicité présente!... Il s'élance, tire les\nverroux, ses bras tremblants s'ouvrent...\n   — Mais aussitôt, il recule frappé d'horreur : au lieu de la\nsuave apparition illuminant la nuit, une grande forme en deuil,\nvoilée de noir, entre à pas lents. Muette, elle l'attire près du feu\néteint, et là, s'assied à ses côtés. D'un geste, elle refuse le pain\nde l'hospitalité. Tout à coup, elle saisit entre ses doigts osseux\nla main gauche du Poète. Cette irrésistible étreinte lui com­\nmunique un froid cadavéreux, qui, peu à peu, lui remonte au\ncœur. Une sueur d'agonie perle à son front, où la pensée semble\nse glacer aussi. Et pendant que, de sa main libre, l'Etrangère\nmontre le trou béant et vide de sa poitrine, ses orbites sans\nregard le fascinent, comme les ténèbres d'un abîme, et les yeux\ndu Poète, d'abord agrandis d'épouvante, s'appesantissent enfin,\net se ferment pour la mort\n\n   — Alors, en sursaut, le Poète s'est éveillé de l'atroce cauche­\nmar et il n'a plus vu que la lune ironique lui souriant par la\ncroisée... Mais, en lui, demeure une tristesse, dont l'écho\nmélancolique se répercute à travers ses chants, tantôt comme\nun cri de douleur, tantôt discret et timide et pareil au soupir\nd'une vague nostalgie; car il a peur que ce vain songe ne soit\nl'image de sa destinée...\n                         GASTON DELLA F A I L L E DE L E V E R G H E M .\n  Décembre 1900.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 115, "page_fin": 118, "titre_corps": "Musique religieuse : La Messe en ré de Beethoven. Le Requiem de G. Fauré. Sanctus Petrus du R. P. Hartmann", "titre_sommaire": "", "signature_source": "F. Verhelst", "ancre_debut": "Musique Religieuse", "ancre_fin": "F VERHELST", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 142, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1630, "texte": "Musique Religieuse\n\n               La Messe en ré de Beethoven\nLe Requiem de G. F A U R É . — Sanctus Petrus du R. P . HARTMANN\n\n\n\n\n                   La Missa Solemnis, récemment exécutée aux Concerts populaires\n                    de Bruxelles, date des années 1818 à 1823 ; elle est sœur\n                    jumelle de la Neuvième Symphonie. Bien que cette œuvre\n                    renferme des pages d'une beauté fulgurante, que dans son\n                    ensemble elle apparaisse comme un monument colossal,\n                    d'une structure et d'une harmonie de proportions incompa­\n                    rables, elle ne laisse pas cependant, comme la Neuvième,\n                     l'impression d'une œuvre parfaite.\n                        Beethoven est le créateur de la symphonie. Il distance\nses devanciers à tel point que ceux-ci paraissent n'avoir produit que des\nébauches. Et parmi ses successeurs, les plus grands : Schumann et Brahms,\nne sont qu'un écho affaibli de son lyrisme. Dans ce genre, à part les grandes\nlignes classiques, tout lui appartient, l'ampleur ou la concision des thèmes, le\nstyle, les procédés de développement, et surtout cette chaleur, cette passion\ndébordante qui va de pair avec une pondération toujours parfaite, comme la\nvie qui circule dans un beau corps. C'est la plastique grecque unie aux\neffusions les plus passionnées de l'âme moderne.\n   En écrivant ses deux messes, — la première en ut (op. 86), la seconde en\n ré, cette fameuse Missa Solemnis de proportions insolites — Beethoven mar­\n chait sur les brisées de ses prédécesseurs immédiats. A cette époque, la\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3233, "texte": " 116                                DURENDAL\n\n\n musique religieuse comme telle n'existait p l u s . L a facture d'une messe n e se\n distinguait pas essentiellement de celle d'une œuvre profane. C'était u n\n thème très voulu pour des morceaux de caractère varié : solennels, tendres,\n triomphants, avec de beaux prétextes à développements p o l y p h o n i q u e s ,\n comme les fugues obligées qui terminaient le Gloria et le Credo. E n tout cela,\n Beethoven suivit une tradition dont o n conçoit qu'il pouvait difficilement\n s'évader.\n    Si, au surplus, on se souvient que le Maître de B o n n n'était qu'un vague\n déiste, o n ne s'étonnera pas qu'il n'ait p u infuser u n e â m e religieuse et\n croyante dans ses vastes machines de musique soi-disant d'église. E n c o r e\n n'ont-elles pas les admirables envolées de ses symphonies. E n particulier, je\n ne trouve pas d a n s la Missa Solemnis ni la profondeur pathétique de l'allégro,\n ni le charme de l'adagio, ni le lyrisme élevé du final de la N e u v i è m e .\n    J e reprocherais m ê m e à certains passages de la Missa Solemnis de fâcheux\n écarts de goût, exemples de rococo musical, comme la fin du Gloria, et dans\n le Credo les mots Deum de Deo, etc., descendit de cœlis, ...Et — resurrexit (pourquoi\nle Maître lance-t-il cet et isolé, violent, comme séparé d'un coup d e hache du\nmot suivant?), le b a d i n a g e d'orchestre qui précède la strette finale du Credo,\nenfin l'ampleur incongrue de l'Agnus Dei, avec ses appels de trompette, ses\nrumeurs de guerre et le débordement final de joie sans r e t e n u e .\n    Cet Agnus Dei est à coup sûr u n curieux morceau. Le début est sombre,\nfunèbre, infiniment désolé. Le Dona nobis pacem est dans la pensée du Maître\n (la partition le dit) une prière pour la paix intérieure et extérieure. E t ceci\ndevient un prétexte à esquisse dramatique. Mettons-y d'autres paroles, plus\nadéquates à la musique que le texte sacré, et voici ce que nous a u r o n s : u n e\nidylle champêtre u n moment interrompue par une agression violente ;\nalarme, cris éperdus de femmes, combat, victoire, chants de triomphe, sara­\nb a n d e générale.\n    Avec une telle adaptation, l'Agnus Dei de la Missa Solemnis serait u n chef-\nd'œuvre. Son seul défaut actuel est de n'être pas u n Agnus Dei.\n    Il est inutile d'ajouter qu'au point de vue liturgique la Missa Solemnis est\ninacceptable, comme du reste la messe en si mineur de J.-S. Bach, à cause de\nson excessive longueur. E t encore la Missa Solemnis est profane m ê m e en sa\nfacture.\n   A ce propos, u n e question fort débattue surgit : que doit être la musique\nd'église ? Q u e cette question ne soit que vaguement résolue dans le cerveau\nde musicologues de valeur, j'en trouve la preuve d a n s ses lignes d u Guide\nMusical, n u m é r o du 3o décembre 1900, signées p a r H . d e Curzon :\n« M. S. Rousseau n'a pas écrit de Credo pour cette messe; ce morceau com­\nporte de tels développements qu'on ne peut pour ainsi dire jamais l'exécuter\nà l'église.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n Paulo minora canamus. Durendal a bien voulu m'envoyer à l'examen deux\nœuvres récentes de musique religieuse : le Requiem de Gabriel F a u r é et\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3556, "texte": "                                MUSIQUE RELIGIEUSE                                     117\n\n\nl'oratorio du R . P . H a r t m a n n intitulé Sanctus Petrus. Qu'il m e soit p e r m i s de\nconsigner ici, en toute franchise, u n e impression p r o d u i t e , je dois l'avouer,\npar la simple lecture d'une réduction p o u r piano et voix (1).\n     L e Requiem de F a u r é m'a p a r u u n e œuvre bien p e n s é e , bien ordonnée et\nbien écrite, plutôt destinée au concert qu'à la liturgie sacrée, mais e m p r e i n t e\nd'un vrai sentiment religieux.\n     L e début est impressionnant. L e s h a r m o n i e s , q u o i q u e simples, sont riches\net point banales ; c'est u n e belle progression comme une prière très douce\n qui s'enfle en supplication pressante : requiem œternam dona eis, Domine, et lux\nperpetua luceat eis, p o u r finir en u n soupir à peine exhalé : luceat eis. L e s ténors\n reprennent encore : Requiem oeternam..., sur un thème d'allure classique; les\n sopranos continuent le texte liturgique, j u s q u ' a u x mots exaudi orationem meam,\n que le cœur entier clame en u n g r a n d élan de passion c o n t e n u e . L e Kyrie\n s'enchaîne au même motif et forme, avec l'Introït, un morceau de belle struc­\n ture musicale.\n     L e début de l'Offertoire est un p e u d é c o n c e r t a n t . C'est u n passage fugué\n dont la tonalité é c h a p p e . L e s trois premières notes suggèrent le ton de ré\n mineur ; les deux suivantes mettent les premières dans l'accord de septième\n  de d o m i n a n t e d u ton d'ut, puis à travers des m é a n d r e s on aboutit a u ton de\n si mineur qui est celui du morceau. J e me d e m a n d e quelle sensation esthétique\n  peuvent produire ces tiraillements. L'intention de l'auteur est-elle d e sou­\n  ligner les mots d u texte : de poenis infemi et de profundo lacu,... in obscurum, etc. ?\n  N'est-ce pas trop d e subtilité? Le solo de b a r y t o n : Hostias et preces..., est\n  d'une sereine g r a n d e u r . P u i s la polyphonie chorale reprend avec p l u s\n  d'ampleur pour aboutir, à la suite de modulations pénibles, à u n e conclusion\n  d'une parfaite suavité, a m e n a n t le t o n d e si majeur.\n      J e dois faire à ce m o r c e a u le reproche de p r e n d r e trop d e liberté avec les\n   paroles liturgiques. D ' u n e p a r t répétitions fastidieuses, d'autre part suppres­\n   sions de mots et de m e m b r e s de p h r a s e s , altérations de structure de phrases,\n   même une faute d e latin : in obscuro p o u r in obscurum; enfin addition de l'Amen\n   final que le texte n'a pas, mais que le musicien se d o n n e par raison d'art, afin\n   de conclure en lumière un morceau s o m b r e et tourmenté.\n       L e Sanctus est peut-être la page la mieux réussie et la plus personnelle d u\n   Requiem de F a u r é . Les voix disent en alternant, sur un motif très simple —\n   trois notes seulement — le trisagion des anges, p e n d a n t qu'un accord\n   arpégé, reposant sur la médiante, et une courte cantilène enveloppent le\n    chant c o m m e d'un léger n u a g e d'encens, avec les fugitives irrisations d u\n    thème qui m o d u l e . P u i s u n e courte lueur d e gloire : Hosanna in excelsis,\n    s'éteignant d a n s la suavité de l'accord parfait, que les arpèges semblent pro­\n    longer indéfiniment.\n       Toutefois, a u point d e vue liturgique, ce Sanctus est trop l o n g .\n\n\n\n   (1) La réduction pour piano et chant du Requiem de G. Fauré a été éditée par J. Ha-\n  melle de Paris ; celle de l'oratorio Sanctus Petrus du Père Hartmann, par Ricordi de\n  Milan.\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2890, "texte": "118                             DURENDAL\n\n\n    Le Pie Jesu est un récit de soprano solo fort bien écrit et d'un grand\ncharme, peut-être d'un trop grand charme. Le caractère en est très archaïque;\nil évoque un peu le souvenir d'une naïve villanelle, d'une tendre complainte\nque la bergère soupire dans la solitude des landes. Cette impression est accu­\nsée par le retour obstiné d'une formule, d'ailleurs très élégante, qui revient\nen ritournelle. Ce morceau est aussi trop long.                              «\n    L'Agnus Dei est basé sur deux motifs, le premier très doux, accompagné\nd'un contrepoint discret et distingué, le second plus sombre avec un dessin\nheurté des basses. Ces deux motifs s'échangent jusqu'au moment où les\nsopranos entonnent lux œterna luceat eis. Le mot lux est dit sur une longue\ntenue d'ut (dolce sempre) à découvert, que le cœur prolonge en balancements\nchromatiques richement étoffés. Le morceau se termine par la phrase requiem\n oeternam... du début. Cette conclusion, en dehors du texte liturgique, me\n paraît aussi inutile au point de vue musical. Le caractère d'unité, qui en est\n le prétexte, est d'ailleurs factice.\n    Je n'aime pas le libéra me. Le thème est vulgaire, l'accompagnement encore\n plus. C'est du poncif de marche funèbre et du mauvais Gounod. Les furieuses\n dissonances et le rythme rocailleux qui soulignent le dies Ma, la reprise en\n unisson du libéra ne sauvent pas le morceau de la banalité, plutôt l'y enfon­\n cent davantage.\n     M. Fauré n'a pas voulu congédier le public sous une impression funèbre.\n  Une lumière d'espérance luit dans le suave in paradisum, qui rappelle\n le Sanctus.\n     Il se dégage en somme du Requiem de Fauré un sentiment religieux très\n intense, surtout une grande sérénité, malgré, peut-être, quelques défail­\n lances, quelques erreurs passagères. C'est le chant de la mort chrétienne,\n toujours consolant même dans la tristesse, toujours dominé par un souffle\n  d'espérance et d'immortalité.\n\n                                     * *\n\n   Je voudrais dire du bien de l'œuvre du R. P. Hartmann, mais, en con­\nscience, je ne le puis. Je n'ai trouvé qu'une bonne chose dans cette partition :\nle choral des sopranos et altos du début, et encore les membres du choral,\nempruntés au plain-chant, sont-ils séparés par des mesures de contrepoint\nquelconque. Admettons encore que les chœurs, écrits en style polyphonique,\nont de la puissance, et manifestent une certaine technique. Mais je cherche\nen vain une inspiration personnelle, un peu de modernisme, un peu de\n souffle artistique.\n    S'il y a dans la partition une bonne chose, il y en a par contre une fort\nmauvaise : c'est la marche d'introduction à la troisième partie. Ceci dépasse\n la limite de la banalité la plus vulgaire. Ce n'est pas du Meyerbeer, c'est du\n pur Lambillotte.\n                                                            F. VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-008", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 119, "page_fin": 121, "titre_corps": "Chronique littéraire et artistique du mois", "titre_sommaire": "", "signature_source": "A. G.", "ancre_debut": "Chronique Littéraire", "ancre_fin": "H V", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 146, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1987, "texte": "Chronique Littéraire\n                et Artistique du Mois\n\n  Conférence de M. H. Maubel au Molière. — M. Maubel\navait choisi pour sujet de sa conférence : la Vie dans les œuvres littéraires, et le\nprincipal de sa thèse, illustrée d'exemples empruntés aux œuvres de Roden­\nbach, de MM. Verhaeren, Gide, Jammes et Elskamp, était que si, à leurs\ndébuts, les écoles littéraires et les écrivains sont enclins à formuler une\nconception dogmatique de la vie et de l'art lui-même, l'expérience ne tarde\npas à faire apercevoir aux unes et aux autres que la vie, comme l'art qui la\nreflète, ne sont point susceptibles de définitions exclusives et rigoureuses.\n   Au fond, le monde, les choses, n'ont pas de réalité objective et ne com­\nmencent d'exister que lorsque nous les nommons; l'artiste les crée en les regar­\n dant et il les crée revêtues de l'apparence que son âme leur a donnée.\n    En mqntrant d'une façon rapide et incisive l'arbitraire des classifications\n d'écoles — et, en effet, n'arrive-t-il pas, le plus souvent, que les membres les\n plus éminents d'une école soient ceux qui, en réalité, lui appartiennent le\n moins? — M. Maubel a cité le beau sonnet de Baudelaire :\n                    La Nature est un temple où de vivants piliers\n                    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;\n                    L'homme y passe à travers des forêts de symboles\n                    Qui l'observent avec des regards familiers.\n   Mais ces symboles, l'artiste, le poète, seuls, les déchiffrent, parce qu'ils en\n portent la signification en eux-mêmes, et l'acception que chacun d'eux leur\n prête lui est propre et personnelle, tellement qu'elle dojt le rendre aveugle,\n sinon hostile, à toute interprétation trop éloignée de la sienne. Quelle vertu\n persuasive aurait une œuvre en laquelle l'auteur n'aurait pas foi? Qui par­\n tagera mon avis, si je l'énonce en hésitant? On ne saurait douer d'enthou­\n siasme et de force communicative une œuvre élaborée sans exaltation ni\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3168, "texte": "I20                               DURENDAL\n\n\namour, hors du sentiment qu'elle devait être telle et non autre. Il s'en faut\nque tous les artistes intolérants soient originaux, mais on pourrait gager avec\nune quasi-certitude que l'inverse est vrai, car toute personnalité forte est\nexclusive et ne peut communier qu'avec les œuvres où quelque aspect de son\npropre rêve se joue. Un artiste vraiment créateur ne saurait pas plus être\néclectique qu'un poète lyrique, sceptique.\n   Rien de surprenant, donc, à ce que certains poètes, dans le ravissement à\nla fois retors et ingénu de leur vision, s'imaginent avoir découvert le sens\ntrop longtemps obscurci de la vie et, du haut du trépied du symbolisme —\nou de la simplicité veuillent enseigner leurs contemporains. Et ils ne s'aper­\nçoivent point que la vérité qu'ils prêchent n'est qu'à eux et qu'elle deviendrait\ncaduque entre les mains des autres.\n   M. Maubel a été fort applaudi, de même que M. Etiévant qui a dit\nde la façon la plus comprêhensive quelques poèmes de Rodenbach.\n                                                                         A. G.\n\n  L a IX e E x p o s i t i o n de « P o u r l'Art». — L'impression générale\nque l'on emporte de ce Salon est celle d'une réunion d'artistes associés dans\nun effort persévérant, remplis d'une foi grave et recueillie en leur art. Leurs\nœuvres sont plus ou moins originales, décèlent ou non une vision person­\nnelle, mais cette caractéristique leur est commune de ne se présenter au\npublic qu'avec des travaux élaborés en conscience.\n   Nous engageons vivement nos lecteurs à visiter le Salon de « Pour l'Art » ;\nnous nous bornerons, pour le surplus, à signaler quelques œuvres, qui, dans\ncet ensemble excellent, méritent une spéciale attention.\n   Il faut marquer, particulièrement, dans l'envoi de M. Victor Rousseau,\ndont le talent fin et profond s'affirme chaque jour davantage, le Groupe des deux\nsœurs, et la figure d'homme Soucieux, d'une forte et discrète puissance d'expres­\nsion. Le fragment du Drame humain témoigne que l'auteur de Déméter tend\navec bonheur à élargir sa manière et à nous donner des œuvres de plus\ngrande envergure.\n   Un jeune artiste, M. Antoine Springael, expose à la fois comme sculpteur\net comme peintre. Ses travaux dénotent un tempérament d'observateur\nattentif et minutieux, mais qui ne saisit pas les choses et les êtres uniquement\ndans leur aspect matériel. Citons spécialement, à cet égard, son Buste d'homme\net, parmi ses tableaux, Pécheur au repos et Jour triste.\n   M. Léon Dardenne a rapporté de son exploration africaine une considé­\nrable série de paysages qui s'imposent tous par une grande fermeté de dessin\net de couleur, une sorte de gravité vibrante de rendu, tout à fait remar­\nquables.\n   Mentionnons encore, entre les belles études marines de M. Amédée Lynen,\nles paysages de M. De Haspe, surtout le Village sur la Colline; ceux de\nMM. Smits et Viendier; enfin les savoureux intérieurs et sites anciens de\nM. René Janssens; les pastels et dessins de M. Hanotiau.\n   Nous retrouvons M. Laermans avec quelques-unes de ses superbes toiles\ndu Salon triennal et des esquisses pour des œuvres en cours d'exécution.\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2777, "texte": "          CHRONIQUE LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE DU MOIS                        121\n\n\nMme Derrudder expose un panneau brodé au passé, chef-d'œuvre d'habileté et\nde patience, mais dont l'effet décoratif est, en partie, manqué à cause de la\nsurabondance des détails, charmants, mais confus, et de l'emploi de nuances\ntrop fines et trop diaprées.\n                                                                     A. G.\n\n   A l e x . M a r c e t t e . — Les vingt-sept tableaux, dont cinq aquarelles,\nexposés par Marcette au Cercle Artistique permettent d'apprécier sa vision\ntrès personnelle. Ce sont pour la plupart des marines ou des études de ciels.\nCeux-ci y sont compris dans leur perpétuelle variation avec une rare perspica­\ncité. Ils semblent sous le pinceau de l'artiste sur le point de se mouvoir et de\nse transformer. Parfois les nuages s'amoncellent en rocs ou en murailles\népaisses. D'autres fois ils s'irisent, s'effilent, s'allongent, s'évanouissent en\ntaches douces, en tonalités assoupies. Quelques-uns s'irradient de couleurs\nriches et somptueuses, dans l'effondrement de couchants, ou, d'autres, dans\ndes aubes magiques. Dans les tableaux d'Alex. Marcette, c'est le ciel qu'il\nfaut regarder. Il envahit la toile. Il absorbe l'attention. De là la préférence\nde cet artiste pour les marines. Car ici le domaine du firmament s'agrandit.\nIl se retrouve dans les reflets. Il se regarde dans des eaux tranquilles. Il\ns'accroche aux vagues. Il est plus mobile et plus varié encore dans ces sur­\nfaces toujours mouvantes. Le tableau En rade est parfait, d'une étonnante\ntransparence, exécuté en teintes très heureuses. A signaler aussi la délicatesse\net la justesse de tons et d'atmosphère, du Lever de lune au Moerdyck, du Retour\nde pèche, des Barques et du Soir de canicule.\n\n    O s c a r H a l l e . — Les tableaux exposés par cet artiste au Rubens Kring\nsemblent tous conçus dans une tonalité grise, étouffée. Il faut excepter une\nRue à Lombarhyle, — elle est colorée et vivante, — ainsi qu'une Vue de Fies­\nsingue et le Travail au jardin. Le talent d'Oscar Halle est certes universel. Il\npratique tous les genres : portrait, nature morte, paysage.\n   Le portrait d'Emile Banning est intéressant, tant par la noblesse d'expres­\nsion que par le métier. Les autres portraits sont moindres. Oscar Halle\ns'affirme dans ses paysages, consciencieux observateur de la nature. Mais il\nme paraît manquer de fougue et d'émotion. Toutefois son tableau, Après\nl'orage, donne une jolie impression de ciel par un vent d'ouest. Il importe de\nlouer le peintre pour son infatigable activité. La centaine d'oeuvres exposées\ndénote la volonté d'arriver, avec, comme appoint, une vision exacte de la\nréalité.\n                                                                       H.V.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 122, "page_fin": 131, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "C D E S", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 149, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2038, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLE ROMAN :\nL e P a y s n a t a l , roman par HENRY BORDEAUX. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   M. Henry Bordeaux, le subtil auteur de ce maître livre : Ames modernes,\ndébute dans le roman par une belle œuvre où concordent harmonieusement\nla forme et la pensée, ces deux sœurs trop souvent séparées aujourd'hui.\n   « Aventure d'un déraciné qui Teprend racine », le Pays Natal prouve victo­\nrieusement la nécessité sociale de l'esprit de famille, seule force qui puisse\narrêter les progrès de l'anarchie révolutionnaire. C'est en se rattachant à sa\nrace, à la terre qu'elle a habitée depuis un temps immémorial et pour laquelle\nse sont dépensés tous ses efforts que Lucien Halande se débarrasse peu à peu\ndu pessimisme égoïste qui le rongeait, détruisant impitoyablement le meilleur\nde lui-même, et se reprend à vivre, selon l'esprit de la nature et de l'humanité,\nune existence grandie par le travail et parfumée d'amour. Ce caractère noble\net loyal contraste de façon singulière avec celui de Jacques Alvard, type frap­\npant de l'arriviste qui sacrifiera lâchement à ses intérêts jusqu'au bonheur et\nla vie d'une femme qui l'aime et lui pardonne. Au reste, les personnages que\nM. Bordeaux a mis en scène sont bien campés, étudiés à fond par un auteur\nqui, comme psychologue, a déjà fait ses preuves. Annie et Jeanne Mérans\nsont de délicieux pastels de femmes, l'une pâlie par la douleur, l'autre sou­\nriante de vie et de jeunesse, toutes deux idéalisées par le pur amour qui émane\nd'elles et les environne. Auprès de ces douces figures, Mme Ferresi incarne la\nsensualité morbide, dont l'action pernicieuse, semblable à celle de certains\npoisons, s'exerce sur tout ce qui l'entoure.\n   La mélancolique magie de l'automne drapant de son or fané le décor mon­\ntagneux de la Savoie, emplit la lente agonie d'Annie Mérans de son merveil­\nleux spectacle. Certains tableaux décèlent à la fois chez leur auteur un peintre\net un poète.\n                                                                      C. DE S.\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3184, "texte": "                                LES LIVRES                                 123\n\n\nL e R o u e t d e s B r u m e s , par GEORGES RODENBACH. — (Paris, Ollen­\n   dorff.)\n   Il est rare que l'œuvre posthume grandisse un écrivain. L'inédit que\ngardent les tiroirs du défunt n'est le plus souvent que ce que celui-ci jugeait\nindigne encore de sa renommée. La plupart des vingt-quatre contes que\nlivre au public ce volume parurent, si nous avons bonne mémoire, dans un\njournal parisien, peu après la mort du regretté poète du Silence. Plusieurs\nsont médiocres, pauvres d'idées et d'exécution hâtive. Quelques-uns sont\nd'une mélancolie exquise et d'un sentimentalisme délicat, avec une abondance\nde sensations subtiles et rares. On y rencontre cette simplicité très raffinée\nqui caractérise le talent de Rodenbach. Sa prose a des légèretés qui\n n'appartiennent à nulle autre : c'est de la mousseline et du cristal.\n L'image infiniment ténue y semble tissée souvent avec des fils de la Vierge.\n Des recherches qui touchent à la mièvrerie, des maniérismes qui font sourire;\n mais aussi des pages frissonnantes où survit le rêve triste et doux du poète.\n                                                                       M. D.\nL ' A m o u r - P h é n i x , par JOSÉ HÊNNEBICQ.— (Paris, Editions de l'Huma-\n   nité Nouvelle.)\n   M. Paul Adam écrivit pour ce recueil de contes une claire préface où il le\nqualifie de petit missel renfermant la somme des divers concepts de l'Amour.\nCeci n'est pas un vain éloge. On connaît le véritable culte de la beauté idéale\nqui surélève toutes les œuvres, malheureusement trop rares, du subtil plato­\nnicien qu'est M. José Hennebicq et on ne peut refuser sa sympathie à ce\ntrès noble artiste qui, dans ses écrits, s'attacha plutôt à la perfection qu'à\nl'étendue. Aujourd'hui, il nous est «heureusement donné d'apprécier\nl'ensemble de ses contes, et nous ne pouvons que souscrire, comme le feront\nles lecteurs épris à la fois d'art et de pensée, aux paroles que M. Adam\ninscrivit au seuil du livre.\n    Les diverses formes d'amour que l'humanité conçut pour sa propre souf­\nfrance y sont en effet profondément analysées et s'acheminent lentement\njusqu'au temple suprême où règne l'amour divin, sauveur du monde. C'est\nl'amour de Phidias, le créateur de dieux éternisant la passagère beauté qu'il\n adora, dans le marbre de l'œuvre incorruptible; c'est l'amour passionné\n d'aujourd'hui, dont le mensonge brise et broie les cœurs ; l'amour que la mort\n ni l'oubli ne peuvent vaincre, car il renferme en soi sa raison d'être et renaît,\n comme le phénix légendaire, du bûcher où il se consume ; l'amour pénitent\n de Magdeleine, l'amour rédempteur du Christ.