{"numero_id": "ulb-durendal-1901-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 265, "page_fin": 269, "titre_corps": "Paris nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Paris Nocturne", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 318, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1720, "texte": "Paris Nocturne\n                                             A M. Cochefert,\n                                                  chef de la Sûreté.\n\n   Des deux inspecteurs de police que l'amabilité du chef de la\nSûreté, M. Cochefert, voulut bien mettre cette nuit-là à notre\ndisposition, l'un, grand, sec, à la figure anguleuse, imberbe et\nvolontaire, donne une impression d'énergie; l'autre, petit,\nbedonnant, les yeux vifs et un sourire malicieux dans sa bar­\nbiche noire, s'affirme un type de finesse et de rouerie.\n   Il est onze heures ; dans la nuit calme et tiède, la voiture\nnous emporte loin des symphonies de lumières des boulevards,\nvers des coins de Paris de plus en plus déserts et de plus en\nplus noirs; seule, de-ci de-là, la réverbération d'une vitrine de\nmarchand de vin barre le pavé sombre d'une tache claire;\npuis l'obscurité et la solitude recommencent; les rues se\nresserrent de plus en plus, et voici que dans un étroit\nboyau au-dessus d'une porte vitrée le mot Bal s'affiche en\ntransparent; c'est le bal de Gravilliers, la première sta­\ntion, entre dix heures et minuit, de la basse pègre parisienne;\ndans l'air saturé d'alcool et de fumée, au son bizarre et heurté\nd'un piano poussif et d'un violon fêlé, de jeunes souteneurs au\nteint hâve et mat, la cravate voyante, la casquette noire dans le\ncou et deux accroche-cœurs leur battant les tempes, font danser\ndes filles en cheveux, anémiées par le vice, les joues luisantes\nd'une sueur vermillonnée; tout autour des groupes sont assis :\ndevant une équivoque absinthe, la cigarette aux dents et la main\ntendue, un long gaillard à l'œil cupide et mauvais se fait\nremettre par sa compagne le produit de la soirée; plus loin quatre\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2684, "texte": "   266                          DURENDAL\n\n\n     \" gosses\"— l'aîné peut avoir seize ans — penchés l'un vers l'autre\n     et tête contre tête parlent bas et jettent à la dérobée des regards\n     soupçonneux : ils se font des confidences, règlent un butin ou\n     préparent un coup; la patronne de l'endroit toujours en mouve­\n    ment, va de table en table, brandissant un plateau où scintillent\n    des verres de vin bleu, tandis que le patron empressé et obsé­\n    quieux se fait confesser par les policiers... Et dans la jaune\n    lumière du gaz, voilée de fumée, parmi les jurons et les baisers,\n    les couples passent et repassent toujours lascivement enlacés,\n    comme des symboles de débauche bestiale...\n       La nuit nous a repris; et après quelques circuits nous nous\n   engageons dans une sorte de fissure sombre entre deux hautes\n   bâtisses; des détritus innomables parsèment le sol; sur un\n   paquet de chiffons, le dos au trottoir, un ivrogne ronfle; des\n   deux côtés, sous des auvents qui dessinent sur le ciel d'informes\n   et gigantesques gargouilles, des réduits s'éclairent sofdides et\n   blafards où des gouges dépenaillées, fantômes de la luxure et de\n   la faim, sollicitent le passant de leurs gestes lubriques,... « Où\n   sommes-nous donc? » — « A la rue de Venise — l'égout du\n   plaisir parisien!... Ici s'agite Je résidu extrême de la prostitu-\n. tion; et telles dames de chez Maxim, veuves de leurs charmes,\n  viennent finir dans ces antres....» La rue de Venise!... Quel amer\n  et ironique contraste alors de reporter s'a pensée par une nuit\n  bellement pareille vers les douces et syeltes gondoles glissant\n  mollement sur le grand canal, à l'ombre des palais fastueux: qui\n  disent si ardemment la joie d'aimer et la volupté de vivre!\n      Trois coups frappés à la porte et le père Fradin, hôtelier de\n  l'Auberge à Quatre Sous, vient ouvrir; la maison, au morne et\n  massif aspect de caserne, s'élève haut Vers le ciel et descend\n  profondément en terre ; des galletas aux souterrains, elle est\n  meublée uniquement de tables crasseuses et de bancs branlants\n  de bois blanc ; là s'entassent, s'accroupissent, s'étendent pour\n  un sommeil de quelques heures tous les vagabonds de la\n  capitale; assis, couchés, recroquevillés, ils sont là sept à huit\n  cents ; les corridors e.n sont garnis et les escaliers encombrés ;\n  des lueurs falotes éclairent leur lourd repos de malchanceux : on\n  distingue dés blouses de charpentiers, des tabliers de cordon­\n  niers, des mains noires de forgerons, un fouet de cocher, la\n casquette galonnée d'un porteur du Figaro et parfois les fins et\n  douloureux doigts d'un artiste qui cache honteusement sa figure\n"}, {"page_pdf": 320, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": "                        PARIS NOCTURNE                        267\n\nsous l'épaisse crinière des cheveux; pour quatre sous, le père\nFradin, philanthrope avisé, héberge une nuit ces sans-gîte et\nne les congédie le matin qu'après avoir réchauffé leur pauvre et\nminable carcasse d'une écuelle de soupe...\n    Le lourd silence qui pèse sur ces dortoirs de la misère n'est\ntroublé d'intervalles que par une plainte de souffrance, un soli­\nloque de rêve ou la chute d'un corps sur les dalles; au passage\ndes visiteurs, quelques-uns s'éveillent et regardent curieux,\neffarés ou hostiles; l'un ou l'autre tend la main vers une aumône\net empoche la pièce reçue avec des regards de défiance pour ses\nvoisins, car il a lu aux murs en lettres bleues : « Méfiez-vous\ndes voleurs. » En sortant, dans un coin, affalé sur un escabeau\net le buste appuyé contre le mur, un des dormeurs fixe notre\nattention : son crâne est énorme, dénudé et bossue; deux lèvres\népaisses saignent dans sa grise barbe inculte et d'épais sourcils\nsoulignent la largeur du front... « Mais c'est Verlaine », s'écrie\nl'un de nous; la ressemblance, en effet, est frappante, et dans ce\nmilieu, à cette heure, elle devient émouvante; nous prenons la\nmain du paria pour y glisser quelques sous et il ouvre les\nyeux, des yeux clairs et bleus qui se retirent d'abord de défiance,\npuis s'adoucissent de gratitude — yeux du chien habitué d'être\nbattu, et qui s'étonne et remercie du frôlement d'une caresse.\n    A une église proche, deux heures sonnent : c'est l'instant\n nocturne où l'écume de Paris, déferle vers les halles et\ns'engouffre dans ces pires bouges : le Caveau des Innocents et\n l'Ange Gabriel.\n    Après avoir passé devant le « zinc » d'un marchand de vin,\n où quelques légumiers mêlés à des forts de la Halle devisent\nbourgeoisement, un escalier tortueux et humide nous conduit\n dans le Caveau... Etrange crypte aux voûtes en demi-cercle,\n basse, jaunâtre et toute couverte d'inscriptions faites au couteau\n et qui commémorent un crime, rappellent une débauche ou pro­\n fèrent une menace ! Les massives colonnes de fondations divi­\n sent en trois salles ces catacombes de la cambriole et du vice;\n une grouillante foule s'y entasse qui crie, chante, jure, s'inter­\n pelle, foule « d'Alphonses » et de « marmites », la plupart très\njeunes, les hommes encore imberbes, les femmes montrant de\njolis yeux de quinze ans dans des figures déjà fripées et\n mangées de fard, tous décidément et irréparablement engagés\n dans le rouage de la rapine et de la prostitution; et un des\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": " 268                          DURENDAL\n\n\n agents de la Sûreté nous souffle à l'oreille : « Ils sont trois cents\n ici et il n'y a pas un honnête homme ou une honnête femme,\n pas un, pas une qui ait un métier avouable. » Les brocks de vin\n chaud circulent et aussi les absinthes et les cerises à l'eau-de-\n vie; d'un piano violemment tapoté sort un air canaille;, un\n « môme » à la figure cireuse sous sa chevelure d'ébène, monte\n sur une chaise et d'une voix éraillée entame la Marche des Cam-\n brioleurs :\n                         On arriv' la nuit,\n                         Sur le coup d' minuit\n                    Dans un' maison solitaire ;\n                         On flanque au portier\n                         En train d' roupiller\n                    Des marions sur la caf'tière.\n                         Le bourgeois traqueur\n                         Devient vert de peur,\n                    Nous offre des liqueurs.\n                         On prend son argent\n                        Et mêm' ses fauss's dents,\n                           Ses antiquités,\n                           Son vin frelaté\n                    Et sa femm' par dessus 1' marché !\n\n   Au refrain! Et toute l'assemblée, les fifres aigus des femmes\nse mêlant aux notes basses des hommes, répète cette Marseil­\nlaise du chourinage en l'appuyant et en la soulignant sur la\ntable de violents coups de poings qui font danser les verres. Et\nla chanson terminée, sous le coup de fouet de l'excitation, les\nassistants s'apostrophent de coin à coin et de table à table et des\nvocables s'entremêlent bizarres, équivoques et incompréhen­\nsibles pour les non-initiés — langage de convention, argot de\nmétier où se distinguent les mots : « vache », « casserole »,\n« marlou », « purotin », « loupiot », « ponte », « miche »,\n« flic »... « Flic, c'est pour nous cela, nous confie un de nos\nguides, ils nous auront reconnus. » Parfois une dispute éclate,\ndes injures ordurières se croisent et des poings se lèvent, mais\naussitôt le patron, vigilant du bon ordre, va quérir un des sergots\nen permanence aux environs, et quand le képi du policier sur­\ngit au seuil du Caveau, la tempête s'apaise soudain dans des\ngrognements et le piano amorce à nouveau la Marche des\nCambrioleurs...\n  Vers quatre heures « le Caveau » se vide lentement, habitués\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "                         PARIS NOCTURNE                         269\n\n\n et habituées sortent d'un pas fatigué et traînard, et pour se\n conformer à l'étiquette de la pègre vont attendre l'aurore à\n l'Ange Gabriel.\n    L'Ange Gabriel est l'ultime station du noctambulisme; dans sa\ngrande salle oblongue aux peintures d'un vis-à-vis mystique et\n obscène s'assemblent les types les plus hétéroclites de la haute\n et de la basse noce. Germinie Lacerteux y coudoie l'horizontale à\n la mode, et les fêtards selon le rite de M. Lavedan se mêlent aux\n plus ignobles « casquettes à pont » ; et tout ce monde fraternise\nen pataugeant dans l'ordure des chansons les plus canailles ;\n les yeux se ferment de lassitude., les bustes s'inclinent, les bras\ns'étirent, et néanmoins, malgré le sommeil impérieux, les\nbouches profèrent encore, sur des notes rauques et comme en\nsonge, des débris de blasphèmes et de malpropretés... L'odieux\nspectacle — dans les lueurs du virginal matin qui lentement\n filtre du dehors — l'odieux spectacle que celui de ces ilotes\n ivres et abrutis, vautrés en grappes de soies chiffonnées, de\n cheveux en désordre et de chairs fanées, sur lequel flotte un\n air vicié de nicotine, d'alcool, de patchouli — tandis que là-\n haut dans le panneau central du mur se dessine, en odieux\n symbole, la blanche silhouette de l'Ange Gabriel terrassé par un\n souteneur !\n    Nous sortons et nous tombons au dehors dans la ruche mou­\nvementée des Halles en pleine activité; et c'est délicieux alors,\nc'est exquis et purifiant de humer l'air vif et fort du matin, de\nse libérer les yeux par la vision de ces profusions de fleurs,\ntout humides de rosée et si joliment teintées par le soleil\nlevant, d'aspirer l'âcre et savoureuse odeur de la terre qui se\ndégage des amoncellements de légumes et de fruits, de se désal­\ntérer la bouche en mordant à pleines dents dans le duvet d'une\npêche et après ce pèlerinage nocturne dans les antres d'une vie\nfactice, malfaisante et intervertie de sa vraie fonction, de se\ntrouver enfin en face de la vraie vie laborieuse, utile et féconde,\nsymbolisée par les beaux gars sanguins et robustes qui transpor­\ntent à bras tendus un demi-boeuf, ou là-bas par la paysanne aux\njoues rouges de santé et aux yeux de claire franchise qui,\ncouchée hier avant la nuit, amène à Paris avec l'aurore, au petit\ntrot d'une mule, sa charrette débordante des produits du champ\npaternel.\n                                       FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 270, "page_fin": 270, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : Conseil", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Couronne d Ombre", "ancre_fin": "Pourrait marquer ton front d une empreinte funèbre", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Solitude", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 323, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 811, "texte": "La Couronne d'Ombre\n                                                      A IWAN GlLKIN.\n\n                          Conseil\nJ'entends encor ta voix qui m'appelle     là-bas...\nHélas! un tel orgueil a déchiré mon âme\nQue je t'offenserais en te cédant, ô Femme :\nVa-t'en, je suis de ceux que l'on n'évoque pas.\n\nMes rêves profanés m'ont suivi pas à pas,\nHarcelant sans pitié de leurs torches en flamme\nMon cœur où se débat une chimère infâme\nA qui, le soir venu, Satan parle tout bas.\n\nJe les ai massacrés dans la nuit où je baigne\nMon esprit foudroyé qui se désole et saigne\nLoin des yeux ingénus dont je maudis    l'azur.\n\nPar pitié, laisse-moi mourir dans les ténèbres...\nJe t'aime, tu le sais, mais mon sourire impur\nPourrait marquer ton front d'une empreinte      funèbre.\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 270, "page_fin": 271, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : Solitude", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Solitude", "ancre_fin": "Et tu savoureras le baiser de la Gloire", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Mensonge Tu mens", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 323, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 811, "fin_caractere_exclue": 1019, "texte": "Solitude\nQu'attendais-tu?—  L'amour. — Qu'as-tu trouvé? — L'ennui.        —\nAh, ne regarde plus autour de toi, mon frère,\nRien ne pourra guérir ton rêve solitaire\nQui cherche vainement sa route dans la nuit.\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 544, "texte": "               LA COURONNE D'OMBRE                      27I\n\nAccepte ton destin : Nulle clarté ne luit\nPour ton âme qui passe ainsi qu'une étrangère\nPâle et fière, parmi les foules mensongères,\nMéprisant leur sourire et fuyant leur appui.\nReste seul : La puissance est à ceux qui dédaignent\nL'amour triste et fatal, la force à ceux qui saignent\nSur la croix où les ont cloués les hommes vils.\n\nVénère la Beauté loin du monde illusoire\nSans souci des rumeurs ni des cris puérils,\nEt tu savoureras le baiser de la Gloire.\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 271, "page_fin": 271, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : Mensonge", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Mensonge Tu mens", "ancre_fin": "Briser ta chair sous mon dédain que rien ne dompte", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A une Femme de trente ans", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 324, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 544, "fin_caractere_exclue": 1205, "texte": "Mensonge\nTu mens! Dans tes yeux d'or, j'ai vu se refléter\nL'abominable espoir qui te ronge les moelles,\nTu dérobes en vain sous le lin de tes voiles\nTon triste cœur mordu par la lubricité.\n\nJ'entends gronder en moi mon amour insulté\nDevant les monstrueux désirs que tu dévoiles...\nNe lève plus les yeux : tu souilles les étoiles\nQui t'accablent de leur souveraine clarté.\n\nO toi que j'ai chantée, ô toi que j'ai bénie,\nLe vampire gorgé du sang de mon génie\nFouille à présent ton cœur qui se révolte encor.\n\nEn criant ma douleur, je proclame ta honte :\nTu m'as tué, mais je saurai malgré la mort\nBriser ta chair sous mon dédain que rien ne dompte.\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 271, "page_fin": 272, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : À une Femme de trente ans", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "A une Femme de trente ans", "ancre_fin": "Semble sonner le glas de ta beauté charnelle", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Prophète", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 324, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 1205, "fin_caractere_exclue": 1467, "texte": "A une Femme de trente ans\n                           Sur un buste de VICTOR ROUSSEAU.\nDans tes yeux où survit un grand rêve ignoré\nParfois se mire encor le visage magique\nDe l'Amour qui charmait ton âme nostalgique\nAux jours déjà lointains où tu savais pleurer.\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 575, "texte": "272                          DURENDAL\n\n\n      Il t'apparait alors magnifique et paré\n      D'un prestige à la fois étrange et tyrannique,\n      Et ton cœur frémissant sous sa lèvre ironique,\n      S'offre anxieusement aux baisers espérés.\n\n      Un printemps attardé refleurit ta mémoire\n      Des mille émois divins d'une enfance illusoire\n      Et l'espoir de revivre hante ton morne cœur.\n\n      Mais la nuit qui descend chasse de tes prunelles\n      Ce fantôme d'amour dont le rire moqueur\n      Semble sonner le glas de ta beauté charnelle.\n\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 272, "page_fin": 272, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : Le Prophète", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Le 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pardonné,\n      O Rêve, si ton sang peut féconder la terre.\n\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 272, "page_fin": 273, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : Les Miroirs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Miroirs", "ancre_fin": "Pour ne pas les souiller de sa perversité", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Vaine Conquête", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 325, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 1306, "fin_caractere_exclue": 1531, "texte": "Les Miroirs\n      O le charme ingénu de lire en tels beaux yeux\n      La légende adorable éclose aux jours d'enfance!\n      On dirait qu'il s'y fond du rêve et du silence\n      Dans la splendeur d'un soir calme et religieux.\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 527, "texte": "               LA COURONNE D'OMBRE                       273\n\n\nDes reflets d'autrefois doucement s'y profilent\nComme en de clairs miroirs où se seraient figés\nDes visages défunts à peine ennuagés\nPar le touchant émoi des choses qui s'exilent.\n\nAinsi tout l'infini d'un passé vague et pur\nVient moirer d'ombre et d'or leur ineffable azur :\nA leur aube se mêle un peu de crépuscule.\n\nJe n'ose les fixer de mon œil attristé\nEt mon cœur devant eux se dérobe et recule\nPour ne pas les souiller de sa perversité.\n\n\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-008", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 273, "page_fin": 273, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : La Vaine Conquête", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Vaine Conquête", "ancre_fin": "N étouffe pas la voix qui gémit dans mon cœur", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L Infant", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 326, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 527, "fin_caractere_exclue": 1216, "texte": "La Vaine Conquête\nJe promène à travers ta Ville saccagée\nPar une soldatesque ivre dont j'ai conduit\nLes sombres bataillons, complices de la nuit,\nLe rêve ensanglanté de mon âme outragée.\n\nLe tocsin jette en vain ses clameurs enragées\nSous le ciel morne et lourd : tous les hommes ont fui.\nJe reste seul, assis sur mon trône d'ennui\nDevant ton souvenir, ô Toi que j'ai vengée!\n\nLa Ville avait broyé de ses anneaux de fer\nTon cœur, fruit de mon cœur, ta chair, fleur de ma chair,\nEt notre pur amour râlait sous ses mâchoires:\n\nA mon tour, j'ai semé la honte et la terreur...\nMais la prestigieuse ivresse de la Gloire\nN'étouffe pas la voix qui gémit dans mon cœur,\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 273, "page_fin": 274, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : L’Infant", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L Infant", "ancre_fin": "M éteindre dans la nuit sans 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Et les désirs qui harcèlent mon cœur,\n      Jamais je ne pourrai, Bel Amour, te les dire.\n\n      Je passerai peut-être à côté du Bonheur,\n      Mais mon cœur est si las, que je préfère encore\n      M'éteindre dans la nuit, sans attendre l'aurore.\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-010", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 274, "page_fin": 274, "titre_corps": "La Couronne d’Ombre : L’Erreur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "L Erreur", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 327, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 595, "fin_caractere_exclue": 1410, "texte": "L'Erreur\n      Tu m'apparais sous la figure d'un beau songe,\n      Plus douce que tu n'es et plus sereine aussi,\n      Trop noble pour goûter les voluptés d'ici\n      Et grande à la façon d'un être de mensonge.\n\n      Dans ton âme où souvent mon âme erre et se plonge,\n      J'arrache avec dédain les ronces du souci\n      Pour l'orner de mes fleurs et ne connaître ainsi\n      Aucun des vains désirs qui vers ton cœur s'allongent.\n\n      Les hommes quelquefois semblent sourire entre eux\n      En me voyant penché, pâle enfant douloureux,\n      Sur ton âme où jamais ne s'allume une flamme;\n\n      Mais, fier de mon erreur, j'obéis à ta loi\n      Et toutes les clartés qui flottent dans mon âme,\n      Pour me leurrer encor,je les découvre en toi.\n\n                                                 GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-201", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Le Concert (Giorgione)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(D'après une photographie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 329, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 136, "texte": "D'après une photographie d'Altnarl, de Florence)\n    LE CONCERT\n       (GIORGIONE)\nGalerie Pitti à Florence\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-011", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 275, "page_fin": 281, "titre_corps": "Giorgione", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Giorgione", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 330, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 1974, "texte": "Giorgione\n\n                                                                       Ai pavoni.\n\n   Peut-être n'y a-t-il point une pensée qui n'ait été pensée, une chanson qui\nn'ait été chantée, un rêve qui n'ait été rêvé, un amour qui n'ait été aimé...\nCependant, le poète passe, et cette pensée, cette chanson, ce rêve, cet amour\n— ces fleurs qui, déjà, ont été cueillies, il les ramasse et, pour avoir été\nassemblées en gerbe par sa main inspirée, voici qu'elles se parent d'une vie\nnouvelle et inattendue... — Ces paroles s'ont de toujours, mais lui, éphémère,\ns'y est ajouté, et elles ont pris dans sa bouche un surprenant et solennel accent\nde commémoration et de prophétie, comme si tout le passé s'y exprimait, et\ntout l'avenir...\n\n   Nous disions, à propos de Botticelli, que le fait capital de sa vie est son\nœuvre, et que c'est là qu'il faut chercher, découvrir et connaître l'intimité de\ncette âme exquise.. Et, en effet, par ce qu'il y a de conscient dans l'œuvre\nd'art, et, plus encore, par ce qu'il y entre d'inconscient, l'auteur s'y dévoile\ntout entier, dans la réalité rayonnante et profonde de son génie et de son cœur.\n   Son œuvre le crée autant qu'il'la crée et, créée, elle ne le surprend pas\nmoins que ses admirateurs. L'art et la vie d'un artiste sont solidaires ; soutenir\ncomme M. Angelo Conti, dans sa très belle étude sur Giorgione (1), qu'il n'est\npoint de parité entre l'un et l'autre, que l'existence positive d'un artiste et les\névénements qui l'ont marquée n'ont pu avoir aucune répercussion dans sa\npensée paraît singulièrement hasardé. Non, « nous sommes faits de la même\nétoffe que nos rêves », dit Shakespeare, et la même sensibilité qui jaillit et\nsaigne dans les vers enivrés ou douloureux du poète, il la porte dans la vie et\nelle la lui fait ombrageuse et passionnée. Il vit sa vie et, en même temps, la\n\n\n  (1) GIORGIONE, studio di Angelo Conti. — Firenze. Alinari (Illustré de belles repro­\nductions).\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3486, "texte": "276                                DURENDAL\n\n\n\npense, la sent, la souffre, en jouit, avec une intensité inconnue aux autres\nhommes — et son œuvre n'en est que l'expression suprême, de même que la\nfleur surgie, radieuse, du sol, extériorise, dans sa couleur et son parfum, dans\nsa fine grâce sauvage, les obscures énergies coalisées de la terre.\n   L'art, aussi, a une tige et des racines, et ses fruits seront d'autant plus\nsavoureux et durables que celles-ci seront plus étendues et s'alimenteront aux\nsources plus secrètes de la vie. L'existence active et sentimentale de l'artiste\nest la trame sur laquelle, peu à peu, par la collaboration de sa pensée et de ses\njours, heureux ou sinistres — de sa vie vécue et de sa vie réfléchie — son\nœuvre se tisse et s'élabore. Les faits journaliers peuvent devenir le principe\nde ses inspirations les plus hautes, parce qu'il n'y a rien d'ordinaire pour le\ngénie ; que les plus insignifiantes circonstances peuvent « cristalliser » dans\nson esprit, se ramifier, se transfigurer, perdre leur caractère relatif pour\nassumer des significations absolues. « Tout est ordinaire pour les gens ordi­\nnaires », assurait Carlyle, et il ajoutait : — « C'est à jamais l'ère des miracles,\nici-bas. »\n   M. Conti prononce ailleurs ces belles paroles de vérité, qui sont la négation\nimplicite de l'opinion que nous avons rapportée : « L'art n'est pas seulement\naspiration et imploration, il est aussi souvenir et pressentiment. La prière\nqu'il exprime est faite d'espérance et de larmes. »\n   Selon qu'elle lui a été maternelle ou marâtre, l'artiste exalte la vie ou se\nvenge d'elle, mais elle est son unique inspiratrice. L'art, comme l'amour, n'est\npeut-être qu'une façon plus haute de nous aimer nous-mêmes, en nous sacri­\nfiant pour nous retrouver, grandis... L'homme est anxieux de l'homme, seu­\nlement; et il ne se reconnaîtra pas dans les héros transférés au milieu de\nl'éblouissement tragique par le poète, ne souffrira point leur souffrance, ne\ns'éplorera ni ne s'émouvra avec eux, si le sang et la sève de la vie ne circulent\ndans leurs veines. Il ne cherche jamais que lui-même, et il faut que les choses\nlui répètent le mot de la sagesse hindoue : « Tal twam asi — Cette chose, c'est\ntoi! ». L'art paroxyse la réalité et une œuvre est d'autant plus poignante\nqu'elle marie plus, de réalité à plus de rêve.\n   « Ton héritage, s'écriait Gœthe, reconquiers-le chaque jour ! ». A chaque\nmoment de la durée, l'artiste est l'héritier de tous les maîtres qui sont venus\navant lui ; il a reçu d'eux la tradition de la beauté, mais ce legs ne sera fécond\nqu'au prix de son labeur personnel : il faut qu'il vive, du travail de ses mains,\net non de l'épargne de ses devanciers. Il marche dans la lumière projetée der­\nrière lui par les siècles révolus, mais, pour ne pas cheminer dans sa propre\nombre, une lumière doit émaner de lui aussi, personnelle, et qui éclaire la\nroute devant ses pas. La pensée du passé et celle du présent doivent se résumer\nen lui, confondues .avec la sienne : comme les prédécesseurs dont il continue\nla mission, il devient alors, en s'exprimant lui-même, le héraut des aspirations\ninformulées des contemporains.. Car il est d'une époque et d'une contrée,\nil est situé dans l'espace et dans le temps, et son art se localisera davantage à\nmesure qu'il sera plus spontané.\n   L'ambition éternelle de l'art est la représentation de la vie - - d'arrêter en\ntraits de beauté quelque aspect de sa physionomie changeante; de surprendre\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3392, "texte": "                                  GIORGIONE                                  277\n\nau vol, pour le fixer, dans le frissonnement de sa complexité, un de ses\nvisages de songe, de mystère ou d'ironie... L'artiste saisit les éléments péris­\nsables de la vie, pour leur conférer une dignité supérieure, pour les marquer\ndu signe de l'immortalité, comme l'artisan grec de Tanagra pétrissait un bloc\nd'argile pour en tirer l'image rayonnante d'un dieu. Ces éléments, il les prend\nautour de lui, mais le souffle dont il les anime, l'âme de feu qu'il y ajoute,\nlui appartiennent : — il les a reçus en don privilégié, mais c'est pour les pro­\ndiguer.\n    Les œuvres, seules, survivent où ce qui est du temps se mélange à ce qui\nest de tous les temps; les œuvres qui possèdent le style. A la fin de la seconde\nRenaissance, il n'y a plus de style ou, plutôt, c'est la confusion des styles,\nparce que l'art a été privé de l'indispensable ferment de toute conception\nlogique et harmonieuse : il a rompu avec la pensée actuelle, avec la tradition\nimmédiate, pour se conformer, sans les bien comprendre ni les connaître, à la\npensée et à la tradition antiques.\n     Le style est cette qualité par laquelle un art existe et se particularise, d'où\nvient aux ouvrages qu'il produit ce relief puissant, cette nerveuse splendeur\nfrémissante, qui sont comme la présence encore sensible de la pensée et de la\nmain de l'artiste, enivré de la beauté qu'il a lui-même découverte, soucieux de\n la représenter avec l'éclat où elle lui est apparue. Et le secret de ce don pres­\ntigieux, que détinrent les Grecs, les Gothiques et les Primitifs italiens, c'est\n de regarder la nature, elle seule, avec des yeux enthousiastes.\n     « Chez Pisanello, comme chez presque tous les grands quattrocentisti,\n jusqu'à Giovanni Bellini et Giorgione, le style est l'art même. Plus tard; le\n style, c'est l'artiste. »\n     Cette réflexion de M. Angelo Conti est excellente. En effet, au XVe siècle,\n chacun regarde les choses et soi-même, la volonté tendue vers l'expression de\n sa vision personnelle, de l'idéal de force, de suavité ou de magnificence qu'il\n  porte en lui; et tout l'art du temps, de l'Angelico à Botticelli, de Ghiberti à\n  Mino da Fiesole, prend de ce fait un caractère de vivace beauté toujours renou­\n  velée, grave, ravissante et simple.\n     Le XVIe siècle prohibe la recherche libre de la beauté ; il promulgue les\n  dogmes esthétiques, la loi académique, issus de l'admiration idolâtrique de\n  l'art ancien, étudié, du reste, dans les œuvres de la période hellénistique ou\n  romaine. L'ère du style noble commence pour durer deux siècles, au milieu\n  d'une décadence toujours accélérée; et l'originalité des artistes, comprimée,\n  vinculée dans l'indépendance de son inspiration foncière, s'exerce presque\n  uniquement dans la forme, épuise ses facultés inventives dans les pitoyables\n  imaginations du baroque et du rococo.\n\n    M. Conti raille doucement la critique scientifique, « critique de catalogue »,\n qui, après avoir groupé des faits ou des conjectures, fouillé et compulsé les\n archives, émis de doctes et prudentes hypothèses sur l'origine, l'auteur d'un\n tableau ou d'une statue, se frotte les mains et croit avoir ajouté une page à\n l'histoire de l'ait. Ne dédaignons pas son travail, cependant, car il est utile et\n accumule les matériaux dont quelqu'un, un jour, fera jaillir l'étincelle : La\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3178, "texte": "278                               DURENDAL\n\n\ncritique, elle aussi, peut être créatrice; ne point se réduire à décrire, classer,\ncomparer... Les œuvres de l'art peuvent l'inspirer, comme celles de la nature,\nl'artiste.\n   La nature acquiert une existence consciente de beauté dans la mesure\nseulement où notre esprit et notre âme collaborent avec elle. Elle est comme\nun inépuisable répertoire de paroles ébauchées, de signes inachevés, qui ne\ntrouvent la perfection de leur éloquence et de leur expression que dans la\nbouche, sous la main volontaire de l'artiste. L'œuvre élaborée par celui-ci, où\nil confond sa propre pensée avec la pensée éparse dans les choses, doit donc\navoir une existence complète et définitive. Cependant, voici que, détachée\nde son auteur, elle continue à vivre indépendamment de lui; elle subit la\ncondition de; tous les objets créés et devient susceptible de significations\ninépuisables, selon les yeux, ternes ou rayonnants,: qui la contemplent; de\ntelle sorte qu'en réalité, une œuvre n'est jamais finie, et s'achève incessam­\nment dans l'intellect de ses admirateurs. L'homme ne se lasse point de\ncommenter l'homme.\n   Pourquoi donc ne trouverions-nous point, dans l'étude des ouvrages des\nmaîtres, les mêmes principes d'exaltation de notre personnalité qui sont nés,\npour eux, de l'observation directe du monde? Et l'humanité serait-elle moins\nvivante et passionnée, pour être envisagée, non dans sa réalité immédiate,\nmais dans l'incisive et puissante interprétation qu'ils en ont donnée? N'est-ce\npoint de la vie haussée à un état supérieur — à laquelle ils ont conféré\nl'empreinte du divin ?\n   Il ne s'agit point ici de critique scolastique, minutieuse, toute matérielle,\nmais de la critique telle que Gœthe en a laissé le merveilleux exemple dans\nles pages de Wilhelm Meister consacrées à Shakespeare ; telle que la compre­\nnaient Taine ou Barbey ; telle que la conçoivent Bourget, Lemaître ou Anatole\nFrance. Critique toute subjective, qui imagine, en somme, et devine, et par­\nticipe à la pensée du génie pour en faire jaillir de nouvelles fleurs et des fruits\ninaperçus... La fécondité du théâtre de Shakespeare, des chefs-d'œuvre de\nVinci ou de Michel-Ange est illimitée : — qu'importe que l'on nous dise :\n« Le poète, l'artiste n'a point connu les pensées, les intentions que votre fan­\ntaisie lui prête » — elles étaient en puissance dans son œuvre et, donc, lui\nappartiennent...\n\n\n   Qu'importe que Giorgione ait senti confusément, sans jamais probablement\nse les définir à lui-même, la beauté musicale, l'espèce de rythme exalté révélés\ndans chacun de ses ouvrages? L'une et l'autre, y sont visibles pour qui sait\nvoir, inconscients parce qu'ils étaient innés, parce qu'ils étaient la forme\nmême de la pensée de ce poète de songes somptueux et tristes, de cet évoca­\nteur de vie absolue, noble et harmonieuse comme la douleur.\n   Il y a dans Giorgione l'inimaginable splendeur d'une efflorescence et d'un\ndéclin ; quelque chossde juvénileàla fois et de prématuré, comme chez tant de\ndélicieux maîtres apparus entre la décadence émerveillée, de la première\nRenaissance et l'aurore de la seconde. Une vie poignante et ingénue s'éveille\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "                                   GIORGIONE                                   279\n\nsous son pinceau et il prononce, avec un insolite accent, extasié et endolori,\ndes paroles que l'on n'a jamais entendues...\n   Ses personnages sont replacés dans le cadre animé et mouvant de la nature,\nparmi les eaux, les arbres et la lumière... Ils se dépouillent des costumes de\nfasts et d'apparat chers aux peintres duXVesiècle; ce ne sontplus les « orants »,\nles donateurs, les pieux figurants de quelque scène sacrée, et qui contemplent\nJésus, la Vierge, la théorie fidèle des saints, dans le calme ravi d'une certitude,\nd'une foi presque incontestée, d'une existence, terriblement troublée et com­\nbattue dans sa paix matérielle, mais en énergie plutôt qu'en pensée, sans\ndébat intime, sans angoisses métaphysiques, sans le ravage et la démoralisa­\ntion du doute.\n   L'âme était toute réfugiée dans la religion, quiète, protégée contre ses\npropres défaillances... Mais voici que, émancipée, ayant quitté son guide sûr,\nelle regarde autour d'elle le monde qui l'environne; et, étonnée, il lui semble\nqu'elle se soit perdue, à la fois, et retrouvée ; elle se sent faible, débile, aban­\ndonnée et, en même temps, d'étranges espoirs, la fougue et la témérité de tous\nles espoirs, l'aperception bravée de toutes les déconvenues, montent en elle,\nl'angoissent et l'enivrent. Elle se découvre elle-même, et avec cette découverte,\n la tristesse entre dans le monde...\n\n   La biographie de Giorgione s'écrivait en cinq lignes : né à Castelfranco,\ndans le territoire vénitien de terre ferme, vers 1477, il meurt en 1511, non\npoint, comme le voulait la légende, d'un désespoir d'amour, mais de la peste.\nSon nom se rencontre dans les catalogues de tous les grands musées d'Europe,\nmais on ne compte peut-être pas plus d'une douzaine d'oeuvres qui puissent lui\nêtre attribuées sans contestation. Indépendamment des fresques presque\neffacées du Fondaco dei Tedescki, à Venise, et de la Madone entre Saint Libérait et\nSaint François, de Castelfranco, les ouvrages où son génie de tendresse et de\nmélancolique inquiétude apparaît davantage sont la Fête champêtre du Louvre\net le Concert du Palais Pitti.\n\n   Dans un paysage fait de luxuriantes verdures, d'eaux molles et de ciel,\navec des maisons lointaines et un troupeau qui rentre au bercail, deux jeunes\ngens sont assis à terre, dont l'un, vêtu de vert et de ronge, joue du luth... Et\nil semble qu'il doive moduler le chant grave et nostalgique, entrecoupé de\nrêve un peu fiévreux et de joie trop frémissante, de ce site ardent où la beauté\nestivale revêt déjà des teintes incertaines d'automne... Son compagnon écoute.\nSont-ils joyeux? non... ils sont hommes. C'est une fête, mais une fête qui se\ndéfait, et toute la beauté hésitante de l'heure et de là saison déclinante, le\nsecret de volupté et de mort, le destin entr'aperçu de tristesse qui embrasent\nles choses de cet éclat suprême, se reflètent; sans doute, dans la pensée\ndu joueur de luth, conduisent sa main-,: font qu'il tire des cordes de l'instru­\nment d'indicibles sons évaporés dans l'air immobile du soir, et où tremble,\npleure et se contemple son âme humble et fière.\n   Deux femmes sont là, aussi, nues        l'une écoute la mélodie qui jaillit, noté\nà note, sous les doigts inspirés de l'improvisateur ; 'Vautre puise de l'eau à une\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": " 280                                DURENDAL\n\n\nfontaine. Elles ne sont pas dévêtues -r- elles sont nues, nues comme la nature\nmagnifique et candide... Sont-ce les nymphes de ces \"bois et de cette fontaine ?\ndes déesses ou des mortelles? ou, seulement, incarnent-elles l'esprit du\npaysage, souriant comme ces femmes et, comme elles, décevant et chimérique?\n\n   Le Concert du Palais Pitti comporte trois personnages : un vieillard, un\nhomme dans la force de l'âge et un adolescent.\n   Les mains nerveuses de l'homme — un moine — effleurent, caressent les\ntouches du clavecin. Toute sa physionomie rayonne d'inspiration sérieuse et\ntriste ; et c'est un visage plébéien, aux traits arrêtés, puissants et fins, aux\npommettes saillantes et que l'excitation de l'art enfièvre. Tout en appuyant\nsur le clavier, il se retourne à moitié vers le vieillard, comme pour lui dire\ndu regard éloquent de ses yeux : — t Ecoutez ! Ecoutez ! l'inexprimable\nchante dans la musique... Voici l'indicible ; voici le sanglot, et voici le rire divin\nde la vie ; et ils se succèdent, s'unissent et se confondent, tellement que l'âme\nattentive et interdite s'interroge et ne sait si ce monde est pour la joie ou pour\nla douleur... »\n    Le claveciniste est dans la maturité, son visage d'homme pensant se dessine\n dans sa vigueur précise, dans les lignes de noblesse et de souffrance que la vie\n a creusées; et c'est un masque amaigri de décision, de désenchantement et de\n songe. Il sait ce qu'il rêve, et que cela est inaccessible ; il connaît qu'il veut,\n et que toute volonté est vaine, et, toutefois, il ne renonce pas.\n    Une vitalité ardente, contrariée et sans autre issue que la véhémence du\nsonge, s'exprime sur cette figure altière et tourmentée qui nous apparaît entre\nce vieillard et cet enfant avec leurs faces arrondies et imprécises : le temps a\némoussé les traits de l'un, n'a pas encore modelé de son pouce capricieux et\ncruel ceux de l'autre... Il n'y a de passion que chez l'homme et elle émane,\ncomme une auréole, de toute cette splendide tête d'orgueil brisé et de lassitude;\nil n'y en a plus chez le vieillard : les jours ont passé, et l'inutile vanité\ndu désir ; il n'y en a pas encore chez l'enfant, parce que la vie surabonde\nen lui, présomptueuse et futile, et que la passion est faite d'expérience et\nde regret.\n   Le vieillard, cependant, pose sa main lente, une main de conseil et d'apai­\nsement, sur l'épaule du musicien, et le geste répond au regard de celui-ci :\n — « Calme-toi, âme trop généreuse et trop donnée ! Tu te transportes tout\nentière dans ton rêve; et il est beau, éblouissant et doux — mais ne pressens-\ntu point qu'il sera démenti?... Ah! je le vois, tu le sais et l'inévitable déception\nne t'enivrera pas moins que le rêve lui-même... Hélas! tu ne m'écouteras pas,\ncar je suis vieux et ma sagesse est froide ; pourtant, apprends-le, elle est faite,\nelle aussi, de rancœur et d'extase désolée... »\n   Avec la volupté avide de sa bouche et de ses yeux, l'enfant, lui, n'écoute\nni ne regarde ses compagnons; la musique, n'émeut rien en son âme, ni sou­\nvenir, ni aspiration, ni attendrissement. La vie est trop forte, encore, et trop\nimpétueuse en lui ; elle n'a pas besoin, pour le séduire, des significations\nsupérieures et profondes de l'art ; elle exprime par elle-même, parfume de son\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 676, "texte": "                                 GIORGIONE                                 281\n\n\npropre parfum, grise de sa propre saveur. Il est la vie elle-même, inconsciente\net déployée; et il ne se connaît, ni ne la connaît.\n   Il est arrêté, ébloui, au seuil de la route, tandis que l'homme, déjà, y che­\nmine, dans l'exaltation désespérée de l'amour et de la foi. Quant au vieillard,\npacifié, réconcilié avec sa destinée à force de déconvenues, il s'est assis au\nbord du chemin, parce qu'il a su enfin que marcher est superflu, puisque, s\nl'horizon se déplace, il ne se rapproche ni ne change...\n             «\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-012", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 282, "page_fin": 284, "titre_corps": "I Fioretti", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "I Fioretti", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 337, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1593, "texte": "I Fioretti\n\n               IL est de simples et doux poèmes, ingénus comme\n                  l'enfance, pleins de la fraîche odeur des bois\n                  et des prairies. On aime à les relire dans l'apai­\n                  sement des heures trop brèves, quand le ciel pur\n                  est traversé de nuages, alors que la nature\n                  entière convie l'homme à partager son rêve. On\n                  en marque d'un brin d'herbe ou d'une fleur les\n                  pages préférées, car le signet doit se conformer\nharmonieusement aux phrases dont il est le gardien frêle, et\npeu à peu la subtile essence végétale s'attache aux mots, les\nparfume, leur donne cette demi-teinte des choses fanées, que le\ntemps n'a fait qu'embellir. Les auteurs de ces poèmes s'appellent\nVerlaine ou Séverin, leurs œuvres ont des titres mélodieux et\ntendres qui les résument, tout comme une rose résume l'ardente\nvie de l'Été, une feuille chaudement dorée la mélancolie des\ncrépuscules d'Automne.\n  Le délicieux recueil des Fioretti ou « petites fleurs de la vie\ndu Petit Pauvre de Jésus, saint François d'Assise» est une de ces\nœuvres. Son auteur anonyme fut sans doute un de ces moines\ndont la vie se partageait également entre les prières et les hum­\nbles besognes quotidiennes. Quel qu'il soit, il a su le pénétrer\nde bien doux parfums. On y respire le souffle épars des bois et\ndes campagnes et, plus encore, l'arome pacifiant du saint amour.\nCes Fioretti nous semblent une gerbe de fleurs champêtres\nrépandue sur l'autel de quelque chapelle rustique. Des images\n"}, {"page_pdf": 338, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "                             I FIORETTI                           283\n\n\nde saints sourient au mur, des ex-voto attestent la foi naïve et\nrecueillie qui, depuis les âges reculés, fit s'agenouiller les pèle­\nrins sur les marches usées du sanctuaire. Aux alentours, la\ncalme étendue des moissons jaunies s'étend sous la paix du ciel.\n   Ce pays, c'est l'Ombrie. Des coteaux aux courbes douces\nl'encerclent de leur ondulation harmonieuse. La nature y est\naccueillante aux hommes, les choses semblant s'y rappeler la\npureté originelle. Les noms mélodieux des villages paraissent\nêtre nés, à l'aube, du clair battement des cloches dans l'air pur.\n   Ce fut en cette contrée heureuse que vécut, au XIII siècle, le\nPetit Pauvre de Jésus dont les Fioretti nous racontent l'admirable\nvie. La brutalité des hommes contredisait alors de toute la force\nde son orgueil la piété ravie de la nature. C'était l'époque où la vie\ntumultueuse forçait chaque citoyen à faire de sa maison une\ncitadelle, chaque cité à s'entourer de solides remparts. Collines\net peuples ployaient sous le fardeau des murailles et des impôts\nde guerre.