{"numero_id": "ulb-durendal-1901-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 201, "page_fin": 207, "titre_corps": "L’Âme des Races", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Henry Bordeaux", "ancre_debut": "L Ame des Races", "ancre_fin": "HENRY BORDEAUX", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 244, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1734, "texte": "L'Ame des Races\n                                         A mon ami l'abbé HENRY MŒLLER,\n                                           je dédie cette vision qui me frappa\n                                           d'une façon inoubliable lors de\n                                           mes débuts au barreau et que\n                                           j'écrivis à vingt ans.\n                                                                      H. B.\n\n                                  I\n\n   Comme l'audience allaitcommencer,je m'approchai des grandes\nfenêtres du Palais de Justice. Au loin la vue s'étendait, magni­\nfique. Du ciel sans limites à la mer sans fin les teintes s'appâlis­\nsaient, bleues, grises, laiteuses, rosées, aux rayons de velours\nsoyeux d'une matinée ineffable. Les vagues s'enfuyaient vers\nd'inconnus là-bas, comme nos rêves et comme nos désirs d'un\ninstant. Et dans ce charme tranquille et pur, annonciateur de\npleine lumière, je voyais distinctement flotter le symbole d'une\njeunesse indéfinie et d'une immuable vie, à l'écart des lois et\ndes règles, dans l'indépendance, la force et la grâce.\n    Cependant le tribunal avait fait son entrée. Les trois juges\navaient gagné leurs sièges, et leurs traits pâles et fatigués disaient\nle triste poème des vies bureaucratiques. Ils s'affaissèrent, très\nlas des inutiles besognes, et d'instinct leurs yeux se tournèrent\nvers les étendues lumineuses dont les vitres livraient la splen­\n deur. Un instant leurs pensées vaguèrent dans les immensités;\n puis reconquis bientôt par la fonction et la coutumière existence\n ils immobilisèrent leurs visages, et présidèrent, impassibles, à\n la confection de la cuisine judiciaire. L'huissier audiencier\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "202                          DURENDAL\n\n\ncommença la lecture du rôle; des avoués agitèrent de volumi­\nneux dossiers et arguèrent de savantes procédures, cependant\nque des avocats se tiraient la barbe dans l'attente de la plaidoirie.\nDans le fond de la salle, d'anxieux clients guettaient les juge­\nments favorables.\n   Soudain l'une des portes latérales s'ouvrit toute grande et un\ntroupeau de bohémiens, poussés, comme du bétail sur un champ\nde foire, par une paire de vastes gendarmes, envahit la salle\nd'audience et s'avança vers le banc des prévenus. Et ce fut une\nmagique apparition. Il me sembla qu'au dehors le soleil deve­\nnait plus éclatant et plus fauve, tant ses rayons doraient les\nvisages de ces errants. Ils étaient superbes vraiment, drapés\ndans leurs haillons aux couleurs voyantes, dont les trous lais­\nsaient voir leur chair nue, brune et mate, veloutée comme des\npêches mûres. Il y avait parmi eux, les dominant de sa taille\nhaute et fière et de son geste de roi sans royaume, un vieillard\naux longs cheveux blancs, aux regards profonds et doux, reflé­\ntant toute la mélancolie des lointaines destinées et des fuites\ndouloureuses; sa figure était singulièrement régulière et belle,\net son torse par endroits dénudé semblait encore d'un jeune\nhomme. Avec une grâce souveraine, où palpitait tout l'orgueil\nd'une race de vaincus, il fit asseoir à ses côtés une jeune femme\nétrangement pâle, dont les grands yeux cernés par la souffrance\net la taille déformée indiquaient les proches angoisses de la\nmaternité. Et celle-ci souriait, — d'un sourire navrant qui\naccentuait la délicatesse de son visage pur, — à un adolescent\nde dix-huit ou vingt ans, grand et mince, beau comme un Apol­\nlon, au regard impassible et dédaigneux. Autour d'eux se grou­\npèrent d'autres hommes et d'autres femmes, tous fiers et tous\nbeaux, et de brunes fillettes de quatorze ans, et des enfants\nébouriffés et sales, ayant déjà dans leurs yeux naïfs le resplen­\ndissement de la vie aventureuse. Leurs étoffes larges et flottantes,\ndont les couleurs fripées se frangeaient d'or au soleil du matin,\ntranchaient outrageusement sur le noir funèbre des travestisse­\nments judiciaires. Et leurs visages lumineux, vivants reflets de\nl'existence large et libre, s'opposaient aux figures lassées et pen­\nsives des hommes de la loi.\n   Toujours là-bas, à travers les vitres frémissantes, les vagues\ns'enfuyaient, appelant aux exils lointains, aux rêves d'Eldorados\nfabuleux, les âmes de désir et les cœurs nostalgiques...\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "                          L'AME DES RACES                        203\n\n\n                                  II\n\n    La loi punit le délit de vagabondage. En ces temps où l'être\n  humain n'est plus qu'un contribuable, il n'est pas permis de\n vivre sans patrie, sans foyer, sans état civil et sans impôts.\n  Qu'importe qu'on ait détruit le loyer et ruiné la patrie des races\n vaincues et oubliées : elles se doivent, comme les autres, parquer\n  en des catégories et soumettre à des administrations. Et c'est\n  pour n'avoir point subi ces atteintes sociales que cette douzaine\n  de Zingares, cueillie en montagne par une vigilante maré­\n chaussée, comparaissait en justice ce jour-là, sous l'inculpation\n  de flagrant délit.\n    Le brigadier de gendarmerie fit sa déposition, les talons\n joints, les mains collées au pantalon et exhibant leurs paumes,\n le corps se dandinant en une prétentieuse coquetterie, la tête\n banale et sans caractère. Il avait surpris cette bande de bohé­\n miens parmi les prairies, et comme ils étaient sans papiers et\n sans moyens d'existence, n'ayant qu'une vieille baraque et une\n maigre rosse qui les traînait ou qu'ils traînaient sur les grand'-\n routes, il avait coffré ce facile butin de police.\n    Alors le président fit avancer celui qui paraissait le chef de\n la troupe, le grand vieillard aux yeux tristes, et il lui demanda\n de sa voix railleuse qui il était et d'où il venait. Le vieux gitane\nbronzé regarda la mer lointaine, et lentement répondit : « Nous\nmarcher, marcher toujours; Autriche, Italie, France, pas de\npays pour nous ; nous, marcher jusqu'à mourir... »\n    Et ces paroles, prononcées simplement d'une voix gutturale\nsans accent et sans nationalité, m'entrèrent dans l'âme, évoquant\nen moi la splendeur des temps primitifs et les pas vagabonds\ndes races nomades sur la terre aux parfums de jeunesse et\nd'aurore : la nature est toute baignée de clarté sereine, le mur­\nmure des sources rafraîchit la profondeur des bois, et les ani­\nmaux ont des regards confiants et naïfs, et les hommes, ignorant\nla loi, ne connaissent que la joie et l'amour. Depuis lors, la\nterre a vieilli, les bêtes sont devenues craintives et sauvages, et\nles races humaines se sont servilisées et sont entrées jusqu'au\ncoeur dans la souffrance et dans la-haine...\n    Cependant l'interrogatoire continuait. L a jeune femme pâle\ncomparaissait à son tour et ne daignait rien répondre aux vaines\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2302, "texte": "204                          DURENDAL\n\n\nquestions des juges, attendris pourtant par les lignes pures de\nson ovale et l'évidence de sa maternité prochaine ; elle fixait, de\nses grands yeux étonnés, le mystère du crucifix cloué à la muraille\nau-dessus du président, se demandant sans doute quel était ce\nsupplicié et pourquoi il souffrait. Elle ne comprenait pas qu'il\nl'avertissait des erreurs judiciaires. L'un des juges se pencha\nvers son voisin et lui dit à voix haute : ce Puisqu'elle est sur le\npoint d'accoucher, elle sera mieux soignée en prison. » Et ses\ndeux collègues, pleins d'humanité, esquissèrent un signe\nd'approbation.\n   Mais l'éphèbe au brun visage et au torse nerveux quitta sur\ncette parole sa hautaine impassibilité, et s'avançant brusque­\nment dans l'hémicycle, il s'écria : « Non, ne la mettez pas en\nprison ; il lui faut la liberté pour qu'elle ait son enfant; autre­\nment elle mourra. » Le sourire des juges arrêta sa parole. Et se\nhâtant d'expédier ce surcroît de besogne, le tribunal condamna\ntoute la bande à quinze jours d'emprisonnement, ayant assez de\njustice dans l'âme pour donner à tous la même peine, afin qu'ils\ns'en allassent ensemble à travers le hasard des pays.\n   .. .Toujours là-bas, à travers les vitres frémissantes, les vagues\ns'enfuyaient, appelant aux exils lointains, aux rêves d'Eldorados\nfabuleux, les âmes de désir et les cœurs nostalgiques...\n\n                                 III\n\n   Et, tandis que l'audience continuait ses routinières pratiques,\nje rêvais à ce contact de deux races tout à coup surgi dans cette\nmatinée de lumière.\n    La symbolisation de la vie indépendante et libre m'apparais­\nsait dans ce vieillard aux yeux profonds et doux, qui semblait\n regarder dans l'infini des espaces en prononçant les paroles\n magiques : Nous, marcher jusqu'à mourir... Pour ces errants,\n pas de conventions, pas de préjugés, pas de frontières, pas de\n règles et de codes inutiles : ils s'en vont à travers la terre, égre­\n nant au hasard les fantaisies de leur existence, insoucieux de\n la misère qui les talonne, et fuyant vers des exils éternels dont\n ils goûtent le charme amer. Et parce qu'ils ignorent des lois et\n des formules, ils connaissent le bonheur de vivre. Ils sont beaux,\n car leurs corps dévêtus ont poussé librement dans l'harmonieux\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "                         L'AME DES RACES                         205\n\n\n développement des forces et le rythme des lignes et des propor­\n tions. Ils sont fiers, car ils n'ont jamais servi personne, n'ayant\n pas assoupli leur caractère pour flatter les puissants, et ne\n s'étant pas inclinés sous un maître ou sous une formule sociale.\n Et la douceur de leurs yeux limpides révèle leurs âmes toutes\n vierges et frissonnantes de primitifs et de nomades.\n    Et la vision des juges et du personnel judiciaire se détachait\n très nette, antithèse attristée de cette race de beauté. Les figures\n déformées et pâlies indiquaient le travail de la pensée et le mal\n de vivre ; les corps étroits ou sans harmonie accusaient l'exis­\n tence renfermée et privée d'air et de lumière ; et dans les yeux\n mélancolisés par les méditations se lisaient tous les rêves irréa­\n lisés et tous les espoirs enfuis. Il y avait là pourtant des visages\n qui avaient dû être beaux, et des torses qui avaient dû connaître\n la splendeur des lignes : mais la vie avait passé sur eux, avec\n son long cortège de luttes sans pitié, de vaines amours et de\n pensées inutiles, et les yeux s'étaient usés, contemplant les\n horizons éblouissants de clarté avec la certitude de ne jamais\n en jouir, et les esprits s'étaient abâtardis, rêvant des existences\n de joie avec la connaissance de leur impossibilité.\n    Et leur conception de la vie séparait tellement les deux races\n qu'elles ne pouvaient réciproquement se pénétrer. Les yeux des\ngitanes disaient jusqu'à l'évidence leur mépris de ces hommes\nnoirs qui s'arrogeaient le droit de prendre leur liberté :\nqu'avaient-ils à faire avec les codes et les lois, eux, les sans-\npatrie et les sans-demeure, et au nom de quels supérieurs prin­\ncipes venait-on s'inquiéter de leur nom et de leur profession et\nles entraver dans leur course à travers la terre, leur domaine?\nFaisaient-ils donc le mal en donnant à brouter à leur rosse fidèle\nl'herbe qui borde les routes, eten allégeant les lourds pommiers\nde leurs fruits naturels? La terre n'était point divisible, à leur\nidée, et l'homme n'avait point le pouvoir de la personnaliser à\nson profit. Et comment auraient-ils pu vivre toute une vie, si\nbrève et si rapide qu'elle soit, dans un même enclos, en face des\nmêmes horizons, et en commerce avec les mêmes gens, eux dont\nles âmes étaient amoureuses de l'espace, et dont les regards\ns'emplissaient des lumières changeantes et des paysages mul­\ntiples? Les lointains aimantaient leurs âmes, et c'était une pensée\ninconsciente qui les entraînait sans réflexion à travers les mondes,\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2316, "texte": "206                         DURENDAL\n\n\net en faisait les éternels errants sur une terre de misère, et les\nsuprêmes vestiges des races nomades et libres.\n   En les étudiant durant l'interrogatoire, les hommes de la loi,\nau contraire, songeaient à leur foyer confortable, à leurs men­\nsuels émoluments, à leur existence sûre et dûment organisée, à\nl'administration qui bénévolement règle tous les actes de la vie\nprivée, et aux bienfaits de la civilisation qui assure le bien-être\net classe les individus en savantes catégories. Et leur pensée\névoquait avec un significatif dédain ces vies de vagabonds sans\ncertitude des jours futurs, sans méthode et sans règles, osant pro­\nmener en plein soleil leurs costumes indécents et leur mépris\ndes lois. Le cœur des deux races s'attestait en leurs paroles, et\nles hommes ne s'étaient pas compris. Lorsque le jeune adoles­\ncent avait affirmé que la terre libre était nécessaire à son amante\npour mettre au monde son enfant, et que la prison serait pour\nelle la mort certaine, les juges avaient souri, conscients de leur\nsupériorité et n'attachant aucune importance à l'expression d'une\nidée qui leur était inconnue. Et ils avaient condamné avec la\npleine confiance du devoir accompli, ayant servi la société par\nla répression du vagabondage et l'humanité par les soins et la\ndemeure donnés à l'accouchée.\n   D'infranchissables barrières se dressaient donc entre ces\nhommes et nul ne pouvait les briser. L'amour même dont le désir\nmêle les peuples et rompt les attaches sociales, s'avouait impuis­\nsant à confondre en un rêve identique des âmes d'errants et de\n civilisés. Les Zingares ne s'aiment qu'entre eux, et si le cœur\n d'une jeune fille bat pour quelque adolescent dont les yeux lui\n parlèrent parmi les soirs parfumés, il ne se donne qu'en passant,\n éternellement incapable de se fixer et éternellement épris des\n pays inconnus et des songes lointains.\n    Ainsi l'âme des races se manifestait, affirmant les immuables\n différences qui séparent les êtres humains, et qui ferment les\n cœurs à la connaissance et à l'amour.\n    Et, se mêlant à l'intime profondeur de ma songerie, toujours\n là-bas, à travers les vitres frémissantes, les vagues s'enfuyaient,\n appelant aux exils lointains, aux rêves d'Eldorados fabuleux,\n les âmes de désir et les cœurs nostalgiques...\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1542, "texte": "                          L'AME D E S RACES                       207\n\n\n                                 IV\n\n   Quinze jours plus tard, je revis passer les bohémiens; ils\nétaient rendus à la vie indépendante, et ils s'emplissaient les\nregards de ciel, car sur leurs traits fatigués se lisait la souffrance\nd'avoir été prisonniers. Et comme la race qu'ils symbolisaient à\nmes yeux m'avait pris un peu de l'âme, je les suivis à travers les\nrues de la ville dormant encore.\n   Ils s'en allèrent au champ des morts et se firent indiquer une\ntombe. Puis, à l'emplacement désigné, ils s'arrêtèrent tous surun\nsigne du vieillard qui les conduisait : la terre remuée fraîche­\nment recouvrait la jeune femme pâle qui dans sa prison avait\ntrépassé, comme si elle avait voulu attester la parole de son\namant devant les juges. Leurs visages bronzés n'indiquèrent\naucun tressaillement intérieur; seuls, les yeux de l'adolescent se\ndétournèrent une seconde pour fixer le ciel infini, et se voilèrent\nde larmes qui ne tombèrent point.\n   Et ils repartirent du côté de la mer dont les vagues s'en­\nfuyaient, appelant aux exils lointains les âmes nostalgiques. Ils\nne regardèrent pas derrière eux, pas même le jeune homme\ndont l'amante avait pourtant fermé pour toujours ses beaux yeux\nlas, ses yeux jadis pleins de douceur pour lui. Ils savaient que\nles lointains là-bas attiraient leur pensée inconsciente, et qu'ils\ndevaient marcher, marcher toujours, marcher jusqu'à mourir.\n\n                                              HENRY BORDEAUX.\n\n  Octobre 1891.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 208, "page_fin": 209, "titre_corps": "Printemps", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "Printemps", "ancre_fin": "MAURICE OLIVAINT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 251, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 670, "texte": "Printemps\n\n\nPuisque la source claire encore\nEgrène, pleine de frissons,\nLes perles de sa voix sonore\nSous les massifs et les buissons;\n\nPuisque les oiseaux dans les branches\nChantent, ma charmante, toujours,\nParmi les fleurs roses et blanches,\nLa chanson des jeunes amours ;\n\nPuisque la nature immortelle,\nEn dépit des destins maudits,\nEst souriante et douce, et telle\nQue nous la connûmes jadis;\n\n0 chérie, il est impossible,\nN'est-ce pas? que notre amour seul\nDemeure une chose insensible\nQu'il faille coudre en un linceul.\n\nJ'en crois la lumière divine\nQui resplendit comme autrefois\nSur le coteau, sur la ravine,\nEt sur tous les rameaux des bois;\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 695, "texte": "                        PRINTEMPS                                   209\n\n\nJ'en crois l'ardent parfum     qu'apporte\nL'haleine des vents embrasés,\nOh ! non, notre âme n'est point morte,\nEt ces papillons, les baisers,\n\nSe posant sur nos lèvres closes,\nD'un coup d'aile vont les rouvrir :\nQuand les rosiers poussent leurs roses,\nTous les cœurs doivent    refleurir.\n\nOh! retrouve ton frais  sourire,\nTon sourire des jours  meilleurs,\nEt je retrouverai ma lyre\nLongtemps muette par nos pleurs;\n\nEt mes strophes   enthousiastes\nPourront s'épanouir    encor\nParmi la plaine des c i e u x vastes\nQue traverse un grand soleil d'or.\n\n                                            MAURICE O L I V A I N T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 210, "page_fin": 219, "titre_corps": "Peter Benoit", "titre_sommaire": "", "signature_source": "F. Verhelst", "ancre_debut": "Peter Benoit", "ancre_fin": "F VERHELST", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 253, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 72, "fin_caractere_exclue": 998, "texte": "Peter Benoit\n\n               LES lignes, consacrées à la mémoire du grand\n                 artiste flamand que nous venons de perdre,\n                 n'ont pas la prétention d'être ni une biographie,\n                 ni une étude approfondie, ni un simple pané­\n                 gyrique.\n                    J'estime d'ailleurs comme un devoir de con­\n                 signer avant tout de graves réserves. Si j'admire\n                 l'artiste, je déplore le caractère de l'homme,\nl'incurie du chrétien baptisé et élevé dans la foi du peuple\nflamand, qui a oublié ses intérêts éternels pour le seul souci\nde l'art, l'égoïsme du païen qui a poursuivi la satisfaction des\nbas instincts de l'humanité, dans le désordre d'une vie facile.\nFasse Dieu que, dans les heures ténébreuses de son agonie, ce\nlamentable naufragé ait reconnu sa misère et imploré son pardon.\nMais il ne convient pas d'insister : c'est le secret de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2310, "texte": "                         PETER BENOIT                         211\n\n\n\n   Mon rôle se bornera à étudier rapidement les tendances et\nl'œuvre de l'artiste.\n   On l'a caractérisé exactement, semble-t-il, en l'appelant le\nRubens de la musique. C'est la même vie débordante, plus\nextérieure qu'intime, le même éclat de couleur grasse, chatoyante,\nlumineuse, avec des oppositions puissantes d'ombres profondes\net chaudes, le même amour du grandiose, les mêmes exagéra­\ntions déclamatoires et emphatiques.\n   L'œuvre de Benoit s'inspire fréquemment des spectacles\nvisuels. Le paysage y abonde. Dans Lucifer — sa première\ngrande œuvre (1865-1866) — il peint la mer, endormie dans la\nnuit, paisible comme un tombeau. Et la phrase musicale évoque\nl'étendue sans limites en un thème morne, ténébreux, fatal, que\ndes lueurs crépusculaires éclairent comme par-dessous. Brus­\nquement, sans transition, une clameur sauvage déchire l'air.\nUne puissance monstrueuse soulève les flots, qui retombent en\nhurlant. Et dans le chaos de la tempête se dresse une figure\nterrifiante qui répond au double nom de Mort et Lucifer...\n   De Schelde (L'Escaut, 1867-1868) est une large fresque dont\nle fond retrace les rives aimées du beau fleuve flamand. Une\nidylle se cache parmi les roseaux. La nuit, pendant que les\neaux lentes s'écoulent paisiblement vers la mer, des lueurs\nétranges passent dans le ciel. Ce sont les fantômes des Kerels\nde la vieille Flandre dont la chevauchée furieuse donne au\npaysage l'allure grandiose d'une épopée. Plus loin, les ombres\ns'évanouissent dans la lumière du jour, et l'on revoit le fleuve\nportant une procession de navires, voiles déployées, chargés\ndes richesses du monde. Et toujours, dans l'ampleur de la\npolyphonie musicale, les sons évoquent, par je ne sais quelle\nmagie, l'image des coques puissantes, des hautes mâtures et\ndes voiles ployées sous le vent.\n  Dans d'autres œuvres moins importantes, comme De Leie,\napparaissent des rives plus intimes, avec de lointains rappels du\nthème de l'Escaut.\n  Celui-ci revient encore dans le prologue du grand poème De\nRhijn (Le Rhin, 1891-1892), qui nous transporte, avec les\nGénies allégoriques du Fleuve et de la Tour, en plein paysage\nrhénan. L à défilent les rives légendaires, encaissées en\nd'abruptes montagnes, les villes bruyantes qu'animent les\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "212                         DURENDAL\n\n\n bandes d'étudiants, les bourgeois amis de la bonne bière et\n les doctes professoren ; enfin les cathédrales et les dômes, dont\n les flèches altières se mirent dans les eaux glauques, tandis\n que de graves chants d'orgue s'épandent de leurs portails\n entr'ouverts.\n    Feestzang (Hymne de Fête, 1885) traduit la cohue de la\n foule encombrant la place publique d'une grande ville, un jour\n de fête officielle; c'est le bourdonnement de la ruche humaine\n que traverse l'appel des clairons, le tintement du carillon,\n l'envolée des cloches et ces trois coups de canon, prodigieux\n prélude à l'hymne de triomphe : — Zegen! Zegen! Zegen! — qui\néclate grandiose et solennel, comme le Sanctus liturgique.\n    Mais par-dessus tout il convient de louer le prodigieux poème\nsymphonique du printemps, qui ouvre le chef-d'œuvre du\nmaître : de Oorlog (La Guerre, 1871-1873). Tout son génie,\ntoute la saveur et la puissance de sa technique y sont à l'apogée.\n    Les premières mesures de l'orchestre disent un thème très\ndoux, limpide comme des cristaux de glace, avec l'évocation\nd'un ciel de mars pur mais froid. Puis, sur des accords de\nharpes, les chœurs entonnent le chant de la terre sommeillant\nsous les premiers baisers du printemps. Le thème du renouveau\ns'élève dans le murmure de la symphonie, avec des inflexions\nmolles et caressantes. Un long frémissement secoue la dor­\nmeuse, qui s'éveille en souriant. Le torrent de la sève, longtemps\ncaptif sous les glaces, reprend son cours; il s'enfle et bouillonne,\nil déborde en larges flots exubérants.\n    Voici que le soleil vainqueur illumine les larges étendues\nd'herbages, barrées de bouquets d'arbres; les ruisseaux bon­\ndissent dans les prairies; déjà l'orge et le froment ondulent sous\nla brise; les abeilles et les frelons emplissent l'air embaumé\nd'un bourdonnement sonore; les oiseaux chantent à gorge\ndéployée dans les bocages et dans l'azur; tandis que le soleil\nrépand partout l'éclat varié de ses rayons, en taches diaprées,\ndiamants sombres au contact des terres grasses, émeraudes,\ntopazes, saphirs et nacres dans le chatoiement de la verdure et\ndes eaux.\n    Toute cette étincelante gamme de couleurs jaillit en incom­\nparable poésie dans le fouillis des thèmes, l'allure du rythme\nqui s'anime toujours davantage, le charme des timbres, les larges\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2278, "texte": "                           PETER BENOIT                          213\n\n\nsonorités tantôt profondes, tantôt aériennes et subtiles comme\nla lumière même. Mais c'est surtout par le charme pénétrant de\nla phrase musicale que Benoit se montre poète lyrique. Il ne\ndécrit point pour décrire ; il ne poursuit pas de vaines analogies\nsensorielles ; c'est la beauté intime des choses qu'il recherche ;\nc'est l'émotion profonde, la sensation esthétique que les formes\nvisibles et le langage mystérieux des sons font naître au fond de\nl'âme, comme par un commun privilège.\n\n   Benoit n'est pas seulement le poète de la nature. Il raconte\naussi les passions du cœur, l'amour de la patrie, le culte des\ngrands hommes, l'enthousiasme pour tout ce qui est noble, et\ntoujours son langage se hausse à la grande déclamation, parfois\njusqu'à l'excès. Quand il chante l'amour humain, c'est en une\nnote tendre, délicate, enjouée.\n   Si dans Wagner l'amour est un torrent furieux qui gronde, ou\nun embrasement formidable qui fait crouler la voûte des cieux,\ncette passion, chez Benoit, ne semble connaître ni farouche\nardeur ni tourment. Est-ce manque de profondeur dans le senti­\nment? Ou plutôt n'est-ce pas la manifestation de deux états\nd'âme tout opposés : l'Allemand, dont la philosophie inquiète\na sombré dans le pessimisme, représenterait un phénomène de\ndégénérescence décadente, tandis que le Flamand primesau­\ntier, n'obéissant qu'aux impulsions de l'être, naturellement\noptimiste, serait le type sain et intact d'une race que la surcivi­\nlisation n'aurait point entamée.\n   Il trouve des accents profondément attendris dans son admi­\nrable Moederspraak, où le charme languide de la mélopée traduit\nsi bien le sentiment grave et naïf du vieux texte.\n   Ailleurs, dans Kindercantate, c'est le gentil minois, sinon l'âme,\ndes bambins et des bambines qui sourit dans le délicat travail\norchestral, enveloppant de ses gracieuses arabesques la mélodie\ndes vieilles rondes enfantines.\n\n  Mais le génie de Benoit recherche avant tout le déploiement\ndes grandes compositions. Il a cultivé de préférence l'oratorio,\noù, après les classiques tels que Bach, Haendel, Haydn, Men­\ndelssohn, il a su apporter sa note personnelle de romantisme\ndans une forme classique, de chaud lyrisme dans l'ordonnance\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2421, "texte": "214                         DURENDAL\n\n\n sévère des lignes et des proportions. Son tempérament devait le\n porter vers cette forme de l'art, où la parole donne à la musique\n un accent que la pure symphonie ne peut trouver, mais assez\n puissante, assez expressive par elle-même pour n'avoir pas\n besoin d'action dramatique ni de mise en scène. Au reste, il n'a\n jamais essayé de l'opéra, dédaignant cette veine de succès faciles\n et de profits assurés pour une forme dramatique plus conforme\n à son génie : le drame lyrique.\n    Benoit a écrit quatre grands oratorios : Lucifer, de Schelde, de\n Oorlog, de Rhijn, quoique l'on puisse ranger dans le même genre\n des œuvres moins longues, ou bien écrites pour une circonstance\n officielle, comme Drama Christi (Inauguration des fresques de\n Guffens et Swerts en l'église Saint-Georges à Anvers, 1871),\n Rubens-Cantate (centenaire de la naissance de Rubens, 1876); de\n Muze der Geschiedenis (la Muse de l'Histoire, exposition de\n Bruxelles 1880), Conscience-Cantate (à l'occasion de la mort de\n Conscience), Feestzang (Exposition d'Anvers 1885), etc. Inspi­\nrant ses librettistes, parmi lesquels d'excellents comme Hiel\net Van Beers, de médiocres comme de Geyter, il recherche\ntoujours les sujets grandioses, les imaginations épiques, la rhéto­\nrique grandiloquente, les thèmes à effet.\n   Dans l'Oorlog, deux chœurs, personnifiant deux armées enne­\nmies, se livrent un combat homérique. Après la tuerie éclatent\nsimultanément les cris de victoire, les imprécations des vaincus,\nles appels stridents des trompettes guerrières, la grande voix de\nl'orgue, le Te Deum des prêtres et la sonnerie dès cloches.\n   Remarquons, en passant, la rencontre fortuite du thème des\ncloches chez Benoit et chez Wagner dans Parsifal, sans que l'on\npuisse soupçonner un plagiat, Parsifal ayant été joué la première\nfois en 1883 et l'Oorlog datant de 1873.\n   Dans la Rubens-Cantate, les cinq parties du monde s'ébranlent\npour glorifier le peintre anversois, et dans la marche triomphale\nde la première partie des épisodes caractéristiques rappellent\nles civilisations et les peuples barbares.\n   La peinture de l'Escaut s'exalte du souvenir des vieux\nFlamands. La seconde, partie de l'œuvre raconte leurs luttes\nfarouches et ce récit dramatique s'entrecoupe d'opiniâtres\nretours du lied de Guillaume de Nassau, qui éclate enfin en\nfanfare victorieuse. Encore un de ces, irrésistibles effets dont\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": "                              PETER BENOIT                                 2l5\n\nBenoit avait le secret, et qu'il savait du reste sauver de la\nbanalité.\n   11 excellait généralement dans les péroraisons,, habilement\npréparées et ramassant pour l'explosion finale toutes les res­\nsources des sonorités, tout l'intérêt des thèmes. Je n'en connais\nguère de plus belles au monde que celle de Lucifer et du Feestzang,\nsi grandioses dans leur structure très simple mais très saisis­\nsante. La péroraison du Feestzang est digne de Beethoven même.\n   Cette grandeur de la pensée, Benoit se plait à la, réaliser dans\nune accumulation inusitée de masses chorales et instrumentales.\nIl est reçu que le grand orchestrewagnérien de la tétralogie est le\ntype des grandes -armées musicales de notre temps. Je citerai\nici, à titre de curiosité, la composition de l'orchestre qui exécuta\nle Feestzang à Anvers, lors de l'érection de l'Ecole de musique\nflamande en Conservatoire, le 12 septembre 1897, sous la direc­\ntion de M. L. Mortelmans.\n\n  Grand orgue            1 petite flûte                   6 cors\n  3 harpes              6 grandes flûtes (groupes de      6 trompettes\n                           trois)\n  18 premiers violons   6 hautbois (groupes de trois)     6 trombones\n  18 seconds violons    1 cor anglais.                    1 tuba\n  12 altos              6 clarinettes(groupes de trois)   1 bombardon\n  13 violoncelles       1 clarinette basse                1 sarrusophone\n  10 contrebasses       1 saxophone\n                        4 bassons\n\n                           2 paires de timbales\n                           tambour\n                           tam-tam\n                           grosse caisse\n                           cymbales\n                           jeu de cloches\n                           canon\n\n  Ce formidable orchestre soutenait un chœur de 880 chanteurs se\ndécomposant comme il suit : 187 sopranos, 143 altos, 135 ténors,\n143 basses, plus une bande de 272 enfants.\n  Dans ces conditions, l'exécution de l'œuvre, admirablement à\npoint et dirigée d'une main ferme et savante, écrite du reste\npour le déploiement de sonorités exceptionnelles, fut absolument\nprodigieuse.\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2242, "texte": "2l6                         DURENDAL\n\n\n  De Muze der Geschiedenis comporte des chœurs mixtes, deux\nchœurs d'enfants, neuf groupes de chanteurs, chaque groupe\nreprésentant une province, accompagnés chacun d'un petit\norchestre caractéristique, et, brochant sur le tout, le grandissime\norchestre de symphonie et deux orchestres d'instruments de\ncuivre, — enfin le canon.\n   De Oorlog mobilise, outre le grand orchestre de symphonie,\nlegrand orgue et des bandes de trompettes guerrières, un quatuor\nde voix solistes, un petit chœur mixte, deux grands chœurs\nmixtes et un chœur d'enfants.\n   Benoit voulait et savait faire grand. Il savait conduire ces\nmasses profondes en tacticien habile dans les effets successifs\nde diversion et de concentration. Car il faut remarquer qu'entre\ndes mains médiocres de pareilles ressources n'aboutiraient qu'à\nla confusion et au chaos. Berlioz a essayé, lui aussi, des moyens\ninsolites. Mais on convient généralement que l'effet produit\nn'était pas proportionnel aux moyens engagés.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   Pour le théâtre, Benoit a écrit deux grands drames lyriques :\nCharlotte Corday (1875-1876) dont l'ouverture et la valse sont\ncélèbres, et Willem de Zwijger (Guillaume le Taciturne, 1876),\népisode de la Pacification de Gand, de plus des scènes moins\nimportantes comme Het Meilief (Amour de Mai, 1893), et des\nœuvres moins connues : Karel van Gelderland (Charles de\nGueldre, drame lyrique parlé en 5 actes, 1892), Pompeïa (drame\nlyrique parlé en 5 actes, 1895).\n   L'œuvre purement symphonique de Benoit est très restreinte.\nOutre des ouvertures, on peut citer deux concertos pour orchestre\net piano (1864), pour orchestre et flûte (1866), œuvres de début\nmais dignes des meilleurs classiques.\n   Benoit laisse encore quelques œuvres religieuses; pour le con­\ncert : une cantate de Noël, une messe, un Te Deum, un Requiem\n(tétralogie factice datant de 1859 à 1863), Drama Christi; pour\nl'église : Ave Maria pour double chœur mixte a capella (œuvre\nde début), une messe brève (de la bonne époque) et vingt motets,\ndont la moitié, c'est-à-dire les premiers en date, sont détestables,\ntandis que les autres ont une allure large et noble qui les rend\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2385, "texte": "                         PETER BENOIT                         217\n\n\nrecommandables, bien que le sentiment du texte liturgique ne\nsoit pas toujours bien compris, et que l'onction religieuse fasse\nparfois défaut.\n    Il convient de noter la transformation profonde de sa manière\nd'écrire pour l'église, opérée sous l'influence d'une personne\nd'un rare mérite, M lle Constance Teichmann, dont Anvers garde\nl'impérissable mémoire. Elle fut à la fois l'ange de la charité, le\nmodèle de toutes les vertus, une sainte dans le monde auréolée\ndes dons extraordinaires de la grâce, une grande artiste pas­\nsionnée de musique, douée d'un organe merveilleux qu'elle eût\n la bonne grâce de produire en public,, en dépit de sa fierté de\n patricienne et de sa modestie chrétienne. Ce fut elle qui chanta\n le rôle du soprano solo dans l'exécution de Lucifer à Bruxelles\n en 1865. Elle eut pour Benoit un culte extraordinaire qui se fût\n changé volontiers en ardeur d'apôtre. Si son influence ne fut pas\n durable au point de vue des intérêts de l'âme, elle ouvrit au\n maître des horizons nouveaux sur le caractère de la musique\n  d'église. De ce moment datent les œuvres de Benoit que les maî­\n  trises peuvent accepter.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n    Dès le début de sa carrière artistique, Benoit s'attache à ce\n principe que l'art d'un peuple doit plonger ses racines profondes\n dans les traditions nationales. Il a voulu fonder une école de\n musique flamande. Pour lui, chaque peuple a sa manière de\n chanter; le mélos de l'Italien n'est pas celui de l'Allemand, ni\n même du Français. Il cherchera donc le thème mélodique propre\n au Flamand, en étudiant sa langue et ses anciennes mélodies\n populaires. Ses œuvres sont nourries de cette sève antique, mais\n élaborée par la puissance de sa propre individualité. Les vieux\n airs qu'il emploie, il les transforme à sa fantaisie, tout en gar­\n dant le type primitif. Ainsi du lied de Guillaume de Nassau\n (Schelde), il ne conservera que les trois premières notes. La suite\n est de lui, mais cette suite a jailli de la tradition comme une\n plante vigoureuse sortie des entrailles du sol natal.\n     Benoit n'a vécu et n'a écrit que dans cette conviction d'apôtre\n  de l'art national. Il ignorait toute autre ambition. La réclame\n  lui était tout à fait inconnue, à tel point que l'opinion publique\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2307, "texte": "218                         DTJRENDAL\n\n\nà l'étranger s'occupe à peine de lui. On ne connaît guère ses\nœuvres, qu'il négligea de faire traduire et même de publier.\nD'ailleurs les difficultés d'exécution sont telles qu'il faut un\neffort considérable et le stimulant d'un événement pour monter\nune de ses grandes machines. Ainsi l'Oorlog n'eut qu'une seule\nexécution !\n   Je me suis arrêté avec complaisance aux beaux côtés de l'œuvre\nde Benoit. Cela ne veut pas dire que ce soleil n'ait pas eu aussi\nses taches. Son amour de la grandiloquence le faittomber parfois\ndans l'enflure. Il n'est pas toujours exempt de fautes de goût, et,\ndans ses dernières productions, l'inspiration est souvent rebelle.\nIl semble que l'ardeur de la flamme ait usé le creuset.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   L'ambition de Benoit fut celle d'un fondateur d'école.\nY a-t-il réussi ? L'individualisme de la race peut-il résister au\ntorrent de cosmopolitisme qui entraîne fatalement les hommes\nd'aujourd'hui? Les aspirations mercantiles n'entrent-elles pas\nen conflit avec le désintéressement d'un art confiné, s'il reste\nsincère, dans les limites d'un petit pays? Au reste, y a-t-il eu, y\naura-t-il jamais un art flamand? La tendance de Benoit n'est-elle\npas plutôt affaire de tempérament que de terroir?\n   Je ne prétends pas résoudre ces questions, mais je constate\npourtant que, des trois élèves les plus distingués de Benoit,\nBlockx, Wambach et Mortelmans, je n'en vois aucun marchant\nrésolument dans la voie du maître. Chacun suit sa route propre.\n   Blockx s'est tourné vers le théâtre, où il cherche des succès\nfaciles, dans une conception superficielle du caractère flamand.\nIl n'y voit qu'une chose : le goût de la ripaille, des beuveries,\nde la danse en sabots et du plaisir sensuel.\n   A l'étranger, on nomme cela de l'art flamand, et l'on rappelle\nTeniers et Jan Steen! Odieuse mystification, dont ne peuvent\nêtre dupes ceux qui se souviennent du caractère profondément\nreligieux, de la sensibilité grave et délicate de la vraie race\nflamande, personnifiée en ces purs artistes qui se nomment\nMemling, Roger van der Weyden et Quinten Matsijs. Au reste,\nBlockx travaille volontiers sur des librettos français. C'est un\nhabile homme qui ne dédaigne pas l'art profitable.\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1198, "texte": "                          PETER BENOIT                         2l9\n\n\n   Wambach est incontestablement plus Flamand que ce dernier.\nLes admirables figures de la légende et de l'histoire que Wam­\nbach a illustrées du charme de sa musique, Yolande, Blanche­\nfleur, Quinten Matsijs, évoquent autrement notre idéal, nos\namours et nos rêves que cette odieuse et compromettante Princesse\nd'Auberge dont les badauds s'amusent!\n   Mais l'élève le plus distingué de Benoit est sans contredit\nM. Mortelmans. Jusqu'ici, son œuvre est purement sympho­\nnique. Il a révélé dans ce genre, assurément le plus difficile,\ndes aptitudes extraordinaires qui annoncent un grand artiste.\nToutefois, je ne découvre guère de sentiment de terroir dans les\ndeux symphonies de Mortelmans, et si j ' y devais reconnaître\nl'influence d'autres maîtres, je songerais à Beethoven, à Schu­\nmann et à Wagner, avant de penser à Benoit.\n   Après tout, il n'y a là aucun sujet de plainte. L'art connaît-il\nencore des frontières? Et avant d'appartenir à sa race, l'artiste\ndu vingtième siècle n'appartient-il pas à l'humanité riche de\nl'héritage accumulé de cinq siècles?\n\n                                                  F . VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 220, "page_fin": 222, "titre_corps": "Élaine", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Elaine", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 265, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 940, "texte": "Elaine\n\n                            /\n\nLa vierge au regard clair comme l'eau des fontaines,\nDu vitrail féodal où le vent vient gémir\nContemple à l'horizon d'opale et de saphyr\nLe beau soleil dorant les collines  lointaines.