{"numero_id": "ulb-durendal-1901-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 457, "page_fin": 458, "titre_corps": "Mademoiselle Euphrosine Beernaert", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Durendal", "ancre_debut": "Mademoiselle Euphrosine Beernaert", "ancre_fin": "DURENDAL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 540, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2050, "texte": "Mademoiselle Euphrosine Beernaert\n\n\n                    LE dimanche 5 juillet, aux premières lueurs de l'aube,\n                       Mlle Euphrosine Beernaert, — depuis longtemps minée\n                      par des souffrances physiques qu'elle supportait avec cette\n                      sérénité et cette vaillance qui formaient le fond même de\n                      son caractère, — rendait son âme à Dieu.\n                         Avec Mlle Beernaert, disparaît une des physionomies\n                      les plus intéressantes et les. plus séduisantes de notre\n                      monde artistique.\n                         Peintre et femme, elle était admirablement douée, sans\nque l'originalité de l'artiste ait jamais fait tort aux qualités de simplicité et\nde bonté parfaites de la femme, sans que la délicatesse naturelle de la femme\nait jamais atténué dé faiblesse ou de mièvrerie son art très personnel et\nsouvent puissant.                                           . . .\n   Elle était née à Ostende, le 11 avril 1831, et avait partagé les premières\nétudes d'un frère qu'elle adorait et qui était destiné à devenir le plus grand\nhomme d'Etat dont la Belgique indépendante puisse s'honorer.\n   Les hasards de la carrière de son père, fonctionnaire de l'enregistrement,\namenèrent la famille Beernaert à Namur. Ce fut dans cette charmante cité, au\ncadre si pittoresque, que s'éveilla la vocation artistique de la jeune fille. Elle\neut comme premier maître un paysagiste namurois, le « père Marinus », dont\nelle eut vite fait, semble-t-il, d'épuiser la science.\n   Dans ses œuvres, qui, à partir de 1860, affirmèrent sa maîtrise, on ne trouve\npoint de trace, en effet, de la manière très conventionnelle et essentiellement\ndécorative du père Marinus. Son style tranche aussi sur celui des Verboeck­\nhaven, des Roffiaen, des Robbs qui passaient, vers cette époque, pour nos\npaysagistes les plus cotés. Il s'apparente bien plutôt à la manière des Boulan­\nger, des Baron, des Courtens par le sens du coloris et la passion de la sincérité.\n"}, {"page_pdf": 541, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "458                               DURENDAL\n\n\n    Cette femme fut, dans son art comme dans sa vie, un caractère. Elle ne sacrifie\npas, comme beaucoup de femmes-peintres, au brio ou à l'afféterie. Comme\n Rosa Bonheur, elle a les grâces de son sexe, sans en avoir la faiblesse. Elle\n aime et exprime la poésie des frondaisons, des eaux calmes, des beaux cou­\n chants, sans jamais tomber dans le sentimentalisme des M me Deshoulières du\n paysage.\n    Les sites de notre pays, qu'elle fut une des premières à révéler, et aussi une\ndes plus ardentes à défendre (la Société nationale pour la protection des sites\nl'avait élue en qualité de vice-présidente) eurent toujours ses préférences : les\nbruyères campinoises, les dunes et les vergers des Flandres, les vallées\nd'Ardenne lui inspirèrent tour à tour ses meilleures toiles. Après la Belgique,\nla Zélande et la Norwège furent ses thèmes de prédilection.\n    D'année en année, son talent devenait plus solide, — tandis qu'elle gardait\ntoujours ce scrupule de mieux faire, ce « perpétuel mécontentement de soi »,\nqui est le stimulant des natures fortes.\n   Les honneurs l'avaient comblée sans l'étourdir : médailles d'or, décorations,\ntitres d'académicien...\n   Mais, — et il est permis, au lendemain de sa mort, — de soulever un peu\nle voile de son intimité, — toutes ses ressources de crédit ou de fortune, elle\nne songea jamais à s'en servir que de la façon la plus noble et la plus intelli­\ngente.\n   Que de jeunes artistes, dans desheures de désespérances, lui durent une pro­\ntection aussi discrète que généreuse !... Et avec quel beau souci d'augmenter\nnotre patrimoine d'art elle contribua à enrichir nos collections publiques,\nnotamment par les dons de Gainsborough, de Raiburn, de Leone Leoni, de\nVan Alsloot, de Teniers, de Snyders, de Weninx, de Memling et d'autres\nqu'elle fit, — largesses princières, — à nos musées de Bruxelles et d'Anvers.\n   Le pays conservera d'elle le souvenir d'une artiste qui, avec Marie Coll'art,\noccupe dans notre école moderne le premier rang parmi nos paysagistes fémi­\nnins. Tous ceux qui eurent le bonheur de l'approcher se souviendront de la\nfemme au cœur simple, vaillant et bienveillant, qui doublait le talent par la\nbonté.\n   Durendal se devait de louer une telle mémoire et d'exprimer ses profondes\nsympathies à l'éminent homme d'Etat qui pleure, en cette sœur disparue, une\ncompagne qui fut vraiment digne de lui.\n\n                                                              DURENDAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 459, "page_fin": 474, "titre_corps": "Deux Chaînes (Conte d’aujourd’hui)", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Delaunoy", "ancre_debut": "Deux Chaînes", "ancre_fin": "GEORGES DELAUNOY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 542, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1379, "texte": "Deux Chaînes\n                  (Conte d'aujourd'hui)\n\n\n\n\n                                              P o u r GEORGES V I R R È S\n\n\n\n               IL se nommait Brice-Jacques-Jérôme. Les vieux\n                  paysans d'ici n'accolaient jamais, sinon par\n                  mépris, un nom à un prénom. Ils n'en finissaient\n                  point d'aligner, à côté du leur, une longue\n                  kyrielle de prénoms d'ancêtres. Ça luisait dou­\n                  cement dans leur souvenir comme les gros clous\n                  de cuivre, dont ils aimaient orner la poignée de\n                  leur fouet. Ça sonnait, clair et loin, souvent la\npauvreté, toujours la droiture et l'honneur, aux oreilles des gens\nd'alors qui ne connaissaient guère plus belle musique que celle-\nlà. — Jacques donc, le père, et Jérôme, l'aïeul sans doute, aussi\nles pères et les aïeux d'avant eux, — avaient ouvré à la\nCapellerie, depuis que la Capellerie était une cense et qu'il y\navait des Ambroise-Pierre-Antoine là-dedans. Ouvré s'entend :\npeiné, souffert souvent, pris du bon temps parfois, comme leurs\nmaîtres et avec eux. Après un labeur de quasi trois quarts de\nsiècle, Jérôme l'aïeul s'était assis au coin du feu de la Capellerie,\nà la place chaude encore de Pierre et y était resté quelque dix\nans, grand ennemi et grande terreur des chats, qu'il entendait\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2415, "texte": "460                         DURENDAL\n\n\nêtre de la grange, non pas du foyer, ne se levant jamais de son\nescabelle, sinon pour Pierrot Labbé, le vieux pèlerin pauvre\nqui, nouveau Benoît Lâbre, portait, accroché à ses loques et\nfourmillant le long de son collier de médailles, un essaim nom­\nbreux de poux, ces petites bêtes du Christ. Jacques, le fils, ne\ns'était point passé longtemps de la bénédiction du père, qu'il se\nfut fait scrupule de ne pas réclamer chaque soir — tout droit et\nla casquette en main dans l'embrasure de la porte — avant\nd'aller s'étendre derrière les culs des chevaux de la Capellerie.\n Il avait 50 ans sonnés quand on le ramassa, couché sur le dos\ndans la rigole de l'écurie, agonisant d'une ruade reçue en pleine\npoitrine, et ce fut en râlant qu'il dit à Brice, qui se lamentait au\npied du grand lit, où plusieurs des siens avaient remplacé des\ncensiers pour y mourir : « Mon fieu, ne pleure point. Tu ne\nseras point plus perdu ici, moi mort, que tu n'étais de trop\nlorsque ton parrain et moi nous étions vivants. Reste ici. Fais ce\nque tu verras faire et va tout droit en toute pauvreté et hon­\nneur ». Et, avec une dernière larme : « T u es plus le garçon de\nMarie-Sainte que celui de ta pauvre Marne (1), mon fieu ».\nMarie-Sainte était la censière de la Capellerie. Ç'avait été en\npensant à elle surtout que Jacques avait dit à son fieu, le passé\nétant bon garant pour l'avenir : « Fais ce que tu verras faire ».\nCar, pour couper au plus court,' il n'y avait point une lettre de\ntrop à ce nom. Il devait venir tout seul aux lèvres de quiconque\navait vécu une heure avec cette paysanne qui semblait, quant à\nl'âme, avoir émigré tout droit de ces temps où ceux des terres\nqui furent toujours très près du Christ, l'étaient plus encore, et\nquant au corps, être descendu hier de ces piliers ou de ces ver­\nrières-d'Eglises où les Primitifs prièrent des Saintes, et s'être\nincarnée par miracle sous la futaine et le calicot bleu.\nMarié-Sainte, elle avait sûrement fait en sa vie un prodige! La\npremière vieille femme qui s'était penchée sur le tablier où la\njeune censière de Capellerie rapportait aussi précieusement\nqu'une relique le paquet de chair vagissant et sanguinolent, qui,\nlà pauvre Marne étant morte sans l'avoir regardé, avait quand'\nmême prétendu - vivre, celle-là s'était signée en reculant : « Je\ndirai à None un chapelet, ma fille, pour que celui-ci s'en aille\n\n\n (1) Maman.\n"}, {"page_pdf": 544, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2428, "texte": "                           DEUX CHAINES                          461\n\ndans le cercueil de sa Marne! » Et la Méquenne (1), une luronne\nqui ne mâchait point ses mots, avait opiné tout uniment,\nqu'avec le front large et plat que le nouveau-né avait, le men­\nton qu'il n'avait pas, le bas du visage étant presque entière­\nment pris par une échancrure buccale dont les pareilles se\nnomment d'ordinaire autrement — avec ses oreilles énormes à\n « rebrousse-face » qu'un duvet blanc vêtait — tout bien con­\nsidéré enfin, les grands yeux ronds à fleur de tête et la structure\nspéciale de l'orifice nasal, l'unique rejeton des Jacques-Jérôme\neut été aussi bien à sa place sur la litière des veaux que dans\nla banne, où déjà il dormait à pattes closes — puisqu'il préten­\ndait vivre! — à la bonne place, près du foyer. Au décès du père,\nil ne s'en fallait toujours que des cornes heureusement absentes\npour que ne fut outrageusement vraie la sentence physiologique\nportée sur Brice par la Méquenne. A 20 ans, grâce d'abord au\nbon lait de Marie-Sainte qu'il avait aussi goulûment sucé qu'il\nprétendait vivre, grâce à l'héroïsme d'une fleur qui se laisse\nmanger par un crapaud, Brice, l'être mal éclos et sanguinolent,\nétait devenu un gars colossal, large et gras à fendre à l'ongle\n comme un fier censier. Mais sa tête était toujours là, prolifiée,\n phénoménale, placide et cocasse en diable, portée à s'y\n méprendre telle celle d'un bon ruminant repu qui vous regar­\n derait par-dessus la haie ou la barrière d'une pâture. Et Marie-\n Sainte fermait les yeux maintenant, vaincue dans sa lutte\n contre la nature, comme frôlée d'un vague vent de malheur, —\n pour ne point voir, assis côte à côte à table, ces deux fruits de\n ses seins, cette Marie-Fleur, son unique enfant dont les gens\n disaient entre eux, quand elle passait, qu'elle était trop belle pour\nvivre, et ce Brice des Jérôme, qu'on se montrait avec des yeux\n de prodige, en murmurant qu'il n'avait point prétendu mourir.\n    Le fait est qu'ainsi déconvenue, n'ayant point pu humaniser\n cette face, Marie-Sainte s'était rattrapée sur l'âme qu'elle avait\n soigneusement modelée, à ce malchanceux, une belle âme des\nterres, sentant bon — comme elles au printemps — la simpli­\n cité, la naïveté et l'honneur, une belle âme fruste et droite,\n pieuse et tout en Dieu joyeuse, une de ces âmes figées en Christ,\n'puissamment amarrées à tout le passé glébéen et croyant.\n\n\n (1) Servante.\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2633, "texte": "462                          DURENDAL\n\n\n   Mais ces âmes étaient,pour la plupart, déjà mortes. Il y avait\ndu temps que le premier coup de fouet d'un roulier étrange, qui,\ntout à coup, sans qu'on sût au juste d'où il venait et où il allait,\ns'était mis à courir les glèbes, avait retenti, éveillant à la fois la\ncabane, la cense et le château. Et c'était étrange de voir comme\ntant de portes, jusque-là pieusement closes sur toutes les choses\nsi fidèlement gardées du passé, s'étaient ouvertes toutes grandes\ndevant lui; étonnant de voir avec quel empressement on le\nlogeait partout, ce nouveau, ce passant, sans doute, des guêtres\nau chapeau, tout reluisant d'or, et déclinant à qui voulait\nl'entendre un nom fameux, mais riant et se gaussant également\nde tous les hôtes et de toutes les auberges. Ce que ces gausseries\nportaient, prenaient force de lois, lassaient à qui mieux les\npaysans de faire ce qu'ils avaient toujours vu faire, d'être ce\nqu'ils avaient toujours été! Il entrait, le beau fieu, dans une de\nces censes, si bien filles de la glèbe qu'on les fabriquait toutes de\nterre et que le chaume des seiglières les recouvrait, il disait :\n« Mes garçons, ceci n'est que nid à puces et à rats, indigne de\nvous. Vous êtes logés comme vos pourceaux. Garçons, il y a trop\nlongtemps qu'on vous prend, à vos sarraus et à vos guêtres,\npour vos valets, et vous, mes filles, à vos coiffes, à vos petits\nsabots, à vos mantelets, pour vos méquennes ». Il n'était point\nsorti, que le chaume et le torchis de dix censes étaient par terre,\nque les briques et les tuiles des maisons, où il n'y avait plus\nguère de place, hélas! ni pour les poux du Christ ni pour ceux\n qui les portaient, grimaçaient dans la superbe verdure des terres\n d'été, dans la mélancolique sombreur des glèbes d'automne. Et\n à l'église, les jours de fête, des dindes travesties, portant des\n têtes de pommiers bizarrement fleuris, s'empaquetaient, glous­\n sant des prières à un Dieu caché derrière de risibles parterres —\n remplaçaient les femmes d'hier vêtues de sombres mantes à\n capuchons, sous lesquels on n'était gêné par rien pour regarder,\n ainsi que des nonnes, le Christ. A l'église, une bande d'étour-\n neaux raides, aux plumes étriquées, occupaient le côté des\n sarraus anciens, couleur de glèbe et couleur de ciel, qui\n n'avaient pas à souffrir du voisinage des chapelets. — Et le beau\n gars avait fait claquer son fouet sous les poternes des gentilhom­\n  mières rustiques : « Allons! Toujours ici? La terre aujourd'hui\n  pousse de l'or. La saison est passée de la charité, de l'aumône,\n  de l'exemple du travail au paysan. Voulez-vous à la fin tourner\n"}, {"page_pdf": 546, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2640, "texte": "                          DEUX CHAINES                          463\n\n\nà vulgaires remueurs de terre? » Du coup la superbe vie des\nseigneurs terriens croulant, la grande vie des inutiles citoyens\ndu monde commençait. Tels savaient encore qu'il leur restait\ndes paysans et des terres, à cause du gibier qu'on engraissait\npour eux et des gras fermages qu'ils affermaient partout. L'on\nvoyait ces bonnes vieilles carrioles, amenant jadis les belles\ndames à leur banc le dimanche, les portant partout aussi dans\nleurs terres où l'on souffrait et de corps et d'âme — devenir le\nlot de censiers papegeais, prétendant se hausser au rang de la\nnoblesse absente. — Il tirait, l'ensorceleur, par un coin de sa\nblouse, en riant dans sa barbe, un fils de ces ouvriers, qui\ndepuis toujours mouraient dans les censes, chez eux, un beau\nbrin d'ouvrière, par un coin de sa robe de futaine : « Etes-vous\nbêtes, mes enfants, vous, d'ouvrer pour une tartine et un chan­\nteau, et vous, d'aller tout le jour, comme vous irez toute votre vie,\navec une cotte et des mollets pleins de bouse? » Et tandis que\nl'exode commençait vers des Golgonde terriennes, où les écus\npendaient, disait-on, au lieu d'épis, à la pointe des chaumes, le\nmirage d'or des villes hallucinait. C'était là un bon coup de fait :\nassoiffer d'or les âmes de qui devaient être les pères et les mères\nde l'avenir. — Et le chariot peinturluré, mené par ce gars, por­\ntant à son chapeau le mot qui fit tressaillir et s'emballer tout le\nmonde moderne, sur lequel il est resté comme une étiquette\nspéciale, difficile à décoller, de misère — stationnait à la porte\nd'une de ces églises moussues et vieillies dont les chemins pro­\nlongeaient les croix centrales de salut jusqu'au fond des terres.\nLes actes de Foi, d'Amour, d'Espérance en Christ des aïeux, qui,\ntoujours chauds, palpitaient rivés à ces pierres croulantes, mais\nsuperbes, avaient-ils brouillé les yeux du sournois rieur? S'était-il\nsoudain trouvé mal au sein de l'haleine pieuse de tant de siècles\nemmagasinée là ? Cette Voix toute-puissante, puisque seule\nécoutée, qui depuis toujours arrangeait en Dieu la vie intellec­\ntuelle, morale et sociale de ce coin de glèbe, l'avait-elle désagréa­\n blement assourdi ? Vite une grange moderne, surmontée d'une\nmoderne croix, attestait sa prétention au monument, empiétait\nsur le clos des morts, les reléguait, ces derniers, sans doute pour\nque plus grand encore fut fait le vide autour de Dieu, loin du\nclocher, comme des bêtes crevées, en pleine terre; et l'on se\nmettait à croire que ceux que n'avaient pas empoisonnés de leur\nvoisinage des défunts ayant vécu cent ans, devaient nécessai-\n"}, {"page_pdf": 547, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "464                          DURENDAL\n\n\nrement, étant morts eux-mêmes, empoisonner les vivants!\nFinalement, aux paysans dotés du moderne confort, débarrassés\nde coutumes et d'idées vieillottes, sensiblement allégés de\ncroyances surannées, démarrés du passé, le progrès — c'était lui,\nce beau fieu — offrait, en d'énormes carrés de papier tout pleins\nde lettres moulées, le cadeau du départ. Et ils se mettaient à\nânonner, la sueur au front, des vérités et des sottises, à mâcher,\navec toute l'ardeur vorace qu'on apporte à un met nouveau, des\nviandes saines et des viandes frelatées, des détritus et du pain\nbis, à avaler d'invraisemblables breuvages . intellectuels et\nmoraux avec cette belle candeur d'ignorants, pour qui toute lettre\nmoulée fait autorité de Coran. Et la silhouette dorée de\nl'homme au mot fameux n'était pas tout à fait disparue à\nl'horizon, que les charrues croyant en Dieu et celles croyant n'en\navoir plus labouraient un sol où auraient dû rester, monde en\ndehors de l'autre, les paysans de toujours.\n   Mais voilà. Le beau roulier avait, avec la Capellerie, perdu\nses peines. Elle n'était mie si facile que cela à démarrer du\npassé. Il eut fait bon parler à Broise (1) de toucher à une feuille\nde ces noyers qu'avaient plantés ses pères et qui éborgnaient sa\nporte, à un pan de ces torchis qu'ils avaient cent fois replâtrés\nde leurs mains. C'était un colosse dur pour lui et froid d'appa­\nrence, mais bon pour les autres comme le bon pain, un de ceux-là\ndont il ne manquait point alors et dont la devise à laquelle on\nn'était jamais félon était toujours : fais ce que tu as vu faire,\napparemment parce que l'on n'avait jamais vu forfaire. Et dans\ntout ce tohu-bohu, ce lâcher-tout de mœurs et d'idées, ce démar­\nrage général loin du Christ et hors la terre, le vieux censier se\nreprenait à avoir, ainsi qu'il ne l'avait jamais eu, l'orgueil de tout\nce passé dont il était et dont on était las, l'orgueil de son\nchaume, l'orgueil de son sarrau, l'orgueil de son chariot de rou­\nlier qui s'en allait plus que jamais paré aux neuvaines, l'orgueil\nde la terre qui l'avait vu naître, celui de jeter dehors, rien qu'au\nvu de son habit, tel freluquet se posant un jour en prétendant de\nMarie-Fleur : « T u viendras avec un sarrau sentant le cheval » ;\ncelui de dire aux censiers ses voisins, quand ils vantaient devant\n lui l'inouïe prospérité de la terre : « On dirait, mes fieux, que\nvous avez eu faim, dans le temps ».\n\n  (1) Ambroise.\n"}, {"page_pdf": 548, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2313, "texte": "                          DEUX CHAINES                          465\n\n\n    Bientôt avec l'âge venant, quand il vit le chancre enraciné,\nsans remède, qu'il lui fallut de plus en plus se hausser pour\npercevoir, par-dessus la tintamarresque liesse du temps présent,\n les dernières musiquettes du passé, sa belle indifférence d'ancien\ntomba. Il eut souvent la bouche pleine de huées, de crachats et\nde plaintes. Volontiers il vaticinait maintenant des débâcles et\ndes catastrophes, et demeurait assis devant la vitre de la censé,\nles après-midi de dimanche, à regarder le trop grand soleil qu'il\nfaisait dehors, avec des yeux pareils à ceux dont on fixe l'incendie\net la tempête. Il « épreuvait » de trouver le bout des choses\nd'aujourd'hui et parlait d'un chariot énigmatique s'en allant\nseul, au soir tombant, le long d'une charroyère déserte, les\nchevaux faisant trop d'embarras sous leurs grelots et leur pom­\npons ... et pas de charton en croupe ! « T u t'useras les cerveaux\nà penser du noir et le gosier à chanter malheur. Laisse donc\nfaire le bon Dieu». Nenne (1) Marie-Sainte effectivement, douce\net tranquille, allant droit devant elle comme si de rien n'eût été,\nlaissait faire le bon Dieu et se laissait faire de lui comme se\nlaissent faire du bon soleil les oiseaux, les herbes et les fleurs.\nBrice, ces fois-là, avait les yeux, ces gros yeux ronds écarquillés,\nd'un brave ruminant à qui le vacher présente au bout d'une\nfourche une provende nouvelle, inouïe. Est-ce que pour lui les\nchoses d'aujourd'hui n'étaient pas les choses de toujours, celles\nde son père et de ceux d'avant lui? Y avait-il quelque chose de\nplus grand au monde que savoir bien tenir un fouet et « ruer\nun sillon droit » ? Non, il n'avait jamais songé qu'on put l'atteler\njamais à autre chose qu'à ce coin de glèbe qui jamais n'avait\nprétendu dételer du passé.\n\n                                 *\n                                * *\n\n   Il y avait tout juste un an que Marie-Fleur était morte, fau­\n chée tout d'un coup, frappée de ce je ne sais quoi doucement\nimplacable comme la miséricordieuse volonté de Dieu finissant\nles braves races, quand elles n'ont plus que faire ici-bas, sinon\n déchoir et pourrir. Il y avait tout juste un an qu'un beau matin\n embaumé, chantant et joyeux de juin où des chants d'oiseaux\n\n\n  1) Marraine.\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2574, "texte": "466                         DURENDAL\n\n\nmontaient des seiglières fleuries vers les branches d'arbres en\nfleurs, Brice-Jérôme, ramenant le chariot à bâche grise et à\nherse de cuivre, avait encadré sa face chavirée de bon animal\nflagellé de la première grande douleur, dans l'embrasure de la\nporte de ferme. Nenne allait traînant ses chaussons sur les\ndalles, mains jointes, et tenant sur ses yeux son tablier bleu\ntout moucheté, ainsi que la glèbe avant l'orage, de lourdes\nlarmes, disait entre chaque sanglot : « Que votre volonté soit\nfaite, bon Jésus » ; « Sainte-Marie, mettez notre Marie-Fleur en\nparadis ». Et l'homme à face de boeuf avait eu soudain un mot\nsuperbe, qu'il n'avait appris ni lu nulle part, sachant tout au\nplus qu'un i ressemblait à un manche de fourche bien droit\ncoiffé d'une espèce de petit chapeau et qu'un o ressemblait assez\nà une roue de chariot vide de son moyeu et de ses rayons : « Je\nvous tiendrai pied, Nenne ». Ce à quoi Nenne n'avait point\nrépondu puisqu'elle croyait à cela vraiment depuis toujours.\n    Il y avait juste un an. Assis devant la vitre, retour des vêpres,\nqu'on chantait plus que jamais devant des chaises vides, le vieux\ncensier de la Capellerie regardait le trop grand soleil qu'il fai­\nsait dehors, avec des yeux pareils à ceux dont on fixe l'incendie\net la tempête, où quelque chose de vous est mort et enfoui.\nDerrière lui, dans la pénombre tombant de solives noires de la\nfumée des siècles, coiffée de travers d'un bonnet, dont la blan­\ncheur faisait foi d'yeux qui n'y voyaient plus guère, et les gau­\nfrures, de mains qui chaviraient à chaque pincée du fer, Nenne\npleurait ses prières et mouchetait de larmes son tablier. Un pas\nlourd d'homme chaussé de souliers ferrés, écrasa les pavés\ndevant la porte, racla les courtes planches en chêne qui servaient\nde marches, et l'huis céda. Machinalement les vieux s'étaient\nretournés, puis d'un bond s'étaient levés, puis accroupis devant\nl'arrivant, pris d'un rire fou, déchaussant les grimaçantes gen­\ncives de ceux qui ne rient plus, tapaient dans une indescriptible\ntorsion de tout l'être leurs mains à leurs genoux. Ah ! leur bœuf!\nAh! leur brave bœuf de Brice-Jérôme! Jamais la bêtise inouïe,\nla satanée cocasserie du costume moderne adapté au paysan,\nn'avait été plus péremptoirement démontrée. Jamais costume\n anglais carrelé, bigarré ainsi qu'une peau de zèbre ayant traîné\n longtemps dans la poussière d'un jardin de plantes, n'avait eu\n l'avantage de jurer plus avec la nature. Il ressemblait à s'y\n méprendre, ce Brice carnavalesque en juin, dans son veston qui\n"}, {"page_pdf": 550, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2218, "texte": "                          DEUX CHAINES                          467\n\nl'engainait et l'écrasait à ne pouvoir souffler ni remuer le torse,\navec sa tête énorme d'animal congestionné, coiffée d'un minus­\ncule chapeau de paille à ruban écarlate, avec son pantalon d'une\ntelle phénoménale ampleur qu'il formait cotte à chaque jambe, à\nje ne sais quel bizarre bucéphale pommelé, à quelque monstre\ndont l'humanité eut été à rebours, dans les soubassements.\n« Vite une longe, que je mène ce bidaillon à cotte de femme à\nl'écurie », hennissait de rire Broise. « Que tu es bête là-dedans,\nmon pauvre fieu », ajoutait Nenne.\n   « Faut pas rire, faut braire (1) ». Le gars prenait un accent\nbourru et chagrin qu'ils ne lui avaient jamais connu. Leurs\nvieux cœurs se mirent à battre, comme ils battent à l'approche\ndu danger des catastrophes. Maintenant le fieu gueulait, comme\nfont les timides qui veulent aller jusqu'au bout. Et sur ces\nvieilles âmes, ainsi que des maillets revêtus de dards, les mots\nbrutaux tombaient. — « Je m'en vas demain ouvrer aux bette­\nraves en France. Nom de... (il jurait déjà!). Suis las d'être traité\nde fainéant, de vaurien par les autres, de piétiner pour rien dans\nla terre. H é ! H é ! J'ai ouvré deux mois pour ceci (il montrait le\ncostume pommelé). Je vas gagner cinq francs par jour en France,\navez ouï ? cinq francs ».\n   Le vieux s'était campé devant lui, le visage tourné à la blan­\ncheur de la chaux de muraille, tout le corps hochant. « Ah! Ah!\ntu t'en vas ! »\n   « Pour Dieu, Broise, ne dis rien. Ne te monte pas encore.\nTu as bu, mon fieu. Va-t-en dormir. C'est ta tête qui s'en va.\nCe n'est pas toi ».\n   « Si fait, c'est moi, la mère ». La mère? Où avait-il pris de\nl'effronterie, ce mal venu, maintenant ?\n   « T u t'en vas? — Je ne pensais point que tu serais un jour\nbête assez pour suivre des lumerottes. Car, c'est des lumerottes,\nça, tes cinq francs : combien ça va-t-il durer? Je pensais bien que\ntu avais toudis (2) eu du sang dans tes poignets, que tu avais\ntoujours su lever tes pieds au-dessus des mottes. T u ne gagnes\nrien ! Quand Nenne t'a ramassé dans son tablier d'à côté ta\nbrave mère — que Dieu ait son âme ! — tu étais un lapin écor-\n\n\n (1) Pleurer.\n (2) Toujours.\n"}, {"page_pdf": 551, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2352, "texte": "468                         DURENDAL\n\n\nché, et tu ne bougeais pas plus qu'un poulet tombé à l'eau, qu'on\nréchauffe près du feu. Ah ! tu n'as rien gagné ? T u n'es pas gras\ncomme un pourceau et fort ? T u n'as pas eu du bon temps\ncomme les meilleurs fieux de cense? Tu n'as pas toujours été\nnotre fieu, et t'a-t-on dit qu'il n'y aurait jamais rien d'ici pour\ntoi, quand Nenne et moi nous nous en irions ? »\n   Broise, ces choses dites à moitié calme, eut devant le silence\nobstiné de Brice, un violent sursaut de colère : « Tu es un vau­\nrien..., tu es un lâche. Je ne te peux plus supporter une minute\ndevant moi. Tu es comme un chien qui a la gale. Tu pues... Tu\nas nié ce que tu avais promis à ton père, à sa mort. Faut plus\nparler de tes menteries aux vivants... Va-t-en dehors ! »\n   Et il n'avait plus eu un mot depuis, de ce Brice-Jérôme,\naveuglé aussi par l'éclat d'or du présent, hors un mot dur\nà Nenne, qui se lamentait, ce qui depuis quarante ans de vie\nensemble ne lui avait pu être même une fois reproché. Mainte­\nnant, Nenne, quand elle priait et pleurait, priait et pleurait\ndouble, devant deux images de plus en plus embrumées dans le\nrecul du passé, une image de morte et une image de vivant, dont\nla dernière n'avait pas l'aspect le moins dolent des deux.\n\n                                 *\n\n\n  -Soudain, au milieu de la dislocation sans cesse grandissante\nde la glèbe au point de vue chrétien et moral par l'or, de sa dis­\nlocation sociale pour l'or, les premiers craquements de la débâcle\néconomique. D'abord c'est le blé qui croule, arrive à une telle\ndérision de prix, que cela arrache des exclamations de surprise\net de colère à Broise lui-même, qui n'a jamais vu le grain si bas.\nPuis, pendant que les censiers se regardent interdits, au milieu\ndes ouvriers qui battent des mains comme s'il s'agissait de leur\nsalut décidément assuré, le lin tout à coup ne marche plus, se\ndégoûte des terres et bientôt, sous les charpentes abîmées des\nhangars à teiller, voici que beaucoup cherchent en vain — beau­\ncoup dont les moins nombreux, ne sont pas les ouvriers — les bas\nde laine, où l'on secouait si aisément hier et si drus les écus\ncachés dans les tresses des bottelées. La terre suit comme frappée\nd'une malédiction inconcevable, tourne à rien, fait à peine ses\nfrais, geint sous l'hypothèque, pesant à peine hier sur elle comme\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2701, "texte": "                            DEUX CHAINES                          469\n\n   un caillou, aujourd'hui l'écrasant ainsi qu'une montagne. Une\n   résurrection, plutôt un dernier regain de vie avant l'agonie longue\n   et lente. La betterave paraît; C'est le dernier cadeau du progrès\n   aux paysans de ce coin de terre, la panacée, celle qui leur fera\n  oublier que les pays d'outre-mer leur charrient le blé qu'ils\n  mangent, et les pays de Russie, la toile dont est faite la chemise\n  qu'ils portent. Les cheminées se dressent et fument. Mais il y\n  a trop d'avisants sur le chemin, près des hangars à teiller croules,\n  où chaque bras qui se levait était de chair et d'os, non de fer ou\n  d'acier. Que faire? Retourner aux vieilles censes du passé? C'est\n  loin déjà, difficile, et elles sont pour la plupart bien mortes.\n  Puis, pour cela, il faudrait savoir encore que l'argent n'est point\n  le tout de ce monde. Il faudrait reprendre sans haut-de-cœur, le\n  sarrau et la coiffe, bouter dehors des terrestant de choses, dont\n  ceux des châteaux, des fermes, des chaumines se fussent plus\n  aisément passés que de. manger ensemble de cette même terre, où\n  depuis si longtemps en Christ ils mangeaient; Ah ! oui, le recul !\n  E t . comme il est payé cher aujourd'hui par tous ce « nous ne\n  pouvons plus » exaspéré, méprisant, quand crié au passé rude,\n  et croyant Et comme sur le moderne et trompeur décor de\n civilisation, d'embourgeoisement, de matériel confort, elles\n tranchent et saignent, mes chaînes de misère. L'une court la\n glèbe, va partout, passe, repasse, entortille et enlace. Regardez\n ceux qui y étant rivés se meuvent dedans et songez à ceux des\n dîmes et des corvées, des bastonnades et des pendaisons des\n temps mauvais : il n'y a que le masque qui diffère des serfs\n terriens d'aujourd'hui. Hue! l'échiné basse sur le coin de glèbe\n dont plus une motte n'est à eux.\"!: Hue !, les sans-indépendance,\n les sans-repos, les sans-dimanche! H u e ! pour dix! Et ceux\nd'antan trouvaient parfois des seigneurs, et toujours des moines;\net des prêtres, pour de temps en temps desserrer la chaîne et les\nlaisser souffler. Voici l'autre. Longue à n'en pas avoir le bout,,\ntoujours bruissante, n'ayant qu'un point de contact avec la cir­\nculaire, une chaîne qui bouge et qui marche, tirant par le col ceux\nqui y sont rivés vers les terres étrangères. Ils marchent. Les\navez-vous reconnus? Sont-ils bien les pauvres victimes de la terre\ntrop pauvre pour les nourrir aujourd'hui? Sont-ils bien ceuxque\ndémantellent les sucreries, dessèchent les briqueteries, avaient\nles rudes étés du \"Sud? Sont-ils assez les sans-foyer, les sans-\"\nfamille, les sans-dimanche et les sans-Dieu, les sans-rèpos, les\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "470                         DURENDAL\n\n\nexilés à jamais du pain quotidien? Ils marchent, et ceux des\nterres étrangères qui les croisent au passage ont le rictus du\nmépris et la moue du dégoût aux lèvres, comme s'ils croisaient,\nbesace au dos, pouilleux et déguenillés, des mendiants.\n    La Capellerie avait aisément tenu tête au progrès. Dans la\ngrande détresse qui soudain étreignait la terre, et dont cette fois\nBroise ne voyait plus le bout, il ne devait plus y avoir de place\npour elle. La cense ne croula point tout d'un coup, comme beau­\ncoup d'autres, elle disparut de dépérissement lent, sans agonie,\ncomme sans fracas. Broise vieillissait. Il avait de la peine main­\ntenant à harnacher « la blonde », sa dernière jument; et Nenne\nvenait, de droite et de gauche étançonnée, à l'église. Broise\nremit, coin par coin, ses bonniers à des mendiants agraires las des\nroutes méprisantes de l'étranger, pris tout à coup du véhément\ndésir de se hausser jusqu'à la condition de serfs. Il garda, autour\nde la censé, quelques lopins qu'il soigna seul. Les «trimbaleurs»\nqu'il se lassa d'engager n'étaient point des Brice, mais de la\nracaille de sac et de corde, le rebut des terres et des travaux\nindustriels où l'on embauche des terriens. Puis il ne lui plaisait\npoint d'être autre qu'il n'avait été : l'esclave et la chose de\nl'ouvrier d'aujourd'hui, lui qui en avait été le maître fraternel.\n D'autre part, il exécrait l'engrais, enherber des terres si bonnes\ndonneuses de blé et de lin jadis, les machines, toutes les choses\n neuves, vantées comme des panacées, qui, d'après lui, galvau­\n daient le sol et n'avaient rien à faire contre les pâtis de plus en\n plus nombreux de chiendents et les emblavures sans cesse pro­\n lifiées de sénés en parterres. « Les machines? Quand, rejetés\n d'ailleurs, tous ces malheureux reviendraient les bras ballants,\n qu'est-ce qu'on ferait d'elles et d'eux ? » Mais elle était triste\n ainsi à fendre l'âme, la superbe remueuse de glèbe d'antan,\n tournée à rien, amoindrie, châtrée, devenue ainsi qu'une « aro­\n terie » (1) quelconque du vieux temps.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Brice-Jérôme était revenu. Le même pas lourd, mais combien\nlas! avait écrasé les pavés devant la porte. Les mêmes souliers\n\n  (1) Petite ferme.\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2581, "texte": "                            DEUX CHAINES                           471\n\n  ferrés avaient raclé, en traînant, les planches mangées par l'eau\n  qui servaient de marches. Mais aussi les larmes avaient «campé»\n  des yeux de Marie-Sainte. La chute de son chapelet, à gros\n  grains et à grosses mailles, avait fait se dresser en sursaut la pul­\n  lulante lignée de ces chats, que bâtonnait Jérôme, feu le maître-\n charton de la Capellerie. Et les bêtes, et les gens, et la maison\n elle-même assombrie dès quatre heures en été, quand le soleil\n quittait l'unique « vitre » à petits carreaux sur lesquels, pour s'y\n promener encore, les mains de Nenne tremblaient trop — devant\n cette apparition de bœuf étique et larmoyant, à peine lourd\n comme Un bouvillon d'hiver, perdu, ainsi qu'en une aube étrange\n de misère, dans la toujours même peau d'étalon pommelé,\n salement jauni d'un, crottin qu'on n'étrille plus, éraflé aux\n hanches et aux genoux — semblaient ouïr pour la première fois\n le mot d'insolente vantardise du départ : « Faut pas rire, faut\n braire! » Et tout de lui, à ce malheureux, pleurait! Et il avait\n besoin, ce teneur de pied, d'être étançonné plus que ces vieil­\n lards !\n    Il s'était assis à la place d'autrefois, où depuis toujours\ns'étaient assis les Jérôme jeunes et vieux, sur l'escabelle des\n enfantelets et la chaise des ruinés de forces. Et tel qu'il était là,\n avec sa pauvre grosse tête de boeuf racornie, ainsi que celle qui\neut traîné sur l'étal deux journées de grand soleil, tombant sur\nses genoux de vieux limonier « reboulé »; tel qu'il était là,\nrétréci de la poitrine qui cornait pis qu'après un «coup de flanc»;\nrenflé du dos, les bras comme déboîtés des épaules, emman­\nchant des mains sur lesquelles, telles de pourrissantes fistules\nde « mauvais sang », dégoûtaient des cicatrices de furoncles et\nde charbons, — ainsi affaissé, sans un mot ni une plainte, sans\nmême la force de se ressouvenir, d'hennir, de pleurer, qui reste\nà la rosse en route pour le clos d'équarrissage par la cense où\nbonne autrefois fut la provende et léger le labeur, il criait tout\nle monstrueux, le hors-nature de ce travail moderne, toléré par\nles lois, lâchement escompté par ceux-là qui délivrent à l'ouvrier\ndu pain, non point comme prix de la sueur de son front, mais\ncomme salaire du triturement de tout son être.\n    Devant Nenne, qui l'écoutait les yeux grands ouverts d'hor­\nreur, ainsi qu'on écouterait un revenant révéler l'enfer, devant\nBroise qui branlait la tête, ayant tout à coup trouvé le triste\nbout des choses de maintenant, — en un sirvente confus,\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2389, "texte": " 472                           DURENDAL\n\n\n   brouillé, pénible, tout en mots hachés appuyés de blasphèmes\n  tantôt sourds et tantôt furieux, pavé d'interjections, de huées\n  et de plaintes, affreux de rires niais, brutaux, lamentables, il\n  contait et crachait son affaire, celle de milliers de parias terriens\n  d'aujourd'hui : « Trois mois avec la sangle des brouettes à\n  briques aux épaules; trois mois de piquet (1) et de binette,\n  nourri et logé comme les pourceaux; après, la sucrerie et la ter­\n  rasse (2), ça c'était quelque chose et c'était rien... C'est rien\n  d'ouvrer. Mais ne pas avoir une minute sa paix et son contente­\n ment en se faisant crever tout le temps ? Disent encore qu'il y a\n un bon Dieu! Pourquoi faut-il que j'aie nié ce que j'avais promis\n au père, à sa mort? Pourquoi faut-il que j'aie été assez vaurien\n et assez bête pour ne pas vous tenir pied, Nenne ? Pour qui?\n Pour une salope, pour une garce. Ça a traîné dans les services\n en ville, ça a fait les cent coups, ça en remontrerait à une lice\n histoire de saloperie et d'ordure. Bon Dieu de bon Dieu ! Avoir\n ramassé ça, ce paillasson dont le moins « narreux » (3) des\n garçons d'ici ne voulait être suivi qu'après le soir tombé. .. Faut\n ouvrer, faut des toilettes, des cottes, des souliers luisants à\n madame... Et elles sont toudis pleines, ses cottes. Une femelle\n de lapin. Et je n'en sais jamais rien; et quand je jure on me\ntraite de jaloux, de fainéant; on me fait ruer dehors et rosser\npar une nichée de canailles. Faudra bientôt que je rue l'argent\ndu. milieu, du chemin dans la turne, quand je reviens des\nbriques ou d'ailleurs et que je m'encoure après. Ah! Nenne!\nAh! Nenne! faudra faire une fin, que je vous dis... Et cette\nracaille de marmousets! Pas un ne finira dans un lit. Ça fait\ncomme la truie. Pas plus haut que ça, ça jure, me rit au nez,\nme pisse dans les jambes. Ils me pousseront tous dehors. Ah!\nouvrer! Et quand je passe devant les cabarets et les boutiques,\non tape à chaque carreau : « Brice! vous passez? Vous feriez\nmieux d'entrer, et de payer vos dettes.» Ah! Nenne. Disent qu'il\ny a un bon Dieu ! faudra faire une fin ! »\n  Mais il n'en faisait jamais de fin, le malheureux. Il y a de ces\nbêtes à qui, pour avoir été trop souvent battues, un coup de plus\nou de moins est égal. Puis il avait remis le pied à la Capellerie.\n\n (1) Sape.\n (2) Terrassement.\n (3) Dégoûté.\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "                           DEUX   CHAINES                       473\n\n  Il y accourait chaque fois que la chaîne tombait, qu'il était un\n instant délié, ainsi qu'il disait. Et se sentir une heure repiqué\n dans la bonne terre des anciens, s'en aller par les sillons ouverts,\n voir les dernières récoltes des derniers lopins que ceux de chez\n lui avaient tant de fois remués, deviser avec «la blonde » qui le\n reconnaissait après tant d'ans et faisait, sous ses caresses, de\n plaisantes risettes au ratelier, s'asseoir près de Nenne qui trou­\n vait toujours moyen de lui retaper l'âme, de lui rendre du cœur,\n à son fieu, c'était pour lui l'illusion du temps heureux, l'oubli,\n le paradis. Il refit ses Pâques. Il croisa ses bras détruits, chaque\n dimanche, quand il était délié, pendant la promenade que font\n aujourd'hui, aux environs de l'église, pour la goutte, tous ses\n camarades de misère, il croisa ses bras détruits sous le Christ en\n croix du porche.\n    C'était non plus de chez lui, où il n'avait pas une bonne parole\n à attendre, mais de la vieille cense, où' il n'en avait jamais,\n entendu de mauvaise, que Brice s'en allait, besace au dos, à la\nsaison des briques ou des sucreries, vers les trains qui les char­\nrient alors tous ces jetés dehors, comme des inutiles, de la terre\npatriale.\n    « Sois sage, mon fieu, disait Broise. Dépend pas de moi que\nla terre d'ici ne nourrisse plus tous ses garçons. » Et il avait les\nlarmes aux yeux en bourrant de tabac la besace.\n    « Va, va. On te déliera encore. Tu reviendras, mon fieu.\nAvise bien à ton scapulaire. » Et Nenne priait déjà, tandis qu'il\nétait encore là, comme s'il eut été loin et en danger.\n    Il fut vite fait, ce déliement. Il s'en fallut de peu que, comme\ndans le sombre récit de Dostoïevsky, la chaîne ne tombât du col\nd'un mort. Voilà. Brice ouvrait au drainage d'une moderne\nnécropole établie tout exprès, semblait-il, dans un bas-fond, pour\ny conserver des cadavres qui eussent dû y être pourris le lende­\nmain. L'équipe coupait par le milieu du champ, à la bêche,\nvieilles ou récentes, les tranchées funèbres ; puis, à la pioche,\nvieux ou récents, dépeçait les cercueils ; finalement, dans une\ncharrette attelée d'une rosse, on vidait ce quelque chose qui\nn'avait plus de nom dans les langues humaines, et ce quelque\nchose qui en avait encore. Brice donna bien quelques coups de\nbêche, mais dépecer des cercueils, poignarder à la pioche des\ncadavres et les charger comme un fumier! Ce paysan s'épou­\nvanta, se vida plusieurs fois jusqu'aux entrailles. Les uns de\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "474                         DURENDAL\n\n\n l'équipe rirent. Les autres s'apitoyèrent : \" Fallait pourtant\n ouvrer! fallait rapporter à la salope et aux galopins sa paie, ce\n bougre ! \" Il devint conducteur de la charrette : n'était-il pas\n charroyeur de morts, au village, dans le temps? Une heure plus\n tard, mal chargé, le véhicule tombait à cul; les morts faisaient\n faire le « saut du crapaud » à ce vivant. Lancé en l'air par les\n brancards comme par une catapulte, il allait s'aplatir à dix\n pas, les reins broyés. Huit heures après, ayant à jamais les yeux\n clos sur les superbes joies de juin de la terre de chez lui, une\nvoiture peinte en bleu et numérotée le ramena, camionné à fond\n de train, ainsi qu'un quelconque colis. Déballé, jeté sur un misé­\nrable lit à ressorts trop durs, où ce qui restait du bœuf gras\nd'antan n'enfonçait guère, il ouvrit des yeux grands et luisants\ncomme cette louche d'argent qu'on posait sur la table aux\nducasses à la Capellerie, chercha longtemps vers la cheminée,\noù pendait en pleine lumière l'ordure encadrée d'une donzelle\ngrasse, outrageusement dépoitraillée, — le Christ de cuivre\njaune des Jacques-Jérôme qui n'y était plus. Et cet œil large\nouvert, qui s'était froidement promené sur toutes les faces des\ngueux ses frères, suant la peur et songeant à de pareils lende­\nmains, qui s'était vite détourné des galopins piaillant, de la\nsalope hurlant de joie, s'illumina tout à coup d'une grande\nflamme. Broise et Nenne venaient d'entrer, l'un tenant l'autre,\net il avait ses mains déjà mortes dans leurs mains. « Faut pas\nbraire, Nenne. Me voilà délié. » « Oui; oui, mon fieu. » Elle\navait déjà la pensée très douce qu'elle lui tiendrait encore pied\ndans la mort, par ses prières et par des messes. « On va dételer,\nBroise. Donnez un bon picotin pour moi à « la blonde ». « Oui,\nouï, mon fieu. » Et il songeait en hochant la tête et en essuyant\ndu revers de sa manche ses yeux : dépend pas de moi, Seigneur,\nque la terre d'ici ne puisse plus nourrir tous ses fieux!