{"numero_id": "ulb-durendal-1901-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 137, "page_fin": 157, "titre_corps": "Sainte Lydwine de Schiedam", "titre_sommaire": "", "signature_source": "J.-K. Huysmans", "ancre_debut": "Sainte Lydwine de Schiedam", "ancre_fin": "J K HUYSMANS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 170, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 148, "fin_caractere_exclue": 1779, "texte": "Sainte Lydwine de Schiedam\n\n                           L'état de l'Europe, pendant le temps que vécut\n                            Lydwine, fut effroyable.\n                              En France, régnent Charles VI puis Char­\n                              les VII. Lydwine naît l'année même où\n                              Charles VI, âgé de douze ans, monte sur le\n                              trône. Dans le lointain des âges, les années\n                                 de ce règne évoquent d'abominables souve­\n                                  nirs ; elles dégouttent de sang et, à mesure\n                                       qu'elles s'éboulent, les unes sur les\n                                       autres, elles se dévergondent; aux\n                                       lueurs des vieilles chroniques, der­\n                                       rière le transparent poussiéreux de\n                                       l'histoire, quatre figures passent.\n                                          L'une est celle d'un aliéné, au teint\n                                       hâve, aux joues creuses, aux yeux\n                                       tantôt ardents et tantôt morts; il crou­\n LA MAISON DE NOTRE-DAME               pit dans un palais à Paris et ses vête­\nments sont des pacages de vermines et ses cheveux et sa barbe sont des haras\n\n  (1) Grâce à l'amabilité de notre cher ami J.-K. Huysmans, nous avons la joie de pouvoir\noffrir à nos lecteurs la primeur de ces pages inédites de son prochain livre, le premier\nqu'il ait écrit dans la maison de Notre-Dame, à l'ombre du cloître bénédictin de Ligugé.\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3483, "texte": " 138                                 DURENDAL\n\n\n  à poux. Ce malheureux qui fut, avant qu'il ne divaguât, un être familier et\n  libertin, irascible et débile, c'est le roi Charles VI. Il assiste, maintenant idiot,\n  à la bacchanale enragée des siens.\n     L'autre est celle d'une intrigante, baroque et vénale, d'une femme impérieuse,\n bruyamment décolletée et traînant après elle, sous un hennin planté, comme\n une tête de diable, de deux cornes, une robe historiée et qui n'en finit point;\n et elle souffle lorsqu'elle marche, chaussée de souliers à becs de deux pieds\n de long; c'est la reine de France, la Bavaroise Ysabeau, qui apparaît, grosse\n des œuvres d'on ne sait qui, près d'un mari qu'elle abhorre.\n     La troisième est celle d'un bavard et d'un fat dont les dames de la Cour\n raffolent et qui se révèle, à la fois, cordial et rapace, avenant et retors ; il pres­\n sure le pays, draine l'argent des campagnes et des villes et le dissipe en de\n scandaleuses équipées; celui-là, c'est le duc d'Orléans, le maudit des peuples,\n ainsi que l'appelle, en pleine chaire, un religieux dé l'ordre de Saint-Augustin,\n Jacques Legrand.\n    La quatrième, enfin, est celle d'un petit chafouin, malingre et taciturne,\n sournois et cruel, le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, qualifié de Jean sans\n pitié, par tous.\n    Et tous les quatre se démènent, s'invectivent, s'écartent et se rejoignent,\nexécutent une sorte de chassé-croisé macabre, dans la débandade d'une nation\n qui répercute l'insanité d'un roi. La France, en effet, se convulsé ; à Paris,\nce sont les atrocités de la guerre civile, la dictature des bouchers et des égor­\ngeurs qui saignent les bourgeois, tels que des bêtes; en province, ce sont des\ntroupes de malandrins qui assomment le paysan, incendient les récoltes et\njettent les enfants et les femmes dans le brasier des meules ; ce sont les hordes\nscélérates des d'Armagnac, la tourbe avide des Bourguignons et ceux-là\ntendent la main aux Anglais pour les aider à sauter la Manche; et les voilà, en\neffet, qui débarquent près d'Harfleur, remontent vers Calais et rencontrent,\nen chemin, l'armée française, dans le comté de Saint-Pol, à Azincourt. Ils\nl'attaquent et sans peine abattent, ainsi que des quilles, les files de ces lourds\nchevaliers emprisonnés comme en des guérites de fer dans leurs armures et\nhuchés sur des chevaux qui demeurent immobiles, les quatre pattes enfoncées\ndans l'argile détrempée du sol; et, tandis que la région est envahie, le Dau­\nphin fait assassiner le duc de Bourgogne qui a lui-même fait occire le duc\n d'Orléans, le lendemain du jour où il s'est réconcilié et a communié de la\n même hostie, avec lui; de son côté, la reine Ysabeau, stimulée par ses besoins\n de luxe, se vend à l'ennemi et oblige le fou qui règne à signer le traité de\n Troyes; et, ce faisant, elle déshérite son fils au profit du souverain d'Angle­\nterre devenu héritier de la couronne de France. Le Dauphin n'accepte pas\ncette déchéance et, trop faible pour résister, il prend la fuite et est proclamé\nroi par quelques aventuriers, dans un manoir de l'Auvergne; le pays est\nscindé en deux camps, trahi par les uns, roué de coups par les autres, ran­\nçonné par tous. Il semble que sa dispersion soit proche quand, à quelques\nmois d'intervalle, le roi d'Angleterre Henri V et le roi de France, Charles VI,\nmeurent; la lutte n'en continue pas moins entre les deux nations. Charles VII,\ninsouciant et craintif, toujours vu de dos, prêt à décamper, se perd en de\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3559, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              139\n\n\nbasses intrigues, pendant que l'ennemi lui rafle, une à une, ses provinces;\non ne sait plus très bien ce qu'il va rester de la France, quand le ciel\njusqu'alors impassible s'émeut; il envoie Jeanne Darc, elle accomplit son\nœuvre, chasse les étrangers, mène sacrer son misérable monarque à Reims et\nexpire, délaissée par lui, dans les flammes, deux années avant que Lydwine\nne trépasse.\n    Le sort de la France, à la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe,\n fut donc atroce, et il le fut merveilleusement, car les fureurs humaines ne\nsuffirent point et les fléaux s'en mêlèrent; la] peste noire sévit et faucha des\nmilliers d'êtres; puis elle disparut pour céder la place au tac, une épidémie\nsingulièrement redoutable, à cause de l'ardeur meurtrière de ses toux; celle-\nlà s'éteignit à son tour et la peste revint, vida Paris seul de cinquante mille\npersonnes en cinq semaines et s'en alla, laissant à sa suite trois années de\nfamine; ce après quoi, le tac surgit encore et acheva de dépeupler les villes.\n    Si la situation de la France est lamentable, celle de l'Angleterre, qui la\n torture, ne vaut guère mieux. Aux soulèvements du peuple, succèdent les\n révoltes des nobles; on s'égorge dans l'île et l'on s'y noie. Le roi Richard II\n se rend odieux à tous par ses débordements et ses rapines. Il part pour\n réprimer les troubles de l'Irlande; on le dépose et on lui substitue le duc de\n Lancastre, Henri VI, qui le claquemure dans un cul de basse fosse et le\n décide, en lui imposant trop de jeûnes forcés, à mourir. Le règne de l'usur­\n pateur se passe à modérer des discordes et à déjouer des brigues ; entre-temps,\n il brûle, sous couvert d'hérésie, ceux de ses sujets qui lui déplaisent et traîne\n dans des crises d'épilepsie une existence de malade que les manœuvres de son\n fils, aux aguets de sa succession, désespèrent. Il trépasse à l'âge de quarante-\n sept ans et ce fils connu jusqu'alors comme un pilier de cabarets et un che­\n napan qui ne fréquentait que les voleurs et les filles, se décèle, dès qu'il monte\n sur le trône, ainsi qu'un homme froid et cassant, d'une arrogance démesurée\n et d'une piété féroce. Le pharisaïsme et la cupidité de la race anglaise se sont\n incarnés en lui ; il préfigure la sécheresse et le bégueulisme éperdu des protes­\n tants; il est, en même temps qu'un usurier et un bourreau, un pasteur métho­\n diste, avant la lettre. Il rénove la campagne de Normandie, affame les villes,\n falsifie les monnaies, pend, au nom du Seigneur, les prisonniers, accable de\n sermons ses victimes ; mais son armée est lacérée par la peste et cette curée\n qu'il sonne du terroir de France, l'épuisé. Il est néanmoins victorieux à Azin­\n court ; il massacre tous ceux qui ne peuvent se racheter et exige d'énormes\n rançons des autres et, tandis qu'il agit de la sorte, il se signe, il marmotte des\n oraisons, il récite des psaumes ; puis il décède au château de Vincennes, et\n son héritier est un enfant de quelques mois. Ses tuteurs, l'un violent et dissolu,\n  maladroit et vénal, le duc de Glocester; l'autre vaniteux et rusé, le duc de\n  Bedford, ravagent la France, mais ils sont battus à plate couture par Jeanne\n  Darc et se souillent à jamais en l'achetant pour la faire périr, après un infâme\n  procès, sur un bûcher.\n     Et après la France et l'Angleterre, ce sont les Flandres qui, atteintes en\n  plein flanc, gisent, démâtées par les bourrasques.\n     Leur histoire est intimement liée à la nôtre, et elles sont, elles aussi,\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3518, "texte": " 140                               DURENDAL\n\n\n  dévorées par les luttes intestines ; la rivalité commerciale de Gand et de Bruges\n fait jaillir, durant des années, de ses prairies devenues des ossuaires, des\n sources de sang.\n    Gand se décèle ainsi qu'une cité orgueilleuse et têtue, peuplée d'un amas\n d'éternels mécontents et de pieuses brutes ; avec ses corps de métier, elle est le\n bivac des jacqueries, le camp dans lequel se ravitaillent les séditions des\n vilains; tous les révolutionnaires de l'Europe font cause commune avec elle;\n — Bruges semble plus policée et moins opiniâtre, mais sa superbe égale celle\n de Gand et son âpreté au gain est pire. Elle est le grand comptoir de la chré­\n tienté et elle asservit, avidement, les villes qui l'entourent ; elle est une négo­\n ciante implacable et à propos d'un canal qui peut avantager l'une de ces\nagglomérations au profit de l'autre, des haines de cannibales naissent. Le\ncomte de Flandre Louis III dit de Male, tyranneau vaniteux et prodigue,\nmalchanceux et cruel, se heurte à l'entêtement des Gantois et vainement il\ns'efforce de le briser par des supplices. Leur chef Philippe d'Artevelde marche\ncontre lui, le défait, pénètre dans Bruges dont il tue, de préférence, les plus\nriches commerçants ; ce après quoi, il saccage les hameaux et spolie les bourgs.\n La noblesse des Flandres appelle la France à l'aide ; c'est une croisade de\ncastes où le rôle d'infidèles est joué par des tisserands ; Charles VI et le duc\nde Bourgogne franchissent la frontière, rejoignent, à la tête d'une armée,\nd'Artevelde à Roosebeke et ils foncent sur les Flamands qui se sont bêtement\nreliés entre eux avec des chaînes, pour ne pas reculer ; ils les refoulent, les\nacculent les uns sur les autres, les suffoquent dans un étroit espace, sans\nmême qu'ils puissent résister. Ce fut le triomphe de l'asphyxie, un combat\nsans blessures, un massacre sans plaies, une bataille pendant laquelle le sang\nsortit seulement, comme de tonnes qu'on débouche, par les bondes éclatées\nde visages bleus.\n    D'Artevelde fut, heureusement pour lui, reconnu parmi les morts, car\naussitôt après la victoire, les bas instincts se décagèrent ; on pilla les cam­\npagnes, l'on trucida les enfants et les femmes; celles des places qui ne vou­\nlurent pas être détruites, se rachetèrent à prix d'or : ce fut la bourse ou la vie;\ncette noblesse qui avait tremblé devant la troupe de ces gueux, se montra\ninexorable ; les Gantois exaspérés recoururent aux Anglais qui débarquèrent\nmais glanèrent surtout le butin que les Français omirent ; ce malheureux pays\ndevint alors la proie et de ceux qui l'attaquèrent et de ceux qui le défendirent ;\nmais ni les déprédations, ni les tortures n'amollirent son incroyable énergie.\nAckennann a succédé à d'Artevelde et soutenu par un corps d'outre-Manche,\nil assiège Ypres. Charles VI le déloge et s'empare de Bergues où il ne tolère\npas un être vivant, puis, las de ces orgies de meurtres, il conclut pour se\nreposer une trêve. Sur ces entrefaites, Louis de Male décède et Philippe de\nBourgogne hérite, du chef de sa femme, de cette terrible succession des\nFlandres. Il reprend les hostilités interrompues et les massacres et les incen­\ndies se suivent; la place de Dam est réduite en cendres ; le pays dit des Quatre-\nMétiers n'est plus qu'un amas de ruines; et comme si ces horreurs ne suffisaient\npas, les querelles religieuses viennent se greffer sur cet interminable conflit.\nDeux papes ont été élus à la fois qui se bombardent à coups de bulles. Le duc\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3547, "texte": "                       SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              141\n\n\n  de Bourgogne prône l'un de ces pontifes et entend que ses sujets acceptent\n  son obédience; ceux-ci refusent et Philippe s'irrite, décapite les meneurs du\n  parti qui regimbent; mais, une fois de plus, les Flamands se révoltent; les\n  églises se ferment, les offices religieux cessent, la Flandre semble frappée\n  d'interdit et le duc, excédé par ces disputes, finit par laisser ce peuple dont il\n  ne peut venir à bout, tranquille; il se contente, en échange de sa liberté de\n  conscience, de lui extirper des sous.\n     Telle la situation des Flandres; si nous passons dans la Hollande même,\n nous la voyons, elle aussi, bouleversée par d'incessants combats.\n     Au moment où naît Lydwine, le duc Albert gouverne, en qualité de\n Ruwaard ou de vice régent, le Hainaut, la Hollande, la Zélande, la Frise, les\n provinces réunies sous le titre de Comté du Pays-Plat. Il remplace le véritable\n souverain, son frère, Wilhelm V qui, après des luttes impies avec Marguerite\n de Bavière, sa mère, est devenu fou; et tandis qu'on l'interne, le pays à vif se\n démène ; une bataille enragée se livre entre les bonnets rouges ou Hoecks et\n les bonnets gris ou Kabelljauws; ces deux partis, les Guelfes et les Gibelins\n des Pays-Bas, s'étaient formés à propos de la guerre entreprise par Wilhelm\n contre la princesse Marguerite, les uns tenant pour le fils et les autres pour\n la mère ; mais ces haines survécurent aux causes qui les engendrèrent, car\n nous les retrouvons, encore vivaces, au XVIe siècle.\n   'Aussitôt qu'il est nommé vice-régent, le duc Albert met le siège devant\n Delft, dont il mate la sédition en dix semaines ; puis ce fut une prise d'armes\n contre le duc de Gueldre et l'évêque d'Utrecht ; ce fut enfin le scandaleux litige\n d'un père et d'un fils, faisant en quelque sorte pendant à la rivalité de la mère\n et du fils du précédent règne.\n    Wilhelm V meurt, et le duc Albert est proclamé gouverneur des provinces;\n le pays, fourbu par ces dissensions, s'apprête à souffler un peu; mais le duc\n Albert est dominé par sa maîtresse Adélaïde de Poelgeest et il trahit, sous son\n influence, le parti des Hoecks qui l'avait jusqu'alors protégé. Poussé par\nceux-ci, son fils Wilhelm fait assassiner Adélaïde au château de La Haye,\npuis, craignant la vengeance de son père, il se sauve en France; mais la Frise\nse soulève et cette rébellion rapproche le père du fils. Persuadé que le meur­\ntrier est seul capable de commander les troupes, le duc Albert lui accorde\nson pardon et le rappelle. Il débarque au Kuinder et les saignées com­\nmencent. La Frise ruisselle de sang, mais elle ne s'avoue pas vaincue; l'année\nsuivante elle se révolte derechef, est réduite et elle s'insurge encore, rompt\ncette fois les armées du duc et le force à souscrire à un traité de paix. L'on\ndirait d'une Gand hollandaise, rude et tenace. Cette guerre est à peine ter­\nminée qu'une autre éclate ; un vassal, le seigneur d'Arkel se déclare indépen­\ndant, au moment où le duc Albert trépasse. Wilhelm VI, qui succède à son\npère, marche contre le rebelle, conquiert ses châteaux et l'oblige à se sou­\nmettre; mais le duc de Gueldre se mutine à son tour et les Frisons une fois de\nplus fermentent. Wilhelm à bout de ressources et malade signe avec eux,\naprès qu'ils ont capturé la ville d'Utrecht, un armistice, et décède laissant,\navec de nombreux enfants naturels, une fille légitime Jacqueline.\n    Elle occupe la place de son père et le désordre s'accroît. La vie de cette\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3514, "texte": "142                               DURENDAL\n\n\nsingulière princesse ressemble à un roman d'aventures. Son père la marie à\nseize ans à Jean, duc de Touraine, dauphin de France, qui périt, quelque\ntemps après, empoisonné. Elle se remarie sans tarder avec son cousin ger­\nmain, Jean IV, duc de Brabant, une sorte d'énervé et de niais, qui la dédaigne\net vit publiquement avec une autre femme. Elle le quitte et s'enfuit en Angle­\nterre auprès d'Humphrey, duc de Glocester, dont elle s'est amourachée; elle\nobtient de l'antipape, Pierre de Lune, un bref qui prononce le divorce entre\nelle et le duc de Brabant et elle épouse le duc de Glocester. Ils sont à peine\nunis, qu'il leur faut rentrer précipitamment en Hollande pour en expulser\nJean de Bavière, évêque de Liège, oncle de Jacqueline, qui a profité de\nl'absence de sa nièce pour envahir ses Etats ; ce prélat est vaincu et se retire.\nGlocester, qui ne paraît pas très épris de Jacqueline, l'installe à Mons et\nretourne en Angleterre. Alors la malheureuse se débat dans un lacis d'intri­\ngues ; son oncle, le duc de Bourgogne, en tient les fils ; elle se sent enveloppée\nde toutes parts ; tous sont contre elle, son oncle, l'évêque de Liège, qu'elle a\nvaincu, son second mari Jean de Brabant, qui capte le Hainaut, alors qu'elle\nne peut le secourir et le duc de Bourgogne qui, résolu à appréhender la Hol­\nlande, impose les garnisons de ses soudards de la Picardie et de l'Artois, aux\nvilles.\n   Jacqueline, qui comptait au moins sur la fidélité de ses sujets de Mons, est\nlivrée par eux au duc de Bourgogne ; celui-ci l'enferme dans son palais de\nGand où elle reste trois mois, mais elle profite d'un moment où les soldats\nchargés de la surveiller s'enivrent, pour fuir, déguisée en homme, et elle\ngagne, bride abattue, Anvers et atteint Gouda. Là, elle se croit en sûreté et\nappelle son mari à l'aide, mais le Glocester a oublié qu'elle était sa femme et\nil en a épousé une autre. Il refuse d'intervenir. Jacqueline se décide alors à se\ndéfendre seule. Elle fortifie Gouda que les troupes de Bourgogne assiègent,\nelle fait percer la digue de l'Yssel et inonde le territoire pour abriter d'un côté\nla ville; puis, elle se porte de l'autre côté au-devant de l'ennemi et le taille en\npièces ; mais son triomphe fut de courte durée, car l'année suivante, elle essaie\nvainement de prendre Harlem d'assaut et ses partisans sont dispersés, tandis\nque, sur les instances du duc de Bourgogne, le véritable pape déclare que son\nmariage avec le duc de Glocester est nul et qu'il constitue, en dépit du bref de\n l'antipape, un adultère.\n  Alors tous lui tournent le dos ; abandonnée par ceux qui lui étaient demeu­\nrés fidèles, elle se résout, pour sauvegarder sa liberté, à demander grâce au\nduc de Bourgogne et elle conclut avec lui, à Delft, une convention aux termes\nde laquelle elle le reconnaît comme son héritier, lui cède, de son vivant, ses\nprovinces et s'engage en sus, car son second mari vient de mourir, à ne pas\nse remarier sans son consentement ; mais elle est à peine libre qu'elle omet\nses promesses, car elle tombe amoureuse de Frank de Borselen,stathouder de\nHollande, et l'épouse en secret. Philippe de Bourgogne, qui la cerne d'espions,\napprend cette union et ne dit mot; mais il attire de Borselen dans un guet-\napens et l'interne à Rupelmonde, dans les Flandres; puis il fait savoir à Jac­\nqueline qu'il le pendra haut et court si elle ne renonce pas, une bonne fois et\nsans conditions, à ses droits sur les districts des Pays-Bas. Afin de sauver son\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3409, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              143\n\n\nmari, elle abdique tous ses pouvoirs entre les mains du duc et se retire avec\nde Borselen, le seul homme qui paraisse l'avoir réellement aimée, à Teylin­\ngen. Là, dans ce donjon, les chroniqueurs la montrent malade et triste, ne\nparvenant pas à se consoler de sa déchéance, s'amusant à modeler des petites\ncruches de terre et finissant par s'éteindre de consomption, à l'âge de trente-\nsix ans, trois années après le décès de Lydwine, sans laisser, de ses quatre\nmaris, aucun enfant.\n    Telle est, en quelques lignes, son histoire. Quelle fut au juste cette étrange\nJacqueline? Sur son compte les avis diffèrent. Les uns la représentent comme\nune aventurière et une dévergondée, les autres comme une femme tendre et\nchevaleresque, victime de l'ambition des siens ; elle semble avoir été surtoutune\nimpulsive, inapte à résister aux émois de ses sens. Un portrait plus ou moins\nexact d'elle, inséré dans « La Flamboyante Colonne des Pays-Bas », nous la\ndépeint sous les traits d'une forte Hollandaise, avenante et commune, d'une\n virago énergique et hagarde; et on se la figure en effet assez bien ainsi, impé­\n rieuse et versatile, intrépide et toquée, mais au fond brave femme.\n     En attendant, cette Hollande qu'elle gouvernait devait supporter les consé­\n quences de ses coups de cœur et le pays saccagé par les troupes des Bourgui­\n gnons, lacéré par les bandes des Hóecks et des Kabelljauws, perdait son sang ;\n des inondations qui engloutirent des villages entiers achevèrent de le désespé­\n rer et pour parfaire le tout, ce fut la peste.\n     Le reste de l'Europe fut-il mieux partagé et plus heureux? Il ne le paraît\n guère.\n     En Allemagne règne une fastueuse crapule, l'empereur Wenceslas ; celui-là\n ne dessaoule pas; il trafique des charges; tandis que ses vassaux s'assomment\n  et, pour avoir la paix, il faut le balayer, lui et ses concubines, dehors.\n     En Bohême et en Hongrie, c'est la lutte exaspérée des Slaves contre les\n Turkomans; puis ce sont les massacres en masse des Hussites; la vallée du\n  Danube est un immense charnier au-dessus duquel plane la peste.\n     En Espagne, les indigènes se déciment avec les Maures et c'est une haine\n  sans merci entre les provinces. En Castille, Pierre le Cruel, une sorte de for­\n  cené, tue ses frères, son cousin, sa femme Blanche de Bourbon et invente\n  d'épouvantables tourments pour torturer des captifs. En Aragon, Pierre le\n  Cérémonieux vole les biens de sa famille et exerce d'horribles sévices sur ses\n  ennemis. Le maître de la Navarre est un empoisonneur, Charles le Mauvais.\n     En Portugal, un autre Pierre le Cruel, épris de fanfares et de supplices, fait\n  arracher le cœur à des gens qui, après avoir été martyrisés, respirent encore\n  et, atteint d'un accès de vampirisme aigu, il déterre sa maîtresse morte,\n  l'assied, vêtue d'ornements royaux et couronnée d'un diadème, sur un trône\n  et il force tous les seigneurs de sa Cour à défiler devant ce cadavre et à lui bai­\n  ser la main.\n     En vérité, la péninsule est un douaire d'épimanes et la démence quasi-\n  débonnaire d'un Charles VI semble presque raisonnable si on la compare aux\n  aberrations de ces possédés-là !\n     En Italie c'est, avec la guerre civile, la peste ; et dans ce déchaînement de\n  fléaux, des ruffians s'écharpent; on se bat dans les rues de Home; la famille\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3528, "texte": "144                                DURENDAL\n\n\ndes Colónna et ses séides s'insurgent contre le pape et, sous le prétexte de\nrétablir l'ordre, le roi de Naples, Ladislas, s'empare de la ville et, après l'avoir\npillée, la quitte et revient pour la piller encore ; entre Gènes et Venise, c'est\nune collision qui aboutit à de féroces représailles; à Naples, c'est la reine\nJeanne qu'on enlève pour l'étouffer entre deux matelas, dans un château de la\nBasilicate; à Milan, ce sont les atrocités de factions aux prises; mais ce qui\nfut pis encore, ce fut le sort de l'Eglise devenue soudain bicéphale. Si les\nmembres de son pauvre corps, si les régions catholiques s'étiolaient, malades\net à bout de sang, ses deux têtes à elle, qui se dressaient, l'une à Avignon et\nl'autre à Rome, ne cherchaient qu'à s'entre-dévorer.\n   Elle était, en effet, dominée par d'effrayants pontifes ; c'était l'époque du\ngrand schisme de l'Occident. La situation du Saint-Siège était celle-ci : le roi\nde France Philippe le Bel avait autrefois assis sur la chaire de Saint-Pierre\nl'une de ses créatures, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux. Après avoir\nété consacré à Lyon, ce souverain, au lieu de se fixer à Rome, s'était installé\ndans la principauté d'Avignon; avec lui commença cette période que les écri­\nvains appellent l'exil de Babylone ; des papes se succédèrent, moururent sans\navoir pu se décider à regagner leurs Etats; enfin, en 1376, Grégoire XI reprit\npossession de la ville éternelle et décéda au moment où, dégoûté de l'Italie, il\ns'apprêtait à retourner en France.\n   Il trépasse et c'est une suite de pontifes qu'on élit et qu'on rejette. Rome en\nnomme un et Avignon un autre; l'Europe se divise en deux camps. Urbain\nVI, le pape de Rome le plus honnête, mais le plus imprudent et le plus san­\nguinaire des deux, est reconnu par la Germanie, l'Angleterre, la Hongrie, la\nBohême, la Navarre, les Flandres et les Pays-Bas ; l'autre, Clément VII, le\npape d'Avignon, est de mœurs plus douces, mais il est dénué de scrupules ; il\npratique la simonie, vend les indulgences, brocante les bénéfices, bazarde les\ngrâces. Il est accepté par la France, l'Ecosse, la Sicile, l'Espagne. Les deux\npontifes guerroient à coups d'interdits, rivalisent de menaces et d'injures. Ils\nmeurent; on les remplace et leurs successeurs s'excommunient à tour de bras,\ntandis qu'un troisième pape, élu par le concile de Pise, les couvre, de son côté,\nd'anathèmes.\n   Le Saint-Esprit se promène au hasard de l'Europe et l'on ne sait plus auquel\nde ces pasteurs il convient d'obéir; la confusion devient telle que même l'en­\ntendement des saints se brouille. Sainte Catherine de Sienne tient pour\n Urbain VI et le bienheureux Pierre de Luxembourg pour Clément VII. Saint\nVincent Ferrier et sainte Colette se soumettent, un moment, à l'obédience\nde l'antipape Pierre de Lune, puis finissent par se rallier à une autre tiare ;\nc'est le désarroi le plus absolu ; jamais on ne vit chrétienté dans un chaos\npareil. Dieu consent à démontrer l'origine divine de l'Eglise, par le désordre\net l'infamie des siens ; il n'est point, en effet, d'institution humaine qui eût pu\n résister à de tels chocs. Il semble que Satan ait mobilisé ses légions et que les\n barathres des enfers soient vides ; la terre appartient à l'Esprit du Mal et il\nbloque l'Eglise, l'assaille sans répit, réunit toutes ses forces pour la culbuter\net elle n'est même pas ébranlée. Elle attend patiemment que les saints que\n Dieu lui enverra la dégagent; elle a des traîtres dans la place, des papes\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3490, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              145\n\n\naffreux, mais ces pontifes dé péchés, ces êtres si misérables'lorsqu'ils se laissent\nséduire par l'ambition, par la haine, par le lucre', par toutes ces passions que\nle Diable attise, se retrouvent infaillibles aussitôt que l'Ennemi s'essaie à\ndétruire le dogme ; le Saint-Esprit que l'on croyait perdu revient et les assiste ;\nlorsqu'il s'agit de défendre les enseignements du Christ, aucun pape, si vil\nqu'il soit, ne défaille.\n    Il n'en est pas moins vrai que les malheureux croyants qui vécurent dans\nl'horreur de ces extravagantes années, crurent que tout allait s'effondrer; et,\nen effet, de quelque côté qu'ils se tournent, ils ne voient que des champs de\ncarnage.\n    Au sud, dans l'Orient chrétien, ce sont les Grecs, les Mongols et les Turcs\nqui s'exterminent; au nord, ce sont les Russes qui avec les Tartares et la\nSuède, qui, avec les Danois, s'égorgent; et si, regardant plus loin encore, ils\nfranchissent, d'un coup d'œil, les territoires saccagés de l'Europe, s'ils vont\njusqu'à la ligne de ses frontières, c'est la fin du monde qu'ils aperçoivent, ce\nsont les menaces de l'Apocalypse qui sont sur le point de se réaliser.\n    Sur un ciel qui tremble, déchiré par le fouet des foudres, les limites de l'uni­\n vers chrétien se dessinent en des traits de feu ; les hameaux situés sur les con­\n fins des pays idolâtres flambent; la zone des démons s'éclaire, Attila est\n ressuscité et l'invasion des barbares recommence ; dans un tourbillon de janis­\n saires, l'émir des Ottomans, Bajazet, passe, rasant comme un ouragan les\n campagnes et balayant les villes; il se précipite à Nicopolis contre les forces\n catholiques réunies pour lui barrer la route; il les broie, il va déraciner la\n chaire de Saint-Pierre et c'en est fait de l'Occident des chrétiens, quand un\n autre conquérant, le Mongol Tamerlan, célèbre par la pyramide de quatre-\n vingt-dix mille crânes qu'il élève sur les ruines de Bagdad, arrive à fond de\n train des steppes de l'Asie, se rue sur Bajazet et l'emporte après avoir pilé, en\n un effroyable combat, ses hordes.\n    Et l'Europe, épouvantée, assiste à la rencontre de ces deux trombes qui se\n heurtent et éclatent en l'inondant d'une pluie de sang.\n     L'on peut aisément s'imaginer la terreur des simples gens. Combien parmi\n  ceux qu'épargnèrent les désastres de ces consternantes époques, vécurent,\n l'âme détraquée et le corps épuisé, par les famines et par les paniques ! les\n  danses macabres, les convulsions, les chorées rythmiques et une maladie que\n  les anciens chroniqueurs désignent sous le nom de « la rage de tète » et qui\n paraît être la méningite, les rendent, lorsqu'elles ne les tuent pas, quasi-fous.\n  Avec cela, les vivres manquent et les épidémies sont à l'état endémique, dans\n  les pays ; la peste noire parcourt l'Occident et nulle région n'est indemne ;\n  elle infeste aussi bien l'Italie que la France, l'Angleterre que l'Allemagne, la\n  Hollande que la Bohême et l'Espagne ; elle est le plus redoutable des fléaux\n  de ces siècles, celui que les réservoirs infernaux du Levantversent sans relâche\n  sur la pauvre Europe.\n     Bientôt, dans ces organismes débilités et dans ces âmes mal étanches que\n  la peur démantèle, Satan s'immisce et l'immondice des sabbats, au fond des\n  forêts, s'affirme. Les forfaits et les sacrilèges les plus exécrables se com­\n   mettent ; les messes noires se célèbrent et la magie s'atteste. Gilles de Rais\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3509, "texte": "146                                DURENDAL\n\n\ntrucide de petits enfants et ses sorciers épluchent leurs entrailles, cherchent,\ndans ces tristes dépouilles, le secret de l'alchimie, le pouvoir de transmuter\nles métaux sans valeur en or. Le peuple gît effaré et par ce qu'il apprend et\npar ce qu'il voit; il appelle une justice, il implore une consolation à tant de\nmaux et tout se tait. Il se tourne vers l'Eglise et il ne la trouve plus. Sa foi\nvacille ; dans sa naïveté, il se dit que le Représentant du Christ sur la terre\nn'a plus rien de divin, puisqu'il ne peut le sauver. Il en vient à douter de la\nmission des successeurs de saint Pierre; il n'arrive pas à les concevoir et si\nhumains et si faibles, car il se rappelle ce spectacle déconcertant, l'empereur\nd'Allemagne Wenceslas, toujours ivre, venant rendre visite au roi de France\nCharles VI qui délire, pour déposer, à eux deux, un pape. Le Saint-Esprit\njugé par un pochard et un dément !\n    Il n'est donc pas surprenant que, dans une telle débâcle, en sus même des\npratiques de la goétie et des sabbats, les hérésies les plus véhémentes ne s'im­\nposent; elles pullulent d'un bout du monde à l'autre.\n    En Angleterre, Jean Wiclef, membre de l'université d'Oxford et curé de\n Lutterworth, nie la transsubstantiation, y substitue la doctrine de rémanence,\n autrement dit du pain et du vin demeurant, après qu'ils sont consacrés,\n intacts; il attaque le culte des saints, rejette la confession, abolit le purgatoire,\n conspue le pouvoir admis des papes. Son enseignement, qui obtint un succès\n immense, réunit une foule de forcenés contre l'Eglise et c'est en vain que deux\n carmes, Etienne Patrington et Jean Kinningham, luttent, pied à pied, pour\n les repousser. Wiclef meurt, mais ses disciples, les Lollards, continuent de\n propager ses erreurs.\n    Elles pénètrent jusqu'en Bohême avec Jean Huss et Jérôme de Prague. Eux\n acceptent le dogme de l'Eucharistie, mais à la condition que le sacrement soit\n administré aux laïques sous les deux espèces ; ils déclarent cependant que les\n indulgences n'existent pas, que la papauté est une invention des hommes,\n que l'Eglise est la synagogue de Satan. Jean Huss fut, ainsi que son élève\nJérôme de Prague, brûlé; mais leurs partisans, dont les désordres du Saint-\n Siège augmentaient le nombre, incendièrent les chapelles et les cloîtres, égor­\n gèrent les prêtres et les moines; l'on tenta sans succès de les réduire; ils se\n battirent si bravement que le roi Sigismond finit par traiter avec eux pour ter­\n miner la lutte. Alors, ils se divisèrent en sectes de plusieurs sortes : en Thabo­\n rites, qui érigèrent la vengeance à l'état de vertu et exaltèrent le bienfait des\n meurtres; en Orébites, plus féroces encore, qui dépecèrent les fidèles dans\n d'affreux tourments; en Adamites, venus de la Picardie, qui se promenaient\n  nus, pour imiter le premier homme, enfin en sectes moins fanatiques, plus\n sociables, en Calixtins, c'est-à-dire en fidèles auxquels on accorda de boire au\n  calice, et en Frères bohèmes qui, après avoir nié la Présence réelle, se sépa­\n  rèrent complètement de l'Eglise.\n  En Italie, les partis dérivés des vieilles hérésies albigeoises foisonnent ; les\nrestes de ces Fratricelles qui se développèrent si vigoureusement à la fin du\nXIIIesiècle, renouvellent les ignominies des Adamites et des Gnostiques ; tous\nprétendent avoir atteint le degré de l'impeccabilité et soutiennent que, dès\nlors, l'adultère et l'inceste leur sont acquis ; tous refusent de travailler pour\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3543, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                               147\n\nêtre plus certains de demeurer pauvres. On eut beau, les détruire par le feu,\nils repoussèrent de toutes parts. Saint Jean dé Capistran les assaillit sans\nrelâche, mais ses efforts furent inutiles ; ils s'étendirent en Allemagne et la\ndépravèrent ; et auXVesiècle, on les découvre en Angleterre, mêlés aux Loi­\nlards, et se livrant à une propagande enragée, encore activée par les supplices.\n   Et tandis que les papes les frappent d'excommunications, des confréries de\nflagellants s'organisent en Allemagne, se répandent dans l'Alsace, dans la\nLorraine, dans la Champagne, s'insinuent jusque dans le midi de la France,\nà Avignon, et ceux-là bannissent la vertu des sacrements, prônent le sang des\ncoups de fouets comme matière valide du baptême, prêchent partout que le\npouvoir du Vicaire du Christ, sur la terre, est nul.\n   Dans cette Flandre où naquit la série d'erreurs connue sous le nom de ce\nGauthier Lollard qui les y sema, les extravagances se multiplient. Unebéguine,\nMarguerite Porrelte, revivifie, elle aussi, les abominations de la Gnose, en\nenseignant que la créature anéantie dans la contemplation de son Créateur,\npeut tout se permettre. Cette femme donnait dès audiences, assise sur un trône\nd'argent et elle se prétendait escortée de deux séraphins, lorsqu'elle se ren­\ndait à la Sainte Table. Elle finit par être grillée vive, à Paris, où elle était venue\npour faire des prosélytes; elle périt en 1310, c'est-à-dire bien des années\navant la naissance de Lydwine, mais les disciples qu'elle avaitdressés empoi­\nsonnaient, du temps de la sainte, le Brabant. Une autre possédée Blommar­\ndine ou Bloemardine, morte à Bruxelles en 1336, s'était mise à la tête de la\nsecte et elle soulevait la Flandre du midi et dû nord contre l'Eglise.\n    Ruysbroeck l'Admirable, l'ermite de la vallée verte, le plus grand des\nmystiques flamands, la combattit, mais le virus conservé de l'antique Gnose\nne s'en infiltra pas moins dans la Belgique et les Pays-Bas. En 1410, alors\nqu'on le croyait usé, il se redéveloppe tout à coup et l'hérésie reparaît, col­\nportée par des gens qui s'intitulent « hommes d'intelligence». Un carme\ndéfroqué, Guillaume de Hildernissen et un laïque de Picardie, Egydius\n Cantoris, la dirigent. Ils sont condamnés, abjurent leurs croyances, mais\nen 1428, l'on retrouve leurs erreurs plus vivaces que jamais; elles serpentent\n en Allemagne et en Hollande, finissent par se fondre avec les débris toujours\n actifs des Fratricelles et des Lollards qui en viennent à proclamer le règne de\n Lucifer injustement chassé du Paradis et devant, lui et les siens, expulser à\n leur tour de l'Eden saint Michel et les anges.\n    Et rien ne put exterminer les racines de ces impiétés; les dominicains et\n les franciscains s'usèrent à cette tâche; les disciples de Ruysbroeck, son fils\n spirituel Pomerius, Gérard Groot, Pierre de Hérenthals essayèrent de les\n extirper, mais les souches qu'ils arrachaient devenaient sataniquement\n fécondes, repoussaient ainsi que ces végétations fongueuses, que cette flore\n de teigne qui se ramifient dans les égouts, loin du jour.\n    En dehors même de ce culte, plus ou moins caché, du Démon, il faut\n  encore signaler, dans les Pays-Bas, l'influence de doctrines qui furent pour\n ce pays ce que les erreurs de Wiclef et de Jean Huss furent pour l'Angle­\n  terre et la Bohême; l'on voit poindre déjà les théories des partisans de la\n  Réforme, avec Jean Pupper de Goch, fondateur d'un couvent de femmes à\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3240, "texte": "148                                DURENDAL\n\n\nMalines, qui n'admet que l'autorité des Ecritures, nie celle des conciles et\ndes papes, hue le mérite des vœux et décrie les principes de la vie monas­\ntique — avec Jean Ruchrat de Wesel qui honnit les sacramentaux, contemne\nl'Extrême-Onction, répudie les commandements de l'Eglise; —avec Jean\nWessel, de Groningue, aux œuvres duquel, plus tard, Luther empruntera ses\narguments pour contester la valeur des indulgences.\n   Et ce fut alors que l'Eglise était sapée par les hérésies, écartelée par de\ndangereux papes, alors que la chrétienté semblait perdue, que Dieu suscita\ndes saintes pour enrayer la marche en avant du Malin et sauver le Saint-\nSiège.\n   Déjà, avant que le schisme d'Occident n'éclatât, Notre-Seigneur avait\ndispensé à deux d'entre elles la mission de prévenir ses Vicaires qu'ils eussent\nà abandonner Avignon et à réintégrer Rome.\n   Sainte Brigitte fut, en effet, dépêchée de Suède pour ramener le Souverain\nPontife en Italie. Tandis qu'elle s'évertue à le convaincre, il décède ; un\nautre le remplace qu'elle investit, et il périt à son tour. Le troisième enfin,\n Urbain V, l'écoute ; il rentre à Rome puis il se lasse de cette ville et retourne\nà Avignon où il trépasse. Brigitte objurgue son successeur, Grégoire XI, de\nfuir la France, mais pendant qu'il hésite, elle-même disparaît et ce n'est que,\nsur les instances d'une autre sainte, Catherine de Sienne, qu'il se détermine\n à franchir les Alpes.\n   Sainte Catherine poursuit l'œuvre de sainte Brigitte et s'entremet pour\n réconcilier le pape avec l'Eglise, mais Grégoire XI meurt.\n    Et le schisme se déclare avec les deux papes élus, l'un à Avignon et l'autre\n à Rome; la pauvre sainte essaie vainement de conjurer le mal et Dieu la\n rappelle à Lui en i38o, et elle quitte ce monde, désolée de cet avenir d'oura­\n gans qui se prépare.\n    Aussitôt Dieu ordonne dans une vision à une pieuse fille, Ursule de\n Parme, de se rendre à Avignon, auprès de Clément VII et de l'inviter à\n abdiquer; elle part et ce pape, ébranlé par ses sommations, va céder, mais\n les cardinaux qui l'ont élu s'y opposent; ils emprisonnent Ursule comme\n sorcière et elle n'est préservée que par un tremblement de terre qui disperse\n ses bourreaux, au moment où ils allaient lui appliquer la torture. Dieu la tire\n du mauvais pas où elle s'est engagée, mais son entreprise échoue.\n    En attendant que d'autres déicoles la suppléent dans cette mission d'aven­\n turière divine et que les saintes qui se préparent soient assez âgées pour\n prendre la succession de Catherine de Sienne, une tertiaire de saint François,\n la bienheureuse Jeanne de Maillé, qui a déjà tenté de libérer la France, en\n parlant, au nom du Seigneur, à la reine Ysabeau et au roi Charles VI,\n assiège, à son tour, le ciel de suppliques, fait procéder, sous forme de suffrages,\n à des prières publiques, organise des processions dans les collégiales et les\n cloîtres pour refréner la décomposition qui s'accélère des papautés aux\n prises.\n    Elle remplit, en quelque sorte, un intérim, car elle ne s'immisce pas\n directement dans le conflit ; elle semble vouée plus particulièrement aux\n  œuvres de miséricorde, aux soins des pestiférés et des lépreux et aux visites\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3384, "texte": "                     SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                             149\n\n\ndes captifs; la véritable succession de Catherine, elle échoit, le temps venu, à\ntrois saintes : sainte Lydwine de Schiedam, sainte Colette de Corbie et sainte\nFrançoise de Rome; une Hollandaise, une Française et une Italienne.\n    Sainte Lydwine et sainte Colette naissent en 1380, c'est-à-dire l'année\nmême où sainte Catherine de Sienne s'inanime; et toutes deux s'efforcent de\nsauver l'Eglise, en souffrant mort et passion pour elle; l'une active, l'autre\npassive.\n    Avec des existences absolument différentes, elles présentent cependant des\nressemblances ; toutes deux issues de parents pauvres, de jolies deviennent,\nselon leur désir, laides ; toutes deux endurent sans répit d'épouvantables\ndouleurs; toutes deux portent les stigmates du Calvaire; toutes deux, lors­\nqu'elles meurent, recouvrent la beauté de leur jeunesse et leurs cadavres\n embaument. Durant leur vie, elles furent dévorées d'une pareille soif de tor­\n tures; seulement Colette reste, malgré tout, valide, car il lui faut parcourir la\n France, d'un bout à l'autre, tandis que Lydwine voyage, immobile, dans l'au-\n delà, sur un lit ; et chacune d'elles décèle encore cette similitude, qu'elle est\n une sauvegarde pour sa patrie.\n     Sainte Colette est, en somme, adjointe à Jeanne Darc pour chasser les\n Anglais; elle l'aide avec le renfort surhumain de ses larmes. Pendant que\n Jeanne se charge de la partie matérielle, qu'elle combat à la tête des troupes,\n Colette commande à la partie spirituelle; elle réforme les monastères des\n clarisses, en fait des remparts de mortifications et de prières, jette dans la\n mêlée les pénitences de ses filles, se pend aux jupes de la Vierge jusqu'à ce\n qu'elle ait obtenu la défaite des Bedford et des Talbot et le renvoi de\n l'ennemi dans son île.\n     De son côté, Lydwine, par la puissance de ses exorations et de ses tour­\n  ments, protège la Hollande envahie par les routiers de Bourgogne et empê­\n  che une flotte d'attaquer Schiedam.\n     Comme sainte Brigitte et sainte Catherine de Sienne, Colette est appelée à\n  batailler, en personne, par les voies visibles, contre le schisme; elle inter­\n  vient avec saint Vincent Ferrier au concile de Constance, et elle essaie\n  encore, quelques années après, d'empêcher, par ses démarches et ses conseils,\n  le concile de Pise de substituer à un pape réel un intrus. Lydwine ne prit,\n  humainement parlant, aucune part aux tribulations de cette sœur inconnue\n  qui luttait si ardemment contre des cardinaux égarés et de faux papes ; elle\n  n'aurait dû connaître, au fond de son village de la Hollande, les détresses de\n  l'Eglise que par ce que ses confesseurs en surent, mais elle eut certainement\n  des révélations du Sauveur; en tout cas, l'amas de ses souffrances fut un\n  trésor de guerre où, bien qu'ignorant sans doute qui l'avait rassemblé, Colette\n  puisa, de concert avec sainte Françoise Romaine.\n      Celle-là fut plus spécialement choisie pour l'assister dans la partie de sa\n  tâche inhérente au schisme.\n      Plus jeune de quatre ans que Colette et que Lydwine, Françoise était\n   issue d'une famille illustre de Rome et elle s'allia à un seigneur qui comptait\n   parmi ses ancêtres un pape et un saint. Elle différait donc, par son origine,\n   par sa situation de fortune, par sa condition de femme mariée, des deux\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3418, "texte": " 150                              DURENDAL\n\n\n  vierges, ses sœurs; mais si elle s'écarte d'elles par certains points, elle s'en\n  rapproche par d'autres, ou plutôt, elle tient des deux, empruntant à chacune\n  un trait particulier, devenant une succédanée tantôt de sainte Colette et\n  tantôt de sainte Lydwine.