\n    Le style de M. Hennebicq convient admirablement, par sa noble et ferme\n harmonie, aux sereines pensées qu'il doit exprimer. Ainsi le péplos aux\n larges plis drape majestueusement les marbres antiques.\n L ' A v e n u e d e s D o u l e u r s , par EUGÈNE HERDIES. — (Bruxelles,\n    Oscar Schepens.)\n    De petites proses subtiles et mièvres, notations d'un impressionnisme\n intime, s'attachant à la vie familière et simple. Parfois, malheureusement des\n incorrections qu'il est difficile de pardonner.\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2926, "texte": " 124                               DURENDAL\n\n\nIrrésolvabl CS, par GEORGES LEBACQ. — (Bruxelles, Edition de la revue :\n   Le Thyrse. )\n   Ces quelques contes trahissent mieux que de simples promesses. Des états\nd'âme curieux y sont notés en un style qui ne manque ni de nerf, ni d'allure.\nNous aimerions y voir pourtant un peu moins de laisser-aller et un souci\nd'art plus continutl.\n\n T e r r e d e M i s è r e , par MARIUS RENARD. — (Bruxelles, G. Balat.)\n   Des contes dépeignant l'âpre vie des gueux dans sa force naïve et sa brutale\ndouleur ; en décor, les horizons du pays noir, ternis par la fumée des usines,\npuissants inspirateurs des révoltes et des haines; comme personnages, les\nouvriers besogneux, les vagabonds aux vagues allures de prophètes, les\nvieilles courbées par les labeurs et dont la houillère fatale a dévoré les fils,\ntoute une population vigoureuse, arriérée, étrangement laide. Le style du\nlivre est robuste mais souvent incorrect, évoquant assez bien ce misérable\npays dont le sol est couvert de scories et où l'air lui-même est noir.\n\nC u n r o t h l e S c a n d i n a v e , par J. CHOT. — (Bruxelles, G. Balat.)\n   Une histoire héroïque, dépeignant l'époque sanglante et tourmentée où les\nalleus des Francs confinaient aux rives de la Meuse. Les invasions ont\ndéchaîné sur l'Europe le flot de la barbarie; l'approche d'Attila menace\nl'Occident déjà dévasté. Tel est le cadre où M. Chot a placé son récit. Il y a\nfait se dérouler des combats, des festins, des scènes d'amour. Malheureuse­\nment, son style est loin d'être parfait, et d'excellents auteurs nous ont\nhabitués à exiger dans la reconstitution historique tant de splendeur verbale.\n\nR h o d è n e e t C o r u s c u l u s , par JACQUES D E S GACHONS. — (Etampes,\n   L . Didier Des Gachons, éditeur.)\n   MM. Jacques et André Des Gachons, celui-ci imagier expressif, celui-là\ndélicat écrivain, collaborent à l'Hémicycle, une minuscule revue dont de\ncourts poèmes, des proses d'une ou deux pages à peine et de gracieux des­\nsins font un véritable bijou. Ils publient aujourd'hui une charmante légende,\ntémoignant d'un égal talent, et dont le texte, souple et coloré, s'accorde si\nharmonieusement aux images qu'on se demande lequel fut illustré, l'écrivain\nou le dessinateur.\n\nL ' E x i l d e W a n n e , par EUGÈNE HERDIES. — (Bruxelles, G. Balat.)\n   Ce livre révèle un gracieux conteur, expert en l'art de peindre de frêles\ntableaux animés d'humbles vies. Wanne est le petit enfant mélancolique des\nvilles, hanté de la nostalgie des campagnes, des beaux jardins épanouis sous\nla tendresse du ciel, des canaux qui s'en vont tout droit dans l'inconnu.\nM. Herdies a su dégager de ses impressions un véritable charme. Son style,\ndepuis qu'il nous donna ses Images de Zélande, a fait de réels progrès; nous le\nconstatons avec plaisir, non sans souhaiter mieux encore.\n                                                                    C. DE S.\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3360, "texte": "                                  LES LIVRES                                 125\n\n\nB a r t e k l e V i c t o r i e u x , par HENRIK SIENKIEWICZ. — (Paris, Paul Ollen­\n   dorff.)\n   L'on assure que la traduction de Bartek le Victorieux et des autres contes qui\nlui font suite dans ce volume a médiocrement enchanté leur auteur. Le fait\nest qu'elle ne brille point par sa virtuosité et que les diverses œuvres ici réunies\net qui datent de la jeunesse de Sienkiewicz ne paraissent pas devoir ajouter\nnotablement, en France, à la gloire du maître polonais. C'est pourtant une\naventure poignante que celle de ce soldat posnanien, combattant en lion sous\nles drapeaux allemands, à Gravelotte, à Sedan, sous Paris, héros à la fois et\nvictime lamentable de la guerre, qui le ruine après l'avoir honoré. Ce qui\némeut, dans ce récit, ce n'est pas seulement une amère pitié, c'est aussi le cri\nde colère et de révolte de la patrie contre l'oppresseur prussien. Deux études\nd'enfants : l'Extrait du journal d'un précepteur de Posen et Yanko le Musicien sont\nd'une simple et tragique beauté. La dernière manifeste, avec son exquise et\nprofonde sensibilité, sa noble imagination, le grand poète qui double, chez\nl'auteur de Quo Vadis, le romancier.\n                                                                           M. D.\nLE THÉÂTRE :\nQuand nous nous réveillerons d'entre les morts, drame en\n   trois actes, par H . IBSEN. — (Paris, Perrin et Cie.)\n   ... ou « L'Individualisme puni »... ou « Ce qu'il coûte de rater sa vie! » —\nHerr professor Rubek, sculpteur devenu célèbre, est marié depuis cinq ou six\nans à Maïa. Ils ne sont pas heureux. Chez l'un c'est une âme, des goûts,\nl'égoïsme insconcient de l'artiste; l'autre, au contraire, positive, aime la vie\nplus matériellement active, plus réelle en un mot. Désenchantement... ils se\nl'avouent au premier acte avec une fatigue un peu nerveuse ; là-dessus paraît\nIrène. Avant le mariage de Rubek, elle fut son modèle. Jeune fille, elle quitta\ntout pour poser devant lui; il lui prit sa beauté, il en revêtit son grand œuvre,\nLe jour de la Résurrection. Il lui prit même son âme et son cœur — nous\nl'apprendrons au second acte — mais il ne s'en aperçut point dans son égoïsme\nd'artiste : une fois qu'en tant que modèle il n'en eut plus besoin, il la renvoya\nchaste, désespérée, muette. Et maintenant voici qu'il la retrouve dans un\nhôtel-sanatorium, folle plus qu'à moitié, vêtue de blanc, gardée de près par\nune énigmatique diaconesse — espèce de sœur de charité protestante — déla­\nbrée de corps et d'esprit après une vie d'aventures féroces et singulières et\nd'approximative prostitution. Nous avions déjà deux vies ratées : Rubek et sa\nfemme; voilà la troisième : elle ne l'est pas peu!\n   Cependant Maïa s'intéresse vivement à une façon de brute, le chasseur\nUlfheim, très vivant lui, encore qu'il ait aussi raté sa vie, mais c'est épiso­\ndique. Ulfheim lui parle ours, montagnes, tueries, avec une férocité entraî­\nnante, lui propose définitivement une âpre chasse sur les hauteurs, et Maïa\naccepte, consensu mariti, trop heureux d'en être débarrassé. Or Rubek s'est rap­\nproché d'Irène. Mélancoliquement, ils tisonnent le passé. Dans un langage où\nle symbole abonde, elle lui reproche le malheur qu'il mit dans sa vie. Elle\nvoulait se donner toute entière, lui l'artiste, le poète, l'égoïste, la traitant en\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3050, "texte": " 126                               DURENDAL\n\n\n « simple épisode » n'a songé qu'à la seule utilisation de sa beauté formelle.\n Reproches que la folie adoucit ou tempère! Naturellement Rubek s'aperçoit\n que c'est Irène qu'il aurait dû aimer, épouser... maintenant il est trop tard. Et\n voici à peu près, en raccourci, ce qu'ils se disent :\n     Lui. — « Hélas! si j'avais su!... »\n     Elle. — « Ah! oui!... »\n     Lui. — « Et plus rien à faire! — Maïa! que je n'ai jamais aimée... Mais\n crois-tu que nous ne pourrions pas retrouver nos âmes d'antan?... Ah! faire\n renaître ce temps profond, délicieux... compléter enfin ce bonheur ébau­\n ché!... »\n    Elle. — « Impossible, Rubek! et d'ailleurs je suis mortel... M\n    Lui. — « H e i n . , morte!... »\n    Elle. — « Oui... et toi aussi... »\n    Lui.— « Je comprends .. mais essayons de revivre... une nuit, une seule\n nuit, à deux, sur la lande! »\n    Elle. — « Eh bien, oui, tentons!... L'irréparable ne nous apparaîtra\nque... »\n    Lui. — « Que?... »\n    Elle. — « Quand nous nous réveillerons d'entre les morts ! »\n    Lui. — « Et que verrons-nous alors? »\n    Elle. — « Nous verrons que nous n'avons jamais vécu ! »\n    Il semble un peu que toute la pièce n'ait été écrite que pour ce mot. Et ce\nserait là une bien mauvaise formule dramatique. « Préparer » une réplique\npendant cent cinquante pages réussit peut-être à la rendre fort saisissante, mais\nne contente qu'imparfaitement le lecteur. Certainement la dernière œuvre\nd'Ibsen n'est pas uniquement cela; toujours est-il qu'elle en fait naître le\nreproche. C'est donc par ce mot que se ferme le second acte. Le troisième\nréunit sur les hauteurs Rubek et Irène, Maïa et Ulfheim. On pourrait espérer\nque ces époux mal assortis feront au moins des amants heureux. Hélas! pas\nmême!... Maïa a vite fait de rembarrer ce sombre galantin qu'est le chasseur\nd'ours.\n    Rubek, lui, entraîne Irène; ils s'exaltent en montant; ils tendent vers les\nhauts sommets — les voici presque à la Lumière, à la Résurrection. Mais\nune avalanche les ensevelit au dernier moment et clôt leurs destinées dans la\nmort, une mort réelle cette fois ! Ils meurent sans avoir pu « revivre » !\n    Quelle idée contient cet épisode dramatique? Comme toutes les œuvres du\nmaître, celle-ci laisse quelque jeu à l'interprétation personnelle. On y a vu une\nvolte-face intellectuelle et morale d'Ibsen. N'est-ce pas lui qui a dit un jour :\n« L'homme le plus seul est l'homme le plus fort », et cette parole est la bou­\ntade, le paradoxe-étendard de son individualisme à la fois artistique et intime ;\ndès lors son dernier drame en serait la désertion. Il aurait voulu montrer que\nl'artiste ne peut s'isoler de la vie. En effet, il ne suffit pas qu'il s'en érige le\nmiroir intelligent, subtil à en refléter la seule beauté, non, il faut qu'il s'y\nmêle, qu'il aime, qu'il souffre avec tous et comme tous. Rubek a rencontré\nIrène; son froid égoïsme de poète n'a vu en elle que la Beauté. De cette jeune\nfille, qui était de la vie expansive et généreuse, il n'a pris que le splendide\n"}, {"page_pdf": 154, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3407, "texte": "                                   LES LIVRES                                   127\n\n\nreflet; il a délaissé la lumière même qui était en elle: son amour pour lui. Et\nil a été puni; il est « mort » ! Il la retrouve plus tard ; il se réveille brusquement;\nil s'aperçoit qu'il n'a pas vécu. — Est-ce là l'idée de la pièce?... Sans doute —\nmais on ne peut dire pourtant qu'elle soit maîtresse. Une autre s'en dégage\ndavantage : celle d'un profond pessimisme. Pauvres que nous sommes! nous\norientons notre vie dans un sens, nous constatons un jour que nous nous\nsommes trompés, nous voulons retourner sur nos pas, efforts vains — trop\ntard... L'Irréparable a passé par là!\n     Il faut l'avouer, ce n'est pas très original ; pas plus que la première inter­\n prétation ne le serait extrêmement. C'est pourquoi l'on peut croire que le der­\n nier drame du maître norwégien ne grossira pas considérablement sa gloire.\n On sait avec quel art, ordinairement inouï de réalisme, Ibsen parvient à rendre\n intensément vivants, existants, des êtres qui nous paraissent paifois si excep­\n tionnels qu'ils semblent évoluer en marge de l'humanité contingente. Eh\n bien! cet art où la robustesse de son génie éclate a défailli un peu ici. Le per­\n sonnage d'Irène en effet, on a beau se faire l'âme la plus ibsénienne possible\n  en le lisant, il nous crispe un tantinet par quelque chose comme un pathos\n flou, une teinte de... pédantisme dans le symbole, où il se noie. Si nous vou­\n  lions descendre aux détails, ne retrouverions-nous pas des choses presque\n  choquantes ; tenez ceci : la petite madame Maïa — et, remarquez-le, elle ne\n  nous est pas donnée pour une fripouillette ; au contraire, c'est le seul person­\n  nage vraiment sain du drame — la petite madame Maïa, sentant que son\n  mari prend un profond intérêt à Irène et ne pensant pas encore à une sépara­\n  tion radicale, propose simplement à Rubek de vivre à trois dans leur villa de\n  Taunitzer-See ! C'est à croire qu'il y a des Pyrénées entre nous et le Nord au\n  point de vue d'une certaine noblesse de l'âme...\n      Et pourtant l'œuvre est d'un grand intérêt. Le style est vif; il a cette netteté\n   réaliste avec laquelle parlent toujours les personnages d'Ibsen, même ceux\n   qui nous semblent quelquefois pas trop réels... J'exprime là, en passant, une\n   antithèse caractéristique dans son art. Irène et sa symbolomanie, je le crains\n   fort, ne vous plairont qu'à moitié. Mais Rubek est d'une excellente psycho­\n   logie, bien campé dans sa veulerie d'artiste! Le dernier acte paraîtra peut-être\n   à quelqus-unes un peu fatal, un peu simple, un peu facile; pourtant si l'on a\n   l'imagination souple, on le goûtera parce qu'il est saisissant; c'est une fresque\n   tragique, un sombre tableau où le pessimisme souffle grandiosement. D'ail­\n   leurs, ici comme souvent, le maître laisse beaucoup à faire au lecteur. Cette\n   hardiesse de son génie n'en est-elle pas, au fait, une des qualités les plus\n   attrayantes?... Mon Dieu, oui... mais avec tout autre que lui que ce procédé\n   serait aisément détestable !\n                                                               GEORGES BRIGODE.\n LA POÉSIE :\n F e u i l l e s E p a r s e s , poèmes par LÉON WAUTHY. — (Bruxelles,\n    A. Vromant.)\n    Des aquarelles et des nocturnes où parfois un beau vers éclôt comme une\n fleur rare; une suite de piécettes en vers libres, qui n'ont que de lointains\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2946, "texte": " 128                                    DURENDAL\n\n\n rapports avec les rythmes vigoureux ou tendres d'un Verhaeren et d'un\n Griffin ; de la recherche au point de gratifier la lune de ce qualificatif bien\n fin de siècle : monstre bec Auer; de la. bonne volonté, ce qui est bien, à\n défaut de bons poèmes, ce qui serait mieux; voilà ce que nous avons trouvé\n dans ce petit livre. Loin de nous la pensée de décourager qui que ce soit,\n mais, franchement, de pareils vers ressemblent trop à tant d'autres.\n                                                                      C. DE S.\n LITTÉRATURE                  FLAMANDE :\n\n L e n t e l e v e n . — Z o n n e t i j . — Z o m e r l a n d , par   STIJN STREUVELS.\n     Voici un jeune qui est déjà ou qui sera certainement le grand écrivain fla­\n mand de demain. Stijn Streuvels, de son vrai nom : Frank Lateur, est le\n neveu du grand Guido Gezelle. Il exerce, à Avelghem, le métier de boulanger !\n Dans le monde littéraire flamand et néerlandais il professe l'art d'écrire. Il n'a\n que vingt-huit ans. C'est un self-made man, il ne doit rien à aucune Ecole, et\n il écrit des chefs-d'œuvre, domine cette épopée du travail Oogst (La Moisson),\n une des plus belles choses que j'ai lues dans ma vie.\n    Stijn Streuvels fait en prose ce que son oncle a fait en vers : il se crée sa\n langue, prenant pour matière première le superbe dialecte West-Flamand, et\n il étonne par sa puissance d'expression, par son style personnel, par son\naptitude à peindre et à sculpter avec des mots, les sensations les plus délicates\net les nuances les plus fines de la pensée.\n    Je me propose de lui consacrer plus tard ici une étude. Son nom doit\nrayonner au delà des bornes étroites de son petit pays natal.\n    Je n'approuve pas tout ce qu'il écrit. J'ai une appréhension terrible que cet\nenfant de génie ne prenne des chemins de traverse et ne s'égare dans des\nbourbiers et dans les ténèbres.\n    Qu'il se méfie des admirations maladives de la protestante Hollande, des\ntentations de l'orgueil et de l'exubérance même de sa nature réaliste. Puisse-\nt-il rester digne, par son humilité chrétienne, son respect et son amour de la\nReligion, de la Morale chrétienne et de son peuple, d'être, comme prosateur,\npour la Flandre, le continuateur de son oncle Guido, le grand poète que nous\npleurons...\n    Cette famille des Gezelle paraît devoir être une dynastie de rois dans le\ndomaine de l'Art.\n                                                       L'Abbé AUG. CUPPENS.\n\nDIVERS :\n\nJ o n a s , par IWAN GILKIN. —(Bruxelles, Lamertin.)\n   En ce gai badinage sur des questions fort graves dont l'imminente actualité\nfascine politiciens et penseurs, M. Gilkin nous présente un Jonas de fan­\ntaisie, bon vivant et joyeux compagnon à ses heures et qui ne ressemble guère .\nque fort lointainement à son ancêtre le vieux prophète d'Israël. Ce Jonas\nfin de siècle (le livre est daté de 1900) dont la vie se passait paisiblement,\n"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3522, "texte": "                                 LES LIVRES                                  129\n\n\nembaumée de la légère vapeur des havanes, entre la lecture des meilleurs\nauteurs, l'opéra et les salons de peinture, connut un beau matin que l'Esprit\nlui ordonnait de prêcher à la Nouvelle Ninive sa ruine prochaine, injonction\nque notre homme n'accepta pas sans rechigner un peu. Mais on ne désobéit\npas à l'Esprit et force fut à notre pauvre Jonas de se soumettre et de vaticiner,\nnonobstant les pronostics pessimistes de la Baleine, que ses aïeux avaient fait\nsoigneusement empailler en souvenir du plus illustre membre de leur lignée.\n    Dès lors donc, en de vibrants discours, Jonas s'efforce de faire comprendre\naux rois et aux peuples de la Nouvelle Ninive l'immense danger qui les\nmenace du côté de l'Orient. Car c'est rien moins que du péril jaune, des mys­\ntérieuses et redoutablées éventualités cachées sous ces simples mots, que\n M Gilkin nous entretient tout au long de cette légère fiction symbolique.\n    Jonas s'en va d'abord trouver les rois ; il leur prêche la croisade, ce qui ne\nleur sourit guère ; il leur montre l'imminent péril qu'ils ne comprennent point :\nl'exode des capitaux vers l'Extrême Orient, la migration des machines, l'ouvrier\neuropéen ruiné par l'ouvrier asiatique qui travaille à meilleur compte, la\nchute graduelle du chiffre des exportations. N'obtenant rien des rois, il s'adresse\n aux cacatois démocrates « qui se lamentent furieusement, sans toutefois ren­\n verser leurs mangeoires » et il comprend qu'eux non plus ne pourront sauver\n la Nouvelle Ninive. L'âme de Tamerlan lui apparaît sur la steppe, joyeuse de\n l'état de choses qui finira par changer l'équilibre du monde en transférant le\n sceptre industriel des mains de l'Européen à celles de l'Asiatique.\n    Les conclusions de Jonas sont donc loin d'être optimistes, ce qui ne l'em­\n pêche pas de conseiller à un jeune ingénieur de partir pour la Chine, car s'en\n abstenir serait « renoncer à de beaux bénéfices sans retarder d'un quart\n d'heure les catastrophes inévitables ».\n    Tel est ce petit livre plein d'esprit et de finesse. Sa lecture jette de vives\n lumières sur une question économique et sociale dont d'ordinaire on com­\n prend peu l'importance. Ecrit en un style léger et sur un ton de lyrisme iro­\n nique, il exerce un charme captivant et fait connaître un curieux aspect de la\n personnalité de M. Gilkin. Ceux qui lisent les intéressants articles que Zadig\n signe au Journal de Bruxelles, savent depuis longtemps, il est vrai, que le beau\n poète de la Nuit et de Prométhée est aussi un penseur très original, doublé par­\n fois d'un subtil ironiste, ce qui ne gâte rien à la chose.\n                                                                       C. DE S.\n\nRéflexions m o r a l e s et r e l i g i e u s e s , ou leçons de sagesse chré­\n  tienne, proposées par un père à sa fille, par DÉMÉTRIUS DE GOLESCO.\n   Cet ouvrage, honoré du témoignage et de l'approbation d'hommes très\néminents, entre autres de Mgr Van Weddingen, de si sympathique mémoire,\nest un des plus nobles livres qui aient été écrits en ces derniers temps. Il con­\ndense, en deux petits volumes de trois cents pages, les questions les plus\nhautes et les plus essentielles de la philosophie chrétienne, mises à la portée\ndes femmes et des jeunes filles du monde. Le premier volume traite de Dieu\net de l'âme. Le second, de nos devoirs envers Dieu, enversles autres et envers\nnous-mêmes. Les spéculations profondes, les vues si élevées dont cet ouvrage\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": " 130                               DURENDAL\n\n\nest rempli seront accueillies d'autant plus volontiers des jeunes lectrices que\nl'auteur possède le rave secret de les exprimer en une langue claire, harmo­\n nieuse et imagée dont les qualités d'énergie, de sobriété et de concision rap­\npellent le style du grand siècle. Car Démétrius de Golesco fut poète autant\nque penseur. Si les démonstrations qu'il expose dans la partie purement phi­\nlosophique des réflexions sont lumineuses et accessibles à toute intelligence\ncultivée, ce qui constitue le charme souverain et indéfinissable de ce livre,\nc'est la sérénité, apanage exclusif du chrétien, répandant un baume délicieux\nsur nos plus secrètes blessures. Les chapitres traitant de la mort, du bonheur,\nde l'espérance, des devoirs envers nos enfants, sont des chefs-d'œuvre d'onc­\ntion, de chaleur, de poésie simple et vraie prenant leur source dans une âme\nà la fois tendre et délicate. Aussi les réflexions morales et religieuses, que\ndevraient posséder tous les établissements d'éducation de jeunes filles, ne\ns'adressent pas exclusivement à celles-ci ; elles pourront être méditées avec\nfruit par tous ceux qui ont l'âme élevée, par tous ceux qui aiment à voir\nréalisée dans un livre l'alliance du vrai, du beau et du bien, idéal radieux si\nrarement atteint de nos jours. Les réflexions morales et religieuses, œuvre\nd'un artiste et d'un chrétien, sont mieux qu'un très beau livre, elles consti­\ntuent une bonne action.\n                                                                           S.\nLettres du R. P. Didon à Mlle Th. V. (Paris, Plon.)\n   Bien que ces lettres soient plutôt des lettres de direction spirituelle, elles\nintéresseront quiconque désire connaître le célèbre conférencier dans son for\nintérieur. Il s'y révèle âme vaillante et forte, apôtre avant tout, s'étant\nimposé comme tâche de réconcilier son siècle avec l'Eglise en l'orientant vers\nDieu. De là le caractère très moderne de son apostolat.\n   Encouragé d'abord par le Pape dans sa mission, il tomba plus tard en dis­\ngrâce auprès de ses supérieurs, à cause précisément du ton trop moderne,\ndisait-on, de ses prédications. Le P . Didon fit preuve dans ces circonstances\ncritiques et pénibles, où le courage de tant d'autres eût sombré, d'une hauteur\nde vue incomparable et d'une force de caractère indomptable. Il se soumit\nsans hésiter et alla s'ensevelir dans la retraite de Carbara qu'on lui avait\nassignée et où il lui avait été donné ordre de se consacrer uniquement à la\nprière et à l'étude. Cette inactivité contrainte dut être un martyre pour ce\ntempérament de feu. Il ne faiblit point, mais se retrempa au contraire dans\nl'épreuve. Et les plus intéressantes peut-être de ces lettres sont précisément\ncelles écrites du fond de l'exil. On sort de la lecture des lettres du P . Didon\ntout épris d'une admiration enthousiaste pour la vertu héroïque de ce moine\ndes temps modernes.\n                                                                       H . M.\n\nGarçon,      l'audition!     par I'OUVREUSE DU CIRQUE-D'ÉTÉ. — (Paris,\n  Simonis-Empis. )\n   L'œuvre critique, déjà considérable, de la célèbre Ouvreuse du Cirque-d'Été,\nalias Willy, alias M. Henry Gauthier-Villars, se recommande à la fois et très\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1281, "texte": "                                  LES LIVRES                                  131\n\n\ninstamment aux mélomanes, par la justesse et l'indépendance de ses juge­\nments, et aux hypocondres par la fantaisie de sa verve jaillissant en mots\ndrôles, en à-peu-près stupéfiants, en blagues féroces. Ce volume est digne de\nses aînés, et c'est tout dire : auteurs, chanteurs, musiciens, public, l'Ouvreuse\ny juge prestement, avec un esprit qui n'exclut pas, au fond, la gravité, tout ce\nqui, en un an, se fait, se joue et s'écoute de musique à Paris.\n                                                                         M. D.\n\nL a J o i e d ' ê t r e par CHARLES SAINT-MAURICE.— (Bruxelles, O.Schepens.)\n   Dédié aux déshérités du bonheur, à tous ceux qui souffrent, ce livre plein\nde nobles pensées témoigne plutôt du cœur que du talent littéraire de son\nauteur. Tel qu'il est, dans sa simplicité de style et le laisser-aller qui y règne,\nil peut charmer et consoler, en montrant que le bonheur ici-bas n'est pas le\nrêve de l'impossible et se trouve dans l'accomplissement des devoirs journa­\nliers. S'ouvrant par un lever de soleil, il se termine en chant d'alouette, pro­\nclamant la saine joie de la vie.\n                                                                        C. D E S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-02-n2-010", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 132, "page_fin": 136, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Contes d autrefois Namur Godenne", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 159, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1694, "texte": "NOTULES\n\n\n   NOS a b o n n e s d e l ' é t r a n g e r , qui ne nous ont pas encore envoyé le\nmontant de leur abonnement pour l'année 1901, seraient bien aimables s'ils\nvoulaient avoir l'extrême obligeance de le faire, en adressant un mandat-poste\nà la Rédaction.\n\n\n\n    A r i s t i d e D u p o n t , le jeune et distingué avocat de la Cour d'appel,\nqui vient de mourir à Bruxelles, était un admirateur enthousiaste de notre\nœuvre. Nous perdons en lui un ami qui nous était cher. Il collabora à\nDurendal plusieurs fois. Il nous donna notamment une intéressante étude sur\nle beau livre des frères Marguerite, le Désastre, et le récit pittoresque d'un\nvoyage en Andalousie. C'était un esprit fin et délié, une âme charmante,\nbonne, douce et affectueuse, un grand et noble cœur, d'une grande élévation\net d'une exquise délicatesse de sentiments. Les quelques pages qu'il laisse\nsont fortement pensées. Il avait le souci de la forme littéraire. Il aimait à\nenrober ses idées d'un vêtement poétique. Sa mort ne le surprit point à\nl'improviste. Il l'accueillit avec le calme du chrétien qui est le résultat d'une\nvie toute d'intégrité et de piété. Que Dieu ait son âme! Nous présentons à sa\nfamille désolée nos plus sympathiques condoléances.