{"numero_id": "ulb-durendal-1901-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 521, "page_fin": 525, "titre_corps": "Madame Marie du Sacré-Cœur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Madame Marie du Sacre Cœur", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 614, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1765, "texte": "Madame Marie du Sacre=Cœur\n\n\n                                  A Madame la Comtesse E D . DE LIEDEKERKE.\n\n\n\n                  MADAME Marie du Sacré-Cœur vient de mourir en France. Nos\n                    lecteurs se souviennent de l'intéressante et remarquable\n                    étude que consacra à l'œuvre de cette femme éminente,\n                    notre collaboratrice Madame la Comtesse Ed. de Liede­\n                    kerke. On se rappelle les discussions que la publication\n                    des livres de Madame Marie du Sacré-Cœur suscita. Il\n                    n'en pouvait être autrement. Elle bousculait des préjugés,\n                    elle éventrait la routine, elle stigmatisait les tares, elle fla­\n                    gellait les abus, elle lançait des idées neuves, larges et\noriginales. Et c'était une femme qui avait ces belles audaces. Bien plus, c'était\nune femme catholique, que dis-je, une religieuse qui prenait cette fière attitude\net avait ce noble courage. On devait nécessairement la contrecarrer stupide­\nment et la combattre bêtement. C'était fatal ! Car le monde est peuplé de sots,\nqui ont peur des grandes idées, parce que leur cervelle éclaterait si par\nimpossible elles y entraient.\n   Chaque fois qu'une personnalité supérieure s'affirme, toute la cohue des\nimbéciles, qui, au dire des Saintes Écritures, sont innombrables et qui\npourrissent le monde par leur bêtise, se rue sur elle pour l'empêcher d'accom­\nplir sa mission. Heureusement, il y a toujours le petit troupeau des âmes\nd'élite pour recueillir la bonne semence jetée au monde par le penseur.\nEt cette semence prend racine et se développe dans ces âmes et, communi­\nquée par elles à d'autres âmes, finit par couvrir la terre de fleurs et de fruits.\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "522                               DURENDAL\n\n\n   Madame Marie du Sacré-Cœur a quitté ce monde qui n'était pas digne\nd'elle, mais ses enseignements restent. Ils ont déjà produit l'impression néces­\nsaire sur un nombre suffisant d'esprits réfléchis et leur salutaire influence\ns'affirmera de plus en plus dans l'avenir. Nous engageons vivement tous ceux\nqui ont charge d'âme, qui ont embrassé cette sublime, mais délicate mission\nde l'éducation de la jeune fille catholique, à méditer et à pratiquer les livres\nde cette femme de cœur et de. génie.\n   Jamais éducatrice n'a compris comme elle la nature de la jeune fille et ce\nqu'il faut pour en faire, non pas une poupée, un joujou de bébé, un bibelot\nde salon, mais un être fort, sensé et distingué.\n    Madame Marie du Sacré-Cœur était une femme vraiment supérieure et cela\nen tous les domaines. Elle était douée d'une rare intelligence et d'un jugement\nincomparable. Son cœur était un trésor de bonté et d'affection dont elle dis­\ntribuait sans compter les richesses.\n    D'un œil sain et serein elle contemplait l'évolution des événements de son\ntemps pour en dégager la philosophie et en déduire les conséquences logiques.\n    Les événements humains, bien qu'humains, sont absolument indépendants\ndes volontés humaines. L'homme qui se berce éternellement d'illusions et\ndont l'existence n'est qu'un enchaînement de désillusions, se figure volontiers\ndans son orgueil qu'il les dirige. Il n'en est rien. Ils arrivent et se succèdent\nindépendamment de son bon plaisir. Et alors qu'il croit les diriger, il est tout\nsimplement mené, et mené comme un enfant, par eux. S'il regimbe, ce n'est\npas l'événement qui rate, c'est l'homme qui est brisé par lui. L'homme supé­\nrieur a le sens de ce fait, et il fait tous ses efforts pour saisir la philosophie\nintime des événements de son temps, pour se mettre à leur hauteur, pour en\ntirer parti le plus possible et pour les rendre féconds en œuvres de bonté et\n de beauté. Ce qui se peut toujours, car chaque siècle, si bousculé soit-il par\nles passions des hommes, a son beau côté.\n    C'est ce qu'avait compris Madame Marie du Sacré-Cœur. Elle comprit son\ntemps comme personne ne le comprenait, du moins au point de vue où elle se\nplaçait. Elle étudiait les événements du passé, elle regardait ceux du présent,\n elle préparait ceux de l'avenir. Les événements du passé lui donnaient de\nfortes leçons. Ceux du présent l'effrayaient, et avec raison. Toute son ambi­\n tion était d'adapter les âmes à ceux de l'avenir.\n    Créer des AMES pour les donner à Dieu, à l'Église, à la société, voilà ce\n qu'elle ambitionnait; créer des âmes et non pas des avortons, des âmes et non\n pas des êtres pusillanimes, débiles, malingres, névrosés, sans volonté, sans\n idée, sans foi, sans amour. Tel fut le rêve magnifique de cette âme, qui était\n encore plus magnifique que son rêve. Et ce rêve, c'est dans l'éducation de la\n jeune fille qu'elle chercha surtout à en faire une réalité.\n    La jeune âme qui serait élevée d'après les principes d'éducation contenus\n dans les livres de Madame Marie du Sacré-Cœur, serait, au point de vue de\n la piété, le plus bel idéal de jeune fille chrétienne qui se puisse rêver, géné­\n reuse et virile dans sa Foi et passionnée d'amour pour Dieu, non d'un amour\n de bigote concentré en d'invraisemblables et innommables petites pratiques\n de dévotion niaises, mais de cet amour fort qui engendre les martyrs et qui,\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3408, "texte": "                        MADAME MARIE DU SACRÉ-CŒUR                                        523\n\n\nen fait de dévotion, s'affirme par la pratiqué de l'essentielle, celle de l'Eglise,\ncelle de la splendide, merveilleuse et si poétique liturgie catholique (1).\n   « Le Christianisme, écrivait cette admirable éducatrice chrétienne, ne\nconsiste pas uniquement dans les pratiques extérieures, dans la multiplicité des\ndévotions sans âme, et souvent sans raison, pas plus qu'il ne suffit, pour être\nchrétien, d'être collectionneur de médailles, de scapulaires et autres dévo­\ntions. Le Christianisme est une doctrine qui, s'infusant, pour en devenir\npartie intégrante, dans la vie du chrétien, fait circuler dans son être, dans\ntoutes ses actions, une sève spéciale, ayant sa source dans le Credo. Cette\nFoi là, doit faire battre le cœur et circuler le sang, être le régulateur de la\nvie, le principe directif de toute l'existence. Le chrétien est l'être énergique\net fort qui, né du sang de la flagellation, pénétré de la grandeur du Calvaire,\nmet au second plan dans sa vie l'intérêt personnel, pour sacrifier tout au\ndevoir et à l'abnégation. S'il faut donner son sang, il sait que Jésus a versé\ntout le sien; s'il faut abandonner des honneurs pour accepter l'ignominie,\nil a assisté au couronnement d'épine, et ce n'est pas en vain qu'il est\ndisciple de Jésus. »\n   Quelle sublime leçon! Une seule page de cette élévation devrait suffire\npour faire aimer et vénérer celle qui l'a écrite avec une plume trempée dans\nle sang du Christ !\n   Les leçons de religion que Madame Marie du Sacré-Cœur inscrivit dans son\nprogramme d'éducation, feront de la jeune fille un esprit à la Foi robuste,\nfortement trempé et inébranlable. Les vaines querelles des petits philosophes\nhumains contemporains, les sots préjugés antireligieux d'un monde fat et\nsensuel, les grotesques et abracadabrantes calomnies sans cesse renouvelées\net ressassées, et contre l'Evangile, et contre le Christ, et contre l'Eglise,\nn'auront aucune prise sur des intelligences féminines cuirassées par un tel\nenseignement.\n   Quant à l'éducation de l'esprit, on sait combien pauvre et maigre est la ration\nqu'on sert en général à la jeune fille. Tous les livres à l'usage des élèves du\nsexe féminin en font foi. La jeune fille sort de classe avec un bagage intel­\nlectuel excessivement mince. En réalité, c'est le néant ! Elle ne sait rien ou\npresque rien. Elle ne connaît les choses que par leur petit côté. Elle a une\ntoute petite idée de tout. Elle ne connaît rien à fond. Madame Marie du\nSacré-Cœur voulait meubler l'intelligence de la femme, non seulement d'une\nconnaissance raisonnée de la Foi, mais aussi de solides notions philoso­\nphiques, morales, scientifiques et même économiques.\n     Pourquoi donc, écrivait-elle encore, au lieu de retenir si longtemps nos\njeunes filles sur l'histoire antique, grecque et romaine, ne leur donnerions-\nnous pas des notions élémentaires de droit et de législation, étudiées à la\nlumière des grands principes de justice et d'honnêteté? Pourquoi aussi ne\nles mettrions-nous pas un peu au courant des grandes questions qui sont les\n\n\n  (1) « N'habituons pas nos enfants à toutes ces jolies prières qui font pleurer, contentons-\nnous des formules si belles, si substantielles, si chrétiennes surtout de la Sainte Liturgie. »\n                                                           (Mme MARIE DU SACRÉ-CŒUR.)\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3356, "texte": "524                               DURENDAL\n\n\ncauses initiales des secousses actuelles : questions religieuses, questions\nphilosophiques, questions sociales, questions d'économie politique? Non pour\nqu'elles en fassent leur occupation, mais pour que, lorsqu'elles en parleront,\npuisque tout le monde en parle, elles y apportent des idées saines et justes,\npour qu'elles puissent défendre la cause de Dieu, celle de la justice, et pour\nqu'elle ne risquent pas de perdre leur Foi ».\n    Il est inutile que j'insiste davantage sur le programme d'éducation à la fois\nreligieuse et intellectuelle de cette grande éducatrice. Il a été suffisamment\nexposé ici, et d'une façon très sérieuse en même temps que très ferme, par\nM me la Comtesse Ed. de Liedekerke. Je ne pourrais que répéter moins\nbien ce qu'elle a si parfaitement écrit.\n    Mais je n'ai pas voulu laisser partir cette âme vaillante de ce monde, sans\nrendre hommage à son zèle de feu et à son courage, et sans lui envoyer, au\nnom de Durendal, un salut de regret, d'affection et de haute et enthousiaste\nsympathie. Les femmes supérieures sont tellement nécessaires à notre monde\ninquiet, désemparé et échevelé, qu'on ne saurait trop regretter le départ\nprématuré d'une seule.\n    Heureusement celle que nous regrettons n'est pas morte tout entière. Elle\nvit et vivra éternellement dans son œuvre écrite, si puissante et si vigou­\nreuse, si merveilleusement, si fortement pensée et si délicatement formulée.\nMères de famille, éducatrices, institutrices, lisez cette œuvre. Faites-en\nvotre livre de chevet. Méditez-le. Il ne suffit pas de le lire. Il est trop\nsubstantiel pour qu'une simple lecture suffise à en épuiser la sève exubé­\nrante. Vous en tirerez plus de profit, qu'en lisant toute la bibliothèque de\ntant de livres fades composés par des médiocrités, sur la grande question de\nl'éducation féminine, qui préoccupe comme de juste, de plus en plus, ce\ndont nous nous réjouissons, tous les gens qui pensent et qui ont l'âme un\npeu haute.\n   On sait les idiotes calomnies dont les sots ont abreuvé Mme Marie du\nSacré-Cœur aux premières heures. Il est difficile de se faire une idée de la\nhaute fantaisie des fables inventées sur son compte par ses ennemis, où « la\nreligieuse, pas plus que la femme, n'était épargnée ». On alla jusqu'à dire\nqu'elle supprimait la messe de son programme d'éducation ! On lui imputait\ndes phrases qu'elle n'avait jamais écrites. « Que de phrases ont été placées\nentre guillemets et reproduites à l'infini comme extraites de mon livre, et qui\nne renferment pas un mot de moi ! D'autres sont si foncièrement dénaturées\nqu'elles laissent l'impression radicalement contraire à celle que j'ai eu\nl'intention de produire. » Ce fut une bien douloureuse et cruelle amertume\npour cette âme délicate et exquise.\n    Mais les beaux jours ne sont-ils pas précédés du brouillard? Celui-ci ne\ntarde pas à être évaporé par la force du beau et bon soleil. Il lance en gerbes\nlumineuses sur la terre ses rayons d'or et aussitôt tout rit dans la nature.\nLe ciel déploie son voile d'azur. Les fleurs ouvrent leur calice et parfument\nl'atmosphère. Les oiseaux gazouillent dans les arbres. Les grillons chantent\ndans les blés. Les abeilles bourdonnent dans le cœur des roses.. Les poules\ncaquètent dans la basse-cour. L'âme humaine s'épanouit dans la vie et\npartage la joie universelle.\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3068, "texte": "                      MADAME MARIE DU S A C R É - C Œ U R                     525\n\n     Le mélancolique hiver aux journées noires assombries d'épais nuages, qui\n  inaugura le laborieux apostolat de la vaillante éducatrice dans la vigne du\n   Maître, ne tarda pas à faire place à un serein et joyeux printemps plein de\n  promesses pour l'été à venir. Le Christ consola et soutint lui-même sa Fille,\n  sa Vierge, son Epouse, par la bouche de son Vicaire : « Lève-toi, mon amie,\n  lui dit-il avec l'auteur du Cantique, et viens. Voilà que l'hiver est passé, la\n  froide bise s'est évanouie et les fleurs ont fait leur apparition dans\n  notre vigne ».\n     Si Mme Marie du Sacré-Cœur fut combattue, et combien durement et injus­\n  tement, même par des catholiques, elle eut la consolation bientôt d'être puis­\n  samment encouragée et soutenue par la plus auguste autorité qu'il y ait sur la\n  terre. Et ce détail nous le tenons d'elle-même. Elle nous avait prié, dans sa\n  douce modestie, de ne pas trop en faire état durant sa vie. Mais sa mort nous\n  autorise à le faire maintenant.\n    Léon XIII fit venir à Rome l'illustre religieuse. Elle n'eut pas de peine à\n convaincre un esprit aussi pénétrant et aussi élevé, et qui est sans conteste le\n  plus puissant cerveau de ce siècle. Du coup, le Pape saisit l'élévation et la\n poitée des puissantes et fécondes idées éducatrices de la religieuse. Il devina\n les desseins de Dieu sur elle. Il lui dit qu'elle avait une mission et une\n mission magnifique à accomplir en France, et qu'elle ne devait pas broncher,\n ni se laisser intimider par les faibles et les pusillanimes. « Ils vous attaque­\n ront, lui disait le Saint Père, ils vous calomnieront. Il y a même des catho­\n liques qui ne vous comprendront pas. Moi-même je serai peut-être impuissant\n à vous aider. Mais je vous approuve, je vous bénis et Dieu est avec vous.\n Cela doit vous suffire ! »\n    Elle fut bien vengée, par ces fortes paroles venant de si haut, de toutes les\n vilénies dont elle fut l'objet dans le principe.\n    La voilà partie, mais son œuvre reste. Elle est en bonnes mains. On nous\n écrit de Paris que l'institution de Sainte-Paul est florissante, que le nombre des\n élèves s'accroît sans cesse, qu'ils remportent des succès inouïs même aux\n examens officiels.\n    Et ce qui reste surtout, c'est l'œuvre écrite de cette âme d'élite, cet admi­\nrable manuel de l'éducation de la femme catholique, où tous ceux qui ont pris\nà leur charge la redoutable mission de faire de grandes et vraies chrétiennes,\ndes femmes fortes et distinguées, trouveront éternellement les enseignements\nles plus sérieux, les plus complets et les plus remarquables qui aient jamais\nété donnés sur cette matière délicate. Ce livre suffit, à mon avis. Il remplace\navantageusement et définitivement tous ceux qui ont été écrits jusqu'à ce\njour sur ce sujet.\n    Mme Marie du Sacré-Cœur a traité la matière à fond ; elle l'a épuisée, pour\nainsi dire, et elle l'a fait avec une maîtrise sans égale.\n\n                                                            HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 526, "page_fin": 527, "titre_corps": "Les Fleurs Légendaires des Pays du Ciel : IV. 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Mais les dieux vinrent, et\n                 Zeus gardait les foudres dans sa main, et le\n                 Feu lui obéissait.\n                    Il y avait le vieux Titan Atlas qui était plein\n                 d'orgueil à cause de sa force, et de son corps si\n                grand et de ses bras robustes qui portaient,\n                 sans fatigue, un monde. Et Zeus punit Atlas en\nchargeant ses épaules du Ciel immense et courbe qu'il devait\nsoutenir.\n  Et iLétait là, sans ami, immobile et pesant comme une mon­\ntagne très haute. Et le Jour et la Nuit passaient devant ses\nyeux sans s'arrêter jamais. Et la porte de l'Orient, et la porte\nde l'Occident s'ouvraient et se fermaient en même temps sur\neux, aux deux bouts du Ciel étoile que soutenait le vieil Atlas.\n"}, {"page_pdf": 620, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2281, "texte": "           LES FLEURS LÉGENDAIRES DES PAYS DU CIEL               527\n\n\n   C'est ainsi qu'il vécut sa longue éternité.\n   Et Prométhée, frère du grand Atlas, était l'ami des hommes.\nIl allumait pour eux le feu de leur foyer et le faisait jaillir des\nbranches sèches et le faisait brûler avec des flammes claires.\nMais Zeus souffla sur le foyer des hommes et éteignit la joie de\nleurs maisons. Alors Prométhée s'éleva dans un char ailé mer­\nveilleux; il s'éleva jusqu'au Soleil, en prit une étincelle, la mit\ndans un roseau et la porta aux hommes. Mais tandis que le feu\ndu Ciel brillait dans la maison des hommes, Zeus châtiait\ndurement Prométhée. Il l'enchaîna sur un rocher au bord de\nl'Océan, et les douces Océanides, les filles de la Mer, pleurant\ncomme des femmes, le plaignaient dans leurs chants, et toute la\nMer gémissait autour du grand captif qui ne voulait se\nlamenter. Et Zeus lui envoyait chaque matin son aigle, et\nl'aigle, vorace et cruel, mangeait le foie de Prométhée dans sa\npoitrine; le foie se reformait sans cesse et le supplice était\nsans fin.\n   Mais Hercule vint un jour : il était le plus fort, il était bon et\nZeus l'aimait. Hercule brisa les anneaux dans la pierre et déli­\nvra le triste Prométhée.\n   Il y avait encore Epiméthée, le frère des autres Titans, et qui\nvivait parmi les hommes. Et Zeus, pour se venger d'eux tous,\nleur envoya Pandore.\n   Elle était parfaitement belle. Les dieux l'avaient pétrie de\nterre, avec des larmes et de l'eau, et Zeus l'avait touchée pour lui\ndonner la vie.\n   Pandore vint parmi les hommes et demeura auprès d'Epimé-\nthée. Elle avait apporté du Ciel un vase clos renfermant des\nchoses précieuses qu'elle-même ne savait pas. Et chez Epimé­\nthée, par un ordre de Zeus, elle avait déposé le vase. Mais, à la\nfin, parce qu'Epiméthée et les hommes l'en suppliaient, Pan­\ndore prit le vase avec ses belles mains et en souleva le cou­\nvercle. Alors il en sortit, dans un tourbillon noir, tous les\nmaux de la terre : les maladies, les fatigues, la faim, la pau­\nvreté, tous les tourments...\n   Mais, près des hommes, au bord du vase refermé, restait avec\nses ailes pures, l'Espérance aux beaux yeux que retenait Pan­\ndore afin de consoler le monde.\n   Et ceci est l'histoire des Titans malheureux que les dieux\nont vaincus.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 528, "page_fin": 528, "titre_corps": "Les Fleurs Légendaires des Pays du Ciel : V. 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Mais la Fontaine recevant le baiser, prit\nl'enfant tout entier dans ses eaux transparentes et le changea\n en fleur.\n   Et la fleur mira sa corolle, son col penché, sa grâce fine,\nau bord de la fontaine où s'accomplit ainsi sa merveilleuse\n destinée.\n\n                                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 528, "page_fin": 528, "titre_corps": "Les Fleurs Légendaires des Pays du Ciel : VI. 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Il s'arrêta et prit sa flûte et en joua très dou­\ncement.\n   Et le berger du ciel peu à peu s'endormit. Hermès, éteignant\nles étoiles, fermait ses nombreuses paupières et la génisse\nblanche, libre enfin, disparut emportant à son front le croissant\n rose de la lune.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 529, "page_fin": 529, "titre_corps": "Les Fleurs Légendaires des Pays du Ciel : VII. 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Et quand le grand vaisseau\ntoucha la terre grecque, on voyait au loin sur les eaux se hâter\nles barques d'Egypte. Et Pélasgos, le bon roi de la ville où\navaient abordé les tristes Danaïdes, promit qu'il les protégerait.\n   Mais les fils d'Egyptos venus sur le rivage luttèrent contre\nles guerriers de la ville et enlevèrent les filles de Danaos, qui\ncriaient de détresse, et détestant leurs maîtres, cherchaient à\nles faire mourir.\n   Or, une nuit les filles de Danaos, devenues folles de douleur,\ntuèrent les fils d'Egyptos. Alors commença leur supplice. Et les\ncinquante sœurs condamnées par les dieux à n'espérer jamais, se\nsuivaient en marchant de la source à la tonne qu'elles s'effor­\nçaient de remplir. La tonne immense était sans fond. L'eau des\ncruches fuyait comme leur courage épuisé et leurs larmes tom­\nbaient avec cette eau méchante dans le vide éternel.\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 529, "page_fin": 530, "titre_corps": "Les Fleurs Légendaires des Pays du Ciel : VIII. Eurydice au Doux Nom", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Dominique", "ancre_debut": "Eurydice au Doux Nom", "ancre_fin": "JEAN DOMINIQUE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 622, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 1459, "fin_caractere_exclue": 1860, "texte": "Eurydice au Doux Nom\n\n   En ce temps-là, vivait dans le pays de Thrace, un merveilleux\nenfant. Il s'appelait Orphée, et son nom signifie lumière qui\nguérit, car ceux qui l'approchaient, voyant ses beaux regards, et\nsa chevelure dorée, et toute la splendeur et la douceur de sa\nbonté, en recevaient, comme une vraie lumière,\"la bénédiction\net la joie. Mais quand Orphée chantait, avec sa lyre en main,\n"}, {"page_pdf": 623, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2097, "texte": "530                         DURENDAL\n\n\ndes prières aux dieux, les feuilles mêmes dans les arbres fris­\nsonnaient de bonheur, et les panthères adoucies suivaient ses\npas mélodieux en caressant de leur fourrure ses pieds nus.\n   Orphée un jour quitta son pays, et partit. Il voyagea par les\nmontagnes, et le long de la mer et dans la vieille Egypte où des\nprêtres savants lui enseignèrent maintes choses. Alors, étant\nvenu dans la Grèce au ciel clair, il comprit tout à coup la langue\nde ses dieux, et servait Zeus, Dionysos et Apollon et chantait\npour eux tous ses chants.\n   Ce fut dans un lieu plein de fleurs qu'Orphée rencontra Eury­\ndice. Il l'aima plus que tout au monde et devint son époux. Et\nquand Orphée disait le doux nom d'Eurydice, il n'y avait nulle\nmusique qui fût plus belle que sa voix.\n   Mais Eurydice, un jour, courant dans la forêt, fut atteinte\npar un serpent dont la morsure la tua. Son ombre descendit où\nles dieux de la mort gardent tous ceux qui meurent. Et Orphée\ns'en alla, et seul avec sa lyre, marchait sous les grands arbres,\nchantant comme l'on pleure.\n   Et les dieux l'ayant entendu, pour ces chants merveilleux\neurent pitié de lui. Et Orphée sut par eux le chemin bien\ncaché du royaume des Ombres, et qu'ayant trouvé Eurydice, il\npourrait l'emmener s'il marchait devant elle détournant le visage\net ne prononçait pas son nom avant d'avoir revu la clarté du\nsoleil.\n   Orphée portant sa lyre, gagna les plaines d'ombre où les dieux\nde la mort gardaient son Eurydice. Il la vit, et son nom\ns'échappa de ses lèvres, et, malgré lui, parce qu'il aimait tant et\nque sa joie était immense et le chemin trop long jusqu'au Soleil\npromis, il se retourna lui parlant avec sa voix mélodieuse.\n   Mais, dans cet instant même, elle s'effaça de sa vue et retourna\nparmi les ombres : Ainsi l'avaient voulu les dieux.\n   Orphée revit le jour; et chantant comme on pleure, le doux\nnom d'Eurydice, bientôt se coucha et mourut.\n   Et c'était dans un lieu rempli de fleurs nouvelles et dans une\nsaison pleine de souvenirs.\n  (A continuer.)                             JEAN DOMINIQUE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-201", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Rencontre de saint François et de saint Dominique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Photo Alinari de Florence)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 624, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 59, "fin_caractere_exclue": 243, "texte": "Photo   Alinari de Florence)\nLA RENCONTRE DE SAINT FRANÇOIS ET DE SAINT D O M I N I Q U E\n                               GOZZOU\n               (Eglise de Saint-François, à Montefalco)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 531, "page_fin": 546, "titre_corps": "Introduction à un Cours d’Histoire de la Peinture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jozef Janssens", "ancre_debut": "Introduction à un Cours", "ancre_fin": "JOZEF JANSSENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 626, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1687, "texte": "Introduction à un Cours\n                              d'Histoire de la Peinture\"\n\n\n                  LORS des belles fêtes par lesquelles Anvers célébra naguère\n                    avec tant d'éclat le trois-centième anniversaire de la nais­\n                    sance d'Antoine Van Dyck, parmi tous les discours pro­\n                    noncés dans la grande séance académique et au pied de\n                    la statue de l'illustre peintre, deux paroles me frappèrent\n                    particulièrement et sont restées gravées dans ma mémoire.\n                       Chargé de palmes et de couronnes, le long cortège des\n                    nombreuses délégations envoyées par tous les pays de\n                    l'Europe, venait de déboucher sur la petite place de\nl'Ancien Musée et se massait en rangs serrés autour de la statue. Les derniers\naccents d'un hymne chanté par des chœurs d'enfants cachés dans les\nbosquets du jardin de l'Académie venaient de s'éteindre.\n   Par cette chaude et calme après-midi d'été, cette place remplie d'hommes\nrecueillis devenait comme un sanctuaire au centre de la vieille ville. Un\nsilence absolu s'était établi, lorsque le bourgmestre Van Ryswyck monta les\nmarches du socle de la statue et se mit à parler de l'aimable et glorieux\nenfant d'Anvers, avec l'éloquence émouvante et facile qu'on lui connaît :\n   « Les rares qualités, dit-il, qui distinguaient l'artiste que nous remémorons\naujourd'hui, cette compréhension innée du Beau avec cette force étonnante\n\n\n   (1) Cette conférence fut donnée devant l'auditoire de l'extension universitaire catho­\nlique pour dames d'Anvers, en manière d'introduction à un cours d'histoire de la peinture.\n"}, {"page_pdf": 627, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3215, "texte": "532                                  DURENDAL\n\n\nau travail, à qui les devait-il ? Après Dieu c'était l'esprit profondément artis­\ntique du peuple anversois qui les lui avait données. Sa mère était une femme\nd'élite, probe, active et vouant à l'art ce culte qui distingue notre popula­\ntion depuis de longs siècles.\n    » Et de nos jours encore, continua-t-il, lorsqu'une jeune mère rêve près du\nberceau de son premier-né, quel genre de bonheur, de succès et de gloire\nentrevoit-elle pour lui ? Le voit-elle couvert des lauriers du soldat victo­\nrieux, rêve-t-elle de le voir briller dans les assemblées politiques et devenir\nun personnage influent dans l'Etat? Son idéal est plus modeste et en même\ntemps plus élevé. A travers ses sourires et ses larmes, elle le voit couronné\ndans les concours de l'académie, fêté par les touchantes acclamations de ses\nconcitoyens et plus tard devenu l'émule de ces grands artistes qui font la\ngloire de sa ville natale et dont les noms lui sont rarement inconnus. Voilà\nle rêve de la vraie mère anversoise près du berceau de son fils, et ces rêves\nne sont pas sans influence sur la première éducation (1). »\n    Et dans la grande séance académique où les orateurs des plus illustres\ncorps artistiques s'étaient fait applaudir, notre savant historien, M. Max\nRooses, analysant le talent si complexe de Van Dyck, s'arrêtait avec une\nprofonde admiration devant ses : Mater Dolorosa et ses Pieta. De toutes ses\npeintures religieuses, disait-il, celles où il traite ce sujet et il semble l'avoir\nabordé souvent avec prédilection, sont les plus empoignantes et les mieux\nexécutées. Il a réussi à exprimer d'une manière aussi intime que magistrale\n la douleur de la Vierge-mère devant le corps inanimé de son divin Fils.\n    Ces paroles me paraissent un juste hommage rendu à l'influence de la\nfemme dans les arts et spécialement dans la peinture. Ses joies les plus\nintimes comme ses douleurs les plus sacrées s'y trouvent en contact direct\n avec les émotions artistiques, les pénètrent et les exaltent.\n    La femme effectivement occupe une large part dans la formation de l'âme\nde l'artiste. Cette influence exercée dès l'enfance est souvent décisive. Et\n plus tard, c'est en elle encore que l'artiste trouve l'inspiratrice de ses compo­\nsitions les plus attrayantes, les plus délicates et les plus expressives.\n    Aussi voyons-nous que, dans le cours des temps, l'art s'est élevé ou rabaissé\n d'après que l'idéal de la femme s'est modifié dans l'un ou dans l'autre sens\n chez les artistes. Suivre de près cette transformation à travers l'histoire de\n l'art serait une étude capable de constituer à elle seule l'objet de ces\n causeries. On pourrait en quelque sorte y rattacher toute l'histoire de la\n Peinture.\n    Quelque féconde que cette idée se présente à moi, je ne ferai que l'esquisstr\n en quelques traits.\n     Dans la société antique, la femme n'occupait certes pas la place à laquelle\n elle a droit et qu'elle conquiert tous les jours davantage par la force expan-\n sive de l'idée chrétienne. La recherche du plaisir brutal alliée à l'abus de la\n force matérielle dominait l'humanité.\n\n\n\n  (1) Je ne prétends pas faire ici une citation textuelle; je rapporte de mémoire.\n"}, {"page_pdf": 628, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3557, "texte": "      INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                      533\n\n\n    Les poètes et les artistes grecs néanmoins, mieux encore que les philo­\n sophes, avaient célébré la dignité de la femme. Il suffit de rappeler les\n figures immortelles d'Iphigénie et d'Antigone. La sagesse et la chasteté sym­\n bolisées par Minerve et l'héroïsme par les Amazones ont été les thèmes\n favoris de l'art grec à son apogée. L'Athena Paithenos, de Phidias, a été\n autant et plus fêtée dans l'antiquité que son grand Zeus d'Olympie.\n    C'était l'époque de la plus haute culture intellectuelle et morale des Grecs.\n Tant que le culte de Minerve sût dominer celui de Vénus, cette grandeur\n se maintint, et l'art grec commence à décliner du moment que les artistes,\n suivant la pente générale et accélérant eux-mêmes la chute, cherchèrent leurs\n inspirations non plus sur les hauteurs de l'acropole, mais dans les bouges de\n Corinthe. Vénus eut dorénavant plus d'admirateurs que Minerve et sa beauté\n célébrée d'abord avec un sens esthétique fort élevé, d'où le sentiment d'une\n supériorité quasi-divine n'est pas exclu, comme dans la Vénus de Capoue,\npar exemple, devint bientôt toute humaine et alla toujours se matérialisant.\n Le raffinement remplaça de plus en plus l'inspiration. Les bacchantes prirent\n la place des Amazones et l'idéal de la femme, à part quelques retours momen­\ntanés, ne conserva presque plus rien de sa pureté première.\n    Rome antique n'avait pas d'art à elle, mais à la suite des légions victo­\nrieuses elle importait l'art parmi les dépouilles de la Grèce vaincue. L'art\nétait moins un produit du sol romain qu'une conquête ; il ne répondait pas à\nune aspiration naturelle du peuple-roi, mais à un besoin de luxe. Ce n'est\nqu'en architecture, l'art pratique par excellence que Rome sût innover. Pour\nla sculpture et la peinture, elle fut entièrement tributaire de la Grèce et la\ndécadence de l'art grec un moment ralenti sur le sol nouveau, où il était\ntransporté, se précipita bientôt parallèlement à la décadence romaine. Mais\nRome avait son idéal de la femme très caractérisé et bien différent de celui\ndes Grecs. Cet idéal plus concret, si je puis ainsi m'exprimer, plus pratique,\nse personnifiait dans les vestales et dans les matrones romaines. Dans les\nvierges chargées de veiller au feu sacré, symbole de l'éternité et de la\ndivinité de la patrie. On avait foi en elles. Elles savaient qu'un instant\nd'oubli valait la mort et elles veillaient froides, dures et fortes comme une\nrangée de cariatides de marbre supportant le poids du grand édifice.\n    L'autre idéal était l'épouse respectée, partageant la vie et les honneurs de\nson mari dans une beaucoup plus large mesure que les autres peuples de\nl'antiquité ne l'avaient connu. La matrone romaine a laissé une trace bien\nnette dans l'art. Ce sont bien des commandes faites par des Romains, ce sont\ndes portraits de leurs femmes que ces statues majestueuses aux savantes\ncoiffures et drapées dans leurs larges pallas. Ces grandes dames redisent\nencore avec leurs physionomies si particulières et si fières tous les honneurs\ndont on les entourait et toute la dignité que représentait l'épouse d'un patri­\ncien romain. En les contemplant, on comprend que, semblables à la femme de\nCésar, elles ne pouvaient pas même être soupçonnées, tant il y a de grandeur\net d'austère vertu dans leurs traits et dans leur maintien.\n   A l'époque où le christianisme s'introduisit à Rome, cet idéal de la matrone\nromaine existait toujours, quoique rarement réalisé dans toute son intégrité\n"}, {"page_pdf": 629, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3470, "texte": "534                                DURENDAL\n\n\nailleurs que dans les statues. Les premières peintures, représentant la mère\nde Dieu, sont absolument semblables au type convenu des matrones romaines.\nOn sent que les modestes artistes qui les ont tracées dans les catacombes\nn'ont pas trouvé de manière plus digne et n'ont cru devoir rien changer à ce\ntype pour représenter celle qui avoisine de plus près à la sainteté même.\n   Un autre idéal féminin, plus souvent reproduit dans ces peintures\nchrétiennes primitives, sont les orantes. On personnifiait les âmes en prières\npar des femmes simplement revêtues de la longue stola, les mains et les yeux\nlevés au Ciel. Ces peintures se retrouvent en grand nombre dans les cata­\ncombes et celte personnification de l'âme en prières par une femme idéale,\nquoique se rattachant par certains côtés à la tradition grecque, devient un des\ntraits caractéristiques de l'art des premiers chrétiens.\n   Pour des raisons diverses la représentation des personnes sacrées était\nplutôt rare tant que durèrent les persécutions, mais au sortir des catacombes\naprès trois siècles d'obscurité et de souffrances lorsque les premières églises\ns'élevèrent glorieuses à la face du soleil et que la munificence des empereurs\nconvertis se plût à les décorer somptueusement, les figures triomphantes du\nChrist et de la Vierge devinrent le centre de toutes les peintures décoratives\net des mosaïques dont on recouvrit les murs des basiliques, et depuis lors on\npeut dire que la figure de Marie devint et ne cessa plus d'être l'idéal de l'art\nchrétien.\n   Tous les attraits et toutes les vertus de la femme se concentraient en elle.\nElle résumait, en effet, tout ce l'antiquité avait entrevu de grandeur et de beauté\navec en plus des vertus et des tendresses que Rome ou la Grèce n'avaient\njamais pu comprendre. En elle l'art glorifia l'humilité et la souffrance, ce\nqu'il n'avait jamais fait jusqu'alors, car son nouvel idéal avait été une femme\npauvre et souffrante de toutes les souffrances de son divin Fils. On peut dire\nque tout l'art chrétien et spécialement toute la peinture se rattache à cette\nfigure unique, qui est le trait d'union entre Dieu et l'humanité. D'après\nl'esprit dominant des époques et le tempérament spécial des artistes, on la\nreprésenta glorieuse, douloureuse ou joyeuse même de nos joies humaines.\nIsolée ou mêlée aux grandes compostions bibliques, c'est elle qui se trouve\nau premier plan de l'art, dont elle semble devenue l'inspiratrice par excellence.\nL'idéal de la femme, cherché et rêvé durant tant de siècles, était enfin trouvé,\net lorsque désormais l'art s'en écartera de propos délibéré et que dans l'inter­\nprétation de la beauté féminine, il oubliera les principes qui sont venus\nl'annoblir et la relever, il retournera fatalement au paganisme, mais ira plus\nloin en s'enfonçant dans un matérialisme pessimiste où la femme nous\napparaîtra frivole, sensuelle, provoquante ou simplement abjecte.\n   Il importe grandement pour le bonheur de l'humanité et pour le respect et\nla dignité de la femme que l'idéal féminin dans l'art soit très élevé.\n   L'influence de l'art dans l'éducation est grande et tend à se développer\nde jour en jour davantage par la facilité des moyens de reproduction que la\nphotographie, avec ses multiples applications, nous apporte.\n   L'art n'est pas d'une importance aussi secondaire que paraîtraient le faire\ncroire les programmes des maisons d'éducation où en dehors de la littérature,\n"}, {"page_pdf": 630, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3505, "texte": "      INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                       535\n\n\n l'art n'est qu'un simple agrément. L'appellation d'arts d'agrément peut avoir\n du bon, si l'on veut tout simplement reconnaître que les leçons d'art sont en\n général moins ennuyeuses que beaucoup d'autres, mais il faut avouer que\n l'art d'agrément n'aboutit, quand tout va bien, qu'au joli, tandis qu'il importe\n de faire comprendre aux jeunes intelligences que l'art et la poésie, sous toutes\n ses formes, doivent répondre à l'aspiration innée de notre cœur vers le beau,\n et que tout en goûtant les plaisirs que l'art nous procure, nous ne pouvons\n nourrir sûrement cette aspiration que par tout ce qui tend à la beauté abso­\n lue, que l'objet dernier de cette aspiration est supra-terrestre, que le contem­\n pler sans voiles sera la récompense de ceux qui auront su remonter jusqu'à\n sa source le rayon de la beauté, qui vient nous réjouir ici-bas et que ce rayon\n ne se met jamais en travers de celui qui nous éclaire et de cet autre qui nous\n réchauffe, c'est-à-dire du vrai et du bien, mais qu'ensemble ils convergent\n vers le même foyer, et que ce foyer est Dieu lui-même.\n    Et ici, il faut bien que je rencontre la fameuse théorie de l'art pour l'art.\n    L'art peut-il être à lui-même sa fin dernière et les artistes n'ont-ils à tenir\n compte en rien, ni de la vérité philosophique, ni du bien moral ? Cette ques­\n tion se pose souvent dans des circonstances parfois fort épineuses, et des\n débats aigus ont surgi autour d'elle.\n    En principe la réponse ne pourrait être douteuse. La fantaisie de l'artiste,\n ne saurait tout excuser et il est faux de dire que l'art purifie tout ce qu'il\n touche.\n    Parmi les nombreuses définitions qu'on a données du beau, les deux qui\n ont paru les plus complètes, sont : que le beau est la splendeur du vrai et que\nle beau est la splendeur de l'ordre. L'ordre semble impliquer l'idée de vrai et\nde bien, et résumer plus complètement tout ce qui est digne de resplendir.\n Mais plus la chose à définir est simple, plus la définition tend à répondre par\nla question. La splendeur n'est-elle pas déjà synonyme de la beauté?\n    L'idée du beau est innée dans l'homme, et l'art dans ses différentes formes\ns'applique à le célébrer. Si par la thèse de l'art pour l'art on veut entendre\nl'art pour le beau, nous pourrons parfaitement l'admettre, pourvu qu'il s'agisse\ndu beau absolu, mais s'il s'agit d'une beauté relative uniquement à la satis­\nfaction de nos sens, cet art-là, en s'éloignant du bien moral ou s'identifiant\navec la recherche du plaisir, nous éloignera souvent du bonheur. Il lui\narrivera trop facilement de remuer des fanges et je doute qu'il les touche avec\nle désir de les purifier.\n    Il est vrai qu'en pratique, bien des genres d'art n'ont à se préoccuper de\ncette question que d'une manière générale. Si dans certaines de ses formes\nl'art peut servir d'interprétation au dogme ou revêtir un caractère directement\nmoralisateur, tel n'est pas cependant son rôle essentiel. Son influence sera\nheureuse, rien qu'en nous faisant jouir du beau, et la peinture, par exemple,\nest fidèle à sa mission en nous faisant admirer la ligne ou la couleur des\nobjets les plus infimes de la création ; l'œil de l'artiste découvre des perles et\ndes pierres précieuses où le vulgaire ne les chercherait point, et la main du\nmaître seule peut les polir et les sertir. Mais du moment que l'art met\nl'homme en scène, il n'est pas indifférent qu'il y apparaisse de telle ou de\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3408, "texte": "536                               DURENDAL\n\n\n telle manière, il y apporte toujours sa responsabilité et ne pourrait s'y sous­\n traire. Prétendre le contraire serait aboutir à la fameuse assertion d'un\n poète paradoxal : « n'importe l'action pourvu que le geste soit beau ».\n    La peinture si impressionnante et si entraînante des passions humaines est\n une puissance pour le bien comme pour le mal, et si l'art ne doit pas toujours\n prêcher, il ne peut en aucun cas exciter au mal. Et même lorsqu'il nous\n invite à la simple contemplation des attraits de la beauté corporelle, son rôle\n est épineux et à mesure qu'il découvre les perfections du corps son intention\n doit s'épurer. Si vous soustrayez à l'âme, à l'esprit, ce que vous accordez au\n corps et à la matière vous risquez d'entraîner le spectateur dans cette voie\n descendante où l'art lui-même ne tardera pas à s'abîmer.\n    L'art a donc une mission supérieure à celle d'amuser simplement, il doit\n élever et annoblir.\n    On semble l'avoir bien compris aux grandes époques. L'art était alors avant\ntout réservé à l'expression des plus nobles sentiments. Il était comme la fleur\n poussant tout naturellement du sol de la patrie, des croyances du peuple et de\n ses aspirations. Ceci nous explique l'enthousiasme qui transportait les foules\n à l'apparition de certaines œuvres. Les exemples de ces triomphes sont nom­\n breux dans l'antiquité. Ils se répétèrent à la fin du moyen âge et au commen­\n cement de la Renaissance avec les caractères de grandeur et d'exubérance\n propres à cette époque inoubliable.\n    Lorsqu'en 1310, Duccio acheva, pour la cathédrale de Sienne, sa célèbre\nvierge entourée d'anges et de saints, un immense rétable dont les plus impor­\ntantes parties nous ont été conservées jusqu'à ce jour, malgré le vandalisme\n des esthètes de là-bas auXVIIesiècle; « elle fut portée en procession au dôme,\ndans un beau jour de juin, au milieu des manifestations les plus joyeuses, au\nson des cloches et au bruit des fanfares, avec un immense cortège, où figurait\nle clergé, les magistrats et tous les ordres religieux, derrière lesquels se pres­\nsait une multitude de citoyens, avec leurs femmes et leurs enfants. Pour le\ngrand nombre, c'était une fête à la fois patriotique et religieuse, car beaucoup\nmarchaient en priant et tenant un cierge à la main ; les boutiques de la ville\nétaient fermées et, suivant un usage constamment pratiqué par les Siennois, il\ny eût, en guise d'actions de grâces, d'abondantes distributions d'aumônes ».\nCes détails, racontés par Rio dans le premier volume de son Histoire de l'Art\nchrétien, sont puisés dans Vasari et dans les archives de la ville de Sienne.\n   La madone que Cimabue peignit pour Santa Maria Novella avait été\nvisitée dans l'atelier par Charles d'Anjou, en 1267, et ensuite triomphalement\nportée en procession jusqu'à l'église.\n   Cent ans plus tard, dans notre Flandre, un triomphe analogue fut fait au\nmagnifique polyptique des frères Van Eyck : l'Adoration de l'Agneau, et l'on\npourrait citer une foule d'autres exemples de l'enthousiasme de tout un peuple\nacclamant une œuvre commandée pour un endroit déterminé et dont l'exécu­\ntion satisfaisait pleinement l'attente de ceux qui l'avaient demandée à l'artiste\nde leur choix.\n   Les plus beaux tableaux de nos musées, de nos palais et de nos églises,\nsans parler des fresques qui décorent encore les murs où elles furent tracées,\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3580, "texte": "      INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                         537\n\n\n sont toutes ou presque toutes des œuvres commandées aux artistes pour un\nendroit désigné, des œuvres d'art appliqué, comme on les appelle aujourd'hui,\n en opposition avec l'art pur ou libre, celui-ci relevant uniquement de l'inspi­\n ration ou de la fantaisie.\n    Il semble donc que l'état d'esclavage où languissaient ces pauvres artistes\n condamnés à travailler sur commande et contre qui on poussait la tyrannie\njusqu'à leur imposer un sujet, même à y faire reproduire les traits d'un per­\n sonnage que peut-être ils n'aimaient pas et qui révoltait leur sens esthétique,\n que tout cet attirail d'instruments de torture et d'éteignoirs n'a pas été fatal aux\n envolées les plus hautes du génie.\n   Et je crois qu'en règle générale, et sans vouloir nier que l'art vive de liberté\n dans son expression et que souvent il faille suivre la muse par les chemins les\n moins frayés du Parnasse, l'artiste n'est jamais plus sûr de lui-même et plus\nentièrement maître de ses moyens que lorsqu'il peut se proposer un but défini,\nqu'il voit d'avance l'endroit pour lequel il travaille et qu'il tâche de réaliser le\nvœu de tout un peuple dont les aspirations trouvent tout naturellement un\nécho dans son propre cœur.