\n  -Deux chaînes. Et quand il faudrait pilonner en Christ ces\nchaînes, on lève, avec des gestes de Don Quichotte, sur leurs\nmailles, des plumeaux. Un peu de vent. Les mouches qui sucent\nles cous saignants des forçats n'ont même pas bougé.\n\n                                          GEORGES. DELAUNOY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 475, "page_fin": 478, "titre_corps": "Sainte Lydwine de Schiedam, par J.-K. Huysmans", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Paul Cuylits", "ancre_debut": "Sainte Lydwine de Schiedam", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 558, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 2167, "texte": "Sainte Lydwine de Schiedam\n                           par J.=K. Huysmans\n\n\n\n                     LE dernier volume de noire ami J.-K. Huysmans fait renaître\n                        une double et intéressante question : De quels saints\n                        faut-il rénover ou rééditer la biographie? Comment faut-il\n                        l'écrire ?\n                           J'ai toujours eu du plaisir à lire un prospectus' de\n                        l'ancienne maison Palmès qui éditait les bollandistes et\n                        poussait à l'achat de la fameuse publication, en assurant\n                        qu'elle était une mine féconde de renseignements précieux\n                        pour les historiens. Le brave homme ajoutait deux, trois\n  exemples, et me rappelait ce farceur, qui disait : « Il faut créer des chemins\n de fer. Personne ne contestera leur utilité, car ils laminent toutes les chenilles\n et limaces qui s'aventurent sur les rails ».\n     L'histoire, celle qu'on appelle la grande histoire, est quelque chose de très\n mince à côté de la biographie des saints, si l'on envisage la littérature sous\n son angle d'utilité. L'humble et anonyme légendaire, qui convertit Ignace de\n Loyola, a plus fait pour l'humanité que l'immortel roman de Cervantes, et je\n reconnais volontiers que Catherine Emmerich m'a fait beaucoup plus de bien\n que Taine, infiniment plus.\n    C'est que normalement et logiquement, ces christicoles, comme les appelle\n Huysmans, sont les seuls qui méritent d'être immortalisés, étant les seuls êtres\n en vue desquels Dieu maintient notre planète, les seuls pour lesquels, par ses\nfonctionnaires particuliers, il fasse entériner un diplôme de pérennité de gloire\nsérieuse et de béate vie.\n    Pauvres petits diables d'Alexandre ou de Napoléon ! Ou ils ne sont plus, on\nles magnifie; où ils sont, on les supplicie. Labre que mangeait la vermine\nest d'une plus haute leçon pour les hommes que son contemporain le roi Vol­\ntaire que mangent les vers...\n   Et toute cette immense machine de l'empire romain, avec son merveilleux\nfilet de routes n'est pas faite pour le césar-araignée monstrueusement blotti\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "476                                 DURENDAL\n\n\n au centre du système, mais pour quelques moinillons, Colomban ou Martin\n qui prêchent les paysans...\n    Donc les saints, tous les saints, rien que les saints sont la matière propre\n de l'histoire : magistra veritatis, nutrix populorum, lux temporum, disait le rhéteur\n Cicéron. Mais il y a saints et saints; il y a ceux qui passent bonnement leur\n chemin de vie sans qu'on les voie, les entende, sans qu'on en parle. Ils roulent\n comme ces ruisseaux de campagne limpides et quiets dont on ne perçoit la\ntrace qu'aux méandres de verdures fraîches et de floraisons subtiles que nourrit\nleur eau de cristal. Il y en a qui, à grand fracas de miracles, de contradictions,\nde persécutions, dans les heures troubles aux époques critiques, mènent grand\ntapage de sainteté et se nimbent d'une auréole de surnaturel, demi-dieux de\nl'histoire, François d'Assise ou François-Xavier.\n    Parfois c'est une vierge, par laquelle Dieu s'amuse à faire la nique aux\nsavants qui étudient les lois naturelles en les inversant toutes, ou quelque\nchenapan, espèce de bohème céleste, qui renverse à son tour les règles d'une\nmorale sagement et bourgeoisement chrétienne.\n   Si tous ces drames humains finissent par le même finale d'apothéose, com­\nbien sont différents les quatre premiers actes ! Même chez ceux qu'apparentent\ndes similitudes de circonstance, des analogies de mission, des ressemblances\nde caractère, quelle variété, quelle délicatesse de nuances psychiques.\n   Madeleine et Marguerite de Cortone sont deux grandes amoureüses,\"mais,\nil y a entre elles plus de distance d'âme qu'entre Charlotte et Madame Bovary.!\n    Le bouquet est donc composé de fleurs rares, choisies, toutes différentes de\ncouleur, de parfum et d'inflorescence. Chacun peut manifester son goût.\nPourquoi sainte Lydwine a-t elle séduit M. Huysmans? Est-ce parce que\ncompatriote, étant comme lui issue de cette terre de Hollande « peu fertile en\nmiracles » ?\n   Est-ce parce que sa vie est tissée comme un conte de fée et semble plus\nressortir à Jacques de Voragine qu'à un disciple de Zola, sorte de gageure\nd'artiste qui refait « le rêve » du maître? Ou n'est-ce pas plutôt parce que la\nvierge de Schiedam est une mystique, une de ces inquiétantes et affolantes\nmystiques qui vivent dans l'au delà et font brèche à tout moment dans le mur\nd'invisible qui nous enserre.\n   Oui, c'est bien là le besoin de l'âme outrancière de Durtal. Il lui avait fallu\nconnaître les rites diaboliques de la messe de Satan; il lui avait fallu que\nl'abbé de Notre-Dame de l'Atre lui fit le quasi-miracle de lui donner la com­\nmunion ; il a eu comme tous les néophytes, cet enthousiasme de la première\nheure, cette fringale de la piété sensible, cet étourdissement du naufragé dans\nlequel rentre la vie; et maintenant que Dieu le sèvre de ce lait des primes\nconsolations; comme un nourrisson assoiffé, il se cramponne à ces vies\nidéales, veut les revivre au moins de cerveau, se défend par cette débauche\nde surnaturel contre les retours offensifs du scepticisme d'antan et se campe\ndevant nous avec Lydwine, comme Polyeucte se dressait devant le proconsul\navec son : « Je suis chrétien ». Vraiment il a bon air dans cette fière attitude\nde chevalier du Christ.\n   Les aryens ont toujours aimé les francs-tireurs du droit, les écervelés de la\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3483, "texte": "                          SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                                  477\n\n   foi, ces natures généreuses, prime-sautières, aventureuses qui ambitionnent\n    les places où l'on reçoit des coups et des horions. C'est un beau geste. Quand\n    l'on compare la Lydwine d'Huysmans, nerveuse, gracile, vibrante, énamourée,\n    pâmée de souffrances amoureuses, avec la piètre statuette d'Antoine qu'a\n    modelée Un pauvre diable d'abbé qui porte un nom malheureux I Ce brave\n    homme pendant toute la durée d'un livre interminable ne s'inquiète que de\n   savoir si tel miracle est authentique, si tel fait est arrivé, si tel discoursa été dit.\n    Quelle misère! Peu me chaut que les membres de l'une ou l'autre docte acadé­\n   mie donnent leur imprimatur à un livre qui doit être une nourriture d'âme.\n       Combien différent aussi le buste très académique de Bernardin de Sienne,\n   par Thureau-Dangin.\n    : :Est-ce un saint? Est-ce un sage? A coup sûr, cette très correcte compo­\n   sition n'a pas été découverte dans les fouilles de quelque vieille cathédrale\n   du moyen âge, mais à Tibur, dans la villa d'Adrien, à côté d'un Sénèque et\n   d'un Epictète. J'admire ce Bernardin, mais l'envie de le suivre, de l'imiter ne\n   prend aucune racine dans mes aîtres. Ce livre devrait porter la date de 1650.\n       François d'Assise, dont la vie extraordinaire offre tant d'analogie avec la\n   merveilleuse malade des Pays-Bas, offre un exemple topique de ma thèse.\n   Il a eu cependant l'extraordinaire fortuné d'avoir comme historien Bonaven-\n   ture, le docteur séraphique, un saint de grande envergure et un disciple par­\n   fait. Et pourtant... pourtant il y a un abîme entre le saint François tel que l'a\n   modelé l'écrivain toscan et l'éblouissant petit Pauvre que créèrent les\n  anonymes auteurs des Fioretti. Qui cependant, plus que Bonaventure, était à\n  même de pénétrer sûrement, en connaissance de cause, avec délicatesse et\n  onction, dans ce glissant domaine de la vie mystique? Qui pouvait mieux\n  nous expliquer le point de gravitation de toutes ces courbes excentriques en\n  même temps qu'harmonieuses, nous dire le foyer lumineux et chaud d'où\n  émanaient tous ces rayons, la source profonde d'où jaillissaient tous ces flots ?\n  Personne, assurément; et s'il faillit à la tâche, c'est peut-être que son instru­\n  ment, sa plume, trahit sa pensée. Un saint n'est pas toujours un artiste ; tous\n  les moines ne sont pas l'Angelico ou Bartholomeo.\n      Ceci nous amène à la seconde question : Comment faut-il écrire la vie du\n saint que Dieu vous a fait choisir?\n      Il y a du choix dans les hagiographes; comme il y a du choix dans\n les hagioi.\n      Il existe une vie du Bienheureux Hofbauer, écrite par un excellent rédemp­\n toriste, dont la lecture est un véritable supplice; il y a l'admirable monogra­\n phie de François-Xavier, par le Père Bouhours, modèle classique du style\n- Louis XIV ; il est une Elisabeth de Mohtalembert à panache romantique, un\n Pie V charpenté par de Falloux comme s'il était un Richelieu, des Fioretti,\ndes Joinville qui sont des poèmes délicats; tous les genres, même et surtout\n le genre ennuyeux. A celui-là, certes, n'appartient pas notre Lydwine. C'est\nun livre attachant, écrit artistement et dont il est malaisé de déterminer la\n place en hagiographie.\n      Tout d'abord, il n'entre pas dans l'innombrable série de « Vies de saints »,\n écrites pour les gens simples. Ces sortes de lecteurs sont peu habitués au\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3303, "texte": "478                                DURENDAL.\n\n\n style haut en couleur, tout imprégné de latinisme que semble affectionner\n Durtal. Voici, au hasard : « un étrange sacerdote », — « un corps en char­\n pie, d'où émane une fragrance à la fois énergique et douillette, quelque\nchose comme un fumet bien biblique de cinnamome et bien hollandais de\ncannelle », — « Les papes se livraient à des pugilats de bulles », — « elle\nfouaillait sans pitié les hypocrites », — « les allures outrées d'une bigote »,\n— « son âme craque », e t c . .\n     Mais quoi? Quand j'aurai ainsi composé tout un volume des expressions\ntapageuses qui tirent l'oeil dans ce livre comme les coquelicots dans un\nchamp de froment, est-ce que j'aurai prouvé que Durtal a tort ? Que les saints\nont besoin d'être magnifiés par des imbéciles ? Qu'un style veule, amorphe,\nasexué, en dormant est le propre style du légendaire? Oh! que nenni. Mais je\nfais une querelle à Karl Joris, qui en fait une — d'Allemand — à ce bon\nGerlac et à ce melliflue Thomas de Kempis pour avoir rempli leur biogra­\nphie de ponts-neufs nauséeux. Eh! mais, à cette époque, l'on trouvait admi­\nrable précisément ce que vous leur reprochez ; c'était le beau style du temps,\nquelque chose de semblable à ces ornements naturistes que nous prisons fort\naujourd'hui.\n    Si, dans trois cents ans, quelque écrivain de talent est retenté d'écrire l'his­\ntoire de l'héroïne de Schiedam, oserions-nous prédire le jugement qu'il\nportera sur l'œuvre actuelle.\n     Au point de vue du style, s'entend. Car, ce que l'on admirera toujours et\npartout, c'est la parfaite franchise du débit, le souffle de conviction sincère,\nl'admiration contenue, le simple étalage de surnaturel, la psychologie mys­\ntique et cet art exquisite et raffiné d'enrobsr sa pensée dans un peplum\nsouple en même temps que chatoyant. Ce livre n'aura donc pas la fortune\ndes Fioretti : d'être à la fois le régal des délicats et l'eucologe des humbles.\n C'est un livre d'artiste pour les artistes.\n     Et c'est bien ainsi que l'oblat de Ligugé a fait une œuvre bonne, qui le\n place sur le même rang que les merveilleux conteurs du moyen âge. Chez les\n « intellectuels », d'où sort et pour qui écrit Huysmans, il n'est qu'une œuvre\n pareille qui puisse produire quelque fruit de conversion ou de perfection. En\n Usant dans le style qu'ils aiment cette vie étonnante où chaque détail est une\n révélation; où, dans un savant mélange, le savoureux de la forme le dispute\n au merveilleux du fond, qui sait? peut-être qu'il naîtra ou reverdira dans\n quelque; cerveau paganisé, amoureux des émotions subtiles et nouvelles,\n quelque racine de surnaturel qui prolongera ses stollons de plus en plus\n loin jusqu'à Notre-Dame de l'Atre, jusqu'à Chartres, jusqu'à Ligugé ?\n     Evidemment, si la grande paix du monastère est descendue dans l'âme du\n rare écrivain; si, dans son cerveau inquiet, enténébré, est née la lumière\n  il qui éclare tout homme venant en ce monde», ce lui sera sa vraie récom­\n  pense d'avoir atteint son seul et unique but.\n     Quant à nous, réjouissons ; nous d'avoir une œuvre dlhagiographie qui est à\n  égale distance et des livres bêtes et des livres incroyants,\n     Que Christ soit glorifié dans ses saints!\n                                                                 PAUL CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 479, "page_fin": 488, "titre_corps": "La Céramique Grecque au Musée du Cinquantenaire", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Camille Gaspar", "ancre_debut": "La Céramique Grecque", "ancre_fin": "CAMILLE GASPAR", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 562, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 143, "fin_caractere_exclue": 1095, "texte": "La Céramique Grecque\n        au Musée du Cinquantenaire\n\n   Un des plus illustres hellénistes anglais de notre époque,\nJowett, le commentateur et le traducteur de Platon, a très\njustement fait remarquer que « l'histoire des Idées grecques est\nl'histoire des Idées du monde civilisé». Ceci est surtout vrai\ndans le domaine artistique.\n   La mission spéciale des Hellènes, dans l'évolution de l'huma­\nnité, a été la révélation de l'idéal dans l'Art. Avant eux, la Beauté\ntelle que nous la concevons n'avait été, dans les monuments\nhiératiques et les chroniques peintes ou sculptées des Egyp­\ntiens et des Assyriens, qu'un simple accident; chez les Grecs,\nelle devint le but suprême et l'essence même de l'Art.\n   L'idéal de Beauté qu'ils perçurent et qu'ils furent les pre­\nmiers à révéler au monde, leur a survécu : leur concept du Beau\nest devenu le nôtre, et n'a jamais cessé d'être la loi suprême\nen Art depuis les Romains jusqu'à l'époque actuelle.\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "480                         DURENDAL\n\n\n   Pour bien saisir ce concept, il est essentiel de l'étudier dans\ntoutes ses manifestations et de suivre les diverses phases qu'il\na traversées avant que l'héritage ne nous en ait été transmis.\n   Les monuments de la sculpture et de l'architecture, bien\nqu'ils nous soient parvenus pour la plupart mutilés et incom­\nplets, sont, encore suffisamment nombreux pour qu'il soit pos­\nsible de retracer l'histoire de ces deux grandes branches de l'art\ngrec sans avoir, pour ainsi dire à laisser de page blanche.\n   Mais, si les temples en ruines révèlent encore toute l'harmo­\nnieuse pureté de leurs lignes, toute la science de leur construc­\ntion; si les statues de marbre et de bronze, que nos musées\npréservent de nouvelles mutilations, nous enchantent toujours\nde la sublime beauté de leurs formes, aucune fresque, hélas! ne\nnous dit plus ce que fut la peinture grecque.\n   Nous savons cependant qu'elle brilla d'un éclat aussi vif que\nla sculpture et que l'architecture, et qu'un Polygnote fut\nillustre à l'égal d'un Polyclète ou d'un Phidias. Mais le temps\nne fut point respectueux de l'oeuvre plus fragile du peintre. Il ne\nnous reste rien des compositions merveilleuses dont les Poly­\ngnote, les Micon, les ApoUodore, ' les Zeuxis décorèrent les\nmurs des temples et des portiques.\n   Notre ignorance de leur art serait complète, si les tombeaux\net les ruines des cités mortes ne nous avaient conservé d'innom­\nbrables vases peints. En l'absence d'autres œuvres, les pein­\ntures céramiques, que la cuisson rendit inaltérables aux flancs\ndes vases, peuvent seules, avec l'aide des textes anciens, nous\nfaire entrevoir ce que fut chez les grands peintres grecs l'art du\ndessin, et de lacomppsition. Bien plus, celles où les figures se\ndétachent en couleur sur le fond blanc mat du vase ne sont-\nelles pas comme des réductions de fresques? Le potier ne pou­\nvait manquer d'être influencé par les productions du grand art ;\nses oeuvres nous en donnent le reflet immédiat.\n    La céramique n'était pas, du reste, un art purement industriel ;\nle potier grec était plus qu'un artisan. Les fouilles de l'Acropole\nd'Athènes ont mis au jour des ex-voto de céramistes qui prouvent\n à toute évidence que ceux-ci étaient dés personnages fort impor­\ntants, des artistes dont le renom devait être très grand. Ando-\n kidès, Smikros, Euphronios, Duris étaient autant de maîtres\n dont on se disputait les œuvres.\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "     LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU MUSÉE DU CINQUANTENAIRE 4 8 1\n\n\n   En dehors de leur valeur d'art, les vases peints sont encore\nintéressants pour d'autres raisons. Par la variété des sujets qui\nles décorent, ils sont, comme le dit très bien M. Collignon, le\ncommentaire illustré de toute l'antiquité grecque, qu'ils font\nrevivre dans les manifestations les plus diverses de sa vie reli­\ngieuse ou familière. Que de textes anciens seraient pour nous\nlettre morte, si tel ou tel décor de vase ne venait l'éclairer de son\ntémoignage irrécusable!\n   Et de quelle richesse est ce commentaire figuré! Découverts\ndans toutes les parties du monde grec, les vases peints nous ren­\nseignent abondamment sur les évolutions successives de la civi­\nlisation hellénique. Le grossier pot de terre, sommairement\nfaçonné pour les nécessités domestiques, et qui nous révèle\npresque à lui seul certaines sociétés primitives, comme celles\nqui se sont succédées dans la plaine de Troie, est le point de\n départ très humble de l'industrie du céramiste. Cette industrie,\n nous pouvons, grâce au nombre considérable d'œuvres conser­\n vées, la suivre sans peine dans ses transformations graduelles,\njusqu'aux belles époques où le vase peint peut rivaliser avec les\n productions du grand art, puis jusqu'à la période de décadence\n où, après Chéronée et l'asservissement de la Grèce, les ateliers\n des potiers se transportent à Tarente et dans l'Italie méridionale.\n   Mais pour qu'une collection de vases peints réponde à son but\net à son objet, dans les termes que je viens d'indiquer, il faut\nde toute nécessité que l'ordre et la méthode aient présidé à son\narrangement, et que le classement en soit tel, que le visiteur, —\ninitié ou profane,— puisse suivre facilement l'ordre chronologi­\nque dans lequel les monuments doivent être étudiés. Il faut de\nplus que des notices explicatives, sobrement mais clairement\nrédigées,'renseignent tant l'étudiant que le simple visiteur, sur\nla date et l'origine des pièces exposées, et sur les sujets que\ncelles-ci représentent.\n   Jusque tout récemment, la collection réunie au Musée du\nCinquantenaire, quelque riche qu'elle fût, ne répondait guère\nà ces conditions, et était pour le grand nombre lettre morte au\npoint de vue de l'enseignement. Elle renferme cependant les\néléments nécessaires pour illustrer, en une série presque ininter­\n rompue, toute l'histoire de la céramique grecque.\n   L'état d'abandon dans lequel elle a été trop longtemps\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2660, "texte": " 482                                   DURENDAL\n\n\nlaissée, a heureusement pris fin. Sous l'influence impulsive d'une\ndirection aussi dévouée que persévérante, les différents dépar­\ntements du musée se transforment rapidement pour le plus\ngrand bien du public et de son éducation artistique. La section\ndes antiquités grecques et' romaines a été l'une des premières à\nprofiter de ce changement d'orientation. Un classement métho­\ndique et chronologique des vases a déjà été commencé; les\nhorribles meubles dans lesquels ils étaient entassés sans aucune\ndistinction d'époque ni de technique, vont faire place à d'élé­\ngantes vitrines qui inviteront la curiosité du public à se faire\nplus attentive; des étiquettes, des catalogues scientifiques ren­\nseigneront le visiteur et l'engageront à revenir (1).\n   La collection mérite mieux, en effet, qu'une visite sommaire.\nEn dehors de fort bonnes séries illustrant les diverses périodes\nde l'histoire de la céramique grecque, elle renferme des monu­\nments de tout premier ordre, qui peuvent rivaliser avec les\nmeilleures pièces des grands musées d'Europe.\n   Tel est, par exemple, le magnifique stamnos (2), signé par\nle peintre Smikros, sur lequel l'artiste s'est représenté lui-même\nfestoyant avec ses amis et des hétaïres. C'est un des deux\nseuls vases connus (l'autre est au Musée Britannique) qui\nportent la signature de ce maître potier de la fin du VIe siècle.\n   Un autre maître également fort rare, mais d'une époque un\npeu plus récente, Polygnote, — l'homonyme et le contempo­\nrain de l'illustre auteur des fresques du Poecile d'Athènes et\nde la Leschè de Delphes, — est représenté par une pièce\nsuperbe, également un stamnos, qui montre, d'un côté, deux\nCentaures combattant le Lapithe Kaineus, — de l'autre, une\nMénade entre deux Silènes.\n   Mais la perle de toute la collection est certainement le can-\n\n\n  (1) Il est à espérer qu'à l'occasion de cette réorganisation, on se décidera à réunir à la\ncollection du Cinquantenaire les merveilleux vases du legs de Hirsch, qui se trouvent\nactuellement à la Bibliothèque Royale, où personne n'est admis à les voir, — et où per­\nsonne n'ira les voir quand on se sera enfin résolu à les exposer. Il est bien évident que si\non laisse là ces quinze vases, qui appartiennent aux époques et aux styles les plus diffé­\nrents, — ils sont fatalement destinés à y rester toujours isolés et comme exilés au milieu\ndes médailliers mystérieux de M. Picqué. Au musée du Cinquantenaire, ils seraient au\ncontraire admirablement mis en lumière et compléteraient très utilement les séries\nexistantes.\n  (2) Sorte de jarre ou d'amphore à deux anses et à col et pied surbaissés.\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2366, "texte": "     LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU MUSÉE DU CINQUANTENAIRE                             488\n\n\nthare d'une forme si élégante, signé par Duris (1), à la fois\ncomme peintre et comme potier; c'est un des chefs-d'œuvre,\nsinon le chef-d'œuvre du maître. Le décor, d'une finesse extrême,\nreprésente un combat entre Grecs et Amazones; il est à fleur\nde coin et a conservé même les délicats rehauts de vernis jaune\nqui mettent en relief certains détails de costume.\n   Tout le monde connaît les deux délicieuses petites coupes à\nfond blanc de l'ancienne collection van Branteghem. L'une, qui\nreprésente une scène d'une intimité charmante, une jeune mère\njouant avec son enfant, est très certainement du maître\nSotadès. L'autre, portant la signature unique du maître Hégé­\nsiboulos, nous montre une jeune fille jouant à la toupie. Ces\ndeux coupes ont été découvertes avec sept autres d'une techni­\nque identique et la plupart signées 'par Sotadès (les six plus\nbelles sont aujourd'hui au Musée Britannique), dans un même\ntombeau mis à découvert en creusant les fondations d'une mai­\nson de la rue du Stade, à Athènes (2). Celles qui sont décorées de\nsujets, se distinguent de tous les autres vases grecs connus par\nl'extrême ténuité de leurs parois et par leurs formes empruntées\nà la technique du métal. Ce sont sans doute des œuvres de\nmaîtrise.\n    Un autre joyau que la vente de la collection van Branteghem\na fait entrer au Cinquantenaire, est le superbe torse de jeune\nfille, fragment d'un vase à relief. Tous les musées nous envient\ncette pièce incomparable et presque unique. Elle appartient\nà la seconde moitié du Ve siècle avant notre ère, comme son pen­\ndant retrouvé depuis.\n   Il faut mentionner aussi parmi les pièces capitales, le petit\nvase de Cumes, duIV°siècle, qui représente en creux la légende\nde Persée et des Gorgones. Le héros vient de tuer Méduse, et\nfuit devant les deux autres sœurs; du cou décapité du monstre\ns'élance Pégase, le cheval ailé, tandis que Chrysaor, sous la\nforme d'un enfant nu, est accroupi par terre. La scène se passe\nen présence d'Athèna et d'Hermès.\n   Le legs de Meester de Ravenstein qui forme, comme on le\nsait, près des deux tiers de la collection, est remarquable par les\n\n\n (1) Fig. 1.—Le canthare était un rase à boire à deux anses surélevées.\n (2) L'on peut voir exposées au musée d'excellentes aquarelles de ces neuf coupes..\n"}, {"page_pdf": 569, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2118, "texte": "484.                                  DURENDAL\n\n\n suites très complètes qu'elle renferme pour presque toutes les\n époques, et spécialement pour le VIIe et le VIe siècle, mais ne\n compte qu'un petit nombre de pièces de tout premier choix.\n    Il faut signaler cependant une coupe fort rare fabriquée très\n probablement à Cyrène (1), et remontant à la première moitié\n du VIe siècle. Le décor intérieur, d'une raideur tout archaïque se\n détache en noir sur fond blanc; il représente une scène de ban­\n quet. L'extérieur, couvert également d'un enduit blanc, est orné\n d'un décor rouge et noir extrêmement riche. On ne connaît guère\n plus d'une douzaine de vases de ce style; le plus important est\n la fameuse coupe du Cabinet des Médailles de Paris, repré­\n sentant le roi de Cyrène, Arkésilas II, présidant à la récolte du\n silphium (2).\n    Comme vases signés, le legs de Ravenstein renferme une inté­\n ressante amphore de Nicosthène, et une belle coupe de Hiéron,\n malheureusement fort endommagée, représentant un thiase\n bachique.\n    L'un des monuments les plus, curieux de toute la collection\n de Meester est une de ces amphores noires à couleurs d'appli­\n que, qu'on désigne généralement sous le nomade vases de\n Gnathia, — lieu de provenance de la plupart d'entre elles, —\n mais qui sont très probablement de fabrique tarentine. Le\n décor de celle-ci, qui provient de la vente du Prince Napoléon,\n est fort amusant en raison des inscriptions qui l'accompagnent.\n On y voit entre de hauts herbages, un coq et une oie arrêtés en\n-face, l'un de l'autre, et qui semblent se considérer avec sur­\n prise : Tiens, l'oie! dit le coq. — Tiens, le coq! répond l'oie\n étonnée. Le vase appartient au IIIe siècle.\n\n\n\n\n  Tout récemment des acquisitions et. des donations impor­\ntantes sont venues enrichir la collection d'une série de monu­\nments céramiques fort précieux. ,\n\n\n  (1) Colonie dorienne fondée au VIIe siècle, en Lybie.\n  (2) Studniczka, Kyrene. — C'est à tort, je crois, que M. Babelon rapporte le vase à\n Arkésilas IV.qui fut chanté par Pindare (Pythiques'iv et v) et qui mourut assassiné en 450\n av. J . - C .\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2477, "texte": "     LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU MUSÉE DU CINQUANTENAIRE                               485\n\n\n   Le plus intéressant est assurément le grand vase (1) du style\ndit du Dipylon, offert au musée par le comte Charles d'Ursel.\nNous ne possédions aucun spécimen; de ce style, qui nous fait\nremonter aux origines de la poterie attique.\n   A l'époque, troublée des migrations doriennes, il semble\nque ce soit la céramique qui ait eu le moins à souffrir du temps\nd'arrêt qui se produisit alors dans l'évolution générale de l'art\net de la civilisation. L'industrie du potier est trop intimement\nliée aux besoins quotidiens de la vie pour qu'elle puisse chômer\nlongtemps. Les premiers vases de terre cuite postérieurs à ces\nmigrations, sont caractérisés par leur décor constitué unique­\nment par des combinaisons de lignes : c'est le style géomé­\ntrique. Mais cette décoration devient bien vite insuffisante; le\npotier mêle alors à ses motifs géométriques des représentations\nd'animaux, puis il se hasarde à dessiner la figure humaine.\nC'est en Attique que s'opère ce progrès décisif. La plupart des\nvases de style géométrique à figures ont été découverts à\nAthènes même, dans le cimetière du Céramique extérieur,\nsitué près du Dipylon (2). Ces vases avaient une destination\nfunéraire, nettement déterminée : on les dressait sur les tombes\nen guise de cippe ou de stèle. « Ils avaient la forme d'une\n» amphore ou d'un cratère, et présentaient des dimensions inu­\n  sitées. On en a reconstitué qui atteignaient jusque 1m60 et 1m80\n» de haut. Le pied en était enterré, dans le creux qui existait\n» au-dessus du plafond de la fosse, ce qui leur donnait de\n» l'assiette. Les parois, très épaisses, n'étaient pas à la merci\n» d'un choc accidentel et léger. Pour les rompre, il fallait les\n» battre à coup de pierre ou de marteau, et ce danger n'était\n» pas à craindre, tant que la piété des descendants veillait sur\n» la sépulture des aïeux (3) ». Les peintures qui les décorent\ns'inspirent généralement des cérémonies funèbres en usage :\nexposition du mort, transport au cimetière, jeux funéraires.\n   Les vases de cette catégorie découverts en dehors de l'At­\ntique, sont ou, des produits de l'exportation ou des imitations\n\n\n (1) Fig. 2.\n (2) « La double porte i> qui séparait l'un de l'autre deux quartiers d'Athènes : le Céra-\nmfqueïntérTeur et le Céramique extérieur.\n (3) Georges Perrot. — La religion de la mort et,les rites funéraires en Grèce. {Revue des\nDeux-Mondes, 1 er novembre 1895).\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2578, "texte": "    486                                DURENDAL\n\n\n     de modèles créés par les potiers athéniens. Le spécimen qui\n     nous occupe a été trouvé dans la partie la plus ancienne de la\n     nécropole de Tanagra (1) : c'est un cratère de 95 centimètres de\n                               haut. Le décor en est partagé en trois\n                               registres séparés par des ornements géo­\n                               métriques. Dans la zone supérieure se\n                               développe une file de chevaux ; l'un d'eux\n                               est attelé à un char que conduit son\n                               aurige ; dans le champ, on distingue des\n                               poissons. La zone centrale est occupée\n                               par une série de biges (chars à deux che­\n                               vaux) avec leurs auriges; ils prennent\n                               part sans doute à des jeux en l'honneur\n                               dû mort. Des antilopes remplissent la\n                               zone inférieure. Sur le rebord supérieur,\n                               on voit d'un côté un taureau, de l'autre,\n                               deux taureaux paissant. Malgré leur naï­\n                               veté toute primitive, ces images ne man­\n                               quent pas d'une certaine finesse élégante.\n                               Le vase est assurément l'un des plus\n                               beaux du genre.\n                                  La magnifique amphore à volutes (2),\nFig. 3. ---AMPHORE TARENTINE don de M. Beernaert, témoigne à quatre\n  (FinduIVesiècle ayant J.-G.)  siècles de distance de la survivance dé\n                               l'usage funéraire auquel nous devons les\n      curieux monuments du Dipylon. Cette amphore de dimensions\n      très considérables et d'une conservation presque parfaite est\n      un excellent spécimen de la céramique tarentine du IVe siècle,\n      alors que l'art du potier avait émigré d'Athènes dans l'Italie\n      méridionale. Les deux faces du vase sont ornées d'une décora­\n      tion qui, si elle n'a plus le grand style des œuvres du Ve siècle;\n      est tout au moins d'une extrême richesse; elle est divisée en\n      plusieurs registres. Les scènes principales sont : d'un côté,\n      l'apothéose d'Hèraklès, de l'autre, un combat entre Grecs et\n      Amazones.\n          A côté de ces deux monuments, qui constituent comme des\n\n\n       (1). Ville de Béotie, située sur la route d'Athènes à Thèbes.\n       (2) Fig 3.\n"}, {"page_pdf": 574, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1856, "texte": "      LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU MUSÉE DU CINQUANTENAIRE                            487\n\n\njalons extrêmes placés, l'un à l'origine, l'autre vers le déclin de la\npeinture vasculaire, les nouvelles acquisitions comprennent\npour les époques intermédiaires toute une série de pièces du\nplus haut intérêt, parmi lesquelles on remarque une cotylc (1)\ncorinthienne de style très archaïque, trouvée à Erétrie, — deux\npetits vases en forme de bouteille, provenant de Thèbes, et\nmontrant des scènes d'école d'une intimité charmante, — une\nlêpastè (2) athénienne à figures rouges, dont le couvercle est\ndécoré de dessins d'une pureté et d'une fraîcheur admirables, —\ndes vases à dorures provenant d'Athènes, — des aryballes (3) à\nreliefs polychromes trouvés en Grande-Grèce et rappelant cer­\ntains morceaux de la prise du temple de Phigalie et du sarco­\nphage dit d'Alexandre.\n    Mais ce qu'il faut sur­\ntout admirer, ce sont deux\nvases à fond blanc qui\ncomptent parmi les plus\nbelles productions de l'art\ngrec à son apogée. Ils ont\ntous les deux fait partie\nde la collection van Bran­\nteghem. L'un est un lécy­\nthe (4) polychrome trouvé\nen Sicile et appartenant\nau début du Vc siècle.\nC'est une pièce d'une\ninsigne rareté. On y voit\ndeux figures féminines :\nune joueuse de lyre et\nune joueuse de double\nflûte, debout, l'une en face\nde l'autre, la première                Fig. 4. — L É C Y T H E POLYCHROME\né c o u t a n t la s e c o n d e .            (Vc siècle avant J.-C.)\nVêtues d'un péplos serré\n\n  (1) La cotyle était une sorte de grande tasse à deux anses.\n  (2) Sorte de boîte plate à deux anses, avec couvercle.\n  (3) L'aryballe est un vase à une anse, à panse arrondie en forme de bourse resserrée\nau goulot.\n  (4) Fig. 4. — Vase cylindrique à une anse et à goulot étroit. La plupart des      lécythes\nblancs avaient une destination exclusivement funéraire.\n"}, {"page_pdf": 575, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1343, "texte": "488                         DURENDAL\n\n\nà la taille, qui pour l'une est de couleur noire, pour l'autre mi-\npartie rouge, mi-partie bleu pâle; elles ont, dans la raideur un\npeu archaïque de leur style, une grandeur pleine de majesté.\n   C'est, au contraire, la grâce et l'abandon qui font le charme de\nla délicieuse figure décorant le petit aryballe athénien (1), que\nle musée doit à la générosité de M. de Somzée. L e dessin d'une\nélégance et d'une pureté admirables, se détache en bistre sur le\nfond blanc du vase ; il représente une Nikè — déesse de la victoire\n—„assise sur un promontoire, les ailes relevées. L e menton posé\nsur la main gauche, le coude a p p u y é sur le bras droit qui repose\nsur les genoux, elle paraît méditer, le regard perdu dans le loin­\ntain du rêve.\n   Avant de classer ces différents vases dans les vitrines où leur\nplace est marquée, les conservateurs ont eu l'heureuse idée de\nles réunir d'abord en u n e exposition temporaire avec d'autres\nacquisitions récentes : marbres, terres-cuites, inscriptions, sur\nlesquelles j'aurai l'occasion de revenir. L a méthode et le goût\nparfait avec lesquels cette exposition a été ordonnée, fait bien\naugurer de la prochaine réorganisation de la section des anti­\nquités grecques et romaines.\n\n                                               CAMILLE GASPAR.\n\n\n\n\n  (1) Fig. 5.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 489, "page_fin": 495, "titre_corps": "I Fioretti", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 576, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2292, "texte": "I FIORETTI\n                                        (Suite)\n\n\n\n\n V. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE DÉTACHA CERTAINES CLOCHETTES\n            DE L'AUTEL, ET LES DONNA, POUR L'AMOUR DE DIEU\n\n\n      Frère Junipère était une fois à Assise, lors de la nativité du Christ, en haute\n  méditation devant l'autel du couvent, lequel autel était bien paré et orné. Et\n  à la prière du sacristain, frère Junipère resta à la garde dudit autel, tandis que\n  le sacristain allait manger. Et, étant en dévote méditation, une pauvre petite\n  femme lui demanda l'aumône, pour l'amour deDieu; à laquelle frère Junipère\n  répondit ainsi : « Attends un peu; et je verrai si, de cet autel si orné, je puis\n  te donner quelque chose. » Il y avait à cet autel un lambris d'or très orné et\n  magnifique, avec des clochettes d'argent de grande valeur. Frère Junipère dit :\n  « Ces clochettes nous sont de trop», et il prend un couteau et les détache toutes\n du lambris et les donne toutes à cette pauvre petite femme, par pitié. Le\n sacristain, ayant mangé deux ou trois bouchées, se rappela les façons de\n frère Junipère et commença fortement à craindre qu'à l'autel ainsi orné, qu'il\n avait laissé à la garde de frère Junipère, celui-ci né fit quelque dommage, par\n zèle de charité. Et de suite, il se lève de tablé, s'en va à l'église et regarde si\n l'ornementation de l'autel n'est pas enlevée ou si rien n'est ôté, et il voit que\nles clochettes du lambris ont été coupées et détachées, de quoi, il fut hors de\ntoute mesure troublé et indigné.\n     Frère Junipère, qui le voit ainsi agité, lui dit : — « Ne t'inquiète pas de ces\nclochettes, parce que je les ai données à une pauvre femme qui en avait très\ngrand besoin; et du reste, elles ne servaient à rien et n'étaient rien d'autre\nqu'une somptuosité mondaine et vaine ». Ayant entendu cela, le sacristain de\nsuite courut par l'église et par toute la cité, affligé, pour voir si, par aventure,\nil pouvait retrouver cette femme; mais, non seulement il ne la retrouva pas,\nmais il ne trouva personne qui l'eût vue.\n    Il revint au couvent et, en furie, enleva le lambris et le porta au général,\nqui étaità Assise, et dit : — « Père général, je vous demande justice du frère\nJunipère, lequel m'a dégradé ce lambris qui était le plus magnifique qui fût\n"}, {"page_pdf": 577, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3208, "texte": "490                                DURENDAL\n\n\n dans la sacristie; à présent, voyez comme il l'a gâté en en détachant toutes\n les clochettes d'argent ; et il dit qu'il les a données à une pauvre femme ». Le\n général répondit : — « C'est ta folie, et non frère Junipère, qui a fait cela ; car\ntu devais bien le connaître, à présent. Et je te dis que je m'émerveille qu'il\nn'ait pas donné tout le reste, mais, néanmoins, je le corrigerai bien de cette\nfaute ».\n    Et, tous les frères convoqués au chapitre, il fait appeler frère Junipère et,\nen présence de tout le couvent, il le reprit très âprement à propos des susdites\nclochettes, et tellement crut en fureur, élevant la voix, qu'il devint presque\nenroué. Frère Junipère, de ces paroles, peu ou pas du tout se préoccupa; car\nil se délectait des injures et de se voir bien avili ; mais, par contre, il songea\nà l'enrouement du général et commença à penser au remède.\n   Et, ayant reçu cette réprimande du général, frère Junipère va dans la cité\net commande et fait faire une bonne écuelle de bouillie au beurre, et, la nuit\nétant déjà bien avancée, va et retourne, et allume une chandelle et s'en\nva avec cette écuelle de bouillie à la cellule du général, et frappe. Le général\nouvrit et vit celui-là avec la chandelle allumée et l'écuelle en main ; et dou­\ncement, il demanda: « Qu'est-ce? » Frère Junipère répondit: « Mon père, aujour­\nd'hui quand vous me reprîtes de mes défauts, je vis que la voix vous devint\nrauque, à cause de trop de fatigue, je crois; et pour cela, je pensai au remède\net fis faire cette bouillie pour toi; et à cause de cela, je te prie que tu la manges\net je te dis qu'elle te soulagera la poitrine et la gorge ». Le général dit: « Quelle\nheure est celle-ci pour que tu ailles inquiétant autrui ? » Frère Junipère\nrépond : « Vois, pour toi elle est faite; je te prie que tu la manges, car elle te\nfera beaucoup de bien ». Et le général, fâché de l'heure tardive et de son\nimportunité, commanda qu'il s'en allât, car il ne voulait pas manger à une\ntelle heure, l'appelant par de mauvais noms très vils. Frère Junipère, voyant\nque ni prières, ni flatteries ne réussiraient, dit ainsi : « Mon père, puisque\ntu ne veux pas manger, bien que pour toi ait été faite cette bouillie, fais-moi\nau moins ceci, que tu me liennes la lumière et je mangerai, moi ». Et le\ngénéral, comme une pieuse et dévote personne, considérant la piété et la\nsimplicité de frère Junipère, et qu'il avait fait tout cela par dévotion, répond:\n« Voici, puisque pourtant tu le veux, mangeons, toi et moi, ensemble ».\nEt tous deux mangèrent cette écuelle de bouillie à cause d'une charité impor­\ntune; et ils furent beaucoup plus restaurés d'édification que du repas.\n\n\n       VI. -   COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE OBSERVA LE SILENCE\n                              PENDANT SIX MOIS\n\n  Frère Junipère s'imposa, une fois, d'observer le silence pendant six mois,\nde cette façon : le premier jour, par amour du Père Céleste; le second, par\namour de Jésus-Christ, son fils; le troisième, par amour du Saint-Esprit; le\nquatrième, par révérence envers la très sainte Vierge Marie, et ainsi, par\nordre, chaque jour et pour l'amour de quelque saint, il resta six mois sans\nparler.