\n    Elle s'assimile à la vierge de Corbie par son existence active, par sa voca­\n tion de manieuse d'âme et de fondatrice d'ordre, par. le rôle qu'elle assume\n  dans la politique de son temps, par les combats qu'elle livre au démon qui\n  prend corps pour la rouer, elle aussi, de coups; — à la vierge de Schiedam,\n  par sa guérison miraculeuse de la peste, par son contact perpétuel avec les\n  anges, par ses voyages dans le Purgatoire, en quête d'âmes à délivrer, par sa\n  mission très spéciale d'être une réparatrice des crimes du siècle, une figure\n  victimale de l'Eglise souffrante.\n    Par des voies opposées et souvent pareilles, ces trois femmes qui furent,\n  toutes les trois, des stigmatisées, se sont donc mesurées contre les influences\n infernales de leur époque ; quelle tâche fut plus accablante ! Jamais, en effet,\n l'équilibre du monde ne fut plus près de se rompre; et il semble aussi que\n jamais Dieu ne fut plus attentif à surveiller la balance des vertus et des\n vices, et à entasser, quand le plateau des iniquités descendait, comme con­\n trepoids, des tortures de saintes !\n    Cette loi d'un équilibre à garder entre le Bien et le Mal, elle est singuliè­\n rement mystérieuse, quand on y songe; car, en l'établissant, le Tout-Puis­\n sant paraît avoir voulu fixer lui-même des bornes et mettre des freins à sa\n Toute-Puissance. Pour que cette règle s'observe, il faut, en effet, que Jésus\n fasse appel au concours de l'homme et que celui-ci ne se refuse pas à le\nprêter. Afin de réparer les forfaits des uns, il réclame les mortifications et les\nprières des autres ; et c'est là qu'est vraiment la gloire de la pauvre humanité ;\njamais Dieu, si respectueux de la liberté de ses enfants que l'on peut compter\nceux qu'il priva du pouvoir de Lui résister, jamais Dieu ne fut leurré. Tou­\njours il a trouvé, à travers les âges, des saints qui ont consenti à payer, par\ndes douleurs, la rançon des péchés et des fautes.\n    Et cette générosité s'explique maintenant pour nous, à peine. En sus de\nnotre nature même qui répugne à la souffrance, il y a encore le Maudit qui\nintervient pour la détourner du sacrifice, le Maudit auquel son Maître a con­\ncédé, dans la triste partie qui se joue ici-bas, les deux plus formidables\natouts, l'argent et la chair. Et ce qu'il abuse, celui-là, de la lâcheté de\n l'homme qui sait bien pourtant que la grâce du Sauveur suffirait à lui assurer\nla victoire, s'il essayait seulement de se défendre! Ne dirait-on pas vraiment\nqu'après le renvoi d'Adam du Paradis, le Seigneur, sollicité par l'ange\nrebelle, lui a dédaigneusement accordé les moyens qu'il jugeait les plus sûrs\npour vaincre les âmes et que la scène de l'Ancien Testament, de Satan récla­\nmant à Dieu et obtenant de Lui la permission de tâcher de faire succomber,\nà coups d'épreuves, le malheureux Job, a pu se passer d'abord à la sortie de\nl'Eden?\n    Et, depuis ce temps, le fléau de la balance oscille ; quand il incline trop du\ncôté du Mal, quand les peuples deviennent trop ignobles et les rois trop impies,\nDieu laisse se déchaîner les épidémies, les tremblements de terre, les disettes,\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3483, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                               l5l\n\n\nles guerres; mais sa miséricorde est telle qu'il active alors le dévouement de\nses saints, les assiste, renchérit sur leurs mérites, triche peut-être un peu\navec Lui-même, pour que sa justice s'apaise et que l'équilibre se rétablisse.\n   L'univers serait, sans cela, et depuis quand ! en ruines; seulement, étant\ndonné les ressources dont le Très-Bas dispose et la faiblesse des âmes qu'il\nassiège, l'on comprend la sollicitude toujours en éveil de l'Eglise, chargée\nde dégrever autant qu'elle le peut le plateau des péchés, de neutraliser le lest\ndes offenses en ajoutant sans cesse sur l'autre plateau de nouveaux poids\nd'oraisons et de pénitences ; l'on s'explique la raison d'être des redoutes de\nsuppliques et des citadelles d'offices que, sur les ordres de l'Epoux, elle\nérige, le bien-fondé de ses cloîtres impitoyables, de ses ordres durs, tels que\nceux des Clarisses, des Calvairiennes, des Carmélites, des Trappes, et l'on\npeut concevoir aussi la somme inouïe de souffrances endurées par les saints,\nles maladies, les chagrins même que le Très-Haut distribue à chacun de nous\npour nous assainir et nous faire participer un peu à cette œuvre de compen­\nsation qui suit, pas à pas, l'œuvre du Mal.\n   Or, la dissolution de la société, à la fin duXIVesiècle et au commencement\n du XVe siècle, fut, nous l'avons dit, effroyable.\n    Le XIIIe siècle qui, malgré ses conflits et ses tares, nous apparaît, dans le\nrecul des âges, si candide avec saint Louis et Blanche de Castille, si chevale­\nresque et si pieux avec ses fidèles quittant leurs femmes, leurs enfants, tout,\npour arracher le sépulcre du Christ des mains des mécréants ; ce siècle qui\nconnut le pape Innocent III, qui vit saint François d'Assise, saint Domi­\nnique, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, sainte Gertrude et sainte\nClaire, le siècle des grandes cathédrales, était bien mort; la foi s'affaiblissait ;\nelle allait se traîner pendant deux siècles, pour finir par choir dans ce cloaque\ndéterré du Paganisme que fut la Renaissance.\n    En résumé, si nous jetons un coup d'œil sur l'état de l'Europe, au temps\n de sainte Lydwine, nous n'apercevons que des guets-apens de seigneurs\ncherchant à s'entre-dévorer, que des guerres de peuples rendus par la misère\n féroces et par la peur, fous. Les souverains sont des scélérats ou des déments,\n comme Charles VI, comme Pierre le Cruel, comme Pierre le Cérémonieux,\n comme Wilhelm V de Hollande, des toquées comme Jacqueline, d'autres\n sont des ivrqgnes luxurieux comme l'empereur d'Allemagne Wenceslas, de\n pharisaïques gredins comme le roi d'Angleterre; quant aux antipapes, ils\n crucifient le Saint-Esprit, et lorsqu'on les regarde, c'est l'épouvante !\n    Si c'était seulement tout 1 mais il sied de l'avouer encore, pour excéder la\n patience de Dieu, ceux qui lui furent consacrés, s'en mêlèrent. Le schisme,\n soufflant en tempête, avait démâté les barques de sauvetage et les bateliers\n de Jésus étaient devenus de vrais démons. Il n'y a qu'à lire les sermons de\n saint Vincent Ferrier, leur reprochant leurs turpitudes, les invectives de\n sainte Catherine de Sienne les accusant d'être cupides et orgueilleux, d'être\n impurs, leur criant qu'ils vendent à l'encan les grâces du Paraclet, pour se\n figurer le poids énorme qu'ils ajoutèrent à la balance de Justice, sur le pla­\n teau du Mal.\n    Devant une pareille somme de sacrilèges et de crimes, devant une pareille\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3480, "texte": "l52                               DURENDAL\n\n\ninvasion des cohordes de l'Enfer, il semble probable que, malgré tout leur\ndévouement et leur bravoure, sainte Lydwine, sainte Colette, sainte Fran­\nçoise Romaine, eussent succombé sous le nombre, si Dieu n'avait levé des\narmées pour les secourir.\n    Ces armées, il est bien possible que jamais elles ne les connurent, pas plus,\ndu reste, qu'elles ne se connurent entre elles, car le Tout-Puissant est le seul\nmaître en cette stratégie et seul il voit l'ensemble; les saints sont entre ses\nmains, ainsi que des pions qu'il place sur l'échiquier du monde, à sa guise ;\neux s'abandonnent simplement, corps et âme, à Celui qui les dirige; ils font\nsa volonté et ne demandent pas à en savoir plus.\n    Aussi, n'est-ce que bien longtemps après, lorsqu'on examine les ressources\ndont le Seigneur disposait et les divers éléments dont il se servit, que l'on\nparvient à vaguement entrevoir la tactique dont il usa pour vaincre, à telle\n ou telle époque, les hordes séduites par les mauvais anges.\n    A cette fin du XIVe siècle, nous ne pouvons que difficilement établir le\n dénombrement de ces milices qui s'armèrent, sous les ordres du Christ, pour\nassister Lydwine et les deux autres saintes. Quelques-unes nous sont\nconnues, d'autres resteront probablement à jamais ignorées; d'autres encore\n paraissent avoir été plus spécialement occupées à opérer des diversions sur\n le champ de bataille de l'au-delà.\n     Sans crainte de se leurrer cependant, l'on peut signaler les troupes engagées\n en première ligne et s'avançant, sous l'abri de prières des redoutes contem­\n platives, des forteresses mystiques défendues, en France, par les clarisses de\n sainte Colette ; en Italie, par les clarisses de sainte Catherine de Bologne et\n les tertiaires franciscaines cloîtrées de la bienheureuse Angéline de Marsciano ;\n par les dominicaines réformées, avec l'aide de Marie Mancini de Pise, par la\n bienheureuse Claire de Gambacorta ; par les tertiaires de saint Dominique qui\n adoptèrent la clôture, sous l'autorité de Marguerite de Savoie ; par les cister­\n ciennes qu'avait ramenées à leurs strictes observances le pape Benoît XII ;\n par les sœurs chartreuses qu'exaltait encore le souvenir de sainte Roseline.\n     Ces troupes d'avant-garde étaient formées par les bataillons des francis­\n cains et des frères-prêcheurs; — les premiers marchant sous les ordres de\n saint Bernardin de Sienne qui naquit la même année que Lydwine et remplit\n une mission analogue à celle de sainte Colette, en redressant les règles\n fléchies de saint François ; de son disciple saint Jean de Capistran qui le sou­\n  tient dans cette tâche et combat, plus spécialement, ainsi que le bienheureux\n  Thomas Bellacio de Linaris, les hérésies des Fratricelles et des Hussites; de\n  saint Jacques de la Marche qui lui est adjoint pour prêcher contre les\n  infidèles; de saint Mathieu d'Agrigente qui restaure les us réguliers dans les\n  maisons de l'Espagne ; du bienheureux Albert de Sartéano qui fut plus parti­\n  culièrement chargé de guerroyer contre les schismes ; — les seconds, conduits\n par saint Vincent Ferrier, le thaumaturge, qui évangélisa surtout les\n  mécréants ; par saint Antoine de Florence qui lutta contre les œuvres de\n  magie; par le bienheureux Marcolin dont les genoux, à force de traîner sur\n  le sol, étaient devenus ainsi que les bosses rugueuses des vieux arbres ; par le\n  bienheureux Raymond de Capoue, le confesseur de sainte Catherine de\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3530, "texte": "                     SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              153\n\n\nSienne, qui, avec Jean Dominici et Laurent de Ripafratta, stimula la piété\nralentie et renoua les coutumes déliées de l'ordre ; par le bienheureux Alvarez\nde Cordoue qui travailla à l'extinction du schisme et convertit, de même que\nsaint Vincent Ferrier, les idolâtres.\n    Et ces colonnes, destinées, par la nature même de leur vocation, aux\nlabeurs de l'apostolat, habituées au métier d'éclaireurs,aux rencontres d'avant-\nposte, s'étendaient en un interminable front de bataille, en tête de l'immense\narmée du Seigneur dont les deux ailes s'éployaient : — l'une composée par\nles régiments drus des carmes, commandés par leur prieur général Jean\nSoreth qui ranima la ferveur déchue des siens et créa l'institut des carmélites ;\npair saint Antoine d'Offen et le bienheureux Stanislas de Pologne qui périrent\nmartyrisés, l'un et l'autre, pour la cause du Christ ; par Jean Arundine, prieur\nde la maison de Bruges; Ange de Mezzinghi qui contribua à implanter la\nréforme de la règle en Toscane; par Bradley, promu évêque de Dromory,\nen Irlande, et dont les austérités furent célèbres; — l'autre, par les masses\ncompactes des augustins, scindés en de multiples observances, et ralliés et\n réformés, eux aussi, en Italie, par Ptolomée de Venise, Simon de Crémone,\n Augustin de Rome; en Espagne, par Jean d'Alarcon qui introduisit les cou­\n vents de la stricte obédience, dans la vieille Castille; les augustines dont le\n tiers-ordre venait de pousser une fleur de Passion, la bienheureuse Catherine\n Visconti.\n    Et ces masses, fraîchement exercées, encadraient les détachements plus\n faibles et insuffisamment armés, des camaldules qui, dans le désordre de leurs\n rangs, comptaient pourtant un savant religieux Ambroise Traversari et deux\n saints : Jérôme de Bohême, l'apôtre de la Lithuanie et l'oblàt Daniel; — des\n birgittins et des birgittines à peine nés à la vie religieuse et mal préparés au\n service de campagne ; — des servîtes dont la discipline fut alors resserrée\n par Antoine de Sienne et dont le porte-oriflamme était une tertiaire, la bien­\n heureuse Elisabeth Picenardi; — des prémontrés dont les circaries étaient,\n ainsi que les couvents de Fontevrault que Marie de Bretagne allait bientôt\n remanier, si relâchés, que leurs effectifs de secours furent quasi-nuls.\n    Enfin, entre ces deux ailes, derrière la ligne avancée des enfants de saint\n François et de saint Dominique, évoluait la partie résistante, le gros de l'armée,\n le centre dense et massif de l'ordre le plus touffu du Moyen Age, de l'ordre de\n Saint-Benoît, avec ses grandes divisions : — les bénédictins, proprement dits,\n dirigés, en Allemagne, par l'abbé de Castels, Othon, qui reprend la partie\n intégrale de la règle et l'abbé Jean de Meden qui convertit les mœurs dis­\n solues de cent quarante-sept abbayes; en Italie, par Louis Barbo, abbé de\n Sainte-Justine de Padoue, qui réassujettit aux lois sévères de son cloître de\n nombreux monastères, parmi lesquels celui du Mont-Cassin, le berceau de\n l'ordre; en France, par l'abbé de Cluny, Odon de la Perière, le cellerier\n  Etienne Bernadotte, le prieur Dom Toussaint, un neveu de sainte Colette,\n  qui fut, à cause de ses vertus, comparé à Pierre le Vénérable ; par Guillaume\n  d'Auvergne, cité dans les chroniques comme ayant été un véritable saint; par\n  le bienheureux Jean de Gand, prieur de Saint-Claude, qui s'interpose entre\n  le roi d'Angleterre et le roi de France, pour tâcher de les résoudre à con-\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3483, "texte": "154                                DURENDAL\n\n\ndure la p a i x ; — l e s cisterciens, par le bienheureux Eustache, le premier\nabbé du Jardinet, par les vénérables Martin de Vargas et Martin de Logrôno\nqui réorganisent les dépôts bernardins de l'Espagne ; — les célestins qui\ndélèguent un de leurs plus saints moines, Jean Bassand, pour être le confes­\nseur de sainte Colette, mais dont les escouades nombreuses et très famées en\n France, n'en sont pas moins mal entraînées et peu solides; — les olivétains\nmieux aguerris et menés à l'assaut par le vénérable Hippolyte de Milan, abbé\ndu Mont-Olivet, par le frère Laurent Sernicolaï de Pérouse, le convers Jérôme\nde Corse qui mourut en odeur de sainteté, au couvent de San Miniato, à Flo­\nrence, par le vénérable Jérôme Mirabelli de Naples, par le bienheureux\nBernard de Verceil qui fonda deux couvents de l'observance, en Hongrie; —\nles humiliés, dans les cloîtres desquels figure une oblate, la bienheureuse\nAldobrandesca, illustre par ses miracles, à Stenne.\n   L'on peut compter encore, dans le contingent de cette armée, une légion\nd'élite, celle des recluses, de ces femmes qui vécurent la vie érémitique, telle\nque sainte Colette la pratiqua, elle-même, pendant quatre années, à Corbie,\ndes femmes anachorètes, enfouies dans les solitudes de l'Occident ou volon­\ntairement emmurées dans les villes et auxquelles l'on passait, par une\nlucarne, un peu de pain et une cruche d'eau. Les noms de quelques-unes de\nces célestes sauvages nous sont connus, ceux d'Aliz de Bourgotte, internée\ndans une celle à Paris; de la bienheureuse Agnès de Moncada qui, à la voix\nde saint Vincent Ferrier, s'en fut, ainsi que Madeleine, pleurer les péchés du\nmonde dans unegrotte; de la bienheureuse Dorothée, la patronne de la Prusse,\nqui se séquestra près de l'église de Quidzini, en Pologne ; de la bienheureuse\nJulie Della Rena qui s'incarcéra à Certaldo, en Toscane; de Perrone Her­\ngolds, une stigmatisée, tertiaire de saint François, qui se retira dans un ermitage\ndes Flandres; de Jeanne Bourdine, claquemurée à La Rochelle, de Catherine\nVan Borsbecke, une carmélite qui s'écroua dans une sorte de laure contiguë\nà un sanctuaire près de Louvain ; d'une autre fille du carmel, appelée Agnès,\nque l'on retrouva, quelques années après la mort de Lydwine, encore\nenfermée dans un réduit situé près de la chapelle des carmes, à Liège.\n    Enfin, la fleur des servantes de Jésus, la garde d'honneur du Christ des\nrangs de laquelle sont sorties — il faut le remarquer — sainte Catherine de\nSienne, sainte Lydwine, sainte Colette, sainte Françoise Romaine, la bien­\nheureuse Jeanne de Maillé — les victimes plus particulièrement chères à\n Dieu, les effigies vivantes de sa Passion, ses vexillaires, les stigmatisées ?\n    En Allemagne, c'est une tertiaire franciscaine, la bienheureuse Elisabeth\n la bonne de Waldsee, et la Clarisse Madeleine Beüttler; en Italie, c'est une\ntertiaire de saint François, Lucie de Norcie, une Clarisse, Marie de Massa,\nune veuve, la bienheureuse Julienne de Bologne, une augustine, sainte Rite\nde Cassie; c'est l'extatique Christine dont le nom nous est conservé, mais\nsans renseignements, par Denys le chartreux; en Hollande, c'est la domi­\nnicaine Brigide et la béguine Gertrude d'Oosten; et combien perdues dans\nd'anciennes annales, tombées dans un complet oubli I\n   A ces troupes actives, l'on peut annexer encore des soldats qui ne furent\nincorporés dans aucun régiment et firent la guerre de partisans, seuls, de\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3597, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              l55\n\n\nleur côté, tels que le bienheureux Pierre, évêque de Metz et cardinal de\nLuxembourg, tels que saint Laurent Justinien, évêque de Venise, qui\ns'infligèrent d'incomparables macérations pour expier les péchés de leur\ntemps ; tels que saint Jean de Kenty, l'apôtre de la charité, en Pologne,\nsaint Jean Népomucéne, le martyr de la Bohême, tels que la bienheureuse\n Marguerite de Bavière, une amie de sainte Colette, et le corps de réserve\nrecruté parmi les volontaires laïques ou prêtres, religieuses ou moines que\nles razzias diaboliques n'emportèrent point.\n    Ainsi se peut résumer le bilan de l'armée qui entre en campagne, à la fin\nduXIVesiècle et au commencement du XVe, sous les bannières du Christ.\n    Au premier abord, elle semble imposante et décidée, mais quand on\n l'examine de près l'on s'aperçoit que si les chefs qui la dirigèrent, selon le\n plan de Jésus, furent admirables, les troupes placées sous leur commande­\n ment manquèrent de cohésion, furent irrésolues et débiles; le gros du con­\n tingent était, en effet, fourni par les corps des monastères d'hommes et de\n femmes et, nous venons de le voir, les désordres et les brigues perturbaient\n les cloîtres ; les règles agonisaient et la plupart des statuts étaient morts ; les\n phalanges monastiques étaient par conséquent sans endurance de piété et à\n peine exercées aux marches de la voie mystique. Il fallut donc, avant tout,\n refaire les cadres, ramener les religieux et les nonnes au maniement oublié\n de leurs armes, les équiper à nouveau d'offices, leur réenseigner la pratique\n des mortifications, leur réapprendre la manœuvre délaissée des coulpes.\n    Seuls, les chartreux faisaient, dans ce relâchement général, exception. Ils\n s'étaient divisés en deux camps, au moment du schisme, mais la discipline\n n'en était pas moins demeurée, dans leurs rangs, intacte. Ils avaient, parmi\n eux, d'habiles stratégistes et de puissants saints : Denys de Ryckel, dit le char­\n treux, l'un des plus grands mystiques de l'époque; Henri de Calcar, le prieur\n de la chartreuse de « Bethléem-Maria », à Ruremonde, le maître de Gérard\n Groot, l'un des écrivains auquel l'on a parfois attribué la paternité de l'Imita-\n tion de Jésus-Christ; Etienne Maconi, le disciple bien-aimé de sainte Catherine\n de Sienne ; le bienheureux Nicolas Albergati, devenu cardinal après avoir été\n  prieur de l'ascétère de Florence; Adolphe d'Essen, l'apôtre du rosaire, qui fut\n directeur de la bienheureuse Marguerite de Bavière ; d'autres encore.\n     Les compagnies Cartusiennes formèrent un noyau de vieux soldats bronzés\n au feu des batailles infernales et elles servirent d'arrière-garde, abritèrent,\n avec les remparts de leurs prières, le train de l'armée, couvrirent les garni­\n  sons des pupilles, des jeunes recrues qui venaient d'être rassemblées, leur\n  donnant ainsi le temps de se fortifier et de se préparer à la lutte; parmi ces\n  conscrits qui composèrent des bataillons de renfort, il faut noter la poignée\n  d'oblates de Saint-Benoît fondées par sainte Françoise Romaine, et surtout le\n  groupe des nouvelles carmélites dressées au service des places mystiques,\n  par des saintes telles que sainte Angèle de Bohême qui se clôtura dans le\n  monastère de Prague, la vénérable Agnès Correyts, la fondatrice du carmel\n  de Sion, à Bruges; la vénérable Jeanne de l'Erneur qui créa le monastère de\n  Notre-Dame de la Consolation à Vilvorde et fut une des premières filles spi­\n  rituelles de Jean Soreth; par la bienheureuse Jeanne Scopelli, supérieure du\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3602, "texte": "   156                                DURENDAL\n\n\n     monastère de Reggio; par la bienheureuse Archangèle Girlani, prieure de la\n     maison de Mantoue, dont le cadavre incorruptible eut la spécialité de guérir,\n     par son attouchement, les femmes atteintes de chancres à la figure et à la gorge.\n        Lydwine, elle, ne leva aucune armée, ne fit partie d'aucun corps et elle\n     n'amena à la rescousse des mécréants l'appoint d'aucun cloître; elle combattit,\n    solitaire, en enfant perdue, sur un lit; mais le poids des assauts qu'elle sup­\n    porta fut le plus énorme dont on ait jamais ouï parler ; elle valut une armée à\n    elle seule, une armée qui devait faire face à l'ennemi sur tous les points.\n        Elle expia, de même que les autres saints de son siècle,' pour les âmes du\n    Purgatoire, pour les abominations du schisme, pour les ribotes des clercs et\n    des moines, pour les scélératesses des peuples et des rois; mais en outre de\n    cette obligation qu'elle accepta de réparer les fautes commises d'un bout de\n   l'univers à l'autre, elle eut encore la charge d'être le bouc émissaire de son pays.\n       Ainsi que l'observent ses biographes, toutes les fois que Dieu voulait châ­\n   tier la Hollande, c'était à elle qu'il s'adressait; c'était elle qui recevait les\n   premiers coups.\n       Fut-elle la seule, dans la région batave, à supporter la responsabilité des\n   méfaits punis ? ne fut-elle pas aidée dans cette mission spéciale aux Pays-Bas\n   comme elle le fut dans sa mission d'expiatrice du monde, par d'autres saints ?\n   cela semble à peu près sûr.\n       Les stigmatisées que nous avons nommées, Gertrude d'Oosten et Brigide,\n  n'existaient déjà plus lorsqu'elle commença, par procuration, de souffrir, car\n  l'une était morte en i358 et l'autre en i3go; elles n'intervinrent donc pas dans\n  l'œuvre propitiatoire qu'elle entreprit; elles la commencèrent, sans savoir qui\n  la finirait et Lydwine fut simplement instituée la légataire plaintive de leurs\n  biens. Elle prit leur succession comme elle avait déjà pris celle d'une sainte qui\n  vécut au siècle précédent, d'une compensatrice dont 1'existence présente de sin­\n gulièresanalogiesaveclasienne.sainteFinede Toscane ; celle-là passa, en effet,\n sa vie sur un lit et fut couverte d'ulcères dont le pus exhalait de frais parfums.\n      Il est impossible d'énumérer les personnes dont les mérites allégèrent, dans\n la Hollande même, la tâche de Lydwine; tout ce que nous savons, mais cela\n nous le savons d'une façon sûre, par les chroniques des monastères de Winde­\n sem et du montSainte-Agnès, c'est que Dieu fit croître à cette époque, dans les\n provinces septentrionales de la Néerlande, d'admirables semailles mystiques.\n     Il y eut alors une école d'ascèse pratique, issue des enseignements de\n Ruysbroeck et elle s'épanouit dans la région de l'Over-Yssel et plus particuliè­\n rement à Deventer.\n     Un homme originaire de cette ville et qui, après avoir été converti par le\n  prieur de la chartreuse de Monnikhuisen, près d'Arnhem, devint, par sa\n sanctimonie et par sa science, fameux, Gérard Groot ou le Grand, le traduc­\n teur de Ruysbroeck, prêchait en ce temps à Campen, à Zwolle, à Amsterdam,\n à Leyde, à Zuphten, à Utrecht, à Gouda, à Harlem, à Delft et son éloquence\n embrasait les masses; les églises ne pouvaient contenir les foules qu'il entraî­\n nait et il les haranguait, en plein vent, dans les cimetières; il opérait d'innom­\n brables conversions et peuplait, avec ses recrues, les abbayes. Il finit par\n'fonder, avec son élève Florent Radewyns, vicaire à Deventer, un institut\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3346, "texte": "                     SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              157\n\n\n« de frères et de sœurs de la vie commune » qui poussa rapidement ses racines\ndans les Pays-Bas et la Germanie. Cet ordre que l'on pourrait qualifier d'un\nnom qu'il ne porta jamais « les oblats de saint Augustin » fut un véritable\ncentre d'études et de prières. Les hommes habitaient dans la maison de\nRadewyns et s'occupaient à transcrire les anciens manuscrits de la Bible et\ndes Pères, et les femmes, des sortes de béguines, résidaient chez Gérard et\ns'adonnaient, en dehors des heures d'oraisons, à des travaux d'aiguille.\n   Gérard mourut en 1384, à l'âge de quarante-quatre ans, en soignant les\npestiférés de Deventer et, après sa mort, fidèles à ses recommandations, Flo­\nrent Radewyns et les autres frères érigèrent, sous la règle de saint Augustin,\nun monastère à Windesem ; et ce lieu, qui n'était alors qu'une saulaie, donna\nnaissance en Hollande à quatre-vingt-quatre couvents d'hommes et treize cou­\nvents de femmes.\n   Ces congrégations de « la vie commune » furent, avec les cisterciens et les\nchartreux, qui étaient les seuls à observer leurs constitutions primitives dans\nles Pays-Bas, de véritables réservoirs de suffrages et de pénitences et elles\ndésarmèrent souvent le Seigneur que devait singulièrement irriter la dissolu­\ntion des autres ordres, car si nous en croyons Ruysbroeck, Denys le chartreux\net Pierre de Hérenthals, le dérèglement des moines dans les Provinces-Unies\net les Flandres fut affreux.\n   Il est certain, en tout cas, que l'école mystique de Deventer étaya de ses\nprières l'œuvre de Lydwine qu'elle connut et aima, car deux des augustins\nqui en firent partie, Thomas A Kempis et Gerlac, ont, chacun, écrit une bio­\ngraphie de la sainte.\n   Et ils nous apprennent qu'elle ne se contenta même pas de se substituer,\npour en subir le châtiment, aux crimes de l'univers et à ceux de sa propre\nville ; elle consentit encore à prendre à son compte les péchés des gens qu'elle\nconnaissait et les maladies corporelles qu'ils ne pouvaient supporter sans\naccabler le ciel de reproches et de plaintes.\n   Cette vorace de l'immolation, elle s'empara de tout; elle fut en même temps\net à la fois l'infatigable danaïde de la souffrance et le vase de douleurs qu'elle\ns'efforçait elle-même de remplir, sans pouvoir en atteindre le fond ; elle fut\nla bonne fermière de Jésus, celle qui éprouva les tourments de sa Passion et\nla charitable suppléante qui voulut, pendant trente-huit ans, acquitter, par la\nlargesse de ses maux, le loyer de santé et les dettes d'insouciance que les\nautres ne songeaient guère à payer.\n   Elle fut, en un mot, une victime générale et spéciale.\n   Cette existence d'expiation, elle serait incompréhensible si l'on n'en avait\ntout d'abord indiqué les causes et montré le nombre et la nature des offenses\ndont la réparation fut, en quelque sorte, ici-bas, sa raison d'être.\n   Ce résumé de l'histoire de l'Europe, à la fin du XIVe et au commencement\ndu XVe siècle, explique le pourquoi de cette exubérance de tortures qui fut,\ndans les annales des saints, unique. Elles surpassent, en effet, par leur durée,\ncelles des autres élus auxquels fut accordé, avec un supplice souvent assez\ncourt, la gloire plus retentissante du martyre.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 158, "page_fin": 159, "titre_corps": "Albert Guequier", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Albert Guequier", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 191, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1344, "texte": "Albert Guequier\n\n\n   Albert Guequier vient de mourir.\n   Son nom évoque quelques-unes des plus belles et des plus\nbatailleuses années littéraires, en ce pays si inhospitalier aux\npoètes, et s'il est peu connu de la génération présente, il ramène\nceux qui se groupèrent autour de lui, voici près de dix ans déjà,\nvers d'intenses et poignants souvenirs.\n   Avec quelques amis, Guequier avait fondé en 1891, à Gand,\nles Essais littéraires qui, grâce à divers appuis, se transformèrent\nbientôt et devinrent sous le titre « Le Réveil » une revue grou­\npant la jeunesse littéraire de l'époque.\n   Nous y avons à peu près tous publié nos premiers poèmes.\n   Nos juvéniles aspirations se teintaient volontiers de théories\nsubversives et Dieu sait combien de vers libres — alexandrins en\nnourrice — nous immolâmes dans les colonnes de ce Réveil que\nGuequier dirigeait avec tant d'indulgence!\n   Au bout de quelques années, le Réveil compta parmi ses col­\nlaborateurs les plus purs d'entre les artistes français et belges :\nVerhaeren, Maeterlinck, Van Lerberghe, Mockel, Henri de\nRégnier, Maubel l'honorèrent de leurs proses et de leurs vers.\n  La Revue centralisait les efforts de tous les poètes indépen­\ndants et par cela même fut bientôt en lutte ouverte avec la Jeune\nBelgique qui défendait la poétique traditionnelle. Guequier\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 911, "texte": "                       ALBERT GUEQUIER                      159\n\napportait au combat sa verve gouailleuse et sa belle sincérité,\nnégligeant pour cette tâche qu'il croyait urgente et nécessaire,\nl'Immortelle dont il portait le baiser au front. La Muse pour­\ntant se vengea quelquefois de cet injuste abandon et tour à tour,\nsous son nom et sous celui de Frédéric Friche, Guequier publia\ndes poèmes en prose qui sentaient leur race ; il annonça même\nun volume : Les Miroirs, qui ne parut jamais.\n   En 1896, il quitta le Réveil pour se consacrer à ses études\nmédicales.\n   Le Réveil cessa de paraître en 1897.\n   Guequier meurt à trente ans.\n   Avec lui disparaît un esprit noble et pur : Il fut un pieux\n messager de la Beauté et les poètes saluent en lui un admirable\n ami à qui la Muse attristée peut sans crainte offrir un rameau\n du Laurier sacré.\n\n                                           GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 160, "page_fin": 161, "titre_corps": "Chansons d’aube et de soir : Des mains...", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chansons d aube et de soir", "ancre_fin": "Dans une apothéose d or", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Eventail", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 193, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 985, "texte": "Chansons d'aube et de soir\n\n                      Des mains...\n                                                     CARISSIMAE.\n\n De blanches mains d'amour, de rêve et de      lumière,\n     De blanches mains d'éternité\n M'ont effleuré ce soir d'un geste de prière\n     Où passait toute leur bonté.\n\nElles semblaient m'offrir, sous le ciel tiède et calme\n     Qui les choyait d'un souffle pur,\nLeur divine candeur, comme une grande palme\n     De rayons, d'aurore et d'azur.\n\nO le céleste émoi de leur longue caresse!\n    L'amour s'éveillait dans mon cœur\nEt marchait au devant de ma pâle jeunesse\n    Avec un sourire      vainqueur.\n\nEn moi vibraient des voix, des voix mystérieuses\n    Où revivait tout l'autrefois\nEt mon âme entr'ouvrant ses ailes radieuses\n    Chanta pour la première fois!\n\nTout n'était que splendeur, tout n'était  qu'harmonie,\n     Des fleurs s'élevaient vers mon cœur...\nEt les mains prolongeant leur caresse infinie,\n     M'ouvraient les portes du Bonheur.\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 920, "texte": "            CHANSONS D'AUBE ET DE SOIR                       l6l\n\n\nLes yeux extasiés, je me penchai vers elles\n    Pour les fleurir de mes baisers,\nMais je les vis trembler sous mes lèvres mortelles,\n    Pareilles à des lys brisés.\n\nCar elles dédaignaient l'hommage de mes lèvres\n    Où semblaient s'attarder  encor\nLes parfums maladifs de mes anciennes fièvres\n    Et l'acre arome de la Mort.\n\nElles craignaient les cris déments de mon cœur        ivre\n     Devant leur doux geste apaisé\nEt le ressouvenir des voluptés de vivre\n     Sous les roses de mon baiser.\n\nAussi, pour effacer mon antique   souffrance\n     Elles s'unirent sur mes yeux\nEn un bandeau d'amour, de songe et d'espérance\n     Divinement      religieux.\n\nEt je n'entrevis plus derrière leur doux voile\n     Qui m'avait paru lourd d'abord,\nQu'un grand ciel de lumière où s'ouvrait une étoile\n     Dans une apothéose d'or.\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 161, "page_fin": 162, "titre_corps": "Chansons d’aube et de soir : Éventail", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Eventail", "ancre_fin": "Qui le savourent ô délices", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Sur un air ancien", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 194, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 920, "fin_caractere_exclue": 1411, "texte": "Eventail\n          Son éventail d'écaillé atteste,\n          Ainsi posé    négligemment\n          Après maint soupir et maint geste,\n          Un trouble indicible et    charmant...\n\n          Elle sourit un peu, mais preste\n          Renaît bientôt l'ancien     tourment...\n          Et voici qu'une larme reste\n          Au bord des cils,     exquisement...\n\n          Aimer!... O Marquise   frivole,\n          L'Amour s'attarde ou bien s'envole\n          Au gré des jeux de l'éventail...\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 206, "texte": "162                          DURENDAL\n\n\n               Elle rêve : Mais le pleur glisse\n               De l'œil aux lèvres de corail\n               Qui le savourent, ô délices!...\n\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 162, "page_fin": 162, "titre_corps": "Chansons d’aube et de soir : Sur un air ancien", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Sur un air ancien", "ancre_fin": "Pour le cueillir au vol sur ses 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mon cœur\n      Tu me tendis les fleurs écloses dans ton âme\n      Et les rayons cruels de ton amour, ô Femme,\n      S'unirent en couronne autour de ma      langueur.\n\n      Tu me croyais captif de ton rire moqueur\n      Et prosterné devant tes prunelles de flamme\n      Qu'un peuple ivre de joie et de désir acclame\n      Comme les phares d'or du Bel Amour        vainqueur.\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 354, "texte": "            CHANSONS D'AUBE ET DE SOIR                 163\n\n\nMais mon rêve inflexible et mes yeux    implacables\nPénétraient sans effroi les secrets redoutables\nDe ton cœur meurtrier qui triomphait      encor.\n\nUn sourire ambigu vint plisser mon visage\nEt devant toi, tu vis une tête de mort\nRaillant la vanité de ta parfaite  image.\n\n\n\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 163, "page_fin": 163, "titre_corps": "Chansons d’aube et de soir : Façon de Madrigal", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Façon de Madrigal", "ancre_fin": "De tes cils protégeant les dernières étoiles", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Ophélie au bord de l eau", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 198, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 354, "fin_caractere_exclue": 942, "texte": "Façon de Madrigal\n        Rose rieuse, au sein des roses\n        Qui t'enlacent de leurs réseaux\n        Où palpitent des vols d'oiseaux\n        Près de mes lèvres, tu reposes.\n\n        Mains jointes et paupières  closes,\n        J'écoute la Dame des 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"controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 198, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 942, "fin_caractere_exclue": 1325, "texte": "Ophélie au bord de l'eau\nSon âme close sur un aveu deviné\nBien qu'à peine, clans l'or bleuté de ses prunelles,\nElle rêve parmi des clartés éternelles\nAux charmes d'un amour mort avant d'être né.\n\nCœur adorablement souffrant qui s'est donné\nSans le dire à celui qui de ses mains cruelles\nFlétrit sur son chemin les roses les plus belles,\nElle ne pleure plus, ayant tout     pardonné.\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 415, "texte": "164                          DURENDAL\n\n\n      Et dans chaque calice effeuillé qu'elle cueille,\n      Elle croit découvrir un baiser qui l'accueille\n      Et des chansons d'amour dont son âme frémit.\n\n      Un rayon vient frôler sa tête qui se penche\n      Vers une rose morte et sur sa robe blanche\n      L'eau chuclwteuse imprime un baiser ennemi.\n\n                                                 GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 165, "page_fin": 170, "titre_corps": "I Fioretti : Des très saints stigmates de saint François et de leurs considérations", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI LES", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 200, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 50, "fin_caractere_exclue": 2013, "texte": "I FIORETTI+LES\n                                                  PETITES FLEURS\n                                                  DE LA VIE DU PE-\n                                                  TIT PAUVRE DE\n                                                  JÉSUS-CHRIST\n                                                  SAINT FRAN-\n                                                  ÇOIS D'ASSISE\n(Giatto)                     (Phot. ci'Alinari)\n           LA SOURCE MIRACULEUSE\n\n\n\n\n       DES TRÈS SAINTS S T I G M A T E S DE SAINT\n           FRANÇOIS ET DE LEURS CONSIDÉRATIONS\n\n\n                                                      A MADAME BLANCHE ROUSSEAU.\n\n\n\n\n    D\n              ANS cette partie nous verrons avec une pieuse considération les\n                glorieux, sacrés et saints stigmates de notre bienheureux père\n                saint François, lesquels il reçut du Christ sur le saint mont de\n                la Vernia; et parce que lesdits stigmates furent cinq, selon les\n   cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce traité aura cinq considérations:\n     La première considération sera de la façon dont saint François parvint au\n   saint mont de la Vernia.\n\n\n      NOTE : Les Considérations sur les stigmates composent, avec la Vie de frire Junipère et\n    celle de frère Egide, les appendices aux Fioretti. Le succès de ce dernier ouvrage parmi le\n    peuple provoqua, sans doute, comme le suppose judicieusement M. Paul Sabatier, des\n    continuateurs qui recueillirent la tradition orale et écrite pour satisfaire à la curiosité des\n    fidèles Les Considérations datent, de même que les Fioretti, duXIVesiècle. On ne connaît\n    pas davantage l'auteur de celles-là que de ceux-ci : c'est, probablement, aussi, quelque\n    moine du couvent de Greccio, tout rempli de l'esprit primitif de l'Ordre, à l'âme ingénue\n    et forte, au langage d'une naïveté dont la simplicité se hausse, souvent, jusqu'à la plus\n    persuasive éloquence.\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2930, "texte": "166                               DURENDAL\n\n\n   La seconde considération sera de la vie et conversation qu'il eut et tint\navec ses compagnons, sur ledit saint mont.\n   La troisième considération sera de l'apparition séraphique et de l'impres­\nsion des très saints stigmates.\n   La quatrième considération sera comment saint François descendit du\nmont de la Vernia, après qu'il eut reçu les sacrés stigmates et retourna à\nSainte-Marie des Anges.\n   La cinquième considération sera de certaines apparitions et révélations\ndivines faites, après la mort de saint François, à de saints frères et à d'autres\npersonnes dévotes desdits sacrés et glorieux stigmates.\n\n\n\n\nI. — DE LA PREMIÈRE CONSIDÉRATION DES SACRO-SAINTS STIGMATES\n\n\n\n             QUANT à la première considération, il est à savoir que saint\n              François, étant à l'âge de 43 ans, en 1224, partit, par l'inspiration\n              de Dieu, du val de Spolète pour aller en Romagne, avec frère\n              Léon, son compagnon; et allant, il passa au pied du château\nde Montefeltro, dans lequel château se faisait alors un grand festin et\nassemblée, parce que l'un de ces comtes de Montefeltro devait être armé\nchevalier, et saint François, apprenant la solennité qui s'y faisait et que\nbeaucoup de gentilshommes de divers pays y étaient réunis, il dit à frère\nLéon : « Allons là-haut à cette fête, car, avec l'aide de Dieu, nous y ferons\nquelque bon fruit spirituel. » Entre les autres gentilshommes de cette contrée\nqui étaient venus à cette assemblée, il y avait un grand et riche gentil­\nhomme de Toscane, qui avait nom messer Orlando de Chiusi de Casentino,\nlequel, à cause des merveilleuses choses qu'il avait entendues de la sainteté\net des miracles de saint François, lui portait grande dévotion et avait très\ngrand désir de le voir et de l'entendre prêcher.\n   Saint François arrive à ce château, et il entre et s'en va sur la place, où\nétait réunie toute la multitude de ces gentilshommes, et, en ferveur d'esprit,\nil monta sur un petit mur et commença à prêcher, proposant pour thème de\nsa prédication ces paroles en langue vulgaire : « Si grand est le bien que\nj'attends, que toute peine m'est un plaisir » ; et, sur ce thème, sous la dictée\nde l'Esprit-Saint, il prêcha si dévotement et si profondément, le prouvant par\ndiverses peines et martyres des saints apôtres et de saints martyrs, et par les\ndures pénitences des saints confesseurs et par beaucoup de tribulations et de\ntentations des saintes vierges et des autres saints, que tous les assistants res­\ntaient avec les yeux et l'esprit suspendus vers lui et écoutaient comme si un\n ange de Dieu parlait. Et parmi eux, ledit messer Orlando, touché de Dieu\npar la merveilleuse prédication de Saint François, se mit dans le cœur d'aller\nraisonner avec lui, après la prédication, des intérêts de son âme. La prédi­\ncation terminée, il tira saint François à part, et lui dit : « O Père, je voudrais\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3576, "texte": "          DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         167\n\n\nparler avec toi du salut de mon âme ! » Saint François répondit : « Cela me\nplaît beaucoup, mais, ce matin, va et honore tes amis qui t'ont invité à la fête\net dîne avec eux et, après le dîner, nous parlerons ensemble tant qu'il te\nplaira.» Messer Orlando s'en va donc dîner et, après le dîner, il retourne à saint\nFrançois et règle et dispose entièrement avec lui les intérêts de son âme. Et à\nla fin, ce messer Orlando dit à saint François : « J'ai en Toscane un mont de\nla Vernia, lequel est très solitaire et est très propre à qui voudrait faire péni­\ntence, eu un lieu éloigné du monde, et à qui désire une vie solitaire ; s'il te\nplaît, volontiers je te le donnerai et à tes compagnons, pour le salut de mon\nâme. » Saint François, entendant une offre si libérale de cette chose qu'il\ndésirait beaucoup, en eut très grande allégresse, et louant et remerciant\nd'abord Dieu et puis messer Orlando, il lui dit ainsi : « Messer Orlando,\nquand vous serez retourné à votre maison, je vous enverrai de mes compa­\ngnons et vous leur montrerez cette montagne, et, si elle leur paraît propre à\nl'oraison et à faire pénitence, j'accepterai votre offre charitable. » Et cela dit,\nsaint François s'en va; et son voyage accompli, il s'en retourna à Sainte-\nMarie des Anges. Et messer Orlando, semblablement, la solennité de cette\nfête étant terminée, s'en retourna à son château, qui s'appelait Chiusi, lequel\nétait à un mille de la Vernia.\n   Retourné donc que fut saint François à Sainte-Marie des Anges, il envoya\ndeux de ses compagnons au dit messer Orlando, lesquels, arrivant à lui,\nfurent reçus par lui avec très grande allégresse et charité. Et, voulant leur\nmontrer le mont de la Vernia, il envoya avec eux environ cinquante hommes\narmés, afin qu'ils les défendissent des bêtes féroces; et, ainsi accompagnés,\nces frères gravirent la montagne, cherchèrent diligemment et, à la fin, arri­\nvèrent à une partie du mont très propre à contempler, dans laquelle partie il\ny avait une plaine, et ils choisirent ce lieu pour leur habitation et celle de\nsaint François, et, avec l'aide de ces hommes armés, qui étaient de leur com­\npagnie, ils firent une cellule de branches d'arbres; et ainsi ils acceptèrent au\nnom de Dieu et prirent le mont de la Vernia et le lieu des frères sur ce mont\net s'en allèrent et retournèrent à saint François.