{"numero_id": "ulb-durendal-1901-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 329, "page_fin": 330, "titre_corps": "Les Fleurs Légendaires des Pays du Ciel : I. Comment la Terre fut fleurie du Sang et des Larmes des Dieux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Fleurs Légendaires", "ancre_fin": "ses larmes en tombant firent pousser les anémones", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La chanson de Dionysos", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 392, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1024, "texte": "Les Fleurs Légendaires\n                  des Pays du Ciel\n                                      A mes toutes petites élèves\n                                        MARIE, HÉLÈNE et PAULE G.\n\n\n\n\nComment la Terre fut fleurie du Sang\n                                     et des Larmes des Dieux\n\n\n\n              IL y avait autrefois dans la Grèce une nymphe\n                 appelée Myrrha, qui fut changée à sa mort en\n                 un arbre parfumé. Et c'était l'arbre de Myrrhe\n                 dont la sève était un baume.\n                    Et l'arbre de Myrrhe, un printemps, s'ouvrit,\n                 et de l'écorce parfumée sortit un beau jeune\n                 garçon qui s'appelle Adonis.\n                   Et la plus belle des déesses, la blonde Cypris\ntoute blanche et rose, le rencontra dans la forêt et le voulut\npour elle et qu'il ne la quittât jamais.\n  Mais une autre déesse le rencontra aussi. C'était la reine des\nmoissons qui s'appelait Perséphoné; et Perséphoné elle aussi\nvoulait emmener Adonis.\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1031, "texte": "330                         DURENDAL\n\n\n   Alors, le roi des dieux qui faisait la justice, décida qu'Adonis\nappartiendrait quatre mois à Cypris, quatre mois à Perséphoné,\net puis quatre mois à lui-même. Et cela ferait une année, et\npuis on recommencerait.\n   Mais le beau petit Adonis préférait vivre avec Cypris qui\nétait plus douce et plus gaie, et à la fin des quatre premiers\nmois, il oublia qu'il devait la quitter et ne descendit pas sous\nterre où demeurait Perséphoné. Et celle-ci fut très jalouse et\ns'en alla dans la forêt chercher sorr amie Artémis, qui avait un\narc et des flèches et qui chassait avec ses chiens les sangliers\nsauvages.\n   Et Artémis envoya contre le jeune homme le plus terrible\nsanglier. Et le sanglier le mordit avec ses dents blanches poin­\ntues. Et quand le sang coula, toute l'herbe mouillée devint un\nrosier plein de roses.\n   Et quand Cypris vint et pleura parce que Adonis était mort,\nses larmes en tombant firent pousser les anémones.\n\n\n                                II\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 330, "page_fin": 331, "titre_corps": "Les Fleurs Légendaires des Pays du Ciel : II. La Chanson de Dionysos", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La chanson de Dionysos", "ancre_fin": "et de la Reine de la Terre", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 393, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 1031, "fin_caractere_exclue": 1875, "texte": "La chanson de Dionysos\n\n  Dans une ville très ancienne du très ancien pays de Grèce, et\nqu'on appelle Thèbes, naquit un jour le bel enfant Dionysos.\n  Son père était le Roi des Airs, sa mère était la Reine de la\nTerre. On l'enveloppa tout petit de beau lierre vert et luisant,\npuis il fut porté par Hermès jusqu'au rivage de la mer.\n   Hermès avait aux pieds des ailes très rapides : il vola vers la\ndouce nymphe qui habitait avec ses sœurs une grotte humide\net jolie auprès des jolies vagues bleues. Et c'est là qu'il fut\nélevé, nourri de lait de chèvre, de miel et de raisin, le bel enfant\nDionysos !\n   Il avait un très vieil ami, le bon Silène, gros et gai, qui le\nportait sur ses épaules et lui faisait cueillir des grappes ornées\nde leurs branches en feuilles.\n   Puis il avait un autre ami qui était un chanteur et qui s'appe­\nlait Pan.\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2314, "texte": "           LES FLEURS LÉGENDAIRES DES PAYS DU CIEL              33l\n\n\n   Pan avait des jambes de bouc, de grands bras forts brunis\npar la pluie et le vent et par le soleil et par l'air. Pan avait de\nfines oreilles en pointes sous ses cheveux roux. Pan avait une\nbelle flûte faite avec des roseaux.\n   Dionysos apprit à souffler dans la flûte, à danser en cadence\nau son de la musique, à courir dans la plaine quand la lune bril­\nlait, à se rouler dans la forêt sur l'herbe et sur les feuilles en\njouant avec les panthères. Et toujours il était joyeux et ne se\nfatigait jamais.\n   Ce qu'il aimait le plut après les beaux raisins, après les airs\n de flûte et les danses au clair de lune, c'était de faire un grand\ntapage en courant dans son char attelé de quatre panthères qui\nvolaient à travers la plaine. Et tous ses amis le suivaient, riant,\njouant, faisant résonner des musiques, et Dionysos, au milieu,\ns'écriait de joie et disait : « J'ai mangé du tambour et bu de la\n cymbale! »\n\n\n   Un jour Dionysos, qui était devenu un très merveilleux petit\ndieu, et beau comme un prince et puissant, fut pris par des\nmarins et emmené par eux pour être vendu comme esclave. On\nlui lia les mains, on attacha ses pieds avec de lourdes chaînes...\nMais, tout à coup, Dionysos sourit, et le pilote qui conduisait le\nnavire sur la mer eut peur, car il reconnut son sourire et dit au\ncapitaine de le laisser aller. Et cependant le chef ne voulait point\nle croire. Alors, Dionysos, doucement, se mit à chanter. Et une\nvigne, à l'instant même, descendit du grand mât, et elle entor­\ntilla ses branches dans les voiles, et sur les rames, et sur le gou­\nvernail. Et le navire s'ouvrit comme un tonneau immense, et\nla mer devint rouge, toute pleine de vin. Et l'écume des vagues,\nen moussant, devenait des roses, et plus loin c'était des champs\nverts avec de blancs moutons bêlant, et plus loin c'était la forêt\navec des serpents qui sifflaient et des monstres terribles, des ours\net des lions.\n   Et les marins voyant tout cela, tout cela, et que c'était un\nDieu qu'ils avaient enchaîné, furent épouvantés, et dans leur\ngrande peur se jetèrent à l'eau, où ils devinrent des poissons.\n   Mais le pilote resta sur le navire avec Dionysos qui riait, et\ndisait : « Je suis Dionysos, le fils du Roi des Airs et de la Reine\nde la Terre !»\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 332, "page_fin": 333, "titre_corps": "Les Fleurs Légendaires des Pays du Ciel : III. Les Beaux Yeux de Psyché", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Dominique", "ancre_debut": "Les beaux yeux de Psyché", "ancre_fin": "JEAN DOMINIQUE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 395, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 96, "fin_caractere_exclue": 1972, "texte": "Les beaux yeux de Psyché\n\n   Psyché était fille d'un roi et Psyché était belle. Comme sont\nles plus belles choses, elle était douce à regarder, — comme le\nciel de son pays, la mer dorée, la terre en fleurs. — Et le roi, son\npère, l'aimait à cause de son cœur charmant.\n   Il arriva que la déesse Vénus aux yeux jaloux, voyant que\nles dieux et les hommes trouvaient la beauté de Psyché plus\nmerveilleuse que la sienne, voulut qu'elle mourût et envoya\npour lui percer le cœur son fils Eros, le petit dieu qui porte un\narc et des flèches aiguës.\n   Eros partit avec son arc, et rencontra Psyché et l'aima tout\nde suite. Il vit ses yeux transparents comme l'eau, ses mains\nfines et douces, ses cheveux caressants, et il n'eut pas envie de\nlui faire du mal, mais restait devant elle et mordait, par timidité\nle bout d'une flèche apprêtée et ainsi se blessa aux lèvres.\n   Puis il s'en retourna auprès de la déesse et lui conta son mal\net qu'il n'y pouvait rien.\n   Mais Vénus avait un ami, le très puissant dieu Apollon. Et\npour l'aider, cet Apollon fit savoir au bon roi, le père de Psyché,\nque s'il n'exilait point sa fille dans un désert sauvage, des maux\nterribles viendraient dans le pays, et la maladie et la mort.\n   Et le pauvre vieux roi pleura, puis embrassa Psyché et la\nconduisit tristement sur une montagne éloignée où le vent\nsoufflait sans repos. Et puis l'abandonna pour obéir aux dieux.\n\n   Psyché avait peur, Psyché avait froid, Psyché était bien seule\net faible... Mais le soir vint, et la terre fut noire, et Psyché\nsommeillait sans joie, quand tout à coup elle aperçut qu'elle\nn'était plus toute seule, que quelqu'un était là qui réchauffait\nses mains, qui lui parlait très doucement et qui l'appelait par\nson nom. Et la voix lui disait aussi que celui qui était près\nd'elle ne pouvait montrer son visage, mais veillerait fidèlement\net lui serait un doux ami.\n"}, {"page_pdf": 396, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1511, "texte": "           LES FLEURS LÉGENDAIRES DES PAYS DU CIEL               333\n\n\n   Et chaque nuit, ce fut ainsi. Et chaque jour, Psyché sans soif\nni faim et ne songeant qu'à son ami, attendait qu'il fût l'heure\net que l'ombre cachât le ciel. Alors, il revenait vers elle, et elle\nétait heureuse et ne demandait rien, obéissante et sage.\n   Une nuit cependant, Psyché voulut savoir, et devint curieuse\net ne se souvint plus qu'elle avait tant promis de ne rien sou­\nhaiter et de ne pas chercher à connaître le nom de son ami aimé.\n   Et tandis qu'il dormait un peu, elle se leva doucement, prit\nune lampe et l'alluma et se pencha pour voir... C'était Eros qui\ndormait là, beau comme les plus belles choses, comme le ciel\nensoleillé, la mer dorée, la terre en fleurs... — Et Psyché se\npencha encore et voulut l'embrasser... Alors, de sa petite lampe,\nune goutte d'huile coula et tomba sur la joue d'Eros. — Il\ns'éveilla; il regarda Psyché et devint triste et pâle, et lui apprit\nsa faute : dès cet instant, ils seraient séparés, et plus jamais\nEros ne reviendrait la visiter, et la consoler de sa voix, car\nles dieux ne permettent pas qu'on ne leur obéisse point !\n   Eros disparut pour toujours.\n   Et Psyché, malheureuse, s'en allait à travers les roches, si\naveuglée de larmes qu'elle ne voyait les chemins. Et elle tomba\ndans une eau, profonde et transparente comme ses beaux yeux\ncurieux, et cette eau claire l'emporta iusqu'à la mer qui touche\nau ciel.\n\n                                              JEAN DOMINIQUE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 334, "page_fin": 335, "titre_corps": "Le Lin Céleste", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Le Lin Céleste", "ancre_fin": "GEORGES RAMAEKERS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 397, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1161, "texte": "Le Lin Céleste(1)\n\n     La bienheureuse paix du jour à son déclin\n     est virginale et maternelle ainsi qu'une Aube\n     où les Anges de Dieu dans le lin de leurs robes\n     viendraient en souriant cueillir ces fleurs de lin.\n\n     Or ce lin fut semé au Printemps sur la Terre\n     par un Adolescent vêtu de lin très pur\n     et dont les yeux d'enfant reflètent les Mystères\n     prédits aux temps passés par ceux des temps futurs.\n\n      Mais le voici qui vient entouré de lumière\n      dans le soir pacifique une rose à la main ;\n      son pied ne heurte point les pierres du chemin\n      qui mène sa splendeur jusqu'au cœur des linières.\n\n      Il sourit ; son sourire éblouit le couchant,\n      l'éclat de son sourire illumine la plaine,\n      où les oiseaux du ciel n'ont pas mangé ses graines,\n      où l'onde et la lumière ont fécondé son champ.\n\n       Une oraison d'amour s'échappe de sa bouche\n       comme un oiseau d'Avril d'un calice de fleurs.\n       « Mon Père, par ma Croix, ma Chair et ma Douleur,\n       daignez bénir ce lin et que l'Impur n'y touche.\n\n\n(1) D'un volume à paraître sous le titre : Les saisons mystiques.\n"}, {"page_pdf": 398, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 721, "texte": "                     LE LIN CÉLESTE                           335\n\nFaites qu'il soit cueilli par des doigts sans péché;\nqu'il devienne l'orgueil de ceux qui     s'agenouillent\nquand ils verront vers eux ma Mère se pencher\npour les vêtir du lin filé à sa quenouille.\n\nEt lorsque mes amants triomphant du sommeil\nappellent dans la nuit le Lever du Soleil,\nqu'il soit l'huile éclairant l'ombre du    sanctuaire;\nqu'il soit pour mes Martyrs un pur      élecluaire.\n\nQu'il soit le linge blanc, la neige des   berceaux,\nla nappe de ma Table et l'Aube de mes prêtres,\nmon Père, et le linceul de ceux qui vont renaitre\net les cordages d'or du mystique      Vaisseau.»\n\n                                         GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 336, "page_fin": 338, "titre_corps": "Le Chanoine Guillaume : Proses d’Adam de Saint-Victor et Odes d’Horace, Livre de l’Élève et Livre du Maître", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Édouard Ned", "ancre_debut": "Le Chanoine Guillaume", "ancre_fin": "EDOUARD NED", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 399, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1999, "texte": "Le Chanoine Guillaume\n\nProses d'Adam de Saint=Victor et Odes d'Horace\n                               Livre de l'Élève et Livre du Maître\n           (Desclée, De Brouwer et Cie, Editeurs, Bruxelles)\n\n\n\n   Le g août 1894., dans une conférence d'Ecclésiastiques réunie au Val-des-\nBois, pour l'étude des queslions sociales, M. le chanoine Perriot, ancien\nvicaire général et supérieur du grand séminaire de Langres, parlant de l'in­\ntroduction des clas­                                     tes accusent déjà un\nsiques chrétiens dans                                    progrès sur les plus\nles études humanitai­                                    anciennes. Onnousfait\nres, et préconisant for­                                 espérer mieux encore du\ntement l'étude de ces                                    côté de la Belgique, »\nauteurs, disait : « Il                                      Les espoirs d'alors\nest à regretter que les                                  sont devenus aujour­\nauteurs de collections                                   d'hui des réalités ma­\nde textes n'aient pas                                    gnifiques, plus belles\n suffisamment connu                                      qu'on n'osait le sou­\n la l i t t é r a t u r e chré­                          haiter. Et ce n'est pas\n tienne et qu'ils n'aient                                 un mince h o n n e u r\n pas eu un sentiment                                     pour nous qu'il se soit\n assez p r o f o n d des                                  rencontré en Belgi­\n  conditions à réaliser.                                  que, p l u t ô t qu'ail­\n  L e u r s compilations                                  leurs, des h o m m e s\n  sont la plupart impar­                                  é m i n e n t s par leur\n  faites. Les plus récen­       LE CHANOINE GUILLAUME     caractère et par leur\n\n\n   Le cliché ornant cet article nous a été gracieusement prêté par M. Schepens,\n éditeur-libraire de Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 400, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": "                        LE CHANOINE GUILLAUME                               337\n\nscience, des professeurs érudits dans la philologie et la littérature des Pères,\npour donner aux collèges chrétiens des éditions aussi complètes que savantes\ndes œuvres des écrivains de la latinité chrétienne.\n   J'ai déjà eu l'occasion, dans cette chère Durendal qui défend toutes les\nbonnes causes, de parler des travaux de M. le chanoine Guillaume.\nJe sais gré à la direction de m'avoir réservé la joie d'en parler encore ici.\n   Après avoir publié une série de livres classiques d'auteurs chrétiens com­\nprenant des morceaux séparés de différents poètes ou prosateurs, série déjà\ntrès remarquée par nos meilleurs critiques et adoptée dans beaucoup d'établis­\nsements de notre pays, M. le chanoine Guillaume, que l'on avait pour ainsi\ndire défié d'appliquer son ingénieux système de comparaison à des œuvres\ncomplètes, vient de relever le gant que lui avaient jeté ses adversaires et de\ncommencer une nouvelle série de classiques comparés avec les œuvres d'Adam\nde Saint-Victor et les poèmes d'Horace.\n   On nous fait espérer mieux du côté de la Belgique, disait M. le chanoine\nPerriot. A la réception du livre nouveau de M. le chanoine Guillaume, un\ndes plus savants professeurs de l'Université de Liége, qui est aussi un de nos\nplus célèbres philologues, M. Waltzing, disait : « Voilà donc un excellent\nlivre, un livre neuf qui sort de l'infâme routine et qui répond à merveille à\ntoutes les exigences de la philologie et de l'éducation modernes. »\n   Le livre de l'élève, qui contient le texte des poèmes d'Horace et des\nproses du moine parisien Adam de Saint-Victor, est enrichi de précieuses\net savantes annotations dues aux plumes érudites de MM. les abbés Baelde\net Legrain.\n    Le livre du maître est plus remarquable encore. Il contient d'abord une\nétude sur la vie et les œuvres du moine mystique, sur la rythmique de ses\nhymnes et de ses proses, sur les particularités stylistiques de sa poésie, sur le\nlumineux et clair symbolisme chrétien, que nos jeunes gens ignorent totale­\nment appliqués qu'ils sont au cacophonique concert de la ferblanterie mytho­\nlogique païenne, — symbolisme plantaire qui parfume comme le baume et le\ncinname les strophes du maître, symbolisme bestiaire qui anime d'un corps\nd'agneau ou de colombe les plus belles et les plus pures idées chrétiennes,\nsymbolisme lapidaire qui encercle d'or la royauté du Christ ou d'un limpide\ncristal la chasteté de Marie.\n    A cette étude fait suite la traduction des œuvres d'Horace et de Saint-\n Victor, que M. le chanoine Guillaume a voulu écrire lui-même et qui prouve\n chez son auteur non seulement une profonde connaissance de la langue\n latine et de la phrase française, mais encore une recherche originale de\n vouloir conserver dans le français l'élégance de la période latine et la\n cadence du vers.\n    J'arrive aux études de comparaison. On a fait à M. le chanoine Guillaume\n le reproche de prétendre comparer des choses qui n'ont aucun point de contact\n et d'induire ainsi à des rapprochements forcés et contre nature.\n    Que les adversaires du système de comparaison lisent attentivement les\n études qui couronnent ce livre, et je suis persuadé qu'ils sortiront de cette\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 778, "texte": "338                              DURENDAL\n\n\n\nlecture 'pleinement convertis. Et s'ils sont chargés de l'éducation des jeunes\nintelligences, ils appliqueront avec fruit cette méthode nouvelle et féconde\nqui mûrit les esprits et fortifie les cœurs.\n   Mgr Heylen, évêque de Namur, encourage et bénit l'œuvre entreprise, les\nsavants professeurs et philologues ne lui ménagent pas leurs louangeuses cri­\ntiques, le gouvernement s'apprête à lui ouvrir les portes de ses établissements\nd'instruction. Que M. le chanoine Guillaume sache que les artistes et les poètes\neux aussi le remercient de la révélation d'art qu'est ce nouveau livre qui leur\noffre la mystique pâture des plus beaux symboles chrétiens.\n\n                                                             EDOUARD N E D .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 339, "page_fin": 341, "titre_corps": "Hypothèses et Gloses autour et au sujet des « Charité romaine »", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond de Bruijn", "ancre_debut": "Hypothèses et Gloses", "ancre_fin": "EDMOND DE BRUIJN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 402, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1756, "texte": "Hypothèses et Gloses\n                                 autour et au sujet des\n              \" CHARITÉ ROMAINE \"\n\n                  LE conseil des sept œuvres de miséricorde spirituelle et\n                     corporelle fut une des sources d'inspiration les plus fré­\n                     quentées par les Primitifs.\n                        Dès lors le goût de l'antique et la tendance humanisante\n                     et agnostique à aligner des parallèles entre les motifs de la\n                     foi chrétienne, les épisodes de l'histoire nationale et ce que\n                     narraient Plutarque, Tite-Live, Cornelius Nepos, etc.,\n                     se devaient de rencontrer quelques traits mythologiques\n                     ou classiques qui pussent remplir cette rubrique.\n   A cet esprit d'anagogisme la Renaissance satisfera, non moins qu'à son\nemphatique sentimentalité et pour un peu à l'instinct humain, en fondant\nquelques clichés édifiants : Bélisaire et son jeune guide, Cimon et Péra, etc.\nCe sera cette dernière anecdote qui aura pour fonction d'illustrer désormais\nle consoler les captifs traditionnel.\n   Entre experts et chez les conservateurs de musé', il y a coutume d'étiqueter\nce sujet : LA CHARITÉ ROMAINE ; mais une dissertation du chevalier Quaranta,\nde Naples, nous prémunit contre ce titre et propose de lui substituer : LA\nCHARITÉ GRECQUE.\n   L'histoire de Cimon et Péra, que nous rapporte Festus, est en effet plulôt\nun pendant qu'une réplique du trait de charité romaine élucidé par Valère\nMaxime et Pline à peu près ainsi : Une Romaine libre condamnée à être\nétranglée inspire compassion au triumvir. Sans doute pour lui éviter l'igno­\nminie de l'exécution, celui-ci lui permet une manière de suicide : la mort par\n"}, {"page_pdf": 403, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3354, "texte": "340                                DURENDAL\n\n\n la faim en prison. (Cette façon de tempérament, qui est catégoriquement\n chinoise, paraît en effet suffisamment quirite.) Personne ne pourra approcher\n de la captive, hormis sa fille, préalablement fouillée afin qu'elle n'introduise\n pas d'aliments dans ce réduit. Deux, trois, quatre jours plus tard, la prison­\n nière vivote en bonne santé. Etonnement du triumvir. Il fait épier la visi­\n teuse : celle-ci, qui se relevait de couches, allaitait sa mère. O délire\n sublime ! le préteur mis au courant lève l'écrou et le trésor public concède\n à la mère et à la fille une pension.\n    Substituez un père à cette mère, la charité deviendra grecque, mais la mise\n en scène y gagnera. Plus dramatique, moins ambigu. Imaginez un vieillard\n chétif et barbu. Un nu de vieillard ! le beau morceau à peindre : Cimon va\n poser comme Sénèque, après Job, avant Ugolin.\n    Cette représentation de Cimon et Péra on l'intitulera encore : La Piété filiale;\nelle pourra démontrer aussi le dévouement plus fort que la pudeur ; de nos\njours elle figurerait l'étroite solidarité familiale ; elle symbolisait plus grande­\n ment la Charité, tout court. « En pia nota, suum, proprio fovet ubere, patrem. »\n Les anciens peignirent cette historiette (on croit la voir au musée des Studii,\nà Naples) et M. Jules-J. Lefebvre estima, en 1864, qu'il n'était pas trop tard\npour nous la raconter à nouveau. Le Parmesan (au musée de Naples) et le\nFiammingo (à la villa Albani) s'y attachèrent. Mais ce fut surtout le Guide\nqui s'attribua mission de la vulgariser : diverses estampes ont rendu célèbre\nson tableau du musée de Marseille, mais on en signale un second à la galerie\nDurazzo, à Gênes et lui en attribue, sans préjudice de quelques autres, un\ntroisième au musée de Cologne. La Pinacothèque étale le même sujet peint\npar Gérard Honthorst (lithographie par Piloty) et le Louvre le détient,\nexécuté par Bachelier au grand émoi de Diderot.\n   En plus de la noblesse du sujet et de son adaptation facile, qui en faisait un\narticle courant de commande pour asiles et hospices, l'attrait de la scène à\nfaire séduisit peintres et sculpteurs. Il y avait prétexte à têtes d'expression, à\nune décente nudité.\n   Tout cela, moral et physique, était bien au goût du XVIIe siècle. Aussi ce\ndût être à cette époque le sujet d'académie, le morceau d'épreuve, qui publie\nhors conteste parmi le frémissement de la foule le brio des maîtres et auquel\nles disciples aspirent; et sans doute doit-on trouver des répliques d'une même\npose pour tout un atelier, éclairées par des jours différents selon l'emplacement\ndes camarades de travail.\n   Comme on était alors au beau temps de l'École d'Anvers, à priori il n'y\na pas à douter que Rubens, Jordaens, Quellin et tous leurs élèves n'en aient\nexécuté quelques exemplaires. C'est de ce fait que les ventes anversoises\nvoient défiler fréquemment de pareilles dépouilles, attribuées à ces maîtres\nou plus timidement à leurs écoles. Le musée Danicourt, à Péronne, en expose\nune de ce genre. De Rubens on connaît néanmoins quelques réalisations\nauthentiques de ce motif : on peut en examiner des reproductions dans la\ngalerie des estampes d'après Rubens au sous-sol du musée d'Anvers. Mais à\nnotre étonnement, ni ce musée ni celui de Bruxelles ne détiennent aucun\nspécimen de cette sorte de productions.\n"}, {"page_pdf": 404, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1105, "texte": "                          « CHARITÉ ROMAINE »                              341\n\n\n   Aussi le plus important simulacre flamand que nous possédions de cette\nlégende est le grand relief cintré qui surmonte la porte du XVIIe siècle de\nla Prison de Gand, au marché au Beurre, derrière le Beffroi. Il constitue\npour cet édifice un pannonceau plutôt trompeur. Le peuple, qui n'a pas lu\nFestus, dénomme pittoresquement ce relief : De Mammelokker (le tireur de\nmamelle), ce qui est infiniment plus lucide que « La charité romaine » ; et\nmême, par extension, il désigne le tout par la partie et le bâtiment par\nl'enseigne : voilà pourquoi cet immodeste sobriquet y est devenu synonyme\nde prison, à l'ahurissement futur des linguistes et folkloristes.\n    Pline raconte que Rome démolit la prison qui abrita notre touchante\nhistoire et qu'elle édifia sur son emplacement un temple dédié à la Piété\nfiliale. Qu'il soit dit à Pline que Gand a reconstruit la prison et qu'ainsi les\njeux d'esprit se jouent aussi bien en monuments qu'en paroles.\n\n                                                       EDMOND DE BRUIJN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 342, "page_fin": 342, "titre_corps": "À une qui voulait être savante", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "A une qui voulait être savante", "ancre_fin": "Et de tenir le ciel enchâssé dans leurs yeux", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Hymne à Sélèné", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 405, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 737, "texte": "A une qui voulait être savante\n\n\n\nMon amie, il est temps de cesser ta méprise.\nTa lèvre s'est fanée et ton front s'est pâli\nA chercher le savoir au livre enseveli....\nEt la leçon d'amour, l'as-tu point     désapprise?\n\nTon œil clair a perdu son bel étonnement,\nTu sais bien mieux que moi les effets et les causes,\nTu connais la logique et l'algèbre. .. Les choses\nD'amour, tu ne suis plus les dire à ton amant!\n\nMon amie aux yeux clairs, ne deviens pas        savante!\nNe vois-tu pas en nos minutes    décevantes,\nS'envoler mes désirs et mes rêves pieux\n\nVers ces êtres charmants dont c'est le rôle unique\nD'être laForme seule, au contour      angélique\nEt de tenir le ciel enchâssé dans leurs   yeux?...\n\n\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 342, "page_fin": 343, "titre_corps": "Hymne à Sélèné", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Hymne à Sélèné", "ancre_fin": "D un amoureux guerrier intrépide et vainqueur", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Plainte d automne Tu luis", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 405, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 737, "fin_caractere_exclue": 944, "texte": "Hymne à Sélèné\n« Permets qu'en élevant nos fronts   rassérénés,\nNous mêlions nos chants clairs aux nocturnes     haleines\nPour te remercier d'épandre, ô Sélèné!\nLa paix de ta lumière à la cime des chênes...\n"}, {"page_pdf": 406, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 565, "texte": "          PLAINTE D'AUTOMNE         -   A LA LUNE           343\n\n\n» Pour que ton pâle front s'étonne dans les nues,\nRegarde! nous faisons, dans les bises du soir,\nMonter l'encens capricieux des encensoirs,\nO triste voyageuse aux plaines inconnues !\n\n» Nous venons, toutes timides et toutes  blanches,\nLe long des étangs bleus où, douce, tu te penches,\nO Sélèné, déesse écouteuse des cœurs!\n\n» Car nous rêvons parfois, filles de l'Ausonie,\nSous ta lumière pâle aux douceurs    infinies,\nD'un amoureux guerrier, intrépide et vainqueur!         »\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 343, "page_fin": 343, "titre_corps": "Plainte d’automne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Plainte d automne Tu luis", "ancre_fin": "Tu caresses la chair divine de la neige", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A la lune Pour le mystère", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 406, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 565, "fin_caractere_exclue": 1302, "texte": "Plainte d'automne\nTu luis dans le ciel pâle et sur la plaine vide,\nO Soleil autumnal, Soleil des derniers jours !\nVivace et jeune encor comme un vieillard       splendide.\nQui n'a pas oublié tout son passé     d'amour...\n\nLa feuille en ce temps-là n'était pas couleur d'ambre...\nNous avons caressé tes rayons bien souvent,\nNous deux, ma mie — elle amoureuse et moi rêvant :\nTu dois te rappeler, vieux soleil de Décembre?...\n\nElle n'a pu porter le poids du souvenir,\nL'Absente qui m'avait promis de revenir\nEt, frivole, son cœur, d'un coup d'aile, s'allège....\n\nMais nos cœurs sont plus fiers et nous nous  souvenons,\nVieux soleil d'or! pendant qu'à la cime des monts\nTu caresses la chair divine de la neige...\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-010", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 343, "page_fin": 344, "titre_corps": "À la lune", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "A la lune Pour le mystère", "ancre_fin": "O Lune douce ô Lune triste ô Lune blême", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Tombe La troupe", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 406, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 1302, "fin_caractere_exclue": 1510, "texte": "À la lune\nPour le mystère ailé que tu mets dans les choses,\nPour l'attendrissement  sublime que tu causes,\n\nPour ta clarté — douceur, divin mensonge, ivresse! —\nAussi suave au cœur qu'un regard de maîtresse,\n"}, {"page_pdf": 407, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 603, "texte": "344                         DURENDAL\n\n\n\n      Pour les reflets furtifs que tu poses sur l'onde,\n      Fée aux doigts lumineux, mélancolique et blonde!\n      Pour l'étrange lueur des bois où tu te penches,\n      Danseuse de vertige à la cime des branches!\n\n      Au nom des chiens errants qu'étonne ton mystère,\n      Au nom des fous et des poètes de la terre,\n      Au nom des malheureux, au nom des amoureuses,\n      Au nom de Veau, du ciel et des forêts ombreuses,\n      Au nom de tous ceux-là, je te salue et t'aime,\n      O Lune douce — ô Lune triste — ô Lune blême!\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-011", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 344, "page_fin": 344, "titre_corps": "La Tombe", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre de la Bathie", "ancre_debut": "La Tombe La troupe", "ancre_fin": "PIERRE DE LA BATHIE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 407, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 603, "fin_caractere_exclue": 1467, "texte": "La Tombe\n       La troupe convulsive et lente des pleureuses\n       S'est assise sur l'herbe au penchant d'un beau soir\n       Et dans l'air ont gémi des voix de malheureuses,\n       Plus lugubres sous les immenses voiles noirs...\n\n       Les prêtres solemnels et les vestales blanches,\n       Près de la voie antique avaient enseveli,\n       Parmi les touffes de bruyère et de pervenches,\n       Les deux amants trouvés morts dans le même lit...\n       Et depuis, quand les beaux amants crépusculaires\n       Frôlent, sans y songer, la dalle funéraire,\n       Un souffle étrange passe en l'air énamouré\n\n       Et, dans la nuit du ciel et dans les pleurs des branches,\n       Les deux amants rêveurs, enlacés par les hanches,\n       Ont entendu la voix qui nous dit : vous mourrez...\n                                               P I E R R E DE LA B A T H I E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-201", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Le Paradis (Le Jugement dernier, détail)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(.Photo Alinari", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 408, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 52, "fin_caractere_exclue": 210, "texte": "Photo   Alinari,   Florence)\nLIC PARADIS (LE J U G E M E N T DERNIER-DÉTAIL)\n                  (FRA   ANGELICO)\n\n      Galerie antique et moderne de Florence\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-012", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 345, "page_fin": 350, "titre_corps": "Siméon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Édouard Ducoté", "ancre_debut": "Siméon", "ancre_fin": "EDOUARD DUCOTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 410, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1459, "texte": "Siméon\n\n                                                   Pour mon Fils.\n\n\n\n              AVANT qu'il   plaise à Dieu de dépêcher, sur nos\n                 prières, des enfants en ce monde, ils séjournent\n                 en d'agréables Limbes, baignées de la lumière\n                 tempérée d'une perpétuelle aurore. Ignorant le\n                 chagrin, le désir, la fatigue, ces petits êtres\n                 s'occupent librement à des jeux paisibles. Ils\n                 ont à leur usage de vastes pelouses lisses où l'on\n                 tombe sans se blesser, des vergers remplis de\nfruits inoffensifs, des dunes de sable blond qui se prête à\ntoutes les fantaisies. Les talus les plus inclinés sont de faciles\npentes sans danger; et ruisseaux et bassins peu redoutables\nglissent ou dorment au ras de leur lit de gravier. Des papil­\nlons aux brillantes ailes de soie voltigent au-dessus des fleurs,\nmettant la meilleure grâce à se laisser prendre. Les fleurs\ns'inclinent vers les doigts avec un air d'inviter à les cueillir\npour des bouquets, des couronnes et des guirlandes. Et les\noiseaux peu timides ne s'arrêtent point de gazouiller aussitôt\nqu'on les approche.\n   En vérité, ce pays est une dépendance du Paradis où les futurs\npersonnages de la tragi-comédie humaine attendent en récréa­\ntion le tour de jouer leur rôle. Ils sont si nombreux et si sem­\nblables les uns aux autres, ces enfants, que lorsque l'un d'eux\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "346                         DURENDAL\n\n\ndisparaît pour entrer sur la scène terrestre, personne ne s'aper­\nçoit de son départ; ainsi sont évités de prématurés regrets. Et\nd'autre part, comme la mémoire nous vient seulement avec ce\nque nous appelons la vie, nous sommes bien empêchés de nous\nrappeler cette période bienheureuse, et cela sans doute est préfé­\nrable, car plus d'un passerait ses jours à y songer tristement.\n    Or, il y avait, ici-bas, un homme qui, pour le divertissement\ndes autres hommes, écrivait des histoires imaginaires. Il ne faut\npoint cependant croire qu'il le fit par pure charité; comme la\nplupart des gens, il obéissait innocemment à d'égoïstes motifs.\nIl ne donnait pas ces histoires en présent à qui avait envie de les\nlire, mais il les vendait fort cher, réunies en volume, sous le nom\nde romans et de contes. Et, malgré tout le mal qu'il prenait à les\ncomposer, il y trouvait un plaisir qui le dédommageait de ses\npeines, et au delà. Il se rendait à la double nécessité de gagner\nson pain et de satisfaire à sa vocation. L'agrément d'autrui ne\nvenait que par surcroît.\n    Cet homme se nommait Siméon. Il avait une barbe bien\ntaillée et peu de cheveux, et il se vêtait comme tout le monde.\nAvant qu'il connût le succès, il affectait un poil et une mise con­\ntraires. Mais son extérieur nous intéresse peu.\n    A l'opposé du plus grand nombre de ses confrères, il était\nfort scrupuleux envers soi-même, et il eut méprisé ses bénéfices\ns'il les avait réalisés au prix d'une piètre invention ou d'un\nmauvais langage. Les scrupules de cette sorte ne vont pas sans\nde pénibles anxiétés, car où prendre la certitude que l'on ne\ns'illusionne pas sur sa faiblesse ou sur son mérite. Sa sévérité\nne le contentait point ; elle pouvait être encore de l'indulgence\nou même de l'injustice. Quant au jugement des amis, fallait-il\ns'en défier plus que du silence ou des injures des rivaux. Trop\n de passions aveuglent les hommes pour qu'on puisse jamais se\n fier à leurs avis.\n    Dans sa perplexité, Siméon se souvint du proverbe selon quoi\n la bouche des enfants serait une source de vérité. Il pensa écrire\n un conte à leur intention, mais vite il se moqua de son projet.\n — Belle trouvaille! se dit-il. Le proverbe est usé jusque dans le\n tissu des lettres qui en composent les mots. Nos enfants ne sont\n pas plus véridiques que nous. Ils représentent notre image en\n un fidèle raccourci, et leurs mensonges sont tout simplement\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2329, "texte": "                               SIMÉON                             347\n\n proportionnés à leur taille. Je me garderai bien de prendre leur\n opinion.\n    Il retomba donc dans sa mélancolie, et il eut renoncé, comme\n nous tous, à résoudre le problème, si l'idée singulière ne lui\n était venue, d'aller aux Limbes même consulter les petites\n créatures dont aucune passion terrestre ne déforma encore l'es­\n prit. Sur le champ, il s'achemina vers le royaume chimérique,\n et il n'est pas surprenant s'il en trouva l'accès sans difficulté. Il\n avait assez d'imagination pour arriver, comme tout véritable\n poète, à découvrir les réalités invisibles.\n    Son but atteint, Siméon fut arrêté par une muraille qui\ns'étendait d'un bord à l'autre de l'horizon et dont le sommet se\nconfondait avec la voûte du ciel. Cette muraille était du bleu\npur et profond des parois d'une grotte de glace. En son milieu,\nune porte d'argent brillait comme le clair de lune sur un lac.\n    Comme il n'y avait ni cloche ni marteau, Siméon frappa\ndiscrètement du doigt contre le vantail, et aussitôt un guichet\ns'ouvrit dans lequel s'encadra la tête du portier. C'était la belle\ntête d'un vieillard qui semblait de l'âge du Temps, mais qui\ntémoignait de beaucoup plus de bienveillance que le personnage\nà la faux. Sur ce visage rose à la longue barbe de neige, cou­\nronné de blanches boucles, un affable sourire était répandu. Et\nce fut de la voix la plus engageante que le portier s'enquît des\nmotifs qui avaient amené Siméon à frapper à la porte. Celui-ci\navoua sans détours l'objet de sa visite.\n   Cette explication eut la vertu d'assombrir le vieillard; per­\nsuadé qu'il avait affaire à l'évadé d'une maison de fous, il en\néprouvait grand'pitié.\n   — Comment vous ouvrirais-je, mon ami, dit-il? Vous me\ndemandez une chose impossible, car...\n   Mais il ne poursuivit pas. trouvant superflu de donner des\nraisons à quelqu'un dont la rebelle intelligence ne s'en pénétre­\nrait pas.\n   — J'entends, dit Siméon; vous n'avez aucune bonne excuse à\nme fournir. Peut-être me prenez-vous pour dément ; je ne m'en\ndéfendrai pas, ce qui vous renforcerait dans votre conviction.\nPensez donc ce qu'il vous plaira sur la qualité de mon cerveau,\net laissez-moi entrer. Vous me rendrez un service dont toute ma\nreconnaissance ne sera qu'un modique paiement. Ici seulement\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2245, "texte": "348                         DURENDAL\n\n\nje puis apaiser mon appétit de sincérité. Me laisserez-vous affamé\nau dehors? Votre visage ne s'accorde pourtant guère avec cette\nbarbarie.\n    Le vieillard resta muet et pensif; sa main apparut dans l'ou­\n verture du guichet, et se mit à remuer la longue barbe, à la\n manière des gens perplexes. Siméon suivait sur son visage les\n étapes de cette méditation ; il le vit redevenir peu à peu sou­\n riant, et il se demanda même si un semblant de moquerie ne\n finissait pas par se mélanger à ce sourire.\n    — Allons ! soyez donc contenté ! dit enfin le gardien en reti­\n rant la tête.\n    Siméon, fort aise, entendit un bruit musical de clés, et la\n pesante porte d'argent tourna sans un grincement sur ses\n gonds.\n    Un gracieux tableau s'offrit au visiteur. Sur la prairie de\n velours, des milliers de petits enfants étaient répandus comme\n une jonchée de pétales de roses qu'une brise légère sans cesse\n déplace. Ils jouaient tranquillement sous le ciel aux nuances\n d'aube, et le concert de leurs grêles voix imitait un ramage\n d'oiselets. Siméon n'avançait pas d'une semelle et s'aban­\n donnait à une contemplation émue.