\n"}, {"page_pdf": 578, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3139, "texte": "                            VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                              491\n\n\n\n         VII. — EXEMPLES CONTRE LES TENTATIONS DE LA CHAIR\n\n   Frère Egide et frère Simon d'Assise, et frère Rufin et frère Junipère étant\n une fois réunis à parler de Dieu et du salut des âmes, frère Egide dit aux\n autres : — « Comment faites-vous avec les tentations du péché de la chair ? »\n — Frère Simon dit : — « Je considère la laideur et la turpitude du péché char­\n nel, et de cela succède en moi une grande abomination, et ainsi je me délivre».\n — Frère Rufin dit : — » Je me jette à terre et reste si longtemps en oraison,\npriant la clémence de Dieu et la mère de Jésus-Christ, que je me sens du tout\ndélivré ». — Frère Junipère répond : — « Quand je sens arriver la diabolique\ntentation charnelle, de suite je cours et je ferme la porte de mon cœur, et pour\ngarantir la force de mon cœur je m'occupe en saintes méditations et en saints\ndésirs; de sorte que, quand vient la suggestion charnelle et qu'elle frappe à\nla porte du cœur, moi derrière, je réponds : « Dehors, parce que l'auberge\nest déjà prise et il ne peut entrer plus de monde ». Et ainsi je ne permets\njamais à pensée charnelle d'entrer dans mon cœur, de quoi, le démon, se\nvoyant vaincu et déconfit, il s'en va, non seulement de moi, mais de toute la\ncontrée ».\n   Frère Egide répond et dit : — « Frère Junipère, je tiens avec toi parce\nque, avec l'ennemi de la chair, mieux vaut fuir que combattre, parce que, ne\nfuyant pas, on ne peut vaincre un tel et si fort ennemi, vous attaquant dedans\npar le perfide appétit charnel, dehors, par les sens du corps. Et, pour cela,\ncelui qui veut autrement combattre a la fatigue de la bataille et rarement la\nvictoire. Fuis donc le vice et tu seras victorieux ».\n\n\n        VIII. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE S'AVILIT LUI-MÊME,\n                      A LA LOUANGE DE DIEU\n\n    Une fois, frère Junipère, voulant bien s'avilir, se dépouilla de ses habits,\n et, ne conservant que ses vêtements de dessous, roula ses habits en un paquet\n qu'il posa sur sa tête; et il entre ainsi, nu, à Viterbe, et s'en va sur la place\n publique, pour sa dérision. Et étant nu, les enfants et les jeunes gens, le\n réputant hors de sens, lui firent beaucoup de vilénies, lui jetant beaucoup de\nboue, le frappant avec des pierres, le poussant avec force de-ci de-là, avec\nbeaucoup de paroles de dérision; et ainsi affligé et berné, il resta là pendant\nun grand espace de temps, puis s'en alla au couvent déshabillé de la sorte. Et\nle voyant ainsi déshabillé, les frères eurent grand trouble à son propos, et\nsurtout parce que, au travers toute la cité, il était venu ainsi, nu, avec son\nfardeau sur la tête. Ils le reprirent très durement, lui faisant grandes menaces.\nEt l'un disait : « Mettons-le au cachot », et l'autre disait : « Pendons-le! » ; et\nles autres disaient : « On ne pourrait faire trop grande justice du trop mau­\nvais exemple que celui-ci a donné, aujourd'hui, de lui-même et de tout l'Ordre.»\nEt frère Junipère, tout joyeux, en toute humilité répondit : « Vous dites bien\nvrai, car de toutes ces peines je suis digne, et de beaucoup davantage. »\n"}, {"page_pdf": 579, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2849, "texte": "492                               DURENDAL\n\n\n\n            IX. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE, POUR S'AVILIR,\n                    JOUE AU JEU DE LA BALANÇOIRE\n\n   Frère Junipère allant une fois à Rome, où la renommée de sa sainteté était\ndéjà divulguée, beaucoup de Romains, par grande dévotion, allèrent à sa\n rencontre; et frère Junipère, voyant venir tant de gens, s'imagina de faire\n tourner leur dévotion pour lui en fable et en dérision.\n   Il y avait là deux enfants qui jouaient à la balançoire, c'est-à-dire qu'ils\navaient placé une planche en travers d'un autre morceau de bois, et chacun\nétait de son côté, et ils allaient de haut en bas. Frère Junipère va et ôte un\nde ces enfants de la planche, monte dessus et commence à balancer. Cepen­\ndant, les gens arrivèrent et s'ébahirent de la balançoire de frère Junipère ;\nnéanmoins, avec grand respect, ils le saluèrent, attendant que le jeu de la\nbalançoire s'achevât, pour l'accompagner ensuite honorablement jusqu'au\ncouvent. Et frère Junipère de leur salutation, de leur respect et de leur attente\nse souciait peu, mais prenait grand cœur à la balançoire.\n   Et, ayant attendu ainsi un grand espace de temps, quelques-uns commen­\ncèrent à s'ennuyer et à dire : « Quel stupide est celui-ci? » Quelques-uns,\nconnaissant ses manières, prirent plus de dévotion pour lui ; néanmoins tous\npartirent et laissèrent frère Junipère sur la balançoire.\n   Et tous étant partis, frère Junipère resta tout consolé, parce qu'il vit\nquelques-uns qui avaient fait moquerie de lui. Il se mit en route et entra\ndans Rome, en toute paix et humilité, et parvint au couvent des frères\nmineurs.\n\n\nX. —COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE FIT UNE FOIS LA CUISINE AUX FRÈRES\n                    POUR QUINZE JOURS\n\n   Frère Junipère étant une fois en un petit couvent de frères, tous les frères\ndurent, pour certaine importante raison, aller dehors et, seul, frère Junipère,\nresta à la maison. Le gardien dit : « Frère Junipère, nous allons tous dehors\net, pour cela, fais que, quand nous reviendrons, tu aies fait un peu de cuisine,\npour le réconfort des frères. » Frère Junipère répondit : « Bien volontiers;\nlaissez-moi faire. »\n   Tous les frères étant allés dehors, comme il est dit, frère Junipère se dit :\nH Quel soin superflu est celui-là, qu'un frère reste perdu dans la cuisine et\nécarté de toute oraison? Certainement que moi, qui suis resté à cuisiner, cette\nfois, j'en ferai tellement que tous les frères, même s'ils étaient encore plus\nnombreux, en auraient trop pour quinze jours. »\n   Et ainsi, tout empressé, il va au village et emprunte plusieurs grandes\nmarmites pour cuire, se procure de la viande fraîche et sèche, des poulets,\ndes œufs et des herbes, et emprunte beaucoup de bois et met tout au feu,\nc'est-à-dire les poulets avec leurs plumes, les œufs avec leurs écailles, et ainsi\nde toutes les autres choses.\n"}, {"page_pdf": 580, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3162, "texte": "                           VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                               493\n\n     Les frères rentrant au couvent, l'un d'eux, qui connaissait la simplicité de\n  frère Junipère, entre dans la cuisine et voit tant et de si grandes marmites\n  sur un feu démesuré; et il s'assied et considère avec admiration, sans rien\n  dire, et regarde avec quel soin frère Junipère fait cette cuisine, car, parce que\n  le feu était très grand et qu'on ne pouvait pas trop s'approcher pour écumer,\n il avait pris une planche et, avec une corde, se l'était liée bien étroitement au\n corps, et il sautait d'une marmite à l'autre que c'était un plaisir.\n     Ayant considéré chaque chose, à son grand amusement, ce frère sort de\n la cuisine, trouve les autres frères, et dit : « Je puis vous dire que frère Juni­\n père fait une belle noce. » Les frères prirent cette parole pour une plai­\n santerie.\n     Et frère Junipère lève ses marmites du feu et fait sonner pour manger, et\n les frères se mettent à table, et il s'en vient au réfectoire avec sa cuisine, tout\n rouge de la fatigue et de la chaleur du feu, et dit aux frères : « Mangez bien\n et puis allons tous à l'oraison, et qu'il n'y ait plus personne qui songe de\n quelque temps à cuire ; car j'ai fait tant de cuisine aujourd'hui que j'en aurai\n pour beaucoup plus de quinze jours », et il pose à table, devant les frères,\n cette pâtée, qu'il n'y a porc si affamé en terre de Rome qui en eût mangé.\n    Frère Junipère loue cette sienne cuisine, pour allécher les convives, mais\n il voit que les autres frères n'en mangent pas, et dit : « Ces poulets Vous\n conforteront l'estomac et cette cuisine vous tiendra le corps humide, car elle\n est bonne. »\n    Les frères restant en admiration et dévotion à considérer la dévotion et la\nsimplicité de frère Junipère, le gardien, fâché d'une telle fatuité et de tant de\n bien perdu, reprit très âprement frère Junipère.\n    Alors frère Junipère se jette subitement à terre, à genoux devant le gardien\net dit humblement sa coulpe à lui et à tous les frères, disant : « Je suis un\nmauvais homme. Un tel commit tel péché, pour lequel les yeux lui furent\narrachés; mais moi j'en suis beaucoup plus digne que lui. Un tel fut pendu\npour ses fautes, mais je le mérite bien davantage pour mes œuvres perverses.\nEt maintenant, j'ai été dilapidateur des biens de Dieu et de l'Ordre. » Et tout\naffligé, il s'en alla et de tout le jour n'approcha pas des frères.\n    Et alors le gardien dit : « Mes chers frères, je voudrais que, chaque jour,\ncomme aujourd'hui, ce frère gaspillât autant de bien, si nous en avions le .\nmoyen, afin qu'il en eût l'édification ; car grande simplicité et charité lui ont\nfait faire ceci. »\n\n\n     XI. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE ALLA UNE FOIS A ASSISE\n                     POUR SA CONFUSION\n\n  Frère Junipère, demeurant une fois dans le val de Spolète, voyant qu'il y\navait à Assise une grande solennité et que beaucoup de gens y allaient avec\ngrande dévotion, il lui vint envie d'aller aussi à cette solennité. Et écoutez\ncomment : Frère Junipère se déshabilla presque complètement et s'en vint\nainsi, passant par le milieu de la cité de Spolète, au couvent.\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2647, "texte": "494                                DURENDAL\n\n\n   Les frères, très troublés et scandalisés, le reprirent très âprement, l'appelant\nfou, insensé, honte de l'Ordre de saint François et dirent que, comme un fou,\non devrait l'enchaîner. Et le général, qui était alors dans le couvent, fait\nappeler tous les frères et frère Junipère et, devant tout le couvent, lui fait une\ndure et âpre remontrance. Et après beaucoup de paroles, par rigueur de\njustice, il dit ainsi à frère Junipère : — « Ta faute est telle et si grande que je\nne sais quelle pénitence digne d'elle te donner ». Frère Junipère répond,\ncomme quelqu'un qui se délecte de sa propre confusion : — « Père, je veux te\nl'enseigner : que nu, comme je suis venu jusqu'ici, je retourne de même, par\npénitence, jusqu'à l'endroit d'où je suis parti pour venir à cette fête ».\n\n\n\n       XII. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE FUT RAVI EN ESPRIT\n                 PENDANT QUE SE CÉLÉBRAIT LA MESSE\n\n\n   Frère Junipère étant, une fois, à entendre la messe avec beaucoup de dévo­\ntion, il fut ravi en élévation d'esprit et pour un grand espace de temps ; et\nlaissé là par tous les autres frères, revenant à lui, il commença à dire avec\ngrande ferveur : — « O mes frères, qui est tellement noble en cette vie, qu'il\nne portât volontiers le panier de fumier par toute la terre, s'il lui était donné\nensuite une maison toute pleine d'or ?» — Et il disait : — « Hélas I pourquoi\nne voulons-nous pas supporter un peu de honte, afin que nous puissions\ngagner la béatitude ? »\n\n\n\n   XIII. — DE LA TRISTESSE QU'EUT FRÈRE JUNIPÈRE DE LA MORT\n                DE SON COMPAGNON, FRÈRE AMAZIALBENE\n\n\n    Frère Junipère avait parmi les frères un compagnon qu'il aimait intimement\n et qui avait nom Amazialbene. Et celui-ci avait en lui une grande vertu de\n patience et d'obéissance ; car, s'il avait été battu durant tout le jour, jamais il\n ne se serait plaint, ni n'aurait réclamé seulement d'un mot; il était souvent\n envoyé en des couvents où étaient des religieux désagréables, desquels il\n recevait beaucoup de persécutions qu'il soutenait très patiemment, sans\n aucune plainte. Et, au commandement de frère Junipère, il pleurait ou riait.\n    A la fin, comme il plut à Dieu, ce frère Amazialbene mourut, avec la meil­\n leure renommée. Et frère Junipère, apprenant sa mort, en reçut dans son\n esprit une tristesse comme il n'en avait jamais eu dans sa vie d'aucune chose\n temporelle. Et ainsi il montrait extérieurement la grande amertume qui était\n  en lui, et disait : — « Hélas, malheureux, il ne m'est resté aucun bien, et le\n  monde entier est détruit par la mort de mon doux et très aimé frère Amazial­\n  bene. »\n"}, {"page_pdf": 582, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 715, "texte": "                           VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                                 495\n\n\n\n\n        XIV. — DE LA MAIN QUE FRÈRE JUNIPÈRE VIT EN L'AIR\n\n\n\n   Frère Junipère étant une fois en oraison, et peut-être pensait il de lui-même\ndes choses élogieuses, il lui parut voir une main en l'air, et il entendit avec\nses oreilles corporelles une voix qui lui dit ainsi : — « O frère Junipère, sans\ncette main tu ne peux rien faire !» A la suite de quoi, il se leva de suite et, diri­\ngeant les yeux au ciel, il dit à haute voix, en courant par le couvent : —\n« C'est bien vrai! c'est bien vrai ! » Et il répéta cela un bon espace de temps.\n\n  (A suivre.)                             Traduction littérale   ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 496, "page_fin": 501, "titre_corps": "Les Précurseurs du Féminisme : Madame de Maintenon, Madame de Genlis et Madame Campan, par Louis Chabaud", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Comtesse Ed. de Liedekerke", "ancre_debut": "Les Précurseurs du Féminisme", "ancre_fin": "ED DE LIEDEKERKE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 583, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1589, "texte": "Les Précurseurs du Féminisme\n\n                           Madame de Maintenon\n\n              Madame de Genlis et Madame Campan\n                           par Louis CHABAUD 0)\n\n\n\n\n                  EN ce temps où l'attention se porte sur l'éducation des femmes,\n                    un livre qui nous initie aux idées de trois institutrices qui\n                    ont précédé le mouvement féministe, intéresse nécessaire­\n                    ment. L'ouvrage de M. Chabaud doit être lu, non pas,\n                    peut être, par ceux qui ne veulent étudier cette question\n                    qu'au point de vue pratique, mais par ceux qui aiment\n                    à constater dans le passé les promesses de l'avenir, à\n                    ressusciter le charme vieilli des siècles écoulés, et enfin à\n                    glaner les bonnes choses partout où il s'en trouve, à\nécouter l'esprit partout où il souffle.\n   En voyant sur la couverture jaune les noms de Mme de Maintenon, Mme de\nGenlis et de Mme Campan, j'avoue que je ne pus me défendre d'un mouve­\nment de surprise. Il me semblait qu'on avait beaucoup parlé de la première,\ntrop de la deuxième et que Mme Campan ne présentait guère d'attrait à la\ncuriosité. M. Chabaud a évoqué, avec intelligence et finesse, tout ce qui pou­\nvait rendre la lecture de son livre instructive et attrayante. Il fait ressortir,\navec un tact exquis, les traits communs à ces trois femmes, tout en indiquant\nce qui les distingue à tant de points de vue. Après la lecture de ce joli\n\n\n  (1) Ce livre a été édité par la maison Plon, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3407, "texte": "                     LES PRÉCURSEURS DU FÉMINISME                              497\n\n\n volume, Mme de Maintenon demeure la femme d'âme et d'intelligence élevées,\n  « qui serait une sainte, si elle n'était pas orgueilleuse ». Mme de Genlis nous\n apparaît sous les traits déjà connus : jolie, charmeuse, un peu pédante, avec\n plus de sensiblerie que de cœur, pouvant écrire (ce qu'elle n'écrit pas) : faites\n ce que je dis et non ce que je fais. Mme Campan, plus sincère, plus conscien­\n cieuse, nous laisse, comme avant, l'impression d'un caractère estimable,\n d'une nature aimante, d'une valeur réelle au service d'une vocation d'institu­\n trice. Ma surprise venait aussi des mots : précurseurs du féminisme. Je n'avais\n pas trouvé, jusqu'à présent, trace d'une pensée, d'un acte, qui fut, chez ces\n institutrices, l'indice d'une tendance vers le féminisme moderne. La lecture\n du présent livre ne m'a pas démontré l'opportunité de ce titre. Peut-être\n M. Chabaud veut-il l'expliquer en faisant une juste opposition entre l'in­\n struction très sérieuse et l'émancipation de la femme ? Nous nous demandons\n aussi si ce livre charmant est appelé à rendre des services au féminisme bien\ncompris? Oui et non. Il ne donnera pas des idées neuves à ceux qui ont fait\n une étude sérieuse de la question^ Mais il sera lu. là où d'autres ouvrages ne\nle seraient pas et il détruira des préjugés.\n    Nous devons nous borner, malgré notre désir de faire apprécier tout ce\nque ces pages ont d'intéressant, à ne souligner que celles qui se rapportent\nplutôt à l'étude des principes de ces trois institutrices, au lieu de butiner sur\nle terrain anecdotique et biographique.\n    Dès la préface, M. L. Chabaud peint, en quelques mots, la situation déplo­\nrable faite par l'esprit sectaire à la tendance d'élargir le rayon intellectuel de\nla femme par une instruction plus étendue, plus solide. Il constate qu'en\nsacrifiant la religion et la vrai liberté, les établissements officiels « ont peut-\nêtre, dans une certaine mesure, aidé à perfectionner renseignement litté­\nraire et scientifique des jeunes filles, mais qu'ils n'ont que fort peu contribué\nà former leur cœur et à élever leur esprit ».\n   Jadis l'instruction était très mince et très bornée. Le programme de Fénelon\nréduit les études à l'orthographe et à la grammaire. L'éducation (histoire\nsainte, religion, morale) était heureusement plus complète.\n    Mme de Maintenon fut la première à mettre en pratique les velléités\nd'élargir ce cercle si restreint. Elle demanda qu'on enseignât à la femme à .\ndistinguer le bien d'avec le mal, à discerner la vérité de l'erreur, et le beau\ndu laid, et qu'on lui donnât, de la littérature, de la science et des arts, une\nnotion suffisante pour élever son cœur, développer son intelligence et faire\nfigure dans le monde.\n    M. Chabaud est loin de réclamer pour les femmes toutes les tristes\nlibertés qui ont coulé le féminisme aux yeux de tant de gens honnêtes et sen­\nsés. Il affirme sa pensée en citant des paroles de Mme de Maintenon et de\nMme de Genlis, qui la résument parfaitement et en des termes que nous\ntenons à reproduire :\n    « Dieu vous a marquées de son élection pour cette haute mission. Institu­\ntrices, vous l'êtes dès le berceau et le serez toute votre vie. Institutrices de vos\nenfants d'abord, institutrices de vos maris plus souvent qu'on ne pense, insti­\ntutrices partout, institutrices toujours ! »\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3496, "texte": "498                               DURENDAL\n\n\n   Tout ce qu'il dit de l'enfance, de la jeunesse et de la vieillesse de Mme de\nMaintenon, est dit d'une manière charmante avec un accent convaincu et\ncommunicatif. Nous renvoyons le lecteur à ses pages, ainsi que pour le\nrésumé de la vie de Mme de Genlis, qui se prête si bien à l'esprit fin et\nobservateur et au style vivant de l'auteur. Nous ferons peu de citations\nafin de ne pas nous éloigner du but de cet article, mais nous tenons à dire\nà quel point M. Chabaud a su publier les textes les plus caractéristiques,\nmettant infiniment de goût et de finesse dans son choix. Voici, par exemple,\nquelques lignes qui dévoilent bien la piété éclairée et l'esprit prudent de la\nfondatrice de Saint-Cyr : i Mettez en paix votre esprit, votre cœur et votre\nzèle, et ne picotez pas votre chère conscience », écrivait-elle à ses filles; et\nencore : « Ne soyez pas pointilleuses avec vous-mêmes, Dieu ne l'est pas avec\nvous». Et cette prière, recueillie par une dame de Saint-Louis : « Mon Dieu,\nvous m'avez fait la grâce de ne pas haïr mes ennemis... Vous m'ordonnez de\nprier pour eux. Je vous demande de souffrir patiemment leur haine, leurs\nmédisances, leurs calomnies, leurs injures. Faites-moi la grâce de ne leur en\njamais donner aucun sujet », ne révèle-t-elle pas du cœur et de la générosité?\n   Napoléon disait : « Je préfère les lettres de Mme de Maintenon à celles de\nM me de Sévigné, elles disent plus de choses. » Ce jugement est vrai. Le\ncharme manque parfois, mais la phrase est plus nette et plus correcte. «Le style\nde Mme de Maintenon, dit spirituellement l'auteur, est uni comme son carac­\ntère et sage comme sa personne. Dans son culte pour la correction, elle se\nrefuse à pécher même contre la syntaxe. Aussi, faut-il voir comme elle res­\npecte les imparfaits du subjonctif. Ils sont quelquefois trois ou quatre à la file,\nqui, sans doute, ont grand air et donnent au discours une allure majestueuse,\nmais parfois un peu languissante et allourdie. »\n   L'auteur nous montre Mme Scarron, traversant dignement et vertueuse­\nment les épreuves d'une union mal assortie et d'une vie dans un monde rien\nmoins que sévère. Il nous la montre veuve, appelée à élever les enfants\ndu roi et de M me de Montespan, et accomplissant ce devoir (qu'elle n'avait\npas recherché) avec une admirable conscience.\n   « Dès lors, rompant avec le monde, renonçant à toute société, à toute dis­\ntraction, pour se donner tout entière à ces nouveaux devoirs qu'elle a\nacceptés, cette femme, jeune encore, plus belle que jamais, retirée d'abord\ndans une petite maison du Marais, établie ensuite, avec les enfants et les nour­\nrices, dans une grande maison perdue dans les jardins de Vaugirard, se voue\n entièrement à sa tâche, s'occupant des jeunes princes nuit et jour, veillant sur\n eux avec une telle vigilance et un tel dévouement, une telle tendresse, « qu'elle\n achète à force de soins le droit de les aimer plus que leur mère », et de lui\n être préférée par eux, pourrait-on ajouter ».\n    A partir de ce moment elle est mise continuellement en contact avec\n Louis XIV. Mme Scarron (qui lui avait d'abord singulièrement déplu) gagne\n sa confiance, grâce à la droiture et à la sagesse de son aimable esprit. Elle lui\n devient peu à peu tout à fait indispensable. Ses aptitudes d'institutrice se\n révèlent pendant les années qu'elle passe auprès de ses enfants. Elle les élève\n avec une affection sincère, leur sacrifie sa liberté, les plus belles années de sa\n"}, {"page_pdf": 586, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "                     LES PRÉCURSEURS DU FÉMINISME                               499\n\n\n vie, et mérite l'éloge du jeune duc du Maine. Comme le roi le complimentait\n un jour d'être si raisonnable : « I l faut bien que je le sois, répondit l'enfant,\n j'ai auprès de moi une dame qui est la raison même. »\n    Après la mort de la reine, Mme de Maintenon ne put pas quitter Versailles.\n Un mariage secret l'unit bientôt au roi. Il avait plus de 40 ans et elle plus\n de 5o. Arrivée à ce que l'on pouvait considérer comme le comble du bonheur,\n elle écrit : « Avant d'être à la Cour, je pouvais me rendre le témoignage que\nje n'avais pas connu l'ennui ; mais j'en ai tâté depuis, et je crois que je ne\n pourrais y résister si je ne pensais que c'est là que Dieu me veut. Il n'y a de\n vrai bonheur qu'à servir Dieu. »\n    Et bientôt son unique distraction, sa joie et son repos seront les heures\n qu'elle passera à Saint-Cyr.\n    Car, arrivée au pouvoir, ses instincts d'institutrice se réveilleront plus\nardents que jamais. Elle ne se bornera plus à instruire quelques enfants. Il\nlui faudra un horizon plus vaste. Aidée par Louis XIV, elle fondera la maison\nroyale de Saint-Cyr. Pendant trente ans, elle dirigera cette grande œuvre et on\nmettra sur sa tombe cette inscription : Le dix-septième jour du mois\nd'avril 1719, a été inhumée très haute et très puissante dame Françoise d'Au-\nbigné, marquise de Maintenon et institutrice de la maison royale de Saint-\nLouis. « Il semble que ce titre d'institutrice soit le seul que Mme de Maintenon\nait voulu prendre devant la postérité ».\n    « Institutrice, elle l'était dans l'âme, dit notre auteur. Cette vocation n'avait\npas attendu pour se manifester, les beaux jours de l'Institut royal de Saint-\nCyr, elle a eu des entrailles de charité pour les misérables et surtout l'amour\nde donner aux jeunes filles pauvres une éducation sainte et laborieuse, et elle\nn'y épargnait rien. »\n    On sait que, pendant les voyages de la Cour à Fontainebleau, elle caté­\nchisait les petits paysans d'Avon. « Madame continue toujours sa vie\nd'apôtre : elle catéchise où elle peut; elle fut l'autre jour dans une école\nde petits garçons et retourna à Avon dans celle des filles. »\n    MmB de Maintenon exigeait une très grande douceur dans l'application du\nrèglement et des punitions. Elle blâmait les peines corporelles. Elle préférait\nles moyens de persuasion. « Soyez des mères, disait-elle aux dames de Saint-\nCyr, par la sollicitude, la tendresse, le dévouement, la fermeté de main sans\nrudesse, qui font la mère de famille obéie autant que chérie; des mères en tout\net toujours. » Elle ne voulait pas que la vie des jeunes filles fut triste. Elle\nrecommandait qu'on leur épargnât l'ennui.\n    Une chrétienne admirable, à laquelle Dieu a refusé la consolation d'assister\nau succès de l'œuvre, qui fut le but unique de sa vie et de ses cruels sacrifices,\nMme Marie du Sacré-Cœur, partageait l'avis de l'illustre fondatrice de Saint-\nCyr en bien des points, mais en particulier au sujet de l'esprit patriotique\nqu'il faut inspirer aux élèves et de la nécessité de ne pas laisser des jeunes\nfilles destinées au monde, dans l'ignorance complète de leurs devoirs futurs.\nMmc de Maintenon avait choisi pour coadjutrices des femmes raisonnables\net expérimentées. « Elles savent, dit le chevalier de Boufflers, tout ce qu'il faut\nsavoir. Le monde n'est étranger qu'à leur cœur. »\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3385, "texte": "500                               DURENDAL\n\n\n    La noble institutrice allait même plus loin. On parlait du mariage à Saint-\n Cyr. Sainte-Beuve nous le dit en ces termes : « Aussi voulait-elle qu'on les\n élevât non comme des nonnes ou des filles ignorantes, mais en vue du\n mariage ». A l'appui de son dire, il cite Mme de Maintenon elle-même : « La\nplupart des religieuses, disait-elle, n'osent prononcer le nom de mariage;\nsaint Paul n'avait pas cette délicatesse, car il en parle ouvertement », et\nelle était la première, ajoute l'illustre critique, à en parler comme d'un état\nhonnête, hasardeux, nécessaire : « Quand vos demoiselles auront passé par\nle mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire. Il faut s'accoutumer à en\nparler sérieusement, chrétiennement et même tristement. C'est l'état où on\néprouve le plus de tribulations, même dans les meilleurs, et il faut leur\napprendre que plus des trois quarts sont malheureux. »\n    Plus loin, elle écrit à Mme du Pérou ! « Exhortez les maîtresses de classes à\ninstruire sur les obligations du mariage, et sur la piété convenable aux gens\ndu monde. On ne parle jamais chez vous que de couvent, et Dieu n'y veut\npas tout le monde ! »\n   Pour donner une idée de ce que cet esprit, si sévère à la Cour, avait de\ngrâce au milieu de ses enfants d'adoption, nous citerons M. Chabaud : « Elle\nprenait la religion trop au sérieux pour prendre la dévotion au tragique, aussi\nne manquait-elle pas d'intervenir quand quelqu'une des maîtresses faisait mine\nde s'écarter d'une sage tolérance, dont elle avait fait la règle de la maison.\nC'est ainsi qu'un jour, l'une d'elles parlait de punir toute la classe parce que\nles élèves avaient ri, à la chapelle, de la prononciation d'un prêtre italien :\n« Eh bien ! dit-elle, mettez-moi donc aussi en pénitence, car j'ai ri toute la\npremière. »\n   Puisque cet article est destiné à une revue d'art, je me permettrai de citer\nencore l'auteur sur un point qui touche l'esthétique : « Elle cherchait à réagir\ncontre le mauvais goût particulier aux religieuses et voulait qu'on ait de\nl'élégance et de l'harmonie jusque dans les choses du culte. » Madame dit un\njour à la sœur sacristine : « J'ai vu de près dans l'église, du dehors, les\nbouquets fanés qui sont sur l'autel. Rien n'est plus sale. Ne songez pas à en\navoir d'autres. N'en faites jamais. Quand votre jardin vous donnera des fleurs,\nmettez-les simplement dans les vases, sans art et sans perdre le temps à les\narranger. Quand vous n'en aurez pas, passez-vous de cette parure. La pro­\npreté, le respect, les lumières, le silence, la ferveur, honorent bien plus Dieu\nque ces ajustements, qui ne font que dissiper ceux qui les font et ceux qui les\nvoient.»\n    Lorsque Louis XIV mourut, M me de Maintenon se retira là où elle vivait\npar le cœur depuis des années. Mettant de côté le luxe et le bien-être que\nréclamait sa position, elle vendit ses voitures, congédia ses domestiques,\nhabita un appartement petit et simple, ayant transformé en infirmerie celui\nque le roi lui avait fait bâtir. Comme le dit M. Chabaud, « ce n'est plus une\ngrande dame de la Cour, c'est une chrétienne retirée du monde. »\n   Sa vie était absolument vouée à cette fondation. Elle se montrait partout,\n à la chapelle, dans les classes, aux récréations, et pendant les dernières\nannées de son existence, elle fut, autant que le permettait son âge, l'institu-\n"}, {"page_pdf": 588, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 998, "texte": "                    LES PRÉCURSEURS DU FÉMINISME                             501\n\n\ntrice, la directrice de la maison. Sa fin elle-même fut un admirable enseigne­\nment de patience, de douceur et de piété: « Je ne veux que la mort», s'écriait-\nelle, et elle ajoutait : \" Si nous savions tout ce que Dieu sait, nous voudrions\ntout ce qu'il veut. \"\n   En lisant les pages que M. Louis Chabaud a consacrées à cette belle\nfigure, nous avons senti s'effacer bien des préjugés que l'histoire avait laissés\ndans notre esprit. L'enseignement actuel diffère sur bien des points de celui\nde Saint-Cyr, et pourtant il serait peut-être bon que les institutrices modernes\nallassent puiser dans les lettres de Mme de Maintenon la droiture d'intention,\nla piété éclairée, la douce fermeté qui avaient su lui assurer l'affection, la\nconfiance et le respect des maîtresses et des élèves de la maison royale de\nSaint-Louis.\n\n  (A continuer.)\n\n                                                   Osse ED. DE LIEDEKERKE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 502, "page_fin": 503, "titre_corps": "Correspondance", "titre_sommaire": "", "signature_source": "L. 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Fierens-Gevaert se vante d'être « avec tous les artistes qui sont la gloire\nprésente de la Belgique » quand il s'indigne dans vos colonnes a de l'absence\ntotale de goût chez les restaurateurs des anciens monuments de notre pays »,\n« chez ces pasticheurs, ces raccommodeurs d'art, chez ces nettoyeurs publics\nqui sont organisés d'une manière formidable pour pratiquer leur industrie,\nqui, dans les Commissions officielles, sont, par souci personnel, portés à\npousser aux réfections, qui vivent et engraissent dans nos ruines, qui\nécorchent nos statues et qui, dans leur immense et superbe délire de pro­\npreté et d'ordre, dévalisent à l'aise nos trésors d'art ».\n    Etant de ceux auxquels s'adressent nominalement ces aménités de votre\n correspondant, laissez-moi lui dire ici que nous voudrions bien volontiers\n discuter avec lui, mais qu'il nous faudrait avoir affaire à de bons arguments\n plutôt qu'à ces virulences de style.\n    J'ai peine à dégager de ce torrent de gros mots, qui composent son article\n paru dans votre numéro de juin, ce que veut M. Fierens.\n    Apparemment, il veut qu'on laisse tomber à l'état de décombres les ruines\n des abbayes de Villers, d'Aulne et d'Orval; il défend qu'on raffermisse les\n contreforts qui croulent ; il s'oppose à la réfection des murs ébréchés, qui,\n sans leurs nouveaux chaperons, ne pourraient résister aux intempéries. Il a\n pitié de nous, ce en l'âme de qui, dit-il, sommeille une ménagère», parce que\n nous trouvons bon de replacer en ordre de vieilles et belles pierres détério­\n rées, au lieu de les rejeter dans le tas; parce que, au lieu de laisser enfouir\n dans les éboulis les claveaux des arcs et des nervures, nous avons aligné ces\n pierres et restitué sur le sol le tracé des majestueuses ogives des nefs; parce\n  que nous avons bouché (avec les anciennes briques) les trous béants des\n voûtes du grand réfectoire, lesquelles, sans cela, seraient fatalement par terre\n  avant peu d'années. Ceux qui ont connu Villers il y a quarante ans savent\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3391, "texte": "                              CORRESPONDANCE                                  503\n\n que si l'on en avait agi de même avec les nefs de la fameuse abbatiale, sa\n superstructure superbe aurait été sauvée. Mon contradicteur préfère sans\n doute un pittoresque monticule « de tristes débris couchés dans la poussière ».\n Et dernier crime, cause de son grand courroux : j'ai recomposé et même\n complété les fenestrages du transept et du chœur d'Aulne! Si M. Fievens\n voulait se désenfler, descendre de son grand cheval de bataille, examiner\n les choses, il reconnaîtrait qu'on n'a pas ôté, ni retaillé une seule pierre des\n vieux murs sans nécessité absolue. Qu'il regarde attentivement les contreforts\n du chœur, il pourra constater encore les vestiges d'un quadrillage tracé à la\n craie rouge au travers de l'appareil; après dépose et repose des pierres, ce\n tracé s'est trouvé reproduit : témoin authentique de la fidélité observée dans\n la remise en place des matériaux anciens, qu'il avait fallu de toute nécessité\nenlever et remettre pour sauver l'édifice. Depuis, le même procédé a été suivi\nau château des Comtes, à Gand, pour la consolidation des échanguettes si\njoliment posées sur la muraille d'enceinte, travail très méritoire, impitoyable­\nment condamné par M. Fierens.\n    Parlons des meneaux rétablis à Aulne. La gracieuse résille de telle lancette\ndu chœur pendait dans le vide, se maintenant comme, par habitude sur ses\nbarlotières; ai-je donc eu tort de rétablir les montants inférieurs ? M. Fierens\noserait-il le prétendre et l'écrire dans Durendal? Alors, il y a donc des choses\nqu'il faut faire? Mais s'il en est ainsi, où est la limite, quelle est la règle?\nQuestion d'appréciation, M. Fierens le reconnaît lui même quelque part,\n question délicate, et qu'on ne résout point par des invectives.\n    J'ai fait plus et je ne puis m'en repentir. J'ai eu la chance de pouvoir recom­\nposer la fameuse verrière du transept Sud, une des plus riches et des plus\nvastes que l'on puisse voir. Quel tort cette restitution peut-elle faire à l'intan­\ngible intégrité des parties anciennes, dont les vieilles pierres ont été scrupu­\nleusement et consciensieusement conservées? En quoi peut en souffrir le\npittoresque des ruines ? Cette résille flamboyante, qui se silhouette en une\nclaire broderie sur les sombres arrière-plans des nefs entrevues derrière elle,\nn'ajoute-t-elle pas son charme à la magie des ruines? De l'avis de tous pareils\nfenestrages ne sont-ils pas un des plus prestigieux décors de l'architecture\ngothique, et ne sont-ce pas des résilles semblables, moins belles, qui consti­\ntuent la principale beauté des ruines fameuses de Melrose, en Ecosse, et de\nRenilworth, en Angleterre ?\n   Enfin, faut-il m'attarder à me défendre de ce que l'église d'Aulne ressemble\nprésentement à un chantier ? On y trouve évidemment des ouvriers et des\néchafaudages. M. Fierens a-t-il le secret de consolider des murs sans matériel\net sans ouvriers ?\n   Je ne veux pas, M. le Directeur, abuser des belles pages de Durendal. J'ai à\nma disposition une autre Revue pour y traiter les questions de principe quand\non voudra laisser les incriminations pour la controverse. Mais je me devais\nde me défendre ici. C'est fait.\n   Je vous prie d'agréer, M. le Directeur, l'assurance de mes sentiments les\nplus distingués.\n                                                                 L . CLOQUET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 504, "page_fin": 516, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "A M", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 591, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1956, "texte": "LES LIVRES\n\n\n LA POÉSIE :\n L e C h a r i o t d'or, par ALBERT SAMAIN. — (Paris, Société du Mercure de\n   France.)\n  . Albert. Samain, par ses origines, était presque notre compatriote : né à\n Lille, il avait en lui quelque chose de l'âme des Flandres ; et, par ses œuvres,\n il se rattachait un peu à cette magnifique pléiade de poètes qui illumina la\n Belgique en ces vingt dernières années. L'auteur du Jardin de l'Infante s'appa­\n rente à la fois, me semble-t-il, à deux de nos plus hauts artistes : il fait penser\n à Albert Giraud par la somptueuse richesse de sa palette, et il rappelle\n Fernand Séverin par la noble pureté et la sereine douceur de son inspiration.\n Peintre flamand, songeur wallon.\n    Mais Albert Samain est avant tout un coloriste. Vous ne trouverez, dans\nses œuvres discrètes, ni la couleur aveuglante et crue de Victor Hugo, ni la\ncouleur précise et brutale de Théophile Gautier. Ce que vous rencontrerez,\nce que vous goûterez en lui, c'est, essentiellement, la « Nuance ». Avec\nl'admirable Paul Verlaine, auquel il tient du reste par plusieurs côtés, il est\ninimitable en ce domaine des teintes indécises et des dessins noyés de brume.\nNul mieux que lui — si ce n'est, peut-être, le prestigieux évocateur des Fêtes\ngalantes — n'a su transposer, en rythmes ondoyants, l'âme fine et vaporeuse\nde Watteau, et tout ce qu'il y a dans ses toiles de grâce mignarde et d'exquise\nélégance. L'assidue fréquentation du musée de Lille, où se trouvent de nom­\nbreux chefs d'oeuvre du peintre de l'Embarquement pour Cythère, est le secret,\nsans doute, de la préférence d'Albert Samain pour le bleu tendre, le rose\nmourant, le violet. Cette préférence pour les couleurs pâles, timides, effacées,\ns'accuse à chaque pas dans son œuvre :\n\n               Des verts angélisés... des roses d'anémie...\n               Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore...\n               Exalter la couleur rose à la couleur grise...\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2656, "texte": "                                        LES LIVRES                                         505\n\n    Ce mélancolique aimait, par-dessus tout, les heures indécises de l'aube et\n du crépuscule, où le j o u r se fond d a n s la nuit. Tel un enfant malade, dont les\n rayons du soleil blesseraient la paupière.\n    E t il en est ainsi de son â m e : elle va à tout ce qui est discret, fuyant, léger\n et n u a g e u x ,\n\n                  Tout ce qui tremble, ondule, et frissonne, et chatoie,\n                  Les femmes et les fleurs, l'eau, les feuilles, la soie,\n                  Et la spiritualité des formes grêles...\n\n    Cette â m e délicate, maladive u n p e u , se replie comme u n e sensitive et\n s'effarouche d'un rien :\n\n                  Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose...\n                  Baisser l'éclat des voix ; calmer l'ardeur des feux...\n\n\n    E t c'est d a n s cette note a t t e n d r i e , virginale et pénétrante, que Samain n o u s\nc h a r m e le plus s û r e m e n t ; il a découvert, au pays du rêve, de petit coins\nombreux, i n c o n n u s avant lui, et dont il s'est fait le roi sans conteste.\n    D a n s ce volume, le Chariot d'or, ce sont surtout les Élégies qu'il faut lire et\nretenir. L a première d'entre elles :\n\n                  C'était un soir de grâce et de mansuétude\n                  Où l'Amour sur les yeux baise la Solitude,\n\n\nest un pur, un suprême chef-d'œuvre de sentimentalité poignante et d'harmo­\nnieuse élégance. Musset et L a m a r t i n e réunis n'auraient pas ciselé cet incom­\nparable bijou.\n   Sous le ciel pâle et doux qu'affectionnait ce poète adorable, u n éclair de\npassion s'allume parfois, mais pareil à ces exhalaisons des belles nuits d'été,\nqui luisent et ne brûlent p a s . Il arrive aussi que Samain se réveille de son\nindolence, pour jeter du fond de l'ombre quelque cri de profonde éloquence :\ntel le Berceau ; tels aussi certains vers épars d a n s son œuvre, comme ceux ci :\n\n\n                 Les cloches, s'ébranlant aux vieilles tours gothiques\n                 Et revenant du fond des siècles catholiques,\n                 Font tressaillir quand même aux frissons anciens\n                 Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens !\n\n\n     Dans le sonnet, et m a l g r é que la maîtrise d e José-Maria de Heredia semblât\ninterdire en ce genre l'audace d'une tentative nouvelle, Albert Samain a su se\ncréer une manière personnelle, quitter les routes battues, et ciseler quelques\njoyaux de prix.\n     Le Chariot d'or se termine par u n e Symphonie héroïque qui, sans détonner,\né t o n n e pourtant chez ce rêveur. Chacune des parties de cette s y m p h o n i e est\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2974, "texte": "506                                  DURENDAL\n\n\nbelle d'une majestueuse b e a u t é ; le Fleuve, surtout, roule dans sa course hardie\ndes alexandrins mâles et fiers. Après avoir, et avec quel b o n h e u r I ramassé\nd a n s l'herbe de la c a m p a g n e parisienne la flûte des bergers d'Arcadie, Albert\nSamain n o u s a prouvé qu'il pouvait, sans paraître ridicule, emboucher la\ntrompette h é r o ï q u e . Et ceci doit n o u s faire regretter davantage la mort préma­\nturée d e ce précieux artiste, — qui s'en est allé discrètement et sans bruit,\ncomme il avait chanté, comme chanteront longtemps ses vers légers dans\nquelques mémoires fidèles.\n    J e vous assure que c'était là un beau, u n pur poète. E t cette voix mélodieuse,\nqui s'est tue à jamais, vaut d'être pleurée sincèrement p a r q u i c o n q u e reste\népris de rêve et d'harmonie.\n\n   P . S . — J'écrivais dernièrement ici m ê m e : « J e me suis laissé dire que\nl'auteur d u Semeur de Cendres appartenait au groupe des naturistes. » D a n s la\nlettre qu'il m'envoie, M. Charles Guérin m ' a s s u r e qu'il n'en est rien :\n« J a m a i s je n'ai eu de rapports avec ces messieurs, jamais je n'ai rien signé\nd a n s leurs revues, jamais je n'ai adhéré en quoi q u e ce soit à leurs pro­\ngrammes. D ailleurs, j'ai toujours eu l'horreur des chapelles. » Voilà qui est\nbien, et je n e d e m a n d e pas mieux que de corriger m o n erreur.\n                                                                           F . A.\n\nL e J a r d i n d e s I l e s C l a i r e s , poèmes, par ANDRÉ FONTAINAS. — (Paris,\n  Mercure de France.)\n  A part quelques combinaisons trop fréquentes d e nombres pairs et impairs,\npeu mélodieuses à notre sens, nous aimons le vers libre dont u s e M. F o n t a i n a s\ndans ce recueil. H a r m o n i e u x et lent, il déroule au cours de ses amples\npériodes des images vives, neuves et fleuries. L'Or, le Désir, les Vents, la Pluie\nsont de belles pages de rêve, vagues et chatoyantes. Mais n o u s goûtons sur­\ntout le poème des Iles, où se trouvent de tels vers :\n                 J'explorerai tous les rivages,\n                 Je fendrai l'eau de tous les golfes\n                 Et les odeurs du large et les souffles du ciel\n                 Mes lèvres les boiront à de pures corolles\n                 Offertes à ma soif tour à tour par la mer\n                 Et je leur donnerai, selon l'heure, les noms\n                  Tendres des plus lointaines îles...