\n   Et, arrivés qu'ils furent auprès de lui, ils lui racontèrent comment et de\nquelle façon ils avaient pris, sur le mont de la Vernia, un endroit très propre\nà l'oraison et à la contemplation. Saint François, entendant cette nouvelle, se\nréjouit beaucoup et, louant et remerciant Dieu, il parla à ces frères avec un\nvisage joyeux et dit ainsi : — « Mes fils, nous approchons de notre carême\nde saint Michel archange; je crois fermement que c'est la volonté de Dieu\nque nous fassions ce carême sur le mont de la Vernia, lequel, par divine\nlibéralité, nous a été apprêté, afin que, à l'honneur et à la gloire de Dieu, et\nde la glorieuse Vierge Marie et des saints anges, nous, par la pénitence, méri­\ntions du Christ la consolation de consacrer ce mont béni. » Et cela dit, saint\nFrançois prit avec lui frère Masseo de Marignano d'Assise, lequel était homme\nde grande intelligence et de grande éloquence, et frère Ange Tancrède, de\nRieti, qui était très gentilhomme et avait été chevalier dans le siècle, et frère\nLéon, qui était homme de très grande simplicité et pureté, raison pour\nlaquelle saint François l'aimait beaucoup. Et, avec ces trois frères, saint\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3541, "texte": "168                                DURENDAL\n\nFrançois se mit en oraison, se recommandait les prédits compagnons, aux\nprières des frères qui restaient, et se mit en route avec ces trois, au nom de\nJésus-Christ crucifié, pour aller au mont de la Vernia ; et, en partant, saint\nFrançois appela un de ces trois compagnons, et ce fut le frère Masseo, et lui\ndit ainsi : — « Toi, frère Masseo, tu seras notre gardien et notre prélat en ce\nvoyage, c'est-à-dire que, pendant que nous irons et resterons ensemble, nous\nobserverons nos usages: ou nous dirons l'office, ou nous parlerons de Dieu,\nou nous garderons le silence. Et nous ne penserons d'avance, ni au manger,\nni au boire, ni au dormir, mais, quand il sera l'heure de loger, nous achète­\nrons un peu de pain, nous nous arrêterons et nous nous reposerons au lieu\nque Dieu nous apprêtera. Alors ces trois compagnons inclinèrent la tête et,\nfaisant le signe de la croix, se mirent en route.\n   Et le premier soir, ils atteignirent un couvent de frères, et là se logèrent ;\nle second soir, à cause du mauvais temps et parce qu'ils étaient fatigués, ne\npouvant atteindre à un couvent de frères, ni à un château, ni à aucun village,\nla nuit arrivant inopinément à cause du mauvais temps, ils se réfugièrent\npour loger en une église abandonnée et inhabitée et, là, se reposèrent.\n   Et, tandis que les compagnons dormaient, saint François se mit en oraison,\net voici, à la première veille de la nuit, venir une grande multitude de\ndémons très féroces, avec rumeur et tumulte très grands ; et ils commen­\ncèrent fortement à lui donner tourment et ennui; l'un l'attrapait de-ci,\nl'autre de-là et l'un le tirait en haut, l'autre en bas ; celui-ci le menaçait d'une\nchose et celui-là lui en reprochait une autre, et ainsi de diverses façons ils\ns'ingéniaient à le distraire de l'oraison; mais ils ne pouvaient, parce que\nDieu était avec lui. Et quand saint François eut longtemps soutenu ces com­\nbats de démons, il commença à crier à haute voix : « O esprits damnés, vous\nne pouvez rien que pour autant que la main de Dieu vous le permette, et\npour cela, de la part de Dieu tout-puissant, je vous dis que vous fassiez de\nmon corps ce qui vous est permis de Dieu; car je le supporte volontiers,\nparce que je n'ai pas de plus grand ennemi que mon corps, et si vous me\nvengez, à ma place, de mon ennemi, vous me rendez ainsi un très grand\nservice. » Et alors, les démons avec très grande violence et furie, le prirent et\ncommencèrent à le traîner par l'église et à lui infliger de beaucoup plus grands\ntourments et ennuis que d'abord. Et saint François commença alors à crier\net à dire : « Seigneur Jésus-Christ, je te remercie de. tant d'amour et de\ncharité que tu montres envers moi, car c'est un signe de grand amour quand\nle Seigneur punit bien son serviteur de tous ses défauts, en ce monde, afin\nqu'il n'en soit pas puni dans l'autre. Et je suis prêt à soutenir allègrement\ntoute peine et toute adversité que toi, mon Dieu, tu veux m'envoyer pour mes\npéchés. » Alors les démons, confus et vaincus par sa constance et patience,\ns'en allèrent. Et saint François, en ferveur d'esprit, sort de l'église et entre\ndans un bois qui était là près, et là se jette en oraison, et avec des prières, et\navec des larmes, et en se frappant la poitrine, il cherche à trouver Jésus-\nChrist, époux et bien-aimé de son âme ; et finalement, le trouvant dans le\nsecret de son âme, tantôt il lui parlait avec respect comme à son Seigneur;\ntantôt il lui répondait comme à son juge ; tantôt il le priait Comme un père ;\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3627, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        169\n\n\ntantôt il s'entretenait avec lui comme avec un ami. En cette nuit et en ce bois,\nses compagnons, après qu'ils s'étaient réveillés et restaient à écouter et à con­\nsidérer ce qu'il faisait, le virent et l'entendirent prier dévotement avec\nlarmes la divine miséricorde pour les pécheurs. Ils le virent et l'entendirent\npleurer à haute voix la passion du Christ, comme s'il la voyait corporellement,\nen cette nuit même; ils le virent prier avec les bras mis à la façon d'une croix,\npuis, un grand espace de temps, suspendu et soulevé de terre et enveloppé\nd'une nuée resplendissante. Et ainsi, en ces saints exercices, il passa toute\ncette nuit sans dormir ; et le matin, les compagnons, connaissant, qu'à cause\nde la fatigue de la nuit, qu'il passa sans dormir, saint François était trop\nfaible de corps et n'aurait pu cheminer à pied, s'en allèrent à un pauvre\nlaboureur des environs, et lui demandèrent, pour l'amour de Dieu, son âne\nà prêter pour frère François, leur père, qui ne pouvait aller à pied. Les\nentendant nommer frère François, il leur demanda : —« Etes-vous des frères\nde ce frère d'Assise dont on dit tant de bien? » Les frères répondirent que\noui, que c'était pour lui qu'ils demandaient la bête de somme. Alors, ce bon\nhomme, avec grande dévotion et sollicitude, apprêta l'âne et le mena à\nsaint François, et, avec grande révérence, le fit monter dessus. Et ils chemi­\nnèrent plus outre, le paysan avec eux, derrière son âne.\n   Et, après qu'ils eurent avancé quelque temps, le paysan dit à saint Fran­\nçois : — « Dis-moi, es-tu frère François d'Assise ? » Saint François répond\nque oui. — « Eh bien! tâche donc, dit le paysan, d'être aussi bon que tu\nl'es réputé par tout le monde, parce que beaucoup ont grande foi en toi; et,\npour cela, je t'exhorte qu'en toi il n'y ait rien d'autre que ce que les gens\nen espèrent. » Saint François, entendant ces paroles, ne se courrouça point\nd'être admonesté par un paysan et ne se dit pas en lui-même : — « Quelle\nbête est celui-ci qui m'admoneste! », comme diraient aujourd'hui beaucoup\nd'orgueilleux qui portent la cape; mais immédiatement, il se jeta de l'âne à\nterre, et s'agenouilla devant le laboureur et lui baisa les pieds et le remercia\nhumblement, parce qu'il avait eu la bonté de l'admonester si charitablement.\n   Alors le paysan et les compagnons du saint, avec grande dévotion le\nlevèrent de terre et le reposèrent sur l'âne; et ils cheminèrent plus outre.\nEt arrivés qu'ils furent peut-être à la moitié de l'ascension du mont, la chaleur\nétant très grande et l'ascension fatigante, il vint une grande soif à ce paysan de\nsorte qu'il commença à crier après saint François, disant : — « Hélas! je me\nmeurs de soif, et si je n'ai pas quelque chose à boire; je vais m'évanouir immé­\ndiatement. » Saint François descend de l'âne et se jette en oraison, et reste age­\nnouillé, les mains levées au ciel, tant qu'il connaît, par révélation, que Dieu\nl'avait exaucé. E t alors saint François dit au paysan : — « Cours, va vite à\ncette pierre, et là, tu trouveras l'eau vive que Jésus-Christ, par sa miséricorde,\na fait sortir maintenant de cette pierre. » Le paysan courut au lieu que\nsaint François lui avait montré et trouva une belle source, sortie, par\nla vertu de l'oraison de saint François, du rocher liés dur; et il en but copieuse­\nment et fut réconforté. Et il apparaîtbien que cette source fut de Dieu prodiute\nmiraculeusement, par les prières de saint François, parce que, ni auparavant,\nni depuis, en ce lieu ni dans un grand espace aux alentours, ne se vit source\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1474, "texte": "170                               DURENDAL\n\n\nd'eau, ni eau vive. Cela fait, saint François, avec les compagnons et le\npaysan, remercièrent Dieu du miracle et, ensuite, ils cheminèrent plus\noutre. El s'approchanl du pied même du rocher de la Vernia, il plut à saint\nFrançois de se reposer un peu sous un' chêne qui était sur le chemin et y est\nencore ; et, étant là, saint François commença à considérer la disposition du\nlieu et du pays; et, étant en cette considération, voici venir une grande mul­\ntitude d'oiseaux de diverses sortes qui, par leurs chants et leurs battements\nd'ailes, montraient très grande réjouissance et allégresse. Et ils entourèrent\nsaint François de telle façon que les uns se posèrent sur sa tête, ses épaules\net ses bras, les autres dans son giron et autour de ses pieds. Ses compagnons\net le paysan voyant cela et s'émerveillant, saint François tout réjoui en\nesprit, dit ainsi : — « Je crois, très chers frères, qu'il plaît à notre Seigneur\nJésus-Christ que nous habitions sur ce mont solitaire, puisque tant\nd'allégresse montrent de notre venue nos frères et nos sœurs les oiseaux. »\n   Et ces paroles dites, ils se levèrent, cheminèrent plus outre et finalement\nparvinrent à l'endroit qu'avaient d'abord choisi les compagnons.\n   Et voilà quant à la première considération, à savoir comment saint\nFrançois parvint à la sainte montagne de la Vernia.\n\n                                        Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-010", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 171, "page_fin": 175, "titre_corps": "Saint Paul et Pétrone", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Ch. Lagasse de Locht", "ancre_debut": "Saint Paul et Pétrone", "ancre_fin": "C H LAGASSE DE LOCHT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 208, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2141, "texte": "Saint Paul et Pétrone\n\n                 UN homme, une œuvre supérieurs soulèvent plus que de la\n                    critique. Certaines gens se plaisent à les détracter systéma­\n                    tiquement et maintes fois injustement.\n                       Ainsi en est-il du chef-d'œuvre de Sienkiewicz. Quelle\n                    apologie plus modeste et pourtant plus éclatante a été écrite\n                    en faveur du christianisme ?\n                       Ce n'est pas sans raison qu'aux premiers jours de l'appa­\n                    rition de « Quo Vadis » dans nos contrées, un écrivain\n                    incrédule s'écriait tristement : Pourquoi faut-il que le\nXIXe siècle, ouvert avec le Génie du Christianisme, se ferme sur cette défense\npopulaire de la doctrine chrétienne ? Renan, où êtes-vous ?\n  Voici maintenant qu'on s'arrête à des détails de cette belle conception.\nElle plaît à beaucoup, dit-on, parce qu'elle chatouille, çà et là, l'instinct\ninférieur de l'humanité. Or, saurait-on peindre, plus chastement, les ivresses\nnéroniennes du festin impérial du Palatin ; les orgies césariennes et bestiales\nde l'étang d'Agrippa ; ce tableau, d'un délicat paganisme, où le sceptique\nPétrone se ménage une entrevue passionnée avec son esclave tendre et\ndévouée, la belle Eunice, pour mieux reprendre, dans le réseau des plaisirs\nsensuels, Vinicius encore hésitant, absorbé déjà par les attraits supérieurs que\nlui inspire la pure, chrétienne et royale Lygie ?\n   En combien d'autres endroits l'auteur laisse, discrètement, le lecteur aux\nprises avec le fond de son livre, savoir : le parallèle entre l'amour revêtu de\ntoutes les richesses charnelles, tel que le paganisme le concevait, et l'amour\nnaturel, relevé, transfiguré, à la fois idéal et pratique que bénissent Jésus\nChrist et Son Eglise !\n   En vérité, après avoir lu ces pages aussi fortes que fines, l'homme sensé et\ndésintéressé s'avoue, une nouvelle fois, vaincu par l'éternel Galiléen.\n   N'importe ! Aux yeux d'autres malveillants assez nombreux, la figure de\n Pétrone, ce païen intellectuel et jouisseur, ancien et toujours si moderne, a\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3246, "texte": " 172                                  DURENDAL\n\n\n été modelée avec trop de complaisance artistique. E n c o r e eût-il fallu, selon\n ces critiques, mettre saint P a u l en u n meilleur relief.\n    N o u s l'avouons : celte objection de détail, pas plus que la précédente, n'est\n point venue refroidir notre enthousiasme réfléchi. Elle aurait néanmoins\n quelque fondement si les traducteurs fiançais (1) n'avaient pas supprimé\n (pour quelle raison ?)un dialogue de haute importance entre ces deux per­\n sonnages : saint P a u l et P é t r o n e .\n   N o u s avons découvert celte omission en lisant la traduction anglaise de\n Jeremiah Curtin (juin 1896) précédée d'une lettre autographe de Sienkiewicz\n aux éditeurs américains : Little, Brown et C ie , leur attribuant, dans la mesure\n du possible, le monopole de l'édition en langue anglaise (2).\n                                           *\n                                          * *\n    Vinicius et Lygie se sont fiancés à genoux, aux pieds de saint Pierre.\n César est allé à Antium, suivi de Poppaea, des a u g u s t a n s e t de toute sa cour.\nVinicius, que l'impératrice Poppaea a tenté en vain d e posséder, ne peut\n résister au désir de revoir sa bien-aimée. Il s'échappe des fêtes enivrantes en\n lesquelles N é r o n berce ses ennuis ; il vient goûter le calme divin d e la petite\n maison du Transtévère où se cache Lygie.\n    Il lui parle, à elle « l'âme de son âme » :\n    « O ma bien-aimée, vivre ensemble, adorer ensemble le doux S a u v e u r et\n » savoir qu'après la mort nos yeux s'ouvriront encore, comme après un heu-\n » reux rêve, à u n e nouvelle lumière ! (3) »\n    P u i s aussitôt, d'après la traduction française, il ajoute : « Dis un mot et\n » nous quitterons R o m e pour nous établir au loin (4). »\n    Au contraire, la traduction anglaise laisse entre la phrase : « O ma bien-\naimée... » \" celle-ci : « Dis u n mot... » tout ce qui suit. N o u s traduisons ces\nlignes à l'intention de ceux qui n'auraient pas eu la chance de découvrir ce\npassage, l'un des plus importants et des plus fondamentaux du livre :\n    «                         à u n e nouvelle lumière!\n   P e u t - o n imaginer quelque chose de supérieur? Ce qui m'étonne c'est que\nje n'aie pas saisi cela d'emblée. E t sais-tu ce que je pense m a i n t e n a n t ? C'est\nque personne n e résistera à cette religion. Dans trois ou quatre siècles le\nm o n d e entier l'acceptera. L e peuple oubliera Jupiter. Il n'y aura plus\nd'autre dieu que le Christ, ni d'autres temples que les temples chrétiens. Car,\nqui donc n'aspire pas au b o n h e u r ? Mais j'entends encore la conversation de\nP a u l avec P é t r o n e . Sais-tu quel fut le dernier mot de Pétrone.? « Cela n'est\npas pour moi. » Il ne sut pas donner d'autre réponse.\n\n  (1) HENRYK SIENKIEWICZ. QUO Vadis, roman des temps néroniens, traduction de\nB. Kozakiewicz et J.-L. de Janasz, 49° éd. de la Revue Blanche, 1900.\n  (2) Quo Vadis a narrative of the times of Nero by H. Sienkiewicz, aulhor of « With fire\nand sword», «The deluge», « Pan Michael », « Children of the soil », etc., authorised\nand unabridged translation from the polish by Jeremiah Curtin. — London : J.-M. Dent\nand Cy, 1899.\n  (3) P. 351, traduction française.\n  (4) Loc. cit.\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3567, "texte": "                          SAINT PAUL ET PÉTRONE                                173\n\n\n   « Répète-moi les paroles de Paul », dit Lygie.\n   « C'était un soir, chez moi. Pétrone commença à parler avec enjouement\net sur un ton badin, selon son habitude. Paul entama la conversation\net lui dit : « Comment peux-tu nier, sage Pétrone, que le Christ ait existé\net soit ressuscité, pour le seul motif que tu n'étais pas au monde alors.\nPierre et Jean l'ont vu. Je l'ai vu moi-même sur le chemin de Damas. Prouve\nd'abord, ô toi qui te vantes d'être un sage, que nous sommes des fourbes.\nAlors seulement tu auras le droit de récuser notre témoignage. »,\n   Pétrone répondit que jamais la pensée de nier ne lui était venue à l'esprit,\ncar il savait pertinemment qu'il était arrivé bien des événements incompré­\nhensibles, qui étaient affirmés par des gens dignes de foi. « Mais la révélation\nd'un nouveau dieu est une chose, dit-il, et l'adhésion à sa doctrine en est une\nautre. Je ne désire rien connaître qui me gâte la vie et en défigure la beauté.\nQu'importe que nos dieux soient authentiques ou non. Ils sont beaux! Leurs\npréceptes sont faciles. Ils nous permettent de vivre sans soucis. »\n   — « Tu es donc disposé à rejeter une religion d'amour, de justice et de\nmiséricorde, uniquement par crainte des soucis de la vie », répliqua Paul,\n«mais songe-y donc, Pétrone, est-ce que ta vie en est réellement exempte?\nConsidère que personne, ni toi, ni aucun homme, si riche et si puissant soit-il,\nne sait en s'endormant le soir, s'il ne se réveillera pas le matin sous le coup\nd'une sentence de mort. Dis-moi donc, si César professait cette religion qui\noblige à l'amour et à la justice, est-ce que ton bonheur ne serait pas bien plus\nassuré? Tu t'inquiètes au sujet de tes délices ! Mais est-ce que ta vie ne serait\npas bien plus joyeuse dans cette occurrence?\n   » En ce qui concerne la beauté et les ornements de la vie,si déjà maintenant\nvous construisez tant de beaux temples et élevez tant de belles statues aux\ndivinités du mal, à des dieux rancuniers, adultères et perfides, que ne feriez-\nvous pas en l'honneur du Dieu qui seul est vrai et miséricordieux ? Tu vantes\nton sort, parce que tu es bien portant et que tu vis dans la luxure. Mais tu eusses\npu être pauvre et esseulé, quoiqu'issu de noble maison, et alors, en vérité, il\neût été préférable pour toi que le peuple confessât le Christ. Que de fois à\nRome même des parents riches, pour se débarrasser de la charge de l'éduca­\ntion de leurs enfants, ne s'en défont-ils pas ! On appelle ces enfants les alumni.\nLe sort eût pu faire que tu en fusses. Cela n'arriverait pas si les parents vivaient\nselon les préceptes de notre religion. Supposons qu'arrivé à l'âge viril, tu aies\nrencontré la femme de ton cœur ; tu souhaiterais évidemment qu'elle te soit\nfidèle jusqu'à la mort. Or, vois ce qui se passe autour de toi. Que de vile­\nnies, que de hontes, que d'accrocs dans la fidélité des femmes! N'êtes-vous\npas tout étonnés, vous autres païens, quand vous rencontrez par hasard ce\nque vous appslez : univira, une femme fidèle? Eh bien, je te garantis que les\nfemmes qui portent le Christ dans leur cœur sont fidèles à leurs maris et que\nles époux chrétiens sont fidèles à leurs femmes. Vous autres vous n'êtes jamais\nsûrs ni de vos gouvernants, ni de vos pères, ni de vos femmes, ni de vos\nenfants, ni de vos esclaves. Le monde entier tremble devant vous, et vous\ntremblez vous-mêmes devant vos propres esclaves. Vous savez qu'à toute\nheure votre tyrannie peut soulever une révolte effroyable, une guerre comme\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3021, "texte": "174                                  DURENDAL\n\n\nil en a déjà surgi plus d'une. Quoique riche, tu n'es pas sûr qu'il ne te sera\npas intimé demain l'ordre d'abandonner tes biens. Tu es jeune; demain tu\ndevras peut-être mourir. Tu aimes, mais la trahison te guette. Tu tiens à tes\nvillas ornées de statues. Demain le pouvoir peut t'en expulser et le jeter nu sur là\nplage vide de Pandatarie. Tu as des milliers d'esclaves ; demain ces esclaves\nferont couler ton sang. S'il en est ainsi, comment peux-tu être tranquille et\nheureux? Comment peux-tu vivre dans les délices? Moi je prêche l'amour,\nje prêche une religion qui commande aux gouvernants d'aimer leurs sujets,\naux maîtres d'aimer leurs esclaves, aux esclaves de servir avec amour, à tous\nla justice et la miséricorde, une religion qui garantit après cette vie un bon­\nheur sans bornes, aussi vaste qu'une mer qui n'aurait pas de rivages. Comment\npeux-tu donc dire, Pétrone, que cette religion déflore la vie, alors qu'au con­\ntraire elle la corrige et alors que toi-même tu serais cent fois plus heureux et\nplus en sécurité si elle s'étendait sur le monde, aussi loin que la suprématie\nde Rome ? »\n   Ainsi raisonnait Paul.\n    Pétrone répondit : « Cela n'est pas pour moi ! »\n   Sous prétexte qu'il était fatigué, il partit, et, en s'en allant, il dit : «Je pré­\nfère mon Eunice, ô petit Juif! mais en vérité je ne voudrais pas être contraint\nà discuter avec toi en public. »\n   Je buvais les paroles de Paul avec toute mon âme et quand il parlait de\nnos femmes, j'exaltais de tout mon cœur cette religion dont tu es la fleur,\ncomme le lys surgit au printemps du sein d'un champ fécond. Et je songeais\nalors à Popaea qui a trahi deux maris pour se prostituer à Néron, à Calvia Crispi­\nnella, à Nigidia, à toutes les femmes que je connais à l'exception de Pomponia.\nToutes ontété infidèles et ont trahi leurs serments. Seules Pomponia et ma fian­\ncée ne m'abandonneront pas, ne me trahiront pas, n'éteindront pas le feu qui\nbrûle en moi, quand bien même tous les êtres en qui j'ai mis ma confiance\nm'abandonneraient et me tromperaient. Dès lors, je me disais dans mon âme :\n« Comment pourrais-je te témoigner ma reconnaissance sinon en t'aimant et\nen t'honorant ? » Sais-tu qu'à Antium je causais et m'entretenais avec toi,\ncomme si tu étais à mes côtés ? Je t'aime cent fois plus pour m'avoir arraché\nà la maison de César. Je ne fais plus aucun cas du palais de César. Je ne\ndésire plus ni ses luxures, ni ses musiques. Je ne désire que toi. Dis un seul\nmot et nous abandonnerons Rome pour aller établir notre demeure quelque\npart au loin (1). »\n                                           *\n                                          * *\n\n  Le discours de saint Paul à Pétrone, n'est-ce pas l'essence même de la\nmorale bien actuelle du livre ?\n  Combien de Pétrones empêchés, fatigués ou distraits ne tournent pas, de\nnos jours, le dos à la Lumière? Châtiment, hélas I de la légèreté, de l'égoïsme\nde leur brillant esprit !\n\n\n  (1) Traduction anglaise, pp. 302-304.\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1711, "texte": "                         SAINT PAUL ET PÉTRONE                               175\n\n\n   Pourtant, les faits sont toujours là, L'Incarnation, la Vie, la Mort, la\nRésurrection, l'Ascension de Jésus-Christ, tous événements historiques que\nnous n'avons point vus, tandis qu'y ont assisté Pierre, Paul, Jean et bien\nd'autres.\n   Du moins, nous vivons de la vie de la sainte Eglise catholique, apostolique\net romaine. Elle est, sous nos yeux, un fait indéniable. Pierre, en la personne\ndu savant et immortel Léon X I I I , est toujours à Rome. Il y prêche; il y garde\nle dépôt de la Foi.\n   En présence de ces faits incontestables et en réalité incontestés, agirons-\nnous en hommes de science ? Les observerons-nous pour en déduire la loi de\nnotre vie ?\n   Ou avec Pétrone, qui n'était pas un savant, mais un littérateur et un esthète,\n dirons-nous : « Cela n'est pas pour moi ? »\n   Dans la première alternative, voici l'amour, la justice, la miséricorde de\nDieu !\n   Dans la seconde, s'avancent les malentendus, les haines, les luttes de\nclasses, la justice sur les lèvres et l'injustice dissimulée au fond des cœurs,\nl'impitoyable vengeance attisant le feu révolutionnaire !\n   L'humanité vivra, ici-bas, pacifique, satisfaite autant que possible ; là-haut,\nde l'éternelle vie bienheureuse; sinon, elle s'abîmera misérablement comme le\nfier empire du fier et impudique Néron. Le passé répond de l'avenir.\n   Des conceptions naïves, simplistes, antiscientifiques, telles les combinai­\nsons subjectives du collectivisme intellectuel, ne sauraient se substituer ni à\nla nature humaine ni à son histoire vraie.\n\n                                                      C H . LAGASSE DE LOCHT.\n\n\n  Dimanche 24 février 1901.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 176, "page_fin": 179, "titre_corps": "Notes musicales", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Notes Musicales", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 213, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1869, "texte": "Notes Musicales\n\nLe Deuxième Concert du Conservatoire. — Le Songe\n d'une Nuit d'Été. — L'Esthétique de Mendelssohn. —\n César Thomson. — Les Chanteurs de Saint-Gervais. —\n Motll. Le Vaisseau-Fantôme. — Feruccio Busoni.\n\n\n\n   L'œuvre de Mendelssohn est en général peu prisée de nos jours, et même\nà ne consulter que certains soi-disant puristes intransigeants, elle devrait être\nrayée des programmes de nos concerts. Il est de bon ton de la considérer\ncomme tout à fait secondaire et négligeable, ce qui est assurément excessif et\ninjuste. L'auteur de la Symphonie Écossaise nous offre un nouvel exemple d'un\nfait des plus fréquents dans l'histoire de l'Art, le dédain et l'oubli voués à une\nœuvre en raison directe de l'idolâtrie qu'elle a suscitée du vivant de l'artiste.\n   Si elle n'arrive jamais à produire la grande émotion, celle qui étreint l'âme\net voile de larmes le regard, la musique de Mendelssohn, comme celle de\nMozart dont elle s'inspire d'ailleurs, est une musique souverainement belle au\nsens grec et classique du mot.\n   La ligne en est pure et fière, le tissu mélodique d'une suavité et d'une insi­\nnuante tendresse exemptes cependant de banalité ou de mièvrerie, et il y a\nen outre dans l'art de Mendelssohn un côté pictural, descriptif et fantastique\ndont l'Ouverture du Songe, d'une Nuit d'été nous offre le type le plus caractérisé.\n   Sous la direction de M. Gevaert, l'orchestre du Conservatoire a rendu avec\nune réelle maîtrise ce tableau musical d'une touche aérienne où l'exquise flui­\ndité de la trame orchestrale traduit merveilleusement le caractère fantastique\ndu poème shakespeaerien.\n   A entendre cette symphonie lissée de rêve où s'épandent, en cascades de\nperles lumineuses, les sonorités tenues, l'on croit sentir, dans la lumière rose\net atténuée du Songe, comme de soyeux effleurements d'ailes blanches et\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3576, "texte": "                             NOTES MUSICALES\n                                                                           177\n\ncaressantes, tandis que retentissent les appels amoureux des Sylphes et des\nFées, les uns volant silencieusement dans le mystère d'un rayon de lune, les\nautres voilant leur beauté et s'abritant, gracieuses, sous le velours embaumé\ndes pétales d'un Lys.\n    Cependant, il faut le reconnaître, ce qui caractérise le génie de Mendelssohn,\nc'est une noble élégance mais à coup sûr non la grandeur. S'il nous était\npermis de'nous exprimer de la sorte, Mendelssohn eut le malheur d'être trop\nheureux. Il ne connut point cette période surélevante de difficultés, de tâton­\n nements, d'efforts douloureux, de combats à livrer qui trempe l'âme du poète,\nl'aide à prendre son essor vers les splendeurs éblouissantes de l'Art éternel et\n'fait ainsi mûrir les fruits indestructibles du Génie. Au contraire, il n'eut qu'à\n se montrer pour triompher, ralliant toutes les admirations, ravissant tous les\n cœurs et il paye maintenant bien chèrement les joies de ce facile triomphe.\n Qu'il en fut autrement de Beethoven, de Schumann, de Wagner, ces grands\n remueurs d'idées dont l'œuvre épique et lyrique à la fois, synthétisant toute la\n vie humaine, semble bâtie pour l'Eternité ! Mais ceux-là, en vrais nourrissons\n de la Gloire, s'abreuvèrent au lait amer de la Souffrance génératrice de Force.\n C'est la marque des favoris de Dieu. Loi adorable bien qu'incompréhensible :\n les œuvres de génie, êtres immortels, ne peuvent éclore à la vie qu'après\n  avoir été longtemps couvées sous l'aile du Malheur.\n     ... Et l'âme douce etféminine de Mendelssohn cessa de chanter, se taisant\n  devant l'Œuvre immense... Ce même jour, M. Gevaert nous fit entendre la\n  Symphonie Héroïque. Puis César Thomson nous joua le seul concerto que\n  Beethoven ait écrit pour le violon, poème tout de charme que traverse une\n  sève de jeunesse prîntanière et où semble encore planer et fleurir l'âme de\n  Mozart. Ce nous fut une joie d'écouter en ce morceau l'interprétation de\n  Thomson, ce grand poète de la ligne, après celle que nous en donna l'an der­\n  nier Ysaye, ce grand poète de la couleur.\n     Les Chanteurs de Saint-Gervais, si goûtés et appréciés à Bruxelles, nous ont\n  convié à un concert que S. A. R. Madame la Comtesse de Flandre honorait\n  de son auguste présence, et où nous entendîmes quelques-unes des meilleures\n  pages écrites par les maîtres duXVIesiècle. Cette remarquable phalange que\n   M. Ch. Bordes dirige avec un haut souci d'art, se distingue surtout par ses\n  qualités de parfaite fusion, par la chaleur et la belle tenue des voix, parla\n   pureté du style dans l'interprétation. La sonorité discrète et d'une absolue\n   distinction dans les piano pêche peut-être dans les forte par une certaine cru­\n   dité, mais encore est-il vrai de dire que l'acoustique de la salle où se donnait\n   cette très intéressante audition était probablement pour beaucoup dans cette\n   impression. Parmi les œuvres interprétées, signalons en toute première ligne\n   les émouvants motets de Vittoria, de Roland de Lassus, de Nanini intitulés\n   O vos omîtes, Nos qui sumus in hoc mundo, Hodie Christus natus est, puis le Dialogue\n   Spirituel de Henri Du Mont (XVIIe siècle), remarquablement dit par MM. Da­\n   vid et Gebelin, les verveuses chansons françaises de Roland de Lassus et de\n   Jannequin, le célèbre Sanctus de la Messe du Pape Marcel et deux admirables\n    Alleluia en chant grégorien.\n       Mais si nous devons de la reconnaissance à M. Ch. Bordes pour les\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3489, "texte": "178                              DURENDAL\n\n\ndélicates jouissances artistiques qu'il nous a procurées, n'oublions pas qu'ici\nmême, à Bruxelles, M. Carpay, à la tète de l'Association des Chanteurs de\nSaint-Boniface, poursuit avec une constance et un dévouement infatigables le\nmême but que M. Bordes à Paris, s'attachant à révéler en de remarquables\nexécutions l'art si pur, mais ignoré ou délaissé des maîtres duXVIesiècle.\n   Signalons encore la nouvelle audition de chefs-d'œuvre qui a eu lieu der­\nnièrement à l'Alhambra, sous la direction de Mottl. Nous y entendîmes du\nBeethoven, du Berlioz, du Wagner. L'ouverture de Benvenuto Cellini, de\nBerlioz, œuvre ingénieuse et de grande allure, fut accueillie avec respect et\nsympathie. Berlioz nous a toujours semblé un très noble esprit, aspirant à un\nIdéal trônant sur des cimes sourcilleuses, mais ne parvenant jamais à tra­\nduire adéquatement cette aspiration et cet Idéal en une langue suffisamment\nprécise, cherchant douloureusement et vainement les moyens d'expression\nayant la vertu de faire vivre, de fixer l'œuvre d'art à la hauteur sublime de\nson rêve, en sorte qu'éveillant presque toujours l'idée de quelque chose de\ngrand, il se dégage de cette musique une impression qui demeure vague,\napproximative, dépourvue d'efficacité et de puissance.\n   Proclamons-le d'ailleurs, c'est dans l'interprétation du maître de Bayreuth\nque Mottl nous semble le plus complet, le plus vibrant et le plus original.\nL'œuvre wagnérienne, tel est le domaine propre où l'éminent capellmeister\nparaît se mouvoir avec le plus d'aisance. Nous attirions dernièrement l'atten­\ntion sur l'ampleur extraordinaire et l'infinie portée poétique dont Mottl sait\nrevêtir le Prélude de Lohengrin. Imprimant à l'œuvre un mouvement très lent, il\natteint alternativement par ce moyen au paroxysme de la puissance et à la\nplus exquise douceur, en sorte qu'après avoir entendu tonner un instant la\nvoix immense du Mystère insondable, nous prêtons ensuite l'oreille à de\nlointaines symphonies de Séraphins perdues aux confins du rêve. Cette fois\nl'ouverture du Vaisseau-Fantômefatune pure merveille d'éloquence descriptive.\nRarement nous eûmes l'impression aussi vive, aussi présente et quasi-visuelle\nde la Mer infinie, des vagues livides torturées par la Tempête au fouet d'acier,\ndes convulsions du monstre colossal éternellement souffrant, poussant dans\nl'horreur nocturne des gémissements de spectre, tandis qu'en face du vais­\nseau-fantôme désemparé, sinistre, énigmatique, luit glorieusement le phare\nd'espoir et de RÉDEMPTION, pivot et boussole de toute l'épopée wagnérienne,\ncomme il est le pivot et la boussole de l'Humanité.\n   Nous arrivons ainsi à redire que le but sublime auquel doit tendre l'inter­\nprète est de dégager l'âme d'une œuvre, en d'autres termes de mettre en\nlumière ce qui en constitue la beauté typique et essentielle. Et nous avons\npar là même l'occasion de saluer en Feruccio Busoni celui qui peut être con­\nsidéré actuellement comme le maître le plus complet du piano. Déjà, l'an\ndernier, nous avions établi un parallèle entre Paderewski et Busoni,- entre\nla virtuosité élégante, charmeresse mais superficielle du premier et l'inter­\nprétation souverainement impressionnante du second. Nous ne nous arrê­\nterons pas ici sur ces qualités qu'on retrouve chez tous les grands pianistes et\nque Busoni possède à un degré éminent, délicatesse aérienne du toucher,\nhabiles contrastes de puissance et de douceur, netteté cristalline des traits\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2002, "texte": "                              NOTES MUSICALES                                 179\n\n\ns'égrenant en colliers de perles. Ce qu'il faut davantage et surtout louer en lui,\nc'est la remarquable sagacité dans l'importance relative donnée aux différents\nplans du tableau musical d'où l'orchestration de l'œuvre, c'est l'intensité expres­\nsive, la différence de timbres obtenue dans un même grupettode notes, l'ampleur\nd'orgue que revêtent les basses dans l'exposé des thèmes fondamentaux, en un\nmot, c'est cette compréhension profonde qui, à côté du virtuose, dévoile le\npenseur et le poète.\n   Sur un incomparable piano Steinway, qui est aux autres pianos ce que le\npiano-forte parut être quand il se substitua jadis à l'antique clavecin, la\nSonate en ut mineur de Beethoven s'est élevée à la hauteur d'une sym­\nphonie, et les côtés obscurs de cette œuvre apocalyptique se sont colorés de\nrayons révélateurs. La Sonate en si mineur de Chopin a apparu débordante de\nvie dans sa première partie, puis le Scherzo a projeté une poussière d'étincelles\nsonores, l'Adagio a pleuré doucement son rêve, et la dernière partie, la moins\nintéressante de l'œuvre de Chopin, a été relevée par le grand pianiste en ce\nsens que, tout en faisant ressortir ses traits vertigineux avec une parfaite clarté,\nil ne leur attribuait cependant pas en son interprétation une prépondérance\nabsolue. Les étonnantes variations de Brahms nous ont décelé surtout le vir­\ntuose, et les Rapsodies de Liszt nous ont apparu empreintes d'un parfum de\npoésie que les pianistes parviennent rarement à dégager de l'œuvre du maître\nhongrois.\n   Souhaitons que M. Busoni nous revienne ici le plus tôt et le plus souvent\npossible. Il nous l'a dit d'ailleurs, il aime tout particulièrement notre ville où\nle public d'artistes et de lettrés l'a distingué de prime abord, suivant depuis\nprès de dix ans avec l'intérêt le plus affectueux le développement de son grand\n talent.\n\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-012", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 180, "page_fin": 183, "titre_corps": "Gazette des Faits et des Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Faits et des Livres", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 217, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1974, "texte": "Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                               Février 1901.\n\n   L'Art et le Droit vont prochainement fêter Edmond Picard; et la fête ne\npeut manquer d'être belle et cordiale, puisque l'intruse Politique en sera\nexclue...\n   A celui qui aura mission d'être, auprès du Maître, l'interprète des senti­\nments de ses admirateurs, je conseillerai volontiers comme thème de déve­\nloppements cette idée que le secret du génie de Picard est dans son invincible\njeunesse...\n   Sous les ravages physiques et les désillusions morales des années accumu­\nlées, il garde, de la jeunesse, l'instinctive spontanéité, la témérilé généreuse\net le candide désintéressement ; la vie ne sut lui enseigner ni les prudences\ncauteleuses ni les égoïsmes utilitaires ; il demeura réellement qualis ab incepto,\net rares sont ceux qui — comme lui - parvenus au seuil de la vieillesse et se\nretournant sur la vie, peuvent sourire sans honte et sans remords à leur ado­\nlescence ardente et lointaine...\n   Picard eut ses erreurs, ses injustices et ses partis pris? Soit — mais qui donc\noserait se lever pour lui reprocher une vilénie ?\n   Cela juge l'homme et l'œuvre : le Droit végétait, bandelette de légisme,\net il l'a délivré, lui rendant la liberté naturelle de ses mouvements vers une\ncommunion plus parfaite avec l'humanité vraie; l'art belge croupissait dans la\nbanalité et il lui mit au front l'étoile rédemptrice de l'originalité...\n   D'une part comme de l'autre, Edmond Picard fut mieux qu'un réformateur,\nun rédempteur — la rédemption par la jeunesse, par le sang vigoureux et\n chaud infusé dans les artères aqueuses de corps débilités et anémiés.\n   Ah ! puisqu'après les polémiques loyales et nécessaires, l'heure de justice\nnous convie, chapeau bas devant celui-là — dans l'oubli des divergences\nsecondaires : artistes et lettrés de Belgique, si nous valons quelque chose, c'est\nqu'un peu est en nous de son essence intellectuelle!\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3253, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           181\n\n\n   Dans la solitude hivernale de ma chambre, tandis qu'au dehors la lune joue\navec la neige une pâle féerie de rêve, j'ai vécu une soirée avec Monseigneur\nle Mont-Blanc (1); ce noble et hiératique primat des Blancheurs m'a conté\nles péripéties de sa vie pendant le siècle défunt : l'insolence accapareuse et\nmercantile des agences violant la virginité de ses sites ; la promiscuité imbé­\ncile et tumultueuse des Perrichons et des Tartarins insultant au calme infini\ndes azurs, le contact mesquin d'une foule incompréhensive de la grandeur et\ndu silence — et la main mise sur sa sauvage individualité par latourbe: des\nCooks, des Joanne et des Baedeker...\n   Et j'ai répondu : « O Prince des altitudes immaculées et tragiques, consolez-\nvous; au seuil de l'ère nouvelle de notre plate petite terre de Belgique, un écri­\nvain vint vers vous, qui est à la fois un penseur et un poète ; magnifiquement\nsur la profanation dont vous fûtes l'objet, il a étendu le manteau de son ima­\ngination réparatrice ; sa voix clamant votre gloire de symbole a couvert les\nniaises exclamations des Homais profanateurs; guidé par le Rêve et l'His­\ntoire, ses habituelles compagnes, son pas robuste et tenace à tracé vers vos\nsommets une route nouvelle désormais chère aux artistes; par lui, par la puis­\nsance imagée de son style, par sa délicatesse exquise de vision, par sa vail­\nlance ardente d'explorateur, vous avez reconquis, ô Blanc Géant de la nature\népique et mystérieuse, toute votre beauté originelle et toute votre éternelle\npersonnalité »...\n                                         *\n                                       * *\n  J'ai rencontré aussi M. Bergeret (Lucien)... (2). Le cher homme m'a confié\nqu'il en avait assez, et Riquet aussi... « La sagesse commande de ne rien\nexagérer, a-t-il dit, et M. Anatole France abuse décidément de moi; je ne\nsuis plus d'âge à tant de déplacements et à des péripéties d'existence si variées ;\ncertes, par lui, je fis connaissance, Sous l'orme du mail, de compagnons qui\nn'étaient point sans agrément, et nous échangeâmes des aperçus ingénieux et\npiquants, mais la mésaventure conjugale qu'il m'octroya ensuite m'amena au\ngeste assez peu élégant du Mannequin d'osier; certes, ma foi en la vertu\nhumaine fut toujours précaire; M.France pourtant m'imposa la fréquentation\nd'une noblesse par trop rosse et d'un clergé par trop vilain ; et puis, valait-il\nbien la peine de me prêcher et de me faire prêcher le scepticisme, s'il se pro­\nposait de m'engager ensuite dans la banale équipée du dreyfusisme et de\nm'amener enfin à Paris comme agent électoral au service de M. Waldeck-\nRousseau? »\n   « Je demande que M. Anatole France me permette de revenir à mes chères\nétudes et je lui conseille de retourner de son côté chez Thaïs »...\n   Ainsi parla M. Bergeret (Lucien) et Riquet acquiesça de ses aboiements...\n                                        *\n\n   M. Octave Mirbeau s'est acquis récemment, auprès des chercheurs de\ntruffes, quelque chose qui ressemble à de la gloire, par la publication du Jour-\n\n  (1) EDMOND PICARD : Monseigneur le Mont. Bruxelles, Balat.\n  (2) ANATOLE FRANCE : Monsieur Bergeret à Paris. Paris, Calmann-Lévy.\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3317, "texte": " 182                                 DURENDAL\n\n\nnal d'une femme de chambre; la spéculation fut détestable et lucrative; ces\n « Mémoires d'arrière-office » ont rivalisé d'éditions avec Quo Vadis et Cyrano.\n   L'affligeant spectacle ! — que cette orientation vers l'ordure mercantile d'un\ndes plus fiers, des plus puissants et des plus émouvants talents dont s'honorent\nles Lettres françaises d'aujourd'hui; du Calvaire (1) au Journal d'une femme de\nchambre, quelle chute — et comment le racolement du linge sale d'une drô­\nlesse a-t-il pu tenter cet écrivain qui semblait s'être assigné la mission d'un\nconsolateur de nobles souffrances et d'un redresseur d'injustices choquantes.\n   Pendant des années, on le vit, pèlerin assidu du Calvaire de la vie, prodi­\nguant la richesse et la vigueur de sa pensée et de son style aux pauvres hères\nbroyés par la malchance, aux parias du travail, de l'amour et du rêve, à tous\nles douloureux, à tous les malcontents, à tous les désabusés ; magnifiquement,\nd'un geste irréparablement prodigue, il sema l'énergie, le réconfort et l'espoir ;\nà l'appel, trop souvent sans écho, de ceux que la foule piétinait de ses iniqui­\ntés ou de ses méconnaissances, sa voix répondait en clameurs ardentes et sym­\npathiques ; il fut réellement le chevalier servant du malheur, et le front de\nl'artiste en détresse d'idéal ou de renommée connut par lui la douceur apai­\nsante du voile de Véronique...\n   A cette haute et bienfaisante destinée, Oscar Mirbeau va-t-il faire définiti­\nvement faillite?... Les alcôves nauséabondes où se prostitue à présent son\nart l'enlèveront-elles à son rôle de Don Quichotte révolté, généreux et pitoyable;\ndès le Calvaire, cette tragique monographie du déclassement social, la critique\nprononçait autour de l'auteur — inestimable récompense ! — le nom formi­\ndable de Balzac ; préfère-t-il que dorénavant on fasse des rapprochements avec\nLovelace et le marquis de Sade?\n                                          *\n                                         * *\n   Toute une hottée de livres de critique m'est advenue ces temps derniers :\nlivres tisonnant le passé de l'histoire littéraire, tel le « Sainte-Beuve inconnu » (2),\ndu vicomte de Spoelbergh de Lovenjoul, livres commentant et scrutant l'actua­\nlité de la pensée française, comme les Écrivains et les Mœurs (3) de M. Henry\nBordeaux, livres enfin qui entament les problèmes généraux de l'art, ainsi\nL'Esthétiquefondamentale (4) du R. P . Verest.\n   La contribution nouvelle du vicomte de Spoelbergh de Lovenjoul, ce pieux\net sagace serviteur des grandes mémoires qui lui sont chères, renferme un\ndocument curieux et un document charmant ; un roman inédit de Sainte-\nBeuve nous est révélé qui, avec des qualités moindres de profondeur et de\nperfection plastique, a un peu de la grâce rêveuse et du charme alangui de\nVolupté; mais l'intérêt de cette publication est éclipsé par la qualité délicate\net émouvante des lettres écrites à Sainte-Beuve par Marcelline Desbordes-\nValmore et que l'auteur de Sainte-Beuve inconnu nous révèle ; ce sont vrai-\n\n\n  (1) OCTAVE MIRBEAU : Le Calvaire (réédition). Paris, Ollendorff.\n  (2) Vicomte DE SPOELBERGH DE LOVENJOUL : Sainte-Beuve inconnu. Paris, Plon.\n  (3) HENRY BORDEAUX : Les Ecrivains et les Mœurs. Paris, Plon.\n  (4) R. P. VEREST. L'Esthétique fondamentale.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1564, "texte": "                  GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           183\n\n\nment là de jolies dentelles de tendresse, de mélancolie et d'enjouement ; si\nelles ne peuvent réhabiliter aux yeux de la postérité le vilain bonhomme moral\nque fut le grand écrivain qui les inspira, elles confirmeront le respect et\nl'admiration unis dès toujours et par tous à l'adorablement exquis bas-bleu qui\nles écrivit.