\n\n                                         ***\n\n   P o u r l e p e t i t V i l l i e r s . — Sous ce titre MAUBEL fait, à la générosité\ndes amis du génial artiste Villiers de l'Isle-Adam, un appel enthousiaste, dont\nnous nous faisons volontiers l'écho auprès de nos abonnés :\n  « Voici plus de douze ans que Villiers est mort. C'était un des plus puis­\nsants écrivains de la langue française ; des œuvres comme l'Eve Future, les\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2967, "texte": "                                   NOTULES                                    133\n\n\nContes cruels, Axel, marquent une renaissance du spiritualisme, un retour vers\nla synthèse dont les plates physiologies du naturalisme nous avaient désha­\nbitués, et c'est aujourd'hui qu'on voit bien la valeur et la substance de ces\nœuvres ; à mesure que nous nous éloignons, elles s'élèvent, elles dominent\nune époque.\n     » Beaucoup de poètes des dernières générations, en dépit des querelles\nde naturistes et symbolistes, ont consacré à celui qu'on appelait le prince\ndes lettres françaises un culte profond.\n     » Or, Villiers de l'Isle-Adam laisse une veuve et un fils à qui tant de\nrichessss intellectuelles dépensées devraient rapporter de quoi exister, et\n ils sont pauvres avec les cinquante francs de rente que l'Etat français alloue\n à la veuve du poète.\n     » N'est-ce pas de quoi prolonger le supplice de l'inanition? Le petit\n est depuis plus d'une année gravement malade, et le médecin a prescrit\n l'Algérie.\n     » En attendant que la Société des gens de lettres et le ministre de l'instruc­\n tion publique viennent en aide aux héritiers de celui à qui la France doit\n tant, un journal de Paris recueille, pour les transmettre à la veuve de\n l'artiste, les sommes qui pourraient aider au départ prochain de l'enfant vers\n  le pays du soleil. »\n     La Rédaction de Durendal s'associe de tout cœur à l'hommage rendu par\n  Maubel à la mémoire de Villiers et fait siennes ses nobles paroles. Nous\n  nous ferons un devoir de transmettre à la veuve en détresse les aumônes que\n  nos abonnés voudraient bien nous adresser pour elle, ou plutôt pour son\n  enfant malade. Nous dirons avec Maubel aux admirateurs de l'artiste défunt :\n   \" Envoyez un peu de secours au petit Villiers pour toute la joie profonde que\n  le grand vous a donnée. »\n\n                                        * 4c *\n\n\n     C o m m e n t o n f ê t e S a i n t e C e c i l e , non seulement en France, comme\n il est écrit dans un article (dont ci-joint une coupure) de la Tribune de Saint-\n Gervais, mais surtout en Belgique :\n     « Voici bien longtemps que je me promets de vous dire en deux mots\n comme on vous cuisine en province un office dit artistique afin de fêter la\n patronne des musiciens.\n     » On fête sainte Cécile dans les sociétés chorales, harmonies ou orphéons.\n  Ce jour-là, on met les pieds à l'église et l'on y déchaîne un fatras d'élucubra­\n  tions que nous sommes heureux d'attacher au pilori musical. Pour les harmo­\n  nies, on choisit dans le répertoire courant les œuvres qui présentent le plus\n de recueillement, arrangements d'opéras, dont les plus respectueux du saint lieu\n  suppriment le pas redoubléfinal,et encore ! On y chante généralement quelques,\n  messes orphéoniques insipides. Les Gloria en sont d'ordinaire pompeusement\n  magnifiques et vous ont des airs guerriers à faire trembler les voûtes. Tout\n  cela finit au cabaret d'où ça n'aurait jamais dû sortir.\n"}, {"page_pdf": 161, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3271, "texte": "134                                    DURENDAL\n\n\n   » Ne croyez pas que les chefs-lieux d'arrondissement aient seuls le privilège\nde ces manifestations artistiques!? Paris lui aussi a sa messe annuelle de sainte\nCécile et il est juste de dire combien cette exécution manque à bien des points\nde vue. Nous ne voulons pas incriminer les répertoires ; les messes, la plupart\nmédiocres, empruntées aux œuvres des maîtres de chapelle actuels, sont exécu­\ntées d'une façon déplorable. Nous ne voulons pas pousser plus loin le procès\ndes messes : les mutilations infligées au texte, le Gloria in excelsis Deo imposé\ndu grand orgue par trois chanteurs, le dos tourné à l'église, comme le portait\nune partition en annotation, j'allais dire en jeu de scène, ni les pauvretés mélo­\ndiques de certains de nos grands chantres de la composition musicale religieuse\nprésente, du bois dont était fait le singulier phénomène qui signa autrefois\ndes articles où on contestait du talent à Palestrina. Mais laissons ces misères\net plaignons la gracile Sainte, idéale et charmante, enfermée dans sa petite\nchambre nuptiale, à laquelle on inflige de telles sérénades. Il y a heureusement\ndans le seul office grégorien qui la chante des perles mélodiques assez rares pour la consoler\nde toutes ces turpitudes. Il est juste de dire qu'on la fête comme il convient en\nquelques lieux. N'oublions pas que là où on loue vraiment sainte Cécile, et\nce en toute perfection d'un bout de l'année à l'autre, c'est à Solesmes, à\nl'abbaye Sainte-Cécile des Dames Bénédictines. »\n   Tout ce qui précède s'applique, en grande partie, à la Belgique. On y fait\ndans la plupart de nos églises une musique horrible et grotesque, dénuée de\ntout art, cela va sans dire, mais surtout, ce qui est non moins déplorable,\nscandaleusement profane.\n   Pour entendre une musique à la fois religieuse et artistique, recueillante et\nélevante, on en est réduit à aller à l'abbaye de Maredsous ou aux cathédrales\nde Malines et de Tournai. A Bruxelles nous ne connaissons qu'une église qui\nfasse une noble exception, c'est celle de Saint-Boniface, aux jours où les chan-\nteurs de Saint-Boniface se font entendre. Partout ailleurs c'est le néant.\n   Le théâtre à l'église, voilà ce qu'est la musique d'église en Belgique et cela\nmême dans les chapelles de couvent, à peu d'exceptions près. Et c'est encore\nen général de la mauvaise musique de théâtre qu'on y fait.\n\n\n\n    U n m y s t i c i s m e d e p a r a d e . — T r è s juste la remarque suivante de\nDerval au Messager de Bruxelles au sujet des allures soi-disant mystiques\nqu'affectent certains snobs :\n    « Le mysticisme, nul ne l'ignore, est très à la mode aujourd'hui parmi les\nesthètes qui se payent de mots. On en a mis partout. « Il y a des heures de\nnuit, dit quelque part M. Charles Morice, où le Boulevard est mystique. » La\nrecette est connue et simple : s'accouder à des missels, humer avec délices\nl'encens, évoquer à propos ostensoirs et ciboires, se fleurir la boutonnière d'un\nlys, ne jurer que par les Quattrocentistes et par les Préraphaélites, hanter à\nla fois Baudelaire et Puvis de Chavannes, Burne Jones et M. Maurice Maeter­\nlinck. Que faudrait-il de plus pour s'acquérir, dans les cénacles et les brasse­\nries, une réputation solide de mysticisme ?\n"}, {"page_pdf": 162, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "                                    NOTULES                                      135\n\n   » Cette farce, qui fut plaisante au temps où elle dupait force snobs et qui\ncommence à vieillir, n'a évidemment rien de commun avec ce qui constitue,\nd'après la théologie, le fond du vrai mysticisme : l'union intime de l'âme avec\nDieu. N'est pas mystique qui veut : les phénomènes qui caractérisent cet état\néchappent absolument à la volonté humaine. Le mysticisme est une grâce, et\nune grâce extraordinaire, à laquelle nul ne peut atteindre de lui-même, et qui\nn'est généralement accordée qu'à ceux qui la méritent par les efforts de l'ascé­\ntisme et par l'ardeur de la piété. »\n   On pourrait en dire autant du symbolisme. Certains écrivains en parlent en\nlaissant dans l'ombre le formidable symbolisme chrétien presqu'en entier.\nChose absolument grotesque, car le symbolisme chrétien est à la fois le plus\nbeau et le plus puissant qui soit. C'est le symbolisme essentiel. En face de lui\nl'autre s'évanouit comme le brouillard à l'apparition du soleil. Mais les esprits\nsuperficiels sont incapables de pénétrer l'essence des choses. Ils n'en voient\n que la surface. Ces mystiques et ces symbolistes feraient bien de se soigner ; ce\n sont des malades.\n\n\n\n\n   M. Philippe           Mousset     donnera un concert (piano-récital) le\nmercredi 27 février, à 8 heures du soir, à la salle de la Grande-Harmonie,\nrue de la Madeleine. Mme E. ARMAND, cantatrice, prêtera son concours à\ncette audition musicale organisée par notre jeune et sympathique artiste.\nVoici le programme de son concert :\n   1. Sonate op. 57, fa mineur de L. VAN BEETHOVEN (Allegro assai ;\nAndante con moto; Allegro ma non troppo). — 2. Arioso du Prophète de\n                 me\nMEYERBEER (M E. Armand).—3-4. Kreisleriana, 8 Fantasien de SCHUMANN;\nSi mes vers avaient des ailes et Mai de HAHN et Te Souvient-il? d'A. HOLMES\n(Mme E. Armand). — 5. Berceuse de BRAHMS et Mazeppa, Etude IV de LISZT.\n\n                                          ***\n\n    D e s l e c t u r e s l i t t é r a i r e s seront faites au Conservatoire par M.CHOMÉ,\n à 4 h. 1/4, aux jours suivants:\n    Le 12 février : Athalie et Les Plaideurs de RACINE ; le 26 février : Les Fables de\n LA FONTAINE ; le 5 mars : Le Misanthrope et L'Impromptu de Versailles de\n MOLIÈRE; le 12 mars : On ne badine pas avec l'amour, de MUSSET ; le 19 mars :\n Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent d'E. BOURGES et Noël de M. BOUCHOR;\n le 26 mars : Prométhée d'I. GILKIN.\n\n                                            **\n\n\n    A c c u s é d e r é c e p t i o n : P . et V. MARGUERITE : Les Tronçons du\n  Glaive (Paris, Plon). G. D'ANNUNZIO : Le Feu (Paris, Calmann-Lévy).\n  L. GUILLAUME : Proses d'Adam de Saint-Victor et odes d'Horace (Société de\n"}, {"page_pdf": 163, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 724, "texte": " 136                                 DURENDAL\n\n\n Saint-Augustin), 2 vol. G. LEDOS : Sainte Gertrude (Paris, Lecoffre).\n A. L E P I T R E : Saint Antoine de P a d o u e (idem). H . ARDEL : L a faute d'autrui\n (Paris, Plon). L . NÈVE : Londres (Gand, H u y s h a u w e r ) . E . VERHAEREN :\nPetites légendes (Bruxelles, Deman). E . G E R E L L I : Nel metro odiato (Cre­\nmona, Fezzi). E . DEMOLDER : Les patins de la reine de H o l l a n d e (Paris,\nMercure de France). A. FRANCE : Monsieur Bergeret à P a r i s (Paris, Calmann-\nLévy). H . SIENKIEWICZ : Hania (Idem). A. L E BRAZ : Au pays des p a r d o n s\n(Idem). M. SCHWEISTHAL : Drames et comédies (Paris, Flammarion). G. DE­\nLAUNOY : Contes d'autrefois (Namur, Godenne).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 92, "texte": "fvrier igoi.                                     8nae Année.                          N°2.\n\n\n                                                                                 <a\n\n\n            REVUE CATHOLIQUE\n               €>E LITTERATU\n\n\n\n\n       d'\n                           •     •\n                                     •       •\n\n                   • •   • • • •                         . #   .       %\n               •         - ••*           •       •   •    m        •   %\n\n\n               ^«•ni^.                       • • ••% • * • i\n   X\n    TA\n\n\n                                                                           i»f\nRUXELLES, rue du Grand-Cerf, 14. — PARIS, rue de Boulainvilliers, 35,\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": ""}, {"page_pdf": 94, "texte": ""}, {"page_pdf": 95, "texte": ""}, {"page_pdf": 96, "texte": "                            Une Préface\n\nA                    vous qui prenez les chemins de la vie, enfants, s'adressent\n                     . ces contes. Vos regards sont faits d'innocence, comme\n                      vos chairs sont formées de lait. Tout est pur en vous, tout\n                      est chaste, tout est divin. Vos âmes sont fraîches ainsi que\n                      les sources, pures ainsi que le ciel sans nuage, et pleines\n                      d'espoir ainsi que le premier rayon du soleil. L'existence\n                      humaine s'ouvre : et vous allez, mes doux troupeaux aux\n                      prunelles claires, comme les cortèges qui se mettent en\n                      marche aux sons des orchestres qui s'animent : la fatigue\n n'a point encore rompu vos jarrets, la désillusion n'a pas encore séché votre\n cervelle; vous ne voyez devant vous que la fête !\n    Mais tandis que vos cœurs sont encore malléables, qu'aucun durillon ne\n les marque, laissez-moi essayer d'y mettre une empreinte très douce et très\n bonne.\n    Vous rencontrerez des gens hâves et vêtus de guenilles. Ils se glissent dans\n les villes, dans les villages ou le long des arbres des routes; ils entrent dans\nles usines, ils en sortent par des soirs tristes, et ils sont alors souvent noirs\ncomme la nuit; ils habitent des masures couvertes de chaume ou des cités\nsinistres, quand ils ne logent pas dans des briqueteries, des hôpitaux ou des\nprisons.\n    Ce sont les Pauvres.\n   Trop souvent les riches et les bourgeois les méprisent ou en ont peur. On\nles a trop appelés, tantôt des manants, tantôt des prolétaires.\n\n\n  (1) Nous sommes heureux de donner, inédite, la préface du nouveau livre d'Eugène\nDemolder : le Cœur des Pauvres. Ce livre paraîtra bientôt illustré par Couturier, au Mer-\ncure de France, la nouvelle qui suit et celle que nous avons publiée en novembre font\npartie de ce livre.\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": " 74                              DURENDAL\n\n\n    Ce sont des Hommes.\n    Et vous, les jeunes, qui êtes sans haine et sans futile crainte, allez aux\n Pauvres : vous sentirez davantage la grande âme humaine que le Destin fait\ns'épanouir sur le monde, comme la nuit, quand il est triste et noir, on sent\n mieux l'Univers.\n    Ils ne sont pas méchants, les Pauvres, ils ne sont pas vils. Je les ai fré­\nquentés, je les ai bien connus. Et c'est pour que vous les aimiez comme je\nles aime que j'ai écrit ces contes, que je vous offre.\n   J'y narre, oh ! sans prétention, sans grande phrase — simplement, comme\nsi je tenais l'un de vous sur mes genoux — des histoires véridiques, non pas\nimaginées, mais prises dans la vie des Pauvres : et je tâche d'y montrer leur\nCœur.\n                                                       EUGÈNE DEMOLDER.\n\n\n\n\n           La Fin du Père Lasacoclie\n\n                   Conte écrit pour les enfants\n\n                                     A MON PETIT AMI ROBERT COUROUBLE.\n\n\n  Peaux de lapins! Peaux de lapins ! Chiffons, ferraille à vendre!\n\n   Chaque matin, ce cri poussé d'une voix sonore monte dans la\ngrande cour comme un oiseau qui se cognerait aux fenêtres et\nréveillerait les marmots et les vieux encore endormis dans la cité\nouvrière. Car il n'y a plus, à cette heure pourtant encore\npénétrée d'un reste d'aurore, que des enfants et des vieillards\ndans le grand bâtiment parfois si grouillant, et les soirs, aux\nlumières, actif comme une ruche. Tous ceux qui ont l'âge de\ntravailler sont déjà partis vers les usines noires, dont les che­\nminées fument à l'horizon, vers les appels des cloches, qui\nattristent l'aube au seuil des fabriques.\n\n  Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre!\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                   LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                    75\n\n\n   A ce refrain, des fenêtres s'ouvrent, et apparaissent, à côté\nd'une fleur de géranium ou d'un fuschia maigre, des perruques\ngrises et des têtes blondes, également ébouriffées.\n   — Par ici, marchand! crie une vieille femme.\n   — E h ! Peau de lapin! voulez-vous monter ! reprend une\nfillette en guenilles.\n    L'homme qui achète les peaux est un robuste gaillard, qui\nporte son demi-siècle comme une plume de pinson. Il a l'air\nd'un bon meunier, avec une figure fraîche et ronde, imberbe\nsous des cheveux gris. Il cache sous une blouse bleue, brodée\nde blanc aux épaules, le luxe d'un « complet » confortable en\ndrap.\n    — J'arrive ! J'arrive !\n    Et il laisse sa voiture et son petit cheval dans la cour, près\nd'un monceau de détritus où gisent au-dessus des épluchures\nune casserole trouée et un pot vert brisé. La carriole est jaune\net cheval pie. A l'un des coins du véhicule pend un paquet de\ndépouilles raides, tachées de sang et bordées de fourrures.\n   L'homme monte l'escalier.\n    Par toutes les gueules noires des corridors sortent des\ngrand'mères, encore vaillantes, appuyées sur des cannes.\n   Entre ces vieilles se faufilent de petits bambins, aussi chan­\ncelants qu'elles. Pour ne point tomber, ils ont besoin d'appui :\nils cherchent : une main ridée se tend : et près des ancêtres\ncourbées, le marchand se réjouit de voir des marmots avec leurs\nsourires barbouillés dans leurs frimousses roses où s'épanouit la\nsève d'une jeune fleur humaine.\n   Des portes s'ouvrent encore, et voilà des fillettes. Elles ont\ndouze ans, un peu plus, un peu moins : dans les ménages indi­\ngents, elles remplacent les mères, qui sont assises devant un\nmétier, au fond d'une usine. Les fillettes ont l'air préoccupé :\ndéjà se dessine au milieu de leur front le pli qu'on voit aux\nfemmes des pauvres et qui est comme la cicatrice de leur\nmisère.\n   Tout ce monde crie :\n   — Bonjour, père Lasacoche !\n   — Bonjour les petites pratiques! répond-il aux enfants.\n   Et il se tourne vers les vieilles :\n   — Bonjour, la jeunesse!\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "76                           DURENDAL\n\n\n    On rit, en montrant des quenottes ou des chicots. Et le père\n Lasacoche continue sa tournée par les corridors qui exhalent\n des odeurs de langes qui sèchent, de lampes à pétrole et de pipi\n de chat. Parfois il ouvre une lucarne, dans la cage de l'escalier :\n    — Donnez-vous de l'air, dit-il.\n    Il fait ses petites affaires, achetant, marchandant, cher­\n chant de la monnaie au fond de la grande sacoche en cuir qui\n lui vaut son surnom. Le coude bleu de sa blouse se blanchit\n aux murs crépits à la chaux. Parfois sa large carrure disparaît en\nun recoin sombre de la vaste maison, parfois une grande et\nfroide fenêtre fait tomber une lumière vive sur les trois chapeaux\nde feutre superposés qu'il porte au-dessus de ses oreilles — cha­\npeaux, verdis par les averses, qu'il vient d'acheter et qu'il a m i s\npour faire rire la marmaille.\n   Enfin il revient : un tas de chiffons bleus, bruns, pourpres,\njaunes, mais tous déteints comme s'ils avaient essuyé les sueurs\nde dix générations, se ballotte sur son dos.\n   — Comment peut-il porter tout cela? dit une vieille.\n   Et de la main droite il tient une grande casserole de cuivre\nqui cache son métal brillant sous une couche de noir de fumée.\nAujourd'hui il ne faut éblouir personne, mais demain, recurée,\naguichante, elle tirera l'oeil du client dans la boutique du bric-\nà-brac. En attendant cette gloire, la voilà dans la voiture, près\ndes chaussures effondrées, des chapeaux raffalés, des guenilles\nqui furent de hautes nouveautés en leur temps et qui sont tristes\ncomme tout ce qui a passé par les doigts secs de la navrante\nMisère.\n   Autour de la carriole les gamins sont rassemblés, les poings\ndans les poches. Les plus grands apportent au cheval du pain :\nils se retirent vivement, aussitôt la miche empoignée par le\n bidet, et disent aux petits :\n   — Tu vois, j'ai pas peur !\n    — Prends garde qu'il prenne ton doigt pour un radis ! crie le\n marchand.\n    Il défait le noeud des guides et s'apprête à partir. Le cheval\nsecoue la tête, fait tinter le grelot de son collier.\n   — En marche, Rigolo! commande le père Lasacoche.\n    Mais il n'a pas fini.\n   — Attendez! Attendez! crie une voix cassée.\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                   LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                      77\n\n    Une vieille arrive et présente au père Lasacoche une robe à\n volants, dont les ramages fleuris lui rappelaient, dit-elle, sa\njeunesse. Mais elle a songé qu'un peu de feu serait plus de\n saison : les souvenirs réchauffent le cœur, mais ne font pas\n bouillir la marmite!\n    L'homme offre vingt sous.\n   Elle sursaute :\n   — Vingt sous ! Ce n'est pas le prix du poivre que j'ai mis\n dedans pour la préserver des mites pendant quarante ans!\n   Cette bonne raison fait qu'elle obtient deux francs — une\n pièce toute ronde qu'elle soupèse.\n   Et comme elle part avec une toux plus forte que d'habitude,\nles voisins disent :\n   — Elle n'en a plus pour longtemps !\n   Maintenant c'est un vieux berceau qu'on apporte. Cela étonne\nqu'un berceau puisse être vieux! Oh! si vous voyiez celui-là! Il\nvous ferait pitié! Une bribe de rideau reste accrochée à sa flèche\ntordue, et l'on y distingue encore de petits oiseaux bleus qui\nchantent dans les ombres de laperse salie. Entre les mailles du\nfilet, l'étoffe crevée sous la moisissure apparaît brune par\nendroits et laisse voir de petits matelas privés de leurs toiles. Un\nhorrible polichinelle pendu à une ficelle au « col de cygne »\ngigote : ses bras se détachent, il ne lui reste qu'un pied; livide\nsous une perruque jadis « sucre d'orge », sa figure de pantin\nmort grimace.\n   Tout cela est moins mélancolique que la maigre femme qui\ntraîne la dépouille. Elle approche. On lui fait place. Elle est si\nmalade, toute pâle, avec des joues creuses et une poitrine qui\ns'enfonce !\n   — Combien me donnez-vous? dit-elle.\n   — Cela ne vaut pas deux sous, répond le marchand. C'est\nencombrant et le mioche qu'on mettrait dedans ne serait guère\nen sûreté. Les oiseaux n'accrochent pas leurs nids aux branches\npourries, la mère! Et puis votre enfant n'est pas mort! Il sera\naussi bien couché là dedans que par terre !\n   — Il sera mieux, la nuit, près de moi, dit tristement la femme.\nLa fièvre, ça tient chaud !\n   Ces paroles décidèrent l'homme à conclure une mauvaise\naffaire. Il donna vingt sous en disant :\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "78                          DURENDAL\n\n\n   — J'aime mieux les peaux de lapin !\n   — Eh bien, en voilà encore !\n   On a dit aux environs : « le marchand est là » ! Dix mains\ntendent des peaux, avec le poil en dedans. De ces peaux, les\nunes sont sèches et rigides, comme la baudruche ou la vieille\nmorue, les autres, fraîches, pendent flasques et gluantes; les\nplus soigneusement conservées sont bourrées de paille, à éclater.\nCelles-ci passent pour les plus belles : elles vont jusqu'à\nquatre sous ! Et il faut voir avec quelle attention le marchand\nregarde la marchandise! Une déchirure, il n'en veut pas du\ntout ! Une patte arrachée, cela ne vaut plus qu'un sou ! Suivant\nles beautés du poil, deux ou trois.\n   Une fillette arrive, très fi ère :\n   — Une peau de lapin russe, dit-elle.\n   La figure du marchand s'éclaire. Il donne une petite pièce\nd'argent.\n   — Ça vaut bien ça, affirme-t-il. On en fait du chinchilla.\n   Tout le monde est content. Oh! c'est un bon marchand, un\nbon marchand!\n   — Hue! Rigolo!\n   Le cheval pie reprend son pas, cahin-caha. Et la voiture\nsecoue le vieux berceau, qui berce éperdûment son petit pendu.\nLe marchand est heureux : car cela fait rire les enfants et\nattire les mères aux fenêtres.\n\n  — Peaux de lapins ! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre!\n\n   Le cri plane dans l'air : et comme si la misère tombait du\nciel, il pleut dans la voiture des loques, de la ferraille et des\npeaux : le marchand achète même des os : il y en a de gros,\nsans moelle, qui font songer à des lunettes d'approche.\n   — Ah! ça marche!\n   Aussi le cheval est gras, bien soigné, et l'homme chante par­\nfois au coin des rues. A midi, quand il se trouve aux environs,\nil s'arrête au cabaret du Petit Ramponneau, fameux pour ses\ngibelottes et ses tripes à la mode de Caen.\n   — Ah ! ça marche !\n\n  Mais il y a longtemps de cela ! Et petit à petit tout a changé,\ncar tout se modifie dans le monde.\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                   LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                     79\n\n\n   Maintenant les guenilleux peuvent faire du feu avec leurs\nguenilles! Cela ne se vend plus : la Norvège, sur d'immenses\nbateaux, couche ses grands sapins : grâce à eux se fabrique\ndu papier aussi blanc que celui qu'on faisait jadis avec de\nbeaux pans de chemise! La ferraille, d'autre part, a perdu sa\nvaleur : elle arrive de tous les pays, par wagons sur la terre;\nsur l'eau les péniches en sont lourdes à couler!\n   Comment voulez-vous faire la concurrence, alors, avec un\nvieux cheval, poussif, une charrette qui grince faute de graisse !\nCe n'est pas possible !\n   Il y a bien les peaux de lapin, qui sont en hausse! Mais plus\nmoyen de les avoir depuis qu'on en fait des jaquettes de loutre !\nSavez-vous qu'on vend des lapins écorchés à la livre? Le vieux\nmarchand a même entendu dire qu'à Paris, pour tenter le\npauvre monde, chez les grands épiciers, on vend le civet\ntout cuit !\n   — Des histoires à troubler la cervelle! pense-t-il.\n   Et il suit les grand'routes, qui se bordent à présent d'une\nfoule de villas en briques rouges, avec des grilles qui ne\ns'ouvrent jamais à son approche, et des balcons où n'apparaît\npersonne.\n   Le vieux marchand crie tout de même, par acquit de\nconscience :\n\n  — Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre!\n\n   Mais, hélas! Plus jamais d'aubaine! Une peau par-ci, une\npeau par-là ; pas moyen de vivre avec si peu et de nourrir sa\nbête!\n  Aussi le vieux cheval pie en eut bientôt assez de voir les\nroutes blanches s'allonger malignement devant lui sans un brin\nd'herbe à l'horizon.\n  — Ce n'est pas juste, après tout, pensa-t-il. La luzerne ne\npousse-t-elle que pour les ânes?\n  Et le voilà qui se révolte et se chagrine, gagne la jaunisse et\nmeurt, bien tristement, un soir, dans la cour d'une auberge.\n  — Il te sera plus utile crevé que vivant, dit au père Lasa­\ncoche le patron du cabaret. T u pourras le vendre à Péquaris­\nseur et il ne te coûtera plus d'avoine.\n  Mais Lasacoçhe fut triste. Il regarda longtemps la bête\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "80                          DURENDAL\n\n\n\ndéfunte qui gisait sur le pavé et qui lui rappelait ses années\nprospères, et il versa une larme.\n   — Pauvre Rigolo ! Pauvre Rigolo! bégayait-il.\n   Mais il prit vite son parti, céda sa carriole et accomplit ses\ntournées avec un sac au dos.\n   Dame! Un sac suffisait pour un aussi maigre commerce!\nBientôt il fut trop grand! La journée passait, le soir tombait:\non le voyait presque aussi plat sur l'échiné du bonhomme. Si\nLasacoche se courbait, c'était sous le poids de l'ennui et de la\nvieillesse. Ses cheveux blanchissaient et tombaient, ses joues d e ,\nmeunier joyeux se ridaient, pâlissaient, ses yeux clairs deve­\nnaient jaunes et pleuraient; il manquais des dents à ses rares\nsourires.\n   De jour en jour la vie du pauvre ambulant s'assombrit.