\n    — Eh bien! dit le portier, vous étiez si pressé d'entrer tout à\n l'heure. Vous n'êtes pas venu, je suppose, pour vous attendrir.\n    — Je m'attendris, il est vrai, dit Siméon, car je suis père, mais\n en même temps j'observe; je suis homme de lettres. Il y aurait\n  un bon parti à tirer de ceci.\n     Et, maintenant que tous les détails de la scène s'étaient gravés\n  dans sa mémoire, il se dirigea vers le plus épais de la nuée\n  enfantine. Là, il s'assit sur un tertre de gazon, tira de sa poche\n  un rouleau de papier griffonné et frappa dans ses mains pour\n  attirer une attention silencieuse. Il se forma autour de lui un\n  cercle de spectateurs étonnés qui avaient un doigt enfoui dans\n  la narine ou accroché au coin de la bouche.\n     Siméon commença la lecture ; c'était une histoire féerique aux\n  péripéties émouvantes ou gaies, les plus imprévues qu'il avait\n  pu inventer, et il l'avait habillée d'un style délicat et transpa­\n  rent. Il prenait tant de plaisir à mettre sa prose en valeur qu'il\n  ne pensa pas d'abord à lever les yeux de dessus les feuillets pour\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "                               SIMÉON                            349\n\n juger de l'effet produit. Mais les enfants firent un tel gazouille­\n ment qu'il ne s'entendait plus lui-même, et impatienté il s'inter­\n rompit pour les rappeler à l'ordre.\n    Il n'en eut pas la peine. Le cercle s'était rompu et le vide fait\n alentour. Les enfants étaient retournés à leurs amusements sans\n se soucier du tout de sa présence. Siméon. fut interdit au point\n de rester bêtement la bouche ouverte, et son manuscrit à bout\n de bras. A cette attitude déconfite, un dépit rageur succéda,\n quand il vit, à son côté, le vieux gardien qui souriait, certes avec\n une ombre de raillerie. Il froissa son papier, le réduisit en boule,\n et il l'aurait jeté à terre si la main du vieillard n'avait retenu\n son geste.\n   — Eh malheureux! dit celui-ci, qu'allez-vous faire? Je trouve,\n pour ma part, ce récit très séduisant, et je ne doute pas qu'il ne\n recueille autre part le plus mérité succès.\n    — Inutile de me flatter pour me consoler, dit Siméon avec\n aigreur. Je n'en crois pas un mot. Ces enfants m'ont jugé en\n revenant à leurs jeux. Mon conte était stupide; et tout ce que\nj'écris ne vaut pas mieux. Je cherchais une opinion loyale et\n pure de mélange; me voici édifié.\n   — Erreur! ce n'est pas encore aujourd'hui que vous trouverez\nla paix dans une certitude, voire déplaisante. Il faudra, comme\ndevant, vous mécontenter avec d'approximatives vérités. Vous\naurais-je ouvert, en dépit de mon devoir, s'il y avait eu à cela le\nmoindre danger. Quand vous arrivâtes, votre proposition sau­\ngrenue me fit d'abord vous refuser la porte; mais ensuite j'ai\nréfléchi que votre présence ici ne compterait point. Racontez à\nces êtres innocents tout ce qu'il vous passera par l'esprit; ils\ntrouveront leur existence beaucoup plus intéressante, et vos\nparoles glisseront sur eux comme le vent sur une route nue.\nVous n'altérerez pas l'égalité de leur humeur, et il n'est pas en\nvotre pouvoir de diminuer ou d'aviver leur joie. Ces nourrissons\nn'ont aucune envie de la pâture que vous leur apportez. Ont-\nils besoin d'oubli, de consolation? Plus tard, quand ils seront\ndescendus dans le monde, ils iront vous demander le nécessaire\naliment. Que ne pourront-ils, hélas! se passer de votre secours.\nAujourd'hui vous êtes pour eux un étranger négligeable; ils\nsont heureux. S'il arrivait qu'un jour les hommes jouissent de\ncette innocente félicité, vos pareils risqueraient fort de succom­\nber d'inanition dans l'oubli.\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 916, "texte": "350                        DURENDAL\n\n\n  — Souhaitons à cette hypothèse une tardive réalisation, dit\nSiméon. S'il me fallait renoncer à tacher d'encre mes doigts,\nqu'en ferais-je?\n  — Rassurez-vous, Le bonheur parfait ne dorera jamais que\nles rêves.\n   — En ce cas, dit en riant Siméon, je puis bien convenir que\ncela est profondément regrettable.\n   — Du coup vous voici tout à fait consolé, dit le portier, riant\naussi. Et vous en êtes quitte pour une heure de temps perdu.\n   — Du temps perdu! se récria Siméon. Et comment donc?\nJe remporte le sujet d'un conte à écrire pour les enfants de\nlà-bas qui, eux, ont toujours quelque menu chagrin à oublier.\n   Ils étaient, tout en conversant, revenus à la porte d'argent.\nSiméon remercia le vieillard et prit congé de lui. Puis, du\npas le plus rapide, il retourna dans sa maison y rédiger cette\nhistoire.\n\n                                           EDOUARD     DUCOTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-013", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 351, "page_fin": 353, "titre_corps": "Le Bonheur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Le Bonheur I Le Bonheur est venu", "ancre_fin": "Que d autres soient heureux", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Fontanilia", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 416, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1058, "texte": "Le Bonheur\n\n                              I\n\n Le Bonheur est venu vers moi portant des fleurs,\n Comme le doux Printemps s'approche de l'Hiver;\n Sans doute il a compris combien j'avais souffert\n En voyant mon front las et mes yeux lourds de pleurs.\n\n Alors, il m'a tendu la gerbe de ses fleurs\n Pour que je garde au moins un peu de leur sourire\n Sur mes lèvres en feu, tremblantes de maudire\n La vie et son cortège immense de douleurs.\n\nEt moi, j'ai cru pouvoir retenir le Bonheur\nEt je lui dis : « Dans la fraîcheur de ces prairies\nNous vivrions heureux quelques heures bénies;\nTu dois chérir les prés, toi qui portes des fleurs! »\n\nLe Bonheur d'un baiser a fait sécher mes pleurs,\nJ'ai connu des instants dont l'âme est embaumée,\nEt j'ai rythmé sous tes regards, ô bien aimée,\nDes vers subtils et doux, comme un parfum de fleurs.\n\n                            II\nNous écoutions vibrer les cloches matinales ;\nNul ne dira jamais combien l'air était pur,\nIl semblait y passer dans le limpide azur\nDes vols mélodieux d'âmes et d'anges pâles.\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1791, "texte": "352                         DURENDAL\n\n\n      Le cantique du monde aux mille voix d'amour,\n      Des champs couverts encor des lourds épis de vie\n      Que mûrit le soleil et rafraîchit la pluie,\n      Montait pieusement vers la gloire du jour.\n\n      Et de tant de beautés sur nos âmes émues\n      La tranquille douceur s'épanchait lentement,\n      Et le charme exhalé de nos deux cœurs aimants\n      Faisait chanter la brise au long des avenues.\n\n      Du manoir des jours morts que hante ma Douleur\n      Sans doute pour longtemps les portes étaient closes,\n      Au détours d'un sentier où fleurissaient des roses\n      Je ois derrière nous l'ombre d'or du Bonheur!\n\n                                III\n      Soir tendre! ton baiser se posait sur notre âme,\n      Tes brises nous portaient de languissants aveux\n      Et ta clarté dormait dans l'or de ses cheveux...\n      Le jour errait encor, comme une pâle flamme\n\n      Mourante, à l'horizon des grands bois recueillis.\n      Tout s'unissait dans lacandeur d'une prière,\n      Et l'ombre consacrait l'exil de la lumière\n      Et la terre sombrait au sein calme des nuits.\n\n      Seules, nos ooix troublaient l'apaisement des choses,\n      Nos ooix où tant d'amour rendait les mois plus doux,\n      Mon front languissamment fléchit sur tes genoux\n      Et tu posas sur mes lèvres de chastes roses.\n\n       Et notre aoeu s'épanouit dans un rayon\n       De la lune apparue au sommet des collines\n       Et nous vîmes alors sur ces heures divines\n       Les ailes du Bonheur planer à l'horizon.\n\n                                 IV\n       Le ciel se fend, l'orage éclate, le oent gronde ;\n       L'âpre bise du nord ramène les frimas,\n       Les routes ont perdu la trace de nos pas,\n       L'Automne étend un voile d'ombre sur le monde.\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 717, "texte": "                        LE BONHEUR                                 353\n\nAh ! ne viens pas gémir à l'âtre du bonheur,\nVent cruel, j'ai fermé la fenêtre et la porte !\nPorte plus loin tes lourdes mains et ta voix forte,\nNe trouble pas la paix où repose mon cœur.\n\nMa douce aimée a clos les yeux, mon âme est morte !\nLes ais de la maison résonnent de chocs sourds;\nTa voix hurle, les murs tremblent sous tes poings  lourds,\nO vent froid du malheur, ton souffle ouvre la porte!\n\nEt si noire est la nuit qu'on ne voit point les c i e u x . . .\nQuel vide funéraire a glacé ma demeure?\nAvec le vent du nord qui gronde, siffle et pleure,\nLe Bonheur est parti!... Que d'autres soient          heureux!\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-014", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 353, "page_fin": 353, "titre_corps": "Fontanilia : I. Reine des Eaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Fontanilia", "ancre_fin": "Toi que la mort rendit plus proche et plus lointaine", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 418, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 717, "fin_caractere_exclue": 1524, "texte": "Fontanilia\n                               I\n                                                     R E I N E DES EAUX\n\n\nLa clairière attentive au doux bruit des fontaines\nT'offre un ample tapis d'herbe haute et de fleurs;\nLes formes, les parfums, les sons et les couleurs\nS'accordent pour louer tes grâces     souveraines.\n\nLa source harmonieuse et le jet d'eau qui chante\nRépandent dans l'air pur la fraîcheur de leurs voix,\nLe bocage est vibrant d'oiseaux comme       autrefois,\nTout se pare d'une jeunesse    renaissante.\n\nReviens! L'enfant songeur, rêvant de voir éclore,\nA ses yeux éblouis du soir et de l'aurore,\nLa Nymphe liliale entre les verts   roseaux,\n\nT'évoque, des lointains où tu dors, blanche Reine\nDu royaume fluide et musical des eaux,\nToi que la mort rendit plus proche et plus lointaine !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-015", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 354, "page_fin": 354, "titre_corps": "Fontanilia : II. La Fontaine aux Baisers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA FONTAINE AUX BAISERS", "ancre_fin": "Réfléchit le baiser de nos lèvres mourantes", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Allégorie", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 419, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 133, "fin_caractere_exclue": 933, "texte": "L A FONTAINE AUX BAISERS\n\n\n      A l'heure matinale où le chant des oiseaux\n      Jaillissait des forêts, des coteaux et des plaines,\n      Un enfant est venu se mirer aux       fontaines\n      Et rire allègrement de s'y trouver si beau.\n\n      Tour à tour il cueillit et jeta dans les flots\n      Pour en orner sa face au sein de l'onde éclose.\n      Muguets, lilas et lys, anémones et roses.\n      Et sa voix tout le jour chanta dans les échos.\n\n      Mais quand, au lent déclin du tiède crépuscule,\n      Il se fut éloigné vers le couchant qui brûle,\n      Nous trouvâmes enfin l'unique et cher séjour,\n\n      Terme tant désiré de routes       différentes,\n      Et la source fleurie où se mira       l'Amour\n      Réfléchit le baiser de nos lèvres      mourantes.\n\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-016", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 354, "page_fin": 355, "titre_corps": "Allégorie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Allégorie", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 419, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 933, "fin_caractere_exclue": 1364, "texte": "Allégorie\n\n      L'étang que le soleil vient baigner d'or au soir\n      T'invite à contempler ses flots rieurs et roses,\n      A l'heure d'ineffable abandon où les choses\n      Sous l'aile du sommeil sont plus douces à voir.\n\n      Mollement encerclé de collines    lointaines,\n      Il garde tour à tour prisonnier de ses eaux\n      Le double aspect du ciel où le vol des oiseaux\n      Remplace avec le jour les étoiles sereines.\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 532, "texte": "                      LE BONHEUR                          355\n\nRegarde le beau lac où le Printemps     sourit\nA la même clarté qui vit pleurer     l'Automne...\nQu'au miroir de tes jours pareillement     rayonne\nLa douleur fléchissante et l'amour qui fleurit.\n\nEt puisse-je, en tes yeux qu'aucune ombre ne voile,\nSi dans ta voix les doux oiseaux ne chantaient   plus,\nVoir renaître leurs vols, d'azur libre éperdus,\nTransformés par ta grâce en clairs essaims d'étoiles !\n\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-017", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 356, "page_fin": 364, "titre_corps": "Restaurations et Restaurateurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Fiérens-Gevaert", "ancre_debut": "Restaurations et Restaurateurs", "ancre_fin": "H FIERENS GEVAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 421, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": "Restaurations et Restaurateurs\n\n                  L y a des gens qui aiment les restaurations de monuments,\n                    de statues, de tableaux. Je dois reconnaître que l'immense\n                    majorité de la population belge, à cause sans doute de sa\n                    vieille et chère habitude de propreté, ne supporte que\n                    difficilement la vue d'un édifice noirci par le temps, et\n                     s'épanouit d'aise en contemplant des monuments lavés,\n                     raclés, récurés de haut en bas, rendus à leur blancheur\n                    première par quelque nettoyage triomphal des gratteurs\n                    officiels. Il y a des gens qui déplorent cette manie répara­\ntrice, qui trouvent en tout cas qu'elle s'exerce dans notre pays à tort et à\ntravers, qui considèrent l'excès où 1 on est tombé comme une menace\nperpétuelle pour nos trésors d'art. J'appartiens à cette seconde catégorie et\nje m'honore d'y rencontrer tous les artistes qui sont la gloire présente de\nla Belgique. Notre indignation en présence d'une absence totale de goût\nchez les restaurateurs est absolument désintéressée. Par malheur ce qui\ndevrait faire notre force arrête notre élan, car cette indignation reste\nplatonique plus qu'il ne faudrait et ne se traduit point par un effort\n sérieux contre des abus criants et sans cesse répétés. Nos adversaires,\n au contraire, défendent une industrie à laquelle le gouvernement, les\n provinces, les communes consacrent tous les ans des sommes énormes ;\n ils sont organisés d'une manière formidable; ils ont des écoles, des revues,\n des journaux; ils siègent en nombre imposant dans les commissions chargées\n de décréter les restaurations et de les approuver; (n'est-ce point une très grave\n erreur d'introduire dans la Commission des Monuments des architectes-\n restaurateurs, des peintres-pasticheurs, et aussi des entrepreneurs de travaux\n qui ne sauraient avoir une vue indépendante de la question et sont, par souci\n personnel, portés non pas seulement à entretenir, mais à développer de toutes\n leurs forces le goût des réfections?) Il en peut donc coûter cher à l'audacieux\n  qui s'avise de protester contre l'influence et la force grandissantes de ces\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3626, "texte": "                   RESTAURATIONS ET RESTAURATEURS                           357\n\n\n  messieurs, qui prétend qualifier sévèrement leur zèle malheureux et leurs\n  inspirations toujours médiocres. M'étant promené en Flandre et en Wallonie\n  l'année dernière, j'ai noté les méfaits de nos racommodeurs d'art; je les ai\n  signalés avec la vivacité de mon indignation encore fraîche dans la Chronique\n  des Arts, et dans l'Art Moderne. J'ai supplié mes confrères belges d'entendre\n  mon cri d'alarme. J'ai fait remarquer qu'il était un peu ridicule d'adresser à\n  la municipalité de Venise une protestation belge, comme on venait de le\n  faire, contre un projet, d'ailleurs odieux, dénoncé par la Revue de Paris,\n alors que l'on permettait à nos nettoyeurs publics de rafistoler et de défigurer\n  tout à leur aise nos édifices et nos ruines illustres... Je n'ai trouvé qu'une\n  sympathie tiède dans la presse belge. Les restaurateurs, par contre, ont mis\n tout en œuvre pour étouffer ma voix, pour jeter le ridicule sur mon opposition.\n     Me suis-je donc trompé?\n     Si vraiment mon attaque avait été inconsidérée, je n'aurais aucune peine à\n l'avouer. Mais ma croyance première s'est affirmée. J'ai laissé les restaurateurs\n commenter dans leurs revues ce qu'ils appellent mes « catilinaires » — ces\n gens ont le goût immodéré de l'archaïsme; — j'ai admiré la cohésion de leurs\n rangs; j'ai remarqué aussi quelques maladresses dans leur tactique. Voici la\n principale. Elle m'est toute personnelle et je m'excuse en vérité de la signaler.\n  Mais elle prouvera que les restaurateurs ne font pas toujours preuve de la\n  bonne foi dont ils prétendent posséder le monopole. Ils m'envoyaient autre­\n fois des brochures portant des dédicaces flatteuses et accompagnées de lettres\n charmantes; on louait et on reproduisait mes travaux dans leurs revues.\n Depuis que j'ai dit mon sentiment sur les restaurations, changement complet\n dans leur attitude. Mes opinions archéologiques et artistiques deviennent de\n nulle valeur, même celles qui avaient été approuvées jadis avec éclat. En\n vérité, il y avait une insistance un peu trop grossière à condamner mes tra­\n vaux pour que je m'en inquiétasse; non seulement ces critiques acerbes me\n semblaient indignes d'attention, mais elles me faisaient douter de la liberté de\njugement de mes adversaires, elles me mettaient en garde contre la valeur de\n leur défense dans le débat sur les restaurations. Toutefois cela me semblait\ninsuffisant pour étayer ma religion personnelle. J'entrepris toute une enquête.\nJe vis à Paris des architectes éminents, entre autres : M. Bonnier, l'architecte\nde l'Elysée, par qui j'entendis condamner presque toutes les restaurations\neffectuées en France depuis Viollet-le-Duc; puis M. Bernier, membre de\nl'Institut, qui me fournit des renseignements techniques sur les limites infini­\nment restreintes où l'on peut maintenir les restaurateurs. A Bruxelles j'ai tenu\nà voir M, Lagasse de Locht, président de la Commission des Monuments, qui,\ntout en n'approuvant pas mon attitude — ce qui semble assez naturel, — m'a\ndéclaré textuellement: « Vous avez raison sur certainspoints. » Ces mots assurément\nn'étaient pas fait pour diminuer mon ardeur. Après cette entrevue j'ai repris\nmes excursions annuelles dans le pays. Pendant mon enquête et mes voyages\nles restaurateurs continuaient de clouer mon nom dans les colonnes venge­\nresses de leur moniteur : la Revue de l'Art chrétien. Ils seraient bien surpris\ntoutefois si, après ces exécutions présidées par MM. Cloquet et Helbig, je\nfaisais le mort. Durendal m'offre l'hospitalité. Je remonte sur la brèche. Si\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3221, "texte": "358                                 DURENDAL\n\n\nj'écris ici, et non dans une revue française, comme on me l'a grossièrement\nreproché, c'est pour bien marquer qu'il y a un intérêt patriotique à lutter\ncontre la grandeur insolente des restaurateurs, c'est pour faire comprendre\nque je m'élève en qualité de catholique et non simplement de critique ou de\ndilettante contre le traitement trop souvent injustifiable que l'on inflige à nos\nbelles églises.\n\n                                          *\n                                         * *\n\n   Je voudrais me garder autant que possible ici des théories. Il serait vain de\nvouloir établir desprincipes pour les restaurations ; chaque cas exige un examen\nparticulier et puisque l'on prétend que je me suis avancé étourdimeni, sur un\nterrain que je ne connais pas, je ne saurais mieux faire que de passer en revue\nles principales restaurations effectuées ces temps derniers dans notre pays ;\nelles me seront des exemples excellents pour montrer avec quelle maladresse,\nquelle absence de tact (et souvent de scrupules) la science de nos arrangeurs s'est\nexercée sur les plus illustres de nos édifices. Je range dans une première caté­\ngorie les monuments encore en usage :\n   Notre-Dame du Sablon : Une victime lamentable de nos écorcheurs de\nvieilles pierres. On l'a améliorée il y a cinquante ou soixante ans, et on y a\najouté à cette époque une sacristie (rue de la Régence) dans la maniere gothique\nchère à la génération qui nous a précédés. Cette addition, bien entendu, est\nsévèrement condamnée par les restaurateurs d'aujourd'hui; car, remarquons\nen passant, qu'un raccommodeur de monuments n'approuve jamais que ses\npropres travaux. Au surplus, cette sacristie est malencontreuse. On prétend\nqu'elle va disparaître. Si j'en parle, c'est que je tiens à montrer combien ces\nsortes de pastiches, mis à la mode par Viollet-le-Duc, Lassus, etc., sont\ndevenus insupportables (1). L'archéologie a fait des progrès grâce à la photo­\ngraphie, aux innombrables renseignements graphiques dont on dispose. On\ns'aperçoit que les reconstitutions et imitations réalisées il y a un demi-siècle, et\njugées alors absolument parfaites sont en vérité ridicules. Les copies et réfec­\ntions de Viollet-le-Duc lui-même font sourire les architectes les plus igno­\nrants. Cette impuissance d'un constructeur illustre, admirablement renseigné\nsur son art, cette incapacité absolue et flagrante de tous ceux qui ont copié\nservilement les styles morts (et surtout notre gothique, d'une fantaisie si\nindisciplinée) devraient faire réfléchir, semble-t-il, nos restaurateurs, les\nempêcher de verser dans des mésaventures de ce genre ! Nullement. Quand\non leur confie un monument, ils ont la rage de le reconstruire entièrement,\nde remplacer l'original par un pastiche de leur laçon. Notre-Dame-des-Vic-\n\n\n   (1) A ce propos je renvoie M. Helbig à un article qui doit paraître dans la Revue Uni-\nverselle et où je signale les principales restaurations exécutées en France depuis l'adop­\ntion des idées de Viollet-le-Duc. M. Helbig, je no sais trop pour quelle raison, affirmait\nrécemment à ses lecteurs de la Revue de l'Art chrétien que j'ignorais les méfaits commis à\nPierrefonds, Carcassonne, etc.\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3634, "texte": "                     RESTAURATIONS ET RESTAURATEURS                              359\n\n\n    toires (Sablon) en est le témoignage éclatant. On complète et on corrige la\n    restauration qui nous a valu la sacristie parasite de la rue de la Régence. On\n   adéjàreconstruitdeux portails. L'un d'eux (rue des Sablons) était autrefois une\n   pure merveille ; les pierres, avec leurs charmants détails ornementaux\n   finement patines s'animaient d'une vie inimitable. On les a arrachées et rem­\n   placées par un pastiche criard et sec. Dans trente ans, dit-on, les pierres\n   nouvelles auront retrouvé ces belles nuances vétustés que l'on admirait dans\n   le portail ancien. Admettons-le. Mais pense-t-on que pour cela cette copie\n  moderne égalera jamais l'œuvre originale ? Les volets de l'Adoration de l'Agneau,\n  peints par Coxcie et conservés à Gand, sont une copie brillante et très savante\n  des originaux conservés à Berlin. Qui confondra la manière du grand copiste\n  avec celle du maître? Le nouveau portail du Sablon ne perdra jamais sa\n  froideur et son allure de schéma. Dans quarante ans, les spécialistes l'esti­\n  meront peut-être aussi médiocre que la sacristie, par la raison qu'on y aura\n  constaté des erreurs architectoniques. Un problème se pose à ce propos.\n  L'architecte, tout en reconstituant entièrement le portail avec son pignon, ses\n tourelles, sa double balustrade, etc., n'a pas osé placer de nouvelles statuettes\n dans les niches du porche (tympan et voussures), parce qu'il reconnaissait\n apparemment qu'on ne refait pas la sculpture du moyen âge. Pourquoi se\n permettait-il dès lors de refaire les figurines des consoles et tous les ornements?\n N'est-ce point aussi de la sculpture? Du moment que l'on reconstruisait ou\n reconstituait cette partie de l'édifice dans sa totalité, je ne vois point pourquoi\n on s'est abstenu d'y placer des « images » de pierres. Refaire des consoles et\n ménager des niches pour n'y rien mettre, c'est bien là une de ces absurdités\n auxquelles se plaît le goût singulier — mais savant 1 — de nos maquilleurs de\n vieilles pierres.\n     L'église du Sablon a conservé un portail ancien donnant sur la rue de\n  la Régence. Il est privé de ses statuettes et très appauvri; mais une exquise\n  guirlande sculpturale est conservée presque intacte. Telle quelle, cette entrée\n  constitue certes le vestige le plus intéressant de l'extérieur ancien. Il faudrait\n la conserver avec un respect pieux et ne livrer aux architectes que les parties\n où la brique apparaît et leur demander l'achèvement du gâble. Ils entendent\n hélas 1 faire mieux. Il y a quelques années, l'architecte chargé de reconstruire\n (comment employer un autre mot?) l'église, a commencé la destruction de ce\n portail avant même, assure-t-on, d'en avoir relevé le dessin ! Pendant quelques\n jours ses ouvriers poursuivirent leur besogne criminelle. Ils détruisaient\n méthodiquement le chef-d'œuvre architectonique en commençant par le bas!\n Quelques artistes s'émurent et momentanément ce vandalisme éhonté cessa.\nAlors les vieilles pierres furent remplacées par des briques M Après quoi\nl'architecte entreprit la reconstruction du portail de la rue des Sablons. Son\ntravail coûta près de 2 millions. Le gouvernement, la province et la ville\nconsentent encore à dépenser la moitié de cette somme pour détruire ce qui\nreste extérieurement de l'ancienne église et pour faire embellir l'intérieur!\nCar il est, me dit-on, dans la Commission des Monuments certains membres\nqui rêvent de livrer Notre-Dame-du-Sablon aux décorateurs d'une célèbre\nacadémie de copistes! Qu'on débarrasse l'église de son badigeonnage, soit!\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3426, "texte": "360                               DURENDAL\n\n\nMais on parle d'enlever les apôtres de la nef, de sacrifier les monuments\nfunéraires qui décorent les piliers à l'intersection de la nef et du transept,\npuis de « polychromer » tout l'édifice d'après les méthodes chères à Saint-Luc !\nC'est ainsi que l'on veut traiter aussi la très belle église de Saint-Hubert. Ce\nserait intolérable. Notre pays de bon sens ne laissera pas s'accomplir cette\nbesogne dévastatrice.\n  Hôtel de ville de Louvain : On refait toute la façade de droite ! ! Tout entière,\nvous entendez bien, bas-reliefs, statuettes, le tout, du haut en bas. C'est l'un\ndes exploits les plus hardis de nos restaurateurs. Les pierres, dit-on, se\ndétachaient de l'édifice et menaçaient d'écraser les passants. Etait-il bien\nnécessaire pour cela de remplacer toute la façade? N'est-ce pas le comble de la\nprétention de vouloir recommencer le chef-d'œuvre de Mathieu de Layens et\ndes inimitables tailleurs d'images qui travaillèrent sous sa direction! Il est\nvrai que le respect des sculptures anciennes est peu développé en Belgique.\nQu'on veuille bien croire que je n'exagère rien. On ne recule pas devant des\nrestaurations sacrilèges. Partout ailleurs on se moque aujourd'hui des sculp­\nteurs qui ont eu la prétention de remettre des nez et des bras aux statues\nantiques. Le règne des Thorwaldsen n'est point terminé chez nous. A Mons,\naprès avis favorable de la Commission des Monuments, paraît-il, on va\nremettre des ailes et des mains à un merveilleux archange saint Michel\ndu XVe siècle — la plus belle sculpture peut-être que nous possédions de\ncette époque — et qui se trouve actuellement dans une chapelle de l'église\nSainte-Waudru, derrière le chœur. On lessivera l'admirable statue, on\ngrattera le visage qui est un peu entamé et on placera l'archange sous un beau\ndais flamboyant commandé à Saint-Luc. Si la Belgique possédait la Victoire\nde Samothrace, on ferait une campagne dans les journaux pour lui mettre des\nbras, et la Commission des Monuments réclamerait la restauration du\nrostre qui lui sert de piédestal...\n   Chose extraordinaire ! Quand il s'agit d'un édifice « rococo » on consent\nà le restaurer discrètement, au moyen de quelques pierres adroitement\nintroduites dans les murailles. Dès qu'il s'agit d'un monument gothique on ne\ntrouve qu'un moyen de le conserver : le reconstruire. Parlez avec des archi­\ntectes de la question des restaurations. Ils admettront toujours qu'un restaura­\nteur doit être avant tout un conservateur, qu'il doit se contenter de remplacer\nles vieilles pierres, qu'il est insensé de vouloir reconstituer des ensembles\navec sculpture. En théorie, je m'entends pour ma part à merveille avec eux.\nMais dès qu'ils sont appelés au grave et délicat honneur de consolider un\nancien édifice, ils oublient leurs excellents principes et, sans vergogne, élèvent\nà la place de là merveille ancienne une copie de leur façon. C'est ainsi qu'on\nagit à Louvain.\n   Et ce que je dis du chef-d'œuvre de Mathieu de Layens, je puis le dire aussi\nde l'église de Saint-Pierre dans la même ville (on la remet à neuf à l'extérieur),\nde Saint-Rombaut (sur presque toute la hauteur du côté droit, on a arraché la\npierre, et pour le moment, les briques apparaissent à nu, comme la chair rouge\nd'un écorché, en attendant que l'on commence la « restitution »), de Notre-\nDame de Hal, de l'église de Walcourt (on semble disposé à les rebâtir entière-\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3321, "texte": "                   RESTAURATIONS ET RESTAURATEURS                            361\n\nment), de la Maison des Bateliers de Gand (on ne sait quel mystère s'accomplit\nderrière le triple balcon noir, impénétrable, qui entoure l'illustre hôtel corpo­\nratif, depuis des mois et des mois, comme un immense et infâme appareil\northopédique! Que se passet-il derrière cette cuirasse de bois? Cette énigme\ntourmente tout Gand. Que les descendants d'Artevelde se rassurent. Dans quel­\nques années on enlèvera l'échafaudage et ils auront la joie de contempler une\nnouvelle Maison des Bateliers, surmontée sans doute de chevalets télépho­\nniques, car le vénérable et charmant édifice doit devenir un Hôtel des Postes)...\n\n                                        *\n                                       * *\n\n    Comment agiriez-vous ? me dira-t-on.\n   Je ne suis point architecte et je ne voudrais point m'égarer dans des théo­\nries vagues. Les restaurateurs savent très bien quel est leur devoir. Pour des\nraisons, hélas! presque toujours budgétaires et parce que je ne sais quel\nbesoin irrépressible les pousse à exécuter pour leur compte le programme de\nl'architecte créateur, ils oublient toute mesure. Ils ne lâchent le monument\nqu'à regret. Il faut donc refréner leur ardeur destructrice en diminuant les\ncrédits. Il ne faut jamais leur permettre de refaire les sculptures monumen­\ntales. De la sorte on ne trompera personne. Les pierres historiées et refouillées\nne doivent être remplacées que par des pierres simplement épannelées. On\npeut reconstituer exactement un ornement géométrique, une moulure, un\ntore ; on ne saurait retrouver les accents admirables de nos vieux imagiers.\nEt si l'on juge que par suite d'un manque de solidité une façade doit être\nreconstruite tout entière, relevez-en le dessin avec un scrupule religieux,\nfaites-en peindre des reproductions, photographiez la pour les musées. Puis\nqu'on en confie la réfection à un artiste original et rion à un copiste. Les archi­\ntectes créateurs ne manquent pas en Belgique et surtout dans la jeune généra­\ntion. J'ai plus de confiance en eux qu'en n'importe quel pasticheur. S'il leur\nfaut construire une sacristie, une chapelle nouvelle pour un vieil édifice, ils\nauront assez de tact pour édifier une œuvre en harmonie avec les parties\nanciennes; leur création, de plus, aura une valeur propre et vivante. Quand\nun « maître des œuvres » du XVe siècle restaurait une église du XIIIe siècle,\ncopiait-il le style de l'architecte primitif? LeXVIIIesiècle, dont on a beaucoup\nmédit à tort et à travers, avait là-dessus encore des idées très saines. Les\n De Bruyn, les Dewez, les Agneessens n'étaient pas tourmentés de nos soucis\narchéologiques, de notre conception abstraite et glaciale qui consiste à vouloir\n rétablir, dans un édifice de plusieurs siècles, je ne sais quelle illusoire unité\nde style. Ils ont commis des écarts de goûts. Mais ils créaient; leur imagina­\ntion avait souvent une ampleur magnifique. Aujourd'hui la science de nos\ncopistes et de nos restaurateurs tue froidement nos monuments, fige leur\n beauté grâce à des combinaisons de lessive, de raclage et d'embaumement\n dont notre époque, féconde en invention, aurait tort en effet de ne point\n s'enorgueillir.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3439, "texte": "  362                                   DURENDAL\n\n\n      Je passe aux ruines. Voici ce que j'ai écrit à ce sujet dans la Chronique des\n  'Arts : « Où là raison se perd, où l'on ne trouve plus l'ombre d'explication, où\n   l'on se sent en présence d'une négation absolue non seulement de l'art, mais du\n   plus simple bon sens, c'est devant les restaurations de ruines ! On restaure les\n \"ruines des célèbres abbayes d'Aulne et de Villers. C'est un crime, une profana­\n   tion. Il n'y a donc personne en Belgique parmi les membres du Gouverne­\n   ment et des commissions compétentes pour sentir le profond ridicule qui\n   s'attache à la réunion de ces mots : restauration de ruines? Une ruine restaurée\n   est-elle encore une ruine? N'est-ce pas proprement une aberration de vouloir\n  arranger, relever, rejointoyer, ravaler de vieilles pierres dont la séduction con­\n  sistait précisément dans un désordre imprévu, qui tiraient leur charme tra­\n  gique de leurs blessures mêmes, des traces de la dévastation et du temps? Et\n  ne sait-on pas que l'on détruit la beauté des paysages environnants — ceux de\n  Villers et d'Aulne sont admirables — en se livrant à des reconstitutions sacri­\n  lèges?\n      » A Villers, le chœur de l'église abbatiale est occupé par un énorme écha­\n  faudage qui ne disparaîtra peut-être plus. Ne vaudrait-il pas mieux que les\n  murailles fussent perdues? Un rédacteur du Petit Bleu, de Bruxelles, écrivait\n  ces jours-ci: « Il ya dans le chœur de l'église un formidable échafaudage, dressé\n  » là depuis le commencement des travaux, qui a dû coûter cher, qui n'a,\n  » paraît-il, jamais servi et qui est aujourd'hui si moussu, si moisi, qu'aucun\n  » entrepreneur soucieux de la vie humaine n'oserait permettre à ses ouvriers\n  » de s'en servir ».\n      » L a restauration de l'abbaye d'Aulne est conduite avec science, je n'en\n disconviens pas. Mais quelle joie a-t-on à contempler les immenses câbles qui\n traversent l'église et retiennent les meneaux des grandes ogives? quel plaisir\n d'art peut-on éprouver à voir des tronçons de colonnes rangés symétriquement\n dans les nefs? Les corniches du chœur et du transept sont égalisées, certaines\n voûtes sont reconstruites. Ce n'est plus une ruine, ce n'est pas une reconsti­\n tution. En réalité, on a l'air de visiter un chantier de construction abandonné\n depuis la veille par les marbriers et tailleurs de pierre. L'église est devenue\n un local idéal pour conférences sur l'art du moyen âge. »\n     M. Cloquet est le restaurateur des ruines de l'abbaye d'Aulne. Il s'est\n défendu en s'accusant. « Non, m'a-t il dit, on ne restaure pas les ruines ! »\n Précieux aveu suivi d'autres révélations. « Maison remet aux verrières leur presti­\n gieuse résille!On repose sur leur base les fûts exhumés des colonnes, qui désormais jalon­\nneront la vieille nef et rappelleront l'ordonnance du majestueux édifice (je constate le fait\n et on me reproche cette constatation); enfin on empile avec ordre certaines pierres\n retrouvées qui constituent des documentsarchitectoniques!!(1) » Cet avec ordre est tout\n un poème. Les restaurateurs de ruines n'ont jamais avoué plus ingénuement à\n quel point la poésie des ruines leur était indifférente. Avec ordre ! Une ména­\n gère sommeille daps l'âme de nos embaumeurs d'édifices morts. Avec ordre !\n Nettoyons les ronces, se disent-ils, enlevons les mauvaises herbes, rangeons\n\n\n  (1) Extrait textuel de la Revue de l'Art Chrétien.\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": "                   RESTAURATIONS ET RESTAURATEURS                               353\n\nces tronçons mutilés, déblayons l'église, reconstruisons les contreforts, les\nmurs du chœur et du transept, rétablissons leur couronnement ébréché,\nrefaisons les corniches avec leurs chaperons, reconstruisons les voûtes du\ngrand réfectoire, la fenêtre et le pignon du transept nord; enfin, pour prouver\nla sûreté de notre science, reconstituons, pour l'une des fenêtres du chevet,\nune résille tout entière devant laquelle les spécialistes ne pourront retenir un\ncri d'admiration! Avec ordre, avec ordre! Bientôt l'abbaye sera reconstruite\nentièrement, mais avec ordre...\n   Je n'invente rien» Tous les travaux que je viens de citer ont été exécutés à\nAulne. J'en ai trouvé l'énumération, avec commentaires élogieux, dans un\nquotidien bruxellois. Et ces gens prétendent qu'ils aiment les ruines!!\n   Que se passe-t-il donc à Villers ? On reconstruit, on reconstruit. La brasserie\nabbatiale pourrait être livrée demain à un fabricant de geuze lambic. On rêve\nde reconstituer la voûte de l'église ! Que sais-je encore. Voilà donc deux ruines\nfameuses dont la beauté se trouve à jamais compromise. Les restaurateurs —\nd'ailleurs encouragés par certains membres de la Commission des Monuments\n— se préparent à envahir les ruines d'Orval. Et le propriétaire, àssure-t-on,\nne les défendra pas. Tous nos beaux sites monastiques vont perdre les uns\naprès les autres leur splendeur mystérieuse. On farde les ruines, on met un\nmasque sur ces cadavres, on cache leurs blessures, on met de l'ordre dans ces\nsqueletles d'architecture. Des architectes, des contremaîtres, de nombreux\nouvriers sont employés à cette lessive funèbre, alors qu'il suffirait d'un maçon,\nconseillé par un artiste, pour entretenir ces grandes tombes impressionnantes\net pour en conserver ce qui est menacé de destruction complète...\n   Vous savez aussi l'étonnant projet (dans quelle cervelle a-t-il pu germer ?)\nd'une reconstruction totale du château de Bouillon! Il semble enterré sous le\nridicule. Mais le château des Comtes, à Gand, se reconstruit tranquillement\nsans que personne ait une idée précise de sa disposition et de son aspect\nprimitifs. «On a entièrement reconstruit (ai-je dit dans la Chronique des Arts)\nle beau chemin de ronde du magnifique burg des comtes de Flandre :\n'S Gravensteen, conservé à Gand. Il y a deux ans (1), en signalant ce superbe\ntype de l'architecture militaire duXIIesiècle, nous avons supplié les architectes\nde ne point toucher aux échauguettes si joliment posées sur la muraille d'en­\nceinte. Elles ont été impitoyablement refaites. Nous avons eu tort de nous en\nmêler, sans doute. Les restaurateurs n'aiment point que l'on mette le nez dans\nleurs affaires. Notre prière aura fouetté leur zèle réparateur. Notez qu'on les\navait chargés tout simplement de désencombrer les ruines du manoir comtal.\nIls n'ont pas encore reconstitué le donjon. Ne désespérons point; cela ne\nsaurait tarder et le château des Comtes sera bientôt un «vestige» aussi odieux\nque le Steen de Gérard le Diable, autre monument de Gand restauré jadis\nd'une manière abominable (2). »\n\n\n  (1) Voir, dans la Gazette des Beaux-Arts du1erjuin 1898, noire article sur Le Château\ndes comtes de Gand.\n  (2) On applique en ce moment contre le Steen déjà si maltraité de Gérard le Diable, je\nne sais quel édicule...\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2993, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\n   Au-dessus des murailles d'enceinte, le donjon éventré produit un effet\nsuperbe. On ne peut se décider à le conserver tel quel en l'étayant de manière\nsuffisante. Pourtant nul ne sait la forme ancienne du toit, nul n'a pu déter­\nminer la structure intérieure, etc. Et néanmoins on veut le reconstruire. On\nva mettre de l'ordre dans ces vieilles pierres. Quelques membres de la\nCommission des Monuments voudraient simplement reconstruire les\nmurailles extérieures. Cette solution me paraît inacceptable. Un de nos\nministres montre un esprit plus logique en demandant une reconstruction\n totale. Au moins la ruine pourra servir à quelque chose, Tout le monde sait\nque le Belge est un être pratique... Mon ami, M. Baertsoen, a mené jadis une\ncourageuse campagne contre la reconstruction du 'S Gravensteen, de Gand ;\nmais les artistes, surtout quand ils ont beaucoup de talent, sont considérés\ncomme de doux rêveurs. On se moque de leurs conseils particulièrement quand\nils se mêlent de questions esthétiques. Si Rubens revivait on lui ferait bien\nvoir qu'il a eu tort de s'occuper d'architecture. Quant aux écrivains, four­\nvoyés dans ces questions, on les traite avec une ironie qui rendrait Socrate\net Platon jaloux. On s'amuse de leur indignation (dans un langage d'ailleurs\ndoucement joyeux). Dans les réunions d'architectes-racommodeurs on se\nfrotte les mains d'aise, on se donne de cordiales et fraternelles tapes sur le\nventre, on se « gondole » littéralement en lisant la prose bénévole des gens\nnaïfs qui réclament le respect des chefs-d'œuvre anciens. Pauvre Baertsoen !