\n   Vers les tréteaux des Lettres contemporaines, M. Henry Bordeaux pro­\nmène une lorgnette perspicace et attentive; je lui reprocherai seulement\nd'avoir la vue un peu trop mobile et que son analyse, qui jadis s'ingéniait à\ndes aperçus d'ensemble et complets, papillonne en des butinements trop som­\nmaires et trop hâtifs; si j'en excepte la belle étude sur Daudet, les Ecrivains\net les Mœurs sont l'œuvre moins d'un critique que d'un « articlier » ; et pour\nquelques pages d'artiste, il y a là trop de copies pour journaux... Si je suis\nsévère, c'est que l'auteur d'Ames modernes m'en a donné le droit.\n   Qui donc a dit que « la vie est trop courte pour lire La Harpe ». Elle n'est\nvraiment point assez longue non plus pour disputer à propos de la définition\ndu Beau; le R. P . Verest est un dialecticien très vivant et très habile ; mais\nne lui en déplaise, les débats sur l'esthétique fondamentale sont gestes de pure\nvirtuosité; et de savoir si le Beau est la splendeur du vrai ou la splendeur de\nl'ordre n'a jamais aidé en rien chez un artiste, à l'éclosion d'un chef-d'œuvre.\n\n                                                     FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-013", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 184, "page_fin": 186, "titre_corps": "Au-dessus des Forces humaines de Bjoernstjerne Bjoernson", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Brigode", "ancre_debut": "Au dessus des Forces Humaines", "ancre_fin": "GEORGES BRIGODE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 221, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1576, "texte": "Au=dessus des Forces Humaines\n                    de Bjoernstjerne Bjoernson\n\n    représenté au Théâtre du Parc les 6 et 7 Mars\n\n(La traduction a été éditée par la REVUE BLANCHE de Paris)\n\n\n\n\n                  LA représentation de ce dyptique dramatique fit l'objet d'un\n                     festival (?) en l'honneur de son auteur, dernièrement à\n                     Paris. Et les 6 et 7 mars nous pûmes à notre tour l'en­\n                    tendre à la scène : Lugné-Poë entouré de ses fidèles, de\n                    ses convaincus camarades de L'Œuvre, le joua au Théâtre\n                    du Parc, devant un public, très attentif dès la première\n                    partie, définitivement emballé, frémissant et enthousiaste\n                    pendant la seconde.' Essayons d'expliquer brièvement ce\n                    succès.\n  J'ai dit \" dyptique \". Au-dessus du premier panneau on pourrait inscrire\nen litre : Mysticisme; au-dessus du second : Socialisme. Est-ce à dire que\nce soient deux drames arbitrairement accouplés comme semblerait le faire\ncroire l'apparente indifférence des étiquettes? Nullement. Songez, en effet,\nque si le mysticisme est essentiellement une tendance vers Dieu et sa con­\nnaissance par le miracle, si le socialisme d'autre part est un effort conscient\npour la réalisation du Bonheur humain par la Justice, ces deux entités se\nréunissent pourtant en dernière analyse dans l'idée génératrice de l'Absolu\nou de l'Infini d'où elles découlent nécessairement quoique projetées sur des\nplans différents : vie éternelle et vie actuelle.\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3506, "texte": "                    AU-DESSUS DES FORCES HUMAINES                             185\n\n\n   L'idée de Miracle et l'idée de Justice : voilà donc les deux « ferments »\ndramatiques qui, déposés dans les âmes des personnages, vont les faire agir\nintensément et donneront à l'œuvre entière sa profonde unité. Et n'est-il pas\nintéressant de remarquer ici la particulière portée philosophique d'œuvres\npareilles; on a dit du théâtre d'Ibsen comme de celui-ci, qu'il était du\n« théâtre d'idées ». C'est davantage encore : c'est du théâtre « d'idées-forces »,\npour employer l'expression et la conception de Fouillée. D'où la beauté et la\npuissance de la pièce de Bjoernsrjerne.\n   Dans la première partie nous voyons Sang, le pasteur ingénu, faire des\nmiracles par la seule efficace de sa prière. A l'entour de lui les paralytiques\nmarchent, les aveugles voient, les moribonds se retournent vers la vie. Mais\nsa femme est étendue depuis quinze ans sur sa couche douloureuse. La\nmaladie résiste aux prières les plus ardentes, les plus continues de son\nmari. La foi de Sang n'est point entamée, pourtant; voici qu'il tente un der­\nnier effort : lui, ses enfants, une foule entière de villageois croyants réunis\ndans l'église, entourent la malade d'une « chaîne de prières », un coup de\ncloche annonce le commencement de leur formidable oraison... et aussitôt\n Clara se lève, marche, vient au-devant de son mari illuminé, suivi de la\nfoule, frémissante de psaumes... Sang la reçoit dans ses bras... mais elle y\n tombe pour mourir, et lui-même, frappé brusquement par ce coup au-dessus\n des forces humaines, perd la vie avec la foi...\n    La seconde partie de l'œuvre nous fait retrouver Elit, le fils de Sang. Il a\nhérité de son père la même âme ardente idéaliste et profonde. Seulement le\ncontenu est tout autre : Sang était affamé de Dieu, lui l'est de justice, de\njustice sociale. Une grève a éclaté parmi les ouvriers oppressés de la ville.\nSon cœur saigne àtoutes les misères de la plèbe. Il voit avec épouvante l'atroce\négoïsme du capital écraser sans pitié le salariat, le pauvre salariat moderne\ndont on a pu dire qu'il est né vaincu. Elie se dévoue à la grève; il lui donne\nses forces et sa fortune, mais son âme est trop vaste pour rester dans le cadre\njuridique de la coalition. Tous les patrons d'usines sont réunis dans un châ­\n teau pour délibérer sur la grève, le château est miné; Elie le fait sauter avec\n lui-même et tous ses habitants, sacrifiant sa vie à son idée.\n    Tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne donne pas même les grands traits du drame\n mais seulement un de ses aspects principaux. La place me manque pour en\n indiquer les autres éléments qui en font une œuvre extrêmement touffue,\n impressionnante et profonde. Il y aurait surtout à insister sur le personnage\n du pasteur Bratt auquel s'acharne une fatalité grandiose, la fatalité de l'Insuccès.\n Bratt qui demande un miracle avec toute l'anxiété de sa foi ardemment chan­\n celante, Bratt qui, croyant désabusé, devient le leader de la grève, conseille\n Elie et, sans le vouloir, sème ce qu'il croit la Justice et la Pitié dans une âme\n si mystique — l'anarchisme ne l'est-il pas à sa manière? — qu'elle s'effondre\n terriblement dans le crime et la vengeance!... Il en devient fou, au dernier\n acte 1\n    Ce drame, est-il besoin de l'écrire, est essentiellement pessimiste, découra­\n geant, atroce même. Mais il est grandiose. Bjoernsrjerne avec une audace mer­\n veilleuse y verse pêle-mêle le mélodrame le plus populaire, le réalisme le plus\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 699, "texte": "186                              DURENDAL\n\nexact, Ie symbolisme le plus norwégien. L'ensemble constitue une œuvre dis­\ncutable dans ses parties, géniale incontestablement dans son ensemble.\n   La troupe de l'Œuvre l'a joué avec une sincérité empoignante. M. Lugné-\nPoë est au-dessus de tous éloges dans les rôles de Sang et de Holger qu'il crée\n— peut-on dire mieux? — qu'il crée magistralement. M. Rameau a composé\nun Bratt émouvant au possible. Quant à M. de Max (Elie) il a démontré\npéremptoirement qu'à trop courir après le pathétique on s'expose à attraper\nle ridicule. Il y a réussi merveilleusement.\n\n                                                        GEORGES BRIGODE.\n\n\n  10 mars 1901.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-014", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 187, "page_fin": 191, "titre_corps": "Les Conférences du mois", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Les Conférences du Mots", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 224, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2232, "texte": "Les Conférences du Mots\n\n   Conférence de M. Ernest Verlant (théâtre du Parc). —\nIl s'agissait du théâtre de Victor Hugo : sujet très simple s'il ne fallait que\ndémonter la mécanique rudimentaire du drame romantique tel que l'avait\nconçu le poète ; — très complexe, s'il fallait discuter les manifestes, pré­\nfaces, discours dont le maître avait coutume d'accompagner l'apparition de\nchacune de ses œuvres.\n   C'est Renan, je crois, qui a dit que Hugo avait dû être créé par un décret\nspécial de la Providence (il a oublié d'ajouter : si elle existe!) ; et c'était bien\nl'opinion du poète lui-même, et la raison du droit qu'il s'était arrogé, et qu'il\nexerçait, d'ailleurs, avec une indéniable majesté, de faire la leçon aux rois et\naux peuples. Sa politique était, du reste, simpliste à l'égal de sa philosophie ;\net si celle-ci fait partie inséparable de ses œuvres les plus immortelles, celle-là\navec la majeure partie des pages où elle s'exprime a déjà glissé à l'oubli.\n   Le romantisme, tout comme le réalisme et, plus tard, le naturalisme, s'est\nprésenté comme un retour à la vérité défigurée par les classiques ou momifiée\ndans des formules. Au fond, il substituait un poncif à un autre : il remplaçait\nles personnages de la tragédie classique, les Grecs, les Romains, les Chinois,\nles Persans, etc., antiques dans le temps et, si l'on ose dire, dans l'espace! par\ndes modernes, à l'exemple de Shakspeare, de Schiller et de Gœthe...\n   Le moyen âge, l'art gothique, que la seconde Renaissance avait relégués\naux oubliettes de l'histoire, réapparurent, magnifiés, éblouissants de lumière\net de ténèbres, dans les œuvres grandiloquentes du maître; et à la suite de\ncelui-ci, comme de Chateaubriand et de Walter Scott, toute l'histoire passa,\nen drames et en romans, pittoresques et faux. Ce fut comme le jugement der­\nnier des rois, des princes et des ministres ; on déterra de nouveau ces cadavres,\ndéjà arrachés une fois aux sépulcres de saint Denis, pour les souffleter encore;\nHugo et Alfred de Vigny déboulonnèrent Richelieu — « cette tête... qui n'avait\npas d'entrailles », pour parler comme Michelet, le plus romantique des histo­\nriens; puis Hugo empoigna l'imbécile roi d'Espagne, enfin François I e r ;\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3080, "texte": " 188                               DURENDAL\n\n\nAlexandre Dumas exécuta les derniers Valois; et ce fut la revanche des petits\nsur les grands, le règne de Ruy Blas, de Triboulet, de Coconas, de Cinq-Mars\net du mousquetaire d'Artagnan...\n   M. Verlant a raconté avec verve et précision les débuts du théâtre roman­\ntique; montré ce que Hugo et son école voulaient faire et ce, qu'en réalité, ils\nont fait. Causerie élégante et substantielle, émaillée de traits malheureuse­\nment trop peu voyants pour un public bruxellois.\n   La conférence a été suivie de la lecture sentimentale et redondante de\n« poësies » assez malencontreusement choisies de Hugo et de la représentation\ndu dernier acte de Marion Delorme.\n\n\n\n   Conférence de M. Albert Giraud. — On pourrait appliquer à\nM. Albert Giraud l'épithète dont le rhapsode Homeros, cher aux Dieux, qua­\nlifie Artémis : — « Qui se réjouit de ses flèches ! » Il les lance d'une main\nexperte et sûre, penche la tête pour écouter le sifflement de leur trajectoire\ndans l'espace, les regarde s'enfoncer et vibrer dans le but, tandis que, déjà,\nlé sourire aux lèvres, il retend son arc — un arc qui a plusieurs cordes, et\ndont les cordes sont harmonieuses comme celles d'une lyre. Est-il doux ?\nest-il cruel? qui le sait, ou lui-même? Peut-être eût-il épargné la présomp­\ntueuse Niobé, fille de Tantale, et ses enfants, mais il est certain, qu'en\naucun cas, il n'aurait fait grâce au pédagogue !\n    Il se souvient, parfois, qu'il est Citharède : Marsyas l'importune et, quoique\nd'une main un peu dégoûtée, il l'écorche. Et c'est une belle anatomie! Le rôle\nde Musagète lui conviendrait, sans doute, moins : les Muses, aujourd'hui,\nviennent moins communément du mont Olympe que de l'école normale, avec\nun lorgnon, mais sans cheveux, pleines d'une loquace et virulente ardeur\npour les droits de la femme et contre « l'arrogance sacerdotale » ; ou, infatigables\net fières, elles marchent, comme des présidents de fanfares, pavoisées du\ndrapeau rouge et arborant le tricot symbolique, en tête des manifestations\npopulaires !...\n\n\n   Taine, parlant, un jour, de Hors du Siècle, disait que cette belle œuvre lui\névoquait le souvenir de ses chers poètes anglais de la Renaissance. Et c'était\nun éloge très juste. Car si M. Giraud, d'instinct comme de réflexion, se rattache\npar ses aspirations à la tradition latine, l'âme de superbe et de violence qui\nest en lui, sa vision profonde et éclatante de la couleur, la propension dou­\nloureuse de sa pensée, font qu'il appartient bien au Septentrion. Mais il est\ncomplexe : par la logique innée, l'ordonnance heureuse et claire, la finesse et\nle pétillement du trait, la pénétration incisive, il est Latin, quelquefois Grec\n— en prose ; mais son langage lyrique est autre, et c'est une langue somp­\ntueuse et subtile, scintillante et colorée, qui bruisse et se froisse comme de la\nsoie ou du velours; qui enivre comme des parfums; qui étincelle et darde\ncomme la flamme, toute en lueurs, en reflets, en images orfévries, damas­\nquinées, chatoyantes. C'est un Flamand de la lignée du fastueux et élégant\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3227, "texte": "                        LES CONFÉRENCES DU MOIS                              l89\n\n\nVan Dyck; un Vénitien de la descendance de ce Giorgione, songeur et mélan­\ncolique; un Flamand ou un Vénitien venu trop tard ; après Alfred de Vigny,\naprès Baudelaire, et qui, au don magique de la couleur qu'il a trouvé dans\nson héritage, a ajouté tout son rêve personnel, le rayonnement d'une inquiète\net troublante spiritualité.\n    En somme, on pourrait dire, avec quelque justesse, que l'ironiste — qui\nsemble prédominer, aujourd'hui — le critique, l'esprit, seuls, sont Latins; —\nle poète, l'âme, non...\n    A propos de la célèbre phrase de Gautier : « Je suis un homme pour qui\nle monde visible existe », M. Giraud nous a dit que c'était là une des caracté­\nristique du primitif, du sauvage; — peut-être — et cette opinion est controver­\nsable, car il se pourrait que le sauvage ne vit des choses que celles qui lui\nsont utiles, comme le paysan ne perçoit dans la campagne aucune poésie,\nmais de positives emblavures où croissent du froment, du seigle ou du trèfle !\nAu reste, dans l'admiration pour un paysage, n'y a-t-il pas déjà une sorte de\nfaculté de synthèse?...\n    M. Albert Giraud n'est, certes, rien moins qu'un primitif et si les Grecs,\nvraiment, étaient plus près de la nature que nous — autre opinion discu­\ntable — le poète des Dernières Fites n'en est pas non plus, car on chercherait\nvainement dans son œuvre lyrique une évocation de la nature, un site vu et\ndécrit directement. Il s'est cherché dans l'art, surtout, dans l'histoire, dans la\nlégende ; — dans la nature, nulle part.\n    Et c'est tant mieux ; et l'art de Gautier n'est pas plus antique que celui de\n M. Giraud. La vision outrancière et exclusive des choses telle qu'elle existait\nchez Gautier est totalement étrangère aux poètes helléniques; et c'est peut-être\nune illusion de décadence de s'imaginer qu'il y ait là quelque chose de plus\nnaturel. Les écrivains de la basse latinité, Sidoine Apollinaire, par exemple,\nétaient en proie à cette illusion. Regardaient-ils la nature avec des yeux et une\nintelligence si simples, ces Aryens primitifs, qui en firent jaillir les inépui­\nsables générations de dieux de l'Inde et de la Hellade? Et toute la mythologie\nn'est qu'un pullulement de métaphores !... D'où nous pourrions conclure, avec\ninfiniment de raison, que la caractéristique, précisément, des peuples primi­\n tifs est de considérer tous les phénomènes sous l'aspect du fabuleux...\n   D'ailleurs « il n'y a rien, si le reste est indifférent » : Gautier et M Giraud\nsont des poètes, et la critique est vaine à l'égal de la politique.\n   Voilà que nous avons parlé du conférencier, sans dire presque mot de la\nconférence ; et celui-là nous a masqué celle-ci : mais on ne résume pas l'élo­\nquence, la grâce, l'ironie contenue et fière, l'élégance forte et simple qui\ndonnent à la parole de M. Giraud un tel charme persuasif que l'on perd\nl'envie de le contredire. Il a remué beaucoup d'idées, la plupart justes; quel­\nques-unes séduisantes ou captieuses et qui voudraient être discutées; mais, ce\nserait long et superflu, car il ne changerait pas d'opinion — ni moi non plus.\n\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3424, "texte": "190                                DURENDAL\n\n\n  Conférence de F . Séverin sur Lamartine, au «Molière».\n— Après avoir régné en souverain incontesté sur les esprits et les cœurs pen­\ndant la première moitié duXIXesiècle, Lamartine a vu en ces derniers temps\nson prestige décroître d'une manière assez sensible. Au seuil du XXe siècle,\nnous apercevons dans le lointain cette physionomie pâlie dont l'éclat semble\ncomme environné d'une pénombre. En sa très attachante conférence, F . Séve­\nrin nous a fixé les traits essentiels qui font l'œuvre de Lamartine immortelle.\n    Et qui, mieux que F . Séverin, pouvait accomplir cette noble tâche?\n    Les Pointes ingénus, par la saine émotion qu'ils font couler dans l'âme, par\nl'exquisité du sentiment où ils prennent leur source, par leur moelleuses\ncadences et leur rythme savoureux, ne font-ils pas chanter au plus profond de\nnotre être des voix douces et pures qui évoquent, sans le répéter, le concert\nberceur des Harmonies et des Méditations?\n    F. Séverin nous a fait assister à la lente évolution du génie du poète, génie\nd'abord mou et ondoyant, sans base ni direction fixe, se laissant aller à la\ndérive au gré des impulsions accidentelles, des impressions momentanées de\nbonheur ou de souffrance, païen même et sensuel en certaines pièces inspi­\nrées par son voyage en Italie, puis s'affinant, se fortifiant, s'élevant peu à peu,\ngrâce aux germes d'idéalisme que les traditions de famille et l'influence pré­\n cieuse entre toutes de son admirable mère avaient déposé en son âme, abor­\n dant triomphalement les régions lumineuses de l'optimisme chrétien, et\nrevêtant sa forme définitive en ces poèmes frissonnants d'amour et d'ado­\nration qui s'appellent l'Homme, Dieu, Jéhovah, l'Immortalité.\n    L'œuvre de Lamartine vivra toujours, car elle a renouvelé dans la poésie\nmoderne la conception de l'Amour, de la Mort et de la Nature. Aucun poète\nn'a peut-être été plus admirateur de la beauté sensible de la femme, mais à\nce sentiment chez lui s'allie toujours comme une intime compréhension du\ncôté éphémère de cette beauté et comme un mélancolique pressentiment de la\n mort qui doit y mettre un terme.\n    En Lamartine, F . Séverin distingue très judicieusement le poète et l'artiste,\n celui-ci évidemment inférieur à celui-là. Il caractérise à merveille la fluidité mu­\n sicale et le vague de cette poésie, où les paysages se dessinent en lignes inconsis­\n tantes et vaporeuses, et dont la monotonie, il faut parfois même le reconnaître,\n le vide, ne sont rachetés que par l'ardente intensité du sentiment qui la dicta.\n    Notre avis personnel est qu'en dépit de certaines lacunes évidentes en l'œuvre\n d'art qu'il nous légua, Lamartine apparaîtra toujours dans l'ensemble de sa vie\n comme une physionomie infiniment plus intéressante et sympathique, un esprit\n incomparablement plus élevé que l'auteur de la Légende des siècles, en l'œuvre\n duquel il est cependant impossible de méconnaître le grand artiste à côté du\n grand poète.\n    N'oublions pas aussi que si Lamartine fit vibrer en ses chants les plus\n nobles cordes du cœur humain, l'amour de Dieu et de la famille, le culte du\n pauvre, la passion de la Nature, le sentiment de l'Infini, ce fut aussi lui qui, il\n y a plus de cinquante ans et pour ainsi dire le seul à son époque, prévit toute\n l'importance des questions sociales et reconnut que le Christianisme était seul\n capable d'en fournir la solution.\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2866, "texte": "                        LES CONFÉRENCES DU MOIS                              191\n\n\n  Conférence de M. Ch. de Sprimont à l'Ecole de musique\nd ' I x e l l e S . — En sa remarquable conférence, Charles de Sprimont nous a\nretracé l'évolution de la poésie au cours du siècle qui vient de se clore. Sujet\nimmense, suscitant la réflexion du penseur, et que le conférencier a traité\navec une sagacité merveilleuse, un éclectisme clairvoyant et une haute\nimpartialité. Il est évident que dans une causerie d'une heure et demie, Ch. de\nSprimont n'avait pas le loisir d'approfondir l'œuvre de tous les grands artistes\nqu'il a fait défiler devant nous. Il s'est contenté de marquer d'un trait précis et\nsubtil l'esthétique des grandes écoles depuis l'époque romantique jusqu'à nos\njours, démêlant en chaque poète la part du passé et ce qu'il doit à son propre\nfonds.\n    Adressant un salut respectueusement filial aux premiers rénovateurs de la\n poésie moderne, Lamartine, Hugo, Musset, il a montré l'action romantique\n passant au travers de l'œuvre parnassienne pour s'exercer, par exemple, sur\n quelques-uns de nos plus purs artistes belges, Verhaeren et Giraud possédant\n l'ample souffle épique de Hugo, Séverin se rattachant plutôt à Lamartine.\n Plus une poésie est personnelle, dit excellemment Ch. de Sprimont, plus elle\n se rapproche de la musique. Plus elle est objective, et plus elle s'apparente\n aux arts plastiques. A Baudelaire de jeter un coup d'œil plus subtil sur les\n rapports de l'homme et du monde. Gloire à Mallarmé, à Verlaine, à Villiers,\n secondés par Burne-Jones et Richard Wagner, s'unissant pour refouler fière­\n ment l'inondation boueuse du naturalisme et infuser à l'art contemporain cette\n  victorieuse poussée de sève idéaliste qui sera l'honneur de notre temps. Et\n  Ch. de Sprimont soulève les plis du voile qui enveloppe la pensée du « plus\n  sincère amant de l'art et du rive qui fut jamais ».\n     Parmi les derniers poètes, Ch. de Sprimont a surtout étudié Henri de\n  Régnier que caractérise, à l'instar de Villiers, une conception hégélienne de\n  l'univers, ainsi que la hantise légendaire et la préoccupation de symbolisme,\n  puis Viélé-Griffin et Verhaeren, chantres magnifiques de la vie, le premier\n  touché par ses côtés éblouissants, le second ému plutôt par le spectacle dou­\n  loureux qu'elle nous offre si souvent. Ch. de Sprimont a terminé en procla­\n  mant l'immortalité de la poésie et la pérennité de l'Idéal.\n      Ajoutons que cette conférence sérieusement documentée, nourrie de sub­\n  stantielles pensées, d'aperçus, d'oppositions et de rapprochements subtils et\n  révélateurs, était sertie dans une forme de choix, rayonnant d'images neuves,\n  de symboles éloquents, attestant l'âme et les tendances d'un poète au sens le\n   plus complet du mot.\n                                                         GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-015", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 192, "page_fin": 196, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "C H DE S", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 229, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1674, "texte": "LES LIVRES\n\n\n LA POÉSIE :\n\n P r o c e s s i o n s d a n s l ' A m e , par RENÉ D'AVRIL. — (Paris, édition du\n   Mercure de France.)\n\n   M. René d'Avril collabore très activement à la Grange Lorraine, recueil\npériodique en quoi se concentre l'effort de nombreux poètes et où nous avons\nlu aussi de beaux vers de MM. Paul Briquel et Henri de la Renommière.\nSes poèmes, révélateurs d'une franche personnalité, sont pénétrés de fraîcheur\nembaumée et tout tressaillants d'un ardent amour de la vie. Harmonieux et\ntendres, ils chantent les nymphes des bois et des eaux et le retour crépuscu­\nlaire des illusion et des souvenirs. Voici quelques vers dont on appréciera\nla douceur :\n                    Celui qui va dans la trêve des soirs\n               Divins d'automne, avec la joie en son pressoir,\n               Celui qui porte au cœur le rêve qui succombe,\n               S'arrêtera près de l'église d'un hameau,\n               Et, respirant des fleurs, à l'ombre des rameaux,\n               Ne s'apercevra pas qu'il marche sur des tombes.\n\nP o è m e s d i a l o g u e s , par ADOLPHE BOSCHOT. — (Paris, Perrin.)\n\n   Sous ce très simple titre, l'auteur, dont nous nous rappelons avoir naguère\nlu, dans la Revue de Paris, de savantes études sur le rythme, a réuni trois\npoèmes d'inspiration mystique, exprimant de beaux symboles en une langue\nsouple et musicale. Dans le Matin d'Automne, il montre l'alternative du poète\nentre le rêve exquis de l'amour et la réalité de la femme aimée. Un autre\npoème, Dans la Chapelle, traduit une alternative semblable en ce qui est de\nDieu : « Dieu existe-t-il en dehors des âmes qui aiment à le prier? » L'Aurore\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2730, "texte": "                                  LES LIVRES                               193\n\n\nau Printemps rassemble les souvenirs qui renaissent avec le jour et la vie\nambiante dans l'âme du Poète, tour à tour cruels et doux, tandis que l'Espé­\nrance murmure à ses oreilles son chant éternel :\n               Ce qui tombe à jamais au Néant, c'est la Haine;\n               Le doute fond, comme une brume, dans le jour\n               Et l'âme que la Mort, dans la splendeur, ramène.\n               Vit éternellement ce qui fut son amour.\n\n   M. Boschot a fait précéder ses beaux poèmes d'une préface où il énonce\nses idées sur l'essence et la forme de la poésie. Il faut louer sans restriction\nces pages hautement pensées, qui témoignent chez leur auteur d'un sentiment\nde l'art noble et sûr.\n\nL ' E f f o r t d u S o l n a t a l , par JULES SOTTIAUX. — (Namur, Godenne.)\n   Ce livre est dédié à Constantin Meunier « qui a magnifié dans l'immortalité\ndu bronze les héros du pays natal ». L'auteur y chante les rudes labeurs de\nla terre noire, les pudleurs robustes raidis par l'effort, les sombres galeries\ndes houillères où l'homme peine loin des consolations du jour, les forges où\nle fer rouge martelé entoure ceux qui le travaillent d'une auréole d'étincelles,\nles terrils dont les scories resplendissent au couchant de clartés étranges.\n   Ces tableaux, d'un âpre et vigoureux réalisme, sont bellement stylés. Bien\nque le vers manque souvent de sûreté, maintes strophes charment par leur\nfranche allure. M. Sottiaux a fixé en son œuvre consciencieuse un des aspects\nles plus tragiques du labeur humain.\n\nD u C œ u r a l ' A m e , par RENAUD STRIVAY. — (Seraing, Lecomte.)\n   Nous préférons les gracieuses et délicates proses, que M. Strivay intitula :\nSous le Grand Ciel, aux vers dont se compose le présent volume. L'auteur ne\npossède pas encore le sens bien exact du rythme et il le montre surtout dans\nses poèmes où il tente la forme périlleuse du vers libre. Mais ce sont là\nquestions de technique, et il convient de reconnaître à M. Strivay l'émotion, la\nfraîcheur, la sincérité, toutes qualités caractéristiques du poète.\n                                                                    C H . DE S.\n\nN e l m e t r o O d î a t o , par ENRICO GERELLI.— (Cremona, Tipografia Fezzi.)\n  De beaux vers graves, de jolis rythmes chantants où se reflète une âme de\npoète triste et ardente, et changeante.\n                                                                    A. G.\nLE ROMAN :\nLes    Deux     E t r e i n t e s , roman contemporain, par LÉON    DAUDET.—\n  (Paris, Charpentier.)\n   M. Daudet vient de prouver une fois de plus qu'il ne recule point devant\nles situations hardies que la réclame boulevardière a coutume de vanter\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3315, "texte": "194                               DURENDAL\n\n\ncomme les plus propres à assurer, auprès de certain public, la fortune d'un\nroman. Le drame à trois qu'il intitule Les Deux Etreintes pourrait s'appeler\naussi L'Esprit et la Chair. Henriette Herrant, l'héroïne, s'est promise à un\njeune savant, Claude Varnier, qu'elle aime de toute sa raison et de tout son\ncœur et qui le mérite; si elle diffère néanmoins le mariage, c'est qu'elle juge\nl'amour incomplet tant qu'il y manque le désir. Il va de soi que surgit à\npoint nommé Maurice Dellenoy, le beau vainqueur des vertus, fourbe,\négoïste, rusé, cynique, mais charmant, qui n'a qu'à se montrer pour conquérir\npar les sens la jeune fille trop scrupuleuse. Henriette se dédouble : son\nesprit reste à Claude, tandis qu'elle livre le reste à l'autre. Tiraillée par son\nsentiment et par sa sensualité, elle reste l'amie de Varnier en même temps\nque la maîtresse de Dellenoy, jusqu'au jour où, éclairée, pacifiée, la passion\nlégitime s'éveillant enfin, elle épouse le fiancé clairvoyant et, malgré tout, si\nfidèle que l'on hésite, avec le psychologue du livre, à décider s'il est un héros\nou un simple serin. On nous dispensera d'insister davantage, ici, sur une\ndonnée à ce point scabreuse. Disons seulement, pour rendre hommage au\nvrai, que le sujet est traité avec une discrétion relative que beaucoup n'y\neussent pas'mise. Le livre atteste, après d'autres, les brillantes qualités de\nM. Léon Daudet. Esprit lucide et souple,imagination ardente et lyrique; conteur\nnet, rapide et logique, styliste nerveux, élégant, précis, peu d'écrivains réu­\nnissent au même degré que M. Daudet les grâces vives et claires de l'esprit\nfrançais.\n                                                                         M. D.\n\nL a F a n e u s e d ' A m o u r , roman, par GEORGES EEKHOUD. — (Paris, Mer-\n  cure de France.)\n\n   On sait que ce livre est la réimpression des Milices de saint François, un\nroman qui parut en 1886. Son personnage principal, Clara Mortsel « la\nFaneuse d'Amour », lui donne cette fois son titre. Il était d'un vif intérêt de\nrappeler ces pages de passion lancinante, d'exaltation patriale et d'une fer­\nveur presque mystique. Dans l'œuvre entière d'Eekhoud, cette Clara Mortsel\napparaît maintenant comme un type précurseur du Laurent Paridael de la\nNouvelle Carthage, et même certain décor précis — le Riet-Dijk — sera ramené\net élargi, plus tard, dans l'étude complète d'Anvers. L'âme de Clara Mortsel\nsympathise, dès l'enfance, avec les existences misérables; ses affinités\nl'unissent « aux victimes de nos conventions, souvent les élus de la nature,\nsouvent les plus beaux et les meilleurs d'entre nous ». Et, si les parents de\nClara l'avaient comprise « leur amour fût parti d'une profonde pitié ». N'est-ce\npas tout l'écrivain qui se révèle déjà? Le drame s'engagera en terre de Cam\npine, et il y aura à côté de ce cœur pantelant d'une femme, l'évocation admi­\nrable de la vie des paysans, la vision des horizons tragiques du pays barbare.\n\"La Campine croyante, farouche dans sa Foi, où bouillonnent les énergies, et\noù soudain elles éclatent, sanglantes : c'est la colère des rustres qui se vengent\n de la lâcheté des citadins; c'est l'émotion violente qui gonfle leurs poitrines\n lorsque, à Montaigu, ils approchent de la Table Sainte; c'est dans la finale\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2574, "texte": "                                  LES LIVRES                                   195\n\n\ndu livre, le combat terrible de la chair et de l'esprit chrétien (l'une des plus\nfortes scènes de notre littérature). Et s'il faut dire que ce livre n'est malheu­\nreusement pas écrit pour la généralité des lecteurs, il faut aussi reconnaître\nl'absolue sincérité de l'écrivain, qui s'exalte auprès de ses héros, quand ils se\ncourbent, frémissant encore, devant le Maître des destinées, comme lorsqu'ils\nbrandissent leurs passions rouges.\n                                                                       G. V.\n\n\nLes Délices         du    B r a b a n t , par   SANDER-PIERRON.    — (Bruxelles,\n Lacomblez.)\n\n   Les contes du terroir brabançon se recommandent par leur franche allure,\nleur style sobre, énergique, coloré, les descriptions de paysages familiers et\nconnus dès l'enfance qui les émaillent. Il faut louer l'auteur d'avoir magnifié\ndans son livre la terre et les gens d'ici, d'avoir dépeint les coutumes, les vil­\nlages et les sîtes, tout ce qui rend si cher le pays natal. Des pages comme les\nFiances de la Fête-Dieu, le Profil de Métal, le Noble Jeu de la Toison d'or, renfer­\nment mieux que de simples promesses. Ce sont les fruits d'un travail tenace\net conscient de sa valeur. Aussi bien, l'auteur qui les récolta est-il déjà sûr de\nson art et mérite-t-il qu'on le connaisse.\n   En lisant ces récits simples et francs, nous laissions errer notre imagination\nvers les joyeux paysages de la campagne brabançonne et nous nous rappe­\nlions ces paroles que M. Eugène Demolder fait dire à Rembrandt dans son\nsuperbe roman, la Route d'Emeraude : « Dans ta patrie même tu rencontreras\ntant de beautés que ta vie serait trop courte pour les comprendre et pour les\n exprimer. »\n\n\nM o n n o u v e a u v i c a i r e ; journal humoristique d'un vieux curé, par\n P.-A. SHEEHAN. — (Limoges, P . Dumont.)\n\n  Ce livre est écrit d'une plume alerte, rempli de verve et d'humour, et en\noutre très amusant. Le caractère du Rév. Edward Letheby, héros de l'his­\ntoire, est spirituellement tracé. Les mille petits détails de mœurs irlandaises\ndont l'auteur a parsemé son ouvrage sont très intéressants.\n\n\n L e s C h i e n n e s d e s T é n è b r e s , roman, par G. TOUDOUZE. — (Paris,\n   Plon.)\n\n   Bien que le roman ait pour épigraphe un texte de VOrestie, il ne nous paraît\n guère eschyléen. Sa principale qualité est de se laisser lire et de n'être en\n somme ni meilleur ni plus mauvais que tant d'autres.\n\n                                                                       C H . DE S.\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2278, "texte": " 196                              DURENDAL\n\n\n\n LA CRITIQUE :\n\nS t y l e s e t c a r a c t è r e s , par GEORGES LEGRAND. — (Bruxelles, Oscar\n   Schepens et Cie.)\n   Une série d'études intéressantes et délicates sur les œuvres de René Bazin,\nPierre Loti, Rostand, Droz, Coppée, etc. M. Georges Legrand est un cri­\ntique intelligent et fin, et nous prenons plaisir à signaler surtout les pages\némues et pénétrantes qu'il consacre aux lettres de l'admirable Ozanam et\ncelles où, à la suite de l'historien de la Poésie franciscaine, il évoque les\nfigures de saint François et de Jacopone de Tadi, ces humbles et radieux\npoètes de la Pauvreté.\n                                                                      A. G.\n\nDIVERS :\n\nLes Saints. — Sainte Gertrude (1256?- 1303), par GABRIEL\n  LEDOS. — (Paris, V.    Lecoffre.)\n   « L'on n'a guère de renseignements sur sainte Gertrude que par les cinq\nlivres de l'ouvrage intitulé : le Héraut de l'Amour divin, dont le second est\nl'œuvre de la sainte elle-même, dont les trois suivants ont été rédigés sur des\nnotes prises sous sa dictée et dont le premier, qui forme une sorte d'intro­\nduction, a été composé après sa mort par une de ses compagnes qui avait\njoui de son intimité. » Ainsi s'exprime l'auteur dans sa préface. L'intérêt prin­\ncipal de son intéressant ouvrage gît aussi, moins dans la partie biographique\nforcément écourtée, que dans l'étude de l'œuvre mystique de la sainte. La vie\nde celle-ci, qui s'écoula tout entière dans le monastère cistercien d'Helfta, ne\nconnut guère que des événements spirituels, les progrès de son union avec -\nDieu, dont le Héraut de l'Amour divin et les Révélations nous ont conservé le\ntémoignage.\n                                                                       A. G.\n\nLes îles normandes, Jersey, Guernesey, Serk, traduit de\n  l'anglais par S. OLIVIA. — (Bruxelles, Balat.)\n   Elégamment édité, illustré de nombreuses photogravures, cet ouvrage\ndonne uns intéressante description des îles normandes. Les sîtes pittoresques,\nle climat, la flore y sont renseignés de façons attrayantes. On y trouve aussi\nune esquisse de l'histoire des îles et maints détails sur d'anciennes coutumes\ndatant du moyen âge.\n                                                                    C H . DE S.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison03-016", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 197, "page_fin": 200, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "voix disait Verviers H Loffer", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 234, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": "NOTULES\n\n\n  A v i s a n o s a b o n n e s . — Nous prions instamment ceux de nos\nabonnés qui par erreur n'auraient pas reçu de quittance postale ou auraient\nété absents au moment de la présentation de la quittance, d'avoir l'extrême\nobligeance de s'acquitter de leur dette en envoyant eux-mêmes un bon postal\nà la rédaction.\n\n\n\n   L e J o u r n a l d e B r u x e l l e s , par la plume autorisée de Zadig, un de\nses plus lettrés et plus distingués collaborateurs, rend à Durendal un hommage\ndont la rédaction lui est profondément reconnaissante. En voici un extrait :\n   « Je viens de feuilleter la dernière année de Durendal, « revue catholique\nd'art et de littérature », et tout d'abord ma pensée s'est reportée non sans\nquelque mélancolie sur une autre revue littéraire aujourd'hui défunte : la\nJeune Belgique. Née et alimentée de la collaboration de la plupart de nos écri­\nvains en vue, MM. Albert Giraud, Georges Rodenbach, Emile Verhaeren,\nFernand Séverin, Valere Gille, Maurice Maeterlinck, Georges Eekhoud,\nEugène Demolder, Louis Delattre, Arnold Goffin, notre collaborateur Iwan\nGilkin et plusieurs autres, la Jeune Belgique, affaiblie par une série de scissions,\npérit après avoir paru durant dix-sept années. On a attribué sa fin à plusieurs\ncauses. Il se peut, comme l'a écrit M. Arnold Goffin, que l'individualisme\nfarouche de ces principaux collaborateurs les ait induits en querelles exces­\n sives, et qu'il en faille accuser dès lors leur tempérament trop « belge » ; elle\n eut aussi à subir l'hostilité d'un groupe d'esthètes et d'amateurs qui détenait\n malheureusement dans notre petit pays le monopole presque exclusif de la\n réclame et la puissance de mener par le bout du nez le petit groupe de gens\n qui malheureusement aussi sont à peu près les seuls lecteurs de notre littéra­\n ture moderne ; enfin elle refusa de publier et de prôner exclusivement une\n littérature « nationale », ayant un caractère spécialement belge, wallon ou\n flamand. C'était une faute de n'avoir pas prévu la vogue du nationalisme et\n  de préférer tendre vers ce que Goethe appelait « une littérature européenne ».\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3292, "texte": " 198                               DURENDAL\n\n\n Elle répugnait à tous les particularismes et à toutes les divisions; elle n'admet­\n tait pas que l'on parquât les écrivains selon leur province d'origine, selon\n leurs opinions politiques ou leurs croyances religieuses. C'est tout cela qui l'a\n tuée. Les scissions, les divisions, les endettements, les particularismes de\n toute espèce ont été les plus forts : on comprendra peut-être un jour quelle\n force a été perdue avec l'union et quelles belles destinées sont peut-être irré­\n médiablement manquées. Il semble que le mouvement littéraire belge ait\n commis les mêmes fautes, en petit, que commirent nos populations à l'époque\n où se fondaient les grandes nationalités, tandis que nos provinces et nos\n communes, s'épuisant en querelles particulières, ne parvenaient pas à se con­\n centrer, comme l'Angleterre ou la France, en masses cohérentes et puissantes.\n Ainsi se révèle le tempérament belge. Il commet bien des erreurs avant de\n reconnaître que « l'union fait la force ».\n    » La place abandonnée par la Jeune Belgique est occupée à présent par un\n grand nombre de revues et de revuettes se réclamant de programmes divers.\n On sera unanime à reconnaître, je crois, que parmi elles Durendal se distingue\n par son importance et sa belle tenue. C'est une revue catholique, et cela spé­\ncialise son jugement sur les ouvrages littéraires et limite le choix de ses publi­\n cations ; un journal catholique ne peut que l'en féliciter. Mais elle est catho­\nlique avec largeur et tolérance; elle se garde bien de borner son horizon aux\nseuls ouvrages publiés par des coreligionnaires avérés : elle est une revue\ncatholique d'art et de littérature, mais non une revue de littérature et d'art\ncatholique,— il y a en ces termes une différence assez considérable, et Durendal,\nqui se pique, avec raison, de modernité, n'entend point qu'on les confonde.\n    » Les revues généralement publient peu de chefs-d'oeuvre et les revues\n« jeunes » en publient peut-être moins que les autres, car les essais des débu­\ntants et les exercices des jeunes écrivains travaillant à former leur talent sont\nrarement parfaits ; en revanche on y trouve des sentiments pleins de fraîcheur,\ndes expressions vives, un enthousiasme ardent et audacieux qui sont l'apa­\nnage de la jeunesse et dont les revues plus mûres sont moins richement pour­\nvues. Signalons, dans les livraisons de Durendal que nous venons de feuilleter,\nd'excellentes pages de critique et d'histoire de M. Arnold Goffin, des vers de\nM. Georges Marlow, d'une langueur délicate et raffinée, des vers de M. Charles\nde Sprimont, où passe un souffle héroïque qui semble faire claquer de grands\nétendards chargés d'épiques broderies, des vers chastes et délicieux du doux\npoète Fernand Séverin, des pages colorées de MM. Eugène Demolder et\nGeorges Virrès, d'intéressants articles de MM. Léopold Wallner, Edmond\nJolly, Henry Mœller, etc. Parmi les nouveaux poètes que Durendal fait con­\nnaître au public, M. Charles de Sprimont mérite une attention particulière :\nil a la sensibilité vibrante, l'enthousiasme profond, le verbe sonore et grandi­\nloquent. »\n\n\n\n   U n grand poète et u n petit critique. — Sous ce titre sugges­\ntif et vrai, le Mercure de France flagelle d'importance, et selon son mérite, la\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2817, "texte": "                                  NOTULES                                   199\n\ncritique écrite par R. Doumic dans la pédante et prétentieuse Revue des Deux-\nMondes, à l'occasion de la publication des œuvres complètes du génial et mer­\nveilleux poète, PAUL VERLAINE, qui — nous, lettrés catholiques, nous ne\nl'oublierons jamais — a écrit Sagesse, un des plus sublimes poèmes chrétiens\nde ce siècle. La critique de ce monsieur nous remet en mémoire la parole\nd'Ernest Hello : « L'homme médiocre cherche la virgule qui manque dans le\nchef-d'œuvre de l'homme de génie ! »\n    Gustave Kahn, dans la Revue Blanche a également et parfaitement remis à\nsa place M. Doumic. Il proteste avec raison « contre le ton de pion et le ton\n d'insulte qu'affecte un pur et simple essayiste à l'égard d'un grand poète, qu'il\ntraite comme un écolier. Il ne faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie\n engendrât comme conséquence naturelle qu'on est voué aux outrages igno­\n minieux et c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que\nje flétris. »\n\n\n\n\n  A u C o n s e r v a t o i r e d e B r u g e s . — Le deuxième concert du Conser­\nvatoire a été principalement consacré à la musique belge.\n  L e morceau capital du concert était le poème symphonique Psyché, de\n CÉSAR FRANCK.\n    Ce qui a charmé par-dessus tout dans Psyché, c'est le coloris orchestral\n ainsi que la beauté et l'originalité du travail harmonique. A cet égard, la par­\n tition de Frank renferme, à côté de quelques réminiscences wagnériennes, de\n vraies trouvailles, de délicieuses surprises.\n     D'un tout autre caractère est le poème lyrique Kollebloemen, de M. TINEL,\n une œuvre pleine de fraîcheur; le cœur des épis, « Blozend en vonkelend ,\n pétillant comme un scherzo de Mendelssohn ; la description de la bataille,\n pleine de véhémence, tout cela est très réussi et forme un morceau de belle\n et forte musique.\n     Mais où l'esprit de la Flandre revit surtout, c'est dans la cantate Jacob Van\n  Artevelde, de GEVAERT; cela est fait tout d'un jet, dans un élan d'enthou­\n  siasme, par un Flamand qui, en évoquant la figure du grand tribun gantois,\n  s'est souvenu de toute la grandeur passée de la Flandre et l'a rendue avec un\n  grand bonheur d'expression, dans le style franchement populaire, sans vul­\n  garité. C'est superbe et solidement charpenté. (Guide Musical.)\n\n\n\n\n     M . P h i l i p p e M o u s s e t , secondé de Mme Armand, la grande canta­\n  trice, nous a donné dernièrement un récital de piano du plus haut intérêt.\n  Programme d'un véritable artiste au goût affiné, renfermant les plus beaux\n  noms de la littérature pianistique : Beethoven, Schumann, Brahms, Liszt.\n  Signalons tout particulièrement les Kreisleriana de Schumann, trop rarement\n  jouées et qui sont, à côté des Etudes symphoniques et de la Fantaisie en ut,\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2082, "texte": "  200                               DURENDAL.\n\n\n  une des œuvres de piano les plus complètement belles qu'ait signé le maître\n  d'Iwickau. Le talent du jeune pianiste, au cours de cette intéressante audition,\n  s'est affirmé mûri, avec toutes les qualités de compréhension, de poésie, de\n  distinction qui caractérisent les élèves de M. A. de Greef.