\n\nL'ennui des jours pareils, lourds de tristesses vaines,\nA terni sa beauté prête à s'épanouir,\nLes chagrins de l'oubli font lentement pâlir\nLe sang limpide et pur qui coule dans ses veines.\n\nEt quand un long rayon s'attarde à caresser\n— Souvenir du héros qui ne fit que passer —\nLe riche bouclier dont le mur se décore,\n\nUn reflet s'alanguit dans l'or de ses cheveux\nEt l'image du preux disparu dans l'aurore\nVient doucement remplir le rêve de ses yeux.\n\n\n                            II\n\nIl vint, un soir de guerre, où de larges blessures\nDans sa chair de héros s'ouvraient comme des fleurs;\nC'était au mois où le printemps rend les couleurs\nFraîches et fait lever l'or des moissons futures.\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1497, "texte": "                          ELAINE                          221\n\n\nIl resta jusqu'au jour où les récoltes mûres\nTombent sous l'acier bleu des faux aux vols siffleurs ;\nIl partit un matin, dédaigneux de ses pleurs,\nPour avoir vu briller dans l'aube des armures.\n\nElle l'aimait. Ses yeux devinaient dans les siens,\nA travers la fierté des exploits  anciens,\nUne âme de douceur et de caresse pleine...\n\nIl s'était éloigné, sans parler de retour,\nEt la vierge unissait pour un sanglot    d'amour,\nLancelot, ton nom grave, à son nom tendre, Elaine !\n\n\n                            III\n\n\nLe temps passe; l'automne a terni les grands bois,\nLa rivière en pleurant roule des feuilles mortes,\nLe vent rude siffle aux créneaux et gronde aux portes,\nLa meute au chant du cor a mêlé ses abois.\n\nMais plus sonore encor que ces bruyantes     voix,\nTrop tenace pour que l'aquilon bref l'emporte,\nDans le cœur façonné par sa main douce et forte,\nL'Amour dominateur veille comme      autrefois.\n\nO douloureux Amour par qui l'on peine et pleure'.\nL'enfant lasse a quitté la tranquille   demeure,\nL'enfant s'en est allée auprès du flot qui dort.\n\nElle a vu dans l'eau claire où baignent les étoiles\nSa blanche image, pâle et frêle sous les voiles\nQui semblent la vêtir des candeurs de la mort.\n\n\n                                  IV\n\nElle voit s'écouler l'onde limpide et lente\nDans la lumière étrange et calme qui reluit,\nElle sent s'alanguir les lèvres de la Nuit,\nComme pour un baiser, sur son âme         tremblante.\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 657, "texte": "222                           DURENDAL\n\n\n      Seul son cœur veille encore et palpite, parmi\n      La paix mystérieuse et sainte qui l'enchante ;\n      D'ombre et d'argent se vêt la forêt sommeillante\n      Dans le divin silence où tout s'est endormi.\n\n      L'enfant pâle a cueilli des fleurs d'eau... l'enfant lasse\n      S'est inclinée au bord des flots... un air de chasse\n      Rappelle le héros lointain, qui vint un jour.\n\n      Les flots ont emporté l'enfant morte sans plaintes,\n      Sur ses lèvres tenant ses petites mains jointes,\n      0 lys de l'innocence et roses de l'amour!\n\n                                            CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 223, "page_fin": 230, "titre_corps": "M. Edmond Rostand (L’Aiglon)", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "M Edmond Rostand", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 268, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2032, "texte": "M. Edmond Rostand\n                                   (L'Aiglon)(1)\n\n\n\n                   RAREMENT destinée   littéraire fut aussi magnifique, aussi\n                    complètement heureuse que celle de M. Rostand : la pré­\n                    cocité de son génie, la soudaineté de cette décisive révéla­\n                    tion que fut Cyrano de Bergerac, l'empressement de l'Ancien\n                    et du Nouveau Monde à ratifier la jeune renommée de ce\n                    privilégié, font de M. Edmond Rostand une sorte d'arché­\n                    type du « favori des Muses ». La fortune, si souvent\n                    ingrate aux accoupleurs de rimes, lui sourit dès ses pre­\n                    miers pas; il n'eut qu'à paraître pour être applaudi, choyé,\nfêté comme pas un ; et ses trente ans n'avaient pas encore sonné qu'une\nauréole, déjà, s'apercevait à son front. C'est, aussi, que M. Rostand fut\ncomblé des dons les plus rares. Il avait reçu, en naissant, ce coup de soleil\nqui influa si puissamment sur toute la vie de Jean-des-Figues, et dont Paul\nArène parle si joliment.. Mais le coup de soleil marseillais qui frappa la tête\nd'Edmond Rostand dut être vraiment prodigieux : il eût suffi, n'en doutez\npas, à mettre en marmelade plusieurs cerveaux d'hommes du Nord.\nM. Rostand le subit allègrement, et ne s'en porta que mieux : à l'âge où les\njeunes poètes soupirent encore après le premier baiser de la Muse, elle l'avait\ngratifié de faveurs nonpareilles. Et il eut ce suprême bonheur, — en débar­\nquant à Paris avec ses rêves, ses espérances et un merveilleux bagage de\ntalent, — de rencontrer sur sa route cette fée à la voix d'or, de qui la toute-\npuissante baguette fait sortir de terre des légions d'écouteurs. Or, écouter\nM. Rostand et l'applaudir, vous savez bien que cela ne fait qu'un... Puis,\nCoquelin s'affubla du nez héroïque de Cyrano : et ce furent des acclamations,\net ce fut un triomphe — et ce fut la Gloire !\n\n  (1) L'Aiglon a été édité par la maison Fasquelle, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3221, "texte": "224                                DURENDAL\n\n\n   Gloire légitime ! s'écrient les uns, délirant d'enthousiasme. Gloire usurpée !\nrépondent les autres, non moins ardents en leur dénigrement... Il est permis\nde rechercher lequel des deux partis a raison. Parcourons donc l'œuvre\nd'Edmond Rostand, et tâchons de déterminer la somme de beauté qu'elle nous\na apportée. Un rapide coup-d'oeil sur chacune des cinq pièces de théâtre du\njeune dramaturge nous suffira : aussi bien les sujets de ces comédies ou\ndrames ne sont-ils ignorés de personne.\n   M. Edmond Rostand débuta par les Musardises, un recueil de piécettes sans\nprétention aucune ; l'auteur ne se décide pas à rééditer ce volume, aujourd'hui\nintrouvable. Peut-être a-t-il raison. Son vrai début, ce sont les Romanesques,\nune fine, pittoresque et délicieuse bluette en trois actes. Le poète nous y\nraconte, comme à mi-voix, l'histoire exquise de deux enfants plus épris encore\nd'aventure que d'amour, et à qui leurs pères parviennent à persuader qu'une\nhaine féroce les divise, et qu'en s'aimant, ces deux rejetons de deux familles\nennemies ne seraient ni plus ni moins criminels que les amants de Vérone.\nEux, naturellement, de donner tête baissée dans le piège; un enlèvement\npour rire, machiné par les papas de concert avec un faux spadassin, donne à\nPercinet l'occasion de faire le geste héroïque et de sauver sa Sylvette... Mais\nvoici que le subterfuge se découvre : fureur des jouvenceaux, qui mutuelle­\nment s'aigrissent, en viennent aux sarcasmes, et de là à l'inévitable querelle :\n\n                — Fi! la fausse enlevée!\n                                           — Hou ! le sauveur en toc !\n\n  Et Percinet s'en va de par le monde, à la poursuite de réelles aventures.\nMais il revient bientôt, dégrisé, tirant de l'aile, pitoyable, et meurtri par la\nvie. Et Sylvette, qui au fond l'a toujours aimé, Sylvette, qui elle aussi en a\nsoupe, du romanesque ! l'accueille dans ses bras, le console et le guérit ; cepen­\ndant qu'il conclut très raisonnablement que, s'étant crus véritablement en\npéril, ils ont été des héros véritables,\n\n                 Et qu'elle peut broder quand elle veut, notre âme,\n                 De véritables fleurs sur une fausse trame!\n\n   Sur celte frêle trame, M. Rostand a brodé lui-même de précieuses fleurs de\nrêve : les Romanesques, c'est comme un marivaudage bauvillesque — et qui se\nhausse, parfois, jusqu'à devenir shakespearien — situé en un décor de\nWatteau. Les personnages sont de fragiles fantoches aux gestes menus, aux\nparoles grêles, et qui semblent vêtus de clair de lune, pétris de lys et de roses\nmais, pour légère que soit leur voix, elle n'en exprime pas moins des choses\nprofondes, et vraies de l'éternelle vérité. Ces deux petits toqués sont de tous\nles temps et de tous les lieux. C'est pourquoi, je le répète, les Romanesques\ns'avèrent, sous leur apparence de badinage, une comédie très humaine.\n   La Princesse lointaine, qui suivit les Romanesques, est peut-être la plus noble,\nla plus haute et la plus purement belle des œuvres de M. Rostand. A coup\nsûr est-elle la plus désintéressée : ici, nulle concession au goût public, nulle\ntache de préciosité, nulle défaillance de rythme; mais partout une pensée\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3527, "texte": "                           M. EDMOND ROSTAND                                 225\n\n\nhautaine et grave, un langage d'une grandeur constamment soutenue, un\nalexandrin majestueux et tout héroïque. La Princesse lointaine, par ces charmes\nprofonds, est un des drames d'aujourd'hui qui se rapprochent le plus des\nsommets shakespeariens.\n   Quant à la Samaritaine, quelque remplie de beautés que soit cette légende\nbiblique, il me semble qu'on lui reprocherait avec raison une préciosité exces­\nsive, qui, dans la bouche de Jésus au moins, est vraiment déplacée. Le Sau­\nveur de M. Rostand a des manières de dire qui sentent un peu leur fin de\nsiècle; ce Jésus-là a fréquenté chez Julie d'Angennes et lu les poètes roman­\ntiques : rien ne lui échappe des subtilités du langage moderne, et sa parole\nabonde en images raffinées, fort différentes des simples figures de l'Evangile.\nTout ceci n'empêche pas, d'ailleurs, qu'un large souffle d'éloquence et d'amour\nne circule au travers de ces pages.\n   Pour Cyrano de Bergerac, qu'aucun de mes lecteurs n'oserait ignorer, qu'il\nme suffise de constater avec tout le monde que cette comédie héroïque déborde\nlittéralement de poésie exquise, d'imagination échevelée, d'esprit, de verve,\nde bonne humeur et de belle santé. C'est, à quelques réserves près, un chef-\nd'œuvre. Le métier consommé du dramaturge, l'adresse du versificateur et le\ngénie du poète se réunissent dans Cyrano pour en faire quelque chose de défi­\nnitif, l'expression suprême de la personnalité d'Edmond Rostand. Le langage\ndes précieuses, que l'auteur excelle à parler, à augmenter même de trouvailles\ndélicieuses, est ici tout à fait à sa place : il confère à l'héroïqne cadet de Gas­\ncogne, — de qui les sanglots s'étouffent sous des éclats de rire, et dont\nl'affreux pif a l'air d'un faux nez de carnaval, et dont les concetti perpétuels\nsont comme des confetti dont il éblouit Roxane et s'aveugle lui-même —, il\nlui confère ce privilège inestimable d'être un type, et un type qui restera. Les\nprodigieuses dépenses d'esprit de cet homme étrange surpassent, peut-être, ce\nque l'on connaît en ce genre de plus miraculeux. Si l'on y ajoute son inébran­\nlable fierté, sa loyale horreur des compromis et des bassesses, sa joyeuse bra­\nvoure sans vantardise, il se trouve qu'aucun personnage de théâtre ne saurait\nêtre plus sympathique à l'âme française que le généreux amant de Roxane.\n Le talent très particulier de M. Rostand a pu, ici, se déployer à l'aise et dans\n un cadre approprié ; et c'est pourquoi Cyrano de Bergerac est probablement\n appelé à demeurer, parmi les œuvres de l'auteur, celle que l'unanime juge­\n ment proclame le « chef-d'œuvre ».\n    L'écho du triomphe qui accueillit l'Aiglon n'aura pas manqué de parvenir\n jusqu'à vous. Les raisons de ce formidable succès sont-elles purement litté­\n raires ? quoique admirant profondément le talent hors de pair de M. Rostand,\n je n'oserais affirmer qu'il n'y eut pas, à ce récent triomphe, certaines causes\n quelque peu étrangères à l'Art. Il est très possible, hélas ! que le drapeau tri­\n colore obstinément agité par le duc de Reichstadt, au cours de ces six actes,\n ait autant contribué à la victoire que la bannière propre du poète. D'autres\n peuvent estimer que ceci n'enlève pas, à cette victoire, une parcelle de sa\n valeur; certains même iront jusqu'à dire que cela lui en ajoute... Moi qui,\n n'étant point Français, ai quelque raison de ne m'exalter pas en un chauvi­\n nisme ridicule, je préférerais ne devoir attribuer un si glorieux triomphe qu'au\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "226                                DURENDAL\n\n\nseul prestige de l'Art. Chacun, du reste, voit les choses à sa manière. Et je\nsais que, dans les applaudissements qui saluèrent certains des drames de\nVictor Hugo, une bonne part s'adressait plus à leurs théories politiques qu'à\nla splendeur de leurs vers.\n   L'Aiglon occupe, dans l'oeuvre d'Edmond Rostand, la même place\nqu'Hamlet et Lorenzaccio dans celles de Shakespeare et de Musset. Je n'essaierai\npas d'établir, entre ces trois portraits d'une âme chancelante et inférieure à\nses rêves, des comparaisons oiseuses. Je ne me demanderai pas davantage si\nM. Rostand a voulu, par delà cette résurrection du duc de Reichstadt — qui,\nvivant, ne fut pas grand'chose et qui, mort, n'est plus rien du tout — tenter\nde plaider une cause politique. L'auteur, d'ailleurs, prend soin de nous le\ndire en une épigraphe :\n                         Mon Dieu ! ce n'est pas une cause\n                         Que j'attaque ou que je défend,\n                         Et ceci n'est pas autre chose\n                         Que l'histoire d'un pauvre enfant.\n\n  Je ne demande pas mieux que de le croire, encore que ce me soit assez\nmalaisé. Tout autant, d'ailleurs, que l'histoire de ce frêle jeune homme —\nqui, en réalité, ne fut ni plus ni moins qu'un « cavalier parfait » — et qui dit\nde lui-même :\n                   Moi qui ne suis qu'un souvenir dans un fantôme,\ntout autant que l'histoire de cet enfant veule et insignifiant, l'Aiglon me paraît\nêtre l'histoire de la trace qu'a laissée en Europe le passage du Petit Caporal.\nL'auteur suit pas à pas le sillon profond creusé par l'épopée napoléonienne,\net qui n'est pas si près de se refermer ; il analyse, en une série d'exemples\nvivants, l'influence surhumaine exercée par cet homme inouï, qui fut adoré\ncomme un demi-dieu, — à la mort de qui l'on ne voulait, l'on ne pouvait pas\ncroire —, et dont le fantôme formidable, planant et sur la France et sur\nl'Autriche elle-même, secouait de terreur un empereur sur son trône, éveillait\nde nouveaux héroïsmes au fond du cœur des soldats, et faisait répandre encore\nde l'or, des larmes et du sang. Tout le long de ces six actes, la gloire de\nNapoléon-le-Grand, telle une infatigable marée, vient battre les murs de\nSchœnbrunn de son bruit redoutable ; et le duc de Reichstadt, qui s'effémine\net s'amollit au milieu d'une cour de jolies femmes, interrompt ses jeux enfan­\ntins pour prêter l'oreille, rêveusement, à cette rumeur majestueuse et chère\nqui lui parle et lui parle sans cesse de son père! de l'Homme ! de celui dont\nl'héritage est trop pesant à ses débiles mains !\n   Le réveillera-t-elle, cette voix glorieuse? Ah! s'il n'y entendait que le galop\ndes chevaux, le tintement des cuirasses et le fracas des armes, peut-être se\nlèverait-il de son moelleux fauteuil pour ceindre une épée, sauter en selle et\nvoler, lui aussi, à la poursuite de la Gloire. Mais il se mêle, à ces échos de\ncombats, trop de râles de blessés, trop de sanglots d'enfants, trop de plaintes\nde mères. Et le pauvre petit Franz est tendre et doux : voir couler son sang à\nlui ne l'effraierait peut-être point, mais le sang d'un autre le ferait se trouver\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3040, "texte": "                             M. EDMOND         ROSTAND                      227\n\n\nmal... Et puis Metternich est là, Metternich à l'âme diabolique, qui vient\nl'halluciner de souvenirs affolants, lui évoquer les Ombres lamentables de ses\naïeux d'Espagne, avec toutes leurs faiblesses et toutes leurs folies, — et lui\nmontrer dans un miroir, aux clartés blêmes des bougies, ses yeux d'infant\nespagnol, ses yeux\n               Dans lesquels d'autres yeux, déjà vus dans des cadres,\n               Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres !\n   A peine a-t-il tenté de secouer sa torpeur, à peine s'est-il à demi éveillé de\nsa pâle inaction, à peine a-t-il osé rêver d'Empire, — que Metternich est là,\nqui part d'un éclat de rire, et par quelque sarcasme lui rappelle quelle infran­\nchissable distance le sépare de son père, lui, colonel dans la garde autri­\nchienne ! Et le voilà, — lui dont l'imagination s'était allumée à l'enthousiasme\ndes fidèles de France, à la lecture des Campagnes paternelles et aux récits\nenflammés d'un grognard épique, — le voilà qui succombe sous la pointe\nacérée d'un diplomate autrichien. C'est que Metternich dit vrai : Franz est un\n enfant malade, qui porte en lui-même son plus grand ennemi, et qui ne peut\n               Oser aller régner en France, avec ses yeux !\n  Ah ! qu'il a bien raison, ce mince colonel blanc, de renoncer aux aventures,\nde ne pas tenter la Vie pleine de hasards, et de s'écrier dans un enjouement\nrésigné :\n                Soit ! je serai le reflet blond du héros brun\n                Qui s'en allait les battant tous l'un après l'un,\n                Et tandis que je les vaincrai l'une après l'une,\n                Mes soleils d'Austerlitz seront des clairs de lune !\n   L'aura-t-il même connu, ce pâle enchantement des clairs de lune? A peine !\nTrop faible pour les combats, son cœur est trop faible aussi — ou trop grand —\npour l'amour : il cueille, le long du chemin, des « amourettes », rien que des\namourettes. Passionnément aimé de toutes les femmes, il sent bien que ce\nqu'elles adorent en lui, c'est le souvenir de son Père; et il replie son cœur\ncomme une farouche sensitive. Et quand il le donné enfin, à cette si jolie et\nsi touchante « petite source » qui le rafraîchit de sa pitié, c'est pour échouer de\nnouveau en cette suprême tentative de bonheur. Il était dit qu'il devait tout\nrater.\n   Sa conspiration aussi rate piteusement, comme un pétard mal allumé, —\nune conspiration tramée en un bal masqué, par des femmes qui chuchotent\nsous des loups de satin, au milieu du tournoiement des Polichinelles et des\nPierrettes! C'était bien le complot qu'il lui fallait, à ce pauvre enfant dont\ntoute la destinée n'est qu'une tentative avortée.\n   Et pourtant, une fois au moins dans sa lamentable vie de fantoche, ce petit\nduc de Reichstadt apparaît vraiment grand : c'est à Wagram, sur le champ de\nbataille, où il s'offre en holocauste pour payer tout le sang répandu par son\npère, en une scène hautement tragique et puissamment originale, une des plus\nbelles du drame.\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3583, "texte": " 228                                DURENDAL\n\n\n\n    De celui-ci, je ne vous détaillerai pas l'intrigue. Je vous ai dit ce que j'ai\n cru voir, dans cet Aiglon si discuté; d'autres peut-être y verraient autre chose.\n Quant à moi, cette interprétation me plaît, qui fait de l'Aiglon, bien plus\n qu'une célébration du Roi de Rome, un monument à la mémoire de son père.\n Et c'est seulement vue de ce côté que l'œuvre me charme et m'enthousiasme ;\n c'est ainsi qu'elle me paraît, dans son ardeur bonapartiste, le plus naturelle et le\n plus légitime : car les Héros seuls sont dignes d'avoir un cortège de poètes.\n Et Napoléon, ce fabuleux bâtisseur d'odyssées, attend encore son Homère.\n    Je comprends si bien, voyez-vous, cet « emballement » pour le grand Con­\n quérant, qui forme, somme toute, le pivot du drame. Tout le monde l'a\n ressenti, cet emballement, et nous en éprouvons aujourd'hui encore, tous tant\n que nous sommes, le formidable charme. Mais on se figurerait malaisément\n ce qu'était, vers 1830, ce culte de l'homme d'Austerlitz : mon grand-père, qui\n avait combattu à Waterloo dans les rangs des alliés, ne le racontait jamais,\n honteux qu'il était d'avoir contribué à battre l'Idole I De nos jours même, dans\n les contrées qu'il parcourut, son prestige est demeuré vivace : en 1889 —\nj'avais quatorze ans — je passais mes vacances au château de la Paix, à\n Fleurus; Napoléon y avait logé à l'avant-vtille de Waterloo; sa chambre était\n restée l'objet d'une sorte de vénération presque superstitieuse, à ce point que\n les jeunes filles n'y voulaient pas dormir, persuadées que l'ombre de l'Empe­\n reur leur apparaîtrait la nuit ! La « chambre de Napoléon » me fut donc\n dévolue : et rien ne saurait rendre l'émotion mystérieuse qui troublait mon\nâme d'enfant, tandis que je reposais dans cette alcôve où il avait reposé lui-\n même — de quel sommeil orageux ! — à la veille du désastre immense qui\n devait bouleverser la face du Monde !\n    Quoi d'étonnant, dès lors, à ce que le souvenir de Napoléon propageât des\n frissons de religieuse terreur, dans ce palais de Schœnbrunn où ses bottes de\n vainqueur avaient fait sonner leurs éperons! Quand Flambeau — ce vieux\ngrognard qui s'y est introduit sous prétexte d'espionner le jeune Duc, et qui\nse donne le luxe, chaque nuit, de monter la garde devant la porte de son « petit\nempereur », en uniforme complet de vieux de la vieille, — quand Flambeau\ninterdit à Metternich l'entrée des appartements de Franz, et lui affirme que son\n Maître, Napoléon ! dort là, vivant et victorieux, quoi de si invraisemblable à\nl'effroi du chancelier d'Autriche? Un vaincu, que la honte mord encore au\ncœur comme une plaie vive, ne se figure que trop facilement, dans une hallu­\ncination nocturne, la présence angoissante du Dominateur. Ce grenadier, c'est\ntoute l'armée de l'épopée ! ce petit chapeau noir qui traîne sur une table, c'est\ntout Napoléon!... L'empereur François aussi tremble d'épouvante au seul\nbruit de ce nom redoutable. Marie-Louise, elle, oublie et dédaigne le dieu qui\nfut son époux : quelle apparence, du reste, que cette tête de linotte porte le\ndeuil de l'Aigle !... Quant aux autres, la mémoire du petit Caporal les enve­\nloppe tous, également et indistinctement, dans un ensorcellement prodigieux;\nnul n'y échappe, nul n'y résiste, à cet invincible pouvoir du Héros: d'humbles\nsoldats autrichiens l'acclament dans la personne de son fils ; des femmes qui\njamais ne l'ont vu, rien qu'à regarder ce fils, se prennent à pleurer; on fait la\ncour à sa veuve — veuve aussi de Neipperg ! — pour l'entendre parler de Lui ;\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "                                  M. EDMOND           ROSTAND                                   229\n\n\nil n'y a pas j u s q u ' à cet Attaché loyaliste de F r a n c e , qui n e bondisse en enten­\ndant u n Autrichien traiter l'Empereur de l â c h e ! E t si le duc de Reichstadt\npeut faire le rêve encore de susciter des héroïsmes, d'assembler u n e armée, de\nrentrer à P a r i s sur u n char d e victoire, — c'est u n i q u e m e n t parce qu'il est\nson fils.\n    Avais-je p a s raison de vous dire q u e l'Aiglon, c'était bien plutôt l'histoire d u\nsouvenir laissé p a r le père, q u e d u destin pâlot et vacillant de l'enfant? E t\nn'est-il p a s naturel que le Soleil éclipse cette p a u v r e étoile?\n    Les qualités si diverses de M. R o s t a n d se rencontrent dans ce d r a m e , en u n\nmélange qui n e laisse point, parfois, d e nuire à l'harmonie d e l'œuvre. Il\narrive, par exemple, qu'au milieu d'une scène toute palpitante de tragique\nnoblesse, u n jeu d e mots d é t o n n e de désagréable manière, ou q u ' u n vers lâche\nse glisse p a r m i de fiers alexandrins. A h ! quel chef-d'œuvre M. E d m o n d Ros­\nt a n d pourrait n o u s d o n n e r , s'il en voulait p r e n d r e la p e i n e ! Car, j e le répète,\nce poète est pourvu d e d o n s précieux et rares, et de lui on p e u t attendre tout,\n c'est-à-dire mieux encore q u e ce qu'il a p r o d u i t jusqu'aujourd'hui.\n     D a n s l'Aiglon, malgré des négligences plus fréquentes qu'en a u c u n e autre\n de ses œ u v r e s , malgré u n plus constant relâchement de l'alexandrin, l'auteur\n a prodigué les trésors d'une opulente et fastueuse imagination.\n     Voulez-vous de la grâce? en voici, et d e la plus délicate :\n\n                    Ecoutez : une valse ! et banale, on dirait !\n                    Mais elle s'ennoblit en voyageant : peut-être\n                    Qu'en traversant ces bois que fréquenta le Maître,\n                    Autour d'une fougère ou près d'un cyclamen,\n                    Elle aura rencontré l'âme de Beethoven...\n\n  Voulez-vous d u lyrisme ? oyez la mâle réponse de F r a n z à cette vipère d e\n Metternich, qui lui siffle :\n\n                    Mais la maison d'Autriche a des aiglons sans nombre,\n                    Et vous en êtes un, voilà tout !\n\n                                               LE   Duc\n                                                    Aigle sombre,\n                    Triste oiseau bicéphale au cruel œil d'ennui,\n                    Aigle de la maison d'Autriche, aigle de nuit,\n                    Un grand aigle de jour a passé dans ton aire,\n                    Et, tout ébouriffé de peur et de colère,\n                    Tu vois, vieil aigle noir, n'osant y croire encor,\n                    Sur un de tes aiglons pousser des plumes d'or!\n\n    Voulez-vous de la verve romantique ? lisez le discours d e Metternich au petit\n chapeau. D e la g r a n d e u r épique? lisez la tirade d e F l a m b e a u , comparable à\n certains récits de la Légende des Siècles. De la mélancolie ? la m o i n d r e phrase du\n Roi de R o m e e n est tout i m p r é g n é e . D e l'esprit? c h a q u e page en d é b o r d e .\n    Q u a n t à l'habileté théâtrale d e M. R o s t a n d , elle est vraiment miraculeuse;\n il se j o u e des difficultés d u métier avec u n e aisance, u n e grâce qui d o n n e n t le\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "230                                DURENDAL\n\n\n vertige. Abus des ficelles! dira-t-on. Mais ses ficelles sont fils de soie si ténus\n et si légers qu'à peine les aperçoit-on. Et quelle vivacité de dialogue ! que de\n naturel, d'éloquence et d'émotion! Une phrase qui tour à tour soupire, san­\n glote, grince des dents, éclate de rire, gronde ou raille, se pliant merveilleu­\nsement à tous les sentiments et à toutes les pensées. D'un simple mot, une\nintrigue se dénoue, une situation se définit, un caractère s'accuse, une tirade\nse panache. Un « trait » jaillit à tout instant, qui va haut et loin, et qui en tire\nà sa suite d'autres, d'autres encore, — comme une fusée qui éclate soudain,\nmonte jusqu'au ciel et retombe en pluie d'étoiles. Ce sont d'éblouissants feux\nd'artifice.\n    Maintenant que se trouve à peu près déterminée la valeur d'art du théâtre\nde M. Rostand, il me reste à vous dire en peu de mots pourquoi je l'aime et\nl'admire. Il y a beau temps, n'est-ce pas? que nous sommes tous fatigués des\nnébulosités symboliques, — des lacs de rêve où glissent, en des yoles traînées\npar des cygnes, des princesses vêtues de lys, — et de tous les autres acces­\nsoires de la décadence. Il y a belle lurette aussi que les éternelles histoires\nd'adultères et les malpropretés naturalistes, nous ont écœurés jusqu'à la\nnausée... Or, M. Rostand est venu, qui, tout en ayant du talent, a eu cette\naudace inouïe de demeurer moral et de rester intelligible : ceci seul suffirait à\nlui concilier notre estime et notre gratitude. Outre ces raisons de l'admirer, il\ny en a de plus profondes : en un temps où la Poésie semblait morte — Henri\nHeine déjà l'avait pleurée, — où le Rêve était méprisé comme le produit d'un\ncerveau malade, où l'on riait de tout ce qui osait s'élever au-dessus de la plati­\ntude, de la banalité et du mercantilisme ambiants, l'auteur des Romanesques et\nde Cyrano n'a pas craint, fort de la faveur des Muses, de nous apporter encore\ndes vers, et des vers qui ne parlaient que de songes bleus, d'amour et\nd'héroïsme ; il a tenté de rallumer un flambeau qui commençait de s'éteindre,\net il y a victorieusement réussi. Il nous a remis au coeur le culte de cette chose\nindéfinissable que personne n'a jamais analysée, mais dont chacun sent en soi\nle germe obscur : la poésie. Et, pour le bien qu'il nous a fait, pour celui qu'il\nfera aux poètes de demain, à qui il a rouvert la voie sacrée, il sied qu'Edmond\nRostand soit profondément remercié.\n\n                                                                 FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 231, "page_fin": 232, "titre_corps": "Petits Poèmes : Le Poète et le Conquérant", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Petits Poèmes", "ancre_fin": "Par quelques fleurs et quelques vers", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 276, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 655, "texte": "Petits Poèmes\n\n                                       A MARINO DE LUSI.\n\n           Le Poète et le Conquérant\n\n                I\n\nA travers bois, tels des bohèmes,\nNous allions, la cravate au vent,\nTour à tour parlant ou rêvant,\nToi d'amour et moi de poèmes.\n\nCar les senteurs du renouveau\nNous troublaient de leurs griseries,\nEveillant mille rêveries\nDans ton cœur et dans mon cerveau...\n\nLe feutre penché sur l'oreille,\nLa blanche cigarette au bec,\nNous marchions en chantant, avec\nUne allégresse sans pareille.\n\nAvril riait. Des rayons d'or\nSe jouaient dans nos chevelures,\nNous donnant les fières allures\nD'un barde et d'un conquistador.\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1314, "texte": "232                           DURENDAL\n\n\n       Et nous rêvions, devant les grilles\n       Des cottages aux volets verts,\n       D'ensorceler les jeunes filles,\n       Toi par tes yeux, moi par mes vers.\n\n                        II\n\n       Or, justement, une fillette,\n       Du haut d'un balcon de roman,\n       Sollicitait  également\n       Le Conquérant et le Poète.\n\n       Et nos deux lots étaient   égaux,\n       Car elle semblait peu farouche :\n       L'air d'offrir aux baisers sa bouche\n       Et son oreille aux madrigaux !\n\n       L'aventure piquante et douce\n       Etait là, nous n'en doutions pas!...\n       Et nous fîmes chacun trois pas\n       Vers la grille au manteau de mousse.\n\n      Hélas! les verrous étaient clos :\n      En fait d'exploit, tu pus tout juste\n      Arracher d'un fragile     arbuste\n      Un bouquet fraîchement     éclos.\n\n      Tu le mis à ta boutonnière,\n      Prenant ainsi, malgré le mur,\n      Un peu du parfum tendre et pur\n      De cette maison   printanière.\n\n\n\n      Pour moi, j'ai su faire tenir\n      Tout entier dans une odelette,\n      Le frêle et coquet souvenir\n      Où cette idylle se reflète.\n\n      Hélas! tout voyage à travers\n      La Gloire et l'Amour et le Rêve,\n      C'est ainsi, vois-tu, qu'il s'achève :\n      Par quelques fleurs et quelques vers!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 233, "page_fin": 233, "titre_corps": "Petits Poèmes : Bourrasques", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Bourrasques", "ancre_fin": "Au cœur léger", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 278, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 99, "fin_caractere_exclue": 1635, "texte": "Bourrasques\nDernière  haleine,                      Puis il s'envole,\nOù l'âpre Hiver                         Pour décrocher\nRend sa vilaine                         Un coq, qu'il vole\nAme à l'enfer,                          A son clocher...\n\nL'Ouragan   gronde                      Tombant par groupes\nAux deux    mouvants,                   Du haut des monts\nMenant la ronde                         Comme des troupes\nDes quatre vents;                       De noirs démons,\n\nEt, dans sa corne                       A ma tourelle,\nDe rauque      airain,                  Les    ouragans\nIl souffle un morne,                    Cognent leur aile,\nUn long     refrain.                    Extravagants!\n\nPuis il gambade                         Ma girouette\nSur les maisons,                        Perd la raison\nDonnant   l'aubade                      Et pirouette\nA nos Suzons.                           Sur ma maison,\n\nIl    importune,                        Dans un délire\nLes décoiffant                          Qui fait qu'on peut\nPar jeu, plus d'une                     A peine lire\nJolie enfant ;                          Quel vent l'émeut :\n\nOu bien badine,                         Car la folâtre,\nGaîment, sur leur                       Sur mes    créneaux,\nIncarnadine                             Sourit aux    quatre\nLèvre de fleur...                       Points   cardinaux.!...\n\n                     Et la bourrasque\n                     Me fait songer\n                     A ma fantasque\n                     Au cœur léger.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 234, "page_fin": 234, "titre_corps": "Petits Poèmes : Canzonetta", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Canzonetta", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 279, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 52, "fin_caractere_exclue": 501, "texte": "Canzonetta\n      Enfant, quand je dormais\n      Dans mon berceau de soie,\n      L'ombre avait moins de paix\n      Que je n'avais de joie.\n\n      Depuis qu'Amour, les nuits,\n      Hante mon lit de toiles,\n      Mon cœur a plus d'ennuis\n      Que le ciel n'a d'étoiles...\n\n      Oh! dormir à jamais\n      Dans un cercueil de chêne!\n      La tombe a plus de paix\n      Que mon cœur n'a de peine.\n\n                                     FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 235, "page_fin": 240, "titre_corps": "I Fioretti : II. De la seconde considération des sacro-saints stigmates", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 282, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1917, "texte": "I FIORETTI\n                                    (Suite)\n\n\n\n\nII. — DE LA SECONDE CONSIDÉRATION DES SACRO-SAINTS STIGMATES\n\n\n\n\nL\n           A seconde considération est de la conversation de saint François\n            avec les compagnons sur ledit mont de la Vernia. Et quant à cela,\n            il est à savoir que, apprenant que saint François avec trois com­\n            pagnons était monté sur le mont de la Vernia, pour y habiter,\nmesser Orlando en eut très grande allégresse, et le jour suivant il se mit en\nroute avec beaucoup de gens de son château, et ils vinrent visiter saint\nFrançois, en portant du pain et du vin et d'autres choses pour vivre, pour\nlui et pour ses compagnons. Et arrivant là-haut, messer Orlando les trouva\nen oraison, et s'approchent d'eux, il les salua. Alors saint François se\nredressa et, avec grande charité et allégresse, reçut messer Orlando et sa\ncompagnie, et cela fait, ils se mirent à causer ensemble; et après qu'ils\neurent causé ensemble, et que saint François l'eut remercié du saint mont\nqu'il lui avait donné et de sa venue, il le pria de lui faire faire une pauvre\ncellule, au pied d'un très beau hêtre, lequel était à une longueur d'un jet\nde pierre du logis des frères, parce que cet endroit lui paraissait très bien\ndisposé et propre à l'oraison. Et messer Orlando immédiatement la fit faire;\net cela fait, parce que le soir approchait et qu'il était temps de partir, saint\n François avant qu'ils ne partissent leur prêcha un peu; et puis, après qu'il\n eut prêché et qu'il leur eut donné la bénédiction, messer Orlando, devant s'en\n aller, appela à part saint François et les compagnons et leur dit : « Mes frères\n très chers, ce n'est pas mon intention que, sur ce mont sauvage, vous souf­\n friez aucune nécessité corporelle, à cause de laquelle vous pourriez moins vous\n appliquer aux choses spirituelles; et pour cela, je veux, et je vous dis cela une\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3597, "texte": "  236                                DURENDAL\n\n\n    fois pour toutes, qu'à ma maison vous envoyiez certainement pour toutes vos\n    nécessités. Et si vous faites le contraire, je l'aurai à grand déplaisir. » Il dit\n    cela et s'en va avec sa compagnie et s'en retourne au château.\n      Alors saint François fit asseoir ses compagnons et leur enseigna la façon et\n   la vie qu'ils devaient tenir, comme aussi quiconque veut religieusement vivre\n   dans les ermitages. Et parmi les autres choses, il leur imposa particulièrement\n   l'observance de la très sainte pauvreté, disant : « Ne considérez pas\n  tant la charitable offre de messer Orlando, qu'en chose aucune vous offensiez\n   Notre-Dame la Pauvreté. Ayez pour certain que, plus nous fuirons la pau­\n  vreté, plus le monde nous fuira, et plus nous souffrirons de nécessités ; mais,\n  quand nous embrasserons bien étroitement la pauvreté, le monde nous suivra\n  et nous nourrira copieusement. Dieu nous a appelés en ce saint Ordre, pour\n  le salut du monde, et a établi ce pacte entre nous et le monde, que nous don­\n  nions bon exemple au monde, et que le monde nous pourvoie en nos néces­\n  sités. Persévérons donc dans la sainte pauvreté, parce qu'elle est la voie et la\n perfection et le gage de la vie éternelle. » Et après beaucoup de belles et\n pieuses paroles et enseignements de cette sorte, il conclut, disant : « Voici\n la façon de vivre que je vous impose, et à moi : Parce que je me vois appro­\n cher de la mort, j'ai l'intention de rester solitaire et de me recueillir avec Dieu\n et, devant lui, de pleurer mes péchés. Et frère Léon, quand il lui paraîtra\n bon, m'apportera un peu de pain et un peu d'eau; et pour aucune raison, ne\n laissez venir à moi aucun séculier, mais répondez-lui pour moi. » Et ces\nparoles dites, il leur donna la bénédiction et s'en alla à la cellule du hêtre, et\nles compagnons restèrent dans le logis avec la ferme intention d'observer les\n commandements de saint François.\n     A peu de jours de là, saint François, se tenant à côté de ladite cellule et\nconsidérant la disposition de la montagne, et s'émerveillant des très grandes\nfissures et ouvertures de rochers très grandes, se mit en oraison, et alors il lui\nfut révélé de Dieu, que ces fissures si merveilleuses avaient été faites miracu­\nleusement, à l'heure de la passion du Christ, quand, selon que dit l'Évangé-\nliste, les pierres se brisèrent. Et Dieu voulut que cela apparût singulièrement\nsur le mont de la Vernia, parce que là devait se renouveler la passion de\nNotre-Seigneur Jésus-Christ dans l'âme de saint François, par amour et com­\npassion, et dans son corps, par l'impression des sacro-saints stigmates. Après\nqu'il eut reçu cette révélation, saint François se renferme immédiatement\ndans sa cellule, et se recueille tout en lui-même et se dispose à attendre le\nmystère de cette révélation. Et, dorénavant, par l'oraison continuelle, il com­\nmença à goûter plus souvent la douceur de la divine contemplation, par\nlaquelle souvent il était si ravi en Dieu, qu'il était vu par les compagnons\nélevé corporellement de terre et ravi hors de soi. En ces ravissements contem­\nplatifs, lui étaient révélées de Dieu, non seulement les choses présentes et\nfutures, mais aussi les secrètes pensées et les désirs des frères, comme\nl'éprouva lui-même frère Léon, son compagnon, en ce jour. Lequel frère\nLéon, soutenant une très grande tentation du démon, il lui vint grande envie\nd'avoir quelque chose pieuse écrite de la main de saint François, et il pensait\nque s'il l'avait, cette tentation disparaîtrait en tout ou en partie. Ayant ce\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                               237\n\n\ndésir, par honte et par respect, il n'avait pas eu la hardiesse de le dire à saint\nFrançois, mais, si frère Léon ne le lui dit pas, le Saint-Esprit le lui révéla.