\n                 Jusqu'au suprême crépuscule\n                  Où vers moi flamboira des plaines de la mer\n                 La mystérieuse Ceylan\n                  Qui brûle\n                  Comme une perle dans la mer.\n\n L e s Fragments de la Vie radieuse, par HENRI AIMÉ, poèmes,\n   ornés d'une eau-forte d e V. PROUVÉ. — (Paris, Mercure de France.)\n   N o m b r e de vers de ce recueil p r o u v e n t que M. H e n r i Aimé a de réelles\n qualités d e poète. Certaines de ses strophes bercent et charment, tant par la\n"}, {"page_pdf": 594, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2981, "texte": "                                  LES LIVRES                                   507\n\n\ngrâce des pensées y incluses que par l'harmonie des mots qui les expriment.\nNous aimerions néanmoins y trouver un souci plus constant du rythme, nous\nvoudrions en voir bannies quelques recherches d'expressions qui, loin de l'em­\nbellir, ne font que déparer le clair manteau de la pensée. Et si nous formu­\nlons ce reproche, c'est que les Fragments de la Vie radieuse ont enchanté l'heure\noù nous les lûmes de quelques douces lueurs, présage d'une œuvre que\nM. H . Aimé saura bien accomplir.\n\nJ e p h t a h V i c t o r i e u x ! drame lyrique, par ROGER DE GOEIJ. — (Paris,\n   Fischbacher.)\n   Bien que précédés d'une préface un peu trop pontifiante, où l'auteur entre­\nprend, Dieu sait pourquoi, de démontrer la nécessité du rythme et de la\nmesure dans la versification (choses que nous croyions connues depuis une\ntrès haute antiquité), les vers de M. de Goeij sont loin de charmer par leur\nharmonie, et, si nous voulions être méchant, il nous suffirait d'en citer quel­\nques-uns. Aussi, nous contenterons-nous de lui conseiller, puisqu'il a si bien\nétudié les règles de la composition, de rechercher dorénavant celles qui pré­\nsident à l'inspiration I Mais surtout qu'il ne publie plus de manifeste ! Depuis\nl'avènement de certaine école, ce n'est plus guère original...\n\n\nP a t r i a , drame biblique en trois actes, en vers. — G e n o v e f a , mystère en\n  trois tableaux, en vers. — A t r a v e r s l e s A g e s , récits et légendes, par\n  P.-V. DELAPORTE, S. J. — (Paris, Victor Retaux.)\n   Patria et Genovefa sont de ces pièces de collèges, admirablement adaptées à\nl'esthétique des distributions de prix, et qu'on jurerait composées par un bon\nélève de rhétorique, en rupture de discours latin, et préférant les charmes de\nl'alexandrin classique à la période cicéronienne.\n   A travers les Ages vaut mieux. Cette petite légende des siècles, qui a surtout\nretenu de la « grande » son caractère anecdotique, contient plusieurs pièces\ntrès aptes à être déclamées avec succès et renfermant en germe des effets\nlacrymatoires sublimes. Sous ce rapport, l'œuvre s'apparente aux Récits\népiques de F . Coppée, sans toutefois atteindre leur héroïque bonhomie. On\npourrait risquer aussi une comparaison avec les Chants du SoIdat de Deroulède.\nLes grandes idées de religion, de patrie y sont reprises et exaltées à nouveau,\nnon sans adresse et avec un talent qui, pour être secondaire, n'est pas moins\nincontestable. Bon professeur, homme de cœur, patriote, le père Delaporte\nmanie le vers français, d'une façon correcte, toujours, et parfois même en\npoète, ce qui vaut beaucoup mieux.\n\nL e s D e u x A i l e s d e l ' A m e , poésies, par JOSEPH SERRE. — (Paris,\n  V. Retaux.)\n  Ce livre vaut surtout par les pensées purement chrétiennes qui s'en\ndégagent, malgré l'insuffisance quasi-absolue de la forme. Par instants,\nquelques vers bien réussis, parfois même un passage d'une assez belle venue,\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3283, "texte": "508                              DURENDAL\n\n\nprouvent que l'auteur, s'il le voulait, pourrait sans doute atteindre plus haut.\nTant de pensées humaines sont belles et nobles, mais savoir les exprimer har­\nmonieusement est le privilège d'un petit nombre. M. J. Serre parviendra-t il\nà être de ceux-là ?\n                                                                   C H . DE S.\nLE ROMAN :\nL e S a n g d e l a S i r è n e , par ANATOLE L E BRAZ. — (Paris, Calmann-\n   Levy.)\n   L'occasion me fut donnée déjà de dire, ici même, la haute estime due à\nl'œuvre de M. Anatole Le Braz. Poète, folkloriste, conteur, romancier, nul ne\nfait plus que lui honneur à la Bretagne. Les trois contes, qu'il vient de réunir\nsous la titre de l'un d'eux, le montrent une fois de plus évocateur puissant,\nprofond et noble poète. Ils nous donnent à respirer la merveilleuse fleur\nd'idéalisme qui s'épanouit dans l'âme attique. Ils nous conduisent aux rivages\ncimmériens, dont les filles hantaient le souvenir de Renan jusque sur les\nmarches de l'Acropole et dont il comparaît les yeux aux vertes fontaines de\nleur pays, où « sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel. » Marie-Ange\nMorvarch, la Fleur d'Ouessant, Véfa Lézongar, la fille du fraudeur, Marie-\nAnne Guyomar, la veuve de Guernaham, types inoubliables, purs, graves,\ntragiques. Un mystère est en elles qui émeut et qui captive. Elles retiennent\nlongtemps le rêve. L'une surtout, cette fille de Morvarc'h le Têtre, qui fut roi\nde la mer, et de la sirène dont il fut aimé. « C'était une toute jeune femme,\naussi fraîche, aussi gracieuse que son nom. Je la vois encore, debout dans la\nbarque, au milieu des rameurs, rajustant sa coiffe de linon brodée de fleurs\npeintes, sa coiffe carrée d'Ouessantine, les bras arrondis au-dessus de sa têtp,\nen un geste harmonieux de canéphore. La lumière rosée du matin se jouait\ndans ses vêtements et sur son visage dont le vent de la course avait avivé les\ncouleurs. Sous ses paupières battantes, ses yeux brillaient. Elle était délicieuse\nà regarder venir de la sorte, détachée en fine silhouette sur le calme miroir des\neaux, telle qu'une apparition de légende ou quelque fée radieuse des anciens\nmythes de la mer. » Une fatalité la guette, comme toutes celles de sa race en\nqui s'épanouit le sang immortel de la Morgane. A peine mariée à quelque franc\ngars de la mer, elle est frappée soudain, brutalement, en plein bonheur. Un\nbeau jour, le mari s'embarque pour la pêche, comme d'habitude. Il fait temps\njoli, brise douce et ciel clair. Et l'homme ne rentre plus : les Sirènes, en\nl'emportant, continuent de châtier la trahison antique de leur sœur. Le Sang de\nla Sirène est la perle du livre. Et cela n'empêche que Fille de Fraudeur et les\nNoces noires de Guernaham ne soient eux aussi, de superbes récits. Toute la vie\nintime de la Bretagne y palpite : c'est intense et vrai, simple et fort. Comme\n dans le Gardien du Feu et dans Pâques d'Islande, M. Le Braz, « fils des monts\n adopté par la mer », révèle ici ce sens de l'océan qui fait de lui un mariniste\n admirable.\n\nL e J o y a u d e l a M i t r e , par MAURICE DES OMBIAUX.—(Paris, Ollendorff.)\n  Voici un roman qui ne brasse point mélancolie. Tudieu I quelle noce !\nMonsieur Saint-Aubin, dont M. des Ombiaux célèbre, sur un mode joyeuse-\n"}, {"page_pdf": 596, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3199, "texte": "                                  LES LIVRES                                 509\n\nment lyrique, les prodigieux exploits de vide-boutèille, est assurément\napparenté à ce saint Dodon, de mal édifiante mémoire, dont on n'a pas\noublié la mirifique histoire. La Wallonnie liégeoise, qui fut toujours irrévé­\nrencieuse, vénère en lui le patron des buveurs. Sa vie n'est qu'une beuverie.\nComme Gargantua, « au seul son des pinthes et flaccons il entrait en ecstase,\ncomme s'il goustait les joyes de paradis ». On ne s'étonnera point qu'un\nbienheureux de cette trempe soit mêlé à mainte aventure suspecte et\ns'exhibe avec innocence dans un rôle qui ressemble étonnamment à celui\nd'entremetteur. Puisque nous sommes dans le domaine de la fantaisie\ntruculente et bouffonne, il serait naïf de s'en trop choquer. Ce qui chante ici,\nc'est, dans la légende et la farce, l'âme allègre et joviale de là Wallonnie.\nLe rire éclate, franc, débridé, gras, irrespectueux, mais bon enfant.\nLe Joyau de la Mitre est écrit d'un jet et déborde d'une verve puissante.\nLe banquet, qui met aux prises Monsieur Saint-Aubin et les plus illustres\nbuveurs dinantais, est, parmi bien d'autres, un épisode de haulté graisse\nque l'on n'oubliera pas.\n                                                                       M. D.\n\nN o a N o a , par PAUL GAUGUIN et CHARLES MORICE. — (Paris, Éditions de\n   la Plume.)\n   Une idylle vécue dans l'exubérance de la nature chaude, se déroulant entre\nles montagnes boisées de Tahiti et la mer de Corail aux infinies nuances;\nvoilà la part prise dans l'élaboration de cet ouvrage par un peintre auquel ne\nfut pas refusé le don d'écrire. Avec son talent de prestigieux évocateur,\nM. Charles Morice a dégagé des récits de son collaborateur, en même temps\nqu'une poésie rêveuse et colorée, une philosophie des choses que les paysages,\nvus à travers l'œuvre de Gauguin, lui ont suggérée. Quelques poèmes consti­\ntuent le lien mélodique rattachant les divers morceaux dont le livre est com­\nposé. On y rencontre de ces amples vers, dont certains passages de la Littéra-\nture de Tout à l'heure faisaient pressentir la création. Et ceci nous fait attendre\navec impatience le jour où M. Morice livrera au public l'ensemble de belles\nstrophes qu'il détient dans ses cahiers et dont l'Action Humaine nous apporte\ndes fragments. Dans Noa Noa, il a su grandir jusqu'à la symbolisation le\ndestin d'une race, qui, dédaigneuse des ironiques bienfaits que lui apportent\nles civilisés d'Europe, et préférant affirmer noblement sa puissance par une\nmort volontaire, remonte vers ses dieux.\n\nV i s a g e s d e D é c a d e n c e , contes, sous couverture d'HENRY MEUNIER,\n   par Louis DUMONT-WILDEN. — (Paris, A. Lemoigne; Bruxelles,\n   H . Lamertin.)\n   D'une écriture subtile et chatoyante, les huit contes réunis sous ce titre par\nM. Dumont-Wilden, évoquent des parcs somptueux où s'attarde rêveusement\nl'automne, de vieilles demeures dont les habitants glissent comme des ombres\nlentes, des petites villes en proie au crépuscule, à la nostalgie des splendeurs\nd'autrefois. Les personnages frêles et passionnés qui animent ces décors\nportent tous la marque du déclin. Ce sont des forces qui s'anéantissent, des\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3077, "texte": "510                              DURENDAL\n\n\nillusions qui meurent, des rêves dont s'éteint la flamme exaspérée. De ces\nêtres que les choses ambiantes ont lentement imprégnés de leur tristesse, les\nuns s'acheminent vers une vie passionnelle contemplative, les autres renon­\ncent à la douleur ou à la gloire, pour la mort ou l'amour. Leurs cerveaux se\nsont épanouis dans un air artificiel, comme des plantes de serre chaude, et\nleurs visages pâlis par l'amertume, leurs visages aux yeux curieux et brûlants,\nsont bien des visages de décadence.\n   Dans la glose luminaire de son livre, l'auteur entend renier ces délicates\ncréatures de son rêve; mais l'aube étincelante saurait-elle faire oublier, à ceux\nqui se sont laissés pénétrer un seul jour par leur mélancolie, la chute des\n soleils couchants ?\n\nL ' A u t r e R i v e , par PIERRE L E ROHU. — (Paris, Perrin.)\n    Voici une œuvre rare, originale et captivante. L'auteur y analyse rien\nmoins que les remords éveillés dans une âme chrétienne, un instant relâchée,\npar le péché de chair. Paul Deluz, esprit droit, hanté de mysticisme, un peu\njanséniste parfois même, a aimé, sous l'empire d'une impulsion perverse\nquasi-irrésistible, M me Rianceu, la femme de perdition, l'Etrangère des Ecri­\ntures. Resté conscient du mal jusque dans l'enivrement passager de la faute,\nil se voit immédiatement tenaillé par le remords, qui le poursuivra sans répit\njusqu'à ce que la confession l'ait purifié du péché et qu'un amour pur et légi­\n time ait rasséréné sa vie en y répandant sa lumière.\n    Certains trouveront peut-être hasardeux de mêler ainsi dans un roman le\n sacré au profane. Mais il faut convenir qu'un état psychologique d'une impor­\n tance telle que le remords du péché charnel n'avait guère été étudié jusqu'à\n présent par les romanciers. M. Le Rohu a traité ce sujet, non seulement en\n chrétien, mais aussi en écrivain de talent, comme le prouve son style ferme\n  et sobre.\n L e C i l i c e , par MAURICE PALÉOLOGUE. — (Paris, Plon.)\n   Trois femmes aimèrent un homme, tour à tour chéries par lui avec une\n passion folle, — puis délaissées. L'une, haute et noble, eut voulu que son\n amour restât dans les sphères de la pensée et du sentiment pur, qu'il fût une\n affection rare, précieuse et réconfortante, de l'âme à l'âme. Mais elle ne put\n empêcher son amant de rechercher ailleurs ce qu'elle ne voulait pas lui-\n donner, et elle ne put s'empêcher elle-même de souffrir de ces infidélités\n qu'elle avait prévues. Et finalement, sans qu'elle le voulût, poussée par l'irré­\n sistible, elle fut à lui.\n    Tel est ce roman de M. Paléologue. Ce que nous venons d'en dire indique\n qu'il ne s'adresse pas indifféremment à tous les lecteurs. Ajoutons qu'il est\n bien écrit, d'une lecture facile, et que la psychologie des caractères, sans être\n étudiée très à fond, y est pourtant assez nettement indiquée pour que les per­\n  sonnages intéressent.\n  I d y l l e b o u r g e o i s e , nouvelle, par HERMANN DUMONT. — (Bruxelles,\n     Lamertin.)\n     Touchant récit qui introduit le lecteur dans le monde, littérairement par-\n"}, {"page_pdf": 598, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3239, "texte": "                                  LES LIVRES                                 5ll\n\n\nlant peu exploré, des petits employés. Les caractères de M. Alexandre,\nMme Roubenon, Mme Fauvel, semblent calqués sur la réalité, tant l'auteur a\nsu les animer de vie véritable. Le style est minutieux, sec, un peu renfermé,\ncomme le milieu qu'il décrit.\n\nU n V i e u x c é l i b a t a i r e , par JULES PRAVIEUX. — (Paris, Plon.)\n   Le vieux célibataire n'est autre que le curé de Romaney, qui se raconte lui\nmême, pu plutôt sa carrière sacerdotale, sous forme de roman, d'une façon\nma fois ! assez spirituelle et humoristique. Sans être de la haute littérature,\nce livre est gentiment écrit. J'en aime surtout les pages qui vengent le célibat\nsacerdotal de tous les quolibets des sots et de toutes les attaques frivoles ou\nimbéciles de la libre pensée. Présentée sous une forme imagée et vivante, cette\napologie est cent fois plus convaincante qu'un raisonnement métaphysique.\nLes preuves les plus fortes de la beauté et de la nécessité de la virginité sacer­\ndotale se trouvent du reste dans ce livre, mais habillées d'une forme élégante\nqui ne leur donne que plus de vigueur, en les mettant à la portée de tous.\n                                                                          H . M.\nT r i o d ' A m o u r , par ADRIENNE CAMBRY. — (Paris, Plon.)\n   Un jeune homme rencontra trois jeunes filles, l'une, Rose, blonde, et\nrêveuse; la seconde, Thalie, cheveux d'or et cœur léger; la troisième, Sophie,\naussi sage que brune. Hésitant entre les trois, il perdit la seule qui valût\nd'être aimée, laquelle, dans sa sagesse, ne jugea pas sérieux le monsieur qui\ns'amusait à goûter les délices d'une triple cour ;\n   Ceci fait le sujet d'un petit roman gentiment écrit et qui se lit sans peine.\n   Trio d'Amour cède un tiers du volume qui le contient à. Dernier Rayon,\namusante histoire d'une jeune fille qui, rêvant de connaître son écrivain\nfavori, vit ce désir réalisé juste à temps pour être aimée de son héros, lui pro­\nmettre sa main et le voir mourir de ce bonheur inattendu.\n\nJ o u e t s d e P a r i s , par PAUL LECLERCQ. — (Paris, Librairie de la\n   Madeleine.)\n   Abrités sous une jolie couverture de Henri de Toulouse-Lautrec, de gra­\ncieux poèmes en prose, où sont esquissées de légères silhouettes, depuis le\nmarmot qui « représente à lui tout seul une horde d'Iroquois et une armée\nd'Européens » jusqu'au petit cheval de bois qui « ne se cabre pas, ne rue\njamais, mais sent la colle », non sans passer par le tuyau acoustique « ver soli­\ntaire de la maison ». Peu de chose, dira-t-on. Eh! qu'importe! Faut-il blâmer\nles bulles de savon d'être frêles, alors qu'on peut y voir un instant reflétée, la\njoie des couleurs et de la lumière 1\n                                                                 . GH.- DE S.\nQUO V a d i s , par H. SIENKIEWICZ, nouvelle édition expurgée à l'usage de\n   la jeunesse. — (Paris, Lethielleux.)\n   Nous avons, en temps opportun, dit notre avis au sujet du chef-d'œuvre de\nSienkiewicz. Nous n'avons rien à en retrancher et nous n'y reviendrons donc\npas. A notre sens, il n'y avait pas lieu de publier une édition expurgée de ce\nlivre, que nous considérons comme parfaitement honnête et correct au point de\n"}, {"page_pdf": 599, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2963, "texte": "512                              DURENDAL\n\n\nvue moral. Sans doute on y parle de la corruption romaine et on la décrit même.\nMais où est le mal du moment que la description est faite d'une façon chaste ?\nEt c'est absolument le cas. Que ce livre ne soit pas écrit pour tout le monde.\nSoit. Mais quel est le livre qui est écrit pour tout le monde. Un livre peut être\ntrès moral et ne pas s'adresser à tous.\n   Enfin, ceux qui veulent lire une édition expurgée savent qu'il en existe une,\ncelle-ci. Nous y avons remarqué entre autres choses qu'on a changé parfois le\nsexe des personnages. Ainsi, les négresses sont devenues des nègres !\n   Ce dont il faut louer par contre l'auteur de cette nouvelle édition, c'est\nd'avoir ajouté la conversation de saint Paul avec Pétrone omise, nous nous\ndemandons pour quel motif, dans l'édition de la Revue Blanche.\n                                                                        H . M.\n\nAllons à Lui, par HENRYK SIENKIEWICZ, traduction de C. ALBIN DE\n  CIGALA.. — (Paris, P . Lethielleux.)\n  Ce conte renferme la réponse à la question posée dans Quo Vadis. Où aller?\nLe récit des tortures morales et physiques de Cinna et de la douce Anthéa,\nune sœur aimante de Lygie, prouve qu'il faut aller au Christ, qui seul peut\nguérir les maux dont souffrent les hommes. L'auteur nous conduit de Rome\nà Jérusalem, où il dépeint, avec sa puissance d'évocation habituelle, la\npassion du Sauveur. On croirait, par moments, lire un épisode détaché de\nQuo vadis, un exemple proposé :par saint Paul à Pétrone pour l'amener à se\nconvertir.\n\nL e L o g i s , par GEORGES DE LYS. — (Paris, P . Lethielleux.)\n   Voici un petit roman dont la lecture pourra faire passer agréablement une\nheure ou deux à ceux qui l'entreprendront. L'histoire du lieutenant Lamblin,\nattachante par sa simplicité douloureuse, y est racontée non sans talent. Pas\nd'artifices de style, mais une prose ferme, nerveuse et, quand il le faut, sin­\ncèrement émue. M. de Lys aime les choses dont il parle et a le don de lés\nfaire aimer.\n\n M i c h e l R o s c h i n e , par HENRI DRUON. — (Paris, P . Lethielleux.)\n   M. Druon réunit en ce volume deux intéressants récits militaires, narrant,\n en un style simple et aisé, des épisodes de la grande invasion de I 8 I 5 . Un\n des principaux mérites du livre est de pouvoir être mis entre toutes les mains.\n                                                                    C H . DE S.\n LITTÉRATURE CHRÉTIENNE :\n Paut-il lire dans nos classes les Proses d'Adam de Saint-\n    V i c t o r ? Réponse à M. Collard. — (Schepens, Bruxelles.)\n   Le débat vient de se rouvrir entre les défenseurs des auteurs chrétiens et\n leurs détracteurs. Jusqu'ici, parmi les professeurs de nos universités,\n quelques-uns avaient pris parti dans laquerelle, entre autres MM. Waltzing,\n Kurth, Wilmotte, tous trois de l'Université officielle de Liége, et M. Dwels­\n hauvers, professeur à l'Université libre de Bruxelles. Tous ceux-ci ont affirmé\n"}, {"page_pdf": 600, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3242, "texte": "                                LES LIVRES                                513\n\nmaintes fois leurs sympathies pour les écrivains de la latinité chrétienne, et\nn'ont point ménagé les éloges à l'œuvre entreprise par le chanoine Guillaume\net ses collaborateurs avec tant d'autorité et de compétence.\n    Louvain n'avait jusqu'ici parlé, que sous le couvert de l'anonymat. M. Col­\nlard vient de faire paraître, sous son nom, dans le Musée Belge, un article très\nfaible, très maladroit, mais très violent contre le dernier livre du chanoine\nGuillaume, Les proses d'Adam de Saint-Victor comparées aux odes d'Horace, et contre\nles auteurs chrétiens en général. Et quelque temps après, M. le professeur\nRemy, écrivit dans la Revue des Humanités un autre article abondant dans le\nsens de M. Collard.\n    M. Collard traite de très haut Adam de Saint-Victor : « C'est, un brave et\ndigne moine, très orthodoxe, c'est tout ce qu'on peut dire du fond. Quant à\nla forme de ses proses, on y rencontre tel et tel défaut, c'est plein de symbo­\nlisme (korrendum!), etc., etc. !1! » Et, armé de sa seule grammaire, M. le pro­\nfesseur foudroyé, du haut de sa cathèdre, le grand poète. du moyen âge.\n    Le chanoine Guillaume n'a pas eu de peine à répondre à une. aussi faible\nattaque. Il suit son adversaire pas à pas, l'épée dans les reins. Il fait tomber\nun à un les châteaux de cartes des objections péniblement édifiées dans les\nchantiers de la routine et des vieilles formules. Il retourne contre Horace, les\narguments du détracteur d'Adam de Saint-Victor... Puis, entrant dans la partie\ngénérale du débat, le chanoine Guillaume avec la maîtrise qu'il avait affirmé\n une première fois, reprend ses arguments.en faveur du système de compa­\n raison entre les auteurs chrétiens et les auteurs païens, et les développe avec\n une nouvelle vigueur.\n    Voici ce qu'écrivait dans la Revue d'Edinbourg M. Saroléa, professeur de\n l'Université protestante de cette ville :\n    « De quelque côté que j'envisage la question, ,1a méthode proposée par\n l'abbé Guillaume me semble la bonne. Cette méthode sera éminemment favo­\n rable aux humanités païennes, parce que, je le répète, on ne comprend que\n par contraste et par comparaison, et l'on ne goûte que ce que l'on comprend.\n Cette méthode sera favorable aux humanités chrétiennes, parce qu'elle révélera\n aux jeunes gens l'âge héroïque du christianisme. Cette méthode sera favorable\n aux humanités, dans le sens le plus étendu du mot, parce qu'elle étudiera la\n littérature du moment le plus critique et le plus tragique de l'histoire : du\n moment de la décadence de la société antique, du moment de la naissance des\n sociétés modernes ».\n     Le chanoine Guillaume répondra prochainement à l'article du professeur\n Remy, de Louvain. Nous en reparlerons alors.\n                                                                         E. N .\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\nM a r i o l i n e , roman versierd met platen op Japaansch papier door EDMOND\n   VAN OFFEL — DIRK DE VOS. — (Uitgevers : de Vos en. Van der Groen,\n   Antwerpen. Prix : 4 francs.\n   Ce roman, au titre musical, est un essai remarquable d'un jeune littérateur\nflamand qui donnera à la littérature flamande ce qui lui manque encore : le\nroman psychologique.\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2929, "texte": "514                               DURENDAL\n\n\n    Le sujet est l'histoire de la lutte entre l'amitié et l'amour dans une âme\nélevée.\n    Jean Van Ryen et Vermeylen, deux amis, aiment tous deux la même\njeune fille.\n   Van Ryen est un intellectuel aux aspirations très hautes, à l'âme passionnée\net artiste; Vermeylen, son rival, est plutôt un homme médiocre. L'analyse\ndes souffrances intimes et des luttes qu'endurent Van Ryen et Emma pour\nrester noblement fidèles, l'une au fiancé auquel elle s'est promise, l'autre à\nl'ami qu'il ne veut pas trahir, est bien menée.\n    La rencontre, en Suisse, d'une jeune fille idéale, Marioline, qu'il n'a fait\nqu'entrevoir, a rendu Van Ryen capable d'endurer noblement une première\ndésillusion et de garder intact son idéal de la vie, le souvenir de cet être quasi-\ncéleste le fortifie contre sa passion pour Emma.et le décide à sacrifier son\namour pour elle aux devoirs de l'amitié.\n    Ivo, le frère d'Emma, et Servaas, l'ami commun de Van Ryen et de Ver­\nmeylen, sont des figures secondaires, mais attachantes.\n    L'œuvre de Dirk de Vos, que je n'ai pas l'honneur de connaître personnel­\nlement, dénote un talent sérieux, quoique encore jeune.\n    Ce qui me prouve la jeunesse de l'auteur, ce sont les tirades et les conversa­\ntions sur l'Art introduites dans le récit : l'auteur y expose ses théories préfé­\n rées par la bouche de ses héros. Aussi ces héros eux-mêmes me paraissent\n trop fictifs; ils portent tous en eux quelque côté du caractère de l'auteur, qui\ns'est incarné, tour à tour, me semble-t-il, dans Van Ryen, Ivo et Servaas.\n    Quoi qu'il en soit, la tendance de l'œuvre est noble et pure. Il s'en dégage\nun parfum de pureté, de respect pour la femme, qui est d'autant plus agréable\nqu'il est plus rare dans la littérature moderne. La décision idéalement héroïque\nde Van Ryen et d'Emma, quoique bellement invraisemblable, me plaît quand\nmême. Parmi tant d'œuvres de jeunes qui ont « la passion du malheur»,\ncelle-ci fait exception par la foi à l'idéal que l'auteur professe et qui domine\n toute son inspiration.\n    La langue de Dirk de Vos me plaît moins. Elle est trop « hollandisée » ;\n c'est une langue de tête, non une langue de cœur; ce n'est surtout pas du fla­\n mand, mais plutôt du français transposé en flamand.\n    Que Dirk de Vos lise Styn Streuvels, pour apprendre à connaître la richesse\n de sa langue maternelle et sa verdeur magnifique.\n\n\n\n\n   STYN STREUVELS. — Ce jeune écrivain, que j'ai déjà eu l'occasion de signaler\nà l'attention des lecteurs flamands de Durendal, est entré définitivement, je crois,\ndans la gloire.\n   Chose curieuse, la Hollande, naguère si revêche à la Flandre, lui fait un\naccueil encore plus enthousiaste que sa mère-patrie.\n   La littérature hollandaise moderne se meurt de raffinement outré, d'intellec­\ntualité suraiguë et... de désespérance.\n   C'est inouï ce que les écrivains de là-bas dépensent de talent, d'effort artis-\n"}, {"page_pdf": 602, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3126, "texte": "                                  LES LIVRES                                 5l5\n\ntique, pour arriver à accoucher de sonnets fabuleusement impeccables de\nforme et aussi fabuleusement vides de sens vrai !\n   Styn Streuvels arrive avec sa prose luxuriante qui chante plus que tous\nleurs poèmes, avec ses contes enfantins, ses naïvetés de primitif, et voilà que\ntoute la Hollande s'émeut et le fête. Le vieux «Gids» et le « Nieuwe Gids», le\ndoctrinaire Netscher, les revues de toutes couleurs et tendances .— sont-elles\nlégion en Hollande I — se disputent ses écrits, reproduisent ses portraits,\nl'admirent et l'exaltent sur tous les tons\n   Si Guido Gezelle — dont Styn Streuvels n'est pas seulement le neveu par le\n sang — vivait encore, eh! qu'il jubilerait et qu'il serait étonné !\n   Il est mort, lui, avec le désespoir de voir jamais les Hollandais reconnaître\n leur sœur, la Flandre.\n   Il est vrai que Guido Gezelle mort a ouvert la porte à Styn Streuvels vivant.\n   Je recommande aux enthousiastes d'art sincère et profond toutes les œuvres\n de notre jeune héros.: Lenteleven (1); Zonnetij ; Zomerland ; Doodendans, qui vient\n de paraître, et Langs de Wegen, qui n'est pas encore imprimé en. volume. Ceux\n qui voudraient faire la connaissance de sa manière et de sa force, pourront se\n procurer un de ses plus beaux écrits : Oogst, un chef-d'œuvre qui va être réé­\n dité avec le portrait de l'auteur dans la. Duimpjes uitgave, de M. Victor De Lille,\n à Maldeghem, qui publia aussi sa première œuvre:Lenteleven.\n                                                                  A. CUPPENS.'\n DIVERS:\n LES SAINTS. — Sainte Odile, patronne de l'Alsace,\n   par HENRI WELSCHINGER. — (Paris, Victor Lecoffre.)\n   Sainte Odile, fille d'Adalric, troisième duc d'Alsace, la fondatrice des\n monastères de Hohenburg et de Niedermunster, encore vénérée actuelle­\n ment en ces lieux et en divers autres endroits de l'Alsace, vécut dans le\n VIIe et le VIIIe siècle. Elle a souvent été confondue avec diverses homo­\n nymes ou même avec des saintes dont le nom n'avait qu'une similitude loin­\n taine avec le sien : sainte Adèle, sœur de saint Bavon, par exemple, qui est\n particulièrement honorée à Orp-le-Grand, près de Jodoigne. Les faits mêmes\n de la vie de sainte Odile étaient mélangés de beaucoup de fables, de légendes,\n et la réalité de ceux qui paraissent incontestables a été combattue par divers\n écrivains. Enfin, les sources sont peu nombreuses et peu sûres. La tâche de\n M. Henri Welschinger était donc passablement ardue, étant donnée, au\n surplus, la conscience extrême qu'il apporte à ses travaux historiques. Disons\n qu'il a parfaitement résolu les problèmes complexes que présentait le sujet\n qu'il avait choisi, et que sa vie de sainte Odile prendra une place brillante\n dans la belle collection formée par M. Lecoffre.                      A. G.\n\n L e s H o r i z o n s é v a n o u i s , par JULES GILLARD. —(Namur, Godenne.)\n   Voici, imprégnée d'une belle philosophie spiritualiste, une suite de médita-\n\n   (1) Les œuvres de Styn Streuvels se vendent au Nederlandsche Boekhandel, Marché-\n Saint-Jacques, Anvers.\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2989, "texte": "5l6                                      DURENDAL\n\n\ntions sur l'état de la société considérée, tour à tour, dans le passé, le présent\net l'avenir. Les trois chapitres qui composent le livre : les Voix d'Outre-Tombé,\nles Derniers soirs des générations actuelles et Rayons d'Éternité, s'occupent successi­\nvement des principaux problèmes posés par l'homme à l'inconnu et affirment\nune foi vibrante et éclairée dans les vérités éternelles. Sans doute, le style est\nparfois trop relâché, parfois aussi un tant soit peu emphatique, mais il faut\nlouer l'auteur d'avoir parlé de grandes et belles choses, d'en avoir parlé sur­\ntout « avec son âme et avec son cœur.\n\nLes Médailles et les Jetons d'Inauguration, frappés par ordre\n  du Gouvernement général aux Pays-Bas Autrichiens, 1717-1794, par\n  ALPHONSE DE W I T T E , secrétaire de la Société royale de Numismatique de\n  Belgique. — (Bruxelles, J. Goemare.)\n  Toutes les personnes soucieuses d'art connaissent et apprécient la réelle\ncompétence de M. Alphonse de Witte en matière de numismatique, compé­\ntence affirmée du reste par de nombreux et savants travaux qu'il a composés\nsur ce sujet. Le livre qu'il publie aujourd'hui contient une intéressante étude\nsur les distributions de jetons commémoratifs faites en Belgique aux inaugu­\nrations de Charles VI, Marie-Thérèse, Joseph II, Léopold II et François II.\nOn y trouve de précieux détails historiques et la description d'un grand\nnombre de médailles. Des planches très finement gravées, jointes à l'ouvrage,\nmontrent d'admirables spécimens qui font apprécier mieux encore la belle\ntentative entreprise par la Société des Amis de la Médaille, dont l'auteur est un des\nmembres les plus influents, pour relever un art trop dédaigné aujourd'hui.\n\nA u P a y s d e s C a s t e s , Voyage à la Côte de la Pêcherie, par STEPHEN\n  COUBÉ, S. J. — (Paris, Retaux.)\n  E n ce livre' sont agréablement narrées les péripéties d'un voyage que l'au­\nteur fit aux Missions si bien établies par la Compagnie de Jésus en Hin-\ndoustan. Esprit souple, sachant exprimer en un style simple et clair les obser­\nvations originales que lui suggèrent hommes et choses, le Père Coubé nous\ndonne nombre de détails intéressants sur la vie indoue et le développement\ncroissant du christianisme au pays des Brahmanes. Aussi, son beau livre ne\nmanquera-t-il pas de récolter tout le succès qu'il mérite.\n                                                                  CH. DE S.\n\n\n S o l u t i o n d e l a q u e s t i o n r o m a i n e , traduit de l'italien, par M . - E . G U É ­\n    RIN. — (Paris, P . Lethielleux.)\n   La question romainen'estpasautre chose que celle de l'entière indépendance\n du Pontife romain, indépendance absolument nécessaire à l'exercice de son\n magistère suprême. Il importe que sur ce grave sujet on se fasse des idées\n aussi exactes que possible. L'ouvrage traduit par M. Guérin peut, à cet égard,\n rendre service.\n                                                                      A. M.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison08-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 517, "page_fin": 520, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Paris Retaux", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 604, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2081, "texte": "NOTULES\n\n\n\n     S a i n t e G o d e l i v e , d'EDGAR TINEL. — Toutes les revues d'art ont\n rendu un éclatant et enthousiaste hommage d'admiration au merveilleux\n chef-d'œuvre de notre cher et incomparable artiste catholique, EDGAR TINEL.\n Voici, entre autres, un extrait du bel éloge que lui a consacré le Guide Musical,\n'sous la plume de notre ami, Charles Martens :\n     « Edgar Tinel est sans contredit, ; à l'heure actuelle, le maître de l'oratorio.\n Sur ce terrain, aucun musicien actuellement vivant ne peut lui être comparé.\n Le succès retentissant de Franctscus dans les deux mondes, succès de bon aloi\n s'il en fut jamais (il en est d'autres, comme on sait), dont l'unique facteur fut\n la beauté charmante de l'œuvre, la fraîcheur de son inspiration, l'émotion qui\n en débordait, paraît significative à ce point de vue. Ce n'est pas une mince\n gloire d'avoir, à la suite de César Franck, non pas seulement soutenu, mais\n renouvelé véritablement cette noble forme d'art édifiée par Carissimi, Schiitz,\n Bach, Haendel, développée dans le sens de la recherche pittoresque et de\n l'effet dramatique par Berlioz, Liszt, Saint-Saëns, et qui semblait devoir se\n figer et s'affadir définitivement entre les mains molles de Gounod et de Mas­\n senet lorsque le génial auteur des Béatitudes la réveilla en y versant les trésors\n de son âme ardente et croyante. Avec la même ardeur et la même foi, une foi\n plus simple et plus naïve encore, semble-t-il, Tinel écrivit Franciscus dont\n l'inspiration moins profonde, moins large, moins souffrante que celle de Franck,\n mais plus fraîche, plus vive, plus passionnée, a un caractère incontestablement\n original.\n     » Ce qui frappe dans la langue musicale de Tinel plus encore que sa science\n et la magistrale fermeté de son écriture orchestrale et chorale, toujours claire\n quoique très touffue, c'est sa richesse mélodique remarquable : de là, cette\n variété constante et charmante de formes qui soutient et ravive l'intérêt et\n permet d'écouter sans fatigue, même au concert, cette longue partition. Chez\n"}, {"page_pdf": 605, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2995, "texte": "518                                    DURENDAL\n\n\nl'auteur de Francisais et de Godelive, l'inspiration religieuse apparaît d'une sin­\ncérité, d'une élévation, d'une pureté tout à fait rares et d'un caractère qui lui\nest bien propre, à la fois chaste et passionné. Une douceur souveraine enve­\nloppe le personnage de l'héroïne, crée autour d'elle une atmosphère lumi­\nneuse et sainte. Quelle élévation émouvante dans les scènes entre Godelive et\nles pauvres I Une vraie trouvaille que ce chœur des pauvres apparaissant à\nchaque acte, comme là voix de Dieu, et en constituant, pour ainsi dire, le\nsommet. Voilà où réside essentiellement l'originalité d'Edgar Tinel. Il\nexprime, dans le domaine de l'inspiration religieuse, une note bien per­\nsonnelle. »\n                   ■   '   '   '   \"       *\n\n\n\n\n   M . G o d f r o i d G u f f e n S , l'artiste peintre bien connu, est mort à l'âge\nde 78 ans, en notre ville. On se souvient qu'il exposa quelques-unes de ses\nanciennes œuvres à notre Salon d'art religieux. Trop âgé pour entreprendre de\nnouvelles œuvres, il consacra les dernières années de sa vie à reproduire les\ntableaux des Primitifs Italiens, qu'il aimait d'amour. Ces copies qui, pour la\nplupart, sont au Musée du Cinquantenaire, sont des chefs-d'œuvre du genre.\nElles sont peintes avec un art consommé. Elles sont si merveilleusement et si\nminutieusement exécutées qu'elles donnent l'illusion de l'original et qu'elles\nprocurent au spectateur toutes les émotions d'art que la vue de la toile origi­\nnale eut éveillées. Et il était si heureux, le brave vieux Guffens, quand il\nvoyait les visiteurs de son atelier s'extasier devant ses admirables copies.\n\n\n\n   A l ' E c o l e d e M u s i q u e d'Ixelles. — Cette vaillante et intéres­\nsante école a clôturé son année scolaire par une belle audition musicale, le\n14 juillet. Chœurs, morceaux de pianos, déclamations, tout était parfait, sans\naccroc, sans hésitation. Nous félicitons une fois de plus M. Thiébaut de la\nmaîtrise avec laquelle il dirige son école, comme le public peut le constater à\nchaque audition qui s'y donne. On a exécuté cette fois, d'une façon merveil­\nleuse, des œuvres intéressantes de Radoux, Blockx, d'Indy, et un beau\nChoral d'enfants, du directeur. Puisse cette école progresser sans cesse et mar­\ncher de succès en succès. Nous nous intéressons si vivement à son avenir,\nparce que nous avons constaté toutes les ressources qu'elle renferme, la\nsérieuse éducation qu'on y reçoit, le talent et le zèle des maîtres, et le carac­\ntère vraiment artistique que son directeur a su lui donner et qui s'y affirme de\nplus en plus.\n                                       ***\n\n    L ' A r t r e l i g i e u x . — Nous faisons nôtre cette déclaration d'ALPHONSE\n GERMAIN,     dans la charmante et artistique revue L'Hémicycle, au sujet de l'art\n religieux :\n    « Comme toujours, maints professionnels ont tenté, sans amour réel ou sans\n qualités suffisantes, la représentation historique ou l'interprétation symbolique\n"}, {"page_pdf": 606, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3250, "texte": "                                   NOTULES                                   519\n\n\ndes sujets sacrés. Et, comme loujours, les superficiels vont répétant que l'art\nreligieux se meurt. C'est à peu près comme si l'on niait la vigueur de notre\nlittérature parce que la postérité de d'Ennery et de Richebourg encombre les\nthéâtres de drame et les périodiques à feuilletons. L'art religieux, en effet,\nn'est point manifesté par les peintres qui traduisent en tableaux de genre l'Écri­\nture Sainte ou les sculpteurs qui donnent à des figures quelconques les noms de\nJésus, de Marie, de Bienheureux, mais bien par des artistes en état d'écrire les\nsentiments pieux. Or, des artistes ainsi doués, il en est encore. » C'est notre avis\naussi et notre Salon d'art religieux en a fourni abondamment la preuve. Les\nfresques des moines de l'école de Beuron notamment sont d'admirables chefs-\nd'œuvre d'art vraiment religieux. Nous les mettons bien au-dessus de tout ce\nque l'on a produit dans ce genre en ce siècle. Et nos compatriotes De Vriend,\nJanssens, Wante, Rosier, Arthur Lefever, Lagaë et d'autres encore méritent\naussi d'être cités parmi les sincères et les convaincus. Nous apprécions leur\ntalent et nous aimons leurs œuvres.\n\n\n\n\n   L e C œ u r d e s p a u v r e s , le merveilleux chef-d'œuvre de notre colla­\nborateur, EUGÈNE DEMOLDER, que nous avons recommandé et que nous\nrecommandons encore avec enthousiasme à nos lecteurs, est admirablement\napprécié par notre ami Eugène Gilbert, dont l'âme fine et délicate devait\naimer un livre aussi exquis. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer\nquelques extraits de sa judicieuse critique :\n   « M. Eugène Demolder, l'un des plus merveilleusement doués d'entre tous\nnos romanciers, vient d'enrichir la littérature enfantine d'un petit volume de\ncontes — Le Cœur des Pauvres — qui renferme à tout le moins deux ou trois\nchefs-d'œuvre en miniature : « Colombe, la petite servante » ; « Le Tambour\ndes Corneilles » et « L'Héritage de la mère Labouvole ». Dans ces trois\ncontes en particulier, M. Demolder a atteint une intensité d'émotion sobre,\nde bonne humeur résignée, de délicatesse ingénue, dont nous serions demeu­\nrés bien surpris si nous ne savions que le trop truculent auteur de la Route\nd'Emeraude, que le poète fantasmagorique des Patins de la Reine de Hollande\nfut aussi le conteur merveilleux et savamment naïf du Royaume authentique du\ngrand Saint Nicolas.\n   » Comme tout apparaît doux, sobre, mesuré, dans Le Cœur des Pauvres!\nComme les teintes paraissent nettes et appropriées par une mise en valeur\nadroite qui écarte tout clinquant, tout ton trop vif, toute note criarde ! C'est\nque ces contes furent vraiment écrits pour les enfants, écrits comme s'ils\nétaient simplement et bonnement racontés par l'auteur tenantun de ses petiots\nsur ses genoux ; et c'est enfin parce que l'émotion qui vibre en sourdine sous\nchacun des récits est une émotion vraie, sincère et spontanée.\n   » J'ai déjà dit quel accent de vie véritable et de haute sincérité, cette sim­\nplicité du style — si méritoire et si imprévue chez un écrivain presque Joor-\ndaenesque et Rabelaisien à ses heures — communique aux contes ici rassem­\nblés. Par un heureux retour, le relief des scènes ou des physionomies décrites\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2790, "texte": "520                                DURENDAL\n\n\nn'en est que plus vigoureux et plus net. Les multiples visages enfantins\nesquissés au cours de ces récits ont toute la fraîcheur, toute la grâce et toute\nl'admirable mutinerie attendues. Les visages graves et douloureux des vieux\nguenilleux, braves malchanceux, des bonnes vieilles entêtées aux labeurs qui\nmeurtrissent; des frêles jeunes femmes qui toussent et que ronge l'anémie,\ntoutes ces faces lamentables et ennoblies par la souffrance jettent de doux\nrayons à travers les pages frémissantes du livre. Et partout surgissent des\nscènes exactes et attendrissantes, des petits tableaux où la vie éclate et par­\nfois gronde.\n   » Les Pauvres ne sont ni méchants ni vils, dit M. Demolder dans sa pré­\nface. Et c'est parce qu'ils nous les a montrés bons et nobles que nos cœurs\nsympathisent et communient avec leur cœur. Ce sont, ici, des pauvres vail­\nlants, résignés et doux qui s'entr'aident les uns les autres. Nous r e t r o u v o n s\npas, parmi eux. l'abominable pauvre « littéraire» conventionnel et malfaisant\nque brandissent les partis. Ce ne sont pas des réfractaires et des vicieux,\nexaltés dans leurs rêves de massacre et sublimisés dans leurs emportements\npassionnels. Les dénouements de ces émouvantes histoires sont, pour cela,\ntous éclairés par une petite lueur rassérénante et forte, qui caresse et attendrit\nde son mystérieux éclat... Ce sont ici des pauvres bons, vaillants, résignés et\ndoux, qui s'entr'aident les uns les autres... Et voilà le spectacle qui réjouit les\ndominations célestes et qui, sur nos fronts coupables, sur nos fronts que la\nboue et le sang submergent, retient le redoutable bras, le bras vengeur du\nJuge Eternel. »\n   Nous répétons, à ceux qui voudraient faire l'acquisition du charmant livre\nde M. Demolder, qu'on peut se le procurer en envoyant un mandat de 3fr 50\nà M. Valette, directeur du Mercure de France, rue de l'Echaudé-St-Germain,.15,\nà Paris, ainsi que chez les principaux libraires de Bruxelles.