\n\n                                           **\n\n     L a M u s i q u e a l ' E g l i s e . _ Nous lisons dansl'Esthétiquefondamentale\n du Père VEREST : « Feu le chanoine Van Damme, le pieux et très savant\n musicologue de Gand, se plaignait avec amertune du supplice que lui infli­\n geait la musique théâtrale pendant les offices religieux : elle équivalait pour\n lui à des propos licencieux, et cette profanation du sanctuaire le froissait profondé­\n ment. Sancta Sancte, disait-il. »\n\n                                       ***\n\n   L'A Capella de Gand , sous la direction de M. Hullebroeck, a con­\nsacré son deuxième concert à l'audition d'oeuvres de Josquin des Prés. Au\nprogramme figurait une intéressante biographie du maître ; avec des détails\ncurieux sur son influence dans l'évolution musicale au moyen âge. Le\nMisericordias Domini avec son beau travail de basse, l'Incarnatus est, mélodie au\ncharme pénétrant, et Regrets, chanson à quatre voix d'une douceur et d'une\nmélancolie exquise, ont été chaleureusement applaudis parle public qui a bissé\nd'enthousiasme la dernière chanson exécutée à ravir. (Revue d'archéologie.)\n\n                                      **\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : Vte DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL : Sainte-\n Beuve inconnu (Paris, Plon). R. BOYLESVE : La Becquée (Paris, Revue\nBlanche). S. COUBÉ : Au pays des castes (Paris, Retaux). L. DE LA BRIÈRE :\nMadame de Sévigné en Bretagne (idem). H . VIGNEMAL : Méprise tragique\n(Paris, Lemerre). WILLY : Claudine à Paris (Paris, Ollendorff). BJOERNSTERNE\nBJOERNSON : Au-dessus des forces humaines (Paris, Revue Blanche). J.-B. Su­\nPINO : L'arte di Benvenuto Cellini (Florence, Alinari). E. BILSTEIN : Une\nvoix disait... (Verviers, H. Loffer).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 166, "texte": ""}, {"page_pdf": 167, "texte": ""}, {"page_pdf": 168, "texte": ""}, {"page_pdf": 169, "texte": ""}, {"page_pdf": 170, "texte": "                               J.-K. HUYSMANS A LIGUGÉ\n\n\n                                                                              (1)\n         Sainte Lydwine de Schiedam\n\n                           L'état de l'Europe, pendant le temps que vécut\n                            Lydwine, fut effroyable.\n                              En France, régnent Charles VI puis Char­\n                              les VII. Lydwine naît l'année même où\n                              Charles VI, âgé de douze ans, monte sur le\n                              trône. Dans le lointain des âges, les années\n                                 de ce règne évoquent d'abominables souve­\n                                  nirs ; elles dégouttent de sang et, à mesure\n                                       qu'elles s'éboulent, les unes sur les\n                                       autres, elles se dévergondent; aux\n                                       lueurs des vieilles chroniques, der­\n                                       rière le transparent poussiéreux de\n                                       l'histoire, quatre figures passent.\n                                          L'une est celle d'un aliéné, au teint\n                                       hâve, aux joues creuses, aux yeux\n                                       tantôt ardents et tantôt morts; il crou­\n LA MAISON DE NOTRE-DAME               pit dans un palais à Paris et ses vête­\nments sont des pacages de vermines et ses cheveux et sa barbe sont des haras\n\n  (1) Grâce à l'amabilité de notre cher ami J.-K. Huysmans, nous avons la joie de pouvoir\noffrir à nos lecteurs la primeur de ces pages inédites de son prochain livre, le premier\nqu'il ait écrit dans la maison de Notre-Dame, à l'ombre du cloître bénédictin de Ligugé.\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": " 138                                 DURENDAL\n\n\n  à poux. Ce malheureux qui fut, avant qu'il ne divaguât, un être familier et\n  libertin, irascible et débile, c'est le roi Charles VI. Il assiste, maintenant idiot,\n  à la bacchanale enragée des siens.\n     L'autre est celle d'une intrigante, baroque et vénale, d'une femme impérieuse,\n bruyamment décolletée et traînant après elle, sous un hennin planté, comme\n une tête de diable, de deux cornes, une robe historiée et qui n'en finit point;\n et elle souffle lorsqu'elle marche, chaussée de souliers à becs de deux pieds\n de long; c'est la reine de France, la Bavaroise Ysabeau, qui apparaît, grosse\n des œuvres d'on ne sait qui, près d'un mari qu'elle abhorre.\n     La troisième est celle d'un bavard et d'un fat dont les dames de la Cour\n raffolent et qui se révèle, à la fois, cordial et rapace, avenant et retors ; il pres­\n sure le pays, draine l'argent des campagnes et des villes et le dissipe en de\n scandaleuses équipées; celui-là, c'est le duc d'Orléans, le maudit des peuples,\n ainsi que l'appelle, en pleine chaire, un religieux dé l'ordre de Saint-Augustin,\n Jacques Legrand.\n    La quatrième, enfin, est celle d'un petit chafouin, malingre et taciturne,\n sournois et cruel, le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, qualifié de Jean sans\n pitié, par tous.\n    Et tous les quatre se démènent, s'invectivent, s'écartent et se rejoignent,\nexécutent une sorte de chassé-croisé macabre, dans la débandade d'une nation\n qui répercute l'insanité d'un roi. La France, en effet, se convulsé ; à Paris,\nce sont les atrocités de la guerre civile, la dictature des bouchers et des égor­\ngeurs qui saignent les bourgeois, tels que des bêtes; en province, ce sont des\ntroupes de malandrins qui assomment le paysan, incendient les récoltes et\njettent les enfants et les femmes dans le brasier des meules ; ce sont les hordes\nscélérates des d'Armagnac, la tourbe avide des Bourguignons et ceux-là\ntendent la main aux Anglais pour les aider à sauter la Manche; et les voilà, en\neffet, qui débarquent près d'Harfleur, remontent vers Calais et rencontrent,\nen chemin, l'armée française, dans le comté de Saint-Pol, à Azincourt. Ils\nl'attaquent et sans peine abattent, ainsi que des quilles, les files de ces lourds\nchevaliers emprisonnés comme en des guérites de fer dans leurs armures et\nhuchés sur des chevaux qui demeurent immobiles, les quatre pattes enfoncées\ndans l'argile détrempée du sol; et, tandis que la région est envahie, le Dau­\nphin fait assassiner le duc de Bourgogne qui a lui-même fait occire le duc\n d'Orléans, le lendemain du jour où il s'est réconcilié et a communié de la\n même hostie, avec lui; de son côté, la reine Ysabeau, stimulée par ses besoins\n de luxe, se vend à l'ennemi et oblige le fou qui règne à signer le traité de\n Troyes; et, ce faisant, elle déshérite son fils au profit du souverain d'Angle­\nterre devenu héritier de la couronne de France. Le Dauphin n'accepte pas\ncette déchéance et, trop faible pour résister, il prend la fuite et est proclamé\nroi par quelques aventuriers, dans un manoir de l'Auvergne; le pays est\nscindé en deux camps, trahi par les uns, roué de coups par les autres, ran­\nçonné par tous. Il semble que sa dispersion soit proche quand, à quelques\nmois d'intervalle, le roi d'Angleterre Henri V et le roi de France, Charles VI,\nmeurent; la lutte n'en continue pas moins entre les deux nations. Charles VII,\ninsouciant et craintif, toujours vu de dos, prêt à décamper, se perd en de\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              139\n\n\nbasses intrigues, pendant que l'ennemi lui rafle, une à une, ses provinces;\non ne sait plus très bien ce qu'il va rester de la France, quand le ciel\njusqu'alors impassible s'émeut; il envoie Jeanne Darc, elle accomplit son\nœuvre, chasse les étrangers, mène sacrer son misérable monarque à Reims et\nexpire, délaissée par lui, dans les flammes, deux années avant que Lydwine\nne trépasse.\n    Le sort de la France, à la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe,\n fut donc atroce, et il le fut merveilleusement, car les fureurs humaines ne\nsuffirent point et les fléaux s'en mêlèrent; la] peste noire sévit et faucha des\nmilliers d'êtres; puis elle disparut pour céder la place au tac, une épidémie\nsingulièrement redoutable, à cause de l'ardeur meurtrière de ses toux; celle-\nlà s'éteignit à son tour et la peste revint, vida Paris seul de cinquante mille\npersonnes en cinq semaines et s'en alla, laissant à sa suite trois années de\nfamine; ce après quoi, le tac surgit encore et acheva de dépeupler les villes.\n    Si la situation de la France est lamentable, celle de l'Angleterre, qui la\n torture, ne vaut guère mieux. Aux soulèvements du peuple, succèdent les\n révoltes des nobles; on s'égorge dans l'île et l'on s'y noie. Le roi Richard II\n se rend odieux à tous par ses débordements et ses rapines. Il part pour\n réprimer les troubles de l'Irlande; on le dépose et on lui substitue le duc de\n Lancastre, Henri VI, qui le claquemure dans un cul de basse fosse et le\n décide, en lui imposant trop de jeûnes forcés, à mourir. Le règne de l'usur­\n pateur se passe à modérer des discordes et à déjouer des brigues ; entre-temps,\n il brûle, sous couvert d'hérésie, ceux de ses sujets qui lui déplaisent et traîne\n dans des crises d'épilepsie une existence de malade que les manœuvres de son\n fils, aux aguets de sa succession, désespèrent. Il trépasse à l'âge de quarante-\n sept ans et ce fils connu jusqu'alors comme un pilier de cabarets et un che­\n napan qui ne fréquentait que les voleurs et les filles, se décèle, dès qu'il monte\n sur le trône, ainsi qu'un homme froid et cassant, d'une arrogance démesurée\n et d'une piété féroce. Le pharisaïsme et la cupidité de la race anglaise se sont\n incarnés en lui ; il préfigure la sécheresse et le bégueulisme éperdu des protes­\n tants; il est, en même temps qu'un usurier et un bourreau, un pasteur métho­\n diste, avant la lettre. Il rénove la campagne de Normandie, affame les villes,\n falsifie les monnaies, pend, au nom du Seigneur, les prisonniers, accable de\n sermons ses victimes ; mais son armée est lacérée par la peste et cette curée\n qu'il sonne du terroir de France, l'épuisé. Il est néanmoins victorieux à Azin­\n court ; il massacre tous ceux qui ne peuvent se racheter et exige d'énormes\n rançons des autres et, tandis qu'il agit de la sorte, il se signe, il marmotte des\n oraisons, il récite des psaumes ; puis il décède au château de Vincennes, et\n son héritier est un enfant de quelques mois. Ses tuteurs, l'un violent et dissolu,\n  maladroit et vénal, le duc de Glocester; l'autre vaniteux et rusé, le duc de\n  Bedford, ravagent la France, mais ils sont battus à plate couture par Jeanne\n  Darc et se souillent à jamais en l'achetant pour la faire périr, après un infâme\n  procès, sur un bûcher.\n     Et après la France et l'Angleterre, ce sont les Flandres qui, atteintes en\n  plein flanc, gisent, démâtées par les bourrasques.\n     Leur histoire est intimement liée à la nôtre, et elles sont, elles aussi,\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": " 140                               DURENDAL\n\n\n  dévorées par les luttes intestines ; la rivalité commerciale de Gand et de Bruges\n fait jaillir, durant des années, de ses prairies devenues des ossuaires, des\n sources de sang.\n    Gand se décèle ainsi qu'une cité orgueilleuse et têtue, peuplée d'un amas\n d'éternels mécontents et de pieuses brutes ; avec ses corps de métier, elle est le\n bivac des jacqueries, le camp dans lequel se ravitaillent les séditions des\n vilains; tous les révolutionnaires de l'Europe font cause commune avec elle;\n — Bruges semble plus policée et moins opiniâtre, mais sa superbe égale celle\n de Gand et son âpreté au gain est pire. Elle est le grand comptoir de la chré­\n tienté et elle asservit, avidement, les villes qui l'entourent ; elle est une négo­\n ciante implacable et à propos d'un canal qui peut avantager l'une de ces\nagglomérations au profit de l'autre, des haines de cannibales naissent. Le\ncomte de Flandre Louis III dit de Male, tyranneau vaniteux et prodigue,\nmalchanceux et cruel, se heurte à l'entêtement des Gantois et vainement il\ns'efforce de le briser par des supplices. Leur chef Philippe d'Artevelde marche\ncontre lui, le défait, pénètre dans Bruges dont il tue, de préférence, les plus\nriches commerçants ; ce après quoi, il saccage les hameaux et spolie les bourgs.\n La noblesse des Flandres appelle la France à l'aide ; c'est une croisade de\ncastes où le rôle d'infidèles est joué par des tisserands ; Charles VI et le duc\nde Bourgogne franchissent la frontière, rejoignent, à la tête d'une armée,\nd'Artevelde à Roosebeke et ils foncent sur les Flamands qui se sont bêtement\nreliés entre eux avec des chaînes, pour ne pas reculer ; ils les refoulent, les\nacculent les uns sur les autres, les suffoquent dans un étroit espace, sans\nmême qu'ils puissent résister. Ce fut le triomphe de l'asphyxie, un combat\nsans blessures, un massacre sans plaies, une bataille pendant laquelle le sang\nsortit seulement, comme de tonnes qu'on débouche, par les bondes éclatées\nde visages bleus.\n    D'Artevelde fut, heureusement pour lui, reconnu parmi les morts, car\naussitôt après la victoire, les bas instincts se décagèrent ; on pilla les cam­\npagnes, l'on trucida les enfants et les femmes; celles des places qui ne vou­\nlurent pas être détruites, se rachetèrent à prix d'or : ce fut la bourse ou la vie;\ncette noblesse qui avait tremblé devant la troupe de ces gueux, se montra\ninexorable ; les Gantois exaspérés recoururent aux Anglais qui débarquèrent\nmais glanèrent surtout le butin que les Français omirent ; ce malheureux pays\ndevint alors la proie et de ceux qui l'attaquèrent et de ceux qui le défendirent ;\nmais ni les déprédations, ni les tortures n'amollirent son incroyable énergie.\nAckennann a succédé à d'Artevelde et soutenu par un corps d'outre-Manche,\nil assiège Ypres. Charles VI le déloge et s'empare de Bergues où il ne tolère\npas un être vivant, puis, las de ces orgies de meurtres, il conclut pour se\nreposer une trêve. Sur ces entrefaites, Louis de Male décède et Philippe de\nBourgogne hérite, du chef de sa femme, de cette terrible succession des\nFlandres. Il reprend les hostilités interrompues et les massacres et les incen­\ndies se suivent; la place de Dam est réduite en cendres ; le pays dit des Quatre-\nMétiers n'est plus qu'un amas de ruines; et comme si ces horreurs ne suffisaient\npas, les querelles religieuses viennent se greffer sur cet interminable conflit.\nDeux papes ont été élus à la fois qui se bombardent à coups de bulles. Le duc\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                       SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              141\n\n\n  de Bourgogne prône l'un de ces pontifes et entend que ses sujets acceptent\n  son obédience; ceux-ci refusent et Philippe s'irrite, décapite les meneurs du\n  parti qui regimbent; mais, une fois de plus, les Flamands se révoltent; les\n  églises se ferment, les offices religieux cessent, la Flandre semble frappée\n  d'interdit et le duc, excédé par ces disputes, finit par laisser ce peuple dont il\n  ne peut venir à bout, tranquille; il se contente, en échange de sa liberté de\n  conscience, de lui extirper des sous.\n     Telle la situation des Flandres; si nous passons dans la Hollande même,\n nous la voyons, elle aussi, bouleversée par d'incessants combats.\n     Au moment où naît Lydwine, le duc Albert gouverne, en qualité de\n Ruwaard ou de vice régent, le Hainaut, la Hollande, la Zélande, la Frise, les\n provinces réunies sous le titre de Comté du Pays-Plat. Il remplace le véritable\n souverain, son frère, Wilhelm V qui, après des luttes impies avec Marguerite\n de Bavière, sa mère, est devenu fou; et tandis qu'on l'interne, le pays à vif se\n démène ; une bataille enragée se livre entre les bonnets rouges ou Hoecks et\n les bonnets gris ou Kabelljauws; ces deux partis, les Guelfes et les Gibelins\n des Pays-Bas, s'étaient formés à propos de la guerre entreprise par Wilhelm\n contre la princesse Marguerite, les uns tenant pour le fils et les autres pour\n la mère ; mais ces haines survécurent aux causes qui les engendrèrent, car\n nous les retrouvons, encore vivaces, au XVIe siècle.\n   'Aussitôt qu'il est nommé vice-régent, le duc Albert met le siège devant\n Delft, dont il mate la sédition en dix semaines ; puis ce fut une prise d'armes\n contre le duc de Gueldre et l'évêque d'Utrecht ; ce fut enfin le scandaleux litige\n d'un père et d'un fils, faisant en quelque sorte pendant à la rivalité de la mère\n et du fils du précédent règne.\n    Wilhelm V meurt, et le duc Albert est proclamé gouverneur des provinces;\n le pays, fourbu par ces dissensions, s'apprête à souffler un peu; mais le duc\n Albert est dominé par sa maîtresse Adélaïde de Poelgeest et il trahit, sous son\n influence, le parti des Hoecks qui l'avait jusqu'alors protégé. Poussé par\nceux-ci, son fils Wilhelm fait assassiner Adélaïde au château de La Haye,\npuis, craignant la vengeance de son père, il se sauve en France; mais la Frise\nse soulève et cette rébellion rapproche le père du fils. Persuadé que le meur­\ntrier est seul capable de commander les troupes, le duc Albert lui accorde\nson pardon et le rappelle. Il débarque au Kuinder et les saignées com­\nmencent. La Frise ruisselle de sang, mais elle ne s'avoue pas vaincue; l'année\nsuivante elle se révolte derechef, est réduite et elle s'insurge encore, rompt\ncette fois les armées du duc et le force à souscrire à un traité de paix. L'on\ndirait d'une Gand hollandaise, rude et tenace. Cette guerre est à peine ter­\nminée qu'une autre éclate ; un vassal, le seigneur d'Arkel se déclare indépen­\ndant, au moment où le duc Albert trépasse. Wilhelm VI, qui succède à son\npère, marche contre le rebelle, conquiert ses châteaux et l'oblige à se sou­\nmettre; mais le duc de Gueldre se mutine à son tour et les Frisons une fois de\nplus fermentent. Wilhelm à bout de ressources et malade signe avec eux,\naprès qu'ils ont capturé la ville d'Utrecht, un armistice, et décède laissant,\navec de nombreux enfants naturels, une fille légitime Jacqueline.\n    Elle occupe la place de son père et le désordre s'accroît. La vie de cette\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "142                               DURENDAL\n\n\nsingulière princesse ressemble à un roman d'aventures. Son père la marie à\nseize ans à Jean, duc de Touraine, dauphin de France, qui périt, quelque\ntemps après, empoisonné. Elle se remarie sans tarder avec son cousin ger­\nmain, Jean IV, duc de Brabant, une sorte d'énervé et de niais, qui la dédaigne\net vit publiquement avec une autre femme. Elle le quitte et s'enfuit en Angle­\nterre auprès d'Humphrey, duc de Glocester, dont elle s'est amourachée; elle\nobtient de l'antipape, Pierre de Lune, un bref qui prononce le divorce entre\nelle et le duc de Brabant et elle épouse le duc de Glocester. Ils sont à peine\nunis, qu'il leur faut rentrer précipitamment en Hollande pour en expulser\nJean de Bavière, évêque de Liège, oncle de Jacqueline, qui a profité de\nl'absence de sa nièce pour envahir ses Etats ; ce prélat est vaincu et se retire.\nGlocester, qui ne paraît pas très épris de Jacqueline, l'installe à Mons et\nretourne en Angleterre. Alors la malheureuse se débat dans un lacis d'intri­\ngues ; son oncle, le duc de Bourgogne, en tient les fils ; elle se sent enveloppée\nde toutes parts ; tous sont contre elle, son oncle, l'évêque de Liège, qu'elle a\nvaincu, son second mari Jean de Brabant, qui capte le Hainaut, alors qu'elle\nne peut le secourir et le duc de Bourgogne qui, résolu à appréhender la Hol­\nlande, impose les garnisons de ses soudards de la Picardie et de l'Artois, aux\nvilles.\n   Jacqueline, qui comptait au moins sur la fidélité de ses sujets de Mons, est\nlivrée par eux au duc de Bourgogne ; celui-ci l'enferme dans son palais de\nGand où elle reste trois mois, mais elle profite d'un moment où les soldats\nchargés de la surveiller s'enivrent, pour fuir, déguisée en homme, et elle\ngagne, bride abattue, Anvers et atteint Gouda. Là, elle se croit en sûreté et\nappelle son mari à l'aide, mais le Glocester a oublié qu'elle était sa femme et\nil en a épousé une autre. Il refuse d'intervenir. Jacqueline se décide alors à se\ndéfendre seule. Elle fortifie Gouda que les troupes de Bourgogne assiègent,\nelle fait percer la digue de l'Yssel et inonde le territoire pour abriter d'un côté\nla ville; puis, elle se porte de l'autre côté au-devant de l'ennemi et le taille en\npièces ; mais son triomphe fut de courte durée, car l'année suivante, elle essaie\nvainement de prendre Harlem d'assaut et ses partisans sont dispersés, tandis\nque, sur les instances du duc de Bourgogne, le véritable pape déclare que son\nmariage avec le duc de Glocester est nul et qu'il constitue, en dépit du bref de\n l'antipape, un adultère.\n  Alors tous lui tournent le dos ; abandonnée par ceux qui lui étaient demeu­\nrés fidèles, elle se résout, pour sauvegarder sa liberté, à demander grâce au\nduc de Bourgogne et elle conclut avec lui, à Delft, une convention aux termes\nde laquelle elle le reconnaît comme son héritier, lui cède, de son vivant, ses\nprovinces et s'engage en sus, car son second mari vient de mourir, à ne pas\nse remarier sans son consentement ; mais elle est à peine libre qu'elle omet\nses promesses, car elle tombe amoureuse de Frank de Borselen,stathouder de\nHollande, et l'épouse en secret. Philippe de Bourgogne, qui la cerne d'espions,\napprend cette union et ne dit mot; mais il attire de Borselen dans un guet-\napens et l'interne à Rupelmonde, dans les Flandres; puis il fait savoir à Jac­\nqueline qu'il le pendra haut et court si elle ne renonce pas, une bonne fois et\nsans conditions, à ses droits sur les districts des Pays-Bas. Afin de sauver son\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              143\n\n\nmari, elle abdique tous ses pouvoirs entre les mains du duc et se retire avec\nde Borselen, le seul homme qui paraisse l'avoir réellement aimée, à Teylin­\ngen. Là, dans ce donjon, les chroniqueurs la montrent malade et triste, ne\nparvenant pas à se consoler de sa déchéance, s'amusant à modeler des petites\ncruches de terre et finissant par s'éteindre de consomption, à l'âge de trente-\nsix ans, trois années après le décès de Lydwine, sans laisser, de ses quatre\nmaris, aucun enfant.\n    Telle est, en quelques lignes, son histoire. Quelle fut au juste cette étrange\nJacqueline? Sur son compte les avis diffèrent. Les uns la représentent comme\nune aventurière et une dévergondée, les autres comme une femme tendre et\nchevaleresque, victime de l'ambition des siens ; elle semble avoir été surtoutune\nimpulsive, inapte à résister aux émois de ses sens. Un portrait plus ou moins\nexact d'elle, inséré dans « La Flamboyante Colonne des Pays-Bas », nous la\ndépeint sous les traits d'une forte Hollandaise, avenante et commune, d'une\n virago énergique et hagarde; et on se la figure en effet assez bien ainsi, impé­\n rieuse et versatile, intrépide et toquée, mais au fond brave femme.\n     En attendant, cette Hollande qu'elle gouvernait devait supporter les consé­\n quences de ses coups de cœur et le pays saccagé par les troupes des Bourgui­\n gnons, lacéré par les bandes des Hóecks et des Kabelljauws, perdait son sang ;\n des inondations qui engloutirent des villages entiers achevèrent de le désespé­\n rer et pour parfaire le tout, ce fut la peste.\n     Le reste de l'Europe fut-il mieux partagé et plus heureux? Il ne le paraît\n guère.\n     En Allemagne règne une fastueuse crapule, l'empereur Wenceslas ; celui-là\n ne dessaoule pas; il trafique des charges; tandis que ses vassaux s'assomment\n  et, pour avoir la paix, il faut le balayer, lui et ses concubines, dehors.\n     En Bohême et en Hongrie, c'est la lutte exaspérée des Slaves contre les\n Turkomans; puis ce sont les massacres en masse des Hussites; la vallée du\n  Danube est un immense charnier au-dessus duquel plane la peste.\n     En Espagne, les indigènes se déciment avec les Maures et c'est une haine\n  sans merci entre les provinces. En Castille, Pierre le Cruel, une sorte de for­\n  cené, tue ses frères, son cousin, sa femme Blanche de Bourbon et invente\n  d'épouvantables tourments pour torturer des captifs. En Aragon, Pierre le\n  Cérémonieux vole les biens de sa famille et exerce d'horribles sévices sur ses\n  ennemis. Le maître de la Navarre est un empoisonneur, Charles le Mauvais.\n     En Portugal, un autre Pierre le Cruel, épris de fanfares et de supplices, fait\n  arracher le cœur à des gens qui, après avoir été martyrisés, respirent encore\n  et, atteint d'un accès de vampirisme aigu, il déterre sa maîtresse morte,\n  l'assied, vêtue d'ornements royaux et couronnée d'un diadème, sur un trône\n  et il force tous les seigneurs de sa Cour à défiler devant ce cadavre et à lui bai­\n  ser la main.\n     En vérité, la péninsule est un douaire d'épimanes et la démence quasi-\n  débonnaire d'un Charles VI semble presque raisonnable si on la compare aux\n  aberrations de ces possédés-là !\n     En Italie c'est, avec la guerre civile, la peste ; et dans ce déchaînement de\n  fléaux, des ruffians s'écharpent; on se bat dans les rues de Home; la famille\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "144                                DURENDAL\n\n\ndes Colónna et ses séides s'insurgent contre le pape et, sous le prétexte de\nrétablir l'ordre, le roi de Naples, Ladislas, s'empare de la ville et, après l'avoir\npillée, la quitte et revient pour la piller encore ; entre Gènes et Venise, c'est\nune collision qui aboutit à de féroces représailles; à Naples, c'est la reine\nJeanne qu'on enlève pour l'étouffer entre deux matelas, dans un château de la\nBasilicate; à Milan, ce sont les atrocités de factions aux prises; mais ce qui\nfut pis encore, ce fut le sort de l'Eglise devenue soudain bicéphale. Si les\nmembres de son pauvre corps, si les régions catholiques s'étiolaient, malades\net à bout de sang, ses deux têtes à elle, qui se dressaient, l'une à Avignon et\nl'autre à Rome, ne cherchaient qu'à s'entre-dévorer.\n   Elle était, en effet, dominée par d'effrayants pontifes ; c'était l'époque du\ngrand schisme de l'Occident. La situation du Saint-Siège était celle-ci : le roi\nde France Philippe le Bel avait autrefois assis sur la chaire de Saint-Pierre\nl'une de ses créatures, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux. Après avoir\nété consacré à Lyon, ce souverain, au lieu de se fixer à Rome, s'était installé\ndans la principauté d'Avignon; avec lui commença cette période que les écri­\nvains appellent l'exil de Babylone ; des papes se succédèrent, moururent sans\navoir pu se décider à regagner leurs Etats; enfin, en 1376, Grégoire XI reprit\npossession de la ville éternelle et décéda au moment où, dégoûté de l'Italie, il\ns'apprêtait à retourner en France.\n   Il trépasse et c'est une suite de pontifes qu'on élit et qu'on rejette. Rome en\nnomme un et Avignon un autre; l'Europe se divise en deux camps. Urbain\nVI, le pape de Rome le plus honnête, mais le plus imprudent et le plus san­\nguinaire des deux, est reconnu par la Germanie, l'Angleterre, la Hongrie, la\nBohême, la Navarre, les Flandres et les Pays-Bas ; l'autre, Clément VII, le\npape d'Avignon, est de mœurs plus douces, mais il est dénué de scrupules ; il\npratique la simonie, vend les indulgences, brocante les bénéfices, bazarde les\ngrâces. Il est accepté par la France, l'Ecosse, la Sicile, l'Espagne. Les deux\npontifes guerroient à coups d'interdits, rivalisent de menaces et d'injures. Ils\nmeurent; on les remplace et leurs successeurs s'excommunient à tour de bras,\ntandis qu'un troisième pape, élu par le concile de Pise, les couvre, de son côté,\nd'anathèmes.\n   Le Saint-Esprit se promène au hasard de l'Europe et l'on ne sait plus auquel\nde ces pasteurs il convient d'obéir; la confusion devient telle que même l'en­\ntendement des saints se brouille. Sainte Catherine de Sienne tient pour\n Urbain VI et le bienheureux Pierre de Luxembourg pour Clément VII. Saint\nVincent Ferrier et sainte Colette se soumettent, un moment, à l'obédience\nde l'antipape Pierre de Lune, puis finissent par se rallier à une autre tiare ;\nc'est le désarroi le plus absolu ; jamais on ne vit chrétienté dans un chaos\npareil. Dieu consent à démontrer l'origine divine de l'Eglise, par le désordre\net l'infamie des siens ; il n'est point, en effet, d'institution humaine qui eût pu\n résister à de tels chocs. Il semble que Satan ait mobilisé ses légions et que les\n barathres des enfers soient vides ; la terre appartient à l'Esprit du Mal et il\nbloque l'Eglise, l'assaille sans répit, réunit toutes ses forces pour la culbuter\net elle n'est même pas ébranlée. Elle attend patiemment que les saints que\n Dieu lui enverra la dégagent; elle a des traîtres dans la place, des papes\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              145\n\n\naffreux, mais ces pontifes dé péchés, ces êtres si misérables'lorsqu'ils se laissent\nséduire par l'ambition, par la haine, par le lucre', par toutes ces passions que\nle Diable attise, se retrouvent infaillibles aussitôt que l'Ennemi s'essaie à\ndétruire le dogme ; le Saint-Esprit que l'on croyait perdu revient et les assiste ;\nlorsqu'il s'agit de défendre les enseignements du Christ, aucun pape, si vil\nqu'il soit, ne défaille.\n    Il n'en est pas moins vrai que les malheureux croyants qui vécurent dans\nl'horreur de ces extravagantes années, crurent que tout allait s'effondrer; et,\nen effet, de quelque côté qu'ils se tournent, ils ne voient que des champs de\ncarnage.\n    Au sud, dans l'Orient chrétien, ce sont les Grecs, les Mongols et les Turcs\nqui s'exterminent; au nord, ce sont les Russes qui avec les Tartares et la\nSuède, qui, avec les Danois, s'égorgent; et si, regardant plus loin encore, ils\nfranchissent, d'un coup d'œil, les territoires saccagés de l'Europe, s'ils vont\njusqu'à la ligne de ses frontières, c'est la fin du monde qu'ils aperçoivent, ce\nsont les menaces de l'Apocalypse qui sont sur le point de se réaliser.\n    Sur un ciel qui tremble, déchiré par le fouet des foudres, les limites de l'uni­\n vers chrétien se dessinent en des traits de feu ; les hameaux situés sur les con­\n fins des pays idolâtres flambent; la zone des démons s'éclaire, Attila est\n ressuscité et l'invasion des barbares recommence ; dans un tourbillon de janis­\n saires, l'émir des Ottomans, Bajazet, passe, rasant comme un ouragan les\n campagnes et balayant les villes; il se précipite à Nicopolis contre les forces\n catholiques réunies pour lui barrer la route; il les broie, il va déraciner la\n chaire de Saint-Pierre et c'en est fait de l'Occident des chrétiens, quand un\n autre conquérant, le Mongol Tamerlan, célèbre par la pyramide de quatre-\n vingt-dix mille crânes qu'il élève sur les ruines de Bagdad, arrive à fond de\n train des steppes de l'Asie, se rue sur Bajazet et l'emporte après avoir pilé, en\n un effroyable combat, ses hordes.\n    Et l'Europe, épouvantée, assiste à la rencontre de ces deux trombes qui se\n heurtent et éclatent en l'inondant d'une pluie de sang.\n     L'on peut aisément s'imaginer la terreur des simples gens. Combien parmi\n  ceux qu'épargnèrent les désastres de ces consternantes époques, vécurent,\n l'âme détraquée et le corps épuisé, par les famines et par les paniques ! les\n  danses macabres, les convulsions, les chorées rythmiques et une maladie que\n  les anciens chroniqueurs désignent sous le nom de « la rage de tète » et qui\n paraît être la méningite, les rendent, lorsqu'elles ne les tuent pas, quasi-fous.\n  Avec cela, les vivres manquent et les épidémies sont à l'état endémique, dans\n  les pays ; la peste noire parcourt l'Occident et nulle région n'est indemne ;\n  elle infeste aussi bien l'Italie que la France, l'Angleterre que l'Allemagne, la\n  Hollande que la Bohême et l'Espagne ; elle est le plus redoutable des fléaux\n  de ces siècles, celui que les réservoirs infernaux du Levantversent sans relâche\n  sur la pauvre Europe.\n     Bientôt, dans ces organismes débilités et dans ces âmes mal étanches que\n  la peur démantèle, Satan s'immisce et l'immondice des sabbats, au fond des\n  forêts, s'affirme. Les forfaits et les sacrilèges les plus exécrables se com­\n   mettent ; les messes noires se célèbrent et la magie s'atteste. Gilles de Rais\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "146                                DURENDAL\n\n\ntrucide de petits enfants et ses sorciers épluchent leurs entrailles, cherchent,\ndans ces tristes dépouilles, le secret de l'alchimie, le pouvoir de transmuter\nles métaux sans valeur en or. Le peuple gît effaré et par ce qu'il apprend et\npar ce qu'il voit; il appelle une justice, il implore une consolation à tant de\nmaux et tout se tait. Il se tourne vers l'Eglise et il ne la trouve plus. Sa foi\nvacille ; dans sa naïveté, il se dit que le Représentant du Christ sur la terre\nn'a plus rien de divin, puisqu'il ne peut le sauver. Il en vient à douter de la\nmission des successeurs de saint Pierre; il n'arrive pas à les concevoir et si\nhumains et si faibles, car il se rappelle ce spectacle déconcertant, l'empereur\nd'Allemagne Wenceslas, toujours ivre, venant rendre visite au roi de France\nCharles VI qui délire, pour déposer, à eux deux, un pape. Le Saint-Esprit\njugé par un pochard et un dément !\n    Il n'est donc pas surprenant que, dans une telle débâcle, en sus même des\npratiques de la goétie et des sabbats, les hérésies les plus véhémentes ne s'im­\nposent; elles pullulent d'un bout du monde à l'autre.\n    En Angleterre, Jean Wiclef, membre de l'université d'Oxford et curé de\n Lutterworth, nie la transsubstantiation, y substitue la doctrine de rémanence,\n autrement dit du pain et du vin demeurant, après qu'ils sont consacrés,\n intacts; il attaque le culte des saints, rejette la confession, abolit le purgatoire,\n conspue le pouvoir admis des papes. Son enseignement, qui obtint un succès\n immense, réunit une foule de forcenés contre l'Eglise et c'est en vain que deux\n carmes, Etienne Patrington et Jean Kinningham, luttent, pied à pied, pour\n les repousser. Wiclef meurt, mais ses disciples, les Lollards, continuent de\n propager ses erreurs.\n    Elles pénètrent jusqu'en Bohême avec Jean Huss et Jérôme de Prague. Eux\n acceptent le dogme de l'Eucharistie, mais à la condition que le sacrement soit\n administré aux laïques sous les deux espèces ; ils déclarent cependant que les\n indulgences n'existent pas, que la papauté est une invention des hommes,\n que l'Eglise est la synagogue de Satan. Jean Huss fut, ainsi que son élève\nJérôme de Prague, brûlé; mais leurs partisans, dont les désordres du Saint-\n Siège augmentaient le nombre, incendièrent les chapelles et les cloîtres, égor­\n gèrent les prêtres et les moines; l'on tenta sans succès de les réduire; ils se\n battirent si bravement que le roi Sigismond finit par traiter avec eux pour ter­\n miner la lutte. Alors, ils se divisèrent en sectes de plusieurs sortes : en Thabo­\n rites, qui érigèrent la vengeance à l'état de vertu et exaltèrent le bienfait des\n meurtres; en Orébites, plus féroces encore, qui dépecèrent les fidèles dans\n d'affreux tourments; en Adamites, venus de la Picardie, qui se promenaient\n  nus, pour imiter le premier homme, enfin en sectes moins fanatiques, plus\n sociables, en Calixtins, c'est-à-dire en fidèles auxquels on accorda de boire au\n  calice, et en Frères bohèmes qui, après avoir nié la Présence réelle, se sépa­\n  rèrent complètement de l'Eglise.\n  En Italie, les partis dérivés des vieilles hérésies albigeoises foisonnent ; les\nrestes de ces Fratricelles qui se développèrent si vigoureusement à la fin du\nXIIIesiècle, renouvellent les ignominies des Adamites et des Gnostiques ; tous\nprétendent avoir atteint le degré de l'impeccabilité et soutiennent que, dès\nlors, l'adultère et l'inceste leur sont acquis ; tous refusent de travailler pour\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                               147\n\nêtre plus certains de demeurer pauvres. On eut beau, les détruire par le feu,\nils repoussèrent de toutes parts. Saint Jean dé Capistran les assaillit sans\nrelâche, mais ses efforts furent inutiles ; ils s'étendirent en Allemagne et la\ndépravèrent ; et auXVesiècle, on les découvre en Angleterre, mêlés aux Loi­\nlards, et se livrant à une propagande enragée, encore activée par les supplices.\n   Et tandis que les papes les frappent d'excommunications, des confréries de\nflagellants s'organisent en Allemagne, se répandent dans l'Alsace, dans la\nLorraine, dans la Champagne, s'insinuent jusque dans le midi de la France,\nà Avignon, et ceux-là bannissent la vertu des sacrements, prônent le sang des\ncoups de fouets comme matière valide du baptême, prêchent partout que le\npouvoir du Vicaire du Christ, sur la terre, est nul.\n   Dans cette Flandre où naquit la série d'erreurs connue sous le nom de ce\nGauthier Lollard qui les y sema, les extravagances se multiplient. Unebéguine,\nMarguerite Porrelte, revivifie, elle aussi, les abominations de la Gnose, en\nenseignant que la créature anéantie dans la contemplation de son Créateur,\npeut tout se permettre. Cette femme donnait dès audiences, assise sur un trône\nd'argent et elle se prétendait escortée de deux séraphins, lorsqu'elle se ren­\ndait à la Sainte Table. Elle finit par être grillée vive, à Paris, où elle était venue\npour faire des prosélytes; elle périt en 1310, c'est-à-dire bien des années\navant la naissance de Lydwine, mais les disciples qu'elle avaitdressés empoi­\nsonnaient, du temps de la sainte, le Brabant. Une autre possédée Blommar­\ndine ou Bloemardine, morte à Bruxelles en 1336, s'était mise à la tête de la\nsecte et elle soulevait la Flandre du midi et dû nord contre l'Eglise.\n    Ruysbroeck l'Admirable, l'ermite de la vallée verte, le plus grand des\nmystiques flamands, la combattit, mais le virus conservé de l'antique Gnose\nne s'en infiltra pas moins dans la Belgique et les Pays-Bas. En 1410, alors\nqu'on le croyait usé, il se redéveloppe tout à coup et l'hérésie reparaît, col­\nportée par des gens qui s'intitulent « hommes d'intelligence». Un carme\ndéfroqué, Guillaume de Hildernissen et un laïque de Picardie, Egydius\n Cantoris, la dirigent. Ils sont condamnés, abjurent leurs croyances, mais\nen 1428, l'on retrouve leurs erreurs plus vivaces que jamais; elles serpentent\n en Allemagne et en Hollande, finissent par se fondre avec les débris toujours\n actifs des Fratricelles et des Lollards qui en viennent à proclamer le règne de\n Lucifer injustement chassé du Paradis et devant, lui et les siens, expulser à\n leur tour de l'Eden saint Michel et les anges.\n    Et rien ne put exterminer les racines de ces impiétés; les dominicains et\n les franciscains s'usèrent à cette tâche; les disciples de Ruysbroeck, son fils\n spirituel Pomerius, Gérard Groot, Pierre de Hérenthals essayèrent de les\n extirper, mais les souches qu'ils arrachaient devenaient sataniquement\n fécondes, repoussaient ainsi que ces végétations fongueuses, que cette flore\n de teigne qui se ramifient dans les égouts, loin du jour.\n    En dehors même de ce culte, plus ou moins caché, du Démon, il faut\n  encore signaler, dans les Pays-Bas, l'influence de doctrines qui furent pour\n ce pays ce que les erreurs de Wiclef et de Jean Huss furent pour l'Angle­\n  terre et la Bohême; l'on voit poindre déjà les théories des partisans de la\n  Réforme, avec Jean Pupper de Goch, fondateur d'un couvent de femmes à\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "148                                DURENDAL\n\n\nMalines, qui n'admet que l'autorité des Ecritures, nie celle des conciles et\ndes papes, hue le mérite des vœux et décrie les principes de la vie monas­\ntique — avec Jean Ruchrat de Wesel qui honnit les sacramentaux, contemne\nl'Extrême-Onction, répudie les commandements de l'Eglise; —avec Jean\nWessel, de Groningue, aux œuvres duquel, plus tard, Luther empruntera ses\narguments pour contester la valeur des indulgences.\n   Et ce fut alors que l'Eglise était sapée par les hérésies, écartelée par de\ndangereux papes, alors que la chrétienté semblait perdue, que Dieu suscita\ndes saintes pour enrayer la marche en avant du Malin et sauver le Saint-\nSiège.\n   Déjà, avant que le schisme d'Occident n'éclatât, Notre-Seigneur avait\ndispensé à deux d'entre elles la mission de prévenir ses Vicaires qu'ils eussent\nà abandonner Avignon et à réintégrer Rome.\n   Sainte Brigitte fut, en effet, dépêchée de Suède pour ramener le Souverain\nPontife en Italie. Tandis qu'elle s'évertue à le convaincre, il décède ; un\nautre le remplace qu'elle investit, et il périt à son tour. Le troisième enfin,\n Urbain V, l'écoute ; il rentre à Rome puis il se lasse de cette ville et retourne\nà Avignon où il trépasse. Brigitte objurgue son successeur, Grégoire XI, de\nfuir la France, mais pendant qu'il hésite, elle-même disparaît et ce n'est que,\nsur les instances d'une autre sainte, Catherine de Sienne, qu'il se détermine\n à franchir les Alpes.\n   Sainte Catherine poursuit l'œuvre de sainte Brigitte et s'entremet pour\n réconcilier le pape avec l'Eglise, mais Grégoire XI meurt.\n    Et le schisme se déclare avec les deux papes élus, l'un à Avignon et l'autre\n à Rome; la pauvre sainte essaie vainement de conjurer le mal et Dieu la\n rappelle à Lui en i38o, et elle quitte ce monde, désolée de cet avenir d'oura­\n gans qui se prépare.\n    Aussitôt Dieu ordonne dans une vision à une pieuse fille, Ursule de\n Parme, de se rendre à Avignon, auprès de Clément VII et de l'inviter à\n abdiquer; elle part et ce pape, ébranlé par ses sommations, va céder, mais\n les cardinaux qui l'ont élu s'y opposent; ils emprisonnent Ursule comme\n sorcière et elle n'est préservée que par un tremblement de terre qui disperse\n ses bourreaux, au moment où ils allaient lui appliquer la torture. Dieu la tire\n du mauvais pas où elle s'est engagée, mais son entreprise échoue.\n    En attendant que d'autres déicoles la suppléent dans cette mission d'aven­\n turière divine et que les saintes qui se préparent soient assez âgées pour\n prendre la succession de Catherine de Sienne, une tertiaire de saint François,\n la bienheureuse Jeanne de Maillé, qui a déjà tenté de libérer la France, en\n parlant, au nom du Seigneur, à la reine Ysabeau et au roi Charles VI,\n assiège, à son tour, le ciel de suppliques, fait procéder, sous forme de suffrages,\n à des prières publiques, organise des processions dans les collégiales et les\n cloîtres pour refréner la décomposition qui s'accélère des papautés aux\n prises.\n    Elle remplit, en quelque sorte, un intérim, car elle ne s'immisce pas\n directement dans le conflit ; elle semble vouée plus particulièrement aux\n  œuvres de miséricorde, aux soins des pestiférés et des lépreux et aux visites\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                     SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                             149\n\n\ndes captifs; la véritable succession de Catherine, elle échoit, le temps venu, à\ntrois saintes : sainte Lydwine de Schiedam, sainte Colette de Corbie et sainte\nFrançoise de Rome; une Hollandaise, une Française et une Italienne.\n    Sainte Lydwine et sainte Colette naissent en 1380, c'est-à-dire l'année\nmême où sainte Catherine de Sienne s'inanime; et toutes deux s'efforcent de\nsauver l'Eglise, en souffrant mort et passion pour elle; l'une active, l'autre\npassive.\n    Avec des existences absolument différentes, elles présentent cependant des\nressemblances ; toutes deux issues de parents pauvres, de jolies deviennent,\nselon leur désir, laides ; toutes deux endurent sans répit d'épouvantables\ndouleurs; toutes deux portent les stigmates du Calvaire; toutes deux, lors­\nqu'elles meurent, recouvrent la beauté de leur jeunesse et leurs cadavres\n embaument. Durant leur vie, elles furent dévorées d'une pareille soif de tor­\n tures; seulement Colette reste, malgré tout, valide, car il lui faut parcourir la\n France, d'un bout à l'autre, tandis que Lydwine voyage, immobile, dans l'au-\n delà, sur un lit ; et chacune d'elles décèle encore cette similitude, qu'elle est\n une sauvegarde pour sa patrie.\n     Sainte Colette est, en somme, adjointe à Jeanne Darc pour chasser les\n Anglais; elle l'aide avec le renfort surhumain de ses larmes. Pendant que\n Jeanne se charge de la partie matérielle, qu'elle combat à la tête des troupes,\n Colette commande à la partie spirituelle; elle réforme les monastères des\n clarisses, en fait des remparts de mortifications et de prières, jette dans la\n mêlée les pénitences de ses filles, se pend aux jupes de la Vierge jusqu'à ce\n qu'elle ait obtenu la défaite des Bedford et des Talbot et le renvoi de\n l'ennemi dans son île.\n     De son côté, Lydwine, par la puissance de ses exorations et de ses tour­\n  ments, protège la Hollande envahie par les routiers de Bourgogne et empê­\n  che une flotte d'attaquer Schiedam.\n     Comme sainte Brigitte et sainte Catherine de Sienne, Colette est appelée à\n  batailler, en personne, par les voies visibles, contre le schisme; elle inter­\n  vient avec saint Vincent Ferrier au concile de Constance, et elle essaie\n  encore, quelques années après, d'empêcher, par ses démarches et ses conseils,\n  le concile de Pise de substituer à un pape réel un intrus. Lydwine ne prit,\n  humainement parlant, aucune part aux tribulations de cette sœur inconnue\n  qui luttait si ardemment contre des cardinaux égarés et de faux papes ; elle\n  n'aurait dû connaître, au fond de son village de la Hollande, les détresses de\n  l'Eglise que par ce que ses confesseurs en surent, mais elle eut certainement\n  des révélations du Sauveur; en tout cas, l'amas de ses souffrances fut un\n  trésor de guerre où, bien qu'ignorant sans doute qui l'avait rassemblé, Colette\n  puisa, de concert avec sainte Françoise Romaine.