\nSaint François l'appela à lui, se fit apporter la plume et le papier, et de sa\nmain écrivit une louange du Christ, selon le désir du frère, et à la fin il fit le\nsigne du Tau, puis la lui donna, lui disant (1) : \" Tiens, très cher frère,\nce papier, et jusqu'à ta mort, garde-le diligemment. Dieu te bénisse et te\ngarde contre toute tentation, ne t'épouvante pas, parce que tu as des tenta­\ntions, car je te répute ami et plus serviteur de Dieu, et t'aime davantage,\nd'autant plus que tu es combattu de tentations. Vraiment, je te dis que per­\nsonne ne doit se réputer parfait ami de Dieu tant qu'il n'a pas passé par\nbeaucoup de tentations. \" Frère Léon, recevant cet écrit avec la plus grande\ndévotion et foi, subitement toute tentation disparut, et, s'en retournant au\nlogis, il raconta avec grande allégresse aux compagnons quelle grâce Dieu\nlui avait faite dans le don de cet écrit de saint François ; et le conservant dili­\ngemment, les frères firent ensuite avec lui beaucoup de miracles.\n    Et, désormais, ledit frère Léon, avec grande pureté et bonne intention,\ncommença à observer et considérer la vie de saint François et, à cause de sa\npureté, il mérita de voir plusieurs fois saint François ravi en Dieu et suspendu\nde terre, quelquefois à une hauteur de trois brasses, quelquefois de quatre,\nquelquefois jusqu'à la hauteur du hêtre, et quelquefois il le vit élevé en l'air si\nhaut et environné de tant de splendeur, qu'à peine il pouvait le voir. Et que\n faisait ce simple frère quand saint François était si peu élevé de terre qu'il\n pouvait l'atteindre? Il allait doucement et lui embrassait les pieds, les lui\n baisait avec larmes et disait: « Mon Dieu, aie miséricorde de moi, pécheur,\n et pour les mérites de ce saint homme, fais-moi trouver ta grâce. » Et une\n fois, entre autres, étant ainsi sous les pieds de saint François, quand il était si\n élevé de terre qu'il ne pouvait le toucher, il vit une cédule écrite en lettres\n d'or descendre du ciel et se poser sur la tête de saint François, sur laquelle\n cédule étaient écrites ces paroles : « Ici est la grâce de Dieu » ; et après qu'il\n l'eut lue, il la vit retourner au ciel.\n    Par le don de cette grâce de Dieu qui était en lui, saint François, non seu­\n lement était ravi en Dieu par contemplation extatique, mais aussi quelquefois\n était conforté de visitations angéliques. Un jour, saint François, se trouvant\n pensant à sa mort et à l'état de son Ordre après sa vie, disait : — « Seigneur\n  Dieu, que sera-t-il après ma mort de ta famille de petits pauvres, que, par ta\n bénignité, tu as confiée à moi, pécheur? qui la confortera? qui la corrigera?\n  qui te priera pour elle ? » Et disant de semblables paroles, l'ange envoyé de\n  Dieu lui apparut et, le confortant, dit ainsi : « Je te dis de la part de Dieu\n  que la profession de l'Ordre ne manquera pas jusqu'au jour du jugement, et\n\n\n  (1) Cet écrit, conservé dans le trésor de la Basilique d'Assise, s'exprime en ces termes :\n— « Benedicat tibi Dominus et custodiat te, ostendat faciem suam tibi et misereatur tui ;\nconvertat vultum suum ad te et det tibi pacem. — Dominus benedicat te, frater Leo. T. »\n   — « Que le Seigneur te bénisse et te garde ; qu'il te montre sa face et ait pitié de toi ;\n;qu'il tourne son visage vers toi et te donne la paix. Que le Seigneur te bénisse, frère\n Léon. T. »\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3600, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\nil n'y aura personne, si grand pécheur, qui, s'il aime de cœur ton Ordre, ne\ntrouve miséricorde auprès de Dieu; et personne qui, persécutant malicieuse­\nment ton Ordre, pourra vivre longuement. Personne dans ton Ordre, très cou­\npable et qui ne corrigera pas sa vie, ne pourra persévérer longtemps dans\nl'Ordre. Et, pour cela, ne te contriste pas si, dans ta Religion, tu vois quelques\nmauvais frères, lesquels n'observent pas la Règle comme ils doivent, et ne\npense pas à cause de cela que la Religion décroît, parce que toujours il y en\naura beaucoup, beaucoup, qui observeront parfaitement la vie de l'Évangile\ndu Christ et la pureté de la Règle, et ceux-là, immédiatement après la vie\ncorporelle, s'en iront à la vie éternelle, sans passer aucunement par le Purga­\ntoire; d'autres l'observeront, mais non parfaitement, et ceux-là qui iront aussi\nen Paradis, passeront en Purgatoire, mais le temps de leur expiation te sera\ncommis de Dieu; mais de ceux qui n'observent rien de la Règle, ne t'en préoc­\ncupe pas, dit Dieu, parce que lui-même ne s'en préoccupe pas. » Et ces\nparoles dites, l'ange s'en alla, et saint François resta conforté et consolé.\n   Ensuite la fête de l'Assomption de Notre-Dame approchant, saint Fran­\nçois chercha un endroit plus solitaire et secret, dans lequel il pût, plus\nsolitaire, passer le carême de saint Michel Archange, lequel commence à\nladite fête de l'Assomption. Il appelle frère Léon et lui dit ainsi : « Va et\nreste sur la porte de l'oratoire du logis des frères, et quand je t'appellerai,\nreviens vers moi. » Et frère Léon va et il reste sur la porte, et saint François\ns'éloigne et l'appelle fort. Frère Léon, entendant appeler, retourne à lui, et\nsaint François lui dit : « Fils, cherchons un autre endroit plus écarté, où tu\nne puisses m'entendre, quand je t'appellerai. » Et cherchant dans la partie\nde la montagne du côté du midi, ils virent un endroit secret et bien conve­\nnable, selon son intention, mais on ne pouvait y aller, parce que devant il\ny avait une très grande, terrible et effrayante ouverture de rocher. Avec\ngrande fatigue, ils posèrent dessus une planche à la façon d'un pont et pas­\nsèrent au delà. Alors saint François fit chercher les autres frères et leur dit\ncomment il avait l'intention de faire le carême de saint Michel en cet endroit\n solitaire; et pour cela, il les pria d'y faire une pauvre cellule, de telle sorte\n que ses cris ne pussent être entendus d'eux. Et faite que fut la cellule de\n saint François, il leur dit : « Allez-vous-en à votre logis, et laissez-moi ici,\n solitaire, parce que, avec l'aide de Dieu, j'ai l'intention de faire ici ce saint\n carême sans trouble et sans dérangement d'esprit; et pour cela, qu'aucun de\n vous ne vienne à moi, ni ne laissez venir à moi aucun séculier. Mais toi,\n frère Léon, seulement, une seule fois par jour, tu viendras à moi avec un\n peu de pain et d'eau, et la nuit une autre fois, à l'heure de matines; et alors tu\n viendras à moi en silence et, quand tu seras à la tête du pont, tu me diras :\n  Domine, labia mea aperies; si je réponds, viens et passe à la cellule et nous\n dirons ensemble les matines; et si je ne te réponds pas, va-t'en immédiate­\n ment. » Et saint François disait cela parce que, quelquefois, il était si ravi\n en Dieu, qu'il n'entendait ni ne sentait rien corporellement. Et cela dit,\n saint François leur donna la bénédiction et ils retournèrent au logis.\n   La fête de l'Assomption étant venue, saint François commença donc le\nsaint carême, avec très grande abstinence et âpreté, macérant le corps et\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3661, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        239\n\n\nréconfortant l'esprit par de ferventes oraisons, veilles et disciplines; et en\nces oraisons, croissant toujours de vertu en vertu, il disposait son âme à\nrecevoir les divins mystères et les divines splendeurs, et le corps à\nSoutenir les combats cruels des démons, avec lesquels souvent il combat­\ntait sensiblement. Et une fois, entre autres, en ce carême, saint François\nsortant, un jour, de la cellule, en ferveur d'esprit, et allant là près se mettre\nen oraison dans la cavité d'un rocher creux, duquel jusqu'à terre il y avait\nune très grande hauteur et un horrible et épouvantable précipice, tout à coup\nvient le démon avec tempête et avec très grand vacarme, sous une forme ter­\nrible; et il heurte saint François pour le pousser de là en bas. Saint François\n ne pouvant fuir ni souffrir l'aspect très cruel du démon, se retourne de suite\n avec les mains, avec le visage et avec tout le corps vers le rocher, et se recom­\n mande à Dieu, tâtonnant avec les mains et cherchant si à aucune aspérité il ne\n pouvait s'accrocher. Mais, comme il plut à Dieu, qui ne laisse jamais tenter ses\n serviteurs plus qu'ils ne peuvent le supporter, subitement par miracle, le\n rocher auquel il s'appuyait se creusa selon la forme de son corps, et ainsi le\n recueillit; et comme s'il avait mis les mains et le visage dans une cire\n liquide, ainsi dans.ledit rocher s'imprima la forme du visage et des mains\n de saint François, et ainsi, aidé de Dieu, il échappa de devant le démon.\n      Mais ce que le démon ne put faire alors à saint François, de le pousser de\n là en bas, il le fit depuis, quelque temps après la mort de saint François,. à\n un de ses chers et dévoués frères, lequel, en ce même lieu, accommodant\n  quelques planches, afin que sans péril on y pût aller en dévotion de saint Fran­\n  çois et du miracle qui s'y était accompli, un jour le démon le poussa, quand\n  il avait sur la tête une grande planche qu'il voulait placer là. Et il le fit\n  tomber de là en bas avec cette planche sur la tête; mais Dieu, qui avait\n  sauvé et préservé saint François de la chute, par ses mérites sauva et pré­\n  serva son dévoué frère du péril de la chute ; tandis qu'il tombait, le frère,\n  avec très grande dévotion et à haute voix, se recommanda à saint François\n   et lui, subitement, lui apparut, et le prenant le mit ainsi au bas des rochers\n   sans qu'il subît aucun coup ou lésion. Les autres frères, ayant entendu les\n   cris de celui-là, quand il tomba, et croyant qu'il était mort et haché à cause\n   de la haute chute sur les rochers aigus, avec grande douleur et larmes prirent\n   la civière et allèrent de l'autre côté du mont, pour rechercher les restes de son\n   corps et les enterrer. Etant déjà descendus du mont, ce frère qui était tombé\n   les rencontra, cette planche, avec laquelle il était tombé, sur la tête, et il\n   chantait le Te Deum laudamus à haute voix. Et les frères s'émerveillant forte­\n   ment, il leur raconta, par ordre, toute la manière de sa chute, et comment\n   saint François l'avait sauvé de tout péril. Alors, tous les frères ensemble avec\n    lui revinrent au couvent, en chantant très dévotement le prédit psaume,\n    Te Deum laudamus, et louant et remerciant Dieu, avec saint François, du\n    miracle qu'il avait opéré dans ce frère.\n    Saint François, continuant donc, comme il est dit, ledit carême, bien qu'il\n  soutint beaucoup de combats du démon, recevait néanmoins beaucoup de\n  consolation de Dieu, non seulement par visitations angéliques, mais aussi\n  par les oiseaux sauvages ; car, en tout ce temps de carême, un faucon, lequel\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1726, "texte": "240                                DURENDAL\n\n\n nichait là près de sa cellule, chaque nuit, un peu avant matines, avec son\n chant ou en battant des ailes à sa cellule, le réveillait ainsi et ne s'en allait\n pas jusqu'à ce qu'il se fût levé pour dire les matines; et quand saint Fran­\n çois était plus las une fois que l'autre, ou faible et malade, ce faucon à la\n façon d'une personne discrète et compatissante, chantait plus tard. Et\n ainsi saint François prenait grand plaisir en cette horloge; car la grande\n sollicitude du faucon chassait de lui toute paresse et le sollicitait à prier, et\n outre cela, le jour il restait quelquefois familièrement avec lui. Finalement,\n quant à cette seconde considération, saint François étant très affaibli de\n corps, à cause de la grande abstinence et des combats du démon et voulant\n parla nourriture spirituelle de l'âme réconforter le corps, il commença à penser\n à la gloire démesurée et à la joie des bienheureux de la vie éternelle; et sur\ncela, il commença à prier Dieu qu'il lui concédât de goûter un peu de cette\njoie; et, étant en ce penser, tout à coup lui apparut un ange avec très grande\nsplendeur, lequel avait une viole dans la main gauche et l'archet dans la\nmain droite, et saint François étant tout stupéfait à l'aspect de cet ange,\ncelui-ci passa une fois l'archet sur la viole, et de suite une telle suavité de\nmélodie adoucit l'âme de saint François, que, selon qu'il raconta ensuite aux\ncompagnons, il doutait que, si l'ange avait tiré une seconde fois l'archet,\nl'âme ne lui serait, par intolérable douceur, partie du corps. Et voilà quant à\nla seconde considération.\n\n                                         Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-010", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 241, "page_fin": 243, "titre_corps": "Représentation de Philippe II, drame en trois actes de M. Émile Verhaeren, au Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Représentation de Philippe II", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 288, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1914, "texte": "Représentation de Philippe II\nDrame en trois actes de M. Emile Yerhaeren,\n\n                                                    au Théâtre du Parc\n\n\n\n                   LE nouveau drame de M. E. Verhaeren présente une inter­\n                     prétation, très peu conforme à l'histoire, du caractère de\n                     l'infant don Carlos, fils de Philippe II d'Espagne, et du\n                     mystère dont sa fin tragique demeure environnée. Entre\n                     le don Carlos de Schiller, chevaleresque, impétueux, libre\n                      et fier, et le pauvre fou monstrueux que les savants travaux\n                      de M. Gachard nous ont dévoilé, il restait place pour un\n                      personnage ambigu, qui réunit l'audace, l'ardeur, la\n                      brusque énergie du premier à la morbidesse inquiète, au\ndécouragement maladif du second.\n   Tel est le personnage dont M. Verhaeren a fait le principal héros de son\nbeau drame. C'est un Hamlet qui hésite entre deux abîmes : la révolte, où son\nâme aventureuse pourra s'épanouir librement au plein soleil de la gloire et la\nfolie qui l'enlèvera fatalement s'il reste inactif, soumis à la dure loi des volontés\npaternelles. Son esprit déséquilibré le pousse, d'un instant à l'autre, du\n « suprême palier de son orgueil » à la conscience désolée de sa faiblesse. Seul,\nil ne pourrait rien ; mais il a auprès de lui une âme ardente dont la chaleur se\ncommunique à la sienne, une âme adorée à qui le joint la réciprocité d'une\npassion folle et qui saura, par son amour, l'élever à la hauteur d'une noble\nentreprise, l'enivrer du désir ambitieux qui le perdra. La comtesse de Clermont\n représente pour lui la beauté, l'unique raison de la vie ; c'est elle qui l'inspire\n et le console, elle qui lui a conseillé de partir pour la Flandre afin d'y déployer\n ce fier courage que son aïeul, Charles-Quint, lui a légué.\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3345, "texte": " 242                               DURENDAL\n\n\n     Mais ce couple rêveur qui s'attarde aux terrasses de l'Escurial, à écouter le\n  bruissement du vent dans les roseaux du Manzanarès, est sans cesse sous\n  l'empire d'une présence fatale. L'ombre du roi le hante comme un présage\n  mortel. Ce monarque taciturne dont les volontés sont implacables et qui a\n  cassé le désir de don Carlos d'aller gouverner les provinces de Flandre pour\n  y conquérir un peu de gloire, remplit tout le drame comme un mauvais\n  destin.\n     L'évasion d'une hérétique, la marquise d'Amboise, préparée par la comtesse\n  de Clermont, favorisée par don Carlos, déchaîne la catastrophe inévitable.\n  Tandis que le roi fait interroger devant lui la comtesse qui avoue fièrement\n  son acte et son amour pour l'infant, celui-ci accourt, arrache son amante aux\n juges du Saint-Office, et crie à Philippe II épouvanté sa passion, son orgueil,\n sa haine qu'il se promet bien de ne pas refréner plus longtemps.\n     Menacé d'un attentat, craignant pour la stabilité de son trône, poussé par\n sa volonté de maintenir sauve la dignité royale qui prime tout à ses yeux,\n Philippe se décide à faire condamner son fils. L'Inquisition, à laquelle il le\n livre, lui appliquera la loi terrible frappant ceux qui favorisent les hérétiques,\n et, après que les bourreaux auront exécuté la sentence et vengé le monarque\n par la mort du sujet rebelle, le père viendra s'agenouiller et prier auprès du\n cadavre encore chaud de son enfant.\n    Ce sujet tragique a été traité par M. Verhaeren en trois actes rapides.\n Quelques grandes scènes lui ont suffi pour préparer la catastrophe finale. Le\nnœud de l'action, c'est le moment où l'individualité sombre et sournoise du\nroi se heurte à l'individualité exaspérée du prince ; le point culminant, c'est la\nmenace de mort dont l'infant soufflette son père et qui, on le devine, se retour­\nnera inévitablement contre lui.\n    Ecrite en une langue rude et puissante, la pièce possède l'ensemble des\nqualités propres à M. Verhaeren et que l'on retrouve dans toutes ses œuvres\nà des degrés divers. Sans atteindre la valeur du Cloître, elle contient plusieurs\npassages d'une rare beauté. Les caractères sont tracés de façon sobre et ferme ;\nl'indécision morbide de don Carlos, l'astuce et la rigidité du roi, la belle\nardeur amoureuse de la comtesse de Clermont : tels sont les principaux fac­\nteurs psychologiques du drame. Au second plan, Jean Bernardo, un moine\nfarouche qu'on croirait sorti du Cloître, représente l'action occulte et redou­\ntable du Saint-Office. Don Juan d'Autriche, d'importance moindre, est par­\ntagé entre Carlos dont il est l'ami et le roi qu'il respecte en soldat loyal.\n   La pièce abondé en nobles tirades, en amples périodes où se mêlent et\ns'entre-choquent ces images frustes, ces expressions sonores qui appartiennent\nsi bien à Verhaeren et à lui seul. Parfois, quelques phrases de douce et cares­\nsante tendresse nous font souvenir que l'auteur écrivit aussi les Heures claires.\n   La direction du Théâtre du Parc a monté le drame avec de grands soins qui\ntémoignent du souci de rendre la réalisation aussi adéquate que possible à la\npensée de l'auteur. Dès le lever du rideau, le public était charmé par le beau\ndécor de l'Escurial dû à M. Dubosq.\n  M. Monteux a composé un don Carlos ardent et passionné, M. Beaulieu\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 880, "texte": "                   REPRÉSENTATION DE P H I L I P P E II                   243\n\n\nun Philippe II qui ne manque pas de grandeur tragique; le rôle de la com­\ntesse de Clermont fut bien compris par Mlle Van Doren qui s'y montra émou­\nvante et charmante. MM. Jahan et Rouyer complétaient honorablement\nl'interprétation.\n   Le public a fait à la pièce un chaleureux accueil et a salué le nom de\nl'auteur par de longs applaudissements. Bref, celte soirée fut toute à l'honneur\nde M. Verhaeren et des lettres belges. Il importe de faire dans ce succès leur\npart légitime aux directeurs du Parc, MM. Darmand et Reding. Organiser et\nmener à bien des spectacles tels que Au delà des forces humaines, Hedda Gabier,\nPhilippe II prouve une haute intention d'art que nous sommes heureux de\n reconnaître et de proclamer !\n\n                                                     CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-011", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 244, "page_fin": 248, "titre_corps": "Le Salon de la Libre Esthétique", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Le Salon de la Libre Esthétique", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 291, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2016, "texte": "Le Salon de la Libre Esthétique\n\n                 IL y a beaucoup de peintures par le monde ! — Beaucoup\n                    de livres, aussi — trop ! ajouteront les peintres et les\n                    sculpteurs — beaucoup de revues, et inutiles!... Cepen­\n                    dant, à défaut d'autre mérite, les livres et les revues ont\n                    ce relatif avantage de tenir peu de place. Mais les toiles\n                    sans nombre, les cadres éblouissants, les aquarelles dans\n                   l'or, les eaux-fortes, les fusains, les pastels, les gouaches,\n                   sans parler, naturellement, de l'écroulement redoutable\n                   d'innocentes porcelaines que les pensionnaires et de grosses\ndames tudesques ou britanniques, élégiaques et coiffées à la Malvina ou à la\nClara d'Ellébeuse, enluminent, de leur main potelée et subtile, d'attendris­\nsantes couleurs, de fleurs penchées ou de laborieuses copies des à la fin\nexaspérantes enfanceries de Kate Greenaway !\n  Négligeons les « œuvres » des amateurs; mais celles des professionnels où\nvont-elles?\n                      Où est Claquin, le bon Breton ?\n                      Où, le comte Daulphin d'Auvergne\n                      Et le bon feu duc d'Alençon ?...\n                      Mais où est le preux Charlemaigne !\n   Les « postures » se brisent; elles sont d'une louable fragilité; il suffit d'un\nenfant ou d'un chat spirituel pour les réduire en morceaux... Mais, la pein­\nture, moins pondérable, échappe à de tels destins, elle ternit, s'emboit,\nnoircit, mais elle subsiste obstinément.\n   Jadis, des artistes superposaient tranquillement leurs propres conceptions à\ncelles qui figuraient déjà sur le bois d'un panneau ou sur le mur d'une église ;\net c'est comme les palimpsestes de la peinture... Une telle mésaventure pour­\nrait-elle advenir aux œuvres de quelqu'un de nos peintres? à celles, par\nexemple, du portraitiste renommé de toutes les gardes civiques du Royaume\nJe me plais à espérer que non 1\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3192, "texte": "                 LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                             245\n\n\n   L'art est la seule branche de l'industrie humaine où la loi de l'offre et de la\ndemande reste sans influence sur la production... Il faut, d'ailleurs, admettre\nque tout cela se lasse, se classe, s'accroche, se suspend quelque part, puisque\nchaque-hiver l'innombrable théorie des artistes s'ébranle, chacun portant\ndans ses pieuses mains tendues— comme les esclaves figurés dans les bas-\nreliefs égyptiens — le produit de son labeur... Et c'est le sillon, Pour l'art, la\nLibre Esthétique, le Salon des Beaux-Arts — j'en passe... mais je ne sais si c'est\ndes meilleurs I\n\n                                          *\n                                      *       *\n   Le Salon de la Libre Esthétique, comme jadis celui des XX, par la mission\nque ses organisateurs se sont donnée de mettre devant les yeux du public les\nœuvres de tendances les plus divergentes, produits des dernières « expres­\nsions d'art », a conservé ce privilège d'exaspérer les partisans de l'ancienne\npeinture et les survivants admirateurs de Gaïlait, Slingeneyer, Stallaert, etc.\n   Lors d'une de mes premières visites au Salon, je rencontrai un mien vieil\nami, sous-directeur au Ministère des Cas-Echéants, frotté d'art et de littéra­\nture par une hypothétique collaboration à l'Echo (qui serait charivarique,\naujourd'hui!) du Parlement. Du plus loin qu'il m'aperçut :\n   — Enfin, vous ne me direz pas que ceci soit de la peinture ?\n   Il inclinait l'extrémité menaçante de la canne qu'il tenait droite, la pointe\nen l'air, de la main fourrée dans la poche de son paletot, vers un tableau, à la\nvérité déconcertant. Et tout ricanait dans sa personne, depuis le bout agressif\n de ses luisants souliers jusqu'aux mèches lustrées de ses cheveux teints, les\n pointes cirées de ses moustaches, ses sourcils obliques et son impertine'nt\n monocle.\n   Je n'avais d'ailleurs aucune opinion sur l'œuvre d'une extravagance qui me\n paraissait sans accent. L'originalité, au fond, consiste moins à dire d'autres\n choses, des choses inédites — qu'à redire les mêmes choses — autrement.\n    Il y avait un peintre manchot qui peignait avec ses pieds ; et c'était une\n grande et notable originalité aux yeux de la majorité du public, qui apprécie\n dans l'art surtout la difficulté vaincue, et considère un artiste à peu près\n comme un équilibriste !...\n    Ces réflexions s'ébauchaient en mon esprit, tandis que mon triomphant inter­\n locuteur, me voyant muet, donnait à son visage une telle et si intolérable\n expression d'ironie et de supériorité que le démon de la contradiction s'agita\n  avec colère en moi :\n    — Mais, en somme, de quelle esthétique êtes-vôus ici le député? lui\n  demandai-je.\n    — Quelle esthétique?... L'esthétique du bon sens !\n    — Oui, nous avons eu l'école du bon sens — et c'est comme le parti des\n  honnêtes gens, en politique — le nôtre, naturellement! Au reste, le bon sens\n  est une qualité négative; il est jacobin et niveleur, réprouve toute pensée trop\n  haute, et l'extase, l'exaltation, le lyrisme, la passion lui paraissent insolites\n  et réprouvés. Il voudrait ramener toutes les idées au commun dénominateur\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3190, "texte": "246                                 DURENDAL\n\n\nde la médiocrité; car la supériorité d'intelligence est une plus mortifiante\naristocratie, puisque ce privilège est de la nature et non de la société!...\nLe bon sens n'accepte que les idées usées â force d'avoir servi, qui ont laissé\nun peu de leur vertu et de leur relief à toutes les mains qui les ont palpées\net salies...\n   Je parlais, mais mon vénérable ami était déjà loin, et je l'entendais siffloter,\navec une fureur comique, cet air contemporain des années de ses succès :\n                           Souvent femme varie !\n                           Bien fol est qui s'y fie...\n\n                                         * *\n\n   Si les lecteurs de Durendal tiennent aux transitions, je dirai, ingénieuse­\n ment, que M. Théo Van Rysselberghe n'a pas varié, lui. Il est resté fidèle au\npointillage, abandonné ou mitigé par maint fervent du début. Bien que cette\n innovation ait pu exercer une salutaire influence et nettoyer les palettes de\nplus d'un ton faux et traditionnel, il faut avouer que les œuvres qu'elle a pro­\nduites sont, en général, peu séduisantes, en dépit de l'incontestable habileté\ndes artistes qui l'emploient. Le procédé a quelque chose de déplaisamment\nmécanique, je ne sais quelle roideur scientifique; cette plage, ce ciel vibrent,\nc'est possible, mais du dur éclat d'une surface micacée. J'ai beau m'hallu­\nciner à contempler ces tableaux, je n'y vois qu'une poussière fourmillante de\ncouleur et de lumière; j'y cherche vainement une impression totale que le\npeintre, occupé au méticuleux dosage de ses tons, n'a point pu y mettre.\nNotre œil ne décompose pas le prisme; son éducation est à refaire, soit !\nCelle de nos poumons, aussi, alors, qui absorbent l'air, sans en analyser les\néléments chimiques.\n   Tout en admirant la sensibilité et la finesse que décèlent les paysages mari­\ntimes de M. Van Rysselberghe, il nous sera permis de marquer notre préfé­\nrence pour la magnifique série de portraits qu'il expose. Remarquons que le\nmaître abondonne presque complètement le pointillage lorsqu'il traite la figure.\nDisons : tant mieux! quoique, au point de vue de la logique, on ne perçoive\npas la raison de cette exception, les êtres n'étant, comme le reste des choses,\nque des objets dans l'atmosphère et ne pouvant, dès lors, être soustraite aux lois\ngénérales de la vision. Il faut marquer spécialement parmi ces effigies si\ndiverses, saisies toutes dans le secret intime de leur physionomie, le portrait\nen pied de la fille de l'artiste, exquis de crânerie juvénile ; le n° 477, la femme\net la fille encore de M. Van Rysselberghe, dans un décor gracieux, coloré,\nrempli de sérénité; les pénétrants portraits de Mme Braun et de MM. André\nGide et Charpentier. Des eaux-fortes d'une morsure et d'un trait puissant, le\nChenal de Nieuport, entre autres, et l'amusante silhouette de Verhaeren, pèlerin\ndes plages hallucinées, complètent cette très remarquable exposition.\n   M. Claude Monet a lentement évolué depuis quelques années ; ses tableaux\nsont moins voyants et pailletés que jadis ; ne nous en plaignons pas : ilsferont,\npeut-être, moins parler, et rêver davantage. Pourquoi l'artiste transporte-t-il un\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3561, "texte": "                   LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              247\n\n\npaysage sur la toile? Apparemment parce que le contour de la terre, l'aspect\ndes arbres et des eaux a ému quelque chose dans son âme, qu'il veut nous\nrendre sensible, afin de répercuter en nous la sensation qu'il a subie... Je\nveux bien que tout cela soit presque inconscient, et que tout site puisse être\nexpressif, mais le choix qu'en fait l'artiste parmi l'infinité des autres, témoigne\nqu'à cette heure-là, tel aspect des choses, et tel aspect, seul, l'avait saisi,\nparce que, seul, il formulait harmonieusement la disposition présente de sa\npensée. Les paysages de M. Monet semblent avoir été conçus en de sem­\nblables heures de coïncidence heureuse, surtout l'Inondation, grands profils\nd'arbres dans l'étendue triste des eaux qui noient le sol et imprègnent l'air\nde leurs exhalaisons humides.\n    Une étrange séduction d'épanouissement et de déclin émane des jardins\nd'Eragny, de M. Camille Pissarro : Jardin potager ; Soleil d'automne, malin.\n    Passons sur les japonaiseries, d'un coloris très fin, de M.Vuillard; l'arti­\n ficieuse naïveté de M. Serusier; les étonnantes figures gauches et compas­\n sées, de cire, probablement, de M. Maurice Denis (le Christ à la belle verdure :\n au milieu d'un décor d'arbres, dont les feuilles figées font des treillis, apparaît\n à terre une forme embryonnaire, massepain en savon? autour de laquelle des\n créatures anguleuses, aux vêtements treillissés aussi, sont accroupies... Peut-\n être qu'elles broutent!). Laissons également les dures marqueteries de\n M. Cross (son Nocturne, cependant, avec ses bateaux fabuleux, sa théorie de\n femmes drapées et leurs gestes d'incantation a on ne sait quel attrait d'évoca­\n tion antique); notons les interprétations un peu romantiques : Au pays monas-\n tique, et les eaux-fortes suggestives de M. Alfred Delaunois; les rochers et les\n  plages hantées par les syrènes de M. Donnay; les délicates impressions de\n  M. Gruricy de Dragon, de M. Kienerk; les aquarelles d'un faire minutieux\n  et subtil de M. Pepper; les tableaux de M. Dario de Regoyos, un revenant, et\n  ceux, très vibrants, de M. André Wilder : la Pointe du Décollé et Péniches à\n  Janville.\n     M. Albert Baertsoen a quatre cadres, d'une tonalité puissante, dans une\n couleur profonde et en pleine pâte. Il faut signaler, surtout, ses Chalands sous la\n  neige, vigoureux et d'une particulière beauté pittoresque.\n     M. Georges Lemmen nous revient avec un ensemble considérable de\n  lumineuses études d'intimité et de plein air, et de lithographies d'une fine et\n  délicate notation, précises et chatoyantes et où nous retrouvons, en continuel\n  progrès, l'original et consciencieux artiste. Parmi les premières, mentionnons\n  spécialement la Chambre des enfants, Lecture (n° 288) et Couture; parmi les\n  secondes, Étude de fillette et Garçonnet jouant. M. Lemmen expose aussi des\n  modèles de carreaux céramiques, de papiers de gardes (en collaboration avec\n   Mlle H.Engels), de tissus et de papiers peints, coquilles, fleurs épanouies,\n  motifs arabesques, d'une belle allure sobrement ornementale.\n      L'exposition de M. Claus ne comprend pas moins de seize numéros : et c'est\n  une véritable fête de lumière. Il en fait jaillir sur sa palette, pour les étaler sur\n   sa toile, toutes les nuances irisées d'or, d'argent, de nacre, opaques ou trans­\n   lucides. Son pinceau note toutes les dégradations subtiles du jour : l'éclat\n   féerique de l'atmosphère raréfiée par le soleil estival ; rendue sèche et sonore\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2690, "texte": "248                                DURENDAL\n\n\npar le gel; ou vêtue de lueurs assourdies et chatoyantes par le brouillard et la\nbrume.\n   Toutes ces œuvres évoquent des rues de village, des coins de bois, le tran­\nquille cheminement des hommes et des bêtes parmi les champsetles pâturages.\nElles expriment la bonté des choses, très simples et très grandes, quelquefois\npresque héroïques, comme ces Vaches qui traversent un ruisseau, mais que nous\nsommes trop petits et trop compliqués pour goûter si l'art du peintre ne nous\nla rendait sensible.\n   Voici des peintures amies et qu'à chaque passage, on salue d'un regard fami­\nlier : Maison rose et Maison close : humbles logis, avec leurs murs de briques ro­\nsâtres et leurs volets verts, sur lesquels le frileux soleil d'avril projette l'ombre\nnoueuse, à chaque instant voilée, de quelque arbre fruitier... Est-ce là la mai­\nson du bonheur, avec sa haie de troëne et les humbles sorbiers de son seuil ?\nLa petite maison étroite et chaude, où la joie serait pour toujours, et les\nparoles rares et lentes, par trop de félicité? Qui sait ? Peut-être ? C'en est tout\nle décor et plus, d'une âme passionnée aura regardé, un instant, son image\nfugitivement rassérénée dans le miroir de songe et de rêverie de ces œuvres\nde couleur et de pensée ; aura assis, pour une halte précaire, la nostalgie de\nsa lassitude sur la pierre bleue de cette porte enviée...\n   Le Vieux sapin est beau, aussi, et, toutefois, je ne l'aime pas : il n'est pas\nsimple, il a l'air de poser dans le rayon de soleil qui l'auréole, de s'être venu\nmettre là, dans la posture la plus avantageuse à son genre de beauté !\n   M. Paul Dubois a un bas-relief, la Pensée, d'une forte et noble expression;\nson buste ivoire et argent nous semble moins heureux; M. Victor Rousseau,\nune réduction complète de son groupe, le Drame humain, d'une belle sobriété\npathétique.\n   Outre un triptyque d'une solennité nue et triste : les Mineurs, une brigade\nd'ouvriers qui se rendent à la fosse, passifs comme les choses, mêmes qui les\nentourent, comme le paysage d'usines et de fumées dévoilé par le petit jour\nblafard, Constantin Meunier expose un nouveau fragment de son Monu-\nment du travail : Dans la mine, rempli d'amples et harmonieux gestes de beauté.\nIl serait oiseux de louer le maître qui a pétri de ses fortes mains volontaires\ntant de figures de puissante et simple réalité auxquelles la noblesse naturelle\net la probité de son art ont conféré une dignité héroïque. Ce sera un jour faste\npour l'art belge que celui où nous verrons dressée sur une de nos placés\nl'oeuvre haute et pure du grand artiste.\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-012", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 249, "page_fin": 252, "titre_corps": "Les Conférences du mois", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Les Conférences da Mois", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 296, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "Les Conférences da Mois\n\n  Conférence de Mlle de Rothmaler au « Molière ». —\nLe mail et son orme, ne pensez-vous pas? doivent, à présent, être embaumés\nde plus de mélancolie, et les heures provinciales y traîner plus longues et plus\nlourdes. On n'y voit plus M. Bergeret et l'abbé Lantaigne, l'homme de l'incer­\ntitude et celui de la certitude, remplis, également, d'urbanité, nourris dès\nbonnes lettres, amoureux des méthodes sûres, discuter en se promenant, ou\ndémolir de concert la République, celui-ci en l'attaquant, celui-là, plus effi­\ncacement, en la défendant I M. Bergeret est à Paris ; l'abbé Guitrel est évêque ;\ntous les délicieux comparses qui les entouraient se sont éparpillés aussi. lie\npréfet juif Worms-Clavelin, habile à suivre les impulsions de l'autorité supé­\nrieure, a, sans doute, évolué vers l'extrême-gauche et la persécution anticléri­\ncale mâtinée d'anarchie ! D'autres, à la faveur de leur stupidité, ont été rangés\n de droit, par M. Anatole France, parmi les nationalistes.\n    Quant à Riquet, le sympathique compagnon de M. Bergeret, il est délaissé;\n peut-être étudie-t-il, à son tour; l'âme de son maître et soupire-t-il en aperce­\n vant que la sereine philosophie éclectique de celui-ci, parfois, l'abandonne,\n qu'il montre, quelquefois, de l'indignation, voire de la violence et que l'Affaire\n l'obsède au point de le faire monter sur des estrades, au milieu de meetings où\n sa naturelle courtoisie et ses inclinations logiques sont durement contrariées.\n    La politique l'a ravi à sa chère solitude spéculative ; il croit qu'il y a une\n vérité, à cette heure, ce qui le changé prodigieusement, et, même, il ajoute\n qu'elle est en marche.\n    Peut-être, au fond, se dit-il qu'il n'y a point de trahison, mais, seulement,\n des circonstances ; et est-il porté à l'indulgence, pour en avoir déjà acquitté\n une — qui le touchait de plus près — et perpétrée également par un militaire !\n    Je crois qu'à propos de M. Anatole France, je me suis laissé glisser dans\n la politique; — dans la.... charcuterie, pour parler comme Gautier! Que le\n lecteur me le pardonne : la faute en appartient à l'aimable conférencière,\n  MIle de Rothmaler, qui, à l'occasion de Chénier, nous a parlé de l'auteur de\n M. Bergeret à Paris et nous a donné à connaître ses opinions personnelles,\n  ou celles de l'enseignement auquel elle appartient, sur les questions du jour\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": " 250                               DURENDAL\n\n\n ou du siècle passé : l'Affaire, entre autres ! On s'attendait qu'elle ferait un\n rapprochement entre ce procès et celui de Chénier qui, on le sait, fut con­\n damné sur le vu d'un acte d'accusation rédigé pour son frère Sauveur, et qui\n qualifiait le poète d'ex-adjudant-général, chef de brigade sous Dumouriez !\n Mais elle a évité ce terrain trop brûlant.\n   Pour le surplus, Mlle de Rothmaler a parlé assez brièvement de Chénier\npoète ; plus largement — trop — de Chénier journaliste et polémiste. Il est vrai\nque, au temps de la Terreur, la politique devait prendre plus d'attrait pour les\nâmes fières telles que celles d'André : leur vie pouvait devenir la rançon de\nleurs paroles. Et quel divin enivrement de braver les cuistres, les goujats et\nles brutes qui régnaient !...\n\n   Conférence de M. Emile Verhaeren. — La dernière séance\nlittéraire du théâtre Molière a été consacrée aux Burgraves, dont M. Emile Ver­\nhaeren nous a parlé avec la grandiloquence poignante et colorée dont il est\ncoutumier. Il a fort habilement mis en relief les beautés verbales indéniables\nde ce drame sombre et naïf, tout en chausse-trapes, en rapts, plein d'inten­\ntions occultes et profondes, et où les fleurs romantiques, noires et pourprées,\ndu meurtre et du poison, épanouissent d'abondantes et moyen-âgeuses\n corolles.\n   Tous les personnages des Burgraves ignorent leur mutuelle identité et, à\npeine, chacun d'eux se sait-il lui-même; ils errent à tâtons, lumineux et\nobscurs, dans les ténèbres resplendissantes, dans la forêt nombreuse des\nparoles accumulées par Hugo. M. Verhaeren tient cette intrigue pour « assez\nsimple », et il dit juste, en un sens, car elle est d'une complication purement\nfabuleuse et enfantine.\n   Le poète des Villes tentaculaires a tenté entre le drame tel que le conçurent\nShakespeare et Goethe et le drame de Hugo un parallèle que, pour avoir été\nexposé trop succinctement, sans doute, nous n'avons pas fort compris, Le\npremier comporte l'intervention du surnaturel : le spectre d'Hamlet; les sor­\ncières de Macbeth; le Méphisto, les anges, etc., de Faust; tout à fait exclue du\nsecond qui aurait visé, surtout, à créer des types légendaires d'humanité, des\nsur-hommes, nobles ou malfaisants, et serait devenu ainsi le prototype du drame\nwagnérien. Et cette thèse soulève d'abondantes objections : — Que ferons-\nnous de Racine et de Corneille? peu enclins à l'emploi du surnaturel, eux\naussi : et ce dernier ne haussa-t-il pas également sur la scène des types\nd'hommes exagérés, roidis dans la noble ferraille d'une conscience ou d'un\norgueil frénétique. En quoi le Cid est-il moins légendaire, dans l'acception\nque M. Verhaeren donne à ce mot, que Barberousse? et le drame wagnérien\nn'est-il pas rempli de surnaturel et de magie : Lohengrin suscité par l'évocation\nd'Eisa; le Vénusberg, dans Tannhauser; la Tétralogie, peuplée de dieux, de\ngéants, de nains; Tristan, et le philtre qui en voue les héros à l'amour et à la\nmort; Parsifal, avec le Graal ?...