\n\n                                        ***\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : E. DE NOAILLES : Le cœur innombrable\n(Paris, Calmann-Lévy). — J.-H. ROSNY : Une reine (Paris, Pion). —\nA. CAMBRY : Trio d'amour (id.). — G . DE LYS : Le logis (Paris, Lethielleux.)\n— R. BUCHANAN : Father Antony (id.). — H . SIENKIEWICZ : Journal d'un\nartiste (Paris, Rougier). — F. BERNARD : Les diaphanes (Tournai, Deca-\nlonne-Liagre). — J. VAN DEN GHEYN : Catalogue des manuscrits dé la\nbibliothèque royale de Belgique. T. I. Ecriture sainte et Liturgie (Bruxelles,\nLamertin). — J. VIGNAUD : L'accueil (Paris, Ollendorf). — H. S I E N K I E ­\nWICZ : A la source du bonheur (Pari?, Lethielleux). — E. ROD : Made­\nmoiselle Anette (Paris, Perrin). — G. KURTH : Clovis, 2e édition, 2 volumes\n(Paris, Retaux).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 536, "texte": ""}, {"page_pdf": 537, "texte": ""}, {"page_pdf": 538, "texte": ""}, {"page_pdf": 539, "texte": ""}, {"page_pdf": 540, "texte": "   Mademoiselle Euphrosine Beernaert\n\n\n                    LE dimanche 5 juillet, aux premières lueurs de l'aube,\n                       Mlle Euphrosine Beernaert, — depuis longtemps minée\n                      par des souffrances physiques qu'elle supportait avec cette\n                      sérénité et cette vaillance qui formaient le fond même de\n                      son caractère, — rendait son âme à Dieu.\n                         Avec Mlle Beernaert, disparaît une des physionomies\n                      les plus intéressantes et les. plus séduisantes de notre\n                      monde artistique.\n                         Peintre et femme, elle était admirablement douée, sans\nque l'originalité de l'artiste ait jamais fait tort aux qualités de simplicité et\nde bonté parfaites de la femme, sans que la délicatesse naturelle de la femme\nait jamais atténué dé faiblesse ou de mièvrerie son art très personnel et\nsouvent puissant.                                           . . .\n   Elle était née à Ostende, le 11 avril 1831, et avait partagé les premières\nétudes d'un frère qu'elle adorait et qui était destiné à devenir le plus grand\nhomme d'Etat dont la Belgique indépendante puisse s'honorer.\n   Les hasards de la carrière de son père, fonctionnaire de l'enregistrement,\namenèrent la famille Beernaert à Namur. Ce fut dans cette charmante cité, au\ncadre si pittoresque, que s'éveilla la vocation artistique de la jeune fille. Elle\neut comme premier maître un paysagiste namurois, le « père Marinus », dont\nelle eut vite fait, semble-t-il, d'épuiser la science.\n   Dans ses œuvres, qui, à partir de 1860, affirmèrent sa maîtrise, on ne trouve\npoint de trace, en effet, de la manière très conventionnelle et essentiellement\ndécorative du père Marinus. Son style tranche aussi sur celui des Verboeck­\nhaven, des Roffiaen, des Robbs qui passaient, vers cette époque, pour nos\npaysagistes les plus cotés. Il s'apparente bien plutôt à la manière des Boulan­\nger, des Baron, des Courtens par le sens du coloris et la passion de la sincérité.\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": "458                               DURENDAL\n\n\n    Cette femme fut, dans son art comme dans sa vie, un caractère. Elle ne sacrifie\npas, comme beaucoup de femmes-peintres, au brio ou à l'afféterie. Comme\n Rosa Bonheur, elle a les grâces de son sexe, sans en avoir la faiblesse. Elle\n aime et exprime la poésie des frondaisons, des eaux calmes, des beaux cou­\n chants, sans jamais tomber dans le sentimentalisme des M me Deshoulières du\n paysage.\n    Les sites de notre pays, qu'elle fut une des premières à révéler, et aussi une\ndes plus ardentes à défendre (la Société nationale pour la protection des sites\nl'avait élue en qualité de vice-présidente) eurent toujours ses préférences : les\nbruyères campinoises, les dunes et les vergers des Flandres, les vallées\nd'Ardenne lui inspirèrent tour à tour ses meilleures toiles. Après la Belgique,\nla Zélande et la Norwège furent ses thèmes de prédilection.\n    D'année en année, son talent devenait plus solide, — tandis qu'elle gardait\ntoujours ce scrupule de mieux faire, ce « perpétuel mécontentement de soi »,\nqui est le stimulant des natures fortes.\n   Les honneurs l'avaient comblée sans l'étourdir : médailles d'or, décorations,\ntitres d'académicien...\n   Mais, — et il est permis, au lendemain de sa mort, — de soulever un peu\nle voile de son intimité, — toutes ses ressources de crédit ou de fortune, elle\nne songea jamais à s'en servir que de la façon la plus noble et la plus intelli­\ngente.\n   Que de jeunes artistes, dans desheures de désespérances, lui durent une pro­\ntection aussi discrète que généreuse !... Et avec quel beau souci d'augmenter\nnotre patrimoine d'art elle contribua à enrichir nos collections publiques,\nnotamment par les dons de Gainsborough, de Raiburn, de Leone Leoni, de\nVan Alsloot, de Teniers, de Snyders, de Weninx, de Memling et d'autres\nqu'elle fit, — largesses princières, — à nos musées de Bruxelles et d'Anvers.\n   Le pays conservera d'elle le souvenir d'une artiste qui, avec Marie Coll'art,\noccupe dans notre école moderne le premier rang parmi nos paysagistes fémi­\nnins. Tous ceux qui eurent le bonheur de l'approcher se souviendront de la\nfemme au cœur simple, vaillant et bienveillant, qui doublait le talent par la\nbonté.\n   Durendal se devait de louer une telle mémoire et d'exprimer ses profondes\nsympathies à l'éminent homme d'Etat qui pleure, en cette sœur disparue, une\ncompagne qui fut vraiment digne de lui.\n\n                                                              DURENDAL.\n"}, {"page_pdf": 542, "texte": "                      Deux Chaînes\n                  (Conte d'aujourd'hui)\n\n\n\n\n                                              P o u r GEORGES V I R R È S\n\n\n\n               IL se nommait Brice-Jacques-Jérôme. Les vieux\n                  paysans d'ici n'accolaient jamais, sinon par\n                  mépris, un nom à un prénom. Ils n'en finissaient\n                  point d'aligner, à côté du leur, une longue\n                  kyrielle de prénoms d'ancêtres. Ça luisait dou­\n                  cement dans leur souvenir comme les gros clous\n                  de cuivre, dont ils aimaient orner la poignée de\n                  leur fouet. Ça sonnait, clair et loin, souvent la\npauvreté, toujours la droiture et l'honneur, aux oreilles des gens\nd'alors qui ne connaissaient guère plus belle musique que celle-\nlà. — Jacques donc, le père, et Jérôme, l'aïeul sans doute, aussi\nles pères et les aïeux d'avant eux, — avaient ouvré à la\nCapellerie, depuis que la Capellerie était une cense et qu'il y\navait des Ambroise-Pierre-Antoine là-dedans. Ouvré s'entend :\npeiné, souffert souvent, pris du bon temps parfois, comme leurs\nmaîtres et avec eux. Après un labeur de quasi trois quarts de\nsiècle, Jérôme l'aïeul s'était assis au coin du feu de la Capellerie,\nà la place chaude encore de Pierre et y était resté quelque dix\nans, grand ennemi et grande terreur des chats, qu'il entendait\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "460                         DURENDAL\n\n\nêtre de la grange, non pas du foyer, ne se levant jamais de son\nescabelle, sinon pour Pierrot Labbé, le vieux pèlerin pauvre\nqui, nouveau Benoît Lâbre, portait, accroché à ses loques et\nfourmillant le long de son collier de médailles, un essaim nom­\nbreux de poux, ces petites bêtes du Christ. Jacques, le fils, ne\ns'était point passé longtemps de la bénédiction du père, qu'il se\nfut fait scrupule de ne pas réclamer chaque soir — tout droit et\nla casquette en main dans l'embrasure de la porte — avant\nd'aller s'étendre derrière les culs des chevaux de la Capellerie.\n Il avait 50 ans sonnés quand on le ramassa, couché sur le dos\ndans la rigole de l'écurie, agonisant d'une ruade reçue en pleine\npoitrine, et ce fut en râlant qu'il dit à Brice, qui se lamentait au\npied du grand lit, où plusieurs des siens avaient remplacé des\ncensiers pour y mourir : « Mon fieu, ne pleure point. Tu ne\nseras point plus perdu ici, moi mort, que tu n'étais de trop\nlorsque ton parrain et moi nous étions vivants. Reste ici. Fais ce\nque tu verras faire et va tout droit en toute pauvreté et hon­\nneur ». Et, avec une dernière larme : « T u es plus le garçon de\nMarie-Sainte que celui de ta pauvre Marne (1), mon fieu ».\nMarie-Sainte était la censière de la Capellerie. Ç'avait été en\npensant à elle surtout que Jacques avait dit à son fieu, le passé\nétant bon garant pour l'avenir : « Fais ce que tu verras faire ».\nCar, pour couper au plus court,' il n'y avait point une lettre de\ntrop à ce nom. Il devait venir tout seul aux lèvres de quiconque\navait vécu une heure avec cette paysanne qui semblait, quant à\nl'âme, avoir émigré tout droit de ces temps où ceux des terres\nqui furent toujours très près du Christ, l'étaient plus encore, et\nquant au corps, être descendu hier de ces piliers ou de ces ver­\nrières-d'Eglises où les Primitifs prièrent des Saintes, et s'être\nincarnée par miracle sous la futaine et le calicot bleu.\nMarié-Sainte, elle avait sûrement fait en sa vie un prodige! La\npremière vieille femme qui s'était penchée sur le tablier où la\njeune censière de Capellerie rapportait aussi précieusement\nqu'une relique le paquet de chair vagissant et sanguinolent, qui,\nlà pauvre Marne étant morte sans l'avoir regardé, avait quand'\nmême prétendu - vivre, celle-là s'était signée en reculant : « Je\ndirai à None un chapelet, ma fille, pour que celui-ci s'en aille\n\n\n (1) Maman.\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": "                           DEUX CHAINES                          461\n\ndans le cercueil de sa Marne! » Et la Méquenne (1), une luronne\nqui ne mâchait point ses mots, avait opiné tout uniment,\nqu'avec le front large et plat que le nouveau-né avait, le men­\nton qu'il n'avait pas, le bas du visage étant presque entière­\nment pris par une échancrure buccale dont les pareilles se\nnomment d'ordinaire autrement — avec ses oreilles énormes à\n « rebrousse-face » qu'un duvet blanc vêtait — tout bien con­\nsidéré enfin, les grands yeux ronds à fleur de tête et la structure\nspéciale de l'orifice nasal, l'unique rejeton des Jacques-Jérôme\neut été aussi bien à sa place sur la litière des veaux que dans\nla banne, où déjà il dormait à pattes closes — puisqu'il préten­\ndait vivre! — à la bonne place, près du foyer. Au décès du père,\nil ne s'en fallait toujours que des cornes heureusement absentes\npour que ne fut outrageusement vraie la sentence physiologique\nportée sur Brice par la Méquenne. A 20 ans, grâce d'abord au\nbon lait de Marie-Sainte qu'il avait aussi goulûment sucé qu'il\nprétendait vivre, grâce à l'héroïsme d'une fleur qui se laisse\nmanger par un crapaud, Brice, l'être mal éclos et sanguinolent,\nétait devenu un gars colossal, large et gras à fendre à l'ongle\n comme un fier censier. Mais sa tête était toujours là, prolifiée,\n phénoménale, placide et cocasse en diable, portée à s'y\n méprendre telle celle d'un bon ruminant repu qui vous regar­\n derait par-dessus la haie ou la barrière d'une pâture. Et Marie-\n Sainte fermait les yeux maintenant, vaincue dans sa lutte\n contre la nature, comme frôlée d'un vague vent de malheur, —\n pour ne point voir, assis côte à côte à table, ces deux fruits de\n ses seins, cette Marie-Fleur, son unique enfant dont les gens\n disaient entre eux, quand elle passait, qu'elle était trop belle pour\nvivre, et ce Brice des Jérôme, qu'on se montrait avec des yeux\n de prodige, en murmurant qu'il n'avait point prétendu mourir.\n    Le fait est qu'ainsi déconvenue, n'ayant point pu humaniser\n cette face, Marie-Sainte s'était rattrapée sur l'âme qu'elle avait\n soigneusement modelée, à ce malchanceux, une belle âme des\nterres, sentant bon — comme elles au printemps — la simpli­\n cité, la naïveté et l'honneur, une belle âme fruste et droite,\n pieuse et tout en Dieu joyeuse, une de ces âmes figées en Christ,\n'puissamment amarrées à tout le passé glébéen et croyant.\n\n\n (1) Servante.\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "462                          DURENDAL\n\n\n   Mais ces âmes étaient,pour la plupart, déjà mortes. Il y avait\ndu temps que le premier coup de fouet d'un roulier étrange, qui,\ntout à coup, sans qu'on sût au juste d'où il venait et où il allait,\ns'était mis à courir les glèbes, avait retenti, éveillant à la fois la\ncabane, la cense et le château. Et c'était étrange de voir comme\ntant de portes, jusque-là pieusement closes sur toutes les choses\nsi fidèlement gardées du passé, s'étaient ouvertes toutes grandes\ndevant lui; étonnant de voir avec quel empressement on le\nlogeait partout, ce nouveau, ce passant, sans doute, des guêtres\nau chapeau, tout reluisant d'or, et déclinant à qui voulait\nl'entendre un nom fameux, mais riant et se gaussant également\nde tous les hôtes et de toutes les auberges. Ce que ces gausseries\nportaient, prenaient force de lois, lassaient à qui mieux les\npaysans de faire ce qu'ils avaient toujours vu faire, d'être ce\nqu'ils avaient toujours été! Il entrait, le beau fieu, dans une de\nces censes, si bien filles de la glèbe qu'on les fabriquait toutes de\nterre et que le chaume des seiglières les recouvrait, il disait :\n« Mes garçons, ceci n'est que nid à puces et à rats, indigne de\nvous. Vous êtes logés comme vos pourceaux. Garçons, il y a trop\nlongtemps qu'on vous prend, à vos sarraus et à vos guêtres,\npour vos valets, et vous, mes filles, à vos coiffes, à vos petits\nsabots, à vos mantelets, pour vos méquennes ». Il n'était point\nsorti, que le chaume et le torchis de dix censes étaient par terre,\nque les briques et les tuiles des maisons, où il n'y avait plus\nguère de place, hélas! ni pour les poux du Christ ni pour ceux\n qui les portaient, grimaçaient dans la superbe verdure des terres\n d'été, dans la mélancolique sombreur des glèbes d'automne. Et\n à l'église, les jours de fête, des dindes travesties, portant des\n têtes de pommiers bizarrement fleuris, s'empaquetaient, glous­\n sant des prières à un Dieu caché derrière de risibles parterres —\n remplaçaient les femmes d'hier vêtues de sombres mantes à\n capuchons, sous lesquels on n'était gêné par rien pour regarder,\n ainsi que des nonnes, le Christ. A l'église, une bande d'étour-\n neaux raides, aux plumes étriquées, occupaient le côté des\n sarraus anciens, couleur de glèbe et couleur de ciel, qui\n n'avaient pas à souffrir du voisinage des chapelets. — Et le beau\n gars avait fait claquer son fouet sous les poternes des gentilhom­\n  mières rustiques : « Allons! Toujours ici? La terre aujourd'hui\n  pousse de l'or. La saison est passée de la charité, de l'aumône,\n  de l'exemple du travail au paysan. Voulez-vous à la fin tourner\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "                          DEUX CHAINES                          463\n\n\nà vulgaires remueurs de terre? » Du coup la superbe vie des\nseigneurs terriens croulant, la grande vie des inutiles citoyens\ndu monde commençait. Tels savaient encore qu'il leur restait\ndes paysans et des terres, à cause du gibier qu'on engraissait\npour eux et des gras fermages qu'ils affermaient partout. L'on\nvoyait ces bonnes vieilles carrioles, amenant jadis les belles\ndames à leur banc le dimanche, les portant partout aussi dans\nleurs terres où l'on souffrait et de corps et d'âme — devenir le\nlot de censiers papegeais, prétendant se hausser au rang de la\nnoblesse absente. — Il tirait, l'ensorceleur, par un coin de sa\nblouse, en riant dans sa barbe, un fils de ces ouvriers, qui\ndepuis toujours mouraient dans les censes, chez eux, un beau\nbrin d'ouvrière, par un coin de sa robe de futaine : « Etes-vous\nbêtes, mes enfants, vous, d'ouvrer pour une tartine et un chan­\nteau, et vous, d'aller tout le jour, comme vous irez toute votre vie,\navec une cotte et des mollets pleins de bouse? » Et tandis que\nl'exode commençait vers des Golgonde terriennes, où les écus\npendaient, disait-on, au lieu d'épis, à la pointe des chaumes, le\nmirage d'or des villes hallucinait. C'était là un bon coup de fait :\nassoiffer d'or les âmes de qui devaient être les pères et les mères\nde l'avenir. — Et le chariot peinturluré, mené par ce gars, por­\ntant à son chapeau le mot qui fit tressaillir et s'emballer tout le\nmonde moderne, sur lequel il est resté comme une étiquette\nspéciale, difficile à décoller, de misère — stationnait à la porte\nd'une de ces églises moussues et vieillies dont les chemins pro­\nlongeaient les croix centrales de salut jusqu'au fond des terres.\nLes actes de Foi, d'Amour, d'Espérance en Christ des aïeux, qui,\ntoujours chauds, palpitaient rivés à ces pierres croulantes, mais\nsuperbes, avaient-ils brouillé les yeux du sournois rieur? S'était-il\nsoudain trouvé mal au sein de l'haleine pieuse de tant de siècles\nemmagasinée là ? Cette Voix toute-puissante, puisque seule\nécoutée, qui depuis toujours arrangeait en Dieu la vie intellec­\ntuelle, morale et sociale de ce coin de glèbe, l'avait-elle désagréa­\n blement assourdi ? Vite une grange moderne, surmontée d'une\nmoderne croix, attestait sa prétention au monument, empiétait\nsur le clos des morts, les reléguait, ces derniers, sans doute pour\nque plus grand encore fut fait le vide autour de Dieu, loin du\nclocher, comme des bêtes crevées, en pleine terre; et l'on se\nmettait à croire que ceux que n'avaient pas empoisonnés de leur\nvoisinage des défunts ayant vécu cent ans, devaient nécessai-\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": "464                          DURENDAL\n\n\nrement, étant morts eux-mêmes, empoisonner les vivants!\nFinalement, aux paysans dotés du moderne confort, débarrassés\nde coutumes et d'idées vieillottes, sensiblement allégés de\ncroyances surannées, démarrés du passé, le progrès — c'était lui,\nce beau fieu — offrait, en d'énormes carrés de papier tout pleins\nde lettres moulées, le cadeau du départ. Et ils se mettaient à\nânonner, la sueur au front, des vérités et des sottises, à mâcher,\navec toute l'ardeur vorace qu'on apporte à un met nouveau, des\nviandes saines et des viandes frelatées, des détritus et du pain\nbis, à avaler d'invraisemblables breuvages . intellectuels et\nmoraux avec cette belle candeur d'ignorants, pour qui toute lettre\nmoulée fait autorité de Coran. Et la silhouette dorée de\nl'homme au mot fameux n'était pas tout à fait disparue à\nl'horizon, que les charrues croyant en Dieu et celles croyant n'en\navoir plus labouraient un sol où auraient dû rester, monde en\ndehors de l'autre, les paysans de toujours.\n   Mais voilà. Le beau roulier avait, avec la Capellerie, perdu\nses peines. Elle n'était mie si facile que cela à démarrer du\npassé. Il eut fait bon parler à Broise (1) de toucher à une feuille\nde ces noyers qu'avaient plantés ses pères et qui éborgnaient sa\nporte, à un pan de ces torchis qu'ils avaient cent fois replâtrés\nde leurs mains. C'était un colosse dur pour lui et froid d'appa­\nrence, mais bon pour les autres comme le bon pain, un de ceux-là\ndont il ne manquait point alors et dont la devise à laquelle on\nn'était jamais félon était toujours : fais ce que tu as vu faire,\napparemment parce que l'on n'avait jamais vu forfaire. Et dans\ntout ce tohu-bohu, ce lâcher-tout de mœurs et d'idées, ce démar­\nrage général loin du Christ et hors la terre, le vieux censier se\nreprenait à avoir, ainsi qu'il ne l'avait jamais eu, l'orgueil de tout\nce passé dont il était et dont on était las, l'orgueil de son\nchaume, l'orgueil de son sarrau, l'orgueil de son chariot de rou­\nlier qui s'en allait plus que jamais paré aux neuvaines, l'orgueil\nde la terre qui l'avait vu naître, celui de jeter dehors, rien qu'au\nvu de son habit, tel freluquet se posant un jour en prétendant de\nMarie-Fleur : « T u viendras avec un sarrau sentant le cheval » ;\ncelui de dire aux censiers ses voisins, quand ils vantaient devant\n lui l'inouïe prospérité de la terre : « On dirait, mes fieux, que\nvous avez eu faim, dans le temps ».\n\n  (1) Ambroise.\n"}, {"page_pdf": 548, "texte": "                          DEUX CHAINES                          465\n\n\n    Bientôt avec l'âge venant, quand il vit le chancre enraciné,\nsans remède, qu'il lui fallut de plus en plus se hausser pour\npercevoir, par-dessus la tintamarresque liesse du temps présent,\n les dernières musiquettes du passé, sa belle indifférence d'ancien\ntomba. Il eut souvent la bouche pleine de huées, de crachats et\nde plaintes. Volontiers il vaticinait maintenant des débâcles et\ndes catastrophes, et demeurait assis devant la vitre de la censé,\nles après-midi de dimanche, à regarder le trop grand soleil qu'il\nfaisait dehors, avec des yeux pareils à ceux dont on fixe l'incendie\net la tempête. Il « épreuvait » de trouver le bout des choses\nd'aujourd'hui et parlait d'un chariot énigmatique s'en allant\nseul, au soir tombant, le long d'une charroyère déserte, les\nchevaux faisant trop d'embarras sous leurs grelots et leur pom­\npons ... et pas de charton en croupe ! « T u t'useras les cerveaux\nà penser du noir et le gosier à chanter malheur. Laisse donc\nfaire le bon Dieu». Nenne (1) Marie-Sainte effectivement, douce\net tranquille, allant droit devant elle comme si de rien n'eût été,\nlaissait faire le bon Dieu et se laissait faire de lui comme se\nlaissent faire du bon soleil les oiseaux, les herbes et les fleurs.\nBrice, ces fois-là, avait les yeux, ces gros yeux ronds écarquillés,\nd'un brave ruminant à qui le vacher présente au bout d'une\nfourche une provende nouvelle, inouïe. Est-ce que pour lui les\nchoses d'aujourd'hui n'étaient pas les choses de toujours, celles\nde son père et de ceux d'avant lui? Y avait-il quelque chose de\nplus grand au monde que savoir bien tenir un fouet et « ruer\nun sillon droit » ? Non, il n'avait jamais songé qu'on put l'atteler\njamais à autre chose qu'à ce coin de glèbe qui jamais n'avait\nprétendu dételer du passé.\n\n                                 *\n                                * *\n\n   Il y avait tout juste un an que Marie-Fleur était morte, fau­\n chée tout d'un coup, frappée de ce je ne sais quoi doucement\nimplacable comme la miséricordieuse volonté de Dieu finissant\nles braves races, quand elles n'ont plus que faire ici-bas, sinon\n déchoir et pourrir. Il y avait tout juste un an qu'un beau matin\n embaumé, chantant et joyeux de juin où des chants d'oiseaux\n\n\n  1) Marraine.\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": "466                         DURENDAL\n\n\nmontaient des seiglières fleuries vers les branches d'arbres en\nfleurs, Brice-Jérôme, ramenant le chariot à bâche grise et à\nherse de cuivre, avait encadré sa face chavirée de bon animal\nflagellé de la première grande douleur, dans l'embrasure de la\nporte de ferme. Nenne allait traînant ses chaussons sur les\ndalles, mains jointes, et tenant sur ses yeux son tablier bleu\ntout moucheté, ainsi que la glèbe avant l'orage, de lourdes\nlarmes, disait entre chaque sanglot : « Que votre volonté soit\nfaite, bon Jésus » ; « Sainte-Marie, mettez notre Marie-Fleur en\nparadis ». Et l'homme à face de boeuf avait eu soudain un mot\nsuperbe, qu'il n'avait appris ni lu nulle part, sachant tout au\nplus qu'un i ressemblait à un manche de fourche bien droit\ncoiffé d'une espèce de petit chapeau et qu'un o ressemblait assez\nà une roue de chariot vide de son moyeu et de ses rayons : « Je\nvous tiendrai pied, Nenne ». Ce à quoi Nenne n'avait point\nrépondu puisqu'elle croyait à cela vraiment depuis toujours.\n    Il y avait juste un an. Assis devant la vitre, retour des vêpres,\nqu'on chantait plus que jamais devant des chaises vides, le vieux\ncensier de la Capellerie regardait le trop grand soleil qu'il fai­\nsait dehors, avec des yeux pareils à ceux dont on fixe l'incendie\net la tempête, où quelque chose de vous est mort et enfoui.\nDerrière lui, dans la pénombre tombant de solives noires de la\nfumée des siècles, coiffée de travers d'un bonnet, dont la blan­\ncheur faisait foi d'yeux qui n'y voyaient plus guère, et les gau­\nfrures, de mains qui chaviraient à chaque pincée du fer, Nenne\npleurait ses prières et mouchetait de larmes son tablier. Un pas\nlourd d'homme chaussé de souliers ferrés, écrasa les pavés\ndevant la porte, racla les courtes planches en chêne qui servaient\nde marches, et l'huis céda. Machinalement les vieux s'étaient\nretournés, puis d'un bond s'étaient levés, puis accroupis devant\nl'arrivant, pris d'un rire fou, déchaussant les grimaçantes gen­\ncives de ceux qui ne rient plus, tapaient dans une indescriptible\ntorsion de tout l'être leurs mains à leurs genoux. Ah ! leur bœuf!\nAh! leur brave bœuf de Brice-Jérôme! Jamais la bêtise inouïe,\nla satanée cocasserie du costume moderne adapté au paysan,\nn'avait été plus péremptoirement démontrée. Jamais costume\n anglais carrelé, bigarré ainsi qu'une peau de zèbre ayant traîné\n longtemps dans la poussière d'un jardin de plantes, n'avait eu\n l'avantage de jurer plus avec la nature. Il ressemblait à s'y\n méprendre, ce Brice carnavalesque en juin, dans son veston qui\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "                          DEUX CHAINES                          467\n\nl'engainait et l'écrasait à ne pouvoir souffler ni remuer le torse,\navec sa tête énorme d'animal congestionné, coiffée d'un minus­\ncule chapeau de paille à ruban écarlate, avec son pantalon d'une\ntelle phénoménale ampleur qu'il formait cotte à chaque jambe, à\nje ne sais quel bizarre bucéphale pommelé, à quelque monstre\ndont l'humanité eut été à rebours, dans les soubassements.\n« Vite une longe, que je mène ce bidaillon à cotte de femme à\nl'écurie », hennissait de rire Broise. « Que tu es bête là-dedans,\nmon pauvre fieu », ajoutait Nenne.\n   « Faut pas rire, faut braire (1) ». Le gars prenait un accent\nbourru et chagrin qu'ils ne lui avaient jamais connu. Leurs\nvieux cœurs se mirent à battre, comme ils battent à l'approche\ndu danger des catastrophes. Maintenant le fieu gueulait, comme\nfont les timides qui veulent aller jusqu'au bout. Et sur ces\nvieilles âmes, ainsi que des maillets revêtus de dards, les mots\nbrutaux tombaient. — « Je m'en vas demain ouvrer aux bette­\nraves en France. Nom de... (il jurait déjà!). Suis las d'être traité\nde fainéant, de vaurien par les autres, de piétiner pour rien dans\nla terre. H é ! H é ! J'ai ouvré deux mois pour ceci (il montrait le\ncostume pommelé). Je vas gagner cinq francs par jour en France,\navez ouï ? cinq francs ».\n   Le vieux s'était campé devant lui, le visage tourné à la blan­\ncheur de la chaux de muraille, tout le corps hochant. « Ah! Ah!\ntu t'en vas ! »\n   « Pour Dieu, Broise, ne dis rien. Ne te monte pas encore.\nTu as bu, mon fieu. Va-t-en dormir. C'est ta tête qui s'en va.\nCe n'est pas toi ».\n   « Si fait, c'est moi, la mère ». La mère? Où avait-il pris de\nl'effronterie, ce mal venu, maintenant ?\n   « T u t'en vas? — Je ne pensais point que tu serais un jour\nbête assez pour suivre des lumerottes. Car, c'est des lumerottes,\nça, tes cinq francs : combien ça va-t-il durer? Je pensais bien que\ntu avais toudis (2) eu du sang dans tes poignets, que tu avais\ntoujours su lever tes pieds au-dessus des mottes. T u ne gagnes\nrien ! Quand Nenne t'a ramassé dans son tablier d'à côté ta\nbrave mère — que Dieu ait son âme ! — tu étais un lapin écor-\n\n\n (1) Pleurer.\n (2) Toujours.\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "468                         DURENDAL\n\n\nché, et tu ne bougeais pas plus qu'un poulet tombé à l'eau, qu'on\nréchauffe près du feu. Ah ! tu n'as rien gagné ? T u n'es pas gras\ncomme un pourceau et fort ? T u n'as pas eu du bon temps\ncomme les meilleurs fieux de cense? Tu n'as pas toujours été\nnotre fieu, et t'a-t-on dit qu'il n'y aurait jamais rien d'ici pour\ntoi, quand Nenne et moi nous nous en irions ? »\n   Broise, ces choses dites à moitié calme, eut devant le silence\nobstiné de Brice, un violent sursaut de colère : « Tu es un vau­\nrien..., tu es un lâche. Je ne te peux plus supporter une minute\ndevant moi. Tu es comme un chien qui a la gale. Tu pues... Tu\nas nié ce que tu avais promis à ton père, à sa mort. Faut plus\nparler de tes menteries aux vivants... Va-t-en dehors ! »\n   Et il n'avait plus eu un mot depuis, de ce Brice-Jérôme,\naveuglé aussi par l'éclat d'or du présent, hors un mot dur\nà Nenne, qui se lamentait, ce qui depuis quarante ans de vie\nensemble ne lui avait pu être même une fois reproché. Mainte­\nnant, Nenne, quand elle priait et pleurait, priait et pleurait\ndouble, devant deux images de plus en plus embrumées dans le\nrecul du passé, une image de morte et une image de vivant, dont\nla dernière n'avait pas l'aspect le moins dolent des deux.\n\n                                 *\n\n\n  -Soudain, au milieu de la dislocation sans cesse grandissante\nde la glèbe au point de vue chrétien et moral par l'or, de sa dis­\nlocation sociale pour l'or, les premiers craquements de la débâcle\néconomique. D'abord c'est le blé qui croule, arrive à une telle\ndérision de prix, que cela arrache des exclamations de surprise\net de colère à Broise lui-même, qui n'a jamais vu le grain si bas.\nPuis, pendant que les censiers se regardent interdits, au milieu\ndes ouvriers qui battent des mains comme s'il s'agissait de leur\nsalut décidément assuré, le lin tout à coup ne marche plus, se\ndégoûte des terres et bientôt, sous les charpentes abîmées des\nhangars à teiller, voici que beaucoup cherchent en vain — beau­\ncoup dont les moins nombreux, ne sont pas les ouvriers — les bas\nde laine, où l'on secouait si aisément hier et si drus les écus\ncachés dans les tresses des bottelées. La terre suit comme frappée\nd'une malédiction inconcevable, tourne à rien, fait à peine ses\nfrais, geint sous l'hypothèque, pesant à peine hier sur elle comme\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "                            DEUX CHAINES                          469\n\n   un caillou, aujourd'hui l'écrasant ainsi qu'une montagne. Une\n   résurrection, plutôt un dernier regain de vie avant l'agonie longue\n   et lente. La betterave paraît; C'est le dernier cadeau du progrès\n   aux paysans de ce coin de terre, la panacée, celle qui leur fera\n  oublier que les pays d'outre-mer leur charrient le blé qu'ils\n  mangent, et les pays de Russie, la toile dont est faite la chemise\n  qu'ils portent. Les cheminées se dressent et fument. Mais il y\n  a trop d'avisants sur le chemin, près des hangars à teiller croules,\n  où chaque bras qui se levait était de chair et d'os, non de fer ou\n  d'acier. Que faire? Retourner aux vieilles censes du passé? C'est\n  loin déjà, difficile, et elles sont pour la plupart bien mortes.\n  Puis, pour cela, il faudrait savoir encore que l'argent n'est point\n  le tout de ce monde. Il faudrait reprendre sans haut-de-cœur, le\n  sarrau et la coiffe, bouter dehors des terrestant de choses, dont\n  ceux des châteaux, des fermes, des chaumines se fussent plus\n  aisément passés que de. manger ensemble de cette même terre, où\n  depuis si longtemps en Christ ils mangeaient; Ah ! oui, le recul !\n  E t . comme il est payé cher aujourd'hui par tous ce « nous ne\n  pouvons plus » exaspéré, méprisant, quand crié au passé rude,\n  et croyant Et comme sur le moderne et trompeur décor de\n civilisation, d'embourgeoisement, de matériel confort, elles\n tranchent et saignent, mes chaînes de misère. L'une court la\n glèbe, va partout, passe, repasse, entortille et enlace. Regardez\n ceux qui y étant rivés se meuvent dedans et songez à ceux des\n dîmes et des corvées, des bastonnades et des pendaisons des\n temps mauvais : il n'y a que le masque qui diffère des serfs\n terriens d'aujourd'hui. Hue! l'échiné basse sur le coin de glèbe\n dont plus une motte n'est à eux.\"!: Hue !, les sans-indépendance,\n les sans-repos, les sans-dimanche! H u e ! pour dix! Et ceux\nd'antan trouvaient parfois des seigneurs, et toujours des moines;\net des prêtres, pour de temps en temps desserrer la chaîne et les\nlaisser souffler. Voici l'autre. Longue à n'en pas avoir le bout,,\ntoujours bruissante, n'ayant qu'un point de contact avec la cir­\nculaire, une chaîne qui bouge et qui marche, tirant par le col ceux\nqui y sont rivés vers les terres étrangères. Ils marchent. Les\navez-vous reconnus? Sont-ils bien les pauvres victimes de la terre\ntrop pauvre pour les nourrir aujourd'hui? Sont-ils bien ceuxque\ndémantellent les sucreries, dessèchent les briqueteries, avaient\nles rudes étés du \"Sud? Sont-ils assez les sans-foyer, les sans-\"\nfamille, les sans-dimanche et les sans-Dieu, les sans-rèpos, les\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "470                         DURENDAL\n\n\nexilés à jamais du pain quotidien? Ils marchent, et ceux des\nterres étrangères qui les croisent au passage ont le rictus du\nmépris et la moue du dégoût aux lèvres, comme s'ils croisaient,\nbesace au dos, pouilleux et déguenillés, des mendiants.\n    La Capellerie avait aisément tenu tête au progrès. Dans la\ngrande détresse qui soudain étreignait la terre, et dont cette fois\nBroise ne voyait plus le bout, il ne devait plus y avoir de place\npour elle. La cense ne croula point tout d'un coup, comme beau­\ncoup d'autres, elle disparut de dépérissement lent, sans agonie,\ncomme sans fracas. Broise vieillissait. Il avait de la peine main­\ntenant à harnacher « la blonde », sa dernière jument; et Nenne\nvenait, de droite et de gauche étançonnée, à l'église. Broise\nremit, coin par coin, ses bonniers à des mendiants agraires las des\nroutes méprisantes de l'étranger, pris tout à coup du véhément\ndésir de se hausser jusqu'à la condition de serfs. Il garda, autour\nde la censé, quelques lopins qu'il soigna seul. Les «trimbaleurs»\nqu'il se lassa d'engager n'étaient point des Brice, mais de la\nracaille de sac et de corde, le rebut des terres et des travaux\nindustriels où l'on embauche des terriens. Puis il ne lui plaisait\npoint d'être autre qu'il n'avait été : l'esclave et la chose de\nl'ouvrier d'aujourd'hui, lui qui en avait été le maître fraternel.\n D'autre part, il exécrait l'engrais, enherber des terres si bonnes\ndonneuses de blé et de lin jadis, les machines, toutes les choses\n neuves, vantées comme des panacées, qui, d'après lui, galvau­\n daient le sol et n'avaient rien à faire contre les pâtis de plus en\n plus nombreux de chiendents et les emblavures sans cesse pro­\n lifiées de sénés en parterres. « Les machines? Quand, rejetés\n d'ailleurs, tous ces malheureux reviendraient les bras ballants,\n qu'est-ce qu'on ferait d'elles et d'eux ? » Mais elle était triste\n ainsi à fendre l'âme, la superbe remueuse de glèbe d'antan,\n tournée à rien, amoindrie, châtrée, devenue ainsi qu'une « aro­\n terie » (1) quelconque du vieux temps.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Brice-Jérôme était revenu. Le même pas lourd, mais combien\nlas! avait écrasé les pavés devant la porte. Les mêmes souliers\n\n  (1) Petite ferme.\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "                            DEUX CHAINES                           471\n\n  ferrés avaient raclé, en traînant, les planches mangées par l'eau\n  qui servaient de marches. Mais aussi les larmes avaient «campé»\n  des yeux de Marie-Sainte. La chute de son chapelet, à gros\n  grains et à grosses mailles, avait fait se dresser en sursaut la pul­\n  lulante lignée de ces chats, que bâtonnait Jérôme, feu le maître-\n charton de la Capellerie. Et les bêtes, et les gens, et la maison\n elle-même assombrie dès quatre heures en été, quand le soleil\n quittait l'unique « vitre » à petits carreaux sur lesquels, pour s'y\n promener encore, les mains de Nenne tremblaient trop — devant\n cette apparition de bœuf étique et larmoyant, à peine lourd\n comme Un bouvillon d'hiver, perdu, ainsi qu'en une aube étrange\n de misère, dans la toujours même peau d'étalon pommelé,\n salement jauni d'un, crottin qu'on n'étrille plus, éraflé aux\n hanches et aux genoux — semblaient ouïr pour la première fois\n le mot d'insolente vantardise du départ : « Faut pas rire, faut\n braire! » Et tout de lui, à ce malheureux, pleurait! Et il avait\n besoin, ce teneur de pied, d'être étançonné plus que ces vieil­\n lards !\n    Il s'était assis à la place d'autrefois, où depuis toujours\ns'étaient assis les Jérôme jeunes et vieux, sur l'escabelle des\n enfantelets et la chaise des ruinés de forces. Et tel qu'il était là,\n avec sa pauvre grosse tête de boeuf racornie, ainsi que celle qui\neut traîné sur l'étal deux journées de grand soleil, tombant sur\nses genoux de vieux limonier « reboulé »; tel qu'il était là,\nrétréci de la poitrine qui cornait pis qu'après un «coup de flanc»;\nrenflé du dos, les bras comme déboîtés des épaules, emman­\nchant des mains sur lesquelles, telles de pourrissantes fistules\nde « mauvais sang », dégoûtaient des cicatrices de furoncles et\nde charbons, — ainsi affaissé, sans un mot ni une plainte, sans\nmême la force de se ressouvenir, d'hennir, de pleurer, qui reste\nà la rosse en route pour le clos d'équarrissage par la cense où\nbonne autrefois fut la provende et léger le labeur, il criait tout\nle monstrueux, le hors-nature de ce travail moderne, toléré par\nles lois, lâchement escompté par ceux-là qui délivrent à l'ouvrier\ndu pain, non point comme prix de la sueur de son front, mais\ncomme salaire du triturement de tout son être.\n    Devant Nenne, qui l'écoutait les yeux grands ouverts d'hor­\nreur, ainsi qu'on écouterait un revenant révéler l'enfer, devant\nBroise qui branlait la tête, ayant tout à coup trouvé le triste\nbout des choses de maintenant, — en un sirvente confus,\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": " 472                           DURENDAL\n\n\n   brouillé, pénible, tout en mots hachés appuyés de blasphèmes\n  tantôt sourds et tantôt furieux, pavé d'interjections, de huées\n  et de plaintes, affreux de rires niais, brutaux, lamentables, il\n  contait et crachait son affaire, celle de milliers de parias terriens\n  d'aujourd'hui : « Trois mois avec la sangle des brouettes à\n  briques aux épaules; trois mois de piquet (1) et de binette,\n  nourri et logé comme les pourceaux; après, la sucrerie et la ter­\n  rasse (2), ça c'était quelque chose et c'était rien... C'est rien\n  d'ouvrer. Mais ne pas avoir une minute sa paix et son contente­\n ment en se faisant crever tout le temps ? Disent encore qu'il y a\n un bon Dieu! Pourquoi faut-il que j'aie nié ce que j'avais promis\n au père, à sa mort? Pourquoi faut-il que j'aie été assez vaurien\n et assez bête pour ne pas vous tenir pied, Nenne ? Pour qui?\n Pour une salope, pour une garce. Ça a traîné dans les services\n en ville, ça a fait les cent coups, ça en remontrerait à une lice\n histoire de saloperie et d'ordure. Bon Dieu de bon Dieu ! Avoir\n ramassé ça, ce paillasson dont le moins « narreux » (3) des\n garçons d'ici ne voulait être suivi qu'après le soir tombé. .. Faut\n ouvrer, faut des toilettes, des cottes, des souliers luisants à\n madame... Et elles sont toudis pleines, ses cottes. Une femelle\n de lapin. Et je n'en sais jamais rien; et quand je jure on me\ntraite de jaloux, de fainéant; on me fait ruer dehors et rosser\npar une nichée de canailles. Faudra bientôt que je rue l'argent\ndu. milieu, du chemin dans la turne, quand je reviens des\nbriques ou d'ailleurs et que je m'encoure après. Ah! Nenne!\nAh! Nenne! faudra faire une fin, que je vous dis... Et cette\nracaille de marmousets! Pas un ne finira dans un lit. Ça fait\ncomme la truie. Pas plus haut que ça, ça jure, me rit au nez,\nme pisse dans les jambes. Ils me pousseront tous dehors. Ah!\nouvrer! Et quand je passe devant les cabarets et les boutiques,\non tape à chaque carreau : « Brice! vous passez? Vous feriez\nmieux d'entrer, et de payer vos dettes.» Ah! Nenne. Disent qu'il\ny a un bon Dieu ! faudra faire une fin ! »\n  Mais il n'en faisait jamais de fin, le malheureux. Il y a de ces\nbêtes à qui, pour avoir été trop souvent battues, un coup de plus\nou de moins est égal. Puis il avait remis le pied à la Capellerie.\n\n (1) Sape.\n (2) Terrassement.\n (3) Dégoûté.\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                           DEUX   CHAINES                       473\n\n  Il y accourait chaque fois que la chaîne tombait, qu'il était un\n instant délié, ainsi qu'il disait. Et se sentir une heure repiqué\n dans la bonne terre des anciens, s'en aller par les sillons ouverts,\n voir les dernières récoltes des derniers lopins que ceux de chez\n lui avaient tant de fois remués, deviser avec «la blonde » qui le\n reconnaissait après tant d'ans et faisait, sous ses caresses, de\n plaisantes risettes au ratelier, s'asseoir près de Nenne qui trou­\n vait toujours moyen de lui retaper l'âme, de lui rendre du cœur,\n à son fieu, c'était pour lui l'illusion du temps heureux, l'oubli,\n le paradis. Il refit ses Pâques. Il croisa ses bras détruits, chaque\n dimanche, quand il était délié, pendant la promenade que font\n aujourd'hui, aux environs de l'église, pour la goutte, tous ses\n camarades de misère, il croisa ses bras détruits sous le Christ en\n croix du porche.\n    C'était non plus de chez lui, où il n'avait pas une bonne parole\n à attendre, mais de la vieille cense, où' il n'en avait jamais,\n entendu de mauvaise, que Brice s'en allait, besace au dos, à la\nsaison des briques ou des sucreries, vers les trains qui les char­\nrient alors tous ces jetés dehors, comme des inutiles, de la terre\npatriale.\n    « Sois sage, mon fieu, disait Broise. Dépend pas de moi que\nla terre d'ici ne nourrisse plus tous ses garçons. » Et il avait les\nlarmes aux yeux en bourrant de tabac la besace.\n    « Va, va. On te déliera encore. Tu reviendras, mon fieu.\nAvise bien à ton scapulaire. » Et Nenne priait déjà, tandis qu'il\nétait encore là, comme s'il eut été loin et en danger.