\n      Celle-là fut plus spécialement choisie pour l'assister dans la partie de sa\n  tâche inhérente au schisme.\n      Plus jeune de quatre ans que Colette et que Lydwine, Françoise était\n   issue d'une famille illustre de Rome et elle s'allia à un seigneur qui comptait\n   parmi ses ancêtres un pape et un saint. Elle différait donc, par son origine,\n   par sa situation de fortune, par sa condition de femme mariée, des deux\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": " 150                              DURENDAL\n\n\n  vierges, ses sœurs; mais si elle s'écarte d'elles par certains points, elle s'en\n  rapproche par d'autres, ou plutôt, elle tient des deux, empruntant à chacune\n  un trait particulier, devenant une succédanée tantôt de sainte Colette et\n  tantôt de sainte Lydwine.\n    Elle s'assimile à la vierge de Corbie par son existence active, par sa voca­\n tion de manieuse d'âme et de fondatrice d'ordre, par. le rôle qu'elle assume\n  dans la politique de son temps, par les combats qu'elle livre au démon qui\n  prend corps pour la rouer, elle aussi, de coups; — à la vierge de Schiedam,\n  par sa guérison miraculeuse de la peste, par son contact perpétuel avec les\n  anges, par ses voyages dans le Purgatoire, en quête d'âmes à délivrer, par sa\n  mission très spéciale d'être une réparatrice des crimes du siècle, une figure\n  victimale de l'Eglise souffrante.\n    Par des voies opposées et souvent pareilles, ces trois femmes qui furent,\n  toutes les trois, des stigmatisées, se sont donc mesurées contre les influences\n infernales de leur époque ; quelle tâche fut plus accablante ! Jamais, en effet,\n l'équilibre du monde ne fut plus près de se rompre; et il semble aussi que\n jamais Dieu ne fut plus attentif à surveiller la balance des vertus et des\n vices, et à entasser, quand le plateau des iniquités descendait, comme con­\n trepoids, des tortures de saintes !\n    Cette loi d'un équilibre à garder entre le Bien et le Mal, elle est singuliè­\n rement mystérieuse, quand on y songe; car, en l'établissant, le Tout-Puis­\n sant paraît avoir voulu fixer lui-même des bornes et mettre des freins à sa\n Toute-Puissance. Pour que cette règle s'observe, il faut, en effet, que Jésus\n fasse appel au concours de l'homme et que celui-ci ne se refuse pas à le\nprêter. Afin de réparer les forfaits des uns, il réclame les mortifications et les\nprières des autres ; et c'est là qu'est vraiment la gloire de la pauvre humanité ;\njamais Dieu, si respectueux de la liberté de ses enfants que l'on peut compter\nceux qu'il priva du pouvoir de Lui résister, jamais Dieu ne fut leurré. Tou­\njours il a trouvé, à travers les âges, des saints qui ont consenti à payer, par\ndes douleurs, la rançon des péchés et des fautes.\n    Et cette générosité s'explique maintenant pour nous, à peine. En sus de\nnotre nature même qui répugne à la souffrance, il y a encore le Maudit qui\nintervient pour la détourner du sacrifice, le Maudit auquel son Maître a con­\ncédé, dans la triste partie qui se joue ici-bas, les deux plus formidables\natouts, l'argent et la chair. Et ce qu'il abuse, celui-là, de la lâcheté de\n l'homme qui sait bien pourtant que la grâce du Sauveur suffirait à lui assurer\nla victoire, s'il essayait seulement de se défendre! Ne dirait-on pas vraiment\nqu'après le renvoi d'Adam du Paradis, le Seigneur, sollicité par l'ange\nrebelle, lui a dédaigneusement accordé les moyens qu'il jugeait les plus sûrs\npour vaincre les âmes et que la scène de l'Ancien Testament, de Satan récla­\nmant à Dieu et obtenant de Lui la permission de tâcher de faire succomber,\nà coups d'épreuves, le malheureux Job, a pu se passer d'abord à la sortie de\nl'Eden?\n    Et, depuis ce temps, le fléau de la balance oscille ; quand il incline trop du\ncôté du Mal, quand les peuples deviennent trop ignobles et les rois trop impies,\nDieu laisse se déchaîner les épidémies, les tremblements de terre, les disettes,\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                               l5l\n\n\nles guerres; mais sa miséricorde est telle qu'il active alors le dévouement de\nses saints, les assiste, renchérit sur leurs mérites, triche peut-être un peu\navec Lui-même, pour que sa justice s'apaise et que l'équilibre se rétablisse.\n   L'univers serait, sans cela, et depuis quand ! en ruines; seulement, étant\ndonné les ressources dont le Très-Bas dispose et la faiblesse des âmes qu'il\nassiège, l'on comprend la sollicitude toujours en éveil de l'Eglise, chargée\nde dégrever autant qu'elle le peut le plateau des péchés, de neutraliser le lest\ndes offenses en ajoutant sans cesse sur l'autre plateau de nouveaux poids\nd'oraisons et de pénitences ; l'on s'explique la raison d'être des redoutes de\nsuppliques et des citadelles d'offices que, sur les ordres de l'Epoux, elle\nérige, le bien-fondé de ses cloîtres impitoyables, de ses ordres durs, tels que\nceux des Clarisses, des Calvairiennes, des Carmélites, des Trappes, et l'on\npeut concevoir aussi la somme inouïe de souffrances endurées par les saints,\nles maladies, les chagrins même que le Très-Haut distribue à chacun de nous\npour nous assainir et nous faire participer un peu à cette œuvre de compen­\nsation qui suit, pas à pas, l'œuvre du Mal.\n   Or, la dissolution de la société, à la fin duXIVesiècle et au commencement\n du XVe siècle, fut, nous l'avons dit, effroyable.\n    Le XIIIe siècle qui, malgré ses conflits et ses tares, nous apparaît, dans le\nrecul des âges, si candide avec saint Louis et Blanche de Castille, si chevale­\nresque et si pieux avec ses fidèles quittant leurs femmes, leurs enfants, tout,\npour arracher le sépulcre du Christ des mains des mécréants ; ce siècle qui\nconnut le pape Innocent III, qui vit saint François d'Assise, saint Domi­\nnique, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, sainte Gertrude et sainte\nClaire, le siècle des grandes cathédrales, était bien mort; la foi s'affaiblissait ;\nelle allait se traîner pendant deux siècles, pour finir par choir dans ce cloaque\ndéterré du Paganisme que fut la Renaissance.\n    En résumé, si nous jetons un coup d'œil sur l'état de l'Europe, au temps\n de sainte Lydwine, nous n'apercevons que des guets-apens de seigneurs\ncherchant à s'entre-dévorer, que des guerres de peuples rendus par la misère\n féroces et par la peur, fous. Les souverains sont des scélérats ou des déments,\n comme Charles VI, comme Pierre le Cruel, comme Pierre le Cérémonieux,\n comme Wilhelm V de Hollande, des toquées comme Jacqueline, d'autres\n sont des ivrqgnes luxurieux comme l'empereur d'Allemagne Wenceslas, de\n pharisaïques gredins comme le roi d'Angleterre; quant aux antipapes, ils\n crucifient le Saint-Esprit, et lorsqu'on les regarde, c'est l'épouvante !\n    Si c'était seulement tout 1 mais il sied de l'avouer encore, pour excéder la\n patience de Dieu, ceux qui lui furent consacrés, s'en mêlèrent. Le schisme,\n soufflant en tempête, avait démâté les barques de sauvetage et les bateliers\n de Jésus étaient devenus de vrais démons. Il n'y a qu'à lire les sermons de\n saint Vincent Ferrier, leur reprochant leurs turpitudes, les invectives de\n sainte Catherine de Sienne les accusant d'être cupides et orgueilleux, d'être\n impurs, leur criant qu'ils vendent à l'encan les grâces du Paraclet, pour se\n figurer le poids énorme qu'ils ajoutèrent à la balance de Justice, sur le pla­\n teau du Mal.\n    Devant une pareille somme de sacrilèges et de crimes, devant une pareille\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "l52                               DURENDAL\n\n\ninvasion des cohordes de l'Enfer, il semble probable que, malgré tout leur\ndévouement et leur bravoure, sainte Lydwine, sainte Colette, sainte Fran­\nçoise Romaine, eussent succombé sous le nombre, si Dieu n'avait levé des\narmées pour les secourir.\n    Ces armées, il est bien possible que jamais elles ne les connurent, pas plus,\ndu reste, qu'elles ne se connurent entre elles, car le Tout-Puissant est le seul\nmaître en cette stratégie et seul il voit l'ensemble; les saints sont entre ses\nmains, ainsi que des pions qu'il place sur l'échiquier du monde, à sa guise ;\neux s'abandonnent simplement, corps et âme, à Celui qui les dirige; ils font\nsa volonté et ne demandent pas à en savoir plus.\n    Aussi, n'est-ce que bien longtemps après, lorsqu'on examine les ressources\ndont le Seigneur disposait et les divers éléments dont il se servit, que l'on\nparvient à vaguement entrevoir la tactique dont il usa pour vaincre, à telle\n ou telle époque, les hordes séduites par les mauvais anges.\n    A cette fin du XIVe siècle, nous ne pouvons que difficilement établir le\n dénombrement de ces milices qui s'armèrent, sous les ordres du Christ, pour\nassister Lydwine et les deux autres saintes. Quelques-unes nous sont\nconnues, d'autres resteront probablement à jamais ignorées; d'autres encore\n paraissent avoir été plus spécialement occupées à opérer des diversions sur\n le champ de bataille de l'au-delà.\n     Sans crainte de se leurrer cependant, l'on peut signaler les troupes engagées\n en première ligne et s'avançant, sous l'abri de prières des redoutes contem­\n platives, des forteresses mystiques défendues, en France, par les clarisses de\n sainte Colette ; en Italie, par les clarisses de sainte Catherine de Bologne et\n les tertiaires franciscaines cloîtrées de la bienheureuse Angéline de Marsciano ;\n par les dominicaines réformées, avec l'aide de Marie Mancini de Pise, par la\n bienheureuse Claire de Gambacorta ; par les tertiaires de saint Dominique qui\n adoptèrent la clôture, sous l'autorité de Marguerite de Savoie ; par les cister­\n ciennes qu'avait ramenées à leurs strictes observances le pape Benoît XII ;\n par les sœurs chartreuses qu'exaltait encore le souvenir de sainte Roseline.\n     Ces troupes d'avant-garde étaient formées par les bataillons des francis­\n cains et des frères-prêcheurs; — les premiers marchant sous les ordres de\n saint Bernardin de Sienne qui naquit la même année que Lydwine et remplit\n une mission analogue à celle de sainte Colette, en redressant les règles\n fléchies de saint François ; de son disciple saint Jean de Capistran qui le sou­\n  tient dans cette tâche et combat, plus spécialement, ainsi que le bienheureux\n  Thomas Bellacio de Linaris, les hérésies des Fratricelles et des Hussites; de\n  saint Jacques de la Marche qui lui est adjoint pour prêcher contre les\n  infidèles; de saint Mathieu d'Agrigente qui restaure les us réguliers dans les\n  maisons de l'Espagne ; du bienheureux Albert de Sartéano qui fut plus parti­\n  culièrement chargé de guerroyer contre les schismes ; — les seconds, conduits\n par saint Vincent Ferrier, le thaumaturge, qui évangélisa surtout les\n  mécréants ; par saint Antoine de Florence qui lutta contre les œuvres de\n  magie; par le bienheureux Marcolin dont les genoux, à force de traîner sur\n  le sol, étaient devenus ainsi que les bosses rugueuses des vieux arbres ; par le\n  bienheureux Raymond de Capoue, le confesseur de sainte Catherine de\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                     SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              153\n\n\nSienne, qui, avec Jean Dominici et Laurent de Ripafratta, stimula la piété\nralentie et renoua les coutumes déliées de l'ordre ; par le bienheureux Alvarez\nde Cordoue qui travailla à l'extinction du schisme et convertit, de même que\nsaint Vincent Ferrier, les idolâtres.\n    Et ces colonnes, destinées, par la nature même de leur vocation, aux\nlabeurs de l'apostolat, habituées au métier d'éclaireurs,aux rencontres d'avant-\nposte, s'étendaient en un interminable front de bataille, en tête de l'immense\narmée du Seigneur dont les deux ailes s'éployaient : — l'une composée par\nles régiments drus des carmes, commandés par leur prieur général Jean\nSoreth qui ranima la ferveur déchue des siens et créa l'institut des carmélites ;\npair saint Antoine d'Offen et le bienheureux Stanislas de Pologne qui périrent\nmartyrisés, l'un et l'autre, pour la cause du Christ ; par Jean Arundine, prieur\nde la maison de Bruges; Ange de Mezzinghi qui contribua à implanter la\nréforme de la règle en Toscane; par Bradley, promu évêque de Dromory,\nen Irlande, et dont les austérités furent célèbres; — l'autre, par les masses\ncompactes des augustins, scindés en de multiples observances, et ralliés et\n réformés, eux aussi, en Italie, par Ptolomée de Venise, Simon de Crémone,\n Augustin de Rome; en Espagne, par Jean d'Alarcon qui introduisit les cou­\n vents de la stricte obédience, dans la vieille Castille; les augustines dont le\n tiers-ordre venait de pousser une fleur de Passion, la bienheureuse Catherine\n Visconti.\n    Et ces masses, fraîchement exercées, encadraient les détachements plus\n faibles et insuffisamment armés, des camaldules qui, dans le désordre de leurs\n rangs, comptaient pourtant un savant religieux Ambroise Traversari et deux\n saints : Jérôme de Bohême, l'apôtre de la Lithuanie et l'oblàt Daniel; — des\n birgittins et des birgittines à peine nés à la vie religieuse et mal préparés au\n service de campagne ; — des servîtes dont la discipline fut alors resserrée\n par Antoine de Sienne et dont le porte-oriflamme était une tertiaire, la bien­\n heureuse Elisabeth Picenardi; — des prémontrés dont les circaries étaient,\n ainsi que les couvents de Fontevrault que Marie de Bretagne allait bientôt\n remanier, si relâchés, que leurs effectifs de secours furent quasi-nuls.\n    Enfin, entre ces deux ailes, derrière la ligne avancée des enfants de saint\n François et de saint Dominique, évoluait la partie résistante, le gros de l'armée,\n le centre dense et massif de l'ordre le plus touffu du Moyen Age, de l'ordre de\n Saint-Benoît, avec ses grandes divisions : — les bénédictins, proprement dits,\n dirigés, en Allemagne, par l'abbé de Castels, Othon, qui reprend la partie\n intégrale de la règle et l'abbé Jean de Meden qui convertit les mœurs dis­\n solues de cent quarante-sept abbayes; en Italie, par Louis Barbo, abbé de\n Sainte-Justine de Padoue, qui réassujettit aux lois sévères de son cloître de\n nombreux monastères, parmi lesquels celui du Mont-Cassin, le berceau de\n l'ordre; en France, par l'abbé de Cluny, Odon de la Perière, le cellerier\n  Etienne Bernadotte, le prieur Dom Toussaint, un neveu de sainte Colette,\n  qui fut, à cause de ses vertus, comparé à Pierre le Vénérable ; par Guillaume\n  d'Auvergne, cité dans les chroniques comme ayant été un véritable saint; par\n  le bienheureux Jean de Gand, prieur de Saint-Claude, qui s'interpose entre\n  le roi d'Angleterre et le roi de France, pour tâcher de les résoudre à con-\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "154                                DURENDAL\n\n\ndure la p a i x ; — l e s cisterciens, par le bienheureux Eustache, le premier\nabbé du Jardinet, par les vénérables Martin de Vargas et Martin de Logrôno\nqui réorganisent les dépôts bernardins de l'Espagne ; — les célestins qui\ndélèguent un de leurs plus saints moines, Jean Bassand, pour être le confes­\nseur de sainte Colette, mais dont les escouades nombreuses et très famées en\n France, n'en sont pas moins mal entraînées et peu solides; — les olivétains\nmieux aguerris et menés à l'assaut par le vénérable Hippolyte de Milan, abbé\ndu Mont-Olivet, par le frère Laurent Sernicolaï de Pérouse, le convers Jérôme\nde Corse qui mourut en odeur de sainteté, au couvent de San Miniato, à Flo­\nrence, par le vénérable Jérôme Mirabelli de Naples, par le bienheureux\nBernard de Verceil qui fonda deux couvents de l'observance, en Hongrie; —\nles humiliés, dans les cloîtres desquels figure une oblate, la bienheureuse\nAldobrandesca, illustre par ses miracles, à Stenne.\n   L'on peut compter encore, dans le contingent de cette armée, une légion\nd'élite, celle des recluses, de ces femmes qui vécurent la vie érémitique, telle\nque sainte Colette la pratiqua, elle-même, pendant quatre années, à Corbie,\ndes femmes anachorètes, enfouies dans les solitudes de l'Occident ou volon­\ntairement emmurées dans les villes et auxquelles l'on passait, par une\nlucarne, un peu de pain et une cruche d'eau. Les noms de quelques-unes de\nces célestes sauvages nous sont connus, ceux d'Aliz de Bourgotte, internée\ndans une celle à Paris; de la bienheureuse Agnès de Moncada qui, à la voix\nde saint Vincent Ferrier, s'en fut, ainsi que Madeleine, pleurer les péchés du\nmonde dans unegrotte; de la bienheureuse Dorothée, la patronne de la Prusse,\nqui se séquestra près de l'église de Quidzini, en Pologne ; de la bienheureuse\nJulie Della Rena qui s'incarcéra à Certaldo, en Toscane; de Perrone Her­\ngolds, une stigmatisée, tertiaire de saint François, qui se retira dans un ermitage\ndes Flandres; de Jeanne Bourdine, claquemurée à La Rochelle, de Catherine\nVan Borsbecke, une carmélite qui s'écroua dans une sorte de laure contiguë\nà un sanctuaire près de Louvain ; d'une autre fille du carmel, appelée Agnès,\nque l'on retrouva, quelques années après la mort de Lydwine, encore\nenfermée dans un réduit situé près de la chapelle des carmes, à Liège.\n    Enfin, la fleur des servantes de Jésus, la garde d'honneur du Christ des\nrangs de laquelle sont sorties — il faut le remarquer — sainte Catherine de\nSienne, sainte Lydwine, sainte Colette, sainte Françoise Romaine, la bien­\nheureuse Jeanne de Maillé — les victimes plus particulièrement chères à\n Dieu, les effigies vivantes de sa Passion, ses vexillaires, les stigmatisées ?\n    En Allemagne, c'est une tertiaire franciscaine, la bienheureuse Elisabeth\n la bonne de Waldsee, et la Clarisse Madeleine Beüttler; en Italie, c'est une\ntertiaire de saint François, Lucie de Norcie, une Clarisse, Marie de Massa,\nune veuve, la bienheureuse Julienne de Bologne, une augustine, sainte Rite\nde Cassie; c'est l'extatique Christine dont le nom nous est conservé, mais\nsans renseignements, par Denys le chartreux; en Hollande, c'est la domi­\nnicaine Brigide et la béguine Gertrude d'Oosten; et combien perdues dans\nd'anciennes annales, tombées dans un complet oubli I\n   A ces troupes actives, l'on peut annexer encore des soldats qui ne furent\nincorporés dans aucun régiment et firent la guerre de partisans, seuls, de\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                      SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              l55\n\n\nleur côté, tels que le bienheureux Pierre, évêque de Metz et cardinal de\nLuxembourg, tels que saint Laurent Justinien, évêque de Venise, qui\ns'infligèrent d'incomparables macérations pour expier les péchés de leur\ntemps ; tels que saint Jean de Kenty, l'apôtre de la charité, en Pologne,\nsaint Jean Népomucéne, le martyr de la Bohême, tels que la bienheureuse\n Marguerite de Bavière, une amie de sainte Colette, et le corps de réserve\nrecruté parmi les volontaires laïques ou prêtres, religieuses ou moines que\nles razzias diaboliques n'emportèrent point.\n    Ainsi se peut résumer le bilan de l'armée qui entre en campagne, à la fin\nduXIVesiècle et au commencement du XVe, sous les bannières du Christ.\n    Au premier abord, elle semble imposante et décidée, mais quand on\n l'examine de près l'on s'aperçoit que si les chefs qui la dirigèrent, selon le\n plan de Jésus, furent admirables, les troupes placées sous leur commande­\n ment manquèrent de cohésion, furent irrésolues et débiles; le gros du con­\n tingent était, en effet, fourni par les corps des monastères d'hommes et de\n femmes et, nous venons de le voir, les désordres et les brigues perturbaient\n les cloîtres ; les règles agonisaient et la plupart des statuts étaient morts ; les\n phalanges monastiques étaient par conséquent sans endurance de piété et à\n peine exercées aux marches de la voie mystique. Il fallut donc, avant tout,\n refaire les cadres, ramener les religieux et les nonnes au maniement oublié\n de leurs armes, les équiper à nouveau d'offices, leur réenseigner la pratique\n des mortifications, leur réapprendre la manœuvre délaissée des coulpes.\n    Seuls, les chartreux faisaient, dans ce relâchement général, exception. Ils\n s'étaient divisés en deux camps, au moment du schisme, mais la discipline\n n'en était pas moins demeurée, dans leurs rangs, intacte. Ils avaient, parmi\n eux, d'habiles stratégistes et de puissants saints : Denys de Ryckel, dit le char­\n treux, l'un des plus grands mystiques de l'époque; Henri de Calcar, le prieur\n de la chartreuse de « Bethléem-Maria », à Ruremonde, le maître de Gérard\n Groot, l'un des écrivains auquel l'on a parfois attribué la paternité de l'Imita-\n tion de Jésus-Christ; Etienne Maconi, le disciple bien-aimé de sainte Catherine\n de Sienne ; le bienheureux Nicolas Albergati, devenu cardinal après avoir été\n  prieur de l'ascétère de Florence; Adolphe d'Essen, l'apôtre du rosaire, qui fut\n directeur de la bienheureuse Marguerite de Bavière ; d'autres encore.\n     Les compagnies Cartusiennes formèrent un noyau de vieux soldats bronzés\n au feu des batailles infernales et elles servirent d'arrière-garde, abritèrent,\n avec les remparts de leurs prières, le train de l'armée, couvrirent les garni­\n  sons des pupilles, des jeunes recrues qui venaient d'être rassemblées, leur\n  donnant ainsi le temps de se fortifier et de se préparer à la lutte; parmi ces\n  conscrits qui composèrent des bataillons de renfort, il faut noter la poignée\n  d'oblates de Saint-Benoît fondées par sainte Françoise Romaine, et surtout le\n  groupe des nouvelles carmélites dressées au service des places mystiques,\n  par des saintes telles que sainte Angèle de Bohême qui se clôtura dans le\n  monastère de Prague, la vénérable Agnès Correyts, la fondatrice du carmel\n  de Sion, à Bruges; la vénérable Jeanne de l'Erneur qui créa le monastère de\n  Notre-Dame de la Consolation à Vilvorde et fut une des premières filles spi­\n  rituelles de Jean Soreth; par la bienheureuse Jeanne Scopelli, supérieure du\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "   156                                DURENDAL\n\n\n     monastère de Reggio; par la bienheureuse Archangèle Girlani, prieure de la\n     maison de Mantoue, dont le cadavre incorruptible eut la spécialité de guérir,\n     par son attouchement, les femmes atteintes de chancres à la figure et à la gorge.\n        Lydwine, elle, ne leva aucune armée, ne fit partie d'aucun corps et elle\n     n'amena à la rescousse des mécréants l'appoint d'aucun cloître; elle combattit,\n    solitaire, en enfant perdue, sur un lit; mais le poids des assauts qu'elle sup­\n    porta fut le plus énorme dont on ait jamais ouï parler ; elle valut une armée à\n    elle seule, une armée qui devait faire face à l'ennemi sur tous les points.\n        Elle expia, de même que les autres saints de son siècle,' pour les âmes du\n    Purgatoire, pour les abominations du schisme, pour les ribotes des clercs et\n    des moines, pour les scélératesses des peuples et des rois; mais en outre de\n    cette obligation qu'elle accepta de réparer les fautes commises d'un bout de\n   l'univers à l'autre, elle eut encore la charge d'être le bouc émissaire de son pays.\n       Ainsi que l'observent ses biographes, toutes les fois que Dieu voulait châ­\n   tier la Hollande, c'était à elle qu'il s'adressait; c'était elle qui recevait les\n   premiers coups.\n       Fut-elle la seule, dans la région batave, à supporter la responsabilité des\n   méfaits punis ? ne fut-elle pas aidée dans cette mission spéciale aux Pays-Bas\n   comme elle le fut dans sa mission d'expiatrice du monde, par d'autres saints ?\n   cela semble à peu près sûr.\n       Les stigmatisées que nous avons nommées, Gertrude d'Oosten et Brigide,\n  n'existaient déjà plus lorsqu'elle commença, par procuration, de souffrir, car\n  l'une était morte en i358 et l'autre en i3go; elles n'intervinrent donc pas dans\n  l'œuvre propitiatoire qu'elle entreprit; elles la commencèrent, sans savoir qui\n  la finirait et Lydwine fut simplement instituée la légataire plaintive de leurs\n  biens. Elle prit leur succession comme elle avait déjà pris celle d'une sainte qui\n  vécut au siècle précédent, d'une compensatrice dont 1'existence présente de sin­\n gulièresanalogiesaveclasienne.sainteFinede Toscane ; celle-là passa, en effet,\n sa vie sur un lit et fut couverte d'ulcères dont le pus exhalait de frais parfums.\n      Il est impossible d'énumérer les personnes dont les mérites allégèrent, dans\n la Hollande même, la tâche de Lydwine; tout ce que nous savons, mais cela\n nous le savons d'une façon sûre, par les chroniques des monastères de Winde­\n sem et du montSainte-Agnès, c'est que Dieu fit croître à cette époque, dans les\n provinces septentrionales de la Néerlande, d'admirables semailles mystiques.\n     Il y eut alors une école d'ascèse pratique, issue des enseignements de\n Ruysbroeck et elle s'épanouit dans la région de l'Over-Yssel et plus particuliè­\n rement à Deventer.\n     Un homme originaire de cette ville et qui, après avoir été converti par le\n  prieur de la chartreuse de Monnikhuisen, près d'Arnhem, devint, par sa\n sanctimonie et par sa science, fameux, Gérard Groot ou le Grand, le traduc­\n teur de Ruysbroeck, prêchait en ce temps à Campen, à Zwolle, à Amsterdam,\n à Leyde, à Zuphten, à Utrecht, à Gouda, à Harlem, à Delft et son éloquence\n embrasait les masses; les églises ne pouvaient contenir les foules qu'il entraî­\n nait et il les haranguait, en plein vent, dans les cimetières; il opérait d'innom­\n brables conversions et peuplait, avec ses recrues, les abbayes. Il finit par\n'fonder, avec son élève Florent Radewyns, vicaire à Deventer, un institut\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                     SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                              157\n\n\n« de frères et de sœurs de la vie commune » qui poussa rapidement ses racines\ndans les Pays-Bas et la Germanie. Cet ordre que l'on pourrait qualifier d'un\nnom qu'il ne porta jamais « les oblats de saint Augustin » fut un véritable\ncentre d'études et de prières. Les hommes habitaient dans la maison de\nRadewyns et s'occupaient à transcrire les anciens manuscrits de la Bible et\ndes Pères, et les femmes, des sortes de béguines, résidaient chez Gérard et\ns'adonnaient, en dehors des heures d'oraisons, à des travaux d'aiguille.\n   Gérard mourut en 1384, à l'âge de quarante-quatre ans, en soignant les\npestiférés de Deventer et, après sa mort, fidèles à ses recommandations, Flo­\nrent Radewyns et les autres frères érigèrent, sous la règle de saint Augustin,\nun monastère à Windesem ; et ce lieu, qui n'était alors qu'une saulaie, donna\nnaissance en Hollande à quatre-vingt-quatre couvents d'hommes et treize cou­\nvents de femmes.\n   Ces congrégations de « la vie commune » furent, avec les cisterciens et les\nchartreux, qui étaient les seuls à observer leurs constitutions primitives dans\nles Pays-Bas, de véritables réservoirs de suffrages et de pénitences et elles\ndésarmèrent souvent le Seigneur que devait singulièrement irriter la dissolu­\ntion des autres ordres, car si nous en croyons Ruysbroeck, Denys le chartreux\net Pierre de Hérenthals, le dérèglement des moines dans les Provinces-Unies\net les Flandres fut affreux.\n   Il est certain, en tout cas, que l'école mystique de Deventer étaya de ses\nprières l'œuvre de Lydwine qu'elle connut et aima, car deux des augustins\nqui en firent partie, Thomas A Kempis et Gerlac, ont, chacun, écrit une bio­\ngraphie de la sainte.\n   Et ils nous apprennent qu'elle ne se contenta même pas de se substituer,\npour en subir le châtiment, aux crimes de l'univers et à ceux de sa propre\nville ; elle consentit encore à prendre à son compte les péchés des gens qu'elle\nconnaissait et les maladies corporelles qu'ils ne pouvaient supporter sans\naccabler le ciel de reproches et de plaintes.\n   Cette vorace de l'immolation, elle s'empara de tout; elle fut en même temps\net à la fois l'infatigable danaïde de la souffrance et le vase de douleurs qu'elle\ns'efforçait elle-même de remplir, sans pouvoir en atteindre le fond ; elle fut\nla bonne fermière de Jésus, celle qui éprouva les tourments de sa Passion et\nla charitable suppléante qui voulut, pendant trente-huit ans, acquitter, par la\nlargesse de ses maux, le loyer de santé et les dettes d'insouciance que les\nautres ne songeaient guère à payer.\n   Elle fut, en un mot, une victime générale et spéciale.\n   Cette existence d'expiation, elle serait incompréhensible si l'on n'en avait\ntout d'abord indiqué les causes et montré le nombre et la nature des offenses\ndont la réparation fut, en quelque sorte, ici-bas, sa raison d'être.\n   Ce résumé de l'histoire de l'Europe, à la fin du XIVe et au commencement\ndu XVe siècle, explique le pourquoi de cette exubérance de tortures qui fut,\ndans les annales des saints, unique. Elles surpassent, en effet, par leur durée,\ncelles des autres élus auxquels fut accordé, avec un supplice souvent assez\ncourt, la gloire plus retentissante du martyre.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "                     Albert Guequier\n\n\n   Albert Guequier vient de mourir.\n   Son nom évoque quelques-unes des plus belles et des plus\nbatailleuses années littéraires, en ce pays si inhospitalier aux\npoètes, et s'il est peu connu de la génération présente, il ramène\nceux qui se groupèrent autour de lui, voici près de dix ans déjà,\nvers d'intenses et poignants souvenirs.\n   Avec quelques amis, Guequier avait fondé en 1891, à Gand,\nles Essais littéraires qui, grâce à divers appuis, se transformèrent\nbientôt et devinrent sous le titre « Le Réveil » une revue grou­\npant la jeunesse littéraire de l'époque.\n   Nous y avons à peu près tous publié nos premiers poèmes.\n   Nos juvéniles aspirations se teintaient volontiers de théories\nsubversives et Dieu sait combien de vers libres — alexandrins en\nnourrice — nous immolâmes dans les colonnes de ce Réveil que\nGuequier dirigeait avec tant d'indulgence!\n   Au bout de quelques années, le Réveil compta parmi ses col­\nlaborateurs les plus purs d'entre les artistes français et belges :\nVerhaeren, Maeterlinck, Van Lerberghe, Mockel, Henri de\nRégnier, Maubel l'honorèrent de leurs proses et de leurs vers.\n  La Revue centralisait les efforts de tous les poètes indépen­\ndants et par cela même fut bientôt en lutte ouverte avec la Jeune\nBelgique qui défendait la poétique traditionnelle. Guequier\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                       ALBERT GUEQUIER                      159\n\napportait au combat sa verve gouailleuse et sa belle sincérité,\nnégligeant pour cette tâche qu'il croyait urgente et nécessaire,\nl'Immortelle dont il portait le baiser au front. La Muse pour­\ntant se vengea quelquefois de cet injuste abandon et tour à tour,\nsous son nom et sous celui de Frédéric Friche, Guequier publia\ndes poèmes en prose qui sentaient leur race ; il annonça même\nun volume : Les Miroirs, qui ne parut jamais.\n   En 1896, il quitta le Réveil pour se consacrer à ses études\nmédicales.\n   Le Réveil cessa de paraître en 1897.\n   Guequier meurt à trente ans.\n   Avec lui disparaît un esprit noble et pur : Il fut un pieux\n messager de la Beauté et les poètes saluent en lui un admirable\n ami à qui la Muse attristée peut sans crainte offrir un rameau\n du Laurier sacré.\n\n                                           GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "    Chansons d'aube et de soir\n\n                      Des mains...\n                                                     CARISSIMAE.\n\n De blanches mains d'amour, de rêve et de      lumière,\n     De blanches mains d'éternité\n M'ont effleuré ce soir d'un geste de prière\n     Où passait toute leur bonté.\n\nElles semblaient m'offrir, sous le ciel tiède et calme\n     Qui les choyait d'un souffle pur,\nLeur divine candeur, comme une grande palme\n     De rayons, d'aurore et d'azur.\n\nO le céleste émoi de leur longue caresse!\n    L'amour s'éveillait dans mon cœur\nEt marchait au devant de ma pâle jeunesse\n    Avec un sourire      vainqueur.\n\nEn moi vibraient des voix, des voix mystérieuses\n    Où revivait tout l'autrefois\nEt mon âme entr'ouvrant ses ailes radieuses\n    Chanta pour la première fois!\n\nTout n'était que splendeur, tout n'était  qu'harmonie,\n     Des fleurs s'élevaient vers mon cœur...\nEt les mains prolongeant leur caresse infinie,\n     M'ouvraient les portes du Bonheur.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "            CHANSONS D'AUBE ET DE SOIR                       l6l\n\n\nLes yeux extasiés, je me penchai vers elles\n    Pour les fleurir de mes baisers,\nMais je les vis trembler sous mes lèvres mortelles,\n    Pareilles à des lys brisés.\n\nCar elles dédaignaient l'hommage de mes lèvres\n    Où semblaient s'attarder  encor\nLes parfums maladifs de mes anciennes fièvres\n    Et l'acre arome de la Mort.\n\nElles craignaient les cris déments de mon cœur        ivre\n     Devant leur doux geste apaisé\nEt le ressouvenir des voluptés de vivre\n     Sous les roses de mon baiser.\n\nAussi, pour effacer mon antique   souffrance\n     Elles s'unirent sur mes yeux\nEn un bandeau d'amour, de songe et d'espérance\n     Divinement      religieux.\n\nEt je n'entrevis plus derrière leur doux voile\n     Qui m'avait paru lourd d'abord,\nQu'un grand ciel de lumière où s'ouvrait une étoile\n     Dans une apothéose d'or.\n\n\n\n\n                          Eventail\n          Son éventail d'écaillé atteste,\n          Ainsi posé    négligemment\n          Après maint soupir et maint geste,\n          Un trouble indicible et    charmant...\n\n          Elle sourit un peu, mais preste\n          Renaît bientôt l'ancien     tourment...\n          Et voici qu'une larme reste\n          Au bord des cils,     exquisement...\n\n          Aimer!... O Marquise   frivole,\n          L'Amour s'attarde ou bien s'envole\n          Au gré des jeux de l'éventail...\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "162                          DURENDAL\n\n\n               Elle rêve : Mais le pleur glisse\n               De l'œil aux lèvres de corail\n               Qui le savourent, ô délices!...\n\n\n\n\n                      Sur un air ancien\n      Un air de clavecin indécis et touchant\n      Comme un envol d'oiseaux dont les ailes sont lasses,\n      Frissonne dans le soir, rêve un instant et passe\n      Pour se fondre aux lueurs suprêmes du couchant.\n\n      Quels doigts ont attardé leur geste   négligent\n      Sur le clavier jauni qui chante avec la grâce\n      D'une aïeule, jolie encor, malgré la trace\n      Des pleurs que dissimule un sourire    indulgent?\n\n      Rameau, Lully, chansons précieuses et grêles,\n      Murmures d'autrefois cherchant comme en secret\n      L'appui fragile un peu d'anciennes   chanterelles!...\n\n      Sourire de Watteau, grâce en fleur de Lancret ! ..\n      L'air se mêle à la nuit où la lune se lève\n      Pour le cueillir au vol sur ses ailes de rêve.\n\n\n\n\n                       Vers pour Salomé\n      Pour orner le jardin stérile de mon cœur\n      Tu me tendis les fleurs écloses dans ton âme\n      Et les rayons cruels de ton amour, ô Femme,\n      S'unirent en couronne autour de ma      langueur.\n\n      Tu me croyais captif de ton rire moqueur\n      Et prosterné devant tes prunelles de flamme\n      Qu'un peuple ivre de joie et de désir acclame\n      Comme les phares d'or du Bel Amour        vainqueur.\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                                (D'après un cliché de Buschman, d'Anvers)\n             OPHELIE\n(ANTON VAN W E L I E , DE   BOIS-LE-DUC:\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": ""}, {"page_pdf": 198, "texte": "            CHANSONS D'AUBE ET DE SOIR                 163\n\n\nMais mon rêve inflexible et mes yeux    implacables\nPénétraient sans effroi les secrets redoutables\nDe ton cœur meurtrier qui triomphait      encor.\n\nUn sourire ambigu vint plisser mon visage\nEt devant toi, tu vis une tête de mort\nRaillant la vanité de ta parfaite  image.\n\n\n\n\n                Façon de Madrigal\n        Rose rieuse, au sein des roses\n        Qui t'enlacent de leurs réseaux\n        Où palpitent des vols d'oiseaux\n        Près de mes lèvres, tu reposes.\n\n        Mains jointes et paupières  closes,\n        J'écoute la Dame des eaux\n        Balbutier dans les roseaux\n        D'exquises et troublantes  choses.\n\n        Le ciel s'argente et, souriant,\n        Le matin rôde à l'orient\n        Sans oser déchirer les voiles\n\n        De la Nuit qui s'attarde encor\n        A relever les grilles d'or\n    De tes cils protégeant les dernières   étoiles!\n\n\n\n\n           Ophélie au bord de l'eau\nSon âme close sur un aveu deviné\nBien qu'à peine, clans l'or bleuté de ses prunelles,\nElle rêve parmi des clartés éternelles\nAux charmes d'un amour mort avant d'être né.\n\nCœur adorablement souffrant qui s'est donné\nSans le dire à celui qui de ses mains cruelles\nFlétrit sur son chemin les roses les plus belles,\nElle ne pleure plus, ayant tout     pardonné.\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "164                          DURENDAL\n\n\n      Et dans chaque calice effeuillé qu'elle cueille,\n      Elle croit découvrir un baiser qui l'accueille\n      Et des chansons d'amour dont son âme frémit.\n\n      Un rayon vient frôler sa tête qui se penche\n      Vers une rose morte et sur sa robe blanche\n      L'eau chuclwteuse imprime un baiser ennemi.\n\n                                                 GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                                                  I FIORETTI+LES\n                                                  PETITES FLEURS\n                                                  DE LA VIE DU PE-\n                                                  TIT PAUVRE DE\n                                                  JÉSUS-CHRIST\n                                                  SAINT FRAN-\n                                                  ÇOIS D'ASSISE\n(Giatto)                     (Phot. ci'Alinari)\n           LA SOURCE MIRACULEUSE\n\n\n\n\n       DES TRÈS SAINTS S T I G M A T E S DE SAINT\n           FRANÇOIS ET DE LEURS CONSIDÉRATIONS\n\n\n                                                      A MADAME BLANCHE ROUSSEAU.\n\n\n\n\n    D\n              ANS cette partie nous verrons avec une pieuse considération les\n                glorieux, sacrés et saints stigmates de notre bienheureux père\n                saint François, lesquels il reçut du Christ sur le saint mont de\n                la Vernia; et parce que lesdits stigmates furent cinq, selon les\n   cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce traité aura cinq considérations:\n     La première considération sera de la façon dont saint François parvint au\n   saint mont de la Vernia.\n\n\n      NOTE : Les Considérations sur les stigmates composent, avec la Vie de frire Junipère et\n    celle de frère Egide, les appendices aux Fioretti. Le succès de ce dernier ouvrage parmi le\n    peuple provoqua, sans doute, comme le suppose judicieusement M. Paul Sabatier, des\n    continuateurs qui recueillirent la tradition orale et écrite pour satisfaire à la curiosité des\n    fidèles Les Considérations datent, de même que les Fioretti, duXIVesiècle. On ne connaît\n    pas davantage l'auteur de celles-là que de ceux-ci : c'est, probablement, aussi, quelque\n    moine du couvent de Greccio, tout rempli de l'esprit primitif de l'Ordre, à l'âme ingénue\n    et forte, au langage d'une naïveté dont la simplicité se hausse, souvent, jusqu'à la plus\n    persuasive éloquence.\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "166                               DURENDAL\n\n\n   La seconde considération sera de la vie et conversation qu'il eut et tint\navec ses compagnons, sur ledit saint mont.\n   La troisième considération sera de l'apparition séraphique et de l'impres­\nsion des très saints stigmates.\n   La quatrième considération sera comment saint François descendit du\nmont de la Vernia, après qu'il eut reçu les sacrés stigmates et retourna à\nSainte-Marie des Anges.\n   La cinquième considération sera de certaines apparitions et révélations\ndivines faites, après la mort de saint François, à de saints frères et à d'autres\npersonnes dévotes desdits sacrés et glorieux stigmates.\n\n\n\n\nI. — DE LA PREMIÈRE CONSIDÉRATION DES SACRO-SAINTS STIGMATES\n\n\n\n             QUANT à la première considération, il est à savoir que saint\n              François, étant à l'âge de 43 ans, en 1224, partit, par l'inspiration\n              de Dieu, du val de Spolète pour aller en Romagne, avec frère\n              Léon, son compagnon; et allant, il passa au pied du château\nde Montefeltro, dans lequel château se faisait alors un grand festin et\nassemblée, parce que l'un de ces comtes de Montefeltro devait être armé\nchevalier, et saint François, apprenant la solennité qui s'y faisait et que\nbeaucoup de gentilshommes de divers pays y étaient réunis, il dit à frère\nLéon : « Allons là-haut à cette fête, car, avec l'aide de Dieu, nous y ferons\nquelque bon fruit spirituel. » Entre les autres gentilshommes de cette contrée\nqui étaient venus à cette assemblée, il y avait un grand et riche gentil­\nhomme de Toscane, qui avait nom messer Orlando de Chiusi de Casentino,\nlequel, à cause des merveilleuses choses qu'il avait entendues de la sainteté\net des miracles de saint François, lui portait grande dévotion et avait très\ngrand désir de le voir et de l'entendre prêcher.\n   Saint François arrive à ce château, et il entre et s'en va sur la place, où\nétait réunie toute la multitude de ces gentilshommes, et, en ferveur d'esprit,\nil monta sur un petit mur et commença à prêcher, proposant pour thème de\nsa prédication ces paroles en langue vulgaire : « Si grand est le bien que\nj'attends, que toute peine m'est un plaisir » ; et, sur ce thème, sous la dictée\nde l'Esprit-Saint, il prêcha si dévotement et si profondément, le prouvant par\ndiverses peines et martyres des saints apôtres et de saints martyrs, et par les\ndures pénitences des saints confesseurs et par beaucoup de tribulations et de\ntentations des saintes vierges et des autres saints, que tous les assistants res­\ntaient avec les yeux et l'esprit suspendus vers lui et écoutaient comme si un\n ange de Dieu parlait. Et parmi eux, ledit messer Orlando, touché de Dieu\npar la merveilleuse prédication de Saint François, se mit dans le cœur d'aller\nraisonner avec lui, après la prédication, des intérêts de son âme. La prédi­\ncation terminée, il tira saint François à part, et lui dit : « O Père, je voudrais\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "          DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         167\n\n\nparler avec toi du salut de mon âme ! » Saint François répondit : « Cela me\nplaît beaucoup, mais, ce matin, va et honore tes amis qui t'ont invité à la fête\net dîne avec eux et, après le dîner, nous parlerons ensemble tant qu'il te\nplaira.» Messer Orlando s'en va donc dîner et, après le dîner, il retourne à saint\nFrançois et règle et dispose entièrement avec lui les intérêts de son âme. Et à\nla fin, ce messer Orlando dit à saint François : « J'ai en Toscane un mont de\nla Vernia, lequel est très solitaire et est très propre à qui voudrait faire péni­\ntence, eu un lieu éloigné du monde, et à qui désire une vie solitaire ; s'il te\nplaît, volontiers je te le donnerai et à tes compagnons, pour le salut de mon\nâme. » Saint François, entendant une offre si libérale de cette chose qu'il\ndésirait beaucoup, en eut très grande allégresse, et louant et remerciant\nd'abord Dieu et puis messer Orlando, il lui dit ainsi : « Messer Orlando,\nquand vous serez retourné à votre maison, je vous enverrai de mes compa­\ngnons et vous leur montrerez cette montagne, et, si elle leur paraît propre à\nl'oraison et à faire pénitence, j'accepterai votre offre charitable. » Et cela dit,\nsaint François s'en va; et son voyage accompli, il s'en retourna à Sainte-\nMarie des Anges. Et messer Orlando, semblablement, la solennité de cette\nfête étant terminée, s'en retourna à son château, qui s'appelait Chiusi, lequel\nétait à un mille de la Vernia.\n   Retourné donc que fut saint François à Sainte-Marie des Anges, il envoya\ndeux de ses compagnons au dit messer Orlando, lesquels, arrivant à lui,\nfurent reçus par lui avec très grande allégresse et charité. Et, voulant leur\nmontrer le mont de la Vernia, il envoya avec eux environ cinquante hommes\narmés, afin qu'ils les défendissent des bêtes féroces; et, ainsi accompagnés,\nces frères gravirent la montagne, cherchèrent diligemment et, à la fin, arri­\nvèrent à une partie du mont très propre à contempler, dans laquelle partie il\ny avait une plaine, et ils choisirent ce lieu pour leur habitation et celle de\nsaint François, et, avec l'aide de ces hommes armés, qui étaient de leur com­\npagnie, ils firent une cellule de branches d'arbres; et ainsi ils acceptèrent au\nnom de Dieu et prirent le mont de la Vernia et le lieu des frères sur ce mont\net s'en allèrent et retournèrent à saint François.