{"numero_id": "ulb-durendal-1901-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 585, "page_fin": 599, "titre_corps": "Les Larmes", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Gaston della Faille de Léverghem", "ancre_debut": "A SON ALTESSE ROYALE", "ancre_fin": "Gaston della Faille de Léverghem", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 688, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2129, "texte": "A SON ALTESSE ROYALE\n    Madame la Comtesse de Flandre\n              qui a daigné en agréer l'hommage,\n             je dédie ces pages respectueusement.\n                            G. F. L.\n\n\n                              Les Larmes\n                                  (NOUVELLE)\n\n\n                                         — \" Ne vous arrêtez point à ceux qui accusent\n                                      » ces larmes de faiblesses ; il y a des larmes sem­\n                                         blables à celles d'un David, à celles d'un Paul,\n                                      » à celles de Jésus-Christ même, et s'opposer au\n                                      » cours de telles larmes, c'est s'opposer à la doc­\n                                      trine de tous les saints. »\n                                                         ROSSUET. Lettre sur l'Eucharistie.\n\n\n                                    LETTRE       I\n\n\nDu capitaine baron Hugues de Valgis\n             à l'abbé Louis de Bury, des Pères blancs d'Afrique\n\n                                             La Marlière, ce 2 septembre 1895 (minuit).\n\n                  CHER   EXCELLENT    AMI,\n\n\n   T r o p souvent je t'ai importuné de mes lamentations, p e n d a n t notre exil au\nT a n g a n i k a , pour ne pas rendre justice à la vie, q u a n d d'aventure elle me\ndevient clémente. E h bien, oui, je suis heureux aujourd'hui, h e u r e u x ! heu­\nreux !! J e me sens des envies folles de convier l'univers entier à partager ma\njoie! J e ris, je pleure, je t'embrasserais volontiers sur les deux joues, toi, les\nmiens, mes fermiers, mon chien, tout le m o n d e ! N e souris pas sous ton\ntricorne neuf : mes vœux les plus chers se réalisent et, encore qu'ils\ndiffèrent des tiens, tu peux te réjouir saintement. T o i , le compagnon de ma\njeunesse, le premier confident de mon amour, sois aussi le premier à me féli­\nciter de m o n mariage avec... ma cousine Marguerite : tu l'as dit! A h ! tu la\nmérites bien, cette confidence : n'as-tu pas contribué à mon bonheur, en\nassurant ma fiancée que ma vie avait toujours été digne d'elle?\n"}, {"page_pdf": 689, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3531, "texte": "  586                                  DURENDAL\n\n\n       Lorsque j'écris ma fiancée, j'anticipe sur les événements, mais si peu!\n    Ecoute plutôt. Laisse-moi te conter mon bonheur en grand détail. J'ai besoin\n    de répandre au dehors la joie qui m'étouffe, et — vieille habitude — ma con­\n    fiance se tourne vers toi.\n       Sache, d'abord, que j'ai envoyé ce matin au Gouverneur militaire du Congo\n    ma démission d'officier de la Force publique. Bien gaiement, je t'assure, le\n   fougueux capitaine de Valgis dépose, après un an, ses galons durement con­\n   quis! L'amour nous fait ainsi changer notre fusil d'épaule. Hercule a bien\n   filé aux pieds d'Omphale! Mon unique regret, et combien profond! ce sont\n   ces chers camarades laissés là-bas ; c'est toi surtout, qui retourneras bientôt,\n   seul, au Tanganika, avec un crucifix au lieu de carabine. Qui donc viendra\n   désormais, sous tes palmiers, fumer près de toi la pipe du soir et causer affec­\n   tueusement du vieux temps et du doux pays? Qui défendra, comme moi, ta\n   baraque de missionnaire contre ces sacripants d'Arabes ? Non, vois-tu, cette\n  perspective de t'abandonner au fort du danger empoisonne ma joie : ah !\n  pourquoi toujours, au fond de tout, cette lie amère du sacrifice? Pourquoi ce\n  nuage dans mon ciel si serein?...\n      Toutefois, je te le confesse, il ne parvient pas, si noir soit-il, à voiler l'éclat\n  radieux de mon soleil, tant le souci d'amour me rend égoïste! Pardonne moi,\n  très cher Louis ! Mon excuse, vois-tu, c'est mon adorable fiancée. Tu l'as\n  connue lors de ton séjour à la Marlière, et tu l'apprécies à sa valeur : te\n  l'avais-je assez vantée et louée en vers et en prose, depuis l'école militaire?\n  Pour elle, tu le sais, j'ai pioché examen sur examen ; pour elle, j'ai décroché\n à la pointe de l'épée grades et décorations. Aucun effort ne me coûtait, à la\n pensée qu'il me rapprochait d'elle. Pas plus que toi, je n'avais jamais regardé\n de femme : toutes me semblaient insignifiantes en comparaison de l'aimée, si\n pure, si intelligente, si affable, si belle. Voilà le secret de ma vertu et de mon\n courage. Ton mobile était plus élevé, mais n'étions-nous pas tous deux des\n braves?... Nous pouvons bien en convenir de toi à moi, n'est-ce pas?\n     Dieu est bon. Il me récompense généreusement du passé ; il arrange à\n souhait les moindres événements de l'avenir.\n     Du jour où, orphelin de quatre ans, je fus recueilli chez mon oncle, il\n accepta en conscience son rôle de père, à la tendresse près. Car si, d'une\npart, il remplit, et au delà, ses devoirs de parrain, en faisant de moi un\nhomme et un chrétien, et ses obligations de tuteur par une gestion brillante\nqui doubla mon avoir; en revanche, son attachement répugnait aux moindres\nmanifestations extérieures. J'en essayai quelques-unes, en de graves circon­\nstances : ce fut peine perdue. J'ai souffert, autrefois surtout, de ce dévouement\nsans tendresse ; puis la réflexion me fit négliger la forme un peu sèche pour\nla solidité du fond. La maison de mon oncle, ses gens ont été les miens. Il\nm'a élevé avec sa fille. Somme toute, il a droit à mon estime, à ma confiance,\nà ma profonde gratitude ; et je les lui accorde de grand cœur.\n     Moins heureux dans ses propres affaires que dans les miennes, à mon retour\nd'Afrique, voici un an, de sérieux revers de fortune l'avaient obligé d'hypo­\nthéquer la Marlière. C'était l'occasion providentielle de lui prouver ma recon­\nnaissance. Je rachetai en secret toutes les dettes de mon tuteur. Mon premier\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3473, "texte": "                                 LES LARMES                                 587\n\n mouvement fut de lui apporter, tout fier de ma bonne action, ses onéreuses\n signatures; le second, d'une délicatesse plus fine, a été d'y allumer mes\n cigares. Ce papier timbré leur prêtait un arome incomparable! L'âge et ses\n récentes épreuves ont comme détaché mon oncle de ses intérêts matériels. Je\n l'ai toujours connu d'une haute piété. Elle seule maintenant accapare ses\n journées, les partageant entre d'interminables oraisons et des œuvres de\n charité. Aussi, dès mon retour, m'avait-il confié la direction de la Marlière,\n dont je ne m'acquitte pas trop mal, eu égard à mes préoccupations amoureuses.\n     Cependant notre intérieur était morose. Au contact du mutisme inquiet de\n son père, ma vive et brillante Marguerite avait perdu sa belle humeur. Elle\n demeurait mélancolique, en dépit de mes efforts pour l'égayer. J'essayai de\n toutes les distractions imaginables : hélas! mon exubérance semblait\n détonner près d'elle. Nos causeries de plus en plus intimes ramenaient une\njoie passagère sur ses traits, mais elle retombait, l'instant d'après, dans je ne\nsais bien quels soucis cruels. Enfin, lassé de mes puériles hésitations, j'ai\n tenté, ce soir même, ma démarche décisive. La présence d'hôtes qui, depuis\n une huitaine, chassent à courre ici, me donnait confiance. Tout à coup, en\n plein salon, j'ai pris à part mon oncle et, à brûle-pourpoint, lui ai décoché\n ma demande : les timides et les poltrons acculés ont de ces audaces! Ah ! mon\n vieux Louis, j'aurais mieux aimé, dans ce moment-là, affronter cinquante\n moricauds les armes au poing, que ce pauvre vieillard obligé de m'avouer ses\nmalheurs ! Nos chuchotements prolongés commençaient à éveiller l'attention.\nJ'eus l'instinct de ma maladresse, et quoique, devant ses invités, il fit coura­\ngeuse contenance, je l'entraînai au fumoir. Tête à tête, nous nous sommes\nexpliqués et, d'un mot, je l'ai mis au courant de ses propres affaires. Pour\ntout remerciement, le digne homme me serra les mains, avec une certaine\neffusion, en m'appelant : « son fils, son cher fils!... »\n    J'avais emporté la place. Quant à ma tendre cousinette, j'en réponds : elle\navait capitulé d'avance! Sa rougeur est d'une singulière éloquence, lorsque je\nl'embrasse et qu'elle murmure : « Fi ! tu abuses, parce que tu te sais aimé ! »\nNe va pas te scandaliser au moins : nous sommes déjà fiancés in partibus, et\nnous le serons demain pour de bon... demain? non, tantôt; car il est deux\nheures du matin !\n    Dort-elle?... Suis-je des rêves purs qui enchantent son sommeil?... Ou\ns'inquiète-t-elle à mon sujet, la pauvre mignonne?... Figure-toi qu'à diverses\nreprises, elle m'a parlé d'un certain OBSTACLE MYSTÉRIEUX entre nous : quelle\nidée mon oncle a-t-il eue d'initier cette innocente à ses revers? Pourvu qu'elle\nne me soupçonne pas de subordonner mon amour à ces misérables questions\nd'argent ! Je saurais être pauvre avec elle... mais, Dieu merci ! je suis riche\npour deux !\n    Oh! la vie charmante ouverte devant moi! Epoux tendrement épris de la\nplus exquise des femmes, j'en veux faire la plus heureuse. J'habiterai donc\ncette belle Marlière, à laquelle se rattachent tous mes souvenirs d'enfance,\ndont les derniers recoins me racontent mille anecdotes familières, où je dois\nêtre fiancé aujourd'hui même, où mon bonheur sera de travailler à celui de\nses chers habitants, conseillé et guidé par mon adorable compagne ! Et puis,\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2712, "texte": " 588                               DURENDAL\n\n\n s'il plaît à Dieu de nous envoyer des enfants, je me consacrerai à eux, j'en\n ferai des hommes de conviction et de devoir ! Ah! c'est trop de bonheur pour\n moi ! La tête me tourne, je verse des larmes de joie et les paroles du Magni-\nficat jaillissent brûlantes de mes lèvres!\n     Cher excellent Louis, viens donc prendre ta part à ce festin royal ! Viens\n au plus vite et le plus longtemps possible, te réjouir avec nous à la Marlière!\n Nous reprendrons, le matin, nos longues flâneries à cheval, par les bois;\n l'après-midi nous chasserons (lièvres et perdreaux ont merveilleusement réussi\n cette année) ; on danse chaque soir, nos hôtes sont d'une gaieté charmante.\n Tu verras la petite ... Bon! voilà que j'oublie ta soutane! C'est d'ailleurs un\ndétail insignifiant : cette soutane sera la très bien-venue. Tu diras la messe à\nmon oncle. Il sera enchanté de te revoir, et nous tous aussi, je t'assure ; car\nvieux et jeunes n'ont pas oublié le boute-en-train qu'était ici, il y a quelque\ntrois ans, le beau lieutenant de Bury! A bientôt donc ! Télégraphie-moi ton\narrivée, afin que je te cherche à la gare. Je te serre les mains, dans une allé­\ngresse délirante,\n\n                                                                       HUGUES.\n\n\n                                        II\n\nDe Marguerite de la Marlière au baron Hugues de Valgis\n\n                                             La Marlière, 2 septembre 1895 (minuit).\n\n\n                 MON   BIEN CHER COUSIN,\n\n\n   Tu connais ma devise : DROIT EST ADROIT. Vraie ou paradoxale, très\nchevaleresque en tout cas, elle me peint en trois mots : la franchise ne rem­\nplace-t-elle pas en moi, la finesse et le tact féminins ? Peut-être aussi me tient­\nelle lieu de tout, et suis-je un être créé pour blesser les miens aux angles de\nmon caractère. Je suis assez près de le croire et, si tu en doutes, cette lettre,\nje le crains, te rangera à mon opinion.\n   Cher, très cher ami, pour la première fois tu viens de me déplaire : mon\ndevoir est de t'en avertir. Quoiqu'il m'en coûte, je m'y résous et je t'écris,\nn'osant affronter un tel sujet de vive voix. Les mots s'étrangleraient dans ma\ngorge et j'ai trop de raisons d'appréhender mes défaillances.\n   Pourquoi ce soir, au bal, as-tu demandé ma main à mon père? Pendant\nnotre promenade à cheval de cet après-midi, ne t'avais-je pas fait comprendre\nma ferme résolution de n'être pas ta femme ? Ton refus de m'entendre à demi-\nmot m'oblige maintenant à une franchise brutale. Me voici, en effet, conduite\npar ta faute à meurtrir ton cœur et ton amour-propre, à répéter un acte de\nrenoncement presque au-dessus de mes forces et à t'en confesser le motif. Je\n"}, {"page_pdf": 692, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3554, "texte": "                                  LES LARMES                                   589\n\nm'en tairais au prix de ma vie! Te fais-tu donc un jeu cruel de mes souf­\nfrances ou mets-tu mon amour en doute? C'est mal, Hugues, et c'est injuste.\nDe gaieté de cœur, tu aggraves mon sacrifice en un vrai martyre ! Ma vanité,\nma coquetterie de femme qui aime m'inquiètent peu : je les foule aux pieds\npour grandir d'autant à tes yeux. Mais de quel crime me punis-tu, en m'infli­\ngeant la torture de disséquer à froid, devant toi, nos cœurs sur le point de se\nfondre en une communion de tendresse ; de te découvrir l'impossibilité de ce\nbonheur, et de te dire avec ces mêmes lèvres dont les baisers brûlent encore\nta joue : « Notre rêve était de ceux qui précèdent les plus affreux réveils.\nOuvre les yeux ! Connais par moi la suprême illusion ! » ?\n   Ta folle passion a superposé son mirage à la réalité. Tu n'as eu de regards\nque pour ma jeunesse, mon élégance, mon habileté à tous les sports, la viva­\ncité de mes reparties et quelques autres qualités secondaires, dont le mari est,\nde tous les hommes, celui qui jouit le moins après six mois de vie commune.\nParfois, tu as entrevu l'OBSTACLE qui nous sépare ; jamais tu n'as eu le courage\nde le mesurer. Je l'ai eu pour toi, ce courage, et la vision m'est apparue claire,\népouvantablement claire, du malheur au devant duquel tu courais en liant ton\nsort au mien ! En pensée, je te vois demain, non, ce matin, décachetant cette\nlettre : tu lis sans en croire tes yeux, tu pleures... tu te laisses dominer par tes\nsanglots, comme un enfant. Et moi qui assume cette tâche effrayante, je trace\nces lignes\", la mort dans l'âme, mais la main ferme et l'œil sec.\n   Tout notre malheur tient dans cette différence.\n   J'ignore les larmes; je ne les comprends pas. Elles sont en dehors de ma\nnature et je conçois mal les sentiments dont elles sont, à ce qu'on prétend,\nl'expression physique. Lacune ou supériorité, peu importe, tel est I'OBSTACLE\nqui, hélas ! me ferme l'éden de mes rêves.\n   Mes parents ont traversé leurs pires épreuves sans pleurer. Ils s'en gar­\ndaient comme d'une impardonnable faiblesse. Leur bonne entente s'accom­\nmodait d'une réserve glaciale tempérée par une grande déférence réciproque.\nCes idées sucées avec le lait, ont grandi depuis l'éveil de ma raison, jusqu'à\ntarir en moi la source même des larmes. Rappelle-toi notre éducation sous les\nordres toujours également secs d'un pédagogue allemand : durant ces six\nannées, où nous nous voyions à peine hors des leçons, pas un épanchement,\npas une parole tendre, pas une confidence : le devoir, rien que l'inflexible\ndevoir ! J'ai lu, plus tard, que le cœur aussi réclame une formation. Nul n'a\neu cure du mien. Par quel miracle, le tien s'est-il épanoui tout d'un coup, au\ncontact de la vie extérieure ? Je ne sais, et longtemps je suis demeurée inquiète,\nperplexe, lorsque, chaque été, aux vacances, je constatais les progrès de ta\nmétamorphose. Mon cœur est probablement atrophié par la solitude : à pré­\nsent, je m'en rends compte, ton amour y étoufferait. Et pourtant je t'aime de\nmon mieux! Et le souvenir de notre intimité, si proche et déjà si lontaine, me\n hante, pareil à une tentation tenace! Et cet adieu, je le gémis!\n   Oh! ces larmes, je te les envie, tout en lès accablant de mépris et de malé­\n dictions ! Elles ont désagrégé pierre à pierre le fragile édifice de notre amour.\n Je me souviens des premières que je te vis répandre, à la mort de ton frère,\n sans comprendre qu'un homme, qu'un chrétien surtout, pût se livrer à ces\n"}, {"page_pdf": 693, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3595, "texte": "590                                DURENDAL\n\n\nvaines et puériles manifestations de douleur. Nos peines doivent demeurer\nentre Dieu et nous. Elles ont leur pudeur, et c'est une profanation que de\nvioler leur secret. Et tu sanglotais bruyamment, et tu te désolais devant tous,\net tu couvrais de baisers le portrait d'Yves, et tu nous montrais des mèches de\nses cheveux, et tu portais chaque jour des fleurs au cimetière!... Je te croyais\nfou, en vérité! La mort de ma mère fut l'occasion de scènes semblables : ta\npusillanimité m'indignait. Une irritation involontaire, mélange de dédain et\nde pitié, s'élevait implacablement contre toi du fond de moi-même. J'adorais\nmaman. Pour un peu, j'aurais suivi ton exemple, mais mon devoir n'était-il\npas de t'humilier par mon stoïcisme? Rends-moi justice : avais-je pleuré en\nrapportant ma pauvre mère couverte de sang, le crâne entr'ouvert par cette\nhorrible chute de cheval? Non, eh bien, je l'ai veillée durant sept nuits, Dieu\nsait dans quelles angoisses! Je l'ai soignée sans une heure de repos ; de ma\nmain j'ai noté ses recommandations suprêmes, je l'ai ensevelie et déposée au\ncercueil ; j'ai assisté à ses obsèques et ne l'ai abandonnée que les portes du\ncaveau funéraire refermées sur sa dépouille. Alors seulement, à bout de forces,\nj'ai été terrassée par celte terrible fièvre dont tes soins fraternels m'ont\nsauvée. Mais, ni mon père, ni moi, n'avions pleuré, pendant que tes larmes\net ton désespoir nous privaient d'un secours précieux. Qui de nous, à en\ncroire les actes, prouvait à la défunte l'attachement le plus efficace?... N'avais-\ntu pas honte ? Ta conscience ne te reprochait-elle pas, comme une insulte à la\nProvidence, cette faiblesse, voire ce manque de résignation?\n    Mon ami, je péche peut-être par excès de sévérité. Excuse et pardonne-\nmoi, si l'étroitesse de mon cœur rétrécit mes vues et fausse mon jugement.\nProblème insoluble ! Comment concilier ton extrême sensibilité avec la haute\nvaleur morale que je me plais à te reconnaître? Tes blessures, ton grade, tes\ncroix militaires en témoignent éloquemment. Une ruine à bref délai mena­\nçait, guettait ton bienfaileur; tu l'en as sauvé avec une délicatesse digne de\ntoi. Je tiens à t'en remercier ici, bienque la reconnaissance semble une amère\ndérision dans le rôle odieux qui m'échoit. Je suis fière de toi et j'ai lieu de\nl'être. Toutefois, cette conclusion s'impose : ta force d'âme diffère essentiel­\nlement de la mienne. Une face de ton caractère m'échappe. Ayant l'amour\npour guide, j'avais espéré qu'à la longue, les détours de ce monde mystérieux\nme deviendraient familiers ; et me voici perdue au milieu de tes incohérences\n sentimentales-, comme au premier jour !\n    Les pires malheurs peuvent naître, de ce malentendu fondamental.\n    A tout propos, mon affection franche et rude exciterait à son insu, les\nsusceptibilités de la tienne. Tes attentions raffinées me demeureraient étran­\n gères ; et nous ne tarderions pas à être l'un pour l'autre une cause involontaire\nde souffrances. Car je me suis convaincue, à force de patientes observations,\n que ton amour se multipliait autour de moi en délicatesses quintessenciées.\n Elles m'ont peu touchée. Je n'en saisis ni l'importance, ni la valeur, les\njugeant un condiment fade, un jeu d'esprit alambiqué, un concetto de pré­\n cieuse... Beaucoup ont dû passer inaperçues et je t'ai sans doute chagriné\n bien des fois, pauvre cher Hugues, quand je foulais d'un pied distrait tes\n fleurettes laborieusement plantées au bord de mon chemin : trop souvent ton\n regard mélancolique trahissait tes peines secrètes !\n"}, {"page_pdf": 694, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3493, "texte": "                                 LES LARMES                                 591\n\n   Ainsi, pas plus tard qu'hier, de retrouver abandonnées sur NOTRE banc les\nviolettes que tu venais de m'offrir, t'a fait mal au cœur : je l'ai lu dans tes\nyeux pleins de timides reproches. Et cependant, il était fort raisonnable de ne\npas me charger inutilement jusqu'au château, où les mêmes fleurs encombrent\ntous les vases, de ce gros bouquet, lourd de rosée, qui eût taché mes gants\nblancs. Pas une ombre de tristesse ne m'aurait traversé l'esprit, si, dans le\ncas inverse, tu avais agi comme moi. Quel rapport établir entre ces violettes\net notre amour? M'apprenaient-elles tes sentiments, les exprimaient-elles, y\najoutaient-elles la moindre nuance ? Mon coeur est un camée où ton image est\nprofondément burinée. N'est-ce point assez? et faudrait-il par surcroît,\napprendre à m'exprimer en énigmes sentimentales et, à ton instar, me désoler\nde ne les voir pas résolues aussitôt proposées? Non, vois-tu, jamais un mot\nde cette langue ne me sera intelligible et je te rendrais par trop malheureux |\nDepuis six mois, chaque jour m'en persuade davantage. Crois-moij ne ten­\ntons pas une aventure grosse d'inévitables désenchantements !\n   N'essaye pas de me démentir au nom d'un amour si imparfait. Npus nous\nconnaissons trop et dès trop longtemps, pour nous payer de mauvaises rai­\nsons. On ne fonde rien de stable sur le mensonge; et, le pourrait-on, ce serait\nindigne de nous. Quelle tentation pourtant! Ah ! ta Marguerite te supplie de\nne plus raviver de tes regrets inutiles l'amertume de son sacrifice! Elle se\nsent encore si peu ferme dans sa bonne résolution ; elle a peur à présent de\nl'enivrement de tes paroles ; te revoir lui est une terreur ! Le tremblement de\nton bras contre le sien, l'interrogation anxieuse de tes yeux, les caresses de ta\nvoix prête à fondre en sanglots, le charme étrange et délicieux de ta pré­\nsence, tous les souvenirs de son amour brisé conspirent contre elle. Sa\nvolonté chancelle, et le oui coupable lui brûle les lèvres...\n   N'abuse pas de sa faiblesse! Par pitié, Hugues, désormais ne retiens plus\nmes doigts entre les tiens : je n'aurais pas le courage de te les retirer! Ne me\nserre plus sur ton cœur : sa fièvre gagnerait le mien ! Détourne de moi ces\nregards passionnés qui me donnent le vertige! Laisse-moi redevenir ta petite\nsœur de jadis, ton bon ange gardien, ton rayon de soleil, ta confidente, la\ncompagne de la vie que tu aimes, à cheval par les forêts, à tes côtés à la\nchasse, chez nos pauvres, à la promenade, partout... Comme autrefois, après\nla lecture ou la paisible conversation du soir, tu mettras à mon front un baiser\nfraternel, sans arrière-pensée, le même qu'y dépose mon père...\n   Hélas ! hélas ! de quelles illusions je me leurre à plaisir ! Ta seule pensée\nme bouleverse, et j'affronterais ta présence avec un masque d'indifférence:\nmais il me brûlerait le visage, mais je l'arracherais en criant : « Aimons-nous\ntels que nous sommes! Le sort en est jeté !» — Non, non, assez de com­\npromis avec ma lâcheté. Le devoir n'admet pas ces transactions. IL FAUT NOUS\nQUITTER, au moins le temps de me ressaisir; IL LE FAUT, mon Hugues trop\nchéri ! Dieu l'exige de nous. Ne te laisses pas vaincre en générosité par une\nfemme. Hausse ton amour au niveau de mon dévouement. Si tu redoutes une\ntrahison de ton cœur au moment des adieux, je t'en conjure, pars sans me\nrevoir I\n   — Et maintenant, ma douloureuse confession terminée, permets que je\n"}, {"page_pdf": 695, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "592                               DURENDAL\n\n\nfasse la tienne. Tu as voulu presque publique ta demande en mariage, afin\nde te compromettre et ainsi de me rendre difficile un refus dont souffrirait ton\namour-propre. Mes précautions étaient prises, car avec toi, il faut prévoir\nmême l'invraisemblable. J'ai donc intercepté une lettre adressé à ton Gou­\nverneur militaire : démission ou demande de congé en vue de ton mariage,\névidemment. Tu la trouveras ci-jointe. Accorde-moi, comme dernière faveur,\nde remplacer ces projets par un nouvel engagement de trois ans au Congo.\nLa vie active te sera salutaire, puisque ta santé, m'as-tu affirmé, s'accommode\nde ce climat. Ce délai expiré, je te jure, si tu le désires encore, de reviser ma\nsentence, sans appel d'ici là.\n   Quant à mon père, dis-lui, seul à seul, que tes supérieurs te réclament\nd'urgence, que ton honneur et ta carrière sont en jeu et que tu surseois par\nconséquent à nos fiançailles. Sa surprise sera médiocre : je l'y ai préparé de\nlongue main, l'ayant persuadé qu'inévitablement tu me ferais la cour. Par\nreconnaissance, par politesse d'hôte, tu devais bien cet hommage à la fille de\nton oncle, tuteur et parrain : c'est l'idylle traditionnelle des jeunes gens élevés\nensemble. Papa sourira, haussera les épaules, t'offrira un cigare... et seuls\nnous saurons que le vent de nos destinées a éteint la joyeuse flambée de notre\njeunesse. Du moins, m'a-t-elle éclairée ! Sans moi, ton avenir tout entier s'y\nconsumait.\n   Garde-moi ton estime et ton amitié, ou mieux encore, si tu le peux, oublie-\n moi. Ce serait sage. Telle que je suis, je ne vaux pas tes regrets. Mais, qui\n sait? tout n'est peut-être pas dit entre nous. Je prierai.\n   Je t'embrasse accablée sous mon sacrifice! je t'embrasse comme une veuve\népanchant sa douleur dans le cœur d'un frère aussi à plaindre qu'elle ! Cou­\n rage, ami !!...\n   Si, quelque jour, une autre femme te rend parfaitement heureux, d'avance\nj'aime cette élue, et je la remercie ! car c'est pour céder à une plus digne ma\nplace à tes côtés, que volontairement s'exile de ta vie ta désolée\n\n                                                                  MARGUERITE.\n\n\n                                        III\n\nDu Gouverneur militaire du Congo belge\n                                          au Marquis de la Marlière\n                               (CABLOGRAMME)\n\n\n                                                              Borna, 15 février 1897.\n\n Capitaine Valgis décédé 2 janvier, fièvre hématurique, au Tanganika.\nDétails suivront prochain courrier. Bien sincères condoléances.\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "                                 LES LARMES                                593\n\n\n                                      IV\n\n\nDu capitaine baron Hugues de Valgis\n\n                       à Mademoiselle Marguerite de la Marlière\n\n                                                 Tanganika, ce 28 décembre 1896.\n\n\n                 MA CHÈRE COUSINE,\n\n\n   Vous avez été obéie sans murmures, sans récriminations, militairement :\nsoyez contente ! Me voici, depuis onze mois, à la tête de mon ancien poste\nd'avant-garde. Vous connaissiez, en m'y envoyant, les dangers de toutes sortes\nqui me guettent ici jour et nuit. Je les ai bravés pour vous : soyez contente !\nPourtant, si vous n'avez pas oublié notre « idylle », redoublez de prières, car\nje souffre.\n   Les privations matérielles, l'isolement au milieu de ce désert, les étapes\nsous un soleil de plomb, les fièvres me sont de peu ; mais je porte là, du côté\ngauche, une plaie qui saigne et par où ma vie s'échappe goutte à goutte.\nJamais je n'atteindrai le terme de vos trois ans. Mon âme est trop lasse du\nfardeau qui l'accable et ne soutient plus mon corps. Notre vieil ami, le Père\nde Bury vient de 'm'administrer les derniers Sacrements. Il me quitte à\nl'instant et m'a promis de revenir demain. Son amitié me console. Il est mon\nbon Samaritain, mais le mal de son triste voyageur est incurable.\n   Que cette lettre vous attendrisse pu non, n'y voyez ni reproches, ni appel à\nvotre clémence : tous deux seraient bien tardifs et bien inutiles. Et puis, que\nme servirait de traîner par d'autres exils une douleur qui vous importune et\nque vous seule auriez pu guérir? J'ai tort de me plaindre : l'accomplissement\nde votre volonté jusqu'au sacrifice de ma vie, proclame l'humble soumission\nde mon amour. Vous ne me permettez pas davantage; aussi, ce peu, qui est\ntout, je veux vous l'offrir avec un sourire, comme les violettes d'antan...\nSeulement, je ne sais pas mourir loin de vous, sans vous adresser mes adieux.\nVous m'avez imposé cette épreuve, quand un vague espoir brillait au bout de\nl'absence. De grâce, ne l'exigez plus I Au seuil des grandes ténèbres, je ne me\nsens plus le courage d'autrefois. Pardonnez-moi cette faiblesse, elle sera la\ndernière. Oui, la dernière, car la douleur m'a fait semblable à vous : mes\nyeux sont, maintenant sans larmes. Ils en sont épuisés et, au fond de mes\norbites, une brûlure atroce les remplace. Un étau d'acier m'écrase la poitrine\nà la briser; mais je ne sanglote plus...\n   O Marguerite adorée, qu'as-tu fait dé notre bonheur ?\n"}, {"page_pdf": 697, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3363, "texte": "594                               DURENDAL\n\n\n    « Le cœur a des raisons que la raison ignore. » Tu ne l'as pas compris.\nSans daigner m'entendre, tu m'as condamné sur la foi d'un préjugé. Tu te\n méconnaissais, quand tu te jugeais incapable de pénétrer les délicatesses de\nmon amour. Façonner ton âme exquise à l'image de mon idéal eût été l'unique\nbut de ma vie, sa joie, son orgueil, sa plus noble conquête. J'y aurais réussi,\nte sachant digne de cet effort, et Dieu aurait béni cette belle œuvre d'amour.\nAh! chère, la sagesse des hommes est vaine et trompeuse. Un fantôme de\ndevoir t'a séduite. La crainte d'un mal passager t'a jetée dans l'irréparable,\n car déjà la grande Witruse se dresse entre nous. Tu ne t'es confiée qu'en toi-\nmême, oubliant le Maître souverain de toutes nos affections et le secours tout\npuissant de mon dévouement. La pureté de tes intentions ne me voile pas\nl'inutile cruauté du sacrifice, mais elle couvre le passé de pardons et d'oubli.\n   Je ne te demande pas de m'aimer par delà la tombe. Je n'en ai pas le droit.\nIl est écrit que les morts ensevelissent les morts et qu'ils ne troublent pas la\ndestinée des vivants.\n   Je m'en irais satisfait à la condition de te savoir heureuse. Hélas! j'emporte\nla conviction, peut-être bien orgueilleuse, que tu ne l'aurais été que par moi.\n Ton cher visage me révélait tes moindres pensées ; tes désirs étaient accomplis\n avant d'avoir franchi tes lèvres : c'était toute ma joie! Qui donc sera ce devin\ntoujours attentif? Qui t'offrira toujours le meilleur de soi-même, sans se rebu­\nter de ton dédain et sans espérance de réciprocité? Crois en l'aveu d'un mou­\nrant : j'avais mesuré l'OBSTACLE avant toi. Et je maudis aujourd'hui mes\nridicules mélancolies, qui te l'ont découvert. Mon abnégation était impar­\nfaite; mon dévouement renfermait encore assez d'égoïsme pour te permettre\n un doute sur sa pureté. Je t'ai perdue en me recherchant moi-même, comme\nsi le rôle d'humble esclave à tes pieds ne m'eût pas été un sort divin !\n    Pardonnons-nous nos erreurs et quittons-nous ici-bas sur des paroles\ntendres et réconfortantes! Le ferme espoir que Là-Haut, nos âmes se con­\nfondront éternellement dans le même Amour infini, adoucira mon agonie.\n C'est ma suprême consolation. Toutes les autres, une à une, se sont effondrées\nsur moi. Celle-ci, la plus efficace, me demeurera. Elle me vient de toi, chère\naimée, mon bon ange gardien : je la bénis !\n    Ces épanchements m'ont soulagé. J'ai commencé cette lettre, en lutte avec\nle désespoir; je suis presque rasséréné,... voici qu'une larme, la première\ndepuis de longs mois, roule de mes joues et mouille ce papier! La mort me\nsemble un commencement de réunion. Je te précède à son rendez-vous et\nj'ose la regarder en face, ainsi que le doit un soldat, fût-il un vaincu de la\n vie...\n    Je crois en Dieu. J'espère en sa miséricordieuse bonté. Et je meurs dans\nson amour, humblement résigné à sa volonté.\n   J'ai aussi foi en toi, ma fiancée de la terre; j'espère te retrouver au Ciel et\nje t'aime selon l'immense charité du Christ. Accepte, comme gage de ce chaste\namour, le suprême baiser de ton fidèle\n                                                                      HUGUES.\n  P.-S. — J'aurais voulu encore écrire une lettre très affectueuse à ton père.\nLa fièvre ne m'en laisse plus la force. Dis-lui que, du fond du cœur, je le\n"}, {"page_pdf": 698, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2598, "texte": "                                   LES LARMES                                  595\n\n remercie de TOUT ce qu'il a fait pour moi et que je le chéris comme le plus\n reconnaissant des fils... Le testament par lequel je l'institue mon légataire\n universel, est déposé chez le notaire de la Marlière.\n   Priez beaucoup pour moi ! A Dieu ! à Dieu !\n\n                                         V\n\n\n                  De la Révérende Mère Bénédicta\n                    Supérieure de Tanganika-St-Hugues\n\n\n            à l'Abbé Louis de Bury, des Pères blancs\n\n                             Monastère de Tanganika-St-Hugues, ce n décembre 1898.\n\n                  MON   RÉVÉREND P È R E ,\n\n\n     Le bon frère Xavier vient de me remettre de votre part les chapelets et les\n médailles que vous m'aviez promis. Je vous en suis sincèrement reconnais­\n sante, car notre petite provision tirait à sa fin. Je profite de ce messager sûr\n pour répondre à votre dernière lettre. Vous avez la bonté de vous informer\n des deux chères sœurs arrivées ici. depuis quatre mois. C'est une marque\n d'intérêt à laquelle je suis fort sensible. Je m'empresse de vous satisfaire.\n     La sœur Monique, — dans le monde, Mlle Goubet, — fut, pendant quelques\n semaines, la dame de compagnie de sœur Agnès, alors M1Ie de la Marlière,\n fille unique de ce marquis de la Marlière qui a fondé notre établissement de\n Tanganika-St-Hugues et qui l'a si généreusement doté à sa mort. Quand la\n vocation religieuse de la jeune demoiselle se manifesta, Mlle Goubet, dès\n longtemps sollicitée par la grâce, se décida à l'imiter. Une étroite intimité\n s'était rapidement nouée entre ces deux dignes femmes. Elles se communi­\n quèrent leurs pieux desseins et prirent ensemble le voile dans notre congré­\n gation, demandant qu'on leur permit de travailler côte à côte à la conversion\n des noirs.\n    Sœur Monique, d'une santé médiocre et déjà d'un certain âge, n'est pas, je\nle crains, appelée à nous rendre bien grands services.\n    Par contre, sœur Agnès est la vaillance même. Sa vie actuelle doit con­\ntraster étrangement avec ses vides et capricieux loisirs du monde. Néanmoins,\nelle suffit à toutes choses : deux classes, l'une de vingt-cinq, l'autre de trente\njeunes filles, à discipliner, à instruire, à amuser, à civiliser enfin; la surveil­\nlance d'un dortoir, sans compter l'entretien du jardin qu'elle bèche, plante,\nsarcle, arrose, à plaisir, comme si elle était née dans cet emploi ! Nos petites\nsauvages l'adorent De temps en temps, je me crois obligée de lui imposer\nune heure de récréation ou de sieste, de peur qu'elle ne se surmène.\n"}, {"page_pdf": 699, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2959, "texte": "596                               DURENDAL\n\n\n   Cependant sa profonde mélancolie m'inquiète. On dirait qu'elle veut, à\nforce de labeurs et d'activité, mater son chagrin, dont elle m'a confié la cause.\n Vous vous souvenez, n'est-ce pas? d'avoir soigné durant sa longne et triste\n agonie, un officier d'une grande piété : le capitaine de Valgis, qui a si vail­\nlamment défendu notre couvent, lors de la dernière incursion arabe et qui\nmourut ici-même, en janvier 1897. C'était le fiancé de Mlle de la Marlière.\n Chaque soir, sœur Agnès s'en va prier sur sa tombe. Elle y porte des fleurs\net, tout à l'entour, en a planté à profusion. Le portrait du défunt ne la quitte\npas et je l'ai surprise le portant à ses lèvres. Je n'ai pas le courage de le lui\nretirer. Sa douleur est calme ; jamais elle ne pleure. A mon humble avis, tou­\ntefois, cet amour terrestre, si épuré qu'il soit par la mort, cadre mal avec le\nrenoncement d'une, véritable vocation religieuse. Vous serez son confesseur\nmon Révérend Père; je remets donc entre vos mains le soin de diriger cette\nâme selon les vues de Dieu, et je me bornerai à seconder vos conseils dans la\n mesure où l'intervention de mon autorité vous paraîtra efficace.\n   Par respect de la vérité, je vous répète que la courageuse sœur Agnès nous\nest à toutes un sujet d'édification. Aucune besogne ne la rebute, aucune\nmaladie ne l'effraye. La semaine dernière, Pierre Kalassa, fiancé à une de nos\ncatéchumènes, est mort d'une fièvre infectieuse qui l'avait couvert de gan­\ngrène. Notre chère sœur l'a soigné, veillé sans relâche, pansant ses plaies,\nl'encourageant de ses douces paroles et de sa tendre pitié (elle s'exprime déjà\nen fiote avec une étonnante facilité). Ce jeune homme, grâce à elle, expira\ndans la paix et la joie du Seigneur. Sa résignation et celle de sa fiancée, que\nsœur Agnès a prise en grande compassion, nous ont conduites à admirer une\nfois de plus le pouvoir consolateur de notre belle Religion.\n   Dieu soit loué ! notre récolte de riz est superbe et notre petit troupeau de\nchèvres prospère à souhait.\n   Quand viendrez-vous nous célébrer la Sainte-Messe? Nous en avons un\nbien vif désir !\n   En attendant, mon Révérend Père, daignez bénir ma chère communauté,\nSes élèves, ses travaux et celle, très indigne, que la Providence a marquée\npour la conduire dans les voies du salut; et veuillez, je vous prie, me croire\nrespectueusement\n                                             Votre servante dévouée en N.-S.,\n                                                   R.-M.   BÉNÉDICTA.\n\n                                       VI\n\n               De la Sœur Agnès au Père de Bury\n                                            Tanganikar St-Hugues, ce 3 janvier 1900.\n                                   + PAX\n                 MON   RÉVÉREND P È R E ,\n\n   L'anniversaire d'un jour bien pénible à tous deux nous trouve, pour la\ntroisième fois, unis de prières devant Dieu ; par un dessein visible de la Pro-\n"}, {"page_pdf": 700, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3525, "texte": "                                  LES LARMES                                  597\n\n vidence, me voici votre pénitente depuis plus d'un an : et, jusqu'à présent j e\n me suis bornée à l'aveu de mes fautes, sans oser, ni vous parler de notre cher\n Hugues, ni vous découvrir les replis douloureux de mon âme I Mon silence\n me pèse trop, à la fin ! Je me le reproche comme une défiance injustifiable, et\nje veux réparer ma faute, car c'en est une : j'ai douté de votre magnanimité,\n craignant que jamais vous ne me pardonneriez la mort de votre meilleur ami.\n Votre dévouement fraternel envers mon cousin, le pénible voyage que vous\n vous êtes imposé, afin que me parvienne plus tôt sa sublime lettre d'adieu, la\n délicatesse même de votre réserve vis-à-vis de mon silence auraient dû m'in­\n spirer, m'imposer plus de confiance. Tant de générosité dépassait tous remer­\n ciements : et je me contentais de prier pour vous, dans le secret de mon cœur!\n Aujourd'hui, cette reconnaissance cachée ne me suffit plus. Elle s'ouvre à des\n besoins d'expansion nouveaux. Dieu a daigné m'éclairer sur moi-même; et je\n souhaite que vous me jugiez à la lumière de l'épreuve, dans l'espoir de faciliter\n la direction spirituelle que je viens humblement vous demander.\n. . Hugues doit vous avoir montré ma confession d'autrefois; celle-ci sera bien\n différente, et cependant la même timidité qui me forçait à la lui écrire, m'em­\n pêche encore de vousla faire de vive voix... Est-ce vraiment timidité, ou fausse\n honte, orgueil, lâcheté? Je ne sais; mais qu'importe ? vous ne m'en tiendrez\n pas rigueur, puisque vous vous êtes vengé de mes pires cruautés par un\n redoublement de compassion et de bonté !