\n   De nos jours, malgré sa grande vitalité et nonobstant une production sura­\nbondante où l'offre dépasse de loin la demande, l'art est moins qu'autrefois en\ncontact avec le sentiment du peuple, il est pris en tutelle par l'aréopage des\ncritiques et des esthètes, et les artistes travaillent surtout pour l'amusement de\nquelques-uns et pour obtenir les suffrages des lettrés. Il nous est fort difficile\nde juger l'époque à laquelle nous vivons, la distance nous manque pour avoir\nun coup d'œil d'ensemble et l'avenir seul pourra démêler ce qu'il y a de bien\net de mal. Loin de moi l'idée de vouloir médire de l'art contemporain. Il fau­\ndrait être aveugle pour ne pas reconnaître que, par certains côtés du moins,\nl'art a progressé et que nous avons vu naître des œuvres dignes d'être compa­\nrées à celles des meilleures époques ; mais il est un fait, c'est que jamais on n'a\nvu se produire une effervescence aussi maladive jamais les courants contraires\nne se sont heurtés avec plus de violence et d'animosité, et plus que jamais la\nmode tend à remplacer le goût. Cela tient en grande partie à ce que notre époque\nn'ad'autre tendance générale philosophique et religieuse quede n'en pas avoir,\net à ce fait que l'opinion publique est trop influencée par la critique d'art du\njournalisme qui veut du neuf à tout prix et à chaque Salon, ne fût-ce que pour\npouvoir placer quelques mots nouveaux, mais la grande raison, me semble-t-il,\nest celle-ci : c'est qu'en fait d'art aussi bien qu'ailleurs on a abusé de cette belle\net sainte liberté qu'on s'imagine avoir enfin conquise. L'art ne sert plus les\nprinces, il ne sert plus l'église, il est désormais son propre maître. Voilà la\nthéorie, mais en pratique il faut bien cependant que les œuvres d'art s'écoulent,\nqu'elles trouvent acquéreur, que l'art soit protégé, en d'autres termes, ou encou­\nragé. Monsieur l'État protège l'art en achetant pour ses musées, et Monsieur\nX. en achète pour son fumoir et pour le salon de Madame.\n   Les œuvres d'art les plus appréciées par les priseurs officiels, passent au\nmusée. C'est l'honneur suprême. Le musée est une nécessité moderne. On les\ncréa d'abord pour abriter les tableaux détournés de leur destination primitive\net enlevés aux endroits pour lesquels ils étaient peints. Il fallait bien les\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3480, "texte": " 538                                DURENDAL\n\n\n  conserver quelque part. Beaucoup de musées ressemblent un peu à des maisons\n  de receleurs, mais comme il y a prescription depuis longtemps, on pourrait\n  encore mieux les comparer à l'Hôtel des Invalides. Les vétérans y sont bien\n soignés, restaurés et s'y conservent longtemps. On écoute volontiers leurs\n histoires et l'État s'honore à les traiter si bien, mais il semble toujours curieux\n d'y voir entrer des jeunes qui n'ont jamais servi. Il est vrai que la plupart du\n temps, et de l'aveu même de leurs pères et parrains, ils ne seraient pas\n capables de servir. Le musée moderne est bien la place de l'art sans but et\n encourage puissamment l'art pour l'art. Aussi les œuvres qui s'y trouvent\n amalgamées sans aucune idée de suite ne parlent-elles généralement qu'aux\n hommes du métier. Leur influence esthétique ou morale, si influence il y a,\n est perdue pour l'ensemble du peuple : les musées ne se trouvent pas sur sa\n route. Les initiés l'apprécient comme chauffoir et dortoir. Notez bien qu'ici\nje ne juge pas, je constate et je crois que, dans l'état actuel, il est très\n heureux que certaines manifestations de l'art pur puissent trouver place dans\n des maisons aussi bien rentées. Autrefois, on ne connaissait pas les musées.\n Les chefs-d'œuvre d'Athènes, de Rome, de Florence, de Bruges et d'Anvers\nse trouvaient là où le peuple accomplissait ses devoirs et servaient à rehausser\n les actes de la vie civile et religieuse.\n   . Et nous qui vivons en plein siècle de démocratie, nous assistons à l'étrange\nspectacle de voir l'art libre s'aristocratiser et se plontocratiser tous les jours\n davantage.\n    Et suivant la loi des contrastes, alors qu'il développait autrefois aux yeux\ndu peuple des théories de rois et de princesses avec une profusion de velours\net de soies ou de lumineuses visions des gloires d'un monde meilleur, il rem­\nplit aujourd'hui les salles de nos musées ou les cabinets de quelques riches\nparticuliers de la représentation des objets les plus vulgaires; de choux verts\nou rouges magistralement peints, de très habiles caricatures de nos paysans et\ndes scènes les plus hideuses de la souffrance du pauvre peuple. Ou plutôt on\nprend un sujet quelconque, car il était décrété jusqu'en ces derniers temps\nque seule la manière et le procédé ont de la valeur, et que le sujet et l'idée\nsont absolument indifférents, et celui qui, hanté par cet idéal ancien, mais\ntoujours nouveau, préférait une belle tête animée d'un regard où transparaît\nl'âme à la plus géniale des betteraves, fût-elle « irradiée d'une lumière prisma­\ntique M, comme je l'ai lu un jour, celui-là retardait considérablement et se\nvoyait traité d'encyclopédiste et de béotien. Un certain revirement semble\ns'ébaucher de ce côté.\n    J'admets parfaitement le suffrage universel des formes et des couleurs en\npeinture où chaque objet à sa valeur, mais pas le pur et simple, et j'entends\nconserver quatre voix à l'homme alors que j'en accorderais deux aux vaches\net une seule aux betteraves. Il va de soi que le sujet ne fait pas l'œuvre et que\nla betterave dont nous parlons faisait un meilleur tableau que mainte scène\nhistorique faussement cou prise et mal peinte, mais il s'agit ici de savoir si\ntous les sujets sont également dignes de tenter le pinceau d'un homme de\ntalent ; si nous sommes matérialisés au point d'admettre que le peintre habile\nà reproduire d'une façon pittoresque les objets les plus vulgaires s'immorta-\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2737, "texte": "      INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                        539\n\n\nlisera au même chef que l'artiste qui parvient à faire palpiter dans ses œuvres\nla vie de l'homme et ses états d'âme, en un mot, si le simple plaisir des yeux\nvaut autant qu'un tressaillement du cœur.\n   Voilà pourtant où la théorie de l'art pour l'art tend à nous mener. L'œuvre\nd'art devientun simple objet de luxe et change rapidement de mode avec tout ce\nqui l'entoure dans les salons. Il sert à amuser les privilégiés et les riches,\nmais ne concourt plus au bonheur de tout un peuple, comme il le faisait alors\nqu'il était plus humble et servait une idée ou une cause.\n\n\n\n\n   Dans le courant de ces causeries sur l'histoire de l'art, où je parlerai, aussi\nobjectivement que j'en suis capable, des différentes époques et des écoles, il\nm'arrivera souvent de faire une distinction entre la partie pittoresque et tech­\nnique d'une œuvre et l'esprit qui l'anime. Bien des tendances en art reste­\nraient inexplicables et un grand nombre d'œuvres resteraient lettre morte si\non ne les examinait à ce double point de vue. J'aimais à faire d'abord une\nespèce de profession de foi artistique et à faire connaître le point de vue\nauquel je me trouve,\n\n                                        +\n\n\n\n\n   Le sujet que je suis appelé à traiter est fort vaste et il faut nécessairement\nse limiter. Je n'étonnerai pas en avouant que je me sens un peu embarrassé de\nredire bien des choses qu'un grand nombre connaît autant et mieux que moi.\n   Voici le plan que je me suis tracé :\n   Je compte d'abord dire un mot de l'origine de la peinture, de ce qui consti­\ntue son domaine et de la place qu'elle occupe relativement aux autres arts.\n   Nous verrons rapidement ensuite ce que fût la peinture dans l'antiquité,\ndans les premiers siècles du christianisme et jusqu'à la fin du moyen âge.\n   Arrivés au XIVe siècle, nous serons retenus davantage par ceux qu'on\nest convenu d'appeler les primitifs italiens et nous ferons des haltes à Sienne,\nà Florence, en Ombrie, à Venise et en Lombardie.\n   De là nous passerons aux écoles primitives du nord et nous visiterons tour\nà tour Cologne, Bruges, Bâle, Nuremberg et la France, en étudiant les points\nde contact de ces écoles entre elles et avec celles du midi, ainsi que les princi­\npaux caractères qui les séparent.\n   Enfin, nous aborderons les grands maîtres de la Renaissance ou tout au\nmoins quelques-uns d'entre eux autour desquels se groupent assez facilement\nles autres. Nous irons aussi les voir chez eux dans leur entourage. Nous\nretournerons donc à Florence et de là nous irons faire un séjour à Rome, et\nnous reviendrons dans les Pays-Bas, mais en route nous nous attarderons\nde nouveau à Milan et à Venise.\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2911, "texte": " 540                              DURENDAL\n\n\n    C'est Anvers qui nous retiendra ensuite jusque vers la fin, mais nous nous\n permettrons une excursion à Amsterdam et une autre plus éloignée à Madrid,\n et à Séville, s'il nous reste du temps. C'est assez dire que je ne compte parler\n que des anciens et que je laisserai à d'autres le plaisir de parler des modernes\n et des contemporains.\n\n\n\n\n    Je me suis demandé, s'il fallait parler des différentes techniques de pein­\n ture, j'entends ici les principaux procédés comme l'encaustique, la fresque,\n la détrempe, la peinture à l'huile, l'aquarelle, le pastel, etc. L'étude même\n superficielle de cette question nous prendrait beaucoup de temps. Depuis\n quelques années on s'est occupé beaucoup de rechercher les secrets des\n procédés employés aux époques anciennes, et dont plusieurs des plus intéres­\n santes paraissent être complètement tombées dans l'oubli. De fort savants\n ouvrages ont été publiés, surtout à Paris et en Allemagne, sur les origines\n de la peinture à l'huile. D'aucuns, et parmi eux le peintre Franz Cremer,\n de Dusseldorf, dont l'ouvrage : Untersuchungen über den Beginn der Œlmalerei,\n occupe beaucoup l'attention du monde savant, prétendent que les Grecs\n connaissaient la peinture à l'huile, non seulement comme usage industriel\n pour enduire le bois ou le métal, mais aussi pour la peinture de leurs\n tableaux sur panneaux. Cremer cite un grand nombre de textes peu compris\njusqu'ici à l'appui de sa thèse, mais en somme la question ne paraît pas encore\n résolue. Les systèmes de peinture murale dans l'antiquité ne sont pas connus\n avec une certitude beaucoup plus grande. On connaît les noms de plusieurs\n procédés, mais quant à définir en matériaux actuellement connus ce que ces\n noms signifient, c'est autre chose. Les recherches faites dans ce sens sont fort\nintéressantes au point de vue de l'étude de l'art ancien et de son histoire, mais\nsomme toute, je crois qu'il vaut mieux ne pas traiter cette question ex professa\net y toucher seulement lorsqu'un intérêt tout spécial s'y attache par suite des\nchangements que les procédés ont parfois apporté au caractère de l'art\nlui-même.\n\n                                       *\n\n\n   Quand les hommes se sont-ils mis à peindre ? Lorsqu'on a pour programme\nde parler de la peinture depuis ses origines, ce serait bien le moins que de\npouvoir répondre à cette question. Hélas! les origines de tous les arts et de\ntoutes les sciences se perdent dans la nuit des temps. Personne n'a pu noter\nles premiers essais ni enregistrer les progrès de la peinture naissante. Il est\ncertain qu'on peignait avant la naissance du premier chroniqueur, et il est très\nprobable que chez la plupart des peuples, la peinture, du moins le dessin et la\npeinture rudimentaire, ont précédé l'écriture. Parfois les deux se sont con­\nfondus d'une manière plus ou moins complète et les hiéroglyphes sont là pour\n"}, {"page_pdf": 636, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3609, "texte": "        INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                         541\n\n\n    servir de preuve et d'exemple. C'est grâce à cette écriture figurée que la civili­\n   sation égyptienne nous est mieux connue dans ses détails que celles de la\n    plupart des autres peuples anciens.\n      Quoique les éléments de toute peinture ou dessin décoratifs soient aussi\n   empruntés à la nature, et que les hommes n'aient fait que les découvrir et les\n   assembler de différentes manières, il faut distinguer cependant, même à l'ori­\n   gine, entre cette peinture décorative ou architecturale et celle où l'imitation\n   des objets, tels qu'ils existent dans la nature, joue le rôle principal.\n      On peut admettre, sans courir grand risque de se tromper, que la première\n   idée du dessin d'après nature est venue à l'homme par la vue de l'ombre des\n   objets ou des personnes se profilant contre une paroi ou sur le sol. Imiter ce\n   contour dessiné par le soleil paraît tout naturel, du moment que l'homme\n  avait à sa disposition une surface, un mur, une planche ou un panneau. Cette\n  ressource indiquait déjà un degré de civilisation relativement avancé. De là à\n  remplir ce dessin d'une couleur qu'on employait déjà probablement à des\n  usages plus directement pratiques, il n'y a pas loin, et voilà la peinture née. On\n  dira que ce n'était pas encore là de la peinture artistique. Si fait. Du moment\n  qu'on s'est amusé à dessiner ou à peindre, on a fait de l'art. L'art coûte bien\n  des peines et des larmes à celui qui le pratique, mais il ne se conçoit pas sans\n joie et sans bonheur. C'est même cette jouissance spéciale attachée à la pra­\n  tique des beaux-arts qui les distinguent des autres plus uniquement utilitaires.\n  Et les beaux-arts dans leur enfance n'ont, je crois, connu que la joie. Il y avait\n tout à découvrir, tout à conquérir et chaque effort était facilement un pas en\n avant. La trace de ce bonheur naïf de l'art à son enfance ne se retrouve pas\n toujours dans les œuvres de ces époques. Ces figures rudimentaires ont sou­\n vent quelque chose de terrible et leurs poses maladroites donnent un senti­\n ment de malaise. Tous les premiers essais ont sous ce rapport des traits de\n ressemblance, qu'ils nous viennent des peuples du Congo, de l'Extrême-\n Orient ou des Scandinaves primitifs et on aurait tort d'y trouver un indice de\n relations ayant pu exister entre ces peuples, il y a plutôt une preuve en faveur\n de la communauté d'origine entre les différentes races d'hommes. Il y a une\n analogie entre les œuvres d'art primitives des différents peuples et les façons\n de jouer des enfants beaucoup plus semblables entre elles que les mœurs des\nadultes.\n     Certaines œuvres d'art primitives ont été des coups de génie dont nous ne\nsommes presque plus capables d'apprécier la portée dans notre état actuel de\ncivilisation. Pour le spectateur superficiel et ignorant, certain chef-d'œuvre\nd'une époque même moins reculée, mettons une vierge de Cimabue,\nparaîtra de beaucoup inférieure à telle image fort insignifiante de la rue\nSaint-Sulpice. Cette dernière, en effet, quoique n'ayant aucun cachet réelle­\nment artistique, a participé cependant à l'ensemble des progrès réalisés, et ce\nrésultat se reflète nécessairement dans une œuvre même moins que médiocre.\nPour juger de la valeur d'une œuvre d'art, il convient donc de la comparer à\nce qui était contemporain et antérieur, et cette manière d'apprécier devient\nfamilière, presque instinctive à l'homme exercé à reconnaître l'origine et la\ndate d'une œuvre. Malgré tout cela, il est certaines œuvres primitives dont la\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3170, "texte": "542                               DURENDAL\n\n\nbeauté s'impose à tous à travers toutes les naïvetés et tous les défauts d'exé­\ncution. Souvent elles plairont plus aux âmes frustes qu'aux demi-savants. Les\npremiers écoutant davantage le sentiment et ces derniers se trouvant si\nencombrés de science que le chemin du cœur en est complètement obstruée.\n   Rien ne peut remplacer l'élan du cœur dans une œuvre d'art. L'émotion\nartistique ne se contrefait jamais entièrement, pas même sur les planches.\nL'art vit autant et plus par le cœur que par l'esprit, et de tous les arts plas­\ntiques, la peinture est celui qui s'adresse le plus à nos facultés affectives.\n\n\n\n\n   Le domaine de la peinture est des plus vastes. Tout ce que l'œil peut con­\ntempler lui appartient. Pour arriver à faire en sorte qu'une simple surface\nplane nous parle de perspectives infinies, des profondeurs du ciel, de la trans­\nparence des eaux, de tous les chatoiements de la lumière sur les plantes, les\nanimaux et les hommes ; qu'elle nous fasse sentir la beauté de leurs formes et\nnous traduise même les mouvements des âmes dans les traits des physio­\nnomies, il suffit, comme le disait assez plaisamment un vieux professeur, que\nle peintre pose la couleur exacte à la place voulue. C'est très vrai, mais aussi\ntout est là : dessin, couleur, plan et valeur. Si nous disons que tout ce que\nnos yeux contemplent est du domaine de la peinture, il ne faut pas confondre\ncependant le beau pittoresque avec toute beauté perçue par les yeux. Tout ce\nqui est beau à voir n'est pas par là même beau à peindre. Certaines beautés de\nla nature échappent aux moyens dont le peintre dispose. Il peut les rappeler,\nmais il est impuissant à en communiquer l'émotion. Il me souvient d'avoir vu\ndans les Pyrénées, une nuit étoilée, telle qu'il ne m'avait jamais été donné\nd'en contempler, même dans les Abruzzes, où l'air est pourtant si pur. Jamais\nle souvenir de cette nuit ne s'effacera de ma mémoire reconnaissante et peu de\nspectacles m'ont frappé, comme ce scintillement des mondes, dans la sombre\nprofondeur de cet espace troublant, où la pensée s'enfonce et se perd.\nVoilà pourtant une chose admirable à voir et pas pittoresque, parce qu'impos­\nsible à peindre. Il ne faut pas aller aussi loin dans l'impossible pour sentir\nla différence entre le beau à voir et le beau à peindre. Les grands paysages\nalpestres, par exemple, avec leurs imposantes assemblées de sommets, leurs\nvastes champs de neige et leurs mers de glaces, provoquent souvent chez\ncelui qui les contemple des transports d'enthousiasme ou le frappent d'un\nsentiment d'admiration voisin de la stupeur. Et pourtant, est-il besoin de le\ndire, ces paysages échappent à la peinture et ne sont pas pittoresques dans le\nvrai sens du mot. Ils ne plaisent que dans la peinture panoramique où une\ncertaine illusion peut être obtenue par des trucs et des ficelles. Le vrai peintre\npaysagiste n'y trouve pas son compte, et ce sera souvent dans un coin de pays,\nen apparence vulgaire, où le touriste n'est pas tenté de s'arrêter et qu'aucun\nBadeker ne renseigne, qu'il trouvera cette subtile harmonie de tons et de\nvaleurs qui font éclore un chef-d'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3537, "texte": "       INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                        543\n\n\n      Il en résulte qu'à force de voir la nature sous l'angle qui lui est\n  spécial, le peintre devient souvent trop exclusif et ne trouve beau que ce\n  qu'il sait peindre.\n      Quelquesoit le parti que la peinture puisse tirer de la nature tout entière,\n  c'est la représentation de l'homme qui a toujours été son problème et son\n  thème favori, et ce n'est que justice. Nous en avons déjà dit un mot.\n     La création, visible tout entière, étant son domaine, il est juste que le\n  centre et le roi de la création soit son objectif principal. C'est l'homme qui,\n  nécessairement, nous intéresse le plus et que nous comprenons le mieux.\n  L'expression de la physionomie humaine restera toujours le champ d'action\n  par excellence de la peinture : celui où il a remporté ses triomphes les plus\n  manifestes et celui aussi où les plus grands maîtres seuls ont complètement\n  réussi. Les trucs d'exécution, les curiosités de la technique et toutes les formes\n  de la mode varient moins et tombent en grande partie quand il s'agit de\n  l'interprétation de la figure humaine. Il y a là trop de points sur lesquels tout\n  le monde est nécessairement d'accord pour permettre les grands écarts et\n  autres tours de force qui font se pâmer les esthètes dans le train. On n'admet\n  plus de nos jours de classification permettant de parler de genres accessoires.\n  Tout se trouve au premier plan, c'est entendu. Mais il y a chez l'homme des\n habitudes invétérées d'égoïsme de race, qu'il est pourtant bien difficile de\n  déraciner et qui font que tout ce qui touche à l'homme a le don de l'intéresser\n plus spécialement. Ne sommes-nous pas sensibles aux souffrances des ani­\n maux dans la mesure que l'expression de leurs souffrances ressemble à la\n nôtre? Les douleurs du cheval, du chien et du singe nous vont au cœur, mais\n les membres les plus sensibles des Sociétés protectrices des animaux n'ont\n protesté que très vaguement jusqu'ici contre cette abominable coutume\n qu'ont beaucoup d'hommes et même quelques femmes d'avaler toutes vivantes\n de pauvres huîtres, après avoir versé des jus corrosifs dans leurs plaies\n béantes. Et pourquoi ne proteste-t-on pas?... tout simplement parce qu'en\ngénéral il y a peu de ressemblance entre la physionomie de l'huître et celle\nde l'homme, et que par là les expressions d'imploration de ce cher mollusque\nnous apparaissent moins clairement et que ses souffrances les plus aiguës et\nles affres de leur cruelle agonie ne nous disent rien. Malgré tout l'altruisme\nle plus panthéiste, c'est par comparaison avec l'homme que nous jugerons\ntoujours d'instinct et non par raisonnement. C'est aussi ce fatal égoïsme qui\nnous portera toujours à nous intéresser davantage à nos semblables et à l'art\nqui les représente. Sans vouloir donc amoindrir en rien la valeur de la pein­\nture des animaux, du paysage et de la nature morte, nous pouvons dire, et\nl'histoire de l'art tout entière nous le prouvera, que c'est l'homme et tout ce\nqui lui touche de plus près, qui fait l'objet principal de la peinture qui se\ntrouve au centre de son domaine.\n   Et l'homme tout entier, sa beauté comme ses laideurs sont pittoresques.\nChez lui rien n'échappe à la peinture, soit qu'on le considère au point de vue\ndu caractère ou de l'eurythmie de ses formes, de la violence, du calme ou de\nla pureté de ses expressions. Et que dire de la couleur. Nos moyens ici,\nquelque limités qu'ils paraissent, sont mieux en rapport avec le résultat à\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3063, "texte": "544                                 DURENDAL\n\n\nobtenir que pour n'importe quel autre objet à représenter. L'homme appar­\ntient réellement corps et âme à la peinture.\n\n\n                                        * *\n\n\n   Qu'est-ce qui constitue le grand attrait de la peinture ? Est-ce l'exactitude\nmathématique du rendu, l'illusion de la vérité en un mot ? Certainement,\nc'est là ce qui frappe davantage le spectateur vulgaire, mais peindre est encore\nautre chose cependant que fixer ce qui se reflète dans une glace. Si c'était là\ntout, la peinture serait bien près de mourir le jour où la photographie en cou­\nleurs aura dit son dernier mot et pourtant il est probable que cette invention\nne fera que rendre service à l'art, en circonscrivant plus nettement son\ndomaine, en détachant de la vraie peinture ce qui n'est que de la vulgaire\nimitation. L'art véritable ne commence que là où la simple imitation finit,\net celle-ci n'est qu'un des moyens dont l'art se sert. Ce moyen est nécessaire­\nment d'une grande importance, et il importe qu'il soit aussi parfait que pos­\nsible, mais il fait partie du métier plutôt que de l'art dans sa plus haute\nacception. Pour qu'une œuvre d'art se produise, il faut le concours d'une\nétincelle créatrice. Elle n'est pas une simple impression sur une plaque sen­\nsibilisée, mais l'image de la nature dans l'âme humaine, et, en plus de cette\nimage renvoyée, l'œuvre d'art nous apporte le tressaillement de cette âme au\ncontact de la beauté. Et c'est la révélation de cette émotion plus ou moins\nvive qui nous empoigne. Nous sommes avides d'entendre le son de ces harpes\ninvisibles que le doigt de la beauté fait vibrer, souvent en accord complet et\nparfois en dissonnance avec les cordes qui résonnent dans notre propre cœur.\nC'est l'interprétation de la nature et tout ce que l'imagination peut échaffauder\nde mondes, au moyen des éléments fournis par la nature, qui est le vrai\ncamp retranché de la peinture. Aucune invention de la science ne pourra\nmonter à l'assaut de cette forteresse.\n   L'art commence donc en quelque sorte où la nature finit.\n    Même alors qu'il se contente de peindre un site, un portrait ou une scène\nqu'il a sous les yeux, mais surtout lorsqu'il s'agit d'une œuvre d'imagination,\nl'artiste doit voir en esprit son œuvre à faire, détachée de ce qu'il a sous les\nyeux pour l'exécuter et en quelque sorte conçue à nouveau. Dans sa forme\ndernière et complète, l'œuvre est l'enfantement de cette conception. Avant\nd'être extériorisée elle existe dans l'âme de l'artiste et plus elle y est définie et\nconcrète, plus aussi son apparition sera vivante et puissamment organisée.\nC'est ce qui faisait dire au cardinal Wiseman, en parlant de Michel-Ange,\nque lorsque ce titan de l'art avait un bloc de marbre devant lui, il y voyait sa\nstatue tout achevée à travers les voiles de matière opaque qui l'entouraient, et\nque son ouvrage ne consistait qu'à écarter ces voiles pour faire resplendir la\n forme qu'il avait pensée.\n\n                                         *\n                                        * *\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3430, "texte": "     INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                       545\n\n\n   Ces quelques considérations sur l'origine de la peinture, et sur ce qui con­\nstitue sa sphère et son domaine spécial, nous amène assez naturellement à la\nquestion de savoir quelle place la peinture occupe parmi les beaux-arts.\n   Souvent ce que nous avons dit de la peinture pouvait aussi bien s'appliquer\nà un autre art. Sur bien des points, la sculpture et la peinture, ces deux arts\nles plus voisins, se confondent. Souvent on dit que le poète peint et que le\npeintre raconte. Le musicien parle de couleur locale et le peintre de tons et\nd'harmonies. Les arts se font des emprunts mutuels sans esprit de rivalité. Ils\nne peuvent que gagner à vivre en bonne intelligence. Dans ces rapprochements\nfraternels ils ne se trompent que lorsqu'ils veulent se substituer l'un à\nl'autre. Il en résulte des travestissements carnavalesques comme certaines\nsymphonies peintes et quelques descriptions musicales aussi incomprises les\nunes que les autres.\n    Tout en se complétant et pouvant même se superposer, comme c'est parfois\nle cas pour la sculpture et la peinture, et plus souvent pour la poésie et la\nmusique, les différents arts ont leur domaine propre bien délimité. Ce\ndomaine est assez vaste, cette puissance assez étendue pour qu'ils puissent\ns'en contenter. Il est inutile aussi de rechercher quel art doit avoir le pas sur\nun autre, et il ne peut y avoir question de préséance. Ce n'est pas à la file\nindienne, mais de front et la main dans la main que les muses viennent sou­\nrire à la terre et répandre la joie parmi les hommes. Chacune d'elles a sa\n beauté spéciale et ses attraits particuliers, et toutes sont inspirées par la\n Poésie, c'est-à-dire éclairées par un rayon de beauté infinie.\n    Avant d'aborder l'histoire de la peinture, disons un mot de ce qui constitue\n la grandeur et la puissance de cet art.\n    Par certains côtés, la jouissance que nous procurent les beaux-arts sont\n comme un avant-goût de ce que l'homme peut rêver du bonheur d'un monde\n meilleur. Si le rythme, la mélodie et l'harmonie nous font pressentir quelque\nchose de cette éternelle succession des cantiques extatiques et du Sanctus se\n renouvelant sans cesse, où l'âme trouve un aliment inépuisable à ses aspira­\ntions sans limites, n'y a-t-il pas aussi comme une lointaine révélation de la\n vision béatifique dans la contemplation de la beauté répandue sur toute la\n nature et spécialement sur la figure humaine où parfois, à travers la transpa­\n rence des chairs presque immatérialisées, la présence de l'Esprit immortel se\n manifeste déjà avec tant de majesté !\n    Et cette contemplation de la beauté presque toujours mêlée dans notre\n existence actuelle à quelque inquiétude, à quelque trouble, résultat de notre\n pauvre nature, l'art peut la rasséréner, l'épurer, la rendre plus voisine de la\nperfection et enlever les dangers et les laideurs accidentelles, dont les vicis­\nsitudes de la vie n'ont jamais manqué de ternir l'éclat des plus belles\n créatures.\n    Et ces chefs-d'œuvre immortels que le génie de quelques hommes nous ont\n légués, où se condensent les fruits de longs travaux et de profondes médi­\n tations, ces pages sublimes d'où rayonnent les splendeurs de la forme et la\n magie des couleurs, sont ouvertes toutes grandes au spectateur. D'un coup\n d'oeil il les saisit et les contemple sans peine comme dans une vision. Ici il ne\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3243, "texte": " 546                                DURENDAL\n\n\n faut pas même l'effort de la lecture ni de l'audition, il suffit d'y laisser errer le\n regard. Vous partez, vous revenez, elles sont toujours là, muettes, mais\n combien éloquentes dans leur silence.\n    Qui ne se rappelle quelqu'heure heureuse passée devant l'un ou l'autre de\n ses chefs-d'œuvre de prédilection.\n    Lorsqu'on franchit le seuil de ce petit sanctuaire aménagé tout spéciale­\n ment dans le musée de Dresde pour abriter cette merveille de Raphaël, qu'on\n nomme là-bas la sixtina ; le respect vous saisit tout de suite par le reflet de\n l'œuvre sur les visages de tous ces hommes qui la contemplent en silence et\n qui ont les yeux grands ouverts comme des visionnaires. C'est comme si\n vous sentiez matériellement les rayons de l'œuvre qui dardent sur vous. Au\n premier coup d'œil c'est déjà une joie, une satisfaction et comme une effluve\n de fraîcheur élyséenne qui vous pénètre. Ah oui, c'est bien elle! Vous la\n connaissiez déjà par tant de gravures et de reproductions et par de nombreux\n livres qu'elle a fait écrire, cette chère sixtina, mais la voilà enfin, bien plus\n belle, bien plus vivante que vous ne l'aviez devinée et vous attendez un mo­\n ment avant de savourer davantage. Vous êtes fier de votre humanité en la\n voyant rapprochée tant et si facilement de la divinité! Ah! qu'elle est donc\n grande, puissante et simplement bonne, cette Vierge si complètement femme\n cependant, mais comme aucune autre. Elle porte son Dieu, et ce Dieu est bien\n à elle, mais elle est encore plus à Lui, et dans ce Dieu-enfant, quelle majesté,\n quelle intensité de regard! Les mots ne suffisent pas à le dire...\n    Quelle envolée dans le mouvement et dans la draperie qui l'accompagne et\nle souligne ! Puis on contemple saint Sixte. Quel beau pape, quelle tête,\nquelle adoration, quelle vie, quel dessin, quelle couleur et avec quelle\nsubstance immatérielle, le maître a-t-il donc peint cette chape! Puis on\nadmire sainte Barbe, mais on l'admire autrement, on songe trop au peintre.\n Puis on est subjugué par la grâce des deux angelets qui viennent s'appuyer\nau bas contre le cadre ; ils semblent saisis de la même admiration que vous\nmême et suivant leur regard vous remontez vers la scène qu'ils contemplent,\net vous les voyez de nouveau, Elle et Lui! Mais ils sont plus beaux encore\nque tout à l'heure et d'une beauté qui maintenant, vous attendrit davantage\net vous ferait presque dire : Assez Seigneur!...\n   Je ne sais si mon enthousiasme était exagéré, mais je suis allé admirer\nd'autres œuvres de la galerie, et d'abord je ne pouvais pas, puis l'intérêt\nrenaissait et après une longue promenade, revenant au point de départ et\nrentrant parmi ces hommes silencieux et extasiés, la même émotion m'étrei­\ngnit, et je m'y laissais aller désormais sans crainte et sans retenue !...\n   Je le sais, la peinture produit rarement un sentiment d'enthousiasme aussi\nintense et on ne l'applaudit pas comme la musique, mais les travaux des\npeintres ont laissé une trace profonde dans l'histoire. Nous comptons la\nsuivre dans ces grandes lignes et nous attarder quelque peu aux étapes les\nplus intéressantes.\n\n                                                                JOZEF JANSSENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 547, "page_fin": 551, "titre_corps": "L’Edelweiss : Souvenir des Alpes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "L EDELWEISS", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 642, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 520, "texte": "L'EDELWEISS\n        Souvenir des Alpes\n\n\n\n\n                        A FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n\n                   I\n\nL'Edelweiss fleurit aux sommets\nVêtus de neige et ceints de brume.\nEt c'est à peine s'il parfume ;\nMais il ne se fane jamais.\n\nTelle cette fleur pâle, et telle\nCette chaste amour dont l'odeur\nMe parfume à peine le cœur,\nMais dont la fleur est immortelle !\n\n                  II\n\nDes esquifs passaient, pavoises\nDe lumineuses banderoles,\nDans un bruit joyeux de paroles,\nD'éclats de rire et de baisers.\n"}, {"page_pdf": 643, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1309, "texte": "548                   DURENDAL\n\n\n       Fleuris de la poupe à la proue,\n       Des esquifs coupaient les flots bleus.\n       Au ciel, comme un paon fabuleux,\n       Le couchant d'or faisait la roue.\n\n      Les couples rêvaient, balancés\n      Au rythme égal et doux des rames,\n      Et les yeux souriants des femmes\n      Parlaient aux yeux des fiancés\n\n      Mais vous demeuriez roide et grave\n      Dans les plis de votre manteau,\n      Tandis que notre noir bateau\n      Fendait lé lac de son étrave.\n\n      Vos beaux yeux, froids comme l'acier,\n      S'attachant sur un pic austère,\n      Semblaient refléter le mystère\n      Glauque et profond de son glacier.\n\n      Au loin, mourait le bruit des rames....\n      Et lorsque l'Amour fut passé,\n      Ses barques n'avaient pas laissé\n      Le moindre sillage en votre âme.\n\n                         III\n\n      Le soir tombait : plus une vague\n      Ne creusait le lac endormi.\n      Et le bateau glissait parmi\n      Le crépuscule tendre et vague.\n\n      L'un à l'autre encore étrangers,\n      Accoudés au noir bastingage,\n      Nous parlions le muet langage\n      Des regards dans l'ombre échangés.\n\n      Tandis que, parsemé de voiles,\n      Le lac rallumait ses fanaux,\n      Le ciel et vos yeux virginaux\n      S'emplissaient d'un réveil d'étoiles....\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 960, "texte": "             L'EDELWEISS                 549.\n\nEt, me berçant au bruit joyeux\nDe l'eau qui fuyait sous l'hélice.\nJ'aspirais le triple délice\nDu lac, du ciel et de vos yeux!\n\n\n                 IV\n\nAh! rêveuse enfant d'outre-mer!\nPourquoi, dans l'heureuse vallée\nOù je vous connus exilée,\nL'exil vous était-il amer ?\n\nPourquoi parliez-vous, tout de suite,\nDe vous en retourner là-bas,\nSi bien, hélas ! que vos chers pas\nAvaient l'air déjà d'une fuite?\n\nEt pourquoi sentaisje, ô mon Dieu !\nTant de peine en ces heures folles,\nEt dans vos premières paroles\nLa langueur d'un dernier adieu ?....\n\n\n                       V\n\nElle était belle à souhait\nSous sa chevelure noire,\nQuand, pensive, elle nouait\nA son cou ses bras d'ivoire.\n\nElle était douce à ravir\nQuand, de l'air d'un cœur qui souffre,\nElle parlait de gravir\nLa montagne au mortel gouffre....\n\nEt j'étais triste à mourir,\nDans ma tendresse ingénue,\nQuand je la voyais souffrir\nCette souffrance inconnue.\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1673, "texte": "                                                VI\n\n                  Je ne sais pas les noms austères\n                  Qu'on donne aux étoiles des cieux;\n                  Mais leurs rayons, pleins de mystères,\n                  N'en sont que plus doux à mes yeux.\n\n                  Je ne sais pas comment s'appelle\n                  La fleur que je cueille en chemin,\n                  Mais je sais qu'elle est fraîche et belle\n                  Et me parfumera la main.\n\n                  Je ne sais pas le nom que porte\n                  L'enfant en robe de linon\n                  Qui prit mon cœur, — mais que m'importe ?\n                  AIMÉE est le plus joli nom !\n\n\n                                                VII\n\n                   C'était le jour de nos adieux.\n                   Pour la première fois, ses yeux\n                   Me parlaient un tendre langage.\n\n                   Alors, fou d'amour — sans songer\n                   Qu'elle allait fuir d'un pas léger, —\n                   Je lui donnai mon cœur en gage....\n\n                   Elle prit mon cœur en partant ;\n                   Puis vint à penser que, pourtant,\n                   C'était cruauté de le prendre :\n\n                   Mais elle était si loin déjà,\n                   Si loin que, lorsqu'elle y songea,\n                   Il était trop tard pour le rendre !\n\n                                         VIII\n\n  c Douce petite fleur d'Amérique, l'âpre vent des Alpes vous faisait peur. Lorsque,\nseuls et d'un pied hardi, nous gravissions les mystérieuses montagnes, vous y portiez un\nfront rêveur et un cœur d'exilée. Pourtant ce pays de neiges vierges, de cimes inacces-\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1808, "texte": "                                    L'EDELWEISS                                      551\n\nsibles et de gouffres sans fond, ce pays vous retenait, vous charmait invinciblement par\nun je ne sais quoi de grave et d'ombrageux qui était toute votre image. L'éblouissante\nJungfrau vous attirait à elle, ainsi qu'une sœur aînée appelant sa cadette; car vous étiez\nvraiment sa sœur : blanche et farouche comme elle, vous demeuriez pour moi aussi\nimmaculée, aussi lointaine, aussi sacrée — et plus dangereuse ! »\n                                                                    (Lettre inédite).\n\n               Tandis qu'elle était encor là, que n'ai-je\n               Révélé d'un mot mon émoi profond?\n               Ah ! c'est qu'elle avait, au cœur comme au              front,\n               La sainte candeur des cimes de neige!\n\n               Et voilà pourquoi, muet, je l'aimais\n               D'un amour mêlé de crainte et de doute;\n               Car son pur orgueil la couronnait    toute\n               Du charme mortel des lointains    sommets.\n\n               Je la regardais rêver, grave et blanche :\n               Un seul mot, peut-être, aurait fait soudain\n               Se détacher d'elle un pesant  dédain,\n               Qui m'eût écrasé comme une      avalanche.\n\n               Et, pareille au pic dont nul n'a tenté\n               De fouler la neige éclatante et pure,\n               J'admirais, du fond de mon âme obscure,\n               Son inaccessible et claire beauté.\n\n\n\n               Ses yeux ont revu le ciel    d'Amérique;\n               Mais son souvenir dort encore au fond\n               De mon cœur, ainsi qu'en un lac profond\n               Dort le vain reflet d'un mont chimérique !\n\n\n               Oberland bernois, août 1892.                          FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 552, "page_fin": 558, "titre_corps": "Rouge-Cloître", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Cuylits", "ancre_debut": "RougeCloitre", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 647, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1798, "texte": "RougeCloitre\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n                                       II\n\n\nA                 GAUCHE de la grand'porte pittoresque,     infiniment, avec ses\n                   pentures qui la zigzaguent comme une vigne de métal,\n                   avec son toit suraigu que barbèlent de minuscules taba­\n                   tières, s'allonge le grand bâtiment des hôtes avec ses trois\n                   salles contiguës. Le premier salon, dit la chambre rouge,\n                   est tellement beau, nous conte Gaspard Ofhuys, que le\n                   noble duc de Brabant, avec sa brillante cour, aime à venir\n                   s'y reposer; le second, plus modeste, est réservé aux gens\n                    de la catégorie de saint Martin, qu'on nous représente\nbien comme étant un chevalier, mais sans beaucoup d'argent, ajoute le naïf\nchroniqueur. C'est là qu'on restaure les Franciscains voyageurs, bien que\ntrès pauvres mais parce qu'ils sont prêtres. La troisième pièce est comme\nune espèce d'hôtellerie où l'on héberge les gens du commun. Plus loin est\nune grande pièce entièrement commode parce qu'elle est attenante à la cuisine\net chaude, où l'on reçoit les parents des moines, les bienfaiteurs et les intimes.\nTout autour règne un épais revêtement de chêne que la bonne duchesse\nJeanne, fort friande des excellents fromages fabriqués par le Frère Gauthier,\nde Dielbeek, lui a permis de prendre dans la forêt voisine. Et c'est le\n Frère Jean Lybeeck, un habile ouvrier menuisier que Groenendael a cédé\nà Rouge-Cloître, qui a sculpté les anges joufflus qui se répandent d'un\npanneau à l'autre, c'est lui qui a confectionné les bancs inusables et larges\n chevillés pour des siècles dans l'imposant lambris, c'est lui qui a charpenté\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3470, "texte": "                               ROUGE-CLOITRE                                  553\n\nla lourde et monumentale table qui se tasse comme une masse trapue sur le\nrouge dallage, comme c'est lui, l'homme à tout faire, qui a combiné le toit\nindestructible et svelte qui donne à notre abbaye ce cachet de solidité, de\nforce en même temps que d'élégance et de fantaisie dont nos architectes ont\nperdu le secret.\n    Pauvre Frère Jean? Il semble que l'ange de la mort n'ait pu le séparer de\ncette œuvre qui fut sa vie et son orgueil! On disait, en 1485, que son âme\nrevenait dans cette maison des hôtes dont il fit si longtemps les honneurs,\npour laquelle il savoura avec une vanité mal déguisée tant d'éloges bien méri­\ntés. Et les Pères, du chœur, durent chanter bien des messes avant que ces­\nsèrent dans son humble cellule les étranges bruits qui effrayèrent si longtemps\nles autres Frères convers.\n    En dehors des chefs-d'œuvre de Jean Lybeeck, il y a encore sur la nudité\ndes murs crépis, deux merveilleux tableaux, peints par le célèbre peintre\nbruxellois Maître Hugo Van der Goes avant qu'il ne devînt le frère Hugo, de\n Rouge-Cloître, et acquis, en 1472, par le Frère Jean Bac, d'Alost, en échange\n de livres artistement enluminés; l'on représentait notre douxSeigneur en croix\n et l'autre Madame la Vierge allaitant son divin enfançon.\n    En temps ordinaire, cette salle servait de lieu de récréation pour les Pères.\n C'est là, quand le Père prieur trouvait que la vendange ou la moisson avait\n été dure que les braves moines avalaient un broc de cette bonne bière que leur\n fabriquait le Frère Francon, de Diest;et quand on n'en recevait pas, ajoute le\n même chroniqueur, nos Pères se désaltéraient en parlant.\n    C'est là aussi que nous trouvons, en un jour de grande largesse et beuverie,\n après une chaude vendange, le bon Frère Jean Gielemans, savant écrivain de\n son métier, expert ès-arts de calligraphie et d'enluminure, le plus habile et le\n plus rapide copiste — il a copié plus de vingt volumes qui ornent la biblio­\n thèque — et le plus fécond polygraphe de tous les moines qui ont vécu dans\n le poétique monastère, en train d'énumérer au novice Arnold Buys les fastes\n et gloires de son bien-aimé Rouge-Cloître. Nous ne devrons qu'écouter ce\n naïf, aimable chanoine, un peu bavard, pour pénétrer dans l'âme d'un cloître\n flamand vers la fin duXVesiècle, c'est dire que nous allons traduire en abré­\n geant de-çà de-là son Novalis sanrtorum ou Nouveau Champ des Saints, qui est\n une savoureuse conversation entre un vieux et jeune moine de l'abbaye,\n exhumée à Vienne par les savants Bollandistes.\n    Et tout d'abord n'allons pas croire que Jean Gielemans a quitté sa bonne\n ville de Bruxelles pour continuer et parfaire comme le divin Ruusbroec, une\n vie de thérapeute dans le silence des grandes forêts. Tout le monde n'a pas\n l'envol de l'aigle. Ce qui l'a séduit dans Rouge-Cloître, ce n'est pas ce mer­\n veilleux fond de bois d'où sort un ruisseau cristallin, ni ces molles pentes\n ombreuses qui font un écrin de verdure à un lac d'argent, ni cette solitude,\n remplie de chants d'oiseaux ou de cantilènes sylvestres, non, on n'avait pas\n en 1483, des âmes romantiques; ce qui mettait le val rouge au-dessus de\n toutes les abbayes des Flandres en général et de celles des chanoines régu­\n liers de Saint-Augustin en particulier, c'était, comme l'avait si bien dit le Frère\n  Guillaume, venu du monastère de Windesheim : « qu'on y trouvait à un degré\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3431, "texte": "554                                DURENDAL\n\n\nmaximal les quatre éléments ». Or, savoir comment avait raison le Frère Guil­\nlaume, le bon chanoine n'en a cure. Nous osons exprimer l'opinion que le vent\nd'ouest s'engouffrait plus souvent qu'à son tour dans la vallée et jouait de\nmauvais tours au Frère toiturier à qui incombait la garde de ce fouillis de toits\npittoresques, que le bois de la forêt qui encerclait l'enclos représentait l'élé­\nment igné, que ces méchantes collines aplanies en beaux champs de beau\nrapport et s'étendant au loin, sont la terre.