\n   Par les lèvres de saint François devait fleurir, sur cette terre\noù retentissait le fracas des armes, le verbe divin de l'Amour.\nL'Amour « qui meut le soleil et les autres étoiles » était bien la\ncaractéristique du Poverello qui basa sur cette loi unique et\nsublime les règles de son ordre. Illimité, s'étendant aux hommes\net aux choses, il parcourut, avec Dame Pauvreté sa soeur, les\nvilles et les campagnes de l'Italie, récoltant le grain des bonnes\nsemailles ou répandant par ses paroles le germe des moissons\nfutures. C'est lui qui présidait au repas merveilleux de saint\nFrançois et de sainte Claire au couvent de Sainte-Marie des\nAnges ; c'est lui qui poussait les frères de l'ordre à évangéliser\nles oiseaux de l'air et les poissons de la mer; c'est lui qui, à\nl'intervention du saint, réconcilia les habitants d'Agobio avec le\nloup féroce dont la cruauté les rançonnait. Le bouquet des\nFioretti est composé principalement de ses roses ardentes. Et\ncette pourpre, en faisant ressortir de façon éclatante les lys de\npureté qui l'environnent, nous rappelle aussi, par son aspect\nsanglant, que l'amour véritable s'épure et se transfigure dans la\ndouleur.\n   La lecture des simples récits de ce recueil, où les images sont\ncomme des fleurs nées spontanément selon la grâce, la joie,\nl'émotion des pensées, fait éclore dans l'âme un sentiment de\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1139, "texte": "284                                   DURENDAL\n\n\ncharité paisible et douce. De beaux vers de Fernand Séverin\nchantent dans la mémoire :\n\n                 Ce serait vers Assise, au b i e n h e u r e u x p a y s\n                 Q u e la d o u c e u r d u ciel jadis a visité...\n\n   Nous devons à M. Arnold Goffin le plaisir de goûter ces\nchoses. L'auteur de tant de pages fortement pensées et belle­\nment écrites sur l'art italien était plus apte que tout autre à\ntraduire (1) les récits délicats dont se compose le livre des\nFioretti. Il l'a fait avec la souplesse et la grâce qui le caracté­\nrisent. On ne saurait assez le féliciter du charme naïf et archaïque\ndont il a imprégné son style et il convient aussi de louer la savante\nétude par laquelle il vous introduit dans le jardin des Fioretti.\nAu reste, M. Goffin est un esprit rare et subtil, qui sait revêtir\nd'un clair manteau de beauté tout ce qu'il touche.\n\n                                                       CHARLES DE SPRIMONT\n\n\n\n\n (1) On peut se procurer la traduction .des Fioretti, d'A. Goffin, en s'adressant à\nM. Goetgebuer, libraire, rue de Lausanne, 44, à Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-013", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 285, "page_fin": 286, "titre_corps": "Saint François à la Cigale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Le Cardonnel", "ancre_debut": "Saint François à la Cigale", "ancre_fin": "Louis LE CARDONNEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 340, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1260, "texte": "Saint François à la Cigale\n                                        A J . - K . HUYSMANS.\n\nLe poudroyant midi, de sa clarté précise,\nDécoupe les coteaux silencieux d'Assise :\nL'alouette sans voix se cache dans le blé,\nL'air où rien ne frémit sent le myrte brûlé ;\nC'est l'heure morne où seule une cigale crie.\nC'est l'implacable été sur l'immobile Ombrie.\n\nA ses frères ayant ordonné le sommeil,\nPour entonner encore un cantique au soleil,\nFrançois, le fou divin, s'en va les mains ouvertes :\nLes pins l'ont appelé sous leurs aiguilles vertes ;\nIl sourit doucement d'un sourire du ciel,\nEt, comme s'il venait ainsi qu'Ezéchiel\nDe contempler l'ardeur des flamboyantes Roues,\nIl tressaille et l'on voit une flamme à ses joues.\n\nL'Esprit l'a ressaisi : voici qu'il va chanter,\nCar son cœur est trop plein pour ne pas éclater :\nO toi, dit-il, ô toi qui vibres dès l'aurore,\nHarmonieuse enfant, créature sonore\nQue bercent les grands pins dans leur chaude épaisseur,\nMusicienne d'or que je nomme ma sœur,\nO cigale, en vigueur allègre qui t'égale,\nVibrante, crépitante, exultante cigale\nTa voix infatigable est l'hymne de midi,\nEt, t'écoutant crier, mon cœur rouge a bondi,\nBénissant la lumière illimitée et blanche\nQui, royale, du sein du Roi des Rois s'épanche.\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2045, "texte": "286                            DURENDAL\n\n\n      Pauvrette, comme toi nous vivons l'âme en feu,\n      Insoucieux de tout fors de bien louer Dieu.\n      La Nature nous voit dans notre zèle agile,\n      Pleins du tressaillement sacré de l'Evangile,\n      Des sandales aux pieds passer le long des champs,\n      Chanteuse, comme toi nous ne sommes que chants.\n      Mais avec les beaux jours, fille de la lumière,\n      0 cigale d'été tu mourras tout entière,\n      Tandis que nous, tournés vers l'immuable         jour,\n      Nous trouverons qu'il fait clair et chaud dans         l'Amour.\n      Ainsi nous connaîtrons la vie       harmonieuse\n      Jusqu'à l'heure où la Mort s'en viendra        gracieuse.\n      « 0 bons frères mineurs, dira-t-elle,    venez,\n      Soyez entre mes bras comme des         nouveau-nés.\n      J'ai la clef des jardins de la joie infinie,\n      C'est par moi que, sans fin, au Christ on communie,\n      Vite ! vous danserez autour du firmament\n      Une danse d'amour sempiternellement      :\n      Lui-même Sire Christ présidera la fête,\n      Car c'est le Coryphée et l'éternel Poète ;\n      Son cœur est comme un luth pour sa divinité\n      Et le ciel vibre au chant de son humanité. »\n\n      Telle nous parlera    la bonne Mort Candide. —\n\n      Et nous, les yeux tournés vers la paix du splendide\n      Azur, voyant les jours terrestres    révolus,\n      Nous mourrons du trépas radieux des élus.\n      Jésus nous ayant fait grande      miséricorde,\n      Tous, à son luth vivant, nous serons une corde :\n      Pour enchanter le Père il tirera de nous,\n      Dans les éternités, des sons perçants et doux,\n      Et nous jubilerons et nous battrons des ailes,\n      Dans l'immortel été cigales immortelles. —\n\n       Il dit, et se découvre en silence le sein,\n       Car son cœur brûle. Alors s'envolant d'un vieux         pin,\n       La cigale, tandis qu'il se pâme      extatique,\n       Vient chanter sur le cœur du père       séraphique.\n                                                 Louis L E CARDONNEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-202", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Mort et funérailles de saint François", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "MORT E T F U N É R A I L L E S", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 343, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 132, "texte": "MORT E T F U N É R A I L L E S DE SAINT FRANÇOIS\n                       (GIOTTO)\n\n     Eglise supérieure de Saint-François à Assise\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-014", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 287, "page_fin": 307, "titre_corps": "I Fioretti : Des très saints stigmates de saint François et de leurs considérations", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 344, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1851, "texte": "I FIORETTI\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n     III. — DE LA TROISIÈME CONSIDÉRATION DES SACRO-SAINTS\n                            STIGMATES\n\n\n\n            QUANTà la troisième considération, à savoir de l'apparition\n              séraphique et de l'impression des sacro-saints stigmates, il est\n              à considérer que, la fête de la très sainte Croix du mois de\n              septembre approchant, frère Léon alla une nuit au lieu et à\nl'heure habituels pour dire les matines avec saint François. Et disant à la\ntête du pont, comme il avait coutume : Domine, labia mea aperits; et saint\nFrançois ne répondant pas, frère Léon ne s'en retourna pas, comme saint\nFrançois le lui avait commandé, mais avec bonne et sainte intention, il passa\nle pont et entra dans sa cellule, et ne le trouvant pas, il pensa qu'il était\ndans le bois, quelque part, en oraison. Il sort donc et, à la lumière de la\nlune, il va cherchant par le bois ; et, finalement, il entend la voix de saint\nFrançois et, s'approchant, il le voit à genoux, en oraison, avec la face\net les mains levées au ciel; et, en ferveur d'esprit, il disait : « Qui es-tu,\nmon Dieu très doux? que suis-je, moi, ver très vil et ton inutile serviteur? »\nEt il répétait toujours ces paroles et ne disait rien d'autre. Frère Léon,\ns'étonnant de cela, leva les yeux et regarda au ciel; et, regardant, il vit\nvenir du ciel une flamme de feu très belle et très splendide, laquelle,\ndescendant, se posa sur la tête de saint François; et de ladite flamme il\nentendait sortir une voix qui parlait avec saint François, mais frère Léon ne\ncomprenait pas les paroles. Entendant cela et se réputant indigne de rester\nprès du saint lieu où était cette admirable apparition, craignant aussi d'offenser\nsaint François ou de le troubler dans sa contemplation, si par lui il était\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3648, "texte": "288                                DURENDAL\n\n\n aperçu, frère Léon se retira en arrière et, restant à l'écart, il attendit pour\nvoir la fin. Et, regardant attentivement, il voit saint François étendre trois\n fois les mains vers la flamme et, finalement, après un grand espace de temps,\nil voit la flamme s'en retourner au ciel. Après quoi, il s'éloigne, tranquille et\njoyeux de la visioa, et s'en retourne à la cellule. Et tandis qu'il s'en allait\ntranquillement, saint François qui l'avait entendu au froissement des pieds\nsur les feuilles, lui commanda qu'il l'attendît et ne bougeât plus. Alors frère\nLéon obéissant, s'arrêta et. l'attendit avec une telle peur, que, selon ce qu'en­\nsuite il raconta aux compagnons, il aurait plutôt voulu, en cette occasion, que\nla terre l'engloutît que d'attendre saint François, qu'il pensait être irrité\ncontre lui; car il se gardait avec la plus grande attention d'offenser sa. pater­\n nité, afin que, par sa faute, saint François ne le privât de sa compagnie. Le\nrejoignant donc, saint François lui demanda : « Qui es-tu? » Et frère Léon,\ntout tremblant, répondit : « Je suis frère Léon, mon père. » Et saint Fran­\nçois lui dit : « Pourquoi viens-tu ici, frère petite brebis? ne t'ai-je pas dit\nque tu n'ailles pas m'observant? Dis-moi, par la sainte obéissance, si tu vis ou\nentendis rien? » Frère Léon répondit : « Père, je t'entendis parler et dire\nplusieurs fois': « Qui es-tu, mon Dieu très doux? Qui suis-je, moi, ver très\nvil et ton inutile serviteur? » Et, alors, s'agenouillant devant saint François,\nfrère Léon se déclara coupable de la désobéissance qu'il avait commise\ncontre son commandement, et en demanda pardon avec beaucoup de larmes.\nEt ensuite, il le prie dévotement qu'il lui explique ces paroles qu'il avait\nentendues et lui dise celles qu'il n'avait pas entendues. Alors, saint François,\nvoyant que Dieu à l'humble frère Léon, à cause de sa simplicité et pureté,\navait révélé, ou concédé d'entendre ou de voir quelque chose, consentit à lui\nrévéler et expliquer ce qu'il lui demandait, et dit ainsi : « Sache, frère\npetite brebis de Jésus-Christ, que quand je disais ces paroles que tu entendis,\nalors m'étaient montrées à l'âme deux lumières, l'une, de la connaissance de\n moi-même et l'autre, de la connaissance du Créateur. Quand je disais :\n « Qui es-tu, ô mon Dieu très doux? », alors j'étais en une lumière de contem­\n plation, dans laquelle je voyais l'abîme de l'infinie bonté et sagesse et puis­\n sance de Dieu; et quand je disais : << Que suis-je? » , j'étais dans une lumière\n de contemplation, dans laquelle je voyais la profondeur lamentable de ma\n bassesse et misère, et pour cela je disais : « Qui es-tu, Seigneur d'infinie\n bonté et patience, qui daignes me visiter, moi qui suis un ver abominable et\n vil? » Et en cette flamme que tu vis était Dieu, lequel, sous cette forme, me\n p irlait, comme il avait anciennement parlé à Moïse. Et parmi les autres\n choses qu'il me dit, il me demanda que j e lui fisse trois dons; et je lui\n répondais : « Seigneur, je suis tout à toi; tu sais bien que je n'ai rien d'autre\n que la tunique, la corde et les vêtements de dessous, et aussi que ces trois\n choses sont tiennes; que puis-je donc offrir et donner à ta majesté? » Alors\n  Dieu me dit : « Cherche dans ton sein et offre-moi ce que tu y trouveras. »\n J'y cherchai et trouvai une balle d'or et je l'offris à Dieu, et ainsi fis-je trois\n fois, selon que Dieu trois fois me commanda ; et puis je m'agenouillai trois\n  fois, et bénis, et remerciai Dieu qui m'avait donné de quoi faire offrande. Et,\n immédiatement, il me fut donné à comprendre que ces trois dons signifiaient\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3657, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        289\n\n\nla sainte Obéissance, la très haute Pauvreté et la Chasteté infiniment splen­\ndide, lesquelles Dieu, par sa grâce, m'a concédé d'observer si parfaitement\nque ma conscience ne me reproche rien. Et, comme tu me vis mettre les\nmains dans mon sein et offrir à Dieu ces trois vertus, signifiées par ces trois\nballes d'or, que Dieu m'avait mises dans le sein, ainsi Dieu a mis cette vertu\ndans mon âme que, de tous les biens et de toutes les grâces qu'il m'a con­\ncédées par sa très sainte bonté, moi, toujours, avec le cœur et avec la bouche,\nje l'en loue et magnifie. Et voilà les paroles que tu entendis lorsque tu me\nvis lever trois fois les mains. Mais garde-toi, frère petite brebis, que tu ailles\nm'observant, et retourne à ta cellule avec la bénédiction de Dieu, et aie soin\nde moi, parce que, d'ici à peu de temps, Dieu fera de si grandes et de si\nmerveilleuses choses sur ce mont, que le monde entier s'en émerveillera, car\nil fera des choses nouvelles, qu'il ne fit jamais à aucune créature en ce\nmonde. » Et ces paroles dites, il se fit apporter le livre des Evangiles, parce\n que Dieu lui avait mis dans l'âme que, en ouvrant trois fois, le livre des\n Evangiles, il lui serait montré ce qu'il plairait à Dieu de faire de lui. Et le\nlivre ayant été apporté, saint François se jeta en oraison et, l'oraison finie,\n il fit trois fois ouvrir le livre par la main de frère Léon, au nom de la très\n sainte Trinité ; et, comme il plut à la divine volonté, les trois fois se présenta\n toujours à lui la Passion du Christ. Par quoi il lui fut donné à comprendre\n que, comme il avait suivi le Christ dans les actes de sa vie, ainsi il devait le\n suivre et se conformer à lui, dans les afflictions et douleurs et dans la Passion,\n avant qu'il passât de cette vie. Et, à partir de ce moment, saint François\n commença à goûter et à sentir plus abondamment la douceur de la divine\n contemplation et des divines visitations.\n   Entre lesquelles, il en eut une, immédiate et préparatoire à l'impression\ndes sacro-saints stigmates, en cette manière : Le jour qui précède la fête, de\nla très sainte Croix du mois de septembre, saint François étant en oraison\nsecrètement dans sa cellule, l'ange de Dieu lui apparut, et lui dit de la part\nde Dieu : « Je t'exhorte et t'avertis que tu t'apprêtes et te disposes humble­\nment, avec patience, à recevoir ce que Dieu te voudra donner et faire en toi. »\nSaint François répondit : « Je suis prêt à soutenir patiemment toute chose que\nmon Seigneur me veut faire. E t cela dit, l'ange s'en alla. Arrive le jour sui­\nvant, c'est-à-dire le jour de la très sainte Croix, et saint François, le matin,\nquelque temps avant le jour, se jette en oraison devant la porte de sa cellule,\net tournant la face vers l'orient, prie en cette forme : « O mon Seigneur Jésus-\nChrist, je le demande que tu me fasses deux grâces avant que je ne meure:\nla première, qu'en ma vie, je sente dans mon âme et dans mon corps, autant\nqu'il est possible, cette douleur que toi, doux Seigneur, soutins à l'heure de ta\ntrès dure Passion; la seconde est que je sente dans mon cœur, autant qu'il est\npossible, cet excessif amour duquel toi, fils de Dieu, étais enflammé à soutenir\nvolontiers une telle Passion pour nous, pécheurs. » Et, restant longuement en\ncette oraison, il comprit que Dieu l'exaucerait et que, autant qu'il était possible\n à une simple créature, il lui serait concédé de ressentir les prédites choses.\nSaint François, ayant cette promesse, commença à contempler très dévote­\n ment la Passion du Christ et son infinie charité. Et la ferveur de la dévotion\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3449, "texte": "290                                 DURENDAL\n\n\n croissait tant en lui, qu'il se transformait tout en Christ, et par amour, et par\n compassion. Et étant ainsi, s'enflammant en cette contemplation, en cette\n même matinée, il voit venir du ciel un séraphin avec six ailes resplendissantes,\n enflammées, lequel séraphin s'approchant d'un vol rapide, saint François pou­\n vait discerner et connut clairement qu'il portait l'image d'un homme crucifié;\n et les six ailes étaient disposées ainsi, que deux ailes se déployaient sur la tête,\n deux se déployaient à voler et les deux autres couvraient tout le corps. Voyant\ncela, saint François fut fortement épouvanté et, à la fin, plein d'allégresse et\n de douloureuse admiration. Il avait très grande joie du gracieux aspect du\n Christ, qui lui apparaissait si familièrement et le regardait si gracieusement,\n mais, d'un autre côté, le voyant crucifié sur la croix, il avait une démesurée\n douleur de compassion. Après, il s'émerveillait beaucoup d'une si étonnante\net insolite vision, sachant bien que l'infirmité de la Passion ne s'accorde pas\navec l'immortalité de l'esprit séraphique. Et restant en cette admiration, il\nlui fut révélé par celui qui lui apparaissait que, par divine providence, cette\nvision lui était montrée en une telle forme, afin qu'il comprît que, non par\nmartyre corporel, mais par embrasement spirituel, il devait être tout trans­\nformé en l'expresse ressemblance du Christ crucifié, en cette apparition\nadmirable. Alors tout le mont de la Vernia paraissait brûler d'une flamme\ntrès splendide, laquelle resplendissait et ilLuminait tous les monts et les vallées\nd'alentour, comme si le soleil était descendu sur la terre. De sorte que les\nbergers qui veillaient dans la contrée, voyant le mont enflammé et tant de\nlumière alentour, eurent très grande peur, selon qu'ils racontèrent ensuite\naux frères, affirmant que cette flamme avait duré sur le mont de la Vernia\nl'espace d'une heure et plus. Semblablement, à la splendeur de cette lumière\nqui resplendissait, par les fenêtres, dans les auberges de la contrée, certains\nmuletiers, qui allaient en Romagne, se levèrent, croyant que le soleil était\nlevé, sellèrent et chargèrent leurs bêtes, puis, cheminant, ils virent ladite\nlumière décroître, et se lever le soleil matériel. Dans ladite apparition, Christ\nqui apparaissait parla à saint François de certaines choses hautes et secrètes,\nlesquelles saint François ne voulut révéler à personne pendant sa vie, mais\naprès sa vie, il les révéla comme on le montrera plus loin ; et ces paroles\nfurent celles-ci : « Sais-tu, dit le Christ, ce que je t'ai fait? Je t'ai donné\nles stigmates, qui sont les signes de ma Passion, afin que tu sois mon gonfa­\nlonier. Et comme le jour de ma mort, je descendis aux limbes, et toutes les\nâmes que j'y trouvai, en tirai, en vertu de ces mêmes stigmates, ainsi te con­\nçédé-je que, chaque année, le jour de ta mort, tu ailles au Purgatoire, et toutes\nles âmes de tes trois Ordres, mineurs, sœurs et continents (1), et aussi des\nautres, qui t'auront été très dévots, que tu y trouveras, tu les en tires, en vertu\nde tes stigmates, et les mènes à la gloire du Paradis,afin que tu sois conforme à\nmoi dans la mort, comme tu l'es dans la vie. » Cette vision admirable disparais­\nsant donc, après grand espace de temps et entretien secret, elle laissa dans\n\n\n\n (1) Les frères mineurs; les Pauvres Dames, ou Clarisses, et les membres du Tiers-\nOrdre.\n"}, {"page_pdf": 348, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3601, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         291\n\n\nle cœur de saint François une ardeur excessive et une flamme d'amour divin;\net dans sa chair elle laissa une merveilleuse image et marque de la Passion\ndu Christ. Immédiatement, dans les mains et dans les pieds de saint François\ncommencèrent à apparaître les marques des clous, de la façon qu'il avait vue\ndans le corps de Jésus-Christ crucifié, qui lui était apparu sous la figure du\nséraphin ; et ainsi ses mains et ses pieds paraissaient transpercés au milieu\navec des clous, dont les têtes étaient dans les paumes des mains et à la plante\ndes pieds, hors de la chair, et leurs pointes ressortaient sur le dos des mains\net des pieds, et ils paraissaient retordus et rivés, de sorte qu'on aurait pu aisé­\nment y mettre le doigt de la main, de même qu'en un anneau; et les têtes des\nclous étaient rondes et noires. Semblablement, dans le côté droit apparut\nl'image d'un coup de lance, non cicatrisé, rouge et sanglant, laquelle souvent\njetait du sang, en ensanglantant la tunique et les vêtements de saint François.\nD'où ses compagnons, s'apercevant qu'il ne se découvrait les mains, ni les\npieds, et qu'il ne pouvait poser la plante des pieds à terre ; trouvant, ensuite,\nensanglantés sa tunique et ses vêtements de dessous, quand ils les lavaient,\ncomprirent, avant que de lui ils ne l'apprissent, que, dans les mains et les\npieds et, semblablement, dans le côté, il avait empreinte l'image et ressem­\nblance de Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié.\n   Et bien qu'il s'ingéniât à cacher et à celer ces sacro-saints stigmates glo­\nrieux, si clairement imprimés dans sa chair, voyant, d'un autre côté, que\ndifficilement, il les pourrait celer à ses compagnons familiers et craignant,\nnéanmoins, de publier les secrets de Dieu, il fut mis en grand doute s'il\ndevait révéler la vision séraphique et l'impression des sacro-saints stigmates.\nFinalement, par scrupule de conscience, il appela à lui quelques-uns de\nses frères les plus familiers, et leur proposant le doute sous des paroles\ngénérales, sans leur exprimer le fait, il leur demanda conseil. Parmi\nlesquels frères, il y en avait un de grande sainteté, qui avait nom frère Illu­\nminé; celui-là, vraiment illuminé de Dieu, comprenant que saint François\ndevait avoir vu des choses merveilleuses, lui répondit ainsi : « Frère\nFrançois, sache que, non seulement pour toi, mais aussi pour les autres, Dieu\nte montre quelquefois ses saints secrets, et pour cela tu as raisonnablement\nà craindre que, si tu tiens celé celui que Dieu t'a montré pour l'utilité\nd'autrui, tu ne sois digne de répréhension. » Alors saint François poussé par\ncette parole, avec très grande crainte, leur raconte toute la manière et la\nforme de la susdite vision, ajoutant que le Christ, qui lui était apparu, lui\navait dit certaines choses, qu'il ne dirait jamais tandis qu'il vivait. Et bien\n que ces très saintes plaies, en tant qu'imprimées par le Christ, lui donnassent\n au cœur une très grande allégresse, néanmoins elles lui donnaient, dans sa\n chair, une intolérable douleur. Contraint par la nécessité, il choisit frère\n Léon, entre les autres le plus simple et le plus pur, auquel il révéla tout;\n il lui laissait voir ces saintes plaies, et toucher et bander avec des linges,\n et adoucir la douleur et recevoir le sang qui desdites plaies s'écoulait ;\n lesquels bandages, lorsqu'il était malade, il se laissait changer souvent,\n même chaque jour, excepté du jeudi soir jusqu'au samedi matin, parce qu'il\n ne voulait que, par aucune médecine ou remède humain, lui fut adoucie la\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": " 292                                    DURENDAL\n\n\n douleur d e la P a s s i o n du Christ, qu'il portait d a n s son corps, d u r a n t le temps\n où N o t r e Sauveur Jésus-Christ avaitété, p o u r n o u s , pris et crucifié, était mort et\n avait été enterré. Il advint quelquefois q u e , tandis q u e frère L é o n lui chan­\n geait le b a n d a g e de la plaie du côté, saint François, à cause d e la douleur\nqu'il ressentait d a n s l'enlèvement de la b a n d e ensanglantée, posât la main sur\n la poitrine de frère L é o n , et d a n s le toucher de ces mains sacrées, frère L é o n\nsentait u n e telle d o u c e u r d e dévotion en son cœur, que, u n p e u plus, et il\ntombait à terre, évanoui. E t , finalement, q u a n t à cette troisième considéra­\ntion, saint François ayant terminé le carême de saint Michel a r c h a n g e , il se\ndisposa, par divine révélation, à retourner à Sainte-Marie des A n g e s . Il\nappela à lui frère Masseo et frère Ange et, après b e a u c o u p de paroles et de\nsaints enseignements, leur r e c o m m a n d a , avec toute l'efficacité possible, ce\nsaint mont, leur disant c o m m e n t il convenait qu'il retournât, avec frère\nL é o n , à Sainte-Marie des Anges. E t cela dit, p r e n a n t congé d'eux et les bénis­\nsant a u n o m d e Jésus-Christ crucifié, c o n d e s c e n d a n t à leur prière, il leur\ntendit ses très saintes mains ornées de ces glorieux et sacro-saints stigmates\na v o i r , toucher et baiser; et les laissant ainsi consolés, il les quitta et descen­\ndit de la montagne sainte (1).\n\n\n\n       IV. — DE LA QUATRIÈME CONSIDÉRATION DES SACRO-SAINTS\n                             STIGMATES\n\n\n\n\nQ                  UANT à la quatrième considération, il est à savoir q u e , après que\n                    le véritable a m o u r du Christ eut parfaitement transformé saint\n                    F r a n ç o i s en Dieu et en la vraie image d e Christ crucifié, a y a n t\n                    achevé le carême de q u a r a n t e jours, en l'honneur de saint Michel\na r c h a n g e , sur le saint mont de la Vernia, l'homme angélique, snint F r a n ç o i s ,\naprès la solennité de saint Michel, descendit d u m o n t avec frère L é o n et\navec u n pieux p a y s a n , sur l'âne duquel il était assis, parce q u e , à cause des\nclous des pieds, il ne pouvait pas bien marcher. E t saint François étant\ndonc descendu d u m o n t , parce q u e la r e n o m m é e de sa sainteté était déjà\ndivulguée par le p a y s et q u e , p a r les bergers, s'était r é p a n d u comment ils\navaient vu le mont de la Vernia tout enflammé, ce qui était signe d e quelque\ngrand miracle que Dieu avait fait à saint François, les gens d e la contrée,\na p p r e n a n t qu'il passait, s'en venaient pour le voir, h o m m e s et femmes,\npetits et grands, lesquels tous, avec g r a n d e dévotion et désir, s'ingéniaient à\n\n\n   (1) La réalité des stigmates a été contestée par Renan et des historiens protestants\nallemands qui n'ont voulu y voir qu'une pieuse supercherie imaginée par les frères, après\nla mort du saint. M. Sabatier, protestant, également, et dont les beaux travaux sur saint\nFrançois font autorité, n'émet aucun doute sur leur authenticité : « Les témoignages,\ndit-il, m'ont paru à la fois trop nombreux et trop précis pour n'entraîner point la con­\nviction. » (Vie de S. F., 17° édition, p. 402.)\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3602, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        293\n\n\nle toucher ou à lui baiser les mains. Et lui, ne pouvant les refuser à la dévo­\ntion des gens, bien qu'il se fût bandé les paumes, néanmoins, pour cacher\ndavantage les sacro-saints stigmates, lès bandait encore et les couvrait avec\nses manches et tendait seulement à baiser ses doigts découverts.\n   Mais quoiqu'il s'efforçât à celer et à cacher le secret des sacro-saints stig­\nmates, pour fuir toute occasion de gloire mondaine, il plut à Dieu, pour sa\ngloire, d'opérer beaucoup de miracles par la vertu desdits sacro-saints stig­\nmates, et particulièrement en ce voyage de 1a Vernia à Sainte-Marie des Anges;\net ensuite, en grand nombre, en diverses parties du monde, pendant la vie\nde saint François, et après sa mort glorieuse, afin que l'excessive charité et\nmiséricorde du Christ envers saint François, auquel il avait merveilleusement\ndonné les stigmates, et la vertu merveilleuse et cachée de ceux-ci, se manifes­\ntassent au monde par clairs et évidents miracles, desquels nous placerons\nquelques-uns ici : Saint François, s'approchant alors d'un village situé sur les\nconfins du territoire d'Arezzo, une femme toute en larmes parut devant lui,\nportant dans ses bras un de ses fils qui avait huit ans, et, depuis quatre ans,\nétait hydropique et si déplorablement enflé du ventre, qu'étant debout il\nne pouvait voir ses pieds. Et cette femme, mettant ce fils devant lui, et le priant\nqu'il priât Dieu pour lui, saint François se mit d'abord en oraison et, faite\nl'oraison, mit ses saintes mains sur le ventre de l'enfant; et subitement fut dis­\nsipée toute enflure et il fut parfaitement guéri. Et il le rendàsa mère, laquelle\nle recevant avec très grande allégresse et l'emmenant à la maison, remercia\n Dieu et saint François. Et elle montrait volontiers son fils guéri à tous ceux\n du pays qui venaient chez elle pour le voir.\n   Le même jour, saint François passa par le bourg de Santo Sepolcro, et avant\nqu'il s'approchât du château, les habitants du château et des villages vinrent à\nsa rencontre, et un grand nombre d'entr'eux marchaient devant lui, avec des\nrameaux d'oliviers à la main et criant fort : — « Voici le saint! Voici le saint! »\nEt, par dévotion et désir que les gens avaient de le toucher, ils faisaient grande\nfoule et presse autour de lui; mais lui, allant l'espritélevé et ravi en Dieu, parla\ncontemplation, quoiqu'il fût touché, ou tenu, ou tiré par les gens, à la manière\nd'une personne insensible, il ne sentit rien des choses qui furent dites ou faites\nautour de lui, ni ne s'aperçut non plus qu'il passât par ce château, ni par ce\npays. Le bourg passé et les gens retournés chez eux, en arrivant à un hôpital\nde lépreux, bien à un mille au delà du bourg, saint François, revenant à lui\ncomme s'il venait de l'autre monde en contemplation céleste, demanda au\n compagnon : — « Quand serons-nous près du bourg? » Vraiment, son âme,\n fixée et ravie en contemplation des choses célestes, n'avait point senti les\nchoses terrestres, ni la variété des lieux et du temps, ni les personnes rencon­\ntrées. Et cela advint plusieurs autres fois, ce qu'éprouvèrent ses compagnons\n par expérience.\n    Le soir, saint François arriva au couvent des frères de Monte Casale, dans\n lequel il y avait un frère si cruellement malade et si horriblement tourmenté de\n la maladie, que son mal paraissait plutôt une tribulation et un tourment du\n démon qu'une maladie naturelle ; car, quelquefois, il se jetait à terre avec un\n très grand tremblement et avec l'écume à la bouche ; tantôt tous lés nerfs de\n"}, {"page_pdf": 351, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3666, "texte": "  294                                DURENDAL\n\n\n  son corps se contractaient, tantôt ils se détendaient, se pliaient, se tordaient;\n  tantôt ils le courbaient, et il se jetait en l'air et, immédiatement, retombait\n  couché sur le dos. Et saint François, étant à table et entendant parler par les\n  frères de ce frère si misérablement malade, et sans remède, il en eut compas­\n  sion, prit le morceau de pain qu'il mangeait, fit dessus le signe de la très\n sainte croix avec ses saintes mains stigmatisées et l'envoya au frère malade,\n  lequel, dès qu'il l'eut mangé, fut parfaitement guéri et jamais plus ne se res­\n sentit de cette maladie. Le matin suivant, saint François envoie deux de ces\n frères, qui étaient en ce couvent, pour demeurer à la Vernia, et il renvoie avec\n eux le paysan qui était venu avec lui, derrière l'âne qu'il lui avait prêté, vou­\n lant qu'avec eux il retournât chez lui. Les frères allèrent avec ledit paysan, et\n arrivant dans les environs d'Arezzo, certains du pays les virent et en eurent\n grande allégresse, pensant que c'était saint François, qui était passé deux\njours auparavant, parce qu'ils pensaient ravoir saine et guérie la femme de\n l'un d'eux, laquelle se mourait, si saint François lui imposait ses saintes mains.\n Mais lesdits frères s'approchant, lorsque ces hommes eurent connu que saint\n François n'en était pas, ils en eurent grande mélancolie ; mais là où le saint\nn'était pas corporellement, sa vertu ne manqua pourtant pas, parce que ne\nmanqua pas la foi. Admirable chose ! la femme se mourait et avait déjà le\nmasque de la mort. Ils demandèrent aux frères s'ils n'avaient point une chose\ntouchée par les mains très saintes de saint François. Les frères diligemment\npensaient et cherchaient et, enfin, ils ne trouvèrent aucune chose que saint\nFrançois eût touchée avec les mains, sinon la bride de l'âne sur lequel il était\nvenu. Ils prirent cette bride avec grande dévotion et révérence et la mirent\nsur le corps de la femme ; celle-ci cria, appelant dévotement saint François et\nse recommandant à lui avec foi. Et quoi de plus ? Aussitôt que la femme eut\nsur elle la susdite bride, immédiatement elle fut libérée de tout péril.\n   Après qu'il fut resté quelques jours dans ledit couvent, saint François\npartit et s'en alla à la cité de Castello ; et voici beaucoup de citadins, qui\nmenaient devant eux une femme depuis longtemps possédée du démon; et\nils le priaient humblement pour salibération, car par ses hurlements doulou­\nreux, ses cris féroces et ses aboiements, elle troublait toute la contrée. Alors\nsaint François, ayant fait d'abord oraison et, sur elle, le signe de la très\nsainte croix, commanda au démon qu'il sortit d'elle, et aussitôt il s'en alla, la\nlaissant saine de corps et d'esprit. Et ce miracle se divulguant dans le peuple,\nune autre femme lui porta avec grande foi un sien enfant, gravement malade\nd'une plaie cruelle, et le pria dévotement qu'il lui plût de faire sur lui le\nsigne de la croix. Alors saint François, accédant à sa dévotion, prend cet\nenfant et lève le bandage de la plaie et la bénit, faisant trois fois le signe de la\ntrès sainte croix, sur la plaie, et puis il refait de ses mains le bandage et rend\nl'enfant à sa mère; et, parce que c'était le soir, elle le mit immédiatement au lit\npour dormir. Le lendemain, elle va pour tirer son fils du lit et le trouve sans\nbandage, et elle regarde et le trouve parfaitement guéri, comme si jamais il\nn'avait eu aucun mal, excepté qu'à l'endroit de la plaie s'était formée une\nexcroissance de chair, en forme de rose vermeille, et cela plutôt en témoi­\ngnage du miracle, qu'en cicatrice de la plaie; car ladite rosé persistant\n"}, {"page_pdf": 352, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3504, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         295\n\n\n pendant tout le temps de sa vie, souvent l'induisait à dévotion envers saint\n François qui l'avait sauvé. Saint François demeura alors un mois en cette\ncité, à la prière des dévols citoyens, pendant lequel temps il fit beaucoup\nd'autres miracles, et puis il s'en alla de là pour aller à Sainte-Marie des Anges,\navec frère Léon et avec un bon homme, qui prêtait l'âne sur lequel saint\n François allait. Il advint que, soit à cause des mauvais chemins, soit à cause\ndu grand froid, cheminant tout le jour, ils ne purent arriver à aucun endroit\noù ils pussent loger, de sorte que, contraints par la nuit et le mauvais temps,\nils se réfugièrent sous le bord d'un rocher creux, pour éviter la neige et la\nnuit qui survenait. Et, étant ainsi mal à l'aise et, aussi, mal couvert, le bon\nhomme auquel était l'âne, ne pouvant dormir à cause du froid, et il n'y avait\npas moyen de faire du feu, commença à se lamenter doucement en lui-même\net à se plaindre, et il murmurait presque contre saint François, qui en ce lieu\nl'avait conduit. Alors saint François, entendant cela, en eut compassion, et\nen ferveur d'esprit il étend la main sur le dos de ce paysan et le. touche.\nAdmirable chose ! dès qu'il l'eut touché avec sa main enflammée et transpercée\ndu feu du séraphin, tout froid disparut, et une telle chaleur entra en lui,\nqu'il lui paraissait être à la bouche d'une fournaise ardente ; et, immédiate­\nment réconforté dans l'âme et dans le corps, il s'endormit et, selon son dire,\nil dormit plus suavement cette nuit, parmi les rochers et la neige, jusqu'au\nmatin, qu'il n'avait jamais dormi dans son propre lit. Ils cheminèrent ensuite\nle lendemain et arrivèrent à Sainte-Marie des Anges; et ils en approchaient,\nlorsque frère Léon lève les yeux en l'air, regardant vers ledit couvent de\nSainte-Marie des Anges, et il voit une croix très belle, dans laquelle était la\nfigure du Crucifié, aller devant saint François, qui marchait devant lui. Et\nladite croix allait devant la face de saint François, de sorte que, quand il\ns'arrêtait, elle s'arrêtait et, quand il allait, elle allait; et cette croix était de\ntant de splendeur que, non seulement elle resplendissait sur la face de saint\n François, mais aussi que tout le chemin alentour était illuminé; et elle dura\njusqu'à ce que saint François entra à Sainte-Marie des Anges. Saint François\narrivant donc avec frère Léon, ils furent reçus par les frères avec la plus\ngrande allégresse et charité. Et, désormais, saint François demeura la plupart\ndu temps en ce couvent de Sainte-Marie des Anges, jusqu'à sa mort. Et,\ncontinuellement, se répandait de plus en plus, dans l'Ordre et par le monde,\nla renommée de sa sainteté et de ses miracles, bien que, dans sa très profonde\nhumilité, il cachât, autant qu'il pouvait, les dons et les grâces de Dieu et\ns'appelât lui-même un très grand pécheur. De quoi s'étonnant une fois frère\n Léon, il pensait avec simplicité en lui-même : — « Voici celui-là qui s'appelle\ntrès grand pécheur en public, et il vint âgé à l'Ordre, et il est tellement honoré\nde Dieu et, néanmoins, en secret, il ne confesse jamais aucun péché (1). » Et,\nsur cela, commença à lui venir très grande volonté d'en savoir la vérité, mais\nil n'était pas assez hardi pour la demander à saint François. Il recourut à Dieu,\nle priant instamment qu'il lui révélât ce qu'il désirait savoir et, par ses nom-\n\n\n\n  (1) Frère Léon était le confesseur de saint François.\n"}, {"page_pdf": 353, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3641, "texte": " 296                                   DURENDAL\n\n\n breuses oraisons et par les mérites de saint François, il fut exaucé et il lui fut\n certifié que saint François était vraiment vierge de corps, par une semblable\n vision : car il voit en vision saint François siéger en un lieu haut et excellent,\n auquel personne ne pouvait atteindre, ni arriver à lui; et il lui fut dit en\n esprit que cet endroit si haut et excellent signifiait, en saint François, l'excel­\n lence de la chasteté originelle, laquelle raisonnablement convenait à la chair\n qui devait être ornée des sacro-saints stigmates du Christ.\n    Saint François, se voyant, par la raison des stigmates, diminuer peu à\n peu la force du corps, et ne pouvant plus avoir soin du gouvernement de\n l'Ordre, il pressa le chapitre général, lequel étant réuni, humblement il s'ex­\n cusa devant les frères de l'impotence à cause de laquelle il ne pouvait plus\n s'appliquer au soin de l'Ordre, quant à l'exercice du généralat, bien qu'il ne\n renonçât point à l'office du généralat, parce qu'il ne le pouvait pas, ayant été\nfait général par le Pape; et, pour cela, il ne pouvait laisser l'office, ni se sub­\nstituer un successeur, sans expresse licence du Pape, mais il constitua son\nvicaire frère Pierre Cattani, lui recommandant, et aux ministres provinciaux,\nl'Ordre, affectueusement et autant qu'il pouvait (1). Et cela fait, saint François,\n réconforté en esprit, levant les yeux et les mains au ciel, dit ainsi : — « A toi,\nSeigneur, mon Dieu, à toi je recommande la famille que, jusqu'à présent, tu\n m'as commise et dont, à cette heure, à cause de mes infirmités, que tu connais,\nmon très doux Seigneur, je ne puis plus conserver le soin. Je la recommande\naussi aux ministres provinciaux ; qu'ils soient tenus de t'en rendre compte le\njour du jugement, si quelque frère, par leur négligence, par leur mauvais\nexemple ou par leur trop âpre correction, périt. » Et, en ces paroles, comme\nil plut à Dieu, tous les frères du chapitre comprirent qu'en s'excusant pour\nmaladie, il parlait des sacro-saints stigmates; et, par dévotion, aucun d'eux ne\nse put tenir de ne pas pleurer. Et, dorénavant, saint François laissa tout le soin\net le gouvernement de l'Ordre aux mains de son vicaire et des ministres pro­\nvinciaux; et il disait : — « A présent, depuis que j'ai laissé le soin de l'Ordre,\nà cause de mes infirmités, je ne suis tenu, sinon à prier Dieu pour notre Reli­\ngion et à donner bon exemple aux frères. Et je sais bien, en vérité, que, si la\nmaladie me laissait, la plus grande aide que je pourrais donner à la Religion\nserait de prier continuellement Dieu pour elle, afin qu'il la défende et gou­\nverne, et conserve. » Bien que, ainsi qu'il est dit ci-dessus, saint François\ns'ingéniât, autant qu'il pouvait, à cacher les sacro-saints stigmates et, depuis\nqu'il les avait reçus, allât toujours ou restât avec les mains bandées et les\npieds chaussés, il ne put pourtant faire que beaucoup de frères, en diverses\nmanières, ne les vissent et touchassent, et particulièrement la plaie du côté,\nlaquelle, avec plus grande attention, il s'efforçait de dissimuler. Une fois, un\nfrère qui le servait l'induisit, par une pieuse ruse, à ôter sa tunique pour en\n\n\n  (1) C'est au chapitre général du 29 septembre 1220 que saint François résigna ses pou­\nvoirs entre les mains de Pierre de Catane, institué vicaire général. L'annalistedesFioretti\na donc établi une relation inexacte entre cette abdication et l'impression des stigmates\n(14 septembre 1224). Sauf cet anachronisme, son récit est à peu près conforme à celui des\ntémoins contemporains (Lég. des trois comp.,édition citée, ch. LIX).\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3521, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                               297\n\n\nsecouer la poussière, et, la tirant en sa présence, ce frère vit clairement la\nplaie du côté; et lui mettant la main rapidement dans le sein, il la toucha\navec trois doigts, et en mesura ainsi la grandeur. E t de la même façon la vit\nson vicaire; mais plus clairement en fut assuré frère Rufin, lequel était\nhomme de très grande contemplation, dont saint François dit quelquefois\nqu'il n'y avait pas de plus saint homme dans le monde que lui ; et, pour sa\nsainteté, il l'aimait intimement et lui complaisait en ce qu'il voulait.\n   Ce frère Rufin en trois façons certifia les autres et lui-même desdits sacro-\nsaints stigmates et, spécialement, de celui du côté. La première fut que,\ndevant laver les vêtements de dessous de saint François qu'il portait si\ngrands, qu'en les tirant bien haut, il couvrait avec eux la plaie du côté droit,\nledit frère Rufin les regardait et considérait diligemment et, chaque fois, les\ntrouvait ensanglantés du côté droit; et ainsi il s'apercevait certainement que\nc'était du sang, et qu'il sortait de ladite plaie ; de quoi saint François le\nreprenait quand il le voyait et qu'il déployait les draps qu'il ôtait, pour voir\nlesdits signes. La seconde manière fut que ledit frère Rufin, frictionnant une\nfois saint François, passa vite la main et mit le doigt dans la plaie du côté;\nde quoi saint François, à cause de la douleur qu'il éprouva, cria fort : — « Dieu\nte pardonne, ô frère Rufin, parce que tu as fait cela ! » La troisième manière\nfut qu'une fois, avec grande instance, il demanda à saint François, comme une\ntrès grande grâce, qu'il lui donnât sa cape et prit la sienne, par amour de la\ncharité, à laquelle demande, le charitable père, bien qu'y condescendant\nmalaisément, se tira la cape et la lui donna et prit la sienne ; et alors, dans cet\néchange de vêtements, frère Rufin vit clairement ladite plaie. Frère Léon,\nsemblablement, et beaucoup d'autres frères, virent lesdits sacro-saints stig­\nmates de saint François, tandis qu'il vivait, lesquels frères, bien que, à cause\n de leur sainteté, ils fussent hommes dignes de foi et d'être crus sur leur simple\nparole, jurèrent, néanmoins, sur le saint Livre, pour ôter tout doute des cœurs,\n qu'ils les avaient vus clairement (1).\n   Plusieurs cardinaux aussi les virent, lesquels avaient avec saint François\ngrande familiarité; et en respect desdits sacro-saints stigmates de saint\n François, ils composèrent et firent de belles et pieuses hymnes, et des anti­\n phones et des proses. Le Souverain Pontife Alexandre, Pape (2), prêchant au\n peuple, devant tous les cardinaux, parmi lesquels était le saint frère Bonaven­\n ture (3), qui était cardinal, il dit et affirma qu'il avait vu de ses yeux les sacro-\n\n\n\n  (1) Thomas de Celano, dans sa seconde Légende, rapporte un trait qui montre au vif la\npudeur douloureuse du paverello en ce qui touchait ces stigmates : Frère Pacifique était\nparvenu, à la faveur d'un petit subterfuge, à les faire voir à un frère de Brescia. Après le\ndépart de celui-ci, saint François, qui s'était aperçu de la ruse, dit à frère Pacifique :\n— « Dieu vous pardonne, mon frère : vous me faites quelquefois bien de la peine ». —\n« Comment cela, mère très douce », répondit Pacifique, en se prosternant devant lui.