\n   Le public a fait succès à M. Verhaeren et à M. Chomé qui a lu, avec beau­\ncoup de feu, un acte des Burgraves.\n                                                            ARNOLD GOFFIN_\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3535, "texte": "                       LES CONFÉRENCES DU MOIS                              25l\n\n\n     Les Conférences de la Libre Esthétique. — M. GHÉON,\ndans sa conférence : La poésie et Vempirisme, s'ingénia à exposer les causes\ndu désaccord qui lui paraît exister actuellement entre les dramaturges,\nles romanciers et les poètes. Ce désaccord existe-t-il ? Sans doute. Brieux,\nPaul Adam, Henri de Régnier ne semblent guère avoir la même concep­\ntion de l'esthétique ; mais de Brieux à Paul Adam, de Paul Adam à Henri\nde Régnier, il y a des intermédiaires. M. Ghéon est mieux inspiré quand\nil établit la distinction suivante : « Un poème est une œuvre d'art, ou n'est\npas. Un drame, un roman, une comédie peuvent n'être pas des œuvres\nd'art et pourtant être. » Et encore ; si le drame, si le roman, si la comédie ne\n sont pas œuvres d'art, ils existeront temporairement, mais ils seront privés de\n cette existence éternelle que la beauté seule confère. C'est comme œuvres d'art\n que demeurent à jamais les tragédies de Sophocle et de Racine, les comédies\n d'Aristophane et de Molière, comme demeureront à jamais les romans d'un\n Flaubert. Si le poète représente l'art dans son acception la plus haute, c'est\n parce qu'il lui faut, pour bâtir son œuvre, moins de conditions extérieures\n qu'au dramaturge ou au romancier. En ce sens, on peut dire avec M. Ghéon\n  que « le poète est la seule condition de la poésie », puisqu'il tend à exprimer sa\n  propre vision du monde, tandis que le dramaturge et le romancier repré­\n  sentent les idées, les passions, les souffrances des autres.\n      Mais quelqu'un exprima-t-il jamais un autre que soi-même ? Et n'est-ce pas\n  en s'exprimant soi-même, sincèrement, que l'on parvient à émouvoir. Telles\n  sont quelques-unes des idées dont M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER entretint\n  son auditoire.\n      Il évoqua, dans sa conférence : La rédemption par l'art, le Poète suprême qui\n  jaillira des brumes, vers l'avenir. Le monde entier est intéressé à l'avènement\n  du Génie, car la présence du Génie élève, affermit et protège. Les grands\n  poètes des temps passés ne suffisent plus à contenter nos aspirations. Il faut à\n  notre époque une âme qui la comprenne et l'anoblisse à ses propres yeux en\n   transformant en beauté ses doutes et ses misères. Quand il élève ce qui paraît\n   bas, réconforte ce qui est prêt à défaillir, reconstruit un temple nouveau à la\n   place de celui qui s'écroule, le Poète est un rédempteur I\n      Si le chef de l'école naturiste est capable, comme on voit, d'enflammer des\n   enthousiasmes, M. BEAUBOURG, qui vint parler du grotesque et du tragique à notre\n   époque, semblerait, à prime abord, destiné à les éteindre. Une heure durant,\n   son imperturbable et glaciale ironie s'acharna à découvrir la part de ridicule\n   que comportent les événements les plus graves de la vie moderne. Se basant\n   sur le mélange, dans l'existence, du plaisant et du sévère, il eut raison de\n   réprouver la séparation outrée des genres, mais il fit la part un peu trop large\n   au grotesque. Sans doute, l'esprit d'analyse d'aujourd'hui est porté à chercher\n    le revers de toutes les médailles ; sans doute, l'humanité contemporaine prête\n    davantage à la caricature qu'à la sculpture, mais est-ce là une raison d'intro­\n    duire, à si forte dose, dans l'art un'élément dont l'emploi abusif risquerait fort\n    d'en ternir la pureté? Si Homère a créé le type de Thersite, Shakespeare celui\n    de Caliban, c'était pour que le contraste rendit plus divins encore Achille et\n    Prospèro.\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3023, "texte": " 252                               DURENDAL\n\n\n   M. E. JOLY clôtura la série des conférences par un entretien de philo­\nsophie. L'Art, l'Amour, la Mystique, tels sont les concepts dont il analysa l'action\nconcomitante et les rapports : l'Art, ou appétit du monde représentatif;\nl'Amour, ou appétit de la personnalité humaine ; la Mystique, ou appétit du\ndivin. Il montra les joints qui rattachent ces trois expressions de la faculté\naffective et la façon dont elles tendent à se rendre tangibles par le symbole.\nL'Art synthétise en des images concrètes la valeur absolue des choses ;\nl'Amour matériel se spiritualise quand on le considère comme le rite de\nl'Amour suprême; la Mystique aussi comporte une série de figures senso­\nrielles représentant les réalités divines.\n                                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n\n     M . L é o p o l d W a l l n e r , notre distingué collaborateur, a donné à\n l'école de musique d'Ixelles une très remarquable conférence sur la Musique de\nl'Ukraine.\n    M. Wallner, comme chacun sait, est à la fois un musicien d'élite, un érudit\nde premier ordre, un compositeur original et un très fin lettré. C'est dire tout\nl'intérêt qu'a présenté cette initiation à une musique absolument inconnue,\ndont la poésie et la couleur sont d'autant plus prenantes qu'elle est souvent\nbasée sur les harmonies mélancoliques dérivant de la gamme roumaine et de\nla gamme dorienne. M. Wallner nous a donné des détails hautement intéres­\nsants sur les peuplades de la Petite-Russie et de l'Ukraine, et sur la formation\nde leur Folklore musical qui étincelle de richesses, et où Beethoven lui-même,\nconsciemment ou inconsciemment, n'a pas dédaigné de puiser le thème fon­\ndamental de sa septième symphonie.\n\n   A l a S a l l e K e v e r s , M1Ie Marie Biermé, la distinguée conférencière\nqui a signé fréquemment en diverses revues de très solides critiquts d'art, nous\navait conviés à entendre une causerie sur Bach. Elle a tenu pendant plus d'une\nheure son auditoire sous le charme de sa parole élégante, vibrante et émue.\nConférence nourrie d'idées et de faits, écrite en une langue pleine de vie et de\ncouleur, ressuscitant en toute son ampleur la figure du Père de la Musique.\n   La belle conférence de Mlle Biermé a été suivie d'une partie musicale où se\nfirent entendre M. Sylvain Collaer, un jeune violoniste de la bonne école, élève\nde Colyns, qui a été surtout très admiré dans la Chacone où il a déployé les\nressources d'une technique superbe, puis M lle Alice Larnal qui, d'une belle\nvoix nuancée, a dit avec gravité et émotion un Air de la Passion et la sublime\nprière de YActus Tragicus. Enfin M. Gerhaerts, un pianiste bien jeune mais\nplein d'avenir, qui a exécuté plusieurs préludes et fugues de Bach, avec un\nstyle parfait et une grande intensité expressive, révélant en toutes ces œuvres\nles qualités d'un musicien consommé. Conférencière et artistes ont été cha­\nleureusement acclamés.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-013", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 253, "page_fin": 253, "titre_corps": "Vers", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Edgard Bonehill", "ancre_debut": "Vers", "ancre_fin": "EDGARD BONEHILL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 300, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 764, "texte": "Vers\n\nJ'aime moins les zéphirs des printemps parfumés\nQue les autans hurleurs des farouches automnes; —\nJe n'aime pas les cieux par le mourant aimés,\ndeux d'azur éternel, calmes et monotones;\nJ'aime les grands ciels noirs où le doigt des éclairs\nTrace à fulgurants traits des énigmes tragiques; —\nJe n'aime pas les nuits douces, mélancoliques,\nMais les nuits où l'orage épouvante les airs,\nJ'aime les rouges soirs, les beaux soirs d'incendie; —\nJe n'aime pas la mer langoureuse, engourdie\nComme un lac qui somnole aux pieds des monts géants;\nJ'aime la mer houleuse, échevelée, et folle,\nComme un étalon fier qu'un rut terrible affole,\nJe l'aime hurlant sa rage aux phares flamboyants.\n                                        EDGARD BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-014", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 254, "page_fin": 258, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "H V", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 301, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2081, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nP e t i t e s L é g e n d e s , par EMILE VERHAEREN. — (Bruxelles, Edm.Deman.)\n   La variété dans l'œuvre est une des caractéristiques essentielles des grands\npoètes ; la parution des Petites Légendes d'Emile Verhaeren en fournit une\npreuve après tant d'autres. Le peintre fougueux et puissant des Flamandes et\ndes Moines, le visionnaire des Apparus dans mes chemins, le chantre des douces,\nlumineuses et caressantes Heures claires, nous fait mieux connaître aujourd'hui\nun des multiples aspects de son talent. Après l'évocation grandiose des\nplaines et des villages, voici des tableautins anecdotiques narrant les mœurs,\nles superstitions, les légendes de la terre flamande, depuis les grasses prairies\nqui bordent l'Escaut et le Rupel jusqu'aux landes sablonneuses, coupées de\nsapinières, du Hageland.\n   C'est l'histoire du pèlerin qui s'en va implorer la Madone pour son maître\nmalade, les pieds alourdis par le plomb mis dans ses vieux souliers, portant\ndu houx dans ses manches et ses chausses.\n   C'est la glorieuse chevauchée de l'archange saint Michel à travers le pays\nflamand, chantée par le poète en des vers héroïques et sonores :\n                        Soudain, là-bas, sur la digue d'Escaut,\n                        Lance brillante et cimier haut,\n                        Apparaît clair, dans la lumière,\n                                    Un cavalier.\n                        Il a passé par la bruyère,\n                        Il a passé par le hallier ;\n                        Son étalon est ferme et beau\n                        Comme la tour de Saint-Rombault,\n                        Son bouclier est translucide\n                        Comme une châsse en une abside,\n                        Ses deux ailes semblent en feu.\n                        Calme, la main en auvent sur les yeux,\n                        Il regarde de loin la fête\n                        Et, tout à coup, fouettant sa bête,\n                        Après trois bonds, l'arrête\n                        A la grille du cimetière ancien.\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3330, "texte": "                                LES LIVRES                                  255\n\n\n   Voici encore l'histoire de Jan Smel « dont le cœur n'était profond que pour\nles bêtes » et que chiens, loups, renards, loutres et rats vinrent lugubrement\npleurer durant sa veillée funéraire.\n                    Les bêtes voulurent veiller la nuit entière;\n                    Il en était venu d'autres à leur appel,\n                    Des pays d'or et de fumée, où le Rupel\n                    Sinue, et des marais de la Durme flamande,\n                    Le vieil Escaut avait fourni des bandes\n                    De rats et de loutres, et les renards\n                    Etaient sortis du château de César\n                    Dont la ruine illustre Rupelmonde.\n   Il faudrait citer d'autres poèmes encore : les Petits Vieux, la Sorcière, et la\nfunèbre légende du ménétrier Miserere qui tous les ans, le jour des morts, fait\ndanser les squelettes aux grincements de son violon macabre. Ou plutôt, il\nfaudrait tout citer, tellement ces poèmes si variés charment par leurs sujets\ncaptivants et la magie de leurs rythmes. Le vers, souple et vif, s'allonge,\ns'amplifie, se fait menu et frêle, selon le jeu merveilleux des mots et des\nimages. Si parmi les œuvres de Verhaeren, les Moines, les Villages illusoires, le\n Cloître, témoignent d'une inspiration plus haute, aucune ne pourrait intéresser\n davantage. Ainsi, les dessins où se comptait l'imagination d'un peintre carac­\n térisent mieux parfois sa peisonnalité que ne le font, si belles soient-elles, ses\n grandes compositions.\n                                                                     C H . DE S.\n  L E ROMAN :\n C o n t e s d ' a u t r e f o i s , par GEORGES DELAUNOY. — (Namur, Godenne.)\n    Voici un recueil de contes absolument étonnants. Il n'est pas connu en Bel­\n gique, comme il mériterait de l'être. J'avoue, à ma honte, et à la honte de la\n critique belge, que c'est un écrivain français qui me l'a signalé. Dans une de\n ses lettres, mon ami J.-K. Huysmans m'écrivait dernièrement :\n    « A propos de nouvelles, j'ai lu un volume belge, où il y en a quelques-unes\n absolument remarquables sur des Rouliers. Je trouve cela plus fort que d'autres\n dont vous me parlez, intéressantes sans doute, mais en somme déjà vues.\n L'auteur a un sens spécial des charrois. C'est d'un nommé G. Delaunoy que je\n ne connais pas. Les bonnes pages de son livre me plaisent par leur vigueur\n et le côté parfois mystérieux dans l'épique qu'elles atteignent. »\n    Un éloge pareil, sorti d'une telle plume, celle d'Huysmans notre maître à\n tous, dans l'art de penser et d'écrire, vaut plus que tous les éloges du monde.\n  Et je me garderais bien de le déflorer en y ajoutant ma critique à moi.\n    J'ai lu ces contes. Ils sont splendides, nerveusement stylés, en une langue\n  forte et colorée, vivante et originale. Je les recommande instamment à tous\n  ceux qui aiment la belle littérature.\n                                                                         H . M.\n  L a F a u t e d ' A u t r u i , roman, par HENRI ARDEL. — (Paris, Plon.)\n     Ce roman ajoute un beau caractère à la série de portraits de jeunes filles\n  que M. Henri Ardel se plait à esquisser. Le père de Thérèse Erlennes a aimé\n  d'une passion coupable la mère de Philippe de Gardannes, et voici que l'affreux\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3233, "texte": " 256                                 DURENDAL\n\n\n hasard de la vie pousse l'un vers l'autre les deux enfants, les unit à jamais par un\n définitif aveu. Brisée d'avoir appris la réalité terrible, Thérèse obéit au dou­\n loureux devoir d'affection filiale qui lui commande de faire taire le cri de son\n cœur. Mais si elle SE courbe devant l'irréparable, c'est en âme fière, et elle\ntraverse la vie, indifférente aux regards qui la convoitent, cherchant dans les\n labeurs de l'art la consolation et l'oubli.\n   Auprès d'elle, M. Ardel a placé deux caractères d'hommes, l'un ouvert et\nimpétueux, l'autre froid et concentré, tous deux souffrants du même amour :\n Philippe de Gardannes et Pierre de Kergoz. Enfin, un de ces gracieux pastels\n où l'auteur excelle, Laire de Kergoz.\n    Le livre est écrit en un joli style parfois empreint de fraîche poésie, mais il\n vaut avant tout par la morale noble et saine qui s'en dégage.\n                                                                            C H . DE S.\n C l a u d i n e à P a r i s , par W I L L Y . — ( P a r i s , Ollendorff.)\n    Ceci n'est point pour petites filles, ni pour grandes dames; et, s'il me fallait\nchoisir les lecteurs de ce livre, j'aurais la conscience fort embarrassée. Clau­\ndine, en quittant Montigny, n'a rien oublié du trop qu'elle y savait déjà ; elle\na complété sur bien des points son expérience des choses qu'il vaut mieux\n ignorer.\n   Poussée à ce point, la clairvoyance touche de près à la curiosité vicieuse,\nl'indiscrétion à de l'impudeur. Peu de mémoires sont aussi scabreux que le\njournal de cette adolescente, et le sont avec autant d'insouciance et de\nlégèreté. Sodome et Lesbos y tiennsnt décidément trop de place.\n   Il sera vraiment difficile de faire mieux, dans le genre rosse, que cette satire\nimplacable de la jeune fille et du jeune homme contemporains, dans certain\nmonde. Dommage que Willy dépense tant de vprve et d'esprit, tant d'obser­\nvation sagace et fine, à composer des livres qu'il faut enfermer.\n                                                                                 M. D.\n LE THÉÂTRE :\n\nO n J o u e r a l a C o m é d i e , par CHANTEMERLE.— (Bruxelles, Vromant.)\n   Voici, réunies en un gros volume, cinq comédies d'un jeune, qu'applau­\ndirent déjà les paumes robustes de la jeunesse universitaire catholique, au\nThéâtre flamand, et aussi, dans les salons, des mains fines, délicatement\ngantées.\n   Après avoir soumis au feu de la rampe, fusillade dangereuse qu'il subit\nvictorieusement, plusieurs piécettes d'inspiration primesautière : Ce que femme\nveut, le Bouquet, Dans le monde savant, l'auteur ne craint pas d'offrir son œuvre\nau scalpel impitoyable de la critique. Les cinq comédies de salon qu'il nous\ndonne se recommandent par de sérieuses qualités de forme et de fond. Si la\npsychologie en est parfois un peu compliquée, le style un peu entaché, mais\ncombien délicieusement, de mièvrerie, maintes scènes fortes, vives, bien\nmenées, compensent ces jolis défauts.\n   L'auteur, il s'en fait gloire à juste titre, est un ferv nt de Molière, sur lequel\nil écrivit dans la Revue générale des pages qui prouvent son bon sens de critique\net son admiration; mais il doit aux écrivains du dernier cru le caractère\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "                                 LES LIVRES                                   257\n\n\nnettement moderne de son genre. Sa verve s'est exercée à peindre des milieux\ndivers : les étudiants et les étudiantes d'Amérique : Ce quefemme veut, la vieille\nprovince aux mœurs antiques : La dernière des d'Ermengard, Trois valses, la haute\nlittérature dans ses rapports avec le féminisme envahisseur : Bas Bleu, les\njeunes filles sentimentales dont le cœur, comme une fleur délicate, s'éveille à\nl'amour : Fraulein.\n    M. Davignon (que Chantemerle me pardonne de divulguer son mystère !)\naime à corser ses tableaux de quelques traits légèrement ironiques qui ne sont\n pas sans charme. Et j'entends d'ici jaillir derrière les éventails le rire des gen­\n tilles auditrices, aux grands jours de première, dans les salons illuminés.\n                                                                       C H . DE S.\n\nL a C o n v e r s i o n d e P é t r o n e , comédie en un acte par FIRMIN VAN DEN\n   BOSCH. — (Gand, Siffer.)\n   Notre ami Firmin Van den Bosch, l'auteur de cette bluette artistique, est un\ndes talents les plus souples que je connaisse. Cette souplesse s'affirme en la\nvariété de ses écrits.\n   Tout le monde connaît les belles éludes littéraires de l'auteur. La plupart\nont été rassemblées par lui sous le titre trop modeste d'Essai de critique catholique,\nlivre que je recommande à tous ceux qui veulent se faire une idée d'ensemble\ntrès complète sur le mouvement littéraire contemporain.\n   Nos lecteurs ont eu la primeur des Fantômes de Jeunesse, où l'auteur a consi­\ngné, en une forme bellement imagée, ses enthousiasmes, ses principes d'art,\nses idées et ses tendances. Bientôt, nous l'espérons, cette belle œuvre paraî­\n tra en volume.\n    La comédie récemment parue et que ces quelques lignes ont pour but de\nprésenter au public est minime de volume, mais non moins importante en\n valeur.\n    Jamais je n'ai lu quelque chose de plus fin, et comme pensée et comme\n forme, dans ce genre de la comédie de salon, où on tombe si facilement dans\n la fadaise, le banal et le ridicule. Toutes les comédies de salon sont généra­\n lement d'une niaiserie déconcertante. Celle-ci est absolument délicieuse et\n nous ne saurions trop la recommander à tous ceux qui voudraient lire ou faire\n jouer une comédie de salon qui serait en même temps une œuvre littéraire.\n Car c'est bien cela. C'est, je le répète, un petit chef-d'œuvre.\n                                                                           H . M.\n  DIVERS :\n  U n S i è c l e . — Mouvement du Monde de 1800 à 1900. — (Paris, H . Oudin.)\n     Ce livre est un beau monument dressé par la science et la littérature chré­\n  tiennes au siècle qui vient de s'écouler. Publié par les soins d'un comité sous\n  la présidence de Mgr Pêchenard et réunissant des personnalités telles que\n  MM. de Vogüé, Lamy, de Mun, de Lapparent, Brunetière, d'Hausson-\n  ville, etc., il présente un résumé fort intéressant du gigantesque travail intel­\n  lectuel et social duXIXesiècle. Les trois parties qui le composent étudient tour\n   à tour le mouvement politique et économique, le mouvement intellectuel et le\n   mouvement religieux.\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3325, "texte": " 258                               DURENDAL\n\n\n   Sans vouloir entrer dans le détail des sérieuses études qu'elles comprennent,\nil importe néanmoins de signaler les beaux articles de M. Etienne Lamy sur\nles nationalités, du général de la Girennerie sur la guerre, du comte A. de\n Mun sur la question sociale, dans la première partie. La seconde partie\ncontient de fortes pages du chanoine Didiot sur la philosophie, de M. de Lap­\nparent sur la science de la terre, de Mgr Duchesne sur l'histoire, de MM. Bru­\nnetière, Pératé et Bellaigne sur la littérature, les beaux-arts et la musique.\nEnfin, le mouvement religieux est exposé notamment par M. G. Fonsegrive\n(Les luttes de l'Eglise), M. le comte d'Haussonville (Les œuvres et la charité de\nl'Eglise), Mgr Touchet, évêque d'Orléans (La vie intime de l'Eglise).\n   Un éloquent préambule de M. Eugène Melchior de Vogüé résume dans ses\ntraits principaux l'effort du siècle passé; une conclusion de Mgr Richard,\narchevêque de Paris, indique ce que sera l'effort du siècle présent et de ceux\nqui le suivront vers l'unité religieuse. N'est-il pas beau de voir s'unir ainsi\ndans une triple pensée d'adoration pour Dieu, de respect pour le passé, de\nconfiance en l'avenir, l'Art, la Science et la Foi, que rien ne devrait jamais\nséparer ?\n                                                                     C H . DE S.\n\nLes Sculptures «le Plein Air à Bruxelles, par POL MEIRSSCHAUT.\n   Guide explicatif; 121 photogravures. — (Bruxelles, Bruylant.)\n   Il faut autant louer M. Pol Meirsschaut pour l'idée qui a présidé à son\n « Guide » que pour le soin avec lequel il l'a accompli. Son livre est un puis­\nsant appoint pour tous ceux qui s'intéressent aux choses de l'art. Il y a en\neffet une foule de détails qui sont ignorés du public, et les notes intelligentes\net concises de l'auteur appelleront l'attention sur des sculptures, qu'à peine un\nrare esthète, en rêveuse déambulation avait remarquées. Je crois, certes, que\ndans la mesure du possible, ce livre stimulera le sens esthétique, et déve­\nloppera l'esprit d'observation, comme M. Meirsschaut le souhaite dans sa\npréface.\n   Les sculptures que M. Meirsschaut fait passer sous les yeux, grâce à des\nclichés très délicats, cherchent leur intérêt non seulement dans leur valeur\nartistique, mais également dans leur appoint historique. Presque toutes con­\nsacrent des événements remarquables, expriment par leur tendance, leur style,\nles idées de l'époque, érigent en figures lapidaires, les visages des grands\ncitoyens. Et il y a évidemment en cela un profond enseignement.\n   Mais il fallait un Guide, qui donnât au spectateur toutes les explications\nrequises. Ce Guide, le voici; et s'il m'est permis de faire une légère observa­\ntion, je trouve le format de l'ouvrage dont nous parlons trop grand pour le\nbut qu'il veut atteindre. Je souhaite de le voir diminuer de grandeur, pour la\nprochaine édition.\n   En parcourant le Guide, on voit défiler successivement les monuments\nhistoriques de Bruxelles, le Parc célèbre qui évoque tant de souvenirs glorieux\npour notre indépendance, les Palais de la Science, des Arts, les habitations\nmodernes, partout où le ciseau de l'artiste s'est plu à enseigner la foule par\ndes figures et par des symboles.\n                                                                        H . V.'\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison04-015", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 259, "page_fin": 264, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "H VANDEPUTTE La planète idem", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 306, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2251, "texte": "NOTULES\n\n  Le Néo-Impressionnisme au Musée de Bruxelles. —\nLe Musée de Bruxelles vient de faire l'acquisition d'une œuvre de Théo Van\nRysselberghe, exposée au dernier Salon de la Libre Esthétique. C'est un\ntriomphe pour l'art jeune, méprisé jusqu'ici par ceux qui étaient incapables\nde s'élever jusqu'à lui. OCTAVE MAUS célèbre avec enthousiasme cette victoire\ndans ['Art Moderne :\n     « Il faut que les mysonéistes en prennent leur parti : voici le néo-impres­\nsionnisme au Musée de Bruxelles ! Il y est entré fièrement, par la grande\nporte largement ouverte à l'un de ses adeptes les plus fervents, à Théo Van\n Rysselberghe dont l'art altier ne s'est jamais plié aux compromissions et vers\n lequel se sont élevés peu à peu, d'un mouvement unanime, les esprits clair­\n voyants, sans qu'aucune concession eût été faite de la part du peintre pour se\n concilier les faveurs publiques.\n     La commission du Musée a prouvé qu'elle savait se placer au-dessus des\n querelles d'écoles et saluer le talent quelle que fût la forme extérieure qu'il\n revêtît, dût-il même, par la nouveauté et l'intransigeance du procédé par\n lequel il se manifestait, violer les principes consacrés par des traditions\n  universellement respectées.\n     C'est pour l'art neuf, pour celui qui ne relève que du tempérament personnel et de\n  la conscience de l'artiste, une victoire et une date.\n      L'achat du Portrait d'une jeune femme et de safillemarque la fin des résistances\n  imbéciles contre une expression picturale dont la beauté harmonieuse n'est\n  plus contestée que par les aveugles. Il ouvre à l'espoir d'une rénovation des\n  avenues nouvelles. Il montre qu'à côté des chefs-d'œuvre d'hier, il y a place\n  pour l'art de demain. Il enseigne aux artistes qu'au lieu de se perdre dans les\n   réminiscences du passé, dans le recommencement des formules qu'ont\n   épuisées nos pères et nos aînés, c'est à la conquête d'une esthétique renou­\n   velée, dégagée des procédés vieillis, qu'il faut résolument marcher.\n      Ce qui donne à l'événement sa signification, c'est qu'en ouvrant à une\n   peinture exécutée par le procédé de la division du ton les portes du Musée,\n   la Commission a expressément entendu reconnaître, en même temps que le\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3253, "texte": "  260                               DURENDAL\n\n\n talent d'un artiste qui fait honneur à l'Ecole belge, l'existence officielle d'un\n groupe de peintres qu'on s'est vainement efforcé jusqu'ici de représenter,\n dans l'armée artistique, comme des tirailleurs excentriques et hors cadre,\n dignes tout au plus de commisération.\n    Que reste-t-il des plaisanteries faciles, sénilement répétées chaque année\n depuis vingt ans par les malheureux chroniqueurs qui traînent lamentable­\n ment le boulet des clichés usés et des formules ressassées : les « poignées de\n confetti », les M souvenirs du carnaval », les « épidémies de petite vérole »\n et autres facéties. Le vent a balayé ces éructations comme il a dissipé les\n aménités analogues dont furent gratifiés, — et ce fut leur honneur! —\n Delacroix, Corot, Manet, Claude Monet, qui constituent pour Van Ryssel­\n berghe une hérédité digne de quelque considération.\n   Les Croisés sont au Louvre, malgré Bonington et ceux qui s'inspirèrent de\nsa haute compréhension artistique. Olympia est au Luxembourg. Corot et\n Monet sont la gloire du paysage français. Il était logique, et nous attendions\n patiemment l'événement, que Van Rysselberghe prît place au Musée de\nBruxelles, à côté d'Henri de Braekeleer, d'Artan, de Louis Dubois, d'Hip­\npolyte Boulenger, d'Agneessens, de Smits, d'Heymans et des Stevens. Si le\nprocédé qu'il emploie est différent de celui dont usèrent ces maîtres, son\nidéal est le même puisqu'il proclame, comme eux, la beauté de la vie et qu'il\nchante d'une voix claire l'éternelle harmonie des couleurs et des lignes.\nAvec Claus, Baertsoen et Lemmen, avec Frédéric, Ensor, Laermans,\nKhnopff, Verhaeren, Gilsoul, Verheyden, Delaunois, Levêque et quelques\nautres, il personnifie la lutte des peintres de la génération actuelle pour\nl'émancipation de la pensée et l'affirmation d'un art original, personnel,\nsincère, qui n'emprunte rien aux recettes d'école et aux conventions reçues. »\n                                         *\n\n   La Société des Amis de la Médaille d'art. — Sous ce titre\n vient d'être fondée à Bruxelles une Société hollandaise-belge.\n    Cette Société a pour objet d'encourager l'art du médailleur, de répandre et\n de développer le goût de la médaille artistique en Belgique et en Hollande.\n    Elle commandera aux meilleurs sculpteurs-médailleurs et graveurs des\n médailles qui seront destinées aux seuls membres de la Société et mettra,\n tous les trois ans, au concours, un projet de médaille entre les jeunes artistes\n sortis des Académies ou des écoles supérieures de dessin et de sculpture de\n Belgique et de Néerlande.\n    Dans l'assemblée tenue au Palais des Académies, elle a élu comme prési­\n dent M. A. de Witte, le distingué secrétaire de la Société royale de numis­\n matique. M. de Dompierre de Chaufepié, conservateur du Cabinet des\nmédailles de La Haye, a été élu secrétaire.\n    Une centaine de personnes font déjà partie de la nouvelle Société à peine\nfondée, entre autres MM. De Smet de Naeyer, ministre des finances; Surmont\nde Vplsberghe, ministre du travail; duc d*Ursel, président du Sénat; etc.\n   S'il en est parmi nos abonnés qui désireraient faire partie de la dite société,\nils peuvent nous envoyer leur adhésion que nous transmettrons au comité\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3297, "texte": "                                   NOTULES                                    261\n\n\ndirecteur. La cotisation qui est de 25 francs par an donne droit à un exem­\nplaire en bronze de la médaille artistique qui sera frappée chaque année pour\nles membres de la Société exclusivement.\n\n\n    U n n o u v e a u b u s t e d é p o è t e , sculpté par Injalbert, va s'élever\nbientôt, à côté de ceux de Banville, de Leconte de Lisle, de Verlaine, dans\nles jardins du Luxembourg. C'est celui d'un rêveur ému qui chanta la nature\net les saines tendresses, vécût pauvre, mourut sans gloire, et qui devient\nillustre dès que sa tombe est refermée : Gabriel Vicaire. « L'auteur des Emaux\n bressans et de l'Heure enchantée int — écrit M. Edmond Haraucourt — un'esprit\n de grâce et de sincérité. L'âme de la nature se recueillait en lui, et son art\n était fait d'amour. D'autres ont plus de science et d'habileté, de technique\n subtile, de grandiloquence ou de préciosité. Mais personne n'a mieux que lui,\n plus 'que lui, l'intelligence de la nature ambiante et cette compréhension\n d'amour qui met l'homme en communion avec les plantes de la terre et les\n nuages du ciel. Toute sa patrie natale, comme une seconde âme, frissonne\n en lui : les odeurs du sol, les souffles de brise, les murmures de ruisseau,\n dans ses strophes, deviennent dés existences réelles et embaumées; une sen­\n teur d'herbe écrasée s'exhale d'entre ses doigts, et les roses qu'il cueille\n gardent leur parfum dans son livre. Ceux-là sont sûrement des poètes qui pos­\n  sèdent ce don de transposer l'âme des choses et de la faire palpiter dans les\n  mots. Notre bon La Fontaine fut, par cela, un des plus grands poètes du\n  grand siècle et c'est en se roulant dans l'herbe et la rosée que sa muse a gagné\n  l'odorante jeunesse que trois siècles n'ont point fanée et qu'on. sent immor­\n  telle à force d'être vraie. Car, quelle est-elle donc, la mission première du\n  poète, sinon d'exprimer les deux forces qui le créèrent : le pays dont il est né,\n' la race dont il est issu? Les poètes sont des 'voix qui parlent au nom de ce qui\n   se tait, afin d'être entendues par ceux qui ne sauraient pas dire, et qui sentent.\n   Nos poètes sont nos propres voix, nos propres âmes. Toute la patrie de Bour­\n   gogne chante et fleurit en Gabriel Vicaire. La Bourgogne a droit de posséder\n   son marbre représentatif 'dans le jardin de la jeunesse française. Vicaire y\n   suffira. Les pieds dans l'herbe qu'il comprit, le front dans la brise qu'il aimait,\n   il réalisera dans la mort le vœu suprême des derniers jours, des derniers\n   chants :\n                       Mais avant d'arriver à la sombre vallée,\n                       Je veux sentir encor l'odeur de tes lilas,\n                       Jeunesse inoubliable, enfance immaculée!... >\n                                         ***\n\n      C h e z M . J u l e s L a g a e . — L'excellent sculpteur expose dans son bel\n   atelier de l'avenue Michel-Ange le buste, qu'il vient de terminer, après un\n   travail de trois ans, de S. E. le cardinal archevêque de Malines. L'œuvre est\n   admirable de noble et saisissante réalité; l'artiste a réussi à fixer la physio­\n  nomie si mobile de Monseigneur Goossens, avec l'expression complexe de\n ; bienveillance, de finesse et dé sérénité qu'on lui connaît,\n"}, {"page_pdf": 309, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": " 262                                 DURENDAL\n\n\n    M. Lagae nous a montré encore nombre d'oeuvres achevées ou en voie\n d'exécution - : la maquette de sa belle statue symbolique Flandria : une jeune\n châtelaine à cheval sur une haquenée d'une grande allure simple et décorative,\n qui achèverait la beauté de telle place de Bruges, celle du Bourg, par exemple ;\n le buste du poète Guido-Gezelle; une figure de pêcheur à cheval, destinée à\n une minque ou à un marché aux poissons; un taureau colossal, véritable effigie\n de la force animale, etc.\n    Toutes ces œuvres sont impressionnantes, non par l'éclat artificiel, le faire\nhâtif et violent, les prétentions exotériques, familiers à tant d'autres, mais\npar la sorte de rayonnement de gravité et d'énergie qui en émane.\n    M. Lagae, comme les maîtres florentins du XVe siècle, ne veut pas d'autre\nmaître que la nature ; il s'efforce de saisir la vie dans ses apparences et, à la\nfois, d'en pénétrer l'essence, et de nous la présenter sous l'aspect qui nous en\nfera davantage apercevoir la splendeur héroïque et profonde.\n                                                                         A. G.\n                                        ***\n   Le Concert de la Schola Cantorum. — il a été un des plus\n remarquables de la saison. Les œuvres, ainsi que leurs interprètes, étaient\n de premier ordre. La première partie était consacrée à l'art de la Basse con­\n tinue auXVIIeet auXVIIIesiècle. Entre ces belles prières de Schütz, de Henri\n du Mont, de Carissimi, de Sébastien Bach, toutes d'un art si pur, d'une portée\n si haute, il nous semblerait difficile de fixer nos préférences. Bornons-nous à\n dire que ces chants admirables ont été dits magistralement par MM. David,\n Gébelin, M lles de la Rouvière et Joly de la Mare, qui ont su trouver en toutes\n ces œuvres les accents les plus émouvants.\n    Dans un intermède consacré à Bach, M. Crickboom exécuta avec une\n superbe maîtrise le concerto en la mineur et la célèbre fugue pour violon seul.\n    Dans la seconde partie du concert, nous entendîmes avec grand intérêt un\n cycle de mélodies charmantes de Ch. Bordes, rendant à merveille l'âme des\npoèmes de Verlaine, et un autre cycle de mélodies de Castillon, celles-ci\n d'allure plus sévère et de style plus polyphonique. Puis le deuxième tableau\ndu Chant de la Cloche de Vincent d'Indy, une des plus belles œuvres du\n maître, et que l'auteur de Fervaal accompagnait lui-même au piano.\n    L'audition donnée le même jour à la Libre Esthétique et où M. Vincent d'Indy\na présenté au public bruxellois quelques-uns de ses élèves nous a fait con­\nnaître des œuvres intéressantes par de remarquables trouvailles au point de\nvue de l'originalité harmonique et rythmique, et qui, si elles manquent\nsouvent de ligne, si le souffle de l'inspiration y faiblit plus d'une fois, n'en\nattestent pas moins un très noble effort vers le renouveau de l'art, effort qui\naboutira sans doute à des résultats plus complets, quand tous ces jeunes\ntalents seront arrivés à pleine maturité.\n\n                                        ***\n  L e s C h a n t e u r s de S a i n t - B o n i f a c e . — Signalons les très remar­\nquables exécutions données à l'église de Saint-Boniface à l'occasion des\n"}, {"page_pdf": 310, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2985, "texte": "                                   NOTULES                                   263\n\n\nfêtes de Pâques. La phalange si artistique que dirige M. Carpay nous a\nsemblé encore en progrès.\n   Le vendredi saint, nous avons entendu avec un égal plaisir la « Lamentatio »,\nchoeur à cinq voix d'Allegri (1590-1652), Popule meus, double chœur de\nModlmayr, Recordare Domine, chœur à cinq voix de Gaetano Capocci.\n   Le dimanche de Pâques, la maîtrise a fait entendre une belle messe de\nTh. Dubois, et M. De Boeck a exécuté avec son autorité habituelle un Prélude\n pourorgue de J.-S. Bach et un Tantumergo (chœur et orgue) de sa composition,\nqui a sonné majestueusement dans la vaste église.\n   Le soir on entendit des œuvres de Mendelssohn, de Th. Dubois, d'André\n Heidet, de Joseph Ryelandt, le brillant élève de Tinel, jeune compositeur\n dont l'œuvre de musique religieuse, déjà très considérable, est animée d'une\n inspiration si haute, parce que sincère.\n\n\n\n   L e C e r c l e « A C a p e l l a » de G a n d a donné une audition fort\nintéressante d'œuvres de Vittoria, de la messe Regina Cœli de Swellinck, et de\ntrois vieilles chansons françaises. Les progrès accomplis sous la direction de\n M. EMILE HULLEBROECK sont très sérieux, et la dernière audition peut certes\ncompter parmi les meilleures que nous ayons eues à Gand. Une très grande\npart du succès revient à M. Hullebroeck, qui, depuis deux ans, a fait revivre\nparmi nous ces œuvres anciennes à peu près inconnues de la grande majorité\n des auditeurs. (Guide Musical.)\n    A signaler le dernier lied de M. Emile Hullebroeck : Ik ben de zanger van\n 't dietsche volk, chant large, animé d'un vrai souffle patriotique.\n\n\n\n    Au Cercle d'art « Revival » à Louvain. — Le mardi 19 mars,\n EMILE VERHAEREN s'est rendu à Louvain, la bonne ville universitaire. Devant\n un public nombreux d'étudiants attirés par son renom, il parla de Racine.\n    Dans toutes ces jeunes cervelles il fit renaître les souvenirs déjà s'effaçant\n des classes aux murs blanchis et des vers étudiés en maugréant. Par des\n aperçus imprévus et d'intéressantes citations il leur donna le désir de relire\n et d'étudier le grand auteur, à la fois tant et si peu connu.\n    La conférence, dont il serait ici superflu de faire l'éloge, a été accueillie\n par de vifs applaudissements ; il est à espérer que le poète a emporté l'assu­\n rance que le vieil entliousiasme littéraire n'est pas mort à Louvain, qu'il\n dort seulement, et qu'il ne faut qu'un peu d'énergie pour le faire sortir\n de sa torpeur.\n    Cette séance était organisée par un groupe de jeunes, le cercle d'art\n  « Revival », dont les efforts tendent à régénérer l'esprit artistique de la vieille\n ville estudiantine. Fondé il y a deux ans, depuis lors il n'a fait que prospérer.\n  A cette première éclosion de sa jeunesse, à sa première manifestation exté­\n  rieure il y a tout lieu d'applaudir, car ce fut un succès affirmatif.