\n Nous sommes mis dans le même sac. Qu'allions-nous faire dans cette galère?\nQu'ils achèvent le château des Comtes. Ne nous mêlons plus de leurs travaux.\nQu'ils raclent, grattent, peignent, maquillent, reconstruisent, blanchissent,\nfardent, enjolivent,, rafistolent nos édifices anciens, qu'ils traitent nos monu­\nments à la façon du couteau de Jeannot,. qu'ils vivent et engraissent dans\nnos ruines, qu'ils récurent nos tableaux, qu'ils écorchent nos statues, que\ndans leur immense et superbe délire de propreté et d'ordre ils dévastent à\nleur aise nos trésors d'art, qu'ils achèvent leur besogne insensée... Ne nous\nmêlons de rien. Les restaurateurs sont plus forts que nous. Ils saperont\nnotre réputation, ils dénigreront nos travaux, ils empoisonneront toutes nos\nmodestes satisfactions d'art et d'amour-propre. Jouissons tranquillement en\n égoïstes des faveurs de la fortune. Les gens qui font entendre une idée nou­\nvelle à voix claire sont suspects. Rentrons dans notre coquille. Cachons-nous.\n Fermons la bouche...\n                                        *\n\n   Eh bien non, cent mille fois non! Ma cartouchière n'est pas épuisée. Je\nlutterai jusqu'au bout. J'ai l'ardente conviction que toute la jeunesse artistique\nme suivra. L'avenir nous appartient.\n   Restaurateurs ! En garde !\n                                                        H.   FIÉRENS-GEVAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-018", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 365, "page_fin": 365, "titre_corps": "Symphonie de Mai", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Gaston della Faille de Leverghem", "ancre_debut": "Symphonie de Mai", "ancre_fin": "GASTON DELLA FAILLE DE LEVERGHEM", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 430, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1235, "texte": "Symphonie de Mai\n\nVoici mai. Le printemps ouvre sa symphonie\nPar un accord dans les hautes notes du vert.\nPendant qu'ifs et sapins, funèbre écho d'hiver,\nProlongent morendo leur basse       rembrunie,\nDéjà les hêtres noirs les dominent    souvent\nD'un son jeune et cuivré de cor; déjà la neige\nDes vergers blancs de fleurs ondule au gré du vent,\nComme une enveloppante arabesque         d'arpège.\nEnfin, un leit-motiv de pastorale   sort,\nTendre et mélodieux, du primitif    accord,\nSuivant le contrepoint de la Beauté     suprême:\nEt, dans l'immense orchestre, éclate ce grand thème\nOù la gamme des tons chante tout à la fois,\nL'un foncé d'un bémol, l'autre éclairci d'un dièse,\nEn fugue chromatique, en canon à cent voix,\nEn groupes dissonnants, dont telle est la synthèse.\nQu'urne trop frêle, l'âme humaine      éclaterait\nPour peu qu'elle vibrât à l'unisson des choses:\nCar, l'oreille tendue au palpitant  secret\nQue lui porte le vent de ses destins moroses,\nSe croyant sur le point toujours de le saisir,\nEt n'y réussissant jamais, notre âme en peine\nConfond avec les voix dont la nature est pleine,\nCelle de Dieu qui chante au fond de son désir.\n\n                     GASTON DELLA F A I L L E DE LÉVERGHEM.\n  Mai 1901.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-019", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 366, "page_fin": 375, "titre_corps": "I Fioretti", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 431, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2161, "texte": "I FIORETTI\n                                                (Suite)\n\n\n\n\n        EXEMPLE DE FRÈRE LÉON ET COMMENT SAINT FRANÇOIS\n                      LUI COMMANDA QU'IL LAVAT LA PIERRE\n\n\n\n\nS               AINT François parlant avec frère L é o n sur le m o n t de la Vernia\n                  dit : — « F r è r e , petite brebis, lave cette pierre avec de l'eau ».\n                  F r è r e L ë o n se dépêche et lave la pierre avec de l'eau.\n                      Saint F r a n ç o i s dit avec g r a n d e gaieté et joie : — « L a v e - l a avec\ndu vin », et il le fit. — « Lave-la avec de l'huile », et il le fit. Saint F r a n ç o i s\ndit : — « F r è r e , petite brebis, lave cette pierre avec du b a u m e ». F r è r e L é o n\nrépond : — « O doux père, comment pourrais-je avoir d u b a u m e en un lieu\naussi sauvage ? » Saint François répond : — « Sache, frère petite brebis du\nChrist, que c'est là la pierre où siégeait le Christ, q u a n d u n e fois il m ' a p p a r u t\nici. E t , pour cela, je t'ai dit quatre fois de la laver et de te taire, parce que\nJésus-Christ m'a promis quatre grâces singulières pour m o n Ordre : la pre­\nmière est que tous ceux qui aimeront cordialement mon O r d r e , et les frères\nqui persévèreront, feront, par la grâce de Dieu, u n e b o n n e fin. L a seconde,\nque les persécuteurs de cette sainte Religion seront notablement p u n i s . L a\ntroisième, qu'aucun mauvais h o m m e , persistant dans sa perversité, ne pourra\nrester longtemps dans cet O r d r e . L a quatrième, que cette Religion durera\nj u s q u ' a u j u g e m e n t dernier (1).\n\n\n\n   (1) Dans son édition du Spéculum Perfectionis (Paris, Fisbacher, 1898, p. 302), M. Paul\nSabatier reproduit, d'après une publication franciscaine du XVIII siècle, une lettre attri­\nbuée au frère Masseo, qui contient le récit des adieux de saint François au mont de la\nVernia. Le savant historien du Poverello admet l'authenticité de cette pièce, bien qu'il n'en\nait pu retrouver l'original, ni une copie ancienne, dans les archives des couvents de l'Ordre-\nNous n'avons pas qualité pour nous prononcer sur cette question; mais il semble bien\n"}, {"page_pdf": 434, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3561, "texte": "                                   EXEMPLE DE FRÈRE LÉON                                    367\n\n\n\n\n            COMMENT' SAINT FRANÇOIS APPARUT A FRÈRE LÉON\n\n\n\n\nS            AINT F r a n ç o i s étant déjà passé de cette vie, il vint u n e fois à frère\n              Léon désir de voir ce doux père que,, vivant, il avait si t e n d r e m e n t\n              aimé. E t pour obtenir l'accomplissement d e ce désir, il s'affligeait\n              le corps plus q u e de c o u t u m e par des prières et des j e û n e s , et il\npriait Dieu avec g r a n d e ferveur qu'il accomplît son désir. E t enflammé ainsi\nen cette oraison, saint François lui a p p a r u t tout glorieux, avec des ailes; et\nil avait les ongles des mains et des pieds à la manière des aigles, et d o r é s .\nE t frère L é o n , étant tout récréé et consolé de cette si merveilleuse apparition,\nil dit avec admiration : — « P o u r q u o i , m o n très révérend P è r e , m'es-tu a p p a r u\nsous une figure si admirable? » Saint F r a n ç o i s répond : — « E n t r e les autres\ngrâces q u e la divine bonté m'a d o n n é e s et concédées, sont ces ailes, afin q u e ,\ndès q u e je suis invoqué, je secoure les dévots de cette sainte Religion d a n s\nleurs tribulations et nécessités; et que'j'emporte leurs âmes et celles de mes\nfrères en volant, à la gloire s u p r ê m e . E t ces ongles si g r a n d s et forts, et\ndorés, m e sont donnés contre le d é m o n , contre les persécuteurs de m o n\nO r d r e , contre les frères réprouvés de ce saint O r d r e , afin que je les punisse\npar d e dures et âpres égratignures et d'amères punitions ». A la louange du\nChrist. A m e n .\n\n\n\nque cette page, tout imprégnée de vie émouvante, et dont tous les traits sont en une si\nparfaite harmonie avec ce que nous savons de saint François, ne peut émaner que d'un\ntémoin oculaire :\n   Frère Masseo, pécheur, indigne serviteur de Jésus-Christ, compagnon de frère François\nd'Assise, homme très agréable à Dieu ; poix et salut à tous les frères et fils du grand\npatriarche François, gonfalonier du Christ.\n   Le grand patriarche, se décidant à dire le dernier adieu à ce mont sacré le 30 septem­\nbre 1224, le jour de la fête de saint Jérôme, le comte Orlando, comte de Chiusi. lui\nenvoya un âne, afin qu'il pût chevaucher dessus, ne pouvant poser les pieds à terre, pour\nles avoir blessés et transpercés de clous. Le matin, de bonne heure, ayant entendu la\nmesse à Sainte-Marie des Anges (*), conformément à son habitude, tous ayant été appelés\ndans l'oratoire, il leur commanda, par obéissance, qu'ils restassent tous en charité, qu'ils\ns'appliquassent à l'oraison, qu'ils eussent toujours soin dudit lieu et qu'ils y fissent l'office\njour et nuit. De plus, il recommanda à tous le mont sacré, exhortant tous ses frères, pré­\nsents comme futurs, de ne jamais permettre que ledit lieu fût jamais profané, mais tou­\njours respecté et vénéré; donnant sa bénédiction à tous ceux qui y habiteraient et à tous\nceux qui y porteraient révérence et respect. Et, pour l'opposé, il dit : — « Qu'ils soient\nconfus (confondus) ceux qui audit lieu ne seront pas respectueux et que de Dieu ils en\nattendent le châtiment mérité ». Il me dit : — « Sache, frère Masseo, que mon intention\nest que sur ce mont restent des religieux dans la crainte de Dieu et des meilleurs qui\nsoient dans mon Ordre; et pour cela les supérieurs s'efforceront d'y mettte les meilleurs\ndes frères; ah ! ah ! ah ! frère Masseo, je ne dirai rien d'autre ».\n\n (*) C'est le nom que l'on donne encore à la principale église de la Vernia ( P . S.).\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "368                                            DURENDAL\n\n\n\n\n    COMMENT FRÈRE LÉON VIT UNE TERRIBLE VISION EN SONGE\n\n\n\n\n F            RÈRE Léon vit une fois en songe s'apprêter le j u g e m e n t divin. Il vit\n               les anges avec des trompettes et divers instruments jouer et convo­\n               quer u n e innombrable multitude, d a n s u n e prairie. E t d'un côté\n               de la prairie fut mise une échelle toute vermeille qui rejoignait\nla terre a u ciel ; et de l'autre côté d e la prairie fut mise u n e autre échelle\ntoute blanche qui, du ciel, descendait sur la terre.\n     Au s o m m e t d e l'échelle vermeille apparut le Christ, c o m m e Seigneur offensé\net très courroucé. E t saint François était quelques degrés plus b a s q u e le\nChrist, et il descendit encore l'échelle et avec une voix très haute et fervente,\nil disait et appelait : — « Venez, mes frères, venez avec confiance ; n e craignez\nr i e n ; venez, approchez-vous du Seigneur, car il vous appelle ». A la voix de\nsaint F r a n ç o i s et à son appel les frères allaient et ils montaient sur l'échelle\nvermeille avec grande confiance. Mais tous étant montés, l'un tombait d u troi­\nsième échelon ; l'autre d u quatrième échelon; d'autres d u c i n q u i è m e et du\nsixième; et tous, l'un après l'autre, tombaient, de sorte qu'aucun n e resta sur\nl'échelle.\n     Saint François, à u n e telle ruine de ses frères, ému de compassion, c o m m e\npitoyable père, priait le juge pour ses fils, afin qu'il les reçût à miséricorde.\nEt Christ montrait ses plaies toutes sanglantes et disait à saint François : —\n« Voilà ce que m'ont fait tes frères ». E t peu après, en faisant cette supplica­\ntion, saint François descendit quelques degrés et appela les frères tombés\nde l'échelle vermeille, et dit : — « Venez, prenez courage, mes fils et mes\n\n\n   Il ordonna ensuite et imposa à moi, frère Masseo, à frère Ange (Tancrède de Rieti ?),\nà frère Sylvestre et à frère Illuminé que nous eussions spécial soin du lieu où arriva cette\ngrande merveille de l'impression des sacrés stigmates. Cela dit, il dit : — Adieu, adieu,\nadieul frère Masseo ». Puis, retourné vers frère Ange, il dit : — Adieu, adieu! », et il dit\nde même à frère Sylvestre et à frère Illuminé : — « Restez en paix, frères très chers ;\nadieu! mon corps s'en va de vous, mais je vous laisse mon cœur; je m'en vais avec frère\npetite brebis de Dieu, et je m'en vais à Sainte-Marie des Anges, et ici je ne reviendrai\nplus; je m'en vais, adieu, adieu, adieu tous! adieu, mont sacré! adieu, mont de la Vernia !\nadieu, mont des Anges ! adieu, très cher frère faucon, je te remercie de la charité dont tu\nusas envers moi; adieu! Adieu, roche Spicco (*), jamais plus je ne viendrai te visiter;\nadieu, adieu, adieu, rocher qui entre tes entrailles me reçus, le démon restant par toi\ndupé, jamais plus nous ne nous reverrons ! Adieu, Sainte-Marie des Anges, je te recom­\n mande ces miens fils, Mère du Verbe éternel ! »\n    Pendant que notre chère père disait ces paroles, nos yeux versaient des fontaines de\n larmes, et il s'en alla pleurant, lui aussi, emportant nos cœurs; nous autres restant\n orphelins par le départ d'un tel père.\n                           Moi, frère Masseo, j'ai écrit ceci, avec larmes.\n                                      Que Dieu nous bénisse.\n  (•) Enorme rocher au pied duquel François allait se recueillir (P. S.).\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3749, "texte": "                            EXEMPLE DE FRÈRE LÉON                                       369\n\nfrères, ayez confiance, n e vous désespérez p a s ; courez à l'échelle blanche\net montez-y, car, par elle, vous serez reçus dans le r o y a u m e du ciel ; courez,\nmes frères, selon mon exhortation paternelle, à l'échelle blanche ».\n   E t , au sommet de l'échelle a p p a r u t la glorieuse Vierge Marie, mère de\nJésus-Christ, toute pitoyable et clémente ; et elle recevait ces frères et, sans\naucune peine, ils entrèrent d a n s le R o y a u m e éternel. A la louange d u\nChrist. A m e n (1).\n\n\n\n\n   (1) Frère Léon, c'est le «disciple bien-aimé» de saint François; l'enfant de sa pensée;\nle confesseur et, aussi, le confident de toutes les heures, car sa simplicité tendre fait la\njoie plus exaltée et la douleur moins oppressante.\n   Frère Léon fut parmi les premiers qui vinrent grossir la petite troupe pénitente, après\nl'approbation de la Règle primitive par Innocent III (1210) ; il connut les temps héroïques\nde l'Ordre, la hutte de Rivo-Forto où la prière était si belle e t le dénûment si généreux.\nIl résida, plus tard, à Bologne, en ce couvent trop fastueux et duquel saint François fit\ndéloger les frères ; ensuite, nous le retrouvons, toujours avec le maître séraphique, à la\nPortiuncule, à l'ermitage de Fonte-Colombo, où le Poverello s'était retiré pour composer\nla Règle définitive. Dès lors, il ne le quitte plus, l'accompagne à Rome, à la Vernia, où il\nassiste à l'impression des stigmates, enfin à Sainte-Marie des Anges. Pendant les der­\n nières années de la vie de François, il l'entoure de ses soins affectueux et délicats, a avec\n lui ces longs entretiens rapportés dans le Spéculum Perfectionis où ne resplendit plus,\n comme dans les dialogues, purs et clairs comme une annonciation, des Fioretti, l'illumi­\n nation d'une joie inconnue, mais bien l'amertume de l'idéal restreint et de l'avenir con­\n trarié. Au lit funèbre du Petit Pauvre, il est là encore et, avec frère Ange, chante en\n pleurant le cantique des créatures.\n    Après la disparition du fondateur de l'Ordre, frère Léon compte avec frère Egide parmi\n les opposants les plus déterminés aux projets somptuaires de frère Elfe. Afin de faire\n écarter la candidature de celui-ci à la direction de l'Ordre, il écrit, en 1227, le Spéculum\n Perfectionis, où la pensée de François se reflète dans toute sa grandeur vive et audacieuse ;\n déjà, il avait été chassé d'Assise, avec violence, parce qu'il avait brisé le tronc de marbre,\n disposé sur une place de la cité, et destiné à recevoir les offrandes pour l'érection com­\n  mencée du somptueux couvent et de la Basilique de saint François.\n    Sainte Claire, fidèle au primitif esprit franciscain, secourt les compagnons de saint\n  François dans leur détresse, pendant la persécution dirigée contre eux par frère Elie, au\n cours de son généralat (1232-39). Elle cache et conserve les écrits de frère Léon qui, par\n  reconnaissance, sans doute, copie pour elle un missel admirablement calligraphié et con­\n servé encore actuellement dans le trésor de saint Damien Avec frère Ange et frère\n  Junipère, il assiste la supérieure des Pauvres-Dames à ses derniers moments (11 août 1253),\n  et meurt lui-même à la Portiuncule, peu après frère Rufin, dernier survivant des compa­\n  gnons de saint François, le 14 ou le 15 novembre 1271.\n    Outre le Spéculum Perfectionis, il écrivit, en collaboration avec les frères Ange et Rufin,\n  la légende dite des Trois Compagnons (1246) ; on lui attribue également les récits de la\n  vie de frère Egide que l'auteur des appendices des Fioretti a reproduits en partie dans son\n  travail. (V. Fioretti, première partie, pp. 39, 42, 113; Spéculum Perfectionis, édition\n  Sabatier, p. LXII.)\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3070, "texte": "3yo                                      DTJRENDAL\n\n\n\n\n      ICI COMMENCE LA VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE\n\n\n       I. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE COUPE LE PIED A UN PORC\n                          POUR LE DONNER A UN MALADE\n\n\n\n\nF               RÈRE J u n i p è r e (1), h o m m e d e profonde humilité, rie g r a n d e ferveur\n                 et charité, fut parmi les plus dévoués disciples et premiers com­\n                 p a g n o n s de saint F r a n ç o i s ; duquel saint François, parlant u n e fois\n                 avec ses saints compagnons, dit : — « Celui-là serait u n bon frère\nmineur, qui aurait a u t a n t vaincu, et le m o n d e , et soi-même, que frère\nJ u n i p è r e ».\n    U n e fois, à Sainte- Marie des Anges, c o m m e enflammé de la charité de Dieu,\nil visitait un frère malade et lui demandait avec b e a u c o u p de compassion :\n— « Puis-je te rendre quelque service ? » le malade répondit : — « Il me\nserait de g r a n d e consolation si tu pouvais faire que j'aie un pied de porc ». Et\nfrère J u n i p è r e dit de suite : — « Laissez-moi faire et je l'aurai immédia­\ntement » ; et il va, prend un couteau de cuisine et, en ferveur d'esprit, va par\nle bois où étaient certains porcs qui paissaient, et se jette sur l'un deux, lui\ncoupe le pied et fuit, laissant le porc avec le pied tranché. P u i s il revient,\na c c o m m o d e et cuit le pied ; et, avec beaucoup de diligence, il porte au malade\nledit pied bien a p p r ê t é , a v e c b e a u c o u p de charité. E t ce malade le mange avec\ng r a n d e avidité, non sans beaucoup de consolation t t de joie de frère J u n i ­\npère qui, avec g r a n d e réjouissance, pour faire fête à ce malade, racontait les\nassauts qu'il avait fait subir à ce porc.\n    Cependant, celui qui gardait les porcs, et qui vit ce frère couper le pied,\nrapporta, avec g r a n d e affliction, toute l'histoire à son maître. Et, informé du\nfait, celui-ci vient a u couvent des frères, et les appelant hypocrites, petits\nvoleurs, faussaires, malandrins, et mauvaises gens : — « P o u r q u o i a v e z v o u s\n coupé le pied à mon porc? » Au bruit que cet homme faisait, saint Fran­\n çois et tous les frères arrivent, et saint François, comme ignorant du fait, en\n\n\n   (1) Les détails biographiques sur frère Junipère n'abondent point dans les œuvres des\nannalistes contemporains de saint François. Nous savons qu'il fût reçu dans l'Ordre par\ncelui-ci et qu'il mourût le 4 janvier 1258. Sainte Claire disait de lui, en souriant, qu'il\nétait le « jouet de Jésus-Christ », et le père seraphique dénombrant un jour, n ses compa­\ngnons, les qualités et vertus dont il voulait que fût orné le frère mineur parfait, après\nl'avoir doué de la foi de frère Bernard, de la pureté et de la simplicité de frère Léon, de la\ncourtoisie de frère Ange, « qui fut le premier chevalier qui entra dans l'Ordre », il lui con\nfère « la patience de frère Junipère, qui parvint à l'état parfait de patience, par la parfaite\nabnégation de sa volonté propre et par le désir de suivre le Christ sur la voie de la Croix».\n(Spec. Perf., c. 85.)\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3647, "texte": "                          VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                               371\n\n\ntoute humilité excuse ses frères et, pour apaiser cet homme, lui promet de lui\nfaire réparation de tout dommage. Mais de tout cela il ne fut pas satisfait, et,\navec beaucoup de colère, de vilénies et de menaces, furieux, il quitta les\nfrères, répétant sans cesse qu'ils avaient coupé le pied à son porc par malice ;\net n'acceptant aucune excuse ou promesse, il s'en alla ainsi, courroucé.\n   Et tous les frères étaient stupéfaits, et saint François, plein de prudence,\npensa et dit dans son cœur : — « Frère Junipère aura fait cela par zèle, indis­\ncret ». Et il fait secrètement appeler à lui frère Junipère et il lui demande,\ndisant :     « As-tu coupé le pied à un porc dans le bois? » Et frère Junipère,\nnon pas comme quelqu'un qui aurait commis une faute, mais comme quelqu'un\nqui lui paraissait avoir fait une grande charité, répondit, tout joyeux, et dit\nainsi : — « Mon doux père, il est vrai que j'ai coupé un pied audit porc; et,\nsi tu veux en connaître la raison, mon père, écoute : — « J'allai par charité\nvisiter un tel frère malade ... » et il raconte tout le fait, puis ajoute : — « Et\nmoi, je te dis, considérant la consolation que notre frère eût et le réconfort\nqu'il prît dudit pied que, si j'avais tranché le pied à cent porcs comme à un, je\ncrois certainement que Dieu l'aurait eu pour bon.» Et saint François, rempli\nde l'ardeur de la justice et avec grande affliction, dit : — « O frère Junipère,\npourquoi as-tu fait un si grand scandale? non sans raison, cet homme se plaint\net est ainsi courroucé contre nous ; et, peut-être, qu'il est à présent par la cité,\nnous diffamant à cause d'une telle faute, et il en a grand raison. Je te com­\nmande, par la sainte obéissance, que tu coures après lui tant que tu le rejoin­\ndras et jette-toi à terre devant lui et dis-lui ta faute, lui promettant de faire\ntelle satisfaction, et de telle sorte, qu'il n'ait plus matière à se plaindre de\nnous; car, certes, ceci a été un trop grand excès ».\n   Frère Junipère fut très surpris desdites paroles, s'étonnant que d'un tel acte\ncharitable l'on pût en rien se fâcher, parce que les. choses temporelles ne lui\nparaissaient rien que dans la mesure où elles sont charitablement distribuées\nau prochain.\n   Frère Junipère répondit : — « Soyez tranquille, mon père, je le rendrai de\nsuite content. Et pourquoi dois-je être ainsi troublé, alors que ce porc auquel\nj'ai coupé le pied était plutôt à Dieu qu'à cet homme, et qu'il en a été fait une\nsi grande charité ? » Et, ainsi, il se met en route et rejoint cet homme, qui\nétait fâché hors de toute mesure et chez lequel il n'était resté aucune patience.\nEt il raconte à cet homme comment et par quelle raison il avait coupé le pied\naudit porc; et cela avec la ferveur, l'exultation et la joie de quelqu'un qui lui\naurait rendu un grand service, pour lequel il aurait dû être très récompensé.\n Plein de colère et dominé par la fureur, celui-là dit à frère Junipère beaucoup\nde vilénies, l'appelant fantastique et fou, petit voleur et méchant malandrin.\n Et frère Junipère n'avait cure de ces vilaines paroles, mais s'en étonnait, bien\nqu'il se délectât dans les injures; et croyant qu'il ne l'avait pas bien compris,\n parce que cela lui paraissait matière de joie et non de rancœur, il répète de\n nouveau ladite histoire et il se jette au cou de cet homme, et l'embrasse, et lui\n dit comment cela fut fait seulement par charité, l'invitant et le priant de faire\n de même avec le reste de l'animal, avec tant de charité, de simplicité et\n d'humilité que cet homme, retourné en lui-même, non sans beaucoup de\n"}, {"page_pdf": 439, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2642, "texte": "372                                  DURENDAL\n\n\nlarmes, se jeta à terre, et se confessant des injures adressées aux frères, il va\net prend ce porc, et le tue, le cuit et le porte, avec beaucoup de dévotion et de\nlarmes, à Sainte-Marie des Anges, et le donne à manger à ces saints frères,\nen réparation desdites injures.\n   Saint François, considérant la simplicité et la patience dans l'adversité\ndudit saint frère Junipère, dit à ses compagnons et aux autres personnes pré­\nsentes : — « Dieu veuille, mes frères, que, de tels genévriers (1), j'en aie une\ngrande forêt ».\n\n\n      II. — EXEMPLE DE LA GRANDE PUISSANCE DE FRÈRE JUNIPÈRE\n                          SUR LES DÉMONS\n\n\n   Les démons ne pouvaient soutenir la pureté de l'innocence et la profonde\nhumilité de frère Junipère, ainsi qu'il apparaît en ceci : qu'une fois un démo­\nniaque, contre toutes ses habitudes et avec beaucoup de détours, se jetant hors\ndu chemin, dans une soudaine course, s'enfuit par divers sentiers, durant\nsept milles.\n   Et ses parents, qui le suivaient avec grande anxiété, lui ayant demandé\npourquoi il avait fait tant de détours en fuyant, il répondit : — « La raison\nen est celle-ci : parce que cet insensé de Junipère passait par ce chemin ; et ne\npouvant soutenir sa présence, ni attendre, j'ai fui à travers bois ». Et, s'assu-\nrant de la vérité du fait, on trouva que frère Junipère avait passé à cette heure,\ncomme le démon avait dit.\n   Et saint François, quand des possédés lui étaient menés, afin qu'il les guérit,\nsi les démons ne partaient pas de suite à son commandement, disait : — « Si\ntu ne sors pas de suite de cette créature, je ferai venir contre toi frère Juni­\npère » et, alors, le démon, craignant la présence de frère Junipère et ne pou­\nvant soutenir la vertu et l'humilité de saint François, de suite s'en allait.\n\n\n      III. — COMMENT, PAR L'INDUSTRIE DU DÉMON, FRÈRE JUNIPÈRE\n                    FUT CONDAMNÉ AUX FOURCHES\n\n    Une fois, le démon, voulant effrayer frère Junipère et lui donner déshonneur\n et tribulation, s'en alla à un cruel tyran, qui avait nom Nicolas, lequel était\n alors en guerre avec la cité de Viterbe, et lui dit : — « Seigneur, gardez bien\n votre château, parce que, bientôt, doit venir ici un grand traître, envoyé par\n les gens de Viterbe, afin qu'il vous tue et mette le feu en ce château. Et de ce\n que cela est vrai, je vous donne ces signes : il va à la manière d'un petit pauvre,\n avec des vêtements tout déchirés et rapiécés, et avec le capuchon déchiré\n retourné sur l'épaule; et il porte avec lui une alène avec laquelle il doit vous\n\n\n   (1) Junipère, en italien Ginapro, signifie genévrier.\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3553, "texte": "                          VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                                373\n\ntuer, et il a au côté un briquet avec lequel il doit mettre le feu en ce château ;\net si vous trouvez que cela n'est pas vrai, faites de moi toute justice ». A ces\nparoles, Nicolas se troubla et eut grand'peur, parce que celui qui lui disait ces\nparoles lui paraissait une personne de bien. Et il commande que la garde se\nfasse avec diligence et que, si un homme avec les susdits signes vient, de suite\nil soit amené devant lui.\n    Entre-temps arrive tout seul frère Junipère, auquel, à cause de sa perfection,\non avait permis d'aller et de demeurer seul, comme il lui plaisait. Frère Juni­\npère se rencontra avec quelques jeunes gens, lesquels, se moquant de lui,\ncommencèrent à faire grande raillerie. De tout cela il ne se troublait, mais\nplutôt induisait ceux-là à faire encore plus grandes moqueries de lui. Et,\narrivant à la porte du château, les gardes le voyant si défiguré, avec l'habit\n étroit, déchiré, parce que, en partie, par le chemin, il l'avait donné, pour\nl'amour de Dieu, aux pauvres; et il n'avait aucune apparence de frère mineur;\n et parce que les signes donnés manifestement apparaissaient, avec fureur il\nest mené devant ce tyran Nicolas. Et fouillé par les gardes, pour voir s'il avait\ndes armes offensives, ils lui trouvèrent dans la manche une alène, avec\n laquelle il raccommodait les semelles, et encore lui trouvèrent-ils un briquet,\n lequel il portait pour faire du feu parce qu'il en avait besoin quelquefois et\n souvent habitait par les bois et les déserts.\n    Nicolas voyant les signes en celui-ci, selon l'information du démon accusa­\n teur, il commande qu'il soit garroté ; et ainsi fut fait, et avec tant de cruauté\n que toute la: corde lui entra dans la chair. Et puis il le fit mettre à l'estrapade,\n et lui fit tirer et rompre les bras et tourmenter tout le corps, sans aucune\n miséricorde. On lui demanda qui il était, et il répondit : — « Je suis un très\n grand pécheur ». Et on lui demanda s'il voulait trahir le château et le donner\n aux gens de Viterbe, et il répondit:— « Je suis un très grand traître et inca­\n pable d'aucun bien ». Et on lui demanda s'il voulait occire le tyran Nicolas\n avec cette alène, et brûler le château, et il répondit : — « Je ferais des choses\n bien pires, si Dieu le permettait ». Et Nicolas, emporté par la colère, ne voulut\n faire plus ample examen, mais, sans aucun délai, et avec fureur, il condamna\n frère Junipère, comme traître et assassin; et il ordonne qu'il soit lié à la\n queue d'un cheval et traîné par terre jusqu'aux fourches patibulaires, et\n qu'alors il soit de suite pendu par la gorge.\n    Et frère Junipère ne faisait aucune justification, mais, comme quelqu'un\n qui, pour l'amour de Dieu, se félicitait dans les tribulations, il restait tout\n joyeux et allègre.\n    Et, le commandement du tyran mis à exécution, frère Junipère lié par les\n  pieds à la queue d'un cheval et traîné par terre, il ne se plaignait pas, mais,\n  comme un doux agneau mené à la boucherie, il allait en toute humilité. A ce\n spectacle de justice sommaire courut, alors, tout le peuple, pour voir exécuter\n cet homme avec promptitude et cruauté; et il n'était pas connu. Néanmoins,\n  grâce à Dieu, un bon homme, qui avait vu prendre frère Junipère et le voyait\n  supplicier, courut au couvent des frères mineurs, et dit : — « Pour l'amour\n  de Dieu, je vous prie que vous veniez aussitôt, car il a été pris un petit\n  pauvre ; et de suite a été donnée la sentence, et on l'a mené à la mort; venez,\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3335, "texte": "374                                DURENDAL\n\n\n qu'il puisse, au moins, remettre l'âme entre vos mains, car il me paraît une\n bonne personne, et il n'a pas eu le temps de pouvoir se confesser, et il est\n mené aux fourches, et il ne paraît pas que la mort l'inquiète, ni le salut de\n son âme. Dites! qu'il vous plaise de venir aussitôt ».\n    Le gardien, qui était un homme charitable, va de suite pour subvenir au\nsalut du condamné, et arrivant, la foule était déjà si multipliée pour voir cette\nexécution qu'il ne pouvait avancer; et il attendait le moment d'approcher, et\nainsi observant, il entendit une voix parmi la foule qui disait : « Cessez,\ncessez, méchants, vous me faites mal aux jambes. » A cette voix, le gardien prit\nsoupçon que c'était frère Junipère et, en ferveur d'esprit, il se jette parmi la\nfoule et enlève le bandeau de la face du patient, et alors il connut vraiment\nque c'était frère Junipère. Et à cause de cela, le gardien voulut, par compas­\nsion, ôter sa tunique et en revêtir frère Junipère ; mais lui, avec un visage\njoyeux, presque riant, dit : O gardien, je ne veux pas ! Alors, le gardien,\navec beaucoup de larmes, prie les exécuteurs et tout le peuple qu'ils atten­\ndent un peu par pitié, jusqu'à ce qu'il aille prier le tyran pour frère Junipère,\nafin qu'il veuille lui faire grâce. Les exécuteurs consentirent, croyant qu'il\nétait de sa parenté. Et le dévoué et compatissant gardien va au tyran Nicolas\navec des larmes amères, et dit : « Seigneur, je suis en un tel étonnement et\naffliction, qu'à peine saurais-je le dire, parce qu'il me paraît qu'en ce pays\nsoit, aujourd'hui, commis plus grand péché et plus grand mal qu'il n'en\nfut jamais fait aux jours de nos ancêtres, et je crois qu'il a été fait par igno­\nrance. » Nicolas écoute le gardien avec patience et lui demande : « Quelle est\nla grande erreur et le mal qui ont été aujourd'hui commis en ce pays? » Le\ngardien répond : « Monseigneur, qu'un des plus saints frères qui soit à pré­\nsent dans l'Ordre de Saint-François, dont vous êtes singulièrement dévot, vous\navez condamné par un cruel jugement, et je crois, certainement, sans raison. »\nNicolas dit : « Dis-moi, gardien, qui est celui-là, car, peut-être, ne le connais­\nsant pas, ai-je commis une grande erreur. » Le gardien dit : « Celui que vous\navez condamné à mort est frère Junipère, compagnon de saint François. »\n   Et le tyran Nicolas resta stupéfait, parce qu'il avait entendu parler de la\nrenommée et de la sainte vie de frère Junipère et, tout étonné, tout pâle, il\ncourt avec le gardien, et arrive auprès de frère Junipère, le détache de la\nqueue du cheval, le libère et, devant tout le peuple, il se jette à terre devant\nfrère Junipère et, avec très grande abondance de larmes, demande pardon de\nl'injure et de la vilénie qu'il avait fait faire à ce saint frère; et il ajoutait :\n« Je crois, vraiment, que les jours de ma mauvaise vie approchent de leur fin,\ndepuis que j'ai ainsi maltraité ce saint homme, sans aucune raison. Dieu\npermettra que ma mauvaise vie se termine dans peu de jours, de mâle mort,\nbien que je l'aie fait par ignorance. »\n   Frère Junipère pardonna au tyran Nicolas, absolument, mais Dieu permit,\nà quelques jours de là, que ce tyran Nicolas finit sa vie par une mort très\ncruelle; et frère Junipère s'en alla, laissant tout le peuple bien édifié.\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2851, "texte": "                             VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                                      375\n\n\n\n      IV - COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE DONNAIT AUX PAUVRES\n             CE QU'IL POUVAIT, POUR L'AMOUR DE DIEU\n\n   Frère Junipère avait tant de pitié et de compassion pour les pauvres que,\nquand il voyait quelqu'un qui était mal vêtu, ou nu, de suite il ôtait sa tunique\nou le capuchon de sa cape et les donnait au pauvre ; et, pour cela, le gardien\nlui commanda, par obéissance, qu'il ne donnât à aucun pauvre sa tunique ou\nune partie de son habit (1).\n   Il advint que, peu de jours après, il rencontra un pauvre presque nu,\nlui demandant l'aumône pour l'amour de Dieu, et auquel, avec beaucoup\nde compassion, il dit : « Je n'ai rien que je puisse te donner, sinon ma\ntunique, et mon supérieur, par obéissance, m'a défendu de la donner, ni\naucune partie de mon habit, mais si tu me la tires du dos, je ne te contre­\ndirai pas. » Il ne parla pas à un sourd; car, de suite, ce pauvre lui lira la\ntunique du dos et s'en alla avec elle, laissant frère Junipère nu. Et, retournant\nau couvent, il lui fut demandé où était la tunique? Et il répond: « Une bonne\npersonne me l'arracha du dos et s'en alla avec elle. » Et croissant en lui la\nvertu de la pitié, non content de donner sa tunique, il donnait les livres,\nornements et manteaux, et ce qui lui tombait sous la main. Et pour cette\nraison, les frèrts ne laissaient pas traîner les choses, car frère Junipère don­\nnait tout pour l'amour de Dieu et à sa louange.\n\n  (A suivre.)                                 Traduction littérale d'ARNOLD      GOFFIN.\n\n\n\n\n   (1) La vertu, chez frère Junipère, avait des mouvements inattendus : Aucune considé­\nration de respect humain, de convenances ne séparait, pour la logique de cet esprit\nsimpliste, la pensée de l'acte, pourvu que celui-ci lui parût propre à son humiliation\npersonnelle ou au soulagement d'autrui.\n   Mais, encore que d'une façon un peu tumultueuse et insolite, ne suivait-il pas, selon ses\ncapacités, l'exemple de saint François ? L'ardeur de la charité était telle chez ce dernier\nque le ministre général et son gardien durent également lui faire défense de donner ses\nvêtementsaux mendiants, sans leur permission.\n   Dans les commencements de l'Ordre, il fit donnera une pauvresse l'unique Evangile\nque possédât la Portiuncule, car, disait-il : « je crois fermement que cela sera plus agréable\nà Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie que si nous y lisions ». Frère Léon ne nous\nmontre-t-il pas son maître, honteux des mets plus relevés qu'il avait été obligé de con­\nsommer durant une maladie, se faire mener, à peine convalescent et en plein hiver, par\nla place d'Assise, la corde au cou et à moitié dépouillé de ses vêtements, en manière de\npénitence publique et pour confesser devant tout le peuple sa faute prétendue ? (Spec.\nPerf., 33, 39, 61.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-020", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 376, "page_fin": 379, "titre_corps": "Gazette des Faits et des Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Faits et des Livres", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 443, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2098, "texte": "Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                                       Mai 1901.\n\n   Tout doucement le Congo se fait une littérature... On le chanta d'abord\ndans de minables alexandrins, puis il fut brossé de chic sur les carnets de tou­\nristes trop hâtifs ou en frousse des fièvres ; il était temps qu'un vrai voyageur,\nnaturalisé Congolais par la fonction et un long séjour, ayant pénétré dans le\ndétail de ce là-bas mystérieux et s'étant laissé pénétrer par lui, indépendant du\nreste, et sachant voir et écrire, nous donna ses impressions... C'est la valeur,\nl'agrément et la nouveauté du livre de M. Léopold Courouble : Profils blancs et\nFrimousses noires (1).\n    Léopold Courouble?.. Attendez donc!... N'est-ce pas le Me Chamaillac de\njadis qui, dans les quotidiens d'il y a dix ans, croqua le jour-au-jour de la vie\njudiciaire en des tableautins d'une si pimpante finesse et d'un si mordant con­\ntour? De Bruxelles, Me Chamaillac est allé à Borna; d'avocat il est devenu\n magistrat, mais en changeant de latitude et en passant de l'autre côté de la barre,\n il n'a point cru devoir modifier la jurisprudence de son observation si péné­\n trante, de son style si personnel et si primesautier, de son humour bien spé­\n ciale — une humour de gavroche bruxellois, étincelante et frondeuse, avec,\n de-çi de-là, une adorable teinte de sentimentalité.\n    Et de ceci surtout je féliciterai M. Léopold Courouble — car c'est à l'hon­\n neur de l'homme autant que de l'écrivain : dans la littérature appliquée à\n l'œuvre coloniale du Roi, où jusqu'ici il n'y avait eu place que pour la systé­\n  matique flagornerie ou le débinage préconçu, il a su et osé être tout simple­\n  ment sincère — et donner à ses lecteurs la sensation d'un compagnon de route\n  dont la franchise de caractère et la loyale perspicacité de vision se fleurit de la\n  plus délicieuse faculté d'évocation artistique.\n                                          *\n                                         * *\n\n   (1) LÉOPOLD COUROUBLE : Profils blancs et Frimousses noires. Bruxelles, Lacomblez.\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3184, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           377.\n\n\n   M. Jules Destrée transpose la Robe Rouge en un conte en prose ; le Secret' de\nFrédéric Marcinel (1)(cela pourrait s'appeler la Conversion par le Gendarme) met en\nscène un Pandore bon, humanitaire, sentimental et qui se fait parmi les juges,\n« ses amis », le propagateur de l'Évangile selon le Président Magnaud; cet\nhonorable gardien de l'ordre a le verbe éloquent, distingué et parlementaire;\nil parle bien, car il parle comme parlera M. Jules Destrée lors de la prochaine\ndiscussion du budget de la justice. Marcinel est un intellectuel de la maré­\nchaussée — et là est le secret de son influence sur les magistrats dont c'est sa\nvocation de redresser ce qu'il appelle si originalement « la déformation pro­\nfessionnelle ».\n   Il y a dans ce livre deux choses vraiment d'art : la scène de la chambre du\nconseil, qui est un amusant et pittoresque croquis à la Daumier et un tableau\nd'intérieur pauvre sobrement empoignant.\n\n                                         *\n                                        * *\n    Ces chers critiques de France!... Ils appellent et implorent, et attirent\n l'exotisme — et à peine un écrivain étranger s'est-il chez eux installé dans la\n vogue qu'ils l'insinuent plagiaire; M. Brunetière vient de découvrir que Quo\n Vadis était transposé des Martyrs; et les premiers livres de Gabriele d'An­\n nunzio suscitèrent des rapprochements malveillants avec les œuvres de\n Bourget et de France ; il serait étonnant que Hugues Rebell ou Jean Lorran,\n ne revendiquent point aujourd'hui leur part du... Feu (2).