\nMais, saint François garda le silence.\n  (2) Alexandre IV (1254-61).\n  (3) Frère Bonaventure de Bagnorea, élu ministre-général de l'Ordre, le 2 février 1257,\nen remplacement de Jean de Parme.\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3511, "texte": " 298                                  DURENDAL\n\n\n  saints stigmates de saint François, quand il était vivant Et Madame Jacopa de\n  Settensoli, de Rome, laquelle était la principale dame de Rome, en son\n  temps, et était très dévote à saint François, et le vit avant qu'il ne mourût\n  et après sa mort, les vit et les baisa plusieurs fois avec beaucoup de respect,\n  parce qu'elle vint de Rome à Assise, pour la mort de saint François, par\n divine révélation; et ce fut en cette façon : Saint François, quelques jours\n avant sa mort, était malade à Assise, dans le palais de l'évêque, avec quel­\n ques-uns de ses compagnons, et, malgré toute sa maladie, souvent il chantait\n certaines louanges du Christ. Un jour, un de ses compagnons (1) lui dit : —\n  « Père, tu sais que ces citoyens ont grande foi en toi, et te réputent un saint\n homme; et, pour cela, ils peuvent penser que, si tu es tel qu'ils croient, tu\n devrais en cette tienne maladie penser à la mort et pleurer plutôt que de\n chanter, puisque tu es si gravement malade ; et comprends que ton chant et le\n nôtre, que tu nous fais faire, s'entend de beaucoup de gens, et du palais et\n dehors, parce que ce palais est gardé à cause de toi par beaucoup d'hommes\n armés, lesquels, peut-être, en pourraient recevoir mauvais exemple. D'où\n je crois, dit ce frère, que tu ferais bien de t'en aller d'ici, et que nous nous\n en retournions tous à Sainte-Marie des Anges, parce que nous ne sommes\n pas bien ici, parmi les séculiers. » Saint François lui répondit : — « Très\n cher frère, tu sais qu'il y a à présent deux ans, quand nous étions à Foligno,\n Dieu te révéla le terme de ma vie, et aussi il me le révéla encore à moi et que,\nd'ici à peu de jours, en cette maladie, ledit terme arrivera; et en cette révéla­\ntion, Dieu me rendit certain de la rémission de tous mes péchés et de la\nbéatitude du Paradis. Jusqu'à cette révélation, je pleurais de la mort et de\nmes péchés, mais, depuis que j'eus cette révélation, je suis si plein d'allé­\ngresse, que je ne puis plus pleurer; et pour cela, je chante et chanterai à\nDieu, lequel m'a donné le bien de sa grâce et m'a rendu certain des biens de\nla gloire du Paradis. Quant à notre départ d'ici, je consens et il me plaît,\nmais trouvez moyen de me porter, car, à cause de la maladie, je ne puis\nmarcher. » Alors les frères le prirent à bras et ainsi le portèrent, accompagnés\nde beaucoup de citadins. Et, arrivant à un hôpital qui était sur le chemin,\nsaint François dit à ceux qui le portaient : — « Posez-moi à terre et retournez-\nmoi vers la cité » ; et placé qu'il fut la face vers Assise, il bénit la cité de beau­\ncoup de bénédictions, disant : — « Bénie sois-tu par Dieu, cité sainte, parce\nque, par toi, beaucoup d'âmes se sauveront, et, en toi, beaucoup de serviteurs\nde Dieu habiteront et beaucoup des tiens seront élus au Royaume de la vie\néternelle (2). » Et ces paroles dites, il se fit porter à Sainte-Marie des Anges.\nEt, arrivés qu'ils furent à Sainte-Marie des Anges, ils le portèrent à l'infir­\nmerie, et là, le mirent à reposer; alors saint François appela à lui l'un de ses\ncompagnons, et lui dit ainsi : — « Très cher frère, Dieu m'a révélé que, de\n\n\n\n  (1) Ce « compagnon » si préoccupé du qu'en-dira-t-on, était le frère Elie auquel, d'après\nla Légende des trois compagnons (Ch. LXXVI), fut faite la révélation dont parle saint\nFrançois. Sur frère Elie, voir la première partie des Fioretti, p. 29, note.\n  (2) Cette bénédiction a été gravée au-dessus de la porte principale d'Assise.\n"}, {"page_pdf": 356, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3721, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         299\n\n\n cette maladie, tel jour, je passerai de cette vie; et tu sais que Madame\n Jacopa de Settensoli, très chère et dévouée à notre Ordre, si elle apprenait\n ma mort et n'y avait pas été présente, s'en contristerait trop, et, pour cela,\n avertis-la que, si elle veut me voir vivant, elle vienne immédiatement ici. » Le\n frère répond : — « Tu dis très bien, père, et, vraiment, pour le grand dévoue­\n ment qu'elle te porte, il serait bien messéant qu'elle ne fût pas à ta mort. » —\n « Va donc, dit saint François, et apporte-moi l'encre, le papier et la plume, et\n écris comme je te dis. » Et saint François dicta la lettre en ces termes : — « A\n Madame Jacopa, servante de Dieu, frère François, petit pauvre du Christ,\n salut et communion du Saint-Esprit, en notre Seigneur Jésus-Christ. Sache,\n très chère, que Christ béni, par sa grâce, m'a révélé la fin de ma vie, laquelle\n sera sous peu. Et pour cela, si tu veux me trouver vivant, tu te mettras en\n route au reçu de celte lettre; et viens à Sainte-Marie des Anges, car, si pour\n tel jour tu n'es pas venue, tu ne pourras me trouver vivant; et apporte avec\n toi le drap de cilice, dans lequel on enveloppera mon corps, et la cire néces­\n saire pour la sépulture. Je te prie encore que tu m'apportes de cette chose à\n manger, de laquelle tu avais l'habitude de me faire, quand j'étais malade à\n Rome. » Et, pendant que cette lettre s'écrivait, il fut de Dieu révélé à saint\n François que Madame Jacopa venant à lui, était près du couvent, et apportait\n avec elle toutes ces choses qu'il faisait demander par la lettre. Ayant reçu cette\n révélation, saint François dit au frère qui écrivait la lettre qu'il n'écrivît pas\n davantage, parce que ce n'était pas nécessaire, mais qu'il mit la lettre de côté.\n Et les frères s'étonnaient beaucoup, parce qu'il n'achevait pas la lettre et ne\nvoulait pas qu'on l'envoyât. Et, après quelque temps, la porte du couvent fut\nheurtée fort, et saint François envoya le portier ouvrir, et, ouvrant la porte,\n Madame Jacopa, très noble dame de Rome, était là, avec deux de ses fils,\nsénateurs de Rome, et avec grande compagnie d'hommes à cheval. Et ils\n entrèrent; et Madame Jacopa s'en va droit à l'infirmerie, auprès de saint\n François. De laquelle venue, saint François eut grande allégresse et consola­\ntion, et elle semblablement, le voyant vivant et lui parlant. Alors elle lui exposa\ncomment Dieu lui avait révélé, elle étant à Rome en oraison, le terme bref de\nsa vie et comment il devait envoyer la chercher et demander ces choses,\nlesquelles toutes elle dit qu'elle avait apportées ; et elle les lui fit apporter et\nles lui donna à manger. Et après qu'il eut mangé et qu'il fut très réconforté,\ncette Madame Jacopa s'agenouilla aux pieds de saint François et prit ses très\nsaints pieds, marqués et ornés des plaies du Christ, et avec si grand excès de\ndévotion elle les baisait et baignait de larmes, qu'il paraissait aux frères qui\nétaient là voir la Madeleine aux pieds de Jésus-Christ; et par aucun moyen,\nils ne parvenaient à l'en détacher. Et, finalement, après un grand espace de\ntemps, ils la levèrent de là et la tirèrent à part, et lui demandèrent comment\nelle était venue si à propos et pourvue ainsi de toutes ces choses qui étaient\nnécessaires à la vie et à la sépulture de saint François. Madame Jacopa répon­\ndit que, priant une nuit, à Rome, elle entendit une voix du ciel qui dit : — « Si\ntu veux trouver saint François vivant, va sans délai à Assise, et porte avec\ntoi ces choses que tu avais l'habitude de lui donner quand il était malade, et\nces choses qui seront utiles à la sépulture; et moi, dit-elle, j'ai fait ainsi. »\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3325, "texte": "300                                      DURENDAL\n\n\n   L a d i t e M a d a m e J a c o p a resta donc là jusqu'à ce que saint François passa de\ncette vie et qu'il fut enterré, et à sa sépulture elle fit très g r a n d h o n n e u r avec\ntoute sa compagnie, et elle fit toute la dépense de ce qui fut nécessaire. E t\np u i s , s'en r e t o u r n a n t à R o m e , à peu de temps d e là, cette gentille d a m e\nm o u r u t saintement et, p a r dévotion à saint François, elle voulut être portée\net enterrée à Sainte-Marie des A n g e s ; et ainsi fut-il (1).\n\n\n\nV. — COMMENT MESSER JÉRÔME TOUCHA ET VIT LES SACRO-SAINTS\n   STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS, AUXQUELS IL NE CROYAIT PAS\n   D'ABORD.\n\n\n    A la mort d e saint François, n o n seulement ladite M a d a m e J a c o p a et ses\nfils avec sa compagnie virent e t baisèrent ses glorieux et sacro-saints stigmates,\nmais aussi b e a u c o u p d e citoyens d'Assise, p a r m i lesquels u n chevalier très\nr e n o m m é et h o m m e puissant, qui avait n o m messer J é r ô m e , et en doutait\nb e a u c o u p et en était incrédule, c o m m e saint T h o m a s de ceux d u Christ. E t\npour s'en assurer, lui et les autres, hardiment, devant les frères et les séculiers,\nil bougeait les clous des mains et des pieds et tâtait la plaie du côté. D e sorte\nq u e , depuis, il fut témoin constant de leur vérité, j u r a n t sur le Livre qu'il en\nétait ainsi et qu'ainsi il l'avait vu et touché. Sainte Claire et ses religieuses,\nlesquelles furent présentes à sa sépulture, virent aussi et baisèrent les glorieux\n sacro-saints stigmates de saint F r a n ç o i s .\n\n\n\n   VI. — DU JOUR ET DE L'ANNÉE DE LA MORT DE SAINT FRANÇOIS\n\n\n   L e glorieux confesseur du Christ, messer saint F r a n ç o i s , passa d e cette\nvie l'année de Notre-Seigneur, 1226, le-quatrième j o u r d'octobre, le samedi,\n\n\n\n    (1) Les trois compagnons (éd. citée, ch. LXXV1II) rapportent, à peu près avec les\n mêmes détails, l'histoire de la venue de Madame Jacopa. Nous leur empruntons leur beau\n récit, sobre et poignant, de la mort du Saint : — « Le soir avant sa mort, ayant fait la cène\n avec les frères qui, très amèrement, pleuraient et ne pouvaient se consoler, le bienheu­\n reux François, avec très grande dévotion et respect, étendit les mains vers Dieu et dit\n avec grande joie : —«Bienvenue, soit ma sœur,la Mort.>Et après la lecture de l'Evangile\n (le récit de la Passion, d'après saint Jean) et qu'il eut béni les frères, il se fit dépouiller de\n sa tunique et poser nu sur la terre. Et peu après il passa de cette vie et s'unit à Dieu dans\n le ciel, le 4 octobre 1226, à la nuit. Le matin tout le peuple et le clergé d'Assise\n vinrent à Sainte-Marie-de-la-Portiuncule, et levèrent le saint corps du bien où il était\n mort avec des hymnes et des louanges ; et tous portaient dès rameaux d'arbres. Et ainsi ils\n le portèrent à Saint-Damien pour consoler ses filles et ses servantes. Et le grillage de\n fer par lequel on pouvait communiquer ayant été retiré, les frères ôtèrent le saint corps\n  du cercueil, et le tinrent jusqu'à ce que Madame Claire et ses sœurs fussent consolées par\n  la vue de ses plaies, bien que pleines de tristesse et affligées de beaucoup de larmes, en se\n voyant privées des consolations et admirations du bienheureux François, leur guide et\n  leur maître. » (Ch. LXXIX.)\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2830, "texte": "           DES TRÈS SATNTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        301\n\n\net il fut inhumé le dimanche. Cette année était la vingtième de sa conversion,\nc'est-à-dire depuis qu'il avait commencé à faire pénitence; et c'était la\nseconde année depuis l'impression des sacro-saints stigmates, et la quarante-\ncinquième depuis sa naissance.\n\n\n           VII. — DE LA CANONISATION DE SAINT FRANÇOIS\n\n  Saint François fut canonisé en 1228, par le pape Grégoire IX, lequel vint\npersonnellement à Assise pour le canoniser. Et cela suffit pour la quatrième\nconsidération.\n\n\n\n       VIII. — DE LA CINQUIÈME ET DERNIÈRE CONSIDÉRATION\n                    DES SACRO-SAINTS STIGMATES\n\n\n\n\n L\n           A cinquième et dernière considération est de certaines considéra­\n            tions, révélations et miracles, lesquels Dieu fit et montra depuis\n            la mort de saint François, en confirmation de ses sacro-saints\n            stigmates et en révélation du jour et de l'heure auxquels le Christ\nles lui donna. Et quant à cela, il est à savoir que, dans l'année du Seigneur,\n1282, au mois d'octobre, frère Philippe, ministre de Toscane, par commande­\nment de frère Jean Buonagrazia, ministre général, requit, par sainte obéis­\nsance, frère Mathieu de Castiglione Aretino, homme de grande dévotion et\nsainteté, qu'il lui dit ce qu'il savait du jour et de l'heure auxquels les sacro-\nsaints stigmates furent, par le Christ, imprimés dans le corps de saint\nFrançois, parce qu'il connaissait qu'il en avait eu révélation. Lequel frère\nMathieu, contraint par la sainte obéissance, lui répondit ainsi : — « Etant\nau couvent de la Vernia, l'année passée, au mois de mai, je me mis, un\njour, en oraison dans la cellule où l'on croit qu'eut lieu cette apparition\nséraphique. Et, dans mon oraison, je priai Dieu, très dévotement, qu'il\nlui plût de révéler à quelqu'un le jour, et l'heure, et le lieu auxquels les sacro-\nsaints stigmates furent imprimés dans le corps de saint François. Et, persé­\nvérant en cette oraison et en cette prière au delà du premier sommeil, saint\n François m'apparut avec une très grande clarté, et me dit ainsi : — « Mon\nfils, de quoi pries-tu Dieu? » — Et je lui dis : — « Père, je prie pour telle\nchose. » Et il me dit : — « Je suis ton père François; me reconnais-tu bien? \"\n— « Père, dis-je, oui. » — Alors il me montra les sacro-saints stigmates des\n mains, des pieds et du côté, et dit : — « Le temps est venu auquel Dieu\nveut qu'à sa gloire se manifeste ce que les frères, jusqu'ici, ne se sont pas pré­\n occupés de savoir : sache que Celui qui m'apparut ne fut pas un ange, mais\n fut Jésus-Christ, sous l'apparence d'un séraphin, lequtl, de ses mains,\n imprima ces plaies dans mon corps, comme lui-même les reçut dans son\n corps, sur la croix. Et ce fut de cette façon : la veille de l'Exaltation de la\n"}, {"page_pdf": 359, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3088, "texte": "302                                DURENDAL\n\n\nsainte Croix, un ange vint à moi, qui me dit, de la part de Dieu, de\nm'apprêter avec patience à recevoir ce que Dieu me voudrait envoyer. Et je\nrépondis que j'étais prêt à recevoir et à soutenir toute chose, selon le plaisir\nde Dieu. Puis, le matin suivant, c'est-à-dire le matin de la sainte Croix, qui\nétait cette année un vendredi, à l'aurore, je sortis de la cellule, en ferveur\nd'esprit très grande et allai me mettre en oraison en ce lieu où tu es à présent,\ndans lequel lieu je priais souvent. Et priant, voici que descendit du ciel,\ndans l'air, avec grande impétuosité, un jeune homme crucifié, en forme de\nséraphin, avec six ailes, au merveilleux aspect duquel je m'agenouillai hum­\nblement et commençai à contempler dévotement l'amour démesuré de\nJésus-Christ crucifié et la douleur démesurée de sa Passion ; et son aspect\nengendra en moi une telle compassion qu'il me paraissait sentir sa Passion\ndans mon corps, et pendant sa présence tout ce mont resplendissait comme\nun soleil. Et descendant ainsi, il vint près de moi. Et, étant devant moi, il\nme dit certaines paroles secrètes, que je n'ai encore révélées à personne,\nmais le temps s'approche qu'elles se révéleront. Puis, après quelque temps,\nChrist s'en alla et retourna au Ciel, et je me trouvai ainsi marqué de ces\nplaies. Va donc, dit saint François, et dis ces choses avec confiance à ton\nministre, car ce sont des œuvres de Dieu et non de l'homme. » Et ces paroles\ndites, saint François me bénit et s'en retourna au Ciel, avec une grande multi­\ntude de jeunes gens très splendides. » Toutes ces choses ledit frère Mathieu\ndit les avoir vues et entendues, non en dormant, mais en veillant. Et il jura\navoir dit ainsi audit ministre à Florence, dans sa cellule, quand il en fut\nrequis par obéissance.\n\n\n\nIX. — COMMENT UN SAINT FRÈRE, LISANT LA LÉGENDE DE SAINT\n   FRANÇOIS, AU CHAPITRE DES SACRO-SAINTS STIGMATES ET DES\n   PAROLES SECRÈTES QUE LE SÉRAPHIN DIT A SAINT FRANÇOIS,\n   QUAND IL LUI APPARUT, PRIA TELLEMENT DIEU QUE SAINT FRAN­\n   ÇOIS LES LUI RÉVÉLA.\n\n\n   Une autre fois, un frère pieux et saint, lisant la légende de saint François,\nau chapitre des sacro-saints stigmates, commença à se demander, avec grande\nanxiété d'esprit, quelles paroles si secrètes le séraphin pouvait lui avoir dites,\nquand il lui apparut, lesquelles saint François dit qu'il ne révélerait à\npersonne, tandis qu'il vivait. Et ce frère se disait en lui-même : — « Ces\nparoles, saint François ne voulut les dire à personne pendant sa vie; mais,\nà présent, depuis la mort corporelle, peut-être les dirait-il, s'il en était prié\ndévotement. » Et le pieux frère commença dorénavant à prier Dieu et saint\nFrançois, qu'il leur plut de révéler ces paroles; et ce frère, persévérant\nhuit ans en cette prière, la huitième année il mérita d'être exaucé en cetle\nfaçon : Un jour, après le repas et la récitation des grâces à l'église, restant en\noraison dans un coin de l'église et priant Dieu et saint François pour cela,\nplus dévotement que d'habitude et avec beaucoup de larmes, il est appelé\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3682, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         303\n\n\n par un autre frère qui lui commande, de la part du gardien, qu'il l'accom­\n pagne à la ville pour l'utilité du couvent. Et lui, ne doutant pas que l'obéis­\nsance est plus méritoire que la prière, aussitôt qu'il entend le commandement\n du prélat, laisse l'oraison, humblement, et va avec ce frère qui l'appelait. Et,\n comme il plut à Dieu, en cet acte de prompte obéissance, il mérita ce que\n par un long temps d'oraison il n'avait pas mérité. Dès qu'ils furent hors de\n la porte du couvent, ils rencontrèrent deux frères étrangers, lesquels parais­\nsaient venir de pays éloignés; et l'un d'eux paraissait jeune, l'autre vieux et\n maigre, et, à cause du mauvais temps, ils étaient tout fangeux et mouillés.\n De quoi cet obéissant frère, ayant grande compassion d'eux, dit au compa­\n gnon avec lequel il allait : — « Oh ! mon très cher frère, si l'affaire pour laquelle\nnous allons se peut un peu retarder, je te prie, parce que ces frères étrangers\nont grand besoin d'être reçus charitablement, que tu me laisses d'abord aller\nleur laver les pieds, et, particulièrement, à ce vieux frère, qui en a plus grand\nbesoin; et vous pourrez les laver au plus jeune, et puis nous irons pour les\naffaires du couvent. » Ce frère, condescendant à la charité de son com­\npagnon, ils rentrèrent et, recevant ces frères étrangers très charitablement, ils\nles menèrent auprès du feu, dans la cuisine, pour se réchauffer et se sécher;\nauquel feu se réchauffaient huit autres frères du couvent. Et après qu'ils\nfurent restés un peu auprès du feu, ils les tirèrent à part pour leur laver les\npieds, selon qu'ensemble ils avaient convenu; et ce frère obéissant et pieux\nlavant les pieds à ce frère plus vieux, et en ôtant la boue parce qu'ils étaient\ntrès souillés, et regardant il voit les sacro-saints stigmates, et subitement, les\nembrassant étroitement, il commença à crier d'allégresse et de stupeur : —\n « Ou tu es le Christ, ou tu es saint François ! » — A ce cri et à ces paroles,\nles frères qui étaient près du feu se lèvent et ils s'approchent pour voir avec\ngrande crainte et respect ces glorieux stigmates. Et, alors, ce vieux frère, à\nleur prière, permit qu'ils les vissent clairement, les touchassent et les baisas­\nsent. Et eux, s'émerveillant encore plus dans leur allégresse, il leur dit : —\n« Ne doutez ni ne craignez, frères et fils très chers, je suis votre père, frère\nFrançois, qui, selon la volonté de Dieu, fondai l'Ordre. Et, bien que j'aie été\nprié, depuis huit ans déjà, par ce frère qui me lave les pieds, et, aujourd'hui,\nplus fervemment que jamais, que je lui révèle les paroles secrètes que me dit\nle séraphin, quand il me donna les stigmates, lesquelles paroles je\nne voulus jamais révéler durant ma vie, aujourd'hui, par le commandement\nde Dieu et pour la persévérance de ce frère, pour la prompte obéissance avec\nlaquelle il laissa la douceur de la contemplation, je suis envoyé par Dieu\npour lui révéler devant vous ce qu'il demandait. » Et alors, se tournant vers\nce frère, saint François dit ainsi : — « Sache, très cher frère, qu'étant sur le\nmont de la Vernia, tout absorbé dans la mémoire de la Passion du Christ,\nen cette apparition séraphique, je fus ainsi stigmatisé dans mon corps par le\nChrist; et le Christ me dit alors : — « Sais-tu ce que je t'ai fait? Je t'ai\ndonné les signes de ma Passion ; et ce que j'ai fait de toi ? Je t'ai donné que\ntu sois mon gonfalonier. Et comme moi, le jour de ma mort, descendis aux\nlimbes et toutes les âmes que j'y trouvai, en tirai et les menai au Paradis, en\nvertu de mes stigmates; ainsi je te concède, afin que tu me sois conforme\n"}, {"page_pdf": 361, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": " 304                                 DURENDAL\n\n\n dans la mort, comme tu l'as été dans la vie, que, après que tu seras passé de\ncette vie, tu ailles, chaque année, le jour de ta mort, et toutes les âmes de\ntes trois Ordres, c'est-à-dire mineurs, religieuses et continents, et, en outre,\ncelles de tes dévots que tu y trouveras, en tires en vertu des stigmates que\nje t'ai donnés, et les mènes au Paradis. « Et je ne répétai jamais ces paroles,\ntant que je vécus dans le monde. » Et ces paroles dites, saint François et son\ncompagnon subitement disparurent. Beaucoup de frères, depuis, entendirent\nrapporter cela par ces huit frères qui furent présents à cette apparition et\nparoles de saint François.\n\n   X. — COMMENT SAINT FRANÇOIS APPARUT, APRÈS SA MORT,\n       A FRÈRE JEAN DE LA VERNIA, QUI ÉTAIT EN ORAISON\n\n   Saint François apparut une fois, sur le mont de la Vernia, à frère Jean de la\n Vernia (1), homme de grande sainteté, tandis qu'il se trouvait en oraison; et il\nresta et parla avec lui un très grand espace de temps ; et finalement, voulant\ns'en aller, il dit ainsi : — « Demande-moi ce que tu veux. » Frère Jean dit :\n « Père, je te prie que tu me dises ceci que j'ai longtemps désiré savoir, ce\nque vous faisiez et où vous vous trouviez quand vous apparut le séraphin? »\nSaint François répond : — « Je priais en cet endroit où est à présent la\nchapelle du comte Simon de Battifolle et demandais deux grâces à mon Sei­\ngneur Jésus-Christ, la première était qu'il me concédât que je sente, pendant\nma vie, dans mon âme et dans mon corps, autant qu'il était possible, toute\ncette douleur qu'il avait sentie en lui-même, au temps de sa très amère\nPassion. La seconde grâce que je lui demandai était, semblablement, que je\nsentisse dans mon cœur cet excessif amour duquel il s'enflammait à soutenir\nune telle Passion pour nous, pécheurs. Et alors, Dieu me mit dans le cœur\nqu'il me concéderait de sentir l'une et l'autre, autant qu'il était possible à une\nsimple créature, laquelle chose fut bien accomplie dans l'impression des\nstigmates. » Alors frère Jean lui demanda si ces paroles secrètes, que lui avait\ndites le séraphin, avaient bien été en cette façon que rapportait le saint frère\ndit ci-dessus, lequel affirmait qu'il les avait entendues de saint François, en\nprésence de huit frères. Saint François répondit que la vérité était ainsi que ce\nfrère avait dit. Alors frère Jean, s'enhardissant, à cause de la condescendance\nde saint François, dit ainsi : — « O père! je te prie avec instance que tu me\nlaisses voir et baiser tes sacro-saints stigmates glorieux, non parce que j'en\ndoute nullement, mais seulement pour ma consolation, parce que j'ai tou­\njours désiré cela. » Et saint François les lui montrant généreusement, frère\nJean les vit clairement, les toucha et baisa et, finalement, lui demanda :\n— « Père, quelle consolation eut votre âme en voyant Christ béni venir à\nvous et vous donner les signes de sa très sainte Passion! A présent, veuille\nDieu que je sente un peu de cette suavité. » Saint François répond alors :\n— « Vois-tu ces clous? » — « Oui, père », dit frère Jean. — « Touche encore\n\n  (1) Voir sur le bienheureux Jean de la Vernia (+ 1322), I Fioretti, première partie,\npp. 147 et suiv.\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3384, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                      305\n\n\nune fois (dit saint François) ce clou qui est dans ma main. » Alors, frère Jean,\navec grand respect et crainte, toucha ce clou et, aussitôt, en cet attouche­\nment, une telle odeur en sortit ainsi qu'un jet dé vapeur d'encens, remplis­\nsant l'âme et le corps du frère Jean d'une telle suavité, que, immédiatement,\nil fut ravi en Dieu, en extase; et devenu insensible, et ravi ainsi, il resta\ndepuis cette heure, qui était l'heure de tierce, jusqu'à vêpres. Et frère Jean\nne dit jamais cette vision et cet entretien familier avec saint François à\nd'autres qu'à son confesseur, sinon quand il vint à sa fin; mais, étant prêt à\nmourir, il la révéla à plusieurs frères.\n\n  XI. — D'UN SAINT FRÈRE QUI VIT UNE ADMIRABLE VISION D'UN\n                   DE SES COMPAGNONS MORT\n\n   Dans la province de Rome, un frère très pieux et saint vit cette admirable\nvision : un frère, son très cher compagnon, étant mort, une nuit, et ayant été\nenterré, le matin, devant l'entrée du chapitre, le même jour ce frère se\nrecueillit en un coin du chapitre, après-dîner, pour prier Dieu et saint\nFrançois, dévotement, pour l'âme du frère défunt, son compagnon ; et persé­\nvérant en oraison, avec prières et larmes, l'après-midi, quand tous les autres\nétaient allés dormir, voici qu'il entend une grande rumeur dans le cloître, et,\ndirigeant les yeux vers le sépulcre de ce sien compagnon, il voit à l'entrée du\ncloître saint François et, derrière lui, une grande multitude de frères, autour\ndudit sépulcre. Il regarde plus loin et voit, au milieu du cloître, le feu d'une\ntrès grande flamme et, au milieu de la flamme, l'âme de ce sien compagnon\nmort. Il regarde autour du cloître et voit Jésus-Christ marcher autour du\ncloître avec grande compagnie, d'anges et de saints. Considérant ces choses\navec grande stupeur, il vit que, quand Christ passa devant le chapitre, saint\nFrançois, avec tous ses frères, s'agenouilla et dit ainsi : — « Je te prie, mon\ntrès cher Père et Seigneur, par cette inestimable charité que tu montras au\ngenre humain dans ton incarnation, que tu aies miséricorde de l'âme de ce\nmien frère, laquelle brûle en ce feu. » Mais Christ ne répondait rien, et passa\noutre. Et revenant une seconde fois et passant devant le chapitre, saint\nFrançois s'agenouilla encore avec ses frères, comme la première fois, et le\npria en cette forme : — « Je te prie, pitoyable Père et Seigneur, par la\ndémesurée charité que tu montras au genre humain quand tu mourus sur le\nbois de la croix, que tu aies miséricorde de l'âme de ce mien frère. » Et\nChrist, semblablement, passait et ne l'exauçait pas, et, tournant autour du\ncloître, il revenait une troisième fois et passait devant le chapitre ; et alors,\nsaint François, s'agenouillant comme la première fois, lui montra ses mains\net ses pieds, et sa poitrine, et dit ainsi : — « Je te prie, pitoyable Père et\nSeigneur, par ces grandes douleurs et grandes consolations que je soutins,\nquand tu mis ces stigmates dans ma chair, que tu aies miséricorde de l'âme de\nce mien frère, qui est en ce feu du Purgatoire. » Admirable chose ! Christ\nétant prié, cette troisième fois, au nom des stigmates, immédiatement s'arrêta,\nregarda les stigmates, exauça la prière de saint François et dit ainsi : —\n « A toi, François, je concède l'âme de ton frère. » Et en cela, certainement,\n"}, {"page_pdf": 363, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3281, "texte": "  306                                DURENDAL\n\n\n  il voulut honorer et confirmer les glorieux stigmates de saint François et\n signifier ouvertement que les âmes de ses frères, qui vont au Purgatoire, ne\n peuvent plus aisément être libérées des peines et menées à la gloire du\n Paradis qu'en vertu de ses stigmates, selon la parole que dit le Christ à saint\n François, en les lui imprimant. Aussitôt dites ces paroles, le feu du cloître\n s'évanouit, le frère mort s'en vient à saint François, et avec lui et avec\n Christ, toute cette bienheureuse compagnie, avec son glorieux Roi, s'en va\n au Ciel. De quoi ce sien compagnon, qui avait prié pour lui, le voyant libéré\n des peines et mené au Paradis, eut très grande allégresse, et raconta ensuite\n aux autres frères, par ordre, toute la vision et, ensemble avec eux, loua et\n remercia Dieu.\n\n\n XII. — COMMENT UN NOBLE CHEVALIER, DÉVOT DE SAINT FRANÇOIS,\n    FUT ASSURÉ DE SA MORT ET DE SES SACRO-SAINTS STIGMATES\n\n     Un noble chevalier de Massa di Santo Piero, nommé messer Landolfo,\n  qui était très dévot à saint François, et, finalement, reçut de ses mains l'habit\n  du tiers-ordre, fut assuré de cette façon de la mort de saint François et de\n  ses sacro-saints et glorieux stigmates : Au temps où saint François était\n  proche de la mort, le démon entra en une femme dudit château ; et cruelle­\n ment il la tourmentait et la faisait parler comme une lettrée, si subtilement\n que tous les savants hommes et les lettrés, qui venaient discuter avec elle,\n elle les vainquait. Il advint que le démon, s'en allant d'elle, la laissa libre\n deux jours, et, revenant le troisième jour, il l'affligeait beaucoup plus cruelle­\n ment que d'abord. Messer Landolfo, apprenant cela, s'en va à cette femme et\n demande au démon qui habitait en elle la raison pour laquelle il l'avait aban­\n donnée deux jours, pour revenir ensuite et la tourmenter plus âprement\n qu'auparavant. Le démon répond : — « Quand je la laissai, ce fut que moi,\n avec tous mes compagnons qui sont en ce pays, nous nous réunîmes et\n allâmes en force à la mort du mendiant François pour disputer avec lui et\n prendre son âme; mais elle, étant entourée et défendue par une multitude\n d'anges, plus grande que nous n'étions, et ayant été portée directement au\n Ciel, nous nous sommes retirés, confus; de sorte que je tourmente cette\nmisérable femme, en dédommagement des deux jours pendant lesquels je l'ai\nlaissée. » Et alors, messer Landolfo le conjura, de la part de Dieu, de lui\ndire la vérité de la sainteté de saint François, qu'il disait être mort, et de sainte\nClaire, qui était vivante. Le démon répond : — « Je te dirai, que je le veuille\nou non, ce qui est vrai. Dieu le Père était si indigné contre les péchés du\nmonde qu'il paraissait qu'il voulût donner contre les hommes et contre les\nfemmes la sentence définitive et les exterminer du monde, s'ils ne se corri­\ngeaient. Mais Christ, son fils, priant pour les pécheurs, promit de renouveler\nsa vie et sa Passion en un homme, c'est-à-dire François, petit pauvre et men­\ndiant, par la vie et doctrine duquel il réduirait tout à fait le monde et beau­\ncoup de gens à la voie de la vérité, et beaucoup d'autres encore à pénitence.\nEt, à présent, pour montrer au monde qu'il avait fait cela en saint François,\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                               307\n\n\nil a voulu que les stigmates de la Passion, qu'il lui avait imprimés dans le\ncorps pendant sa vie, soient vus et touchés à sa mort par beaucoup de gens.\nSemblablement, la mère du Christ promit de renouveler sa pureté virginale\net son humilité en une femme, c'est-à-dire en sainte Claire, de telle façon que,\npar son exemple, elle tirerait beaucoup de milliers de femmes de nos mains.\nEt ainsi, à cause de ces promesses, Dieu le Père retarda sa sentence défini­\ntive. » Alors, messer Landolfo, voulant savoir, certainement, si le démon,\nqui est la demeure et le père du mensonge, en ces choses et, spécialement,\nde la mort de saint François, disait vrai, envoya un de ses fidèles valets à\nAssise, à Sainte-Marie des Anges, pour savoir si saint François était vivant\nou mort; lequel valet, arrivant là, trouva en effet, ainsi qu'en revenant il le\nraconta à son seigneur, que le jour et à l'heure que le démon avait dits, saint\nFrançois était passé de cette vie.\n\nXIII. — COMMENT LE PAPE GRÉGOIRE IX, DOUTANT DES STIGMATES\n              DE SAINT FRANÇOIS, EN FUT ASSURÉ\n\n   Laissant tous les miracles des sacro-saints stigmates de saint François,\nlesquels se lisent dans sa légende, pour conclusion de ces cinq considérations,\nil est à savoir que le pape Grégoire IX, doutant un peu de la plaie du côté de\nsaint François, selon ce qu'il raconta plus tard, saint François lui apparut\nune nuit, et levant un peu haut le bras droit, découvrit la blessure du\ncôté et lui demanda un vase. Et il le faisait chercher, et saint François se le\nfaisait mettre sous la blessure du côté, et il parut vraiment au Pape qu'il se\nremplit jusqu'au bord de sang mêlé avec de l'eau, qui sortait de ladite blessure.\nEt, dorénavant, tout doute l'abandonna. Et puis, de l'avis de tous les\ncardinaux, il approuva les sacro-saints stigmates de saint François, et il donna\naux frères privilège spécial, par une bulle; et il fit cela à Viterbe la onzième\nannée de son pontificat. Et ensuite la douzième année il en donna un autre\nplus étendu (1). Les papes Nicolas III et Alexandre donnèrent aussi de con­\nsidérables privilèges, par lesquels on pourrait procéder contre quiconque\nniait les sacro-saints stigmates de saint François, comme contre un hérétique.\nEt cela suffit quant à la cinquième considération des glorieux et sacro-saints\nstigmates de notre père saint François, dont Dieu nous donne la grâce d'imi­\nter la vie en ce monde, afin que, par la vertu de ses stigmates glorieux, nous\nméritions d'être sauvés avec lui en Paradis. A. la louange de Jésus-Christ et\ndu petit pauvre saint François. Amen.\n\n  (A suivre.)                                Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (I) Grégoire IX occupa le siège pontifical de 1227 à 1241 ; Alexandre IV, de 1254 à 1261 ;\nNicolas III, de 1277 à 1281.\n  Bulle du 31 mars 1237 qui invite tous les fidèles à ajouter foi aux stigmates; bulle du\n29 octobre 1255 dans laquelle le Pape raconte « qu'étant prélat domestique du cardinal\n» Hugolin (protecteur de l'Ordre et, plus tard, Souverain Pontife, sous le nom de Gré­\n  goire IX), il connut familièrement saint François, et s'appuie sur ces relations pour sa\n» description des stigmates. (SABATIER : Vie de S. F., 17e édition, p. 407.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-015", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 308, "page_fin": 308, "titre_corps": "Les Matins", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "Les Matins", "ancre_fin": "EDGAR BONEHILL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 365, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1173, "texte": "Les Matins\n\nQuand l'alouette a bu la perle de rosée\nQui tremble aux rouges cœurs des grands coquelicots,\nElle part dans l'azur, allègrement, grisée,\nEt sonne le réveil des vigilants échos.\n\nElle égrène en planant ses vibrantes matines\nEt va s'évanouir dans les soleils lointains. —\nEn la virginité sereine des matins\nEclosent des clochers les gammes argentines;\n\nFusent parmi les prés les rires enfantins,\nLe cri gai des pinsons et des moineaux mutins;\nUn petit pâtre siffle en guidant aux prairies\nD'un troupeau bigarré les lentes théories ;\n\nUne bergère chante auprès de ses agneaux\nEt mire ses cheveux dans les calmes ruisseaux.\nLes fils de la Vierge ont épingle sur les haies\nEt les bosquets de blancs voiles de mariées.\n\nVole aux premiers parfums l'abeille, se sauvant\nDe la ruche d'or où naîtra le pieux cierge. —\nUne novice blanche, aux jardins du couvent\nCueille, en priant, des lys pour l'autel de la Vierge.\n\nA l'église un vitrail ruisselant de soleil,\nProfile un nimbe d'or sur l'ostensoir vermeil\nTandis qu'en la nef rit la neige d'un baptême. —\nLe matin villageois est un chaste poème.\n                                       EDGAR   BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-016", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 309, "page_fin": 312, "titre_corps": "Pour être Célèbres !", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Iwan Gilkin", "ancre_debut": "Pour être Célèbres", "ancre_fin": "IWAN GILKIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 366, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2274, "texte": "Pour être Célèbres!\n\n                 DANS le   Parc, où le soleil de juin dorait la terre battue des\n                     allées et faisait luire comme l'émail les gazons fraîchement\n                     arrosés, le poète Harpel et le professeur Malbecque se\n                     promenaient à l'ombre des marronniers. — Cher maître,\n                     dit Malbecque, les temps sont durs pour les poètes, voire\n                     pour les romanciers, les conteurs et tous les écrivains en\n                     général, s'ils aspirent à la gloire, car la gloire se dérobe\n                     devant le talent : c'est un fait douloureux que l'on constate\n                     de toute part. Avez-vous lu ce qu'en ont dit, dans le Journal\ndes Gens de lettres, M. l'abbé Theys; dans la Liberté, de Fribourg, M. Emile\nSavoy; dans le Journal de Bruxelles, M. Jacques Darthez; enfin dans la Revue\ndes Revues, de Paris, M. Paul Stapfer? Dans l'espace de quelques jours, ils\nont tous apporté le même témoignage.\n   — J'ai lu les articles de ces messieurs, répondit le poète Harpel, et en les\nlisant j'ai d'abord été confus de me découvrir si peu glorieux, étonné ensuite\nd'y avoir si peu pensé jusqu'à ce jour et de me voir tout à coup, avec mes\npareils, l'objet d'une pitié si publique et si abondante, charmé enfin de\ntrouver la critique si chagrine de notre obscurité et si désireuse de nous en.\nfaire sortir. On ne saurait trop louer cette tendre sollicitude. Ces messieurs\nont d'ailleurs raison : la gloire nous manque; mais ils n'ont pas raison tous\nde la même manière. Ainsi M. l'abbé Theys, M. Darthez et M. Emile Savoy\nne considèrent que les écrivains belges; ils semblent convaincus que ceux-ci\nsouffrent seuls du défaut de gloire ; ils en recherchent la cause et prétendent\nla trouver dans l'impiété et l'immoralité des ouvrages offerts au public. Ce\nserait fort bien si en Belgique les auteurs catholiques avaient plus de succès\nque les autres, mais on doit convenir qu'il n'en est rien. Le public belge lit\npeu d'ouvrages littéraires et il néglige de préférence les écrits de ses compa­\ntriotes ; mais les livres français auxquels il accorde sa faveur, croyez-vous que\nce soient les plus pieux ou les plus moraux? Mon pauvre ami, les livres qui\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3345, "texte": "310                               DURENDAL\n\n\n obtiennent le plus de succès en Belgique sont tout justement les mêmes qui\nobtiennent le plus de succès en France, et dans ce succès soyez assuré que\n la religion et la morale entrent pour peu de chose. Sur ce point particulier,\nj'estime donc que MM. Theys, Darthez et Savoy se sont trompés. Ils se\ntrompent de même quand se fondant sur leur première erreur, ils déclarent\nqu'il suffirait à nos écrivains de respecter la morale et la religion pour arriver\nà la gloire. Enfin, ils se trompent encore lorsqu'ils imaginent que la\n « pénurie de gloire », comme dit si expressivement M. l'abbé Theys, est un\nmal local, particulier à la Belgique et aux écrivains belges. Les jeunes\n Français n'en souffrent guère moins que nous 1 Et il en est plus d'un qui\nenvie la célébrité du Belge Maurice Maeterlinck.\n    — Vous dites vrai, répondit Malbecque, et les Français, plus clairvoyants\nque nos amis, ont reconnu le caractère général du mal dont ils se plaignent.\n M. Fuster a écrit dans le Semeur : « La gloire fait banqueroute parce qu'elle\na trop de créanciers. Trop de gens ont des droits sur elle ; elle ne sait plus\nqui choisir pour se libérer, même partiellement; elle est en faillite par\nembarras. » Le philosophe Caro disait à Jules Simon que la réputation d'un\nacadémicien, quand cet académicien n'est ni Corneille ni Victor Hugo, dure\ndeux ans; et Jules Simon trouvait cette moyenne exagérée. M. Stapfer est\nbien plus pessimiste encore : « A moins, dit-il, d'une catastrophe qu'on ne\n » peut concevoir que sous la forme d'un bouleversement de notre planète et\n» d'un renouvellement de la vie humaine, l'activité littéraire ira en s'étendant\n» de plus en plus sur une immense surface et les chances de se distinguer\n» éminemment dans la masse énorme des talents estimables diminueront\n » toujours davantage. »\n    — Je crois, répliqua le poète Harpel, que la réalité est moins cruelle que\nM. Stapfer et, quoi qu'il en soit, si la gloire doit désormais manquer aux\njeunes poètes, il est beau pourtant de l'espérer et de travailler pour elle. Si\nles écrivains devaient renoncer à ce noble espoir, s'ils bornaient toute leur\nambition aux succès monnayés, on serait vite épouvanté de la bassesse de\nleurs productions, car, la concurrence s'en mêlant, ils rivaliseraient de com­\nplaisances honteuses envers la clientèle qui paie. Et quelle est celle-ci, je\nvous prie? Elle n'est faite, hélas ! ni des gens de bonnes mœurs, ni des gens\nde goût. Par bonheur, tout chimérique qu'il peut être, l'amour de la gloire\nbrûlera longtemps encore le cœur des jeunes écrivains. Par bonheur aussi\ncet amour ne sera pas fatalement et toujours une duperie. Croyez bien que\ns'il naît quelque part un Victor Hugo, un Goethe ou un Shakespeare, tôt ou\ntard là gloire posera sur son front une couronne brillante. La Renommée n'est\nmême pas si exigeante et il n'est pas indispensable, pour obtenir la célébrité,\nd'être égal à ces grands génies. On ne l'est point quand on est jeune encore.\nEt la célébrité, n'a-t-elle point illuminé de rayons magnifiques la jeunesse de\nMaeterlinck et de Gabriele d'Annunzio ?\n    Il n'est pas impossible d'atteindre à la célébrité. C'est, j'en conviens, fort\ndifficile, mais peut-être est-ce moins difficile à l'heure présente en Belgique\nqu'en France.\n    — Vous m'étonnez, fit Malbecque.\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3479, "texte": "                           POUR ÊTRE CÉLÈBRES                               3ll\n\n\n    — Pour arriver à la gloire, continua Harpel, il faut d'abord arriver au\npublic. C'est là ce qui est malaisé. Et ce qui est plus malaisé encore, c'est,\ndans ce public étourdi sous l'avalanche des centaines et des milliers de livres\nque lui jettent les libraires, de rassembler un grand nombre de suffrages sur\nun petit nombre de noms. Si les écrivains restent livrés à leurs propres forces,\n M. Stapfer a raison : ils ne sauraient réussir; en dépit de leur talent, ils ne\nparviendront à la célébrité que si le hasard s'en mêle.\n   — Vous voyez bien ! interrompit Malbecque.\n   — Il s'en mêle quelquefois, reprit Harpel, mais on peut souhaiter une\nintervention plus sérieuse, plus sûre et plus régulière. Telle était naguère\nl'intervention de la critique.\n   — Vous savez bien, mon cher poète, que la critique n'existe plus. Le\npublic se moque des articles des journaux et des revues. Il y a tout juste, en\nFrance, quatre ou cinq critiques influents, seuls capables de faire la réputa­\ntion d'un écrivain. Mais que lisent-ils ? les livres des auteurs déjà connus, de\nleurs amis et de leurs protégés. Ce n'est pas leur faute s'ilsne peuvent prendre\nconnaissance de tous les ouvrages qu'on leur envoie. Ils n'ont pas le temps.\n   — Nous sommes d'accord, reprit Harpel. Je dis précisément que la cri­\ntique est devenue impuissante. C'est elle qui ne suffit plus à sa tâche; elle qui\nse dérobe devant les auteurs et qui a cessé de procurer la gloire à ceux qui\nen sont dignes en cessant de diriger les jugements du public et de lui crier les\nnoms qu'il devrait répéter. Ce n'est pas la gloire qui a fait faillite, c'est la\ncritique.\n   — E h ! que voulez-vous qu'elle fasse ? s'écria Malbecque.\n   — Se réformer selon les nécessités du temps pour retrouver sa puissance\net remplir dignement ses grands devoirs. Si la cause de sa faiblesse est dans\nson ignorance et son éparpillement, il faut, pour qu'elle se fortifie, qu'elle\ns'instruise et se concentre. Puisque j'en arrive aux conseils pratiques, laissez-\nmoi n'envisager que la littérature et la critique de mon pays. Les Belges\nveulent-ils donner à la Belgique une renommée littéraire? Il faut alors qu'ils\nl'organisent. Qu'au lieu de disperser indistinctement sa bienveillante inatten­\ntion, ses feuilletons et ses articulets sur tous nos gens de lettres, la critique\ndes journaux, et plus encore la critique des revues concentre ses travaux sur\nquelques auteurs d'élite. Je ne demande pas qu'elle fasse le silence complet\nsur les autres ; mais je veux que l'on marque les distances. Aux uns le\nvague articulet de complaisance ou d'encouragement ; aux autres des études\nsérieuses, approfondies, étendues et fréquemment renouvelées, et, en outre,\nde nombreuses allusions dans les articles traitant d'autres sujets. Mais la\ncritique des journaux a peu d'importance en regard de la force dont disposent\nles professeurs. Oui, mon cher Malbecque, c'est de vous et de vos collègues\nque dépend notre gloire, la gloire littéraire de notre cher pays. Vous formez\nl'esprit de la jeunesse et vous inscrivez dans sa mémoire en traits ineffaçables\nles noms que vous avez choisis. S'il se trouve parmi vos élèves des âmes\nsensibles au charme de la poésie, vous dirigez leur sentiment vers les ouvrages\nqu'il vous plaît : pourquoi ne le conduisez-vous pas vers nos écrivains natio­\nnaux ? Faites-nous connaître, faites-nous aimer, faites-nous admirer. Cette\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": "312                              DURENDAL\n\n\nconcentration de l'admiration publique sur les noms des meilleurs d'entre\nnous, dont je parlais tout à l'heure, nul n'est mieux que vous à même de\nl'opérer. Et votre action s'exercera aussi utilement sur les jeunes hommes\nindifférents aux lettres que sur les natures poétiques et rêveuses. Ecoutez à\nvotre tour ce que dit M. Stapfer : « Sortis du collège, les hommes, qui ne\n» sont pas des artistes pour la plupart, qui ne sont pas des critiques non plus\n» et qui se moquent bien de savoir ce qu'il faut penser de Gautier et de\n» Chateaubriand, de Tourgueneff, de Zola et de Flaubert, de Musset et\n» d'Hugo, de Pascal et de Bossuet, continuent d'accepter sans examen\n» l'ancienne parole du maître et forment le grand troupeau de la tradition. »\nVousle voyez, notre gloire est dans vos mains. Lisez-nous, étudiez-nous, et\nsi vous trouvez dans nos ouvrages quelques fragments dignes de faire l'objet\nde vos leçons, mettez-vous à l'œuvre sans retard.