\n    Et puis, mon Révérend Père, je ne suis plus celle qui. se confiait aveuglé­\n ment dans sa raison altière, qui prenait la sécheresse de son cœur pour de la\n grandeur d'âme et qui se croyait maîtresse souveraine de sa destinée... et de\n celle d'autrui, hélas ! La douleur a brisé mon orgueil, amolli mon cœur et\n transfiguré mon amour. Je la bénis ! Que la volonté de Dieu s'accomplisse, en\n moi sur la terre, comme pour Hugues au Ciel !\n    Quoique l'aveu m'en coûte, je veux confesser ici qu'après la mort de mon\n pauvre père, lorsque je suis entrée en religion, pendant mon noviciat, voire\n bien des mois après mon arrivée en Afrique, la paix du Christ était loin de\n mon âme. Et ce n'est pas en esprit et vérité que, trois fois le jour, je répétais\n avec mes sœurs, à l'Angelus : « Voici la servante du Seigneur : qu'il m'arrive\n selon sa parole ! »\n    Pourquoi m'être alors cramponnée à l'autel d'un geste désespéré ? Dans le\n premier affolement de mes deuils et de mes remords, je ne voyais pas d'autre\n asile tranquille et sûr ; j'obéissais aux sollicitations de la pieuse Mlle Goubet\n et à de vagues aspirations de religiosité, bien plus qu'à la volonté formelle de\n déposer mes souffrances au pied de la Croix.\n    Je ne tenterai pas d'excuses; mais il importe, mon Révérend Père, que\n vous sachiez avec quelle obsédante ténacité et quelle netteté d'hallucination,\n le fantôme d'Hugues hantait mon imagination malade. Elle le caressait\n d'ailleurs, s'y complaisant nuit et jour, s'en repaissant, pour ainsi dire. Je\n vivais du passé, dans le passé, uniquement pour le passé : le présent et\n l'avenir ne m'étaient rien, puisqu'il, ne s'y trouvait pas. En moi, ni révolte, ni\n résignation, ni lointain espoir, mais une espèce d'instinct douloureux qui me\n rivait à des souvenirs matériels. J'entourais d'un culte presque païen ses\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3410, "texte": " 598                                DURENDAL\n\n\n   lettres, son portrait, la croix même de sa tombe et tout ce qui l'avait touché\n  de près ou de loin. Mon dévouement aux malheureux, mon mépris des con­\n  tagions, mes labeurs, mes oraisons n'étaient que des actes demi-conscients.\n  Pareille à un mécanisme dont la force acquise entretient le mouvement,\n  j'accomplissais ma résolution d'obéissance passive prise en même temps que\n  le voile. Et je me demande comment cette dépression morale ne m'a pas con­\n  duite à la folie ou au désespoir...\n     La tombe d'Hugues m'attirait invinciblement, car c'est là que je pensais le\n  mieux à lui. Parfois même, après un grand effort, je m'y ressaisissais un\n instant et une vraie prière jaillissait de mon cœur. Aussi Dieu choisit-il cet\n  endroit béni pour me visiter de sa grâce. Me rappelant combien le cher défunt\n  aimait les fleurs, je semai sur la terre où il dort, celles dont le symbole et le\n parfum sont le plus doux ; et. chaque matin, je lui en apportai de fraîches, à\n  pleine brassée... Et d'aventure, je me pris à songer un jour : « Si, aussi bien,\n j'étais morte avant lui, il eût d'une main pieuse jonché mon tombeau des\n mêmes fleurs quotidiennes, mais comme il les aurait arrosées de ses larmes!...\n Et moi, je ne parviens seulement pas à en tirer une de mon pauvre cœur\n aride!... Seigneur, Seigneur, ouvrez mon esprit au sens mystérieux des\n larmes et mon âme à leur suavité! Elles doivent être bien belles, et nobles, et\n bonnes, puisque vous en versâtes sur votre fidèle Lazare; leur vertu doit être\n d'une merveilleuse efficacité, puisqu'une seule des vôtres aurait lavé la terre\n de tous ses crimes !... »\n     Peu à peu, je pris l'habitude de cette invocation, jusqu'à la répéter tout le\n long du jour : et enfin, le bon Dieu a eu pitié !\n     C'était un soir. Je m'étais attardée sur la tombe aimée. Tout à coup, un\n grand frisson m'a saisie; je suis tombée à genoux, le front contre la croix de\n bois; quelque chose a paru se fondre dans ma poitrine, la soulageant d'un\n poids immense; et là, seule entre Dieu et l'âme de mon fiancé qui tressaillait\n de joie, j'ai connu pour la première fois l'ineffable douceur des larmes! Ah!\nj'ai pleuré, pleuré comme la Vierge et Madeleine sur le sépulcre du Christ! et\nau fur et à mesure que je pleurais, un apaisement et une sérénité inconnus\ndescendaient en moi !\n    — A travers le pur cristal de mes larmes, j'ai vu l'inanité de ma douleur\ntrop humaine et de ma fierté; la résignation m'est apparue dans toute sa\nconsolante grandeur, et j'ai distingué parmi les routes de l'avenir, la seule\nqui me conduira au rendez-vous bienheureux dont Hugues me parlait avec\ntant de confiance. J'ai compris également qu'entre les mains de l'ancienne\nMarguerite, chaque battement de ce noble cœur eut tourné en souffrance,\ntandis que la sœur Agnès d'aujourd'hui assurera sa Félicité en se dévouant\npour l'amour de lui. Fondent sur moi maintenant,fatigues, maladies, épreuves\nquelconques : je les accueillerai à bras ouverts I Qu'est-ce que le courage de\nles supporter, comparé à celui de vivre?\n    Et je vivrai pour réparer. Je vivrai de mes larmes. Elles me seront tout\nensemble un breuvage généreux et fortifiant, un baume sur la plaie de mon\ncœur, une communion avec celui qu'elles» pleurent, une offrande, bien volon­\ntaire cette fois, de satisfaction, de repentir et de conformité à la volonté divine.\n"}, {"page_pdf": 702, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1173, "texte": "                                 LES LARMES                                  599\n\n  Mon amour, ainsi réfugié en Dieu, est, je l'espère, compatible avec la\nperfection religieuse. Si je me trompe, mon Révérend Père, éclairez-moi !\nD'avance, j'accepte tout, je veux tout ce que vous m'imposez au nom du\ndevoir !\n  Merci encore pour Hugues : il s'était confié dans une âme digne de son\namitié! Merci pour moi, la fière aveugle qui, faute de guide, ai foulé aux\npieds toutes les fleurs de mon bonheur terrestre... Grâce au Ciel', les lys et les\npalmes éternelles m'attendent toujours sur la montagne du sacrifice ! En sou­\nvenir de celui que vous avez aimé avant moi et mieux que moi, par charité\nsurtout, aidez-moi à les cueillir, afin qu'au dernier jour, je marche au devant\nde l'Epoux, les mains pleines de fleurs, comme la fiancée du Cantique.\n  Que votre bénédiction, mon Révérend Père, appelle celles du divin Maître\nsur ces bonnes résolutions!\n                                             Votre servante dévouée en N. S.,\n                                                              SŒUR AGNÈS.\n\n\n\n\n                                     Gaston della Faille de Léverghem.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 600, "page_fin": 601, "titre_corps": "Renoncement", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "Renoncement", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 703, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 875, "texte": "Renoncement\n\n\nJe crois te voir encor, toi que j'ai tant aimée,\nTelle que tu passais à l'heure accoutumée,\nRoyale et grande, avec ton visage d'enfant !...\n\nEst-il donc revenu, ce temps irréparable\nOù l'amour emplissait de son trouble adorable\nMon cœur, qui s'entr'ouvrait si simple et si fervent?...\n\nTu t'en viens, à pas lents, dans la douceur de l'aube;\nEn ondulant au gré de ta marche, ta robe\nRévèle ta beauté dans chacun de ses plis.\n\nMais tout désir obscur, toute passion vile\nS'exalte en pur amour devant ton front tranquille;\nQuand on te voit, on pense à la fierté des lys.\n\nQuel décret t'exila sous notre ciel morose?\nDans quel jardin fermé ta grâce est-elle éclose\nParmi les séraphins qui t'appelaient leur sœur?\n\nTantôt tu souriais, mystérieuse et grave :\nJ'ai cru que la douceur de ce printemps suave\nN'était que le reflet de ta propre douceur...\n"}, {"page_pdf": 704, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 720, "texte": "                     RENONCEMENT                             601\n\n\nTe voici près de moi dans l'ombre, ô fleur d'enfance;\nMon cœur bat, éperdu, de ta seule présence,\nEt je ne sais plus rien, sinon que je te vois.\n\nTu parles... Je t'écoute avec un trouble tendre;\nTes propos ingénus, je ne puis les comprendre;\nMais tout mon être vibre au seul son de ta voix...\n\nVains regrets ! Le Destin, dans son cruel caprice,\nM'a donné tout entière en cet instant propice,\nLa part d'amour qu'il mêle aux longs soucis humains.\n\nReprends, ô faible cœur, ta route aride et sombre ;\nTu ne la verras plus que comme une vaine ombre,\nCelle dont le sourire éclairait tes chemins...\n\n                                           FERNAND SÉVERIN\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 602, "page_fin": 616, "titre_corps": "Le Legs de la Baronne de Hirsch à la Nation Belge", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Camille Gaspar", "ancre_debut": "Le Legs de la Baronne de Hirsch", "ancre_fin": "CAMILLE GASPAR", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 705, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 67, "fin_caractere_exclue": 1242, "texte": "Le Legs de la Baronne de Hirsch\n                  à la Nation Belge\n\n                            En 1887, le baron et la baronne de\n                            Hirsch furent frappés au sein de leur\n                             faste royal à Paris, par un des coups\n                              les plus terribles qui puissent attein­\n                              dre des êtres humains : ils perdirent\n                               leur fils, Lucien, leur enfant unique,\n                               emporté en quelques jours par une\n                               fièvre typhoïde.\n                                  Ce qu'avait été ce fils dans le\n                              monde de l'art et de la science,\n                             M. Frœhner l'a éloquemment retracé\n                             dans une communication qu'il fit, peu\n                             de temps après la catastrophe, à la\nLUCIEN DE HIRSCH DE GEREUTH\n                            Société de Numismatique, et que je\nne saurais mieux faire que de reproduire ici :\n  « La Société de Numismatique, disait l'éminent archéologue,\n» doit un mot d'adieu et une parole d'affection au baron Lucien\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "   LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE        6o3\n\n\nde Hirsch, mort après une courte maladie, le 6 avril 1887.\nNous n'étions pas préparés à une telle perte. Qui aurait dit\nque ce jeune homme de trente ans, plein de vie et de force,\navait atteint sa limite et que nous ne le reverrions plus?\n» M. de Hirsch était un numismate éminemment doué.\nEncore un enfant, lors de son premier voyage à Constanti­\nnople (1869), il avait vu les trésors réunis par le comte de\nProkesch-Osten, et le souvenir de cette collection admirable\nlui inspira le goût des médailles. Dès 1878, il possédait une\nsérie de monnaies grecques qui fut très remarquée à l'Expo­\nsition du Trocadéro. A cette date, il n'avait pas achevé ses\nétudes de droit. Tous les matins, après son cours, le Code\nNapoléon sous le bras, on le voyait arriver chez les marchands\net choisir ce qu'il y trouvait de plus beau et de plus précieux.\nDe plus beau, parce qu'il avait un sentiment d'art très éveillé\net qu'il n'aimait que les pièces de premier ordre au point de\nvue du style et de la conservation. Ses monnaies de Sicile\nformaient déjà une suite nombreuse, lorsqu'il acheta les\ncuivres de la collection di Stefano, de Catane. Depuis ce\nmoment, il comprit que la médaille est avant tout un docu­\nment historique. Placé dans une situation de fortune qui rend\ngénéralement indifférent aux choses de la science, il se mit au\nservice de la science, et la numismatique, au lieu de compter\nun amateur de plus, ce qui n'est rien, comptait un ouvrier de\nplus, ce qui est beaucoup. J'ai lu trois mémoires de M. de\nHirsch. Le premier est un compte rendu de son Exposition\nde 1878 (Annuaire, t. V, 204-208); un autre est consacré à\nquelques pièces inédites de la Sicile, notamment à deux\nmédailles uniques d'Aetna et de Zanclè (Num. Chronicle,\n3 e série, t. III, 165-170); le troisième s'occupe des monnaies\nde Thrace et de Macédoine (Annuaire, 1884, p. 30-41). Dans\ntous ces travaux, je remarque deux qualités qui font honneur\nà celui qui les possède : la conscience et la modestie. L'auteur\nest maître de son sujet; il sait ce qu'il y a dans les livres et\ndans les musées, mais il n'en tire pas orgueil; aux pièces\nconnues, il ajoute simplement celles qui ne le sont pas, et des\naperçus pleins de finesse et de perspicacité distinguent sa\nmanière de traiter les questions connexes. On vient de m'ap­\nprendre qu'un quatrième mémoire, sur un des satrapes de\nPerse, va paraître incessamment dans la Revue.\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2365, "texte": "604                        DURENDAL\n\n\n  » L'événement principal dans la carrière numismatique de\n M. de Hirsch fut l'acquisition, faite en 1880, de la collection\n Sandes. Le capitaine Sandes, un Irlandais, avait vendu à\n  M. Hoffmann sa collection de médailles grecques et romaines,\n dont tous les exemplaires se recommandaient par un état de\n conservation merveilleux. La série romaine alla au Musée de\n Berlin et chez M. de Belfort; la série grecque fut achetée par\n M. de Hirsch, dont le cabinet devint ainsi, d'un seul coup,\n une des plus belles collections particulières de l'Europe.\n Il était digne de la posséder. Les talents indispensables à un\n numismate, il les avait tous, même le plus rare et que l'on\n rencontre une fois ou deux dans toute une génération de\n savants. Je veux parler de l'art, si délicat, de reconnaître à\n première vue les pièces fausses; dans cet art, il était passé\n maître.\n » E t cependant la médaille n'était pas la seule passion de\n M. de Hirsch. Les terres cuites grecques, les vases, les\n bronzes, les bijoux n'ont pas manqué d'exercer sur lui leur\n attrait irrésistible. Bien des monuments que j'ai publiés sont\n entrés dans ses vitrines : la pyxis de Mégaclès (Catalogue Barre,\n pl. VII), Bacchus combattant un géant (Vases peints du prince\n Napoléon, pl. V), Vénus et l'Amour, cette adorable terre cuite\n dorée de Smyrne (Terres cuites d'Asie, pl. III). Les figurines\n de Tanagra et les groupes d'Asie-Mineure sont représentés\n magnifiquement dans cette collection naissante; une tête de\n Jupiter, en bronze, est le chef-d'œuvre de la plastique grecque.\n Là aussi, à côté de la question d'art et de goût, nous retrou­\n vons des préoccupations plus élevées. A la vente Castellani,\n l'objet que M. de Hirsch appréciait le mieux fut le poignard\n d'Amosis, ce beau bijou égyptien que Mariette avait retiré\n de la momie du roi. Quelques années encore, et ce petit\n musée, qui n'est resté qu'un début et qu'une promesse, serait\n devenu un musée prodigieux.\n » Est-ce donc si difficile de vieillir? Les jeunes hommes ne\n veulent plus vieillir. C'est désolant comme on les voit tomber\n autour de soi; on sème l'espérance et on récolte le deuil.\n M. de Hirsch avait un caractère charmant, plein de douceur,\n de gaieté native, d'affabilité. Aujourd'hui que son image est\n encore présente à nos yeux, on ne s'habitue guère à la pensée\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2460, "texte": "        LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE                              6o5\n\n\n » qu'il ait pu nous quitter pour toujours; c'est demain qu'il va\n » nous manquer. Je le salue une dernière fois, lui qui nous\n » laisse un souvenir si pur, si aimable et si douloureux (1). »\n   Ce jeune homme qui donnait de si nobles espérances, le baron\net la baronne de Hirsch ne cessèrent de le pleurer jusqu'à leur\nmort. La baronne avait conservé avec un soin jaloux le précieux\nmusée formé par son fils : lorsque, demeurée veuve, elle vit à\nson tour approcher sa fin, elle voulut perpétuer le souvenir de\nl'enfant qu'elle avait perdu, en léguant les trésors d'art qu'il avait\naccumulés, à quelqu'institution publique qui les conservât à\njamais dans leur ensemble et dans leur intégrité. Ce fut à la\nBelgique, sa patrie à elle, qu'elle décida de confier ce qu'elle\navait de plus précieux au monde : la mémoire de son fils, — et\nlorsqu'elle mourut, en 1898, son testament disposait que la col­\nlection deviendrait la propriété de notre pays, pour être con­\nservée là où sont conservées les médailles grecques appartenant\nà la nation.\n   Or, depuis près de deux ans que ces dernières volontés ont\nété exécutées, et que le Cabinet de Numismatique de la Biblio­\nthèque Royale est entré en possession des objets légués, per­\nsonne n'a été admis à les voir, sauf un très petit nombre de pri­\nvilégiés à qui on a bien voulu montrer quelques médailles; la\npieuse intention de la baronne de Hirsch demeure donc pour le\nmoment lettre morte et l'admirable réunion d'oeuvres d'art\nformée par son fils reste enfouie, soigneusement cachée aux\nregards de tous, dans quelque recoin obscur du local de la rue\ndes Musées (2).\n   En attendant que cette anomalie (j'emploie un terme très\nadouci) cesse, et qu'on laisse voir au public ce qui lui appar­\ntient, je me suis livré à une enquête privée sur la collection de\nHirsch, — et, grâce surtout à l'obligeance de M. Froehner qui\na bien voulu m'aider de ses souvenirs personnels, je suis en\nmesure de donner ici tout au moins une idée sommaire des\n\n\n\n  (1) Annuaire de la Société française de Numismatique, 1887, p. 225.\n  (2) Je constate un fait, sans vouloir incriminer personne en particulier ; pour ce qui me\nconcerne, j'ai eu plutôt à me louer de l'obligeance des conservateurs, qui ont bien voulu\nme permettre d'admirer, il y a quelques mois, un choix de médailles de la collection, —\nce dont je leur suis fort reconnaissant.\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2590, "texte": "606                                     DURENDAL\n\n\n\nnouveaux trésors dont notre patrimoine artistique vient de\ns'enrichir (1).\n    A l'exception de quelques verres phéniciens fort beaux, — et\ndu fameux poignard en bronze doré, à manche d'argent orné de\nplaques d'or, trouvé par Mariette sur la momie du pharaon\nAah-mès (Amosis) (2), la collection ne renferme que des monu­\nments de l'art grec. Ils comprennent trois séries principales :\nmédailles, vases et terres cuites, — plus quelques bronzes de\ntout premier choix.\n    Parmi ces bronzes, les deux morceaux capitaux sont la belle\ntête de Zeus signalée par M. Frcehner, — et une exquise sta­\ntuette d'Aphrodite au bain (3), représentant ce que l'art a produit\nde plus charmant et de plus gracieux à l'époque alexandrine.\n    La série la plus riche et la plus nombreuse est celle de la\nnumismatique; les médailles de Sicile y tiennent la place\nd'honneur, comme c'est justice. Dans aucune partie du monde\nhellénique, l'art du graveur en médailles n'a atteint une perfec­\ntion aussi grande qu'en Sicile : Athènes et Corinthe elles-mêmes\nn'ont jamais pu rivaliser avec la grande île pour cette branche\n spéciale. Je signalerai avant tout deux pièces uniques, deux\n tétradrachmes d'argent, l'un de Zanklè, l'autre d'Aetna, qui\n comptent parmi les médailles les plus importantes qui existent.\n La chronologie de l'une comme de l'autre se rattache à des\n événements connus, qui permettent de leur assigner une date\n précise dans l'histoire de l'art.\n    Dans les toutes premières années du Ve siècle avant notre ère,\n Zanklè (la moderne Messine) a joué un rôle important au milieu\n  des luttes et des rivalités des princes grecs qui se disputaient\n  alors la partie hellénique de la Sicile. Lors de la prise de Milet\n  par les Perses, en 494, le dorien Skythès, qui régnait à Zanklè,\n  invita les Grecs d'Ionie fuyant leurs foyers dévastés, à venir\n\n\n    (1) Pour les illustrations, je me suis servi de publications existantes : le Catalogue de la\n vente Castellani (Rome, 1884), pl. I et III ; les Musées de France, de M. F r œ h n e r , pl. V I ;\n le Catalogue de la vente Barre (Paris, 1878), pl. V I I ; la Numismatic Chronicle, série III,\n t. I I I , pl. 9, etc.\n    (2) Ce poignard avait été donné par le vice-roi Saïd-Pacha au prince N a p o l é o n ; plus\n tard, il passa dans la collection Castellani. L o r s de la vente de celle-ci, à R o m e , en 1884,\n il fut acquis pour le baron Lucien de Hirsch.\n    (3) Acquise à la vente de la seconde partie de la collection Castellani, à Paris, en 1884.\n La statuette n'a jamais été figurée.\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2458, "texte": "       LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE                              607\n\n\ns'établir sur la côte nord de la Sicile, où de vastes plages\nattendaient encore les colonisateurs hellènes. Les notables de\nl'île de Samos, où Darius venait de rétablir la tyrannie de\nson partisan Aiakès, — et une poignée de Milésiens, accep­\ntèrent l'offre qui leur était faite, et firent voile vers l'occident.\nEn cours de route ils s'arrêtèrent à Locres, sur la côte sud-est\nde la Grande-Grèce, où ils reçurent un message d'Anaxilas,\ntyran de Rhegion (1), qui avait ses vues à lui sur la Sicile :\nil était en guerre avec Skythès, et celui-ci était engagé avec\nson armée dans une expédition qui le retenait loin de Zanklè.\n« Pourquoi, dit Anaxilas aux exilés, fonder une nouvelle\nville? Une cité toute prête, riche et bien bâtie, vous est\nouverte : Zanklè vous tend les bras ; que ne vous en empa­\nrez-vous? » Les Samiens obéirent à la suggestion perfide du\ntyran de Rhegion. Ils débarquèrent à Zanklè et y entrèrent\nsans coup férir. Quand Skythès revint, il trouva la ville occupée,\net dût appeler à son secours Hippokratès,le tyran de Gela, qui\nse considérait comme son suzerain. Hippokratès accourut avec\nson lieutenant, le Deinoménide Gélon, le futur\ntyran de Syracuse; mais au lieu de réinstaller le\nroi dépossédé qu'il traitait en vassal, il le punit\nde s'être laissé surprendre et le jeta dans les fers,\naprès avoir fait son armée prisonnière. Entre les\n Samiens et les Zankliens, il n'hésita pas; la poli­\n tique lui commandait de ménager les plus forts. Il\n laissa donc les premiers en possession de la ville, et\n leur livra les anciens habitants. Mais les Samiens\n eurent à se repentir de leur trahison et de leur\n ingratitude envers Skythès. Quelques années plus\n tard, Anaxilas les expulsa à leur tour, peupla\n Zanklè de colons étrangers, et en fit une cité nou­\n velle qu'il appela Messana, en l'honneur du pays\n                                                            MEDAILLE\n d'où ses ancêtres prétendaient tirer leur origine. DE ZANKLÈ\n    La médaille de la collection de Hirsch doit être\n\n\n  (1) C'est le même Anaxilas de la tyrannie duquel Hiéron, de Syracuse, sauva les\nLocriens, en 477 av. J.-C. Le fait est rappelé par Pindare dans la II e Pythique\nadressée à Hiéron (v. 18-20) : « Mais toi, ô fils de Deinoménès, la vierge zéphiro-locrienne\nte chante devant sa demeure, délivrée grâce à ta puissance des maux sans remèdes de la\nguerre. »\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "608                              DURENDAL\n\n\n contemporaine des événements que je viens de résumer : d'une\n part, le nom de Zanklè à l'avers, empêche qu'on ne la reporte à\n une date postérieure à la prise de possession de la ville par\n Anaxilas, — prise de possession dont on ne connaît pas la date\n précise, mais qui a évidemment eu lieu avant la mort du tyran,\n avenue en 476 av. J.-C. ; — d'autre part, son style, déjà très\navancé, ne permet pas qu'elle soit antérieure à l'année 490.\n C'est entre ces deux dates extrêmes que la médaille a dû être\nfrappée, et c'est très probablement vers l'année 480 qu'il convient\nde la placer. Elle représente à l'avers Poseidon (ou Zeus), nu,\nle bras gauche tendu en avant, le bras droit levé, et tenant un\ntrident (ou un foudre); sur ses épaules, un manteau; devant lui,\nun autel. Au revers, un dauphin et une coquille de Saint-Jacques,\navec l'inscription : DANKLAION.\n   J'ai décrit comme suit, d'après Barclay Head (1), le tétra­\ndrachme d'Aetna, dans mon Essai de Chronologie Pindarique,\np. 132, n. 2 : « La pièce, à fleur de coin, est de toute beauté :\n» elle porte à l'avers une tête de silène chauve et barbu, de\n » profil, à droite, avec l'inscription : AITNAION, et un scara-\n» bée dans le bas, — et au revers, Zeus Aetnéen, assis, à droite,\n» sur un trône, tenant un foudre ailé de la main gauche, et\n» appuyant la droite sur un cep de vigne : dans le champ,\n» devant la figure, on voit un aigle perché au sommet d'un pin. »\n   La médaille, d'une plus haute valeur artistique et d'une meil­\nleure conservation encore que celle de Zanklè, égale celle-ci en\nintérêt historique,\n   Lorsque Gélon, le premier roi de Syracuse, celui qui, à la\nbataille d'Himèra gagnée sur les Carthaginois, avait sauvé le\nmonde hellénique du côté de l'occident, tandis qu'Athènes et\nses alliés repoussaient l'assaut des barbares à Salamine, —\nlorsque Gélon, dis-je, mourut chargé de gloire, en 478 av. J . - C ,\nson frère Hiéron, le second des fils de Deinoménès, s'empara\ndu pouvoir qui revenait de droit au fils de Gélon, encore\nmineur. Jaloux des lauriers de son aîné, à qui Syracuse avait\nrendu lors de sa mort les honneurs héroïques, — et voulant\nassurer définitivement l'avenir de sa dynastie, il résolut de\nfonder à son tour une ville qui fut bien à lui, et où la légitimité\n\n\n (1) Hisloria Numorum, p. 114.\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "     LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE          609\n\n\nde son pouvoir ne pût être contestée. A l'exemple de ce qu'Ana­\nxilas avait fait à Zanklè, il choisit une ville existant déjà, à\nsavoir Catane, — à qui il imposa un nouveau nom, celui d'Aetna,\nemprunté à la montagne voisine, et dont il expulsa en masse\nla population ionienne, pour la remplacer par des colons doriens.\nLa fondation d'Aetna-ville date de l'année 476 av. J.-C. : Pindare\nla célèbre dans deux de ses plus belles odes, la IX e Néméenne\n(476-475 av. J . - C ) , adressée à Chromios, le beau-frère de\nHiéron, que celui-ci avait chargé provisoirement du gouverne­\nment de la nouvelle cité, — et la I re Pythique (470 av. J . - C ) ,\nadressée à Hiéron lui-même, et à son fils Deinoménès qui venait\nd'être intronisé roi d'Aetna.\n   La création de Hiéron n'eut qu'une durée éphémère. A la\nmort de son fondateur, en 466 av. J . - C , Aetna lui rendit ces\nhonneurs héroïques qu'il avait ambitionnés, mais la dynastie\ndes Deinoménides fut renversée, à Syracuse, moins d'une année\nplus tard, et en 461 les doriens d'Aetna, qui étaient restés fidèles\nau successeur de leur premier maître, furent chassés à leur\ntour : Catane reprit son nom et fut rendue à ses\nanciens habitants.\n   Notre tétradrachme, qui porte l'inscription,\nAitnaion, n'a naturellement pu être frappé que\npendant cette courte période de quinze ans pen­\ndant laquelle Catane s'est appelée Aetna ; il est\nmême tout naturel de supposer qu'il l'a été peu\naprès la fondation de la nouvelle ville dont Hiéron\nétait si fier, et qu'il a fait si magnifiquement\ncélébrer.\n   Les moindres détails de la médaille rappellent\nla montagne puissante au pied de laquelle s'éle­\nvait la ville que le caprice d'un tyran syracusain\navait faite homonyme du volcan. Zeus qui occupe           MEDAILLE\n\nle revers, Zeus, la divinité des hauteurs, était le dieu D'AETNA\npar excellence de l'Aetna, comme l'indique le surnom d'Aitnaios\nqu'on lui donnait par toute la Sicile. Le cep de vigne sur lequel\nil s'appuie du bras droit, le pin qu'il a devant lui font songer à\nla fois aux vignobles fameux qui couvraient les versants de la\nmontagne, et aux forêts qui dans l'antiquité couronnaient ses\n« sommets au noir feuillage », comme Pindare les dépeint dans\nla I re Pythique. Le silène aussi, figuré à l'avers de la médaille,\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2311, "texte": "610                         DURENDAL\n\n\n était une des divinités familières de l'Aetna, ainsi qu'on le voit\n dans le Cyclope d'Euripide. Il n'est pas jusqu'à l'énorme\n scarabée qui ne soit caractéristique de l'Aetna, où ces insectes\nétaient censés atteindre des proportions extraordinaires.\n   Dans le domaine artistique, les deux médailles sur lesquelles\nje viens de m'étendre un peu longuement à raison de leur\nimportance exceptionnelle, sont contemporaines de l'admirable\nstatue en bronze découverte par les Français à Delphes en 1896,\n et représentant un conducteur de char, un aurige, debout :\nl'aurige et quelques débris peu importants sont tout ce qui\nreste du quadrige en bronze que Polyzèlos, le frère puîné de\n Hiéron, avait consacré à Apollon, en mémoire des victoires\nremportées par son aîné aux jeux pythiques. Commandé par\nun Sicilien, peut-être le monument a-t-il été exécuté aussi en\nSicile, où nos médailles montrent jusqu'à quel degré de perfec­\ntion l'art était arrivé à cette époque dans la grande île.\n   Vers le même temps, Simonide et Bacchylide, Pindare et\n Eschyle étaient les commensaux habituels de l'un tout au\nmoins des princes qui ont fait frapper les deux tétradrachmes,\n— je veux naturellement parler de Hiéron. Des pièces sembla­\nbles à celle d'Aetna ont dû passer par leurs mains : l'imagina­\ntion aidant, on aime à se figurer Pindare recevant de son\nillustre patron, en monnaie frappée à l'effigie de Zeus Aetnéen,\nle prix de la I re Pythique, qui célèbre à la fois la fondation\nd'Aetna et la victoire de Hiéron au quadrige.\n   Parmi les médailles siciliennes\nde date plus récente que renferme\nla collection, les types rares ou\nremarquables par leur beauté\nartistique et par leur conserva­\ntion exceptionnelle, ne man­\nquent pas : je signalerai avant\ntout la série superbe des grands            MÉDAILLE DE SYRACUSE\n                                              signée ar KIMÔN\nmédaillons de Syracuse, par les       gra­          P\nveurs Kimôn et Euainetos, appartenant à l'époque où l'art de\nla gravure en médailles avait atteint son apogée, c'est-à-dire à\nla fin du Ve et au commencement du IVe siècle avant notre ère.\nIl faut mettre hors de pair l'admirable médaille de Kimôn,\nreprésentant la nymphe Aréthuse de face, — dont la conserva­\ntion est absolument extraordinaire.\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2808, "texte": "        LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE                               6ll\n\n\n    Mais je ne fais pas un catalogue, et je dois nécessairement me\nborner, parmi les nombreuses merveilles qu'on signale à mon\nattention. Avant d'abandonner la numismatique, il faut cepen­\ndant mentionner, en dehors des séries siciliennes, deux pièces\nrarissimes : le décadrachme d'Athènes, contemporain de la\ntyrannie d'Hippias (527-510 av. J . - C ) , avec, à l'avers, le buste\narchaïque d'Athèna, et au revers le hibou de la déesse, —\ndont on ne connaît que cinq exemplaires, — et, à plus de six\nsiècles de distance, l'admirable « grand bronze » portant\nl'effigie d'Antinous, qu'Hadrien fit frapper après la mort et\nl'apothéose du favori qui avait donné sa vie pour lui. Ce\nmédaillon est à fleur de coin et revêtu de la plus admirable\npatine turquoise qui se puisse rêver.\n    Les vases de la collection sont au nombre de quinze ou de\nseize; l'on m'affirme qu'ils sont tous de premier ordre. Je ne\npuis malheureusement m'occuper que de ceux qui ont été\nfigurés.\n    Le plus ancien, et peut-être aussi le plus important, est fort\nconnu et a été publié à diverses reprises (1). C'est une coupe\nprofonde, de fabrication corinthienne, trouvée à Corinthe il y\na plus d'un demi-siècle (2). Elle est décorée à l'extérieur de\nscènes de combat, en noir et pourpre sur le fond clair du vase.\nChacun des personnages porte son nom inscrit au-dessus de lui\nen caractères empruntés à l'alphabet corinthien. D'un côté, l'on\nvoit Achille combattant Hector, en présence de deux jeunes\nécuyers montés tenant chacun un second cheval en laisse. Le\npeintre a affublé ces écuyers de noms qui ne leur conviennent\n\n\n\n   (1) Il a été décrit pour la première fois par Papasliotis dans un périodique grec, l'Athèna,\nn° 2399 (avril 1855) ; c'est d'après cette description que Curtius a publié les inscriptions\ndans le t. IV (1856) du Corp. Insc. Gr. (Préf., p. XVIII). On le trouve signalé par Gerhard,\nArch. Anzeiger, 1856, p. 187, — puis par Michaëlis, Bol/. dell'Inst., 1860, p. 117. Rhouso­\npoulos et Michaëlis l'ont publié d'une façon plus complète dans les Annali, 1862, p. 56,\npl. B. Il appartenait à cette époque à la veuve d'un imprimeur d'Athènes, du nom de Koro­\nmilas. Il est également reproduit Wiener Vorlegcblâlter, sér. III, 1, 3, — Willisch,\nAltkorinthische Thonindustrie, pl. 5, — et S. Reinach, Répertoire des Vases peints, I, p. 306.\nVoir aussi C. Wachsmuth, Rhein. Mus., 1863, p. ISO, — Dumont et Chaplain, Les Cérami-\nques de la Grèce propre, I, p. 235 (Pottier), — et Kretschmer, Die Griechischen Vasenin-\nschriften, p. 18.\n  (2) Rhousopoulos la donne comme de provenance inconnue, — mais le témoignage de\nPostolacca, le numismate bien connu, ne permet pas de douter qu'elle n'ait été réellement\ntrouvée à Corinthe.\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2666, "texte": "   6l2                         DURENDAL\n\n\n   certainement pas : il les appelle Phénix et Sarpédon. L'autre\n   côté reproduit le combat d'Ajax et d'Enée, accompagnés\n   d'écuyers semblables à ceux qui suivent Achille et Hector, et\n   qui portent les noms d'Ajax et d'Hippoklès. Sous l'une des\n   anses, Dolon, un genou en terre. « Le peintre, comme l'a fort\n   bien dit M. Pottier, a représenté la scène ordinaire du combat\n                               et l'a accompagnée de noms de fan­\n                               taisie qui ne sont pas d'accord avec\n                               les traditions mythologiques. » Le\n                               vase appartient à la fin du VIIe ou au\n                               commencement du VIe siècle avant\n                               notre ère, soit à l'époque où Périan-\n                               dre régnait à Corinthe et où le\n                               fameux coffre décrit par Pausanias,\n                               fut dédié par le tyran à Zeus Olym­\n                               pien en mémoire de son père Kyp­\n                               selos; il représente l'art que Sappho,\n                               Alcée et Stésichore, — Thaïes et\n                               Solon, ont eu sous les yeux. La\n                               petite cotyle à inscriptions corin­\n                               thiennes de la collection Tyzskie­\n                               wicz, achetée à la vente Somzée pour\n                               le Musée du Cinquantenaire, est\n                               contemporaine de la coupe de Hirsch;\n                               les deux vases sont antérieurs à\n                               l'œnochoé représentant le d e u i l\n                               d'Achille, des collections van Bran-\n                               teghem et Somzée, actuellement ex­\n                               posée dans les vitrines du Cinquan­\n                               tenaire.\n                                  Après la coupe corinthienne, vient,\n                                dans l'ordre chronologique, une su-\nŒNOCHOÉ-ATTIQUE (côté droit)     perbe œnochoé attique à figures\n         (Réd. 2/5)              noires sur fond blanc, d'une forme\n                                délicieuse, achetée à la vente Castel­\n    lani, à Rome, en 1884. On y voit d'un côté un lion attaquant un\n    sanglier gigantesque ; de l'autre, une vache allaitant son veau :\n    les deux sujets sont séparés par un arbre. Le sanglier, et\n    surtout le lion, sont traités dans un style conventionnel, qui\n    rappelle les pierres gravées très archaïques portant des sujets\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2587, "texte": "        LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE                               613\n\n\nanalogues; au contraire, la vache et le veau sont pris sur le vif,\net d'un naturalisme parfait. L'œnochoé représente la technique\ndes vases attiques à peintures noires sur fond clair à l'époque\nde sa perfection, qui correspond au troisième quart du VIe siè­\ncle av. J . - C , alors que Pisistrate régnait à Athènes, qu'Ana-\ncréon, Ibycos et Théognis composaient leurs chants, et que\nPythagore enseignait.\n    De la même vente provient l'admirable rhyton (le plus beau\nque l'on connaisse) en forme de tête d'aigle, que reproduit la\nvignette en tête de l'article. Le style en est d'une grandeur et\nd'une majesté incomparable. Il a très probablement été trouvé\ndans une des riches nécropoles étrusques de l'Italie mais sa\nprovenance exacte n'est pas mentionnée. En tout cas, c'est une\nœuvre attique du commencement du Ve siècle.\n   Mais le bijou de la série est l'exquise petite pyxide à cou­\nvercle du maître Mégaklès (I), trouvée en Attique et provenant\nde la vente Barre (1878). Elle est ornée d'une frise représentant\nl'intérieur d'un gynécée (2). « Une colonne cannelée d'ordre\ndorique », (j'emprunte la description de M. Frœhner dans le\nCatalogue Barre), « supporte le plafond. Six jeunes filles divisées\n» en trois groupes, sont assises sur des fauteuils ou des sièges\n» sans dossier. L'une d'elles achève sa toilette en se regardant\n» dans son miroir; une autre met ses chaussures; la troisième\n» joue aux balles, pendant que sa sœur tresse une couronne.\n» Plus loin, on voit une femme, assise de face, et tenant une\n» fleur à la main droite levée. Elle tourne la tête vers sa com­\n   pagne qui semble lui présenter une secondé fleur et qui porte\n» un fruit dans la main gauche. Ce dernier groupe est séparé\n» par une corbeille à ouvrage... Sur le couvercle, on voit deux\n» arbustes, et cinq lièvres dans des poses diverses. Le lièvre\n» était un symbole d'amour. »\n\n\n\n  (1) Publiée par Froehner, Collection de M. Albert B., Paris 1878, n° 356, pl. VII. Voir\nBollettino dell'I., 1878, p. 561; Klein, Meistersign., p. 205, Kretschmer, Vaseninsck ,\np. 144.\n  (2) * Figures rouges sur fond noir. La couronne, les chaussures et l'inscription sont\n» peintes en pourpre. Les bijoux, les bandelettes, les balles, la pomme, les fleurs et les\n«•feuilles qui servent de parure sont en relief, ce qui prouve qu'ils étaient dorés... Le bou-\n» ton du couvercle, en bronze, a été arraché, et la brisure a emporté une partie du fleuron\n» central. L'intérieur de la pyxis est peint en noir. » (Froehner.)\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2470, "texte": "  614                                   DURïïNDAL\n\n\n      En dehors de son mérite artistique, le yase présente un inté­\n  rêt de premier ordre à raison de la signature d'artiste qu'il\n  porte : le maître Mégaklès qui y a inscrit son nom, ne nous est\n  connu que par ce seul spécimen. Par son style, Mégaklès\n  appartient au cycle des maîtres autonomes qui ont illustré l'art\n  attique dans les premières années du Ve siècle av. J.-C. Les\n  yeux représentés de face, la raideur des plis des vêtements\n  et la forme primitive de la colonne dorique décèlent encore\n  l'archaïsme. Par contre, la technique avec ses nombreux\n  rehauts d'or (1) et de pourpre annonce déjà celle qui fut surtout\n  en usage dans la seconde moitié du même siècle. Mégaklès\n semble avoir été le précurseur de ces maîtres anonymes char­\n mants, qui nous ont laissé les nombreux vases polychromes\n à dorures, de provenance attique, que nous admirons dans les\n vitrines de la plupart des musées.