\n   Et quant à l'eau, oh l'eau ! nous nous ferions un crime de ne pas servir au\nbénévole lecteur le commentaire authentique du Frère Gaspard : « Et pour\nparler en général, écrit ce jovial Frère, cet endroit est si privilégié qu'on y\ntrouve partout de l'eau et des sources circulant dans des conduits de plomb.\n   J'ai vu beaucoup d'abbayes et de biens d'ordres différents, mais je n'ai trouvé\nnulle part une abondance d'eau de fontaine semblable à celle que l'on trouve\ndans notre monastère. Il y a une fontaine chez le portier, il y en a deux, à\nl'étage et au rez-de-chaussée dans le quartier des visiteuses. Il y en a une, très\npuissante dans la brasserie qui, à l'aide d'une gouttière de bois, remplit nos\nmarmites et brassins. Chose très heureuse, ajoute en forme de parenthèse\nl'excellent chroniqueur, parce que nos laïcs une fois admis contractent une\nétrange maladie qu'on nomme en français : couardise (paresse) ou iniscitet,\nen flamand leuardie, qui leur fait mal aux bras et jambes et qui disparaît du\nmoment que, pour un motif quelconque, ils quittent la maison et doivent ser­\nvir un maître séculier. Au lavatoire, il y a une fontaine intérieure et une autre\nextérieure ; à la cuisine, une autre de la grosseur du bras ; les deux réfectoires\ndes profès et des convers ont chacun leur eau courante ; la sacristie en a aussi\ndeux, l'une à l'usage des célébrants, l'autre pour les moines qui après le repas,\nveulent se laver les mains ou se rincer la bouche et les dents. Il ne manque\npas d'eau non plus à la pièce où l'on se rase. Et la cellule de notre révérend\nPrieur? et le jardin ? et le chœur même si l'on voulait capter ce qui coule en\ndessous et même le dortoir aurait, si on le désirait, sa fontaine, au dire de nos\nPères, qui remplacerait avantageusement l'eau que maintenant y transportent\nles jeunes novices pour nettoyer les vases de nuit. » Puis le joyeux chrono­\ngraphe poursuit : \" Ce dixième prieur, Jean Doyenberch, voûta le ruisseau\ndepuis le moulin jusqu'à la grand'porte. Ouvrage très utile et très surprenant,\ncar là-dessus sont bâtis et le lavatoire et l'infirmerie et les latrines et la porte\nmajeure. L'on ne voit rien et partout coule de l'eau vive. O combien nos pré­\ndécesseurs étaient gens habiles et remarquables I Partout, hiver comme été,\nnos ventres, soit malades soit bien portants, se vident dans des eaux cou­\nrantes! »\n    Que dites-vous de ce petit plaidoyer à la Kneipp? de ces moines dits cras­\nseux qui devancent les Anglais les plus sélects dans leurs inventions sani­\ntaires ou hygiéniques.\n    Poursuivons.\n    Le bon Gielemans ne croyait donc pas exagérer en disant qu'en dehors de\nla ville de Rome, il n'existait pas au monde d'endroit plus délicieux que Rouge-\nCloître. Et si le brave chanoine avait vu la Rome du xve siècle avec ses\ncoupe-jarrets et ses casse-cou, il serait rentré presto subito dans son délicieux\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3405, "texte": "                              ROUGE-CLOITRE                                555\n\nermitage « riche en quatre éléments » pour ne plus mettre au-dessus que le\nparadis terrestre.\n   Mais ce serait se tromper grossièrement que de croire la vocation du dévot\nbruxellois uniquement sollicitée par les avantages physiques de sa retraite. Il\ny a aussi la longue énumération des nombreuses indulgences et des non\nmoins nombreux privilèges concédés à l'ordre des chanoines de Saint-\nAugustin, notamment par Pierre d'Ailly, le célèbre légat qui semble avoir\nbeaucoup aimé l'ordre. Entre ces privilèges, notons celui qui permettait aux\nmoines en voyage de célébrer dans des chambres particulières sans devoir en\ndemander la permission à l'ordinaire. C'est probablement ensuite de cet\ninduit que le Frère Jean Struven, de Saint-Trond, en 1581, disait la messe\ndans une chambre secrète, pas si secrète cependant qu'un coup de mousquet,\ntiré par un gueux de Bruxelles, ne vint l'atteindre au moment où il célébrait;\n   Et par-dessus toutes ces richesses, tous ces avantages, tous ces privilèges\ntant matériels que spirituels, comme point culminant et fin fond de son âme\nreligieuse, il y a la singulière estime où Gielemans tient l'ordre des chanoines\nde Saint-Augustin dont il est une étoile dans l'abbaye privilégiée de Rouge-\nCloître.\n   Oh ! cet ordre de Saint-Augustin ! Quand il est sur ce chapitre-là, le ver­\nbeux religieux devient intarissable et aussi copieux que les eaux vives du val\nrouge. Je ne dis pas, quand il déroule les fastes de l'ordre, qu'il soit d'une\nsévère critique historique ni qu'il montre la sagace érudition d'un BolIandiste.\nCe n'est pas aussi savant, loin de là, mais c'est beaucoup plus amusant. Et\npuis son public était de si bonne volonté I Ainsi nous apprenons que la seule\ncongrégation de Windesheim a conservé la vraie règle de Saint-Augustin,\ncontrairement à ce que disent faussement et les Dominicains et les Prémon­\ntrés et les ermites de Saint-Augustin et n'importe quel chanoine de n'importe\nquelle congrégation autre que celle de Windesheim. Nous écoutons aussi,\nbouche bée, comment il y avait anciennement quatre grands monastères, l'un\nà Jérusalem, fondé par Godefroid de Bouiïlon, qui lui donna les premières\ncloches que l'on entendit dans un clocher; l'autre, bâti par Charlemagne, à\nToulouse, et renfermant six corps complets d'apôtres, sans compter d'autres\nreliques de moindre importance; le troisième est le célèbre couvent de Saint-\nBernard, sur la montagne de ce nom et créé par ce saint ensuite d'une vision\ncéleste et de la destruction d'une idole ; enfin le quatrième et pas le moins\nfameux, fondé par saint Patrice, tout près du purgatoire de Saint-Patrice, qui\nest en Irlande, vers le pôle Nord. C'est là qu'avant d'entrer dans le purgatoire\nse confessaient et communiaient ceux qui osaient, vivants, entrer dans l'autre\nmonde.\n   Mais il n'y a pas qu'Augustin, Bernard et Patrice qui aient illustré l'ordre.\nEh donc! que croyez-vous? Il y a Jean d'Angleterre, Thomas de Cantoibéry,\net Malachie et Léger, et Théobald et Meynulphe, et Heydulphe et un tas\nd'autres que nous ignorons, mais que Dieu connaît. Voilà des saints; voici\nmaintenant des personnages illustres par leur science en même temps que leur\nsainteté. D'abord l'unique saint Augustin, auteur de mille volumes, si bien\nque celui-là ment qui prétend l'avoir lu en entier, puis Plugues de Saint-Victor\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3485, "texte": "556                                DURENDAL\n\n\net Hugues de Folieto, et Richard et Adam de Saint-Victor et Prosper d'Aqui­\ntaine, et Yves de Chartres et Jacques de Vitry. L'on comprend qu'après une\naussi royale énumération, le vieux moine se donne le luxe de raconter des\nhistoires terrifiantes, bien propres à enlever pour toujours aux novices l'envie\nd'entrer dans un autre ordre, même plus sévère, même chez les Chartreux.\n   Je vous le répète : il n'y a que Rouge-Cloître.\n    On trouve là, et là seulement, précisément ce qu'il faut. Ni trop ni trop peu.\nTrop d'austérité amène le relâchement, trop peu amène la dissolution, trop de\nprières est une perfection quasi-impossible, trop peu est le chemin de la chute.\n Une juste modération en tout.\n    D'ailleurs, si vous voulez voir les fruits de cette merveilleuse discipline, nous\nallons, avec votre permission, passer la revue de quelques Pères. Lors se\nlevant et faisant avec le novice le tour du cloître, le vieux moine commença à\nsa façon la scène des « portraits » d'Hernani :\n    Et d'abord quelques prieurs.\n   Voici Guillaume Brocke, de Zélande, que Monseigneur l'Évêque de Cam­\nbrai venait expressément de Bruxelles voir célébrer la messe, tant il la disait\nsaintement : Gog, de Gheel, savant dans l'art architectural, qui construisit à\nlui seul plus que vingt autres prieurs. Je ne dis pas que le cloître qu'il a édifié\nsoit monumental comme un palais, mais « un couvent doit ressembler plus à\nl'étable de Bethléem qu'au palais du duc de Brabant ». N'oublions pas Jean\nDoyenberch, Brabançon, sous lequel l'on commença le voûtage du ruisseau et\nqui fit le corridor sans autre ouverture que la porte de l'église et la porte de\nsortie par où doivent passer les femmes qui veulent assister à nos offices.\nSaint homme qui savait qu'en regardant ces créatures de Dieu, il naît en nous,\n non une flamme d'amour divin, mais une autre flamme. Du reste, il les con­\nnaissait bien, car il ne put demeurer le directeur des religieuses de Sainte-\n Elisabeth, à Bruxelles. Demeurer en bonne grâce chez les Sœurs n'est pas\n un héritage fixe, ajoute en souriant le Tacite d'Auderghem. Quand ce pauvre\n prieur fut frappé de paralysie, son successeur Jean Véron, de nationalité\nfrançaise, né à Tournai, lui fit faire une merveilleuse chaise tournante qui\n lui permit longtemps de dire la messe et l'autorisa à boire du vin tous les\njours. Devant l'autel majeur vous trouverez la pierre d'Henri Wisse, notre\n second prieur. Cet homme, très saint et très sagace, soigna surtout les intérêts\n temporels de la maison ; c'est à lui que nous devons de pouvoir pâturer dans\n la forêt de Soignes avec nos vaches, nos porcs et nos brebis, d'avoir un garde\n dans notre forêt particulière, de ne pas devoir entretenir les chiens de chasse\n ducaux et le vivier « de Flessche » moyennant une redevance de quatre cents\n carpes par an. Le premier à droite, dans le cloître, est un de nos poètes, Chré­\n tien de Vere, qui chanta comme Virgile et écrivit nos premiers livres de chœur;\n puis vient Hugo, qui découvrit notre carrière de pierres ; après lui devrait\n venir le Frère Laurent, de Zélande, qui demanda à être démis de sa fonction\n  de prieur pour travailler à la réforme d'un couvent de Johannites, à Diest.\n  L'on croit généralement que ces moines opiniâtres et endurcis l'ont empoi­\n  sonné. A Jean Stakenbosch, nous devons la fondation de l'abbaye de Remers­\n  wale, notre fille aînée. Avant de mourir, il eut une terrible vision de son juge-\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3735, "texte": "                               ROUGE-CLOITRE                                  557\n\nment, et cela probablement parce qu'il nous avait quittés quelque temps pour\nla vie du Carmel. Daniel de Backer, de Hoeylaert, qui écrivit pour la biblio­\nthèque une partie des œuvres de saintGrégoire, de saint Augustin et d'Hugues\nde Saint-Victor obtint de notre Supérieur général des lettres qui lui permet­\ntaient de redevenir simple moine. Arrêtons-nous un instant devant la pierre\nque voici : Là-dessous repose Arnold Borderic, ancien protonotaire de l'Évêque\nde Messines, auquel le pape Boniface IX confia diverses missions importantes.\n Il fonda l'abbaye d'Elseghem et montra par la sagesse de sa conduite et la\nsainteté de ses mœurs qu'il serait à désirer que bien des moines contempo­\n rains n'entrassent pas immédiatement de l'école au cloître. Que savent-ils ?\n Qu'ont-ils vu? Quelle expérience ont-ils? Vous m'objecterez saint Antoine et\n saint Chrysostome ! Ah ! nos moinillons ne sont pas des Antoine ni des\n Chrysostome! Voici Pierre de Çampenhout dont le père nous fit un\n joyeux héritage, car il nous légua une hypothèque de 22 couronnes d'or\n à prélever sur son château de Tugoets, somme qui sert à payer les pitances\n tri-hebdomadaires de vin de Reims, que nous avons de la quinquagésime à\n Pâques. Après vient Arnold De Cortte. célèbre par sa modestie dans les\n regards depuis qu'il reçut du démon un vigoureux soumet pour avoir trop\n curieusement fixé une femme. Du Frère qui suit nous ne savons rien; il faut\n croire qu'étant mort en hiver, l'encre qui devait écrire sa notice funèbre était\n congelée. Frère Jean Herphuys. Ah! celui-là, nous en connaissons trop. Il\n était notre procureur et convaincu d'avoir dilapidé nos biens pour en faire\n jouir sa famille, il fut mis dans notre prison qui est en haut près de la cuisine;\n  et il n'en sortit plus, préférant vivre là que passer la nuit et le jour au chœur.\n  La nuit surtout, aimant mieux dormir que battre la mesure des pieds et de la\n tête comme font nos Pères du chœur pour chasser le sommeil. Frère Jean,\n  Frère Jean, pourquoi es-tu venu ici ? Est-ce pour être enfermé à la facondes\n  bêtes féroces, lions et ours?... Passons. Anselme Vrint, qui envoya de nom­\n  breux pains et deux cents œufs à nos Frères de Groenendael, dont un incendie\n  avait réduit en cendres le monastère, qui construisit notre brasserie, se démit\n  de son priorat et voulut, par humilité, être enterré parmi les simples religieux.\n  Le nom que voici est celui d'un saint; l'on a vu une lumière extraordinaire\n  briller sur sa tête pendant qu'il élevait l'hostie à la messe. Jean de Wyse n'a\n jamais voulu être plus que sous-prieur et mourut en prédestiné.\n     Touwart, le meilleur relieur que nous ayions jamais eu et si attaché à son\n  royaume de France qu'il vantait toujours et partout; Vasseur, trop bon, qui\n  laissa le relâchement, sous prétexte de santé, s'introduire dans la maison ; et\n  ce bon Jean de Castre, qui avait imaginé, lorsqu'il disait la messe à Sainte-\n  Gudule, de tenir les seigneurs et les dames à honnête distance de son autel en\n jetant tout autour et copieusement de l'eau. Cette dernière tombe fraîche est\n  celle de François de Severdonck, longtemps notre portier et copiste excellent.\n  C'est lui qui enlumina nos livres de chœur. Il veilla trop et dormit trop peu,\n  le pauvre homme ; il en devint fou et s'imaginait être Dieu le Père. On le mit\n  dans la cellule de saint Pierre-ès-liens non pour ses fautes, mais pour éviter des\n  malheurs. On le trouva mort dans sa prison ; et ce fut la faute d'un Frère qui\n  voulut être plus sage que les autres, parce que l'infirmier avait toujours\n  réclamé son transfert à l'infirmerie où l'on pouvait mieux le soigner.\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1515, "texte": "558                                DURENDAL\n\n\n   Rentrons maintenant; nous avons fini avec le cloître. Le reste, c'est nous\nqui le remplirons... Et puisse-t-on dire de nous ce que j'ai dit de mes prédé­\ncesseurs !\n  Il faut cependant que je vous fasse lire dans le cimetière des convers la belle\ninscription placée sur la tombe du plus illustre d'entre eux :\n\n                 Pictor Hugo Van der Goes humatus hic quicscit.\n                 Dolet ars; cum similem sibimodo nescit.\n\n    Hélas ! ce grand peintre fut aussi fou ! A la mort de sa maîtresse, il entra ici\ncomme Frère convers, et grâce à son talent il était devenu plus célèbre que\ns'il était resté dans le monde. Et comme il était un homme de la même nature\nque les autres, par suite des honneurs qui lui étaient rendus, des visites de\npersonnages qu'il recevait, son orgueil se sera exalté et Dieu, qui ne voulait\npas le laisser succomber, lui aura envoyé cette infirmité dégradante, qui l'hu­\nmiliait réellement d'une manière extrême. Lui-même, aussitôt qu'il se porta\nmieux, le comprit, il abandonna de son gré notre réfectoire et prit modeste­\nment ses repas avec les Frères lais...\n   Allons, quittons ces tristes souvenirs et venons boire notre pitance\nde vin.\n    Et sur ce, le bon Gielemans entraîne vers la salle de récréation le novice\nauquel il va lire son dernier manuscrit : la merveilleuse histoire de sainte\nGodwin, belle et véridique comme un conte de fée\n\n                                                                  PAUL CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-202", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Saint François chasse les démons de la cité d'Arezzo", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "( Fhoto Alinari", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 654, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 57, "fin_caractere_exclue": 227, "texte": "Fhoto Alinari, de Florence)\nSAINT FRANÇOIS CHASSE LES DÉMONS DE LA CITÉ D'AEEZZO\n                            GOZZOLI\n            (Eglise de Saint-François, à Montefalco)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-010", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 559, "page_fin": 566, "titre_corps": "I Fioretti : Vie du bienheureux frère Égide", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 656, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": "I FIORETTI\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n  ICI COMMENCE LA VIE DU BIENHEUREUX\nFRÈRE EGIDE, COMPAGNON DE SAINT FRANÇOIS\n\n   I. - COMMENT FRÈRE EGIDE ET TROIS COMPAGNONS FURENT\n              REÇUS DANS L'ORDRE DES MINEURS\n\n\n\n\nP\n         ARCE que les exemples        des saints hommes mettent dans l'esprit des\n             dévots auditeurs le mépris des plaisirs transitoires, et incitent en\n             eux le désir du salut éternel, à l'honneur de Dieu et de sa très révé­\n             rende Mère, Notre-Dame sainte Marie, et à l'utilité de tous les audi­\nteurs, je dirai quelques mots des œuvres que l'Esprit-Saint a opérées dans notre\nsaint frère Egide qui, étant encore en habit séculier, et touché par l'Esprit-\nSaint, commença de lui-même à se demander comment, en tous ses actes, il\npourrait plaire à Dieu seul. En ce temps-là, saint François était comme un\nnouveau héraut désigné par Dieu en exemple de vie, d'humilité et de sainte\npénitence; deux ans après sa conversion il attira à lui et induisit à l'obser­\nvance évangélique et à la pauvreté un homme armé d'une prudence admi­\nrable et très riche de biens temporels, lequel avait nom messer Bernard, et\n Pierre Cattani. De sorte que, par le conseil de saint François, ils distri­\n buèrent tous leurs biens temporels aux pauvres, pour l'amour de Dieu, et\n ils prirent la gloire de la patience; et ils promirent de conserver la perfection\n évangélique et l'habit des frères mineurs, avec grande ferveur, tout le temps\n de leur vie; et ainsi firent-ils, en toute perfection. Huit jours après la susdite\n conversion et distribution de biens, frère Egide étant encore en habit sécu­\n lier, voyant le mépris du monde d'aussi nobles chevaliers d'Assise, dont\n toute la terre était en admiration, le jour suivant, qui était la fête de Saint-\n Georges, l'année du Seigneur 1209, de très bonne heure, tout enflammé de\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3302, "texte": "560                                 DURENDAL\n\n\nl'amour divin et comme empressé pour son salut, il alla à l'église de Saint-\nGeorges, où est maintenant le monastère de sainte Claire. Et son oraison faite,\nayant grand désir de voir saint François, il alla à l'hôpital des lépreux, où il\nhabitait avec frère Bernard et frère Pierre Cattani, enfermé en une hutte\ntrès humble (1).\n   Et, étant arrivé à un carrefour, et ne sachant par quel chemin aller, avant\nde continuer, il dit l'oraison à Christ, précieux guide, lequel le mena à ladite\nhutte par la route directe. Et désirant savoir pourquoi il était venu, saint\n François, qui venait du bois dans lequel il avait été prier, vint à sa ren­\ncontre; et de suite il se jeta à terre devant saint François, s'agenouilla et,\nhumblement, lui demanda qu'il le reçût dans sa compagnie, pour l'amour\nde Dieu.\n   Saint François, considérant l'apparence dévote de frère Egide, répondit,\ndisant : — a Très cher petit frère, Dieu t'a fait une grande grâce. Si l'Empe­\nreur venait à, Assise et voulait faire quelque citoyen son chevalier ou camé­\nrier secret, ne devrait-il pas beaucoup s'en réjouir ? Combien plus tu dois\navoir de la joie de ce que Dieu t'a élu son chevalier et très cher serviteur,\npour observer la perfection du saint Evangile ? Et pour cela, reste ferme et\nconstant dans la vocation où Dieu t'a appelé. » Et il le prit par la main, le\nreleva et l'introduisit dans la susdite cabane; et il appela frère Bernard, et\ndit : — \" Notre Seigneur Dieu nous a envoyé un bon frère, de quoi soyons\ntous réjouis dans le Seigneur; et mangeons en esprit de charité. \" Et\naprès qu'ils eurent mangé, saint François, avec cet Egide, alla à Assise\npour se procurer du drap pour faire l'habit du frère Egide. Ils trouvèrent par\nle chemin une pauvresse qui leur demanda l'aumône, pour l'amour de Dieu ;\net, ne sachant de quoi secourir la pauvre femme, saint François se retourna\nvers frère Egide avec un visage angélique, et dit : — « Pour l'amour de Dieu,\ntrès cher frère, donnons ce tien manteau à la pauvrette » et frère Egide obéit\nd'un cœur si prompt au père saint, qu'il parût à saint François voir voler\ncette aumône tout droit au ciel, et frère Egide avec elle, directement; de quoi\nil sentit en son âme une indicible joie et une nouvelle transformation (2).\nS'étant procuré le drap et l'habit étant fait, saint François reçut dans l'Ordre\nfrère Egide, lequel fut un des plus glorieux religieux que le monde\neut en ce temps-là dans la vie contemplative.\n   Après la réception de frère Egide, saint François alla de suite avec lui\ndans la marche d'Ancône, chantant avec lui et louant magnifiquement le\nSeigneur du Ciel et de la Terre. Et il dit à frère Egide : — « Mon fils, notre\nOrdre sera semblable au pêcheur qui jette les filets dans l'eau, et prend une\nmultitude de poissons, et retient les gros et laisse les petits dans l'eau. » Frère\nEgide s'émerveilla de cette prophétie, parce qu'il n'y avait encore dans l'Ordre\n\n\n  (1) La conversion de Bernard de Quintanelle et de Pierre Cattani eut lieu le\n16 avril 1209; celle d'Egide le 23. Voir, pour les deux premières, Fioretti, 2, et Lég. des\n3 Comp., 7; pour le second, 3 Comp., 9.\n  (2) Comparer Spec. perf., 36, et Légende des 3 Comp., 11, le récit du même épisode.\nVoir SABATIER, Spec. perf., p, 263.\n"}, {"page_pdf": 658, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2668, "texte": "                  VIE DU BIENHEUREUX FRÈRE ÉGIDE                             56l\n\n\nque trois frères et saint François. Et bien que saint François ne prêchât pas\nencore publiquement au peuple, en allant par les chemins il exhortait et cor­\nrigeait les hommes et les femmes, en disant simplement avec amour : —\n« Aimez et craignez Dieu, et faites digne pénitence de vos péchés. » Et\nfrère Egide disait : — « Faites ce que vous dit mon père spirituel, car ce\nqu'il dit est parfait (1). »\n\n\n  II. — COMMENT FRÈRE EGIDE ALLA A SAINT-JACQTJES-LE-MAJEUR\n\n\n    Une fois, par la suite du temps, frère Egide alla, avec la permission de\nsaint François, à Saint-Jacques-le-Majeur, en Galice (2), et en tout ce voyage,\nil n'apaisa pas une seule fois sa faim, à cause de la grande pénurie qu'il y\navait par tout le pays. Un soir, allant à l'aumône et ne trouvant personne\nqui lui fit aucune charité, il entra par hasard dans l'aire d'une grange, où\nétaient restées quelques fèves, qu'il recueillit et dont il fit son souper; et il\ndormit là la nuit, car il habitait volontiers en des lieux solitaires et retirés,\npour pouvoir mieux vaquer aux oraisons et aux vigiles. Et il fut de ce souper\ntellement réconforté par Dieu, qu'il croyait qu'il n'aurait pas eu une telle\nréfection, s'il avait mangé de divers mets. Continuant plus avant, il trouva\npar le chemin un petit pauvre qui lui demanda l'aumône pour Dieu. Et frère\nEgide, tout rempli de charité, n'avait rien que l'habit sur le dos et il en coupa\n le capuchon et le donna à ce pauvre, pour l'amour de Dieu; et ainsi il\nchemina vingt jours de suite sans capuchon. Et, revenant par la Lombardie,\nil fut appelé par un homme, auquel il alla volontiers, croyant recevoir de lui\nquelque aumône ; et tendant la main à cet homme, celui-ci y mit une paire\n de dés, lui demandant s'il voulait jouer. Frère Egide répondit très humble­\n ment : —« Dieu te pardonne, mon fils. » — Et, allant ainsi par le monde,\n il subit beaucoup de dérisions, et les reçut paisiblement.\n\n\n  III. - DE LA FAÇON DE VIVRE QU'OBSERVA FRÈRE EGIDE QUAND\n                   IL ALLA AU SAINT SÉPULCRE\n\n\n  Frère Egide alla visiter le saint Sépulcre du Christ, avec la permission de\nsaint François; et il parvint au port de Brindisi, et là il fut retardé plusieurs\njours, parce qu'il n'y avait pas de navire prêt. Et frère Egide, voulant vivre\nde son travail, acheta une cruche et la remplit d'eau, allant criant par la cité :\n— « Qui veut de l'eau? », et par son travail, il recevait le pain et les choses\n\n\n  (1) Voir 3 Comp ,5\n  (2) Saint-Jacques de Compostelle. Saint François fît également ce pèlerinage\n(1214-15?), de même que frère Bernard. Voir Fioretti, 4.\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3031, "texte": "562                                     DURENDAL\n\n\nnécessaires à la vie corporelle p o u r lui et pour son c o m p a g n o n . E t , ensuite, il\npassa la mer et visita le saint Sépulcre du Christ et les autres saints lieux\navec grande dévotion. E t revenant, il resta plusieurs jours d a n s la cité\nd'Ancône et, c o m m e il avait coutume d e vivre de son travail, il faisait des\ncorbeilles de jonc et les vendait, n o n pour de l'argent, mais pour le pain pour\nlui et pour son c o m p a g n o n ; et il portait les morts à la sépulture p o u r le sus­\ndit salaire. E t q u a n d cela lui m a n q u a i t , il retournait à la table de Jésus-Christ,\nd e m a n d a n t l'aumône de porte en p o r t e . E t ainsi, avec b e a u c o u p de travail et\nd e pauvreté, il r e t o u r n a à Sainte-Marie des Anges (1).\n\n\n\n        IX. — COMMENT FRÈRE EGIDE LOUE PLUS L'OBÉISSANCE\n                                     QUE L'ORAISON\n\n\n\n    U n frère était une fois d a n s sa cellule en oraison, et son gardien lui envoya\ndire qu'il allât, par obéissance, à l ' a u m ô n e . A la suite de quoi il alla à frère\nE g i d e , et dit : — « Mon P è r e , j'étais en oraison et le gardien m'a c o m m a n d é\nque j'aille pour le pain ; et il me paraît qu'il serait mieux d e rester en oraison. »\nF r è r e E g i d e répondit : — « Mon fils, n'as-tu pas encore reconnu et compris\nquelle chose c'est que la prière ? » L a vraie oraison est d e faire la volonté de\nson supérieur; et c'est u n signe d e g r a n d e s u p e r b e à celui qui a mis le cou\nsous le j o u g de la sainte obéissance, q u a n d , pour quelque raison, il l'évite\npour faire sa volonté, m ê m e s'il lui paraît opérer plus parfaitement. L e reli­\ngieux parfait obéissant est semblable au cavalier qui est sur un fort cheval,\npar la vertu duquel il passe, intrépide, par le milieu du chemin ; et, au con­\ntraire, le religieux désobéissant, rétif ou qui obéit peu volontiers est semblable\nà celui qui est m o n t é sur u n cheval m a i g r e et m a l a d e et vicieux, car, après\npeu de fatigue, il reste, ou mort, ou pris par les e n n e m i s . J e te dis q u e , si\nl'homme était d'une telle dévotion et élévation d'esprit, qu'il parlât avec les\nanges, et, qu'en cet entretien il fût appelé par son prélat, de suite, il devrait\nlaisser la conversation des anges et obéir à son supérieur. »\n\n\n\n          V. — COMMENT FRÈRE EGIDE VIVAIT DE SON TRAVAIL\n\n\n\n   F r è r e Egide étant u n e fois dans un couvent à R o m e , il voulait, comme\nc'était sa coutume depuis qu'il entra d a n s l'Ordre, vivre en travaillant corpo-\nrellement; et il fît de cette façon : le matin, de b o n n e h e u r e , il entendait une\nmesse avec b e a u c o u p de dévotion, puis, il s'en allait au bois qui était à huit\n\n\n  (1) A l'origine de l'Ordre, tous les frères devaient travailler : \" que tous les frères qui\nsavent travailler, travaillent et exercent l'art (le métier) qu'ils auront appris, s'il n'est\npas contraire au salut de leur âme... Et pour leur travail, ils peuvent recevoir toutes les\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3389, "texte": "                   VIE DU BIENHEUREUX FRÈRE ÉGIDE                                  563\n\nmilles de Rome, en rapportait une charge de bois sur son dos et la vendait\npour du pain et d'autres choses à manger. Une fois, entre autres, revenant\navec une charge de bois, une dame lui demanda à l'acheter; et, ayant fait\naccord pour le prix, il la lui porta à la maison. La dame, nonobstant l'accord,\nparce qu'elle vit qu'il était religieux, lui donna beaucoup plus qu'elle\nne lui avait promis. Frère Egide dit : — « Bonne dame, je ne veux pas\nque le vice de l'avarice me vainque, et pour cela, je ne veux pas plus que le\nprix dont je fis accord avec toi. » Et, non seulement il ne prit pas plus,\nmais du prix convenu il ne prit que la moitié et s'en alla ; d'où cette dame\nconçut pour lui grande dévotion.\n   Frère Egide faisait tout travail rétribué, mais en observant toujours la\nsainte bienséance; il aidait les ouvriers à cueillir les olives et à fouler le vin.\nUn jour, étant sur la place, un homme voulant faire abattre des noix, priait\nun autre qu'il les lui abattît, moyennant salaire ; et celui-ci s'excusait parce\nque c'était très loin et très malaisé de monter sur les arbres. Frère Egide dit :\n— « Si tu veux me donner, mon ami, une partie des noix, je viendrai avec\ntoi pour les abattre. » Et, les conditions faites, il alla; et, ayant fait d'abord\nle signe de la très sainte croix, il monta sur le haut noyer, pour en abattre\nles fruits, avec grande crainte; et, abattus qu'ils furent, il lui en tomba telle­\nment en partage qu'il ne pouvait les porter dans les pans de sa tunique : il\nôte son habit, et liant les manches et le capuchon, il fait de l'habit un sac,\nrestant nu seulement avec ses vêtements de dessous ; et il se pose sur le dos\nson habit plein de noix, le porte à Rome, et, avec grande joie, les donne\ntoutes aux pauvres, pour l'amour, de Dieu. Quand on moisonnait le grain,\nfrère Egide allait avec les autres pauvres recueillir les épis; et, si quelqu'un\nlui offrait une javelle de grain, il répondait : — « Mon frère, je n'ai pas de\ngrenier où le placer », et il donnait le plus souvent les épis, pour l'amour\nde Dieu. Frère Egide aidait rarement quelqu'un toute la journée, car il faisait\naccord pour avoir quelque temps pour pouvoir dire les heures canoniques et\nne pas manquer aux oraisons mentales.\n   Une fois, frère Egide alla à la fontaine de Saint-Sixte, chercher de l'eau\npour des moines; et un homme lui demanda à boire. Frère Egide répond : —\n« Et, comment portetai-je le vase entamé aux moines? » Fâché, cet homme\ndit à frère Egide beaucoup de paroles injurieuses, de vilenies, et frère Egide\nretourna chez les moines, très affligé. Il emprunte un grand vase et\nretourne de suite à ladite fontaine, prend de l'eau, retrouve cet homme, et\ndit : — « Mon ami, prends et bois tant que le cœur t'en dira, et ne te fâche\npas, parce qu'il me paraissait une vilaine chose de porter l'eau entamée à ces\nmoines. » Chagriné, et contraint par la charité et l'humilité de frère Egide, il\nreconnut sa faute, et, désormais, l'eut en grande dévotion.\n\n\n\nchoses nécessaires, sauf l'argent ; et en cas de nécessité, qu'ils aillent demander l'aumône,\ncomme les autres pauvres » (Règle de 1221). Voir sur l'obligation du travail, Spec. perf., 75 ;\nLég., des 3 Camp., 24, et la délicieuse histoire de frate mosca, frère mouche, qui se nourris­\nsait de la fatigue des autres.\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3276, "texte": "564                                DURENDAL\n\n\n\n\nVI. — COMMENT FRÈRE EGIDE FUT POURVU MIRACULEUSEMENT EN\n UNE GRANDE NÉCESSITÉ, ALORS QUE, A CAUSE DE L'ABONDANCE\n DE LA NEIGE, IL NE POUVAIT ALLER A L'AUMONE.\n\n\n   Frère Egide, habitant à Rome, chez un cardinal, le grand carême appro­\nchant, n'ayant pas cette quiétude d'esprit qu'il désirait, il dit au cardinal :\n— « Mon père, avec votre permission, je veux, pour ma tranquillité, aller faire\nce carême avec mon compagnon en quelque lieu solitaire. » Messer le car­\ndinal répond : « — Ehl mon très cher père, et où veux-tu aller? la famine est\ngrande et vous êtes encore peu connus dans le pays ; de grâce, qu'il te plaise\nde vouloir rester à ma cour, car ce me sera une grâce singulière de vous faire\ndonner ce qui vous sera nécessaire, pour l'amour de Dieu. » Frère Egide\nvoulut, pourtant, s'en aller, et il alla hors de Rome, sur une haute montagne,\noù il y avait eu anciennement un château, et y trouva une église abandonnée,\nqui s'appelait Saint-Laurent; et là il entra, lui et le compagnon, et ils y res­\ntaient en oraison et en grandes méditations. Ils n'étaient pas connus et, à\ncause de cela, avaient obtenu peu de respect et de dévotion ; c'est pourquoi\nils souffraient grande pénurie et, par surcroît, vint une grande abondance de\nneige. De sorte qu'ils ne pouvaient sortir; et il ne leur était envoyé aucune\nchose pour vivre, et ils n'en avaient pas avec eux. Et ils restèrent ainsi reclus\ntrois jours. Frère Egide, voyant qu'il ne pouvait vivre de son travail et qu'il ne\npouvait aller à l'aumône, dit au compagnon : — « Mon très cher frère, appe­\nlons Notre-Seigneur à haute voix, afin que, par sa pitié, il nous pourvoie en\nune telle extrémité et nécessité, parce que quelques frères mineurs, étant en\ngrande nécessité, appelèrent Dieu et, ainsi, la divine Providence les pourvut\ndans leurs besoins. » Et, à l'exemple de ceux-là, ils se mirent en oraison,\npriant Dieu avec tout leur amour, qu'à une telle nécessité il portât remède.\n Dieu, qui est toute pitié, eut égard à la foi, à la dévotion, à la simplicité et à\nla ferveurde ces frères de cette façon : un homme, regardant du côté de l'église\n où étaient frère Egide et le compagnon, se dit en lui-même, inspiré de Dieu:\n — « Peut-être qu'en cette église, quelque bonne personne est à faire péni­\n tence, et, à cause de la neige si abondante, elle n'a pas le nécessaire et, consé-\n quemment, elle pourrait mourir de faim. 3) Et poussé par l'Esprit-Saint, il\n dit : — « Certainement, je veux aller savoir si mon imagination est vraie ou\n non », et il prit du pain et un vase de vin, et se mit en route et, avec très\n grandes difficultés, parvint à la prédite église, où il trouva frère Egide, avec\n le compagnon, très dévotement en oraison; et ils étaient tellement affaiblis\n par la faim, que dans leur apparence, ils montraient plutôt des hommes morts\n que des vivants. Il eut grande compassion d'eux, et les ayant rafraîchis et\n réconfortés, il retourna chez lui et dit à ses voisins l'extrémité et nécessité de\n ces frères, et les induit et les prie, pour Dieu, qu'il soit pourvu à leurs besoins.\n  Et beaucoup, à l'exemple de celui-là, leur portèrent du pain et du vin, et\n d'autres choses nécessaires à manger, pour l'amour de Dieu ; et, pour tout ce\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2658, "texte": "                    VIE DU BIENHEUREUX FRÈRE ÉGIDE                                    565\n\n\nc a r ê m e , ils convinrent entre eux qu'ils les pourvoiraient en leurs nécessités.\nE t frère E g i d e , considérant la g r a n d e miséricorde d e Dieu et la charité de\nceux-là, il dit a u c o m p a g n o n : — « Mon très chère frère, jusqu'à présent\nnous avons prié Dieu qu'il nous pourvoie en nos nécessités, et n o u s avons été\ne x a u c é s ; et p o u r cela, il convient de lui rendre grâce et gloire, et de prier\npour ceux qui nous ont nourris de leurs aumônes, et p o u r tout le p e u p l e\nchrétien. » E t , p a r sa g r a n d e ferveur et dévotion, Dieu concéda u n e telle\ngrâce à frère E g i d e que b e a u c o u p , à son exemple, laissèrent ce m o n d e\naveugle, et b e a u c o u p d'autres, qui n'étaient pas disposés à être religieux,\nfirent d a n s leur maison très g r a n d e pénitence.\n\n\n\n          VII. -   DU JOUR DE LA MORT DU SAINT FRÈRE EGIDE\n\n\n  L a veille d e saint Georges, à l'heure des matines, ayant cinquante-deux\nans de religion, car il reçut l'habit de saint François le jour de la fête d e\nsaint Georges, l'âme d e frère E g i d e fut reçue p a r Dieu dans la gloire du\nParadis.\n\n\n\n       VIII. — COMMENT UN SAINT HOMME, ÉTANT EN ORAISON,\n    VIT L'AME DE FRÈRE ÉGIDE ALLER A LA VIE ÉTERNELLE\n\n\n   U n b o n h o m m e , étant en oraison q u a n d frère E g i d e passa de cette vie, vit\nson âme avec u n e multitude d'âmes, sortir alors du Purgatoire et aller au ciel,\net Jésus-Christ aller à la rencontre de l'âme de frère E g i d e , et avec une mul­\ntitude d'anges et avec toutes ces âmes, avec g r a n d e mélodie, s'élever à la\ngloire du P a r a d i s .\n\n\n\n       IX. — COMMENT, PAR LES MÉRITES DE FRÈRE EGIDE,\nL'AME DE L'AMI D'UN FRÈRE PRÊCHEUR FUT LIBÉRÉE DES PEINES\n                       DU PURGATOIRE\n\n\n   F r è r e E g i d e souffrant de la maladie de laquelle, à peu de jours de là, il\nm o u r u t , u n frère de saint Dominique devint mortellement malade. Ce frère\nmalade avait u n ami, frère, qui, le voyant approcher d e la mort, lui dit :\n— « Mon frère, je veux que, si Dieu le permet, tu reviennes à moi après ta\nmort, et que t u me dises en quel état tu es. » L e malade promit de revenir,\npour autant qu'il serait possible. F r è r e E g i d e mourut le m ê m e jour. E t le frère\nprêcheur a p p a r u t après sa mort à son ami vivant, et dit : — « C'est la volonté\nde Dieu que j'observe ma promesse. « L e vivant dit a u mort :— « Qu'en est-il\nde toi ? » L e mort répondit : — « T r è s bien, parce que je mourus le j o u r où\npassa de cette vie un saint frère mineur, qui avait n o m frère Egide, auquel,\n"}, {"page_pdf": 663, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3679, "texte": "566                                        DURENDAL\n\n\np o u r sa g r a n d e sainteté, Jésus-Christ concéda qu'il menât a u P a r a d i s toutes\nles âmes qui étaient a u P u r g a t o i r e , avec lesquelles j'étais d a n s de g r a n d s t o u r ­\nm e n t s ; et, à cause des mérites d u saint frère E g i d e , j ' e n suis libéré. »\n    E t ayant dit cela, il disparut subitement. Ce frère ne révéla cette vision à\npersonne, mais, étant t o m b é malade, s o u p ç o n n a n t de suite q u e Dieu l'avait\nfrappé parce qu'il n'avait p a s révélé la vertu et gloire de frère E g i d e , il envoya\nm a n d e r les frères mineurs, et il en vint dix, devant lesquels, en m ê m e temps\nque devant les frères p r ê c h e u r s , il révéla la susdite vision. E t , cherchant très\nexactement, ils trouvèrent q u e frère E g i d e et le frère prêcheur défunt pas­\nsèrent de cette vie le même j o u r .\n\n\n\n  X. — COMMENT DIEU AVAIT DONNÉ DES GRACES A FRÈRE EGIDE,\n                              ET DE L'ANNÉE DE SA MORT\n\n\n    F r è r e Bonaventure de Bagnioreggio disait d e frère E g i d e q u e Dieu lui\navait concédé des grâces spéciales p o u r tous ceux qui se r e c o m m a n d a i e n t à\nlui, avec dévote intention, en ces choses qui appartiennent à l'âme. I l fit\nb e a u c o u p de miracles p e n d a n t sa vie et après sa mort, c o m m e il apparaît\nd a n s sa légende ; et il passa de cette vie à la gloire céleste en l'an du Seigneur,\n1252, le j o u r d e la fête d e saint Georges ; et il est enterré à P é r o u s e d a n s le\ncouvent des frères mineurs ( i ) .\n\n\n   (1) Ces récits de la vie de frère Egide ont été empruntés par le rédacteur des appen­\ndices des Fioretti à la légende écrite par frère Léon et insérée, en partie, plus tard, dans\nla Chronique des XXIV Généraux. Notre texte, de même que celui du Spéculum perfec­\ntionis, dû également à frère Léon, place la réception de frère Egide à Rivotarto, alors que\nla Légende des 3 Compagnons, à laquelle l'ami de saint François collabora également, la\nsitue à la Portiuncule. La contradiction se résoud facilement si l'on admet, avec M. Saba­\ntier, que les frères, résidant à Rivotarto pour y soigner les lépreux, se rendaient à la\nPortiuncule, pour remplir les actes de leur vie religieuse.\n   La date assignée à la mort d'Egide, au ch. X — 1252 — provient, sans doute, d'un\nlapsus du copiste, qui a opéré une confusion avec les cinquante années de religion dont\nil est question au ch. VIII : si ce dernier chiffre est exact, l'entrée dans l'Ordre d'Egide\nremontant à 1209, il aurait trépassé le 23 avril 1261.\n   Saint François avait frère Egide en grande vénération, à cause de « l'esprit élevé en\ncontemplation, par lequel il parvint à la très haute perfection ». C'était une âme profonde\nà force de simplicité, toute pénétrée de la doctrine de pauvreté et d'amour du père séra­\nphique; une intelligence très fine, servie par une imagination heureuse et parfois douce­\nment narquoise. Ses dits reflètent, certainement, en plus d'un passage, la parole même\ncordiale et pittoresque du Petit Pauvre.\n   Egide assista celui-ci et frère Bernard à leur lit de mort. Il va sans dire que, comme\n Léon, Ange et Rufin, les c trois compagnons »; comme sainte Claire, il compta parmi\n les fidèles de la pure tradition franciscaine et eut à souffrir durant le généralat de frère\n Elie. Il finit son existence dans l'ermitage de Monte Ripido, près de Pérouse, où la bonne\n madame Jacopa de Settesoli venait fréquemment le visiter et l'entendre.. (V. sur Egide,\n trois comp.,9, 11 ; spec. perf., 36, 85, 107; Fioretti, 6 et 34.)\n\n                                                    Traduction littérale ^'ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-011", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 567, "page_fin": 571, "titre_corps": "Madame de Genlis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Comtesse Ed. de Liedekerke", "ancre_debut": "Madame de Genlis", "ancre_fin": "ED DE LIEDEKERKE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 664, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1968, "texte": "Madame de Genlis\n\n\n                   MADAME de Genlis est plus compliquée           que la fondatrice de\n                       Saint-Cyr. L'auteur ne cherche pas à la réhabiliter. Elle\n                       est elle-même très indulgente pour ses défauts. Fille du\n                       XVIIIe siècle, cette très jolie et très charmante femme\n                       incarne la beauté piquante, l'esprit fin, la morale facile de\n                       ce temps. « La vie de Mme Genlis, écrit M. Chabaud, est\n                       loin d'avoir cette admirable unité qui fait l'honneur et\n                       constitue un des traits les plus originaux de celle de\n                       Mme de Maintenon. Elle n'en eut pas non plus, nous\nvenons de l'avouer, la pureté de mœurs, et tout en faisant la part de la mali­\ngnité, de l'exagération et même de la calomnie, tout en réduisant, à ce qui\nne saurait être nié, la nomenclature de ses aventures galantes, il en restera\ntoujours assez pour ternir sa réputation. N'a-t-elle pas dit d'elle-même : Je\ncrois qu'il est infiniment plus aisé de trouver une femme qui n'ait pas eu d'amant que d'en\ntrouver qui n'en ait eu qu'un. »\n   Il cite d'elle un mot étrange, qui la peint malheureusement trop bien : Je\nsuis fausse. L'aveu complète le portrait.\n   La piété de Mme de Genlis est sujette à caution. Elle fut l'amie de Voltaire.\nElle connut Rousseau. Elle vécut dans l'intimité des encyclopédistes. Cepen­\ndant elle enseignât consciencieusement et correctement la religion aux princes\nd'Orléans, dont elle fut le précepteur.Plus tard ses sentiments sont meilleurs.\nSont-ils sincères, ou suivent-ils le courant? Il ne nous appartient pas de la\njuger. Nous louerons avec M. Chabaud tout ce que ses écrits contiennent de\nbon sens sous le rapport religieux.\n\n\n   (1) Suite de l'article sur Les Précurseurs du féminisme : Mme Je Maintenon, Mme de Gen-\nlis et Mme Campan, par L. CHABAUD (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3394, "texte": "568                                DURENDAL\n\n\n    M me de Genlis est douée de l'instinct de l'éducation. Enfant, elle donne des\n conférences à des petits paysans. Jeune, elle accepte la mission d'élever les\n enfants du duc de Chartres. Plus âgée, elle écrit des ouvrages sur ce sujet qui\n la passionne. Malheureusement elle ne cherche pas uniquement le bien.\n « Pour elle, l'enseignement fut une occupation et un but; mais il fut encore\n plus un moyen de conquérir la célébrité, après laquelle elle courut toute\n sa vie. »\n    Peut-être eut-il mieux valu que l'intelligence de cette femme fut moins uni­\n verselle. Rien ne lui échappait. La profondeur des pensées souffrait chez\n elle de l'étendue des connaissances. La vanité avait plus de part que la raison\n dans cet étalage de science : hygiène, religion, mythologie, langues, dont elle\n fait état dans ses programmes.\n    La biographie de M me de Genlis est intéressante. Nous y renvoyons le lec­\nteur, en y cueillant cependant quelques traits, qui présagent l'avenir. Elle\nraconte notamment dans ses mémoires, qu'à 5 ans, elle jouait le rôle de\nl'amour dans le prologue d'un opéra. « Je n'oublierai jamais que mon habit\nd'amour était couleur de rose, recouvert de dentelle de point, parsemée de\npetites fleurs artificielles de toutes les couleurs; il ne me venait qu'aux genoux;\nj'avais de petites bottines couleur de paille et d'argent, mes longs cheveux\nabattus et des ailes bleues. »\n    La suite de la citation est caractéristique : « Ce déguisement seyait à ravir\nà la jolie fillette aux cheveux d'or, et comme la mère n'avait guère plus de rai­\nson que l'enfant, il devint, pendant quelque temps, son vêtement ordinaire. »\n    Ces déguisements ne l'empêcheront pas d'être,, à 6 ans, dame chanoinesse\ndu chapitre noble d'Alix, près de Lyon.\n    Elle se marie à l'âge de 16 ans au comte de Genlis. Son zèle d'institutrice\nne se ralentit pas. Elle écrit les Réflexions d'une mire de vingt ans, en attendant la\nnaissance de son premier enfant. Dès lors, elle ne cesse plus d'écrire. Son\nœuvre comporte soixante-quatorze volumes in-octavo. Ses romans ne se lisent\nplus. Ses livres historiques sont des ouvrages de fantaisie. Seuls, les ouvrages\nqu'elle a laissés sur l'éducation ont de la valeur.\n    M me de Genlis, entra au Palais royal, grâce à la protection de Mme de Mon­\ntesson (mariée morganatiquement au père du duc de Chartres). Elle devint\nl'amie de la duchesse, qui lui confia l'éducation de ses filles. Plus tard, le duc\n« qui était sous le charme », nomma la belle et séduisante femme, gouverneur\nde son fils. Ce choix ne pouvait passer inaperçu. Il fut vivement critiqué.