\n   Et, arrivés qu'ils furent auprès de lui, ils lui racontèrent comment et de\nquelle façon ils avaient pris, sur le mont de la Vernia, un endroit très propre\nà l'oraison et à la contemplation. Saint François, entendant cette nouvelle, se\nréjouit beaucoup et, louant et remerciant Dieu, il parla à ces frères avec un\nvisage joyeux et dit ainsi : — « Mes fils, nous approchons de notre carême\nde saint Michel archange; je crois fermement que c'est la volonté de Dieu\nque nous fassions ce carême sur le mont de la Vernia, lequel, par divine\nlibéralité, nous a été apprêté, afin que, à l'honneur et à la gloire de Dieu, et\nde la glorieuse Vierge Marie et des saints anges, nous, par la pénitence, méri­\ntions du Christ la consolation de consacrer ce mont béni. » Et cela dit, saint\nFrançois prit avec lui frère Masseo de Marignano d'Assise, lequel était homme\nde grande intelligence et de grande éloquence, et frère Ange Tancrède, de\nRieti, qui était très gentilhomme et avait été chevalier dans le siècle, et frère\nLéon, qui était homme de très grande simplicité et pureté, raison pour\nlaquelle saint François l'aimait beaucoup. Et, avec ces trois frères, saint\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "168                                DURENDAL\n\nFrançois se mit en oraison, se recommandait les prédits compagnons, aux\nprières des frères qui restaient, et se mit en route avec ces trois, au nom de\nJésus-Christ crucifié, pour aller au mont de la Vernia ; et, en partant, saint\nFrançois appela un de ces trois compagnons, et ce fut le frère Masseo, et lui\ndit ainsi : — « Toi, frère Masseo, tu seras notre gardien et notre prélat en ce\nvoyage, c'est-à-dire que, pendant que nous irons et resterons ensemble, nous\nobserverons nos usages: ou nous dirons l'office, ou nous parlerons de Dieu,\nou nous garderons le silence. Et nous ne penserons d'avance, ni au manger,\nni au boire, ni au dormir, mais, quand il sera l'heure de loger, nous achète­\nrons un peu de pain, nous nous arrêterons et nous nous reposerons au lieu\nque Dieu nous apprêtera. Alors ces trois compagnons inclinèrent la tête et,\nfaisant le signe de la croix, se mirent en route.\n   Et le premier soir, ils atteignirent un couvent de frères, et là se logèrent ;\nle second soir, à cause du mauvais temps et parce qu'ils étaient fatigués, ne\npouvant atteindre à un couvent de frères, ni à un château, ni à aucun village,\nla nuit arrivant inopinément à cause du mauvais temps, ils se réfugièrent\npour loger en une église abandonnée et inhabitée et, là, se reposèrent.\n   Et, tandis que les compagnons dormaient, saint François se mit en oraison,\net voici, à la première veille de la nuit, venir une grande multitude de\ndémons très féroces, avec rumeur et tumulte très grands ; et ils commen­\ncèrent fortement à lui donner tourment et ennui; l'un l'attrapait de-ci,\nl'autre de-là et l'un le tirait en haut, l'autre en bas ; celui-ci le menaçait d'une\nchose et celui-là lui en reprochait une autre, et ainsi de diverses façons ils\ns'ingéniaient à le distraire de l'oraison; mais ils ne pouvaient, parce que\nDieu était avec lui. Et quand saint François eut longtemps soutenu ces com­\nbats de démons, il commença à crier à haute voix : « O esprits damnés, vous\nne pouvez rien que pour autant que la main de Dieu vous le permette, et\npour cela, de la part de Dieu tout-puissant, je vous dis que vous fassiez de\nmon corps ce qui vous est permis de Dieu; car je le supporte volontiers,\nparce que je n'ai pas de plus grand ennemi que mon corps, et si vous me\nvengez, à ma place, de mon ennemi, vous me rendez ainsi un très grand\nservice. » Et alors, les démons avec très grande violence et furie, le prirent et\ncommencèrent à le traîner par l'église et à lui infliger de beaucoup plus grands\ntourments et ennuis que d'abord. Et saint François commença alors à crier\net à dire : « Seigneur Jésus-Christ, je te remercie de. tant d'amour et de\ncharité que tu montres envers moi, car c'est un signe de grand amour quand\nle Seigneur punit bien son serviteur de tous ses défauts, en ce monde, afin\nqu'il n'en soit pas puni dans l'autre. Et je suis prêt à soutenir allègrement\ntoute peine et toute adversité que toi, mon Dieu, tu veux m'envoyer pour mes\npéchés. » Alors les démons, confus et vaincus par sa constance et patience,\ns'en allèrent. Et saint François, en ferveur d'esprit, sort de l'église et entre\ndans un bois qui était là près, et là se jette en oraison, et avec des prières, et\navec des larmes, et en se frappant la poitrine, il cherche à trouver Jésus-\nChrist, époux et bien-aimé de son âme ; et finalement, le trouvant dans le\nsecret de son âme, tantôt il lui parlait avec respect comme à son Seigneur;\ntantôt il lui répondait comme à son juge ; tantôt il le priait Comme un père ;\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "SAINT FRANÇOIS REÇOIT LES STIGMATES\n             PUCCIO CAPANNA\n\n        (Eglise inférieure d'Assise)\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": ""}, {"page_pdf": 206, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        169\n\n\ntantôt il s'entretenait avec lui comme avec un ami. En cette nuit et en ce bois,\nses compagnons, après qu'ils s'étaient réveillés et restaient à écouter et à con­\nsidérer ce qu'il faisait, le virent et l'entendirent prier dévotement avec\nlarmes la divine miséricorde pour les pécheurs. Ils le virent et l'entendirent\npleurer à haute voix la passion du Christ, comme s'il la voyait corporellement,\nen cette nuit même; ils le virent prier avec les bras mis à la façon d'une croix,\npuis, un grand espace de temps, suspendu et soulevé de terre et enveloppé\nd'une nuée resplendissante. Et ainsi, en ces saints exercices, il passa toute\ncette nuit sans dormir ; et le matin, les compagnons, connaissant, qu'à cause\nde la fatigue de la nuit, qu'il passa sans dormir, saint François était trop\nfaible de corps et n'aurait pu cheminer à pied, s'en allèrent à un pauvre\nlaboureur des environs, et lui demandèrent, pour l'amour de Dieu, son âne\nà prêter pour frère François, leur père, qui ne pouvait aller à pied. Les\nentendant nommer frère François, il leur demanda : —« Etes-vous des frères\nde ce frère d'Assise dont on dit tant de bien? » Les frères répondirent que\noui, que c'était pour lui qu'ils demandaient la bête de somme. Alors, ce bon\nhomme, avec grande dévotion et sollicitude, apprêta l'âne et le mena à\nsaint François, et, avec grande révérence, le fit monter dessus. Et ils chemi­\nnèrent plus outre, le paysan avec eux, derrière son âne.\n   Et, après qu'ils eurent avancé quelque temps, le paysan dit à saint Fran­\nçois : — « Dis-moi, es-tu frère François d'Assise ? » Saint François répond\nque oui. — « Eh bien! tâche donc, dit le paysan, d'être aussi bon que tu\nl'es réputé par tout le monde, parce que beaucoup ont grande foi en toi; et,\npour cela, je t'exhorte qu'en toi il n'y ait rien d'autre que ce que les gens\nen espèrent. » Saint François, entendant ces paroles, ne se courrouça point\nd'être admonesté par un paysan et ne se dit pas en lui-même : — « Quelle\nbête est celui-ci qui m'admoneste! », comme diraient aujourd'hui beaucoup\nd'orgueilleux qui portent la cape; mais immédiatement, il se jeta de l'âne à\nterre, et s'agenouilla devant le laboureur et lui baisa les pieds et le remercia\nhumblement, parce qu'il avait eu la bonté de l'admonester si charitablement.\n   Alors le paysan et les compagnons du saint, avec grande dévotion le\nlevèrent de terre et le reposèrent sur l'âne; et ils cheminèrent plus outre.\nEt arrivés qu'ils furent peut-être à la moitié de l'ascension du mont, la chaleur\nétant très grande et l'ascension fatigante, il vint une grande soif à ce paysan de\nsorte qu'il commença à crier après saint François, disant : — « Hélas! je me\nmeurs de soif, et si je n'ai pas quelque chose à boire; je vais m'évanouir immé­\ndiatement. » Saint François descend de l'âne et se jette en oraison, et reste age­\nnouillé, les mains levées au ciel, tant qu'il connaît, par révélation, que Dieu\nl'avait exaucé. E t alors saint François dit au paysan : — « Cours, va vite à\ncette pierre, et là, tu trouveras l'eau vive que Jésus-Christ, par sa miséricorde,\na fait sortir maintenant de cette pierre. » Le paysan courut au lieu que\nsaint François lui avait montré et trouva une belle source, sortie, par\nla vertu de l'oraison de saint François, du rocher liés dur; et il en but copieuse­\nment et fut réconforté. Et il apparaîtbien que cette source fut de Dieu prodiute\nmiraculeusement, par les prières de saint François, parce que, ni auparavant,\nni depuis, en ce lieu ni dans un grand espace aux alentours, ne se vit source\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "170                               DURENDAL\n\n\nd'eau, ni eau vive. Cela fait, saint François, avec les compagnons et le\npaysan, remercièrent Dieu du miracle et, ensuite, ils cheminèrent plus\noutre. El s'approchanl du pied même du rocher de la Vernia, il plut à saint\nFrançois de se reposer un peu sous un' chêne qui était sur le chemin et y est\nencore ; et, étant là, saint François commença à considérer la disposition du\nlieu et du pays; et, étant en cette considération, voici venir une grande mul­\ntitude d'oiseaux de diverses sortes qui, par leurs chants et leurs battements\nd'ailes, montraient très grande réjouissance et allégresse. Et ils entourèrent\nsaint François de telle façon que les uns se posèrent sur sa tête, ses épaules\net ses bras, les autres dans son giron et autour de ses pieds. Ses compagnons\net le paysan voyant cela et s'émerveillant, saint François tout réjoui en\nesprit, dit ainsi : — « Je crois, très chers frères, qu'il plaît à notre Seigneur\nJésus-Christ que nous habitions sur ce mont solitaire, puisque tant\nd'allégresse montrent de notre venue nos frères et nos sœurs les oiseaux. »\n   Et ces paroles dites, ils se levèrent, cheminèrent plus outre et finalement\nparvinrent à l'endroit qu'avaient d'abord choisi les compagnons.\n   Et voilà quant à la première considération, à savoir comment saint\nFrançois parvint à la sainte montagne de la Vernia.\n\n                                        Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                Saint Paul et Pétrone\n\n                 UN homme, une œuvre supérieurs soulèvent plus que de la\n                    critique. Certaines gens se plaisent à les détracter systéma­\n                    tiquement et maintes fois injustement.\n                       Ainsi en est-il du chef-d'œuvre de Sienkiewicz. Quelle\n                    apologie plus modeste et pourtant plus éclatante a été écrite\n                    en faveur du christianisme ?\n                       Ce n'est pas sans raison qu'aux premiers jours de l'appa­\n                    rition de « Quo Vadis » dans nos contrées, un écrivain\n                    incrédule s'écriait tristement : Pourquoi faut-il que le\nXIXe siècle, ouvert avec le Génie du Christianisme, se ferme sur cette défense\npopulaire de la doctrine chrétienne ? Renan, où êtes-vous ?\n  Voici maintenant qu'on s'arrête à des détails de cette belle conception.\nElle plaît à beaucoup, dit-on, parce qu'elle chatouille, çà et là, l'instinct\ninférieur de l'humanité. Or, saurait-on peindre, plus chastement, les ivresses\nnéroniennes du festin impérial du Palatin ; les orgies césariennes et bestiales\nde l'étang d'Agrippa ; ce tableau, d'un délicat paganisme, où le sceptique\nPétrone se ménage une entrevue passionnée avec son esclave tendre et\ndévouée, la belle Eunice, pour mieux reprendre, dans le réseau des plaisirs\nsensuels, Vinicius encore hésitant, absorbé déjà par les attraits supérieurs que\nlui inspire la pure, chrétienne et royale Lygie ?\n   En combien d'autres endroits l'auteur laisse, discrètement, le lecteur aux\nprises avec le fond de son livre, savoir : le parallèle entre l'amour revêtu de\ntoutes les richesses charnelles, tel que le paganisme le concevait, et l'amour\nnaturel, relevé, transfiguré, à la fois idéal et pratique que bénissent Jésus\nChrist et Son Eglise !\n   En vérité, après avoir lu ces pages aussi fortes que fines, l'homme sensé et\ndésintéressé s'avoue, une nouvelle fois, vaincu par l'éternel Galiléen.\n   N'importe ! Aux yeux d'autres malveillants assez nombreux, la figure de\n Pétrone, ce païen intellectuel et jouisseur, ancien et toujours si moderne, a\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": " 172                                  DURENDAL\n\n\n été modelée avec trop de complaisance artistique. E n c o r e eût-il fallu, selon\n ces critiques, mettre saint P a u l en u n meilleur relief.\n    N o u s l'avouons : celte objection de détail, pas plus que la précédente, n'est\n point venue refroidir notre enthousiasme réfléchi. Elle aurait néanmoins\n quelque fondement si les traducteurs fiançais (1) n'avaient pas supprimé\n (pour quelle raison ?)un dialogue de haute importance entre ces deux per­\n sonnages : saint P a u l et P é t r o n e .\n   N o u s avons découvert celte omission en lisant la traduction anglaise de\n Jeremiah Curtin (juin 1896) précédée d'une lettre autographe de Sienkiewicz\n aux éditeurs américains : Little, Brown et C ie , leur attribuant, dans la mesure\n du possible, le monopole de l'édition en langue anglaise (2).\n                                           *\n                                          * *\n    Vinicius et Lygie se sont fiancés à genoux, aux pieds de saint Pierre.\n César est allé à Antium, suivi de Poppaea, des a u g u s t a n s e t de toute sa cour.\nVinicius, que l'impératrice Poppaea a tenté en vain d e posséder, ne peut\n résister au désir de revoir sa bien-aimée. Il s'échappe des fêtes enivrantes en\n lesquelles N é r o n berce ses ennuis ; il vient goûter le calme divin d e la petite\n maison du Transtévère où se cache Lygie.\n    Il lui parle, à elle « l'âme de son âme » :\n    « O ma bien-aimée, vivre ensemble, adorer ensemble le doux S a u v e u r et\n » savoir qu'après la mort nos yeux s'ouvriront encore, comme après un heu-\n » reux rêve, à u n e nouvelle lumière ! (3) »\n    P u i s aussitôt, d'après la traduction française, il ajoute : « Dis un mot et\n » nous quitterons R o m e pour nous établir au loin (4). »\n    Au contraire, la traduction anglaise laisse entre la phrase : « O ma bien-\naimée... » \" celle-ci : « Dis u n mot... » tout ce qui suit. N o u s traduisons ces\nlignes à l'intention de ceux qui n'auraient pas eu la chance de découvrir ce\npassage, l'un des plus importants et des plus fondamentaux du livre :\n    «                         à u n e nouvelle lumière!\n   P e u t - o n imaginer quelque chose de supérieur? Ce qui m'étonne c'est que\nje n'aie pas saisi cela d'emblée. E t sais-tu ce que je pense m a i n t e n a n t ? C'est\nque personne n e résistera à cette religion. Dans trois ou quatre siècles le\nm o n d e entier l'acceptera. L e peuple oubliera Jupiter. Il n'y aura plus\nd'autre dieu que le Christ, ni d'autres temples que les temples chrétiens. Car,\nqui donc n'aspire pas au b o n h e u r ? Mais j'entends encore la conversation de\nP a u l avec P é t r o n e . Sais-tu quel fut le dernier mot de Pétrone.? « Cela n'est\npas pour moi. » Il ne sut pas donner d'autre réponse.\n\n  (1) HENRYK SIENKIEWICZ. QUO Vadis, roman des temps néroniens, traduction de\nB. Kozakiewicz et J.-L. de Janasz, 49° éd. de la Revue Blanche, 1900.\n  (2) Quo Vadis a narrative of the times of Nero by H. Sienkiewicz, aulhor of « With fire\nand sword», «The deluge», « Pan Michael », « Children of the soil », etc., authorised\nand unabridged translation from the polish by Jeremiah Curtin. — London : J.-M. Dent\nand Cy, 1899.\n  (3) P. 351, traduction française.\n  (4) Loc. cit.\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                          SAINT PAUL ET PÉTRONE                                173\n\n\n   « Répète-moi les paroles de Paul », dit Lygie.\n   « C'était un soir, chez moi. Pétrone commença à parler avec enjouement\net sur un ton badin, selon son habitude. Paul entama la conversation\net lui dit : « Comment peux-tu nier, sage Pétrone, que le Christ ait existé\net soit ressuscité, pour le seul motif que tu n'étais pas au monde alors.\nPierre et Jean l'ont vu. Je l'ai vu moi-même sur le chemin de Damas. Prouve\nd'abord, ô toi qui te vantes d'être un sage, que nous sommes des fourbes.\nAlors seulement tu auras le droit de récuser notre témoignage. »,\n   Pétrone répondit que jamais la pensée de nier ne lui était venue à l'esprit,\ncar il savait pertinemment qu'il était arrivé bien des événements incompré­\nhensibles, qui étaient affirmés par des gens dignes de foi. « Mais la révélation\nd'un nouveau dieu est une chose, dit-il, et l'adhésion à sa doctrine en est une\nautre. Je ne désire rien connaître qui me gâte la vie et en défigure la beauté.\nQu'importe que nos dieux soient authentiques ou non. Ils sont beaux! Leurs\npréceptes sont faciles. Ils nous permettent de vivre sans soucis. »\n   — « Tu es donc disposé à rejeter une religion d'amour, de justice et de\nmiséricorde, uniquement par crainte des soucis de la vie », répliqua Paul,\n«mais songe-y donc, Pétrone, est-ce que ta vie en est réellement exempte?\nConsidère que personne, ni toi, ni aucun homme, si riche et si puissant soit-il,\nne sait en s'endormant le soir, s'il ne se réveillera pas le matin sous le coup\nd'une sentence de mort. Dis-moi donc, si César professait cette religion qui\noblige à l'amour et à la justice, est-ce que ton bonheur ne serait pas bien plus\nassuré? Tu t'inquiètes au sujet de tes délices ! Mais est-ce que ta vie ne serait\npas bien plus joyeuse dans cette occurrence?\n   » En ce qui concerne la beauté et les ornements de la vie,si déjà maintenant\nvous construisez tant de beaux temples et élevez tant de belles statues aux\ndivinités du mal, à des dieux rancuniers, adultères et perfides, que ne feriez-\nvous pas en l'honneur du Dieu qui seul est vrai et miséricordieux ? Tu vantes\nton sort, parce que tu es bien portant et que tu vis dans la luxure. Mais tu eusses\npu être pauvre et esseulé, quoiqu'issu de noble maison, et alors, en vérité, il\neût été préférable pour toi que le peuple confessât le Christ. Que de fois à\nRome même des parents riches, pour se débarrasser de la charge de l'éduca­\ntion de leurs enfants, ne s'en défont-ils pas ! On appelle ces enfants les alumni.\nLe sort eût pu faire que tu en fusses. Cela n'arriverait pas si les parents vivaient\nselon les préceptes de notre religion. Supposons qu'arrivé à l'âge viril, tu aies\nrencontré la femme de ton cœur ; tu souhaiterais évidemment qu'elle te soit\nfidèle jusqu'à la mort. Or, vois ce qui se passe autour de toi. Que de vile­\nnies, que de hontes, que d'accrocs dans la fidélité des femmes! N'êtes-vous\npas tout étonnés, vous autres païens, quand vous rencontrez par hasard ce\nque vous appslez : univira, une femme fidèle? Eh bien, je te garantis que les\nfemmes qui portent le Christ dans leur cœur sont fidèles à leurs maris et que\nles époux chrétiens sont fidèles à leurs femmes. Vous autres vous n'êtes jamais\nsûrs ni de vos gouvernants, ni de vos pères, ni de vos femmes, ni de vos\nenfants, ni de vos esclaves. Le monde entier tremble devant vous, et vous\ntremblez vous-mêmes devant vos propres esclaves. Vous savez qu'à toute\nheure votre tyrannie peut soulever une révolte effroyable, une guerre comme\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "174                                  DURENDAL\n\n\nil en a déjà surgi plus d'une. Quoique riche, tu n'es pas sûr qu'il ne te sera\npas intimé demain l'ordre d'abandonner tes biens. Tu es jeune; demain tu\ndevras peut-être mourir. Tu aimes, mais la trahison te guette. Tu tiens à tes\nvillas ornées de statues. Demain le pouvoir peut t'en expulser et le jeter nu sur là\nplage vide de Pandatarie. Tu as des milliers d'esclaves ; demain ces esclaves\nferont couler ton sang. S'il en est ainsi, comment peux-tu être tranquille et\nheureux? Comment peux-tu vivre dans les délices? Moi je prêche l'amour,\nje prêche une religion qui commande aux gouvernants d'aimer leurs sujets,\naux maîtres d'aimer leurs esclaves, aux esclaves de servir avec amour, à tous\nla justice et la miséricorde, une religion qui garantit après cette vie un bon­\nheur sans bornes, aussi vaste qu'une mer qui n'aurait pas de rivages. Comment\npeux-tu donc dire, Pétrone, que cette religion déflore la vie, alors qu'au con­\ntraire elle la corrige et alors que toi-même tu serais cent fois plus heureux et\nplus en sécurité si elle s'étendait sur le monde, aussi loin que la suprématie\nde Rome ? »\n   Ainsi raisonnait Paul.\n    Pétrone répondit : « Cela n'est pas pour moi ! »\n   Sous prétexte qu'il était fatigué, il partit, et, en s'en allant, il dit : «Je pré­\nfère mon Eunice, ô petit Juif! mais en vérité je ne voudrais pas être contraint\nà discuter avec toi en public. »\n   Je buvais les paroles de Paul avec toute mon âme et quand il parlait de\nnos femmes, j'exaltais de tout mon cœur cette religion dont tu es la fleur,\ncomme le lys surgit au printemps du sein d'un champ fécond. Et je songeais\nalors à Popaea qui a trahi deux maris pour se prostituer à Néron, à Calvia Crispi­\nnella, à Nigidia, à toutes les femmes que je connais à l'exception de Pomponia.\nToutes ontété infidèles et ont trahi leurs serments. Seules Pomponia et ma fian­\ncée ne m'abandonneront pas, ne me trahiront pas, n'éteindront pas le feu qui\nbrûle en moi, quand bien même tous les êtres en qui j'ai mis ma confiance\nm'abandonneraient et me tromperaient. Dès lors, je me disais dans mon âme :\n« Comment pourrais-je te témoigner ma reconnaissance sinon en t'aimant et\nen t'honorant ? » Sais-tu qu'à Antium je causais et m'entretenais avec toi,\ncomme si tu étais à mes côtés ? Je t'aime cent fois plus pour m'avoir arraché\nà la maison de César. Je ne fais plus aucun cas du palais de César. Je ne\ndésire plus ni ses luxures, ni ses musiques. Je ne désire que toi. Dis un seul\nmot et nous abandonnerons Rome pour aller établir notre demeure quelque\npart au loin (1). »\n                                           *\n                                          * *\n\n  Le discours de saint Paul à Pétrone, n'est-ce pas l'essence même de la\nmorale bien actuelle du livre ?\n  Combien de Pétrones empêchés, fatigués ou distraits ne tournent pas, de\nnos jours, le dos à la Lumière? Châtiment, hélas I de la légèreté, de l'égoïsme\nde leur brillant esprit !\n\n\n  (1) Traduction anglaise, pp. 302-304.\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                         SAINT PAUL ET PÉTRONE                               175\n\n\n   Pourtant, les faits sont toujours là, L'Incarnation, la Vie, la Mort, la\nRésurrection, l'Ascension de Jésus-Christ, tous événements historiques que\nnous n'avons point vus, tandis qu'y ont assisté Pierre, Paul, Jean et bien\nd'autres.\n   Du moins, nous vivons de la vie de la sainte Eglise catholique, apostolique\net romaine. Elle est, sous nos yeux, un fait indéniable. Pierre, en la personne\ndu savant et immortel Léon X I I I , est toujours à Rome. Il y prêche; il y garde\nle dépôt de la Foi.\n   En présence de ces faits incontestables et en réalité incontestés, agirons-\nnous en hommes de science ? Les observerons-nous pour en déduire la loi de\nnotre vie ?\n   Ou avec Pétrone, qui n'était pas un savant, mais un littérateur et un esthète,\n dirons-nous : « Cela n'est pas pour moi ? »\n   Dans la première alternative, voici l'amour, la justice, la miséricorde de\nDieu !\n   Dans la seconde, s'avancent les malentendus, les haines, les luttes de\nclasses, la justice sur les lèvres et l'injustice dissimulée au fond des cœurs,\nl'impitoyable vengeance attisant le feu révolutionnaire !\n   L'humanité vivra, ici-bas, pacifique, satisfaite autant que possible ; là-haut,\nde l'éternelle vie bienheureuse; sinon, elle s'abîmera misérablement comme le\nfier empire du fier et impudique Néron. Le passé répond de l'avenir.\n   Des conceptions naïves, simplistes, antiscientifiques, telles les combinai­\nsons subjectives du collectivisme intellectuel, ne sauraient se substituer ni à\nla nature humaine ni à son histoire vraie.\n\n                                                      C H . LAGASSE DE LOCHT.\n\n\n  Dimanche 24 février 1901.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "                        Notes Musicales\n\nLe Deuxième Concert du Conservatoire. — Le Songe\n d'une Nuit d'Été. — L'Esthétique de Mendelssohn. —\n César Thomson. — Les Chanteurs de Saint-Gervais. —\n Motll. Le Vaisseau-Fantôme. — Feruccio Busoni.\n\n\n\n   L'œuvre de Mendelssohn est en général peu prisée de nos jours, et même\nà ne consulter que certains soi-disant puristes intransigeants, elle devrait être\nrayée des programmes de nos concerts. Il est de bon ton de la considérer\ncomme tout à fait secondaire et négligeable, ce qui est assurément excessif et\ninjuste. L'auteur de la Symphonie Écossaise nous offre un nouvel exemple d'un\nfait des plus fréquents dans l'histoire de l'Art, le dédain et l'oubli voués à une\nœuvre en raison directe de l'idolâtrie qu'elle a suscitée du vivant de l'artiste.\n   Si elle n'arrive jamais à produire la grande émotion, celle qui étreint l'âme\net voile de larmes le regard, la musique de Mendelssohn, comme celle de\nMozart dont elle s'inspire d'ailleurs, est une musique souverainement belle au\nsens grec et classique du mot.\n   La ligne en est pure et fière, le tissu mélodique d'une suavité et d'une insi­\nnuante tendresse exemptes cependant de banalité ou de mièvrerie, et il y a\nen outre dans l'art de Mendelssohn un côté pictural, descriptif et fantastique\ndont l'Ouverture du Songe, d'une Nuit d'été nous offre le type le plus caractérisé.\n   Sous la direction de M. Gevaert, l'orchestre du Conservatoire a rendu avec\nune réelle maîtrise ce tableau musical d'une touche aérienne où l'exquise flui­\ndité de la trame orchestrale traduit merveilleusement le caractère fantastique\ndu poème shakespeaerien.\n   A entendre cette symphonie lissée de rêve où s'épandent, en cascades de\nperles lumineuses, les sonorités tenues, l'on croit sentir, dans la lumière rose\net atténuée du Songe, comme de soyeux effleurements d'ailes blanches et\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                             NOTES MUSICALES\n                                                                           177\n\ncaressantes, tandis que retentissent les appels amoureux des Sylphes et des\nFées, les uns volant silencieusement dans le mystère d'un rayon de lune, les\nautres voilant leur beauté et s'abritant, gracieuses, sous le velours embaumé\ndes pétales d'un Lys.\n    Cependant, il faut le reconnaître, ce qui caractérise le génie de Mendelssohn,\nc'est une noble élégance mais à coup sûr non la grandeur. S'il nous était\npermis de'nous exprimer de la sorte, Mendelssohn eut le malheur d'être trop\nheureux. Il ne connut point cette période surélevante de difficultés, de tâton­\n nements, d'efforts douloureux, de combats à livrer qui trempe l'âme du poète,\nl'aide à prendre son essor vers les splendeurs éblouissantes de l'Art éternel et\n'fait ainsi mûrir les fruits indestructibles du Génie. Au contraire, il n'eut qu'à\n se montrer pour triompher, ralliant toutes les admirations, ravissant tous les\n cœurs et il paye maintenant bien chèrement les joies de ce facile triomphe.\n Qu'il en fut autrement de Beethoven, de Schumann, de Wagner, ces grands\n remueurs d'idées dont l'œuvre épique et lyrique à la fois, synthétisant toute la\n vie humaine, semble bâtie pour l'Eternité ! Mais ceux-là, en vrais nourrissons\n de la Gloire, s'abreuvèrent au lait amer de la Souffrance génératrice de Force.\n C'est la marque des favoris de Dieu. Loi adorable bien qu'incompréhensible :\n les œuvres de génie, êtres immortels, ne peuvent éclore à la vie qu'après\n  avoir été longtemps couvées sous l'aile du Malheur.\n     ... Et l'âme douce etféminine de Mendelssohn cessa de chanter, se taisant\n  devant l'Œuvre immense... Ce même jour, M. Gevaert nous fit entendre la\n  Symphonie Héroïque. Puis César Thomson nous joua le seul concerto que\n  Beethoven ait écrit pour le violon, poème tout de charme que traverse une\n  sève de jeunesse prîntanière et où semble encore planer et fleurir l'âme de\n  Mozart. Ce nous fut une joie d'écouter en ce morceau l'interprétation de\n  Thomson, ce grand poète de la ligne, après celle que nous en donna l'an der­\n  nier Ysaye, ce grand poète de la couleur.\n     Les Chanteurs de Saint-Gervais, si goûtés et appréciés à Bruxelles, nous ont\n  convié à un concert que S. A. R. Madame la Comtesse de Flandre honorait\n  de son auguste présence, et où nous entendîmes quelques-unes des meilleures\n  pages écrites par les maîtres duXVIesiècle. Cette remarquable phalange que\n   M. Ch. Bordes dirige avec un haut souci d'art, se distingue surtout par ses\n  qualités de parfaite fusion, par la chaleur et la belle tenue des voix, parla\n   pureté du style dans l'interprétation. La sonorité discrète et d'une absolue\n   distinction dans les piano pêche peut-être dans les forte par une certaine cru­\n   dité, mais encore est-il vrai de dire que l'acoustique de la salle où se donnait\n   cette très intéressante audition était probablement pour beaucoup dans cette\n   impression. Parmi les œuvres interprétées, signalons en toute première ligne\n   les émouvants motets de Vittoria, de Roland de Lassus, de Nanini intitulés\n   O vos omîtes, Nos qui sumus in hoc mundo, Hodie Christus natus est, puis le Dialogue\n   Spirituel de Henri Du Mont (XVIIe siècle), remarquablement dit par MM. Da­\n   vid et Gebelin, les verveuses chansons françaises de Roland de Lassus et de\n   Jannequin, le célèbre Sanctus de la Messe du Pape Marcel et deux admirables\n    Alleluia en chant grégorien.\n       Mais si nous devons de la reconnaissance à M. Ch. Bordes pour les\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "178                              DURENDAL\n\n\ndélicates jouissances artistiques qu'il nous a procurées, n'oublions pas qu'ici\nmême, à Bruxelles, M. Carpay, à la tète de l'Association des Chanteurs de\nSaint-Boniface, poursuit avec une constance et un dévouement infatigables le\nmême but que M. Bordes à Paris, s'attachant à révéler en de remarquables\nexécutions l'art si pur, mais ignoré ou délaissé des maîtres duXVIesiècle.\n   Signalons encore la nouvelle audition de chefs-d'œuvre qui a eu lieu der­\nnièrement à l'Alhambra, sous la direction de Mottl. Nous y entendîmes du\nBeethoven, du Berlioz, du Wagner. L'ouverture de Benvenuto Cellini, de\nBerlioz, œuvre ingénieuse et de grande allure, fut accueillie avec respect et\nsympathie. Berlioz nous a toujours semblé un très noble esprit, aspirant à un\nIdéal trônant sur des cimes sourcilleuses, mais ne parvenant jamais à tra­\nduire adéquatement cette aspiration et cet Idéal en une langue suffisamment\nprécise, cherchant douloureusement et vainement les moyens d'expression\nayant la vertu de faire vivre, de fixer l'œuvre d'art à la hauteur sublime de\nson rêve, en sorte qu'éveillant presque toujours l'idée de quelque chose de\ngrand, il se dégage de cette musique une impression qui demeure vague,\napproximative, dépourvue d'efficacité et de puissance.\n   Proclamons-le d'ailleurs, c'est dans l'interprétation du maître de Bayreuth\nque Mottl nous semble le plus complet, le plus vibrant et le plus original.\nL'œuvre wagnérienne, tel est le domaine propre où l'éminent capellmeister\nparaît se mouvoir avec le plus d'aisance. Nous attirions dernièrement l'atten­\ntion sur l'ampleur extraordinaire et l'infinie portée poétique dont Mottl sait\nrevêtir le Prélude de Lohengrin. Imprimant à l'œuvre un mouvement très lent, il\natteint alternativement par ce moyen au paroxysme de la puissance et à la\nplus exquise douceur, en sorte qu'après avoir entendu tonner un instant la\nvoix immense du Mystère insondable, nous prêtons ensuite l'oreille à de\nlointaines symphonies de Séraphins perdues aux confins du rêve. Cette fois\nl'ouverture du Vaisseau-Fantômefatune pure merveille d'éloquence descriptive.\nRarement nous eûmes l'impression aussi vive, aussi présente et quasi-visuelle\nde la Mer infinie, des vagues livides torturées par la Tempête au fouet d'acier,\ndes convulsions du monstre colossal éternellement souffrant, poussant dans\nl'horreur nocturne des gémissements de spectre, tandis qu'en face du vais­\nseau-fantôme désemparé, sinistre, énigmatique, luit glorieusement le phare\nd'espoir et de RÉDEMPTION, pivot et boussole de toute l'épopée wagnérienne,\ncomme il est le pivot et la boussole de l'Humanité.\n   Nous arrivons ainsi à redire que le but sublime auquel doit tendre l'inter­\nprète est de dégager l'âme d'une œuvre, en d'autres termes de mettre en\nlumière ce qui en constitue la beauté typique et essentielle. Et nous avons\npar là même l'occasion de saluer en Feruccio Busoni celui qui peut être con­\nsidéré actuellement comme le maître le plus complet du piano. Déjà, l'an\ndernier, nous avions établi un parallèle entre Paderewski et Busoni,- entre\nla virtuosité élégante, charmeresse mais superficielle du premier et l'inter­\nprétation souverainement impressionnante du second. Nous ne nous arrê­\nterons pas ici sur ces qualités qu'on retrouve chez tous les grands pianistes et\nque Busoni possède à un degré éminent, délicatesse aérienne du toucher,\nhabiles contrastes de puissance et de douceur, netteté cristalline des traits\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                              NOTES MUSICALES                                 179\n\n\ns'égrenant en colliers de perles. Ce qu'il faut davantage et surtout louer en lui,\nc'est la remarquable sagacité dans l'importance relative donnée aux différents\nplans du tableau musical d'où l'orchestration de l'œuvre, c'est l'intensité expres­\nsive, la différence de timbres obtenue dans un même grupettode notes, l'ampleur\nd'orgue que revêtent les basses dans l'exposé des thèmes fondamentaux, en un\nmot, c'est cette compréhension profonde qui, à côté du virtuose, dévoile le\npenseur et le poète.\n   Sur un incomparable piano Steinway, qui est aux autres pianos ce que le\npiano-forte parut être quand il se substitua jadis à l'antique clavecin, la\nSonate en ut mineur de Beethoven s'est élevée à la hauteur d'une sym­\nphonie, et les côtés obscurs de cette œuvre apocalyptique se sont colorés de\nrayons révélateurs. La Sonate en si mineur de Chopin a apparu débordante de\nvie dans sa première partie, puis le Scherzo a projeté une poussière d'étincelles\nsonores, l'Adagio a pleuré doucement son rêve, et la dernière partie, la moins\nintéressante de l'œuvre de Chopin, a été relevée par le grand pianiste en ce\nsens que, tout en faisant ressortir ses traits vertigineux avec une parfaite clarté,\nil ne leur attribuait cependant pas en son interprétation une prépondérance\nabsolue. Les étonnantes variations de Brahms nous ont décelé surtout le vir­\ntuose, et les Rapsodies de Liszt nous ont apparu empreintes d'un parfum de\npoésie que les pianistes parviennent rarement à dégager de l'œuvre du maître\nhongrois.\n   Souhaitons que M. Busoni nous revienne ici le plus tôt et le plus souvent\npossible. Il nous l'a dit d'ailleurs, il aime tout particulièrement notre ville où\nle public d'artistes et de lettrés l'a distingué de prime abord, suivant depuis\nprès de dix ans avec l'intérêt le plus affectueux le développement de son grand\n talent.\n\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "       Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                               Février 1901.\n\n   L'Art et le Droit vont prochainement fêter Edmond Picard; et la fête ne\npeut manquer d'être belle et cordiale, puisque l'intruse Politique en sera\nexclue...\n   A celui qui aura mission d'être, auprès du Maître, l'interprète des senti­\nments de ses admirateurs, je conseillerai volontiers comme thème de déve­\nloppements cette idée que le secret du génie de Picard est dans son invincible\njeunesse...\n   Sous les ravages physiques et les désillusions morales des années accumu­\nlées, il garde, de la jeunesse, l'instinctive spontanéité, la témérilé généreuse\net le candide désintéressement ; la vie ne sut lui enseigner ni les prudences\ncauteleuses ni les égoïsmes utilitaires ; il demeura réellement qualis ab incepto,\net rares sont ceux qui — comme lui - parvenus au seuil de la vieillesse et se\nretournant sur la vie, peuvent sourire sans honte et sans remords à leur ado­\nlescence ardente et lointaine...\n   Picard eut ses erreurs, ses injustices et ses partis pris? Soit — mais qui donc\noserait se lever pour lui reprocher une vilénie ?\n   Cela juge l'homme et l'œuvre : le Droit végétait, bandelette de légisme,\net il l'a délivré, lui rendant la liberté naturelle de ses mouvements vers une\ncommunion plus parfaite avec l'humanité vraie; l'art belge croupissait dans la\nbanalité et il lui mit au front l'étoile rédemptrice de l'originalité...\n   D'une part comme de l'autre, Edmond Picard fut mieux qu'un réformateur,\nun rédempteur — la rédemption par la jeunesse, par le sang vigoureux et\n chaud infusé dans les artères aqueuses de corps débilités et anémiés.\n   Ah ! puisqu'après les polémiques loyales et nécessaires, l'heure de justice\nnous convie, chapeau bas devant celui-là — dans l'oubli des divergences\nsecondaires : artistes et lettrés de Belgique, si nous valons quelque chose, c'est\nqu'un peu est en nous de son essence intellectuelle!\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           181\n\n\n   Dans la solitude hivernale de ma chambre, tandis qu'au dehors la lune joue\navec la neige une pâle féerie de rêve, j'ai vécu une soirée avec Monseigneur\nle Mont-Blanc (1); ce noble et hiératique primat des Blancheurs m'a conté\nles péripéties de sa vie pendant le siècle défunt : l'insolence accapareuse et\nmercantile des agences violant la virginité de ses sites ; la promiscuité imbé­\ncile et tumultueuse des Perrichons et des Tartarins insultant au calme infini\ndes azurs, le contact mesquin d'une foule incompréhensive de la grandeur et\ndu silence — et la main mise sur sa sauvage individualité par latourbe: des\nCooks, des Joanne et des Baedeker...\n   Et j'ai répondu : « O Prince des altitudes immaculées et tragiques, consolez-\nvous; au seuil de l'ère nouvelle de notre plate petite terre de Belgique, un écri­\nvain vint vers vous, qui est à la fois un penseur et un poète ; magnifiquement\nsur la profanation dont vous fûtes l'objet, il a étendu le manteau de son ima­\ngination réparatrice ; sa voix clamant votre gloire de symbole a couvert les\nniaises exclamations des Homais profanateurs; guidé par le Rêve et l'His­\ntoire, ses habituelles compagnes, son pas robuste et tenace à tracé vers vos\nsommets une route nouvelle désormais chère aux artistes; par lui, par la puis­\nsance imagée de son style, par sa délicatesse exquise de vision, par sa vail­\nlance ardente d'explorateur, vous avez reconquis, ô Blanc Géant de la nature\népique et mystérieuse, toute votre beauté originelle et toute votre éternelle\npersonnalité »...\n                                         *\n                                       * *\n  J'ai rencontré aussi M. Bergeret (Lucien)... (2). Le cher homme m'a confié\nqu'il en avait assez, et Riquet aussi... « La sagesse commande de ne rien\nexagérer, a-t-il dit, et M. Anatole France abuse décidément de moi; je ne\nsuis plus d'âge à tant de déplacements et à des péripéties d'existence si variées ;\ncertes, par lui, je fis connaissance, Sous l'orme du mail, de compagnons qui\nn'étaient point sans agrément, et nous échangeâmes des aperçus ingénieux et\npiquants, mais la mésaventure conjugale qu'il m'octroya ensuite m'amena au\ngeste assez peu élégant du Mannequin d'osier; certes, ma foi en la vertu\nhumaine fut toujours précaire; M.France pourtant m'imposa la fréquentation\nd'une noblesse par trop rosse et d'un clergé par trop vilain ; et puis, valait-il\nbien la peine de me prêcher et de me faire prêcher le scepticisme, s'il se pro­\nposait de m'engager ensuite dans la banale équipée du dreyfusisme et de\nm'amener enfin à Paris comme agent électoral au service de M. Waldeck-\nRousseau? »\n   « Je demande que M. Anatole France me permette de revenir à mes chères\nétudes et je lui conseille de retourner de son côté chez Thaïs »...\n   Ainsi parla M. Bergeret (Lucien) et Riquet acquiesça de ses aboiements...\n                                        *\n\n   M. Octave Mirbeau s'est acquis récemment, auprès des chercheurs de\ntruffes, quelque chose qui ressemble à de la gloire, par la publication du Jour-\n\n  (1) EDMOND PICARD : Monseigneur le Mont. Bruxelles, Balat.\n  (2) ANATOLE FRANCE : Monsieur Bergeret à Paris. Paris, Calmann-Lévy.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": " 182                                 DURENDAL\n\n\nnal d'une femme de chambre; la spéculation fut détestable et lucrative; ces\n « Mémoires d'arrière-office » ont rivalisé d'éditions avec Quo Vadis et Cyrano.\n   L'affligeant spectacle ! — que cette orientation vers l'ordure mercantile d'un\ndes plus fiers, des plus puissants et des plus émouvants talents dont s'honorent\nles Lettres françaises d'aujourd'hui; du Calvaire (1) au Journal d'une femme de\nchambre, quelle chute — et comment le racolement du linge sale d'une drô­\nlesse a-t-il pu tenter cet écrivain qui semblait s'être assigné la mission d'un\nconsolateur de nobles souffrances et d'un redresseur d'injustices choquantes.\n   Pendant des années, on le vit, pèlerin assidu du Calvaire de la vie, prodi­\nguant la richesse et la vigueur de sa pensée et de son style aux pauvres hères\nbroyés par la malchance, aux parias du travail, de l'amour et du rêve, à tous\nles douloureux, à tous les malcontents, à tous les désabusés ; magnifiquement,\nd'un geste irréparablement prodigue, il sema l'énergie, le réconfort et l'espoir ;\nà l'appel, trop souvent sans écho, de ceux que la foule piétinait de ses iniqui­\ntés ou de ses méconnaissances, sa voix répondait en clameurs ardentes et sym­\npathiques ; il fut réellement le chevalier servant du malheur, et le front de\nl'artiste en détresse d'idéal ou de renommée connut par lui la douceur apai­\nsante du voile de Véronique...\n   A cette haute et bienfaisante destinée, Oscar Mirbeau va-t-il faire définiti­\nvement faillite?... Les alcôves nauséabondes où se prostitue à présent son\nart l'enlèveront-elles à son rôle de Don Quichotte révolté, généreux et pitoyable;\ndès le Calvaire, cette tragique monographie du déclassement social, la critique\nprononçait autour de l'auteur — inestimable récompense ! — le nom formi­\ndable de Balzac ; préfère-t-il que dorénavant on fasse des rapprochements avec\nLovelace et le marquis de Sade?\n                                          *\n                                         * *\n   Toute une hottée de livres de critique m'est advenue ces temps derniers :\nlivres tisonnant le passé de l'histoire littéraire, tel le « Sainte-Beuve inconnu » (2),\ndu vicomte de Spoelbergh de Lovenjoul, livres commentant et scrutant l'actua­\nlité de la pensée française, comme les Écrivains et les Mœurs (3) de M. Henry\nBordeaux, livres enfin qui entament les problèmes généraux de l'art, ainsi\nL'Esthétiquefondamentale (4) du R. P . Verest.\n   La contribution nouvelle du vicomte de Spoelbergh de Lovenjoul, ce pieux\net sagace serviteur des grandes mémoires qui lui sont chères, renferme un\ndocument curieux et un document charmant ; un roman inédit de Sainte-\nBeuve nous est révélé qui, avec des qualités moindres de profondeur et de\nperfection plastique, a un peu de la grâce rêveuse et du charme alangui de\nVolupté; mais l'intérêt de cette publication est éclipsé par la qualité délicate\net émouvante des lettres écrites à Sainte-Beuve par Marcelline Desbordes-\nValmore et que l'auteur de Sainte-Beuve inconnu nous révèle ; ce sont vrai-\n\n\n  (1) OCTAVE MIRBEAU : Le Calvaire (réédition). Paris, Ollendorff.\n  (2) Vicomte DE SPOELBERGH DE LOVENJOUL : Sainte-Beuve inconnu. Paris, Plon.\n  (3) HENRY BORDEAUX : Les Ecrivains et les Mœurs. Paris, Plon.\n  (4) R. P. VEREST. L'Esthétique fondamentale.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                  GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           183\n\n\nment là de jolies dentelles de tendresse, de mélancolie et d'enjouement ; si\nelles ne peuvent réhabiliter aux yeux de la postérité le vilain bonhomme moral\nque fut le grand écrivain qui les inspira, elles confirmeront le respect et\nl'admiration unis dès toujours et par tous à l'adorablement exquis bas-bleu qui\nles écrivit.\n   Vers les tréteaux des Lettres contemporaines, M. Henry Bordeaux pro­\nmène une lorgnette perspicace et attentive; je lui reprocherai seulement\nd'avoir la vue un peu trop mobile et que son analyse, qui jadis s'ingéniait à\ndes aperçus d'ensemble et complets, papillonne en des butinements trop som­\nmaires et trop hâtifs; si j'en excepte la belle étude sur Daudet, les Ecrivains\net les Mœurs sont l'œuvre moins d'un critique que d'un « articlier » ; et pour\nquelques pages d'artiste, il y a là trop de copies pour journaux... Si je suis\nsévère, c'est que l'auteur d'Ames modernes m'en a donné le droit.\n   Qui donc a dit que « la vie est trop courte pour lire La Harpe ». Elle n'est\nvraiment point assez longue non plus pour disputer à propos de la définition\ndu Beau; le R. P . Verest est un dialecticien très vivant et très habile ; mais\nne lui en déplaise, les débats sur l'esthétique fondamentale sont gestes de pure\nvirtuosité; et de savoir si le Beau est la splendeur du vrai ou la splendeur de\nl'ordre n'a jamais aidé en rien chez un artiste, à l'éclosion d'un chef-d'œuvre.