\nQuand il entrait par habitude dans la grande cour, où tout\nétait changé (en vingt ans qu'est-ce qui ne change pas?), il n'était\nplus reconnu que par trois vieilles.\n   Ah! ces vieilles! comme trois chats, elles ronronnaient de\ntout sur les ordures qu'elles poussaient avec leurs balais de\nbruyère, avant que les boueux ne passent. Elles se souvenaient\nd'avoir connu Lasacoche au temps prospère où chaque dimanche\non faisait sauter un lapin : la bête avait été écorchée avec soin,\ncar on pensait au marchand qui payerait la peau deux fois : de\nbeaux gros sous d'abord et puis d'un compliment à la commère.\n   — Maintenant qui pense à nous féliciter sur nos belles mines?\ndit une des vieilles.\n   Elle était dodue, rouge et ronde comme la lune quand elle\nbat son plein et s'élève aux cieux ainsi qu'un gros ballon. Elle\najouta :\n   — N'est-ce pas rare de conserver ma fraîcheur à mon âge?\nEh bien! Qui m'en parle?\n   — Ah! Rose, reprit d'une voix de fausset une petite vieille à\nla peau tannée et ridée en tous sens comme un vieux bas trop\nreprisé où se perd la symétrie du point, telle que vous me\nvoyez, malgré mes soixante-dix printemps, hier encore j'essayais\nun corsage que je mettais lorsque j'étais jeune fille. Il m'allait\ncomme un gant! Et il y a beau jour qu'on ne m'invite plus à la\ndanse au Salon des Muses !\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                   LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                     81\n\n\n   La svelte pauvresse semblait valser en s'appuyant, légère, sur\nle balai, dans un nuage de poussière.\n   — Oui, oui, les bons s'en vont! grommela la troisième, dont la\njupe se relevait par devant, à cause de son gros ventre. Heu­\nreusement que nous restons, pour nous rappeler le temps où\nnous étions les trois plus belles! Tiens, voilà le père Lasacoche!\nDemandons-lui s'il se souvient de notre beau temps?\n   Et les sorcières attendirent Lasacoche appuyées sur leurs\nbalais.\n   Il haletait, en montant la côte, la tête basse, cramponné à son\nbâton de chêne. Voyant les commères il soupira, chevrotant :\n   — Peaux de lapins! Peaux de lapins !\n   — Bonjour, père Lasacoche! dirent en choeur les vieilles.\n   — Bonjour, bonjour, la jeunesse! répondit machinalement\nl'homme, en passant vite.\n   Très fières, les vieilles sourirent :\n   — Il nous reconnaît, le farceur!\n   — Nous n'avons pas changé tant que cela!\n   — Bast! Quand on a bon pied, bon œil ! ,\n   Une odeur nauséabonde montait de la fange qu'elles avaient\nremuée.\n\n  Lasacoche continua sa route.\n\n   Un soir, bien las et plus triste que de coutume, il rentra, le\nsac et le ventre vides. Et sur les couvertures trouées qui lui\nservaient de couche en son taudis il tomba, pleurant. Il pleu­\nrait, il pleurait! On n'eût pas cru que d'un pauvre corps si sec il\npût sortir autant de larmes ! Mais n'avait-il pas le droit de\npleurer, sa porte close, lui qui ne se plaignait à personne?\n   Et on ne sait quel bon ange vint le consoler cette nuit. Mais le\nlendemain matin il s'éveilla fort gai : il riait à tout venant, et\nfaisait des saluts de la main.\n   Il entra chez le boulanger.\n  — Du pain, du pain! dit-il.\n   On le servit, et sans sortir de la boutique il mangea gou­\nlûment, et donnant des baisers à la mie blanche :\n  — C'est du sucre, du sucre, du sucre! disait-il.\n   Et il léchait la croûte.\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "82                            DURENDAL\n\n\n\n   Alors il désigna d'un doigt tremblant une brosse à manche\nqui pendait à côté du comptoir :\n   — J'offre vingt francs de cette peau de lapin, dit-il.\n   Et frappant, hilare, sur sa cuisse, il sortif sans payer son\npain.\n   — Il est fou ! se dit le mitron.\n   Il se mit sur sa porte et regarda le père Lasacoche qui mar­\nchait très vite sur le trottoir, et mal d'aplomb. Ses pas s'emmê­\nlaient comme ceux des très petits marmots, mais il ne tombait\npas. Ses yeux clairs semblaient suivre de beaux oiseaux le long\ndes toits.\n   — Il est fou ! répétèrent les voisins.\n   Effectivement le père Lasacoche avait perdu la raison. Mais\ncomme il souriait à tout le monde, tout le monde lui sourit.\nD'ailleurs il n'était plus le même homme, qu'on voyait toujours\ntaciturne et consterné par sa misère. Il paraissait guilleret. Il\nfaisait de grands saluts aux bonnes et aux concierges, caressait\nles chiens en les appelant :\n   — Mes petits Rigolos ! Mes petits Rigolos !\n   Il sortait avec cinq chapeaux sans fonds, superposés sur sa\ntête, ce qui le faisait suivre par les gamins.\n   11 prenait les mêmes rues qu'auparavant : mais elles lui\nparaissaient moins longues, car la folie lui tenait compagnie et\nl'égayait de ses discours.\n   Devant la grande maison ouvrière, il s'arrêta, sembla se sou­\nvenir qu'il y avait de bonnes gens parmi les malheureux.\n   Il entra et cria :\n\n     — Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre!\n\n   Il attendit longtemps, parlant aux chiens et aux enfants,\nl'heure où les ouvriers, sortis de la fabrique, rentrent pour\ndéjeuner.\n   Certains reconnurent le père Lasacoche : il leur avait donné\njadis des sous pour de vieux clous. Quelques-uns même lui\ndevaient un gâteau ou des billes.\n   Reconnaissants ils se dirent simplement que, la soupe étant\nchaude, le bonhomme en recevrait sa part. Un vieil enfant,\nparbleu!\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                      LA FIN DU PÈRE LASACOCHE                    83\n\n   On lui apporta des assiettes où nageaient du lard et des\ncroûtes de pain.\n   — Bon! bon! bon! disait-il.\n   Il mangea dans la cour, heureux comme à la belle époque ;\npuis il revint souvent. Son sac ne le quittait jamais et toujours\nil avait en main une ou deux peaux de lapins que lui donnaient\nles ouvriers compatissants avec un sou ou deux, les jours de\npaie.\n   Certains,dimanches une des trois vieilles venait, en cachette\ndes autres, offrir un petit coup de vin à Lasacoche et lui disait :\n   — C'était moi la plus belle !\n   Alors il riait plus fort et sans savoir il répondait :\n   — Oui, la jeunesse!\n   Et la vieille, contente, partait riant aussi:\n\n                                                   EUGÈNE DEMOLDER.\n\n  (Extrait d'un livre inédit : Le Cœur des Pauvres.)\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "               La Légende du Page Guy\n                       Un Mystère en deux tableaux\n\n\n                                       « Golden gifts for all the rest,\n                                       Sorrow of hart for the king's daughter. »\n                                                                 SWINBURNE.\n\n\n\n                       PERSONNAGES           du premier tableau :\n\n                 LE PAGE GUY.\n                 LA PETITE PRINCESSE GYSÈLE.\n                 LA FÉE ANHAILDÉ, marraine de Guy et de Gysèle.\n                 L'ESPRIT DES AIRS.\n                 L'ESPRIT DES EAUX\n                 L'ESPRIT DES FLEURS.\n                 PREMIER RÉCITANT (roix d'homme).\n                 DEUXIÈME RÉCITANT (voix de femme),\n                 TROISIÈME RÉCITANT (voix d'enfant)\n\n\n\n\n                              PREMIER        TABLEAU\n\n   Une prairie ensoleillée, toute pleine de fleurs. A droite, rochers surplombant un peu la\npelouse. Fond lointain et vaporeux. Profil de château. Printemps. Les trois esprits\ncueillent, groupent des rameaux fleuris et se poursuivent et s'amusent.\n\n                                PREMIER RÉCITANT\n\n   L e s lacs reflètent en m u r m u r e l'hymne bariolé des longs rameaux fleuris.\nL e s lacs boivent en feux et couleurs l'épanouissement solaire. L e s lacs,\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                        LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                      85\n\n\nimmobiles sous le ciel c o m m e d'immenses fleurs d'azur épanouies, reflètent,\nboivent et m u r m u r e n t , en cent accents, et mille parfums l'émotion fragile\net c h a n t a n t e d o n t s'imprègnent les a i r s . . .\n\n      LES TROIS ESPRITS (ensemble, soulevant une énorme gerbe de fleurs\n                         qui retombe sur eux)\n\n                                Au p r i n t e m p s !\n\n                            DEUXIÈME RÉCITANT\n\n  L a petite princesse Gysèle court d a n s les gazons verts, et doucement ses\npieds d a n s les mousses humides comme deux tourtereaux d a n s les moiteurs\ndu nid, se cachent frissonnants et tour à tour s'envolent, doucement, ses petits\npieds dans les mousses h u m i d e s . . .\n\n                              L'ESPRIT DES AIRS\n\n                                L'air est p u r I\n\n                            L'ESPRIT DES FLEURS\n\n                   P a r t o u t , joyeuses, les fleurs encensent\n                   A pleins calices, les prés, les eaux, l'azur...\n\n                             L'ESPRIT DES EAUX\n\n                  L ' e a u bruissante sautille et c h a n t o n n e ! . . .\n                — L e s lacs immobiles, c o m m e de g r a n d s lotus bleus\n                  Étalent sous les cieux, leurs clairs épanouissements...\n\n                                   TOUS TROIS\n\n                                Salut au p r i n t e m p s !\n\n                             PREMIER RÉCITANT\n\n                        Là-bas s'en vient solitaire rêveur,\n                        P a r le creux des routes fleuries\n                        L e p a g e Guy, a u rendez-vous !\n\n                            TROISIÈME RÉCITANT\n\n                        G u y , G u y , p a g e G u y sous ton chaperon b l e u ,\n                        O ù vas-tu, d e si g r a n d m a t i n ?\n\n                             PREMIER RÉCITANT\n\n                        Il vient a u rendez-vous promis\n                        A la petite princesse Gysèle.\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "86                  DURENDAL\n\n\n              DEUXIÈME RÉCITANT\n\n          Gysèle court là-bas dans les prés\n          Avec la fée Anhaïldé...\n\n             L'ESPRIT DES FLEURS\n\n     Partout joyeuses les fleurs encensent\n     A pleins calices, les prés, les eaux, l'azur...\n\n          LA VOIX LOINTAINE DE GUY\n\n     J'ai cru voir ce matin dans ses yeux de paresse\n     Monter les larmes de sa tristesse...\n     Ses yeux sont les plus doux yeux !\n\n     Ce midi j'ai cru voir des larmes de joie\n     Briller à sa gorgerette de soie...\n     Ses yeux sont les plus grands yeux !\n\n     Mais ce soir, j'ai cru voir ses larmes d'amour\n     Brûler et couler toujours et toujours...\n     Ses yeux sont les plus beaux yeux !\n                                              (Un oiseau chante.)\n\n                L'ESPRIT DES AIRS\n\n          Voici venir le page Guy\n          Avec ses flûtes et ses fleurs !\n\n                LES DEUX AUTRES\n\n               Salut au printemps !\n               Voici Guy,\n               Quel bonheur!\n                                (Ils se rejoignent et l'attendent.)\n\n              GUY (chantant au dehors)\n\n         Hô! Lâlâhé! Lâlâhô! Làhé!\n     Ses beaux doux grands yeux ont pleuré !\n                                                        (Il paraît.)\n           — Bonjour, bon matin\n             Mes petits amis !\n             Contez-moi vite vos nouvelles.\n\n                LES TROIS ESPRITS\n\n                 Au printemps...\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                       LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                     87\n\n                              L'ESPRIT DES AIRS\n\n                                L'air est pur !\n\n                           L'ESPRIT DES FLEURS\n\n                  Partout joyeuses les fleurs encensent\n                  A pleins calices les prés, les eaux, l'azur...\n\n                             L'ESPRIT DES EAUX\n\n                  L'eau bruissante fourmille et ruisselle...\n\n                                         GUY\n\n                       Salut aux bonnes nouvelles !\n                  — Et maintenant cueillez des fleurs ;\n                  Je consacre au printemps mes amours et mon cœur !\n                       Cueillons des fleurs, pour Elle.\n                                             (Tous quatre s'en vont cueillant.)\n\n                            PREMIER RÉCITANT\n\n L'adroite fée Anhaïldé avec la petite Gysèle, se promènent la main dans la\nmain, le long du chemin...\n\n                           DEUXIÈME RÉCITANT\n\n  Anhaïldé regarde l'enfant et songe au beau filleul, au page bleu, son page\naux grands y e u x . . .\n\n                           TROISIÈME RÉCITANT\n\n        Guy cueille sans doute des fleurs pour elle...\n        Voici, la main dans la main, Anhaïldé, la princesse Gysèle...\n\n                            L'ESPRIT DES AIRS\n\n                       H é ! Lahé! Guy! voici venir\n                       Ta petite amie Gysèle..\n\n                            L'ESPRIT DES EAUX\n\n                       A v e c la fée.\n                       Anhaïldé...\n\n                                         GUY\n\n                       A h ! Ah! vraiment?\n                       Quel bonheur ! C'est charmant ! —\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "88                   DURENDAL\n\n\n      Allez, amis, cueillez toujours,\n      Mon cœur a de plus chères amours\n         Q u e la princesse Gysèle...\n      Vos fleurs ne seront pas pour elle...\n     Mais que vous importe? Cueillez toujours.\n                                      (Il sort et reparaît bientôt, au\n                                           sommet du rocher, où il\n                                           s'est allongé, regardant la\n                                           prairie.)\n              DEUXIÈME RÉCITANT\n\n       P a u v r e marraine aux doigts fuselés\n       T e s rêves d'azur s'en sont allés :\n       G u y bleu n'aime plus ta Gysèle..\n\n             TROISIÈME RÉCITANT\n\n      Chère amoureuse, petite princesse\n      Dis ta prière plaintive et ne cesse...\n      Ton page est à jamais perdu\n            Gysèle si belle,\n      Qu'on lui croit des ailes,\n      Guy, ne t'aimera plus...\n           (Anhaïldé et la petite Gysèle entrent se tenant par la main.\n               Toutes deux sont vêtues de longues robes, la princesse\n              en blanc, la fée en drap d'or et d'argent.)\n                                                 (L'oiseau chante.)\n                      GYSÈLE\n\n           Dites-moi donc pourquoi,\n                    Anhaïldé,\n           L a brise est si légère\n     P a r m i les iris et les fougères,\n                    Anhaïldé,\n               Au fond des bois !\n\n               L'ESPRIT DES AIRS\n\n         Quelle mignonne petite...\n\n                      GYSÈLE\n\n        Dites-moi donc pourquoi,\n                Anhaïldé.\n        L'eau coule si rapide\n     Avec de petits cris et des rides...\n                Anhaïldé,\n            Répondez-moi !\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                        (D'après une photographie d'Ainari de Florence.)\n\nL'ADORATION DES ROIS MAGES\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": ""}, {"page_pdf": 114, "texte": "      LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                                89\n\n            L'ESPRIT DES EAUX\n\n      Quelle fragile petite...\n\n                     GYSÈLE\n\n        Dites-moi d o n c p o u r q u o i ,\n                Anhaïldé,\n       L e s fleurs ainsi parfument,\n       Roses, jasmins et lilas se rallument?\n                Anhaïldé,\n            Dites, p o u r q u o i ?\n\n           L'ESPRIT DES FLEURS\n\n       Quelle invisible petite...\n\n                   ANHAILDÉ\n\nT a voix est plus molle et plus vibrante\nQu'autrefois, ma Gysèle, ma fleur,\nL e P r i n t e m p s a parfumé ton cœur,\nAvec ses doigts de rose et d ' a m a r a n t h e . . .\n\n                     GYSÈLE\n\nL'air est si troublé, tout c h a n t e . . .\n                                                              (Un temps.)\n         O h ! Dites-moi, A n h a ï l d é !\nP o u r q u o i , p o u r q u o i , mon G u y , n e vient p a s !\n\n           ANHAÏLDÉ (appelant)\n\n               Hallalaï!\n               Page !\n               Volage !\nOù d o n c restes-tu, petit Guy ?\n                          (L'oiseau chante et continue pendant que\n                              Guy souffle en ses flûtes de roseaux\n                              un air mélancolique.)\n\n           PREMIER RÉCITANT\n\nSes yeux sont les p l u s grands y e u x !\n\n          DEUXIÈME RÉCITANT\n\nJ'ai cru voir cette nuit ses larmes d'amour\nBrûler et couler toujours, toujours,\nSes y e u x sont les plus beaux yeux !\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "90                     DURENDAL\n\n\n              ANHAILDÉ (apercevant Guy)\n\n      A h ! c'est lui qui fait cette m u s i q u e . . .\n      Descends donc... Quelle mine tragique !\n      Dans tes yeux quel regard singulier?\n\n                  GUY (après un temps)\n\n      E h non, marraine, — tâchez d'oublier... —\n\n                       ANHAILDÉ\n\n     Q u e dis-tu, que veux-tu, mon beau p a g e ?\n\n                           GUY\n\n     J e suis u n étrange personnage,\n     E t j'ai vu déjà tant d'yeux pleurer...\n     Qu'il vaut encor mieux ne pas vous leurrer,\n     Vous qui me dites : page volage...\n\n                 LES TROIS ESPRITS\n\n     Referme d o n c tes blanches ailes\n     P a u v r e , fragile, petite Gysèle...\n\n                ANHAILDÉ (gravement)\n\n     J e ne sais ce que tu voulais dire...\n\n                    GUY (légèrement)\n\n     J'ai voulu vous dire dans u n sourire,\n     Marraine, que l'air est doux aujourd'hui,\n     E t que mon cœur se lamente et soupire\n     P a r c e qu'il aime, pauvre Guy !...\n     J'ai voulu vous dire ceci...\n\n                 LES TROIS ESPRITS\n\n     Voile d o n c tes yeux de lumière,\n     Coupe tes blonds cheveux\n     E t toujours, en pleurant, répète ta prière !\n\n                      ANHAILDÉ\n\n     Beau Guy, descends, je le veux !\n                            (Guy reste couché et rejoue doucement\n                                les coudes à terre.)\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "             LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                      91\n\n                  DEUXIÈME RÉCITANT\n\n        J'ai cru voir, ce matin, dans ses yeux de paresse\n        Perler les larmes de sa tristesse...\n\n                   PREMIER RÉCITANT\n\n        Ses yeux sont les plus beaux yeux !\n\n                 ANHAILDÉ (avec douceur)\n\n        Veux-tu, mon Guy, viens embrasser Gysèle?\n\n                    L'ESPRIT DES AIRS\n\n        Referme tes blanches ailes...\n\n                           GYSÈLE\n\n        Guy, mon Guy, viens embrasser ta Gysèle...\n                           (Guy reste immobile et joue toujours.)\n\n          GYSÈLE (se jette sanglotante vers la fée)\n\n        Oh! Oh! Anhaïldé! Pourquoi ne m'aime-t-il plus?\n\n                   PREMIER RÉCITANT\n\n                   Tout est perdu.\n\nANHAILDÉ (entourant la petite princesse du bras et lui passant\n               une main sur les cheveux)\n\n         Je t'aime.\n                                                         (Puis durement)\n                        — Guy!\n         J'ai voulu te dire ceci :\n         T u ne sais l'âge de celle qui t'aime,\n         De celle qu'un jour ta main choisit;\n         Quand tu l'auras deux fois toi-même,\n         Hélas ! hélas I tu le sauras,\n         Et sa douleur sur ton front blême,\n         Pour un baiser retombera !...\n         Adieu, adieu...\n                            (Elle sort avec l'enfant qui sanglote encore.)\n         Rouvre tes grands yeux, ma princesse,\n         L'air est si pur, — et ne cessent\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "92                                   DURENDAL\n\n\n                    L e s chants ni les cris des oiseaux;\n                    U n flot m u r m u r e . . . d a n s . . . les... roseaux...\n                                        (Le page, silencieux, descend du rocher. Les trois\n                                                 esprits lui portent des fleurs.)\n\n                                   GUY (tristement)\n\n                    E t Gysèle s'en va toute en pleurs,\n                    Avec Anhaïldé... Quel... malheur !..            (Il      pleure.)\n\n                               LES TROIS ESPRITS\n\n                   Guy, voici tes fleurs toutes jolies,\n                   L e s fleurs de ton amour...\n\n                               L'ESPRIT DES AIRS\n\n                   P o u r q u o i pleurer, quelle folie !\n\n                              L'ESPRIT DES EAUX\n\n              Qu'as-tu fait de tes yeux, toi, si rieur toujours?\n\n                             L'ESPRIT DES FLEURS\n\n                   G u y , voici tes fleurs toutes cueillies,\n                   L e s fleurs de tes amours...\n\n                                         GUY\n\n                   Allez, jetez vos fleurs par les vents,\n                   Courez, cherchez ma petite princesse...\n                   Demandez-lui pardon bien souvent,\n                   Dites-lui que je pleure et pleure sans cesse,\n                   Vite, oh vite, partez, courez et cherchez-la...\n\n                              PREMIER RÉCITANT\n\n                   Mais la blonde Gysèle entre au cloître déjà.\n                                    (Les cloches du courent sonnent bien loin.\n                                        Les trois esprits disparaissent en courant.\n                                        Guy se laisse tomber et pleure la tête dans\n                                        les mains.)\n\n                              PREMIER RÉCITANT\n\n   L e s lacs reflètent en m u r m u r e l'hymne bariolé des longs rameaux fleuris.\nL e s lacs boivent en feux et couleurs l'épanouissement solaire.\n                                                                (L'oiseau chante.)\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                       LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                   93\n\n                           DEUXIÈME RÉCITANT\n\n   Les lacs immobiles sous le ciel — comme d'immenses fleurs d'azur épa­\nnouies, reflètent, boivent et murmurent en cent accents, et mille parfums\nl'émotion fragile et chantante des airs...\n\n                           TROISIÈME RÉCITANT\n\n                   Pauvre Gysèle, petite princesse...\n\n\n\n\n                          D E U X I È M E TABLEAU\n\n                               And as I stooped her own lips rising there\n                               Bubbled with brimming kisses at my mouth.\n                                                  DANTE GABRIEL ROSSETTI.\n\n\n                   PERSONNAGES          du deuxième tableau :\n\n                     ALIX, comtesse de Castellanges.\n                     GUY, son page.\n                     LA VOIX du comte de Castellanges.\n                     PREMIER RÉCITANT (voix d'homme).\n                     DEUXIÈME RÉCITANT (voix de femme)\n                     TROISIÈME RÉCITANT (voix d'enfant).\n\n\n  Salle flamande dans un vieux château. Sur une estrade à trois marches, centre et\nfond, la cathèdre comtale aux armes de Castellanges. A droite, fenêtre losangée, ouverte\nau large. Coussins de cuir et de velours. Impression luxueuse, chaude et intime.\n  Alix, debout près de la fenêtre, regarde dans la cour. A gauche, avant-scène, le page\nassis sur un grand coussin de cuir gaufré, s'absorbe en un travail d'enluminure.\n\n                            PREMIER RÉCITANT\n\n                                    Ho! Hé!\n         Les bois sont vivants ! La dernière neige est fondue !\n         Le torrent bondit en grondant, des rochers, le torrent bondit!\n                        Et l'herbe est reverdie...\n         La terre molle et dégourdie, rêve de fraîches floraisons\n         Sous le ciel bleuissant!\n                        Hô ! Hé ! Les bois sont vivants !\n                                                       (Sonneries de chasse.)\n         Les chevaux harnachés, piaffent dans la cour !\n         Les grands gros molosses jappent et montrent\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "94                             DURENDAL\n\n\n     L a langue et les d e n t s ! E n chasse!\n                   E n chasse! Au dernier sanglier!\n     L e s chevaux écumants font vibrer 1P. harnois !\n     Ils ont secoué leur joyeuse crinière !\n                                  E n chasse !\n\n                       DEUXIÈME RÉCITANT\n\n     L e sire comte de Castellanges enfourche son palefroi...\n     S o n cher écuyer lui tient l'étrier...\n\n                        PREMIER RÉCITANT\n\n                             E n chasse 1\n\n             LE COMTE DE CASLELLANGES (au dehors)\n\n                            Madame,\n                       Avant que de partir\n               Voici le salut de votre seigneur,\n                      Avant que de partir\n                            Madame,\n               J e vous salue ! Los et h o n n e u r\n               A la très belle châtelaine !\n       Vos yeux, mes yeux, sont les plus beaux yeux\n\n                       LA FOULE (au dehors)\n\n                          L o s et h o n n e u r !\n\n                     ALIX (agitant son voile blanc)\n\n                          A d i e u . . . adieu!..\n                         (On entend le sabot des chevaux sur le pavé. Sonneries.\n                              Aboiements. Peu à peu le bruit diminue et se fond.\n                              Dès que la chasse s'éloigne, Alix rentre dans la\n                              salle, à pas lents...)\n\n                      DEUXIÈME RÉCITANT\n\n             E t là-bas maintenant sur son grand cheval\n             S'en va le sire de Castellanges...\n             Sous son manteau d e velours et de soie,\n             E n courant, en courant,\n             P a r à travers le vent!\n                                                                  (Silence.)\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "             LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                         95\n\n                                   ALIX\n\n     Il est p a r t i ! . . .\n                                                               (Silence.)\n\n                                (Apercevant Guy, elle s'approche lentement,\n                                   regarde par dessus son épaule.)\n\n                                   ALIX\n\n    Oh                  !...               (et reste en admiration.)\n    Dis-moi quelle est e n son n i m b e d'or,\n    P a r m i ces strophes d'étoiles,\n    Cette pâlotte et fluide enfant\n   Avec sa robe d'albe toile,\n    D a n s ces raideurs de rouges lys ?...