\n   Et travaillez de concert, je vous en conjure, sinon vous ne ferez rien qui\nvaille. Assemblez-vous une fois l'an pendant les vacances pour discuter nos\nœuvres et fixer votre choix ; mettez-vous bien dans l'esprit que s'il vous est\npossible de rendre glorieux cinq ou six noms, il vous est radicalement impos­\nsible d'en glorifier trente ou quarante. Si vous ne vous limitez point, si vous\nne concentrez pas votre effort, celui-ci sera inutile. Ici, comme en toute chose\ndans la vie moderne, on ne peut réussir que par la centralisation, la disci­\npline et les mouvements d'ensemble. « L'union fait la force », et la conver­\ngence des efforts n'est pas moins nécessaire que l'union. Tenez donc des con­\nférences, des meetings, des congrès, les uns strictement entre vous, pour\nprendre les décisions, les autres plus larges, où vous convierez les critiques\ndes journaux ou des revues et les étudiants des universités, pour faire œuvre\nde propagande, pour provoquer la discussion et pour vous éclairer\nvous-mêmes.\n   Quant aux nombreux auteurs que vous écarterez tout d'abord, soyez per­\nsuadés qu'ils n'y perdront rien. S'ils ont beaucoup de talent ou s'ils en\nacquièrent dans la suite, ils finiront inévitablement par prendre place dans\nl'élite de votre choix et peut-être par y remplacer les moins dignes. Les\nauteurs de deuxième rang profiteront d'autre part de tout ce que vous ferez\npour répandre le goût des lettres belges et leur renommée. Ainsi votre appa­\nrent exclusivisme vous donnera la force que vous ne pourriez trouver autre­\nment, il forcera l'attention de l'étranger, qu'il fixera aisément sur quelques\npersonnalités et qui resterait au contraire indifférente devant un groupe nom­\nbreux et par là-même indistinct ; enfin il ne sera ni injuste ni véritablement\nexclusif, puisque en fin de compte il profitera à quiconque a du talent.\n   Voilà, mon cher Malbecque, ce que j'avais à dire sur la question que vous\navez soulevée. Remarquez, je vous prie, que je ne vous demandais rien et ne\nme plaignais de rien. Ce sont des critiques et des professeurs qui tout d'un\ncoup ont éclaté en gémissements sur le triste soit des poètes privés de gloire.\nSi ces gémissements viennent de votre bon cœur, je vous montre qu'il dépend\nde vous de nous donner ce qui nous manque : vous pourrez aisément sécher\nvos larmes en améliorant notre sort.\n                                                               IWAN GILKIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-017", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 313, "page_fin": 315, "titre_corps": "Le Salon des Beaux-Arts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Le Salon des Beaux Arts", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 370, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 229, "fin_caractere_exclue": 1686, "texte": "Le Salon des Beaux=Arts(1)\n\n    Il fait quelque peu figure d'exposition rétrospective, ce Salon. Il réunit, en\neffet, un nombre considérable de tableaux de Charles Degroux, d'Alfred\nStevens, de Jongkind (1822-1891) et d'un élève de Corot, Antoine Chintreuil.\n    Le contraste entre ces toiles et les oeuvres des artistes vivants qui les\nentourent n'est pas fort sensible : la plupart des exposants sont d'esprit\nrassis, pondéré, partisans des vieilles disciplines, des rubriques de\n1' « ancienne musique ». Four établir un parallèle intéressant, il eût fallu, par\nexemple, confronter les Claus et les Van Rysselberghe, les Monet et les Pis­\nsarro de la Libre Esthétique, avec les Charles Degroux et les Stevens; la dispa­\nrate eût été violente et, nous le craignons bien, ceux-ci eussent semblé plus\nlourds, d'une épaisse et morne couleur, sans vibration et sans éclat à côté des\nétudes de lumière des modernes. Mais c'est pour le fond, surtout, que la dif­\nférence est saisissante : le paysage a pris, pour ainsi dire, chez nos artistes,\nune dignité plus haute et plus simple; il est plus éloquent, parce que plus\nnaturel. Il n'est plus, comme trop souvent chez Degroux, le vague décor d'une\naction pathétique, d'une anecdote pour la délectation des âmes larmoyantes :\nséparations; regrets; conscrits mélancoliques; élégiaques et pâles pèlerins...\n\n\n  (1) Les clichés illustrant cet article nous ont été gracieusement prêtés par la Société\ndes Beaux-Arts.\n"}, {"page_pdf": 371, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3909, "texte": "3l4                                    DURENDAL\n\n\nIl n'est parmi les nombreux tableaux de Degroux, réunis au Salon des Beaux-\nArts, rien qui vaille, de loin, le Benedictie, si mâle et d'une émotion si contenue,\ndu Musée de Bruxelles.\n   Alfred Stevens, aussi, a fait fortement vibrer la corde sentimentale, mais\n                                                                      ses douleurs sont\n                                                                      aristocratiques, et\n                                                                      ses belles éplorées,\n                                                                      ses jolies songeuses\n                                                                      sont d ' é l é g a n t e s\n                                                                      mondaines du se­\n                                                                      cond Empire. On a\n                                                                      dit, méchamment,\n                                                                      de lui que c'était un\n                                                                      merveilleux coutu­\n                                                                      rier pour dames. Il\n                                                                      est certain que son\n                                                                      art est tout superfi­\n                                                                      ciel, mais s'il ne\n                                                                      dépasse point les\n                                                                      apparences, il les\n                                                                      retrace avec l'habile\n                                                                      maestria d'un vir­\n                                                                      tuose. Voilà deux\n                                                                      cadres : Tous les bon-\n                                   (Cliché d'Alcxandre, de Bruxelles)\n                                                                      heurs, une mère qui\n                       LA RIXE\n                                                                      câline son enfant\n                 CHARLES DEGROUX\n                                                                      retiré du berceau :\nc'est là un bonheur; quels sont les autres? d'être jeune, jolie, riche et d'être\nparée d'une belle robe? Regrets, une femme, encore, chargée de la graisse\nde l'âge, qui rêve devant une chiffonnière où, soudain, elle a découvert son\ncœur, plus jauni que les papiers, plus desséché que les fleurs conservés dans\nce meuble. Il y a des gens que cet art attendrit!\n   Après cela, traversez la salle et allez regarder, pour vous rafraîchir l'âme\nd'une senteur de nature, un paysage de Léon Frédéric. De même, après un\nrapide coup d'œil au Triomphe de la femme, de M. Lambeaux, le maître de\nl'école du « brutalisme » qui, si étrange que cela puisse paraître, n'est nulle­\nment un réaliste, allez regarder les travaux du probe et perspicace Lagae,\nson beau buste de l'archevêque de Malines, entre autres, œuvre réfléchie,\npleine de force contenue et de vie. Si vous tenez à tout voir, mais en vous\nréservant des compensations, après avoir considéré les incroyables et préten­\ntieuses effigies de MM. Benezur, Boldini, etc., passez à cette belle physio­\nnomie de simplicité et de jeunesse: la Comtesse de Mérode-Westerloo, par M. de\nLalaing; au portrait d'enfant, de M. Haverman; à celui de Mme J. G., par\nM. Jean Gouweloos; de l'abbé Mugnier, par M. Lauth.\n   Il est superflu de dire, une fois de plus, les mérites de MM. Cassiers,\nCourtens, Hermanus, René Janssens, Legout-Gérard, Gustave-Max Stevens,\n"}, {"page_pdf": 372, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1606, "texte": "                            L E SALON D E S       BEAUX-ARTS                             3l5\n\nStacquet, Uytterschaut, Alfred Verhaeren et Rodolphe Wytsman qui exposent\n de nombreuses œuvres où leur talent connu s'affirme toujours davantage.\n    M. Mellery a un ensemble\n de peintures sur fond d'or et\nde dessins, dont nous avons\n vu une partie, jadis, à la Libre\n Esthétique : Les peintures, d'une\nallégorie quelquefois un peu\nlaborieuse ; les unes, d'une\nnoble ligne plastique, telles,\npar exemple, Fierté maternelle\net la Justice conquiert l'humanité;\nles autres, plutôt gauches et\ndisgracieuses. Les d e s s i n s ,\nd'un trait puissant et décisif,\navec cette pénétration particu­\nlière de l'intimité essentielle\ndes choses, habituelle à l'ar­\ntiste.\n   M. Charles Samuel nous\nmontre un buste de M. Mes-\ndach de Ter Kiele; M. Victor\nRousseau, deux bronzes, Rêve-\nrie, notamment, où se marque,\nune fois de plus, le talent ner­\nveux et délicat de cet excellent\nartiste.\n   Anch'io son pittore ! Depuis\nque ce mot apocryphe n'a pas\nété prononcé, il a dû servir\nsurtout à la race redoutable\ndes amateurs : il en est quel­\n                                                                   (Cliché d'Alexandre, de Bruxelles)\nques-uns au Salon des Beaux-\n                                         B U S T E D E S E . 1.E C A R D I N A L GOOSSENS\nArts, mais nous ne dirons rien                              J . I.AGAE\nde leurs œuvres, de crainte de\nnous exposer au courroux de leur famille et de leurs amis et connaissances.\n\n                                                                       ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-018", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 316, "page_fin": 319, "titre_corps": "Gazette des Faits et des Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Faits et des Livres", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 373, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2151, "texte": "Gazette des Faits et des Livres\n                                        I\n\n                                                   A l'abbé HUGO VERRIEST.\n    Que par ces clairs et doux jours printaniers, je vous ai envié souvent,\nmon cher ami — vous et le délicieux site de Flandre où vous coulez vos\njours d'apostolat et de rêve... C'est, je gage, en vous promenant au crépus­\ncule — l'heure des souvenances! — sur les pentes boisées du bois de\nTieghem que vous avez conçu le beau livre (1) que vous venez d'écrire et\n que, du fond du passé, sont venus vers vous, amicaux et fraternels, tous ces\npoètes de Westflandre dont vous évoquez les silhouettes d'une palette si\nattachante et si personnelle; que si vis-à-vis de l'un ou l'autre de vos\n modèles, votre complaisante affection vous induit à des éloges exagérés, on\nvous le pardonne aisément, parce que, malgré l'insignifiance du sujet, le\npeintre en vue demeure original et si amusant. Pourtant où vous êtes tout à\n fait vous, tel que je vous connais et vous aime, avec votre fin esprit et votre\n cœur ardent, c'est quand vous ressuscitez, d'un burin à la fois énergique et\n délicat, les figures de ceux qui, vos compagnons de lutte ou vos disciples,\n furent avec vous les artisans du relèvement artistique de la Flandre. Que\n bien et bellement vous avez parlé ainsi de Pieter Busschaert, cette âme\n dévouée de prêtre, si passionnément aigreltée du culte de la beauté, et surtout\n  comme dans la précision de votre dessin et sous le coloris chatoyant de votre\n  style revit dans toute sa fiévreuse vaillance de renouveau, l'adolescent ardent,\n  frôlé vraiment de l'aile du génie et qui esquissa au-dessus du pays flamand un\n  si noble geste de rénovation — que la mort, hélas I vint trop tôt briser !\n     Ces pages émues et superbes que vous vouez au souvenir d'Albrecht\n  Rodenbach, je voudrais que les lisent tous ceux qu'intéresse et exalte l'art\n  patrial — quelque soit d'ailleurs la forme d'expression dont il se revêt...\n  Laissons, n'est-ce pas, les politiciens exploiter pluralement et envenimer com­\n\n\n   (1) HUGO VERRIEST : Twintig vlaamsche koppen. Roulers, imprimerie De Meester.\n"}, {"page_pdf": 374, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           317\n\n\n mercialement la question de langues ; ce sont là des jeux indignes de lettrés\n qui doivent même vénération et gratitude égale à tous ceux, quels qu'ils soient\n et d'où qu'ils viennent, qui ont, comme Albrecht Rodenbach, agrandi et\n augmenté le patrimoine intellectuel de la Belgique,\n     Dans nos chers entretiens de jadis, que de fois, mon cher ami, ne vous\n l'ai-je point dit : l'ait belge, nonobstant l'interprétation linguistique\n différente, acquerrait un incomparable éclat si tous les artistes savaient le\n comprendre largement et l'aimer de haut, ainsi qu'il doit être compris et\n aimé et si, se gardant de la prostitution politicienne, les artistes d'expression\n flamande osaient, par exemple, reconnaître et saluer le talent d'un Georges\n Rodenbach, comme les artistes d'expression française reconnaissent et\n saluent le talent d'Albrecht Rodenbach.\n    Le poète de la Jeunesse Blanche aura bientôt son monument à Gand ;\nj'espère et je souhaite que, sans tarder, le marbre ou le bronze matérialise­\nront à Bruges le souvenir de l'écrivain de Gudrun; c'est une glorification\njusticière dont vous êtes tout désigné, mon cher ami, pour prendre l'initiative;\net ce jour-là, où pieux pèlerin de la commémoration du grand poète\net du jeune semeur d'idéal qui fut votre élève, vous solliciterez\nl'obole des écrivains et des artistes, vous ne doutez point, n'est-ce pas,\nquoiqu'en dise les bateleurs de flamingantisme, que Durendal sera heureux et\n fier d'être hospitalier à votre idée.\n    C'est, mon cher ami, le moindre mérite de votre nouveau livre que de\n m'avoir permis de vous donner cette assurance.\n\n\n                                        II\n\n                                                              A Madame X...\n\n   Des livres de villégiature, dites-vous ?\n   Des livres à lire devant la mer qui déferlera à vos pieds en blanches den­\ntelles d'écume, ou sous le dôme vert et ombrageux des puissants chênes\n séculaires...\n   Un Bourget, peut-être?\n   Le Fantôme (1) alors? Seulement, pas d'équivoque, n'est-ce pas ? Il ne s'agit\npoint d'un Bourget « dernière manière », le Bourget « conversion », le\nBourget « chemin de Damas ». Non !... Que par besoin de tendresse ou par\nvanité, un monsieur aime une femme, et que cette femme lui soit enlevée\ndans une brusque tourmente de la destinée — voilà un fait divers qui, si simple\net si banal soit-il, peut induire un écrivain à des thèmes bienfaisants de philo­\nsophie morale... Mais attendez : cette femme, cette morte laisse une fille qui\nnaturellement lui ressemble... Le vivant portrait de sa mère!... Et voici que\npar une curiosité d'ordre fort spécial, l'amant de la mère s'éprend de la fille et\nl'épouse... Naturellement, au début, belle et ardente flambée de passion —\n\n\n (1) PAUL BOURGET : Le Fantôme. Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 375, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3198, "texte": " 318                                   DURENDAL\n\n\n\n puis les cendres du dégoût, de l'angoisse et du remords... Bien fait! con­\n cluez-vous? Parfaitement; mais le cas de ce Malclerc — c'est le nom de\n l'expérimentateur — est tellement anormal et exceptionnel, et si rares\n heureusement sont les cœurs humains qui peuvent s'y mirer, que la partie\n évangélisatrice du livre m'échappe... Le Fantôme, du reste, a toutes les hautes\n qualités de style et de pénétration psychologique coutumières à M. Bourget,\n mais il faut plus que de la bonne volonté et même quelque naïveté pour y\n découvrir autre chose qu'un paradoxe d'observation, renouvelé des Diabo-\n liques de Barbey d'Aurevilly.\n    Chaque matin, madame, amène son Sienkiewicz... C'est une invasion sinon\n une conquête!... Défiez:vous : Par le fer et par le feu est une machine épique\n bien lourde et Suivons-le est un pastel trop menu et quelque peu truqué... Déci­\n dément il faut renoncer à retrouver l'impression puissante à la fois et émou­\n vante de Quo vadis, cette fresque en dyptique, ou la rouge fulgurance des\ncrépuscules païens faisait face à la grisaille pacifique et apaisante de l'aube\nchrétienne. Sienkiewicz a nui à son talent en voulant refaire ce chef-d'œuvre\nautrement, et les traducteurs nuisent à sa gloire en nous révélant ces trans­\npositions... Pardonnez l'irrévérence : cela tourne à la scie!\n   Je fais exception pour Hania (1)... Une exquise idylle dans de moelleux et\nsilencieux paysages de neige, quelque chose comme du Loti en traîneau, et\ndes sentiments très doux et très purs alternant avec de belles fougues passion­\nnelles : Hania est une petite Lygie sibérienne — et au moins, cette fois, il n'y\na pas de conversion à la clef !\n   Connaissez-vous René Boylesve ? Vous faites une petite moue de dédain et\nvous répondez : Inconnu. Que vous avez donc tort ! Car vous manquâtes\nainsi l'occasion de vivre — dans Sainte Marie-des-Fleurs — un adorable roman\nd'amour devant les fresques de l'Angelico ; de savourer, dans le Parfum des Iles\nBorromées, une voluptueuse synthèse des lacs italiens, et dans Mademoiselle\nCloque, de débrouiller l'écheveau des si humaines intrigues de la vie de\nprovince... Au moins, je vous en prie, ne ratez pas la Becquée (2).\n   La Becquée est une trouvaille et un chef-d'œuvre.\n   C'est, vue à travers les yeux clairs et un peu fiévreux, d'un enfant trop\nsensible, élevé à la campagne, toute la si compliquée et si variée psychologie\nde la bourgeoisie terrienne, avec ses tares et ses qualités, son amour fana­\ntique du sol et ses rivalités sourdes et roublardes, ses générosités spon­\ntanées, ses âpres rapacités et ses mesquineries calculées, ses habitudes, ses\nmanies et ses routines — une monographie, en un mot, extraordinairement\nvivante et saisissamment observée du paysan parvenu, se déroulant dans des\nsites qui ont la plus intense vérité de rendu et sont décrits d'une plume qui\nest réellement la sœur du pinceau de Corot, de Millet et de Rousseau.\n   Retenez, Madame, le nom de René Boylesve : c'est une des réserves les\nmeilleures du roman français !\n\n\n  (!) H . SIENKIEWICZ : Hania. Paris, Calmann-Lévy.\n  (2) R E N É BOYLESVE : La Becquée. Edition de la Revue   Blanche.\n"}, {"page_pdf": 376, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1475, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           319\n\n\n   Si, après cela, l'envie vous prenait de lectures plus sérieuses que ces purs\nromans et que si vous vouliez doser l'imagination d'un léger contrepoids\nd'histoire, je vous recommanderais les Tronçons du Glaive (1) des frères\nMargueritte... Ces deux fils d'un général français, tué à la guerre de 1870,\nsont, en littérature, restés des soldats... Que ce soit par piété filiale, ou que ce\nsoit par un sentiment élevé de nationalisme — les deux mobiles sont égale­\nment respectables — ils s'attachent à tisser, sur une trame technique con­\nsciencieusement étudiée, des récits de guerre d'un puissant et émouvant\nrelief; ils écrivirent ainsi le Désastre, poignante évocation de l'année terrible,\net voici que dans les Tronçons du Glaive ils abordent les incidents tragiques de\nla défense nationale. Le livre est compact, un peu long et quelquefois diffus;\nmais la lecture, ingrate au début, devient singulièrement passionnante à\nmesure que se succèdent les étapes de ce calvaire d'un peuple ; et les\nsécheresses des digressions historiques sont compensées et rachetées par\ntant de pages fleurant bon la poésie — une poésie exquise, mélancolique et\ncompatissante.\n   Les frères Margueritte, Madame, sont de beaux écrivains et des braves\ngens.\n                                                         FIRMIN VANDEN BOSCH\n\n\n\n\n (1) PAUL et VICTOR MARGUERITTE : Les Tronçons du Glaive, Paris, Plon.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-019", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 320, "page_fin": 324, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "C H D E S", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 377, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2070, "texte": "LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\nL a P l a n è t e , poème, par   HENRI VANDEPUTTE.          — (Bruxelles, Larcier.\n  Edition de l'Idée libre. )\n   Désireux de connaître le vaste monde, le poète a suivi le vol léger de\nses rêves. Lyriquement bonhomme, il a interpellé le sphinx ; vu, tout en\n umant sa pipe, danser les négresses et les négrillons; abordé enfin à cette\nAsie féerique des conteurs « que Mardrus ressuscita ».\n   Et voici surgir un port d'Orient, une ville aux cent tours, un beau prince\ndes mille et une nuits, des fleurs, des fruits, des soies; des danses d'aimées\nau son des tambourins et des sistres. De délices en délices, le voyageur\narrive au jardin de voluptés, merveilleux comme les paradis du haschich,\noù, se trouvant bien, il oublie son vain désir de faire, comme Philéas Fo g, le\ntour de la Planète, et reconnaît qu'il fut :\n                       Celui qui joue au Robinson\n                       Dans le jardin de sa maison.\n\n  Les vers dont M. Vandeputte illustra cette histoire, rythmés selon les\nprocédés de Laforgue et de G. Kahn, charment, étonnent, irritent même\nparfois, par leur laisser-aller fantasque. Bariolés, allègres, bizarres, clin­\nquants, ils semblent pleins de l'allégresse d'un chef nègre, qui se croirait\nsoudain transformé en Surhomme !\n\nF l a n d r e , par LÉON BOCQUET. — (Paris, Maison des Poètes.)\n   De beaux sonnets rêveurs, dépeignant les larges horizons de Flandre,\npleins du regret des splendeurs mortes d'autrefois, dont les choses ont per­\npétué douloureusement le souvenir. M. Bocquet a de réels dons de poète.\nIl devrait néanmoins resserrer davantage la forme, parfois relâchée, de ses\nvers. Pour montrer à quelle belle poésie l'auteur peut atteindre, citons une\nstrophe des Moulins, l'un des meilleurs sonnets du recueil :\n                 Un murmure de flots au gonflement des voiles,\n                 Ils tournent sur le ciel, ils tournent dans le vent,\n                 De l'aube au crépuscule, ils tournent, soulevant\n                 La bonne odeur des blonds épis vers les étoiles.\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3230, "texte": "                                 LES LIVRES                                  321\n\n\nU n e VOix d i s a i t . . . , par EUGÈNE BILSTEIN. — (Verviers, Xhoffer.) '\n   Si M. Bilstein voulait débarrasser ses vers de quelques expressions malen­\ncontreuses, rudes et prosaïques, ainsi que de l'une ou l'autre incorrection qui\nles déparent, il nous donnerait sans aucun doute les bons poèmes que plu­\nsieurs de ses strophes semblent présager. Parmi les courtes pièces qui com­\nposent ce recueil, il en est dont le charme subsiste après la lecture et contraint\nde rouvrir le livre.\n                                                                     C H . DE S.\n\nLE ROMAN :\n\nA u P a y s d e s P a r d o n s , par ANATOLE L E BRAZ.—(Paris, Calmann-Lévy.)\n   La Bretagne n'a point donné à la France, depuis ces gloires littéraires :\n Chateaubriand, Lamennais, Brizeux, Renan, Villiers de l'Isle-Adam, de\nmeilleur écrivain que M. Anatole Le Braz. Nos lecteurs connaissent déjà et\nestiment ce nom. Ils n'ont oublié ni le poème publié naguère ici de l'auteur\nde la Chanson de Bretagne, ni les pages consacrées à ce recueil par M. Georges\nde Golesco. Ceux qui lurent Pâques d'Islande et le Gardien du Feu savent à quel\npoint M. Le Braz révèle, même en prose, un grand poète et applaudissent à\nsa renommée montante. Paru en 1894, le livre que voici devint rare bientôt\net, depuis un certain temps, on le demandait vainement aux libraires. Il faut\nsavoir gré à l'auteur de ne pas avoir fait languir davantage, après une réédi­\ntion, les amateurs de nobles et pittoresques légendes. Nul n'ignore que le\npays où conduit ce livre est la Bretagne : M. Le Braz, qui s'est affirmé,\ndans sa Légende de la Mort, un folkloriste passionné, ne mène jamais ailleurs.\nQuant aux fêtes religieuses locales que l'on nomme Pardons, si tout le monde\nn'en a point vu, chacun sait en quoi elles consistent. C'est à leur propos qu'un\nautre romancier breton, des plus distingués lui aussi, M. Charles Le Goffic,\nécrivait ces lignes rappelées par M. Le Braz : « Les pardons sont les mêmes\nqu'ils étaient il y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si délicieuse­\nment suranné. Ils ne ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des\nprétextes à ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de\nsomnambules et d'hommes-troncs, comme les foires de Paris. L'attrait vient\nde plus haut : ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit peu et on y\nprie beaucoup. »\n   Les cinq pardons que décrit ici M. Le Braz comptent parmi les plus popu­\nlaires de l'Armorique et se rattachent, par leurs origines, aux pages les plus\npoétiques de la légende bretonne. M. Le Braz les évoque en peintre puissant\nautant qu'en profond poète. Le pardon des Chanteurs et celui de la Montagne,\nsurtout, sont des poèmes en prose qu'envieraient les plus grands écrivains et\nqui attestent un maître. Il est des livres qui firent, ces temps-ci, plus de\ntapage que Au Pays des Pardons : j'en sais très peu qui méritent autant d'être\nlus. C'est une joie de le signaler à ceux qui ne se rassasient pas plus des\nhautes émotions et des beaux spectacles, que de la prose harmonieuse et pure.\n\n                                                                        M.D.\n"}, {"page_pdf": 379, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2895, "texte": "322                             DURENDAL\n\n\n M o n A m i e , par JACQUES DES GACHONS.— (Paris, F . Juven.)\n   Un joli roman de style simple, léger, coquet et très artiste. Le héros,\nRobert Mirai, y raconte avec infiniment de grâce comment, pour n'avoir pas\nchoisi habilement entre un amour humble et un amour compliqué et n'avoir\npas préféré la petite compagne prévenante et douce à la riche héritière, il se\ntrouva un beau jour frustré de l'une et de l'autre. Les caractères allègrement\ntroussés, parfois marqués au coin d'une fine ironie, les tableaux de mœurs\nultra-contemporaines, les remarques originales sur hommes, choses et senti­\nments d'aujourd'hui, donnent un grand charme à la lecture de ce roman,\noù tout est naturel avec un peu de complication, modéré avec un peu\nd'excès, comme la vie.\n                                                                  C H . DE S.\n\nLE THÉÂTRE :\n\nD r a m e s e t C o m é d i e s , par MARTIN SCHWEISTHAL. — (Paris, Flam­\n  marion.)\n   C'est presqu'un lien commun aujourd'hui de dire que le théâtre a dégénéré\nau point de vue moral. Bossuet, qui jugea si sévèrement Molière, ne trouve­\nrait pas de mots assez violents pour qualifier la plupart de nos comédies\ncontemporaines.\n   Mais, si tout le monde sait, à l'occasion, aligner quelques phrases compas­\nsées sur la décadence des mœurs, bien peu d'auteurs s'efforcent d'y reméiieT\npar des œuvres saines et pures. Essayer de telles œuvres, capables de déve­\nlopper les beaux sentiments qui donnent du cœur au peuple, prêts à s'y\nréveiller au souffle d'une grande parole, constitue une tentative toujours\nlouable, quelque soit du reste son résultat.\n   M. Martin Schweisthal réunit, dans le volume qu'il vient de publier,\nquatre pièces d'inspiration diverse, propres à faire passer dans l'âme d'un\nauditoire populaire la mélodie du sentiment ou la flamme de l'héroïsme viril.\n   Dans le Tableau, il nous montre un intérieur brugeois, où tout est fidèle\naux simples traditions du passé.\n   Anne de Laval, drame historique, nous conduit au cœur du XVIIe siècle.\nParmi le tumulte des guerres, nous voyons une jeune fille énergique\nceindre, nouvelle Jeanne d'Arc, la cuirasse et brandir l'épée pour la défense\nde la patrie.\n   Dans les Corsaires, nous assistons à un émouvant épisode des longues luttes\nsoutenues par les chrétiens d'Espagne contre les pirates de Mauritanie,\nqui, du temps de Cervantes et de Philippe II, ravageaient les côtes de la\nMéditerranée.\n   Enfin, Justice perdure prêche généreusement la cause de ces Templiers que\nla jalousie et la cupidité de Philippe le Bel conduisit aux gloires du Martyre.\n   Il importe de louer hautement des entreprises telles que celle de\nM. Schweisthal. Puisque le peuple a la passion du théâtre, pourquoi ne pas\nutiliser ce penchant et l'employer à sa moralisation, en exaltant à ses yeux\nles grands sentiments qui sont le plus bel apanage de l'homme ?\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3154, "texte": "                                  LES LIVRES                                  323\n\n\nU n t e s t a m e n t o r i g i n a l , comédie, par JACQUES ANDRÉE. — (Bruxelles,\n   Schepens.)\n   Le style de cette comédie de salon, en cinq actes, est moins original que\nle testament dont il y est question. Si nous ajoutons qu'il est correct, c'est le\nplus que nous puissions en dire. Quant à l'histoire, elle est assez amusante,\nce qui compense bien des défauts. Aussi bien, l'auteur a-t-il fort probablement\nvoulu s'amuser, et non faire œuvre transcendentale.\n                                                                      C H . DE S.\nDIVERS :\nJérusalem et les Lieux Saints, par l'abbé L. COURTOIS. —\n   (Namur, Godenne.)\n   M. l'abbé Léon Courtois est professeur au collège Saint-Joseph, à Virton.\nJe le connaissais déjà comme excellent musicien, ancien élève du maître\nEdgar Tinel ; il vient de se révéler excellent conteur dans cette magnifique\nrelation de son pèlerinage en Terre Sainte, qu'il intitule modestement :\nImpressions et Souvenirs. On rencontre trop peu souvent des voyageurs qui\npossèdent en même temps l'art d'écrire et la science d'intéresser. M. l'abbé\nCourtois a l'âme profondément artiste et il sait rendre ses impressions dans\nune langue originale et imagée. Ses notations sont d'un observateur méticu­\nleux et d'un fin psychologue. Il décrit merveilleusement les soirs méditer­\nranéens et les soleils orientaux, les fauves déserts caillouteux et les oasis de\nverdure, les bâtiments aux architectures bizarres et la diversité babélique des\nhabitants des villes saintes. Combien vivante cette rue de Jérusalem où\npassent des théories de femmes grecques, des Arabes, des Turcs, des\nAbyssins parmi le remous des chameaux en longues files I Puis ce sont les\nmœurs étranges de tous ces peuples qui nous apparaissent comme dans un\nrêve. Enfin, tout le livre est imprégné de ce profond sentiment chrétien de\ndouleur et d'amour que l'on sent étreindre l'âme du pèlerin devant les sou­\nvenirs pieux qui se dressent à chaque pas dans les monuments, dans les\npierres, les arbres, les montagnes de ces Lieux qui ont vu vivre, souffrir et\nmourir le Sauveur.\n   Il est à souhaiter que de tels livres soient mis entre toutes les mains, et\nspécialement entre les mains de nos jeunes gens, dans les distributions\nde prix.                                                                 E N\n\n\nL r ' A b b a z i a d i S . G a l g a n o , monografia storicoartistica, par ANTONIO\n   CANESTRËLLI. — (Firenze, Fratelli Alinari.)\n   L'abbaye de Saint-Galgano, près de Chiusdino, dans la province de Sienne,\ndoit son nom et son origine à un habitant de Chiusdino, Galgano Guidotti\nqui, vers 1280, se retira sur le mont Siepi pour y mener la vie\nérémitique. La légende rapporte ce détail pittoresque que son épée fichée\ndans un rocher lui tint lieu de crucifix.\n   Plus tard, une chapelle fut construite à l'endroit qu'avait habité le soli­\ntaire, puis un monastère cistercien. La première subsiste encore ; et les ruines\ndu second, édifié dans le style ogival, au cours du XIIIe siècle, forme un des\nplus magnifiques ensembles architecturaux de cette époque.\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3191, "texte": " 324                              DURENDAL\n\n\n    M. Canestrelli en a fait une étude approfondie et érudite, illustrée par la\nmaison Alinari de nombreuses vues qui n'ajoutent pas médiocrement à\nl'intérêt de cette excellente monographie.\n\n L e s Saints. Saint Antoine de Padoue (1195-1221), par\n   M. l'abbé ALBERT LEPITRE. — (Paris, Lecoffre.)\n   M. l'abbé Lepître est d'une sévérité inflexible pour les chroniqueurs et les\nhagiographes du moyen âge : il les accuse, dans un langage réprobateur, d'être\ndénués de critique et ignorants des bonnes méthodes. Et ces reproches sont\njustifiés : c'était de simples gens, un peu crédules; enclins, volontiers, à\naccueillir les récits les plus incertains, pourvu qu'ils fussent merveilleux et\nornés de fleurs éblouissantes et naïves de dévotion. M. Lepître fait besogne\nd'historien ; eux, ils ne visaient qu'à exalter leur saint, à remplir les fidèles\nd'admiration et de piété, par des récits auxquels, peut-être bien, le conteur\net les auditeurs ne croyaient qu'à moitié. Mais il restait toujours assez de\nbeaux traits candides, de gestes émerveillés de dévotion, de resplendissantes\napparitions d'anges, d'effusions de suavité et d'amour pour ravir les imagina­\ntions et les cœurs. Et ce résultat atteint, toute l'ambition de ces doux enlumi­\nneurs d'histoires était satisfaite.\n   Il faut tenir un autre langage, aujourd'hui ; nous n'accordons plus crédit\nau miracle, qu'il ne soit dûment vérifié et enregistré en des actes authen­\ntiques et paraphés. La raillerie des incrédules est là, d'ailleurs, qui guette.\nC'est la raison éminente d'être d'une collection comme celle-ci, de livres tels\nque celui de M. l'abbé Lepître qui, usant avec habileté et circonspection\ndes rares documents certains qui nous restent, montre la figure de saint\nAntoine dans son vrai jour où elle ne paraît ni moins belle ni moins\nrayonnante que dans la lumière où la légende l'avait placée.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\nMadame de Sévigné en Bretagne, par LÉON DE LA BRIÈRE. —\n   (Paris, Retaux.)\n   Ce livre, bien écrit et sérieusement documenté, contient une multitude de\ndétails intéressants sur les séjours de Madame de Sévigné au château des\nRochers et sur la vie simple et studieuse qu'elle y menait. Dans ce merveil­\nleux tableau de la société duXVIIesiècle que constituent les lettres de la\ncélèbre marquise, l'auteur a recueilli tous les traits concernant la Bretagne,\nses habitants, ses mœurs, ses usages. Il s'est ainsi ménagé une collaboration\nprécieuse, dont il sut profiter avec grâce.\nL'Administration d'une grande ville. — Londres, par JOSEPH\n   E. NÈVE. — (Gand, A. Huyshauwer.)\n   Ce volume, publié dans la collection de l'Ecole des sciences politiques et\nsociales de l'Université de Louvain, expose, de façon intéressante, l'adminis­\ntration de la ville de Londres, cette province couverte de maisons, selon une\nexpression chère aux Anglais. La statistique, l'histoire, l'organisation du\nConseil de comté, des paroisses, de la bienfaisance publique, des grandes\ncompagnies, du régime foncier, y sont fort savamment étudiées.\n                                                                   C H . D E S.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison05-020", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 325, "page_fin": 328, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "colie Liège Henry", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 382, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "NOTULES\n\n    S a i n t e - G o d e l i v e à L o u v a i n . — Une grande solennité musicale se\nprépare à Louvain. Le 13 juin prochain on y exécutera la Sainte Godelive\nd'Edgar Tinel (texte flamand d'Hilda Ram) avec l'orchestre des Concerts\nPopulaires, le Choral mixte bruxellois et des solistes de tout premier ordre,\nl'auteur au pupitre. Parmi les solistes citons : Mme Noordewier-Reddingius,\ndont l'admirable voix a fait sensation dans la récente exécution à Bruxelles\nde la Missa Solemnis de Beethoven, et qui est réengagée pour chanter la\nmême messe au prochain festival rhénan; M. Orélio, premier baryton de\nl'Opéra d'Amsterdam ; Mme Feltesse-Oscombre qui vient de signer un enga­\ngement au Théâtre Royal de la Monnaie ; Mlle Tilly Koenen (contralto) qui\nvient d'être invitée par M me Cosima Wagner à se produire à Bayreuth;\n M. L. Bicquet (basse), du Conservatoire de Bruxelles, etc.\n    L'œuvre de Tinel fut exécutée en 1897 à l'Exposition de Bruxelles, d'une\nfaçon remarquable, mais dans des conditions tellement défectueuses, au\npoint de vue de l'acoustique, que l'exécution de Louvain pourra presque être\nconsidérée comme une première en Belgique.\n    Un comité d'honneur est en train de se constituer.\n    Le comité organisateur local est formé comme suit :\n    Présidents : MM. Schollaert, vice-président de la Chambre, et Alberdingk\nThym, professeur à l'Université; vice-président : M. Dubois, directeur de\nl'Ecole de musique ; trésorier : le Chanoine Sencie ; secrétaires :\n MM. Ch. Martens et Vliebergh, avocats; membres : M lles Alberdingk Thym\n et Belpaire, MM. Adams, directeur de musique, baron de Dieudonné de\n Corbeek-over Loo, Ponthière, professeur à l'Université, Vanden Eynde,\n étudiant.\n    Le concert aura lieu à l'occasion des fêtes jubilaires du Davidsfonds et sous\n les auspices de cette société, de la société académique Met Tijd en Vlijt et de\n la société Eigen leven.\n    L'exécution se fera à 1 heure de relevée à la salle de Bériot, rue des\n Orphelins. Pour les cartes on peut s'adresser dès maintenant au secrétariat\n général, 10, rue au Vent, à Louvain. Prix des places : premières : 10 francs;\n secondes : 7 francs; galeries numérotées : 4 francs; non numérotées :\n 3 francs. On est prié d'ajouter à la demande d'inscription le montant du\n prix.\n"}, {"page_pdf": 383, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3417, "texte": "326                               DURENDAL\n\n\n    L e M e s s a g e r d e B r u x e l l e s a publié récemment sur Durendal un\ncharmant article. La rédaction l'en remercie vivement. Elle remercie\nsurtout l'auteur de l'article, ETHÈREL. Ce pseudonyme cache un de nos plus\nexquis écrivains. Son âme de poète se révèle toute entière dans ses apprécia­\ntions sur la jeune littérature. On sent qu'il l'aime d'amour, qu'il la comprend,\nqu'il vibre avec elle. Lisez, si vous voulez vous en convaincre, ces extraits de\nson délicieux article :\n   « Durendal... ce nom épique suggérera à quelques-uns qu'ils sont en\nprésence d'une savante dissertation sur l'épée de Roland; ils se tromperont.\n« La France dans un siècle eut deux nobles épées », dans un siècle barbare,\net deux épées lourdes, maniées par de solides héros ; la Belgique en ce siècle\npossède une Durendal toute spirituelle, maniée par des mains souples et ne\npourfendant que les esprits. Durendal est le nom d'une Revue catholique d'art\net de littérature, revue d'aspect luxueux, enrichie d'illustrations remarquables,\net qui — poèmes, critiques, contes, esthétique — paraît chaque mois en un\ngros fascicule auquel ont collaboré d'intéressants écrivains.\n    » Durendal, il m'en souvient, n'eut point toujours cette apparence de riche\narrivée, cette couverture moirée et symbolique où une imposante coliche-\nmarde partage en deux la montagne. Durendal m'apparut jadis en un pauvre\npetit fascicule de quelques feuillets. Oh ! il y a longtemps. Il faut se réjouir\nde sa fortune actuelle. C'est un signe des temps et un bon signe. Il prouve que\nla Belgique — dans ce cas la Belgiqne catholique spécialement — s'intéresse\naux choses de l'art. Belle histoire, dorée comme l'aurore, que celle d'une\nrevue... qui réussit. Ces minces plaquettes que vous découvrez aux vitrines\ndes libraires ont des histoires romanesques et émouvantes. En règle générale,\nun jeune poète a toujours tué cinq ou six revues sous lui. A l'âge adorable où\nsa parole se vêt naturellement de rythme et de rimes, affamé d'effusion, dési­\nreux de se partager à tous, de se répandre dans la vie en éclats miraculeux :\nle jeune écrivain fonde une revue. Dame ! il faut bien, puisqu'il veut, puis­\nqu'il doit écrire et que les grands journaux sont assaillis par des visiteurs aux\ncoudes serrés. Cette revue dure ce que durent les roses.\n    » Parfois — apparent rari — une revue survit à cette gelée printanière, à\ncette lune rousse qui brûle et tue les jeunes pousses. Son développement\nalors est superbe. C'est l'histoire de la défunte (mais après avoir vécu) Jeune\nBelgique, c'est l'histoire de Durendal ; ce sera l'histoire d'autres jeunes revues\nqui triomphent gaillardement des obstacles. Alors la revue progresse comme\nces églises gothiques qui n'étaient à l'origine qu'un modeste sanctuaire : il leur\npousse naturellement une voûte, des nefs, un chœur; une flèche y grandit\nqui transperce l'azur, et de jour en jour de nouveaux arcs-boutants assurent\nses flancs contre les assauts de la marée.\n    » Durendal est catholique, ce qui, il faut l'avouer, ne la gêne pas dans ses\nappréciations.\n    » Durendal a organisé, il y a un an, un Salon d'art religieux, qui était, en\nmême temps qu'une manifestation de foi, une protestation contre les laides\net odieuses icories qui déshonorent tant de sanctuaires catholiques.\n    » On comprend par là le beau rôle que doit jouer une revue ; les journaux\n"}, {"page_pdf": 384, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3137, "texte": "                                   NOTULES                                    327\n\n\nenvahis par l'actualité ne peuvent pas souvent parler des choses de l'esprit.\nLa revue alors les remplace. Durendal, par exemple, a consacré d'intéres­\nsantes études à Guidb Gezelle, ce prêlre-poète flamand, dont la vie, dont les\nœuvres eussent été à jamais ignorées de beaucoup sans cette révélation.\n    » Il ne faut pas songer ici à énumérer ceux qui doivent à Durendal de\npouvoir se faire entendre. Pourtant, je citerai le poète Fernand Séverin,\nl'auteur des Pointes ingénus, un beau et fier poète, au langage limpide et pur.\nIl vit à l'écart, insouciant du bruit. Lisez ses vers et dites si ce poète ne\ndevrait pas être connu de ce pays comme l'égal de poètes français fameux.\n    » En lisant les vers de Séverin qui luisent par eux-mêmes, qui laissent\ntransparaître leur âme sans la vêtir de clinquant, on songe : le poète qui\nécrivit cela, et qui vit dans l'ombre, sans rechercher le bruit, prouvera par\nl'issue de son existence s'il suffit qu'une âme grande et belle fleurisse en\nquelque retrait pour que la gloire aille l'y éclairer.\n    » Durendal est cotée, classée, appréciée. Elle poursuit commodément sa\nfastueuse existence. Saluez-la quand vous la rencontrerez ; mais souriez aussi\naux petites revues qui — roses, bleues, indécises, timidement enluminées —\nessaient gauchement de vous tirer l'œil. Certes parfois elles abritent d'extra­\nordinaires naïvetés et des prétentions que demain ne justifiera pas...\n Qu'importe !\n    » Ah, lecteurs ! de ces pages de petites revues il émane un souffle vivifiant\nde matin. La belle vaillance de ceux qui entrent dans la vie, les talons\nsonores qui claquent sur la grand'route et les chants du départ vont réveiller,\nrassurer, les aînés partis en avant et un peu lassés déjà par le soleil de midi.\nRemuez les feuillets des revues, vous sentirez le même souffle qui gonfle les\nvoiles ardentes et blanches.\n    » Quelquefois, à l'étalage du libraire, souriez à la petite revue délaissée.\nEt ne résistez pas au bon mouvement. Prenez-la et lisez. Prenez et mangez,\ncar cela c'est la jeunesse.\n    » Communiez au même calice avec les adolescents rêveurs ; intoxiquez-\nvous — pour pas longtemps — du haschich du rêve. Vous vous sentirez plus\nbeaux, plus forts d'avoir un instant été touchés par la confiance, par l'illusion,\n par la candeur, voire par la naïveté.