\n\n                                                     FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "      Au=dessus des Forces Humaines\n                    de Bjoernstjerne Bjoernson\n\n    représenté au Théâtre du Parc les 6 et 7 Mars\n\n(La traduction a été éditée par la REVUE BLANCHE de Paris)\n\n\n\n\n                  LA représentation de ce dyptique dramatique fit l'objet d'un\n                     festival (?) en l'honneur de son auteur, dernièrement à\n                     Paris. Et les 6 et 7 mars nous pûmes à notre tour l'en­\n                    tendre à la scène : Lugné-Poë entouré de ses fidèles, de\n                    ses convaincus camarades de L'Œuvre, le joua au Théâtre\n                    du Parc, devant un public, très attentif dès la première\n                    partie, définitivement emballé, frémissant et enthousiaste\n                    pendant la seconde.' Essayons d'expliquer brièvement ce\n                    succès.\n  J'ai dit \" dyptique \". Au-dessus du premier panneau on pourrait inscrire\nen litre : Mysticisme; au-dessus du second : Socialisme. Est-ce à dire que\nce soient deux drames arbitrairement accouplés comme semblerait le faire\ncroire l'apparente indifférence des étiquettes? Nullement. Songez, en effet,\nque si le mysticisme est essentiellement une tendance vers Dieu et sa con­\nnaissance par le miracle, si le socialisme d'autre part est un effort conscient\npour la réalisation du Bonheur humain par la Justice, ces deux entités se\nréunissent pourtant en dernière analyse dans l'idée génératrice de l'Absolu\nou de l'Infini d'où elles découlent nécessairement quoique projetées sur des\nplans différents : vie éternelle et vie actuelle.\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                    AU-DESSUS DES FORCES HUMAINES                             185\n\n\n   L'idée de Miracle et l'idée de Justice : voilà donc les deux « ferments »\ndramatiques qui, déposés dans les âmes des personnages, vont les faire agir\nintensément et donneront à l'œuvre entière sa profonde unité. Et n'est-il pas\nintéressant de remarquer ici la particulière portée philosophique d'œuvres\npareilles; on a dit du théâtre d'Ibsen comme de celui-ci, qu'il était du\n« théâtre d'idées ». C'est davantage encore : c'est du théâtre « d'idées-forces »,\npour employer l'expression et la conception de Fouillée. D'où la beauté et la\npuissance de la pièce de Bjoernsrjerne.\n   Dans la première partie nous voyons Sang, le pasteur ingénu, faire des\nmiracles par la seule efficace de sa prière. A l'entour de lui les paralytiques\nmarchent, les aveugles voient, les moribonds se retournent vers la vie. Mais\nsa femme est étendue depuis quinze ans sur sa couche douloureuse. La\nmaladie résiste aux prières les plus ardentes, les plus continues de son\nmari. La foi de Sang n'est point entamée, pourtant; voici qu'il tente un der­\nnier effort : lui, ses enfants, une foule entière de villageois croyants réunis\ndans l'église, entourent la malade d'une « chaîne de prières », un coup de\ncloche annonce le commencement de leur formidable oraison... et aussitôt\n Clara se lève, marche, vient au-devant de son mari illuminé, suivi de la\nfoule, frémissante de psaumes... Sang la reçoit dans ses bras... mais elle y\n tombe pour mourir, et lui-même, frappé brusquement par ce coup au-dessus\n des forces humaines, perd la vie avec la foi...\n    La seconde partie de l'œuvre nous fait retrouver Elit, le fils de Sang. Il a\nhérité de son père la même âme ardente idéaliste et profonde. Seulement le\ncontenu est tout autre : Sang était affamé de Dieu, lui l'est de justice, de\njustice sociale. Une grève a éclaté parmi les ouvriers oppressés de la ville.\nSon cœur saigne àtoutes les misères de la plèbe. Il voit avec épouvante l'atroce\négoïsme du capital écraser sans pitié le salariat, le pauvre salariat moderne\ndont on a pu dire qu'il est né vaincu. Elie se dévoue à la grève; il lui donne\nses forces et sa fortune, mais son âme est trop vaste pour rester dans le cadre\njuridique de la coalition. Tous les patrons d'usines sont réunis dans un châ­\n teau pour délibérer sur la grève, le château est miné; Elie le fait sauter avec\n lui-même et tous ses habitants, sacrifiant sa vie à son idée.\n    Tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne donne pas même les grands traits du drame\n mais seulement un de ses aspects principaux. La place me manque pour en\n indiquer les autres éléments qui en font une œuvre extrêmement touffue,\n impressionnante et profonde. Il y aurait surtout à insister sur le personnage\n du pasteur Bratt auquel s'acharne une fatalité grandiose, la fatalité de l'Insuccès.\n Bratt qui demande un miracle avec toute l'anxiété de sa foi ardemment chan­\n celante, Bratt qui, croyant désabusé, devient le leader de la grève, conseille\n Elie et, sans le vouloir, sème ce qu'il croit la Justice et la Pitié dans une âme\n si mystique — l'anarchisme ne l'est-il pas à sa manière? — qu'elle s'effondre\n terriblement dans le crime et la vengeance!... Il en devient fou, au dernier\n acte 1\n    Ce drame, est-il besoin de l'écrire, est essentiellement pessimiste, découra­\n geant, atroce même. Mais il est grandiose. Bjoernsrjerne avec une audace mer­\n veilleuse y verse pêle-mêle le mélodrame le plus populaire, le réalisme le plus\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "186                              DURENDAL\n\nexact, Ie symbolisme le plus norwégien. L'ensemble constitue une œuvre dis­\ncutable dans ses parties, géniale incontestablement dans son ensemble.\n   La troupe de l'Œuvre l'a joué avec une sincérité empoignante. M. Lugné-\nPoë est au-dessus de tous éloges dans les rôles de Sang et de Holger qu'il crée\n— peut-on dire mieux? — qu'il crée magistralement. M. Rameau a composé\nun Bratt émouvant au possible. Quant à M. de Max (Elie) il a démontré\npéremptoirement qu'à trop courir après le pathétique on s'expose à attraper\nle ridicule. Il y a réussi merveilleusement.\n\n                                                        GEORGES BRIGODE.\n\n\n  10 mars 1901.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "             Les Conférences du Mots\n\n   Conférence de M. Ernest Verlant (théâtre du Parc). —\nIl s'agissait du théâtre de Victor Hugo : sujet très simple s'il ne fallait que\ndémonter la mécanique rudimentaire du drame romantique tel que l'avait\nconçu le poète ; — très complexe, s'il fallait discuter les manifestes, pré­\nfaces, discours dont le maître avait coutume d'accompagner l'apparition de\nchacune de ses œuvres.\n   C'est Renan, je crois, qui a dit que Hugo avait dû être créé par un décret\nspécial de la Providence (il a oublié d'ajouter : si elle existe!) ; et c'était bien\nl'opinion du poète lui-même, et la raison du droit qu'il s'était arrogé, et qu'il\nexerçait, d'ailleurs, avec une indéniable majesté, de faire la leçon aux rois et\naux peuples. Sa politique était, du reste, simpliste à l'égal de sa philosophie ;\net si celle-ci fait partie inséparable de ses œuvres les plus immortelles, celle-là\navec la majeure partie des pages où elle s'exprime a déjà glissé à l'oubli.\n   Le romantisme, tout comme le réalisme et, plus tard, le naturalisme, s'est\nprésenté comme un retour à la vérité défigurée par les classiques ou momifiée\ndans des formules. Au fond, il substituait un poncif à un autre : il remplaçait\nles personnages de la tragédie classique, les Grecs, les Romains, les Chinois,\nles Persans, etc., antiques dans le temps et, si l'on ose dire, dans l'espace! par\ndes modernes, à l'exemple de Shakspeare, de Schiller et de Gœthe...\n   Le moyen âge, l'art gothique, que la seconde Renaissance avait relégués\naux oubliettes de l'histoire, réapparurent, magnifiés, éblouissants de lumière\net de ténèbres, dans les œuvres grandiloquentes du maître; et à la suite de\ncelui-ci, comme de Chateaubriand et de Walter Scott, toute l'histoire passa,\nen drames et en romans, pittoresques et faux. Ce fut comme le jugement der­\nnier des rois, des princes et des ministres ; on déterra de nouveau ces cadavres,\ndéjà arrachés une fois aux sépulcres de saint Denis, pour les souffleter encore;\nHugo et Alfred de Vigny déboulonnèrent Richelieu — « cette tête... qui n'avait\npas d'entrailles », pour parler comme Michelet, le plus romantique des histo­\nriens; puis Hugo empoigna l'imbécile roi d'Espagne, enfin François I e r ;\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": " 188                               DURENDAL\n\n\nAlexandre Dumas exécuta les derniers Valois; et ce fut la revanche des petits\nsur les grands, le règne de Ruy Blas, de Triboulet, de Coconas, de Cinq-Mars\net du mousquetaire d'Artagnan...\n   M. Verlant a raconté avec verve et précision les débuts du théâtre roman­\ntique; montré ce que Hugo et son école voulaient faire et ce, qu'en réalité, ils\nont fait. Causerie élégante et substantielle, émaillée de traits malheureuse­\nment trop peu voyants pour un public bruxellois.\n   La conférence a été suivie de la lecture sentimentale et redondante de\n« poësies » assez malencontreusement choisies de Hugo et de la représentation\ndu dernier acte de Marion Delorme.\n\n\n\n   Conférence de M. Albert Giraud. — On pourrait appliquer à\nM. Albert Giraud l'épithète dont le rhapsode Homeros, cher aux Dieux, qua­\nlifie Artémis : — « Qui se réjouit de ses flèches ! » Il les lance d'une main\nexperte et sûre, penche la tête pour écouter le sifflement de leur trajectoire\ndans l'espace, les regarde s'enfoncer et vibrer dans le but, tandis que, déjà,\nlé sourire aux lèvres, il retend son arc — un arc qui a plusieurs cordes, et\ndont les cordes sont harmonieuses comme celles d'une lyre. Est-il doux ?\nest-il cruel? qui le sait, ou lui-même? Peut-être eût-il épargné la présomp­\ntueuse Niobé, fille de Tantale, et ses enfants, mais il est certain, qu'en\naucun cas, il n'aurait fait grâce au pédagogue !\n    Il se souvient, parfois, qu'il est Citharède : Marsyas l'importune et, quoique\nd'une main un peu dégoûtée, il l'écorche. Et c'est une belle anatomie! Le rôle\nde Musagète lui conviendrait, sans doute, moins : les Muses, aujourd'hui,\nviennent moins communément du mont Olympe que de l'école normale, avec\nun lorgnon, mais sans cheveux, pleines d'une loquace et virulente ardeur\npour les droits de la femme et contre « l'arrogance sacerdotale » ; ou, infatigables\net fières, elles marchent, comme des présidents de fanfares, pavoisées du\ndrapeau rouge et arborant le tricot symbolique, en tête des manifestations\npopulaires !...\n\n\n   Taine, parlant, un jour, de Hors du Siècle, disait que cette belle œuvre lui\névoquait le souvenir de ses chers poètes anglais de la Renaissance. Et c'était\nun éloge très juste. Car si M. Giraud, d'instinct comme de réflexion, se rattache\npar ses aspirations à la tradition latine, l'âme de superbe et de violence qui\nest en lui, sa vision profonde et éclatante de la couleur, la propension dou­\nloureuse de sa pensée, font qu'il appartient bien au Septentrion. Mais il est\ncomplexe : par la logique innée, l'ordonnance heureuse et claire, la finesse et\nle pétillement du trait, la pénétration incisive, il est Latin, quelquefois Grec\n— en prose ; mais son langage lyrique est autre, et c'est une langue somp­\ntueuse et subtile, scintillante et colorée, qui bruisse et se froisse comme de la\nsoie ou du velours; qui enivre comme des parfums; qui étincelle et darde\ncomme la flamme, toute en lueurs, en reflets, en images orfévries, damas­\nquinées, chatoyantes. C'est un Flamand de la lignée du fastueux et élégant\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                        LES CONFÉRENCES DU MOIS                              l89\n\n\nVan Dyck; un Vénitien de la descendance de ce Giorgione, songeur et mélan­\ncolique; un Flamand ou un Vénitien venu trop tard ; après Alfred de Vigny,\naprès Baudelaire, et qui, au don magique de la couleur qu'il a trouvé dans\nson héritage, a ajouté tout son rêve personnel, le rayonnement d'une inquiète\net troublante spiritualité.\n    En somme, on pourrait dire, avec quelque justesse, que l'ironiste — qui\nsemble prédominer, aujourd'hui — le critique, l'esprit, seuls, sont Latins; —\nle poète, l'âme, non...\n    A propos de la célèbre phrase de Gautier : « Je suis un homme pour qui\nle monde visible existe », M. Giraud nous a dit que c'était là une des caracté­\nristique du primitif, du sauvage; — peut-être — et cette opinion est controver­\nsable, car il se pourrait que le sauvage ne vit des choses que celles qui lui\nsont utiles, comme le paysan ne perçoit dans la campagne aucune poésie,\nmais de positives emblavures où croissent du froment, du seigle ou du trèfle !\nAu reste, dans l'admiration pour un paysage, n'y a-t-il pas déjà une sorte de\nfaculté de synthèse?...\n    M. Albert Giraud n'est, certes, rien moins qu'un primitif et si les Grecs,\nvraiment, étaient plus près de la nature que nous — autre opinion discu­\ntable — le poète des Dernières Fites n'en est pas non plus, car on chercherait\nvainement dans son œuvre lyrique une évocation de la nature, un site vu et\ndécrit directement. Il s'est cherché dans l'art, surtout, dans l'histoire, dans la\nlégende ; — dans la nature, nulle part.\n    Et c'est tant mieux ; et l'art de Gautier n'est pas plus antique que celui de\n M. Giraud. La vision outrancière et exclusive des choses telle qu'elle existait\nchez Gautier est totalement étrangère aux poètes helléniques; et c'est peut-être\nune illusion de décadence de s'imaginer qu'il y ait là quelque chose de plus\nnaturel. Les écrivains de la basse latinité, Sidoine Apollinaire, par exemple,\nétaient en proie à cette illusion. Regardaient-ils la nature avec des yeux et une\nintelligence si simples, ces Aryens primitifs, qui en firent jaillir les inépui­\nsables générations de dieux de l'Inde et de la Hellade? Et toute la mythologie\nn'est qu'un pullulement de métaphores !... D'où nous pourrions conclure, avec\ninfiniment de raison, que la caractéristique, précisément, des peuples primi­\n tifs est de considérer tous les phénomènes sous l'aspect du fabuleux...\n   D'ailleurs « il n'y a rien, si le reste est indifférent » : Gautier et M Giraud\nsont des poètes, et la critique est vaine à l'égal de la politique.\n   Voilà que nous avons parlé du conférencier, sans dire presque mot de la\nconférence ; et celui-là nous a masqué celle-ci : mais on ne résume pas l'élo­\nquence, la grâce, l'ironie contenue et fière, l'élégance forte et simple qui\ndonnent à la parole de M. Giraud un tel charme persuasif que l'on perd\nl'envie de le contredire. Il a remué beaucoup d'idées, la plupart justes; quel­\nques-unes séduisantes ou captieuses et qui voudraient être discutées; mais, ce\nserait long et superflu, car il ne changerait pas d'opinion — ni moi non plus.\n\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "190                                DURENDAL\n\n\n  Conférence de F . Séverin sur Lamartine, au «Molière».\n— Après avoir régné en souverain incontesté sur les esprits et les cœurs pen­\ndant la première moitié duXIXesiècle, Lamartine a vu en ces derniers temps\nson prestige décroître d'une manière assez sensible. Au seuil du XXe siècle,\nnous apercevons dans le lointain cette physionomie pâlie dont l'éclat semble\ncomme environné d'une pénombre. En sa très attachante conférence, F . Séve­\nrin nous a fixé les traits essentiels qui font l'œuvre de Lamartine immortelle.\n    Et qui, mieux que F . Séverin, pouvait accomplir cette noble tâche?\n    Les Pointes ingénus, par la saine émotion qu'ils font couler dans l'âme, par\nl'exquisité du sentiment où ils prennent leur source, par leur moelleuses\ncadences et leur rythme savoureux, ne font-ils pas chanter au plus profond de\nnotre être des voix douces et pures qui évoquent, sans le répéter, le concert\nberceur des Harmonies et des Méditations?\n    F. Séverin nous a fait assister à la lente évolution du génie du poète, génie\nd'abord mou et ondoyant, sans base ni direction fixe, se laissant aller à la\ndérive au gré des impulsions accidentelles, des impressions momentanées de\nbonheur ou de souffrance, païen même et sensuel en certaines pièces inspi­\nrées par son voyage en Italie, puis s'affinant, se fortifiant, s'élevant peu à peu,\ngrâce aux germes d'idéalisme que les traditions de famille et l'influence pré­\n cieuse entre toutes de son admirable mère avaient déposé en son âme, abor­\n dant triomphalement les régions lumineuses de l'optimisme chrétien, et\nrevêtant sa forme définitive en ces poèmes frissonnants d'amour et d'ado­\nration qui s'appellent l'Homme, Dieu, Jéhovah, l'Immortalité.\n    L'œuvre de Lamartine vivra toujours, car elle a renouvelé dans la poésie\nmoderne la conception de l'Amour, de la Mort et de la Nature. Aucun poète\nn'a peut-être été plus admirateur de la beauté sensible de la femme, mais à\nce sentiment chez lui s'allie toujours comme une intime compréhension du\ncôté éphémère de cette beauté et comme un mélancolique pressentiment de la\n mort qui doit y mettre un terme.\n    En Lamartine, F . Séverin distingue très judicieusement le poète et l'artiste,\n celui-ci évidemment inférieur à celui-là. Il caractérise à merveille la fluidité mu­\n sicale et le vague de cette poésie, où les paysages se dessinent en lignes inconsis­\n tantes et vaporeuses, et dont la monotonie, il faut parfois même le reconnaître,\n le vide, ne sont rachetés que par l'ardente intensité du sentiment qui la dicta.\n    Notre avis personnel est qu'en dépit de certaines lacunes évidentes en l'œuvre\n d'art qu'il nous légua, Lamartine apparaîtra toujours dans l'ensemble de sa vie\n comme une physionomie infiniment plus intéressante et sympathique, un esprit\n incomparablement plus élevé que l'auteur de la Légende des siècles, en l'œuvre\n duquel il est cependant impossible de méconnaître le grand artiste à côté du\n grand poète.\n    N'oublions pas aussi que si Lamartine fit vibrer en ses chants les plus\n nobles cordes du cœur humain, l'amour de Dieu et de la famille, le culte du\n pauvre, la passion de la Nature, le sentiment de l'Infini, ce fut aussi lui qui, il\n y a plus de cinquante ans et pour ainsi dire le seul à son époque, prévit toute\n l'importance des questions sociales et reconnut que le Christianisme était seul\n capable d'en fournir la solution.\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                        LES CONFÉRENCES DU MOIS                              191\n\n\n  Conférence de M. Ch. de Sprimont à l'Ecole de musique\nd ' I x e l l e S . — En sa remarquable conférence, Charles de Sprimont nous a\nretracé l'évolution de la poésie au cours du siècle qui vient de se clore. Sujet\nimmense, suscitant la réflexion du penseur, et que le conférencier a traité\navec une sagacité merveilleuse, un éclectisme clairvoyant et une haute\nimpartialité. Il est évident que dans une causerie d'une heure et demie, Ch. de\nSprimont n'avait pas le loisir d'approfondir l'œuvre de tous les grands artistes\nqu'il a fait défiler devant nous. Il s'est contenté de marquer d'un trait précis et\nsubtil l'esthétique des grandes écoles depuis l'époque romantique jusqu'à nos\njours, démêlant en chaque poète la part du passé et ce qu'il doit à son propre\nfonds.\n    Adressant un salut respectueusement filial aux premiers rénovateurs de la\n poésie moderne, Lamartine, Hugo, Musset, il a montré l'action romantique\n passant au travers de l'œuvre parnassienne pour s'exercer, par exemple, sur\n quelques-uns de nos plus purs artistes belges, Verhaeren et Giraud possédant\n l'ample souffle épique de Hugo, Séverin se rattachant plutôt à Lamartine.\n Plus une poésie est personnelle, dit excellemment Ch. de Sprimont, plus elle\n se rapproche de la musique. Plus elle est objective, et plus elle s'apparente\n aux arts plastiques. A Baudelaire de jeter un coup d'œil plus subtil sur les\n rapports de l'homme et du monde. Gloire à Mallarmé, à Verlaine, à Villiers,\n secondés par Burne-Jones et Richard Wagner, s'unissant pour refouler fière­\n ment l'inondation boueuse du naturalisme et infuser à l'art contemporain cette\n  victorieuse poussée de sève idéaliste qui sera l'honneur de notre temps. Et\n  Ch. de Sprimont soulève les plis du voile qui enveloppe la pensée du « plus\n  sincère amant de l'art et du rive qui fut jamais ».\n     Parmi les derniers poètes, Ch. de Sprimont a surtout étudié Henri de\n  Régnier que caractérise, à l'instar de Villiers, une conception hégélienne de\n  l'univers, ainsi que la hantise légendaire et la préoccupation de symbolisme,\n  puis Viélé-Griffin et Verhaeren, chantres magnifiques de la vie, le premier\n  touché par ses côtés éblouissants, le second ému plutôt par le spectacle dou­\n  loureux qu'elle nous offre si souvent. Ch. de Sprimont a terminé en procla­\n  mant l'immortalité de la poésie et la pérennité de l'Idéal.\n      Ajoutons que cette conférence sérieusement documentée, nourrie de sub­\n  stantielles pensées, d'aperçus, d'oppositions et de rapprochements subtils et\n  révélateurs, était sertie dans une forme de choix, rayonnant d'images neuves,\n  de symboles éloquents, attestant l'âme et les tendances d'un poète au sens le\n   plus complet du mot.\n                                                         GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "                          LES LIVRES\n\n\n LA POÉSIE :\n\n P r o c e s s i o n s d a n s l ' A m e , par RENÉ D'AVRIL. — (Paris, édition du\n   Mercure de France.)\n\n   M. René d'Avril collabore très activement à la Grange Lorraine, recueil\npériodique en quoi se concentre l'effort de nombreux poètes et où nous avons\nlu aussi de beaux vers de MM. Paul Briquel et Henri de la Renommière.\nSes poèmes, révélateurs d'une franche personnalité, sont pénétrés de fraîcheur\nembaumée et tout tressaillants d'un ardent amour de la vie. Harmonieux et\ntendres, ils chantent les nymphes des bois et des eaux et le retour crépuscu­\nlaire des illusion et des souvenirs. Voici quelques vers dont on appréciera\nla douceur :\n                    Celui qui va dans la trêve des soirs\n               Divins d'automne, avec la joie en son pressoir,\n               Celui qui porte au cœur le rêve qui succombe,\n               S'arrêtera près de l'église d'un hameau,\n               Et, respirant des fleurs, à l'ombre des rameaux,\n               Ne s'apercevra pas qu'il marche sur des tombes.\n\nP o è m e s d i a l o g u e s , par ADOLPHE BOSCHOT. — (Paris, Perrin.)\n\n   Sous ce très simple titre, l'auteur, dont nous nous rappelons avoir naguère\nlu, dans la Revue de Paris, de savantes études sur le rythme, a réuni trois\npoèmes d'inspiration mystique, exprimant de beaux symboles en une langue\nsouple et musicale. Dans le Matin d'Automne, il montre l'alternative du poète\nentre le rêve exquis de l'amour et la réalité de la femme aimée. Un autre\npoème, Dans la Chapelle, traduit une alternative semblable en ce qui est de\nDieu : « Dieu existe-t-il en dehors des âmes qui aiment à le prier? » L'Aurore\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                                  LES LIVRES                               193\n\n\nau Printemps rassemble les souvenirs qui renaissent avec le jour et la vie\nambiante dans l'âme du Poète, tour à tour cruels et doux, tandis que l'Espé­\nrance murmure à ses oreilles son chant éternel :\n               Ce qui tombe à jamais au Néant, c'est la Haine;\n               Le doute fond, comme une brume, dans le jour\n               Et l'âme que la Mort, dans la splendeur, ramène.\n               Vit éternellement ce qui fut son amour.\n\n   M. Boschot a fait précéder ses beaux poèmes d'une préface où il énonce\nses idées sur l'essence et la forme de la poésie. Il faut louer sans restriction\nces pages hautement pensées, qui témoignent chez leur auteur d'un sentiment\nde l'art noble et sûr.\n\nL ' E f f o r t d u S o l n a t a l , par JULES SOTTIAUX. — (Namur, Godenne.)\n   Ce livre est dédié à Constantin Meunier « qui a magnifié dans l'immortalité\ndu bronze les héros du pays natal ». L'auteur y chante les rudes labeurs de\nla terre noire, les pudleurs robustes raidis par l'effort, les sombres galeries\ndes houillères où l'homme peine loin des consolations du jour, les forges où\nle fer rouge martelé entoure ceux qui le travaillent d'une auréole d'étincelles,\nles terrils dont les scories resplendissent au couchant de clartés étranges.\n   Ces tableaux, d'un âpre et vigoureux réalisme, sont bellement stylés. Bien\nque le vers manque souvent de sûreté, maintes strophes charment par leur\nfranche allure. M. Sottiaux a fixé en son œuvre consciencieuse un des aspects\nles plus tragiques du labeur humain.\n\nD u C œ u r a l ' A m e , par RENAUD STRIVAY. — (Seraing, Lecomte.)\n   Nous préférons les gracieuses et délicates proses, que M. Strivay intitula :\nSous le Grand Ciel, aux vers dont se compose le présent volume. L'auteur ne\npossède pas encore le sens bien exact du rythme et il le montre surtout dans\nses poèmes où il tente la forme périlleuse du vers libre. Mais ce sont là\nquestions de technique, et il convient de reconnaître à M. Strivay l'émotion, la\nfraîcheur, la sincérité, toutes qualités caractéristiques du poète.\n                                                                    C H . DE S.\n\nN e l m e t r o O d î a t o , par ENRICO GERELLI.— (Cremona, Tipografia Fezzi.)\n  De beaux vers graves, de jolis rythmes chantants où se reflète une âme de\npoète triste et ardente, et changeante.\n                                                                    A. G.\nLE ROMAN :\nLes    Deux     E t r e i n t e s , roman contemporain, par LÉON    DAUDET.—\n  (Paris, Charpentier.)\n   M. Daudet vient de prouver une fois de plus qu'il ne recule point devant\nles situations hardies que la réclame boulevardière a coutume de vanter\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "194                               DURENDAL\n\n\ncomme les plus propres à assurer, auprès de certain public, la fortune d'un\nroman. Le drame à trois qu'il intitule Les Deux Etreintes pourrait s'appeler\naussi L'Esprit et la Chair. Henriette Herrant, l'héroïne, s'est promise à un\njeune savant, Claude Varnier, qu'elle aime de toute sa raison et de tout son\ncœur et qui le mérite; si elle diffère néanmoins le mariage, c'est qu'elle juge\nl'amour incomplet tant qu'il y manque le désir. Il va de soi que surgit à\npoint nommé Maurice Dellenoy, le beau vainqueur des vertus, fourbe,\négoïste, rusé, cynique, mais charmant, qui n'a qu'à se montrer pour conquérir\npar les sens la jeune fille trop scrupuleuse. Henriette se dédouble : son\nesprit reste à Claude, tandis qu'elle livre le reste à l'autre. Tiraillée par son\nsentiment et par sa sensualité, elle reste l'amie de Varnier en même temps\nque la maîtresse de Dellenoy, jusqu'au jour où, éclairée, pacifiée, la passion\nlégitime s'éveillant enfin, elle épouse le fiancé clairvoyant et, malgré tout, si\nfidèle que l'on hésite, avec le psychologue du livre, à décider s'il est un héros\nou un simple serin. On nous dispensera d'insister davantage, ici, sur une\ndonnée à ce point scabreuse. Disons seulement, pour rendre hommage au\nvrai, que le sujet est traité avec une discrétion relative que beaucoup n'y\neussent pas'mise. Le livre atteste, après d'autres, les brillantes qualités de\nM. Léon Daudet. Esprit lucide et souple,imagination ardente et lyrique; conteur\nnet, rapide et logique, styliste nerveux, élégant, précis, peu d'écrivains réu­\nnissent au même degré que M. Daudet les grâces vives et claires de l'esprit\nfrançais.\n                                                                         M. D.\n\nL a F a n e u s e d ' A m o u r , roman, par GEORGES EEKHOUD. — (Paris, Mer-\n  cure de France.)\n\n   On sait que ce livre est la réimpression des Milices de saint François, un\nroman qui parut en 1886. Son personnage principal, Clara Mortsel « la\nFaneuse d'Amour », lui donne cette fois son titre. Il était d'un vif intérêt de\nrappeler ces pages de passion lancinante, d'exaltation patriale et d'une fer­\nveur presque mystique. Dans l'œuvre entière d'Eekhoud, cette Clara Mortsel\napparaît maintenant comme un type précurseur du Laurent Paridael de la\nNouvelle Carthage, et même certain décor précis — le Riet-Dijk — sera ramené\net élargi, plus tard, dans l'étude complète d'Anvers. L'âme de Clara Mortsel\nsympathise, dès l'enfance, avec les existences misérables; ses affinités\nl'unissent « aux victimes de nos conventions, souvent les élus de la nature,\nsouvent les plus beaux et les meilleurs d'entre nous ». Et, si les parents de\nClara l'avaient comprise « leur amour fût parti d'une profonde pitié ». N'est-ce\npas tout l'écrivain qui se révèle déjà? Le drame s'engagera en terre de Cam\npine, et il y aura à côté de ce cœur pantelant d'une femme, l'évocation admi­\nrable de la vie des paysans, la vision des horizons tragiques du pays barbare.\n\"La Campine croyante, farouche dans sa Foi, où bouillonnent les énergies, et\noù soudain elles éclatent, sanglantes : c'est la colère des rustres qui se vengent\n de la lâcheté des citadins; c'est l'émotion violente qui gonfle leurs poitrines\n lorsque, à Montaigu, ils approchent de la Table Sainte; c'est dans la finale\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                                  LES LIVRES                                   195\n\n\ndu livre, le combat terrible de la chair et de l'esprit chrétien (l'une des plus\nfortes scènes de notre littérature). Et s'il faut dire que ce livre n'est malheu­\nreusement pas écrit pour la généralité des lecteurs, il faut aussi reconnaître\nl'absolue sincérité de l'écrivain, qui s'exalte auprès de ses héros, quand ils se\ncourbent, frémissant encore, devant le Maître des destinées, comme lorsqu'ils\nbrandissent leurs passions rouges.\n                                                                       G. V.\n\n\nLes Délices         du    B r a b a n t , par   SANDER-PIERRON.    — (Bruxelles,\n Lacomblez.)\n\n   Les contes du terroir brabançon se recommandent par leur franche allure,\nleur style sobre, énergique, coloré, les descriptions de paysages familiers et\nconnus dès l'enfance qui les émaillent. Il faut louer l'auteur d'avoir magnifié\ndans son livre la terre et les gens d'ici, d'avoir dépeint les coutumes, les vil­\nlages et les sîtes, tout ce qui rend si cher le pays natal. Des pages comme les\nFiances de la Fête-Dieu, le Profil de Métal, le Noble Jeu de la Toison d'or, renfer­\nment mieux que de simples promesses. Ce sont les fruits d'un travail tenace\net conscient de sa valeur. Aussi bien, l'auteur qui les récolta est-il déjà sûr de\nson art et mérite-t-il qu'on le connaisse.\n   En lisant ces récits simples et francs, nous laissions errer notre imagination\nvers les joyeux paysages de la campagne brabançonne et nous nous rappe­\nlions ces paroles que M. Eugène Demolder fait dire à Rembrandt dans son\nsuperbe roman, la Route d'Emeraude : « Dans ta patrie même tu rencontreras\ntant de beautés que ta vie serait trop courte pour les comprendre et pour les\n exprimer. »\n\n\nM o n n o u v e a u v i c a i r e ; journal humoristique d'un vieux curé, par\n P.-A. SHEEHAN. — (Limoges, P . Dumont.)\n\n  Ce livre est écrit d'une plume alerte, rempli de verve et d'humour, et en\noutre très amusant. Le caractère du Rév. Edward Letheby, héros de l'his­\ntoire, est spirituellement tracé. Les mille petits détails de mœurs irlandaises\ndont l'auteur a parsemé son ouvrage sont très intéressants.\n\n\n L e s C h i e n n e s d e s T é n è b r e s , roman, par G. TOUDOUZE. — (Paris,\n   Plon.)\n\n   Bien que le roman ait pour épigraphe un texte de VOrestie, il ne nous paraît\n guère eschyléen. Sa principale qualité est de se laisser lire et de n'être en\n somme ni meilleur ni plus mauvais que tant d'autres.\n\n                                                                       C H . DE S.\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": " 196                              DURENDAL\n\n\n\n LA CRITIQUE :\n\nS t y l e s e t c a r a c t è r e s , par GEORGES LEGRAND. — (Bruxelles, Oscar\n   Schepens et Cie.)\n   Une série d'études intéressantes et délicates sur les œuvres de René Bazin,\nPierre Loti, Rostand, Droz, Coppée, etc. M. Georges Legrand est un cri­\ntique intelligent et fin, et nous prenons plaisir à signaler surtout les pages\némues et pénétrantes qu'il consacre aux lettres de l'admirable Ozanam et\ncelles où, à la suite de l'historien de la Poésie franciscaine, il évoque les\nfigures de saint François et de Jacopone de Tadi, ces humbles et radieux\npoètes de la Pauvreté.\n                                                                      A. G.\n\nDIVERS :\n\nLes Saints. — Sainte Gertrude (1256?- 1303), par GABRIEL\n  LEDOS. — (Paris, V.    Lecoffre.)\n   « L'on n'a guère de renseignements sur sainte Gertrude que par les cinq\nlivres de l'ouvrage intitulé : le Héraut de l'Amour divin, dont le second est\nl'œuvre de la sainte elle-même, dont les trois suivants ont été rédigés sur des\nnotes prises sous sa dictée et dont le premier, qui forme une sorte d'intro­\nduction, a été composé après sa mort par une de ses compagnes qui avait\njoui de son intimité. » Ainsi s'exprime l'auteur dans sa préface. L'intérêt prin­\ncipal de son intéressant ouvrage gît aussi, moins dans la partie biographique\nforcément écourtée, que dans l'étude de l'œuvre mystique de la sainte. La vie\nde celle-ci, qui s'écoula tout entière dans le monastère cistercien d'Helfta, ne\nconnut guère que des événements spirituels, les progrès de son union avec -\nDieu, dont le Héraut de l'Amour divin et les Révélations nous ont conservé le\ntémoignage.\n                                                                       A. G.\n\nLes îles normandes, Jersey, Guernesey, Serk, traduit de\n  l'anglais par S. OLIVIA. — (Bruxelles, Balat.)\n   Elégamment édité, illustré de nombreuses photogravures, cet ouvrage\ndonne uns intéressante description des îles normandes. Les sîtes pittoresques,\nle climat, la flore y sont renseignés de façons attrayantes. On y trouve aussi\nune esquisse de l'histoire des îles et maints détails sur d'anciennes coutumes\ndatant du moyen âge.\n                                                                    C H . DE S.\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                          NOTULES\n\n\n  A v i s a n o s a b o n n e s . — Nous prions instamment ceux de nos\nabonnés qui par erreur n'auraient pas reçu de quittance postale ou auraient\nété absents au moment de la présentation de la quittance, d'avoir l'extrême\nobligeance de s'acquitter de leur dette en envoyant eux-mêmes un bon postal\nà la rédaction.\n\n\n\n   L e J o u r n a l d e B r u x e l l e s , par la plume autorisée de Zadig, un de\nses plus lettrés et plus distingués collaborateurs, rend à Durendal un hommage\ndont la rédaction lui est profondément reconnaissante. En voici un extrait :\n   « Je viens de feuilleter la dernière année de Durendal, « revue catholique\nd'art et de littérature », et tout d'abord ma pensée s'est reportée non sans\nquelque mélancolie sur une autre revue littéraire aujourd'hui défunte : la\nJeune Belgique. Née et alimentée de la collaboration de la plupart de nos écri­\nvains en vue, MM. Albert Giraud, Georges Rodenbach, Emile Verhaeren,\nFernand Séverin, Valere Gille, Maurice Maeterlinck, Georges Eekhoud,\nEugène Demolder, Louis Delattre, Arnold Goffin, notre collaborateur Iwan\nGilkin et plusieurs autres, la Jeune Belgique, affaiblie par une série de scissions,\npérit après avoir paru durant dix-sept années. On a attribué sa fin à plusieurs\ncauses. Il se peut, comme l'a écrit M. Arnold Goffin, que l'individualisme\nfarouche de ces principaux collaborateurs les ait induits en querelles exces­\n sives, et qu'il en faille accuser dès lors leur tempérament trop « belge » ; elle\n eut aussi à subir l'hostilité d'un groupe d'esthètes et d'amateurs qui détenait\n malheureusement dans notre petit pays le monopole presque exclusif de la\n réclame et la puissance de mener par le bout du nez le petit groupe de gens\n qui malheureusement aussi sont à peu près les seuls lecteurs de notre littéra­\n ture moderne ; enfin elle refusa de publier et de prôner exclusivement une\n littérature « nationale », ayant un caractère spécialement belge, wallon ou\n flamand. C'était une faute de n'avoir pas prévu la vogue du nationalisme et\n  de préférer tendre vers ce que Goethe appelait « une littérature européenne ».\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": " 198                               DURENDAL\n\n\n Elle répugnait à tous les particularismes et à toutes les divisions; elle n'admet­\n tait pas que l'on parquât les écrivains selon leur province d'origine, selon\n leurs opinions politiques ou leurs croyances religieuses. C'est tout cela qui l'a\n tuée. Les scissions, les divisions, les endettements, les particularismes de\n toute espèce ont été les plus forts : on comprendra peut-être un jour quelle\n force a été perdue avec l'union et quelles belles destinées sont peut-être irré­\n médiablement manquées. Il semble que le mouvement littéraire belge ait\n commis les mêmes fautes, en petit, que commirent nos populations à l'époque\n où se fondaient les grandes nationalités, tandis que nos provinces et nos\n communes, s'épuisant en querelles particulières, ne parvenaient pas à se con­\n centrer, comme l'Angleterre ou la France, en masses cohérentes et puissantes.\n Ainsi se révèle le tempérament belge. Il commet bien des erreurs avant de\n reconnaître que « l'union fait la force ».\n    » La place abandonnée par la Jeune Belgique est occupée à présent par un\n grand nombre de revues et de revuettes se réclamant de programmes divers.\n On sera unanime à reconnaître, je crois, que parmi elles Durendal se distingue\n par son importance et sa belle tenue. C'est une revue catholique, et cela spé­\ncialise son jugement sur les ouvrages littéraires et limite le choix de ses publi­\n cations ; un journal catholique ne peut que l'en féliciter. Mais elle est catho­\nlique avec largeur et tolérance; elle se garde bien de borner son horizon aux\nseuls ouvrages publiés par des coreligionnaires avérés : elle est une revue\ncatholique d'art et de littérature, mais non une revue de littérature et d'art\ncatholique,— il y a en ces termes une différence assez considérable, et Durendal,\nqui se pique, avec raison, de modernité, n'entend point qu'on les confonde.\n    » Les revues généralement publient peu de chefs-d'oeuvre et les revues\n« jeunes » en publient peut-être moins que les autres, car les essais des débu­\ntants et les exercices des jeunes écrivains travaillant à former leur talent sont\nrarement parfaits ; en revanche on y trouve des sentiments pleins de fraîcheur,\ndes expressions vives, un enthousiasme ardent et audacieux qui sont l'apa­\nnage de la jeunesse et dont les revues plus mûres sont moins richement pour­\nvues. Signalons, dans les livraisons de Durendal que nous venons de feuilleter,\nd'excellentes pages de critique et d'histoire de M. Arnold Goffin, des vers de\nM. Georges Marlow, d'une langueur délicate et raffinée, des vers de M. Charles\nde Sprimont, où passe un souffle héroïque qui semble faire claquer de grands\nétendards chargés d'épiques broderies, des vers chastes et délicieux du doux\npoète Fernand Séverin, des pages colorées de MM. Eugène Demolder et\nGeorges Virrès, d'intéressants articles de MM. Léopold Wallner, Edmond\nJolly, Henry Mœller, etc. Parmi les nouveaux poètes que Durendal fait con­\nnaître au public, M. Charles de Sprimont mérite une attention particulière :\nil a la sensibilité vibrante, l'enthousiasme profond, le verbe sonore et grandi­\nloquent. »\n\n\n\n   U n grand poète et u n petit critique. — Sous ce titre sugges­\ntif et vrai, le Mercure de France flagelle d'importance, et selon son mérite, la\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                                  NOTULES                                   199\n\ncritique écrite par R. Doumic dans la pédante et prétentieuse Revue des Deux-\nMondes, à l'occasion de la publication des œuvres complètes du génial et mer­\nveilleux poète, PAUL VERLAINE, qui — nous, lettrés catholiques, nous ne\nl'oublierons jamais — a écrit Sagesse, un des plus sublimes poèmes chrétiens\nde ce siècle. La critique de ce monsieur nous remet en mémoire la parole\nd'Ernest Hello : « L'homme médiocre cherche la virgule qui manque dans le\nchef-d'œuvre de l'homme de génie ! »\n    Gustave Kahn, dans la Revue Blanche a également et parfaitement remis à\nsa place M. Doumic. Il proteste avec raison « contre le ton de pion et le ton\n d'insulte qu'affecte un pur et simple essayiste à l'égard d'un grand poète, qu'il\ntraite comme un écolier. Il ne faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie\n engendrât comme conséquence naturelle qu'on est voué aux outrages igno­\n minieux et c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que\nje flétris. »\n\n\n\n\n  A u C o n s e r v a t o i r e d e B r u g e s . — Le deuxième concert du Conser­\nvatoire a été principalement consacré à la musique belge.\n  L e morceau capital du concert était le poème symphonique Psyché, de\n CÉSAR FRANCK.\n    Ce qui a charmé par-dessus tout dans Psyché, c'est le coloris orchestral\n ainsi que la beauté et l'originalité du travail harmonique. A cet égard, la par­\n tition de Frank renferme, à côté de quelques réminiscences wagnériennes, de\n vraies trouvailles, de délicieuses surprises.\n     D'un tout autre caractère est le poème lyrique Kollebloemen, de M. TINEL,\n une œuvre pleine de fraîcheur; le cœur des épis, « Blozend en vonkelend ,\n pétillant comme un scherzo de Mendelssohn ; la description de la bataille,\n pleine de véhémence, tout cela est très réussi et forme un morceau de belle\n et forte musique.\n     Mais où l'esprit de la Flandre revit surtout, c'est dans la cantate Jacob Van\n  Artevelde, de GEVAERT; cela est fait tout d'un jet, dans un élan d'enthou­\n  siasme, par un Flamand qui, en évoquant la figure du grand tribun gantois,\n  s'est souvenu de toute la grandeur passée de la Flandre et l'a rendue avec un\n  grand bonheur d'expression, dans le style franchement populaire, sans vul­\n  garité. C'est superbe et solidement charpenté. (Guide Musical.)\n\n\n\n\n     M . P h i l i p p e M o u s s e t , secondé de Mme Armand, la grande canta­\n  trice, nous a donné dernièrement un récital de piano du plus haut intérêt.\n  Programme d'un véritable artiste au goût affiné, renfermant les plus beaux\n  noms de la littérature pianistique : Beethoven, Schumann, Brahms, Liszt.\n  Signalons tout particulièrement les Kreisleriana de Schumann, trop rarement\n  jouées et qui sont, à côté des Etudes symphoniques et de la Fantaisie en ut,\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "  200                               DURENDAL.\n\n\n  une des œuvres de piano les plus complètement belles qu'ait signé le maître\n  d'Iwickau. Le talent du jeune pianiste, au cours de cette intéressante audition,\n  s'est affirmé mûri, avec toutes les qualités de compréhension, de poésie, de\n  distinction qui caractérisent les élèves de M. A. de Greef.\n\n                                           **\n\n     L a M u s i q u e a l ' E g l i s e . _ Nous lisons dansl'Esthétiquefondamentale\n du Père VEREST : « Feu le chanoine Van Damme, le pieux et très savant\n musicologue de Gand, se plaignait avec amertune du supplice que lui infli­\n geait la musique théâtrale pendant les offices religieux : elle équivalait pour\n lui à des propos licencieux, et cette profanation du sanctuaire le froissait profondé­\n ment. Sancta Sancte, disait-il. »\n\n                                       ***\n\n   L'A Capella de Gand , sous la direction de M. Hullebroeck, a con­\nsacré son deuxième concert à l'audition d'oeuvres de Josquin des Prés. Au\nprogramme figurait une intéressante biographie du maître ; avec des détails\ncurieux sur son influence dans l'évolution musicale au moyen âge. Le\nMisericordias Domini avec son beau travail de basse, l'Incarnatus est, mélodie au\ncharme pénétrant, et Regrets, chanson à quatre voix d'une douceur et d'une\nmélancolie exquise, ont été chaleureusement applaudis parle public qui a bissé\nd'enthousiasme la dernière chanson exécutée à ravir. (Revue d'archéologie.)\n\n                                      **\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : Vte DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL : Sainte-\n Beuve inconnu (Paris, Plon). R. BOYLESVE : La Becquée (Paris, Revue\nBlanche). S. COUBÉ : Au pays des castes (Paris, Retaux). L. DE LA BRIÈRE :\nMadame de Sévigné en Bretagne (idem). H . VIGNEMAL : Méprise tragique\n(Paris, Lemerre). WILLY : Claudine à Paris (Paris, Ollendorff). BJOERNSTERNE\nBJOERNSON : Au-dessus des forces humaines (Paris, Revue Blanche). J.-B. Su­\nPINO : L'arte di Benvenuto Cellini (Florence, Alinari). E. BILSTEIN : Une\nvoix disait... (Verviers, H. Loffer).\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": ""}, {"page_pdf": 239, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "annee", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 3, "signet_source": "Huitième année - N°3 - Mars 1901 (?)", "preuve": "Couverture PDF 166 blanche ; année attestée par le volume ; signet mensuel non confirmé."}}