\n    La vérité est que, dans la littérature européenne d'à présent, d'Annunzio\napparaît comme une personnalité bien nette et bien tranchée ; c'est, au sens\nabsolu du mot, un païen; et toute l'ardeur de vivre, de sentir et d'aimer des\nvieux lyriques romains et des artistes de la Renaissance afflue en lui. Le Feu\n— un feu qui brûle en cassolettes d'or dans le décor toujours prestigieusement\napproprié de Venise — est un nouvel hymne à l'Amour et à l'Art; il eut plu à\nPétrone et au Titien ; Véronèse se serait miré d'admiration dans ce paysage\nsoyeux et purpurin, et Raphaël eut souri à la Foscarine comme à l'âme même\nde sa Fornarine.\n    Une telle conception de la vie où l'art est dieu et la volupté déesse, proférée\naprès dix-huit siècles de christianisme, semblera plutôt une très brillante\ngageure de rhétorique, mais dans sa fiévreuse et cynique brutalité, je la préfère\npeut-être à tant d'équivoques tentatives actuelles où l'idéalité et la rosserie se\nservent réciproquement de condiments dans la confection de perverses tablettes\ndu sérail.\n                                         *\n                                       * *\n    Il en est ainsi de d'Annunzio comme de Zola; si opposé que soit l'angle sous\nlequel l'un et l'autre considère la vie, il n'est pas, avec eux, d'erreur ou de\nsurprise possible. LeTravail (3) n'a d'autre portée et n'aura d'autre résultat que\n\n  (1) JULES DESTRÉE : Le Secret de Frédéric Marcinel. Bruxelles, Larcier.\n  (2) GABRIELE D'ANNUNZIO : Le Feu. Paris-, Calmann-Lévy.\n  (3) EMILE ZOLA : Le Travail Paris, Fasquelle.\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3104, "texte": "378                                 DURENDAL\n\n\nd'ajouter un massif et lourd moellon de plus à l'édifice patiemment élevé par\nle chef du naturalisme; nul artiste de ce temps ne demeura davantage — qualis\nab incepto — fidèle à ses origines, esclave de ses préalables théories, imper­\n méable aux évolutions, revêche au renouvellement. A sa façon, M. Zola est\nun classique qui, après s'être tracé la voie en un art poétique, dont il fut lui-\nmême le Boileau, a suivi cette voie avec la plus consciencieuse et la plus\nponctuelle ténacité. De la Fortune des Rougon, son premier livre, au Travail,\nson second, il y a vingt-trois volumes, et la vision des choses que l'écri­\nvain s'impose n'a point dévié d'un systématique pessimisme; sous d'autres\nnoms, les mêmes personnages gravitent dans le même cercle de déprimante\nmédiocrité morale ; le même style, lourd, gris, dépourvu de toute grâce et de\ntoutes nuances, les drape; et finalement, des mêmes détails assemblés, répétés\net accumulés, surgit l'une des diverses synthèses — cathédrale, assommoir\nou usine — qui dominent chacune des œuvres de Zola comme l'un des Ananké\nsymbolique de la vie moderne.\n   M. Zola fut peut-être l'ouvrier le plus laborieux de l'art, en notre siècle;\nmais cet énorme travail n'aura-t-il pas été assez vain, puisque tous ses livres\nfurent systématiquement identiques de vision et de procédé.\n   Flaubert n'a pas écrit que Madame Bovary, tandis que l'auteur du Travail\nn'a jamais produit une Salambô ou une Légende de saint Julien l'Hospitalier.\n   M. Zola fut le théologien du naturalisme — rigide, intransigeant et mortelle­\nment monotone.\n                                            *\n                                        *\n\n   Sous ce titre assez énigmatique : la Souricière (1), M. Louis Dimier dédie à\n Maurice Barrès, ce qu'il appelleccun roman d'hygiène morale de la jeunesse ».\nCet hommage, revenait de droit au maître des Déracinés et de l'Appel au Soldat,\ncar ces deux œuvres déterminèrent en maintes parties de son livre la vision\npsychologique et sociale du jeune auteur, comme en d'autres chapitres, plus\nspécialement orientés vers le mysticisme, se fait sentir l'influence, même de\nverbe, de J.-K. Huysmans.\n   On pourrait, en vérité, plus mal choisir ses maîtres; ceci ne soit donc point\nun reproche, mais simplement l'indication de la catégorie littéraire où .\nM. Dimier s'est rangé et où il est appelé, par des travaux plus personnels, à\nprendre une place très en vue.\n   Tel quel — avec son intrigue un peu compacte et alourdie d'incidents, avec\nson style dont la concentration voulue exclut trop l'harmonie et la grâce, —\nla Souricière est un noble effort et un vaillant début !\n   Ces années si périlleuses dans la vie de l'homme et si décisives de son\navenir, et qui vont du collège au mariage, M. Dimier s'en est fait\nl'historiographe extraordinairement minutieux et bellement sincère; le cadre\noù son héros déroule sa psychologie adolescente est peut-être un peu diffus à\nforce de minutie; mais cette psychologie elle-même, en ses reflux contradic-\n\n\n  (1) Louis DIMIER : La Souricière. Paris, Perrin.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": "                     GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                               379\n\n\ntoires, est déduite avec une vérité qui empoigne et séduit; et telle scène de\ncafé-concert, comme tel épisode de la confession, sont l'une et l'autre en leur\ngenre des chefs-d'œuvre.\n   Toute l'œuvre, du reste, — et jusqu'en ses défauts — profère cette qualité\nhaute et rare d'être, tant dans l'observation que dans la forme, une œuvre de\nconscience ; et en des jours où sévit dans le roman français le plus extravagant\nautomobilisme, voilà qui mérite, n'est-ce pas, mieux qu'un encouragement, de\nl'admiration et du respect.\n\n                                         * *\n\n   Maître Thomas Braun étant en même temps délicieux poète, exquisement\nbénisseur, fut chargé, en l'an de grâce 1901,     d'entretenir, dans la confrérie des\ngens de robe et de toque, la cassolette parfumée où couve, sous la cendre des\naffaires, le feu discret de l'art; de son souffle juvénil, il en fit essorer cette jolie\net pittoresque flambée, amusante et capricieuse comme un toupet de clown :\nl'Almanach du Jeune Barreau (1).\n   Oui,   la jolie fusée d'observation, de poésie, d'ironie et d'imperlinence,\néclairant en taquinerie, dans les recoins sombres du Palais, les menus tics,\nles petites manies, les mignons défauts — la joyeuse gerbe étoilée de polins de\ncroquis de souvenirs et de pointes — l'étonnant moulinet d'esprit au-dessus des\nailes duquel évoluent bonnets, codes et dossiers—tout un feu d'artifice enfin tiré\npar le Droit en goguette et en bonne fortune à l'honneur de la Littérature !...\n   Et la Littérature reconnaissante fait retrouver à Me Edmond Picard les\nmeilleurs de ses vers anciens, autorise Me Spaak à se souvenir du procès de\nRennes avec sérénité, met Me Jules Destrée sur la piste d'un bon gendarme,\nstimule la candeur rabelaisienne de M. Fritz Ninauve, octroie à M e Eug.\nStevens la grâce d'avoir, en quelques pages, de l'esprit pour tous les jours de\nl'année, et nous donne enfin l'original spectacle de M. le Ministre de la jus­\ntice, disant « Quo Vadis? » à Me Léon Delacroix.\n                                                         FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n\n\n\n  (1) Jeune Barreau de Bruxelles. Almanach 1901.    Bruxelles, veuve Monnom.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-021", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 380, "page_fin": 386, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "des articles très littéraires et très artistiques", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 447, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1967, "texte": "LES LIVRES\n\nLA P O É S I E :\nLes    F e m m e s de Shakespeare, poème, par THÉODORE MAURER.—\n  (Paris, Édition de la Maison des Poètes.)\n  Les Femmes de Shakespeare! Une galerie de portraits où se rencontrent,\nauprès des figures tragiques de Lady Macbeth et de Cléopâtre, ces douces et\nchastes silhouettes de songe : Desdémone, Miranda, Juliette, Ophélie; auprès\ndes grimaçantes sorcières, le groupe enchanteur des fées, la Reine Mab et\nTitanial Le rêve de fixer les traits caractéristiques de ces physionomies dans\nla forme impeccable du sonnet a tenté M. Théodore Maurer, pour la plus\ngrande joie de ceux qui reconnurent en lui un véritable poète, épris de\nrythmes sûrs et de couleurs vives.\n   Les autres parties du recueil : le Cantique des Cantiques ; Sur la Cimaise;\nTalons rouges, etc., sans donner une impression d'art aussi intense que les\nFemmes de Shakespeare, contribuent à faire du volume de M. Maurer un\nensemble harmonieux et charmeur.\n\nA u J a r d i n d e M é l a n c o l i e , poésies, par JOSÉ PERRÉE. — (Liége,\n  Librairie, J. Henry et Cie.)\n   M. José Perrée, dont l'imagination aime les demi-teintes et les nuances\nvagues, ferait de bien meilleures poèmes s'il s'astreignait à travailler davan­\ntage la forme de ses vers. Pouiquoi ces incorrections, évidemment conscientes,\nqu'un labeur plus sérieux ferait disparaître?\n   Ces réserves faites, nous aimons à trouver, dans ce petit recueil, l'expression\nd'une âme rêveuse et tendre, qui se plaît à errer par les jardins désolés d'au­\ntomne, au crépuscule, quand la lune, de ses larges traînées lumineuses,\ncaresse les feuilles mortes.\n                                                                     CH. DE S.\nL E ROMAN :\nU n e R a n ç o n , roman, par ERNEST MALTRAVERS. — (Paris, Librairie\n  A.-L. Charles.)\n  Ceci est un véritable roman et un livre rare. Je m'explique : un véritable\nroman parce que l'auteur s'est attaché à dépeindre des caractères et à analyser\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3450, "texte": "                                  LES LIVRES                                 38l\n\nune crise psychologique résultant du concours de ces caractères à un moment\net sous des rapports donnés ; un livre rare, parce que jusqu'à présent nos\nécrivains belges se sont plutôt ingéniés à donner carrière à leur talent héré­\nditaire de coloristes, en brossant de larges tableaux, et ont dédaigné un tant\nsoit peu ce souci d'étudier des âmes, qui fait la gloire du roman français.\n   C'est dire que l'ouvrage par lequel M. Ernest Maltravers se révèle au\npublic, se recommande surtout par l'analyse des personnages. Ses principales\nqualités sont l'étude sérieuse des caractères et la logique serrée des situations.\nIci, rien n'obéit au hasard. Chaque événement trouve sa raison d'être dans\nl'état d'âme de ceux qui concourent à le produire. Tout est ordonné et\njustifié, comme dans un problème mathématique.\n   Octave Rheid, homme d'intelligence profonde et de cœur noble, se trouve\nau chevet de son frère Fernand, victime d'un accident de chasse, avec une\njeune veuve, M me de Falhaën, qui a recueilli le blessé dans sa demeure.\nAu-dessus de ces trois êtres plane un double amour. A l'ancienne passion\ninsoupçonnée de Fernand pour Mme de Falhaën s'ajoute l'amour grandissant,\nirrésistible et bientôt partagé d'Octave. Mais la vie du blessé est attachée à\nsa passion. En nobles cœurs, Mme de Falhaën et Octave se sacrifieront,\ncelle-là, en s'efforçant d'aimer Fernand qu'elle épousera pour le sauver de la\nmort, celui-ci en s'éloignant pour longtemps d'un séjour que le bonheur de\nson frère et sa tristesse lui rendraient insupportable. Mais le temps passe, et\nl'auteur montre à merveille comment chez Mme de Falhaën la compassion se\ntransforme peu à peu en amour, ce qui accentue la désillusion d'Octave,\ncondamné à payer la rançon du bonheur d'autrui.\n   Ce joman serait presque une œuvre de premier ordre si le style y était à la\nhauteur de la pensée. Aussi espérons-nous sincèrement que M. Ernest Mal­\ntravers accordera un peu plus de soin à la forme des autres romans qu'il se\ndoit à lui-même de nous donner.\n                                                                    C H . DE S.\nC o u p a b l e , par JOSÉ DE COPPIN. — (Godenne, Namur.)\n   Le nouveau roman du baron José de Coppin se distingue par les qualités\nprécieuses que l'on découvre en ses œuvres précédentes. Le lecteur se laisse\nprendre au charme entraînant du récit, captivé par les caractères si attachants,\nsi finement dessinés de Jeanne, de Monique, d'Octave. En outre, l'intérêt est\nconstamment éveillé, mérite qui provient surtout de ce que le livre n'est pas\nembarassé de ces lourdeurs, de ces longueurs affadissantes qu'on rencontre\nsouventchez des romanciers.pourtant célèbres,qui tiennent absolument à rem­\nplir leurs cinq cents pages d'impression. Le style est charmant, d'une discrète\nsimplicité en son élégance de bon ton, évocatif dans les descriptions où fleu­\nrissent des images qui décèlent le poète. M. José de Coppin se complaît dans\nce que la critique appelle parfois le roman idéaliste. Ses tendances sont hautes,\net il aime à mettre en relief les véritables éléments de bonheur de l'existence.\nCependant, qui oserait dire que des caractères comme ceux de Jeanne,\nd'Octave, de l'abbé Bondroit ne se retrouveraient pas dans la réalité? Et alors\nmême qu'ils constitueraient des exceptions, pourquoi le romancier ne serait-il\npas en'droit de les faire vivre en son œuvre ?\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3292, "texte": " 382                               DURENDAL\n\n\n    Sans vouloir dire que la morale peut remplacer l'art, il est évident qu'à\n valeur artistique égale, une œuvre d'art morale dépasse l'œuvre d'art immorale\n de tout l'abîme qui sépare le bien du mal. M. José de Coppin l'a compris.\n Pourquoi le beau qui, selon la définition classique, est la splendeur du vrai, ne\n serait-il pas aussi la splendeur du bien ? Entrevue à ces clartés du ciel qui\ndissipent les brouillards, s'évanouit aussi la distinction factice entre l'idéalisme\n et le réalisme, suivant la parole admirable d'un philosophe aux larges perspec­\ntives de pensée, aux intuitions rapides projetant des splendeurs d'éclair sur\nles problèmes les plus obscurs de notre âme et de notre destinée. J'ai nommé\nl'ami de José de Coppin, le tant regretté Octave Pirmez qui s'exprime ainsi\nqu'il suit en ses Heures de Philosophie (XV) : « L'homme de génie est celui qui\nest bien pénétré de la commune origine de la réalité et de l'idéal, et qui non\nseulement saisit le rapport des deux mondes, mais peut le faire sentir après\nune élaboration intime . »\n                                                                     G. de G.\nLE THÉÂTRE :\nBjoernstjerne Bjoernson. — Le Roi. — Le Journaliste,\n  drames. — (Paris, P.-V. Stock.)\n   Il n'y a pas, au point de vue littéraire, un composé plus étrange, plus\n complexe, plus hétéroclite qu'un écrivain du Nord — j'entends originaire de\nla bienheureuse péninsule Scandinave d'où nous vient aujourd'hui un gros\nrayon de cette fameuse lumière indispensable à la vie intellectuelle — car\nne parlons pas des Russes qui demeurent essentiellement réalistes, ni d'autres,\ntel le récent Sienkiewicz qui est tout ce qu'on veut, mais avec cette réserve\nqu'il ne mêle les « genres » que dans son œuvre total et non dans ses romans\nparticuliers. Prenez à contre-pied cette remarque et vous aurez la caractéris­\ntique des plus notoires dramaturges norwégiens. Un drame d'Ibsen contient\npresque toujours une thèse, une étude de caractères, une synthèse de classe\nsociale, un conflit d'idées, une opposition de sentiments, le tout enveloppé\ndans suffisamment d'actions pour que l'ensemble vive au théâtre. Voilà pour\nla contexture. La forme passe du réalisme le plus strict à la poésie la plus\nlarge, sans compter le merveilleux, le mystique, l'humoristique, les femmes\nvoilées, les génies tant terrestres, aériens, que marins, sans compter les\nchœurs et tout le personnel de diverses mythologies insérés tour à tour dans\nles éléments naturels aux fins de dire leur petit mot, à l'occasion, dans la\npièce! Eh bien, c'est du Romantisme, ça! Et je pose en thèse que les écri­\nvains norwégiens, désormais cosmopolitement admirés, en raison de leur\ntalent d'une part et du snobisme contemporain de l'autre, que ces écrivains\nsont les derniers romantiques de l'Europe. Ne nous attardons d'ailleurs pas à\ncette thèse éminemment contredisable comme toute bonne thèse et arrivons\naux deux drames épigraphant ces lignes.\n   Bjoernstjerne Bjoernson nous est surtout connu par Au-dessus des forces\nhumaines dont j'ai eu occasion de parler ici même. Le drame et le livre eurent\nun succès sérieux en pays latin ; et comme succès oblige, on s'est empressé\nd'en traduire deux autres. On n'a eu ni complètement tort — vu que ces\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3473, "texte": "                                 LES   LIVRES                                383\n\n pièces sont intéressantes — ni tout à fait raison, car elles sont loin de valoir\n la devancière. Ne vous imaginez pas que le Roi soit une « peinture » de la\n Royauté; non, c'est une « étude de roi », d'un type particulier, bien particu­\n lier de souverain : bourgeois, voulant se marier bourgeoisement, et sociali­\n sant, c'est-à-dire amené doucement à ne plus croire du tout, relativement à\n lui « que c'est arrivé » ! Il est facilement imaginable qu'un pareil monarque\n doit s'attirer des ennuis. Ce sont ces ennuis, ceux qui y collaborent et y\n participent : fiancée, courtisans, notables industriels, conseillers privés,\n dames d'honneur, etc., qui constituent le sujet de la pièce. Je ne puis, entrer\n dans la tâche d'esquisser « les actions » du drame. Je ne veux que noter ce\n trait : un roi démocrate et un peuple royaliste conservateur; conflit entre les\ndeux tendances naturellement; mais n'est-ce pas piquant, inattendu, un peu\n romanesque et très romantique que cette interversion des rôles!?\n    Avec Le Journaliste nous tombons dans un tout autre genre. Ici c'est une\nâpre satire sociale : celle du Journalisme, et une thèse : La Politique est\nbonne en soi, mais la Presse l'entrave, l'annihile, la corrompt. La pièce est\nconçue dans la manière des « Corbeaux » de Becque. Reconnaissons qu'elle\na de la force, des situations vigoureusement dramatiques et que, malgré son\nconvenu, son outrance voulûment paradoxale, elle porte. Ce portrait de\n « Sale Monsieur » si discutablement représentatif qu'il puisse paraître de\ntoute une classe, de toute une force sociale, fait néanmoins plaisir à lire.\nLe Journaliste est la meilleure des deux œuvres de Bjoernstjerne réunies dans\nce volume. Et maintenant, pour terminer, y a-t-il moyen de porter un juge­\nment d'ensemble sur l'une et l'autre?... Difficilement. Il faut dire, pour être\nsincère, qu'elles n'apportent rien de nouveau au théâtre comme conception,\ncomme genre de thèses, ni comme manière, ni comme types. Pourtant elles\nsont intéressantes intrinsèquement. Et puis l'on sent que lues dans leur\nlangue, elles apparaîtraient dans un relief autrement accusé. Si bien traduite\nque soit une œuvre elle donnera forcément l'impression d'une femme élégante\nportant la robe d'une autre femme élégante ; elle sera certes encore jolie,\nmais malheureusement plus, de sa beauté à elle.\n                                                                        G. B.\nY o l a i n e , drame en quatre actes, par JEHAN MAILLART. — (Mons, L. Boland,\n  Édition de Vidée libre.)\n   Un drame, d'allure hiératique, et dont le symbolisme ardu n'apparaît guère\nqu'après un assez long examen. Détrôné par Coliane, la reine mystérieuse dont\nla présence suffit pour faire jaillir vers elle, de tous les cœurs, de pourpres\nfloraisons d'amour, le roi d'un pays de rêve n'a pas de plus dévoués partisans\nque Gualbert, vieux châtelain d'un burg antique, Olgonde sa femme et Arvor,\nson fils. Sur le conseil d'Aryll, ministre équivoque et mauvais génie de la\nreine, Coliane fait exécuter Gualbert, qui représente la résistance à son absolu\npouvoir. Stimulé par Olgonde, la Haine, le prince Arvor se voue à l'œuvre de\nvengeance. Mais, comme Hamlet, Arvor doute : sa pensée lui dicte tour à tour\ndes devoirs et des idées contraires, et il est aussi une créature de chair, sou­\nmise aux lois de la passion et de l'épouvante. Sitôt qu'il a vu Coliane, il s'est\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3163, "texte": "384                                DURENDAL\n\n\nsenti entraîné vers elle, malgré le sang qui les sépare. Dès lors, la fatalité le\npousse, irrésistible. Il tue Yolaine, la douce enfant du vieux roi, qui lui offrait\nle jeune et poétique amour. Le roi lui-même se courbe devant la Destinée.\nColiane et Arvor régneront, après avoir lavé leur empire de la présence\nd'Aryll.\n   Ce drame, qui n'est évidemment pas destiné à la scène, contient plusieurs\npassages d'une grande beauté. L'auteur a développé les qualités de style con­\ntenues en germe dans ses Contes chimériques. Il sait l'art des longues tirades, qui\nse déroulent comme des manteaux de pourpre chargés de pierreries. Sans\ndoute pourrait-on lui reprocher parfois un peu trop d'obscurité dans le sym­\nbole et quelques maladresses dans l'expression.\n                                                                     CH. DE S.\nDIVERS :\nL a V i e d e s A b e i l l e s , par MAURICE MAETERLINCK. — (Paris, Fasquelle.)\n   Ce livre est écrit, si je puis m'exprimer ainsi, en un style d'abeilles, ailé et\nbruissant, d'or, de cire et de miel. C'est un vrai poème en prose : le poème\nde la ruche. Je ne crois pas qu'on ait jamais écrit sur ce sujet, bien digne\nd'inspirer un artiste, un livre plus exquis.\n   Il nous fait aimer ce charmant petit monde des abeilles, si merveilleux et\nsi génial, intéressant au premier chef, mille fois plus que le vilain monde des\nhommes. Il est tout embaumé du parfum des fleurs des champs, dans le\ncalice desquelles l'abeille va s'enivrer chaque jour du nectar d'or dont elle\nfait son miel succulent.\n   De Maeterlinck nous aimions déjà le théâtre naïf et étonnant, si vrai et si\nnaturel, si puissant qu'il peut se passer et se passe en réalité de la mise en\nscène de fantaisie qui cache le vide de tant d'autres théâtres.\n   De Maeterlinck encore nous aimions cet évangile de la beauté et de la\nbonté, qu'est le Trésor des humbles, bréviaire mystique de la philosophie\ndes êtres et des choses, dont la méditation nous a fait passer de si bonnes et\nbelles heures.\n   Voici maintenant que dans ce traité des abeilles, Maeterlinck nous com­\nmente une des plus radieuses pages du divin livre de la nature en une de ses\nmanifestations les plus touchantes.\n   D'aucuns me diront peut-être que ce petit monde bourdonnant n'a point\ntoute l'intelligence profonde que Maeterlinck lui prête. D'abord en est-on\nbien sur? Et puis que m'importe ! Il l'idéalise et j'aime l'idéal. L'idéal, c'est\npour moi la plus belle et la plus puissante des réalités. C'est la seule réalité\npour le penseur. Il le poétise et j'aime la poésie. Elle nous fait oublier,\nelle nous cache la médiocrité et la laideur du monde. Il le chante et il le fait\nchanter en des accents émus et vibrants et j'aime la chanson des arbres, des\nmontagnes, des sources, des fleurs, des oiseaux, des abeilles, de tous ces\nmillions d'êtres qui sont l'âme du monde et dont les voix harmonisées en un\nsublime concert constituent l'hymne éternel de la terre à Dieu.\n   M. Maeterlinck, en nous exposant d'une façon si gracieuse la vie et les\nmœurs des abeilles, nous les fait aimer, comme il les aime lui-même en vrai\npoète qu'il est.\n"}, {"page_pdf": 452, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3310, "texte": "                                  LES LIVRES                                 385\n\n  Elle est délicieuse cette interprétation de l'âme des abeilles que nous\ndonne ce curieux livre qui forme un traité complet de la psychologie de ce\npetit peuple.\n  Quel dommage que ce charmant livre soit entachée d'erreurs philoso­\nphiques incompatibles avec les principes chrétiens, les nôtres.\n                                                                  H . M.\n\nPsychologie d ' u n e V i l l e , Essai sur Bruges, par H. FIÉRENS-GEVAERT.\n  (Paris, Alcan, éditeur.)\n    Dans le chapitre capital de ce nouveau livre, M. Fiérens-Gevaert observe\nque la théorie du milieu, professée par Taine avec quelque exagération, pour­\nrait trouver une excellente application dans l'étude psychologique des villes,\ndes centres urbains où fleurissent les grandes écoles d'art. « Toute cité, dit-il,\nest un organisme comparable à l'être humain. Considérées de la sorte, les\ngrandes communes belges : Ypres, Bruges, Gand, Anvers offriraient des\npassionnants sujets d'observation aux historiens, aux archéologues, aux\nartistes. Bruges serait l'exemple le plus frappant que pourrait fournir la\nFlandre. » Cet exemple à mettre en lumière a tenté M. Fiérens-Gevaert,\npour sa propre joie et pour le plaisir esthétique de ceux que passionne l'art;\n    L'âme même de Bruges, ce qui palpita, au cours de dix siècles dans la\nnoble cité, ce qui la fit splendide et pathétique, ce qui caractérisa sa beaulé,\ns'évoque ici. M. Fiérens prend la ville à sa naissance dont il indique les\nconditions, la montre grandissant en puissance autant qu'en génie pendant\nl'héroïque période communale, jetant sous les ducs de Bourgogne les feux\néblouissants de sa splendeur épanouie, puis s'affaiblissant, déclinant peu à\npeu à la fin du XVe siècle, pour entrer, cent ans plus tard, après un crépuscule\nparfois éclatant encore, dans une nuit profonde d'où elle cherche, depuis\nquelques années, à remonter vers la lumière et vers la vie. Spectacle émou­\nvant et grandiose! Pour chaque siècle, M. Fiérens montre comment les\nbesoins sociaux et économiques, l'organisation intérieure, la richesse ou le\ndépérissement de la ville, l'énergie, l'héroïsme ou les faiblesses des habitants\ns'extériorisent dans la physionomie monumentale et dans l'ornementation\nartistique de la Commune. Dans,une série de tableaux, pittoresques, vivants\n et somptueux, il ressuscite ainsi Bruges aux diverses époques de son\n existence.\n     Nous n'étonnerons personne en disant que l'histoire de l'art brugeois tient\n dans ce livre une place prépondérante et légitime. C'est même l'art flamand\n tout entier qui, par moments, y apparaît dans sa gloire. M. Fiérens étudie\n avec plus d'amour et une remarquable compétence critique l'âge d'or de la\n peinture en Flandre, sous les ducs de Bourgogne. Les érudits belges, comme\n il le remarque avec raison, se sont livré sur ce sujet à de précieux travaux\n chronologiques, dont il faut louer le scrupule et la patience. Ils ont tiré du\n néant certains maîtres oubliés ou inconnus, détruit les légendes dont s'enve­\n loppent presque toujours les grandes figures disparues. Leur patriotisme,\n d'ailleurs respectable, a maintenu leurs études dans le domaine limité des faits\n et des événements locaux, et nous devons bien reconnaître que, seuls, des\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1719, "texte": "386                               DURENDAL\n\n\nécrivains étrangers aux goûts et à l'idéal flamands, mais dégagés des partis\npris particularistes, ont examiné avec fruit l'évolution historique des écoles\nbrugeoise et anversoise, ont donné à la Belgique les seuls ouvrages où les\ncréations de ses peintres fussent étudiées avec une compréhension esthétique\nréellement évocatrice. M. Fiérens, diverses études signées de son nom en\ntémoignent avec le présent livre, semble avoir l'ambition très belle de donner\nà la Belgique une œuvre belge sur l'art national. Son passé, qui n'est pas long\nencore, mais qui est brillant déjà, le désigne comme un des rares qui puissent\nmener une telle œuvre à bonne fin. Qu'il l'entreprenne résolument. Nous\nnous consolerons de l'attente inévitable en relisant souvent quelqu'un des\nbeaux chapitres de son essai sur Bruges.\n                                                                       M. D.\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\n   D e V l a a m s e s c h o o l d'Anvers. — Cette superbe revue d'art éditée\npar Buschman, publie dans son numéro de juin un intéressant article de\nWilliam Ritter sur Boecklin, rehaussé par deux belles reproductions de\ntableaux du maître. Ce beau fascicule contient encore la reproduction de deux\nmerveilleuses gravures de Düres.\n\n   D i e t s c h e W a r a n d e e n B e l f o r d publie chaque mois une revue\ndes revues belges et étrangères qui est faite d'une façon absolument remar­\nquable. C'est une analyse intelligente et admirablement résumé des plus\nimportants périodiques du monde intellectuel. C'est une des parties les plus\nintéressantes de cette jeune revue flamande, qui publie, en outre, chaque mois\ndes articles très littéraires et très artistiques.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison06-022", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 387, "page_fin": 392, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Editions de La Plume", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 454, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2036, "texte": "NOTULES\n\n\n\n   Les Conférences de M. du Chastain sur le Théâtre\nC o n t e m p o r a i n e n F r a n c e . — M. du Chastain a brillamment clôturé\nla série de ses très intéressantes conférences sur le théâtre contemporain en\nFrance. En ces fines causeries, le maître conférencier dont on connaît l'esprit\nsouple et le talent d'improvisation s'est montré tour à tour spirituel, philo­\nsophe, amusant, profond, attendri.\n   Après avoir retracé brièvement l'histoire du théâtre en France depuis la\nfaillite du romantisme jusqu'à nos jours et dégagé l'esprit de trois grandes\nméthodes critiques, celle de Mme de Staël, celle de Sainte-Beuve et celle de\nTaine, M. du Chastain a étudié successivement Lavedan, Donnay, Lemaître,\nHervieu, Brieux dans la comédie proprement dite, Courteline dans le vau­\ndeville, Rostand et Richepin dans le drame en vers. M. du Chastain a appré­\ncié l'œuvre des premiers avec une sagacité consciencieuse, se guidant à la\nlumière des principes les plus élevés.\n   Partant de ce point de départ qu'en toute pièce de théâtre il faut consi­\ndérer trois choses : la charpente, l'idée et le style, et tout en rendant hommage\naux qualités de verve, d'esprit, d'observation qui distinguent la plupart des\npièces de ces auteurs dont les talentssi divers sont incontestables, il a constaté\nà peu près partout, avec des nuances et des différences subtiles, impossibles à\nreproduire ici vu le cadre restreint dont nous disposons, ou que la philosophie\nétait absolument absente de ces œuvres, ou bien que celle dont ils s'inspiraient\nn'y était ni très perspicace ni très solide. M. du Chastain nous a fait là-dessus\ndeux ou trois éloquentes conférences, où il a mis, par exemple, en regard,\nMolière, le grand comique, et Donnay, l'ironiste destructeur ; le premier,\néclairant, guidant l'Humanité vers un idéal par l'étude de nos plaies morales,\nle second considérant la vie comme une mystification, aboutissant ainsi logi­\nquement à la dissolution sociale et à la déliquescence. Ainsi encore Lavedan\n"}, {"page_pdf": 455, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3115, "texte": "388                               DURENDAL\n\n\nqui, en des pièces comme Viveurs, Le Nouveau Jeu, se complaît dans des\nmilieux d'exception et de détraqués. Ces pièces peuvent être absolument amu­\nsantes, mais ne sauraient avoir la prétention de peindre la société. Hervieu,\nle féministe militant, oublie dans ses Tenailles que le mariage a été surtout\ninstitué pour sauvegarder la dignité et le bonheur de la femme. M. du Chas­\ntain reproche à Brieux une tendance aux solutions trop radicales, et, en un\nautre ordre d'idées, le relâchement du style par qui seul vivent les œuvres d'art.\n   En une conférence de couronnement, il a étudié les grands courants phi­\nlosophiques qui parcourent l'âme contemporaine, et dont les tendances\nprépondérantes se personnifient en trois noms célèbres : Schopenhauer,\nTolstoï et Nietzche. Ces concepts de la vie et de la société séduisent à coup\nsûr les esprits amoureux de théories, mais sont dépourvus d'efficacité pour\nsusciter en pratique une direction philosophique saine et positive. Où la\ntrouverons-nous? Dans le panthéisme pessimiste du premier? Assurément\nnon. Dans l'idéalisme humanitaire du second, le plus sympathique des trois ?\n Mais le Paradis évangélique qu'il fait miroiter dans un horizon lointain et\n trompeur est séparé de nous par une longue route hantée de visions funèbres\n et arrosée de sang. Dans l'éblouissement factice du Surhomme? N'insistons\n pas sur cette écœurante déification de l'Egoïsme, tout en reconnaissant que\n par un certain côté, un tout petit côté, la doctrine nietzchéenne a pu avoir\n quelque influence favorable sur le développement de la force de la conscience\n de la personnalité humaine.\n    Mais ne désespérons pas. Une aube douce illumine de ses rayons roses le\n seuil du XXe siècle. Le réveil philosophique ne tardera pas à sonner, et ce\n réveil viendra de la Fiance, du pays qui vit naître saint Bernard et saint\n François de Sales, Descartes et Pascal, Bossuet et de Maistre, Lacordaire et\n Hello. C'est l'avis de M. du Chastain. C'est aussi le nôtre.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n                                       ***\n\n\n    L ' A r t e t l ' A u t e l , nouvelle revue fondée à Paris, en vue de rendre à\nl'art religieux la splendeur des temps anciens, expose, dans son programme,\nquelques idées sur la décadence actuelle de cet art, bonnes à méditer dans\nnotre pays aussi et que, pour ce motif, nous croyons utiles de résumer :\n   « La décadence ne devrait pas atteindre ceux qui mettent au-dessus de l'art\nle rayon divin de la Foi.\n   Que la matière impuissante, stupide, vide et lâche se refuse sous la main\nde ceux qui ne croient qu'en elle, cela est naturel parmi la perversion des\ncerveaux. La laideur, c'est la fin naturelle et légitime du matérialisme.\n   Mais le catholique, par cela seul qu'il est catholique, doit avoir l'horreur\nde cette fange et en dégager son âme, avec l'image de Dieu. Voilà pourquoi\nl'art chrétien, si bas qu'il soit descendu, doit remonter vers la spiritualité\ncéleste.\n   L'ascension sera rude : Parcourez les églises de France et de partout.\n"}, {"page_pdf": 456, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3347, "texte": "                                   NOTULES                                    389\n\n\nAdmirez ce'que les ancêtres ont mis là de foi, de délicatesse et de goût. Puis,\ncontemplez ce que le dix-neuvième siècle écoulé y a ajouté de laideur.\n    Vous resterez épouvanté! Notez que la dépense pour l'entretien, la res­\ntauration ou la décoration des temples catholiques a égalé, depuis le Con­\ncordat jusqu'à hier, les dépenses de n'importe quel autre siècle. Jamais les\ncatholiques n'ont autant répandu leurs largesses au pied de l'autel, sous la\nvoûte semblable à un ciel fixé sur la terre par la main de l'homme.\n     Mais quel débordement de laideur et de mauvais goût ! quelle succession\nde monstres à léguer aux temps prochains !\n     Les archéologues de l'avenir se demanderont quelle était la mentalité des\nhommes qui choisissaient les statues modernes, les répugnantes images,\n placées sur les autels sous pseudonyme de saints et de saintes, sans parler des\nsacrés cœurs sanguinolents, des vierges chlorotiques, des autels en plâtre, des\nostensoirs en zinc.\n     L'art religieux a été le plus grand du monde. Il a fait l'éducation du goût\ndans la société. Le moyen âge a jeté sur ses œuvres le manteau d'azur et les\n étoiles d'or arrachées au ciel. Il a fait ce que n'avait pas accompli la Grèce,\n en insinuant l'âme dans la pierre et dans le marbre. Les siècles suivants ont\n continué le labeur. Mais, tout à coup, ce qui était au sommet est tombé sur\n le sol. L'art chrétien est devenu un vil article sorti du bazar pour aller à\n l'égout.\n     L'architecture, direz-vous, s'est sauvée du désastre. Si le dix-neuvième\n siècle n'a pas eu de style original, il a restauré les anciennes constructions ;\n il en a même sauvé. Et vous citerez le grand nom de Viollet-le-Duc, avec lés\n petits noms qui l'entourent.\n     Viollet-le-Duc, pourtant, a fait plus de mal que de bien. Une église, c'est\n l'histoire lapidaire d'une ville. Le cœur de la cité a battu là, aux heures de\n gloire, aux heures d'anxiété. Les Viollet-le-Duc, morts ou vivants, ont pris\n  le droit d'ôter ce que les siècles avaient lentement ajouté à chaque église.\n  C'est ainsi qu'à Notre-Dame de Paris on a détruit un autel offert par\n  Louis XIV pour le remplacer par un autel « de style ». Le nouvel objet n'est\n  pas gothique, puisqu'il est moderne. Il n'est pas historique, puisqu'il ne\n  rappelle aucun événement.\n      Si de l'architecture vous passez à la décoration, il faut descendre dans le\n  mauvais goût. Ici, on a déniché les saints à plaisir, on a envoyé dans les\n  greniers les vieux et expressifs patrons en bois ou en pierre pour installer les\n  abominations du plâtre colorié. Sa laideur sans naïveté, l'infamie de la\n  matière mariée à la grossièreté du travail, voilà ce que vous trouvez partout.\n   Éclairez cela par les vitraux hurlants qu'ont inventés les modernes, à moins\n   que vous ne préfériez la lumière des lustres en zinc doré, et vous aurez la\n   caricature du temple.\n      Le chant — malgré les efforts courageux de quelques réformateurs — ne\n   vaut pas mieux que le reste. Dans les églises de Paris, vous entendez les\n   mêmes airs qu'à l'Opéra-Comique, donnés par les mêmes voix.\n      Ce tableau n'est pas poussé au noir. Il est l'image exacte et adoucie de\n   l'état où est la plus grande institution d'art de tous les temps. Ce n'est plus ni\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": " 390                                DURENDAL\n\n\n\nla simplicité des catacombes, ni la splendeur du moyen âge. C'est le faux\nluxe du café-concert.\n   Puisse bientôt cesser d'être exact ce portrait actuel. Ce jour-là, l'Art et\nl'Autel disparaîtra joyeusement dans un chant de triomphe et de reconnais­\nsance. Son œuvre sera finie. » (J. DE BONNEFON.)\n\n\n\n\n    R e s t a u r a t i o n s d ' é g l i s e . — « Les archéologues ont raison quand\nils veulent conserver les vestiges du passé, les monuments anciens, tout ce\nqui revêt un caractère vraiment archaïque et artistique. Oui, dans nos con­\nstructions et restaurations modernes, conserver une tour noircie par les\nsiècles, une chapelle où les ancêtres sont venus prier, un vitrail rempli de\nsouvenirs, une arcature remarquable par ses proportions et par la finesse de\nson dessin, c'est faire acte de haute intelligence et de vraie sagesse\narchéologique. » (L'évêque DE QUIMPER.)\n\n\n                                         ***\n\n   D é c o r a t i o n d ' é g l i s e . — « En un seul cas, nous conseillons la déco­\nration picturale de la totalité d'une église. Nous croyons qu'il faut éviter ces\ntentatives dans le roman, le gothique et même les églises de la Renaissance.\nRien n'est plus beau que le ton sombre de la pierre éclairée par la folie lumi­\nneuse de beaux vitraux. Mais le cas est indifférent pour une église blanchie à\nla chaux, sans vitraux. » (L'Art et l'Autel).\n\n\n                                        ***\n\n   Mois de Marie. — La décoration de l'autel de la Vierge.\n— « Il a fallu que la laideur ne perdît pas ses droits dans la pratique toute de\npoésie et de beauté du mois de Marie.\n   En ce mois où la beauté de la nature peut facilement se répandre du fond\ndes bois et des champs jusqu'au pied de la virginale statue, que d'horreurs\nsont commises !\n   Les fleurs artificielles sous leur globe, les décorations de papier sous leur\npoussière, les arrangements de bazar sont les plus répandus. Tout ce que le\nmauvais goût peut accumuler de clinquant et de tarlatanesque entoure la\nstatue.\n  Et qu'il serait facile, peu coûteux de faire beau dans la fraîcheur et la\nsimplicité! Un fond de verdure sombre sur une draperie de satinette gris argent\nou sur le fond de la boiserie; des corbeilles en osier emplies de mousse très\nserrée et bien mouillée ; dans cette mousse des fleurs naturelles, les plus\nsimples, celles des champs, celles des pommiers, piquées en désordre ; au\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": "                                  NOTULES                                   391\n\n\npied même de l'autel, sur les côtés, de la verdure encore, répandue comme\nla broderie d'un tapis ; parmi cette décoration printanière, la lueur tremblante\ndes cierges et quelques veilleuses distribuées adroitement derrière le feuil­\nlage, pour que la lumière venant du fond se tamise à travers la verdure; et\nl'autel sera paré d'une exquise manière. » (L'Art et l'Autel.)\n\n\n\n\n   L a m u s i q u e à l ' é g l i s e . — « A part quelques exceptions, très\nlouables, je l'accorde, il faut bien reconnaître que nous ne saurions être trop\nmodestes, toutes les fois que nous avons à parler de notre musique d'église\net de la façon dont on l'interprète habituellement.