\n    » Le journaliste qui peut parler des poètes inconnus se prend à aimer sa\nbesogne, à l'aimer avec orgueil. Dans le grand compte rendu de la fête de la\n vie, il signale ceux qui vendent au public fatigué d'ingénus rafraîchisse­\n ments: les jeunes, les rêveurs, les chanteurs. Voici les marchands de bonheur\n qui passent. Lecteurs I Achetez. »\n\n\n\n\n    L ' a r t e t l ' a u t e l (Revue de Beauté chrétienne). — Sous ce titre vient\nde paraître à Paris le premier numéro d'une revue dont l'idéal est le nôtre :\nla restauration du véritable art chrétien. Elle a pour but de chasser les ven­\ndeurs du temple et de faire une guerre sans merci à tout cet art de paco­\ntille et de clinquant qui s'est substitué d'une façon si impudente dans nos\n"}, {"page_pdf": 385, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": "                                  DURENDAL                                   328\n\n\néglises à l'admirable art religieux qu'ont connu nos ancêtres. Nos abonnés\nsavent si un idéal pareil nous est à cœur. C'est pour le réaliser dans toute son\nampleur que nous avons fondé Durendal. C'est pour l'exalter que nous avons\nfondé les Salmis d'art religieux dont le premier a eu lieu l'an passé à Bruxelles.\n\n                                      ***\n\n    D e V l a a m s e S c h o o l . — Voici une revue d'art absolument remar­\nquable à tous les points de vue. C'est une revue illustrée. Les reproductions\nd'oeuvres d'art, et ancien et moderne,qu'elle donne chaque mois sont splendides.\nIl suffit, du reste, de dire que la revue est éditée par la maison BUSCHMANN,\nd'Anvers, une des premières maisons d'éditions d'art de la Belgique, dont la\nréputation n'est plus à faire, pour qu'on nous croie lorsque nous affirmons\nque De Vlaamse School est la plus belle revue d'art que nous ayons en Belgique.\nNous avons droit d'en être fiers. C'est un honneur pour un petit pays que de\npouvoir éditer des revues pareilles. Le rédacteur en chef de cette revue est\nP O L DE MONT, un écrivain et un artiste de tout premier ordre. Il n'y a peut-\nêtre pas un homme en Belgique qui ait en art une compétence comparable à la\nsienne. Les critiques d'art qu'il publie dans sa revue sont de tout premier\nordre.\n\n                                      ***\n\n   U n r o m a n C a t h o l i q u e . — Un jeune écrivain français, Louis DIMIER,\nvient de débuter dans la carrière des lettres par un coup de maître. Il a\npublié sous le titre La Souricière un roman superbe, profondément pensé,\nadmirablement écrit et tout imprégné de vrai christianisme. Nous lui rendrons\nprochainement l'hommage qu'il mérite. Mais nous ne pouvons nous empê­\ncher de le féliciter dès maintenant pour la publication de ce chef-d'œuvre et\nde le signaler à l'attention des amateurs de belle littérature.\n\n\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : L. DIMIER : La Souricière (Paris, Perrin).\nE. ZOLA : Travail (Paris, Fasquelle). L. COURTOIS : Jérusalem et les Lieux\nSaints (Namur, Godenne). Almanac du jeune barreau pour 1901 (Bruxelles,\nMonnon). T. MAURER : Les femmes de Shakespeare (Paris, Maison des\nPoètes). J. MAILLARD : Yolaine(Mons, Boland). L. COUROUBLE : Profils blancs\net frimousses noires (Bruxelles, Lacomblez). J. PERRÉE : Au jardin de mélan­\ncolie (Liège, Henry).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 314, "texte": ""}, {"page_pdf": 315, "texte": ""}, {"page_pdf": 316, "texte": ""}, {"page_pdf": 317, "texte": ""}, {"page_pdf": 318, "texte": "                   Paris Nocturne\n                                             A M. Cochefert,\n                                                  chef de la Sûreté.\n\n   Des deux inspecteurs de police que l'amabilité du chef de la\nSûreté, M. Cochefert, voulut bien mettre cette nuit-là à notre\ndisposition, l'un, grand, sec, à la figure anguleuse, imberbe et\nvolontaire, donne une impression d'énergie; l'autre, petit,\nbedonnant, les yeux vifs et un sourire malicieux dans sa bar­\nbiche noire, s'affirme un type de finesse et de rouerie.\n   Il est onze heures ; dans la nuit calme et tiède, la voiture\nnous emporte loin des symphonies de lumières des boulevards,\nvers des coins de Paris de plus en plus déserts et de plus en\nplus noirs; seule, de-ci de-là, la réverbération d'une vitrine de\nmarchand de vin barre le pavé sombre d'une tache claire;\npuis l'obscurité et la solitude recommencent; les rues se\nresserrent de plus en plus, et voici que dans un étroit\nboyau au-dessus d'une porte vitrée le mot Bal s'affiche en\ntransparent; c'est le bal de Gravilliers, la première sta­\ntion, entre dix heures et minuit, de la basse pègre parisienne;\ndans l'air saturé d'alcool et de fumée, au son bizarre et heurté\nd'un piano poussif et d'un violon fêlé, de jeunes souteneurs au\nteint hâve et mat, la cravate voyante, la casquette noire dans le\ncou et deux accroche-cœurs leur battant les tempes, font danser\ndes filles en cheveux, anémiées par le vice, les joues luisantes\nd'une sueur vermillonnée; tout autour des groupes sont assis :\ndevant une équivoque absinthe, la cigarette aux dents et la main\ntendue, un long gaillard à l'œil cupide et mauvais se fait\nremettre par sa compagne le produit de la soirée; plus loin quatre\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "   266                          DURENDAL\n\n\n     \" gosses\"— l'aîné peut avoir seize ans — penchés l'un vers l'autre\n     et tête contre tête parlent bas et jettent à la dérobée des regards\n     soupçonneux : ils se font des confidences, règlent un butin ou\n     préparent un coup; la patronne de l'endroit toujours en mouve­\n    ment, va de table en table, brandissant un plateau où scintillent\n    des verres de vin bleu, tandis que le patron empressé et obsé­\n    quieux se fait confesser par les policiers... Et dans la jaune\n    lumière du gaz, voilée de fumée, parmi les jurons et les baisers,\n    les couples passent et repassent toujours lascivement enlacés,\n    comme des symboles de débauche bestiale...\n       La nuit nous a repris; et après quelques circuits nous nous\n   engageons dans une sorte de fissure sombre entre deux hautes\n   bâtisses; des détritus innomables parsèment le sol; sur un\n   paquet de chiffons, le dos au trottoir, un ivrogne ronfle; des\n   deux côtés, sous des auvents qui dessinent sur le ciel d'informes\n   et gigantesques gargouilles, des réduits s'éclairent sofdides et\n   blafards où des gouges dépenaillées, fantômes de la luxure et de\n   la faim, sollicitent le passant de leurs gestes lubriques,... « Où\n   sommes-nous donc? » — « A la rue de Venise — l'égout du\n   plaisir parisien!... Ici s'agite Je résidu extrême de la prostitu-\n. tion; et telles dames de chez Maxim, veuves de leurs charmes,\n  viennent finir dans ces antres....» La rue de Venise!... Quel amer\n  et ironique contraste alors de reporter s'a pensée par une nuit\n  bellement pareille vers les douces et syeltes gondoles glissant\n  mollement sur le grand canal, à l'ombre des palais fastueux: qui\n  disent si ardemment la joie d'aimer et la volupté de vivre!\n      Trois coups frappés à la porte et le père Fradin, hôtelier de\n  l'Auberge à Quatre Sous, vient ouvrir; la maison, au morne et\n  massif aspect de caserne, s'élève haut Vers le ciel et descend\n  profondément en terre ; des galletas aux souterrains, elle est\n  meublée uniquement de tables crasseuses et de bancs branlants\n  de bois blanc ; là s'entassent, s'accroupissent, s'étendent pour\n  un sommeil de quelques heures tous les vagabonds de la\n  capitale; assis, couchés, recroquevillés, ils sont là sept à huit\n  cents ; les corridors e.n sont garnis et les escaliers encombrés ;\n  des lueurs falotes éclairent leur lourd repos de malchanceux : on\n  distingue dés blouses de charpentiers, des tabliers de cordon­\n  niers, des mains noires de forgerons, un fouet de cocher, la\n casquette galonnée d'un porteur du Figaro et parfois les fins et\n  douloureux doigts d'un artiste qui cache honteusement sa figure\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                        PARIS NOCTURNE                        267\n\nsous l'épaisse crinière des cheveux; pour quatre sous, le père\nFradin, philanthrope avisé, héberge une nuit ces sans-gîte et\nne les congédie le matin qu'après avoir réchauffé leur pauvre et\nminable carcasse d'une écuelle de soupe...\n    Le lourd silence qui pèse sur ces dortoirs de la misère n'est\ntroublé d'intervalles que par une plainte de souffrance, un soli­\nloque de rêve ou la chute d'un corps sur les dalles; au passage\ndes visiteurs, quelques-uns s'éveillent et regardent curieux,\neffarés ou hostiles; l'un ou l'autre tend la main vers une aumône\net empoche la pièce reçue avec des regards de défiance pour ses\nvoisins, car il a lu aux murs en lettres bleues : « Méfiez-vous\ndes voleurs. » En sortant, dans un coin, affalé sur un escabeau\net le buste appuyé contre le mur, un des dormeurs fixe notre\nattention : son crâne est énorme, dénudé et bossue; deux lèvres\népaisses saignent dans sa grise barbe inculte et d'épais sourcils\nsoulignent la largeur du front... « Mais c'est Verlaine », s'écrie\nl'un de nous; la ressemblance, en effet, est frappante, et dans ce\nmilieu, à cette heure, elle devient émouvante; nous prenons la\nmain du paria pour y glisser quelques sous et il ouvre les\nyeux, des yeux clairs et bleus qui se retirent d'abord de défiance,\npuis s'adoucissent de gratitude — yeux du chien habitué d'être\nbattu, et qui s'étonne et remercie du frôlement d'une caresse.\n    A une église proche, deux heures sonnent : c'est l'instant\n nocturne où l'écume de Paris, déferle vers les halles et\ns'engouffre dans ces pires bouges : le Caveau des Innocents et\n l'Ange Gabriel.\n    Après avoir passé devant le « zinc » d'un marchand de vin,\n où quelques légumiers mêlés à des forts de la Halle devisent\nbourgeoisement, un escalier tortueux et humide nous conduit\n dans le Caveau... Etrange crypte aux voûtes en demi-cercle,\n basse, jaunâtre et toute couverte d'inscriptions faites au couteau\n et qui commémorent un crime, rappellent une débauche ou pro­\n fèrent une menace ! Les massives colonnes de fondations divi­\n sent en trois salles ces catacombes de la cambriole et du vice;\n une grouillante foule s'y entasse qui crie, chante, jure, s'inter­\n pelle, foule « d'Alphonses » et de « marmites », la plupart très\njeunes, les hommes encore imberbes, les femmes montrant de\njolis yeux de quinze ans dans des figures déjà fripées et\n mangées de fard, tous décidément et irréparablement engagés\n dans le rouage de la rapine et de la prostitution; et un des\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": " 268                          DURENDAL\n\n\n agents de la Sûreté nous souffle à l'oreille : « Ils sont trois cents\n ici et il n'y a pas un honnête homme ou une honnête femme,\n pas un, pas une qui ait un métier avouable. » Les brocks de vin\n chaud circulent et aussi les absinthes et les cerises à l'eau-de-\n vie; d'un piano violemment tapoté sort un air canaille;, un\n « môme » à la figure cireuse sous sa chevelure d'ébène, monte\n sur une chaise et d'une voix éraillée entame la Marche des Cam-\n brioleurs :\n                         On arriv' la nuit,\n                         Sur le coup d' minuit\n                    Dans un' maison solitaire ;\n                         On flanque au portier\n                         En train d' roupiller\n                    Des marions sur la caf'tière.\n                         Le bourgeois traqueur\n                         Devient vert de peur,\n                    Nous offre des liqueurs.\n                         On prend son argent\n                        Et mêm' ses fauss's dents,\n                           Ses antiquités,\n                           Son vin frelaté\n                    Et sa femm' par dessus 1' marché !\n\n   Au refrain! Et toute l'assemblée, les fifres aigus des femmes\nse mêlant aux notes basses des hommes, répète cette Marseil­\nlaise du chourinage en l'appuyant et en la soulignant sur la\ntable de violents coups de poings qui font danser les verres. Et\nla chanson terminée, sous le coup de fouet de l'excitation, les\nassistants s'apostrophent de coin à coin et de table à table et des\nvocables s'entremêlent bizarres, équivoques et incompréhen­\nsibles pour les non-initiés — langage de convention, argot de\nmétier où se distinguent les mots : « vache », « casserole »,\n« marlou », « purotin », « loupiot », « ponte », « miche »,\n« flic »... « Flic, c'est pour nous cela, nous confie un de nos\nguides, ils nous auront reconnus. » Parfois une dispute éclate,\ndes injures ordurières se croisent et des poings se lèvent, mais\naussitôt le patron, vigilant du bon ordre, va quérir un des sergots\nen permanence aux environs, et quand le képi du policier sur­\ngit au seuil du Caveau, la tempête s'apaise soudain dans des\ngrognements et le piano amorce à nouveau la Marche des\nCambrioleurs...\n  Vers quatre heures « le Caveau » se vide lentement, habitués\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                         PARIS NOCTURNE                         269\n\n\n et habituées sortent d'un pas fatigué et traînard, et pour se\n conformer à l'étiquette de la pègre vont attendre l'aurore à\n l'Ange Gabriel.\n    L'Ange Gabriel est l'ultime station du noctambulisme; dans sa\ngrande salle oblongue aux peintures d'un vis-à-vis mystique et\n obscène s'assemblent les types les plus hétéroclites de la haute\n et de la basse noce. Germinie Lacerteux y coudoie l'horizontale à\n la mode, et les fêtards selon le rite de M. Lavedan se mêlent aux\n plus ignobles « casquettes à pont » ; et tout ce monde fraternise\nen pataugeant dans l'ordure des chansons les plus canailles ;\n les yeux se ferment de lassitude., les bustes s'inclinent, les bras\ns'étirent, et néanmoins, malgré le sommeil impérieux, les\nbouches profèrent encore, sur des notes rauques et comme en\nsonge, des débris de blasphèmes et de malpropretés... L'odieux\nspectacle — dans les lueurs du virginal matin qui lentement\n filtre du dehors — l'odieux spectacle que celui de ces ilotes\n ivres et abrutis, vautrés en grappes de soies chiffonnées, de\n cheveux en désordre et de chairs fanées, sur lequel flotte un\n air vicié de nicotine, d'alcool, de patchouli — tandis que là-\n haut dans le panneau central du mur se dessine, en odieux\n symbole, la blanche silhouette de l'Ange Gabriel terrassé par un\n souteneur !\n    Nous sortons et nous tombons au dehors dans la ruche mou­\nvementée des Halles en pleine activité; et c'est délicieux alors,\nc'est exquis et purifiant de humer l'air vif et fort du matin, de\nse libérer les yeux par la vision de ces profusions de fleurs,\ntout humides de rosée et si joliment teintées par le soleil\nlevant, d'aspirer l'âcre et savoureuse odeur de la terre qui se\ndégage des amoncellements de légumes et de fruits, de se désal­\ntérer la bouche en mordant à pleines dents dans le duvet d'une\npêche et après ce pèlerinage nocturne dans les antres d'une vie\nfactice, malfaisante et intervertie de sa vraie fonction, de se\ntrouver enfin en face de la vraie vie laborieuse, utile et féconde,\nsymbolisée par les beaux gars sanguins et robustes qui transpor­\ntent à bras tendus un demi-boeuf, ou là-bas par la paysanne aux\njoues rouges de santé et aux yeux de claire franchise qui,\ncouchée hier avant la nuit, amène à Paris avec l'aurore, au petit\ntrot d'une mule, sa charrette débordante des produits du champ\npaternel.\n                                       FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "        La Couronne d'Ombre\n                                                      A IWAN GlLKIN.\n\n                          Conseil\nJ'entends encor ta voix qui m'appelle     là-bas...\nHélas! un tel orgueil a déchiré mon âme\nQue je t'offenserais en te cédant, ô Femme :\nVa-t'en, je suis de ceux que l'on n'évoque pas.\n\nMes rêves profanés m'ont suivi pas à pas,\nHarcelant sans pitié de leurs torches en flamme\nMon cœur où se débat une chimère infâme\nA qui, le soir venu, Satan parle tout bas.\n\nJe les ai massacrés dans la nuit où je baigne\nMon esprit foudroyé qui se désole et saigne\nLoin des yeux ingénus dont je maudis    l'azur.\n\nPar pitié, laisse-moi mourir dans les ténèbres...\nJe t'aime, tu le sais, mais mon sourire impur\nPourrait marquer ton front d'une empreinte      funèbre.\n\n\n\n                        Solitude\nQu'attendais-tu?—  L'amour. — Qu'as-tu trouvé? — L'ennui.        —\nAh, ne regarde plus autour de toi, mon frère,\nRien ne pourra guérir ton rêve solitaire\nQui cherche vainement sa route dans la nuit.\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "               LA COURONNE D'OMBRE                      27I\n\nAccepte ton destin : Nulle clarté ne luit\nPour ton âme qui passe ainsi qu'une étrangère\nPâle et fière, parmi les foules mensongères,\nMéprisant leur sourire et fuyant leur appui.\nReste seul : La puissance est à ceux qui dédaignent\nL'amour triste et fatal, la force à ceux qui saignent\nSur la croix où les ont cloués les hommes vils.\n\nVénère la Beauté loin du monde illusoire\nSans souci des rumeurs ni des cris puérils,\nEt tu savoureras le baiser de la Gloire.\n\n\n                      Mensonge\nTu mens! Dans tes yeux d'or, j'ai vu se refléter\nL'abominable espoir qui te ronge les moelles,\nTu dérobes en vain sous le lin de tes voiles\nTon triste cœur mordu par la lubricité.\n\nJ'entends gronder en moi mon amour insulté\nDevant les monstrueux désirs que tu dévoiles...\nNe lève plus les yeux : tu souilles les étoiles\nQui t'accablent de leur souveraine clarté.\n\nO toi que j'ai chantée, ô toi que j'ai bénie,\nLe vampire gorgé du sang de mon génie\nFouille à présent ton cœur qui se révolte encor.\n\nEn criant ma douleur, je proclame ta honte :\nTu m'as tué, mais je saurai malgré la mort\nBriser ta chair sous mon dédain que rien ne dompte.\n\n\n\n           A une Femme de trente ans\n                           Sur un buste de VICTOR ROUSSEAU.\nDans tes yeux où survit un grand rêve ignoré\nParfois se mire encor le visage magique\nDe l'Amour qui charmait ton âme nostalgique\nAux jours déjà lointains où tu savais pleurer.\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "272                          DURENDAL\n\n\n      Il t'apparait alors magnifique et paré\n      D'un prestige à la fois étrange et tyrannique,\n      Et ton cœur frémissant sous sa lèvre ironique,\n      S'offre anxieusement aux baisers espérés.\n\n      Un printemps attardé refleurit ta mémoire\n      Des mille émois divins d'une enfance illusoire\n      Et l'espoir de revivre hante ton morne cœur.\n\n      Mais la nuit qui descend chasse de tes prunelles\n      Ce fantôme d'amour dont le rire moqueur\n      Semble sonner le glas de ta beauté charnelle.\n\n\n                           Le Prophète\n      Mon rêve m'apparaît sous les traits familiers\n      D'une divine enfant qui m'aime et dont je nie,\n      Dans un ricanement, la tendresse infinie :\n      J'éprouve à l'offenser un plaisir singulier.\n\n      Bientôt, je plongerai mon glaive meurtrier\n      Dans son cœur où pourtant frissonne mon génie,\n      Afin de savourer l'émoi d'une agonie\n      Et d'être seul à me couronner de laurier.\n\n      Car je refuse aux mains fragiles de la Femme\n      Le globe de lumière et le sceptre de flamme\n      Dont je veux éblouir l'univers étonné.\n\n      J'assume avec fierté ce crime salutaire :\n      Me sachant attendu, je serai pardonné,\n      O Rêve, si ton sang peut féconder la terre.\n\n\n                           Les Miroirs\n      O le charme ingénu de lire en tels beaux yeux\n      La légende adorable éclose aux jours d'enfance!\n      On dirait qu'il s'y fond du rêve et du silence\n      Dans la splendeur d'un soir calme et religieux.\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "               LA COURONNE D'OMBRE                       273\n\n\nDes reflets d'autrefois doucement s'y profilent\nComme en de clairs miroirs où se seraient figés\nDes visages défunts à peine ennuagés\nPar le touchant émoi des choses qui s'exilent.\n\nAinsi tout l'infini d'un passé vague et pur\nVient moirer d'ombre et d'or leur ineffable azur :\nA leur aube se mêle un peu de crépuscule.\n\nJe n'ose les fixer de mon œil attristé\nEt mon cœur devant eux se dérobe et recule\nPour ne pas les souiller de sa perversité.\n\n\n\n                 La Vaine Conquête\nJe promène à travers ta Ville saccagée\nPar une soldatesque ivre dont j'ai conduit\nLes sombres bataillons, complices de la nuit,\nLe rêve ensanglanté de mon âme outragée.\n\nLe tocsin jette en vain ses clameurs enragées\nSous le ciel morne et lourd : tous les hommes ont fui.\nJe reste seul, assis sur mon trône d'ennui\nDevant ton souvenir, ô Toi que j'ai vengée!\n\nLa Ville avait broyé de ses anneaux de fer\nTon cœur, fruit de mon cœur, ta chair, fleur de ma chair,\nEt notre pur amour râlait sous ses mâchoires:\n\nA mon tour, j'ai semé la honte et la terreur...\nMais la prestigieuse ivresse de la Gloire\nN'étouffe pas la voix qui gémit dans mon cœur,\n\n\n                         L'Infant\n J'erre dans les couloirs d'un sombre Escurial,\n Mystérieux captif d'une antique souffrance,\n Cherchant à rafraîchir d'un doux songe d'enfance.\n Mon esprit dévasté par un morne idéal.\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": "274                         DURENDAL\n\n\n      La mort semble hanter mon cœur d'enfant royal\n      Qui se révolte en vain contre son impuissance :\n      Je sens toujours grandir l'implacable silence\n      Autour des fronts marqués de mon signe fatal.\n\n      Je n'aurai point connu ton magique sourire\n      O Gloire ! Et les désirs qui harcèlent mon cœur,\n      Jamais je ne pourrai, Bel Amour, te les dire.\n\n      Je passerai peut-être à côté du Bonheur,\n      Mais mon cœur est si las, que je préfère encore\n      M'éteindre dans la nuit, sans attendre l'aurore.\n\n\n\n                             L'Erreur\n      Tu m'apparais sous la figure d'un beau songe,\n      Plus douce que tu n'es et plus sereine aussi,\n      Trop noble pour goûter les voluptés d'ici\n      Et grande à la façon d'un être de mensonge.\n\n      Dans ton âme où souvent mon âme erre et se plonge,\n      J'arrache avec dédain les ronces du souci\n      Pour l'orner de mes fleurs et ne connaître ainsi\n      Aucun des vains désirs qui vers ton cœur s'allongent.\n\n      Les hommes quelquefois semblent sourire entre eux\n      En me voyant penché, pâle enfant douloureux,\n      Sur ton âme où jamais ne s'allume une flamme;\n\n      Mais, fier de mon erreur, j'obéis à ta loi\n      Et toutes les clartés qui flottent dans mon âme,\n      Pour me leurrer encor,je les découvre en toi.\n\n                                                 GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": ""}, {"page_pdf": 329, "texte": "                           (D'après une photographie d'Altnarl, de Florence)\n    LE CONCERT\n       (GIORGIONE)\nGalerie Pitti à Florence\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                               Giorgione\n\n                                                                       Ai pavoni.\n\n   Peut-être n'y a-t-il point une pensée qui n'ait été pensée, une chanson qui\nn'ait été chantée, un rêve qui n'ait été rêvé, un amour qui n'ait été aimé...\nCependant, le poète passe, et cette pensée, cette chanson, ce rêve, cet amour\n— ces fleurs qui, déjà, ont été cueillies, il les ramasse et, pour avoir été\nassemblées en gerbe par sa main inspirée, voici qu'elles se parent d'une vie\nnouvelle et inattendue... — Ces paroles s'ont de toujours, mais lui, éphémère,\ns'y est ajouté, et elles ont pris dans sa bouche un surprenant et solennel accent\nde commémoration et de prophétie, comme si tout le passé s'y exprimait, et\ntout l'avenir...\n\n   Nous disions, à propos de Botticelli, que le fait capital de sa vie est son\nœuvre, et que c'est là qu'il faut chercher, découvrir et connaître l'intimité de\ncette âme exquise.. Et, en effet, par ce qu'il y a de conscient dans l'œuvre\nd'art, et, plus encore, par ce qu'il y entre d'inconscient, l'auteur s'y dévoile\ntout entier, dans la réalité rayonnante et profonde de son génie et de son cœur.\n   Son œuvre le crée autant qu'il'la crée et, créée, elle ne le surprend pas\nmoins que ses admirateurs. L'art et la vie d'un artiste sont solidaires ; soutenir\ncomme M. Angelo Conti, dans sa très belle étude sur Giorgione (1), qu'il n'est\npoint de parité entre l'un et l'autre, que l'existence positive d'un artiste et les\névénements qui l'ont marquée n'ont pu avoir aucune répercussion dans sa\npensée paraît singulièrement hasardé. Non, « nous sommes faits de la même\nétoffe que nos rêves », dit Shakespeare, et la même sensibilité qui jaillit et\nsaigne dans les vers enivrés ou douloureux du poète, il la porte dans la vie et\nelle la lui fait ombrageuse et passionnée. Il vit sa vie et, en même temps, la\n\n\n  (1) GIORGIONE, studio di Angelo Conti. — Firenze. Alinari (Illustré de belles repro­\nductions).\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": "276                                DURENDAL\n\n\n\npense, la sent, la souffre, en jouit, avec une intensité inconnue aux autres\nhommes — et son œuvre n'en est que l'expression suprême, de même que la\nfleur surgie, radieuse, du sol, extériorise, dans sa couleur et son parfum, dans\nsa fine grâce sauvage, les obscures énergies coalisées de la terre.\n   L'art, aussi, a une tige et des racines, et ses fruits seront d'autant plus\nsavoureux et durables que celles-ci seront plus étendues et s'alimenteront aux\nsources plus secrètes de la vie. L'existence active et sentimentale de l'artiste\nest la trame sur laquelle, peu à peu, par la collaboration de sa pensée et de ses\njours, heureux ou sinistres — de sa vie vécue et de sa vie réfléchie — son\nœuvre se tisse et s'élabore. Les faits journaliers peuvent devenir le principe\nde ses inspirations les plus hautes, parce qu'il n'y a rien d'ordinaire pour le\ngénie ; que les plus insignifiantes circonstances peuvent « cristalliser » dans\nson esprit, se ramifier, se transfigurer, perdre leur caractère relatif pour\nassumer des significations absolues. « Tout est ordinaire pour les gens ordi­\nnaires », assurait Carlyle, et il ajoutait : — « C'est à jamais l'ère des miracles,\nici-bas. »\n   M. Conti prononce ailleurs ces belles paroles de vérité, qui sont la négation\nimplicite de l'opinion que nous avons rapportée : « L'art n'est pas seulement\naspiration et imploration, il est aussi souvenir et pressentiment. La prière\nqu'il exprime est faite d'espérance et de larmes. »\n   Selon qu'elle lui a été maternelle ou marâtre, l'artiste exalte la vie ou se\nvenge d'elle, mais elle est son unique inspiratrice. L'art, comme l'amour, n'est\npeut-être qu'une façon plus haute de nous aimer nous-mêmes, en nous sacri­\nfiant pour nous retrouver, grandis... L'homme est anxieux de l'homme, seu­\nlement; et il ne se reconnaîtra pas dans les héros transférés au milieu de\nl'éblouissement tragique par le poète, ne souffrira point leur souffrance, ne\ns'éplorera ni ne s'émouvra avec eux, si le sang et la sève de la vie ne circulent\ndans leurs veines. Il ne cherche jamais que lui-même, et il faut que les choses\nlui répètent le mot de la sagesse hindoue : « Tal twam asi — Cette chose, c'est\ntoi! ». L'art paroxyse la réalité et une œuvre est d'autant plus poignante\nqu'elle marie plus, de réalité à plus de rêve.\n   « Ton héritage, s'écriait Gœthe, reconquiers-le chaque jour ! ». A chaque\nmoment de la durée, l'artiste est l'héritier de tous les maîtres qui sont venus\navant lui ; il a reçu d'eux la tradition de la beauté, mais ce legs ne sera fécond\nqu'au prix de son labeur personnel : il faut qu'il vive, du travail de ses mains,\net non de l'épargne de ses devanciers. Il marche dans la lumière projetée der­\nrière lui par les siècles révolus, mais, pour ne pas cheminer dans sa propre\nombre, une lumière doit émaner de lui aussi, personnelle, et qui éclaire la\nroute devant ses pas. La pensée du passé et celle du présent doivent se résumer\nen lui, confondues .avec la sienne : comme les prédécesseurs dont il continue\nla mission, il devient alors, en s'exprimant lui-même, le héraut des aspirations\ninformulées des contemporains.. Car il est d'une époque et d'une contrée,\nil est situé dans l'espace et dans le temps, et son art se localisera davantage à\nmesure qu'il sera plus spontané.\n   L'ambition éternelle de l'art est la représentation de la vie - - d'arrêter en\ntraits de beauté quelque aspect de sa physionomie changeante; de surprendre\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                                  GIORGIONE                                  277\n\nau vol, pour le fixer, dans le frissonnement de sa complexité, un de ses\nvisages de songe, de mystère ou d'ironie... L'artiste saisit les éléments péris­\nsables de la vie, pour leur conférer une dignité supérieure, pour les marquer\ndu signe de l'immortalité, comme l'artisan grec de Tanagra pétrissait un bloc\nd'argile pour en tirer l'image rayonnante d'un dieu. Ces éléments, il les prend\nautour de lui, mais le souffle dont il les anime, l'âme de feu qu'il y ajoute,\nlui appartiennent : — il les a reçus en don privilégié, mais c'est pour les pro­\ndiguer.\n    Les œuvres, seules, survivent où ce qui est du temps se mélange à ce qui\nest de tous les temps; les œuvres qui possèdent le style. A la fin de la seconde\nRenaissance, il n'y a plus de style ou, plutôt, c'est la confusion des styles,\nparce que l'art a été privé de l'indispensable ferment de toute conception\nlogique et harmonieuse : il a rompu avec la pensée actuelle, avec la tradition\nimmédiate, pour se conformer, sans les bien comprendre ni les connaître, à la\npensée et à la tradition antiques.\n     Le style est cette qualité par laquelle un art existe et se particularise, d'où\nvient aux ouvrages qu'il produit ce relief puissant, cette nerveuse splendeur\nfrémissante, qui sont comme la présence encore sensible de la pensée et de la\nmain de l'artiste, enivré de la beauté qu'il a lui-même découverte, soucieux de\n la représenter avec l'éclat où elle lui est apparue. Et le secret de ce don pres­\ntigieux, que détinrent les Grecs, les Gothiques et les Primitifs italiens, c'est\n de regarder la nature, elle seule, avec des yeux enthousiastes.\n     « Chez Pisanello, comme chez presque tous les grands quattrocentisti,\n jusqu'à Giovanni Bellini et Giorgione, le style est l'art même. Plus tard; le\n style, c'est l'artiste. »\n     Cette réflexion de M. Angelo Conti est excellente. En effet, au XVe siècle,\n chacun regarde les choses et soi-même, la volonté tendue vers l'expression de\n sa vision personnelle, de l'idéal de force, de suavité ou de magnificence qu'il\n  porte en lui; et tout l'art du temps, de l'Angelico à Botticelli, de Ghiberti à\n  Mino da Fiesole, prend de ce fait un caractère de vivace beauté toujours renou­\n  velée, grave, ravissante et simple.\n     Le XVIe siècle prohibe la recherche libre de la beauté ; il promulgue les\n  dogmes esthétiques, la loi académique, issus de l'admiration idolâtrique de\n  l'art ancien, étudié, du reste, dans les œuvres de la période hellénistique ou\n  romaine. L'ère du style noble commence pour durer deux siècles, au milieu\n  d'une décadence toujours accélérée; et l'originalité des artistes, comprimée,\n  vinculée dans l'indépendance de son inspiration foncière, s'exerce presque\n  uniquement dans la forme, épuise ses facultés inventives dans les pitoyables\n  imaginations du baroque et du rococo.\n\n    M. Conti raille doucement la critique scientifique, « critique de catalogue »,\n qui, après avoir groupé des faits ou des conjectures, fouillé et compulsé les\n archives, émis de doctes et prudentes hypothèses sur l'origine, l'auteur d'un\n tableau ou d'une statue, se frotte les mains et croit avoir ajouté une page à\n l'histoire de l'ait. Ne dédaignons pas son travail, cependant, car il est utile et\n accumule les matériaux dont quelqu'un, un jour, fera jaillir l'étincelle : La\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "278                               DURENDAL\n\n\ncritique, elle aussi, peut être créatrice; ne point se réduire à décrire, classer,\ncomparer... Les œuvres de l'art peuvent l'inspirer, comme celles de la nature,\nl'artiste.\n   La nature acquiert une existence consciente de beauté dans la mesure\nseulement où notre esprit et notre âme collaborent avec elle. Elle est comme\nun inépuisable répertoire de paroles ébauchées, de signes inachevés, qui ne\ntrouvent la perfection de leur éloquence et de leur expression que dans la\nbouche, sous la main volontaire de l'artiste. L'œuvre élaborée par celui-ci, où\nil confond sa propre pensée avec la pensée éparse dans les choses, doit donc\navoir une existence complète et définitive. Cependant, voici que, détachée\nde son auteur, elle continue à vivre indépendamment de lui; elle subit la\ncondition de; tous les objets créés et devient susceptible de significations\ninépuisables, selon les yeux, ternes ou rayonnants,: qui la contemplent; de\ntelle sorte qu'en réalité, une œuvre n'est jamais finie, et s'achève incessam­\nment dans l'intellect de ses admirateurs. L'homme ne se lasse point de\ncommenter l'homme.\n   Pourquoi donc ne trouverions-nous point, dans l'étude des ouvrages des\nmaîtres, les mêmes principes d'exaltation de notre personnalité qui sont nés,\npour eux, de l'observation directe du monde? Et l'humanité serait-elle moins\nvivante et passionnée, pour être envisagée, non dans sa réalité immédiate,\nmais dans l'incisive et puissante interprétation qu'ils en ont donnée? N'est-ce\npoint de la vie haussée à un état supérieur — à laquelle ils ont conféré\nl'empreinte du divin ?\n   Il ne s'agit point ici de critique scolastique, minutieuse, toute matérielle,\nmais de la critique telle que Gœthe en a laissé le merveilleux exemple dans\nles pages de Wilhelm Meister consacrées à Shakespeare ; telle que la compre­\nnaient Taine ou Barbey ; telle que la conçoivent Bourget, Lemaître ou Anatole\nFrance. Critique toute subjective, qui imagine, en somme, et devine, et par­\nticipe à la pensée du génie pour en faire jaillir de nouvelles fleurs et des fruits\ninaperçus... La fécondité du théâtre de Shakespeare, des chefs-d'œuvre de\nVinci ou de Michel-Ange est illimitée : — qu'importe que l'on nous dise :\n« Le poète, l'artiste n'a point connu les pensées, les intentions que votre fan­\ntaisie lui prête » — elles étaient en puissance dans son œuvre et, donc, lui\nappartiennent...\n\n\n   Qu'importe que Giorgione ait senti confusément, sans jamais probablement\nse les définir à lui-même, la beauté musicale, l'espèce de rythme exalté révélés\ndans chacun de ses ouvrages? L'une et l'autre, y sont visibles pour qui sait\nvoir, inconscients parce qu'ils étaient innés, parce qu'ils étaient la forme\nmême de la pensée de ce poète de songes somptueux et tristes, de cet évoca­\nteur de vie absolue, noble et harmonieuse comme la douleur.\n   Il y a dans Giorgione l'inimaginable splendeur d'une efflorescence et d'un\ndéclin ; quelque chossde juvénileàla fois et de prématuré, comme chez tant de\ndélicieux maîtres apparus entre la décadence émerveillée, de la première\nRenaissance et l'aurore de la seconde. Une vie poignante et ingénue s'éveille\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                                   GIORGIONE                                   279\n\nsous son pinceau et il prononce, avec un insolite accent, extasié et endolori,\ndes paroles que l'on n'a jamais entendues...\n   Ses personnages sont replacés dans le cadre animé et mouvant de la nature,\nparmi les eaux, les arbres et la lumière... Ils se dépouillent des costumes de\nfasts et d'apparat chers aux peintres duXVesiècle; ce ne sontplus les « orants »,\nles donateurs, les pieux figurants de quelque scène sacrée, et qui contemplent\nJésus, la Vierge, la théorie fidèle des saints, dans le calme ravi d'une certitude,\nd'une foi presque incontestée, d'une existence, terriblement troublée et com­\nbattue dans sa paix matérielle, mais en énergie plutôt qu'en pensée, sans\ndébat intime, sans angoisses métaphysiques, sans le ravage et la démoralisa­\ntion du doute.\n   L'âme était toute réfugiée dans la religion, quiète, protégée contre ses\npropres défaillances... Mais voici que, émancipée, ayant quitté son guide sûr,\nelle regarde autour d'elle le monde qui l'environne; et, étonnée, il lui semble\nqu'elle se soit perdue, à la fois, et retrouvée ; elle se sent faible, débile, aban­\ndonnée et, en même temps, d'étranges espoirs, la fougue et la témérité de tous\nles espoirs, l'aperception bravée de toutes les déconvenues, montent en elle,\nl'angoissent et l'enivrent. Elle se découvre elle-même, et avec cette découverte,\n la tristesse entre dans le monde...\n\n   La biographie de Giorgione s'écrivait en cinq lignes : né à Castelfranco,\ndans le territoire vénitien de terre ferme, vers 1477, il meurt en 1511, non\npoint, comme le voulait la légende, d'un désespoir d'amour, mais de la peste.\nSon nom se rencontre dans les catalogues de tous les grands musées d'Europe,\nmais on ne compte peut-être pas plus d'une douzaine d'oeuvres qui puissent lui\nêtre attribuées sans contestation. Indépendamment des fresques presque\neffacées du Fondaco dei Tedescki, à Venise, et de la Madone entre Saint Libérait et\nSaint François, de Castelfranco, les ouvrages où son génie de tendresse et de\nmélancolique inquiétude apparaît davantage sont la Fête champêtre du Louvre\net le Concert du Palais Pitti.\n\n   Dans un paysage fait de luxuriantes verdures, d'eaux molles et de ciel,\navec des maisons lointaines et un troupeau qui rentre au bercail, deux jeunes\ngens sont assis à terre, dont l'un, vêtu de vert et de ronge, joue du luth... Et\nil semble qu'il doive moduler le chant grave et nostalgique, entrecoupé de\nrêve un peu fiévreux et de joie trop frémissante, de ce site ardent où la beauté\nestivale revêt déjà des teintes incertaines d'automne... Son compagnon écoute.\nSont-ils joyeux? non... ils sont hommes. C'est une fête, mais une fête qui se\ndéfait, et toute la beauté hésitante de l'heure et de là saison déclinante, le\nsecret de volupté et de mort, le destin entr'aperçu de tristesse qui embrasent\nles choses de cet éclat suprême, se reflètent; sans doute, dans la pensée\ndu joueur de luth, conduisent sa main-,: font qu'il tire des cordes de l'instru­\nment d'indicibles sons évaporés dans l'air immobile du soir, et où tremble,\npleure et se contemple son âme humble et fière.\n   Deux femmes sont là, aussi, nues        l'une écoute la mélodie qui jaillit, noté\nà note, sous les doigts inspirés de l'improvisateur ; 'Vautre puise de l'eau à une\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": " 280                                DURENDAL\n\n\nfontaine. Elles ne sont pas dévêtues -r- elles sont nues, nues comme la nature\nmagnifique et candide... Sont-ce les nymphes de ces \"bois et de cette fontaine ?\ndes déesses ou des mortelles? ou, seulement, incarnent-elles l'esprit du\npaysage, souriant comme ces femmes et, comme elles, décevant et chimérique?\n\n   Le Concert du Palais Pitti comporte trois personnages : un vieillard, un\nhomme dans la force de l'âge et un adolescent.\n   Les mains nerveuses de l'homme — un moine — effleurent, caressent les\ntouches du clavecin. Toute sa physionomie rayonne d'inspiration sérieuse et\ntriste ; et c'est un visage plébéien, aux traits arrêtés, puissants et fins, aux\npommettes saillantes et que l'excitation de l'art enfièvre. Tout en appuyant\nsur le clavier, il se retourne à moitié vers le vieillard, comme pour lui dire\ndu regard éloquent de ses yeux : — t Ecoutez ! Ecoutez ! l'inexprimable\nchante dans la musique... Voici l'indicible ; voici le sanglot, et voici le rire divin\nde la vie ; et ils se succèdent, s'unissent et se confondent, tellement que l'âme\nattentive et interdite s'interroge et ne sait si ce monde est pour la joie ou pour\nla douleur... »\n    Le claveciniste est dans la maturité, son visage d'homme pensant se dessine\n dans sa vigueur précise, dans les lignes de noblesse et de souffrance que la vie\n a creusées; et c'est un masque amaigri de décision, de désenchantement et de\n songe. Il sait ce qu'il rêve, et que cela est inaccessible ; il connaît qu'il veut,\n et que toute volonté est vaine, et, toutefois, il ne renonce pas.\n    Une vitalité ardente, contrariée et sans autre issue que la véhémence du\nsonge, s'exprime sur cette figure altière et tourmentée qui nous apparaît entre\nce vieillard et cet enfant avec leurs faces arrondies et imprécises : le temps a\némoussé les traits de l'un, n'a pas encore modelé de son pouce capricieux et\ncruel ceux de l'autre... Il n'y a de passion que chez l'homme et elle émane,\ncomme une auréole, de toute cette splendide tête d'orgueil brisé et de lassitude;\nil n'y en a plus chez le vieillard : les jours ont passé, et l'inutile vanité\ndu désir ; il n'y en a pas encore chez l'enfant, parce que la vie surabonde\nen lui, présomptueuse et futile, et que la passion est faite d'expérience et\nde regret.\n   Le vieillard, cependant, pose sa main lente, une main de conseil et d'apai­\nsement, sur l'épaule du musicien, et le geste répond au regard de celui-ci :\n — « Calme-toi, âme trop généreuse et trop donnée ! Tu te transportes tout\nentière dans ton rêve; et il est beau, éblouissant et doux — mais ne pressens-\ntu point qu'il sera démenti?... Ah! je le vois, tu le sais et l'inévitable déception\nne t'enivrera pas moins que le rêve lui-même... Hélas! tu ne m'écouteras pas,\ncar je suis vieux et ma sagesse est froide ; pourtant, apprends-le, elle est faite,\nelle aussi, de rancœur et d'extase désolée... »\n   Avec la volupté avide de sa bouche et de ses yeux, l'enfant, lui, n'écoute\nni ne regarde ses compagnons; la musique, n'émeut rien en son âme, ni sou­\nvenir, ni aspiration, ni attendrissement. La vie est trop forte, encore, et trop\nimpétueuse en lui ; elle n'a pas besoin, pour le séduire, des significations\nsupérieures et profondes de l'art ; elle exprime par elle-même, parfume de son\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                                 GIORGIONE                                 281\n\n\npropre parfum, grise de sa propre saveur. Il est la vie elle-même, inconsciente\net déployée; et il ne se connaît, ni ne la connaît.\n   Il est arrêté, ébloui, au seuil de la route, tandis que l'homme, déjà, y che­\nmine, dans l'exaltation désespérée de l'amour et de la foi. Quant au vieillard,\npacifié, réconcilié avec sa destinée à force de déconvenues, il s'est assis au\nbord du chemin, parce qu'il a su enfin que marcher est superflu, puisque, s\nl'horizon se déplace, il ne se rapproche ni ne change...\n             «\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "                         I Fioretti\n\n               IL est de simples et doux poèmes, ingénus comme\n                  l'enfance, pleins de la fraîche odeur des bois\n                  et des prairies. On aime à les relire dans l'apai­\n                  sement des heures trop brèves, quand le ciel pur\n                  est traversé de nuages, alors que la nature\n                  entière convie l'homme à partager son rêve. On\n                  en marque d'un brin d'herbe ou d'une fleur les\n                  pages préférées, car le signet doit se conformer\nharmonieusement aux phrases dont il est le gardien frêle, et\npeu à peu la subtile essence végétale s'attache aux mots, les\nparfume, leur donne cette demi-teinte des choses fanées, que le\ntemps n'a fait qu'embellir. Les auteurs de ces poèmes s'appellent\nVerlaine ou Séverin, leurs œuvres ont des titres mélodieux et\ntendres qui les résument, tout comme une rose résume l'ardente\nvie de l'Été, une feuille chaudement dorée la mélancolie des\ncrépuscules d'Automne.\n  Le délicieux recueil des Fioretti ou « petites fleurs de la vie\ndu Petit Pauvre de Jésus, saint François d'Assise» est une de ces\nœuvres. Son auteur anonyme fut sans doute un de ces moines\ndont la vie se partageait également entre les prières et les hum­\nbles besognes quotidiennes. Quel qu'il soit, il a su le pénétrer\nde bien doux parfums. On y respire le souffle épars des bois et\ndes campagnes et, plus encore, l'arome pacifiant du saint amour.\nCes Fioretti nous semblent une gerbe de fleurs champêtres\nrépandue sur l'autel de quelque chapelle rustique. Des images\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                             I FIORETTI                           283\n\n\nde saints sourient au mur, des ex-voto attestent la foi naïve et\nrecueillie qui, depuis les âges reculés, fit s'agenouiller les pèle­\nrins sur les marches usées du sanctuaire. Aux alentours, la\ncalme étendue des moissons jaunies s'étend sous la paix du ciel.\n   Ce pays, c'est l'Ombrie. Des coteaux aux courbes douces\nl'encerclent de leur ondulation harmonieuse. La nature y est\naccueillante aux hommes, les choses semblant s'y rappeler la\npureté originelle. Les noms mélodieux des villages paraissent\nêtre nés, à l'aube, du clair battement des cloches dans l'air pur.\n   Ce fut en cette contrée heureuse que vécut, au XIII siècle, le\nPetit Pauvre de Jésus dont les Fioretti nous racontent l'admirable\nvie. La brutalité des hommes contredisait alors de toute la force\nde son orgueil la piété ravie de la nature. C'était l'époque où la vie\ntumultueuse forçait chaque citoyen à faire de sa maison une\ncitadelle, chaque cité à s'entourer de solides remparts. Collines\net peuples ployaient sous le fardeau des murailles et des impôts\nde guerre.