\n    Il fut vite fait, ce déliement. Il s'en fallut de peu que, comme\ndans le sombre récit de Dostoïevsky, la chaîne ne tombât du col\nd'un mort. Voilà. Brice ouvrait au drainage d'une moderne\nnécropole établie tout exprès, semblait-il, dans un bas-fond, pour\ny conserver des cadavres qui eussent dû y être pourris le lende­\nmain. L'équipe coupait par le milieu du champ, à la bêche,\nvieilles ou récentes, les tranchées funèbres ; puis, à la pioche,\nvieux ou récents, dépeçait les cercueils ; finalement, dans une\ncharrette attelée d'une rosse, on vidait ce quelque chose qui\nn'avait plus de nom dans les langues humaines, et ce quelque\nchose qui en avait encore. Brice donna bien quelques coups de\nbêche, mais dépecer des cercueils, poignarder à la pioche des\ncadavres et les charger comme un fumier! Ce paysan s'épou­\nvanta, se vida plusieurs fois jusqu'aux entrailles. Les uns de\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "474                         DURENDAL\n\n\n l'équipe rirent. Les autres s'apitoyèrent : \" Fallait pourtant\n ouvrer! fallait rapporter à la salope et aux galopins sa paie, ce\n bougre ! \" Il devint conducteur de la charrette : n'était-il pas\n charroyeur de morts, au village, dans le temps? Une heure plus\n tard, mal chargé, le véhicule tombait à cul; les morts faisaient\n faire le « saut du crapaud » à ce vivant. Lancé en l'air par les\n brancards comme par une catapulte, il allait s'aplatir à dix\n pas, les reins broyés. Huit heures après, ayant à jamais les yeux\n clos sur les superbes joies de juin de la terre de chez lui, une\nvoiture peinte en bleu et numérotée le ramena, camionné à fond\n de train, ainsi qu'un quelconque colis. Déballé, jeté sur un misé­\nrable lit à ressorts trop durs, où ce qui restait du bœuf gras\nd'antan n'enfonçait guère, il ouvrit des yeux grands et luisants\ncomme cette louche d'argent qu'on posait sur la table aux\nducasses à la Capellerie, chercha longtemps vers la cheminée,\noù pendait en pleine lumière l'ordure encadrée d'une donzelle\ngrasse, outrageusement dépoitraillée, — le Christ de cuivre\njaune des Jacques-Jérôme qui n'y était plus. Et cet œil large\nouvert, qui s'était froidement promené sur toutes les faces des\ngueux ses frères, suant la peur et songeant à de pareils lende­\nmains, qui s'était vite détourné des galopins piaillant, de la\nsalope hurlant de joie, s'illumina tout à coup d'une grande\nflamme. Broise et Nenne venaient d'entrer, l'un tenant l'autre,\net il avait ses mains déjà mortes dans leurs mains. « Faut pas\nbraire, Nenne. Me voilà délié. » « Oui; oui, mon fieu. » Elle\navait déjà la pensée très douce qu'elle lui tiendrait encore pied\ndans la mort, par ses prières et par des messes. « On va dételer,\nBroise. Donnez un bon picotin pour moi à « la blonde ». « Oui,\nouï, mon fieu. » Et il songeait en hochant la tête et en essuyant\ndu revers de sa manche ses yeux : dépend pas de moi, Seigneur,\nque la terre d'ici ne puisse plus nourrir tous ses fieux!\n  -Deux chaînes. Et quand il faudrait pilonner en Christ ces\nchaînes, on lève, avec des gestes de Don Quichotte, sur leurs\nmailles, des plumeaux. Un peu de vent. Les mouches qui sucent\nles cous saignants des forçats n'ont même pas bougé.\n\n                                          GEORGES. DELAUNOY.\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "           Sainte Lydwine de Schiedam\n                           par J.=K. Huysmans\n\n\n\n                     LE dernier volume de noire ami J.-K. Huysmans fait renaître\n                        une double et intéressante question : De quels saints\n                        faut-il rénover ou rééditer la biographie? Comment faut-il\n                        l'écrire ?\n                           J'ai toujours eu du plaisir à lire un prospectus' de\n                        l'ancienne maison Palmès qui éditait les bollandistes et\n                        poussait à l'achat de la fameuse publication, en assurant\n                        qu'elle était une mine féconde de renseignements précieux\n                        pour les historiens. Le brave homme ajoutait deux, trois\n  exemples, et me rappelait ce farceur, qui disait : « Il faut créer des chemins\n de fer. Personne ne contestera leur utilité, car ils laminent toutes les chenilles\n et limaces qui s'aventurent sur les rails ».\n     L'histoire, celle qu'on appelle la grande histoire, est quelque chose de très\n mince à côté de la biographie des saints, si l'on envisage la littérature sous\n son angle d'utilité. L'humble et anonyme légendaire, qui convertit Ignace de\n Loyola, a plus fait pour l'humanité que l'immortel roman de Cervantes, et je\n reconnais volontiers que Catherine Emmerich m'a fait beaucoup plus de bien\n que Taine, infiniment plus.\n    C'est que normalement et logiquement, ces christicoles, comme les appelle\n Huysmans, sont les seuls qui méritent d'être immortalisés, étant les seuls êtres\n en vue desquels Dieu maintient notre planète, les seuls pour lesquels, par ses\nfonctionnaires particuliers, il fasse entériner un diplôme de pérennité de gloire\nsérieuse et de béate vie.\n    Pauvres petits diables d'Alexandre ou de Napoléon ! Ou ils ne sont plus, on\nles magnifie; où ils sont, on les supplicie. Labre que mangeait la vermine\nest d'une plus haute leçon pour les hommes que son contemporain le roi Vol­\ntaire que mangent les vers...\n   Et toute cette immense machine de l'empire romain, avec son merveilleux\nfilet de routes n'est pas faite pour le césar-araignée monstrueusement blotti\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "476                                 DURENDAL\n\n\n au centre du système, mais pour quelques moinillons, Colomban ou Martin\n qui prêchent les paysans...\n    Donc les saints, tous les saints, rien que les saints sont la matière propre\n de l'histoire : magistra veritatis, nutrix populorum, lux temporum, disait le rhéteur\n Cicéron. Mais il y a saints et saints; il y a ceux qui passent bonnement leur\n chemin de vie sans qu'on les voie, les entende, sans qu'on en parle. Ils roulent\n comme ces ruisseaux de campagne limpides et quiets dont on ne perçoit la\ntrace qu'aux méandres de verdures fraîches et de floraisons subtiles que nourrit\nleur eau de cristal. Il y en a qui, à grand fracas de miracles, de contradictions,\nde persécutions, dans les heures troubles aux époques critiques, mènent grand\ntapage de sainteté et se nimbent d'une auréole de surnaturel, demi-dieux de\nl'histoire, François d'Assise ou François-Xavier.\n    Parfois c'est une vierge, par laquelle Dieu s'amuse à faire la nique aux\nsavants qui étudient les lois naturelles en les inversant toutes, ou quelque\nchenapan, espèce de bohème céleste, qui renverse à son tour les règles d'une\nmorale sagement et bourgeoisement chrétienne.\n   Si tous ces drames humains finissent par le même finale d'apothéose, com­\nbien sont différents les quatre premiers actes ! Même chez ceux qu'apparentent\ndes similitudes de circonstance, des analogies de mission, des ressemblances\nde caractère, quelle variété, quelle délicatesse de nuances psychiques.\n   Madeleine et Marguerite de Cortone sont deux grandes amoureüses,\"mais,\nil y a entre elles plus de distance d'âme qu'entre Charlotte et Madame Bovary.!\n    Le bouquet est donc composé de fleurs rares, choisies, toutes différentes de\ncouleur, de parfum et d'inflorescence. Chacun peut manifester son goût.\nPourquoi sainte Lydwine a-t elle séduit M. Huysmans? Est-ce parce que\ncompatriote, étant comme lui issue de cette terre de Hollande « peu fertile en\nmiracles » ?\n   Est-ce parce que sa vie est tissée comme un conte de fée et semble plus\nressortir à Jacques de Voragine qu'à un disciple de Zola, sorte de gageure\nd'artiste qui refait « le rêve » du maître? Ou n'est-ce pas plutôt parce que la\nvierge de Schiedam est une mystique, une de ces inquiétantes et affolantes\nmystiques qui vivent dans l'au delà et font brèche à tout moment dans le mur\nd'invisible qui nous enserre.\n   Oui, c'est bien là le besoin de l'âme outrancière de Durtal. Il lui avait fallu\nconnaître les rites diaboliques de la messe de Satan; il lui avait fallu que\nl'abbé de Notre-Dame de l'Atre lui fit le quasi-miracle de lui donner la com­\nmunion ; il a eu comme tous les néophytes, cet enthousiasme de la première\nheure, cette fringale de la piété sensible, cet étourdissement du naufragé dans\nlequel rentre la vie; et maintenant que Dieu le sèvre de ce lait des primes\nconsolations; comme un nourrisson assoiffé, il se cramponne à ces vies\nidéales, veut les revivre au moins de cerveau, se défend par cette débauche\nde surnaturel contre les retours offensifs du scepticisme d'antan et se campe\ndevant nous avec Lydwine, comme Polyeucte se dressait devant le proconsul\navec son : « Je suis chrétien ». Vraiment il a bon air dans cette fière attitude\nde chevalier du Christ.\n   Les aryens ont toujours aimé les francs-tireurs du droit, les écervelés de la\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "                          SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM                                  477\n\n   foi, ces natures généreuses, prime-sautières, aventureuses qui ambitionnent\n    les places où l'on reçoit des coups et des horions. C'est un beau geste. Quand\n    l'on compare la Lydwine d'Huysmans, nerveuse, gracile, vibrante, énamourée,\n    pâmée de souffrances amoureuses, avec la piètre statuette d'Antoine qu'a\n    modelée Un pauvre diable d'abbé qui porte un nom malheureux I Ce brave\n    homme pendant toute la durée d'un livre interminable ne s'inquiète que de\n   savoir si tel miracle est authentique, si tel fait est arrivé, si tel discoursa été dit.\n    Quelle misère! Peu me chaut que les membres de l'une ou l'autre docte acadé­\n   mie donnent leur imprimatur à un livre qui doit être une nourriture d'âme.\n       Combien différent aussi le buste très académique de Bernardin de Sienne,\n   par Thureau-Dangin.\n    : :Est-ce un saint? Est-ce un sage? A coup sûr, cette très correcte compo­\n   sition n'a pas été découverte dans les fouilles de quelque vieille cathédrale\n   du moyen âge, mais à Tibur, dans la villa d'Adrien, à côté d'un Sénèque et\n   d'un Epictète. J'admire ce Bernardin, mais l'envie de le suivre, de l'imiter ne\n   prend aucune racine dans mes aîtres. Ce livre devrait porter la date de 1650.\n       François d'Assise, dont la vie extraordinaire offre tant d'analogie avec la\n   merveilleuse malade des Pays-Bas, offre un exemple topique de ma thèse.\n   Il a eu cependant l'extraordinaire fortuné d'avoir comme historien Bonaven-\n   ture, le docteur séraphique, un saint de grande envergure et un disciple par­\n   fait. Et pourtant... pourtant il y a un abîme entre le saint François tel que l'a\n   modelé l'écrivain toscan et l'éblouissant petit Pauvre que créèrent les\n  anonymes auteurs des Fioretti. Qui cependant, plus que Bonaventure, était à\n  même de pénétrer sûrement, en connaissance de cause, avec délicatesse et\n  onction, dans ce glissant domaine de la vie mystique? Qui pouvait mieux\n  nous expliquer le point de gravitation de toutes ces courbes excentriques en\n  même temps qu'harmonieuses, nous dire le foyer lumineux et chaud d'où\n  émanaient tous ces rayons, la source profonde d'où jaillissaient tous ces flots ?\n  Personne, assurément; et s'il faillit à la tâche, c'est peut-être que son instru­\n  ment, sa plume, trahit sa pensée. Un saint n'est pas toujours un artiste ; tous\n  les moines ne sont pas l'Angelico ou Bartholomeo.\n      Ceci nous amène à la seconde question : Comment faut-il écrire la vie du\n saint que Dieu vous a fait choisir?\n      Il y a du choix dans les hagiographes; comme il y a du choix dans\n les hagioi.\n      Il existe une vie du Bienheureux Hofbauer, écrite par un excellent rédemp­\n toriste, dont la lecture est un véritable supplice; il y a l'admirable monogra­\n phie de François-Xavier, par le Père Bouhours, modèle classique du style\n- Louis XIV ; il est une Elisabeth de Mohtalembert à panache romantique, un\n Pie V charpenté par de Falloux comme s'il était un Richelieu, des Fioretti,\ndes Joinville qui sont des poèmes délicats; tous les genres, même et surtout\n le genre ennuyeux. A celui-là, certes, n'appartient pas notre Lydwine. C'est\nun livre attachant, écrit artistement et dont il est malaisé de déterminer la\n place en hagiographie.\n      Tout d'abord, il n'entre pas dans l'innombrable série de « Vies de saints »,\n écrites pour les gens simples. Ces sortes de lecteurs sont peu habitués au\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "478                                DURENDAL.\n\n\n style haut en couleur, tout imprégné de latinisme que semble affectionner\n Durtal. Voici, au hasard : « un étrange sacerdote », — « un corps en char­\n pie, d'où émane une fragrance à la fois énergique et douillette, quelque\nchose comme un fumet bien biblique de cinnamome et bien hollandais de\ncannelle », — « Les papes se livraient à des pugilats de bulles », — « elle\nfouaillait sans pitié les hypocrites », — « les allures outrées d'une bigote »,\n— « son âme craque », e t c . .\n     Mais quoi? Quand j'aurai ainsi composé tout un volume des expressions\ntapageuses qui tirent l'oeil dans ce livre comme les coquelicots dans un\nchamp de froment, est-ce que j'aurai prouvé que Durtal a tort ? Que les saints\nont besoin d'être magnifiés par des imbéciles ? Qu'un style veule, amorphe,\nasexué, en dormant est le propre style du légendaire? Oh! que nenni. Mais je\nfais une querelle à Karl Joris, qui en fait une — d'Allemand — à ce bon\nGerlac et à ce melliflue Thomas de Kempis pour avoir rempli leur biogra­\nphie de ponts-neufs nauséeux. Eh! mais, à cette époque, l'on trouvait admi­\nrable précisément ce que vous leur reprochez ; c'était le beau style du temps,\nquelque chose de semblable à ces ornements naturistes que nous prisons fort\naujourd'hui.\n    Si, dans trois cents ans, quelque écrivain de talent est retenté d'écrire l'his­\ntoire de l'héroïne de Schiedam, oserions-nous prédire le jugement qu'il\nportera sur l'œuvre actuelle.\n     Au point de vue du style, s'entend. Car, ce que l'on admirera toujours et\npartout, c'est la parfaite franchise du débit, le souffle de conviction sincère,\nl'admiration contenue, le simple étalage de surnaturel, la psychologie mys­\ntique et cet art exquisite et raffiné d'enrobsr sa pensée dans un peplum\nsouple en même temps que chatoyant. Ce livre n'aura donc pas la fortune\ndes Fioretti : d'être à la fois le régal des délicats et l'eucologe des humbles.\n C'est un livre d'artiste pour les artistes.\n     Et c'est bien ainsi que l'oblat de Ligugé a fait une œuvre bonne, qui le\n place sur le même rang que les merveilleux conteurs du moyen âge. Chez les\n « intellectuels », d'où sort et pour qui écrit Huysmans, il n'est qu'une œuvre\n pareille qui puisse produire quelque fruit de conversion ou de perfection. En\n Usant dans le style qu'ils aiment cette vie étonnante où chaque détail est une\n révélation; où, dans un savant mélange, le savoureux de la forme le dispute\n au merveilleux du fond, qui sait? peut-être qu'il naîtra ou reverdira dans\n quelque; cerveau paganisé, amoureux des émotions subtiles et nouvelles,\n quelque racine de surnaturel qui prolongera ses stollons de plus en plus\n loin jusqu'à Notre-Dame de l'Atre, jusqu'à Chartres, jusqu'à Ligugé ?\n     Evidemment, si la grande paix du monastère est descendue dans l'âme du\n rare écrivain; si, dans son cerveau inquiet, enténébré, est née la lumière\n  il qui éclare tout homme venant en ce monde», ce lui sera sa vraie récom­\n  pense d'avoir atteint son seul et unique but.\n     Quant à nous, réjouissons ; nous d'avoir une œuvre dlhagiographie qui est à\n  égale distance et des livres bêtes et des livres incroyants,\n     Que Christ soit glorifié dans ses saints!\n                                                                 PAUL CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "          Fig.   1   —    FACE   PRINCIPALE D'UN CANTHARE DE       DURIS\n\n                         (Commencement du ve siècle avant J.-C.)\n\n\n\n\nLa Céramique Grecque\n        au Musée du Cinquantenaire\n\n   Un des plus illustres hellénistes anglais de notre époque,\nJowett, le commentateur et le traducteur de Platon, a très\njustement fait remarquer que « l'histoire des Idées grecques est\nl'histoire des Idées du monde civilisé». Ceci est surtout vrai\ndans le domaine artistique.\n   La mission spéciale des Hellènes, dans l'évolution de l'huma­\nnité, a été la révélation de l'idéal dans l'Art. Avant eux, la Beauté\ntelle que nous la concevons n'avait été, dans les monuments\nhiératiques et les chroniques peintes ou sculptées des Egyp­\ntiens et des Assyriens, qu'un simple accident; chez les Grecs,\nelle devint le but suprême et l'essence même de l'Art.\n   L'idéal de Beauté qu'ils perçurent et qu'ils furent les pre­\nmiers à révéler au monde, leur a survécu : leur concept du Beau\nest devenu le nôtre, et n'a jamais cessé d'être la loi suprême\nen Art depuis les Romains jusqu'à l'époque actuelle.\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "480                         DURENDAL\n\n\n   Pour bien saisir ce concept, il est essentiel de l'étudier dans\ntoutes ses manifestations et de suivre les diverses phases qu'il\na traversées avant que l'héritage ne nous en ait été transmis.\n   Les monuments de la sculpture et de l'architecture, bien\nqu'ils nous soient parvenus pour la plupart mutilés et incom­\nplets, sont, encore suffisamment nombreux pour qu'il soit pos­\nsible de retracer l'histoire de ces deux grandes branches de l'art\ngrec sans avoir, pour ainsi dire à laisser de page blanche.\n   Mais, si les temples en ruines révèlent encore toute l'harmo­\nnieuse pureté de leurs lignes, toute la science de leur construc­\ntion; si les statues de marbre et de bronze, que nos musées\npréservent de nouvelles mutilations, nous enchantent toujours\nde la sublime beauté de leurs formes, aucune fresque, hélas! ne\nnous dit plus ce que fut la peinture grecque.\n   Nous savons cependant qu'elle brilla d'un éclat aussi vif que\nla sculpture et que l'architecture, et qu'un Polygnote fut\nillustre à l'égal d'un Polyclète ou d'un Phidias. Mais le temps\nne fut point respectueux de l'oeuvre plus fragile du peintre. Il ne\nnous reste rien des compositions merveilleuses dont les Poly­\ngnote, les Micon, les ApoUodore, ' les Zeuxis décorèrent les\nmurs des temples et des portiques.\n   Notre ignorance de leur art serait complète, si les tombeaux\net les ruines des cités mortes ne nous avaient conservé d'innom­\nbrables vases peints. En l'absence d'autres œuvres, les pein­\ntures céramiques, que la cuisson rendit inaltérables aux flancs\ndes vases, peuvent seules, avec l'aide des textes anciens, nous\nfaire entrevoir ce que fut chez les grands peintres grecs l'art du\ndessin, et de lacomppsition. Bien plus, celles où les figures se\ndétachent en couleur sur le fond blanc mat du vase ne sont-\nelles pas comme des réductions de fresques? Le potier ne pou­\nvait manquer d'être influencé par les productions du grand art ;\nses oeuvres nous en donnent le reflet immédiat.\n    La céramique n'était pas, du reste, un art purement industriel ;\nle potier grec était plus qu'un artisan. Les fouilles de l'Acropole\nd'Athènes ont mis au jour des ex-voto de céramistes qui prouvent\n à toute évidence que ceux-ci étaient dés personnages fort impor­\ntants, des artistes dont le renom devait être très grand. Ando-\n kidès, Smikros, Euphronios, Duris étaient autant de maîtres\n dont on se disputait les œuvres.\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "Fig. 2. — VASE F U N E R A I R E TROUVÉ A TANAGRA\n              (VIII e SIECLE AVANT J . - C . )\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": ""}, {"page_pdf": 566, "texte": "     LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU MUSÉE DU CINQUANTENAIRE 4 8 1\n\n\n   En dehors de leur valeur d'art, les vases peints sont encore\nintéressants pour d'autres raisons. Par la variété des sujets qui\nles décorent, ils sont, comme le dit très bien M. Collignon, le\ncommentaire illustré de toute l'antiquité grecque, qu'ils font\nrevivre dans les manifestations les plus diverses de sa vie reli­\ngieuse ou familière. Que de textes anciens seraient pour nous\nlettre morte, si tel ou tel décor de vase ne venait l'éclairer de son\ntémoignage irrécusable!\n   Et de quelle richesse est ce commentaire figuré! Découverts\ndans toutes les parties du monde grec, les vases peints nous ren­\nseignent abondamment sur les évolutions successives de la civi­\nlisation hellénique. Le grossier pot de terre, sommairement\nfaçonné pour les nécessités domestiques, et qui nous révèle\npresque à lui seul certaines sociétés primitives, comme celles\nqui se sont succédées dans la plaine de Troie, est le point de\n départ très humble de l'industrie du céramiste. Cette industrie,\n nous pouvons, grâce au nombre considérable d'œuvres conser­\n vées, la suivre sans peine dans ses transformations graduelles,\njusqu'aux belles époques où le vase peint peut rivaliser avec les\n productions du grand art, puis jusqu'à la période de décadence\n où, après Chéronée et l'asservissement de la Grèce, les ateliers\n des potiers se transportent à Tarente et dans l'Italie méridionale.\n   Mais pour qu'une collection de vases peints réponde à son but\net à son objet, dans les termes que je viens d'indiquer, il faut\nde toute nécessité que l'ordre et la méthode aient présidé à son\narrangement, et que le classement en soit tel, que le visiteur, —\ninitié ou profane,— puisse suivre facilement l'ordre chronologi­\nque dans lequel les monuments doivent être étudiés. Il faut de\nplus que des notices explicatives, sobrement mais clairement\nrédigées,'renseignent tant l'étudiant que le simple visiteur, sur\nla date et l'origine des pièces exposées, et sur les sujets que\ncelles-ci représentent.\n   Jusque tout récemment, la collection réunie au Musée du\nCinquantenaire, quelque riche qu'elle fût, ne répondait guère\nà ces conditions, et était pour le grand nombre lettre morte au\npoint de vue de l'enseignement. Elle renferme cependant les\néléments nécessaires pour illustrer, en une série presque ininter­\n rompue, toute l'histoire de la céramique grecque.\n   L'état d'abandon dans lequel elle a été trop longtemps\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": " 482                                   DURENDAL\n\n\nlaissée, a heureusement pris fin. Sous l'influence impulsive d'une\ndirection aussi dévouée que persévérante, les différents dépar­\ntements du musée se transforment rapidement pour le plus\ngrand bien du public et de son éducation artistique. La section\ndes antiquités grecques et' romaines a été l'une des premières à\nprofiter de ce changement d'orientation. Un classement métho­\ndique et chronologique des vases a déjà été commencé; les\nhorribles meubles dans lesquels ils étaient entassés sans aucune\ndistinction d'époque ni de technique, vont faire place à d'élé­\ngantes vitrines qui inviteront la curiosité du public à se faire\nplus attentive; des étiquettes, des catalogues scientifiques ren­\nseigneront le visiteur et l'engageront à revenir (1).\n   La collection mérite mieux, en effet, qu'une visite sommaire.\nEn dehors de fort bonnes séries illustrant les diverses périodes\nde l'histoire de la céramique grecque, elle renferme des monu­\nments de tout premier ordre, qui peuvent rivaliser avec les\nmeilleures pièces des grands musées d'Europe.\n   Tel est, par exemple, le magnifique stamnos (2), signé par\nle peintre Smikros, sur lequel l'artiste s'est représenté lui-même\nfestoyant avec ses amis et des hétaïres. C'est un des deux\nseuls vases connus (l'autre est au Musée Britannique) qui\nportent la signature de ce maître potier de la fin du VIe siècle.\n   Un autre maître également fort rare, mais d'une époque un\npeu plus récente, Polygnote, — l'homonyme et le contempo­\nrain de l'illustre auteur des fresques du Poecile d'Athènes et\nde la Leschè de Delphes, — est représenté par une pièce\nsuperbe, également un stamnos, qui montre, d'un côté, deux\nCentaures combattant le Lapithe Kaineus, — de l'autre, une\nMénade entre deux Silènes.\n   Mais la perle de toute la collection est certainement le can-\n\n\n  (1) Il est à espérer qu'à l'occasion de cette réorganisation, on se décidera à réunir à la\ncollection du Cinquantenaire les merveilleux vases du legs de Hirsch, qui se trouvent\nactuellement à la Bibliothèque Royale, où personne n'est admis à les voir, — et où per­\nsonne n'ira les voir quand on se sera enfin résolu à les exposer. Il est bien évident que si\non laisse là ces quinze vases, qui appartiennent aux époques et aux styles les plus diffé­\nrents, — ils sont fatalement destinés à y rester toujours isolés et comme exilés au milieu\ndes médailliers mystérieux de M. Picqué. Au musée du Cinquantenaire, ils seraient au\ncontraire admirablement mis en lumière et compléteraient très utilement les séries\nexistantes.\n  (2) Sorte de jarre ou d'amphore à deux anses et à col et pied surbaissés.\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "     LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU MUSÉE DU CINQUANTENAIRE                             488\n\n\nthare d'une forme si élégante, signé par Duris (1), à la fois\ncomme peintre et comme potier; c'est un des chefs-d'œuvre,\nsinon le chef-d'œuvre du maître. Le décor, d'une finesse extrême,\nreprésente un combat entre Grecs et Amazones; il est à fleur\nde coin et a conservé même les délicats rehauts de vernis jaune\nqui mettent en relief certains détails de costume.\n   Tout le monde connaît les deux délicieuses petites coupes à\nfond blanc de l'ancienne collection van Branteghem. L'une, qui\nreprésente une scène d'une intimité charmante, une jeune mère\njouant avec son enfant, est très certainement du maître\nSotadès. L'autre, portant la signature unique du maître Hégé­\nsiboulos, nous montre une jeune fille jouant à la toupie. Ces\ndeux coupes ont été découvertes avec sept autres d'une techni­\nque identique et la plupart signées 'par Sotadès (les six plus\nbelles sont aujourd'hui au Musée Britannique), dans un même\ntombeau mis à découvert en creusant les fondations d'une mai­\nson de la rue du Stade, à Athènes (2). Celles qui sont décorées de\nsujets, se distinguent de tous les autres vases grecs connus par\nl'extrême ténuité de leurs parois et par leurs formes empruntées\nà la technique du métal. Ce sont sans doute des œuvres de\nmaîtrise.\n    Un autre joyau que la vente de la collection van Branteghem\na fait entrer au Cinquantenaire, est le superbe torse de jeune\nfille, fragment d'un vase à relief. Tous les musées nous envient\ncette pièce incomparable et presque unique. Elle appartient\nà la seconde moitié du Ve siècle avant notre ère, comme son pen­\ndant retrouvé depuis.\n   Il faut mentionner aussi parmi les pièces capitales, le petit\nvase de Cumes, duIV°siècle, qui représente en creux la légende\nde Persée et des Gorgones. Le héros vient de tuer Méduse, et\nfuit devant les deux autres sœurs; du cou décapité du monstre\ns'élance Pégase, le cheval ailé, tandis que Chrysaor, sous la\nforme d'un enfant nu, est accroupi par terre. La scène se passe\nen présence d'Athèna et d'Hermès.\n   Le legs de Meester de Ravenstein qui forme, comme on le\nsait, près des deux tiers de la collection, est remarquable par les\n\n\n (1) Fig. 1.—Le canthare était un rase à boire à deux anses surélevées.\n (2) L'on peut voir exposées au musée d'excellentes aquarelles de ces neuf coupes..\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "484.                                  DURENDAL\n\n\n suites très complètes qu'elle renferme pour presque toutes les\n époques, et spécialement pour le VIIe et le VIe siècle, mais ne\n compte qu'un petit nombre de pièces de tout premier choix.\n    Il faut signaler cependant une coupe fort rare fabriquée très\n probablement à Cyrène (1), et remontant à la première moitié\n du VIe siècle. Le décor intérieur, d'une raideur tout archaïque se\n détache en noir sur fond blanc; il représente une scène de ban­\n quet. L'extérieur, couvert également d'un enduit blanc, est orné\n d'un décor rouge et noir extrêmement riche. On ne connaît guère\n plus d'une douzaine de vases de ce style; le plus important est\n la fameuse coupe du Cabinet des Médailles de Paris, repré­\n sentant le roi de Cyrène, Arkésilas II, présidant à la récolte du\n silphium (2).\n    Comme vases signés, le legs de Ravenstein renferme une inté­\n ressante amphore de Nicosthène, et une belle coupe de Hiéron,\n malheureusement fort endommagée, représentant un thiase\n bachique.\n    L'un des monuments les plus, curieux de toute la collection\n de Meester est une de ces amphores noires à couleurs d'appli­\n que, qu'on désigne généralement sous le nomade vases de\n Gnathia, — lieu de provenance de la plupart d'entre elles, —\n mais qui sont très probablement de fabrique tarentine. Le\n décor de celle-ci, qui provient de la vente du Prince Napoléon,\n est fort amusant en raison des inscriptions qui l'accompagnent.\n On y voit entre de hauts herbages, un coq et une oie arrêtés en\n-face, l'un de l'autre, et qui semblent se considérer avec sur­\n prise : Tiens, l'oie! dit le coq. — Tiens, le coq! répond l'oie\n étonnée. Le vase appartient au IIIe siècle.\n\n\n\n\n  Tout récemment des acquisitions et. des donations impor­\ntantes sont venues enrichir la collection d'une série de monu­\nments céramiques fort précieux. ,\n\n\n  (1) Colonie dorienne fondée au VIIe siècle, en Lybie.\n  (2) Studniczka, Kyrene. — C'est à tort, je crois, que M. Babelon rapporte le vase à\n Arkésilas IV.qui fut chanté par Pindare (Pythiques'iv et v) et qui mourut assassiné en 450\n av. J . - C .\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "Fig. 5. — ARYBALLE A T H É N I E N\n   (FIN   DU IVe SIÈCLE AVANT J . - C . )\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": ""}, {"page_pdf": 572, "texte": "     LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU MUSÉE DU CINQUANTENAIRE                               485\n\n\n   Le plus intéressant est assurément le grand vase (1) du style\ndit du Dipylon, offert au musée par le comte Charles d'Ursel.\nNous ne possédions aucun spécimen; de ce style, qui nous fait\nremonter aux origines de la poterie attique.\n   A l'époque, troublée des migrations doriennes, il semble\nque ce soit la céramique qui ait eu le moins à souffrir du temps\nd'arrêt qui se produisit alors dans l'évolution générale de l'art\net de la civilisation. L'industrie du potier est trop intimement\nliée aux besoins quotidiens de la vie pour qu'elle puisse chômer\nlongtemps. Les premiers vases de terre cuite postérieurs à ces\nmigrations, sont caractérisés par leur décor constitué unique­\nment par des combinaisons de lignes : c'est le style géomé­\ntrique. Mais cette décoration devient bien vite insuffisante; le\npotier mêle alors à ses motifs géométriques des représentations\nd'animaux, puis il se hasarde à dessiner la figure humaine.\nC'est en Attique que s'opère ce progrès décisif. La plupart des\nvases de style géométrique à figures ont été découverts à\nAthènes même, dans le cimetière du Céramique extérieur,\nsitué près du Dipylon (2). Ces vases avaient une destination\nfunéraire, nettement déterminée : on les dressait sur les tombes\nen guise de cippe ou de stèle. « Ils avaient la forme d'une\n» amphore ou d'un cratère, et présentaient des dimensions inu­\n  sitées. On en a reconstitué qui atteignaient jusque 1m60 et 1m80\n» de haut. Le pied en était enterré, dans le creux qui existait\n» au-dessus du plafond de la fosse, ce qui leur donnait de\n» l'assiette. Les parois, très épaisses, n'étaient pas à la merci\n» d'un choc accidentel et léger. Pour les rompre, il fallait les\n» battre à coup de pierre ou de marteau, et ce danger n'était\n» pas à craindre, tant que la piété des descendants veillait sur\n» la sépulture des aïeux (3) ». Les peintures qui les décorent\ns'inspirent généralement des cérémonies funèbres en usage :\nexposition du mort, transport au cimetière, jeux funéraires.\n   Les vases de cette catégorie découverts en dehors de l'At­\ntique, sont ou, des produits de l'exportation ou des imitations\n\n\n (1) Fig. 2.\n (2) « La double porte i> qui séparait l'un de l'autre deux quartiers d'Athènes : le Céra-\nmfqueïntérTeur et le Céramique extérieur.\n (3) Georges Perrot. — La religion de la mort et,les rites funéraires en Grèce. {Revue des\nDeux-Mondes, 1 er novembre 1895).\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": "    486                                DURENDAL\n\n\n     de modèles créés par les potiers athéniens. Le spécimen qui\n     nous occupe a été trouvé dans la partie la plus ancienne de la\n     nécropole de Tanagra (1) : c'est un cratère de 95 centimètres de\n                               haut. Le décor en est partagé en trois\n                               registres séparés par des ornements géo­\n                               métriques. Dans la zone supérieure se\n                               développe une file de chevaux ; l'un d'eux\n                               est attelé à un char que conduit son\n                               aurige ; dans le champ, on distingue des\n                               poissons. La zone centrale est occupée\n                               par une série de biges (chars à deux che­\n                               vaux) avec leurs auriges; ils prennent\n                               part sans doute à des jeux en l'honneur\n                               dû mort. Des antilopes remplissent la\n                               zone inférieure. Sur le rebord supérieur,\n                               on voit d'un côté un taureau, de l'autre,\n                               deux taureaux paissant. Malgré leur naï­\n                               veté toute primitive, ces images ne man­\n                               quent pas d'une certaine finesse élégante.\n                               Le vase est assurément l'un des plus\n                               beaux du genre.\n                                  La magnifique amphore à volutes (2),\nFig. 3. ---AMPHORE TARENTINE don de M. Beernaert, témoigne à quatre\n  (FinduIVesiècle ayant J.-G.)  siècles de distance de la survivance dé\n                               l'usage funéraire auquel nous devons les\n      curieux monuments du Dipylon. Cette amphore de dimensions\n      très considérables et d'une conservation presque parfaite est\n      un excellent spécimen de la céramique tarentine du IVe siècle,\n      alors que l'art du potier avait émigré d'Athènes dans l'Italie\n      méridionale. Les deux faces du vase sont ornées d'une décora­\n      tion qui, si elle n'a plus le grand style des œuvres du Ve siècle;\n      est tout au moins d'une extrême richesse; elle est divisée en\n      plusieurs registres. Les scènes principales sont : d'un côté,\n      l'apothéose d'Hèraklès, de l'autre, un combat entre Grecs et\n      Amazones.\n          A côté de ces deux monuments, qui constituent comme des\n\n\n       (1). Ville de Béotie, située sur la route d'Athènes à Thèbes.\n       (2) Fig 3.\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "      LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU MUSÉE DU CINQUANTENAIRE                            487\n\n\njalons extrêmes placés, l'un à l'origine, l'autre vers le déclin de la\npeinture vasculaire, les nouvelles acquisitions comprennent\npour les époques intermédiaires toute une série de pièces du\nplus haut intérêt, parmi lesquelles on remarque une cotylc (1)\ncorinthienne de style très archaïque, trouvée à Erétrie, — deux\npetits vases en forme de bouteille, provenant de Thèbes, et\nmontrant des scènes d'école d'une intimité charmante, — une\nlêpastè (2) athénienne à figures rouges, dont le couvercle est\ndécoré de dessins d'une pureté et d'une fraîcheur admirables, —\ndes vases à dorures provenant d'Athènes, — des aryballes (3) à\nreliefs polychromes trouvés en Grande-Grèce et rappelant cer­\ntains morceaux de la prise du temple de Phigalie et du sarco­\nphage dit d'Alexandre.\n    Mais ce qu'il faut sur­\ntout admirer, ce sont deux\nvases à fond blanc qui\ncomptent parmi les plus\nbelles productions de l'art\ngrec à son apogée. Ils ont\ntous les deux fait partie\nde la collection van Bran­\nteghem. L'un est un lécy­\nthe (4) polychrome trouvé\nen Sicile et appartenant\nau début du Vc siècle.\nC'est une pièce d'une\ninsigne rareté. On y voit\ndeux figures féminines :\nune joueuse de lyre et\nune joueuse de double\nflûte, debout, l'une en face\nde l'autre, la première                Fig. 4. — L É C Y T H E POLYCHROME\né c o u t a n t la s e c o n d e .            (Vc siècle avant J.-C.)\nVêtues d'un péplos serré\n\n  (1) La cotyle était une sorte de grande tasse à deux anses.\n  (2) Sorte de boîte plate à deux anses, avec couvercle.\n  (3) L'aryballe est un vase à une anse, à panse arrondie en forme de bourse resserrée\nau goulot.\n  (4) Fig. 4. — Vase cylindrique à une anse et à goulot étroit. La plupart des      lécythes\nblancs avaient une destination exclusivement funéraire.\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": "488                         DURENDAL\n\n\nà la taille, qui pour l'une est de couleur noire, pour l'autre mi-\npartie rouge, mi-partie bleu pâle; elles ont, dans la raideur un\npeu archaïque de leur style, une grandeur pleine de majesté.\n   C'est, au contraire, la grâce et l'abandon qui font le charme de\nla délicieuse figure décorant le petit aryballe athénien (1), que\nle musée doit à la générosité de M. de Somzée. L e dessin d'une\nélégance et d'une pureté admirables, se détache en bistre sur le\nfond blanc du vase ; il représente une Nikè — déesse de la victoire\n—„assise sur un promontoire, les ailes relevées. L e menton posé\nsur la main gauche, le coude a p p u y é sur le bras droit qui repose\nsur les genoux, elle paraît méditer, le regard perdu dans le loin­\ntain du rêve.\n   Avant de classer ces différents vases dans les vitrines où leur\nplace est marquée, les conservateurs ont eu l'heureuse idée de\nles réunir d'abord en u n e exposition temporaire avec d'autres\nacquisitions récentes : marbres, terres-cuites, inscriptions, sur\nlesquelles j'aurai l'occasion de revenir. L a méthode et le goût\nparfait avec lesquels cette exposition a été ordonnée, fait bien\naugurer de la prochaine réorganisation de la section des anti­\nquités grecques et romaines.\n\n                                               CAMILLE GASPAR.\n\n\n\n\n  (1) Fig. 5.\n"}, {"page_pdf": 576, "texte": "                   I FIORETTI\n                                        (Suite)\n\n\n\n\n V. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE DÉTACHA CERTAINES CLOCHETTES\n            DE L'AUTEL, ET LES DONNA, POUR L'AMOUR DE DIEU\n\n\n      Frère Junipère était une fois à Assise, lors de la nativité du Christ, en haute\n  méditation devant l'autel du couvent, lequel autel était bien paré et orné. Et\n  à la prière du sacristain, frère Junipère resta à la garde dudit autel, tandis que\n  le sacristain allait manger. Et, étant en dévote méditation, une pauvre petite\n  femme lui demanda l'aumône, pour l'amour deDieu; à laquelle frère Junipère\n  répondit ainsi : « Attends un peu; et je verrai si, de cet autel si orné, je puis\n  te donner quelque chose. » Il y avait à cet autel un lambris d'or très orné et\n  magnifique, avec des clochettes d'argent de grande valeur. Frère Junipère dit :\n  « Ces clochettes nous sont de trop», et il prend un couteau et les détache toutes\n du lambris et les donne toutes à cette pauvre petite femme, par pitié. Le\n sacristain, ayant mangé deux ou trois bouchées, se rappela les façons de\n frère Junipère et commença fortement à craindre qu'à l'autel ainsi orné, qu'il\n avait laissé à la garde de frère Junipère, celui-ci né fit quelque dommage, par\n zèle de charité. Et de suite, il se lève de tablé, s'en va à l'église et regarde si\n l'ornementation de l'autel n'est pas enlevée ou si rien n'est ôté, et il voit que\nles clochettes du lambris ont été coupées et détachées, de quoi, il fut hors de\ntoute mesure troublé et indigné.\n     Frère Junipère, qui le voit ainsi agité, lui dit : — « Ne t'inquiète pas de ces\nclochettes, parce que je les ai données à une pauvre femme qui en avait très\ngrand besoin; et du reste, elles ne servaient à rien et n'étaient rien d'autre\nqu'une somptuosité mondaine et vaine ». Ayant entendu cela, le sacristain de\nsuite courut par l'église et par toute la cité, affligé, pour voir si, par aventure,\nil pouvait retrouver cette femme; mais, non seulement il ne la retrouva pas,\nmais il ne trouva personne qui l'eût vue.\n    Il revint au couvent et, en furie, enleva le lambris et le porta au général,\nqui étaità Assise, et dit : — « Père général, je vous demande justice du frère\nJunipère, lequel m'a dégradé ce lambris qui était le plus magnifique qui fût\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": "490                                DURENDAL\n\n\n dans la sacristie; à présent, voyez comme il l'a gâté en en détachant toutes\n les clochettes d'argent ; et il dit qu'il les a données à une pauvre femme ». Le\n général répondit : — « C'est ta folie, et non frère Junipère, qui a fait cela ; car\ntu devais bien le connaître, à présent. Et je te dis que je m'émerveille qu'il\nn'ait pas donné tout le reste, mais, néanmoins, je le corrigerai bien de cette\nfaute ».\n    Et, tous les frères convoqués au chapitre, il fait appeler frère Junipère et,\nen présence de tout le couvent, il le reprit très âprement à propos des susdites\nclochettes, et tellement crut en fureur, élevant la voix, qu'il devint presque\nenroué. Frère Junipère, de ces paroles, peu ou pas du tout se préoccupa; car\nil se délectait des injures et de se voir bien avili ; mais, par contre, il songea\nà l'enrouement du général et commença à penser au remède.\n   Et, ayant reçu cette réprimande du général, frère Junipère va dans la cité\net commande et fait faire une bonne écuelle de bouillie au beurre, et, la nuit\nétant déjà bien avancée, va et retourne, et allume une chandelle et s'en\nva avec cette écuelle de bouillie à la cellule du général, et frappe. Le général\nouvrit et vit celui-là avec la chandelle allumée et l'écuelle en main ; et dou­\ncement, il demanda: « Qu'est-ce? » Frère Junipère répondit: « Mon père, aujour­\nd'hui quand vous me reprîtes de mes défauts, je vis que la voix vous devint\nrauque, à cause de trop de fatigue, je crois; et pour cela, je pensai au remède\net fis faire cette bouillie pour toi; et à cause de cela, je te prie que tu la manges\net je te dis qu'elle te soulagera la poitrine et la gorge ». Le général dit: « Quelle\nheure est celle-ci pour que tu ailles inquiétant autrui ? » Frère Junipère\nrépond : « Vois, pour toi elle est faite; je te prie que tu la manges, car elle te\nfera beaucoup de bien ». Et le général, fâché de l'heure tardive et de son\nimportunité, commanda qu'il s'en allât, car il ne voulait pas manger à une\ntelle heure, l'appelant par de mauvais noms très vils. Frère Junipère, voyant\nque ni prières, ni flatteries ne réussiraient, dit ainsi : « Mon père, puisque\ntu ne veux pas manger, bien que pour toi ait été faite cette bouillie, fais-moi\nau moins ceci, que tu me liennes la lumière et je mangerai, moi ». Et le\ngénéral, comme une pieuse et dévote personne, considérant la piété et la\nsimplicité de frère Junipère, et qu'il avait fait tout cela par dévotion, répond:\n« Voici, puisque pourtant tu le veux, mangeons, toi et moi, ensemble ».\nEt tous deux mangèrent cette écuelle de bouillie à cause d'une charité impor­\ntune; et ils furent beaucoup plus restaurés d'édification que du repas.\n\n\n       VI. -   COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE OBSERVA LE SILENCE\n                              PENDANT SIX MOIS\n\n  Frère Junipère s'imposa, une fois, d'observer le silence pendant six mois,\nde cette façon : le premier jour, par amour du Père Céleste; le second, par\namour de Jésus-Christ, son fils; le troisième, par amour du Saint-Esprit; le\nquatrième, par révérence envers la très sainte Vierge Marie, et ainsi, par\nordre, chaque jour et pour l'amour de quelque saint, il resta six mois sans\nparler.\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "                            VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                              491\n\n\n\n         VII. — EXEMPLES CONTRE LES TENTATIONS DE LA CHAIR\n\n   Frère Egide et frère Simon d'Assise, et frère Rufin et frère Junipère étant\n une fois réunis à parler de Dieu et du salut des âmes, frère Egide dit aux\n autres : — « Comment faites-vous avec les tentations du péché de la chair ? »\n — Frère Simon dit : — « Je considère la laideur et la turpitude du péché char­\n nel, et de cela succède en moi une grande abomination, et ainsi je me délivre».