\n« Quant au roi, le jour où le duc s'ouvrit à lui de son projet, il se contenta\nde répondre : J'ai heureusement un dauphin; la comtesse d'Artois a des enfants ; vous\npouvez faire des vôtres ce qu'il vous plaira. »\n   Voici Mme de Genlis institutrice de trois enfants, et elle est convaincue,\nnon pas de la sainteté de sa mission, mais « de la possibilité de faire une\nchose grande et glorieuse ». Très jalouse de son autorité et de son influence,\nelle finit par s'occuper de tout et de tous. Elle se brouille avec l'abbé Guillot\nqui prétendait enseigner la religion, avec les domestiques qui sont trop indé­\npendants, etc., e t c . . et elle décrit ces événements, ces discussions, ces expli­\ncations avec une persévérance et une abondance étonnantes.\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3406, "texte": "                              MADAME DE GENLIS                                 569\n\n     Malgré ses torts et ses ridicules, elle est bonne; elle charme; elle se fait\n aimer. \" Il ne faudrait pas croire non plus que ce fut une éducatrice médiocre\n ou fantaisiste. Très sérieuse, au contraire, et très consciencieuse dans l'accom­\n plissement de sa mission, grâce au don merveilleux d'observation qu'elle pos­\n sédait, elle sut approprier ses méthodes à ses élèves avec un admirable dis­\n cernement, suivant leur âge, leur sexe, leur caractère, leurs aptitudes, et\n diriger leurs études avec une grande sûreté de vues. »\n    Les théories abondent dans tous ses volumes pédagogiques. I1 est difficile\n de séparer le bon du mauvais. Nous noterons cependant, avec M. Chabaud,\n ces principes généraux : « Le but général des études est de former le cœur et\n l'esprit, c'est-à-dire de cultiver, d'étendre et de perfectionner les facultés intel­\n lectuelles de l'élève, de lui offrir un cours complet de moralité, de lui donner\n le goût de la science, de la littérature et des beaux-arts. »\n    Dans ses nombreux essais de réforme et ses innovations, une idée frappe\n et elle devrait, préoccuper davantage ceux qui s'occupent d'éducation, c'est\n la volonté d'orienter les études vers les points pour lesquels chacun affirme\n des aptitudes et vers les sciences qui pourront leur être utiles.\n    Cette pensée fort juste inspirera Mme de Genlis, et ses élèves princiers lui\n en sauront gré dans les vicissitudes de leurs vies agitées.\n    Elle aimait les leçons de choses dont la pédagogie moderne a souligné l'utilité.\n Elle attacha une importance extrême aux. exercices du corps, aux jeux\n d'adresse, à l'escrime, au tir au pistolet, e t c . .\n    La réalisation de ce programme fut facilitée par le charme de cette étrange\n femme. Elle se faisait aimer de ses élèves. N'y a-t-il même pas de l'exagéra­\n tion dans les sentiments qu'ils lui témoignaient, et que Mme de Gontaut nous\n décrit en ces termes, non sans une jolie pointe de malicieuse ironie :\n « L'enthousiasme que les jeunes princes avaient pour Mme de Genlis fut\nvite partagée par moi. J'aurais rougi de rester en arrière de cette passion\nromanesque que chacun cherchait à lui prouver. J'ai vu les princes et Made­\nmoiselle baiser les pas où elle avait marché, et j'avoue, à ma honte, qu'un\njour, voulant me distinguer en sentiment, je me précipitai sur le fauteuil\nqu'elle venait de quitter, et l'ayant baisé avec ardeur, je me remplis la bouche\nde poussière, ce qui calma mon zèle. »\n    Le ciel ne resta pas tout le temps sans nuages. Nous passerons sur les\nincidents qui faillirent éloigner du Palais royal celle qui avait rendu de\nréels services, mais qu'une impardonnable légèreté de conduite rendait sus­\npecte à la mère de ses élèves.\n    Malgré l'agrément qu'elle répand autour d'elle, Mme de Genlis ne nous\nsatisfait nullement. Nous reconnaissons la valeur de son esprit observateur,\nl'audace de ses innovations, le sérieux avec lequel ce système nouveau est\nappliqué. Mais nous restons méfiants ; cette femme ne nous inspire pas la\nsécurité que donnent la conscience et une religion convaincue autant\nqu'éclairée.\n    Cependant ses théories sont presque rassurantes. Elles le seraient tout à\nfait si elles étaient confirmées par sa conduite. Lisez ceci : « Mon premier\nprincipe est qu'il faut préserver son élève d'un défaut commun à presque\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2825, "texte": "570                              DURENDAL\n\n\ntoutes les femmes et qui entraîne tant d'autres, la coquetterie... » et encore :\n« Mais qu'entend-on par la conscience ? un sentiment intérieur qui, par le\nremords qu'il nous cause, nous punit de nos fautes... La conscience n'est\nqu'un guide peu sûr sans la religion. Donnez donc à votre élève des senti­\nments religieux, persuadez-la bien que, dans tous les moments de sa vie,\nDieu la voit et l'entend. »\n    Une institutrice congréganiste ne dirait pas mieux, mais on ne se\ndemanderait pas d'où viennent Paméla et Herminie?...\n    M me de Genlis songeait à former une école rurale pour l'éducation\ndes filles.\n    Nous n'en parlerons que pour souligner sa pensée et nous copierons\nquelques lignes de son projet.\n    On enseignerait dans cette école ce qui suit :\n   La religion, qui comprend la morale; l'écriture, l'arithmétique, l'anglais,\nl'allemand, l'italien (les langues seulement, sans la poésie et la littérature).\nOn donnerait aux élèves quelques notions élémentaires d'histoire et de\ngéographie. On les ferait dessiner, peindre des fleurs. On leur apprendrait\ntout ce qui concerne l'économie intérieure d'une maison :\n    1° A diriger une lessive ;\n    2° A savonner et repasser elle-même (une fois par jour) ;\n    3° A conduire une basse-cour ;\n    4° A conduire une laiterie;\n    5° A prendre soin du fruitier;\n    6° A diriger une cuisinière : faire elles-même la cuisine... Connaître\nle prix des choses, leur dose, et à discerner d'un coup-d'œil celles qui\nsont de mauvaise, médiocre ou bonne qualité;\n    7° On leur apprendrait ce qui a rapport à l'office et à l'art de la\n distillation ;\n    8° Elles présideraient tour à tour à la boulangerie et connaîtraient toutes\n les différentes manières de faire du pain de ménage...\n    On leur ferait connaître de la botanique seulement les plantes usuelles.\nElles auraient la même connaissance des principales drogues de la\n médecine.\n    L'idée de Mme de Genlis est louable. Il serait bon que les femmes des\n petites villes et des campagnes reçussent une éducation plus adaptée à leurs\n occupations. Celle des écoles et des couvents les éloigne de la vie champêtre\n et ne les prépare pas à l'existence à laquelle ellessont destinées... Mais nous,\n ne pensons pas que le programme ci-dessus remplisse les conditions voulues\n pour atteindre ce but.\n    Nous ne suivrons pas, avec M. Chabaud, Mme de Genlis pendant l'émigra­\n tion. L'auteur y parle aussi de Paméla et Herminie. Nous renvoyons le\n lecteur à ce chapitre. Ces études vraiment intéressantes allongeraient trop\n cet article.\n    Nous retrouvons cette institutrice peu banale à Paris, où le Premier con­\n sul lui donne un superbe logement à l'arsenal et une pension de 6,000 livres.\n  « Il goûtait fort son intelligence qu'il estimait sans doute plus que son .\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1626, "texte": "                          MADAME D E G E N L I S                      571\n\n\ncaractère, car il disait d'elle, avec plus d'esprit qu'on est en droit d'en\ndemander aux hommes de génie : Lorsque Mme de Genlis parle de vertu, il semble\ntoujours qu'elle vient de la découvrir. En quoi il se trompe d'ailleurs, la vertu\nn'était pas, pour Mme de Genlis une nouvelle connaissance. C'était une vieille\namie, une amie d'enfance, avec laquelle elle s'était brouillée à certain\nmoment; qu'elle avait un peu négligée dans sa seconde jeunesse, mais\nqu'elle retrouvait avec plaisir dans sa vieillesse et qu'elle se mettait\nà aimer passionnément, surtout quand il s'agissait de l'enseigner aux\nautres. »\n    A la chute de l'empire, Mme de Genlis se tourna vers le soleil levant,\nLouis XVIII. Le succès de ce virement ne fut pas complet. Elle perdit\nl'appartement et conserva la pension. Quelques années encore et elle verra\nson élève sur le trône. Il y mit en pratique les avis de son précepteur. On'\npeut admettre que Louis-Philippe fit honneur à son éducation.\n    Il ne faut pas juger trop sévèrement une femme qui ne résista pas à\nl'influence de son siècle, à la séduction de sa beauté, et aux dangers d'un\nesprit mobile, affamé de succès. N'étant plus sous le charme, comme l'étaient\nses contemporains, nous pourrions attacher une importance exagérée à ses\nfautes, mais au point de vue de la morale et de la vertu l'enseignement de\nMme de Genlis pêche, à notre avis, par la base : elle ne donne pas le bon\nexemple et elle n'inspire pas le respect.\n\n                                              Ctesse ED. DE LIEDEKERKE.\n\n  A continuer).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-012", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 572, "page_fin": 581, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "CH DE S", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 669, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2311, "texte": "LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\nL e C œ u r i n n o m b r a b l e , par la comtesse DE NOAILLES. — (Paris,\n   Calmann-Lévy. )\n   Deux grands noms français, deux noms dans lesquels résonne encore le\ndouble écho des combats du moyen âge et des fêtes de la Renaissance, flam­\nboient à présent sur deux œuvres lyriques bien différentes l'une de l'autre.\nD'un côté, des hortensias bleus, des fragrances de boudoir, un monotone\nchapelet de mots aussi sonores que vains, et, par-dessus tout, la préciosité\ndans ce qu'elle a de plus puéril, le fin du fin quintessencié. De l'autre côté, la\nNature multiple et changeante, la forêt qui bouge et bruit, les jardins qui\nvivent au soleil leur belle vie végétale, un parfum de robuste virilité, et le\nplus ardent, le plus large panthéisme... Un lecteur mal averti devinerait une\nfemme dans le premier poète, et dans le second un homme. Eh bien! pas du\ntout : les hortensias bleus, c'est M. de Montesquiou; la grande forêt, c'est la\ncomtesse de Noailles. Voilà, n'est-ce pas, un curieux et piquant rapproche­\nment. Et il serait superflu d'indiquer à l'honneur de qui il tourne.\n   Le fond de la pensée du Cœur innombrable, c'est un profond désenchante­\nment, qu'apaise seul l'amour de la Nature maternelle. Il se peut que la com­\ntesse de Noailles soit très heureuse, — mais le spectacle des misères d'autrui\net de la fragilité des choses, l'émeut pour tous les êtres d'une pitié infinie, qui\nest une vraie souffrance. Un noble souffle humanitaire traverse ses poèmes.\nUn incurable scepticisme la ronge douloureusement, elle ne croit même plus\nà l'Amour, — mais sa mélancolie à elle, ce n'est pas cette mélancolie douce\nqui se nourrit d'un clair de lune ou d'un sanglot de violon, c'est la mélancolie\namère qu'engendre l'irrémédiable tristesse de la vie. Et c'est pourquoi elle fait\nce rêve, cher à tant de cœurs blessés, de s'en aller dormir du grand repos\n parmi les herbes grasses, et de revivre un jour dans l'âme heureuse des\n plantes.\n   La Nature lui apparaît comme une mère secourable, aux bras de qui elle\n connaîtra quelque soir la douceur du sommeil sans fin. Aussi, tandis qu'elle\n accomplit encore le pèlerinage pénible des années, étreint-elle dans un vaste\n amour cette Nature indulgente et. bonne, le ciel et la mer, les bêtes et les\n arbres.\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3567, "texte": "                                        LES LIVRES                                        573\n\n    Q u e , p a r m i ces sentiments, certains ne soient pas précisément ceux d ' u n\n esprit chrétien, il faut e n convenir; m a i s o n n e p e u t nier n o n plus qu'ils\n n'enferment en eux u n e haute poésie. E t j e vous assure qu'une femme attei­\n gnant à d e pareils sommets, c'est quelque chose d e tout à fait admirable et\n d'entièrement n o u v e a u , — a u moins dans le domaine d u lyrisme. N o u s voilà\n loin, avec la comtesse d e Noailles, d e s sentimentalités suaves d'une Deshou-\nlières o u d'une Desbordes-Val more.\n    Il se dégage d u Cœur innombrable u n e personnalité nettement définie, q u i\ns'empreint d a n s la mémoire e n traits ineffaçables. E t ceci encore est chose\nbien rare chez u n e poétesse (fi! le vilain m o t !). L a comtesse de Noailles reste\nbien elle-même, d e la première jusqu'à la dernière page d e son livre, aussi\nbien par la substance de ses idées q u e par la facture d e son vers. Ce vers, qui\nn'emprunte rien à personne, brille p a r u n je n e sais quoi d'opulent, d'étrange\net d e s a v o u r e u x ; il est juteux et parfumé c o m m e u n beau fruit, mélodieux\ncomme les feuilles, frissonnant et n o m b r e u x c o m m e les moissons. L a strophe\nse déroule avec u n e ampleur aisée et fastueuse, a c c o m p a g n a n t d'harmonieuses\ndraperies la marche r y t h m i q u e de la P e n s é e . L a langue est tout ensemble\nsavante et naturelle, l'expression constamment i m a g é e ; et l'on n'imagine rien\nd e moins clinquant, d e moins artificiel que ces images : il n'y en a pas u n e\nqui n e soit puisée a u cœur de la N a t u r e , et beaucoup d'entre elles font penser\naux simples images bibliques.\n, Si la noble et belle impératrice Elisabeth vivait encore, le Cœur innombrable\ndeviendrait son livre d e chevet avec les poèmes de H e i n e ; et je n e doute p a s\nqu'elle n'eût élevé u n m o n u m e n t à la comtesse d e Noailles, sœur de son â m e\nsouffrante et d o u c e .\n                                                                              F.   ANSEL.\n\nL ' A c c u e i l , poésies, p a r JEAN VIGNÀUD. — ( P a r i s , Ollendorf.)\n\n    Après le Semeur de Cendres, d e M. C h . Guérin, et le Chariot d'Or, d e Albert\nS a m a i n , dont M . F . Ansel a dit ici m ê m e la douce mélancolie et l'héroïque\na m e r t u n e , voici u n recueil q u i , sans atteindre des cimes d'art aussi hautes,\nn'en est p a s moins u n d e s mieux réussis d e la présente a n n é e . C'est bien\nvéritablement et profondément le poème d e l'accueil d'une â m e fraternelle\naux â m e s q u i lui d e m a n d e n t u n p e u d ' a m o u r . U n être vint e n visiter u n\na u t r e ; tous deux goûtèrent la paix d e la maison riant au bord d e la route et\ndes c a m p a g n e s o ù mûrissaient le p a i n et le vin futurs. Après les confidences\néchangées, graves ou légères selon l'heure, le départ les sépara, laissant l'un\nplus riche de connaître la souffrance d u monde; l'autre, d'avoir goûté l'hospi­\ntalité aimante, plus fort pour souffrir encore. E t ces vers du dernier poème\nmontreront qu'elle est la façon émouvante et simple d e l'auteur, q u i sut y\nenclore ce long regard jeté sur les choses chéries p a r celui qui les va quitter\npour toujours :\n                 II va dans le jardin que parfument les roses,\n                 Aux fleurs qu'il aime il dit des mots mystérieux\n                 Et l'on croirait qu'il veut emporter toutes choses\n                 Dans le miroir vivant et profond de ses yeux.\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3008, "texte": "574                               DURENDAL\n\n\n\nL e s D i a p h a n e s , poésies, par FERNAND BERNARD. — (Tournai, Deca­\n  lonne, Liagre.)\n   Malgré certaines faiblesses dans le rythme et l'expression, trahissant\nl'inexpérience, les vers de M. Bernard font pressentir une âme de poète qui,\nune fois parvenue à dompter la forme rebelle, saura peut-être harmonieuse­\nment s'affirmer. Aussi bien y semble-t-elle réussir déjà, dans l'une ou l'autre\npiécette d'un sentiment délicat et d'une convenable écriture. Poésie repo­\nsante, sans appels vers la gloire fabuleuse, s'attachant aux êtres et aux\nchoses qui hantent la vie habituelle. En somme, un frêle collier de bulles\ndiaphanes...\n                                                                   C H . DE S.\n\n\nLE ROMAN :\nL e V e n t d a n s l e s M o u l i n s , roman, 1 vol., par CAMILLE LEMON­\n  NIER. — (Paul Ollendorff, Paris.)\n    Pendantce mois de lumière, j'ai lu lentement,— savourant chaque page ainsi\nqu'un fruit sapide, — le nouveau livre de Camille Lemonnier. Ceci est un\nmerveilleux poème à la gloire de notre terre de Flandre. Jamais peut-être dans\nl'œuvre aux périples divers du maître, sa vision ne fut aussi profonde. Les\npaysages frissonnants de vie, la couleur qui chante comme sur les toiles de\nClaus, l'existence liée aux apparences du monde, le battement de la glèbe\nsacrée qui se répercute dans le cœur de ses enfants, ceux-ci personnifiant\nl'essence de la race, tout dans ce livre, depuis les notations des petites cou­\ntumes naïves jusqu'aux grandes clameurs de cette humanité paysanne,\n apparaît dans une réalisation plénière.\n    Une beauté grave et simple flotte sur ces évocations. Le moyen d'art dispa­\n raît; le décor lui-même donne cette voix et ces nuances à la page dans\n laquelle il se mire, et des paysans passent, menant leur vie selon la norme,\n ils mettent leurs actions, peines et joies, sous l'égide du bon Dieu qui peut,\n dans le grand ciel, sourire à la terre et réjouir ainsi ses fils fidèles.\n     On pense aux Eglogues pendant tels chapitres, un sentiment virgilien les\n anime devant les aurores embaumées ou les rayonnements attiédis des cou­\n  chants, mais le livre ne veut pas que notre âme soit seulement enchantée à\n  la splendeur du monde. Il y a dans les choses elles-mêmes une leçon, il y a\n  sous la féerie des cieux de Flandre, au milieu des guérets verdoyants ou des\n  éteules dorées, près de la Lys bleue et blanche, la leçon de vie qui s'érige, la\n  loi du travail qui s'impose à l'homme.\n     Et ainsi le poème révèle, à côté des musicalités, parfums, couleurs, émois\n  de nos sens ravis, la morale que l'apôtre formula, que les paysans se répètent\n  religieusement : Celui qui ne travaille point n'a pas le droit de manger; il\n  faut que tous les hommes travaillent, s'ils veulent goûter en paix la joie d'avoir\n  été mis au monde ; celui qui ne fait pas œuvre de ses mains n'a pas le droit\n  d'être considéré comme un frère par les autres hommes... Une atmosphère\n   mystique baigne ce livre.\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3418, "texte": "                                  LES LIVRES                                  575\n\n   Quand l'hiver a durci la terre, des petits paysans gagnent quelquefois de\nvieilles villes, et les halles, le beffroi, le rêve gothique des églises, montent\ncontre l'horizon froid. Car c'est au-dessus de la vie flamande entière, que\nl'écrivain s'est penché.\n   L'été flamboya sur les plaines de Flandre, la brise qui venait de la mer\nfaisait tourner tous les moulins dans les flammes de l'horizon; des houles\nsombres, les pluies, et les vents d'automne, s'agitèrent au fond des étendues;\nla neige et le firmament ont voué la terre aux couleurs de la Vierge et Noël\ncarillonne; puis les froidures étreignirent la vie du monde, enfin :\n   « Dans un ciel rose, Pâques benoitement se leva comme une aube d'annon­\nciation. Les pigeons comme des Saint-Esprit, avec leurs battements d'ailes\nsecouaient les chatons des arbres sur les gens qui allaient à l'église. La terre\nétait fraîche comme au premier jour du monde. Le bon Dieu encore une\nfois avait fait un geste et tout avait recommencé. »\n   Après des études de volupté noire, Camille Lemonnier s'est arrêté, dans\nce poème, aux causes initiales du bonheur, à la sérénité première, et la con­\nscience de l'homme d'autant plus rapprochée de la Beauté qu'elle suit la\nleçon divine et prend la place indiquée par Dieu dans sa création, déter­\nmina ici une magnifique expansion de force et de bonté.\n                                                                          G. V.\n\nM a d e m o i s e l l e A n n e t t e , par EDOUARD ROD. — (Paris, Perrin.)\n   Il est des romans — et je les admire — qui sont non seulement de beaux\nlivres, mais encore de bonnes actions. De ce nombre est celui-ci. Et il en est\nde même de la plupart des romans de l'auteur. Une idée supérieure le domine\ntoujours dans la composition de ses œuvres. On sent que l'auteur veut non\nseulement charmer l'esprit, mais encore élever l'âme. C'est une qualité dont il\nfaut louer même un littérateur. Il y a dans ce livre d'admirables caractères,\nfinement silhouettés par l'auteur qui les revêt des plus exquises qualités mo­\nrales. Ce livre est une thèse. Je l'aime parce qu'il prêche le mépris de l'or et\nde l'opulence et qu'il enseigne d'une façon qui porte, parce qu'elle est vivante,\nque l'égoïsme n'est pas le bonheur et que la vraie joie n'est point dehors,\nmais dans l'âme. Cette vérité essentielle découle d'une façon merveilleuse du\nparallèle qui se poursuit durant tout le livre entre les deux principaux héros,\n dont l'idéal est contradictoire, d'une part Mlle Annette, être tout de bonté, de\nsimplicité, de sacrifices et d'oubli de soi, qui vit sa vie non pour elle mais pour\n les autres, et d'autre part son oncle, M. Nicolet, qui après n'avoir vécu que\n pour soi, pour s'enrichir, ce à quoi il est parvenu en Amérique, s'en vient\n finir sa vie auprès de sa nièce, dont il découvre peu à peu la supériorité\n morale, dont il envie trop tard le passé, et dont il voudrait avoir vécu la vie\n qu'il reconnaît enfin être la seule qui vaille la peine d'être vécu.\n    Toute la morale de ce beau et bon roman se résume dans les paroles par\n lesquelles l'oncle, au déclin de ses jours, exprime l'amère déception qu'il\n éprouve d'avoir mené une vie utile peut-être, extérieurement du moins, mais\n de n'avoir guère, ou si peu, vécu l'autre vie, l'intérieure, la vraie, celle qui\n porte en elle-même sa récompense :\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2676, "texte": " 576                                DURENDAL\n\n\n    « Mon Dieu que j'ai mal employé mon temps. Je n'ai jamais songé au\nbonheur, ni pour en prendre, ni pour en donner.' Je n'ai joui de rien, que\nd'augmenter constamment mes conquêtes : si bien qu'elles pèsent sur moi,\nmaintenant, comme si je portais sur mon dos tous mes millions fondus en un\nénorme lingot. J'ignore les plaisirs que connaissent les plus pauvres gens ;\nà présent, il est trop tard pour les poursuivre. Je n'en ai plus qn'un seul :\nfaire du bien ; et c'est un art très difficile, que je ne sais pas ! »\n   Ce roman contient de fortes pensées. Il dénote chez l'auteur de nobles\nsentiments. Il ne peut qu'en inspirer de très élevés aux lecteurs que je\nlui souhaite nombreux et aussi enthousiastes que moi.\n                                                                       H . M.\n\n F a t h e r A n t o n y , par ROBERT BUCHANAN, traduit de l'anglais. — (Paris,\n   P . Lethielleux.)\n   Ce roman analyse une des crises les plus affreuses qui puissent torturer\nune âme de prêtre, la lutte entre le devoir qui exige le secret de la confession,\net l'amour fraternel. Une traduction correcte en fait pressentir les qualités de\nstyle. Les paysages et les mœurs de l'ouest de l'Irlande y sont agréablement\ndécrits.\n\nJ o u r n a l d ' u n a r t i s t e , par HENDRYK SIENKIEWICKZ. --- (Paris, G. Rou­\n   gier.)\n   Les romans et nouvelles de H . Sienkiewickz, que chaque semaine nous\napporte, sont d'ordinaire loin d'égaler Quo Vadis, Satts Dogme, ou même Par\nle Fer et par le Feu. Pourtant, il n'est pas un récit de Sienkiewickz qui ne\nporte l'empreinte distinctive du grand écrivain, et ne soit, de ce fait, intéres­\nsant. Le Journal d'un artiste nous montre des peintres, des critiques, des\nacteurs; bref, toute la bohème polonaise.\n\nA l a S o u r c e d u b o n h e u r , par   HENRYK SIENKIEWICKZ.    — (Paris, P .\n  Lethielleux.)\n   A la source du bonheur et Le vieux serviteur sont des récits touchants, non sans\nintérêt ni charme. On y a joint une nouvelle traduction de Au sommet de\nl'Olympe.\n                                                                     C H . DE S.\n\n\nLE THÉÂTRE :\n\nL ' A r b r e , par PAUL CLAUDEL. — (Paris, Mercure de France.)\n  Sous ce titre, M. Paul Claudel, dont M. Remy de Gourmont, en son Livre\ndes Masques, fit naguère un sérieux éloge, réunit cinq drames d'affabulation\nbizarre, écrits en versets qui semblent rythmés et martelés selon les heurts\nde la pensée. Sujets, langue et style font de ce livre une œuvre hautement\noriginale et, hâtons-nous de le dire, d'art intense, dont l'impression très\nparticulière est profonde et inquiétante. C'est aussi une œuvre de pensée, car,\n"}, {"page_pdf": 674, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3340, "texte": "                                  LES LIVRES                                   577\n\nau cours de ses pièces, l'auteur traite des problèmes d'humanité essentiels,\ntels que les fondements de la société, dans La Ville; le pouvoir royal et\nl'usurpation par la force, dans Tète d'Or ; le mariage et l'amour libre, dans\nL'Echangé. Nous franchirions les limites de cette notice, si nous voulions\nanalyser et discuter les solutions que l'on pourrait déduire de ces drames.\nTête d'Or, selon nous le plus beau de ceux-ci, est le puissant et rude poème\nde la violence qui pousse les hommes en une chevauchée effrénée vers la\ngloire du sang répandu. Quand M. Claudel, au dernier acte, nous montre le\nvictorieux usurpateur, blessé à mort, détachant de la croix où l'a cloué le\ncaprice d'un soldat brûlai, la princesse dont il massacra la famille, et expi­\nrant auprès d'elle, aux bornes de la fortune et du monde, il atteint ce su­\nblime de situation et d'expression qui se fait de plus en plus rare aujourd'hui.\n                                                                    CH. DE S.\n\nLITTÉRATURE CLASSIQUE :\nEssai de Chronologie              pindarique,       par   CAMILLE    GASPAR.   —\n (Bruxelles, Lamertin.)\n   Quel nom évocateur que celui de Pindare! Il représente presque à lui seul\nl'une des trois grandes phases de la poésie grecque : la phase lyrique, qui\nremplit tout l'intervalle entre les dernières productions de l'épopée ionienne\net les premières créations du théâtre athénien.\n   Son œuvre appartient à l'histoire autant qu'à la littérature. Car chacune\nde ses cantates triomphales était un événement artistique, qui mettait en mou­\nvement dans la cité en fête un personnel choral considérable et devait y attirer\nun concours d'auditeurs, comme fait aujourd'hui un festival rhénan ou une\nreprésentation de Bayreuth. Aussi était-il de la plus haute importance de\nreplacer ces créations du génie de Pindare dans leur cadre chronologique.\n   C'est ce que M. Gaspar a entrepris après des maîtres, tels que Boeckh et\nBergk, avec lesquels il n'a pas craint de se mesurer, et il a réussi, en effet, à\ncompléter les études de ses devanciers ou à les corriger, à l'aide des éléments\nnouveaux fournis par un papyrus précieux de la trouvaille faite, en 1899, à\nOxcyrhynchos, en Egypte. Mais, pour utiliser ces données, il fallait y joindre\nune connaissance approfondie des textes grecs et des travaux modernes, dont\nla bibliographie très complète ne remplit pas moins de huit pages ; il fallait\nencore fouiller les moindres recoins de l'histoire de ce temps, auquel Pindare\nfait de fréquentes, mais discrètes allusions ; il fallait enfin suppléer par des\nconjectures ingénieuses aux lacunes qui subsisteront toujours dans les docu­\nments d'une époque aussi reculée. A tous ces points de vue, le travail de\nM. Gaspar est des plus réussis et a mérité le premier prix qui vient de lui être\ndécerné à l'unanimité par le jury des concours universitaires.\n   Sans doute, le côté esthétique de l'œuvre de Pindare n'est ici qu'effleuré.\nMais on ne pourra l'aborder qu'après des travaux préparatoires comme celui-\nci, qui aura fourni à la haute critique littéraire un cadre objectif inébranlable.\n   De travaux de ce genre, se dégagent, en effet, des conclusions très impor­\ntantes. C'en est une déjà que de nous permettre de suivre l'évolution pro-\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "578                                  DURENDAL\n\n\n\ngressive du génie d'un auteur. Ce n'est q u e p a r u n e chronologie patiente et\nrigoureuse q u e l'on parviendra, de plus, à découvrir ce que l'on cherche\naujourd'hui à mettre davantage en lumière d a n s la littérature, à savoir l'in­\nfluence exercée par les œuvres sur les œuvres (1); et enfin, d a n s l'histoire\ngénérale, on n ' e n demeure plus à l'aphorisme banal qui n e voyait d a n s la\nlittérature q u e l'expression d e la société; à mesure que l'on creuse les\nsciences historiques, on arrive à reconnaître que la littérature est u n des\nfacteurs les plus importants d a n s la formation des sociétés policées, en propa­\ngeant ou en détruisant les croyances et les idées d o n t elles vivent.\n                                                                         C H . M.\n\n\nPHILOSOPHIE :\nL a s p h è r e d e b e a u t é , p a r MAURICE GRIVEAU. — ( P a r i s , Alcan.)\n    Cet ouvrage présente, en près d'un millier d e pages, u n e véritable somme\ndes arts, car l'ensemble des lois qui président aux p h é n o m è n e s esthétiques y\nest exposé, n o n seulement a u point de vue particulier de chaque art pris en\nsoi, mais aussi q u a n t aux relations intimes et profondes qui unissent, à travers\nles modes d'expression divers, poésie, sculpture, peinture, musique et leurs\ndérivés en u n e gigantesque synthèse.\n    Après u n essai de conciliation de la science et de la poésie, c'est-à-dire du\n « suggestif » avec « l'utilitaire », du \" sentimental \" avec le « rationnel », au\ntriple point d e vue des mobiles, des procédés et des fins, l'auteur aborde\nl'étude des lois fondamentales qu'il g r o u p e sous ce titre général : Théorie de la\npolarité. Les lois de péjoratisme des extrêmes, d'indifférence du milieu et de contraste\n des côtés, se r é s u m e n t en la loi générale de polarité.\n    Ainsi M. Griveau considère le beau comme u n état situé entre le laid et\n l'indifférent, et puisqu'il y a u n laid par excès et u n laid par défaut, étant\n d o n n é e une ligne idéale, prise pour schéma, d o n t le milieu représente l'indif­\n férent, le beau se trouve de part et d'autre de celui-ci, d o n c e n d e u x points.\n C'est d a n s cette conception que réside le caractère véritablement original de\n M. Griveau.\n     Celle-ci est appliquée, d a n s les chapitres suivants, aux différents arts, et,\n à cette occasion, sont étudiées les g a m m e s des températures, des odeurs et\n des saveurs, des sons musicaux, des couleurs, du poids et du contact, des\n formes. L a suite de l'ouvrage c o m p r e n d un intéressant tableau des arts déco­\n ratifs, et l'exposé d'une méthode p o u r apprécier l'œuvre d'art, basée sur les\n  sept circonstances classiques : Quis? Quid? Ubi? etc.\n\n\n\n    (1) « Considérant que de toutes les influences qui s'exercent dans l'histoire d'une\n littérature, la principale est celle des œuvres sur les œuvres, c'est elle que je me suis\n surtout attaché à suivre et à ressaisir dans le temps ». BRUNETIÈRE, Manuel de l'histoire\n de la littérature française. Il y a vingt ans, notre professeur de Louvain, le regretté Léon\n de Monge, dans ses excellents Sommaires, avait déjà inauguré cette conception de\n l'histoire littéraire, non plus fractionnée en autant de chapitres que dé genres,. mais fai­\n sant marcher ceux-ci de front dans la succession rigoureuse des années.,\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2992, "texte": "                                      LES LIVRES                                       579\n\n  Mentionnons aussi, et spécialement, la savante étude sur la musique, envi­\nsagée tour à tour comme dessin, mouvement et langage, et définie enfin : la\ntranscription sonore systématisée de tous les mouvements secrets provoqués en nous, soit par\nla perception du monde extérieur, soit par celle de nos propres états physiologiques et\npsychologiques.\n   Il serait intéressant d'approfondir et de discuter certaines parties de ce\nsavant ouvrage. Nous avons dû nous borner aujourd'hui à en indiquer\nbrièvement les lignes principales. Du reste, ce livre fortement pensé est à\nrelire et mérite qu'on en reparle.\n                                                                 C H . DE S.\n\n\nDIVERS :\n\nCARLYLE. — Cathédrales d'autrefois et Usines d'au-\n jourd'hui — Passé et Présent. — Traduction de CAMILLE BOS.\n   Introduction par JEAN IZOULET. — (Paris, Editions de la Revue Blanche.)\n\n   « Il n'y a pas encore de méthodisme parmi nous — c'est le moine Jocelin,\nsimple et un peu rude, qui est censé parler — et nous parlons beaucoup des\nchoses du siècle : il n'y a pas de méthodisme ; notre religion n'est pas encore\nun horrible doute s'agitant sans répit, encore moins est-elle ce cant en règle,\nqui est de beaucoup plus horrible ; c'est une haute incontestabilité dont le\nsommet touche le ciel et qui enserre, qui pénètre la vie tout entière. Si\nparfaits que nous soyons, nous sommes assemblés là, avec nos litanies, nos\ncrânes tonsurés, nos vœux de pauvreté, pour publier sans cesse et sans que\nnotre cœur nous objecte rien : Que cette vie terrestre, ses richesses et ses\npossessions, ses bonnes et ses mauvaises fortunes, ne sont, en aucune façon,\nprises en elles-mêmes, des choses réelles, mais ne sont que l'ombre de\nréalités éternelles, infinies; que ce monde fini, pareil à une apparition,\nemblème terrible, passe et repasse toujours flottant sur le grand miroir de\nl'Eternité; que la courte vie de l'homme renferme des devoirs qui sont\nimmenses, et qui, seuls, sont immenses et montent jusqu'au ciel ou\ndescendent jusqu'aux enfers. Voilà ce que publient nos pauvres litanies, ce\nque, par elles, nous nous efforçons de publier.\n   » Publié ou non, présent à la mémoire des hommes ou effacé de leur sou­\nvenir, c'est cela qui reste le fait essentiel, même à l'époque des Awkright et\ndes Joe. Mais c'est chose inouïe, quand les litanies deviennent surannées,\nquand... tous les devoirs humains et les obligations réciproques se\ntrouvent transformés en un grand devoir de paiement en espèces; quand le\ndevoir de l'homme envers l'homme se trouve réduit à lui remettre quelques\npièces de métal ou un salaire stipulé, et à le mettre ensuite à la porte ; quand\nle devoir de l'homme envers Dieu devient un cant, un doute, une pure\ninsanité, « plaisir de la vertu » ou quelque chose de ce genre... c'est chose\ninouïe, dis-je, de voir quel changement se trouve alors introduit dans les\nchoses humaines ! »\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3458, "texte": " 580                                DURENDAL\n\n\n\n      Nous copions cette page. C'est l'argument du livre, et celui-ci est touffu,\n   étrange et divers; familier et rempli de la plus haute éloquence, et narquois;\n  plein de railleries qui prennent l'accent de l'humour ou de la bonhomie ; de\n  sentences profondes proférées sur le ton de la conversation, et d'images\n  imprévues, d'allusions obscures, obscures et lumineuses comme le latin du\n  moine Jocelin, ou les yeux clairs de l'obéissant et silencieux moine Samson.\n     Carlyle nous fait un merveilleux commentaire du texte de la chronique,\n  écrite, comme il le dit, par un « pauvre moine, ignorant, stupide, supers­\n  titieux ». Quelles figures de vie profonde, sérieuse et ardente il nous fait\n  apparaître dans les phrases embryonnaires de son vieil et. naïf auteur; et\n  quelles leçons elles nous donnent, non par des paroles, des tirades roman­\n  tiques, gonflées du vain sentiment d'une liberté illusoire et vide, mais par\n  leurs actes...\n      Ecoutez encore ceci ; il s'agit de l'abbé Samson :\n      « Le grand cœur antique : si semblable à un enfant dans sa simplicité, si\n  bien homme dans sa grave solennité, dans sa profondeur ! Le ciel est\n au-dessus de lui où qu'il aille, où qu'il s'arrête sur cette terre, lui faisant de\n la terre tout entière un temple mystique, des besognes terrestres une façon de\n culte. Des créatures brillantes jettent des lueurs à travers la lumière ordinaire\n du soleil; des anges voltigent encore dans l'air, portant les messages de Dieu\n  parmi les hommes; voilà un arc-en-ciel qui a été mis entre les nuages par la\n  main de Dieu. Le merveilleux, le miracle entourent l'homme, il vit dans un\n élément de miracle : la splendeur du ciel au-dessus de sa tête, les ténèbres\n de l'enfer sous ses pieds. Une grande loi de devoir, aussi haute que ces\n deux infinis, rapetisse tout le reste et annihile tout le reste, fait le royal\n Richard aussi petit que le paysan Samson, plus petit, s'il y a lieu. — Les\n « facultés imaginatives » ? Ces «rudes âges poétiques» ? L'« élément poétique\n primitif » ? Oh! pour l'amour de Dieu, bon lecteur, ne parle plus de tout cela !\n Ce n'était pas du dilettantisme, chez l'abbé Samson. C'était une réalité et c'en\n. est une encore. »\n     « Passé et Présent»! — Monuments et poussière ! Et c'est une confusion\n de pensées, de réflexions, d'éclats de rire, amers ou indignés, de sentences,\n où passent des allusions aux choses du moment et des évocations de vérité\n éternelle : un pamphlet et un livre de foi ; des pages où l'écrivain parle\n tantôt en satirique, tantôt en prophète, où surgissent, comme les termes\n d'une espèce d'argot personnel et emblématique, l'érudit Poussière, le « va et\n vient des perruques de crin », les « marchandises ficelées de rouge »... Il\n n'y a pas d'obscurité chez Carlyle : c'est un génie de clarté et d'ordre, et il\n sait passionnément ce qu'il veut et ce qu'il croit ; mais c'est un génie\ngothique, dont les idées se formulent et s'incarnent en inépuisables images\nanimées d'une vie intense, combative et enfiévrée... Regardez attenti­\nvement toutes ces images, sans vous laisser déconcerter par leur profusion\néclatante et colorée ; et elles portent toutes le même signe — le signe de\nl'Esprit.\n    M. Camille Bos nous a donné une traduction très fidèle, ingénieuse et\npénétrante, du chef-d'œuvre de Carlyle.\n                                                                          A. G.\n"}, {"page_pdf": 678, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 862, "texte": "                                    LES LIVRES                                     58l\n\nA t r a v e r s l ' I d é a l , fragments du Journal d'un Peintre,      par AZAR DU\n MAREST. — ( P a r i s , Perrin.)\n   Préfacié d'agréable façon par M. François Coppée, ce livre d ' u n artiste\ncontient d'intéressantes études sur Eugène Carrière, l'Art au Panthéon, les Peintres\nPoètes, Alfred Bell, la Muraille et le Lauraquais de J. P a u l L a u r e n s .\n   Ce n'est p a s le lieu de discuter ici ce que M. du Marest écrit a u sujet de\nl'esthétique générale et des rapports des arts entre eux. Cet ouvrage bien\npensé, d'un style facile, parfois même u n peu trop relâché, se recommande\npar son allure vive et cavalière et le sincère amour d e l'art qui semble animer\nson auteur.\n                                                                             C H . DE S.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison09-013", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 582, "page_fin": 584, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "remettre à plus tard le compte rendu", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 679, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2080, "texte": "NOTULES\n\n\n\n   Collège Saint-Jean Berchmans, Anvers. —Le 4 août, a eu\n lieu, au collège Saint-Jean Berchmans, la première représentation de la Ren-\n contre des Rois Mages, mystère évangélique en vers par Gaston della Faille de\n Leverghem, mis en musique par le savant et délicat musicologue qu'est l'abbé\n Verhelst.\n    S'il ne s'agissait que d'une représentation quelconque de distribution de\nprix, nous n'en importunerions pas les lecteurs de Durendal. Mais nous croyons\nen en parlant, les mettre au courant d'un vrai événement artistique et leur\nsignaler ce fait à noter : qu'avec les ressources restreintes d'une scène de col­\nlège, on peut arriver à un très puissant effet. Analyser le libretto et la musique\nnous entraînerait trop loin ; et nous devons nous contenter, ici, de parler de\nl'exécution seule. L'orchestre était celui des concerts populaires, dont on connaît\nla supériorité; les chanteurs étaient des amateurs et des professeurs qui ont\nfait le plus grand honneur aux espérances qu'on avait mis en eux; les prin­\ncipaux rôles, ceux des trois rois, étaient tenus par des élèves du collège,\navec une conviction émue, un enthousiasme religieux et une aisance de\ndiction parfaite.\n    L'abbé Verhelst, qui cultive la peinture aussi brillamment que la musique,\ns'était chargé des décors et de la mise en scène; et c'était plaisir de voir dans\ncette fraîche oasis, dont un couchant sur le désert rehaussait les éclatantes\nvégétations, défiler les trois caravanes en costume oriental, d'une harmonie\nde tons délicieuse, ayant chacune à leur tête son roi, dans toute la majesté\ndes draperies hiératiques et des scintillants bijoux. Nous félicitons tout\nspécialement, l'abbé Verhelst, de son hymne de foi, de sa chanson du gynécée, de\nses danses orientales et du chœur final à l'étoile. Il y a là, plus qu'une œuvre\nméritoire : c'est de belle et bonne venue, d'un lyrisme de haut envol et d'une\ntechnique très sûre. Mené par l'auteur lui-même, l'orchestre a nuancé délica­\ntement, vigoureusement soutenu les voix sans les noyer. Certains traits\n"}, {"page_pdf": 680, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2960, "texte": "                                   NOTULES                                   583\n\nde flûte, de cor, de harpe ont été rendus avec une légèreté aérienne ; et\nle morceau final, où le splendide thème de l'étoile monte comme l'espérance,\nau milieu de cette nuit de Judée, tandis que la scène demeure vide, a été salué\npar des applaudissements émus et, d'ailleurs, fort mérités. Il est question\nd'une reprise de la Rencontre des mages, cet hiver, au profit d'une œuvre chari­\ntable... Espérons que M. le directeur du collège Saint-Jean Berchmans, qui\na sa large part à cette manifestation d'art, en favorisera une seconde, qui est,\nnous n'en doutons pas, appelée au même succès et dont les pauvres recueil­\nleront un bénéfice ; n'est-ce pas la destinée la plus sublime qu'on puisse sou­\nhaiter à l'Art, que de louer Dieu et secourir la misère?\n\n\n\n                                       ***\n\n\n\n  U n e x e m p l e à i m i t e r . — L'Association des CHANTEURS DE SAINT-\nBONIFACE a exécuté, à l'occasion de la fête de l'Assomption, la messe du jour\nen Plain-chant grégorien. Nous ne saurions assez l'en louer. Dans toutes nos\néglises, sous prétexte de rehausser les cérémonies des grandes fêtes, on exé­\ncute des messes tintamaresques, d'un goût déplorable, à grand fracas, sans\npiété et sans art. On en sort abasourdi et en se demandant si c'est à un opéra\nou à une fête religieuse qu'on a assisté.\n   Pourquoi ne pas exécuter tout simplement la messe du jour. Les messes du\nrépertoire grégorien sont d'une beauté merveilleuse dans leur grandiose et\nmajestueuse simplicité. L'Église a son art à elle et il est prestigieux. Nous\nn'avons pas besoin de recourir au répertoire des théâtres dont la musique\nn'est pas à sa place à l'église. Il y est tout à fait indécent. Nous ne nous\nlasserons pas de protester contre cet abus sacrilège.\n   Ce dont il faut aussi hautement féliciter les Chanteurs de Saint-Boniface, c'est\nd'avoir exécuté intégralement la messe grégorienne, ce qui ne se fait plus dans\naucune église, pas même dans celles où par hasard on exécute parfois, par\ndistraction sans doute, ou pour ne pas en perdre l'habitude, du plain-chant.\n   Ces messes grégoriennes sont de toute beauté quand elles sont convena­\nblement et intégralement exécutées, comme elles le sont, par exemple, à\nl'abbaye de Maredsous et comme la messe de l'Assomption l'a. été à\nl'église Saint-Boniface.\n   Plus jamais on n'exécute dans nos églises ni l'Introït, ni le Graduel, ni\nl'Oftertoire, ni la Communion, qui sont la plupart du temps des chefs-d'œuvre\nd'art musical religieux et qui élèvent l'âme tant par la beauté des paroles\ninspirées, que par la musique suave et forte qui les chante.\n   Ces chants incomparables sont remplacés dans nos églises par des Ave\nMaria et des O Salutaris tout à fait grotesques, roucoules par des soi-disant\nvirtuoses et à défaut de ceux-ci par des stupides solos de violon ou de\nvioloncelle !\n   Tout cela est lamentable et hautement méprisable.\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2135, "texte": " 584                               DURENDAL\n\n\n  Nous félicitons vivement les Chanteurs de Saint-Boniface d'avoir remplacé\nces exaspérantes musiques de kermesse par la splendide musique religieuse\nque nous ont légué les grands siècles catholiques.\n  Puissent-ils avoir de nombreux imitateurs en Belgique !\n  Hélas! n'est-ce pas un vœu platonique que nous formons-là!\n  Nous le craignons.\n\n\n                                       * *\n\n\n   L a G a z e t t e n u m i s m a t i q u e de M. CHARLES DUPRIÉ, a donné\ndans deux de ses récents fascicules d'admirables reproductions d'oeuvres\nd'art de nos plus distingués artistes modernes de la médaille. Une des\nplanches reproduit des plaquettes exquises de Dupré et Roty, deux artistes\nfrançais. On se souvient sans doute des belles médailles religieuses\nexposées par ce dernier à notre Salon d'art religieux. Elles ont fait l'admiration\nde tous les visiteurs. Les œuvres de Dupré et Roty sont d'une poésie intense\net pénétrante. Une autre planche reproduit la superbe médaille commandée\nà notre compatriote Devreese par la ville de Bruxelles et frappée en l'hon­\nneur de notre ancien bourgmestre Charles Buls, ainsi que deux autres\nmédailles du même artiste. Elles sont splendides toutes les trois et font le\nplus grand honneur à l'artiste graveur.