\n     Faute de documents, je n'ai plus qu'un seul vase à signaler :\n c'est la très curieuse et très belle coupe apode, à figures\n rouges (2), de l'ancienne collection du prince Napoléon, repré­\n sentant d'un côté Dionysos combattant un géant, de l'autre, un\n silène arrivant à la rescousse dans un char attelé de deux autres\n silènes. L'arme principale dont Dionysos menace le géant, est\n un canthare qu'il brandit du bras gauche tendu en avant, tandis\nque du bras droit il tient un thyrse qu'il a transformé en lance.\n Devant lui, le géant tombé est mordu à la poitrine par le ser­\npent mystique du dieu. La note caricaturale domine dans la\nseconde scène : la hâte belliqueuse des silènes, leurs attitudes\nmartiales contrastant avec leurs formes grotesques, produisent\nun effet du plus haut comique. Ces peintures rappellent tout à\nfait la seconde manière du peintre Douris, alors qu'il était en\npleine possession de son individualité, et il est probable que\nla coupe, postérieure de quelques années à la pyxide de Méga­\nklès, est sortie de l'atelier du grand émule d'Euphronios. Le\nvase, qui provient de la nécropole de Capoue (Santa Maria di\nCapua), est d'une conservation absolument parfaite.\n\n\n\n  (1) Les autres maîtres de la même époque qui ont employé la dorure sont Euphronios\net Brygos. Meidias appartient déjà à une époque plus récente.\n  (2) Publiée par Froehner, Choix de vases grecs inédits de la collection du prince Napoléon\n(Paris, 1867), pl. V.; Les Musées de France (Paris 1873), pl. 6.\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2438, "texte": "     L E L E G S D E LA B A R O N N E D E H I R S C H A LA NATION B E L G E   615\n\n\n\n   A l'exception de l'Eros doré trouvé à Smyrne, publié par\nM. Froehner, Terres cuites d'Asie-Mineure, pl. III, aucune\ndes terres cuites de la collection de Hirsch n'a été figurée; je\nne puis donc guère en parler. On me signale néanmoins une\n« Tanagra » : une jeune femme allaitant son enfant, qui égale,\nparait-il, ce que l'art des coroplastes béotiens a produit de plus\nparfait et de plus exquis.\n   Telles sont les pièces principales de l'admirable collection,\ndont la piété maternelle d'une grande dame a confié le dépôt à\nnotre pays. L'objet que s'était proposé, en la formant, le jeune\nhomme dont le legs de la baronne de Hirsch est destiné à\nperpétuer la mémoire, est clair : numismate avant tout, mais\nnumismate doublé d'esthète, Lucien de Hirsch avait compris\nque pour mettre en pleine lumière tant la valeur d'art que la\nvaleur historique des médailles grecques, il est essentiel de les\nassocier aux autres branches de l'activité artistique des\nHellènes, et qu'elles ne constituent dans l'histoire de l'art grec\nqu'un chapitre qu'on ne lit bien que quand on a le livre entier\nouvert devant soi.\n   Si la plupart des collectionneurs sont forcés de limiter leur\nambition à l'une ou l'autre série isolée, c'est que pour réunir à\nla fois les médailles et les vases, les bronzes, les marbres et les\nterres cuites, les pierres gravées et les bijoux, il faut des for­\ntunes dont bien peu disposent. Lucien de Hirsch était parmi\nles privilégiés qui, à l'instar du duc de Luynes, peuvent\nsatisfaire sans compter leurs goûts artistiques et scientifiques.\nIl forma donc le rêve de grouper autour de sa collection de\nmédailles tout ce qu'il pourrait rassembler de chefs-d'œuvre\ndans les autres branches de l'art grec.\n   Ce rêve était en bonne voie de se réaliser, lorsqu'hélas ! la\nmort est venu l'interrompre : il aurait pu se réaliser encore,\ngrâce à la libéralité de la baronne de Hirsch, si, par une inter­\nprétation peut-être un peu étroite du testament de la généreuse\ndonatrice, on n'avait confiné lés merveilles déjà réunies, dans\nle local de la terre le moins fait pour les recevoir, je veux dire\nle Cabinet de Numismatique de la Bibliothèque Royale, où\nelles sont destinées à rester à jamais isolées dans une pénombre\nobscure, loin du voisinage d'autres monuments semblables, qui\npeut seul les mettre en pleine valeur. Combien ces beaux vases,\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 655, "texte": "616                           DURENDAL\n\n\nces bronzes, ces terres cuites, ces verres, ces médailles elles-\nmêmes seraient mieux à leur place et répondraient mieux à la\npensée de celui qui les a réunis avec tant de goût et de science,\nsi on les logeait au Musée du Cinquantenaire où le jour et\nl'espace ne leur manqueraient pas, et où ils seraient véritable­\nment chezeuxau milieu des admirables vases, des beaux bronzes,\ndes délicieuses terres cuites et des autres monuments antiques\nde premier ordre qu'on y admire déjà !\n\n                                                   CAMILLE GASPAR.\n\n\n\n\n            GRAND MÉDAILLON DE SYRACUSE, s i g n é par KIMÔN\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 617, "page_fin": 618, "titre_corps": "Stances", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Georges Armel", "ancre_debut": "Stances", "ancre_fin": "GEORGES ARMEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 722, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 939, "texte": "Stances\n\n\nSois très douce à ce cœur blessé qui se ranime\nSous la caresse un peu tremblante de tes mains :\nDéjà la folle erreur dont il fut la victime\nS'envole au seul émoi de tes gestes divins.\n\nTu vins le consoler à l'heure où sans asile,\nBrisé par le malheur, il errait dans la nuit\nReniant son amour désormais inutile\nEt ses rêves hautains qui sombraient avec lui.\n\nDu merveilleux espoir qui charma son enfance,\nDes désirs et des vœux dont il s'était paré,\nIl ne lui restait plus qu'une grande   souffrance\nEt d'amers souvenirs qui le faisaient    pleurer.\n\nLe Séraphin pensif de l'Eternelle    Aurore\nChaque jour le trouvait sur le bord du chemin\nTrop las pour l'accueillir et lui sourire encore,\nTrop faible pour le suivre et lui prendre la main.\n\nVoluptueusement,   il cherchait les ténèbres\nDont la complicité dérobait aux regards\nLa sombre éclosion des fantômes funèbres\nParmi ses rêves morts et son bonheur épars.\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1763, "texte": "618                        DURENDAL\n\n\n       Mais tu veillais, Enfant sublime et secourable,\n       Bel Ange Gardien aux ailes de clarté\n       Et tu vins épancher dans ce cœur misérable\n       Tes trésors de candeur et de sérénité.\n\n       Il pleurait : Doucement tu recueillis ses larmes\n       En lui tendant le Lys de ton cœur     souriant\n       Et pendant que ta voix endormait ses alarmes\n       De magiques lueurs naissaient à l'orient.\n\n      Il souffrait : ta bonté fut son divin dictame,\n      Il maudissait son rêve'et tu le lui rendis,\n      Il doutait de l'amour : Tu lui donnas ton âme\n      Et son tragique enfer devint un Paradis.\n\n      Il se réjouissait de sa    métamorphose\n      Sans oser te le dire et le trouble béni\n      Qu'il éprouvait devant ton âme à peine éclose\n      Le faisait tressaillir d'un espoir infini.\n\n      Pouvait-il révéler l'adorable    souffrance\n      Qu'avait fait naître en lui ta pure flamme d'or\n      0 jeune Ame où régnait la céleste Innocence,\n      Blanche Enfant, que la vie émerveillait encor?\n\n      Mystérieuse énigme, insondable     problème!\n      La peur d'effaroucher ton amour      ingénu\n      Longtemps lui défendit le tendre aveu suprême\n      Qui devait t'éclairer d'un sourire    inconnu...\n\n      Un jour pourtant, cédant à l'ineffable ivresse\n      De ce rêve imprévu qui descendait des deux,\n      Il ne put étouffer ses chansons   d'allégresse\n      Et tu lui répondis en baissant tes grands      yeux.\n\n      En cet instant,- le ciel entrouvrit ses longs voiles,\n      Un Ange s'avança dans la rosée en pleurs,\n      Et tandis 'qu'il ornait ton front de mille étoiles,\n      Ce cœur, enfin sauvé, t'offrit toutes ses fleurs.\n\n                                              . GEORGES ARMEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 619, "page_fin": 627, "titre_corps": "Guido Gezelle", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Auguste Cuppens", "ancre_debut": "Guido Gezeik", "ancre_fin": "AUGUSTE CUPPENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 724, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1331, "texte": "Guido Gezeik\n                             (Suite)\n\n\n\n\n             Sil'œuvre tout entière du Prêtre-Poète flamand\n               est un hymne à Dieu, de sorte qu'on a pu dire\n                à son très grand honneur, qu'il n'y a guère de\n                poésie de lui où le nom du Seigneur ne soit\n                magnifié, il y a cependant un de ses recueils\n                que l'on pourrait appeler un manuel poétique\n                de prières. Il l'a intitulé lui-même Gedichten,\n               gezangen en gebeden (Poèmes, chants et prières).\n  Beaucoup de prêtres, de religieux même, à ce qu'il paraît,\nemploient ce volume en guise de livre de prières. Je sais qu'il y\na des missionnaires de l'héroïque West-Flandre qui l'ont\nemporté avec eux en Afrique et en Mongolie, trouvant dans les\nmagnifiques épanchements en Dieu qu'il renferme, l'expression\nla plus haute et la plus pure de leur forte piété, la plus char­\nmante et la plus douce à leurs cœurs d'apôtres flamands.\n                               *\n                              * *\n\n  Avant l'apparition des deux œuvres capitales de Gezelle,\nTijdkrans et Rijmsnoer, qui nous occuperont longuement et qui le\nrangeront un jour parmi les plus grands poètes du XIXe siècle,\nles meilleurs critiques considéraient ce petit livre comme son\nchef-d'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2005, "texte": " 620                                DURENDAL\n\n\n   Il est sans conteste le plus beau des volumes parus avant les\n deux derniers. Il renferme beaucoup moins de poésies de cir­\n constance que les autres et la plupart des pièces qui s'y trou­\n vent, se distinguent par une finesse, une perfection de forme,\nune profondeur de pensée et une puissance évocatrice et plas­\ntique qui en font des poésies classiques, c'est-à-dire impéris­\nsables.\n   C'est dans ce volume qu'on rencontre cette poésie merveil­\nleusement belle, au verbe cristallin, qu'on ne se lasse pas de\nredire aux moments de douce solitude et de mélancolie tendre,\nlorsque le souvenir des belles choses mortes hante l'âme, et qui\ns'appelle Le Chant des Saules. — Van de Wilgen.\n   Essayons d'en donner une pâle idée par une traduction qui\nne peut être qu'approximative. Ce sont hélas! les plus belles\npoésies de Gezelle qu'on profane le plus en essayant de les tra­\nduire en français! Aucune traduction ne saurait rendre la\ncadence merveilleuse, la mélodie délicate, le coloris splendide\nde ces courtes strophes. Il est tout à fait impossible, me sem­\nble-t-il, de traduire en français les autres petits chefs-d'œuvre\ndescriptifs qui se trouvent dans ce volume, tels que Het Meezen­\nnestje (1), Hoort (2), Hei da, lieve dreupel water (3), Hoor, 't is de\nwind (4), etc., que je signale aux lecteurs flamands qui auraient\nencore des doutes sur le caractère mélodieux de leur langue.\nC'est de la musique pure. .\n\n\n                     Van de Wilgen == Les Saules\n\n\n  Que de fois j'ai déchiré un feuillet de mon album — éparpillant les mor­\nceaux sur la Mandel sinueuse !\n  Que de fois, là-bas, assis sur le banc, au fond du jardin — j'ai soupiré en\nsongeant à vous, ô saules luisants !\n  Mais qui donc est capable de sculpter ton image, ô noble nature — et vous,\nsaules au brillant feuillage — qui est à même de vous reproduire par le pin­\nceau?\n\n\n   (1) Le nid de mésanges. (2) Ecoutez! (3) Hé ! charmante goutte d'eau! (4) Ecoutez!\nc'est le vent.\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2591, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                621\n\n\n   Là-bas, au bout de la prairie immense, là-bas tout au fond — qui sculptera,\nvotre image, oh I mes saules étincelants ?\n   Hélas ! il vient, celui qui compte et suppute : à quel prix sa main va vous\nlivrer.\n   Le voilà! — ô mes saules, baissez la tête, cachez le tronc : — ils arrivent,\nils sont là !\n   Ils s'asseient I Déjà ils aiguisent l'acier sur la pierre — et la pierre sur\nl'acier, j'entends des grincements.\n   O terre, toi, la mère de tout ce qui vit — tu enfantas et nourris les saules :\n   Ils se cramponnent si fort et si tendrement à toi, mère ! — ah ! devront-ils,\ndevront-ils céder, arrachés de tes entrailles ?\n   Que de fois j'ai déchiré un feuillet de mon album ! — et soupiré à votre\nsujet, ô saules luisants !\n   Nobles saules d'antan, vous étiez encore debout alors — maintenant vous\ngisez abattus !\n   Que de fois je vous contemplai le matin, — à la pointe du jour naissant.\n   Un bandeau bleuâtre, semblable à l'auréole qui ceint la tête des anges,\nceignait votre front d'argent.\n   Le soleil surgissait et défaisait le bandeau — qui se fondait dans l'azur du\nciel.\n    Et, resplendissants, vous vous projetiez dans la lumière — debout, dans\nla plénitude de votre beauté simple.\n   C'est ainsi que souleva la pierre du tombeau, Celui qui créa le matin et le\njour, le ciel et la terre.\n   Ainsi, mon âme! briseras-tu un jour tes liens pour t'en voler sur tes propres\n ailes.\n    Que de fois j'ai déchiré un feuillet de mon album — en éparpillant les\ndébris sur les bords de la Mandel plaintive !\n    O nobles saules vous étiez là, naguère — secouant au matin votre robe, qui\nbruissait, en s'agitant, comme de l'argent et de l'or — et dont les plis étaient\nremplis d'oiseaux chantants et tapageurs.\n   Et le soleil matinal la transperçait de ses dards — y traçant mille sentiers\ncoloriés,\n   aux teintes sombres et ténébreuses, obscures et vertes — ruisselants de\ncouleurs indéfinissables,\n   où dominaient le rouge écarlate le blanc éblouissant, — le pourpre bleuâtre\net chatoyant ;\n   où brillaient des étoiles, des escarboucles, des pierreries somptueuses —\nqui tombaient et choiaient dans l'eau avec un tintement d'argent.\n   Ainsi vous étiez là debout naguère, saules vénérables — magnifiquement\nbeaux au brillant soleil du matin,\n   appuyés l'un sur l'autre comme deux amis ; le bras sur le col et le col au\nbras,\n   formant une voûte gigantesque, — comme celle d'une église qui serait\nbâtie sur l'eau,\n    sur l'eau qui passait entre vous deux — et s'enfuyait, lente et rieuse.\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1737, "texte": "622                             DURENDAL\n\n\n  J'ai maintes fois déchiré un feuillet de mon album — et en ai éparpillé les\ndébris sur la Mandel sinueuse.\n  Cette fois je conserve un billet dans mon album — signé : « Une feuille des\nSaules \".\n\n   Il y a quelque chose de l'enthousiasme mystique d'un saint\nFrançois — dont Gezelle traduisit le Cantique au Soleil — dans\nla pièce suivante :\n\n\nEen bonke keerzen, kind-Enfant ! une poignée de cerises!\n\n\n                    Enfant, une poignée de cerises !\n                    Une poignée de cerises, mon enfant !\n                        épanouies dans l'éclat\n                        et la lumière d'or\n                                de l'été !\n                              Craquant de jus,\n                        pleines de sève douce,\n                           et acidulée,\n                        de sève juteuse,\n                           et délicieuse.\n                  Elles brillaient sur la branche,\n                           et semblaient dire :\n                        « cueillez-nous,       cueillez-nous,\n                                cueillez-nous,\n                   cueillez, étanchez votre soif,\n                  nous sommes mûres et belles! »\n                     Elles pendaient un peu penchées,\n                                se balançant\n                                   dans le vent,\n                                le vent tiède\n                                   de l'été.\n                        « Cueillez-nous,        cueillez-nous,\n                                cueillez-nous !\n                     Criaient-elles et je les cueillis\n                        et elles pesaient si lourdes :\n         elles étaient lourdes de la bénédiction du Seigneur'.\n"}, {"page_pdf": 728, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1372, "texte": "             GUIDO GEZELLE                      623\n\nPrenez et remerciez Celui\n         qui les a faites,\n      qui les fit germer.\n    Dites-lui merci, merci,\n               Merci !\n      Regardez le Ciel,\n         c'est là qu'il est,\n            Il est là,\n                Dieu !\n           Levez les yeux,\n              comme l oiseau\n                qui boit\n      et lève sa petite tête\n                 innocente.\n         Dites-Lui merci, merci,\n                    Merci!\nSoyez fidèle comme le pauvre animal\nfidèle comme la floraison et les fruits,\n      fidèle comme la petite fleur,\n                 fidèle comme\nl'humble poussière qu'on foule aux pieds.\n               Remerciez-le!\n     Oh! jouissez, c'est si doux, si doux\n               de jouir d'un fruit\n                       mûr,\n      et de sentir monter au cœur\n         la joie et la gratitude!\nApprenez le langage que parlent\n   des milliers de bouches qui toujours\n         crient : « Grâces au Seigneur,\n                       Merci !\n               Merci pour la vie,\n            merci pour la lumière,\n   merci pour la lumière et la vie,\n     merci pour l'air et la lumière,\n            et pour la vue et l'ouïe\n                 et pour tout!\n               Grâces au Seigneur! »\n      Enfant! une poignée de cerises,\n      une poignée de soleil...!     dites-Lui\n                       Merci !\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2731, "texte": "624                                DURENDAL\n\n\n   J'ai toujours beaucoup admiré une autre pièce de ce recueil\npour la vigueur bien germaine, la belle allure et la chaude cor­\ndialité qu'elle affirme. Elle fut dédiée à Hugo Verriest, l'élève et\nl'ami de Gezelle, sans doute pour honorer sa jeune Majesté de\nRoi des patineurs. Elle a pour titre :\n\n\n           't Edele Spel der vlugge Schaverdijnders :\n              Le Noble Jeu des agiles Patineurs :\n\n\nEau qui fus faite par Dieu — au premier des jours; — eau qui fus divisée, —\nau jour de la création de la terre et des eaux; — puissant élément des eaux,\n— aide et consolation de tout être humain, — tu as nourri la terre, tu lui\ndonnes à boire, — comme une mère fait pour son enfant; — tu as abrité le\npoisson, — tu as porté le cygne, — nacelle étincelante ! noble cygne!—Reine\nnageuse des eaux ! — tu as coulé des mains du prêtre, — sur le front des\nnations — puissant élément du Baptême ; — tu as tinté en tombant dans le\nvase sacré — coupe d'or des mystères : — que ce soit fini... et ce sera assez!\n— Couches-toi maintenant et dors, tombe, repose un lantinet ! — Et vous,\npoisspns, restez là et cachez-vous — à cause du froid qui peut vous nuire : —\ndormez, promeneurs aux nageoires rapides ! — Oiseaux que la main du Sei­\ngneur — fit pour vous promener sur l'air — et vous qui, vous reposant sur\nles eaux, — avec vos doigts rassemblés en nageoires, — savez naviguer et\nnous l'avez appris, — envolez-vous, oiseaux ailés, vite, allez — chercher\nvotre nourriture dans d'autres régions : — l'eau est couchée, elle dort, elle som­\nmeille. — Et elle gît paralysée et immobile — dans son sommeil profond, —\naucun bruit ne saurait la réveiller, — aucun chariot, passant sur elle, —\naucun sabot de cheval sonnant l'acier — ne saurait plus émouvoir l'eau\nendormie : — l'eau s'est couchée, elle repose et fait une courte sieste. —\nViens ! jeunesse, radieuse jeunesse, — toi... tu ne reposes, ni ne dors : — eh!\nfoin des voiles, des pieux et des crochets I — Frottons et faisons briller le\nfer agile — aiguisons-le avec la lime et vissons-le — au pied rapide I — Voilà\nqui te va bien! — Viens! les canards sont partis, — viens ! aucun poisson ne\nmontre plus la tête, — il fait trop froid ; mais toi, jeune homme, — tu braves\nle froid ; — il ne fait pas froid là où bat une poitrine flamande ! — Sus donc.\nAiguisons l'acier; âpre est la — morsure du vent, mais plus âpre — le travail\nvivant qui brûle en toi — la noble ambition de ta jeunesse — la flamme de ton\norgueil viril. —Volez ! vents agiles du Nord, — passez en ronflant sur la\nglace, — mordez-la avec un âpre sifflement, car — le jeune homme se rue sur\nvos pas ; — vents du Nord, vous êtes vaincus ! — Voyez-vous là-bas ce nuage\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3096, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                 625\n\n\nhivernal — flamboyant comme la flamme d'incendie? — Ainsi passe sur la\nglace — l'agile jeunesse; — les voyez-vous, au ciel, — ces longues théories\nd'oiseaux étrangers, — pareils à de petits points ou plus petits encore, — les\nvoyez-vous tracer des lettres — sur le dôme du ciel, — volant toujours, à une\nhauteur incommensurable, — et dans les lointains infinis, se hâtant vers le\nSud ? — Ainsi vole le patineur — le rapide patineur. — Lorsque les vents de\ntempête — bouleversent tout dans l'atmosphère — et que les lourdes nuées\nvolent — les cloches se plaignent, — la cloche d'alarme gémit, geint et crie\n« au malheur », — tandis que les paroles, encore à la bouche, — retentissent\nà cent pas plus loin, — avant qu'on puisse penser : que disais-je ? — Aussi\nrapides et encore plus rapides — sont ceux qui patinent — les agiles pati­\nneurs. — La main dans la main, mes amis, regardez — cette branche légère\nà peu près effeuillée, — il ne reste plus qu'une feuille, la toute dernière —\nde l'été, qui l'avait faite toute verdoyante; — fixez des yeux la brin­\ndille que je porte en mains devant vous, — c'est la palme du combat : qui\nviendra la chercher, — qui me l'arrachera de la main ? — A lui je donnerai la\nbrindille, palme de victoire — et je crierai « hourrah !» à ce vaillant, — à\ncelui dont le poing ailé est capable — d'arracher cette brindille de ma main :\n— qu'il soit roi et maître ! — qu'il soit le premier patineur ! — celui qui, pati­\nnant avec ou devant moi — arrachera la branche de ma main. — Qu'il soit\nroi, qu'il soit empereur — violent comme la tempête — âpre comme les brises\ndu Nord — celui qui, sur son soulier glissant d'acier, — patinant à côté de\nmoi ou devant, — abordant à terre avec ou avant moi — touchera la brindille\nque je tiens dans cette main! — Et, à la chute du soir, — il s'àsseira et se\nreposera — roi des patineurs — dans le fauteuil, près du foyer, — où notre\nmaître et seigneur l'ancêtre — que Dieu ait son âme! — était assis autrefois, se\nreposant et faisant sa sieste — près du feu, au temps d'hiver — lorsque la\nbûche de Noël brûlait encore dans l'âtre, — lorsque nous, enfants, étions\npetits — et ne savions encore rien du noble jeu — des agiles patineurs.\n\n\n                                       * *\n\n   Guido Gezelle n'était pas seulement un grand poète, c'était\naussi un saint prêtre. Je n'ai pas connu de prêtre qui m'ai donné\nplus que lui, chaque fois que j'eus l'honneur de l'approcher,\ncette impression que je me trouvais en présence d'un prêtre\nsaint. Or les saints ont la haine du mal, la passion de la\npureté, de l'innocence, de la simplicité. Cet homme de génie,\nsavant en toute science divine et humaine, était d'une simplicité\nenfantine. Et il aimait par-dessus tout les enfants, les animaux,\nles arbres et les fleurs. Tout ce qui était simple, vrai, non\nentamé par le vice, tout ce qui était resté intègre et virginal, tel\nqu'il était sorti des mains du Créateur, tout ce qui faisait sim­\nplement son devoir et allait droit au but fixé par Dieu, fût-ce\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2142, "texte": " 626                              DURENDAL\n\n\n\ninconsciemment, excitait l'enthousiasme de ce grand enfant.\nQue de choses délicieuses n'a-t-il pas écrites sur les enfants, sur\nles oiseaux, sur les fleurs!\n   Citons deux poésies du recueil qui nous occupe; parmi tant\net tant d'autres, germées de la même pensée-maîtresse ; et toutes\négalement ravissantes :\n\n\n   Schuldeloos blommeke lief! Chère fleurette innocente!\n\n\n   Innocente et chère fleurette — que je rencontre sur mon chemin, — laisse-\nmoi donc un instant, —- un tout petit instant, m'arrêter près de toi !\n   Chère fleurette innocente — est-ce que jamais homme osera te fouler aux\npieds, toi, que Dieu lui-même a pensée — créée et faite ?\n   Il fut ton Créateur, Il pensa — Il arrangea tes petites feuilles, Il tissa —\ncette couronne brillante autour de ta tête — Il te fit, ma bien-aimée fleurette.\n   Il prit un peu de la lumière du soleil — un de ses éblouissants rayons, —\nqui se fondit en toi — et colora ta bouche souriante.\n   Il te donna le miel liquide — que fleurent tes lèvres odorantes — réjouissant\nquiconque-s'approche de toi: — ou fût-ce un autre que Lui?\n   Dieu! comme la plus petite chose — est l'œuvre infinie de tes mains, —\nDieu! comme la moindre chose — est donc admirable, pour qui te connaît !\n   Chère fleurette innocente — de tout le temps que tu pus être fleur — il n'y\neut pas un instant, aucun — que Dieu ne t'aimât !\n   Seule peut déplaire à ce Dieu — qui aime tout — l'humanité, qu'il aime plus\n— que tout ce qu'il aima.\n   Te cueillant elle te dit : « Sers-moi! — fleur magnifique... » tu te fanas —\net, morte sur sa tête coupable — tu ne la servis pas.\n   Chère fleurette innocente— que je rencontre sur mon chemin — laisse-moi\nun instant — encore... laisse-moi m'arrêter un instant près de toi.\n\n\n                Blijde Kinderen. Joyeux Enfants.\n\n\n  Joyeux enfants I — fleur de la vie — eh ! petite Eglise du Christ ! trois fois\nvous devez — vous appeler bienheureux — vous qui êtes sans pêchés et sans\nsoucis !\n  Joyeux enfants ! — vous me faites songer — non pas à un Dieu ulcéré — ni\nà un Dieu — crucifié — ni à un Dieu rayonnant sur le Thabor, —\n"}, {"page_pdf": 732, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1713, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                627\n\n\n   Mais au Dieu qui, — dans la crèche — fut couché, enfant, comme vous,\nravissant — près de Marie — près de saint Joseph — près de l'âne et du\nbœuf.\n   Courez maintenant et jouez, — joyeux enfants,— et ne vous arrêtez — pas,\nparce que je suis — haut et grand et — au-dessus de vous : — allez donc, et\njouez, enfants... allez.\n   J'ai, il est vrai, un — front plus ridé — mais il fut joyeux et lisse jadis —\noh ! pût-il — encore être maintenant — comme le vôtre — enfantelets !\n   J'ai des feuilles — j'ai des fleurs — j'ai ma main pleine de fruits, — où...\noù... — tant d'épines étaient devant pour me piquer — lorsque je les ras­\nsemblai !\n   Allez et jouez, et — ne m'enviez pasde savoir — ah ! trop bien — ce que\nc'est — que ne pas aimer le Seigneur de toutes choses — comme vous l'aimez !\n   Allez et jouez — ils vont venir ceux — qui voudront vous apprendre —\nque ce doit être un autre — que le vrai — qui est Dieu de vos cœurs;\n   qu'en dehors de — votre monde — monde de fleurs et de plantes, où vous\ncourez maintenant — en jouant et en chantant, — il y a un autre monde qui\nveille ;\n   un autre monde, — une autre vie — que celle qui est la vôtre maintenant :\n aimer Dieu — votre père, votre mère — et votre jeu.\n   La vie, c'est — vous aimer vous-mêmes — avant tout et par-dessus tout, —\n puis, donner tout à vous-mêmes — et ne vous donner vous-mêmes... à\n aucun !\n   Joyeux enfants, — fleur de la vie, — petite Eglise du Chiist, ah! —\n puissiez-vous toujours — rester des enfants — et puissé-je, moi, être —un des\n vôtres!... Hélas!\n\n                                                         AUGUSTE CUPPENS.\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 628, "page_fin": 629, "titre_corps": "Laissons entrer la Nuit !", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Laissons entrer la Nuit", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 733, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1088, "texte": "Laissons entrer la Nuit !\n\n\nRegarde : pâle et belle en sa robe de deuil,\nLa nuit silencieuse est debout sur le seuil.\n\nOh! laissons dans la chambre entrer la Nuit divine!\nNe te voir qu'à demi m'est doux: je te devine,\nDerrière le rideau léger du soir obscur,\nComme un ange au travers d'un nuage          d'azur.\nMalgré l'ombre croissante, un rayonnement        vague\nFrémit encor sous tes cils d'or et sur ta bague :\nDans le lait de sa perle et dans l'eau de tes yeux\nLa lumière exilée attarde ses adieux,\nEt mon amour se guide à ces lueurs       dernières\nPour caresser tes doigts et baiser tes paupières...\nLaissons la tendre Nuit se reposer chez nous !\n\nTu m'as pris, comme un frêle enfant, sur tes genoux.\nO langueur! j'ai blotti ma tête à la renverse\nContre ta chère épaule, et mon rêve se berce\nAux soupirs longs et doux qui vont la soulevant :\nTel dort un paresseux navire, que le vent\nBalance avec lenteur en un golfe paisible...\nDans ta poitrine, ainsi qu'un ramier invisible\nQui bat de l'aile et tremble au fond d'un nid  soyeux,\nJ'écoute palpiter ton cœur     mystérieux.\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 734, "texte": "                LAISSONS ENTRER LA NUIT!                   629\n\n\nLaissons entrer la Nuit, la Nuit discrète : il semble\nQue l'ombre rend meilleur le bonheur d'être ensemble !\nJe sens mieux, maintenant, à travers les parfums\nQui flottent sur ta gorge et sur tes cheveux    bruns,\nEt sur ta robe noire encor toute embaumée\nDes suaves odeurs de la tonnelle aimée,\nToute ton âme en fleur s'exhaler dans le soir...\n\nVois : debout sur le seuil, la Nuit voudrait s'asseoir\nEntre nous, resserrer nos deux cœurs dans sa trame,\nEt confondre en rêvant son âme avec notre âme.\n\nLaissons la Nuit pensive et pleine de douceur\nS'asseoir à nos côtés comme une grande sœur!\n\n                                                FRANZ ANSEL.\n\n\nOctobre 1896.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 630, "page_fin": 634, "titre_corps": "Madame Campan", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Comtesse Ed. de Liedekerke", "ancre_debut": "Madame Campan", "ancre_fin": "ED DE LIEDEKERKE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 735, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1875, "texte": "Madame Campan\n\n\n                   DES grâces légères du XVIIIe siècle, nous voici transportés\n                      dans un milieu austère, plus apte à développer la vocation\n                      d'éducatrice, milieu honnête et chrétien, qui favorisera\n                      l'éclosion de l'esprit de devoir et d'abnégation.\n                         Mme Campan fut l'institutrice consciencieuse, vertueuse\n                      et convaincue que l'on admire, qui impose l'estime, qui\n                      inspire la confiance. L'étude de son caractère suggère à\n                      M. Chabaud un parallèle très juste entre elle et ses devan­\n                      cières : u Pour être moins originale et moins puissante que\ncelle de Mme de Maintenon, moins brillante que celle de Mme de Genlis,\nl'influence de Mme Campan sur l'éducation de la femme ne manque pas\nd'intérêt et sollicite l'attention, autant par la précision et la netteté du plan,\nla suite et l'enchaînement des idées, que par la consciencieuse honnêteté du\nbut poursuivi. »\n    « Pour Mme de Maintenon, l'enseignement avait été presque un sacerdoce;\npour Mme de Genlis, il était un entraînement, une gymnastique de l'esprit,\nnous aurions dit un sport, si le mot avait passé la Manche de son vivant; pour\nMme Campan il fut un métier et une carrière. »\n    « Esprit cultivé, laborieux et judicieux; cœur chaud, fidèle et dévoué; carac­\ntère droit, sûr, affable; douée de plus de facilité et d'ingéniosité que d'origi­\nnalité et de puissance, scrupuleuse observatrice de toutes les règles, bonne\ncatholique, tendre mère et admirable institutrice, Mme Campan, si on écarte\nde sa mémoire les calomnies odieuses qui ont empoisonné la fin de sa vie,\n\n\n   (1) Fin de l'article sur Les Précurseurs du féminisme : Mme de Maintenon, Mme de Gen­\nlis et Mme Campan, par L. CHABAUD (Paris, Pion).\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3417, "texte": "                               MADAME CAMPAN                                  63l\n\n laissera dans l'histoire de son temps la trace discrète d'une personne honnête,\n loyale et courageuse, qui, dévoué corps et âme à la tâche délicate de restau­\n rer en France l'éducation des femmes, s'en acquitta de façon à mériter la\n reconnaissance publique. »\n    Mme Campan, née en 1752, reçut une éducation très soignée. Elle se dis­\ntingua très jeune par des dons exceptionnels et une aptitude remarquable\npour les langues étrangères. Son talent pour la lecture la fit admettre à la\nplacé de lectrice de Mesdames (filles de Louis XV). Ce fut à Versailles qu'elle\népousa M. Campan, dont le père était secrétaire du cabinet de la Reine. Le\n Roi lui donna une dot de 5,000 livres de rentes et elle devint femme de\nchambre de M me la Dauphine tout en continuant son office auprès de\n Mesdames.\n    Mme Campan donna au Roi, le 10 août, les preuves d'un courage et d'une\nfidélité remarquable. Laissons la parole à M. Chabaud : « ... les événements\nse sont précipités, la funeste journée du 10 août a éclairé l'arrestation des per­\nsonnes royales et le massacre de l'infortunée princesse de Lamballe. Le Roi a\nconfié à M me Campan un portefeuille rempli de papiers, dont elle connaît\nl'importance et qu'il l'a chargée de remettre à un homme sûr pour les sauver.\nElle va avoir besoin de toute son énergie, de toute sa présence d'esprit pour\nremplir cette mission de confiance. Elle est suspecte, sa maison vient d'être\nincendiée ; elle s'est réfugiée dans celle de sa sœur, Mme Auguié. Au moment\noù on vient l'avertir que cinquante hommes se dirigent sur la maison pour la\ncerner, le maître d'hôtel du Roi, Gougenod, receveur général de la régie,\nentre dans la pièce où elle était et de la houppelande dont il s'était couvert,\ntire le portefeuille du Roi, en lui disant : « J'ai rempli ma tâche »; et il veut\nsortir. Elle le supplie de rester, de l'aider à sauver les précieux papiers. Il\nconsent. N'ayant pas la clef du portefeuille, on l'ouvre avec des ciseaux; on\nprend à la hâte connaissance des papiers, on met de côté une pièce, signalée\npair la Reine comme pouvant être utile au Roi dans son procès. «C'est le pro­\ncès-verbal, signé de tous les ministres, de la délibération où Louis XVI avait\ndonné.uu avis contraire à la déclaration de guerre ». Gougenod consent â\nreprendre le portefeuille et à brûler les papiers dans un endroit sûr. Dans\nl'après-midi, l'alerté étant passée, il revient apportant un état des papiers\ndétruits et le procès-verbal qui doit sauverleRoi et qu'elle s'empresse de por­\nter à son avocat, M. de Malesherbes, qui, d'ailleurs, ne crut pas devoir en faire\nusage pour sa défense. »\n   Mme Campan demanda à partager la captivité de la Reine.Pétion ne répon­\ndit jamais à ses continuelles sollicitations. Elle ne put entrer au Temple.\nDénqncée. poursuivie et menacée par la vengeance de Robespierre, elle\nquitte Paris, avec ses nièces, et choisissant la carrière à laquelle elle se sent\nle plus apte, elle ouvre à Coubertin la maison de Saint-Germain, où elle\nélèvera des jeunes filles.\n   Le succès couronna les efforts de la directrice, dont le caractère et l'intelli­\ngence donnaient toutes garanties. Les meilleures familles furent représentées\ndans ce pensionnat. Mme de Beauharnais y mit sa fille Hortense et sa nièce\nEmilie, et c'est là que Napoléon I er , qui cherchait, une surintendante pour la\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3430, "texte": "632                               DURENDAL\n\n\nmaison d'Ecouen qu'il venait de fonder, vint la choisir. Appelée à cette haute\nmission Mmc Campan rêve non seulement d'imiter Mme de Maintenon, mais\nde la surpasser et elle ne cache pas son ambition. M. Chabaud étudie le\nsystème qu'elle applique à cet établissement impérial. Il nous en donne le\nmot -. c'est la préoccupationdeformer des mires. Dans son programme d'éducation\non voit se dérouler toutes les pensées qui mèneront à ce but. Il prend l'enfant\nà la mamelle, lui apprend à cinq ans la lecture et l'écriture. Dès la troisième\nannée il s'occupe du devoir de la prière qui, de sept à douze ans, devra être\néclairé par l'étude de l'histoire sainte. La géographie, la diction, la gram­\nmaire, le calcul sont déjà soigneusement enseignés. On développera chez les\njeunes filles le goût des ouvrages manuels, surtout de ceux qui sont utiles.\nElles seront initiées à la charité et aux notions d'économie. L'étude de\nl'Evangile les fortifiera dans la pratique de la religion. Aux jeunes filles\narrivées à la treizième année on défendra la lecture des romans. « Les meilleurs\nne valent rien à cet âge. » Pour les jeunes filles de dix-huit ans il faut être\nplus prudent encore. Les livres et les conversations romanesques doivent être\névités; les représentations théâtrales sont interdites ; en un mot, tout ce qui\npeut exalter l'imagination est défendu très sagement.\n   Mme Campan peut être fière d'un système dont Mme Carette fait un éloge\nqui a une valeur sérieuse : « Au milieu du désordre de la société renaissante\ndu commencement du siècle, c'était un titre de distinction pour une jeune\nfemme, de pouvoir se dire l'élève de Mme Campan. »\n   Cette femme éminemment observatrice, préfère les pensions de jour aux\ninternats. Elle anticipe ainsi sur les tendances actuelles qui s'affirment de plus\nen plus pour l'éducation de la famille. Elle recommande avec instance l'ordre,\nla discipline, l'exactitude, la propreté. Rien n'échappe à son esprit aussi sage\nque pratique. Nous remarquons aussi que la messe quotidienne est inscrite au\nrèglement.\n   Ses moyens d'action sont l'émulation et, comme châtiment exceptionnel,\nl'humiliation publique. Elle rejette les peines corporelles. La délation lui est\nodieuse. A ce propos nous citerons un passage charmant, tiré de l'ouvrage\nintitulé : Lettres de deux amies d'Ecouen. « La dame institutrice allait se plaindre\nà Mme la directrice ; mais l'esprit de corps nous empêchait de dénoncer la\ncoupable. Mme la directrice approuve cette coutume de ne pas se trahir entre\ncompagnes, et dernièrement elle nous disait : N'imitez pas le mal mesdemoi­\nselles ; mais ne le dénoncez pas. Assez d'yeux clairvoyants brillent sur vous et\nle découvriront. La délation entre camarades est un vice et les délateurs sont\nvoués au mépris de la société. »\n   La chute de l'Empire entraîna la ruine de la maison d'Ecouen, et\nMme Campan, rentrée dans la vie privée avec une fortune modeste, trouva\nencore le loisir d'écrire. Elle composa un grand traité d'éducation et un\nvolume pratique destiné à l'éducation élémentaire, c'est-à-dire à celle qui\nconviendrait le mieux aux jeunes filles des classes pauvres. Elle donne\nd'excellents conseils, parle de la religion, de l'amour de la famille, du travail,\nde la sensibilité dans des termes clairs et heureux. Citons le paragraphe sur\nle respect de la propriété : « Votre maman vous a donné un déshabillé neuf et\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3409, "texte": "                              MADAME CAMPAN                                  633\n\nun bonnet pour le jour de votre première communion, il est à vous. Vous\navez acheté un fichu, avec un écu de trois francs que vous aviez gagné à ourler\ndes serviettes, le fichu est à vous. Mais les cerises qui sont sur les cerisiers de\nmon verger, que vous traversez tous les jours, ne sont pas à vous. »\n   « Il est essentiel que vous sachiez la valeur des choses qui se mangent :\nDeux pommes cuites valent deux liards ; une livre de cerises vaut deux sous ;\nune livre de raisins vaut deux sous; un petit pain d'épice vaut six sous. »\n   « Quoi ! vous respecteriez deux liards, deux sous, six sous, qui se trouve­\nront à votre portée chez votre mère ou chez vos voisins, et vous croiriez ne\nrien dérober en prenant une pomme cuite, une livre de cerises, un petit pain\nd'épice? C'est une funeste erreur qui a souvent ouvert la carrière du vice. »\n   Quelques livres, vrais petits traités de morale en action, accompagnaient\nce premier volume. Ces œuvres respirent toutes la vertu, l'honnêteté, la sim­\nplicité. Mme Campan écrivit beaucoup de pièces pour le théâtre, mais elles se\ndistinguent plutôt par leur morale impeccable que par l'intérêt qu'elles pré­\nsentent. Ce qui est assez remarquable, c'est qu'après avoir fait représenter à\nSaint-Germain Esther, quelques comédies de M me de Genlis et les siennes, elle\narrive à la même conclusion que Mme de Maintenon, ainsi qu'on le verra\ndans ce passage : « Ces représentations chez moi furent hautement blâmées,\net je trouvai que l'intervalle d'un siècle ramenait la même opposition\nqu'avait éprouvée Mme de Maintenon pour les exercices dramatiques dans son\nroyal établissement. »\n    « Une maison particulière ne devait pas lutter contre l'opposition du\ngrand nombre. Je supprimai donc cet usage cinq ans avant d'avoir quitté\nSaint-Germain, et je crois très convenable d'interdire aux écoles toute repré­\nsentation théâtrale. »\n    Mme Campan finit assez tristement sa vie. Les Bourbons ne lui confièrent\n pas la direction de la seconde maison de la Légion d'honneur. On avait\noublié son dévouement à Louis XVI et sa longue fidélité à Marie-Antoinette\n Renonçant à toute ambition, elle se retira à Nantes auprès d'une de ses\nanciennes élèves qui avait épousé le docteur Maigne, médecin des hôpitaux\nde cette ville. Elle y vivait dans une véritable aisance, mais ce repos si\n mérité fut cruellement troublé par la mort de son fils et ce fut la fin. Elle\nlui survécut peu et mourut pieusement, entièrement résigné, et entre les\n mains de la Providence.