\n   Par les lèvres de saint François devait fleurir, sur cette terre\noù retentissait le fracas des armes, le verbe divin de l'Amour.\nL'Amour « qui meut le soleil et les autres étoiles » était bien la\ncaractéristique du Poverello qui basa sur cette loi unique et\nsublime les règles de son ordre. Illimité, s'étendant aux hommes\net aux choses, il parcourut, avec Dame Pauvreté sa soeur, les\nvilles et les campagnes de l'Italie, récoltant le grain des bonnes\nsemailles ou répandant par ses paroles le germe des moissons\nfutures. C'est lui qui présidait au repas merveilleux de saint\nFrançois et de sainte Claire au couvent de Sainte-Marie des\nAnges ; c'est lui qui poussait les frères de l'ordre à évangéliser\nles oiseaux de l'air et les poissons de la mer; c'est lui qui, à\nl'intervention du saint, réconcilia les habitants d'Agobio avec le\nloup féroce dont la cruauté les rançonnait. Le bouquet des\nFioretti est composé principalement de ses roses ardentes. Et\ncette pourpre, en faisant ressortir de façon éclatante les lys de\npureté qui l'environnent, nous rappelle aussi, par son aspect\nsanglant, que l'amour véritable s'épure et se transfigure dans la\ndouleur.\n   La lecture des simples récits de ce recueil, où les images sont\ncomme des fleurs nées spontanément selon la grâce, la joie,\nl'émotion des pensées, fait éclore dans l'âme un sentiment de\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "284                                   DURENDAL\n\n\ncharité paisible et douce. De beaux vers de Fernand Séverin\nchantent dans la mémoire :\n\n                 Ce serait vers Assise, au b i e n h e u r e u x p a y s\n                 Q u e la d o u c e u r d u ciel jadis a visité...\n\n   Nous devons à M. Arnold Goffin le plaisir de goûter ces\nchoses. L'auteur de tant de pages fortement pensées et belle­\nment écrites sur l'art italien était plus apte que tout autre à\ntraduire (1) les récits délicats dont se compose le livre des\nFioretti. Il l'a fait avec la souplesse et la grâce qui le caracté­\nrisent. On ne saurait assez le féliciter du charme naïf et archaïque\ndont il a imprégné son style et il convient aussi de louer la savante\nétude par laquelle il vous introduit dans le jardin des Fioretti.\nAu reste, M. Goffin est un esprit rare et subtil, qui sait revêtir\nd'un clair manteau de beauté tout ce qu'il touche.\n\n                                                       CHARLES DE SPRIMONT\n\n\n\n\n (1) On peut se procurer la traduction .des Fioretti, d'A. Goffin, en s'adressant à\nM. Goetgebuer, libraire, rue de Lausanne, 44, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "   Saint François à la Cigale\n                                        A J . - K . HUYSMANS.\n\nLe poudroyant midi, de sa clarté précise,\nDécoupe les coteaux silencieux d'Assise :\nL'alouette sans voix se cache dans le blé,\nL'air où rien ne frémit sent le myrte brûlé ;\nC'est l'heure morne où seule une cigale crie.\nC'est l'implacable été sur l'immobile Ombrie.\n\nA ses frères ayant ordonné le sommeil,\nPour entonner encore un cantique au soleil,\nFrançois, le fou divin, s'en va les mains ouvertes :\nLes pins l'ont appelé sous leurs aiguilles vertes ;\nIl sourit doucement d'un sourire du ciel,\nEt, comme s'il venait ainsi qu'Ezéchiel\nDe contempler l'ardeur des flamboyantes Roues,\nIl tressaille et l'on voit une flamme à ses joues.\n\nL'Esprit l'a ressaisi : voici qu'il va chanter,\nCar son cœur est trop plein pour ne pas éclater :\nO toi, dit-il, ô toi qui vibres dès l'aurore,\nHarmonieuse enfant, créature sonore\nQue bercent les grands pins dans leur chaude épaisseur,\nMusicienne d'or que je nomme ma sœur,\nO cigale, en vigueur allègre qui t'égale,\nVibrante, crépitante, exultante cigale\nTa voix infatigable est l'hymne de midi,\nEt, t'écoutant crier, mon cœur rouge a bondi,\nBénissant la lumière illimitée et blanche\nQui, royale, du sein du Roi des Rois s'épanche.\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "286                            DURENDAL\n\n\n      Pauvrette, comme toi nous vivons l'âme en feu,\n      Insoucieux de tout fors de bien louer Dieu.\n      La Nature nous voit dans notre zèle agile,\n      Pleins du tressaillement sacré de l'Evangile,\n      Des sandales aux pieds passer le long des champs,\n      Chanteuse, comme toi nous ne sommes que chants.\n      Mais avec les beaux jours, fille de la lumière,\n      0 cigale d'été tu mourras tout entière,\n      Tandis que nous, tournés vers l'immuable         jour,\n      Nous trouverons qu'il fait clair et chaud dans         l'Amour.\n      Ainsi nous connaîtrons la vie       harmonieuse\n      Jusqu'à l'heure où la Mort s'en viendra        gracieuse.\n      « 0 bons frères mineurs, dira-t-elle,    venez,\n      Soyez entre mes bras comme des         nouveau-nés.\n      J'ai la clef des jardins de la joie infinie,\n      C'est par moi que, sans fin, au Christ on communie,\n      Vite ! vous danserez autour du firmament\n      Une danse d'amour sempiternellement      :\n      Lui-même Sire Christ présidera la fête,\n      Car c'est le Coryphée et l'éternel Poète ;\n      Son cœur est comme un luth pour sa divinité\n      Et le ciel vibre au chant de son humanité. »\n\n      Telle nous parlera    la bonne Mort Candide. —\n\n      Et nous, les yeux tournés vers la paix du splendide\n      Azur, voyant les jours terrestres    révolus,\n      Nous mourrons du trépas radieux des élus.\n      Jésus nous ayant fait grande      miséricorde,\n      Tous, à son luth vivant, nous serons une corde :\n      Pour enchanter le Père il tirera de nous,\n      Dans les éternités, des sons perçants et doux,\n      Et nous jubilerons et nous battrons des ailes,\n      Dans l'immortel été cigales immortelles. —\n\n       Il dit, et se découvre en silence le sein,\n       Car son cœur brûle. Alors s'envolant d'un vieux         pin,\n       La cigale, tandis qu'il se pâme      extatique,\n       Vient chanter sur le cœur du père       séraphique.\n                                                 Louis L E CARDONNEL.\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": ""}, {"page_pdf": 343, "texte": "MORT E T F U N É R A I L L E S DE SAINT FRANÇOIS\n                       (GIOTTO)\n\n     Eglise supérieure de Saint-François à Assise\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "                I FIORETTI\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n     III. — DE LA TROISIÈME CONSIDÉRATION DES SACRO-SAINTS\n                            STIGMATES\n\n\n\n            QUANTà la troisième considération, à savoir de l'apparition\n              séraphique et de l'impression des sacro-saints stigmates, il est\n              à considérer que, la fête de la très sainte Croix du mois de\n              septembre approchant, frère Léon alla une nuit au lieu et à\nl'heure habituels pour dire les matines avec saint François. Et disant à la\ntête du pont, comme il avait coutume : Domine, labia mea aperits; et saint\nFrançois ne répondant pas, frère Léon ne s'en retourna pas, comme saint\nFrançois le lui avait commandé, mais avec bonne et sainte intention, il passa\nle pont et entra dans sa cellule, et ne le trouvant pas, il pensa qu'il était\ndans le bois, quelque part, en oraison. Il sort donc et, à la lumière de la\nlune, il va cherchant par le bois ; et, finalement, il entend la voix de saint\nFrançois et, s'approchant, il le voit à genoux, en oraison, avec la face\net les mains levées au ciel; et, en ferveur d'esprit, il disait : « Qui es-tu,\nmon Dieu très doux? que suis-je, moi, ver très vil et ton inutile serviteur? »\nEt il répétait toujours ces paroles et ne disait rien d'autre. Frère Léon,\ns'étonnant de cela, leva les yeux et regarda au ciel; et, regardant, il vit\nvenir du ciel une flamme de feu très belle et très splendide, laquelle,\ndescendant, se posa sur la tête de saint François; et de ladite flamme il\nentendait sortir une voix qui parlait avec saint François, mais frère Léon ne\ncomprenait pas les paroles. Entendant cela et se réputant indigne de rester\nprès du saint lieu où était cette admirable apparition, craignant aussi d'offenser\nsaint François ou de le troubler dans sa contemplation, si par lui il était\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "288                                DURENDAL\n\n\n aperçu, frère Léon se retira en arrière et, restant à l'écart, il attendit pour\nvoir la fin. Et, regardant attentivement, il voit saint François étendre trois\n fois les mains vers la flamme et, finalement, après un grand espace de temps,\nil voit la flamme s'en retourner au ciel. Après quoi, il s'éloigne, tranquille et\njoyeux de la visioa, et s'en retourne à la cellule. Et tandis qu'il s'en allait\ntranquillement, saint François qui l'avait entendu au froissement des pieds\nsur les feuilles, lui commanda qu'il l'attendît et ne bougeât plus. Alors frère\nLéon obéissant, s'arrêta et. l'attendit avec une telle peur, que, selon ce qu'en­\nsuite il raconta aux compagnons, il aurait plutôt voulu, en cette occasion, que\nla terre l'engloutît que d'attendre saint François, qu'il pensait être irrité\ncontre lui; car il se gardait avec la plus grande attention d'offenser sa. pater­\n nité, afin que, par sa faute, saint François ne le privât de sa compagnie. Le\nrejoignant donc, saint François lui demanda : « Qui es-tu? » Et frère Léon,\ntout tremblant, répondit : « Je suis frère Léon, mon père. » Et saint Fran­\nçois lui dit : « Pourquoi viens-tu ici, frère petite brebis? ne t'ai-je pas dit\nque tu n'ailles pas m'observant? Dis-moi, par la sainte obéissance, si tu vis ou\nentendis rien? » Frère Léon répondit : « Père, je t'entendis parler et dire\nplusieurs fois': « Qui es-tu, mon Dieu très doux? Qui suis-je, moi, ver très\nvil et ton inutile serviteur? » Et, alors, s'agenouillant devant saint François,\nfrère Léon se déclara coupable de la désobéissance qu'il avait commise\ncontre son commandement, et en demanda pardon avec beaucoup de larmes.\nEt ensuite, il le prie dévotement qu'il lui explique ces paroles qu'il avait\nentendues et lui dise celles qu'il n'avait pas entendues. Alors, saint François,\nvoyant que Dieu à l'humble frère Léon, à cause de sa simplicité et pureté,\navait révélé, ou concédé d'entendre ou de voir quelque chose, consentit à lui\nrévéler et expliquer ce qu'il lui demandait, et dit ainsi : « Sache, frère\npetite brebis de Jésus-Christ, que quand je disais ces paroles que tu entendis,\nalors m'étaient montrées à l'âme deux lumières, l'une, de la connaissance de\n moi-même et l'autre, de la connaissance du Créateur. Quand je disais :\n « Qui es-tu, ô mon Dieu très doux? », alors j'étais en une lumière de contem­\n plation, dans laquelle je voyais l'abîme de l'infinie bonté et sagesse et puis­\n sance de Dieu; et quand je disais : << Que suis-je? » , j'étais dans une lumière\n de contemplation, dans laquelle je voyais la profondeur lamentable de ma\n bassesse et misère, et pour cela je disais : « Qui es-tu, Seigneur d'infinie\n bonté et patience, qui daignes me visiter, moi qui suis un ver abominable et\n vil? » Et en cette flamme que tu vis était Dieu, lequel, sous cette forme, me\n p irlait, comme il avait anciennement parlé à Moïse. Et parmi les autres\n choses qu'il me dit, il me demanda que j e lui fisse trois dons; et je lui\n répondais : « Seigneur, je suis tout à toi; tu sais bien que je n'ai rien d'autre\n que la tunique, la corde et les vêtements de dessous, et aussi que ces trois\n choses sont tiennes; que puis-je donc offrir et donner à ta majesté? » Alors\n  Dieu me dit : « Cherche dans ton sein et offre-moi ce que tu y trouveras. »\n J'y cherchai et trouvai une balle d'or et je l'offris à Dieu, et ainsi fis-je trois\n fois, selon que Dieu trois fois me commanda ; et puis je m'agenouillai trois\n  fois, et bénis, et remerciai Dieu qui m'avait donné de quoi faire offrande. Et,\n immédiatement, il me fut donné à comprendre que ces trois dons signifiaient\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        289\n\n\nla sainte Obéissance, la très haute Pauvreté et la Chasteté infiniment splen­\ndide, lesquelles Dieu, par sa grâce, m'a concédé d'observer si parfaitement\nque ma conscience ne me reproche rien. Et, comme tu me vis mettre les\nmains dans mon sein et offrir à Dieu ces trois vertus, signifiées par ces trois\nballes d'or, que Dieu m'avait mises dans le sein, ainsi Dieu a mis cette vertu\ndans mon âme que, de tous les biens et de toutes les grâces qu'il m'a con­\ncédées par sa très sainte bonté, moi, toujours, avec le cœur et avec la bouche,\nje l'en loue et magnifie. Et voilà les paroles que tu entendis lorsque tu me\nvis lever trois fois les mains. Mais garde-toi, frère petite brebis, que tu ailles\nm'observant, et retourne à ta cellule avec la bénédiction de Dieu, et aie soin\nde moi, parce que, d'ici à peu de temps, Dieu fera de si grandes et de si\nmerveilleuses choses sur ce mont, que le monde entier s'en émerveillera, car\nil fera des choses nouvelles, qu'il ne fit jamais à aucune créature en ce\nmonde. » Et ces paroles dites, il se fit apporter le livre des Evangiles, parce\n que Dieu lui avait mis dans l'âme que, en ouvrant trois fois, le livre des\n Evangiles, il lui serait montré ce qu'il plairait à Dieu de faire de lui. Et le\nlivre ayant été apporté, saint François se jeta en oraison et, l'oraison finie,\n il fit trois fois ouvrir le livre par la main de frère Léon, au nom de la très\n sainte Trinité ; et, comme il plut à la divine volonté, les trois fois se présenta\n toujours à lui la Passion du Christ. Par quoi il lui fut donné à comprendre\n que, comme il avait suivi le Christ dans les actes de sa vie, ainsi il devait le\n suivre et se conformer à lui, dans les afflictions et douleurs et dans la Passion,\n avant qu'il passât de cette vie. Et, à partir de ce moment, saint François\n commença à goûter et à sentir plus abondamment la douceur de la divine\n contemplation et des divines visitations.\n   Entre lesquelles, il en eut une, immédiate et préparatoire à l'impression\ndes sacro-saints stigmates, en cette manière : Le jour qui précède la fête, de\nla très sainte Croix du mois de septembre, saint François étant en oraison\nsecrètement dans sa cellule, l'ange de Dieu lui apparut, et lui dit de la part\nde Dieu : « Je t'exhorte et t'avertis que tu t'apprêtes et te disposes humble­\nment, avec patience, à recevoir ce que Dieu te voudra donner et faire en toi. »\nSaint François répondit : « Je suis prêt à soutenir patiemment toute chose que\nmon Seigneur me veut faire. E t cela dit, l'ange s'en alla. Arrive le jour sui­\nvant, c'est-à-dire le jour de la très sainte Croix, et saint François, le matin,\nquelque temps avant le jour, se jette en oraison devant la porte de sa cellule,\net tournant la face vers l'orient, prie en cette forme : « O mon Seigneur Jésus-\nChrist, je le demande que tu me fasses deux grâces avant que je ne meure:\nla première, qu'en ma vie, je sente dans mon âme et dans mon corps, autant\nqu'il est possible, cette douleur que toi, doux Seigneur, soutins à l'heure de ta\ntrès dure Passion; la seconde est que je sente dans mon cœur, autant qu'il est\npossible, cet excessif amour duquel toi, fils de Dieu, étais enflammé à soutenir\nvolontiers une telle Passion pour nous, pécheurs. » Et, restant longuement en\ncette oraison, il comprit que Dieu l'exaucerait et que, autant qu'il était possible\n à une simple créature, il lui serait concédé de ressentir les prédites choses.\nSaint François, ayant cette promesse, commença à contempler très dévote­\n ment la Passion du Christ et son infinie charité. Et la ferveur de la dévotion\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": "290                                 DURENDAL\n\n\n croissait tant en lui, qu'il se transformait tout en Christ, et par amour, et par\n compassion. Et étant ainsi, s'enflammant en cette contemplation, en cette\n même matinée, il voit venir du ciel un séraphin avec six ailes resplendissantes,\n enflammées, lequel séraphin s'approchant d'un vol rapide, saint François pou­\n vait discerner et connut clairement qu'il portait l'image d'un homme crucifié;\n et les six ailes étaient disposées ainsi, que deux ailes se déployaient sur la tête,\n deux se déployaient à voler et les deux autres couvraient tout le corps. Voyant\ncela, saint François fut fortement épouvanté et, à la fin, plein d'allégresse et\n de douloureuse admiration. Il avait très grande joie du gracieux aspect du\n Christ, qui lui apparaissait si familièrement et le regardait si gracieusement,\n mais, d'un autre côté, le voyant crucifié sur la croix, il avait une démesurée\n douleur de compassion. Après, il s'émerveillait beaucoup d'une si étonnante\net insolite vision, sachant bien que l'infirmité de la Passion ne s'accorde pas\navec l'immortalité de l'esprit séraphique. Et restant en cette admiration, il\nlui fut révélé par celui qui lui apparaissait que, par divine providence, cette\nvision lui était montrée en une telle forme, afin qu'il comprît que, non par\nmartyre corporel, mais par embrasement spirituel, il devait être tout trans­\nformé en l'expresse ressemblance du Christ crucifié, en cette apparition\nadmirable. Alors tout le mont de la Vernia paraissait brûler d'une flamme\ntrès splendide, laquelle resplendissait et ilLuminait tous les monts et les vallées\nd'alentour, comme si le soleil était descendu sur la terre. De sorte que les\nbergers qui veillaient dans la contrée, voyant le mont enflammé et tant de\nlumière alentour, eurent très grande peur, selon qu'ils racontèrent ensuite\naux frères, affirmant que cette flamme avait duré sur le mont de la Vernia\nl'espace d'une heure et plus. Semblablement, à la splendeur de cette lumière\nqui resplendissait, par les fenêtres, dans les auberges de la contrée, certains\nmuletiers, qui allaient en Romagne, se levèrent, croyant que le soleil était\nlevé, sellèrent et chargèrent leurs bêtes, puis, cheminant, ils virent ladite\nlumière décroître, et se lever le soleil matériel. Dans ladite apparition, Christ\nqui apparaissait parla à saint François de certaines choses hautes et secrètes,\nlesquelles saint François ne voulut révéler à personne pendant sa vie, mais\naprès sa vie, il les révéla comme on le montrera plus loin ; et ces paroles\nfurent celles-ci : « Sais-tu, dit le Christ, ce que je t'ai fait? Je t'ai donné\nles stigmates, qui sont les signes de ma Passion, afin que tu sois mon gonfa­\nlonier. Et comme le jour de ma mort, je descendis aux limbes, et toutes les\nâmes que j'y trouvai, en tirai, en vertu de ces mêmes stigmates, ainsi te con­\nçédé-je que, chaque année, le jour de ta mort, tu ailles au Purgatoire, et toutes\nles âmes de tes trois Ordres, mineurs, sœurs et continents (1), et aussi des\nautres, qui t'auront été très dévots, que tu y trouveras, tu les en tires, en vertu\nde tes stigmates, et les mènes à la gloire du Paradis,afin que tu sois conforme à\nmoi dans la mort, comme tu l'es dans la vie. » Cette vision admirable disparais­\nsant donc, après grand espace de temps et entretien secret, elle laissa dans\n\n\n\n (1) Les frères mineurs; les Pauvres Dames, ou Clarisses, et les membres du Tiers-\nOrdre.\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         291\n\n\nle cœur de saint François une ardeur excessive et une flamme d'amour divin;\net dans sa chair elle laissa une merveilleuse image et marque de la Passion\ndu Christ. Immédiatement, dans les mains et dans les pieds de saint François\ncommencèrent à apparaître les marques des clous, de la façon qu'il avait vue\ndans le corps de Jésus-Christ crucifié, qui lui était apparu sous la figure du\nséraphin ; et ainsi ses mains et ses pieds paraissaient transpercés au milieu\navec des clous, dont les têtes étaient dans les paumes des mains et à la plante\ndes pieds, hors de la chair, et leurs pointes ressortaient sur le dos des mains\net des pieds, et ils paraissaient retordus et rivés, de sorte qu'on aurait pu aisé­\nment y mettre le doigt de la main, de même qu'en un anneau; et les têtes des\nclous étaient rondes et noires. Semblablement, dans le côté droit apparut\nl'image d'un coup de lance, non cicatrisé, rouge et sanglant, laquelle souvent\njetait du sang, en ensanglantant la tunique et les vêtements de saint François.\nD'où ses compagnons, s'apercevant qu'il ne se découvrait les mains, ni les\npieds, et qu'il ne pouvait poser la plante des pieds à terre ; trouvant, ensuite,\nensanglantés sa tunique et ses vêtements de dessous, quand ils les lavaient,\ncomprirent, avant que de lui ils ne l'apprissent, que, dans les mains et les\npieds et, semblablement, dans le côté, il avait empreinte l'image et ressem­\nblance de Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié.\n   Et bien qu'il s'ingéniât à cacher et à celer ces sacro-saints stigmates glo­\nrieux, si clairement imprimés dans sa chair, voyant, d'un autre côté, que\ndifficilement, il les pourrait celer à ses compagnons familiers et craignant,\nnéanmoins, de publier les secrets de Dieu, il fut mis en grand doute s'il\ndevait révéler la vision séraphique et l'impression des sacro-saints stigmates.\nFinalement, par scrupule de conscience, il appela à lui quelques-uns de\nses frères les plus familiers, et leur proposant le doute sous des paroles\ngénérales, sans leur exprimer le fait, il leur demanda conseil. Parmi\nlesquels frères, il y en avait un de grande sainteté, qui avait nom frère Illu­\nminé; celui-là, vraiment illuminé de Dieu, comprenant que saint François\ndevait avoir vu des choses merveilleuses, lui répondit ainsi : « Frère\nFrançois, sache que, non seulement pour toi, mais aussi pour les autres, Dieu\nte montre quelquefois ses saints secrets, et pour cela tu as raisonnablement\nà craindre que, si tu tiens celé celui que Dieu t'a montré pour l'utilité\nd'autrui, tu ne sois digne de répréhension. » Alors saint François poussé par\ncette parole, avec très grande crainte, leur raconte toute la manière et la\nforme de la susdite vision, ajoutant que le Christ, qui lui était apparu, lui\navait dit certaines choses, qu'il ne dirait jamais tandis qu'il vivait. Et bien\n que ces très saintes plaies, en tant qu'imprimées par le Christ, lui donnassent\n au cœur une très grande allégresse, néanmoins elles lui donnaient, dans sa\n chair, une intolérable douleur. Contraint par la nécessité, il choisit frère\n Léon, entre les autres le plus simple et le plus pur, auquel il révéla tout;\n il lui laissait voir ces saintes plaies, et toucher et bander avec des linges,\n et adoucir la douleur et recevoir le sang qui desdites plaies s'écoulait ;\n lesquels bandages, lorsqu'il était malade, il se laissait changer souvent,\n même chaque jour, excepté du jeudi soir jusqu'au samedi matin, parce qu'il\n ne voulait que, par aucune médecine ou remède humain, lui fut adoucie la\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": " 292                                    DURENDAL\n\n\n douleur d e la P a s s i o n du Christ, qu'il portait d a n s son corps, d u r a n t le temps\n où N o t r e Sauveur Jésus-Christ avaitété, p o u r n o u s , pris et crucifié, était mort et\n avait été enterré. Il advint quelquefois q u e , tandis q u e frère L é o n lui chan­\n geait le b a n d a g e de la plaie du côté, saint François, à cause d e la douleur\nqu'il ressentait d a n s l'enlèvement de la b a n d e ensanglantée, posât la main sur\n la poitrine de frère L é o n , et d a n s le toucher de ces mains sacrées, frère L é o n\nsentait u n e telle d o u c e u r d e dévotion en son cœur, que, u n p e u plus, et il\ntombait à terre, évanoui. E t , finalement, q u a n t à cette troisième considéra­\ntion, saint François ayant terminé le carême de saint Michel a r c h a n g e , il se\ndisposa, par divine révélation, à retourner à Sainte-Marie des A n g e s . Il\nappela à lui frère Masseo et frère Ange et, après b e a u c o u p de paroles et de\nsaints enseignements, leur r e c o m m a n d a , avec toute l'efficacité possible, ce\nsaint mont, leur disant c o m m e n t il convenait qu'il retournât, avec frère\nL é o n , à Sainte-Marie des Anges. E t cela dit, p r e n a n t congé d'eux et les bénis­\nsant a u n o m d e Jésus-Christ crucifié, c o n d e s c e n d a n t à leur prière, il leur\ntendit ses très saintes mains ornées de ces glorieux et sacro-saints stigmates\na v o i r , toucher et baiser; et les laissant ainsi consolés, il les quitta et descen­\ndit de la montagne sainte (1).\n\n\n\n       IV. — DE LA QUATRIÈME CONSIDÉRATION DES SACRO-SAINTS\n                             STIGMATES\n\n\n\n\nQ                  UANT à la quatrième considération, il est à savoir q u e , après que\n                    le véritable a m o u r du Christ eut parfaitement transformé saint\n                    F r a n ç o i s en Dieu et en la vraie image d e Christ crucifié, a y a n t\n                    achevé le carême de q u a r a n t e jours, en l'honneur de saint Michel\na r c h a n g e , sur le saint mont de la Vernia, l'homme angélique, snint F r a n ç o i s ,\naprès la solennité de saint Michel, descendit d u m o n t avec frère L é o n et\navec u n pieux p a y s a n , sur l'âne duquel il était assis, parce q u e , à cause des\nclous des pieds, il ne pouvait pas bien marcher. E t saint François étant\ndonc descendu d u m o n t , parce q u e la r e n o m m é e de sa sainteté était déjà\ndivulguée par le p a y s et q u e , p a r les bergers, s'était r é p a n d u comment ils\navaient vu le mont de la Vernia tout enflammé, ce qui était signe d e quelque\ngrand miracle que Dieu avait fait à saint François, les gens d e la contrée,\na p p r e n a n t qu'il passait, s'en venaient pour le voir, h o m m e s et femmes,\npetits et grands, lesquels tous, avec g r a n d e dévotion et désir, s'ingéniaient à\n\n\n   (1) La réalité des stigmates a été contestée par Renan et des historiens protestants\nallemands qui n'ont voulu y voir qu'une pieuse supercherie imaginée par les frères, après\nla mort du saint. M. Sabatier, protestant, également, et dont les beaux travaux sur saint\nFrançois font autorité, n'émet aucun doute sur leur authenticité : « Les témoignages,\ndit-il, m'ont paru à la fois trop nombreux et trop précis pour n'entraîner point la con­\nviction. » (Vie de S. F., 17° édition, p. 402.)\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        293\n\n\nle toucher ou à lui baiser les mains. Et lui, ne pouvant les refuser à la dévo­\ntion des gens, bien qu'il se fût bandé les paumes, néanmoins, pour cacher\ndavantage les sacro-saints stigmates, lès bandait encore et les couvrait avec\nses manches et tendait seulement à baiser ses doigts découverts.\n   Mais quoiqu'il s'efforçât à celer et à cacher le secret des sacro-saints stig­\nmates, pour fuir toute occasion de gloire mondaine, il plut à Dieu, pour sa\ngloire, d'opérer beaucoup de miracles par la vertu desdits sacro-saints stig­\nmates, et particulièrement en ce voyage de 1a Vernia à Sainte-Marie des Anges;\net ensuite, en grand nombre, en diverses parties du monde, pendant la vie\nde saint François, et après sa mort glorieuse, afin que l'excessive charité et\nmiséricorde du Christ envers saint François, auquel il avait merveilleusement\ndonné les stigmates, et la vertu merveilleuse et cachée de ceux-ci, se manifes­\ntassent au monde par clairs et évidents miracles, desquels nous placerons\nquelques-uns ici : Saint François, s'approchant alors d'un village situé sur les\nconfins du territoire d'Arezzo, une femme toute en larmes parut devant lui,\nportant dans ses bras un de ses fils qui avait huit ans, et, depuis quatre ans,\nétait hydropique et si déplorablement enflé du ventre, qu'étant debout il\nne pouvait voir ses pieds. Et cette femme, mettant ce fils devant lui, et le priant\nqu'il priât Dieu pour lui, saint François se mit d'abord en oraison et, faite\nl'oraison, mit ses saintes mains sur le ventre de l'enfant; et subitement fut dis­\nsipée toute enflure et il fut parfaitement guéri. Et il le rendàsa mère, laquelle\nle recevant avec très grande allégresse et l'emmenant à la maison, remercia\n Dieu et saint François. Et elle montrait volontiers son fils guéri à tous ceux\n du pays qui venaient chez elle pour le voir.\n   Le même jour, saint François passa par le bourg de Santo Sepolcro, et avant\nqu'il s'approchât du château, les habitants du château et des villages vinrent à\nsa rencontre, et un grand nombre d'entr'eux marchaient devant lui, avec des\nrameaux d'oliviers à la main et criant fort : — « Voici le saint! Voici le saint! »\nEt, par dévotion et désir que les gens avaient de le toucher, ils faisaient grande\nfoule et presse autour de lui; mais lui, allant l'espritélevé et ravi en Dieu, parla\ncontemplation, quoiqu'il fût touché, ou tenu, ou tiré par les gens, à la manière\nd'une personne insensible, il ne sentit rien des choses qui furent dites ou faites\nautour de lui, ni ne s'aperçut non plus qu'il passât par ce château, ni par ce\npays. Le bourg passé et les gens retournés chez eux, en arrivant à un hôpital\nde lépreux, bien à un mille au delà du bourg, saint François, revenant à lui\ncomme s'il venait de l'autre monde en contemplation céleste, demanda au\n compagnon : — « Quand serons-nous près du bourg? » Vraiment, son âme,\n fixée et ravie en contemplation des choses célestes, n'avait point senti les\nchoses terrestres, ni la variété des lieux et du temps, ni les personnes rencon­\ntrées. Et cela advint plusieurs autres fois, ce qu'éprouvèrent ses compagnons\n par expérience.\n    Le soir, saint François arriva au couvent des frères de Monte Casale, dans\n lequel il y avait un frère si cruellement malade et si horriblement tourmenté de\n la maladie, que son mal paraissait plutôt une tribulation et un tourment du\n démon qu'une maladie naturelle ; car, quelquefois, il se jetait à terre avec un\n très grand tremblement et avec l'écume à la bouche ; tantôt tous lés nerfs de\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "  294                                DURENDAL\n\n\n  son corps se contractaient, tantôt ils se détendaient, se pliaient, se tordaient;\n  tantôt ils le courbaient, et il se jetait en l'air et, immédiatement, retombait\n  couché sur le dos. Et saint François, étant à table et entendant parler par les\n  frères de ce frère si misérablement malade, et sans remède, il en eut compas­\n  sion, prit le morceau de pain qu'il mangeait, fit dessus le signe de la très\n sainte croix avec ses saintes mains stigmatisées et l'envoya au frère malade,\n  lequel, dès qu'il l'eut mangé, fut parfaitement guéri et jamais plus ne se res­\n sentit de cette maladie. Le matin suivant, saint François envoie deux de ces\n frères, qui étaient en ce couvent, pour demeurer à la Vernia, et il renvoie avec\n eux le paysan qui était venu avec lui, derrière l'âne qu'il lui avait prêté, vou­\n lant qu'avec eux il retournât chez lui. Les frères allèrent avec ledit paysan, et\n arrivant dans les environs d'Arezzo, certains du pays les virent et en eurent\n grande allégresse, pensant que c'était saint François, qui était passé deux\njours auparavant, parce qu'ils pensaient ravoir saine et guérie la femme de\n l'un d'eux, laquelle se mourait, si saint François lui imposait ses saintes mains.\n Mais lesdits frères s'approchant, lorsque ces hommes eurent connu que saint\n François n'en était pas, ils en eurent grande mélancolie ; mais là où le saint\nn'était pas corporellement, sa vertu ne manqua pourtant pas, parce que ne\nmanqua pas la foi. Admirable chose ! la femme se mourait et avait déjà le\nmasque de la mort. Ils demandèrent aux frères s'ils n'avaient point une chose\ntouchée par les mains très saintes de saint François. Les frères diligemment\npensaient et cherchaient et, enfin, ils ne trouvèrent aucune chose que saint\nFrançois eût touchée avec les mains, sinon la bride de l'âne sur lequel il était\nvenu. Ils prirent cette bride avec grande dévotion et révérence et la mirent\nsur le corps de la femme ; celle-ci cria, appelant dévotement saint François et\nse recommandant à lui avec foi. Et quoi de plus ? Aussitôt que la femme eut\nsur elle la susdite bride, immédiatement elle fut libérée de tout péril.\n   Après qu'il fut resté quelques jours dans ledit couvent, saint François\npartit et s'en alla à la cité de Castello ; et voici beaucoup de citadins, qui\nmenaient devant eux une femme depuis longtemps possédée du démon; et\nils le priaient humblement pour salibération, car par ses hurlements doulou­\nreux, ses cris féroces et ses aboiements, elle troublait toute la contrée. Alors\nsaint François, ayant fait d'abord oraison et, sur elle, le signe de la très\nsainte croix, commanda au démon qu'il sortit d'elle, et aussitôt il s'en alla, la\nlaissant saine de corps et d'esprit. Et ce miracle se divulguant dans le peuple,\nune autre femme lui porta avec grande foi un sien enfant, gravement malade\nd'une plaie cruelle, et le pria dévotement qu'il lui plût de faire sur lui le\nsigne de la croix. Alors saint François, accédant à sa dévotion, prend cet\nenfant et lève le bandage de la plaie et la bénit, faisant trois fois le signe de la\ntrès sainte croix, sur la plaie, et puis il refait de ses mains le bandage et rend\nl'enfant à sa mère; et, parce que c'était le soir, elle le mit immédiatement au lit\npour dormir. Le lendemain, elle va pour tirer son fils du lit et le trouve sans\nbandage, et elle regarde et le trouve parfaitement guéri, comme si jamais il\nn'avait eu aucun mal, excepté qu'à l'endroit de la plaie s'était formée une\nexcroissance de chair, en forme de rose vermeille, et cela plutôt en témoi­\ngnage du miracle, qu'en cicatrice de la plaie; car ladite rosé persistant\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         295\n\n\n pendant tout le temps de sa vie, souvent l'induisait à dévotion envers saint\n François qui l'avait sauvé. Saint François demeura alors un mois en cette\ncité, à la prière des dévols citoyens, pendant lequel temps il fit beaucoup\nd'autres miracles, et puis il s'en alla de là pour aller à Sainte-Marie des Anges,\navec frère Léon et avec un bon homme, qui prêtait l'âne sur lequel saint\n François allait. Il advint que, soit à cause des mauvais chemins, soit à cause\ndu grand froid, cheminant tout le jour, ils ne purent arriver à aucun endroit\noù ils pussent loger, de sorte que, contraints par la nuit et le mauvais temps,\nils se réfugièrent sous le bord d'un rocher creux, pour éviter la neige et la\nnuit qui survenait. Et, étant ainsi mal à l'aise et, aussi, mal couvert, le bon\nhomme auquel était l'âne, ne pouvant dormir à cause du froid, et il n'y avait\npas moyen de faire du feu, commença à se lamenter doucement en lui-même\net à se plaindre, et il murmurait presque contre saint François, qui en ce lieu\nl'avait conduit. Alors saint François, entendant cela, en eut compassion, et\nen ferveur d'esprit il étend la main sur le dos de ce paysan et le. touche.\nAdmirable chose ! dès qu'il l'eut touché avec sa main enflammée et transpercée\ndu feu du séraphin, tout froid disparut, et une telle chaleur entra en lui,\nqu'il lui paraissait être à la bouche d'une fournaise ardente ; et, immédiate­\nment réconforté dans l'âme et dans le corps, il s'endormit et, selon son dire,\nil dormit plus suavement cette nuit, parmi les rochers et la neige, jusqu'au\nmatin, qu'il n'avait jamais dormi dans son propre lit. Ils cheminèrent ensuite\nle lendemain et arrivèrent à Sainte-Marie des Anges; et ils en approchaient,\nlorsque frère Léon lève les yeux en l'air, regardant vers ledit couvent de\nSainte-Marie des Anges, et il voit une croix très belle, dans laquelle était la\nfigure du Crucifié, aller devant saint François, qui marchait devant lui. Et\nladite croix allait devant la face de saint François, de sorte que, quand il\ns'arrêtait, elle s'arrêtait et, quand il allait, elle allait; et cette croix était de\ntant de splendeur que, non seulement elle resplendissait sur la face de saint\n François, mais aussi que tout le chemin alentour était illuminé; et elle dura\njusqu'à ce que saint François entra à Sainte-Marie des Anges. Saint François\narrivant donc avec frère Léon, ils furent reçus par les frères avec la plus\ngrande allégresse et charité. Et, désormais, saint François demeura la plupart\ndu temps en ce couvent de Sainte-Marie des Anges, jusqu'à sa mort. Et,\ncontinuellement, se répandait de plus en plus, dans l'Ordre et par le monde,\nla renommée de sa sainteté et de ses miracles, bien que, dans sa très profonde\nhumilité, il cachât, autant qu'il pouvait, les dons et les grâces de Dieu et\ns'appelât lui-même un très grand pécheur. De quoi s'étonnant une fois frère\n Léon, il pensait avec simplicité en lui-même : — « Voici celui-là qui s'appelle\ntrès grand pécheur en public, et il vint âgé à l'Ordre, et il est tellement honoré\nde Dieu et, néanmoins, en secret, il ne confesse jamais aucun péché (1). » Et,\nsur cela, commença à lui venir très grande volonté d'en savoir la vérité, mais\nil n'était pas assez hardi pour la demander à saint François. Il recourut à Dieu,\nle priant instamment qu'il lui révélât ce qu'il désirait savoir et, par ses nom-\n\n\n\n  (1) Frère Léon était le confesseur de saint François.\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": " 296                                   DURENDAL\n\n\n breuses oraisons et par les mérites de saint François, il fut exaucé et il lui fut\n certifié que saint François était vraiment vierge de corps, par une semblable\n vision : car il voit en vision saint François siéger en un lieu haut et excellent,\n auquel personne ne pouvait atteindre, ni arriver à lui; et il lui fut dit en\n esprit que cet endroit si haut et excellent signifiait, en saint François, l'excel­\n lence de la chasteté originelle, laquelle raisonnablement convenait à la chair\n qui devait être ornée des sacro-saints stigmates du Christ.\n    Saint François, se voyant, par la raison des stigmates, diminuer peu à\n peu la force du corps, et ne pouvant plus avoir soin du gouvernement de\n l'Ordre, il pressa le chapitre général, lequel étant réuni, humblement il s'ex­\n cusa devant les frères de l'impotence à cause de laquelle il ne pouvait plus\n s'appliquer au soin de l'Ordre, quant à l'exercice du généralat, bien qu'il ne\n renonçât point à l'office du généralat, parce qu'il ne le pouvait pas, ayant été\nfait général par le Pape; et, pour cela, il ne pouvait laisser l'office, ni se sub­\nstituer un successeur, sans expresse licence du Pape, mais il constitua son\nvicaire frère Pierre Cattani, lui recommandant, et aux ministres provinciaux,\nl'Ordre, affectueusement et autant qu'il pouvait (1). Et cela fait, saint François,\n réconforté en esprit, levant les yeux et les mains au ciel, dit ainsi : — « A toi,\nSeigneur, mon Dieu, à toi je recommande la famille que, jusqu'à présent, tu\n m'as commise et dont, à cette heure, à cause de mes infirmités, que tu connais,\nmon très doux Seigneur, je ne puis plus conserver le soin. Je la recommande\naussi aux ministres provinciaux ; qu'ils soient tenus de t'en rendre compte le\njour du jugement, si quelque frère, par leur négligence, par leur mauvais\nexemple ou par leur trop âpre correction, périt. » Et, en ces paroles, comme\nil plut à Dieu, tous les frères du chapitre comprirent qu'en s'excusant pour\nmaladie, il parlait des sacro-saints stigmates; et, par dévotion, aucun d'eux ne\nse put tenir de ne pas pleurer. Et, dorénavant, saint François laissa tout le soin\net le gouvernement de l'Ordre aux mains de son vicaire et des ministres pro­\nvinciaux; et il disait : — « A présent, depuis que j'ai laissé le soin de l'Ordre,\nà cause de mes infirmités, je ne suis tenu, sinon à prier Dieu pour notre Reli­\ngion et à donner bon exemple aux frères. Et je sais bien, en vérité, que, si la\nmaladie me laissait, la plus grande aide que je pourrais donner à la Religion\nserait de prier continuellement Dieu pour elle, afin qu'il la défende et gou­\nverne, et conserve. » Bien que, ainsi qu'il est dit ci-dessus, saint François\ns'ingéniât, autant qu'il pouvait, à cacher les sacro-saints stigmates et, depuis\nqu'il les avait reçus, allât toujours ou restât avec les mains bandées et les\npieds chaussés, il ne put pourtant faire que beaucoup de frères, en diverses\nmanières, ne les vissent et touchassent, et particulièrement la plaie du côté,\nlaquelle, avec plus grande attention, il s'efforçait de dissimuler. Une fois, un\nfrère qui le servait l'induisit, par une pieuse ruse, à ôter sa tunique pour en\n\n\n  (1) C'est au chapitre général du 29 septembre 1220 que saint François résigna ses pou­\nvoirs entre les mains de Pierre de Catane, institué vicaire général. L'annalistedesFioretti\na donc établi une relation inexacte entre cette abdication et l'impression des stigmates\n(14 septembre 1224). Sauf cet anachronisme, son récit est à peu près conforme à celui des\ntémoins contemporains (Lég. des trois comp.,édition citée, ch. LIX).\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                               297\n\n\nsecouer la poussière, et, la tirant en sa présence, ce frère vit clairement la\nplaie du côté; et lui mettant la main rapidement dans le sein, il la toucha\navec trois doigts, et en mesura ainsi la grandeur. E t de la même façon la vit\nson vicaire; mais plus clairement en fut assuré frère Rufin, lequel était\nhomme de très grande contemplation, dont saint François dit quelquefois\nqu'il n'y avait pas de plus saint homme dans le monde que lui ; et, pour sa\nsainteté, il l'aimait intimement et lui complaisait en ce qu'il voulait.\n   Ce frère Rufin en trois façons certifia les autres et lui-même desdits sacro-\nsaints stigmates et, spécialement, de celui du côté. La première fut que,\ndevant laver les vêtements de dessous de saint François qu'il portait si\ngrands, qu'en les tirant bien haut, il couvrait avec eux la plaie du côté droit,\nledit frère Rufin les regardait et considérait diligemment et, chaque fois, les\ntrouvait ensanglantés du côté droit; et ainsi il s'apercevait certainement que\nc'était du sang, et qu'il sortait de ladite plaie ; de quoi saint François le\nreprenait quand il le voyait et qu'il déployait les draps qu'il ôtait, pour voir\nlesdits signes. La seconde manière fut que ledit frère Rufin, frictionnant une\nfois saint François, passa vite la main et mit le doigt dans la plaie du côté;\nde quoi saint François, à cause de la douleur qu'il éprouva, cria fort : — « Dieu\nte pardonne, ô frère Rufin, parce que tu as fait cela ! » La troisième manière\nfut qu'une fois, avec grande instance, il demanda à saint François, comme une\ntrès grande grâce, qu'il lui donnât sa cape et prit la sienne, par amour de la\ncharité, à laquelle demande, le charitable père, bien qu'y condescendant\nmalaisément, se tira la cape et la lui donna et prit la sienne ; et alors, dans cet\néchange de vêtements, frère Rufin vit clairement ladite plaie. Frère Léon,\nsemblablement, et beaucoup d'autres frères, virent lesdits sacro-saints stig­\nmates de saint François, tandis qu'il vivait, lesquels frères, bien que, à cause\n de leur sainteté, ils fussent hommes dignes de foi et d'être crus sur leur simple\nparole, jurèrent, néanmoins, sur le saint Livre, pour ôter tout doute des cœurs,\n qu'ils les avaient vus clairement (1).\n   Plusieurs cardinaux aussi les virent, lesquels avaient avec saint François\ngrande familiarité; et en respect desdits sacro-saints stigmates de saint\n François, ils composèrent et firent de belles et pieuses hymnes, et des anti­\n phones et des proses. Le Souverain Pontife Alexandre, Pape (2), prêchant au\n peuple, devant tous les cardinaux, parmi lesquels était le saint frère Bonaven­\n ture (3), qui était cardinal, il dit et affirma qu'il avait vu de ses yeux les sacro-\n\n\n\n  (1) Thomas de Celano, dans sa seconde Légende, rapporte un trait qui montre au vif la\npudeur douloureuse du paverello en ce qui touchait ces stigmates : Frère Pacifique était\nparvenu, à la faveur d'un petit subterfuge, à les faire voir à un frère de Brescia. Après le\ndépart de celui-ci, saint François, qui s'était aperçu de la ruse, dit à frère Pacifique :\n— « Dieu vous pardonne, mon frère : vous me faites quelquefois bien de la peine ». —\n« Comment cela, mère très douce », répondit Pacifique, en se prosternant devant lui.\nMais, saint François garda le silence.\n  (2) Alexandre IV (1254-61).\n  (3) Frère Bonaventure de Bagnorea, élu ministre-général de l'Ordre, le 2 février 1257,\nen remplacement de Jean de Parme.