\n\n\n\n\n   Le Livre d'or de la révélation chrétienne, tel est le titre\nd'un ouvrage ayant pour auteurs deux dominicains, les PÈRES SERTILLONGES\net DIDON, et qui vient d'être luxueusement édité en deux volumes in-folio,\norné de cent vingt-six reproductions chromolithographiques des chefs-d'œuvre\nde l'art chrétien, par les éditeurs Le Soudier, de Paris et O. Schepens, de\nBruxelles. Le Nouveau Testament, œuvre du Père Didon, a seul paru. Le prix\nde chaque volume relié est de 150 francs. On a fait une édition de luxe sans\nreproductions, avec les portraits des auteurs, dont le prix est de 5o francs,\nrelié. Le second volume, seul paru jusqu'ici des deux éditions, est en vente\nchez Schepens et Cie, rue Treurenberg, 16, à Bruxelles.\n   Nous reparlerons de ce livre. L'abondance des matières nous force à en\nremettre à plus tard le compte rendu.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 610, "texte": ""}, {"page_pdf": 611, "texte": ""}, {"page_pdf": 612, "texte": ""}, {"page_pdf": 613, "texte": ""}, {"page_pdf": 614, "texte": "        Madame Marie du Sacre=Cœur\n\n\n                                  A Madame la Comtesse E D . DE LIEDEKERKE.\n\n\n\n                  MADAME Marie du Sacré-Cœur vient de mourir en France. Nos\n                    lecteurs se souviennent de l'intéressante et remarquable\n                    étude que consacra à l'œuvre de cette femme éminente,\n                    notre collaboratrice Madame la Comtesse Ed. de Liede­\n                    kerke. On se rappelle les discussions que la publication\n                    des livres de Madame Marie du Sacré-Cœur suscita. Il\n                    n'en pouvait être autrement. Elle bousculait des préjugés,\n                    elle éventrait la routine, elle stigmatisait les tares, elle fla­\n                    gellait les abus, elle lançait des idées neuves, larges et\noriginales. Et c'était une femme qui avait ces belles audaces. Bien plus, c'était\nune femme catholique, que dis-je, une religieuse qui prenait cette fière attitude\net avait ce noble courage. On devait nécessairement la contrecarrer stupide­\nment et la combattre bêtement. C'était fatal ! Car le monde est peuplé de sots,\nqui ont peur des grandes idées, parce que leur cervelle éclaterait si par\nimpossible elles y entraient.\n   Chaque fois qu'une personnalité supérieure s'affirme, toute la cohue des\nimbéciles, qui, au dire des Saintes Écritures, sont innombrables et qui\npourrissent le monde par leur bêtise, se rue sur elle pour l'empêcher d'accom­\nplir sa mission. Heureusement, il y a toujours le petit troupeau des âmes\nd'élite pour recueillir la bonne semence jetée au monde par le penseur.\nEt cette semence prend racine et se développe dans ces âmes et, communi­\nquée par elles à d'autres âmes, finit par couvrir la terre de fleurs et de fruits.\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "522                               DURENDAL\n\n\n   Madame Marie du Sacré-Cœur a quitté ce monde qui n'était pas digne\nd'elle, mais ses enseignements restent. Ils ont déjà produit l'impression néces­\nsaire sur un nombre suffisant d'esprits réfléchis et leur salutaire influence\ns'affirmera de plus en plus dans l'avenir. Nous engageons vivement tous ceux\nqui ont charge d'âme, qui ont embrassé cette sublime, mais délicate mission\nde l'éducation de la jeune fille catholique, à méditer et à pratiquer les livres\nde cette femme de cœur et de. génie.\n   Jamais éducatrice n'a compris comme elle la nature de la jeune fille et ce\nqu'il faut pour en faire, non pas une poupée, un joujou de bébé, un bibelot\nde salon, mais un être fort, sensé et distingué.\n    Madame Marie du Sacré-Cœur était une femme vraiment supérieure et cela\nen tous les domaines. Elle était douée d'une rare intelligence et d'un jugement\nincomparable. Son cœur était un trésor de bonté et d'affection dont elle dis­\ntribuait sans compter les richesses.\n    D'un œil sain et serein elle contemplait l'évolution des événements de son\ntemps pour en dégager la philosophie et en déduire les conséquences logiques.\n    Les événements humains, bien qu'humains, sont absolument indépendants\ndes volontés humaines. L'homme qui se berce éternellement d'illusions et\ndont l'existence n'est qu'un enchaînement de désillusions, se figure volontiers\ndans son orgueil qu'il les dirige. Il n'en est rien. Ils arrivent et se succèdent\nindépendamment de son bon plaisir. Et alors qu'il croit les diriger, il est tout\nsimplement mené, et mené comme un enfant, par eux. S'il regimbe, ce n'est\npas l'événement qui rate, c'est l'homme qui est brisé par lui. L'homme supé­\nrieur a le sens de ce fait, et il fait tous ses efforts pour saisir la philosophie\nintime des événements de son temps, pour se mettre à leur hauteur, pour en\ntirer parti le plus possible et pour les rendre féconds en œuvres de bonté et\n de beauté. Ce qui se peut toujours, car chaque siècle, si bousculé soit-il par\nles passions des hommes, a son beau côté.\n    C'est ce qu'avait compris Madame Marie du Sacré-Cœur. Elle comprit son\ntemps comme personne ne le comprenait, du moins au point de vue où elle se\nplaçait. Elle étudiait les événements du passé, elle regardait ceux du présent,\n elle préparait ceux de l'avenir. Les événements du passé lui donnaient de\nfortes leçons. Ceux du présent l'effrayaient, et avec raison. Toute son ambi­\n tion était d'adapter les âmes à ceux de l'avenir.\n    Créer des AMES pour les donner à Dieu, à l'Église, à la société, voilà ce\n qu'elle ambitionnait; créer des âmes et non pas des avortons, des âmes et non\n pas des êtres pusillanimes, débiles, malingres, névrosés, sans volonté, sans\n idée, sans foi, sans amour. Tel fut le rêve magnifique de cette âme, qui était\n encore plus magnifique que son rêve. Et ce rêve, c'est dans l'éducation de la\n jeune fille qu'elle chercha surtout à en faire une réalité.\n    La jeune âme qui serait élevée d'après les principes d'éducation contenus\n dans les livres de Madame Marie du Sacré-Cœur, serait, au point de vue de\n la piété, le plus bel idéal de jeune fille chrétienne qui se puisse rêver, géné­\n reuse et virile dans sa Foi et passionnée d'amour pour Dieu, non d'un amour\n de bigote concentré en d'invraisemblables et innommables petites pratiques\n de dévotion niaises, mais de cet amour fort qui engendre les martyrs et qui,\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "                        MADAME MARIE DU SACRÉ-CŒUR                                        523\n\n\nen fait de dévotion, s'affirme par la pratiqué de l'essentielle, celle de l'Eglise,\ncelle de la splendide, merveilleuse et si poétique liturgie catholique (1).\n   « Le Christianisme, écrivait cette admirable éducatrice chrétienne, ne\nconsiste pas uniquement dans les pratiques extérieures, dans la multiplicité des\ndévotions sans âme, et souvent sans raison, pas plus qu'il ne suffit, pour être\nchrétien, d'être collectionneur de médailles, de scapulaires et autres dévo­\ntions. Le Christianisme est une doctrine qui, s'infusant, pour en devenir\npartie intégrante, dans la vie du chrétien, fait circuler dans son être, dans\ntoutes ses actions, une sève spéciale, ayant sa source dans le Credo. Cette\nFoi là, doit faire battre le cœur et circuler le sang, être le régulateur de la\nvie, le principe directif de toute l'existence. Le chrétien est l'être énergique\net fort qui, né du sang de la flagellation, pénétré de la grandeur du Calvaire,\nmet au second plan dans sa vie l'intérêt personnel, pour sacrifier tout au\ndevoir et à l'abnégation. S'il faut donner son sang, il sait que Jésus a versé\ntout le sien; s'il faut abandonner des honneurs pour accepter l'ignominie,\nil a assisté au couronnement d'épine, et ce n'est pas en vain qu'il est\ndisciple de Jésus. »\n   Quelle sublime leçon! Une seule page de cette élévation devrait suffire\npour faire aimer et vénérer celle qui l'a écrite avec une plume trempée dans\nle sang du Christ !\n   Les leçons de religion que Madame Marie du Sacré-Cœur inscrivit dans son\nprogramme d'éducation, feront de la jeune fille un esprit à la Foi robuste,\nfortement trempé et inébranlable. Les vaines querelles des petits philosophes\nhumains contemporains, les sots préjugés antireligieux d'un monde fat et\nsensuel, les grotesques et abracadabrantes calomnies sans cesse renouvelées\net ressassées, et contre l'Evangile, et contre le Christ, et contre l'Eglise,\nn'auront aucune prise sur des intelligences féminines cuirassées par un tel\nenseignement.\n   Quant à l'éducation de l'esprit, on sait combien pauvre et maigre est la ration\nqu'on sert en général à la jeune fille. Tous les livres à l'usage des élèves du\nsexe féminin en font foi. La jeune fille sort de classe avec un bagage intel­\nlectuel excessivement mince. En réalité, c'est le néant ! Elle ne sait rien ou\npresque rien. Elle ne connaît les choses que par leur petit côté. Elle a une\ntoute petite idée de tout. Elle ne connaît rien à fond. Madame Marie du\nSacré-Cœur voulait meubler l'intelligence de la femme, non seulement d'une\nconnaissance raisonnée de la Foi, mais aussi de solides notions philoso­\nphiques, morales, scientifiques et même économiques.\n     Pourquoi donc, écrivait-elle encore, au lieu de retenir si longtemps nos\njeunes filles sur l'histoire antique, grecque et romaine, ne leur donnerions-\nnous pas des notions élémentaires de droit et de législation, étudiées à la\nlumière des grands principes de justice et d'honnêteté? Pourquoi aussi ne\nles mettrions-nous pas un peu au courant des grandes questions qui sont les\n\n\n  (1) « N'habituons pas nos enfants à toutes ces jolies prières qui font pleurer, contentons-\nnous des formules si belles, si substantielles, si chrétiennes surtout de la Sainte Liturgie. »\n                                                           (Mme MARIE DU SACRÉ-CŒUR.)\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "524                               DURENDAL\n\n\ncauses initiales des secousses actuelles : questions religieuses, questions\nphilosophiques, questions sociales, questions d'économie politique? Non pour\nqu'elles en fassent leur occupation, mais pour que, lorsqu'elles en parleront,\npuisque tout le monde en parle, elles y apportent des idées saines et justes,\npour qu'elles puissent défendre la cause de Dieu, celle de la justice, et pour\nqu'elle ne risquent pas de perdre leur Foi ».\n    Il est inutile que j'insiste davantage sur le programme d'éducation à la fois\nreligieuse et intellectuelle de cette grande éducatrice. Il a été suffisamment\nexposé ici, et d'une façon très sérieuse en même temps que très ferme, par\nM me la Comtesse Ed. de Liedekerke. Je ne pourrais que répéter moins\nbien ce qu'elle a si parfaitement écrit.\n    Mais je n'ai pas voulu laisser partir cette âme vaillante de ce monde, sans\nrendre hommage à son zèle de feu et à son courage, et sans lui envoyer, au\nnom de Durendal, un salut de regret, d'affection et de haute et enthousiaste\nsympathie. Les femmes supérieures sont tellement nécessaires à notre monde\ninquiet, désemparé et échevelé, qu'on ne saurait trop regretter le départ\nprématuré d'une seule.\n    Heureusement celle que nous regrettons n'est pas morte tout entière. Elle\nvit et vivra éternellement dans son œuvre écrite, si puissante et si vigou­\nreuse, si merveilleusement, si fortement pensée et si délicatement formulée.\nMères de famille, éducatrices, institutrices, lisez cette œuvre. Faites-en\nvotre livre de chevet. Méditez-le. Il ne suffit pas de le lire. Il est trop\nsubstantiel pour qu'une simple lecture suffise à en épuiser la sève exubé­\nrante. Vous en tirerez plus de profit, qu'en lisant toute la bibliothèque de\ntant de livres fades composés par des médiocrités, sur la grande question de\nl'éducation féminine, qui préoccupe comme de juste, de plus en plus, ce\ndont nous nous réjouissons, tous les gens qui pensent et qui ont l'âme un\npeu haute.\n   On sait les idiotes calomnies dont les sots ont abreuvé Mme Marie du\nSacré-Cœur aux premières heures. Il est difficile de se faire une idée de la\nhaute fantaisie des fables inventées sur son compte par ses ennemis, où « la\nreligieuse, pas plus que la femme, n'était épargnée ». On alla jusqu'à dire\nqu'elle supprimait la messe de son programme d'éducation ! On lui imputait\ndes phrases qu'elle n'avait jamais écrites. « Que de phrases ont été placées\nentre guillemets et reproduites à l'infini comme extraites de mon livre, et qui\nne renferment pas un mot de moi ! D'autres sont si foncièrement dénaturées\nqu'elles laissent l'impression radicalement contraire à celle que j'ai eu\nl'intention de produire. » Ce fut une bien douloureuse et cruelle amertume\npour cette âme délicate et exquise.\n    Mais les beaux jours ne sont-ils pas précédés du brouillard? Celui-ci ne\ntarde pas à être évaporé par la force du beau et bon soleil. Il lance en gerbes\nlumineuses sur la terre ses rayons d'or et aussitôt tout rit dans la nature.\nLe ciel déploie son voile d'azur. Les fleurs ouvrent leur calice et parfument\nl'atmosphère. Les oiseaux gazouillent dans les arbres. Les grillons chantent\ndans les blés. Les abeilles bourdonnent dans le cœur des roses.. Les poules\ncaquètent dans la basse-cour. L'âme humaine s'épanouit dans la vie et\npartage la joie universelle.\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "                      MADAME MARIE DU S A C R É - C Œ U R                     525\n\n     Le mélancolique hiver aux journées noires assombries d'épais nuages, qui\n  inaugura le laborieux apostolat de la vaillante éducatrice dans la vigne du\n   Maître, ne tarda pas à faire place à un serein et joyeux printemps plein de\n  promesses pour l'été à venir. Le Christ consola et soutint lui-même sa Fille,\n  sa Vierge, son Epouse, par la bouche de son Vicaire : « Lève-toi, mon amie,\n  lui dit-il avec l'auteur du Cantique, et viens. Voilà que l'hiver est passé, la\n  froide bise s'est évanouie et les fleurs ont fait leur apparition dans\n  notre vigne ».\n     Si Mme Marie du Sacré-Cœur fut combattue, et combien durement et injus­\n  tement, même par des catholiques, elle eut la consolation bientôt d'être puis­\n  samment encouragée et soutenue par la plus auguste autorité qu'il y ait sur la\n  terre. Et ce détail nous le tenons d'elle-même. Elle nous avait prié, dans sa\n  douce modestie, de ne pas trop en faire état durant sa vie. Mais sa mort nous\n  autorise à le faire maintenant.\n    Léon XIII fit venir à Rome l'illustre religieuse. Elle n'eut pas de peine à\n convaincre un esprit aussi pénétrant et aussi élevé, et qui est sans conteste le\n  plus puissant cerveau de ce siècle. Du coup, le Pape saisit l'élévation et la\n poitée des puissantes et fécondes idées éducatrices de la religieuse. Il devina\n les desseins de Dieu sur elle. Il lui dit qu'elle avait une mission et une\n mission magnifique à accomplir en France, et qu'elle ne devait pas broncher,\n ni se laisser intimider par les faibles et les pusillanimes. « Ils vous attaque­\n ront, lui disait le Saint Père, ils vous calomnieront. Il y a même des catho­\n liques qui ne vous comprendront pas. Moi-même je serai peut-être impuissant\n à vous aider. Mais je vous approuve, je vous bénis et Dieu est avec vous.\n Cela doit vous suffire ! »\n    Elle fut bien vengée, par ces fortes paroles venant de si haut, de toutes les\n vilénies dont elle fut l'objet dans le principe.\n    La voilà partie, mais son œuvre reste. Elle est en bonnes mains. On nous\n écrit de Paris que l'institution de Sainte-Paul est florissante, que le nombre des\n élèves s'accroît sans cesse, qu'ils remportent des succès inouïs même aux\n examens officiels.\n    Et ce qui reste surtout, c'est l'œuvre écrite de cette âme d'élite, cet admi­\nrable manuel de l'éducation de la femme catholique, où tous ceux qui ont pris\nà leur charge la redoutable mission de faire de grandes et vraies chrétiennes,\ndes femmes fortes et distinguées, trouveront éternellement les enseignements\nles plus sérieux, les plus complets et les plus remarquables qui aient jamais\nété donnés sur cette matière délicate. Ce livre suffit, à mon avis. Il remplace\navantageusement et définitivement tous ceux qui ont été écrits jusqu'à ce\njour sur ce sujet.\n    Mme Marie du Sacré-Cœur a traité la matière à fond ; elle l'a épuisée, pour\nainsi dire, et elle l'a fait avec une maîtrise sans égale.\n\n                                                            HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "     Les Fleurs Légendaires\n                  des Pays du Ciel\n\n                              (Suite)\n\n\n\n\n                                IV\n\n                   Les Titans Malheureux\n              AVANT les   dieux, les Titans possédaient le Ciel,\n                 la Terre et l'Eau. Mais les dieux vinrent, et\n                 Zeus gardait les foudres dans sa main, et le\n                 Feu lui obéissait.\n                    Il y avait le vieux Titan Atlas qui était plein\n                 d'orgueil à cause de sa force, et de son corps si\n                grand et de ses bras robustes qui portaient,\n                 sans fatigue, un monde. Et Zeus punit Atlas en\nchargeant ses épaules du Ciel immense et courbe qu'il devait\nsoutenir.\n  Et iLétait là, sans ami, immobile et pesant comme une mon­\ntagne très haute. Et le Jour et la Nuit passaient devant ses\nyeux sans s'arrêter jamais. Et la porte de l'Orient, et la porte\nde l'Occident s'ouvraient et se fermaient en même temps sur\neux, aux deux bouts du Ciel étoile que soutenait le vieil Atlas.\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "           LES FLEURS LÉGENDAIRES DES PAYS DU CIEL               527\n\n\n   C'est ainsi qu'il vécut sa longue éternité.\n   Et Prométhée, frère du grand Atlas, était l'ami des hommes.\nIl allumait pour eux le feu de leur foyer et le faisait jaillir des\nbranches sèches et le faisait brûler avec des flammes claires.\nMais Zeus souffla sur le foyer des hommes et éteignit la joie de\nleurs maisons. Alors Prométhée s'éleva dans un char ailé mer­\nveilleux; il s'éleva jusqu'au Soleil, en prit une étincelle, la mit\ndans un roseau et la porta aux hommes. Mais tandis que le feu\ndu Ciel brillait dans la maison des hommes, Zeus châtiait\ndurement Prométhée. Il l'enchaîna sur un rocher au bord de\nl'Océan, et les douces Océanides, les filles de la Mer, pleurant\ncomme des femmes, le plaignaient dans leurs chants, et toute la\nMer gémissait autour du grand captif qui ne voulait se\nlamenter. Et Zeus lui envoyait chaque matin son aigle, et\nl'aigle, vorace et cruel, mangeait le foie de Prométhée dans sa\npoitrine; le foie se reformait sans cesse et le supplice était\nsans fin.\n   Mais Hercule vint un jour : il était le plus fort, il était bon et\nZeus l'aimait. Hercule brisa les anneaux dans la pierre et déli­\nvra le triste Prométhée.\n   Il y avait encore Epiméthée, le frère des autres Titans, et qui\nvivait parmi les hommes. Et Zeus, pour se venger d'eux tous,\nleur envoya Pandore.\n   Elle était parfaitement belle. Les dieux l'avaient pétrie de\nterre, avec des larmes et de l'eau, et Zeus l'avait touchée pour lui\ndonner la vie.\n   Pandore vint parmi les hommes et demeura auprès d'Epimé-\nthée. Elle avait apporté du Ciel un vase clos renfermant des\nchoses précieuses qu'elle-même ne savait pas. Et chez Epimé­\nthée, par un ordre de Zeus, elle avait déposé le vase. Mais, à la\nfin, parce qu'Epiméthée et les hommes l'en suppliaient, Pan­\ndore prit le vase avec ses belles mains et en souleva le cou­\nvercle. Alors il en sortit, dans un tourbillon noir, tous les\nmaux de la terre : les maladies, les fatigues, la faim, la pau­\nvreté, tous les tourments...\n   Mais, près des hommes, au bord du vase refermé, restait avec\nses ailes pures, l'Espérance aux beaux yeux que retenait Pan­\ndore afin de consoler le monde.\n   Et ceci est l'histoire des Titans malheureux que les dieux\nont vaincus.\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": "528                         DURENDAL\n\n\n\n\n                                V\n\n                   Narcisse à la Fontaine\n\n   Narcisse, l'enfant du fleuve qui coule dans la Grèce en for­\nmant de belles fontaines, s'étant assis, regardait l'eau.    .\n   Et dans l'eau, les yeux de Narcisse le regardaient aussi comme\nune double image. Et Narcisse fut joyeux et se pencha plus fort,\nse pencha, se pencha comme une tige souple et riait de bonheur\nà l'autre visage approché.\n   Narcisse mira son front, ses cheveux, son cou blanc, son\nregard bleu, ses lèvres. Narcisse aima l'autre Narcisse et\nvoulut l'embrasser. Mais la Fontaine recevant le baiser, prit\nl'enfant tout entier dans ses eaux transparentes et le changea\n en fleur.\n   Et la fleur mira sa corolle, son col penché, sa grâce fine,\nau bord de la fontaine où s'accomplit ainsi sa merveilleuse\n destinée.\n\n                                VI\n\n                      Le Berger endormi\n\n   Dans les plaines du Ciel, Argos aux yeux nombreux gardait\nune génisse blanche. Et c'était Io, la jeune fille qu'une déesse\navait ainsi changée. Et Io portait au front la lune dont on voit\nles cornes brillantes dès que le jour s'enfuit.\n   Argos, le pâtre aux cent yeux vigilants, surveillait Io, la pri­\nsonnière. Mais Hermès, traversant le ciel au point du jour, s'en\nvint fermer les portes de la nuit. Il s'arrêta voyant la tristesse de\nIo, immobile au milieu des étoiles brillantes qui étaient les\ncent yeux d'Argos. Il s'arrêta et prit sa flûte et en joua très dou­\ncement.\n   Et le berger du ciel peu à peu s'endormit. Hermès, éteignant\nles étoiles, fermait ses nombreuses paupières et la génisse\nblanche, libre enfin, disparut emportant à son front le croissant\n rose de la lune.\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": "           LES FLEURS LEGENDAIRES DES PAYS DU CIEL            520,\n\n\n\n\n                               VII\n\n                   Les Cinquante Pleureuses\n\n   Un grand vaisseau passait sur les flots de la mer. 11 venait de\nl'Egypte et volait vers la Grèce comme un oiseau rapide, et por­\ntait sous ses voiles Danaos et ses filles.\n   Car Danaos, le roi, et les cinquante Danaïdes s'enfuyaient\npoursuivis par Egyptos et tous ses fils.\n   Et les fils d'Egyptos voulaient prendre pour femmes, les filles\nde Danaos qui ne le voulaient pas. Et quand le grand vaisseau\ntoucha la terre grecque, on voyait au loin sur les eaux se hâter\nles barques d'Egypte. Et Pélasgos, le bon roi de la ville où\navaient abordé les tristes Danaïdes, promit qu'il les protégerait.\n   Mais les fils d'Egyptos venus sur le rivage luttèrent contre\nles guerriers de la ville et enlevèrent les filles de Danaos, qui\ncriaient de détresse, et détestant leurs maîtres, cherchaient à\nles faire mourir.\n   Or, une nuit les filles de Danaos, devenues folles de douleur,\ntuèrent les fils d'Egyptos. Alors commença leur supplice. Et les\ncinquante sœurs condamnées par les dieux à n'espérer jamais, se\nsuivaient en marchant de la source à la tonne qu'elles s'effor­\nçaient de remplir. La tonne immense était sans fond. L'eau des\ncruches fuyait comme leur courage épuisé et leurs larmes tom­\nbaient avec cette eau méchante dans le vide éternel.\n\n\n                              VIII\n\n                    Eurydice au Doux Nom\n\n   En ce temps-là, vivait dans le pays de Thrace, un merveilleux\nenfant. Il s'appelait Orphée, et son nom signifie lumière qui\nguérit, car ceux qui l'approchaient, voyant ses beaux regards, et\nsa chevelure dorée, et toute la splendeur et la douceur de sa\nbonté, en recevaient, comme une vraie lumière,\"la bénédiction\net la joie. Mais quand Orphée chantait, avec sa lyre en main,\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": "530                         DURENDAL\n\n\ndes prières aux dieux, les feuilles mêmes dans les arbres fris­\nsonnaient de bonheur, et les panthères adoucies suivaient ses\npas mélodieux en caressant de leur fourrure ses pieds nus.\n   Orphée un jour quitta son pays, et partit. Il voyagea par les\nmontagnes, et le long de la mer et dans la vieille Egypte où des\nprêtres savants lui enseignèrent maintes choses. Alors, étant\nvenu dans la Grèce au ciel clair, il comprit tout à coup la langue\nde ses dieux, et servait Zeus, Dionysos et Apollon et chantait\npour eux tous ses chants.\n   Ce fut dans un lieu plein de fleurs qu'Orphée rencontra Eury­\ndice. Il l'aima plus que tout au monde et devint son époux. Et\nquand Orphée disait le doux nom d'Eurydice, il n'y avait nulle\nmusique qui fût plus belle que sa voix.\n   Mais Eurydice, un jour, courant dans la forêt, fut atteinte\npar un serpent dont la morsure la tua. Son ombre descendit où\nles dieux de la mort gardent tous ceux qui meurent. Et Orphée\ns'en alla, et seul avec sa lyre, marchait sous les grands arbres,\nchantant comme l'on pleure.\n   Et les dieux l'ayant entendu, pour ces chants merveilleux\neurent pitié de lui. Et Orphée sut par eux le chemin bien\ncaché du royaume des Ombres, et qu'ayant trouvé Eurydice, il\npourrait l'emmener s'il marchait devant elle détournant le visage\net ne prononçait pas son nom avant d'avoir revu la clarté du\nsoleil.\n   Orphée portant sa lyre, gagna les plaines d'ombre où les dieux\nde la mort gardaient son Eurydice. Il la vit, et son nom\ns'échappa de ses lèvres, et, malgré lui, parce qu'il aimait tant et\nque sa joie était immense et le chemin trop long jusqu'au Soleil\npromis, il se retourna lui parlant avec sa voix mélodieuse.\n   Mais, dans cet instant même, elle s'effaça de sa vue et retourna\nparmi les ombres : Ainsi l'avaient voulu les dieux.\n   Orphée revit le jour; et chantant comme on pleure, le doux\nnom d'Eurydice, bientôt se coucha et mourut.\n   Et c'était dans un lieu rempli de fleurs nouvelles et dans une\nsaison pleine de souvenirs.\n  (A continuer.)                             JEAN DOMINIQUE.\n"}, {"page_pdf": 624, "texte": "                                                          (Photo   Alinari de Florence)\nLA RENCONTRE DE SAINT FRANÇOIS ET DE SAINT D O M I N I Q U E\n                               GOZZOU\n               (Eglise de Saint-François, à Montefalco)\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": ""}, {"page_pdf": 626, "texte": "Introduction à un Cours\n                              d'Histoire de la Peinture\"\n\n\n                  LORS des belles fêtes par lesquelles Anvers célébra naguère\n                    avec tant d'éclat le trois-centième anniversaire de la nais­\n                    sance d'Antoine Van Dyck, parmi tous les discours pro­\n                    noncés dans la grande séance académique et au pied de\n                    la statue de l'illustre peintre, deux paroles me frappèrent\n                    particulièrement et sont restées gravées dans ma mémoire.\n                       Chargé de palmes et de couronnes, le long cortège des\n                    nombreuses délégations envoyées par tous les pays de\n                    l'Europe, venait de déboucher sur la petite place de\nl'Ancien Musée et se massait en rangs serrés autour de la statue. Les derniers\naccents d'un hymne chanté par des chœurs d'enfants cachés dans les\nbosquets du jardin de l'Académie venaient de s'éteindre.\n   Par cette chaude et calme après-midi d'été, cette place remplie d'hommes\nrecueillis devenait comme un sanctuaire au centre de la vieille ville. Un\nsilence absolu s'était établi, lorsque le bourgmestre Van Ryswyck monta les\nmarches du socle de la statue et se mit à parler de l'aimable et glorieux\nenfant d'Anvers, avec l'éloquence émouvante et facile qu'on lui connaît :\n   « Les rares qualités, dit-il, qui distinguaient l'artiste que nous remémorons\naujourd'hui, cette compréhension innée du Beau avec cette force étonnante\n\n\n   (1) Cette conférence fut donnée devant l'auditoire de l'extension universitaire catho­\nlique pour dames d'Anvers, en manière d'introduction à un cours d'histoire de la peinture.\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "532                                  DURENDAL\n\n\nau travail, à qui les devait-il ? Après Dieu c'était l'esprit profondément artis­\ntique du peuple anversois qui les lui avait données. Sa mère était une femme\nd'élite, probe, active et vouant à l'art ce culte qui distingue notre popula­\ntion depuis de longs siècles.\n    » Et de nos jours encore, continua-t-il, lorsqu'une jeune mère rêve près du\nberceau de son premier-né, quel genre de bonheur, de succès et de gloire\nentrevoit-elle pour lui ? Le voit-elle couvert des lauriers du soldat victo­\nrieux, rêve-t-elle de le voir briller dans les assemblées politiques et devenir\nun personnage influent dans l'Etat? Son idéal est plus modeste et en même\ntemps plus élevé. A travers ses sourires et ses larmes, elle le voit couronné\ndans les concours de l'académie, fêté par les touchantes acclamations de ses\nconcitoyens et plus tard devenu l'émule de ces grands artistes qui font la\ngloire de sa ville natale et dont les noms lui sont rarement inconnus. Voilà\nle rêve de la vraie mère anversoise près du berceau de son fils, et ces rêves\nne sont pas sans influence sur la première éducation (1). »\n    Et dans la grande séance académique où les orateurs des plus illustres\ncorps artistiques s'étaient fait applaudir, notre savant historien, M. Max\nRooses, analysant le talent si complexe de Van Dyck, s'arrêtait avec une\nprofonde admiration devant ses : Mater Dolorosa et ses Pieta. De toutes ses\npeintures religieuses, disait-il, celles où il traite ce sujet et il semble l'avoir\nabordé souvent avec prédilection, sont les plus empoignantes et les mieux\nexécutées. Il a réussi à exprimer d'une manière aussi intime que magistrale\n la douleur de la Vierge-mère devant le corps inanimé de son divin Fils.\n    Ces paroles me paraissent un juste hommage rendu à l'influence de la\nfemme dans les arts et spécialement dans la peinture. Ses joies les plus\nintimes comme ses douleurs les plus sacrées s'y trouvent en contact direct\n avec les émotions artistiques, les pénètrent et les exaltent.\n    La femme effectivement occupe une large part dans la formation de l'âme\nde l'artiste. Cette influence exercée dès l'enfance est souvent décisive. Et\n plus tard, c'est en elle encore que l'artiste trouve l'inspiratrice de ses compo­\nsitions les plus attrayantes, les plus délicates et les plus expressives.\n    Aussi voyons-nous que, dans le cours des temps, l'art s'est élevé ou rabaissé\n d'après que l'idéal de la femme s'est modifié dans l'un ou dans l'autre sens\n chez les artistes. Suivre de près cette transformation à travers l'histoire de\n l'art serait une étude capable de constituer à elle seule l'objet de ces\n causeries. On pourrait en quelque sorte y rattacher toute l'histoire de la\n Peinture.\n    Quelque féconde que cette idée se présente à moi, je ne ferai que l'esquisstr\n en quelques traits.\n     Dans la société antique, la femme n'occupait certes pas la place à laquelle\n elle a droit et qu'elle conquiert tous les jours davantage par la force expan-\n sive de l'idée chrétienne. La recherche du plaisir brutal alliée à l'abus de la\n force matérielle dominait l'humanité.\n\n\n\n  (1) Je ne prétends pas faire ici une citation textuelle; je rapporte de mémoire.\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "      INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                      533\n\n\n    Les poètes et les artistes grecs néanmoins, mieux encore que les philo­\n sophes, avaient célébré la dignité de la femme. Il suffit de rappeler les\n figures immortelles d'Iphigénie et d'Antigone. La sagesse et la chasteté sym­\n bolisées par Minerve et l'héroïsme par les Amazones ont été les thèmes\n favoris de l'art grec à son apogée. L'Athena Paithenos, de Phidias, a été\n autant et plus fêtée dans l'antiquité que son grand Zeus d'Olympie.\n    C'était l'époque de la plus haute culture intellectuelle et morale des Grecs.\n Tant que le culte de Minerve sût dominer celui de Vénus, cette grandeur\n se maintint, et l'art grec commence à décliner du moment que les artistes,\n suivant la pente générale et accélérant eux-mêmes la chute, cherchèrent leurs\n inspirations non plus sur les hauteurs de l'acropole, mais dans les bouges de\n Corinthe. Vénus eut dorénavant plus d'admirateurs que Minerve et sa beauté\n célébrée d'abord avec un sens esthétique fort élevé, d'où le sentiment d'une\n supériorité quasi-divine n'est pas exclu, comme dans la Vénus de Capoue,\npar exemple, devint bientôt toute humaine et alla toujours se matérialisant.\n Le raffinement remplaça de plus en plus l'inspiration. Les bacchantes prirent\n la place des Amazones et l'idéal de la femme, à part quelques retours momen­\ntanés, ne conserva presque plus rien de sa pureté première.\n    Rome antique n'avait pas d'art à elle, mais à la suite des légions victo­\nrieuses elle importait l'art parmi les dépouilles de la Grèce vaincue. L'art\nétait moins un produit du sol romain qu'une conquête ; il ne répondait pas à\nune aspiration naturelle du peuple-roi, mais à un besoin de luxe. Ce n'est\nqu'en architecture, l'art pratique par excellence que Rome sût innover. Pour\nla sculpture et la peinture, elle fut entièrement tributaire de la Grèce et la\ndécadence de l'art grec un moment ralenti sur le sol nouveau, où il était\ntransporté, se précipita bientôt parallèlement à la décadence romaine. Mais\nRome avait son idéal de la femme très caractérisé et bien différent de celui\ndes Grecs. Cet idéal plus concret, si je puis ainsi m'exprimer, plus pratique,\nse personnifiait dans les vestales et dans les matrones romaines. Dans les\nvierges chargées de veiller au feu sacré, symbole de l'éternité et de la\ndivinité de la patrie. On avait foi en elles. Elles savaient qu'un instant\nd'oubli valait la mort et elles veillaient froides, dures et fortes comme une\nrangée de cariatides de marbre supportant le poids du grand édifice.\n    L'autre idéal était l'épouse respectée, partageant la vie et les honneurs de\nson mari dans une beaucoup plus large mesure que les autres peuples de\nl'antiquité ne l'avaient connu. La matrone romaine a laissé une trace bien\nnette dans l'art. Ce sont bien des commandes faites par des Romains, ce sont\ndes portraits de leurs femmes que ces statues majestueuses aux savantes\ncoiffures et drapées dans leurs larges pallas. Ces grandes dames redisent\nencore avec leurs physionomies si particulières et si fières tous les honneurs\ndont on les entourait et toute la dignité que représentait l'épouse d'un patri­\ncien romain. En les contemplant, on comprend que, semblables à la femme de\nCésar, elles ne pouvaient pas même être soupçonnées, tant il y a de grandeur\net d'austère vertu dans leurs traits et dans leur maintien.\n   A l'époque où le christianisme s'introduisit à Rome, cet idéal de la matrone\nromaine existait toujours, quoique rarement réalisé dans toute son intégrité\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "534                                DURENDAL\n\n\nailleurs que dans les statues. Les premières peintures, représentant la mère\nde Dieu, sont absolument semblables au type convenu des matrones romaines.\nOn sent que les modestes artistes qui les ont tracées dans les catacombes\nn'ont pas trouvé de manière plus digne et n'ont cru devoir rien changer à ce\ntype pour représenter celle qui avoisine de plus près à la sainteté même.\n   Un autre idéal féminin, plus souvent reproduit dans ces peintures\nchrétiennes primitives, sont les orantes. On personnifiait les âmes en prières\npar des femmes simplement revêtues de la longue stola, les mains et les yeux\nlevés au Ciel. Ces peintures se retrouvent en grand nombre dans les cata­\ncombes et celte personnification de l'âme en prières par une femme idéale,\nquoique se rattachant par certains côtés à la tradition grecque, devient un des\ntraits caractéristiques de l'art des premiers chrétiens.\n   Pour des raisons diverses la représentation des personnes sacrées était\nplutôt rare tant que durèrent les persécutions, mais au sortir des catacombes\naprès trois siècles d'obscurité et de souffrances lorsque les premières églises\ns'élevèrent glorieuses à la face du soleil et que la munificence des empereurs\nconvertis se plût à les décorer somptueusement, les figures triomphantes du\nChrist et de la Vierge devinrent le centre de toutes les peintures décoratives\net des mosaïques dont on recouvrit les murs des basiliques, et depuis lors on\npeut dire que la figure de Marie devint et ne cessa plus d'être l'idéal de l'art\nchrétien.\n   Tous les attraits et toutes les vertus de la femme se concentraient en elle.\nElle résumait, en effet, tout ce l'antiquité avait entrevu de grandeur et de beauté\navec en plus des vertus et des tendresses que Rome ou la Grèce n'avaient\njamais pu comprendre. En elle l'art glorifia l'humilité et la souffrance, ce\nqu'il n'avait jamais fait jusqu'alors, car son nouvel idéal avait été une femme\npauvre et souffrante de toutes les souffrances de son divin Fils. On peut dire\nque tout l'art chrétien et spécialement toute la peinture se rattache à cette\nfigure unique, qui est le trait d'union entre Dieu et l'humanité. D'après\nl'esprit dominant des époques et le tempérament spécial des artistes, on la\nreprésenta glorieuse, douloureuse ou joyeuse même de nos joies humaines.\nIsolée ou mêlée aux grandes compostions bibliques, c'est elle qui se trouve\nau premier plan de l'art, dont elle semble devenue l'inspiratrice par excellence.\nL'idéal de la femme, cherché et rêvé durant tant de siècles, était enfin trouvé,\net lorsque désormais l'art s'en écartera de propos délibéré et que dans l'inter­\nprétation de la beauté féminine, il oubliera les principes qui sont venus\nl'annoblir et la relever, il retournera fatalement au paganisme, mais ira plus\nloin en s'enfonçant dans un matérialisme pessimiste où la femme nous\napparaîtra frivole, sensuelle, provoquante ou simplement abjecte.\n   Il importe grandement pour le bonheur de l'humanité et pour le respect et\nla dignité de la femme que l'idéal féminin dans l'art soit très élevé.\n   L'influence de l'art dans l'éducation est grande et tend à se développer\nde jour en jour davantage par la facilité des moyens de reproduction que la\nphotographie, avec ses multiples applications, nous apporte.\n   L'art n'est pas d'une importance aussi secondaire que paraîtraient le faire\ncroire les programmes des maisons d'éducation où en dehors de la littérature,\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "      INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                       535\n\n\n l'art n'est qu'un simple agrément. L'appellation d'arts d'agrément peut avoir\n du bon, si l'on veut tout simplement reconnaître que les leçons d'art sont en\n général moins ennuyeuses que beaucoup d'autres, mais il faut avouer que\n l'art d'agrément n'aboutit, quand tout va bien, qu'au joli, tandis qu'il importe\n de faire comprendre aux jeunes intelligences que l'art et la poésie, sous toutes\n ses formes, doivent répondre à l'aspiration innée de notre cœur vers le beau,\n et que tout en goûtant les plaisirs que l'art nous procure, nous ne pouvons\n nourrir sûrement cette aspiration que par tout ce qui tend à la beauté abso­\n lue, que l'objet dernier de cette aspiration est supra-terrestre, que le contem­\n pler sans voiles sera la récompense de ceux qui auront su remonter jusqu'à\n sa source le rayon de la beauté, qui vient nous réjouir ici-bas et que ce rayon\n ne se met jamais en travers de celui qui nous éclaire et de cet autre qui nous\n réchauffe, c'est-à-dire du vrai et du bien, mais qu'ensemble ils convergent\n vers le même foyer, et que ce foyer est Dieu lui-même.\n    Et ici, il faut bien que je rencontre la fameuse théorie de l'art pour l'art.\n    L'art peut-il être à lui-même sa fin dernière et les artistes n'ont-ils à tenir\n compte en rien, ni de la vérité philosophique, ni du bien moral ? Cette ques­\n tion se pose souvent dans des circonstances parfois fort épineuses, et des\n débats aigus ont surgi autour d'elle.\n    En principe la réponse ne pourrait être douteuse. La fantaisie de l'artiste,\n ne saurait tout excuser et il est faux de dire que l'art purifie tout ce qu'il\n touche.\n    Parmi les nombreuses définitions qu'on a données du beau, les deux qui\n ont paru les plus complètes, sont : que le beau est la splendeur du vrai et que\nle beau est la splendeur de l'ordre. L'ordre semble impliquer l'idée de vrai et\nde bien, et résumer plus complètement tout ce qui est digne de resplendir.\n Mais plus la chose à définir est simple, plus la définition tend à répondre par\nla question. La splendeur n'est-elle pas déjà synonyme de la beauté?\n    L'idée du beau est innée dans l'homme, et l'art dans ses différentes formes\ns'applique à le célébrer. Si par la thèse de l'art pour l'art on veut entendre\nl'art pour le beau, nous pourrons parfaitement l'admettre, pourvu qu'il s'agisse\ndu beau absolu, mais s'il s'agit d'une beauté relative uniquement à la satis­\nfaction de nos sens, cet art-là, en s'éloignant du bien moral ou s'identifiant\navec la recherche du plaisir, nous éloignera souvent du bonheur. Il lui\narrivera trop facilement de remuer des fanges et je doute qu'il les touche avec\nle désir de les purifier.\n    Il est vrai qu'en pratique, bien des genres d'art n'ont à se préoccuper de\ncette question que d'une manière générale. Si dans certaines de ses formes\nl'art peut servir d'interprétation au dogme ou revêtir un caractère directement\nmoralisateur, tel n'est pas cependant son rôle essentiel. Son influence sera\nheureuse, rien qu'en nous faisant jouir du beau, et la peinture, par exemple,\nest fidèle à sa mission en nous faisant admirer la ligne ou la couleur des\nobjets les plus infimes de la création ; l'œil de l'artiste découvre des perles et\ndes pierres précieuses où le vulgaire ne les chercherait point, et la main du\nmaître seule peut les polir et les sertir. Mais du moment que l'art met\nl'homme en scène, il n'est pas indifférent qu'il y apparaisse de telle ou de\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "536                               DURENDAL\n\n\n telle manière, il y apporte toujours sa responsabilité et ne pourrait s'y sous­\n traire. Prétendre le contraire serait aboutir à la fameuse assertion d'un\n poète paradoxal : « n'importe l'action pourvu que le geste soit beau ».\n    La peinture si impressionnante et si entraînante des passions humaines est\n une puissance pour le bien comme pour le mal, et si l'art ne doit pas toujours\n prêcher, il ne peut en aucun cas exciter au mal. Et même lorsqu'il nous\n invite à la simple contemplation des attraits de la beauté corporelle, son rôle\n est épineux et à mesure qu'il découvre les perfections du corps son intention\n doit s'épurer. Si vous soustrayez à l'âme, à l'esprit, ce que vous accordez au\n corps et à la matière vous risquez d'entraîner le spectateur dans cette voie\n descendante où l'art lui-même ne tardera pas à s'abîmer.\n    L'art a donc une mission supérieure à celle d'amuser simplement, il doit\n élever et annoblir.\n    On semble l'avoir bien compris aux grandes époques. L'art était alors avant\ntout réservé à l'expression des plus nobles sentiments. Il était comme la fleur\n poussant tout naturellement du sol de la patrie, des croyances du peuple et de\n ses aspirations. Ceci nous explique l'enthousiasme qui transportait les foules\n à l'apparition de certaines œuvres. Les exemples de ces triomphes sont nom­\n breux dans l'antiquité. Ils se répétèrent à la fin du moyen âge et au commen­\n cement de la Renaissance avec les caractères de grandeur et d'exubérance\n propres à cette époque inoubliable.\n    Lorsqu'en 1310, Duccio acheva, pour la cathédrale de Sienne, sa célèbre\nvierge entourée d'anges et de saints, un immense rétable dont les plus impor­\ntantes parties nous ont été conservées jusqu'à ce jour, malgré le vandalisme\n des esthètes de là-bas auXVIIesiècle; « elle fut portée en procession au dôme,\ndans un beau jour de juin, au milieu des manifestations les plus joyeuses, au\nson des cloches et au bruit des fanfares, avec un immense cortège, où figurait\nle clergé, les magistrats et tous les ordres religieux, derrière lesquels se pres­\nsait une multitude de citoyens, avec leurs femmes et leurs enfants. Pour le\ngrand nombre, c'était une fête à la fois patriotique et religieuse, car beaucoup\nmarchaient en priant et tenant un cierge à la main ; les boutiques de la ville\nétaient fermées et, suivant un usage constamment pratiqué par les Siennois, il\ny eût, en guise d'actions de grâces, d'abondantes distributions d'aumônes ».\nCes détails, racontés par Rio dans le premier volume de son Histoire de l'Art\nchrétien, sont puisés dans Vasari et dans les archives de la ville de Sienne.\n   La madone que Cimabue peignit pour Santa Maria Novella avait été\nvisitée dans l'atelier par Charles d'Anjou, en 1267, et ensuite triomphalement\nportée en procession jusqu'à l'église.\n   Cent ans plus tard, dans notre Flandre, un triomphe analogue fut fait au\nmagnifique polyptique des frères Van Eyck : l'Adoration de l'Agneau, et l'on\npourrait citer une foule d'autres exemples de l'enthousiasme de tout un peuple\nacclamant une œuvre commandée pour un endroit déterminé et dont l'exécu­\ntion satisfaisait pleinement l'attente de ceux qui l'avaient demandée à l'artiste\nde leur choix.\n   Les plus beaux tableaux de nos musées, de nos palais et de nos églises,\nsans parler des fresques qui décorent encore les murs où elles furent tracées,\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "      INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                         537\n\n\n sont toutes ou presque toutes des œuvres commandées aux artistes pour un\nendroit désigné, des œuvres d'art appliqué, comme on les appelle aujourd'hui,\n en opposition avec l'art pur ou libre, celui-ci relevant uniquement de l'inspi­\n ration ou de la fantaisie.