\n   C'est d'abord que, musique d'église, à vrai dire, nous n'en n'avons pas.\nCar je pense bien qu'on m'accorde que la musique d'église n'est pas simplement\nla musique qu'on fait à l'église, et je me garderai bien de donner un brevet de\nreligion à tous les artistes dont un maître de chapelle vient de faire exécuter\nles inventions.\n   Nous voulons garder, des anciennes mélopées, celles que la liturgie a\nconsacrées, et qui sont, par là même, restées populaires. L'office pascal en a\nde splendides.\n   Une fois sauvegardés les chants liturgiques, qu'on fasse de la musique à\nl'église, en attendant qu'il nous soit donné d'entendre de la musique d'église.\n Mais, de grâce, que ce soit du moins honnêtement présenté? Puisqu'il est\nentendu qu'aux jours de grandes fêtes beaucoup de gens vont à l'église,\nsinon pour y prier, du moins pour y écouter de la belle musique, ne leur\ndonnons pas prétexte à faire des rapprochements pleins de désobligeance avec\nles cafés-concerts où ils fréquentent habituellement. » (Abbé BROUSSELLE.)\n\n\n                                      ***\n\n   Coups de trique :\n  Il n'est pas trop tard pour signaler — sans plus — que les œuvres complètes\nde Verlaine ont servi de pelote aux épingles de cette vieille fille de lettres qui\na nom René Doumic.\n  Les œuvres de Verlaine ? « Maigre et pâle floraison qui s'attarde sur un\narbre mort !! »\n  Ramassez les branches, ma vieille !\n\n                                       *\n                                      * *\n   Première réception académique : Faguet-Olivier.\n   Pour récompenser M. Cherbuliez de lui avoir par sa mort, assuré une place\nà l'Académie, M. Emile Faguet a élevé les œuvres de M. Cherbuliez à la hau­\nteur de l'immortalité — et il appelle cela de « L'idéalisme de bon aloi ».\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2160, "texte": "392                              DURENDAL\n\n\n  M. Emile Olivier — diplomate en disponibilité — est devenu directeur du\npanorama littéraire du siècle.\n  Ce vieux rameau d'Olivier !\n                                         *\n                                     *       *\n\n  Deuxième réception : Berthelot-Lemaître.\n  Un vieux dogue, gardien de laboratoire, jouait avec une boule.\n  La boule s'ouvrit et devint un hérisson.\n  Le vieux dogue s'enfuit : il avait trouvé son Lemaître.\n                                                                  GAVROCHE.\n\n\n\n\n  La rédaction de la r e v u e L ' A r t e t l ' A u t e l envoie gratuitement\nun numéro spécimen à toute personne qui lui en fait la demande. S'adresser\nPalais Sully, rue Saint-Antoine, 62, à Paris.\n  Elle est disposée à laisser l'abonnement à 6 francs au lieu de 10 francs\naux abonnés de Durendal. S'adresser à notre rédaction, 14, rue du Grand-\nCerf, à Bruxelles.\n\n                                      * *\n\n   S a i n t e - L y d w i n e de S c h i e d a m , le nouveau livre de notre ami\nJ.-K. HUYSMANS, vient de paraître. On peut se le procurer en s'adressant à\nM.Edgard Lyon, avenue Brugman, 451, Uccle (Bruxelles). Prix de l'édition\nordinaire fr. 3 fr. 50; exemplaire de luxe 10 francs.\n\n                                      * *\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — CARLYLE : Cathédrales d'autrefois et\nusines d'aujourd'hui (Paris, Éditions de la Revue Blanche). — M . MAETER­\nLINCK : La vie des abeilles (Paris, Fasquelle). — E. DEMOLDER : Le cœur\ndes pauvres (Paris, Editions du Mercure de France). — T H . JOUFFROY : Corres­\npondance publiée par A. Lair (Paris, Perrin). — M. DES OMBIAUX : Nos\nrustres (Liége, Édition de La Meuse). — L. CHABAUD : Les précurseurs du\nféminisme (Paris, Plon). — Comte DU BOIS : Les rapsodies passionnées\n(Paris, Lemerre). — R. DE GOEIJ : Jephtah victorieux! (Paris, Fischbacher).\n— P . L E ROHN : L'autre rive (Paris, Perrin). — M. PALÉOLOGUE : Le cilice\n(Paris, Plon). — CH. GUÉRIN : Le semeur de cendres (Paris, Éditions du\nMercure de France). — E. VERHAEREN : PHILIPPE II (Idem). — J. GAUGUIN et\nC H . MORICE : Noa Noa (Paris, Éditions de La Plume).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 388, "texte": ""}, {"page_pdf": 389, "texte": ""}, {"page_pdf": 390, "texte": ""}, {"page_pdf": 391, "texte": ""}, {"page_pdf": 392, "texte": "   Les Fleurs Légendaires\n                  des Pays du Ciel\n                                      A mes toutes petites élèves\n                                        MARIE, HÉLÈNE et PAULE G.\n\n\n\n\nComment la Terre fut fleurie du Sang\n                                     et des Larmes des Dieux\n\n\n\n              IL y avait autrefois dans la Grèce une nymphe\n                 appelée Myrrha, qui fut changée à sa mort en\n                 un arbre parfumé. Et c'était l'arbre de Myrrhe\n                 dont la sève était un baume.\n                    Et l'arbre de Myrrhe, un printemps, s'ouvrit,\n                 et de l'écorce parfumée sortit un beau jeune\n                 garçon qui s'appelle Adonis.\n                   Et la plus belle des déesses, la blonde Cypris\ntoute blanche et rose, le rencontra dans la forêt et le voulut\npour elle et qu'il ne la quittât jamais.\n  Mais une autre déesse le rencontra aussi. C'était la reine des\nmoissons qui s'appelait Perséphoné; et Perséphoné elle aussi\nvoulait emmener Adonis.\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": "330                         DURENDAL\n\n\n   Alors, le roi des dieux qui faisait la justice, décida qu'Adonis\nappartiendrait quatre mois à Cypris, quatre mois à Perséphoné,\net puis quatre mois à lui-même. Et cela ferait une année, et\npuis on recommencerait.\n   Mais le beau petit Adonis préférait vivre avec Cypris qui\nétait plus douce et plus gaie, et à la fin des quatre premiers\nmois, il oublia qu'il devait la quitter et ne descendit pas sous\nterre où demeurait Perséphoné. Et celle-ci fut très jalouse et\ns'en alla dans la forêt chercher sorr amie Artémis, qui avait un\narc et des flèches et qui chassait avec ses chiens les sangliers\nsauvages.\n   Et Artémis envoya contre le jeune homme le plus terrible\nsanglier. Et le sanglier le mordit avec ses dents blanches poin­\ntues. Et quand le sang coula, toute l'herbe mouillée devint un\nrosier plein de roses.\n   Et quand Cypris vint et pleura parce que Adonis était mort,\nses larmes en tombant firent pousser les anémones.\n\n\n                                II\n\n\n                    La chanson de Dionysos\n\n  Dans une ville très ancienne du très ancien pays de Grèce, et\nqu'on appelle Thèbes, naquit un jour le bel enfant Dionysos.\n  Son père était le Roi des Airs, sa mère était la Reine de la\nTerre. On l'enveloppa tout petit de beau lierre vert et luisant,\npuis il fut porté par Hermès jusqu'au rivage de la mer.\n   Hermès avait aux pieds des ailes très rapides : il vola vers la\ndouce nymphe qui habitait avec ses sœurs une grotte humide\net jolie auprès des jolies vagues bleues. Et c'est là qu'il fut\nélevé, nourri de lait de chèvre, de miel et de raisin, le bel enfant\nDionysos !\n   Il avait un très vieil ami, le bon Silène, gros et gai, qui le\nportait sur ses épaules et lui faisait cueillir des grappes ornées\nde leurs branches en feuilles.\n   Puis il avait un autre ami qui était un chanteur et qui s'appe­\nlait Pan.\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "           LES FLEURS LÉGENDAIRES DES PAYS DU CIEL              33l\n\n\n   Pan avait des jambes de bouc, de grands bras forts brunis\npar la pluie et le vent et par le soleil et par l'air. Pan avait de\nfines oreilles en pointes sous ses cheveux roux. Pan avait une\nbelle flûte faite avec des roseaux.\n   Dionysos apprit à souffler dans la flûte, à danser en cadence\nau son de la musique, à courir dans la plaine quand la lune bril­\nlait, à se rouler dans la forêt sur l'herbe et sur les feuilles en\njouant avec les panthères. Et toujours il était joyeux et ne se\nfatigait jamais.\n   Ce qu'il aimait le plut après les beaux raisins, après les airs\n de flûte et les danses au clair de lune, c'était de faire un grand\ntapage en courant dans son char attelé de quatre panthères qui\nvolaient à travers la plaine. Et tous ses amis le suivaient, riant,\njouant, faisant résonner des musiques, et Dionysos, au milieu,\ns'écriait de joie et disait : « J'ai mangé du tambour et bu de la\n cymbale! »\n\n\n   Un jour Dionysos, qui était devenu un très merveilleux petit\ndieu, et beau comme un prince et puissant, fut pris par des\nmarins et emmené par eux pour être vendu comme esclave. On\nlui lia les mains, on attacha ses pieds avec de lourdes chaînes...\nMais, tout à coup, Dionysos sourit, et le pilote qui conduisait le\nnavire sur la mer eut peur, car il reconnut son sourire et dit au\ncapitaine de le laisser aller. Et cependant le chef ne voulait point\nle croire. Alors, Dionysos, doucement, se mit à chanter. Et une\nvigne, à l'instant même, descendit du grand mât, et elle entor­\ntilla ses branches dans les voiles, et sur les rames, et sur le gou­\nvernail. Et le navire s'ouvrit comme un tonneau immense, et\nla mer devint rouge, toute pleine de vin. Et l'écume des vagues,\nen moussant, devenait des roses, et plus loin c'était des champs\nverts avec de blancs moutons bêlant, et plus loin c'était la forêt\navec des serpents qui sifflaient et des monstres terribles, des ours\net des lions.\n   Et les marins voyant tout cela, tout cela, et que c'était un\nDieu qu'ils avaient enchaîné, furent épouvantés, et dans leur\ngrande peur se jetèrent à l'eau, où ils devinrent des poissons.\n   Mais le pilote resta sur le navire avec Dionysos qui riait, et\ndisait : « Je suis Dionysos, le fils du Roi des Airs et de la Reine\nde la Terre !»\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "332                         DURENDAL\n\n\n\n\n                                III\n\n\n                 Les beaux yeux de Psyché\n\n   Psyché était fille d'un roi et Psyché était belle. Comme sont\nles plus belles choses, elle était douce à regarder, — comme le\nciel de son pays, la mer dorée, la terre en fleurs. — Et le roi, son\npère, l'aimait à cause de son cœur charmant.\n   Il arriva que la déesse Vénus aux yeux jaloux, voyant que\nles dieux et les hommes trouvaient la beauté de Psyché plus\nmerveilleuse que la sienne, voulut qu'elle mourût et envoya\npour lui percer le cœur son fils Eros, le petit dieu qui porte un\narc et des flèches aiguës.\n   Eros partit avec son arc, et rencontra Psyché et l'aima tout\nde suite. Il vit ses yeux transparents comme l'eau, ses mains\nfines et douces, ses cheveux caressants, et il n'eut pas envie de\nlui faire du mal, mais restait devant elle et mordait, par timidité\nle bout d'une flèche apprêtée et ainsi se blessa aux lèvres.\n   Puis il s'en retourna auprès de la déesse et lui conta son mal\net qu'il n'y pouvait rien.\n   Mais Vénus avait un ami, le très puissant dieu Apollon. Et\npour l'aider, cet Apollon fit savoir au bon roi, le père de Psyché,\nque s'il n'exilait point sa fille dans un désert sauvage, des maux\nterribles viendraient dans le pays, et la maladie et la mort.\n   Et le pauvre vieux roi pleura, puis embrassa Psyché et la\nconduisit tristement sur une montagne éloignée où le vent\nsoufflait sans repos. Et puis l'abandonna pour obéir aux dieux.\n\n   Psyché avait peur, Psyché avait froid, Psyché était bien seule\net faible... Mais le soir vint, et la terre fut noire, et Psyché\nsommeillait sans joie, quand tout à coup elle aperçut qu'elle\nn'était plus toute seule, que quelqu'un était là qui réchauffait\nses mains, qui lui parlait très doucement et qui l'appelait par\nson nom. Et la voix lui disait aussi que celui qui était près\nd'elle ne pouvait montrer son visage, mais veillerait fidèlement\net lui serait un doux ami.\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "           LES FLEURS LÉGENDAIRES DES PAYS DU CIEL               333\n\n\n   Et chaque nuit, ce fut ainsi. Et chaque jour, Psyché sans soif\nni faim et ne songeant qu'à son ami, attendait qu'il fût l'heure\net que l'ombre cachât le ciel. Alors, il revenait vers elle, et elle\nétait heureuse et ne demandait rien, obéissante et sage.\n   Une nuit cependant, Psyché voulut savoir, et devint curieuse\net ne se souvint plus qu'elle avait tant promis de ne rien sou­\nhaiter et de ne pas chercher à connaître le nom de son ami aimé.\n   Et tandis qu'il dormait un peu, elle se leva doucement, prit\nune lampe et l'alluma et se pencha pour voir... C'était Eros qui\ndormait là, beau comme les plus belles choses, comme le ciel\nensoleillé, la mer dorée, la terre en fleurs... — Et Psyché se\npencha encore et voulut l'embrasser... Alors, de sa petite lampe,\nune goutte d'huile coula et tomba sur la joue d'Eros. — Il\ns'éveilla; il regarda Psyché et devint triste et pâle, et lui apprit\nsa faute : dès cet instant, ils seraient séparés, et plus jamais\nEros ne reviendrait la visiter, et la consoler de sa voix, car\nles dieux ne permettent pas qu'on ne leur obéisse point !\n   Eros disparut pour toujours.\n   Et Psyché, malheureuse, s'en allait à travers les roches, si\naveuglée de larmes qu'elle ne voyait les chemins. Et elle tomba\ndans une eau, profonde et transparente comme ses beaux yeux\ncurieux, et cette eau claire l'emporta iusqu'à la mer qui touche\nau ciel.\n\n                                              JEAN DOMINIQUE.\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "                      Le Lin Céleste(1)\n\n     La bienheureuse paix du jour à son déclin\n     est virginale et maternelle ainsi qu'une Aube\n     où les Anges de Dieu dans le lin de leurs robes\n     viendraient en souriant cueillir ces fleurs de lin.\n\n     Or ce lin fut semé au Printemps sur la Terre\n     par un Adolescent vêtu de lin très pur\n     et dont les yeux d'enfant reflètent les Mystères\n     prédits aux temps passés par ceux des temps futurs.\n\n      Mais le voici qui vient entouré de lumière\n      dans le soir pacifique une rose à la main ;\n      son pied ne heurte point les pierres du chemin\n      qui mène sa splendeur jusqu'au cœur des linières.\n\n      Il sourit ; son sourire éblouit le couchant,\n      l'éclat de son sourire illumine la plaine,\n      où les oiseaux du ciel n'ont pas mangé ses graines,\n      où l'onde et la lumière ont fécondé son champ.\n\n       Une oraison d'amour s'échappe de sa bouche\n       comme un oiseau d'Avril d'un calice de fleurs.\n       « Mon Père, par ma Croix, ma Chair et ma Douleur,\n       daignez bénir ce lin et que l'Impur n'y touche.\n\n\n(1) D'un volume à paraître sous le titre : Les saisons mystiques.\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "                     LE LIN CÉLESTE                           335\n\nFaites qu'il soit cueilli par des doigts sans péché;\nqu'il devienne l'orgueil de ceux qui     s'agenouillent\nquand ils verront vers eux ma Mère se pencher\npour les vêtir du lin filé à sa quenouille.\n\nEt lorsque mes amants triomphant du sommeil\nappellent dans la nuit le Lever du Soleil,\nqu'il soit l'huile éclairant l'ombre du    sanctuaire;\nqu'il soit pour mes Martyrs un pur      élecluaire.\n\nQu'il soit le linge blanc, la neige des   berceaux,\nla nappe de ma Table et l'Aube de mes prêtres,\nmon Père, et le linceul de ceux qui vont renaitre\net les cordages d'or du mystique      Vaisseau.»\n\n                                         GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "               Le Chanoine Guillaume\n\nProses d'Adam de Saint=Victor et Odes d'Horace\n                               Livre de l'Élève et Livre du Maître\n           (Desclée, De Brouwer et Cie, Editeurs, Bruxelles)\n\n\n\n   Le g août 1894., dans une conférence d'Ecclésiastiques réunie au Val-des-\nBois, pour l'étude des queslions sociales, M. le chanoine Perriot, ancien\nvicaire général et supérieur du grand séminaire de Langres, parlant de l'in­\ntroduction des clas­                                     tes accusent déjà un\nsiques chrétiens dans                                    progrès sur les plus\nles études humanitai­                                    anciennes. Onnousfait\nres, et préconisant for­                                 espérer mieux encore du\ntement l'étude de ces                                    côté de la Belgique, »\nauteurs, disait : « Il                                      Les espoirs d'alors\nest à regretter que les                                  sont devenus aujour­\nauteurs de collections                                   d'hui des réalités ma­\nde textes n'aient pas                                    gnifiques, plus belles\n suffisamment connu                                      qu'on n'osait le sou­\n la l i t t é r a t u r e chré­                          haiter. Et ce n'est pas\n tienne et qu'ils n'aient                                 un mince h o n n e u r\n pas eu un sentiment                                     pour nous qu'il se soit\n assez p r o f o n d des                                  rencontré en Belgi­\n  conditions à réaliser.                                  que, p l u t ô t qu'ail­\n  L e u r s compilations                                  leurs, des h o m m e s\n  sont la plupart impar­                                  é m i n e n t s par leur\n  faites. Les plus récen­       LE CHANOINE GUILLAUME     caractère et par leur\n\n\n   Le cliché ornant cet article nous a été gracieusement prêté par M. Schepens,\n éditeur-libraire de Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "                        LE CHANOINE GUILLAUME                               337\n\nscience, des professeurs érudits dans la philologie et la littérature des Pères,\npour donner aux collèges chrétiens des éditions aussi complètes que savantes\ndes œuvres des écrivains de la latinité chrétienne.\n   J'ai déjà eu l'occasion, dans cette chère Durendal qui défend toutes les\nbonnes causes, de parler des travaux de M. le chanoine Guillaume.\nJe sais gré à la direction de m'avoir réservé la joie d'en parler encore ici.\n   Après avoir publié une série de livres classiques d'auteurs chrétiens com­\nprenant des morceaux séparés de différents poètes ou prosateurs, série déjà\ntrès remarquée par nos meilleurs critiques et adoptée dans beaucoup d'établis­\nsements de notre pays, M. le chanoine Guillaume, que l'on avait pour ainsi\ndire défié d'appliquer son ingénieux système de comparaison à des œuvres\ncomplètes, vient de relever le gant que lui avaient jeté ses adversaires et de\ncommencer une nouvelle série de classiques comparés avec les œuvres d'Adam\nde Saint-Victor et les poèmes d'Horace.\n   On nous fait espérer mieux du côté de la Belgique, disait M. le chanoine\nPerriot. A la réception du livre nouveau de M. le chanoine Guillaume, un\ndes plus savants professeurs de l'Université de Liége, qui est aussi un de nos\nplus célèbres philologues, M. Waltzing, disait : « Voilà donc un excellent\nlivre, un livre neuf qui sort de l'infâme routine et qui répond à merveille à\ntoutes les exigences de la philologie et de l'éducation modernes. »\n   Le livre de l'élève, qui contient le texte des poèmes d'Horace et des\nproses du moine parisien Adam de Saint-Victor, est enrichi de précieuses\net savantes annotations dues aux plumes érudites de MM. les abbés Baelde\net Legrain.\n    Le livre du maître est plus remarquable encore. Il contient d'abord une\nétude sur la vie et les œuvres du moine mystique, sur la rythmique de ses\nhymnes et de ses proses, sur les particularités stylistiques de sa poésie, sur le\nlumineux et clair symbolisme chrétien, que nos jeunes gens ignorent totale­\nment appliqués qu'ils sont au cacophonique concert de la ferblanterie mytho­\nlogique païenne, — symbolisme plantaire qui parfume comme le baume et le\ncinname les strophes du maître, symbolisme bestiaire qui anime d'un corps\nd'agneau ou de colombe les plus belles et les plus pures idées chrétiennes,\nsymbolisme lapidaire qui encercle d'or la royauté du Christ ou d'un limpide\ncristal la chasteté de Marie.\n    A cette étude fait suite la traduction des œuvres d'Horace et de Saint-\n Victor, que M. le chanoine Guillaume a voulu écrire lui-même et qui prouve\n chez son auteur non seulement une profonde connaissance de la langue\n latine et de la phrase française, mais encore une recherche originale de\n vouloir conserver dans le français l'élégance de la période latine et la\n cadence du vers.\n    J'arrive aux études de comparaison. On a fait à M. le chanoine Guillaume\n le reproche de prétendre comparer des choses qui n'ont aucun point de contact\n et d'induire ainsi à des rapprochements forcés et contre nature.\n    Que les adversaires du système de comparaison lisent attentivement les\n études qui couronnent ce livre, et je suis persuadé qu'ils sortiront de cette\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": "338                              DURENDAL\n\n\n\nlecture 'pleinement convertis. Et s'ils sont chargés de l'éducation des jeunes\nintelligences, ils appliqueront avec fruit cette méthode nouvelle et féconde\nqui mûrit les esprits et fortifie les cœurs.\n   Mgr Heylen, évêque de Namur, encourage et bénit l'œuvre entreprise, les\nsavants professeurs et philologues ne lui ménagent pas leurs louangeuses cri­\ntiques, le gouvernement s'apprête à lui ouvrir les portes de ses établissements\nd'instruction. Que M. le chanoine Guillaume sache que les artistes et les poètes\neux aussi le remercient de la révélation d'art qu'est ce nouveau livre qui leur\noffre la mystique pâture des plus beaux symboles chrétiens.\n\n                                                             EDOUARD N E D .\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "Hypothèses et Gloses\n                                 autour et au sujet des\n              \" CHARITÉ ROMAINE \"\n\n                  LE conseil des sept œuvres de miséricorde spirituelle et\n                     corporelle fut une des sources d'inspiration les plus fré­\n                     quentées par les Primitifs.\n                        Dès lors le goût de l'antique et la tendance humanisante\n                     et agnostique à aligner des parallèles entre les motifs de la\n                     foi chrétienne, les épisodes de l'histoire nationale et ce que\n                     narraient Plutarque, Tite-Live, Cornelius Nepos, etc.,\n                     se devaient de rencontrer quelques traits mythologiques\n                     ou classiques qui pussent remplir cette rubrique.\n   A cet esprit d'anagogisme la Renaissance satisfera, non moins qu'à son\nemphatique sentimentalité et pour un peu à l'instinct humain, en fondant\nquelques clichés édifiants : Bélisaire et son jeune guide, Cimon et Péra, etc.\nCe sera cette dernière anecdote qui aura pour fonction d'illustrer désormais\nle consoler les captifs traditionnel.\n   Entre experts et chez les conservateurs de musé', il y a coutume d'étiqueter\nce sujet : LA CHARITÉ ROMAINE ; mais une dissertation du chevalier Quaranta,\nde Naples, nous prémunit contre ce titre et propose de lui substituer : LA\nCHARITÉ GRECQUE.\n   L'histoire de Cimon et Péra, que nous rapporte Festus, est en effet plulôt\nun pendant qu'une réplique du trait de charité romaine élucidé par Valère\nMaxime et Pline à peu près ainsi : Une Romaine libre condamnée à être\nétranglée inspire compassion au triumvir. Sans doute pour lui éviter l'igno­\nminie de l'exécution, celui-ci lui permet une manière de suicide : la mort par\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "340                                DURENDAL\n\n\n la faim en prison. (Cette façon de tempérament, qui est catégoriquement\n chinoise, paraît en effet suffisamment quirite.) Personne ne pourra approcher\n de la captive, hormis sa fille, préalablement fouillée afin qu'elle n'introduise\n pas d'aliments dans ce réduit. Deux, trois, quatre jours plus tard, la prison­\n nière vivote en bonne santé. Etonnement du triumvir. Il fait épier la visi­\n teuse : celle-ci, qui se relevait de couches, allaitait sa mère. O délire\n sublime ! le préteur mis au courant lève l'écrou et le trésor public concède\n à la mère et à la fille une pension.\n    Substituez un père à cette mère, la charité deviendra grecque, mais la mise\n en scène y gagnera. Plus dramatique, moins ambigu. Imaginez un vieillard\n chétif et barbu. Un nu de vieillard ! le beau morceau à peindre : Cimon va\n poser comme Sénèque, après Job, avant Ugolin.\n    Cette représentation de Cimon et Péra on l'intitulera encore : La Piété filiale;\nelle pourra démontrer aussi le dévouement plus fort que la pudeur ; de nos\njours elle figurerait l'étroite solidarité familiale ; elle symbolisait plus grande­\n ment la Charité, tout court. « En pia nota, suum, proprio fovet ubere, patrem. »\n Les anciens peignirent cette historiette (on croit la voir au musée des Studii,\nà Naples) et M. Jules-J. Lefebvre estima, en 1864, qu'il n'était pas trop tard\npour nous la raconter à nouveau. Le Parmesan (au musée de Naples) et le\nFiammingo (à la villa Albani) s'y attachèrent. Mais ce fut surtout le Guide\nqui s'attribua mission de la vulgariser : diverses estampes ont rendu célèbre\nson tableau du musée de Marseille, mais on en signale un second à la galerie\nDurazzo, à Gênes et lui en attribue, sans préjudice de quelques autres, un\ntroisième au musée de Cologne. La Pinacothèque étale le même sujet peint\npar Gérard Honthorst (lithographie par Piloty) et le Louvre le détient,\nexécuté par Bachelier au grand émoi de Diderot.\n   En plus de la noblesse du sujet et de son adaptation facile, qui en faisait un\narticle courant de commande pour asiles et hospices, l'attrait de la scène à\nfaire séduisit peintres et sculpteurs. Il y avait prétexte à têtes d'expression, à\nune décente nudité.\n   Tout cela, moral et physique, était bien au goût du XVIIe siècle. Aussi ce\ndût être à cette époque le sujet d'académie, le morceau d'épreuve, qui publie\nhors conteste parmi le frémissement de la foule le brio des maîtres et auquel\nles disciples aspirent; et sans doute doit-on trouver des répliques d'une même\npose pour tout un atelier, éclairées par des jours différents selon l'emplacement\ndes camarades de travail.\n   Comme on était alors au beau temps de l'École d'Anvers, à priori il n'y\na pas à douter que Rubens, Jordaens, Quellin et tous leurs élèves n'en aient\nexécuté quelques exemplaires. C'est de ce fait que les ventes anversoises\nvoient défiler fréquemment de pareilles dépouilles, attribuées à ces maîtres\nou plus timidement à leurs écoles. Le musée Danicourt, à Péronne, en expose\nune de ce genre. De Rubens on connaît néanmoins quelques réalisations\nauthentiques de ce motif : on peut en examiner des reproductions dans la\ngalerie des estampes d'après Rubens au sous-sol du musée d'Anvers. Mais à\nnotre étonnement, ni ce musée ni celui de Bruxelles ne détiennent aucun\nspécimen de cette sorte de productions.\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "                          « CHARITÉ ROMAINE »                              341\n\n\n   Aussi le plus important simulacre flamand que nous possédions de cette\nlégende est le grand relief cintré qui surmonte la porte du XVIIe siècle de\nla Prison de Gand, au marché au Beurre, derrière le Beffroi. Il constitue\npour cet édifice un pannonceau plutôt trompeur. Le peuple, qui n'a pas lu\nFestus, dénomme pittoresquement ce relief : De Mammelokker (le tireur de\nmamelle), ce qui est infiniment plus lucide que « La charité romaine » ; et\nmême, par extension, il désigne le tout par la partie et le bâtiment par\nl'enseigne : voilà pourquoi cet immodeste sobriquet y est devenu synonyme\nde prison, à l'ahurissement futur des linguistes et folkloristes.\n    Pline raconte que Rome démolit la prison qui abrita notre touchante\nhistoire et qu'elle édifia sur son emplacement un temple dédié à la Piété\nfiliale. Qu'il soit dit à Pline que Gand a reconstruit la prison et qu'ainsi les\njeux d'esprit se jouent aussi bien en monuments qu'en paroles.\n\n                                                       EDMOND DE BRUIJN.\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "         A une qui voulait être savante\n\n\n\nMon amie, il est temps de cesser ta méprise.\nTa lèvre s'est fanée et ton front s'est pâli\nA chercher le savoir au livre enseveli....\nEt la leçon d'amour, l'as-tu point     désapprise?\n\nTon œil clair a perdu son bel étonnement,\nTu sais bien mieux que moi les effets et les causes,\nTu connais la logique et l'algèbre. .. Les choses\nD'amour, tu ne suis plus les dire à ton amant!\n\nMon amie aux yeux clairs, ne deviens pas        savante!\nNe vois-tu pas en nos minutes    décevantes,\nS'envoler mes désirs et mes rêves pieux\n\nVers ces êtres charmants dont c'est le rôle unique\nD'être laForme seule, au contour      angélique\nEt de tenir le ciel enchâssé dans leurs   yeux?...\n\n\n\n\n                   Hymne à Sélèné\n« Permets qu'en élevant nos fronts   rassérénés,\nNous mêlions nos chants clairs aux nocturnes     haleines\nPour te remercier d'épandre, ô Sélèné!\nLa paix de ta lumière à la cime des chênes...\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "          PLAINTE D'AUTOMNE         -   A LA LUNE           343\n\n\n» Pour que ton pâle front s'étonne dans les nues,\nRegarde! nous faisons, dans les bises du soir,\nMonter l'encens capricieux des encensoirs,\nO triste voyageuse aux plaines inconnues !\n\n» Nous venons, toutes timides et toutes  blanches,\nLe long des étangs bleus où, douce, tu te penches,\nO Sélèné, déesse écouteuse des cœurs!\n\n» Car nous rêvons parfois, filles de l'Ausonie,\nSous ta lumière pâle aux douceurs    infinies,\nD'un amoureux guerrier, intrépide et vainqueur!         »\n\n\n\n                  Plainte d'automne\nTu luis dans le ciel pâle et sur la plaine vide,\nO Soleil autumnal, Soleil des derniers jours !\nVivace et jeune encor comme un vieillard       splendide.\nQui n'a pas oublié tout son passé     d'amour...\n\nLa feuille en ce temps-là n'était pas couleur d'ambre...\nNous avons caressé tes rayons bien souvent,\nNous deux, ma mie — elle amoureuse et moi rêvant :\nTu dois te rappeler, vieux soleil de Décembre?...\n\nElle n'a pu porter le poids du souvenir,\nL'Absente qui m'avait promis de revenir\nEt, frivole, son cœur, d'un coup d'aile, s'allège....\n\nMais nos cœurs sont plus fiers et nous nous  souvenons,\nVieux soleil d'or! pendant qu'à la cime des monts\nTu caresses la chair divine de la neige...\n\n\n\n                        À la lune\nPour le mystère ailé que tu mets dans les choses,\nPour l'attendrissement  sublime que tu causes,\n\nPour ta clarté — douceur, divin mensonge, ivresse! —\nAussi suave au cœur qu'un regard de maîtresse,\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": "344                         DURENDAL\n\n\n\n      Pour les reflets furtifs que tu poses sur l'onde,\n      Fée aux doigts lumineux, mélancolique et blonde!\n      Pour l'étrange lueur des bois où tu te penches,\n      Danseuse de vertige à la cime des branches!\n\n      Au nom des chiens errants qu'étonne ton mystère,\n      Au nom des fous et des poètes de la terre,\n      Au nom des malheureux, au nom des amoureuses,\n      Au nom de Veau, du ciel et des forêts ombreuses,\n      Au nom de tous ceux-là, je te salue et t'aime,\n      O Lune douce — ô Lune triste — ô Lune blême!\n\n\n\n                             La Tombe\n       La troupe convulsive et lente des pleureuses\n       S'est assise sur l'herbe au penchant d'un beau soir\n       Et dans l'air ont gémi des voix de malheureuses,\n       Plus lugubres sous les immenses voiles noirs...\n\n       Les prêtres solemnels et les vestales blanches,\n       Près de la voie antique avaient enseveli,\n       Parmi les touffes de bruyère et de pervenches,\n       Les deux amants trouvés morts dans le même lit...\n       Et depuis, quand les beaux amants crépusculaires\n       Frôlent, sans y songer, la dalle funéraire,\n       Un souffle étrange passe en l'air énamouré\n\n       Et, dans la nuit du ciel et dans les pleurs des branches,\n       Les deux amants rêveurs, enlacés par les hanches,\n       Ont entendu la voix qui nous dit : vous mourrez...\n                                               P I E R R E DE LA B A T H I E .\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "                                                  (.Photo   Alinari,   Florence)\nLIC PARADIS (LE J U G E M E N T DERNIER-DÉTAIL)\n                  (FRA   ANGELICO)\n\n      Galerie antique et moderne de Florence\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": ""}, {"page_pdf": 410, "texte": "                            Siméon\n\n                                                   Pour mon Fils.\n\n\n\n              AVANT qu'il   plaise à Dieu de dépêcher, sur nos\n                 prières, des enfants en ce monde, ils séjournent\n                 en d'agréables Limbes, baignées de la lumière\n                 tempérée d'une perpétuelle aurore. Ignorant le\n                 chagrin, le désir, la fatigue, ces petits êtres\n                 s'occupent librement à des jeux paisibles. Ils\n                 ont à leur usage de vastes pelouses lisses où l'on\n                 tombe sans se blesser, des vergers remplis de\nfruits inoffensifs, des dunes de sable blond qui se prête à\ntoutes les fantaisies. Les talus les plus inclinés sont de faciles\npentes sans danger; et ruisseaux et bassins peu redoutables\nglissent ou dorment au ras de leur lit de gravier. Des papil­\nlons aux brillantes ailes de soie voltigent au-dessus des fleurs,\nmettant la meilleure grâce à se laisser prendre. Les fleurs\ns'inclinent vers les doigts avec un air d'inviter à les cueillir\npour des bouquets, des couronnes et des guirlandes. Et les\noiseaux peu timides ne s'arrêtent point de gazouiller aussitôt\nqu'on les approche.\n   En vérité, ce pays est une dépendance du Paradis où les futurs\npersonnages de la tragi-comédie humaine attendent en récréa­\ntion le tour de jouer leur rôle. Ils sont si nombreux et si sem­\nblables les uns aux autres, ces enfants, que lorsque l'un d'eux\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "346                         DURENDAL\n\n\ndisparaît pour entrer sur la scène terrestre, personne ne s'aper­\nçoit de son départ; ainsi sont évités de prématurés regrets. Et\nd'autre part, comme la mémoire nous vient seulement avec ce\nque nous appelons la vie, nous sommes bien empêchés de nous\nrappeler cette période bienheureuse, et cela sans doute est préfé­\nrable, car plus d'un passerait ses jours à y songer tristement.\n    Or, il y avait, ici-bas, un homme qui, pour le divertissement\ndes autres hommes, écrivait des histoires imaginaires. Il ne faut\npoint cependant croire qu'il le fit par pure charité; comme la\nplupart des gens, il obéissait innocemment à d'égoïstes motifs.\nIl ne donnait pas ces histoires en présent à qui avait envie de les\nlire, mais il les vendait fort cher, réunies en volume, sous le nom\nde romans et de contes. Et, malgré tout le mal qu'il prenait à les\ncomposer, il y trouvait un plaisir qui le dédommageait de ses\npeines, et au delà. Il se rendait à la double nécessité de gagner\nson pain et de satisfaire à sa vocation. L'agrément d'autrui ne\nvenait que par surcroît.\n    Cet homme se nommait Siméon. Il avait une barbe bien\ntaillée et peu de cheveux, et il se vêtait comme tout le monde.\nAvant qu'il connût le succès, il affectait un poil et une mise con­\ntraires. Mais son extérieur nous intéresse peu.\n    A l'opposé du plus grand nombre de ses confrères, il était\nfort scrupuleux envers soi-même, et il eut méprisé ses bénéfices\ns'il les avait réalisés au prix d'une piètre invention ou d'un\nmauvais langage. Les scrupules de cette sorte ne vont pas sans\nde pénibles anxiétés, car où prendre la certitude que l'on ne\ns'illusionne pas sur sa faiblesse ou sur son mérite. Sa sévérité\nne le contentait point ; elle pouvait être encore de l'indulgence\nou même de l'injustice. Quant au jugement des amis, fallait-il\ns'en défier plus que du silence ou des injures des rivaux. Trop\n de passions aveuglent les hommes pour qu'on puisse jamais se\n fier à leurs avis.\n    Dans sa perplexité, Siméon se souvint du proverbe selon quoi\n la bouche des enfants serait une source de vérité. Il pensa écrire\n un conte à leur intention, mais vite il se moqua de son projet.\n — Belle trouvaille! se dit-il. Le proverbe est usé jusque dans le\n tissu des lettres qui en composent les mots. Nos enfants ne sont\n pas plus véridiques que nous. Ils représentent notre image en\n un fidèle raccourci, et leurs mensonges sont tout simplement\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                               SIMÉON                             347\n\n proportionnés à leur taille. Je me garderai bien de prendre leur\n opinion.\n    Il retomba donc dans sa mélancolie, et il eut renoncé, comme\n nous tous, à résoudre le problème, si l'idée singulière ne lui\n était venue, d'aller aux Limbes même consulter les petites\n créatures dont aucune passion terrestre ne déforma encore l'es­\n prit. Sur le champ, il s'achemina vers le royaume chimérique,\n et il n'est pas surprenant s'il en trouva l'accès sans difficulté. Il\n avait assez d'imagination pour arriver, comme tout véritable\n poète, à découvrir les réalités invisibles.\n    Son but atteint, Siméon fut arrêté par une muraille qui\ns'étendait d'un bord à l'autre de l'horizon et dont le sommet se\nconfondait avec la voûte du ciel. Cette muraille était du bleu\npur et profond des parois d'une grotte de glace. En son milieu,\nune porte d'argent brillait comme le clair de lune sur un lac.\n    Comme il n'y avait ni cloche ni marteau, Siméon frappa\ndiscrètement du doigt contre le vantail, et aussitôt un guichet\ns'ouvrit dans lequel s'encadra la tête du portier. C'était la belle\ntête d'un vieillard qui semblait de l'âge du Temps, mais qui\ntémoignait de beaucoup plus de bienveillance que le personnage\nà la faux. Sur ce visage rose à la longue barbe de neige, cou­\nronné de blanches boucles, un affable sourire était répandu. Et\nce fut de la voix la plus engageante que le portier s'enquît des\nmotifs qui avaient amené Siméon à frapper à la porte. Celui-ci\navoua sans détours l'objet de sa visite.\n   Cette explication eut la vertu d'assombrir le vieillard; per­\nsuadé qu'il avait affaire à l'évadé d'une maison de fous, il en\néprouvait grand'pitié.\n   — Comment vous ouvrirais-je, mon ami, dit-il? Vous me\ndemandez une chose impossible, car...\n   Mais il ne poursuivit pas. trouvant superflu de donner des\nraisons à quelqu'un dont la rebelle intelligence ne s'en pénétre­\nrait pas.\n   — J'entends, dit Siméon; vous n'avez aucune bonne excuse à\nme fournir. Peut-être me prenez-vous pour dément ; je ne m'en\ndéfendrai pas, ce qui vous renforcerait dans votre conviction.\nPensez donc ce qu'il vous plaira sur la qualité de mon cerveau,\net laissez-moi entrer. Vous me rendrez un service dont toute ma\nreconnaissance ne sera qu'un modique paiement. Ici seulement\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "348                         DURENDAL\n\n\nje puis apaiser mon appétit de sincérité. Me laisserez-vous affamé\nau dehors? Votre visage ne s'accorde pourtant guère avec cette\nbarbarie.\n    Le vieillard resta muet et pensif; sa main apparut dans l'ou­\n verture du guichet, et se mit à remuer la longue barbe, à la\n manière des gens perplexes. Siméon suivait sur son visage les\n étapes de cette méditation ; il le vit redevenir peu à peu sou­\n riant, et il se demanda même si un semblant de moquerie ne\n finissait pas par se mélanger à ce sourire.\n    — Allons ! soyez donc contenté ! dit enfin le gardien en reti­\n rant la tête.\n    Siméon, fort aise, entendit un bruit musical de clés, et la\n pesante porte d'argent tourna sans un grincement sur ses\n gonds.\n    Un gracieux tableau s'offrit au visiteur. Sur la prairie de\n velours, des milliers de petits enfants étaient répandus comme\n une jonchée de pétales de roses qu'une brise légère sans cesse\n déplace. Ils jouaient tranquillement sous le ciel aux nuances\n d'aube, et le concert de leurs grêles voix imitait un ramage\n d'oiselets. Siméon n'avançait pas d'une semelle et s'aban­\n donnait à une contemplation émue.\n    — Eh bien! dit le portier, vous étiez si pressé d'entrer tout à\n l'heure. Vous n'êtes pas venu, je suppose, pour vous attendrir.\n    — Je m'attendris, il est vrai, dit Siméon, car je suis père, mais\n en même temps j'observe; je suis homme de lettres. Il y aurait\n  un bon parti à tirer de ceci.\n     Et, maintenant que tous les détails de la scène s'étaient gravés\n  dans sa mémoire, il se dirigea vers le plus épais de la nuée\n  enfantine. Là, il s'assit sur un tertre de gazon, tira de sa poche\n  un rouleau de papier griffonné et frappa dans ses mains pour\n  attirer une attention silencieuse. Il se forma autour de lui un\n  cercle de spectateurs étonnés qui avaient un doigt enfoui dans\n  la narine ou accroché au coin de la bouche.