\n — Frère Rufin dit : — » Je me jette à terre et reste si longtemps en oraison,\npriant la clémence de Dieu et la mère de Jésus-Christ, que je me sens du tout\ndélivré ». — Frère Junipère répond : — « Quand je sens arriver la diabolique\ntentation charnelle, de suite je cours et je ferme la porte de mon cœur, et pour\ngarantir la force de mon cœur je m'occupe en saintes méditations et en saints\ndésirs; de sorte que, quand vient la suggestion charnelle et qu'elle frappe à\nla porte du cœur, moi derrière, je réponds : « Dehors, parce que l'auberge\nest déjà prise et il ne peut entrer plus de monde ». Et ainsi je ne permets\njamais à pensée charnelle d'entrer dans mon cœur, de quoi, le démon, se\nvoyant vaincu et déconfit, il s'en va, non seulement de moi, mais de toute la\ncontrée ».\n   Frère Egide répond et dit : — « Frère Junipère, je tiens avec toi parce\nque, avec l'ennemi de la chair, mieux vaut fuir que combattre, parce que, ne\nfuyant pas, on ne peut vaincre un tel et si fort ennemi, vous attaquant dedans\npar le perfide appétit charnel, dehors, par les sens du corps. Et, pour cela,\ncelui qui veut autrement combattre a la fatigue de la bataille et rarement la\nvictoire. Fuis donc le vice et tu seras victorieux ».\n\n\n        VIII. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE S'AVILIT LUI-MÊME,\n                      A LA LOUANGE DE DIEU\n\n    Une fois, frère Junipère, voulant bien s'avilir, se dépouilla de ses habits,\n et, ne conservant que ses vêtements de dessous, roula ses habits en un paquet\n qu'il posa sur sa tête; et il entre ainsi, nu, à Viterbe, et s'en va sur la place\n publique, pour sa dérision. Et étant nu, les enfants et les jeunes gens, le\n réputant hors de sens, lui firent beaucoup de vilénies, lui jetant beaucoup de\nboue, le frappant avec des pierres, le poussant avec force de-ci de-là, avec\nbeaucoup de paroles de dérision; et ainsi affligé et berné, il resta là pendant\nun grand espace de temps, puis s'en alla au couvent déshabillé de la sorte. Et\nle voyant ainsi déshabillé, les frères eurent grand trouble à son propos, et\nsurtout parce que, au travers toute la cité, il était venu ainsi, nu, avec son\nfardeau sur la tête. Ils le reprirent très durement, lui faisant grandes menaces.\nEt l'un disait : « Mettons-le au cachot », et l'autre disait : « Pendons-le! » ; et\nles autres disaient : « On ne pourrait faire trop grande justice du trop mau­\nvais exemple que celui-ci a donné, aujourd'hui, de lui-même et de tout l'Ordre.»\nEt frère Junipère, tout joyeux, en toute humilité répondit : « Vous dites bien\nvrai, car de toutes ces peines je suis digne, et de beaucoup davantage. »\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": "492                               DURENDAL\n\n\n\n            IX. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE, POUR S'AVILIR,\n                    JOUE AU JEU DE LA BALANÇOIRE\n\n   Frère Junipère allant une fois à Rome, où la renommée de sa sainteté était\ndéjà divulguée, beaucoup de Romains, par grande dévotion, allèrent à sa\n rencontre; et frère Junipère, voyant venir tant de gens, s'imagina de faire\n tourner leur dévotion pour lui en fable et en dérision.\n   Il y avait là deux enfants qui jouaient à la balançoire, c'est-à-dire qu'ils\navaient placé une planche en travers d'un autre morceau de bois, et chacun\nétait de son côté, et ils allaient de haut en bas. Frère Junipère va et ôte un\nde ces enfants de la planche, monte dessus et commence à balancer. Cepen­\ndant, les gens arrivèrent et s'ébahirent de la balançoire de frère Junipère ;\nnéanmoins, avec grand respect, ils le saluèrent, attendant que le jeu de la\nbalançoire s'achevât, pour l'accompagner ensuite honorablement jusqu'au\ncouvent. Et frère Junipère de leur salutation, de leur respect et de leur attente\nse souciait peu, mais prenait grand cœur à la balançoire.\n   Et, ayant attendu ainsi un grand espace de temps, quelques-uns commen­\ncèrent à s'ennuyer et à dire : « Quel stupide est celui-ci? » Quelques-uns,\nconnaissant ses manières, prirent plus de dévotion pour lui ; néanmoins tous\npartirent et laissèrent frère Junipère sur la balançoire.\n   Et tous étant partis, frère Junipère resta tout consolé, parce qu'il vit\nquelques-uns qui avaient fait moquerie de lui. Il se mit en route et entra\ndans Rome, en toute paix et humilité, et parvint au couvent des frères\nmineurs.\n\n\nX. —COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE FIT UNE FOIS LA CUISINE AUX FRÈRES\n                    POUR QUINZE JOURS\n\n   Frère Junipère étant une fois en un petit couvent de frères, tous les frères\ndurent, pour certaine importante raison, aller dehors et, seul, frère Junipère,\nresta à la maison. Le gardien dit : « Frère Junipère, nous allons tous dehors\net, pour cela, fais que, quand nous reviendrons, tu aies fait un peu de cuisine,\npour le réconfort des frères. » Frère Junipère répondit : « Bien volontiers;\nlaissez-moi faire. »\n   Tous les frères étant allés dehors, comme il est dit, frère Junipère se dit :\nH Quel soin superflu est celui-là, qu'un frère reste perdu dans la cuisine et\nécarté de toute oraison? Certainement que moi, qui suis resté à cuisiner, cette\nfois, j'en ferai tellement que tous les frères, même s'ils étaient encore plus\nnombreux, en auraient trop pour quinze jours. »\n   Et ainsi, tout empressé, il va au village et emprunte plusieurs grandes\nmarmites pour cuire, se procure de la viande fraîche et sèche, des poulets,\ndes œufs et des herbes, et emprunte beaucoup de bois et met tout au feu,\nc'est-à-dire les poulets avec leurs plumes, les œufs avec leurs écailles, et ainsi\nde toutes les autres choses.\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "                           VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                               493\n\n     Les frères rentrant au couvent, l'un d'eux, qui connaissait la simplicité de\n  frère Junipère, entre dans la cuisine et voit tant et de si grandes marmites\n  sur un feu démesuré; et il s'assied et considère avec admiration, sans rien\n  dire, et regarde avec quel soin frère Junipère fait cette cuisine, car, parce que\n  le feu était très grand et qu'on ne pouvait pas trop s'approcher pour écumer,\n il avait pris une planche et, avec une corde, se l'était liée bien étroitement au\n corps, et il sautait d'une marmite à l'autre que c'était un plaisir.\n     Ayant considéré chaque chose, à son grand amusement, ce frère sort de\n la cuisine, trouve les autres frères, et dit : « Je puis vous dire que frère Juni­\n père fait une belle noce. » Les frères prirent cette parole pour une plai­\n santerie.\n     Et frère Junipère lève ses marmites du feu et fait sonner pour manger, et\n les frères se mettent à table, et il s'en vient au réfectoire avec sa cuisine, tout\n rouge de la fatigue et de la chaleur du feu, et dit aux frères : « Mangez bien\n et puis allons tous à l'oraison, et qu'il n'y ait plus personne qui songe de\n quelque temps à cuire ; car j'ai fait tant de cuisine aujourd'hui que j'en aurai\n pour beaucoup plus de quinze jours », et il pose à table, devant les frères,\n cette pâtée, qu'il n'y a porc si affamé en terre de Rome qui en eût mangé.\n    Frère Junipère loue cette sienne cuisine, pour allécher les convives, mais\n il voit que les autres frères n'en mangent pas, et dit : « Ces poulets Vous\n conforteront l'estomac et cette cuisine vous tiendra le corps humide, car elle\n est bonne. »\n    Les frères restant en admiration et dévotion à considérer la dévotion et la\nsimplicité de frère Junipère, le gardien, fâché d'une telle fatuité et de tant de\n bien perdu, reprit très âprement frère Junipère.\n    Alors frère Junipère se jette subitement à terre, à genoux devant le gardien\net dit humblement sa coulpe à lui et à tous les frères, disant : « Je suis un\nmauvais homme. Un tel commit tel péché, pour lequel les yeux lui furent\narrachés; mais moi j'en suis beaucoup plus digne que lui. Un tel fut pendu\npour ses fautes, mais je le mérite bien davantage pour mes œuvres perverses.\nEt maintenant, j'ai été dilapidateur des biens de Dieu et de l'Ordre. » Et tout\naffligé, il s'en alla et de tout le jour n'approcha pas des frères.\n    Et alors le gardien dit : « Mes chers frères, je voudrais que, chaque jour,\ncomme aujourd'hui, ce frère gaspillât autant de bien, si nous en avions le .\nmoyen, afin qu'il en eût l'édification ; car grande simplicité et charité lui ont\nfait faire ceci. »\n\n\n     XI. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE ALLA UNE FOIS A ASSISE\n                     POUR SA CONFUSION\n\n  Frère Junipère, demeurant une fois dans le val de Spolète, voyant qu'il y\navait à Assise une grande solennité et que beaucoup de gens y allaient avec\ngrande dévotion, il lui vint envie d'aller aussi à cette solennité. Et écoutez\ncomment : Frère Junipère se déshabilla presque complètement et s'en vint\nainsi, passant par le milieu de la cité de Spolète, au couvent.\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": "494                                DURENDAL\n\n\n   Les frères, très troublés et scandalisés, le reprirent très âprement, l'appelant\nfou, insensé, honte de l'Ordre de saint François et dirent que, comme un fou,\non devrait l'enchaîner. Et le général, qui était alors dans le couvent, fait\nappeler tous les frères et frère Junipère et, devant tout le couvent, lui fait une\ndure et âpre remontrance. Et après beaucoup de paroles, par rigueur de\njustice, il dit ainsi à frère Junipère : — « Ta faute est telle et si grande que je\nne sais quelle pénitence digne d'elle te donner ». Frère Junipère répond,\ncomme quelqu'un qui se délecte de sa propre confusion : — « Père, je veux te\nl'enseigner : que nu, comme je suis venu jusqu'ici, je retourne de même, par\npénitence, jusqu'à l'endroit d'où je suis parti pour venir à cette fête ».\n\n\n\n       XII. — COMMENT FRÈRE JUNIPÈRE FUT RAVI EN ESPRIT\n                 PENDANT QUE SE CÉLÉBRAIT LA MESSE\n\n\n   Frère Junipère étant, une fois, à entendre la messe avec beaucoup de dévo­\ntion, il fut ravi en élévation d'esprit et pour un grand espace de temps ; et\nlaissé là par tous les autres frères, revenant à lui, il commença à dire avec\ngrande ferveur : — « O mes frères, qui est tellement noble en cette vie, qu'il\nne portât volontiers le panier de fumier par toute la terre, s'il lui était donné\nensuite une maison toute pleine d'or ?» — Et il disait : — « Hélas I pourquoi\nne voulons-nous pas supporter un peu de honte, afin que nous puissions\ngagner la béatitude ? »\n\n\n\n   XIII. — DE LA TRISTESSE QU'EUT FRÈRE JUNIPÈRE DE LA MORT\n                DE SON COMPAGNON, FRÈRE AMAZIALBENE\n\n\n    Frère Junipère avait parmi les frères un compagnon qu'il aimait intimement\n et qui avait nom Amazialbene. Et celui-ci avait en lui une grande vertu de\n patience et d'obéissance ; car, s'il avait été battu durant tout le jour, jamais il\n ne se serait plaint, ni n'aurait réclamé seulement d'un mot; il était souvent\n envoyé en des couvents où étaient des religieux désagréables, desquels il\n recevait beaucoup de persécutions qu'il soutenait très patiemment, sans\n aucune plainte. Et, au commandement de frère Junipère, il pleurait ou riait.\n    A la fin, comme il plut à Dieu, ce frère Amazialbene mourut, avec la meil­\n leure renommée. Et frère Junipère, apprenant sa mort, en reçut dans son\n esprit une tristesse comme il n'en avait jamais eu dans sa vie d'aucune chose\n temporelle. Et ainsi il montrait extérieurement la grande amertume qui était\n  en lui, et disait : — « Hélas, malheureux, il ne m'est resté aucun bien, et le\n  monde entier est détruit par la mort de mon doux et très aimé frère Amazial­\n  bene. »\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "                           VIE DE FRÈRE JUNIPÈRE                                 495\n\n\n\n\n        XIV. — DE LA MAIN QUE FRÈRE JUNIPÈRE VIT EN L'AIR\n\n\n\n   Frère Junipère étant une fois en oraison, et peut-être pensait il de lui-même\ndes choses élogieuses, il lui parut voir une main en l'air, et il entendit avec\nses oreilles corporelles une voix qui lui dit ainsi : — « O frère Junipère, sans\ncette main tu ne peux rien faire !» A la suite de quoi, il se leva de suite et, diri­\ngeant les yeux au ciel, il dit à haute voix, en courant par le couvent : —\n« C'est bien vrai! c'est bien vrai ! » Et il répéta cela un bon espace de temps.\n\n  (A suivre.)                             Traduction littérale   ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "       Les Précurseurs du Féminisme\n\n                           Madame de Maintenon\n\n              Madame de Genlis et Madame Campan\n                           par Louis CHABAUD 0)\n\n\n\n\n                  EN ce temps où l'attention se porte sur l'éducation des femmes,\n                    un livre qui nous initie aux idées de trois institutrices qui\n                    ont précédé le mouvement féministe, intéresse nécessaire­\n                    ment. L'ouvrage de M. Chabaud doit être lu, non pas,\n                    peut être, par ceux qui ne veulent étudier cette question\n                    qu'au point de vue pratique, mais par ceux qui aiment\n                    à constater dans le passé les promesses de l'avenir, à\n                    ressusciter le charme vieilli des siècles écoulés, et enfin à\n                    glaner les bonnes choses partout où il s'en trouve, à\nécouter l'esprit partout où il souffle.\n   En voyant sur la couverture jaune les noms de Mme de Maintenon, Mme de\nGenlis et de Mme Campan, j'avoue que je ne pus me défendre d'un mouve­\nment de surprise. Il me semblait qu'on avait beaucoup parlé de la première,\ntrop de la deuxième et que Mme Campan ne présentait guère d'attrait à la\ncuriosité. M. Chabaud a évoqué, avec intelligence et finesse, tout ce qui pou­\nvait rendre la lecture de son livre instructive et attrayante. Il fait ressortir,\navec un tact exquis, les traits communs à ces trois femmes, tout en indiquant\nce qui les distingue à tant de points de vue. Après la lecture de ce joli\n\n\n  (1) Ce livre a été édité par la maison Plon, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "                     LES PRÉCURSEURS DU FÉMINISME                              497\n\n\n volume, Mme de Maintenon demeure la femme d'âme et d'intelligence élevées,\n  « qui serait une sainte, si elle n'était pas orgueilleuse ». Mme de Genlis nous\n apparaît sous les traits déjà connus : jolie, charmeuse, un peu pédante, avec\n plus de sensiblerie que de cœur, pouvant écrire (ce qu'elle n'écrit pas) : faites\n ce que je dis et non ce que je fais. Mme Campan, plus sincère, plus conscien­\n cieuse, nous laisse, comme avant, l'impression d'un caractère estimable,\n d'une nature aimante, d'une valeur réelle au service d'une vocation d'institu­\n trice. Ma surprise venait aussi des mots : précurseurs du féminisme. Je n'avais\n pas trouvé, jusqu'à présent, trace d'une pensée, d'un acte, qui fut, chez ces\n institutrices, l'indice d'une tendance vers le féminisme moderne. La lecture\n du présent livre ne m'a pas démontré l'opportunité de ce titre. Peut-être\n M. Chabaud veut-il l'expliquer en faisant une juste opposition entre l'in­\n struction très sérieuse et l'émancipation de la femme ? Nous nous demandons\n aussi si ce livre charmant est appelé à rendre des services au féminisme bien\ncompris? Oui et non. Il ne donnera pas des idées neuves à ceux qui ont fait\n une étude sérieuse de la question^ Mais il sera lu. là où d'autres ouvrages ne\nle seraient pas et il détruira des préjugés.\n    Nous devons nous borner, malgré notre désir de faire apprécier tout ce\nque ces pages ont d'intéressant, à ne souligner que celles qui se rapportent\nplutôt à l'étude des principes de ces trois institutrices, au lieu de butiner sur\nle terrain anecdotique et biographique.\n    Dès la préface, M. L. Chabaud peint, en quelques mots, la situation déplo­\nrable faite par l'esprit sectaire à la tendance d'élargir le rayon intellectuel de\nla femme par une instruction plus étendue, plus solide. Il constate qu'en\nsacrifiant la religion et la vrai liberté, les établissements officiels « ont peut-\nêtre, dans une certaine mesure, aidé à perfectionner renseignement litté­\nraire et scientifique des jeunes filles, mais qu'ils n'ont que fort peu contribué\nà former leur cœur et à élever leur esprit ».\n   Jadis l'instruction était très mince et très bornée. Le programme de Fénelon\nréduit les études à l'orthographe et à la grammaire. L'éducation (histoire\nsainte, religion, morale) était heureusement plus complète.\n    Mme de Maintenon fut la première à mettre en pratique les velléités\nd'élargir ce cercle si restreint. Elle demanda qu'on enseignât à la femme à .\ndistinguer le bien d'avec le mal, à discerner la vérité de l'erreur, et le beau\ndu laid, et qu'on lui donnât, de la littérature, de la science et des arts, une\nnotion suffisante pour élever son cœur, développer son intelligence et faire\nfigure dans le monde.\n    M. Chabaud est loin de réclamer pour les femmes toutes les tristes\nlibertés qui ont coulé le féminisme aux yeux de tant de gens honnêtes et sen­\nsés. Il affirme sa pensée en citant des paroles de Mme de Maintenon et de\nMme de Genlis, qui la résument parfaitement et en des termes que nous\ntenons à reproduire :\n    « Dieu vous a marquées de son élection pour cette haute mission. Institu­\ntrices, vous l'êtes dès le berceau et le serez toute votre vie. Institutrices de vos\nenfants d'abord, institutrices de vos maris plus souvent qu'on ne pense, insti­\ntutrices partout, institutrices toujours ! »\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "498                               DURENDAL\n\n\n   Tout ce qu'il dit de l'enfance, de la jeunesse et de la vieillesse de Mme de\nMaintenon, est dit d'une manière charmante avec un accent convaincu et\ncommunicatif. Nous renvoyons le lecteur à ses pages, ainsi que pour le\nrésumé de la vie de Mme de Genlis, qui se prête si bien à l'esprit fin et\nobservateur et au style vivant de l'auteur. Nous ferons peu de citations\nafin de ne pas nous éloigner du but de cet article, mais nous tenons à dire\nà quel point M. Chabaud a su publier les textes les plus caractéristiques,\nmettant infiniment de goût et de finesse dans son choix. Voici, par exemple,\nquelques lignes qui dévoilent bien la piété éclairée et l'esprit prudent de la\nfondatrice de Saint-Cyr : i Mettez en paix votre esprit, votre cœur et votre\nzèle, et ne picotez pas votre chère conscience », écrivait-elle à ses filles; et\nencore : « Ne soyez pas pointilleuses avec vous-mêmes, Dieu ne l'est pas avec\nvous». Et cette prière, recueillie par une dame de Saint-Louis : « Mon Dieu,\nvous m'avez fait la grâce de ne pas haïr mes ennemis... Vous m'ordonnez de\nprier pour eux. Je vous demande de souffrir patiemment leur haine, leurs\nmédisances, leurs calomnies, leurs injures. Faites-moi la grâce de ne leur en\njamais donner aucun sujet », ne révèle-t-elle pas du cœur et de la générosité?\n   Napoléon disait : « Je préfère les lettres de Mme de Maintenon à celles de\nM me de Sévigné, elles disent plus de choses. » Ce jugement est vrai. Le\ncharme manque parfois, mais la phrase est plus nette et plus correcte. «Le style\nde Mme de Maintenon, dit spirituellement l'auteur, est uni comme son carac­\ntère et sage comme sa personne. Dans son culte pour la correction, elle se\nrefuse à pécher même contre la syntaxe. Aussi, faut-il voir comme elle res­\npecte les imparfaits du subjonctif. Ils sont quelquefois trois ou quatre à la file,\nqui, sans doute, ont grand air et donnent au discours une allure majestueuse,\nmais parfois un peu languissante et allourdie. »\n   L'auteur nous montre Mme Scarron, traversant dignement et vertueuse­\nment les épreuves d'une union mal assortie et d'une vie dans un monde rien\nmoins que sévère. Il nous la montre veuve, appelée à élever les enfants\ndu roi et de M me de Montespan, et accomplissant ce devoir (qu'elle n'avait\npas recherché) avec une admirable conscience.\n   « Dès lors, rompant avec le monde, renonçant à toute société, à toute dis­\ntraction, pour se donner tout entière à ces nouveaux devoirs qu'elle a\nacceptés, cette femme, jeune encore, plus belle que jamais, retirée d'abord\ndans une petite maison du Marais, établie ensuite, avec les enfants et les nour­\nrices, dans une grande maison perdue dans les jardins de Vaugirard, se voue\n entièrement à sa tâche, s'occupant des jeunes princes nuit et jour, veillant sur\n eux avec une telle vigilance et un tel dévouement, une telle tendresse, « qu'elle\n achète à force de soins le droit de les aimer plus que leur mère », et de lui\n être préférée par eux, pourrait-on ajouter ».\n    A partir de ce moment elle est mise continuellement en contact avec\n Louis XIV. Mme Scarron (qui lui avait d'abord singulièrement déplu) gagne\n sa confiance, grâce à la droiture et à la sagesse de son aimable esprit. Elle lui\n devient peu à peu tout à fait indispensable. Ses aptitudes d'institutrice se\n révèlent pendant les années qu'elle passe auprès de ses enfants. Elle les élève\n avec une affection sincère, leur sacrifie sa liberté, les plus belles années de sa\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "                     LES PRÉCURSEURS DU FÉMINISME                               499\n\n\n vie, et mérite l'éloge du jeune duc du Maine. Comme le roi le complimentait\n un jour d'être si raisonnable : « I l faut bien que je le sois, répondit l'enfant,\n j'ai auprès de moi une dame qui est la raison même. »\n    Après la mort de la reine, Mme de Maintenon ne put pas quitter Versailles.\n Un mariage secret l'unit bientôt au roi. Il avait plus de 40 ans et elle plus\n de 5o. Arrivée à ce que l'on pouvait considérer comme le comble du bonheur,\n elle écrit : « Avant d'être à la Cour, je pouvais me rendre le témoignage que\nje n'avais pas connu l'ennui ; mais j'en ai tâté depuis, et je crois que je ne\n pourrais y résister si je ne pensais que c'est là que Dieu me veut. Il n'y a de\n vrai bonheur qu'à servir Dieu. »\n    Et bientôt son unique distraction, sa joie et son repos seront les heures\n qu'elle passera à Saint-Cyr.\n    Car, arrivée au pouvoir, ses instincts d'institutrice se réveilleront plus\nardents que jamais. Elle ne se bornera plus à instruire quelques enfants. Il\nlui faudra un horizon plus vaste. Aidée par Louis XIV, elle fondera la maison\nroyale de Saint-Cyr. Pendant trente ans, elle dirigera cette grande œuvre et on\nmettra sur sa tombe cette inscription : Le dix-septième jour du mois\nd'avril 1719, a été inhumée très haute et très puissante dame Françoise d'Au-\nbigné, marquise de Maintenon et institutrice de la maison royale de Saint-\nLouis. « Il semble que ce titre d'institutrice soit le seul que Mme de Maintenon\nait voulu prendre devant la postérité ».\n    « Institutrice, elle l'était dans l'âme, dit notre auteur. Cette vocation n'avait\npas attendu pour se manifester, les beaux jours de l'Institut royal de Saint-\nCyr, elle a eu des entrailles de charité pour les misérables et surtout l'amour\nde donner aux jeunes filles pauvres une éducation sainte et laborieuse, et elle\nn'y épargnait rien. »\n    On sait que, pendant les voyages de la Cour à Fontainebleau, elle caté­\nchisait les petits paysans d'Avon. « Madame continue toujours sa vie\nd'apôtre : elle catéchise où elle peut; elle fut l'autre jour dans une école\nde petits garçons et retourna à Avon dans celle des filles. »\n    MmB de Maintenon exigeait une très grande douceur dans l'application du\nrèglement et des punitions. Elle blâmait les peines corporelles. Elle préférait\nles moyens de persuasion. « Soyez des mères, disait-elle aux dames de Saint-\nCyr, par la sollicitude, la tendresse, le dévouement, la fermeté de main sans\nrudesse, qui font la mère de famille obéie autant que chérie; des mères en tout\net toujours. » Elle ne voulait pas que la vie des jeunes filles fut triste. Elle\nrecommandait qu'on leur épargnât l'ennui.\n    Une chrétienne admirable, à laquelle Dieu a refusé la consolation d'assister\nau succès de l'œuvre, qui fut le but unique de sa vie et de ses cruels sacrifices,\nMme Marie du Sacré-Cœur, partageait l'avis de l'illustre fondatrice de Saint-\nCyr en bien des points, mais en particulier au sujet de l'esprit patriotique\nqu'il faut inspirer aux élèves et de la nécessité de ne pas laisser des jeunes\nfilles destinées au monde, dans l'ignorance complète de leurs devoirs futurs.\nMmc de Maintenon avait choisi pour coadjutrices des femmes raisonnables\net expérimentées. « Elles savent, dit le chevalier de Boufflers, tout ce qu'il faut\nsavoir. Le monde n'est étranger qu'à leur cœur. »\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "500                               DURENDAL\n\n\n    La noble institutrice allait même plus loin. On parlait du mariage à Saint-\n Cyr. Sainte-Beuve nous le dit en ces termes : « Aussi voulait-elle qu'on les\n élevât non comme des nonnes ou des filles ignorantes, mais en vue du\n mariage ». A l'appui de son dire, il cite Mme de Maintenon elle-même : « La\nplupart des religieuses, disait-elle, n'osent prononcer le nom de mariage;\nsaint Paul n'avait pas cette délicatesse, car il en parle ouvertement », et\nelle était la première, ajoute l'illustre critique, à en parler comme d'un état\nhonnête, hasardeux, nécessaire : « Quand vos demoiselles auront passé par\nle mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire. Il faut s'accoutumer à en\nparler sérieusement, chrétiennement et même tristement. C'est l'état où on\néprouve le plus de tribulations, même dans les meilleurs, et il faut leur\napprendre que plus des trois quarts sont malheureux. »\n    Plus loin, elle écrit à Mme du Pérou ! « Exhortez les maîtresses de classes à\ninstruire sur les obligations du mariage, et sur la piété convenable aux gens\ndu monde. On ne parle jamais chez vous que de couvent, et Dieu n'y veut\npas tout le monde ! »\n   Pour donner une idée de ce que cet esprit, si sévère à la Cour, avait de\ngrâce au milieu de ses enfants d'adoption, nous citerons M. Chabaud : « Elle\nprenait la religion trop au sérieux pour prendre la dévotion au tragique, aussi\nne manquait-elle pas d'intervenir quand quelqu'une des maîtresses faisait mine\nde s'écarter d'une sage tolérance, dont elle avait fait la règle de la maison.\nC'est ainsi qu'un jour, l'une d'elles parlait de punir toute la classe parce que\nles élèves avaient ri, à la chapelle, de la prononciation d'un prêtre italien :\n« Eh bien ! dit-elle, mettez-moi donc aussi en pénitence, car j'ai ri toute la\npremière. »\n   Puisque cet article est destiné à une revue d'art, je me permettrai de citer\nencore l'auteur sur un point qui touche l'esthétique : « Elle cherchait à réagir\ncontre le mauvais goût particulier aux religieuses et voulait qu'on ait de\nl'élégance et de l'harmonie jusque dans les choses du culte. » Madame dit un\njour à la sœur sacristine : « J'ai vu de près dans l'église, du dehors, les\nbouquets fanés qui sont sur l'autel. Rien n'est plus sale. Ne songez pas à en\navoir d'autres. N'en faites jamais. Quand votre jardin vous donnera des fleurs,\nmettez-les simplement dans les vases, sans art et sans perdre le temps à les\narranger. Quand vous n'en aurez pas, passez-vous de cette parure. La pro­\npreté, le respect, les lumières, le silence, la ferveur, honorent bien plus Dieu\nque ces ajustements, qui ne font que dissiper ceux qui les font et ceux qui les\nvoient.»\n    Lorsque Louis XIV mourut, M me de Maintenon se retira là où elle vivait\npar le cœur depuis des années. Mettant de côté le luxe et le bien-être que\nréclamait sa position, elle vendit ses voitures, congédia ses domestiques,\nhabita un appartement petit et simple, ayant transformé en infirmerie celui\nque le roi lui avait fait bâtir. Comme le dit M. Chabaud, « ce n'est plus une\ngrande dame de la Cour, c'est une chrétienne retirée du monde. »\n   Sa vie était absolument vouée à cette fondation. Elle se montrait partout,\n à la chapelle, dans les classes, aux récréations, et pendant les dernières\nannées de son existence, elle fut, autant que le permettait son âge, l'institu-\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "                    LES PRÉCURSEURS DU FÉMINISME                             501\n\n\ntrice, la directrice de la maison. Sa fin elle-même fut un admirable enseigne­\nment de patience, de douceur et de piété: « Je ne veux que la mort», s'écriait-\nelle, et elle ajoutait : \" Si nous savions tout ce que Dieu sait, nous voudrions\ntout ce qu'il veut. \"\n   En lisant les pages que M. Louis Chabaud a consacrées à cette belle\nfigure, nous avons senti s'effacer bien des préjugés que l'histoire avait laissés\ndans notre esprit. L'enseignement actuel diffère sur bien des points de celui\nde Saint-Cyr, et pourtant il serait peut-être bon que les institutrices modernes\nallassent puiser dans les lettres de Mme de Maintenon la droiture d'intention,\nla piété éclairée, la douce fermeté qui avaient su lui assurer l'affection, la\nconfiance et le respect des maîtresses et des élèves de la maison royale de\nSaint-Louis.\n\n  (A continuer.)\n\n                                                   Osse ED. DE LIEDEKERKE.\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": "                       Correspondance\n\n                                                         Gand, le1eraoût 1901.\n\n\n\n                MONSIEUR LE DIRECTEUR,\n\n\n   M. Fierens-Gevaert se vante d'être « avec tous les artistes qui sont la gloire\nprésente de la Belgique » quand il s'indigne dans vos colonnes a de l'absence\ntotale de goût chez les restaurateurs des anciens monuments de notre pays »,\n« chez ces pasticheurs, ces raccommodeurs d'art, chez ces nettoyeurs publics\nqui sont organisés d'une manière formidable pour pratiquer leur industrie,\nqui, dans les Commissions officielles, sont, par souci personnel, portés à\npousser aux réfections, qui vivent et engraissent dans nos ruines, qui\nécorchent nos statues et qui, dans leur immense et superbe délire de pro­\npreté et d'ordre, dévalisent à l'aise nos trésors d'art ».\n    Etant de ceux auxquels s'adressent nominalement ces aménités de votre\n correspondant, laissez-moi lui dire ici que nous voudrions bien volontiers\n discuter avec lui, mais qu'il nous faudrait avoir affaire à de bons arguments\n plutôt qu'à ces virulences de style.\n    J'ai peine à dégager de ce torrent de gros mots, qui composent son article\n paru dans votre numéro de juin, ce que veut M. Fierens.\n    Apparemment, il veut qu'on laisse tomber à l'état de décombres les ruines\n des abbayes de Villers, d'Aulne et d'Orval; il défend qu'on raffermisse les\n contreforts qui croulent ; il s'oppose à la réfection des murs ébréchés, qui,\n sans leurs nouveaux chaperons, ne pourraient résister aux intempéries. Il a\n pitié de nous, ce en l'âme de qui, dit-il, sommeille une ménagère», parce que\n nous trouvons bon de replacer en ordre de vieilles et belles pierres détério­\n rées, au lieu de les rejeter dans le tas; parce que, au lieu de laisser enfouir\n dans les éboulis les claveaux des arcs et des nervures, nous avons aligné ces\n pierres et restitué sur le sol le tracé des majestueuses ogives des nefs; parce\n  que nous avons bouché (avec les anciennes briques) les trous béants des\n voûtes du grand réfectoire, lesquelles, sans cela, seraient fatalement par terre\n  avant peu d'années. Ceux qui ont connu Villers il y a quarante ans savent\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "                              CORRESPONDANCE                                  503\n\n que si l'on en avait agi de même avec les nefs de la fameuse abbatiale, sa\n superstructure superbe aurait été sauvée. Mon contradicteur préfère sans\n doute un pittoresque monticule « de tristes débris couchés dans la poussière ».\n Et dernier crime, cause de son grand courroux : j'ai recomposé et même\n complété les fenestrages du transept et du chœur d'Aulne! Si M. Fievens\n voulait se désenfler, descendre de son grand cheval de bataille, examiner\n les choses, il reconnaîtrait qu'on n'a pas ôté, ni retaillé une seule pierre des\n vieux murs sans nécessité absolue. Qu'il regarde attentivement les contreforts\n du chœur, il pourra constater encore les vestiges d'un quadrillage tracé à la\n craie rouge au travers de l'appareil; après dépose et repose des pierres, ce\n tracé s'est trouvé reproduit : témoin authentique de la fidélité observée dans\n la remise en place des matériaux anciens, qu'il avait fallu de toute nécessité\nenlever et remettre pour sauver l'édifice. Depuis, le même procédé a été suivi\nau château des Comtes, à Gand, pour la consolidation des échanguettes si\njoliment posées sur la muraille d'enceinte, travail très méritoire, impitoyable­\nment condamné par M. Fierens.\n    Parlons des meneaux rétablis à Aulne. La gracieuse résille de telle lancette\ndu chœur pendait dans le vide, se maintenant comme, par habitude sur ses\nbarlotières; ai-je donc eu tort de rétablir les montants inférieurs ? M. Fierens\noserait-il le prétendre et l'écrire dans Durendal? Alors, il y a donc des choses\nqu'il faut faire? Mais s'il en est ainsi, où est la limite, quelle est la règle?\nQuestion d'appréciation, M. Fierens le reconnaît lui même quelque part,\n question délicate, et qu'on ne résout point par des invectives.\n    J'ai fait plus et je ne puis m'en repentir. J'ai eu la chance de pouvoir recom­\nposer la fameuse verrière du transept Sud, une des plus riches et des plus\nvastes que l'on puisse voir. Quel tort cette restitution peut-elle faire à l'intan­\ngible intégrité des parties anciennes, dont les vieilles pierres ont été scrupu­\nleusement et consciensieusement conservées? En quoi peut en souffrir le\npittoresque des ruines ? Cette résille flamboyante, qui se silhouette en une\nclaire broderie sur les sombres arrière-plans des nefs entrevues derrière elle,\nn'ajoute-t-elle pas son charme à la magie des ruines? De l'avis de tous pareils\nfenestrages ne sont-ils pas un des plus prestigieux décors de l'architecture\ngothique, et ne sont-ce pas des résilles semblables, moins belles, qui consti­\ntuent la principale beauté des ruines fameuses de Melrose, en Ecosse, et de\nRenilworth, en Angleterre ?\n   Enfin, faut-il m'attarder à me défendre de ce que l'église d'Aulne ressemble\nprésentement à un chantier ? On y trouve évidemment des ouvriers et des\néchafaudages. M. Fierens a-t-il le secret de consolider des murs sans matériel\net sans ouvriers ?\n   Je ne veux pas, M. le Directeur, abuser des belles pages de Durendal. J'ai à\nma disposition une autre Revue pour y traiter les questions de principe quand\non voudra laisser les incriminations pour la controverse. Mais je me devais\nde me défendre ici. C'est fait.\n   Je vous prie d'agréer, M. le Directeur, l'assurance de mes sentiments les\nplus distingués.\n                                                                 L . CLOQUET.\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": "                           LES LIVRES\n\n\n LA POÉSIE :\n L e C h a r i o t d'or, par ALBERT SAMAIN. — (Paris, Société du Mercure de\n   France.)\n  . Albert. Samain, par ses origines, était presque notre compatriote : né à\n Lille, il avait en lui quelque chose de l'âme des Flandres ; et, par ses œuvres,\n il se rattachait un peu à cette magnifique pléiade de poètes qui illumina la\n Belgique en ces vingt dernières années. L'auteur du Jardin de l'Infante s'appa­\n rente à la fois, me semble-t-il, à deux de nos plus hauts artistes : il fait penser\n à Albert Giraud par la somptueuse richesse de sa palette, et il rappelle\n Fernand Séverin par la noble pureté et la sereine douceur de son inspiration.\n Peintre flamand, songeur wallon.\n    Mais Albert Samain est avant tout un coloriste. Vous ne trouverez, dans\nses œuvres discrètes, ni la couleur aveuglante et crue de Victor Hugo, ni la\ncouleur précise et brutale de Théophile Gautier. Ce que vous rencontrerez,\nce que vous goûterez en lui, c'est, essentiellement, la « Nuance ». Avec\nl'admirable Paul Verlaine, auquel il tient du reste par plusieurs côtés, il est\ninimitable en ce domaine des teintes indécises et des dessins noyés de brume.\nNul mieux que lui — si ce n'est, peut-être, le prestigieux évocateur des Fêtes\ngalantes — n'a su transposer, en rythmes ondoyants, l'âme fine et vaporeuse\nde Watteau, et tout ce qu'il y a dans ses toiles de grâce mignarde et d'exquise\nélégance. L'assidue fréquentation du musée de Lille, où se trouvent de nom­\nbreux chefs d'oeuvre du peintre de l'Embarquement pour Cythère, est le secret,\nsans doute, de la préférence d'Albert Samain pour le bleu tendre, le rose\nmourant, le violet. Cette préférence pour les couleurs pâles, timides, effacées,\ns'accuse à chaque pas dans son œuvre :\n\n               Des verts angélisés... des roses d'anémie...\n               Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore...\n               Exalter la couleur rose à la couleur grise...\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "                                        LES LIVRES                                         505\n\n    Ce mélancolique aimait, par-dessus tout, les heures indécises de l'aube et\n du crépuscule, où le j o u r se fond d a n s la nuit. Tel un enfant malade, dont les\n rayons du soleil blesseraient la paupière.\n    E t il en est ainsi de son â m e : elle va à tout ce qui est discret, fuyant, léger\n et n u a g e u x ,\n\n                  Tout ce qui tremble, ondule, et frissonne, et chatoie,\n                  Les femmes et les fleurs, l'eau, les feuilles, la soie,\n                  Et la spiritualité des formes grêles...\n\n    Cette â m e délicate, maladive u n p e u , se replie comme u n e sensitive et\n s'effarouche d'un rien :\n\n                  Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose...\n                  Baisser l'éclat des voix ; calmer l'ardeur des feux...\n\n\n    E t c'est d a n s cette note a t t e n d r i e , virginale et pénétrante, que Samain n o u s\nc h a r m e le plus s û r e m e n t ; il a découvert, au pays du rêve, de petit coins\nombreux, i n c o n n u s avant lui, et dont il s'est fait le roi sans conteste.\n    D a n s ce volume, le Chariot d'or, ce sont surtout les Élégies qu'il faut lire et\nretenir. L a première d'entre elles :\n\n                  C'était un soir de grâce et de mansuétude\n                  Où l'Amour sur les yeux baise la Solitude,\n\n\nest un pur, un suprême chef-d'œuvre de sentimentalité poignante et d'harmo­\nnieuse élégance. Musset et L a m a r t i n e réunis n'auraient pas ciselé cet incom­\nparable bijou.\n   Sous le ciel pâle et doux qu'affectionnait ce poète adorable, u n éclair de\npassion s'allume parfois, mais pareil à ces exhalaisons des belles nuits d'été,\nqui luisent et ne brûlent p a s . Il arrive aussi que Samain se réveille de son\nindolence, pour jeter du fond de l'ombre quelque cri de profonde éloquence :\ntel le Berceau ; tels aussi certains vers épars d a n s son œuvre, comme ceux ci :\n\n\n                 Les cloches, s'ébranlant aux vieilles tours gothiques\n                 Et revenant du fond des siècles catholiques,\n                 Font tressaillir quand même aux frissons anciens\n                 Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens !\n\n\n     Dans le sonnet, et m a l g r é que la maîtrise d e José-Maria de Heredia semblât\ninterdire en ce genre l'audace d'une tentative nouvelle, Albert Samain a su se\ncréer une manière personnelle, quitter les routes battues, et ciseler quelques\njoyaux de prix.\n     Le Chariot d'or se termine par u n e Symphonie héroïque qui, sans détonner,\né t o n n e pourtant chez ce rêveur. Chacune des parties de cette s y m p h o n i e est\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "506                                  DURENDAL\n\n\nbelle d'une majestueuse b e a u t é ; le Fleuve, surtout, roule dans sa course hardie\ndes alexandrins mâles et fiers. Après avoir, et avec quel b o n h e u r I ramassé\nd a n s l'herbe de la c a m p a g n e parisienne la flûte des bergers d'Arcadie, Albert\nSamain n o u s a prouvé qu'il pouvait, sans paraître ridicule, emboucher la\ntrompette h é r o ï q u e . Et ceci doit n o u s faire regretter davantage la mort préma­\nturée d e ce précieux artiste, — qui s'en est allé discrètement et sans bruit,\ncomme il avait chanté, comme chanteront longtemps ses vers légers dans\nquelques mémoires fidèles.\n    J e vous assure que c'était là un beau, u n pur poète. E t cette voix mélodieuse,\nqui s'est tue à jamais, vaut d'être pleurée sincèrement p a r q u i c o n q u e reste\népris de rêve et d'harmonie.\n\n   P . S . — J'écrivais dernièrement ici m ê m e : « J e me suis laissé dire que\nl'auteur d u Semeur de Cendres appartenait au groupe des naturistes. » D a n s la\nlettre qu'il m'envoie, M. Charles Guérin m ' a s s u r e qu'il n'en est rien :\n« J a m a i s je n'ai eu de rapports avec ces messieurs, jamais je n'ai rien signé\nd a n s leurs revues, jamais je n'ai adhéré en quoi q u e ce soit à leurs pro­\ngrammes. D ailleurs, j'ai toujours eu l'horreur des chapelles. » Voilà qui est\nbien, et je n e d e m a n d e pas mieux que de corriger m o n erreur.\n                                                                           F . A.\n\nL e J a r d i n d e s I l e s C l a i r e s , poèmes, par ANDRÉ FONTAINAS. — (Paris,\n  Mercure de France.)\n  A part quelques combinaisons trop fréquentes d e nombres pairs et impairs,\npeu mélodieuses à notre sens, nous aimons le vers libre dont u s e M. F o n t a i n a s\ndans ce recueil. H a r m o n i e u x et lent, il déroule au cours de ses amples\npériodes des images vives, neuves et fleuries. L'Or, le Désir, les Vents, la Pluie\nsont de belles pages de rêve, vagues et chatoyantes. Mais n o u s goûtons sur­\ntout le poème des Iles, où se trouvent de tels vers :\n                 J'explorerai tous les rivages,\n                 Je fendrai l'eau de tous les golfes\n                 Et les odeurs du large et les souffles du ciel\n                 Mes lèvres les boiront à de pures corolles\n                 Offertes à ma soif tour à tour par la mer\n                 Et je leur donnerai, selon l'heure, les noms\n                  Tendres des plus lointaines îles...\n                 Jusqu'au suprême crépuscule\n                  Où vers moi flamboira des plaines de la mer\n                 La mystérieuse Ceylan\n                  Qui brûle\n                  Comme une perle dans la mer.\n\n L e s Fragments de la Vie radieuse, par HENRI AIMÉ, poèmes,\n   ornés d'une eau-forte d e V. PROUVÉ. — (Paris, Mercure de France.)\n   N o m b r e de vers de ce recueil p r o u v e n t que M. H e n r i Aimé a de réelles\n qualités d e poète. Certaines de ses strophes bercent et charment, tant par la\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "                                  LES LIVRES                                   507\n\n\ngrâce des pensées y incluses que par l'harmonie des mots qui les expriment.\nNous aimerions néanmoins y trouver un souci plus constant du rythme, nous\nvoudrions en voir bannies quelques recherches d'expressions qui, loin de l'em­\nbellir, ne font que déparer le clair manteau de la pensée. Et si nous formu­\nlons ce reproche, c'est que les Fragments de la Vie radieuse ont enchanté l'heure\noù nous les lûmes de quelques douces lueurs, présage d'une œuvre que\nM. H . Aimé saura bien accomplir.