\n    Il semble donc que l'état d'esclavage où languissaient ces pauvres artistes\n condamnés à travailler sur commande et contre qui on poussait la tyrannie\njusqu'à leur imposer un sujet, même à y faire reproduire les traits d'un per­\n sonnage que peut-être ils n'aimaient pas et qui révoltait leur sens esthétique,\n que tout cet attirail d'instruments de torture et d'éteignoirs n'a pas été fatal aux\n envolées les plus hautes du génie.\n   Et je crois qu'en règle générale, et sans vouloir nier que l'art vive de liberté\n dans son expression et que souvent il faille suivre la muse par les chemins les\n moins frayés du Parnasse, l'artiste n'est jamais plus sûr de lui-même et plus\nentièrement maître de ses moyens que lorsqu'il peut se proposer un but défini,\nqu'il voit d'avance l'endroit pour lequel il travaille et qu'il tâche de réaliser le\nvœu de tout un peuple dont les aspirations trouvent tout naturellement un\nécho dans son propre cœur.\n   De nos jours, malgré sa grande vitalité et nonobstant une production sura­\nbondante où l'offre dépasse de loin la demande, l'art est moins qu'autrefois en\ncontact avec le sentiment du peuple, il est pris en tutelle par l'aréopage des\ncritiques et des esthètes, et les artistes travaillent surtout pour l'amusement de\nquelques-uns et pour obtenir les suffrages des lettrés. Il nous est fort difficile\nde juger l'époque à laquelle nous vivons, la distance nous manque pour avoir\nun coup d'œil d'ensemble et l'avenir seul pourra démêler ce qu'il y a de bien\net de mal. Loin de moi l'idée de vouloir médire de l'art contemporain. Il fau­\ndrait être aveugle pour ne pas reconnaître que, par certains côtés du moins,\nl'art a progressé et que nous avons vu naître des œuvres dignes d'être compa­\nrées à celles des meilleures époques ; mais il est un fait, c'est que jamais on n'a\nvu se produire une effervescence aussi maladive jamais les courants contraires\nne se sont heurtés avec plus de violence et d'animosité, et plus que jamais la\nmode tend à remplacer le goût. Cela tient en grande partie à ce que notre époque\nn'ad'autre tendance générale philosophique et religieuse quede n'en pas avoir,\net à ce fait que l'opinion publique est trop influencée par la critique d'art du\njournalisme qui veut du neuf à tout prix et à chaque Salon, ne fût-ce que pour\npouvoir placer quelques mots nouveaux, mais la grande raison, me semble-t-il,\nest celle-ci : c'est qu'en fait d'art aussi bien qu'ailleurs on a abusé de cette belle\net sainte liberté qu'on s'imagine avoir enfin conquise. L'art ne sert plus les\nprinces, il ne sert plus l'église, il est désormais son propre maître. Voilà la\nthéorie, mais en pratique il faut bien cependant que les œuvres d'art s'écoulent,\nqu'elles trouvent acquéreur, que l'art soit protégé, en d'autres termes, ou encou­\nragé. Monsieur l'État protège l'art en achetant pour ses musées, et Monsieur\nX. en achète pour son fumoir et pour le salon de Madame.\n   Les œuvres d'art les plus appréciées par les priseurs officiels, passent au\nmusée. C'est l'honneur suprême. Le musée est une nécessité moderne. On les\ncréa d'abord pour abriter les tableaux détournés de leur destination primitive\net enlevés aux endroits pour lesquels ils étaient peints. Il fallait bien les\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": " 538                                DURENDAL\n\n\n  conserver quelque part. Beaucoup de musées ressemblent un peu à des maisons\n  de receleurs, mais comme il y a prescription depuis longtemps, on pourrait\n  encore mieux les comparer à l'Hôtel des Invalides. Les vétérans y sont bien\n soignés, restaurés et s'y conservent longtemps. On écoute volontiers leurs\n histoires et l'État s'honore à les traiter si bien, mais il semble toujours curieux\n d'y voir entrer des jeunes qui n'ont jamais servi. Il est vrai que la plupart du\n temps, et de l'aveu même de leurs pères et parrains, ils ne seraient pas\n capables de servir. Le musée moderne est bien la place de l'art sans but et\n encourage puissamment l'art pour l'art. Aussi les œuvres qui s'y trouvent\n amalgamées sans aucune idée de suite ne parlent-elles généralement qu'aux\n hommes du métier. Leur influence esthétique ou morale, si influence il y a,\n est perdue pour l'ensemble du peuple : les musées ne se trouvent pas sur sa\n route. Les initiés l'apprécient comme chauffoir et dortoir. Notez bien qu'ici\nje ne juge pas, je constate et je crois que, dans l'état actuel, il est très\n heureux que certaines manifestations de l'art pur puissent trouver place dans\n des maisons aussi bien rentées. Autrefois, on ne connaissait pas les musées.\n Les chefs-d'œuvre d'Athènes, de Rome, de Florence, de Bruges et d'Anvers\nse trouvaient là où le peuple accomplissait ses devoirs et servaient à rehausser\n les actes de la vie civile et religieuse.\n   . Et nous qui vivons en plein siècle de démocratie, nous assistons à l'étrange\nspectacle de voir l'art libre s'aristocratiser et se plontocratiser tous les jours\n davantage.\n    Et suivant la loi des contrastes, alors qu'il développait autrefois aux yeux\ndu peuple des théories de rois et de princesses avec une profusion de velours\net de soies ou de lumineuses visions des gloires d'un monde meilleur, il rem­\nplit aujourd'hui les salles de nos musées ou les cabinets de quelques riches\nparticuliers de la représentation des objets les plus vulgaires; de choux verts\nou rouges magistralement peints, de très habiles caricatures de nos paysans et\ndes scènes les plus hideuses de la souffrance du pauvre peuple. Ou plutôt on\nprend un sujet quelconque, car il était décrété jusqu'en ces derniers temps\nque seule la manière et le procédé ont de la valeur, et que le sujet et l'idée\nsont absolument indifférents, et celui qui, hanté par cet idéal ancien, mais\ntoujours nouveau, préférait une belle tête animée d'un regard où transparaît\nl'âme à la plus géniale des betteraves, fût-elle « irradiée d'une lumière prisma­\ntique M, comme je l'ai lu un jour, celui-là retardait considérablement et se\nvoyait traité d'encyclopédiste et de béotien. Un certain revirement semble\ns'ébaucher de ce côté.\n    J'admets parfaitement le suffrage universel des formes et des couleurs en\npeinture où chaque objet à sa valeur, mais pas le pur et simple, et j'entends\nconserver quatre voix à l'homme alors que j'en accorderais deux aux vaches\net une seule aux betteraves. Il va de soi que le sujet ne fait pas l'œuvre et que\nla betterave dont nous parlons faisait un meilleur tableau que mainte scène\nhistorique faussement cou prise et mal peinte, mais il s'agit ici de savoir si\ntous les sujets sont également dignes de tenter le pinceau d'un homme de\ntalent ; si nous sommes matérialisés au point d'admettre que le peintre habile\nà reproduire d'une façon pittoresque les objets les plus vulgaires s'immorta-\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "      INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                        539\n\n\nlisera au même chef que l'artiste qui parvient à faire palpiter dans ses œuvres\nla vie de l'homme et ses états d'âme, en un mot, si le simple plaisir des yeux\nvaut autant qu'un tressaillement du cœur.\n   Voilà pourtant où la théorie de l'art pour l'art tend à nous mener. L'œuvre\nd'art devientun simple objet de luxe et change rapidement de mode avec tout ce\nqui l'entoure dans les salons. Il sert à amuser les privilégiés et les riches,\nmais ne concourt plus au bonheur de tout un peuple, comme il le faisait alors\nqu'il était plus humble et servait une idée ou une cause.\n\n\n\n\n   Dans le courant de ces causeries sur l'histoire de l'art, où je parlerai, aussi\nobjectivement que j'en suis capable, des différentes époques et des écoles, il\nm'arrivera souvent de faire une distinction entre la partie pittoresque et tech­\nnique d'une œuvre et l'esprit qui l'anime. Bien des tendances en art reste­\nraient inexplicables et un grand nombre d'œuvres resteraient lettre morte si\non ne les examinait à ce double point de vue. J'aimais à faire d'abord une\nespèce de profession de foi artistique et à faire connaître le point de vue\nauquel je me trouve,\n\n                                        +\n\n\n\n\n   Le sujet que je suis appelé à traiter est fort vaste et il faut nécessairement\nse limiter. Je n'étonnerai pas en avouant que je me sens un peu embarrassé de\nredire bien des choses qu'un grand nombre connaît autant et mieux que moi.\n   Voici le plan que je me suis tracé :\n   Je compte d'abord dire un mot de l'origine de la peinture, de ce qui consti­\ntue son domaine et de la place qu'elle occupe relativement aux autres arts.\n   Nous verrons rapidement ensuite ce que fût la peinture dans l'antiquité,\ndans les premiers siècles du christianisme et jusqu'à la fin du moyen âge.\n   Arrivés au XIVe siècle, nous serons retenus davantage par ceux qu'on\nest convenu d'appeler les primitifs italiens et nous ferons des haltes à Sienne,\nà Florence, en Ombrie, à Venise et en Lombardie.\n   De là nous passerons aux écoles primitives du nord et nous visiterons tour\nà tour Cologne, Bruges, Bâle, Nuremberg et la France, en étudiant les points\nde contact de ces écoles entre elles et avec celles du midi, ainsi que les princi­\npaux caractères qui les séparent.\n   Enfin, nous aborderons les grands maîtres de la Renaissance ou tout au\nmoins quelques-uns d'entre eux autour desquels se groupent assez facilement\nles autres. Nous irons aussi les voir chez eux dans leur entourage. Nous\nretournerons donc à Florence et de là nous irons faire un séjour à Rome, et\nnous reviendrons dans les Pays-Bas, mais en route nous nous attarderons\nde nouveau à Milan et à Venise.\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": " 540                              DURENDAL\n\n\n    C'est Anvers qui nous retiendra ensuite jusque vers la fin, mais nous nous\n permettrons une excursion à Amsterdam et une autre plus éloignée à Madrid,\n et à Séville, s'il nous reste du temps. C'est assez dire que je ne compte parler\n que des anciens et que je laisserai à d'autres le plaisir de parler des modernes\n et des contemporains.\n\n\n\n\n    Je me suis demandé, s'il fallait parler des différentes techniques de pein­\n ture, j'entends ici les principaux procédés comme l'encaustique, la fresque,\n la détrempe, la peinture à l'huile, l'aquarelle, le pastel, etc. L'étude même\n superficielle de cette question nous prendrait beaucoup de temps. Depuis\n quelques années on s'est occupé beaucoup de rechercher les secrets des\n procédés employés aux époques anciennes, et dont plusieurs des plus intéres­\n santes paraissent être complètement tombées dans l'oubli. De fort savants\n ouvrages ont été publiés, surtout à Paris et en Allemagne, sur les origines\n de la peinture à l'huile. D'aucuns, et parmi eux le peintre Franz Cremer,\n de Dusseldorf, dont l'ouvrage : Untersuchungen über den Beginn der Œlmalerei,\n occupe beaucoup l'attention du monde savant, prétendent que les Grecs\n connaissaient la peinture à l'huile, non seulement comme usage industriel\n pour enduire le bois ou le métal, mais aussi pour la peinture de leurs\n tableaux sur panneaux. Cremer cite un grand nombre de textes peu compris\njusqu'ici à l'appui de sa thèse, mais en somme la question ne paraît pas encore\n résolue. Les systèmes de peinture murale dans l'antiquité ne sont pas connus\n avec une certitude beaucoup plus grande. On connaît les noms de plusieurs\n procédés, mais quant à définir en matériaux actuellement connus ce que ces\n noms signifient, c'est autre chose. Les recherches faites dans ce sens sont fort\nintéressantes au point de vue de l'étude de l'art ancien et de son histoire, mais\nsomme toute, je crois qu'il vaut mieux ne pas traiter cette question ex professa\net y toucher seulement lorsqu'un intérêt tout spécial s'y attache par suite des\nchangements que les procédés ont parfois apporté au caractère de l'art\nlui-même.\n\n                                       *\n\n\n   Quand les hommes se sont-ils mis à peindre ? Lorsqu'on a pour programme\nde parler de la peinture depuis ses origines, ce serait bien le moins que de\npouvoir répondre à cette question. Hélas! les origines de tous les arts et de\ntoutes les sciences se perdent dans la nuit des temps. Personne n'a pu noter\nles premiers essais ni enregistrer les progrès de la peinture naissante. Il est\ncertain qu'on peignait avant la naissance du premier chroniqueur, et il est très\nprobable que chez la plupart des peuples, la peinture, du moins le dessin et la\npeinture rudimentaire, ont précédé l'écriture. Parfois les deux se sont con­\nfondus d'une manière plus ou moins complète et les hiéroglyphes sont là pour\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "        INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                         541\n\n\n    servir de preuve et d'exemple. C'est grâce à cette écriture figurée que la civili­\n   sation égyptienne nous est mieux connue dans ses détails que celles de la\n    plupart des autres peuples anciens.\n      Quoique les éléments de toute peinture ou dessin décoratifs soient aussi\n   empruntés à la nature, et que les hommes n'aient fait que les découvrir et les\n   assembler de différentes manières, il faut distinguer cependant, même à l'ori­\n   gine, entre cette peinture décorative ou architecturale et celle où l'imitation\n   des objets, tels qu'ils existent dans la nature, joue le rôle principal.\n      On peut admettre, sans courir grand risque de se tromper, que la première\n   idée du dessin d'après nature est venue à l'homme par la vue de l'ombre des\n   objets ou des personnes se profilant contre une paroi ou sur le sol. Imiter ce\n   contour dessiné par le soleil paraît tout naturel, du moment que l'homme\n  avait à sa disposition une surface, un mur, une planche ou un panneau. Cette\n  ressource indiquait déjà un degré de civilisation relativement avancé. De là à\n  remplir ce dessin d'une couleur qu'on employait déjà probablement à des\n  usages plus directement pratiques, il n'y a pas loin, et voilà la peinture née. On\n  dira que ce n'était pas encore là de la peinture artistique. Si fait. Du moment\n  qu'on s'est amusé à dessiner ou à peindre, on a fait de l'art. L'art coûte bien\n  des peines et des larmes à celui qui le pratique, mais il ne se conçoit pas sans\n joie et sans bonheur. C'est même cette jouissance spéciale attachée à la pra­\n  tique des beaux-arts qui les distinguent des autres plus uniquement utilitaires.\n  Et les beaux-arts dans leur enfance n'ont, je crois, connu que la joie. Il y avait\n tout à découvrir, tout à conquérir et chaque effort était facilement un pas en\n avant. La trace de ce bonheur naïf de l'art à son enfance ne se retrouve pas\n toujours dans les œuvres de ces époques. Ces figures rudimentaires ont sou­\n vent quelque chose de terrible et leurs poses maladroites donnent un senti­\n ment de malaise. Tous les premiers essais ont sous ce rapport des traits de\n ressemblance, qu'ils nous viennent des peuples du Congo, de l'Extrême-\n Orient ou des Scandinaves primitifs et on aurait tort d'y trouver un indice de\n relations ayant pu exister entre ces peuples, il y a plutôt une preuve en faveur\n de la communauté d'origine entre les différentes races d'hommes. Il y a une\n analogie entre les œuvres d'art primitives des différents peuples et les façons\n de jouer des enfants beaucoup plus semblables entre elles que les mœurs des\nadultes.\n     Certaines œuvres d'art primitives ont été des coups de génie dont nous ne\nsommes presque plus capables d'apprécier la portée dans notre état actuel de\ncivilisation. Pour le spectateur superficiel et ignorant, certain chef-d'œuvre\nd'une époque même moins reculée, mettons une vierge de Cimabue,\nparaîtra de beaucoup inférieure à telle image fort insignifiante de la rue\nSaint-Sulpice. Cette dernière, en effet, quoique n'ayant aucun cachet réelle­\nment artistique, a participé cependant à l'ensemble des progrès réalisés, et ce\nrésultat se reflète nécessairement dans une œuvre même moins que médiocre.\nPour juger de la valeur d'une œuvre d'art, il convient donc de la comparer à\nce qui était contemporain et antérieur, et cette manière d'apprécier devient\nfamilière, presque instinctive à l'homme exercé à reconnaître l'origine et la\ndate d'une œuvre. Malgré tout cela, il est certaines œuvres primitives dont la\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "542                               DURENDAL\n\n\nbeauté s'impose à tous à travers toutes les naïvetés et tous les défauts d'exé­\ncution. Souvent elles plairont plus aux âmes frustes qu'aux demi-savants. Les\npremiers écoutant davantage le sentiment et ces derniers se trouvant si\nencombrés de science que le chemin du cœur en est complètement obstruée.\n   Rien ne peut remplacer l'élan du cœur dans une œuvre d'art. L'émotion\nartistique ne se contrefait jamais entièrement, pas même sur les planches.\nL'art vit autant et plus par le cœur que par l'esprit, et de tous les arts plas­\ntiques, la peinture est celui qui s'adresse le plus à nos facultés affectives.\n\n\n\n\n   Le domaine de la peinture est des plus vastes. Tout ce que l'œil peut con­\ntempler lui appartient. Pour arriver à faire en sorte qu'une simple surface\nplane nous parle de perspectives infinies, des profondeurs du ciel, de la trans­\nparence des eaux, de tous les chatoiements de la lumière sur les plantes, les\nanimaux et les hommes ; qu'elle nous fasse sentir la beauté de leurs formes et\nnous traduise même les mouvements des âmes dans les traits des physio­\nnomies, il suffit, comme le disait assez plaisamment un vieux professeur, que\nle peintre pose la couleur exacte à la place voulue. C'est très vrai, mais aussi\ntout est là : dessin, couleur, plan et valeur. Si nous disons que tout ce que\nnos yeux contemplent est du domaine de la peinture, il ne faut pas confondre\ncependant le beau pittoresque avec toute beauté perçue par les yeux. Tout ce\nqui est beau à voir n'est pas par là même beau à peindre. Certaines beautés de\nla nature échappent aux moyens dont le peintre dispose. Il peut les rappeler,\nmais il est impuissant à en communiquer l'émotion. Il me souvient d'avoir vu\ndans les Pyrénées, une nuit étoilée, telle qu'il ne m'avait jamais été donné\nd'en contempler, même dans les Abruzzes, où l'air est pourtant si pur. Jamais\nle souvenir de cette nuit ne s'effacera de ma mémoire reconnaissante et peu de\nspectacles m'ont frappé, comme ce scintillement des mondes, dans la sombre\nprofondeur de cet espace troublant, où la pensée s'enfonce et se perd.\nVoilà pourtant une chose admirable à voir et pas pittoresque, parce qu'impos­\nsible à peindre. Il ne faut pas aller aussi loin dans l'impossible pour sentir\nla différence entre le beau à voir et le beau à peindre. Les grands paysages\nalpestres, par exemple, avec leurs imposantes assemblées de sommets, leurs\nvastes champs de neige et leurs mers de glaces, provoquent souvent chez\ncelui qui les contemple des transports d'enthousiasme ou le frappent d'un\nsentiment d'admiration voisin de la stupeur. Et pourtant, est-il besoin de le\ndire, ces paysages échappent à la peinture et ne sont pas pittoresques dans le\nvrai sens du mot. Ils ne plaisent que dans la peinture panoramique où une\ncertaine illusion peut être obtenue par des trucs et des ficelles. Le vrai peintre\npaysagiste n'y trouve pas son compte, et ce sera souvent dans un coin de pays,\nen apparence vulgaire, où le touriste n'est pas tenté de s'arrêter et qu'aucun\nBadeker ne renseigne, qu'il trouvera cette subtile harmonie de tons et de\nvaleurs qui font éclore un chef-d'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "       INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                        543\n\n\n      Il en résulte qu'à force de voir la nature sous l'angle qui lui est\n  spécial, le peintre devient souvent trop exclusif et ne trouve beau que ce\n  qu'il sait peindre.\n      Quelquesoit le parti que la peinture puisse tirer de la nature tout entière,\n  c'est la représentation de l'homme qui a toujours été son problème et son\n  thème favori, et ce n'est que justice. Nous en avons déjà dit un mot.\n     La création, visible tout entière, étant son domaine, il est juste que le\n  centre et le roi de la création soit son objectif principal. C'est l'homme qui,\n  nécessairement, nous intéresse le plus et que nous comprenons le mieux.\n  L'expression de la physionomie humaine restera toujours le champ d'action\n  par excellence de la peinture : celui où il a remporté ses triomphes les plus\n  manifestes et celui aussi où les plus grands maîtres seuls ont complètement\n  réussi. Les trucs d'exécution, les curiosités de la technique et toutes les formes\n  de la mode varient moins et tombent en grande partie quand il s'agit de\n  l'interprétation de la figure humaine. Il y a là trop de points sur lesquels tout\n  le monde est nécessairement d'accord pour permettre les grands écarts et\n  autres tours de force qui font se pâmer les esthètes dans le train. On n'admet\n  plus de nos jours de classification permettant de parler de genres accessoires.\n  Tout se trouve au premier plan, c'est entendu. Mais il y a chez l'homme des\n habitudes invétérées d'égoïsme de race, qu'il est pourtant bien difficile de\n  déraciner et qui font que tout ce qui touche à l'homme a le don de l'intéresser\n plus spécialement. Ne sommes-nous pas sensibles aux souffrances des ani­\n maux dans la mesure que l'expression de leurs souffrances ressemble à la\n nôtre? Les douleurs du cheval, du chien et du singe nous vont au cœur, mais\n les membres les plus sensibles des Sociétés protectrices des animaux n'ont\n protesté que très vaguement jusqu'ici contre cette abominable coutume\n qu'ont beaucoup d'hommes et même quelques femmes d'avaler toutes vivantes\n de pauvres huîtres, après avoir versé des jus corrosifs dans leurs plaies\n béantes. Et pourquoi ne proteste-t-on pas?... tout simplement parce qu'en\ngénéral il y a peu de ressemblance entre la physionomie de l'huître et celle\nde l'homme, et que par là les expressions d'imploration de ce cher mollusque\nnous apparaissent moins clairement et que ses souffrances les plus aiguës et\nles affres de leur cruelle agonie ne nous disent rien. Malgré tout l'altruisme\nle plus panthéiste, c'est par comparaison avec l'homme que nous jugerons\ntoujours d'instinct et non par raisonnement. C'est aussi ce fatal égoïsme qui\nnous portera toujours à nous intéresser davantage à nos semblables et à l'art\nqui les représente. Sans vouloir donc amoindrir en rien la valeur de la pein­\nture des animaux, du paysage et de la nature morte, nous pouvons dire, et\nl'histoire de l'art tout entière nous le prouvera, que c'est l'homme et tout ce\nqui lui touche de plus près, qui fait l'objet principal de la peinture qui se\ntrouve au centre de son domaine.\n   Et l'homme tout entier, sa beauté comme ses laideurs sont pittoresques.\nChez lui rien n'échappe à la peinture, soit qu'on le considère au point de vue\ndu caractère ou de l'eurythmie de ses formes, de la violence, du calme ou de\nla pureté de ses expressions. Et que dire de la couleur. Nos moyens ici,\nquelque limités qu'ils paraissent, sont mieux en rapport avec le résultat à\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": "544                                 DURENDAL\n\n\nobtenir que pour n'importe quel autre objet à représenter. L'homme appar­\ntient réellement corps et âme à la peinture.\n\n\n                                        * *\n\n\n   Qu'est-ce qui constitue le grand attrait de la peinture ? Est-ce l'exactitude\nmathématique du rendu, l'illusion de la vérité en un mot ? Certainement,\nc'est là ce qui frappe davantage le spectateur vulgaire, mais peindre est encore\nautre chose cependant que fixer ce qui se reflète dans une glace. Si c'était là\ntout, la peinture serait bien près de mourir le jour où la photographie en cou­\nleurs aura dit son dernier mot et pourtant il est probable que cette invention\nne fera que rendre service à l'art, en circonscrivant plus nettement son\ndomaine, en détachant de la vraie peinture ce qui n'est que de la vulgaire\nimitation. L'art véritable ne commence que là où la simple imitation finit,\net celle-ci n'est qu'un des moyens dont l'art se sert. Ce moyen est nécessaire­\nment d'une grande importance, et il importe qu'il soit aussi parfait que pos­\nsible, mais il fait partie du métier plutôt que de l'art dans sa plus haute\nacception. Pour qu'une œuvre d'art se produise, il faut le concours d'une\nétincelle créatrice. Elle n'est pas une simple impression sur une plaque sen­\nsibilisée, mais l'image de la nature dans l'âme humaine, et, en plus de cette\nimage renvoyée, l'œuvre d'art nous apporte le tressaillement de cette âme au\ncontact de la beauté. Et c'est la révélation de cette émotion plus ou moins\nvive qui nous empoigne. Nous sommes avides d'entendre le son de ces harpes\ninvisibles que le doigt de la beauté fait vibrer, souvent en accord complet et\nparfois en dissonnance avec les cordes qui résonnent dans notre propre cœur.\nC'est l'interprétation de la nature et tout ce que l'imagination peut échaffauder\nde mondes, au moyen des éléments fournis par la nature, qui est le vrai\ncamp retranché de la peinture. Aucune invention de la science ne pourra\nmonter à l'assaut de cette forteresse.\n   L'art commence donc en quelque sorte où la nature finit.\n    Même alors qu'il se contente de peindre un site, un portrait ou une scène\nqu'il a sous les yeux, mais surtout lorsqu'il s'agit d'une œuvre d'imagination,\nl'artiste doit voir en esprit son œuvre à faire, détachée de ce qu'il a sous les\nyeux pour l'exécuter et en quelque sorte conçue à nouveau. Dans sa forme\ndernière et complète, l'œuvre est l'enfantement de cette conception. Avant\nd'être extériorisée elle existe dans l'âme de l'artiste et plus elle y est définie et\nconcrète, plus aussi son apparition sera vivante et puissamment organisée.\nC'est ce qui faisait dire au cardinal Wiseman, en parlant de Michel-Ange,\nque lorsque ce titan de l'art avait un bloc de marbre devant lui, il y voyait sa\nstatue tout achevée à travers les voiles de matière opaque qui l'entouraient, et\nque son ouvrage ne consistait qu'à écarter ces voiles pour faire resplendir la\n forme qu'il avait pensée.\n\n                                         *\n                                        * *\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "     INTRODUCTION A UN COURS D'HISTOIRE DE LA PEINTURE                       545\n\n\n   Ces quelques considérations sur l'origine de la peinture, et sur ce qui con­\nstitue sa sphère et son domaine spécial, nous amène assez naturellement à la\nquestion de savoir quelle place la peinture occupe parmi les beaux-arts.\n   Souvent ce que nous avons dit de la peinture pouvait aussi bien s'appliquer\nà un autre art. Sur bien des points, la sculpture et la peinture, ces deux arts\nles plus voisins, se confondent. Souvent on dit que le poète peint et que le\npeintre raconte. Le musicien parle de couleur locale et le peintre de tons et\nd'harmonies. Les arts se font des emprunts mutuels sans esprit de rivalité. Ils\nne peuvent que gagner à vivre en bonne intelligence. Dans ces rapprochements\nfraternels ils ne se trompent que lorsqu'ils veulent se substituer l'un à\nl'autre. Il en résulte des travestissements carnavalesques comme certaines\nsymphonies peintes et quelques descriptions musicales aussi incomprises les\nunes que les autres.\n    Tout en se complétant et pouvant même se superposer, comme c'est parfois\nle cas pour la sculpture et la peinture, et plus souvent pour la poésie et la\nmusique, les différents arts ont leur domaine propre bien délimité. Ce\ndomaine est assez vaste, cette puissance assez étendue pour qu'ils puissent\ns'en contenter. Il est inutile aussi de rechercher quel art doit avoir le pas sur\nun autre, et il ne peut y avoir question de préséance. Ce n'est pas à la file\nindienne, mais de front et la main dans la main que les muses viennent sou­\nrire à la terre et répandre la joie parmi les hommes. Chacune d'elles a sa\n beauté spéciale et ses attraits particuliers, et toutes sont inspirées par la\n Poésie, c'est-à-dire éclairées par un rayon de beauté infinie.\n    Avant d'aborder l'histoire de la peinture, disons un mot de ce qui constitue\n la grandeur et la puissance de cet art.\n    Par certains côtés, la jouissance que nous procurent les beaux-arts sont\n comme un avant-goût de ce que l'homme peut rêver du bonheur d'un monde\n meilleur. Si le rythme, la mélodie et l'harmonie nous font pressentir quelque\nchose de cette éternelle succession des cantiques extatiques et du Sanctus se\n renouvelant sans cesse, où l'âme trouve un aliment inépuisable à ses aspira­\ntions sans limites, n'y a-t-il pas aussi comme une lointaine révélation de la\n vision béatifique dans la contemplation de la beauté répandue sur toute la\n nature et spécialement sur la figure humaine où parfois, à travers la transpa­\n rence des chairs presque immatérialisées, la présence de l'Esprit immortel se\n manifeste déjà avec tant de majesté !\n    Et cette contemplation de la beauté presque toujours mêlée dans notre\n existence actuelle à quelque inquiétude, à quelque trouble, résultat de notre\n pauvre nature, l'art peut la rasséréner, l'épurer, la rendre plus voisine de la\nperfection et enlever les dangers et les laideurs accidentelles, dont les vicis­\nsitudes de la vie n'ont jamais manqué de ternir l'éclat des plus belles\n créatures.\n    Et ces chefs-d'œuvre immortels que le génie de quelques hommes nous ont\n légués, où se condensent les fruits de longs travaux et de profondes médi­\n tations, ces pages sublimes d'où rayonnent les splendeurs de la forme et la\n magie des couleurs, sont ouvertes toutes grandes au spectateur. D'un coup\n d'oeil il les saisit et les contemple sans peine comme dans une vision. Ici il ne\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": " 546                                DURENDAL\n\n\n faut pas même l'effort de la lecture ni de l'audition, il suffit d'y laisser errer le\n regard. Vous partez, vous revenez, elles sont toujours là, muettes, mais\n combien éloquentes dans leur silence.\n    Qui ne se rappelle quelqu'heure heureuse passée devant l'un ou l'autre de\n ses chefs-d'œuvre de prédilection.\n    Lorsqu'on franchit le seuil de ce petit sanctuaire aménagé tout spéciale­\n ment dans le musée de Dresde pour abriter cette merveille de Raphaël, qu'on\n nomme là-bas la sixtina ; le respect vous saisit tout de suite par le reflet de\n l'œuvre sur les visages de tous ces hommes qui la contemplent en silence et\n qui ont les yeux grands ouverts comme des visionnaires. C'est comme si\n vous sentiez matériellement les rayons de l'œuvre qui dardent sur vous. Au\n premier coup d'œil c'est déjà une joie, une satisfaction et comme une effluve\n de fraîcheur élyséenne qui vous pénètre. Ah oui, c'est bien elle! Vous la\n connaissiez déjà par tant de gravures et de reproductions et par de nombreux\n livres qu'elle a fait écrire, cette chère sixtina, mais la voilà enfin, bien plus\n belle, bien plus vivante que vous ne l'aviez devinée et vous attendez un mo­\n ment avant de savourer davantage. Vous êtes fier de votre humanité en la\n voyant rapprochée tant et si facilement de la divinité! Ah! qu'elle est donc\n grande, puissante et simplement bonne, cette Vierge si complètement femme\n cependant, mais comme aucune autre. Elle porte son Dieu, et ce Dieu est bien\n à elle, mais elle est encore plus à Lui, et dans ce Dieu-enfant, quelle majesté,\n quelle intensité de regard! Les mots ne suffisent pas à le dire...\n    Quelle envolée dans le mouvement et dans la draperie qui l'accompagne et\nle souligne ! Puis on contemple saint Sixte. Quel beau pape, quelle tête,\nquelle adoration, quelle vie, quel dessin, quelle couleur et avec quelle\nsubstance immatérielle, le maître a-t-il donc peint cette chape! Puis on\nadmire sainte Barbe, mais on l'admire autrement, on songe trop au peintre.\n Puis on est subjugué par la grâce des deux angelets qui viennent s'appuyer\nau bas contre le cadre ; ils semblent saisis de la même admiration que vous\nmême et suivant leur regard vous remontez vers la scène qu'ils contemplent,\net vous les voyez de nouveau, Elle et Lui! Mais ils sont plus beaux encore\nque tout à l'heure et d'une beauté qui maintenant, vous attendrit davantage\net vous ferait presque dire : Assez Seigneur!...\n   Je ne sais si mon enthousiasme était exagéré, mais je suis allé admirer\nd'autres œuvres de la galerie, et d'abord je ne pouvais pas, puis l'intérêt\nrenaissait et après une longue promenade, revenant au point de départ et\nrentrant parmi ces hommes silencieux et extasiés, la même émotion m'étrei­\ngnit, et je m'y laissais aller désormais sans crainte et sans retenue !...\n   Je le sais, la peinture produit rarement un sentiment d'enthousiasme aussi\nintense et on ne l'applaudit pas comme la musique, mais les travaux des\npeintres ont laissé une trace profonde dans l'histoire. Nous comptons la\nsuivre dans ces grandes lignes et nous attarder quelque peu aux étapes les\nplus intéressantes.\n\n                                                                JOZEF JANSSENS.\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "    L'EDELWEISS\n        Souvenir des Alpes\n\n\n\n\n                        A FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n\n                   I\n\nL'Edelweiss fleurit aux sommets\nVêtus de neige et ceints de brume.\nEt c'est à peine s'il parfume ;\nMais il ne se fane jamais.\n\nTelle cette fleur pâle, et telle\nCette chaste amour dont l'odeur\nMe parfume à peine le cœur,\nMais dont la fleur est immortelle !\n\n                  II\n\nDes esquifs passaient, pavoises\nDe lumineuses banderoles,\nDans un bruit joyeux de paroles,\nD'éclats de rire et de baisers.\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": "548                   DURENDAL\n\n\n       Fleuris de la poupe à la proue,\n       Des esquifs coupaient les flots bleus.\n       Au ciel, comme un paon fabuleux,\n       Le couchant d'or faisait la roue.\n\n      Les couples rêvaient, balancés\n      Au rythme égal et doux des rames,\n      Et les yeux souriants des femmes\n      Parlaient aux yeux des fiancés\n\n      Mais vous demeuriez roide et grave\n      Dans les plis de votre manteau,\n      Tandis que notre noir bateau\n      Fendait lé lac de son étrave.\n\n      Vos beaux yeux, froids comme l'acier,\n      S'attachant sur un pic austère,\n      Semblaient refléter le mystère\n      Glauque et profond de son glacier.\n\n      Au loin, mourait le bruit des rames....\n      Et lorsque l'Amour fut passé,\n      Ses barques n'avaient pas laissé\n      Le moindre sillage en votre âme.\n\n                         III\n\n      Le soir tombait : plus une vague\n      Ne creusait le lac endormi.\n      Et le bateau glissait parmi\n      Le crépuscule tendre et vague.\n\n      L'un à l'autre encore étrangers,\n      Accoudés au noir bastingage,\n      Nous parlions le muet langage\n      Des regards dans l'ombre échangés.\n\n      Tandis que, parsemé de voiles,\n      Le lac rallumait ses fanaux,\n      Le ciel et vos yeux virginaux\n      S'emplissaient d'un réveil d'étoiles....\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "             L'EDELWEISS                 549.\n\nEt, me berçant au bruit joyeux\nDe l'eau qui fuyait sous l'hélice.\nJ'aspirais le triple délice\nDu lac, du ciel et de vos yeux!\n\n\n                 IV\n\nAh! rêveuse enfant d'outre-mer!\nPourquoi, dans l'heureuse vallée\nOù je vous connus exilée,\nL'exil vous était-il amer ?\n\nPourquoi parliez-vous, tout de suite,\nDe vous en retourner là-bas,\nSi bien, hélas ! que vos chers pas\nAvaient l'air déjà d'une fuite?\n\nEt pourquoi sentaisje, ô mon Dieu !\nTant de peine en ces heures folles,\nEt dans vos premières paroles\nLa langueur d'un dernier adieu ?....\n\n\n                       V\n\nElle était belle à souhait\nSous sa chevelure noire,\nQuand, pensive, elle nouait\nA son cou ses bras d'ivoire.\n\nElle était douce à ravir\nQuand, de l'air d'un cœur qui souffre,\nElle parlait de gravir\nLa montagne au mortel gouffre....\n\nEt j'étais triste à mourir,\nDans ma tendresse ingénue,\nQuand je la voyais souffrir\nCette souffrance inconnue.\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "                                                VI\n\n                  Je ne sais pas les noms austères\n                  Qu'on donne aux étoiles des cieux;\n                  Mais leurs rayons, pleins de mystères,\n                  N'en sont que plus doux à mes yeux.\n\n                  Je ne sais pas comment s'appelle\n                  La fleur que je cueille en chemin,\n                  Mais je sais qu'elle est fraîche et belle\n                  Et me parfumera la main.\n\n                  Je ne sais pas le nom que porte\n                  L'enfant en robe de linon\n                  Qui prit mon cœur, — mais que m'importe ?\n                  AIMÉE est le plus joli nom !\n\n\n                                                VII\n\n                   C'était le jour de nos adieux.\n                   Pour la première fois, ses yeux\n                   Me parlaient un tendre langage.\n\n                   Alors, fou d'amour — sans songer\n                   Qu'elle allait fuir d'un pas léger, —\n                   Je lui donnai mon cœur en gage....\n\n                   Elle prit mon cœur en partant ;\n                   Puis vint à penser que, pourtant,\n                   C'était cruauté de le prendre :\n\n                   Mais elle était si loin déjà,\n                   Si loin que, lorsqu'elle y songea,\n                   Il était trop tard pour le rendre !\n\n                                         VIII\n\n  c Douce petite fleur d'Amérique, l'âpre vent des Alpes vous faisait peur. Lorsque,\nseuls et d'un pied hardi, nous gravissions les mystérieuses montagnes, vous y portiez un\nfront rêveur et un cœur d'exilée. Pourtant ce pays de neiges vierges, de cimes inacces-\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                                    L'EDELWEISS                                      551\n\nsibles et de gouffres sans fond, ce pays vous retenait, vous charmait invinciblement par\nun je ne sais quoi de grave et d'ombrageux qui était toute votre image. L'éblouissante\nJungfrau vous attirait à elle, ainsi qu'une sœur aînée appelant sa cadette; car vous étiez\nvraiment sa sœur : blanche et farouche comme elle, vous demeuriez pour moi aussi\nimmaculée, aussi lointaine, aussi sacrée — et plus dangereuse ! »\n                                                                    (Lettre inédite).\n\n               Tandis qu'elle était encor là, que n'ai-je\n               Révélé d'un mot mon émoi profond?\n               Ah ! c'est qu'elle avait, au cœur comme au              front,\n               La sainte candeur des cimes de neige!\n\n               Et voilà pourquoi, muet, je l'aimais\n               D'un amour mêlé de crainte et de doute;\n               Car son pur orgueil la couronnait    toute\n               Du charme mortel des lointains    sommets.\n\n               Je la regardais rêver, grave et blanche :\n               Un seul mot, peut-être, aurait fait soudain\n               Se détacher d'elle un pesant  dédain,\n               Qui m'eût écrasé comme une      avalanche.\n\n               Et, pareille au pic dont nul n'a tenté\n               De fouler la neige éclatante et pure,\n               J'admirais, du fond de mon âme obscure,\n               Son inaccessible et claire beauté.\n\n\n\n               Ses yeux ont revu le ciel    d'Amérique;\n               Mais son souvenir dort encore au fond\n               De mon cœur, ainsi qu'en un lac profond\n               Dort le vain reflet d'un mont chimérique !\n\n\n               Oberland bernois, août 1892.                          FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": "                         RougeCloitre\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n                                       II\n\n\nA                 GAUCHE de la grand'porte pittoresque,     infiniment, avec ses\n                   pentures qui la zigzaguent comme une vigne de métal,\n                   avec son toit suraigu que barbèlent de minuscules taba­\n                   tières, s'allonge le grand bâtiment des hôtes avec ses trois\n                   salles contiguës. Le premier salon, dit la chambre rouge,\n                   est tellement beau, nous conte Gaspard Ofhuys, que le\n                   noble duc de Brabant, avec sa brillante cour, aime à venir\n                   s'y reposer; le second, plus modeste, est réservé aux gens\n                    de la catégorie de saint Martin, qu'on nous représente\nbien comme étant un chevalier, mais sans beaucoup d'argent, ajoute le naïf\nchroniqueur. C'est là qu'on restaure les Franciscains voyageurs, bien que\ntrès pauvres mais parce qu'ils sont prêtres. La troisième pièce est comme\nune espèce d'hôtellerie où l'on héberge les gens du commun. Plus loin est\nune grande pièce entièrement commode parce qu'elle est attenante à la cuisine\net chaude, où l'on reçoit les parents des moines, les bienfaiteurs et les intimes.\nTout autour règne un épais revêtement de chêne que la bonne duchesse\nJeanne, fort friande des excellents fromages fabriqués par le Frère Gauthier,\nde Dielbeek, lui a permis de prendre dans la forêt voisine. Et c'est le\n Frère Jean Lybeeck, un habile ouvrier menuisier que Groenendael a cédé\nà Rouge-Cloître, qui a sculpté les anges joufflus qui se répandent d'un\npanneau à l'autre, c'est lui qui a confectionné les bancs inusables et larges\n chevillés pour des siècles dans l'imposant lambris, c'est lui qui a charpenté\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                               ROUGE-CLOITRE                                  553\n\nla lourde et monumentale table qui se tasse comme une masse trapue sur le\nrouge dallage, comme c'est lui, l'homme à tout faire, qui a combiné le toit\nindestructible et svelte qui donne à notre abbaye ce cachet de solidité, de\nforce en même temps que d'élégance et de fantaisie dont nos architectes ont\nperdu le secret.\n    Pauvre Frère Jean? Il semble que l'ange de la mort n'ait pu le séparer de\ncette œuvre qui fut sa vie et son orgueil! On disait, en 1485, que son âme\nrevenait dans cette maison des hôtes dont il fit si longtemps les honneurs,\npour laquelle il savoura avec une vanité mal déguisée tant d'éloges bien méri­\ntés. Et les Pères, du chœur, durent chanter bien des messes avant que ces­\nsèrent dans son humble cellule les étranges bruits qui effrayèrent si longtemps\nles autres Frères convers.\n    En dehors des chefs-d'œuvre de Jean Lybeeck, il y a encore sur la nudité\ndes murs crépis, deux merveilleux tableaux, peints par le célèbre peintre\nbruxellois Maître Hugo Van der Goes avant qu'il ne devînt le frère Hugo, de\n Rouge-Cloître, et acquis, en 1472, par le Frère Jean Bac, d'Alost, en échange\n de livres artistement enluminés; l'on représentait notre douxSeigneur en croix\n et l'autre Madame la Vierge allaitant son divin enfançon.\n    En temps ordinaire, cette salle servait de lieu de récréation pour les Pères.\n C'est là, quand le Père prieur trouvait que la vendange ou la moisson avait\n été dure que les braves moines avalaient un broc de cette bonne bière que leur\n fabriquait le Frère Francon, de Diest;et quand on n'en recevait pas, ajoute le\n même chroniqueur, nos Pères se désaltéraient en parlant.\n    C'est là aussi que nous trouvons, en un jour de grande largesse et beuverie,\n après une chaude vendange, le bon Frère Jean Gielemans, savant écrivain de\n son métier, expert ès-arts de calligraphie et d'enluminure, le plus habile et le\n plus rapide copiste — il a copié plus de vingt volumes qui ornent la biblio­\n thèque — et le plus fécond polygraphe de tous les moines qui ont vécu dans\n le poétique monastère, en train d'énumérer au novice Arnold Buys les fastes\n et gloires de son bien-aimé Rouge-Cloître. Nous ne devrons qu'écouter ce\n naïf, aimable chanoine, un peu bavard, pour pénétrer dans l'âme d'un cloître\n flamand vers la fin duXVesiècle, c'est dire que nous allons traduire en abré­\n geant de-çà de-là son Novalis sanrtorum ou Nouveau Champ des Saints, qui est\n une savoureuse conversation entre un vieux et jeune moine de l'abbaye,\n exhumée à Vienne par les savants Bollandistes.\n    Et tout d'abord n'allons pas croire que Jean Gielemans a quitté sa bonne\n ville de Bruxelles pour continuer et parfaire comme le divin Ruusbroec, une\n vie de thérapeute dans le silence des grandes forêts. Tout le monde n'a pas\n l'envol de l'aigle. Ce qui l'a séduit dans Rouge-Cloître, ce n'est pas ce mer­\n veilleux fond de bois d'où sort un ruisseau cristallin, ni ces molles pentes\n ombreuses qui font un écrin de verdure à un lac d'argent, ni cette solitude,\n remplie de chants d'oiseaux ou de cantilènes sylvestres, non, on n'avait pas\n en 1483, des âmes romantiques; ce qui mettait le val rouge au-dessus de\n toutes les abbayes des Flandres en général et de celles des chanoines régu­\n liers de Saint-Augustin en particulier, c'était, comme l'avait si bien dit le Frère\n  Guillaume, venu du monastère de Windesheim : « qu'on y trouvait à un degré\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "554                                DURENDAL\n\n\nmaximal les quatre éléments ». Or, savoir comment avait raison le Frère Guil­\nlaume, le bon chanoine n'en a cure. Nous osons exprimer l'opinion que le vent\nd'ouest s'engouffrait plus souvent qu'à son tour dans la vallée et jouait de\nmauvais tours au Frère toiturier à qui incombait la garde de ce fouillis de toits\npittoresques, que le bois de la forêt qui encerclait l'enclos représentait l'élé­\nment igné, que ces méchantes collines aplanies en beaux champs de beau\nrapport et s'étendant au loin, sont la terre.