\n     Siméon commença la lecture ; c'était une histoire féerique aux\n  péripéties émouvantes ou gaies, les plus imprévues qu'il avait\n  pu inventer, et il l'avait habillée d'un style délicat et transpa­\n  rent. Il prenait tant de plaisir à mettre sa prose en valeur qu'il\n  ne pensa pas d'abord à lever les yeux de dessus les feuillets pour\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                               SIMÉON                            349\n\n juger de l'effet produit. Mais les enfants firent un tel gazouille­\n ment qu'il ne s'entendait plus lui-même, et impatienté il s'inter­\n rompit pour les rappeler à l'ordre.\n    Il n'en eut pas la peine. Le cercle s'était rompu et le vide fait\n alentour. Les enfants étaient retournés à leurs amusements sans\n se soucier du tout de sa présence. Siméon. fut interdit au point\n de rester bêtement la bouche ouverte, et son manuscrit à bout\n de bras. A cette attitude déconfite, un dépit rageur succéda,\n quand il vit, à son côté, le vieux gardien qui souriait, certes avec\n une ombre de raillerie. Il froissa son papier, le réduisit en boule,\n et il l'aurait jeté à terre si la main du vieillard n'avait retenu\n son geste.\n   — Eh malheureux! dit celui-ci, qu'allez-vous faire? Je trouve,\n pour ma part, ce récit très séduisant, et je ne doute pas qu'il ne\n recueille autre part le plus mérité succès.\n    — Inutile de me flatter pour me consoler, dit Siméon avec\n aigreur. Je n'en crois pas un mot. Ces enfants m'ont jugé en\n revenant à leurs jeux. Mon conte était stupide; et tout ce que\nj'écris ne vaut pas mieux. Je cherchais une opinion loyale et\n pure de mélange; me voici édifié.\n   — Erreur! ce n'est pas encore aujourd'hui que vous trouverez\nla paix dans une certitude, voire déplaisante. Il faudra, comme\ndevant, vous mécontenter avec d'approximatives vérités. Vous\naurais-je ouvert, en dépit de mon devoir, s'il y avait eu à cela le\nmoindre danger. Quand vous arrivâtes, votre proposition sau­\ngrenue me fit d'abord vous refuser la porte; mais ensuite j'ai\nréfléchi que votre présence ici ne compterait point. Racontez à\nces êtres innocents tout ce qu'il vous passera par l'esprit; ils\ntrouveront leur existence beaucoup plus intéressante, et vos\nparoles glisseront sur eux comme le vent sur une route nue.\nVous n'altérerez pas l'égalité de leur humeur, et il n'est pas en\nvotre pouvoir de diminuer ou d'aviver leur joie. Ces nourrissons\nn'ont aucune envie de la pâture que vous leur apportez. Ont-\nils besoin d'oubli, de consolation? Plus tard, quand ils seront\ndescendus dans le monde, ils iront vous demander le nécessaire\naliment. Que ne pourront-ils, hélas! se passer de votre secours.\nAujourd'hui vous êtes pour eux un étranger négligeable; ils\nsont heureux. S'il arrivait qu'un jour les hommes jouissent de\ncette innocente félicité, vos pareils risqueraient fort de succom­\nber d'inanition dans l'oubli.\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "350                        DURENDAL\n\n\n  — Souhaitons à cette hypothèse une tardive réalisation, dit\nSiméon. S'il me fallait renoncer à tacher d'encre mes doigts,\nqu'en ferais-je?\n  — Rassurez-vous, Le bonheur parfait ne dorera jamais que\nles rêves.\n   — En ce cas, dit en riant Siméon, je puis bien convenir que\ncela est profondément regrettable.\n   — Du coup vous voici tout à fait consolé, dit le portier, riant\naussi. Et vous en êtes quitte pour une heure de temps perdu.\n   — Du temps perdu! se récria Siméon. Et comment donc?\nJe remporte le sujet d'un conte à écrire pour les enfants de\nlà-bas qui, eux, ont toujours quelque menu chagrin à oublier.\n   Ils étaient, tout en conversant, revenus à la porte d'argent.\nSiméon remercia le vieillard et prit congé de lui. Puis, du\npas le plus rapide, il retourna dans sa maison y rédiger cette\nhistoire.\n\n                                           EDOUARD     DUCOTÉ.\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                   Le Bonheur\n\n                              I\n\n Le Bonheur est venu vers moi portant des fleurs,\n Comme le doux Printemps s'approche de l'Hiver;\n Sans doute il a compris combien j'avais souffert\n En voyant mon front las et mes yeux lourds de pleurs.\n\n Alors, il m'a tendu la gerbe de ses fleurs\n Pour que je garde au moins un peu de leur sourire\n Sur mes lèvres en feu, tremblantes de maudire\n La vie et son cortège immense de douleurs.\n\nEt moi, j'ai cru pouvoir retenir le Bonheur\nEt je lui dis : « Dans la fraîcheur de ces prairies\nNous vivrions heureux quelques heures bénies;\nTu dois chérir les prés, toi qui portes des fleurs! »\n\nLe Bonheur d'un baiser a fait sécher mes pleurs,\nJ'ai connu des instants dont l'âme est embaumée,\nEt j'ai rythmé sous tes regards, ô bien aimée,\nDes vers subtils et doux, comme un parfum de fleurs.\n\n                            II\nNous écoutions vibrer les cloches matinales ;\nNul ne dira jamais combien l'air était pur,\nIl semblait y passer dans le limpide azur\nDes vols mélodieux d'âmes et d'anges pâles.\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "352                         DURENDAL\n\n\n      Le cantique du monde aux mille voix d'amour,\n      Des champs couverts encor des lourds épis de vie\n      Que mûrit le soleil et rafraîchit la pluie,\n      Montait pieusement vers la gloire du jour.\n\n      Et de tant de beautés sur nos âmes émues\n      La tranquille douceur s'épanchait lentement,\n      Et le charme exhalé de nos deux cœurs aimants\n      Faisait chanter la brise au long des avenues.\n\n      Du manoir des jours morts que hante ma Douleur\n      Sans doute pour longtemps les portes étaient closes,\n      Au détours d'un sentier où fleurissaient des roses\n      Je ois derrière nous l'ombre d'or du Bonheur!\n\n                                III\n      Soir tendre! ton baiser se posait sur notre âme,\n      Tes brises nous portaient de languissants aveux\n      Et ta clarté dormait dans l'or de ses cheveux...\n      Le jour errait encor, comme une pâle flamme\n\n      Mourante, à l'horizon des grands bois recueillis.\n      Tout s'unissait dans lacandeur d'une prière,\n      Et l'ombre consacrait l'exil de la lumière\n      Et la terre sombrait au sein calme des nuits.\n\n      Seules, nos ooix troublaient l'apaisement des choses,\n      Nos ooix où tant d'amour rendait les mois plus doux,\n      Mon front languissamment fléchit sur tes genoux\n      Et tu posas sur mes lèvres de chastes roses.\n\n       Et notre aoeu s'épanouit dans un rayon\n       De la lune apparue au sommet des collines\n       Et nous vîmes alors sur ces heures divines\n       Les ailes du Bonheur planer à l'horizon.\n\n                                 IV\n       Le ciel se fend, l'orage éclate, le oent gronde ;\n       L'âpre bise du nord ramène les frimas,\n       Les routes ont perdu la trace de nos pas,\n       L'Automne étend un voile d'ombre sur le monde.\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                        LE BONHEUR                                 353\n\nAh ! ne viens pas gémir à l'âtre du bonheur,\nVent cruel, j'ai fermé la fenêtre et la porte !\nPorte plus loin tes lourdes mains et ta voix forte,\nNe trouble pas la paix où repose mon cœur.\n\nMa douce aimée a clos les yeux, mon âme est morte !\nLes ais de la maison résonnent de chocs sourds;\nTa voix hurle, les murs tremblent sous tes poings  lourds,\nO vent froid du malheur, ton souffle ouvre la porte!\n\nEt si noire est la nuit qu'on ne voit point les c i e u x . . .\nQuel vide funéraire a glacé ma demeure?\nAvec le vent du nord qui gronde, siffle et pleure,\nLe Bonheur est parti!... Que d'autres soient          heureux!\n\n\n\n\n                     Fontanilia\n                               I\n                                                     R E I N E DES EAUX\n\n\nLa clairière attentive au doux bruit des fontaines\nT'offre un ample tapis d'herbe haute et de fleurs;\nLes formes, les parfums, les sons et les couleurs\nS'accordent pour louer tes grâces     souveraines.\n\nLa source harmonieuse et le jet d'eau qui chante\nRépandent dans l'air pur la fraîcheur de leurs voix,\nLe bocage est vibrant d'oiseaux comme       autrefois,\nTout se pare d'une jeunesse    renaissante.\n\nReviens! L'enfant songeur, rêvant de voir éclore,\nA ses yeux éblouis du soir et de l'aurore,\nLa Nymphe liliale entre les verts   roseaux,\n\nT'évoque, des lointains où tu dors, blanche Reine\nDu royaume fluide et musical des eaux,\nToi que la mort rendit plus proche et plus lointaine !\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": "354                             DURENDAL\n\n\n\n\n                                     II\n\n                                               L A FONTAINE AUX BAISERS\n\n\n      A l'heure matinale où le chant des oiseaux\n      Jaillissait des forêts, des coteaux et des plaines,\n      Un enfant est venu se mirer aux       fontaines\n      Et rire allègrement de s'y trouver si beau.\n\n      Tour à tour il cueillit et jeta dans les flots\n      Pour en orner sa face au sein de l'onde éclose.\n      Muguets, lilas et lys, anémones et roses.\n      Et sa voix tout le jour chanta dans les échos.\n\n      Mais quand, au lent déclin du tiède crépuscule,\n      Il se fut éloigné vers le couchant qui brûle,\n      Nous trouvâmes enfin l'unique et cher séjour,\n\n      Terme tant désiré de routes       différentes,\n      Et la source fleurie où se mira       l'Amour\n      Réfléchit le baiser de nos lèvres      mourantes.\n\n\n\n\n                            Allégorie\n\n      L'étang que le soleil vient baigner d'or au soir\n      T'invite à contempler ses flots rieurs et roses,\n      A l'heure d'ineffable abandon où les choses\n      Sous l'aile du sommeil sont plus douces à voir.\n\n      Mollement encerclé de collines    lointaines,\n      Il garde tour à tour prisonnier de ses eaux\n      Le double aspect du ciel où le vol des oiseaux\n      Remplace avec le jour les étoiles sereines.\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                      LE BONHEUR                          355\n\nRegarde le beau lac où le Printemps     sourit\nA la même clarté qui vit pleurer     l'Automne...\nQu'au miroir de tes jours pareillement     rayonne\nLa douleur fléchissante et l'amour qui fleurit.\n\nEt puisse-je, en tes yeux qu'aucune ombre ne voile,\nSi dans ta voix les doux oiseaux ne chantaient   plus,\nVoir renaître leurs vols, d'azur libre éperdus,\nTransformés par ta grâce en clairs essaims d'étoiles !\n\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": "     Restaurations et Restaurateurs\n\n                  L y a des gens qui aiment les restaurations de monuments,\n                    de statues, de tableaux. Je dois reconnaître que l'immense\n                    majorité de la population belge, à cause sans doute de sa\n                    vieille et chère habitude de propreté, ne supporte que\n                    difficilement la vue d'un édifice noirci par le temps, et\n                     s'épanouit d'aise en contemplant des monuments lavés,\n                     raclés, récurés de haut en bas, rendus à leur blancheur\n                    première par quelque nettoyage triomphal des gratteurs\n                    officiels. Il y a des gens qui déplorent cette manie répara­\ntrice, qui trouvent en tout cas qu'elle s'exerce dans notre pays à tort et à\ntravers, qui considèrent l'excès où 1 on est tombé comme une menace\nperpétuelle pour nos trésors d'art. J'appartiens à cette seconde catégorie et\nje m'honore d'y rencontrer tous les artistes qui sont la gloire présente de\nla Belgique. Notre indignation en présence d'une absence totale de goût\nchez les restaurateurs est absolument désintéressée. Par malheur ce qui\ndevrait faire notre force arrête notre élan, car cette indignation reste\nplatonique plus qu'il ne faudrait et ne se traduit point par un effort\n sérieux contre des abus criants et sans cesse répétés. Nos adversaires,\n au contraire, défendent une industrie à laquelle le gouvernement, les\n provinces, les communes consacrent tous les ans des sommes énormes ;\n ils sont organisés d'une manière formidable; ils ont des écoles, des revues,\n des journaux; ils siègent en nombre imposant dans les commissions chargées\n de décréter les restaurations et de les approuver; (n'est-ce point une très grave\n erreur d'introduire dans la Commission des Monuments des architectes-\n restaurateurs, des peintres-pasticheurs, et aussi des entrepreneurs de travaux\n qui ne sauraient avoir une vue indépendante de la question et sont, par souci\n personnel, portés non pas seulement à entretenir, mais à développer de toutes\n leurs forces le goût des réfections?) Il en peut donc coûter cher à l'audacieux\n  qui s'avise de protester contre l'influence et la force grandissantes de ces\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "                   RESTAURATIONS ET RESTAURATEURS                           357\n\n\n  messieurs, qui prétend qualifier sévèrement leur zèle malheureux et leurs\n  inspirations toujours médiocres. M'étant promené en Flandre et en Wallonie\n  l'année dernière, j'ai noté les méfaits de nos racommodeurs d'art; je les ai\n  signalés avec la vivacité de mon indignation encore fraîche dans la Chronique\n  des Arts, et dans l'Art Moderne. J'ai supplié mes confrères belges d'entendre\n  mon cri d'alarme. J'ai fait remarquer qu'il était un peu ridicule d'adresser à\n  la municipalité de Venise une protestation belge, comme on venait de le\n  faire, contre un projet, d'ailleurs odieux, dénoncé par la Revue de Paris,\n alors que l'on permettait à nos nettoyeurs publics de rafistoler et de défigurer\n  tout à leur aise nos édifices et nos ruines illustres... Je n'ai trouvé qu'une\n  sympathie tiède dans la presse belge. Les restaurateurs, par contre, ont mis\n tout en œuvre pour étouffer ma voix, pour jeter le ridicule sur mon opposition.\n     Me suis-je donc trompé?\n     Si vraiment mon attaque avait été inconsidérée, je n'aurais aucune peine à\n l'avouer. Mais ma croyance première s'est affirmée. J'ai laissé les restaurateurs\n commenter dans leurs revues ce qu'ils appellent mes « catilinaires » — ces\n gens ont le goût immodéré de l'archaïsme; — j'ai admiré la cohésion de leurs\n rangs; j'ai remarqué aussi quelques maladresses dans leur tactique. Voici la\n principale. Elle m'est toute personnelle et je m'excuse en vérité de la signaler.\n  Mais elle prouvera que les restaurateurs ne font pas toujours preuve de la\n  bonne foi dont ils prétendent posséder le monopole. Ils m'envoyaient autre­\n fois des brochures portant des dédicaces flatteuses et accompagnées de lettres\n charmantes; on louait et on reproduisait mes travaux dans leurs revues.\n Depuis que j'ai dit mon sentiment sur les restaurations, changement complet\n dans leur attitude. Mes opinions archéologiques et artistiques deviennent de\n nulle valeur, même celles qui avaient été approuvées jadis avec éclat. En\n vérité, il y avait une insistance un peu trop grossière à condamner mes tra­\n vaux pour que je m'en inquiétasse; non seulement ces critiques acerbes me\n semblaient indignes d'attention, mais elles me faisaient douter de la liberté de\njugement de mes adversaires, elles me mettaient en garde contre la valeur de\n leur défense dans le débat sur les restaurations. Toutefois cela me semblait\ninsuffisant pour étayer ma religion personnelle. J'entrepris toute une enquête.\nJe vis à Paris des architectes éminents, entre autres : M. Bonnier, l'architecte\nde l'Elysée, par qui j'entendis condamner presque toutes les restaurations\neffectuées en France depuis Viollet-le-Duc; puis M. Bernier, membre de\nl'Institut, qui me fournit des renseignements techniques sur les limites infini­\nment restreintes où l'on peut maintenir les restaurateurs. A Bruxelles j'ai tenu\nà voir M, Lagasse de Locht, président de la Commission des Monuments, qui,\ntout en n'approuvant pas mon attitude — ce qui semble assez naturel, — m'a\ndéclaré textuellement: « Vous avez raison sur certainspoints. » Ces mots assurément\nn'étaient pas fait pour diminuer mon ardeur. Après cette entrevue j'ai repris\nmes excursions annuelles dans le pays. Pendant mon enquête et mes voyages\nles restaurateurs continuaient de clouer mon nom dans les colonnes venge­\nresses de leur moniteur : la Revue de l'Art chrétien. Ils seraient bien surpris\ntoutefois si, après ces exécutions présidées par MM. Cloquet et Helbig, je\nfaisais le mort. Durendal m'offre l'hospitalité. Je remonte sur la brèche. Si\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "358                                 DURENDAL\n\n\nj'écris ici, et non dans une revue française, comme on me l'a grossièrement\nreproché, c'est pour bien marquer qu'il y a un intérêt patriotique à lutter\ncontre la grandeur insolente des restaurateurs, c'est pour faire comprendre\nque je m'élève en qualité de catholique et non simplement de critique ou de\ndilettante contre le traitement trop souvent injustifiable que l'on inflige à nos\nbelles églises.\n\n                                          *\n                                         * *\n\n   Je voudrais me garder autant que possible ici des théories. Il serait vain de\nvouloir établir desprincipes pour les restaurations ; chaque cas exige un examen\nparticulier et puisque l'on prétend que je me suis avancé étourdimeni, sur un\nterrain que je ne connais pas, je ne saurais mieux faire que de passer en revue\nles principales restaurations effectuées ces temps derniers dans notre pays ;\nelles me seront des exemples excellents pour montrer avec quelle maladresse,\nquelle absence de tact (et souvent de scrupules) la science de nos arrangeurs s'est\nexercée sur les plus illustres de nos édifices. Je range dans une première caté­\ngorie les monuments encore en usage :\n   Notre-Dame du Sablon : Une victime lamentable de nos écorcheurs de\nvieilles pierres. On l'a améliorée il y a cinquante ou soixante ans, et on y a\najouté à cette époque une sacristie (rue de la Régence) dans la maniere gothique\nchère à la génération qui nous a précédés. Cette addition, bien entendu, est\nsévèrement condamnée par les restaurateurs d'aujourd'hui; car, remarquons\nen passant, qu'un raccommodeur de monuments n'approuve jamais que ses\npropres travaux. Au surplus, cette sacristie est malencontreuse. On prétend\nqu'elle va disparaître. Si j'en parle, c'est que je tiens à montrer combien ces\nsortes de pastiches, mis à la mode par Viollet-le-Duc, Lassus, etc., sont\ndevenus insupportables (1). L'archéologie a fait des progrès grâce à la photo­\ngraphie, aux innombrables renseignements graphiques dont on dispose. On\ns'aperçoit que les reconstitutions et imitations réalisées il y a un demi-siècle, et\njugées alors absolument parfaites sont en vérité ridicules. Les copies et réfec­\ntions de Viollet-le-Duc lui-même font sourire les architectes les plus igno­\nrants. Cette impuissance d'un constructeur illustre, admirablement renseigné\nsur son art, cette incapacité absolue et flagrante de tous ceux qui ont copié\nservilement les styles morts (et surtout notre gothique, d'une fantaisie si\nindisciplinée) devraient faire réfléchir, semble-t-il, nos restaurateurs, les\nempêcher de verser dans des mésaventures de ce genre ! Nullement. Quand\non leur confie un monument, ils ont la rage de le reconstruire entièrement,\nde remplacer l'original par un pastiche de leur laçon. Notre-Dame-des-Vic-\n\n\n   (1) A ce propos je renvoie M. Helbig à un article qui doit paraître dans la Revue Uni-\nverselle et où je signale les principales restaurations exécutées en France depuis l'adop­\ntion des idées de Viollet-le-Duc. M. Helbig, je no sais trop pour quelle raison, affirmait\nrécemment à ses lecteurs de la Revue de l'Art chrétien que j'ignorais les méfaits commis à\nPierrefonds, Carcassonne, etc.\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "                     RESTAURATIONS ET RESTAURATEURS                              359\n\n\n    toires (Sablon) en est le témoignage éclatant. On complète et on corrige la\n    restauration qui nous a valu la sacristie parasite de la rue de la Régence. On\n   adéjàreconstruitdeux portails. L'un d'eux (rue des Sablons) était autrefois une\n   pure merveille ; les pierres, avec leurs charmants détails ornementaux\n   finement patines s'animaient d'une vie inimitable. On les a arrachées et rem­\n   placées par un pastiche criard et sec. Dans trente ans, dit-on, les pierres\n   nouvelles auront retrouvé ces belles nuances vétustés que l'on admirait dans\n   le portail ancien. Admettons-le. Mais pense-t-on que pour cela cette copie\n  moderne égalera jamais l'œuvre originale ? Les volets de l'Adoration de l'Agneau,\n  peints par Coxcie et conservés à Gand, sont une copie brillante et très savante\n  des originaux conservés à Berlin. Qui confondra la manière du grand copiste\n  avec celle du maître? Le nouveau portail du Sablon ne perdra jamais sa\n  froideur et son allure de schéma. Dans quarante ans, les spécialistes l'esti­\n  meront peut-être aussi médiocre que la sacristie, par la raison qu'on y aura\n  constaté des erreurs architectoniques. Un problème se pose à ce propos.\n  L'architecte, tout en reconstituant entièrement le portail avec son pignon, ses\n tourelles, sa double balustrade, etc., n'a pas osé placer de nouvelles statuettes\n dans les niches du porche (tympan et voussures), parce qu'il reconnaissait\n apparemment qu'on ne refait pas la sculpture du moyen âge. Pourquoi se\n permettait-il dès lors de refaire les figurines des consoles et tous les ornements?\n N'est-ce point aussi de la sculpture? Du moment que l'on reconstruisait ou\n reconstituait cette partie de l'édifice dans sa totalité, je ne vois point pourquoi\n on s'est abstenu d'y placer des « images » de pierres. Refaire des consoles et\n ménager des niches pour n'y rien mettre, c'est bien là une de ces absurdités\n auxquelles se plaît le goût singulier — mais savant 1 — de nos maquilleurs de\n vieilles pierres.\n     L'église du Sablon a conservé un portail ancien donnant sur la rue de\n  la Régence. Il est privé de ses statuettes et très appauvri; mais une exquise\n  guirlande sculpturale est conservée presque intacte. Telle quelle, cette entrée\n  constitue certes le vestige le plus intéressant de l'extérieur ancien. Il faudrait\n la conserver avec un respect pieux et ne livrer aux architectes que les parties\n où la brique apparaît et leur demander l'achèvement du gâble. Ils entendent\n hélas 1 faire mieux. Il y a quelques années, l'architecte chargé de reconstruire\n (comment employer un autre mot?) l'église, a commencé la destruction de ce\n portail avant même, assure-t-on, d'en avoir relevé le dessin ! Pendant quelques\n jours ses ouvriers poursuivirent leur besogne criminelle. Ils détruisaient\n méthodiquement le chef-d'œuvre architectonique en commençant par le bas!\n Quelques artistes s'émurent et momentanément ce vandalisme éhonté cessa.\nAlors les vieilles pierres furent remplacées par des briques M Après quoi\nl'architecte entreprit la reconstruction du portail de la rue des Sablons. Son\ntravail coûta près de 2 millions. Le gouvernement, la province et la ville\nconsentent encore à dépenser la moitié de cette somme pour détruire ce qui\nreste extérieurement de l'ancienne église et pour faire embellir l'intérieur!\nCar il est, me dit-on, dans la Commission des Monuments certains membres\nqui rêvent de livrer Notre-Dame-du-Sablon aux décorateurs d'une célèbre\nacadémie de copistes! Qu'on débarrasse l'église de son badigeonnage, soit!\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": "360                               DURENDAL\n\n\nMais on parle d'enlever les apôtres de la nef, de sacrifier les monuments\nfunéraires qui décorent les piliers à l'intersection de la nef et du transept,\npuis de « polychromer » tout l'édifice d'après les méthodes chères à Saint-Luc !\nC'est ainsi que l'on veut traiter aussi la très belle église de Saint-Hubert. Ce\nserait intolérable. Notre pays de bon sens ne laissera pas s'accomplir cette\nbesogne dévastatrice.\n  Hôtel de ville de Louvain : On refait toute la façade de droite ! ! Tout entière,\nvous entendez bien, bas-reliefs, statuettes, le tout, du haut en bas. C'est l'un\ndes exploits les plus hardis de nos restaurateurs. Les pierres, dit-on, se\ndétachaient de l'édifice et menaçaient d'écraser les passants. Etait-il bien\nnécessaire pour cela de remplacer toute la façade? N'est-ce pas le comble de la\nprétention de vouloir recommencer le chef-d'œuvre de Mathieu de Layens et\ndes inimitables tailleurs d'images qui travaillèrent sous sa direction! Il est\nvrai que le respect des sculptures anciennes est peu développé en Belgique.\nQu'on veuille bien croire que je n'exagère rien. On ne recule pas devant des\nrestaurations sacrilèges. Partout ailleurs on se moque aujourd'hui des sculp­\nteurs qui ont eu la prétention de remettre des nez et des bras aux statues\nantiques. Le règne des Thorwaldsen n'est point terminé chez nous. A Mons,\naprès avis favorable de la Commission des Monuments, paraît-il, on va\nremettre des ailes et des mains à un merveilleux archange saint Michel\ndu XVe siècle — la plus belle sculpture peut-être que nous possédions de\ncette époque — et qui se trouve actuellement dans une chapelle de l'église\nSainte-Waudru, derrière le chœur. On lessivera l'admirable statue, on\ngrattera le visage qui est un peu entamé et on placera l'archange sous un beau\ndais flamboyant commandé à Saint-Luc. Si la Belgique possédait la Victoire\nde Samothrace, on ferait une campagne dans les journaux pour lui mettre des\nbras, et la Commission des Monuments réclamerait la restauration du\nrostre qui lui sert de piédestal...\n   Chose extraordinaire ! Quand il s'agit d'un édifice « rococo » on consent\nà le restaurer discrètement, au moyen de quelques pierres adroitement\nintroduites dans les murailles. Dès qu'il s'agit d'un monument gothique on ne\ntrouve qu'un moyen de le conserver : le reconstruire. Parlez avec des archi­\ntectes de la question des restaurations. Ils admettront toujours qu'un restaura­\nteur doit être avant tout un conservateur, qu'il doit se contenter de remplacer\nles vieilles pierres, qu'il est insensé de vouloir reconstituer des ensembles\navec sculpture. En théorie, je m'entends pour ma part à merveille avec eux.\nMais dès qu'ils sont appelés au grave et délicat honneur de consolider un\nancien édifice, ils oublient leurs excellents principes et, sans vergogne, élèvent\nà la place de là merveille ancienne une copie de leur façon. C'est ainsi qu'on\nagit à Louvain.\n   Et ce que je dis du chef-d'œuvre de Mathieu de Layens, je puis le dire aussi\nde l'église de Saint-Pierre dans la même ville (on la remet à neuf à l'extérieur),\nde Saint-Rombaut (sur presque toute la hauteur du côté droit, on a arraché la\npierre, et pour le moment, les briques apparaissent à nu, comme la chair rouge\nd'un écorché, en attendant que l'on commence la « restitution »), de Notre-\nDame de Hal, de l'église de Walcourt (on semble disposé à les rebâtir entière-\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                   RESTAURATIONS ET RESTAURATEURS                            361\n\nment), de la Maison des Bateliers de Gand (on ne sait quel mystère s'accomplit\nderrière le triple balcon noir, impénétrable, qui entoure l'illustre hôtel corpo­\nratif, depuis des mois et des mois, comme un immense et infâme appareil\northopédique! Que se passet-il derrière cette cuirasse de bois? Cette énigme\ntourmente tout Gand. Que les descendants d'Artevelde se rassurent. Dans quel­\nques années on enlèvera l'échafaudage et ils auront la joie de contempler une\nnouvelle Maison des Bateliers, surmontée sans doute de chevalets télépho­\nniques, car le vénérable et charmant édifice doit devenir un Hôtel des Postes)...\n\n                                        *\n                                       * *\n\n    Comment agiriez-vous ? me dira-t-on.\n   Je ne suis point architecte et je ne voudrais point m'égarer dans des théo­\nries vagues. Les restaurateurs savent très bien quel est leur devoir. Pour des\nraisons, hélas! presque toujours budgétaires et parce que je ne sais quel\nbesoin irrépressible les pousse à exécuter pour leur compte le programme de\nl'architecte créateur, ils oublient toute mesure. Ils ne lâchent le monument\nqu'à regret. Il faut donc refréner leur ardeur destructrice en diminuant les\ncrédits. Il ne faut jamais leur permettre de refaire les sculptures monumen­\ntales. De la sorte on ne trompera personne. Les pierres historiées et refouillées\nne doivent être remplacées que par des pierres simplement épannelées. On\npeut reconstituer exactement un ornement géométrique, une moulure, un\ntore ; on ne saurait retrouver les accents admirables de nos vieux imagiers.\nEt si l'on juge que par suite d'un manque de solidité une façade doit être\nreconstruite tout entière, relevez-en le dessin avec un scrupule religieux,\nfaites-en peindre des reproductions, photographiez la pour les musées. Puis\nqu'on en confie la réfection à un artiste original et rion à un copiste. Les archi­\ntectes créateurs ne manquent pas en Belgique et surtout dans la jeune généra­\ntion. J'ai plus de confiance en eux qu'en n'importe quel pasticheur. S'il leur\nfaut construire une sacristie, une chapelle nouvelle pour un vieil édifice, ils\nauront assez de tact pour édifier une œuvre en harmonie avec les parties\nanciennes; leur création, de plus, aura une valeur propre et vivante. Quand\nun « maître des œuvres » du XVe siècle restaurait une église du XIIIe siècle,\ncopiait-il le style de l'architecte primitif? LeXVIIIesiècle, dont on a beaucoup\nmédit à tort et à travers, avait là-dessus encore des idées très saines. Les\n De Bruyn, les Dewez, les Agneessens n'étaient pas tourmentés de nos soucis\narchéologiques, de notre conception abstraite et glaciale qui consiste à vouloir\n rétablir, dans un édifice de plusieurs siècles, je ne sais quelle illusoire unité\nde style. Ils ont commis des écarts de goûts. Mais ils créaient; leur imagina­\ntion avait souvent une ampleur magnifique. Aujourd'hui la science de nos\ncopistes et de nos restaurateurs tue froidement nos monuments, fige leur\n beauté grâce à des combinaisons de lessive, de raclage et d'embaumement\n dont notre époque, féconde en invention, aurait tort en effet de ne point\n s'enorgueillir.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "  362                                   DURENDAL\n\n\n      Je passe aux ruines. Voici ce que j'ai écrit à ce sujet dans la Chronique des\n  'Arts : « Où là raison se perd, où l'on ne trouve plus l'ombre d'explication, où\n   l'on se sent en présence d'une négation absolue non seulement de l'art, mais du\n   plus simple bon sens, c'est devant les restaurations de ruines ! On restaure les\n \"ruines des célèbres abbayes d'Aulne et de Villers. C'est un crime, une profana­\n   tion. Il n'y a donc personne en Belgique parmi les membres du Gouverne­\n   ment et des commissions compétentes pour sentir le profond ridicule qui\n   s'attache à la réunion de ces mots : restauration de ruines? Une ruine restaurée\n   est-elle encore une ruine? N'est-ce pas proprement une aberration de vouloir\n  arranger, relever, rejointoyer, ravaler de vieilles pierres dont la séduction con­\n  sistait précisément dans un désordre imprévu, qui tiraient leur charme tra­\n  gique de leurs blessures mêmes, des traces de la dévastation et du temps? Et\n  ne sait-on pas que l'on détruit la beauté des paysages environnants — ceux de\n  Villers et d'Aulne sont admirables — en se livrant à des reconstitutions sacri­\n  lèges?\n      » A Villers, le chœur de l'église abbatiale est occupé par un énorme écha­\n  faudage qui ne disparaîtra peut-être plus. Ne vaudrait-il pas mieux que les\n  murailles fussent perdues? Un rédacteur du Petit Bleu, de Bruxelles, écrivait\n  ces jours-ci: « Il ya dans le chœur de l'église un formidable échafaudage, dressé\n  » là depuis le commencement des travaux, qui a dû coûter cher, qui n'a,\n  » paraît-il, jamais servi et qui est aujourd'hui si moussu, si moisi, qu'aucun\n  » entrepreneur soucieux de la vie humaine n'oserait permettre à ses ouvriers\n  » de s'en servir ».\n      » L a restauration de l'abbaye d'Aulne est conduite avec science, je n'en\n disconviens pas. Mais quelle joie a-t-on à contempler les immenses câbles qui\n traversent l'église et retiennent les meneaux des grandes ogives? quel plaisir\n d'art peut-on éprouver à voir des tronçons de colonnes rangés symétriquement\n dans les nefs? Les corniches du chœur et du transept sont égalisées, certaines\n voûtes sont reconstruites. Ce n'est plus une ruine, ce n'est pas une reconsti­\n tution. En réalité, on a l'air de visiter un chantier de construction abandonné\n depuis la veille par les marbriers et tailleurs de pierre. L'église est devenue\n un local idéal pour conférences sur l'art du moyen âge. »\n     M. Cloquet est le restaurateur des ruines de l'abbaye d'Aulne. Il s'est\n défendu en s'accusant. « Non, m'a-t il dit, on ne restaure pas les ruines ! »\n Précieux aveu suivi d'autres révélations. « Maison remet aux verrières leur presti­\n gieuse résille!On repose sur leur base les fûts exhumés des colonnes, qui désormais jalon­\nneront la vieille nef et rappelleront l'ordonnance du majestueux édifice (je constate le fait\n et on me reproche cette constatation); enfin on empile avec ordre certaines pierres\n retrouvées qui constituent des documentsarchitectoniques!!(1) » Cet avec ordre est tout\n un poème. Les restaurateurs de ruines n'ont jamais avoué plus ingénuement à\n quel point la poésie des ruines leur était indifférente. Avec ordre ! Une ména­\n gère sommeille daps l'âme de nos embaumeurs d'édifices morts. Avec ordre !\n Nettoyons les ronces, se disent-ils, enlevons les mauvaises herbes, rangeons\n\n\n  (1) Extrait textuel de la Revue de l'Art Chrétien.\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                   RESTAURATIONS ET RESTAURATEURS                               353\n\nces tronçons mutilés, déblayons l'église, reconstruisons les contreforts, les\nmurs du chœur et du transept, rétablissons leur couronnement ébréché,\nrefaisons les corniches avec leurs chaperons, reconstruisons les voûtes du\ngrand réfectoire, la fenêtre et le pignon du transept nord; enfin, pour prouver\nla sûreté de notre science, reconstituons, pour l'une des fenêtres du chevet,\nune résille tout entière devant laquelle les spécialistes ne pourront retenir un\ncri d'admiration! Avec ordre, avec ordre! Bientôt l'abbaye sera reconstruite\nentièrement, mais avec ordre...\n   Je n'invente rien» Tous les travaux que je viens de citer ont été exécutés à\nAulne. J'en ai trouvé l'énumération, avec commentaires élogieux, dans un\nquotidien bruxellois. Et ces gens prétendent qu'ils aiment les ruines!!\n   Que se passe-t-il donc à Villers ? On reconstruit, on reconstruit. La brasserie\nabbatiale pourrait être livrée demain à un fabricant de geuze lambic. On rêve\nde reconstituer la voûte de l'église ! Que sais-je encore. Voilà donc deux ruines\nfameuses dont la beauté se trouve à jamais compromise. Les restaurateurs —\nd'ailleurs encouragés par certains membres de la Commission des Monuments\n— se préparent à envahir les ruines d'Orval. Et le propriétaire, àssure-t-on,\nne les défendra pas. Tous nos beaux sites monastiques vont perdre les uns\naprès les autres leur splendeur mystérieuse. On farde les ruines, on met un\nmasque sur ces cadavres, on cache leurs blessures, on met de l'ordre dans ces\nsqueletles d'architecture. Des architectes, des contremaîtres, de nombreux\nouvriers sont employés à cette lessive funèbre, alors qu'il suffirait d'un maçon,\nconseillé par un artiste, pour entretenir ces grandes tombes impressionnantes\net pour en conserver ce qui est menacé de destruction complète...\n   Vous savez aussi l'étonnant projet (dans quelle cervelle a-t-il pu germer ?)\nd'une reconstruction totale du château de Bouillon! Il semble enterré sous le\nridicule. Mais le château des Comtes, à Gand, se reconstruit tranquillement\nsans que personne ait une idée précise de sa disposition et de son aspect\nprimitifs. «On a entièrement reconstruit (ai-je dit dans la Chronique des Arts)\nle beau chemin de ronde du magnifique burg des comtes de Flandre :\n'S Gravensteen, conservé à Gand. Il y a deux ans (1), en signalant ce superbe\ntype de l'architecture militaire duXIIesiècle, nous avons supplié les architectes\nde ne point toucher aux échauguettes si joliment posées sur la muraille d'en­\nceinte. Elles ont été impitoyablement refaites. Nous avons eu tort de nous en\nmêler, sans doute. Les restaurateurs n'aiment point que l'on mette le nez dans\nleurs affaires. Notre prière aura fouetté leur zèle réparateur. Notez qu'on les\navait chargés tout simplement de désencombrer les ruines du manoir comtal.\nIls n'ont pas encore reconstitué le donjon. Ne désespérons point; cela ne\nsaurait tarder et le château des Comtes sera bientôt un «vestige» aussi odieux\nque le Steen de Gérard le Diable, autre monument de Gand restauré jadis\nd'une manière abominable (2). »\n\n\n  (1) Voir, dans la Gazette des Beaux-Arts du1erjuin 1898, noire article sur Le Château\ndes comtes de Gand.\n  (2) On applique en ce moment contre le Steen déjà si maltraité de Gérard le Diable, je\nne sais quel édicule...\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\n   Au-dessus des murailles d'enceinte, le donjon éventré produit un effet\nsuperbe. On ne peut se décider à le conserver tel quel en l'étayant de manière\nsuffisante. Pourtant nul ne sait la forme ancienne du toit, nul n'a pu déter­\nminer la structure intérieure, etc. Et néanmoins on veut le reconstruire. On\nva mettre de l'ordre dans ces vieilles pierres. Quelques membres de la\nCommission des Monuments voudraient simplement reconstruire les\nmurailles extérieures. Cette solution me paraît inacceptable. Un de nos\nministres montre un esprit plus logique en demandant une reconstruction\n totale. Au moins la ruine pourra servir à quelque chose, Tout le monde sait\nque le Belge est un être pratique... Mon ami, M. Baertsoen, a mené jadis une\ncourageuse campagne contre la reconstruction du 'S Gravensteen, de Gand ;\nmais les artistes, surtout quand ils ont beaucoup de talent, sont considérés\ncomme de doux rêveurs. On se moque de leurs conseils particulièrement quand\nils se mêlent de questions esthétiques. Si Rubens revivait on lui ferait bien\nvoir qu'il a eu tort de s'occuper d'architecture. Quant aux écrivains, four­\nvoyés dans ces questions, on les traite avec une ironie qui rendrait Socrate\net Platon jaloux. On s'amuse de leur indignation (dans un langage d'ailleurs\ndoucement joyeux). Dans les réunions d'architectes-racommodeurs on se\nfrotte les mains d'aise, on se donne de cordiales et fraternelles tapes sur le\nventre, on se « gondole » littéralement en lisant la prose bénévole des gens\nnaïfs qui réclament le respect des chefs-d'œuvre anciens. Pauvre Baertsoen !\n Nous sommes mis dans le même sac. Qu'allions-nous faire dans cette galère?\nQu'ils achèvent le château des Comtes. Ne nous mêlons plus de leurs travaux.\nQu'ils raclent, grattent, peignent, maquillent, reconstruisent, blanchissent,\nfardent, enjolivent,, rafistolent nos édifices anciens, qu'ils traitent nos monu­\nments à la façon du couteau de Jeannot,. qu'ils vivent et engraissent dans\nnos ruines, qu'ils récurent nos tableaux, qu'ils écorchent nos statues, que\ndans leur immense et superbe délire de propreté et d'ordre ils dévastent à\nleur aise nos trésors d'art, qu'ils achèvent leur besogne insensée... Ne nous\nmêlons de rien. Les restaurateurs sont plus forts que nous. Ils saperont\nnotre réputation, ils dénigreront nos travaux, ils empoisonneront toutes nos\nmodestes satisfactions d'art et d'amour-propre. Jouissons tranquillement en\n égoïstes des faveurs de la fortune. Les gens qui font entendre une idée nou­\nvelle à voix claire sont suspects. Rentrons dans notre coquille. Cachons-nous.\n Fermons la bouche...\n                                        *\n\n   Eh bien non, cent mille fois non! Ma cartouchière n'est pas épuisée. Je\nlutterai jusqu'au bout. J'ai l'ardente conviction que toute la jeunesse artistique\nme suivra. L'avenir nous appartient.\n   Restaurateurs ! En garde !\n                                                        H.   FIÉRENS-GEVAERT.\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "          Symphonie de Mai\n\nVoici mai. Le printemps ouvre sa symphonie\nPar un accord dans les hautes notes du vert.\nPendant qu'ifs et sapins, funèbre écho d'hiver,\nProlongent morendo leur basse       rembrunie,\nDéjà les hêtres noirs les dominent    souvent\nD'un son jeune et cuivré de cor; déjà la neige\nDes vergers blancs de fleurs ondule au gré du vent,\nComme une enveloppante arabesque         d'arpège.\nEnfin, un leit-motiv de pastorale   sort,\nTendre et mélodieux, du primitif    accord,\nSuivant le contrepoint de la Beauté     suprême:\nEt, dans l'immense orchestre, éclate ce grand thème\nOù la gamme des tons chante tout à la fois,\nL'un foncé d'un bémol, l'autre éclairci d'un dièse,\nEn fugue chromatique, en canon à cent voix,\nEn groupes dissonnants, dont telle est la synthèse.