\n    Nous emprunterons à M. Chabaud les lignes qui termineront ce travail\n parce qu'elles rendent justice au beau caractère de cette honnête femme :\n « Tout être humain possède une qualité maîtresse : c'est ce que Charles Fou­\n rier appelle la dominante passionnelle. La dominante de Mme Campan était la\n bonté, la qualité la plus enviable chez une femme qui a voué sa vie à la\n direction de l'enfance. Mme Campan n'était pas seulement bonne, elle étai\n excellente. Aussi eut-elle beaucoup d'amis et encore plus d'amies. »\n    L'intérêt du livre de M. Chabaud se trouve non seulement dans les faits,\n dans le charme de la narration, mais encore et surtout dans la comparaison\n que le lecteur établit entre les trois précurseurs du féminisme. On eut voulu\n connaître M™ de Maintenon, rencontrer Mme de Genlis et être l'amie de\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 559, "texte": "634                            DURENDAL\n\n\nMme Campan. Le mérite de cet attachant volume est de dissiper en une cer­\ntaine mesure les préjugés qui enveloppaient ces femmes remarquables. Il les\nrend intéressantes alors même qu'il ne peut pas les faire toutes respecter.\nNous conseillons donc aux personnes sérieuses, comme à celles qui ne cher­\nchent qu'une lecture amusante, cet ouvrage si agréable, malgré les études\npédagogiques qu'annonce le titre et qu'il réalise sans pédantisme.\n\n\n                                               Ctesse ED. DE LIEDEKERKE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 635, "page_fin": 635, "titre_corps": "La Dernière Conquête", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "La Dernière Conquête", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 740, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1467, "texte": "La Dernière Conquête\n\n                        I.\n\nLe manoir merveilleux depuis longtemps      fermé,\nSur le dernier plateau de la montagne sainte\nEtage les remparts de sa quadruple     enceinte\nOù veillent des lions au regard   enflammé.\n\nDéfiant l'infini de sa masse éclatante,\nIl drape des rameaux touffus du lierre noir\nSes murs où le soleil suspend, de l'aube au soir,\nUn lourd manteau d'or vif ou de pourpre     brûlante.\n\nDroits, au faîte des tours, s'érigent des condors;\nLe griffon héraldique et gardien des trésors\nRecouvre le donjon de ses immenses ailes.\n\nEt devant le portail, en plein granit sculpté,\nS'allonge, indifférent à ces choses mortelles,\nLe Sphinx mystérieux, — semblable à ta beauté.\n\n                        II.\n\nSaignant sous l'éperon qui lui meurtrit la chair,\nSe cabrant et ruant de terreur, blanc d'écume,\nDevant l'allier manoir que le couchant allume\nL'étalon révolté hennit vers le ciel clair.\n\nEt moi, saisi d'un long et chaud frisson de gloire,\nÉcoutant mon sang battre, et d'un seul cri jeté,\nJ'ai salué le burg où mon pennon planté\n Va dire à tout jamais mon nom et ma victoire.\n\nMes flèches ont troué la gorge des lions\nEt rejoint dans leur vol les grands   alérions,\nLe griffon gît, percé par le glaive  intrépide;\n\nMais sous un dur regard soudainement      dardé\nDe ses yeux, dévoilant l'horreur du palais vide,\nAux pieds de l'impassible Sphinx, je suis tombé!\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 636, "page_fin": 640, "titre_corps": "I Fioretti : Doctrines et dits notables de frère Égide", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 741, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1935, "texte": "I FIORETTI\n                                      (Suite)\n\n\n\n\nICI COMMENCENT LES CHAPITRES DE CERTAINES\nDOCTRINES ET DITS NOTABLES DE FRÈRE ÉGIDE\n\n                I. — CHAPITRE DES VICES ET DES VERTUS\n\n\n\n\nL\n           A grâce de Dieu et les vertus sont la voie et les degrés pour monter\n             au ciel; mais les vices et les péchés sont la voie et les degrés pour\n            descendre dans le profond de l'enfer. Les vices et les péchés sont\n            un poison et un venin mortel; mais les vertus et les bonnes œuvres\nsont une thériaque médicinale. Une grâce conduit et en tire une autre après\nelle; un vice entraîne l'autre. La grâce ne désire pas être louée; et le vice ne\npeut souffrir d'être méprisé. Dans l'humilité, l'esprit est dans la quiétude et le\nrepos; la patience est sa fille. Et la sainte pureté du cœur voit Dieu, mais\nla vraie dévotion le goûte. Si tu aimes, tu seras aimé. Si tu sers, tu seras\nservi. Si tu crains, tu seras craint. Si tu te comportes bien envers les autres, il\nconvient que les autres se comportent bien envers toi. Mais bienheureux est\ncelui qui aime vraiment, et ne désire pas être aimé. Bienheureux est celui\nqui sert et ne désire pas être servi. Bienheureux est celui qui craint et ne\ndésire pas être craint. Bienheureux est celui qui se comporte bien envers les\nautres et ne désire pas que les autres se comportent bien envers lui. Mais,\nparce que ces choses sont des choses très hautes et de grande perfection, les\ninsensés ne les peuvent connaître et goûter.\n   Trois choses sont infiniment hautes et utiles, lesquelles, celui qui les aurait\nacquises ne pourrait jamais faillir. La première est si tu soutiens volontiers,\navec allégresse, toute tribulation qui t'advient pour l'amour de Jésus-Christ. La\nseconde est si tu t'humilies chaque jour en toute chose que tu fais et en toute\nchose que tu vois. La troisième est que, fidèlement, et de tout ton cœur, tu aimes\n"}, {"page_pdf": 742, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3155, "texte": "                                  I FIORETTI                                 637\n\nce Bien suprême, invisible et céleste, qui ne se peut voir avec les yeux corpo­\nrels. Les choses, qui sont plus méprisées et plus décriées par les hommes\nmondains, sont vraiment plus acceptées\" et plus reçues de Dieu et de ses\nsaints ; et les choses qui sont plus aimées et plus honorées, et plaisent plus\naux hommes mondains, sont plus méprisées et décriées, et haïes de Dieu et\nde ses saints. Ce laid contraste provient dé l'ignorance et de la malice\nhumaines, parce que l'homme misérable aime plus ces choses qu'il devrait\navoir en haine, et a en haine ces choses qu'il devrait aimer.\n   Frère Egide demanda une fois à un autre frère, disant : --- « Dis-moi, très\ncher, as-tu une bonne âme? » Le frère répondit : — \" Je ne sais \", et alors, frère\nEgide dit : — « Mon frère, je veux que tu saches que la sainte contrition, et\nla sainte humilité, et la sainte charité, et la sainte dévotion, et la sainte joie\nfont l'âme bonne et bienheureuse. »\n\n\n\n                         II. — CHAPITRE DE LA FOI\n\n\n   Toutes ces choses que l'on peut penser dans son cœur, ou dire avec sa\nlangue, ou voir avec ses yeux, ou palper avec ses mains, toutes sont presque\nrien au regard et en comparaison de ces choses que l'on ne peut penser, ni\nvoir, ni toucher.\n   Tous les saints et tous les sages qui sont passés, et tous ceux qui viendront\naprès nous, qui parlèrent ou écrivirent, ou parleront et écriront de Dieu, ne\ndirent ni, jamais, ne pourront dire rien de Dieu qui ne soit comme un grain de\nmil au regard et en comparaison du ciel et de la terre, et encore mille millions\nde fois moins. Car toute l'Ecriture, qui parle de Dieu, en parle presque en\nbalbutiant, comme fait la mère qui balbutie avec son fils, lequel ne pour­\nrait comprendre ses paroles si elle parlait d'une autre façon.\n   Frère Egide dit une fois à un juge séculier : — « Crois-tu que les dons de\nDieu soient grands? » Le juge répondit : — « Je le crois. » Frère Egide lui\ndit : — « Je veux te montrer que tu ne crois pas sincèrement. » Et puis il\ndit : — « Que vaut ce que tu possèdes en ce monde ? » Le juge répondit :\n— « Peut-être mille lires. » Alors frère Egide dit : — « Donnerais-tu ce que\ntu possèdes pour dix mille lires ? » Le juge répondit avec empressement :\n— « Certes, je le donnerais volontiers ! » Et frère Egide dit : — « Il est certain\nque toutes les possessions de ce monde ne sont rien vis-à-vis des choses\ncélestes; donc, pourquoi ne donnes-tu pas ces tiennes possessions à Christ,\npour pouvoir acheter les célestes et les éternelles? » Alors le juge, sage de\nl'insensée science mondaine,' répondit à frère Egide, simple et pur : — « Dieu\nt'a rempli de la folie de la sagesse divine. Crois-tu, frère Egide, qu'il y ait\naucun homme qui agisse à un tel point d'accord avec ses croyances\nintimes?» Frère Egide répondit:— « Vois, très cher, une chose certaine\nest que tous les saints se sont étudiés à accomplir effectivement toutes les\nchoses qu'ils pouvaient et devaient connaître, selon la possibilité; et toutes\nces choses qu'ils ne pouvaient accomplir effectivement, ils les accomplissaient\n"}, {"page_pdf": 743, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3218, "texte": "638                                DURENDAL\n\n\ndans les saints désirs de leur volonté et de telle façon,'qu'à défaut de l'accom­\nplissement impossible, elles s'accomplissaient par le désir de l'âme et les\nsatisfaisaient. » Frère Egide dit encore : — « Si quelque homme se trouvait,\nqui aurait une foi parfaite, en peu de temps il viendrait à un état parfait, en\nlequel lui serait donnée pleine certitude de son salut. L'homme qui, avec une\nfoi ferme, attend cet éternel et suprême et très haut Bien, quel dommage ou\nquel mal lui pourrait faire quelque adversité temporelle en cette vie présente ?\nEt l'homme misérable, qui attend le mal éternel, quel bien lui pourra faire\nquelque prospérité et bien temporel en ce monde? Et, pourtant, quelque\npécheur que l'homme soit, il ne doit pas pour cela désespérer, tant qu'il vit,\nde l'infinie miséricorde de Dieu; car il n'est pas d'arbre dans le monde, si\népineux, ou tellement raboteux, ni tellement noueux, que les hommes ne\npuissent l'aplanir et le polir, et l'orner et le rendre beau ; et ainsi, il n'est nul\nhomme si inique, ni si pécheur en ce monde, que Dieu ne le convertisse et ne\nle doue de singulières grâces et de beaucoup de dons de vertu. »\n\n\n\n                 III. - CHAPITRE DE LA SAINTE HUMILITÉ\n\n\n   Personne ne peut parvenir à aucune connaissance de Dieu, sinon par la\nvertu de la sainte humilité; parce que le chemin direct pour s'élever est de\ns'abaisser. Tous les périls et les grandes chutes qui sont advenus en ce monde,\nne sont pas provenus d'une autre raison que de l'élévation de la tête, c'est-à-\ndire de l'esprit en superbe ; et cela se prouve par la chute du démon, qui fut\nchassé du ciel, et par la chute de notre premier père, c'est-à-dire Adam, qui fut\nchassé du Paradis à cause de l'élévation de la tête, c'est-à-dire pour sa déso­\nbéissance ; et encore par le Pharisien, duquel parle Christ dans l'Evangile, et\npar beaucoup d'autres exemples; et aussi par le contraire, c'est-à-dire que\ntous les grands biens qui jamais arrivèrent en ce monde sont tous provenus\nde l'abaissement de la tête, c'est-à-dire par l'humiliation de l'esprit, comme il\nse prouve par la bienheureuse et très humble Vierge Marie et par le publicain,\net par le saint larron de la croix et par beaucoup d'autres exemples de\nl'Ecriture. Et pour cela, il serait bon, si nous pouvions trouver quelque poids\ngrand et lourd, que nous puissions sans cesse nous le tenir attaché au col, afin\nque toujours il nous tire en bas, c'est-à-dire que toujours il nous fasse nous\nhumilier.\n   Un frère demanda à frère Egide : — « Dis-moi, père, de quelle façon nous\npourrions fuir cet orgueil? » Auquel frère Egide répondit : — a Mon frère,\npersuade-toi de ceci, que tu ne pourras jamais fuir la superbe si, d'abord, tu\nne poses la bouche où tu tiens les pieds; mais si tu considères bien les bien­\nfaits de Dieu, alors tu connaîtras bien que, par devoir, tu es tenu d'incliner\nla tête. Et, encore, si tu penses bien à tes défauts et aux nombreuses offenses\nque tu as faites à Dieu, tu auras raison de l'humilier en conséquence. Mais\nmalheur à ceux qui veulent être honorés à cause de leur malice. Un degré\nd'humilité est en celui qui connaît être nuisible lui-même à son propre bien.\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3250, "texte": "                                  I FIORETTI                                  639\n\nUn degré d'humilité est de rendre à autrui ce qui lui appartient, et non de se\nl'approprier à soi-même, c'est-à-dire que tout bien et toute vertu que l'homme\ntrouve en soi, il ne doit pas se les exproprier, mais seulement à Dieu, duquel\nprocède toute grâce, toute vertu et tout bien ; mais tout péché et passion de\nl'âme, ou quelque vice que l'homme trouve en soi, il doit se les approprier,\nconsidérant qu'ils procèdent de lui-même et de sa propre malice, et non\nd'autrui. Bienheureux cet homme qui se connaît et se répute vil devant\n Dieu et, aussi, devant les hommes. Bienheureux celui qui, toujours, se juge\n et se condamne lui-même et non autrui, parce qu'il ne sera pas con­\n damné par ce terrible et dernier jugement éternel. Bienheureux celui qui ira\n humblement sous le joug et l'obéissance et sous le jugement d'autrui, comme\n firent les saints apôtres avant qu'ils ne reçussent l'Esprit-Saint, et depuis. »\n Frère Egide dit encore : — « Celui qui veut acquérir et posséder parfaite\n paix et quiétude, il convient qu'il répute tout homme pour son supérieur, et\n il convient qu'il se trouve toujourrs sujet et inférieur de tous. Bienheureux cet\n homme qui ne veut, dans ses mœurs et dans son langage, être vu ni\n connu, sinon en cette disposition pure et en est ornement de simplicité dont\n  Dieu l'a orné. Bienheureux cet homme qui sait conserver et cacher les\n  révélations et les consolations divines parce qu'il n'est aucune chose\n  tellement secrète, que Dieu ne la révèle, quand il lui plaît. Si quelque\n  homme était le plus parfait et le plus saint homme du monde, et\n  se réputait et croyait être le plus misérable pécheur et le plus vil homme du\n  monde, en cela serait la vraie humilité. La sainte humilité ne sait discourir,\n  et la crainte bienheureuse de Dieu ne sait parler » Frère Egide dit : — « Il me\n  paraît que l'humilité soit semblable à la foudre, parce que, ainsi que la foudre\n  fait une déflagration terrible, en rompant, fracassant et brûlant ce qu'elle\n  atteint, et puis disparaît sans que rien s'en retrouve, semblablement l'humilité\n  frappe, et dissipe, et brûle, et consume toute malice, et tout vice, et tout péché,\n   et puis se trouve n'être rien en elle-même. Cet homme qui possède\n   l'humilité, par l'humilité trouve grâce auprès de Dieu et paix parfaite avec\n   le prochain. »\n\n\n\n              IV.— CHAPITRE DE LA SAINTE CRAINTE DE DIEU\n\n\n    Celui qui ne craint pas montre qu'il n'a rien à perdre. La sainte crainte de\n  Dieu ordonne, gouverne et soutient l'âme, et la fait venir en grâce. Si quel­\n  qu'un possède quelque grâce ou vertu divine, la sainte crainte est ce qui la\n  conserve. Et celui qui n'a pas encore acquis la vertu et la grâce, la sainte\n  crainte les lui fait acquérir. La sainte crainte de Dieu achemine à la grâce\n  divine, parce qu'elle fait bientôt parvenir l'âme où elle habite à la vertu\n  sainte et à la grâce divine. Toutes les créatures qui tombèrent jamais en péché,\n  n'y seraient jamais tombées, si elles avaient eu la sainte crainte de Dieu.\n  Mais ce saint don de la crainte n'est pas donné, sinon aux parfaits, parce que,\n  plus l'homme est parfait, plus il est craintif et humble.\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1784, "texte": "640                               DURENDAL\n\n\n   Bienheureux cet homme qui connaît être en une prison en ce monde et se\n rappelle toujours combien gravement il a offensé son Seigneur! L'homme\ndevrait toujours beaucoup craindre la superbe, qui le pousse et le fait choir\nde l'état de grâce dans lequel il est ; parce que l'homme ne peut jamais être en\nsûreté, étant parmi ses ennemis; et ses ennemis sont les illusions de ce misé­\nrable monde et notre propre chair, laquelle, avec les démons, est toujours\nennemie de l'âme. Il faut que l'homme ait plus grande crainte que sa propre\nmalice ne le vainque et le trompe, que d'aucun autre de ses ennemis. C'est une\nchose impossible que l'homme puisse monter et s'élever à aucune grâce ou\nvertu divine, ni persévérer en elles, sans la sainte crainte. Celui qui n'a\npas la crainte de Dieu, va en danger de périr et, davantage, d'être du tout\nperdu.\n   La crainte de Dieu fait obéir humblement l'homme et lui fait incliner la tête\nsous le joug de l'obéissance; et plus l'homme possède de crainte, plus il adore\nfervemment, et ce n'est pas un petit don, que celui de l'oraison, pour celui\nauquel il est donné. Les œuvres vertueuses des hommes, quelque grandes\nqu'elles me paraissent, ne sont pourtant point comptées, ni rémunérées selon\nnotre estimation, mais selon l'estimation et le bon plaisir de Dieu ; parce que\nDieu ne regarde pas à la quantité du travail, mais à la quantité de l'amour et\nde l'humilité ; et, pour cela, le plus sûr pour nous est de toujours aimer et\ncraindre avec humilité et de ne nous fier jamais à nous-mêmes pour aucun\nbien, ayant toujours en soupçon les pensées qui naissent dans l'esprit sous les\napparences du bien.\n\n                                        Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A continuer).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 641, "page_fin": 643, "titre_corps": "J.-K. Huysmans et la Critique Catholique de France", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "J K Huysmans", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 746, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1813, "texte": "J.=K Huysmans\n  et la Critique Catholique de France\n\n\n                                                        A mon ami J.-K. Huysmans.\n\n   Sainte Lydwine de Schiedam, le beau livre de notre ami J.-K. Huysmans,\nvient d'être critiqué d'une façon absolument puérile par les Etudes, de Paris.\nQuand il s'agit d'art, cette revue n'y est plus ; son critique perd la tête et il écrit\ndes sottises. « Le style de Huysmans n'est pas catholique!!! Il est immoral !!!\nCe n'est pas du français ! ! ! »\n   Il est malade, ce critique I\n   Tout cela est ridicule. Il ne vaudrait pas la peine de relever ces inepties,\nsans doute. D'autant plus que la revue : les Eludes, est absolument nulle en\nart et n'existe pas littérairement parlant. Mais il y a en France, parmi les\ncatholiques, même parmi les jeunes, hélas! un tas de jansénistes et de réac­\ntionnaires de cette trempe. Et il est bon, nécessaire même, de les avertir des\ngaffes qu'ils commettent et de leur crier : casse-cou ! En fait de littérature, ils\nen sont encore toujours au siècle de Louis XIV. Impossible de les en faire\ndémarrer. Ils sont de ces gens, qui, selon là spirituelle expression de l'illustre\névêque Ireland, passent leur vie à pleurer à la porte d'un cimetière! Pendant\nce temps, une vie intellectuelle intense s'affirme autour d'eux en de merveil­\nleux chefs-d'œuvre. Ils ne les lisent pas. Ils ne veulent pas les connaître. Si\npar hasard ils lisent un livre artistement écrit, ils ne le comprennent pas\nn'étant pas à sa hauteur et ils l'éreintent avec un pédantisme ineffable. Si des\ncatholiques se hasardent dans cette voie féconde et écrivent avec un tel art\nqu'ils s'imposent à l'admiration même de leurs adversaires, ils leur jettent la\npierre. « Votre style n'est pas catholique ! » leur crient-ils en des termes plus\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3464, "texte": "642                                DURENDAL\n\n\n ou moins voilés, mais qui signifient bien cela ! Et le Télémaque de votre Féne­\n lon est-il si catholique que ça? Les nymphes de Calypso étaient-elles des\n saintes ?\n   J.-K. Huysmans s'est converti. Cela ne suffit pas à ces catholiques\n étranges. Il faut que son style se convertisse aussi ! Il écrit une admirable\n vie de saint en une langue d'un art prestigieux. « De quel droit? » On lui\n interdit d'introduire l'art dans l'Eglise. L'artiste qui y entre doit laisser son\n art à la porte! C'est insensé, mais c'est comme cela! Lisez la critique de Sainte\n Lydwine, dans les Etudes de Paris.\n    Si J.-K. Huysmans veut écrire des vies de saints, « il faut qu'il écrive\ncomme tout le monde », c'est-à-dire très mal, dans le style des Etudes, c'est-à-\ndire sans style. On connaît ce style veule, en lequel sont enrobées la plupart\n de nos vies de saints. C'est à vous en donner la nausée et à vous dégoûter à tout\njamais d'en lire encore. Il y a heureusement une réaction depuis que l'abbé\n Bougaud a écrit Sainte Chantai.\n    Mais notre étonnant critique fait un reproche bien plus grave à notre ami\nHuysmans. Il taxe son style d'immoralité ! Ceci est absolument grotesque. Si\nle style de Huysmans est immoral, celui de certains chapitres de la Bible, le\nlivre de Dieu, l'est aussi. Nous nous faisons fort de fournir à notre critique,\nquand il le voudra, des citations de la Bible, qui sont d'un réalisme autrement\nhaut en couleur que les passages incriminés de Sainte Lydwine. Est-ce que,\npar hasard, la Bible ne serait pas écrite en style catholique non plus ? Ou bien\nnotre critique l'a-t-il lu dans une édition expurgée?\n   Nous soupçonnons fort le critique des Etudes d'aller à confesse chez M. Bru­\nnetière, dont on vante le « haut bon sens » dans cette revue et dont on trouve\nle style très catholique, sans doute parce qu'il est absolument dépourvu d'art.\nL'illustre académicien doit, du reste, s'il est logique avec lui-même, être d'avis\nque l'art n'est pas catholique, puisqu'il a écrit toute une brochure pour\ndéfendre cette thèse ébouriffante que l'Art est essentiellement immoral !!!\n    Où il devient tout à fait amusant, le brave critique des Etudes, c'est quand il\nécrit que Huysmans \" parle de moins en moins français ! \", pour ceux qui ne\nsavent pas le français, soit! Mais qu'ils l'apprennent, sapristi! « L'auteur de\nSainte Lydwine s'obstine à faire rétrograder la langue jusqu'au XVIe siècle ! »\nReproche étrange, n'est-il pas vrai, dans la bouche d'un critique qui s'obstine,\nlui, à vouloir nous figer pour l'éternité dans le style mort du XIVe siècle. Merci,\nmon cher ! A d'autres. On nous en a donné une indigestion au collège.\nJ.-K. Huysmans ressuscite de vieilles expressions très françaises, mais tom­\nbées en désuétude, ou plutôt brutalement supprimées par la Renaissance. Ces\nexpressions sont charmantes, d'un pittoresque exquis, pleines de couleur et\nde vie. Elles ne sont «barbares» que pour ceux qui ne comprennent pas le\nfrançais. Quel mal y a-t-il à les employer ? Le Fénelon des classiques intransi­\ngeants, devant lequel les écrivains des Etudes se pâment dans une béate admi­\nration comme un païen devant son idole, a écrit tout un discours pour prouver\nqu'on peut introduire de nouveaux mots dans la langue. Pourquoi, si sa thèse\nest vraie, ne pourrait-on en ressusciter d'anciens ? Soyez donc logiques !\n   Toutes ces polémiques contre Huysmans sont lamentables, parce qu'à la\n"}, {"page_pdf": 748, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1769, "texte": "     J.-K. HUYSMANS ET LA CRITIQUE CATHOLIQUE DE FRANCE                      643\n\n\nlongue elles finissent par rendre le catholicisme ridicule aux yeux de nos\nadversaires, en faisant croire que l'Eglise est hostile à l'art, ce qui est absurde,\net que les catholiques sont des crétins, ce qui est odieux !\n   Et voilà pourquoi nous protestons. Nous ne voulons pas que l'on ferme\nl'Eglise aux artistes, ce que l'on fait quand on exige d'eux qu'ils renient l'art,\nsous peine de ne pas y être reçus, ou sous peine, si d'aventure un prêtre intel­\nligent les admet, d'être houspillés par des catholiques maladroits.\n   Nous voulons réintroduire l'art dans l'Eglise. Il n'en est, hélas ! que trop\nsorti, et il a été remplacé par des caricatures de l'art. Nous remercions Huys­\nmans, au nom del'Eglise, d'avoir si splendidement réintégré l'art dans l'Eglise,\nson vrai domaine. Et grâce à Dieu, il fait école. Déjà des jeunesécrivains catho­\nliques de talent marchentsur ses traces et suivent son exemple. Lisez A mi-côte,\nde J. Esquirol, et La Souricière, de L. Dimier, En pleine Terre et Bruyère\nardente, de Georges Virrès. Ce sont de beaux livres, de bons livres, fortement\npensés, bien charpentés, écrits avec art et avec goût, et, n'en déplaise au\ncritique des Etudes, en un style très catholique. Avec Huysmans, ils ont créé\nle roman catholique moderne. Et nous les en félicitons et nous ne cesserons de\nles exalter au risque d'être excommuniés à notre tour par le critique des\n Etudes, ce qui, du reste, nous est absolument indifférent.\n   Nous écrirons au Pape pour qu'il nomme le critique des Etudes professeur\n de style catholique pour l'Eglise universelle, sous le contrôle de M. Brunetière.\n\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison10-011", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 644, "page_fin": 648, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Au pays des ajoncs Paris Leclercq", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 749, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "NOTULES\n\n\n    L é o n F r é d é r i c est non seulement une des plus remarquables person­\nnalités artistiques de la Belgique, et dont nous devons nous glorifier; c'est, en\noutre, un des plus merveilleux peintres'de ce siècle. Il est surtout doué d'une\npuissante originalité. C'est un talent si personnel qu'on ne saurait le com­\nparer à aucun artiste contemporain.\"OCTAVE MAUS vient de lui consacrer,\ndans l'Art Moderne, une étude digne de lui. Il y passe en revue l'œuvre déjà\nconsidérable du grand artiste et l'analyse d'une façon magistrale. Voici quel­\nques extraits de son superbe article :\n   « Si j'avais à fixer l'ancestralité spirituelle de Léon Frédéric, je serais tenté\nde la rechercher, d'une part, dans les maîtres italiens duXVIesiècle, Botticelli\nGhirlandajo ou tel autre peintre candide et recueilli ; de l'autre, parmi les\nvieux Flamands que passionnait l'étude directe de la nature et qui, tout à la\njoie de peindre, trouvèrent autour d'eux, dans l'intimité familiale, les sources\nd'une inspiration sans cesse renouvelée. Les uns paraissent lui avoir légué,\navec le souci du décor harmonieux, une inclination de la pensée vers les\ngrâces mystiques de la beauté féminine et de l'enfance. Il tient des autres\nl'amour des êtres et des choses qui l'environnent et qu'il ne se lasse pas de\nreproduire avec la plus scrupuleuse exactitude, convaincu que rien ne sur­\npasse en beauté la nature et que l'œuvre d'art la plus haute n'atteint pas à la\nsplendeur d'une fleur épanouie, d'un champ de blé ondulant sous la brise, du\nplumage versicolore d'un oiseau, du jeu mouvant des nuées, de la fuite des\neaux entre les berges gazonnées d'un ruisseau.\n   » La double influence, en apparence contradictoire, que subit Frédéric, donne\nà son art un caractère très spécial. A la fois idéaliste et fortement imprégné de\nréalité, il exprime d'éternels symboles par les images les plus ordinaires de la\nvie. Les types dont il s'inspire sont pris au hasard des rencontres et fixés sur\nla toile dans la vérité naïve de leurs attitudes, de leurs gestes, de leur physio­\nnomie, avec la saveur parfois un peu âcre d'une rusticité qui contraste avec la\nnoblesse du rôle qu'il leur assigne. En poète, Léon Frédéric transpose men­\ntalement les visions que lui offre la nature, et sans doute, quand une jeune\nmère lui apparaît dans les champs, doit-il, par un phénomène inconscient, y\ndécouvrir la silhouette ingénue de la Madone.\n"}, {"page_pdf": 750, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3480, "texte": "                                   NOTULES                                   645\n\n    » Il n'y a, dans cette adaptation de la réalité au rêve, ni volonté préconçue,\n ni ascendant littéraire. Il suffit de causer pendant quelques moments avec\nl'artiste pour sentir en lui une sincérité, une spontanéité d'impressions qui\n écarte toute idée, d'un art théorique ou spéculatif. Le peintre obéit visiblement\n'à son tempérament et s'y abandonne avec simplicité. Des forces inconnues\n guident sa main, assouplie par un travail obstiné à vaincre toutes les diffi­\ncultés techniques. A de très rares exceptions près, on ne pourrait trouver\ndans son atelier d'esquisses préliminaires à ses grandes compositions :\npresque toutes sont peintes directement et définitivement, avec une sûreté et\nune fermeté qui dénotent une singulière décision. Ses œuvres les plus impor­\ntantes, qui enferment généralement un cycle d'idées métaphysiques dans des\ngroupements de figures étudiées sur le vif, ont été commencées et poursuivies\nsans qu'aucun projet d'ensemble ait précédé leur exécution. Je ne loue ni ne\ndésapprouve cette méthode : je me borne à constater un fait assez rare pour\nêtre signalé comme une des caractéristiques de l'artiste dont je cherche à\nanalyser la personnalité.\n    » Par le scrupule de l'exécution, la manière du peintre rappelle celle des\nmaîtres gothiques. Qu'il couvre de larges surfaces de toile ou qu'il limite son\ncadre à un tableau de chevalet, Frédéric garde une « écriture » serrée, régu­\nlière, identique. Il n'y a pas un coin de l'œuvre qui ne soit aussi soigneuse­\nment calligraphié que les parties principales. Etranger aux voluptés de la\n« belle facture », du « morceau de bravoure », de la « coulée de pâte », indif­\nférent aussi aux problèmes récemment posés et victorieusement résolus par\ncertains de la décomposition de la lumière et de sa reconstitution prismatique.\nLéon Frédéric subordonne toute technique à l'expression de la pensée, à\nl'observation du caractère physique des êtres et des sites qu'il reproduit. La\ncouleur lui apparaît plutôt comme élément expressif que comme une joie des\nyeux, et le rythme des lignes n'a pour lui qu'un intérêt subjectif; celui-ci\naccentue la composition sans avoir par lui-même de sens ornemental. II en\nrésulte que les œuvres de Léon Frédéric pêchent souvent par l'équilibre\ncomme elles heurtent les regards par les crudités d'un coloris acide ou brutal.\n Mais combien l'expression et, souvent, le style rachètent ces défauts ! Le\ntemps se charge d'ailleurs d'harmoniser, d'adoucir et de fondre les colorations\naudacieuses du peintre.\n   » Ce travailleur obstiné, à quarante-quatre ans, a produit plus d'œuvres\nimportantes que beaucoup d'artistes parvenus à l'expiration d'une longue car­\nrière. Ce qui surprend, c'est qu'aucune d'elles ne trahit une négligence, la\nhâte de l'exécution ou le moindre relâchement. Toutes sorit conçues et réali­\nsées avec une conscience digne de tout éloge. Toutes sont menées, de l'ébauche\nau dernier coup de brosse, avec une assurance paisible, une sûreté toujours\négale: Si elles manquent de fantaisie, d'imprévu, de passion, la probité artis­\ntique qu'elles révèlent commande la sympathie et l'admiration. Elles reflètent\nl'âme pensive de l'artiste, son amour de la vérité et de la justice, la charité de\nson esprit. On y trouve un écho des sentiments qui font battre, à notre époque,\nles cœurs virils.\n   » C'est bien un peintre de notre temps, malgré les liens qui le rattachent\n"}, {"page_pdf": 751, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3220, "texte": "646                                DURENDAL\n\n\naux origines reculées de l'art. Dans le domaine exclusif de la vie des champs\net du labeur de l'atelier, il a trouvé une source sans cesse rafraîchie d'inspira­\ntions parce qu'à travers l'aspect extérieur de ces modèles d'élection, sous le\nbourgeron des ouvriers ou sous la camisole des femmes du peuple, il s'efforce\nde pénétrer les sensations humaines, qu'il concrète avec une force paisible.\nSes paysans de Nafraiture, ses ouvriers de la banlieue bruxelloise ne sont que\ndes prétextes à généraliser les activités, les luttes et les espoirs du peuple. Bien\nque marqués du signe de leur race, ils échappent aux classifications, aux\ncatégories, et révèlent l'universelle humanité. En même temps qu'elle s'élève\nau-dessus de toute localisation, la conception de l'artiste bannit l'épisode. Son\nbesoin de synthèse s'affirme de plus en plus, à mesure que mûrit sa pensée, et\nune philosophie se dégage peu à peu du cycle de ses travaux.\n   » Aux confins d'une expression idéaliste et du « document humain », l'art de\nLéon Frédéric affirme, dans l'école belge, une personnalité haute, qui impose\nle respect. Violemment contesté jadis, il rallie aujourd'hui les incrédules et les\nindifférents, et déjà son influence s'étend sur la génération nouvelle. Il ne ces­\nsera de grandir dans l'opinion parce qu'il ne s'inspire d'aucune formule et\nmarque l'éciosion spontanée d'un tempérament original servi par un métier\napprofondi. »\n                                       ***\n\n    E x p o s i t i o n d u C e r c l e L e L a b e u r . De bonnes choses, de médio­\ncres, de pires. Une tendance presque unanime à des interprétations roman­\ntiques, un peu conventionnelles, avec, chez certains, quelque chose de\nsuranné, de vieillot, non sans charme, ni sans habileté : volontaire, quelque­\nfois, comme dans la série Au pays monastique, de M. Delaunois.\n   Il faut, du reste, louer l'effort des membres du jeune Cercle, tout empreint\nde persévérance et de sincérité. Signalons particulièrement la Vierge et l'enfant,\nde M. Baudrenghien; la Drive, de M. Baiimer; les notations vives et lumi­\nneuses de M. Louis G. Cambier; un éclatant site africain de M. A. Collin;\nla page très fine de M. de Baugnies : Après l'averse; les cadres de M. Marten-\nMelsen, savoureux et narquois; un portrait très étudié de Vieille femme\nde M. Nykerk; les Sous-bois un peu lourds de M. Werlemann.\n                                                                              A. G.\n                                        .**\n\n   L a S c o l a C a n t o r u m , de Paris, école de musique religieuse et clas­\nsique, rouvrira, le 4 novembre prochain, sa sixième année d'études. On sait\nque cette école, fondée par M. Ch. Bordes, directeur des Chanteurs de Saint-\nGervais, est dirigée par les artistes les plus éminents : MM. Vincent d'Indy,\nAlex. Guilmant, F . de la Tombelle, et que les premiers professeurs y ensei­\ngnent. Installée depuis un an dans un spacieux immeuble, rue Saint-\nJacques, 26g, elle s'est développée à ce point de devenir un conservatoire\nlibre, à l'instar des conservatoires allemands. Non seulement on y prépare\ndes maîtres de chapelle et des organistes, mais aussi des compositeurs et des\n"}, {"page_pdf": 752, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2623, "texte": "                                   NOTULES                                   647\n\nvirtuoses. Les classes d'instruments, fondées il y a un an, sont dirigées par\ndes artistes éminents : MM. Armand Parent, Casadesus, Dressens, Grovlez,\nBarrère, Bleuzet, Mimait, Reine, etc., etc. Descours libres pour les jeunes filles\ny sont annexés et sont très suivis. Y professent : Mme Jeanne Raunay, Mlle de\nLa Mare, Mme Henri Jossic, etc.\n   La Scola possède, en outre, une salle de concert, où la Maison Cavaillé-Coll\nest en train de lui installer un orgue de vingt-six jeux. De nombreuses audi­\ntions artistiques et d'application furent données dans cette salle l'an passé. On\nse souvient des exécutions des cantates de Bach, d'actes entiers de vieux\nmaîtres de l'opéra français, des dix-sept quatuors de Beethoven. Non seule­\nment ces séries d'auditions seront renouvelées pendant la prochaine saison,\nmais il y sera donné de nouvelles attractions qui feront de la Scola un centre\nmusical des plus importants de Paris.\n   Une maison de famille, absolument indépendante de l'école, y est annexée\npour les jeunes gens de province qui voudraient y parfaire leur éducation\nmusicale.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   Ecole de musique et de déclamation d'Ixelles, pour dames\net jeunes filles (local : Ecole primaire, 53, rue d'Orléans). — L'enseignement\ngratuit comprend le solfège, le chant individuel, le chant d'ensemble, la dic­\ntion, l'harmonie, l'histoire de la littérature. Des cours de déclamation, de\npiano d'ensemble complètent le programme de ces cours.\n   Inscriptions et renseignements : Le dimanche de 9 à 11 heures, et le jeudi,\nde 2 à 4 heures.\n                                         *\n                                       * #\n\n   A u C o n s e r v a t o i r e . — A partir du 29 octobre, le mardi, à 4 h. 1/4,\nM. MAURICE CHOMÉ fera dans la petite salle du Conservatoire six conférences\nlectures : Les Origines du théâtre ; Ronsard et la Pléiade-Malherbe ; L'Hôtel de Ram-\nbouillet; Les Grands Classiques ; Le Théâtre romantique; Lectures et récitations.—\nPour les places et les abonnements, s'adresser, 30a, rue de la Régence,\nBruxelles.\n\n                                       ***\n\n\n   L ' A C a p e l l a G a n t o i s , Association palestrinienne créée à Gand\npour la propagation de la musique ancienne par M. EMILE HULLEDROECK,\nentrera bientôt dans sa troisième année d'existence. On peut souscrire dès\nmaintenant aux auditions del'année 1901-1902, au prix de 5 francs. S'adresser\nà M. Emile Hullebroeck, Vieux Chemin de Bruxelles, 23, à Gentbrugge\n(Gand).\n"}, {"page_pdf": 753, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": " 648                                        DURENDAL-\n\n\n     La Société des Beaux-Arts de Florence a décidé d'ouvrir du\n 19 décembre prochain au 6 janvier 1902, d a n s ses locaux, Via del Campidoglio, i,\nu n e exposition internationale de dessins et d'aquarelles p o u r cartes postales\nillustrées; de cartes illustrées; d'éventails peints à l'huile, à l'aquarelle, a tem-\npera, ou dessinés sur satin, soie, parchemin, papier, bois, etc. Toutes ces\nœuvres doivent être originales. L'exposition c o m p r e n d r a , également, les\néventails artistiques anciens, de toutes les époques.\n    Les envois seront reçus du I e r au 15 novembre prochain. Deux prix de 100\net deux de 200 francs seront décernés.\n   S'adresser p o u r obtenir de plus amples renseignements, à la Société des\nBeaux-Arts ou à la maison Alinari (Via Nazionale), à F l o r e n c e .