\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": " 298                                  DURENDAL\n\n\n  saints stigmates de saint François, quand il était vivant Et Madame Jacopa de\n  Settensoli, de Rome, laquelle était la principale dame de Rome, en son\n  temps, et était très dévote à saint François, et le vit avant qu'il ne mourût\n  et après sa mort, les vit et les baisa plusieurs fois avec beaucoup de respect,\n  parce qu'elle vint de Rome à Assise, pour la mort de saint François, par\n divine révélation; et ce fut en cette façon : Saint François, quelques jours\n avant sa mort, était malade à Assise, dans le palais de l'évêque, avec quel­\n ques-uns de ses compagnons, et, malgré toute sa maladie, souvent il chantait\n certaines louanges du Christ. Un jour, un de ses compagnons (1) lui dit : —\n  « Père, tu sais que ces citoyens ont grande foi en toi, et te réputent un saint\n homme; et, pour cela, ils peuvent penser que, si tu es tel qu'ils croient, tu\n devrais en cette tienne maladie penser à la mort et pleurer plutôt que de\n chanter, puisque tu es si gravement malade ; et comprends que ton chant et le\n nôtre, que tu nous fais faire, s'entend de beaucoup de gens, et du palais et\n dehors, parce que ce palais est gardé à cause de toi par beaucoup d'hommes\n armés, lesquels, peut-être, en pourraient recevoir mauvais exemple. D'où\n je crois, dit ce frère, que tu ferais bien de t'en aller d'ici, et que nous nous\n en retournions tous à Sainte-Marie des Anges, parce que nous ne sommes\n pas bien ici, parmi les séculiers. » Saint François lui répondit : — « Très\n cher frère, tu sais qu'il y a à présent deux ans, quand nous étions à Foligno,\n Dieu te révéla le terme de ma vie, et aussi il me le révéla encore à moi et que,\nd'ici à peu de jours, en cette maladie, ledit terme arrivera; et en cette révéla­\ntion, Dieu me rendit certain de la rémission de tous mes péchés et de la\nbéatitude du Paradis. Jusqu'à cette révélation, je pleurais de la mort et de\nmes péchés, mais, depuis que j'eus cette révélation, je suis si plein d'allé­\ngresse, que je ne puis plus pleurer; et pour cela, je chante et chanterai à\nDieu, lequel m'a donné le bien de sa grâce et m'a rendu certain des biens de\nla gloire du Paradis. Quant à notre départ d'ici, je consens et il me plaît,\nmais trouvez moyen de me porter, car, à cause de la maladie, je ne puis\nmarcher. » Alors les frères le prirent à bras et ainsi le portèrent, accompagnés\nde beaucoup de citadins. Et, arrivant à un hôpital qui était sur le chemin,\nsaint François dit à ceux qui le portaient : — « Posez-moi à terre et retournez-\nmoi vers la cité » ; et placé qu'il fut la face vers Assise, il bénit la cité de beau­\ncoup de bénédictions, disant : — « Bénie sois-tu par Dieu, cité sainte, parce\nque, par toi, beaucoup d'âmes se sauveront, et, en toi, beaucoup de serviteurs\nde Dieu habiteront et beaucoup des tiens seront élus au Royaume de la vie\néternelle (2). » Et ces paroles dites, il se fit porter à Sainte-Marie des Anges.\nEt, arrivés qu'ils furent à Sainte-Marie des Anges, ils le portèrent à l'infir­\nmerie, et là, le mirent à reposer; alors saint François appela à lui l'un de ses\ncompagnons, et lui dit ainsi : — « Très cher frère, Dieu m'a révélé que, de\n\n\n\n  (1) Ce « compagnon » si préoccupé du qu'en-dira-t-on, était le frère Elie auquel, d'après\nla Légende des trois compagnons (Ch. LXXVI), fut faite la révélation dont parle saint\nFrançois. Sur frère Elie, voir la première partie des Fioretti, p. 29, note.\n  (2) Cette bénédiction a été gravée au-dessus de la porte principale d'Assise.\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         299\n\n\n cette maladie, tel jour, je passerai de cette vie; et tu sais que Madame\n Jacopa de Settensoli, très chère et dévouée à notre Ordre, si elle apprenait\n ma mort et n'y avait pas été présente, s'en contristerait trop, et, pour cela,\n avertis-la que, si elle veut me voir vivant, elle vienne immédiatement ici. » Le\n frère répond : — « Tu dis très bien, père, et, vraiment, pour le grand dévoue­\n ment qu'elle te porte, il serait bien messéant qu'elle ne fût pas à ta mort. » —\n « Va donc, dit saint François, et apporte-moi l'encre, le papier et la plume, et\n écris comme je te dis. » Et saint François dicta la lettre en ces termes : — « A\n Madame Jacopa, servante de Dieu, frère François, petit pauvre du Christ,\n salut et communion du Saint-Esprit, en notre Seigneur Jésus-Christ. Sache,\n très chère, que Christ béni, par sa grâce, m'a révélé la fin de ma vie, laquelle\n sera sous peu. Et pour cela, si tu veux me trouver vivant, tu te mettras en\n route au reçu de celte lettre; et viens à Sainte-Marie des Anges, car, si pour\n tel jour tu n'es pas venue, tu ne pourras me trouver vivant; et apporte avec\n toi le drap de cilice, dans lequel on enveloppera mon corps, et la cire néces­\n saire pour la sépulture. Je te prie encore que tu m'apportes de cette chose à\n manger, de laquelle tu avais l'habitude de me faire, quand j'étais malade à\n Rome. » Et, pendant que cette lettre s'écrivait, il fut de Dieu révélé à saint\n François que Madame Jacopa venant à lui, était près du couvent, et apportait\n avec elle toutes ces choses qu'il faisait demander par la lettre. Ayant reçu cette\n révélation, saint François dit au frère qui écrivait la lettre qu'il n'écrivît pas\n davantage, parce que ce n'était pas nécessaire, mais qu'il mit la lettre de côté.\n Et les frères s'étonnaient beaucoup, parce qu'il n'achevait pas la lettre et ne\nvoulait pas qu'on l'envoyât. Et, après quelque temps, la porte du couvent fut\nheurtée fort, et saint François envoya le portier ouvrir, et, ouvrant la porte,\n Madame Jacopa, très noble dame de Rome, était là, avec deux de ses fils,\nsénateurs de Rome, et avec grande compagnie d'hommes à cheval. Et ils\n entrèrent; et Madame Jacopa s'en va droit à l'infirmerie, auprès de saint\n François. De laquelle venue, saint François eut grande allégresse et consola­\ntion, et elle semblablement, le voyant vivant et lui parlant. Alors elle lui exposa\ncomment Dieu lui avait révélé, elle étant à Rome en oraison, le terme bref de\nsa vie et comment il devait envoyer la chercher et demander ces choses,\nlesquelles toutes elle dit qu'elle avait apportées ; et elle les lui fit apporter et\nles lui donna à manger. Et après qu'il eut mangé et qu'il fut très réconforté,\ncette Madame Jacopa s'agenouilla aux pieds de saint François et prit ses très\nsaints pieds, marqués et ornés des plaies du Christ, et avec si grand excès de\ndévotion elle les baisait et baignait de larmes, qu'il paraissait aux frères qui\nétaient là voir la Madeleine aux pieds de Jésus-Christ; et par aucun moyen,\nils ne parvenaient à l'en détacher. Et, finalement, après un grand espace de\ntemps, ils la levèrent de là et la tirèrent à part, et lui demandèrent comment\nelle était venue si à propos et pourvue ainsi de toutes ces choses qui étaient\nnécessaires à la vie et à la sépulture de saint François. Madame Jacopa répon­\ndit que, priant une nuit, à Rome, elle entendit une voix du ciel qui dit : — « Si\ntu veux trouver saint François vivant, va sans délai à Assise, et porte avec\ntoi ces choses que tu avais l'habitude de lui donner quand il était malade, et\nces choses qui seront utiles à la sépulture; et moi, dit-elle, j'ai fait ainsi. »\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": "300                                      DURENDAL\n\n\n   L a d i t e M a d a m e J a c o p a resta donc là jusqu'à ce que saint François passa de\ncette vie et qu'il fut enterré, et à sa sépulture elle fit très g r a n d h o n n e u r avec\ntoute sa compagnie, et elle fit toute la dépense de ce qui fut nécessaire. E t\np u i s , s'en r e t o u r n a n t à R o m e , à peu de temps d e là, cette gentille d a m e\nm o u r u t saintement et, p a r dévotion à saint François, elle voulut être portée\net enterrée à Sainte-Marie des A n g e s ; et ainsi fut-il (1).\n\n\n\nV. — COMMENT MESSER JÉRÔME TOUCHA ET VIT LES SACRO-SAINTS\n   STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS, AUXQUELS IL NE CROYAIT PAS\n   D'ABORD.\n\n\n    A la mort d e saint François, n o n seulement ladite M a d a m e J a c o p a et ses\nfils avec sa compagnie virent e t baisèrent ses glorieux et sacro-saints stigmates,\nmais aussi b e a u c o u p d e citoyens d'Assise, p a r m i lesquels u n chevalier très\nr e n o m m é et h o m m e puissant, qui avait n o m messer J é r ô m e , et en doutait\nb e a u c o u p et en était incrédule, c o m m e saint T h o m a s de ceux d u Christ. E t\npour s'en assurer, lui et les autres, hardiment, devant les frères et les séculiers,\nil bougeait les clous des mains et des pieds et tâtait la plaie du côté. D e sorte\nq u e , depuis, il fut témoin constant de leur vérité, j u r a n t sur le Livre qu'il en\nétait ainsi et qu'ainsi il l'avait vu et touché. Sainte Claire et ses religieuses,\nlesquelles furent présentes à sa sépulture, virent aussi et baisèrent les glorieux\n sacro-saints stigmates de saint F r a n ç o i s .\n\n\n\n   VI. — DU JOUR ET DE L'ANNÉE DE LA MORT DE SAINT FRANÇOIS\n\n\n   L e glorieux confesseur du Christ, messer saint F r a n ç o i s , passa d e cette\nvie l'année de Notre-Seigneur, 1226, le-quatrième j o u r d'octobre, le samedi,\n\n\n\n    (1) Les trois compagnons (éd. citée, ch. LXXV1II) rapportent, à peu près avec les\n mêmes détails, l'histoire de la venue de Madame Jacopa. Nous leur empruntons leur beau\n récit, sobre et poignant, de la mort du Saint : — « Le soir avant sa mort, ayant fait la cène\n avec les frères qui, très amèrement, pleuraient et ne pouvaient se consoler, le bienheu­\n reux François, avec très grande dévotion et respect, étendit les mains vers Dieu et dit\n avec grande joie : —«Bienvenue, soit ma sœur,la Mort.>Et après la lecture de l'Evangile\n (le récit de la Passion, d'après saint Jean) et qu'il eut béni les frères, il se fit dépouiller de\n sa tunique et poser nu sur la terre. Et peu après il passa de cette vie et s'unit à Dieu dans\n le ciel, le 4 octobre 1226, à la nuit. Le matin tout le peuple et le clergé d'Assise\n vinrent à Sainte-Marie-de-la-Portiuncule, et levèrent le saint corps du bien où il était\n mort avec des hymnes et des louanges ; et tous portaient dès rameaux d'arbres. Et ainsi ils\n le portèrent à Saint-Damien pour consoler ses filles et ses servantes. Et le grillage de\n fer par lequel on pouvait communiquer ayant été retiré, les frères ôtèrent le saint corps\n  du cercueil, et le tinrent jusqu'à ce que Madame Claire et ses sœurs fussent consolées par\n  la vue de ses plaies, bien que pleines de tristesse et affligées de beaucoup de larmes, en se\n voyant privées des consolations et admirations du bienheureux François, leur guide et\n  leur maître. » (Ch. LXXIX.)\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "           DES TRÈS SATNTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                        301\n\n\net il fut inhumé le dimanche. Cette année était la vingtième de sa conversion,\nc'est-à-dire depuis qu'il avait commencé à faire pénitence; et c'était la\nseconde année depuis l'impression des sacro-saints stigmates, et la quarante-\ncinquième depuis sa naissance.\n\n\n           VII. — DE LA CANONISATION DE SAINT FRANÇOIS\n\n  Saint François fut canonisé en 1228, par le pape Grégoire IX, lequel vint\npersonnellement à Assise pour le canoniser. Et cela suffit pour la quatrième\nconsidération.\n\n\n\n       VIII. — DE LA CINQUIÈME ET DERNIÈRE CONSIDÉRATION\n                    DES SACRO-SAINTS STIGMATES\n\n\n\n\n L\n           A cinquième et dernière considération est de certaines considéra­\n            tions, révélations et miracles, lesquels Dieu fit et montra depuis\n            la mort de saint François, en confirmation de ses sacro-saints\n            stigmates et en révélation du jour et de l'heure auxquels le Christ\nles lui donna. Et quant à cela, il est à savoir que, dans l'année du Seigneur,\n1282, au mois d'octobre, frère Philippe, ministre de Toscane, par commande­\nment de frère Jean Buonagrazia, ministre général, requit, par sainte obéis­\nsance, frère Mathieu de Castiglione Aretino, homme de grande dévotion et\nsainteté, qu'il lui dit ce qu'il savait du jour et de l'heure auxquels les sacro-\nsaints stigmates furent, par le Christ, imprimés dans le corps de saint\nFrançois, parce qu'il connaissait qu'il en avait eu révélation. Lequel frère\nMathieu, contraint par la sainte obéissance, lui répondit ainsi : — « Etant\nau couvent de la Vernia, l'année passée, au mois de mai, je me mis, un\njour, en oraison dans la cellule où l'on croit qu'eut lieu cette apparition\nséraphique. Et, dans mon oraison, je priai Dieu, très dévotement, qu'il\nlui plût de révéler à quelqu'un le jour, et l'heure, et le lieu auxquels les sacro-\nsaints stigmates furent imprimés dans le corps de saint François. Et, persé­\nvérant en cette oraison et en cette prière au delà du premier sommeil, saint\n François m'apparut avec une très grande clarté, et me dit ainsi : — « Mon\nfils, de quoi pries-tu Dieu? » — Et je lui dis : — « Père, je prie pour telle\nchose. » Et il me dit : — « Je suis ton père François; me reconnais-tu bien? \"\n— « Père, dis-je, oui. » — Alors il me montra les sacro-saints stigmates des\n mains, des pieds et du côté, et dit : — « Le temps est venu auquel Dieu\nveut qu'à sa gloire se manifeste ce que les frères, jusqu'ici, ne se sont pas pré­\n occupés de savoir : sache que Celui qui m'apparut ne fut pas un ange, mais\n fut Jésus-Christ, sous l'apparence d'un séraphin, lequtl, de ses mains,\n imprima ces plaies dans mon corps, comme lui-même les reçut dans son\n corps, sur la croix. Et ce fut de cette façon : la veille de l'Exaltation de la\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "302                                DURENDAL\n\n\nsainte Croix, un ange vint à moi, qui me dit, de la part de Dieu, de\nm'apprêter avec patience à recevoir ce que Dieu me voudrait envoyer. Et je\nrépondis que j'étais prêt à recevoir et à soutenir toute chose, selon le plaisir\nde Dieu. Puis, le matin suivant, c'est-à-dire le matin de la sainte Croix, qui\nétait cette année un vendredi, à l'aurore, je sortis de la cellule, en ferveur\nd'esprit très grande et allai me mettre en oraison en ce lieu où tu es à présent,\ndans lequel lieu je priais souvent. Et priant, voici que descendit du ciel,\ndans l'air, avec grande impétuosité, un jeune homme crucifié, en forme de\nséraphin, avec six ailes, au merveilleux aspect duquel je m'agenouillai hum­\nblement et commençai à contempler dévotement l'amour démesuré de\nJésus-Christ crucifié et la douleur démesurée de sa Passion ; et son aspect\nengendra en moi une telle compassion qu'il me paraissait sentir sa Passion\ndans mon corps, et pendant sa présence tout ce mont resplendissait comme\nun soleil. Et descendant ainsi, il vint près de moi. Et, étant devant moi, il\nme dit certaines paroles secrètes, que je n'ai encore révélées à personne,\nmais le temps s'approche qu'elles se révéleront. Puis, après quelque temps,\nChrist s'en alla et retourna au Ciel, et je me trouvai ainsi marqué de ces\nplaies. Va donc, dit saint François, et dis ces choses avec confiance à ton\nministre, car ce sont des œuvres de Dieu et non de l'homme. » Et ces paroles\ndites, saint François me bénit et s'en retourna au Ciel, avec une grande multi­\ntude de jeunes gens très splendides. » Toutes ces choses ledit frère Mathieu\ndit les avoir vues et entendues, non en dormant, mais en veillant. Et il jura\navoir dit ainsi audit ministre à Florence, dans sa cellule, quand il en fut\nrequis par obéissance.\n\n\n\nIX. — COMMENT UN SAINT FRÈRE, LISANT LA LÉGENDE DE SAINT\n   FRANÇOIS, AU CHAPITRE DES SACRO-SAINTS STIGMATES ET DES\n   PAROLES SECRÈTES QUE LE SÉRAPHIN DIT A SAINT FRANÇOIS,\n   QUAND IL LUI APPARUT, PRIA TELLEMENT DIEU QUE SAINT FRAN­\n   ÇOIS LES LUI RÉVÉLA.\n\n\n   Une autre fois, un frère pieux et saint, lisant la légende de saint François,\nau chapitre des sacro-saints stigmates, commença à se demander, avec grande\nanxiété d'esprit, quelles paroles si secrètes le séraphin pouvait lui avoir dites,\nquand il lui apparut, lesquelles saint François dit qu'il ne révélerait à\npersonne, tandis qu'il vivait. Et ce frère se disait en lui-même : — « Ces\nparoles, saint François ne voulut les dire à personne pendant sa vie; mais,\nà présent, depuis la mort corporelle, peut-être les dirait-il, s'il en était prié\ndévotement. » Et le pieux frère commença dorénavant à prier Dieu et saint\nFrançois, qu'il leur plut de révéler ces paroles; et ce frère, persévérant\nhuit ans en cette prière, la huitième année il mérita d'être exaucé en cetle\nfaçon : Un jour, après le repas et la récitation des grâces à l'église, restant en\noraison dans un coin de l'église et priant Dieu et saint François pour cela,\nplus dévotement que d'habitude et avec beaucoup de larmes, il est appelé\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                         303\n\n\n par un autre frère qui lui commande, de la part du gardien, qu'il l'accom­\n pagne à la ville pour l'utilité du couvent. Et lui, ne doutant pas que l'obéis­\nsance est plus méritoire que la prière, aussitôt qu'il entend le commandement\n du prélat, laisse l'oraison, humblement, et va avec ce frère qui l'appelait. Et,\n comme il plut à Dieu, en cet acte de prompte obéissance, il mérita ce que\n par un long temps d'oraison il n'avait pas mérité. Dès qu'ils furent hors de\n la porte du couvent, ils rencontrèrent deux frères étrangers, lesquels parais­\nsaient venir de pays éloignés; et l'un d'eux paraissait jeune, l'autre vieux et\n maigre, et, à cause du mauvais temps, ils étaient tout fangeux et mouillés.\n De quoi cet obéissant frère, ayant grande compassion d'eux, dit au compa­\n gnon avec lequel il allait : — « Oh ! mon très cher frère, si l'affaire pour laquelle\nnous allons se peut un peu retarder, je te prie, parce que ces frères étrangers\nont grand besoin d'être reçus charitablement, que tu me laisses d'abord aller\nleur laver les pieds, et, particulièrement, à ce vieux frère, qui en a plus grand\nbesoin; et vous pourrez les laver au plus jeune, et puis nous irons pour les\naffaires du couvent. » Ce frère, condescendant à la charité de son com­\npagnon, ils rentrèrent et, recevant ces frères étrangers très charitablement, ils\nles menèrent auprès du feu, dans la cuisine, pour se réchauffer et se sécher;\nauquel feu se réchauffaient huit autres frères du couvent. Et après qu'ils\nfurent restés un peu auprès du feu, ils les tirèrent à part pour leur laver les\npieds, selon qu'ensemble ils avaient convenu; et ce frère obéissant et pieux\nlavant les pieds à ce frère plus vieux, et en ôtant la boue parce qu'ils étaient\ntrès souillés, et regardant il voit les sacro-saints stigmates, et subitement, les\nembrassant étroitement, il commença à crier d'allégresse et de stupeur : —\n « Ou tu es le Christ, ou tu es saint François ! » — A ce cri et à ces paroles,\nles frères qui étaient près du feu se lèvent et ils s'approchent pour voir avec\ngrande crainte et respect ces glorieux stigmates. Et, alors, ce vieux frère, à\nleur prière, permit qu'ils les vissent clairement, les touchassent et les baisas­\nsent. Et eux, s'émerveillant encore plus dans leur allégresse, il leur dit : —\n« Ne doutez ni ne craignez, frères et fils très chers, je suis votre père, frère\nFrançois, qui, selon la volonté de Dieu, fondai l'Ordre. Et, bien que j'aie été\nprié, depuis huit ans déjà, par ce frère qui me lave les pieds, et, aujourd'hui,\nplus fervemment que jamais, que je lui révèle les paroles secrètes que me dit\nle séraphin, quand il me donna les stigmates, lesquelles paroles je\nne voulus jamais révéler durant ma vie, aujourd'hui, par le commandement\nde Dieu et pour la persévérance de ce frère, pour la prompte obéissance avec\nlaquelle il laissa la douceur de la contemplation, je suis envoyé par Dieu\npour lui révéler devant vous ce qu'il demandait. » Et alors, se tournant vers\nce frère, saint François dit ainsi : — « Sache, très cher frère, qu'étant sur le\nmont de la Vernia, tout absorbé dans la mémoire de la Passion du Christ,\nen cette apparition séraphique, je fus ainsi stigmatisé dans mon corps par le\nChrist; et le Christ me dit alors : — « Sais-tu ce que je t'ai fait? Je t'ai\ndonné les signes de ma Passion ; et ce que j'ai fait de toi ? Je t'ai donné que\ntu sois mon gonfalonier. Et comme moi, le jour de ma mort, descendis aux\nlimbes et toutes les âmes que j'y trouvai, en tirai et les menai au Paradis, en\nvertu de mes stigmates; ainsi je te concède, afin que tu me sois conforme\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": " 304                                 DURENDAL\n\n\n dans la mort, comme tu l'as été dans la vie, que, après que tu seras passé de\ncette vie, tu ailles, chaque année, le jour de ta mort, et toutes les âmes de\ntes trois Ordres, c'est-à-dire mineurs, religieuses et continents, et, en outre,\ncelles de tes dévots que tu y trouveras, en tires en vertu des stigmates que\nje t'ai donnés, et les mènes au Paradis. « Et je ne répétai jamais ces paroles,\ntant que je vécus dans le monde. » Et ces paroles dites, saint François et son\ncompagnon subitement disparurent. Beaucoup de frères, depuis, entendirent\nrapporter cela par ces huit frères qui furent présents à cette apparition et\nparoles de saint François.\n\n   X. — COMMENT SAINT FRANÇOIS APPARUT, APRÈS SA MORT,\n       A FRÈRE JEAN DE LA VERNIA, QUI ÉTAIT EN ORAISON\n\n   Saint François apparut une fois, sur le mont de la Vernia, à frère Jean de la\n Vernia (1), homme de grande sainteté, tandis qu'il se trouvait en oraison; et il\nresta et parla avec lui un très grand espace de temps ; et finalement, voulant\ns'en aller, il dit ainsi : — « Demande-moi ce que tu veux. » Frère Jean dit :\n « Père, je te prie que tu me dises ceci que j'ai longtemps désiré savoir, ce\nque vous faisiez et où vous vous trouviez quand vous apparut le séraphin? »\nSaint François répond : — « Je priais en cet endroit où est à présent la\nchapelle du comte Simon de Battifolle et demandais deux grâces à mon Sei­\ngneur Jésus-Christ, la première était qu'il me concédât que je sente, pendant\nma vie, dans mon âme et dans mon corps, autant qu'il était possible, toute\ncette douleur qu'il avait sentie en lui-même, au temps de sa très amère\nPassion. La seconde grâce que je lui demandai était, semblablement, que je\nsentisse dans mon cœur cet excessif amour duquel il s'enflammait à soutenir\nune telle Passion pour nous, pécheurs. Et alors, Dieu me mit dans le cœur\nqu'il me concéderait de sentir l'une et l'autre, autant qu'il était possible à une\nsimple créature, laquelle chose fut bien accomplie dans l'impression des\nstigmates. » Alors frère Jean lui demanda si ces paroles secrètes, que lui avait\ndites le séraphin, avaient bien été en cette façon que rapportait le saint frère\ndit ci-dessus, lequel affirmait qu'il les avait entendues de saint François, en\nprésence de huit frères. Saint François répondit que la vérité était ainsi que ce\nfrère avait dit. Alors frère Jean, s'enhardissant, à cause de la condescendance\nde saint François, dit ainsi : — « O père! je te prie avec instance que tu me\nlaisses voir et baiser tes sacro-saints stigmates glorieux, non parce que j'en\ndoute nullement, mais seulement pour ma consolation, parce que j'ai tou­\njours désiré cela. » Et saint François les lui montrant généreusement, frère\nJean les vit clairement, les toucha et baisa et, finalement, lui demanda :\n— « Père, quelle consolation eut votre âme en voyant Christ béni venir à\nvous et vous donner les signes de sa très sainte Passion! A présent, veuille\nDieu que je sente un peu de cette suavité. » Saint François répond alors :\n— « Vois-tu ces clous? » — « Oui, père », dit frère Jean. — « Touche encore\n\n  (1) Voir sur le bienheureux Jean de la Vernia (+ 1322), I Fioretti, première partie,\npp. 147 et suiv.\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "           DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                      305\n\n\nune fois (dit saint François) ce clou qui est dans ma main. » Alors, frère Jean,\navec grand respect et crainte, toucha ce clou et, aussitôt, en cet attouche­\nment, une telle odeur en sortit ainsi qu'un jet dé vapeur d'encens, remplis­\nsant l'âme et le corps du frère Jean d'une telle suavité, que, immédiatement,\nil fut ravi en Dieu, en extase; et devenu insensible, et ravi ainsi, il resta\ndepuis cette heure, qui était l'heure de tierce, jusqu'à vêpres. Et frère Jean\nne dit jamais cette vision et cet entretien familier avec saint François à\nd'autres qu'à son confesseur, sinon quand il vint à sa fin; mais, étant prêt à\nmourir, il la révéla à plusieurs frères.\n\n  XI. — D'UN SAINT FRÈRE QUI VIT UNE ADMIRABLE VISION D'UN\n                   DE SES COMPAGNONS MORT\n\n   Dans la province de Rome, un frère très pieux et saint vit cette admirable\nvision : un frère, son très cher compagnon, étant mort, une nuit, et ayant été\nenterré, le matin, devant l'entrée du chapitre, le même jour ce frère se\nrecueillit en un coin du chapitre, après-dîner, pour prier Dieu et saint\nFrançois, dévotement, pour l'âme du frère défunt, son compagnon ; et persé­\nvérant en oraison, avec prières et larmes, l'après-midi, quand tous les autres\nétaient allés dormir, voici qu'il entend une grande rumeur dans le cloître, et,\ndirigeant les yeux vers le sépulcre de ce sien compagnon, il voit à l'entrée du\ncloître saint François et, derrière lui, une grande multitude de frères, autour\ndudit sépulcre. Il regarde plus loin et voit, au milieu du cloître, le feu d'une\ntrès grande flamme et, au milieu de la flamme, l'âme de ce sien compagnon\nmort. Il regarde autour du cloître et voit Jésus-Christ marcher autour du\ncloître avec grande compagnie, d'anges et de saints. Considérant ces choses\navec grande stupeur, il vit que, quand Christ passa devant le chapitre, saint\nFrançois, avec tous ses frères, s'agenouilla et dit ainsi : — « Je te prie, mon\ntrès cher Père et Seigneur, par cette inestimable charité que tu montras au\ngenre humain dans ton incarnation, que tu aies miséricorde de l'âme de ce\nmien frère, laquelle brûle en ce feu. » Mais Christ ne répondait rien, et passa\noutre. Et revenant une seconde fois et passant devant le chapitre, saint\nFrançois s'agenouilla encore avec ses frères, comme la première fois, et le\npria en cette forme : — « Je te prie, pitoyable Père et Seigneur, par la\ndémesurée charité que tu montras au genre humain quand tu mourus sur le\nbois de la croix, que tu aies miséricorde de l'âme de ce mien frère. » Et\nChrist, semblablement, passait et ne l'exauçait pas, et, tournant autour du\ncloître, il revenait une troisième fois et passait devant le chapitre ; et alors,\nsaint François, s'agenouillant comme la première fois, lui montra ses mains\net ses pieds, et sa poitrine, et dit ainsi : — « Je te prie, pitoyable Père et\nSeigneur, par ces grandes douleurs et grandes consolations que je soutins,\nquand tu mis ces stigmates dans ma chair, que tu aies miséricorde de l'âme de\nce mien frère, qui est en ce feu du Purgatoire. » Admirable chose ! Christ\nétant prié, cette troisième fois, au nom des stigmates, immédiatement s'arrêta,\nregarda les stigmates, exauça la prière de saint François et dit ainsi : —\n « A toi, François, je concède l'âme de ton frère. » Et en cela, certainement,\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "  306                                DURENDAL\n\n\n  il voulut honorer et confirmer les glorieux stigmates de saint François et\n signifier ouvertement que les âmes de ses frères, qui vont au Purgatoire, ne\n peuvent plus aisément être libérées des peines et menées à la gloire du\n Paradis qu'en vertu de ses stigmates, selon la parole que dit le Christ à saint\n François, en les lui imprimant. Aussitôt dites ces paroles, le feu du cloître\n s'évanouit, le frère mort s'en vient à saint François, et avec lui et avec\n Christ, toute cette bienheureuse compagnie, avec son glorieux Roi, s'en va\n au Ciel. De quoi ce sien compagnon, qui avait prié pour lui, le voyant libéré\n des peines et mené au Paradis, eut très grande allégresse, et raconta ensuite\n aux autres frères, par ordre, toute la vision et, ensemble avec eux, loua et\n remercia Dieu.\n\n\n XII. — COMMENT UN NOBLE CHEVALIER, DÉVOT DE SAINT FRANÇOIS,\n    FUT ASSURÉ DE SA MORT ET DE SES SACRO-SAINTS STIGMATES\n\n     Un noble chevalier de Massa di Santo Piero, nommé messer Landolfo,\n  qui était très dévot à saint François, et, finalement, reçut de ses mains l'habit\n  du tiers-ordre, fut assuré de cette façon de la mort de saint François et de\n  ses sacro-saints et glorieux stigmates : Au temps où saint François était\n  proche de la mort, le démon entra en une femme dudit château ; et cruelle­\n ment il la tourmentait et la faisait parler comme une lettrée, si subtilement\n que tous les savants hommes et les lettrés, qui venaient discuter avec elle,\n elle les vainquait. Il advint que le démon, s'en allant d'elle, la laissa libre\n deux jours, et, revenant le troisième jour, il l'affligeait beaucoup plus cruelle­\n ment que d'abord. Messer Landolfo, apprenant cela, s'en va à cette femme et\n demande au démon qui habitait en elle la raison pour laquelle il l'avait aban­\n donnée deux jours, pour revenir ensuite et la tourmenter plus âprement\n qu'auparavant. Le démon répond : — « Quand je la laissai, ce fut que moi,\n avec tous mes compagnons qui sont en ce pays, nous nous réunîmes et\n allâmes en force à la mort du mendiant François pour disputer avec lui et\n prendre son âme; mais elle, étant entourée et défendue par une multitude\n d'anges, plus grande que nous n'étions, et ayant été portée directement au\n Ciel, nous nous sommes retirés, confus; de sorte que je tourmente cette\nmisérable femme, en dédommagement des deux jours pendant lesquels je l'ai\nlaissée. » Et alors, messer Landolfo le conjura, de la part de Dieu, de lui\ndire la vérité de la sainteté de saint François, qu'il disait être mort, et de sainte\nClaire, qui était vivante. Le démon répond : — « Je te dirai, que je le veuille\nou non, ce qui est vrai. Dieu le Père était si indigné contre les péchés du\nmonde qu'il paraissait qu'il voulût donner contre les hommes et contre les\nfemmes la sentence définitive et les exterminer du monde, s'ils ne se corri­\ngeaient. Mais Christ, son fils, priant pour les pécheurs, promit de renouveler\nsa vie et sa Passion en un homme, c'est-à-dire François, petit pauvre et men­\ndiant, par la vie et doctrine duquel il réduirait tout à fait le monde et beau­\ncoup de gens à la voie de la vérité, et beaucoup d'autres encore à pénitence.\nEt, à présent, pour montrer au monde qu'il avait fait cela en saint François,\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "            DES TRÈS SAINTS STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS                               307\n\n\nil a voulu que les stigmates de la Passion, qu'il lui avait imprimés dans le\ncorps pendant sa vie, soient vus et touchés à sa mort par beaucoup de gens.\nSemblablement, la mère du Christ promit de renouveler sa pureté virginale\net son humilité en une femme, c'est-à-dire en sainte Claire, de telle façon que,\npar son exemple, elle tirerait beaucoup de milliers de femmes de nos mains.\nEt ainsi, à cause de ces promesses, Dieu le Père retarda sa sentence défini­\ntive. » Alors, messer Landolfo, voulant savoir, certainement, si le démon,\nqui est la demeure et le père du mensonge, en ces choses et, spécialement,\nde la mort de saint François, disait vrai, envoya un de ses fidèles valets à\nAssise, à Sainte-Marie des Anges, pour savoir si saint François était vivant\nou mort; lequel valet, arrivant là, trouva en effet, ainsi qu'en revenant il le\nraconta à son seigneur, que le jour et à l'heure que le démon avait dits, saint\nFrançois était passé de cette vie.\n\nXIII. — COMMENT LE PAPE GRÉGOIRE IX, DOUTANT DES STIGMATES\n              DE SAINT FRANÇOIS, EN FUT ASSURÉ\n\n   Laissant tous les miracles des sacro-saints stigmates de saint François,\nlesquels se lisent dans sa légende, pour conclusion de ces cinq considérations,\nil est à savoir que le pape Grégoire IX, doutant un peu de la plaie du côté de\nsaint François, selon ce qu'il raconta plus tard, saint François lui apparut\nune nuit, et levant un peu haut le bras droit, découvrit la blessure du\ncôté et lui demanda un vase. Et il le faisait chercher, et saint François se le\nfaisait mettre sous la blessure du côté, et il parut vraiment au Pape qu'il se\nremplit jusqu'au bord de sang mêlé avec de l'eau, qui sortait de ladite blessure.\nEt, dorénavant, tout doute l'abandonna. Et puis, de l'avis de tous les\ncardinaux, il approuva les sacro-saints stigmates de saint François, et il donna\naux frères privilège spécial, par une bulle; et il fit cela à Viterbe la onzième\nannée de son pontificat. Et ensuite la douzième année il en donna un autre\nplus étendu (1). Les papes Nicolas III et Alexandre donnèrent aussi de con­\nsidérables privilèges, par lesquels on pourrait procéder contre quiconque\nniait les sacro-saints stigmates de saint François, comme contre un hérétique.\nEt cela suffit quant à la cinquième considération des glorieux et sacro-saints\nstigmates de notre père saint François, dont Dieu nous donne la grâce d'imi­\nter la vie en ce monde, afin que, par la vertu de ses stigmates glorieux, nous\nméritions d'être sauvés avec lui en Paradis. A. la louange de Jésus-Christ et\ndu petit pauvre saint François. Amen.\n\n  (A suivre.)                                Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (I) Grégoire IX occupa le siège pontifical de 1227 à 1241 ; Alexandre IV, de 1254 à 1261 ;\nNicolas III, de 1277 à 1281.\n  Bulle du 31 mars 1237 qui invite tous les fidèles à ajouter foi aux stigmates; bulle du\n29 octobre 1255 dans laquelle le Pape raconte « qu'étant prélat domestique du cardinal\n» Hugolin (protecteur de l'Ordre et, plus tard, Souverain Pontife, sous le nom de Gré­\n  goire IX), il connut familièrement saint François, et s'appuie sur ces relations pour sa\n» description des stigmates. (SABATIER : Vie de S. F., 17e édition, p. 407.)\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": "                 Les Matins\n\nQuand l'alouette a bu la perle de rosée\nQui tremble aux rouges cœurs des grands coquelicots,\nElle part dans l'azur, allègrement, grisée,\nEt sonne le réveil des vigilants échos.\n\nElle égrène en planant ses vibrantes matines\nEt va s'évanouir dans les soleils lointains. —\nEn la virginité sereine des matins\nEclosent des clochers les gammes argentines;\n\nFusent parmi les prés les rires enfantins,\nLe cri gai des pinsons et des moineaux mutins;\nUn petit pâtre siffle en guidant aux prairies\nD'un troupeau bigarré les lentes théories ;\n\nUne bergère chante auprès de ses agneaux\nEt mire ses cheveux dans les calmes ruisseaux.\nLes fils de la Vierge ont épingle sur les haies\nEt les bosquets de blancs voiles de mariées.\n\nVole aux premiers parfums l'abeille, se sauvant\nDe la ruche d'or où naîtra le pieux cierge. —\nUne novice blanche, aux jardins du couvent\nCueille, en priant, des lys pour l'autel de la Vierge.\n\nA l'église un vitrail ruisselant de soleil,\nProfile un nimbe d'or sur l'ostensoir vermeil\nTandis qu'en la nef rit la neige d'un baptême. —\nLe matin villageois est un chaste poème.\n                                       EDGAR   BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "                   Pour être Célèbres!\n\n                 DANS le   Parc, où le soleil de juin dorait la terre battue des\n                     allées et faisait luire comme l'émail les gazons fraîchement\n                     arrosés, le poète Harpel et le professeur Malbecque se\n                     promenaient à l'ombre des marronniers. — Cher maître,\n                     dit Malbecque, les temps sont durs pour les poètes, voire\n                     pour les romanciers, les conteurs et tous les écrivains en\n                     général, s'ils aspirent à la gloire, car la gloire se dérobe\n                     devant le talent : c'est un fait douloureux que l'on constate\n                     de toute part. Avez-vous lu ce qu'en ont dit, dans le Journal\ndes Gens de lettres, M. l'abbé Theys; dans la Liberté, de Fribourg, M. Emile\nSavoy; dans le Journal de Bruxelles, M. Jacques Darthez; enfin dans la Revue\ndes Revues, de Paris, M. Paul Stapfer? Dans l'espace de quelques jours, ils\nont tous apporté le même témoignage.\n   — J'ai lu les articles de ces messieurs, répondit le poète Harpel, et en les\nlisant j'ai d'abord été confus de me découvrir si peu glorieux, étonné ensuite\nd'y avoir si peu pensé jusqu'à ce jour et de me voir tout à coup, avec mes\npareils, l'objet d'une pitié si publique et si abondante, charmé enfin de\ntrouver la critique si chagrine de notre obscurité et si désireuse de nous en.\nfaire sortir. On ne saurait trop louer cette tendre sollicitude. Ces messieurs\nont d'ailleurs raison : la gloire nous manque; mais ils n'ont pas raison tous\nde la même manière. Ainsi M. l'abbé Theys, M. Darthez et M. Emile Savoy\nne considèrent que les écrivains belges; ils semblent convaincus que ceux-ci\nsouffrent seuls du défaut de gloire ; ils en recherchent la cause et prétendent\nla trouver dans l'impiété et l'immoralité des ouvrages offerts au public. Ce\nserait fort bien si en Belgique les auteurs catholiques avaient plus de succès\nque les autres, mais on doit convenir qu'il n'en est rien. Le public belge lit\npeu d'ouvrages littéraires et il néglige de préférence les écrits de ses compa­\ntriotes ; mais les livres français auxquels il accorde sa faveur, croyez-vous que\nce soient les plus pieux ou les plus moraux? Mon pauvre ami, les livres qui\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": "310                               DURENDAL\n\n\n obtiennent le plus de succès en Belgique sont tout justement les mêmes qui\nobtiennent le plus de succès en France, et dans ce succès soyez assuré que\n la religion et la morale entrent pour peu de chose. Sur ce point particulier,\nj'estime donc que MM. Theys, Darthez et Savoy se sont trompés. Ils se\ntrompent de même quand se fondant sur leur première erreur, ils déclarent\nqu'il suffirait à nos écrivains de respecter la morale et la religion pour arriver\nà la gloire. Enfin, ils se trompent encore lorsqu'ils imaginent que la\n « pénurie de gloire », comme dit si expressivement M. l'abbé Theys, est un\nmal local, particulier à la Belgique et aux écrivains belges. Les jeunes\n Français n'en souffrent guère moins que nous 1 Et il en est plus d'un qui\nenvie la célébrité du Belge Maurice Maeterlinck.\n    — Vous dites vrai, répondit Malbecque, et les Français, plus clairvoyants\nque nos amis, ont reconnu le caractère général du mal dont ils se plaignent.\n M. Fuster a écrit dans le Semeur : « La gloire fait banqueroute parce qu'elle\na trop de créanciers. Trop de gens ont des droits sur elle ; elle ne sait plus\nqui choisir pour se libérer, même partiellement; elle est en faillite par\nembarras. » Le philosophe Caro disait à Jules Simon que la réputation d'un\nacadémicien, quand cet académicien n'est ni Corneille ni Victor Hugo, dure\ndeux ans; et Jules Simon trouvait cette moyenne exagérée. M. Stapfer est\nbien plus pessimiste encore : « A moins, dit-il, d'une catastrophe qu'on ne\n » peut concevoir que sous la forme d'un bouleversement de notre planète et\n» d'un renouvellement de la vie humaine, l'activité littéraire ira en s'étendant\n» de plus en plus sur une immense surface et les chances de se distinguer\n» éminemment dans la masse énorme des talents estimables diminueront\n » toujours davantage. »\n    — Je crois, répliqua le poète Harpel, que la réalité est moins cruelle que\nM. Stapfer et, quoi qu'il en soit, si la gloire doit désormais manquer aux\njeunes poètes, il est beau pourtant de l'espérer et de travailler pour elle. Si\nles écrivains devaient renoncer à ce noble espoir, s'ils bornaient toute leur\nambition aux succès monnayés, on serait vite épouvanté de la bassesse de\nleurs productions, car, la concurrence s'en mêlant, ils rivaliseraient de com­\nplaisances honteuses envers la clientèle qui paie. Et quelle est celle-ci, je\nvous prie? Elle n'est faite, hélas ! ni des gens de bonnes mœurs, ni des gens\nde goût. Par bonheur, tout chimérique qu'il peut être, l'amour de la gloire\nbrûlera longtemps encore le cœur des jeunes écrivains. Par bonheur aussi\ncet amour ne sera pas fatalement et toujours une duperie. Croyez bien que\ns'il naît quelque part un Victor Hugo, un Goethe ou un Shakespeare, tôt ou\ntard là gloire posera sur son front une couronne brillante. La Renommée n'est\nmême pas si exigeante et il n'est pas indispensable, pour obtenir la célébrité,\nd'être égal à ces grands génies. On ne l'est point quand on est jeune encore.\nEt la célébrité, n'a-t-elle point illuminé de rayons magnifiques la jeunesse de\nMaeterlinck et de Gabriele d'Annunzio ?\n    Il n'est pas impossible d'atteindre à la célébrité. C'est, j'en conviens, fort\ndifficile, mais peut-être est-ce moins difficile à l'heure présente en Belgique\nqu'en France.\n    — Vous m'étonnez, fit Malbecque.\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "                           POUR ÊTRE CÉLÈBRES                               3ll\n\n\n    — Pour arriver à la gloire, continua Harpel, il faut d'abord arriver au\npublic. C'est là ce qui est malaisé. Et ce qui est plus malaisé encore, c'est,\ndans ce public étourdi sous l'avalanche des centaines et des milliers de livres\nque lui jettent les libraires, de rassembler un grand nombre de suffrages sur\nun petit nombre de noms. Si les écrivains restent livrés à leurs propres forces,\n M. Stapfer a raison : ils ne sauraient réussir; en dépit de leur talent, ils ne\nparviendront à la célébrité que si le hasard s'en mêle.\n   — Vous voyez bien ! interrompit Malbecque.\n   — Il s'en mêle quelquefois, reprit Harpel, mais on peut souhaiter une\nintervention plus sérieuse, plus sûre et plus régulière. Telle était naguère\nl'intervention de la critique.\n   — Vous savez bien, mon cher poète, que la critique n'existe plus. Le\npublic se moque des articles des journaux et des revues. Il y a tout juste, en\nFrance, quatre ou cinq critiques influents, seuls capables de faire la réputa­\ntion d'un écrivain. Mais que lisent-ils ? les livres des auteurs déjà connus, de\nleurs amis et de leurs protégés. Ce n'est pas leur faute s'ilsne peuvent prendre\nconnaissance de tous les ouvrages qu'on leur envoie. Ils n'ont pas le temps.\n   — Nous sommes d'accord, reprit Harpel. Je dis précisément que la cri­\ntique est devenue impuissante. C'est elle qui ne suffit plus à sa tâche; elle qui\nse dérobe devant les auteurs et qui a cessé de procurer la gloire à ceux qui\nen sont dignes en cessant de diriger les jugements du public et de lui crier les\nnoms qu'il devrait répéter. Ce n'est pas la gloire qui a fait faillite, c'est la\ncritique.\n   — E h ! que voulez-vous qu'elle fasse ? s'écria Malbecque.\n   — Se réformer selon les nécessités du temps pour retrouver sa puissance\net remplir dignement ses grands devoirs. Si la cause de sa faiblesse est dans\nson ignorance et son éparpillement, il faut, pour qu'elle se fortifie, qu'elle\ns'instruise et se concentre. Puisque j'en arrive aux conseils pratiques, laissez-\nmoi n'envisager que la littérature et la critique de mon pays. Les Belges\nveulent-ils donner à la Belgique une renommée littéraire? Il faut alors qu'ils\nl'organisent. Qu'au lieu de disperser indistinctement sa bienveillante inatten­\ntion, ses feuilletons et ses articulets sur tous nos gens de lettres, la critique\ndes journaux, et plus encore la critique des revues concentre ses travaux sur\nquelques auteurs d'élite. Je ne demande pas qu'elle fasse le silence complet\nsur les autres ; mais je veux que l'on marque les distances. Aux uns le\nvague articulet de complaisance ou d'encouragement ; aux autres des études\nsérieuses, approfondies, étendues et fréquemment renouvelées, et, en outre,\nde nombreuses allusions dans les articles traitant d'autres sujets. Mais la\ncritique des journaux a peu d'importance en regard de la force dont disposent\nles professeurs. Oui, mon cher Malbecque, c'est de vous et de vos collègues\nque dépend notre gloire, la gloire littéraire de notre cher pays. Vous formez\nl'esprit de la jeunesse et vous inscrivez dans sa mémoire en traits ineffaçables\nles noms que vous avez choisis. S'il se trouve parmi vos élèves des âmes\nsensibles au charme de la poésie, vous dirigez leur sentiment vers les ouvrages\nqu'il vous plaît : pourquoi ne le conduisez-vous pas vers nos écrivains natio­\nnaux ? Faites-nous connaître, faites-nous aimer, faites-nous admirer. Cette\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": "312                              DURENDAL\n\n\nconcentration de l'admiration publique sur les noms des meilleurs d'entre\nnous, dont je parlais tout à l'heure, nul n'est mieux que vous à même de\nl'opérer. Et votre action s'exercera aussi utilement sur les jeunes hommes\nindifférents aux lettres que sur les natures poétiques et rêveuses. Ecoutez à\nvotre tour ce que dit M. Stapfer : « Sortis du collège, les hommes, qui ne\n» sont pas des artistes pour la plupart, qui ne sont pas des critiques non plus\n» et qui se moquent bien de savoir ce qu'il faut penser de Gautier et de\n» Chateaubriand, de Tourgueneff, de Zola et de Flaubert, de Musset et\n» d'Hugo, de Pascal et de Bossuet, continuent d'accepter sans examen\n» l'ancienne parole du maître et forment le grand troupeau de la tradition. »\nVousle voyez, notre gloire est dans vos mains. Lisez-nous, étudiez-nous, et\nsi vous trouvez dans nos ouvrages quelques fragments dignes de faire l'objet\nde vos leçons, mettez-vous à l'œuvre sans retard.\n   Et travaillez de concert, je vous en conjure, sinon vous ne ferez rien qui\nvaille. Assemblez-vous une fois l'an pendant les vacances pour discuter nos\nœuvres et fixer votre choix ; mettez-vous bien dans l'esprit que s'il vous est\npossible de rendre glorieux cinq ou six noms, il vous est radicalement impos­\nsible d'en glorifier trente ou quarante. Si vous ne vous limitez point, si vous\nne concentrez pas votre effort, celui-ci sera inutile. Ici, comme en toute chose\ndans la vie moderne, on ne peut réussir que par la centralisation, la disci­\npline et les mouvements d'ensemble. « L'union fait la force », et la conver­\ngence des efforts n'est pas moins nécessaire que l'union. Tenez donc des con­\nférences, des meetings, des congrès, les uns strictement entre vous, pour\nprendre les décisions, les autres plus larges, où vous convierez les critiques\ndes journaux ou des revues et les étudiants des universités, pour faire œuvre\nde propagande, pour provoquer la discussion et pour vous éclairer\nvous-mêmes.