\n    S o n petit cœur est tout en o r . . .\n    S o n petit corps est tout en blanc.\nQuelle est, en tristes cheveux, cette enfant,\n                Mon p a g e G u y ?\n\n                                   GUY\n\n    C'est la p a u v r e toute petite princesse\n    D o n t j ' a i transpercé le petit cœur,\n    Au n o m de vos regards m e n s o n g e r s\n    E t du fol espoir de vos rouges baisers...\n           C'est la p a u v r e Gysèle\n           Aussi p u r e , aussi belle,\n           Avec le n i m b e d e sainte Agnès.\n                                           (L'oiseau, dehors, chante.)\n    Son petit cœur est tout en or,\n    Son petit corps est tout en b l a n c . . .\n\n                ALIX (s'en allant vers le fond)\n\n    Quel incompréhensible enfant !...\n                 (Elle s'arrête devant un vase de cuivre plein de\n                     pivoines, en choisit une rouge, énorme, et\n                     rêveusement fixe la fleur sur l'épaule droite de\n                     l'enfant. Guy lève la tête et la regarde au fond\n                     des yeux.)\n\n        TROISIÈME RÉCITANT (lentement)\n\n    Q u e voulez-vous d o n c , très belle comtesse,\n    P o u r m'avoir d o n n é la r o u g e fleur ?\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "96                      DURENDAL\n\n\n                       ALIX (gentille)\n\n      G u y , donne-moi la sainte Agnès...\n                                                                (Silence.)\n\n                             GUY\n\n                 E t ne vous ai-je pas,\n                 Déjà,\n                 Donné son cœur?\n\n                            ALIX\n\n     Mon Guy, donne-moi la sainte A g n è s . . .\n\n                            GUY\n\n                 E t ne vous ai-je p a s ,\n                 Déjà,\n                 Donné toute sa vie\n                 E t ma vie?...\n\n                            ALIX\n\n     G u y , mon aimé, la sainte Agnès?...\n                                    (Sonneries de chasse, au loin.)\n\n                            GUY\n\n     L a sainte est pour la sainte sœur\n     Qui pleure et prie au fond du chœur,\n     L a sainte est pour ma sœur Aude,\n     Afin qu'elle prie et m'en veuille pas\n     T a n d i s qu'elle pleure, hélas ! h é l a s !\n     La pauvre petite sœur A u d e . . .\n\n                           ALIX\n\n          P u i s q u e Guy\n          M'a déjà repris\n          Ce que m o n page m'avait d o n n é ,\n          Ma main reprend aussi\n          Ce que mon cœur t'avait d o n n é . . .\n                        (Elle lui arrache la pivoine, remonte en silence,\n                            s'assied et se met à broder une lourde tapisserie.\n                            Guy s'incline sur son travail.)\n\n                  ALIX (s'interrompant)\n\n     J e voudrais bien le faire pleurer,\n     Il est si joli q u a n d il pleure...\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                          LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                            97\n\n                                PREMIER RÉCITANT\n\n                   Ainsi femme t r o m p e et leurre\n                   E t n'a qu'un but : faire souffrir,\n                            F a i r e mourir\n                        D'heure en h e u r e . . .\n                                           (La cloche du couvent sonne dix coups )\n\n                                             ALIX\n\n                         Dix h e u r e s . , .\n                                                                               (Silence.)\n                                                      Guy...\n(Silence.)\n                   Mon G u y . . . m o n joli G u y . . .\n(Silence.)\n                   Mon cher petit G u y . . . o h ! viens!\n                                  (Elle rejette l'ouvrage. Sonnerie lointaine.\n                                  Guy relève son visage tout en pleurs, puis la\n                                     voyant si belle et souriante, il apporte la\n                                      miniature qu'il pose sans un mot sur les\n                                     genoux d'Alix. Dehors, l'oiseau tristement\n                                      chante )\n\n                                             ALIX\n\n                   Q u e voudrais-tu q u e je te d o n n e\n                   P o u r ta petite sainte Agnès ?\n\n                                  GUY (après un temps)\n\n                   Me d o n n e r ? . . . — J e voudrais e n c o u r o n n e\n                   L e s fleurs à m o n front, de vos divins b a i s e r s !\n\n                                        ALIX (riant)\n\n                   Ahl A h ! A h ! mon baiser!...\n                                    (Elle lance la miniature au milieu de la salle.)\n                   Garde-la... je veux b i e n ; —\n                   M o n baiser, tu l'auras d e m a i n . . .\n\n                                             GUY\n\n             D e m a i n ! . . . P r e n e z garde, qui sait, oh d e m a i n\n                            P o u r r a i t être u n jour\n                            Si p a u v r e d'amour,\n                   P o u r r a i t n'être qu'un jour\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "98                        DURENDAL\n\n\n             D'immense chagrin,\n             D e m a i n . . . toujours d e m a i n . . .\n                                    (Il se laisse tomber, pleurant sur un coussin\n                                         aux pieds de la comtesse encore assise.)\n\n                             ALIX\n\n       Il est si joli quand il pleure.\n                                             (Elle le contemple et songe.)\n\n                   PREMIER RÉCITANT\n\n       Bien à genoux, récitant les heures\n       J e vois sous la voûte d'un cloître obscur,\n       U n e pucelle aux yeux d'azur,\n       Qui semble si douce et si fervente\n       Bien à genoux, la récitante...\n\n                 DEUXIÈME RÉCITANT\n\n      Quoniam si voluisscs sacrificium\n           Dedissem utique,\n      Holocaustis non delectaberis !\n                                                                 (Silence.)\n\n                TROISIÈME RÉCITANT\n\n      Ecce ancilla Domini...\n      Fiat mihi secundum verbum tuum!\n                                                                 (Silence.)\n                     ALIX (vaguement)\n\n      E t Guy me raconte u n e belle histoire...\n\n             GUY (se soulevant à demi, effaré)\n\n     A h . . . oui, o u i . . . une belle histoire...\n                            (Alix se reprend à broder. Guy assis, raconte.)\n     Il y avait aux temps jadis,\n     U n sonore jardin, comme u n paradis,\n     Au plus profond des bois.\n     C'est là que vivait un peuple de fleurs,\n     Aux cent familles et mille couleurs,\n     Sous le règne d'un enfant-roi.\n     Dès l'aube, en chantant, le prince mignon\n     Allait rendre visite à ses compagnons,\n     Les coquelicots, les roides pavots,\n     L e s cyclamens, les pivoines de feu,\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "        LA LÉGENDE DU PAGE GUY                            99\n\n    Les roses rouges, les bleuets bleus\n    Et bien d'autres sur terre et dans l'eau.\n    On le voyait soir et matin\n    Frais et rieur comme un lutin,\n    Près d'un bouquet de centaurée,\n    Murmurant de longues phrases d'amour,\n    Aller, venir, et faire sa cour,\n    Devant une fleur, sa préférée.\n\n            DEUXIÈME RÉCITANT\n\n    La chère fleur, sa préférée ..\n\n                       GUY\n\n    C'est un beau lys au geste blanc\n    Qui doucement parmi le vent\n    Balance sa tête rigide...\n-   Mais certain soir d'automne, hélas !\n    Le petit dieu ne revint pas,\n    Et le lys se ride, livide...\n\n             DEUXIÈME RÉCITANT\n\n    Et se ride le lys...\n\n                           GUY\n\n  Car il aimait une autre fleur\n— Qui sait ? Plus belle ? — et dans son cœur\n  Chantaient déjà les parfums lourds\n  De la perverse et rare fleur\n  En de nouvelles amours\n  Plus belles — oh ! qui le dira ? — mais dans son cœur\n  Était défunt l'unique lys\n  Si grand, si blanc, le lys de jadis...\n— Or donc, comme il errait un matin\n  Sur l'ancien petit chemin\n  Près de la centaurée,\n  Il vit la pauvre tige efflorée...\n  Alors sans doute un reproche muet\n  L'a tourmenté, l'a torturé,\n  Car il foule la tige, de son petit pied..\n\n              DEUXIÈME RÉCITANT\n\n     De son petit pied, il foule la tige...\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "100                                DURENDAL\n\n\n                                       GUY\n\n                  Mais voilà que soudain\n                 Au bout du chemin,\n               - P e u t - ê t r e avait-il tout épié —\n                 Surgit immense le Dieu des fleurs\n                 E t sur l'enfant blanc de terreur\n                 11 prononce le dam fatidique !\n                 Au loin le petit roi s'encourut...\n                 Depuis ce j o u r il disparut ;\n               - E t cette histoire est véridique...\n\n                           DEUXIÈME RÉCITANT\n\n                 L'histoire, hélas ! est véridique...\n\n                                      GUY\n\n                N u l ne dira s'il est encor vivant,\n                M a d a m e , ni quel amour décevant\n                Causa jadis son sort étrange...\n                Depuis les lys embaument toujours,\n                Mais ils n'auront plus d'autres amours\n                Q u e la fluide caresse des anges !\n                                                (Guy retombe, sanglotant, parmi\n                                                     les coussins. — Silence.)\n\n                                ALIX (pensive)\n\n                Ils n'auront plus d'autres amours\n                Q u e la caresse des anges...\n                                                                       (Silence.)\n (Avec        douceur)          — Guy\n                                                                      (Silence.)\n               O G u y . . . m o n joli Guy.\n                                                                      (Silence.)\n               Mon G u y . . . pourquoi pleures-tu?\n                                 (Elle va chercher une autre pivoine et la fixe sur\n                                     l'épaule gauche de l'enfant.)\n(Doucement)    G u y , m'aimes-tu?\n                              (Alors le page relève la tête et tend les lèvres; Alix\n                                  lui met une main sur l'épaule, l'autre au front\n                                  qu'elle incline en arrière, puis lentement se\n                                   penche vers lui.)\n(Avec tendresse)\n                Oh oui, ne pleure plus,\n                Mon enfant, mon aimé...\n                                                            (L'oiseau chante.)\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "           LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                           101\n\n\n                 GUY (douloureusement)\n\n                         Oh!..\n\n                              ALIX\n\n    Enfant, la fleur que tu m'as d e m a n d é e ,\n    L ' a r d e n t e fleur, je te la d o n n e r a i . . .\n\n                               GUY\n\n     O h ! . , assez... assez...\n\n                               ALIX\n\n     Mais, ris,\n     Ris d o n c d e ta b o u c h e jolie,\n     P a g e d'amour, m o n page G u y !\n     P u i s q u e t'adore ta g r a n d e a m i e . . .\n\n                        GUY (éperdument)\n\n     T u . . . o h , . . . tu m'aimes !..\n                                                          (Sonneries au loin.)\n\n                               ALIX\n\nO u i , oh I oui, viens, et toujours et q u a n d m ê m e ,\nP o u r q u o i te leurrer plus l o n g t e m p s , m o n chéri,\nP u i s q u ' à tout cœur, à tout b r a s , moi aussi\nJ e te tiens, je te garde, et je t ' a i m e !\n\n                           GUY (extasié)\n\nO b o n h e u r !...\n                       T o n a m o u r !...\n                                         Toujours,...\n                                                    Quand même !\n                            (Pendant ces derniers mots, la cloche du couvent\n                                sonne onze heures. Au coup suprême, Guy\n                                retombe en arrière sur le coussin.)\n\n                            ALIX (riant)\n\n                          Qu'as-tu?\n       P o u r q u o i fermer tes grands yeux ?\n       Vas-tu,\n       Vas-tu pleurer, encore ?\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "102                                   DURENDAL\n\n\n                    A h ! Ah ! riez mon page d'aurore,\n                    Riez, riez, mon page bleu,\n                    Puisque votre dame, à la folie,\n                    Puisque votre grande amie\n                    Vous...\n                                                              (Le soulevant, effrayée.)\n                    Guy!\n                                                                            (Silence.)\n  (Criant)\n                   Guy I\n                   Ciel, oh, qu'as-tu?\n                   Tes mains sont pâles, pâles... pâles...\n                   Guy 1 Mon amour, Guy, m'entends-tu ?\n                   Oh, tu ne parles, tu ne souris plus,\n                   Dieu ! Dieu ! qu'est-il arrivé...\n                   T u ne bouges plus, tu ne parles plus.\n                   Mon D i e u ! qu'est-il arrivé?...\n                   T u parleras, tu souriras\n                   Mon page, ah! ah !\n  (Rire forcé)\n                   Mon page d'aurore,\n                   Tu m'aimeras encore,\n                                Ah ! Ah!\n                                                                            (Silence.\n                        Mais, es-tu fou!\n                        Relève-toi...\n                        Je te donnerai tout\n                        Ce que tu voudras...\n                                                      (Sonneries. Alix demeure comme\n                                                          pétrifiée avec le page entre ses\n                                                          bras.)\n\n                              PREMIER RÉCITANT\n\n                  J'ai voulu te dire ceci :\n                  T u ne sais l'âge de celle qui t'aime,\n                  De celle qu'un jour ta main choisit;\n                  Quand tu l'auras deux fois toi-même,\n                  Hélas! hélas! tu le sauras\n                  Et sa douleur sur ton front blême,\n                  Pour un baiser, retombera.\n                                                                  (L'oiseau chante.)\n\n                 ALIX (se jette en sanglots sur le corps de l'enfant)\n\n                                 Oh! oh! oh!...\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "LA LÉGENDE DU PAGE GUY                                           103\n\n\n    DEUXIÈME RÉCITANT\n\n  De désir en désir,\n  Comme il en fut toujours,\n  L e t e m p s fuit en s o u p i r s\n  E t l'on meurt sans a m o u r . . .\n                     (La cloche du couvent tinte tristement.)\n\n   TROISIÈME RÉCITANT\n\n          Lilium Mysticum !\n                                                    (Silence.)\nSancta Agnès! Ora pro nobis!\n                                  (L'oiseau chante encore.)\n\n\n\n                                               J.   WAPPERS.\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "                 Les Primitifs Italiens\n\n                                       I\n\n\n                                Le Pérugin\n\n\n\n                 EN terminant son Histoire de la Peinture en Italie, Stendhal\n                    dresse une liste des peintres les plus célèbres de la Pénin­\n                    sule, et à côté du nom de chacun d'eux place un chiffre\n                    qui indique le rang relatif qu'il lui attribue. Ce libre et\n                    génial esprit, si délié et si perspicace professait, en matière\n                    de beaux-arts, des idées singulières, mélange de concep­\n                    tions hardies et clairvoyantes et de préjugés. Si difficile\n                    qu'il soit de concilier de telles opinions avec le caractère\n                    de son œuvre littéraire, avec le réalisme de ses romans,\nil était resté inféodé à l'esthétique de la seconde Renaissance, au beau idéal,\net considérait l'imitation de la nature ainsi qu'une erreur et une barbarie.\nAussi, ne s'étonnera-t-on point de voir dans-la liste dont nous parlons les\nnoms de Masaccio, Ghirlandaio et Filippo Lippi enfermés dans une accolade\nsuivie de cette mention dédaigneuse : « Intérêt historique ! » De Botticelli,\nnulle mention ; le Pérugin — inscrit, d'ailleurs, dans l'école romaine — y\nreçoit la note 4, alors que les imitateurs de Raphaël ou de Michel-Ange,\nJules Romain ou Polydore de Caravage, obtiennent la note 2 ou 3 et que les\nBolonais, Annibal Carrache, le Dominiquin et Guido Reni, sont placés\nhors de pair, tout comme le Vinci, Raphaël et Michel-Ange !\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "LA VIERGE ET L ' E N F A N T\n        (LE   PÉRUGIN)\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": ""}, {"page_pdf": 132, "texte": "                          LES PRIMITIFS ITALIENS                               105\n\n\n   Combien les dogmes esthétiques, les idées préconçues peuvent aveugler les\nyeux les plus attentifs I Ne croirait-on pas rêver en lisant ce titre d'un chapitre\nde l'ouvrage de Beyle : « Caractère des peintres de Florence. Bon dessin,\nstyle minutieux, peu de beauté, point d'expression ! »\n    Peut-être, il est vrai, avons-nous simplement charge de préjugés ! Au fond,\nqui regardons-nous dans les œuvres de l'art, sinon nous-mêmes, notre âme,\nnotre pensée ? Nous admirons précisément celles qui donnent une forme\nprécise et magnifique à nos confuses aspirations ; celles qui sont, pour ainsi\ndire, dans le sillage de notre sensibilité. Au début du XIXe siècle,\nrégnait une sensibilité plutôt sentimentale; la nôtre est plutôt nerveuse;\nde là, semble-t-il, avec une infinité d'autres causes, le discrédit où sont tombés\nles maîtres de Bologne, qui nous paraissent langoureux et emphatiques,\net notre prédilection pour la naïveté forte et ressentie du XIVe siècle, pour l'art\nachevé et suggestif du XVe siècle.\n    Il va de soi que Stendhal ignore absolument Gentile da Fabriano, Otta­\nviano Nelli, Piero della Francesca, Buonfigli, etc., les compatriotes, les\n maîtres et les émules du Pérugin. Longtemps, d'ailleurs, le seul nom de ce\n dernier a résumé toute l'école ombrienne et, jusqu'ici, nous ne possédions\n sur l'histoire et le développement de celle-ci que des travaux fragmentaires.\n     Nous parlions récemment ici des notes substantielles (1) publiées à ce\n sujet par M. Jules Destrée; voici un nouvel ouvrage (2) très étendu, très com­\n plet et d'autant plus intéressant qu'il a été écrit d'une plume enthousiaste et\n charmée par un fervent_de l'Ombrie et de ses artistes — un fervent tellement\n épris même de son étude que, parfois, il en devient quelque peu prolixe.\n Mais flâner avec lui ne fatigue guère, car ses digressions abondent en idées\n ingénieuses, en aperçus inattendus et aboutissent, presque toujours, comme\n dit J.-K. Huysmans dans son amusante et verveuse préface, « à d'insi­\n nuantes suppositions qui laissent d'abord perplexe, puis finissant, sinon par\n vous persuader complètement, au moins par vous séduire assez pour que l'on\n ne veuille pas se donner le regret, en lui retournant trop, de n'y plus croire ».\n     M. l'abbé Broussolle s'est attaché, surtout, dans ce volume — le suivant,\n annoncé par l'auteur, sera consacré à la maturité du Pérugin — à démêler\n les antécédents de l'école ombrienne et, en étudiant soigneusement les prédé­\n cesseurs et les contemporains de Pietro Vannucci, à dissiper l'obscurité dont\n  s'enveloppe la première partie de la carrière de celui-ci jusqu'à l'époque où,\n  déjà renommé, évidemment, il fut appelé à Rome, pour participer avec Ghir­\n  landaio, Botticelli, etc., à la décoration à fresque de la Sixline. Cette\n  période de l'existence du Pérugin est fertile en questions presque insolubles :\n  quel a été son maître : Buonfigli? Piero della Francesca? Verrocchio, dans\n  l'atelier duquel, selon Vasari, il travailla en même temps que Léonard et\n  Lorenzo di Credi ? Où sont les œuvres qu'il a, certainement, produites avant\n\n\n  (1) Sur quelques peintres des Marches et de l'Ombrie, un vol. in-8°, illustré. Bruxelles,\n Dietrich; Florence, Alinari.\n  (2) ABBÉ BROUSSOLLE : La Jeunesse du Pérugin et les origines de l'école ombrienne. Paris,\n H. Oudin. Un vol. illustré,VIII-551pages.\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "106                              DURENDAL\n\n\n1482, moment de son départ pour Rome? Sont-elles détruites comme les\nfresques qu'il avait peintes chez les Jésuites de Florence?\n   M. l'abbé Broussolle distrait de l'œuvre existante de l'artiste un certain\nnombre de tableaux qu'il considère comme datant de sa jeunesse ; et ses con­\njectures sont plausibles, mais il me semble moins heureux lorsqu'il veut\ndonner au Pérugin l'Adoration des Mages, attribuée à Fiorenzo di Lorenzo, à\nla Pinacothèque de Pérouse : peut-être n'est-elle point de ce dernier, mais,\nà coup sûr, on chercherait en vain parmi les ouvrages de Vannucci quelque\nsimilitude avec elle.\n   L'auteur de la Jeunesse du Pérugin n'est pas fort tendre pour l'artiste qu'il\nétudie si diligemment ; il lui reproche assez durement d'avoir oublié, dans\nses idées ambitieuses, qu'il n'était qu'un artisan plus habile que ses confrères!\nIl ne laisse pas grand'chose à Fiorenzo di Lorenzo de l'œuvre disparate et\ncomposite que les exégètes lui ont constituée et il n'est pas sans malmener\nGentile da Fabriano, au dépens duquel il exalte Ottaviano Nelli, l'illustrateur\nun peu rude de la chapelle du Palais Trinci, à Poligno.\n   Au fond, M. l'abbé Broussolle croit, avec raison, que pour mystique ou reli­\ngieux qu'il soit, l'artiste ne saurait sans dommage s'éloigner de l'étude assidue\nde la nature, qu'il doit lui emprunter tous les éléments de beauté, transfigurés\npar lui et élevés à la hauteur de symboles. Il faut que, par quelque endroit, il\ntouche toujours terre, afin de se renouveler, de ne point tomber dans le féti­\nchisme d'une forme stéréotypée, dans la répétition de plus en plus privée de\nvie de lui-même, comme il advint de l'art byzantin, momifié, finalement, dans\nses expressions hiératiques. La communion constante avec la réalité donnera,\nseule, à l'artiste de faire confluer, si l'on peut dire, ses inspirations idéales\navec la vérité de la vie, d'interpréter les songes contemplatifs de sa pensée\ndans le simple et persuasif langage qui sera compris de la foule.\n   Et les maîtres ombriens auXVesiècle n'ont, pour la plupart, pas agi autre­\nment, et leurs œuvres les plus tendres et les plus extatiques ont jailli directe­\nment de la vie. Nous ne parlons point, naturellement, de Piero della\nFrancesca, de Melozzo da Forli et de Luca Signorelli, que l'on ne saurait\nrattacher à l'école ombrienne; mais, dans celle-ci, nous ne voyons, d'Ottaviano\n Nelli au Pérugin et au Pinturicchio,- aucun artiste qui ne s'inspire d'une\n étude plus ou moins approfondie de la nature, — oui, même ces délicieux\n lyriques : Boccati da Camerino et Gentile da Fabriano\n    Certes, M. l'abbé Broussolle est injuste pour celui-ci. Il nous semble,\n d'abord, qu'il y ait quelque témérité à le juger si absolument sur ses rares\n œuvres survivantes. Peut-être l'Adoration des Mages n'est-elle qu'une élégie\n exquise, d'une perfection précieuse et raffinée, dans l'œuvre d'un poète dont\n les grandes compositions épiques, aux murailles du Palais des Doges et du\n Latran, ont disparu? Qu'étaient ces fresques? Nous ne savons, mais l'enthou­\n siasme des contemporains, les honneurs et l'argent qui étaient prodigués à\n Gentile à Venise et à Rome témoignent assez qu'il était capable d'œuvres,\n sinon plus belles, au moins plus puissantes que cette merveilleuse enluminure.\n    L'Adoration des Mages est comme une effusion émue et ravie; la magnifique\n page ruisselante d'or et de pierreries, la somptueuse image dans laquelle, en\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                           LES PRIMITIFS ITALIENS                           107\n\n\n une heure de vive inspiration enchantée, le doux poète a transcrit son rêve\njuvénile de l'Evangile. Rêve d'une imagination noble et délicate, qui se meut\n naturellement dans la grâce et la splendeur ; rêve, oui, mais tout émané de la\n réalité et dont l'irrésistible séduction ne dissimule aucun défaut.\n   A des degrés inégaux, Gentile et le Pérugio, comme Botticelli et le Vinci,\n ne furent pas uniquement peintres; leur pinceau a su donner une apparence\nsensible à d'indéfinissables sentiments, à des aspirations profondes ; leur\nimagination n'était pas seulement plastique...\n    Quelque chose n'est pas dans l'œuvre, si admirable qu'elle soit, d'un Fra\n Filippo Lippi ou d'un Ghirlandaio, qui est dans la leur : l'âme ardente et\nintuitive en laquelle vibrait avec intensité l'écho des tendances confuses du\ntemps, l'élan mystique des simples, le besoin effervescent de croire, les\nangoisses de la foi défaillante chez les autres, et l'incertitude de la vie\ninflexible, et douloureuse, et ironique... Et c'est pourquoi, aussi, ils nous\némeuvent davantage et ont sur nous une prise plus forte que ceux qui furent\nsurtout d'étonnants ouvriers de couleur, de grandioses et habiles transcrip­\n teurs de réalité.\n   Quels que soient les reproches que l'on peut faire au Pérugin, à propos de\nla négligence, de la sécheresse, de la reproduction presque mécanique de ses\nœuvres dernières, il n'en reste pas moins qu'il a créé le type de beauté qui\nrésume et magnifie, en traits inoubliables, l'âme ombrienne. Il semble que\nle long cri de dévotion effrénée et brûlante du moyen âge retentisse dans son\nœuvre, et qu'il ait pris, chez lui, un accent d'autant plus indicible que les\nesprits étaient plus troublés. Et l'artiste lui-même, mordu par le doute, en\nproie à l'indécision, après la mort inique du Juste, Savonarole, peut-être,\ns'efforçait-il de restaurer la foi en lui-même en traçant ces images pieuses,\net, dans l'anxiété de sa fièvre, leur conférait-il l'étonnante splendeur de tris­\ntesse, de crépuscule et de songe dont elles sont revêtues ?...