\n\nJ e p h t a h V i c t o r i e u x ! drame lyrique, par ROGER DE GOEIJ. — (Paris,\n   Fischbacher.)\n   Bien que précédés d'une préface un peu trop pontifiante, où l'auteur entre­\nprend, Dieu sait pourquoi, de démontrer la nécessité du rythme et de la\nmesure dans la versification (choses que nous croyions connues depuis une\ntrès haute antiquité), les vers de M. de Goeij sont loin de charmer par leur\nharmonie, et, si nous voulions être méchant, il nous suffirait d'en citer quel­\nques-uns. Aussi, nous contenterons-nous de lui conseiller, puisqu'il a si bien\nétudié les règles de la composition, de rechercher dorénavant celles qui pré­\nsident à l'inspiration I Mais surtout qu'il ne publie plus de manifeste ! Depuis\nl'avènement de certaine école, ce n'est plus guère original...\n\n\nP a t r i a , drame biblique en trois actes, en vers. — G e n o v e f a , mystère en\n  trois tableaux, en vers. — A t r a v e r s l e s A g e s , récits et légendes, par\n  P.-V. DELAPORTE, S. J. — (Paris, Victor Retaux.)\n   Patria et Genovefa sont de ces pièces de collèges, admirablement adaptées à\nl'esthétique des distributions de prix, et qu'on jurerait composées par un bon\nélève de rhétorique, en rupture de discours latin, et préférant les charmes de\nl'alexandrin classique à la période cicéronienne.\n   A travers les Ages vaut mieux. Cette petite légende des siècles, qui a surtout\nretenu de la « grande » son caractère anecdotique, contient plusieurs pièces\ntrès aptes à être déclamées avec succès et renfermant en germe des effets\nlacrymatoires sublimes. Sous ce rapport, l'œuvre s'apparente aux Récits\népiques de F . Coppée, sans toutefois atteindre leur héroïque bonhomie. On\npourrait risquer aussi une comparaison avec les Chants du SoIdat de Deroulède.\nLes grandes idées de religion, de patrie y sont reprises et exaltées à nouveau,\nnon sans adresse et avec un talent qui, pour être secondaire, n'est pas moins\nincontestable. Bon professeur, homme de cœur, patriote, le père Delaporte\nmanie le vers français, d'une façon correcte, toujours, et parfois même en\npoète, ce qui vaut beaucoup mieux.\n\nL e s D e u x A i l e s d e l ' A m e , poésies, par JOSEPH SERRE. — (Paris,\n  V. Retaux.)\n  Ce livre vaut surtout par les pensées purement chrétiennes qui s'en\ndégagent, malgré l'insuffisance quasi-absolue de la forme. Par instants,\nquelques vers bien réussis, parfois même un passage d'une assez belle venue,\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "508                              DURENDAL\n\n\nprouvent que l'auteur, s'il le voulait, pourrait sans doute atteindre plus haut.\nTant de pensées humaines sont belles et nobles, mais savoir les exprimer har­\nmonieusement est le privilège d'un petit nombre. M. J. Serre parviendra-t il\nà être de ceux-là ?\n                                                                   C H . DE S.\nLE ROMAN :\nL e S a n g d e l a S i r è n e , par ANATOLE L E BRAZ. — (Paris, Calmann-\n   Levy.)\n   L'occasion me fut donnée déjà de dire, ici même, la haute estime due à\nl'œuvre de M. Anatole Le Braz. Poète, folkloriste, conteur, romancier, nul ne\nfait plus que lui honneur à la Bretagne. Les trois contes, qu'il vient de réunir\nsous la titre de l'un d'eux, le montrent une fois de plus évocateur puissant,\nprofond et noble poète. Ils nous donnent à respirer la merveilleuse fleur\nd'idéalisme qui s'épanouit dans l'âme attique. Ils nous conduisent aux rivages\ncimmériens, dont les filles hantaient le souvenir de Renan jusque sur les\nmarches de l'Acropole et dont il comparaît les yeux aux vertes fontaines de\nleur pays, où « sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel. » Marie-Ange\nMorvarch, la Fleur d'Ouessant, Véfa Lézongar, la fille du fraudeur, Marie-\nAnne Guyomar, la veuve de Guernaham, types inoubliables, purs, graves,\ntragiques. Un mystère est en elles qui émeut et qui captive. Elles retiennent\nlongtemps le rêve. L'une surtout, cette fille de Morvarc'h le Têtre, qui fut roi\nde la mer, et de la sirène dont il fut aimé. « C'était une toute jeune femme,\naussi fraîche, aussi gracieuse que son nom. Je la vois encore, debout dans la\nbarque, au milieu des rameurs, rajustant sa coiffe de linon brodée de fleurs\npeintes, sa coiffe carrée d'Ouessantine, les bras arrondis au-dessus de sa têtp,\nen un geste harmonieux de canéphore. La lumière rosée du matin se jouait\ndans ses vêtements et sur son visage dont le vent de la course avait avivé les\ncouleurs. Sous ses paupières battantes, ses yeux brillaient. Elle était délicieuse\nà regarder venir de la sorte, détachée en fine silhouette sur le calme miroir des\neaux, telle qu'une apparition de légende ou quelque fée radieuse des anciens\nmythes de la mer. » Une fatalité la guette, comme toutes celles de sa race en\nqui s'épanouit le sang immortel de la Morgane. A peine mariée à quelque franc\ngars de la mer, elle est frappée soudain, brutalement, en plein bonheur. Un\nbeau jour, le mari s'embarque pour la pêche, comme d'habitude. Il fait temps\njoli, brise douce et ciel clair. Et l'homme ne rentre plus : les Sirènes, en\nl'emportant, continuent de châtier la trahison antique de leur sœur. Le Sang de\nla Sirène est la perle du livre. Et cela n'empêche que Fille de Fraudeur et les\nNoces noires de Guernaham ne soient eux aussi, de superbes récits. Toute la vie\nintime de la Bretagne y palpite : c'est intense et vrai, simple et fort. Comme\n dans le Gardien du Feu et dans Pâques d'Islande, M. Le Braz, « fils des monts\n adopté par la mer », révèle ici ce sens de l'océan qui fait de lui un mariniste\n admirable.\n\nL e J o y a u d e l a M i t r e , par MAURICE DES OMBIAUX.—(Paris, Ollendorff.)\n  Voici un roman qui ne brasse point mélancolie. Tudieu I quelle noce !\nMonsieur Saint-Aubin, dont M. des Ombiaux célèbre, sur un mode joyeuse-\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "                                  LES LIVRES                                 509\n\nment lyrique, les prodigieux exploits de vide-boutèille, est assurément\napparenté à ce saint Dodon, de mal édifiante mémoire, dont on n'a pas\noublié la mirifique histoire. La Wallonnie liégeoise, qui fut toujours irrévé­\nrencieuse, vénère en lui le patron des buveurs. Sa vie n'est qu'une beuverie.\nComme Gargantua, « au seul son des pinthes et flaccons il entrait en ecstase,\ncomme s'il goustait les joyes de paradis ». On ne s'étonnera point qu'un\nbienheureux de cette trempe soit mêlé à mainte aventure suspecte et\ns'exhibe avec innocence dans un rôle qui ressemble étonnamment à celui\nd'entremetteur. Puisque nous sommes dans le domaine de la fantaisie\ntruculente et bouffonne, il serait naïf de s'en trop choquer. Ce qui chante ici,\nc'est, dans la légende et la farce, l'âme allègre et joviale de là Wallonnie.\nLe rire éclate, franc, débridé, gras, irrespectueux, mais bon enfant.\nLe Joyau de la Mitre est écrit d'un jet et déborde d'une verve puissante.\nLe banquet, qui met aux prises Monsieur Saint-Aubin et les plus illustres\nbuveurs dinantais, est, parmi bien d'autres, un épisode de haulté graisse\nque l'on n'oubliera pas.\n                                                                       M. D.\n\nN o a N o a , par PAUL GAUGUIN et CHARLES MORICE. — (Paris, Éditions de\n   la Plume.)\n   Une idylle vécue dans l'exubérance de la nature chaude, se déroulant entre\nles montagnes boisées de Tahiti et la mer de Corail aux infinies nuances;\nvoilà la part prise dans l'élaboration de cet ouvrage par un peintre auquel ne\nfut pas refusé le don d'écrire. Avec son talent de prestigieux évocateur,\nM. Charles Morice a dégagé des récits de son collaborateur, en même temps\nqu'une poésie rêveuse et colorée, une philosophie des choses que les paysages,\nvus à travers l'œuvre de Gauguin, lui ont suggérée. Quelques poèmes consti­\ntuent le lien mélodique rattachant les divers morceaux dont le livre est com­\nposé. On y rencontre de ces amples vers, dont certains passages de la Littéra-\nture de Tout à l'heure faisaient pressentir la création. Et ceci nous fait attendre\navec impatience le jour où M. Morice livrera au public l'ensemble de belles\nstrophes qu'il détient dans ses cahiers et dont l'Action Humaine nous apporte\ndes fragments. Dans Noa Noa, il a su grandir jusqu'à la symbolisation le\ndestin d'une race, qui, dédaigneuse des ironiques bienfaits que lui apportent\nles civilisés d'Europe, et préférant affirmer noblement sa puissance par une\nmort volontaire, remonte vers ses dieux.\n\nV i s a g e s d e D é c a d e n c e , contes, sous couverture d'HENRY MEUNIER,\n   par Louis DUMONT-WILDEN. — (Paris, A. Lemoigne; Bruxelles,\n   H . Lamertin.)\n   D'une écriture subtile et chatoyante, les huit contes réunis sous ce titre par\nM. Dumont-Wilden, évoquent des parcs somptueux où s'attarde rêveusement\nl'automne, de vieilles demeures dont les habitants glissent comme des ombres\nlentes, des petites villes en proie au crépuscule, à la nostalgie des splendeurs\nd'autrefois. Les personnages frêles et passionnés qui animent ces décors\nportent tous la marque du déclin. Ce sont des forces qui s'anéantissent, des\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": "510                              DURENDAL\n\n\nillusions qui meurent, des rêves dont s'éteint la flamme exaspérée. De ces\nêtres que les choses ambiantes ont lentement imprégnés de leur tristesse, les\nuns s'acheminent vers une vie passionnelle contemplative, les autres renon­\ncent à la douleur ou à la gloire, pour la mort ou l'amour. Leurs cerveaux se\nsont épanouis dans un air artificiel, comme des plantes de serre chaude, et\nleurs visages pâlis par l'amertume, leurs visages aux yeux curieux et brûlants,\nsont bien des visages de décadence.\n   Dans la glose luminaire de son livre, l'auteur entend renier ces délicates\ncréatures de son rêve; mais l'aube étincelante saurait-elle faire oublier, à ceux\nqui se sont laissés pénétrer un seul jour par leur mélancolie, la chute des\n soleils couchants ?\n\nL ' A u t r e R i v e , par PIERRE L E ROHU. — (Paris, Perrin.)\n    Voici une œuvre rare, originale et captivante. L'auteur y analyse rien\nmoins que les remords éveillés dans une âme chrétienne, un instant relâchée,\npar le péché de chair. Paul Deluz, esprit droit, hanté de mysticisme, un peu\njanséniste parfois même, a aimé, sous l'empire d'une impulsion perverse\nquasi-irrésistible, M me Rianceu, la femme de perdition, l'Etrangère des Ecri­\ntures. Resté conscient du mal jusque dans l'enivrement passager de la faute,\nil se voit immédiatement tenaillé par le remords, qui le poursuivra sans répit\njusqu'à ce que la confession l'ait purifié du péché et qu'un amour pur et légi­\n time ait rasséréné sa vie en y répandant sa lumière.\n    Certains trouveront peut-être hasardeux de mêler ainsi dans un roman le\n sacré au profane. Mais il faut convenir qu'un état psychologique d'une impor­\n tance telle que le remords du péché charnel n'avait guère été étudié jusqu'à\n présent par les romanciers. M. Le Rohu a traité ce sujet, non seulement en\n chrétien, mais aussi en écrivain de talent, comme le prouve son style ferme\n  et sobre.\n L e C i l i c e , par MAURICE PALÉOLOGUE. — (Paris, Plon.)\n   Trois femmes aimèrent un homme, tour à tour chéries par lui avec une\n passion folle, — puis délaissées. L'une, haute et noble, eut voulu que son\n amour restât dans les sphères de la pensée et du sentiment pur, qu'il fût une\n affection rare, précieuse et réconfortante, de l'âme à l'âme. Mais elle ne put\n empêcher son amant de rechercher ailleurs ce qu'elle ne voulait pas lui-\n donner, et elle ne put s'empêcher elle-même de souffrir de ces infidélités\n qu'elle avait prévues. Et finalement, sans qu'elle le voulût, poussée par l'irré­\n sistible, elle fut à lui.\n    Tel est ce roman de M. Paléologue. Ce que nous venons d'en dire indique\n qu'il ne s'adresse pas indifféremment à tous les lecteurs. Ajoutons qu'il est\n bien écrit, d'une lecture facile, et que la psychologie des caractères, sans être\n étudiée très à fond, y est pourtant assez nettement indiquée pour que les per­\n  sonnages intéressent.\n  I d y l l e b o u r g e o i s e , nouvelle, par HERMANN DUMONT. — (Bruxelles,\n     Lamertin.)\n     Touchant récit qui introduit le lecteur dans le monde, littérairement par-\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "                                  LES LIVRES                                 5ll\n\n\nlant peu exploré, des petits employés. Les caractères de M. Alexandre,\nMme Roubenon, Mme Fauvel, semblent calqués sur la réalité, tant l'auteur a\nsu les animer de vie véritable. Le style est minutieux, sec, un peu renfermé,\ncomme le milieu qu'il décrit.\n\nU n V i e u x c é l i b a t a i r e , par JULES PRAVIEUX. — (Paris, Plon.)\n   Le vieux célibataire n'est autre que le curé de Romaney, qui se raconte lui\nmême, pu plutôt sa carrière sacerdotale, sous forme de roman, d'une façon\nma fois ! assez spirituelle et humoristique. Sans être de la haute littérature,\nce livre est gentiment écrit. J'en aime surtout les pages qui vengent le célibat\nsacerdotal de tous les quolibets des sots et de toutes les attaques frivoles ou\nimbéciles de la libre pensée. Présentée sous une forme imagée et vivante, cette\napologie est cent fois plus convaincante qu'un raisonnement métaphysique.\nLes preuves les plus fortes de la beauté et de la nécessité de la virginité sacer­\ndotale se trouvent du reste dans ce livre, mais habillées d'une forme élégante\nqui ne leur donne que plus de vigueur, en les mettant à la portée de tous.\n                                                                          H . M.\nT r i o d ' A m o u r , par ADRIENNE CAMBRY. — (Paris, Plon.)\n   Un jeune homme rencontra trois jeunes filles, l'une, Rose, blonde, et\nrêveuse; la seconde, Thalie, cheveux d'or et cœur léger; la troisième, Sophie,\naussi sage que brune. Hésitant entre les trois, il perdit la seule qui valût\nd'être aimée, laquelle, dans sa sagesse, ne jugea pas sérieux le monsieur qui\ns'amusait à goûter les délices d'une triple cour ;\n   Ceci fait le sujet d'un petit roman gentiment écrit et qui se lit sans peine.\n   Trio d'Amour cède un tiers du volume qui le contient à. Dernier Rayon,\namusante histoire d'une jeune fille qui, rêvant de connaître son écrivain\nfavori, vit ce désir réalisé juste à temps pour être aimée de son héros, lui pro­\nmettre sa main et le voir mourir de ce bonheur inattendu.\n\nJ o u e t s d e P a r i s , par PAUL LECLERCQ. — (Paris, Librairie de la\n   Madeleine.)\n   Abrités sous une jolie couverture de Henri de Toulouse-Lautrec, de gra­\ncieux poèmes en prose, où sont esquissées de légères silhouettes, depuis le\nmarmot qui « représente à lui tout seul une horde d'Iroquois et une armée\nd'Européens » jusqu'au petit cheval de bois qui « ne se cabre pas, ne rue\njamais, mais sent la colle », non sans passer par le tuyau acoustique « ver soli­\ntaire de la maison ». Peu de chose, dira-t-on. Eh! qu'importe! Faut-il blâmer\nles bulles de savon d'être frêles, alors qu'on peut y voir un instant reflétée, la\njoie des couleurs et de la lumière 1\n                                                                 . GH.- DE S.\nQUO V a d i s , par H. SIENKIEWICZ, nouvelle édition expurgée à l'usage de\n   la jeunesse. — (Paris, Lethielleux.)\n   Nous avons, en temps opportun, dit notre avis au sujet du chef-d'œuvre de\nSienkiewicz. Nous n'avons rien à en retrancher et nous n'y reviendrons donc\npas. A notre sens, il n'y avait pas lieu de publier une édition expurgée de ce\nlivre, que nous considérons comme parfaitement honnête et correct au point de\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": "512                              DURENDAL\n\n\nvue moral. Sans doute on y parle de la corruption romaine et on la décrit même.\nMais où est le mal du moment que la description est faite d'une façon chaste ?\nEt c'est absolument le cas. Que ce livre ne soit pas écrit pour tout le monde.\nSoit. Mais quel est le livre qui est écrit pour tout le monde. Un livre peut être\ntrès moral et ne pas s'adresser à tous.\n   Enfin, ceux qui veulent lire une édition expurgée savent qu'il en existe une,\ncelle-ci. Nous y avons remarqué entre autres choses qu'on a changé parfois le\nsexe des personnages. Ainsi, les négresses sont devenues des nègres !\n   Ce dont il faut louer par contre l'auteur de cette nouvelle édition, c'est\nd'avoir ajouté la conversation de saint Paul avec Pétrone omise, nous nous\ndemandons pour quel motif, dans l'édition de la Revue Blanche.\n                                                                        H . M.\n\nAllons à Lui, par HENRYK SIENKIEWICZ, traduction de C. ALBIN DE\n  CIGALA.. — (Paris, P . Lethielleux.)\n  Ce conte renferme la réponse à la question posée dans Quo Vadis. Où aller?\nLe récit des tortures morales et physiques de Cinna et de la douce Anthéa,\nune sœur aimante de Lygie, prouve qu'il faut aller au Christ, qui seul peut\nguérir les maux dont souffrent les hommes. L'auteur nous conduit de Rome\nà Jérusalem, où il dépeint, avec sa puissance d'évocation habituelle, la\npassion du Sauveur. On croirait, par moments, lire un épisode détaché de\nQuo vadis, un exemple proposé :par saint Paul à Pétrone pour l'amener à se\nconvertir.\n\nL e L o g i s , par GEORGES DE LYS. — (Paris, P . Lethielleux.)\n   Voici un petit roman dont la lecture pourra faire passer agréablement une\nheure ou deux à ceux qui l'entreprendront. L'histoire du lieutenant Lamblin,\nattachante par sa simplicité douloureuse, y est racontée non sans talent. Pas\nd'artifices de style, mais une prose ferme, nerveuse et, quand il le faut, sin­\ncèrement émue. M. de Lys aime les choses dont il parle et a le don de lés\nfaire aimer.\n\n M i c h e l R o s c h i n e , par HENRI DRUON. — (Paris, P . Lethielleux.)\n   M. Druon réunit en ce volume deux intéressants récits militaires, narrant,\n en un style simple et aisé, des épisodes de la grande invasion de I 8 I 5 . Un\n des principaux mérites du livre est de pouvoir être mis entre toutes les mains.\n                                                                    C H . DE S.\n LITTÉRATURE CHRÉTIENNE :\n Paut-il lire dans nos classes les Proses d'Adam de Saint-\n    V i c t o r ? Réponse à M. Collard. — (Schepens, Bruxelles.)\n   Le débat vient de se rouvrir entre les défenseurs des auteurs chrétiens et\n leurs détracteurs. Jusqu'ici, parmi les professeurs de nos universités,\n quelques-uns avaient pris parti dans laquerelle, entre autres MM. Waltzing,\n Kurth, Wilmotte, tous trois de l'Université officielle de Liége, et M. Dwels­\n hauvers, professeur à l'Université libre de Bruxelles. Tous ceux-ci ont affirmé\n"}, {"page_pdf": 600, "texte": "                                LES LIVRES                                513\n\nmaintes fois leurs sympathies pour les écrivains de la latinité chrétienne, et\nn'ont point ménagé les éloges à l'œuvre entreprise par le chanoine Guillaume\net ses collaborateurs avec tant d'autorité et de compétence.\n    Louvain n'avait jusqu'ici parlé, que sous le couvert de l'anonymat. M. Col­\nlard vient de faire paraître, sous son nom, dans le Musée Belge, un article très\nfaible, très maladroit, mais très violent contre le dernier livre du chanoine\nGuillaume, Les proses d'Adam de Saint-Victor comparées aux odes d'Horace, et contre\nles auteurs chrétiens en général. Et quelque temps après, M. le professeur\nRemy, écrivit dans la Revue des Humanités un autre article abondant dans le\nsens de M. Collard.\n    M. Collard traite de très haut Adam de Saint-Victor : « C'est, un brave et\ndigne moine, très orthodoxe, c'est tout ce qu'on peut dire du fond. Quant à\nla forme de ses proses, on y rencontre tel et tel défaut, c'est plein de symbo­\nlisme (korrendum!), etc., etc. !1! » Et, armé de sa seule grammaire, M. le pro­\nfesseur foudroyé, du haut de sa cathèdre, le grand poète. du moyen âge.\n    Le chanoine Guillaume n'a pas eu de peine à répondre à une. aussi faible\nattaque. Il suit son adversaire pas à pas, l'épée dans les reins. Il fait tomber\nun à un les châteaux de cartes des objections péniblement édifiées dans les\nchantiers de la routine et des vieilles formules. Il retourne contre Horace, les\narguments du détracteur d'Adam de Saint-Victor... Puis, entrant dans la partie\ngénérale du débat, le chanoine Guillaume avec la maîtrise qu'il avait affirmé\n une première fois, reprend ses arguments.en faveur du système de compa­\n raison entre les auteurs chrétiens et les auteurs païens, et les développe avec\n une nouvelle vigueur.\n    Voici ce qu'écrivait dans la Revue d'Edinbourg M. Saroléa, professeur de\n l'Université protestante de cette ville :\n    « De quelque côté que j'envisage la question, ,1a méthode proposée par\n l'abbé Guillaume me semble la bonne. Cette méthode sera éminemment favo­\n rable aux humanités païennes, parce que, je le répète, on ne comprend que\n par contraste et par comparaison, et l'on ne goûte que ce que l'on comprend.\n Cette méthode sera favorable aux humanités chrétiennes, parce qu'elle révélera\n aux jeunes gens l'âge héroïque du christianisme. Cette méthode sera favorable\n aux humanités, dans le sens le plus étendu du mot, parce qu'elle étudiera la\n littérature du moment le plus critique et le plus tragique de l'histoire : du\n moment de la décadence de la société antique, du moment de la naissance des\n sociétés modernes ».\n     Le chanoine Guillaume répondra prochainement à l'article du professeur\n Remy, de Louvain. Nous en reparlerons alors.\n                                                                         E. N .\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\nM a r i o l i n e , roman versierd met platen op Japaansch papier door EDMOND\n   VAN OFFEL — DIRK DE VOS. — (Uitgevers : de Vos en. Van der Groen,\n   Antwerpen. Prix : 4 francs.\n   Ce roman, au titre musical, est un essai remarquable d'un jeune littérateur\nflamand qui donnera à la littérature flamande ce qui lui manque encore : le\nroman psychologique.\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": "514                               DURENDAL\n\n\n    Le sujet est l'histoire de la lutte entre l'amitié et l'amour dans une âme\nélevée.\n    Jean Van Ryen et Vermeylen, deux amis, aiment tous deux la même\njeune fille.\n   Van Ryen est un intellectuel aux aspirations très hautes, à l'âme passionnée\net artiste; Vermeylen, son rival, est plutôt un homme médiocre. L'analyse\ndes souffrances intimes et des luttes qu'endurent Van Ryen et Emma pour\nrester noblement fidèles, l'une au fiancé auquel elle s'est promise, l'autre à\nl'ami qu'il ne veut pas trahir, est bien menée.\n    La rencontre, en Suisse, d'une jeune fille idéale, Marioline, qu'il n'a fait\nqu'entrevoir, a rendu Van Ryen capable d'endurer noblement une première\ndésillusion et de garder intact son idéal de la vie, le souvenir de cet être quasi-\ncéleste le fortifie contre sa passion pour Emma.et le décide à sacrifier son\namour pour elle aux devoirs de l'amitié.\n    Ivo, le frère d'Emma, et Servaas, l'ami commun de Van Ryen et de Ver­\nmeylen, sont des figures secondaires, mais attachantes.\n    L'œuvre de Dirk de Vos, que je n'ai pas l'honneur de connaître personnel­\nlement, dénote un talent sérieux, quoique encore jeune.\n    Ce qui me prouve la jeunesse de l'auteur, ce sont les tirades et les conversa­\ntions sur l'Art introduites dans le récit : l'auteur y expose ses théories préfé­\n rées par la bouche de ses héros. Aussi ces héros eux-mêmes me paraissent\n trop fictifs; ils portent tous en eux quelque côté du caractère de l'auteur, qui\ns'est incarné, tour à tour, me semble-t-il, dans Van Ryen, Ivo et Servaas.\n    Quoi qu'il en soit, la tendance de l'œuvre est noble et pure. Il s'en dégage\nun parfum de pureté, de respect pour la femme, qui est d'autant plus agréable\nqu'il est plus rare dans la littérature moderne. La décision idéalement héroïque\nde Van Ryen et d'Emma, quoique bellement invraisemblable, me plaît quand\nmême. Parmi tant d'œuvres de jeunes qui ont « la passion du malheur»,\ncelle-ci fait exception par la foi à l'idéal que l'auteur professe et qui domine\n toute son inspiration.\n    La langue de Dirk de Vos me plaît moins. Elle est trop « hollandisée » ;\n c'est une langue de tête, non une langue de cœur; ce n'est surtout pas du fla­\n mand, mais plutôt du français transposé en flamand.\n    Que Dirk de Vos lise Styn Streuvels, pour apprendre à connaître la richesse\n de sa langue maternelle et sa verdeur magnifique.\n\n\n\n\n   STYN STREUVELS. — Ce jeune écrivain, que j'ai déjà eu l'occasion de signaler\nà l'attention des lecteurs flamands de Durendal, est entré définitivement, je crois,\ndans la gloire.\n   Chose curieuse, la Hollande, naguère si revêche à la Flandre, lui fait un\naccueil encore plus enthousiaste que sa mère-patrie.\n   La littérature hollandaise moderne se meurt de raffinement outré, d'intellec­\ntualité suraiguë et... de désespérance.\n   C'est inouï ce que les écrivains de là-bas dépensent de talent, d'effort artis-\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                                  LES LIVRES                                 5l5\n\ntique, pour arriver à accoucher de sonnets fabuleusement impeccables de\nforme et aussi fabuleusement vides de sens vrai !\n   Styn Streuvels arrive avec sa prose luxuriante qui chante plus que tous\nleurs poèmes, avec ses contes enfantins, ses naïvetés de primitif, et voilà que\ntoute la Hollande s'émeut et le fête. Le vieux «Gids» et le « Nieuwe Gids», le\ndoctrinaire Netscher, les revues de toutes couleurs et tendances .— sont-elles\nlégion en Hollande I — se disputent ses écrits, reproduisent ses portraits,\nl'admirent et l'exaltent sur tous les tons\n   Si Guido Gezelle — dont Styn Streuvels n'est pas seulement le neveu par le\n sang — vivait encore, eh! qu'il jubilerait et qu'il serait étonné !\n   Il est mort, lui, avec le désespoir de voir jamais les Hollandais reconnaître\n leur sœur, la Flandre.\n   Il est vrai que Guido Gezelle mort a ouvert la porte à Styn Streuvels vivant.\n   Je recommande aux enthousiastes d'art sincère et profond toutes les œuvres\n de notre jeune héros.: Lenteleven (1); Zonnetij ; Zomerland ; Doodendans, qui vient\n de paraître, et Langs de Wegen, qui n'est pas encore imprimé en. volume. Ceux\n qui voudraient faire la connaissance de sa manière et de sa force, pourront se\n procurer un de ses plus beaux écrits : Oogst, un chef-d'œuvre qui va être réé­\n dité avec le portrait de l'auteur dans la. Duimpjes uitgave, de M. Victor De Lille,\n à Maldeghem, qui publia aussi sa première œuvre:Lenteleven.\n                                                                  A. CUPPENS.'\n DIVERS:\n LES SAINTS. — Sainte Odile, patronne de l'Alsace,\n   par HENRI WELSCHINGER. — (Paris, Victor Lecoffre.)\n   Sainte Odile, fille d'Adalric, troisième duc d'Alsace, la fondatrice des\n monastères de Hohenburg et de Niedermunster, encore vénérée actuelle­\n ment en ces lieux et en divers autres endroits de l'Alsace, vécut dans le\n VIIe et le VIIIe siècle. Elle a souvent été confondue avec diverses homo­\n nymes ou même avec des saintes dont le nom n'avait qu'une similitude loin­\n taine avec le sien : sainte Adèle, sœur de saint Bavon, par exemple, qui est\n particulièrement honorée à Orp-le-Grand, près de Jodoigne. Les faits mêmes\n de la vie de sainte Odile étaient mélangés de beaucoup de fables, de légendes,\n et la réalité de ceux qui paraissent incontestables a été combattue par divers\n écrivains. Enfin, les sources sont peu nombreuses et peu sûres. La tâche de\n M. Henri Welschinger était donc passablement ardue, étant donnée, au\n surplus, la conscience extrême qu'il apporte à ses travaux historiques. Disons\n qu'il a parfaitement résolu les problèmes complexes que présentait le sujet\n qu'il avait choisi, et que sa vie de sainte Odile prendra une place brillante\n dans la belle collection formée par M. Lecoffre.                      A. G.\n\n L e s H o r i z o n s é v a n o u i s , par JULES GILLARD. —(Namur, Godenne.)\n   Voici, imprégnée d'une belle philosophie spiritualiste, une suite de médita-\n\n   (1) Les œuvres de Styn Streuvels se vendent au Nederlandsche Boekhandel, Marché-\n Saint-Jacques, Anvers.\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "5l6                                      DURENDAL\n\n\ntions sur l'état de la société considérée, tour à tour, dans le passé, le présent\net l'avenir. Les trois chapitres qui composent le livre : les Voix d'Outre-Tombé,\nles Derniers soirs des générations actuelles et Rayons d'Éternité, s'occupent successi­\nvement des principaux problèmes posés par l'homme à l'inconnu et affirment\nune foi vibrante et éclairée dans les vérités éternelles. Sans doute, le style est\nparfois trop relâché, parfois aussi un tant soit peu emphatique, mais il faut\nlouer l'auteur d'avoir parlé de grandes et belles choses, d'en avoir parlé sur­\ntout « avec son âme et avec son cœur.\n\nLes Médailles et les Jetons d'Inauguration, frappés par ordre\n  du Gouvernement général aux Pays-Bas Autrichiens, 1717-1794, par\n  ALPHONSE DE W I T T E , secrétaire de la Société royale de Numismatique de\n  Belgique. — (Bruxelles, J. Goemare.)\n  Toutes les personnes soucieuses d'art connaissent et apprécient la réelle\ncompétence de M. Alphonse de Witte en matière de numismatique, compé­\ntence affirmée du reste par de nombreux et savants travaux qu'il a composés\nsur ce sujet. Le livre qu'il publie aujourd'hui contient une intéressante étude\nsur les distributions de jetons commémoratifs faites en Belgique aux inaugu­\nrations de Charles VI, Marie-Thérèse, Joseph II, Léopold II et François II.\nOn y trouve de précieux détails historiques et la description d'un grand\nnombre de médailles. Des planches très finement gravées, jointes à l'ouvrage,\nmontrent d'admirables spécimens qui font apprécier mieux encore la belle\ntentative entreprise par la Société des Amis de la Médaille, dont l'auteur est un des\nmembres les plus influents, pour relever un art trop dédaigné aujourd'hui.\n\nA u P a y s d e s C a s t e s , Voyage à la Côte de la Pêcherie, par STEPHEN\n  COUBÉ, S. J. — (Paris, Retaux.)\n  E n ce livre' sont agréablement narrées les péripéties d'un voyage que l'au­\nteur fit aux Missions si bien établies par la Compagnie de Jésus en Hin-\ndoustan. Esprit souple, sachant exprimer en un style simple et clair les obser­\nvations originales que lui suggèrent hommes et choses, le Père Coubé nous\ndonne nombre de détails intéressants sur la vie indoue et le développement\ncroissant du christianisme au pays des Brahmanes. Aussi, son beau livre ne\nmanquera-t-il pas de récolter tout le succès qu'il mérite.\n                                                                  CH. DE S.\n\n\n S o l u t i o n d e l a q u e s t i o n r o m a i n e , traduit de l'italien, par M . - E . G U É ­\n    RIN. — (Paris, P . Lethielleux.)\n   La question romainen'estpasautre chose que celle de l'entière indépendance\n du Pontife romain, indépendance absolument nécessaire à l'exercice de son\n magistère suprême. Il importe que sur ce grave sujet on se fasse des idées\n aussi exactes que possible. L'ouvrage traduit par M. Guérin peut, à cet égard,\n rendre service.\n                                                                      A. M.\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "                            NOTULES\n\n\n\n     S a i n t e G o d e l i v e , d'EDGAR TINEL. — Toutes les revues d'art ont\n rendu un éclatant et enthousiaste hommage d'admiration au merveilleux\n chef-d'œuvre de notre cher et incomparable artiste catholique, EDGAR TINEL.\n Voici, entre autres, un extrait du bel éloge que lui a consacré le Guide Musical,\n'sous la plume de notre ami, Charles Martens :\n     « Edgar Tinel est sans contredit, ; à l'heure actuelle, le maître de l'oratorio.\n Sur ce terrain, aucun musicien actuellement vivant ne peut lui être comparé.\n Le succès retentissant de Franctscus dans les deux mondes, succès de bon aloi\n s'il en fut jamais (il en est d'autres, comme on sait), dont l'unique facteur fut\n la beauté charmante de l'œuvre, la fraîcheur de son inspiration, l'émotion qui\n en débordait, paraît significative à ce point de vue. Ce n'est pas une mince\n gloire d'avoir, à la suite de César Franck, non pas seulement soutenu, mais\n renouvelé véritablement cette noble forme d'art édifiée par Carissimi, Schiitz,\n Bach, Haendel, développée dans le sens de la recherche pittoresque et de\n l'effet dramatique par Berlioz, Liszt, Saint-Saëns, et qui semblait devoir se\n figer et s'affadir définitivement entre les mains molles de Gounod et de Mas­\n senet lorsque le génial auteur des Béatitudes la réveilla en y versant les trésors\n de son âme ardente et croyante. Avec la même ardeur et la même foi, une foi\n plus simple et plus naïve encore, semble-t-il, Tinel écrivit Franciscus dont\n l'inspiration moins profonde, moins large, moins souffrante que celle de Franck,\n mais plus fraîche, plus vive, plus passionnée, a un caractère incontestablement\n original.\n     » Ce qui frappe dans la langue musicale de Tinel plus encore que sa science\n et la magistrale fermeté de son écriture orchestrale et chorale, toujours claire\n quoique très touffue, c'est sa richesse mélodique remarquable : de là, cette\n variété constante et charmante de formes qui soutient et ravive l'intérêt et\n permet d'écouter sans fatigue, même au concert, cette longue partition. Chez\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "518                                    DURENDAL\n\n\nl'auteur de Francisais et de Godelive, l'inspiration religieuse apparaît d'une sin­\ncérité, d'une élévation, d'une pureté tout à fait rares et d'un caractère qui lui\nest bien propre, à la fois chaste et passionné. Une douceur souveraine enve­\nloppe le personnage de l'héroïne, crée autour d'elle une atmosphère lumi­\nneuse et sainte. Quelle élévation émouvante dans les scènes entre Godelive et\nles pauvres I Une vraie trouvaille que ce chœur des pauvres apparaissant à\nchaque acte, comme là voix de Dieu, et en constituant, pour ainsi dire, le\nsommet. Voilà où réside essentiellement l'originalité d'Edgar Tinel. Il\nexprime, dans le domaine de l'inspiration religieuse, une note bien per­\nsonnelle. »\n                   ■   '   '   '   \"       *\n\n\n\n\n   M . G o d f r o i d G u f f e n S , l'artiste peintre bien connu, est mort à l'âge\nde 78 ans, en notre ville. On se souvient qu'il exposa quelques-unes de ses\nanciennes œuvres à notre Salon d'art religieux. Trop âgé pour entreprendre de\nnouvelles œuvres, il consacra les dernières années de sa vie à reproduire les\ntableaux des Primitifs Italiens, qu'il aimait d'amour. Ces copies qui, pour la\nplupart, sont au Musée du Cinquantenaire, sont des chefs-d'œuvre du genre.\nElles sont peintes avec un art consommé. Elles sont si merveilleusement et si\nminutieusement exécutées qu'elles donnent l'illusion de l'original et qu'elles\nprocurent au spectateur toutes les émotions d'art que la vue de la toile origi­\nnale eut éveillées. Et il était si heureux, le brave vieux Guffens, quand il\nvoyait les visiteurs de son atelier s'extasier devant ses admirables copies.\n\n\n\n   A l ' E c o l e d e M u s i q u e d'Ixelles. — Cette vaillante et intéres­\nsante école a clôturé son année scolaire par une belle audition musicale, le\n14 juillet. Chœurs, morceaux de pianos, déclamations, tout était parfait, sans\naccroc, sans hésitation. Nous félicitons une fois de plus M. Thiébaut de la\nmaîtrise avec laquelle il dirige son école, comme le public peut le constater à\nchaque audition qui s'y donne. On a exécuté cette fois, d'une façon merveil­\nleuse, des œuvres intéressantes de Radoux, Blockx, d'Indy, et un beau\nChoral d'enfants, du directeur. Puisse cette école progresser sans cesse et mar­\ncher de succès en succès. Nous nous intéressons si vivement à son avenir,\nparce que nous avons constaté toutes les ressources qu'elle renferme, la\nsérieuse éducation qu'on y reçoit, le talent et le zèle des maîtres, et le carac­\ntère vraiment artistique que son directeur a su lui donner et qui s'y affirme de\nplus en plus.\n                                       ***\n\n    L ' A r t r e l i g i e u x . — Nous faisons nôtre cette déclaration d'ALPHONSE\n GERMAIN,     dans la charmante et artistique revue L'Hémicycle, au sujet de l'art\n religieux :\n    « Comme toujours, maints professionnels ont tenté, sans amour réel ou sans\n qualités suffisantes, la représentation historique ou l'interprétation symbolique\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "                                   NOTULES                                   519\n\n\ndes sujets sacrés. Et, comme loujours, les superficiels vont répétant que l'art\nreligieux se meurt. C'est à peu près comme si l'on niait la vigueur de notre\nlittérature parce que la postérité de d'Ennery et de Richebourg encombre les\nthéâtres de drame et les périodiques à feuilletons. L'art religieux, en effet,\nn'est point manifesté par les peintres qui traduisent en tableaux de genre l'Écri­\nture Sainte ou les sculpteurs qui donnent à des figures quelconques les noms de\nJésus, de Marie, de Bienheureux, mais bien par des artistes en état d'écrire les\nsentiments pieux. Or, des artistes ainsi doués, il en est encore. » C'est notre avis\naussi et notre Salon d'art religieux en a fourni abondamment la preuve. Les\nfresques des moines de l'école de Beuron notamment sont d'admirables chefs-\nd'œuvre d'art vraiment religieux. Nous les mettons bien au-dessus de tout ce\nque l'on a produit dans ce genre en ce siècle. Et nos compatriotes De Vriend,\nJanssens, Wante, Rosier, Arthur Lefever, Lagaë et d'autres encore méritent\naussi d'être cités parmi les sincères et les convaincus. Nous apprécions leur\ntalent et nous aimons leurs œuvres.\n\n\n\n\n   L e C œ u r d e s p a u v r e s , le merveilleux chef-d'œuvre de notre colla­\nborateur, EUGÈNE DEMOLDER, que nous avons recommandé et que nous\nrecommandons encore avec enthousiasme à nos lecteurs, est admirablement\napprécié par notre ami Eugène Gilbert, dont l'âme fine et délicate devait\naimer un livre aussi exquis. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer\nquelques extraits de sa judicieuse critique :\n   « M. Eugène Demolder, l'un des plus merveilleusement doués d'entre tous\nnos romanciers, vient d'enrichir la littérature enfantine d'un petit volume de\ncontes — Le Cœur des Pauvres — qui renferme à tout le moins deux ou trois\nchefs-d'œuvre en miniature : « Colombe, la petite servante » ; « Le Tambour\ndes Corneilles » et « L'Héritage de la mère Labouvole ». Dans ces trois\ncontes en particulier, M. Demolder a atteint une intensité d'émotion sobre,\nde bonne humeur résignée, de délicatesse ingénue, dont nous serions demeu­\nrés bien surpris si nous ne savions que le trop truculent auteur de la Route\nd'Emeraude, que le poète fantasmagorique des Patins de la Reine de Hollande\nfut aussi le conteur merveilleux et savamment naïf du Royaume authentique du\ngrand Saint Nicolas.\n   » Comme tout apparaît doux, sobre, mesuré, dans Le Cœur des Pauvres!\nComme les teintes paraissent nettes et appropriées par une mise en valeur\nadroite qui écarte tout clinquant, tout ton trop vif, toute note criarde ! C'est\nque ces contes furent vraiment écrits pour les enfants, écrits comme s'ils\nétaient simplement et bonnement racontés par l'auteur tenantun de ses petiots\nsur ses genoux ; et c'est enfin parce que l'émotion qui vibre en sourdine sous\nchacun des récits est une émotion vraie, sincère et spontanée.\n   » J'ai déjà dit quel accent de vie véritable et de haute sincérité, cette sim­\nplicité du style — si méritoire et si imprévue chez un écrivain presque Joor-\ndaenesque et Rabelaisien à ses heures — communique aux contes ici rassem­\nblés. Par un heureux retour, le relief des scènes ou des physionomies décrites\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": "520                                DURENDAL\n\n\nn'en est que plus vigoureux et plus net. Les multiples visages enfantins\nesquissés au cours de ces récits ont toute la fraîcheur, toute la grâce et toute\nl'admirable mutinerie attendues. Les visages graves et douloureux des vieux\nguenilleux, braves malchanceux, des bonnes vieilles entêtées aux labeurs qui\nmeurtrissent; des frêles jeunes femmes qui toussent et que ronge l'anémie,\ntoutes ces faces lamentables et ennoblies par la souffrance jettent de doux\nrayons à travers les pages frémissantes du livre. Et partout surgissent des\nscènes exactes et attendrissantes, des petits tableaux où la vie éclate et par­\nfois gronde.\n   » Les Pauvres ne sont ni méchants ni vils, dit M. Demolder dans sa pré­\nface. Et c'est parce qu'ils nous les a montrés bons et nobles que nos cœurs\nsympathisent et communient avec leur cœur. Ce sont, ici, des pauvres vail­\nlants, résignés et doux qui s'entr'aident les uns les autres. Nous r e t r o u v o n s\npas, parmi eux. l'abominable pauvre « littéraire» conventionnel et malfaisant\nque brandissent les partis. Ce ne sont pas des réfractaires et des vicieux,\nexaltés dans leurs rêves de massacre et sublimisés dans leurs emportements\npassionnels. Les dénouements de ces émouvantes histoires sont, pour cela,\ntous éclairés par une petite lueur rassérénante et forte, qui caresse et attendrit\nde son mystérieux éclat... Ce sont ici des pauvres bons, vaillants, résignés et\ndoux, qui s'entr'aident les uns les autres... Et voilà le spectacle qui réjouit les\ndominations célestes et qui, sur nos fronts coupables, sur nos fronts que la\nboue et le sang submergent, retient le redoutable bras, le bras vengeur du\nJuge Eternel. »\n   Nous répétons, à ceux qui voudraient faire l'acquisition du charmant livre\nde M. Demolder, qu'on peut se le procurer en envoyant un mandat de 3fr 50\nà M. Valette, directeur du Mercure de France, rue de l'Echaudé-St-Germain,.15,\nà Paris, ainsi que chez les principaux libraires de Bruxelles.\n\n                                        ***\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : E. DE NOAILLES : Le cœur innombrable\n(Paris, Calmann-Lévy). — J.-H. ROSNY : Une reine (Paris, Pion). —\nA. CAMBRY : Trio d'amour (id.). — G . DE LYS : Le logis (Paris, Lethielleux.)\n— R. BUCHANAN : Father Antony (id.). — H . SIENKIEWICZ : Journal d'un\nartiste (Paris, Rougier). — F. BERNARD : Les diaphanes (Tournai, Deca-\nlonne-Liagre). — J. VAN DEN GHEYN : Catalogue des manuscrits dé la\nbibliothèque royale de Belgique. T. I. Ecriture sainte et Liturgie (Bruxelles,\nLamertin). — J. VIGNAUD : L'accueil (Paris, Ollendorf). — H. S I E N K I E ­\nWICZ : A la source du bonheur (Pari?, Lethielleux). — E. ROD : Made­\nmoiselle Anette (Paris, Perrin). — G. KURTH : Clovis, 2e édition, 2 volumes\n(Paris, Retaux).\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": ""}, {"page_pdf": 609, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": true, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 8, "signet_source": "Huitième année - N°8 - Août 1901 (?)", "preuve": "Restaurateurs et Restaurations, p. 660, PDF 771 : mention explicite de la lettre de Léon Cloquet adressée à Durendal en août 1901 ; lettre présente p. 502-503 dans cette livraison.", "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1901-08", "methode_reconstitution": "Ordre des douze livraisons mensuelles dans le volume ; pagination continue ; concordance avec les mois attestés par couvertures et renvois internes. Le numéro est reconstitué par la position dans cette série."}}