\nQu'urne trop frêle, l'âme humaine      éclaterait\nPour peu qu'elle vibrât à l'unisson des choses:\nCar, l'oreille tendue au palpitant  secret\nQue lui porte le vent de ses destins moroses,\nSe croyant sur le point toujours de le saisir,\nEt n'y réussissant jamais, notre âme en peine\nConfond avec les voix dont la nature est pleine,\nCelle de Dieu qui chante au fond de son désir.\n\n                     GASTON DELLA F A I L L E DE LÉVERGHEM.\n  Mai 1901.\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": "                      I FIORETTI\n                                                (Suite)\n\n\n\n\n        EXEMPLE DE FRÈRE LÉON ET COMMENT SAINT FRANÇOIS\n                      LUI COMMANDA QU'IL LAVAT LA PIERRE\n\n\n\n\nS               AINT François parlant avec frère L é o n sur le m o n t de la Vernia\n                  dit : — « F r è r e , petite brebis, lave cette pierre avec de l'eau ».\n                  F r è r e L ë o n se dépêche et lave la pierre avec de l'eau.\n                      Saint F r a n ç o i s dit avec g r a n d e gaieté et joie : — « L a v e - l a avec\ndu vin », et il le fit. — « Lave-la avec de l'huile », et il le fit. Saint F r a n ç o i s\ndit : — « F r è r e , petite brebis, lave cette pierre avec du b a u m e ». F r è r e L é o n\nrépond : — « O doux père, comment pourrais-je avoir d u b a u m e en un lieu\naussi sauvage ? » Saint François répond : — « Sache, frère petite brebis du\nChrist, que c'est là la pierre où siégeait le Christ, q u a n d u n e fois il m ' a p p a r u t\nici. E t , pour cela, je t'ai dit quatre fois de la laver et de te taire, parce que\nJésus-Christ m'a promis quatre grâces singulières pour m o n Ordre : la pre­\nmière est que tous ceux qui aimeront cordialement mon O r d r e , et les frères\nqui persévèreront, feront, par la grâce de Dieu, u n e b o n n e fin. L a seconde,\nque les persécuteurs de cette sainte Religion seront notablement p u n i s . L a\ntroisième, qu'aucun mauvais h o m m e , persistant dans sa perversité, ne pourra\nrester longtemps dans cet O r d r e . L a quatrième, que cette Religion durera\nj u s q u ' a u j u g e m e n t dernier (1).\n\n\n\n   (1) Dans son édition du Spéculum Perfectionis (Paris, Fisbacher, 1898, p. 302), M. Paul\nSabatier reproduit, d'après une publication franciscaine du XVIII siècle, une lettre attri­\nbuée au frère Masseo, qui contient le récit des adieux de saint François au mont de la\nVernia. Le savant historien du Poverello admet l'authenticité de cette pièce, bien qu'il n'en\nait pu retrouver l'original, ni une copie ancienne, dans les archives des couvents de l'Ordre-\nNous n'avons pas qualité pour nous prononcer sur cette question; mais il semble bien\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "JEROME, G E N T I L H O M M E I N C R É D U L E , EXAMINANT LES STIGMATES\n                          DE SAINT FRANÇOIS\n                                   (GIOTTO)\n\n                 Eglise supérieure de Saint-François à Assise\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": ""}, {"page_pdf": 434, "texte": "                                   EXEMPLE DE FRÈRE LÉON                                    367\n\n\n\n\n            COMMENT' SAINT FRANÇOIS APPARUT A FRÈRE LÉON\n\n\n\n\nS            AINT F r a n ç o i s étant déjà passé de cette vie, il vint u n e fois à frère\n              Léon désir de voir ce doux père que,, vivant, il avait si t e n d r e m e n t\n              aimé. E t pour obtenir l'accomplissement d e ce désir, il s'affligeait\n              le corps plus q u e de c o u t u m e par des prières et des j e û n e s , et il\npriait Dieu avec g r a n d e ferveur qu'il accomplît son désir. E t enflammé ainsi\nen cette oraison, saint François lui a p p a r u t tout glorieux, avec des ailes; et\nil avait les ongles des mains et des pieds à la manière des aigles, et d o r é s .\nE t frère L é o n , étant tout récréé et consolé de cette si merveilleuse apparition,\nil dit avec admiration : — « P o u r q u o i , m o n très révérend P è r e , m'es-tu a p p a r u\nsous une figure si admirable? » Saint F r a n ç o i s répond : — « E n t r e les autres\ngrâces q u e la divine bonté m'a d o n n é e s et concédées, sont ces ailes, afin q u e ,\ndès q u e je suis invoqué, je secoure les dévots de cette sainte Religion d a n s\nleurs tribulations et nécessités; et que'j'emporte leurs âmes et celles de mes\nfrères en volant, à la gloire s u p r ê m e . E t ces ongles si g r a n d s et forts, et\ndorés, m e sont donnés contre le d é m o n , contre les persécuteurs de m o n\nO r d r e , contre les frères réprouvés de ce saint O r d r e , afin que je les punisse\npar d e dures et âpres égratignures et d'amères punitions ». A la louange du\nChrist. A m e n .\n\n\n\nque cette page, tout imprégnée de vie émouvante, et dont tous les traits sont en une si\nparfaite harmonie avec ce que nous savons de saint François, ne peut émaner que d'un\ntémoin oculaire :\n   Frère Masseo, pécheur, indigne serviteur de Jésus-Christ, compagnon de frère François\nd'Assise, homme très agréable à Dieu ; poix et salut à tous les frères et fils du grand\npatriarche François, gonfalonier du Christ.\n   Le grand patriarche, se décidant à dire le dernier adieu à ce mont sacré le 30 septem­\nbre 1224, le jour de la fête de saint Jérôme, le comte Orlando, comte de Chiusi. lui\nenvoya un âne, afin qu'il pût chevaucher dessus, ne pouvant poser les pieds à terre, pour\nles avoir blessés et transpercés de clous. Le matin, de bonne heure, ayant entendu la\nmesse à Sainte-Marie des Anges (*), conformément à son habitude, tous ayant été appelés\ndans l'oratoire, il leur commanda, par obéissance, qu'ils restassent tous en charité, qu'ils\ns'appliquassent à l'oraison, qu'ils eussent toujours soin dudit lieu et qu'ils y fissent l'office\njour et nuit. De plus, il recommanda à tous le mont sacré, exhortant tous ses frères, pré­\nsents comme futurs, de ne jamais permettre que ledit lieu fût jamais profané, mais tou­\njours respecté et vénéré; donnant sa bénédiction à tous ceux qui y habiteraient et à tous\nceux qui y porteraient révérence et respect. Et, pour l'opposé, il dit : — « Qu'ils soient\nconfus (confondus) ceux qui audit lieu ne seront pas respectueux et que de Dieu ils en\nattendent le châtiment mérité ». Il me dit : — « Sache, frère Masseo, que mon intention\nest que sur ce mont restent des religieux dans la crainte de Dieu et des meilleurs qui\nsoient dans mon Ordre; et pour cela les supérieurs s'efforceront d'y mettte les meilleurs\ndes frères; ah ! ah ! ah ! frère Masseo, je ne dirai rien d'autre ».\n\n (*) C'est le nom que l'on donne encore à la principale église de la Vernia ( P . S.).\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "368                                            DURENDAL\n\n\n\n\n    COMMENT FRÈRE LÉON VIT UNE TERRIBLE VISION EN SONGE\n\n\n\n\n F            RÈRE Léon vit une fois en songe s'apprêter le j u g e m e n t divin. Il vit\n               les anges avec des trompettes et divers instruments jouer et convo­\n               quer u n e innombrable multitude, d a n s u n e prairie. E t d'un côté\n               de la prairie fut mise une échelle toute vermeille qui rejoignait\nla terre a u ciel ; et de l'autre côté d e la prairie fut mise u n e autre échelle\ntoute blanche qui, du ciel, descendait sur la terre.\n     Au s o m m e t d e l'échelle vermeille apparut le Christ, c o m m e Seigneur offensé\net très courroucé. E t saint François était quelques degrés plus b a s q u e le\nChrist, et il descendit encore l'échelle et avec une voix très haute et fervente,\nil disait et appelait : — « Venez, mes frères, venez avec confiance ; n e craignez\nr i e n ; venez, approchez-vous du Seigneur, car il vous appelle ». A la voix de\nsaint F r a n ç o i s et à son appel les frères allaient et ils montaient sur l'échelle\nvermeille avec grande confiance. Mais tous étant montés, l'un tombait d u troi­\nsième échelon ; l'autre d u quatrième échelon; d'autres d u c i n q u i è m e et du\nsixième; et tous, l'un après l'autre, tombaient, de sorte qu'aucun n e resta sur\nl'échelle.\n     Saint François, à u n e telle ruine de ses frères, ému de compassion, c o m m e\npitoyable père, priait le juge pour ses fils, afin qu'il les reçût à miséricorde.\nEt Christ montrait ses plaies toutes sanglantes et disait à saint François : —\n« Voilà ce que m'ont fait tes frères ». E t peu après, en faisant cette supplica­\ntion, saint François descendit quelques degrés et appela les frères tombés\nde l'échelle vermeille, et dit : — « Venez, prenez courage, mes fils et mes\n\n\n   Il ordonna ensuite et imposa à moi, frère Masseo, à frère Ange (Tancrède de Rieti ?),\nà frère Sylvestre et à frère Illuminé que nous eussions spécial soin du lieu où arriva cette\ngrande merveille de l'impression des sacrés stigmates. Cela dit, il dit : — Adieu, adieu,\nadieul frère Masseo ». Puis, retourné vers frère Ange, il dit : — Adieu, adieu! », et il dit\nde même à frère Sylvestre et à frère Illuminé : — « Restez en paix, frères très chers ;\nadieu! mon corps s'en va de vous, mais je vous laisse mon cœur; je m'en vais avec frère\npetite brebis de Dieu, et je m'en vais à Sainte-Marie des Anges, et ici je ne reviendrai\nplus; je m'en vais, adieu, adieu, adieu tous! adieu, mont sacré! adieu, mont de la Vernia !\nadieu, mont des Anges ! adieu, très cher frère faucon, je te remercie de la charité dont tu\nusas envers moi; adieu! Adieu, roche Spicco (*), jamais plus je ne viendrai te visiter;\nadieu, adieu, adieu, rocher qui entre tes entrailles me reçus, le démon restant par toi\ndupé, jamais plus nous ne nous reverrons ! Adieu, Sainte-Marie des Anges, je te recom­\n mande ces miens fils, Mère du Verbe éternel ! »\n    Pendant que notre chère père disait ces paroles, nos yeux versaient des fontaines de\n larmes, et il s'en alla pleurant, lui aussi, emportant nos cœurs; nous autres restant\n orphelins par le départ d'un tel père.\n                           Moi, frère Masseo, j'ai écrit ceci, avec larmes.\n                                      Que Dieu nous bénisse.\n  (•) Enorme rocher au pied duquel François allait se recueillir (P. S.).\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                            EXEMPLE DE FRÈRE LÉON                                       369\n\nfrères, ayez confiance, n e vous désespérez p a s ; courez à l'échelle blanche\net montez-y, car, par elle, vous serez reçus dans le r o y a u m e du ciel ; courez,\nmes frères, selon mon exhortation paternelle, à l'échelle blanche ».\n   E t , au sommet de l'échelle a p p a r u t la glorieuse Vierge Marie, mère de\nJésus-Christ, toute pitoyable et clémente ; et elle recevait ces frères et, sans\naucune peine, ils entrèrent d a n s le R o y a u m e éternel. A la louange d u\nChrist. A m e n (1).\n\n\n\n\n   (1) Frère Léon, c'est le «disciple bien-aimé» de saint François; l'enfant de sa pensée;\nle confesseur et, aussi, le confident de toutes les heures, car sa simplicité tendre fait la\njoie plus exaltée et la douleur moins oppressante.\n   Frère Léon fut parmi les premiers qui vinrent grossir la petite troupe pénitente, après\nl'approbation de la Règle primitive par Innocent III (1210) ; il connut les temps héroïques\nde l'Ordre, la hutte de Rivo-Forto où la prière était si belle e t le dénûment si généreux.\nIl résida, plus tard, à Bologne, en ce couvent trop fastueux et duquel saint François fit\ndéloger les frères ; ensuite, nous le retrouvons, toujours avec le maître séraphique, à la\nPortiuncule, à l'ermitage de Fonte-Colombo, où le Poverello s'était retiré pour composer\nla Règle définitive. Dès lors, il ne le quitte plus, l'accompagne à Rome, à la Vernia, où il\nassiste à l'impression des stigmates, enfin à Sainte-Marie des Anges. Pendant les der­\n nières années de la vie de François, il l'entoure de ses soins affectueux et délicats, a avec\n lui ces longs entretiens rapportés dans le Spéculum Perfectionis où ne resplendit plus,\n comme dans les dialogues, purs et clairs comme une annonciation, des Fioretti, l'illumi­\n nation d'une joie inconnue, mais bien l'amertume de l'idéal restreint et de l'avenir con­\n trarié. Au lit funèbre du Petit Pauvre, il est là encore et, avec frère Ange, chante en\n pleurant le cantique des créatures.\n    Après la disparition du fondateur de l'Ordre, frère Léon compte avec frère Egide parmi\n les opposants les plus déterminés aux projets somptuaires de frère Elfe. Afin de faire\n écarter la candidature de celui-ci à la direction de l'Ordre, il écrit, en 1227, le Spéculum\n Perfectionis, où la pensée de François se reflète dans toute sa grandeur vive et audacieuse ;\n déjà, il avait été chassé d'Assise, avec violence, parce qu'il avait brisé le tronc de marbre,\n disposé sur une place de la cité, et destiné à recevoir les offrandes pour l'érection com­\n  mencée du somptueux couvent et de la Basilique de saint François.\n    Sainte Claire, fidèle au primitif esprit franciscain, secourt les compagnons de saint\n  François dans leur détresse, pendant la persécution dirigée contre eux par frère Elie, au\n cours de son généralat (1232-39). Elle cache et conserve les écrits de frère Léon qui, par\n  reconnaissance, sans doute, copie pour elle un missel admirablement calligraphié et con­\n servé encore actuellement dans le trésor de saint Damien Avec frère Ange et frère\n  Junipère, il assiste la supérieure des Pauvres-Dames à ses derniers moments (11 août 1253),\n  et meurt lui-même à la Portiuncule, peu après frère Rufin, dernier survivant des compa­\n  gnons de saint François, le 14 ou le 15 novembre 1271.\n    Outre le Spéculum Perfectionis, il écrivit, en collaboration avec les frères Ange et Rufin,\n  la légende dite des Trois Compagnons (1246) ; on lui attribue également les récits de la\n  vie de frère Egide que l'auteur des appendices des Fioretti a reproduits en partie dans son\n  travail. (V. Fioretti, première partie, pp. 39, 42, 113; Spéculum Perfectionis, édition\n  Sabatier, p. LXII.)\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "3yo                                      DTJRENDAL\n\n\n\n\n      ICI COMMENCE LA VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE\n\n\n       I. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE COUPE LE PIED A UN PORC\n                          POUR LE DONNER A UN MALADE\n\n\n\n\nF               RÈRE J u n i p è r e (1), h o m m e d e profonde humilité, rie g r a n d e ferveur\n                 et charité, fut parmi les plus dévoués disciples et premiers com­\n                 p a g n o n s de saint F r a n ç o i s ; duquel saint François, parlant u n e fois\n                 avec ses saints compagnons, dit : — « Celui-là serait u n bon frère\nmineur, qui aurait a u t a n t vaincu, et le m o n d e , et soi-même, que frère\nJ u n i p è r e ».\n    U n e fois, à Sainte- Marie des Anges, c o m m e enflammé de la charité de Dieu,\nil visitait un frère malade et lui demandait avec b e a u c o u p de compassion :\n— « Puis-je te rendre quelque service ? » le malade répondit : — « Il me\nserait de g r a n d e consolation si tu pouvais faire que j'aie un pied de porc ». Et\nfrère J u n i p è r e dit de suite : — « Laissez-moi faire et je l'aurai immédia­\ntement » ; et il va, prend un couteau de cuisine et, en ferveur d'esprit, va par\nle bois où étaient certains porcs qui paissaient, et se jette sur l'un deux, lui\ncoupe le pied et fuit, laissant le porc avec le pied tranché. P u i s il revient,\na c c o m m o d e et cuit le pied ; et, avec beaucoup de diligence, il porte au malade\nledit pied bien a p p r ê t é , a v e c b e a u c o u p de charité. E t ce malade le mange avec\ng r a n d e avidité, non sans beaucoup de consolation t t de joie de frère J u n i ­\npère qui, avec g r a n d e réjouissance, pour faire fête à ce malade, racontait les\nassauts qu'il avait fait subir à ce porc.\n    Cependant, celui qui gardait les porcs, et qui vit ce frère couper le pied,\nrapporta, avec g r a n d e affliction, toute l'histoire à son maître. Et, informé du\nfait, celui-ci vient a u couvent des frères, et les appelant hypocrites, petits\nvoleurs, faussaires, malandrins, et mauvaises gens : — « P o u r q u o i a v e z v o u s\n coupé le pied à mon porc? » Au bruit que cet homme faisait, saint Fran­\n çois et tous les frères arrivent, et saint François, comme ignorant du fait, en\n\n\n   (1) Les détails biographiques sur frère Junipère n'abondent point dans les œuvres des\nannalistes contemporains de saint François. Nous savons qu'il fût reçu dans l'Ordre par\ncelui-ci et qu'il mourût le 4 janvier 1258. Sainte Claire disait de lui, en souriant, qu'il\nétait le « jouet de Jésus-Christ », et le père seraphique dénombrant un jour, n ses compa­\ngnons, les qualités et vertus dont il voulait que fût orné le frère mineur parfait, après\nl'avoir doué de la foi de frère Bernard, de la pureté et de la simplicité de frère Léon, de la\ncourtoisie de frère Ange, « qui fut le premier chevalier qui entra dans l'Ordre », il lui con\nfère « la patience de frère Junipère, qui parvint à l'état parfait de patience, par la parfaite\nabnégation de sa volonté propre et par le désir de suivre le Christ sur la voie de la Croix».\n(Spec. Perf., c. 85.)\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                          VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                               371\n\n\ntoute humilité excuse ses frères et, pour apaiser cet homme, lui promet de lui\nfaire réparation de tout dommage. Mais de tout cela il ne fut pas satisfait, et,\navec beaucoup de colère, de vilénies et de menaces, furieux, il quitta les\nfrères, répétant sans cesse qu'ils avaient coupé le pied à son porc par malice ;\net n'acceptant aucune excuse ou promesse, il s'en alla ainsi, courroucé.\n   Et tous les frères étaient stupéfaits, et saint François, plein de prudence,\npensa et dit dans son cœur : — « Frère Junipère aura fait cela par zèle, indis­\ncret ». Et il fait secrètement appeler à lui frère Junipère et il lui demande,\ndisant :     « As-tu coupé le pied à un porc dans le bois? » Et frère Junipère,\nnon pas comme quelqu'un qui aurait commis une faute, mais comme quelqu'un\nqui lui paraissait avoir fait une grande charité, répondit, tout joyeux, et dit\nainsi : — « Mon doux père, il est vrai que j'ai coupé un pied audit porc; et,\nsi tu veux en connaître la raison, mon père, écoute : — « J'allai par charité\nvisiter un tel frère malade ... » et il raconte tout le fait, puis ajoute : — « Et\nmoi, je te dis, considérant la consolation que notre frère eût et le réconfort\nqu'il prît dudit pied que, si j'avais tranché le pied à cent porcs comme à un, je\ncrois certainement que Dieu l'aurait eu pour bon.» Et saint François, rempli\nde l'ardeur de la justice et avec grande affliction, dit : — « O frère Junipère,\npourquoi as-tu fait un si grand scandale? non sans raison, cet homme se plaint\net est ainsi courroucé contre nous ; et, peut-être, qu'il est à présent par la cité,\nnous diffamant à cause d'une telle faute, et il en a grand raison. Je te com­\nmande, par la sainte obéissance, que tu coures après lui tant que tu le rejoin­\ndras et jette-toi à terre devant lui et dis-lui ta faute, lui promettant de faire\ntelle satisfaction, et de telle sorte, qu'il n'ait plus matière à se plaindre de\nnous; car, certes, ceci a été un trop grand excès ».\n   Frère Junipère fut très surpris desdites paroles, s'étonnant que d'un tel acte\ncharitable l'on pût en rien se fâcher, parce que les. choses temporelles ne lui\nparaissaient rien que dans la mesure où elles sont charitablement distribuées\nau prochain.\n   Frère Junipère répondit : — « Soyez tranquille, mon père, je le rendrai de\nsuite content. Et pourquoi dois-je être ainsi troublé, alors que ce porc auquel\nj'ai coupé le pied était plutôt à Dieu qu'à cet homme, et qu'il en a été fait une\nsi grande charité ? » Et, ainsi, il se met en route et rejoint cet homme, qui\nétait fâché hors de toute mesure et chez lequel il n'était resté aucune patience.\nEt il raconte à cet homme comment et par quelle raison il avait coupé le pied\naudit porc; et cela avec la ferveur, l'exultation et la joie de quelqu'un qui lui\naurait rendu un grand service, pour lequel il aurait dû être très récompensé.\n Plein de colère et dominé par la fureur, celui-là dit à frère Junipère beaucoup\nde vilénies, l'appelant fantastique et fou, petit voleur et méchant malandrin.\n Et frère Junipère n'avait cure de ces vilaines paroles, mais s'en étonnait, bien\nqu'il se délectât dans les injures; et croyant qu'il ne l'avait pas bien compris,\n parce que cela lui paraissait matière de joie et non de rancœur, il répète de\n nouveau ladite histoire et il se jette au cou de cet homme, et l'embrasse, et lui\n dit comment cela fut fait seulement par charité, l'invitant et le priant de faire\n de même avec le reste de l'animal, avec tant de charité, de simplicité et\n d'humilité que cet homme, retourné en lui-même, non sans beaucoup de\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "372                                  DURENDAL\n\n\nlarmes, se jeta à terre, et se confessant des injures adressées aux frères, il va\net prend ce porc, et le tue, le cuit et le porte, avec beaucoup de dévotion et de\nlarmes, à Sainte-Marie des Anges, et le donne à manger à ces saints frères,\nen réparation desdites injures.\n   Saint François, considérant la simplicité et la patience dans l'adversité\ndudit saint frère Junipère, dit à ses compagnons et aux autres personnes pré­\nsentes : — « Dieu veuille, mes frères, que, de tels genévriers (1), j'en aie une\ngrande forêt ».\n\n\n      II. — EXEMPLE DE LA GRANDE PUISSANCE DE FRÈRE JUNIPÈRE\n                          SUR LES DÉMONS\n\n\n   Les démons ne pouvaient soutenir la pureté de l'innocence et la profonde\nhumilité de frère Junipère, ainsi qu'il apparaît en ceci : qu'une fois un démo­\nniaque, contre toutes ses habitudes et avec beaucoup de détours, se jetant hors\ndu chemin, dans une soudaine course, s'enfuit par divers sentiers, durant\nsept milles.\n   Et ses parents, qui le suivaient avec grande anxiété, lui ayant demandé\npourquoi il avait fait tant de détours en fuyant, il répondit : — « La raison\nen est celle-ci : parce que cet insensé de Junipère passait par ce chemin ; et ne\npouvant soutenir sa présence, ni attendre, j'ai fui à travers bois ». Et, s'assu-\nrant de la vérité du fait, on trouva que frère Junipère avait passé à cette heure,\ncomme le démon avait dit.\n   Et saint François, quand des possédés lui étaient menés, afin qu'il les guérit,\nsi les démons ne partaient pas de suite à son commandement, disait : — « Si\ntu ne sors pas de suite de cette créature, je ferai venir contre toi frère Juni­\npère » et, alors, le démon, craignant la présence de frère Junipère et ne pou­\nvant soutenir la vertu et l'humilité de saint François, de suite s'en allait.\n\n\n      III. — COMMENT, PAR L'INDUSTRIE DU DÉMON, FRÈRE JUNIPÈRE\n                    FUT CONDAMNÉ AUX FOURCHES\n\n    Une fois, le démon, voulant effrayer frère Junipère et lui donner déshonneur\n et tribulation, s'en alla à un cruel tyran, qui avait nom Nicolas, lequel était\n alors en guerre avec la cité de Viterbe, et lui dit : — « Seigneur, gardez bien\n votre château, parce que, bientôt, doit venir ici un grand traître, envoyé par\n les gens de Viterbe, afin qu'il vous tue et mette le feu en ce château. Et de ce\n que cela est vrai, je vous donne ces signes : il va à la manière d'un petit pauvre,\n avec des vêtements tout déchirés et rapiécés, et avec le capuchon déchiré\n retourné sur l'épaule; et il porte avec lui une alène avec laquelle il doit vous\n\n\n   (1) Junipère, en italien Ginapro, signifie genévrier.\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                          VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                                373\n\ntuer, et il a au côté un briquet avec lequel il doit mettre le feu en ce château ;\net si vous trouvez que cela n'est pas vrai, faites de moi toute justice ». A ces\nparoles, Nicolas se troubla et eut grand'peur, parce que celui qui lui disait ces\nparoles lui paraissait une personne de bien. Et il commande que la garde se\nfasse avec diligence et que, si un homme avec les susdits signes vient, de suite\nil soit amené devant lui.\n    Entre-temps arrive tout seul frère Junipère, auquel, à cause de sa perfection,\non avait permis d'aller et de demeurer seul, comme il lui plaisait. Frère Juni­\npère se rencontra avec quelques jeunes gens, lesquels, se moquant de lui,\ncommencèrent à faire grande raillerie. De tout cela il ne se troublait, mais\nplutôt induisait ceux-là à faire encore plus grandes moqueries de lui. Et,\narrivant à la porte du château, les gardes le voyant si défiguré, avec l'habit\n étroit, déchiré, parce que, en partie, par le chemin, il l'avait donné, pour\nl'amour de Dieu, aux pauvres; et il n'avait aucune apparence de frère mineur;\n et parce que les signes donnés manifestement apparaissaient, avec fureur il\nest mené devant ce tyran Nicolas. Et fouillé par les gardes, pour voir s'il avait\ndes armes offensives, ils lui trouvèrent dans la manche une alène, avec\n laquelle il raccommodait les semelles, et encore lui trouvèrent-ils un briquet,\n lequel il portait pour faire du feu parce qu'il en avait besoin quelquefois et\n souvent habitait par les bois et les déserts.\n    Nicolas voyant les signes en celui-ci, selon l'information du démon accusa­\n teur, il commande qu'il soit garroté ; et ainsi fut fait, et avec tant de cruauté\n que toute la: corde lui entra dans la chair. Et puis il le fit mettre à l'estrapade,\n et lui fit tirer et rompre les bras et tourmenter tout le corps, sans aucune\n miséricorde. On lui demanda qui il était, et il répondit : — « Je suis un très\n grand pécheur ». Et on lui demanda s'il voulait trahir le château et le donner\n aux gens de Viterbe, et il répondit:— « Je suis un très grand traître et inca­\n pable d'aucun bien ». Et on lui demanda s'il voulait occire le tyran Nicolas\n avec cette alène, et brûler le château, et il répondit : — « Je ferais des choses\n bien pires, si Dieu le permettait ». Et Nicolas, emporté par la colère, ne voulut\n faire plus ample examen, mais, sans aucun délai, et avec fureur, il condamna\n frère Junipère, comme traître et assassin; et il ordonne qu'il soit lié à la\n queue d'un cheval et traîné par terre jusqu'aux fourches patibulaires, et\n qu'alors il soit de suite pendu par la gorge.\n    Et frère Junipère ne faisait aucune justification, mais, comme quelqu'un\n qui, pour l'amour de Dieu, se félicitait dans les tribulations, il restait tout\n joyeux et allègre.\n    Et, le commandement du tyran mis à exécution, frère Junipère lié par les\n  pieds à la queue d'un cheval et traîné par terre, il ne se plaignait pas, mais,\n  comme un doux agneau mené à la boucherie, il allait en toute humilité. A ce\n spectacle de justice sommaire courut, alors, tout le peuple, pour voir exécuter\n cet homme avec promptitude et cruauté; et il n'était pas connu. Néanmoins,\n  grâce à Dieu, un bon homme, qui avait vu prendre frère Junipère et le voyait\n  supplicier, courut au couvent des frères mineurs, et dit : — « Pour l'amour\n  de Dieu, je vous prie que vous veniez aussitôt, car il a été pris un petit\n  pauvre ; et de suite a été donnée la sentence, et on l'a mené à la mort; venez,\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "374                                DURENDAL\n\n\n qu'il puisse, au moins, remettre l'âme entre vos mains, car il me paraît une\n bonne personne, et il n'a pas eu le temps de pouvoir se confesser, et il est\n mené aux fourches, et il ne paraît pas que la mort l'inquiète, ni le salut de\n son âme. Dites! qu'il vous plaise de venir aussitôt ».\n    Le gardien, qui était un homme charitable, va de suite pour subvenir au\nsalut du condamné, et arrivant, la foule était déjà si multipliée pour voir cette\nexécution qu'il ne pouvait avancer; et il attendait le moment d'approcher, et\nainsi observant, il entendit une voix parmi la foule qui disait : « Cessez,\ncessez, méchants, vous me faites mal aux jambes. » A cette voix, le gardien prit\nsoupçon que c'était frère Junipère et, en ferveur d'esprit, il se jette parmi la\nfoule et enlève le bandeau de la face du patient, et alors il connut vraiment\nque c'était frère Junipère. Et à cause de cela, le gardien voulut, par compas­\nsion, ôter sa tunique et en revêtir frère Junipère ; mais lui, avec un visage\njoyeux, presque riant, dit : O gardien, je ne veux pas ! Alors, le gardien,\navec beaucoup de larmes, prie les exécuteurs et tout le peuple qu'ils atten­\ndent un peu par pitié, jusqu'à ce qu'il aille prier le tyran pour frère Junipère,\nafin qu'il veuille lui faire grâce. Les exécuteurs consentirent, croyant qu'il\nétait de sa parenté. Et le dévoué et compatissant gardien va au tyran Nicolas\navec des larmes amères, et dit : « Seigneur, je suis en un tel étonnement et\naffliction, qu'à peine saurais-je le dire, parce qu'il me paraît qu'en ce pays\nsoit, aujourd'hui, commis plus grand péché et plus grand mal qu'il n'en\nfut jamais fait aux jours de nos ancêtres, et je crois qu'il a été fait par igno­\nrance. » Nicolas écoute le gardien avec patience et lui demande : « Quelle est\nla grande erreur et le mal qui ont été aujourd'hui commis en ce pays? » Le\ngardien répond : « Monseigneur, qu'un des plus saints frères qui soit à pré­\nsent dans l'Ordre de Saint-François, dont vous êtes singulièrement dévot, vous\navez condamné par un cruel jugement, et je crois, certainement, sans raison. »\nNicolas dit : « Dis-moi, gardien, qui est celui-là, car, peut-être, ne le connais­\nsant pas, ai-je commis une grande erreur. » Le gardien dit : « Celui que vous\navez condamné à mort est frère Junipère, compagnon de saint François. »\n   Et le tyran Nicolas resta stupéfait, parce qu'il avait entendu parler de la\nrenommée et de la sainte vie de frère Junipère et, tout étonné, tout pâle, il\ncourt avec le gardien, et arrive auprès de frère Junipère, le détache de la\nqueue du cheval, le libère et, devant tout le peuple, il se jette à terre devant\nfrère Junipère et, avec très grande abondance de larmes, demande pardon de\nl'injure et de la vilénie qu'il avait fait faire à ce saint frère; et il ajoutait :\n« Je crois, vraiment, que les jours de ma mauvaise vie approchent de leur fin,\ndepuis que j'ai ainsi maltraité ce saint homme, sans aucune raison. Dieu\npermettra que ma mauvaise vie se termine dans peu de jours, de mâle mort,\nbien que je l'aie fait par ignorance. »\n   Frère Junipère pardonna au tyran Nicolas, absolument, mais Dieu permit,\nà quelques jours de là, que ce tyran Nicolas finit sa vie par une mort très\ncruelle; et frère Junipère s'en alla, laissant tout le peuple bien édifié.\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                             VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                                      375\n\n\n\n      IV - COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE DONNAIT AUX PAUVRES\n             CE QU'IL POUVAIT, POUR L'AMOUR DE DIEU\n\n   Frère Junipère avait tant de pitié et de compassion pour les pauvres que,\nquand il voyait quelqu'un qui était mal vêtu, ou nu, de suite il ôtait sa tunique\nou le capuchon de sa cape et les donnait au pauvre ; et, pour cela, le gardien\nlui commanda, par obéissance, qu'il ne donnât à aucun pauvre sa tunique ou\nune partie de son habit (1).\n   Il advint que, peu de jours après, il rencontra un pauvre presque nu,\nlui demandant l'aumône pour l'amour de Dieu, et auquel, avec beaucoup\nde compassion, il dit : « Je n'ai rien que je puisse te donner, sinon ma\ntunique, et mon supérieur, par obéissance, m'a défendu de la donner, ni\naucune partie de mon habit, mais si tu me la tires du dos, je ne te contre­\ndirai pas. » Il ne parla pas à un sourd; car, de suite, ce pauvre lui lira la\ntunique du dos et s'en alla avec elle, laissant frère Junipère nu. Et, retournant\nau couvent, il lui fut demandé où était la tunique? Et il répond: « Une bonne\npersonne me l'arracha du dos et s'en alla avec elle. » Et croissant en lui la\nvertu de la pitié, non content de donner sa tunique, il donnait les livres,\nornements et manteaux, et ce qui lui tombait sous la main. Et pour cette\nraison, les frèrts ne laissaient pas traîner les choses, car frère Junipère don­\nnait tout pour l'amour de Dieu et à sa louange.\n\n  (A suivre.)                                 Traduction littérale d'ARNOLD      GOFFIN.\n\n\n\n\n   (1) La vertu, chez frère Junipère, avait des mouvements inattendus : Aucune considé­\nration de respect humain, de convenances ne séparait, pour la logique de cet esprit\nsimpliste, la pensée de l'acte, pourvu que celui-ci lui parût propre à son humiliation\npersonnelle ou au soulagement d'autrui.\n   Mais, encore que d'une façon un peu tumultueuse et insolite, ne suivait-il pas, selon ses\ncapacités, l'exemple de saint François ? L'ardeur de la charité était telle chez ce dernier\nque le ministre général et son gardien durent également lui faire défense de donner ses\nvêtementsaux mendiants, sans leur permission.\n   Dans les commencements de l'Ordre, il fit donnera une pauvresse l'unique Evangile\nque possédât la Portiuncule, car, disait-il : « je crois fermement que cela sera plus agréable\nà Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie que si nous y lisions ». Frère Léon ne nous\nmontre-t-il pas son maître, honteux des mets plus relevés qu'il avait été obligé de con­\nsommer durant une maladie, se faire mener, à peine convalescent et en plein hiver, par\nla place d'Assise, la corde au cou et à moitié dépouillé de ses vêtements, en manière de\npénitence publique et pour confesser devant tout le peuple sa faute prétendue ? (Spec.\nPerf., 33, 39, 61.)\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "       Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                                       Mai 1901.\n\n   Tout doucement le Congo se fait une littérature... On le chanta d'abord\ndans de minables alexandrins, puis il fut brossé de chic sur les carnets de tou­\nristes trop hâtifs ou en frousse des fièvres ; il était temps qu'un vrai voyageur,\nnaturalisé Congolais par la fonction et un long séjour, ayant pénétré dans le\ndétail de ce là-bas mystérieux et s'étant laissé pénétrer par lui, indépendant du\nreste, et sachant voir et écrire, nous donna ses impressions... C'est la valeur,\nl'agrément et la nouveauté du livre de M. Léopold Courouble : Profils blancs et\nFrimousses noires (1).\n    Léopold Courouble?.. Attendez donc!... N'est-ce pas le Me Chamaillac de\njadis qui, dans les quotidiens d'il y a dix ans, croqua le jour-au-jour de la vie\njudiciaire en des tableautins d'une si pimpante finesse et d'un si mordant con­\ntour? De Bruxelles, Me Chamaillac est allé à Borna; d'avocat il est devenu\n magistrat, mais en changeant de latitude et en passant de l'autre côté de la barre,\n il n'a point cru devoir modifier la jurisprudence de son observation si péné­\n trante, de son style si personnel et si primesautier, de son humour bien spé­\n ciale — une humour de gavroche bruxellois, étincelante et frondeuse, avec,\n de-çi de-là, une adorable teinte de sentimentalité.\n    Et de ceci surtout je féliciterai M. Léopold Courouble — car c'est à l'hon­\n neur de l'homme autant que de l'écrivain : dans la littérature appliquée à\n l'œuvre coloniale du Roi, où jusqu'ici il n'y avait eu place que pour la systé­\n  matique flagornerie ou le débinage préconçu, il a su et osé être tout simple­\n  ment sincère — et donner à ses lecteurs la sensation d'un compagnon de route\n  dont la franchise de caractère et la loyale perspicacité de vision se fleurit de la\n  plus délicieuse faculté d'évocation artistique.\n                                          *\n                                         * *\n\n   (1) LÉOPOLD COUROUBLE : Profils blancs et Frimousses noires. Bruxelles, Lacomblez.\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                           377.\n\n\n   M. Jules Destrée transpose la Robe Rouge en un conte en prose ; le Secret' de\nFrédéric Marcinel (1)(cela pourrait s'appeler la Conversion par le Gendarme) met en\nscène un Pandore bon, humanitaire, sentimental et qui se fait parmi les juges,\n« ses amis », le propagateur de l'Évangile selon le Président Magnaud; cet\nhonorable gardien de l'ordre a le verbe éloquent, distingué et parlementaire;\nil parle bien, car il parle comme parlera M. Jules Destrée lors de la prochaine\ndiscussion du budget de la justice. Marcinel est un intellectuel de la maré­\nchaussée — et là est le secret de son influence sur les magistrats dont c'est sa\nvocation de redresser ce qu'il appelle si originalement « la déformation pro­\nfessionnelle ».\n   Il y a dans ce livre deux choses vraiment d'art : la scène de la chambre du\nconseil, qui est un amusant et pittoresque croquis à la Daumier et un tableau\nd'intérieur pauvre sobrement empoignant.\n\n                                         *\n                                        * *\n    Ces chers critiques de France!... Ils appellent et implorent, et attirent\n l'exotisme — et à peine un écrivain étranger s'est-il chez eux installé dans la\n vogue qu'ils l'insinuent plagiaire; M. Brunetière vient de découvrir que Quo\n Vadis était transposé des Martyrs; et les premiers livres de Gabriele d'An­\n nunzio suscitèrent des rapprochements malveillants avec les œuvres de\n Bourget et de France ; il serait étonnant que Hugues Rebell ou Jean Lorran,\n ne revendiquent point aujourd'hui leur part du... Feu (2).\n    La vérité est que, dans la littérature européenne d'à présent, d'Annunzio\napparaît comme une personnalité bien nette et bien tranchée ; c'est, au sens\nabsolu du mot, un païen; et toute l'ardeur de vivre, de sentir et d'aimer des\nvieux lyriques romains et des artistes de la Renaissance afflue en lui. Le Feu\n— un feu qui brûle en cassolettes d'or dans le décor toujours prestigieusement\napproprié de Venise — est un nouvel hymne à l'Amour et à l'Art; il eut plu à\nPétrone et au Titien ; Véronèse se serait miré d'admiration dans ce paysage\nsoyeux et purpurin, et Raphaël eut souri à la Foscarine comme à l'âme même\nde sa Fornarine.\n    Une telle conception de la vie où l'art est dieu et la volupté déesse, proférée\naprès dix-huit siècles de christianisme, semblera plutôt une très brillante\ngageure de rhétorique, mais dans sa fiévreuse et cynique brutalité, je la préfère\npeut-être à tant d'équivoques tentatives actuelles où l'idéalité et la rosserie se\nservent réciproquement de condiments dans la confection de perverses tablettes\ndu sérail.\n                                         *\n                                       * *\n    Il en est ainsi de d'Annunzio comme de Zola; si opposé que soit l'angle sous\nlequel l'un et l'autre considère la vie, il n'est pas, avec eux, d'erreur ou de\nsurprise possible. LeTravail (3) n'a d'autre portée et n'aura d'autre résultat que\n\n  (1) JULES DESTRÉE : Le Secret de Frédéric Marcinel. Bruxelles, Larcier.\n  (2) GABRIELE D'ANNUNZIO : Le Feu. Paris-, Calmann-Lévy.\n  (3) EMILE ZOLA : Le Travail Paris, Fasquelle.\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "378                                 DURENDAL\n\n\nd'ajouter un massif et lourd moellon de plus à l'édifice patiemment élevé par\nle chef du naturalisme; nul artiste de ce temps ne demeura davantage — qualis\nab incepto — fidèle à ses origines, esclave de ses préalables théories, imper­\n méable aux évolutions, revêche au renouvellement. A sa façon, M. Zola est\nun classique qui, après s'être tracé la voie en un art poétique, dont il fut lui-\nmême le Boileau, a suivi cette voie avec la plus consciencieuse et la plus\nponctuelle ténacité. De la Fortune des Rougon, son premier livre, au Travail,\nson second, il y a vingt-trois volumes, et la vision des choses que l'écri­\nvain s'impose n'a point dévié d'un systématique pessimisme; sous d'autres\nnoms, les mêmes personnages gravitent dans le même cercle de déprimante\nmédiocrité morale ; le même style, lourd, gris, dépourvu de toute grâce et de\ntoutes nuances, les drape; et finalement, des mêmes détails assemblés, répétés\net accumulés, surgit l'une des diverses synthèses — cathédrale, assommoir\nou usine — qui dominent chacune des œuvres de Zola comme l'un des Ananké\nsymbolique de la vie moderne.\n   M. Zola fut peut-être l'ouvrier le plus laborieux de l'art, en notre siècle;\nmais cet énorme travail n'aura-t-il pas été assez vain, puisque tous ses livres\nfurent systématiquement identiques de vision et de procédé.\n   Flaubert n'a pas écrit que Madame Bovary, tandis que l'auteur du Travail\nn'a jamais produit une Salambô ou une Légende de saint Julien l'Hospitalier.\n   M. Zola fut le théologien du naturalisme — rigide, intransigeant et mortelle­\nment monotone.\n                                            *\n                                        *\n\n   Sous ce titre assez énigmatique : la Souricière (1), M. Louis Dimier dédie à\n Maurice Barrès, ce qu'il appelleccun roman d'hygiène morale de la jeunesse ».\nCet hommage, revenait de droit au maître des Déracinés et de l'Appel au Soldat,\ncar ces deux œuvres déterminèrent en maintes parties de son livre la vision\npsychologique et sociale du jeune auteur, comme en d'autres chapitres, plus\nspécialement orientés vers le mysticisme, se fait sentir l'influence, même de\nverbe, de J.