\n   Et quant à l'eau, oh l'eau ! nous nous ferions un crime de ne pas servir au\nbénévole lecteur le commentaire authentique du Frère Gaspard : « Et pour\nparler en général, écrit ce jovial Frère, cet endroit est si privilégié qu'on y\ntrouve partout de l'eau et des sources circulant dans des conduits de plomb.\n   J'ai vu beaucoup d'abbayes et de biens d'ordres différents, mais je n'ai trouvé\nnulle part une abondance d'eau de fontaine semblable à celle que l'on trouve\ndans notre monastère. Il y a une fontaine chez le portier, il y en a deux, à\nl'étage et au rez-de-chaussée dans le quartier des visiteuses. Il y en a une, très\npuissante dans la brasserie qui, à l'aide d'une gouttière de bois, remplit nos\nmarmites et brassins. Chose très heureuse, ajoute en forme de parenthèse\nl'excellent chroniqueur, parce que nos laïcs une fois admis contractent une\nétrange maladie qu'on nomme en français : couardise (paresse) ou iniscitet,\nen flamand leuardie, qui leur fait mal aux bras et jambes et qui disparaît du\nmoment que, pour un motif quelconque, ils quittent la maison et doivent ser­\nvir un maître séculier. Au lavatoire, il y a une fontaine intérieure et une autre\nextérieure ; à la cuisine, une autre de la grosseur du bras ; les deux réfectoires\ndes profès et des convers ont chacun leur eau courante ; la sacristie en a aussi\ndeux, l'une à l'usage des célébrants, l'autre pour les moines qui après le repas,\nveulent se laver les mains ou se rincer la bouche et les dents. Il ne manque\npas d'eau non plus à la pièce où l'on se rase. Et la cellule de notre révérend\nPrieur? et le jardin ? et le chœur même si l'on voulait capter ce qui coule en\ndessous et même le dortoir aurait, si on le désirait, sa fontaine, au dire de nos\nPères, qui remplacerait avantageusement l'eau que maintenant y transportent\nles jeunes novices pour nettoyer les vases de nuit. » Puis le joyeux chrono­\ngraphe poursuit : \" Ce dixième prieur, Jean Doyenberch, voûta le ruisseau\ndepuis le moulin jusqu'à la grand'porte. Ouvrage très utile et très surprenant,\ncar là-dessus sont bâtis et le lavatoire et l'infirmerie et les latrines et la porte\nmajeure. L'on ne voit rien et partout coule de l'eau vive. O combien nos pré­\ndécesseurs étaient gens habiles et remarquables I Partout, hiver comme été,\nnos ventres, soit malades soit bien portants, se vident dans des eaux cou­\nrantes! »\n    Que dites-vous de ce petit plaidoyer à la Kneipp? de ces moines dits cras­\nseux qui devancent les Anglais les plus sélects dans leurs inventions sani­\ntaires ou hygiéniques.\n    Poursuivons.\n    Le bon Gielemans ne croyait donc pas exagérer en disant qu'en dehors de\nla ville de Rome, il n'existait pas au monde d'endroit plus délicieux que Rouge-\nCloître. Et si le brave chanoine avait vu la Rome du xve siècle avec ses\ncoupe-jarrets et ses casse-cou, il serait rentré presto subito dans son délicieux\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                              ROUGE-CLOITRE                                555\n\nermitage « riche en quatre éléments » pour ne plus mettre au-dessus que le\nparadis terrestre.\n   Mais ce serait se tromper grossièrement que de croire la vocation du dévot\nbruxellois uniquement sollicitée par les avantages physiques de sa retraite. Il\ny a aussi la longue énumération des nombreuses indulgences et des non\nmoins nombreux privilèges concédés à l'ordre des chanoines de Saint-\nAugustin, notamment par Pierre d'Ailly, le célèbre légat qui semble avoir\nbeaucoup aimé l'ordre. Entre ces privilèges, notons celui qui permettait aux\nmoines en voyage de célébrer dans des chambres particulières sans devoir en\ndemander la permission à l'ordinaire. C'est probablement ensuite de cet\ninduit que le Frère Jean Struven, de Saint-Trond, en 1581, disait la messe\ndans une chambre secrète, pas si secrète cependant qu'un coup de mousquet,\ntiré par un gueux de Bruxelles, ne vint l'atteindre au moment où il célébrait;\n   Et par-dessus toutes ces richesses, tous ces avantages, tous ces privilèges\ntant matériels que spirituels, comme point culminant et fin fond de son âme\nreligieuse, il y a la singulière estime où Gielemans tient l'ordre des chanoines\nde Saint-Augustin dont il est une étoile dans l'abbaye privilégiée de Rouge-\nCloître.\n   Oh ! cet ordre de Saint-Augustin ! Quand il est sur ce chapitre-là, le ver­\nbeux religieux devient intarissable et aussi copieux que les eaux vives du val\nrouge. Je ne dis pas, quand il déroule les fastes de l'ordre, qu'il soit d'une\nsévère critique historique ni qu'il montre la sagace érudition d'un BolIandiste.\nCe n'est pas aussi savant, loin de là, mais c'est beaucoup plus amusant. Et\npuis son public était de si bonne volonté I Ainsi nous apprenons que la seule\ncongrégation de Windesheim a conservé la vraie règle de Saint-Augustin,\ncontrairement à ce que disent faussement et les Dominicains et les Prémon­\ntrés et les ermites de Saint-Augustin et n'importe quel chanoine de n'importe\nquelle congrégation autre que celle de Windesheim. Nous écoutons aussi,\nbouche bée, comment il y avait anciennement quatre grands monastères, l'un\nà Jérusalem, fondé par Godefroid de Bouiïlon, qui lui donna les premières\ncloches que l'on entendit dans un clocher; l'autre, bâti par Charlemagne, à\nToulouse, et renfermant six corps complets d'apôtres, sans compter d'autres\nreliques de moindre importance; le troisième est le célèbre couvent de Saint-\nBernard, sur la montagne de ce nom et créé par ce saint ensuite d'une vision\ncéleste et de la destruction d'une idole ; enfin le quatrième et pas le moins\nfameux, fondé par saint Patrice, tout près du purgatoire de Saint-Patrice, qui\nest en Irlande, vers le pôle Nord. C'est là qu'avant d'entrer dans le purgatoire\nse confessaient et communiaient ceux qui osaient, vivants, entrer dans l'autre\nmonde.\n   Mais il n'y a pas qu'Augustin, Bernard et Patrice qui aient illustré l'ordre.\nEh donc! que croyez-vous? Il y a Jean d'Angleterre, Thomas de Cantoibéry,\net Malachie et Léger, et Théobald et Meynulphe, et Heydulphe et un tas\nd'autres que nous ignorons, mais que Dieu connaît. Voilà des saints; voici\nmaintenant des personnages illustres par leur science en même temps que leur\nsainteté. D'abord l'unique saint Augustin, auteur de mille volumes, si bien\nque celui-là ment qui prétend l'avoir lu en entier, puis Plugues de Saint-Victor\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "556                                DURENDAL\n\n\net Hugues de Folieto, et Richard et Adam de Saint-Victor et Prosper d'Aqui­\ntaine, et Yves de Chartres et Jacques de Vitry. L'on comprend qu'après une\naussi royale énumération, le vieux moine se donne le luxe de raconter des\nhistoires terrifiantes, bien propres à enlever pour toujours aux novices l'envie\nd'entrer dans un autre ordre, même plus sévère, même chez les Chartreux.\n   Je vous le répète : il n'y a que Rouge-Cloître.\n    On trouve là, et là seulement, précisément ce qu'il faut. Ni trop ni trop peu.\nTrop d'austérité amène le relâchement, trop peu amène la dissolution, trop de\nprières est une perfection quasi-impossible, trop peu est le chemin de la chute.\n Une juste modération en tout.\n    D'ailleurs, si vous voulez voir les fruits de cette merveilleuse discipline, nous\nallons, avec votre permission, passer la revue de quelques Pères. Lors se\nlevant et faisant avec le novice le tour du cloître, le vieux moine commença à\nsa façon la scène des « portraits » d'Hernani :\n    Et d'abord quelques prieurs.\n   Voici Guillaume Brocke, de Zélande, que Monseigneur l'Évêque de Cam­\nbrai venait expressément de Bruxelles voir célébrer la messe, tant il la disait\nsaintement : Gog, de Gheel, savant dans l'art architectural, qui construisit à\nlui seul plus que vingt autres prieurs. Je ne dis pas que le cloître qu'il a édifié\nsoit monumental comme un palais, mais « un couvent doit ressembler plus à\nl'étable de Bethléem qu'au palais du duc de Brabant ». N'oublions pas Jean\nDoyenberch, Brabançon, sous lequel l'on commença le voûtage du ruisseau et\nqui fit le corridor sans autre ouverture que la porte de l'église et la porte de\nsortie par où doivent passer les femmes qui veulent assister à nos offices.\nSaint homme qui savait qu'en regardant ces créatures de Dieu, il naît en nous,\n non une flamme d'amour divin, mais une autre flamme. Du reste, il les con­\nnaissait bien, car il ne put demeurer le directeur des religieuses de Sainte-\n Elisabeth, à Bruxelles. Demeurer en bonne grâce chez les Sœurs n'est pas\n un héritage fixe, ajoute en souriant le Tacite d'Auderghem. Quand ce pauvre\n prieur fut frappé de paralysie, son successeur Jean Véron, de nationalité\nfrançaise, né à Tournai, lui fit faire une merveilleuse chaise tournante qui\n lui permit longtemps de dire la messe et l'autorisa à boire du vin tous les\njours. Devant l'autel majeur vous trouverez la pierre d'Henri Wisse, notre\n second prieur. Cet homme, très saint et très sagace, soigna surtout les intérêts\n temporels de la maison ; c'est à lui que nous devons de pouvoir pâturer dans\n la forêt de Soignes avec nos vaches, nos porcs et nos brebis, d'avoir un garde\n dans notre forêt particulière, de ne pas devoir entretenir les chiens de chasse\n ducaux et le vivier « de Flessche » moyennant une redevance de quatre cents\n carpes par an. Le premier à droite, dans le cloître, est un de nos poètes, Chré­\n tien de Vere, qui chanta comme Virgile et écrivit nos premiers livres de chœur;\n puis vient Hugo, qui découvrit notre carrière de pierres ; après lui devrait\n venir le Frère Laurent, de Zélande, qui demanda à être démis de sa fonction\n  de prieur pour travailler à la réforme d'un couvent de Johannites, à Diest.\n  L'on croit généralement que ces moines opiniâtres et endurcis l'ont empoi­\n  sonné. A Jean Stakenbosch, nous devons la fondation de l'abbaye de Remers­\n  wale, notre fille aînée. Avant de mourir, il eut une terrible vision de son juge-\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                               ROUGE-CLOITRE                                  557\n\nment, et cela probablement parce qu'il nous avait quittés quelque temps pour\nla vie du Carmel. Daniel de Backer, de Hoeylaert, qui écrivit pour la biblio­\nthèque une partie des œuvres de saintGrégoire, de saint Augustin et d'Hugues\nde Saint-Victor obtint de notre Supérieur général des lettres qui lui permet­\ntaient de redevenir simple moine. Arrêtons-nous un instant devant la pierre\nque voici : Là-dessous repose Arnold Borderic, ancien protonotaire de l'Évêque\nde Messines, auquel le pape Boniface IX confia diverses missions importantes.\n Il fonda l'abbaye d'Elseghem et montra par la sagesse de sa conduite et la\nsainteté de ses mœurs qu'il serait à désirer que bien des moines contempo­\n rains n'entrassent pas immédiatement de l'école au cloître. Que savent-ils ?\n Qu'ont-ils vu? Quelle expérience ont-ils? Vous m'objecterez saint Antoine et\n saint Chrysostome ! Ah ! nos moinillons ne sont pas des Antoine ni des\n Chrysostome! Voici Pierre de Çampenhout dont le père nous fit un\n joyeux héritage, car il nous légua une hypothèque de 22 couronnes d'or\n à prélever sur son château de Tugoets, somme qui sert à payer les pitances\n tri-hebdomadaires de vin de Reims, que nous avons de la quinquagésime à\n Pâques. Après vient Arnold De Cortte. célèbre par sa modestie dans les\n regards depuis qu'il reçut du démon un vigoureux soumet pour avoir trop\n curieusement fixé une femme. Du Frère qui suit nous ne savons rien; il faut\n croire qu'étant mort en hiver, l'encre qui devait écrire sa notice funèbre était\n congelée. Frère Jean Herphuys. Ah! celui-là, nous en connaissons trop. Il\n était notre procureur et convaincu d'avoir dilapidé nos biens pour en faire\n jouir sa famille, il fut mis dans notre prison qui est en haut près de la cuisine;\n  et il n'en sortit plus, préférant vivre là que passer la nuit et le jour au chœur.\n  La nuit surtout, aimant mieux dormir que battre la mesure des pieds et de la\n tête comme font nos Pères du chœur pour chasser le sommeil. Frère Jean,\n  Frère Jean, pourquoi es-tu venu ici ? Est-ce pour être enfermé à la facondes\n  bêtes féroces, lions et ours?... Passons. Anselme Vrint, qui envoya de nom­\n  breux pains et deux cents œufs à nos Frères de Groenendael, dont un incendie\n  avait réduit en cendres le monastère, qui construisit notre brasserie, se démit\n  de son priorat et voulut, par humilité, être enterré parmi les simples religieux.\n  Le nom que voici est celui d'un saint; l'on a vu une lumière extraordinaire\n  briller sur sa tête pendant qu'il élevait l'hostie à la messe. Jean de Wyse n'a\n jamais voulu être plus que sous-prieur et mourut en prédestiné.\n     Touwart, le meilleur relieur que nous ayions jamais eu et si attaché à son\n  royaume de France qu'il vantait toujours et partout; Vasseur, trop bon, qui\n  laissa le relâchement, sous prétexte de santé, s'introduire dans la maison ; et\n  ce bon Jean de Castre, qui avait imaginé, lorsqu'il disait la messe à Sainte-\n  Gudule, de tenir les seigneurs et les dames à honnête distance de son autel en\n jetant tout autour et copieusement de l'eau. Cette dernière tombe fraîche est\n  celle de François de Severdonck, longtemps notre portier et copiste excellent.\n  C'est lui qui enlumina nos livres de chœur. Il veilla trop et dormit trop peu,\n  le pauvre homme ; il en devint fou et s'imaginait être Dieu le Père. On le mit\n  dans la cellule de saint Pierre-ès-liens non pour ses fautes, mais pour éviter des\n  malheurs. On le trouva mort dans sa prison ; et ce fut la faute d'un Frère qui\n  voulut être plus sage que les autres, parce que l'infirmier avait toujours\n  réclamé son transfert à l'infirmerie où l'on pouvait mieux le soigner.\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "558                                DURENDAL\n\n\n   Rentrons maintenant; nous avons fini avec le cloître. Le reste, c'est nous\nqui le remplirons... Et puisse-t-on dire de nous ce que j'ai dit de mes prédé­\ncesseurs !\n  Il faut cependant que je vous fasse lire dans le cimetière des convers la belle\ninscription placée sur la tombe du plus illustre d'entre eux :\n\n                 Pictor Hugo Van der Goes humatus hic quicscit.\n                 Dolet ars; cum similem sibimodo nescit.\n\n    Hélas ! ce grand peintre fut aussi fou ! A la mort de sa maîtresse, il entra ici\ncomme Frère convers, et grâce à son talent il était devenu plus célèbre que\ns'il était resté dans le monde. Et comme il était un homme de la même nature\nque les autres, par suite des honneurs qui lui étaient rendus, des visites de\npersonnages qu'il recevait, son orgueil se sera exalté et Dieu, qui ne voulait\npas le laisser succomber, lui aura envoyé cette infirmité dégradante, qui l'hu­\nmiliait réellement d'une manière extrême. Lui-même, aussitôt qu'il se porta\nmieux, le comprit, il abandonna de son gré notre réfectoire et prit modeste­\nment ses repas avec les Frères lais...\n   Allons, quittons ces tristes souvenirs et venons boire notre pitance\nde vin.\n    Et sur ce, le bon Gielemans entraîne vers la salle de récréation le novice\nauquel il va lire son dernier manuscrit : la merveilleuse histoire de sainte\nGodwin, belle et véridique comme un conte de fée\n\n                                                                  PAUL CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                                                       ( Fhoto Alinari, de Florence)\nSAINT FRANÇOIS CHASSE LES DÉMONS DE LA CITÉ D'AEEZZO\n                            GOZZOLI\n            (Eglise de Saint-François, à Montefalco)\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": ""}, {"page_pdf": 656, "texte": "                I FIORETTI\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n  ICI COMMENCE LA VIE DU BIENHEUREUX\nFRÈRE EGIDE, COMPAGNON DE SAINT FRANÇOIS\n\n   I. - COMMENT FRÈRE EGIDE ET TROIS COMPAGNONS FURENT\n              REÇUS DANS L'ORDRE DES MINEURS\n\n\n\n\nP\n         ARCE que les exemples        des saints hommes mettent dans l'esprit des\n             dévots auditeurs le mépris des plaisirs transitoires, et incitent en\n             eux le désir du salut éternel, à l'honneur de Dieu et de sa très révé­\n             rende Mère, Notre-Dame sainte Marie, et à l'utilité de tous les audi­\nteurs, je dirai quelques mots des œuvres que l'Esprit-Saint a opérées dans notre\nsaint frère Egide qui, étant encore en habit séculier, et touché par l'Esprit-\nSaint, commença de lui-même à se demander comment, en tous ses actes, il\npourrait plaire à Dieu seul. En ce temps-là, saint François était comme un\nnouveau héraut désigné par Dieu en exemple de vie, d'humilité et de sainte\npénitence; deux ans après sa conversion il attira à lui et induisit à l'obser­\nvance évangélique et à la pauvreté un homme armé d'une prudence admi­\nrable et très riche de biens temporels, lequel avait nom messer Bernard, et\n Pierre Cattani. De sorte que, par le conseil de saint François, ils distri­\n buèrent tous leurs biens temporels aux pauvres, pour l'amour de Dieu, et\n ils prirent la gloire de la patience; et ils promirent de conserver la perfection\n évangélique et l'habit des frères mineurs, avec grande ferveur, tout le temps\n de leur vie; et ainsi firent-ils, en toute perfection. Huit jours après la susdite\n conversion et distribution de biens, frère Egide étant encore en habit sécu­\n lier, voyant le mépris du monde d'aussi nobles chevaliers d'Assise, dont\n toute la terre était en admiration, le jour suivant, qui était la fête de Saint-\n Georges, l'année du Seigneur 1209, de très bonne heure, tout enflammé de\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "560                                 DURENDAL\n\n\nl'amour divin et comme empressé pour son salut, il alla à l'église de Saint-\nGeorges, où est maintenant le monastère de sainte Claire. Et son oraison faite,\nayant grand désir de voir saint François, il alla à l'hôpital des lépreux, où il\nhabitait avec frère Bernard et frère Pierre Cattani, enfermé en une hutte\ntrès humble (1).\n   Et, étant arrivé à un carrefour, et ne sachant par quel chemin aller, avant\nde continuer, il dit l'oraison à Christ, précieux guide, lequel le mena à ladite\nhutte par la route directe. Et désirant savoir pourquoi il était venu, saint\n François, qui venait du bois dans lequel il avait été prier, vint à sa ren­\ncontre; et de suite il se jeta à terre devant saint François, s'agenouilla et,\nhumblement, lui demanda qu'il le reçût dans sa compagnie, pour l'amour\nde Dieu.\n   Saint François, considérant l'apparence dévote de frère Egide, répondit,\ndisant : — a Très cher petit frère, Dieu t'a fait une grande grâce. Si l'Empe­\nreur venait à, Assise et voulait faire quelque citoyen son chevalier ou camé­\nrier secret, ne devrait-il pas beaucoup s'en réjouir ? Combien plus tu dois\navoir de la joie de ce que Dieu t'a élu son chevalier et très cher serviteur,\npour observer la perfection du saint Evangile ? Et pour cela, reste ferme et\nconstant dans la vocation où Dieu t'a appelé. » Et il le prit par la main, le\nreleva et l'introduisit dans la susdite cabane; et il appela frère Bernard, et\ndit : — \" Notre Seigneur Dieu nous a envoyé un bon frère, de quoi soyons\ntous réjouis dans le Seigneur; et mangeons en esprit de charité. \" Et\naprès qu'ils eurent mangé, saint François, avec cet Egide, alla à Assise\npour se procurer du drap pour faire l'habit du frère Egide. Ils trouvèrent par\nle chemin une pauvresse qui leur demanda l'aumône, pour l'amour de Dieu ;\net, ne sachant de quoi secourir la pauvre femme, saint François se retourna\nvers frère Egide avec un visage angélique, et dit : — « Pour l'amour de Dieu,\ntrès cher frère, donnons ce tien manteau à la pauvrette » et frère Egide obéit\nd'un cœur si prompt au père saint, qu'il parût à saint François voir voler\ncette aumône tout droit au ciel, et frère Egide avec elle, directement; de quoi\nil sentit en son âme une indicible joie et une nouvelle transformation (2).\nS'étant procuré le drap et l'habit étant fait, saint François reçut dans l'Ordre\nfrère Egide, lequel fut un des plus glorieux religieux que le monde\neut en ce temps-là dans la vie contemplative.\n   Après la réception de frère Egide, saint François alla de suite avec lui\ndans la marche d'Ancône, chantant avec lui et louant magnifiquement le\nSeigneur du Ciel et de la Terre. Et il dit à frère Egide : — « Mon fils, notre\nOrdre sera semblable au pêcheur qui jette les filets dans l'eau, et prend une\nmultitude de poissons, et retient les gros et laisse les petits dans l'eau. » Frère\nEgide s'émerveilla de cette prophétie, parce qu'il n'y avait encore dans l'Ordre\n\n\n  (1) La conversion de Bernard de Quintanelle et de Pierre Cattani eut lieu le\n16 avril 1209; celle d'Egide le 23. Voir, pour les deux premières, Fioretti, 2, et Lég. des\n3 Comp., 7; pour le second, 3 Comp., 9.\n  (2) Comparer Spec. perf., 36, et Légende des 3 Comp., 11, le récit du même épisode.\nVoir SABATIER, Spec. perf., p, 263.\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                  VIE DU BIENHEUREUX FRÈRE ÉGIDE                             56l\n\n\nque trois frères et saint François. Et bien que saint François ne prêchât pas\nencore publiquement au peuple, en allant par les chemins il exhortait et cor­\nrigeait les hommes et les femmes, en disant simplement avec amour : —\n« Aimez et craignez Dieu, et faites digne pénitence de vos péchés. » Et\nfrère Egide disait : — « Faites ce que vous dit mon père spirituel, car ce\nqu'il dit est parfait (1). »\n\n\n  II. — COMMENT FRÈRE EGIDE ALLA A SAINT-JACQTJES-LE-MAJEUR\n\n\n    Une fois, par la suite du temps, frère Egide alla, avec la permission de\nsaint François, à Saint-Jacques-le-Majeur, en Galice (2), et en tout ce voyage,\nil n'apaisa pas une seule fois sa faim, à cause de la grande pénurie qu'il y\navait par tout le pays. Un soir, allant à l'aumône et ne trouvant personne\nqui lui fit aucune charité, il entra par hasard dans l'aire d'une grange, où\nétaient restées quelques fèves, qu'il recueillit et dont il fit son souper; et il\ndormit là la nuit, car il habitait volontiers en des lieux solitaires et retirés,\npour pouvoir mieux vaquer aux oraisons et aux vigiles. Et il fut de ce souper\ntellement réconforté par Dieu, qu'il croyait qu'il n'aurait pas eu une telle\nréfection, s'il avait mangé de divers mets. Continuant plus avant, il trouva\npar le chemin un petit pauvre qui lui demanda l'aumône pour Dieu. Et frère\nEgide, tout rempli de charité, n'avait rien que l'habit sur le dos et il en coupa\n le capuchon et le donna à ce pauvre, pour l'amour de Dieu; et ainsi il\nchemina vingt jours de suite sans capuchon. Et, revenant par la Lombardie,\nil fut appelé par un homme, auquel il alla volontiers, croyant recevoir de lui\nquelque aumône ; et tendant la main à cet homme, celui-ci y mit une paire\n de dés, lui demandant s'il voulait jouer. Frère Egide répondit très humble­\n ment : —« Dieu te pardonne, mon fils. » — Et, allant ainsi par le monde,\n il subit beaucoup de dérisions, et les reçut paisiblement.\n\n\n  III. - DE LA FAÇON DE VIVRE QU'OBSERVA FRÈRE EGIDE QUAND\n                   IL ALLA AU SAINT SÉPULCRE\n\n\n  Frère Egide alla visiter le saint Sépulcre du Christ, avec la permission de\nsaint François; et il parvint au port de Brindisi, et là il fut retardé plusieurs\njours, parce qu'il n'y avait pas de navire prêt. Et frère Egide, voulant vivre\nde son travail, acheta une cruche et la remplit d'eau, allant criant par la cité :\n— « Qui veut de l'eau? », et par son travail, il recevait le pain et les choses\n\n\n  (1) Voir 3 Comp ,5\n  (2) Saint-Jacques de Compostelle. Saint François fît également ce pèlerinage\n(1214-15?), de même que frère Bernard. Voir Fioretti, 4.\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": "562                                     DURENDAL\n\n\nnécessaires à la vie corporelle p o u r lui et pour son c o m p a g n o n . E t , ensuite, il\npassa la mer et visita le saint Sépulcre du Christ et les autres saints lieux\navec grande dévotion. E t revenant, il resta plusieurs jours d a n s la cité\nd'Ancône et, c o m m e il avait coutume d e vivre de son travail, il faisait des\ncorbeilles de jonc et les vendait, n o n pour de l'argent, mais pour le pain pour\nlui et pour son c o m p a g n o n ; et il portait les morts à la sépulture p o u r le sus­\ndit salaire. E t q u a n d cela lui m a n q u a i t , il retournait à la table de Jésus-Christ,\nd e m a n d a n t l'aumône de porte en p o r t e . E t ainsi, avec b e a u c o u p de travail et\nd e pauvreté, il r e t o u r n a à Sainte-Marie des Anges (1).\n\n\n\n        IX. — COMMENT FRÈRE EGIDE LOUE PLUS L'OBÉISSANCE\n                                     QUE L'ORAISON\n\n\n\n    U n frère était une fois d a n s sa cellule en oraison, et son gardien lui envoya\ndire qu'il allât, par obéissance, à l ' a u m ô n e . A la suite de quoi il alla à frère\nE g i d e , et dit : — « Mon P è r e , j'étais en oraison et le gardien m'a c o m m a n d é\nque j'aille pour le pain ; et il me paraît qu'il serait mieux d e rester en oraison. »\nF r è r e E g i d e répondit : — « Mon fils, n'as-tu pas encore reconnu et compris\nquelle chose c'est que la prière ? » L a vraie oraison est d e faire la volonté de\nson supérieur; et c'est u n signe d e g r a n d e s u p e r b e à celui qui a mis le cou\nsous le j o u g de la sainte obéissance, q u a n d , pour quelque raison, il l'évite\npour faire sa volonté, m ê m e s'il lui paraît opérer plus parfaitement. L e reli­\ngieux parfait obéissant est semblable au cavalier qui est sur un fort cheval,\npar la vertu duquel il passe, intrépide, par le milieu du chemin ; et, au con­\ntraire, le religieux désobéissant, rétif ou qui obéit peu volontiers est semblable\nà celui qui est m o n t é sur u n cheval m a i g r e et m a l a d e et vicieux, car, après\npeu de fatigue, il reste, ou mort, ou pris par les e n n e m i s . J e te dis q u e , si\nl'homme était d'une telle dévotion et élévation d'esprit, qu'il parlât avec les\nanges, et, qu'en cet entretien il fût appelé par son prélat, de suite, il devrait\nlaisser la conversation des anges et obéir à son supérieur. »\n\n\n\n          V. — COMMENT FRÈRE EGIDE VIVAIT DE SON TRAVAIL\n\n\n\n   F r è r e Egide étant u n e fois dans un couvent à R o m e , il voulait, comme\nc'était sa coutume depuis qu'il entra d a n s l'Ordre, vivre en travaillant corpo-\nrellement; et il fît de cette façon : le matin, de b o n n e h e u r e , il entendait une\nmesse avec b e a u c o u p de dévotion, puis, il s'en allait au bois qui était à huit\n\n\n  (1) A l'origine de l'Ordre, tous les frères devaient travailler : \" que tous les frères qui\nsavent travailler, travaillent et exercent l'art (le métier) qu'ils auront appris, s'il n'est\npas contraire au salut de leur âme... Et pour leur travail, ils peuvent recevoir toutes les\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "                   VIE DU BIENHEUREUX FRÈRE ÉGIDE                                  563\n\nmilles de Rome, en rapportait une charge de bois sur son dos et la vendait\npour du pain et d'autres choses à manger. Une fois, entre autres, revenant\navec une charge de bois, une dame lui demanda à l'acheter; et, ayant fait\naccord pour le prix, il la lui porta à la maison. La dame, nonobstant l'accord,\nparce qu'elle vit qu'il était religieux, lui donna beaucoup plus qu'elle\nne lui avait promis. Frère Egide dit : — « Bonne dame, je ne veux pas\nque le vice de l'avarice me vainque, et pour cela, je ne veux pas plus que le\nprix dont je fis accord avec toi. » Et, non seulement il ne prit pas plus,\nmais du prix convenu il ne prit que la moitié et s'en alla ; d'où cette dame\nconçut pour lui grande dévotion.\n   Frère Egide faisait tout travail rétribué, mais en observant toujours la\nsainte bienséance; il aidait les ouvriers à cueillir les olives et à fouler le vin.\nUn jour, étant sur la place, un homme voulant faire abattre des noix, priait\nun autre qu'il les lui abattît, moyennant salaire ; et celui-ci s'excusait parce\nque c'était très loin et très malaisé de monter sur les arbres. Frère Egide dit :\n— « Si tu veux me donner, mon ami, une partie des noix, je viendrai avec\ntoi pour les abattre. » Et, les conditions faites, il alla; et, ayant fait d'abord\nle signe de la très sainte croix, il monta sur le haut noyer, pour en abattre\nles fruits, avec grande crainte; et, abattus qu'ils furent, il lui en tomba telle­\nment en partage qu'il ne pouvait les porter dans les pans de sa tunique : il\nôte son habit, et liant les manches et le capuchon, il fait de l'habit un sac,\nrestant nu seulement avec ses vêtements de dessous ; et il se pose sur le dos\nson habit plein de noix, le porte à Rome, et, avec grande joie, les donne\ntoutes aux pauvres, pour l'amour, de Dieu. Quand on moisonnait le grain,\nfrère Egide allait avec les autres pauvres recueillir les épis; et, si quelqu'un\nlui offrait une javelle de grain, il répondait : — « Mon frère, je n'ai pas de\ngrenier où le placer », et il donnait le plus souvent les épis, pour l'amour\nde Dieu. Frère Egide aidait rarement quelqu'un toute la journée, car il faisait\naccord pour avoir quelque temps pour pouvoir dire les heures canoniques et\nne pas manquer aux oraisons mentales.\n   Une fois, frère Egide alla à la fontaine de Saint-Sixte, chercher de l'eau\npour des moines; et un homme lui demanda à boire. Frère Egide répond : —\n« Et, comment portetai-je le vase entamé aux moines? » Fâché, cet homme\ndit à frère Egide beaucoup de paroles injurieuses, de vilenies, et frère Egide\nretourna chez les moines, très affligé. Il emprunte un grand vase et\nretourne de suite à ladite fontaine, prend de l'eau, retrouve cet homme, et\ndit : — « Mon ami, prends et bois tant que le cœur t'en dira, et ne te fâche\npas, parce qu'il me paraissait une vilaine chose de porter l'eau entamée à ces\nmoines. » Chagriné, et contraint par la charité et l'humilité de frère Egide, il\nreconnut sa faute, et, désormais, l'eut en grande dévotion.\n\n\n\nchoses nécessaires, sauf l'argent ; et en cas de nécessité, qu'ils aillent demander l'aumône,\ncomme les autres pauvres » (Règle de 1221). Voir sur l'obligation du travail, Spec. perf., 75 ;\nLég., des 3 Camp., 24, et la délicieuse histoire de frate mosca, frère mouche, qui se nourris­\nsait de la fatigue des autres.\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "564                                DURENDAL\n\n\n\n\nVI. — COMMENT FRÈRE EGIDE FUT POURVU MIRACULEUSEMENT EN\n UNE GRANDE NÉCESSITÉ, ALORS QUE, A CAUSE DE L'ABONDANCE\n DE LA NEIGE, IL NE POUVAIT ALLER A L'AUMONE.\n\n\n   Frère Egide, habitant à Rome, chez un cardinal, le grand carême appro­\nchant, n'ayant pas cette quiétude d'esprit qu'il désirait, il dit au cardinal :\n— « Mon père, avec votre permission, je veux, pour ma tranquillité, aller faire\nce carême avec mon compagnon en quelque lieu solitaire. » Messer le car­\ndinal répond : « — Ehl mon très cher père, et où veux-tu aller? la famine est\ngrande et vous êtes encore peu connus dans le pays ; de grâce, qu'il te plaise\nde vouloir rester à ma cour, car ce me sera une grâce singulière de vous faire\ndonner ce qui vous sera nécessaire, pour l'amour de Dieu. » Frère Egide\nvoulut, pourtant, s'en aller, et il alla hors de Rome, sur une haute montagne,\noù il y avait eu anciennement un château, et y trouva une église abandonnée,\nqui s'appelait Saint-Laurent; et là il entra, lui et le compagnon, et ils y res­\ntaient en oraison et en grandes méditations. Ils n'étaient pas connus et, à\ncause de cela, avaient obtenu peu de respect et de dévotion ; c'est pourquoi\nils souffraient grande pénurie et, par surcroît, vint une grande abondance de\nneige. De sorte qu'ils ne pouvaient sortir; et il ne leur était envoyé aucune\nchose pour vivre, et ils n'en avaient pas avec eux. Et ils restèrent ainsi reclus\ntrois jours. Frère Egide, voyant qu'il ne pouvait vivre de son travail et qu'il ne\npouvait aller à l'aumône, dit au compagnon : — « Mon très cher frère, appe­\nlons Notre-Seigneur à haute voix, afin que, par sa pitié, il nous pourvoie en\nune telle extrémité et nécessité, parce que quelques frères mineurs, étant en\ngrande nécessité, appelèrent Dieu et, ainsi, la divine Providence les pourvut\ndans leurs besoins. » Et, à l'exemple de ceux-là, ils se mirent en oraison,\npriant Dieu avec tout leur amour, qu'à une telle nécessité il portât remède.\n Dieu, qui est toute pitié, eut égard à la foi, à la dévotion, à la simplicité et à\nla ferveurde ces frères de cette façon : un homme, regardant du côté de l'église\n où étaient frère Egide et le compagnon, se dit en lui-même, inspiré de Dieu:\n — « Peut-être qu'en cette église, quelque bonne personne est à faire péni­\n tence, et, à cause de la neige si abondante, elle n'a pas le nécessaire et, consé-\n quemment, elle pourrait mourir de faim. 3) Et poussé par l'Esprit-Saint, il\n dit : — « Certainement, je veux aller savoir si mon imagination est vraie ou\n non », et il prit du pain et un vase de vin, et se mit en route et, avec très\n grandes difficultés, parvint à la prédite église, où il trouva frère Egide, avec\n le compagnon, très dévotement en oraison; et ils étaient tellement affaiblis\n par la faim, que dans leur apparence, ils montraient plutôt des hommes morts\n que des vivants. Il eut grande compassion d'eux, et les ayant rafraîchis et\n réconfortés, il retourna chez lui et dit à ses voisins l'extrémité et nécessité de\n ces frères, et les induit et les prie, pour Dieu, qu'il soit pourvu à leurs besoins.\n  Et beaucoup, à l'exemple de celui-là, leur portèrent du pain et du vin, et\n d'autres choses nécessaires à manger, pour l'amour de Dieu ; et, pour tout ce\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                    VIE DU BIENHEUREUX FRÈRE ÉGIDE                                    565\n\n\nc a r ê m e , ils convinrent entre eux qu'ils les pourvoiraient en leurs nécessités.\nE t frère E g i d e , considérant la g r a n d e miséricorde d e Dieu et la charité de\nceux-là, il dit a u c o m p a g n o n : — « Mon très chère frère, jusqu'à présent\nnous avons prié Dieu qu'il nous pourvoie en nos nécessités, et n o u s avons été\ne x a u c é s ; et p o u r cela, il convient de lui rendre grâce et gloire, et de prier\npour ceux qui nous ont nourris de leurs aumônes, et p o u r tout le p e u p l e\nchrétien. » E t , p a r sa g r a n d e ferveur et dévotion, Dieu concéda u n e telle\ngrâce à frère E g i d e que b e a u c o u p , à son exemple, laissèrent ce m o n d e\naveugle, et b e a u c o u p d'autres, qui n'étaient pas disposés à être religieux,\nfirent d a n s leur maison très g r a n d e pénitence.\n\n\n\n          VII. -   DU JOUR DE LA MORT DU SAINT FRÈRE EGIDE\n\n\n  L a veille d e saint Georges, à l'heure des matines, ayant cinquante-deux\nans de religion, car il reçut l'habit de saint François le jour de la fête d e\nsaint Georges, l'âme d e frère E g i d e fut reçue p a r Dieu dans la gloire du\nParadis.\n\n\n\n       VIII. — COMMENT UN SAINT HOMME, ÉTANT EN ORAISON,\n    VIT L'AME DE FRÈRE ÉGIDE ALLER A LA VIE ÉTERNELLE\n\n\n   U n b o n h o m m e , étant en oraison q u a n d frère E g i d e passa de cette vie, vit\nson âme avec u n e multitude d'âmes, sortir alors du Purgatoire et aller au ciel,\net Jésus-Christ aller à la rencontre de l'âme de frère E g i d e , et avec une mul­\ntitude d'anges et avec toutes ces âmes, avec g r a n d e mélodie, s'élever à la\ngloire du P a r a d i s .\n\n\n\n       IX. — COMMENT, PAR LES MÉRITES DE FRÈRE EGIDE,\nL'AME DE L'AMI D'UN FRÈRE PRÊCHEUR FUT LIBÉRÉE DES PEINES\n                       DU PURGATOIRE\n\n\n   F r è r e E g i d e souffrant de la maladie de laquelle, à peu de jours de là, il\nm o u r u t , u n frère de saint Dominique devint mortellement malade. Ce frère\nmalade avait u n ami, frère, qui, le voyant approcher d e la mort, lui dit :\n— « Mon frère, je veux que, si Dieu le permet, tu reviennes à moi après ta\nmort, et que t u me dises en quel état tu es. » L e malade promit de revenir,\npour autant qu'il serait possible. F r è r e E g i d e mourut le m ê m e jour. E t le frère\nprêcheur a p p a r u t après sa mort à son ami vivant, et dit : — « C'est la volonté\nde Dieu que j'observe ma promesse. « L e vivant dit a u mort :— « Qu'en est-il\nde toi ? » L e mort répondit : — « T r è s bien, parce que je mourus le j o u r où\npassa de cette vie un saint frère mineur, qui avait n o m frère Egide, auquel,\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": "566                                        DURENDAL\n\n\np o u r sa g r a n d e sainteté, Jésus-Christ concéda qu'il menât a u P a r a d i s toutes\nles âmes qui étaient a u P u r g a t o i r e , avec lesquelles j'étais d a n s de g r a n d s t o u r ­\nm e n t s ; et, à cause des mérites d u saint frère E g i d e , j ' e n suis libéré. »\n    E t ayant dit cela, il disparut subitement. Ce frère ne révéla cette vision à\npersonne, mais, étant t o m b é malade, s o u p ç o n n a n t de suite q u e Dieu l'avait\nfrappé parce qu'il n'avait p a s révélé la vertu et gloire de frère E g i d e , il envoya\nm a n d e r les frères mineurs, et il en vint dix, devant lesquels, en m ê m e temps\nque devant les frères p r ê c h e u r s , il révéla la susdite vision. E t , cherchant très\nexactement, ils trouvèrent q u e frère E g i d e et le frère prêcheur défunt pas­\nsèrent de cette vie le même j o u r .\n\n\n\n  X. — COMMENT DIEU AVAIT DONNÉ DES GRACES A FRÈRE EGIDE,\n                              ET DE L'ANNÉE DE SA MORT\n\n\n    F r è r e Bonaventure de Bagnioreggio disait d e frère E g i d e q u e Dieu lui\navait concédé des grâces spéciales p o u r tous ceux qui se r e c o m m a n d a i e n t à\nlui, avec dévote intention, en ces choses qui appartiennent à l'âme. I l fit\nb e a u c o u p de miracles p e n d a n t sa vie et après sa mort, c o m m e il apparaît\nd a n s sa légende ; et il passa de cette vie à la gloire céleste en l'an du Seigneur,\n1252, le j o u r d e la fête d e saint Georges ; et il est enterré à P é r o u s e d a n s le\ncouvent des frères mineurs ( i ) .\n\n\n   (1) Ces récits de la vie de frère Egide ont été empruntés par le rédacteur des appen­\ndices des Fioretti à la légende écrite par frère Léon et insérée, en partie, plus tard, dans\nla Chronique des XXIV Généraux. Notre texte, de même que celui du Spéculum perfec­\ntionis, dû également à frère Léon, place la réception de frère Egide à Rivotarto, alors que\nla Légende des 3 Compagnons, à laquelle l'ami de saint François collabora également, la\nsitue à la Portiuncule. La contradiction se résoud facilement si l'on admet, avec M. Saba­\ntier, que les frères, résidant à Rivotarto pour y soigner les lépreux, se rendaient à la\nPortiuncule, pour remplir les actes de leur vie religieuse.\n   La date assignée à la mort d'Egide, au ch. X — 1252 — provient, sans doute, d'un\nlapsus du copiste, qui a opéré une confusion avec les cinquante années de religion dont\nil est question au ch. VIII : si ce dernier chiffre est exact, l'entrée dans l'Ordre d'Egide\nremontant à 1209, il aurait trépassé le 23 avril 1261.\n   Saint François avait frère Egide en grande vénération, à cause de « l'esprit élevé en\ncontemplation, par lequel il parvint à la très haute perfection ». C'était une âme profonde\nà force de simplicité, toute pénétrée de la doctrine de pauvreté et d'amour du père séra­\nphique; une intelligence très fine, servie par une imagination heureuse et parfois douce­\nment narquoise. Ses dits reflètent, certainement, en plus d'un passage, la parole même\ncordiale et pittoresque du Petit Pauvre.\n   Egide assista celui-ci et frère Bernard à leur lit de mort. Il va sans dire que, comme\n Léon, Ange et Rufin, les c trois compagnons »; comme sainte Claire, il compta parmi\n les fidèles de la pure tradition franciscaine et eut à souffrir durant le généralat de frère\n Elie. Il finit son existence dans l'ermitage de Monte Ripido, près de Pérouse, où la bonne\n madame Jacopa de Settesoli venait fréquemment le visiter et l'entendre.. (V. sur Egide,\n trois comp.,9, 11 ; spec. perf., 36, 85, 107; Fioretti, 6 et 34.)\n\n                                                    Traduction littérale ^'ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "                      Madame de Genlis\n\n\n                   MADAME de Genlis est plus compliquée           que la fondatrice de\n                       Saint-Cyr. L'auteur ne cherche pas à la réhabiliter. Elle\n                       est elle-même très indulgente pour ses défauts. Fille du\n                       XVIIIe siècle, cette très jolie et très charmante femme\n                       incarne la beauté piquante, l'esprit fin, la morale facile de\n                       ce temps. « La vie de Mme Genlis, écrit M. Chabaud, est\n                       loin d'avoir cette admirable unité qui fait l'honneur et\n                       constitue un des traits les plus originaux de celle de\n                       Mme de Maintenon. Elle n'en eut pas non plus, nous\nvenons de l'avouer, la pureté de mœurs, et tout en faisant la part de la mali­\ngnité, de l'exagération et même de la calomnie, tout en réduisant, à ce qui\nne saurait être nié, la nomenclature de ses aventures galantes, il en restera\ntoujours assez pour ternir sa réputation. N'a-t-elle pas dit d'elle-même : Je\ncrois qu'il est infiniment plus aisé de trouver une femme qui n'ait pas eu d'amant que d'en\ntrouver qui n'en ait eu qu'un. »\n   Il cite d'elle un mot étrange, qui la peint malheureusement trop bien : Je\nsuis fausse. L'aveu complète le portrait.\n   La piété de Mme de Genlis est sujette à caution. Elle fut l'amie de Voltaire.\nElle connut Rousseau. Elle vécut dans l'intimité des encyclopédistes. Cepen­\ndant elle enseignât consciencieusement et correctement la religion aux princes\nd'Orléans, dont elle fut le précepteur.Plus tard ses sentiments sont meilleurs.\nSont-ils sincères, ou suivent-ils le courant? Il ne nous appartient pas de la\njuger. Nous louerons avec M. Chabaud tout ce que ses écrits contiennent de\nbon sens sous le rapport religieux.\n\n\n   (1) Suite de l'article sur Les Précurseurs du féminisme : Mme Je Maintenon, Mme de Gen-\nlis et Mme Campan, par L. CHABAUD (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "568                                DURENDAL\n\n\n    M me de Genlis est douée de l'instinct de l'éducation. Enfant, elle donne des\n conférences à des petits paysans. Jeune, elle accepte la mission d'élever les\n enfants du duc de Chartres. Plus âgée, elle écrit des ouvrages sur ce sujet qui\n la passionne. Malheureusement elle ne cherche pas uniquement le bien.\n « Pour elle, l'enseignement fut une occupation et un but; mais il fut encore\n plus un moyen de conquérir la célébrité, après laquelle elle courut toute\n sa vie. »\n    Peut-être eut-il mieux valu que l'intelligence de cette femme fut moins uni­\n verselle. Rien ne lui échappait. La profondeur des pensées souffrait chez\n elle de l'étendue des connaissances. La vanité avait plus de part que la raison\n dans cet étalage de science : hygiène, religion, mythologie, langues, dont elle\n fait état dans ses programmes.\n    La biographie de M me de Genlis est intéressante. Nous y renvoyons le lec­\nteur, en y cueillant cependant quelques traits, qui présagent l'avenir. Elle\nraconte notamment dans ses mémoires, qu'à 5 ans, elle jouait le rôle de\nl'amour dans le prologue d'un opéra. « Je n'oublierai jamais que mon habit\nd'amour était couleur de rose, recouvert de dentelle de point, parsemée de\npetites fleurs artificielles de toutes les couleurs; il ne me venait qu'aux genoux;\nj'avais de petites bottines couleur de paille et d'argent, mes longs cheveux\nabattus et des ailes bleues. »\n    La suite de la citation est caractéristique : « Ce déguisement seyait à ravir\nà la jolie fillette aux cheveux d'or, et comme la mère n'avait guère plus de rai­\nson que l'enfant, il devint, pendant quelque temps, son vêtement ordinaire. »\n    Ces déguisements ne l'empêcheront pas d'être,, à 6 ans, dame chanoinesse\ndu chapitre noble d'Alix, près de Lyon.\n    Elle se marie à l'âge de 16 ans au comte de Genlis. Son zèle d'institutrice\nne se ralentit pas. Elle écrit les Réflexions d'une mire de vingt ans, en attendant la\nnaissance de son premier enfant. Dès lors, elle ne cesse plus d'écrire. Son\nœuvre comporte soixante-quatorze volumes in-octavo. Ses romans ne se lisent\nplus. Ses livres historiques sont des ouvrages de fantaisie. Seuls, les ouvrages\nqu'elle a laissés sur l'éducation ont de la valeur.\n    M me de Genlis, entra au Palais royal, grâce à la protection de Mme de Mon­\ntesson (mariée morganatiquement au père du duc de Chartres). Elle devint\nl'amie de la duchesse, qui lui confia l'éducation de ses filles. Plus tard, le duc\n« qui était sous le charme », nomma la belle et séduisante femme, gouverneur\nde son fils. Ce choix ne pouvait passer inaperçu. Il fut vivement critiqué.\n« Quant au roi, le jour où le duc s'ouvrit à lui de son projet, il se contenta\nde répondre : J'ai heureusement un dauphin; la comtesse d'Artois a des enfants ; vous\npouvez faire des vôtres ce qu'il vous plaira. »\n   Voici Mme de Genlis institutrice de trois enfants, et elle est convaincue,\nnon pas de la sainteté de sa mission, mais « de la possibilité de faire une\nchose grande et glorieuse ». Très jalouse de son autorité et de son influence,\nelle finit par s'occuper de tout et de tous. Elle se brouille avec l'abbé Guillot\nqui prétendait enseigner la religion, avec les domestiques qui sont trop indé­\npendants, etc., e t c . . et elle décrit ces événements, ces discussions, ces expli­\ncations avec une persévérance et une abondance étonnantes.