\n     Bientôt dans la ville pleine d'antiques souvenirs d'études et de grandeurs,\n"}, {"page_pdf": 311, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1873, "texte": " 264                              DURENDAL\n\n\nl'on verra refleurir l'ardeur batailleuse et enthousiaste de l'époque qui vit se\nmanifester chez elle les talents des maîtres tels que Gilkin, Giraud et\nVerhaeren lui-même.\n\n\n   A l'Ecole de m u s i q u e d ' I x e l l e s . — Nous ne saurions assez\nengager le public à assister aux intéressantes conférences qui se donnent,\ntous les jeudis, à 4 1/2 h., à cette école, rue d'Orléans, 53. Voici le programme\ndes prochaines conférences :\n   Le 11 avril : La Musique populaire de l'Ukraine, par M. WALLNER; les 18 et\n25 avril : Dante Alighieri, par M. WILLIAME; le 2 mai : Molière, par M. PICARD;\nle 9 mai : La Diction etleChant, par M. DU CHASTAIN ; les 23 et 3o mai : Chopin,\npar M. CHARLES VANDEN BORREN; le 6 juin : La Tragedie de l'Opéra, par\nM. GILKIN; le 13 juin : Peter Benoit, par M. SOBRY; le 20 juin : Eugène Demolder,\npar M. RAMAEKERS; les 27 juin et 4 juillet : La Jeune Ecole musicale russe, par\nMlleBIERMÉ.\n\n\n   A c c u s é de r é c e p t i o n . — P. MEIRSSCHAUT: Les sculptures de plein\nair à Bruxelles. Guide explicatif, 121 photogravures (Bruxelles, Bruylant).\nDIRK DE VOS : Marioline, Roman versierd met platen op japaansch papier\ndoor EDMOND VAN OFFEL (Antwerpen, de Vos en Vander Groen). E. MAL­\nTRAVERS : Une rançon (Paris, Charles). L. BOCQUET: Flandre (Paris, Maison\ndes Poêles). A. DE WITTE: Les médailles et les jetons d'inauguration frappés\npar ordre du gouvernement général aux Pays-Bas Autrichiens (1717-1794)\n(Bruxelles, Goemaere). BJOERNSTJERNE BJOERNSON : Le roi. Le journaliste\n(Paris, Stock). E. STRAUS : Le Théâtre alsacien (Paris, Bibliothèque de\nLa Critique). H. FIEUENS-GEVAERT : Psychologie d'une ville. Essai sur\nBruges (Paris, Alcan). J. GILLARD : Les horizons évanouis (Namur,\nGodenne). J. DESTRÉE : Le secret de Frédéric Marcinel (Bruxelles, Larcier).\nH. VANDEPUTTE : La planète (idem).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 240, "texte": ""}, {"page_pdf": 241, "texte": ""}, {"page_pdf": 242, "texte": ""}, {"page_pdf": 243, "texte": ""}, {"page_pdf": 244, "texte": "                  L'Ame des Races\n                                         A mon ami l'abbé HENRY MŒLLER,\n                                           je dédie cette vision qui me frappa\n                                           d'une façon inoubliable lors de\n                                           mes débuts au barreau et que\n                                           j'écrivis à vingt ans.\n                                                                      H. B.\n\n                                  I\n\n   Comme l'audience allaitcommencer,je m'approchai des grandes\nfenêtres du Palais de Justice. Au loin la vue s'étendait, magni­\nfique. Du ciel sans limites à la mer sans fin les teintes s'appâlis­\nsaient, bleues, grises, laiteuses, rosées, aux rayons de velours\nsoyeux d'une matinée ineffable. Les vagues s'enfuyaient vers\nd'inconnus là-bas, comme nos rêves et comme nos désirs d'un\ninstant. Et dans ce charme tranquille et pur, annonciateur de\npleine lumière, je voyais distinctement flotter le symbole d'une\njeunesse indéfinie et d'une immuable vie, à l'écart des lois et\ndes règles, dans l'indépendance, la force et la grâce.\n    Cependant le tribunal avait fait son entrée. Les trois juges\navaient gagné leurs sièges, et leurs traits pâles et fatigués disaient\nle triste poème des vies bureaucratiques. Ils s'affaissèrent, très\nlas des inutiles besognes, et d'instinct leurs yeux se tournèrent\nvers les étendues lumineuses dont les vitres livraient la splen­\n deur. Un instant leurs pensées vaguèrent dans les immensités;\n puis reconquis bientôt par la fonction et la coutumière existence\n ils immobilisèrent leurs visages, et présidèrent, impassibles, à\n la confection de la cuisine judiciaire. L'huissier audiencier\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "202                          DURENDAL\n\n\ncommença la lecture du rôle; des avoués agitèrent de volumi­\nneux dossiers et arguèrent de savantes procédures, cependant\nque des avocats se tiraient la barbe dans l'attente de la plaidoirie.\nDans le fond de la salle, d'anxieux clients guettaient les juge­\nments favorables.\n   Soudain l'une des portes latérales s'ouvrit toute grande et un\ntroupeau de bohémiens, poussés, comme du bétail sur un champ\nde foire, par une paire de vastes gendarmes, envahit la salle\nd'audience et s'avança vers le banc des prévenus. Et ce fut une\nmagique apparition. Il me sembla qu'au dehors le soleil deve­\nnait plus éclatant et plus fauve, tant ses rayons doraient les\nvisages de ces errants. Ils étaient superbes vraiment, drapés\ndans leurs haillons aux couleurs voyantes, dont les trous lais­\nsaient voir leur chair nue, brune et mate, veloutée comme des\npêches mûres. Il y avait parmi eux, les dominant de sa taille\nhaute et fière et de son geste de roi sans royaume, un vieillard\naux longs cheveux blancs, aux regards profonds et doux, reflé­\ntant toute la mélancolie des lointaines destinées et des fuites\ndouloureuses; sa figure était singulièrement régulière et belle,\net son torse par endroits dénudé semblait encore d'un jeune\nhomme. Avec une grâce souveraine, où palpitait tout l'orgueil\nd'une race de vaincus, il fit asseoir à ses côtés une jeune femme\nétrangement pâle, dont les grands yeux cernés par la souffrance\net la taille déformée indiquaient les proches angoisses de la\nmaternité. Et celle-ci souriait, — d'un sourire navrant qui\naccentuait la délicatesse de son visage pur, — à un adolescent\nde dix-huit ou vingt ans, grand et mince, beau comme un Apol­\nlon, au regard impassible et dédaigneux. Autour d'eux se grou­\npèrent d'autres hommes et d'autres femmes, tous fiers et tous\nbeaux, et de brunes fillettes de quatorze ans, et des enfants\nébouriffés et sales, ayant déjà dans leurs yeux naïfs le resplen­\ndissement de la vie aventureuse. Leurs étoffes larges et flottantes,\ndont les couleurs fripées se frangeaient d'or au soleil du matin,\ntranchaient outrageusement sur le noir funèbre des travestisse­\nments judiciaires. Et leurs visages lumineux, vivants reflets de\nl'existence large et libre, s'opposaient aux figures lassées et pen­\nsives des hommes de la loi.\n   Toujours là-bas, à travers les vitres frémissantes, les vagues\ns'enfuyaient, appelant aux exils lointains, aux rêves d'Eldorados\nfabuleux, les âmes de désir et les cœurs nostalgiques...\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                          L'AME DES RACES                        203\n\n\n                                  II\n\n    La loi punit le délit de vagabondage. En ces temps où l'être\n  humain n'est plus qu'un contribuable, il n'est pas permis de\n vivre sans patrie, sans foyer, sans état civil et sans impôts.\n  Qu'importe qu'on ait détruit le loyer et ruiné la patrie des races\n vaincues et oubliées : elles se doivent, comme les autres, parquer\n  en des catégories et soumettre à des administrations. Et c'est\n  pour n'avoir point subi ces atteintes sociales que cette douzaine\n  de Zingares, cueillie en montagne par une vigilante maré­\n chaussée, comparaissait en justice ce jour-là, sous l'inculpation\n  de flagrant délit.\n    Le brigadier de gendarmerie fit sa déposition, les talons\n joints, les mains collées au pantalon et exhibant leurs paumes,\n le corps se dandinant en une prétentieuse coquetterie, la tête\n banale et sans caractère. Il avait surpris cette bande de bohé­\n miens parmi les prairies, et comme ils étaient sans papiers et\n sans moyens d'existence, n'ayant qu'une vieille baraque et une\n maigre rosse qui les traînait ou qu'ils traînaient sur les grand'-\n routes, il avait coffré ce facile butin de police.\n    Alors le président fit avancer celui qui paraissait le chef de\n la troupe, le grand vieillard aux yeux tristes, et il lui demanda\n de sa voix railleuse qui il était et d'où il venait. Le vieux gitane\nbronzé regarda la mer lointaine, et lentement répondit : « Nous\nmarcher, marcher toujours; Autriche, Italie, France, pas de\npays pour nous ; nous, marcher jusqu'à mourir... »\n    Et ces paroles, prononcées simplement d'une voix gutturale\nsans accent et sans nationalité, m'entrèrent dans l'âme, évoquant\nen moi la splendeur des temps primitifs et les pas vagabonds\ndes races nomades sur la terre aux parfums de jeunesse et\nd'aurore : la nature est toute baignée de clarté sereine, le mur­\nmure des sources rafraîchit la profondeur des bois, et les ani­\nmaux ont des regards confiants et naïfs, et les hommes, ignorant\nla loi, ne connaissent que la joie et l'amour. Depuis lors, la\nterre a vieilli, les bêtes sont devenues craintives et sauvages, et\nles races humaines se sont servilisées et sont entrées jusqu'au\ncoeur dans la souffrance et dans la-haine...\n    Cependant l'interrogatoire continuait. L a jeune femme pâle\ncomparaissait à son tour et ne daignait rien répondre aux vaines\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "204                          DURENDAL\n\n\nquestions des juges, attendris pourtant par les lignes pures de\nson ovale et l'évidence de sa maternité prochaine ; elle fixait, de\nses grands yeux étonnés, le mystère du crucifix cloué à la muraille\nau-dessus du président, se demandant sans doute quel était ce\nsupplicié et pourquoi il souffrait. Elle ne comprenait pas qu'il\nl'avertissait des erreurs judiciaires. L'un des juges se pencha\nvers son voisin et lui dit à voix haute : ce Puisqu'elle est sur le\npoint d'accoucher, elle sera mieux soignée en prison. » Et ses\ndeux collègues, pleins d'humanité, esquissèrent un signe\nd'approbation.\n   Mais l'éphèbe au brun visage et au torse nerveux quitta sur\ncette parole sa hautaine impassibilité, et s'avançant brusque­\nment dans l'hémicycle, il s'écria : « Non, ne la mettez pas en\nprison ; il lui faut la liberté pour qu'elle ait son enfant; autre­\nment elle mourra. » Le sourire des juges arrêta sa parole. Et se\nhâtant d'expédier ce surcroît de besogne, le tribunal condamna\ntoute la bande à quinze jours d'emprisonnement, ayant assez de\njustice dans l'âme pour donner à tous la même peine, afin qu'ils\ns'en allassent ensemble à travers le hasard des pays.\n   .. .Toujours là-bas, à travers les vitres frémissantes, les vagues\ns'enfuyaient, appelant aux exils lointains, aux rêves d'Eldorados\nfabuleux, les âmes de désir et les cœurs nostalgiques...\n\n                                 III\n\n   Et, tandis que l'audience continuait ses routinières pratiques,\nje rêvais à ce contact de deux races tout à coup surgi dans cette\nmatinée de lumière.\n    La symbolisation de la vie indépendante et libre m'apparais­\nsait dans ce vieillard aux yeux profonds et doux, qui semblait\n regarder dans l'infini des espaces en prononçant les paroles\n magiques : Nous, marcher jusqu'à mourir... Pour ces errants,\n pas de conventions, pas de préjugés, pas de frontières, pas de\n règles et de codes inutiles : ils s'en vont à travers la terre, égre­\n nant au hasard les fantaisies de leur existence, insoucieux de\n la misère qui les talonne, et fuyant vers des exils éternels dont\n ils goûtent le charme amer. Et parce qu'ils ignorent des lois et\n des formules, ils connaissent le bonheur de vivre. Ils sont beaux,\n car leurs corps dévêtus ont poussé librement dans l'harmonieux\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                         L'AME DES RACES                         205\n\n\n développement des forces et le rythme des lignes et des propor­\n tions. Ils sont fiers, car ils n'ont jamais servi personne, n'ayant\n pas assoupli leur caractère pour flatter les puissants, et ne\n s'étant pas inclinés sous un maître ou sous une formule sociale.\n Et la douceur de leurs yeux limpides révèle leurs âmes toutes\n vierges et frissonnantes de primitifs et de nomades.\n    Et la vision des juges et du personnel judiciaire se détachait\n très nette, antithèse attristée de cette race de beauté. Les figures\n déformées et pâlies indiquaient le travail de la pensée et le mal\n de vivre ; les corps étroits ou sans harmonie accusaient l'exis­\n tence renfermée et privée d'air et de lumière ; et dans les yeux\n mélancolisés par les méditations se lisaient tous les rêves irréa­\n lisés et tous les espoirs enfuis. Il y avait là pourtant des visages\n qui avaient dû être beaux, et des torses qui avaient dû connaître\n la splendeur des lignes : mais la vie avait passé sur eux, avec\n son long cortège de luttes sans pitié, de vaines amours et de\n pensées inutiles, et les yeux s'étaient usés, contemplant les\n horizons éblouissants de clarté avec la certitude de ne jamais\n en jouir, et les esprits s'étaient abâtardis, rêvant des existences\n de joie avec la connaissance de leur impossibilité.\n    Et leur conception de la vie séparait tellement les deux races\n qu'elles ne pouvaient réciproquement se pénétrer. Les yeux des\ngitanes disaient jusqu'à l'évidence leur mépris de ces hommes\nnoirs qui s'arrogeaient le droit de prendre leur liberté :\nqu'avaient-ils à faire avec les codes et les lois, eux, les sans-\npatrie et les sans-demeure, et au nom de quels supérieurs prin­\ncipes venait-on s'inquiéter de leur nom et de leur profession et\nles entraver dans leur course à travers la terre, leur domaine?\nFaisaient-ils donc le mal en donnant à brouter à leur rosse fidèle\nl'herbe qui borde les routes, eten allégeant les lourds pommiers\nde leurs fruits naturels? La terre n'était point divisible, à leur\nidée, et l'homme n'avait point le pouvoir de la personnaliser à\nson profit. Et comment auraient-ils pu vivre toute une vie, si\nbrève et si rapide qu'elle soit, dans un même enclos, en face des\nmêmes horizons, et en commerce avec les mêmes gens, eux dont\nles âmes étaient amoureuses de l'espace, et dont les regards\ns'emplissaient des lumières changeantes et des paysages mul­\ntiples? Les lointains aimantaient leurs âmes, et c'était une pensée\ninconsciente qui les entraînait sans réflexion à travers les mondes,\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "206                         DURENDAL\n\n\net en faisait les éternels errants sur une terre de misère, et les\nsuprêmes vestiges des races nomades et libres.\n   En les étudiant durant l'interrogatoire, les hommes de la loi,\nau contraire, songeaient à leur foyer confortable, à leurs men­\nsuels émoluments, à leur existence sûre et dûment organisée, à\nl'administration qui bénévolement règle tous les actes de la vie\nprivée, et aux bienfaits de la civilisation qui assure le bien-être\net classe les individus en savantes catégories. Et leur pensée\névoquait avec un significatif dédain ces vies de vagabonds sans\ncertitude des jours futurs, sans méthode et sans règles, osant pro­\nmener en plein soleil leurs costumes indécents et leur mépris\ndes lois. Le cœur des deux races s'attestait en leurs paroles, et\nles hommes ne s'étaient pas compris. Lorsque le jeune adoles­\ncent avait affirmé que la terre libre était nécessaire à son amante\npour mettre au monde son enfant, et que la prison serait pour\nelle la mort certaine, les juges avaient souri, conscients de leur\nsupériorité et n'attachant aucune importance à l'expression d'une\nidée qui leur était inconnue. Et ils avaient condamné avec la\npleine confiance du devoir accompli, ayant servi la société par\nla répression du vagabondage et l'humanité par les soins et la\ndemeure donnés à l'accouchée.\n   D'infranchissables barrières se dressaient donc entre ces\nhommes et nul ne pouvait les briser. L'amour même dont le désir\nmêle les peuples et rompt les attaches sociales, s'avouait impuis­\nsant à confondre en un rêve identique des âmes d'errants et de\n civilisés. Les Zingares ne s'aiment qu'entre eux, et si le cœur\n d'une jeune fille bat pour quelque adolescent dont les yeux lui\n parlèrent parmi les soirs parfumés, il ne se donne qu'en passant,\n éternellement incapable de se fixer et éternellement épris des\n pays inconnus et des songes lointains.\n    Ainsi l'âme des races se manifestait, affirmant les immuables\n différences qui séparent les êtres humains, et qui ferment les\n cœurs à la connaissance et à l'amour.\n    Et, se mêlant à l'intime profondeur de ma songerie, toujours\n là-bas, à travers les vitres frémissantes, les vagues s'enfuyaient,\n appelant aux exils lointains, aux rêves d'Eldorados fabuleux,\n les âmes de désir et les cœurs nostalgiques...\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                          L'AME D E S RACES                       207\n\n\n                                 IV\n\n   Quinze jours plus tard, je revis passer les bohémiens; ils\nétaient rendus à la vie indépendante, et ils s'emplissaient les\nregards de ciel, car sur leurs traits fatigués se lisait la souffrance\nd'avoir été prisonniers. Et comme la race qu'ils symbolisaient à\nmes yeux m'avait pris un peu de l'âme, je les suivis à travers les\nrues de la ville dormant encore.\n   Ils s'en allèrent au champ des morts et se firent indiquer une\ntombe. Puis, à l'emplacement désigné, ils s'arrêtèrent tous surun\nsigne du vieillard qui les conduisait : la terre remuée fraîche­\nment recouvrait la jeune femme pâle qui dans sa prison avait\ntrépassé, comme si elle avait voulu attester la parole de son\namant devant les juges. Leurs visages bronzés n'indiquèrent\naucun tressaillement intérieur; seuls, les yeux de l'adolescent se\ndétournèrent une seconde pour fixer le ciel infini, et se voilèrent\nde larmes qui ne tombèrent point.\n   Et ils repartirent du côté de la mer dont les vagues s'en­\nfuyaient, appelant aux exils lointains les âmes nostalgiques. Ils\nne regardèrent pas derrière eux, pas même le jeune homme\ndont l'amante avait pourtant fermé pour toujours ses beaux yeux\nlas, ses yeux jadis pleins de douceur pour lui. Ils savaient que\nles lointains là-bas attiraient leur pensée inconsciente, et qu'ils\ndevaient marcher, marcher toujours, marcher jusqu'à mourir.\n\n                                              HENRY BORDEAUX.\n\n  Octobre 1891.\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "                   Printemps\n\n\nPuisque la source claire encore\nEgrène, pleine de frissons,\nLes perles de sa voix sonore\nSous les massifs et les buissons;\n\nPuisque les oiseaux dans les branches\nChantent, ma charmante, toujours,\nParmi les fleurs roses et blanches,\nLa chanson des jeunes amours ;\n\nPuisque la nature immortelle,\nEn dépit des destins maudits,\nEst souriante et douce, et telle\nQue nous la connûmes jadis;\n\n0 chérie, il est impossible,\nN'est-ce pas? que notre amour seul\nDemeure une chose insensible\nQu'il faille coudre en un linceul.\n\nJ'en crois la lumière divine\nQui resplendit comme autrefois\nSur le coteau, sur la ravine,\nEt sur tous les rameaux des bois;\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                        PRINTEMPS                                   209\n\n\nJ'en crois l'ardent parfum     qu'apporte\nL'haleine des vents embrasés,\nOh ! non, notre âme n'est point morte,\nEt ces papillons, les baisers,\n\nSe posant sur nos lèvres closes,\nD'un coup d'aile vont les rouvrir :\nQuand les rosiers poussent leurs roses,\nTous les cœurs doivent    refleurir.\n\nOh! retrouve ton frais  sourire,\nTon sourire des jours  meilleurs,\nEt je retrouverai ma lyre\nLongtemps muette par nos pleurs;\n\nEt mes strophes   enthousiastes\nPourront s'épanouir    encor\nParmi la plaine des c i e u x vastes\nQue traverse un grand soleil d'or.\n\n                                            MAURICE O L I V A I N T .\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "                     ANVERS. — HOTEL DE VILLE\n\n\n\n\n                      Peter Benoit\n\n               LES lignes, consacrées à la mémoire du grand\n                 artiste flamand que nous venons de perdre,\n                 n'ont pas la prétention d'être ni une biographie,\n                 ni une étude approfondie, ni un simple pané­\n                 gyrique.\n                    J'estime d'ailleurs comme un devoir de con­\n                 signer avant tout de graves réserves. Si j'admire\n                 l'artiste, je déplore le caractère de l'homme,\nl'incurie du chrétien baptisé et élevé dans la foi du peuple\nflamand, qui a oublié ses intérêts éternels pour le seul souci\nde l'art, l'égoïsme du païen qui a poursuivi la satisfaction des\nbas instincts de l'humanité, dans le désordre d'une vie facile.\nFasse Dieu que, dans les heures ténébreuses de son agonie, ce\nlamentable naufragé ait reconnu sa misère et imploré son pardon.\nMais il ne convient pas d'insister : c'est le secret de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "               PETER BENOIT\n(D'après une photographie de J. Franck, de Bruges)\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": ""}, {"page_pdf": 256, "texte": "                         PETER BENOIT                         211\n\n\n\n   Mon rôle se bornera à étudier rapidement les tendances et\nl'œuvre de l'artiste.\n   On l'a caractérisé exactement, semble-t-il, en l'appelant le\nRubens de la musique. C'est la même vie débordante, plus\nextérieure qu'intime, le même éclat de couleur grasse, chatoyante,\nlumineuse, avec des oppositions puissantes d'ombres profondes\net chaudes, le même amour du grandiose, les mêmes exagéra­\ntions déclamatoires et emphatiques.\n   L'œuvre de Benoit s'inspire fréquemment des spectacles\nvisuels. Le paysage y abonde. Dans Lucifer — sa première\ngrande œuvre (1865-1866) — il peint la mer, endormie dans la\nnuit, paisible comme un tombeau. Et la phrase musicale évoque\nl'étendue sans limites en un thème morne, ténébreux, fatal, que\ndes lueurs crépusculaires éclairent comme par-dessous. Brus­\nquement, sans transition, une clameur sauvage déchire l'air.\nUne puissance monstrueuse soulève les flots, qui retombent en\nhurlant. Et dans le chaos de la tempête se dresse une figure\nterrifiante qui répond au double nom de Mort et Lucifer...\n   De Schelde (L'Escaut, 1867-1868) est une large fresque dont\nle fond retrace les rives aimées du beau fleuve flamand. Une\nidylle se cache parmi les roseaux. La nuit, pendant que les\neaux lentes s'écoulent paisiblement vers la mer, des lueurs\nétranges passent dans le ciel. Ce sont les fantômes des Kerels\nde la vieille Flandre dont la chevauchée furieuse donne au\npaysage l'allure grandiose d'une épopée. Plus loin, les ombres\ns'évanouissent dans la lumière du jour, et l'on revoit le fleuve\nportant une procession de navires, voiles déployées, chargés\ndes richesses du monde. Et toujours, dans l'ampleur de la\npolyphonie musicale, les sons évoquent, par je ne sais quelle\nmagie, l'image des coques puissantes, des hautes mâtures et\ndes voiles ployées sous le vent.\n  Dans d'autres œuvres moins importantes, comme De Leie,\napparaissent des rives plus intimes, avec de lointains rappels du\nthème de l'Escaut.\n  Celui-ci revient encore dans le prologue du grand poème De\nRhijn (Le Rhin, 1891-1892), qui nous transporte, avec les\nGénies allégoriques du Fleuve et de la Tour, en plein paysage\nrhénan. L à défilent les rives légendaires, encaissées en\nd'abruptes montagnes, les villes bruyantes qu'animent les\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "212                         DURENDAL\n\n\n bandes d'étudiants, les bourgeois amis de la bonne bière et\n les doctes professoren ; enfin les cathédrales et les dômes, dont\n les flèches altières se mirent dans les eaux glauques, tandis\n que de graves chants d'orgue s'épandent de leurs portails\n entr'ouverts.\n    Feestzang (Hymne de Fête, 1885) traduit la cohue de la\n foule encombrant la place publique d'une grande ville, un jour\n de fête officielle; c'est le bourdonnement de la ruche humaine\n que traverse l'appel des clairons, le tintement du carillon,\n l'envolée des cloches et ces trois coups de canon, prodigieux\n prélude à l'hymne de triomphe : — Zegen! Zegen! Zegen! — qui\néclate grandiose et solennel, comme le Sanctus liturgique.\n    Mais par-dessus tout il convient de louer le prodigieux poème\nsymphonique du printemps, qui ouvre le chef-d'œuvre du\nmaître : de Oorlog (La Guerre, 1871-1873). Tout son génie,\ntoute la saveur et la puissance de sa technique y sont à l'apogée.\n    Les premières mesures de l'orchestre disent un thème très\ndoux, limpide comme des cristaux de glace, avec l'évocation\nd'un ciel de mars pur mais froid. Puis, sur des accords de\nharpes, les chœurs entonnent le chant de la terre sommeillant\nsous les premiers baisers du printemps. Le thème du renouveau\ns'élève dans le murmure de la symphonie, avec des inflexions\nmolles et caressantes. Un long frémissement secoue la dor­\nmeuse, qui s'éveille en souriant. Le torrent de la sève, longtemps\ncaptif sous les glaces, reprend son cours; il s'enfle et bouillonne,\nil déborde en larges flots exubérants.\n    Voici que le soleil vainqueur illumine les larges étendues\nd'herbages, barrées de bouquets d'arbres; les ruisseaux bon­\ndissent dans les prairies; déjà l'orge et le froment ondulent sous\nla brise; les abeilles et les frelons emplissent l'air embaumé\nd'un bourdonnement sonore; les oiseaux chantent à gorge\ndéployée dans les bocages et dans l'azur; tandis que le soleil\nrépand partout l'éclat varié de ses rayons, en taches diaprées,\ndiamants sombres au contact des terres grasses, émeraudes,\ntopazes, saphirs et nacres dans le chatoiement de la verdure et\ndes eaux.\n    Toute cette étincelante gamme de couleurs jaillit en incom­\nparable poésie dans le fouillis des thèmes, l'allure du rythme\nqui s'anime toujours davantage, le charme des timbres, les larges\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                           PETER BENOIT                          213\n\n\nsonorités tantôt profondes, tantôt aériennes et subtiles comme\nla lumière même. Mais c'est surtout par le charme pénétrant de\nla phrase musicale que Benoit se montre poète lyrique. Il ne\ndécrit point pour décrire ; il ne poursuit pas de vaines analogies\nsensorielles ; c'est la beauté intime des choses qu'il recherche ;\nc'est l'émotion profonde, la sensation esthétique que les formes\nvisibles et le langage mystérieux des sons font naître au fond de\nl'âme, comme par un commun privilège.\n\n   Benoit n'est pas seulement le poète de la nature. Il raconte\naussi les passions du cœur, l'amour de la patrie, le culte des\ngrands hommes, l'enthousiasme pour tout ce qui est noble, et\ntoujours son langage se hausse à la grande déclamation, parfois\njusqu'à l'excès. Quand il chante l'amour humain, c'est en une\nnote tendre, délicate, enjouée.\n   Si dans Wagner l'amour est un torrent furieux qui gronde, ou\nun embrasement formidable qui fait crouler la voûte des cieux,\ncette passion, chez Benoit, ne semble connaître ni farouche\nardeur ni tourment. Est-ce manque de profondeur dans le senti­\nment? Ou plutôt n'est-ce pas la manifestation de deux états\nd'âme tout opposés : l'Allemand, dont la philosophie inquiète\na sombré dans le pessimisme, représenterait un phénomène de\ndégénérescence décadente, tandis que le Flamand primesau­\ntier, n'obéissant qu'aux impulsions de l'être, naturellement\noptimiste, serait le type sain et intact d'une race que la surcivi­\nlisation n'aurait point entamée.\n   Il trouve des accents profondément attendris dans son admi­\nrable Moederspraak, où le charme languide de la mélopée traduit\nsi bien le sentiment grave et naïf du vieux texte.\n   Ailleurs, dans Kindercantate, c'est le gentil minois, sinon l'âme,\ndes bambins et des bambines qui sourit dans le délicat travail\norchestral, enveloppant de ses gracieuses arabesques la mélodie\ndes vieilles rondes enfantines.\n\n  Mais le génie de Benoit recherche avant tout le déploiement\ndes grandes compositions. Il a cultivé de préférence l'oratorio,\noù, après les classiques tels que Bach, Haendel, Haydn, Men­\ndelssohn, il a su apporter sa note personnelle de romantisme\ndans une forme classique, de chaud lyrisme dans l'ordonnance\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "214                         DURENDAL\n\n\n sévère des lignes et des proportions. Son tempérament devait le\n porter vers cette forme de l'art, où la parole donne à la musique\n un accent que la pure symphonie ne peut trouver, mais assez\n puissante, assez expressive par elle-même pour n'avoir pas\n besoin d'action dramatique ni de mise en scène. Au reste, il n'a\n jamais essayé de l'opéra, dédaignant cette veine de succès faciles\n et de profits assurés pour une forme dramatique plus conforme\n à son génie : le drame lyrique.\n    Benoit a écrit quatre grands oratorios : Lucifer, de Schelde, de\n Oorlog, de Rhijn, quoique l'on puisse ranger dans le même genre\n des œuvres moins longues, ou bien écrites pour une circonstance\n officielle, comme Drama Christi (Inauguration des fresques de\n Guffens et Swerts en l'église Saint-Georges à Anvers, 1871),\n Rubens-Cantate (centenaire de la naissance de Rubens, 1876); de\n Muze der Geschiedenis (la Muse de l'Histoire, exposition de\n Bruxelles 1880), Conscience-Cantate (à l'occasion de la mort de\n Conscience), Feestzang (Exposition d'Anvers 1885), etc. Inspi­\nrant ses librettistes, parmi lesquels d'excellents comme Hiel\net Van Beers, de médiocres comme de Geyter, il recherche\ntoujours les sujets grandioses, les imaginations épiques, la rhéto­\nrique grandiloquente, les thèmes à effet.\n   Dans l'Oorlog, deux chœurs, personnifiant deux armées enne­\nmies, se livrent un combat homérique. Après la tuerie éclatent\nsimultanément les cris de victoire, les imprécations des vaincus,\nles appels stridents des trompettes guerrières, la grande voix de\nl'orgue, le Te Deum des prêtres et la sonnerie dès cloches.\n   Remarquons, en passant, la rencontre fortuite du thème des\ncloches chez Benoit et chez Wagner dans Parsifal, sans que l'on\npuisse soupçonner un plagiat, Parsifal ayant été joué la première\nfois en 1883 et l'Oorlog datant de 1873.\n   Dans la Rubens-Cantate, les cinq parties du monde s'ébranlent\npour glorifier le peintre anversois, et dans la marche triomphale\nde la première partie des épisodes caractéristiques rappellent\nles civilisations et les peuples barbares.\n   La peinture de l'Escaut s'exalte du souvenir des vieux\nFlamands. La seconde, partie de l'œuvre raconte leurs luttes\nfarouches et ce récit dramatique s'entrecoupe d'opiniâtres\nretours du lied de Guillaume de Nassau, qui éclate enfin en\nfanfare victorieuse. Encore un de ces, irrésistibles effets dont\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                              PETER BENOIT                                 2l5\n\nBenoit avait le secret, et qu'il savait du reste sauver de la\nbanalité.\n   11 excellait généralement dans les péroraisons,, habilement\npréparées et ramassant pour l'explosion finale toutes les res­\nsources des sonorités, tout l'intérêt des thèmes. Je n'en connais\nguère de plus belles au monde que celle de Lucifer et du Feestzang,\nsi grandioses dans leur structure très simple mais très saisis­\nsante. La péroraison du Feestzang est digne de Beethoven même.\n   Cette grandeur de la pensée, Benoit se plait à la, réaliser dans\nune accumulation inusitée de masses chorales et instrumentales.\nIl est reçu que le grand orchestrewagnérien de la tétralogie est le\ntype des grandes -armées musicales de notre temps. Je citerai\nici, à titre de curiosité, la composition de l'orchestre qui exécuta\nle Feestzang à Anvers, lors de l'érection de l'Ecole de musique\nflamande en Conservatoire, le 12 septembre 1897, sous la direc­\ntion de M. L. Mortelmans.\n\n  Grand orgue            1 petite flûte                   6 cors\n  3 harpes              6 grandes flûtes (groupes de      6 trompettes\n                           trois)\n  18 premiers violons   6 hautbois (groupes de trois)     6 trombones\n  18 seconds violons    1 cor anglais.                    1 tuba\n  12 altos              6 clarinettes(groupes de trois)   1 bombardon\n  13 violoncelles       1 clarinette basse                1 sarrusophone\n  10 contrebasses       1 saxophone\n                        4 bassons\n\n                           2 paires de timbales\n                           tambour\n                           tam-tam\n                           grosse caisse\n                           cymbales\n                           jeu de cloches\n                           canon\n\n  Ce formidable orchestre soutenait un chœur de 880 chanteurs se\ndécomposant comme il suit : 187 sopranos, 143 altos, 135 ténors,\n143 basses, plus une bande de 272 enfants.\n  Dans ces conditions, l'exécution de l'œuvre, admirablement à\npoint et dirigée d'une main ferme et savante, écrite du reste\npour le déploiement de sonorités exceptionnelles, fut absolument\nprodigieuse.\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "2l6                         DURENDAL\n\n\n  De Muze der Geschiedenis comporte des chœurs mixtes, deux\nchœurs d'enfants, neuf groupes de chanteurs, chaque groupe\nreprésentant une province, accompagnés chacun d'un petit\norchestre caractéristique, et, brochant sur le tout, le grandissime\norchestre de symphonie et deux orchestres d'instruments de\ncuivre, — enfin le canon.\n   De Oorlog mobilise, outre le grand orchestre de symphonie,\nlegrand orgue et des bandes de trompettes guerrières, un quatuor\nde voix solistes, un petit chœur mixte, deux grands chœurs\nmixtes et un chœur d'enfants.\n   Benoit voulait et savait faire grand. Il savait conduire ces\nmasses profondes en tacticien habile dans les effets successifs\nde diversion et de concentration. Car il faut remarquer qu'entre\ndes mains médiocres de pareilles ressources n'aboutiraient qu'à\nla confusion et au chaos. Berlioz a essayé, lui aussi, des moyens\ninsolites. Mais on convient généralement que l'effet produit\nn'était pas proportionnel aux moyens engagés.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   Pour le théâtre, Benoit a écrit deux grands drames lyriques :\nCharlotte Corday (1875-1876) dont l'ouverture et la valse sont\ncélèbres, et Willem de Zwijger (Guillaume le Taciturne, 1876),\népisode de la Pacification de Gand, de plus des scènes moins\nimportantes comme Het Meilief (Amour de Mai, 1893), et des\nœuvres moins connues : Karel van Gelderland (Charles de\nGueldre, drame lyrique parlé en 5 actes, 1892), Pompeïa (drame\nlyrique parlé en 5 actes, 1895).\n   L'œuvre purement symphonique de Benoit est très restreinte.\nOutre des ouvertures, on peut citer deux concertos pour orchestre\net piano (1864), pour orchestre et flûte (1866), œuvres de début\nmais dignes des meilleurs classiques.\n   Benoit laisse encore quelques œuvres religieuses; pour le con­\ncert : une cantate de Noël, une messe, un Te Deum, un Requiem\n(tétralogie factice datant de 1859 à 1863), Drama Christi; pour\nl'église : Ave Maria pour double chœur mixte a capella (œuvre\nde début), une messe brève (de la bonne époque) et vingt motets,\ndont la moitié, c'est-à-dire les premiers en date, sont détestables,\ntandis que les autres ont une allure large et noble qui les rend\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                         PETER BENOIT                         217\n\n\nrecommandables, bien que le sentiment du texte liturgique ne\nsoit pas toujours bien compris, et que l'onction religieuse fasse\nparfois défaut.\n    Il convient de noter la transformation profonde de sa manière\nd'écrire pour l'église, opérée sous l'influence d'une personne\nd'un rare mérite, M lle Constance Teichmann, dont Anvers garde\nl'impérissable mémoire. Elle fut à la fois l'ange de la charité, le\nmodèle de toutes les vertus, une sainte dans le monde auréolée\ndes dons extraordinaires de la grâce, une grande artiste pas­\nsionnée de musique, douée d'un organe merveilleux qu'elle eût\n la bonne grâce de produire en public,, en dépit de sa fierté de\n patricienne et de sa modestie chrétienne. Ce fut elle qui chanta\n le rôle du soprano solo dans l'exécution de Lucifer à Bruxelles\n en 1865. Elle eut pour Benoit un culte extraordinaire qui se fût\n changé volontiers en ardeur d'apôtre. Si son influence ne fut pas\n durable au point de vue des intérêts de l'âme, elle ouvrit au\n maître des horizons nouveaux sur le caractère de la musique\n  d'église. De ce moment datent les œuvres de Benoit que les maî­\n  trises peuvent accepter.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n    Dès le début de sa carrière artistique, Benoit s'attache à ce\n principe que l'art d'un peuple doit plonger ses racines profondes\n dans les traditions nationales. Il a voulu fonder une école de\n musique flamande. Pour lui, chaque peuple a sa manière de\n chanter; le mélos de l'Italien n'est pas celui de l'Allemand, ni\n même du Français. Il cherchera donc le thème mélodique propre\n au Flamand, en étudiant sa langue et ses anciennes mélodies\n populaires. Ses œuvres sont nourries de cette sève antique, mais\n élaborée par la puissance de sa propre individualité. Les vieux\n airs qu'il emploie, il les transforme à sa fantaisie, tout en gar­\n dant le type primitif. Ainsi du lied de Guillaume de Nassau\n (Schelde), il ne conservera que les trois premières notes. La suite\n est de lui, mais cette suite a jailli de la tradition comme une\n plante vigoureuse sortie des entrailles du sol natal.\n     Benoit n'a vécu et n'a écrit que dans cette conviction d'apôtre\n  de l'art national. Il ignorait toute autre ambition. La réclame\n  lui était tout à fait inconnue, à tel point que l'opinion publique\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "218                         DTJRENDAL\n\n\nà l'étranger s'occupe à peine de lui. On ne connaît guère ses\nœuvres, qu'il négligea de faire traduire et même de publier.\nD'ailleurs les difficultés d'exécution sont telles qu'il faut un\neffort considérable et le stimulant d'un événement pour monter\nune de ses grandes machines. Ainsi l'Oorlog n'eut qu'une seule\nexécution !\n   Je me suis arrêté avec complaisance aux beaux côtés de l'œuvre\nde Benoit. Cela ne veut pas dire que ce soleil n'ait pas eu aussi\nses taches. Son amour de la grandiloquence le faittomber parfois\ndans l'enflure. Il n'est pas toujours exempt de fautes de goût, et,\ndans ses dernières productions, l'inspiration est souvent rebelle.\nIl semble que l'ardeur de la flamme ait usé le creuset.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   L'ambition de Benoit fut celle d'un fondateur d'école.\nY a-t-il réussi ? L'individualisme de la race peut-il résister au\ntorrent de cosmopolitisme qui entraîne fatalement les hommes\nd'aujourd'hui? Les aspirations mercantiles n'entrent-elles pas\nen conflit avec le désintéressement d'un art confiné, s'il reste\nsincère, dans les limites d'un petit pays? Au reste, y a-t-il eu, y\naura-t-il jamais un art flamand? La tendance de Benoit n'est-elle\npas plutôt affaire de tempérament que de terroir?\n   Je ne prétends pas résoudre ces questions, mais je constate\npourtant que, des trois élèves les plus distingués de Benoit,\nBlockx, Wambach et Mortelmans, je n'en vois aucun marchant\nrésolument dans la voie du maître. Chacun suit sa route propre.\n   Blockx s'est tourné vers le théâtre, où il cherche des succès\nfaciles, dans une conception superficielle du caractère flamand.\nIl n'y voit qu'une chose : le goût de la ripaille, des beuveries,\nde la danse en sabots et du plaisir sensuel.\n   A l'étranger, on nomme cela de l'art flamand, et l'on rappelle\nTeniers et Jan Steen! Odieuse mystification, dont ne peuvent\nêtre dupes ceux qui se souviennent du caractère profondément\nreligieux, de la sensibilité grave et délicate de la vraie race\nflamande, personnifiée en ces purs artistes qui se nomment\nMemling, Roger van der Weyden et Quinten Matsijs. Au reste,\nBlockx travaille volontiers sur des librettos français. C'est un\nhabile homme qui ne dédaigne pas l'art profitable.\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                          PETER BENOIT                         2l9\n\n\n   Wambach est incontestablement plus Flamand que ce dernier.