\n\n\n\n\n    L a Revue d e B r u x e l l e s , par suite de circonstances indépendantes\n de la volonté de ses rédacteurs, est obligée de suspendre la publication de ses\n fascicules. P o u r tenir ses abonnés indemnes de tout préjudice, elle leur ser­\n vira, à partir du mois de septembre, des n u m é r o s de notre revue Durendal, au.\n sommaire de laquelle ils retrouveront d'ailleurs les noms des anciens collabo­\n rateurs de La Lutte. A ceux d e ses abonnés qui l'étaient aussi à Durendal, elle\n enverra, en compensation, u n livre de sa collection d'éditions.\n\n\n\n\n       A c c u s é d e r é c e p t i o n : H . S I E N K I E W I C Z : L e déluge (Paris, Edition\n   de la Revue Blanche). — H . ARDEL : Seule ( P a r i s , P l o n ) . — E . DUCOTÉ.: L e\n   barbier d e Midas ( P a r i s , E d i t i o n de l'Ermitage). — LUSINI : I san Giovani\n   di Sienna e i suoi restauri ( F l o r e n c e , Alinari). — P . et V . M A R G U E R I T E : Les\n   braves gens (Paris, P l o n ) . — G. MARC-SENCIER : L e s vies closes (Paris, P e r ­\n   rin). .— V e DE SPOELBERGH DE LOVENJOUL : L a genèse d ' u n r o m a n de Balzac\n' ( P a r i s , Ollendorff). — C H . GUILLAUME : Faut-il lire dans nos classes l'Horace\n   des classiques comparés? R é p o n s e au chanoine R e m y (Bruxelles, Schepens).\n  — D . BAELDE : P o r t r a i t ou caricature? R é p o n s e au c h a n o i n e R e m y ( I b i d . ) .\n   — P . SUAU : L ' I n d e T a m o u l e (Paris, O u d i n ) . — E . DEMOLDER : L'agonie\n   d'Albion (Paris, Edition du Mercure de France). — L . COUROUBLE: L a famille\n   Kaekebroeck (Bruxelles, Lacomblez). — M. MAETERLINCK : T h é â t r e , tomes\n   I et I I I (Ibid.). — M. TURMANN : Au sortir de l'école (Paris, Lecoffre). —\n   G. VICAIRE : Au pays des ajoncs (Paris, Leclercq).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 684, "texte": ""}, {"page_pdf": 685, "texte": ""}, {"page_pdf": 686, "texte": ""}, {"page_pdf": 687, "texte": ""}, {"page_pdf": 688, "texte": "                 A SON ALTESSE ROYALE\n    Madame la Comtesse de Flandre\n              qui a daigné en agréer l'hommage,\n             je dédie ces pages respectueusement.\n                            G. F. L.\n\n\n                              Les Larmes\n                                  (NOUVELLE)\n\n\n                                         — \" Ne vous arrêtez point à ceux qui accusent\n                                      » ces larmes de faiblesses ; il y a des larmes sem­\n                                         blables à celles d'un David, à celles d'un Paul,\n                                      » à celles de Jésus-Christ même, et s'opposer au\n                                      » cours de telles larmes, c'est s'opposer à la doc­\n                                      trine de tous les saints. »\n                                                         ROSSUET. Lettre sur l'Eucharistie.\n\n\n                                    LETTRE       I\n\n\nDu capitaine baron Hugues de Valgis\n             à l'abbé Louis de Bury, des Pères blancs d'Afrique\n\n                                             La Marlière, ce 2 septembre 1895 (minuit).\n\n                  CHER   EXCELLENT    AMI,\n\n\n   T r o p souvent je t'ai importuné de mes lamentations, p e n d a n t notre exil au\nT a n g a n i k a , pour ne pas rendre justice à la vie, q u a n d d'aventure elle me\ndevient clémente. E h bien, oui, je suis heureux aujourd'hui, h e u r e u x ! heu­\nreux !! J e me sens des envies folles de convier l'univers entier à partager ma\njoie! J e ris, je pleure, je t'embrasserais volontiers sur les deux joues, toi, les\nmiens, mes fermiers, mon chien, tout le m o n d e ! N e souris pas sous ton\ntricorne neuf : mes vœux les plus chers se réalisent et, encore qu'ils\ndiffèrent des tiens, tu peux te réjouir saintement. T o i , le compagnon de ma\njeunesse, le premier confident de mon amour, sois aussi le premier à me féli­\nciter de m o n mariage avec... ma cousine Marguerite : tu l'as dit! A h ! tu la\nmérites bien, cette confidence : n'as-tu pas contribué à mon bonheur, en\nassurant ma fiancée que ma vie avait toujours été digne d'elle?\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "  586                                  DURENDAL\n\n\n       Lorsque j'écris ma fiancée, j'anticipe sur les événements, mais si peu!\n    Ecoute plutôt. Laisse-moi te conter mon bonheur en grand détail. J'ai besoin\n    de répandre au dehors la joie qui m'étouffe, et — vieille habitude — ma con­\n    fiance se tourne vers toi.\n       Sache, d'abord, que j'ai envoyé ce matin au Gouverneur militaire du Congo\n    ma démission d'officier de la Force publique. Bien gaiement, je t'assure, le\n   fougueux capitaine de Valgis dépose, après un an, ses galons durement con­\n   quis! L'amour nous fait ainsi changer notre fusil d'épaule. Hercule a bien\n   filé aux pieds d'Omphale! Mon unique regret, et combien profond! ce sont\n   ces chers camarades laissés là-bas ; c'est toi surtout, qui retourneras bientôt,\n   seul, au Tanganika, avec un crucifix au lieu de carabine. Qui donc viendra\n   désormais, sous tes palmiers, fumer près de toi la pipe du soir et causer affec­\n   tueusement du vieux temps et du doux pays? Qui défendra, comme moi, ta\n   baraque de missionnaire contre ces sacripants d'Arabes ? Non, vois-tu, cette\n  perspective de t'abandonner au fort du danger empoisonne ma joie : ah !\n  pourquoi toujours, au fond de tout, cette lie amère du sacrifice? Pourquoi ce\n  nuage dans mon ciel si serein?...\n      Toutefois, je te le confesse, il ne parvient pas, si noir soit-il, à voiler l'éclat\n  radieux de mon soleil, tant le souci d'amour me rend égoïste! Pardonne moi,\n  très cher Louis ! Mon excuse, vois-tu, c'est mon adorable fiancée. Tu l'as\n  connue lors de ton séjour à la Marlière, et tu l'apprécies à sa valeur : te\n  l'avais-je assez vantée et louée en vers et en prose, depuis l'école militaire?\n  Pour elle, tu le sais, j'ai pioché examen sur examen ; pour elle, j'ai décroché\n à la pointe de l'épée grades et décorations. Aucun effort ne me coûtait, à la\n pensée qu'il me rapprochait d'elle. Pas plus que toi, je n'avais jamais regardé\n de femme : toutes me semblaient insignifiantes en comparaison de l'aimée, si\n pure, si intelligente, si affable, si belle. Voilà le secret de ma vertu et de mon\n courage. Ton mobile était plus élevé, mais n'étions-nous pas tous deux des\n braves?... Nous pouvons bien en convenir de toi à moi, n'est-ce pas?\n     Dieu est bon. Il me récompense généreusement du passé ; il arrange à\n souhait les moindres événements de l'avenir.\n     Du jour où, orphelin de quatre ans, je fus recueilli chez mon oncle, il\n accepta en conscience son rôle de père, à la tendresse près. Car si, d'une\npart, il remplit, et au delà, ses devoirs de parrain, en faisant de moi un\nhomme et un chrétien, et ses obligations de tuteur par une gestion brillante\nqui doubla mon avoir; en revanche, son attachement répugnait aux moindres\nmanifestations extérieures. J'en essayai quelques-unes, en de graves circon­\nstances : ce fut peine perdue. J'ai souffert, autrefois surtout, de ce dévouement\nsans tendresse ; puis la réflexion me fit négliger la forme un peu sèche pour\nla solidité du fond. La maison de mon oncle, ses gens ont été les miens. Il\nm'a élevé avec sa fille. Somme toute, il a droit à mon estime, à ma confiance,\nà ma profonde gratitude ; et je les lui accorde de grand cœur.\n     Moins heureux dans ses propres affaires que dans les miennes, à mon retour\nd'Afrique, voici un an, de sérieux revers de fortune l'avaient obligé d'hypo­\nthéquer la Marlière. C'était l'occasion providentielle de lui prouver ma recon­\nnaissance. Je rachetai en secret toutes les dettes de mon tuteur. Mon premier\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                                 LES LARMES                                 587\n\n mouvement fut de lui apporter, tout fier de ma bonne action, ses onéreuses\n signatures; le second, d'une délicatesse plus fine, a été d'y allumer mes\n cigares. Ce papier timbré leur prêtait un arome incomparable! L'âge et ses\n récentes épreuves ont comme détaché mon oncle de ses intérêts matériels. Je\n l'ai toujours connu d'une haute piété. Elle seule maintenant accapare ses\n journées, les partageant entre d'interminables oraisons et des œuvres de\n charité. Aussi, dès mon retour, m'avait-il confié la direction de la Marlière,\n dont je ne m'acquitte pas trop mal, eu égard à mes préoccupations amoureuses.\n     Cependant notre intérieur était morose. Au contact du mutisme inquiet de\n son père, ma vive et brillante Marguerite avait perdu sa belle humeur. Elle\n demeurait mélancolique, en dépit de mes efforts pour l'égayer. J'essayai de\n toutes les distractions imaginables : hélas! mon exubérance semblait\n détonner près d'elle. Nos causeries de plus en plus intimes ramenaient une\njoie passagère sur ses traits, mais elle retombait, l'instant d'après, dans je ne\nsais bien quels soucis cruels. Enfin, lassé de mes puériles hésitations, j'ai\n tenté, ce soir même, ma démarche décisive. La présence d'hôtes qui, depuis\n une huitaine, chassent à courre ici, me donnait confiance. Tout à coup, en\n plein salon, j'ai pris à part mon oncle et, à brûle-pourpoint, lui ai décoché\n ma demande : les timides et les poltrons acculés ont de ces audaces! Ah ! mon\n vieux Louis, j'aurais mieux aimé, dans ce moment-là, affronter cinquante\n moricauds les armes au poing, que ce pauvre vieillard obligé de m'avouer ses\nmalheurs ! Nos chuchotements prolongés commençaient à éveiller l'attention.\nJ'eus l'instinct de ma maladresse, et quoique, devant ses invités, il fit coura­\ngeuse contenance, je l'entraînai au fumoir. Tête à tête, nous nous sommes\nexpliqués et, d'un mot, je l'ai mis au courant de ses propres affaires. Pour\ntout remerciement, le digne homme me serra les mains, avec une certaine\neffusion, en m'appelant : « son fils, son cher fils!... »\n    J'avais emporté la place. Quant à ma tendre cousinette, j'en réponds : elle\navait capitulé d'avance! Sa rougeur est d'une singulière éloquence, lorsque je\nl'embrasse et qu'elle murmure : « Fi ! tu abuses, parce que tu te sais aimé ! »\nNe va pas te scandaliser au moins : nous sommes déjà fiancés in partibus, et\nnous le serons demain pour de bon... demain? non, tantôt; car il est deux\nheures du matin !\n    Dort-elle?... Suis-je des rêves purs qui enchantent son sommeil?... Ou\ns'inquiète-t-elle à mon sujet, la pauvre mignonne?... Figure-toi qu'à diverses\nreprises, elle m'a parlé d'un certain OBSTACLE MYSTÉRIEUX entre nous : quelle\nidée mon oncle a-t-il eue d'initier cette innocente à ses revers? Pourvu qu'elle\nne me soupçonne pas de subordonner mon amour à ces misérables questions\nd'argent ! Je saurais être pauvre avec elle... mais, Dieu merci ! je suis riche\npour deux !\n    Oh! la vie charmante ouverte devant moi! Epoux tendrement épris de la\nplus exquise des femmes, j'en veux faire la plus heureuse. J'habiterai donc\ncette belle Marlière, à laquelle se rattachent tous mes souvenirs d'enfance,\ndont les derniers recoins me racontent mille anecdotes familières, où je dois\nêtre fiancé aujourd'hui même, où mon bonheur sera de travailler à celui de\nses chers habitants, conseillé et guidé par mon adorable compagne ! Et puis,\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": " 588                               DURENDAL\n\n\n s'il plaît à Dieu de nous envoyer des enfants, je me consacrerai à eux, j'en\n ferai des hommes de conviction et de devoir ! Ah! c'est trop de bonheur pour\n moi ! La tête me tourne, je verse des larmes de joie et les paroles du Magni-\nficat jaillissent brûlantes de mes lèvres!\n     Cher excellent Louis, viens donc prendre ta part à ce festin royal ! Viens\n au plus vite et le plus longtemps possible, te réjouir avec nous à la Marlière!\n Nous reprendrons, le matin, nos longues flâneries à cheval, par les bois;\n l'après-midi nous chasserons (lièvres et perdreaux ont merveilleusement réussi\n cette année) ; on danse chaque soir, nos hôtes sont d'une gaieté charmante.\n Tu verras la petite ... Bon! voilà que j'oublie ta soutane! C'est d'ailleurs un\ndétail insignifiant : cette soutane sera la très bien-venue. Tu diras la messe à\nmon oncle. Il sera enchanté de te revoir, et nous tous aussi, je t'assure ; car\nvieux et jeunes n'ont pas oublié le boute-en-train qu'était ici, il y a quelque\ntrois ans, le beau lieutenant de Bury! A bientôt donc ! Télégraphie-moi ton\narrivée, afin que je te cherche à la gare. Je te serre les mains, dans une allé­\ngresse délirante,\n\n                                                                       HUGUES.\n\n\n                                        II\n\nDe Marguerite de la Marlière au baron Hugues de Valgis\n\n                                             La Marlière, 2 septembre 1895 (minuit).\n\n\n                 MON   BIEN CHER COUSIN,\n\n\n   Tu connais ma devise : DROIT EST ADROIT. Vraie ou paradoxale, très\nchevaleresque en tout cas, elle me peint en trois mots : la franchise ne rem­\nplace-t-elle pas en moi, la finesse et le tact féminins ? Peut-être aussi me tient­\nelle lieu de tout, et suis-je un être créé pour blesser les miens aux angles de\nmon caractère. Je suis assez près de le croire et, si tu en doutes, cette lettre,\nje le crains, te rangera à mon opinion.\n   Cher, très cher ami, pour la première fois tu viens de me déplaire : mon\ndevoir est de t'en avertir. Quoiqu'il m'en coûte, je m'y résous et je t'écris,\nn'osant affronter un tel sujet de vive voix. Les mots s'étrangleraient dans ma\ngorge et j'ai trop de raisons d'appréhender mes défaillances.\n   Pourquoi ce soir, au bal, as-tu demandé ma main à mon père? Pendant\nnotre promenade à cheval de cet après-midi, ne t'avais-je pas fait comprendre\nma ferme résolution de n'être pas ta femme ? Ton refus de m'entendre à demi-\nmot m'oblige maintenant à une franchise brutale. Me voici, en effet, conduite\npar ta faute à meurtrir ton cœur et ton amour-propre, à répéter un acte de\nrenoncement presque au-dessus de mes forces et à t'en confesser le motif. Je\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "                                  LES LARMES                                   589\n\nm'en tairais au prix de ma vie! Te fais-tu donc un jeu cruel de mes souf­\nfrances ou mets-tu mon amour en doute? C'est mal, Hugues, et c'est injuste.\nDe gaieté de cœur, tu aggraves mon sacrifice en un vrai martyre ! Ma vanité,\nma coquetterie de femme qui aime m'inquiètent peu : je les foule aux pieds\npour grandir d'autant à tes yeux. Mais de quel crime me punis-tu, en m'infli­\ngeant la torture de disséquer à froid, devant toi, nos cœurs sur le point de se\nfondre en une communion de tendresse ; de te découvrir l'impossibilité de ce\nbonheur, et de te dire avec ces mêmes lèvres dont les baisers brûlent encore\nta joue : « Notre rêve était de ceux qui précèdent les plus affreux réveils.\nOuvre les yeux ! Connais par moi la suprême illusion ! » ?\n   Ta folle passion a superposé son mirage à la réalité. Tu n'as eu de regards\nque pour ma jeunesse, mon élégance, mon habileté à tous les sports, la viva­\ncité de mes reparties et quelques autres qualités secondaires, dont le mari est,\nde tous les hommes, celui qui jouit le moins après six mois de vie commune.\nParfois, tu as entrevu l'OBSTACLE qui nous sépare ; jamais tu n'as eu le courage\nde le mesurer. Je l'ai eu pour toi, ce courage, et la vision m'est apparue claire,\népouvantablement claire, du malheur au devant duquel tu courais en liant ton\nsort au mien ! En pensée, je te vois demain, non, ce matin, décachetant cette\nlettre : tu lis sans en croire tes yeux, tu pleures... tu te laisses dominer par tes\nsanglots, comme un enfant. Et moi qui assume cette tâche effrayante, je trace\nces lignes\", la mort dans l'âme, mais la main ferme et l'œil sec.\n   Tout notre malheur tient dans cette différence.\n   J'ignore les larmes; je ne les comprends pas. Elles sont en dehors de ma\nnature et je conçois mal les sentiments dont elles sont, à ce qu'on prétend,\nl'expression physique. Lacune ou supériorité, peu importe, tel est I'OBSTACLE\nqui, hélas ! me ferme l'éden de mes rêves.\n   Mes parents ont traversé leurs pires épreuves sans pleurer. Ils s'en gar­\ndaient comme d'une impardonnable faiblesse. Leur bonne entente s'accom­\nmodait d'une réserve glaciale tempérée par une grande déférence réciproque.\nCes idées sucées avec le lait, ont grandi depuis l'éveil de ma raison, jusqu'à\ntarir en moi la source même des larmes. Rappelle-toi notre éducation sous les\nordres toujours également secs d'un pédagogue allemand : durant ces six\nannées, où nous nous voyions à peine hors des leçons, pas un épanchement,\npas une parole tendre, pas une confidence : le devoir, rien que l'inflexible\ndevoir ! J'ai lu, plus tard, que le cœur aussi réclame une formation. Nul n'a\neu cure du mien. Par quel miracle, le tien s'est-il épanoui tout d'un coup, au\ncontact de la vie extérieure ? Je ne sais, et longtemps je suis demeurée inquiète,\nperplexe, lorsque, chaque été, aux vacances, je constatais les progrès de ta\nmétamorphose. Mon cœur est probablement atrophié par la solitude : à pré­\nsent, je m'en rends compte, ton amour y étoufferait. Et pourtant je t'aime de\nmon mieux! Et le souvenir de notre intimité, si proche et déjà si lontaine, me\n hante, pareil à une tentation tenace! Et cet adieu, je le gémis!\n   Oh! ces larmes, je te les envie, tout en lès accablant de mépris et de malé­\n dictions ! Elles ont désagrégé pierre à pierre le fragile édifice de notre amour.\n Je me souviens des premières que je te vis répandre, à la mort de ton frère,\n sans comprendre qu'un homme, qu'un chrétien surtout, pût se livrer à ces\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "590                                DURENDAL\n\n\nvaines et puériles manifestations de douleur. Nos peines doivent demeurer\nentre Dieu et nous. Elles ont leur pudeur, et c'est une profanation que de\nvioler leur secret. Et tu sanglotais bruyamment, et tu te désolais devant tous,\net tu couvrais de baisers le portrait d'Yves, et tu nous montrais des mèches de\nses cheveux, et tu portais chaque jour des fleurs au cimetière!... Je te croyais\nfou, en vérité! La mort de ma mère fut l'occasion de scènes semblables : ta\npusillanimité m'indignait. Une irritation involontaire, mélange de dédain et\nde pitié, s'élevait implacablement contre toi du fond de moi-même. J'adorais\nmaman. Pour un peu, j'aurais suivi ton exemple, mais mon devoir n'était-il\npas de t'humilier par mon stoïcisme? Rends-moi justice : avais-je pleuré en\nrapportant ma pauvre mère couverte de sang, le crâne entr'ouvert par cette\nhorrible chute de cheval? Non, eh bien, je l'ai veillée durant sept nuits, Dieu\nsait dans quelles angoisses! Je l'ai soignée sans une heure de repos ; de ma\nmain j'ai noté ses recommandations suprêmes, je l'ai ensevelie et déposée au\ncercueil ; j'ai assisté à ses obsèques et ne l'ai abandonnée que les portes du\ncaveau funéraire refermées sur sa dépouille. Alors seulement, à bout de forces,\nj'ai été terrassée par celte terrible fièvre dont tes soins fraternels m'ont\nsauvée. Mais, ni mon père, ni moi, n'avions pleuré, pendant que tes larmes\net ton désespoir nous privaient d'un secours précieux. Qui de nous, à en\ncroire les actes, prouvait à la défunte l'attachement le plus efficace?... N'avais-\ntu pas honte ? Ta conscience ne te reprochait-elle pas, comme une insulte à la\nProvidence, cette faiblesse, voire ce manque de résignation?\n    Mon ami, je péche peut-être par excès de sévérité. Excuse et pardonne-\nmoi, si l'étroitesse de mon cœur rétrécit mes vues et fausse mon jugement.\nProblème insoluble ! Comment concilier ton extrême sensibilité avec la haute\nvaleur morale que je me plais à te reconnaître? Tes blessures, ton grade, tes\ncroix militaires en témoignent éloquemment. Une ruine à bref délai mena­\nçait, guettait ton bienfaileur; tu l'en as sauvé avec une délicatesse digne de\ntoi. Je tiens à t'en remercier ici, bienque la reconnaissance semble une amère\ndérision dans le rôle odieux qui m'échoit. Je suis fière de toi et j'ai lieu de\nl'être. Toutefois, cette conclusion s'impose : ta force d'âme diffère essentiel­\nlement de la mienne. Une face de ton caractère m'échappe. Ayant l'amour\npour guide, j'avais espéré qu'à la longue, les détours de ce monde mystérieux\nme deviendraient familiers ; et me voici perdue au milieu de tes incohérences\n sentimentales-, comme au premier jour !\n    Les pires malheurs peuvent naître, de ce malentendu fondamental.\n    A tout propos, mon affection franche et rude exciterait à son insu, les\nsusceptibilités de la tienne. Tes attentions raffinées me demeureraient étran­\n gères ; et nous ne tarderions pas à être l'un pour l'autre une cause involontaire\nde souffrances. Car je me suis convaincue, à force de patientes observations,\n que ton amour se multipliait autour de moi en délicatesses quintessenciées.\n Elles m'ont peu touchée. Je n'en saisis ni l'importance, ni la valeur, les\njugeant un condiment fade, un jeu d'esprit alambiqué, un concetto de pré­\n cieuse... Beaucoup ont dû passer inaperçues et je t'ai sans doute chagriné\n bien des fois, pauvre cher Hugues, quand je foulais d'un pied distrait tes\n fleurettes laborieusement plantées au bord de mon chemin : trop souvent ton\n regard mélancolique trahissait tes peines secrètes !\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "                                 LES LARMES                                 591\n\n   Ainsi, pas plus tard qu'hier, de retrouver abandonnées sur NOTRE banc les\nviolettes que tu venais de m'offrir, t'a fait mal au cœur : je l'ai lu dans tes\nyeux pleins de timides reproches. Et cependant, il était fort raisonnable de ne\npas me charger inutilement jusqu'au château, où les mêmes fleurs encombrent\ntous les vases, de ce gros bouquet, lourd de rosée, qui eût taché mes gants\nblancs. Pas une ombre de tristesse ne m'aurait traversé l'esprit, si, dans le\ncas inverse, tu avais agi comme moi. Quel rapport établir entre ces violettes\net notre amour? M'apprenaient-elles tes sentiments, les exprimaient-elles, y\najoutaient-elles la moindre nuance ? Mon coeur est un camée où ton image est\nprofondément burinée. N'est-ce point assez? et faudrait-il par surcroît,\napprendre à m'exprimer en énigmes sentimentales et, à ton instar, me désoler\nde ne les voir pas résolues aussitôt proposées? Non, vois-tu, jamais un mot\nde cette langue ne me sera intelligible et je te rendrais par trop malheureux |\nDepuis six mois, chaque jour m'en persuade davantage. Crois-moij ne ten­\ntons pas une aventure grosse d'inévitables désenchantements !\n   N'essaye pas de me démentir au nom d'un amour si imparfait. Npus nous\nconnaissons trop et dès trop longtemps, pour nous payer de mauvaises rai­\nsons. On ne fonde rien de stable sur le mensonge; et, le pourrait-on, ce serait\nindigne de nous. Quelle tentation pourtant! Ah ! ta Marguerite te supplie de\nne plus raviver de tes regrets inutiles l'amertume de son sacrifice! Elle se\nsent encore si peu ferme dans sa bonne résolution ; elle a peur à présent de\nl'enivrement de tes paroles ; te revoir lui est une terreur ! Le tremblement de\nton bras contre le sien, l'interrogation anxieuse de tes yeux, les caresses de ta\nvoix prête à fondre en sanglots, le charme étrange et délicieux de ta pré­\nsence, tous les souvenirs de son amour brisé conspirent contre elle. Sa\nvolonté chancelle, et le oui coupable lui brûle les lèvres...\n   N'abuse pas de sa faiblesse! Par pitié, Hugues, désormais ne retiens plus\nmes doigts entre les tiens : je n'aurais pas le courage de te les retirer! Ne me\nserre plus sur ton cœur : sa fièvre gagnerait le mien ! Détourne de moi ces\nregards passionnés qui me donnent le vertige! Laisse-moi redevenir ta petite\nsœur de jadis, ton bon ange gardien, ton rayon de soleil, ta confidente, la\ncompagne de la vie que tu aimes, à cheval par les forêts, à tes côtés à la\nchasse, chez nos pauvres, à la promenade, partout... Comme autrefois, après\nla lecture ou la paisible conversation du soir, tu mettras à mon front un baiser\nfraternel, sans arrière-pensée, le même qu'y dépose mon père...\n   Hélas ! hélas ! de quelles illusions je me leurre à plaisir ! Ta seule pensée\nme bouleverse, et j'affronterais ta présence avec un masque d'indifférence:\nmais il me brûlerait le visage, mais je l'arracherais en criant : « Aimons-nous\ntels que nous sommes! Le sort en est jeté !» — Non, non, assez de com­\npromis avec ma lâcheté. Le devoir n'admet pas ces transactions. IL FAUT NOUS\nQUITTER, au moins le temps de me ressaisir; IL LE FAUT, mon Hugues trop\nchéri ! Dieu l'exige de nous. Ne te laisses pas vaincre en générosité par une\nfemme. Hausse ton amour au niveau de mon dévouement. Si tu redoutes une\ntrahison de ton cœur au moment des adieux, je t'en conjure, pars sans me\nrevoir I\n   — Et maintenant, ma douloureuse confession terminée, permets que je\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": "592                               DURENDAL\n\n\nfasse la tienne. Tu as voulu presque publique ta demande en mariage, afin\nde te compromettre et ainsi de me rendre difficile un refus dont souffrirait ton\namour-propre. Mes précautions étaient prises, car avec toi, il faut prévoir\nmême l'invraisemblable. J'ai donc intercepté une lettre adressé à ton Gou­\nverneur militaire : démission ou demande de congé en vue de ton mariage,\névidemment. Tu la trouveras ci-jointe. Accorde-moi, comme dernière faveur,\nde remplacer ces projets par un nouvel engagement de trois ans au Congo.\nLa vie active te sera salutaire, puisque ta santé, m'as-tu affirmé, s'accommode\nde ce climat. Ce délai expiré, je te jure, si tu le désires encore, de reviser ma\nsentence, sans appel d'ici là.\n   Quant à mon père, dis-lui, seul à seul, que tes supérieurs te réclament\nd'urgence, que ton honneur et ta carrière sont en jeu et que tu surseois par\nconséquent à nos fiançailles. Sa surprise sera médiocre : je l'y ai préparé de\nlongue main, l'ayant persuadé qu'inévitablement tu me ferais la cour. Par\nreconnaissance, par politesse d'hôte, tu devais bien cet hommage à la fille de\nton oncle, tuteur et parrain : c'est l'idylle traditionnelle des jeunes gens élevés\nensemble. Papa sourira, haussera les épaules, t'offrira un cigare... et seuls\nnous saurons que le vent de nos destinées a éteint la joyeuse flambée de notre\njeunesse. Du moins, m'a-t-elle éclairée ! Sans moi, ton avenir tout entier s'y\nconsumait.\n   Garde-moi ton estime et ton amitié, ou mieux encore, si tu le peux, oublie-\n moi. Ce serait sage. Telle que je suis, je ne vaux pas tes regrets. Mais, qui\n sait? tout n'est peut-être pas dit entre nous. Je prierai.\n   Je t'embrasse accablée sous mon sacrifice! je t'embrasse comme une veuve\népanchant sa douleur dans le cœur d'un frère aussi à plaindre qu'elle ! Cou­\n rage, ami !!...\n   Si, quelque jour, une autre femme te rend parfaitement heureux, d'avance\nj'aime cette élue, et je la remercie ! car c'est pour céder à une plus digne ma\nplace à tes côtés, que volontairement s'exile de ta vie ta désolée\n\n                                                                  MARGUERITE.\n\n\n                                        III\n\nDu Gouverneur militaire du Congo belge\n                                          au Marquis de la Marlière\n                               (CABLOGRAMME)\n\n\n                                                              Borna, 15 février 1897.\n\n Capitaine Valgis décédé 2 janvier, fièvre hématurique, au Tanganika.\nDétails suivront prochain courrier. Bien sincères condoléances.\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": "                                 LES LARMES                                593\n\n\n                                      IV\n\n\nDu capitaine baron Hugues de Valgis\n\n                       à Mademoiselle Marguerite de la Marlière\n\n                                                 Tanganika, ce 28 décembre 1896.\n\n\n                 MA CHÈRE COUSINE,\n\n\n   Vous avez été obéie sans murmures, sans récriminations, militairement :\nsoyez contente ! Me voici, depuis onze mois, à la tête de mon ancien poste\nd'avant-garde. Vous connaissiez, en m'y envoyant, les dangers de toutes sortes\nqui me guettent ici jour et nuit. Je les ai bravés pour vous : soyez contente !\nPourtant, si vous n'avez pas oublié notre « idylle », redoublez de prières, car\nje souffre.\n   Les privations matérielles, l'isolement au milieu de ce désert, les étapes\nsous un soleil de plomb, les fièvres me sont de peu ; mais je porte là, du côté\ngauche, une plaie qui saigne et par où ma vie s'échappe goutte à goutte.\nJamais je n'atteindrai le terme de vos trois ans. Mon âme est trop lasse du\nfardeau qui l'accable et ne soutient plus mon corps. Notre vieil ami, le Père\nde Bury vient de 'm'administrer les derniers Sacrements. Il me quitte à\nl'instant et m'a promis de revenir demain. Son amitié me console. Il est mon\nbon Samaritain, mais le mal de son triste voyageur est incurable.\n   Que cette lettre vous attendrisse pu non, n'y voyez ni reproches, ni appel à\nvotre clémence : tous deux seraient bien tardifs et bien inutiles. Et puis, que\nme servirait de traîner par d'autres exils une douleur qui vous importune et\nque vous seule auriez pu guérir? J'ai tort de me plaindre : l'accomplissement\nde votre volonté jusqu'au sacrifice de ma vie, proclame l'humble soumission\nde mon amour. Vous ne me permettez pas davantage; aussi, ce peu, qui est\ntout, je veux vous l'offrir avec un sourire, comme les violettes d'antan...\nSeulement, je ne sais pas mourir loin de vous, sans vous adresser mes adieux.\nVous m'avez imposé cette épreuve, quand un vague espoir brillait au bout de\nl'absence. De grâce, ne l'exigez plus I Au seuil des grandes ténèbres, je ne me\nsens plus le courage d'autrefois. Pardonnez-moi cette faiblesse, elle sera la\ndernière. Oui, la dernière, car la douleur m'a fait semblable à vous : mes\nyeux sont, maintenant sans larmes. Ils en sont épuisés et, au fond de mes\norbites, une brûlure atroce les remplace. Un étau d'acier m'écrase la poitrine\nà la briser; mais je ne sanglote plus...\n   O Marguerite adorée, qu'as-tu fait dé notre bonheur ?\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": "594                               DURENDAL\n\n\n    « Le cœur a des raisons que la raison ignore. » Tu ne l'as pas compris.\nSans daigner m'entendre, tu m'as condamné sur la foi d'un préjugé. Tu te\n méconnaissais, quand tu te jugeais incapable de pénétrer les délicatesses de\nmon amour. Façonner ton âme exquise à l'image de mon idéal eût été l'unique\nbut de ma vie, sa joie, son orgueil, sa plus noble conquête. J'y aurais réussi,\nte sachant digne de cet effort, et Dieu aurait béni cette belle œuvre d'amour.\nAh! chère, la sagesse des hommes est vaine et trompeuse. Un fantôme de\ndevoir t'a séduite. La crainte d'un mal passager t'a jetée dans l'irréparable,\n car déjà la grande Witruse se dresse entre nous. Tu ne t'es confiée qu'en toi-\nmême, oubliant le Maître souverain de toutes nos affections et le secours tout\npuissant de mon dévouement. La pureté de tes intentions ne me voile pas\nl'inutile cruauté du sacrifice, mais elle couvre le passé de pardons et d'oubli.\n   Je ne te demande pas de m'aimer par delà la tombe. Je n'en ai pas le droit.\nIl est écrit que les morts ensevelissent les morts et qu'ils ne troublent pas la\ndestinée des vivants.\n   Je m'en irais satisfait à la condition de te savoir heureuse. Hélas! j'emporte\nla conviction, peut-être bien orgueilleuse, que tu ne l'aurais été que par moi.\n Ton cher visage me révélait tes moindres pensées ; tes désirs étaient accomplis\n avant d'avoir franchi tes lèvres : c'était toute ma joie! Qui donc sera ce devin\ntoujours attentif? Qui t'offrira toujours le meilleur de soi-même, sans se rebu­\nter de ton dédain et sans espérance de réciprocité? Crois en l'aveu d'un mou­\nrant : j'avais mesuré l'OBSTACLE avant toi. Et je maudis aujourd'hui mes\nridicules mélancolies, qui te l'ont découvert. Mon abnégation était impar­\nfaite; mon dévouement renfermait encore assez d'égoïsme pour te permettre\n un doute sur sa pureté. Je t'ai perdue en me recherchant moi-même, comme\nsi le rôle d'humble esclave à tes pieds ne m'eût pas été un sort divin !\n    Pardonnons-nous nos erreurs et quittons-nous ici-bas sur des paroles\ntendres et réconfortantes! Le ferme espoir que Là-Haut, nos âmes se con­\nfondront éternellement dans le même Amour infini, adoucira mon agonie.\n C'est ma suprême consolation. Toutes les autres, une à une, se sont effondrées\nsur moi. Celle-ci, la plus efficace, me demeurera. Elle me vient de toi, chère\naimée, mon bon ange gardien : je la bénis !\n    Ces épanchements m'ont soulagé. J'ai commencé cette lettre, en lutte avec\nle désespoir; je suis presque rasséréné,... voici qu'une larme, la première\ndepuis de longs mois, roule de mes joues et mouille ce papier! La mort me\nsemble un commencement de réunion. Je te précède à son rendez-vous et\nj'ose la regarder en face, ainsi que le doit un soldat, fût-il un vaincu de la\n vie...\n    Je crois en Dieu. J'espère en sa miséricordieuse bonté. Et je meurs dans\nson amour, humblement résigné à sa volonté.\n   J'ai aussi foi en toi, ma fiancée de la terre; j'espère te retrouver au Ciel et\nje t'aime selon l'immense charité du Christ. Accepte, comme gage de ce chaste\namour, le suprême baiser de ton fidèle\n                                                                      HUGUES.\n  P.-S. — J'aurais voulu encore écrire une lettre très affectueuse à ton père.\nLa fièvre ne m'en laisse plus la force. Dis-lui que, du fond du cœur, je le\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "                                   LES LARMES                                  595\n\n remercie de TOUT ce qu'il a fait pour moi et que je le chéris comme le plus\n reconnaissant des fils... Le testament par lequel je l'institue mon légataire\n universel, est déposé chez le notaire de la Marlière.\n   Priez beaucoup pour moi ! A Dieu ! à Dieu !\n\n                                         V\n\n\n                  De la Révérende Mère Bénédicta\n                    Supérieure de Tanganika-St-Hugues\n\n\n            à l'Abbé Louis de Bury, des Pères blancs\n\n                             Monastère de Tanganika-St-Hugues, ce n décembre 1898.\n\n                  MON   RÉVÉREND P È R E ,\n\n\n     Le bon frère Xavier vient de me remettre de votre part les chapelets et les\n médailles que vous m'aviez promis. Je vous en suis sincèrement reconnais­\n sante, car notre petite provision tirait à sa fin. Je profite de ce messager sûr\n pour répondre à votre dernière lettre. Vous avez la bonté de vous informer\n des deux chères sœurs arrivées ici. depuis quatre mois. C'est une marque\n d'intérêt à laquelle je suis fort sensible. Je m'empresse de vous satisfaire.\n     La sœur Monique, — dans le monde, Mlle Goubet, — fut, pendant quelques\n semaines, la dame de compagnie de sœur Agnès, alors M1Ie de la Marlière,\n fille unique de ce marquis de la Marlière qui a fondé notre établissement de\n Tanganika-St-Hugues et qui l'a si généreusement doté à sa mort. Quand la\n vocation religieuse de la jeune demoiselle se manifesta, Mlle Goubet, dès\n longtemps sollicitée par la grâce, se décida à l'imiter. Une étroite intimité\n s'était rapidement nouée entre ces deux dignes femmes. Elles se communi­\n quèrent leurs pieux desseins et prirent ensemble le voile dans notre congré­\n gation, demandant qu'on leur permit de travailler côte à côte à la conversion\n des noirs.\n    Sœur Monique, d'une santé médiocre et déjà d'un certain âge, n'est pas, je\nle crains, appelée à nous rendre bien grands services.\n    Par contre, sœur Agnès est la vaillance même. Sa vie actuelle doit con­\ntraster étrangement avec ses vides et capricieux loisirs du monde. Néanmoins,\nelle suffit à toutes choses : deux classes, l'une de vingt-cinq, l'autre de trente\njeunes filles, à discipliner, à instruire, à amuser, à civiliser enfin; la surveil­\nlance d'un dortoir, sans compter l'entretien du jardin qu'elle bèche, plante,\nsarcle, arrose, à plaisir, comme si elle était née dans cet emploi ! Nos petites\nsauvages l'adorent De temps en temps, je me crois obligée de lui imposer\nune heure de récréation ou de sieste, de peur qu'elle ne se surmène.\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "596                               DURENDAL\n\n\n   Cependant sa profonde mélancolie m'inquiète. On dirait qu'elle veut, à\nforce de labeurs et d'activité, mater son chagrin, dont elle m'a confié la cause.\n Vous vous souvenez, n'est-ce pas? d'avoir soigné durant sa longne et triste\n agonie, un officier d'une grande piété : le capitaine de Valgis, qui a si vail­\nlamment défendu notre couvent, lors de la dernière incursion arabe et qui\nmourut ici-même, en janvier 1897. C'était le fiancé de Mlle de la Marlière.\n Chaque soir, sœur Agnès s'en va prier sur sa tombe. Elle y porte des fleurs\net, tout à l'entour, en a planté à profusion. Le portrait du défunt ne la quitte\npas et je l'ai surprise le portant à ses lèvres. Je n'ai pas le courage de le lui\nretirer. Sa douleur est calme ; jamais elle ne pleure. A mon humble avis, tou­\ntefois, cet amour terrestre, si épuré qu'il soit par la mort, cadre mal avec le\nrenoncement d'une, véritable vocation religieuse. Vous serez son confesseur\nmon Révérend Père; je remets donc entre vos mains le soin de diriger cette\nâme selon les vues de Dieu, et je me bornerai à seconder vos conseils dans la\n mesure où l'intervention de mon autorité vous paraîtra efficace.\n   Par respect de la vérité, je vous répète que la courageuse sœur Agnès nous\nest à toutes un sujet d'édification. Aucune besogne ne la rebute, aucune\nmaladie ne l'effraye. La semaine dernière, Pierre Kalassa, fiancé à une de nos\ncatéchumènes, est mort d'une fièvre infectieuse qui l'avait couvert de gan­\ngrène. Notre chère sœur l'a soigné, veillé sans relâche, pansant ses plaies,\nl'encourageant de ses douces paroles et de sa tendre pitié (elle s'exprime déjà\nen fiote avec une étonnante facilité). Ce jeune homme, grâce à elle, expira\ndans la paix et la joie du Seigneur. Sa résignation et celle de sa fiancée, que\nsœur Agnès a prise en grande compassion, nous ont conduites à admirer une\nfois de plus le pouvoir consolateur de notre belle Religion.\n   Dieu soit loué ! notre récolte de riz est superbe et notre petit troupeau de\nchèvres prospère à souhait.\n   Quand viendrez-vous nous célébrer la Sainte-Messe? Nous en avons un\nbien vif désir !\n   En attendant, mon Révérend Père, daignez bénir ma chère communauté,\nSes élèves, ses travaux et celle, très indigne, que la Providence a marquée\npour la conduire dans les voies du salut; et veuillez, je vous prie, me croire\nrespectueusement\n                                             Votre servante dévouée en N.-S.,\n                                                   R.-M.   BÉNÉDICTA.\n\n                                       VI\n\n               De la Sœur Agnès au Père de Bury\n                                            Tanganikar St-Hugues, ce 3 janvier 1900.\n                                   + PAX\n                 MON   RÉVÉREND P È R E ,\n\n   L'anniversaire d'un jour bien pénible à tous deux nous trouve, pour la\ntroisième fois, unis de prières devant Dieu ; par un dessein visible de la Pro-\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "                                  LES LARMES                                  597\n\n vidence, me voici votre pénitente depuis plus d'un an : et, jusqu'à présent j e\n me suis bornée à l'aveu de mes fautes, sans oser, ni vous parler de notre cher\n Hugues, ni vous découvrir les replis douloureux de mon âme I Mon silence\n me pèse trop, à la fin ! Je me le reproche comme une défiance injustifiable, et\nje veux réparer ma faute, car c'en est une : j'ai douté de votre magnanimité,\n craignant que jamais vous ne me pardonneriez la mort de votre meilleur ami.