\n   Quant aux nombreux auteurs que vous écarterez tout d'abord, soyez per­\nsuadés qu'ils n'y perdront rien. S'ils ont beaucoup de talent ou s'ils en\nacquièrent dans la suite, ils finiront inévitablement par prendre place dans\nl'élite de votre choix et peut-être par y remplacer les moins dignes. Les\nauteurs de deuxième rang profiteront d'autre part de tout ce que vous ferez\npour répandre le goût des lettres belges et leur renommée. Ainsi votre appa­\nrent exclusivisme vous donnera la force que vous ne pourriez trouver autre­\nment, il forcera l'attention de l'étranger, qu'il fixera aisément sur quelques\npersonnalités et qui resterait au contraire indifférente devant un groupe nom­\nbreux et par là-même indistinct ; enfin il ne sera ni injuste ni véritablement\nexclusif, puisque en fin de compte il profitera à quiconque a du talent.\n   Voilà, mon cher Malbecque, ce que j'avais à dire sur la question que vous\navez soulevée. Remarquez, je vous prie, que je ne vous demandais rien et ne\nme plaignais de rien. Ce sont des critiques et des professeurs qui tout d'un\ncoup ont éclaté en gémissements sur le triste soit des poètes privés de gloire.\nSi ces gémissements viennent de votre bon cœur, je vous montre qu'il dépend\nde vous de nous donner ce qui nous manque : vous pourrez aisément sécher\nvos larmes en améliorant notre sort.\n                                                               IWAN GILKIN.\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "                                                        (Cliché d'Alexandre, de Bruxelles)\n                      VIEILLES DE L ' H O S P I C E DE SCHIEDAM (SOIR)\n                                      FR. COURTENS\n\n\n\n\n            Le Salon des Beaux=Arts(1)\n\n    Il fait quelque peu figure d'exposition rétrospective, ce Salon. Il réunit, en\neffet, un nombre considérable de tableaux de Charles Degroux, d'Alfred\nStevens, de Jongkind (1822-1891) et d'un élève de Corot, Antoine Chintreuil.\n    Le contraste entre ces toiles et les oeuvres des artistes vivants qui les\nentourent n'est pas fort sensible : la plupart des exposants sont d'esprit\nrassis, pondéré, partisans des vieilles disciplines, des rubriques de\n1' « ancienne musique ». Four établir un parallèle intéressant, il eût fallu, par\nexemple, confronter les Claus et les Van Rysselberghe, les Monet et les Pis­\nsarro de la Libre Esthétique, avec les Charles Degroux et les Stevens; la dispa­\nrate eût été violente et, nous le craignons bien, ceux-ci eussent semblé plus\nlourds, d'une épaisse et morne couleur, sans vibration et sans éclat à côté des\nétudes de lumière des modernes. Mais c'est pour le fond, surtout, que la dif­\nférence est saisissante : le paysage a pris, pour ainsi dire, chez nos artistes,\nune dignité plus haute et plus simple; il est plus éloquent, parce que plus\nnaturel. Il n'est plus, comme trop souvent chez Degroux, le vague décor d'une\naction pathétique, d'une anecdote pour la délectation des âmes larmoyantes :\nséparations; regrets; conscrits mélancoliques; élégiaques et pâles pèlerins...\n\n\n  (1) Les clichés illustrant cet article nous ont été gracieusement prêtés par la Société\ndes Beaux-Arts.\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": "3l4                                    DURENDAL\n\n\nIl n'est parmi les nombreux tableaux de Degroux, réunis au Salon des Beaux-\nArts, rien qui vaille, de loin, le Benedictie, si mâle et d'une émotion si contenue,\ndu Musée de Bruxelles.\n   Alfred Stevens, aussi, a fait fortement vibrer la corde sentimentale, mais\n                                                                      ses douleurs sont\n                                                                      aristocratiques, et\n                                                                      ses belles éplorées,\n                                                                      ses jolies songeuses\n                                                                      sont d ' é l é g a n t e s\n                                                                      mondaines du se­\n                                                                      cond Empire. On a\n                                                                      dit, méchamment,\n                                                                      de lui que c'était un\n                                                                      merveilleux coutu­\n                                                                      rier pour dames. Il\n                                                                      est certain que son\n                                                                      art est tout superfi­\n                                                                      ciel, mais s'il ne\n                                                                      dépasse point les\n                                                                      apparences, il les\n                                                                      retrace avec l'habile\n                                                                      maestria d'un vir­\n                                                                      tuose. Voilà deux\n                                                                      cadres : Tous les bon-\n                                   (Cliché d'Alcxandre, de Bruxelles)\n                                                                      heurs, une mère qui\n                       LA RIXE\n                                                                      câline son enfant\n                 CHARLES DEGROUX\n                                                                      retiré du berceau :\nc'est là un bonheur; quels sont les autres? d'être jeune, jolie, riche et d'être\nparée d'une belle robe? Regrets, une femme, encore, chargée de la graisse\nde l'âge, qui rêve devant une chiffonnière où, soudain, elle a découvert son\ncœur, plus jauni que les papiers, plus desséché que les fleurs conservés dans\nce meuble. Il y a des gens que cet art attendrit!\n   Après cela, traversez la salle et allez regarder, pour vous rafraîchir l'âme\nd'une senteur de nature, un paysage de Léon Frédéric. De même, après un\nrapide coup d'œil au Triomphe de la femme, de M. Lambeaux, le maître de\nl'école du « brutalisme » qui, si étrange que cela puisse paraître, n'est nulle­\nment un réaliste, allez regarder les travaux du probe et perspicace Lagae,\nson beau buste de l'archevêque de Malines, entre autres, œuvre réfléchie,\npleine de force contenue et de vie. Si vous tenez à tout voir, mais en vous\nréservant des compensations, après avoir considéré les incroyables et préten­\ntieuses effigies de MM. Benezur, Boldini, etc., passez à cette belle physio­\nnomie de simplicité et de jeunesse: la Comtesse de Mérode-Westerloo, par M. de\nLalaing; au portrait d'enfant, de M. Haverman; à celui de Mme J. G., par\nM. Jean Gouweloos; de l'abbé Mugnier, par M. Lauth.\n   Il est superflu de dire, une fois de plus, les mérites de MM. Cassiers,\nCourtens, Hermanus, René Janssens, Legout-Gérard, Gustave-Max Stevens,\n"}, {"page_pdf": 372, "texte": "                            L E SALON D E S       BEAUX-ARTS                             3l5\n\nStacquet, Uytterschaut, Alfred Verhaeren et Rodolphe Wytsman qui exposent\n de nombreuses œuvres où leur talent connu s'affirme toujours davantage.\n    M. Mellery a un ensemble\n de peintures sur fond d'or et\nde dessins, dont nous avons\n vu une partie, jadis, à la Libre\n Esthétique : Les peintures, d'une\nallégorie quelquefois un peu\nlaborieuse ; les unes, d'une\nnoble ligne plastique, telles,\npar exemple, Fierté maternelle\net la Justice conquiert l'humanité;\nles autres, plutôt gauches et\ndisgracieuses. Les d e s s i n s ,\nd'un trait puissant et décisif,\navec cette pénétration particu­\nlière de l'intimité essentielle\ndes choses, habituelle à l'ar­\ntiste.\n   M. Charles Samuel nous\nmontre un buste de M. Mes-\ndach de Ter Kiele; M. Victor\nRousseau, deux bronzes, Rêve-\nrie, notamment, où se marque,\nune fois de plus, le talent ner­\nveux et délicat de cet excellent\nartiste.\n   Anch'io son pittore ! Depuis\nque ce mot apocryphe n'a pas\nété prononcé, il a dû servir\nsurtout à la race redoutable\ndes amateurs : il en est quel­\n                                                                   (Cliché d'Alexandre, de Bruxelles)\nques-uns au Salon des Beaux-\n                                         B U S T E D E S E . 1.E C A R D I N A L GOOSSENS\nArts, mais nous ne dirons rien                              J . I.AGAE\nde leurs œuvres, de crainte de\nnous exposer au courroux de leur famille et de leurs amis et connaissances.\n\n                                                                       ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 373, "texte": "      Gazette des Faits et des Livres\n                                        I\n\n                                                   A l'abbé HUGO VERRIEST.\n    Que par ces clairs et doux jours printaniers, je vous ai envié souvent,\nmon cher ami — vous et le délicieux site de Flandre où vous coulez vos\njours d'apostolat et de rêve... C'est, je gage, en vous promenant au crépus­\ncule — l'heure des souvenances! — sur les pentes boisées du bois de\nTieghem que vous avez conçu le beau livre (1) que vous venez d'écrire et\n que, du fond du passé, sont venus vers vous, amicaux et fraternels, tous ces\npoètes de Westflandre dont vous évoquez les silhouettes d'une palette si\nattachante et si personnelle; que si vis-à-vis de l'un ou l'autre de vos\n modèles, votre complaisante affection vous induit à des éloges exagérés, on\nvous le pardonne aisément, parce que, malgré l'insignifiance du sujet, le\npeintre en vue demeure original et si amusant. Pourtant où vous êtes tout à\n fait vous, tel que je vous connais et vous aime, avec votre fin esprit et votre\n cœur ardent, c'est quand vous ressuscitez, d'un burin à la fois énergique et\n délicat, les figures de ceux qui, vos compagnons de lutte ou vos disciples,\n furent avec vous les artisans du relèvement artistique de la Flandre. Que\n bien et bellement vous avez parlé ainsi de Pieter Busschaert, cette âme\n dévouée de prêtre, si passionnément aigreltée du culte de la beauté, et surtout\n  comme dans la précision de votre dessin et sous le coloris chatoyant de votre\n  style revit dans toute sa fiévreuse vaillance de renouveau, l'adolescent ardent,\n  frôlé vraiment de l'aile du génie et qui esquissa au-dessus du pays flamand un\n  si noble geste de rénovation — que la mort, hélas I vint trop tôt briser !\n     Ces pages émues et superbes que vous vouez au souvenir d'Albrecht\n  Rodenbach, je voudrais que les lisent tous ceux qu'intéresse et exalte l'art\n  patrial — quelque soit d'ailleurs la forme d'expression dont il se revêt...\n  Laissons, n'est-ce pas, les politiciens exploiter pluralement et envenimer com­\n\n\n   (1) HUGO VERRIEST : Twintig vlaamsche koppen. Roulers, imprimerie De Meester.\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           317\n\n\n mercialement la question de langues ; ce sont là des jeux indignes de lettrés\n qui doivent même vénération et gratitude égale à tous ceux, quels qu'ils soient\n et d'où qu'ils viennent, qui ont, comme Albrecht Rodenbach, agrandi et\n augmenté le patrimoine intellectuel de la Belgique,\n     Dans nos chers entretiens de jadis, que de fois, mon cher ami, ne vous\n l'ai-je point dit : l'ait belge, nonobstant l'interprétation linguistique\n différente, acquerrait un incomparable éclat si tous les artistes savaient le\n comprendre largement et l'aimer de haut, ainsi qu'il doit être compris et\n aimé et si, se gardant de la prostitution politicienne, les artistes d'expression\n flamande osaient, par exemple, reconnaître et saluer le talent d'un Georges\n Rodenbach, comme les artistes d'expression française reconnaissent et\n saluent le talent d'Albrecht Rodenbach.\n    Le poète de la Jeunesse Blanche aura bientôt son monument à Gand ;\nj'espère et je souhaite que, sans tarder, le marbre ou le bronze matérialise­\nront à Bruges le souvenir de l'écrivain de Gudrun; c'est une glorification\njusticière dont vous êtes tout désigné, mon cher ami, pour prendre l'initiative;\net ce jour-là, où pieux pèlerin de la commémoration du grand poète\net du jeune semeur d'idéal qui fut votre élève, vous solliciterez\nl'obole des écrivains et des artistes, vous ne doutez point, n'est-ce pas,\nquoiqu'en dise les bateleurs de flamingantisme, que Durendal sera heureux et\n fier d'être hospitalier à votre idée.\n    C'est, mon cher ami, le moindre mérite de votre nouveau livre que de\n m'avoir permis de vous donner cette assurance.\n\n\n                                        II\n\n                                                              A Madame X...\n\n   Des livres de villégiature, dites-vous ?\n   Des livres à lire devant la mer qui déferlera à vos pieds en blanches den­\ntelles d'écume, ou sous le dôme vert et ombrageux des puissants chênes\n séculaires...\n   Un Bourget, peut-être?\n   Le Fantôme (1) alors? Seulement, pas d'équivoque, n'est-ce pas ? Il ne s'agit\npoint d'un Bourget « dernière manière », le Bourget « conversion », le\nBourget « chemin de Damas ». Non !... Que par besoin de tendresse ou par\nvanité, un monsieur aime une femme, et que cette femme lui soit enlevée\ndans une brusque tourmente de la destinée — voilà un fait divers qui, si simple\net si banal soit-il, peut induire un écrivain à des thèmes bienfaisants de philo­\nsophie morale... Mais attendez : cette femme, cette morte laisse une fille qui\nnaturellement lui ressemble... Le vivant portrait de sa mère!... Et voici que\npar une curiosité d'ordre fort spécial, l'amant de la mère s'éprend de la fille et\nl'épouse... Naturellement, au début, belle et ardente flambée de passion —\n\n\n (1) PAUL BOURGET : Le Fantôme. Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": " 318                                   DURENDAL\n\n\n\n puis les cendres du dégoût, de l'angoisse et du remords... Bien fait! con­\n cluez-vous? Parfaitement; mais le cas de ce Malclerc — c'est le nom de\n l'expérimentateur — est tellement anormal et exceptionnel, et si rares\n heureusement sont les cœurs humains qui peuvent s'y mirer, que la partie\n évangélisatrice du livre m'échappe... Le Fantôme, du reste, a toutes les hautes\n qualités de style et de pénétration psychologique coutumières à M. Bourget,\n mais il faut plus que de la bonne volonté et même quelque naïveté pour y\n découvrir autre chose qu'un paradoxe d'observation, renouvelé des Diabo-\n liques de Barbey d'Aurevilly.\n    Chaque matin, madame, amène son Sienkiewicz... C'est une invasion sinon\n une conquête!... Défiez:vous : Par le fer et par le feu est une machine épique\n bien lourde et Suivons-le est un pastel trop menu et quelque peu truqué... Déci­\n dément il faut renoncer à retrouver l'impression puissante à la fois et émou­\n vante de Quo vadis, cette fresque en dyptique, ou la rouge fulgurance des\ncrépuscules païens faisait face à la grisaille pacifique et apaisante de l'aube\nchrétienne. Sienkiewicz a nui à son talent en voulant refaire ce chef-d'œuvre\nautrement, et les traducteurs nuisent à sa gloire en nous révélant ces trans­\npositions... Pardonnez l'irrévérence : cela tourne à la scie!\n   Je fais exception pour Hania (1)... Une exquise idylle dans de moelleux et\nsilencieux paysages de neige, quelque chose comme du Loti en traîneau, et\ndes sentiments très doux et très purs alternant avec de belles fougues passion­\nnelles : Hania est une petite Lygie sibérienne — et au moins, cette fois, il n'y\na pas de conversion à la clef !\n   Connaissez-vous René Boylesve ? Vous faites une petite moue de dédain et\nvous répondez : Inconnu. Que vous avez donc tort ! Car vous manquâtes\nainsi l'occasion de vivre — dans Sainte Marie-des-Fleurs — un adorable roman\nd'amour devant les fresques de l'Angelico ; de savourer, dans le Parfum des Iles\nBorromées, une voluptueuse synthèse des lacs italiens, et dans Mademoiselle\nCloque, de débrouiller l'écheveau des si humaines intrigues de la vie de\nprovince... Au moins, je vous en prie, ne ratez pas la Becquée (2).\n   La Becquée est une trouvaille et un chef-d'œuvre.\n   C'est, vue à travers les yeux clairs et un peu fiévreux, d'un enfant trop\nsensible, élevé à la campagne, toute la si compliquée et si variée psychologie\nde la bourgeoisie terrienne, avec ses tares et ses qualités, son amour fana­\ntique du sol et ses rivalités sourdes et roublardes, ses générosités spon­\ntanées, ses âpres rapacités et ses mesquineries calculées, ses habitudes, ses\nmanies et ses routines — une monographie, en un mot, extraordinairement\nvivante et saisissamment observée du paysan parvenu, se déroulant dans des\nsites qui ont la plus intense vérité de rendu et sont décrits d'une plume qui\nest réellement la sœur du pinceau de Corot, de Millet et de Rousseau.\n   Retenez, Madame, le nom de René Boylesve : c'est une des réserves les\nmeilleures du roman français !\n\n\n  (!) H . SIENKIEWICZ : Hania. Paris, Calmann-Lévy.\n  (2) R E N É BOYLESVE : La Becquée. Edition de la Revue   Blanche.\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           319\n\n\n   Si, après cela, l'envie vous prenait de lectures plus sérieuses que ces purs\nromans et que si vous vouliez doser l'imagination d'un léger contrepoids\nd'histoire, je vous recommanderais les Tronçons du Glaive (1) des frères\nMargueritte... Ces deux fils d'un général français, tué à la guerre de 1870,\nsont, en littérature, restés des soldats... Que ce soit par piété filiale, ou que ce\nsoit par un sentiment élevé de nationalisme — les deux mobiles sont égale­\nment respectables — ils s'attachent à tisser, sur une trame technique con­\nsciencieusement étudiée, des récits de guerre d'un puissant et émouvant\nrelief; ils écrivirent ainsi le Désastre, poignante évocation de l'année terrible,\net voici que dans les Tronçons du Glaive ils abordent les incidents tragiques de\nla défense nationale. Le livre est compact, un peu long et quelquefois diffus;\nmais la lecture, ingrate au début, devient singulièrement passionnante à\nmesure que se succèdent les étapes de ce calvaire d'un peuple ; et les\nsécheresses des digressions historiques sont compensées et rachetées par\ntant de pages fleurant bon la poésie — une poésie exquise, mélancolique et\ncompatissante.\n   Les frères Margueritte, Madame, sont de beaux écrivains et des braves\ngens.\n                                                         FIRMIN VANDEN BOSCH\n\n\n\n\n (1) PAUL et VICTOR MARGUERITTE : Les Tronçons du Glaive, Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": "                           LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\nL a P l a n è t e , poème, par   HENRI VANDEPUTTE.          — (Bruxelles, Larcier.\n  Edition de l'Idée libre. )\n   Désireux de connaître le vaste monde, le poète a suivi le vol léger de\nses rêves. Lyriquement bonhomme, il a interpellé le sphinx ; vu, tout en\n umant sa pipe, danser les négresses et les négrillons; abordé enfin à cette\nAsie féerique des conteurs « que Mardrus ressuscita ».\n   Et voici surgir un port d'Orient, une ville aux cent tours, un beau prince\ndes mille et une nuits, des fleurs, des fruits, des soies; des danses d'aimées\nau son des tambourins et des sistres. De délices en délices, le voyageur\narrive au jardin de voluptés, merveilleux comme les paradis du haschich,\noù, se trouvant bien, il oublie son vain désir de faire, comme Philéas Fo g, le\ntour de la Planète, et reconnaît qu'il fut :\n                       Celui qui joue au Robinson\n                       Dans le jardin de sa maison.\n\n  Les vers dont M. Vandeputte illustra cette histoire, rythmés selon les\nprocédés de Laforgue et de G. Kahn, charment, étonnent, irritent même\nparfois, par leur laisser-aller fantasque. Bariolés, allègres, bizarres, clin­\nquants, ils semblent pleins de l'allégresse d'un chef nègre, qui se croirait\nsoudain transformé en Surhomme !\n\nF l a n d r e , par LÉON BOCQUET. — (Paris, Maison des Poètes.)\n   De beaux sonnets rêveurs, dépeignant les larges horizons de Flandre,\npleins du regret des splendeurs mortes d'autrefois, dont les choses ont per­\npétué douloureusement le souvenir. M. Bocquet a de réels dons de poète.\nIl devrait néanmoins resserrer davantage la forme, parfois relâchée, de ses\nvers. Pour montrer à quelle belle poésie l'auteur peut atteindre, citons une\nstrophe des Moulins, l'un des meilleurs sonnets du recueil :\n                 Un murmure de flots au gonflement des voiles,\n                 Ils tournent sur le ciel, ils tournent dans le vent,\n                 De l'aube au crépuscule, ils tournent, soulevant\n                 La bonne odeur des blonds épis vers les étoiles.\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "                                 LES LIVRES                                  321\n\n\nU n e VOix d i s a i t . . . , par EUGÈNE BILSTEIN. — (Verviers, Xhoffer.) '\n   Si M. Bilstein voulait débarrasser ses vers de quelques expressions malen­\ncontreuses, rudes et prosaïques, ainsi que de l'une ou l'autre incorrection qui\nles déparent, il nous donnerait sans aucun doute les bons poèmes que plu­\nsieurs de ses strophes semblent présager. Parmi les courtes pièces qui com­\nposent ce recueil, il en est dont le charme subsiste après la lecture et contraint\nde rouvrir le livre.\n                                                                     C H . DE S.\n\nLE ROMAN :\n\nA u P a y s d e s P a r d o n s , par ANATOLE L E BRAZ.—(Paris, Calmann-Lévy.)\n   La Bretagne n'a point donné à la France, depuis ces gloires littéraires :\n Chateaubriand, Lamennais, Brizeux, Renan, Villiers de l'Isle-Adam, de\nmeilleur écrivain que M. Anatole Le Braz. Nos lecteurs connaissent déjà et\nestiment ce nom. Ils n'ont oublié ni le poème publié naguère ici de l'auteur\nde la Chanson de Bretagne, ni les pages consacrées à ce recueil par M. Georges\nde Golesco. Ceux qui lurent Pâques d'Islande et le Gardien du Feu savent à quel\npoint M. Le Braz révèle, même en prose, un grand poète et applaudissent à\nsa renommée montante. Paru en 1894, le livre que voici devint rare bientôt\net, depuis un certain temps, on le demandait vainement aux libraires. Il faut\nsavoir gré à l'auteur de ne pas avoir fait languir davantage, après une réédi­\ntion, les amateurs de nobles et pittoresques légendes. Nul n'ignore que le\npays où conduit ce livre est la Bretagne : M. Le Braz, qui s'est affirmé,\ndans sa Légende de la Mort, un folkloriste passionné, ne mène jamais ailleurs.\nQuant aux fêtes religieuses locales que l'on nomme Pardons, si tout le monde\nn'en a point vu, chacun sait en quoi elles consistent. C'est à leur propos qu'un\nautre romancier breton, des plus distingués lui aussi, M. Charles Le Goffic,\nécrivait ces lignes rappelées par M. Le Braz : « Les pardons sont les mêmes\nqu'ils étaient il y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si délicieuse­\nment suranné. Ils ne ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des\nprétextes à ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de\nsomnambules et d'hommes-troncs, comme les foires de Paris. L'attrait vient\nde plus haut : ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit peu et on y\nprie beaucoup. »\n   Les cinq pardons que décrit ici M. Le Braz comptent parmi les plus popu­\nlaires de l'Armorique et se rattachent, par leurs origines, aux pages les plus\npoétiques de la légende bretonne. M. Le Braz les évoque en peintre puissant\nautant qu'en profond poète. Le pardon des Chanteurs et celui de la Montagne,\nsurtout, sont des poèmes en prose qu'envieraient les plus grands écrivains et\nqui attestent un maître. Il est des livres qui firent, ces temps-ci, plus de\ntapage que Au Pays des Pardons : j'en sais très peu qui méritent autant d'être\nlus. C'est une joie de le signaler à ceux qui ne se rassasient pas plus des\nhautes émotions et des beaux spectacles, que de la prose harmonieuse et pure.\n\n                                                                        M.D.\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": "322                             DURENDAL\n\n\n M o n A m i e , par JACQUES DES GACHONS.— (Paris, F . Juven.)\n   Un joli roman de style simple, léger, coquet et très artiste. Le héros,\nRobert Mirai, y raconte avec infiniment de grâce comment, pour n'avoir pas\nchoisi habilement entre un amour humble et un amour compliqué et n'avoir\npas préféré la petite compagne prévenante et douce à la riche héritière, il se\ntrouva un beau jour frustré de l'une et de l'autre. Les caractères allègrement\ntroussés, parfois marqués au coin d'une fine ironie, les tableaux de mœurs\nultra-contemporaines, les remarques originales sur hommes, choses et senti­\nments d'aujourd'hui, donnent un grand charme à la lecture de ce roman,\noù tout est naturel avec un peu de complication, modéré avec un peu\nd'excès, comme la vie.\n                                                                  C H . DE S.\n\nLE THÉÂTRE :\n\nD r a m e s e t C o m é d i e s , par MARTIN SCHWEISTHAL. — (Paris, Flam­\n  marion.)\n   C'est presqu'un lien commun aujourd'hui de dire que le théâtre a dégénéré\nau point de vue moral. Bossuet, qui jugea si sévèrement Molière, ne trouve­\nrait pas de mots assez violents pour qualifier la plupart de nos comédies\ncontemporaines.\n   Mais, si tout le monde sait, à l'occasion, aligner quelques phrases compas­\nsées sur la décadence des mœurs, bien peu d'auteurs s'efforcent d'y reméiieT\npar des œuvres saines et pures. Essayer de telles œuvres, capables de déve­\nlopper les beaux sentiments qui donnent du cœur au peuple, prêts à s'y\nréveiller au souffle d'une grande parole, constitue une tentative toujours\nlouable, quelque soit du reste son résultat.\n   M. Martin Schweisthal réunit, dans le volume qu'il vient de publier,\nquatre pièces d'inspiration diverse, propres à faire passer dans l'âme d'un\nauditoire populaire la mélodie du sentiment ou la flamme de l'héroïsme viril.\n   Dans le Tableau, il nous montre un intérieur brugeois, où tout est fidèle\naux simples traditions du passé.\n   Anne de Laval, drame historique, nous conduit au cœur du XVIIe siècle.\nParmi le tumulte des guerres, nous voyons une jeune fille énergique\nceindre, nouvelle Jeanne d'Arc, la cuirasse et brandir l'épée pour la défense\nde la patrie.\n   Dans les Corsaires, nous assistons à un émouvant épisode des longues luttes\nsoutenues par les chrétiens d'Espagne contre les pirates de Mauritanie,\nqui, du temps de Cervantes et de Philippe II, ravageaient les côtes de la\nMéditerranée.\n   Enfin, Justice perdure prêche généreusement la cause de ces Templiers que\nla jalousie et la cupidité de Philippe le Bel conduisit aux gloires du Martyre.\n   Il importe de louer hautement des entreprises telles que celle de\nM. Schweisthal. Puisque le peuple a la passion du théâtre, pourquoi ne pas\nutiliser ce penchant et l'employer à sa moralisation, en exaltant à ses yeux\nles grands sentiments qui sont le plus bel apanage de l'homme ?\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "                                  LES LIVRES                                  323\n\n\nU n t e s t a m e n t o r i g i n a l , comédie, par JACQUES ANDRÉE. — (Bruxelles,\n   Schepens.)\n   Le style de cette comédie de salon, en cinq actes, est moins original que\nle testament dont il y est question. Si nous ajoutons qu'il est correct, c'est le\nplus que nous puissions en dire. Quant à l'histoire, elle est assez amusante,\nce qui compense bien des défauts. Aussi bien, l'auteur a-t-il fort probablement\nvoulu s'amuser, et non faire œuvre transcendentale.\n                                                                      C H . DE S.\nDIVERS :\nJérusalem et les Lieux Saints, par l'abbé L. COURTOIS. —\n   (Namur, Godenne.)\n   M. l'abbé Léon Courtois est professeur au collège Saint-Joseph, à Virton.\nJe le connaissais déjà comme excellent musicien, ancien élève du maître\nEdgar Tinel ; il vient de se révéler excellent conteur dans cette magnifique\nrelation de son pèlerinage en Terre Sainte, qu'il intitule modestement :\nImpressions et Souvenirs. On rencontre trop peu souvent des voyageurs qui\npossèdent en même temps l'art d'écrire et la science d'intéresser. M. l'abbé\nCourtois a l'âme profondément artiste et il sait rendre ses impressions dans\nune langue originale et imagée. Ses notations sont d'un observateur méticu­\nleux et d'un fin psychologue. Il décrit merveilleusement les soirs méditer­\nranéens et les soleils orientaux, les fauves déserts caillouteux et les oasis de\nverdure, les bâtiments aux architectures bizarres et la diversité babélique des\nhabitants des villes saintes. Combien vivante cette rue de Jérusalem où\npassent des théories de femmes grecques, des Arabes, des Turcs, des\nAbyssins parmi le remous des chameaux en longues files I Puis ce sont les\nmœurs étranges de tous ces peuples qui nous apparaissent comme dans un\nrêve. Enfin, tout le livre est imprégné de ce profond sentiment chrétien de\ndouleur et d'amour que l'on sent étreindre l'âme du pèlerin devant les sou­\nvenirs pieux qui se dressent à chaque pas dans les monuments, dans les\npierres, les arbres, les montagnes de ces Lieux qui ont vu vivre, souffrir et\nmourir le Sauveur.\n   Il est à souhaiter que de tels livres soient mis entre toutes les mains, et\nspécialement entre les mains de nos jeunes gens, dans les distributions\nde prix.                                                                 E N\n\n\nL r ' A b b a z i a d i S . G a l g a n o , monografia storicoartistica, par ANTONIO\n   CANESTRËLLI. — (Firenze, Fratelli Alinari.)\n   L'abbaye de Saint-Galgano, près de Chiusdino, dans la province de Sienne,\ndoit son nom et son origine à un habitant de Chiusdino, Galgano Guidotti\nqui, vers 1280, se retira sur le mont Siepi pour y mener la vie\nérémitique. La légende rapporte ce détail pittoresque que son épée fichée\ndans un rocher lui tint lieu de crucifix.\n   Plus tard, une chapelle fut construite à l'endroit qu'avait habité le soli­\ntaire, puis un monastère cistercien. La première subsiste encore ; et les ruines\ndu second, édifié dans le style ogival, au cours du XIIIe siècle, forme un des\nplus magnifiques ensembles architecturaux de cette époque.\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": " 324                              DURENDAL\n\n\n    M. Canestrelli en a fait une étude approfondie et érudite, illustrée par la\nmaison Alinari de nombreuses vues qui n'ajoutent pas médiocrement à\nl'intérêt de cette excellente monographie.\n\n L e s Saints. Saint Antoine de Padoue (1195-1221), par\n   M. l'abbé ALBERT LEPITRE. — (Paris, Lecoffre.)\n   M. l'abbé Lepître est d'une sévérité inflexible pour les chroniqueurs et les\nhagiographes du moyen âge : il les accuse, dans un langage réprobateur, d'être\ndénués de critique et ignorants des bonnes méthodes. Et ces reproches sont\njustifiés : c'était de simples gens, un peu crédules; enclins, volontiers, à\naccueillir les récits les plus incertains, pourvu qu'ils fussent merveilleux et\nornés de fleurs éblouissantes et naïves de dévotion. M. Lepître fait besogne\nd'historien ; eux, ils ne visaient qu'à exalter leur saint, à remplir les fidèles\nd'admiration et de piété, par des récits auxquels, peut-être bien, le conteur\net les auditeurs ne croyaient qu'à moitié. Mais il restait toujours assez de\nbeaux traits candides, de gestes émerveillés de dévotion, de resplendissantes\napparitions d'anges, d'effusions de suavité et d'amour pour ravir les imagina­\ntions et les cœurs. Et ce résultat atteint, toute l'ambition de ces doux enlumi­\nneurs d'histoires était satisfaite.\n   Il faut tenir un autre langage, aujourd'hui ; nous n'accordons plus crédit\nau miracle, qu'il ne soit dûment vérifié et enregistré en des actes authen­\ntiques et paraphés. La raillerie des incrédules est là, d'ailleurs, qui guette.\nC'est la raison éminente d'être d'une collection comme celle-ci, de livres tels\nque celui de M. l'abbé Lepître qui, usant avec habileté et circonspection\ndes rares documents certains qui nous restent, montre la figure de saint\nAntoine dans son vrai jour où elle ne paraît ni moins belle ni moins\nrayonnante que dans la lumière où la légende l'avait placée.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\nMadame de Sévigné en Bretagne, par LÉON DE LA BRIÈRE. —\n   (Paris, Retaux.)\n   Ce livre, bien écrit et sérieusement documenté, contient une multitude de\ndétails intéressants sur les séjours de Madame de Sévigné au château des\nRochers et sur la vie simple et studieuse qu'elle y menait. Dans ce merveil­\nleux tableau de la société duXVIIesiècle que constituent les lettres de la\ncélèbre marquise, l'auteur a recueilli tous les traits concernant la Bretagne,\nses habitants, ses mœurs, ses usages. Il s'est ainsi ménagé une collaboration\nprécieuse, dont il sut profiter avec grâce.\nL'Administration d'une grande ville. — Londres, par JOSEPH\n   E. NÈVE. — (Gand, A. Huyshauwer.)\n   Ce volume, publié dans la collection de l'Ecole des sciences politiques et\nsociales de l'Université de Louvain, expose, de façon intéressante, l'adminis­\ntration de la ville de Londres, cette province couverte de maisons, selon une\nexpression chère aux Anglais. La statistique, l'histoire, l'organisation du\nConseil de comté, des paroisses, de la bienfaisance publique, des grandes\ncompagnies, du régime foncier, y sont fort savamment étudiées.\n                                                                   C H . D E S.\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": "                            NOTULES\n\n    S a i n t e - G o d e l i v e à L o u v a i n . — Une grande solennité musicale se\nprépare à Louvain. Le 13 juin prochain on y exécutera la Sainte Godelive\nd'Edgar Tinel (texte flamand d'Hilda Ram) avec l'orchestre des Concerts\nPopulaires, le Choral mixte bruxellois et des solistes de tout premier ordre,\nl'auteur au pupitre. Parmi les solistes citons : Mme Noordewier-Reddingius,\ndont l'admirable voix a fait sensation dans la récente exécution à Bruxelles\nde la Missa Solemnis de Beethoven, et qui est réengagée pour chanter la\nmême messe au prochain festival rhénan; M. Orélio, premier baryton de\nl'Opéra d'Amsterdam ; Mme Feltesse-Oscombre qui vient de signer un enga­\ngement au Théâtre Royal de la Monnaie ; Mlle Tilly Koenen (contralto) qui\nvient d'être invitée par M me Cosima Wagner à se produire à Bayreuth;\n M. L. Bicquet (basse), du Conservatoire de Bruxelles, etc.\n    L'œuvre de Tinel fut exécutée en 1897 à l'Exposition de Bruxelles, d'une\nfaçon remarquable, mais dans des conditions tellement défectueuses, au\npoint de vue de l'acoustique, que l'exécution de Louvain pourra presque être\nconsidérée comme une première en Belgique.\n    Un comité d'honneur est en train de se constituer.\n    Le comité organisateur local est formé comme suit :\n    Présidents : MM. Schollaert, vice-président de la Chambre, et Alberdingk\nThym, professeur à l'Université; vice-président : M. Dubois, directeur de\nl'Ecole de musique ; trésorier : le Chanoine Sencie ; secrétaires :\n MM. Ch. Martens et Vliebergh, avocats; membres : M lles Alberdingk Thym\n et Belpaire, MM. Adams, directeur de musique, baron de Dieudonné de\n Corbeek-over Loo, Ponthière, professeur à l'Université, Vanden Eynde,\n étudiant.\n    Le concert aura lieu à l'occasion des fêtes jubilaires du Davidsfonds et sous\n les auspices de cette société, de la société académique Met Tijd en Vlijt et de\n la société Eigen leven.\n    L'exécution se fera à 1 heure de relevée à la salle de Bériot, rue des\n Orphelins. Pour les cartes on peut s'adresser dès maintenant au secrétariat\n général, 10, rue au Vent, à Louvain. Prix des places : premières : 10 francs;\n secondes : 7 francs; galeries numérotées : 4 francs; non numérotées :\n 3 francs. On est prié d'ajouter à la demande d'inscription le montant du\n prix.\n"}, {"page_pdf": 383, "texte": "326                               DURENDAL\n\n\n    L e M e s s a g e r d e B r u x e l l e s a publié récemment sur Durendal un\ncharmant article. La rédaction l'en remercie vivement. Elle remercie\nsurtout l'auteur de l'article, ETHÈREL. Ce pseudonyme cache un de nos plus\nexquis écrivains. Son âme de poète se révèle toute entière dans ses apprécia­\ntions sur la jeune littérature. On sent qu'il l'aime d'amour, qu'il la comprend,\nqu'il vibre avec elle. Lisez, si vous voulez vous en convaincre, ces extraits de\nson délicieux article :\n   « Durendal... ce nom épique suggérera à quelques-uns qu'ils sont en\nprésence d'une savante dissertation sur l'épée de Roland; ils se tromperont.\n« La France dans un siècle eut deux nobles épées », dans un siècle barbare,\net deux épées lourdes, maniées par de solides héros ; la Belgique en ce siècle\npossède une Durendal toute spirituelle, maniée par des mains souples et ne\npourfendant que les esprits. Durendal est le nom d'une Revue catholique d'art\net de littérature, revue d'aspect luxueux, enrichie d'illustrations remarquables,\net qui — poèmes, critiques, contes, esthétique — paraît chaque mois en un\ngros fascicule auquel ont collaboré d'intéressants écrivains.\n    » Durendal, il m'en souvient, n'eut point toujours cette apparence de riche\narrivée, cette couverture moirée et symbolique où une imposante coliche-\nmarde partage en deux la montagne. Durendal m'apparut jadis en un pauvre\npetit fascicule de quelques feuillets. Oh ! il y a longtemps. Il faut se réjouir\nde sa fortune actuelle. C'est un signe des temps et un bon signe. Il prouve que\nla Belgique — dans ce cas la Belgiqne catholique spécialement — s'intéresse\naux choses de l'art. Belle histoire, dorée comme l'aurore, que celle d'une\nrevue... qui réussit. Ces minces plaquettes que vous découvrez aux vitrines\ndes libraires ont des histoires romanesques et émouvantes. En règle générale,\nun jeune poète a toujours tué cinq ou six revues sous lui. A l'âge adorable où\nsa parole se vêt naturellement de rythme et de rimes, affamé d'effusion, dési­\nreux de se partager à tous, de se répandre dans la vie en éclats miraculeux :\nle jeune écrivain fonde une revue. Dame ! il faut bien, puisqu'il veut, puis­\nqu'il doit écrire et que les grands journaux sont assaillis par des visiteurs aux\ncoudes serrés. Cette revue dure ce que durent les roses.\n    » Parfois — apparent rari — une revue survit à cette gelée printanière, à\ncette lune rousse qui brûle et tue les jeunes pousses. Son développement\nalors est superbe. C'est l'histoire de la défunte (mais après avoir vécu) Jeune\nBelgique, c'est l'histoire de Durendal ; ce sera l'histoire d'autres jeunes revues\nqui triomphent gaillardement des obstacles. Alors la revue progresse comme\nces églises gothiques qui n'étaient à l'origine qu'un modeste sanctuaire : il leur\npousse naturellement une voûte, des nefs, un chœur; une flèche y grandit\nqui transperce l'azur, et de jour en jour de nouveaux arcs-boutants assurent\nses flancs contre les assauts de la marée.\n    » Durendal est catholique, ce qui, il faut l'avouer, ne la gêne pas dans ses\nappréciations.\n    » Durendal a organisé, il y a un an, un Salon d'art religieux, qui était, en\nmême temps qu'une manifestation de foi, une protestation contre les laides\net odieuses icories qui déshonorent tant de sanctuaires catholiques.\n    » On comprend par là le beau rôle que doit jouer une revue ; les journaux\n"}, {"page_pdf": 384, "texte": "                                   NOTULES                                    327\n\n\nenvahis par l'actualité ne peuvent pas souvent parler des choses de l'esprit.\nLa revue alors les remplace. Durendal, par exemple, a consacré d'intéres­\nsantes études à Guidb Gezelle, ce prêlre-poète flamand, dont la vie, dont les\nœuvres eussent été à jamais ignorées de beaucoup sans cette révélation.\n    » Il ne faut pas songer ici à énumérer ceux qui doivent à Durendal de\npouvoir se faire entendre. Pourtant, je citerai le poète Fernand Séverin,\nl'auteur des Pointes ingénus, un beau et fier poète, au langage limpide et pur.\nIl vit à l'écart, insouciant du bruit. Lisez ses vers et dites si ce poète ne\ndevrait pas être connu de ce pays comme l'égal de poètes français fameux.\n    » En lisant les vers de Séverin qui luisent par eux-mêmes, qui laissent\ntransparaître leur âme sans la vêtir de clinquant, on songe : le poète qui\nécrivit cela, et qui vit dans l'ombre, sans rechercher le bruit, prouvera par\nl'issue de son existence s'il suffit qu'une âme grande et belle fleurisse en\nquelque retrait pour que la gloire aille l'y éclairer.\n    » Durendal est cotée, classée, appréciée. Elle poursuit commodément sa\nfastueuse existence. Saluez-la quand vous la rencontrerez ; mais souriez aussi\naux petites revues qui — roses, bleues, indécises, timidement enluminées —\nessaient gauchement de vous tirer l'œil. Certes parfois elles abritent d'extra­\nordinaires naïvetés et des prétentions que demain ne justifiera pas...\n Qu'importe !\n    » Ah, lecteurs ! de ces pages de petites revues il émane un souffle vivifiant\nde matin. La belle vaillance de ceux qui entrent dans la vie, les talons\nsonores qui claquent sur la grand'route et les chants du départ vont réveiller,\nrassurer, les aînés partis en avant et un peu lassés déjà par le soleil de midi.\nRemuez les feuillets des revues, vous sentirez le même souffle qui gonfle les\nvoiles ardentes et blanches.\n    » Quelquefois, à l'étalage du libraire, souriez à la petite revue délaissée.\nEt ne résistez pas au bon mouvement. Prenez-la et lisez. Prenez et mangez,\ncar cela c'est la jeunesse.\n    » Communiez au même calice avec les adolescents rêveurs ; intoxiquez-\nvous — pour pas longtemps — du haschich du rêve. Vous vous sentirez plus\nbeaux, plus forts d'avoir un instant été touchés par la confiance, par l'illusion,\n par la candeur, voire par la naïveté.\n    » Le journaliste qui peut parler des poètes inconnus se prend à aimer sa\nbesogne, à l'aimer avec orgueil. Dans le grand compte rendu de la fête de la\n vie, il signale ceux qui vendent au public fatigué d'ingénus rafraîchisse­\n ments: les jeunes, les rêveurs, les chanteurs. Voici les marchands de bonheur\n qui passent. Lecteurs I Achetez. »\n\n\n\n\n    L ' a r t e t l ' a u t e l (Revue de Beauté chrétienne). — Sous ce titre vient\nde paraître à Paris le premier numéro d'une revue dont l'idéal est le nôtre :\nla restauration du véritable art chrétien. Elle a pour but de chasser les ven­\ndeurs du temple et de faire une guerre sans merci à tout cet art de paco­\ntille et de clinquant qui s'est substitué d'une façon si impudente dans nos\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": "                                  DURENDAL                                   328\n\n\néglises à l'admirable art religieux qu'ont connu nos ancêtres. Nos abonnés\nsavent si un idéal pareil nous est à cœur. C'est pour le réaliser dans toute son\nampleur que nous avons fondé Durendal. C'est pour l'exalter que nous avons\nfondé les Salmis d'art religieux dont le premier a eu lieu l'an passé à Bruxelles.\n\n                                      ***\n\n    D e V l a a m s e S c h o o l . — Voici une revue d'art absolument remar­\nquable à tous les points de vue. C'est une revue illustrée. Les reproductions\nd'oeuvres d'art, et ancien et moderne,qu'elle donne chaque mois sont splendides.\nIl suffit, du reste, de dire que la revue est éditée par la maison BUSCHMANN,\nd'Anvers, une des premières maisons d'éditions d'art de la Belgique, dont la\nréputation n'est plus à faire, pour qu'on nous croie lorsque nous affirmons\nque De Vlaamse School est la plus belle revue d'art que nous ayons en Belgique.\nNous avons droit d'en être fiers. C'est un honneur pour un petit pays que de\npouvoir éditer des revues pareilles. Le rédacteur en chef de cette revue est\nP O L DE MONT, un écrivain et un artiste de tout premier ordre. Il n'y a peut-\nêtre pas un homme en Belgique qui ait en art une compétence comparable à la\nsienne. Les critiques d'art qu'il publie dans sa revue sont de tout premier\nordre.\n\n                                      ***\n\n   U n r o m a n C a t h o l i q u e . — Un jeune écrivain français, Louis DIMIER,\nvient de débuter dans la carrière des lettres par un coup de maître. Il a\npublié sous le titre La Souricière un roman superbe, profondément pensé,\nadmirablement écrit et tout imprégné de vrai christianisme. Nous lui rendrons\nprochainement l'hommage qu'il mérite. Mais nous ne pouvons nous empê­\ncher de le féliciter dès maintenant pour la publication de ce chef-d'œuvre et\nde le signaler à l'attention des amateurs de belle littérature.\n\n\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : L. DIMIER : La Souricière (Paris, Perrin).\nE. ZOLA : Travail (Paris, Fasquelle). L. COURTOIS : Jérusalem et les Lieux\nSaints (Namur, Godenne). Almanac du jeune barreau pour 1901 (Bruxelles,\nMonnon). T. MAURER : Les femmes de Shakespeare (Paris, Maison des\nPoètes). J. MAILLARD : Yolaine(Mons, Boland). L. COUROUBLE : Profils blancs\net frimousses noires (Bruxelles, Lacomblez). J. PERRÉE : Au jardin de mélan­\ncolie (Liège, Henry).\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": ""}, {"page_pdf": 387, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 5, "signet_source": "Huitième année - N°5 - Mai 1901 (?)", "preuve": "Couvertures absentes ; année attestée par le volume ; signet mensuel non confirmé.", "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1901-05", "methode_reconstitution": "Ordre des douze livraisons mensuelles dans le volume ; pagination continue ; concordance avec les mois attestés par couvertures et renvois internes. Le numéro est reconstitué par la position dans cette série."}}