\nLes admirables figures de la légende et de l'histoire que Wam­\nbach a illustrées du charme de sa musique, Yolande, Blanche­\nfleur, Quinten Matsijs, évoquent autrement notre idéal, nos\namours et nos rêves que cette odieuse et compromettante Princesse\nd'Auberge dont les badauds s'amusent!\n   Mais l'élève le plus distingué de Benoit est sans contredit\nM. Mortelmans. Jusqu'ici, son œuvre est purement sympho­\nnique. Il a révélé dans ce genre, assurément le plus difficile,\ndes aptitudes extraordinaires qui annoncent un grand artiste.\nToutefois, je ne découvre guère de sentiment de terroir dans les\ndeux symphonies de Mortelmans, et si j ' y devais reconnaître\nl'influence d'autres maîtres, je songerais à Beethoven, à Schu­\nmann et à Wagner, avant de penser à Benoit.\n   Après tout, il n'y a là aucun sujet de plainte. L'art connaît-il\nencore des frontières? Et avant d'appartenir à sa race, l'artiste\ndu vingtième siècle n'appartient-il pas à l'humanité riche de\nl'héritage accumulé de cinq siècles?\n\n                                                  F . VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "                        Elaine\n\n                            /\n\nLa vierge au regard clair comme l'eau des fontaines,\nDu vitrail féodal où le vent vient gémir\nContemple à l'horizon d'opale et de saphyr\nLe beau soleil dorant les collines  lointaines.\n\nL'ennui des jours pareils, lourds de tristesses vaines,\nA terni sa beauté prête à s'épanouir,\nLes chagrins de l'oubli font lentement pâlir\nLe sang limpide et pur qui coule dans ses veines.\n\nEt quand un long rayon s'attarde à caresser\n— Souvenir du héros qui ne fit que passer —\nLe riche bouclier dont le mur se décore,\n\nUn reflet s'alanguit dans l'or de ses cheveux\nEt l'image du preux disparu dans l'aurore\nVient doucement remplir le rêve de ses yeux.\n\n\n                            II\n\nIl vint, un soir de guerre, où de larges blessures\nDans sa chair de héros s'ouvraient comme des fleurs;\nC'était au mois où le printemps rend les couleurs\nFraîches et fait lever l'or des moissons futures.\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                          ELAINE                          221\n\n\nIl resta jusqu'au jour où les récoltes mûres\nTombent sous l'acier bleu des faux aux vols siffleurs ;\nIl partit un matin, dédaigneux de ses pleurs,\nPour avoir vu briller dans l'aube des armures.\n\nElle l'aimait. Ses yeux devinaient dans les siens,\nA travers la fierté des exploits  anciens,\nUne âme de douceur et de caresse pleine...\n\nIl s'était éloigné, sans parler de retour,\nEt la vierge unissait pour un sanglot    d'amour,\nLancelot, ton nom grave, à son nom tendre, Elaine !\n\n\n                            III\n\n\nLe temps passe; l'automne a terni les grands bois,\nLa rivière en pleurant roule des feuilles mortes,\nLe vent rude siffle aux créneaux et gronde aux portes,\nLa meute au chant du cor a mêlé ses abois.\n\nMais plus sonore encor que ces bruyantes     voix,\nTrop tenace pour que l'aquilon bref l'emporte,\nDans le cœur façonné par sa main douce et forte,\nL'Amour dominateur veille comme      autrefois.\n\nO douloureux Amour par qui l'on peine et pleure'.\nL'enfant lasse a quitté la tranquille   demeure,\nL'enfant s'en est allée auprès du flot qui dort.\n\nElle a vu dans l'eau claire où baignent les étoiles\nSa blanche image, pâle et frêle sous les voiles\nQui semblent la vêtir des candeurs de la mort.\n\n\n                                  IV\n\nElle voit s'écouler l'onde limpide et lente\nDans la lumière étrange et calme qui reluit,\nElle sent s'alanguir les lèvres de la Nuit,\nComme pour un baiser, sur son âme         tremblante.\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "222                           DURENDAL\n\n\n      Seul son cœur veille encore et palpite, parmi\n      La paix mystérieuse et sainte qui l'enchante ;\n      D'ombre et d'argent se vêt la forêt sommeillante\n      Dans le divin silence où tout s'est endormi.\n\n      L'enfant pâle a cueilli des fleurs d'eau... l'enfant lasse\n      S'est inclinée au bord des flots... un air de chasse\n      Rappelle le héros lointain, qui vint un jour.\n\n      Les flots ont emporté l'enfant morte sans plaintes,\n      Sur ses lèvres tenant ses petites mains jointes,\n      0 lys de l'innocence et roses de l'amour!\n\n                                            CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                    M. Edmond Rostand\n                                   (L'Aiglon)(1)\n\n\n\n                   RAREMENT destinée   littéraire fut aussi magnifique, aussi\n                    complètement heureuse que celle de M. Rostand : la pré­\n                    cocité de son génie, la soudaineté de cette décisive révéla­\n                    tion que fut Cyrano de Bergerac, l'empressement de l'Ancien\n                    et du Nouveau Monde à ratifier la jeune renommée de ce\n                    privilégié, font de M. Edmond Rostand une sorte d'arché­\n                    type du « favori des Muses ». La fortune, si souvent\n                    ingrate aux accoupleurs de rimes, lui sourit dès ses pre­\n                    miers pas; il n'eut qu'à paraître pour être applaudi, choyé,\nfêté comme pas un ; et ses trente ans n'avaient pas encore sonné qu'une\nauréole, déjà, s'apercevait à son front. C'est, aussi, que M. Rostand fut\ncomblé des dons les plus rares. Il avait reçu, en naissant, ce coup de soleil\nqui influa si puissamment sur toute la vie de Jean-des-Figues, et dont Paul\nArène parle si joliment.. Mais le coup de soleil marseillais qui frappa la tête\nd'Edmond Rostand dut être vraiment prodigieux : il eût suffi, n'en doutez\npas, à mettre en marmelade plusieurs cerveaux d'hommes du Nord.\nM. Rostand le subit allègrement, et ne s'en porta que mieux : à l'âge où les\njeunes poètes soupirent encore après le premier baiser de la Muse, elle l'avait\ngratifié de faveurs nonpareilles. Et il eut ce suprême bonheur, — en débar­\nquant à Paris avec ses rêves, ses espérances et un merveilleux bagage de\ntalent, — de rencontrer sur sa route cette fée à la voix d'or, de qui la toute-\npuissante baguette fait sortir de terre des légions d'écouteurs. Or, écouter\nM. Rostand et l'applaudir, vous savez bien que cela ne fait qu'un... Puis,\nCoquelin s'affubla du nez héroïque de Cyrano : et ce furent des acclamations,\net ce fut un triomphe — et ce fut la Gloire !\n\n  (1) L'Aiglon a été édité par la maison Fasquelle, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "224                                DURENDAL\n\n\n   Gloire légitime ! s'écrient les uns, délirant d'enthousiasme. Gloire usurpée !\nrépondent les autres, non moins ardents en leur dénigrement... Il est permis\nde rechercher lequel des deux partis a raison. Parcourons donc l'œuvre\nd'Edmond Rostand, et tâchons de déterminer la somme de beauté qu'elle nous\na apportée. Un rapide coup-d'oeil sur chacune des cinq pièces de théâtre du\njeune dramaturge nous suffira : aussi bien les sujets de ces comédies ou\ndrames ne sont-ils ignorés de personne.\n   M. Edmond Rostand débuta par les Musardises, un recueil de piécettes sans\nprétention aucune ; l'auteur ne se décide pas à rééditer ce volume, aujourd'hui\nintrouvable. Peut-être a-t-il raison. Son vrai début, ce sont les Romanesques,\nune fine, pittoresque et délicieuse bluette en trois actes. Le poète nous y\nraconte, comme à mi-voix, l'histoire exquise de deux enfants plus épris encore\nd'aventure que d'amour, et à qui leurs pères parviennent à persuader qu'une\nhaine féroce les divise, et qu'en s'aimant, ces deux rejetons de deux familles\nennemies ne seraient ni plus ni moins criminels que les amants de Vérone.\nEux, naturellement, de donner tête baissée dans le piège; un enlèvement\npour rire, machiné par les papas de concert avec un faux spadassin, donne à\nPercinet l'occasion de faire le geste héroïque et de sauver sa Sylvette... Mais\nvoici que le subterfuge se découvre : fureur des jouvenceaux, qui mutuelle­\nment s'aigrissent, en viennent aux sarcasmes, et de là à l'inévitable querelle :\n\n                — Fi! la fausse enlevée!\n                                           — Hou ! le sauveur en toc !\n\n  Et Percinet s'en va de par le monde, à la poursuite de réelles aventures.\nMais il revient bientôt, dégrisé, tirant de l'aile, pitoyable, et meurtri par la\nvie. Et Sylvette, qui au fond l'a toujours aimé, Sylvette, qui elle aussi en a\nsoupe, du romanesque ! l'accueille dans ses bras, le console et le guérit ; cepen­\ndant qu'il conclut très raisonnablement que, s'étant crus véritablement en\npéril, ils ont été des héros véritables,\n\n                 Et qu'elle peut broder quand elle veut, notre âme,\n                 De véritables fleurs sur une fausse trame!\n\n   Sur celte frêle trame, M. Rostand a brodé lui-même de précieuses fleurs de\nrêve : les Romanesques, c'est comme un marivaudage bauvillesque — et qui se\nhausse, parfois, jusqu'à devenir shakespearien — situé en un décor de\nWatteau. Les personnages sont de fragiles fantoches aux gestes menus, aux\nparoles grêles, et qui semblent vêtus de clair de lune, pétris de lys et de roses\nmais, pour légère que soit leur voix, elle n'en exprime pas moins des choses\nprofondes, et vraies de l'éternelle vérité. Ces deux petits toqués sont de tous\nles temps et de tous les lieux. C'est pourquoi, je le répète, les Romanesques\ns'avèrent, sous leur apparence de badinage, une comédie très humaine.\n   La Princesse lointaine, qui suivit les Romanesques, est peut-être la plus noble,\nla plus haute et la plus purement belle des œuvres de M. Rostand. A coup\nsûr est-elle la plus désintéressée : ici, nulle concession au goût public, nulle\ntache de préciosité, nulle défaillance de rythme; mais partout une pensée\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                           M. EDMOND ROSTAND                                 225\n\n\nhautaine et grave, un langage d'une grandeur constamment soutenue, un\nalexandrin majestueux et tout héroïque. La Princesse lointaine, par ces charmes\nprofonds, est un des drames d'aujourd'hui qui se rapprochent le plus des\nsommets shakespeariens.\n   Quant à la Samaritaine, quelque remplie de beautés que soit cette légende\nbiblique, il me semble qu'on lui reprocherait avec raison une préciosité exces­\nsive, qui, dans la bouche de Jésus au moins, est vraiment déplacée. Le Sau­\nveur de M. Rostand a des manières de dire qui sentent un peu leur fin de\nsiècle; ce Jésus-là a fréquenté chez Julie d'Angennes et lu les poètes roman­\ntiques : rien ne lui échappe des subtilités du langage moderne, et sa parole\nabonde en images raffinées, fort différentes des simples figures de l'Evangile.\nTout ceci n'empêche pas, d'ailleurs, qu'un large souffle d'éloquence et d'amour\nne circule au travers de ces pages.\n   Pour Cyrano de Bergerac, qu'aucun de mes lecteurs n'oserait ignorer, qu'il\nme suffise de constater avec tout le monde que cette comédie héroïque déborde\nlittéralement de poésie exquise, d'imagination échevelée, d'esprit, de verve,\nde bonne humeur et de belle santé. C'est, à quelques réserves près, un chef-\nd'œuvre. Le métier consommé du dramaturge, l'adresse du versificateur et le\ngénie du poète se réunissent dans Cyrano pour en faire quelque chose de défi­\nnitif, l'expression suprême de la personnalité d'Edmond Rostand. Le langage\ndes précieuses, que l'auteur excelle à parler, à augmenter même de trouvailles\ndélicieuses, est ici tout à fait à sa place : il confère à l'héroïqne cadet de Gas­\ncogne, — de qui les sanglots s'étouffent sous des éclats de rire, et dont\nl'affreux pif a l'air d'un faux nez de carnaval, et dont les concetti perpétuels\nsont comme des confetti dont il éblouit Roxane et s'aveugle lui-même —, il\nlui confère ce privilège inestimable d'être un type, et un type qui restera. Les\nprodigieuses dépenses d'esprit de cet homme étrange surpassent, peut-être, ce\nque l'on connaît en ce genre de plus miraculeux. Si l'on y ajoute son inébran­\nlable fierté, sa loyale horreur des compromis et des bassesses, sa joyeuse bra­\nvoure sans vantardise, il se trouve qu'aucun personnage de théâtre ne saurait\nêtre plus sympathique à l'âme française que le généreux amant de Roxane.\n Le talent très particulier de M. Rostand a pu, ici, se déployer à l'aise et dans\n un cadre approprié ; et c'est pourquoi Cyrano de Bergerac est probablement\n appelé à demeurer, parmi les œuvres de l'auteur, celle que l'unanime juge­\n ment proclame le « chef-d'œuvre ».\n    L'écho du triomphe qui accueillit l'Aiglon n'aura pas manqué de parvenir\n jusqu'à vous. Les raisons de ce formidable succès sont-elles purement litté­\n raires ? quoique admirant profondément le talent hors de pair de M. Rostand,\n je n'oserais affirmer qu'il n'y eut pas, à ce récent triomphe, certaines causes\n quelque peu étrangères à l'Art. Il est très possible, hélas ! que le drapeau tri­\n colore obstinément agité par le duc de Reichstadt, au cours de ces six actes,\n ait autant contribué à la victoire que la bannière propre du poète. D'autres\n peuvent estimer que ceci n'enlève pas, à cette victoire, une parcelle de sa\n valeur; certains même iront jusqu'à dire que cela lui en ajoute... Moi qui,\n n'étant point Français, ai quelque raison de ne m'exalter pas en un chauvi­\n nisme ridicule, je préférerais ne devoir attribuer un si glorieux triomphe qu'au\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "226                                DURENDAL\n\n\nseul prestige de l'Art. Chacun, du reste, voit les choses à sa manière. Et je\nsais que, dans les applaudissements qui saluèrent certains des drames de\nVictor Hugo, une bonne part s'adressait plus à leurs théories politiques qu'à\nla splendeur de leurs vers.\n   L'Aiglon occupe, dans l'oeuvre d'Edmond Rostand, la même place\nqu'Hamlet et Lorenzaccio dans celles de Shakespeare et de Musset. Je n'essaierai\npas d'établir, entre ces trois portraits d'une âme chancelante et inférieure à\nses rêves, des comparaisons oiseuses. Je ne me demanderai pas davantage si\nM. Rostand a voulu, par delà cette résurrection du duc de Reichstadt — qui,\nvivant, ne fut pas grand'chose et qui, mort, n'est plus rien du tout — tenter\nde plaider une cause politique. L'auteur, d'ailleurs, prend soin de nous le\ndire en une épigraphe :\n                         Mon Dieu ! ce n'est pas une cause\n                         Que j'attaque ou que je défend,\n                         Et ceci n'est pas autre chose\n                         Que l'histoire d'un pauvre enfant.\n\n  Je ne demande pas mieux que de le croire, encore que ce me soit assez\nmalaisé. Tout autant, d'ailleurs, que l'histoire de ce frêle jeune homme —\nqui, en réalité, ne fut ni plus ni moins qu'un « cavalier parfait » — et qui dit\nde lui-même :\n                   Moi qui ne suis qu'un souvenir dans un fantôme,\ntout autant que l'histoire de cet enfant veule et insignifiant, l'Aiglon me paraît\nêtre l'histoire de la trace qu'a laissée en Europe le passage du Petit Caporal.\nL'auteur suit pas à pas le sillon profond creusé par l'épopée napoléonienne,\net qui n'est pas si près de se refermer ; il analyse, en une série d'exemples\nvivants, l'influence surhumaine exercée par cet homme inouï, qui fut adoré\ncomme un demi-dieu, — à la mort de qui l'on ne voulait, l'on ne pouvait pas\ncroire —, et dont le fantôme formidable, planant et sur la France et sur\nl'Autriche elle-même, secouait de terreur un empereur sur son trône, éveillait\nde nouveaux héroïsmes au fond du cœur des soldats, et faisait répandre encore\nde l'or, des larmes et du sang. Tout le long de ces six actes, la gloire de\nNapoléon-le-Grand, telle une infatigable marée, vient battre les murs de\nSchœnbrunn de son bruit redoutable ; et le duc de Reichstadt, qui s'effémine\net s'amollit au milieu d'une cour de jolies femmes, interrompt ses jeux enfan­\ntins pour prêter l'oreille, rêveusement, à cette rumeur majestueuse et chère\nqui lui parle et lui parle sans cesse de son père! de l'Homme ! de celui dont\nl'héritage est trop pesant à ses débiles mains !\n   Le réveillera-t-elle, cette voix glorieuse? Ah! s'il n'y entendait que le galop\ndes chevaux, le tintement des cuirasses et le fracas des armes, peut-être se\nlèverait-il de son moelleux fauteuil pour ceindre une épée, sauter en selle et\nvoler, lui aussi, à la poursuite de la Gloire. Mais il se mêle, à ces échos de\ncombats, trop de râles de blessés, trop de sanglots d'enfants, trop de plaintes\nde mères. Et le pauvre petit Franz est tendre et doux : voir couler son sang à\nlui ne l'effraierait peut-être point, mais le sang d'un autre le ferait se trouver\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                             M. EDMOND         ROSTAND                      227\n\n\nmal... Et puis Metternich est là, Metternich à l'âme diabolique, qui vient\nl'halluciner de souvenirs affolants, lui évoquer les Ombres lamentables de ses\naïeux d'Espagne, avec toutes leurs faiblesses et toutes leurs folies, — et lui\nmontrer dans un miroir, aux clartés blêmes des bougies, ses yeux d'infant\nespagnol, ses yeux\n               Dans lesquels d'autres yeux, déjà vus dans des cadres,\n               Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres !\n   A peine a-t-il tenté de secouer sa torpeur, à peine s'est-il à demi éveillé de\nsa pâle inaction, à peine a-t-il osé rêver d'Empire, — que Metternich est là,\nqui part d'un éclat de rire, et par quelque sarcasme lui rappelle quelle infran­\nchissable distance le sépare de son père, lui, colonel dans la garde autri­\nchienne ! Et le voilà, — lui dont l'imagination s'était allumée à l'enthousiasme\ndes fidèles de France, à la lecture des Campagnes paternelles et aux récits\nenflammés d'un grognard épique, — le voilà qui succombe sous la pointe\nacérée d'un diplomate autrichien. C'est que Metternich dit vrai : Franz est un\n enfant malade, qui porte en lui-même son plus grand ennemi, et qui ne peut\n               Oser aller régner en France, avec ses yeux !\n  Ah ! qu'il a bien raison, ce mince colonel blanc, de renoncer aux aventures,\nde ne pas tenter la Vie pleine de hasards, et de s'écrier dans un enjouement\nrésigné :\n                Soit ! je serai le reflet blond du héros brun\n                Qui s'en allait les battant tous l'un après l'un,\n                Et tandis que je les vaincrai l'une après l'une,\n                Mes soleils d'Austerlitz seront des clairs de lune !\n   L'aura-t-il même connu, ce pâle enchantement des clairs de lune? A peine !\nTrop faible pour les combats, son cœur est trop faible aussi — ou trop grand —\npour l'amour : il cueille, le long du chemin, des « amourettes », rien que des\namourettes. Passionnément aimé de toutes les femmes, il sent bien que ce\nqu'elles adorent en lui, c'est le souvenir de son Père; et il replie son cœur\ncomme une farouche sensitive. Et quand il le donné enfin, à cette si jolie et\nsi touchante « petite source » qui le rafraîchit de sa pitié, c'est pour échouer de\nnouveau en cette suprême tentative de bonheur. Il était dit qu'il devait tout\nrater.\n   Sa conspiration aussi rate piteusement, comme un pétard mal allumé, —\nune conspiration tramée en un bal masqué, par des femmes qui chuchotent\nsous des loups de satin, au milieu du tournoiement des Polichinelles et des\nPierrettes! C'était bien le complot qu'il lui fallait, à ce pauvre enfant dont\ntoute la destinée n'est qu'une tentative avortée.\n   Et pourtant, une fois au moins dans sa lamentable vie de fantoche, ce petit\nduc de Reichstadt apparaît vraiment grand : c'est à Wagram, sur le champ de\nbataille, où il s'offre en holocauste pour payer tout le sang répandu par son\npère, en une scène hautement tragique et puissamment originale, une des plus\nbelles du drame.\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": " 228                                DURENDAL\n\n\n\n    De celui-ci, je ne vous détaillerai pas l'intrigue. Je vous ai dit ce que j'ai\n cru voir, dans cet Aiglon si discuté; d'autres peut-être y verraient autre chose.\n Quant à moi, cette interprétation me plaît, qui fait de l'Aiglon, bien plus\n qu'une célébration du Roi de Rome, un monument à la mémoire de son père.\n Et c'est seulement vue de ce côté que l'œuvre me charme et m'enthousiasme ;\n c'est ainsi qu'elle me paraît, dans son ardeur bonapartiste, le plus naturelle et le\n plus légitime : car les Héros seuls sont dignes d'avoir un cortège de poètes.\n Et Napoléon, ce fabuleux bâtisseur d'odyssées, attend encore son Homère.\n    Je comprends si bien, voyez-vous, cet « emballement » pour le grand Con­\n quérant, qui forme, somme toute, le pivot du drame. Tout le monde l'a\n ressenti, cet emballement, et nous en éprouvons aujourd'hui encore, tous tant\n que nous sommes, le formidable charme. Mais on se figurerait malaisément\n ce qu'était, vers 1830, ce culte de l'homme d'Austerlitz : mon grand-père, qui\n avait combattu à Waterloo dans les rangs des alliés, ne le racontait jamais,\n honteux qu'il était d'avoir contribué à battre l'Idole I De nos jours même, dans\n les contrées qu'il parcourut, son prestige est demeuré vivace : en 1889 —\nj'avais quatorze ans — je passais mes vacances au château de la Paix, à\n Fleurus; Napoléon y avait logé à l'avant-vtille de Waterloo; sa chambre était\n restée l'objet d'une sorte de vénération presque superstitieuse, à ce point que\n les jeunes filles n'y voulaient pas dormir, persuadées que l'ombre de l'Empe­\n reur leur apparaîtrait la nuit ! La « chambre de Napoléon » me fut donc\n dévolue : et rien ne saurait rendre l'émotion mystérieuse qui troublait mon\nâme d'enfant, tandis que je reposais dans cette alcôve où il avait reposé lui-\n même — de quel sommeil orageux ! — à la veille du désastre immense qui\n devait bouleverser la face du Monde !\n    Quoi d'étonnant, dès lors, à ce que le souvenir de Napoléon propageât des\n frissons de religieuse terreur, dans ce palais de Schœnbrunn où ses bottes de\n vainqueur avaient fait sonner leurs éperons! Quand Flambeau — ce vieux\ngrognard qui s'y est introduit sous prétexte d'espionner le jeune Duc, et qui\nse donne le luxe, chaque nuit, de monter la garde devant la porte de son « petit\nempereur », en uniforme complet de vieux de la vieille, — quand Flambeau\ninterdit à Metternich l'entrée des appartements de Franz, et lui affirme que son\n Maître, Napoléon ! dort là, vivant et victorieux, quoi de si invraisemblable à\nl'effroi du chancelier d'Autriche? Un vaincu, que la honte mord encore au\ncœur comme une plaie vive, ne se figure que trop facilement, dans une hallu­\ncination nocturne, la présence angoissante du Dominateur. Ce grenadier, c'est\ntoute l'armée de l'épopée ! ce petit chapeau noir qui traîne sur une table, c'est\ntout Napoléon!... L'empereur François aussi tremble d'épouvante au seul\nbruit de ce nom redoutable. Marie-Louise, elle, oublie et dédaigne le dieu qui\nfut son époux : quelle apparence, du reste, que cette tête de linotte porte le\ndeuil de l'Aigle !... Quant aux autres, la mémoire du petit Caporal les enve­\nloppe tous, également et indistinctement, dans un ensorcellement prodigieux;\nnul n'y échappe, nul n'y résiste, à cet invincible pouvoir du Héros: d'humbles\nsoldats autrichiens l'acclament dans la personne de son fils ; des femmes qui\njamais ne l'ont vu, rien qu'à regarder ce fils, se prennent à pleurer; on fait la\ncour à sa veuve — veuve aussi de Neipperg ! — pour l'entendre parler de Lui ;\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                                  M. EDMOND           ROSTAND                                   229\n\n\nil n'y a pas j u s q u ' à cet Attaché loyaliste de F r a n c e , qui n e bondisse en enten­\ndant u n Autrichien traiter l'Empereur de l â c h e ! E t si le duc de Reichstadt\npeut faire le rêve encore de susciter des héroïsmes, d'assembler u n e armée, de\nrentrer à P a r i s sur u n char d e victoire, — c'est u n i q u e m e n t parce qu'il est\nson fils.\n    Avais-je p a s raison de vous dire q u e l'Aiglon, c'était bien plutôt l'histoire d u\nsouvenir laissé p a r le père, q u e d u destin pâlot et vacillant de l'enfant? E t\nn'est-il p a s naturel que le Soleil éclipse cette p a u v r e étoile?\n    Les qualités si diverses de M. R o s t a n d se rencontrent dans ce d r a m e , en u n\nmélange qui n e laisse point, parfois, d e nuire à l'harmonie d e l'œuvre. Il\narrive, par exemple, qu'au milieu d'une scène toute palpitante de tragique\nnoblesse, u n jeu d e mots d é t o n n e de désagréable manière, ou q u ' u n vers lâche\nse glisse p a r m i de fiers alexandrins. A h ! quel chef-d'œuvre M. E d m o n d Ros­\nt a n d pourrait n o u s d o n n e r , s'il en voulait p r e n d r e la p e i n e ! Car, j e le répète,\nce poète est pourvu d e d o n s précieux et rares, et de lui on p e u t attendre tout,\n c'est-à-dire mieux encore q u e ce qu'il a p r o d u i t jusqu'aujourd'hui.\n     D a n s l'Aiglon, malgré des négligences plus fréquentes qu'en a u c u n e autre\n de ses œ u v r e s , malgré u n plus constant relâchement de l'alexandrin, l'auteur\n a prodigué les trésors d'une opulente et fastueuse imagination.\n     Voulez-vous de la grâce? en voici, et d e la plus délicate :\n\n                    Ecoutez : une valse ! et banale, on dirait !\n                    Mais elle s'ennoblit en voyageant : peut-être\n                    Qu'en traversant ces bois que fréquenta le Maître,\n                    Autour d'une fougère ou près d'un cyclamen,\n                    Elle aura rencontré l'âme de Beethoven...\n\n  Voulez-vous d u lyrisme ? oyez la mâle réponse de F r a n z à cette vipère d e\n Metternich, qui lui siffle :\n\n                    Mais la maison d'Autriche a des aiglons sans nombre,\n                    Et vous en êtes un, voilà tout !\n\n                                               LE   Duc\n                                                    Aigle sombre,\n                    Triste oiseau bicéphale au cruel œil d'ennui,\n                    Aigle de la maison d'Autriche, aigle de nuit,\n                    Un grand aigle de jour a passé dans ton aire,\n                    Et, tout ébouriffé de peur et de colère,\n                    Tu vois, vieil aigle noir, n'osant y croire encor,\n                    Sur un de tes aiglons pousser des plumes d'or!\n\n    Voulez-vous de la verve romantique ? lisez le discours d e Metternich au petit\n chapeau. D e la g r a n d e u r épique? lisez la tirade d e F l a m b e a u , comparable à\n certains récits de la Légende des Siècles. De la mélancolie ? la m o i n d r e phrase du\n Roi de R o m e e n est tout i m p r é g n é e . D e l'esprit? c h a q u e page en d é b o r d e .\n    Q u a n t à l'habileté théâtrale d e M. R o s t a n d , elle est vraiment miraculeuse;\n il se j o u e des difficultés d u métier avec u n e aisance, u n e grâce qui d o n n e n t le\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "230                                DURENDAL\n\n\n vertige. Abus des ficelles! dira-t-on. Mais ses ficelles sont fils de soie si ténus\n et si légers qu'à peine les aperçoit-on. Et quelle vivacité de dialogue ! que de\n naturel, d'éloquence et d'émotion! Une phrase qui tour à tour soupire, san­\n glote, grince des dents, éclate de rire, gronde ou raille, se pliant merveilleu­\nsement à tous les sentiments et à toutes les pensées. D'un simple mot, une\nintrigue se dénoue, une situation se définit, un caractère s'accuse, une tirade\nse panache. Un « trait » jaillit à tout instant, qui va haut et loin, et qui en tire\nà sa suite d'autres, d'autres encore, — comme une fusée qui éclate soudain,\nmonte jusqu'au ciel et retombe en pluie d'étoiles. Ce sont d'éblouissants feux\nd'artifice.\n    Maintenant que se trouve à peu près déterminée la valeur d'art du théâtre\nde M. Rostand, il me reste à vous dire en peu de mots pourquoi je l'aime et\nl'admire. Il y a beau temps, n'est-ce pas? que nous sommes tous fatigués des\nnébulosités symboliques, — des lacs de rêve où glissent, en des yoles traînées\npar des cygnes, des princesses vêtues de lys, — et de tous les autres acces­\nsoires de la décadence. Il y a belle lurette aussi que les éternelles histoires\nd'adultères et les malpropretés naturalistes, nous ont écœurés jusqu'à la\nnausée... Or, M. Rostand est venu, qui, tout en ayant du talent, a eu cette\naudace inouïe de demeurer moral et de rester intelligible : ceci seul suffirait à\nlui concilier notre estime et notre gratitude. Outre ces raisons de l'admirer, il\ny en a de plus profondes : en un temps où la Poésie semblait morte — Henri\nHeine déjà l'avait pleurée, — où le Rêve était méprisé comme le produit d'un\ncerveau malade, où l'on riait de tout ce qui osait s'élever au-dessus de la plati­\ntude, de la banalité et du mercantilisme ambiants, l'auteur des Romanesques et\nde Cyrano n'a pas craint, fort de la faveur des Muses, de nous apporter encore\ndes vers, et des vers qui ne parlaient que de songes bleus, d'amour et\nd'héroïsme ; il a tenté de rallumer un flambeau qui commençait de s'éteindre,\net il y a victorieusement réussi. Il nous a remis au coeur le culte de cette chose\nindéfinissable que personne n'a jamais analysée, mais dont chacun sent en soi\nle germe obscur : la poésie. Et, pour le bien qu'il nous a fait, pour celui qu'il\nfera aux poètes de demain, à qui il a rouvert la voie sacrée, il sied qu'Edmond\nRostand soit profondément remercié.\n\n                                                                 FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "             Petits Poèmes\n\n                                       A MARINO DE LUSI.\n\n           Le Poète et le Conquérant\n\n                I\n\nA travers bois, tels des bohèmes,\nNous allions, la cravate au vent,\nTour à tour parlant ou rêvant,\nToi d'amour et moi de poèmes.\n\nCar les senteurs du renouveau\nNous troublaient de leurs griseries,\nEveillant mille rêveries\nDans ton cœur et dans mon cerveau...\n\nLe feutre penché sur l'oreille,\nLa blanche cigarette au bec,\nNous marchions en chantant, avec\nUne allégresse sans pareille.\n\nAvril riait. Des rayons d'or\nSe jouaient dans nos chevelures,\nNous donnant les fières allures\nD'un barde et d'un conquistador.\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "232                           DURENDAL\n\n\n       Et nous rêvions, devant les grilles\n       Des cottages aux volets verts,\n       D'ensorceler les jeunes filles,\n       Toi par tes yeux, moi par mes vers.\n\n                        II\n\n       Or, justement, une fillette,\n       Du haut d'un balcon de roman,\n       Sollicitait  également\n       Le Conquérant et le Poète.\n\n       Et nos deux lots étaient   égaux,\n       Car elle semblait peu farouche :\n       L'air d'offrir aux baisers sa bouche\n       Et son oreille aux madrigaux !\n\n       L'aventure piquante et douce\n       Etait là, nous n'en doutions pas!...\n       Et nous fîmes chacun trois pas\n       Vers la grille au manteau de mousse.\n\n      Hélas! les verrous étaient clos :\n      En fait d'exploit, tu pus tout juste\n      Arracher d'un fragile     arbuste\n      Un bouquet fraîchement     éclos.\n\n      Tu le mis à ta boutonnière,\n      Prenant ainsi, malgré le mur,\n      Un peu du parfum tendre et pur\n      De cette maison   printanière.\n\n\n\n      Pour moi, j'ai su faire tenir\n      Tout entier dans une odelette,\n      Le frêle et coquet souvenir\n      Où cette idylle se reflète.\n\n      Hélas! tout voyage à travers\n      La Gloire et l'Amour et le Rêve,\n      C'est ainsi, vois-tu, qu'il s'achève :\n      Par quelques fleurs et quelques vers!\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                      PETITS POÈMES                               233\n\n\n\n\n                         Bourrasques\nDernière  haleine,                      Puis il s'envole,\nOù l'âpre Hiver                         Pour décrocher\nRend sa vilaine                         Un coq, qu'il vole\nAme à l'enfer,                          A son clocher...\n\nL'Ouragan   gronde                      Tombant par groupes\nAux deux    mouvants,                   Du haut des monts\nMenant la ronde                         Comme des troupes\nDes quatre vents;                       De noirs démons,\n\nEt, dans sa corne                       A ma tourelle,\nDe rauque      airain,                  Les    ouragans\nIl souffle un morne,                    Cognent leur aile,\nUn long     refrain.                    Extravagants!\n\nPuis il gambade                         Ma girouette\nSur les maisons,                        Perd la raison\nDonnant   l'aubade                      Et pirouette\nA nos Suzons.                           Sur ma maison,\n\nIl    importune,                        Dans un délire\nLes décoiffant                          Qui fait qu'on peut\nPar jeu, plus d'une                     A peine lire\nJolie enfant ;                          Quel vent l'émeut :\n\nOu bien badine,                         Car la folâtre,\nGaîment, sur leur                       Sur mes    créneaux,\nIncarnadine                             Sourit aux    quatre\nLèvre de fleur...                       Points   cardinaux.!...\n\n                     Et la bourrasque\n                     Me fait songer\n                     A ma fantasque\n                     Au cœur léger.\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "234                 DURENDAL\n\n\n\n\n                   Canzonetta\n      Enfant, quand je dormais\n      Dans mon berceau de soie,\n      L'ombre avait moins de paix\n      Que je n'avais de joie.\n\n      Depuis qu'Amour, les nuits,\n      Hante mon lit de toiles,\n      Mon cœur a plus d'ennuis\n      Que le ciel n'a d'étoiles...\n\n      Oh! dormir à jamais\n      Dans un cercueil de chêne!\n      La tombe a plus de paix\n      Que mon cœur n'a de peine.\n\n                                     FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": ""}, {"page_pdf": 281, "texte": "              SAINT FRANÇOIS MORT\nV É N É R É PAR SAINTE CLAIRE E T SES COMPAGNES\n                         GIOTTO\n\n      (Eglise supérieure de Saint-François à Assise)\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                I FIORETTI\n                                    (Suite)\n\n\n\n\nII. — DE LA SECONDE CONSIDÉRATION DES SACRO-SAINTS STIGMATES\n\n\n\n\nL\n           A seconde considération est de la conversation de saint François\n            avec les compagnons sur ledit mont de la Vernia. Et quant à cela,\n            il est à savoir que, apprenant que saint François avec trois com­\n            pagnons était monté sur le mont de la Vernia, pour y habiter,\nmesser Orlando en eut très grande allégresse, et le jour suivant il se mit en\nroute avec beaucoup de gens de son château, et ils vinrent visiter saint\nFrançois, en portant du pain et du vin et d'autres choses pour vivre, pour\nlui et pour ses compagnons. Et arrivant là-haut, messer Orlando les trouva\nen oraison, et s'approchent d'eux, il les salua. Alors saint François se\nredressa et, avec grande charité et allégresse, reçut messer Orlando et sa\ncompagnie, et cela fait, ils se mirent à causer ensemble; et après qu'ils\neurent causé ensemble, et que saint François l'eut remercié du saint mont\nqu'il lui avait donné et de sa venue, il le pria de lui faire faire une pauvre\ncellule, au pied d'un très beau hêtre, lequel était à une longueur d'un jet\nde pierre du logis des frères, parce que cet endroit lui paraissait très bien\ndisposé et propre à l'oraison. Et messer Orlando immédiatement la fit faire;\net cela fait, parce que le soir approchait et qu'il était temps de partir, saint\n François avant qu'ils ne partissent leur prêcha un peu; et puis, après qu'il\n eut prêché et qu'il leur eut donné la bénédiction, messer Orlando, devant s'en\n aller, appela à part saint François et les compagnons et leur dit : « Mes frères\n très chers, ce n'est pas mon intention que, sur ce mont sauvage, vous souf­\n friez aucune nécessité corporelle, à cause de laquelle vous pourriez moins vous\n appliquer aux choses spirituelles; et pour cela, je veux, et je vous dis cela une\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "  236                                DURENDAL\n\n\n    fois pour toutes, qu'à ma maison vous envoyiez certainement pour toutes vos\n    nécessités. Et si vous faites le contraire, je l'aurai à grand déplaisir. » Il dit\n    cela et s'en va avec sa compagnie et s'en retourne au château.\n      Alors saint François fit asseoir ses compagnons et leur enseigna la façon et\n   la vie qu'ils devaient tenir, comme aussi quiconque veut religieusement vivre\n   dans les ermitages. Et parmi les autres choses, il leur imposa particulièrement\n   l'observance de la très sainte pauvreté, disant : « Ne considérez pas\n  tant la charitable offre de messer Orlando, qu'en chose aucune vous offensiez\n   Notre-Dame la Pauvreté. Ayez pour certain que, plus nous fuirons la pau­\n  vreté, plus le monde nous fuira, et plus nous souffrirons de nécessités ; mais,\n  quand nous embrasserons bien étroitement la pauvreté, le monde nous suivra\n  et nous nourrira copieusement. Dieu nous a appelés en ce saint Ordre, pour\n  le salut du monde, et a établi ce pacte entre nous et le monde, que nous don­\n  nions bon exemple au monde, et que le monde nous pourvoie en nos néces­\n  sités. Persévérons donc dans la sainte pauvreté, parce qu'elle est la voie et la\n perfection et le gage de la vie éternelle. » Et après beaucoup de belles et\n pieuses paroles et enseignements de cette sorte, il conclut, disant : « Voici\n la façon de vivre que je vous impose, et à moi : Parce que je me vois appro­\n cher de la mort, j'ai l'intention de rester solitaire et de me recueillir avec Dieu\n et, devant lui, de pleurer mes péchés. Et frère Léon, quand il lui paraîtra\n bon, m'apportera un peu de pain et un peu d'eau; et pour aucune raison, ne\n laissez venir à moi aucun séculier, mais répondez-lui pour moi. » Et ces\nparoles dites, il leur donna la bénédiction et s'en alla à la cellule du hêtre, et\nles compagnons restèrent dans le logis avec la ferme intention d'observer les\n commandements de saint François.\n     A peu de jours de là, saint François, se tenant à côté de ladite cellule et\nconsidérant la disposition de la montagne, et s'émerveillant des très grandes\nfissures et ouvertures de rochers très grandes, se mit en oraison, et alors il lui\nfut révélé de Dieu, que ces fissures si merveilleuses avaient été faites miracu­\nleusement, à l'heure de la passion du Christ, quand, selon que dit l'Évangé-\nliste, les pierres se brisèrent. Et Dieu voulut que cela apparût singulièrement\nsur le mont de la Vernia, parce que là devait se renouveler la passion de\nNotre-Seigneur Jésus-Christ dans l'âme de saint François, par amour et com­\npassion, et dans son corps, par l'impression des sacro-saints stigmates. Après\nqu'il eut reçu cette révélation, saint François se renferme immédiatement\ndans sa cellule, et se recueille tout en lui-même et se dispose à attendre le\nmystère de cette révélation. Et, dorénavant, par l'oraison continuelle, il com­\nmença à goûter plus souvent la douceur de la divine contemplation, par\nlaquelle souvent il était si ravi en Dieu, qu'il était vu par les compagnons\nélevé corporellement de terre et ravi hors de soi. En ces ravissements contem­\nplatifs, lui étaient révélées de Dieu, non seulement les choses présentes et\nfutures, mais aussi les secrètes pensées et les désirs des frères, comme\nl'éprouva lui-même frère Léon, son compagnon, en ce jour. Lequel frère\nLéon, soutenant une très grande tentation du démon, il lui vint grande envie\nd'avoir quelque chose pieuse écrite de la main de saint François, et il pensait\nque s'il l'avait, cette tentation disparaîtrait en tout ou en partie. Ayant ce\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                               237\n\n\ndésir, par honte et par respect, il n'avait pas eu la hardiesse de le dire à saint\nFrançois, mais, si frère Léon ne le lui dit pas, le Saint-Esprit le lui révéla.