\n Votre dévouement fraternel envers mon cousin, le pénible voyage que vous\n vous êtes imposé, afin que me parvienne plus tôt sa sublime lettre d'adieu, la\n délicatesse même de votre réserve vis-à-vis de mon silence auraient dû m'in­\n spirer, m'imposer plus de confiance. Tant de générosité dépassait tous remer­\n ciements : et je me contentais de prier pour vous, dans le secret de mon cœur!\n Aujourd'hui, cette reconnaissance cachée ne me suffit plus. Elle s'ouvre à des\n besoins d'expansion nouveaux. Dieu a daigné m'éclairer sur moi-même; et je\n souhaite que vous me jugiez à la lumière de l'épreuve, dans l'espoir de faciliter\n la direction spirituelle que je viens humblement vous demander.\n. . Hugues doit vous avoir montré ma confession d'autrefois; celle-ci sera bien\n différente, et cependant la même timidité qui me forçait à la lui écrire, m'em­\n pêche encore de vousla faire de vive voix... Est-ce vraiment timidité, ou fausse\n honte, orgueil, lâcheté? Je ne sais; mais qu'importe ? vous ne m'en tiendrez\n pas rigueur, puisque vous vous êtes vengé de mes pires cruautés par un\n redoublement de compassion et de bonté !\n    Et puis, mon Révérend Père, je ne suis plus celle qui. se confiait aveuglé­\n ment dans sa raison altière, qui prenait la sécheresse de son cœur pour de la\n grandeur d'âme et qui se croyait maîtresse souveraine de sa destinée... et de\n celle d'autrui, hélas ! La douleur a brisé mon orgueil, amolli mon cœur et\n transfiguré mon amour. Je la bénis ! Que la volonté de Dieu s'accomplisse, en\n moi sur la terre, comme pour Hugues au Ciel !\n    Quoique l'aveu m'en coûte, je veux confesser ici qu'après la mort de mon\n pauvre père, lorsque je suis entrée en religion, pendant mon noviciat, voire\n bien des mois après mon arrivée en Afrique, la paix du Christ était loin de\n mon âme. Et ce n'est pas en esprit et vérité que, trois fois le jour, je répétais\n avec mes sœurs, à l'Angelus : « Voici la servante du Seigneur : qu'il m'arrive\n selon sa parole ! »\n    Pourquoi m'être alors cramponnée à l'autel d'un geste désespéré ? Dans le\n premier affolement de mes deuils et de mes remords, je ne voyais pas d'autre\n asile tranquille et sûr ; j'obéissais aux sollicitations de la pieuse Mlle Goubet\n et à de vagues aspirations de religiosité, bien plus qu'à la volonté formelle de\n déposer mes souffrances au pied de la Croix.\n    Je ne tenterai pas d'excuses; mais il importe, mon Révérend Père, que\n vous sachiez avec quelle obsédante ténacité et quelle netteté d'hallucination,\n le fantôme d'Hugues hantait mon imagination malade. Elle le caressait\n d'ailleurs, s'y complaisant nuit et jour, s'en repaissant, pour ainsi dire. Je\n vivais du passé, dans le passé, uniquement pour le passé : le présent et\n l'avenir ne m'étaient rien, puisqu'il, ne s'y trouvait pas. En moi, ni révolte, ni\n résignation, ni lointain espoir, mais une espèce d'instinct douloureux qui me\n rivait à des souvenirs matériels. J'entourais d'un culte presque païen ses\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": " 598                                DURENDAL\n\n\n   lettres, son portrait, la croix même de sa tombe et tout ce qui l'avait touché\n  de près ou de loin. Mon dévouement aux malheureux, mon mépris des con­\n  tagions, mes labeurs, mes oraisons n'étaient que des actes demi-conscients.\n  Pareille à un mécanisme dont la force acquise entretient le mouvement,\n  j'accomplissais ma résolution d'obéissance passive prise en même temps que\n  le voile. Et je me demande comment cette dépression morale ne m'a pas con­\n  duite à la folie ou au désespoir...\n     La tombe d'Hugues m'attirait invinciblement, car c'est là que je pensais le\n  mieux à lui. Parfois même, après un grand effort, je m'y ressaisissais un\n instant et une vraie prière jaillissait de mon cœur. Aussi Dieu choisit-il cet\n  endroit béni pour me visiter de sa grâce. Me rappelant combien le cher défunt\n  aimait les fleurs, je semai sur la terre où il dort, celles dont le symbole et le\n parfum sont le plus doux ; et. chaque matin, je lui en apportai de fraîches, à\n  pleine brassée... Et d'aventure, je me pris à songer un jour : « Si, aussi bien,\n j'étais morte avant lui, il eût d'une main pieuse jonché mon tombeau des\n mêmes fleurs quotidiennes, mais comme il les aurait arrosées de ses larmes!...\n Et moi, je ne parviens seulement pas à en tirer une de mon pauvre cœur\n aride!... Seigneur, Seigneur, ouvrez mon esprit au sens mystérieux des\n larmes et mon âme à leur suavité! Elles doivent être bien belles, et nobles, et\n bonnes, puisque vous en versâtes sur votre fidèle Lazare; leur vertu doit être\n d'une merveilleuse efficacité, puisqu'une seule des vôtres aurait lavé la terre\n de tous ses crimes !... »\n     Peu à peu, je pris l'habitude de cette invocation, jusqu'à la répéter tout le\n long du jour : et enfin, le bon Dieu a eu pitié !\n     C'était un soir. Je m'étais attardée sur la tombe aimée. Tout à coup, un\n grand frisson m'a saisie; je suis tombée à genoux, le front contre la croix de\n bois; quelque chose a paru se fondre dans ma poitrine, la soulageant d'un\n poids immense; et là, seule entre Dieu et l'âme de mon fiancé qui tressaillait\n de joie, j'ai connu pour la première fois l'ineffable douceur des larmes! Ah!\nj'ai pleuré, pleuré comme la Vierge et Madeleine sur le sépulcre du Christ! et\nau fur et à mesure que je pleurais, un apaisement et une sérénité inconnus\ndescendaient en moi !\n    — A travers le pur cristal de mes larmes, j'ai vu l'inanité de ma douleur\ntrop humaine et de ma fierté; la résignation m'est apparue dans toute sa\nconsolante grandeur, et j'ai distingué parmi les routes de l'avenir, la seule\nqui me conduira au rendez-vous bienheureux dont Hugues me parlait avec\ntant de confiance. J'ai compris également qu'entre les mains de l'ancienne\nMarguerite, chaque battement de ce noble cœur eut tourné en souffrance,\ntandis que la sœur Agnès d'aujourd'hui assurera sa Félicité en se dévouant\npour l'amour de lui. Fondent sur moi maintenant,fatigues, maladies, épreuves\nquelconques : je les accueillerai à bras ouverts I Qu'est-ce que le courage de\nles supporter, comparé à celui de vivre?\n    Et je vivrai pour réparer. Je vivrai de mes larmes. Elles me seront tout\nensemble un breuvage généreux et fortifiant, un baume sur la plaie de mon\ncœur, une communion avec celui qu'elles» pleurent, une offrande, bien volon­\ntaire cette fois, de satisfaction, de repentir et de conformité à la volonté divine.\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                                 LES LARMES                                  599\n\n  Mon amour, ainsi réfugié en Dieu, est, je l'espère, compatible avec la\nperfection religieuse. Si je me trompe, mon Révérend Père, éclairez-moi !\nD'avance, j'accepte tout, je veux tout ce que vous m'imposez au nom du\ndevoir !\n  Merci encore pour Hugues : il s'était confié dans une âme digne de son\namitié! Merci pour moi, la fière aveugle qui, faute de guide, ai foulé aux\npieds toutes les fleurs de mon bonheur terrestre... Grâce au Ciel', les lys et les\npalmes éternelles m'attendent toujours sur la montagne du sacrifice ! En sou­\nvenir de celui que vous avez aimé avant moi et mieux que moi, par charité\nsurtout, aidez-moi à les cueillir, afin qu'au dernier jour, je marche au devant\nde l'Epoux, les mains pleines de fleurs, comme la fiancée du Cantique.\n  Que votre bénédiction, mon Révérend Père, appelle celles du divin Maître\nsur ces bonnes résolutions!\n                                             Votre servante dévouée en N. S.,\n                                                              SŒUR AGNÈS.\n\n\n\n\n                                     Gaston della Faille de Léverghem.\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": "                 Renoncement\n\n\nJe crois te voir encor, toi que j'ai tant aimée,\nTelle que tu passais à l'heure accoutumée,\nRoyale et grande, avec ton visage d'enfant !...\n\nEst-il donc revenu, ce temps irréparable\nOù l'amour emplissait de son trouble adorable\nMon cœur, qui s'entr'ouvrait si simple et si fervent?...\n\nTu t'en viens, à pas lents, dans la douceur de l'aube;\nEn ondulant au gré de ta marche, ta robe\nRévèle ta beauté dans chacun de ses plis.\n\nMais tout désir obscur, toute passion vile\nS'exalte en pur amour devant ton front tranquille;\nQuand on te voit, on pense à la fierté des lys.\n\nQuel décret t'exila sous notre ciel morose?\nDans quel jardin fermé ta grâce est-elle éclose\nParmi les séraphins qui t'appelaient leur sœur?\n\nTantôt tu souriais, mystérieuse et grave :\nJ'ai cru que la douceur de ce printemps suave\nN'était que le reflet de ta propre douceur...\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "                     RENONCEMENT                             601\n\n\nTe voici près de moi dans l'ombre, ô fleur d'enfance;\nMon cœur bat, éperdu, de ta seule présence,\nEt je ne sais plus rien, sinon que je te vois.\n\nTu parles... Je t'écoute avec un trouble tendre;\nTes propos ingénus, je ne puis les comprendre;\nMais tout mon être vibre au seul son de ta voix...\n\nVains regrets ! Le Destin, dans son cruel caprice,\nM'a donné tout entière en cet instant propice,\nLa part d'amour qu'il mêle aux longs soucis humains.\n\nReprends, ô faible cœur, ta route aride et sombre ;\nTu ne la verras plus que comme une vaine ombre,\nCelle dont le sourire éclairait tes chemins...\n\n                                           FERNAND SÉVERIN\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "                RHYTON EN FORME DE TÈTE D'AIGLE ( R é d . 1/2)\n\n\n\n\nLe Legs de la Baronne de Hirsch\n                  à la Nation Belge\n\n                            En 1887, le baron et la baronne de\n                            Hirsch furent frappés au sein de leur\n                             faste royal à Paris, par un des coups\n                              les plus terribles qui puissent attein­\n                              dre des êtres humains : ils perdirent\n                               leur fils, Lucien, leur enfant unique,\n                               emporté en quelques jours par une\n                               fièvre typhoïde.\n                                  Ce qu'avait été ce fils dans le\n                              monde de l'art et de la science,\n                             M. Frœhner l'a éloquemment retracé\n                             dans une communication qu'il fit, peu\n                             de temps après la catastrophe, à la\nLUCIEN DE HIRSCH DE GEREUTH\n                            Société de Numismatique, et que je\nne saurais mieux faire que de reproduire ici :\n  « La Société de Numismatique, disait l'éminent archéologue,\n» doit un mot d'adieu et une parole d'affection au baron Lucien\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "   LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE        6o3\n\n\nde Hirsch, mort après une courte maladie, le 6 avril 1887.\nNous n'étions pas préparés à une telle perte. Qui aurait dit\nque ce jeune homme de trente ans, plein de vie et de force,\navait atteint sa limite et que nous ne le reverrions plus?\n» M. de Hirsch était un numismate éminemment doué.\nEncore un enfant, lors de son premier voyage à Constanti­\nnople (1869), il avait vu les trésors réunis par le comte de\nProkesch-Osten, et le souvenir de cette collection admirable\nlui inspira le goût des médailles. Dès 1878, il possédait une\nsérie de monnaies grecques qui fut très remarquée à l'Expo­\nsition du Trocadéro. A cette date, il n'avait pas achevé ses\nétudes de droit. Tous les matins, après son cours, le Code\nNapoléon sous le bras, on le voyait arriver chez les marchands\net choisir ce qu'il y trouvait de plus beau et de plus précieux.\nDe plus beau, parce qu'il avait un sentiment d'art très éveillé\net qu'il n'aimait que les pièces de premier ordre au point de\nvue du style et de la conservation. Ses monnaies de Sicile\nformaient déjà une suite nombreuse, lorsqu'il acheta les\ncuivres de la collection di Stefano, de Catane. Depuis ce\nmoment, il comprit que la médaille est avant tout un docu­\nment historique. Placé dans une situation de fortune qui rend\ngénéralement indifférent aux choses de la science, il se mit au\nservice de la science, et la numismatique, au lieu de compter\nun amateur de plus, ce qui n'est rien, comptait un ouvrier de\nplus, ce qui est beaucoup. J'ai lu trois mémoires de M. de\nHirsch. Le premier est un compte rendu de son Exposition\nde 1878 (Annuaire, t. V, 204-208); un autre est consacré à\nquelques pièces inédites de la Sicile, notamment à deux\nmédailles uniques d'Aetna et de Zanclè (Num. Chronicle,\n3 e série, t. III, 165-170); le troisième s'occupe des monnaies\nde Thrace et de Macédoine (Annuaire, 1884, p. 30-41). Dans\ntous ces travaux, je remarque deux qualités qui font honneur\nà celui qui les possède : la conscience et la modestie. L'auteur\nest maître de son sujet; il sait ce qu'il y a dans les livres et\ndans les musées, mais il n'en tire pas orgueil; aux pièces\nconnues, il ajoute simplement celles qui ne le sont pas, et des\naperçus pleins de finesse et de perspicacité distinguent sa\nmanière de traiter les questions connexes. On vient de m'ap­\nprendre qu'un quatrième mémoire, sur un des satrapes de\nPerse, va paraître incessamment dans la Revue.\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "604                        DURENDAL\n\n\n  » L'événement principal dans la carrière numismatique de\n M. de Hirsch fut l'acquisition, faite en 1880, de la collection\n Sandes. Le capitaine Sandes, un Irlandais, avait vendu à\n  M. Hoffmann sa collection de médailles grecques et romaines,\n dont tous les exemplaires se recommandaient par un état de\n conservation merveilleux. La série romaine alla au Musée de\n Berlin et chez M. de Belfort; la série grecque fut achetée par\n M. de Hirsch, dont le cabinet devint ainsi, d'un seul coup,\n une des plus belles collections particulières de l'Europe.\n Il était digne de la posséder. Les talents indispensables à un\n numismate, il les avait tous, même le plus rare et que l'on\n rencontre une fois ou deux dans toute une génération de\n savants. Je veux parler de l'art, si délicat, de reconnaître à\n première vue les pièces fausses; dans cet art, il était passé\n maître.\n » E t cependant la médaille n'était pas la seule passion de\n M. de Hirsch. Les terres cuites grecques, les vases, les\n bronzes, les bijoux n'ont pas manqué d'exercer sur lui leur\n attrait irrésistible. Bien des monuments que j'ai publiés sont\n entrés dans ses vitrines : la pyxis de Mégaclès (Catalogue Barre,\n pl. VII), Bacchus combattant un géant (Vases peints du prince\n Napoléon, pl. V), Vénus et l'Amour, cette adorable terre cuite\n dorée de Smyrne (Terres cuites d'Asie, pl. III). Les figurines\n de Tanagra et les groupes d'Asie-Mineure sont représentés\n magnifiquement dans cette collection naissante; une tête de\n Jupiter, en bronze, est le chef-d'œuvre de la plastique grecque.\n Là aussi, à côté de la question d'art et de goût, nous retrou­\n vons des préoccupations plus élevées. A la vente Castellani,\n l'objet que M. de Hirsch appréciait le mieux fut le poignard\n d'Amosis, ce beau bijou égyptien que Mariette avait retiré\n de la momie du roi. Quelques années encore, et ce petit\n musée, qui n'est resté qu'un début et qu'une promesse, serait\n devenu un musée prodigieux.\n » Est-ce donc si difficile de vieillir? Les jeunes hommes ne\n veulent plus vieillir. C'est désolant comme on les voit tomber\n autour de soi; on sème l'espérance et on récolte le deuil.\n M. de Hirsch avait un caractère charmant, plein de douceur,\n de gaieté native, d'affabilité. Aujourd'hui que son image est\n encore présente à nos yeux, on ne s'habitue guère à la pensée\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "        LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE                              6o5\n\n\n » qu'il ait pu nous quitter pour toujours; c'est demain qu'il va\n » nous manquer. Je le salue une dernière fois, lui qui nous\n » laisse un souvenir si pur, si aimable et si douloureux (1). »\n   Ce jeune homme qui donnait de si nobles espérances, le baron\net la baronne de Hirsch ne cessèrent de le pleurer jusqu'à leur\nmort. La baronne avait conservé avec un soin jaloux le précieux\nmusée formé par son fils : lorsque, demeurée veuve, elle vit à\nson tour approcher sa fin, elle voulut perpétuer le souvenir de\nl'enfant qu'elle avait perdu, en léguant les trésors d'art qu'il avait\naccumulés, à quelqu'institution publique qui les conservât à\njamais dans leur ensemble et dans leur intégrité. Ce fut à la\nBelgique, sa patrie à elle, qu'elle décida de confier ce qu'elle\navait de plus précieux au monde : la mémoire de son fils, — et\nlorsqu'elle mourut, en 1898, son testament disposait que la col­\nlection deviendrait la propriété de notre pays, pour être con­\nservée là où sont conservées les médailles grecques appartenant\nà la nation.\n   Or, depuis près de deux ans que ces dernières volontés ont\nété exécutées, et que le Cabinet de Numismatique de la Biblio­\nthèque Royale est entré en possession des objets légués, per­\nsonne n'a été admis à les voir, sauf un très petit nombre de pri­\nvilégiés à qui on a bien voulu montrer quelques médailles; la\npieuse intention de la baronne de Hirsch demeure donc pour le\nmoment lettre morte et l'admirable réunion d'oeuvres d'art\nformée par son fils reste enfouie, soigneusement cachée aux\nregards de tous, dans quelque recoin obscur du local de la rue\ndes Musées (2).\n   En attendant que cette anomalie (j'emploie un terme très\nadouci) cesse, et qu'on laisse voir au public ce qui lui appar­\ntient, je me suis livré à une enquête privée sur la collection de\nHirsch, — et, grâce surtout à l'obligeance de M. Froehner qui\na bien voulu m'aider de ses souvenirs personnels, je suis en\nmesure de donner ici tout au moins une idée sommaire des\n\n\n\n  (1) Annuaire de la Société française de Numismatique, 1887, p. 225.\n  (2) Je constate un fait, sans vouloir incriminer personne en particulier ; pour ce qui me\nconcerne, j'ai eu plutôt à me louer de l'obligeance des conservateurs, qui ont bien voulu\nme permettre d'admirer, il y a quelques mois, un choix de médailles de la collection, —\nce dont je leur suis fort reconnaissant.\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "606                                     DURENDAL\n\n\n\nnouveaux trésors dont notre patrimoine artistique vient de\ns'enrichir (1).\n    A l'exception de quelques verres phéniciens fort beaux, — et\ndu fameux poignard en bronze doré, à manche d'argent orné de\nplaques d'or, trouvé par Mariette sur la momie du pharaon\nAah-mès (Amosis) (2), la collection ne renferme que des monu­\nments de l'art grec. Ils comprennent trois séries principales :\nmédailles, vases et terres cuites, — plus quelques bronzes de\ntout premier choix.\n    Parmi ces bronzes, les deux morceaux capitaux sont la belle\ntête de Zeus signalée par M. Frcehner, — et une exquise sta­\ntuette d'Aphrodite au bain (3), représentant ce que l'art a produit\nde plus charmant et de plus gracieux à l'époque alexandrine.\n    La série la plus riche et la plus nombreuse est celle de la\nnumismatique; les médailles de Sicile y tiennent la place\nd'honneur, comme c'est justice. Dans aucune partie du monde\nhellénique, l'art du graveur en médailles n'a atteint une perfec­\ntion aussi grande qu'en Sicile : Athènes et Corinthe elles-mêmes\nn'ont jamais pu rivaliser avec la grande île pour cette branche\n spéciale. Je signalerai avant tout deux pièces uniques, deux\n tétradrachmes d'argent, l'un de Zanklè, l'autre d'Aetna, qui\n comptent parmi les médailles les plus importantes qui existent.\n La chronologie de l'une comme de l'autre se rattache à des\n événements connus, qui permettent de leur assigner une date\n précise dans l'histoire de l'art.\n    Dans les toutes premières années du Ve siècle avant notre ère,\n Zanklè (la moderne Messine) a joué un rôle important au milieu\n  des luttes et des rivalités des princes grecs qui se disputaient\n  alors la partie hellénique de la Sicile. Lors de la prise de Milet\n  par les Perses, en 494, le dorien Skythès, qui régnait à Zanklè,\n  invita les Grecs d'Ionie fuyant leurs foyers dévastés, à venir\n\n\n    (1) Pour les illustrations, je me suis servi de publications existantes : le Catalogue de la\n vente Castellani (Rome, 1884), pl. I et III ; les Musées de France, de M. F r œ h n e r , pl. V I ;\n le Catalogue de la vente Barre (Paris, 1878), pl. V I I ; la Numismatic Chronicle, série III,\n t. I I I , pl. 9, etc.\n    (2) Ce poignard avait été donné par le vice-roi Saïd-Pacha au prince N a p o l é o n ; plus\n tard, il passa dans la collection Castellani. L o r s de la vente de celle-ci, à R o m e , en 1884,\n il fut acquis pour le baron Lucien de Hirsch.\n    (3) Acquise à la vente de la seconde partie de la collection Castellani, à Paris, en 1884.\n La statuette n'a jamais été figurée.\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "       LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE                              607\n\n\ns'établir sur la côte nord de la Sicile, où de vastes plages\nattendaient encore les colonisateurs hellènes. Les notables de\nl'île de Samos, où Darius venait de rétablir la tyrannie de\nson partisan Aiakès, — et une poignée de Milésiens, accep­\ntèrent l'offre qui leur était faite, et firent voile vers l'occident.\nEn cours de route ils s'arrêtèrent à Locres, sur la côte sud-est\nde la Grande-Grèce, où ils reçurent un message d'Anaxilas,\ntyran de Rhegion (1), qui avait ses vues à lui sur la Sicile :\nil était en guerre avec Skythès, et celui-ci était engagé avec\nson armée dans une expédition qui le retenait loin de Zanklè.\n« Pourquoi, dit Anaxilas aux exilés, fonder une nouvelle\nville? Une cité toute prête, riche et bien bâtie, vous est\nouverte : Zanklè vous tend les bras ; que ne vous en empa­\nrez-vous? » Les Samiens obéirent à la suggestion perfide du\ntyran de Rhegion. Ils débarquèrent à Zanklè et y entrèrent\nsans coup férir. Quand Skythès revint, il trouva la ville occupée,\net dût appeler à son secours Hippokratès,le tyran de Gela, qui\nse considérait comme son suzerain. Hippokratès accourut avec\nson lieutenant, le Deinoménide Gélon, le futur\ntyran de Syracuse; mais au lieu de réinstaller le\nroi dépossédé qu'il traitait en vassal, il le punit\nde s'être laissé surprendre et le jeta dans les fers,\naprès avoir fait son armée prisonnière. Entre les\n Samiens et les Zankliens, il n'hésita pas; la poli­\n tique lui commandait de ménager les plus forts. Il\n laissa donc les premiers en possession de la ville, et\n leur livra les anciens habitants. Mais les Samiens\n eurent à se repentir de leur trahison et de leur\n ingratitude envers Skythès. Quelques années plus\n tard, Anaxilas les expulsa à leur tour, peupla\n Zanklè de colons étrangers, et en fit une cité nou­\n velle qu'il appela Messana, en l'honneur du pays\n                                                            MEDAILLE\n d'où ses ancêtres prétendaient tirer leur origine. DE ZANKLÈ\n    La médaille de la collection de Hirsch doit être\n\n\n  (1) C'est le même Anaxilas de la tyrannie duquel Hiéron, de Syracuse, sauva les\nLocriens, en 477 av. J.-C. Le fait est rappelé par Pindare dans la II e Pythique\nadressée à Hiéron (v. 18-20) : « Mais toi, ô fils de Deinoménès, la vierge zéphiro-locrienne\nte chante devant sa demeure, délivrée grâce à ta puissance des maux sans remèdes de la\nguerre. »\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": "608                              DURENDAL\n\n\n contemporaine des événements que je viens de résumer : d'une\n part, le nom de Zanklè à l'avers, empêche qu'on ne la reporte à\n une date postérieure à la prise de possession de la ville par\n Anaxilas, — prise de possession dont on ne connaît pas la date\n précise, mais qui a évidemment eu lieu avant la mort du tyran,\n avenue en 476 av. J.-C. ; — d'autre part, son style, déjà très\navancé, ne permet pas qu'elle soit antérieure à l'année 490.\n C'est entre ces deux dates extrêmes que la médaille a dû être\nfrappée, et c'est très probablement vers l'année 480 qu'il convient\nde la placer. Elle représente à l'avers Poseidon (ou Zeus), nu,\nle bras gauche tendu en avant, le bras droit levé, et tenant un\ntrident (ou un foudre); sur ses épaules, un manteau; devant lui,\nun autel. Au revers, un dauphin et une coquille de Saint-Jacques,\navec l'inscription : DANKLAION.\n   J'ai décrit comme suit, d'après Barclay Head (1), le tétra­\ndrachme d'Aetna, dans mon Essai de Chronologie Pindarique,\np. 132, n. 2 : « La pièce, à fleur de coin, est de toute beauté :\n» elle porte à l'avers une tête de silène chauve et barbu, de\n » profil, à droite, avec l'inscription : AITNAION, et un scara-\n» bée dans le bas, — et au revers, Zeus Aetnéen, assis, à droite,\n» sur un trône, tenant un foudre ailé de la main gauche, et\n» appuyant la droite sur un cep de vigne : dans le champ,\n» devant la figure, on voit un aigle perché au sommet d'un pin. »\n   La médaille, d'une plus haute valeur artistique et d'une meil­\nleure conservation encore que celle de Zanklè, égale celle-ci en\nintérêt historique,\n   Lorsque Gélon, le premier roi de Syracuse, celui qui, à la\nbataille d'Himèra gagnée sur les Carthaginois, avait sauvé le\nmonde hellénique du côté de l'occident, tandis qu'Athènes et\nses alliés repoussaient l'assaut des barbares à Salamine, —\nlorsque Gélon, dis-je, mourut chargé de gloire, en 478 av. J . - C ,\nson frère Hiéron, le second des fils de Deinoménès, s'empara\ndu pouvoir qui revenait de droit au fils de Gélon, encore\nmineur. Jaloux des lauriers de son aîné, à qui Syracuse avait\nrendu lors de sa mort les honneurs héroïques, — et voulant\nassurer définitivement l'avenir de sa dynastie, il résolut de\nfonder à son tour une ville qui fut bien à lui, et où la légitimité\n\n\n (1) Hisloria Numorum, p. 114.\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "     LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE          609\n\n\nde son pouvoir ne pût être contestée. A l'exemple de ce qu'Ana­\nxilas avait fait à Zanklè, il choisit une ville existant déjà, à\nsavoir Catane, — à qui il imposa un nouveau nom, celui d'Aetna,\nemprunté à la montagne voisine, et dont il expulsa en masse\nla population ionienne, pour la remplacer par des colons doriens.\nLa fondation d'Aetna-ville date de l'année 476 av. J.-C. : Pindare\nla célèbre dans deux de ses plus belles odes, la IX e Néméenne\n(476-475 av. J . - C ) , adressée à Chromios, le beau-frère de\nHiéron, que celui-ci avait chargé provisoirement du gouverne­\nment de la nouvelle cité, — et la I re Pythique (470 av. J . - C ) ,\nadressée à Hiéron lui-même, et à son fils Deinoménès qui venait\nd'être intronisé roi d'Aetna.\n   La création de Hiéron n'eut qu'une durée éphémère. A la\nmort de son fondateur, en 466 av. J . - C , Aetna lui rendit ces\nhonneurs héroïques qu'il avait ambitionnés, mais la dynastie\ndes Deinoménides fut renversée, à Syracuse, moins d'une année\nplus tard, et en 461 les doriens d'Aetna, qui étaient restés fidèles\nau successeur de leur premier maître, furent chassés à leur\ntour : Catane reprit son nom et fut rendue à ses\nanciens habitants.\n   Notre tétradrachme, qui porte l'inscription,\nAitnaion, n'a naturellement pu être frappé que\npendant cette courte période de quinze ans pen­\ndant laquelle Catane s'est appelée Aetna ; il est\nmême tout naturel de supposer qu'il l'a été peu\naprès la fondation de la nouvelle ville dont Hiéron\nétait si fier, et qu'il a fait si magnifiquement\ncélébrer.\n   Les moindres détails de la médaille rappellent\nla montagne puissante au pied de laquelle s'éle­\nvait la ville que le caprice d'un tyran syracusain\navait faite homonyme du volcan. Zeus qui occupe           MEDAILLE\n\nle revers, Zeus, la divinité des hauteurs, était le dieu D'AETNA\npar excellence de l'Aetna, comme l'indique le surnom d'Aitnaios\nqu'on lui donnait par toute la Sicile. Le cep de vigne sur lequel\nil s'appuie du bras droit, le pin qu'il a devant lui font songer à\nla fois aux vignobles fameux qui couvraient les versants de la\nmontagne, et aux forêts qui dans l'antiquité couronnaient ses\n« sommets au noir feuillage », comme Pindare les dépeint dans\nla I re Pythique. Le silène aussi, figuré à l'avers de la médaille,\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "610                         DURENDAL\n\n\n était une des divinités familières de l'Aetna, ainsi qu'on le voit\n dans le Cyclope d'Euripide. Il n'est pas jusqu'à l'énorme\n scarabée qui ne soit caractéristique de l'Aetna, où ces insectes\nétaient censés atteindre des proportions extraordinaires.\n   Dans le domaine artistique, les deux médailles sur lesquelles\nje viens de m'étendre un peu longuement à raison de leur\nimportance exceptionnelle, sont contemporaines de l'admirable\nstatue en bronze découverte par les Français à Delphes en 1896,\n et représentant un conducteur de char, un aurige, debout :\nl'aurige et quelques débris peu importants sont tout ce qui\nreste du quadrige en bronze que Polyzèlos, le frère puîné de\n Hiéron, avait consacré à Apollon, en mémoire des victoires\nremportées par son aîné aux jeux pythiques. Commandé par\nun Sicilien, peut-être le monument a-t-il été exécuté aussi en\nSicile, où nos médailles montrent jusqu'à quel degré de perfec­\ntion l'art était arrivé à cette époque dans la grande île.\n   Vers le même temps, Simonide et Bacchylide, Pindare et\n Eschyle étaient les commensaux habituels de l'un tout au\nmoins des princes qui ont fait frapper les deux tétradrachmes,\n— je veux naturellement parler de Hiéron. Des pièces sembla­\nbles à celle d'Aetna ont dû passer par leurs mains : l'imagina­\ntion aidant, on aime à se figurer Pindare recevant de son\nillustre patron, en monnaie frappée à l'effigie de Zeus Aetnéen,\nle prix de la I re Pythique, qui célèbre à la fois la fondation\nd'Aetna et la victoire de Hiéron au quadrige.\n   Parmi les médailles siciliennes\nde date plus récente que renferme\nla collection, les types rares ou\nremarquables par leur beauté\nartistique et par leur conserva­\ntion exceptionnelle, ne man­\nquent pas : je signalerai avant\ntout la série superbe des grands            MÉDAILLE DE SYRACUSE\n                                              signée ar KIMÔN\nmédaillons de Syracuse, par les       gra­          P\nveurs Kimôn et Euainetos, appartenant à l'époque où l'art de\nla gravure en médailles avait atteint son apogée, c'est-à-dire à\nla fin du Ve et au commencement du IVe siècle avant notre ère.\nIl faut mettre hors de pair l'admirable médaille de Kimôn,\nreprésentant la nymphe Aréthuse de face, — dont la conserva­\ntion est absolument extraordinaire.\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "        LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE                               6ll\n\n\n    Mais je ne fais pas un catalogue, et je dois nécessairement me\nborner, parmi les nombreuses merveilles qu'on signale à mon\nattention. Avant d'abandonner la numismatique, il faut cepen­\ndant mentionner, en dehors des séries siciliennes, deux pièces\nrarissimes : le décadrachme d'Athènes, contemporain de la\ntyrannie d'Hippias (527-510 av. J . - C ) , avec, à l'avers, le buste\narchaïque d'Athèna, et au revers le hibou de la déesse, —\ndont on ne connaît que cinq exemplaires, — et, à plus de six\nsiècles de distance, l'admirable « grand bronze » portant\nl'effigie d'Antinous, qu'Hadrien fit frapper après la mort et\nl'apothéose du favori qui avait donné sa vie pour lui. Ce\nmédaillon est à fleur de coin et revêtu de la plus admirable\npatine turquoise qui se puisse rêver.\n    Les vases de la collection sont au nombre de quinze ou de\nseize; l'on m'affirme qu'ils sont tous de premier ordre. Je ne\npuis malheureusement m'occuper que de ceux qui ont été\nfigurés.\n    Le plus ancien, et peut-être aussi le plus important, est fort\nconnu et a été publié à diverses reprises (1). C'est une coupe\nprofonde, de fabrication corinthienne, trouvée à Corinthe il y\na plus d'un demi-siècle (2). Elle est décorée à l'extérieur de\nscènes de combat, en noir et pourpre sur le fond clair du vase.\nChacun des personnages porte son nom inscrit au-dessus de lui\nen caractères empruntés à l'alphabet corinthien. D'un côté, l'on\nvoit Achille combattant Hector, en présence de deux jeunes\nécuyers montés tenant chacun un second cheval en laisse. Le\npeintre a affublé ces écuyers de noms qui ne leur conviennent\n\n\n\n   (1) Il a été décrit pour la première fois par Papasliotis dans un périodique grec, l'Athèna,\nn° 2399 (avril 1855) ; c'est d'après cette description que Curtius a publié les inscriptions\ndans le t. IV (1856) du Corp. Insc. Gr. (Préf., p. XVIII). On le trouve signalé par Gerhard,\nArch. Anzeiger, 1856, p. 187, — puis par Michaëlis, Bol/. dell'Inst., 1860, p. 117. Rhouso­\npoulos et Michaëlis l'ont publié d'une façon plus complète dans les Annali, 1862, p. 56,\npl. B. Il appartenait à cette époque à la veuve d'un imprimeur d'Athènes, du nom de Koro­\nmilas. Il est également reproduit Wiener Vorlegcblâlter, sér. III, 1, 3, — Willisch,\nAltkorinthische Thonindustrie, pl. 5, — et S. Reinach, Répertoire des Vases peints, I, p. 306.\nVoir aussi C. Wachsmuth, Rhein. Mus., 1863, p. ISO, — Dumont et Chaplain, Les Cérami-\nques de la Grèce propre, I, p. 235 (Pottier), — et Kretschmer, Die Griechischen Vasenin-\nschriften, p. 18.\n  (2) Rhousopoulos la donne comme de provenance inconnue, — mais le témoignage de\nPostolacca, le numismate bien connu, ne permet pas de douter qu'elle n'ait été réellement\ntrouvée à Corinthe.\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": "   6l2                         DURENDAL\n\n\n   certainement pas : il les appelle Phénix et Sarpédon. L'autre\n   côté reproduit le combat d'Ajax et d'Enée, accompagnés\n   d'écuyers semblables à ceux qui suivent Achille et Hector, et\n   qui portent les noms d'Ajax et d'Hippoklès. Sous l'une des\n   anses, Dolon, un genou en terre. « Le peintre, comme l'a fort\n   bien dit M. Pottier, a représenté la scène ordinaire du combat\n                               et l'a accompagnée de noms de fan­\n                               taisie qui ne sont pas d'accord avec\n                               les traditions mythologiques. » Le\n                               vase appartient à la fin du VIIe ou au\n                               commencement du VIe siècle avant\n                               notre ère, soit à l'époque où Périan-\n                               dre régnait à Corinthe et où le\n                               fameux coffre décrit par Pausanias,\n                               fut dédié par le tyran à Zeus Olym­\n                               pien en mémoire de son père Kyp­\n                               selos; il représente l'art que Sappho,\n                               Alcée et Stésichore, — Thaïes et\n                               Solon, ont eu sous les yeux. La\n                               petite cotyle à inscriptions corin­\n                               thiennes de la collection Tyzskie­\n                               wicz, achetée à la vente Somzée pour\n                               le Musée du Cinquantenaire, est\n                               contemporaine de la coupe de Hirsch;\n                               les deux vases sont antérieurs à\n                               l'œnochoé représentant le d e u i l\n                               d'Achille, des collections van Bran-\n                               teghem et Somzée, actuellement ex­\n                               posée dans les vitrines du Cinquan­\n                               tenaire.\n                                  Après la coupe corinthienne, vient,\n                                dans l'ordre chronologique, une su-\nŒNOCHOÉ-ATTIQUE (côté droit)     perbe œnochoé attique à figures\n         (Réd. 2/5)              noires sur fond blanc, d'une forme\n                                délicieuse, achetée à la vente Castel­\n    lani, à Rome, en 1884. On y voit d'un côté un lion attaquant un\n    sanglier gigantesque ; de l'autre, une vache allaitant son veau :\n    les deux sujets sont séparés par un arbre. Le sanglier, et\n    surtout le lion, sont traités dans un style conventionnel, qui\n    rappelle les pierres gravées très archaïques portant des sujets\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": ""}, {"page_pdf": 717, "texte": "PYXIDE   SIGNÉE PAR MÉGAKLÈS. —COUVERCLE ET DÉCOR DU POURTOUR DU VASE (l'éd. 4/5)\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "        LE LEGS DE LA BARONNE DE HIRSCH A LA NATION BELGE                               613\n\n\nanalogues; au contraire, la vache et le veau sont pris sur le vif,\net d'un naturalisme parfait. L'œnochoé représente la technique\ndes vases attiques à peintures noires sur fond clair à l'époque\nde sa perfection, qui correspond au troisième quart du VIe siè­\ncle av. J . - C , alors que Pisistrate régnait à Athènes, qu'Ana-\ncréon, Ibycos et Théognis composaient leurs chants, et que\nPythagore enseignait.\n    De la même vente provient l'admirable rhyton (le plus beau\nque l'on connaisse) en forme de tête d'aigle, que reproduit la\nvignette en tête de l'article. Le style en est d'une grandeur et\nd'une majesté incomparable. Il a très probablement été trouvé\ndans une des riches nécropoles étrusques de l'Italie mais sa\nprovenance exacte n'est pas mentionnée. En tout cas, c'est une\nœuvre attique du commencement du Ve siècle.\n   Mais le bijou de la série est l'exquise petite pyxide à cou­\nvercle du maître Mégaklès (I), trouvée en Attique et provenant\nde la vente Barre (1878). Elle est ornée d'une frise représentant\nl'intérieur d'un gynécée (2). « Une colonne cannelée d'ordre\ndorique », (j'emprunte la description de M. Frœhner dans le\nCatalogue Barre), « supporte le plafond. Six jeunes filles divisées\n» en trois groupes, sont assises sur des fauteuils ou des sièges\n» sans dossier. L'une d'elles achève sa toilette en se regardant\n» dans son miroir; une autre met ses chaussures; la troisième\n» joue aux balles, pendant que sa sœur tresse une couronne.\n» Plus loin, on voit une femme, assise de face, et tenant une\n» fleur à la main droite levée. Elle tourne la tête vers sa com­\n   pagne qui semble lui présenter une secondé fleur et qui porte\n» un fruit dans la main gauche. Ce dernier groupe est séparé\n» par une corbeille à ouvrage... Sur le couvercle, on voit deux\n» arbustes, et cinq lièvres dans des poses diverses. Le lièvre\n» était un symbole d'amour. »\n\n\n\n  (1) Publiée par Froehner, Collection de M. Albert B., Paris 1878, n° 356, pl. VII. Voir\nBollettino dell'I., 1878, p. 561; Klein, Meistersign., p. 205, Kretschmer, Vaseninsck ,\np. 144.\n  (2) * Figures rouges sur fond noir. La couronne, les chaussures et l'inscription sont\n» peintes en pourpre. Les bijoux, les bandelettes, les balles, la pomme, les fleurs et les\n«•feuilles qui servent de parure sont en relief, ce qui prouve qu'ils étaient dorés... Le bou-\n» ton du couvercle, en bronze, a été arraché, et la brisure a emporté une partie du fleuron\n» central. L'intérieur de la pyxis est peint en noir. » (Froehner.)\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "  614                                   DURïïNDAL\n\n\n      En dehors de son mérite artistique, le yase présente un inté­\n  rêt de premier ordre à raison de la signature d'artiste qu'il\n  porte : le maître Mégaklès qui y a inscrit son nom, ne nous est\n  connu que par ce seul spécimen. Par son style, Mégaklès\n  appartient au cycle des maîtres autonomes qui ont illustré l'art\n  attique dans les premières années du Ve siècle av. J.-C. Les\n  yeux représentés de face, la raideur des plis des vêtements\n  et la forme primitive de la colonne dorique décèlent encore\n  l'archaïsme. Par contre, la technique avec ses nombreux\n  rehauts d'or (1) et de pourpre annonce déjà celle qui fut surtout\n  en usage dans la seconde moitié du même siècle. Mégaklès\n semble avoir été le précurseur de ces maîtres anonymes char­\n mants, qui nous ont laissé les nombreux vases polychromes\n à dorures, de provenance attique, que nous admirons dans les\n vitrines de la plupart des musées.