\n   La Pinacothèque du Vatican renferme une Résurrection que le Pérugin\npeignit durant les dernières années de sa vie et dans laquelle il semble qu'il\nait voulu laisser un monument des affres dont il était tourmenté ; le Christ,\nvictorieux de la mort, sort du tombeau gardé par quatre légionnaires ; trois de\nces soldats sont endormis; le quatrième, auquel l'artiste a donné sa propre\nphysionomie, a été brusquement réveillé.; son visage est empreint d'une\npoignante expression d'incrédulité, de douleur et d'inquiétude, et il semble\nque l'on lise sur ces lèvres, dit Rio, a l'interrogation désespérée d'une âme\nsceptique, qui demande au Christ s'il est bien réellement le Fils de\nDieu ».\n                                       II\n\n\n                            Sandro Botticelli\n  Depuis quelques années la maison Alinari, de Florence, a entrepris un\ngrand nombre de publications d'art d'un intérêt considérable, dues, pour la\nplupart, à des critiques renommés et enrichies d'illustrations empruntées à la\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": " 108                                  DURENDAL\n\n\ncollection unique de reproductions formée par l'éditeur. On ne saurait\nmesurer les services rendus à l'histoire de l'art par la formation de répertoires\nde photographies tels que ceux de la maison Alinari, résultat d'un travail\nénorme et intelligent, résumé en des catalogues qui sont des modèles de\nméthode et d'érudition.\n   Parmi les ouvrages les plus récents et les plus remarquables édités par les\nfrères Alinari, il faut citer l'Histoire de la sculptureflorentine,de Reymond; et\nvoici une nouvelle monographie consacrée à Sandro Botticelli, par\nM. Supino (1), l'auteur d'un intéressant travail sur le Campo-Santo de Pise.\nC'est une œuvre de vulgarisation plutôt que d'érudition et de critique; elle\nrésume dans une langue claire et facile les abondants travaux qui ont été con­\nsacrés au délicieux peintre du Magnificat ; c'est un commentaire substantiel et\nbien informé, aux illustrations nombreuses et choisies qui ornent le volume.\n\n    Botticelli 1 prononcer ce nom, c'est évoquer toute la féerie tendre, exquise et\n triste, et inexprimable, de ses Vierges et de ses Anges. L'ingénuité dou­\n loureuse, la candeur aimante et désolée, l'avenir anxieux ; toute la pureté et\n toute la sagesse ; ce mélange de jeunesse et de maturité qui caractérisent à la\nfois ces visages séraphiques où l'extase s'allie à une étrange inquiétude.\n    C'est la peinture d'un homme d'une sensitivité suraiguë, blessé et meurtri\npar la vie, déconcerté de ne découvrir point le bonheur, et qui finit par aper­\ncevoir qu'il en porte la secrète incapacité en lui. Presque tous ses person­\nnages semblent des souffrants de la vie, qui les froisse et les déchire ; des\nâmes trop vibrantes dans des corps trop fragiles et trop nerveux ; dans le\nsourire de la déesse de Mars et Vénus, comme dans celui de ses anges un\nnavrement indicible s'exprime, un navrcment qui sait la vanité d'impossibles\nconsolations.\n    Botticelli vivait dans cette Florence, modelée à l'image des Médicis,\ndévote et licencieuse, croyante et sceptique, chrétienne et païenne, dans une\nsorte d'éclectisme entre les antiques vertus de la bourgeoisie républicaine et\nla corruption aimable et séduisante des princes. La culture moins profonde\net sérieuse qu'étendue et superficielle était pourtant réelle; les poètes, sauf\nPolitien et, parfois, Laurent de Médicis, étaient plutôt de pénibles érudits\net les philosophes des exégètes ivres de commentaires. Il n'y avait d'artistes,\nen somme, que les peintres, les sculpteurs et les architectes, remplis tous de\nla forte sève du commencement du siècle, admirateurs sans fétichisme de\nl'antiquité, dont ils ne recevaient les enseignements que pour les absorber\ndans l'originalité de leur art personnel.\n    La société, qui entourait Botticelli, brillante et dépravée, courtisane et\nlettrée, sans scrupules, brutale, au fond, sous son vernis de raffinement devait\nêtre fertile en mortifications pour une âme délicate et fière, telle que celle de\nSandro.\n\n\n  (1) I. SUPINO : Sandro Botticelli, traduit de l'italien par M. J. de Crozalo. Un vol.\ngrand in-8°, illustré. Florence, Alinari frères, éditeurs.\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                          LES PRIMITIFS ITALIENS                             109\n\n   Nous ne connaissons rien, ou presque, des circonstances intimes de son\n existence, mais que sont les faits de la vie d'un artiste auprès de ce fait\ncapital qui est son œuvre?... Le Vinci n'avait-il pas reconnu en Botticelli une\nâme haute et profonde, sinon égale, au moins congéniale à la sienne, puisque\nc'est le seul peintre dont ses écrits fassent mention, et dans cette forme affec­\ntueuse : « Notre Sandro ».\n   Un sentiment d'insécurité, de catastrophe imminente, le trouble d'une\nappréhension imprécise et grandissante domine la seconde moitié de ce\nsiècle dont le terme devait voir l'ébranlement de la foi, des peuples et des\nprinces : l'Italie envahie et saccagée par les Barbares; l'aventure théocratique\net le supplice de Savonarole; le règne voluptueux et sanglant d'Alexandre VI,\nl'éphémère triomphe de César Borgia, duc de la trahison et du parjure,\nscélérat systématique dont l'élégante et fine cruauté devait être mise en théo­\nrèmes et revêtue par Machiavel de la monstrueuse beauté de l'horreur, atroce\net superbe à l'égal de cette tête de Méduse peinte par Léonard... Toutes les\nidées étaient bouleversées et croulantes; des hommes comme Michel-Ange\ntraduisaient leur aversion pour la fourberie empoisonnée de leur temps, pour\nsa frivolité meurtrière, en des œuvres qui ont l'allure d'un défi, d'une ven­\ngeance, qui retentissent comme la véhémente clameur de malédiction d'un\nJérémie ou d'un Isaïe...\n   Le Vinci passait dédaigneux et insoucieux de la moralité des princes qu'il\nservait, absorbé par la lente élaboration de son œuvre, par ses études et ses\nexpériences, oubliant l'heure et les hommes, ppur servir l'avenir dans l'art\net dans la science. Botticelli, lui, auquel, de même qu'à tous les êtres de trop\nd'amour, il fallait une règle de vie précise et simple, une doctrine incontestée\nde tendresse et de charité; Botticelli retrace dans son œuvre, à l'accent dou­\nloureux et remplie d'extases, d'aspirations et d'élans, la sourde et indicible\nangoisse dont il se sentait la victime. C'est quelque chose d'intraduisible et\nd'ineffable, qui est dans le galbe aminci des visages, dans l'expression\nardente des yeux, dans les attitudes de lys penchés et languissants de ses\nfigures.\n   Et tout l'émoi persistant qui est la souffrance morbide de tant d'âmes\nactuelles, abandonnées à la dérive, sans guide et sans boussole, au milieu du\ndésarroi et des tourmentes de la pensée, apparaissent en traits reconnaissables\ndans l'œuvre de Botticelli; et n'est-ce pas là ce qui en fait le tardif succès,\nl'attrait poignant et spirituel ?...\n   En réalité, c'est le vrai poète du temps; il n'évoque guère la vie ambiante,\nle faste des marchands et des patriciens, les fêtes de la cour médicéenne\n— comme faisaient Ghirlandaio ou Gozzoli; il peuple quelquefois un tableau\nde portraits, comme sa somptueuse Adoration des Mages, d'une si magni­\nfique coloration, chaude et dorée, des Uffizi ; mais c'est rare. Cependant,\nsi abstrait que l'artiste soit ou veuille être de la vie, elle l'emprisonne de\ntoutes parts, et c'est toujours elle qui, seule, l'inspire. La vie ou, comme chez\nBotticelli, la quintessence de la vie, l'impression réflexe qu'elle produisait\nsur des âmes telles que la sienne, discrète et fine, contristées par le bruit des\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": " 110                                   DURENDAL\n\n\narmes mercenaires, par l'éclat des fêtes sacrilèges, désemparées a u milieu\nd'une société enivrée des plaisirs de la jouissance et de la d o m i n a t i o n .\n   Savonarole survient, et quels sont ceux qui courbent la tête sous le fou­\ndroiement implacable de son verbe ascétique ? quels artistes sont p a r m i ses\ndisciples les plus fervents ? le puissant et taciturne Michel-Ange, dont la\npensée et le génie s'alimenteront, désormais, des paroles virulentes du domi­\nnicain, qui taillera pour les Médicis u n t o m b e a u qui sera c o m m e l'apothéose\néternelle de son m é p r i s ; — le Pérugin, dont la « tête de p o r p h y r e », c o m m e\ndit Vaseri, s'était ouverte aux objurgations violentes du moine et qui produit,\nalors, ses chefs-d'œuvre; — Botticelli, enfin, le tendre Botticelli qui, endolori\npar le supplice du P r i e u r de Saint-Marc, place son image dans plusieurs de ses\ntableaux, n o t a m m e n t dans cette Adoration des Mages, des Uffizi, inachevée,\ndéfigurée par le coloriage insane d'un barbouilleur d u XVIIe siècle, et d a n s\nlaquelle le peintre reconnaissant reproduisit également l'effigie de L a u r e n t le\nMagnifique.\n   Les interprétations païennes de S a n d r o n'ont a u c u n accent de sensualité,\nsont en tout l'opposé des lourdes matérialités qui prévaudront au siècle sui­\nvant. Il est tout grâce, beauté expressive et vibrante; et ses nudités sont\ningénues. Il fait apparaître sur la mer, dans la naïveté d ' u n matin moins\ntimide qu'elle, u n e Vénus innocente et puérile, attendue sur le rivage, à la\nlisière d ' u n bois sacré, par le P r i n t e m p s paré de fleurs juvéniles ; et son Allé-\ngorie du Printemps n'est-elle pas une fête pavoisée de fleurs, de j e u n e s s e et d e\nsourires?\n    E n peignant ses nymphes et ses déesses sous les traits exquis et délicats des\njeunes Florentines, S a n d r o retrouve la beauté faite de charme et de modestie\nde ces Kharites pudiques et gracieuses si souvent représentées en théories har­\nmonieuses sur les vases grecs ou par les coroplastes de T a n a g r a . E t son art a\ntoute la génuinité de celui du cinquième siècle hellénique précisément parce\nque, pour traduire la p e n s é e des poètes dont il s'inspire, il n'a regardé qu'en\nlui-même, il n'a c o n s u l t é que son propre génie ; parce qu'il s'est modelé sur la\nnature vivante et n o n sur l'antiquité morte.\n   Sa fantaisie a ressuscité les mythes séculaires sous un aspect nouveau ; c'est\ncomme u n rajeunissement des divinités vieillies du paganisme. Il les fait\nsurgir d a n s u n e a u r o r e de candeur et de beauté qu'elles n e connaissaient plus,\nd a n s le doux éblouissement d'une imagination qui les a réinventées plus\npures, avec le lustre perdu de leur grâce primitive.\n    Botticelli est p o è t e ; c'est une âme fébrile, u n p e u maladive, toute en émo­\ntions aiguës; elle s'exprime par la couleur et par la ligne, conjuguées, aux\njours les plus heureux de sa vie, en des œuvres d'une eurythmie et d ' u n e\nnoblesse inégalables. L a sensibilité du maître transparaît dans l'attitude de\nces personnages sacrés éperdus de ravissement douloureux, dans la frémis­\nsante adoration de ces anges, dans le deuil navré et la consternation des\nacteurs de sa poignante Déposition de Croix (1).\n\n\n  (1) Galerie Poldi-Pezzoli, Milan. Voir la reproduction de ce tableau dans notre numéro\nde janvier.\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                         LES PRIMITIFS ITALIENS                             111\n\n\n   Il se met vraiment tout entier dans son œuvre; il s'y donne avec prodigalité\net l'agitation déconcertée des dernières années de sa vie s'y reflète en traits\nfiévreux : adepte fervent de Savonarole, l'immolation inique du Réformateur\nle bouleverse; sans doute, sa foi ne s'éteint point, comme celle du Pérugin,\navec le feu de ce bûcher, mais son âme aimante et passionnée en reste désor­\nbitée. Il se consacre dès lors presque uniquement à l'illustration de la Divine\nComédie, et ses tableaux, de valeur très inégale, se font rares : M. Supino classe\nparmi ceux de cette époque le Couronnement de la Vierge, de l'Académie de\nFlorence, dur et désagréable dans les figures de saints de la partie inférieure,\nmais merveilleux dans sa partie supérieure : Marie humblement penchée\nrecevant le diadème, dans une gloire d'or et de roses, sur une nuée environnée\ndu vol éblouissant des anges.\n    Les œuvres de ses débuts trahissent l'influence de Fra Filippo Lippi et de\nVerrocchio, ses maîtres, et celle de Pollainolo; mais il se conquiert, bientôt,\nlui-même, et commence à produire cette longue série de peintures presti­\n gieuses, si expressives, et pleines de beaux gestes tremblants de mélancolique\njubilation. Ce ne sont pas des tableaux, mais des cantiques; la couleur qui\n caresse et chatoie, l'attitude extasiée et suave des personnages, le fond de\n paysage triste et doux, et crépusculaire, tout y chante. Et c'est un chant\n ambigu et pénétrant où la joie se marie à la douleur.\n    Il y a à la fois dans la Vierge du Magnificat une fierté divine et une chaste\n modestie, de l'allégresse et de la résignation ; elle courbe la tête, baisse les\n paupières, car chez elle, comme chez les beaux anges, éplorés et ravis, qui\n l'entourent, la prescience transparait, déjà, et l'immense douleur anticipée du\n sacrifice. Et il semble que la couronne suspendue sur sa tête ne soit que la\n parure de l'immolation.\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "                            Songe\n\n                                              A EUGÈNE GILBERT.\n\n\n\n  — Dans la solitude et le silence du crépuscule printanier, le\nPoète écoutait sa jeunesse lui murmurer des promesses de bon­\nheur. Et il la croyait, parce que l'expérience ne lui avait pas\nencore appris à se méfier de ses espérances. Et il rêvait grande,\nradieuse, sublime, sa part d'amour ici-bas. . .         . . . .\n\n   — En longue théorie, avec des airs d'ennui ou de tristesse, les\nheures sont venues à lui, se tenant par la main et le faisant pri­\nsonnier de leur ronde. Même celles qui voulaient être joyeuses,\nle saluaient ironiquement au passage et lui montraient le stig­\nmate de leur destin : un trou béant et vide que toutes avaient à\nla place du cœur. Et leur sourire était un mensonge. Lente­\nment elles descendaient l'escalier d'oubli, où, de degré en degré,\nleurs groupes formèrent des semaines           des mois,       des\n années\n   — Il accueillait avec une inlassable sérénité, les nouvelles\nvenues, car il attendait à tout moment l'Envoyé qui disperserait\nce cercle d'ombres mélancoliques, et l'espérance est un miroir\noù la vie penche toujours un visage d'allégresse. Il veillait et\npriait. Et son-âme, pour étancher sa brûlante soif d'harmonies,\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                SONGE                              113\n\n\ns'efforçait de saisir, à travers les rumeurs terrestres, cet écho\naffaibli du Verbe que les hommes appellent BEAUTÉ. Et if con­\nnut alors que les jouissances les plus raffinées de l'esprit ne sont\nque cymbales retentissantes : leurs éclats peuvent étourdir,\nmais ils résonnent, lugubres et discords, dans le silence du\ncœur !...\n     — Il espérait l'Envoyé libérateur au retour des hirondelles et\ndes violettes. Les violettes se sont fanées sur la tombe du prin­\ntemps; les hirondelles ont emmené l'été. Voici l'automne, et\nnul encore n'a franchi le seuil défleuri du Poète.\n     — Souvent il gravissait la colline et, la main en visière, fouillait\n du regard l'horizon. Et, chaque fois, il en rapportait une décep­\n tion plus lasse, n'ayant découvert, du haut de ses songes, qu'un\n avenir implacablement désert.\n      — Un jour cependant, béni entre les jours, une colombe fen­\n dit le brouillard et arrêta son vol nacré sur le toit du Poète. O\n bonheur! elle portait un message de l'Hôte en marche par les\n forêts du couchant, et qui s'annonçait pour la nuit.\n      — Tournez! fuyez plus vite, dernières heures de solitude!\n  Celui qui va mettre à vos sœurs leur couronne nuptiale et leur\n  robe de joie, celui qui allumera l'ardent foyer de vie en leur\n  poitrine glacée, l'Amour est proche! Déjà les carillons du soir,\n  tour à tour, chantent la délivrance et sonnent le glas de votre\n  tyrannie !\n      — L'huile et le bois des longues veillées ont rempli la lampe\n  et l'âtre. Entre la table du repas et la claire flambée, s'offre le\n  fauteuil propice aux douces causeries. Et, tandis qu'autour du\n   Poète, sa famille échangeait les menus propos de sa paisible\n  intimité, il se recueillait dans son allégresse, et trompait son\n   impatience, en la berçant de vers amoureux, à l'unisson des\n   mystérieux désirs qui chantaient en lui.\n      — Et, sans qu'il y prit garde maintenant, tournait, tournait\n   la ronde des heures grises. Plus que jamais subreptices en leur\n   fuite, elles entraînèrent, une à une, vers le fatal sommeil, toutes\n   les amitiés qui l'entouraient, jusqu'à ce que, détachant soudain\n   les yeux de sa lecture, il se vit seul parmi les ténèbres, où, lugu­\n   brement, la clepsydre stillait ses gouttes, pareilles à des larmes.\n       — L'huile s'est tarie sous la mèche fumeuse ; la dernière\n    flamme a voltigé au sommet des tisons et le poème est tombé\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "114                           DURENDAL\n\n\nde ses mains engourdies par le froid. Dieu! quel déchirant\nsoupir une angoisse humaine peut exhaler dans la nuit!...\n    — Le vent a commencé de gémir par la forêt; la pluie a san­\ngloté dans l'âtre et ruisselé aux vitres. Un chien a hurlé, comme\ns'il flairait la mort. Une feuille sèche est entrée par-dessous la\nporte. Et la détresse de l'abandonné pleurait des larmes déses­\npérées !\n   — Puis, au loin, un coq a chanté; une lueur blême a filtré\npar la fente des rideaux : la nuit de délivrance serait-elle donc\nà jamais passée?... Non, non! voici résonner la porte sous les\ncoups du heurtoir!... Oh! comme le coeur du Poète tressaute à\ncet appel! Quelle subite altération en cette voix, qui crie une\npremière et lointaine bienvenue à l'Hôte! Oui, cette minute\nrachète toutes les anxiétés! Il se défend même de leur souvenir,\nafin de n'en pas troubler sa félicité présente!... Il s'élance, tire les\nverroux, ses bras tremblants s'ouvrent...\n   — Mais aussitôt, il recule frappé d'horreur : au lieu de la\nsuave apparition illuminant la nuit, une grande forme en deuil,\nvoilée de noir, entre à pas lents. Muette, elle l'attire près du feu\néteint, et là, s'assied à ses côtés. D'un geste, elle refuse le pain\nde l'hospitalité. Tout à coup, elle saisit entre ses doigts osseux\nla main gauche du Poète. Cette irrésistible étreinte lui com­\nmunique un froid cadavéreux, qui, peu à peu, lui remonte au\ncœur. Une sueur d'agonie perle à son front, où la pensée semble\nse glacer aussi. Et pendant que, de sa main libre, l'Etrangère\nmontre le trou béant et vide de sa poitrine, ses orbites sans\nregard le fascinent, comme les ténèbres d'un abîme, et les yeux\ndu Poète, d'abord agrandis d'épouvante, s'appesantissent enfin,\net se ferment pour la mort\n\n   — Alors, en sursaut, le Poète s'est éveillé de l'atroce cauche­\nmar et il n'a plus vu que la lune ironique lui souriant par la\ncroisée... Mais, en lui, demeure une tristesse, dont l'écho\nmélancolique se répercute à travers ses chants, tantôt comme\nun cri de douleur, tantôt discret et timide et pareil au soupir\nd'une vague nostalgie; car il a peur que ce vain songe ne soit\nl'image de sa destinée...\n                         GASTON DELLA F A I L L E DE L E V E R G H E M .\n  Décembre 1900.\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                 Musique Religieuse\n\n               La Messe en ré de Beethoven\nLe Requiem de G. F A U R É . — Sanctus Petrus du R. P . HARTMANN\n\n\n\n\n                   La Missa Solemnis, récemment exécutée aux Concerts populaires\n                    de Bruxelles, date des années 1818 à 1823 ; elle est sœur\n                    jumelle de la Neuvième Symphonie. Bien que cette œuvre\n                    renferme des pages d'une beauté fulgurante, que dans son\n                    ensemble elle apparaisse comme un monument colossal,\n                    d'une structure et d'une harmonie de proportions incompa­\n                    rables, elle ne laisse pas cependant, comme la Neuvième,\n                     l'impression d'une œuvre parfaite.\n                        Beethoven est le créateur de la symphonie. Il distance\nses devanciers à tel point que ceux-ci paraissent n'avoir produit que des\nébauches. Et parmi ses successeurs, les plus grands : Schumann et Brahms,\nne sont qu'un écho affaibli de son lyrisme. Dans ce genre, à part les grandes\nlignes classiques, tout lui appartient, l'ampleur ou la concision des thèmes, le\nstyle, les procédés de développement, et surtout cette chaleur, cette passion\ndébordante qui va de pair avec une pondération toujours parfaite, comme la\nvie qui circule dans un beau corps. C'est la plastique grecque unie aux\neffusions les plus passionnées de l'âme moderne.\n   En écrivant ses deux messes, — la première en ut (op. 86), la seconde en\n ré, cette fameuse Missa Solemnis de proportions insolites — Beethoven mar­\n chait sur les brisées de ses prédécesseurs immédiats. A cette époque, la\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": " 116                                DURENDAL\n\n\n musique religieuse comme telle n'existait p l u s . L a facture d'une messe n e se\n distinguait pas essentiellement de celle d'une œuvre profane. C'était u n\n thème très voulu pour des morceaux de caractère varié : solennels, tendres,\n triomphants, avec de beaux prétextes à développements p o l y p h o n i q u e s ,\n comme les fugues obligées qui terminaient le Gloria et le Credo. E n tout cela,\n Beethoven suivit une tradition dont o n conçoit qu'il pouvait difficilement\n s'évader.\n    Si, au surplus, on se souvient que le Maître de B o n n n'était qu'un vague\n déiste, o n ne s'étonnera pas qu'il n'ait p u infuser u n e â m e religieuse et\n croyante dans ses vastes machines de musique soi-disant d'église. E n c o r e\n n'ont-elles pas les admirables envolées de ses symphonies. E n particulier, je\n ne trouve pas d a n s la Missa Solemnis ni la profondeur pathétique de l'allégro,\n ni le charme de l'adagio, ni le lyrisme élevé du final de la N e u v i è m e .\n    J e reprocherais m ê m e à certains passages de la Missa Solemnis de fâcheux\n écarts de goût, exemples de rococo musical, comme la fin du Gloria, et dans\n le Credo les mots Deum de Deo, etc., descendit de cœlis, ...Et — resurrexit (pourquoi\nle Maître lance-t-il cet et isolé, violent, comme séparé d'un coup d e hache du\nmot suivant?), le b a d i n a g e d'orchestre qui précède la strette finale du Credo,\nenfin l'ampleur incongrue de l'Agnus Dei, avec ses appels de trompette, ses\nrumeurs de guerre et le débordement final de joie sans r e t e n u e .\n    Cet Agnus Dei est à coup sûr u n curieux morceau. Le début est sombre,\nfunèbre, infiniment désolé. Le Dona nobis pacem est dans la pensée du Maître\n (la partition le dit) une prière pour la paix intérieure et extérieure. E t ceci\ndevient un prétexte à esquisse dramatique. Mettons-y d'autres paroles, plus\nadéquates à la musique que le texte sacré, et voici ce que nous a u r o n s : u n e\nidylle champêtre u n moment interrompue par une agression violente ;\nalarme, cris éperdus de femmes, combat, victoire, chants de triomphe, sara­\nb a n d e générale.\n    Avec une telle adaptation, l'Agnus Dei de la Missa Solemnis serait u n chef-\nd'œuvre. Son seul défaut actuel est de n'être pas u n Agnus Dei.\n    Il est inutile d'ajouter qu'au point de vue liturgique la Missa Solemnis est\ninacceptable, comme du reste la messe en si mineur de J.-S. Bach, à cause de\nson excessive longueur. E t encore la Missa Solemnis est profane m ê m e en sa\nfacture.\n   A ce propos, u n e question fort débattue surgit : que doit être la musique\nd'église ? Q u e cette question ne soit que vaguement résolue dans le cerveau\nde musicologues de valeur, j'en trouve la preuve d a n s ses lignes d u Guide\nMusical, n u m é r o du 3o décembre 1900, signées p a r H . d e Curzon :\n« M. S. Rousseau n'a pas écrit de Credo pour cette messe; ce morceau com­\nporte de tels développements qu'on ne peut pour ainsi dire jamais l'exécuter\nà l'église.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n Paulo minora canamus. Durendal a bien voulu m'envoyer à l'examen deux\nœuvres récentes de musique religieuse : le Requiem de Gabriel F a u r é et\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                MUSIQUE RELIGIEUSE                                     117\n\n\nl'oratorio du R . P . H a r t m a n n intitulé Sanctus Petrus. Qu'il m e soit p e r m i s de\nconsigner ici, en toute franchise, u n e impression p r o d u i t e , je dois l'avouer,\npar la simple lecture d'une réduction p o u r piano et voix (1).\n     L e Requiem de F a u r é m'a p a r u u n e œuvre bien p e n s é e , bien ordonnée et\nbien écrite, plutôt destinée au concert qu'à la liturgie sacrée, mais e m p r e i n t e\nd'un vrai sentiment religieux.\n     L e début est impressionnant. L e s h a r m o n i e s , q u o i q u e simples, sont riches\net point banales ; c'est u n e belle progression comme une prière très douce\n qui s'enfle en supplication pressante : requiem œternam dona eis, Domine, et lux\nperpetua luceat eis, p o u r finir en u n soupir à peine exhalé : luceat eis. L e s ténors\n reprennent encore : Requiem oeternam..., sur un thème d'allure classique; les\n sopranos continuent le texte liturgique, j u s q u ' a u x mots exaudi orationem meam,\n que le cœur entier clame en u n g r a n d élan de passion c o n t e n u e . L e Kyrie\n s'enchaîne au même motif et forme, avec l'Introït, un morceau de belle struc­\n ture musicale.\n     L e début de l'Offertoire est un p e u d é c o n c e r t a n t . C'est u n passage fugué\n dont la tonalité é c h a p p e . L e s trois premières notes suggèrent le ton de ré\n mineur ; les deux suivantes mettent les premières dans l'accord de septième\n  de d o m i n a n t e d u ton d'ut, puis à travers des m é a n d r e s on aboutit a u ton de\n si mineur qui est celui du morceau. J e me d e m a n d e quelle sensation esthétique\n  peuvent produire ces tiraillements. L'intention de l'auteur est-elle d e sou­\n  ligner les mots d u texte : de poenis infemi et de profundo lacu,... in obscurum, etc. ?\n  N'est-ce pas trop d e subtilité? Le solo de b a r y t o n : Hostias et preces..., est\n  d'une sereine g r a n d e u r . P u i s la polyphonie chorale reprend avec p l u s\n  d'ampleur pour aboutir, à la suite de modulations pénibles, à u n e conclusion\n  d'une parfaite suavité, a m e n a n t le t o n d e si majeur.\n      J e dois faire à ce m o r c e a u le reproche de p r e n d r e trop d e liberté avec les\n   paroles liturgiques. D ' u n e p a r t répétitions fastidieuses, d'autre part suppres­\n   sions de mots et de m e m b r e s de p h r a s e s , altérations de structure de phrases,\n   même une faute d e latin : in obscuro p o u r in obscurum; enfin addition de l'Amen\n   final que le texte n'a pas, mais que le musicien se d o n n e par raison d'art, afin\n   de conclure en lumière un morceau s o m b r e et tourmenté.