\nSaint François l'appela à lui, se fit apporter la plume et le papier, et de sa\nmain écrivit une louange du Christ, selon le désir du frère, et à la fin il fit le\nsigne du Tau, puis la lui donna, lui disant (1) : \" Tiens, très cher frère,\nce papier, et jusqu'à ta mort, garde-le diligemment. Dieu te bénisse et te\ngarde contre toute tentation, ne t'épouvante pas, parce que tu as des tenta­\ntions, car je te répute ami et plus serviteur de Dieu, et t'aime davantage,\nd'autant plus que tu es combattu de tentations. Vraiment, je te dis que per­\nsonne ne doit se réputer parfait ami de Dieu tant qu'il n'a pas passé par\nbeaucoup de tentations. \" Frère Léon, recevant cet écrit avec la plus grande\ndévotion et foi, subitement toute tentation disparut, et, s'en retournant au\nlogis, il raconta avec grande allégresse aux compagnons quelle grâce Dieu\nlui avait faite dans le don de cet écrit de saint François ; et le conservant dili­\ngemment, les frères firent ensuite avec lui beaucoup de miracles.\n    Et, désormais, ledit frère Léon, avec grande pureté et bonne intention,\ncommença à observer et considérer la vie de saint François et, à cause de sa\npureté, il mérita de voir plusieurs fois saint François ravi en Dieu et suspendu\nde terre, quelquefois à une hauteur de trois brasses, quelquefois de quatre,\nquelquefois jusqu'à la hauteur du hêtre, et quelquefois il le vit élevé en l'air si\nhaut et environné de tant de splendeur, qu'à peine il pouvait le voir. Et que\n faisait ce simple frère quand saint François était si peu élevé de terre qu'il\n pouvait l'atteindre? Il allait doucement et lui embrassait les pieds, les lui\n baisait avec larmes et disait: « Mon Dieu, aie miséricorde de moi, pécheur,\n et pour les mérites de ce saint homme, fais-moi trouver ta grâce. » Et une\n fois, entre autres, étant ainsi sous les pieds de saint François, quand il était si\n élevé de terre qu'il ne pouvait le toucher, il vit une cédule écrite en lettres\n d'or descendre du ciel et se poser sur la tête de saint François, sur laquelle\n cédule étaient écrites ces paroles : « Ici est la grâce de Dieu » ; et après qu'il\n l'eut lue, il la vit retourner au ciel.\n    Par le don de cette grâce de Dieu qui était en lui, saint François, non seu­\n lement était ravi en Dieu par contemplation extatique, mais aussi quelquefois\n était conforté de visitations angéliques. Un jour, saint François, se trouvant\n pensant à sa mort et à l'état de son Ordre après sa vie, disait : — « Seigneur\n  Dieu, que sera-t-il après ma mort de ta famille de petits pauvres, que, par ta\n bénignité, tu as confiée à moi, pécheur? qui la confortera? qui la corrigera?\n  qui te priera pour elle ? » Et disant de semblables paroles, l'ange envoyé de\n  Dieu lui apparut et, le confortant, dit ainsi : « Je te dis de la part de Dieu\n  que la profession de l'Ordre ne manquera pas jusqu'au jour du jugement, et\n\n\n  (1) Cet écrit, conservé dans le trésor de la Basilique d'Assise, s'exprime en ces termes :\n— « Benedicat tibi Dominus et custodiat te, ostendat faciem suam tibi et misereatur tui ;\nconvertat vultum suum ad te et det tibi pacem. — Dominus benedicat te, frater Leo. T. »\n   — « Que le Seigneur te bénisse et te garde ; qu'il te montre sa face et ait pitié de toi ;\n;qu'il tourne son visage vers toi et te donne la paix. Que le Seigneur te bénisse, frère\n Léon. T. »\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\nil n'y aura personne, si grand pécheur, qui, s'il aime de cœur ton Ordre, ne\ntrouve miséricorde auprès de Dieu; et personne qui, persécutant malicieuse­\nment ton Ordre, pourra vivre longuement. Personne dans ton Ordre, très cou­\npable et qui ne corrigera pas sa vie, ne pourra persévérer longtemps dans\nl'Ordre. Et, pour cela, ne te contriste pas si, dans ta Religion, tu vois quelques\nmauvais frères, lesquels n'observent pas la Règle comme ils doivent, et ne\npense pas à cause de cela que la Religion décroît, parce que toujours il y en\naura beaucoup, beaucoup, qui observeront parfaitement la vie de l'Évangile\ndu Christ et la pureté de la Règle, et ceux-là, immédiatement après la vie\ncorporelle, s'en iront à la vie éternelle, sans passer aucunement par le Purga­\ntoire; d'autres l'observeront, mais non parfaitement, et ceux-là qui iront aussi\nen Paradis, passeront en Purgatoire, mais le temps de leur expiation te sera\ncommis de Dieu; mais de ceux qui n'observent rien de la Règle, ne t'en préoc­\ncupe pas, dit Dieu, parce que lui-même ne s'en préoccupe pas. » Et ces\nparoles dites, l'ange s'en alla, et saint François resta conforté et consolé.\n   Ensuite la fête de l'Assomption de Notre-Dame approchant, saint Fran­\nçois chercha un endroit plus solitaire et secret, dans lequel il pût, plus\nsolitaire, passer le carême de saint Michel Archange, lequel commence à\nladite fête de l'Assomption. Il appelle frère Léon et lui dit ainsi : « Va et\nreste sur la porte de l'oratoire du logis des frères, et quand je t'appellerai,\nreviens vers moi. » Et frère Léon va et il reste sur la porte, et saint François\ns'éloigne et l'appelle fort. Frère Léon, entendant appeler, retourne à lui, et\nsaint François lui dit : « Fils, cherchons un autre endroit plus écarté, où tu\nne puisses m'entendre, quand je t'appellerai. » Et cherchant dans la partie\nde la montagne du côté du midi, ils virent un endroit secret et bien conve­\nnable, selon son intention, mais on ne pouvait y aller, parce que devant il\ny avait une très grande, terrible et effrayante ouverture de rocher. Avec\ngrande fatigue, ils posèrent dessus une planche à la façon d'un pont et pas­\nsèrent au delà. Alors saint François fit chercher les autres frères et leur dit\ncomment il avait l'intention de faire le carême de saint Michel en cet endroit\n solitaire; et pour cela, il les pria d'y faire une pauvre cellule, de telle sorte\n que ses cris ne pussent être entendus d'eux. Et faite que fut la cellule de\n saint François, il leur dit : « Allez-vous-en à votre logis, et laissez-moi ici,\n solitaire, parce que, avec l'aide de Dieu, j'ai l'intention de faire ici ce saint\n carême sans trouble et sans dérangement d'esprit; et pour cela, qu'aucun de\n vous ne vienne à moi, ni ne laissez venir à moi aucun séculier. Mais toi,\n frère Léon, seulement, une seule fois par jour, tu viendras à moi avec un\n peu de pain et d'eau, et la nuit une autre fois, à l'heure de matines; et alors tu\n viendras à moi en silence et, quand tu seras à la tête du pont, tu me diras :\n  Domine, labia mea aperies; si je réponds, viens et passe à la cellule et nous\n dirons ensemble les matines; et si je ne te réponds pas, va-t'en immédiate­\n ment. » Et saint François disait cela parce que, quelquefois, il était si ravi\n en Dieu, qu'il n'entendait ni ne sentait rien corporellement. Et cela dit,\n saint François leur donna la bénédiction et ils retournèrent au logis.\n   La fête de l'Assomption étant venue, saint François commença donc le\nsaint carême, avec très grande abstinence et âpreté, macérant le corps et\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        239\n\n\nréconfortant l'esprit par de ferventes oraisons, veilles et disciplines; et en\nces oraisons, croissant toujours de vertu en vertu, il disposait son âme à\nrecevoir les divins mystères et les divines splendeurs, et le corps à\nSoutenir les combats cruels des démons, avec lesquels souvent il combat­\ntait sensiblement. Et une fois, entre autres, en ce carême, saint François\nsortant, un jour, de la cellule, en ferveur d'esprit, et allant là près se mettre\nen oraison dans la cavité d'un rocher creux, duquel jusqu'à terre il y avait\nune très grande hauteur et un horrible et épouvantable précipice, tout à coup\nvient le démon avec tempête et avec très grand vacarme, sous une forme ter­\nrible; et il heurte saint François pour le pousser de là en bas. Saint François\n ne pouvant fuir ni souffrir l'aspect très cruel du démon, se retourne de suite\n avec les mains, avec le visage et avec tout le corps vers le rocher, et se recom­\n mande à Dieu, tâtonnant avec les mains et cherchant si à aucune aspérité il ne\n pouvait s'accrocher. Mais, comme il plut à Dieu, qui ne laisse jamais tenter ses\n serviteurs plus qu'ils ne peuvent le supporter, subitement par miracle, le\n rocher auquel il s'appuyait se creusa selon la forme de son corps, et ainsi le\n recueillit; et comme s'il avait mis les mains et le visage dans une cire\n liquide, ainsi dans.ledit rocher s'imprima la forme du visage et des mains\n de saint François, et ainsi, aidé de Dieu, il échappa de devant le démon.\n      Mais ce que le démon ne put faire alors à saint François, de le pousser de\n là en bas, il le fit depuis, quelque temps après la mort de saint François,. à\n un de ses chers et dévoués frères, lequel, en ce même lieu, accommodant\n  quelques planches, afin que sans péril on y pût aller en dévotion de saint Fran­\n  çois et du miracle qui s'y était accompli, un jour le démon le poussa, quand\n  il avait sur la tête une grande planche qu'il voulait placer là. Et il le fit\n  tomber de là en bas avec cette planche sur la tête; mais Dieu, qui avait\n  sauvé et préservé saint François de la chute, par ses mérites sauva et pré­\n  serva son dévoué frère du péril de la chute ; tandis qu'il tombait, le frère,\n  avec très grande dévotion et à haute voix, se recommanda à saint François\n   et lui, subitement, lui apparut, et le prenant le mit ainsi au bas des rochers\n   sans qu'il subît aucun coup ou lésion. Les autres frères, ayant entendu les\n   cris de celui-là, quand il tomba, et croyant qu'il était mort et haché à cause\n   de la haute chute sur les rochers aigus, avec grande douleur et larmes prirent\n   la civière et allèrent de l'autre côté du mont, pour rechercher les restes de son\n   corps et les enterrer. Etant déjà descendus du mont, ce frère qui était tombé\n   les rencontra, cette planche, avec laquelle il était tombé, sur la tête, et il\n   chantait le Te Deum laudamus à haute voix. Et les frères s'émerveillant forte­\n   ment, il leur raconta, par ordre, toute la manière de sa chute, et comment\n   saint François l'avait sauvé de tout péril. Alors, tous les frères ensemble avec\n    lui revinrent au couvent, en chantant très dévotement le prédit psaume,\n    Te Deum laudamus, et louant et remerciant Dieu, avec saint François, du\n    miracle qu'il avait opéré dans ce frère.\n    Saint François, continuant donc, comme il est dit, ledit carême, bien qu'il\n  soutint beaucoup de combats du démon, recevait néanmoins beaucoup de\n  consolation de Dieu, non seulement par visitations angéliques, mais aussi\n  par les oiseaux sauvages ; car, en tout ce temps de carême, un faucon, lequel\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "240                                DURENDAL\n\n\n nichait là près de sa cellule, chaque nuit, un peu avant matines, avec son\n chant ou en battant des ailes à sa cellule, le réveillait ainsi et ne s'en allait\n pas jusqu'à ce qu'il se fût levé pour dire les matines; et quand saint Fran­\n çois était plus las une fois que l'autre, ou faible et malade, ce faucon à la\n façon d'une personne discrète et compatissante, chantait plus tard. Et\n ainsi saint François prenait grand plaisir en cette horloge; car la grande\n sollicitude du faucon chassait de lui toute paresse et le sollicitait à prier, et\n outre cela, le jour il restait quelquefois familièrement avec lui. Finalement,\n quant à cette seconde considération, saint François étant très affaibli de\n corps, à cause de la grande abstinence et des combats du démon et voulant\n parla nourriture spirituelle de l'âme réconforter le corps, il commença à penser\n à la gloire démesurée et à la joie des bienheureux de la vie éternelle; et sur\ncela, il commença à prier Dieu qu'il lui concédât de goûter un peu de cette\njoie; et, étant en ce penser, tout à coup lui apparut un ange avec très grande\nsplendeur, lequel avait une viole dans la main gauche et l'archet dans la\nmain droite, et saint François étant tout stupéfait à l'aspect de cet ange,\ncelui-ci passa une fois l'archet sur la viole, et de suite une telle suavité de\nmélodie adoucit l'âme de saint François, que, selon qu'il raconta ensuite aux\ncompagnons, il doutait que, si l'ange avait tiré une seconde fois l'archet,\nl'âme ne lui serait, par intolérable douceur, partie du corps. Et voilà quant à\nla seconde considération.\n\n                                         Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "        Représentation de Philippe II\nDrame en trois actes de M. Emile Yerhaeren,\n\n                                                    au Théâtre du Parc\n\n\n\n                   LE nouveau drame de M. E. Verhaeren présente une inter­\n                     prétation, très peu conforme à l'histoire, du caractère de\n                     l'infant don Carlos, fils de Philippe II d'Espagne, et du\n                     mystère dont sa fin tragique demeure environnée. Entre\n                     le don Carlos de Schiller, chevaleresque, impétueux, libre\n                      et fier, et le pauvre fou monstrueux que les savants travaux\n                      de M. Gachard nous ont dévoilé, il restait place pour un\n                      personnage ambigu, qui réunit l'audace, l'ardeur, la\n                      brusque énergie du premier à la morbidesse inquiète, au\ndécouragement maladif du second.\n   Tel est le personnage dont M. Verhaeren a fait le principal héros de son\nbeau drame. C'est un Hamlet qui hésite entre deux abîmes : la révolte, où son\nâme aventureuse pourra s'épanouir librement au plein soleil de la gloire et la\nfolie qui l'enlèvera fatalement s'il reste inactif, soumis à la dure loi des volontés\npaternelles. Son esprit déséquilibré le pousse, d'un instant à l'autre, du\n « suprême palier de son orgueil » à la conscience désolée de sa faiblesse. Seul,\nil ne pourrait rien ; mais il a auprès de lui une âme ardente dont la chaleur se\ncommunique à la sienne, une âme adorée à qui le joint la réciprocité d'une\npassion folle et qui saura, par son amour, l'élever à la hauteur d'une noble\nentreprise, l'enivrer du désir ambitieux qui le perdra. La comtesse de Clermont\n représente pour lui la beauté, l'unique raison de la vie ; c'est elle qui l'inspire\n et le console, elle qui lui a conseillé de partir pour la Flandre afin d'y déployer\n ce fier courage que son aïeul, Charles-Quint, lui a légué.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": " 242                               DURENDAL\n\n\n     Mais ce couple rêveur qui s'attarde aux terrasses de l'Escurial, à écouter le\n  bruissement du vent dans les roseaux du Manzanarès, est sans cesse sous\n  l'empire d'une présence fatale. L'ombre du roi le hante comme un présage\n  mortel. Ce monarque taciturne dont les volontés sont implacables et qui a\n  cassé le désir de don Carlos d'aller gouverner les provinces de Flandre pour\n  y conquérir un peu de gloire, remplit tout le drame comme un mauvais\n  destin.\n     L'évasion d'une hérétique, la marquise d'Amboise, préparée par la comtesse\n  de Clermont, favorisée par don Carlos, déchaîne la catastrophe inévitable.\n  Tandis que le roi fait interroger devant lui la comtesse qui avoue fièrement\n  son acte et son amour pour l'infant, celui-ci accourt, arrache son amante aux\n juges du Saint-Office, et crie à Philippe II épouvanté sa passion, son orgueil,\n sa haine qu'il se promet bien de ne pas refréner plus longtemps.\n     Menacé d'un attentat, craignant pour la stabilité de son trône, poussé par\n sa volonté de maintenir sauve la dignité royale qui prime tout à ses yeux,\n Philippe se décide à faire condamner son fils. L'Inquisition, à laquelle il le\n livre, lui appliquera la loi terrible frappant ceux qui favorisent les hérétiques,\n et, après que les bourreaux auront exécuté la sentence et vengé le monarque\n par la mort du sujet rebelle, le père viendra s'agenouiller et prier auprès du\n cadavre encore chaud de son enfant.\n    Ce sujet tragique a été traité par M. Verhaeren en trois actes rapides.\n Quelques grandes scènes lui ont suffi pour préparer la catastrophe finale. Le\nnœud de l'action, c'est le moment où l'individualité sombre et sournoise du\nroi se heurte à l'individualité exaspérée du prince ; le point culminant, c'est la\nmenace de mort dont l'infant soufflette son père et qui, on le devine, se retour­\nnera inévitablement contre lui.\n    Ecrite en une langue rude et puissante, la pièce possède l'ensemble des\nqualités propres à M. Verhaeren et que l'on retrouve dans toutes ses œuvres\nà des degrés divers. Sans atteindre la valeur du Cloître, elle contient plusieurs\npassages d'une rare beauté. Les caractères sont tracés de façon sobre et ferme ;\nl'indécision morbide de don Carlos, l'astuce et la rigidité du roi, la belle\nardeur amoureuse de la comtesse de Clermont : tels sont les principaux fac­\nteurs psychologiques du drame. Au second plan, Jean Bernardo, un moine\nfarouche qu'on croirait sorti du Cloître, représente l'action occulte et redou­\ntable du Saint-Office. Don Juan d'Autriche, d'importance moindre, est par­\ntagé entre Carlos dont il est l'ami et le roi qu'il respecte en soldat loyal.\n   La pièce abondé en nobles tirades, en amples périodes où se mêlent et\ns'entre-choquent ces images frustes, ces expressions sonores qui appartiennent\nsi bien à Verhaeren et à lui seul. Parfois, quelques phrases de douce et cares­\nsante tendresse nous font souvenir que l'auteur écrivit aussi les Heures claires.\n   La direction du Théâtre du Parc a monté le drame avec de grands soins qui\ntémoignent du souci de rendre la réalisation aussi adéquate que possible à la\npensée de l'auteur. Dès le lever du rideau, le public était charmé par le beau\ndécor de l'Escurial dû à M. Dubosq.\n  M. Monteux a composé un don Carlos ardent et passionné, M. Beaulieu\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                   REPRÉSENTATION DE P H I L I P P E II                   243\n\n\nun Philippe II qui ne manque pas de grandeur tragique; le rôle de la com­\ntesse de Clermont fut bien compris par Mlle Van Doren qui s'y montra émou­\nvante et charmante. MM. Jahan et Rouyer complétaient honorablement\nl'interprétation.\n   Le public a fait à la pièce un chaleureux accueil et a salué le nom de\nl'auteur par de longs applaudissements. Bref, celte soirée fut toute à l'honneur\nde M. Verhaeren et des lettres belges. Il importe de faire dans ce succès leur\npart légitime aux directeurs du Parc, MM. Darmand et Reding. Organiser et\nmener à bien des spectacles tels que Au delà des forces humaines, Hedda Gabier,\nPhilippe II prouve une haute intention d'art que nous sommes heureux de\n reconnaître et de proclamer !\n\n                                                     CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "        Le Salon de la Libre Esthétique\n\n                 IL y a beaucoup de peintures par le monde ! — Beaucoup\n                    de livres, aussi — trop ! ajouteront les peintres et les\n                    sculpteurs — beaucoup de revues, et inutiles!... Cepen­\n                    dant, à défaut d'autre mérite, les livres et les revues ont\n                    ce relatif avantage de tenir peu de place. Mais les toiles\n                    sans nombre, les cadres éblouissants, les aquarelles dans\n                   l'or, les eaux-fortes, les fusains, les pastels, les gouaches,\n                   sans parler, naturellement, de l'écroulement redoutable\n                   d'innocentes porcelaines que les pensionnaires et de grosses\ndames tudesques ou britanniques, élégiaques et coiffées à la Malvina ou à la\nClara d'Ellébeuse, enluminent, de leur main potelée et subtile, d'attendris­\nsantes couleurs, de fleurs penchées ou de laborieuses copies des à la fin\nexaspérantes enfanceries de Kate Greenaway !\n  Négligeons les « œuvres » des amateurs; mais celles des professionnels où\nvont-elles?\n                      Où est Claquin, le bon Breton ?\n                      Où, le comte Daulphin d'Auvergne\n                      Et le bon feu duc d'Alençon ?...\n                      Mais où est le preux Charlemaigne !\n   Les « postures » se brisent; elles sont d'une louable fragilité; il suffit d'un\nenfant ou d'un chat spirituel pour les réduire en morceaux... Mais, la pein­\nture, moins pondérable, échappe à de tels destins, elle ternit, s'emboit,\nnoircit, mais elle subsiste obstinément.\n   Jadis, des artistes superposaient tranquillement leurs propres conceptions à\ncelles qui figuraient déjà sur le bois d'un panneau ou sur le mur d'une église ;\net c'est comme les palimpsestes de la peinture... Une telle mésaventure pour­\nrait-elle advenir aux œuvres de quelqu'un de nos peintres? à celles, par\nexemple, du portraitiste renommé de toutes les gardes civiques du Royaume\nJe me plais à espérer que non 1\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                 LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                             245\n\n\n   L'art est la seule branche de l'industrie humaine où la loi de l'offre et de la\ndemande reste sans influence sur la production... Il faut, d'ailleurs, admettre\nque tout cela se lasse, se classe, s'accroche, se suspend quelque part, puisque\nchaque-hiver l'innombrable théorie des artistes s'ébranle, chacun portant\ndans ses pieuses mains tendues— comme les esclaves figurés dans les bas-\nreliefs égyptiens — le produit de son labeur... Et c'est le sillon, Pour l'art, la\nLibre Esthétique, le Salon des Beaux-Arts — j'en passe... mais je ne sais si c'est\ndes meilleurs I\n\n                                          *\n                                      *       *\n   Le Salon de la Libre Esthétique, comme jadis celui des XX, par la mission\nque ses organisateurs se sont donnée de mettre devant les yeux du public les\nœuvres de tendances les plus divergentes, produits des dernières « expres­\nsions d'art », a conservé ce privilège d'exaspérer les partisans de l'ancienne\npeinture et les survivants admirateurs de Gaïlait, Slingeneyer, Stallaert, etc.\n   Lors d'une de mes premières visites au Salon, je rencontrai un mien vieil\nami, sous-directeur au Ministère des Cas-Echéants, frotté d'art et de littéra­\nture par une hypothétique collaboration à l'Echo (qui serait charivarique,\naujourd'hui!) du Parlement. Du plus loin qu'il m'aperçut :\n   — Enfin, vous ne me direz pas que ceci soit de la peinture ?\n   Il inclinait l'extrémité menaçante de la canne qu'il tenait droite, la pointe\nen l'air, de la main fourrée dans la poche de son paletot, vers un tableau, à la\nvérité déconcertant. Et tout ricanait dans sa personne, depuis le bout agressif\n de ses luisants souliers jusqu'aux mèches lustrées de ses cheveux teints, les\n pointes cirées de ses moustaches, ses sourcils obliques et son impertine'nt\n monocle.\n   Je n'avais d'ailleurs aucune opinion sur l'œuvre d'une extravagance qui me\n paraissait sans accent. L'originalité, au fond, consiste moins à dire d'autres\n choses, des choses inédites — qu'à redire les mêmes choses — autrement.\n    Il y avait un peintre manchot qui peignait avec ses pieds ; et c'était une\n grande et notable originalité aux yeux de la majorité du public, qui apprécie\n dans l'art surtout la difficulté vaincue, et considère un artiste à peu près\n comme un équilibriste !...\n    Ces réflexions s'ébauchaient en mon esprit, tandis que mon triomphant inter­\n locuteur, me voyant muet, donnait à son visage une telle et si intolérable\n expression d'ironie et de supériorité que le démon de la contradiction s'agita\n  avec colère en moi :\n    — Mais, en somme, de quelle esthétique êtes-vôus ici le député? lui\n  demandai-je.\n    — Quelle esthétique?... L'esthétique du bon sens !\n    — Oui, nous avons eu l'école du bon sens — et c'est comme le parti des\n  honnêtes gens, en politique — le nôtre, naturellement! Au reste, le bon sens\n  est une qualité négative; il est jacobin et niveleur, réprouve toute pensée trop\n  haute, et l'extase, l'exaltation, le lyrisme, la passion lui paraissent insolites\n  et réprouvés. Il voudrait ramener toutes les idées au commun dénominateur\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "246                                 DURENDAL\n\n\nde la médiocrité; car la supériorité d'intelligence est une plus mortifiante\naristocratie, puisque ce privilège est de la nature et non de la société!...\nLe bon sens n'accepte que les idées usées â force d'avoir servi, qui ont laissé\nun peu de leur vertu et de leur relief à toutes les mains qui les ont palpées\net salies...\n   Je parlais, mais mon vénérable ami était déjà loin, et je l'entendais siffloter,\navec une fureur comique, cet air contemporain des années de ses succès :\n                           Souvent femme varie !\n                           Bien fol est qui s'y fie...\n\n                                         * *\n\n   Si les lecteurs de Durendal tiennent aux transitions, je dirai, ingénieuse­\n ment, que M. Théo Van Rysselberghe n'a pas varié, lui. Il est resté fidèle au\npointillage, abandonné ou mitigé par maint fervent du début. Bien que cette\n innovation ait pu exercer une salutaire influence et nettoyer les palettes de\nplus d'un ton faux et traditionnel, il faut avouer que les œuvres qu'elle a pro­\nduites sont, en général, peu séduisantes, en dépit de l'incontestable habileté\ndes artistes qui l'emploient. Le procédé a quelque chose de déplaisamment\nmécanique, je ne sais quelle roideur scientifique; cette plage, ce ciel vibrent,\nc'est possible, mais du dur éclat d'une surface micacée. J'ai beau m'hallu­\nciner à contempler ces tableaux, je n'y vois qu'une poussière fourmillante de\ncouleur et de lumière; j'y cherche vainement une impression totale que le\npeintre, occupé au méticuleux dosage de ses tons, n'a point pu y mettre.\nNotre œil ne décompose pas le prisme; son éducation est à refaire, soit !\nCelle de nos poumons, aussi, alors, qui absorbent l'air, sans en analyser les\néléments chimiques.\n   Tout en admirant la sensibilité et la finesse que décèlent les paysages mari­\ntimes de M. Van Rysselberghe, il nous sera permis de marquer notre préfé­\nrence pour la magnifique série de portraits qu'il expose. Remarquons que le\nmaître abondonne presque complètement le pointillage lorsqu'il traite la figure.\nDisons : tant mieux! quoique, au point de vue de la logique, on ne perçoive\npas la raison de cette exception, les êtres n'étant, comme le reste des choses,\nque des objets dans l'atmosphère et ne pouvant, dès lors, être soustraite aux lois\ngénérales de la vision. Il faut marquer spécialement parmi ces effigies si\ndiverses, saisies toutes dans le secret intime de leur physionomie, le portrait\nen pied de la fille de l'artiste, exquis de crânerie juvénile ; le n° 477, la femme\net la fille encore de M. Van Rysselberghe, dans un décor gracieux, coloré,\nrempli de sérénité; les pénétrants portraits de Mme Braun et de MM. André\nGide et Charpentier. Des eaux-fortes d'une morsure et d'un trait puissant, le\nChenal de Nieuport, entre autres, et l'amusante silhouette de Verhaeren, pèlerin\ndes plages hallucinées, complètent cette très remarquable exposition.\n   M. Claude Monet a lentement évolué depuis quelques années ; ses tableaux\nsont moins voyants et pailletés que jadis ; ne nous en plaignons pas : ilsferont,\npeut-être, moins parler, et rêver davantage. Pourquoi l'artiste transporte-t-il un\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                   LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              247\n\n\npaysage sur la toile? Apparemment parce que le contour de la terre, l'aspect\ndes arbres et des eaux a ému quelque chose dans son âme, qu'il veut nous\nrendre sensible, afin de répercuter en nous la sensation qu'il a subie... Je\nveux bien que tout cela soit presque inconscient, et que tout site puisse être\nexpressif, mais le choix qu'en fait l'artiste parmi l'infinité des autres, témoigne\nqu'à cette heure-là, tel aspect des choses, et tel aspect, seul, l'avait saisi,\nparce que, seul, il formulait harmonieusement la disposition présente de sa\npensée. Les paysages de M. Monet semblent avoir été conçus en de sem­\nblables heures de coïncidence heureuse, surtout l'Inondation, grands profils\nd'arbres dans l'étendue triste des eaux qui noient le sol et imprègnent l'air\nde leurs exhalaisons humides.\n    Une étrange séduction d'épanouissement et de déclin émane des jardins\nd'Eragny, de M. Camille Pissarro : Jardin potager ; Soleil d'automne, malin.\n    Passons sur les japonaiseries, d'un coloris très fin, de M.Vuillard; l'arti­\n ficieuse naïveté de M. Serusier; les étonnantes figures gauches et compas­\n sées, de cire, probablement, de M. Maurice Denis (le Christ à la belle verdure :\n au milieu d'un décor d'arbres, dont les feuilles figées font des treillis, apparaît\n à terre une forme embryonnaire, massepain en savon? autour de laquelle des\n créatures anguleuses, aux vêtements treillissés aussi, sont accroupies... Peut-\n être qu'elles broutent!). Laissons également les dures marqueteries de\n M. Cross (son Nocturne, cependant, avec ses bateaux fabuleux, sa théorie de\n femmes drapées et leurs gestes d'incantation a on ne sait quel attrait d'évoca­\n tion antique); notons les interprétations un peu romantiques : Au pays monas-\n tique, et les eaux-fortes suggestives de M. Alfred Delaunois; les rochers et les\n  plages hantées par les syrènes de M. Donnay; les délicates impressions de\n  M. Gruricy de Dragon, de M. Kienerk; les aquarelles d'un faire minutieux\n  et subtil de M. Pepper; les tableaux de M. Dario de Regoyos, un revenant, et\n  ceux, très vibrants, de M. André Wilder : la Pointe du Décollé et Péniches à\n  Janville.\n     M. Albert Baertsoen a quatre cadres, d'une tonalité puissante, dans une\n couleur profonde et en pleine pâte. Il faut signaler, surtout, ses Chalands sous la\n  neige, vigoureux et d'une particulière beauté pittoresque.\n     M. Georges Lemmen nous revient avec un ensemble considérable de\n  lumineuses études d'intimité et de plein air, et de lithographies d'une fine et\n  délicate notation, précises et chatoyantes et où nous retrouvons, en continuel\n  progrès, l'original et consciencieux artiste. Parmi les premières, mentionnons\n  spécialement la Chambre des enfants, Lecture (n° 288) et Couture; parmi les\n  secondes, Étude de fillette et Garçonnet jouant. M. Lemmen expose aussi des\n  modèles de carreaux céramiques, de papiers de gardes (en collaboration avec\n   Mlle H.Engels), de tissus et de papiers peints, coquilles, fleurs épanouies,\n  motifs arabesques, d'une belle allure sobrement ornementale.\n      L'exposition de M. Claus ne comprend pas moins de seize numéros : et c'est\n  une véritable fête de lumière. Il en fait jaillir sur sa palette, pour les étaler sur\n   sa toile, toutes les nuances irisées d'or, d'argent, de nacre, opaques ou trans­\n   lucides. Son pinceau note toutes les dégradations subtiles du jour : l'éclat\n   féerique de l'atmosphère raréfiée par le soleil estival ; rendue sèche et sonore\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "248                                DURENDAL\n\n\npar le gel; ou vêtue de lueurs assourdies et chatoyantes par le brouillard et la\nbrume.\n   Toutes ces œuvres évoquent des rues de village, des coins de bois, le tran­\nquille cheminement des hommes et des bêtes parmi les champsetles pâturages.\nElles expriment la bonté des choses, très simples et très grandes, quelquefois\npresque héroïques, comme ces Vaches qui traversent un ruisseau, mais que nous\nsommes trop petits et trop compliqués pour goûter si l'art du peintre ne nous\nla rendait sensible.\n   Voici des peintures amies et qu'à chaque passage, on salue d'un regard fami­\nlier : Maison rose et Maison close : humbles logis, avec leurs murs de briques ro­\nsâtres et leurs volets verts, sur lesquels le frileux soleil d'avril projette l'ombre\nnoueuse, à chaque instant voilée, de quelque arbre fruitier... Est-ce là la mai­\nson du bonheur, avec sa haie de troëne et les humbles sorbiers de son seuil ?\nLa petite maison étroite et chaude, où la joie serait pour toujours, et les\nparoles rares et lentes, par trop de félicité? Qui sait ? Peut-être ? C'en est tout\nle décor et plus, d'une âme passionnée aura regardé, un instant, son image\nfugitivement rassérénée dans le miroir de songe et de rêverie de ces œuvres\nde couleur et de pensée ; aura assis, pour une halte précaire, la nostalgie de\nsa lassitude sur la pierre bleue de cette porte enviée...\n   Le Vieux sapin est beau, aussi, et, toutefois, je ne l'aime pas : il n'est pas\nsimple, il a l'air de poser dans le rayon de soleil qui l'auréole, de s'être venu\nmettre là, dans la posture la plus avantageuse à son genre de beauté !\n   M. Paul Dubois a un bas-relief, la Pensée, d'une forte et noble expression;\nson buste ivoire et argent nous semble moins heureux; M. Victor Rousseau,\nune réduction complète de son groupe, le Drame humain, d'une belle sobriété\npathétique.\n   Outre un triptyque d'une solennité nue et triste : les Mineurs, une brigade\nd'ouvriers qui se rendent à la fosse, passifs comme les choses, mêmes qui les\nentourent, comme le paysage d'usines et de fumées dévoilé par le petit jour\nblafard, Constantin Meunier expose un nouveau fragment de son Monu-\nment du travail : Dans la mine, rempli d'amples et harmonieux gestes de beauté.\nIl serait oiseux de louer le maître qui a pétri de ses fortes mains volontaires\ntant de figures de puissante et simple réalité auxquelles la noblesse naturelle\net la probité de son art ont conféré une dignité héroïque. Ce sera un jour faste\npour l'art belge que celui où nous verrons dressée sur une de nos placés\nl'oeuvre haute et pure du grand artiste.\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "             Les Conférences da Mois\n\n  Conférence de Mlle de Rothmaler au « Molière ». —\nLe mail et son orme, ne pensez-vous pas? doivent, à présent, être embaumés\nde plus de mélancolie, et les heures provinciales y traîner plus longues et plus\nlourdes. On n'y voit plus M. Bergeret et l'abbé Lantaigne, l'homme de l'incer­\ntitude et celui de la certitude, remplis, également, d'urbanité, nourris dès\nbonnes lettres, amoureux des méthodes sûres, discuter en se promenant, ou\ndémolir de concert la République, celui-ci en l'attaquant, celui-là, plus effi­\ncacement, en la défendant I M. Bergeret est à Paris ; l'abbé Guitrel est évêque ;\ntous les délicieux comparses qui les entouraient se sont éparpillés aussi. lie\npréfet juif Worms-Clavelin, habile à suivre les impulsions de l'autorité supé­\nrieure, a, sans doute, évolué vers l'extrême-gauche et la persécution anticléri­\ncale mâtinée d'anarchie ! D'autres, à la faveur de leur stupidité, ont été rangés\n de droit, par M. Anatole France, parmi les nationalistes.\n    Quant à Riquet, le sympathique compagnon de M. Bergeret, il est délaissé;\n peut-être étudie-t-il, à son tour; l'âme de son maître et soupire-t-il en aperce­\n vant que la sereine philosophie éclectique de celui-ci, parfois, l'abandonne,\n qu'il montre, quelquefois, de l'indignation, voire de la violence et que l'Affaire\n l'obsède au point de le faire monter sur des estrades, au milieu de meetings où\n sa naturelle courtoisie et ses inclinations logiques sont durement contrariées.\n    La politique l'a ravi à sa chère solitude spéculative ; il croit qu'il y a une\n vérité, à cette heure, ce qui le changé prodigieusement, et, même, il ajoute\n qu'elle est en marche.\n    Peut-être, au fond, se dit-il qu'il n'y a point de trahison, mais, seulement,\n des circonstances ; et est-il porté à l'indulgence, pour en avoir déjà acquitté\n une — qui le touchait de plus près — et perpétrée également par un militaire !\n    Je crois qu'à propos de M. Anatole France, je me suis laissé glisser dans\n la politique; — dans la.... charcuterie, pour parler comme Gautier! Que le\n lecteur me le pardonne : la faute en appartient à l'aimable conférencière,\n  MIle de Rothmaler, qui, à l'occasion de Chénier, nous a parlé de l'auteur de\n M. Bergeret à Paris et nous a donné à connaître ses opinions personnelles,\n  ou celles de l'enseignement auquel elle appartient, sur les questions du jour\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": " 250                               DURENDAL\n\n\n ou du siècle passé : l'Affaire, entre autres ! On s'attendait qu'elle ferait un\n rapprochement entre ce procès et celui de Chénier qui, on le sait, fut con­\n damné sur le vu d'un acte d'accusation rédigé pour son frère Sauveur, et qui\n qualifiait le poète d'ex-adjudant-général, chef de brigade sous Dumouriez !\n Mais elle a évité ce terrain trop brûlant.\n   Pour le surplus, Mlle de Rothmaler a parlé assez brièvement de Chénier\npoète ; plus largement — trop — de Chénier journaliste et polémiste. Il est vrai\nque, au temps de la Terreur, la politique devait prendre plus d'attrait pour les\nâmes fières telles que celles d'André : leur vie pouvait devenir la rançon de\nleurs paroles. Et quel divin enivrement de braver les cuistres, les goujats et\nles brutes qui régnaient !...\n\n   Conférence de M. Emile Verhaeren. — La dernière séance\nlittéraire du théâtre Molière a été consacrée aux Burgraves, dont M. Emile Ver­\nhaeren nous a parlé avec la grandiloquence poignante et colorée dont il est\ncoutumier. Il a fort habilement mis en relief les beautés verbales indéniables\nde ce drame sombre et naïf, tout en chausse-trapes, en rapts, plein d'inten­\ntions occultes et profondes, et où les fleurs romantiques, noires et pourprées,\ndu meurtre et du poison, épanouissent d'abondantes et moyen-âgeuses\n corolles.\n   Tous les personnages des Burgraves ignorent leur mutuelle identité et, à\npeine, chacun d'eux se sait-il lui-même; ils errent à tâtons, lumineux et\nobscurs, dans les ténèbres resplendissantes, dans la forêt nombreuse des\nparoles accumulées par Hugo. M. Verhaeren tient cette intrigue pour « assez\nsimple », et il dit juste, en un sens, car elle est d'une complication purement\nfabuleuse et enfantine.\n   Le poète des Villes tentaculaires a tenté entre le drame tel que le conçurent\nShakespeare et Goethe et le drame de Hugo un parallèle que, pour avoir été\nexposé trop succinctement, sans doute, nous n'avons pas fort compris, Le\npremier comporte l'intervention du surnaturel : le spectre d'Hamlet; les sor­\ncières de Macbeth; le Méphisto, les anges, etc., de Faust; tout à fait exclue du\nsecond qui aurait visé, surtout, à créer des types légendaires d'humanité, des\nsur-hommes, nobles ou malfaisants, et serait devenu ainsi le prototype du drame\nwagnérien. Et cette thèse soulève d'abondantes objections : — Que ferons-\nnous de Racine et de Corneille? peu enclins à l'emploi du surnaturel, eux\naussi : et ce dernier ne haussa-t-il pas également sur la scène des types\nd'hommes exagérés, roidis dans la noble ferraille d'une conscience ou d'un\norgueil frénétique. En quoi le Cid est-il moins légendaire, dans l'acception\nque M. Verhaeren donne à ce mot, que Barberousse? et le drame wagnérien\nn'est-il pas rempli de surnaturel et de magie : Lohengrin suscité par l'évocation\nd'Eisa; le Vénusberg, dans Tannhauser; la Tétralogie, peuplée de dieux, de\ngéants, de nains; Tristan, et le philtre qui en voue les héros à l'amour et à la\nmort; Parsifal, avec le Graal ?...\n   Le public a fait succès à M. Verhaeren et à M. Chomé qui a lu, avec beau­\ncoup de feu, un acte des Burgraves.