-K. Huysmans.\n   On pourrait, en vérité, plus mal choisir ses maîtres; ceci ne soit donc point\nun reproche, mais simplement l'indication de la catégorie littéraire où .\nM. Dimier s'est rangé et où il est appelé, par des travaux plus personnels, à\nprendre une place très en vue.\n   Tel quel — avec son intrigue un peu compacte et alourdie d'incidents, avec\nson style dont la concentration voulue exclut trop l'harmonie et la grâce, —\nla Souricière est un noble effort et un vaillant début !\n   Ces années si périlleuses dans la vie de l'homme et si décisives de son\navenir, et qui vont du collège au mariage, M. Dimier s'en est fait\nl'historiographe extraordinairement minutieux et bellement sincère; le cadre\noù son héros déroule sa psychologie adolescente est peut-être un peu diffus à\nforce de minutie; mais cette psychologie elle-même, en ses reflux contradic-\n\n\n  (1) Louis DIMIER : La Souricière. Paris, Perrin.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                     GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                               379\n\n\ntoires, est déduite avec une vérité qui empoigne et séduit; et telle scène de\ncafé-concert, comme tel épisode de la confession, sont l'une et l'autre en leur\ngenre des chefs-d'œuvre.\n   Toute l'œuvre, du reste, — et jusqu'en ses défauts — profère cette qualité\nhaute et rare d'être, tant dans l'observation que dans la forme, une œuvre de\nconscience ; et en des jours où sévit dans le roman français le plus extravagant\nautomobilisme, voilà qui mérite, n'est-ce pas, mieux qu'un encouragement, de\nl'admiration et du respect.\n\n                                         * *\n\n   Maître Thomas Braun étant en même temps délicieux poète, exquisement\nbénisseur, fut chargé, en l'an de grâce 1901,     d'entretenir, dans la confrérie des\ngens de robe et de toque, la cassolette parfumée où couve, sous la cendre des\naffaires, le feu discret de l'art; de son souffle juvénil, il en fit essorer cette jolie\net pittoresque flambée, amusante et capricieuse comme un toupet de clown :\nl'Almanach du Jeune Barreau (1).\n   Oui,   la jolie fusée d'observation, de poésie, d'ironie et d'imperlinence,\néclairant en taquinerie, dans les recoins sombres du Palais, les menus tics,\nles petites manies, les mignons défauts — la joyeuse gerbe étoilée de polins de\ncroquis de souvenirs et de pointes — l'étonnant moulinet d'esprit au-dessus des\nailes duquel évoluent bonnets, codes et dossiers—tout un feu d'artifice enfin tiré\npar le Droit en goguette et en bonne fortune à l'honneur de la Littérature !...\n   Et la Littérature reconnaissante fait retrouver à Me Edmond Picard les\nmeilleurs de ses vers anciens, autorise Me Spaak à se souvenir du procès de\nRennes avec sérénité, met Me Jules Destrée sur la piste d'un bon gendarme,\nstimule la candeur rabelaisienne de M. Fritz Ninauve, octroie à M e Eug.\nStevens la grâce d'avoir, en quelques pages, de l'esprit pour tous les jours de\nl'année, et nous donne enfin l'original spectacle de M. le Ministre de la jus­\ntice, disant « Quo Vadis? » à Me Léon Delacroix.\n                                                         FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n\n\n\n  (1) Jeune Barreau de Bruxelles. Almanach 1901.    Bruxelles, veuve Monnom.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "                          LES LIVRES\n\nLA P O É S I E :\nLes    F e m m e s de Shakespeare, poème, par THÉODORE MAURER.—\n  (Paris, Édition de la Maison des Poètes.)\n  Les Femmes de Shakespeare! Une galerie de portraits où se rencontrent,\nauprès des figures tragiques de Lady Macbeth et de Cléopâtre, ces douces et\nchastes silhouettes de songe : Desdémone, Miranda, Juliette, Ophélie; auprès\ndes grimaçantes sorcières, le groupe enchanteur des fées, la Reine Mab et\nTitanial Le rêve de fixer les traits caractéristiques de ces physionomies dans\nla forme impeccable du sonnet a tenté M. Théodore Maurer, pour la plus\ngrande joie de ceux qui reconnurent en lui un véritable poète, épris de\nrythmes sûrs et de couleurs vives.\n   Les autres parties du recueil : le Cantique des Cantiques ; Sur la Cimaise;\nTalons rouges, etc., sans donner une impression d'art aussi intense que les\nFemmes de Shakespeare, contribuent à faire du volume de M. Maurer un\nensemble harmonieux et charmeur.\n\nA u J a r d i n d e M é l a n c o l i e , poésies, par JOSÉ PERRÉE. — (Liége,\n  Librairie, J. Henry et Cie.)\n   M. José Perrée, dont l'imagination aime les demi-teintes et les nuances\nvagues, ferait de bien meilleures poèmes s'il s'astreignait à travailler davan­\ntage la forme de ses vers. Pouiquoi ces incorrections, évidemment conscientes,\nqu'un labeur plus sérieux ferait disparaître?\n   Ces réserves faites, nous aimons à trouver, dans ce petit recueil, l'expression\nd'une âme rêveuse et tendre, qui se plaît à errer par les jardins désolés d'au­\ntomne, au crépuscule, quand la lune, de ses larges traînées lumineuses,\ncaresse les feuilles mortes.\n                                                                     CH. DE S.\nL E ROMAN :\nU n e R a n ç o n , roman, par ERNEST MALTRAVERS. — (Paris, Librairie\n  A.-L. Charles.)\n  Ceci est un véritable roman et un livre rare. Je m'explique : un véritable\nroman parce que l'auteur s'est attaché à dépeindre des caractères et à analyser\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                                  LES LIVRES                                 38l\n\nune crise psychologique résultant du concours de ces caractères à un moment\net sous des rapports donnés ; un livre rare, parce que jusqu'à présent nos\nécrivains belges se sont plutôt ingéniés à donner carrière à leur talent héré­\nditaire de coloristes, en brossant de larges tableaux, et ont dédaigné un tant\nsoit peu ce souci d'étudier des âmes, qui fait la gloire du roman français.\n   C'est dire que l'ouvrage par lequel M. Ernest Maltravers se révèle au\npublic, se recommande surtout par l'analyse des personnages. Ses principales\nqualités sont l'étude sérieuse des caractères et la logique serrée des situations.\nIci, rien n'obéit au hasard. Chaque événement trouve sa raison d'être dans\nl'état d'âme de ceux qui concourent à le produire. Tout est ordonné et\njustifié, comme dans un problème mathématique.\n   Octave Rheid, homme d'intelligence profonde et de cœur noble, se trouve\nau chevet de son frère Fernand, victime d'un accident de chasse, avec une\njeune veuve, M me de Falhaën, qui a recueilli le blessé dans sa demeure.\nAu-dessus de ces trois êtres plane un double amour. A l'ancienne passion\ninsoupçonnée de Fernand pour Mme de Falhaën s'ajoute l'amour grandissant,\nirrésistible et bientôt partagé d'Octave. Mais la vie du blessé est attachée à\nsa passion. En nobles cœurs, Mme de Falhaën et Octave se sacrifieront,\ncelle-là, en s'efforçant d'aimer Fernand qu'elle épousera pour le sauver de la\nmort, celui-ci en s'éloignant pour longtemps d'un séjour que le bonheur de\nson frère et sa tristesse lui rendraient insupportable. Mais le temps passe, et\nl'auteur montre à merveille comment chez Mme de Falhaën la compassion se\ntransforme peu à peu en amour, ce qui accentue la désillusion d'Octave,\ncondamné à payer la rançon du bonheur d'autrui.\n   Ce joman serait presque une œuvre de premier ordre si le style y était à la\nhauteur de la pensée. Aussi espérons-nous sincèrement que M. Ernest Mal­\ntravers accordera un peu plus de soin à la forme des autres romans qu'il se\ndoit à lui-même de nous donner.\n                                                                    C H . DE S.\nC o u p a b l e , par JOSÉ DE COPPIN. — (Godenne, Namur.)\n   Le nouveau roman du baron José de Coppin se distingue par les qualités\nprécieuses que l'on découvre en ses œuvres précédentes. Le lecteur se laisse\nprendre au charme entraînant du récit, captivé par les caractères si attachants,\nsi finement dessinés de Jeanne, de Monique, d'Octave. En outre, l'intérêt est\nconstamment éveillé, mérite qui provient surtout de ce que le livre n'est pas\nembarassé de ces lourdeurs, de ces longueurs affadissantes qu'on rencontre\nsouventchez des romanciers.pourtant célèbres,qui tiennent absolument à rem­\nplir leurs cinq cents pages d'impression. Le style est charmant, d'une discrète\nsimplicité en son élégance de bon ton, évocatif dans les descriptions où fleu­\nrissent des images qui décèlent le poète. M. José de Coppin se complaît dans\nce que la critique appelle parfois le roman idéaliste. Ses tendances sont hautes,\net il aime à mettre en relief les véritables éléments de bonheur de l'existence.\nCependant, qui oserait dire que des caractères comme ceux de Jeanne,\nd'Octave, de l'abbé Bondroit ne se retrouveraient pas dans la réalité? Et alors\nmême qu'ils constitueraient des exceptions, pourquoi le romancier ne serait-il\npas en'droit de les faire vivre en son œuvre ?\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": " 382                               DURENDAL\n\n\n    Sans vouloir dire que la morale peut remplacer l'art, il est évident qu'à\n valeur artistique égale, une œuvre d'art morale dépasse l'œuvre d'art immorale\n de tout l'abîme qui sépare le bien du mal. M. José de Coppin l'a compris.\n Pourquoi le beau qui, selon la définition classique, est la splendeur du vrai, ne\n serait-il pas aussi la splendeur du bien ? Entrevue à ces clartés du ciel qui\ndissipent les brouillards, s'évanouit aussi la distinction factice entre l'idéalisme\n et le réalisme, suivant la parole admirable d'un philosophe aux larges perspec­\ntives de pensée, aux intuitions rapides projetant des splendeurs d'éclair sur\nles problèmes les plus obscurs de notre âme et de notre destinée. J'ai nommé\nl'ami de José de Coppin, le tant regretté Octave Pirmez qui s'exprime ainsi\nqu'il suit en ses Heures de Philosophie (XV) : « L'homme de génie est celui qui\nest bien pénétré de la commune origine de la réalité et de l'idéal, et qui non\nseulement saisit le rapport des deux mondes, mais peut le faire sentir après\nune élaboration intime . »\n                                                                     G. de G.\nLE THÉÂTRE :\nBjoernstjerne Bjoernson. — Le Roi. — Le Journaliste,\n  drames. — (Paris, P.-V. Stock.)\n   Il n'y a pas, au point de vue littéraire, un composé plus étrange, plus\n complexe, plus hétéroclite qu'un écrivain du Nord — j'entends originaire de\nla bienheureuse péninsule Scandinave d'où nous vient aujourd'hui un gros\nrayon de cette fameuse lumière indispensable à la vie intellectuelle — car\nne parlons pas des Russes qui demeurent essentiellement réalistes, ni d'autres,\ntel le récent Sienkiewicz qui est tout ce qu'on veut, mais avec cette réserve\nqu'il ne mêle les « genres » que dans son œuvre total et non dans ses romans\nparticuliers. Prenez à contre-pied cette remarque et vous aurez la caractéris­\ntique des plus notoires dramaturges norwégiens. Un drame d'Ibsen contient\npresque toujours une thèse, une étude de caractères, une synthèse de classe\nsociale, un conflit d'idées, une opposition de sentiments, le tout enveloppé\ndans suffisamment d'actions pour que l'ensemble vive au théâtre. Voilà pour\nla contexture. La forme passe du réalisme le plus strict à la poésie la plus\nlarge, sans compter le merveilleux, le mystique, l'humoristique, les femmes\nvoilées, les génies tant terrestres, aériens, que marins, sans compter les\nchœurs et tout le personnel de diverses mythologies insérés tour à tour dans\nles éléments naturels aux fins de dire leur petit mot, à l'occasion, dans la\npièce! Eh bien, c'est du Romantisme, ça! Et je pose en thèse que les écri­\nvains norwégiens, désormais cosmopolitement admirés, en raison de leur\ntalent d'une part et du snobisme contemporain de l'autre, que ces écrivains\nsont les derniers romantiques de l'Europe. Ne nous attardons d'ailleurs pas à\ncette thèse éminemment contredisable comme toute bonne thèse et arrivons\naux deux drames épigraphant ces lignes.\n   Bjoernstjerne Bjoernson nous est surtout connu par Au-dessus des forces\nhumaines dont j'ai eu occasion de parler ici même. Le drame et le livre eurent\nun succès sérieux en pays latin ; et comme succès oblige, on s'est empressé\nd'en traduire deux autres. On n'a eu ni complètement tort — vu que ces\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "                                 LES   LIVRES                                383\n\n pièces sont intéressantes — ni tout à fait raison, car elles sont loin de valoir\n la devancière. Ne vous imaginez pas que le Roi soit une « peinture » de la\n Royauté; non, c'est une « étude de roi », d'un type particulier, bien particu­\n lier de souverain : bourgeois, voulant se marier bourgeoisement, et sociali­\n sant, c'est-à-dire amené doucement à ne plus croire du tout, relativement à\n lui « que c'est arrivé » ! Il est facilement imaginable qu'un pareil monarque\n doit s'attirer des ennuis. Ce sont ces ennuis, ceux qui y collaborent et y\n participent : fiancée, courtisans, notables industriels, conseillers privés,\n dames d'honneur, etc., qui constituent le sujet de la pièce. Je ne puis, entrer\n dans la tâche d'esquisser « les actions » du drame. Je ne veux que noter ce\n trait : un roi démocrate et un peuple royaliste conservateur; conflit entre les\ndeux tendances naturellement; mais n'est-ce pas piquant, inattendu, un peu\n romanesque et très romantique que cette interversion des rôles!?\n    Avec Le Journaliste nous tombons dans un tout autre genre. Ici c'est une\nâpre satire sociale : celle du Journalisme, et une thèse : La Politique est\nbonne en soi, mais la Presse l'entrave, l'annihile, la corrompt. La pièce est\nconçue dans la manière des « Corbeaux » de Becque. Reconnaissons qu'elle\na de la force, des situations vigoureusement dramatiques et que, malgré son\nconvenu, son outrance voulûment paradoxale, elle porte. Ce portrait de\n « Sale Monsieur » si discutablement représentatif qu'il puisse paraître de\ntoute une classe, de toute une force sociale, fait néanmoins plaisir à lire.\nLe Journaliste est la meilleure des deux œuvres de Bjoernstjerne réunies dans\nce volume. Et maintenant, pour terminer, y a-t-il moyen de porter un juge­\nment d'ensemble sur l'une et l'autre?... Difficilement. Il faut dire, pour être\nsincère, qu'elles n'apportent rien de nouveau au théâtre comme conception,\ncomme genre de thèses, ni comme manière, ni comme types. Pourtant elles\nsont intéressantes intrinsèquement. Et puis l'on sent que lues dans leur\nlangue, elles apparaîtraient dans un relief autrement accusé. Si bien traduite\nque soit une œuvre elle donnera forcément l'impression d'une femme élégante\nportant la robe d'une autre femme élégante ; elle sera certes encore jolie,\nmais malheureusement plus, de sa beauté à elle.\n                                                                        G. B.\nY o l a i n e , drame en quatre actes, par JEHAN MAILLART. — (Mons, L. Boland,\n  Édition de Vidée libre.)\n   Un drame, d'allure hiératique, et dont le symbolisme ardu n'apparaît guère\nqu'après un assez long examen. Détrôné par Coliane, la reine mystérieuse dont\nla présence suffit pour faire jaillir vers elle, de tous les cœurs, de pourpres\nfloraisons d'amour, le roi d'un pays de rêve n'a pas de plus dévoués partisans\nque Gualbert, vieux châtelain d'un burg antique, Olgonde sa femme et Arvor,\nson fils. Sur le conseil d'Aryll, ministre équivoque et mauvais génie de la\nreine, Coliane fait exécuter Gualbert, qui représente la résistance à son absolu\npouvoir. Stimulé par Olgonde, la Haine, le prince Arvor se voue à l'œuvre de\nvengeance. Mais, comme Hamlet, Arvor doute : sa pensée lui dicte tour à tour\ndes devoirs et des idées contraires, et il est aussi une créature de chair, sou­\nmise aux lois de la passion et de l'épouvante. Sitôt qu'il a vu Coliane, il s'est\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "384                                DURENDAL\n\n\nsenti entraîné vers elle, malgré le sang qui les sépare. Dès lors, la fatalité le\npousse, irrésistible. Il tue Yolaine, la douce enfant du vieux roi, qui lui offrait\nle jeune et poétique amour. Le roi lui-même se courbe devant la Destinée.\nColiane et Arvor régneront, après avoir lavé leur empire de la présence\nd'Aryll.\n   Ce drame, qui n'est évidemment pas destiné à la scène, contient plusieurs\npassages d'une grande beauté. L'auteur a développé les qualités de style con­\ntenues en germe dans ses Contes chimériques. Il sait l'art des longues tirades, qui\nse déroulent comme des manteaux de pourpre chargés de pierreries. Sans\ndoute pourrait-on lui reprocher parfois un peu trop d'obscurité dans le sym­\nbole et quelques maladresses dans l'expression.\n                                                                     CH. DE S.\nDIVERS :\nL a V i e d e s A b e i l l e s , par MAURICE MAETERLINCK. — (Paris, Fasquelle.)\n   Ce livre est écrit, si je puis m'exprimer ainsi, en un style d'abeilles, ailé et\nbruissant, d'or, de cire et de miel. C'est un vrai poème en prose : le poème\nde la ruche. Je ne crois pas qu'on ait jamais écrit sur ce sujet, bien digne\nd'inspirer un artiste, un livre plus exquis.\n   Il nous fait aimer ce charmant petit monde des abeilles, si merveilleux et\nsi génial, intéressant au premier chef, mille fois plus que le vilain monde des\nhommes. Il est tout embaumé du parfum des fleurs des champs, dans le\ncalice desquelles l'abeille va s'enivrer chaque jour du nectar d'or dont elle\nfait son miel succulent.\n   De Maeterlinck nous aimions déjà le théâtre naïf et étonnant, si vrai et si\nnaturel, si puissant qu'il peut se passer et se passe en réalité de la mise en\nscène de fantaisie qui cache le vide de tant d'autres théâtres.\n   De Maeterlinck encore nous aimions cet évangile de la beauté et de la\nbonté, qu'est le Trésor des humbles, bréviaire mystique de la philosophie\ndes êtres et des choses, dont la méditation nous a fait passer de si bonnes et\nbelles heures.\n   Voici maintenant que dans ce traité des abeilles, Maeterlinck nous com­\nmente une des plus radieuses pages du divin livre de la nature en une de ses\nmanifestations les plus touchantes.\n   D'aucuns me diront peut-être que ce petit monde bourdonnant n'a point\ntoute l'intelligence profonde que Maeterlinck lui prête. D'abord en est-on\nbien sur? Et puis que m'importe ! Il l'idéalise et j'aime l'idéal. L'idéal, c'est\npour moi la plus belle et la plus puissante des réalités. C'est la seule réalité\npour le penseur. Il le poétise et j'aime la poésie. Elle nous fait oublier,\nelle nous cache la médiocrité et la laideur du monde. Il le chante et il le fait\nchanter en des accents émus et vibrants et j'aime la chanson des arbres, des\nmontagnes, des sources, des fleurs, des oiseaux, des abeilles, de tous ces\nmillions d'êtres qui sont l'âme du monde et dont les voix harmonisées en un\nsublime concert constituent l'hymne éternel de la terre à Dieu.\n   M. Maeterlinck, en nous exposant d'une façon si gracieuse la vie et les\nmœurs des abeilles, nous les fait aimer, comme il les aime lui-même en vrai\npoète qu'il est.\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                                  LES LIVRES                                 385\n\n  Elle est délicieuse cette interprétation de l'âme des abeilles que nous\ndonne ce curieux livre qui forme un traité complet de la psychologie de ce\npetit peuple.\n  Quel dommage que ce charmant livre soit entachée d'erreurs philoso­\nphiques incompatibles avec les principes chrétiens, les nôtres.\n                                                                  H . M.\n\nPsychologie d ' u n e V i l l e , Essai sur Bruges, par H. FIÉRENS-GEVAERT.\n  (Paris, Alcan, éditeur.)\n    Dans le chapitre capital de ce nouveau livre, M. Fiérens-Gevaert observe\nque la théorie du milieu, professée par Taine avec quelque exagération, pour­\nrait trouver une excellente application dans l'étude psychologique des villes,\ndes centres urbains où fleurissent les grandes écoles d'art. « Toute cité, dit-il,\nest un organisme comparable à l'être humain. Considérées de la sorte, les\ngrandes communes belges : Ypres, Bruges, Gand, Anvers offriraient des\npassionnants sujets d'observation aux historiens, aux archéologues, aux\nartistes. Bruges serait l'exemple le plus frappant que pourrait fournir la\nFlandre. » Cet exemple à mettre en lumière a tenté M. Fiérens-Gevaert,\npour sa propre joie et pour le plaisir esthétique de ceux que passionne l'art;\n    L'âme même de Bruges, ce qui palpita, au cours de dix siècles dans la\nnoble cité, ce qui la fit splendide et pathétique, ce qui caractérisa sa beaulé,\ns'évoque ici. M. Fiérens prend la ville à sa naissance dont il indique les\nconditions, la montre grandissant en puissance autant qu'en génie pendant\nl'héroïque période communale, jetant sous les ducs de Bourgogne les feux\néblouissants de sa splendeur épanouie, puis s'affaiblissant, déclinant peu à\npeu à la fin du XVe siècle, pour entrer, cent ans plus tard, après un crépuscule\nparfois éclatant encore, dans une nuit profonde d'où elle cherche, depuis\nquelques années, à remonter vers la lumière et vers la vie. Spectacle émou­\nvant et grandiose! Pour chaque siècle, M. Fiérens montre comment les\nbesoins sociaux et économiques, l'organisation intérieure, la richesse ou le\ndépérissement de la ville, l'énergie, l'héroïsme ou les faiblesses des habitants\ns'extériorisent dans la physionomie monumentale et dans l'ornementation\nartistique de la Commune. Dans,une série de tableaux, pittoresques, vivants\n et somptueux, il ressuscite ainsi Bruges aux diverses époques de son\n existence.\n     Nous n'étonnerons personne en disant que l'histoire de l'art brugeois tient\n dans ce livre une place prépondérante et légitime. C'est même l'art flamand\n tout entier qui, par moments, y apparaît dans sa gloire. M. Fiérens étudie\n avec plus d'amour et une remarquable compétence critique l'âge d'or de la\n peinture en Flandre, sous les ducs de Bourgogne. Les érudits belges, comme\n il le remarque avec raison, se sont livré sur ce sujet à de précieux travaux\n chronologiques, dont il faut louer le scrupule et la patience. Ils ont tiré du\n néant certains maîtres oubliés ou inconnus, détruit les légendes dont s'enve­\n loppent presque toujours les grandes figures disparues. Leur patriotisme,\n d'ailleurs respectable, a maintenu leurs études dans le domaine limité des faits\n et des événements locaux, et nous devons bien reconnaître que, seuls, des\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": "386                               DURENDAL\n\n\nécrivains étrangers aux goûts et à l'idéal flamands, mais dégagés des partis\npris particularistes, ont examiné avec fruit l'évolution historique des écoles\nbrugeoise et anversoise, ont donné à la Belgique les seuls ouvrages où les\ncréations de ses peintres fussent étudiées avec une compréhension esthétique\nréellement évocatrice. M. Fiérens, diverses études signées de son nom en\ntémoignent avec le présent livre, semble avoir l'ambition très belle de donner\nà la Belgique une œuvre belge sur l'art national. Son passé, qui n'est pas long\nencore, mais qui est brillant déjà, le désigne comme un des rares qui puissent\nmener une telle œuvre à bonne fin. Qu'il l'entreprenne résolument. Nous\nnous consolerons de l'attente inévitable en relisant souvent quelqu'un des\nbeaux chapitres de son essai sur Bruges.\n                                                                       M. D.\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\n   D e V l a a m s e s c h o o l d'Anvers. — Cette superbe revue d'art éditée\npar Buschman, publie dans son numéro de juin un intéressant article de\nWilliam Ritter sur Boecklin, rehaussé par deux belles reproductions de\ntableaux du maître. Ce beau fascicule contient encore la reproduction de deux\nmerveilleuses gravures de Düres.\n\n   D i e t s c h e W a r a n d e e n B e l f o r d publie chaque mois une revue\ndes revues belges et étrangères qui est faite d'une façon absolument remar­\nquable. C'est une analyse intelligente et admirablement résumé des plus\nimportants périodiques du monde intellectuel. C'est une des parties les plus\nintéressantes de cette jeune revue flamande, qui publie, en outre, chaque mois\ndes articles très littéraires et très artistiques.\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                           NOTULES\n\n\n\n   Les Conférences de M. du Chastain sur le Théâtre\nC o n t e m p o r a i n e n F r a n c e . — M. du Chastain a brillamment clôturé\nla série de ses très intéressantes conférences sur le théâtre contemporain en\nFrance. En ces fines causeries, le maître conférencier dont on connaît l'esprit\nsouple et le talent d'improvisation s'est montré tour à tour spirituel, philo­\nsophe, amusant, profond, attendri.\n   Après avoir retracé brièvement l'histoire du théâtre en France depuis la\nfaillite du romantisme jusqu'à nos jours et dégagé l'esprit de trois grandes\nméthodes critiques, celle de Mme de Staël, celle de Sainte-Beuve et celle de\nTaine, M. du Chastain a étudié successivement Lavedan, Donnay, Lemaître,\nHervieu, Brieux dans la comédie proprement dite, Courteline dans le vau­\ndeville, Rostand et Richepin dans le drame en vers. M. du Chastain a appré­\ncié l'œuvre des premiers avec une sagacité consciencieuse, se guidant à la\nlumière des principes les plus élevés.\n   Partant de ce point de départ qu'en toute pièce de théâtre il faut consi­\ndérer trois choses : la charpente, l'idée et le style, et tout en rendant hommage\naux qualités de verve, d'esprit, d'observation qui distinguent la plupart des\npièces de ces auteurs dont les talentssi divers sont incontestables, il a constaté\nà peu près partout, avec des nuances et des différences subtiles, impossibles à\nreproduire ici vu le cadre restreint dont nous disposons, ou que la philosophie\nétait absolument absente de ces œuvres, ou bien que celle dont ils s'inspiraient\nn'y était ni très perspicace ni très solide. M. du Chastain nous a fait là-dessus\ndeux ou trois éloquentes conférences, où il a mis, par exemple, en regard,\nMolière, le grand comique, et Donnay, l'ironiste destructeur ; le premier,\néclairant, guidant l'Humanité vers un idéal par l'étude de nos plaies morales,\nle second considérant la vie comme une mystification, aboutissant ainsi logi­\nquement à la dissolution sociale et à la déliquescence. Ainsi encore Lavedan\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "388                               DURENDAL\n\n\nqui, en des pièces comme Viveurs, Le Nouveau Jeu, se complaît dans des\nmilieux d'exception et de détraqués. Ces pièces peuvent être absolument amu­\nsantes, mais ne sauraient avoir la prétention de peindre la société. Hervieu,\nle féministe militant, oublie dans ses Tenailles que le mariage a été surtout\ninstitué pour sauvegarder la dignité et le bonheur de la femme. M. du Chas­\ntain reproche à Brieux une tendance aux solutions trop radicales, et, en un\nautre ordre d'idées, le relâchement du style par qui seul vivent les œuvres d'art.\n   En une conférence de couronnement, il a étudié les grands courants phi­\nlosophiques qui parcourent l'âme contemporaine, et dont les tendances\nprépondérantes se personnifient en trois noms célèbres : Schopenhauer,\nTolstoï et Nietzche. Ces concepts de la vie et de la société séduisent à coup\nsûr les esprits amoureux de théories, mais sont dépourvus d'efficacité pour\nsusciter en pratique une direction philosophique saine et positive. Où la\ntrouverons-nous? Dans le panthéisme pessimiste du premier? Assurément\nnon. Dans l'idéalisme humanitaire du second, le plus sympathique des trois ?\n Mais le Paradis évangélique qu'il fait miroiter dans un horizon lointain et\n trompeur est séparé de nous par une longue route hantée de visions funèbres\n et arrosée de sang. Dans l'éblouissement factice du Surhomme? N'insistons\n pas sur cette écœurante déification de l'Egoïsme, tout en reconnaissant que\n par un certain côté, un tout petit côté, la doctrine nietzchéenne a pu avoir\n quelque influence favorable sur le développement de la force de la conscience\n de la personnalité humaine.\n    Mais ne désespérons pas. Une aube douce illumine de ses rayons roses le\n seuil du XXe siècle. Le réveil philosophique ne tardera pas à sonner, et ce\n réveil viendra de la Fiance, du pays qui vit naître saint Bernard et saint\n François de Sales, Descartes et Pascal, Bossuet et de Maistre, Lacordaire et\n Hello. C'est l'avis de M. du Chastain. C'est aussi le nôtre.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n                                       ***\n\n\n    L ' A r t e t l ' A u t e l , nouvelle revue fondée à Paris, en vue de rendre à\nl'art religieux la splendeur des temps anciens, expose, dans son programme,\nquelques idées sur la décadence actuelle de cet art, bonnes à méditer dans\nnotre pays aussi et que, pour ce motif, nous croyons utiles de résumer :\n   « La décadence ne devrait pas atteindre ceux qui mettent au-dessus de l'art\nle rayon divin de la Foi.\n   Que la matière impuissante, stupide, vide et lâche se refuse sous la main\nde ceux qui ne croient qu'en elle, cela est naturel parmi la perversion des\ncerveaux. La laideur, c'est la fin naturelle et légitime du matérialisme.\n   Mais le catholique, par cela seul qu'il est catholique, doit avoir l'horreur\nde cette fange et en dégager son âme, avec l'image de Dieu. Voilà pourquoi\nl'art chrétien, si bas qu'il soit descendu, doit remonter vers la spiritualité\ncéleste.\n   L'ascension sera rude : Parcourez les églises de France et de partout.\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                                   NOTULES                                    389\n\n\nAdmirez ce'que les ancêtres ont mis là de foi, de délicatesse et de goût. Puis,\ncontemplez ce que le dix-neuvième siècle écoulé y a ajouté de laideur.\n    Vous resterez épouvanté! Notez que la dépense pour l'entretien, la res­\ntauration ou la décoration des temples catholiques a égalé, depuis le Con­\ncordat jusqu'à hier, les dépenses de n'importe quel autre siècle. Jamais les\ncatholiques n'ont autant répandu leurs largesses au pied de l'autel, sous la\nvoûte semblable à un ciel fixé sur la terre par la main de l'homme.\n     Mais quel débordement de laideur et de mauvais goût ! quelle succession\nde monstres à léguer aux temps prochains !\n     Les archéologues de l'avenir se demanderont quelle était la mentalité des\nhommes qui choisissaient les statues modernes, les répugnantes images,\n placées sur les autels sous pseudonyme de saints et de saintes, sans parler des\nsacrés cœurs sanguinolents, des vierges chlorotiques, des autels en plâtre, des\nostensoirs en zinc.\n     L'art religieux a été le plus grand du monde. Il a fait l'éducation du goût\ndans la société. Le moyen âge a jeté sur ses œuvres le manteau d'azur et les\n étoiles d'or arrachées au ciel. Il a fait ce que n'avait pas accompli la Grèce,\n en insinuant l'âme dans la pierre et dans le marbre. Les siècles suivants ont\n continué le labeur. Mais, tout à coup, ce qui était au sommet est tombé sur\n le sol. L'art chrétien est devenu un vil article sorti du bazar pour aller à\n l'égout.\n     L'architecture, direz-vous, s'est sauvée du désastre. Si le dix-neuvième\n siècle n'a pas eu de style original, il a restauré les anciennes constructions ;\n il en a même sauvé. Et vous citerez le grand nom de Viollet-le-Duc, avec lés\n petits noms qui l'entourent.\n     Viollet-le-Duc, pourtant, a fait plus de mal que de bien. Une église, c'est\n l'histoire lapidaire d'une ville. Le cœur de la cité a battu là, aux heures de\n gloire, aux heures d'anxiété. Les Viollet-le-Duc, morts ou vivants, ont pris\n  le droit d'ôter ce que les siècles avaient lentement ajouté à chaque église.\n  C'est ainsi qu'à Notre-Dame de Paris on a détruit un autel offert par\n  Louis XIV pour le remplacer par un autel « de style ». Le nouvel objet n'est\n  pas gothique, puisqu'il est moderne. Il n'est pas historique, puisqu'il ne\n  rappelle aucun événement.\n      Si de l'architecture vous passez à la décoration, il faut descendre dans le\n  mauvais goût. Ici, on a déniché les saints à plaisir, on a envoyé dans les\n  greniers les vieux et expressifs patrons en bois ou en pierre pour installer les\n  abominations du plâtre colorié. Sa laideur sans naïveté, l'infamie de la\n  matière mariée à la grossièreté du travail, voilà ce que vous trouvez partout.\n   Éclairez cela par les vitraux hurlants qu'ont inventés les modernes, à moins\n   que vous ne préfériez la lumière des lustres en zinc doré, et vous aurez la\n   caricature du temple.\n      Le chant — malgré les efforts courageux de quelques réformateurs — ne\n   vaut pas mieux que le reste. Dans les églises de Paris, vous entendez les\n   mêmes airs qu'à l'Opéra-Comique, donnés par les mêmes voix.\n      Ce tableau n'est pas poussé au noir. Il est l'image exacte et adoucie de\n   l'état où est la plus grande institution d'art de tous les temps. Ce n'est plus ni\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": " 390                                DURENDAL\n\n\n\nla simplicité des catacombes, ni la splendeur du moyen âge. C'est le faux\nluxe du café-concert.\n   Puisse bientôt cesser d'être exact ce portrait actuel. Ce jour-là, l'Art et\nl'Autel disparaîtra joyeusement dans un chant de triomphe et de reconnais­\nsance. Son œuvre sera finie. » (J. DE BONNEFON.)\n\n\n\n\n    R e s t a u r a t i o n s d ' é g l i s e . — « Les archéologues ont raison quand\nils veulent conserver les vestiges du passé, les monuments anciens, tout ce\nqui revêt un caractère vraiment archaïque et artistique. Oui, dans nos con­\nstructions et restaurations modernes, conserver une tour noircie par les\nsiècles, une chapelle où les ancêtres sont venus prier, un vitrail rempli de\nsouvenirs, une arcature remarquable par ses proportions et par la finesse de\nson dessin, c'est faire acte de haute intelligence et de vraie sagesse\narchéologique. » (L'évêque DE QUIMPER.)\n\n\n                                         ***\n\n   D é c o r a t i o n d ' é g l i s e . — « En un seul cas, nous conseillons la déco­\nration picturale de la totalité d'une église. Nous croyons qu'il faut éviter ces\ntentatives dans le roman, le gothique et même les églises de la Renaissance.\nRien n'est plus beau que le ton sombre de la pierre éclairée par la folie lumi­\nneuse de beaux vitraux. Mais le cas est indifférent pour une église blanchie à\nla chaux, sans vitraux. » (L'Art et l'Autel).\n\n\n                                        ***\n\n   Mois de Marie. — La décoration de l'autel de la Vierge.\n— « Il a fallu que la laideur ne perdît pas ses droits dans la pratique toute de\npoésie et de beauté du mois de Marie.\n   En ce mois où la beauté de la nature peut facilement se répandre du fond\ndes bois et des champs jusqu'au pied de la virginale statue, que d'horreurs\nsont commises !\n   Les fleurs artificielles sous leur globe, les décorations de papier sous leur\npoussière, les arrangements de bazar sont les plus répandus. Tout ce que le\nmauvais goût peut accumuler de clinquant et de tarlatanesque entoure la\nstatue.\n  Et qu'il serait facile, peu coûteux de faire beau dans la fraîcheur et la\nsimplicité! Un fond de verdure sombre sur une draperie de satinette gris argent\nou sur le fond de la boiserie; des corbeilles en osier emplies de mousse très\nserrée et bien mouillée ; dans cette mousse des fleurs naturelles, les plus\nsimples, celles des champs, celles des pommiers, piquées en désordre ; au\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                                  NOTULES                                   391\n\n\npied même de l'autel, sur les côtés, de la verdure encore, répandue comme\nla broderie d'un tapis ; parmi cette décoration printanière, la lueur tremblante\ndes cierges et quelques veilleuses distribuées adroitement derrière le feuil­\nlage, pour que la lumière venant du fond se tamise à travers la verdure; et\nl'autel sera paré d'une exquise manière. » (L'Art et l'Autel.)\n\n\n\n\n   L a m u s i q u e à l ' é g l i s e . — « A part quelques exceptions, très\nlouables, je l'accorde, il faut bien reconnaître que nous ne saurions être trop\nmodestes, toutes les fois que nous avons à parler de notre musique d'église\net de la façon dont on l'interprète habituellement.\n   C'est d'abord que, musique d'église, à vrai dire, nous n'en n'avons pas.\nCar je pense bien qu'on m'accorde que la musique d'église n'est pas simplement\nla musique qu'on fait à l'église, et je me garderai bien de donner un brevet de\nreligion à tous les artistes dont un maître de chapelle vient de faire exécuter\nles inventions.\n   Nous voulons garder, des anciennes mélopées, celles que la liturgie a\nconsacrées, et qui sont, par là même, restées populaires. L'office pascal en a\nde splendides.\n   Une fois sauvegardés les chants liturgiques, qu'on fasse de la musique à\nl'église, en attendant qu'il nous soit donné d'entendre de la musique d'église.\n Mais, de grâce, que ce soit du moins honnêtement présenté? Puisqu'il est\nentendu qu'aux jours de grandes fêtes beaucoup de gens vont à l'église,\nsinon pour y prier, du moins pour y écouter de la belle musique, ne leur\ndonnons pas prétexte à faire des rapprochements pleins de désobligeance avec\nles cafés-concerts où ils fréquentent habituellement. » (Abbé BROUSSELLE.)\n\n\n                                      ***\n\n   Coups de trique :\n  Il n'est pas trop tard pour signaler — sans plus — que les œuvres complètes\nde Verlaine ont servi de pelote aux épingles de cette vieille fille de lettres qui\na nom René Doumic.\n  Les œuvres de Verlaine ? « Maigre et pâle floraison qui s'attarde sur un\narbre mort !! »\n  Ramassez les branches, ma vieille !\n\n                                       *\n                                      * *\n   Première réception académique : Faguet-Olivier.\n   Pour récompenser M. Cherbuliez de lui avoir par sa mort, assuré une place\nà l'Académie, M. Emile Faguet a élevé les œuvres de M. Cherbuliez à la hau­\nteur de l'immortalité — et il appelle cela de « L'idéalisme de bon aloi ».\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": "392                              DURENDAL\n\n\n  M. Emile Olivier — diplomate en disponibilité — est devenu directeur du\npanorama littéraire du siècle.\n  Ce vieux rameau d'Olivier !\n                                         *\n                                     *       *\n\n  Deuxième réception : Berthelot-Lemaître.\n  Un vieux dogue, gardien de laboratoire, jouait avec une boule.\n  La boule s'ouvrit et devint un hérisson.\n  Le vieux dogue s'enfuit : il avait trouvé son Lemaître.\n                                                                  GAVROCHE.\n\n\n\n\n  La rédaction de la r e v u e L ' A r t e t l ' A u t e l envoie gratuitement\nun numéro spécimen à toute personne qui lui en fait la demande. S'adresser\nPalais Sully, rue Saint-Antoine, 62, à Paris.\n  Elle est disposée à laisser l'abonnement à 6 francs au lieu de 10 francs\naux abonnés de Durendal. S'adresser à notre rédaction, 14, rue du Grand-\nCerf, à Bruxelles.\n\n                                      * *\n\n   S a i n t e - L y d w i n e de S c h i e d a m , le nouveau livre de notre ami\nJ.-K. HUYSMANS, vient de paraître. On peut se le procurer en s'adressant à\nM.Edgard Lyon, avenue Brugman, 451, Uccle (Bruxelles). Prix de l'édition\nordinaire fr. 3 fr. 50; exemplaire de luxe 10 francs.\n\n                                      * *\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — CARLYLE : Cathédrales d'autrefois et\nusines d'aujourd'hui (Paris, Éditions de la Revue Blanche). — M . MAETER­\nLINCK : La vie des abeilles (Paris, Fasquelle). — E. DEMOLDER : Le cœur\ndes pauvres (Paris, Editions du Mercure de France). — T H . JOUFFROY : Corres­\npondance publiée par A. Lair (Paris, Perrin). — M. DES OMBIAUX : Nos\nrustres (Liége, Édition de La Meuse). — L. CHABAUD : Les précurseurs du\nféminisme (Paris, Plon). — Comte DU BOIS : Les rapsodies passionnées\n(Paris, Lemerre). — R. DE GOEIJ : Jephtah victorieux! (Paris, Fischbacher).\n— P . L E ROHN : L'autre rive (Paris, Perrin). — M. PALÉOLOGUE : Le cilice\n(Paris, Plon). — CH. GUÉRIN : Le semeur de cendres (Paris, Éditions du\nMercure de France). — E. VERHAEREN : PHILIPPE II (Idem). — J. GAUGUIN et\nC H . MORICE : Noa Noa (Paris, Éditions de La Plume).\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": ""}, {"page_pdf": 461, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": true, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 6, "signet_source": "Huitième année - N°6 - Juin 1901 (?)", "preuve": "Correspondance de L. Cloquet, p. 502 du volume, PDF 589 : attribue explicitement Restaurations et Restaurateurs au numéro de juin.", "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1901-06", "methode_reconstitution": "Ordre des douze livraisons mensuelles dans le volume ; pagination continue ; concordance avec les mois attestés par couvertures et renvois internes. Le numéro est reconstitué par la position dans cette série."}}