\n     Faute de documents, je n'ai plus qu'un seul vase à signaler :\n c'est la très curieuse et très belle coupe apode, à figures\n rouges (2), de l'ancienne collection du prince Napoléon, repré­\n sentant d'un côté Dionysos combattant un géant, de l'autre, un\n silène arrivant à la rescousse dans un char attelé de deux autres\n silènes. L'arme principale dont Dionysos menace le géant, est\n un canthare qu'il brandit du bras gauche tendu en avant, tandis\nque du bras droit il tient un thyrse qu'il a transformé en lance.\n Devant lui, le géant tombé est mordu à la poitrine par le ser­\npent mystique du dieu. La note caricaturale domine dans la\nseconde scène : la hâte belliqueuse des silènes, leurs attitudes\nmartiales contrastant avec leurs formes grotesques, produisent\nun effet du plus haut comique. Ces peintures rappellent tout à\nfait la seconde manière du peintre Douris, alors qu'il était en\npleine possession de son individualité, et il est probable que\nla coupe, postérieure de quelques années à la pyxide de Méga­\nklès, est sortie de l'atelier du grand émule d'Euphronios. Le\nvase, qui provient de la nécropole de Capoue (Santa Maria di\nCapua), est d'une conservation absolument parfaite.\n\n\n\n  (1) Les autres maîtres de la même époque qui ont employé la dorure sont Euphronios\net Brygos. Meidias appartient déjà à une époque plus récente.\n  (2) Publiée par Froehner, Choix de vases grecs inédits de la collection du prince Napoléon\n(Paris, 1867), pl. V.; Les Musées de France (Paris 1873), pl. 6.\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "     L E L E G S D E LA B A R O N N E D E H I R S C H A LA NATION B E L G E   615\n\n\n\n   A l'exception de l'Eros doré trouvé à Smyrne, publié par\nM. Froehner, Terres cuites d'Asie-Mineure, pl. III, aucune\ndes terres cuites de la collection de Hirsch n'a été figurée; je\nne puis donc guère en parler. On me signale néanmoins une\n« Tanagra » : une jeune femme allaitant son enfant, qui égale,\nparait-il, ce que l'art des coroplastes béotiens a produit de plus\nparfait et de plus exquis.\n   Telles sont les pièces principales de l'admirable collection,\ndont la piété maternelle d'une grande dame a confié le dépôt à\nnotre pays. L'objet que s'était proposé, en la formant, le jeune\nhomme dont le legs de la baronne de Hirsch est destiné à\nperpétuer la mémoire, est clair : numismate avant tout, mais\nnumismate doublé d'esthète, Lucien de Hirsch avait compris\nque pour mettre en pleine lumière tant la valeur d'art que la\nvaleur historique des médailles grecques, il est essentiel de les\nassocier aux autres branches de l'activité artistique des\nHellènes, et qu'elles ne constituent dans l'histoire de l'art grec\nqu'un chapitre qu'on ne lit bien que quand on a le livre entier\nouvert devant soi.\n   Si la plupart des collectionneurs sont forcés de limiter leur\nambition à l'une ou l'autre série isolée, c'est que pour réunir à\nla fois les médailles et les vases, les bronzes, les marbres et les\nterres cuites, les pierres gravées et les bijoux, il faut des for­\ntunes dont bien peu disposent. Lucien de Hirsch était parmi\nles privilégiés qui, à l'instar du duc de Luynes, peuvent\nsatisfaire sans compter leurs goûts artistiques et scientifiques.\nIl forma donc le rêve de grouper autour de sa collection de\nmédailles tout ce qu'il pourrait rassembler de chefs-d'œuvre\ndans les autres branches de l'art grec.\n   Ce rêve était en bonne voie de se réaliser, lorsqu'hélas ! la\nmort est venu l'interrompre : il aurait pu se réaliser encore,\ngrâce à la libéralité de la baronne de Hirsch, si, par une inter­\nprétation peut-être un peu étroite du testament de la généreuse\ndonatrice, on n'avait confiné lés merveilles déjà réunies, dans\nle local de la terre le moins fait pour les recevoir, je veux dire\nle Cabinet de Numismatique de la Bibliothèque Royale, où\nelles sont destinées à rester à jamais isolées dans une pénombre\nobscure, loin du voisinage d'autres monuments semblables, qui\npeut seul les mettre en pleine valeur. Combien ces beaux vases,\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "616                           DURENDAL\n\n\nces bronzes, ces terres cuites, ces verres, ces médailles elles-\nmêmes seraient mieux à leur place et répondraient mieux à la\npensée de celui qui les a réunis avec tant de goût et de science,\nsi on les logeait au Musée du Cinquantenaire où le jour et\nl'espace ne leur manqueraient pas, et où ils seraient véritable­\nment chezeuxau milieu des admirables vases, des beaux bronzes,\ndes délicieuses terres cuites et des autres monuments antiques\nde premier ordre qu'on y admire déjà !\n\n                                                   CAMILLE GASPAR.\n\n\n\n\n            GRAND MÉDAILLON DE SYRACUSE, s i g n é par KIMÔN\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                Stances\n\n\nSois très douce à ce cœur blessé qui se ranime\nSous la caresse un peu tremblante de tes mains :\nDéjà la folle erreur dont il fut la victime\nS'envole au seul émoi de tes gestes divins.\n\nTu vins le consoler à l'heure où sans asile,\nBrisé par le malheur, il errait dans la nuit\nReniant son amour désormais inutile\nEt ses rêves hautains qui sombraient avec lui.\n\nDu merveilleux espoir qui charma son enfance,\nDes désirs et des vœux dont il s'était paré,\nIl ne lui restait plus qu'une grande   souffrance\nEt d'amers souvenirs qui le faisaient    pleurer.\n\nLe Séraphin pensif de l'Eternelle    Aurore\nChaque jour le trouvait sur le bord du chemin\nTrop las pour l'accueillir et lui sourire encore,\nTrop faible pour le suivre et lui prendre la main.\n\nVoluptueusement,   il cherchait les ténèbres\nDont la complicité dérobait aux regards\nLa sombre éclosion des fantômes funèbres\nParmi ses rêves morts et son bonheur épars.\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "618                        DURENDAL\n\n\n       Mais tu veillais, Enfant sublime et secourable,\n       Bel Ange Gardien aux ailes de clarté\n       Et tu vins épancher dans ce cœur misérable\n       Tes trésors de candeur et de sérénité.\n\n       Il pleurait : Doucement tu recueillis ses larmes\n       En lui tendant le Lys de ton cœur     souriant\n       Et pendant que ta voix endormait ses alarmes\n       De magiques lueurs naissaient à l'orient.\n\n      Il souffrait : ta bonté fut son divin dictame,\n      Il maudissait son rêve'et tu le lui rendis,\n      Il doutait de l'amour : Tu lui donnas ton âme\n      Et son tragique enfer devint un Paradis.\n\n      Il se réjouissait de sa    métamorphose\n      Sans oser te le dire et le trouble béni\n      Qu'il éprouvait devant ton âme à peine éclose\n      Le faisait tressaillir d'un espoir infini.\n\n      Pouvait-il révéler l'adorable    souffrance\n      Qu'avait fait naître en lui ta pure flamme d'or\n      0 jeune Ame où régnait la céleste Innocence,\n      Blanche Enfant, que la vie émerveillait encor?\n\n      Mystérieuse énigme, insondable     problème!\n      La peur d'effaroucher ton amour      ingénu\n      Longtemps lui défendit le tendre aveu suprême\n      Qui devait t'éclairer d'un sourire    inconnu...\n\n      Un jour pourtant, cédant à l'ineffable ivresse\n      De ce rêve imprévu qui descendait des deux,\n      Il ne put étouffer ses chansons   d'allégresse\n      Et tu lui répondis en baissant tes grands      yeux.\n\n      En cet instant,- le ciel entrouvrit ses longs voiles,\n      Un Ange s'avança dans la rosée en pleurs,\n      Et tandis 'qu'il ornait ton front de mille étoiles,\n      Ce cœur, enfin sauvé, t'offrit toutes ses fleurs.\n\n                                              . GEORGES ARMEL.\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                    Guido Gezeik\n                             (Suite)\n\n\n\n\n             Sil'œuvre tout entière du Prêtre-Poète flamand\n               est un hymne à Dieu, de sorte qu'on a pu dire\n                à son très grand honneur, qu'il n'y a guère de\n                poésie de lui où le nom du Seigneur ne soit\n                magnifié, il y a cependant un de ses recueils\n                que l'on pourrait appeler un manuel poétique\n                de prières. Il l'a intitulé lui-même Gedichten,\n               gezangen en gebeden (Poèmes, chants et prières).\n  Beaucoup de prêtres, de religieux même, à ce qu'il paraît,\nemploient ce volume en guise de livre de prières. Je sais qu'il y\na des missionnaires de l'héroïque West-Flandre qui l'ont\nemporté avec eux en Afrique et en Mongolie, trouvant dans les\nmagnifiques épanchements en Dieu qu'il renferme, l'expression\nla plus haute et la plus pure de leur forte piété, la plus char­\nmante et la plus douce à leurs cœurs d'apôtres flamands.\n                               *\n                              * *\n\n  Avant l'apparition des deux œuvres capitales de Gezelle,\nTijdkrans et Rijmsnoer, qui nous occuperont longuement et qui le\nrangeront un jour parmi les plus grands poètes du XIXe siècle,\nles meilleurs critiques considéraient ce petit livre comme son\nchef-d'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": " 620                                DURENDAL\n\n\n   Il est sans conteste le plus beau des volumes parus avant les\n deux derniers. Il renferme beaucoup moins de poésies de cir­\n constance que les autres et la plupart des pièces qui s'y trou­\n vent, se distinguent par une finesse, une perfection de forme,\nune profondeur de pensée et une puissance évocatrice et plas­\ntique qui en font des poésies classiques, c'est-à-dire impéris­\nsables.\n   C'est dans ce volume qu'on rencontre cette poésie merveil­\nleusement belle, au verbe cristallin, qu'on ne se lasse pas de\nredire aux moments de douce solitude et de mélancolie tendre,\nlorsque le souvenir des belles choses mortes hante l'âme, et qui\ns'appelle Le Chant des Saules. — Van de Wilgen.\n   Essayons d'en donner une pâle idée par une traduction qui\nne peut être qu'approximative. Ce sont hélas! les plus belles\npoésies de Gezelle qu'on profane le plus en essayant de les tra­\nduire en français! Aucune traduction ne saurait rendre la\ncadence merveilleuse, la mélodie délicate, le coloris splendide\nde ces courtes strophes. Il est tout à fait impossible, me sem­\nble-t-il, de traduire en français les autres petits chefs-d'œuvre\ndescriptifs qui se trouvent dans ce volume, tels que Het Meezen­\nnestje (1), Hoort (2), Hei da, lieve dreupel water (3), Hoor, 't is de\nwind (4), etc., que je signale aux lecteurs flamands qui auraient\nencore des doutes sur le caractère mélodieux de leur langue.\nC'est de la musique pure. .\n\n\n                     Van de Wilgen == Les Saules\n\n\n  Que de fois j'ai déchiré un feuillet de mon album — éparpillant les mor­\nceaux sur la Mandel sinueuse !\n  Que de fois, là-bas, assis sur le banc, au fond du jardin — j'ai soupiré en\nsongeant à vous, ô saules luisants !\n  Mais qui donc est capable de sculpter ton image, ô noble nature — et vous,\nsaules au brillant feuillage — qui est à même de vous reproduire par le pin­\nceau?\n\n\n   (1) Le nid de mésanges. (2) Ecoutez! (3) Hé ! charmante goutte d'eau! (4) Ecoutez!\nc'est le vent.\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                621\n\n\n   Là-bas, au bout de la prairie immense, là-bas tout au fond — qui sculptera,\nvotre image, oh I mes saules étincelants ?\n   Hélas ! il vient, celui qui compte et suppute : à quel prix sa main va vous\nlivrer.\n   Le voilà! — ô mes saules, baissez la tête, cachez le tronc : — ils arrivent,\nils sont là !\n   Ils s'asseient I Déjà ils aiguisent l'acier sur la pierre — et la pierre sur\nl'acier, j'entends des grincements.\n   O terre, toi, la mère de tout ce qui vit — tu enfantas et nourris les saules :\n   Ils se cramponnent si fort et si tendrement à toi, mère ! — ah ! devront-ils,\ndevront-ils céder, arrachés de tes entrailles ?\n   Que de fois j'ai déchiré un feuillet de mon album ! — et soupiré à votre\nsujet, ô saules luisants !\n   Nobles saules d'antan, vous étiez encore debout alors — maintenant vous\ngisez abattus !\n   Que de fois je vous contemplai le matin, — à la pointe du jour naissant.\n   Un bandeau bleuâtre, semblable à l'auréole qui ceint la tête des anges,\nceignait votre front d'argent.\n   Le soleil surgissait et défaisait le bandeau — qui se fondait dans l'azur du\nciel.\n    Et, resplendissants, vous vous projetiez dans la lumière — debout, dans\nla plénitude de votre beauté simple.\n   C'est ainsi que souleva la pierre du tombeau, Celui qui créa le matin et le\njour, le ciel et la terre.\n   Ainsi, mon âme! briseras-tu un jour tes liens pour t'en voler sur tes propres\n ailes.\n    Que de fois j'ai déchiré un feuillet de mon album — en éparpillant les\ndébris sur les bords de la Mandel plaintive !\n    O nobles saules vous étiez là, naguère — secouant au matin votre robe, qui\nbruissait, en s'agitant, comme de l'argent et de l'or — et dont les plis étaient\nremplis d'oiseaux chantants et tapageurs.\n   Et le soleil matinal la transperçait de ses dards — y traçant mille sentiers\ncoloriés,\n   aux teintes sombres et ténébreuses, obscures et vertes — ruisselants de\ncouleurs indéfinissables,\n   où dominaient le rouge écarlate le blanc éblouissant, — le pourpre bleuâtre\net chatoyant ;\n   où brillaient des étoiles, des escarboucles, des pierreries somptueuses —\nqui tombaient et choiaient dans l'eau avec un tintement d'argent.\n   Ainsi vous étiez là debout naguère, saules vénérables — magnifiquement\nbeaux au brillant soleil du matin,\n   appuyés l'un sur l'autre comme deux amis ; le bras sur le col et le col au\nbras,\n   formant une voûte gigantesque, — comme celle d'une église qui serait\nbâtie sur l'eau,\n    sur l'eau qui passait entre vous deux — et s'enfuyait, lente et rieuse.\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": "622                             DURENDAL\n\n\n  J'ai maintes fois déchiré un feuillet de mon album — et en ai éparpillé les\ndébris sur la Mandel sinueuse.\n  Cette fois je conserve un billet dans mon album — signé : « Une feuille des\nSaules \".\n\n   Il y a quelque chose de l'enthousiasme mystique d'un saint\nFrançois — dont Gezelle traduisit le Cantique au Soleil — dans\nla pièce suivante :\n\n\nEen bonke keerzen, kind-Enfant ! une poignée de cerises!\n\n\n                    Enfant, une poignée de cerises !\n                    Une poignée de cerises, mon enfant !\n                        épanouies dans l'éclat\n                        et la lumière d'or\n                                de l'été !\n                              Craquant de jus,\n                        pleines de sève douce,\n                           et acidulée,\n                        de sève juteuse,\n                           et délicieuse.\n                  Elles brillaient sur la branche,\n                           et semblaient dire :\n                        « cueillez-nous,       cueillez-nous,\n                                cueillez-nous,\n                   cueillez, étanchez votre soif,\n                  nous sommes mûres et belles! »\n                     Elles pendaient un peu penchées,\n                                se balançant\n                                   dans le vent,\n                                le vent tiède\n                                   de l'été.\n                        « Cueillez-nous,        cueillez-nous,\n                                cueillez-nous !\n                     Criaient-elles et je les cueillis\n                        et elles pesaient si lourdes :\n         elles étaient lourdes de la bénédiction du Seigneur'.\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "             GUIDO GEZELLE                      623\n\nPrenez et remerciez Celui\n         qui les a faites,\n      qui les fit germer.\n    Dites-lui merci, merci,\n               Merci !\n      Regardez le Ciel,\n         c'est là qu'il est,\n            Il est là,\n                Dieu !\n           Levez les yeux,\n              comme l oiseau\n                qui boit\n      et lève sa petite tête\n                 innocente.\n         Dites-Lui merci, merci,\n                    Merci!\nSoyez fidèle comme le pauvre animal\nfidèle comme la floraison et les fruits,\n      fidèle comme la petite fleur,\n                 fidèle comme\nl'humble poussière qu'on foule aux pieds.\n               Remerciez-le!\n     Oh! jouissez, c'est si doux, si doux\n               de jouir d'un fruit\n                       mûr,\n      et de sentir monter au cœur\n         la joie et la gratitude!\nApprenez le langage que parlent\n   des milliers de bouches qui toujours\n         crient : « Grâces au Seigneur,\n                       Merci !\n               Merci pour la vie,\n            merci pour la lumière,\n   merci pour la lumière et la vie,\n     merci pour l'air et la lumière,\n            et pour la vue et l'ouïe\n                 et pour tout!\n               Grâces au Seigneur! »\n      Enfant! une poignée de cerises,\n      une poignée de soleil...!     dites-Lui\n                       Merci !\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "624                                DURENDAL\n\n\n   J'ai toujours beaucoup admiré une autre pièce de ce recueil\npour la vigueur bien germaine, la belle allure et la chaude cor­\ndialité qu'elle affirme. Elle fut dédiée à Hugo Verriest, l'élève et\nl'ami de Gezelle, sans doute pour honorer sa jeune Majesté de\nRoi des patineurs. Elle a pour titre :\n\n\n           't Edele Spel der vlugge Schaverdijnders :\n              Le Noble Jeu des agiles Patineurs :\n\n\nEau qui fus faite par Dieu — au premier des jours; — eau qui fus divisée, —\nau jour de la création de la terre et des eaux; — puissant élément des eaux,\n— aide et consolation de tout être humain, — tu as nourri la terre, tu lui\ndonnes à boire, — comme une mère fait pour son enfant; — tu as abrité le\npoisson, — tu as porté le cygne, — nacelle étincelante ! noble cygne!—Reine\nnageuse des eaux ! — tu as coulé des mains du prêtre, — sur le front des\nnations — puissant élément du Baptême ; — tu as tinté en tombant dans le\nvase sacré — coupe d'or des mystères : — que ce soit fini... et ce sera assez!\n— Couches-toi maintenant et dors, tombe, repose un lantinet ! — Et vous,\npoisspns, restez là et cachez-vous — à cause du froid qui peut vous nuire : —\ndormez, promeneurs aux nageoires rapides ! — Oiseaux que la main du Sei­\ngneur — fit pour vous promener sur l'air — et vous qui, vous reposant sur\nles eaux, — avec vos doigts rassemblés en nageoires, — savez naviguer et\nnous l'avez appris, — envolez-vous, oiseaux ailés, vite, allez — chercher\nvotre nourriture dans d'autres régions : — l'eau est couchée, elle dort, elle som­\nmeille. — Et elle gît paralysée et immobile — dans son sommeil profond, —\naucun bruit ne saurait la réveiller, — aucun chariot, passant sur elle, —\naucun sabot de cheval sonnant l'acier — ne saurait plus émouvoir l'eau\nendormie : — l'eau s'est couchée, elle repose et fait une courte sieste. —\nViens ! jeunesse, radieuse jeunesse, — toi... tu ne reposes, ni ne dors : — eh!\nfoin des voiles, des pieux et des crochets I — Frottons et faisons briller le\nfer agile — aiguisons-le avec la lime et vissons-le — au pied rapide I — Voilà\nqui te va bien! — Viens! les canards sont partis, — viens ! aucun poisson ne\nmontre plus la tête, — il fait trop froid ; mais toi, jeune homme, — tu braves\nle froid ; — il ne fait pas froid là où bat une poitrine flamande ! — Sus donc.\nAiguisons l'acier; âpre est la — morsure du vent, mais plus âpre — le travail\nvivant qui brûle en toi — la noble ambition de ta jeunesse — la flamme de ton\norgueil viril. —Volez ! vents agiles du Nord, — passez en ronflant sur la\nglace, — mordez-la avec un âpre sifflement, car — le jeune homme se rue sur\nvos pas ; — vents du Nord, vous êtes vaincus ! — Voyez-vous là-bas ce nuage\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                 625\n\n\nhivernal — flamboyant comme la flamme d'incendie? — Ainsi passe sur la\nglace — l'agile jeunesse; — les voyez-vous, au ciel, — ces longues théories\nd'oiseaux étrangers, — pareils à de petits points ou plus petits encore, — les\nvoyez-vous tracer des lettres — sur le dôme du ciel, — volant toujours, à une\nhauteur incommensurable, — et dans les lointains infinis, se hâtant vers le\nSud ? — Ainsi vole le patineur — le rapide patineur. — Lorsque les vents de\ntempête — bouleversent tout dans l'atmosphère — et que les lourdes nuées\nvolent — les cloches se plaignent, — la cloche d'alarme gémit, geint et crie\n« au malheur », — tandis que les paroles, encore à la bouche, — retentissent\nà cent pas plus loin, — avant qu'on puisse penser : que disais-je ? — Aussi\nrapides et encore plus rapides — sont ceux qui patinent — les agiles pati­\nneurs. — La main dans la main, mes amis, regardez — cette branche légère\nà peu près effeuillée, — il ne reste plus qu'une feuille, la toute dernière —\nde l'été, qui l'avait faite toute verdoyante; — fixez des yeux la brin­\ndille que je porte en mains devant vous, — c'est la palme du combat : qui\nviendra la chercher, — qui me l'arrachera de la main ? — A lui je donnerai la\nbrindille, palme de victoire — et je crierai « hourrah !» à ce vaillant, — à\ncelui dont le poing ailé est capable — d'arracher cette brindille de ma main :\n— qu'il soit roi et maître ! — qu'il soit le premier patineur ! — celui qui, pati­\nnant avec ou devant moi — arrachera la branche de ma main. — Qu'il soit\nroi, qu'il soit empereur — violent comme la tempête — âpre comme les brises\ndu Nord — celui qui, sur son soulier glissant d'acier, — patinant à côté de\nmoi ou devant, — abordant à terre avec ou avant moi — touchera la brindille\nque je tiens dans cette main! — Et, à la chute du soir, — il s'àsseira et se\nreposera — roi des patineurs — dans le fauteuil, près du foyer, — où notre\nmaître et seigneur l'ancêtre — que Dieu ait son âme! — était assis autrefois, se\nreposant et faisant sa sieste — près du feu, au temps d'hiver — lorsque la\nbûche de Noël brûlait encore dans l'âtre, — lorsque nous, enfants, étions\npetits — et ne savions encore rien du noble jeu — des agiles patineurs.\n\n\n                                       * *\n\n   Guido Gezelle n'était pas seulement un grand poète, c'était\naussi un saint prêtre. Je n'ai pas connu de prêtre qui m'ai donné\nplus que lui, chaque fois que j'eus l'honneur de l'approcher,\ncette impression que je me trouvais en présence d'un prêtre\nsaint. Or les saints ont la haine du mal, la passion de la\npureté, de l'innocence, de la simplicité. Cet homme de génie,\nsavant en toute science divine et humaine, était d'une simplicité\nenfantine. Et il aimait par-dessus tout les enfants, les animaux,\nles arbres et les fleurs. Tout ce qui était simple, vrai, non\nentamé par le vice, tout ce qui était resté intègre et virginal, tel\nqu'il était sorti des mains du Créateur, tout ce qui faisait sim­\nplement son devoir et allait droit au but fixé par Dieu, fût-ce\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": " 626                              DURENDAL\n\n\n\ninconsciemment, excitait l'enthousiasme de ce grand enfant.\nQue de choses délicieuses n'a-t-il pas écrites sur les enfants, sur\nles oiseaux, sur les fleurs!\n   Citons deux poésies du recueil qui nous occupe; parmi tant\net tant d'autres, germées de la même pensée-maîtresse ; et toutes\négalement ravissantes :\n\n\n   Schuldeloos blommeke lief! Chère fleurette innocente!\n\n\n   Innocente et chère fleurette — que je rencontre sur mon chemin, — laisse-\nmoi donc un instant, —- un tout petit instant, m'arrêter près de toi !\n   Chère fleurette innocente — est-ce que jamais homme osera te fouler aux\npieds, toi, que Dieu lui-même a pensée — créée et faite ?\n   Il fut ton Créateur, Il pensa — Il arrangea tes petites feuilles, Il tissa —\ncette couronne brillante autour de ta tête — Il te fit, ma bien-aimée fleurette.\n   Il prit un peu de la lumière du soleil — un de ses éblouissants rayons, —\nqui se fondit en toi — et colora ta bouche souriante.\n   Il te donna le miel liquide — que fleurent tes lèvres odorantes — réjouissant\nquiconque-s'approche de toi: — ou fût-ce un autre que Lui?\n   Dieu! comme la plus petite chose — est l'œuvre infinie de tes mains, —\nDieu! comme la moindre chose — est donc admirable, pour qui te connaît !\n   Chère fleurette innocente — de tout le temps que tu pus être fleur — il n'y\neut pas un instant, aucun — que Dieu ne t'aimât !\n   Seule peut déplaire à ce Dieu — qui aime tout — l'humanité, qu'il aime plus\n— que tout ce qu'il aima.\n   Te cueillant elle te dit : « Sers-moi! — fleur magnifique... » tu te fanas —\net, morte sur sa tête coupable — tu ne la servis pas.\n   Chère fleurette innocente— que je rencontre sur mon chemin — laisse-moi\nun instant — encore... laisse-moi m'arrêter un instant près de toi.\n\n\n                Blijde Kinderen. Joyeux Enfants.\n\n\n  Joyeux enfants I — fleur de la vie — eh ! petite Eglise du Christ ! trois fois\nvous devez — vous appeler bienheureux — vous qui êtes sans pêchés et sans\nsoucis !\n  Joyeux enfants ! — vous me faites songer — non pas à un Dieu ulcéré — ni\nà un Dieu — crucifié — ni à un Dieu rayonnant sur le Thabor, —\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                627\n\n\n   Mais au Dieu qui, — dans la crèche — fut couché, enfant, comme vous,\nravissant — près de Marie — près de saint Joseph — près de l'âne et du\nbœuf.\n   Courez maintenant et jouez, — joyeux enfants,— et ne vous arrêtez — pas,\nparce que je suis — haut et grand et — au-dessus de vous : — allez donc, et\njouez, enfants... allez.\n   J'ai, il est vrai, un — front plus ridé — mais il fut joyeux et lisse jadis —\noh ! pût-il — encore être maintenant — comme le vôtre — enfantelets !\n   J'ai des feuilles — j'ai des fleurs — j'ai ma main pleine de fruits, — où...\noù... — tant d'épines étaient devant pour me piquer — lorsque je les ras­\nsemblai !\n   Allez et jouez, et — ne m'enviez pasde savoir — ah ! trop bien — ce que\nc'est — que ne pas aimer le Seigneur de toutes choses — comme vous l'aimez !\n   Allez et jouez — ils vont venir ceux — qui voudront vous apprendre —\nque ce doit être un autre — que le vrai — qui est Dieu de vos cœurs;\n   qu'en dehors de — votre monde — monde de fleurs et de plantes, où vous\ncourez maintenant — en jouant et en chantant, — il y a un autre monde qui\nveille ;\n   un autre monde, — une autre vie — que celle qui est la vôtre maintenant :\n aimer Dieu — votre père, votre mère — et votre jeu.\n   La vie, c'est — vous aimer vous-mêmes — avant tout et par-dessus tout, —\n puis, donner tout à vous-mêmes — et ne vous donner vous-mêmes... à\n aucun !\n   Joyeux enfants, — fleur de la vie, — petite Eglise du Chiist, ah! —\n puissiez-vous toujours — rester des enfants — et puissé-je, moi, être —un des\n vôtres!... Hélas!\n\n                                                         AUGUSTE CUPPENS.\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "     Laissons entrer la Nuit !\n\n\nRegarde : pâle et belle en sa robe de deuil,\nLa nuit silencieuse est debout sur le seuil.\n\nOh! laissons dans la chambre entrer la Nuit divine!\nNe te voir qu'à demi m'est doux: je te devine,\nDerrière le rideau léger du soir obscur,\nComme un ange au travers d'un nuage          d'azur.\nMalgré l'ombre croissante, un rayonnement        vague\nFrémit encor sous tes cils d'or et sur ta bague :\nDans le lait de sa perle et dans l'eau de tes yeux\nLa lumière exilée attarde ses adieux,\nEt mon amour se guide à ces lueurs       dernières\nPour caresser tes doigts et baiser tes paupières...\nLaissons la tendre Nuit se reposer chez nous !\n\nTu m'as pris, comme un frêle enfant, sur tes genoux.\nO langueur! j'ai blotti ma tête à la renverse\nContre ta chère épaule, et mon rêve se berce\nAux soupirs longs et doux qui vont la soulevant :\nTel dort un paresseux navire, que le vent\nBalance avec lenteur en un golfe paisible...\nDans ta poitrine, ainsi qu'un ramier invisible\nQui bat de l'aile et tremble au fond d'un nid  soyeux,\nJ'écoute palpiter ton cœur     mystérieux.\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "                LAISSONS ENTRER LA NUIT!                   629\n\n\nLaissons entrer la Nuit, la Nuit discrète : il semble\nQue l'ombre rend meilleur le bonheur d'être ensemble !\nJe sens mieux, maintenant, à travers les parfums\nQui flottent sur ta gorge et sur tes cheveux    bruns,\nEt sur ta robe noire encor toute embaumée\nDes suaves odeurs de la tonnelle aimée,\nToute ton âme en fleur s'exhaler dans le soir...\n\nVois : debout sur le seuil, la Nuit voudrait s'asseoir\nEntre nous, resserrer nos deux cœurs dans sa trame,\nEt confondre en rêvant son âme avec notre âme.\n\nLaissons la Nuit pensive et pleine de douceur\nS'asseoir à nos côtés comme une grande sœur!\n\n                                                FRANZ ANSEL.\n\n\nOctobre 1896.\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": "                     Madame Campan\n\n\n                   DES grâces légères du XVIIIe siècle, nous voici transportés\n                      dans un milieu austère, plus apte à développer la vocation\n                      d'éducatrice, milieu honnête et chrétien, qui favorisera\n                      l'éclosion de l'esprit de devoir et d'abnégation.\n                         Mme Campan fut l'institutrice consciencieuse, vertueuse\n                      et convaincue que l'on admire, qui impose l'estime, qui\n                      inspire la confiance. L'étude de son caractère suggère à\n                      M. Chabaud un parallèle très juste entre elle et ses devan­\n                      cières : u Pour être moins originale et moins puissante que\ncelle de Mme de Maintenon, moins brillante que celle de Mme de Genlis,\nl'influence de Mme Campan sur l'éducation de la femme ne manque pas\nd'intérêt et sollicite l'attention, autant par la précision et la netteté du plan,\nla suite et l'enchaînement des idées, que par la consciencieuse honnêteté du\nbut poursuivi. »\n    « Pour Mme de Maintenon, l'enseignement avait été presque un sacerdoce;\npour Mme de Genlis, il était un entraînement, une gymnastique de l'esprit,\nnous aurions dit un sport, si le mot avait passé la Manche de son vivant; pour\nMme Campan il fut un métier et une carrière. »\n    « Esprit cultivé, laborieux et judicieux; cœur chaud, fidèle et dévoué; carac­\ntère droit, sûr, affable; douée de plus de facilité et d'ingéniosité que d'origi­\nnalité et de puissance, scrupuleuse observatrice de toutes les règles, bonne\ncatholique, tendre mère et admirable institutrice, Mme Campan, si on écarte\nde sa mémoire les calomnies odieuses qui ont empoisonné la fin de sa vie,\n\n\n   (1) Fin de l'article sur Les Précurseurs du féminisme : Mme de Maintenon, Mme de Gen­\nlis et Mme Campan, par L. CHABAUD (Paris, Pion).\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                               MADAME CAMPAN                                  63l\n\n laissera dans l'histoire de son temps la trace discrète d'une personne honnête,\n loyale et courageuse, qui, dévoué corps et âme à la tâche délicate de restau­\n rer en France l'éducation des femmes, s'en acquitta de façon à mériter la\n reconnaissance publique. »\n    Mme Campan, née en 1752, reçut une éducation très soignée. Elle se dis­\ntingua très jeune par des dons exceptionnels et une aptitude remarquable\npour les langues étrangères. Son talent pour la lecture la fit admettre à la\nplacé de lectrice de Mesdames (filles de Louis XV). Ce fut à Versailles qu'elle\népousa M. Campan, dont le père était secrétaire du cabinet de la Reine. Le\n Roi lui donna une dot de 5,000 livres de rentes et elle devint femme de\nchambre de M me la Dauphine tout en continuant son office auprès de\n Mesdames.\n    Mme Campan donna au Roi, le 10 août, les preuves d'un courage et d'une\nfidélité remarquable. Laissons la parole à M. Chabaud : « ... les événements\nse sont précipités, la funeste journée du 10 août a éclairé l'arrestation des per­\nsonnes royales et le massacre de l'infortunée princesse de Lamballe. Le Roi a\nconfié à M me Campan un portefeuille rempli de papiers, dont elle connaît\nl'importance et qu'il l'a chargée de remettre à un homme sûr pour les sauver.\nElle va avoir besoin de toute son énergie, de toute sa présence d'esprit pour\nremplir cette mission de confiance. Elle est suspecte, sa maison vient d'être\nincendiée ; elle s'est réfugiée dans celle de sa sœur, Mme Auguié. Au moment\noù on vient l'avertir que cinquante hommes se dirigent sur la maison pour la\ncerner, le maître d'hôtel du Roi, Gougenod, receveur général de la régie,\nentre dans la pièce où elle était et de la houppelande dont il s'était couvert,\ntire le portefeuille du Roi, en lui disant : « J'ai rempli ma tâche »; et il veut\nsortir. Elle le supplie de rester, de l'aider à sauver les précieux papiers. Il\nconsent. N'ayant pas la clef du portefeuille, on l'ouvre avec des ciseaux; on\nprend à la hâte connaissance des papiers, on met de côté une pièce, signalée\npair la Reine comme pouvant être utile au Roi dans son procès. «C'est le pro­\ncès-verbal, signé de tous les ministres, de la délibération où Louis XVI avait\ndonné.uu avis contraire à la déclaration de guerre ». Gougenod consent â\nreprendre le portefeuille et à brûler les papiers dans un endroit sûr. Dans\nl'après-midi, l'alerté étant passée, il revient apportant un état des papiers\ndétruits et le procès-verbal qui doit sauverleRoi et qu'elle s'empresse de por­\nter à son avocat, M. de Malesherbes, qui, d'ailleurs, ne crut pas devoir en faire\nusage pour sa défense. »\n   Mme Campan demanda à partager la captivité de la Reine.Pétion ne répon­\ndit jamais à ses continuelles sollicitations. Elle ne put entrer au Temple.\nDénqncée. poursuivie et menacée par la vengeance de Robespierre, elle\nquitte Paris, avec ses nièces, et choisissant la carrière à laquelle elle se sent\nle plus apte, elle ouvre à Coubertin la maison de Saint-Germain, où elle\nélèvera des jeunes filles.\n   Le succès couronna les efforts de la directrice, dont le caractère et l'intelli­\ngence donnaient toutes garanties. Les meilleures familles furent représentées\ndans ce pensionnat. Mme de Beauharnais y mit sa fille Hortense et sa nièce\nEmilie, et c'est là que Napoléon I er , qui cherchait, une surintendante pour la\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": "632                               DURENDAL\n\n\nmaison d'Ecouen qu'il venait de fonder, vint la choisir. Appelée à cette haute\nmission Mmc Campan rêve non seulement d'imiter Mme de Maintenon, mais\nde la surpasser et elle ne cache pas son ambition. M. Chabaud étudie le\nsystème qu'elle applique à cet établissement impérial. Il nous en donne le\nmot -. c'est la préoccupationdeformer des mires. Dans son programme d'éducation\non voit se dérouler toutes les pensées qui mèneront à ce but. Il prend l'enfant\nà la mamelle, lui apprend à cinq ans la lecture et l'écriture. Dès la troisième\nannée il s'occupe du devoir de la prière qui, de sept à douze ans, devra être\néclairé par l'étude de l'histoire sainte. La géographie, la diction, la gram­\nmaire, le calcul sont déjà soigneusement enseignés. On développera chez les\njeunes filles le goût des ouvrages manuels, surtout de ceux qui sont utiles.\nElles seront initiées à la charité et aux notions d'économie. L'étude de\nl'Evangile les fortifiera dans la pratique de la religion. Aux jeunes filles\narrivées à la treizième année on défendra la lecture des romans. « Les meilleurs\nne valent rien à cet âge. » Pour les jeunes filles de dix-huit ans il faut être\nplus prudent encore. Les livres et les conversations romanesques doivent être\névités; les représentations théâtrales sont interdites ; en un mot, tout ce qui\npeut exalter l'imagination est défendu très sagement.\n   Mme Campan peut être fière d'un système dont Mme Carette fait un éloge\nqui a une valeur sérieuse : « Au milieu du désordre de la société renaissante\ndu commencement du siècle, c'était un titre de distinction pour une jeune\nfemme, de pouvoir se dire l'élève de Mme Campan. »\n   Cette femme éminemment observatrice, préfère les pensions de jour aux\ninternats. Elle anticipe ainsi sur les tendances actuelles qui s'affirment de plus\nen plus pour l'éducation de la famille. Elle recommande avec instance l'ordre,\nla discipline, l'exactitude, la propreté. Rien n'échappe à son esprit aussi sage\nque pratique. Nous remarquons aussi que la messe quotidienne est inscrite au\nrèglement.\n   Ses moyens d'action sont l'émulation et, comme châtiment exceptionnel,\nl'humiliation publique. Elle rejette les peines corporelles. La délation lui est\nodieuse. A ce propos nous citerons un passage charmant, tiré de l'ouvrage\nintitulé : Lettres de deux amies d'Ecouen. « La dame institutrice allait se plaindre\nà Mme la directrice ; mais l'esprit de corps nous empêchait de dénoncer la\ncoupable. Mme la directrice approuve cette coutume de ne pas se trahir entre\ncompagnes, et dernièrement elle nous disait : N'imitez pas le mal mesdemoi­\nselles ; mais ne le dénoncez pas. Assez d'yeux clairvoyants brillent sur vous et\nle découvriront. La délation entre camarades est un vice et les délateurs sont\nvoués au mépris de la société. »\n   La chute de l'Empire entraîna la ruine de la maison d'Ecouen, et\nMme Campan, rentrée dans la vie privée avec une fortune modeste, trouva\nencore le loisir d'écrire. Elle composa un grand traité d'éducation et un\nvolume pratique destiné à l'éducation élémentaire, c'est-à-dire à celle qui\nconviendrait le mieux aux jeunes filles des classes pauvres. Elle donne\nd'excellents conseils, parle de la religion, de l'amour de la famille, du travail,\nde la sensibilité dans des termes clairs et heureux. Citons le paragraphe sur\nle respect de la propriété : « Votre maman vous a donné un déshabillé neuf et\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                              MADAME CAMPAN                                  633\n\nun bonnet pour le jour de votre première communion, il est à vous. Vous\navez acheté un fichu, avec un écu de trois francs que vous aviez gagné à ourler\ndes serviettes, le fichu est à vous. Mais les cerises qui sont sur les cerisiers de\nmon verger, que vous traversez tous les jours, ne sont pas à vous. »\n   « Il est essentiel que vous sachiez la valeur des choses qui se mangent :\nDeux pommes cuites valent deux liards ; une livre de cerises vaut deux sous ;\nune livre de raisins vaut deux sous; un petit pain d'épice vaut six sous. »\n   « Quoi ! vous respecteriez deux liards, deux sous, six sous, qui se trouve­\nront à votre portée chez votre mère ou chez vos voisins, et vous croiriez ne\nrien dérober en prenant une pomme cuite, une livre de cerises, un petit pain\nd'épice? C'est une funeste erreur qui a souvent ouvert la carrière du vice. »\n   Quelques livres, vrais petits traités de morale en action, accompagnaient\nce premier volume. Ces œuvres respirent toutes la vertu, l'honnêteté, la sim­\nplicité. Mme Campan écrivit beaucoup de pièces pour le théâtre, mais elles se\ndistinguent plutôt par leur morale impeccable que par l'intérêt qu'elles pré­\nsentent. Ce qui est assez remarquable, c'est qu'après avoir fait représenter à\nSaint-Germain Esther, quelques comédies de M me de Genlis et les siennes, elle\narrive à la même conclusion que Mme de Maintenon, ainsi qu'on le verra\ndans ce passage : « Ces représentations chez moi furent hautement blâmées,\net je trouvai que l'intervalle d'un siècle ramenait la même opposition\nqu'avait éprouvée Mme de Maintenon pour les exercices dramatiques dans son\nroyal établissement. »\n    « Une maison particulière ne devait pas lutter contre l'opposition du\ngrand nombre. Je supprimai donc cet usage cinq ans avant d'avoir quitté\nSaint-Germain, et je crois très convenable d'interdire aux écoles toute repré­\nsentation théâtrale. »\n    Mme Campan finit assez tristement sa vie. Les Bourbons ne lui confièrent\n pas la direction de la seconde maison de la Légion d'honneur. On avait\noublié son dévouement à Louis XVI et sa longue fidélité à Marie-Antoinette\n Renonçant à toute ambition, elle se retira à Nantes auprès d'une de ses\nanciennes élèves qui avait épousé le docteur Maigne, médecin des hôpitaux\nde cette ville. Elle y vivait dans une véritable aisance, mais ce repos si\n mérité fut cruellement troublé par la mort de son fils et ce fut la fin. Elle\nlui survécut peu et mourut pieusement, entièrement résigné, et entre les\n mains de la Providence.