\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                              MADAME DE GENLIS                                 569\n\n     Malgré ses torts et ses ridicules, elle est bonne; elle charme; elle se fait\n aimer. \" Il ne faudrait pas croire non plus que ce fut une éducatrice médiocre\n ou fantaisiste. Très sérieuse, au contraire, et très consciencieuse dans l'accom­\n plissement de sa mission, grâce au don merveilleux d'observation qu'elle pos­\n sédait, elle sut approprier ses méthodes à ses élèves avec un admirable dis­\n cernement, suivant leur âge, leur sexe, leur caractère, leurs aptitudes, et\n diriger leurs études avec une grande sûreté de vues. »\n    Les théories abondent dans tous ses volumes pédagogiques. I1 est difficile\n de séparer le bon du mauvais. Nous noterons cependant, avec M. Chabaud,\n ces principes généraux : « Le but général des études est de former le cœur et\n l'esprit, c'est-à-dire de cultiver, d'étendre et de perfectionner les facultés intel­\n lectuelles de l'élève, de lui offrir un cours complet de moralité, de lui donner\n le goût de la science, de la littérature et des beaux-arts. »\n    Dans ses nombreux essais de réforme et ses innovations, une idée frappe\n et elle devrait, préoccuper davantage ceux qui s'occupent d'éducation, c'est\n la volonté d'orienter les études vers les points pour lesquels chacun affirme\n des aptitudes et vers les sciences qui pourront leur être utiles.\n    Cette pensée fort juste inspirera Mme de Genlis, et ses élèves princiers lui\n en sauront gré dans les vicissitudes de leurs vies agitées.\n    Elle aimait les leçons de choses dont la pédagogie moderne a souligné l'utilité.\n Elle attacha une importance extrême aux. exercices du corps, aux jeux\n d'adresse, à l'escrime, au tir au pistolet, e t c . .\n    La réalisation de ce programme fut facilitée par le charme de cette étrange\n femme. Elle se faisait aimer de ses élèves. N'y a-t-il même pas de l'exagéra­\n tion dans les sentiments qu'ils lui témoignaient, et que Mme de Gontaut nous\n décrit en ces termes, non sans une jolie pointe de malicieuse ironie :\n « L'enthousiasme que les jeunes princes avaient pour Mme de Genlis fut\nvite partagée par moi. J'aurais rougi de rester en arrière de cette passion\nromanesque que chacun cherchait à lui prouver. J'ai vu les princes et Made­\nmoiselle baiser les pas où elle avait marché, et j'avoue, à ma honte, qu'un\njour, voulant me distinguer en sentiment, je me précipitai sur le fauteuil\nqu'elle venait de quitter, et l'ayant baisé avec ardeur, je me remplis la bouche\nde poussière, ce qui calma mon zèle. »\n    Le ciel ne resta pas tout le temps sans nuages. Nous passerons sur les\nincidents qui faillirent éloigner du Palais royal celle qui avait rendu de\nréels services, mais qu'une impardonnable légèreté de conduite rendait sus­\npecte à la mère de ses élèves.\n    Malgré l'agrément qu'elle répand autour d'elle, Mme de Genlis ne nous\nsatisfait nullement. Nous reconnaissons la valeur de son esprit observateur,\nl'audace de ses innovations, le sérieux avec lequel ce système nouveau est\nappliqué. Mais nous restons méfiants ; cette femme ne nous inspire pas la\nsécurité que donnent la conscience et une religion convaincue autant\nqu'éclairée.\n    Cependant ses théories sont presque rassurantes. Elles le seraient tout à\nfait si elles étaient confirmées par sa conduite. Lisez ceci : « Mon premier\nprincipe est qu'il faut préserver son élève d'un défaut commun à presque\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": "570                              DURENDAL\n\n\ntoutes les femmes et qui entraîne tant d'autres, la coquetterie... » et encore :\n« Mais qu'entend-on par la conscience ? un sentiment intérieur qui, par le\nremords qu'il nous cause, nous punit de nos fautes... La conscience n'est\nqu'un guide peu sûr sans la religion. Donnez donc à votre élève des senti­\nments religieux, persuadez-la bien que, dans tous les moments de sa vie,\nDieu la voit et l'entend. »\n    Une institutrice congréganiste ne dirait pas mieux, mais on ne se\ndemanderait pas d'où viennent Paméla et Herminie?...\n    M me de Genlis songeait à former une école rurale pour l'éducation\ndes filles.\n    Nous n'en parlerons que pour souligner sa pensée et nous copierons\nquelques lignes de son projet.\n    On enseignerait dans cette école ce qui suit :\n   La religion, qui comprend la morale; l'écriture, l'arithmétique, l'anglais,\nl'allemand, l'italien (les langues seulement, sans la poésie et la littérature).\nOn donnerait aux élèves quelques notions élémentaires d'histoire et de\ngéographie. On les ferait dessiner, peindre des fleurs. On leur apprendrait\ntout ce qui concerne l'économie intérieure d'une maison :\n    1° A diriger une lessive ;\n    2° A savonner et repasser elle-même (une fois par jour) ;\n    3° A conduire une basse-cour ;\n    4° A conduire une laiterie;\n    5° A prendre soin du fruitier;\n    6° A diriger une cuisinière : faire elles-même la cuisine... Connaître\nle prix des choses, leur dose, et à discerner d'un coup-d'œil celles qui\nsont de mauvaise, médiocre ou bonne qualité;\n    7° On leur apprendrait ce qui a rapport à l'office et à l'art de la\n distillation ;\n    8° Elles présideraient tour à tour à la boulangerie et connaîtraient toutes\n les différentes manières de faire du pain de ménage...\n    On leur ferait connaître de la botanique seulement les plantes usuelles.\nElles auraient la même connaissance des principales drogues de la\n médecine.\n    L'idée de Mme de Genlis est louable. Il serait bon que les femmes des\n petites villes et des campagnes reçussent une éducation plus adaptée à leurs\n occupations. Celle des écoles et des couvents les éloigne de la vie champêtre\n et ne les prépare pas à l'existence à laquelle ellessont destinées... Mais nous,\n ne pensons pas que le programme ci-dessus remplisse les conditions voulues\n pour atteindre ce but.\n    Nous ne suivrons pas, avec M. Chabaud, Mme de Genlis pendant l'émigra­\n tion. L'auteur y parle aussi de Paméla et Herminie. Nous renvoyons le\n lecteur à ce chapitre. Ces études vraiment intéressantes allongeraient trop\n cet article.\n    Nous retrouvons cette institutrice peu banale à Paris, où le Premier con­\n sul lui donne un superbe logement à l'arsenal et une pension de 6,000 livres.\n  « Il goûtait fort son intelligence qu'il estimait sans doute plus que son .\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                          MADAME D E G E N L I S                      571\n\n\ncaractère, car il disait d'elle, avec plus d'esprit qu'on est en droit d'en\ndemander aux hommes de génie : Lorsque Mme de Genlis parle de vertu, il semble\ntoujours qu'elle vient de la découvrir. En quoi il se trompe d'ailleurs, la vertu\nn'était pas, pour Mme de Genlis une nouvelle connaissance. C'était une vieille\namie, une amie d'enfance, avec laquelle elle s'était brouillée à certain\nmoment; qu'elle avait un peu négligée dans sa seconde jeunesse, mais\nqu'elle retrouvait avec plaisir dans sa vieillesse et qu'elle se mettait\nà aimer passionnément, surtout quand il s'agissait de l'enseigner aux\nautres. »\n    A la chute de l'empire, Mme de Genlis se tourna vers le soleil levant,\nLouis XVIII. Le succès de ce virement ne fut pas complet. Elle perdit\nl'appartement et conserva la pension. Quelques années encore et elle verra\nson élève sur le trône. Il y mit en pratique les avis de son précepteur. On'\npeut admettre que Louis-Philippe fit honneur à son éducation.\n    Il ne faut pas juger trop sévèrement une femme qui ne résista pas à\nl'influence de son siècle, à la séduction de sa beauté, et aux dangers d'un\nesprit mobile, affamé de succès. N'étant plus sous le charme, comme l'étaient\nses contemporains, nous pourrions attacher une importance exagérée à ses\nfautes, mais au point de vue de la morale et de la vertu l'enseignement de\nMme de Genlis pêche, à notre avis, par la base : elle ne donne pas le bon\nexemple et elle n'inspire pas le respect.\n\n                                              Ctesse ED. DE LIEDEKERKE.\n\n  A continuer).\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "                         LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\nL e C œ u r i n n o m b r a b l e , par la comtesse DE NOAILLES. — (Paris,\n   Calmann-Lévy. )\n   Deux grands noms français, deux noms dans lesquels résonne encore le\ndouble écho des combats du moyen âge et des fêtes de la Renaissance, flam­\nboient à présent sur deux œuvres lyriques bien différentes l'une de l'autre.\nD'un côté, des hortensias bleus, des fragrances de boudoir, un monotone\nchapelet de mots aussi sonores que vains, et, par-dessus tout, la préciosité\ndans ce qu'elle a de plus puéril, le fin du fin quintessencié. De l'autre côté, la\nNature multiple et changeante, la forêt qui bouge et bruit, les jardins qui\nvivent au soleil leur belle vie végétale, un parfum de robuste virilité, et le\nplus ardent, le plus large panthéisme... Un lecteur mal averti devinerait une\nfemme dans le premier poète, et dans le second un homme. Eh bien! pas du\ntout : les hortensias bleus, c'est M. de Montesquiou; la grande forêt, c'est la\ncomtesse de Noailles. Voilà, n'est-ce pas, un curieux et piquant rapproche­\nment. Et il serait superflu d'indiquer à l'honneur de qui il tourne.\n   Le fond de la pensée du Cœur innombrable, c'est un profond désenchante­\nment, qu'apaise seul l'amour de la Nature maternelle. Il se peut que la com­\ntesse de Noailles soit très heureuse, — mais le spectacle des misères d'autrui\net de la fragilité des choses, l'émeut pour tous les êtres d'une pitié infinie, qui\nest une vraie souffrance. Un noble souffle humanitaire traverse ses poèmes.\nUn incurable scepticisme la ronge douloureusement, elle ne croit même plus\nà l'Amour, — mais sa mélancolie à elle, ce n'est pas cette mélancolie douce\nqui se nourrit d'un clair de lune ou d'un sanglot de violon, c'est la mélancolie\namère qu'engendre l'irrémédiable tristesse de la vie. Et c'est pourquoi elle fait\nce rêve, cher à tant de cœurs blessés, de s'en aller dormir du grand repos\n parmi les herbes grasses, et de revivre un jour dans l'âme heureuse des\n plantes.\n   La Nature lui apparaît comme une mère secourable, aux bras de qui elle\n connaîtra quelque soir la douceur du sommeil sans fin. Aussi, tandis qu'elle\n accomplit encore le pèlerinage pénible des années, étreint-elle dans un vaste\n amour cette Nature indulgente et. bonne, le ciel et la mer, les bêtes et les\n arbres.\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                                        LES LIVRES                                        573\n\n    Q u e , p a r m i ces sentiments, certains ne soient pas précisément ceux d ' u n\n esprit chrétien, il faut e n convenir; m a i s o n n e p e u t nier n o n plus qu'ils\n n'enferment en eux u n e haute poésie. E t j e vous assure qu'une femme attei­\n gnant à d e pareils sommets, c'est quelque chose d e tout à fait admirable et\n d'entièrement n o u v e a u , — a u moins dans le domaine d u lyrisme. N o u s voilà\n loin, avec la comtesse d e Noailles, d e s sentimentalités suaves d'une Deshou-\nlières o u d'une Desbordes-Val more.\n    Il se dégage d u Cœur innombrable u n e personnalité nettement définie, q u i\ns'empreint d a n s la mémoire e n traits ineffaçables. E t ceci encore est chose\nbien rare chez u n e poétesse (fi! le vilain m o t !). L a comtesse de Noailles reste\nbien elle-même, d e la première jusqu'à la dernière page d e son livre, aussi\nbien par la substance de ses idées q u e par la facture d e son vers. Ce vers, qui\nn'emprunte rien à personne, brille p a r u n je n e sais quoi d'opulent, d'étrange\net d e s a v o u r e u x ; il est juteux et parfumé c o m m e u n beau fruit, mélodieux\ncomme les feuilles, frissonnant et n o m b r e u x c o m m e les moissons. L a strophe\nse déroule avec u n e ampleur aisée et fastueuse, a c c o m p a g n a n t d'harmonieuses\ndraperies la marche r y t h m i q u e de la P e n s é e . L a langue est tout ensemble\nsavante et naturelle, l'expression constamment i m a g é e ; et l'on n'imagine rien\nd e moins clinquant, d e moins artificiel que ces images : il n'y en a pas u n e\nqui n e soit puisée a u cœur de la N a t u r e , et beaucoup d'entre elles font penser\naux simples images bibliques.\n, Si la noble et belle impératrice Elisabeth vivait encore, le Cœur innombrable\ndeviendrait son livre d e chevet avec les poèmes de H e i n e ; et je n e doute p a s\nqu'elle n'eût élevé u n m o n u m e n t à la comtesse d e Noailles, sœur de son â m e\nsouffrante et d o u c e .\n                                                                              F.   ANSEL.\n\nL ' A c c u e i l , poésies, p a r JEAN VIGNÀUD. — ( P a r i s , Ollendorf.)\n\n    Après le Semeur de Cendres, d e M. C h . Guérin, et le Chariot d'Or, d e Albert\nS a m a i n , dont M . F . Ansel a dit ici m ê m e la douce mélancolie et l'héroïque\na m e r t u n e , voici u n recueil q u i , sans atteindre des cimes d'art aussi hautes,\nn'en est p a s moins u n d e s mieux réussis d e la présente a n n é e . C'est bien\nvéritablement et profondément le poème d e l'accueil d'une â m e fraternelle\naux â m e s q u i lui d e m a n d e n t u n p e u d ' a m o u r . U n être vint e n visiter u n\na u t r e ; tous deux goûtèrent la paix d e la maison riant au bord d e la route et\ndes c a m p a g n e s o ù mûrissaient le p a i n et le vin futurs. Après les confidences\néchangées, graves ou légères selon l'heure, le départ les sépara, laissant l'un\nplus riche de connaître la souffrance d u monde; l'autre, d'avoir goûté l'hospi­\ntalité aimante, plus fort pour souffrir encore. E t ces vers du dernier poème\nmontreront qu'elle est la façon émouvante et simple d e l'auteur, q u i sut y\nenclore ce long regard jeté sur les choses chéries p a r celui qui les va quitter\npour toujours :\n                 II va dans le jardin que parfument les roses,\n                 Aux fleurs qu'il aime il dit des mots mystérieux\n                 Et l'on croirait qu'il veut emporter toutes choses\n                 Dans le miroir vivant et profond de ses yeux.\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "574                               DURENDAL\n\n\n\nL e s D i a p h a n e s , poésies, par FERNAND BERNARD. — (Tournai, Deca­\n  lonne, Liagre.)\n   Malgré certaines faiblesses dans le rythme et l'expression, trahissant\nl'inexpérience, les vers de M. Bernard font pressentir une âme de poète qui,\nune fois parvenue à dompter la forme rebelle, saura peut-être harmonieuse­\nment s'affirmer. Aussi bien y semble-t-elle réussir déjà, dans l'une ou l'autre\npiécette d'un sentiment délicat et d'une convenable écriture. Poésie repo­\nsante, sans appels vers la gloire fabuleuse, s'attachant aux êtres et aux\nchoses qui hantent la vie habituelle. En somme, un frêle collier de bulles\ndiaphanes...\n                                                                   C H . DE S.\n\n\nLE ROMAN :\nL e V e n t d a n s l e s M o u l i n s , roman, 1 vol., par CAMILLE LEMON­\n  NIER. — (Paul Ollendorff, Paris.)\n    Pendantce mois de lumière, j'ai lu lentement,— savourant chaque page ainsi\nqu'un fruit sapide, — le nouveau livre de Camille Lemonnier. Ceci est un\nmerveilleux poème à la gloire de notre terre de Flandre. Jamais peut-être dans\nl'œuvre aux périples divers du maître, sa vision ne fut aussi profonde. Les\npaysages frissonnants de vie, la couleur qui chante comme sur les toiles de\nClaus, l'existence liée aux apparences du monde, le battement de la glèbe\nsacrée qui se répercute dans le cœur de ses enfants, ceux-ci personnifiant\nl'essence de la race, tout dans ce livre, depuis les notations des petites cou­\ntumes naïves jusqu'aux grandes clameurs de cette humanité paysanne,\n apparaît dans une réalisation plénière.\n    Une beauté grave et simple flotte sur ces évocations. Le moyen d'art dispa­\n raît; le décor lui-même donne cette voix et ces nuances à la page dans\n laquelle il se mire, et des paysans passent, menant leur vie selon la norme,\n ils mettent leurs actions, peines et joies, sous l'égide du bon Dieu qui peut,\n dans le grand ciel, sourire à la terre et réjouir ainsi ses fils fidèles.\n     On pense aux Eglogues pendant tels chapitres, un sentiment virgilien les\n anime devant les aurores embaumées ou les rayonnements attiédis des cou­\n  chants, mais le livre ne veut pas que notre âme soit seulement enchantée à\n  la splendeur du monde. Il y a dans les choses elles-mêmes une leçon, il y a\n  sous la féerie des cieux de Flandre, au milieu des guérets verdoyants ou des\n  éteules dorées, près de la Lys bleue et blanche, la leçon de vie qui s'érige, la\n  loi du travail qui s'impose à l'homme.\n     Et ainsi le poème révèle, à côté des musicalités, parfums, couleurs, émois\n  de nos sens ravis, la morale que l'apôtre formula, que les paysans se répètent\n  religieusement : Celui qui ne travaille point n'a pas le droit de manger; il\n  faut que tous les hommes travaillent, s'ils veulent goûter en paix la joie d'avoir\n  été mis au monde ; celui qui ne fait pas œuvre de ses mains n'a pas le droit\n  d'être considéré comme un frère par les autres hommes... Une atmosphère\n   mystique baigne ce livre.\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "                                  LES LIVRES                                  575\n\n   Quand l'hiver a durci la terre, des petits paysans gagnent quelquefois de\nvieilles villes, et les halles, le beffroi, le rêve gothique des églises, montent\ncontre l'horizon froid. Car c'est au-dessus de la vie flamande entière, que\nl'écrivain s'est penché.\n   L'été flamboya sur les plaines de Flandre, la brise qui venait de la mer\nfaisait tourner tous les moulins dans les flammes de l'horizon; des houles\nsombres, les pluies, et les vents d'automne, s'agitèrent au fond des étendues;\nla neige et le firmament ont voué la terre aux couleurs de la Vierge et Noël\ncarillonne; puis les froidures étreignirent la vie du monde, enfin :\n   « Dans un ciel rose, Pâques benoitement se leva comme une aube d'annon­\nciation. Les pigeons comme des Saint-Esprit, avec leurs battements d'ailes\nsecouaient les chatons des arbres sur les gens qui allaient à l'église. La terre\nétait fraîche comme au premier jour du monde. Le bon Dieu encore une\nfois avait fait un geste et tout avait recommencé. »\n   Après des études de volupté noire, Camille Lemonnier s'est arrêté, dans\nce poème, aux causes initiales du bonheur, à la sérénité première, et la con­\nscience de l'homme d'autant plus rapprochée de la Beauté qu'elle suit la\nleçon divine et prend la place indiquée par Dieu dans sa création, déter­\nmina ici une magnifique expansion de force et de bonté.\n                                                                          G. V.\n\nM a d e m o i s e l l e A n n e t t e , par EDOUARD ROD. — (Paris, Perrin.)\n   Il est des romans — et je les admire — qui sont non seulement de beaux\nlivres, mais encore de bonnes actions. De ce nombre est celui-ci. Et il en est\nde même de la plupart des romans de l'auteur. Une idée supérieure le domine\ntoujours dans la composition de ses œuvres. On sent que l'auteur veut non\nseulement charmer l'esprit, mais encore élever l'âme. C'est une qualité dont il\nfaut louer même un littérateur. Il y a dans ce livre d'admirables caractères,\nfinement silhouettés par l'auteur qui les revêt des plus exquises qualités mo­\nrales. Ce livre est une thèse. Je l'aime parce qu'il prêche le mépris de l'or et\nde l'opulence et qu'il enseigne d'une façon qui porte, parce qu'elle est vivante,\nque l'égoïsme n'est pas le bonheur et que la vraie joie n'est point dehors,\nmais dans l'âme. Cette vérité essentielle découle d'une façon merveilleuse du\nparallèle qui se poursuit durant tout le livre entre les deux principaux héros,\n dont l'idéal est contradictoire, d'une part Mlle Annette, être tout de bonté, de\nsimplicité, de sacrifices et d'oubli de soi, qui vit sa vie non pour elle mais pour\n les autres, et d'autre part son oncle, M. Nicolet, qui après n'avoir vécu que\n pour soi, pour s'enrichir, ce à quoi il est parvenu en Amérique, s'en vient\n finir sa vie auprès de sa nièce, dont il découvre peu à peu la supériorité\n morale, dont il envie trop tard le passé, et dont il voudrait avoir vécu la vie\n qu'il reconnaît enfin être la seule qui vaille la peine d'être vécu.\n    Toute la morale de ce beau et bon roman se résume dans les paroles par\n lesquelles l'oncle, au déclin de ses jours, exprime l'amère déception qu'il\n éprouve d'avoir mené une vie utile peut-être, extérieurement du moins, mais\n de n'avoir guère, ou si peu, vécu l'autre vie, l'intérieure, la vraie, celle qui\n porte en elle-même sa récompense :\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": " 576                                DURENDAL\n\n\n    « Mon Dieu que j'ai mal employé mon temps. Je n'ai jamais songé au\nbonheur, ni pour en prendre, ni pour en donner.' Je n'ai joui de rien, que\nd'augmenter constamment mes conquêtes : si bien qu'elles pèsent sur moi,\nmaintenant, comme si je portais sur mon dos tous mes millions fondus en un\nénorme lingot. J'ignore les plaisirs que connaissent les plus pauvres gens ;\nà présent, il est trop tard pour les poursuivre. Je n'en ai plus qn'un seul :\nfaire du bien ; et c'est un art très difficile, que je ne sais pas ! »\n   Ce roman contient de fortes pensées. Il dénote chez l'auteur de nobles\nsentiments. Il ne peut qu'en inspirer de très élevés aux lecteurs que je\nlui souhaite nombreux et aussi enthousiastes que moi.\n                                                                       H . M.\n\n F a t h e r A n t o n y , par ROBERT BUCHANAN, traduit de l'anglais. — (Paris,\n   P . Lethielleux.)\n   Ce roman analyse une des crises les plus affreuses qui puissent torturer\nune âme de prêtre, la lutte entre le devoir qui exige le secret de la confession,\net l'amour fraternel. Une traduction correcte en fait pressentir les qualités de\nstyle. Les paysages et les mœurs de l'ouest de l'Irlande y sont agréablement\ndécrits.\n\nJ o u r n a l d ' u n a r t i s t e , par HENDRYK SIENKIEWICKZ. --- (Paris, G. Rou­\n   gier.)\n   Les romans et nouvelles de H . Sienkiewickz, que chaque semaine nous\napporte, sont d'ordinaire loin d'égaler Quo Vadis, Satts Dogme, ou même Par\nle Fer et par le Feu. Pourtant, il n'est pas un récit de Sienkiewickz qui ne\nporte l'empreinte distinctive du grand écrivain, et ne soit, de ce fait, intéres­\nsant. Le Journal d'un artiste nous montre des peintres, des critiques, des\nacteurs; bref, toute la bohème polonaise.\n\nA l a S o u r c e d u b o n h e u r , par   HENRYK SIENKIEWICKZ.    — (Paris, P .\n  Lethielleux.)\n   A la source du bonheur et Le vieux serviteur sont des récits touchants, non sans\nintérêt ni charme. On y a joint une nouvelle traduction de Au sommet de\nl'Olympe.\n                                                                     C H . DE S.\n\n\nLE THÉÂTRE :\n\nL ' A r b r e , par PAUL CLAUDEL. — (Paris, Mercure de France.)\n  Sous ce titre, M. Paul Claudel, dont M. Remy de Gourmont, en son Livre\ndes Masques, fit naguère un sérieux éloge, réunit cinq drames d'affabulation\nbizarre, écrits en versets qui semblent rythmés et martelés selon les heurts\nde la pensée. Sujets, langue et style font de ce livre une œuvre hautement\noriginale et, hâtons-nous de le dire, d'art intense, dont l'impression très\nparticulière est profonde et inquiétante. C'est aussi une œuvre de pensée, car,\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": "                                  LES LIVRES                                   577\n\nau cours de ses pièces, l'auteur traite des problèmes d'humanité essentiels,\ntels que les fondements de la société, dans La Ville; le pouvoir royal et\nl'usurpation par la force, dans Tète d'Or ; le mariage et l'amour libre, dans\nL'Echangé. Nous franchirions les limites de cette notice, si nous voulions\nanalyser et discuter les solutions que l'on pourrait déduire de ces drames.\nTête d'Or, selon nous le plus beau de ceux-ci, est le puissant et rude poème\nde la violence qui pousse les hommes en une chevauchée effrénée vers la\ngloire du sang répandu. Quand M. Claudel, au dernier acte, nous montre le\nvictorieux usurpateur, blessé à mort, détachant de la croix où l'a cloué le\ncaprice d'un soldat brûlai, la princesse dont il massacra la famille, et expi­\nrant auprès d'elle, aux bornes de la fortune et du monde, il atteint ce su­\nblime de situation et d'expression qui se fait de plus en plus rare aujourd'hui.\n                                                                    CH. DE S.\n\nLITTÉRATURE CLASSIQUE :\nEssai de Chronologie              pindarique,       par   CAMILLE    GASPAR.   —\n (Bruxelles, Lamertin.)\n   Quel nom évocateur que celui de Pindare! Il représente presque à lui seul\nl'une des trois grandes phases de la poésie grecque : la phase lyrique, qui\nremplit tout l'intervalle entre les dernières productions de l'épopée ionienne\net les premières créations du théâtre athénien.\n   Son œuvre appartient à l'histoire autant qu'à la littérature. Car chacune\nde ses cantates triomphales était un événement artistique, qui mettait en mou­\nvement dans la cité en fête un personnel choral considérable et devait y attirer\nun concours d'auditeurs, comme fait aujourd'hui un festival rhénan ou une\nreprésentation de Bayreuth. Aussi était-il de la plus haute importance de\nreplacer ces créations du génie de Pindare dans leur cadre chronologique.\n   C'est ce que M. Gaspar a entrepris après des maîtres, tels que Boeckh et\nBergk, avec lesquels il n'a pas craint de se mesurer, et il a réussi, en effet, à\ncompléter les études de ses devanciers ou à les corriger, à l'aide des éléments\nnouveaux fournis par un papyrus précieux de la trouvaille faite, en 1899, à\nOxcyrhynchos, en Egypte. Mais, pour utiliser ces données, il fallait y joindre\nune connaissance approfondie des textes grecs et des travaux modernes, dont\nla bibliographie très complète ne remplit pas moins de huit pages ; il fallait\nencore fouiller les moindres recoins de l'histoire de ce temps, auquel Pindare\nfait de fréquentes, mais discrètes allusions ; il fallait enfin suppléer par des\nconjectures ingénieuses aux lacunes qui subsisteront toujours dans les docu­\nments d'une époque aussi reculée. A tous ces points de vue, le travail de\nM. Gaspar est des plus réussis et a mérité le premier prix qui vient de lui être\ndécerné à l'unanimité par le jury des concours universitaires.\n   Sans doute, le côté esthétique de l'œuvre de Pindare n'est ici qu'effleuré.\nMais on ne pourra l'aborder qu'après des travaux préparatoires comme celui-\nci, qui aura fourni à la haute critique littéraire un cadre objectif inébranlable.\n   De travaux de ce genre, se dégagent, en effet, des conclusions très impor­\ntantes. C'en est une déjà que de nous permettre de suivre l'évolution pro-\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "578                                  DURENDAL\n\n\n\ngressive du génie d'un auteur. Ce n'est q u e p a r u n e chronologie patiente et\nrigoureuse q u e l'on parviendra, de plus, à découvrir ce que l'on cherche\naujourd'hui à mettre davantage en lumière d a n s la littérature, à savoir l'in­\nfluence exercée par les œuvres sur les œuvres (1); et enfin, d a n s l'histoire\ngénérale, on n ' e n demeure plus à l'aphorisme banal qui n e voyait d a n s la\nlittérature q u e l'expression d e la société; à mesure que l'on creuse les\nsciences historiques, on arrive à reconnaître que la littérature est u n des\nfacteurs les plus importants d a n s la formation des sociétés policées, en propa­\ngeant ou en détruisant les croyances et les idées d o n t elles vivent.\n                                                                         C H . M.\n\n\nPHILOSOPHIE :\nL a s p h è r e d e b e a u t é , p a r MAURICE GRIVEAU. — ( P a r i s , Alcan.)\n    Cet ouvrage présente, en près d'un millier d e pages, u n e véritable somme\ndes arts, car l'ensemble des lois qui président aux p h é n o m è n e s esthétiques y\nest exposé, n o n seulement a u point de vue particulier de chaque art pris en\nsoi, mais aussi q u a n t aux relations intimes et profondes qui unissent, à travers\nles modes d'expression divers, poésie, sculpture, peinture, musique et leurs\ndérivés en u n e gigantesque synthèse.\n    Après u n essai de conciliation de la science et de la poésie, c'est-à-dire du\n « suggestif » avec « l'utilitaire », du \" sentimental \" avec le « rationnel », au\ntriple point d e vue des mobiles, des procédés et des fins, l'auteur aborde\nl'étude des lois fondamentales qu'il g r o u p e sous ce titre général : Théorie de la\npolarité. Les lois de péjoratisme des extrêmes, d'indifférence du milieu et de contraste\n des côtés, se r é s u m e n t en la loi générale de polarité.\n    Ainsi M. Griveau considère le beau comme u n état situé entre le laid et\n l'indifférent, et puisqu'il y a u n laid par excès et u n laid par défaut, étant\n d o n n é e une ligne idéale, prise pour schéma, d o n t le milieu représente l'indif­\n férent, le beau se trouve de part et d'autre de celui-ci, d o n c e n d e u x points.\n C'est d a n s cette conception que réside le caractère véritablement original de\n M. Griveau.\n     Celle-ci est appliquée, d a n s les chapitres suivants, aux différents arts, et,\n à cette occasion, sont étudiées les g a m m e s des températures, des odeurs et\n des saveurs, des sons musicaux, des couleurs, du poids et du contact, des\n formes. L a suite de l'ouvrage c o m p r e n d un intéressant tableau des arts déco­\n ratifs, et l'exposé d'une méthode p o u r apprécier l'œuvre d'art, basée sur les\n  sept circonstances classiques : Quis? Quid? Ubi? etc.\n\n\n\n    (1) « Considérant que de toutes les influences qui s'exercent dans l'histoire d'une\n littérature, la principale est celle des œuvres sur les œuvres, c'est elle que je me suis\n surtout attaché à suivre et à ressaisir dans le temps ». BRUNETIÈRE, Manuel de l'histoire\n de la littérature française. Il y a vingt ans, notre professeur de Louvain, le regretté Léon\n de Monge, dans ses excellents Sommaires, avait déjà inauguré cette conception de\n l'histoire littéraire, non plus fractionnée en autant de chapitres que dé genres,. mais fai­\n sant marcher ceux-ci de front dans la succession rigoureuse des années.,\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                                      LES LIVRES                                       579\n\n  Mentionnons aussi, et spécialement, la savante étude sur la musique, envi­\nsagée tour à tour comme dessin, mouvement et langage, et définie enfin : la\ntranscription sonore systématisée de tous les mouvements secrets provoqués en nous, soit par\nla perception du monde extérieur, soit par celle de nos propres états physiologiques et\npsychologiques.\n   Il serait intéressant d'approfondir et de discuter certaines parties de ce\nsavant ouvrage. Nous avons dû nous borner aujourd'hui à en indiquer\nbrièvement les lignes principales. Du reste, ce livre fortement pensé est à\nrelire et mérite qu'on en reparle.\n                                                                 C H . DE S.\n\n\nDIVERS :\n\nCARLYLE. — Cathédrales d'autrefois et Usines d'au-\n jourd'hui — Passé et Présent. — Traduction de CAMILLE BOS.\n   Introduction par JEAN IZOULET. — (Paris, Editions de la Revue Blanche.)\n\n   « Il n'y a pas encore de méthodisme parmi nous — c'est le moine Jocelin,\nsimple et un peu rude, qui est censé parler — et nous parlons beaucoup des\nchoses du siècle : il n'y a pas de méthodisme ; notre religion n'est pas encore\nun horrible doute s'agitant sans répit, encore moins est-elle ce cant en règle,\nqui est de beaucoup plus horrible ; c'est une haute incontestabilité dont le\nsommet touche le ciel et qui enserre, qui pénètre la vie tout entière. Si\nparfaits que nous soyons, nous sommes assemblés là, avec nos litanies, nos\ncrânes tonsurés, nos vœux de pauvreté, pour publier sans cesse et sans que\nnotre cœur nous objecte rien : Que cette vie terrestre, ses richesses et ses\npossessions, ses bonnes et ses mauvaises fortunes, ne sont, en aucune façon,\nprises en elles-mêmes, des choses réelles, mais ne sont que l'ombre de\nréalités éternelles, infinies; que ce monde fini, pareil à une apparition,\nemblème terrible, passe et repasse toujours flottant sur le grand miroir de\nl'Eternité; que la courte vie de l'homme renferme des devoirs qui sont\nimmenses, et qui, seuls, sont immenses et montent jusqu'au ciel ou\ndescendent jusqu'aux enfers. Voilà ce que publient nos pauvres litanies, ce\nque, par elles, nous nous efforçons de publier.\n   » Publié ou non, présent à la mémoire des hommes ou effacé de leur sou­\nvenir, c'est cela qui reste le fait essentiel, même à l'époque des Awkright et\ndes Joe. Mais c'est chose inouïe, quand les litanies deviennent surannées,\nquand... tous les devoirs humains et les obligations réciproques se\ntrouvent transformés en un grand devoir de paiement en espèces; quand le\ndevoir de l'homme envers l'homme se trouve réduit à lui remettre quelques\npièces de métal ou un salaire stipulé, et à le mettre ensuite à la porte ; quand\nle devoir de l'homme envers Dieu devient un cant, un doute, une pure\ninsanité, « plaisir de la vertu » ou quelque chose de ce genre... c'est chose\ninouïe, dis-je, de voir quel changement se trouve alors introduit dans les\nchoses humaines ! »\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": " 580                                DURENDAL\n\n\n\n      Nous copions cette page. C'est l'argument du livre, et celui-ci est touffu,\n   étrange et divers; familier et rempli de la plus haute éloquence, et narquois;\n  plein de railleries qui prennent l'accent de l'humour ou de la bonhomie ; de\n  sentences profondes proférées sur le ton de la conversation, et d'images\n  imprévues, d'allusions obscures, obscures et lumineuses comme le latin du\n  moine Jocelin, ou les yeux clairs de l'obéissant et silencieux moine Samson.\n     Carlyle nous fait un merveilleux commentaire du texte de la chronique,\n  écrite, comme il le dit, par un « pauvre moine, ignorant, stupide, supers­\n  titieux ». Quelles figures de vie profonde, sérieuse et ardente il nous fait\n  apparaître dans les phrases embryonnaires de son vieil et. naïf auteur; et\n  quelles leçons elles nous donnent, non par des paroles, des tirades roman­\n  tiques, gonflées du vain sentiment d'une liberté illusoire et vide, mais par\n  leurs actes...\n      Ecoutez encore ceci ; il s'agit de l'abbé Samson :\n      « Le grand cœur antique : si semblable à un enfant dans sa simplicité, si\n  bien homme dans sa grave solennité, dans sa profondeur ! Le ciel est\n au-dessus de lui où qu'il aille, où qu'il s'arrête sur cette terre, lui faisant de\n la terre tout entière un temple mystique, des besognes terrestres une façon de\n culte. Des créatures brillantes jettent des lueurs à travers la lumière ordinaire\n du soleil; des anges voltigent encore dans l'air, portant les messages de Dieu\n  parmi les hommes; voilà un arc-en-ciel qui a été mis entre les nuages par la\n  main de Dieu. Le merveilleux, le miracle entourent l'homme, il vit dans un\n élément de miracle : la splendeur du ciel au-dessus de sa tête, les ténèbres\n de l'enfer sous ses pieds. Une grande loi de devoir, aussi haute que ces\n deux infinis, rapetisse tout le reste et annihile tout le reste, fait le royal\n Richard aussi petit que le paysan Samson, plus petit, s'il y a lieu. — Les\n « facultés imaginatives » ? Ces «rudes âges poétiques» ? L'« élément poétique\n primitif » ? Oh! pour l'amour de Dieu, bon lecteur, ne parle plus de tout cela !\n Ce n'était pas du dilettantisme, chez l'abbé Samson. C'était une réalité et c'en\n. est une encore. »\n     « Passé et Présent»! — Monuments et poussière ! Et c'est une confusion\n de pensées, de réflexions, d'éclats de rire, amers ou indignés, de sentences,\n où passent des allusions aux choses du moment et des évocations de vérité\n éternelle : un pamphlet et un livre de foi ; des pages où l'écrivain parle\n tantôt en satirique, tantôt en prophète, où surgissent, comme les termes\n d'une espèce d'argot personnel et emblématique, l'érudit Poussière, le « va et\n vient des perruques de crin », les « marchandises ficelées de rouge »... Il\n n'y a pas d'obscurité chez Carlyle : c'est un génie de clarté et d'ordre, et il\n sait passionnément ce qu'il veut et ce qu'il croit ; mais c'est un génie\ngothique, dont les idées se formulent et s'incarnent en inépuisables images\nanimées d'une vie intense, combative et enfiévrée... Regardez attenti­\nvement toutes ces images, sans vous laisser déconcerter par leur profusion\néclatante et colorée ; et elles portent toutes le même signe — le signe de\nl'Esprit.\n    M. Camille Bos nous a donné une traduction très fidèle, ingénieuse et\npénétrante, du chef-d'œuvre de Carlyle.\n                                                                          A. G.\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                                    LES LIVRES                                     58l\n\nA t r a v e r s l ' I d é a l , fragments du Journal d'un Peintre,      par AZAR DU\n MAREST. — ( P a r i s , Perrin.)\n   Préfacié d'agréable façon par M. François Coppée, ce livre d ' u n artiste\ncontient d'intéressantes études sur Eugène Carrière, l'Art au Panthéon, les Peintres\nPoètes, Alfred Bell, la Muraille et le Lauraquais de J. P a u l L a u r e n s .\n   Ce n'est p a s le lieu de discuter ici ce que M. du Marest écrit a u sujet de\nl'esthétique générale et des rapports des arts entre eux. Cet ouvrage bien\npensé, d'un style facile, parfois même u n peu trop relâché, se recommande\npar son allure vive et cavalière et le sincère amour d e l'art qui semble animer\nson auteur.\n                                                                             C H . DE S.\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "                           NOTULES\n\n\n\n   Collège Saint-Jean Berchmans, Anvers. —Le 4 août, a eu\n lieu, au collège Saint-Jean Berchmans, la première représentation de la Ren-\n contre des Rois Mages, mystère évangélique en vers par Gaston della Faille de\n Leverghem, mis en musique par le savant et délicat musicologue qu'est l'abbé\n Verhelst.\n    S'il ne s'agissait que d'une représentation quelconque de distribution de\nprix, nous n'en importunerions pas les lecteurs de Durendal. Mais nous croyons\nen en parlant, les mettre au courant d'un vrai événement artistique et leur\nsignaler ce fait à noter : qu'avec les ressources restreintes d'une scène de col­\nlège, on peut arriver à un très puissant effet. Analyser le libretto et la musique\nnous entraînerait trop loin ; et nous devons nous contenter, ici, de parler de\nl'exécution seule. L'orchestre était celui des concerts populaires, dont on connaît\nla supériorité; les chanteurs étaient des amateurs et des professeurs qui ont\nfait le plus grand honneur aux espérances qu'on avait mis en eux; les prin­\ncipaux rôles, ceux des trois rois, étaient tenus par des élèves du collège,\navec une conviction émue, un enthousiasme religieux et une aisance de\ndiction parfaite.\n    L'abbé Verhelst, qui cultive la peinture aussi brillamment que la musique,\ns'était chargé des décors et de la mise en scène; et c'était plaisir de voir dans\ncette fraîche oasis, dont un couchant sur le désert rehaussait les éclatantes\nvégétations, défiler les trois caravanes en costume oriental, d'une harmonie\nde tons délicieuse, ayant chacune à leur tête son roi, dans toute la majesté\ndes draperies hiératiques et des scintillants bijoux. Nous félicitons tout\nspécialement, l'abbé Verhelst, de son hymne de foi, de sa chanson du gynécée, de\nses danses orientales et du chœur final à l'étoile. Il y a là, plus qu'une œuvre\nméritoire : c'est de belle et bonne venue, d'un lyrisme de haut envol et d'une\ntechnique très sûre. Mené par l'auteur lui-même, l'orchestre a nuancé délica­\ntement, vigoureusement soutenu les voix sans les noyer. Certains traits\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "                                   NOTULES                                   583\n\nde flûte, de cor, de harpe ont été rendus avec une légèreté aérienne ; et\nle morceau final, où le splendide thème de l'étoile monte comme l'espérance,\nau milieu de cette nuit de Judée, tandis que la scène demeure vide, a été salué\npar des applaudissements émus et, d'ailleurs, fort mérités. Il est question\nd'une reprise de la Rencontre des mages, cet hiver, au profit d'une œuvre chari­\ntable... Espérons que M. le directeur du collège Saint-Jean Berchmans, qui\na sa large part à cette manifestation d'art, en favorisera une seconde, qui est,\nnous n'en doutons pas, appelée au même succès et dont les pauvres recueil­\nleront un bénéfice ; n'est-ce pas la destinée la plus sublime qu'on puisse sou­\nhaiter à l'Art, que de louer Dieu et secourir la misère?\n\n\n\n                                       ***\n\n\n\n  U n e x e m p l e à i m i t e r . — L'Association des CHANTEURS DE SAINT-\nBONIFACE a exécuté, à l'occasion de la fête de l'Assomption, la messe du jour\nen Plain-chant grégorien. Nous ne saurions assez l'en louer. Dans toutes nos\néglises, sous prétexte de rehausser les cérémonies des grandes fêtes, on exé­\ncute des messes tintamaresques, d'un goût déplorable, à grand fracas, sans\npiété et sans art. On en sort abasourdi et en se demandant si c'est à un opéra\nou à une fête religieuse qu'on a assisté.\n   Pourquoi ne pas exécuter tout simplement la messe du jour. Les messes du\nrépertoire grégorien sont d'une beauté merveilleuse dans leur grandiose et\nmajestueuse simplicité. L'Église a son art à elle et il est prestigieux. Nous\nn'avons pas besoin de recourir au répertoire des théâtres dont la musique\nn'est pas à sa place à l'église. Il y est tout à fait indécent. Nous ne nous\nlasserons pas de protester contre cet abus sacrilège.\n   Ce dont il faut aussi hautement féliciter les Chanteurs de Saint-Boniface, c'est\nd'avoir exécuté intégralement la messe grégorienne, ce qui ne se fait plus dans\naucune église, pas même dans celles où par hasard on exécute parfois, par\ndistraction sans doute, ou pour ne pas en perdre l'habitude, du plain-chant.\n   Ces messes grégoriennes sont de toute beauté quand elles sont convena­\nblement et intégralement exécutées, comme elles le sont, par exemple, à\nl'abbaye de Maredsous et comme la messe de l'Assomption l'a. été à\nl'église Saint-Boniface.\n   Plus jamais on n'exécute dans nos églises ni l'Introït, ni le Graduel, ni\nl'Oftertoire, ni la Communion, qui sont la plupart du temps des chefs-d'œuvre\nd'art musical religieux et qui élèvent l'âme tant par la beauté des paroles\ninspirées, que par la musique suave et forte qui les chante.\n   Ces chants incomparables sont remplacés dans nos églises par des Ave\nMaria et des O Salutaris tout à fait grotesques, roucoules par des soi-disant\nvirtuoses et à défaut de ceux-ci par des stupides solos de violon ou de\nvioloncelle !\n   Tout cela est lamentable et hautement méprisable.\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": " 584                               DURENDAL\n\n\n  Nous félicitons vivement les Chanteurs de Saint-Boniface d'avoir remplacé\nces exaspérantes musiques de kermesse par la splendide musique religieuse\nque nous ont légué les grands siècles catholiques.\n  Puissent-ils avoir de nombreux imitateurs en Belgique !\n  Hélas! n'est-ce pas un vœu platonique que nous formons-là!\n  Nous le craignons.\n\n\n                                       * *\n\n\n   L a G a z e t t e n u m i s m a t i q u e de M. CHARLES DUPRIÉ, a donné\ndans deux de ses récents fascicules d'admirables reproductions d'oeuvres\nd'art de nos plus distingués artistes modernes de la médaille. Une des\nplanches reproduit des plaquettes exquises de Dupré et Roty, deux artistes\nfrançais. On se souvient sans doute des belles médailles religieuses\nexposées par ce dernier à notre Salon d'art religieux. Elles ont fait l'admiration\nde tous les visiteurs. Les œuvres de Dupré et Roty sont d'une poésie intense\net pénétrante. Une autre planche reproduit la superbe médaille commandée\nà notre compatriote Devreese par la ville de Bruxelles et frappée en l'hon­\nneur de notre ancien bourgmestre Charles Buls, ainsi que deux autres\nmédailles du même artiste. Elles sont splendides toutes les trois et font le\nplus grand honneur à l'artiste graveur.\n\n\n\n\n   Le Livre d'or de la révélation chrétienne, tel est le titre\nd'un ouvrage ayant pour auteurs deux dominicains, les PÈRES SERTILLONGES\net DIDON, et qui vient d'être luxueusement édité en deux volumes in-folio,\norné de cent vingt-six reproductions chromolithographiques des chefs-d'œuvre\nde l'art chrétien, par les éditeurs Le Soudier, de Paris et O. Schepens, de\nBruxelles. Le Nouveau Testament, œuvre du Père Didon, a seul paru. Le prix\nde chaque volume relié est de 150 francs. On a fait une édition de luxe sans\nreproductions, avec les portraits des auteurs, dont le prix est de 5o francs,\nrelié. Le second volume, seul paru jusqu'ici des deux éditions, est en vente\nchez Schepens et Cie, rue Treurenberg, 16, à Bruxelles.\n   Nous reparlerons de ce livre. L'abondance des matières nous force à en\nremettre à plus tard le compte rendu.\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": ""}, {"page_pdf": 683, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 9, "signet_source": "Huitième année - N°9 - Septembre 1901 (?)", "preuve": "Couvertures absentes ; année attestée par le volume ; signet mensuel non confirmé.", "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1901-09", "methode_reconstitution": "Ordre des douze livraisons mensuelles dans le volume ; pagination continue ; concordance avec les mois attestés par couvertures et renvois internes. Le numéro est reconstitué par la position dans cette série."}}