\n       L e Sanctus est peut-être la page la mieux réussie et la plus personnelle d u\n   Requiem de F a u r é . Les voix disent en alternant, sur un motif très simple —\n   trois notes seulement — le trisagion des anges, p e n d a n t qu'un accord\n   arpégé, reposant sur la médiante, et une courte cantilène enveloppent le\n    chant c o m m e d'un léger n u a g e d'encens, avec les fugitives irrisations d u\n    thème qui m o d u l e . P u i s u n e courte lueur d e gloire : Hosanna in excelsis,\n    s'éteignant d a n s la suavité de l'accord parfait, que les arpèges semblent pro­\n    longer indéfiniment.\n       Toutefois, a u point d e vue liturgique, ce Sanctus est trop l o n g .\n\n\n\n   (1) La réduction pour piano et chant du Requiem de G. Fauré a été éditée par J. Ha-\n  melle de Paris ; celle de l'oratorio Sanctus Petrus du Père Hartmann, par Ricordi de\n  Milan.\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "118                             DURENDAL\n\n\n    Le Pie Jesu est un récit de soprano solo fort bien écrit et d'un grand\ncharme, peut-être d'un trop grand charme. Le caractère en est très archaïque;\nil évoque un peu le souvenir d'une naïve villanelle, d'une tendre complainte\nque la bergère soupire dans la solitude des landes. Cette impression est accu­\nsée par le retour obstiné d'une formule, d'ailleurs très élégante, qui revient\nen ritournelle. Ce morceau est aussi trop long.                              «\n    L'Agnus Dei est basé sur deux motifs, le premier très doux, accompagné\nd'un contrepoint discret et distingué, le second plus sombre avec un dessin\nheurté des basses. Ces deux motifs s'échangent jusqu'au moment où les\nsopranos entonnent lux œterna luceat eis. Le mot lux est dit sur une longue\ntenue d'ut (dolce sempre) à découvert, que le cœur prolonge en balancements\nchromatiques richement étoffés. Le morceau se termine par la phrase requiem\n oeternam... du début. Cette conclusion, en dehors du texte liturgique, me\n paraît aussi inutile au point de vue musical. Le caractère d'unité, qui en est\n le prétexte, est d'ailleurs factice.\n    Je n'aime pas le libéra me. Le thème est vulgaire, l'accompagnement encore\n plus. C'est du poncif de marche funèbre et du mauvais Gounod. Les furieuses\n dissonances et le rythme rocailleux qui soulignent le dies Ma, la reprise en\n unisson du libéra ne sauvent pas le morceau de la banalité, plutôt l'y enfon­\n cent davantage.\n     M. Fauré n'a pas voulu congédier le public sous une impression funèbre.\n  Une lumière d'espérance luit dans le suave in paradisum, qui rappelle\n le Sanctus.\n     Il se dégage en somme du Requiem de Fauré un sentiment religieux très\n intense, surtout une grande sérénité, malgré, peut-être, quelques défail­\n lances, quelques erreurs passagères. C'est le chant de la mort chrétienne,\n toujours consolant même dans la tristesse, toujours dominé par un souffle\n  d'espérance et d'immortalité.\n\n                                     * *\n\n   Je voudrais dire du bien de l'œuvre du R. P. Hartmann, mais, en con­\nscience, je ne le puis. Je n'ai trouvé qu'une bonne chose dans cette partition :\nle choral des sopranos et altos du début, et encore les membres du choral,\nempruntés au plain-chant, sont-ils séparés par des mesures de contrepoint\nquelconque. Admettons encore que les chœurs, écrits en style polyphonique,\nont de la puissance, et manifestent une certaine technique. Mais je cherche\nen vain une inspiration personnelle, un peu de modernisme, un peu de\n souffle artistique.\n    S'il y a dans la partition une bonne chose, il y en a par contre une fort\nmauvaise : c'est la marche d'introduction à la troisième partie. Ceci dépasse\n la limite de la banalité la plus vulgaire. Ce n'est pas du Meyerbeer, c'est du\n pur Lambillotte.\n                                                            F. VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "Chronique Littéraire\n                et Artistique du Mois\n\n  Conférence de M. H. Maubel au Molière. — M. Maubel\navait choisi pour sujet de sa conférence : la Vie dans les œuvres littéraires, et le\nprincipal de sa thèse, illustrée d'exemples empruntés aux œuvres de Roden­\nbach, de MM. Verhaeren, Gide, Jammes et Elskamp, était que si, à leurs\ndébuts, les écoles littéraires et les écrivains sont enclins à formuler une\nconception dogmatique de la vie et de l'art lui-même, l'expérience ne tarde\npas à faire apercevoir aux unes et aux autres que la vie, comme l'art qui la\nreflète, ne sont point susceptibles de définitions exclusives et rigoureuses.\n   Au fond, le monde, les choses, n'ont pas de réalité objective et ne com­\nmencent d'exister que lorsque nous les nommons; l'artiste les crée en les regar­\n dant et il les crée revêtues de l'apparence que son âme leur a donnée.\n    En mqntrant d'une façon rapide et incisive l'arbitraire des classifications\n d'écoles — et, en effet, n'arrive-t-il pas, le plus souvent, que les membres les\n plus éminents d'une école soient ceux qui, en réalité, lui appartiennent le\n moins? — M. Maubel a cité le beau sonnet de Baudelaire :\n                    La Nature est un temple où de vivants piliers\n                    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;\n                    L'homme y passe à travers des forêts de symboles\n                    Qui l'observent avec des regards familiers.\n   Mais ces symboles, l'artiste, le poète, seuls, les déchiffrent, parce qu'ils en\n portent la signification en eux-mêmes, et l'acception que chacun d'eux leur\n prête lui est propre et personnelle, tellement qu'elle dojt le rendre aveugle,\n sinon hostile, à toute interprétation trop éloignée de la sienne. Quelle vertu\n persuasive aurait une œuvre en laquelle l'auteur n'aurait pas foi? Qui par­\n tagera mon avis, si je l'énonce en hésitant? On ne saurait douer d'enthou­\n siasme et de force communicative une œuvre élaborée sans exaltation ni\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "I20                               DURENDAL\n\n\namour, hors du sentiment qu'elle devait être telle et non autre. Il s'en faut\nque tous les artistes intolérants soient originaux, mais on pourrait gager avec\nune quasi-certitude que l'inverse est vrai, car toute personnalité forte est\nexclusive et ne peut communier qu'avec les œuvres où quelque aspect de son\npropre rêve se joue. Un artiste vraiment créateur ne saurait pas plus être\néclectique qu'un poète lyrique, sceptique.\n   Rien de surprenant, donc, à ce que certains poètes, dans le ravissement à\nla fois retors et ingénu de leur vision, s'imaginent avoir découvert le sens\ntrop longtemps obscurci de la vie et, du haut du trépied du symbolisme —\nou de la simplicité veuillent enseigner leurs contemporains. Et ils ne s'aper­\nçoivent point que la vérité qu'ils prêchent n'est qu'à eux et qu'elle deviendrait\ncaduque entre les mains des autres.\n   M. Maubel a été fort applaudi, de même que M. Etiévant qui a dit\nde la façon la plus comprêhensive quelques poèmes de Rodenbach.\n                                                                         A. G.\n\n  L a IX e E x p o s i t i o n de « P o u r l'Art». — L'impression générale\nque l'on emporte de ce Salon est celle d'une réunion d'artistes associés dans\nun effort persévérant, remplis d'une foi grave et recueillie en leur art. Leurs\nœuvres sont plus ou moins originales, décèlent ou non une vision person­\nnelle, mais cette caractéristique leur est commune de ne se présenter au\npublic qu'avec des travaux élaborés en conscience.\n   Nous engageons vivement nos lecteurs à visiter le Salon de « Pour l'Art » ;\nnous nous bornerons, pour le surplus, à signaler quelques œuvres, qui, dans\ncet ensemble excellent, méritent une spéciale attention.\n   Il faut marquer, particulièrement, dans l'envoi de M. Victor Rousseau,\ndont le talent fin et profond s'affirme chaque jour davantage, le Groupe des deux\nsœurs, et la figure d'homme Soucieux, d'une forte et discrète puissance d'expres­\nsion. Le fragment du Drame humain témoigne que l'auteur de Déméter tend\navec bonheur à élargir sa manière et à nous donner des œuvres de plus\ngrande envergure.\n   Un jeune artiste, M. Antoine Springael, expose à la fois comme sculpteur\net comme peintre. Ses travaux dénotent un tempérament d'observateur\nattentif et minutieux, mais qui ne saisit pas les choses et les êtres uniquement\ndans leur aspect matériel. Citons spécialement, à cet égard, son Buste d'homme\net, parmi ses tableaux, Pécheur au repos et Jour triste.\n   M. Léon Dardenne a rapporté de son exploration africaine une considé­\nrable série de paysages qui s'imposent tous par une grande fermeté de dessin\net de couleur, une sorte de gravité vibrante de rendu, tout à fait remar­\nquables.\n   Mentionnons encore, entre les belles études marines de M. Amédée Lynen,\nles paysages de M. De Haspe, surtout le Village sur la Colline; ceux de\nMM. Smits et Viendier; enfin les savoureux intérieurs et sites anciens de\nM. René Janssens; les pastels et dessins de M. Hanotiau.\n   Nous retrouvons M. Laermans avec quelques-unes de ses superbes toiles\ndu Salon triennal et des esquisses pour des œuvres en cours d'exécution.\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "          CHRONIQUE LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE DU MOIS                        121\n\n\nMme Derrudder expose un panneau brodé au passé, chef-d'œuvre d'habileté et\nde patience, mais dont l'effet décoratif est, en partie, manqué à cause de la\nsurabondance des détails, charmants, mais confus, et de l'emploi de nuances\ntrop fines et trop diaprées.\n                                                                     A. G.\n\n   A l e x . M a r c e t t e . — Les vingt-sept tableaux, dont cinq aquarelles,\nexposés par Marcette au Cercle Artistique permettent d'apprécier sa vision\ntrès personnelle. Ce sont pour la plupart des marines ou des études de ciels.\nCeux-ci y sont compris dans leur perpétuelle variation avec une rare perspica­\ncité. Ils semblent sous le pinceau de l'artiste sur le point de se mouvoir et de\nse transformer. Parfois les nuages s'amoncellent en rocs ou en murailles\népaisses. D'autres fois ils s'irisent, s'effilent, s'allongent, s'évanouissent en\ntaches douces, en tonalités assoupies. Quelques-uns s'irradient de couleurs\nriches et somptueuses, dans l'effondrement de couchants, ou, d'autres, dans\ndes aubes magiques. Dans les tableaux d'Alex. Marcette, c'est le ciel qu'il\nfaut regarder. Il envahit la toile. Il absorbe l'attention. De là la préférence\nde cet artiste pour les marines. Car ici le domaine du firmament s'agrandit.\nIl se retrouve dans les reflets. Il se regarde dans des eaux tranquilles. Il\ns'accroche aux vagues. Il est plus mobile et plus varié encore dans ces sur­\nfaces toujours mouvantes. Le tableau En rade est parfait, d'une étonnante\ntransparence, exécuté en teintes très heureuses. A signaler aussi la délicatesse\net la justesse de tons et d'atmosphère, du Lever de lune au Moerdyck, du Retour\nde pèche, des Barques et du Soir de canicule.\n\n    O s c a r H a l l e . — Les tableaux exposés par cet artiste au Rubens Kring\nsemblent tous conçus dans une tonalité grise, étouffée. Il faut excepter une\nRue à Lombarhyle, — elle est colorée et vivante, — ainsi qu'une Vue de Fies­\nsingue et le Travail au jardin. Le talent d'Oscar Halle est certes universel. Il\npratique tous les genres : portrait, nature morte, paysage.\n   Le portrait d'Emile Banning est intéressant, tant par la noblesse d'expres­\nsion que par le métier. Les autres portraits sont moindres. Oscar Halle\ns'affirme dans ses paysages, consciencieux observateur de la nature. Mais il\nme paraît manquer de fougue et d'émotion. Toutefois son tableau, Après\nl'orage, donne une jolie impression de ciel par un vent d'ouest. Il importe de\nlouer le peintre pour son infatigable activité. La centaine d'oeuvres exposées\ndénote la volonté d'arriver, avec, comme appoint, une vision exacte de la\nréalité.\n                                                                       H.V.\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nLE ROMAN :\nL e P a y s n a t a l , roman par HENRY BORDEAUX. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   M. Henry Bordeaux, le subtil auteur de ce maître livre : Ames modernes,\ndébute dans le roman par une belle œuvre où concordent harmonieusement\nla forme et la pensée, ces deux sœurs trop souvent séparées aujourd'hui.\n   « Aventure d'un déraciné qui Teprend racine », le Pays Natal prouve victo­\nrieusement la nécessité sociale de l'esprit de famille, seule force qui puisse\narrêter les progrès de l'anarchie révolutionnaire. C'est en se rattachant à sa\nrace, à la terre qu'elle a habitée depuis un temps immémorial et pour laquelle\nse sont dépensés tous ses efforts que Lucien Halande se débarrasse peu à peu\ndu pessimisme égoïste qui le rongeait, détruisant impitoyablement le meilleur\nde lui-même, et se reprend à vivre, selon l'esprit de la nature et de l'humanité,\nune existence grandie par le travail et parfumée d'amour. Ce caractère noble\net loyal contraste de façon singulière avec celui de Jacques Alvard, type frap­\npant de l'arriviste qui sacrifiera lâchement à ses intérêts jusqu'au bonheur et\nla vie d'une femme qui l'aime et lui pardonne. Au reste, les personnages que\nM. Bordeaux a mis en scène sont bien campés, étudiés à fond par un auteur\nqui, comme psychologue, a déjà fait ses preuves. Annie et Jeanne Mérans\nsont de délicieux pastels de femmes, l'une pâlie par la douleur, l'autre sou­\nriante de vie et de jeunesse, toutes deux idéalisées par le pur amour qui émane\nd'elles et les environne. Auprès de ces douces figures, Mme Ferresi incarne la\nsensualité morbide, dont l'action pernicieuse, semblable à celle de certains\npoisons, s'exerce sur tout ce qui l'entoure.\n   La mélancolique magie de l'automne drapant de son or fané le décor mon­\ntagneux de la Savoie, emplit la lente agonie d'Annie Mérans de son merveil­\nleux spectacle. Certains tableaux décèlent à la fois chez leur auteur un peintre\net un poète.\n                                                                      C. DE S.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                                LES LIVRES                                 123\n\n\nL e R o u e t d e s B r u m e s , par GEORGES RODENBACH. — (Paris, Ollen­\n   dorff.)\n   Il est rare que l'œuvre posthume grandisse un écrivain. L'inédit que\ngardent les tiroirs du défunt n'est le plus souvent que ce que celui-ci jugeait\nindigne encore de sa renommée. La plupart des vingt-quatre contes que\nlivre au public ce volume parurent, si nous avons bonne mémoire, dans un\njournal parisien, peu après la mort du regretté poète du Silence. Plusieurs\nsont médiocres, pauvres d'idées et d'exécution hâtive. Quelques-uns sont\nd'une mélancolie exquise et d'un sentimentalisme délicat, avec une abondance\nde sensations subtiles et rares. On y rencontre cette simplicité très raffinée\nqui caractérise le talent de Rodenbach. Sa prose a des légèretés qui\n n'appartiennent à nulle autre : c'est de la mousseline et du cristal.\n L'image infiniment ténue y semble tissée souvent avec des fils de la Vierge.\n Des recherches qui touchent à la mièvrerie, des maniérismes qui font sourire;\n mais aussi des pages frissonnantes où survit le rêve triste et doux du poète.\n                                                                       M. D.\nL ' A m o u r - P h é n i x , par JOSÉ HÊNNEBICQ.— (Paris, Editions de l'Huma-\n   nité Nouvelle.)\n   M. Paul Adam écrivit pour ce recueil de contes une claire préface où il le\nqualifie de petit missel renfermant la somme des divers concepts de l'Amour.\nCeci n'est pas un vain éloge. On connaît le véritable culte de la beauté idéale\nqui surélève toutes les œuvres, malheureusement trop rares, du subtil plato­\nnicien qu'est M. José Hennebicq et on ne peut refuser sa sympathie à ce\ntrès noble artiste qui, dans ses écrits, s'attacha plutôt à la perfection qu'à\nl'étendue. Aujourd'hui, il nous est «heureusement donné d'apprécier\nl'ensemble de ses contes, et nous ne pouvons que souscrire, comme le feront\nles lecteurs épris à la fois d'art et de pensée, aux paroles que M. Adam\ninscrivit au seuil du livre.\n    Les diverses formes d'amour que l'humanité conçut pour sa propre souf­\nfrance y sont en effet profondément analysées et s'acheminent lentement\njusqu'au temple suprême où règne l'amour divin, sauveur du monde. C'est\nl'amour de Phidias, le créateur de dieux éternisant la passagère beauté qu'il\n adora, dans le marbre de l'œuvre incorruptible; c'est l'amour passionné\n d'aujourd'hui, dont le mensonge brise et broie les cœurs ; l'amour que la mort\n ni l'oubli ne peuvent vaincre, car il renferme en soi sa raison d'être et renaît,\n comme le phénix légendaire, du bûcher où il se consume ; l'amour pénitent\n de Magdeleine, l'amour rédempteur du Christ.\n    Le style de M. Hennebicq convient admirablement, par sa noble et ferme\n harmonie, aux sereines pensées qu'il doit exprimer. Ainsi le péplos aux\n larges plis drape majestueusement les marbres antiques.\n L ' A v e n u e d e s D o u l e u r s , par EUGÈNE HERDIES. — (Bruxelles,\n    Oscar Schepens.)\n    De petites proses subtiles et mièvres, notations d'un impressionnisme\n intime, s'attachant à la vie familière et simple. Parfois, malheureusement des\n incorrections qu'il est difficile de pardonner.\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": " 124                               DURENDAL\n\n\nIrrésolvabl CS, par GEORGES LEBACQ. — (Bruxelles, Edition de la revue :\n   Le Thyrse. )\n   Ces quelques contes trahissent mieux que de simples promesses. Des états\nd'âme curieux y sont notés en un style qui ne manque ni de nerf, ni d'allure.\nNous aimerions y voir pourtant un peu moins de laisser-aller et un souci\nd'art plus continutl.\n\n T e r r e d e M i s è r e , par MARIUS RENARD. — (Bruxelles, G. Balat.)\n   Des contes dépeignant l'âpre vie des gueux dans sa force naïve et sa brutale\ndouleur ; en décor, les horizons du pays noir, ternis par la fumée des usines,\npuissants inspirateurs des révoltes et des haines; comme personnages, les\nouvriers besogneux, les vagabonds aux vagues allures de prophètes, les\nvieilles courbées par les labeurs et dont la houillère fatale a dévoré les fils,\ntoute une population vigoureuse, arriérée, étrangement laide. Le style du\nlivre est robuste mais souvent incorrect, évoquant assez bien ce misérable\npays dont le sol est couvert de scories et où l'air lui-même est noir.\n\nC u n r o t h l e S c a n d i n a v e , par J. CHOT. — (Bruxelles, G. Balat.)\n   Une histoire héroïque, dépeignant l'époque sanglante et tourmentée où les\nalleus des Francs confinaient aux rives de la Meuse. Les invasions ont\ndéchaîné sur l'Europe le flot de la barbarie; l'approche d'Attila menace\nl'Occident déjà dévasté. Tel est le cadre où M. Chot a placé son récit. Il y a\nfait se dérouler des combats, des festins, des scènes d'amour. Malheureuse­\nment, son style est loin d'être parfait, et d'excellents auteurs nous ont\nhabitués à exiger dans la reconstitution historique tant de splendeur verbale.\n\nR h o d è n e e t C o r u s c u l u s , par JACQUES D E S GACHONS. — (Etampes,\n   L . Didier Des Gachons, éditeur.)\n   MM. Jacques et André Des Gachons, celui-ci imagier expressif, celui-là\ndélicat écrivain, collaborent à l'Hémicycle, une minuscule revue dont de\ncourts poèmes, des proses d'une ou deux pages à peine et de gracieux des­\nsins font un véritable bijou. Ils publient aujourd'hui une charmante légende,\ntémoignant d'un égal talent, et dont le texte, souple et coloré, s'accorde si\nharmonieusement aux images qu'on se demande lequel fut illustré, l'écrivain\nou le dessinateur.\n\nL ' E x i l d e W a n n e , par EUGÈNE HERDIES. — (Bruxelles, G. Balat.)\n   Ce livre révèle un gracieux conteur, expert en l'art de peindre de frêles\ntableaux animés d'humbles vies. Wanne est le petit enfant mélancolique des\nvilles, hanté de la nostalgie des campagnes, des beaux jardins épanouis sous\nla tendresse du ciel, des canaux qui s'en vont tout droit dans l'inconnu.\nM. Herdies a su dégager de ses impressions un véritable charme. Son style,\ndepuis qu'il nous donna ses Images de Zélande, a fait de réels progrès; nous le\nconstatons avec plaisir, non sans souhaiter mieux encore.\n                                                                    C. DE S.\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                                  LES LIVRES                                 125\n\n\nB a r t e k l e V i c t o r i e u x , par HENRIK SIENKIEWICZ. — (Paris, Paul Ollen­\n   dorff.)\n   L'on assure que la traduction de Bartek le Victorieux et des autres contes qui\nlui font suite dans ce volume a médiocrement enchanté leur auteur. Le fait\nest qu'elle ne brille point par sa virtuosité et que les diverses œuvres ici réunies\net qui datent de la jeunesse de Sienkiewicz ne paraissent pas devoir ajouter\nnotablement, en France, à la gloire du maître polonais. C'est pourtant une\naventure poignante que celle de ce soldat posnanien, combattant en lion sous\nles drapeaux allemands, à Gravelotte, à Sedan, sous Paris, héros à la fois et\nvictime lamentable de la guerre, qui le ruine après l'avoir honoré. Ce qui\némeut, dans ce récit, ce n'est pas seulement une amère pitié, c'est aussi le cri\nde colère et de révolte de la patrie contre l'oppresseur prussien. Deux études\nd'enfants : l'Extrait du journal d'un précepteur de Posen et Yanko le Musicien sont\nd'une simple et tragique beauté. La dernière manifeste, avec son exquise et\nprofonde sensibilité, sa noble imagination, le grand poète qui double, chez\nl'auteur de Quo Vadis, le romancier.\n                                                                           M. D.\nLE THÉÂTRE :\nQuand nous nous réveillerons d'entre les morts, drame en\n   trois actes, par H . IBSEN. — (Paris, Perrin et Cie.)\n   ... ou « L'Individualisme puni »... ou « Ce qu'il coûte de rater sa vie! » —\nHerr professor Rubek, sculpteur devenu célèbre, est marié depuis cinq ou six\nans à Maïa. Ils ne sont pas heureux. Chez l'un c'est une âme, des goûts,\nl'égoïsme insconcient de l'artiste; l'autre, au contraire, positive, aime la vie\nplus matériellement active, plus réelle en un mot. Désenchantement... ils se\nl'avouent au premier acte avec une fatigue un peu nerveuse ; là-dessus paraît\nIrène. Avant le mariage de Rubek, elle fut son modèle. Jeune fille, elle quitta\ntout pour poser devant lui; il lui prit sa beauté, il en revêtit son grand œuvre,\nLe jour de la Résurrection. Il lui prit même son âme et son cœur — nous\nl'apprendrons au second acte — mais il ne s'en aperçut point dans son égoïsme\nd'artiste : une fois qu'en tant que modèle il n'en eut plus besoin, il la renvoya\nchaste, désespérée, muette. Et maintenant voici qu'il la retrouve dans un\nhôtel-sanatorium, folle plus qu'à moitié, vêtue de blanc, gardée de près par\nune énigmatique diaconesse — espèce de sœur de charité protestante — déla­\nbrée de corps et d'esprit après une vie d'aventures féroces et singulières et\nd'approximative prostitution. Nous avions déjà deux vies ratées : Rubek et sa\nfemme; voilà la troisième : elle ne l'est pas peu!\n   Cependant Maïa s'intéresse vivement à une façon de brute, le chasseur\nUlfheim, très vivant lui, encore qu'il ait aussi raté sa vie, mais c'est épiso­\ndique. Ulfheim lui parle ours, montagnes, tueries, avec une férocité entraî­\nnante, lui propose définitivement une âpre chasse sur les hauteurs, et Maïa\naccepte, consensu mariti, trop heureux d'en être débarrassé. Or Rubek s'est rap­\nproché d'Irène. Mélancoliquement, ils tisonnent le passé. Dans un langage où\nle symbole abonde, elle lui reproche le malheur qu'il mit dans sa vie. Elle\nvoulait se donner toute entière, lui l'artiste, le poète, l'égoïste, la traitant en\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": " 126                               DURENDAL\n\n\n « simple épisode » n'a songé qu'à la seule utilisation de sa beauté formelle.\n Reproches que la folie adoucit ou tempère! Naturellement Rubek s'aperçoit\n que c'est Irène qu'il aurait dû aimer, épouser... maintenant il est trop tard. Et\n voici à peu près, en raccourci, ce qu'ils se disent :\n     Lui. — « Hélas! si j'avais su!... »\n     Elle. — « Ah! oui!... »\n     Lui. — « Et plus rien à faire! — Maïa! que je n'ai jamais aimée... Mais\n crois-tu que nous ne pourrions pas retrouver nos âmes d'antan?... Ah! faire\n renaître ce temps profond, délicieux... compléter enfin ce bonheur ébau­\n ché!... »\n    Elle. — « Impossible, Rubek! et d'ailleurs je suis mortel... M\n    Lui. — « H e i n . , morte!... »\n    Elle. — « Oui... et toi aussi... »\n    Lui.— « Je comprends .. mais essayons de revivre... une nuit, une seule\n nuit, à deux, sur la lande! »\n    Elle. — « Eh bien, oui, tentons!... L'irréparable ne nous apparaîtra\nque... »\n    Lui. — « Que?... »\n    Elle. — « Quand nous nous réveillerons d'entre les morts ! »\n    Lui. — « Et que verrons-nous alors? »\n    Elle. — « Nous verrons que nous n'avons jamais vécu ! »\n    Il semble un peu que toute la pièce n'ait été écrite que pour ce mot. Et ce\nserait là une bien mauvaise formule dramatique. « Préparer » une réplique\npendant cent cinquante pages réussit peut-être à la rendre fort saisissante, mais\nne contente qu'imparfaitement le lecteur. Certainement la dernière œuvre\nd'Ibsen n'est pas uniquement cela; toujours est-il qu'elle en fait naître le\nreproche. C'est donc par ce mot que se ferme le second acte. Le troisième\nréunit sur les hauteurs Rubek et Irène, Maïa et Ulfheim. On pourrait espérer\nque ces époux mal assortis feront au moins des amants heureux. Hélas! pas\nmême!... Maïa a vite fait de rembarrer ce sombre galantin qu'est le chasseur\nd'ours.\n    Rubek, lui, entraîne Irène; ils s'exaltent en montant; ils tendent vers les\nhauts sommets — les voici presque à la Lumière, à la Résurrection. Mais\nune avalanche les ensevelit au dernier moment et clôt leurs destinées dans la\nmort, une mort réelle cette fois ! Ils meurent sans avoir pu « revivre » !\n    Quelle idée contient cet épisode dramatique? Comme toutes les œuvres du\nmaître, celle-ci laisse quelque jeu à l'interprétation personnelle. On y a vu une\nvolte-face intellectuelle et morale d'Ibsen. N'est-ce pas lui qui a dit un jour :\n« L'homme le plus seul est l'homme le plus fort », et cette parole est la bou­\ntade, le paradoxe-étendard de son individualisme à la fois artistique et intime ;\ndès lors son dernier drame en serait la désertion. Il aurait voulu montrer que\nl'artiste ne peut s'isoler de la vie. En effet, il ne suffit pas qu'il s'en érige le\nmiroir intelligent, subtil à en refléter la seule beauté, non, il faut qu'il s'y\nmêle, qu'il aime, qu'il souffre avec tous et comme tous. Rubek a rencontré\nIrène; son froid égoïsme de poète n'a vu en elle que la Beauté. De cette jeune\nfille, qui était de la vie expansive et généreuse, il n'a pris que le splendide\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                                   LES LIVRES                                   127\n\n\nreflet; il a délaissé la lumière même qui était en elle: son amour pour lui. Et\nil a été puni; il est « mort » ! Il la retrouve plus tard ; il se réveille brusquement;\nil s'aperçoit qu'il n'a pas vécu. — Est-ce là l'idée de la pièce?... Sans doute —\nmais on ne peut dire pourtant qu'elle soit maîtresse. Une autre s'en dégage\ndavantage : celle d'un profond pessimisme. Pauvres que nous sommes! nous\norientons notre vie dans un sens, nous constatons un jour que nous nous\nsommes trompés, nous voulons retourner sur nos pas, efforts vains — trop\ntard... L'Irréparable a passé par là!