\n    Nous emprunterons à M. Chabaud les lignes qui termineront ce travail\n parce qu'elles rendent justice au beau caractère de cette honnête femme :\n « Tout être humain possède une qualité maîtresse : c'est ce que Charles Fou­\n rier appelle la dominante passionnelle. La dominante de Mme Campan était la\n bonté, la qualité la plus enviable chez une femme qui a voué sa vie à la\n direction de l'enfance. Mme Campan n'était pas seulement bonne, elle étai\n excellente. Aussi eut-elle beaucoup d'amis et encore plus d'amies. »\n    L'intérêt du livre de M. Chabaud se trouve non seulement dans les faits,\n dans le charme de la narration, mais encore et surtout dans la comparaison\n que le lecteur établit entre les trois précurseurs du féminisme. On eut voulu\n connaître M™ de Maintenon, rencontrer Mme de Genlis et être l'amie de\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "634                            DURENDAL\n\n\nMme Campan. Le mérite de cet attachant volume est de dissiper en une cer­\ntaine mesure les préjugés qui enveloppaient ces femmes remarquables. Il les\nrend intéressantes alors même qu'il ne peut pas les faire toutes respecter.\nNous conseillons donc aux personnes sérieuses, comme à celles qui ne cher­\nchent qu'une lecture amusante, cet ouvrage si agréable, malgré les études\npédagogiques qu'annonce le titre et qu'il réalise sans pédantisme.\n\n\n                                               Ctesse ED. DE LIEDEKERKE.\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "       La Dernière Conquête\n\n                        I.\n\nLe manoir merveilleux depuis longtemps      fermé,\nSur le dernier plateau de la montagne sainte\nEtage les remparts de sa quadruple     enceinte\nOù veillent des lions au regard   enflammé.\n\nDéfiant l'infini de sa masse éclatante,\nIl drape des rameaux touffus du lierre noir\nSes murs où le soleil suspend, de l'aube au soir,\nUn lourd manteau d'or vif ou de pourpre     brûlante.\n\nDroits, au faîte des tours, s'érigent des condors;\nLe griffon héraldique et gardien des trésors\nRecouvre le donjon de ses immenses ailes.\n\nEt devant le portail, en plein granit sculpté,\nS'allonge, indifférent à ces choses mortelles,\nLe Sphinx mystérieux, — semblable à ta beauté.\n\n                        II.\n\nSaignant sous l'éperon qui lui meurtrit la chair,\nSe cabrant et ruant de terreur, blanc d'écume,\nDevant l'allier manoir que le couchant allume\nL'étalon révolté hennit vers le ciel clair.\n\nEt moi, saisi d'un long et chaud frisson de gloire,\nÉcoutant mon sang battre, et d'un seul cri jeté,\nJ'ai salué le burg où mon pennon planté\n Va dire à tout jamais mon nom et ma victoire.\n\nMes flèches ont troué la gorge des lions\nEt rejoint dans leur vol les grands   alérions,\nLe griffon gît, percé par le glaive  intrépide;\n\nMais sous un dur regard soudainement      dardé\nDe ses yeux, dévoilant l'horreur du palais vide,\nAux pieds de l'impassible Sphinx, je suis tombé!\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "                 I FIORETTI\n                                      (Suite)\n\n\n\n\nICI COMMENCENT LES CHAPITRES DE CERTAINES\nDOCTRINES ET DITS NOTABLES DE FRÈRE ÉGIDE\n\n                I. — CHAPITRE DES VICES ET DES VERTUS\n\n\n\n\nL\n           A grâce de Dieu et les vertus sont la voie et les degrés pour monter\n             au ciel; mais les vices et les péchés sont la voie et les degrés pour\n            descendre dans le profond de l'enfer. Les vices et les péchés sont\n            un poison et un venin mortel; mais les vertus et les bonnes œuvres\nsont une thériaque médicinale. Une grâce conduit et en tire une autre après\nelle; un vice entraîne l'autre. La grâce ne désire pas être louée; et le vice ne\npeut souffrir d'être méprisé. Dans l'humilité, l'esprit est dans la quiétude et le\nrepos; la patience est sa fille. Et la sainte pureté du cœur voit Dieu, mais\nla vraie dévotion le goûte. Si tu aimes, tu seras aimé. Si tu sers, tu seras\nservi. Si tu crains, tu seras craint. Si tu te comportes bien envers les autres, il\nconvient que les autres se comportent bien envers toi. Mais bienheureux est\ncelui qui aime vraiment, et ne désire pas être aimé. Bienheureux est celui\nqui sert et ne désire pas être servi. Bienheureux est celui qui craint et ne\ndésire pas être craint. Bienheureux est celui qui se comporte bien envers les\nautres et ne désire pas que les autres se comportent bien envers lui. Mais,\nparce que ces choses sont des choses très hautes et de grande perfection, les\ninsensés ne les peuvent connaître et goûter.\n   Trois choses sont infiniment hautes et utiles, lesquelles, celui qui les aurait\nacquises ne pourrait jamais faillir. La première est si tu soutiens volontiers,\navec allégresse, toute tribulation qui t'advient pour l'amour de Jésus-Christ. La\nseconde est si tu t'humilies chaque jour en toute chose que tu fais et en toute\nchose que tu vois. La troisième est que, fidèlement, et de tout ton cœur, tu aimes\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "                                  I FIORETTI                                 637\n\nce Bien suprême, invisible et céleste, qui ne se peut voir avec les yeux corpo­\nrels. Les choses, qui sont plus méprisées et plus décriées par les hommes\nmondains, sont vraiment plus acceptées\" et plus reçues de Dieu et de ses\nsaints ; et les choses qui sont plus aimées et plus honorées, et plaisent plus\naux hommes mondains, sont plus méprisées et décriées, et haïes de Dieu et\nde ses saints. Ce laid contraste provient dé l'ignorance et de la malice\nhumaines, parce que l'homme misérable aime plus ces choses qu'il devrait\navoir en haine, et a en haine ces choses qu'il devrait aimer.\n   Frère Egide demanda une fois à un autre frère, disant : --- « Dis-moi, très\ncher, as-tu une bonne âme? » Le frère répondit : — \" Je ne sais \", et alors, frère\nEgide dit : — « Mon frère, je veux que tu saches que la sainte contrition, et\nla sainte humilité, et la sainte charité, et la sainte dévotion, et la sainte joie\nfont l'âme bonne et bienheureuse. »\n\n\n\n                         II. — CHAPITRE DE LA FOI\n\n\n   Toutes ces choses que l'on peut penser dans son cœur, ou dire avec sa\nlangue, ou voir avec ses yeux, ou palper avec ses mains, toutes sont presque\nrien au regard et en comparaison de ces choses que l'on ne peut penser, ni\nvoir, ni toucher.\n   Tous les saints et tous les sages qui sont passés, et tous ceux qui viendront\naprès nous, qui parlèrent ou écrivirent, ou parleront et écriront de Dieu, ne\ndirent ni, jamais, ne pourront dire rien de Dieu qui ne soit comme un grain de\nmil au regard et en comparaison du ciel et de la terre, et encore mille millions\nde fois moins. Car toute l'Ecriture, qui parle de Dieu, en parle presque en\nbalbutiant, comme fait la mère qui balbutie avec son fils, lequel ne pour­\nrait comprendre ses paroles si elle parlait d'une autre façon.\n   Frère Egide dit une fois à un juge séculier : — « Crois-tu que les dons de\nDieu soient grands? » Le juge répondit : — « Je le crois. » Frère Egide lui\ndit : — « Je veux te montrer que tu ne crois pas sincèrement. » Et puis il\ndit : — « Que vaut ce que tu possèdes en ce monde ? » Le juge répondit :\n— « Peut-être mille lires. » Alors frère Egide dit : — « Donnerais-tu ce que\ntu possèdes pour dix mille lires ? » Le juge répondit avec empressement :\n— « Certes, je le donnerais volontiers ! » Et frère Egide dit : — « Il est certain\nque toutes les possessions de ce monde ne sont rien vis-à-vis des choses\ncélestes; donc, pourquoi ne donnes-tu pas ces tiennes possessions à Christ,\npour pouvoir acheter les célestes et les éternelles? » Alors le juge, sage de\nl'insensée science mondaine,' répondit à frère Egide, simple et pur : — « Dieu\nt'a rempli de la folie de la sagesse divine. Crois-tu, frère Egide, qu'il y ait\naucun homme qui agisse à un tel point d'accord avec ses croyances\nintimes?» Frère Egide répondit:— « Vois, très cher, une chose certaine\nest que tous les saints se sont étudiés à accomplir effectivement toutes les\nchoses qu'ils pouvaient et devaient connaître, selon la possibilité; et toutes\nces choses qu'ils ne pouvaient accomplir effectivement, ils les accomplissaient\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "638                                DURENDAL\n\n\ndans les saints désirs de leur volonté et de telle façon,'qu'à défaut de l'accom­\nplissement impossible, elles s'accomplissaient par le désir de l'âme et les\nsatisfaisaient. » Frère Egide dit encore : — « Si quelque homme se trouvait,\nqui aurait une foi parfaite, en peu de temps il viendrait à un état parfait, en\nlequel lui serait donnée pleine certitude de son salut. L'homme qui, avec une\nfoi ferme, attend cet éternel et suprême et très haut Bien, quel dommage ou\nquel mal lui pourrait faire quelque adversité temporelle en cette vie présente ?\nEt l'homme misérable, qui attend le mal éternel, quel bien lui pourra faire\nquelque prospérité et bien temporel en ce monde? Et, pourtant, quelque\npécheur que l'homme soit, il ne doit pas pour cela désespérer, tant qu'il vit,\nde l'infinie miséricorde de Dieu; car il n'est pas d'arbre dans le monde, si\népineux, ou tellement raboteux, ni tellement noueux, que les hommes ne\npuissent l'aplanir et le polir, et l'orner et le rendre beau ; et ainsi, il n'est nul\nhomme si inique, ni si pécheur en ce monde, que Dieu ne le convertisse et ne\nle doue de singulières grâces et de beaucoup de dons de vertu. »\n\n\n\n                 III. - CHAPITRE DE LA SAINTE HUMILITÉ\n\n\n   Personne ne peut parvenir à aucune connaissance de Dieu, sinon par la\nvertu de la sainte humilité; parce que le chemin direct pour s'élever est de\ns'abaisser. Tous les périls et les grandes chutes qui sont advenus en ce monde,\nne sont pas provenus d'une autre raison que de l'élévation de la tête, c'est-à-\ndire de l'esprit en superbe ; et cela se prouve par la chute du démon, qui fut\nchassé du ciel, et par la chute de notre premier père, c'est-à-dire Adam, qui fut\nchassé du Paradis à cause de l'élévation de la tête, c'est-à-dire pour sa déso­\nbéissance ; et encore par le Pharisien, duquel parle Christ dans l'Evangile, et\npar beaucoup d'autres exemples; et aussi par le contraire, c'est-à-dire que\ntous les grands biens qui jamais arrivèrent en ce monde sont tous provenus\nde l'abaissement de la tête, c'est-à-dire par l'humiliation de l'esprit, comme il\nse prouve par la bienheureuse et très humble Vierge Marie et par le publicain,\net par le saint larron de la croix et par beaucoup d'autres exemples de\nl'Ecriture. Et pour cela, il serait bon, si nous pouvions trouver quelque poids\ngrand et lourd, que nous puissions sans cesse nous le tenir attaché au col, afin\nque toujours il nous tire en bas, c'est-à-dire que toujours il nous fasse nous\nhumilier.\n   Un frère demanda à frère Egide : — « Dis-moi, père, de quelle façon nous\npourrions fuir cet orgueil? » Auquel frère Egide répondit : — a Mon frère,\npersuade-toi de ceci, que tu ne pourras jamais fuir la superbe si, d'abord, tu\nne poses la bouche où tu tiens les pieds; mais si tu considères bien les bien­\nfaits de Dieu, alors tu connaîtras bien que, par devoir, tu es tenu d'incliner\nla tête. Et, encore, si tu penses bien à tes défauts et aux nombreuses offenses\nque tu as faites à Dieu, tu auras raison de l'humilier en conséquence. Mais\nmalheur à ceux qui veulent être honorés à cause de leur malice. Un degré\nd'humilité est en celui qui connaît être nuisible lui-même à son propre bien.\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "                                  I FIORETTI                                  639\n\nUn degré d'humilité est de rendre à autrui ce qui lui appartient, et non de se\nl'approprier à soi-même, c'est-à-dire que tout bien et toute vertu que l'homme\ntrouve en soi, il ne doit pas se les exproprier, mais seulement à Dieu, duquel\nprocède toute grâce, toute vertu et tout bien ; mais tout péché et passion de\nl'âme, ou quelque vice que l'homme trouve en soi, il doit se les approprier,\nconsidérant qu'ils procèdent de lui-même et de sa propre malice, et non\nd'autrui. Bienheureux cet homme qui se connaît et se répute vil devant\n Dieu et, aussi, devant les hommes. Bienheureux celui qui, toujours, se juge\n et se condamne lui-même et non autrui, parce qu'il ne sera pas con­\n damné par ce terrible et dernier jugement éternel. Bienheureux celui qui ira\n humblement sous le joug et l'obéissance et sous le jugement d'autrui, comme\n firent les saints apôtres avant qu'ils ne reçussent l'Esprit-Saint, et depuis. »\n Frère Egide dit encore : — « Celui qui veut acquérir et posséder parfaite\n paix et quiétude, il convient qu'il répute tout homme pour son supérieur, et\n il convient qu'il se trouve toujourrs sujet et inférieur de tous. Bienheureux cet\n homme qui ne veut, dans ses mœurs et dans son langage, être vu ni\n connu, sinon en cette disposition pure et en est ornement de simplicité dont\n  Dieu l'a orné. Bienheureux cet homme qui sait conserver et cacher les\n  révélations et les consolations divines parce qu'il n'est aucune chose\n  tellement secrète, que Dieu ne la révèle, quand il lui plaît. Si quelque\n  homme était le plus parfait et le plus saint homme du monde, et\n  se réputait et croyait être le plus misérable pécheur et le plus vil homme du\n  monde, en cela serait la vraie humilité. La sainte humilité ne sait discourir,\n  et la crainte bienheureuse de Dieu ne sait parler » Frère Egide dit : — « Il me\n  paraît que l'humilité soit semblable à la foudre, parce que, ainsi que la foudre\n  fait une déflagration terrible, en rompant, fracassant et brûlant ce qu'elle\n  atteint, et puis disparaît sans que rien s'en retrouve, semblablement l'humilité\n  frappe, et dissipe, et brûle, et consume toute malice, et tout vice, et tout péché,\n   et puis se trouve n'être rien en elle-même. Cet homme qui possède\n   l'humilité, par l'humilité trouve grâce auprès de Dieu et paix parfaite avec\n   le prochain. »\n\n\n\n              IV.— CHAPITRE DE LA SAINTE CRAINTE DE DIEU\n\n\n    Celui qui ne craint pas montre qu'il n'a rien à perdre. La sainte crainte de\n  Dieu ordonne, gouverne et soutient l'âme, et la fait venir en grâce. Si quel­\n  qu'un possède quelque grâce ou vertu divine, la sainte crainte est ce qui la\n  conserve. Et celui qui n'a pas encore acquis la vertu et la grâce, la sainte\n  crainte les lui fait acquérir. La sainte crainte de Dieu achemine à la grâce\n  divine, parce qu'elle fait bientôt parvenir l'âme où elle habite à la vertu\n  sainte et à la grâce divine. Toutes les créatures qui tombèrent jamais en péché,\n  n'y seraient jamais tombées, si elles avaient eu la sainte crainte de Dieu.\n  Mais ce saint don de la crainte n'est pas donné, sinon aux parfaits, parce que,\n  plus l'homme est parfait, plus il est craintif et humble.\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "640                               DURENDAL\n\n\n   Bienheureux cet homme qui connaît être en une prison en ce monde et se\n rappelle toujours combien gravement il a offensé son Seigneur! L'homme\ndevrait toujours beaucoup craindre la superbe, qui le pousse et le fait choir\nde l'état de grâce dans lequel il est ; parce que l'homme ne peut jamais être en\nsûreté, étant parmi ses ennemis; et ses ennemis sont les illusions de ce misé­\nrable monde et notre propre chair, laquelle, avec les démons, est toujours\nennemie de l'âme. Il faut que l'homme ait plus grande crainte que sa propre\nmalice ne le vainque et le trompe, que d'aucun autre de ses ennemis. C'est une\nchose impossible que l'homme puisse monter et s'élever à aucune grâce ou\nvertu divine, ni persévérer en elles, sans la sainte crainte. Celui qui n'a\npas la crainte de Dieu, va en danger de périr et, davantage, d'être du tout\nperdu.\n   La crainte de Dieu fait obéir humblement l'homme et lui fait incliner la tête\nsous le joug de l'obéissance; et plus l'homme possède de crainte, plus il adore\nfervemment, et ce n'est pas un petit don, que celui de l'oraison, pour celui\nauquel il est donné. Les œuvres vertueuses des hommes, quelque grandes\nqu'elles me paraissent, ne sont pourtant point comptées, ni rémunérées selon\nnotre estimation, mais selon l'estimation et le bon plaisir de Dieu ; parce que\nDieu ne regarde pas à la quantité du travail, mais à la quantité de l'amour et\nde l'humilité ; et, pour cela, le plus sûr pour nous est de toujours aimer et\ncraindre avec humilité et de ne nous fier jamais à nous-mêmes pour aucun\nbien, ayant toujours en soupçon les pensées qui naissent dans l'esprit sous les\napparences du bien.\n\n                                        Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A continuer).\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "                         J.=K Huysmans\n  et la Critique Catholique de France\n\n\n                                                        A mon ami J.-K. Huysmans.\n\n   Sainte Lydwine de Schiedam, le beau livre de notre ami J.-K. Huysmans,\nvient d'être critiqué d'une façon absolument puérile par les Etudes, de Paris.\nQuand il s'agit d'art, cette revue n'y est plus ; son critique perd la tête et il écrit\ndes sottises. « Le style de Huysmans n'est pas catholique!!! Il est immoral !!!\nCe n'est pas du français ! ! ! »\n   Il est malade, ce critique I\n   Tout cela est ridicule. Il ne vaudrait pas la peine de relever ces inepties,\nsans doute. D'autant plus que la revue : les Eludes, est absolument nulle en\nart et n'existe pas littérairement parlant. Mais il y a en France, parmi les\ncatholiques, même parmi les jeunes, hélas! un tas de jansénistes et de réac­\ntionnaires de cette trempe. Et il est bon, nécessaire même, de les avertir des\ngaffes qu'ils commettent et de leur crier : casse-cou ! En fait de littérature, ils\nen sont encore toujours au siècle de Louis XIV. Impossible de les en faire\ndémarrer. Ils sont de ces gens, qui, selon là spirituelle expression de l'illustre\névêque Ireland, passent leur vie à pleurer à la porte d'un cimetière! Pendant\nce temps, une vie intellectuelle intense s'affirme autour d'eux en de merveil­\nleux chefs-d'œuvre. Ils ne les lisent pas. Ils ne veulent pas les connaître. Si\npar hasard ils lisent un livre artistement écrit, ils ne le comprennent pas\nn'étant pas à sa hauteur et ils l'éreintent avec un pédantisme ineffable. Si des\ncatholiques se hasardent dans cette voie féconde et écrivent avec un tel art\nqu'ils s'imposent à l'admiration même de leurs adversaires, ils leur jettent la\npierre. « Votre style n'est pas catholique ! » leur crient-ils en des termes plus\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "642                                DURENDAL\n\n\n ou moins voilés, mais qui signifient bien cela ! Et le Télémaque de votre Féne­\n lon est-il si catholique que ça? Les nymphes de Calypso étaient-elles des\n saintes ?\n   J.-K. Huysmans s'est converti. Cela ne suffit pas à ces catholiques\n étranges. Il faut que son style se convertisse aussi ! Il écrit une admirable\n vie de saint en une langue d'un art prestigieux. « De quel droit? » On lui\n interdit d'introduire l'art dans l'Eglise. L'artiste qui y entre doit laisser son\n art à la porte! C'est insensé, mais c'est comme cela! Lisez la critique de Sainte\n Lydwine, dans les Etudes de Paris.\n    Si J.-K. Huysmans veut écrire des vies de saints, « il faut qu'il écrive\ncomme tout le monde », c'est-à-dire très mal, dans le style des Etudes, c'est-à-\ndire sans style. On connaît ce style veule, en lequel sont enrobées la plupart\n de nos vies de saints. C'est à vous en donner la nausée et à vous dégoûter à tout\njamais d'en lire encore. Il y a heureusement une réaction depuis que l'abbé\n Bougaud a écrit Sainte Chantai.\n    Mais notre étonnant critique fait un reproche bien plus grave à notre ami\nHuysmans. Il taxe son style d'immoralité ! Ceci est absolument grotesque. Si\nle style de Huysmans est immoral, celui de certains chapitres de la Bible, le\nlivre de Dieu, l'est aussi. Nous nous faisons fort de fournir à notre critique,\nquand il le voudra, des citations de la Bible, qui sont d'un réalisme autrement\nhaut en couleur que les passages incriminés de Sainte Lydwine. Est-ce que,\npar hasard, la Bible ne serait pas écrite en style catholique non plus ? Ou bien\nnotre critique l'a-t-il lu dans une édition expurgée?\n   Nous soupçonnons fort le critique des Etudes d'aller à confesse chez M. Bru­\nnetière, dont on vante le « haut bon sens » dans cette revue et dont on trouve\nle style très catholique, sans doute parce qu'il est absolument dépourvu d'art.\nL'illustre académicien doit, du reste, s'il est logique avec lui-même, être d'avis\nque l'art n'est pas catholique, puisqu'il a écrit toute une brochure pour\ndéfendre cette thèse ébouriffante que l'Art est essentiellement immoral !!!\n    Où il devient tout à fait amusant, le brave critique des Etudes, c'est quand il\nécrit que Huysmans \" parle de moins en moins français ! \", pour ceux qui ne\nsavent pas le français, soit! Mais qu'ils l'apprennent, sapristi! « L'auteur de\nSainte Lydwine s'obstine à faire rétrograder la langue jusqu'au XVIe siècle ! »\nReproche étrange, n'est-il pas vrai, dans la bouche d'un critique qui s'obstine,\nlui, à vouloir nous figer pour l'éternité dans le style mort du XIVe siècle. Merci,\nmon cher ! A d'autres. On nous en a donné une indigestion au collège.\nJ.-K. Huysmans ressuscite de vieilles expressions très françaises, mais tom­\nbées en désuétude, ou plutôt brutalement supprimées par la Renaissance. Ces\nexpressions sont charmantes, d'un pittoresque exquis, pleines de couleur et\nde vie. Elles ne sont «barbares» que pour ceux qui ne comprennent pas le\nfrançais. Quel mal y a-t-il à les employer ? Le Fénelon des classiques intransi­\ngeants, devant lequel les écrivains des Etudes se pâment dans une béate admi­\nration comme un païen devant son idole, a écrit tout un discours pour prouver\nqu'on peut introduire de nouveaux mots dans la langue. Pourquoi, si sa thèse\nest vraie, ne pourrait-on en ressusciter d'anciens ? Soyez donc logiques !\n   Toutes ces polémiques contre Huysmans sont lamentables, parce qu'à la\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "     J.-K. HUYSMANS ET LA CRITIQUE CATHOLIQUE DE FRANCE                      643\n\n\nlongue elles finissent par rendre le catholicisme ridicule aux yeux de nos\nadversaires, en faisant croire que l'Eglise est hostile à l'art, ce qui est absurde,\net que les catholiques sont des crétins, ce qui est odieux !\n   Et voilà pourquoi nous protestons. Nous ne voulons pas que l'on ferme\nl'Eglise aux artistes, ce que l'on fait quand on exige d'eux qu'ils renient l'art,\nsous peine de ne pas y être reçus, ou sous peine, si d'aventure un prêtre intel­\nligent les admet, d'être houspillés par des catholiques maladroits.\n   Nous voulons réintroduire l'art dans l'Eglise. Il n'en est, hélas ! que trop\nsorti, et il a été remplacé par des caricatures de l'art. Nous remercions Huys­\nmans, au nom del'Eglise, d'avoir si splendidement réintégré l'art dans l'Eglise,\nson vrai domaine. Et grâce à Dieu, il fait école. Déjà des jeunesécrivains catho­\nliques de talent marchentsur ses traces et suivent son exemple. Lisez A mi-côte,\nde J. Esquirol, et La Souricière, de L. Dimier, En pleine Terre et Bruyère\nardente, de Georges Virrès. Ce sont de beaux livres, de bons livres, fortement\npensés, bien charpentés, écrits avec art et avec goût, et, n'en déplaise au\ncritique des Etudes, en un style très catholique. Avec Huysmans, ils ont créé\nle roman catholique moderne. Et nous les en félicitons et nous ne cesserons de\nles exalter au risque d'être excommuniés à notre tour par le critique des\n Etudes, ce qui, du reste, nous est absolument indifférent.\n   Nous écrirons au Pape pour qu'il nomme le critique des Etudes professeur\n de style catholique pour l'Eglise universelle, sous le contrôle de M. Brunetière.\n\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "                            NOTULES\n\n\n    L é o n F r é d é r i c est non seulement une des plus remarquables person­\nnalités artistiques de la Belgique, et dont nous devons nous glorifier; c'est, en\noutre, un des plus merveilleux peintres'de ce siècle. Il est surtout doué d'une\npuissante originalité. C'est un talent si personnel qu'on ne saurait le com­\nparer à aucun artiste contemporain.\"OCTAVE MAUS vient de lui consacrer,\ndans l'Art Moderne, une étude digne de lui. Il y passe en revue l'œuvre déjà\nconsidérable du grand artiste et l'analyse d'une façon magistrale. Voici quel­\nques extraits de son superbe article :\n   « Si j'avais à fixer l'ancestralité spirituelle de Léon Frédéric, je serais tenté\nde la rechercher, d'une part, dans les maîtres italiens duXVIesiècle, Botticelli\nGhirlandajo ou tel autre peintre candide et recueilli ; de l'autre, parmi les\nvieux Flamands que passionnait l'étude directe de la nature et qui, tout à la\njoie de peindre, trouvèrent autour d'eux, dans l'intimité familiale, les sources\nd'une inspiration sans cesse renouvelée. Les uns paraissent lui avoir légué,\navec le souci du décor harmonieux, une inclination de la pensée vers les\ngrâces mystiques de la beauté féminine et de l'enfance. Il tient des autres\nl'amour des êtres et des choses qui l'environnent et qu'il ne se lasse pas de\nreproduire avec la plus scrupuleuse exactitude, convaincu que rien ne sur­\npasse en beauté la nature et que l'œuvre d'art la plus haute n'atteint pas à la\nsplendeur d'une fleur épanouie, d'un champ de blé ondulant sous la brise, du\nplumage versicolore d'un oiseau, du jeu mouvant des nuées, de la fuite des\neaux entre les berges gazonnées d'un ruisseau.\n   » La double influence, en apparence contradictoire, que subit Frédéric, donne\nà son art un caractère très spécial. A la fois idéaliste et fortement imprégné de\nréalité, il exprime d'éternels symboles par les images les plus ordinaires de la\nvie. Les types dont il s'inspire sont pris au hasard des rencontres et fixés sur\nla toile dans la vérité naïve de leurs attitudes, de leurs gestes, de leur physio­\nnomie, avec la saveur parfois un peu âcre d'une rusticité qui contraste avec la\nnoblesse du rôle qu'il leur assigne. En poète, Léon Frédéric transpose men­\ntalement les visions que lui offre la nature, et sans doute, quand une jeune\nmère lui apparaît dans les champs, doit-il, par un phénomène inconscient, y\ndécouvrir la silhouette ingénue de la Madone.\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "                                   NOTULES                                   645\n\n    » Il n'y a, dans cette adaptation de la réalité au rêve, ni volonté préconçue,\n ni ascendant littéraire. Il suffit de causer pendant quelques moments avec\nl'artiste pour sentir en lui une sincérité, une spontanéité d'impressions qui\n écarte toute idée, d'un art théorique ou spéculatif. Le peintre obéit visiblement\n'à son tempérament et s'y abandonne avec simplicité. Des forces inconnues\n guident sa main, assouplie par un travail obstiné à vaincre toutes les diffi­\ncultés techniques. A de très rares exceptions près, on ne pourrait trouver\ndans son atelier d'esquisses préliminaires à ses grandes compositions :\npresque toutes sont peintes directement et définitivement, avec une sûreté et\nune fermeté qui dénotent une singulière décision. Ses œuvres les plus impor­\ntantes, qui enferment généralement un cycle d'idées métaphysiques dans des\ngroupements de figures étudiées sur le vif, ont été commencées et poursuivies\nsans qu'aucun projet d'ensemble ait précédé leur exécution. Je ne loue ni ne\ndésapprouve cette méthode : je me borne à constater un fait assez rare pour\nêtre signalé comme une des caractéristiques de l'artiste dont je cherche à\nanalyser la personnalité.\n    » Par le scrupule de l'exécution, la manière du peintre rappelle celle des\nmaîtres gothiques. Qu'il couvre de larges surfaces de toile ou qu'il limite son\ncadre à un tableau de chevalet, Frédéric garde une « écriture » serrée, régu­\nlière, identique. Il n'y a pas un coin de l'œuvre qui ne soit aussi soigneuse­\nment calligraphié que les parties principales. Etranger aux voluptés de la\n« belle facture », du « morceau de bravoure », de la « coulée de pâte », indif­\nférent aussi aux problèmes récemment posés et victorieusement résolus par\ncertains de la décomposition de la lumière et de sa reconstitution prismatique.\nLéon Frédéric subordonne toute technique à l'expression de la pensée, à\nl'observation du caractère physique des êtres et des sites qu'il reproduit. La\ncouleur lui apparaît plutôt comme élément expressif que comme une joie des\nyeux, et le rythme des lignes n'a pour lui qu'un intérêt subjectif; celui-ci\naccentue la composition sans avoir par lui-même de sens ornemental. II en\nrésulte que les œuvres de Léon Frédéric pêchent souvent par l'équilibre\ncomme elles heurtent les regards par les crudités d'un coloris acide ou brutal.\n Mais combien l'expression et, souvent, le style rachètent ces défauts ! Le\ntemps se charge d'ailleurs d'harmoniser, d'adoucir et de fondre les colorations\naudacieuses du peintre.\n   » Ce travailleur obstiné, à quarante-quatre ans, a produit plus d'œuvres\nimportantes que beaucoup d'artistes parvenus à l'expiration d'une longue car­\nrière. Ce qui surprend, c'est qu'aucune d'elles ne trahit une négligence, la\nhâte de l'exécution ou le moindre relâchement. Toutes sorit conçues et réali­\nsées avec une conscience digne de tout éloge. Toutes sont menées, de l'ébauche\nau dernier coup de brosse, avec une assurance paisible, une sûreté toujours\négale: Si elles manquent de fantaisie, d'imprévu, de passion, la probité artis­\ntique qu'elles révèlent commande la sympathie et l'admiration. Elles reflètent\nl'âme pensive de l'artiste, son amour de la vérité et de la justice, la charité de\nson esprit. On y trouve un écho des sentiments qui font battre, à notre époque,\nles cœurs virils.\n   » C'est bien un peintre de notre temps, malgré les liens qui le rattachent\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": "646                                DURENDAL\n\n\naux origines reculées de l'art. Dans le domaine exclusif de la vie des champs\net du labeur de l'atelier, il a trouvé une source sans cesse rafraîchie d'inspira­\ntions parce qu'à travers l'aspect extérieur de ces modèles d'élection, sous le\nbourgeron des ouvriers ou sous la camisole des femmes du peuple, il s'efforce\nde pénétrer les sensations humaines, qu'il concrète avec une force paisible.\nSes paysans de Nafraiture, ses ouvriers de la banlieue bruxelloise ne sont que\ndes prétextes à généraliser les activités, les luttes et les espoirs du peuple. Bien\nque marqués du signe de leur race, ils échappent aux classifications, aux\ncatégories, et révèlent l'universelle humanité. En même temps qu'elle s'élève\nau-dessus de toute localisation, la conception de l'artiste bannit l'épisode. Son\nbesoin de synthèse s'affirme de plus en plus, à mesure que mûrit sa pensée, et\nune philosophie se dégage peu à peu du cycle de ses travaux.\n   » Aux confins d'une expression idéaliste et du « document humain », l'art de\nLéon Frédéric affirme, dans l'école belge, une personnalité haute, qui impose\nle respect. Violemment contesté jadis, il rallie aujourd'hui les incrédules et les\nindifférents, et déjà son influence s'étend sur la génération nouvelle. Il ne ces­\nsera de grandir dans l'opinion parce qu'il ne s'inspire d'aucune formule et\nmarque l'éciosion spontanée d'un tempérament original servi par un métier\napprofondi. »\n                                       ***\n\n    E x p o s i t i o n d u C e r c l e L e L a b e u r . De bonnes choses, de médio­\ncres, de pires. Une tendance presque unanime à des interprétations roman­\ntiques, un peu conventionnelles, avec, chez certains, quelque chose de\nsuranné, de vieillot, non sans charme, ni sans habileté : volontaire, quelque­\nfois, comme dans la série Au pays monastique, de M. Delaunois.\n   Il faut, du reste, louer l'effort des membres du jeune Cercle, tout empreint\nde persévérance et de sincérité. Signalons particulièrement la Vierge et l'enfant,\nde M. Baudrenghien; la Drive, de M. Baiimer; les notations vives et lumi­\nneuses de M. Louis G. Cambier; un éclatant site africain de M. A. Collin;\nla page très fine de M. de Baugnies : Après l'averse; les cadres de M. Marten-\nMelsen, savoureux et narquois; un portrait très étudié de Vieille femme\nde M. Nykerk; les Sous-bois un peu lourds de M. Werlemann.\n                                                                              A. G.\n                                        .**\n\n   L a S c o l a C a n t o r u m , de Paris, école de musique religieuse et clas­\nsique, rouvrira, le 4 novembre prochain, sa sixième année d'études. On sait\nque cette école, fondée par M. Ch. Bordes, directeur des Chanteurs de Saint-\nGervais, est dirigée par les artistes les plus éminents : MM. Vincent d'Indy,\nAlex. Guilmant, F . de la Tombelle, et que les premiers professeurs y ensei­\ngnent. Installée depuis un an dans un spacieux immeuble, rue Saint-\nJacques, 26g, elle s'est développée à ce point de devenir un conservatoire\nlibre, à l'instar des conservatoires allemands. Non seulement on y prépare\ndes maîtres de chapelle et des organistes, mais aussi des compositeurs et des\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": "                                   NOTULES                                   647\n\nvirtuoses. Les classes d'instruments, fondées il y a un an, sont dirigées par\ndes artistes éminents : MM. Armand Parent, Casadesus, Dressens, Grovlez,\nBarrère, Bleuzet, Mimait, Reine, etc., etc. Descours libres pour les jeunes filles\ny sont annexés et sont très suivis. Y professent : Mme Jeanne Raunay, Mlle de\nLa Mare, Mme Henri Jossic, etc.\n   La Scola possède, en outre, une salle de concert, où la Maison Cavaillé-Coll\nest en train de lui installer un orgue de vingt-six jeux. De nombreuses audi­\ntions artistiques et d'application furent données dans cette salle l'an passé. On\nse souvient des exécutions des cantates de Bach, d'actes entiers de vieux\nmaîtres de l'opéra français, des dix-sept quatuors de Beethoven. Non seule­\nment ces séries d'auditions seront renouvelées pendant la prochaine saison,\nmais il y sera donné de nouvelles attractions qui feront de la Scola un centre\nmusical des plus importants de Paris.\n   Une maison de famille, absolument indépendante de l'école, y est annexée\npour les jeunes gens de province qui voudraient y parfaire leur éducation\nmusicale.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   Ecole de musique et de déclamation d'Ixelles, pour dames\net jeunes filles (local : Ecole primaire, 53, rue d'Orléans). — L'enseignement\ngratuit comprend le solfège, le chant individuel, le chant d'ensemble, la dic­\ntion, l'harmonie, l'histoire de la littérature. Des cours de déclamation, de\npiano d'ensemble complètent le programme de ces cours.\n   Inscriptions et renseignements : Le dimanche de 9 à 11 heures, et le jeudi,\nde 2 à 4 heures.\n                                         *\n                                       * #\n\n   A u C o n s e r v a t o i r e . — A partir du 29 octobre, le mardi, à 4 h. 1/4,\nM. MAURICE CHOMÉ fera dans la petite salle du Conservatoire six conférences\nlectures : Les Origines du théâtre ; Ronsard et la Pléiade-Malherbe ; L'Hôtel de Ram-\nbouillet; Les Grands Classiques ; Le Théâtre romantique; Lectures et récitations.—\nPour les places et les abonnements, s'adresser, 30a, rue de la Régence,\nBruxelles.\n\n                                       ***\n\n\n   L ' A C a p e l l a G a n t o i s , Association palestrinienne créée à Gand\npour la propagation de la musique ancienne par M. EMILE HULLEDROECK,\nentrera bientôt dans sa troisième année d'existence. On peut souscrire dès\nmaintenant aux auditions del'année 1901-1902, au prix de 5 francs. S'adresser\nà M. Emile Hullebroeck, Vieux Chemin de Bruxelles, 23, à Gentbrugge\n(Gand).\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": " 648                                        DURENDAL-\n\n\n     La Société des Beaux-Arts de Florence a décidé d'ouvrir du\n 19 décembre prochain au 6 janvier 1902, d a n s ses locaux, Via del Campidoglio, i,\nu n e exposition internationale de dessins et d'aquarelles p o u r cartes postales\nillustrées; de cartes illustrées; d'éventails peints à l'huile, à l'aquarelle, a tem-\npera, ou dessinés sur satin, soie, parchemin, papier, bois, etc. Toutes ces\nœuvres doivent être originales. L'exposition c o m p r e n d r a , également, les\néventails artistiques anciens, de toutes les époques.\n    Les envois seront reçus du I e r au 15 novembre prochain. Deux prix de 100\net deux de 200 francs seront décernés.\n   S'adresser p o u r obtenir de plus amples renseignements, à la Société des\nBeaux-Arts ou à la maison Alinari (Via Nazionale), à F l o r e n c e .\n\n\n\n\n    L a Revue d e B r u x e l l e s , par suite de circonstances indépendantes\n de la volonté de ses rédacteurs, est obligée de suspendre la publication de ses\n fascicules. P o u r tenir ses abonnés indemnes de tout préjudice, elle leur ser­\n vira, à partir du mois de septembre, des n u m é r o s de notre revue Durendal, au.\n sommaire de laquelle ils retrouveront d'ailleurs les noms des anciens collabo­\n rateurs de La Lutte. A ceux d e ses abonnés qui l'étaient aussi à Durendal, elle\n enverra, en compensation, u n livre de sa collection d'éditions.\n\n\n\n\n       A c c u s é d e r é c e p t i o n : H . S I E N K I E W I C Z : L e déluge (Paris, Edition\n   de la Revue Blanche). — H . ARDEL : Seule ( P a r i s , P l o n ) . — E . DUCOTÉ.: L e\n   barbier d e Midas ( P a r i s , E d i t i o n de l'Ermitage). — LUSINI : I san Giovani\n   di Sienna e i suoi restauri ( F l o r e n c e , Alinari). — P . et V . M A R G U E R I T E : Les\n   braves gens (Paris, P l o n ) . — G. MARC-SENCIER : L e s vies closes (Paris, P e r ­\n   rin). .— V e DE SPOELBERGH DE LOVENJOUL : L a genèse d ' u n r o m a n de Balzac\n' ( P a r i s , Ollendorff). — C H . GUILLAUME : Faut-il lire dans nos classes l'Horace\n   des classiques comparés? R é p o n s e au chanoine R e m y (Bruxelles, Schepens).\n  — D . BAELDE : P o r t r a i t ou caricature? R é p o n s e au c h a n o i n e R e m y ( I b i d . ) .\n   — P . SUAU : L ' I n d e T a m o u l e (Paris, O u d i n ) . — E . DEMOLDER : L'agonie\n   d'Albion (Paris, Edition du Mercure de France). — L . COUROUBLE: L a famille\n   Kaekebroeck (Bruxelles, Lacomblez). — M. MAETERLINCK : T h é â t r e , tomes\n   I et I I I (Ibid.). — M. TURMANN : Au sortir de l'école (Paris, Lecoffre). —\n   G. VICAIRE : Au pays des ajoncs (Paris, Leclercq).\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": ""}, {"page_pdf": 755, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 10, "signet_source": "Huitième année - N°10 - Octobre 1901 (?)", "preuve": "Couvertures absentes ; année attestée par le volume ; signet mensuel non confirmé.", "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1901-10", "methode_reconstitution": "Ordre des douze livraisons mensuelles dans le volume ; pagination continue ; concordance avec les mois attestés par couvertures et renvois internes. Le numéro est reconstitué par la position dans cette série."}}