\n                                                            ARNOLD GOFFIN_\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                       LES CONFÉRENCES DU MOIS                              25l\n\n\n     Les Conférences de la Libre Esthétique. — M. GHÉON,\ndans sa conférence : La poésie et Vempirisme, s'ingénia à exposer les causes\ndu désaccord qui lui paraît exister actuellement entre les dramaturges,\nles romanciers et les poètes. Ce désaccord existe-t-il ? Sans doute. Brieux,\nPaul Adam, Henri de Régnier ne semblent guère avoir la même concep­\ntion de l'esthétique ; mais de Brieux à Paul Adam, de Paul Adam à Henri\nde Régnier, il y a des intermédiaires. M. Ghéon est mieux inspiré quand\nil établit la distinction suivante : « Un poème est une œuvre d'art, ou n'est\npas. Un drame, un roman, une comédie peuvent n'être pas des œuvres\nd'art et pourtant être. » Et encore ; si le drame, si le roman, si la comédie ne\n sont pas œuvres d'art, ils existeront temporairement, mais ils seront privés de\n cette existence éternelle que la beauté seule confère. C'est comme œuvres d'art\n que demeurent à jamais les tragédies de Sophocle et de Racine, les comédies\n d'Aristophane et de Molière, comme demeureront à jamais les romans d'un\n Flaubert. Si le poète représente l'art dans son acception la plus haute, c'est\n parce qu'il lui faut, pour bâtir son œuvre, moins de conditions extérieures\n qu'au dramaturge ou au romancier. En ce sens, on peut dire avec M. Ghéon\n  que « le poète est la seule condition de la poésie », puisqu'il tend à exprimer sa\n  propre vision du monde, tandis que le dramaturge et le romancier repré­\n  sentent les idées, les passions, les souffrances des autres.\n      Mais quelqu'un exprima-t-il jamais un autre que soi-même ? Et n'est-ce pas\n  en s'exprimant soi-même, sincèrement, que l'on parvient à émouvoir. Telles\n  sont quelques-unes des idées dont M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER entretint\n  son auditoire.\n      Il évoqua, dans sa conférence : La rédemption par l'art, le Poète suprême qui\n  jaillira des brumes, vers l'avenir. Le monde entier est intéressé à l'avènement\n  du Génie, car la présence du Génie élève, affermit et protège. Les grands\n  poètes des temps passés ne suffisent plus à contenter nos aspirations. Il faut à\n  notre époque une âme qui la comprenne et l'anoblisse à ses propres yeux en\n   transformant en beauté ses doutes et ses misères. Quand il élève ce qui paraît\n   bas, réconforte ce qui est prêt à défaillir, reconstruit un temple nouveau à la\n   place de celui qui s'écroule, le Poète est un rédempteur I\n      Si le chef de l'école naturiste est capable, comme on voit, d'enflammer des\n   enthousiasmes, M. BEAUBOURG, qui vint parler du grotesque et du tragique à notre\n   époque, semblerait, à prime abord, destiné à les éteindre. Une heure durant,\n   son imperturbable et glaciale ironie s'acharna à découvrir la part de ridicule\n   que comportent les événements les plus graves de la vie moderne. Se basant\n   sur le mélange, dans l'existence, du plaisant et du sévère, il eut raison de\n   réprouver la séparation outrée des genres, mais il fit la part un peu trop large\n   au grotesque. Sans doute, l'esprit d'analyse d'aujourd'hui est porté à chercher\n    le revers de toutes les médailles ; sans doute, l'humanité contemporaine prête\n    davantage à la caricature qu'à la sculpture, mais est-ce là une raison d'intro­\n    duire, à si forte dose, dans l'art un'élément dont l'emploi abusif risquerait fort\n    d'en ternir la pureté? Si Homère a créé le type de Thersite, Shakespeare celui\n    de Caliban, c'était pour que le contraste rendit plus divins encore Achille et\n    Prospèro.\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": " 252                               DURENDAL\n\n\n   M. E. JOLY clôtura la série des conférences par un entretien de philo­\nsophie. L'Art, l'Amour, la Mystique, tels sont les concepts dont il analysa l'action\nconcomitante et les rapports : l'Art, ou appétit du monde représentatif;\nl'Amour, ou appétit de la personnalité humaine ; la Mystique, ou appétit du\ndivin. Il montra les joints qui rattachent ces trois expressions de la faculté\naffective et la façon dont elles tendent à se rendre tangibles par le symbole.\nL'Art synthétise en des images concrètes la valeur absolue des choses ;\nl'Amour matériel se spiritualise quand on le considère comme le rite de\nl'Amour suprême; la Mystique aussi comporte une série de figures senso­\nrielles représentant les réalités divines.\n                                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n\n     M . L é o p o l d W a l l n e r , notre distingué collaborateur, a donné à\n l'école de musique d'Ixelles une très remarquable conférence sur la Musique de\nl'Ukraine.\n    M. Wallner, comme chacun sait, est à la fois un musicien d'élite, un érudit\nde premier ordre, un compositeur original et un très fin lettré. C'est dire tout\nl'intérêt qu'a présenté cette initiation à une musique absolument inconnue,\ndont la poésie et la couleur sont d'autant plus prenantes qu'elle est souvent\nbasée sur les harmonies mélancoliques dérivant de la gamme roumaine et de\nla gamme dorienne. M. Wallner nous a donné des détails hautement intéres­\nsants sur les peuplades de la Petite-Russie et de l'Ukraine, et sur la formation\nde leur Folklore musical qui étincelle de richesses, et où Beethoven lui-même,\nconsciemment ou inconsciemment, n'a pas dédaigné de puiser le thème fon­\ndamental de sa septième symphonie.\n\n   A l a S a l l e K e v e r s , M1Ie Marie Biermé, la distinguée conférencière\nqui a signé fréquemment en diverses revues de très solides critiquts d'art, nous\navait conviés à entendre une causerie sur Bach. Elle a tenu pendant plus d'une\nheure son auditoire sous le charme de sa parole élégante, vibrante et émue.\nConférence nourrie d'idées et de faits, écrite en une langue pleine de vie et de\ncouleur, ressuscitant en toute son ampleur la figure du Père de la Musique.\n   La belle conférence de Mlle Biermé a été suivie d'une partie musicale où se\nfirent entendre M. Sylvain Collaer, un jeune violoniste de la bonne école, élève\nde Colyns, qui a été surtout très admiré dans la Chacone où il a déployé les\nressources d'une technique superbe, puis M lle Alice Larnal qui, d'une belle\nvoix nuancée, a dit avec gravité et émotion un Air de la Passion et la sublime\nprière de YActus Tragicus. Enfin M. Gerhaerts, un pianiste bien jeune mais\nplein d'avenir, qui a exécuté plusieurs préludes et fugues de Bach, avec un\nstyle parfait et une grande intensité expressive, révélant en toutes ces œuvres\nles qualités d'un musicien consommé. Conférencière et artistes ont été cha­\nleureusement acclamés.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                      Vers\n\nJ'aime moins les zéphirs des printemps parfumés\nQue les autans hurleurs des farouches automnes; —\nJe n'aime pas les cieux par le mourant aimés,\ndeux d'azur éternel, calmes et monotones;\nJ'aime les grands ciels noirs où le doigt des éclairs\nTrace à fulgurants traits des énigmes tragiques; —\nJe n'aime pas les nuits douces, mélancoliques,\nMais les nuits où l'orage épouvante les airs,\nJ'aime les rouges soirs, les beaux soirs d'incendie; —\nJe n'aime pas la mer langoureuse, engourdie\nComme un lac qui somnole aux pieds des monts géants;\nJ'aime la mer houleuse, échevelée, et folle,\nComme un étalon fier qu'un rut terrible affole,\nJe l'aime hurlant sa rage aux phares flamboyants.\n                                        EDGARD BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nP e t i t e s L é g e n d e s , par EMILE VERHAEREN. — (Bruxelles, Edm.Deman.)\n   La variété dans l'œuvre est une des caractéristiques essentielles des grands\npoètes ; la parution des Petites Légendes d'Emile Verhaeren en fournit une\npreuve après tant d'autres. Le peintre fougueux et puissant des Flamandes et\ndes Moines, le visionnaire des Apparus dans mes chemins, le chantre des douces,\nlumineuses et caressantes Heures claires, nous fait mieux connaître aujourd'hui\nun des multiples aspects de son talent. Après l'évocation grandiose des\nplaines et des villages, voici des tableautins anecdotiques narrant les mœurs,\nles superstitions, les légendes de la terre flamande, depuis les grasses prairies\nqui bordent l'Escaut et le Rupel jusqu'aux landes sablonneuses, coupées de\nsapinières, du Hageland.\n   C'est l'histoire du pèlerin qui s'en va implorer la Madone pour son maître\nmalade, les pieds alourdis par le plomb mis dans ses vieux souliers, portant\ndu houx dans ses manches et ses chausses.\n   C'est la glorieuse chevauchée de l'archange saint Michel à travers le pays\nflamand, chantée par le poète en des vers héroïques et sonores :\n                        Soudain, là-bas, sur la digue d'Escaut,\n                        Lance brillante et cimier haut,\n                        Apparaît clair, dans la lumière,\n                                    Un cavalier.\n                        Il a passé par la bruyère,\n                        Il a passé par le hallier ;\n                        Son étalon est ferme et beau\n                        Comme la tour de Saint-Rombault,\n                        Son bouclier est translucide\n                        Comme une châsse en une abside,\n                        Ses deux ailes semblent en feu.\n                        Calme, la main en auvent sur les yeux,\n                        Il regarde de loin la fête\n                        Et, tout à coup, fouettant sa bête,\n                        Après trois bonds, l'arrête\n                        A la grille du cimetière ancien.\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                                LES LIVRES                                  255\n\n\n   Voici encore l'histoire de Jan Smel « dont le cœur n'était profond que pour\nles bêtes » et que chiens, loups, renards, loutres et rats vinrent lugubrement\npleurer durant sa veillée funéraire.\n                    Les bêtes voulurent veiller la nuit entière;\n                    Il en était venu d'autres à leur appel,\n                    Des pays d'or et de fumée, où le Rupel\n                    Sinue, et des marais de la Durme flamande,\n                    Le vieil Escaut avait fourni des bandes\n                    De rats et de loutres, et les renards\n                    Etaient sortis du château de César\n                    Dont la ruine illustre Rupelmonde.\n   Il faudrait citer d'autres poèmes encore : les Petits Vieux, la Sorcière, et la\nfunèbre légende du ménétrier Miserere qui tous les ans, le jour des morts, fait\ndanser les squelettes aux grincements de son violon macabre. Ou plutôt, il\nfaudrait tout citer, tellement ces poèmes si variés charment par leurs sujets\ncaptivants et la magie de leurs rythmes. Le vers, souple et vif, s'allonge,\ns'amplifie, se fait menu et frêle, selon le jeu merveilleux des mots et des\nimages. Si parmi les œuvres de Verhaeren, les Moines, les Villages illusoires, le\n Cloître, témoignent d'une inspiration plus haute, aucune ne pourrait intéresser\n davantage. Ainsi, les dessins où se comptait l'imagination d'un peintre carac­\n térisent mieux parfois sa peisonnalité que ne le font, si belles soient-elles, ses\n grandes compositions.\n                                                                     C H . DE S.\n  L E ROMAN :\n C o n t e s d ' a u t r e f o i s , par GEORGES DELAUNOY. — (Namur, Godenne.)\n    Voici un recueil de contes absolument étonnants. Il n'est pas connu en Bel­\n gique, comme il mériterait de l'être. J'avoue, à ma honte, et à la honte de la\n critique belge, que c'est un écrivain français qui me l'a signalé. Dans une de\n ses lettres, mon ami J.-K. Huysmans m'écrivait dernièrement :\n    « A propos de nouvelles, j'ai lu un volume belge, où il y en a quelques-unes\n absolument remarquables sur des Rouliers. Je trouve cela plus fort que d'autres\n dont vous me parlez, intéressantes sans doute, mais en somme déjà vues.\n L'auteur a un sens spécial des charrois. C'est d'un nommé G. Delaunoy que je\n ne connais pas. Les bonnes pages de son livre me plaisent par leur vigueur\n et le côté parfois mystérieux dans l'épique qu'elles atteignent. »\n    Un éloge pareil, sorti d'une telle plume, celle d'Huysmans notre maître à\n tous, dans l'art de penser et d'écrire, vaut plus que tous les éloges du monde.\n  Et je me garderais bien de le déflorer en y ajoutant ma critique à moi.\n    J'ai lu ces contes. Ils sont splendides, nerveusement stylés, en une langue\n  forte et colorée, vivante et originale. Je les recommande instamment à tous\n  ceux qui aiment la belle littérature.\n                                                                         H . M.\n  L a F a u t e d ' A u t r u i , roman, par HENRI ARDEL. — (Paris, Plon.)\n     Ce roman ajoute un beau caractère à la série de portraits de jeunes filles\n  que M. Henri Ardel se plait à esquisser. Le père de Thérèse Erlennes a aimé\n  d'une passion coupable la mère de Philippe de Gardannes, et voici que l'affreux\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": " 256                                 DURENDAL\n\n\n hasard de la vie pousse l'un vers l'autre les deux enfants, les unit à jamais par un\n définitif aveu. Brisée d'avoir appris la réalité terrible, Thérèse obéit au dou­\n loureux devoir d'affection filiale qui lui commande de faire taire le cri de son\n cœur. Mais si elle SE courbe devant l'irréparable, c'est en âme fière, et elle\ntraverse la vie, indifférente aux regards qui la convoitent, cherchant dans les\n labeurs de l'art la consolation et l'oubli.\n   Auprès d'elle, M. Ardel a placé deux caractères d'hommes, l'un ouvert et\nimpétueux, l'autre froid et concentré, tous deux souffrants du même amour :\n Philippe de Gardannes et Pierre de Kergoz. Enfin, un de ces gracieux pastels\n où l'auteur excelle, Laire de Kergoz.\n    Le livre est écrit en un joli style parfois empreint de fraîche poésie, mais il\n vaut avant tout par la morale noble et saine qui s'en dégage.\n                                                                            C H . DE S.\n C l a u d i n e à P a r i s , par W I L L Y . — ( P a r i s , Ollendorff.)\n    Ceci n'est point pour petites filles, ni pour grandes dames; et, s'il me fallait\nchoisir les lecteurs de ce livre, j'aurais la conscience fort embarrassée. Clau­\ndine, en quittant Montigny, n'a rien oublié du trop qu'elle y savait déjà ; elle\na complété sur bien des points son expérience des choses qu'il vaut mieux\n ignorer.\n   Poussée à ce point, la clairvoyance touche de près à la curiosité vicieuse,\nl'indiscrétion à de l'impudeur. Peu de mémoires sont aussi scabreux que le\njournal de cette adolescente, et le sont avec autant d'insouciance et de\nlégèreté. Sodome et Lesbos y tiennsnt décidément trop de place.\n   Il sera vraiment difficile de faire mieux, dans le genre rosse, que cette satire\nimplacable de la jeune fille et du jeune homme contemporains, dans certain\nmonde. Dommage que Willy dépense tant de vprve et d'esprit, tant d'obser­\nvation sagace et fine, à composer des livres qu'il faut enfermer.\n                                                                                 M. D.\n LE THÉÂTRE :\n\nO n J o u e r a l a C o m é d i e , par CHANTEMERLE.— (Bruxelles, Vromant.)\n   Voici, réunies en un gros volume, cinq comédies d'un jeune, qu'applau­\ndirent déjà les paumes robustes de la jeunesse universitaire catholique, au\nThéâtre flamand, et aussi, dans les salons, des mains fines, délicatement\ngantées.\n   Après avoir soumis au feu de la rampe, fusillade dangereuse qu'il subit\nvictorieusement, plusieurs piécettes d'inspiration primesautière : Ce que femme\nveut, le Bouquet, Dans le monde savant, l'auteur ne craint pas d'offrir son œuvre\nau scalpel impitoyable de la critique. Les cinq comédies de salon qu'il nous\ndonne se recommandent par de sérieuses qualités de forme et de fond. Si la\npsychologie en est parfois un peu compliquée, le style un peu entaché, mais\ncombien délicieusement, de mièvrerie, maintes scènes fortes, vives, bien\nmenées, compensent ces jolis défauts.\n   L'auteur, il s'en fait gloire à juste titre, est un ferv nt de Molière, sur lequel\nil écrivit dans la Revue générale des pages qui prouvent son bon sens de critique\net son admiration; mais il doit aux écrivains du dernier cru le caractère\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                                 LES LIVRES                                   257\n\n\nnettement moderne de son genre. Sa verve s'est exercée à peindre des milieux\ndivers : les étudiants et les étudiantes d'Amérique : Ce quefemme veut, la vieille\nprovince aux mœurs antiques : La dernière des d'Ermengard, Trois valses, la haute\nlittérature dans ses rapports avec le féminisme envahisseur : Bas Bleu, les\njeunes filles sentimentales dont le cœur, comme une fleur délicate, s'éveille à\nl'amour : Fraulein.\n    M. Davignon (que Chantemerle me pardonne de divulguer son mystère !)\naime à corser ses tableaux de quelques traits légèrement ironiques qui ne sont\n pas sans charme. Et j'entends d'ici jaillir derrière les éventails le rire des gen­\n tilles auditrices, aux grands jours de première, dans les salons illuminés.\n                                                                       C H . DE S.\n\nL a C o n v e r s i o n d e P é t r o n e , comédie en un acte par FIRMIN VAN DEN\n   BOSCH. — (Gand, Siffer.)\n   Notre ami Firmin Van den Bosch, l'auteur de cette bluette artistique, est un\ndes talents les plus souples que je connaisse. Cette souplesse s'affirme en la\nvariété de ses écrits.\n   Tout le monde connaît les belles éludes littéraires de l'auteur. La plupart\nont été rassemblées par lui sous le titre trop modeste d'Essai de critique catholique,\nlivre que je recommande à tous ceux qui veulent se faire une idée d'ensemble\ntrès complète sur le mouvement littéraire contemporain.\n   Nos lecteurs ont eu la primeur des Fantômes de Jeunesse, où l'auteur a consi­\ngné, en une forme bellement imagée, ses enthousiasmes, ses principes d'art,\nses idées et ses tendances. Bientôt, nous l'espérons, cette belle œuvre paraî­\n tra en volume.\n    La comédie récemment parue et que ces quelques lignes ont pour but de\nprésenter au public est minime de volume, mais non moins importante en\n valeur.\n    Jamais je n'ai lu quelque chose de plus fin, et comme pensée et comme\n forme, dans ce genre de la comédie de salon, où on tombe si facilement dans\n la fadaise, le banal et le ridicule. Toutes les comédies de salon sont généra­\n lement d'une niaiserie déconcertante. Celle-ci est absolument délicieuse et\n nous ne saurions trop la recommander à tous ceux qui voudraient lire ou faire\n jouer une comédie de salon qui serait en même temps une œuvre littéraire.\n Car c'est bien cela. C'est, je le répète, un petit chef-d'œuvre.\n                                                                           H . M.\n  DIVERS :\n  U n S i è c l e . — Mouvement du Monde de 1800 à 1900. — (Paris, H . Oudin.)\n     Ce livre est un beau monument dressé par la science et la littérature chré­\n  tiennes au siècle qui vient de s'écouler. Publié par les soins d'un comité sous\n  la présidence de Mgr Pêchenard et réunissant des personnalités telles que\n  MM. de Vogüé, Lamy, de Mun, de Lapparent, Brunetière, d'Hausson-\n  ville, etc., il présente un résumé fort intéressant du gigantesque travail intel­\n  lectuel et social duXIXesiècle. Les trois parties qui le composent étudient tour\n   à tour le mouvement politique et économique, le mouvement intellectuel et le\n   mouvement religieux.\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": " 258                               DURENDAL\n\n\n   Sans vouloir entrer dans le détail des sérieuses études qu'elles comprennent,\nil importe néanmoins de signaler les beaux articles de M. Etienne Lamy sur\nles nationalités, du général de la Girennerie sur la guerre, du comte A. de\n Mun sur la question sociale, dans la première partie. La seconde partie\ncontient de fortes pages du chanoine Didiot sur la philosophie, de M. de Lap­\nparent sur la science de la terre, de Mgr Duchesne sur l'histoire, de MM. Bru­\nnetière, Pératé et Bellaigne sur la littérature, les beaux-arts et la musique.\nEnfin, le mouvement religieux est exposé notamment par M. G. Fonsegrive\n(Les luttes de l'Eglise), M. le comte d'Haussonville (Les œuvres et la charité de\nl'Eglise), Mgr Touchet, évêque d'Orléans (La vie intime de l'Eglise).\n   Un éloquent préambule de M. Eugène Melchior de Vogüé résume dans ses\ntraits principaux l'effort du siècle passé; une conclusion de Mgr Richard,\narchevêque de Paris, indique ce que sera l'effort du siècle présent et de ceux\nqui le suivront vers l'unité religieuse. N'est-il pas beau de voir s'unir ainsi\ndans une triple pensée d'adoration pour Dieu, de respect pour le passé, de\nconfiance en l'avenir, l'Art, la Science et la Foi, que rien ne devrait jamais\nséparer ?\n                                                                     C H . DE S.\n\nLes Sculptures «le Plein Air à Bruxelles, par POL MEIRSSCHAUT.\n   Guide explicatif; 121 photogravures. — (Bruxelles, Bruylant.)\n   Il faut autant louer M. Pol Meirsschaut pour l'idée qui a présidé à son\n « Guide » que pour le soin avec lequel il l'a accompli. Son livre est un puis­\nsant appoint pour tous ceux qui s'intéressent aux choses de l'art. Il y a en\neffet une foule de détails qui sont ignorés du public, et les notes intelligentes\net concises de l'auteur appelleront l'attention sur des sculptures, qu'à peine un\nrare esthète, en rêveuse déambulation avait remarquées. Je crois, certes, que\ndans la mesure du possible, ce livre stimulera le sens esthétique, et déve­\nloppera l'esprit d'observation, comme M. Meirsschaut le souhaite dans sa\npréface.\n   Les sculptures que M. Meirsschaut fait passer sous les yeux, grâce à des\nclichés très délicats, cherchent leur intérêt non seulement dans leur valeur\nartistique, mais également dans leur appoint historique. Presque toutes con­\nsacrent des événements remarquables, expriment par leur tendance, leur style,\nles idées de l'époque, érigent en figures lapidaires, les visages des grands\ncitoyens. Et il y a évidemment en cela un profond enseignement.\n   Mais il fallait un Guide, qui donnât au spectateur toutes les explications\nrequises. Ce Guide, le voici; et s'il m'est permis de faire une légère observa­\ntion, je trouve le format de l'ouvrage dont nous parlons trop grand pour le\nbut qu'il veut atteindre. Je souhaite de le voir diminuer de grandeur, pour la\nprochaine édition.\n   En parcourant le Guide, on voit défiler successivement les monuments\nhistoriques de Bruxelles, le Parc célèbre qui évoque tant de souvenirs glorieux\npour notre indépendance, les Palais de la Science, des Arts, les habitations\nmodernes, partout où le ciseau de l'artiste s'est plu à enseigner la foule par\ndes figures et par des symboles.\n                                                                        H . V.'\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                          NOTULES\n\n  Le Néo-Impressionnisme au Musée de Bruxelles. —\nLe Musée de Bruxelles vient de faire l'acquisition d'une œuvre de Théo Van\nRysselberghe, exposée au dernier Salon de la Libre Esthétique. C'est un\ntriomphe pour l'art jeune, méprisé jusqu'ici par ceux qui étaient incapables\nde s'élever jusqu'à lui. OCTAVE MAUS célèbre avec enthousiasme cette victoire\ndans ['Art Moderne :\n     « Il faut que les mysonéistes en prennent leur parti : voici le néo-impres­\nsionnisme au Musée de Bruxelles ! Il y est entré fièrement, par la grande\nporte largement ouverte à l'un de ses adeptes les plus fervents, à Théo Van\n Rysselberghe dont l'art altier ne s'est jamais plié aux compromissions et vers\n lequel se sont élevés peu à peu, d'un mouvement unanime, les esprits clair­\n voyants, sans qu'aucune concession eût été faite de la part du peintre pour se\n concilier les faveurs publiques.\n     La commission du Musée a prouvé qu'elle savait se placer au-dessus des\n querelles d'écoles et saluer le talent quelle que fût la forme extérieure qu'il\n revêtît, dût-il même, par la nouveauté et l'intransigeance du procédé par\n lequel il se manifestait, violer les principes consacrés par des traditions\n  universellement respectées.\n     C'est pour l'art neuf, pour celui qui ne relève que du tempérament personnel et de\n  la conscience de l'artiste, une victoire et une date.\n      L'achat du Portrait d'une jeune femme et de safillemarque la fin des résistances\n  imbéciles contre une expression picturale dont la beauté harmonieuse n'est\n  plus contestée que par les aveugles. Il ouvre à l'espoir d'une rénovation des\n  avenues nouvelles. Il montre qu'à côté des chefs-d'œuvre d'hier, il y a place\n  pour l'art de demain. Il enseigne aux artistes qu'au lieu de se perdre dans les\n   réminiscences du passé, dans le recommencement des formules qu'ont\n   épuisées nos pères et nos aînés, c'est à la conquête d'une esthétique renou­\n   velée, dégagée des procédés vieillis, qu'il faut résolument marcher.\n      Ce qui donne à l'événement sa signification, c'est qu'en ouvrant à une\n   peinture exécutée par le procédé de la division du ton les portes du Musée,\n   la Commission a expressément entendu reconnaître, en même temps que le\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "  260                               DURENDAL\n\n\n talent d'un artiste qui fait honneur à l'Ecole belge, l'existence officielle d'un\n groupe de peintres qu'on s'est vainement efforcé jusqu'ici de représenter,\n dans l'armée artistique, comme des tirailleurs excentriques et hors cadre,\n dignes tout au plus de commisération.\n    Que reste-t-il des plaisanteries faciles, sénilement répétées chaque année\n depuis vingt ans par les malheureux chroniqueurs qui traînent lamentable­\n ment le boulet des clichés usés et des formules ressassées : les « poignées de\n confetti », les M souvenirs du carnaval », les « épidémies de petite vérole »\n et autres facéties. Le vent a balayé ces éructations comme il a dissipé les\n aménités analogues dont furent gratifiés, — et ce fut leur honneur! —\n Delacroix, Corot, Manet, Claude Monet, qui constituent pour Van Ryssel­\n berghe une hérédité digne de quelque considération.\n   Les Croisés sont au Louvre, malgré Bonington et ceux qui s'inspirèrent de\nsa haute compréhension artistique. Olympia est au Luxembourg. Corot et\n Monet sont la gloire du paysage français. Il était logique, et nous attendions\n patiemment l'événement, que Van Rysselberghe prît place au Musée de\nBruxelles, à côté d'Henri de Braekeleer, d'Artan, de Louis Dubois, d'Hip­\npolyte Boulenger, d'Agneessens, de Smits, d'Heymans et des Stevens. Si le\nprocédé qu'il emploie est différent de celui dont usèrent ces maîtres, son\nidéal est le même puisqu'il proclame, comme eux, la beauté de la vie et qu'il\nchante d'une voix claire l'éternelle harmonie des couleurs et des lignes.\nAvec Claus, Baertsoen et Lemmen, avec Frédéric, Ensor, Laermans,\nKhnopff, Verhaeren, Gilsoul, Verheyden, Delaunois, Levêque et quelques\nautres, il personnifie la lutte des peintres de la génération actuelle pour\nl'émancipation de la pensée et l'affirmation d'un art original, personnel,\nsincère, qui n'emprunte rien aux recettes d'école et aux conventions reçues. »\n                                         *\n\n   La Société des Amis de la Médaille d'art. — Sous ce titre\n vient d'être fondée à Bruxelles une Société hollandaise-belge.\n    Cette Société a pour objet d'encourager l'art du médailleur, de répandre et\n de développer le goût de la médaille artistique en Belgique et en Hollande.\n    Elle commandera aux meilleurs sculpteurs-médailleurs et graveurs des\n médailles qui seront destinées aux seuls membres de la Société et mettra,\n tous les trois ans, au concours, un projet de médaille entre les jeunes artistes\n sortis des Académies ou des écoles supérieures de dessin et de sculpture de\n Belgique et de Néerlande.\n    Dans l'assemblée tenue au Palais des Académies, elle a élu comme prési­\n dent M. A. de Witte, le distingué secrétaire de la Société royale de numis­\n matique. M. de Dompierre de Chaufepié, conservateur du Cabinet des\nmédailles de La Haye, a été élu secrétaire.\n    Une centaine de personnes font déjà partie de la nouvelle Société à peine\nfondée, entre autres MM. De Smet de Naeyer, ministre des finances; Surmont\nde Vplsberghe, ministre du travail; duc d*Ursel, président du Sénat; etc.\n   S'il en est parmi nos abonnés qui désireraient faire partie de la dite société,\nils peuvent nous envoyer leur adhésion que nous transmettrons au comité\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                                   NOTULES                                    261\n\n\ndirecteur. La cotisation qui est de 25 francs par an donne droit à un exem­\nplaire en bronze de la médaille artistique qui sera frappée chaque année pour\nles membres de la Société exclusivement.\n\n\n    U n n o u v e a u b u s t e d é p o è t e , sculpté par Injalbert, va s'élever\nbientôt, à côté de ceux de Banville, de Leconte de Lisle, de Verlaine, dans\nles jardins du Luxembourg. C'est celui d'un rêveur ému qui chanta la nature\net les saines tendresses, vécût pauvre, mourut sans gloire, et qui devient\nillustre dès que sa tombe est refermée : Gabriel Vicaire. « L'auteur des Emaux\n bressans et de l'Heure enchantée int — écrit M. Edmond Haraucourt — un'esprit\n de grâce et de sincérité. L'âme de la nature se recueillait en lui, et son art\n était fait d'amour. D'autres ont plus de science et d'habileté, de technique\n subtile, de grandiloquence ou de préciosité. Mais personne n'a mieux que lui,\n plus 'que lui, l'intelligence de la nature ambiante et cette compréhension\n d'amour qui met l'homme en communion avec les plantes de la terre et les\n nuages du ciel. Toute sa patrie natale, comme une seconde âme, frissonne\n en lui : les odeurs du sol, les souffles de brise, les murmures de ruisseau,\n dans ses strophes, deviennent dés existences réelles et embaumées; une sen­\n teur d'herbe écrasée s'exhale d'entre ses doigts, et les roses qu'il cueille\n gardent leur parfum dans son livre. Ceux-là sont sûrement des poètes qui pos­\n  sèdent ce don de transposer l'âme des choses et de la faire palpiter dans les\n  mots. Notre bon La Fontaine fut, par cela, un des plus grands poètes du\n  grand siècle et c'est en se roulant dans l'herbe et la rosée que sa muse a gagné\n  l'odorante jeunesse que trois siècles n'ont point fanée et qu'on. sent immor­\n  telle à force d'être vraie. Car, quelle est-elle donc, la mission première du\n  poète, sinon d'exprimer les deux forces qui le créèrent : le pays dont il est né,\n' la race dont il est issu? Les poètes sont des 'voix qui parlent au nom de ce qui\n   se tait, afin d'être entendues par ceux qui ne sauraient pas dire, et qui sentent.\n   Nos poètes sont nos propres voix, nos propres âmes. Toute la patrie de Bour­\n   gogne chante et fleurit en Gabriel Vicaire. La Bourgogne a droit de posséder\n   son marbre représentatif 'dans le jardin de la jeunesse française. Vicaire y\n   suffira. Les pieds dans l'herbe qu'il comprit, le front dans la brise qu'il aimait,\n   il réalisera dans la mort le vœu suprême des derniers jours, des derniers\n   chants :\n                       Mais avant d'arriver à la sombre vallée,\n                       Je veux sentir encor l'odeur de tes lilas,\n                       Jeunesse inoubliable, enfance immaculée!... >\n                                         ***\n\n      C h e z M . J u l e s L a g a e . — L'excellent sculpteur expose dans son bel\n   atelier de l'avenue Michel-Ange le buste, qu'il vient de terminer, après un\n   travail de trois ans, de S. E. le cardinal archevêque de Malines. L'œuvre est\n   admirable de noble et saisissante réalité; l'artiste a réussi à fixer la physio­\n  nomie si mobile de Monseigneur Goossens, avec l'expression complexe de\n ; bienveillance, de finesse et dé sérénité qu'on lui connaît,\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": " 262                                 DURENDAL\n\n\n    M. Lagae nous a montré encore nombre d'oeuvres achevées ou en voie\n d'exécution - : la maquette de sa belle statue symbolique Flandria : une jeune\n châtelaine à cheval sur une haquenée d'une grande allure simple et décorative,\n qui achèverait la beauté de telle place de Bruges, celle du Bourg, par exemple ;\n le buste du poète Guido-Gezelle; une figure de pêcheur à cheval, destinée à\n une minque ou à un marché aux poissons; un taureau colossal, véritable effigie\n de la force animale, etc.\n    Toutes ces œuvres sont impressionnantes, non par l'éclat artificiel, le faire\nhâtif et violent, les prétentions exotériques, familiers à tant d'autres, mais\npar la sorte de rayonnement de gravité et d'énergie qui en émane.\n    M. Lagae, comme les maîtres florentins du XVe siècle, ne veut pas d'autre\nmaître que la nature ; il s'efforce de saisir la vie dans ses apparences et, à la\nfois, d'en pénétrer l'essence, et de nous la présenter sous l'aspect qui nous en\nfera davantage apercevoir la splendeur héroïque et profonde.\n                                                                         A. G.\n                                        ***\n   Le Concert de la Schola Cantorum. — il a été un des plus\n remarquables de la saison. Les œuvres, ainsi que leurs interprètes, étaient\n de premier ordre. La première partie était consacrée à l'art de la Basse con­\n tinue auXVIIeet auXVIIIesiècle. Entre ces belles prières de Schütz, de Henri\n du Mont, de Carissimi, de Sébastien Bach, toutes d'un art si pur, d'une portée\n si haute, il nous semblerait difficile de fixer nos préférences. Bornons-nous à\n dire que ces chants admirables ont été dits magistralement par MM. David,\n Gébelin, M lles de la Rouvière et Joly de la Mare, qui ont su trouver en toutes\n ces œuvres les accents les plus émouvants.\n    Dans un intermède consacré à Bach, M. Crickboom exécuta avec une\n superbe maîtrise le concerto en la mineur et la célèbre fugue pour violon seul.\n    Dans la seconde partie du concert, nous entendîmes avec grand intérêt un\n cycle de mélodies charmantes de Ch. Bordes, rendant à merveille l'âme des\npoèmes de Verlaine, et un autre cycle de mélodies de Castillon, celles-ci\n d'allure plus sévère et de style plus polyphonique. Puis le deuxième tableau\ndu Chant de la Cloche de Vincent d'Indy, une des plus belles œuvres du\n maître, et que l'auteur de Fervaal accompagnait lui-même au piano.\n    L'audition donnée le même jour à la Libre Esthétique et où M. Vincent d'Indy\na présenté au public bruxellois quelques-uns de ses élèves nous a fait con­\nnaître des œuvres intéressantes par de remarquables trouvailles au point de\nvue de l'originalité harmonique et rythmique, et qui, si elles manquent\nsouvent de ligne, si le souffle de l'inspiration y faiblit plus d'une fois, n'en\nattestent pas moins un très noble effort vers le renouveau de l'art, effort qui\naboutira sans doute à des résultats plus complets, quand tous ces jeunes\ntalents seront arrivés à pleine maturité.\n\n                                        ***\n  L e s C h a n t e u r s de S a i n t - B o n i f a c e . — Signalons les très remar­\nquables exécutions données à l'église de Saint-Boniface à l'occasion des\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "                                   NOTULES                                   263\n\n\nfêtes de Pâques. La phalange si artistique que dirige M. Carpay nous a\nsemblé encore en progrès.\n   Le vendredi saint, nous avons entendu avec un égal plaisir la « Lamentatio »,\nchoeur à cinq voix d'Allegri (1590-1652), Popule meus, double chœur de\nModlmayr, Recordare Domine, chœur à cinq voix de Gaetano Capocci.\n   Le dimanche de Pâques, la maîtrise a fait entendre une belle messe de\nTh. Dubois, et M. De Boeck a exécuté avec son autorité habituelle un Prélude\n pourorgue de J.-S. Bach et un Tantumergo (chœur et orgue) de sa composition,\nqui a sonné majestueusement dans la vaste église.\n   Le soir on entendit des œuvres de Mendelssohn, de Th. Dubois, d'André\n Heidet, de Joseph Ryelandt, le brillant élève de Tinel, jeune compositeur\n dont l'œuvre de musique religieuse, déjà très considérable, est animée d'une\n inspiration si haute, parce que sincère.\n\n\n\n   L e C e r c l e « A C a p e l l a » de G a n d a donné une audition fort\nintéressante d'œuvres de Vittoria, de la messe Regina Cœli de Swellinck, et de\ntrois vieilles chansons françaises. Les progrès accomplis sous la direction de\n M. EMILE HULLEBROECK sont très sérieux, et la dernière audition peut certes\ncompter parmi les meilleures que nous ayons eues à Gand. Une très grande\npart du succès revient à M. Hullebroeck, qui, depuis deux ans, a fait revivre\nparmi nous ces œuvres anciennes à peu près inconnues de la grande majorité\n des auditeurs. (Guide Musical.)\n    A signaler le dernier lied de M. Emile Hullebroeck : Ik ben de zanger van\n 't dietsche volk, chant large, animé d'un vrai souffle patriotique.\n\n\n\n    Au Cercle d'art « Revival » à Louvain. — Le mardi 19 mars,\n EMILE VERHAEREN s'est rendu à Louvain, la bonne ville universitaire. Devant\n un public nombreux d'étudiants attirés par son renom, il parla de Racine.\n    Dans toutes ces jeunes cervelles il fit renaître les souvenirs déjà s'effaçant\n des classes aux murs blanchis et des vers étudiés en maugréant. Par des\n aperçus imprévus et d'intéressantes citations il leur donna le désir de relire\n et d'étudier le grand auteur, à la fois tant et si peu connu.\n    La conférence, dont il serait ici superflu de faire l'éloge, a été accueillie\n par de vifs applaudissements ; il est à espérer que le poète a emporté l'assu­\n rance que le vieil entliousiasme littéraire n'est pas mort à Louvain, qu'il\n dort seulement, et qu'il ne faut qu'un peu d'énergie pour le faire sortir\n de sa torpeur.\n    Cette séance était organisée par un groupe de jeunes, le cercle d'art\n  « Revival », dont les efforts tendent à régénérer l'esprit artistique de la vieille\n ville estudiantine. Fondé il y a deux ans, depuis lors il n'a fait que prospérer.\n  A cette première éclosion de sa jeunesse, à sa première manifestation exté­\n  rieure il y a tout lieu d'applaudir, car ce fut un succès affirmatif.\n     Bientôt dans la ville pleine d'antiques souvenirs d'études et de grandeurs,\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": " 264                              DURENDAL\n\n\nl'on verra refleurir l'ardeur batailleuse et enthousiaste de l'époque qui vit se\nmanifester chez elle les talents des maîtres tels que Gilkin, Giraud et\nVerhaeren lui-même.\n\n\n   A l'Ecole de m u s i q u e d ' I x e l l e s . — Nous ne saurions assez\nengager le public à assister aux intéressantes conférences qui se donnent,\ntous les jeudis, à 4 1/2 h., à cette école, rue d'Orléans, 53. Voici le programme\ndes prochaines conférences :\n   Le 11 avril : La Musique populaire de l'Ukraine, par M. WALLNER; les 18 et\n25 avril : Dante Alighieri, par M. WILLIAME; le 2 mai : Molière, par M. PICARD;\nle 9 mai : La Diction etleChant, par M. DU CHASTAIN ; les 23 et 3o mai : Chopin,\npar M. CHARLES VANDEN BORREN; le 6 juin : La Tragedie de l'Opéra, par\nM. GILKIN; le 13 juin : Peter Benoit, par M. SOBRY; le 20 juin : Eugène Demolder,\npar M. RAMAEKERS; les 27 juin et 4 juillet : La Jeune Ecole musicale russe, par\nMlleBIERMÉ.\n\n\n   A c c u s é de r é c e p t i o n . — P. MEIRSSCHAUT: Les sculptures de plein\nair à Bruxelles. Guide explicatif, 121 photogravures (Bruxelles, Bruylant).\nDIRK DE VOS : Marioline, Roman versierd met platen op japaansch papier\ndoor EDMOND VAN OFFEL (Antwerpen, de Vos en Vander Groen). E. MAL­\nTRAVERS : Une rançon (Paris, Charles). L. BOCQUET: Flandre (Paris, Maison\ndes Poêles). A. DE WITTE: Les médailles et les jetons d'inauguration frappés\npar ordre du gouvernement général aux Pays-Bas Autrichiens (1717-1794)\n(Bruxelles, Goemaere). BJOERNSTJERNE BJOERNSON : Le roi. Le journaliste\n(Paris, Stock). E. STRAUS : Le Théâtre alsacien (Paris, Bibliothèque de\nLa Critique). H. FIEUENS-GEVAERT : Psychologie d'une ville. Essai sur\nBruges (Paris, Alcan). J. GILLARD : Les horizons évanouis (Namur,\nGodenne). J. DESTRÉE : Le secret de Frédéric Marcinel (Bruxelles, Larcier).\nH. VANDEPUTTE : La planète (idem).\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": ""}, {"page_pdf": 313, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "annee", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 4, "signet_source": "Huitième année - N°4 - Avril 1901 (?)", "preuve": "Couvertures absentes ; année attestée par le volume ; signet mensuel non confirmé."}}