\n     Il faut l'avouer, ce n'est pas très original ; pas plus que la première inter­\n prétation ne le serait extrêmement. C'est pourquoi l'on peut croire que le der­\n nier drame du maître norwégien ne grossira pas considérablement sa gloire.\n On sait avec quel art, ordinairement inouï de réalisme, Ibsen parvient à rendre\n intensément vivants, existants, des êtres qui nous paraissent paifois si excep­\n tionnels qu'ils semblent évoluer en marge de l'humanité contingente. Eh\n bien! cet art où la robustesse de son génie éclate a défailli un peu ici. Le per­\n sonnage d'Irène en effet, on a beau se faire l'âme la plus ibsénienne possible\n  en le lisant, il nous crispe un tantinet par quelque chose comme un pathos\n flou, une teinte de... pédantisme dans le symbole, où il se noie. Si nous vou­\n  lions descendre aux détails, ne retrouverions-nous pas des choses presque\n  choquantes ; tenez ceci : la petite madame Maïa — et, remarquez-le, elle ne\n  nous est pas donnée pour une fripouillette ; au contraire, c'est le seul person­\n  nage vraiment sain du drame — la petite madame Maïa, sentant que son\n  mari prend un profond intérêt à Irène et ne pensant pas encore à une sépara­\n  tion radicale, propose simplement à Rubek de vivre à trois dans leur villa de\n  Taunitzer-See ! C'est à croire qu'il y a des Pyrénées entre nous et le Nord au\n  point de vue d'une certaine noblesse de l'âme...\n      Et pourtant l'œuvre est d'un grand intérêt. Le style est vif; il a cette netteté\n   réaliste avec laquelle parlent toujours les personnages d'Ibsen, même ceux\n   qui nous semblent quelquefois pas trop réels... J'exprime là, en passant, une\n   antithèse caractéristique dans son art. Irène et sa symbolomanie, je le crains\n   fort, ne vous plairont qu'à moitié. Mais Rubek est d'une excellente psycho­\n   logie, bien campé dans sa veulerie d'artiste! Le dernier acte paraîtra peut-être\n   à quelqus-unes un peu fatal, un peu simple, un peu facile; pourtant si l'on a\n   l'imagination souple, on le goûtera parce qu'il est saisissant; c'est une fresque\n   tragique, un sombre tableau où le pessimisme souffle grandiosement. D'ail­\n   leurs, ici comme souvent, le maître laisse beaucoup à faire au lecteur. Cette\n   hardiesse de son génie n'en est-elle pas, au fait, une des qualités les plus\n   attrayantes?... Mon Dieu, oui... mais avec tout autre que lui que ce procédé\n   serait aisément détestable !\n                                                               GEORGES BRIGODE.\n LA POÉSIE :\n F e u i l l e s E p a r s e s , poèmes par LÉON WAUTHY. — (Bruxelles,\n    A. Vromant.)\n    Des aquarelles et des nocturnes où parfois un beau vers éclôt comme une\n fleur rare; une suite de piécettes en vers libres, qui n'ont que de lointains\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": " 128                                    DURENDAL\n\n\n rapports avec les rythmes vigoureux ou tendres d'un Verhaeren et d'un\n Griffin ; de la recherche au point de gratifier la lune de ce qualificatif bien\n fin de siècle : monstre bec Auer; de la. bonne volonté, ce qui est bien, à\n défaut de bons poèmes, ce qui serait mieux; voilà ce que nous avons trouvé\n dans ce petit livre. Loin de nous la pensée de décourager qui que ce soit,\n mais, franchement, de pareils vers ressemblent trop à tant d'autres.\n                                                                      C. DE S.\n LITTÉRATURE                  FLAMANDE :\n\n L e n t e l e v e n . — Z o n n e t i j . — Z o m e r l a n d , par   STIJN STREUVELS.\n     Voici un jeune qui est déjà ou qui sera certainement le grand écrivain fla­\n mand de demain. Stijn Streuvels, de son vrai nom : Frank Lateur, est le\n neveu du grand Guido Gezelle. Il exerce, à Avelghem, le métier de boulanger !\n Dans le monde littéraire flamand et néerlandais il professe l'art d'écrire. Il n'a\n que vingt-huit ans. C'est un self-made man, il ne doit rien à aucune Ecole, et\n il écrit des chefs-d'œuvre, domine cette épopée du travail Oogst (La Moisson),\n une des plus belles choses que j'ai lues dans ma vie.\n    Stijn Streuvels fait en prose ce que son oncle a fait en vers : il se crée sa\n langue, prenant pour matière première le superbe dialecte West-Flamand, et\n il étonne par sa puissance d'expression, par son style personnel, par son\naptitude à peindre et à sculpter avec des mots, les sensations les plus délicates\net les nuances les plus fines de la pensée.\n    Je me propose de lui consacrer plus tard ici une étude. Son nom doit\nrayonner au delà des bornes étroites de son petit pays natal.\n    Je n'approuve pas tout ce qu'il écrit. J'ai une appréhension terrible que cet\nenfant de génie ne prenne des chemins de traverse et ne s'égare dans des\nbourbiers et dans les ténèbres.\n    Qu'il se méfie des admirations maladives de la protestante Hollande, des\ntentations de l'orgueil et de l'exubérance même de sa nature réaliste. Puisse-\nt-il rester digne, par son humilité chrétienne, son respect et son amour de la\nReligion, de la Morale chrétienne et de son peuple, d'être, comme prosateur,\npour la Flandre, le continuateur de son oncle Guido, le grand poète que nous\npleurons...\n    Cette famille des Gezelle paraît devoir être une dynastie de rois dans le\ndomaine de l'Art.\n                                                       L'Abbé AUG. CUPPENS.\n\nDIVERS :\n\nJ o n a s , par IWAN GILKIN. —(Bruxelles, Lamertin.)\n   En ce gai badinage sur des questions fort graves dont l'imminente actualité\nfascine politiciens et penseurs, M. Gilkin nous présente un Jonas de fan­\ntaisie, bon vivant et joyeux compagnon à ses heures et qui ne ressemble guère .\nque fort lointainement à son ancêtre le vieux prophète d'Israël. Ce Jonas\nfin de siècle (le livre est daté de 1900) dont la vie se passait paisiblement,\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                                 LES LIVRES                                  129\n\n\nembaumée de la légère vapeur des havanes, entre la lecture des meilleurs\nauteurs, l'opéra et les salons de peinture, connut un beau matin que l'Esprit\nlui ordonnait de prêcher à la Nouvelle Ninive sa ruine prochaine, injonction\nque notre homme n'accepta pas sans rechigner un peu. Mais on ne désobéit\npas à l'Esprit et force fut à notre pauvre Jonas de se soumettre et de vaticiner,\nnonobstant les pronostics pessimistes de la Baleine, que ses aïeux avaient fait\nsoigneusement empailler en souvenir du plus illustre membre de leur lignée.\n    Dès lors donc, en de vibrants discours, Jonas s'efforce de faire comprendre\naux rois et aux peuples de la Nouvelle Ninive l'immense danger qui les\nmenace du côté de l'Orient. Car c'est rien moins que du péril jaune, des mys­\ntérieuses et redoutablées éventualités cachées sous ces simples mots, que\n M Gilkin nous entretient tout au long de cette légère fiction symbolique.\n    Jonas s'en va d'abord trouver les rois ; il leur prêche la croisade, ce qui ne\nleur sourit guère ; il leur montre l'imminent péril qu'ils ne comprennent point :\nl'exode des capitaux vers l'Extrême Orient, la migration des machines, l'ouvrier\neuropéen ruiné par l'ouvrier asiatique qui travaille à meilleur compte, la\nchute graduelle du chiffre des exportations. N'obtenant rien des rois, il s'adresse\n aux cacatois démocrates « qui se lamentent furieusement, sans toutefois ren­\n verser leurs mangeoires » et il comprend qu'eux non plus ne pourront sauver\n la Nouvelle Ninive. L'âme de Tamerlan lui apparaît sur la steppe, joyeuse de\n l'état de choses qui finira par changer l'équilibre du monde en transférant le\n sceptre industriel des mains de l'Européen à celles de l'Asiatique.\n    Les conclusions de Jonas sont donc loin d'être optimistes, ce qui ne l'em­\n pêche pas de conseiller à un jeune ingénieur de partir pour la Chine, car s'en\n abstenir serait « renoncer à de beaux bénéfices sans retarder d'un quart\n d'heure les catastrophes inévitables ».\n    Tel est ce petit livre plein d'esprit et de finesse. Sa lecture jette de vives\n lumières sur une question économique et sociale dont d'ordinaire on com­\n prend peu l'importance. Ecrit en un style léger et sur un ton de lyrisme iro­\n nique, il exerce un charme captivant et fait connaître un curieux aspect de la\n personnalité de M. Gilkin. Ceux qui lisent les intéressants articles que Zadig\n signe au Journal de Bruxelles, savent depuis longtemps, il est vrai, que le beau\n poète de la Nuit et de Prométhée est aussi un penseur très original, doublé par­\n fois d'un subtil ironiste, ce qui ne gâte rien à la chose.\n                                                                       C. DE S.\n\nRéflexions m o r a l e s et r e l i g i e u s e s , ou leçons de sagesse chré­\n  tienne, proposées par un père à sa fille, par DÉMÉTRIUS DE GOLESCO.\n   Cet ouvrage, honoré du témoignage et de l'approbation d'hommes très\néminents, entre autres de Mgr Van Weddingen, de si sympathique mémoire,\nest un des plus nobles livres qui aient été écrits en ces derniers temps. Il con­\ndense, en deux petits volumes de trois cents pages, les questions les plus\nhautes et les plus essentielles de la philosophie chrétienne, mises à la portée\ndes femmes et des jeunes filles du monde. Le premier volume traite de Dieu\net de l'âme. Le second, de nos devoirs envers Dieu, enversles autres et envers\nnous-mêmes. Les spéculations profondes, les vues si élevées dont cet ouvrage\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": " 130                               DURENDAL\n\n\nest rempli seront accueillies d'autant plus volontiers des jeunes lectrices que\nl'auteur possède le rave secret de les exprimer en une langue claire, harmo­\n nieuse et imagée dont les qualités d'énergie, de sobriété et de concision rap­\npellent le style du grand siècle. Car Démétrius de Golesco fut poète autant\nque penseur. Si les démonstrations qu'il expose dans la partie purement phi­\nlosophique des réflexions sont lumineuses et accessibles à toute intelligence\ncultivée, ce qui constitue le charme souverain et indéfinissable de ce livre,\nc'est la sérénité, apanage exclusif du chrétien, répandant un baume délicieux\nsur nos plus secrètes blessures. Les chapitres traitant de la mort, du bonheur,\nde l'espérance, des devoirs envers nos enfants, sont des chefs-d'œuvre d'onc­\ntion, de chaleur, de poésie simple et vraie prenant leur source dans une âme\nà la fois tendre et délicate. Aussi les réflexions morales et religieuses, que\ndevraient posséder tous les établissements d'éducation de jeunes filles, ne\ns'adressent pas exclusivement à celles-ci ; elles pourront être méditées avec\nfruit par tous ceux qui ont l'âme élevée, par tous ceux qui aiment à voir\nréalisée dans un livre l'alliance du vrai, du beau et du bien, idéal radieux si\nrarement atteint de nos jours. Les réflexions morales et religieuses, œuvre\nd'un artiste et d'un chrétien, sont mieux qu'un très beau livre, elles consti­\ntuent une bonne action.\n                                                                           S.\nLettres du R. P. Didon à Mlle Th. V. (Paris, Plon.)\n   Bien que ces lettres soient plutôt des lettres de direction spirituelle, elles\nintéresseront quiconque désire connaître le célèbre conférencier dans son for\nintérieur. Il s'y révèle âme vaillante et forte, apôtre avant tout, s'étant\nimposé comme tâche de réconcilier son siècle avec l'Eglise en l'orientant vers\nDieu. De là le caractère très moderne de son apostolat.\n   Encouragé d'abord par le Pape dans sa mission, il tomba plus tard en dis­\ngrâce auprès de ses supérieurs, à cause précisément du ton trop moderne,\ndisait-on, de ses prédications. Le P . Didon fit preuve dans ces circonstances\ncritiques et pénibles, où le courage de tant d'autres eût sombré, d'une hauteur\nde vue incomparable et d'une force de caractère indomptable. Il se soumit\nsans hésiter et alla s'ensevelir dans la retraite de Carbara qu'on lui avait\nassignée et où il lui avait été donné ordre de se consacrer uniquement à la\nprière et à l'étude. Cette inactivité contrainte dut être un martyre pour ce\ntempérament de feu. Il ne faiblit point, mais se retrempa au contraire dans\nl'épreuve. Et les plus intéressantes peut-être de ces lettres sont précisément\ncelles écrites du fond de l'exil. On sort de la lecture des lettres du P . Didon\ntout épris d'une admiration enthousiaste pour la vertu héroïque de ce moine\ndes temps modernes.\n                                                                       H . M.\n\nGarçon,      l'audition!     par I'OUVREUSE DU CIRQUE-D'ÉTÉ. — (Paris,\n  Simonis-Empis. )\n   L'œuvre critique, déjà considérable, de la célèbre Ouvreuse du Cirque-d'Été,\nalias Willy, alias M. Henry Gauthier-Villars, se recommande à la fois et très\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                                  LES LIVRES                                  131\n\n\ninstamment aux mélomanes, par la justesse et l'indépendance de ses juge­\nments, et aux hypocondres par la fantaisie de sa verve jaillissant en mots\ndrôles, en à-peu-près stupéfiants, en blagues féroces. Ce volume est digne de\nses aînés, et c'est tout dire : auteurs, chanteurs, musiciens, public, l'Ouvreuse\ny juge prestement, avec un esprit qui n'exclut pas, au fond, la gravité, tout ce\nqui, en un an, se fait, se joue et s'écoute de musique à Paris.\n                                                                         M. D.\n\nL a J o i e d ' ê t r e par CHARLES SAINT-MAURICE.— (Bruxelles, O.Schepens.)\n   Dédié aux déshérités du bonheur, à tous ceux qui souffrent, ce livre plein\nde nobles pensées témoigne plutôt du cœur que du talent littéraire de son\nauteur. Tel qu'il est, dans sa simplicité de style et le laisser-aller qui y règne,\nil peut charmer et consoler, en montrant que le bonheur ici-bas n'est pas le\nrêve de l'impossible et se trouve dans l'accomplissement des devoirs journa­\nliers. S'ouvrant par un lever de soleil, il se termine en chant d'alouette, pro­\nclamant la saine joie de la vie.\n                                                                        C. D E S .\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "                             NOTULES\n\n\n   NOS a b o n n e s d e l ' é t r a n g e r , qui ne nous ont pas encore envoyé le\nmontant de leur abonnement pour l'année 1901, seraient bien aimables s'ils\nvoulaient avoir l'extrême obligeance de le faire, en adressant un mandat-poste\nà la Rédaction.\n\n\n\n    A r i s t i d e D u p o n t , le jeune et distingué avocat de la Cour d'appel,\nqui vient de mourir à Bruxelles, était un admirateur enthousiaste de notre\nœuvre. Nous perdons en lui un ami qui nous était cher. Il collabora à\nDurendal plusieurs fois. Il nous donna notamment une intéressante étude sur\nle beau livre des frères Marguerite, le Désastre, et le récit pittoresque d'un\nvoyage en Andalousie. C'était un esprit fin et délié, une âme charmante,\nbonne, douce et affectueuse, un grand et noble cœur, d'une grande élévation\net d'une exquise délicatesse de sentiments. Les quelques pages qu'il laisse\nsont fortement pensées. Il avait le souci de la forme littéraire. Il aimait à\nenrober ses idées d'un vêtement poétique. Sa mort ne le surprit point à\nl'improviste. Il l'accueillit avec le calme du chrétien qui est le résultat d'une\nvie toute d'intégrité et de piété. Que Dieu ait son âme! Nous présentons à sa\nfamille désolée nos plus sympathiques condoléances.\n\n                                         ***\n\n   P o u r l e p e t i t V i l l i e r s . — Sous ce titre MAUBEL fait, à la générosité\ndes amis du génial artiste Villiers de l'Isle-Adam, un appel enthousiaste, dont\nnous nous faisons volontiers l'écho auprès de nos abonnés :\n  « Voici plus de douze ans que Villiers est mort. C'était un des plus puis­\nsants écrivains de la langue française ; des œuvres comme l'Eve Future, les\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                                   NOTULES                                    133\n\n\nContes cruels, Axel, marquent une renaissance du spiritualisme, un retour vers\nla synthèse dont les plates physiologies du naturalisme nous avaient désha­\nbitués, et c'est aujourd'hui qu'on voit bien la valeur et la substance de ces\nœuvres ; à mesure que nous nous éloignons, elles s'élèvent, elles dominent\nune époque.\n     » Beaucoup de poètes des dernières générations, en dépit des querelles\nde naturistes et symbolistes, ont consacré à celui qu'on appelait le prince\ndes lettres françaises un culte profond.\n     » Or, Villiers de l'Isle-Adam laisse une veuve et un fils à qui tant de\nrichessss intellectuelles dépensées devraient rapporter de quoi exister, et\n ils sont pauvres avec les cinquante francs de rente que l'Etat français alloue\n à la veuve du poète.\n     » N'est-ce pas de quoi prolonger le supplice de l'inanition? Le petit\n est depuis plus d'une année gravement malade, et le médecin a prescrit\n l'Algérie.\n     » En attendant que la Société des gens de lettres et le ministre de l'instruc­\n tion publique viennent en aide aux héritiers de celui à qui la France doit\n tant, un journal de Paris recueille, pour les transmettre à la veuve de\n l'artiste, les sommes qui pourraient aider au départ prochain de l'enfant vers\n  le pays du soleil. »\n     La Rédaction de Durendal s'associe de tout cœur à l'hommage rendu par\n  Maubel à la mémoire de Villiers et fait siennes ses nobles paroles. Nous\n  nous ferons un devoir de transmettre à la veuve en détresse les aumônes que\n  nos abonnés voudraient bien nous adresser pour elle, ou plutôt pour son\n  enfant malade. Nous dirons avec Maubel aux admirateurs de l'artiste défunt :\n   \" Envoyez un peu de secours au petit Villiers pour toute la joie profonde que\n  le grand vous a donnée. »\n\n                                        * 4c *\n\n\n     C o m m e n t o n f ê t e S a i n t e C e c i l e , non seulement en France, comme\n il est écrit dans un article (dont ci-joint une coupure) de la Tribune de Saint-\n Gervais, mais surtout en Belgique :\n     « Voici bien longtemps que je me promets de vous dire en deux mots\n comme on vous cuisine en province un office dit artistique afin de fêter la\n patronne des musiciens.\n     » On fête sainte Cécile dans les sociétés chorales, harmonies ou orphéons.\n  Ce jour-là, on met les pieds à l'église et l'on y déchaîne un fatras d'élucubra­\n  tions que nous sommes heureux d'attacher au pilori musical. Pour les harmo­\n  nies, on choisit dans le répertoire courant les œuvres qui présentent le plus\n de recueillement, arrangements d'opéras, dont les plus respectueux du saint lieu\n  suppriment le pas redoubléfinal,et encore ! On y chante généralement quelques,\n  messes orphéoniques insipides. Les Gloria en sont d'ordinaire pompeusement\n  magnifiques et vous ont des airs guerriers à faire trembler les voûtes. Tout\n  cela finit au cabaret d'où ça n'aurait jamais dû sortir.\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "134                                    DURENDAL\n\n\n   » Ne croyez pas que les chefs-lieux d'arrondissement aient seuls le privilège\nde ces manifestations artistiques!? Paris lui aussi a sa messe annuelle de sainte\nCécile et il est juste de dire combien cette exécution manque à bien des points\nde vue. Nous ne voulons pas incriminer les répertoires ; les messes, la plupart\nmédiocres, empruntées aux œuvres des maîtres de chapelle actuels, sont exécu­\ntées d'une façon déplorable. Nous ne voulons pas pousser plus loin le procès\ndes messes : les mutilations infligées au texte, le Gloria in excelsis Deo imposé\ndu grand orgue par trois chanteurs, le dos tourné à l'église, comme le portait\nune partition en annotation, j'allais dire en jeu de scène, ni les pauvretés mélo­\ndiques de certains de nos grands chantres de la composition musicale religieuse\nprésente, du bois dont était fait le singulier phénomène qui signa autrefois\ndes articles où on contestait du talent à Palestrina. Mais laissons ces misères\net plaignons la gracile Sainte, idéale et charmante, enfermée dans sa petite\nchambre nuptiale, à laquelle on inflige de telles sérénades. Il y a heureusement\ndans le seul office grégorien qui la chante des perles mélodiques assez rares pour la consoler\nde toutes ces turpitudes. Il est juste de dire qu'on la fête comme il convient en\nquelques lieux. N'oublions pas que là où on loue vraiment sainte Cécile, et\nce en toute perfection d'un bout de l'année à l'autre, c'est à Solesmes, à\nl'abbaye Sainte-Cécile des Dames Bénédictines. »\n   Tout ce qui précède s'applique, en grande partie, à la Belgique. On y fait\ndans la plupart de nos églises une musique horrible et grotesque, dénuée de\ntout art, cela va sans dire, mais surtout, ce qui est non moins déplorable,\nscandaleusement profane.\n   Pour entendre une musique à la fois religieuse et artistique, recueillante et\nélevante, on en est réduit à aller à l'abbaye de Maredsous ou aux cathédrales\nde Malines et de Tournai. A Bruxelles nous ne connaissons qu'une église qui\nfasse une noble exception, c'est celle de Saint-Boniface, aux jours où les chan-\nteurs de Saint-Boniface se font entendre. Partout ailleurs c'est le néant.\n   Le théâtre à l'église, voilà ce qu'est la musique d'église en Belgique et cela\nmême dans les chapelles de couvent, à peu d'exceptions près. Et c'est encore\nen général de la mauvaise musique de théâtre qu'on y fait.\n\n\n\n    U n m y s t i c i s m e d e p a r a d e . — T r è s juste la remarque suivante de\nDerval au Messager de Bruxelles au sujet des allures soi-disant mystiques\nqu'affectent certains snobs :\n    « Le mysticisme, nul ne l'ignore, est très à la mode aujourd'hui parmi les\nesthètes qui se payent de mots. On en a mis partout. « Il y a des heures de\nnuit, dit quelque part M. Charles Morice, où le Boulevard est mystique. » La\nrecette est connue et simple : s'accouder à des missels, humer avec délices\nl'encens, évoquer à propos ostensoirs et ciboires, se fleurir la boutonnière d'un\nlys, ne jurer que par les Quattrocentistes et par les Préraphaélites, hanter à\nla fois Baudelaire et Puvis de Chavannes, Burne Jones et M. Maurice Maeter­\nlinck. Que faudrait-il de plus pour s'acquérir, dans les cénacles et les brasse­\nries, une réputation solide de mysticisme ?\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "                                    NOTULES                                      135\n\n   » Cette farce, qui fut plaisante au temps où elle dupait force snobs et qui\ncommence à vieillir, n'a évidemment rien de commun avec ce qui constitue,\nd'après la théologie, le fond du vrai mysticisme : l'union intime de l'âme avec\nDieu. N'est pas mystique qui veut : les phénomènes qui caractérisent cet état\néchappent absolument à la volonté humaine. Le mysticisme est une grâce, et\nune grâce extraordinaire, à laquelle nul ne peut atteindre de lui-même, et qui\nn'est généralement accordée qu'à ceux qui la méritent par les efforts de l'ascé­\ntisme et par l'ardeur de la piété. »\n   On pourrait en dire autant du symbolisme. Certains écrivains en parlent en\nlaissant dans l'ombre le formidable symbolisme chrétien presqu'en entier.\nChose absolument grotesque, car le symbolisme chrétien est à la fois le plus\nbeau et le plus puissant qui soit. C'est le symbolisme essentiel. En face de lui\nl'autre s'évanouit comme le brouillard à l'apparition du soleil. Mais les esprits\nsuperficiels sont incapables de pénétrer l'essence des choses. Ils n'en voient\n que la surface. Ces mystiques et ces symbolistes feraient bien de se soigner ; ce\n sont des malades.\n\n\n\n\n   M. Philippe           Mousset     donnera un concert (piano-récital) le\nmercredi 27 février, à 8 heures du soir, à la salle de la Grande-Harmonie,\nrue de la Madeleine. Mme E. ARMAND, cantatrice, prêtera son concours à\ncette audition musicale organisée par notre jeune et sympathique artiste.\nVoici le programme de son concert :\n   1. Sonate op. 57, fa mineur de L. VAN BEETHOVEN (Allegro assai ;\nAndante con moto; Allegro ma non troppo). — 2. Arioso du Prophète de\n                 me\nMEYERBEER (M E. Armand).—3-4. Kreisleriana, 8 Fantasien de SCHUMANN;\nSi mes vers avaient des ailes et Mai de HAHN et Te Souvient-il? d'A. HOLMES\n(Mme E. Armand). — 5. Berceuse de BRAHMS et Mazeppa, Etude IV de LISZT.\n\n                                          ***\n\n    D e s l e c t u r e s l i t t é r a i r e s seront faites au Conservatoire par M.CHOMÉ,\n à 4 h. 1/4, aux jours suivants:\n    Le 12 février : Athalie et Les Plaideurs de RACINE ; le 26 février : Les Fables de\n LA FONTAINE ; le 5 mars : Le Misanthrope et L'Impromptu de Versailles de\n MOLIÈRE; le 12 mars : On ne badine pas avec l'amour, de MUSSET ; le 19 mars :\n Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent d'E. BOURGES et Noël de M. BOUCHOR;\n le 26 mars : Prométhée d'I. GILKIN.\n\n                                            **\n\n\n    A c c u s é d e r é c e p t i o n : P . et V. MARGUERITE : Les Tronçons du\n  Glaive (Paris, Plon). G. D'ANNUNZIO : Le Feu (Paris, Calmann-Lévy).\n  L. GUILLAUME : Proses d'Adam de Saint-Victor et odes d'Horace (Société de\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": " 136                                 DURENDAL\n\n\n Saint-Augustin), 2 vol. G. LEDOS : Sainte Gertrude (Paris, Lecoffre).\n A. L E P I T R E : Saint Antoine de P a d o u e (idem). H . ARDEL : L a faute d'autrui\n (Paris, Plon). L . NÈVE : Londres (Gand, H u y s h a u w e r ) . E . VERHAEREN :\nPetites légendes (Bruxelles, Deman). E . G E R E L L I : Nel metro odiato (Cre­\nmona, Fezzi). E . DEMOLDER : Les patins de la reine de H o l l a n d e (Paris,\nMercure de France). A. FRANCE : Monsieur Bergeret à P a r i s (Paris, Calmann-\nLévy). H . SIENKIEWICZ : Hania (Idem). A. L E BRAZ : Au pays des p a r d o n s\n(Idem). M. SCHWEISTHAL : Drames et comédies (Paris, Flammarion). G. DE­\nLAUNOY : Contes d'autrefois (Namur, Godenne).\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": ""}, {"page_pdf": 165, "texte": "Imprimerie âcientiflque Char-\nles BULBNS, Éditeur, rue\nTerre - Neuve, 75, Bruxelles\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "preuve": "Couverture imprimée PDF 92 : Février 1901, 8me année, n° 2."}}